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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Vieilles Histoires du Pays Breton - -Author: Anatole Le Braz - -Release Date: May 29, 2020 [EBook #62272] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - LA BRETAGNE ET LES PAYS CELTIQUES - - VIEILLES HISTOIRES - DU - PAYS BRETON - - PAR - ANATOLE LE BRAZ - - I. Vieilles Histoires bretonnes. - - La Charlézenn.--Le Bâtard du roi.--Histoire pascale.--La légende - de Margéot. - - II. Aux veillées de Noël. - - Nédélek.--Noël de Chouans.--La Noël de Jean Rumengol.--A bord de - la _Jeanne-Augustine_.--La Chouette.--Le Puits de saint Kadô.--Le - Forgeron de Plouzélambre.--En «Alger d'Afrique». - - III. Récits de passants. - - Les deux amis.--La Hache.--Le Péché d'Ervoanic Prigent.--Humble amour. - - Troisième Édition. - - PARIS - HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR - Librairie spéciale pour l'Histoire de la France et de ses anciennes - Provinces - 9, QUAI VOLTAIRE, 9 - - 1905 - - - - -DU MÊME AUTEUR - -A LA MÊME LIBRAIRIE - - - Tryphina Keranglaz, poème. 1892, in-12 (presque épuisé). 3 fr. - - Au pays des pardons. 1898. In-12 carré, couverture - illustrée. 3 fr. 50 - - La légende de la mort chez les Bretons armoricains. - Nouvelle édition avec des notes sur les croyances - analogues chez les autres peuples celtiques, par Georges - DOTTIN, professeur-adjoint à l'Université de Rennes. - 2 forts volumes in-12, LXX-347-456 pages. 10 fr. - - Cognomerus et sainte Tréfine. Mystère breton en deux - journées. Texte et traduction. In-8 de XLIV-183 pages. 4 fr. - - Textes bretons inédits pour servir à l'histoire du - théâtre celtique, par Anatole LE BRAZ. In-8 de 39 pages. 1 fr. - - - COLLECTION «La Bretagne et les pays celtiques» - - Chaque ouvrage: fort vol. in-18 3 fr. 50 - - 1º L'AME BRETONNE, par CHARLES LE GOFFIC. 2e édition. - - 2º BRETONS DE LETTRES, par LOUIS TIERCELIN. - - 3º VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON, par ANATOLE LE BRAZ. - 3e édition. - - -Angers, imp. A. Burdin et Cie, 4, rue Garnier, Angers. - - - - -A MONSIEUR JAMES DE KERJÉGU - - -C'est en témoignage d'une amitié déjà vieille que j'inscris votre nom en -tête de ces humbles histoires bretonnes. Elles n'auront pas pour vous le -piquant de la nouveauté. Vous les aurez lues, au fur et à mesure -qu'elles paraissaient, dans la petite gazette finistérienne pour qui -elles furent composées et qui vous est chère, comme à moi-même, à plus -d'un titre. Je dois beaucoup à ce modeste journal. Il m'a valu de -précieuses sympathies, celle entre autres de ce pauvre Percher, enlevé -depuis par un trépas si tragique. Mais surtout il m'a mis en -communication constante avec les deux éléments les plus purs de notre -antique race, les paysans et les marins. Des meneurs de charrues et des -patrons de barques, voilà les gens que ces récits eurent mission de -distraire, voilà pour quel public furent écrits ces contes, destinés à -être lus en famille, entre messe et vêpres, le jour du repos dominical. - -Le peuple breton--et ce n'est pas son moindre charme--est demeuré un -peuple enfant. La politique l'intéresse peu: il préfère les _belles -histoires_. C'est un goût qui lui passera sans doute à la longue, mais -il l'a encore, et ni vous, ni moi ne nous en plaindrons. Il est, du -reste, lui-même un obstiné créateur de mythes et de légendes. Sa mémoire -est prodigieusement riche en souvenirs que sans cesse son imagination -retravaille. Les trois quarts du temps, en rédigeant les épisodes qui -constituent ce livre, je n'ai fait que rendre à l'âme populaire ce -qu'elle m'avait prêté. Les batteurs de routes, dépositaires des -traditions de la race, s'arrêtent volontiers au seuil de la maison que -j'habite, à l'entrée de l'une des voies qui conduisent dans l'ancienne -capitale de Gralon. Souvent aussi, je suis allé heurter à leurs portes, -dans les bourgades des monts et les hameaux de la mer. Ainsi se sont -construites la plupart de ces _aventures_, presque sans y songer. Il y -paraîtra, je pense, maintenant qu'elles vont courir une autre fortune -que celle à laquelle elles furent primitivement destinées. - -Réunies une première fois en volume par les soins du journal qui les -publia, le tirage restreint qu'on en fit fut tout de suite épuisé, avant -même d'avoir franchi les limites du terroir cornouaillais. Un éditeur -ami des lettres bretonnes les convie aujourd'hui à se risquer en cortège -plus nombreux vers des horizons plus lointains. Je les abandonne telles -quelles à leur nouveau sort. J'ai dit leurs origines peu littéraires. Ce -sont des filles des champs et des filles des grèves, faites pour aller -pieds nus, jupes troussées, sans aucun atour. Trouveront-elles ailleurs -le même accueil qu'auprès des âmes ingénues qui les goûtèrent tout -d'abord? Je le souhaite. J'y aurai gagné en tout cas, cher monsieur et -ami, une nouvelle occasion de m'affirmer fidèlement vôtre. - -A. LE BRAZ. - -Stang-ar-C'hoat, 14 avril 1897. - - - - -I - -VIEILLES HISTOIRES BRETONNES - - - - -LA CHARLÉZENN - - -I - -Elle s'appelait de son vrai nom Marguerite Charlès. Mais les gens -l'avaient baptisée «la Charlézenn». - -Ce fut dès l'enfance une singulière fille, aux libres allures. Toujours -grimpée dans les arbres, entre le ciel et la terre, comme un jeune chat -sauvage, elle envoyait de là-haut sa chanson aux passants qui -cheminaient en bas, dans la route. De qui était-elle née? On n'en savait -rien. On disait dans le pays qu'elle n'avait eu «ni père, ni mère». Elle -n'avait rien à elle sous le soleil, pas même le nom sous lequel on -l'avait inscrite au registre de paroisse. Si pourtant! elle avait à elle -sa beauté. Une beauté insolite, étrange, comme toute sa personne, comme -toute son histoire ou plutôt sa légende. Ce n'est pas qu'elle fût -précisément jolie. Elle avait le nez un peu fort, et aiguisé en bec -d'aigle. De même, ses cheveux déplaisaient, à cause de leur couleur. On -a en Basse-Bretagne un préjugé contre les rousses. Ils étaient cependant -magnifiques, ces cheveux. Amples et fournis comme une toison, rutilants -comme une crinière. On eût dit, autour de sa tête, un buisson ardent, -une broussaille de feu. Ses yeux, en revanche, étaient d'un bleu -tranquille, presque délavé. Leur nuance était douce--et triste. -C'étaient des yeux timides, enfantins, faciles à effaroucher. Ses lèvres -très fines, un peu serrées, montraient en s'ouvrant des dents petites et -comme passées à la lime. Avec tout cela, ou, si vous préférez, en dépit -de tout cela, la Charlézenn, quoiqu'elle eût dix-sept ans à peine, -attirait l'attention des jeunes hommes. Les commères racontaient aux -veillées qu'elle les ensorcelait. Comme preuve à l'appui, elles citaient -l'aventure de «Cloarec Rozmar». - -C'était un clerc, de Plouzélambre. Une année d'études seulement le -séparait de la prêtrise. Or, un matin, pendant les vacances, il avait -sollicité de son père un entretien particulier. - ---Mon père, dit-il, j'ai résolu que je ne serai pas prêtre. - ---Reprends donc la bêche, répondit le vieux Rozmar. - ---Oui, mais à une condition. - ---Laquelle? - ---C'est que vous me permettrez de prendre femme. - ---As-tu fait ton choix? - ---J'ai choisi la Charlézenn. - ---Une _va nu-pieds_! Jamais! - ---Si vous ne l'acceptez pour bru, j'en mourrai. - ---J'aime mieux ta mort que le déshonneur de tous les nôtres. - ---C'est bien! - -Le lendemain, un des domestiques de la ferme avait trouvé Cloarec Rozmar -pendu à la branche d'un pommier, dans l'enclos. - -Cette tragique aventure avait provoqué, dans toute la région, une -explosion de haine aveugle contre la Charlézenn. Notez que pas une fois -Cloarec Rozmar ne lui avait adressé la parole. Cette grande fille -farouche était ignorante de sa beauté comme de toutes choses. De -l'espèce de fascination qu'elle exerçait, elle ne se rendait pas compte. - - -II - -C'est ici que commence à vrai dire l'histoire de la Charlézenn. Elle -vivait avec une vieille femme de moeurs équivoques qui l'avait ramassée -on ne savait où, il y avait de cela bien longtemps. Cette vieille -l'avait nourrie depuis lors des aumônes qu'elles recueillaient toutes -deux de-ci de-là, mais plus encore de coups de bâton. Car la vieille -Nann,--elle n'était connue que sous ce sobriquet à cause de certain tic -qu'elle avait et qui lui faisait branler incessamment la tête, comme -pour dire: Non--, car la vieille Nann était une vilaine _groac'h_, -acariâtre et hargneuse. A toute heure du jour et de la nuit, depuis que -la Charlézenn avait dépassé la quinzième année, elle lui criait aux -oreilles de sa voix aigre: - ---Ah! si j'avais ton âge et ton corps! Si j'avais ton âge et ton -corps!... - -Et comme la Charlézenn, qui n'entendait rien à ce langage, se contentait -d'ouvrir démesurément ses grands yeux limpides, couleur de ciel d'avril, -la _groac'h_ se mettait à la battre, à la battre, de toute la force de -ses vieux bras décharnés. - ---Il faudra bien que tu comprennes! hurlait-elle. - -Un soir, la Charlézenn comprit... - -Elles habitaient à cette époque, la vieille Nann et elle, une ancienne -hutte de sabotiers, abandonnée par les nomades ouvriers qui l'avaient -construite et située sur la lisière de la forêt du Roscoat qui -appartenait à la maison noble de Keranglaz. La Charlézenn, avons-nous -dit, passait la plus grande partie de ses journées à vagabonder. Avant -que Cloarec Rozmar se fût pendu pour elle sans qu'elle s'en doutât, elle -allait de ferme en ferme, quêtant ici du pain, plus loin du lard, plus -loin des oeufs. Mais, lorsqu'après l'événement elle s'était vue -brutalement repoussée des seuils où naguère on l'accueillait avec des -paroles affables, comme elle était fière, elle ne s'y était plus -représentée. «Battez-moi tant qu'il vous plaira, avait-elle dit à la -vieille Nann, mais je vous fais le serment que je ne mendierai -plus!»--«Je ne te nourrirai donc plus», avait répondu la -_groac'h_.--«Oh! de cela je ne m'inquiète point!» Elle en était -enchantée, au contraire. De l'aube au crépuscule, elle errait par le -bois dont tous les arbres lui étaient familiers comme des amis, comme -des proches. Quand elle avait faim, elle se repaissait, au printemps, de -_poires de la Vierge_; l'été, de mûres; à l'automne, des châtaignes, -rousses comme elle, qu'elle croquait à même aux branches des -châtaigniers. Cela n'empêchait point son beau corps de prospérer, tant -s'en faut. Il y gagnait de nouveaux charmes, la sveltesse, l'odorante et -souple vigueur d'un plant de haute futaie. C'était plaisir de la voir -passer dans l'ombre verte et transparente du sous-bois, de la voir -passer en sa grâce élégante de fille sauvage, sa jupe en loques tombant -à peine jusqu'à son jarret, découvrant sa jambe longue, nerveuse et -bronzée comme celle d'une faunesse antique. Or, plus d'une fois, en ses -chasses, l'aîné des fils de Keranglaz l'avait rencontrée. - -Ce soir-là donc, la Charlézenn rentrait à la hutte, en sifflant. C'était -une habitude qu'elle avait prise, à force d'entendre les merles noirs -dans l'épaisseur des fourrés. Dès le seuil, elle s'arrêta. Il y avait -dans la «loge» un inconnu. Ce devait être un passant d'importance, car -la vieille Nann lui avait cédé l'unique escabelle. La flamme du foyer -éclairait à plein sa figure. Ce n'était pas un paysan, à en juger par -ses moustaches, qu'il portait relevées aux deux coins de la bouche. -D'ailleurs, sa peau était blanche même aux mains, qu'il tenait croisées -autour du genou. Au petit doigt de l'une d'elles une escarboucle -brillait. La taille de l'étranger était serrée dans un justaucorps de -cuir parsemé de têtes de clous luisantes comme de l'or. A ses pieds -était couché un grand lévrier au poil fauve qui se dressa sur les pattes -et se mit à grommeler, dès que la Charlézenn parut. - -L'homme aussi se leva, caressant son chien pour l'apaiser. - ---Viens donc, sauvagesse! glapit la vieille Nann. Voici près d'une heure -que tu te fais attendre. - ---Vous savez bien que j'arrive quand bon me semble, répondit la -Charlézenn qui, pour la première fois, prenait ombrage du ton impérieux -de la vieille, sans doute parce que cet homme était là. - ---Apprends à mieux parler, poussière de grand chemin! Sache que celui -que voici est le fils aîné du seigneur de Keranglaz, ton maître et le -mien, après Dieu! - ---Et vous, la vieille, sachez que je ne reconnais personne pour mon -maître,... pas plus d'ailleurs que pour ma maîtresse. A bon entendeur, -salut. - -Ce disant, elle tournait déjà les talons et s'apprêtait à reprendre la -porte, laissant là sa mère-nourrice suffoquée de rage, quand Keranglaz -le fils se précipita pour l'arrêter. - ---Belle fille, dit-il d'une voix très décidée et cependant très douce, -je n'ai commis nul manquement envers vous. Je suis votre hôte aussi bien -que celui de Nann. De quel droit me faites-vous affront? - ---Je vous dis que c'est une gueuse!... une gueuse!... hurlait Nann, dont -la colère, étranglée tout d'abord par la stupeur, se répandait -maintenant en un flot d'invectives. - ---Vous, ma commère, taisez-vous! commanda sèchement Keranglaz. - -Puis il continua, s'adressant de nouveau à la Charlézenn, avec sa jolie -voix savante à bien dire: - ---Vous êtes chez vous ici. Si ma présence vous gêne, c'est moi qui dois -sortir, non pas vous. Ordonnez, j'obéirai. Permettez-moi seulement -d'ajouter qu'égaré dans ce bois, alors qu'il faisait encore demi-jour, -je ne saurais guère m'y retrouver de nuit. En m'obligeant à partir, vous -me mettrez en grand embarras, peut-être en grande détresse; car les -loups abondent, dit-on, au Roscoat, et je n'aurais pour me défendre -contre leur appétit que mon courage, mon couteau de chasse et Kurunn mon -lévrier. Je vous avoue que la perspective de servir de souper à Messires -Loups ne me sourit nullement; j'aimerais mieux, si tel était votre bon -plaisir, quelques heures de sommeil auprès de votre feu, car je tombe de -fatigue. - -Jamais on n'avait parlé à la Charlézenn un langage aussi gracieux. Elle -se sentit devenir toute rouge et balbutia timidement: - ---C'est moi qui vous demande excuse pour ma maussaderie, monseigneur. -Croyez que je n'ai point l'âme malicieuse. Je ne deviens méchante ainsi -envers mon prochain que parce Nann est si hargneuse envers moi. - -On eût dit que la _groac'h_ n'attendait que cette parole. Se levant du -foyer où elle s'était accroupie, elle échangea avec Keranglaz le fils un -regard d'intelligence et se dirigea vers la porte, avec un air de -dignité offensée, en grommelant: - ---Puisque c'est moi qui suis de trop, je m'en vais! - -La pauvre Marguerite Charlès se reprocha aussitôt les mots acerbes qui -lui étaient échappés. Elle voulut courir après sa mère-nourrice pour la -ramener. Mais elle eut beau faire le tour de la hutte, fouiller des yeux -l'épaisseur de la nuit, crier: Nann! Nann! dans toutes les directions, -Nann s'obstinait à ne point reparaître. - -De guerre lasse, la jeune fille rentra dans la «loge». - ---Monseigneur, supplia-t-elle, si vous m'aidiez, nous la ramènerions! - ---Laissez donc cette sorcière, Marguerite, elle s'en est allée à quelque -sabbat. - ---Oh! monseigneur! monseigneur! si les loups la mangent!... - ---Ma foi, c'est les loups que je plaindrai... Tranquillisez-vous, et -venez vous réchauffer à ce feu. Vous êtes toute transie. - -Il jeta sur l'âtre une brassée de genêt. La flamme monta, haute et -claire, avec un crépitement joyeux. Puis il força la Charlézenn à -s'asseoir à sa place, sur l'escabelle. - ---Quant à moi, dit-il, je ne veux que la faveur de m'étendre à vos -pieds. - -Il s'assit, en effet, sur la pierre du foyer, mais la figure tendue en -avant jusqu'à frôler celle de la jeune fille. La Charlézenn sentait sur -sa joue l'haleine forte et chaude du fils aîné de Keranglaz. Sans -qu'elle sût pourquoi, elle avait peur de cet homme. C'était cependant un -beau gars, dans tout l'épanouissement de la jeunesse. - -«Qu'est ce que j'ai donc? se demandait-elle: je tremble comme si j'étais -malade de la mauvaise fièvre.» Le Keranglaz s'était mis à parler, à -parler très vite; mais elle n'entendait que le bruit des mots: cela -était doux comme une musique; elle s'efforçait d'en comprendre le sens, -elle n'y parvenait pas. Sa tête était pleine d'un bourdonnement confus. -De plus il lui semblait que des milliers et des milliers de petites -bêtes invisibles lui grimpaient tout le long du corps. Elle eût voulu -les secouer d'elle, et ne le pouvait. Elle était comme dans ces rêves où -l'on cherche à courir et où l'on a les jambes empêtrées dans on ne sait -quel obstacle. Un charme était sur elle. - -Tout à coup elle poussa un cri, un cri sauvage, un hurlement de bête -blessée. - -Penchée sur elle, Goulvenn de Keranglaz, les yeux luisants et fixes, les -veines gonflées à se rompre, tâchait de l'étreindre à bras le corps. - -Elle rejeta la tête en arrière, se raidit d'un mouvement désespéré. -Machinalement elle se rappela le couteau de chasse que cet homme portait -à la ceinture, du côté gauche. Elle tâta, trouva la poignée, brandit -l'arme et la plongea dans le dos du Keranglaz, avec une telle force -qu'il s'abattit à terre, comme un boeuf assommé. - -Éperdue, affolée, elle s'élança dans la nuit. Et toute la nuit elle -galopa devant elle, à travers bois, geignant et bramant, telle qu'une -génisse qu'on a oubliée dans les prairies, et qui bondit, et qui meugle -lamentablement sans que son troupeau lui réponde. - - -III - -C'était au crépuscule d'aube, dans le sentier de la falaise qui longeait -la Lieue-de-Grève, entre Saint-Michel et Plestin, là où serpente -aujourd'hui la route en corniche qui mène de Lannion à Morlaix. Les -trois Rannou s'en revenaient vers Saint Michel qui était ville à cette -époque. C'était une trinité redoutée que celle de ces Rannou. L'aîné -s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune Guennolé. Ils -portaient, on le voit, des noms de saints vénérés, mais tous trois -étaient des hommes du diable. Du moins le prétendait-on, dans le pays. -Mais en Basse-Bretagne, comme ailleurs, les gens valent souvent mieux -que leur légende. Les Rannou passaient en tout cas pour de mauvais -sujets. Aucun d'eux n'avait de métier déterminé. Ils vivaient en dehors -de la loi commune. Le bailli de la mouvance de Keranglaz les eût -volontiers pendus à ses potences féodales. Mais il eût d'abord fallu les -appréhender. Ce n'était pas chose facile. Le bailli n'osait en courir le -risque, quoiqu'il eût à sa dévotion une cinquantaine d'hommes d'armes. -Qu'étaient-ce que cinquante hommes auprès des trois Rannou! En attendant -de pendre ces chenapans, le bailli était le premier à leur payer rançon. -Dès qu'il avait à faire voyage dans la région, il avait soin de leur -demander, moyennant finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient -ainsi des rentes assurées auxquelles venaient se joindre quelques menus -profits prélevés sur les seigneurs de passage dans les alentours de la -Lieue-de-Grève. Car ils n'aimaient à pêcher que le gros poisson. Ils -étaient très doux avec le petit peuple. - -...--Voyez donc! dit Kaour à ses frères, comme ils arrivaient au pied du -Roc'h-Kerlèz. - -Il leur montrait du doigt une forme humaine debout là-haut près de la -croix qui dominait le rocher. - ---Damné sois-je! s'écria Guennolé, c'est la Charlézenn! - -Ils la hélèrent. Mais elle ne parut point les entendre. Alors, ils se -hissèrent jusqu'à elle en se cramponnant aux saillies de la pierre, à -des touffes d'ajonc. - ---Tu attends quelqu'un, Gaïdik[1]? - - [1] Diminutif affectueux de «Marguerite». Quant à _groac'h_ qu'on a - trouvé plus haut, il signifie proprement _vieille_, mais avec une - nuance de mépris. - ---Oui, j'attends la mer. - ---Pourquoi faire? - ---Pour m'y jeter. - ---Tu veux donc mourir? - ---Oui... Je me serais déjà précipitée... Mais sur les roches nues je me -serais fait trop mal... J'attends qu'il y ait de l'eau en bas. Cela ne -tardera plus. - -En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable elle roulait -avec le fracas, avec le farouche hennissement d'une horde d'étalons -lancés au galop. - -L'aîné des Rannou dit: - ---Conte-nous ce qui t'est arrivé, Gaïdik. Si c'est quelqu'un qui a -cherché à te nuire, livre-nous son nom seulement; nous sommes trois ici -qui te vengerons. - ---Je ne conterai ni à vous ni à personne ce qui m'est arrivé. J'en ai -assez de la vie, voilà tout. - ---Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu meures. - -Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'aîné des Rannou -poursuivit: - ---Écoute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'étendent là-bas à perte de -vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur de Keranglaz prétend qu'ils sont -à lui. Sur le papier, c'est possible. Mais les vrais maîtres, c'est -nous. C'est nous, les Rannou, qui sommes les rois de la forêt. Ah! c'est -un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu ne t'es jamais -enfoncée sous les hautes futaies. Il n'y a pas au monde un palais comme -celui-là. C'est le bon Dieu qui l'a bâti de ses propres mains. Les -arbres qui le soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des plus -belles églises. Il y a aussi des menhirs où s'asseyaient les géants -d'autrefois et des tables de pierre où ils mangeaient. Là est notre -demeurance. Nous n'en voudrions changer pour aucun prix, nous -proposât-on le château de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux -encore, si nous y avions avec nous une douce petite soeur, une bonne et -franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre soupe de venaison sous -le couvert de chênes; tu raccommoderais de tes doigts habiles nos -vêtements en peau de loup. Suis-nous à la grande forêt, Gaïdik. Nous -t'aimerons bien. Nos dehors sont rudes, mais notre coeur est aussi -tendre que celui d'un enfant. Le monde nous méprise, parce qu'il nous -craint. Tu sais comme il est méchant. Tu en as assez souffert toi-même, -puisque tu rêves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de la -mort volontaire. Crois-moi, Gaïdik, je n'ai jamais menti. Tu connaîtras -de beaux jours dans le creux de nos bois et de nos ravins. Tu y seras à -l'abri des langues perfides. Qui oserait toucher à la soeur des trois -Rannou? Viens!... Tout ce que tu désireras, tu l'auras. Si tu tiens aux -parures, nous t'en rapporterons de superbes, à rendre jalouse Notre-Dame -de Rumengol qui cependant a une robe en or... Nous t'aurions déjà fait -cette proposition depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que -tu ne te déciderais pas à quitter la vieille Nann, ta mère-nourrice... - ---Oh! celle-là est une misérable sorcière! s'écria la jeune fille. - -Tout d'abord elle n'avait écouté les paroles de Kaour qu'avec ennui, le -front plissé, l'air méfiant et sombre. Mais peu à peu elle y avait pris -intérêt. Finalement, à l'idée de vivre parmi ces hommes simples, dans la -grande forêt pacifique et profonde comme une église immense, son coeur -s'était fondu. Son navrement de tout à l'heure était déjà loin d'elle. -Elle pleurait silencieusement, sans amertume. - ---Tu as raison de pleurer, Gaïdik, dit alors Guennolé. Cela te -soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas que tu aies pris un -parti. Si tu descends de notre côté, c'est que tu auras accepté la -proposition de Kaour. - ---C'est cela! opinèrent Kaour et Kirek. - -Et tous trois se retirèrent à l'écart, sans toutefois perdre de vue la -Charlézenn. - -Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme du rocher, -le dos appuyé à l'arbre de la croix. Mais ce n'était plus la mer qu'elle -regardait. Ses yeux limpides, d'où les larmes coulaient doucement comme -une ondée printanière, ses yeux couleur de ciel d'avril suivaient à -l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil venait d'apparaître. -Une pluie d'or s'égouttait au loin, ruisselait en lumineuses cascades -sur tout le versant, des cimes les plus éloignées aux frondaisons les -plus proches. C'était un spectacle magique. L'haleine bleuâtre de la -forêt montait, odorante, comme une vapeur d'encens. Des choeurs -d'oiseaux s'éveillaient, s'appelaient, se répondaient, et toutes les -allégresses de la terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'idée -d'une sorte de résurrection universelle. Toutes choses, à la venue du -soleil, semblaient sortir de la nuit comme d'un tombeau. Et la -Charlézenn, elle aussi, dégagée de ses projets de mort, se signa devant -la lumière comme devant la plus adorable des divinités. D'un pas qui -sonnait gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou. -Triomphalement, ils s'acheminèrent ensemble par le sentier tout humide -de rosée qui, à travers landes, menait au coeur des bois. Gaïd Charlès -marchait en tête. Le chemin, eût-on dit, lui était déjà familier. Entre -ses lèvres fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou -suivaient à distance; il y avait dans cette vierge sauvage un prestige -qui les troublait. - -Kaour murmura: - ---C'est la fée de la forêt que nous escortons! - -Et ses deux frères répondirent à voix basse: - ---En vérité, oui! c'est elle-même. - - -IV - - La Charlézenn si fort sifflait - Que chêne feuillu s'effeuillait... - -Ainsi débutait une complainte _levée_ à la Charlézenn par un clerc du -pays de Saint-Michel-en-Grève, depuis qu'elle était devenue la «petite -soeur» des Rannou. Dans les autres couplets on énumérait ses crimes. -Elle y était représentée comme une fille sans vergogne, comme une -création de Satan. - - Fille qui siffle et la vipère - Ont toutes deux Satan pour père. - -C'est de quoi témoignait sa beauté même, la transparence de ses yeux si -clairs, la grâce de tout son corps, mais plus que tout le reste la -couleur étrange de ses cheveux. - - Gaïdik Charlès a l'oeil pur, - Couleur d'avril, couleur d'azur; - - Gaïdik Charlès est souple et belle - Comme une sainte de chapelle. - - On la croirait fille de Dieu, - N'était son poil couleur de feu... - -Venait alors l'histoire du premier forfait: - - Cloarec Rozmar allait être - Avant dix mois ordonné prêtre. - - La Charlézenn--forfait premier!-- - Le pendit au long d'un pommier. - -En Basse-Bretagne, les légendes poussent robustement comme en leur -terroir naturel. Deux ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort de -Cloarec Rozmar. Et déjà c'était la Charlézenn qui l'avait pendu!!... -Suivait le deuxième «forfait, terrible à imaginer». - - La cloche tinte, tinte, tinte... - Une âme d'homme s'est éteinte! - - La cloche noire tinte; hélas! - C'est pour l'Aîné de Keranglaz. - -Et le poète reconstruisait à sa façon la scène tragique de la hutte. -Marguerite Charlès avait attiré le jeune homme dans un guet-apens. Elle -l'avait endormi à l'aide d'un philtre, puis, traîtreusement, elle -l'avait assassiné... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou de leur belle -existence errante dans la forêt du Roscoat. Kaour ne lui avait pas -menti. Dans ces profondes et verdoyantes solitudes, entourée par les -trois frères d'une sorte de vénération naïve, elle avait vu s'évanouir -l'un après l'autre tous les mauvais souvenirs de son passé. De Nann, du -fils de Keranglaz, de tant de misères et d'humiliations, à peine lui -restait-il de vagues images: encore eût-il fallu qu'elle les allât -chercher tout au fond d'elle-même. Les journées se déroulaient pour elle -avec une monotonie apaisante et grandiose. Dès le matin, les frères -partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait souci de le savoir; eux, -de leur côté, s'en taisaient avec elle soigneusement. Ils rentraient à -des heures irrégulières. Souvent ils avaient des taches de sang à leurs -vestes: du sang de bête, peut-être aussi du sang d'homme. D'ordinaire on -soupait tous ensemble, aux premières étoiles. C'était le moment des -causeries, la veillée en commun sous les hautes ramures à travers -lesquelles les astres brillaient, comme de claires chandelles -lointaines. A vrai dire, il n'y avait guère que la Charlézenn qui -causât. Les Rannou étaient des taciturnes. Puis, ils aimaient mieux -entendre Gaïdik, la petite soeur. Dès que l'un d'eux ouvrait la bouche, -les deux autres lui disaient: «Laisse parler Gaïdik!» Et Gaïdik parlait. -Elle les entretenait de ses courses, de ses vagabonderies durant le -jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des histoires -merveilleuses, comme à des enfants, ou bien leur chantait _gwerzes_ et -_sônes_, seul héritage qu'elle sût gré à la vieille Nann de lui avoir -transmis. Ils l'écoutaient, suspendus à ses lèvres. Sa voix caressait -délicieusement leurs âmes de barbares. Quand le serein commençait à -tomber, elle souhaitait le bonsoir aux trois frères. Ils lui avaient -dressé une «couchée» sous la table d'un dolmen que ne soutenait plus -qu'un de ses supports. Là elle couchait comme une reine des âges -primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour rideaux et, pour lit, -un moelleux entassement de couvertures dont quelques-unes, fruit du -pillage, avaient été tricotées sans doute par des doigts savants de -châtelaines. - -A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient de nouveau, -retournaient à leur besogne mystérieuse. La Charlézenn, avant de -s'endormir, les écoutait s'éloigner. Le troisième demeurait pour la -garder, étendu sur une jonchée de fougère près d'un feu de bivouac. -Chacun la veillait ainsi, à tour de rôle. Une nuit que c'était le tour -de Kaour, il sembla à la jeune fille qu'elle l'entendait sangloter. - -Elle l'appela doucement: - ---Kaour! - ---Qu'est-ce, Gaïdik? - ---C'est à toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu? - ---Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois, à propos de rien. - ---Dis-moi ta peine. Approche-toi. - -Il se traîna jusqu'à elle, en rampant, comme un chien qui a peur d'être -battu. - ---Est-ce peine d'esprit ou peine de coeur? Je veux que tu me le dises. - ---C'est peine de coeur, Gaïdik. Tu devines toutes choses. Tu es une -sorcière, comme la vieille Nann, seulement tu es une sorcière du bon -Dieu, toi. - ---N'essaie donc pas de me rien cacher. - ---Aussi bien j'aurais déjà dû te le dire. Voilà, Gaïdik. Je t'aime -follement. Veux-tu que nous soyons mari et femme? - -Il avait fallu qu'il prît son courage à deux mains, le pauvre Kaour, -pour proférer ces mots si simples. Et maintenant il attendait, la face -collée contre terre, que la Charlézenn parlât. La Charlézenn gardait le -silence. Kaour releva la tête. Sur ses traits, une angoisse infinie -était peinte. - ---Gaïd, murmura-t-il, tu ne veux point, n'est ce pas? - ---Non, répondit-elle à mi-voix. - -Puis, d'un ton plus ferme: - ---Non, Kaour, décidément non! - ---Tu aurais répondu: Oui, Gaïd, si, au lieu d'être Kaour, j'avais été -Kirek ou Guennolé... - ---En cela, tu te trompes. - ---Tu préfères cependant l'un de nous? - ---Tu me poses des questions bien étranges auxquelles je n'ai jamais -réfléchi. La vérité est que je vous préfère tous trois. - ---La vérité vraie, Gaïdik? - ---La vérité vraie, Kaour! - ---Puisque c'est ainsi, je ne pleurerai plus. Je souffre déjà moins. Tu -jures que tu ne seras la femme de personne? - ---De personne, je te le jure! - ---C'est que, vois-tu, je le tuerais, celui-là, fût-ce Kirek, fût-ce même -Guennolé, notre plus jeune. Je me tuerais moi-même après. Tu fais bien, -Gaïd, de nous éviter cette destinée. Merci! - -Il avait dit cela d'une voix profonde. Il ajouta: - ---Dors en paix, petite soeur des Rannou. - -Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croisés sous la -nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au retour des deux autres, -les yeux grands ouverts, le regard attaché aux étoiles. La Charlézenn -fit mine de sommeiller. A part soi, elle songeait: «C'en est fini de la -vie heureuse!... Quelle est donc cette loi cruelle qui régit le monde? -Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme ou même la voir -simplement sans la convoiter? Qu'est-ce que cette nourriture misérable -dont ne peuvent se passer les coeurs, ce pain de l'amour, toujours pétri -de larmes et quelquefois de sang?... Ainsi, pour un regard plus tendre -que j'adresserais à Kirek ou à Guennolé, Kaour, qui les adore tous deux, -irait jusqu'au fratricide!...» L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint à -l'esprit toute vive; plus vive encore lui réapparut la scène dans la -hutte. Elle revit Keranglaz penché sur elle et l'instant d'après roulant -à terre, une bave rouge aux lèvres. Voici que c'était le tour de Kaour. -Que n'eût-elle pas donné pour l'épargner, celui-là! Elle avait dû le -frapper, lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle venait de -lui faire plus de mal qu'à l'autre avec le coup de couteau. Il n'y avait -décidément qu'un moyen d'éviter l'éternel piège de l'amour: c'était de -se réfugier dans la mort. Elle s'y résolut une seconde fois. Et cette -fois nulle intervention humaine ne la détournerait de son dessein. - -Sa résolution prise, une paix immense lui emplit l'âme, et elle reposa, -tranquille, veillée par le grand Kaour, comme une de ces vierges de la -légende dont un géant accroupi protège le sommeil. - - -V - -La Charlézenn, à l'aube blanche, a regardé partir les Rannou. Elle les a -vus s'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt, du côté de la grève. Par -trois fois elle leur a crié: - ---Au revoir! Au revoir! Au revoir! - -Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux, qui ne savent -rien, lui répondent gaîment: - ---A tantôt, petite soeur! - -Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennolé plus jeune et plus -perçante. Ce Guennolé, elle s'avoue maintenant qu'elle l'aime. Qu'elle a -donc bien fait de ne point le lui montrer! Du moins, il n'aura pas à -pâtir à cause d'elle... Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est -chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte à son odeur, et que -c'est pour cela que Kaour, la veille, a tant pleuré. - -Qu'importe, du reste! La Charlézenn va mourir. - -L'exquise matinée! C'est jour de fête dans les bois du Roscoat. Il -semble que la douce lumière ait pris corps, qu'elle se promène, vêtue de -brume bleue, entre les arbres extasiés; et derrière elle sa chevelure -s'épand en un fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystérieuse musique -s'élève des choses. Les mousses même ont des frissons harmonieux. La -brise de mai qui passe dans le creux des vieux chênes les fait vibrer -puissamment comme des tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la -forêt a aujourd'hui son air de grande église, imprégnée de toute espèce -d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les hautes avenues ouvrent -des perspectives immenses où mille clartés se jouent, irradiées, -semble-t-il, à travers des vitraux de nuances infinies. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Quand la Charlézenn fut demeurée toute seule, elle se sentit l'âme noyée -de tristesse. C'était comme une pluie, fine, lente, continue, qui eût -tombé au fond d'elle. Sa résolution si ferme en était comme détrempée. -Un instant elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au bout de -son devoir. La mort lui apparut soudain comme une chose beaucoup plus -compliquée qu'elle ne pensait. Elle dut s'arracher avec effort à ce coin -de nature sauvage où le meilleur de sa vie s'était écoulé. Des fils -invisibles l'y enchaînaient. Elle s'en apercevait, maintenant qu'il -fallait les rompre, les rompre un à un, non sans une douleur aiguë, -comme si à chacun d'eux restait pendu un lambeau d'elle-même. - -Mais, à mesure qu'elle avança dans la forêt, la sérénité lui revint. Les -arbres versèrent à ses blessures un baume sacré, à son esprit une -sécurité grave, profonde. Elle marcha dès lors allègrement. Elle alla à -la mort, comme à une promenade. - -Là-bas, dans le ravin, la rivière du Roscoat faisait son grand murmure. - ---Elle me portera doucement jusqu'à la mer, se disait Gaïd Charlès, elle -m'emportera endormie comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Et, -de peur que je ne me réveille, la mer, quand elle m'aura prise, me -bercera d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu'à la fin des -temps je ne me réveillerai plus. - -Or, comme la Charlézenn se disait cela non seulement sans amertume, mais -même avec une sorte de volupté, subitement elle fit halte. - -Au-dessus de sa tête, dans les branches hautes d'un énorme châtaignier, -une voix de garçonnet dénicheur de nids chantait, sur un ton de mélopée, -une complainte en breton où revenait sans cesse le nom de la Charlézenn. - ---Hé! petit! cria la jeune fille; quelle est cette _gwerze_ que tu -chantes? - -La frimousse ensoleillée du gamin se montra entre les ramures. - ---D'où venez-vous donc, dit-il, que vous ne connaissez point la -complainte de la Charlézenn? Il y a beau temps qu'elle court le pays! - ---Descends me la chanter et, pour récompense, je te donnerai un écu. - -Elle avait à peine fini de parler que le garçonnet sautait à côté -d'elle, dans la mousse. - - ... La Charlézenn si fort sifflait - Que chêne feuillu s'effeuillait... - -Il débita la _gwerze_ d'une haleine. Marguerite l'écouta jusqu'au bout, -immobile, les mains jointes. Sur ses joues, des larmes silencieuses -ruisselaient. Ainsi, c'était là l'idée qu'elle allait laisser d'elle au -monde! - ---Sais-tu qui a fait la complainte? demanda-t-elle à l'enfant. - ---On prétend que c'est Pezr Guillou, de Lok-Mikel. - -Elle se rappela qu'elle avait connu ce Pezr, autrefois, sur les bancs du -catéchisme. Mais que lui avait-elle donc fait pour qu'il la maltraitât -si injustement? Car ce n'était qu'un tissu de menteries, cette _gwerze_. - -Elle ne savait pas, la pauvre fille, que fabricants de complaintes et -faiseurs de vers se jouent, par vocation, au milieu d'un perpétuel -mensonge. - ---Mais, continua le gamin, Pezr Guillou n'a pas tout dit. - ---Qu'aurais-tu voulu de plus? - ---Il n'a pas dit que le vieux seigneur de Keranglaz promet dix arpents -de terre labourable à qui lui livrera vivante la Charlézenn... -Maintenant, s'il vous plaît, donnez-moi mon écu! - -C'est vrai, elle avait promis un écu à cet enfant. Où le prendre? -Certes, ce n'était pas l'argent qui manquait chez les Rannou. Mais, -retourner _là-bas_, jamais!... Il lui vint une inspiration soudaine. -Après tout, qu'importait le genre de mort! Tous les chemins mènent à -Dieu. - ---Ce n'est pas un écu que je veux te donner, dit-elle, mais dix, vingt, -soixante écus, cent peut-être. Seulement il faudra que tu m'accompagnes -jusqu'au château de Keranglaz où l'on m'attend et dont le seigneur te -paiera, en mon nom. - -Tous deux prirent un sentier, sur la gauche, franchirent la rivière du -Roscoat, sur le pont de planches, et, au bout de longues heures, se -trouvèrent enfin dans la cour du manoir. En entendant aboyer les chiens -de garde, Keranglaz le vieux sortit. C'était un grand vieillard, tout de -noir vêtu. Depuis le trépas de son fils aîné, il n'avait pas quitté le -deuil. Gaïd Charlès s'avança vers lui, tenant par la main son petit -compagnon. Et, ayant fait une profonde révérence, elle parla en ces -termes: - ---Vous êtes noble, et par conséquent, votre parole est sûre. A combien -estimez-vous dix arpents de terre labourable de votre domaine? - -Keranglaz le vieux lança à la jeune fille un sombre regard. - ---Je les estime à dix écus chacun, quand je les vends, à trente, quand -je les donne! prononça-t-il d'une voix sourde. - ---C'est donc trois cents écus que vous aurez à remettre à cet enfant. Il -vous amène, vivante, la Charlézenn! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La complainte de Marguerite Charlès s'allongea plus tard de quatre vers -que voici: - - A Keranglaz, on la pendit... - Ce fut grand'fête en paradis. - - Dieu s'en vint la quérir lui-même! - Ainsi fait-il pour ceux qu'il aime. - - La Charlézenn, qui sifflait fort, - En aumône a donné sa mort... - -Et, quand on la chante aujourd'hui, on ne manque jamais d'ajouter: Bénie -soit-elle! - - - - -LE BATARD DU ROI - - -I - -Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de -Guerrande, fut, au dire de Mme de Sévigné, un des cavaliers les plus -accomplis de la cour du Grand Roi. Possesseur d'immenses domaines au -joli pays de Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère -et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre de ses terres, -une belle résidence dans le goût du temps, sorte de Versailles en -raccourci, dont les plans furent dressés par Perrault et les jardins -dessinés par Lenôtre. - -Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du «château du marquis» -comme d'une demeure enchantée. On y voyait, content-ils, deux salles -merveilleuses: l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les -plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un ciel d'été, à -l'heure de midi, tantôt la profondeur et le mystère d'un firmament -nocturne, peuplé de millions d'étoiles. Quant à l'ameublement, il -défiait toute description. - -Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces somptuosités, que de -rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il y paraissait, c'était pour -promener à travers la magnificence des appartements ou sous les nobles -frondaisons du parc une tristesse morne, un incurable ennui. - -Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment de l'année où se -payaient les fermages. Son carrosse s'arrêtait sur la place du bourg, -près de l'entrée du cimetière. Il en descendait--toujours seul--, -pénétrait dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint Égat, -placée à gauche du maître-autel, et, après une longue prière entrecoupée -de soupirs, arrosée de larmes silencieuses, regagnait à pied le logis -seigneurial. - -D'une saison à l'autre les gens se demandaient: - ---Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme? - -On disait la marquise belle comme une fée. Mais il courait sur elle des -bruits étranges. Un domestique du château, étant un jour entre deux -vins, avait laissé entendre qu'elle était de race vagabonde,--une -Égyptienne peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée au hasard -des grands chemins. Le seigneur de Guerrande l'avait vue et l'avait -aimée,--aimée follement... Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des -anneaux à ses pieds: une vraie saltimbanque!... Il avait demandé congé -au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer contre le Turc. -C'était, en réalité, pour suivre la danseuse. Il fut absent dix-huit -mois. Lorsqu'il revint à la Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras. -Il l'avait, prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta comme -la descendante d'une des plus anciennes familles de ce pays. Jamais -créature plus séduisante n'avait franchi le seuil du palais de -Versailles. Chacun lui fit fête. Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce -exotique, de ses yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et -déconcertants. C'est alors que le marquis porta la pioche dans le donjon -de ses ancêtres et le remplaça par une construction luxueuse, aménagée -de telle sorte que sa jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la -trop regretter. Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul à seule -avec elle, sous les hauts lambris pareils à des champs d'azur constellés -d'astres, devant le souple horizon des collines boisées ondoyant à perte -de vue jusqu'à la mer. - -Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce lieu de délices. -Le temple bâti, la divinité à laquelle il était dédié refusa d'y -paraître. A toutes les supplications du marquis elle répondait de sa -belle voix nonchalante: - ---Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on dit si triste? - -Il y avait des années que cela durait. Chaque automne, à la chute des -feuilles, messire Guillaume Guéguan, intendant du château, parcourait au -petit trot de sa haquenée blanche les paroisses de Plégat, de Trémel, de -Guimaëc et de Plufur, pour avertir les domaniers de l'arrivée du maître. - ---Et la maîtresse, messire Guillaume? s'informaient les paysans, non -sans une arrière-pensée narquoise. - -L'intendant hochait la tête et faisait «hum! hum!» de l'air d'un homme -qui en sait long, mais préfère garder le silence. - ---Préparez toujours vos écus, prononçait-il. - -Il la haïssait d'instinct, cette étrangère d'origine suspecte qui ne -daignait même pas honorer d'une visite le somptueux logis édifié pour -elle à si grands frais. Mais surtout il lui en voulait à mort des -tourments qu'elle faisait subir à son maître. Il avait vu grandir -«Monsieur Charles», ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis, avec -une familiarité respectueuse de vieux serviteur depuis longtemps attaché -à la fortune des Locmaria de Guerrande; et il professait pour lui un -sentiment de tendresse jalouse qui allait jusqu'à l'adoration. Or, d'un -automne à l'autre, il constatait chez ce maître si ardemment vénéré une -fatigue de plus en plus manifeste qui creusait les traits, voûtait la -taille, marquait tout ce puissant organisme d'un signe précoce de -caducité. - -Cette lente décomposition, messire Guillaume Guégan ne doutait point -qu'elle fût l'oeuvre de la «Bohémienne», de la «fille des marchands de -sorts». Elle avait dû faire boire au marquis un philtre mystérieux, un -de ces breuvages enchantés dont les gens de sa race passent pour avoir -le secret. Autrement, comment se fût-elle fait aimer du brillant -seigneur pour qui brûlaient les héritières les plus nobles et de la -beauté la plus parfaite? Et comment expliquer, sinon par des raisons -d'ordre diabolique, les ravages que cet amour funeste avait causé dans -l'âme et le corps du plus robuste, du plus accompli des gentilshommes, -jusqu'à l'incliner prématurément vers la tombe? - -Ainsi pensait à part soi le bon intendant, et, à plusieurs reprises, il -s'était même permis de le penser tout haut, devant son maître. - ---Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin d'aller en pays étranger -chercher femme?... Pardonnez-moi si je prononce des paroles -désobligeantes pour Mme la marquise, mais vous ne m'ôterez pas de la -tête qu'elle ne vous rend pas heureux. - -A quoi «Monsieur Charles» répondait d'un ton hautain: - ---Contentez-vous de surveiller mes terres, maître Guill; je ne vous ai -point commis à la garde de mon bonheur. - -Là-dessus, messire Guégan faisait mine de se lever, et, après avoir -salué bien bas, de sortir en emportant ses registres. - -Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il eût gagné la porte: - ---Ne te fâche pas, vieux loup, et revenons à nos comptes... Quant au -reste, ne t'en préoccupe point: ce sont misères auxquelles tu ne saurais -rien entendre... D'ailleurs, lorsque je t'amènerai la marquise, tu -regretteras de l'avoir méconnue et tu seras le premier à tomber à genoux -devant elle, subjugué par sa grâce. - ---Sera-ce à Pâques ou à la Trinité, monseigneur? - -Monseigneur haussait les épaules et s'absorbait dans l'examen des -additions. Et tous deux, l'intendant et le maître, gardaient l'un ses -chagrins, l'autre ses rancunes. - - -II - -Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan soupait en famille, -dans la maisonnette à forme de temple grec qu'il occupait à l'entrée de -l'avenue, près de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du -péristyle tinta violemment, annonçant la venue de quelque voyageur aussi -impatient que tardif. - -L'intendant sursauta sur sa chaise. - ---Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux d'être -dérangé de son repas et d'avoir à mettre le nez dehors, au froid mouillé -de la nuit. - -Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales chargées de -grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne et qui font dire en -Bretagne: «C'est l'année qui ne veut pas mourir». - -Maître Guillaume maugréa: - ---Gageons que ce sera encore quelque mendiant en quête d'un logis ou -quelque ivrogne morfondu sous l'averse. - ---Ce n'est point là le coup de cloche d'un _baléer-bro_[2], observa -doucement dame Claude, la digne compagne de maître Guillaume et la mère -de ses quatre marmots. - - [2] Chemineur de pays, batteur de routes. - ---Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir. - ---Si cependant c'était un courrier venant de la part du marquis?... -Depuis une semaine qu'il nous a quittés, j'ai la tête hantée d'idées -tristes... Ce départ si brusque, son air nerveux, agité, cette lettre -qu'il froissait entre ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris -en toute hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les chevaux, -si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»... vois-tu, je ne serais pas -surprise qu'il lui fût arrivé quelque chose, un accident, par -exemple,... ou peut-être pis. - -La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois avec rage. - ---Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont les -pressentiments lugubres l'avaient manifestement bouleversé de fond en -comble. - -Et il se précipita dans l'obscurité. - -Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame Claude entendit les -battants de la porte grillée rouler en grinçant sur leurs gonds, et tout -aussitôt Guillaume reparut hors d'haleine. - ---Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une bonne flambée dans -la salle couleur de lune. - -Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du reste pas le loisir -de lui en demander plus long: il s'était replongé dans les ténèbres. De -son côté, laissant là, devant leurs écuelles, les marmots ahuris par -tout ce branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse -silhouette érigeait une ombre plus noire dans le noir indistinct de la -nuit. Pour couper plus court, elle prit à travers les pelouses, -bondissant par-dessus les corbeilles de plantes rares, au risque de les -écraser. Elle se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son coeur -faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une enclume. Elle -murmurait, à demi suffoquée par le vent qui entravait sa course: - ---Qu'y a-t-il, mon Dieu?... Qu'y a-t-il? - -Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais quoi?... Quand, après -avoir franchi le vestibule immense, elle pénétra dans la salle couleur -de lune, elle trouva l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du -séjour du marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées, -tout le temps que durait sa présence dans ses terres de Guerrande; il y -veillait fort avant dans la nuit, parfois même jusqu'au petit matin, les -jambes étendues à la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à -éclairer toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente -fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son coeur, glacé par -les poignants dédains d'une femme inhumaine. - ---Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout en rassemblant les -débris de bûches carbonisées qui gisaient épars dans la cendre, je veux -que ces murs s'écroulent à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de -malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!... Pourvu, du -moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari et que ce ne soit pas le -pauvre Monsieur Charles qu'on nous ramène changé tout à fait en -cadavre!... - -Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le perron. - -Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle avait apportée -dans son tablier et la répandit sur le feu qui commençait à prendre. -Puis, l'oreille aux écoutes, elle attendit. - -Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois de la salle -s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant du foyer, d'un frisson de -lumière magique, d'une douce et mystérieuse clarté lunaire. Sur les -dalles de marbre du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au -froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir dans le cadre de -la porte la plus délicieuse apparition féminine qu'il lui eût jamais été -donné de contempler. - -Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa manche, se croyant -le jouet d'un rêve. - -L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement pour promener -autour d'elle un regard curieux. Les hautes glaces de Venise disposées -de place en place contre les parois, de façon à multiplier et à -prolonger le décor en des perspectives infinies, semblaient prendre -plaisir à se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme, comme -séduites par les lignes harmonieuses de son corps, par tout ce qu'il se -dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange, et d'inexprimable beauté. - -Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des yeux, figée en -extase, les mains jointes, et bredouillant à mi-voix, sur le ton de la -prière: - ---_Ma Doué!_ qu'elle est donc belle... belle à faire peur, -Jésus-Maria-credo! - -D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait rejeté en arrière le -capuchon du vêtement de fourrure qui l'enveloppait toute et dont les -plis traînaient sur ses talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On -voyait pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir en de -lentes ondulations, et son fier visage, au profil énergique, luire d'une -splendeur mate, d'une splendeur de jaune ivoire que tempérait une patine -d'or bruni. Ses cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la -hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et bleuâtres -jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants ombrageaient les yeux -et en amortissaient l'éclat. Les lèvres s'entr'ouvraient, rouges et -comme saignantes. - ---Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est cette fée? se -demandait l'intendante, immobile et charmée. - -Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant à sa pensée, lui -criait du seuil de la pièce: - ---Salue madame, Clauda: c'est la marquise! - -Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi d'une -formule trop familière, et ce fut avec une sorte de solennité qu'il -ajouta: - ---Notre très haute et très puissante maîtresse, madame la marquise de -Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez et de Guerrande. Dieu lui donne de -longs jours et, après les joies de ce monde, celles du paradis en -l'autre! - ---Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent où il y avait -autant de frayeur que de surprise. - -Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, devant celle -qu'ils n'appelaient entre eux que _la Bohémienne_, elle demeura, -stupide, à la dévisager, les bras tombés le long du corps, les yeux -écarquillés par l'étonnement et par la peur. Le diable en personne lui -fût apparu, qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement, -et Dieu sait si la très chrétienne Clauda professait une belle horreur -pour le diable! - -La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la -singularité de cette attitude; mais, loin de s'en fâcher, elle sourit le -plus aimablement du monde et dit à Clauda d'une voix chantante qui -semblait un clair gazouillis d'oiseaux: - ---Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez guère, n'est-ce -pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins -précieux qu'il trouvait auprès de dame Claude... Quand vous me -connaîtrez à votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque -affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. Au reste, ne -craignez rien: je serai la moins exigeante des maîtresses... Voulez-vous -toutefois vous charger dès à présent de mettre au courant de la maison -les gens que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même? - -L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur mélodieuse de -cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de -simplicité. - ---En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte... Il se -peut que cette femme soit un démon, mais elle a toutes les séductions -d'un ange. - -Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre: - ---Je suis aux ordres de madame la marquise. - -Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des -révérences. - -Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se -débarrasser de sa mante, la rappela: - ---J'oubliais, dame Claude!... Tout mon domestique se compose d'un -vieillard qui s'entend à confectionner des plats de mon pays, et d'une -soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma «soeur de lait», comme vous -dites, je crois, en Basse-Bretagne... Ils ne sont guère rompus aux -finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et -sortent d'une autre race... S'ils ne vous comprenaient pas toujours très -bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous, -soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car ils me -sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils me rendent présente aux -yeux la terre qui m'a vue naître; ils sont de mon pays, de mon village, -presque de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens moins -seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont bercée et, quand -ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines -sans fin de ma Hongrie où parmi des océans d'herbes, dorment de grands -fleuves d'argent... Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage que ces -choses ne sont point pour vous surprendre. - -Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix céleste, d'un -timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur -elle comme un charme. - ---Certes non, madame la marquise! fit-elle avec élan... Moi, s'il me -fallait quitter Plégat et la Bretagne, j'aimerais mieux la mort. - -Subitement, son front se rembrunit. - -Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait sa maîtresse -et qu'elle lui recommandait en termes si chaleureux, c'étaient, de son -propre aveu, des Hongrois, autrement dit des bohémiens comme elle, des -artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants. Elle se -souciait médiocrement de se rencontrer seule à seule avec cette espèce, -et, clignant de l'oeil du côté de son mari qui, debout derrière la -marquise, pétrissait consciencieusement son chapeau de feutre entre ses -doigts: - ---Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous leur expliquerions -mieux... - -La marquise l'interrompit vivement: - ---J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi... Et, à ce propos, ne -m'en veuillez pas si je l'accapare une bonne partie de la nuit: nous -avons à causer ensemble... Allez, dame Claude, je suis convaincue -d'avance que tout ce que vous ferez sera bien fait. - -Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna. - -Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la profondeur des -corridors qui conduisaient aux cuisines, la marquise de Locmaria dit à -messire Guillaume Guégan: - ---Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je suis des pays du -soleil. J'aime la clarté. - -Elle ajouta: - ---Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident! En route j'ai -failli périr. - -Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des chandelles se fut mise à -brûler longue et droite: - ---C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en quelque chambre -enchantée du palais des Mille et une Nuits. - -Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le feu et, le buste -incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer, ses mains menues et -délicates que des mitaines de dentelle noire voilaient à demi. Ses -ongles diaphanes, vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales -de rose. - ---Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très embarrassé de sa -personne dans ce mystérieux tête-à-tête. - ---Maintenant, seyez-vous là. - -Elle lui montrait un siège en face du sien. - ---Approchez-vous davantage, davantage encore, insista-t-elle. Je désire -que vous m'entendiez bien... J'ai fait cent cinquante lieues tout d'une -traite pour arriver jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de -l'Ouest qui passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le -purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour de lamentation et -de deuil. Que de fois votre seigneur et le mien ne m'a-t-il pas suppliée -à genoux de l'y suivre! Obstinément, je répondais: Non!... Et voici que -je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un impérieux -besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi longtemps que j'ai pu... -Plus tard, il eût été trop tard. Le jour même où le marquis m'annonçait -par lettre son retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour -Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus. J'avais intérêt à -ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? Je vais vous l'apprendre... -Mais d'abord, messire Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce -pas, autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant, s'il vous -plaît! Je suis une bohémienne des routes: on peut--surtout quand je la -réclame--me dire la vérité. - -Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la sorte, il n'avait -pas le droit de mentir. Il prononça donc d'une voix nette et ferme: - ---Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je vous aurais moins -haïe pour tout le mal qu'il souffre par vous. - ---A la bonne heure, repartit avec une gravité triste la marquise de -Locmaria, vous êtes bien l'homme que je pensais... Je puis tout vous -dire, car vous êtes digne de tout entendre... - - -III - -Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens de la marquise à -travers les appartements réservés à leur maîtresse et qu'elle allait -occuper pour la première fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise -grâce d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près apprivoisée, -les renseignements les plus complets et les plus minutieux sur les -habitudes de la maison, dame Claude était rentrée chez elle, sous la -nuit sombre où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie -effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient en des -convulsions désespérées. - -La superstitieuse paysanne songeait: - ---Mme de Locmaria nous arrive escortée par la tempête. C'est signe que -de tout ceci il ne résultera rien de bon. - -Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient à poings fermés, -les coudes sur la table. Elle les coucha, saisit son tricot et -s'installa près du foyer, à la lueur d'une chandelle de résine, pour -attendre le retour de Guillaume Guégan. - -Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience de -connaître les impressions de son mari, à la suite du mystérieux -entretien qu'il avait en ce moment même avec la marquise. Que -pouvait-elle avoir à lui confier de si important, au débarquer d'un si -long voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun repos? Pourquoi -son arrivée coïncidait-elle, à huit jours près, avec le départ de son -mari? Le marquis savait-il, en roulant sur Paris, que sa femme faisait à -rebours la même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le savait, -pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi ne l'avait-il pas -avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout préparer en vue de cette visite -imminente? La lettre qui le rappelait, et qui l'avait troublé si fort, -l'avait-elle donc bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la -venue de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour la recevoir -comme il convenait?... - -Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans sa tête -obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la rafale, qui, dehors, allait -grossissant. - -En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et la jeune fille -qui formaient toute la suite de la «Bohémienne». Elle n'avait pu obtenir -d'eux aucun éclaircissement. - -De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, et combien -différents des gens de même condition à qui l'intendante était -accoutumée d'avoir affaire, durant les séjours du marquis en son château -de Plégat! - -Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les mèches venaient se -perdre jusque dans les flots étalés de sa barbe blanche, avait la -majesté d'un patriarche biblique, l'air solennel et triste d'un -souverain détrôné. Une houppelande verte, à brandebourgs noirs, -l'enveloppait des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille -démesurée. Il parlait peu, par phrases brèves, graves comme des -sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était sentie vaguement -intimidée; et, après s'être promis de traiter de très haut cette -«engeance de saltimbanques», elles les avait promenés, lui et sa fille, -de chambre en chambre, avec une complaisance quasi déférente, comme si -elle leur eût fait les honneurs du château. - -La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était une adolescente -de seize ans à peine, presque une enfant encore, au teint mat, -délicatement ambré, aux clairs yeux de source qui semblaient renvoyer -l'éclat d'un soleil lointain. Elle avait le port svelte et la souple -démarche d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents de -nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse personne -respirait la santé, la joie, une franchise heureuse, quelque chose -d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries soudaines, des effarouchements -d'oiseau qui craint la glu. - -Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès d'elle sur ce qu'il lui -eût tant agréé de savoir. - -Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes, soit que la -jeune fille fût peu dans les confidences de sa maîtresse, soit qu'elle -feignît une ignorance qui lui était peut-être commandée. - -En somme, Clauda avait tout simplement appris que la marquise avait nom -Rita, qu'elle était de noblesse très illustre, qu'elle comptait des rois -parmi ses ancêtres et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas, -elle aussi, au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux -fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel. - ---Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré celui de marquise de -Guerrande? avait demandé, non sans ironie, l'intendante agacée. - -Le vieux avait riposté de sa voix profonde: - ---Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent la porte. - ---Au moins n'y a-t-elle rien perdu... Elle a un mari qui l'adore. Ce -palais, auprès de qui l'église même de Plégat n'est qu'une misérable -crèche, savez-vous qu'il l'a construit exprès pour elle, pour être leur -maison d'amour, leur maison du bonheur?... Et, à ce propos, d'où vient, -s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui pour la première -fois, et lorsque le marquis en est absent? - -A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu: - ---Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à elle seule... -L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des caprices qui déroutent vos -lourds oiseaux de mer... Et quel palais, je vous prie, vaut le libre -espace, les horizons ondoyants comme la lumière qui les dore, et la -terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la Patrie? - -Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des éclairs. Clauda -n'avait plus insisté. - -Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où, derrière elle, du -fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille respiration de ses -quatre chérubins, elle s'efforçait de récapituler en elle-même les -événements de la soirée, tout en supputant, d'un mouvement machinal des -lèvres, les points de son tricot et en piquant de temps à autre dans ses -cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles dont elle n'avait plus à -faire usage. - -Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats de sa -conférence avec la marquise la tenait éveillée. Les heures s'écoulaient -lentes et longues, rythmées par le tic-tac d'un coucou. Les orgues -déchaînées du vent ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements -sinistres. Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race, l'intendante -suspendit sa tâche[3], jeta un fagot d'ajoncs dans le feu qui commençait -à pâlir, et tirant son rosaire, se mit à réciter des oraisons. - - [3] Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre le - travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier - chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts. - -Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan se montra sur le -seuil. - ---Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en était à son dixième _De -Profundis_ pour les âmes du purgatoire, les funèbres _Anaon_. - -Elle ajouta: - ---Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu de _flip_[4]? - - [4] Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois - d'hydromel mélangés. - -Il s'assit devant l'âtre sans répondre. Il paraissait las, exténué, -Clauda fut frappée de l'altération de ses traits. A ses paupières -rouges, elle vit qu'il avait pleuré. - ---Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle... Parle enfin!... -Qu'est-ce qu'il y a? - -Il soupira profondément, mais sans desserrer les lèvres. - -Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par ses rancunes: - ---Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?... J'en étais sûre... Mes -_avertissements_ ne me trompent jamais... Allons, qu'a-t-elle encore -machiné, cette gueuse? - -L'intendant tressaillit: - ---Clauda, prononça-t-il d'un ton sévère, n'insulte pas celle qui est ta -maîtresse et la mienne. Sache qu'elle est plus à plaindre qu'à blâmer. - ---Tu as bien changé d'opinion sur son compte, Guillaume! - ---Tu feras de même, Clauda. - ---Explique-toi donc... Je t'écoute. - ---Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas avant que le moment -soit venu... Ne m'interroge pas: je ne pourrais te répondre. J'ai juré -de me taire... Sur un point seulement il importe que tu sois renseignée. - -Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants; puis, montrant -du geste le lit à étages: - ---Les petits dorment? - ---Comme des anges, les pauvrets. - ---Eh bien! voici Clauda... Tu es une bonne femme et une femme de tête. -Je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-même... Apprends donc -que ce n'est pas une visite de passage que nous fait aujourd'hui la -marquise. Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six mois -peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne ici ni dans la -contrée ne soupçonne sa présence au château, personne hormis nous deux -et les domestiques qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le parc -sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. Il faut que nous -soyons muets comme les arbres et fermés comme les murs. Le plus innocent -bavardage aurait les pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un -secret terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit avec -moi à ce qu'il ne s'ébruite point... Mon Dieu, il ne tient qu'à nous de -perdre la malheureuse qu'hier encore nous détestions si cordialement -l'un et l'autre: elle est venue d'elle-même se mettre à notre merci. -D'un mot nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le -voudrais-tu, Clauda? - ---Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas une païenne, -j'imagine. - -Il continua: - ---D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y va également du -salut de Monsieur Charles et, je crois bien, du nôtre, puisque cependant -la fatalité nous mêle à ces tragiques événements. - ---A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se signant par trois -fois, pour écarter les mauvais présages. - -Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles jaillir des tisons -et s'engouffrer sous le manteau de la cheminée où grondait en sourdine -la grosse voix du vent. - -Tout à coup, Clauda reprit: - ---Tu n'as pas d'imprudence à craindre de ma part. Mais nos enfants, y -as-tu songé? - ---Précisément. J'ose à peine te demander ce sacrifice, et, pourtant, je -ne vois guère d'autre moyen... - -Dame Claude acheva elle-même la pensée de son mari: - ---Soit. Nous nous en séparerons. Ma mère sera enchantée de les avoir, -et, quant à eux, ils seront ravis de passer un hiver chez leur -_mam-goz_[5]. L'hiver, à la ferme de Kerguntul, c'est le temps des -belles histoires, des contes merveilleux et des châtaignes qu'on mange -au coin de l'âtre, en buvant du cidre bouilli... Tu attelleras Mogis au -char-à-bancs, et je les conduirai là-bas, dès le petit jour... Si les -commères de Plégat s'informent de ce qu'ils sont devenus, je dirai que -je les ai envoyés à Kerguntul apprendre à lire. L'on m'annonçait -justement, avant-hier, qu'un maître d'école ambulant vient de se fixer à -Plestin-les-Grèves pour toute la durée des _mois noirs_. Les marmots -n'auront qu'une demi-lieue de route à faire pour aller de temps à autre -écouter ses leçons. - - [5] Grand-mère. - ---Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avisé que généreux ton coeur. - -Là-dessus finit l'entretien des deux époux. Ils n'avaient devant eux que -quelques heures de repos jusqu'à l'aube. Ils durent dormir profondément, -s'il est vrai qu'une bonne conscience fait le lit moelleux et paisible -le sommeil. - - -IV - -L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Ce furent -d'abord des averses continuelles qui noyaient les campagnes, couraient -en cascades par les chemins creux changés en lits de torrents et -croupissaient dans les champs labourés, entre les digues des talus, en -de vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager les sarcelles -comme sur des étangs. Puis le vent d'est se mit à souffler, chassant les -pluies vers la mer. Tout gela, même les sources, même la fontaine sacrée -de Saint-Égat, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore -produit. Les vieilles «pèlerines par procuration», qui viennent y -chercher un remède souverain contre la fièvre, durent emporter l'eau -salutaire sous la forme de menus glaçons. - -Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que les -«longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir pas rencontré de -plus impénétrables dans les parages les plus voisins du Pôle. Et ces -brumes se condensèrent en d'énormes flocons de neige qui tombèrent, -tombèrent sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois. A la -fin de janvier la terre en était encore toute couverte. On ne -distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni plaines. Ce -n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre, qu'un immense -désert blanc, d'une solitude et d'une immobilité mortuaires, avec, çà et -là, des fûts d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers -calcinés de quelque église jadis consumée par les flammes. - -Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans restaient -calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes, n'allaient plus aux marchés ni -aux foires, hésitaient même à se rendre au bourg le dimanche, pour la -messe. Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé -seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui traversaient le -ciel en bandes farouches, criant la faim. - -Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles à enterrer -les morts dans les courtils, près des demeures, tellement les -communications avec le cimetière du village étaient devenues -impraticables. - -Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou, étaient, selon toute -apparence, les seuls humains à se congratuler de la persistance de ce -temps affreux. Grâce à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient -organisée aux alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout -rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils n'auraient cru. -C'est à peine si, à de rares intervalles, un mendiant ou quelque -chercheur de bois mort se présentait devant la grille. Clauda lui -faisait l'aumône, soit d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces, -et l'homme s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours, -dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas. - -Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait son aspect habituel -de veuvage et de solitude, si même il n'offrait pas aux yeux quelque -chose de plus désert encore et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel -passant, voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement -closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants derrière ces murs -silencieux et mornes, scellés comme un tombeau? - -Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient dans la -bise, au-dessus des sveltes cheminées de granit. Mais ce n'était point -là, pour les gens de Plégat, un indice que le château fût habité. Chacun -savait, dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir du -feu dans la plupart des pièces. Au cours des précédents hivers, Clauda -avait plus d'une fois invité ses amies du bourg à venir faire la veillée -avec elle devant ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus, -cette année, une d'elles lui en fit la remarque. - ---Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante dont la sagesse -inquiète avait tout prévu... On m'offrirait les monceaux d'or que le -château a coûtés que je ne consentirais pas à y mettre les pieds après -la tombée de la nuit... - -Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama une histoire de -fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé les principaux épisodes dans -son imagination de Bretonne, créatrice de mythes. - ---Figure-toi... J'entrais sans penser à rien... Je me penche pour -allumer le feu... Tout à coup, brr! Une haleine glacée me parcourt la -nuque... Je me retourne. Et, derrière moi, dans la glace, je vois une -dame parée d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue en un -rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma pauvre chère!... - ---En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est hantée? - ---Ne divulgue pas ceci, au moins... Le marquis nous chasserait. - ---Sois tranquille, ma bonne. - -Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en était informé? -Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse Clauda. Un rempart -surnaturel protégeait désormais la marquise. L'intendante venait de -dresser autour de sa maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable -de tous, le mur d'airain de la superstition. - ---Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à Mme de Locmaria, -vous n'avez plus rien à craindre pour votre sécurité. - -Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre les deux femmes, -quelque grande que fût la distance sociale qui les séparait. Non -seulement Clauda avait abjuré tout parti-pris à l'égard de la marquise; -mais, à la fréquenter chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de -respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à elle d'un lien -puissant à la force duquel elle ne cherchait plus à se dérober. - -Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait vers le château. - -Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette, -l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune où la marquise -se tenait de préférence, brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de -cire. Mme de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret et -lui disait de sa jolie voix chantante: - ---Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et -les pestiférées: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines. - -Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du dehors, donnait -libre carrière à sa langue, flattée au fond qu'une personne si -distinguée prît plaisir à ses bavardages rustiques. - -Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la marquise, -c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens. -Elle abondait en menus détails sur ses grossesses, ses couches, la peine -qu'elle avait eue à nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise -écoutait, plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très -présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins ouvrages qui -ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes de nouveau-né. - -Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que Mme de Locmaria -dessinait en nobles arabesques les caprices de ses songes, n'étaient pas -sans intriguer Clauda Riou. - -Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la marquise, mais un -soupçon commençait à lui traverser l'esprit. Elle se mit à observer de -plus près. - -La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement, -s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques lassitudes, tantôt des -plaintes sourdes, des tristesses inexpliquées. - -Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup, bien avant -l'heure accoutumée, l'intendante ne put se retenir de communiquer à son -mari ses impressions: - ---Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici peu du -nouveau dans la seigneurie de Guerrande. - ---Possible! fit-il de son ton calme. - -Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette nouvelle: - ---Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles une joie si vive! - -A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus d'aimer, de vénérer la -marquise; elle affecta vis-à-vis d'elle une dévotion spéciale, comme -envers un être sacré. - -Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits. Aux approches -de mars, il se produisit dans l'atmosphère une détente subite. Les vents -tournèrent, sans transition appréciable, de l'est à l'ouest. La mer -souffla sur les campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique. -Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion. Un soleil pâle se -montra, toucha mystérieusement la terre et la fit tressaillir. Les -neiges, liquéfiées, s'écoulèrent en ruisseaux; des brins d'herbe -surgirent de ci de là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en -festons sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent leurs yeux -divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur. - -Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin des écuries et des -étables, dit à sa femme, en rentrant au château: - ---La marquise désire te voir. Reste à sa disposition jusqu'à mon retour. -J'ai à m'absenter. - ---C'est bien, répondit Clauda. - -Les commères de Plégat, quand elles virent, des marches de leur seuil, -déboucher sur la place le véhicule qui emportait l'intendant, ne -manquèrent point de crier à celui-ci: - ---Déjà en route, maître Guégan! - -Ah! si elles s'étaient doutées!... - - -V - -La journée finissait. - -Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la -marquise appelait Ropardi, avait recommandé à l'intendante de demeurer, -avec sa fille, dans la pièce qui précédait immédiatement la chambre -occupée par Mme de Locmaria. - ---Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en -tirant derrière lui la porte. - ---Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle -fut restée seule avec la jeune fille. - ---Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pénétré les -plus secrets arcanes, répondit Vanda, non sans un éclair d'orgueil dans -ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs -cils. - -Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que ses connaissances sont -infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui -soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et -celui des étoiles. Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune, -leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait, -aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en même temps qu'une -intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une -âme de lumière, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait -usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour guérir. Rita -Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains... - -Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la cloison. - ---Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays? -interrogea la Hongroise. - ---Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux. - ---Sur les rives de la Tisza, l'on chante. - -Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la Vierge-Mère et sainte -Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commença de fredonner -doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se -traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, sur un -rythme allègre et précipité. - -Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait les douleurs de -l'enfantement s'entre-bâilla pour donner passage à la tête léonine de -Ropardi. - ---Venez, dit-il en s'adressant à Clauda. - -En même temps, il jetait à sa fille: - ---Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un garçon. - -C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes et robustes, -et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. Dame Claude ne lui eut pas -plutôt entr'ouvert les lèvres pour lui faire avaler, selon la coutume -bretonne, une cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait -«comme un petit homme», à la très grande joie de l'intendante extasiée. - ---Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, songeait-elle, en le -dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris. - -Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances avec le -marquis, avec «Monsieur Charles». Et, sa pensée allant à son maître, -elle s'étonna tout à coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi -solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se plus étonner de -rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, de mystère et de -circonspection, où elle était confinée depuis près de cinq mois, -l'avaient comme blasée sur les choses les plus extraordinaires et les -événements les plus imprévus. - -A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit -résonna dans l'escalier. Elle tressaillit. - -Si c'était lui, pourtant! - -Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil. - ---La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi qui avait -marché à sa rencontre. - -Celui-ci murmura: - ---C'est bien. Faites ce qui est convenu. - -Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec -l'enfant. - ---Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume. - -Avant de s'éloigner, il demanda au vieux: - ---Et la marquise? - ---Voyez, elle repose. - -Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de l'alcôve, on apercevait -la tête pâle et fine de la jeune femme, noyée dans les ondes brunes de -ses beaux cheveux épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté. - ---Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied, -comme toutes les filles de notre race. - -L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du -rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les éclairait. Clauda tenait le -nouveau-né soigneusement enveloppé dans des linges magnifiques aux -dessins compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise avait -passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages de la Bretonne. - -Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles jusqu'à cette -partie du château que M. de Locmaria avait aménagée à dessein pour être, -selon sa propre expression, le «paradis de ses enfants». Car il avait -pensé à tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans sa -vie sur les pas de la «Bohémienne». - -Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet luisant -réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe -attendait, debout, les mains croisées sous son tablier et l'oreille aux -écoutes. Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec un -cri joyeux: - ---Hé! _ma Doué_[6], Guillaume, mais c'est ta soeur Margod! - - [6] Mon Dieu! - ---A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. Heureux -encore que Marguerite se soit trouvée nourrice et qu'elle ait consenti, -par obligeance, à nous rendre service en cette occasion!... - -Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» Ropardi, ni -dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait -trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvré -sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient chez -elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction infinie. Accoudée à une -des hautes croisées de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large, -elle buvait avec avidité l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de -printemps naissant. - -Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable -ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumière mourante, les -feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancés de -teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les angélus des -villages bretons se répondaient à travers la sonorité des campagnes. De -mélancoliques sons de _corn-boud_ retentissaient, mêlés aux beuglements -des troupeaux. Un charme doux et triste émanait de toutes choses. - ---Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise... Que ne -m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?... Ce qui est n'eût peut-être pas -été. - -Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque. - -Un doigt discret heurtait à la porte. - ---Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume Guégan. - -Et, remarquant la fenêtre ouverte: - ---Vous voulez donc vous tuer?... Ignorez-vous que la fraîcheur peut vous -être mortelle? - -Elle eut un sourire énigmatique: - ---Oh! fit-elle, le grand air me connaît... Je suis née sous une tente, -messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient -au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes... Savez-vous -ce qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? Écoutez-la -d'abord: je vous la traduirai ensuite. - -Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et -pure, éploya ses ailes, se balança, comme un oiseau qui prend son vol. -Et, dans le silence du crépuscule de Bretagne, devant le pacifique décor -des bois et des collines sur qui commençait à planer la solennité muette -de la nuit, la musique de cette voix étrangère avait quelque chose de -mystérieux et d'inquiétant. - ---Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit l'intendant -subjugué. - ---Le sens est celui-ci, continua la marquise: - - Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve; - - Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir; - - Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!» - - «En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve. - - Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent des - demeures; - - Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile; - - Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui; - - L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau; - - Ne t'attache à rien, tout est périssable... Il faut aller, il faut - aller...! - -Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même un ordre: - ---Oui, il faut aller! - -Elle ajouta presque aussitôt: - ---Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire -Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par -Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps -la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à -eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France -sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que -j'aurais dû ne quitter jamais... - -Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau -rouge. - ---J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible... -Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui -vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que -Rita Dongui sera de ce monde... Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous -dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra -qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il -me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui -assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à -chacun de vos fils. - -Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la -tête et faisant effort sur lui-même, demanda: - ---Et le vôtre, madame?... La petite créature innocente qui est votre -sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le coeur -de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?... - -La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui -disait: Non! - -Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une -nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de -nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune -voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume -d'argent. - -Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près -d'un mois, courait les foires et les _pardons_ d'alentour, était venue -camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. -Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de -Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure -édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques -familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait -repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de -laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux -seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles, -eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que, -dans leurs conversations de l'OEil-de-Boeuf, ils nommaient entre eux, -avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la -«fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est -qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus -étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable -tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à -messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace -d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez -néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis -s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède, -dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait. - -Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde -sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un -accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de -plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse. - -Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce -départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec -lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait -récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait -fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de -route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée. - -Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans -la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à -rentrer dans leur logis désert. - ---C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit -venue; et, d'autre part, j'eusse préféré ne la point connaître, puisque -cependant nous ne devons plus la revoir. - -Messire Guillaume répondit avec une gravité triste: - ---Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda. - -Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer roulait à -travers le pays montueux de l'Arrée, sur la route royale qui menait en -ces temps-là de Plégat à Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par -Lannéanou. Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur -croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il -apercevait la bête, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui -n'allait pas sans une nuance de respect: - ---Salut et bon voyage, messire Guillaume! - -C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait sa soeur -Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannéanou. La femme -tenait étroitement fermés les pans de sa mante brune d'où s'échappaient -par intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers sur ses -genoux. - ---C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, disait messire -Guillaume... Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?... Ce n'est pas un -enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent... Après -tout, tu as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de la -garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis... C'est le -bâtard d'un roi. - - -VI - -La moisson commençait à peine, dans le terroir de Plégat. On fauchait -les seigles à Guerrande. Maître Guégan allait et venait, surveillait les -travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà -et là des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts épis -barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout -du champ: - ---Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait -signe! - -Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa -veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre verte des coudriers, contre -les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer: - ---Ah! mon pauvre homme!... Imagine-toi qu'_il_ est arrivé... qu'_il_ est -là... qu'_il_ veut te voir à l'instant!... - -L'intendant devint tout pâle. - -Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force: - ---Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il ne reste plus de lui -de quoi remplir un cercueil... Quand il est descendu de son carrosse, il -m'a semblé voir apparaître l'_Ankou_... - -Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres innombrables -étincelaient comme d'énormes escarboucles au resplendissant soleil de -juillet. Guillaume Guégan s'était recomposé un visage, lorsque le valet -en livrée noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le -salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée sur sa -poitrine, le marquis de Locmaria. - ---Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès le seuil. - -Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou en terre. - -D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui donnait -affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en -égal. - -Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna de répondre à -son salut. - -Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible. - -Enfin le marquis parla. - ---Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il d'un ton dur. Vous -me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact. - -La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle -était signée Rita Dongui: Guillaume Guégan la lut avec lenteur, -posément, sans trahir aucune émotion. - ---Eh bien? demanda le marquis. - ---Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai. - -Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, et ce fut -d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula: - ---Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de ma maison, vous n'avez -pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drôlesse? - -Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulèrent dans -sa barbe rude. Il ne se départit pourtant pas de son calme. - ---Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire l'entrée du château -à celle qui, portant votre nom, était en ces lieux légitime souveraine -et maîtresse. - ---Certes... et cette arrivée clandestine, en mon absence, presque au -lendemain de mon départ, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la -plus naturelle? Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette femme -venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir? - -Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche et coupante. - ---Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible, -Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, la marquise avait jugé à -propos de m'en instruire. - ---Ceci est parfait, en vérité!... Et vous avez accepté de faire le jeu -de cette aventurière!... Vous l'avez reçue, hébergée, cachée -sciemment... Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes -angoisses, de mon désespoir!... Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri -de ces murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi je -courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, en traîneau, battu -de la neige et du vent, suivant à la trace de ville en ville, de -bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom -dans les auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, dans le -silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relâche, -le corps moulu, l'esprit égaré, le coeur en détresse, achevant de me -tuer pour elle et, d'ailleurs, y réussissant, n'est-il pas vrai, maître -Guillaume? Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être content! - -Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient sous lui. Il se fût -affaissé sur le parquet, si l'intendant ne s'était précipité pour le -maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le -secouait jusque dans les fibres profondes de son être. Il donnait -l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'écorce et que -la moindre rafale suffirait à déraciner. - ---Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la prière la plus humble, -condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous -mettez point en ces états. - -Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un élixir -brunâtre et, ranimé, reprit: - ---Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander les explications -qu'on vous a, paraît-il, chargé de me fournir. Allez! je suis prêt à -tout entendre et je prétends tout savoir. - -Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux fixés à terre: - ---Eh bien! qu'attendez-vous? - -L'intendant joignit les mains, supplia: - ---Pas maintenant, de grâce!... Vous n'êtes pas assez fort... Cette -révélation peut vous donner le coup mortel. - ---J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez -point pour si peu... Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez. - -Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa, -puis entama le cruel récit, à voix résignée, mais ferme. Il dit d'abord -l'arrivée de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle -l'avait appelé par son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui -ouvrir, lui avait présenté une commission apostillée de la signature et -scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout sujet du royaume, -sous peine des châtiments les plus sévères, d'avoir à traiter avec les -plus grands égards, la féale amie de Sa Majesté, Mme de Locmaria, -marquise de Guerrande. - -Le marquis sursauta. - ---Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un passe-port? - ---Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou mieux une -attestation écrite du cas que le roi faisait d'elle. - -Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant -tout à coup: - ---Ah! ce roi... la malheureuse!... si seulement elle ne l'avait pas -connu! - ---Hein? s'écria M. de Locmaria, livide... Goujat, que veux-tu dire? - -L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte. - ---C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour échapper à -ses assiduités qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au -fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sûre, parce -que nul, à la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos -instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne. - -L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'eût été lui -le coupable, soupira: - ---Il était du reste trop tard! - ---Pourquoi trop tard?... Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les -doigts crispés à son siège, le buste raidi en avant, les yeux dilatés et -striés de fibrilles rouges. - -Guillaume Guégan dit: - ---Faites de moi ce que vous voudrez... Pour l'honneur des Locmaria, dont -les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il était de mon devoir de bon -serviteur d'aider cette infortunée à cacher sa honte... Prévenu par un -avis de moi, vous seriez accouru... C'était, alors, le scandale public, -l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans votre demeure... J'ai -accepté sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien -plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance -jusqu'à procurer la nourrice... - -Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité du marquis, -épouvanté de la fixité de son regard, de la rigidité de ses traits. - -M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui. - -Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la cloche du vestibule -pour appeler les domestiques, et cria au valet de chambre: - ---Vite, vite! Monsieur se trouve mal. - -Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier soin de l'intendant -fut d'expédier un exprès à cheval vers cette ville, puis il fit avertir -Clauda. A eux deux, ils déshabillèrent, couchèrent le marquis et, -installés à son chevet, attendirent... Les heures de la soirée tintèrent -l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers minuit, le -galop d'une monture résonna dans l'avenue. L'homme de l'art arrivait. - -Il palpa le malade et hocha la tête. - ---C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout hasard, mais je -ne réponds de rien. - -Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force. Le marquis -soupira, rouvrit les yeux et les referma presque aussitôt, en marmonnant -du bout des lèvres des mots vagues, inintelligibles. Le coeur s'était -remis à battre. - ---Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le praticien. - ---Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire Guillaume. - -Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en réveillant la -mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle crise. Aussi éprouva-t-il -un vif soulagement à s'entendre répondre par le chirurgien: - ---Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez m'être d'aucune -utilité. - -Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, ne reparut pas au -château. Clauda, seule, allait aux informations. De jour en jour, l'état -du malade s'améliorait. Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son -premier acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa -clientèle morlaisienne. - ---On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir sauvé, jeta celui-ci -à Guillaume, au moment de franchir la grille. - -Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait délicieux. On -entrait en août. La campagne fromenteuse, les landes, les monts -lointains, tout vibrait dans une ardente lumière d'or. Une vie éclatante -animait les choses, sous le resplendissement du soleil. Et, le soir, -quand l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer, -c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis. Des groupes de -moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en revenaient à la lueur des -étoiles, en chantant. Leurs voix, au lieu de rompre le silence, -s'harmonisaient avec lui et, en quelque sorte, le solennisaient. Ils -clamaient, sur le ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, la -_Chanson des Coupeurs de blé_: - - Garçon, filles, à bas la veste et le justin, - Car il est mûr, le blé jaune! - Iou!... - - Meunier, graisse ton moulin; - Fournier, chauffe ton four; - Vous aurez de l'argent plein la main! - Iou!... - - Il y aura du pain pour les riches, - Il y en aura pour les pauvres, - Car il est fauché, le blé jaune! - Iou!... - -Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la moisson dans les -terres de Guerrande, comme si, entre son maître et lui, rien ne se fût -passé. Mais, chaque fois que sa femme venait lui apporter à manger aux -champs, il ne manquait pas de lui demander: - ---Il n'a rien fait dire, Clauda? - ---Rien encore, répondait-elle. - -Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis les mît -dehors, sans autre forme de procès. Ils avaient même pris leurs -dispositions en conséquence. Ils iraient vivre auprès des «vieux», à -Kerguntul, en Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir -pas ramené les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria demeuraient -impénétrables. - ---Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant, le soir, en -tombant au lit, harassé de fatigue... Je ne lui aurai fait tort ni d'une -minute ni d'un liard. - -Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée de quitter -Guerrande le navrait dans l'âme. Là il était né, là il avait grandi; là -reposaient, dans l'étroit cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les -ossements vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter -dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli, tous étaient -morts au service des Locmaria... Et puis, se séparer de «Monsieur -Charles»! Vraiment, cela était-il dans l'ordre des choses possibles? - ---Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je me flétrirai de -même. On ne transplante pas son coeur. - -Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes, se remémorait les -bontés du marquis, leurs causeries presque fraternelles dans la salle -couleur de lune, les promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le -ciel embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles s'abandonnait -parfois le maître avec son serviteur, comme avec le plus sûr des amis. - -Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long de la nuit, sans -pouvoir en détacher son esprit, et restait, les yeux ouverts dans les -ténèbres, à pleurer en silence, immobile, de peur de réveiller Clauda. - -Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches -du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient -qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la réalité. - -Cette situation commençait à devenir intolérable. Il aspirait -fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions du marquis, tout en -redoutant une rupture qui l'eût atteint aux sources mêmes de son être, -dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacré. - -Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'_autre_, -celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de quel nom le nommer, et qui -poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine, -à Garen-Dreuz, là-haut, dans le grand air des monts... - -De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. Dans l'éloignement -où elle s'était enfuie, son image avait pâli, n'était plus qu'une forme -vague, incertaine, à demi effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à -travers la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux confins de -la terre, par delà des espaces immenses, en des pays dont elle lui -avait, la première, révélé l'existence et dont les aspects lui -demeuraient inconnus. - - -VII - -L'aube du dimanche se leva,--une aube rose et fraîche, comme une lèvre -qui sourit. - -Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat. -L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de -chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde. - ---On vous réclame au château, maître Guillaume. - ---Le temps de passer ma _chupen_, répondit-il. - -En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et -dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en -face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait -moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe. -Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir -subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites -excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et -fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts. - -Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils -se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu -grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda: - ---M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la -seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir. - ---Il est chez ma soeur, Monsieur Charles..., chez ma soeur Margod, à -Lannéanou. - ---Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès -que vous serez prêt. - -Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant -tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au -Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe. - ---Margod est sortie au _Sanctus_, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit -être dans «la chambre de la tourelle». - -Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte -large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour -doré de la fenêtre, sa soeur Marguerite en train d'allaiter un poupon -superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de -cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve. - ---C'est lui! murmura-t-il. - -Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il -la contraignait de se rasseoir. - -L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la -tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque -ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en -silence. - ---Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses -yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa -magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans -les destins de ta race... Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis -heureux. - -Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des -Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du -cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter. - -Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans -son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce -d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le -fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant. - ---Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose? - ---Ondoyé seulement, Monsieur Charles... Le recteur, sur ma prière, vint -au château... - ---Il figure au registre de la paroisse? - ---Oui et non... Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux. - ---Vous arrêterez au presbytère. - -Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux -desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne -lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et -d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait, -prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les -dernières pages d'une main qui tremblait, dit: - ---Voici, monsieur le marquis: - -On lisait: - -«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de -Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à..., fils -légitime et naturel (_legitimus ac naturalis_) de... et de très haute et -noble dame Rita Dongui..., né au château de Guerrande la nuit d'hier, -sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine...» - ---Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre. - ---Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis. - -Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de -«Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, -fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre -de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de -Sa Majesté... etc.» - -Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria: - ---Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias. - -Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume: - ---Toi, ta femme signera comme marraine. - -Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en -larmes. - ---C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis. - -Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre -deux armoires contenant les ornements sacerdotaux. - ---Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait: -«Oui, c'est bien ainsi!» - -Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de -Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui -chuchota: - ---Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque -dans le fruit de sa faute. - -Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les -cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de -Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans -la paix suprême et le suprême oubli. - - * - * * - -L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de -la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par -maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son -mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment, -son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle -eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles -que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut -pas clément. - -Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux -habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné, _An aotrom -brunn_, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et -d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant -elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête: - ---Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon. - -Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique -locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges, -quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de -raffiné, de magnanime et de pervers. - -Les _gwerziou_ qui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa -générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes -indignés, à l'opprobre des peuples. - -La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse -et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]: - - [7] Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. _Le clerc de Lampaul._ - -Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il -y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le -«clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils -étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les -entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour -qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il -s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa -demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez. - ---Où est Fiecca, votre fille? - ---Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon. - -Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs -battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il -reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et -Fiecca Le Calvez à son justin blanc. - ---Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour -lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté -soit l'enjeu! - -Le clerc lui répondit du même ton hautain: - ---Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes -gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée. - -Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir. - ---Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis! - -Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un -mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps. - -Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche, -on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de -pitié. - -Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra -devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où -s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit -immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de -loques. - ---Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au -risque de vous faire écraser? - -La voix gémissante balbutia: - ---Je ne peux plus me traîner. - -C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte. - -Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la -selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait -pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château. - -Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce -cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse: - ---Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du -Christ! C'est la Lépreuse! - -Il les regarda d'une façon qui les fit taire. - -Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que -rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit, -baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la -veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la -mit au linceul. - - * * * * * - -Voici qui n'est pas moins typique. - -L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans -les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui -avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni -de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps -de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton. -Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à -brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des -cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées. - -Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de -faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou -vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du -cimetière et dit à la foule assemblée: - ---Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci: - -«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table -ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.» - -Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le -fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le -cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il -n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le -marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec -effusion. - ---Ah! la bonne nouvelle!... La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se -frottant les mains... Je vais donc pouvoir mendier! - -Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais -qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses -domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là -d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant, -d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries -qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient: - ---En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux. - ---Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs -d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres? - -Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. Volontiers -même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter la marquise, -sa mère, comme la dernière des servantes. Mme de Locmaria s'efforça -d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, elle n'y -réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il était en elle, à en -prévenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et -souvent les nuits à surveiller, de l'embrasure d'une fenêtre, les allées -et les venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château, -avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait à la cloche et -sonnait le tocsin. Ce signal était entendu et compris de tout le pays -environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes -s'armaient de leur _penn-baz_, prêts à toute éventualité. On savait que -la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde contre son -féroce appétit. - -Mme de Locmaria mourut à la peine. - -Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure élevée, -voici deux siècles, à son intention. On voit parfois, au crépuscule du -soir, apparaître derrière les vitres son pâle et douloureux visage, noyé -dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie. - -Comment finit le _markiz brunn_? On l'ignore. Les complaintes populaires -nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il -distribuait sa fortune entre les églises de Plégat, de Plestin, de -Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hôpital pour les -pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur sa tombe ces deux -vers: - - Etré Montroulèz a Guerrand, - 'M euz grêt mil markizès ha cant. - - [Entre Morlaix et Guerrande,--J'ai fait mille et cent marquises.] - -Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange Don Juan breton. - - - - -HISTOIRE PASCALE - - -I - -A trois quarts de lieue environ, en aval de Lannion, sur le Léguer, -jolie rivière chantante qui réfléchit dans son courant quelques-uns des -plus beaux sites de la Bretagne, se voit le vieux moulin de Keryel, avec -sa toiture moussue et gondolée, sa tourelle toute feuillue de lierre -d'où s'envolent chaque matin des nuées de pigeons, et ses deux roues à -aubes, taillées dans des chênes massifs, solides encore et abattant de -belle besogne, sans trop geindre, malgré leurs cent vingt ans révolus. - -Elles étaient toutes neuves, les braves roues, et d'une jaune couleur de -bois fraîchement ouvré à l'époque où se passait cette histoire. C'était -au printemps de 1793, un samedi d'avril ou, comme on disait alors, un -sextidi de germinal, vers le soir. Il avait plu dans la journée, mais le -vent qui s'était levé avait chassé les nuages, en sorte qu'il ne -traînait plus maintenant, dans le ciel nettoyé, que quelques flocons -épars. - ---La lessive est finie, dit en son pittoresque langage, maître Jean -Derrien, le meunier; voilà les draps qui sèchent!... Tout de même, il se -pourrait bien que Dom Karis nous arrive détrempé par l'averse... Fais -bon feu, Mar'Yvonne. - -Debout, en bras de chemise, sur le seuil de la porte, il regardait -onduler sur le coteau d'en face les verdures naissantes, saupoudrées de -gouttes de pluie que le soleil couchant faisait étinceler comme des -myriades de joyaux. - -C'était un gaillard robuste que maître Jean Derrien, carré de la tête, -carré des reins, carré de toute sa personne; jovial, du reste, et -gardant le goût du rire, même en ces temps troublés. - -Derrière lui, dans la cuisine, allait et venait sa femme Mar'Yvonne, -vaquant aux apprêts du souper. - -Petite et menue, elle trottinait d'un pas léger de souris. - ---Ne t'inquiète de rien, lui répondit-elle: Dom Karis trouvera flamme -claire et soupe chaude... Pourvu, du moins, qu'il n'ait pas eu, en -route, d'autre désagrément que l'ondée! - ---Ta, ta, fit le meunier, le vieux _recteur_, avec sa douceur de mouton, -sait au besoin se faire renard pour dépister les loups... - -Tout soudain, comme il venait de s'abriter les yeux avec la main pour -voir au loin, dans la direction de l'occident, il s'écria: - ---Eh! pardieu, je veux être damné si ce n'est pas lui que j'aperçois, -descendant la côte de Sainte-Thècle, déguisé en mendiant!... - ---Ce n'est pas une raison pour blasphémer, Jean Derrien, observa -Mar'Yvonne de son ton discret. - -Elle se hâta vers l'âtre, jeta une brassée de copeaux dans le feu et se -mit à écumer le bouillon qui trottait dans la grande marmite. Le -meunier, lui, s'en alla en sifflotant à la rencontre du vénérable -messire Dom Karis. - - -II - -Un prêtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur de Ploubezre. -Ainsi que la plupart des membres du bas clergé en notre pays, il avait -été des premiers à saluer l'aube de la Révolution comme le signal d'une -ère nouvelle, toute de justice féconde et de généreuse égalité. «Dieu le -veut!» avait-il crié, dans un sermon célèbre, du haut de sa chaire -paroissiale, le dimanche qui suivit la prise de Bastille. On l'en -plaisanta plus tard, quand le cours des choses se fut précipité, -emportant les principes mêmes au nom desquels le mouvement s'était -d'abord accompli. «Ah! ah! lui disait-on, vous avez changé de façon de -voir, Dom Karis!»--«Nullement, répondait-il. J'ai tenu la Révolution sur -les fonds baptismaux, et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle -a mal tourné». Il refusa le serment, mais n'accepta pas non plus -d'émigrer. Son évêque, Mgr le Mintier, le pressant de l'accompagner dans -sa fuite, il lui écrivit ces simples mots, non peut-être sans ironie: -«Un évêque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec son -diocèse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues à mes basques. -Lors même que je voudrais les lâcher, elles ne me lâcheraient pas...» Il -quitta son presbytère, pour laisser la place libre à son successeur -constitutionnel, mais demeura dans la région, invisible et toujours -présent. - -Il excellait à être partout et nulle part. - -Dans les premiers temps de la «persécution», comme il disait, quelques -administrateurs trop zélés du district lancèrent une dizaine de -«citoyens» à ses trousses, avec ordre de le ramener pieds et poings liés -à la prison de ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement -accueillis sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressèrent de -rentrer à Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu parfois trente-six -mille chandelles, mais pas l'ombre de Dom Karis. - -On finit par où l'on aurait dû commencer. On laissa en paix ce -vieillard. - -Il avait près de soixante-dix ans. - -Mais qu'il était donc resté alerte, et jeune, et vivant! - -De jour et de nuit, par vent, grêle ou soleil, il se multipliait à -travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait là, extrémisait plus -loin, se prodiguait à tous, arpentant les routes, franchissant les -talus, de ses longues jambes infatigables, sous les déguisements les -plus variés, tantôt maçon, tantôt ménétrier, tantôt colporteur, cachant -le pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de sans-culotte. - -Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale: - ---Mon remplaçant assermenté n'a vraiment pas grand'chose à faire, grâce -à moi... Il devrait, au moins, me rendre le service de soigner en mon -absence mes rosiers... - -Le vieux prêtre errant et sans abri ne regrettait de son presbytère -qu'une admirable collection de rosiers, le seul luxe qu'il se fût jamais -permis... Il souffrait de la voir négligée par celui qui occupait -actuellement son ancienne et chère demeure. - -Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue de l'enclos -contigu au cimetière et servant de jardin presbytéral. Il entra, la -serpe en main, trouva son «confrère» qui lisait au frais, vautré dans -l'herbe folle, foisonnante comme en pleins champs. - ---Tu as là une superbe plantation de rosiers, citoyen curé. - ---Possible! fit l'autre, indifférent. - ---Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces sujets menace de -retourner à sa nature primitive de sauvageon. - ---Ah! - ---Parole de jardinier. - ---Que veux-tu que j'y fasse? - ---On les taille, parbleu!... Il y a dans le nombre, à ce que je vois, -des variétés qu'il serait criminel de laisser perdre... - ---Tu prêches pour ton saint. - ---Eh bien! non, citoyen-curé... La preuve, c'est qu'avec ta permission -je vais te les tailler pour l'amour de l'art, tes rosiers... - -Hip! Houp!... Les branchettes stériles furent élaguées, Dom Karis -s'éloigna content, et, l'été d'après, les roses fleurirent... - -Tel était l'homme au devant duquel s'acheminait Jean Derrien, le meunier -de Keryel. - -Ils se joignirent à quelques pas du tronc rustique où les pèlerins, de -nos jours encore, ont coutume de déposer leur offrande en mettant le -pied sur la «terre de sainte Thècle», avant de s'engager dans la sente -qui, à travers prés, conduit jusqu'à la chapelle. - -Pour tout autre qu'un de ses fidèles paroissiens, Dom Karis eût été -littéralement méconnaissable. - -Un feutre aux bords jadis retroussés, mais amollis et pendants par suite -d'un long usage, par suite aussi des fréquentes inclémences du ciel -breton, prolongeait une ombre propice sur sa figure émaciée, toute -brûlée et comme tannée au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait les -trois quarts du visage. Ses pieds nus étaient chaussés de sabots bourrés -de paille de seigle. Une veste en peau de mouton lui couvrait tant bien -que mal les épaules, et ses braies en toile, rapiécées de morceaux des -nuances les plus diverses, étaient retenues par une corde autour de ses -reins. Il portait en bandoulière son bissac de «quêteur d'aumônes». - ---Comme vous voilà équipé, monsieur le recteur! s'écria joyeusement le -meunier. - ---Chut! fit le prêtre, dehors appelle-moi Yann Divalo. - ---Oh! une fois dans les prés du moulin de Keryel, il n'y a plus rien à -craindre... - ---C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom Karis... Mais -d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de quoi il retourne. - -Quand il fut installé dans le fauteuil du maître, au coin de l'âtre, -devant l'énorme flambée pieusement entretenue par les soins de -Mar'Yvonne, il commença: - ---Vous êtes ici dans un fond retiré, et le tic-tac de votre moulin vous -empêche d'entendre les bruits du dehors... Mais moi qui cours les routes -et dont c'est maintenant le métier d'être sans cesse aux aguets comme un -sauvage, j'apprends les nouvelles... Elles sont mauvaises... Un -bataillon d'Étampois fouille en ce moment le pays. Ce sont des barbares, -des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent, ils brûlent, ils tuent. Ils -brisent à coups de marteaux les statues des saints, ils font de la -pierraille avec nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main -sur un prêtre réfractaire... Il paraît qu'à quelques lieues d'ici ils en -ont rôti un, comme un simple cochon de lait... Je pense toutefois qu'ils -n'en ont pas mangé... Or, ces brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un -de leurs détachements vient d'arriver à Ploubezre. Ce matin, je me suis -approché du chef, en lui demandant la charité. Il m'a pris au collet, -m'a secoué et m'a dit: - -«--Découvre le gîte où se terre le ci-devant Dom Karis, et tu toucheras -un assignat de mille francs! - -«J'ai répondu: - -«--Ah! si j'avais su ça plus tôt!... Mais les gueux comme moi ont du -flair. Je retrouverai peut-être la piste. - -«--A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant tiens, bois-moi ça. - -«Il me tendait une pleine écuellée de vin. Je l'ai vidée à sa santé. - ---Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne en joignant les mains. - ---Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'était pas mauvais, et j'en fus -tout regaillardi... Je continue. Vers midi, comme je me mettais en -chemin pour venir vers vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me -dépassa, à peu près à la hauteur du bois de pin, presque au sortir du -bourg. - -«--Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un d'eux, celui-là -même qui m'avait fait boire... Hé, vieux! est-ce bien par ici qu'on se -rend à Keryel? - -«--Au moulin? - -«--Oui. - -«--J'y vais moi-même et vous servirai, si vous voulez, de guide. - -«--Inutile... Il suffit que nous soyons sur la bonne voie... - -«Il ajouta, en clignant de l'oeil: - -«--Rappelle-toi, vieux... La récompense est de mille livres... Prends -garde seulement de te laisser devancer... - -«--Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le sais. Mais tout -de même j'aurai peut-être découvert avant vous la retraite de Dom Karis. - -«--Nous verrons, dit l'officier. - -«Et, sur ce, ils doublèrent le pas, riant et se gaussant...» Je -m'attendais à les trouver installés ici, et j'ai été agréablement -surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant de moi avec sa mine de -tous les jours... Ils auront probablement jugé à propos de faire -quelques crochets à droite et à gauche vers les manoirs de Lezguern et -de Kerbastiou. Mais il faut vous attendre à les voir arriver d'un moment -à l'autre... - ---Seigneur Dieu! s'exclama la meunière... Et moi qui ai prévenu tous les -voisins que vous célébreriez chez nous, cette nuit, l'office de -Pâques!... - ---N'était-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne? fit doucement le -recteur. - ---Mais comment les avertir à présent qu'il y a contre-ordre? - ---Je n'ai pas dit qu'il y eût contre-ordre, Mar'Yvonne. - ---Quoi! vous vous imaginez que ces allées, ces venues de gens dans nos -alentours, à une heure si étrange, passeront inaperçues des soudards!... -C'est donc votre mort que vous cherchez, monsieur le recteur? - ---Ni ma mort, ni la vôtre, ni celle d'aucune de mes ouailles... N'ayez -point d'inquiétudes, Mar'Yvonne... J'ai réfléchi à tout cela; nous -allons en causer, Jean et moi; tout s'arrangera bien, j'en suis sûr... -Vous, ne vous préoccupez que de faire bon visage aux Étampois. Qu'ils -trouvent abondamment à manger, plus abondamment à boire... Pour le -reste, Dieu nous aidera. - -S'adressant au meunier, il ajouta: - ---Me voilà sec, Jean Derrien; la soirée est admirable; allons faire un -tour par le courtil. - -Ils sortirent dans la fraîcheur grise du crépuscule qui tombait. - - -III - -Quand ils rentrèrent au bout d'une demi-heure, Jean Derrien se frottait -les mains et, dans ses yeux vifs, une gaîté malicieuse brillait. Tout le -personnel du moulin était attablé pour le souper, à savoir: un garçon -meunier, une servante et le petit gardeur de vaches. Mar'Yvonne avait -déjà mis tout ce monde au courant des événements. Jean Derrien leur dit: - ---Quoi qu'on vous demande de faire, ne vous étonnez de rien. - ---Compris, grommela le garçon meunier, le nez dans son écuelle. - -On mangea vite et en silence. - -Le petit gardeur de vaches alla soigner ses bêtes, mais il reparut -presque aussitôt pour annoncer que des gens ivres venaient par le -sentier du bord de l'eau en chantant une chanson française. - -C'étaient les soldats du bataillon d'Étampes. Ils étaient quatre, dont -trois semblaient avoir bu plus que de raison. Seul, celui que Dom Karis -appelait le chef ou l'officier avait conservé en partie son sang-froid. - ---Où est le meunier? demanda-t-il dès le seuil, d'une voix rogue. - ---C'est moi, fit en se levant maître Jean Derrien. - ---Fort bien. Tu vas nous loger ce soir. - ---A ton service, citoyen commandant. Nous sommes prêts à te céder, à toi -et à tes hommes, tout ce que nous avons de lits. Mais auparavant -chauffez-vous, si vous êtes transis; buvez, si vous avez soif; mangez, -si vous avez faim. Ma maison est la vôtre. - ---Pas mal parlé, dit le chef d'un ton radouci... Mais sais-tu qu'on la -prétend suspecte, ta maison? - ---Qui prétend ça?... De mauvais payeurs, peut-être, pour qui j'ai refusé -de moudre. - ---Nous en recauserons... Toi, citoyenne, mets notre couvert. - -Il s'approcha de l'âtre, reconnut Dom Karis qui s'apprêtait à quitter -son escabeau pour lui faire place. - ---Ah! c'est toi, mendiant? - ---Oui, le moulin de Keryel a toujours été hospitalier. J'y ai, quand je -passe, ma couchée de paille à l'étable, articula le prêtre à voix haute. - -Puis, plus bas, se penchant à l'oreille du soudard: - ---J'ai appris du nouveau. Viens me rejoindre, dès que tu pourras, dans -le bâtiment où l'on m'héberge, sous prétexte d'inspecter le logis. - -Ayant souhaité le bonsoir à chacun Dom Karis gagna la porte. - - * * * * * - -L'étable où se rendit Dom Karis était située au fond de l'aire. C'était -une construction assez spacieuse et dont l'intérieur témoignait, du -moins pour l'instant, d'une singulière propreté. Les bestiaux, -d'ailleurs peu nombreux, avaient été relégués contre l'un des pignons, -en sorte qu'on se fût cru dans une grange vide plutôt que dans une -crèche, n'était la fougère fraîchement renouvelée qui jonchait le sol. A -l'un des angles opposés au coin des vaches, une charrette renversée sens -dessus dessous formait une espèce de table que recouvrait une pièce de -toile étendue là comme sur un séchoir. Dom Karis prit au râtelier une -botte de paille et s'y coucha, après avoir placé son bissac sous sa -tête, en guise d'oreiller. Puis, tout en égrenant dans sa poche son -chapelet, il attendit. - -Son attente ne fut pas longue. - -La lueur d'une lanterne de corne rougeoya dans les ténèbres du dehors. - ---Mendiant! héla discrètement une voix. - ---Voilà, mon officier! - ---Eh bien? interrogea le soudard en laissant retomber la claie qui -fermait l'étable. - ---Dom Karis est ici, j'en ai la certitude, foi de Yann Divalo! affirma -le prêtre... Il ne tient qu'à nous de le pincer. Seulement, dame! il -faudrait agir avec prudence. Pour peu que nous donnions le moindre -éveil, il nous filera des mains comme une anguille. Et tes hommes, -citoyen commandant, en l'état où je les ai vus, me paraissent plus -propres à compromettre le succès de notre entreprise qu'à la servir... - ---Je les obligerai bien à se tenir cois. - ---C'est quelque chose, mais ce n'est pas encore assez. Consentiras-tu à -monter la garde toute la nuit en un lieu que je t'indiquerai? - ---Indique. - ---Viens donc et suis-moi; mais commence par éteindre ton fanal. - -Dom Karis se glissa dehors, le long du mur de l'étable, feignant les -précautions les plus minutieuses. Le sergent rampa derrière lui. Le -fumier dont l'aire était couverte étouffait le bruit de leurs pas. - -Ils franchirent un échalier, prirent une sente étroite qui serpentait à -travers prés jusqu'à la rivière. On entendait un grand bruit d'eau. - ---Attention! fit le prêtre. Nous sommes au barrage. Il nous faut passer -de l'autre côté. As-tu le pied sûr au moins? - ---Va toujours, grommela entre ses dents l'Étampois qui ne laissait pas -de ressentir quelque appréhension devant cette large nappe sombre -s'écroulant avec un tel fracas, mais n'en était pas moins résolu à aller -jusqu'au bout. - -De place en place, à longueur d'enjambée, des têtes de pierres noires et -ruisselantes émergeaient. Le prêtre se mit à sauter allègrement de l'une -à l'autre et fut bientôt sur la rive opposée. Il dut attendre quelque -temps son compagnon. Vingt fois celui-ci faillit perdre l'équilibre, et, -lorsqu'enfin il prit terre, ce ne fut pas sans un fort soupir de -soulagement. - -Maintenant, en face des deux hommes, se dressait une espèce de -promontoire rocheux, hérissé çà et là de touffes de genêt et d'ajonc. - ---Allons, fit le prêtre, nous touchons presque au but. - -Et déjà il montait, s'accrochant aux aspérités du granit, aux racines, -aux brousses. Le sergent suivait, non sans pester. Ils atteignirent le -sommet, après une pénible ascension. Là, sur une plate-forme assez -vaste, se voyaient des pans de murs en ruine, vestiges de quelque -antique demeure féodale. Dom Karis souleva un épais rideau de lierre, et -le sergent aperçut le trou béant d'une poterne ouvrant sur les premières -marches d'un escalier souterrain. - ---Voilà, dit le prêtre. Le petit gardeur de vaches du moulin m'a confié -que le ci-devant _recteur_ est caché là-dedans depuis près de huit -jours. Les paysans de la région lui apportent de la nourriture, la nuit, -environ sur le coup des deux heures du matin. Il se risque alors à -sortir. Fais bonne garde et tu es assuré de t'emparer de lui. Mais -attends qu'il soit dehors, sinon il aura tôt fait de disparaître sous -terre par des voies ténébreuses et inextricables dont il connaît toutes -les issues, mais où tu t'ensevelirais vivant, s'il te prenait fantaisie -d'essayer de l'y poursuivre. Donc, prudence, patience et vigilance!... -Pour le moment, regagnons le moulin... Tu feras semblant de te coucher -avec tes hommes, dans la cuisine, et, vers minuit, tout le monde -endormi, tu t'esquiveras pour te rendre ici derechef... - ---Et toi? demanda le soudard quelque peu perplexe. - ---Comment, moi? - ---Oui, ton intention n'est pas de m'accompagner? - ---Il ne manquerait plus que cela! Ce serait le moyen de tout faire -rater... Si, tout à l'heure, on ne me trouvait allongé sur ma botte de -paille, l'alarme serait vite donnée, et le ci-devant prêtre vite -averti... Sans compter qu'un de ces jours il m'en cuirait fort d'avoir -voulu te livrer Dom Karis. Je ne tiens nullement à être haché en menus -morceaux ou jeté à l'eau, une pierre au cou... - -Ce disant, le faux mendiant dévalait l'âpre pente; le soudard l'imita. - ---Là, fit Dom Karis, quand ils furent sur l'autre rive du Léguer, -maintenant séparons-nous. Prends le sentier qui côtoie l'eau. La lumière -qui brille aux fenêtres du moulin te servira de phare. Bonsoir et bonne -chance. - - -IV - -Le vieux recteur était rentré depuis quelque temps dans l'étable, quand -on gratta faiblement à la porte. Il alla ouvrir: c'était le petit -gardeur de vaches. - ---Je viens de la part de maître Jean, murmura l'enfant: il vous fait -dire que tout va bien. Le chef est parti pour l'endroit que vous savez, -et ses trois hommes, ivres-morts, ronflent comme des serpents d'église. - ---Dieu soit loué!... quelle heure est-il? - ---Minuit passé. - ---C'est donc le moment... Aide-moi à terminer les derniers préparatifs. - -Le vieillard plongea les mains dans son bissac, en tira successivement -un crucifix de cuivre, un ciboire, un surplis, des fioles contenant le -vin à consacrer... Le tout fut disposé sur la charrette renversée qui -devait tenir lieu d'autel... Le pâtre sortit, puis revint avec deux -longues chandelles de résine qui furent allumées en guise de cierge. - ---Les gens sont dans le bois, qui attendent, dit-il. - ---C'est bien... Que Jean Derrien donne le signal! répondit le prêtre, -déjà revêtu de son surplis. - -Peu après, un hou! strident, prolongé, d'oiseau de nuit retentit dans le -vaste silence. Des formes d'hommes, de femmes, d'adolescents et de -fillettes, surgirent en foule des profondeurs sombres. - ---Entrez, entrez, disaient maître Jean et Mar'Yvonne: il y aura place -pour tout le monde. - -La grange ne tarda pas à s'emplir. - -Dans le fond, les vaches, réveillées, soulevaient avec étonnement leurs -mufles graves. - -Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en quelques brèves -paroles la solennité de la grande fête pascale. Puis la messe fut -célébrée. Le petit pâtre faisait les fonctions d'enfant de choeur et -donnait les répons à l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnèrent -l'_Alleluia_. Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses de -l'époque présente étaient oubliées. La lumière fleurie des anciens -dimanches de Pâques rayonnait sur les visages et dans les âmes, malgré -l'heure obscure et la pauvreté du décor. - -A l'Élévation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette de fer qui -pendait d'ordinaire au collier des chevaux du moulin, et la communion -commença. - -Grands et petits défilèrent tous un à un, pour recevoir l'hostie des -mains du vieux prêtre. Il les bénit, puis d'une voix que l'émotion -faisait trembler: - ---Vous m'êtes témoins, prononça-t-il, que j'ai toujours tâché de faire -ce qui dépendait de moi pour assurer l'oeuvre de votre salut... J'ignore -ce que l'avenir me réserve... Que ma mémoire vous soit douce et que la -volonté de Dieu s'accomplisse!... Allez en paix. - -Resté seul avec le meunier, il lui dit: - ---Tu vas m'accompagner, maître Jean; j'ai encore un devoir à remplir, -qui est de relever de sa garde l'homme que j'ai mis en sentinelle sur le -sommet de Roc'h-Vrân. - -Et, comme Jean Derrien se récriait: - ---Il le faut... Marchons!... Sinon, avant ce soir, ton moulin serait en -cendres, toi-même et les tiens massacrés!... - -Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond du ciel. - -Quand ils furent arrivés sur la crête du promontoire de granit, ils -trouvèrent le sergent tapi à côté de la poterne et luttant avec effort -contre le sommeil. - ---Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis. - ---Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard. - -Et, remarquant le sourire du prêtre: - ---Te serais-tu moqué de moi, par hasard? - -Ses doigts jouaient autour de la gâchette de son fusil à pierre. - ---Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas être satisfait... -Mais, donnant, donnant, s'il te plaît... Où sont les mille francs? - -Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux. - ---C'est bien, remets cet argent à cet homme, continua le recteur, en -désignant le meunier. - -Et, comme le soudard hésitait, étonné, sans comprendre: - ---Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux prêtre. - -Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à cette scène, muet et -blême comme un mort, il lui dit en breton: - ---Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des temps meilleurs -seront revenus, fais édifier une croix de pierre à la place où je serai -tombé. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord de la grande -route qui mène de Lannion à Plouaret, à l'angle d'un champ dont les -talus se constellent, chaque année, aux approches de Pâques, de -primevères couleur de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun -nom, aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais devant -elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent _Kroaz Dom -Karis_[8], et plus d'une vieille du pays s'imagine que le recteur-martyr -y fut réellement crucifié. - - [8] La croix de Dom Karis. - - - - -LA LÉGENDE DE MARGÉOT - - -I - -A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux, s'élève la -gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui qu'une grande maison -d'un caractère tout moderne. Ce fut jadis un manoir d'importance, à en -juger par la splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore. -Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, un peu -détrousseurs de routes, mais surtout grands trousseurs de jupons. Ainsi -nous les représente une vieille chanson populaire dont quelques couplets -seulement ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se -risquaient guère aux abords du château. - - Non, je n'irai pas toute seule, - A Kercabin, prendre du feu. - Car le seigneur est à la maison - Qui me lèverait mon tablier... - -Il est vrai que, quelques vers plus loin, la même chanson ajoute -crûment: - - Il n'y a pas une fille en Plouëc - Qui n'ait à Kercabin couché. - -Le «vieux de Kercabin et ses gars» étaient, paraît-il, de terribles -séducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que violents. Il y avait chez -eux «une chambre toute remplie d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or». -Kercabin et ses fils y faisaient entrer le matin leurs maîtresses de la -nuit, et leur permettaient de puiser au tas, à mains pleines. Les jolies -paysannes d'alentour rêvaient dans leur lit clos, sous le chaume, de -cette chambre merveilleuse; elles en causaient entre elles tout bas, au -lavoir, quelquefois à l'église. Le «trésor» de Kercabin exerçait une -sorte de fascination sur tout le pays, à sept lieues à la ronde. A -Plouëc, à Plouézal, à Guingamp même, quand on voyait passer une fille de -peu avec un châle rouge ou violet sur les épaules et une croix d'argent -au cou, on disait: - ---En voici une qui revient pour sûr de Kercabin! - - -II - -Pendant la Révolution, le manoir et le vaste domaine qui en dépendait -furent vendus comme biens nationaux. C'est sans doute à cette époque -qu'ils passèrent aux mains de mon grand oncle Margéot. Ce farouche -ancêtre a laissé derrière lui une légende fantastique dont je vais -entretenir le lecteur. M. Luzel, dans ses _Veillées Bretonnes_, en a -donné un intéressant chapitre. C'est une restitution à peu près -intégrale que je voudrais tenter. - -... Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte des -propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit très cultivé, -réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement trop rare, du -_gentleman farmer_ bas-breton. Il dirige en personne l'exploitation de -ses terres et engrange lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et -simple de son nombreux domestique. Il se rend aux champs avec les -journaliers, guide et surveille leurs travaux, parle volontiers leur -langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'eux, devant l'âtre -énorme de la cuisine, quand viennent les longues soirées d'hiver, mères -des longues causeries. - ---Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit dans la contrée du -fameux «cheval de Margéot»? - ---Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un qui ne vous affirme -l'avoir entendu. - -C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons, les -servantes, le petit pâtre furent unanimes dans leurs réponses. Voilà: on -est tranquillement à se chauffer au coin du feu, ou bien on vient de -s'étendre au lit, quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin, -retentit le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap! -Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le fracas se -rapproche, on perçoit le sifflement des coups de cravache cinglant -éperdument la bête. Le cavalier nocturne ne cesse d'exciter sa monture -que lorsqu'il est arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On -l'entend qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec force. -Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque domestique gagé -récemment ou qu'on a oublié de mettre sur ses gardes, il ne manque -jamais de se lever. «C'est apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et -il s'empresse, pour aller débrider la bête et lui faire place à -l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour est déserte, -qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque le lendemain il raconte la -chose, ce sont les autres qui s'étonnent de son étonnement. - ---Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval de Margéot!... - - -III - -Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon grand-père, était une -espèce de géant à tête carrée, avec un cou de taureau et des muscles -d'athlète. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il -renversait un boeuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un -coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la bonde. Ayant manqué -un lièvre à la chasse, il en conclut que sa pierre à fusil était -mauvaise et l'écrasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'était -une brute superbement douée et qui eût figuré avec honneur parmi les -héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. Et la moindre -contrariété le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et -ses veines gonflées ressemblaient à ces grosses racines qui se tordent -dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de -ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le -premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prêtre. Il prit des -mains de sa mère l'argent destiné à payer les frais d'étude, se rendit à -Tréguier où était le collège, y passa une nuit à boire avec des matelots -du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscènes, et rentra -chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire -davantage et qu'il en savait désormais assez. - ---C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, tu tâteras donc de la -charrue! - -Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur des chevaux -de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable quérir fortune. -C'était le temps des premières fusillades entre Blancs et Bleus. La dure -discipline des troupes républicaines ne pouvait convenir à Margéot le -fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste -l'ayant un jour réprimandé pour avoir fait rôtir un poulet, dans -l'église de Coatascorn, avec des copeaux empruntés à une statue en bois -de saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui s'évanouit, -et, dégoûté du commerce des chouans, il se mit à guerroyer pour son -propre compte, tout seul d'abord, puis à la tête d'une bande de pillards -qui sollicitèrent l'honneur de «travailler» sous ses ordres. - -La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. Il vint -s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait acheté au rabais, parce -qu'il avait pu le payer en beaux écus sonnants. Il y installa près de -lui ceux de ses routiers qui s'étaient distingués par leur audace et -surtout par une complète absence de scrupules. Kercabin devint de la -sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps était passé des -grandes razzias où, dans une semaine, on pouvait rançonner tout un -canton. Mais Margéot avait un génie souple qui se pliait aisément à la -nécessité de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un -coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans le voisinage; -l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons -gigantesques qui y entretenaient une perpétuelle nuit, la route enfin -toute proche et fréquentée à toute heure par les voyageurs qui de -Lannion, de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous, -désormais, durent payer péage au maître de Kercabin ou à ses associés. -On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le -marché. - -Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables -soûleries. On y conviait--souvent de force--des filles d'alentour, les -arrières-nièces de celles que les anciens sires de céans menaient le -matin faire visite à la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes, -avec sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons roulait à -terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire trembler les -poutres; il était heureux! Quant à lui, il buvait douze heures sans -désemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tête saine. -Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit -expressément: ce barbare mourut vierge. - - -IV - -Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, la figure en -lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. Son sang pleuvait autour -de lui en larges gouttes. - -Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, afin de -se ménager une apparence d'honorabilité et d'en pouvoir couvrir ses -compères, le cas échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda -durement au misérable près de défaillir: - ---Qui est-ce qui t'a mis dans cet état? - -L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à quelques caillots, -trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage -d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul, -pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu -affaire à trop forte partie. - ---Et le bourgeois? gronda Margéot. - ---... Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux. - ---C'est bien. Va te coucher... Hé! Nannik! - -Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de -chêne, accourut à l'appel du maître. - ---Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête -avec tes onguents de sorcière. - -Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par -l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en -deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite -et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches -rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui -s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter -un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit -quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible -Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches -froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires -s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions. - ---Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer. - -Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande -salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient -debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine, -en silence. Margéot commença: - ---Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé -saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il -est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà -porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des _enfants de Marie -Robin_ (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a -eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une -descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous, -vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que -je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre -avis? - ---Certes! s'écrièrent les hommes. - ---Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui -as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici -papier, plume et encre. Écris. - -Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux -écouter. - -Margéot dicta: - - «Au citoyen procureur, à Guingamp. - - «CITOYEN-MAGISTRAT, - - «Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est présenté sur - les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu - en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi - les blessures multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste - du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait l'humanité, sans - lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait à propos - de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il - avait rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer - immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procéder à - l'inhumation. - - «Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel. - - «MARGÉOT.» - -Margéot se tourne vers l'assistance. - ---Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchanté de sa -ruse. - ---Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice Kadô-Vraz. - ---Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous -dénoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le -nombre, cela ne paraîtra point. - -Les bandits s'extasièrent. - -Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées. - ---Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et qu'il l'achève. Que -cela se fasse vite et proprement! - -Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt. - ---Ça y est! dit-il. - -Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le dos au séminaire, il -était resté dévot. En petit comité, on l'appelait _person Kergabinn_ (le -recteur de Kercabin). Il récita le _De profundis_, à voix haute. Margéot -cependant remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, son -aide de camp. - ---Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik, -le bon cheval qui va comme le tonnerre. - -Dollo parti, le _De profundis_ terminé, Margéot congédia les bandits. Il -ne garda près de lui que Chevanton. Comme il l'avait prévu, au point du -jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir. -Il se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur souhaita la -bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque -peu décontenancés. - ---Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des logis. - ---N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie? - -... Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la prolongea par -plaisir. C'était un fantaisiste. - ---Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire. - -Ainsi parlait le «maître des archers». - ---Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot. - ---C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici. - ---A qui le dis-tu? - ---Livre-le. - ---Suivez-moi. - -Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au premier étage, il -ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, était étendu -Kadô-Vraz. Au chevet du lit, Nannik égrenait un rosaire. - ---Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec flegme. - ---Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis. - ---Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton. - ---Ça se complique, murmura un des _enfants de Marie Robin_, en -remarquant la perplexité de son chef. - -Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait déjà adressé un -exprès au citoyen procureur. Il finissait à peine de parler qu'un galop -de cheval retentit. Dollo était de retour. Il annonçait la proche -arrivée du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour -le maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire -connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. Ce matin-là, il y eut -au manoir un déjeuner fin, d'où le procureur s'en alla en se pourléchant -les lèvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, ils -titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne fût -poursuivi pour avoir causé mort d'homme. Les funérailles de Kadô-Vraz -furent célébrées en grande pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la -fosse un véritable sermon où le mort était représenté comme un martyr, -mais où étaient surtout exaltées la charité, la générosité, la -magnanimité et toutes autres vertus en _té_ de Margéot. D'excellentes -femmes pleurèrent d'émotion. Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le -dernier coup, s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût -été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que cet -enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable orgie qui dura -jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulèrent comme des -fontaines. On en but à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long -des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner -un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de la _boisson_ cette -nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez dans la cendre. - - -V - -Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de son vin. Allongé -sur un lit de camp, il réfléchissait, se démontrait à lui-même que les -temps de pêche en eau trouble étaient passés, ébauchait des plans pour -l'avenir, ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, ne -consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement fixé son choix. - -Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture lourde il arrêta sur -le papier les lignes essentielles de son nouveau programme. - -Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas assez fructueux. - -Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur -tint à peu près ce langage: - ---Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier que nous avons -fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille. -Que chacun coure son bord. Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos -mains! - -Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure -qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait: - ---Que comptes-tu faire de cette somme? - -Celui-ci répondait: - ---Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus. - -Celui-là: - ---Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour ce prix. - -Un troisième: - ---J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est de quoi payer notre -noce. - -La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à en jouir au plus -tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, regardèrent Margéot avec -des yeux où la stupeur était mêlée de courroux. - ---Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux. - ---Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. Il me plaît au -contraire que vous restiez près de moi. Mais ceux qui se tiennent pour -satisfaits, qu'ils s'en aillent! - -Et il les congédia d'un air hautain. - -Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande -verdâtre le papier crasseux sur lequel il avait rédigé son plan -d'avenir. - ---Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi, -notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous êtes de francs gaillards. Puisque -votre avis est que nous continuions à travailler ensemble, topez là. Je -suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées -passées il ne saurait plus être question. Je veux finir dans mon lit, -honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» à l'article de la -mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots -de nous obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des grands -chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous -qu'un métier... - -Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressèrent -l'oreille. - ---C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être bien fait, -n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont -grands, les risques légers. Pas de relations incommodes avec la -gendarmerie. Tout au plus quelques explications, à de rares intervalles, -avec les gabelous qui sont gens faciles à convaincre... - ---Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de -nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»! - ---Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en -dis-tu, Gohéter-Coz? - -Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il -souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en -tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait -malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de -recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de -guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un -cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il -faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les -roches mouillées, se crever l'oeil à épier une voile qui souvent se -ferait attendre plusieurs nuits, attraper le _mal froid_ (les -rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques -brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité, -était-ce la peine? - -Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de -bougonner: - ---Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience -grisonnante, tu n'es qu'une bête. - -Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point -les notes jetées sur le petit papier crasseux. - -Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui -faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre). - -Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à -l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les -transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes -pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au -souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher -sur la rivière. - -Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres -et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux -bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines -quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin, -l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment -suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves, -de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits -par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la -pipe aux dents? - ---Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si -toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour -toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit -soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les -merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les -gabelous? - -Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet -idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse. - -Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que -Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée -de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et -Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu, -pour monter la garde à l'issue du souterrain. - -Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de -fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de -l'entreprise. - - -VI - -Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu -de rendez-vous. Toute la contrée fut inondée de colporteurs. Il était -rare qu'une journée se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc -deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient, -ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune. - -En première ligne on leur désignait Kercabin. - -Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel. - -Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le maître du -lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient -qu'à moitié gris, chantant sur tous les tons la louange de Margéot, de -Monsieur Margéot, «le mieux accueillant et le plus conciliant des -acheteurs!» - -Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine, -c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en -avaient en y entrant. - -Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs n'étaient que des -agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire qu'il déversait sur tout -l'arrondissement de Guingamp, et même au delà, les mille objets de -contrebande emmagasinés dans ses caves et dont la provision était sans -cesse renouvelée par de continuels arrivages. - -Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui -avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette -singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui, -sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps -en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée -de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien -couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de -lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche -et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la côte disaient en se -moquant: «Allons! voilà l'ermite d'_Enez Glaz_[9] qui fait cuire ses -patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il -avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un -froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il -avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne. -On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi -commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à -Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton -et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres. -Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il -accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent -raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les -avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût -éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques -litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis, -avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on -arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en -véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait -consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient -l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes détournées, à -travers les landes de Botloï et les _mezou_[10] qui dominent Pontrieux, -on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était -devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté -de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue -rustique. - - [9] Ile Verte. - - [10] Hauts plateaux livrés à la culture. - -Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin -de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au _prorata_ -des services. - -Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le -seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de -plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires -devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se -présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes -filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis -et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme -d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières -des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration -impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie -chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un -magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des -popularités. - -Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le bénissait. Qui -sait? il allait être élu membre du Corps législatif, sans doute. -L'Empereur, «qui se connaissait en hommes», l'eût promptement distingué, -l'eût attaché à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de -plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière au grand -capitaine Napoléon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirât du -respect, le seul chef sous lequel il eût volontiers accepté de servir. -L'avenir de Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires -prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient parfois à Kercabin -semblaient près de se réaliser. - -Brusquement, tout s'effondra. - -Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard qui l'avait si -souvent et si brutalement souffletée? - -Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit vert, l'honnête -habit d'un gabelou. - - -VII - -Un matin, Gohéter-Coz, après avoir remisé sa charrette dans la grange de -Kercabin, s'en vint d'un air soucieux trouver le maître. - ---Quoi donc? demanda Margéot. Ton voyage s'est-il fait à vide, que tu -aies si mauvaise figure? - ---Je t'apporte au contraire un fût bien plein, un énorme foudre de _gin_ -qui a failli défoncer la voiture. - ---Et c'est cela qui te rend maussade? - ---Pas précisément. - -Gohéter tenait dans sa dextre sa pipe éteinte, une vieille pipe -crasseuse aussi noire que son âme. A petits coups, il heurtait le -fourneau renversé contre la paume de sa main gauche. Lorsque le culot se -fut enfin détaché il continua: - ---Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me croise en route avec un -bonhomme qui ne me dit rien de bon. - ---Tu ne le connais pas? - ---Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou je me trompe fort, ou -c'est un _ambulant_[11]. - - [11] On appelait ainsi des douaniers qui, le jour, portaient des - vêtements bourgeois et qui étaient comme la police secrète de la - douane. - ---Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas à notre dévotion? Nous -les payons assez cher, fichtre! - ---Je te dis ce que j'ai vu. Écoute mon conseil. Méfie-toi. - ---C'est bien, on se méfiera. Est-ce tout? - ---La barrique que j'ai apportée n'était pas facile à dissimuler, -poursuivit Gohéter-Coz, en tirant ses mots par les cheveux. - ---Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'écria Margéot impatienté. - ---Eh bien! oui, là! l'homme m'a interpellé d'un ton goguenard. «Voilà -une belle charretée de fumier!» m'a-t-il dit, «il y aura de quoi -moissonner après ça!» Je lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu -as défendu les coups. - -Cette fois le vieux Gohéter avait craché toute sa phrase en un seul -bloc. Margéot arpentait la salle à grands pas. C'était signe chez lui de -graves préoccupations. Il avait les mains derrière le dos et faisait -craquer les os de ses doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme. - ---Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au bout d'un instant. -Va dire qu'on l'amène ici... Oui, triple bête, ici où nous sommes! - -... Quand Margéot prétendait avoir acheté tous les gabelous de la -région, il exagérait. D'abord, il n'eût pas commis la sottise de vouloir -corrompre les chefs. En supposant même qu'ils eussent accepté un marché -de ce genre, c'eût été se mettre à leur merci. A quoi bon d'ailleurs? Il -n'avait rien à faire avec les chefs. Ce ne sont pas eux qui montent les -gardes de nuit, dans les petits sentiers de falaise, au long des flots. -Non. Il avait tout bonnement désintéressé quelques employés subalternes, -quelques pauvres hères, qui ne pouvaient trouver de profit à faire leur -devoir qu'à la condition d'y manquer sans cesse. C'étaient pour la -plupart des malheureux chargés de famille. Ils servaient tant bien que -mal le gouvernement, qui les payait à peine; ils fermaient les yeux sur -les agissements de Margéot qui leur donnait l'aisance. - -Un d'eux, un sous-patron, avait reçu de l'avancement, une quinzaine de -jours auparavant, et avait dû rejoindre dare-dare son nouveau poste. Un -jeune homme l'avait remplacé, un Français de l'Est, une petite frimousse -imberbe, mais résolue. Margéot avait été prévenu de cette mutation par -un de ses _amis_ de Pontrieux. Mais le billet de l'ami ajoutait: «Rien à -craindre; c'est un blanc-bec, un enfant, presque une fille». Margéot, -dès lors, ne s'en était pas autrement soucié. En quoi il eut tort. - -Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser à tout. - -C'est ce que Margéot se disait, le soir du jour où il eut avec -Gohéter-Coz la conversation relatée plus haut. - -Il pouvait être environ neuf heures. Soudain un paysan, le garçon -d'écurie, se précipita dans la cuisine en poussant un cri d'alarme: - ---Les gabelous! - -D'un coup de poing, Margéot l'abattit sur le sol. - ---Imbécile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra à te mêler de -ce qui ne te regarde pas. - -Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine, pour -éclairer ces «messieurs de la douane». - ---A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive? - -Ils étaient une vingtaine d'_habits verts_, presque tous des stipendiés -du maître de Kercabin. Mais à leur tête s'avançait crânement le nouveau -sous-patron. Il avait, en effet, la mine blanche et menue d'une -fillette. On lui eût donné seize ans, tout au plus. Les yeux seuls -étaient d'un homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant eux, des -yeux virils, aux prunelles énergiques. - -Il s'inclina légèrement. - ---Monsieur, répondit-il, je soupçonne fort cette maison d'être un dépôt -de recel pour des marchandises de contrebande. Pas plus tard que ce -matin, il a été transporté un foudre d'alcool. Je me vois dans la -nécessité de procéder à une perquisition domiciliaire. Je vous serai -reconnaissant de me faciliter cette tâche; au besoin, je vous en -requiers. - ---Je croyais que ma maison et moi devions être au-dessus de semblables -soupçons, dit Margéot. Ce n'est pas d'hier que j'habite le pays. Je n'y -suis pas, comme vous, un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les -portes vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie, commencez -par cette pièce. - -Cette pièce, c'était la vaste salle à manger du château. - -A peine Margéot en eut-il poussé les battants que le sous-patron -s'arrêta, interloqué. D'un geste machinal, il se découvrit. - -Au milieu de la salle, un grand catafalque était dressé. Les lignes du -cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire aux plis amples dont les -franges traînaient à terre. De vieilles femmes étaient agenouillées -de-ci de-là; l'une d'elles récitait les longues prières de la mort, les -autres marmonnaient les répons. - ---Voulez-vous que je renvoie momentanément ces femmes? demanda Margéot -d'un ton pénétré. - ---Non, monsieur, répartit le douanier. C'est chose sacrée que la mort. -Je n'ai rien à voir ici. - -Il fit néanmoins quelques pas dans l'appartement, mais ce fut pour -prendre la branche de buis qui trempait dans une assiette pleine d'eau -bénite, au pied du catafalque, et pour en asperger le drap funéraire. - ---Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui vous venez de rendre -cet hommage fut le plus loyal des serviteurs. Je le vénérais à l'égal de -mon père. - -Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent lentement. - -Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les autres chambres, -par acquit de conscience, avec une hâte visible d'en finir, peut-être -même avec le regret d'avoir commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au -bout de l'avenue, après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer -jusqu'à Pontrieux. - ---Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en rentrant dans la -salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. Nannik, enlève le -couvert!... - -Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et croix d'argent, en -un clin d'oeil tout eut disparu. Et, dans la pièce immense, resta seule -en sa nudité ventrue l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait -pu être constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible du -_gin_, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margéot fit percer -la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lèvres d'hommes, -lèvres de femmes y burent à même, comme au jet d'une fontaine. - -Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la mémoire. - -On ne joue pas impunément avec l'_Ankou_[12]. - - [12] Personnification de la mort en Basse-Bretagne. - -Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit -son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais la maison qu'après y avoir -fait place nette. - - -VIII - -Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé à l'extrémité du -quai, hors ville. - -En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge--un bouge plutôt,--dont -l'enseigne était un calembour: A L'ANCRE NOIRE. - -Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. Un cavalier mit -pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier parut dans le cadre de la -porte, élevant un fanal au-dessus de sa tête, pour reconnaître le -nocturne voyageur. - ---C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement. J'en étais sûr. -Demandez à ma femme. Je lui disais à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval -pour avoir ce trot de velours.» Depuis la tournée de Guingamp, -voyez-vous, rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik... Ah! c'est -une fameuse bête!... N'est-ce pas, ma mie, que nous sommes une fameuse -bête? - -Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le poitrail -d'Awellik. - ---Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton affreuse écurie, -et fais-lui donner un picotin d'avoine. Sois prompt, Dollo! j'ai à te -parler. - -Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de camp, Margéot entra. -«Madame Dollo»--comme on disait à Pontrieux--l'introduisit dans un -étroit cabinet, dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et -deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint par -l'ex-routier. - ---Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls, tu m'écrivais il y a -quelques jours: «... Le nouveau sous-patron? rien à craindre, une -fille!» Tu n'y vois pas clair, mon brave. Cette «fille» est capable de -venir à bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, ce -gringalet? - ---Metzu. - ---Est-il en ce moment au corps de garde? - ---Je le crois. - ---Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui que Margéot, de -Kercabin, désirerait l'entretenir. - -Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et celui-ci se saluèrent -cérémonieusement. - ---Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux ce soir, j'ai tenu -à vous rendre votre visite de l'autre jour... Croyez qu'il n'y a aucune -ironie dans mes paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous -rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction de votre -attitude, par la délicatesse de votre procédé. - -Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient seuls en -tête à tête. Le maître de Kercabin reprit: - ---Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne. - -Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs verres: - ---Je vous demande votre amitié. Voici la mienne. - -Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où tintèrent des -pièces d'or. - -Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité et d'une acuité -étranges. - ---Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix tranquille où perçait -cependant quelque mépris, nous ne sommes pas en foire; en tout cas, je -ne suis pas à vendre. - -Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta de son cou de taureau -à sa large face congestionnée. Il dressa son poing, son formidable -poing, lourd comme la masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le -crâne du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir plaintif, son -âme légère d'adolescent s'exhala de ses lèvres. Ce coup d'assommoir -l'avait tué. Mais quand Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs, -dilatés, attachaient encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité -troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il appela Dollo. - ---Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la bougette. -Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui servirait plus de -rien. Il a son compte. Si on vient chez toi réclamer le gabelou, tu -diras que tu nous auras vu sortir ensemble, ce qui ne sera point un -mensonge. - -Margéot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le jeter en travers -sur ses puissantes épaules. - -Qui aurait été cette nuit-là sur la route de Pontrieux à Lanvollon et de -Lanvollon à Saint-Brieuc se fût signé d'épouvante et n'eût pas manqué -d'affirmer, le lendemain, qu'il avait vu passer le cheval du Diable, -rapide comme l'éclair et mystérieux comme la nuit. - - -IX - -Margéot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisième jour, il parut -au bout de l'avenue, monté sur Awellik, sa bête de prédilection. Il -trouva les gendarmes installés chez lui et feignit une vive surprise. Le -juge d'instruction aussi était là. Dans un coin Nannik pleurait. - ---Monsieur Margéot, dit le magistrat, en y mettant les formes, vous êtes -accusé de meurtre. On a trouvé avant-hier, dans l'écluse d'un moulin en -amont de Pontrieux, le cadavre du sous-patron des douanes Metzu, avec -qui vous avez passé la soirée de vendredi, à l'auberge de l'_Ancre -Noire_, s'il faut en croire le témoignage des hommes de service, cette -nuit-là, au corps de garde, corroboré par celui du cabaretier lui-même. - ---Il est exact, monsieur le juge, que j'ai passé avec le sous-patron -Metzu la soirée de vendredi, entre neuf heures et quart environ et neuf -heures et demie. Nous avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu, -au sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu'à ce que je -fusse hors ville. Nous nous séparâmes très cordialement, à l'amorce de -la route de Lanvollon. Il me souhaita bon voyage. J'allais à -Saint-Brieuc, d'où j'arrive. C'est tout ce que je puis vous dire. - ---Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda le juge d'instruction -à l'un des gendarmes. - -La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra. - ---Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge en lui montrant -Margéot. - ---Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margéot pour avoir cette force. Il a -fait tourner le douanier au-dessus de sa tête et l'a lancé au beau -milieu de l'étang. D'ailleurs, je suis sorti en entendant le plouf! du -cadavre dans l'eau, et j'ai parfaitement vu le large dos de Margéot qui -remontait la colline pour regagner la route. J'ai regardé à l'horloge du -moulin. Il était juste dix heures vingt minutes. - ---Cette déposition est accablante pour vous monsieur Margéot, observa le -juge. - ---Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon hôtesse de -Saint-Brieuc. Je descends toujours à la _Pomme d'Or_... Comme j'arrivais -à la porte, Mme Verry priait les consommateurs de quitter l'estaminet, -parce que les douze coups de minuit venaient de sonner et que c'était -l'heure de la fermeture réglementaire. - -Margéot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un instant, il ne se -départit de son calme. Tel il s'était montré le jour de ce premier -interrogatoire, tel il demeura jusqu'à la fin du procès, tel il fut à la -cour d'assises. Mme Verry, l'opulente hôtesse de la _Pomme d'Or_, et les -quelques buveurs qui étaient attablés chez elle le soir du crime -attestèrent que, à minuit sonnant, Margéot faisait son entrée dans -l'estaminet. L'avocat de l'accusé ne prit même pas la peine de plaider. - ---Messieurs les jurés, dit-il, on ne peut vous poser qu'une question. La -plupart d'entre vous êtes des éleveurs. Pensez-vous qu'un cheval, si -merveilleusement doué qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures -vingt à minuit les quinze lieues qui séparent Milin-Wern de -Saint-Brieuc? - -Margéot fut acquitté haut la main. - -Les habitants de Plouëc lui firent une ovation. - -Mais à peine rentré à Kercabin, son premier soin fut de renvoyer tout -son monde. Il ne garda près de lui que Nannik. L'entreprise qu'il avait -montée s'émietta. Il vécut désormais inabordable, en proie à une -mélancolie farouche. - -Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il trépassa. Il -s'était fait préparer une tombe dans le jardin, avait prié le recteur de -la bénir. On y coucha son cercueil immense, par une nuit de tempête et -d'éclairs. - -En même temps que Margéot, disparut Awellik. - -On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au loin, la crinière -au vent, hennissant une longue plainte d'âme en détresse. - -... C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore dans la cour de -Kercabin. Il vient sans doute y chercher son maître, son maître Margéot, -mort de tristesse pour avoir tué le gabelou aux yeux noirs. - - - - -II - -AUX VEILLÉES DE NOËL - - - - -NÉDÉLEK - -(LA FÊTE DE NOËL CHEZ LES BRETONS) - - -La solennité de Noël a donné naissance à une riche floraison de chants -populaires célébrant sur tous les tons, et même sur les moins religieux -parfois, le touchant épisode de la Nativité. Chaque région, chaque -province a les siens, qui réfléchissent le tour d'imagination propre à -ses habitants. Ils ont, en Bourgogne, une jovialité large, bien nourrie, -haute en couleur; en Provence, une grâce heureuse et comme ensoleillée; -ils sont, en Bretagne, où la joie même a quelque chose de grave, d'une -mysticité délicieuse qui en fait comme les fragments épars d'une sorte -d'évangile apocryphe, composé par des poètes barbares, mais pieux, à -l'usage du peuple armoricain. Les enfants des bourgs, et aussi les -mendiants, les vieilles femmes, les vont chantant de portes en portes, -aux approches du jour consacré. Du 20 au 25 décembre, les rues -foisonnent de ces «chanteurs de Nédélek»[13]. Ils voyagent par groupes, -le plus souvent à la tombée de la nuit, égrenant leur répertoire le long -des seuils, implorant, en échange, le _cuignaoua_, les étrennes du -pauvre, au nom de Jésus. D'aucuns se réunissent sur la place du village -ou s'échelonnent sur les marches du cimetière, et se mettent à -psalmodier en plein air, sous les étoiles, de rustiques récitatifs où il -arrive que le même acteur soit tour à tour mage et berger. Tous sont -tout entiers à leur rôle d'annonciateur du Messie. Ils y apportent une -conviction ingénue et entêtée. Pluie ou verglas, ils n'en ont cure. J'en -ai vu stationner devant les maisons, fronts découverts et toujours -bramant, sous des averses torrentielles. Parmi eux, beaucoup ne sont pas -éloignés de croire que le Christ est venu spécialement pour les Bretons. -Aussi le poème de sa naissance a-t-il pris, en passant par leurs lèvres, -une forte teinte celtique. Il suffirait de coudre ensemble, à la façon -des rhapsodes, quelques-uns des «noëls» locaux où cette naissance est -célébrée, pour obtenir un évangile complet, j'entends un évangile -bas-breton, de la Nativité. C'est ce que l'on a tenté de faire dans les -lignes qui suivent, en demeurant fidèle non seulement à l'esprit, mais, -autant que possible, à la lettre de ces naïves inspirations. - - [13] Nom breton de Noël. - - * - * * - -Or, c'était à Beth-Léhem, la petite ville de Judée, à deux lieues de -Jérusalem la sainte. Le soir descendait, doux et pur, quoiqu'on fût au -coeur de l'hiver. Depuis de longues heures déjà le marché était fini; et -cependant les rues étaient pleines de monde, et sans cesse la foule -s'accroissait. Car l'empereur de Rome, désireux d'être fixé sur le -nombre de ses sujets, avait ordonné à tous les habitants de la contrée -de se faire inscrire au greffe de leur quartier. Et tous étaient venus, -rois, princes, bourgeois et simples artisans. L'hôte de la grande -hôtellerie de Beth-Léhem, debout sur le seuil de sa porte, et regardant -passer les flots de la multitude, disait à sa femme empressée autour des -fourneaux: - ---On prétend qu'il a déjà défilé dans les salles du greffe plus de -cinquante mille personnes. Si l'affluence continue, les gens ne -trouveront ni à se nourrir ni à se loger... Nous, notre maison est -vaste, et les familles de conséquence ont accoutumé d'y descendre. Je ne -crois pas qu'il reste une seule chambre qui ne soit point retenue. Que -s'il se présente des pauvres, des manants, de la canaille, des gueux et -des pouilleux, il est urgent de veiller à ce qu'ils n'entrent point. Je -vais, à ce dessein, faire fermer toutes les issues, pousser tous les -verrous, et l'on n'ouvrira désormais qu'aux gentilshommes qui viendront -en litière, en carrosse ou en magnifique équipage. - -Ainsi parla l'hôte, et sa femme fut d'avis qu'il parlait selon la -raison. - -Cependant la foule commençait à se disperser, chacun gagnant son gîte en -grande hâte. Les rues et les ruelles se vidaient l'une après l'autre. Il -n'y avait plus guère dehors que les commères qui restent tard à deviser -ensemble. Soudain, une d'elles dit aux voisines: - ---Quelle est celle, là-bas, qui monte la rue si péniblement et d'une -démarche si chancelante?... Elle est toute jeunette encore, et pourtant -elle va bientôt être mère... Rouge est sa jupe, si je ne me trompe, et -bleu son manteau. Son visage est plutôt d'une jeune fille avant les -fiançailles que d'une femme après les noces, tant il est délicat et -agréable à regarder. - ---En effet, répartit une autre commère, on ne saurait dire si l'homme -qui s'avance à côté d'elle doit être appelé son père ou son mari; il a -barbe grise et l'air quasi vénérable. Avec quelle sollicitude il prend -soin d'elle et la soutient!... Et toutefois il est lui-même bien chargé, -le malheureux. Voyez, il a sur le dos un bissac rempli des instruments -de sa profession. C'est sans doute quelque artisan, et qui n'a que le -travail de ses dix doigts pour subvenir aux frais du voyage. - -Celui qui s'avançait de la sorte était Joseph le charpentier, et la -femme qui l'accompagnait était Marie, de la race de David. Et si elle -était si lasse, si pâle, si exténuée, c'est qu'elle portait dans ses -entrailles un fruit que nulle autre mère n'a porté, un enfant qui était -un Dieu. Cela, les commères l'ignoraient et, avec elles, le monde -entier, les temps n'étant pas encore venus. - -Joseph, en passant près d'elles, leur demanda où il trouverait à loger. -Elles lui montrèrent la grande hôtellerie du haut de la rue, et Marie, -bien doucement, les remercia... Et Joseph de heurter à la porte avec son -bâton de voyageur. Il entendit l'hôtelier qui disait à une des -servantes: - ---On frappe. Allez voir qui est là, mais souvenez-vous qu'il n'y a place -que pour qui a dans les poches bruit d'or ou d'argent... - ---Hélas! répondit Joseph à la servante, je n'ai ni or ni argent à offrir -à votre maître... Mais dites-lui en quel état est celle-ci qui est ma -femme, et peut-être aura-t-il pitié... C'est ici la vingtième porte à -laquelle nous frappons: personne n'a voulu de nous. Ce que nous -demandons n'est pas grand'chose: une poignée de foin ou de paille et un -toit qui nous abrite contre la fraîcheur mauvaise de la nuit... - ---Non, non, cria de l'intérieur l'hôtelier, passez votre chemin. Nous -n'hébergeons point les vagabonds! - -Or, cet homme avait un fils clerc qui se destinait à la prêtrise et qui -avait l'âme compatissante. Celui-ci ne put voir la figure honnête de -Joseph et les yeux suppliants de Marie sans en être remué. Il dit à son -père sévèrement: - ---Votre cupidité vous perdra. N'est-ce pas elle déjà qui est cause si ma -soeur Berta, l'aînée de vos filles, est venue au monde sans bras, comme -une créature maléficiée? Croyez-moi, ne vous exposez point à de pires -infortunes, en repoussant ces malheureux qui vous implorent. -Accordez-leur l'hospitalité, fût-ce dans la crèche de l'âne. Au moins -ils ne mourront ni de lassitude ni de froid. - -L'hôtelier dit à la servante d'un ton bourru: - ---Va donc, puisque mon fils clerc le veut; prends la lanterne et conduis -ces quémandeurs à l'étable. - -La servante fit ce qui lui était ordonné, puis se retira laissant Joseph -et Marie dans l'ombre de la crèche. Mais aussitôt il s'éleva des -vêtements de la Vierge une lumière douce comme la vapeur qui s'exhale -des prés au clair de lune. Et Joseph vit qu'ils n'étaient pas seuls, que -deux bêtes aussi étaient là, un boeuf et un âne, qui n'étaient même pas -attachés. Et il dit à sa femme: - ---N'ayez point de peur, Marie. Ces bêtes ne vous feront point de mal. -Elles sont lasses, comme nous, car elles ont beaucoup peiné. - -Ils s'allongèrent tous deux dans la paille fraîche. Et Joseph ne tarda -pas à s'endormir, et Marie, ayant elle-même fermé les yeux, fit ce rêve: - -Le fils qui devait naître d'elle se tenait debout à ses pieds et lui -demandait: «Petite mère, dites-moi, êtes-vous plongée dans le sommeil ou -simplement étendue dans le repos?» Et elle répondait: «Je ne sais si je -dors ou si je repose, mais je songe un songe qui vous concerne.»--«Et -quel est ce songe que vous songez?»--«Mon enfant chéri, des gens qui -portent des fanaux s'avancent vers vous et vous arrêtent. Voici qu'ils -vous traînent par les sentiers tristes d'une montagne jusqu'à la cime. -Sur une croix vous êtes cloué et par des fouets de plomb vous êtes -flagellé. Le sang coule sur votre face divine, mêlé aux crachats de la -populace; votre âme s'échappe dans un grand cri. Tel est mon rêve.» -Comme elle achevait ces mots, elle se réveilla et, ayant passé la main -sur son visage, elle le sentit moite de sueur. Par la lucarne percée -dans le toit, au-dessus de sa tête, elle vit que les astres étaient haut -dans le ciel. Son fruit dans ses entrailles remuait. Elle dit à Joseph, -toute triste encore du songe dont elle venait de sortir: - ---Secoue tes membres fatigués. Lève-toi, car les temps sont proches. Le -Dieu que je porte en mon sein demande à connaître les amertumes de la -vie. - -Elle n'avait pas fini de parler que Jésus naissait. Comme un rayon de -soleil traverse un verre sans le briser, ainsi naquit Jésus sans entamer -la virginité de sa mère. Avec une poignée de foin arrachée au râtelier -des animaux, Joseph façonna une couchette pour l'enfant. - -Marie lui dit, d'une voix faible: - ---Seule, je ne saurais l'emmailloter. Cours donc à l'hôtellerie. Prie -une des filles de la maison qu'elle me vienne en aide. - -Et Joseph alla, heurta derechef à la porte, supplia l'hôte au nom de -l'Éternel. - ---Ma femme vient d'enfanter pour la première fois. Elle est jeune et -inexpérimentée. De grâce, permettez qu'une de vos filles, ou, à leur -défaut, une de vos servantes lui prête la main pour emmailloter -l'enfant. - -L'hôte sommeillait dans le lit clos, auprès du foyer. - ---Vraiment, s'écria-t-il, ces gueux, quand on a la faiblesse de les -accueillir chez soi, vous font plus de train que les gens de qualité!... -Cherchez ailleurs, l'homme!... Mes filles sont couchées et mes servantes -ont à s'occuper d'autre chose que de soigner des nouveau-nés. - -Joseph, sans se décourager, reprit: - ---J'ai vu par la fenêtre, en passant, une jouvencelle accroupie dans le -coin de l'âtre et qui n'avait rien à faire que se chauffer... - ---Tu l'entends, Berta, dit l'hôte; il s'imagine que tu peux être à sa -femme de quelque secours. Suis-le donc, afin qu'il reconnaisse son -erreur et qu'ensuite il nous laisse en paix. - -Sans une parole, Berta se leva du milieu des cendres et suivit Joseph -jusqu'à l'étable. Et là: - ---Voyez, dit-elle tristement, vous n'avez à attendre de moi aucune aide. - -Et elle agita ses manches qui pendaient, car, au lieu de bras et de -mains, elle n'avait, hélas! que deux moignons. - ---Ton sort est à plaindre, lui dit Marie, mais tu ne seras pas venue en -vain. - -Et, l'ayant fait asseoir auprès d'elle, dans la litière, elle plaça -l'enfant sur ses genoux. Et aussitôt Berta eut bras et mains, pour -emmailloter Jésus qui lui souriait. Tel fut le premier miracle du -Sauveur. Par la seule vertu de son sourire, une fille maléficiée fut -guérie. Berta, le coeur plein d'allégresse, chanta une berceuse douce, -la berceuse de Nédélek: - - Il n'y avait ni chandelle, ni feu, - Dans la crèche où naquit l'Enfant-Dieu, - Dans la crèche où Jésus naquit - Sur une jonchée de foin vert, - Lui, le Rédempteur, le Messie! - Il n'y avait ni feu, ni chandelle; - Le vent soufflait à travers le toit; - Mais, dans la nuit, mille cierges de cire - Brillaient plus clairs que la lune; - Et c'étaient les anges qui faisaient le vent - En battant le ciel de leurs ailes. - -Ainsi chantait Berta. Que les mères retiennent ce chant. Il a bercé le -Christ. Il n'en est pas de plus efficace: rien qu'à l'entendre, les -enfants malades s'endorment calmés et, le lendemain, se réveillent -dispos... Quand Jésus eut clos les yeux, Marie dit à Berta: - ---Tu as veillé près de moi en cette nuit terrestre, tu goûteras à mes -côtés la lumière du jour sans fin. Sainte au paradis tu seras. Et je -veux que ta fête parmi les hommes se célèbre avant la mienne. Les femmes -en couches t'invoqueront dans la douleur et te béniront dans la joie. Tu -donneras force et santé aux nourrissons, aux nourrices un lait -intarissable. Cette promesse que je te fais, sois assurée que mon Fils -la ratifiera. - -Et cependant, à travers le ciel étoilé, dans la nuit de décembre plus -claire qu'un soir de juin à l'heure du couchant, des anges passaient, -par légions innombrables, et tourbillonnaient ainsi que les vols de -mouettes blanches sur l'estuaire des rivières salées. Leurs grandes -ailes silencieuses traçaient de-ci de-là des sillages couleur d'argent. -Ils chantaient: «Gloire, gloire, dans les profondeurs du firmament, au -créateur du soleil et de la lune et de tout ce qui est sur la face de la -terre!» - -A leur voix, le monde entier tressaillit. Une procession immense se mit -en marche vers Beth-Léhem. Les hommes vinrent, les animaux suivirent, et -les arbres, dit-on, inclinant leurs cimes dans la direction de l'étable -sainte, pleurèrent d'être attachés au sol. Les pâtres des montagnes -arrivèrent les premiers. Une étoile de là-haut leur avait fait signe et, -jusqu'au terme du voyage, avait cheminé devant eux. Des pêcheurs, -mouillés au large, entendirent des musiques ravissantes vibrer dans les -flots; leurs barques, rompant les amarres, dérivèrent d'elles-mêmes vers -le rivage, comme pour leur enjoindre d'aller adorer le Messie. Après les -bergers et les marins, ce fut le tour des laboureurs, des artisans, et -enfin des rois. Aux mânes mêmes des ancêtres, enfouis dans les limbes, -il fut donné de contempler le visage rayonnant de Jésus... - - * - * * - -Telle est, dans ses traits principaux, la rustique épopée dont les -chanteurs de Noël font retentir les bourgades bretonnes. Elle se -complète par des pastorales que l'on jouait naguère dans les églises -mêmes (_Noël des Bergers_, _Noël des Mages_), et sur lesquelles il -serait trop long d'insister. Elle se complète surtout par un ensemble de -croyances et de traditions, communes sans doute à la plupart des peuples -chrétiens, mais qui ont gardé en ce pays d'Ouest une empreinte -singulièrement vive et profonde. - -On vient de voir les ancêtres associés, jusque dans les ténèbres des -limbes, à l'allégresse universelle. C'est fête, à Noël, pour les morts -aussi bien que pour les vivants. Les paysans, qui, des manoirs éloignés, -se rendent à travers champs à la messe de minuit, croisent parfois en -route des défilés d'êtres mystérieux, de muettes processions d'âmes. -Elles sont disposées d'ordinaire sur trois rangs: les blanches, les -grises, les noires. Celles-ci ne font que commencer leur pénitence; les -secondes l'ont à moitié accomplie; les premières, ayant terminé leur -stage expiatoire, prendront, au moment de l'Élévation, leur vol pour le -paradis. Elles suivent, de préférence, les anciennes voies abandonnées. -A leur tête s'avance un prêtre en surplis, escorté d'un enfant de choeur -agitant une clochette, de laquelle il ne sort aucun son. C'est le -_recteur_ des défunts. Il mène ses ouailles vers quelque chapelle en -ruine, comme il s'en voit tant sur les promontoires de la côte ou dans -les landes de l'intérieur. Les ronces qui obstruent le seuil s'écartent -spontanément pour laisser passer le cortège; la neige qui recouvre la -table de l'autel se change en une nappe de toile fine, et des cierges -invisibles s'allument, dont le vent qui souffle est impuissant à faire -vaciller la flamme. Chacun se place, s'installe. Le visage des hommes -disparaît sous un feutre à larges bords; celui des femmes, sous le -capuchon de la mante. L'officiant, d'une voix plus ténue qu'une haleine -de brise, entonne la «messe du silence». Il a été donné à des vivants -d'y assister par hasard. Un pêcheur de Buguélès, rentrant vers minuit de -la mer, s'aperçut avec stupeur que le sanctuaire croulant de -Saint-Gonval était illuminé. La curiosité l'amena jusqu'au porche. Comme -il pénétrait dans l'enceinte, le prêtre, se retournant et tenant -l'hostie entre ses doigts, dit: - ---Il y a ici quelqu'un qui peut _recevoir_. Qu'il s'avance donc et qu'il -_reçoive_. - -En parlant de la sorte, il regardait fixement le pêcheur. Par trois -fois, il renouvela cette injonction. A la troisième, le pêcheur -s'avança. Il s'était confessé au bourg, dans l'après-dînée, et pouvait -par conséquent _recevoir_. - ---Ma bénédiction sur toi! murmura le prêtre, aussitôt qu'il eut -communié; en acceptant de ma main le corps du Seigneur Dieu, tu m'as -délivré et, avec moi, toutes les âmes défuntes ici présentes. Pour ta -récompense, tu nous rejoindras avant peu. - -La semaine d'après, le pêcheur mourut, sans souffrance, et, -naturellement, alla droit au ciel. - -C'est une croyance répandue en France, et même en Europe, que, la nuit -de Noël, les bêtes devisent entre elles dans la langue des hommes. En -Bretagne, elles ont, ce soir-là, double provende, et leur litière est -plus soignée que de coutume. Que si vous en demandez la raison, l'on -vous contera quelque histoire de ce genre: Une année, les gens de la -ferme de K..., revenant de l'office de minuit, entendirent geindre et -ahanner dans l'étable. Une grande frayeur les prit. Le maître, -cependant, eut la hardiesse d'entrer. Il vit une forme, ou plutôt une -loque humaine que les boeufs, tout en sueur, piétinaient avec rage et -qui, néanmoins, ne cessait de les encourager en gémissant: «Allons, les -bonnes bêtes! Encore! Encore, au nom de Jésus!» Il s'approcha, reconnut, -non sans épouvante, son père, mort au cours de l'été précédent. Et déjà -il s'apprêtait à le dégager, le fouet levé sur les boeufs; mais l'Ombre -lui cria: «Ne les touche point! En me broyant de la sorte, ils hâtent -mon salut: chaque minute du supplice qu'ils me font endurer abrège pour -moi d'un siècle les tortures bien autrement cruelles du purgatoire... -Vivant, je les ai fait souffrir; mort, il est juste que je souffre par -eux... Que mon exemple te serve! Apprends qu'il faut être doux envers -les animaux de Dieu, et tâche surtout qu'à Noël ils n'aient que des -louanges à te donner devant la face du Rédempteur!» - -Ce ne sont pas seulement les animaux, c'est la création tout entière, au -dire des Bretons, qui a part avec l'humanité aux merveilles de la nuit -sainte. Les landes désertes, les cimes dénudées, les solitudes même de -la mer se peuplent de cités splendides, retentissantes d'un immense -hosannah. Les entrailles des terres et des eaux s'ouvrent pendant que -tintent les douze coups de minuit et laissent voir, au sein de leurs -mystérieuses profondeurs, des enfilades de salles enchantées où l'or et -le diamant ruissellent le long des murs. Il n'est pas jusqu'aux arbres à -qui les bises de novembre ont arraché leurs dernières feuilles qui ne se -mettent à reverdir momentanément, au souffle du printemps divin. Des -«fleurs de paradis» éclatent en un bouquet magique à la pointe de chaque -branche, et tout l'espace en est embaumé. L'Herbe d'Or (_an aour -ieoten_), l'herbe qui fait aimer, miroite à la lueur des étoiles, et -devient facile à reconnaître, partant à cueillir, dans l'humide gazon -des prairies. Enfin--et c'est ici aux yeux du peuple armoricain le -miracle suprême--l'eau des sources, pendant le temps que dure la -consécration, se change, dit-on, en vin pur. On représente volontiers la -Bretagne comme la terre classique de l'ivrognerie. En réalité, la race y -est plus sobre qu'on ne croit, par force, il est vrai, plutôt que par -vertu. Le vin surtout apparaît comme une boisson de luxe, exclusivement -réservée à la table des riches. Il ne manque pas de pauvres gens qui, de -toute leur misérable vie, n'y ont jamais goûté. Pourquoi Jésus naissant -ne renouvellerait-il pas en leur faveur, une fois par an, le miracle des -Noces de Cana? On vous citera pour preuve l'aventure, authentique ou -légendaire, de Nonnic Garlantès. Terminons par elle. Ce Nonnic Garlantès -était un petit vieillard, un simple d'esprit; il errait de bourgs en -bourgs, tenant, en guise de violon, un sabot sur lequel il faisait mine -de jouer des airs qui devaient être fort beaux, à en juger par les -extases où ils le ravissaient. Une nuit de Noël, il vint demander -l'hospitalité dans une ferme des environs de Ploumilliau. On lui dressa -un lit de paille dans la grange, et, le lendemain matin, selon l'usage, -on lui trempa une écuellée de soupe. Mais il ne parut pas dans la -maison. Il était coutumier de ces fugues, de sorte qu'on ne s'inquiéta -point. Or, vers midi, la servante, ayant eu besoin au puits, pensa -s'évanouir de frayeur, lorsqu'en tirant sur la corde du seau elle vit -émerger une tête d'homme. On hissa dehors le cadavre: c'était celui de -Nonnic. Ses yeux grands ouverts ne marquaient nulle épouvante; ils -avaient même une expression joyeuse, et les lèvres souriaient. Les -«anciens» dirent: «Sans doute, il aura voulu savoir quel goût a le _vin -de Nédélek_, et, pour en avoir bu avec excès, il sera mort de -béatitude.» Tel fut aussi l'avis des autres personnes présentes, et la -tradition bretonne, en l'adoptant, l'a consacré. - - - - -NOËL DE CHOUANS - - -I - -Depuis trois jours il neigeait sans presque discontinuer. Sous le ciel -bas et noir la lumière était comme morte: on n'eût pas vu clair en plein -midi, n'était l'éclat triste de toute cette blancheur qui couvrait le -sol. Çà et là des troncs d'arbres émergeaient, des chênes courts, -bossués, trapus, tordus, pareils à des squelettes ramassés sur eux-mêmes -et tout recroquevillés par le froid. Il n'y a guère qu'en Bretagne que -les pauvres arbres, martyrs du vent, ont ces attitudes douloureuses, ces -formes tourmentées. Et c'est, en effet, au pays d'extrême-ouest que ceci -se passait dans l'hiver de 1793, la veille de Noël. - -Quand je dis: veille de Noël, c'est une façon de parler. Car de Noël, -cette année-là, bien peu de gens se souciaient. Et, dans l'aspect des -choses, on eût cherché en vain quelque signe annonciateur de la nuit -sainte. Depuis de longs mois déjà les églises s'étaient vêtues de -solitude et de silence: elles étaient, au milieu des maisons des bourgs, -comme des veuves ou comme des tombes. L'herbe poussait entre leurs -dalles disjointes; les autels ne connaissaient plus d'autres guirlandes -que la moisissure des mousses, parure funèbre des lieux abandonnés. Les -cloches--c'est le cas de le dire--s'en étaient allées au diable, ou bien -pendaient à leurs jougs, immobiles, sans âme ni voix. - -Et Noël sans les cloches, Noël sans les grêles sonneries qui tintent -dans le vent par joyeuses volées, en vérité est-ce encore Noël? - -L'étoile de la Nativité avait elle-même déserté le firmament. Pas une -lueur ne veillait là-haut, pas une seule petite clarté ne filtrait à -travers les amoncellements de nues, si épaisses, si lourdes qu'elles -semblaient de pierre, comme si on avait muré le ciel. Nue aussi était la -terre, et vide, et, en apparence, inhabitée. On n'y voyait point trace -de chaumière. La grande uniformité sinistre de la neige avait tout -nivelé. On eût dit un paysage polaire. Tel devait être le monde avant -que la lumière fût. Par instants, on entendait hennir l'invisible et -sauvage troupeau des rafales, et des bruits de galops étranges -retentissaient au loin dans les profondeurs de l'espace. Puis c'était de -nouveau une paix sans limites, une sorte de stupeur universelle; et les -flocons blancs se remettaient à tomber en silence ainsi qu'une -mystérieuse pluie d'atomes. - -Voici que, soudain, dans la désolation de la steppe, une silhouette -d'homme se montra, suivie d'une autre, puis d'une troisième. - -Ils s'avançaient à la file, entre les deux rangs d'arbres qui marquaient -la route. - ---Sale corvée tout de même! murmura en français l'un d'eux. - -Celui qui marchait en tête se retourna pour répondre: - ---Vous pouvez être tranquilles désormais. Je suis certain d'être dans la -bonne voie. Avant un quart d'heure nous serons arrivés. - -Ils portaient le costume du pays vannetais, la veste en peau de mouton, -la braie de _berlinge_ noir serrée au genou et les guêtres en cuir. Tous -trois étaient armés: au-dessus de leur épaule le canon d'un fusil -pointait. A leur accoutrement et à leur mine, on les reconnaissait sans -peine pour des chouans. - ---Tenez, maître, continua l'homme qui paraissait être le guide, cette -fois j'en suis sûr, nous sommes à la croix de Keralzy... La ferme est à -droite... Une centaine de pas, tout au plus. - -Ils enfonçaient dans la neige jusqu'à mi-jambes. - -Un vague tertre se dessina. L'homme dit: - ---_Motus!_... Ce sont les bâtiments. - -Ils en firent le tour, d'un pas précautionneux, tâtant les murs pour -trouver la porte. - ---Voici! fit le guide à voix basse. - -Les deux autres armèrent leurs fusils, après avoir enlevé le mouchoir -qui enveloppait la batterie pour la préserver de l'humidité. - -La ferme semblait vide. - ---L'oiseau aura été prévenu par quelque traître, prononça celui des -trois hommes qui n'avait pas encore parlé. Et il aura déguerpi!... - -A ce moment, dans un appentis adossé à la maison, une vache meugla. - ---S'il avait été prévenu, maître, il aurait amené le bétail, observa le -guide. - ---En tout cas, frappe! - -Le poing de l'homme s'abattit sur les ais de chêne qui rendirent un son -sourd, le lugubre gémissement d'une planche de cercueil. - -Une voix faible répondit de l'intérieur, en breton: - ---Je vais ouvrir. - -Un verrou cria, le loquet fut soulevé, et par la porte entre-bâillée les -trois chouans entrèrent. Des ténèbres épaisses emplissaient le logis. La -voix faible au timbre enroué reprit dans l'obscurité: - ---Pardonnez-moi. Je ne vous attendais point de sitôt. Ma mère me disait -encore tout à l'heure que vous ne viendriez que sur le coup de minuit. -Mais il y a de la braise dans l'âtre, sous la cendre. Je ne serai pas -long à allumer la chandelle de résine. - -Une flamme bleuâtre brilla au bout d'une de ces allumettes primitives -que les paysans d'alors fabriquaient avec des tiges de chanvre -desséchées et enduites de soufre. Puis, à l'angle de la cheminée, la -chandelle de résine assujettie à une pince en fer se mit à brûler en -crépitant. - -Et les hommes virent debout sur la pierre de foyer un garçonnet en -chemise qui leur souriait doucement. - ---Si vous voulez bien me permettre, dit-il, je me recoucherai. Car, -depuis le commencement de cet hiver, je suis tout à fait malade. - -Malade. Oh! oui! Il n'était pas besoin d'être grand clerc pour -s'apercevoir qu'il se mourait. C'est à peine si un souffle de vie -animait ce pauvre squelette d'enfant tout mangé par la phtisie. - -Les trous de ses yeux démesurément dilatés par la fièvre étaient comme -percés à jour dans sa figure transparente. - -Voyant que les trois hommes le regardaient d'un air de pitié, il ajouta: - ---Je guérirai peut-être à la belle saison. Mais ce froid me glace. - -Il se hissa péniblement sur le banc placé en avant du lit clos, en guise -de marchepied. - ---Ah! j'oubliais, fit-il en se retournant. L'ajonc est là près de vous. -Il est bien sec et prendra feu tout de suite. Seulement je vous prierai -de souffler vous-mêmes sur la braise. Moi, je ne pourrais pas; -j'étoufferais... - -Une quinte de toux l'interrompit, si violente qu'on eût juré que tous -ses petits os allaient voler en éclats. - -Celui des chouans qu'on appelait «maître» le souleva dans ses bras, le -déposa avec toutes sortes de précautions sur la mauvaise couette de -balle qui garnissait le lit et ramena sur lui les couvertures. Le visage -de l'enfant exprimait une joie singulière, un ravissement infini. Il -s'était remis à parler, à mots entrecoupés, et baisait avec effusion la -main du chouan qu'il avait retenue dans les siennes... - - -II - -Une claire flambée rayonnait dans l'âtre. Le petit malade s'étant -assoupi, le chef de bande était venu s'asseoir auprès de ses compagnons. - ---L'aventure est piquante, commença-t-il. J'arrive dans le dessein de -fusiller le père, et voilà qu'il me faut bercer l'enfant. Boishardy -jouant à la nourrice! Nos amis refuseront d'y croire. C'est étrange, en -vérité. Ce môme-là, avec sa mine de cadavre et sa voix si triste, m'a -remué jusqu'aux entrailles... Notez que je n'ai pas compris ça à ce -qu'il nous chantait... A propos, Penn-Dîr, qu'est-ce qu'il nous -racontait donc, dans son satané breton?... Ah! d'abord, mets une -sourdine, s'il te plaît, à ton instrument. J'entends qu'il repose en -paix, ce gamin! - -Le guide, ainsi apostrophé, demeura un instant sans répondre. Enfin il -dit, très bas, en jetant un regard inquiet vers le lit: - ---Je pense que la maladie a troublé le cerveau de l'enfant de Keralzy. -Plus je réfléchis à ses paroles, plus je les trouve dénuées de sens... - -Il avait le mot _folie_ sur les lèvres, mais n'osait le prononcer. Cela -porte malheur. - ---Traduis-les, ces paroles, et ne fais pas tant de façons. - -Penn-Dîr répéta en français l'énigmatique phrase par laquelle l'enfant -les avait accueillis. - ---Il nous attendait?... mais seulement sur le coup de minuit?... murmura -Boishardy; voilà qui est bizarre, en effet... Nous tirerons cela au -clair. Je soupçonne là-dessous une ruse du fermier. Je vous le dis, il -aura eu vent de notre visite... Mais, d'abord, inspectons les lieux... -Tout ceci n'est pas naturel... Fleur-d'Épine, allume la lanterne, -commanda-t-il en s'adressant à l'autre chouan. - -Ils firent sans bruit le tour de la maison, ouvrant les armoires, -sondant avec le canon de leurs fusils les coins obscurs. Ils visitèrent -ensuite les dépendances; dans l'étable ils ne trouvèrent qu'une chèvre -et la vache qui, à leur arrivée, avait meuglé; dans l'écurie, en -revanche, deux chevaux de belle encolure dormaient debout, la tête -appuyée au rebord de la mangeoire. - -Leur perquisition terminée, ils rentrèrent, sans avoir vu trace de -l'homme qu'ils cherchaient, du fermier de Keralzy, Yvon Lestrézec. - -La semaine d'avant, un chouan poursuivi par les Bleus s'était réfugié -dans la métairie, et, pendant une journée, Yvon Lestrézec l'avait -hébergé et nourri; mais la prime promise à qui livrerait un rebelle -avait tenté la cupidité du paysan. Il avait lui-même livré son hôte à la -gendarmerie prévenue par ses soins. - -Pour ce fait, le comité exécutif des chouans, siégeant à Vannes, l'avait -condamné à mort. Le jugement décrétait qu'il serait fusillé en pleine -figure à bout portant, dépouillé de ses hardes et ligoté tout nu au -calvaire de Keralzy, avec le nom _Judas_ inscrit au couteau sur sa -poitrine. - -Boishardy avait été chargé de l'exécution de la sentence. Il s'était mis -en route, malgré la neige, malgré ce vent d'enfer qui faisait rage, -malgré les postes des Bleus, disséminés dans toute la région. Comme aide -de camp il s'était adjoint Fleur-d'Épine. Penn-Dîr, en français -Tête-d'Acier, un braconnier de Trégunc, batteur de pays, remplissait la -double fonction de guide et d'interprète. - -On sait le reste. - -Grand, souple, avec de larges épaules et une taille de fille, la face -rasée de frais, les yeux francs et audacieux, le nez en bec d'oiseau de -proie, les lèvres sensuelles et, dans la physionomie, un mélange de -rudesse et de bonté, tel apparaissait Boishardy à la lueur du feu -d'ajoncs où il venait de reprendre place entre ses deux acolytes[14]. - - [14] Emile Souvestre, dans les _Souvenirs d'un Bas-Breton_ (2e série), - trace de Boishardy le portrait suivant: - - «Les royalistes (des Côtes-du-Nord) avaient pour chef un des hommes - les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais produits - aucune guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur nommé - Boishardy, qui avait vécu jusqu'alors uniquement occupé de chasser - le loup et de courtiser les jeunes fermières. Les paysans, qui le - craignaient à cause de sa force et de son audace, l'aimaient pour sa - franchise familière, sa gaîté et ses élans d'une brusque bonté. Il - ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni plus mauvais que - le hasard. C'était un de ces hommes d'instinct, destinés à devenir - populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir, à côté de chaque - vertu, un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule. - Capables de mauvaises actions quand la passion les pousse, mais non - d'une méchanceté, parce que la méchanceté suppose la corruption et - le parti-pris; natures cahoteuses qui plaisent, comme les paysages - accidentés et les arbres rugueux, par le seul charme de la vie et de - la variété.» - -Par l'entre-bâillement des volets du lit, le petit malade, réveillé, se -pencha vers le groupe des chouans. Ses cheveux, couleur de paille, -s'ébouriffaient autour de son visage exsangue, d'une pâleur de vieille -cire. - ---Vous désirez peut-être manger, fit-il. Il y a une tourte de pain de -seigle dans la huche, et sur la planche qui est là-haut, suspendue à la -poutre, vous trouverez dans un plat d'étain une tranche de lard fumé. - -Penn-Dîr transmit cette offre au chef de bande. - ---Remercie-le, répondit celui-ci. Sa politesse n'est pas à dédaigner. - -L'instant d'après, ils étaient à table tous les trois. La course dans la -neige leur avait creusé l'estomac; ils soupèrent avec appétit. Sur -l'ordre de Boishardy, le guide interprète, sans perdre une bouchée se -mit en devoir d'interroger l'enfant, traduisant en breton les questions -du «maître» et en français les réponses du bambin: - ---N'as-tu pas dit que tu nous attendais? Tu sais donc qui nous sommes? - ---Certes, oui. Il y a trois ans, quand on faisait encore le catéchisme à -l'église du bourg, j'y assistais tous les samedis. Le recteur, celui qui -s'en est allé chez les Anglais, nous a souvent raconté votre histoire, -et j'ai bien retenu vos noms. - ---Lesquels, s'il te plaît? - ---Gaspar, Melchior et Balthazar, débita l'enfant tout d'une haleine, sur -un ton de leçon apprise par coeur. - ---Le cher innocent! il nous prend pour les Rois Mages, murmura -Boishardy. - -Penn-Dîr reprit: - ---Alors, ta mère t'avait averti que nous viendrions?... Mais comment -a-t-elle pu te laisser seul, malade comme tu es? - ---Les temps sont durs et nous ne sommes pas riches. Depuis quelques -jours elle accompagne mon père, chaque soir, au manoir des Saliou, à une -demi-lieue d'ici. Ils y passent la nuit à teiller du lin et ne rentrent -qu'à l'aube. Ce n'est pas que ça leur plaise. Ma mère pleure toujours en -m'embrassant au départ. Mais le père lui dit: «Il le faut! il le faut!» -Et ils s'en vont. Quand on est pauvre, on ne fait pas ce qu'on veut. - -Boishardy pensait: «Le rustre s'est méfié, s'il n'a été prévenu. Mais je -trouverai moyen, quoi qu'il fasse, de lui régler son compte.» - ---Ce soir, continua l'enfant, ils m'ont dit: «Si l'on vient frapper, va -ouvrir et n'aie pas peur. Rappelle-toi que, la nuit de Noël, les envoyés -de Dieu courent les chemins.» - -Fleur-d'Épine s'écria: - ---Au fait, c'est nuit de Noël. Nous réveillonnons en ce moment. - ---Ainsi, demanda Penn-Dîr, tu n'as pas eu peur de nous? - ---Au contraire, j'ai été bien content. Durant tant d'années je vous ai -attendus en vain! J'avais beau mettre mes sabots dans le coin de l'âtre, -je n'y retrouvais le lendemain matin que la paille de la veille. J'en -étais venu à croire que Keralzy n'était pas sur votre route. Les autres, -de mon âge, étalaient devant moi leurs jouets, un tas de belles choses -peinturlurées que le _Mabik Jésus_ leur avait fait distribuer par ses -mages, ses bergers ou ses apôtres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en -allais pleurer de désespoir, derrière le fournil, non pas tant à cause -du cadeau que parce qu'il me semblait triste qu'on m'oubliât de la -sorte. - -«Ma mère tâchait de me consoler, en me disant: «Sèche tes larmes, petit -Job. Tu verras, l'année prochaine les gens du bon Dieu t'apporteront un -habit neuf aussi bleu que le ciel avec des boutons de nacre aussi -brillants que les étoiles.» Mais moi, je faisais «non» de la tête. Je -n'avais plus foi. Si vous aviez tardé d'un Noël encore, je suis sûr que -la peine que j'en aurais eue m'aurait tué. Tenez, quand enfin j'ai -entendu votre coup à la porte, j'ai pensé mourir de joie...» - -Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppressée sa voix râlait. Il -fit cependant un dernier effort pour demander: - ---Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit bleu aux boutons de -nacre? - -Boishardy s'était levé d'un bond; sur ses joues roses deux grosses -larmes roulaient. Il tira sa montre: elle marquait dix heures. - ---Penn-Dîr, fit-il, réponds-lui qu'il dorme tranquille et que demain, au -lever du jour, l'habit sera étendu au pied de son lit, veste, gilet et -pantalon... Vous autres, faites le quart jusqu'à mon retour, et, à la -moindre alerte, égaillez-vous! - -Le terrible homme était déjà dehors. - -On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui s'ébroue, puis un -«hop!» sonore, puis un galop sourd, bientôt étouffé dans le vaste -silence des neiges... - - -III - -Blanches elles étaient, les neiges,--blanches d'une blancheur morne, -blafarde, d'une blancheur de suaire. Et, sur les grandes étendues -blêmes, le ciel de plus en plus s'abaissait, comme un couvercle noir, -comme la dalle immense d'un immense tombeau. - -Qui eût été, cette nuit-là, sur les routes--comme dit la chanson--se fût -signé d'épouvante, croyant voir passer la bête de l'Apocalypse. - -Et c'était Boishardy qui s'en allait chevauchant, en quête d'un habit -neuf pour le petit de Keralzy. Cramponné à la crinière de sa monture, la -joue collée à son poitrail pour mieux rompre la bise, il allait, il -allait. - -Mais laissons parler ici la vieille complainte, composée, dit-on, par un -tailleur de pierres, et que les bardes ambulants, depuis lors, ont fait -entendre à tous les pardons: - -«L'an dix-sept cent quatre-vingt-treize,--la veille de Noël, au -soir,--il faisait tel vent et telle neige--que les corbeaux mêmes se -tenaient tapis--dans le ventre creux des vieux chênes.--La neige -tombait, le vent soufflait. - -«Les petits enfants, sous le chaume,--étaient tristes et -songeaient:--Avec cette neige, avec ce vent,--Jésus n'osera point -descendre;--en sorte que nos sabots resteront vides!--Le vent soufflait, -la neige tombait. - -«Le fait est qu'il ventait si fort,--il neigeait neige si épaisse--qu'il -eût fallu à Dieu autant de courage--pour descendre sur la terre des -hommes--que, jadis, pour gravir le Golgotha.--La neige tombait, le vent -soufflait. - -«Malgré la neige, malgré le vent,--par vaux et monts, sur un cheval -nu,--sans étriers ni mors, sans selle,--Boishardy courait -cependant.--Qu'importe le temps au chouan!--Le vent soufflait, la neige -tombait. - -«Il n'a pour éclairer sa route--que le feu qui sort de ses -yeux--luisants comme des escarboucles.--Il crie à la bête: Plus -vite!--Plus vite que la mort va la bête.--La neige tombait, le vent -soufflait. - -«Aux trous des talus, les chouettes--se demandaient l'une à l'autre:--Où -va Boishardy de ce pas? Quel nouveau meurtre a-t-il en tête?--Quelle -ferme va-t-il brûler?--Le vent soufflait, la neige tombait. - -«Le rouge-gorge, oiseau du Calvaire,--aux chouettes a -répondu:--Boishardy, le massacreur d'hommes,--pour une fois a changé -d'âme.--Puisse Dieu lui en savoir gré!--La neige tombait, le vent -soufflait. - -«Boishardy galope, galope,--pour exaucer le dernier voeu,--le voeu d'un -innocent, malade--dans le lit clos de Keralzy.--Qu'il prenne garde! La -mer monte...» - - * * * * * - -... La petite ville se tassait, toute noire, sur le gris de l'horizon, -de l'autre côté d'une de ces grèves profondes que l'Océan creuse dans -les failles de la terre bretonne et que le flot ne visite guère qu'aux -grandes marées d'équinoxe. - -Le dur sabot du cheval de ferme sonnait maintenant sur une chaussée de -galet. - -Une âcre odeur de saumure montait des ténèbres. - -Soudain, bête et cavalier sentirent le sol se dérober sous eux. Une -chose mouvante, glacée, sinistre, les engloutissait sans bruit. - ---La mer! pensa Boishardy, je n'avais pas prévu ce détail!... - -Il enfonça les deux genoux dans les flancs de sa monture, râlante, à -demi-noyée, et, ayant saisi entre les dents une de ses oreilles, -dressées d'épouvante: - ---Hangn! fit-il. - -Sous cette morsure sauvage, l'animal bondit avec un hurlement de -douleur. - ---Sauvés! s'écria le chouan. - -Ils étaient déjà sur l'autre rive. - -L'aubergiste de la _Tête-de-Loup_ fut long à réveiller. Il montra enfin -à la lucarne sa grosse figure congestionnée. - ---Qui est là? - ---Pour Dieu et le Roy! proféra Boishardy. Ouvre vite, triple endormi, si -tu ne veux que les compagnons te fassent perdre avant peu le goût des -draps! - -Maître Jean Tarridec ne se le fit pas répéter deux fois. Sa femme, sa -fille Lévénès, le palefrenier, tout le personnel de la _Tête-de-Loup_ -fut bientôt sur pied. - ---D'abord qu'on soigne le cheval! J'entends qu'avant une demi-heure il -n'ait plus un poil de mouillé. N'oublie pas de verser une chopine -d'eau-de-vie dans son avoine. - -Cet ordre donné au garçon d'écurie, le chef de bande se tourna vers -l'aubergiste qui grelottait dans sa graisse, un peu de peur, beaucoup de -froid, n'ayant passé de son vêtement que les pièces les plus sommaires. - ---Toi, pour t'apprendre ton métier de chouan, je devrais bien t'emmener -en cet état faire un tour de ville. Mais je suis bon prince. Va -t'habiller, pendant que je ferai prendre à mes semelles un air de feu. - -La maritorne, aidée de Lévénès--fine fleur des côtes au parfum de goëmon -frais,--avait ranimé la cendre du foyer en y jetant une brassée de -copeaux. Elle disposait le trépied et, sur le trépied, la poêle, tandis -que la jeune fille battait des oeufs. - -Boishardy assistait à tout ce manège, du centre d'un nuage de vapeurs -flottant autour de son accoutrement détrempé. Il s'exhalait de la -cuisine proprette et chaude une torpeur de bien-être qui l'envahissait. -Si endurant qu'il fût à la fatigue, sa marche du jour, sa chevauchée de -la nuit avaient endolori ses membres. Et puis, on a beau être un -aventurier, un fanatique de la vie nomade, on n'en subit pas moins le -charme momentané d'une maison close au vent qui vente, d'un abri -paisible et sûr, égayé par les sursauts de la flamme dans l'âtre et par -les mouvements onduleux d'une belle fille qui va, vient, s'empresse et -laisse rire dans ses yeux d'esclave soumise la joie qu'elle a de vous -servir. - -Déjà le chouan se voyait étendu, après un copieux repas abondamment -arrosé, dans un lit de ouate tiède fleurant les lavandes du printemps -dernier. - -Mais, par une subite association d'images, il se rappela l'autre lit, -là-bas, le lit de Keralzy avec son banc de chêne, ses volets sombres, sa -couette de chanvre, bourrée de vieille balle, ses toiles d'araignée -peuplées de mouches mortes, et ses tristes couvertures en loques où un -pauvre être de douze ans agonisait sans plainte, en rêvant d'une veste à -boutons de nacre trop longtemps désirée en vain et qu'il avait -grand'chance de ne porter jamais. - -Il secoua sa lourde tignasse brune toute ruisselante d'eau de mer, et, -poussant du pied la poêle où commençait à bruire doucement la chanson du -beurre rissolé: - ---Ta, ta, ta, fit-il, ramassez-moi toutes ces gâteries. J'ai bien autre -chose en tête. - -Maître Tarridec descendait l'escalier, enveloppé dans une limousine, le -cou entortillé dans une demi-douzaine de foulards: - ---A la bonne heure! s'écria Boishardy, te voilà garanti contre -les rhumes!... Dis-moi, tu as bien parmi tes amis quelque -boutiquier-tailleur? - ---Certes. - ---Courons-y de ce pas! - -Le marchand, réveillé en sursaut, pesta sans doute quelque peu contre -cet acheteur nocturne à mine de forban, mais la vue d'une poignée de -jaunets calma vite sa mauvaise humeur. - -Justement il avait là un habit d'enfant «tout ce qui se peut voir de -plus délicieux... et moelleux!... un pur velours!... Touchez-moi cette -étoffe!...» - -Les boutons, il est vrai, n'étaient point de nacre. Mais ce fut -l'affaire d'un instant de les changer. - -Au sortir de chez le tailleur on passa chez le cordonnier. Puis vint le -tour de l'apothicaire. Le chouan s'y emplit les poches de fioles de -sirop, de plusieurs aunes de pâte de réglisse et d'un nombre indéfini de -sachets de pastilles. - -A l'un des contreforts de l'église--qui pour le moment servait de -grenier à fourrages--s'adossait l'échoppe d'un imagier... Mais rendons -la parole à l'auteur inconnu de la complainte: - -«Chez l'artisan faiseur de saints--Boishardy entre en dernier -lieu,--Boishardy entre, bourse en main,--et sans marchander il achète un -bon Dieu d'ivoire.--Le vent soufflait, la neige tombait. - -«Il achète un blanc crucifix,--pour que l'enfant de Keralzy--ait, en -mourant, devant les yeux,--Celui qui mourut pour les hommes,--le Maître -doux du Paradis!...--La neige tombait, le vent soufflait...» - - -IV - -Entre le ciel noir et la terre blanche, de nouveau Boishardy galopait. -Une fente s'était ouverte du côté de l'orient dans la muraille sombre -qui fermait le ciel, et une grise lumière, émanée d'une source -mystérieuse, filtrait au flanc des nuages. C'était comme une promesse de -jour après cette nuit sépulcrale qui semblait ne devoir jamais finir. - -Le cavalier put franchir la crique sans encombre. La mer s'était retirée -au loin: sa plainte basse, continue, s'entendait à peine, comme si, -après avoir été furieusement surmenée par la rafale, elle s'en fût -retournée battue et pleurante vers d'impénétrables solitudes. - -Sur la pente opposée, la bête tout à coup se cabra. - -Boishardy ne tarda pas à comprendre à quelle sorte de danger il avait -affaire. Quelques flocons de fumée se balançaient au-dessus d'un bouquet -d'aulnes. - ---Attrape, chouan! avait crié une voix. - -Il donna si rudement du talon de ses souliers ferrés dans le ventre de -sa monture que celle-ci s'enleva d'un bond. - ---Au cheval! visez au cheval! hurla une autre voix. - -Une grêle de balles siffla, fauchant les ramilles menues, et Boishardy, -désormais hors d'atteinte, se mit à agiter son feutre épinglé d'une -cocarde noire, en ricanant: - ---Tirez! tirez, les Bleus! Taillez de la besogne pour les ramasseurs de -bois mort! - -Aux alentours de la ferme de Keralzy rien dans le paysage n'avait -changé: c'était le même désert neigeux, le même silence. - -En passant au pied du calvaire, le bandit se signa, mais en même temps -il marmonnait entre ses dents quelque chose qui ne devait pas être une -prière, à en juger par l'expression de férocité de sa figure. - -Les deux piliers qui marquaient l'entrée de la cour émergèrent. - -Boishardy fit entendre un cri strident et prolongé, un ululement -d'oiseau nocturne. La porte de la maison s'entre-bâilla aussitôt, et -Fleur-d'Épine se montra, suivi de Penn-Dîr. - ---C'est vous, maître? - ---C'est moi... Fleur-d'Épine, maintiens la bête: nous aurons encore -besoin d'elle... Toi, Penn-Dîr, trouve-moi à l'écurie une corde -quelconque, longe ou licol. Surtout prends-la solide. - -Quant à lui, il s'achemina vers la ferme, son ballot sur les épaules. -L'enfant dormait, la tête tournée au mur. Boishardy étala sur le lit un -à un les effets qu'il avait été quérir, rangea sur la table de cuisine -les paquets de bonbons et les fioles, suspendit les souliers en évidence -au manteau de la cheminée; puis, ayant posé le christ d'ivoire entre les -mains amaigries du pauvre malade, il se découvrit et murmura: - ---Que le Dieu qui naquit à Noël te garde de souffrir longtemps!... Pour -nous, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, dépouillons notre couronne -de Roi Mage. A ta besogne, Boishardy!... - -L'enfant resta seul dans la pièce assombrie, seul avec le crucifix que -le rouge reflet de l'âtre éclairait d'une lueur de sang. - -Le chouan avait rejoint ses compagnons. - ---Où allons-nous? - ---Au calvaire!... Et tâchez que l'animal ne vous échappe point! - -Le cheval, encore tout fumant de la folle équipée qu'il venait de -fournir, se refusa d'abord à marcher. Il reniflait désespérément du côté -de l'écurie où son frère de labour, qui tout à l'heure avait reconnu son -trot, ne cessait de hennir, pour l'appeler. - -Boishardy lui larda la croupe de coups de couteau. - -Alors, comprenant sans doute qu'il ne gagnerait rien à résister, il -s'abandonna au sort, avec son doux fatalisme de bête. Il ne lança même -pas une ruade quand, arrivés auprès de la croix, les brigands -s'apprêtèrent à lui entraver les jambes. Garrotté au point de ne pouvoir -plus se tenir debout, il s'abattit lourdement dans la neige, sans une -plainte, se résignant d'avance à de pires extrémités. - -Le calvaire se dressait à l'angle d'un champ que bordaient de hauts -talus, hérissés de broussailles surplombantes. Les trois hommes se -couchèrent dans la douve, à l'abri de cette espèce d'auvent. Devant eux -de grandes masses de neige durcie formaient rempart. - -La tourmente s'était tue. - -Une haleine moins âpre soufflait de l'occident. Les nuages se -soulevaient comme s'il leur eût poussé des ailes: une sorte d'animation -silencieuse se faisait dans le ciel. - -A l'est, du fond des lointains pâles, un disque de pourpre violacée -surgit, un soleil sans flamme et sans rayons, un spectre d'astre, -fatigué avant d'avoir entrepris sa course. - -Les chouans guettaient, fusils armés. - - -V - -Un groupe d'hommes venait par la route, en causant. - -L'un d'eux dit: - ---J'ai envoyé la ménagère par la traverse. Elle doit être à la ferme -depuis déjà dix bonnes minutes... S'il n'y a rien de nouveau, elle ne va -pas tarder à me faire signe. - -Ils s'étaient arrêtés; une main en abat-jour au-dessus des yeux, ils -regardaient dans la direction de Keralzy. - ---La voilà! s'écria un second. Je la reconnais. Elle secoue dans l'air -un mouchoir. - ---C'est donc que tout va bien, répondit celui qui avait parlé le premier -et qui n'était autre que le fermier du lieu. - -Il poussa de toute la force de ses poumons un _iou!_ retentissant pour -donner à entendre à sa femme que son signal avait été aperçu et qu'elle -pouvait quitter sa faction. - -Puis, se tournant vers les paysans qui l'escortaient: - ---Il est inutile que vous m'accompagniez plus loin. Les chouans ne -m'auront pas encore cette fois-ci! - -Il y eut de gros éclats de rire, un échange de lazzis campagnards, et -l'on se sépara. Le fermier continua seul sa route. - -Il n'avait pas fait cent pas qu'il vit, jouxte le calvaire, une grande -forme étendue qui s'agitait confusément. C'était le cheval; son flair -l'avait averti de l'approche de son maître, et il essayait de se -remettre sur pied, sans y réussir, battant le sol avec sa tête à coups -sourds et précipités. - ---Hé, mais! s'exclama l'homme, c'est Mogiz!... Ah! les brutes! les -bandits! Se venger sur une pauvre bête!... Doux! doux! mon pauvre Mogiz, -on va te débarrasser de tes liens. - -Il s'était agenouillé auprès de l'animal, tapotant son poitrail d'une -main pour le faire tenir tranquille, tandis que, de l'autre, il tirait -son couteau pour trancher la corde... - ---Feu! commanda Boishardy. - -Le fermier tomba à la renverse, le crâne fracassé. - -Une des balles avait traversé l'orbite droite. - ---Est-ce visé, çà! ricana le chef de bande en montrant à ses acolytes le -globe de l'oeil qui pendait. - -Penn-Dîr dépouilla le cadavre de ses vêtements. En même temps -Fleur-d'Épine enlevait au cheval son entrave qui allait servir à -crucifier le «traître». - -Mogiz partit en trébuchant, comme une bête saoûle. - -Et le fermier, dont le froid racornissait déjà les chairs, fut hissé sur -la croix et amarré à l'arbre de granit. - -Avec la pointe d'un stylet, Boishardy grava un peu au-dessous des seins -le nom de Judas. Il apporta à cette sinistre besogne l'application d'un -calligraphe, toute sa _maëstria_ de sculpteur en peau humaine. - -A la même heure, là-bas, dans la cuisine que blanchissait le jour, -l'enfant de Keralzy, extasié, disait à sa mère: - ---Si tu l'avais vu, _mamm_!... Comme sa figure était imposante et -belle!... Je n'ai pas eu de peine, va, à deviner que c'était lui -Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux autres, quoique rois eux -aussi, avaient l'air de n'être que ses serviteurs... Que de cadeaux, -hein! que de cadeaux!... Tu avais raison, _mamm_, il ne faut jamais -désespérer!... Je suis bien dédommagé cette fois de tous les Noëls où je -n'ai rien eu!... - -Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait dans un -transport de reconnaissance: - ---Béni sois-tu, ô Dieu! et béni soit celui qui m'est venu visiter en ton -nom!... - - - - -LA NOËL - -DE JEAN RUMENGOL - - -I - -Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons. - -La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui jadis peuplaient -les routes de la Basse-Bretagne. Ils s'abattaient sur le pays, au -printemps, comme une joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux -pardons. Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec leur -havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de _gwerzes_ dolentes et -de _sônes_ délicieuses. Ils passaient la nuit accroupis sur les bancs de -pierre du porche ou allongés dans l'herbe du cimetière, entre les -tombes. Et ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les -étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons que la -rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils se levaient de terre, -secouaient--comme ils disaient--leur pauvreté, et s'égosillaient à qui -mieux mieux, avec des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes -filles, venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour d'eux. -Entre deux couplets, le chanteur brandissait au-dessus de sa tête une -poignée de feuilles volantes, de pages rugueuses, grossièrement -imprimées, mais en qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des -vieilles poésies primitives. - -Qui veut la _gwerze_? Qui veut la _sône_?... _Daou guennek!_ Deux -sous!... - -Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce «papier de -chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans l'escarcelle de l'homéride -bas-breton! Ils n'y séjournaient pas longtemps. Chanter donne soif. -Puis, c'était bien le moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se -permît quelques libations à la mode antique. Avant la fin du jour, les -bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils avaient vendu de -chansons. - -C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient à s'en aller les -poches vides, comme ils étaient venus. On ne les en blâmait point, dans -ce temps-là. Leur facile imprévoyance semblait aux gens toute naturelle. -On les regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient pour -fonction dans la vie que de perpétuer parmi les Bretons le culte des -vieux chants, d'en composer de nouveaux suivant les formules consacrées, -et d'égayer, en les répandant par le pays, la misère si dure à porter -des pauvres laboureurs d'Armorique. - -Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte d'empressement -superstitieux et comme des hôtes de bon présage. L'hiver, quand ils -apparaissaient au seuil des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige, -leur barbe hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre pour -leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul se levait de son -fauteuil de chêne et les contraignait de s'y asseoir. Lisez la ballade -de Kerglogor, telle que M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on -leur faisait fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le -_flip_ délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons avaient en ce -temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille. Pas un vaisselier où ils -n'eussent leur écuelle; pas une maison où leur _couchée_ ne fût toujours -prête, dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux ou des -boeufs... On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol, le plus habile ouvrier -de vers qui fût jamais, errer trois jours et trois nuits dans la -campagne gelée, sans un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis -est, sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre. - ---Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les temps et les -âmes!... - - -II - -On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé de mauvais -langes, un matin de la Saint-Jean, au pied du pilier de la Vierge dans -l'église de Rumengol. De là ses nom et prénom. - -C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères les cendres qui -restent des feux allumés en l'honneur de Monseigneur saint Jean. Ces -cendres ont des vertus miraculeuses. Elles assurent à qui les répand sur -sa terre des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute. -Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la vente a sa -destination toute marquée: on l'emploie à faire célébrer des messes -expiatoires pour les défunts de la paroisse; il va grossir le casuel du -desservant. - -Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent à l'usage -traditionnel, et cela sur la proposition du recteur lui-même. Il fut -convenu que pour cette fois «l'argent des cendres» serait consacré à -payer la mère-nourrice qui voudrait bien se charger de «l'enfant -d'aventure». - -Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres que le recteur avait -sollicitées d'abord: une pauvresse, une veuve de matelot qui passait -pour «innocente». Elle habitait une misérable chaumière d'argile au haut -d'une lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean Rumengol -roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait d'une chèvre qu'elle -avait. Pour l'endormir elle lui chantait des bouts de complaintes, des -_gwerzes_ d'une inspiration sauvage dont sa mémoire avait retenu des -lambeaux. - -Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait souvent aux -veillées d'alentour, rien que pour l'entendre chanter. L'enfant grandit, -bercé par ces mystérieuses mélopées qui ressemblaient à des -incantations. De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis, -cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice était comme -hantée par les vents, par ces grands bruits d'orgues qui emplissent la -Bretagne de leurs mugissantes harmonies. Ils ébranlaient la hutte, -réveillaient en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui -criaient: - -«Viens donc avec nous! nous sommes les divins nomades, les voix -errantes, les bouches sonores de l'air. Nous t'apprendrons les rythmes -éternels. Tu seras notre disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi -notre esprit. Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la -peine d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent la -pensée des hommes, l'amour des libres espaces, dont vécurent les -ancêtres, et la douce contemplation des étoiles qui les enchanta. -Suis-nous Jean Rumengol!» - -Un soir, il les suivit. - -La mère-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui passa au cou une -médaille de plomb où se voyait en pied la Vierge de Rumengol, avec ses -doigts fins qui se prolongeaient en rayons. - ---C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on t'a trouvé près -de son pilier, à l'église, elle te souriait ineffablement. Puisse son -sourire t'accompagner et être dans toute ta vie comme une lumière!» - -Là-dessus, Jean Rumengol s'enfonça dans la nuit. - -C'était le temps où la terre bretonne est en fleurs, où des odeurs de -paradis lointains semblent se mêler à l'haleine des choses. Le jeune -homme marcha devant lui, au hasard, du côté où soufflait le vent, tout -étonné de sentir trembler dans son âme le reflet des étoiles qui -brillaient là-haut. - -Et dès lors il erra, semant à plein gosier les beaux vers, lâchant à -travers l'Armorique les vols éperdus de strophes qui se nichaient -d'elles-mêmes dans les mémoires. Il eut son heure de popularité. En -Cornouailles, en Tréguêr, en Goëlo, on le salua comme le maître des -chanteurs. On l'avait surnommé _costik ann od_, «le rossignol des -grèves», parce qu'il voyageait de préférence le long des côtes et se -faisait surtout entendre dans les hameaux marins. Non qu'il dédaignât -l'intérieur, le pays de l'Argoat[15], où fument, sous le couvert des -bois, les cabanes très primitives des sabotiers. Mais la mer l'attirait. -Les vents lui avaient raconté sur elle des histoires merveilleuses. Il -la savait peuplée de villes profondes, immenses, engourdies et non -mortes. D'ailleurs, il l'aimait pour elle-même; elle était si bleue, si -verte, si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant! - - [15] On appelle ainsi, plus particulièrement, toute la Cornouaille des - monts d'Arrée dont les pentes sont encore couvertes de bois. - -Et c'était presque toujours elle qu'il chantait. Il la nommait «sa -douce». Il disait ses rires et ses colères soudaines. Il la célébrait -comme l'épouse du ciel et comme la mère du monde. Aussi les tribus -grouillantes de pêcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se -pressaient-elles autour de lui, avides de l'ouïr. D'un bourg à l'autre, -on se signalait sa présence. On allumait sur les hauteurs de grands -feux, et cela voulait dire: - ---Petites voiles brunes, éparses là-bas, au large de la côte, revenez -vite!... Jean Rumengol est parmi nous!... - -Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au port... - -Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère! C'étaient les -belles années. Depuis, hélas! tout avait changé, tout, les êtres et même -les choses. Si bien que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans -son propre pays. Des gens venus de _Bro C'hall_, dans des chariots -monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient envahi la contrée, la -bouleversant de fond en comble. - -Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes grises et comme -sculptées dans les roches qui les abritaient, ce n'étaient maintenant, -au bord des grèves, que bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges -immenses plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin au -soir, et souvent du soir au matin, une population aux allures vives et -bruyantes, pour qui le plaisir semblait être l'unique affaire, et qui -poussait l'irrévérence jusqu'à badiner avec la mer sacrée. Le solennel -silence des côtes bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage. -Mais on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de pierre, -ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait encore troublé le rêve, -se virent soudain mis en pièces, débités en moellons. Quelques-uns, -dit-on, échappèrent cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de -matelots, des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus s'éloigner -par le chemin des eaux, en une longue procession, puis disparaître du -côté de l'Ouest, dans la brume. On considéra cela comme un «intersigne» -annonçant la mort de la vieille Bretagne. Bien des coeurs se serrèrent à -cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte tragique, et, quand il -la chantait, il avait des sanglots dans la voix. - -Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons s'étaient -laissé prendre aux subtiles séductions des gens de France. Peu à peu ils -avaient adopté d'abord leurs vices, puis leur accoutrement, et enfin -leur langue. De sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne -voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne trouvèrent pas -d'écho. Les vieillards hochaient la tête d'un air résigné, passif. Les -jeunes éclataient de rire au nez du barde. Les personnes «sensées» lui -disaient sur un ton de pitié méprisante: - ---En vérité, nous cherchons vainement à comprendre pourquoi vous geignez -ainsi. Ce que vous appelez un mal est le plus grand des biens. Non -seulement les hommes de France ne complotent point la mort de la -Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté la -connaissance des choses utiles, la prospérité, la vie!... - -Pêcheurs et laboureurs faisaient _chorus_. Jamais le blé, jamais le -poisson, même au temps des disettes les plus fameuses, n'avaient atteint -des prix aussi invraisemblables. - -A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne répondait rien. Il se -contentait de leur tourner le dos. Il ne les considérait plus comme des -Bretons, comme des hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans -leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. Hélas! jour par -jour il dut assister, témoin irrité mais impuissant, à cette agonie de -son pays, à cette déchéance de son peuple. Il n'en continua pas moins de -promener à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs cheveux -grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et sa parole amère de -Savonarole bas-breton. Il semblait le spectre du passé. On ne tarda pas -à le trouver importun. On le traita de fou, de «vieux rêveur». - ---Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous êtes tombés. Ce nom -dont vos pères se faisaient gloire est devenu une insulte sur vos -lèvres. - -Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui montraient les -dents et les enfants lui jetaient des pierres. Un jour qu'il cheminait -par le Léon, il se présenta dans dans un manoir où jadis son couvert -était toujours mis à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait -paru, l'_ancien_ du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel, -dévisagea le poète nomade: - ---Que te faut-il, mendiant? - ---Du pain, pour l'amour de Dieu. - ---Quand tu l'auras gagné! fit l'homme. - -Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller. Pour le coup, Jean -Rumengol eut dans les yeux une telle flamme de haine que le Léonard -recula, épouvanté. Il ne se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond -franchir la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il chancelait, -le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue subitement en une -détresse infinie. Il venait de prendre conscience de son inutilité dans -un monde qui prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les -chanteurs de chansons. - -Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon, comme une chose -inerte, comme une barque en dérive, ne chantant plus, marmonnant des -paroles sans suite, l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il -traversa Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il était -cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper une dernière fois -au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut la mer grande, embrasser d'un -regard suprême l'horizon de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents -l'esprit chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons -n'en ayant plus que faire. - - * * * * * - -Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres brutes qu'on appelle -dans le pays le _Bern-Mein_[16]. Un roi, dit-on, est enterré sous ce -_cairn_. Jean Rumengol se laissa choir au pied de cette tombe primitive. -Depuis trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les yeux, -pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une torpeur l'envahit. -«Dieu merci! pensa-t-il, c'est la fin!» - - [16] Le «tas de pierres». Cf. _La légende de la mort chez les bretons - armoricains_, «l'Ame dans un tas de pierres». - -Tout à coup, des bruits éperdus de cloches prirent leur volée dans le -vaste silence. - -Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les cloches lui -crièrent aux oreilles, joyeusement: - ---Réveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que c'est Noël?... - - -III - -C'était nuit de Noël, en effet. Les cloches joyeuses disaient vrai. - -Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux barde, cette -allégresse de la terre pour la naissance de l'Enfant-Dieu? Est-ce que -cela empêchait que la Bretagne fût mourante et qu'il eût lui-même soif -de la mort? - -Voici que la chanson éparse des cloches lui apparaissait comme une -dernière ironie, comme un défi suprême jeté au grand deuil qu'il portait -dans l'âme. Il leur en voulait de carillonner si allègrement, alors -qu'elles eussent dû tinter le glas. - -Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson. Elles y -mettaient une sorte d'acharnement, et l'on eût juré, sur ma foi, -qu'elles n'en avaient qu'après Jean Rumengol. Elles tournoyaient -au-dessus de sa tête, bourdonnaient à ses oreilles, le houspillaient -presque, et quand les unes étaient lasses, d'autres survenaient, comme -si toutes les cloches de la chrétienté se fussent donné rendez-vous sur -le Ménez-Hom. - ---Jean Rumengol, réveille-toi! Lève-toi, Jean Rumengol! Jean Rumengol, -c'est Noël! - -Noël! Noël! En chantant cela, elles avaient des voix si pénétrantes, si -douces, que, malgré lui, Jean Rumengol sentait tout son vieux corps -tressaillir d'aise. Comme à l'appel des cloches du dehors, des cloches -intérieures s'ébranlaient en lui-même, dans le crépuscule de ses -lointains souvenirs. En vain il s'efforçait de ne les entendre pas. -Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration qui retentissait dans -tout son être. En vain il tenait ses paupières obstinément closes. Les -_Noëls_ anciennes repassaient devant ses yeux, vêtues de leur robe de -neige, et derrière elles défilaient de souriantes images. - -Il voyait, quoi qu'il fît, les petites routes rustiques poudrées de -blanc, la nuit sainte, d'un bleu étrange, d'un bleu surnaturel; les -étoiles en marche dans le ciel, étincelantes et comme ravivées. Puis -c'étaient des processions d'humbles gens, des processions de laboureurs, -de pâtres, de jeunes servantes et de vieilles filandières, -s'acheminant--ainsi qu'au temps de l'Évangile--vers la crèche -symbolique, pour y contempler le roi Jésus couché sur la paille entre -des boeufs. C'était encore l'église de la paroisse, ses piliers courts -et trapus, son autel radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne -humeur qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumées -de toute cette lumière qui les allait chercher jusqu'au fond de leurs -niches et faisait rayonner leurs durs visages. - -Quelle que fût l'église et quel que fût le desservant, Jean Rumengol, -cette nuit-là, avait toujours sa stalle réservée dans le choeur. Et, -quand le prêtre avait célébré les trois messes, le chanteur pontifiait à -son tour. Debout, ses longs cheveux de Celte épandus sur ses épaules, -les mains appuyées à son bâton de pèlerin, il entonnait en un breton -quasi biblique une hymne de circonstance, improvisée le jour même. Il -chantait d'une voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond -qu'il vous prenait l'âme. Il commençait en se comparant au mage nègre, -pauvre souverain d'une race dédaignée; il disait comment une jeune -étoile l'était venu réveiller là-bas, dans les solitudes du désert: il -n'avait pas de présents à apporter au Dieu nouveau, mais tout de même il -s'était mis en route pour le saluer «avec un esprit soumis et un coeur -parfait». Il déposerait à ses pieds sa détresse, la seule chose qui fût -à lui... Ici, Jean Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilène -naïve, il évoquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mère. Il était -resté le dévot de «sa marraine». Il trouvait pour parler d'elle un -langage divin et cependant familier. Il la montrait s'avançant par la -rue d'un pas alourdi par sa grossesse sacrée[17]. Il décrivait Bethléem, -ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes, des gens -attablés dans les auberges, un vrai village breton par une après-midi de -dimanche, et Joseph frappant à un cabaret «dont l'hôtelier avait un fils -_clerc_», et le fils clerc intercédant auprès du père avaricieux pour -qu'il logeât gratuitement, au moins dans son étable, la douce compagne -du charpentier. Venait ensuite quelque merveilleuse histoire, témoignant -du pouvoir de Marie, celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait -aux épaules que des moignons et à qui des bras poussèrent pour qu'elle -pût emmailloter l'enfant Jésus[18]...! - - [17] Un Noël breton dit: _He c'hof ganthi beteg hi daoulagad_ «son - ventre montant jusqu'à ses yeux» cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II. - - [18] Cf. plus haut _Nédélek_. - -Ah! ces Noëls d'antan! - -Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les choses. On croyait -y être. Il vous transportait par delà les espaces, dans la bourgade -galiléenne, en ce grand soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos -yeux, là, dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque -aussi branlante qu'une crèche, que le _Mabik_[19] naissait. Son image de -cire semblait vivre. On respirait sa délicieuse haleine. Sous les voûtes -basses, à l'entour des piliers, malgré les bises de décembre et la -silencieuse tombée de la neige au dehors, il courait des souffles -tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les pâtres, les -laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient réellement à la venue -du Messie, mais d'un Messie breton, en quelque sorte, tant ce Jean -Rumengol excellait à tout bretonniser, même Dieu. - - [19] L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus, des - Italiens l'appellent de même le _bambino_. - -Aussi, quand le poète avait terminé son _prézec_, son sermon chanté, -c'était à qui l'hébergerait pour le reste de la «nuitée»; c'était à qui -l'emmènerait par les petites routes poudrées de blanc vers la ferme -lointaine, perdue et comme ensevelie dans le mystère de la campagne. -Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait que ce fût un -prophète, un personnage prestigieux. Et, de fait, il avait en lui l'âme -des anciens mages. Il avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons -en restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le suppliait de -«prêcher» encore, et il se remettait à chanter la _gwerze_ de Jésus, -dans le silence solennel de la nuit. Son bras, levé dans un geste -grandiose, dans un geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne -nouvelle». Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur les -talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs torses macabres; les -chiens de garde oubliaient d'aboyer; les boeufs, dans les étables, -meuglaient doucement; la mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte -éternelle. - -Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la ferme, la veillée se -continuait jusqu'à l'aube. Un tronc d'arbre brûlait dans le foyer, et le -noble vagabond, assis dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole -de feu. - -Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi d'une mission, d'un -sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination des humbles de hautes -perspectives. Il les aidait à voir le ciel. Il faisait passer devant eux -le mirage des paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était -vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui seuls font vivre -les âmes, et, après avoir pétri ce pain d'élection, il avait joie à le -partager avec la foule. - -... Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain azyme, puisque les -Bretons en étaient las? - -Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes! Jean Rumengol est -de trop parmi le monde d'à présent. Laissez-le mourir de sa belle mort, -avec la neige pour linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi. -Soyez-lui compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses -yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté. Pitié pour le -vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété vos voix. Faites comme -les vents, ses premiers maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!... - - -IV - ---Lève-toi, Jean Rumengol! Lève-toi! - -Elles sont obsédantes, ces cloches. Même sur le Ménez-Hom, il est dit -qu'on ne peut mourir en paix. - -Combien vaste pourtant est la solitude, et combien sauvage! C'est à -peine si en avril les bergers osent y faire paître leurs moutons -récalcitrants. L'herbe y est amère, rase et rousse. En décembre, il est -morne, ce promontoire, avec ses deux croupes jumelles, également -chauves. Entre les deux se tapit une chapelle sous le vocable de Sainte -Marie, un de ces sanctuaires bretons qui sont comme des guérites bâties -par la piété populaire le long des côtes. - -Du haut de ces oratoires, les vieux saints d'Armor veillèrent longtemps -sur le pays, montèrent autour de la Bretagne une sorte de garde sacrée. -Saints marins, pour la plupart, ayant encore dans quelque coin de leur -chapelle l'auge de pierre où jadis ils naviguèrent, leurs sanctuaires -étaient comme des sémaphores épars sur les hauts lieux. Et, de ces -sémaphores mystiques, les Maudez, les Guévrok, les Kirek, les Guennolé, -les Kadok, les Beuzek et tant d'autres étaient les guetteurs éternels. -Ils rassuraient les hameaux de pêcheurs dont les masures inquiètes -aimaient à se blottir à leur pied. - -Mais leur vigilance protectrice s'étendait bien au delà. Elle rayonnait -sur la mer même, jusqu'aux extrêmes confins de l'horizon des eaux. Elle -enveloppait d'une atmosphère de calme et de sécurité les vaillantes -petites barques vouées à l'aventure quotidienne. Dès qu'il y avait -menace de gros temps, la cloche de la chapelle se mettait d'elle-même à -tinter. Et ce signal si menu, si grêle, semblait se prolonger à -l'infini; il dominait la sauvage chanson du vent, la chanson plus -sauvage de la houle; il se propageait, sonore, au sein de la brume la -plus épaisse. Et les barques lointaines faisaient force de voiles vers -la terre. Tel un troupeau que la trompe du berger rassemble, elles -rentraient dans les anses de la côte, comme des vaches à l'étable. Les -équipages, pour remercier le saint, entonnaient son cantique. Ces rudes -voix d'hommes étaient douces à entendre, le soir, dans les étroits -chemins caillouteux, rythmées par la cadence lourde des sabots. Debout -sur les seuils, les femmes les écoutaient venir, en tricotant, et dans -leur âme aussi s'élevait un chant ineffable, une reconnaissante action -de grâces... - -Que de fois Jean Rumengol avait été témoin de ces retours! - -Plus encore que les saints «patriotes», comme les appelle Albert le -Grand, la Vierge était chère aux Bretons du littoral. Sur tous les caps -ils dressaient son image; ils lui bâtissaient des _maisons_[20] de -pierre sculptée, avec des clochers élégants qu'on prendrait de loin pour -de fines robes de dentelles en granit suspendues entre terre et ciel. -Ils l'invoquaient sous de multiples noms, les plus poétiques, les plus -tendres. Ils la nommaient «Madame Marie la douce», «Vierge de -Bonne-Nouvelle», «Fleur blanche de la mer». Pendant les tourmentes, ils -la voyaient marcher, vêtue de lumière, sur les flots. Elle ouvrait -devant les bateaux des routes d'argent clair. Le seul frôlement de sa -longue jupe apaisait la colère des vagues; la tempête lui obéissait avec -une docilité bêlante de mouton. - - [20] _Ty ar Werc'hès_, la _maison_ de la Vierge. C'est ainsi que le - langage populaire désigne la plupart des chapelles qui ont la Vierge - pour patronne. - -C'est du moins ce que croyaient fermement les Bretons d'autrefois. - -Ils croyaient encore que sainte Marie du Ménez-Hom avait été préposée -par Dieu à la garde des mystérieuses cités qui dorment, enfouies sous -les eaux, au bord des plages armoricaines. Aux temps anciens, avant la -disparition d'Is, elle fut la patronne de cette merveilleuse capitale. -Quand la ville eut été submergée par les flots, Gralon, qui s'était -enfui sur son cheval gris pommelé, avec saint Guennolé en croupe, vint -prendre terre au pied du Ménez-Hom. Sur les conseils du moine, il fit -élever au sommet du mont une église expiatoire, de proportions modestes, -mais qui reproduisait néanmoins en ses lignes essentielles la cathédrale -d'Is. Il s'apprêtait même à faire sculpter une sainte Marie en granit -bleu, toute pareille à celle que la mer avait engloutie avec tout le -reste. Guennolé lui enjoignit d'attendre, et momentanément la niche -destinée à la Vierge resta vide. - -Mais, un soir, les pêcheurs de Cast, de Penn-Trêz et de Plomodiern ne -furent pas peu surpris de voir une grande silhouette rigide de femme, -que le couchant auréolait d'un nimbe d'or, glisser majestueusement sur -la face des ondes. Elle marchait du pas étrange et silencieux d'une -statue. Parvenue à la grève, elle s'engagea dans le sentier de la -montagne, et, le lendemain--qui était un dimanche--la Vierge d'Is se -dressait en pied dans l'église neuve du Ménez-Hom. On crut remarquer que -dans sa main droite elle tenait une grosse clef de fer artistement -ouvrée. On en conclut que c'était la clef de la ville noyée. Depuis, un -proverbe eut cours, qui disait: - ---Si jamais sainte Marie descend du Ménez-Hom, ce sera pour rouvrir les -portes de Ker-Is. - -Comme le gland engendre le chêne, ainsi le proverbe engendre souvent la -légende. - -Plus tard on raconta dans le pays que la Vierge du mont quittait son -piédestal tous les cent ans, durant la nuit de Noël, pour aller montrer -le _Mabik_ aux cités qui dorment sous les eaux. Bienheureux le vivant -qui se trouvait, cette nuit-là, sur son chemin. La Vierge le priait de -porter l'Enfant-Dieu et l'emmenait à sa suite dans les villes -mystérieuses. Il y assistait à de merveilleux spectacles; il y voyait -des choses si belles que ses yeux en demeuraient éblouis pour -l'éternité. - - -V - -Mère-nourrice, aux veillées d'antan, se faisait l'écho de ces naïves -histoires, et Jean Rumengol les apprit, tout enfant, de ses lèvres. -Longtemps il en fut hanté. Mais, vieilli maintenant et désabusé, il n'y -ajoutait plus grande foi. Il savait, hélas! désormais l'inanité des -légendes. Il les savait mourantes, comme l'âme délicieuse des ancêtres -qui les enfanta. Et il les regrettait d'ailleurs assez pour se résoudre -à ne leur point survivre. - -Il voulait mourir, d'abord parce que les rêves auxquels il tenait le -plus lui avaient fait banqueroute dans la vie; puis, parce qu'il gardait -l'espoir--ou l'illusion--qu'ils pouvaient se reconstruire dans l'au-delà -de la mort. - -Dans ce dessein, il avait choisi ce Ménez, le plus farouche sommet de la -_sierra_ bretonne. Il comptait y trépasser solitaire. La mer tout proche -eût célébré sa messe funèbre, et la nuit, la triste nuit d'hiver, l'eût -cousu dans un linceul de neige blanche, de ses doigts glacés et -silencieux. Les grands fauves ont, dit-on, de ces pudeurs: ils se -cachent pour mourir. Jean Rumengol avait dans les veines du sang -d'animal sauvage. - -Or, voici que cette nuit se trouva être celle de Noël; voici que toutes -les cloches se mettaient en branle; voici que, par un fait exprès, -semblait-il, elles accouraient de tous les points de l'horizon à ce -morne promontoire, comme s'attroupent les sorcières au lieu du sabbat. -Sorcières pieuses! Sabbat divin! - -Jean Rumengol souleva ses paupières qui déjà s'appesantissaient. - -Ce qu'il vit alors, je vais tâcher de vous le dire. - -Les cloches tourbillonnaient dans l'air, sveltes, légères, lumineuses. -On eût dit un essaim de fées. Leurs robes de bronze qui faisaient un -grand bruit sonore étaient saupoudrées de neige étincelante, comme d'une -poussière de diamants. Les battants se balançaient, furtifs et doux, -ainsi que des pieds de femmes qui dansent. Chose plus étrange encore, -elles avaient des figures, de jeunes visages d'un rose de séraphins, -avec des regards limpides couleur de ciel. Leurs chevelures éparses -baignaient leurs épaules. D'aucunes étaient blondes, du blond des -peupliers en automne; d'autres avaient le ton roux des feuilles qui -s'amoncellent au pied des chênes; d'autres étaient brunes, au point de -se confondre avec la nuit. - -Jamais il n'avait été donné à Jean Rumengol de contempler des formes de -cloches aussi surnaturelles. Il se demandait si ce n'était pas le rêve -de la mort qui commençait à se dérouler devant ses yeux. Et, comme ces -chanteuses aériennes continuaient de lui répéter: «Lève-toi!», il se -leva... - - * * * * * - -La vieille église du Ménez-Hom était illuminée splendidement. Toutes les -étoiles du firmament y brûlaient comme autant de cierges. Dans la baie -du portail apparut la Vierge en granit bleu, marchant de son pas de -statue vivante. Jean Rumengol la regarda venir. Les étoiles la -suivaient, rangées en longues files, comme pour une procession. Dans ses -bras était le _Mabik_, le Dieu nouveau-né, enveloppé de langes qui -avaient été taillés sans doute dans les morceaux d'une toile très -ancienne. - -Elle s'en vint droit au barde. Elle souriait de ce même sourire qu'elle -avait aux lèvres le matin où Jean Rumengol, l'enfant d'aventure, fut -trouvé près de son pilier. - ---Te voilà bien vieux et bien las, mon pauvre Jean! dit-elle, de sa voix -mélodieuse. - -Il s'était jeté à genoux, et ne sut que balbutier: - ---Ah! ma marraine!... ma bonne marraine!!!... - -Elle reprit: - ---Pour vieux que tu sois, et si lourde que t'ait été la vie, je désire, -filleul, que tu m'aides à porter mon fils. - ---C'est un honneur dont je suis indigne, marraine, mais je ferai ce -qu'il vous plaira et, où vous voudrez que j'aille, j'irai. - -Avec des précautions infinies il reçut l'enfantelet divin. Et aussitôt -il sentit courir dans ses veines une flamme étrange de jeunesse. Il lui -sembla que tout son être reverdissait comme au souffle d'un printemps -surnaturel. - ---Viens! dit la Vierge. - -Jean vit qu'elle tenait à la main une clef de fer. Ils se mirent à -descendre la montagne, dans la direction de la mer. Les cloches -sonnaient, agitant leurs grandes robes de bronze. Le ciel entier -retentissait d'une vibration immense. Les flocons de neige planaient, -comme de légers oiseaux blancs, comme de toutes petites choses ailées, -vaguement chuchotantes, puis s'abattaient sans bruit, ainsi que les -pétales de fleurs, pour faire un tapis de ouate fine sous les pas de la -Vierge et de Jean Rumengol. - -On chemina longtemps en silence. - -Le coeur du vieux chanteur de chansons battait à se rompre. Il éprouvait -un sentiment d'allégresse mêlé d'angoisse. Il avait conscience qu'il -allait au devant de quelque magique révélation. - - * * * * * - -Il les avait souvent parcourues, de nuit comme de jour, et par des -hivers tout semblables à celui-ci, ces campagnes de Cast, de Plomodiern -et de Plonévez-Porzay qui dévalent en pente douce, avec leurs menues -pièces de terre et leurs bouquets de bois, vers la baie de Douarnenez. -Jamais il ne leur avait trouvé ce je ne sais quel air qu'elles avaient -ce soir. On les eût dites attentives à quelque chose d'insolite qui se -préparait dans l'ombre. Elles étaient troublées, elles aussi, d'une -émotion mystérieuse. Cela se voyait à l'attitude des arbres, des talus, -et à une sorte de frisson qui agitait le sol même. - -Un grand silence d'attente, une oppression infinie... - -Ce qui plus que tout le reste étonnait Jean Rumengol, c'était de -n'entendre point la chanson coutumière des eaux de la mer qu'il savait -toutes proches. Vainement il les cherchait, ces eaux, entre la -presqu'île basse de Crozon et les hautes falaises du Cap dont la courbe -majestueuse se dessinait énergiquement sur le fond clair de la nuit. - -La baie apparaissait comme un immense entonnoir vide. L'Océan s'était -enfui. Il devait avoir été refoulé là-bas, à des lieues et à des lieues. -On respirait encore son haleine salée, son odeur de saumure saine, si -persistante. Mais, de lui, tout s'était effacé, à moins que ce ne fût -lui, ce nuage d'un gris sombre qui se distinguait à peine dans les -lointains et qui avait une forme de bête cabrée, comme sont représentés -les chevaux dans certains groupes équestres. Du moins, son hennissement -sauvage s'était-il évanoui. La plage, d'ordinaire bruissante, traversée -par des galops de vagues, s'étendait nue, plate, dans sa maigreur de -solitude stérile. - -Et c'est de ce côté que la Vierge s'avançait. - -On marchait maintenant dans les sables. Le _Mabik_ faisait mine de -dormir dans les bras du vieux barde. Mais de ses yeux clos des gouttes -de lumière coulaient. - - * * * * * - -... Dans cette partie de la grève est un éboulis de roches, un pan de -falaise, sans doute, tombé là et que les flots n'ont pu émietter. Des -lambeaux d'argile y sont restés suspendus avec leurs herbes. Cela -ressemble au dernier débris survivant d'une ruine. Ce sont des blocs de -schiste aux assises régulières rappelant les constructions primitives, -les maçonneries cyclopéennes. Un bloc plus massif et comme appuyé aux -autres figure assez bien la porte ou mieux la poterne de cette espèce de -rempart préhistorique. - -Sainte Marie du Ménez-Hom introduisit dans la pierre la clef qu'elle -portait. La pierre roula sur d'invisibles gonds et exhala, en s'ouvrant, -un soupir si doux, si long, si puissant que toute la terre bretonne en -dut tressaillir dans ses entrailles les plus profondes. - ---Te voici dans le pays de tes jeunes rêves! dit la Vierge à son -filleul, le chanteur nomade. - -Jean Rumengol s'était déjà ressouvenu de la légende. Il avait compris -avant même que sa marraine eût parlé. - - -VI - ---Donne-moi l'enfantelet, reprit-elle, et suis-nous. - -Elle s'engagea la première dans l'étroit corridor creusé à travers la -roche. Jean y pénétra sur ses pas. De la voûte, des eaux amères -s'égouttaient, et les parois étaient luisantes comme des joues où ont -ruisselé des larmes. Ce trajet souterrain fut de courte durée. Quand on -se retrouva à l'air libre, Jean ne fut pas médiocrement désappointé de -voir qu'il faisait dans le ciel la même nuit et que la grève était tout -aussi nue, tout aussi plate. - -Elle mentait donc comme les autres, la belle légende de la Vierge du -Ménez-Hom, puisque le miracle tardait tant à s'accomplir! Dame Marie -devina-t-elle le doute qui assombrissait l'âme de son filleul? Elle eut -un sourire étrange, un plissement malicieux des lèvres. - ---Allons, vieux barde, ouvre grand tes yeux! - -Ce disant, le visage tourné vers la baie, elle élevait en ses bras le -_Mabik_. Maintenant il semblait tout en or, ce _Mabik_. Il agita ses -petites mains, et, de chacun de ses doigts, des jets de feu -s'élancèrent, rayant l'espace comme des fusées. Puis il s'écria d'un ton -enfantin, quoique un peu triste: - ---En l'honneur de ma naissance, je veux que toute chose morte renaisse! - -Il n'eut pas plus tôt achevé que, dans la plage déserte, il se fit comme -un vaste remuement. Où il n'y avait tout à l'heure que sable, monotonie, -stérilité, solitude, des maisons surgirent; et plus haut que les maisons -montèrent des palais, et plus haut que les palais se dressèrent des -clochers d'églises. A la place de la mer disparue, une mer nouvelle -s'épandait, un océan de toits, une houle d'ardoises bleuissantes, où les -cathédrales avaient une majestueuse immobilité de vaisseaux à l'ancre, -où les flèches de pierre pointaient comme des mâts. - -Une ville, non! Mais un peuple de villes. Elles étaient toutes là, -pressées les unes contre les autres, les cités dont la tradition -bretonne a perpétué jusqu'en notre temps les noms et le souvenir: -Tolente qui fut, dit-on, où est Plouguerneau; Occismor qui fut où est -Saint-Pol; Lexobie qui fut où est le Coz-Ieodet; Ker-Is, enfin, Ker-Is -la somptueuse, dont le spectre domine encore tout le pays de -Cornouailles. - -La Bretagne des jours fabuleux ressuscitait, sous la forme d'une -Jérusalem messianique, à l'appel du Messie. L'âge d'or des vieilles -tribus armoricaines revivait. - -Jésus fit un signe. - -Et voilà les cloches de Noël de s'abattre de-ci de-là sur les clochers -de ces villes de rêve; les voilà de se nicher dans les hautes chambres, -avec leurs longues chevelures blondes ou brunes pendant jusqu'à terre, -pareilles à des cordes tressées. Et les étoiles errantes de se disperser -dans les maisons, d'allumer une flamme dans les âtres, de brûler -derrière les vitres, sur les tables, comme les chandelles joyeuses d'un -réveillon. Dans les rues sinueuses, baignées d'une lumière élyséenne qui -les faisait ressembler à des sillages de barques, tant elle les -argentait doucement, des ombres commencèrent à se mouvoir. Silhouettes -encore indistinctes, mais qui allaient se précisant. - -Ainsi que le lui avait narquoisement recommandé sa marraine, Jean -Rumengol avait ouvert tout grand ses yeux. Il n'osait les en croire. Au -fond, il avait peur. Cette réalisation imprévue du plus tenace et du -plus impossible de ses voeux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se -retrouver dans le Ménez, la tête appuyée au Bern-Meïn, échapper -n'importe comment à cette vision tant souhaitée des choses d'autrefois, -redevenues actuelles, présentes, vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds -s'étaient comme enracinés dans le sable. Il était prisonnier de son -propre songe. Peut-être qu'en implorant sainte Marie?... Il joignit les -mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier. Elle avait disparu. -Disparu aussi le _Mabik_. - -Il ne restait d'eux que cette grande clarté enveloppant quatre villes -mortes qui se mettaient à revivre. - -Le barde, en regardant du côté de la terre, constata qu'un mur immense -la lui fermait, un mur noir, impénétrable, une cloison sans issue. -Devant lui, en revanche, s'élargissait un éventail de rues aux -perspectives indéfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets -ankylosés des boutiques. Des marchands très anciens, aux figures -jeunettes, paraient les façades de leurs maisons de défroques -historiques. Les justaucorps en peau d'aurochs se balançaient accrochés -à des clous. Des bijoux barbares flambaient aux vitrines des orfèvres. -Une odeur de sanglier rôti s'exhalait des cheminées et flottait en fumée -odorante sur les toits. Des groupes de gens de tout âge et de l'un et de -l'autre sexe s'acheminaient vers les églises, au bruit des cloches -bourdonnantes. - -Sur une place, un vieillard inspiré chantait. Il avait la barbe drue et -sa chevelure se mêlait à sa barbe. Autour de lui faisaient cercle des -gars énormes, des filles d'une beauté souveraine. Il chantait dans une -langue rude et cependant très musicale, dans une langue aux sons -gutturaux que tempérait, que voilait une sorte de nasillement triste. Et -il s'accompagnait d'un instrument bizarre, d'une lyre à deux nerfs, l'un -grave, l'autre mordant. Mélopée lamentable traversée d'un filet -d'ironie. - -Ce que cet homme disait à cette foule, Jean Rumengol voulut le savoir. - -Il oublia tout le reste, sa peur même, et s'élança, tête baissée, au -coeur des villes englouties, par la première voie qui s'offrait à lui. - - -VII - -Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre? Sut-il comme il se -nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn ou Gwenc'hlan?... Apprit-il de -lui le poème à la fois religieux et sceptique qui dut, à l'origine, -bercer notre race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée -de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir? C'est ce que -l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais. - - * * * * * - -La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc, dans les -Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse le barde cornouaillais, déjà -vieux. En guise d'épilogue, elle ajoutait ceci: - ---J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une réalité. Il avait -le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai vu pleurer, parce qu'il -entendait les petits garçons de l'école primaire converser entre eux en -français. Il n'aimait pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les -générations nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge l'a -fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a rempli son voeu. -Peut-être y choqua-t-il son verre contre celui d'Ahès. Il s'en réjouit, -j'en suis sûre, et ce fut sa dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est -le symbole de la Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage -encombrant. Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés de nous. - -Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur de chansons fut -repêché au bout d'une gaffe par des hommes de Douarnenez. Faut-il croire -que l'Océan, la grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit. -Mais, en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima se survit -au sein de l'Océan même. La mer a beau faire, elle est grosse de nos -villes, comme le monde est plein de notre âme. Cela nous suffit!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant son -récit, la chaumière basse où elle le narrait, tout en filant. Le rouet -faisait un bruit très doux, un ronronnement mélancolique comme une -chanson du passé. La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte -inassouvie. - -Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol flottant sur les eaux -du large, promenant sur les côtes de l'Armorique, en ses yeux clos de -noyé, le mystère de nos légendes. - - - - -A BORD - -DE LA - -«JEANNE-AUGUSTINE» - - -I - -C'était la veille de Noël, à Paimpol, dans le cabaret de la mère Foëson. -Un grand feu flambait dans le foyer de la vaste cuisine au plafond bas, -allumant çà et là, le long des murs, de petites lueurs claires dans le -cuivre des ustensiles et la faïence à fleurs des chopines ou des brocs. -Autour des tables, des hommes buvaient, en attendant l'heure de la messe -nocturne. C'étaient tous des _gens de mer_, aux colliers de barbe dure, -âpre et grise comme du lichen de roche; on reconnaissait parmi eux les -d'_Islandais_ à leur peau bistre, à leurs yeux brillants et fixes, -surtout à leurs voix éraillées, comme voilées de brume. Les autres -étaient pour la plupart des _goëmonniers_ de la baie ou des _homardiers_ -de Loguivy. - -La porte s'ouvrit. - -Une bouffée de bise entra et, avec elle, un colosse à barbe brune et -frisée,--une tête de dieu assyrien sur des épaules immenses. - ---Ohé! à bâbord! cria l'un des buveurs. Par ici, Yvon Floury! - -Yvon Floury, le capitaine, eut un calme sourire et vint s'asseoir auprès -de l'homme qui l'avait hélé. Celui-ci reprit: - ---Puisque nous te tenons et que c'est veille de Noël, tu vas nous -raconter _cela_ tout au long. - ---Quoi? - ---L'histoire de la _Jeanne-Augustine_. - -Yvon Floury demanda une _mocque_ de cidre, passa son énorme pouce dans -l'anse de la chopine et trinqua à la ronde avec les compagnons. Il but -d'une seule lampée, puis, promenant sur les poils de sa moustache sa -langue rouge, vibrante et mince comme celle d'un fauve: - ---L'histoire de la _Jeanne-Augustine_, grommela-t-il. Il n'y a guère que -moi, en effet, qui vous la puisse conter. De ceux qui étaient à bord, -cette nuit-là, je crois bien que je suis le seul survivant... - ---C'est pourtant juste!... Il y avait Alain Perrot, n'est-ce pas? - ---Mon second: perdu «à Islande». - ---Il y avait aussi Ludo Guilcher? - ---De Plounez. Mon matelot: décédé à Singapour. - ---Puis? - ---Puis il y avait le mousse... Celui-là, je ne sais pas trop ce qu'il -est devenu. - ---Perdu aussi «à Islande», murmura quelqu'un. C'était mon fils. - -Il y eut un silence gêné. - -Jean Carguet, le maître-voilier, se hâta d'intervenir:--Dis donc -l'histoire, capitaine Floury! - - -II - -Voilà. La _Jeanne-Augustine_ était une goëlette de Paimpol. -Contrairement au «petit navire» de la chanson, elle avait beaucoup -navigué. Un peu vieille, un peu décatie, avec quelques rhumatismes à sa -grosse membrure de chêne,--brave, tout de même, et pas geignarde. Elle -avait fait jadis les grandes pêches; maintenant, on l'utilisait aux -voyages de Norvège, pour les bois. Une demi-retraite. Partie, fin de -novembre, pour Dronthem, elle avait eu, à l'aller, mer douce et joli -vent de suroît. Double faveur en cette saison et dans ces parages. Le -retour, en revanche, fut pénible. On n'eut pas plus tôt quitté le -_fjord_ que les brumes se mirent à tisser leurs toiles d'araignées entre -mer et ciel. On aurait cru _nager_ dans de la ouate. Air et eau, ça ne -faisait qu'un. On flottait dans cette étoupe, à l'aveuglette. -Marchait-on? virait-on sur place? On n'en savait rien. Nul clapotis à -l'avant. Comme temps, un crépuscule; un entre-deux de lumière et -d'ombre, ni jour, ni nuit. Pas de vent. Les voiles pendaient grises et -mortes. - ---Combien de lieues, capitaine? demanda le second. - ---Une trentaine environ. - ---Si ça continue, nous arriverons à Paimpol l'année prochaine. - ---Ce serait encore de la chance, puisque l'année prochaine s'ouvre dans -huit jours. - ---Au fait, c'est vrai. C'est nuit de Noël, à cette heure... -Réveillonne-t-on? - ---C'est une idée. Ça fera passer le temps... - -Yvon Floury appela le mousse: - ---Tu vas nous cuire une andouille. - -Puis, ayant invité le second et le matelot à descendre avec lui dans la -cabine, il versa trois pleins verres de brandy, pour «faire le trou», -avant la ripaille. Ils s'apprêtaient à boire à la santé du _Pays_, -lorsque la tête ahurie du mousse se montra à l'ouverture du roufle. - ---C'est comme ça que tu t'occupes de ton andouille, animal! - ---Non, mais... capitaine... c'est que... c'est vraiment -extraordinaire... On dirait qu'on entend tinter des cloches à l'arrière -et à l'avant, à bâbord et à tribord... - ---Imbécile! - ---Écoutez plutôt! - -Les trois hommes tendirent l'oreille... Il avait raison, le morveux!... -De tous côtés, dans le grand silence mat de la mer, retentissaient, -lointaines encore, mais se rapprochant de minute en minute, de longues -et lentes vibrations pareilles à des sons de cloches mystérieuses. On -eût pu se croire sur une des collines du pays de Paimpol, alors que -toutes les paroisses de la côte se renvoient leurs carillons pour -annoncer la venue de l'Enfant-Dieu. - -Les gars de l'équipage se regardaient entre eux, sans mot dire, -stupéfaits. - -Dans la brume épaisse, cette musique était d'une infinie douceur. Elle -était maintenant toute proche: elle semblait se balancer au large rythme -des eaux. - -C'est une tradition, en Basse-Bretagne, que dans la semaine d'avant -Pâques les cloches s'en vont à Rome. Les marins se demandèrent si ce -n'étaient pas quelques bourdons sans cervelle qui, s'étant égarés, s'en -revenaient ainsi par le Pôle de leur pèlerinage à la ville du Pape. - -Mais en voici bien d'une autre. A mesure que les sons se faisaient plus -distincts, il leur sembla les reconnaître. - ---Ma parole! murmura Guilcher, je veux qu'on me coupe le cou si ce n'est -pas là le carillon de Plounez!... - ---Et ce timbre clair, fit le mousse, dites si ce n'est pas la petite -cloche de Notre-Dame de Kerfot!... - -C'étaient en vérité toutes les voix chantantes des clochers du Goëlo qui -se promenaient là, autour d'eux, dans la tristesse blafarde du -septentrion. Et ils se sentaient le coeur serré d'une angoisse étrange. -Que pouvait bien présager ce _signe_? A la lueur tremblante de la lampe -de cuivre accrochée à une des poutrelles de la cabine, ils se voyaient -pâles comme des morts. - -Ils se décidèrent à monter sur le pont voulant _savoir_. - -Le bruit sonore allait toujours grandissant. Mais on ne voyait rien. Les -brumes demeuraient inertes et pendantes. Pas une ondulation dans leurs -vastes plis. - -Les hommes s'étaient accoudés au bordage. Ils échangeaient des propos -rapides, à voix basse, comme s'ils eussent été à l'église. Au fait, ils -y étaient, à l'église, dans l'église infinie de la mer, toute pleine -d'une impénétrable vapeur d'encens. - -Le mousse, grimpé dans le hauban, poussa un cri éperdu: - ---Des cierges!... J'aperçois des cierges!... - -De toutes parts, en effet, presque au ras de l'eau, s'allumaient, ainsi -que des lucioles, des flammes pâles qui se mirent à tourner autour du -navire: on eût dit une flottille d'étoiles émergée de la profondeur -diffuse des ténèbres. Puis apparurent les colonnes blanches des cierges. -Enfin les bras qui les tenaient se montrèrent à leur tour; et, après les -bras, des têtes et des épaules surgirent. A ces têtes de longues barbes -mouillées pendaient, qu'on eût prises pour des goëmons-épaves. Oh! les -lamentables faces blêmes aux traits figés!... Elles se suivaient comme -les gens d'une procession. De leurs lèvres entr'ouvertes un chant -s'exhalait; et subitement les cloches se turent. On n'entendit plus que -ce chant, pareil à une plainte,--mélopée lente et triste à fendre l'âme. -Si faibles que fussent les paroles, on en percevait le sens. C'était un -noël breton, un de ceux que les petits pâtres vont fredonnant de porte -en porte durant la veillée sainte. Les hommes de la _Jeanne-Augustine_ -se signèrent avec une dévotion mêlée d'épouvante. - -Le chant disait: - - Une étoile à l'Orient s'est levée; - Un Dieu nouveau est né pour la terre, - Pour la terre grande et pour la mer profonde... - -Le mousse claquait des dents, là-haut, dans les vergues, et sur le pont -les hommes aussi grelottaient, et ce n'était point de froid. - -Longtemps les têtes défilèrent; longtemps défilèrent, dans le crépuscule -arctique, les petites lueurs pâles que faisaient les flammes des -cierges. Parfois elles venaient si près du bord qu'on distinguait à leur -clarté les visages de ceux qui les portaient. - -Longtemps, longtemps... oui, cela dura longtemps. Et puis, sans qu'on -sût comment tout cela passa, s'effaça, s'évanouit. Il n'y eut plus dans -la nuit qu'une solitude plus vaste et un silence plus mystérieux. - -Soudain un craquement se fit dans la vieille carcasse du navire. Les -cordages se tendirent, les voiles s'enflèrent comme si la respiration du -vent, jusque-là oppressée par l'attente de ces choses, fût redevenue -libre de se jouer à travers l'espace. A l'avant de la _Jeanne-Augustine_ -l'eau se mit à mousser, entonnant la douce chanson de marche. Et les -hommes furent tout heureux de sentir qu'ils vivaient encore, que leurs -âmes ne les avaient point quittés. Ils restèrent néanmoins près d'une -heure sans se parler, tant les réflexions qu'ils avaient à se -communiquer leur semblaient inexprimables. - -Alain Perrot le premier desserra les lèvres. - ---J'ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvénan, prononça-t-il. J'étais -avec lui à bord de la _Reine-des-Anges_, quand il trépassa... Même qu'il -m'a fait un signe avec la main comme pour me dire je ne sais quoi... Ah! -le pauvre Guiastrennec! - ---Moi, j'ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le capitaine. Il -avait encore la fente qu'il s'ouvrit dans le crâne en tombant des -huniers. - ---Moi, Antôn Lazbleiz, de Pontrieux, s'écria le mousse, mon parrain, -Dieu lui pardonne! - ---Moi, dit le matelot, j'en ai reconnu plus de trente. - -Il entreprit de les nommer, en comptant sur ses doigts. Mais, au dixième -le capitaine l'interrompit. - ---Assez!... Tais-toi!... - -Elle était trop sinistre, cette litanie funèbre. Et dire qu'ils avaient -été portés, tous ces noms, par de robustes gars aux poitrines superbes, -taillés pour vivre cent ans! Et voici qu'ils ne surnageaient déjà plus -que dans quelques mémoires, éphémères elles-mêmes, ou dans les brèves -inscriptions des «perdus à Islande» qu'on déchiffre à peine sous les -porches des vieilles chapelles, au long des côtes d'Armorique... - - -III - -... Et les trois verres de brandy? demanda quelqu'un dans l'auditoire. - ---Nous les vidâmes, répondit le capitaine; nous vidâmes même toute la -bouteille... en récitant des _De profundis_. Nous _savions_ les uns et -les autres que c'était la dernière fois que nous trinquions ensemble. - -Il ajouta: - ---Voilà l'histoire de la _Jeanne-Augustine_. - -Puis, après un silence: - ---Vous avez eu tort de me la faire raconter. Je trouve à cette _mocque_ -de cidre le goût qu'avait, ce soir-là, le brandy... - - - - -LA CHOUETTE - - -Mathias Kervenno, patriarche mendiant, originaire de la forêt de -Coat-an-Noz, entre Plougonver et Belle-Isle, m'a fait ce véridique -récit. - - -I - -En ce temps-là--je vous parle du temps du roi Louis-Philippe--j'étais -sabotier. Vous connaissez Gurunhuël, dans la montagne? Notre équipe -campait au pied de la côte qui mène au bourg, sous une majestueuse -futaie dont tous les hêtres ont été transformés en sabots depuis lors. -Nous composions entre _cousins_ (comme nous avons coutume de nous -appeler dans la corporation) un village d'environ cinq ou six huttes. -Celle que j'occupais avec ma femme--Dieu lui fasse paix!--et nos quatre -enfants, aujourd'hui dispersés à travers le vaste monde, s'adossait au -mur d'une chapelle en ruines dont il ne subsistait guère que ce pan de -muraille, un vieil autel disjoint, envahi par les ronces, et, çà et là, -quelques soubassements de piliers, ensevelis sous un épais fumier de -mousses, de plantes parasites, de feuilles mortes. - -Vers l'est, cependant, derrière l'autel, l'architecture de la maîtresse -fenêtre, destinée à éclairer le choeur, se dressait encore presque -intacte, découpant, sur le fond libre d'une avenue, sa rosace de pierres -veuve de ses anciens vitraux. J'aimais beaucoup, le soir, quand on ne -voyait plus assez pour le travail, à venir m'installer là sur le rebord -de granit sculpté, pour songer en paix et fumer silencieusement ma pipe, -loin du bavardage des femmes et des cris des enfants. - -Il ne manquait pas de nids de chouettes dans cette vieille bâtisse -effondrée. - -Un jour, je ne sais comment, en me hissant à ma place de prédilection, -j'effarouchai une de ces bêtes qui s'envola de son trou, avec une -plainte si étrange que vous eussiez dit un gémissement humain. Le -soleil--un soleil d'hiver, à la lumière aiguë et pénétrante,--dardait, -au moment de mourir, une flèche de feu rougeâtre parmi les décombres. -Éblouie, aveuglée par cette lueur, la chouette vint se jeter dans mes -genoux. Je n'en avais jamais vu aucune d'aussi près, si ce n'est sur les -portes des granges où les paysans, par peur, ont la cruelle habitude de -les crucifier. Celle-ci, étourdie du choc, allait tomber. J'étendis les -mains et je la saisis par les ailes. - -Je ne crois pas avoir tenu entre mes doigts rien d'aussi doux que ces -ailes soyeuses, ouatées, frémissantes et chaudes. - -Je tournai la bête à contre-jour, pour lui épargner l'éclat trop vif de -l'astre couchant. - -Et, alors, je ne vis plus que ses yeux. - -Vous est-il arrivé de contempler face à face les yeux d'une chouette? -C'est comme un miroir immense, mais terni; on y devine, vaguement, une -foule de choses mystérieuses; cela ressemble à des trous ouverts sur -d'insondables, d'effrayants abîmes. Tout au fond, tout au fond, comme à -des lieues, on entrevoit de larges remuements d'ombres et de clartés. On -dirait des pays, des mers, avec des nuages en marches et des processions -d'êtres qui vont, viennent, passent et repassent, jamais les mêmes, -ainsi que des personnages de rêves, de muets et mélancoliques -fantômes... - -Tandis que je regardais la chouette, elle me regardait elle aussi, -tremblante, dominatrice néanmoins, d'un air à la fois impérieux et -triste qui me troubla. - -Je me mis à lisser ses plumes, pour la rassurer et peut-être pour me -rassurer moi-même. - ---Va, va, pauvre animal, lui disais-je, je ne suis pas un homme mauvais. -Je ne veux point te faire de mal. Les sabotiers vivent dans les bois, -dans les solitudes apaisantes, au milieu des silences sacrés de la -nature. Ce sont des âmes sereines, pacifiques, quoiqu'ils soient des -manieurs de hache et des abatteurs d'arbres. Ils aiment les oiseaux, qui -leur tiennent compagnie, qui sont, comme eux, les hôtes de la forêt, et -dont la chanson rythme allègrement leur tâche. Toi, tu ne chantes point -et tu ne te montres guère. Je te connais néanmoins. Souvent, la nuit, -ton «hou!» lugubre m'a réveillé. Je te sentais perchée sur le haut de la -hutte. Et tu inclinais mon esprit vers des pensers graves; tu me faisais -souvenir des ancêtres morts qui, parfois, dit-on, revêtent ta forme, -pour rappeler les vivants au respect pieux de ceux qui vécurent. Tu -passes pour en savoir très long sur des choses auxquelles les hommes -craignent ou diffèrent de réfléchir. Moi, ces choses me sont constamment -présentes. Le lendemain de la vie me préoccupe plus que la vie même... -Tes plumes rousses sont frangées de gris: tu es sans doute aussi vieille -que les hêtres de cette avenue, tu as vu debout cette chapelle dont les -pierres jonchent à présent le sol. Tu en as entendu les cloches convier -gaiement les gens d'alentour au pardon du saint... Mais le passé est le -passé, n'est-ce pas? - -Ainsi je parlais à la chouette, les yeux fascinés par ses immobiles -prunelles où scintillaient des points d'or, semblables à des étoiles -dans le velours bleuâtre d'un firmament assombri. - ---Or çà? me dis-je à part moi, réintégrons cette pauvre aveugle dans son -domicile. - -J'écartai les lierres pendants qui voilaient le nid d'où je l'avais vue -s'envoler, et j'allais y déposer l'oiseau, quand les lianes soulevées -découvrirent, non point un nid quelconque dans une anfractuosité de -muraille, mais bien une de ces _armoires_ à double compartiment que les -maçons ménagent dans les églises, à la droite du choeur, pour recevoir -les fioles saintes. - -Et elles s'y trouvaient encore, les fioles, au nombre de deux, l'une -pour le vin, l'autre pour l'eau, encrassées, il est vrai, prises dans -les trames superposées d'innombrables toiles d'araignées auxquelles -elles avaient probablement dû leur préservation. Et, près d'elles, un -livre gisait, un missel énorme, très ancien, garni de lourds fermoirs de -métal, avec des moisissures, des lèpres, des plaies d'humidité -suppurante, de larges taches de vert-de-gris. La dorure des tranches, -toutefois, apparaissait bien conservée, par places. - -La vue du livre me fit oublier la chouette qui s'était rencoignée -peureusement dans un des angles du réduit. - -Il me tenta, ce missel; et je le pris, avec le sentiment, du reste, que -je commettais un affreux larcin, car je le cachai sous ma veste, pour -l'emporter, et m'enfuis à pas de loup, comme un voleur. Je dois ajouter -qu'une vilaine pensée m'était venue,--une pensée de lucre. L'ouvrage -datait, à coup sûr, de longtemps; et je savais qu'il y avait, à -Belle-Isle, un Anglais, homme excentrique, qui payait au poids de l'or -des bouquins de ce genre, les estimant d'autant plus cher qu'ils étaient -plus vieux. - - -II - -Noël était proche. La veille de la fête, le chef de notre campement me -dit: - ---Ça te ferait-il plaisir d'aller, ce soir, à Belle-Isle?... Il y a un -chargement de sabots à fournir chez Roll Even, le marchand de la -Grand'Rue... Tu pourras de la sorte assister à la messe de minuit dans -l'église de ville qui sera, dit-on, illuminée comme une cathédrale. - -J'acceptai avec empressement, non point à cause de la messe de minuit, -quoique j'aie toujours été bon chrétien, mais parce que, par la même -occasion, je trouverais probablement à vendre le missel à l'Anglais. - -Je profitai d'un moment où j'étais seul dans la hutte pour tirer le -livre de la cachette, l'envelopper d'un morceau de toile et le glisser -dans la poche intérieure de ma veste. - -Après souper, la charrette attelée et chargée, je fis claquer mon fouet, -et me voilà en route. - -Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai dans ma -limousine, les rênes serrées entre les genoux, les mains enfoncées dans -les manches de ma veste. Le cheval était la bête la plus douce et la -plus intelligente qui se pût imaginer. Il entendait le breton, comme -vous et moi, et il suffisait d'un mot pour accélérer son allure ou la -ralentir. La nuit était claire, une fine couche de givre commençait à -saupoudrer au loin la campagne. - -Nous dévalâmes au trot la descente de Gurunhuël. - -Je me laissais bercer au balancement de la charrette, l'esprit perdu -dans ma rêverie, supputant le prix que je retirerais du missel, -cherchant ce que je pourrais acheter pour la femme et les mioches avec -cet argent. J'évoquais les idées les plus riantes, je tâchais à me -représenter la joie étonnée des miens, quand, au retour, je leur -rapporterais toutes sortes de cadeaux inespérés, comme en ont seuls, à -Noël, les enfants des riches; et toutefois, plus je roulais vers -Belle-Isle, moins je me sentais en gaieté. Une inquiétude sourde me -travaillait, un malaise étrange, le trouble qu'on éprouve quand on va -commettre une mauvaise action. - -Soudain je fis un soubresaut. Derrière moi, dans la profondeur sonore de -la nuit, un «hou!» prolongé, plaintif, triste à fendre l'âme, venait de -s'élever et, par trois fois, il se répéta, toujours plus long, plus -plaintif, plus triste. - -J'écartai ma couverture, saisis les rênes à pleines mains et cinglai le -cheval qui partit à fond de train. - -Nous traversions maintenant le coeur de la forêt. Des arbres vénérables -bordaient la route, enchevêtrant au dessus de nous leurs ramures -dépouillées. Des deux côtés c'était une double rangée interminable de -troncs noirs, et, derrière ceux-là, il s'en pressait d'autres, -confusément, par milliers. - -Pour la première fois, la forêt me fit peur, à moi qui me considérais -comme son fils, né à son ombre, bercé dans ses bras centenaires, sur son -sein si moelleux et si embaumé, à moi qui vivais en elle et par elle, à -moi qu'elle nourrissait, en vérité, de sa chair même et de son noble -sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je leur trouvai un -air menaçant que je ne leur connaissais point; je crus les voir se -pencher, abaisser lentement leurs branches, pour m'arrêter au passage; -ils m'apparurent comme un fourmillement muet de grands spectres, et je -sentis peser sur moi la fixité effrayante de leurs yeux. - -Oui, de leurs yeux. Car ils avaient des yeux, tous ces arbres. Dans -chaque fût, à la hauteur de la maîtresse branche, deux prunelles -luisaient, larges, rondes, affreusement immobiles, dardant un éclat pâle -et comme décoloré. - -Le cheval, non moins épouvanté que moi-même, suspendit net son élan, les -jambes raidies, le crin hérissé. J'entendis son coeur battre dans ses -flancs, à grands coups; et le mien aussi battait à se rompre. - -Je tremblais si fort que j'avais laissé tomber les guides et l'idée ne -me venait pas de mettre pied à terre pour les ramasser... Il y eut -quelques minutes d'une attente indicible. Dieu m'épargne de revivre -jamais ces minutes-là. L'angoisse me serrait à la gorge, m'étouffait -presque; une sueur glacée me ruisselait par tout le corps. - -Qu'allait-il se passer? - -J'avais une hâte fébrile de le savoir, persuadé, d'ailleurs, que ce -serait terrible et que j'en mourrais... - -Or, voici que de l'un des arbres se détacha une grande forme sombre qui -se balança, un instant, au dessus de la route, dans l'espace, puis vint -se poser sur le rebord de la charrette sans bruit. Un flocon de neige ne -serait pas descendu plus doucement. - -Je me retournai sur mon siège et je vis près de moi les deux prunelles -luisantes que j'avais prises pour les yeux de l'arbre. - -Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule de conjuration, -retenue d'un vieux conteur de légendes à demi sorcier. - ---Blanche ou noire? Faste ou néfaste? De la part de Dieu ou de la part -du diable? demandai-je. - -Une voix faible et dolente me répondit: - ---Je suis la chouette des ruines de Saint-Mélar, ô Mathias Kervenno. -Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu me fus secourable naguère, -laisse-moi te sauver aujourd'hui... Tu es sur le chemin de ta damnation -éternelle, Mathias Kervenno. - ---Je te reconnais, dis-je à l'oiseau de ténèbres. Parle: que veux-tu de -moi? - ---Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es en marche pour l'enfer. - ---Je n'ai pas fait de mal, que je sache. - ---Tu as un poids sous l'aisselle, Mathias Kervenno. - -Je compris qu'il faisait allusion au missel; la rougeur de la honte me -monta au visage. Je balbutiai: - ---Je n'ai dépouillé personne. Un vieux livre trouvé dans un vieux mur, -est-ce donc un si gros péché? - ---Écoute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour pour jour, -Saint-Mélar étant alors paroisse, un prêtre y célébrait la messe de -minuit. Déjà l'office était terminé, et le prêtre ôtait ses ornements, -tout heureux de penser qu'un bon feu l'attendait au presbytère (car il -faisait un froid de loup), lorsqu'une pauvresse, arrivée sans doute en -retard, se présenta à la porte de la sacristie, demandant à être -entendue en confession et à communier. - -«--Revenez demain, Brigida, lui dit le prêtre, contrarié. Je serai dès -neuf heures au confessionnal et vous communierez à la grand'messe.» - -Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille, mais elle n'osa -point insister, fit une humble révérence et sortit. - -Le lendemain, à l'aube, un cantonnier la trouva couchée dans la douve, -morte, enveloppée d'un linceul de neige. - -Par la faute du prêtre, elle n'avait point trépassé en état de grâce. Or -ce prêtre comparut, à son tour, au tribunal de Dieu, et Dieu lui dit: - -«--Pour avoir péché de la sorte, tant qu'il restera deux pierres de la -chapelle de Saint-Mélar, ton expiation sera d'y donner la communion, la -nuit de Noël, à toutes les âmes errantes!...» - -Voici Noël, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit vont carillonner. Le -prêtre est à son poste, les âmes errantes se sont rassemblées, les -fioles saintes vont être remplies, mais le «livre», Mathias, le livre -n'est plus à sa place... S'il ne se retrouve pas, le prêtre ne pourra -célébrer l'office. Il sera quitte pour recommencer cent autres années de -pénitence, peut-être... Mais c'est celui qui a emporté le missel que je -plains: ce qui appartient aux défunts devient un instrument de damnation -entre les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno. - -Je sortis le livre de ma poche. - ---Le voilà, murmurai-je. Est-ce à toi qu'il faut que je le restitue? - ---Je ne suis qu'une chouette, répondit l'oiseau. Rapporte-le où tu l'as -pris. - -Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi je n'hésitai point. Je tirai sur -la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit pas prier, et nous -rebroussâmes chemin. - -Les figures des arbres, aussitôt, me redevinrent amies. Ce n'étaient -plus des spectres terrifiants, mais des ormes, des hêtres, des -châtaigniers, des chênes aux attitudes majestueuses et protectrices. La -nuit avait repris le calme divin qui sied à un soir de Noël, et, dans -mon coeur aussi, une paix douce était rentrée. - -Arrivé près du campement, j'attachai ma bête au montant d'une barrière -et je pénétrai dans les ruines. - -Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol immense de chouettes me -suivait. Elles se perchèrent sur les branches d'alentour, fixant sur moi -leurs prunelles blafardes qui ne me faisaient plus peur. Je remis le -missel à son ancienne place, ébauchai un signe de croix en passant -devant l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'étais à peine -éloigné d'une cinquantaine de pas que des chants s'élevèrent de la -chapelle détruite, à la louange de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je -ne vis plus les chouettes; mais, parmi les décombres du sanctuaire, une -foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et un prêtre à -cheveux blancs se tenait, les bras étendus, en face du missel ouvert que -lui présentait un acolyte. - -... Hue! Dia!... Le cheval rassuré repartit au galop dans la direction -de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël, de Plougonver, de Loquenvel, -de vingt autres paroisses encore se répondaient à travers la clarté -laiteuse de la nuit, sous le scintillement avivé des étoiles. - -Et j'arrivai à Belle-Isle à temps pour entendre la messe. - - - - -LE PUITS DE SAINT-KADÔ - - -I - -_Puns Kadô_,--le puits de Saint-Kadô,--je le revois, en écrivant ces -lignes, tel qu'il était aux jours de mon enfance, avec sa margelle -basse, son parapet de pierres moussues et son vieux treuil qui poussait -des gémissements presque humains, dans le silence du soir, à l'heure où -les femmes du bourg, selon l'expression consacrée, «allaient à l'eau». - -C'était une espèce de citerne carrée, peu profonde, creusée au milieu de -la place. Dans une des parois s'ouvrait une haute niche, jadis décorée -de la statue du saint. Cette statue, un beau jour, s'était effondrée de -vétusté et de moisissure. - ---Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a tant en Trégor, je -ne m'étonne pas que saint Kadô ait donné sa démission... Ça n'est pas -gai d'être le patron d'un puits. Il aura sans doute demandé à monter en -grade et à devenir patron d'auberge!... - -Ce fut toute l'oraison funèbre de la pauvre vieille image, sculptée aux -temps anciens dans un tronc de hêtre par quelque pieux sabotier -d'alentour. On songea bien à la remplacer, mais plus tard, lorsque la -fabrique serait plus riche. En attendant, des ronces grimpantes, des -fougères aux fines dentelles s'efforçaient de cacher de leur mieux la -détresse de cette niche veuve, où les débris sacrés achevaient de -pourrir. - -Le puits continua de s'appeler _Puns Kadô_; mais, de Kadô lui-même, à la -longue, il ne fut plus question... - -Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, auprès de la -margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures à médire de leur -prochain, sous prétexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec était la -seule qui se souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à ses -tristes reliques décomposées une salutation mélancolique. - ---Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est -de voir sur pied le saint Kadô tout neuf qu'on nous promet depuis des -années et qui pourrait bien être comme le veau de la vache à Tanguy, -lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit -jamais... - -Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, car sa prière -fut exaucée, à la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici -l'authentique récit. - - -II - -Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,--en breton _Ar Zant_,--bon -mari, bon père, cultivateur consommé, éleveur émérite, mais, par -exemple, ivrogne, ah! ça, oui, ivrogne pommé!... Plus que sa femme, plus -que ses enfants, plus même que sa terre et que son bétail, il aimait la -boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la Boisson!» Il y -avait, dans la façon dont il le disait, de la tendresse, de la piété, de -la dévotion, de la ferveur, quelque chose de mystique et de passionné. -C'était chez lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le _recteur_ de -la paroisse le sermonnait souvent à cet égard. - ---Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans ma nature. Je suis -_boissonnier_! - -Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas plus d'accent à -professer qu'ils étaient chrétiens. - -Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, c'est-à-dire -tout les dimanches régulièrement, plus les jours de fêtes gardées, et -enfin quand ses affaires l'obligeaient à paraître aux marchés voisins. -Ivresses charmantes, d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui -versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face candide alors -s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial ni même de grossier, au -contraire: il en était comme transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient -des scintillements d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient -des paroles de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre -qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus retors... - -Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic, sa jument -rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de Me. Cariz, notaire à -Lannion. Il était content de lui et des autres, content de l'humanité -tout entière. Il avait beaucoup bu, et bu à bon compte, ce qui doublait -son allégresse, ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus un lot -de chêne d'une valeur réelle de quatre cents francs... Oui dame! pour -cinquante écus il était devenu, lui paysan, lui fermier, propriétaire de -cette magnifique avenue du château de Kergloz,--des arbres superbes -comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».--Fallait-il tout de -même que M. le comte eût besoin de gros sous, après avoir _rousti_ les -pièces d'or!... Un _boissonnier_ aussi, ce comte, mais un boissonnier -des grandes villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre. - ---Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle des pendards, -expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr, assis à sa gauche sur -l'unique siège du char à bancs. - -Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes et clamant: -«La charité!» de seuil en seuil. En échange de l'hospitalité qu'on lui -accordait, dans les greniers ou les étables, il rendait aux femmes le -service de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries -d'hiver: d'où ce sobriquet de _An Dribunêr_ (le dévideur) dont on -l'avait affublé et qui avait fini par se substituer à son véritable nom, -tombé pour lui-même en oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant -péniblement la côte, au sortir de Lannion. - ---Où vas-tu comme ça, Dall? - ---A ta voix je te reconnais, Ar Zant... Je vais bien loin, si j'en crois -mes jambes qui me rappellent à tout moment qu'elles ont passé l'âge de -courir les chemins. - ---Mais encore? - ---A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque cependant tu tiens -à le savoir. C'est mon jour de loger sous leur toit. - ---Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur porte. Tu n'auras que -trois champs à traverser. - -Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant sur Joseph le -Saint toutes les bénédictions du ciel. Et celui-ci tout de suite s'était -mis à lui faire ses confidences. - -...--Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes... - ---Certes, opinait l'aveugle. - ---Toi, Dall, t'es-tu jamais soûlé? - ---Plus d'une fois, oui... à l'auberge du _Coûte rien_. - ---Hein? Quoi? Où est-ce qu'elle est, cette auberge? - ---Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes, sur les places des -bourgs, dans l'herbe des prés. C'est le tonneau du bon Dieu: chacun peut -y boire. L'eau coule pour tout le monde. - ---De l'eau!... Pouah! fit le Saint avec une grimace. - -Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de l'aveugle, mais que -surprirent seuls les anges qui rôdent dans le firmament de Bretagne, la -nuit de Noël... La silhouette d'une maison se profila en noir sur -l'horizon nocturne criblé d'étoiles. - -Au dessus de l'huis se balançait, dans le vent, une touffe de gui. A -l'intérieur, nulle clarté. Les gens, apparemment, dormaient. - -Joseph arrêta court la bête. - ---J'ai soif, dit-il. Nous allons réveiller ce mécréant d'aubergiste qui -se permet de ronfler à l'heure où les autres se lèvent pour rendre -visite dans sa crèche à l'Enfant-Dieu... Nous boirons un litre en -l'honneur de Jésus!... D'ailleurs, te voilà presque arrivé... - -Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit à cogner sur la porte -avec le manche de son fouet. - -Mais personne ne lui répondit. - ---Ohé! Tignouz, ohé! Grida, ouvrez donc!... C'est moi, Joseph le Saint, -de Kergouanton, avec Dall an Dribunêr. Laisserez-vous deux chrétiens -mourir de la pépie? - -Même silence. - ---Hé! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est vide? Ils sont tous -en route pour la messe, mon cher... Ce que tu as de mieux à faire, c'est -de continuer, toi-même, ton chemin. Tu te désaltéreras au bourg de -Tréziny. - ---Ouais, tous les cabarets seront clos. - ---Tu en seras quitte pour t'abreuver au _puns Kadô_. - ---Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espèce des grenouilles. - ---Parlons sérieusement, reprit l'aveugle d'un ton pénétré, avec, -toutefois, une imperceptible nuance d'ironie. Tu as été obligeant à mon -égard, je te veux payer de retour. Je vais te révéler un secret que je -tiens de ma grand'mère, laquelle était une femme de sens, renseignée -comme pas une sur les merveilles de la «nuit sainte»... Seulement, -jure-moi d'abord que tu n'en abuseras point... - ---Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret. - ---Lorsque tu arriveras à Tréziny, toutes les auberges en effet seront -fermées; les gens seront à l'église. Laisse ton équipage à l'entrée du -bourg et dirige-toi vers le puits qui est au milieu de la place. Là, -assieds-toi sur la margelle jusqu'à ce que tu entendes tinter la -clochette de l'enfant de choeur, au moment de la consécration. Dès -qu'elle aura commencé à sonner, ne perds pas de temps. Saisis d'un poing -solide l'un des seaux et mets-toi à califourchon sur l'autre. Tu -descendras ainsi tout doucement et tu atteindras sans peine la niche -pratiquée dans le mur du fond. Tu m'as bien compris? - ---Parfaitement; mais qu'est-ce que ça me rapportera, toute cette -gymnastique? - ---Mon cher, la nuit de Noël, pendant la durée de la consécration, l'eau -de ce puits se change en vin, par les mérites du Christ et la vertu de -saint Kadô[21]... Tu n'auras qu'à te pencher pour en boire à pleines -gorgées. Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en goûte qu'au paradis. -Tu m'en diras des nouvelles! - - [21] C'est une tradition répandue en Basse-Bretagne que la nuit de - Noël, pendant le temps que dure la consécration, l'eau des sources - se change en vin pur. J'ai mentionné plus haut l'aventure - authentique du pauvre Nonnic Garlantès, qui, lui, se noya tout à - fait, pour avoir voulu s'assurer de la réalité du miracle (cf. - _Nédélek_). - -Le fermier se grattait le bout du nez. - ---J'ai idée que tu te moques de moi, Dall an Dribunêr. - ---Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il était de mon devoir de te -témoigner ma reconnaissance à ma manière... Au revoir, fils! grâce à toi -me voilà presque rendu à destination. Il ne me reste qu'à te souhaiter -bon voyage! - -Et le vieux, franchissant une barrière, s'engagea dans les champs, -tandis que l'ivrogne, remonté tant bien que mal sur son siège, criait à -Rouzic un «hue!» formidable, et que la bonne jument s'enlevait en -faisant feu des quatre pieds. - - -III - ---Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec à son mari. -Je suffirai bien toute seule à surveiller la cuisson du repas et à -disposer le couvert... Partez sans crainte; la table sera prête à votre -retour... - -Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si çà et là, aux -lucarnes des chaumières, veillait une flamme pâle, une clarté discrète -de ver luisant. L'église, en revanche, jetait par ses vitraux de grandes -lueurs rougeâtres, pareilles à des feux de forge. Et des chants -montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain Fanch ar Luch, -accompagné comme en sourdine par le nasillement monotone du choeur des -femmes. Puis, soudain, les chants cessèrent et, dans le silence, -retentirent par saccades les tintements grêles d'une clochette. - ---La consécration! se dit Fanta. - -Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et, ouvrant la porte, se -vint mettre debout pour assister à la sortie de la messe. - -Il lui sembla entendre des gémissements. - -Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait? - -Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de _puns Kadô_. Et -Fanta de courir au vieux puits, non sans s'être munie au préalable d'une -lanterne. - ---Qui est là? demanda-t-elle. - -Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit: - ---Moi! Le Saint! - ---Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous, Monseigneur saint -Kadô?... Est-il possible!... Et que puis-je pour vous? - -La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la pauvre statue -délaissée l'implorât de la sorte, dans le langage des vivants. -N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque, cependant, cette nuit-là, les -bêtes elles-mêmes reçoivent l'usage de la parole, pourquoi, je vous -prie, pareille faculté ne serait-elle pas accordée aux images vénérées -des saints? - -Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si long. - -Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture béante, elle -disait de sa voix la plus dévote: - ---Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous suis dévouée. Vous le -savez, n'est-ce pas?... Depuis que votre ancienne statue est tombée en -poussière, je ne cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de -pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une mitre d'or. Mais -tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont des gens sans coeur et sans -oreilles, des misérables, des goujats, de fieffés ivrognes!... - -Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier mot de cette -pieuse apostrophe. - ---Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai... je vous le -jure!... Sauvez-moi!... Vous n'avez qu'à abaisser le seau que j'ai -laissé échapper!... - ---Hein? s'écria Fanta Gouronnec... Comment? Tu n'es donc pas le saint de -la citerne? - ---Le Saint!... Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla le malheureux. - ---Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent donc pas que tu -te mets à voyager dans les puits? - -Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien» qui -n'avait avec lui que de si lointains rapports,--furieuse surtout de voir -finir de façon si plate une aventure qu'elle avait crue céleste. - -L'autre, cependant, geignait de plus belle: - ---Je suis à bout de forces... Au nom de Dieu, père des créatures, venez -à mon aide!... Qui que vous soyez, je vous le revaudrai. - -Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le laisser périr en -état de péché mortel, la nuit où Jésus vient de naître!» - ---Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours, mais à une -condition. - ---Je les accepte toutes. - ---Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de chêne, et peinte de -pourpre et d'or, la niche où tu te morfonds. - ---Dans deux jours elle sera commandée. - ---Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il n'y a que lui qui sache -les sculpter comme il faut. - ---Chez Philippe Merrer, c'est entendu. - ---Dût-elle te coûter cent francs! - ---Je paierai même le transport. - ---Tu le jures? - ---Sur ma part de paradis. - ---Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es. - ---Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants! - -Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement s'était formé -autour de la citerne. - ---Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à la foule de plus en -plus compacte... - -Et elle commença de tirer sur la corde, en criant, comme font les -marins: - ---Ohé! hisse! - -On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, au lieu d'eau, ce -sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur et vert de mousse. Vous jugez si -le treuil grinçait, mais l'homme aussi claquait des dents. - - * - * * - -Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny une mirifique statue -de saint Kadô drapée de violet et mitrée d'or. Toute la population -assistait à la cérémonie. Ce fut une occasion de franches lippées et de -grasses soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton, -sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait plus qu'à l'auberge du -_Coûte-rien_ dont Dall an Dribunêr lui avait, le premier, appris la -route. - -Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible ivrogne, il se -trouve toujours quelqu'un pour dire: - ---Il faudrait l'envoyer à _Puns Kadô_ s'abreuver de «vin de Noël.» - - - - -LE FORGERON - -DE - -PLOUZÉLAMBRE - - -A Mlle Finette. - -Lorsque j'avais votre âge, mon amie, j'étais, ne vous en déplaise, un -affreux galopin, toujours courant, toujours trottant, en quête -d'aventures héroïques qui finissaient le plus souvent de la façon la -plus sotte et d'où je sortais penaud, mais impénitent. Vous m'avez -demandé de vous en conter une. Écoutez celle-ci qu'une rencontre récente -m'a remise en mémoire. - - -I - -C'était aux vacances dernières. Je passais par Plouzélambre. Imaginez -une pauvre bourgade, la plus humble et la plus perdue: de vieilles -maisons grises aux toits galonnés de lichens jaunes; quatre ou cinq -auberges avec des enseignes d'une orthographe extraordinairement -fantaisiste; un enclos plein de tombes, ombragé par des ifs presque -millénaires; une église lamentable, à demi effondrée, ne tenant debout -que par miracle, et, en face de l'église, l'école--une grande bâtisse -fort laide, mais où, tout de même, autrefois, nous nous plaisions bien. -J'en ai fréquenté d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses, ne sont -pas demeurées aussi chères à mon souvenir. - -J'étais arrivé à Plouzélambre sur le coup des huit heures. Des écoliers, -pareils à celui que je fus, entraient en classe, disposés sur une longue -file, les mains derrière le dos, le sac de toile en bandoulière, tête -nue et chantant. Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles -retentissait en moi délicieusement et, parmi leurs voix claires montant -à l'unisson, j'écoutais presque si je ne distinguerais pas la mienne. -L'homme porte en lui une infinie puissance d'illusion: il avait suffi -qu'autour de moi se reconstituât le décor familier de mon enfance, pour -que je me crusse redevenu un enfant. - -Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise, sa faucille sur -l'épaule. Je l'arrêtai pour lui demander: - ---L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas? - -Je nommais mon ancien maître. Le paysan me dévisagea, un peu surpris. -Puis, au bout d'un instant: - ---Si je ne me trompe, nous avons ânonné ensemble sur les mêmes bancs. Tu -dois être un tel. Moi, je suis le Bourdonnec. - -Je lui sautai au cou et nous nous embrassâmes longuement. - ---C'est singulier, fit-il, qu'après tant d'années on n'ait pas plus de -peine à se reconnaître!... Je me suis souvent demandé, quand on causait -de toi, chez nous, quel air tu pouvais bien avoir à présent. N'est-il -pas étrange que tu sois exactement celui que je me figurais? - -Je confessai en toute sincérité que, pour ma part, j'eusse difficilement -mis, de prime abord, sur son visage robuste et hâlé le nom du petit -Jouan Le Bourdonnec qui fut le premier et le plus aimé de mes compagnons -d'études. - -Il eut une de ces réparties profondes dont les paysans de Bretagne sont -coutumiers: - ---Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous pareils... Mais, -poursuivit-il, je n'ai pas répondu à ta question. Ne me parlais-tu pas -de M. Loarer? Je vais te conduire à lui: nous n'avons, hélas! que -l'échalier du cimetière à franchir. - -Nous fîmes quelques pas dans une étroite allée, sablée de coquillages de -mer; à droite, à gauche, des tertres verdoyants surmontés de croix -peintes, racontant des vies obscures et d'humbles trépas; tout au bout, -une tombe moins fruste, presque monumentale, taillée dans un bloc de -granit rose. - ---C'est ici, fit Jouan. - -Et quand nous eûmes donné à la mémoire du vieux maître d'école un -souvenir attendri: - ---Tu vois que ses élèves lui sont restés fidèles. Les plus pauvres y -sont allés de leurs quatre sous, pour qu'il eût une sépulture -convenable. «Il faut, disaient-ils, que sa tombe soit aussi belle que -celle d'un curé.» Le fait est que nous lui devions bien cela. Te -rappelles-tu...? - -Nous avions pris à travers le cimetière, pour sortir par l'autre côté. -Et sur nos lèvres, tout en marchant, abondaient les évocations du passé. -Le paisible champ des morts, baigné par l'éclatante lumière d'août, -foisonnait de vie végétale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient du -calice des fleurs funèbres, et l'on entendait au loin, dans les -campagnes ensoleillées, le ronflement d'orgue des machines à battre. De -temps à autre, Jouan me prenait par le bras, me désignait une croix sur -un tertre: - ---Lis ce nom... - -Et c'était quelqu'un de nos camarades d'antan, couché dans le grand -repos, avant d'avoir accompli le meilleur de sa tâche. Une vague -mélancolie me gagnait, et cependant j'eus toutes les peines du monde à -retenir un éclat de rire, lorsque, à propos d'un des noms inscrits là, -au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec me dit à -brûle-pourpoint: - ---Il était de l'histoire du _symbole_, tu sais?... Car tu te la -rappelles, l'histoire du _symbole_? - -Oui bien, je me la rappelais... Nous voilà de la reconstruire ensemble, -pièce à pièce, en ses moindres détails. - -Cela se passait aux âges déjà lointains où, sous prétexte d'apprendre -aux petits Bretons le français, dont ils ne possédaient pas un traître -mot, on leur interdisait, même aux récréations, de se servir entre eux -de la seule langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer. - -Autant les condamner au silence. - -Mais l'enfant a l'ingéniosité d'un sauvage. - -Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à notre vocabulaire -celtique, au moyen de désinences appropriées, une couleur vaguement -française. Et ce fut alors le plus abracadabrant des jargons. On disait, -par exemple: «J'ai _torré_ mon _botès_». Traduisez: j'ai cassé mon -sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: _meignater_. Cela -signifiait: se battre à coup de pierres. Tant de choses en un seul mot! - -Le reste était à l'avenant. - -Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de six à dix ans. - -Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres eux-mêmes et, -pour y obvier, ils adoptèrent le _symbole_. - -Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme cela, des -inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant mystère. - -Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et apparences d'une -rondelle de fer-blanc percée en son milieu d'un trou que traversait une -ficelle. - -Au premier terme suspect que vous laissiez échapper, le surveillant vous -glissait dans la main ce signe d'infamie. A vous maintenant de vous en -défaire, en le passant à un condisciple, astucieusement pris par vous en -faute. On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez vite un -excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis de penser que ce -n'est point le but idéal de l'éducation. Le dernier détenteur du -_symbole_, à la fin de la journée scolaire, restait une heure après le -départ des autres à ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire -la toilette de la classe. - -Et donc, cette humiliation m'advint. - -J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me venger. - -Au lieu de déposer le _symbole_ sur la chaire, ainsi qu'il était -prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand je fus libre, pour -emporter la maudite rondelle de fer-blanc, et, sitôt dehors, mon premier -soin fut d'assembler autour de moi tous les garnements du bourg. - ---Çà, leur dis-je à peu près, il faut en finir avec cet instrument -d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui les funérailles qu'il -mérite. - -Ils s'écrièrent d'une seule voix: - ---C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre! - -L'instant d'après, nous étions en route pour le Rûn. Le Bourdonnec et -moi marchions en tête de la bande. Les autres suivaient, hurlant et -vociférant. Nous devions avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches -partant en guerre. Les gens, ébaubis, se pressaient sur les seuils pour -nous regarder passer. - -Le Rûn est une éminence broussailleuse, située à un quart de lieue -environ du bourg de Plouzélambre, dont d'anciennes carrières abandonnées -ont profondément entaillé les flancs. Où le cadavre de notre ennemi -serait-il mieux enfoui que sous cette colline déserte, dans une de ces -grottes obstruées par les ronces, hantées seulement des chauves-souris -et des crapauds? Il fut procédé à son inhumation, selon les rites les -plus solennels. - -En guise de monument, nous érigeâmes au-dessus un tas de pierres -semblable à ces _cairns_ qui, chez nos ancêtres, marquaient la sépulture -des grands chefs barbares. Puis, sur une «couverture de cahier cartonné» -fixée dans un rameau d'ajonc, l'un de nous--celui-là même dont une croix -de bois noir venait de me rappeler le nom--écrivit au crayon ces deux -vers qu'un _symboliste_ d'aujourd'hui (soit dit sans jeu de mots) ne -désavouerait peut-être pas: - - Ci-gît le symbole, - On pourra parler breton à l'école. - -Ce sont probablement les seules rimes qu'il ait jamais assemblées. Que -Dieu les lui pardonne! - -Pas n'est besoin, je pense, de vous apprendre que le lendemain le -symbole était ressuscité, sinon le même, du moins son frère. - -Si j'en crois mon ami Le Bourdonnec, nous fûmes, pour cette escapade, -battus de verges. - - -II - -Tout en devisant de la sorte, je m'étais laissé entraîner par Jouan vers -sa métairie du Gollod. Il tenait à me présenter à sa femme, «Monna -Dizès, voyons, la fille du meunier de Nizilzi, une petite fûtée qui -faisait sa première communion l'année où nous faisions, nous, notre -troisième». - -Il ajoutait d'un ton philosophe: - ---Ah! elle a quelque peu épaissi, depuis lors. - -La «petite fûtée» s'était, en effet, changée en une opulente matrone, -mais qui me reçut de la manière la plus accorte, avec une bonne grâce -paysanne à laquelle il n'était guère possible de résister. Je dînai donc -au Gollod, le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgré mes -protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais la nuit. - ---Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de blé, sous les -étoiles, disait Jouan. - -Et Monna Dizès ajoutait: - ---Nos lits valent bien ceux de l'auberge... La couette est de fine balle -d'avoine, vannée au vent de mer, et les draps sont en toile de Bretagne -parfumée de fleur de lavande... Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc -somme et, comme la chambre est au levant, le soleil béni vous -_bonjourera_ gaîment au réveil. Restez. - -Je restai. - -L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous ne rentrâmes que -pour le repas du soir, que nous prîmes à la table commune, dans la -grande cuisine, parmi les servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut -exquis, ce repas, assaisonné de propos rustiques, de menues histoires -locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans lever le nez de -leur écuelle, avec des rires silencieux. C'était le charme de la vie -patriarcale retrouvé. Monna présidait, debout, et distribuait les parts, -en disant à chacun, selon l'usage antique: - ---Grand bien vous fasse! - -A quoi l'on répondait: - ---Dieu vous le rende! - -Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le _Deo gratias_, et nous -nous acheminâmes vers l'aire où les tas de gerbes dessinaient en noir -sur le couchant de pourpre leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan -me convia à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette. Il -faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses semblent -frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit violette montait peu à peu; -les premières étoiles s'allumaient; un reste de clarté diurne agonisait -délicieusement. - -Nous fumâmes quelques minutes en silence. - ---Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui je pense? - ---Dis voir. - ---A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer la tombe et à qui -nous devons cependant, l'un et l'autre, les plus radieuses peut-être de -nos anciennes joies d'écoliers... à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur. - -Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent sur moi ces -quatre syllabes. Les lointains assombris de l'horizon du Gollod -s'illuminèrent à mes yeux d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de -forge, et les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies d'une -enclume immense. - ---Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur de fer! - -Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes et comme tassées -sous le poids du torse, des épaules quasi trop vastes, presque pas de -cou et des bras de géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui -montaient et qui descendaient. La tête était rude, hirsute, encadrée -d'une barbe en collier aussi raide que poil de brosse. Les joues rêches, -excoriées comme un vieux cuir, étaient incrustées, damasquinées de -limaille de fer qu'on eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque -tatouage ancien. - -Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble très agréable. - -Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner à la -physionomie un aspect farouche et terrifiant, c'était la cavité vide de -l'orbite gauche d'où la prunelle avait été arrachée par un éclat -incandescent et que recouvrait mal un lambeau de paupière ombragé d'une -touffe de sourcils. - -C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à l'oeil unique. Cet -oeil, en revanche, était d'une douceur qui rassurait, qui exerçait sur -vous, au premier regard, une fascination de bonté. Il était gris, du -gris des étangs sous la lune, avec des transparences profondes derrière -lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et chaude comme -sa forge. - -Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la route de -Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique sanctuaire de -Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93, par un bataillon de vandales -étampois. La statue mutilée du grand anachorète celtique ornait encore -un des angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y venaient -prier, car cette image passait pour avoir conservé des vertus spéciales: -elle portait chance aux jeunes conscrits, soit avant, soit après le -tirage au sort, et guérissait les maris jaloux. C'était, du reste, avec -les murs, tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait été -transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et même une partie de -la nuit. Miliau était un travailleur acharné, dur à la besogne, battant -et forgeant depuis l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait -_Marie-Jeanne_, la cloche tardive, dite _la cloche des polissons_. Il -ferrait les chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les -roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les faux pour les -foins et les faucilles pour les blés, aiguisait les tranche-lard des -ménagères, rétamait les bassins de cuivre, et, au besoin, fabriquait les -_symboles_. - -Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu toute espèce -d'autres motifs de l'aimer à plein coeur. - -Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde le plus -obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le clou d'une toupie -venait-il à sauter, vite on courait chez Miliau Arzur. - ---Miliau _gêz_, mon doux Miliau!... - -Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer au diable, vous et -votre toupie, et tout de même s'interrompait débonnairement dans son -travail pour vous la raccommoder de main de maître. - ---Combien est-ce, Miliau? - -Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts râpeux, -faisait mine de pincer légèrement et disait: - ---Me voilà payé, mais n'y reviens plus. - -Nous revenions sans cesse. - -Il y en avait même--et j'étais du nombre--qui, la classe terminée, -s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à la nuit déjà close. - -L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles appuyées aux murs -ou traînant à terre, dans le bruit rythmé des marteaux et -l'éparpillement féerique des scories en feu! Joignez que Miliau avait -une voix superbe, une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités -fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait aux -retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au crépuscule il -chantait. Son répertoire était infini. _Sônes_ d'amour, berceuses -enfantines, _gwerziou_ tragiques et cantilènes sacrées, il vous -promenait en quelques heures à travers le champ si fécond de -l'inspiration populaire bretonne. Je crois même qu'il improvisait -parfois et que l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en -tout cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le moins -possible. - -Puis, à l'instar des _lesches_ grecques, la forge était un lieu de -réunion, de causeries, de racontars de toute nature. Les mendiants, les -colporteurs, la race vagabonde des _chemineurs de pays_ y entraient, au -passage, pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts transis, et, -le plus souvent, s'y attardaient à débiter les nouvelles, assis sur -quelque enclume hors d'usage. On apprenait là les crimes, les incendies, -les accidents, les baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits -divers de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des types -étonnants, des figures inoubliables, une entre autres, celle d'un ancien -forçat qui s'était laissé condamner pour son frère. On ignorait son nom: -on l'appelait communément _Ar Galéour_, le Galérien. Il était maigre, -chétif, ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre chien -battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce de sac en bure jadis -bleue dont le fond lui tombait derrière la tête, sur le dos, son bonnet -de bagne, paraît-il. - -Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait quelquefois à -coucher et ne le laissait jamais repartir sans avoir bourré son bissac -de pain bis et de lard fumé. - ---Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il... Seulement, -il ne peut plus travailler. Il a le _tremblement_. Il est incapable de -rester en place; il fuit devant sa honte, la honte imméritée qui est sur -lui; et il faut qu'il marche sans repos ni trêve, comme fait le -_Boudé-déo_[22]... Plaignez-le et tirez-lui vos bérets... - - [22] Le Juif-Errant. - -Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait le -spectacle le plus animé. Les cultivateurs de Plouzélambre s'y donnaient -rendez-vous: ils arrivaient montés sur leurs chevaux de labour, les -jambes ballantes du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le -brûle-gueule aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des -remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles. Les étalons -hennissaient, se dressaient debout contre la muraille, balayant le sol -du crin de leurs queues; les juments ruaient ou reniflaient avec force; -les hommes juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup -éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie ou les -bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait le voir se démener, le -rude forgeron, brandissant au bout d'une pince le fer empourpré. Il -connaissait par leur nom tous les chevaux du pays et savait l'art de les -calmer d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans l'air. -Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions avec délices. - -Ah! ces soirs du samedi!... La cloche de quatre heures n'avait pas fini -de sonner que déjà, nos sabots aux mains pour courir plus vite, nous -galopions dans la direction de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé, -ne dédaignait pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour -«tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire sur la -corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée! On se la disputait -généralement à coups de poings. Des générations de gamins se sont -suspendues à cette pauvre corde, toute noire de suie et terminée par une -cheville de bois dur que des milliers de mains avaient polie comme un -vieil ivoire. - -J'apportais, quant à moi, à ce métier de _souffleur_, la même gravité -que si j'eusse accompli un sacerdoce. - -J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au dessus de mon front -le branle du levier, à écouter le halètement sourd de l'appareil, à -regarder fuser la flamme multicolore dans les crépitements du charbon. - ---Hardi! Hardi! criait Miliau. - -Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de sueur. - -C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une qualité bien -médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient. - -Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à me faire revivre, -comme dans un éclair, toute la magie éteinte de mon passé d'enfant. Je -demandai: - ---Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal borgne», le -«forgeron de Saint-Efflam»? - ---On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine, me répondit Le -Bourdonnec. - -Il secoua la cendre de sa pipe, baissa la tête et demeura un moment sans -parler. - ---Oui, et il n'est pas mort comme tout le monde, reprit-il. Ce qu'il y a -de pis, c'est que j'ai été, très involontairement, la cause de son -trépas. - ---Allons donc! Comment cela? - ---Je veux te le dire. Ça me soulagera... - -Et moi, mon amie, je veux vous redire à mon tour cette extraordinaire -aventure, telle que je la tiens des lèvres de Jouan Le Bourdonnec. Elle -vous prouvera qu'au pays de mon enfance l'âme triste de la légende n'a -pas cessé de fleurir. - - -III - -L'hiver précédent avait été rude, surtout vers la fin de décembre, aux -approches de Noël. Il faisait un temps de chien ou plutôt un temps de -loups. Le sol, depuis huit jours, était couvert d'un pied de neige sur -laquelle il avait plu du verglas. - -Un mercredi, veille de la Nativité, Jouan Le Bourdonnec se rendit chez -Miliau Arzur. - ---Vieux père, lui dit-il, j'ai vendu, voici près de deux semaines, une -charge de fagots au notaire de Plufur. J'attendais pour les charroyer -que les routes fussent redevenues praticables. Mais il paraît qu'on -meurt de froid chez le tabellion. Il m'envoie prévenir par son clerc -qu'il faut que la commande soit livrée pour après-demain. Donc, Miliau, -tape ferme et dur, car j'ai besoin pour mon harnais de trois chevaux -d'une belle douzaine de fers à glace. - -Le forgeron le dévisagea d'un air furieux: - ---Ah! çà, par la barbe du roi Arzur, mon ancêtre, vous vous êtes donc -tous donné le mot, dans votre satané quartier du Gollod? - ---Quoi? quoi? Miliau de mon âme, qu'est-ce qu'il y a donc? - ---Il y a que ton voisin Merrer sort d'ici et qu'avant lui il en est venu -dix autres, également de tes environs, tous criant et clamant: «Une -douzaine de fers à glace, Miliau, pour l'amour de Dieu!»... J'aurais les -cent bras du géant Gawr, ma parole, qu'on ne me traiterait pas -différemment... J'ai promis de servir les premiers arrivés. Les autres, -eh bien! je leur ai indiqué l'adresse du diable dont la forge ne chôme -jamais et dont les feux brûlent nuit et jour... Fais comme les -camarades, mon garçon, si le coeur te dit. - -Jouan Le Bourdonnec ne se démonte pas vite. Il s'assit sur l'escabeau de -chêne luisant, près du foyer, et repartit d'un ton tranquille: - ---Tu ne me feras pas cet affront, Miliau. Tu as travaillé pour mon père -et même, je crois, pour mon grand-père. Tu ne voudras point que -j'attrape peut-être ma mort à m'en aller à cette heure, à pied, dans la -neige, acheter des fers tout faits--et mal faits--chez le maréchal -expert de la rue des Juifs, à Lannion. - ---Non, mais tu consens à ce que j'attrape la mienne à forger pour toi et -pour tes compagnons, toute la nuit. - ---Oh! toute la nuit!... Pour quelques douzaines de fers!... Ce n'est -pas, je pense, Miliau Arzur, ancien forgeron breveté des lanciers de la -Garde, qui parle de la sorte!... Ah bien! si ce maladroit de Tinévez, le -maréchal expert, savait ça!... Il s'en ferait des gorges chaudes, et, du -coup, il aurait raison de prétendre que tu vieillis. - ---Te voilà encore avec ta langue de vipère, Jouan. - ---Oh! il ne l'a jamais dit devant moi. Si grande qu'il ait la bouche, -j'ai la paume assez large pour la lui fermer. - ---Tu ne ferais que ton devoir. Les Bourdonnec peuvent, mieux que -personne, attester ce que je vaux. - -L'instant d'après, Miliau suivait Jouan à l'auberge d'en face, trinquait -avec lui, debout, devant le comptoir, et, le verre bu, disait en -s'essuyant les lèvres du revers de sa manche: - ---Les fers seront prêts pour demain matin. - -L'énorme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-là, dans la forge -de Saint-Efflam. Sur les onze heures, Brun, le petit apprenti, demanda: - ---Sauf votre respect, maître, y a-t-il encore beaucoup d'ouvrage? - ---Ça diminue, répondit Miliau. Tes bras commencent à réclamer un peu -d'huile de repos, hein, garçonnet? - ---C'est à cause de la messe de minuit. Si ça ne vous faisait rien, -j'aimerais bien y aller. - ---La messe de minuit... répéta le forgeron stupéfait... Faut-il qu'ils -m'aient fait perdre la tête, tous ces _kouers_ (paysans)!... J'avais, -par ma foi, oublié que ce fût Noël. Dire que Christ va naître et que je -suis là, comme un mécréant, à battre le fer!... Ah! si je n'avais pas -donné ma parole à cet enjôleur de Bourdonnec!... Mais je ne peux pas... -non, vraiment, je ne peux pas. Je suis lié par ma promesse. Toi, petit, -tu es libre. Va, mon bonhomme, va. Seulement souviens-toi de réciter un -_Pater_ à mon intention, quand tu feras tes dévotions devant la -«Crèche». - -En un tour de main, l'apprenti eut jeté bas son tablier en peau de -mouton et débarbouillé sa figure dans le baquet d'eau tiédie où l'on -mettait à tremper les fers rouges. - -Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout triste et comme sans -courage. Les cloches carillonnaient allègrement dans le grand silence de -la nuit. Puis des pas retentirent, un fracas de sabots cloutés sonnant -clair sur le chemin durci... Le front collé à la vitre d'une lucarne, -Miliau vit défiler des groupes de gens, hommes et femmes, gars et -fillettes, qui tous se dirigeaient du même côté, vers l'église. Ils -marchaient vite, en balançant leurs fanaux dont la menue flamme jaune -vacillait au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns, -en passant devant la forge, criaient: - ---Ohé! Miliau... viens-tu? - -D'autres disaient: - ---_Bennoz Nédélek_ (bénédiction de Noël) au forgeron de Saint-Efflam! - -Il les regarda disparaître les uns après les autres par l'échalier du -cimetière, derrière le rideau noir des ifs. Et il se murmurait à -lui-même: - ---Je devrais les suivre. Ma place est parmi eux, là-bas, près des -balustres du choeur. - -Le carillon des cloches, dont les sons se précipitaient avant de -s'éteindre, semblait l'appeler, le presser d'accourir: - ---Dépêche-toi, Miliau... Dépêche-toi... Bim, baon!... bim, baon, baon! - -Elles l'obsédaient, ces cloches. Pour ne les entendre plus, et aussi -pour changer le cours de ses idées qui tournaient au noir, il reprit sa -grosse masse, se remit à coups redoublés à battre le fer. Il ne -s'arrêtait de battre que pour tirer sur le soufflet et de tirer sur le -soufflet que pour battre. Il battait, il battait. Mais, chose étrange! -la masse, si docile d'ordinaire, déviait à tout moment sur l'enclume, et -le fer chaud, le beau fer souple couleur de feu, au lieu de chanter sous -le marteau, exhalait un bruit strident comme une plainte. - -Miliau en éprouva une sorte d'angoisse. - -Des pressentiments sinistres voletaient autour de lui. - -Pour se redonner du coeur, il entonna une sône alerte, la sône des -filles de Plouzélambre, dont il était l'auteur. - -Mais il n'avait pas achevé le premier couplet qu'il s'interrompit. On -venait de heurter à la porte. - ---Voilà quelqu'un qui arrive à point, pensa-t-il. La solitude est une -marâtre. Je commençais à avoir peur de je ne sais quoi. - -Ce fut d'une voix joyeuse qu'il cria: - ---Entrez! - -Il s'attendait à voir paraître la figure connue d'une de ses pratiques -habituelles ou encore d'un de ces nomades que, dans la saison des grands -froids, il avait coutume d'hospitaliser... Justement le vieux forçat ne -s'était pas montré depuis plusieurs mois. - ---Gageons que c'est lui! s'exclama Miliau. - -Mais non. Ce n'était pas _Ar Galéour_. L'homme qui passa le seuil était -de haute taille, le buste court, les jambes d'une longueur démesurée. -Son corps efflanqué flottait dans des vêtements trop larges. Ses os -craquaient en marchant, comme prêts à se disjoindre, à s'effondrer en -tas. - ---Quel est ce particulier bizarre? se demanda le forgeron. - -L'homme souleva son feutre, découvrit un visage étrangement maigre, aux -yeux caves, au nez camard qu'on eût dit rongé par une lèpre, aux mèches -rares et grisonnantes, souillées de boue. Il prononça: - ---J'ai entendu que vous travailliez, malgré l'heure tardive et quoique -ce soit nuit de Noël. Alors j'ai frappé. - ---C'est bien, répondit Miliau. Avancez au feu, si vous désirez vous -chauffer. Mais fermez la porte, car il gèle terriblement. - -Et, en parlant ainsi, il n'eût su dire si c'était l'air du dehors ou la -présence de ce singulier visiteur qui lui avait donné subitement si -froid. Ce qui est sûr, c'est qu'il se sentait transi. - -L'autre repartit avec calme: - ---Je ne me chauffe jamais. - ---Qu'y a-t-il donc pour votre service? fit Miliau, agacé. Expliquez-vous -promptement, car je n'ai pas de temps à perdre. - ---Alors, c'est comme moi. - -Ce disant, l'homme tendit à Miliau Arzur une grande faux de tous points -identique à celles dont on se sert dans le pays breton pour la coupe des -foins. - ---Voici, poursuivit-il avec un flegme grave; il s'agirait de me rajuster -cette faux; comme vous pouvez juger, la lame branle un peu dans le -manche. - -Le forgeron regarda un peu son interlocuteur, se demandant s'il n'avait -pas affaire à un fou. - ---Bah! se dit-il, le moyen le plus rapide de me débarrasser du -personnage, c'est de réparer en un tour de main son instrument. Un rivet -et trois coups de marteau suffiront. - -Il prit la faux et la coucha sur l'enclume. Tout en besognant, il -questionnait l'homme. - ---C'est drôle tout de même! Quelle idée avez-vous de vous promener avec -cet outil, un vingt-quatre décembre, quand il y a sur la terre un pied -de neige? - ---Chacun son métier, maître Miliau. - ---Oui, mais encore... vous ne me direz pas que le métier de faucheur -soit un métier d'hiver? - ---C'est pourtant la période de l'année où j'ai le plus à faire. - ---Je ne voudrais pas vous désobliger, mais un autre que moi vous -prendrait pour un farceur... Vous fauchez peut-être les ajoncs des -landes ou les roseaux des marais?... Ça ne doit pas être lucratif! - -Miliau riait maintenant, très amusé. - -L'autre gardait son attitude immobile, son air mystérieux et figé. Il -répondit: - ---Il y a faucheur et faucheur, il faut croire. Moi, je fauche en tout -temps. - ---Et dans quel pays, s'il vous plaît? - ---Dans tous les pays où l'on me donne de l'ouvrage. - ---Ne comptez pas en trouver ici, mon brave. Si vous avez envie qu'on -vous occupe, vous ferez bien de repasser dans six mois. - ---Je suis cependant demandé chez Gonéry Lezveur. - -Le forgeron eut un haut-le-corps. - ---Chez Gonéry Lezveur, du Poulru? Vous plaisantez? - ---Je ne plaisante jamais. - ---Vous êtes prié d'aller faucher au Poulru, chez Gonéry Lezveur? insista -Miliau qui n'en revenait pas et que l'assurance impassible de l'inconnu -décontenançait. - ---Parfaitement. - ---Et Gonéry vous attend? - ---Il faut que je sois à sa porte avant le chant du coq. - ---C'est donc que ce pauvre Gonéry a complètement perdu la tête. Au -reste, voilà déjà quelques jours, paraît-il, qu'il n'est pas bien. - ---Il est possible, fit l'homme du même ton tranquille. - -Miliau avait fini d'emmancher solidement la faux. Quand il voulut la -remettre à son propriétaire, il eut peine à la soulever, tant elle était -devenue lourde. - ---Hein? quoi? balbutia-t-il... Qu'est-ce que cela signifie? - -L'inconnu, lui, la souleva aussi légèrement qu'il eût fait d'une plume, -et posa sa main sur l'épaule du forgeron: - ---Service pour service, Miliau Arzur... Il est écrit: _Malheur à celui -qui reste sourd à la voix de l'Ange et qui ne se met pas en route pour -la Crèche sainte, avec les Mages et les bergers!_... Tu as enfreint le -précepte: tu dois expier. Mais, parce que tu t'es montré charitable à -mon égard, je veux en user de même envers toi. Je ne repasserai par ici -qu'après avoir terminé ma tournée du Poulru. Ainsi tu auras le temps de -te confesser et de te repentir. A bientôt. - -Le sinistre personnage était déjà dehors quand le pauvre Miliau comprit -enfin qu'il venait de travailler pour l'_Ankou_. A la place où s'était -posée la main du faucheur d'hommes, son épaule était glacée, et le froid -terrible, le froid mortel commençait à se répandre de proche en proche. - -L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un cri de stupeur -devant la face livide de son maître. - ---Retourne à l'église, lui dit Miliau, et prie le recteur de venir... -Cela presse. - -Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train de réveillonner -dans les petites maisons closes, entendirent tinter dans la rue la -clochette de l'Extrême-Onction. - -Et tous se demandèrent troublés dans leur gai repas de Noël: - ---Quel est donc le chrétien qui meurt au moment où Jésus vient de -naître? - -Certes, ils étaient loin de penser que ce fût le forgeron de -Saint-Efflam. - -Miliau raconta son histoire au prêtre, fit son acte de contrition, reçut -les derniers sacrements et ferma les yeux. Des voisines accoururent pour -le veiller. Vers le jour, comme une aube triste commençait à blêmir au -dehors, sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupières, fit -signe à Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille: - ---Tu diras à Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze fers, je n'ai pu en -parachever que dix. Il voudra bien m'excuser, quand il saura qu'il n'y a -point de ma faute. - -Dans les fermes d'alentour, des coqs chantèrent. - -A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes, ayant imaginé -de lui passer un chapelet dans les doigts, s'aperçut qu'ils étaient -rigides. On n'avait cependant pas vu son âme s'en aller. - -La fête de Noël à Plouzélambre fut annoncée, ce matin-là, par un double -glas, et le fossoyeur eut à creuser deux tombes, l'une pour Miliau -Arzur, l'autre pour Gonéry Lezveur. - - * - * * - ---J'ai tenu à payer la croix de fer qui abrite le vieux forgeron dans la -paix du repos final, me dit en terminant Jouan Le Bourdonnec. J'aurais -dû t'y conduire. J'y récite un _De profundis_ tous les dimanches. - -Il reprit après un silence: - ---C'est égal, vois-tu, je ne songe pas à tout cela sans remords. - ---Et le saint qui ornait la vénérable forge? m'informai-je. - ---Ah! oui, j'oubliais... Je l'ai recueilli. Il est précisément dans -cette chambre de la tourelle où tu vas coucher. - -Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint une physionomie -toute changée et comme dolente encore de la disparition de Miliau. - - - - -EN ALGER D'AFRIQUE - - -I - -La bûche fusait doucement, comme ayant à épancher de petites confidences -vieillotes. - -Lui contait de sa voix lente, les pieds au feu, les mains fourrées dans -sa ceinture bleue de Léonard... - -Il avait, avec les autres du régiment, fait la campagne de Tunisie, au -pas de course, histoire de la conquérir, puisque, paraît-il, c'était -urgent. De ces autres,--parmi lesquels une douzaine de Bretons comme -lui,--il en était resté plus d'un couché sur le dos dans les grandes -montagnes chauves, le ventre troué par des balles de Kroumirs;--et il -ajoutait d'un ton de plaisanterie funèbre, avec ce rire grave qu'ils ont -au pays de San-Thégonnek: - ---Voici beau temps que leurs os ont blanchi, car les vautours, là-bas, -ont vite fait de nettoyer une carcasse. - -Une voix dit dans l'assistance: - ---Dieu pardonne aux défunts! - -Lui, du moins, en était revenu, la peau noircie comme le cuir d'un vieux -harnais, mais sans couture... Toutefois, avant de revoir la cheminée de -sa maison d'ardoises, dans les courtils du Léonnais, il avait dû _finir -son temps_ là-bas, de l'autre côté du monde, «en Alger d'Afrique». - ---Vous ne sauriez croire, reprit-il, après avoir trempé ses lèvres dans -l'écuellée de cidre chaud,--vous ne sauriez croire avec quel sentiment -d'aise je grimpai les ruelles tortueuses de la Kasbah où nous avions -notre caserne. C'était précisément à l'époque de Noël... - ---Ah! oui, prononça le frère aîné qui venait de recevoir les ordres et -qui célébrait le lendemain sa première messe, tu m'as parlé de cette -Noël-là... Tu sais, entre nous, tu devrais peut-être t'en confesser. Ça -n'est pas une chose très orthodoxe. - ---Oh! ma confession est très simple, répondit-il, et, puisque tu m'y -provoques, je la vais faire publiquement. - -Les gens de la veillée s'écrièrent d'une seule voix: - ---C'est cela, Yvik! Nous t'absoudrons, nous autres! - -Les filles de la maison versèrent dans les écuelles d'argile peinte une -nouvelle ration de cidre fumant. Le _soudard_ commença son récit. - - -II - -Donc, ce vingt-quatre décembre de l'année que vous savez, il montait la -garde dans la ville haute, heureux de se retrouver là, vivant et intact, -alors que tant de ses camarades... Suffit! - -Alger, c'est encore la terre africaine, mais elle sent déjà bon l'odeur -de France. - -Il allait et venait, la crosse à l'épaule. - -A ses pieds, la ville blanche s'écroulait, ainsi qu'une énorme cascade -d'écume fouettée par le vent jusqu'au bleu sombre de la mer. Car il -ventait à force. C'est là-bas, pour l'hiver, une manière de s'imposer. A -chaque saute de la rafale, des houles d'eau s'abattaient, et, dans le -ciel, des nuages couraient d'une fuite éperdue. - -Il s'était pris à les situer ailleurs, ces nuages, et dans sa pensée -s'ébauchait le contour idéal d'une autre terre où leur ombre défilait -processionnellement... - -De quelle subtile essence est donc faite la Patrie, qu'elle se déplace, -qu'elle émigre ainsi avec nous au gré de nos fantaisies voyageuses ou de -nos exils forcés? Si loin que le destin nous entraîne, il semble que -toujours un peu d'elle nous accompagne, qui s'épanouit là où nous -plantons notre tente et continue d'exhaler autour de nous son immatériel -arome... Un _déjà vu_ dans le visage d'un étranger qui passe, un bout de -chanson dans un souffle de brise, la silhouette d'un arbre, l'émanation -fugitive d'un parfum, moins encore, un détail, une insignifiance, un -rien, et voilà que retentit en nous un rappel mystérieux, voilà qu'au -plus intime de nous-même une combinaison subite s'opère à notre insu, -qui élimine tout ce qui contraste, groupe tout ce qui cadre avec l'image -aimée du pays lointain. L'âme bretonne se prête plus aisément que toute -autre à ce travail mystérieux... - - * * * * * - -A mesure que tourbillonnaient les coups de vent chargés de grosse pluie, -à mesure que s'allongeaient les envergures grises des nuages dans l'air, -c'étaient comme des pans de la Bretagne qui se reconstruisaient -lentement autour du conscrit léonard, en vedette devant la Kasbah. - -Un bruit de cloches, qui, dans une accalmie, montait de la ville basse, -du quartier français, tinta dans tout son être, profondément. Il se -rappela que c'était Noël, la veillée sainte pour la naissance d'un Dieu. - -Et des choses d'enfance lui revinrent en mémoire, si douces qu'elles lui -donnaient envie de pleurer. Oh! le manoir paternel, la flambée d'ajoncs -dans l'âtre, et le _flip_, ce punch d'Arvor, qui bout joyeusement, et -les châtaignes dorées dont la pelure craque! C'était maintenant comme -une vision présente. L'horloge de la cuisine sonne onze heures du haut -de sa gaine de bois: un remue-ménage secoue la ferme; tout son monde est -vite dehors, si ce n'est les bêtes qui, ce soir-là, dit-on, causent -entre elles, en langage humain, du nouveau-né de l'étable galiléenne. Il -fait nuit noire, malgré les étoiles; on cherche sa route, à travers les -chemins crottés; car elle est morte, la tradition des Noëls blancs de -neige, et les saisons ont changé d'habitudes, comme les hommes. Au -cimetière, on s'oriente parmi les tombes d'ancêtres: les portes de -l'église, grand'ouvertes, forment des baies lumineuses par où s'échappe -la mélodie voilée du chant des femmes. Et, dans le choeur des voix, -domine la voix aimée, celle que le Léonard de la Kasbah reconnaîtrait -entre toutes, la vôtre, ô Glaudinaïk du Mezou-brân, qui ne songez guère -à l'Afrique sans doute en psalmodiant les versets latins... - -Son rêve prenait une intensité de vie actuelle: il s'y plongeait avec -une infiniment délicieuse tristesse, quand on le vint relever de sa -garde. - -Il avait une heure devant lui, jusqu'à l'appel du soir. Combien -volontiers il eût couru à la cathédrale, si elle n'avait été si loin! Il -dut se contenter de promener sa flânerie méditative, à travers les -petites rues grouillantes d'Arabes. Le crépuscule était brusquement -tombé; le ciel semblait une immense lave refroidie, piquée de -scintillements; la caravane des nuages avait disparu. - -Soudain, comme il longeait une façade haute et morne, vint à son oreille -un bruit léger, traînant, une sorte de murmure monotone qui pouvait être -une prière et aussi une lamentation. Un porche étroit bâillait dans -l'ombre; il entra. - - -III - -Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais tapis jonchaient le -sol et amortissaient les pas. - -Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts pendaient à des -hampes, comme les oriflammes dont on décore en Bretagne les murs des -chapelles, le jour du pardon. - -De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches, grises, bleues, -gisaient dans une immobilité silencieuse. - -De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de leurs lèvres. Cela -courait comme un frisson de vent sur une mer calme. On ne percevait -qu'un mot, toujours le même: - ---Allah!... Allah!... - -Alors seulement le _soudard_ de San-Thégonnek comprit qu'il était dans -un sanctuaire arabe, dans une mosquée, et que ces gens prosternés -adoraient... - -Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son récit: - ---Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller à ce moment. - ---Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai même, pour être -franc, que je ne songeai point à m'esquiver. - -Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui, chrétien, de -joindre sa prière à celle de ces mécréants. Il s'agenouilla derrière -leurs files pressées et, dans la maison de Mohammed, il se mit, au -milieu de toutes ces oraisons musulmanes, à réciter son oraison -catholique, en breton. - -La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la lente mélopée du -Coran. - -Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les yeux mi-clos, à -écouter susurrer cette voix grêle, un peu chevrotante, avec de très -douces modulations. Et elle lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser -cette comparaison sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de sa -paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et les répons -étouffés de l'enfant de choeur sur les marches du maître-autel. - -N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de Noël qu'il assistait? -N'allait-il point découvrir quelque part, dans un des recoins de la -mosquée, cette crèche naïve à laquelle travaillaient naguère ses soeurs, -aux approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la voir là-bas, -près de la chaire du mufti, avec son toit de branchages verts où des -flocons de ouate simulaient la neige, avec son Jésus de cire sur un lit -de paille fraîche, et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne -Vierge, et les mufles recueillis des boeufs. - -Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la fortifier encore, -toutes ces formes prostrées devant lui, dont il n'apercevait que les -dos; les blanches vous avaient des airs de religieuses encapuchonnées, -et, quant à celles de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément -pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées des longues -mantes à cagoule qui servent dans les deuils et par les grands froids. - -Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde exotique, sa -Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré qu'elle allait se lever tout à -l'heure, la messe finie, et sortir avec lui, fine et svelte, légèrement -rougissante sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de -Quimerc'h aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins boueux, -enjambant les flaques, avec de bons rires où sonnerait l'amour; ensemble -aussi l'on s'attablerait dans la cuisine de la ferme, pour le réveillon -commun, et ce serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui -vint au monde salué par des pâtres... - -Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes qui franchirent le -seuil derrière lui, en le regardant de leurs yeux vifs, pétillants de -haine. Dehors, c'était le même ciel immense de lave refroidie, où -passaient, non plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles -aigres de bise qui vous coupaient la face. - -Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur l'aile des -vents de Bretagne, même au coeur de l'hiver. - -Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée, la tête vide -et sonnant creux, l'âme tout endolorie... - ---Voilà! dit-il en terminant... Pour parler comme mon frère l'abbé, ce -n'est peut-être pas très orthodoxe... mais, de cette messe de minuit, je -me souviendrai à tout jamais. - -Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le banc du lit, à -gauche de l'âtre, auprès des servantes: - ---En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au pays des Kroumirs, -devant la mort, je n'ai pensé à toi avec plus de ferveur. - -Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, que le tic-tac de -l'horloge et la chanson de la bûche qui agonisait. - - - - -III - -RÉCITS DE PASSANTS - - - - -LES DEUX AMIS - - -C'était le soir de la Toussaint, à la veillée, dans une vieille maison -des environs de Plogoff, bâtie sur l'emplacement et avec les pierres de -l'ancien manoir de Kergaradec. - -On connaît ce paysage funèbre de l'extrémité du Cap. A gauche, le morne -chemin qui mène vers Lezcoff, la pointe du Raz et le gouffre de l'Enfer; -à droite, la vallée profonde, où dort, dit-on, sous les eaux grises de -l'étang de Laoual, tout un quartier de la Ker-Is des légendes, et qui -s'ouvre, vers l'ouest, entre les promontoires sinistres du Raz et du -Van, sur la mystérieuse baie des Trépassés. - -Dans la cuisine, étroite et sombre comme une crypte, une douzaine de -personnes formaient cercle devant l'âtre, encadré, suivant l'usage de la -région, par une boiserie peinte supportant, sur une tablette, une vierge -en faïence entre deux bouquets de fleurs artificielles. - -Un feu de mottes brûlait dans le foyer et remplissait le réduit d'une -âcre odeur de tourbe. - -Les cloches de Plogoff entrèrent en branle, se mirent à tinter le glas -de nuit pour la fête du lendemain. Gaïd Dagorn, la maîtresse de la -maison, donna le signal de la prière et commença la série des _De -profundis_ pour tous les parents défunts. Les oraisons se succédèrent -tant que dura le glas; puis, quand les voix des cloches se furent tues -dans le lointain, il se fit parmi les assistants un long silence. - -Le grand bruit de la mer semblait par instants tout proche, comme si les -lames fussent venues battre contre les murs du logis. Gaïd, après s'être -signée une dernière fois, interpella une espèce de colosse aux poings -velus, assis en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée. - ---Çà, taupier, dit-elle, puisque vous êtes des nôtres, ce soir, -contez-nous une histoire de votre pays de Commana, là-bas, à l'intérieur -des terres. - -L'homme fit entendre un grognement, un _hon_ inarticulé. - -Puis, comme la ménagère insistait: - ---Tout de même, prononça-t-il... Seulement, ce n'est pas une histoire, -c'est une chose arrivée. - -Et il commença d'une voix posée, un peu sourde. - - * - * * - -«A Rozvélenn, en Sizun de la montagne, vivait, il y a quelque vingt-cinq -ans, un fermier du nom de Jean Bleiz, qu'on appelait encore _Bleiz du -Ménez_, pour le distinguer d'un de ses cousins qui habitait le bourg. - -«Je l'ai connu. C'était un homme laborieux et sage. Ses terres étaient -les mieux tenues qui se pussent voir à dix lieues à la ronde. On disait -de lui que le beau blé venait aussi aisément dans ses champs que la -fougère dans les champs des autres. Le vrai, c'est qu'on eût fait bien -de la route avant de trouver un travailleur aussi capable, aussi -entendu. - -«Mais son fils Noël, élevé à son école, lui était, il faut le dire, -d'une aide singulièrement précieuse. Quel beau gars, solidement -découplé! et si attaché à sa besogne! L'esprit sérieux, avec cela, trop -sérieux même. Son père le morigénait souvent à ce propos. - -«--Tu ne prends pas assez de bon temps. Tu réfléchis trop. Va donc aux -pardons, avec les camarades, et danse, et amuse-toi. - -«Lui souriait, se contentait de répondre doucement: - -«--Que voulez-vous? Je suis comme je suis. Mon plaisir n'est pas où est -celui des autres; voilà tout. D'ailleurs, je ne suis pas seul de mon -espèce. Est-ce que Evenn, sous ce rapport, n'est pas tout mon portrait? - -«Le vieux Jean Bleiz, alors, de conclure: - -«--Ce qui me déplaît chez toi ne me plaît pas davantage chez ton Evenn. - -«Mais, me demanderez-vous, qu'était-ce que cet Evenn? - -«Voici. - -«C'était un jeune homme du même âge que Noël Bleiz, et son inséparable. -Son père avait tenu, jadis, la ferme de Keranroué dont les terres -touchent celles de Rozvélenn. Mais le pauvre René Mordellès,--c'était -son nom,--quoiqu'il fût, lui aussi, un maître laboureur, avait toujours -été desservi par la malechance. Au lieu que les cultures de Jean Bleiz, -son voisin, prospéraient de plus en plus, d'année en année, les siennes, -quelque peine qu'il se donnât, tournaient toujours contre son attente. -Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pèse une fatalité. -René Mordellès épuisa, on peut dire, toutes les infortunes. Ses bêtes -crevaient, sans qu'on sût de quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa -moisson se desséchait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa grange. -Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La tristesse et le désespoir -s'emparèrent de lui et le conduisirent à la tombe. Sa veuve ne tarda pas -à le suivre dans la mort. - -«Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait alors, à cause de son -jeune âge, Evennik. - -«Il venait d'avoir dix ans et se préparait à sa première communion. Sur -les bancs du catéchisme, il s'était lié d'amitié avec Noël Bleiz; -ensemble ils allaient au bourg, ensemble ils en revenaient. Le soir de -l'enterrement de René Mordellès, Noël dit à Evenn: - -«--Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec nous, à Rozvélenn? Tu -y serais comme dans ta propre maison. Mon père te donnerait les gages -d'un gardeur de vaches. Tu deviendrais comme mon frère et nous ne nous -quitterions plus. - -«Le lendemain Evenn Mordellès était installé chez les Bleiz. Et, à -partir de ce moment, en effet, Noël et lui ne firent plus un pas l'un -sans l'autre. - -«Leur amitié ne fit que grandir avec l'âge, à mesure qu'ils -grandissaient eux-mêmes. - -«Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva que Noël eut un -mauvais numéro, tandis qu'Evenn en ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se -sentait vieillir, fut désolé, à la pensée que son fils lui serait enlevé -pour sept ans, sans compter que c'était l'époque où l'on se battait par -là-bas, je ne sais où, du côté de la Russie. Et la ménagère, la bonne -Glauda, était encore plus navrée que son mari. Dès que les hommes -étaient partis pour les champs, elle s'asseyait sur le _banc-tossel_, -auprès de la cheminée, pour pleurer à chaudes larmes, se lamenter, en -maudissant la conscription et la guerre. Le soir, tout le monde couché -dans la ferme, Jean Bleiz et elle s'attardaient de part et d'autre du -foyer, devant la cendre déjà éteinte, à échanger leurs idées noires, -leurs craintes, leurs mauvais pressentiments. - -«--C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je encore là, quand -il reviendra? - -«--Ce à quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas revenir, faisait -Glauda. - -«Et ils restaient songeurs, tristes, sans foi dans l'avenir, murmurant -chacun à part soi: - -«--Si du moins le sort était tombé sur Evenn. - -«Quant à acheter un remplaçant, cela n'était pas dans leurs moyens. Le -«marchand d'hommes» demandait trop cher. - -«Cependant les jours s'écoulaient, rapprochant le terme fatal. - -«Evenn n'avait pas été sans voir que Jean Bleiz avait beaucoup perdu de -sa vaillance à la tâche et que Glauda, à table, sitôt qu'elle fixait les -yeux sur son fils, se détournait pour essuyer furtivement une larme. - -«--Allons, se dit-il un matin, au saut du lit, il faut qu'aujourd'hui je -me décide à parler. - -«Le hasard favorisa son dessein. Quand il vint prendre les ordres du -maître pour la journée, Jean Bleiz s'exprima de la sorte: - -«--J'ai résolu de commencer à défricher la Grand'Lande. Tu guideras les -chevaux et Noël conduira la charrue. Buvez tous deux un bon coup de -cidre, car les souches sont vieilles et le travail sera dur. - -«Voilà nos gaillards partis. Quand ils furent seuls, avec l'attelage, -là-haut sur le versant du Ménez, dans la Grand'Lande, Evenn dit à son -ami Noël: - -«--Laissons souffler un peu les bêtes avant d'entamer la première -tranchée, et asseyons-nous sur cette roche plate qui est, si l'on en -croit les vieilles femmes, le tombeau d'un saint inconnu. Regarde comme -on voit bien de cette place tout le pays! - -«--Comme tu prononces ces paroles d'un ton étrange! prononça Noël. Ta -voix tremble. - -«--Peut-être, car mon coeur bat avec violence. - -«--Pourquoi? - -«--Parce que j'ai une demande à te faire et que j'ai peur que tu me -refuses. - -«--T'ai-je jamais rien refusé, à toi qui m'es plus qu'un ami, plus qu'un -frère? - -«--Eh bien! promets-moi que tu m'accorderas encore cette grâce-ci. - -«--Tout ce que tu voudras, pourvu que ce soit en mon pouvoir. - -«--Jure-le. - -«Noël cracha, selon l'usage, dans le creux de sa main droite, et leva la -paume ouverte vers le ciel. - -«--Je le jure, fit-il. - -«--Tu me donnes donc la plus grande joie que j'aie jamais rêvée en ce -monde, reprit Evenn. Je vais enfin pouvoir m'acquitter de ma dette -envers toi et envers tes parents. Tu te rappelles, Noël, ce soir -d'octobre où l'on porta ma mère en terre, pour la réunir à son mari, à -mon pauvre, à mon malheureux père, Dieu lui fasse paix! Je sanglotais au -pied de la tombe, suppliant Dieu de me faire mourir, moi aussi, -maintenant que je n'avais plus personne, plus rien, pas même un toit, -puisque la vente avait eu lieu l'avant-veille à Rozvélenn et que le -nouveau fermier attendait, avec ses meubles, dans la cour, tandis que le -cercueil de la défunte franchissait le portail. Soudain, j'entendis une -voix qui me disait: «Viens, Evennik! ton lit est fait chez nous.» Grâce -à toi, Noël, grâce à Jean Bleiz et à Glauda, je n'ai pas connu -l'amertume du pain mendié. J'ai eu la nourriture du corps et cette autre -nourriture, la plus nécessaire de toutes, celle de l'âme. J'ai été aimé, -moi l'orphelin, moi l'enfant de misère et d'abandon. Pas un matin je ne -me suis réveillé sans te bénir, toi et les tiens. Mais comment vous -prouver à tous que vous n'aviez point obligé un ingrat? En m'appliquant -au travail de mon mieux? Beau mérite! Ton père n'a jamais voulu admettre -que je travaille sans être payé... A la fin tout de même, l'occasion que -je guettais est venue. Avoue, Noël, que je serais le plus méprisable des -hommes si je la laissais échapper... J'ai tiré un bon numéro, toi un -mauvais; mais tu ne partiras point: c'est moi qui partirai à ta place. - -«Le fils de Jean Bleiz, assis sur la roche, à côté de son ami, avait -écouté Evenn Mordellès sans l'interrompre. Mais, aux derniers mots, il -bondit. - -«--Cela, jamais! s'écria-t-il. - -«--J'ai ta parole sacrée, riposta l'autre. - -«--Il n'y a pas de parole qui tienne!... Quand le sort a prononcé, ce -qui doit être doit être. Le sort, c'est la voix de Dieu. Dieu ne m'en -voudra point de parjurer un serment fait à l'encontre de ses desseins. - -«--Tu t'emportes bien légèrement, Noël, dit Evenn, la main sur l'épaule -du jeune homme... et bien inutilement aussi, ajouta-t-il, en tirant de -la poche intérieure de sa veste un papier plié avec soin. Tu vois ça! -C'est la feuille de route d'Yves Mordellès, fils de défunts René et -Marie Mingam, accepté, sur avis du commandant de recrutement, comme -soldat du train des équipages, en remplacement du nommé Noël Bleiz, -auquel il est reconnu apte à se substituer... Et maintenant, frère, à la -charrue! Les chevaux commencent à se demander ce que nous faisons là... - -«La Grand'Lande, je vous prie de le croire, fut éventrée de la belle -façon. Noël était si impressionné, si nerveux, si dépité même, qu'il -faisait voler le coutre comme une hache à travers les souches d'ajoncs -presque séculaires. - -«A dix heures, quand le _corn-boud_ de la ferme appela les laboureurs au -repas, la sueur ruisselait du front du jeune homme, pressée comme les -gouttes d'une pluie d'orage. Mais son âme aussi s'était amollie. Et, -lorsqu'Evenn, le prenant par le bras, lui demanda: «Dis, est-ce que tu -m'en veux encore?» il ne put que le serrer sur sa poitrine et fondre en -larmes. - - * - * * - -Ici, le taupier s'interrompit: - ---Je n'ai pas l'habitude, fit-il, de parler si longtemps d'une seule -haleine. Dans mon métier, on est plutôt silencieux. - -Gaïd Dagorn, qui savait son monde, comprit que c'était une écuellée de -cidre qu'il attendait. Il la but d'un trait; puis, s'étant essuyé les -lèvres du revers de sa manche, il reprit le fil de son récit: - -«Ce soir-là, donc, quand les servantes eurent fini d'aller et de venir -par la cuisine, Jean Bleiz et Glauda, sa _moitié de ménage_, s'assirent, -selon leur coutume, dans leurs fauteuils de bois, aux deux coins du -foyer. - -«Et ils recommencèrent leurs jérémiades, sur le sujet que vous savez, -incapables désormais de penser à autre chose. - -«Soudain, la porte de la cuisine s'ouvrit, et Evenn Mordellès entra, -disant: - -«--Pardonnez-moi si je vous dérange dans vos méditations du soir, mais -j'ai à vous entretenir. - -«Les deux vieux s'entre-regardèrent, eurent l'air de se demander l'un à -l'autre: - -«Que nous veut-il? - -«Quelque chose d'important, à coup sûr, à en juger par sa mine grave et -l'émotion qui perçait dans sa voix. Jean Bleiz dit: - -«--Tu sais bien, Evenn, qu'il y a toujours place pour toi à notre feu. -Entre toi et notre Noël, nous ne faisons aucune différence. - -«Le jeune homme s'était assis. - -«Glauda dit à son tour, obéissant à son éternelle préoccupation: - -«--Si quelque chose peut nous consoler du départ de Noël, c'est que tu -nous restes. Car tu ne songes point à nous quitter, toi aussi, je -suppose? Ce n'est pas ton mariage, au moins, que tu viens nous annoncer. - -«Evenn ne put s'empêcher de sourire. - -«--Si, fit-il: mais mon mariage avec le régiment. - -«--Tu t'engages, pour suivre Noël? s'écrièrent les maîtres d'une seule -voix... - -«Glauda se couvrit la figure de ses mains. Jean Bleiz ajouta tristement, -non sans amertume: - -«--Fais ce qu'il te plaît, gars. Nous deviendrons, nous autres, ce que -nous pourrons. - -«--Ne pleurez point, Glauda, dit Evenn; et vous, Jean Bleiz, -connaissez-moi mieux. Si je pars, c'est pour que votre Noël ne parte -pas. Je venais vous avertir que je suis accepté par le gouvernement pour -être son remplaçant... J'aurais souhaité vous apporter cette nouvelle -plus tôt. Mais, pour une chose si simple, il faut des tas de démarches -et de paperasseries. Je n'ai eu la lettre qu'hier. Sans ça, croyez bien -que vous n'auriez pas été si longtemps à vous manger de chagrin en -tâchant de faire bon visage. - -«Pour le coup, Glauda s'était mise à sangloter. Quant à Jean Bleiz, il -avait laissé tomber sa pipe dans la cendre et demeurait ahuri, comme un -homme qui rêve. - -«--Evenn Mordellès, prononça-t-il enfin, tu es un brave coeur. La -bénédiction de Dieu est entrée avec toi dans notre maison... Mais, -l'as-tu dit à Noël? demanda-t-il, subitement inquiet. - -«--Noël le sait de ce matin. - -«--C'est donc pourquoi il était tantôt si taciturne? intervint Glauda. -Il m'a donné le bonsoir d'un air tout drôle. - -«--Et il consent? interrogea de nouveau Jean Bleiz. - -«Evenn répondit: - -«--Je l'ai prié de venir avec moi vous en assurer lui-même; il n'a pas -voulu. C'est qu'il a le coeur encore trop gros, voyez-vous. Mais ça lui -passera. - -«--Il t'aime tant? repartit Jean Bleiz. Ça doit, en effet, lui être bien -dur de songer que tu te sacrifies pour lui. Non, fils, je ne te cacherai -pas que tu nous enlèves un poids terrible... Nous ne vivions plus... Tu -nous rends la joie et le courage. Viens que nous t'embrassions. Tu es le -digne rejeton d'une race d'honnêtes gens, Evenn... - -«Le vieux était si troublé qu'il bredouillait. Il poursuivit, se -tournant vers sa femme et l'appelant par le nom qu'il lui donnait au -temps de leurs fiançailles. - -«--Va, Glaudaïk, à mon armoire, et prends la bouteille qui est dans le -fond, sous mes habits des dimanches... - -«Evenn l'interrompit. - -«--Excusez-moi, Jean Bleiz. Nous avons Noël et moi, à étriller les -chevaux qui ont sué ferme dans la Grand'Lande. Il m'attend. Je me -sauve!... - -«Et il s'enfonça, très vite, dans la nuit du dehors, en tirant derrière -lui la porte.» - - * - * * - -«... Mes amis, continua le taupier, après un court silence, et non sans -avoir jeté un coup d'oeil sournois du côté de l'écuelle vide, -l'allégresse des hommes est comme un feu de paille: elle jette une -grande flamme, mais s'éteint aussitôt. - -«Maintenant qu'Evenn Mordellès partait pour la guerre à la place de leur -fils, les maîtres de Rozvélenn croyaient avoir conjuré le mauvais sort. -Jamais Glauda ne s'était montrée si gaie. Elle se surprenait parfois à -chanter des refrains de jeunesse, comme une petite couturière de quinze -ans qui rentre de sa journée. La lumière du soleil lui paraissait plus -joyeuse et comme rajeunie dans la fenêtre de sa cuisine. Elle ne -craignait plus rien, pas même la vieillesse, pas même la mort, puisque -son fils serait là pour lui fermer les yeux. - -«Hélas! le proverbe dit vrai: Marin qui siffle attire la tempête, gens -qui chantent attirent le malheur. - -«Mais n'allons pas plus vite que les événements. - -«Evenn Mordellès et Noël Bleiz avaient toujours été, je vous l'ai dit, -une paire d'amis incomparable, n'ayant qu'une âme, qu'un sentiment, -qu'une pensée. Mais, à partir du jour où ils faillirent se brouiller, -par excès d'amitié, dans la Grand'Lande, leur affection devint encore -plus étroite, si possible, plus exclusive, en tout cas, et presque -mystérieuse. Ils ne parlaient plus qu'entre eux, passaient les -dimanches, après la messe, à errer ensemble dans les champs, par les -prairies solitaires, le long des vieux chemins abandonnés. Et le soir, -dans l'écurie où ils couchaient tous les deux, auprès de leurs bêtes, -ils avaient de longs colloques, des entretiens graves et passionnés dont -rien ne transpirait au dehors. - -«Cependant la feuille de route du conscrit Mordellès fut apportée un -jour par le secrétaire de la mairie. Il devait se rendre dans la -huitaine à Landerneau. La veille du départ, Glauda prépara de ses -propres mains un souper succulent et Jean Bleiz mit en perce la -meilleure de ses barriques de cidre. A table, Evenn feignit une grande -gaieté, mais Noël eut toutes les peines du monde à desserrer les lèvres. -Ils se retirèrent l'un et l'autre de bonne heure, prétextant qu'il -faudrait se lever le lendemain à la première aube, de façon à être à -Landerneau avec le soleil. - -«En réalité, ils ne se couchèrent point de toute cette nuit-là, -restèrent assis dans le foin à se faire toutes sortes de -recommandations, à se remémorer le passé, à s'entendre pour l'avenir. - -«Cet avenir, Noël en avait peur. - -«A diverses reprises il avait eu des songes étranges, des _intersignes_ -menaçants. Il ne put--a-t-il raconté plus tard--prendre sur lui de -dissimuler ses inquiétudes à son ami. La douleur de la séparation le -rendait comme fou. En vain le bon Evenn s'efforçait de le calmer. A tous -ses raisonnements, il répondait avec une persistance farouche: - -«--Je n'aurais jamais dû accepter... jamais!... jamais!... Une voix me -l'a dit dès le premier jour et, depuis, n'a cessé de me le répéter: ce -n'est pas sept ans de ton âge, c'est ta vie même que tu me donnes en -présent. - -«Et il suppliait: - -«--Je t'en conjure, rends-moi ma parole, délivre-moi de mon serment! Il -en est temps encore. Reste, et laisse-moi partir, comme l'a voulu le -destin!... Vois-tu, si tu ne revenais pas, si tu étais tué là-bas, dans -les contrées lointaines, j'en perdrais la raison, je me tiendrais pour -damné, j'aurais ton sang sur moi, comme sur Caïn le sang d'Abel. Les -champs que nous avons labourés ensemble, les arbres qui nous ont versé -leur ombre, les chemins où nous nous sommes promenés côte à côte, ces -chevaux que voilà, Evenn, qui nous regardent et qui m'écoutent, tout me -crierait: Malheureux! qu'as-tu fait de ton frère? - -«--Noël, Noël, je reviendrai; sois-en sûr, affirmait Evenn, remué -jusqu'aux entrailles. - -«Noël Bleiz eut une idée singulière, une idée insensée, épouvantable. - -«--Tu reviendras, dis-tu?... Eh bien! jure-le, que tu reviendras! - -«Ses yeux jetaient des flammes. Evenn répondit doucement: - -«--Y songes-tu, ami? Ce serment, si je te le faisais, dépendrait-il de -moi de le tenir? - -«--J'admets que cela dépende de toi! - -«--Oh! alors sois content. Je jure des deux mains. - -«--Vivant ou mort, n'est-ce pas? - -«Evenn, à cette question, frissonna, comme frôlé d'avance par le coup de -faux de l'Ankou. Il prononça néanmoins d'une voix ferme, sur le ton -solennel qui convenait à un pareil engagement: - -«--Vivant ou mort. Je le jure! - -«--C'est bien. Nous sommes quittes, dit Noël. Maintenant que j'ai ton -serment, je ne me repens plus du mien. - -«Il n'avait pas achevé ces mots que la lanterne qu'ils avaient laissée -brûler tout la nuit, suspendue à un des râteliers, s'éteignit -brusquement, faute de suif peut-être, peut-être aussi pour une autre -raison. La Blanchonne--une vieille jument--se mit à rêver tout haut, en -gémissant, oppressée par quelque cauchemar. Et, dans la cour, un coq -chanta. - -«--C'est le jour, dit Evenn. - -«--Le jour des adieux, murmura Noël chez qui succédait au délire un -morne apaisement. - -«Et il s'approcha de la Blanchonne pour lui passer le licol, car c'était -elle, la brave bête, qu'on avait coutume d'atteler au char à bancs, dans -les grandes occasions, et qui devait mener le _soldat neuf_ jusqu'à -Landerneau. Un rayon de lumière grise commençait à filtrer par l'unique -lucarne; tandis qu'Evenn faisait un paquet de ses meilleures hardes et -chaussait une paire de bas de laine inusable, tricotés à son intention -par Glauda, Noël lissait le poil de la jument, débrouillait sa crinière -chenue, teignait d'un peu de noir de fumée ses lourds sabots, inspectait -ses fers. - -«Moins d'une heure après, les deux amis roulaient à travers la montagne, -vers Landerneau... - -«Et au moment où l'angélus du bourg sonnait midi, Noël Bleiz rentra seul -à la ferme. - -«--Tout s'est bien passé? lui demanda son père en lui donnant la main -pour dételer la Blanchonne. - -«--Très bien, répondit le jeune homme d'un air distrait, les yeux et la -pensée ailleurs. - -«Il suivait mentalement, à des lieues de là, le fuyant panache de fumée -d'un train en marche, emportant l'autre moitié de son âme très loin, -vers l'inconnu, vers le poignant mystère, et peut-être pour jamais.» - - * - * * - ---Gaïd Dagorn, fit à cet endroit le taupier, le plus difficile me reste -à dire. - -La vieille _Capenn_ remplit l'écuelle et, de nouveau, le conteur la vida -sans désemparer, avec une majestueuse aisance. Puis il continua, les -mains croisées, les coudes aux genoux: - -«Vous pensez bien que le départ d'Evenn Mordellès, s'il fit un grand -trou dans la vie et dans les habitudes de Rozvélenn, ne changea rien au -cours des saisons. Le printemps vint avec ses fleurs, l'été avec ses -moissons, l'automne avec ses fruits, et l'immense horloge du monde, qui -ne s'émeut guère des choses humaines, promena tranquillement, comme par -le passé, d'un bout de l'année à l'autre, son balancier invisible et -silencieux. - -«Noël travaillait avec rage, pour tâcher d'oublier. Mais il gardait un -front triste, parlait peu, semblait vivre dans sa propre maison comme un -étranger. - -«Une fois, il eut une colère terrible. Sa mère ne s'était-elle pas mis -dans la tête qu'une bru gentille, aimable et sage, chasserait du logis -le _mauvais air_, lui rendrait sa gaieté d'autrefois et ramènerait le -sourire sur les lèvres fermées de Noël. Elle avait jeté son dévolu sur -une gracieuse héritière, la fille des Ménou. Et elle s'en ouvrit un jour -à son gars. Plût à Dieu qu'avant d'articuler le premier mot elle se fût -fourré un bouchon d'étoupe dans la gorge! Noël s'était soudain dressé, -très pâle, les yeux pleins de foudre et d'éclairs. Et lui qui avait -toujours été le plus doux des enfants, c'est à peine s'il put retenir un -blasphème. Une fourche qu'il emmanchait se brisa dans ses mains comme un -fétu. Il étouffait; il se précipita dehors, et, toute cette nuit et le -jour suivant, il erra dans la campagne d'hiver, sous la rafale, sous les -mornes tourbillons de neige. Quand il reparut à la ferme, il dit: - -«--Pardonne-moi, mère. J'ai commis un manquement grave envers toi. Mais, -je t'en prie, laisse-moi le soin de gouverner ma vie à moi seul. - -«Glauda avait le coeur gonflé de larmes. Elle ne leur donna cours que -lorsqu'elle fut couchée dans le lit clos, auprès de son mari. - -«--Tu verras, soupirait-elle à travers ses sanglots, un malheur rôde -autour de nous. Nous pensions l'avoir conjuré, et voici qu'il est à -notre porte. J'ai peur... - -«Jean Bleiz essaya de raisonner la pauvre ménagère; il ne la rassura -point, car il tremblait lui-même, agité de sombres pressentiments. - -«On entrait dans les mois venteux. Déjà l'hiver s'éloignait, courbant -son vieux dos, vêtu de misérables nuages en haillons. Toutefois, il -n'avait pas encore disparu derrière les croupes brumeuses des _ménez_. - -«C'était un samedi. Tout heureux d'avoir reçu le matin une lettre -d'Evenn, datée de quinze jours auparavant, «dans la tranchée, sous -Sébastopol», Noël était sorti de sa réserve ordinaire, s'était montré -presque gai pendant le repas et, finalement, avait fait à haute voix la -lecture de la lettre, devant un auditoire composé de ses parents, des -domestiques et de quelques voisins venus pour la veillée. - -«Evenn annonçait qu'il se portait à merveille, qu'on allait -prochainement donner l'assaut, contait en peu de mots de menues -histoires du siège et demandait à Noël de lui écrire de longues -nouvelles. Il s'informait de tout et de tous, des gens et des bêtes, des -labours aussi, voulait savoir si le défrichement de la Grand'Lande avait -produit les résultats espérés et si le blé noir qu'on y avait semé avait -été d'un bon rendement. - -«Noël lut de la première ligne à la dernière, et même la signature. Puis -il dit: - -«--Je vais lui répondre tout de suite. Bonsoir. - -«--Tu lui enverras nos bénédictions, s'écrièrent Jean Bleiz et sa femme. - -«--Et nos souhaits de prospérité! firent les voisins, les valets de -ferme, les servantes. - -«Le jeune homme gagna l'écurie, suspendit son fanal au clou accoutumé, -et là, dans la demi-clarté vacillante, il se mit à relire plus posément -le grimoire de son ami, de son frère. - -«Le vent d'ouest soufflait dans le pignon, par grandes haleines -intermittentes, avec de brusques accalmies suivies d'une sorte de -déchaînement sauvage... Or, voici qu'en relisant, peut-être pour la -vingtième fois, il sembla à Noël que certains passages de la lettre -revêtaient un sens nouveau, plus profond, plus mystérieux. Une phrase -disait: «Les officiers prétendent que la guerre est sur le point de -finir. Peut-être, quand te parviendra ce chiffon de papier, serai-je -moi-même au moment de te rejoindre. Dieu fasse qu'il en soit ainsi!» -Noël se prit à murmurer, après l'absent: - -«--Dieu fasse qu'il en soit ainsi! - -«Et à l'instant même, il eut le sentiment que _cela_ allait être. - -«L'ouragan s'était tu. Un silence effrayant régnait au dehors, une sorte -d'attente angoissée. Noël tendit l'oreille: _quelqu'un_ venait. Un -bruissement presque imperceptible de pas remuait les fougères desséchées -qui jonchaient la cour: et trois coups discrets, espacés de quelques -secondes, furent frappés à la porte de l'écurie. - -«Le coeur de Noël Bleiz battit avec force. - -«Les chevaux, qui dormaient à demi, s'ébrouèrent, tournèrent tous la -tête dans la même direction, vers l'huis de chêne qu'une lourde barre -fermait. - -«Noël demanda: - -«--Qui est là? - -«--C'est moi, ton frère Evenn, répondit une voix. - -«--Mes _avertissements_ ne m'avaient donc pas trompé! s'écria Noël. - -«Et il se précipita pour ouvrir. Dans le cadre de la porte, sur le fond -orageux du ciel qu'une lune aux trois quarts noyée éclairait de teintes -sinistres, il vit Evenn, mais combien différent de celui d'autrefois! -C'est à peine s'il put le reconnaître. Le malheureux était revêtu de son -uniforme de soldat, mais des plaques de boue souillaient son pantalon, -sa tunique, comme s'il avait dû se traîner longtemps à plat ventre par -les routes détrempées. Ses traits défaits trahissaient des fatigues -surhumaines et, dans la profondeur sombre des orbites, ses yeux -brillaient d'une fièvre étrange. - -«--Tu vois, dit-il en esquissant un vague sourire, je tiens ce que je -promets. Va mon doux Noël, ce n'a pas été aussi facile que tu pourrais -le croire. - -«--Ton accoutrement le montre assez! fit Noël en l'attirant sur sa -poitrine... Mais, s'exclama-t-il soudain, qu'est-ce là?... Du sang?... -Evenn de mon coeur, serais-tu blessé? - -«Du flanc gauche du soldat, un peu au dessus du rein pendait un large -caillot rouge. - -«Noël reprit: - -«--Tu dois souffrir horriblement... Il faut faire lever les gens de la -maison... Nous allons te soigner ça. - -«--Je ne souffre plus, dit Evenn, je ne me souviens même pas d'avoir -souffert..., ou, si je souffre, ajouta-t-il, c'est d'autre chose. - -«--Eh! parle donc, que je te soulage! - -«--Me soulager, tu le peux... Mais le voudras-tu? - -«--Ah! çà, tu es Evenn Mordellès, je suis Noël Bleiz, et tu me poses une -pareille question! - -«--Si tu voyais clair, tu t'étonnerais peut-être moins. - -«--Explique-toi, je t'en conjure. Qu'as-tu? Qu'y a-t-il? - -«--Je t'avais fait le serment de revenir, Noël, je suis revenu... Vivant -ou mort! avais-tu dit. Et j'avais juré: Vivant ou mort! Touche ces -mains: elles sont glacées... - -«--N'en dis pas plus, Evenn! j'ai compris! - -«Et, tombant à genoux devant le fantôme de son frère d'âme, Noël Bleiz -fondit en sanglots. - -«--Avais-je raison, poursuivit le mort, quand naguère je te suppliais de -m'épargner un tel serment?... Si tu n'avais pas eu cette idée funeste et -si je n'avais eu la faiblesse d'y céder, je ferais à cette heure ma -pénitence, là-bas, parmi mes camarades de la fosse commune, sous les -étoiles du ciel d'Orient... Et tu ne serais point ici pleurant à mes -pieds sur celui qui fut si content de partir à ta place, oui, de partir -à ta place pour jamais!... - -«Noël cependant s'était redressé, tout pâle. - -«--Tu as dit que je pouvais quelque chose pour ton soulagement. Je suis -prêt, prononça-t-il d'une voix ferme. - -«--Si j'ai dit cela, n'en tiens aucun compte... Adieu, Noël! Garde mon -souvenir. Je t'ai aimé dans la vie, je t'aime dans la mort... - -«Le spectre d'Evenn Mordellès se reculait déjà dans l'ombre, mais le -fils de Rozvélenn, bondissant hors de l'écurie, lui barra résolument le -passage. - -«--Tu ne t'en iras pas ainsi, cria-t-il. Je puis, de ton propre aveu, -quelque chose pour la délivrance de ton âme. Eh bien! cela, quoi qu'il -doive m'en coûter, fût-ce ma damnation éternelle, je veux l'accomplir, -entends-tu? Je le veux! - -«--De plus impérieux devoirs t'obligent envers ton père et ta mère. Pour -l'amour d'eux, au nom du repos de leurs vieux jours, si durement gagné, -Noël, n'insiste point! - -«--Parle! te dis-je, ou je me brise le crâne contre ces murailles. - -«--Tu l'exiges? Tu as tort. - -«--J'ai tort, soit! Je l'exige. - -«--Attelle donc la Blanchonne au char à bancs, car nous aurons de la -route à faire. Ce n'est plus à Landerneau que nous allons cette fois... - -«... Dans le lit clos de la cuisine, Jean Bleiz, réveillé de son premier -somme, poussa du coude la bonne Glauda. - -«--Écoute donc, fit-il. Ne dirait-on pas, dans l'avenue, le bruit de -notre char à bancs et le trot saccadé de la Blanchonne?... - -«Assis côte à côte sur le siège de devant, l'ami vivant et l'ami mort -franchirent des lieues et des lieues de pays. La vieille jument, -d'allure d'abord hésitante, semblait avoir retrouvé son agilité -d'autrefois, du temps où, jeune pouliche indomptée, elle faisait, de ses -quatre sabots, jaillir du sol un quadruple éclair. - -«Était-ce une route qu'ils suivaient maintenant, Noël n'aurait su le -dire. - -«De vastes horizons muets et tristes s'étendaient en des perspectives -flottantes, indéterminées. Çà et là apparaissaient des formes -inconsistantes, qui étaient peut-être des nuages et peut-être des -arbres. Parfois des oiseaux s'envolaient, des oiseaux fantastiques, aux -ailes brunes et ouatées, qui glissaient sans bruit, pareils à des -chauves-souris d'une espèce inconnue. - -«Nul vent ne soufflait dans ce désert. L'air dormait, épais et immobile. - -«Une lumière vague éclairait les choses, une lumière qui n'était ni le -jour ni la nuit, une lumière comme celle qui semble émaner des miroirs -dans un appartement sombre. - -«Mais le plus surprenant, c'était, dans la terre, l'absence de toute -sonorité. La voiture roulait sans troubler le silence, et les sabots -ferrés de la Blanchonne n'éveillaient aucun écho dans la plaine sourde, -la plaine noire. - -«Soudain, quelque chose de brillant se mit à luire, comme une eau pâle -effleurée d'un rayon de lune. - -«--Nous approchons, dit Evenn. - -«--N'est-ce pas la mer que nous voyons devant nous? demanda Noël. - -«--Non. C'est le marais des Trépassés. - -«Ils arrivèrent sur le bord de l'étang mystérieux. - -«--Noël, dit Evenn, est-tu toujours résolu? - -«--Toujours! - -«--Alors, descendons. - -«Ils mirent pied sur une plage de sable fin comme une cendre que -hérissaient, par places, des joncs noirs, des roseaux funèbres. - -«--Fais le signe de la croix sur ta bête, poursuivit Evenn; ainsi elle -paîtra, en t'attendant, l'herbe des morts, comme si c'était une herbe -vivante, et les esprits de la nuit ne pourront rien contre elle... Toi, -commence à te déshabiller. - -«--Tout nu? - -«Evenn fit oui de la tête et se dépouilla lui-même de ses vêtements. -Puis, quand Noël eut retiré sa chemise: - -«--Donne-moi la main, et marchons! - -«Ils entrèrent dans l'eau jusqu'à mi-jambes, puis jusqu'à mi-corps. -Autour d'eux des têtes éparses surgissaient, ridaient un instant la -surface de l'onde et, de nouveau, sombraient. D'aucunes étaient des -visages flétris de jeunes filles, traînant de longues chevelures -déteintes; d'autres montraient des crânes dénudés et des barbes couleur -de soufre. - -«--Tu trembles? murmura Evenn à l'oreille de son compagnon. Tu as peur? - -«--Non, j'ai froid, extraordinairement froid. - -«--Eh bien! je brûle, moi; c'est une souffrance mille fois pire. Mais il -faut expier, vois-tu, il faut expier. - -«--Expier quoi, Evenn, toi dont la vie a été pure comme une soirée -d'août, toi dont la mort a été le plus simple et le plus entier des -dévouements? - -«--Je l'ai trop aimé, Noël. Ce fut mon crime... Quand l'éclat d'obus fut -entré dans mon flanc. Dieu me laissa presque une heure d'agonie pour -implorer sa miséricorde, avant de comparaître devant son tribunal. -J'aurais dû ne penser qu'à lui, mais ce furent des images de Rozvélenn -qui me passèrent devant les yeux, au moment suprême, et, en exhalant le -dernier soupir, ce fut ton nom que j'eus sur les lèvres... Si seulement -tu avais hésité à me suivre en ce lieu, tu retardais ma délivrance -d'autant de siècles que les sabots de la Blanchonne ont frappé de fois -la terre des défunts. - -«Un flot de larmes inonda les joues de Noël. - -«--Tu as beaucoup de mal? lui demanda le fantôme. - -«--Je voudrais en avoir dix mille fois plus, soupira-t-il. - -«A peine avait-il parlé de la sorte qu'une cloche tinta. Oh! mais des -sons tristes à vous fendre le coeur, un glas rapide, puissant, sauvage, -un glas inattendu! Evenn dit: - -«--C'est l'_Angélus_ des morts... Retourne au rivage, tu y retrouveras -tes vêtements auprès des miens. Ne touche pas à ceux-ci, fût-ce du bout -du doigt, fût-ce du bout du pied. Demain, à la même heure, je serai sur -le seuil de l'écurie. Va. - -«Noël ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà l'ombre de son ami le -plus cher, et l'étang de mystère, et la plaine lugubre s'étaient -dissipés comme de vaines apparences. Le jeune homme grelottait tout nu, -au milieu de la Grand'Lande. Ses habits gisaient en tas à ses pieds et, -non loin, des lambeaux rouges et bleus, des haillons d'uniforme -finissaient de pourrir dans la boue d'un sillon. Très vite, il endossa -ses hardes et cria: - -«--Blanchona! Blanchonik! - -«Un hennissement joyeux monta de la route qui longeait le bas de la -friche. La bonne jument, toujours attelée, broutait au talus les pousses -des jeunes ajoncs. - -«Quand, ce matin-là, Noël parut au premier déjeuner, les gens -s'accordèrent à lui trouver l'air malade. Il affirma qu'il se portait à -merveille. Jean Bleiz, lui, demeurait tout songeur, le nez dans son -écuelle. Les domestiques partis pour les champs, il dit à son fils: - -«--Je te l'ai souvent répété, Noël; mais tu ne prends pas assez de -distractions. La lettre que tu as reçue d'Evenn a dû te mettre en repos. -Profites-en pour t'amuser un peu. La herse que nous avions commandée à -Morlaix, au début de l'hiver, est prête depuis trois semaines. Attelle -la Blanchonne et fais le voyage. Tu verras par la même occasion la foire -de février. Nous sommes au mardi: je te donne _campos_ jusqu'à dimanche. - -«Jean Bleiz dit cela d'un ton paterne, en homme qui n'en pense pas plus -long. N'empêche qu'il avait son idée d'en dessous. Et croyez qu'il ne -fut pas aussi étonné qu'il feignit de l'être, lorsque son fils Noël lui -repartit: - -«--La Blanchonne, mon père, tire sur l'âge. Elle a fait un brave -service. M'est avis qu'il conviendrait de lui épargner les courses -longues. Et, pour ce qui est de moi, je vous avoue que les boutiques de -la foire de Morlaix me tentent médiocrement. - -«--N'en parlons plus, conclut Jean Bleiz. - -«Mais, le soir, dans le lit clos, la résine éteinte, il dit à sa femme: - -«--Je suis sûr maintenant qu'il se passe quelque chose, et pas quelque -chose de bon. Fais comme moi: prie et ne t'endors point. Si nous -entendons encore, cette nuit, le trot de la vieille jument grise, je -guetterai, demain, dans la cour, et dussé-je en mourir, je saurai -pourquoi elle sort, où elle va, et qui la conduit. - -«Ils prièrent en silence, l'oreille tendue, et, le bruit qu'ils -redoutaient, à la même heure que la veille, ils l'entendirent. - -«Les morts sont ponctuels. Evenn fut exact au rendez-vous et trouva Noël -qui l'attendait. La Blanchonne, qui s'était reposée tout le jour et à -qui, d'ailleurs, cette besogne nocturne semblait plaire, fit sonner ses -fers, sur le pavé de l'avenue, puis s'enfonça, d'une course éperdue, -dans les routes du pays des défunts, les routes de l'éternel silence. - -«Que vous dirai-je? Il en fut de cette nuit-là comme de la précédente -nuit, à ce détail près qu'Evenn entraîna Noël plus avant dans le marais -des Trépassés et que le gars de Rozvélenn eut cette fois de l'eau -jusqu'aux aisselles. - -«Ce qu'il souffrit, je ne vous le révélerai pas. Lui-même s'efforçait de -le cacher à son ami. Pas un gémissement, pas une plainte ne s'échappa de -ses lèvres. - -«Il rentra à la ferme, si faible que ses jambes pouvaient à peine le -porter. Quand il se présenta dans la cuisine, son père dormait encore ou -feignait de dormir; ce fut sa mère qui l'entreprit: - -«--Noël, mon enfant, lui dit-elle, tu dois avoir un secret à me confier. -Personne ne nous écoute. Ouvre-moi ton coeur. Tu es le fruit de mes -entrailles. Confesse-moi ton mal, je te guérirai; les mères savent des -remèdes, des philtres capables de conjurer la mort même. - -«Pauvre Glauda! C'était comme si elle se fût cogné la tête contre une -tombe pour lui arracher le mystère de l'éternité. - -«Son Noël lui répondit par des paroles douces et tristes, des mots -vagues, insignifiants, et elle n'apprit rien de ce qu'elle eût donné son -âme pour savoir. - -«La journée s'écoula. Le soir vint. Dans le ciel, nettoyé par les vents, -des étoiles vacillantes s'allumèrent. La vieille maison de Rozvélenn, si -longtemps aimée de Dieu, paraissait plongée dans le repos. Mais, sur le -_banc-tossel_, près de l'âtre, Glauda égrenait son chapelet de corne; -dans l'aire, Jean Bleiz se dissimulait, sous l'auvent de l'étable à -boeufs, et Noël attendait, derrière la porte entre-bâillée de l'écurie, -le spectre d'Evenn Mordellès. - -«Accroupie dans sa litière fraîche, la Blanchonne ruminait de lentes, -d'obscures idées, parmi la respiration forte et chaude des chevaux de -labour. - -«--Allons, Noël! dit une voix plus légère qu'une brise d'été. - -«Le harnais fut bouclé en un clin d'oeil,--et ils allèrent. - -«Jean Bleiz s'élança derrière eux, dans la nuit. - -«Jadis, il avait été le plus agile coureur de la montagne. On racontait -de lui que dans sa jeunesse, il forçait les lièvres à la chasse. Il faut -croire que si ses cheveux avaient grisonné, ses jambes n'avaient point -trop vieilli, car il arriva sur la grève de l'étang funéraire comme -Evenn disait à Noël, là-bas, dans le purgatoire des eaux profondes: - -«--Tu as été jusqu'à mi-corps, tu as été jusqu'aux aisselles; je serai -délivré, si, ce soir, tu te laisses submerger tout entier. Seulement, -pour Dieu! clos tes lèvres! Que pas une goutte du marais de la mort n'y -puisse pénétrer! Qui a bu de cette onde n'aspire désormais qu'au trépas. - -«Il se fit un silence. Jean Bleiz vit s'engouffrer lentement les deux -têtes. Il murmura: «Je n'ai plus de fils», battit l'air de ses bras et -s'évanouit sur le sable couleur de cendre... - -«Quand il reprit ses sens, une cloche lointaine, une cloche de l'autre -monde sonnait l'angélus. Et il entendit son fils Noël, agenouillé près -de lui, qui lui disait: - -«--Vois cette fumée blanche qui monte dans le ciel! C'est l'âme délivrée -d'Evenn Mordellès qui gagne le Palais de la Trinité... - -«Il regarda, vit les talus, plantés d'ajoncs, et devers l'Orient, où le -jour commençait à poindre, un petit nuage clair, déjà haut, soulevé par -les premiers souffles du matin. - -«La Blanchonne ramena le père et le fils. - -«Debout au seuil de la maison, Glauda les reçut sur son coeur, blême des -angoisses de sa longue veille.» - - * - * * - -«Mon histoire devrait finir ici, grommela le taupier, mais elle a -malheureusement une autre fin, et vous devinez laquelle. - -«Soit involontairement, soit à dessein, Noël Bleiz avait ouvert ses -lèvres aux eaux de la mort: il en perdit le goût de vivre. - -«Il décéda le vendredi, jour du Christ. Son père et sa mère ne -demeurèrent après lui que pour l'ensevelir. - -«J'ai suivi les trois enterrements dans l'espace d'une seule année. Dieu -fasse paix aux maîtres de Rozvélenn! Ils sont en Paradis, je pense, et -peut-être aussi la Blanchonne qui jamais ne pécha. - -«Gaïd Dagorn, la nuit s'avance. Vous feriez bien de réciter un dernier -_De profundis_ pour les Ames. - -«Moi, j'ai dit.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et, joignant ses mains velues, le taupier de Commana rentra dans son -silence. - - - - -LA HACHE - - -I - -Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille qu'elle ne sait -plus son âge. Quand on le lui demande, elle répond: - ---Voilà, par exemple, une chose dont je ne me suis jamais inquiétée, pas -plus que de vérifier quelle heure il est à l'horloge, lorsque je me sens -envie de dormir. - -Quelquefois elle ajoute sentencieusement: - ---Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons tous le même âge, -l'âge de mourir. - -Elle est mince, fluette, et quasi impondérable. Elle a coutume de dire: - ---Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon enterrement. Je m'en -irai dans un coup de vent d'ouest, à la grâce de Dieu, comme un fétu de -paille. - -Fraîche, d'ailleurs, et à ce point conservée, selon ses propres termes, -que c'en est miracle. De figure d'aïeule semblable à la sienne, je n'en -ai vu que dans les tableaux des vieux maîtres hollandais. Encore y -a-t-il dans ses traits une grâce fine et délicate qu'il n'a jamais été -donné à ces vieux maîtres de contempler dans leurs modèles. Cela est -chez elle le signe de la race, le signe aussi--et surtout--de son âme -charmante, de son «moi», comme parlent certains. Oh! nullement -compliqué, ce «moi», très simple, au contraire, très primitif, mais -d'une si exquise simplicité! Et combien varié néanmoins! Que d'images -changeantes, tour à tour gaies ou tristes, défilent, en moins de temps -qu'il ne faut pour les saluer au passage, dans les clairs yeux -septuagénaires de Matic Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des -filles de Bretagne que Renan célébra jusque devant la face de Pallas -Archégète, purs «comme ces vertes fontaines où, sur un fond d'herbes -ondulées, se mire le ciel»? Aussi limpides sont ceux de Matic, la -fileuse de chanvre; seulement, au cours de l'arrière-saison, il y a plu -des feuilles mortes. Car elle a connu les jours pénibles et les nuits, -les pâles nuits de larmes. Elle a eu à pleurer, non seulement ceux dont -elle était issue, mais ceux encore qui étaient issus d'elle. - ---Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une touffe d'herbe oubliée -par mégarde dans un pré que la faux des faucheurs a tondu. - -Ou bien: - ---Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux. - -Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur discrète, une -sorte de symbolisme transparent, jamais pour se douloir ni pour -apitoyer. Il y a de plus malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le -remède à toutes les afflictions: une force de résignation que rien ne -saurait surprendre, jointe à une extraordinaire puissance de vie idéale. -On fait grand bruit de la tristesse innée des Bretons, race occidentale, -toute pleine des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des -mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme plus absolu et -plus entêté. Nourri de misère, il exalte la douceur de l'existence, et -la mort même n'est pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment -continué... Toujours est-il que Matic a traversé les plus cruelles -épreuves «comme un agneau qui passe dans les fourrés épineux des -landes», y laissant peut-être quelques brins de laine, mais rien de sa -belle humeur vaillante, de son immuable sérénité. - -Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation est aussi -reposante qu'une promenade, au soleil couchant, par les campagnes -silencieuses, dans la féerique somptuosité des premiers soirs d'automne. -Sa mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains, à ces -hypogées de la légende où l'on va de salles en salles, de trésors en -trésors, d'admirations en admirations. Elle sait la vie et la mort. Elle -sait ce qui est, ce qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est -possible à l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction. -Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit, elle décrit -d'avance les formes imprescriptibles qu'elles revêtiront à leur déclin. -Ses yeux de calme visionnaire ignorent les frontières de l'espace et les -bornes noires qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps... - - -II - -Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours -à la même heure, s'assied toujours à la même place. Et ce sont d'abord, -pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique -paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux et -sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une aile souple, la -causerie s'élève aux généralités. Matic est une manière de philosophe, -d'esprit délié--je l'ai dit--et qui se joue à l'aise autour des -problèmes les plus redoutables. - -Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, que, le -soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veillée des ancêtres... -Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit -achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses -sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à l'angle du -foyer. - -Sa mise était soignée, comme il convient un jour de fête. Elle portait -sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle eût été en -plomb, le corsage bleu sombre orné de parements de velours, et son fin -visage s'encadrait--vu la circonstance funèbre--dans une coiffe aux -cassures rigides, couleur safran, le jaune étant la nuance de deuil chez -les femmes de Cornouailles. - -Ses premiers mots furent pour s'excuser. - ---Pardonnez-moi... Nous avons un vrai temps de purgatoire... Vent et -pluie pêle-mêle... Je suis toute trempée. Ma jupe est comme une -cloche... J'ai tenu à suivre jusqu'au bout _la procession du charnier_, -et nous avons séjourné longtemps devant la «maison des morts»... J'y ai -beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, crânes terreux, ossements -blanchis... Et voilà: je n'ai plus un fil de sec; l'eau, par instants, -tombait du ciel à pleins seaux... Pardonnez-moi. Dans quelques minutes, -il n'y paraîtra plus. - -A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements mouillés, -l'enveloppant d'une brume lumineuse, en sorte qu'elle avait l'air d'une -bonne petite fée, descendue par le trou de la cheminée, dans un nuage. - -Elle reprit, après un silence: - ---C'est une belle chose, le feu!... J'ai entendu conter ceci, quand -j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, l'hiver venu, ne -consentent point à s'expatrier. Ce sont, je pense, des oiseaux bretons. -L'idée seule des climats lointains, mêmes dorés par des soleils -éblouissants, leur semble plus mortelle que la mort. La première bise -les saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs corps -menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des fruits mûrs. Mais où -de leur vivant ils nichèrent, leurs âmes délicates restent blotties,--et -ce sont ces âmes qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent -de nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons... Au -temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,--Dieu l'ait en sa garde!--me -faisait la cour, il avait coutume de fredonner en passant, le soir, près -de notre porte: - - Du bois qui brûle un oiseau s'envole. - Matic, écoute ce que te dit ton chant... - Il te dit, ce chant, que je t'aime; - Il te dit, que mon coeur aussi brûle, - Qu'il brûle d'amour pour sa douce... - -«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme s'il n'avait jamais -été.» - -Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les flammes, sans -doute aussi à écouter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de -Pêr Corniguellou. - -Je lui dis, pour renouer l'entretien: - ---Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir. - -Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa -coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs -où brillaient encore quelques fils blonds. - ---Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; vous ai-je -jamais dit ce qui lui advint le matin même du jour marqué pour son -trépas?... C'est une histoire singulière à laquelle je n'aime guère à -penser, mais que je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est, -comme vous dites, un soir de commémoration... Les moindres circonstances -m'en sont restées présentes à l'esprit, comme si la scène datait d'hier, -quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en -effet, un 15 décembre, exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu son -âme de brave homme... Laissez-moi seulement un répit de quelques -minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses -dans l'ordre et avec clarté... - -Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après un assez long -silence, commença: - ---Voici... Pêr, de sa profession était sabotier. Et les sabotiers, comme -vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain là-bas. -L'ancienne hutte est vite à terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de -bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en -avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions -nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, acheté à Carhaix, traînait aussi -aisément, ma foi! que si c'eût été un berceau d'enfant... -Connaissez-vous la forêt de Porthuault? - ---Si je la connais, Matic!... Mais je suis né à Saint-Gervais, presque -au coeur du bois! - ---Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'être né -dans un beau pays... Je me rappelle--tenez! comme si c'était -maintenant--le jour où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du -soleil. Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez Mikêl; Pêr -était descendu et menait la bête par la bride, l'aidant à éviter les -ornières; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui -tournais le dos; nous étions partis de Quimper l'avant-veille et le -voyage avait été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais -constamment un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je dormais à -moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, Matic, voilà ce que tu n'as -jamais vu.» Je regardai, et j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant -c'était beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et -si profonds que tout l'horizon en était noir. - -«--N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas -ici le vrai paradis des sabotiers?... - -«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui, quelques jours -auparavant, lorsqu'au retour du marché de Quimper, un samedi, il m'avait -annoncé qu'il venait de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un -garde-forestier de Porthuault... Oh! oui, et vivement fâchée même!... -Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont j'entendais pour la première -fois prononcer le nom? Quelque trou de misère sans doute, par delà le -pays du pain!... Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je m'étais -mise à pleurer de mécontentement, de désespoir... Plus loin que -Châteauneuf, plus loin que Carhaix plus loin que Callac! Au bout du -monde, quoi!... Quel besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce -qu'il était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais été -navrée... - -«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en me montrant du -geste toute cette étendue de collines boisées, entrecoupées de vallons -verts, et, dans le creux du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille -église si avenante de Saint-Servais. - -«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous fîmes halte devant -le seuil de Harnay, un des grands marchands de sabots de la contrée, -chez qui Pêr, autrefois, dans le temps que nous n'étions pas encore -mariés, avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous accueillit -avec infiniment de bonne grâce, nous obligea de souper à sa table et de -coucher sous son toit, en sorte que le lendemain, à l'aube, je me -réveillai complètement réconciliée avec le pays. - -«Complètement, non! Une appréhension me restait, si vague, il est vrai, -que je n'eusse su dire au juste à quoi elle tenait, mais réelle -néanmoins et tourmentante au point que je ne pus m'empêcher de dire à -Pêr: - -«--Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant j'ai idée que -ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons rien de bon. Je suis enchantée -d'être venue, histoire de voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois, -nous ne séjournerons point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien -doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons notre chemin -vers le sud! - -«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle, que sais-je? et, -finalement, n'y voulut point entendre. Comme j'avais des larmes plein -les yeux, pour me consoler il ajouta: - -«--Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré sourd à tes -absurdes pressentiments. Harnay, François Harnay, chez qui nous sommes, -c'est dans la forêt, là tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a -commencé par être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un peu de -patience seulement! File ta laine et laisse-moi besogner. Je te jure sur -cette hache que, le jour où nous réattèlerons le bidet pour partir, il -aura triple charge, charge de monde, charge de meubles et... charge -d'écus! - -«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre hôte la lui -avait donnée, la veille, en présent d'amitié, après avoir conclu marché -avec lui pour une importante fourniture de sabots. - -«--Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! avait-il dit; ce que -je suis, je le lui dois. - -«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance avait répondu: -«Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle que le tiers de ce qu'elle -t'a rapporté, je me tiendrai pour satisfait.» - -«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes sortes de -précautions sur une chaise au chevet du lit... Tandis que je vous conte -ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleuâtre piqué de -taches de rouille, le manche à la fois grêle et solide, en bois -étranger. Des caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au fer -rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuité, le -mordant d'un rasoir... Pêr ne l'eut pas plus tôt prise à témoin de ses -gains futurs qu'elle m'apparut, à moi, comme un instrument de -malédiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait, -s'extasiant sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je -lui dis: - -«--Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu viens de faire... -Même, à ta place, je n'emporterais point cette hachette. - -«--Pourquoi? - -«--Parce que... - -«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous -appelant à déjeuner. Je dus me taire par politesse. - -«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la forêt, en -compagnie de notre hôte qui, avec une charmante obligeance, s'était -offert à nous servir de guide jusqu'à la maison du _jugard_, autrement -dit du garde-forestier. Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la -hêtraie au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les pieds -d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le soir même, nous nous -installâmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient déjà ces -parages. Conformément aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent -voir, nous saluant du nom consacré de _cousins_, et se mirent à notre -disposition pour nous aider à construire la hutte. Grâce à eux, nous -eûmes avant la tombée de la nuit un abri très suffisant. Deux jours -après on m'eût fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours -vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par -se trouver partout chez soi. - -«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. D'un côté, -c'étaient de longues et hautes avenues où le regard se perdait, entre -les troncs blancs des hêtres, dans la profondeur tranquille des -feuillages. De l'autre nous jouissions d'une échappée sur les prés de -Rozviliou et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits -pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant comme autant -de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours aimé la beauté des choses. -C'est un spectacle qui ne coûte rien et dont la contemplation ne lasse -jamais. Nous étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à son -avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des -bois se parent de teintes plus variées et plus délicates, comme les -jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point -de mourir. Je passais les journées dehors, à filer, près de la hutte, -tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les -myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, garçons déjà -robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds à -qui d'autres faisaient écho çà et là dans le silence de la hêtraie. - -«J'étais, du reste, rarement seule. - -«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient -leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en -travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans -ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses -inquiétudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les -nuées d'orage au fond d'un ciel d'été. - -«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous avions achetés -avait donné des résultats inespérés. Et le bois était des meilleurs, à -la fois très dense et très facile à ouvrer. D'autre part, l'hiver -s'annonçait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors -de la première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: «Tant que tu -seras dans le canton, accorde-moi la préférence. Je te solderai deux -sous par paire de plus que mes concurrents.» - -«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les pronostics de mon -mari qui semblaient avoir raison et non mes pressentiments. - -«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, dans toutes -les paroisses d'alentour, tintèrent les glas de la Toussaint. J'avais -invité deux femmes de sabotiers à venir faire chez nous la veillée des -morts. L'une d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole. -J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la porte de -branchages entrelacés de fougères qui fermait la hutte. - -«--Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés, dit-elle, -faisant allusion à mon mari et à mes deux fils. Ils seront restés au -bourg avec les miens et s'en retourneront sans doute tous ensemble. - -«--Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu, et jettes-y -quelques brassées de copeaux. - -«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois. Jeanne Tual, la -voisine, se mit en attendant à inspecter des yeux notre intérieur que la -flamme, ravivée, illuminait en ses moindres recoins. Les femmes ont de -ces curiosités, soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est -mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la vis se lever de -la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie et marcher droit à l'un -des poteaux de la loge auquel Pêr Corniguellou avait coutume de -suspendre ses outils. Elle se pencha, regarda de près quelque chose que, -de ma place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage -prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante. Je déposai dans -sa couchette l'enfant qui avait clos les yeux. - -«--Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta mine s'allonge -ainsi? - -«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon mari par François -Harnay, et murmura: - -«--Est-ce que les tiens se servent de cet outil? - -«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions à son égard ne -s'étaient point dissipées; mais, dans le calme si occupé de notre vie, -je n'avais plus eu le temps d'y songer. - -«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes terreurs. Mon -impression première me revint, plus nette et plus aiguë... Aux lueurs du -foyer, l'acier luisait d'un éclat sinistre et les taches de rouille se -rembrunissaient, revêtaient des teintes noirâtres de sang figé... Je -devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance qu'elle -m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée. - -«--Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit -servi... Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle... -Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du -mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de _cousins_, est -de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sûre, que, -faute d'avoir été avertis à temps, nous qui sommes ignorants de tout ce -qui a trait à cette contrée, nous nous attirions des désagréments, sinon -des infortunes... Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de -quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont tu détournes -d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour être maléficieuse et, -peut-être, diabolique... Je t'en conjure, par Dieu et par les sept -saints de Bretagne, hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de -connaître!...» - -... Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient -à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs. - ---C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle. - - -III - -Et, après un silence troublé seulement par le bruit du vent au dehors et -les craquements des volets, elle reprit: - ---La voisine me fit, sur mes supplications, ce récit que j'ai retenu -point par point: - -«Un jour, des bohémiens errants, montreurs d'ours et diseurs de bonne -aventure, s'égarèrent dans la forêt de Porthuault; ils arrivèrent, -harassés, à bout d'haleine et de forces, dans la clairière où -travaillait alors François Harnay. Celui-ci, homme généreux et -hospitalier, les admit au repas de famille, les hébergea une nuit, dans -son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin, sans vouloir -accepter d'eux aucun argent. Un vieux, presque centenaire, qui -paraissait être le chef de la bande, lui dit: - -«--Ton accueil nous a touchés. Nous t'en aurons une gratitude éternelle, -et ton nom sera vénéré jusque chez les enfants de nos petits-enfants. Je -veux te faire un cadeau qui puisse t'être utile. Reçois-le en souvenir -de nous. Je suis assuré d'avance qu'il te portera bonheur. - -«Et il sortit de son havresac cette hachette. - -«--Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard, à la condition que tu -t'en serves toujours comme d'un outil de travail, jamais comme d'une -arme de combat. - -«Harnay prit la hache et remercia. - -«Difficilement il en eût trouvé une meilleure. Elle eût coupé du fer. -Avec cela, inusable, et jamais ébréchée. Durant douze années qu'il la -mania, il n'eut point à l'affûter une seule fois. Elle fit sa fortune, -selon la prédiction du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge -comme un talisman. Il est juste de dire qu'il était lui-même le plus -rangé des hommes et le plus sobre, le plus habile, le plus laborieux des -sabotiers. De simple ouvrier il passa patron, put s'établir au bourg de -Saint-Servais dans une maison de pierre couverte en ardoises, pratiquer -sur un pied plus large le commerce de sabots, et finalement, devenir un -des principaux rentiers de l'endroit. - -«Cependant les autres _cousins_ ne laissaient pas d'être jaloux de la -prospérité si rapide des affaires de François Harnay. - -«Un d'eux surtout, un nommé Chevanz, homme violent et débordé, que la -malechance, d'ailleurs, poursuivait, allait partout répétant que Harnay -avait, par l'intermédiaire des Bohémiens, fait un pacte avec le diable, -si même le grand vieux à longue barbe blanche, qui lui avait remis la -hache mystérieuse, n'était pas le diable en personne. Au fond, ce -Chevanz brûlait d'envie de s'approprier cette hache, fût-ce par la -fraude et par le vol. Il y réussit, on ne sait comment. Harnay s'aperçut -un beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait été dérobé, et -tout de suite il soupçonna quel était le voleur. Il eût pu s'adresser -aux gendarmes. Mais il était de tradition parmi les _cousins_ que l'on -réglât ses comptes entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se -contenta de réunir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses ouvriers -sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honnêteté lui étaient -particulièrement connues. Et il les harangua à peu près en ces termes: - -«--Camarades, il s'est trouvé un _cousin_ assez indélicat pour enlever -ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas besoin de le prononcer, vous l'avez -tous sur les lèvres. Je respecte trop les usages de la corporation pour -qu'il me vienne à la pensée de saisir la justice de cette affaire. Il ne -faut pas qu'un sabotier soit jugé par d'autres que par ses pairs. Mais -je n'entends pas non plus que ma bonne hache demeure indûment en des -mains indignes. Je suis prêt à me séparer d'elle, quoiqu'elle soit pour -moi une vieille amie à qui il m'en coûtera de dire adieu,--mais du moins -je ne veux m'en séparer que de mon plein gré et pour la confier à -quelqu'un qui sache en faire, comme moi-même, un brave emploi. Vous, je -vous connais tous, et vous m'êtes également chers. Elle sera à celui de -vous qui l'ira réclamer. - -«Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer à la courte paille. Le -sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme de vingt ans, joli comme une -femme, mais hardi comme l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en -eût, de la hardiesse, pour s'attaquer à Jérôme Chevanz. - -«Les sabotiers de ce temps-là se tenaient pour gentilshommes. C'est en -combat singulier, la hache au poing, qu'ils avaient coutume de trancher -leurs différends. - -«Quelles furent les péripéties de la lutte entre Jozon Lantic et Jérôme -Chevanz, sans doute on ne le saura jamais. La femme de ce dernier ne put -fournir de renseignements que sur la scène de la provocation. Ils -venaient de finir de souper. Chevanz, qui avait été au bourg et y avait -bu quelques verres, après vêpres, somnolait à demi, en achevant de fumer -sa pipe, sur la pierre de l'âtre. Tout à coup la porte s'était ouverte -et Lantic était entré, une hache sur l'épaule. - -«--Ohé! Chevanz! - -«--C'est toi, Lantic? - -«--Je viens de la part de François Harnay... - -«--Me redemander son outil magique, n'est-ce pas? - -«--Le redemander, non! Le reprendre!... - -«--Tu es trop jeune! - -«--Et toi, trop lâche! - -«--C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit? - -«--Au carrefour de Blanche-Épine. - -«--Marchons. Ce sera tout à l'heure le carrefour de l'Épine-Rouge... Tu -l'auras, ta hache de patron, tu l'auras, mais en plein crâne!... - -«La femme n'eut même pas le temps de s'interposer. Les deux hommes -avaient déjà disparu dans les ténèbres. - -«--... Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual, la forêt profonde -en a gardé le secret. Il y a là un étrange, un impénétrable mystère... -Ni Lantic, ni Chevanz n'ont été vus dans le pays depuis lors, et l'on -n'a retrouvé le cadavre ni de l'un ni de l'autre... La nuit du duel, il -pleuvait à verse; les _cousins_ d'alentour, en visitant à l'aube le lieu -du combat, n'y aperçurent que des feuilles mortes, et pas une trace de -sang... François Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an -après, jour pour jour, comme il s'était levé de grand matin pour se -rendre au marché de Callac, son pied heurta sur le seuil quelque chose -qui luisait. Et c'était la hache mais non plus étincelante de ce bel -éclat toujours neuf qu'elle avait auparavant, rouillée au contraire, -d'une rouille mauvaise, d'une rouille ineffaçable, de cette rouille que -voilà, et que nul frottement n'a pu faire disparaître, et qui est du -sang, du sang d'homme, du sang de chrétien... - -«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes au dehors un bruit -de voix. C'étaient nos maris qui rentraient. - -«--Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. Je vous -demanderai de cacher la hache, que mon homme ne la voie point. Elle lui -rappellerait de trop pénibles souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme -s'il eût été son propre fils. - -«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le lit où nous -couchions, Pêr et moi. - -«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut question de -toute espèce de choses hormis de l'histoire de la hachette. L'heure -venue de nous quitter un peu avant minuit, nous récitâmes en commun le -_De profundis_, puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue à -côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson me parcourut la peau -du dos, comme au contact d'un corps glacé. Et je me souvins de la hache -qui était là, sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de -fermer l'oeil. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine. Il me semblait -voir deux formes gigantesques de spectres bataillant éperdûment et en -silence dans la nuit. Et à chaque coup il jaillissait de ces deux -fantômes de larges gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes -en tombant sur le sol... Heureusement que Pêr ne tarda pas à s'endormir. -Je me levai alors, et, ayant ramassé la hache à terre, je l'enfermai -dans le bahut... - -«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée tout d'abord... -Pêr Corniguellou serait peut-être encore de ce monde! - - -IV - -Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses -paupières abaissées. - ---Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste que la -violence de son émotion ne lui permît point de continuer son récit, -n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est -inflexible et ne se dérange jamais? - ---Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de -preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette -histoire. - -«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de cette soirée où -j'avais reçu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque -part où Pêr Corniguellou ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur -les entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice pour -exécuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers -infirmes qui, désormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte -et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du -reste installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris des -meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et -comme qui dirait les évêques de la confrérie. Sans cesse par monts et -par vaux, ils servent d'intermédiaires entre les _cousins_, colportent -les nouvelles d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite -ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de mon mari, la -septuagénaire Nanna Corniguellou. - -«--Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son idée est -qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic -lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de -l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout à -fait embrumés par les brouillards de la mort. - -«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée à peine de -dix ans. - -«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au voeu de -l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me -mis en route avec l'enfant. - -«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai très bas, si bas -qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre -présence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux, -avant de se clore à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis -redevinrent momentanément aussi lucides qu'au printemps de ses années. -Mais, comme s'ils se fussent usés à cet effort, tout à coup ils -s'éteignirent. Et, quand ils se furent éteints, le corps aussi peu à peu -se refroidit, se glaça. Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme -le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Même -averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques. - -«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre dans le pays de -ceux qui ne sont plus!... - -«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit -l'enterrement, des réglements d'intérêt et le partage des dépouilles de -la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10 -décembre, en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au soir. - -«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa défunte mère. -Naturellement, il avait hâte de tout savoir, comment elle avait -trépassé, ses dernières paroles, ce que nous avions fait. Au moment de -nous coucher, me voyant très lasse, à cause des émotions des jours -précédents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de -voix qui lui était habituelle: - -«--J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garçons emmèneront -les petits dans la hêtraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas très -loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitôt préparer -le repas de midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te -prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon -retour. - -«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil était déjà haut sur -l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence régnait dans la -hutte et au dehors. Je sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr -ne fût pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze heures. - -«--L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il ne croyait. - -«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du ménage, à réparer -l'inévitable désordre causé par mon absence. Assiettes et bols avaient -été entassés pêle-mêle dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela -subitement la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec effroi -qu'elle n'y était plus... Un des fils entrait. - -«--La hache de François Harnay, lui demandai-je toute troublée, est-ce -toi qui l'as prise? - -«--Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au bois ce matin. - -«Je sentis une secousse au coeur. - -«--Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis pas tranquille à -son sujet. - -«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de pas hors de la -hutte que nous aperçûmes Pêr au détour du sentier; mais qu'il était -pâle, Jésus-Dieu! Et combien chancelante était sa démarche! C'est à -peine s'il pouvait mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui: - -«--Tu es blessé? - -«--Je ne sais pas... non... mais malade, très malade. - -«--Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé? - -«--Rentrons d'abord chez nous, de grâce... Je vous raconterai tout. - -«... Ce qui lui était arrivé, le voici: - -«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand soudain, sans -qu'il pût s'expliquer comment, la hache lui échappa des mains et glissa -dans une espèce de fosse--sans doute un ancien piège à loups--à demi -pleine d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla -sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut saisir le manche... -Horreur! ce fut un ossement humain qu'il ramena, un os de jambe auquel -pendaient encore des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la -surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes, des débris de -cadavre mêlés à des débris de vêtements, un crâne enfin détaché du -squelette, comme la tête hideuse d'un supplicié. - -«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais ne le put. Les -genoux vacillaient sous lui. Il tournoya sur lui-même comme un homme -ivre et s'abattit sur le sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était -glacé. Il eut pourtant la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous -le rencontrâmes. - -«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant sans cesse pour -boire à une écuellée de _flip_ que je lui avais préparée. Une soif -inextinguible le dévorait. Il avait des pâleurs subites; puis, tout -aussitôt, son visage s'empourprait, devenait d'un rouge feu. - -«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer assis sur le -banc, les coudes allongés sur la table, le front dans les mains. Les -enfants ni moi nous n'osions lui adresser la parole. D'ailleurs, nous -étions nous-mêmes frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire chercher -un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en avait pas dans la contrée. -Et puis, ce n'était pas dans les habitudes des gens de cette époque. On -vivait, on mourait, sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que, -bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment d'un danger -immédiat... Dans l'après-midi, peut-être pour nous rassurer, Pêr se -prétendit mieux. Il manda le fils aîné: - -«--Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et mets-le au courant -de l'aventure, afin qu'il prévienne les autres _cousins_. On ne doit pas -laisser pourrir en plein vent comme une charogne le cadavre d'un -chrétien qui fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour -de Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème... - -«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli. - -«--Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement. - -«--Rien, mon ami... ou plutôt, c'est toute une histoire, trop longue à -te raconter pour l'instant... Tu n'es pas en état de l'entendre. - -«--Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête. - -«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore de s'étendre sur le -lit. Il eut un geste las, soupira: - -«--Je suis bien ainsi... je suis très bien... - -«Et il ne bougea plus... J'envoyai les enfants jouer dans la clairière. -Il soufflait un peu de brise, mais le ciel était pur et le soleil -brillait... Une heure se passa. Un bruit de sabots résonna sur la terre -durcie. J'allai voir à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes -et de femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans une manne -d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire de la fosse à loups. -Jeanne, sa femme, se détacha du cortège et vint à moi: - -«--Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il fût en bouillie, me dit-elle; -c'est celui de Jozon Lantic. La boîte du crâne est fendue en deux. Nous -y avons trouvé une nichée de sangsues... - -«Je la priai de m'épargner ces détails. Elle me demanda: - -«--Peut-on voir Pêr? - -«--Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort. - -«Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis, me tirant -brusquement à l'écart: - -«--Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer! - -«Je la regardai ahurie. - -«--Hein! m'écriai-je, comprenant tout à coup, comme si un éclair m'eût -traversé le cerveau. - -«Je me précipitai vers la table. - -«--Pêr! Pêr! - -«Je n'eus pas plus tôt touché le malheureux qu'il s'affaissa. La voisine -avait dit vrai. Il était mort...» - - -V - ---Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force de poursuivre, -voilà comment et par suite de quel concours singulier de circonstances -je suis devenue veuve. - -«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un fut déposé mon -mari, dans l'autre furent placés les restes de Jozon Lantic. Leurs -tombes à tous deux sont dans le cimetière de Saint-Servais, au pied de -la tour. Toute la forêt et même les paysans des fermes des environs -assistèrent à ce double enterrement. Après l'absoute, François Harnay -prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y mit, quant à lui, un -louis d'or de vingt francs et fit la quête parmi l'assemblée pour la -veuve de Pêr Corniguellou et pour ses orphelins. - -«Bénies soient ces charitables populations de la montagne! Je leur dois -de n'être pas morte de misère et d'avoir pu élever ma bande sans tendre -la main à l'aumône publique. - -«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes enfants, la route -vers le sud. De nouveau j'escaladai la pente du Ménez Mikêl. Je me -rappelai les paroles de Pêr et mon exclamation: - ---«Oh! le beau pays! le beau pays! - -«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même figure majestueuse -et recueillie que le jour où nous l'admirâmes ensemble. - -«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler, avec son -onduleuse forêt, toute poudrée de givre, étincelante au soleil du matin -d'une myriade de pierreries. Les hêtres aux branches lisses, roses dans -la lumière, avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés -sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées... Des basses -messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, ailleurs -encore, à Botmel, à Plusquellec. Les carillons alternaient, se -répondaient, à travers les étendues tranquilles, et tout le ciel en -vibrait, comme s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt -s'élevaient de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très haut -dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs bleues... Tout cela -m'est resté extraordinairement présent à l'esprit... Depuis, hélas! j'ai -dû semer un peu partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui -était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse. Mais, si -les femmes qui m'enseveliront exaucent mes volontés suprêmes, c'est -là-bas, auprès de Pêr Corniguellou, qu'elles me mèneront enterrer. J'ai -dans mon armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou, pour -parer aux frais du voyage...» - -A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule. - ---Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne vieille, récitons vite le -_De profundis_ pour clore la veillée. C'est nuit funèbre, ne l'oublions -pas. Les Ames défuntes vont venir. Il n'est que temps de leur faire -place. - ---Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, la hache -révélatrice, qu'est-elle devenue? - ---Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute de l'avoir -cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la cherchent encore. J'espère -bien que Dieu ne permettra pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un -homme, elle en a tué deux. Il me semble que c'est assez. - -Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière. - - - - -LE PÉCHÉ - -D'ERVOANIC PRIGENT - - -I - -Ceux qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il était de -ceux qu'on n'oublie pas. - -Quand on le voyait arriver dans les bourgs du Trégor,--avec son éternel -chapeau haut, aux plis avachis d'accordéon, et qu'ornait une guirlande -de _fausses fleurs_, avec son habit aux longues basques traînantes qui -faisaient derrière lui une espèce de sillage dans la poussière ou la -boue des rues,--vite les enfants accouraient, et c'étaient de toutes -parts des appels bruyants: - ---Ervoanic! Ervoanic! - -Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une indulgence -hautaine de souverain en tournée. - -Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du bourg, croisait -l'un sur l'autre les revers de son habit à basques et envoyait de la -main des saluts protecteurs à toute la foule des polissons. - -Il passait pour un homme simple ou--comme on dit là-bas--pour un -_innocent_. On s'en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de -vénération, qui s'attache, en Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des -mendiants. - -A vrai dire, Ervoanic ne mendiait pas. - -Jamais on ne le vit tendre son chapeau ni demander un morceau de pain. -Il eût refusé l'aumône, si on la lui avait offerte. - -Ce prétendu idiot s'était arrangé sa vie en homme d'esprit. Il avait son -jour pour rendre visite à chaque maison,--le jour où il était assuré d'y -faire le meilleur repas. Il connaissait les menus habituels de toutes -les fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et -ne se montrait sur les seuils que les jours de soupe fraîche. -Régulièrement, il se présentait au bon moment. Pas une fois, la mémoire -de son estomac ne se trouva en défaut, au cours d'une existence qui fut -pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsque, -selon son expression, il s'en alla goûter de la cuisine du bon Dieu, en -paradis. - -Il mourut, n'ayant commis qu'un péché,--de gourmandise, cela va de soi. - -Et voici comme on le raconte en Trégor, ce péché d'Ervoanic Prigent. - - -II - -A l'approche des _Gras_ une odeur de porc frais tué s'épand à travers -l'Armorique. - -L'air est embaumé d'un parfum de côtelettes qui rissolent. - -Au bord des eaux courantes, les servantes lavent les boyaux qui se -tortillent comme des anguilles captives; au dessus des flambées d'ajonc, -dans la cuisine qui rougeoie, les ménagères font cuire le sang caillé. - -Vive le boudin! - -Mais qu'est-ce auprès de la vénérable andouille, pieusement entretenue, -âgée déjà de plusieurs hivers et qui rêve, toute ridée, dans un coin de -l'âtre, ainsi que la statue d'un _lare_ antique? - -Ah! l'andouille!... - -Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait cinq livres... oui, -cinq belles et bonnes livres, et peut-être quelques onces de plus! -Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la paroisse s'étaient -entendues (chose exceptionnelle!) pour l'offrir à Dom Karantec, en -souvenir d'un jubilé. - -Lorsque le bon recteur entrait dans la cuisine,--ce qui lui arrivait -principalement le soir, après quelque visite lointaine à une de ses -ouailles,--tout en tournant ses pouces et en étirant ses jambes devant -le foyer, il disait, d'une voix onctueuse: - ---Ne pensez-vous pas qu'il est temps de la manger, Coupaïa? - -Et Coupaïa, la gouvernante, répondait en bougonnant: - ---Une andouille pareille!... Pouvez-vous blasphémer ainsi?... Attendez -du moins jusqu'aux Gras!... - -Mais les _Gras_ se succédaient... et se ressemblaient. Et l'andouille -commémorative demeurait suspendue au plafond, où elle se balançait -doucement, lorsque des courants d'air entraient avec les mendiants de -passage. - -De ces hôtes, infirmes d'esprit ou de corps, qui venaient, de temps à -autre, loqueter à l'huis du presbytère de Trédarzec, le plus assidu, -comme bien on pense, était Ervoanic Prigent. - -Il apparaissait quelquefois le dimanche, s'il avait appris dans la -semaine qu'il dût y avoir à la cure des convives étrangers. Mais, tous -les vendredis, il était ponctuel. - -C'était un de ses axiomes que, seules, les gouvernantes de ces -_messieurs prêtres_ s'entendent à faire doucement digérer les jours -maigres à de robustes estomacs de chrétiens. Et donc, le vendredi matin, -il quittait Tréguier où il avait eu soin de s'en venir coucher la -veille, franchissait la rivière sur le _pont Canada_, s'arrêtait à -Notre-Dame de Tromeur pour réciter une courte prière et prendre haleine -avant de s'engager dans la montée; puis, musant et flânant, semant des -bonjours, de droite et de gauche, aux petites chaumines proprettes, -enguirlandées de vigne vierge, qui jalonnent la route, il grimpait vers -Trédarzec, du pas tranquille d'un invité qui a pris ses précautions pour -arriver à temps et qui s'attarde volontiers à humer l'air frais, -histoire de s'aiguiser l'appétit. - -Le presbytère est situé derrière l'église; pour couper plus court, -Ervoanic s'acheminait à travers le cimetière. Parfois, il rencontrait -Dom Karantec sortant de la sacristie. - -Le cher vieux prêtre passait familièrement son bras sous celui du -mendiant. - ---Ha! ha! crois-tu que ce soit l'heure du déjeuner, Ervoanic? - ---Voyez le _Calvaire des morts_, monsieur le recteur... L'ombre courte -de la croix annonce qu'il est près de midi. - ---Sais-tu, Ervoanic, que tu n'es peut-être pas aussi simple qu'on le -prétend? - ---Il se pourrait, monsieur le recteur. - -Tous deux entraient de compagnie, et Dom Karantec, poussant la porte de -la cuisine, criait à Coupaïa: - ---Je vous amène votre amoureux, Ervoanic Prigent, qui vient vous -demander en mariage. - -Il n'y avait guère de vendredi dans l'année que Coupaïa n'entendît ce -refrain. - ---Hé! faisait-elle, on ne sait pas... La volonté de Dieu est grande. - -Ervoanic, lui, riait discrètement, gagnait la table de chêne massif -accotée à la fenêtre, et attendait, avec une patience dévote, les mains -jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante eût fini de tremper -l'exquise soupe au congre, fleurant un parfum de beurre fondu et -d'herbes fines, dont elle ne manquait pas de lui réserver une pleine -écuellée. - -Car, il n'y a pas à dire, il avait su attendrir le coeur de la -rébarbative Coupaïa, ce diable d'homme. - -Elle l'avait pris en amitié sincère, rien que pour le regard enamouré -dont il caressait l'andouille, dès le seuil. - -Leurs âmes communiaient dans le culte de l'andouille: ils causaient -d'elle ensemble, longuement, d'un accent pénétré. - ---N'est-ce pas qu'elle est belle, Ervoanic? - ---Et comme elle doit être bonne!... Toutes les vertus, Coupaïa! - -La gouvernante avait le nez bossué de verrues et les joues creusées de -larges sillons, comme les champs après les labours d'octobre. Il y avait -cependant des pauvres qui la comparaient à la Vierge _pleine de -grâces_!... Ceux-là, elle les mettait à la porte, avec un haussement -d'épaules et un simple morceau de pain. Ervoanic, plus avisé, lui -vantait l'andouille du jubilé. - -Il avait tout de même ses finesses, cet Ervoanic. - -Il murmurait quelquefois, sur un ton de patenôtre: - ---Je veux bien mourir, pourvu que j'y aie goûté. - -La vieille reprenait, tremblante d'émotion: - ---Parlez franchement!... Trouvez-vous qu'elle gagne? - ---Certes oui, Coupaïa. Elle prospère. Elle mûrit!... Le culot monte... -Encore un an, elle sera noire comme ma pipe. - -Or, les temps étaient venus. - -Tant de fumées et de convoitises avaient frôlé la peau de l'andouille -qu'elle en était noire, plus noire que la pipe d'Ervoanic Prigent, aussi -noire que la soutane, la belle soutane neuve de Dom Karantec. - - -III - -En quelle année ceci se passait-il? L'histoire ne le dit point. - -L'hiver remontait vers le Nord, de son allure cassée de vieillard -cacochyme, le dos voûté sous un énorme parapluie, tel que se le -représentent volontiers les Bretons. C'est à peine si l'on percevait -encore dans le lointain les éclats voilés de sa grosse toux et de ses -tristes éternuements... Et, le _Vieux_ parti, la jeunesse de la terre se -risquait timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers où -riait la vie renaissante après l'engourdissement d'un long sommeil. - -On assistait de tous côtés au réveil de la Belle au bois dormant. - -La _Chanson des Gras_ courait les sentiers des champs et les sentiers -des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d'adolescents: - - En l'honneur de Malargez[23] - Liesse en toute maisonnée! - - Voici venir le Temps nouveau - Derrière l'Ancien temps en fuite. - - C'est nous les joyeux messagers! - Nous annonçons la bonne nouvelle. - - Ouvrez les portes, les fenêtres, - Au nom du soleil, notre maître! - - Ouvrez, ouvrez vos coeurs aussi, - Au nom du bon soleil béni! - - Soyez heureux, riches et pauvres! - Ainsi le veut le soleil d'or. - - Le soleil d'or vient sur nos pas: - D'un sourire il fait fondre la neige; - - D'un sourire il fait naître l'amour... - C'est la chanson de Malargez!... - - [23] Personnification bretonne du Mardi-Gras. - -Ce matin-là, Ervoanik Prigent s'éveilla tout radieux sur la couchette de -paille qu'il s'était dressée le soir d'avant, dans la grange de maître -Bertrand Le Gonidec, l'opulent boucher de Pleumeur. - -Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux. - -Une noble dame, aux formes un peu grasses, parée comme une Madone, était -venue vers lui, dans une auréole de lumière bleue semblable à la vapeur -qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le -touchant au front, lui avait dit d'une voix très douce: - ---Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si longtemps vénérée en -silence. Tes assiduités muettes m'ont pris le coeur. Apprends que je -veux être à toi désormais, à toi seul! - -Alors, lui, effaré: - ---Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter une telle -faveur? - ---Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est chère entre -toutes, l'andouille du presbytère de Trédarzec! - -A ces mots, transporté de reconnaissance et d'amour, le pauvre homme -avait tendu les bras vers elle pour l'étreindre, mais déjà elle s'était -évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d'autre témoignage -de sa venue qu'un âcre parfum d'épices qu'Ervoanik savourait encore -lorsqu'il se réveilla. - ---C'est égal, murmura-t-il; il y a dans ce rêve un _avertissement_. -J'hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de _Malargez_ où -toutes les cuisines bretonnes se transforment à l'envi en lieux de -délices. L'embarras du choix me laissait perplexe... Désormais, je suis -fixé. - -Et, dans la grâce adolescente du matin, il s'en alla vers Trédarzec... - ---Bonjour, Coupaïa! - ---Ah! c'est vous, Ervoanic? - -Coupaïa est très affairée. - -Et ce n'est pas sans motif. - -Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de -leur cadre de bois où, la veille encore, elles se contentaient de -briller inutilement. - -Elle tiennent à montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont pas de simples -ustensiles de parade. - -Rangées en bataille, le long de l'âtre, elles se comportent toutes le -plus bravement du monde, même celles qui voient le feu pour la première -fois. - -En pourrait-il être autrement, avec un généralissime culinaire de la -force de Coupaïa? - -Elle s'empresse de l'une à l'autre, active celle-ci, modère celle-là, -prodigue à toutes son expérience et ses encouragements. - -Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche bée, extasié. - ---Vierge Marie! s'écrie tout à coup la servante, j'ai oublié le persil! - ---Désirez-vous que j'aille en prendre, Coupaïa? - ---Vous! allons donc!... Vous ne savez seulement pas la manière de le -cueillir... Vous croyez que ça se fait comme ça peut-être... Ah! bien -oui!... Je ne vous demande qu'une chose, c'est de veiller, jusqu'à ce -que je revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte pas, -surtout! Au besoin, vous soulèverez un peu le couvercle. Pensez que -c'est l'andouille qui est là-dedans, Ervoanic! - ---L'andouille? la belle andouille? - ---Elle-même, en vérité. - -Ervoanic lève la tête, constate, en effet, le vide laissé par -l'andouille au milieu des viandes salées qui sèchent appendues aux -solives. Il se refuse à en croire ses yeux. - -Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues dont le poil -se hérisse. - ---C'est extraordinaire, Coupaïa! - ---Dame! on n'a pas tous les jours à déjeuner M. l'archiprêtre... -Suffit!... Je compte sur vous, au moins? - ---Soyez tranquille! - -Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacrée, tandis que Coupaïa se -dirige d'un trot menu vers le jardin. - -Ervoanic se sent triste, affreusement triste. - ---Une si belle andouille!... Et si bonne!... toutes les vertus!... - -A ses lèvres montent des phrases solennelles d'oraison funèbre. - -S'il s'écoutait, il entonnerait le _De profundis_, _le De profundis de -l'andouille_. - -Et cependant, à vrai dire, elle n'est pas morte. - -Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait pas. Sous le -couvercle de son cercueil, qu'il a soulevé doucement, il l'aperçoit qui -fait de petits mouvements joyeux, qui frétille d'aise, comme si elle -n'avait jamais été si bien; et, au bruit des mets qui mijotent à côté -d'elle, la voilà qui se met à chanter aussi, à chanter de sa voix pansue -les refrains les plus extravagants. - -Sans respect pour la sainteté du lieu--la cuisine du presbytère!--, elle -débite à Ervoanic Prigent, avec mille enjôleries de gueuse, des propos -si alléchants que, ma foi! notre homme en perd la tête, et... - - -IV - -Lorsque la vénérable Coupaïa rentra du potager, un fin bouquet de persil -à la main, Ervoanic Prigent n'était plus là, et l'andouille aussi avait -disparu. - ---Le misérable! il l'a enlevée! - -Non, bonne Coupaïa, il s'est laissé enlever par elle. - -Que dirait Dom Karantec? Que penserait M. l'archiprêtre? - -Coupaïa était déjà dehors, ameutant les commères du bourg qui -s'exclamaient, avec des mines scandalisées: - ---_Jésus-Maria-credo!... Miséricorde!..._ Ervoanic Prigent!... Est-il -possible!... Un si doux homme! L'enfant du bon Dieu! un innocent!... - -Et toutes de se mettre à la poursuite de l'infâme ravisseur. On fouilla -les coins et les recoins, les crèches et les granges. On le chercha -partout, sauf là où il était, c'est-à-dire à l'église. - -Mon Dieu, oui! à l'église, où officiait précisément M. l'archiprêtre, en -somptueuse chasuble mauve, ornée dans le dos d'un resplendissant soleil -d'or. - -Entré par la porte du bas-côté, Ervoanic s'était glissé le long de la -muraille jusqu'au confessionnal, où Dom Karantec achevait d'écouter -d'une oreille bénigne et d'absoudre d'une main paternelle les péchés de -ses ouailles, car l'heure de la communion approchait. - -C'était un excellent chrétien qu'Ervoanic Prigent; et, bien qu'à -l'entendre il n'eût jamais eu «ni père ni mère», il n'en avait pas moins -une conscience scrupuleuse, plus scrupuleuse peut-être que celle de -beaucoup de gens très apparentés. Tout en pressant le fruit de son -larcin contre son coeur, sous sa pauvre chemise en loques, il ne -laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants. Réfugié dans -un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il se meurtrissait la -poitrine de _Meâ culpâ_ sonores, attentif néanmoins à ne pas froisser -l'andouille dont la tiédeur humide caressait doucement sa chair. - -Son tour venu, il s'agenouilla d'un air contrit sur le petit banc de -bois, la figure à la hauteur du guichet. - ---Mon père, bénissez-moi parce que j'ai péché! - ---Est-ce que ce n'est pas vous, Ervoanic? - ---Hélas! si, monsieur le recteur. - ---Quelle est cette idée qui vous prend, mon garçon?... Les innocents, -comme vous, ne pèchent point. - ---Je ne demande pas mieux que de vous croire, monsieur le recteur... -Cependant, je ne suis pas tranquille... - ---Allons, contez-moi donc ça. Mais faites vite, car l'Élévation a sonné, -et M. l'archiprêtre m'attend à l'autel. - ---Voilà. J'ai volé, monsieur le recteur. - ---Volé, Ervoanic? Ah! c'est mal, en effet, c'est très mal. Vous n'avez -qu'un moyen de réparer votre faute, c'est de restituer. Reportez ce que -vous avez dérobé à la personne à qui vous avez fait tort. - ---Oui, j'y ai pensé, mais... Peut-être, monsieur le recteur, qu'en vous -remettant la chose à vous-même... - -Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses haillons. - -Dom Karantec l'arrêta vivement: - ---Ta, ta, ta, Ervoanic, cela ne me regarde point. - ---Je vous en prie, monsieur le recteur. - ---Jamais de la vie. - ---Bien vrai... vous ne voulez pas?... - ---Non, vous dis-je. - ---Hélas! monsieur le recteur, c'est qu'alors je ne sais plus comment -faire. - ---Voyons. Vous vous rappelez pourtant quel est le propriétaire? - ---Certes. - ---Eh bien! vous allez à lui et vous lui dites: «Je vous rapporte votre -bien.» Est-ce assez simple? - ---Vous parlez d'or, monsieur le recteur. Mais s'il ne consent pas à le -reprendre? - ---Vous le lui avez donc proposé. - ---Foi d'honnête homme, monsieur le recteur... d'honnête homme qui n'a -péché qu'une fois. - ---Que ne le disiez-vous tout de suite!... Finissez votre _Confiteor_. Je -vous donne l'absolution. Allez en paix, Ervoanic. - ---Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur. - - -V - -Dom Karantec n'apprit qu'une heure plus tard de quelle façon il avait -été joué. Il eut l'esprit d'en rire. M. l'archiprêtre rit aussi, mais du -bout des lèvres seulement, en homme que l'on fait jeûner, après lui -avoir promis merveilles. Car le dîner, qui devait être succulent, fut -détestable. - -A vouloir courir après l'andouille, Coupaïa avait laissé brûler les -autres plats. - -Ce fut un désastre. - -Ervoanic Prigent eut, en revanche, des _Gras_ tels qu'il les eût -souhaités à Dieu même. Il avait gagné la campagne, le pied leste, -l'estomac en bel appétit et la conscience en repos. Pour la première -fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait pouvoir s'offrir -une bombance _chez lui_, c'est-à-dire en plein air, en plein soleil, en -pleine nature. Un ciel fin, léger, pommelé d'une ouate immobile de nuées -d'argent, enveloppait les collines trégorroises d'une paix et d'une -mansuétude infinies. Ervoanic dévora pieusement la plus exquise des -andouilles, dans un coin de champ tout embaumé d'herbe nouvelle, avec -une source fraîche à portée de sa main et les gazouillis d'oiseaux au -dessus de sa tête. - -Et telle est la naïve histoire du péché d'Ervoanic Prigent. Je la tiens -d'un charbonnier nomade, d'un _marchand de farine noire_, comme on dit -en Trégor. - - - - -HUMBLE AMOUR - - -I - -A Portz-Gwenn de Trégor, en août. - -J'ai reçu, ce matin, la visite du vieux Laurik. Laurik est un diminutif -de Laur, qui est lui-même un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne -trois catégories de gens qu'on a l'habitude de désigner par ces -diminutifs affectueux: les enfants, les vieillards et les _innocents_. -Laurik Cosquer vient d'entrer, à la Pâque de Pentecôte, dans sa -soixante-sixième année. C'est un petit vieillard aux allures graves d'un -patriarche, avec une figure mince, toute ridée, qui ressemble à un -labour d'automne, mais où des yeux bleus, d'un bleu délicat, ont l'air -de deux sources claires et profondes reflétant un ciel matinal. - -Il m'est venu voir en voisin, et aussi pour me rappeler les souvenirs -qui nous lient l'un à l'autre dans le passé. Il parle d'un ton -sentencieux, entrecoupé de longs silences méditatifs. - ---Je vous ai connu haut comme cela, dit-il. Vous habitiez alors -Penvénan. Que de fois j'ai mangé chez vous la soupe du dimanche!... - -Une délicieuse coutume bretonne, cette soupe du dimanche. Nos -populations rustiques sont restées fidèles à la grand'messe. Elles s'y -rendent et par devoir et par plaisir. C'est une de leurs rares -distractions, la plus noble et la plus goûtée. Et d'abord, c'est jour de -repos, jour de libre flânerie. On se lève le matin, tout heureux, -surtout si le temps promet d'être beau; on procède sans hâte à la -toilette hebdomadaire, après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux -dans les prés où ils auront droit, eux aussi, de se prélasser jusqu'au -soir. On se débarbouille en commun, à l'auge de la cour. Et ce sont des -rires, des farces paysannes, une joie d'écoliers en vacances. On revêt -ses habits propres, ses «habits de dimanche», _dillad ar zûl_. Trois -sons de cloches espacés de demi-heure en demi-heure annoncent l'office: -on se met en route pour le bourg, au premier son. Au printemps, à l'été, -même à l'arrière-saison, c'est une joie de s'en aller de compagnie vers -le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la -voûte mobile des branches ensoleillées. Les paysans bretons ont l'âme -sensible à la mystérieuse poésie des choses: ils ont pour leurs horizons -familiers des tendresses virgiliennes. La terre n'est pas seulement à -leurs yeux la rude nourrice qui ne livre l'aliment de vie qu'au prix -d'un effort acharné; elle est aussi la source des contemplations pures -et désintéressées; ils l'aiment pour la variété de sa parure, pour la -richesse de ses nuances, pour sa fraîcheur, pour sa beauté changeante et -cependant éternelle, pour les fines odeurs émanées de son opulente -chevelure, pour tout ce qu'elle porte en elle d'enchantements profonds, -d'émotions sacrées. Ils sont restés des êtres primitifs, ils n'ont pas -encore rompu le lien ombilical qui les rattache à l'antique nature, dont -ils sont issus; ils conversent avec elle, entendent sa voix et jusqu'au -battement sourd de ses artères. La souple et ondoyante Viviane les -enlace toujours de ses bras divins et fait bruire à leurs oreilles son -immortelle chanson... - -Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand'messe que les jeunes. On -les voit arriver de leur pas alenti, la courte pipe de terre entre les -dents, dont ils secouent la cendre sur leur pouce avant d'enjamber -l'échalier du cimetière. Ils entrent des premiers à l'église, afin -d'éviter la grande poussée tumultueuse de fidèles, qui se fait toujours -au moment du dernier son. Ils ont leurs places consacrées dans les vieux -bancs vermoulus, contre les piliers ou sur les marches qui règnent -devant la balustrade du choeur. Et c'est de là qu'agenouillés ou assis -ils prennent part à l'office, dans un état de douce somnolence, de vague -et délicieuse rêverie, bercés au chant des cantiques, écoutant passer au -fond de leur mémoire la longue et pâle procession des souvenirs et -roulant dans leurs doigts d'un geste monotone et quasi inconscient les -gros grains usés d'un interminable chapelet. Ils goûtent à l'église, -dans le jour multicolore des vitraux, parmi les odeurs d'encens et -l'eurythmie grave des proses latines, une sorte de bien-être somptueux -qu'il ne leur est donné d'éprouver qu'en ce lieu et qui est pour eux -quelque chose comme une prélibation des béatitudes prochaines du -_baradoz_, du paradis breton. Ils s'y abandonnent avec volupté, les yeux -demi clos; c'est proprement une sieste d'âme. - -A l'issue de la messe, une autre joie attend les plus pauvres ou les -plus infirmes d'entre eux. Dans toutes les maisons un peu aisées de la -bourgade, leur couvert est mis. On les prie poliment à dîner, à manger -la soupe dominicale. Ainsi ils n'auront point à refaire à jeun un trajet -souvent considérable. Chaque famille a ses pensionnaires de -prédilection. - -Laurik Cosquer était régulièrement notre hôte. Non qu'il n'y mît parfois -une sorte de discrétion farouche. Il fallait le guetter au sortir du -cimetière où il s'attardait longtemps sur les tombes de ses quatre -femmes, éparses aux quatre coins de l'enclos. Je me chargeais volontiers -de ce soin. Il n'avait pas fini son dernier signe de croix que j'étais à -ses côtés: - ---Allons, Laurik, venez. La soupe est prête. - -Il secouait sa vieille tête, ses mèches brunes qui, par un privilège -étrange, n'ont jamais grisonné. - ---Pas aujourd'hui, mon enfant! en vérité, pas aujourd'hui. - -Je déployais toutes les ingéniosités d'éloquence dont j'étais capable et -il me suivait enfin, tout en protestant contre cette contrainte, jurant -qu'il n'avait faim ni soif, disant que c'était une _insolence_ de sa -part d'abuser ainsi de la charité des gens. On le poussait par les -épaules dans la cuisine où d'autres, des vieux comme lui, étaient déjà -attablés devant les écuelles pleines. Ces humbles commensaux d'alors, -Laurik me rappelle leurs noms et, en même temps, je revois leurs -figures. C'étaient Baptiste Javré--un habitué de la maison,--Jozon -Kerham, et Gabik, l'_innocent_, qui vivait dans la contemplation -attendrie de son ventre, et Kanan, le fameux Kanan, Kanan le sourd-muet, -à la bouche tordue dans un perpétuel rictus d'impuissance; d'autres -encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Quels braves gens, et comme -j'ai plaisir à me les représenter tels qu'ils m'apparaissaient alors, -dans notre intérieur, le nez tendu vers la soupe dont l'odorante fumée -ennuageait leurs faces tranquilles! Entre deux cuillerées, ils -échangeaient de douces plaisanteries, d'une malice enfantine, qui les -faisaient rire aux larmes, Kanan surtout qui, n'entendant rien, n'en -comprenait que mieux. - -Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de -gravité. Dès qu'il s'était assis, la conversation prenait une allure -moins fantaisiste; les voix devenaient plus calmes et les esprits -s'élevaient aux pensées sérieuses. Parmi ce petit monde, Laurik passait -pour un _philosophe_, pour un homme qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu, -beaucoup réfléchi. Et puis, quand il se mêlait de dire quelque chose, -c'est que cela valait la peine d'être dit. Il vous avait une façon -sentencieuse de discourir qui en imposait; ou plutôt il ne discourait -pas: il prêchait. Baptiste Javré le définissait un _recteur_ manqué. Par -exemple, il n'aimait pas qu'on l'interrompît hors de propos. - ---Parlez donc et je me tairai, prononçait-il. J'ai sur vous cet avantage -que le silence ne me coûte rien, tandis que vous ne savez pas encore à -quelle foire on l'achète. - -... Le bonhomme d'aujourd'hui diffère peu de celui d'autrefois. Ses -joues seulement sont plus évidées, ses prunelles plus claires, d'un bleu -plus effacé, plus lointain, sous les touffes épaisses des sourcils. -Comme je lui fais compliment de ce qu'il n'a point vieilli: - ---A mon âge, on n'a plus d'âge, murmure-t-il; on est comme sorti du -temps. - -Sa philosophie aussi est restée la même, indulgente à la vie, pleinement -rassurée quant à l'au delà de la mort. - ---Je sais où j'irai, dit-il, avec autant de certitude que si j'avais -déjà fait le chemin. J'attends patiemment l'heure où je serai appelé à -me mettre en route, mais je ne serais pas fâché qu'elle sonnât bientôt. -J'ai plus de parents et d'amis en l'autre monde qu'en ce monde-ci, et -j'avoue que j'ai quelque hâte de les revoir. Voyez-vous, il ne faut pas -vivre trop longtemps. Les choses, surtout à notre époque, changent vite -et les hommes eux-mêmes changent avec les choses. Je commence à être -dépaysé dans ma propre paroisse. Les nouvelles générations -m'apparaissent comme des visages étrangers: elles ne ressemblent en rien -à celles que j'ai connues et qui me furent chères; elles ont d'autres -pensées, d'autres préoccupations, d'autres goûts; à les écouter, elles -valent mieux. Cependant elles sont moins gaies. Les plaisirs qui nous -enchantaient, dans notre jeunesse, ne leur suffisent plus: elles en ont -inventé d'autres qui les amusent peu et qui leur sont nuisibles. Je les -entends sans cesse se plaindre, sans qu'elles sachent au juste de quoi, -comme si le pain n'avait plus la même saveur pour leurs lèvres et comme -si le soleil béni ne luisait plus du même éclat sur leurs têtes. -J'assiste à des transformations qui m'étonnent, qui me font peur. Car, -je vous le dis, tout est changé, non seulement le peuple, mais les -nobles, mais les prêtres. M'est avis qu'on finira par nous changer Dieu. -Il est vrai qu'alors ce sera la fin des fins... - -La pipe de Laurik s'est éteinte: il s'interrompt pour la rallumer, en -cueillant à même dans le foyer un morceau de braise qu'il fait rouler -dans le creux de sa main, tapissé d'un véritable cuir. Et, après une -pause, il reprend: - ---Jadis nous n'avions d'autre ambition que de faire ce qu'avaient fait -nos pères et de vivre comme ils avaient vécu. Les anciens nous -répétaient: «La vie n'est qu'un temps à passer,» et nous ajoutions foi à -la parole des anciens. Par suite, les peines nous semblaient moins -lourdes, les joies plus savoureuses. Nous allions d'une allure paisible, -sans hâte, en gens qui ne demandent au chemin que de les conduire où il -mène. Nous n'attachions aux choses de la terre qu'un prix modéré, -puisque cependant nous n'étions que de passage au milieu d'elles. -L'argent nous touchait peu, nous n'eussions pas fait un pas au devant de -lui. Il venait ou ne venait point, partait ou restait, cela le regardait -et non pas nous. C'était l'usage, en Bretagne, de dire: L'argent est -sourd, l'argent est aveugle: il va où il peut et n'entend pas qui -l'appelle. Nos besoins étaient médiocres, notre faim et notre soif se -satisfaisaient à bon compte. Pour tout luxe, une pipée de tabac, le -dimanche, avec un verre de cidre frais dont les pommiers de ce temps-là -n'étaient point avares. (Avez-vous remarqué que, depuis l'intrusion en -notre pays des maléficieuses boissons d'ailleurs, nos braves pommiers -bretons semblent dégoûtés de produire?) - -«Nous étions des hommes heureux. La chanson que nous chantions de -préférence disait: - - Gwell eo karantez leiz an dorn - Eged arc'hant leiz ar forn! - -«Mieux vaut de l'amour plein la main que de l'argent plein le -four».--Nous aimions de toutes nos forces. La grâce des jeunes filles, -la tendresse de leur délicieux petit coeur nous possédaient tout -entiers. Dès le catéchisme, vers l'âge de douze ans, chacun de nous -choisissait sa _douce_. Et plus tard, vous plus grand, elle plus jolie, -vous la meniez aux pardons des chapelles d'alentour, en la tenant par le -petit doigt. On n'échangeait que de rares propos, bien insignifiants. -Vous disiez: «Le vent qui souffle de votre courtil sent bon l'odeur des -plantes fines,» ou encore: «Du seuil de ma porte, j'ai plaisir à voir -monter en l'air la fumée bleue de votre toit.» Elle répondait: «Il n'est -point d'herbe si odorante qui ne se fane», ou: «Fumée qui s'élève, au -vent se dissipe.» Et elle vous donnait son parapluie à porter, -confessant de la sorte, en fille sage, que si elle vous plaisait, en -revanche vous ne lui déplaisiez point. Nos jeunesses d'à présent ont -d'autres façons. On se fiançait aux pieds du saint, après avoir allumé -devant l'image deux cierges dont on regardait, avec anxiété, brûler la -flamme. Feu clair et vif, mariage prompt et prospère... Tenez, je me -souviens de ceci, comme si c'était d'hier...» - -Laurik s'arrête une fois encore, pour secouer les cendres de sa pipe -consumée; dans sa vieille âme, d'autres cendres remuent, et des -étincelles en jaillissent qui éclairent subitement les mélancoliques -recoins de sa mémoire. - - -II - -Il me conte l'histoire de son premier amour... En disant _premier -amour_, je suis infidèle à sa pensée. C'est la théorie de Laurik; c'est -la théorie de tous les Bretons «qu'on n'aime qu'une fois». - ---L'amour, _ôtrou_, est une fleur vite poussée, tôt flétrie, mais dont -le parfum embaume à jamais toute l'âme. Fleur rare et délicieuse! -Beaucoup croient l'avoir cueillie qui n'ont cueilli que son ombre. Elle -est comme l'herbe d'or, l'_aour-iéotenn_ des légendes. Elle ne -s'épanouit non plus que la nuit, en des lieux difficiles à connaître. Il -la faut chercher patiemment, à l'heure sacrée où elle se révèle par son -éclat parmi les autres herbes, la chercher avec une ardeur grave, avec -un zèle religieux. Et il faut aussi ne porter sur elle qu'une main -délicate et prudente. Sinon elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au -bout des doigts qu'un peu de sa poussière dorée. - -«Moi, voici comme elle me tomba sous la main. J'avais alors dix-sept -ans. Mon père, qui était taupier, m'avait enseigné son état. J'allais -offrir mes services de ferme en ferme, mon hoyau sur l'épaule, un bissac -en bandoulière. J'étais un garçonnet paisible, de moeurs rangées, -jovial, du reste, toujours un bout de chanson aux lèvres, et, à cause de -cela, partout le bienvenu. Sans cesse par monts et par vaux, j'apprenais -au passage les nouvelles, les mariages, les décès, les aventures de -jeunes gens, le prix du blé, d'autres choses encore, telles que les -oraisons pour guérir, les miracles accomplis par les sources des saints, -et aussi les contes qui font rire, les histoires tristes qui font -pleurer. - -«Dès qu'on me voyait paraître à l'entrée de la cour, le bouvier en train -de curer l'étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs -s'écriaient: - -«--Il arrive, le _gohéter_ (taupier)! - -«Dans les grandes fermes, je restais quelquefois jusqu'à huit jours de -rang; dans les petites, deux jours, trois jours au plus. Dans toutes -j'étais également bien traité. Je partais pour les champs, pour les -prés, à la prime blancheur de l'aube. Oh! les jolis levers du soleil que -j'ai contemplés en ces temps-là et qu'ils me semblaient beaux, vus par -mes yeux d'adolescent!... Sur les dix heures, un pâtre, souvent aussi la -fille même de la maison, me venait apporter à déjeuner: une écuellée de -soupe d'oing, une tranche de lard, un morceau de pain de seigle... C'est -ainsi qu'un matin d'avril je fis connaissance avec Néa Garandel. - -«Un bien modeste domaine, la terre des Garandel sise en la paroisse de -Mantallot, sur une des pentes de la vallée du Jaudy. Un logis en chaume, -deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d'une perche, -une aire où l'on battait au fléau, quatre champs, un ruban de prairies, -c'était tout l'avoir de la famille. Mais quel brave monde! Le père avait -été soldat sous Napoléon l'ancien. Il avait retenu des mots de toute -espèce de langues dont il émaillait son breton. Il jurait en espagnol, -en italien, en hollandais. C'était plaisir de l'entendre conter. Il -avait fait la campagne de Russie et avait une façon de l'évoquer qui -vous gelait. Tout le froid du pays de l'hiver vous passait dans les -moelles, vos cheveux se hérissaient comme des aiguilles de glace, rien -qu'au ton dont il disait: «Imaginez-vous de la neige, de la neige,--ni -ciel, ni terre, de la neige...» Selon lui, l'Empereur n'était pas mort; -il courait les mers sur un navire blanc, n'attendant qu'une occasion -propice de débarquer en Bretagne; ce moment venu, les cloches à tous les -clochers se mettraient à carillonner d'elles-mêmes... La mère, Fanta, -était une femme de quarante ans, douce de figure et de manières, avec -une voix suave comme une musique. Des deux gars, l'aîné, après avoir -tiré au sort un bon numéro, s'était engagé, pour toucher la prime, en -remplacement du fils du notaire; le cadet était entré en apprentissage -chez un bourrelier. En sorte qu'il ne restait d'enfant dans la maison -que Néa. - -«Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, je ne me trouvai -nulle part aussi bien que chez eux. Les patates et la bouillie dont se -composait presque exclusivement leur nourriture me paraissaient, servies -par les mains de Fanta et assaisonnées par les récits du vieux, le plus -exquis, le plus succulent des régals. Et je faisais dans la crèche aux -vaches, où j'avais pour lit une mauvaise couette de paille, des rêves -merveilleux dont il ne me restait au réveil que de confuses images, mais -qui me laissaient dans l'âme, pour toute la journée, un mystérieux -enchantement. A quoi cela tenait-il? Je ne me le demandais même pas, ou -bien, s'il m'arrivait d'y songer, je me l'expliquais par cette -observation, que j'avais souvent ouï faire à mon père Jean Cosquer, à -savoir qu'à respirer l'air d'un logis honnête on en garde en soi un vif -contentement et comme la douceur d'un parfum... Il y avait une autre -raison, mais qu'avec ma naïveté de garçonnet je mis quelque temps à -découvrir. - -«Je fis cette découverte le 12 avril, exactement. C'est une de ces dates -qui persistent à jamais dans l'esprit, même quand la mémoire a sombré. -Après cinquante ans ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure -qu'avaient ce jour-là les choses. D'abord les prés, d'un vert -printanier, chatoyant comme un velours, piqué çà et là de taches brunes -qui étaient les taupinières; la rivière, sinueuse, grossie par les -pluies récentes, tantôt courante, et clapotante, et chantant la claire -chanson de l'eau, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant les -fins rameaux des aulnes à peine feuillus; puis, les collines voilées -d'une brume légère, et les _mézou_, les terres hautes où montaient de -calmes fumées émanées de toits invisibles; enfin, le ciel, un grand ciel -pur, très élevé, très vaste, enveloppant tout d'une lumière bleue, d'une -clarté de paradis qui vous faisait joie... - -«J'avais jeté bas ma veste et je travaillais ferme, en corps de chemise, -sous le soleil béni... Je n'étais pourtant pas comme à mes jours -ordinaires. Une allégresse étrange m'exaltait, mêlée de je ne sais quel -attendrissement. Jamais je n'avais été ainsi. J'étais heureux et -troublé. Dans ma poitrine mon coeur battait à coups sonores, comme une -cloche d'église la veille du pardon, et mes yeux étaient brouillés de -larmes. C'était un état délicieux et inquiétant. Je me pensais: - -«--Qu'est-ce donc qui va m'arriver? - -«Sentant que la tête me tournait, je me couchai à plat ventre sur un -tronc d'aulne surplombant la rivière et me plongeai la face dans l'eau, -qui était d'une fraîcheur glacée. - -«Soudain, derrière moi, dans la pente, une voix cria: - -«--Laurik, hé! Laurik Cosquer! Où donc êtes-vous? - -«J'eus le bondissement d'un poisson que le pêcheur, d'un brusque coup de -ligne, fait sauter sur la berge. La voix, une fois encore, répéta: - -«--Laurik, hé! - -«Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux, dussé-je -vivre cent ans, je l'entendrai toujours, toujours! - -«Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier, au flanc du -coteau, entre deux touffes de prunellier qui l'encadraient de part et -d'autre. Sa jupe de laine bleue à raies rouges lui tombait à peine à -mi-jambe. Sa taille svelte s'échappait de l'étroit corsage comme une -fleur de sa gaine. Son visage était une lumière, et ses cheveux blonds, -ébouriffés tout autour, semblaient une couronne de rayons. Et elle était -si jolie, elle avait une grâce si étrange, si fluide et surnaturelle, -qu'on eût dit une apparition. Je restai là, tout saisi, à la contempler. -Les pâtres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'éprouvèrent -assurément pas devant l'image vivante de la Vierge un trouble plus -religieux. Je n'osais faire un mouvement ni prononcer une parole de peur -de la voir ouvrir ses ailes et s'envoler. - -«Et c'était Néa, certes, mais une Néa que je ne soupçonnais point, une -Néa transfigurée. Je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque, -quand elle fut près de moi, dans l'herbe du pré. - -«--Qu'avez-vous aujourd'hui de changé, Néa? Vous êtes telle que je ne -vous ai jamais vue. - -«Elle prit une mine étonnée, me dévisagea, puis partit d'un bel éclat de -rire, disant: - -«--Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez ce matin pour la -première fois! - -«Et c'était peut-être vrai pourtant. Jusqu'alors je n'avais vu en elle -qu'une gamine, une _merc'hodennic_, une petite poupée des champs que mes -souvenirs de l'année précédente me représentaient sagement assise sur le -seuil des Garandel, à apprendre son catéchisme. Et voici qu'elle était à -présent presque une jeune fille, ayant passé l'âge de la troisième -communion, toute menue encore et un peu grêle, mais assez mûrie déjà -pour faire rêver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire mes -yeux... Elle avait posé à terre le panier qui contenait mon repas. Elle -dit, de sa jolie voix rythmée comme un chant: - -«--N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez là, bouche bée, -comme notre recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son -sermon?... Je vous apporte une soupe aux fèves et des crêpes de froment -du pardon de sainte Brigitte, de Ploézal, où nous avons des cousins. - -«Après un silence, tandis que je me mettais à manger, elle demanda: - -«--Où sont les taupes que vous avez tuées? - -«Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes de derrière à -une grosse branche de chêne au dessus du talus. Elle s'en approcha, -resta un moment à les regarder se balancer au vent, puis, revenant vers -moi, murmura: - -«--C'est tout de même un singulier métier que le vôtre, Laurik Cosquer? - -«Je pris la chose pour un compliment. - -«--Oui, répondis-je, c'est un métier où il faut un talent spécial, -beaucoup de patience, de perspicacité, d'adresse. Ne devient pas bon -taupier qui veut. Mon père a formé bien des élèves, mais il prétend -qu'aucun d'eux ne me vaut. J'ai hérité de la finesse de son oeil et de -la sûreté de sa main. Quand mon hoyau s'abat, la taupe est à moi... Il y -a des professions plus considérées, il y en a peu qui soient d'un -meilleur rapport. A deux sous la bête, comme c'est le prix, je fais -aisément mes vingt-quatre sous par jour. Cela n'est point à dédaigner. - -«J'avais parlé tout d'une haleine, le feu aux joues, avec un secret -désir de passer pour quelqu'un aux yeux de Néa. Des journées de -vingt-quatre sous en ce temps-là étaient des raretés. Les tailleurs n'en -gagnaient que dix. La fillette, songeuse, roulait entre ses doigts le -rebord de son tablier. Je m'imaginai que mes paroles avaient fait -impression sur elle, qu'elles lui donnaient à réfléchir. Et j'en eus une -joie orgueilleuse, mais qui ne dura qu'un instant. - -«--Oui... peut-être... soupira-t-elle. N'importe, Laurik! A votre place, -moi, j'aimerais mieux laisser à d'autres le soin de détruire ces pauvres -petites bêtes. - -«Je demandai, déconcerté, un peu dépité aussi: - -«--Ah!... Et quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel? - -«--Moi?... Oh! un seul, Laurik, le plus beau, le plus vaillant! J'aurais -été marin sur la mer. - -«Sa figure avait subitement pâli, ses prunelles brillaient d'un éclat -sombre, d'une flamme mystérieuse et presque sauvage... - -«Sans rien ajouter, elle s'envola. Il n'y a pas d'autre mot pour marquer -combien vite elle gravit la pente, traversa le fourré, disparut derrière -la colline. - -«L'après-midi me sembla long. Je n'avais plus la tête ni le coeur au -travail. Mon sang dans mes veines courait comme un fou, et, dans ma -poitrine, ce n'était plus une mais vingt cloches qui sonnaient le -tocsin. Je compris que j'avais la _grande fièvre_, la fièvre à la fois -si douce et si terrible à trembler. J'aimais Néa. Néa m'avait versé le -philtre d'amour. Et je sentis que si elle ne consentait point à devenir -un jour ma femme, j'en mourrais. «Que la même main qui a allumé le feu -l'éteigne,» dit la sagesse des Bretons. Un brasier flambait en moi, -allumé par une main d'enfant. De tout le reste de la journée, je ne tuai -point un seul animal. Il m'était venu un soudain dégoût de mon métier, -du métier de mon père. J'étais malade et triste. Je n'attendis pas que -les premières ombres du soir se fussent allongées sur les prairies. -Jetant mon hoyau sur l'épaule, je m'acheminai, les jambes faibles et -vacillantes, vers le toit des Garandel. Dans les haies de prunelliers -les oiseaux s'égosillaient, saluant la mort du soleil. Je me rappelai -une vieille chanson du pays trégorrois: - - Petits oiseaux, vous fredonnez, joyeux, - Et vous ne savez point ma peine... - -«Il n'y avait dans la maison, quand j'entrai, que la ménagère, Fanta. -Elle fut toute surprise de me revoir si tôt: - -«--Tu as fini de bonne heure! dit-elle sans qu'il y eût toutefois le -moindre reproche dans son accent... Tu auras un bon moment à t'ennuyer, -mon fils, avant que le souper ne soit prêt. - -«--Faites excuse, Fanta, répondis-je. Avec votre permission, je ne -resterai point souper. - -«--Hein? - -«--Non, j'ai désir de m'en retourner chez nous. Je ne suis pas à mon -aise. - -«--Tu auras attrapé chaud et froid, imprudent! - -«--Peut-être bien. - -«--Et tu veux faire trois lieues, de nuit, mal portant comme tu es?... -Je ne me le permettrai pas... Tu vas te coucher dans notre lit qui est -clos et suffisamment moelleux. Garandel et moi nous saurons bien trouver -place dans celui de Néa, et la fillette sera enchantée de coucher à -l'étable. - -«Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande envie de tout avouer à -la vénérable Fanta, si affectueuse, si douce. Mais la honte me retint. -Malgré les objurgations de la vieille, je me mis en route. Dans une -lande au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Néa qui ramenait -les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je criai: - -«--A Dieu vat! - -«C'est le cri des marins qui s'embarquent, _ôtrou_. Moins de trois -semaines après, j'étais engagé, inscrit, embarqué. Ni les menaces de mon -père, ni les supplications de ma mère ne m'avaient pu fléchir. Je leur -avais dit, dès le lendemain de ma rencontre avec Néa dans le pré des -Garandel: - -«--Si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez -donc à ma mort. - -«Et ils avaient dû se résigner à me laisser partir. - -«Mon premier voyage dura trois ans. C'était le temps des frégates à -voiles. Je parcourus des mers immenses. Je vis les atmosphères embrasées -et les glaces mystérieuses. Devant moi se déroulèrent les spectacles -d'une création inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains du même -Dieu que le nôtre. Et cela ne m'intéressa point, tout cela me fut -indifférent. Une chose seule hantait mon esprit, et c'était l'image de -Néa. Sur les ciels de feu et sur les ciels de ténèbres, sous l'Équateur -comme au Cap Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rêvais d'elle -dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en haut des vergues, au -bercement des alizés comme aux brusques sursauts des tourmentes. -Parfois, je tremblais à la pensée qu'elle serait peut-être mariée à mon -retour. Je me disais pour me rassurer: «Il y a un sort pour l'amour: ce -qui doit être sera...» - -«J'abrège, _ôtrou_, car je vous vole votre loisir. - -«La campagne terminée, je pris à Brest la diligence, qui me déposa à -Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures du soir, un 22 mai. J'avais mon -diplôme de gabier en poche, cinq mois de congé, et des économies qui se -montaient à près de sept vingts écus, presque une richesse. Je me -restaurai à l'auberge pour me donner du tempérament. J'avais résolu de -ne me rendre chez mes parents qu'après avoir fait un crochet par -Mantallot. Tout en cheminant au clair de la lune je songeais: - -«--Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas à ton destin. Vas-tu à la -vie? Vas-tu à la mort? Tu le sauras à la maison des Garandel. Si la -réponse est mauvaise, souviens-toi du pré vert où se balançaient les -petites taupes noires à la grosse branche du chêne et que le Jaudy est -tout près! - -«La crainte et l'espérance se partageaient mon pauvre coeur. - -«Il faisait une belle nuit d'étoiles, une nuit transparente et tiède, -qui sentait bon une odeur d'herbes déjà mûres pour la fenaison. La route -filait toute blanche sous la lune, entre les hauts talus où les feuilles -des arbres nains bruissaient doucement comme des voix, se demandant les -unes aux autres sans doute quel était ce passant si pressé. Un silence -vaste était sur les choses. Pour me tenir compagnie et me distraire un -peu de mes préoccupations, j'entonnai une chanson de bord apprise en mer -d'un marin de France et qu'on eût dite faite à mon sujet: - - Pour l'amour d'une blonde, - Je me suis-t-engagé - Marin sur l'eau profonde, - Jour et nuit en danger... - - * * * * * - - J'ai fait le tour du monde, - Me voilà-t-en congé - Vais savoir chez ma blonde - Si son coeur a changé. - - * * * * * - - Je lui dirai: Ma blonde, - Si ton coeur a changé, - Vais me périr dans l'onde, - Quoique sachant nager!... - -«J'en étais à ce couplet, quand tout à coup, sur mes talons, quelqu'un -s'exclama: - -«--Par les saints de Bretagne, _gohéter_, que le coeur de ta douce ait -changé ou non, la voix, à toi, est du moins restée la même. J'ai eu tôt -fait de la reconnaître. - -«Je me retournai interloqué... c'était un homme de Minihy ma paroisse -natale. Il cheminait pieds nus, et c'est pourquoi je ne l'avais pas -entendu venir. Pour marcher plus vite il avait tiré ses souliers. - -«--D'où arrives-tu à cette heure et en cet équipage? lui demandai-je. - -«--J'arrive de Bégard, répondit-il. On enterre demain Louis Prigent, de -Keranbesk; j'ai été, de la part de la famille, annoncer sa mort à des -parents qu'ils ont là-bas. - -«Je ne pus me défendre d'un frisson. Ouïr parler de funérailles, en -rentrant au pays, n'est pas d'un bon présage... Mon compagnon était un -tailleur, par conséquent un bavard. Nous causâmes des maisons où, bien -souvent, nous avions travaillé ensemble, lui, de son aiguille, moi, de -mon hoyau. Et insensiblement j'amenai la conversation sur les -Garandel... Une joie vive m'inonda le coeur: Néa n'était point mariée! - -«A Confort, nous nous séparâmes. Le tailleur avait à se rendre à -Quemperven, toujours en qualité de messager funèbre. Je lui serrai la -main avec une effusion dont il ne devait comprendre que plus tard le -vrai motif, et, quand il eut disparu dans sa direction, je m'élançai à -toutes jambes vers Mantallot... La vieille chaumine des Garandel, -blottie dans son courtil, fleurait une fine senteur de sureau. Chez -nous, les portes des étables ne sont jamais fermées à clef. Je pénétrai -sans bruit dans la crèche aux vaches et m'allongeai sur la couette de -paille où m'avaient visité naguère tant de beaux rêves. Les bêtes -dormaient accroupies dans la litière. J'étais harassé, mais je n'eusse -su clore l'oeil: j'avais trop hâte de voir Néa. A la pointe de l'aube, -les coqs chantèrent. J'entendis à travers le mur des allées et des -venues dans la maison. Alors je me levai et je sortis pour gagner le -seuil de la demeure où respirait ma _douce_. Et je la vis, cette -_douce_, je la vis debout près de l'âtre, en chemisette et en jupon du -matin, peignant devant un morceau de miroir cloué au manteau de la -cheminée sa longue chevelure blonde qui pendait. Je dis, du ton le plus -calme qu'il me fut possible: - -«--Bonjour, Néa Garandel! - -«Elle tressaillit, devint toute blanche, et, rassemblant ses cheveux -d'un geste rapide: - -«--C'est donc vous, Laurik Cosquer! fit-elle. - -«Nous n'échangeâmes point d'autres paroles. Le vieux Jozon, l'ancien -soldat de l'Empereur, me hélait joyeusement du fond de son lit clos. - -«--Çà, matelot, viens que je te donne l'accolade! - -«Et, derrière lui, contre la muraille, se montra la figure accueillante -et vénérable de Fanta, soulevée sur son séant et murmurant de sa voix -musicale: - -«--Dieu te garde, Laurik! - -«Avec un sourire, elle ajouta: - -«--Nous sommes dans tes dettes, mon fils. Les taupes tuées le jour où tu -nous quittas si brusquement ne t'ont jamais été payées. Il y en avait -quatre; ce qui fait que nous te devons huit sous. - -«Le mois d'après, on affichait aux mairies de Mantallot et du Minihy les -bans de mariage de Renée Garandel, filandière, avec Laurent Cosquer, -gabier de l'État, domicilié à bord du _Redoutable_, présentement en -congé et dûment autorisé par ses supérieurs. - -«Je vous le disais en commençant, _ôtrou_, je le redis en finissant: -Voilà comme les choses se passaient de mon temps, au temps ancien dont -les jeunes d'aujourd'hui se moquent. Pour moi, je loue l'Éternel de -m'avoir fait vivre en cet âge si lointain de la candeur et de la -simplicité bretonnes... Néa Garandel a été l'herbe d'or du jardin de ma -jeunesse. Elle a embaumé et illuminé mes jours. J'ai eu trois autres -femmes. Toutes, je les ai pleurées avec des larmes sincères. Mais, Néa, -je n'eus même pas la force de la pleurer. Quand elle fut morte, je -demeurai comme absent de moi-même. Et depuis je ne me suis pas retrouvé. -C'est bizarre, mais c'est comme ça. Et tenez, ce tailleur du Minihy, -l'homme qui me rejoignit si étrangement sur la route de Belle-Isle à -Confort, je le rencontre quelquefois, car il est encore de ce monde, -mais je ne fais pas semblant de le reconnaître et je passe outre: je ne -puis pas prendre sur moi de lui pardonner. S'il ne m'avait frôlé de son -aile d'oiseau de mauvaise augure, Néa, j'en suis sûr, eût vieilli -heureuse à mes côtés et, après avoir dormi jusqu'au bout dans le même -lit, nous nous fussions couchés l'un près de l'autre dans la même tombe. -Cette grâce qui ne nous a pas été accordée, je vous la souhaite à vous -et à votre femme, _ôtrou_!...» - - * * * * * - -Son histoire terminée de la sorte en fin de sermon, conformément, du -reste, à la tradition des vieux conteurs de Basse-Bretagne, Laurik s'en -est allé, appuyé sur son bâton de houx, en marmonnant une vague prière. -Je l'ai suivi longtemps des yeux, et longtemps après son départ je suis -demeuré triste. Je ne sais rien qui dise mieux, avec une ironie plus -puissante, l'inanité des rêves de l'homme qu'un mélancolique récit -d'amour entendu des lèvres d'un vieillard. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I.--VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON. - - 1. La Charlézenn 7 - 2. Le Bâtard du roi 30 - 3. Histoire pascale 84 - 4. La légende de Margéot 101 - - II.--AUX VEILLÉES DE NOËL. - - 1. Nédélek 133 - 2. Noël de Chouans 146 - 3. La Noël de Jean Rumengol 167 - 4. A bord de la _Jeanne-Augustine_ 194 - 5. La Chouette 202 - 6. Le Puits de saint Kadô 212 - 7. Le Forgeron de Plouzélambre 223 - 8. En «Alger d'Afrique» 246 - - III.--RÉCITS DE PASSANTS. - - 1. Les Deux amis 257 - 2. La Hache 284 - 3. Le Péché d'Ervoanic Prigent 310 - 4. Humble amour 324 - - -ANGERS, IMP. A BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER, ANGERS - - - - - CATALOGUE - DE QUELQUES ÉDITIONS ET D'OUVRAGES DE FONDS - SUR LA BRETAGNE - DE LA LIBRAIRIE - HONORÉ CHAMPION - 9, QUAI VOLTAIRE - SPÉCIALE POUR L'HISTOIRE DE LA FRANCE ET DE SES ANCIENNES PROVINCES - - - Annales de Bretagne (les) publiées par la Faculté des Lettres de - Rennes avec la collaboration de MM. les archivistes des cinq - départements de Bretagne. (Histoire, histoire littéraire, folklore, - etc.) Un an: France, 10 fr. Étranger, 12 fr. 50. - - A chaque fascicule des Annales sont jointes des feuilles des volumes - en cours de la Bibliothèque bretonne armoricaine. Ont déjà paru - ainsi et se vendent à part: - - _Fascicule I._--Dictionnaire breton-français du dialecte de Vannes, - de Pierre de Châlons, réédité et augmenté par J. LOTH, in-8, de 115 - pp. 5 fr. - - _Fascicule II._--La très ancienne Coutume de Bretagne, avec les - assises, constitutions de parlement et ordonnances ducales, suivie - d'un recueil de textes divers antérieurs à 1491. Édition critique, - accompagnée de notices historiques et bibliographiques, par Marcel - PLANIOL, in-8 de 566 pp. 10 fr. - - _Fascicule III._--Lexique étymologique des termes les plus usités du - breton moderne, par V. HENRY, in-8 de XXIX et 350 pp. 10 fr. - - _Fascicule IV._--Cartulaire de l'abbaye de Sainte-Croix de - Quimperlé, par Léon MAÎTRE et Paul DE BERTHOU. 2e édition revue, - corrigée et augmentée, in-8 de XI-408 p. 12 fr. - - Étude historique et biographique sur la Bretagne à la veille de la - Révolution, à propos d'une correspondance inédite (1782-1790), par J. - BAUDRY. 2 vol. in-8, 346 et 482 p. 12 fr. - - Livre qui est une véritable publication d'archives inédites. Il - intéresse presque toutes les familles bretonnes; l'auteur a rédigé - sur chaque personnage nommé des notes biographiques copieuses. C'est - un véritable tableau de la société bretonne à la fin de l'ancien - Régime. Tables abondantes (70 pages). - - L'Année 1817, par Edmond BIRÉ. In-8 7 fr. 50 - - V. Hugo, dans ses _Misérables_, trace un tableau d'ensemble de - l'année 1817. M. Biré le vérifie à l'aide de nombreux documents et - c'est pour lui motif à autant d'études intéressantes sur la - magistrature, la Chambre des députés, la presse, l'Académie - française, les lycées, les théâtres, les salons de peinture de cette - époque, etc. Artistes, poètes, romanciers, politiciens romantiques - les plus fameux défilent donc dans ce livre sous leur véritable - aspect. - - Légendes révolutionnaires, par Edmond BIRÉ. in-8 7 fr. 50 - - Ce livre détruit quelques-unes des légendes révolutionnaires les - plus répandues. M. Biré, connu par son érudition et sa critique, a - traité dans ce volume les sujets suivants: _Le pacte de - famine._--_La Bastille sous Louis XVI._--_La vérité sur - les Girondins._--_Le brigadier Musca._--_La légende - Leperdit._--_L'Institut de France._--_La congrégation._--_Les - bourgeois d'autrefois._--_L'enseignement avant 1789 et pendant la - Révolution._ - - Honoré de Balzac, par Edmond BIRÉ. Fort vol. in-8, br. 6 fr. - - Dans ce livre d'une documentation minutieuse, l'auteur s'est surtout - attaché au côté dramatique de l'oeuvre de Balzac: propres pièces de - notre grand romancier, pièces tirées de ses romans ou de ses - nouvelles, parodies, etc. tout ce qui touche chez lui au théâtre est - ici étudié pour la première fois; et du premier coup, toutefois, M. - Biré a fait oeuvre définitive. - - Les vieux papiers d'une vieille maison à Quimperlé, 1575-1875, par A. - DE BRÉMOND D'ARS, in-8 de 19 p. 1 fr. 50 - - Les marins français dans les derniers combats livrés aux Anglais sur - les côtes de Bretagne, janvier 1761. Épisode de la guerre de sept-ans, - par le même, 33 p. 1 fr. 50 - - Catalogue des gentilshommes qui ont pris part ou envoyé leur - procuration aux Assemblées de la Noblesse, en 1789, pour la nomination - des députés des États-Généraux. Publié d'après les documents - officiels, par MM. L. DE LA ROQUE et DE BARTHÉLEMY. Prix du catalogue, - 2 fr.; par poste, 2 fr. 25. - - _Bretagne._--Composition des États-Généraux de la noblesse de - Bretagne en 1746, 1764, 1789. État militaire, Parlement, Chambre des - Comptes en 1789. - - Itinéraire de Paris à Jérusalem, par JULIEN, _domestique de M. de - Chateaubriand_. Publié d'après le manuscrit original avec une - introduction et des notes, par Edouard CHAMPION. Élégant vol. in-16 - carré, accompagné de fac-similés 3 fr. 50 - - On connaissait des fragments de cet itinéraire par les _Mémoires - d'outre-tombe_ où Chateaubriand en cite quelques passages, peu - compromettants pour lui-même, et avec des retouches. M. Edouard - Champion, après une introduction qui prépare bien aux surprises du - texte, publie le manuscrit de Julien d'après l'original et l'annote - de comparaisons malicieuses. Cet ouvrage devient donc, en même temps - qu'un contrôle du fameux _Itinéraire_ de Chateaubriand, aujourd'hui - classique, un document intéressant pour l'histoire de ce grand - esprit, qui prenait souvent des fictions pour des réalités. - - Lettres de Chateaubriand à Sainte-Beuve, publiées et annotées par - Louis THOMAS, in-8 1 fr. - - On ne connaissait de Chateaubriand à Sainte-Beuve, que quatre - lettres: le nombre en est maintenant doublé par la publication de - ces curieux billets inédits qui sont un document d'histoire - littéraire du plus haut intérêt. - - Contes irlandais, traduits du gaélique, par G. DOTTIN, in-8 5 fr. - - La Condition des paysans dans la sénéchaussée de Rennes, par DUPONT, - in-8 br. 4 fr. - - La Révolution en Bretagne.--Notes et Documents. Audrein (Yves Marie), - _Député du Morbihan à l'Assemblée Législative et à la Convention - nationale, Évêque constitutionnel du Finistère_ (1741-1800), par P. - HÉMON. Fort vol. in-8 5 fr. - - M. P. Hémon s'est attaché à faire revivre d'après les documents - tirés des archives la sympathique figure de Audrein. Imitateur de - Grégoire, par ses opuscules apologétiques, ses pamphlets acerbes, il - réclame la restauration du culte et la tolérance. Il tomba victime - d'un guet-apens des Chouans et des Anglais en 1800. Et ce n'est pas - la partie la moins curieuse du livre de M. Hémon que la - reconstitution authentique de cette scène tragique. - - Les Chouans dans les Côtes-du-Nord, par le même, in-8: 0 fr. 50 - - Le comte du Trévou, par le même, in-8 2 fr. - - Hermine (L'), Revue mensuelle, littéraire et artistique de Bretagne. - Directeur: Louis TIERCELIN. France, 12 fr.; Étranger 15 fr. - - La Bretagne à l'Académie française au XVIIIe siècle. Études sur les - Académiciens bretons ou d'origine bretonne, par KERVILER. in-8 br. - 10 fr. - - Essai d'une bio-bibliographie de Chateaubriand et de sa famille, in-8 - (presque épuisé) 3 fr. 50 - - Armorique et Bretagne. Recueil d'études sur l'archéologie, l'histoire - et la biographie bretonnes, publiées de 1873 à 1892, revues et - complètement transformées, 3 vol. in-8 br. 18 fr. - - Correspondance historique des bénédictins bretons et autres documents - inédits relatifs à leurs travaux sur l'histoire de Bretagne, publiés - avec notes et introduction, par A. DE LA BORDERIE, in-8 de XLII-286 - pages 8 fr. - - C'est pour ainsi dire un chapitre préliminaire à sa vaste _Histoire - de Bretagne_, si recherchée aujourd'hui, que ce travail du savant La - Borderie sur les bénédictins bretons. Il a voulu bien se pénétrer de - leur méthode avant de rien entreprendre et il s'est plu à rendre - hommage à ses aînés. Il trace l'historique des travaux sur la - Bretagne exécutés par les bénédictins, indique les circonstances - dans lesquelles se produisit la pensée première de l'entreprise, les - noms et les qualités des religieux qui y prirent part. Leur - correspondance, qui suit, doit être désormais classée parmi les - documents les plus importants de l'histoire de Bretagne. - - Notions élémentaires de l'histoire de Bretagne, vol. in-12 4 fr. - - Chronologie du cartulaire de Redon, vol. in-8 5 fr. - - Jean Meschinot. Sa vie, ses oeuvres, ses satires contre Louis XI, vol. - in-8 4 fr. - - Une prétendue campagne de Jeanne d'Arc, Perrone et Perrinaie, in-8 - 1 fr. 50 - - Cours d'histoire de Bretagne, professé à la Faculté des Lettres de - Rennes, 4 vol. in-12 14 fr. - - I.--Les Origines bretonnes, jusqu'à l'an 938. - II.--La Bretagne aux grands siècles du moyen-âge (938-1364). - III.--La Bretagne aux derniers siècles du moyen-âge (1364-1491). - IV.--La Bretagne aux temps modernes (1491-1789). - - (La place nous manque pour énumérer tous les travaux que nous - possédons de ce grand travailleur breton que fut M. de La Borderie. - Prière de nous faire connaître les désiderata). - - La noblesse bretonne aux XVe et XVIe siècles. Réformations et montres, - par le Cte de LAIGUE, in-4. - - Évêché de Vannes, 2 vol. 24 fr. - Souscription à l'ouvrage complet, le volume 10 fr. - (_A paraître successivement les autres évêchés bretons._) - - La course et les corsaires du port de Nantes. Armements, combats, - prises, pirateries, etc, par LA NICOLLIÈRE-TEIJEIRO 7 fr. - - Ce livre, fait d'après les archives de Nantes, est l'un des plus - curieux et surtout des plus nouveaux sur l'histoire de la marine - française. Le port de Nantes, dont le commerce fut si important au - XVIIIe siècle, avait une flotte très nombreuse qui parcourait les - mers, elle était la propriété de ses armateurs, et le droit lui - avait été concédé d'arborer un drapeau particulier. L'Angleterre la - pourchassait avec une ténacité qui devait arriver à son - anéantissement, elle succomba avec nos plus belles colonies. - - La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, par Anatole LE - BRAZ. Nouvelle édition avec des notes sur les croyances analogues chez - les autres peuples celtiques, par Georges DOTTIN, professeur adjoint à - l'université de Rennes. Deux forts volumes, in-12. LXX-347-456 p. - 10 fr. - - Vieilles histoires du Pays breton. I. Vieilles histoires bretonnes. - II. Aux veillées de Noël. III. Récits des passants par le même. Fort - volume in-12, 3e édition 3 fr. 50 - - --Au pays des Pardons, in-8 br. 3 fr. 50 - - Tryphina Kéranglaz, par le même. Poème, in-12. - - Cognomerus et sainte Tréfine. Mystère breton en deux journées. Texte - et traduction par le même, XLIV-183 pages 4 fr. - - Textes bretons pour servir à l'histoire du théâtre celtique, par le - même, in-8 1 fr. - - L'éloge de tous ces ouvrages de M. Le Braz n'est plus à faire. Ils - lui ont vite acquis une réputation de grand écrivain dans les - lettres françaises où il est le digne successeur des Souvestre et - des Brizeux. Ses _Légendes de la mort_ surtout resteront classiques. - - La Bretagne et les pays celtiques.--L'Ame bretonne, par Charles LE - GOFFIC, nouvelle édition revue et augmentée, in-12 de 405 p. 3 fr. 50 - - _L'Ame bretonne_, de Charles Le Goffic, est le livre qu'on attendait - sur la Bretagne. Moeurs, traditions, croyances, littérature, etc., y - sont présentées dans une synthèse puissante. L'art breton si - original, y a sa place près de l'art dramatique, d'un archaïsme si - savoureux. Le prêtre, le barde, le soldat, sont étudiés dans des - monographies spéciales. De fins et délicats portraits (Henriette - Renan, Jules Simon, N. Quellien, Emile Souvestre, l'amiral - Réveillère, Jean-Louis Hamon, etc.), achèvent de nous renseigner sur - les caractères essentiels de l'âme _bretonne_. - - Le nouveau livre de Le Goffic ne fait pas seulement aimer la - Bretagne: il l'explique. - - La révolte dite du papier timbré ou les Bonnets rouges en Bretagne, en - 1675, par Jean LEMOINE. Fort vol. in-8 7 fr. 50 - - Contes du Pays Gallo, par Adolphe ORAIN. Fort vol. in-12 3 fr. 50 - - Cycle mythologique. Les Fées, les Géants, les Magiciens, les animaux - parlants, les métamorphoses, les Aventures merveilleuses.--Cycle - chrétien. Dieu, la Vierge, les Anges, les Saints, les - Miracles.--Contes facétieux.--Contes de voleurs.--Le monde - fantastique. Le Diable, les Sorciers, les Lutins, les Revenants. Ces - titres, qui, cependant, ne sont que le simple énoncé des divisions - de ce travail, suffisent presque à montrer toute la variété des - _Contes du Pays Gallo_: on y retrouve la simplicité forte et - charmante des meilleures légendes bretonnes. A. ORAIN, connu par le - sérieux de ses travaux, aborde ici, avec un rare bonheur, un genre - qui a été quelque peu exploité. Telle est la perfection de ces - contes que certains sont appelés à devenir classiques. Ils ne se - rapprochent pas seulement de Perrault par des origines - historiques--qu'il est d'ailleurs intéressant de retrouver aussi - nettes en Bretagne,--mais aussi par leur manière simple, pure et - vivante. C'est dire que ce livre est digne d'être mis dans toutes - les mains. - - Les dépenses de Pierre Botherel, vicomte d'Apigné, 1647-48, par P. - PARFOURU, avec 2 planches, in-8 de 112 p. 2 fr. - - Très curieux détails de moeurs de vie domestique. - - Inventaire des archives de la paroisse Saint-Sauveur de Rennes, par le - même, in-8 de 82 p. 1 fr. 50 - - Lettres du peintre L.-J. de Launay (1724-1726), par le même, in-8, 38 - p. 1 fr. 50 - - Les délégués de l'archevêque de Tours en Bretagne (1570-1790), par le - même, in-8, 70 p. 2 fr. - - Une mutinerie d'écoliers au collège de Rennes en 1629, par le même, - in-8, 12 p. 1 fr. - - Une révolte d'écoliers au collège de Vannes (XVIIIe siècle), par le - même, in-8 1 fr. - - Un procès de sorcellerie au parlement de Bretagne: la condamnation de - l'abbé Poussinière (1642-1643), par le même, in-8 1 fr. - - Anciens livres de raison de familles bretonnes, par le même, in-8, de - 78 p. 3 fr. - - Très importants documents pour l'histoire économique. - - Les comptes d'un évêque et les anciens manoirs épiscopaux de Rennes et - de Bruz au XVIIIe siècle, par le même, in-8, 47 p. et pl. 2 fr. - - La torture et les exécutions en Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles, - par le même, in-8, 38 p. 2 fr. - - Les anciennes tapisseries du palais de justice de Rennes, par le même, - in-8, 32 p. et pl. 1 fr. - - Une rixe à Locronan pendant la procession de la Troménie (14 juillet - 1737), par le même, in-8, de 14 p. 1 fr. - - Capture d'un corsaire espagnol près de Perros Guirec, par des - habitants de Lannion, 28 août 1648, par le même, in-8, 8 p. 1 fr. - - Les Irlandais en Bretagne (XVIe et XVIIIe siècles), par le même, in-8, - de 12 p. 1 fr. - - Une Course de quintaine d'Availles en 1507, par le même, in-8, 14 p. - 1 fr. - - Une saisie de navires marchands anglais à Nantes en 1587, par le même, - in-8, de 47 p. 1 fr. 50 - - Un chouan. Le général du Boisguy. Fougères, Vitré, Basse-Normandie et - frontière du Maine 1793-1800, par le Vte DU BREIL DE PONTBRIAND. - Volume in-8 de 476 p. avec carte 7 fr. 50 - - Cet ouvrage sera pour beaucoup de lecteurs une révélation. Combien - connaissent à peine le nom de du Boisguy. Combien savent que, dans - la geste héroïque de la Chouannerie, il égala, ou peu s'en faut, les - Cadoudal et les Frotté? Qu'il livra près de trois cents - combats,--pour plusieurs on peut dire des batailles,--et presque - toujours victorieusement? - - L'auteur s'est attaché à faire revivre cette figure d'autant plus - intéressante qu'il s'agit d'un général de moins de vingt ans, nature - éminemment chevaleresque à qui cependant les détracteurs n'ont pas - manqué. Une discussion serrée suit les allégations de ceux-ci et les - redresse avec preuves qui ne paraissent laisser place à aucun - doute.--Identification de nombreux personnages du roman de Balzac. - - Nobiliaire et armorial de Bretagne; 3e et dernière édition, par POL - POTIER DE COURCY, 4 vol. in-4 y compris les planches contenant 6750 - blasons 125 fr. - - L'Église et les campagnes au moyen âge, par Gustave A. PREVOST, in-8 - de VIII-292 p. 5 fr. - - L'auteur, après avoir dit tout l'empire exercé par l'Église au moyen - âge sur les campagnes, recherche quelles étaient ses idées au sujet - du respect de la personne et des biens du paysan, et en ce qui - touche l'assistance due aux faibles et aux pauvres. Il montre - l'Église dispersant aux campagnes ses principaux bienfaits, y - répandant l'instruction, y distribuant la justice; s'employant pour - les faibles auprès du pouvoir central; servant aussi le pouvoir par - son action dans les campagnes, procurant, par le droit d'aide et par - la Trêve de Dieu, un refuge, la paix, et le repos matériel; rendant, - enfin, dans la vie de chaque jour, et comme pouvoir local, des - services nombreux et de tout ordre. Il examine son action sur - l'individu en particulier et dans la vie privée du paysan. Il - retrace, de façon documentée et touchante, la figure si intéressante - du prêtre de campagne. Il termine par une curieuse étude sur les - saints paysans ou cultivateurs. - - Revue de Bretagne (La), exclusivement bretonne, historique et - littéraire, dirigée par le Cte DE LAIGUE. Mensuelle. France 12 fr. - Étranger 15 fr. - - La Bretagne et les pays celtiques. II. Bretons de lettres, par Louis - TIERCELIN. Fort vol. in-12 de 317 p. avec fac-similés d'autographes - 3 fr. 50 - - C'est en tant que Bretons et au point de vue de leurs séjours en - Bretagne, que _Leconte de Lisle_, _Villiers de l'Isle-Adam_, - _Hippolyte Lucas et Brizeux_ sont étudiés. Les archives de la - Faculté de Droit et les journaux de Rennes ont été compulsés par - l'auteur, qui, le premier, a pu donner des détails curieux et - inédits sur la vie d'étudiant et les années de formation - intellectuelle de Leconte de Lisle. Des recherches patientes dans la - paroisse de Scaër et dans les papiers confiés au poète Lacaussade, - ont permis de suivre pas à pas l'existence familière de Brizeux - parmi les paysans bretons. Des lettres de famille et des documents - inconnus, pour Leconte de Lisle et Brizeux, comme pour Villiers et - H. Lucas, ont été une source très sûre d'information; leur vie - provinciale a été ainsi authentiquement reconstituée. - - Les Poèmes de Taldir, par BARZAZ TALDIR. Préface de LE GOFFIC et de LE - BRAZ, in-12 portrait 3 fr. 50 - - La marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI, par - LACOUR-GAYET, docteur ès-lettres, professeur à l'École supérieure de - la marine. Fort vol. in-8 orné du portait de Suffren, sur papier vélin - de VIII-719 p. 15 fr. - - Les trente chapitres de cet ouvrage documenté embrassent l'histoire - de la marine de guerre française de 1774 à 1789, à tous les points - de vue, administratif, politique, militaire, biographique. - - Les dossiers des officiers ont fourni mille renseignements nouveaux, - et l'auteur leur a donné la parole le plus souvent qu'il a pu. - - De nombreuses familles trouveront, dans les états de service des - appendices, des renseignements précieux sur leurs anciens membres - qui se sont fait un nom dans la marine à la fin de l'ancien régime - (en tout 2037 noms). - - La marine militaire de la France sous le règne de Louis XV, du même - auteur. Fort in-8 12 fr. - - * * * * * - - D'HOZIER - L'IMPOT DU SANG - OU LA NOBLESSE DE FRANCE SUR LES CHAMPS DE BATAILLE - - Publié sur le manuscrit unique de la bibliothèque du Louvre - brûlée le 23 mai 1871, avec notes, éclaircissements - historiques et généalogiques, 1874-1881, 6 vol. in-8, brochés - Prix: 30 fr. - - Biographie succincte des représentants de l'ancienne noblesse - militaire française. Les noms, prénoms, indication des blessures, - champs de bataille, forment le fond de ces notices. Ajoutons que la - plupart de ces détails manquent dans les autres généalogies. - Importante contribution pour l'histoire militaire et généalogique. - - * * * * * - - RÉIMPRESSION - DE - L'HISTOIRE DE BRETAGNE - Par Arthur DE LA BORDERIE - de l'Institut - - Le tome I paraîtra en 1905.--Les tomes II et III en 1906.--Le tome IV, - aux deux tiers composé à la mort de M. de la Borderie, sera terminé en - 1905 par M. BARTHÉLEMY POCQUET.--Le tome V et dernier, par le même - continuateur, ne tardera pas à suivre. - - Les anciens souscripteurs vont donc recevoir satisfaction, et une - nouvelle souscription est ouverte, à partir de janvier 1905. Son - succès, nous n'en doutons pas, répondra à celui de la première. - - Le prix du volume, de format grand in-8 d'environ 600 pages, avec - cartes, plans et vues, est fixé à 16 fr. pour les nouveaux - souscripteurs. - - Les prix de l'ancienne souscription sont maintenus. - - * * * * * - - BELLEVUE (comte de). L'hôpital Saint Yves de Rennes et les religieuses - augustines de la Miséricorde de Jésus, in-8, br. pap. vergé 6 fr. - - Curieuses notes sur ce fameux hôpital depuis sa fondation (1358). - - Le comte de la Touraille. Soldat, philosophe et poète au XVIIIe - siècle, in-8, br. 1 fr. - - Le comte Desgrées du Loû, président de la noblesse aux États de - Bretagne de 1768 et de 1772 et généalogie de la famille Desgrées, - in-8. br., _portraits_ 4 fr. - - Mêlé depuis 1750 aux luttes pour la revendication des droits - constitutifs de la Bretagne, le comte Desgrées du Loû fut élu - président de la noblesse aux États, ce qui lui valut des partisans - de la cour l'accusation d'avoir reçu une somme d'argent de Duras. - Son histoire permet à l'auteur, descendant du comte, de retracer la - vie de parlementaire breton à la veille de la Révolution. Le fameux - procès entre Duras et le comte est ici reconstitué par la - consultation de nombreux documents. L'ouvrage se termine par une - généalogie. - - Les Bretons otages de Louis XVI et de la famille royale en 1791, in-8, - br. 1 fr. 30 - - Nomenclature détaillée des gentilshommes bretons qui s'offrirent - comme «otages du Roi martyr». - - Les Guillery. Célèbres brigands bretons (1601-1608), in-8, br. 1 fr. - - Paimpont. La forêt druidique. La forêt enchantée et les romans de la - Table ronde, in-8, br. 2 fr. - - Un héros malouin. Nicolas Beaugeard. Épisode de la Révolution, in-8º, - _portrait_ 1 fr. 50 - - Secrétaire des commandements de la reine Marie Antoinette, Nicolas - Beaugeard tenta de sauver le roi à sa sortie du Temple. - - -ANGERS.--IMPRIMERIE BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Vieilles Histoires du Pays Breton, by -Anatole Le Braz - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON *** - -***** This file should be named 62272-8.txt or 62272-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/2/7/62272/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/62272-8.zip b/old/62272-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 332869d..0000000 --- a/old/62272-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62272-h.zip b/old/62272-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 9e7d4e7..0000000 --- a/old/62272-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62272-h/62272-h.htm b/old/62272-h/62272-h.htm deleted file mode 100644 index 73c6803..0000000 --- a/old/62272-h/62272-h.htm +++ /dev/null @@ -1,14045 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Vieilles histoires du pays Breton, by Anatole Le Braz. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0; clear: right; } -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } -h4 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; font-size: 110%; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -div.cc, p.cc { text-align: center; line-height: 1.2em; text-indent: 0; - margin: .3em 0; } - - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small { font-size: 85%; } -small { font-size: 80%; } - -i em { font-style: normal; } -i sup { padding-left: .25em; font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } - -.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.ind2 { margin: 1em 0 1em 15%; } - - -div.catalogue p { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; line-height: 1em; } -div.catalogue p.j { text-indent: 1.5em; padding-left: 0; } -div.catalogue p.i { text-indent: -1.5em; padding-left: 3em; } -div.catalogue p.c { text-indent: 0; padding-left: 0; line-height: 1.2em; margin: .3em 0; } -div.catalogue p.ugap { margin-top: .6em; } -div.catalogue blockquote { font-size: 90%; margin: .3em 0 .3em 3em; } - - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 10%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } -.i1 { margin-left: 5%; } -.i2 { margin-left: 10% } -.i7 { margin-left: 35% } - -.poetry .dots { word-spacing: 1em; font-weight: bold; } -.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - -div.box { margin: 1.5em 5%; padding: .4em; border-top: solid thin; border-left: solid thin; - border-right: solid thick; border-bottom: solid thick; } - -span.fl { float: right; padding-left: .5em; text-indent: 0; } - -.dedic, .date { margin: 1em 10% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -.asterism { text-align: center; margin: 1em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; } -div.dots { margin: 1em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - - -a { text-decoration: none; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.c { text-align: center; } -td.title { text-align: center; padding: 1em 0 .5em 0 } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - - -p.ugap { margin-top: 1em; } -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's Vieilles Histoires du Pays Breton, by Anatole Le Braz - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Vieilles Histoires du Pays Breton - -Author: Anatole Le Braz - -Release Date: May 29, 2020 [EBook #62272] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large">LA BRETAGNE ET LES PAYS CELTIQUES</p> - - -<h1><span class="large">VIEILLES HISTOIRES</span><br /> -<span class="small">DU</span><br /> -PAYS BRETON</h1> - -<p class="c">PAR<br /> -<span class="large sans-serif">ANATOLE LE BRAZ</span></p> - -<div class="box"> -<p class="cc"><b>I. Vieilles Histoires bretonnes.</b></p> - -<p class="cc"><i>La Charlézenn.</i>—<i>Le Bâtard du roi.</i>—<i>Histoire -pascale.</i>—<i>La légende de Margéot.</i></p> - -<p class="cc"><b>II. Aux veillées de Noël.</b></p> - -<p class="cc"><i>Nédélek.</i>—<i>Noël de Chouans.</i>—<i>La Noël de Jean Rumengol.</i>—<i>A -bord de la</i> Jeanne-Augustine.—<i>La Chouette.</i>—<i>Le -Puits de saint Kadô.</i>—<i>Le Forgeron de Plouzélambre.</i>—<i>En -«Alger d'Afrique».</i></p> - -<p class="cc"><b>III. Récits de passants.</b></p> - -<p class="cc"><i>Les deux amis.</i>—<i>La Hache.</i>—<i>Le -Péché d'Ervoanic Prigent.</i>—<i>Humble amour.</i></p> - -<p class="cc small ugap"><b>Troisième Édition.</b></p> - -</div> -<p class="c"><b class="large">PARIS</b><br /> -HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br /> -<b>Librairie spéciale pour l'Histoire de la France et de ses anciennes Provinces</b><br /> -9, <span class="small">QUAI VOLTAIRE</span>, 9</p> - -<p class="c">1905</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="c small">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - - - -<p class="drap"><b>Tryphina Keranglaz</b>, poème. 1892, in-12 (presque épuisé). -<span class="fl">3 fr.</span></p> - -<p class="drap ugap"><b>Au pays des pardons.</b> 1898. In-12 carré, couverture illustrée. -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<p class="drap ugap"><b>La légende de la mort chez les Bretons armoricains.</b> Nouvelle -édition avec des notes sur les croyances analogues chez les -autres peuples celtiques, par Georges <span class="sc">Dottin</span>, professeur-adjoint -à l'Université de Rennes. 2 forts volumes in-12, <small>LXX</small>-347-456 -pages. -<span class="fl">10 fr.</span></p> - -<p class="drap ugap"><b>Cognomerus et sainte Tréfine.</b> Mystère breton en deux journées. -Texte et traduction. In-8 de <small>XLIV</small>-183 pages. -<span class="fl">4 fr.</span></p> - -<p class="drap ugap"><b>Textes bretons inédits</b> pour servir à l'histoire du théâtre celtique, -par Anatole <span class="sc">Le Braz</span>. In-8 de 39 pages. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p><br /></p> - -<p class="c"><b>COLLECTION «La Bretagne et les pays celtiques»</b></p> - -<p class="drap">Chaque ouvrage: fort vol. in-18 -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<p class="drap ugap">1<sup>o</sup> L'AME BRETONNE, par <span class="sc">Charles Le Goffic</span>. 2<sup>e</sup> édition.</p> - -<p class="drap ugap">2<sup>o</sup> BRETONS DE LETTRES, par <span class="sc">Louis Tiercelin</span>.</p> - -<p class="drap ugap">3<sup>o</sup> VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON, par <span class="sc">Anatole Le Braz</span>. -3<sup>e</sup> édition.</p> - - -<p class="c gap small">Angers, imp. A. Burdin et C<sup>ie</sup>, 4, rue Garnier, Angers.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">A MONSIEUR JAMES DE KERJÉGU</h2> - - -<p>C'est en témoignage d'une amitié déjà vieille que -j'inscris votre nom en tête de ces humbles histoires -bretonnes. Elles n'auront pas pour vous le piquant de -la nouveauté. Vous les aurez lues, au fur et à mesure -qu'elles paraissaient, dans la petite gazette finistérienne -pour qui elles furent composées et qui vous est -chère, comme à moi-même, à plus d'un titre. Je dois -beaucoup à ce modeste journal. Il m'a valu de précieuses -sympathies, celle entre autres de ce pauvre -Percher, enlevé depuis par un trépas si tragique. Mais -surtout il m'a mis en communication constante avec -les deux éléments les plus purs de notre antique race, -les paysans et les marins. Des meneurs de charrues et -des patrons de barques, voilà les gens que ces récits -eurent mission de distraire, voilà pour quel public -furent écrits ces contes, destinés à être lus en famille, -entre messe et vêpres, le jour du repos dominical.</p> - -<p>Le peuple breton—et ce n'est pas son moindre -charme—est demeuré un peuple enfant. La politique -l'intéresse peu: il préfère les <i>belles histoires</i>. C'est -un goût qui lui passera sans doute à la longue, mais il -l'a encore, et ni vous, ni moi ne nous en plaindrons. -Il est, du reste, lui-même un obstiné créateur de -mythes et de légendes. Sa mémoire est prodigieusement -riche en souvenirs que sans cesse son imagination -retravaille. Les trois quarts du temps, en rédigeant -les épisodes qui constituent ce livre, je n'ai fait que -rendre à l'âme populaire ce qu'elle m'avait prêté. Les -batteurs de routes, dépositaires des traditions de la -race, s'arrêtent volontiers au seuil de la maison que -j'habite, à l'entrée de l'une des voies qui conduisent -dans l'ancienne capitale de Gralon. Souvent aussi, je -suis allé heurter à leurs portes, dans les bourgades des -monts et les hameaux de la mer. Ainsi se sont construites -la plupart de ces <i>aventures</i>, presque sans y -songer. Il y paraîtra, je pense, maintenant qu'elles -vont courir une autre fortune que celle à laquelle elles -furent primitivement destinées.</p> - -<p>Réunies une première fois en volume par les soins -du journal qui les publia, le tirage restreint qu'on en -fit fut tout de suite épuisé, avant même d'avoir franchi -les limites du terroir cornouaillais. Un éditeur ami des -lettres bretonnes les convie aujourd'hui à se risquer en -cortège plus nombreux vers des horizons plus lointains. -Je les abandonne telles quelles à leur nouveau -sort. J'ai dit leurs origines peu littéraires. Ce sont des -filles des champs et des filles des grèves, faites pour -aller pieds nus, jupes troussées, sans aucun atour. -Trouveront-elles ailleurs le même accueil qu'auprès -des âmes ingénues qui les goûtèrent tout d'abord? Je -le souhaite. J'y aurai gagné en tout cas, cher monsieur -et ami, une nouvelle occasion de m'affirmer fidèlement -vôtre.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">A. Le Braz.</span></p> - -<p class="ind small">Stang-ar-C'hoat, 14 avril 1897.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">I<br /> -VIEILLES HISTOIRES BRETONNES</h2> - -<div class="break"></div> - -<h3 id="ch1">LA CHARLÉZENN</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Elle s'appelait de son vrai nom Marguerite Charlès. -Mais les gens l'avaient baptisée «la Charlézenn».</p> - -<p>Ce fut dès l'enfance une singulière fille, aux libres -allures. Toujours grimpée dans les arbres, entre le ciel -et la terre, comme un jeune chat sauvage, elle envoyait -de là-haut sa chanson aux passants qui cheminaient en -bas, dans la route. De qui était-elle née? On n'en savait -rien. On disait dans le pays qu'elle n'avait eu «ni père, -ni mère». Elle n'avait rien à elle sous le soleil, pas -même le nom sous lequel on l'avait inscrite au registre -de paroisse. Si pourtant! elle avait à elle sa beauté. -Une beauté insolite, étrange, comme toute sa personne, -comme toute son histoire ou plutôt sa légende. Ce n'est -pas qu'elle fût précisément jolie. Elle avait le nez un peu -fort, et aiguisé en bec d'aigle. De même, ses cheveux -déplaisaient, à cause de leur couleur. On a en Basse-Bretagne -un préjugé contre les rousses. Ils étaient cependant -magnifiques, ces cheveux. Amples et fournis -comme une toison, rutilants comme une crinière. On -eût dit, autour de sa tête, un buisson ardent, une broussaille -de feu. Ses yeux, en revanche, étaient d'un bleu -tranquille, presque délavé. Leur nuance était douce—et -triste. C'étaient des yeux timides, enfantins, faciles à -effaroucher. Ses lèvres très fines, un peu serrées, montraient -en s'ouvrant des dents petites et comme passées -à la lime. Avec tout cela, ou, si vous préférez, en dépit -de tout cela, la Charlézenn, quoiqu'elle eût dix-sept ans -à peine, attirait l'attention des jeunes hommes. Les commères -racontaient aux veillées qu'elle les ensorcelait. -Comme preuve à l'appui, elles citaient l'aventure de -«Cloarec Rozmar».</p> - -<p>C'était un clerc, de Plouzélambre. Une année d'études -seulement le séparait de la prêtrise. Or, un matin, pendant -les vacances, il avait sollicité de son père un entretien -particulier.</p> - -<p>—Mon père, dit-il, j'ai résolu que je ne serai pas prêtre.</p> - -<p>—Reprends donc la bêche, répondit le vieux Rozmar.</p> - -<p>—Oui, mais à une condition.</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—C'est que vous me permettrez de prendre femme.</p> - -<p>—As-tu fait ton choix?</p> - -<p>—J'ai choisi la Charlézenn.</p> - -<p>—Une <i>va nu-pieds</i>! Jamais!</p> - -<p>—Si vous ne l'acceptez pour bru, j'en mourrai.</p> - -<p>—J'aime mieux ta mort que le déshonneur de tous -les nôtres.</p> - -<p>—C'est bien!</p> - -<p>Le lendemain, un des domestiques de la ferme avait -trouvé Cloarec Rozmar pendu à la branche d'un pommier, -dans l'enclos.</p> - -<p>Cette tragique aventure avait provoqué, dans toute la -région, une explosion de haine aveugle contre la Charlézenn. -Notez que pas une fois Cloarec Rozmar ne lui -avait adressé la parole. Cette grande fille farouche était -ignorante de sa beauté comme de toutes choses. De l'espèce -de fascination qu'elle exerçait, elle ne se rendait -pas compte.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>C'est ici que commence à vrai dire l'histoire de la -Charlézenn. Elle vivait avec une vieille femme de mœurs -équivoques qui l'avait ramassée on ne savait où, il y avait -de cela bien longtemps. Cette vieille l'avait nourrie -depuis lors des aumônes qu'elles recueillaient toutes deux -de-ci de-là, mais plus encore de coups de bâton. Car la -vieille Nann,—elle n'était connue que sous ce sobriquet -à cause de certain tic qu'elle avait et qui lui faisait -branler incessamment la tête, comme pour dire: Non—, -car la vieille Nann était une vilaine <i>groac'h</i>, acariâtre -et hargneuse. A toute heure du jour et de la nuit, depuis -que la Charlézenn avait dépassé la quinzième année, elle -lui criait aux oreilles de sa voix aigre:</p> - -<p>—Ah! si j'avais ton âge et ton corps! Si j'avais ton -âge et ton corps!…</p> - -<p>Et comme la Charlézenn, qui n'entendait rien à ce langage, -se contentait d'ouvrir démesurément ses grands -yeux limpides, couleur de ciel d'avril, la <i>groac'h</i> se mettait -à la battre, à la battre, de toute la force de ses vieux -bras décharnés.</p> - -<p>—Il faudra bien que tu comprennes! hurlait-elle.</p> - -<p>Un soir, la Charlézenn comprit…</p> - -<p>Elles habitaient à cette époque, la vieille Nann et elle, -une ancienne hutte de sabotiers, abandonnée par les -nomades ouvriers qui l'avaient construite et située sur -la lisière de la forêt du Roscoat qui appartenait à la maison -noble de Keranglaz. La Charlézenn, avons-nous dit, -passait la plus grande partie de ses journées à vagabonder. -Avant que Cloarec Rozmar se fût pendu pour elle -sans qu'elle s'en doutât, elle allait de ferme en ferme, -quêtant ici du pain, plus loin du lard, plus loin des œufs. -Mais, lorsqu'après l'événement elle s'était vue brutalement -repoussée des seuils où naguère on l'accueillait -avec des paroles affables, comme elle était fière, elle ne -s'y était plus représentée. «Battez-moi tant qu'il vous -plaira, avait-elle dit à la vieille Nann, mais je vous fais -le serment que je ne mendierai plus!»—«Je ne te nourrirai -donc plus», avait répondu la <i>groac'h</i>.—«Oh! de -cela je ne m'inquiète point!» Elle en était enchantée, -au contraire. De l'aube au crépuscule, elle errait par le -bois dont tous les arbres lui étaient familiers comme -des amis, comme des proches. Quand elle avait faim, -elle se repaissait, au printemps, de <i>poires de la Vierge</i>; -l'été, de mûres; à l'automne, des châtaignes, rousses -comme elle, qu'elle croquait à même aux branches des -châtaigniers. Cela n'empêchait point son beau corps de -prospérer, tant s'en faut. Il y gagnait de nouveaux -charmes, la sveltesse, l'odorante et souple vigueur d'un -plant de haute futaie. C'était plaisir de la voir passer -dans l'ombre verte et transparente du sous-bois, de la -voir passer en sa grâce élégante de fille sauvage, sa jupe -en loques tombant à peine jusqu'à son jarret, découvrant -sa jambe longue, nerveuse et bronzée comme celle d'une -faunesse antique. Or, plus d'une fois, en ses chasses, -l'aîné des fils de Keranglaz l'avait rencontrée.</p> - -<p>Ce soir-là donc, la Charlézenn rentrait à la hutte, en -sifflant. C'était une habitude qu'elle avait prise, à force -d'entendre les merles noirs dans l'épaisseur des fourrés. -Dès le seuil, elle s'arrêta. Il y avait dans la «loge» un -inconnu. Ce devait être un passant d'importance, car la -vieille Nann lui avait cédé l'unique escabelle. La flamme -du foyer éclairait à plein sa figure. Ce n'était pas un -paysan, à en juger par ses moustaches, qu'il portait -relevées aux deux coins de la bouche. D'ailleurs, sa -peau était blanche même aux mains, qu'il tenait croisées -autour du genou. Au petit doigt de l'une d'elles une escarboucle -brillait. La taille de l'étranger était serrée -dans un justaucorps de cuir parsemé de têtes de clous -luisantes comme de l'or. A ses pieds était couché un -grand lévrier au poil fauve qui se dressa sur les pattes -et se mit à grommeler, dès que la Charlézenn parut.</p> - -<p>L'homme aussi se leva, caressant son chien pour -l'apaiser.</p> - -<p>—Viens donc, sauvagesse! glapit la vieille Nann. -Voici près d'une heure que tu te fais attendre.</p> - -<p>—Vous savez bien que j'arrive quand bon me semble, -répondit la Charlézenn qui, pour la première fois, prenait -ombrage du ton impérieux de la vieille, sans doute -parce que cet homme était là.</p> - -<p>—Apprends à mieux parler, poussière de grand chemin! -Sache que celui que voici est le fils aîné du seigneur -de Keranglaz, ton maître et le mien, après Dieu!</p> - -<p>—Et vous, la vieille, sachez que je ne reconnais personne -pour mon maître,… pas plus d'ailleurs que pour -ma maîtresse. A bon entendeur, salut.</p> - -<p>Ce disant, elle tournait déjà les talons et s'apprêtait à -reprendre la porte, laissant là sa mère-nourrice suffoquée -de rage, quand Keranglaz le fils se précipita pour -l'arrêter.</p> - -<p>—Belle fille, dit-il d'une voix très décidée et cependant -très douce, je n'ai commis nul manquement envers -vous. Je suis votre hôte aussi bien que celui de Nann. -De quel droit me faites-vous affront?</p> - -<p>—Je vous dis que c'est une gueuse!… une gueuse!… -hurlait Nann, dont la colère, étranglée tout d'abord par -la stupeur, se répandait maintenant en un flot d'invectives.</p> - -<p>—Vous, ma commère, taisez-vous! commanda sèchement -Keranglaz.</p> - -<p>Puis il continua, s'adressant de nouveau à la Charlézenn, -avec sa jolie voix savante à bien dire:</p> - -<p>—Vous êtes chez vous ici. Si ma présence vous gêne, -c'est moi qui dois sortir, non pas vous. Ordonnez, -j'obéirai. Permettez-moi seulement d'ajouter qu'égaré -dans ce bois, alors qu'il faisait encore demi-jour, je ne -saurais guère m'y retrouver de nuit. En m'obligeant à -partir, vous me mettrez en grand embarras, peut-être -en grande détresse; car les loups abondent, dit-on, au -Roscoat, et je n'aurais pour me défendre contre leur -appétit que mon courage, mon couteau de chasse et -Kurunn mon lévrier. Je vous avoue que la perspective -de servir de souper à Messires Loups ne me sourit nullement; -j'aimerais mieux, si tel était votre bon plaisir, -quelques heures de sommeil auprès de votre feu, car je -tombe de fatigue.</p> - -<p>Jamais on n'avait parlé à la Charlézenn un langage -aussi gracieux. Elle se sentit devenir toute rouge et -balbutia timidement:</p> - -<p>—C'est moi qui vous demande excuse pour ma maussaderie, -monseigneur. Croyez que je n'ai point l'âme -malicieuse. Je ne deviens méchante ainsi envers mon -prochain que parce Nann est si hargneuse envers -moi.</p> - -<p>On eût dit que la <i>groac'h</i> n'attendait que cette parole. -Se levant du foyer où elle s'était accroupie, elle échangea -avec Keranglaz le fils un regard d'intelligence et se -dirigea vers la porte, avec un air de dignité offensée, en -grommelant:</p> - -<p>—Puisque c'est moi qui suis de trop, je m'en vais!</p> - -<p>La pauvre Marguerite Charlès se reprocha aussitôt les -mots acerbes qui lui étaient échappés. Elle voulut courir -après sa mère-nourrice pour la ramener. Mais elle eut -beau faire le tour de la hutte, fouiller des yeux l'épaisseur -de la nuit, crier: Nann! Nann! dans toutes les directions, -Nann s'obstinait à ne point reparaître.</p> - -<p>De guerre lasse, la jeune fille rentra dans la «loge».</p> - -<p>—Monseigneur, supplia-t-elle, si vous m'aidiez, nous -la ramènerions!</p> - -<p>—Laissez donc cette sorcière, Marguerite, elle s'en -est allée à quelque sabbat.</p> - -<p>—Oh! monseigneur! monseigneur! si les loups la -mangent!…</p> - -<p>—Ma foi, c'est les loups que je plaindrai… Tranquillisez-vous, -et venez vous réchauffer à ce feu. Vous êtes -toute transie.</p> - -<p>Il jeta sur l'âtre une brassée de genêt. La flamme -monta, haute et claire, avec un crépitement joyeux. Puis -il força la Charlézenn à s'asseoir à sa place, sur l'escabelle.</p> - -<p>—Quant à moi, dit-il, je ne veux que la faveur de -m'étendre à vos pieds.</p> - -<p>Il s'assit, en effet, sur la pierre du foyer, mais la -figure tendue en avant jusqu'à frôler celle de la jeune -fille. La Charlézenn sentait sur sa joue l'haleine forte et -chaude du fils aîné de Keranglaz. Sans qu'elle sût pourquoi, -elle avait peur de cet homme. C'était cependant un -beau gars, dans tout l'épanouissement de la jeunesse.</p> - -<p>«Qu'est ce que j'ai donc? se demandait-elle: je tremble -comme si j'étais malade de la mauvaise fièvre.» Le Keranglaz -s'était mis à parler, à parler très vite; mais elle -n'entendait que le bruit des mots: cela était doux comme -une musique; elle s'efforçait d'en comprendre le sens, -elle n'y parvenait pas. Sa tête était pleine d'un bourdonnement -confus. De plus il lui semblait que des milliers -et des milliers de petites bêtes invisibles lui grimpaient -tout le long du corps. Elle eût voulu les secouer -d'elle, et ne le pouvait. Elle était comme dans ces rêves -où l'on cherche à courir et où l'on a les jambes empêtrées -dans on ne sait quel obstacle. Un charme était sur -elle.</p> - -<p>Tout à coup elle poussa un cri, un cri sauvage, un -hurlement de bête blessée.</p> - -<p>Penchée sur elle, Goulvenn de Keranglaz, les yeux -luisants et fixes, les veines gonflées à se rompre, tâchait -de l'étreindre à bras le corps.</p> - -<p>Elle rejeta la tête en arrière, se raidit d'un mouvement -désespéré. Machinalement elle se rappela le couteau -de chasse que cet homme portait à la ceinture, du -côté gauche. Elle tâta, trouva la poignée, brandit l'arme -et la plongea dans le dos du Keranglaz, avec une telle -force qu'il s'abattit à terre, comme un bœuf assommé.</p> - -<p>Éperdue, affolée, elle s'élança dans la nuit. Et toute -la nuit elle galopa devant elle, à travers bois, geignant -et bramant, telle qu'une génisse qu'on a oubliée dans les -prairies, et qui bondit, et qui meugle lamentablement -sans que son troupeau lui réponde.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>C'était au crépuscule d'aube, dans le sentier de la falaise -qui longeait la Lieue-de-Grève, entre Saint-Michel et -Plestin, là où serpente aujourd'hui la route en corniche -qui mène de Lannion à Morlaix. Les trois Rannou s'en -revenaient vers Saint Michel qui était ville à cette époque. -C'était une trinité redoutée que celle de ces Rannou. -L'aîné s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune -Guennolé. Ils portaient, on le voit, des noms de saints vénérés, -mais tous trois étaient des hommes du diable. Du -moins le prétendait-on, dans le pays. Mais en Basse-Bretagne, -comme ailleurs, les gens valent souvent mieux -que leur légende. Les Rannou passaient en tout cas pour -de mauvais sujets. Aucun d'eux n'avait de métier déterminé. -Ils vivaient en dehors de la loi commune. Le -bailli de la mouvance de Keranglaz les eût volontiers -pendus à ses potences féodales. Mais il eût d'abord fallu -les appréhender. Ce n'était pas chose facile. Le bailli -n'osait en courir le risque, quoiqu'il eût à sa dévotion -une cinquantaine d'hommes d'armes. Qu'étaient-ce que -cinquante hommes auprès des trois Rannou! En attendant -de pendre ces chenapans, le bailli était le premier -à leur payer rançon. Dès qu'il avait à faire voyage dans -la région, il avait soin de leur demander, moyennant -finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient ainsi -des rentes assurées auxquelles venaient se joindre quelques -menus profits prélevés sur les seigneurs de passage -dans les alentours de la Lieue-de-Grève. Car ils n'aimaient -à pêcher que le gros poisson. Ils étaient très -doux avec le petit peuple.</p> - -<p>…—Voyez donc! dit Kaour à ses frères, comme ils -arrivaient au pied du Roc'h-Kerlèz.</p> - -<p>Il leur montrait du doigt une forme humaine debout -là-haut près de la croix qui dominait le rocher.</p> - -<p>—Damné sois-je! s'écria Guennolé, c'est la Charlézenn!</p> - -<p>Ils la hélèrent. Mais elle ne parut point les entendre. -Alors, ils se hissèrent jusqu'à elle en se cramponnant -aux saillies de la pierre, à des touffes d'ajonc.</p> - -<p>—Tu attends quelqu'un, Gaïdik<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Diminutif affectueux de «Marguerite». Quant à <i>groac'h</i> -qu'on a trouvé plus haut, il signifie proprement <i>vieille</i>, mais avec -une nuance de mépris.</p> -</div> -<p>—Oui, j'attends la mer.</p> - -<p>—Pourquoi faire?</p> - -<p>—Pour m'y jeter.</p> - -<p>—Tu veux donc mourir?</p> - -<p>—Oui… Je me serais déjà précipitée… Mais sur les -roches nues je me serais fait trop mal… J'attends qu'il -y ait de l'eau en bas. Cela ne tardera plus.</p> - -<p>En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable -elle roulait avec le fracas, avec le farouche hennissement -d'une horde d'étalons lancés au galop.</p> - -<p>L'aîné des Rannou dit:</p> - -<p>—Conte-nous ce qui t'est arrivé, Gaïdik. Si c'est quelqu'un -qui a cherché à te nuire, livre-nous son nom seulement; -nous sommes trois ici qui te vengerons.</p> - -<p>—Je ne conterai ni à vous ni à personne ce qui m'est -arrivé. J'en ai assez de la vie, voilà tout.</p> - -<p>—Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu -meures.</p> - -<p>Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'aîné -des Rannou poursuivit:</p> - -<p>—Écoute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'étendent -là-bas à perte de vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur -de Keranglaz prétend qu'ils sont à lui. Sur le papier, -c'est possible. Mais les vrais maîtres, c'est nous. C'est -nous, les Rannou, qui sommes les rois de la forêt. Ah! -c'est un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu -ne t'es jamais enfoncée sous les hautes futaies. Il n'y a -pas au monde un palais comme celui-là. C'est le bon -Dieu qui l'a bâti de ses propres mains. Les arbres qui le -soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des -plus belles églises. Il y a aussi des menhirs où s'asseyaient -les géants d'autrefois et des tables de pierre où ils mangeaient. -Là est notre demeurance. Nous n'en voudrions -changer pour aucun prix, nous proposât-on le château -de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux encore, -si nous y avions avec nous une douce petite sœur, une -bonne et franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre -soupe de venaison sous le couvert de chênes; tu raccommoderais -de tes doigts habiles nos vêtements en peau -de loup. Suis-nous à la grande forêt, Gaïdik. Nous t'aimerons -bien. Nos dehors sont rudes, mais notre cœur -est aussi tendre que celui d'un enfant. Le monde nous -méprise, parce qu'il nous craint. Tu sais comme il est -méchant. Tu en as assez souffert toi-même, puisque tu -rêves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de -la mort volontaire. Crois-moi, Gaïdik, je n'ai jamais menti. -Tu connaîtras de beaux jours dans le creux de nos bois -et de nos ravins. Tu y seras à l'abri des langues perfides. -Qui oserait toucher à la sœur des trois Rannou? Viens!… -Tout ce que tu désireras, tu l'auras. Si tu tiens aux parures, -nous t'en rapporterons de superbes, à rendre jalouse -Notre-Dame de Rumengol qui cependant a une -robe en or… Nous t'aurions déjà fait cette proposition -depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que tu -ne te déciderais pas à quitter la vieille Nann, ta mère-nourrice…</p> - -<p>—Oh! celle-là est une misérable sorcière! s'écria la -jeune fille.</p> - -<p>Tout d'abord elle n'avait écouté les paroles de Kaour -qu'avec ennui, le front plissé, l'air méfiant et sombre. -Mais peu à peu elle y avait pris intérêt. Finalement, à -l'idée de vivre parmi ces hommes simples, dans la grande -forêt pacifique et profonde comme une église immense, -son cœur s'était fondu. Son navrement de tout à l'heure -était déjà loin d'elle. Elle pleurait silencieusement, sans -amertume.</p> - -<p>—Tu as raison de pleurer, Gaïdik, dit alors Guennolé. -Cela te soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas -que tu aies pris un parti. Si tu descends de notre côté, -c'est que tu auras accepté la proposition de Kaour.</p> - -<p>—C'est cela! opinèrent Kaour et Kirek.</p> - -<p>Et tous trois se retirèrent à l'écart, sans toutefois -perdre de vue la Charlézenn.</p> - -<p>Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme -du rocher, le dos appuyé à l'arbre de la croix. -Mais ce n'était plus la mer qu'elle regardait. Ses yeux -limpides, d'où les larmes coulaient doucement comme -une ondée printanière, ses yeux couleur de ciel d'avril -suivaient à l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil -venait d'apparaître. Une pluie d'or s'égouttait au -loin, ruisselait en lumineuses cascades sur tout le versant, -des cimes les plus éloignées aux frondaisons les -plus proches. C'était un spectacle magique. L'haleine -bleuâtre de la forêt montait, odorante, comme une vapeur -d'encens. Des chœurs d'oiseaux s'éveillaient, s'appelaient, -se répondaient, et toutes les allégresses de la -terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'idée -d'une sorte de résurrection universelle. Toutes choses, à -la venue du soleil, semblaient sortir de la nuit comme -d'un tombeau. Et la Charlézenn, elle aussi, dégagée de -ses projets de mort, se signa devant la lumière comme -devant la plus adorable des divinités. D'un pas qui sonnait -gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou. -Triomphalement, ils s'acheminèrent ensemble par le sentier -tout humide de rosée qui, à travers landes, menait -au cœur des bois. Gaïd Charlès marchait en tête. Le chemin, -eût-on dit, lui était déjà familier. Entre ses lèvres -fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou -suivaient à distance; il y avait dans cette vierge -sauvage un prestige qui les troublait.</p> - -<p>Kaour murmura:</p> - -<p>—C'est la fée de la forêt que nous escortons!</p> - -<p>Et ses deux frères répondirent à voix basse:</p> - -<p>—En vérité, oui! c'est elle-même.</p> - - -<h4>IV</h4> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La Charlézenn si fort sifflait</div> -<div class="verse">Que chêne feuillu s'effeuillait…</div> -</div> - -<p>Ainsi débutait une complainte <i>levée</i> à la Charlézenn -par un clerc du pays de Saint-Michel-en-Grève, depuis -qu'elle était devenue la «petite sœur» des Rannou. Dans -les autres couplets on énumérait ses crimes. Elle y était -représentée comme une fille sans vergogne, comme une -création de Satan.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fille qui siffle et la vipère</div> -<div class="verse">Ont toutes deux Satan pour père.</div> -</div> - -<p>C'est de quoi témoignait sa beauté même, la transparence -de ses yeux si clairs, la grâce de tout son corps, -mais plus que tout le reste la couleur étrange de ses -cheveux.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Gaïdik Charlès a l'œil pur,</div> -<div class="verse">Couleur d'avril, couleur d'azur;</div> - -<div class="verse stanza">Gaïdik Charlès est souple et belle</div> -<div class="verse">Comme une sainte de chapelle.</div> - -<div class="verse stanza">On la croirait fille de Dieu,</div> -<div class="verse">N'était son poil couleur de feu…</div> -</div> - -<p>Venait alors l'histoire du premier forfait:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cloarec Rozmar allait être</div> -<div class="verse">Avant dix mois ordonné prêtre.</div> - -<div class="verse stanza">La Charlézenn—forfait premier!—</div> -<div class="verse">Le pendit au long d'un pommier.</div> -</div> - -<p>En Basse-Bretagne, les légendes poussent robustement -comme en leur terroir naturel. Deux ans à peine s'étaient -écoulés depuis la mort de Cloarec Rozmar. Et déjà -c'était la Charlézenn qui l'avait pendu!!… Suivait le -deuxième «forfait, terrible à imaginer».</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La cloche tinte, tinte, tinte…</div> -<div class="verse">Une âme d'homme s'est éteinte!</div> - -<div class="verse stanza">La cloche noire tinte; hélas!</div> -<div class="verse">C'est pour l'Aîné de Keranglaz.</div> -</div> - -<p>Et le poète reconstruisait à sa façon la scène tragique -de la hutte. Marguerite Charlès avait attiré le jeune -homme dans un guet-apens. Elle l'avait endormi à l'aide -d'un philtre, puis, traîtreusement, elle l'avait assassiné…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>… La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou -de leur belle existence errante dans la forêt du Roscoat. -Kaour ne lui avait pas menti. Dans ces profondes et verdoyantes -solitudes, entourée par les trois frères d'une -sorte de vénération naïve, elle avait vu s'évanouir l'un -après l'autre tous les mauvais souvenirs de son passé. -De Nann, du fils de Keranglaz, de tant de misères et -d'humiliations, à peine lui restait-il de vagues images: -encore eût-il fallu qu'elle les allât chercher tout au fond -d'elle-même. Les journées se déroulaient pour elle avec -une monotonie apaisante et grandiose. Dès le matin, les -frères partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait -souci de le savoir; eux, de leur côté, s'en taisaient avec -elle soigneusement. Ils rentraient à des heures irrégulières. -Souvent ils avaient des taches de sang à leurs -vestes: du sang de bête, peut-être aussi du sang -d'homme. D'ordinaire on soupait tous ensemble, aux premières -étoiles. C'était le moment des causeries, la veillée -en commun sous les hautes ramures à travers lesquelles -les astres brillaient, comme de claires chandelles lointaines. -A vrai dire, il n'y avait guère que la Charlézenn -qui causât. Les Rannou étaient des taciturnes. Puis, ils -aimaient mieux entendre Gaïdik, la petite sœur. Dès que -l'un d'eux ouvrait la bouche, les deux autres lui disaient: -«Laisse parler Gaïdik!» Et Gaïdik parlait. Elle les entretenait -de ses courses, de ses vagabonderies durant le -jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des -histoires merveilleuses, comme à des enfants, ou bien -leur chantait <i>gwerzes</i> et <i>sônes</i>, seul héritage qu'elle sût -gré à la vieille Nann de lui avoir transmis. Ils l'écoutaient, -suspendus à ses lèvres. Sa voix caressait délicieusement -leurs âmes de barbares. Quand le serein -commençait à tomber, elle souhaitait le bonsoir aux -trois frères. Ils lui avaient dressé une «couchée» sous -la table d'un dolmen que ne soutenait plus qu'un de ses -supports. Là elle couchait comme une reine des âges -primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour -rideaux et, pour lit, un moelleux entassement de couvertures -dont quelques-unes, fruit du pillage, avaient été -tricotées sans doute par des doigts savants de châtelaines.</p> - -<p>A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient -de nouveau, retournaient à leur besogne mystérieuse. -La Charlézenn, avant de s'endormir, les écoutait s'éloigner. -Le troisième demeurait pour la garder, étendu -sur une jonchée de fougère près d'un feu de bivouac. -Chacun la veillait ainsi, à tour de rôle. Une nuit que -c'était le tour de Kaour, il sembla à la jeune fille qu'elle -l'entendait sangloter.</p> - -<p>Elle l'appela doucement:</p> - -<p>—Kaour!</p> - -<p>—Qu'est-ce, Gaïdik?</p> - -<p>—C'est à toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu?</p> - -<p>—Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois, à propos de -rien.</p> - -<p>—Dis-moi ta peine. Approche-toi.</p> - -<p>Il se traîna jusqu'à elle, en rampant, comme un chien -qui a peur d'être battu.</p> - -<p>—Est-ce peine d'esprit ou peine de cœur? Je veux -que tu me le dises.</p> - -<p>—C'est peine de cœur, Gaïdik. Tu devines toutes -choses. Tu es une sorcière, comme la vieille Nann, seulement -tu es une sorcière du bon Dieu, toi.</p> - -<p>—N'essaie donc pas de me rien cacher.</p> - -<p>—Aussi bien j'aurais déjà dû te le dire. Voilà, Gaïdik. Je -t'aime follement. Veux-tu que nous soyons mari et femme?</p> - -<p>Il avait fallu qu'il prît son courage à deux mains, le -pauvre Kaour, pour proférer ces mots si simples. Et -maintenant il attendait, la face collée contre terre, que -la Charlézenn parlât. La Charlézenn gardait le silence. -Kaour releva la tête. Sur ses traits, une angoisse infinie -était peinte.</p> - -<p>—Gaïd, murmura-t-il, tu ne veux point, n'est ce pas?</p> - -<p>—Non, répondit-elle à mi-voix.</p> - -<p>Puis, d'un ton plus ferme:</p> - -<p>—Non, Kaour, décidément non!</p> - -<p>—Tu aurais répondu: Oui, Gaïd, si, au lieu d'être -Kaour, j'avais été Kirek ou Guennolé…</p> - -<p>—En cela, tu te trompes.</p> - -<p>—Tu préfères cependant l'un de nous?</p> - -<p>—Tu me poses des questions bien étranges auxquelles -je n'ai jamais réfléchi. La vérité est que je vous préfère -tous trois.</p> - -<p>—La vérité vraie, Gaïdik?</p> - -<p>—La vérité vraie, Kaour!</p> - -<p>—Puisque c'est ainsi, je ne pleurerai plus. Je souffre -déjà moins. Tu jures que tu ne seras la femme de personne?</p> - -<p>—De personne, je te le jure!</p> - -<p>—C'est que, vois-tu, je le tuerais, celui-là, fût-ce Kirek, -fût-ce même Guennolé, notre plus jeune. Je me tuerais -moi-même après. Tu fais bien, Gaïd, de nous éviter cette -destinée. Merci!</p> - -<p>Il avait dit cela d'une voix profonde. Il ajouta:</p> - -<p>—Dors en paix, petite sœur des Rannou.</p> - -<p>Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croisés -sous la nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au -retour des deux autres, les yeux grands ouverts, le regard -attaché aux étoiles. La Charlézenn fit mine de sommeiller. -A part soi, elle songeait: «C'en est fini de la vie -heureuse!… Quelle est donc cette loi cruelle qui régit le -monde? Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme -ou même la voir simplement sans la convoiter? Qu'est-ce -que cette nourriture misérable dont ne peuvent se passer -les cœurs, ce pain de l'amour, toujours pétri de -larmes et quelquefois de sang?… Ainsi, pour un regard -plus tendre que j'adresserais à Kirek ou à Guennolé, -Kaour, qui les adore tous deux, irait jusqu'au fratricide!…» -L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint à -l'esprit toute vive; plus vive encore lui réapparut la -scène dans la hutte. Elle revit Keranglaz penché sur elle -et l'instant d'après roulant à terre, une bave rouge aux -lèvres. Voici que c'était le tour de Kaour. Que n'eût-elle -pas donné pour l'épargner, celui-là! Elle avait dû le frapper, -lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle -venait de lui faire plus de mal qu'à l'autre avec le coup -de couteau. Il n'y avait décidément qu'un moyen d'éviter -l'éternel piège de l'amour: c'était de se réfugier dans la -mort. Elle s'y résolut une seconde fois. Et cette fois nulle -intervention humaine ne la détournerait de son dessein.</p> - -<p>Sa résolution prise, une paix immense lui emplit l'âme, -et elle reposa, tranquille, veillée par le grand Kaour, -comme une de ces vierges de la légende dont un géant -accroupi protège le sommeil.</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>La Charlézenn, à l'aube blanche, a regardé partir les -Rannou. Elle les a vus s'enfoncer dans l'épaisseur de la -forêt, du côté de la grève. Par trois fois elle leur a crié:</p> - -<p>—Au revoir! Au revoir! Au revoir!</p> - -<p>Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux, -qui ne savent rien, lui répondent gaîment:</p> - -<p>—A tantôt, petite sœur!</p> - -<p>Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennolé plus -jeune et plus perçante. Ce Guennolé, elle s'avoue maintenant -qu'elle l'aime. Qu'elle a donc bien fait de ne point -le lui montrer! Du moins, il n'aura pas à pâtir à cause -d'elle… Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est -chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte à son -odeur, et que c'est pour cela que Kaour, la veille, a -tant pleuré.</p> - -<p>Qu'importe, du reste! La Charlézenn va mourir.</p> - -<p>L'exquise matinée! C'est jour de fête dans les bois du -Roscoat. Il semble que la douce lumière ait pris corps, -qu'elle se promène, vêtue de brume bleue, entre les arbres -extasiés; et derrière elle sa chevelure s'épand en un -fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystérieuse musique -s'élève des choses. Les mousses même ont des frissons -harmonieux. La brise de mai qui passe dans le creux -des vieux chênes les fait vibrer puissamment comme des -tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la forêt a -aujourd'hui son air de grande église, imprégnée de toute -espèce d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les -hautes avenues ouvrent des perspectives immenses où -mille clartés se jouent, irradiées, semble-t-il, à travers -des vitraux de nuances infinies.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Quand la Charlézenn fut demeurée toute seule, elle se -sentit l'âme noyée de tristesse. C'était comme une pluie, -fine, lente, continue, qui eût tombé au fond d'elle. Sa -résolution si ferme en était comme détrempée. Un instant -elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au -bout de son devoir. La mort lui apparut soudain comme -une chose beaucoup plus compliquée qu'elle ne pensait. -Elle dut s'arracher avec effort à ce coin de nature sauvage -où le meilleur de sa vie s'était écoulé. Des fils invisibles -l'y enchaînaient. Elle s'en apercevait, maintenant -qu'il fallait les rompre, les rompre un à un, non sans -une douleur aiguë, comme si à chacun d'eux restait -pendu un lambeau d'elle-même.</p> - -<p>Mais, à mesure qu'elle avança dans la forêt, la sérénité -lui revint. Les arbres versèrent à ses blessures un -baume sacré, à son esprit une sécurité grave, profonde. -Elle marcha dès lors allègrement. Elle alla à la mort, -comme à une promenade.</p> - -<p>Là-bas, dans le ravin, la rivière du Roscoat faisait son -grand murmure.</p> - -<p>—Elle me portera doucement jusqu'à la mer, se disait -Gaïd Charlès, elle m'emportera endormie comme un enfant -entre les bras de sa nourrice. Et, de peur que je ne -me réveille, la mer, quand elle m'aura prise, me bercera -d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu'à la fin des -temps je ne me réveillerai plus.</p> - -<p>Or, comme la Charlézenn se disait cela non seulement -sans amertume, mais même avec une sorte de volupté, -subitement elle fit halte.</p> - -<p>Au-dessus de sa tête, dans les branches hautes d'un -énorme châtaignier, une voix de garçonnet dénicheur de -nids chantait, sur un ton de mélopée, une complainte -en breton où revenait sans cesse le nom de la Charlézenn.</p> - -<p>—Hé! petit! cria la jeune fille; quelle est cette <i>gwerze</i> -que tu chantes?</p> - -<p>La frimousse ensoleillée du gamin se montra entre les -ramures.</p> - -<p>—D'où venez-vous donc, dit-il, que vous ne connaissez -point la complainte de la Charlézenn? Il y a beau -temps qu'elle court le pays!</p> - -<p>—Descends me la chanter et, pour récompense, je te -donnerai un écu.</p> - -<p>Elle avait à peine fini de parler que le garçonnet sautait -à côté d'elle, dans la mousse.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… La Charlézenn si fort sifflait</div> -<div class="verse">Que chêne feuillu s'effeuillait…</div> -</div> - -<p>Il débita la <i>gwerze</i> d'une haleine. Marguerite l'écouta -jusqu'au bout, immobile, les mains jointes. Sur ses joues, -des larmes silencieuses ruisselaient. Ainsi, c'était là -l'idée qu'elle allait laisser d'elle au monde!</p> - -<p>—Sais-tu qui a fait la complainte? demanda-t-elle à -l'enfant.</p> - -<p>—On prétend que c'est Pezr Guillou, de Lok-Mikel.</p> - -<p>Elle se rappela qu'elle avait connu ce Pezr, autrefois, -sur les bancs du catéchisme. Mais que lui avait-elle donc -fait pour qu'il la maltraitât si injustement? Car ce n'était -qu'un tissu de menteries, cette <i>gwerze</i>.</p> - -<p>Elle ne savait pas, la pauvre fille, que fabricants de -complaintes et faiseurs de vers se jouent, par vocation, -au milieu d'un perpétuel mensonge.</p> - -<p>—Mais, continua le gamin, Pezr Guillou n'a pas tout -dit.</p> - -<p>—Qu'aurais-tu voulu de plus?</p> - -<p>—Il n'a pas dit que le vieux seigneur de Keranglaz -promet dix arpents de terre labourable à qui lui livrera -vivante la Charlézenn… Maintenant, s'il vous plaît, donnez-moi -mon écu!</p> - -<p>C'est vrai, elle avait promis un écu à cet enfant. Où le -prendre? Certes, ce n'était pas l'argent qui manquait -chez les Rannou. Mais, retourner <i>là-bas</i>, jamais!… Il -lui vint une inspiration soudaine. Après tout, qu'importait -le genre de mort! Tous les chemins mènent à Dieu.</p> - -<p>—Ce n'est pas un écu que je veux te donner, dit-elle, -mais dix, vingt, soixante écus, cent peut-être. Seulement -il faudra que tu m'accompagnes jusqu'au château -de Keranglaz où l'on m'attend et dont le seigneur te -paiera, en mon nom.</p> - -<p>Tous deux prirent un sentier, sur la gauche, franchirent -la rivière du Roscoat, sur le pont de planches, et, -au bout de longues heures, se trouvèrent enfin dans la -cour du manoir. En entendant aboyer les chiens de -garde, Keranglaz le vieux sortit. C'était un grand vieillard, -tout de noir vêtu. Depuis le trépas de son fils aîné, -il n'avait pas quitté le deuil. Gaïd Charlès s'avança vers -lui, tenant par la main son petit compagnon. Et, ayant -fait une profonde révérence, elle parla en ces termes:</p> - -<p>—Vous êtes noble, et par conséquent, votre parole -est sûre. A combien estimez-vous dix arpents de terre -labourable de votre domaine?</p> - -<p>Keranglaz le vieux lança à la jeune fille un sombre -regard.</p> - -<p>—Je les estime à dix écus chacun, quand je les vends, -à trente, quand je les donne! prononça-t-il d'une voix -sourde.</p> - -<p>—C'est donc trois cents écus que vous aurez à remettre -à cet enfant. Il vous amène, vivante, la Charlézenn!</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>La complainte de Marguerite Charlès s'allongea plus -tard de quatre vers que voici:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A Keranglaz, on la pendit…</div> -<div class="verse">Ce fut grand'fête en paradis.</div> - -<div class="verse stanza">Dieu s'en vint la quérir lui-même!</div> -<div class="verse">Ainsi fait-il pour ceux qu'il aime.</div> - -<div class="verse stanza">La Charlézenn, qui sifflait fort,</div> -<div class="verse">En aumône a donné sa mort…</div> -</div> - -<p>Et, quand on la chante aujourd'hui, on ne manque -jamais d'ajouter: Bénie soit-elle!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2">LE BATARD DU ROI</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria, -marquis de Guerrande, fut, au dire de M<sup>me</sup> de Sévigné, -un des cavaliers les plus accomplis de la cour du Grand -Roi. Possesseur d'immenses domaines au joli pays de -Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère -et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre -de ses terres, une belle résidence dans le goût du temps, -sorte de Versailles en raccourci, dont les plans furent -dressés par Perrault et les jardins dessinés par Lenôtre.</p> - -<p>Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du -«château du marquis» comme d'une demeure enchantée. -On y voyait, content-ils, deux salles merveilleuses: -l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les -plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un -ciel d'été, à l'heure de midi, tantôt la profondeur et le -mystère d'un firmament nocturne, peuplé de millions -d'étoiles. Quant à l'ameublement, il défiait toute description.</p> - -<p>Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces -somptuosités, que de rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il -y paraissait, c'était pour promener à travers la magnificence -des appartements ou sous les nobles frondaisons -du parc une tristesse morne, un incurable ennui.</p> - -<p>Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment -de l'année où se payaient les fermages. Son carrosse -s'arrêtait sur la place du bourg, près de l'entrée du cimetière. -Il en descendait—toujours seul—, pénétrait -dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint -Égat, placée à gauche du maître-autel, et, après une -longue prière entrecoupée de soupirs, arrosée de larmes -silencieuses, regagnait à pied le logis seigneurial.</p> - -<p>D'une saison à l'autre les gens se demandaient:</p> - -<p>—Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme?</p> - -<p>On disait la marquise belle comme une fée. Mais il -courait sur elle des bruits étranges. Un domestique du -château, étant un jour entre deux vins, avait laissé entendre -qu'elle était de race vagabonde,—une Égyptienne -peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée -au hasard des grands chemins. Le seigneur de Guerrande -l'avait vue et l'avait aimée,—aimée follement… -Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des anneaux à -ses pieds: une vraie saltimbanque!… Il avait demandé -congé au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer -contre le Turc. C'était, en réalité, pour suivre la danseuse. -Il fut absent dix-huit mois. Lorsqu'il revint à la -Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras. Il l'avait, -prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta -comme la descendante d'une des plus anciennes familles -de ce pays. Jamais créature plus séduisante n'avait franchi -le seuil du palais de Versailles. Chacun lui fit fête. -Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce exotique, de ses -yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et déconcertants. -C'est alors que le marquis porta la pioche -dans le donjon de ses ancêtres et le remplaça par une -construction luxueuse, aménagée de telle sorte que sa -jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la trop regretter. -Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul -à seule avec elle, sous les hauts lambris pareils à des -champs d'azur constellés d'astres, devant le souple horizon -des collines boisées ondoyant à perte de vue jusqu'à -la mer.</p> - -<p>Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce -lieu de délices. Le temple bâti, la divinité à laquelle il -était dédié refusa d'y paraître. A toutes les supplications -du marquis elle répondait de sa belle voix nonchalante:</p> - -<p>—Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on -dit si triste?</p> - -<p>Il y avait des années que cela durait. Chaque automne, -à la chute des feuilles, messire Guillaume Guéguan, intendant -du château, parcourait au petit trot de sa -haquenée blanche les paroisses de Plégat, de Trémel, -de Guimaëc et de Plufur, pour avertir les domaniers de -l'arrivée du maître.</p> - -<p>—Et la maîtresse, messire Guillaume? s'informaient -les paysans, non sans une arrière-pensée narquoise.</p> - -<p>L'intendant hochait la tête et faisait «hum! hum!» -de l'air d'un homme qui en sait long, mais préfère -garder le silence.</p> - -<p>—Préparez toujours vos écus, prononçait-il.</p> - -<p>Il la haïssait d'instinct, cette étrangère d'origine suspecte -qui ne daignait même pas honorer d'une visite le -somptueux logis édifié pour elle à si grands frais. Mais -surtout il lui en voulait à mort des tourments qu'elle -faisait subir à son maître. Il avait vu grandir «Monsieur -Charles», ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis, -avec une familiarité respectueuse de vieux serviteur -depuis longtemps attaché à la fortune des Locmaria de -Guerrande; et il professait pour lui un sentiment de -tendresse jalouse qui allait jusqu'à l'adoration. Or, d'un -automne à l'autre, il constatait chez ce maître si ardemment -vénéré une fatigue de plus en plus manifeste qui -creusait les traits, voûtait la taille, marquait tout ce -puissant organisme d'un signe précoce de caducité.</p> - -<p>Cette lente décomposition, messire Guillaume Guégan -ne doutait point qu'elle fût l'œuvre de la «Bohémienne», -de la «fille des marchands de sorts». Elle avait dû faire -boire au marquis un philtre mystérieux, un de ces breuvages -enchantés dont les gens de sa race passent pour -avoir le secret. Autrement, comment se fût-elle fait -aimer du brillant seigneur pour qui brûlaient les héritières -les plus nobles et de la beauté la plus parfaite? -Et comment expliquer, sinon par des raisons d'ordre diabolique, -les ravages que cet amour funeste avait causé -dans l'âme et le corps du plus robuste, du plus accompli -des gentilshommes, jusqu'à l'incliner prématurément -vers la tombe?</p> - -<p>Ainsi pensait à part soi le bon intendant, et, à plusieurs -reprises, il s'était même permis de le penser tout haut, -devant son maître.</p> - -<p>—Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin -d'aller en pays étranger chercher femme?… Pardonnez-moi -si je prononce des paroles désobligeantes pour -M<sup>me</sup> la marquise, mais vous ne m'ôterez pas de la tête -qu'elle ne vous rend pas heureux.</p> - -<p>A quoi «Monsieur Charles» répondait d'un ton hautain:</p> - -<p>—Contentez-vous de surveiller mes terres, maître Guill; -je ne vous ai point commis à la garde de mon bonheur.</p> - -<p>Là-dessus, messire Guégan faisait mine de se lever, -et, après avoir salué bien bas, de sortir en emportant -ses registres.</p> - -<p>Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il eût -gagné la porte:</p> - -<p>—Ne te fâche pas, vieux loup, et revenons à nos -comptes… Quant au reste, ne t'en préoccupe point: ce -sont misères auxquelles tu ne saurais rien entendre… -D'ailleurs, lorsque je t'amènerai la marquise, tu regretteras -de l'avoir méconnue et tu seras le premier à tomber -à genoux devant elle, subjugué par sa grâce.</p> - -<p>—Sera-ce à Pâques ou à la Trinité, monseigneur?</p> - -<p>Monseigneur haussait les épaules et s'absorbait dans -l'examen des additions. Et tous deux, l'intendant et le -maître, gardaient l'un ses chagrins, l'autre ses rancunes.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan -soupait en famille, dans la maisonnette à forme de -temple grec qu'il occupait à l'entrée de l'avenue, près -de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du péristyle -tinta violemment, annonçant la venue de quelque -voyageur aussi impatient que tardif.</p> - -<p>L'intendant sursauta sur sa chaise.</p> - -<p>—Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux -d'être dérangé de son repas et d'avoir à mettre le -nez dehors, au froid mouillé de la nuit.</p> - -<p>Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales -chargées de grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne -et qui font dire en Bretagne: «C'est l'année qui -ne veut pas mourir».</p> - -<p>Maître Guillaume maugréa:</p> - -<p>—Gageons que ce sera encore quelque mendiant en -quête d'un logis ou quelque ivrogne morfondu sous l'averse.</p> - -<p>—Ce n'est point là le coup de cloche d'un <i>baléer-bro</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, -observa doucement dame Claude, la digne compagne de -maître Guillaume et la mère de ses quatre marmots.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Chemineur de pays, batteur de routes.</p> -</div> -<p>—Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.</p> - -<p>—Si cependant c'était un courrier venant de la part -du marquis?… Depuis une semaine qu'il nous a quittés, -j'ai la tête hantée d'idées tristes… Ce départ si brusque, -son air nerveux, agité, cette lettre qu'il froissait entre -ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris en toute -hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les -chevaux, si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»… -vois-tu, je ne serais pas surprise qu'il lui fût arrivé quelque -chose, un accident, par exemple,… ou peut-être pis.</p> - -<p>La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois -avec rage.</p> - -<p>—Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont -les pressentiments lugubres l'avaient manifestement -bouleversé de fond en comble.</p> - -<p>Et il se précipita dans l'obscurité.</p> - -<p>Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame -Claude entendit les battants de la porte grillée rouler -en grinçant sur leurs gonds, et tout aussitôt Guillaume -reparut hors d'haleine.</p> - -<p>—Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une -bonne flambée dans la salle couleur de lune.</p> - -<p>Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du -reste pas le loisir de lui en demander plus long: il s'était -replongé dans les ténèbres. De son côté, laissant là, -devant leurs écuelles, les marmots ahuris par tout ce -branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse -silhouette érigeait une ombre plus noire dans -le noir indistinct de la nuit. Pour couper plus court, -elle prit à travers les pelouses, bondissant par-dessus les -corbeilles de plantes rares, au risque de les écraser. Elle -se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son cœur -faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une -enclume. Elle murmurait, à demi suffoquée par le vent -qui entravait sa course:</p> - -<p>—Qu'y a-t-il, mon Dieu?… Qu'y a-t-il?</p> - -<p>Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais -quoi?… Quand, après avoir franchi le vestibule immense, -elle pénétra dans la salle couleur de lune, elle trouva -l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du séjour du -marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées, -tout le temps que durait sa présence dans ses terres -de Guerrande; il y veillait fort avant dans la nuit, parfois -même jusqu'au petit matin, les jambes étendues à -la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à éclairer -toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente -fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son -cœur, glacé par les poignants dédains d'une femme inhumaine.</p> - -<p>—Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout -en rassemblant les débris de bûches carbonisées qui gisaient -épars dans la cendre, je veux que ces murs s'écroulent -à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de -malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!… -Pourvu, du moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari -et que ce ne soit pas le pauvre Monsieur Charles qu'on -nous ramène changé tout à fait en cadavre!…</p> - -<p>Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le -perron.</p> - -<p>Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle -avait apportée dans son tablier et la répandit sur le feu -qui commençait à prendre. Puis, l'oreille aux écoutes, -elle attendit.</p> - -<p>Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois -de la salle s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant -du foyer, d'un frisson de lumière magique, d'une douce -et mystérieuse clarté lunaire. Sur les dalles de marbre -du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au -froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir -dans le cadre de la porte la plus délicieuse apparition -féminine qu'il lui eût jamais été donné de contempler.</p> - -<p>Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa -manche, se croyant le jouet d'un rêve.</p> - -<p>L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement -pour promener autour d'elle un regard curieux. Les hautes -glaces de Venise disposées de place en place contre les -parois, de façon à multiplier et à prolonger le décor en -des perspectives infinies, semblaient prendre plaisir à -se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme, -comme séduites par les lignes harmonieuses de son corps, -par tout ce qu'il se dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange, -et d'inexprimable beauté.</p> - -<p>Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des -yeux, figée en extase, les mains jointes, et bredouillant -à mi-voix, sur le ton de la prière:</p> - -<p>—<i>Ma Doué!</i> qu'elle est donc belle… belle à faire peur, -Jésus-Maria-credo!</p> - -<p>D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait -rejeté en arrière le capuchon du vêtement de fourrure -qui l'enveloppait toute et dont les plis traînaient sur ses -talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On voyait -pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir -en de lentes ondulations, et son fier visage, au profil -énergique, luire d'une splendeur mate, d'une splendeur -de jaune ivoire que tempérait une patine d'or bruni. Ses -cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la -hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et -bleuâtres jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants -ombrageaient les yeux et en amortissaient l'éclat. Les -lèvres s'entr'ouvraient, rouges et comme saignantes.</p> - -<p>—Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est -cette fée? se demandait l'intendante, immobile et charmée.</p> - -<p>Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant -à sa pensée, lui criait du seuil de la pièce:</p> - -<p>—Salue madame, Clauda: c'est la marquise!</p> - -<p>Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi -d'une formule trop familière, et ce fut avec une sorte de -solennité qu'il ajouta:</p> - -<p>—Notre très haute et très puissante maîtresse, madame -la marquise de Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez -et de Guerrande. Dieu lui donne de longs jours et, -après les joies de ce monde, celles du paradis en l'autre!</p> - -<p>—Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent -où il y avait autant de frayeur que de surprise.</p> - -<p>Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, -devant celle qu'ils n'appelaient entre eux que <i>la Bohémienne</i>, -elle demeura, stupide, à la dévisager, les bras -tombés le long du corps, les yeux écarquillés par l'étonnement -et par la peur. Le diable en personne lui fût apparu, -qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement, -et Dieu sait si la très chrétienne Clauda -professait une belle horreur pour le diable!</p> - -<p>La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans -remarquer la singularité de cette attitude; mais, loin de -s'en fâcher, elle sourit le plus aimablement du monde et -dit à Clauda d'une voix chantante qui semblait un clair -gazouillis d'oiseaux:</p> - -<p>—Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez -guère, n'est-ce pas? Je vous connais; le marquis m'a -souvent entretenue des soins précieux qu'il trouvait auprès -de dame Claude… Quand vous me connaîtrez à -votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque -affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. -Au reste, ne craignez rien: je serai la moins exigeante -des maîtresses… Voulez-vous toutefois vous charger dès -à présent de mettre au courant de la maison les gens -que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?</p> - -<p>L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur -mélodieuse de cette voix qui s'exprimait avec tant de -condescendance, de douceur et de simplicité.</p> - -<p>—En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte… -Il se peut que cette femme soit un démon, -mais elle a toutes les séductions d'un ange.</p> - -<p>Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:</p> - -<p>—Je suis aux ordres de madame la marquise.</p> - -<p>Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la -plus accorte des révérences.</p> - -<p>Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui -achevait de se débarrasser de sa mante, la rappela:</p> - -<p>—J'oubliais, dame Claude!… Tout mon domestique -se compose d'un vieillard qui s'entend à confectionner -des plats de mon pays, et d'une soubrette, sa fille, -laquelle est un peu ma «sœur de lait», comme vous -dites, je crois, en Basse-Bretagne… Ils ne sont guère -rompus aux finesses du parler de France: ils viennent -d'une patrie lointaine et sortent d'une autre race… S'ils -ne vous comprenaient pas toujours très bien et s'ils se -faisaient encore plus mal comprendre de vous, soyez-leur -indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car -ils me sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils -me rendent présente aux yeux la terre qui m'a vue -naître; ils sont de mon pays, de mon village, presque -de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens -moins seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont -bercée et, quand ils me regardent, je crois voir onduler -dans leurs prunelles les plaines sans fin de ma Hongrie -où parmi des océans d'herbes, dorment de grands fleuves -d'argent… Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage -que ces choses ne sont point pour vous surprendre.</p> - -<p>Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix -céleste, d'un timbre si pur, aux inflexions si molles et si -caressantes, agissait sur elle comme un charme.</p> - -<p>—Certes non, madame la marquise! fit-elle avec -élan… Moi, s'il me fallait quitter Plégat et la Bretagne, -j'aimerais mieux la mort.</p> - -<p>Subitement, son front se rembrunit.</p> - -<p>Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait -sa maîtresse et qu'elle lui recommandait en termes -si chaleureux, c'étaient, de son propre aveu, des Hongrois, -autrement dit des bohémiens comme elle, des -artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants. -Elle se souciait médiocrement de se rencontrer seule à -seule avec cette espèce, et, clignant de l'œil du côté de -son mari qui, debout derrière la marquise, pétrissait -consciencieusement son chapeau de feutre entre ses -doigts:</p> - -<p>—Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous -leur expliquerions mieux…</p> - -<p>La marquise l'interrompit vivement:</p> - -<p>—J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi… -Et, à ce propos, ne m'en veuillez pas si je l'accapare une -bonne partie de la nuit: nous avons à causer ensemble… -Allez, dame Claude, je suis convaincue d'avance que -tout ce que vous ferez sera bien fait.</p> - -<p>Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna.</p> - -<p>Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la -profondeur des corridors qui conduisaient aux cuisines, -la marquise de Locmaria dit à messire Guillaume Guégan:</p> - -<p>—Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je -suis des pays du soleil. J'aime la clarté.</p> - -<p>Elle ajouta:</p> - -<p>—Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident! -En route j'ai failli périr.</p> - -<p>Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des -chandelles se fut mise à brûler longue et droite:</p> - -<p>—C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en -quelque chambre enchantée du palais des Mille et une -Nuits.</p> - -<p>Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le -feu et, le buste incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer, -ses mains menues et délicates que des mitaines -de dentelle noire voilaient à demi. Ses ongles diaphanes, -vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales de -rose.</p> - -<p>—Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très -embarrassé de sa personne dans ce mystérieux tête-à-tête.</p> - -<p>—Maintenant, seyez-vous là.</p> - -<p>Elle lui montrait un siège en face du sien.</p> - -<p>—Approchez-vous davantage, davantage encore, -insista-t-elle. Je désire que vous m'entendiez bien… J'ai -fait cent cinquante lieues tout d'une traite pour arriver -jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de l'Ouest qui -passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le -purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour -de lamentation et de deuil. Que de fois votre seigneur -et le mien ne m'a-t-il pas suppliée à genoux de l'y -suivre! Obstinément, je répondais: Non!… Et voici que -je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un -impérieux besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi -longtemps que j'ai pu… Plus tard, il eût été trop tard. -Le jour même où le marquis m'annonçait par lettre son -retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour -Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus. -J'avais intérêt à ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? -Je vais vous l'apprendre… Mais d'abord, messire -Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce pas, -autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant, -s'il vous plaît! Je suis une bohémienne des routes: on -peut—surtout quand je la réclame—me dire la vérité.</p> - -<p>Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la -sorte, il n'avait pas le droit de mentir. Il prononça donc -d'une voix nette et ferme:</p> - -<p>—Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je -vous aurais moins haïe pour tout le mal qu'il souffre -par vous.</p> - -<p>—A la bonne heure, repartit avec une gravité triste -la marquise de Locmaria, vous êtes bien l'homme que -je pensais… Je puis tout vous dire, car vous êtes digne -de tout entendre…</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens -de la marquise à travers les appartements réservés à -leur maîtresse et qu'elle allait occuper pour la première -fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise grâce -d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près -apprivoisée, les renseignements les plus complets et les -plus minutieux sur les habitudes de la maison, dame -Claude était rentrée chez elle, sous la nuit sombre -où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie -effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient -en des convulsions désespérées.</p> - -<p>La superstitieuse paysanne songeait:</p> - -<p>—M<sup>me</sup> de Locmaria nous arrive escortée par la tempête. -C'est signe que de tout ceci il ne résultera rien de -bon.</p> - -<p>Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient -à poings fermés, les coudes sur la table. Elle les coucha, -saisit son tricot et s'installa près du foyer, à la lueur -d'une chandelle de résine, pour attendre le retour de -Guillaume Guégan.</p> - -<p>Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience -de connaître les impressions de son mari, à la -suite du mystérieux entretien qu'il avait en ce moment -même avec la marquise. Que pouvait-elle avoir à lui -confier de si important, au débarquer d'un si long -voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun -repos? Pourquoi son arrivée coïncidait-elle, à huit jours -près, avec le départ de son mari? Le marquis savait-il, -en roulant sur Paris, que sa femme faisait à rebours la -même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le -savait, pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi -ne l'avait-il pas avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout -préparer en vue de cette visite imminente? La lettre qui -le rappelait, et qui l'avait troublé si fort, l'avait-elle donc -bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la venue -de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour -la recevoir comme il convenait?…</p> - -<p>Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans -sa tête obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la -rafale, qui, dehors, allait grossissant.</p> - -<p>En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et -la jeune fille qui formaient toute la suite de la «Bohémienne». -Elle n'avait pu obtenir d'eux aucun éclaircissement.</p> - -<p>De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, -et combien différents des gens de même condition à qui -l'intendante était accoutumée d'avoir affaire, durant les -séjours du marquis en son château de Plégat!</p> - -<p>Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les -mèches venaient se perdre jusque dans les flots étalés de -sa barbe blanche, avait la majesté d'un patriarche biblique, -l'air solennel et triste d'un souverain détrôné. Une -houppelande verte, à brandebourgs noirs, l'enveloppait -des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille démesurée. -Il parlait peu, par phrases brèves, graves -comme des sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était -sentie vaguement intimidée; et, après s'être promis de -traiter de très haut cette «engeance de saltimbanques», -elles les avait promenés, lui et sa fille, de chambre -en chambre, avec une complaisance quasi déférente, -comme si elle leur eût fait les honneurs du château.</p> - -<p>La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était -une adolescente de seize ans à peine, presque une enfant -encore, au teint mat, délicatement ambré, aux clairs -yeux de source qui semblaient renvoyer l'éclat d'un soleil -lointain. Elle avait le port svelte et la souple démarche -d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents -de nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse -personne respirait la santé, la joie, une franchise heureuse, -quelque chose d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries -soudaines, des effarouchements d'oiseau qui -craint la glu.</p> - -<p>Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès -d'elle sur ce qu'il lui eût tant agréé de savoir.</p> - -<p>Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes, -soit que la jeune fille fût peu dans les confidences -de sa maîtresse, soit qu'elle feignît une ignorance -qui lui était peut-être commandée.</p> - -<p>En somme, Clauda avait tout simplement appris que -la marquise avait nom Rita, qu'elle était de noblesse -très illustre, qu'elle comptait des rois parmi ses ancêtres -et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas, elle aussi, -au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux -fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel.</p> - -<p>—Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré -celui de marquise de Guerrande? avait demandé, non -sans ironie, l'intendante agacée.</p> - -<p>Le vieux avait riposté de sa voix profonde:</p> - -<p>—Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent -la porte.</p> - -<p>—Au moins n'y a-t-elle rien perdu… Elle a un mari -qui l'adore. Ce palais, auprès de qui l'église même de -Plégat n'est qu'une misérable crèche, savez-vous qu'il l'a -construit exprès pour elle, pour être leur maison -d'amour, leur maison du bonheur?… Et, à ce propos, -d'où vient, s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui -pour la première fois, et lorsque le marquis en -est absent?</p> - -<p>A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu:</p> - -<p>—Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à -elle seule… L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des -caprices qui déroutent vos lourds oiseaux de mer… Et -quel palais, je vous prie, vaut le libre espace, les horizons -ondoyants comme la lumière qui les dore, et la -terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la -Patrie?</p> - -<p>Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des -éclairs. Clauda n'avait plus insisté.</p> - -<p>Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où, -derrière elle, du fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille -respiration de ses quatre chérubins, elle s'efforçait -de récapituler en elle-même les événements de la soirée, -tout en supputant, d'un mouvement machinal des lèvres, -les points de son tricot et en piquant de temps à autre -dans ses cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles -dont elle n'avait plus à faire usage.</p> - -<p>Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats -de sa conférence avec la marquise la tenait éveillée. -Les heures s'écoulaient lentes et longues, rythmées -par le tic-tac d'un coucou. Les orgues déchaînées du vent -ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements sinistres. -Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race, -l'intendante suspendit sa tâche<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, jeta un fagot d'ajoncs -dans le feu qui commençait à pâlir, et tirant son rosaire, -se mit à réciter des oraisons.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre -le travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier -chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.</p> -</div> -<p>Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan -se montra sur le seuil.</p> - -<p>—Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en -était à son dixième <i>De Profundis</i> pour les âmes du purgatoire, -les funèbres <i>Anaon</i>.</p> - -<p>Elle ajouta:</p> - -<p>—Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu -de <i>flip</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois d'hydromel -mélangés.</p> -</div> -<p>Il s'assit devant l'âtre sans répondre. Il paraissait las, -exténué, Clauda fut frappée de l'altération de ses traits. -A ses paupières rouges, elle vit qu'il avait pleuré.</p> - -<p>—Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle… -Parle enfin!… Qu'est-ce qu'il y a?</p> - -<p>Il soupira profondément, mais sans desserrer les lèvres.</p> - -<p>Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par -ses rancunes:</p> - -<p>—Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?… J'en étais -sûre… Mes <i>avertissements</i> ne me trompent jamais… Allons, -qu'a-t-elle encore machiné, cette gueuse?</p> - -<p>L'intendant tressaillit:</p> - -<p>—Clauda, prononça-t-il d'un ton sévère, n'insulte pas -celle qui est ta maîtresse et la mienne. Sache qu'elle est -plus à plaindre qu'à blâmer.</p> - -<p>—Tu as bien changé d'opinion sur son compte, Guillaume!</p> - -<p>—Tu feras de même, Clauda.</p> - -<p>—Explique-toi donc… Je t'écoute.</p> - -<p>—Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas -avant que le moment soit venu… Ne m'interroge pas: je -ne pourrais te répondre. J'ai juré de me taire… Sur un -point seulement il importe que tu sois renseignée.</p> - -<p>Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants; -puis, montrant du geste le lit à étages:</p> - -<p>—Les petits dorment?</p> - -<p>—Comme des anges, les pauvrets.</p> - -<p>—Eh bien! voici Clauda… Tu es une bonne femme et -une femme de tête. Je sais que je puis compter sur toi -comme sur moi-même… Apprends donc que ce n'est pas -une visite de passage que nous fait aujourd'hui la marquise. -Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six -mois peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne -ici ni dans la contrée ne soupçonne sa présence -au château, personne hormis nous deux et les domestiques -qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le -parc sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. -Il faut que nous soyons muets comme les arbres et fermés -comme les murs. Le plus innocent bavardage aurait les -pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un secret -terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit -avec moi à ce qu'il ne s'ébruite point… Mon Dieu, il ne -tient qu'à nous de perdre la malheureuse qu'hier encore -nous détestions si cordialement l'un et l'autre: elle est -venue d'elle-même se mettre à notre merci. D'un mot -nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le -voudrais-tu, Clauda?</p> - -<p>—Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas -une païenne, j'imagine.</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y -va également du salut de Monsieur Charles et, je crois -bien, du nôtre, puisque cependant la fatalité nous mêle -à ces tragiques événements.</p> - -<p>—A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se -signant par trois fois, pour écarter les mauvais présages.</p> - -<p>Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles -jaillir des tisons et s'engouffrer sous le manteau de la -cheminée où grondait en sourdine la grosse voix du -vent.</p> - -<p>Tout à coup, Clauda reprit:</p> - -<p>—Tu n'as pas d'imprudence à craindre de ma part. -Mais nos enfants, y as-tu songé?</p> - -<p>—Précisément. J'ose à peine te demander ce sacrifice, -et, pourtant, je ne vois guère d'autre moyen…</p> - -<p>Dame Claude acheva elle-même la pensée de son mari:</p> - -<p>—Soit. Nous nous en séparerons. Ma mère sera enchantée -de les avoir, et, quant à eux, ils seront ravis de -passer un hiver chez leur <i>mam-goz</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. L'hiver, à la -ferme de Kerguntul, c'est le temps des belles histoires, -des contes merveilleux et des châtaignes qu'on mange -au coin de l'âtre, en buvant du cidre bouilli… Tu attelleras -Mogis au char-à-bancs, et je les conduirai là-bas, -dès le petit jour… Si les commères de Plégat s'informent -de ce qu'ils sont devenus, je dirai que je les ai envoyés à -Kerguntul apprendre à lire. L'on m'annonçait justement, -avant-hier, qu'un maître d'école ambulant vient de se -fixer à Plestin-les-Grèves pour toute la durée des <i>mois -noirs</i>. Les marmots n'auront qu'une demi-lieue de route -à faire pour aller de temps à autre écouter ses leçons.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Grand-mère.</p> -</div> -<p>—Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avisé que généreux -ton cœur.</p> - -<p>Là-dessus finit l'entretien des deux époux. Ils n'avaient -devant eux que quelques heures de repos jusqu'à l'aube. -Ils durent dormir profondément, s'il est vrai qu'une -bonne conscience fait le lit moelleux et paisible le sommeil.</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. -Ce furent d'abord des averses continuelles qui noyaient -les campagnes, couraient en cascades par les chemins -creux changés en lits de torrents et croupissaient dans -les champs labourés, entre les digues des talus, en de -vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager -les sarcelles comme sur des étangs. Puis le vent d'est se -mit à souffler, chassant les pluies vers la mer. Tout gela, -même les sources, même la fontaine sacrée de Saint-Égat, -ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore -produit. Les vieilles «pèlerines par procuration», -qui viennent y chercher un remède souverain contre la -fièvre, durent emporter l'eau salutaire sous la forme de -menus glaçons.</p> - -<p>Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que -les «longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir -pas rencontré de plus impénétrables dans les parages -les plus voisins du Pôle. Et ces brumes se condensèrent en -d'énormes flocons de neige qui tombèrent, tombèrent -sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois. -A la fin de janvier la terre en était encore toute couverte. -On ne distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni -plaines. Ce n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre, -qu'un immense désert blanc, d'une solitude et -d'une immobilité mortuaires, avec, çà et là, des fûts -d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers calcinés -de quelque église jadis consumée par les flammes.</p> - -<p>Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans -restaient calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes, -n'allaient plus aux marchés ni aux foires, hésitaient -même à se rendre au bourg le dimanche, pour la messe. -Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé -seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui -traversaient le ciel en bandes farouches, criant la faim.</p> - -<p>Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles -à enterrer les morts dans les courtils, près des demeures, -tellement les communications avec le cimetière du village -étaient devenues impraticables.</p> - -<p>Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou, -étaient, selon toute apparence, les seuls humains à se -congratuler de la persistance de ce temps affreux. Grâce -à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient organisée aux -alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout -rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils -n'auraient cru. C'est à peine si, à de rares intervalles, -un mendiant ou quelque chercheur de bois mort se présentait -devant la grille. Clauda lui faisait l'aumône, soit -d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces, et l'homme -s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours, -dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.</p> - -<p>Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait -son aspect habituel de veuvage et de solitude, si même -il n'offrait pas aux yeux quelque chose de plus désert encore -et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel passant, -voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement -closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants -derrière ces murs silencieux et mornes, scellés -comme un tombeau?</p> - -<p>Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient -dans la bise, au-dessus des sveltes cheminées -de granit. Mais ce n'était point là, pour les gens de Plégat, -un indice que le château fût habité. Chacun savait, -dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir -du feu dans la plupart des pièces. Au cours des -précédents hivers, Clauda avait plus d'une fois invité ses -amies du bourg à venir faire la veillée avec elle devant -ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus, -cette année, une d'elles lui en fit la remarque.</p> - -<p>—Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante -dont la sagesse inquiète avait tout prévu… On m'offrirait -les monceaux d'or que le château a coûtés que je ne -consentirais pas à y mettre les pieds après la tombée de -la nuit…</p> - -<p>Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama -une histoire de fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé -les principaux épisodes dans son imagination de -Bretonne, créatrice de mythes.</p> - -<p>—Figure-toi… J'entrais sans penser à rien… Je me -penche pour allumer le feu… Tout à coup, brr! Une -haleine glacée me parcourt la nuque… Je me retourne. -Et, derrière moi, dans la glace, je vois une dame parée -d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue -en un rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma -pauvre chère!…</p> - -<p>—En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est -hantée?</p> - -<p>—Ne divulgue pas ceci, au moins… Le marquis nous -chasserait.</p> - -<p>—Sois tranquille, ma bonne.</p> - -<p>Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en -était informé? Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse -Clauda. Un rempart surnaturel protégeait désormais la -marquise. L'intendante venait de dresser autour de sa -maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable de -tous, le mur d'airain de la superstition.</p> - -<p>—Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à -M<sup>me</sup> de Locmaria, vous n'avez plus rien à craindre pour -votre sécurité.</p> - -<p>Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre -les deux femmes, quelque grande que fût la distance sociale -qui les séparait. Non seulement Clauda avait abjuré -tout parti-pris à l'égard de la marquise; mais, à la fréquenter -chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de -respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à -elle d'un lien puissant à la force duquel elle ne cherchait -plus à se dérober.</p> - -<p>Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait -vers le château.</p> - -<p>Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions -de soubrette, l'introduisait incontinent dans la salle -couleur de lune où la marquise se tenait de préférence, -brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de cire. -M<sup>me</sup> de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret -et lui disait de sa jolie voix chantante:</p> - -<p>—Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis -comme les recluses et les pestiférées: j'ai besoin d'entendre -le son des paroles humaines.</p> - -<p>Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du -dehors, donnait libre carrière à sa langue, flattée au fond -qu'une personne si distinguée prît plaisir à ses bavardages -rustiques.</p> - -<p>Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la -marquise, c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait -pas sur les siens. Elle abondait en menus détails sur -ses grossesses, ses couches, la peine qu'elle avait eue à -nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise écoutait, -plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très -présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins -ouvrages qui ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes -de nouveau-né.</p> - -<p>Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que -M<sup>me</sup> de Locmaria dessinait en nobles arabesques les -caprices de ses songes, n'étaient pas sans intriguer -Clauda Riou.</p> - -<p>Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la -marquise, mais un soupçon commençait à lui traverser -l'esprit. Elle se mit à observer de plus près.</p> - -<p>La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement, -s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques -lassitudes, tantôt des plaintes sourdes, des tristesses -inexpliquées.</p> - -<p>Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup, -bien avant l'heure accoutumée, l'intendante ne put se -retenir de communiquer à son mari ses impressions:</p> - -<p>—Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici -peu du nouveau dans la seigneurie de Guerrande.</p> - -<p>—Possible! fit-il de son ton calme.</p> - -<p>Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette -nouvelle:</p> - -<p>—Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles -une joie si vive!</p> - -<p>A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus -d'aimer, de vénérer la marquise; elle affecta vis-à-vis -d'elle une dévotion spéciale, comme envers un être sacré.</p> - -<p>Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits. -Aux approches de mars, il se produisit dans l'atmosphère -une détente subite. Les vents tournèrent, sans transition -appréciable, de l'est à l'ouest. La mer souffla sur les -campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique. -Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion. -Un soleil pâle se montra, toucha mystérieusement la -terre et la fit tressaillir. Les neiges, liquéfiées, s'écoulèrent -en ruisseaux; des brins d'herbe surgirent de ci de -là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en festons -sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent -leurs yeux divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur.</p> - -<p>Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin -des écuries et des étables, dit à sa femme, en rentrant au -château:</p> - -<p>—La marquise désire te voir. Reste à sa disposition -jusqu'à mon retour. J'ai à m'absenter.</p> - -<p>—C'est bien, répondit Clauda.</p> - -<p>Les commères de Plégat, quand elles virent, des -marches de leur seuil, déboucher sur la place le véhicule -qui emportait l'intendant, ne manquèrent point de crier -à celui-ci:</p> - -<p>—Déjà en route, maître Guégan!</p> - -<p>Ah! si elles s'étaient doutées!…</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>La journée finissait.</p> - -<p>Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, -que la marquise appelait Ropardi, avait recommandé -à l'intendante de demeurer, avec sa fille, dans la pièce -qui précédait immédiatement la chambre occupée par -M<sup>me</sup> de Locmaria.</p> - -<p>—Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit -d'un ton bref, en tirant derrière lui la porte.</p> - -<p>—Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame -Claude, quand elle fut restée seule avec la jeune fille.</p> - -<p>—Il n'est point de science dont le docteur Ropardi -n'ait pénétré les plus secrets arcanes, répondit Vanda, -non sans un éclair d'orgueil dans ses grands yeux limpides -que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs cils.</p> - -<p>Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que -ses connaissances sont infinies. Il n'y a que la steppe ou -que la mer, affirment-ils, qui soient aussi vastes que son -esprit. Il entend le langage des vents et celui des étoiles. -Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune, leurs -vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait, -aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en -même temps qu'une intelligence incomparable, il porte -en lui un sentiment divin. C'est une âme de lumière, -vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait -usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour -guérir. Rita Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains…</p> - -<p>Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la -cloison.</p> - -<p>—Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes -de votre pays? interrogea la Hongroise.</p> - -<p>—Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.</p> - -<p>—Sur les rives de la Tisza, l'on chante.</p> - -<p>Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la -Vierge-Mère et sainte Brigitte, patronne des femmes en -couches, elle commença de fredonner doucement, dans -son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se -traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, -sur un rythme allègre et précipité.</p> - -<p>Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait -les douleurs de l'enfantement s'entre-bâilla pour -donner passage à la tête léonine de Ropardi.</p> - -<p>—Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.</p> - -<p>En même temps, il jetait à sa fille:</p> - -<p>—Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un -garçon.</p> - -<p>C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes -et robustes, et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. -Dame Claude ne lui eut pas plutôt entr'ouvert les lèvres -pour lui faire avaler, selon la coutume bretonne, une -cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait «comme -un petit homme», à la très grande joie de l'intendante -extasiée.</p> - -<p>—Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, -songeait-elle, en le dodelinant devant le feu pour apaiser -ses premiers cris.</p> - -<p>Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances -avec le marquis, avec «Monsieur Charles». -Et, sa pensée allant à son maître, elle s'étonna tout à -coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi -solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se -plus étonner de rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, -de mystère et de circonspection, où elle était confinée -depuis près de cinq mois, l'avaient comme blasée sur les -choses les plus extraordinaires et les événements les plus -imprévus.</p> - -<p>A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria -qu'un bruit résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.</p> - -<p>Si c'était lui, pourtant!</p> - -<p>Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.</p> - -<p>—La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi -qui avait marché à sa rencontre.</p> - -<p>Celui-ci murmura:</p> - -<p>—C'est bien. Faites ce qui est convenu.</p> - -<p>Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se -lever avec l'enfant.</p> - -<p>—Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.</p> - -<p>Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:</p> - -<p>—Et la marquise?</p> - -<p>—Voyez, elle repose.</p> - -<p>Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de -l'alcôve, on apercevait la tête pâle et fine de la jeune -femme, noyée dans les ondes brunes de ses beaux cheveux -épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.</p> - -<p>—Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, -elle sera sur pied, comme toutes les filles de notre race.</p> - -<p>L'intendant et sa femme descendirent aux appartements -du rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les -éclairait. Clauda tenait le nouveau-né soigneusement -enveloppé dans des linges magnifiques aux dessins -compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise -avait passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages -de la Bretonne.</p> - -<p>Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles -jusqu'à cette partie du château que M. de Locmaria avait -aménagée à dessein pour être, selon sa propre expression, -le «paradis de ses enfants». Car il avait pensé à -tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans -sa vie sur les pas de la «Bohémienne».</p> - -<p>Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet -luisant réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, -une paysanne en coiffe attendait, debout, les -mains croisées sous son tablier et l'oreille aux écoutes. -Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec -un cri joyeux:</p> - -<p>—Hé! <i>ma Doué</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, Guillaume, mais c'est ta sœur Margod!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Mon Dieu!</p> -</div> -<p>—A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. -Heureux encore que Marguerite se soit trouvée -nourrice et qu'elle ait consenti, par obligeance, à nous -rendre service en cette occasion!…</p> - -<p>Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» -Ropardi, ni dans ses traits, ni dans son allure, la -marquise de Locmaria ne portait trace de la crise qu'elle -venait de traverser. Sa taille avait recouvré sa sveltesse -onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient -chez elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction -infinie. Accoudée à une des hautes croisées de sa chambre, -qu'elle avait ouverte toute large, elle buvait avec avidité -l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de printemps -naissant.</p> - -<p>Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans -un admirable ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette -lumière mourante, les feuillages encore tendres des futaies -du parc houlaient, nuancés de teintes merveilleuses, -comme les vagues d'une mer. Les angélus des -villages bretons se répondaient à travers la sonorité des -campagnes. De mélancoliques sons de <i>corn-boud</i> retentissaient, -mêlés aux beuglements des troupeaux. Un -charme doux et triste émanait de toutes choses.</p> - -<p>—Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise… -Que ne m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?… -Ce qui est n'eût peut-être pas été.</p> - -<p>Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya -d'un geste brusque.</p> - -<p>Un doigt discret heurtait à la porte.</p> - -<p>—Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume -Guégan.</p> - -<p>Et, remarquant la fenêtre ouverte:</p> - -<p>—Vous voulez donc vous tuer?… Ignorez-vous que -la fraîcheur peut vous être mortelle?</p> - -<p>Elle eut un sourire énigmatique:</p> - -<p>—Oh! fit-elle, le grand air me connaît… Je suis née -sous une tente, messire Guillaume, une tente dont les -lambeaux mal assujettis claquaient au vent des steppes. -Et j'ai grandi au hasard des routes… Savez-vous ce -qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? -Écoutez-la d'abord: je vous la traduirai ensuite.</p> - -<p>Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. -Sa voix, forte et pure, éploya ses ailes, se balança, comme -un oiseau qui prend son vol. Et, dans le silence du crépuscule -de Bretagne, devant le pacifique décor des bois -et des collines sur qui commençait à planer la solennité -muette de la nuit, la musique de cette voix étrangère -avait quelque chose de mystérieux et d'inquiétant.</p> - -<p>—Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit -l'intendant subjugué.</p> - -<p>—Le sens est celui-ci, continua la marquise:</p> - -<blockquote> -<p>Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;</p> - -<p>Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;</p> - -<p>Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»</p> - -<p>«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.</p> - -<p>Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent -des demeures;</p> - -<p>Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;</p> - -<p>Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;</p> - -<p>L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;</p> - -<p>Ne t'attache à rien, tout est périssable… Il faut aller, il faut aller…!</p> -</blockquote> - -<p>Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même -un ordre:</p> - -<p>—Oui, il faut aller!</p> - -<p>Elle ajouta presque aussitôt:</p> - -<p>—Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, -messire Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour -le départ. Prévenus par Ropardi, les compagnons dont -je vais de nouveau partager quelque temps la vie errante -s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à -eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir -de France sans encombre et regagner à petites journées -la terre hongroise que j'aurais dû ne quitter jamais…</p> - -<p>Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé -d'un sceau rouge.</p> - -<p>—J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même -l'impossible… Gardez par devers vous ce papier. Il contient -des renseignements qui vous permettront de me -retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que Rita -Dongui sera de ce monde… Je n'ai, d'ailleurs, rien de -plus à vous dire que ce que vous savez. J'emporte de -vous un souvenir qui ne périra qu'avec moi. Vous m'avez -été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il me rappelle -ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête -qui assurera la dignité de vos vieux jours et constituera -une aisance à chacun de vos fils.</p> - -<p>Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, -baissant la tête et faisant effort sur lui-même, demanda:</p> - -<p>—Et le vôtre, madame?… La petite créature innocente -qui est votre sang et qui peut-être ne vous connaîtra -jamais, aurez-vous donc le cœur de partir sans -l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?…</p> - -<p>La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête -un geste qui disait: Non!</p> - -<p>Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle -s'en éloigna par une nuit d'apaisement et de calme. Dans -l'azur assombri du ciel, piqué de nuages qu'enflait comme -des voiles le souffle d'un vent léger, la lune voguait, -traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume -d'argent.</p> - -<p>Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, -qui, depuis près d'un mois, courait les foires et -les <i>pardons</i> d'alentour, était venue camper à la brune, -dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. Ce -fut en compagnie de ces truands que M<sup>me</sup> de Locmaria, -marquise de Guerrande, de Lezmaës et autres -lieux, quitta la somptueuse demeure édifiée à sa gloire -par le dernier rejeton d'une des plus antiques familles -d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle -avait repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, -l'ample chemise de laine et le voile de soie voyante de -la Bohémienne d'antan. Les beaux seigneurs, qui, naguère, -papillonnaient autour d'elle à Versailles, eussent -difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, -celle que, dans leurs conversations de l'Œil-de-Bœuf, -ils nommaient entre eux, avec des mines pâmées, la -«houri de Mahon», la «perle orientale», la «fleur des -jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce -n'est qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais -quoi de plus étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible -et d'indomptable tout ensemble, qui attirait et -qui faisait peur. Il ne fut donné à messire Guillaume Guégan -de la contempler dans ce costume que l'espace d'un -instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut -assez néanmoins pour lui faire comprendre la passion -subite dont le marquis s'était féru pour cette femme et -le mal effrayant, le mal sans remède, dont, pour avoir -voulu la posséder, il se mourait.</p> - -<p>Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents -la maison de garde sous les grands ormes déjà feuillus, -ils s'attardèrent tous deux, d'un accord tacite, sur les -marches du péristyle, à écouter les cahots de plus en -plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.</p> - -<p>Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties -de ce départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait -fait monter la marquise avec lui, dans la voiture de tête. -Debout à l'avant du chariot, il avait récité à haute voix, -dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait fait -entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, -signal de route en tout cas, car la caravane vagabonde -aussitôt s'était ébranlée.</p> - -<p>Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se -fut évanoui dans la direction de Plestin, l'intendant et -sa femme se décidèrent enfin à rentrer dans leur logis -désert.</p> - -<p>—C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse -qu'elle nous soit venue; et, d'autre part, j'eusse préféré -ne la point connaître, puisque cependant nous ne devons -plus la revoir.</p> - -<p>Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:</p> - -<p>—Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.</p> - -<p>Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer -roulait à travers le pays montueux de l'Arrée, sur la -route royale qui menait en ces temps-là de Plégat à -Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par Lannéanou. -Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur -croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, -du plus loin qu'il apercevait la bête, et criait au -conducteur, d'un ton jovial qui n'allait pas sans une -nuance de respect:</p> - -<p>—Salut et bon voyage, messire Guillaume!</p> - -<p>C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait -sa sœur Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse -de Lannéanou. La femme tenait étroitement fermés -les pans de sa mante brune d'où s'échappaient par -intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers -sur ses genoux.</p> - -<p>—C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, -disait messire Guillaume… Tu auras bien soin de lui, -n'est-ce pas?… Ce n'est pas un enfant ordinaire. Il se -peut que de grands destins l'attendent… Après tout, tu -as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de -la garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis… -C'est le bâtard d'un roi.</p> - - -<h4>VI</h4> - -<p>La moisson commençait à peine, dans le terroir de -Plégat. On fauchait les seigles à Guerrande. Maître Guégan -allait et venait, surveillait les travailleurs dont les -chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà et là -des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts -épis barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui -crier de l'autre bout du champ:</p> - -<p>—Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine -et qui vous fait signe!</p> - -<p>Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la -manche de sa veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre -verte des coudriers, contre les talus, et trouva juste assez -de voix pour soupirer:</p> - -<p>—Ah! mon pauvre homme!… Imagine-toi qu'<i>il</i> est -arrivé… qu'<i>il</i> est là… qu'<i>il</i> veut te voir à l'instant!…</p> - -<p>L'intendant devint tout pâle.</p> - -<p>Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:</p> - -<p>—Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il -ne reste plus de lui de quoi remplir un cercueil… Quand -il est descendu de son carrosse, il m'a semblé voir apparaître -l'<i>Ankou</i>…</p> - -<p>Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres -innombrables étincelaient comme d'énormes escarboucles -au resplendissant soleil de juillet. Guillaume Guégan s'était -recomposé un visage, lorsque le valet en livrée noire -qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le -salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée -sur sa poitrine, le marquis de Locmaria.</p> - -<p>—Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès -le seuil.</p> - -<p>Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou -en terre.</p> - -<p>D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui -donnait affectueusement l'accolade, le traitait en ami -d'enfance, presque en égal.</p> - -<p>Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna -de répondre à son salut.</p> - -<p>Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.</p> - -<p>Enfin le marquis parla.</p> - -<p>—Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il -d'un ton dur. Vous me direz ensuite si ce qu'elle renferme -est exact.</p> - -<p>La lettre ne portait aucune indication de date ni de -provenance; elle était signée Rita Dongui: Guillaume -Guégan la lut avec lenteur, posément, sans trahir aucune -émotion.</p> - -<p>—Eh bien? demanda le marquis.</p> - -<p>—Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.</p> - -<p>Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, -et ce fut d'une voix sourde, tremblante d'une -fureur mal contenue, qu'il articula:</p> - -<p>—Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de -ma maison, vous n'avez pas craint de vous faire, contre -moi, le complice de cette drôlesse?</p> - -<p>Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant -et coulèrent dans sa barbe rude. Il ne se départit pourtant -pas de son calme.</p> - -<p>—Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire -l'entrée du château à celle qui, portant votre nom, était -en ces lieux légitime souveraine et maîtresse.</p> - -<p>—Certes… et cette arrivée clandestine, en mon -absence, presque au lendemain de mon départ, vous -sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la plus naturelle? -Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette -femme venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me -fuir?</p> - -<p>Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche -et coupante.</p> - -<p>—Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours -impassible, Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, -la marquise avait jugé à propos de m'en instruire.</p> - -<p>—Ceci est parfait, en vérité!… Et vous avez accepté -de faire le jeu de cette aventurière!… Vous l'avez reçue, -hébergée, cachée sciemment… Et vous vous gaussiez -entre vous, j'imagine, de mes angoisses, de mon désespoir!… -Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri de ces -murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi -je courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, -en traîneau, battu de la neige et du vent, suivant à la -trace de ville en ville, de bourgade en bourgade, les -troupes de Tziganes errants, criant son nom dans les -auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, -dans le silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, -sans repos ni relâche, le corps moulu, l'esprit égaré, le -cœur en détresse, achevant de me tuer pour elle et, d'ailleurs, -y réussissant, n'est-il pas vrai, maître Guillaume? -Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être -content!</p> - -<p>Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient -sous lui. Il se fût affaissé sur le parquet, si l'intendant -ne s'était précipité pour le maintenir et le faire asseoir -dans un fauteuil. Une toux violente le secouait jusque -dans les fibres profondes de son être. Il donnait l'impression -de ces arbres qui n'ont plus de vivant que -l'écorce et que la moindre rafale suffirait à déraciner.</p> - -<p>—Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la -prière la plus humble, condamnez-moi, si vous voulez, -sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous mettez point -en ces états.</p> - -<p>Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques -gouttes d'un élixir brunâtre et, ranimé, reprit:</p> - -<p>—Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander -les explications qu'on vous a, paraît-il, chargé de me -fournir. Allez! je suis prêt à tout entendre et je prétends -tout savoir.</p> - -<p>Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux -fixés à terre:</p> - -<p>—Eh bien! qu'attendez-vous?</p> - -<p>L'intendant joignit les mains, supplia:</p> - -<p>—Pas maintenant, de grâce!… Vous n'êtes pas assez -fort… Cette révélation peut vous donner le coup mortel.</p> - -<p>—J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne -vous embarrassez point pour si peu… Ce coup mortel -n'atteindra qu'un mort. Parlez.</p> - -<p>Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le -paysan se signa, puis entama le cruel récit, à voix résignée, -mais ferme. Il dit d'abord l'arrivée de la marquise, -dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle l'avait appelé par -son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui ouvrir, -lui avait présenté une commission apostillée de la signature -et scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout -sujet du royaume, sous peine des châtiments les plus sévères, -d'avoir à traiter avec les plus grands égards, la féale -amie de Sa Majesté, M<sup>me</sup> de Locmaria, marquise de -Guerrande.</p> - -<p>Le marquis sursauta.</p> - -<p>—Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un -passe-port?</p> - -<p>—Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou -mieux une attestation écrite du cas que le roi faisait -d'elle.</p> - -<p>Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. -Puis, s'exaltant tout à coup:</p> - -<p>—Ah! ce roi… la malheureuse!… si seulement elle -ne l'avait pas connu!</p> - -<p>—Hein? s'écria M. de Locmaria, livide… Goujat, que -veux-tu dire?</p> - -<p>L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.</p> - -<p>—C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est -pour échapper à ses assiduités qu'elle venait chercher en -cette demeure lointaine, au fond de ce pays inaccessible, -une retraite qu'elle savait sûre, parce que nul, à la Cour, -n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos instances de -s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.</p> - -<p>L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme -si c'eût été lui le coupable, soupira:</p> - -<p>—Il était du reste trop tard!</p> - -<p>—Pourquoi trop tard?… Va donc, voyons, va donc! -hurla le marquis, les doigts crispés à son siège, le buste -raidi en avant, les yeux dilatés et striés de fibrilles rouges.</p> - -<p>Guillaume Guégan dit:</p> - -<p>—Faites de moi ce que vous voudrez… Pour l'honneur -des Locmaria, dont les portraits nous regardent, j'ai cru -qu'il était de mon devoir de bon serviteur d'aider cette -infortunée à cacher sa honte… Prévenu par un avis de -moi, vous seriez accouru… C'était, alors, le scandale public, -l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans -votre demeure… J'ai accepté sciemment, comme vous -dites, de veiller et de me taire. Bien plus, ma femme a -servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance jusqu'à -procurer la nourrice…</p> - -<p>Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité -du marquis, épouvanté de la fixité de son regard, de la -rigidité de ses traits.</p> - -<p>M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui.</p> - -<p>Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la -cloche du vestibule pour appeler les domestiques, et cria -au valet de chambre:</p> - -<p>—Vite, vite! Monsieur se trouve mal.</p> - -<p>Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier -soin de l'intendant fut d'expédier un exprès à cheval -vers cette ville, puis il fit avertir Clauda. A eux deux, ils -déshabillèrent, couchèrent le marquis et, installés à son -chevet, attendirent… Les heures de la soirée tintèrent -l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers -minuit, le galop d'une monture résonna dans l'avenue. -L'homme de l'art arrivait.</p> - -<p>Il palpa le malade et hocha la tête.</p> - -<p>—C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout -hasard, mais je ne réponds de rien.</p> - -<p>Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force. -Le marquis soupira, rouvrit les yeux et les referma -presque aussitôt, en marmonnant du bout des lèvres des -mots vagues, inintelligibles. Le cœur s'était remis à battre.</p> - -<p>—Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le -praticien.</p> - -<p>—Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire -Guillaume.</p> - -<p>Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en -réveillant la mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle -crise. Aussi éprouva-t-il un vif soulagement à s'entendre -répondre par le chirurgien:</p> - -<p>—Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez -m'être d'aucune utilité.</p> - -<p>Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, -ne reparut pas au château. Clauda, seule, allait aux informations. -De jour en jour, l'état du malade s'améliorait. -Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son premier -acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa -clientèle morlaisienne.</p> - -<p>—On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir -sauvé, jeta celui-ci à Guillaume, au moment de franchir -la grille.</p> - -<p>Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait -délicieux. On entrait en août. La campagne fromenteuse, -les landes, les monts lointains, tout vibrait dans une ardente -lumière d'or. Une vie éclatante animait les choses, -sous le resplendissement du soleil. Et, le soir, quand -l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer, -c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis. -Des groupes de moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en -revenaient à la lueur des étoiles, en chantant. Leurs voix, -au lieu de rompre le silence, s'harmonisaient avec lui et, -en quelque sorte, le solennisaient. Ils clamaient, sur le -ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, la -<i>Chanson des Coupeurs de blé</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Garçon, filles, à bas la veste et le justin,</div> -<div class="verse i2">Car il est mûr, le blé jaune!</div> -<div class="verse i7">Iou!…</div> - -<div class="verse stanza">Meunier, graisse ton moulin;</div> -<div class="verse i2">Fournier, chauffe ton four;</div> -<div class="verse">Vous aurez de l'argent plein la main!</div> -<div class="verse i7">Iou!…</div> - -<div class="verse stanza">Il y aura du pain pour les riches,</div> -<div class="verse i2">Il y en aura pour les pauvres,</div> -<div class="verse">Car il est fauché, le blé jaune!</div> -<div class="verse i7">Iou!…</div> -</div> - -<p>Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la -moisson dans les terres de Guerrande, comme si, entre -son maître et lui, rien ne se fût passé. Mais, chaque fois -que sa femme venait lui apporter à manger aux champs, -il ne manquait pas de lui demander:</p> - -<p>—Il n'a rien fait dire, Clauda?</p> - -<p>—Rien encore, répondait-elle.</p> - -<p>Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis -les mît dehors, sans autre forme de procès. Ils -avaient même pris leurs dispositions en conséquence. Ils -iraient vivre auprès des «vieux», à Kerguntul, en -Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir pas ramené -les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria -demeuraient impénétrables.</p> - -<p>—Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant, -le soir, en tombant au lit, harassé de fatigue… Je -ne lui aurai fait tort ni d'une minute ni d'un liard.</p> - -<p>Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée -de quitter Guerrande le navrait dans l'âme. Là il -était né, là il avait grandi; là reposaient, dans l'étroit -cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les ossements -vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter -dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli, -tous étaient morts au service des Locmaria… Et puis, se -séparer de «Monsieur Charles»! Vraiment, cela était-il -dans l'ordre des choses possibles?</p> - -<p>—Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je -me flétrirai de même. On ne transplante pas son cœur.</p> - -<p>Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes, -se remémorait les bontés du marquis, leurs causeries -presque fraternelles dans la salle couleur de lune, les -promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le ciel -embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles -s'abandonnait parfois le maître avec son serviteur, comme -avec le plus sûr des amis.</p> - -<p>Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long -de la nuit, sans pouvoir en détacher son esprit, et restait, -les yeux ouverts dans les ténèbres, à pleurer en silence, -immobile, de peur de réveiller Clauda.</p> - -<p>Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait -aux approches du matin, le sommeil ne lui versait -pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient qu'ajouter des tortures -nouvelles aux angoisses de la réalité.</p> - -<p>Cette situation commençait à devenir intolérable. Il -aspirait fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions -du marquis, tout en redoutant une rupture qui l'eût atteint -aux sources mêmes de son être, dans ce qu'il avait -de plus cher au monde et de plus sacré.</p> - -<p>Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore -l'<i>autre</i>, celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de -quel nom le nommer, et qui poussait, ma foi, robuste et -dru, comme un beau rejeton de plante saine, à Garen-Dreuz, -là-haut, dans le grand air des monts…</p> - -<p>De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. -Dans l'éloignement où elle s'était enfuie, son image avait -pâli, n'était plus qu'une forme vague, incertaine, à demi -effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à travers -la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux -confins de la terre, par delà des espaces immenses, en -des pays dont elle lui avait, la première, révélé l'existence -et dont les aspects lui demeuraient inconnus.</p> - - -<h4>VII</h4> - -<p>L'aube du dimanche se leva,—une aube rose et -fraîche, comme une lèvre qui sourit.</p> - -<p>Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de -Plégat. L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, -lorsque le valet de chambre du marquis se dressa sur le -seuil de la maison de garde.</p> - -<p>—On vous réclame au château, maître Guillaume.</p> - -<p>—Le temps de passer ma <i>chupen</i>, répondit-il.</p> - -<p>En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris -d'un tremblement et dut s'appuyer au premier meuble -que ses mains rencontrèrent. Il était en face, non d'un -convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait -moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui -sort de la tombe. Sa constitution, déjà minée par les soucis -antérieurs, paraissait avoir subi, en quelques jours, -le travail de tout un siècle. Dans les orbites excavées, les -yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle -et fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.</p> - -<p>Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, -comme s'ils se fussent quittés amicalement la -veille, et ce fut d'une voix un peu grave, mais qui n'avait -rien de sépulcral, qu'il demanda:</p> - -<p>—M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, -je crois bien, la seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.</p> - -<p>—Il est chez ma sœur, Monsieur Charles…, chez ma -sœur Margod, à Lannéanou.</p> - -<p>—Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous -mettrons en route dès que vous serez prêt.</p> - -<p>Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui -suivirent, durant tout le trajet, ils n'échangèrent pas une -parole. Ils arrivèrent au Garen-Dreuz, comme les gens -de la ferme rentraient de la grand'messe.</p> - -<p>—Margod est sortie au <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i>, dit Lanascol, le beau-frère; -elle doit être dans «la chambre de la tourelle».</p> - -<p>Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, -par la porte large ouverte, Guillaume Guégan montra à -M. de Locmaria, dans le jour doré de la fenêtre, sa sœur -Marguerite en train d'allaiter un poupon superbe, à la -peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de -cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets -d'or fauve.</p> - -<p>—C'est lui! murmura-t-il.</p> - -<p>Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait -mine de se lever, il la contraignait de se rasseoir.</p> - -<p>L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné -le sein, tourna la tête et, curieusement, dévisagea le nouveau -venu dont la grande perruque ondulée l'amusait. -M. de Locmaria le contempla quelques instants en silence.</p> - -<p>—Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à -lui-même, tu as ses yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, -ses yeux sans âme; un peu de sa magie est en toi. -Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans les -destins de ta race… Mais puisqu'il t'a été donné de naître, -vis heureux.</p> - -<p>Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu -le sceau des Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, -comme un hochet, autour du cou de l'enfant de l'adultère -qui, paisible, s'était remis à téter.</p> - -<p>Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à -l'aller. Roulé dans son manteau et les paupières closes, -il ne sortit de cet espèce d'assoupissement que lorsque -les toits de Plégat étincelèrent dans le fouillis des verdures, -aux rayons du soleil couchant.</p> - -<p>—Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je -suppose?</p> - -<p>—Ondoyé seulement, Monsieur Charles… Le recteur, -sur ma prière, vint au château…</p> - -<p>—Il figure au registre de la paroisse?</p> - -<p>—Oui et non… Le vénérable Dom Mathias a fait pour -le mieux.</p> - -<p>—Vous arrêterez au presbytère.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas -du vieux desservant, dans la sacristie au plafond bas, -aux boiseries de chêne lustré, toute parfumée encore, -depuis vêpres, d'une odeur de cire et d'encens. Dom Mathias -posa sur une table la chandelle qu'il portait, prit -un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté -les dernières pages d'une main qui tremblait, dit:</p> - -<p>—Voici, monsieur le marquis:</p> - -<p>On lisait:</p> - -<p>«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, -recteur de Plégat, avons administré le saint sacrement -de baptême à…, fils légitime et naturel (<i lang="la" xml:lang="la">legitimus -ac naturalis</i>) de… et de très haute et noble dame Rita -Dongui…, né au château de Guerrande la nuit d'hier, sur -les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine…»</p> - -<p>—Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer -le prêtre.</p> - -<p>—Permettez que je les remplisse moi-même, répondit -le marquis.</p> - -<p>Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de -naissance de «Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de -Locmaria, marquis de Guerrande, fils légitime et naturel -de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, -commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au -service de Sa Majesté… etc.»</p> - -<p>Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:</p> - -<p>—Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à -Dom Mathias.</p> - -<p>Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:</p> - -<p>—Toi, ta femme signera comme marraine.</p> - -<p>Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, -les yeux en larmes.</p> - -<p>—C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.</p> - -<p>Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à -la muraille, entre deux armoires contenant les ornements -sacerdotaux.</p> - -<p>—Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il -vous répondrait: «Oui, c'est bien ainsi!»</p> - -<p>Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter -l'aide de Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule -du château, il lui chuchota:</p> - -<p>—Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que -je l'ai aimée jusque dans le fruit de sa faute.</p> - -<p>Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves -trégorroises, les cloches carillonnaient le grand glas et -Dom Efflam Mathias, recteur de Plégat, ensevelissait -Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans la -paix suprême et le suprême oubli.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce -qu'il advint de la marquise. Il faut croire cependant -que, prévenue sans doute par maître Guillaume Guégan, -elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son mari, et le -berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment, -son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, -son purgatoire. Elle eut, en effet, à souffrir comme -mère des douleurs comparables à celles que, femme, -elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut -pas clément.</p> - -<p>Autant la mémoire du marquis Charles-François est -restée chère aux habitants de Plégat, autant le souvenir -de Louis-Dieudonné, <i>An aotrom brunn</i>, le «seigneur aux -crins roux,» y est un objet d'exécration et d'horreur. -Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant -elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:</p> - -<p>—Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard -du démon.</p> - -<p>Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après -la chronique locale, un être monstrueux, une sorte de -composé des plus étranges, quelque chose de cynique et -de séduisant tout ensemble, de brutal et de raffiné, de -magnanime et de pervers.</p> - -<p>Les <i>gwerziou</i> qui se chantent au pays de Plégat, tantôt -célèbrent sa générosité, tantôt flétrissent ses débauches -et le vouent, en termes indignés, à l'opprobre des peuples.</p> - -<p>La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient -sans cesse et dont voici, pris entre mille autres, -un exemple<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. <i>Le clerc de Lampaul.</i></p> -</div> -<p>Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie -fille qu'il y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle -aimait un fier paysan, le «clerc de Lampaul», qui, pour -elle, avait renoncé à l'Église. Ils étaient fiancés. Leurs -noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les entrefaites, -le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, -un jour qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire -son pain. Il s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, -s'informe de son nom, de sa demeure, et, le lendemain, -se rend chez le vieux Calvez.</p> - -<p>—Où est Fiecca, votre fille?</p> - -<p>—Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir -de Kerhallon.</p> - -<p>Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon -où les danseurs battent l'aire nouvelle, au son des -hautbois et des binnious. Il reconnaît, parmi les couples, -le clerc de Lampaul à sa veste grise et Fiecca Le Calvez -à son justin blanc.</p> - -<p>—Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est -surtout faite pour lutter. Jetons bas nos pourpoints et -que la belle qui est à ton côté soit l'enjeu!</p> - -<p>Le clerc lui répondit du même ton hautain:</p> - -<p>—Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. -Vous êtes gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.</p> - -<p>Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis -se sent faiblir.</p> - -<p>—Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!</p> - -<p>Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, -éclatant d'un mauvais rire, lui passe la sienne à -travers le corps.</p> - -<p>Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. -En revanche, on vous citera du même homme -des traits admirables de mansuétude et de pitié.</p> - -<p>Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, -son cheval se cabra devant un paquet de haillons couché -en travers de la route et d'où s'exhalait un gémissement -indistinct. Le fougueux marquis mit immédiatement -pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau -de loques.</p> - -<p>—Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi -le chemin, au risque de vous faire écraser?</p> - -<p>La voix gémissante balbutia:</p> - -<p>—Je ne peux plus me traîner.</p> - -<p>C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.</p> - -<p>Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, -l'assit sur la selle et, la maintenant d'un bras, tandis -que, de l'autre, il conduisait pédestrement la bête, il -l'amena ainsi jusqu'au château.</p> - -<p>Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les -yeux devant ce cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après -avoir dévisagé la pauvresse:</p> - -<p>—Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite -cette femme au nom du Christ! C'est la Lépreuse!</p> - -<p>Il les regarda d'une façon qui les fit taire.</p> - -<p>Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille -humaine que rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit -dans son propre lit, baigna lui-même ses plaies, pansa ses -ulcères et, trois nuits durant, la veilla. Elle trépassa au -bout de ce temps et ce fut encore lui qui la mit au linceul.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici qui n'est pas moins typique.</p> - -<p>L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé -presque tous dans les terres emblavées. Il ne poussa -qu'une herbe rare et maigre et qui avorta tout aussitôt, -sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni de -sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du -pauvre aux temps de disette, était encore inconnue. La -famine fut grande au pays breton. Les bestiaux mêmes -mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à brouter. -A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les -douves des cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule -à demi mâchées.</p> - -<p>Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur -public, chargé de faire assavoir les fantaisies, le plus souvent -extravagantes ou vexatoires, du marquis de Locmaria, -monta sur les marches de la croix du cimetière et -dit à la foule assemblée:</p> - -<p>—Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:</p> - -<p>«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera -tenu table ouverte, et tout y demeurera librement à la -disposition d'un chacun.»</p> - -<p>Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient -vides, vide le fournil, vides les étables; on avait fait -rôtir jusqu'aux chiens. Le cuisinier, un soir, vint tout -tremblant annoncer au marquis qu'il n'avait à lui servir -que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le marquis lui -sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec -effusion.</p> - -<p>—Ah! la bonne nouvelle!… La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, -en se frottant les mains… Je vais donc pouvoir -mendier!</p> - -<p>Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, -mais qui n'arrivaient point. Pendant près -d'un mois, il dut partager avec ses domaniers leur misérable -pitance, dînant ici d'une rave, soupant là d'une -tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant, -d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait -des plaisanteries qu'en d'autres temps il n'eût -point tolérées. Les paysans lui disaient:</p> - -<p>—En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître -gueux.</p> - -<p>—Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race -des quêteurs d'aumônes? Qui sait dans quels chariots -ont roulé mes ancêtres?</p> - -<p>Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. -Volontiers même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait -pas de traiter la marquise, sa mère, comme la -dernière des servantes. M<sup>me</sup> de Locmaria s'efforça -d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, -elle n'y réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il -était en elle, à en prévenir les suites funestes. On raconte -qu'elle passait les jours et souvent les nuits à surveiller, -de l'embrasure d'une fenêtre, les allées et les -venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château, -avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait -à la cloche et sonnait le tocsin. Ce signal était entendu -et compris de tout le pays environnant. Les jeunes -filles se barricadaient chez elles; les hommes s'armaient -de leur <i>penn-baz</i>, prêts à toute éventualité. On savait que -la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde -contre son féroce appétit.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Locmaria mourut à la peine.</p> - -<p>Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse -demeure élevée, voici deux siècles, à son intention. On -voit parfois, au crépuscule du soir, apparaître derrière -les vitres son pâle et douloureux visage, noyé dans une -opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.</p> - -<p>Comment finit le <i>markiz brunn</i>? On l'ignore. Les complaintes -populaires nous ont toutefois transmis les dispositions -de son testament. Il distribuait sa fortune entre -les églises de Plégat, de Plestin, de Plouigneau, de Lanmeur, -de Plougonver, et fondait un hôpital pour les -pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur -sa tombe ces deux vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Etré Montroulèz a Guerrand,</div> -<div class="verse">'M euz grêt mil markizès ha cant.</div> -</div> - -<blockquote> -<p class="noindent">[Entre Morlaix et Guerrande,—J'ai fait mille et cent marquises.]</p> -</blockquote> - -<p>Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange -Don Juan breton.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch3">HISTOIRE PASCALE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>A trois quarts de lieue environ, en aval de Lannion, sur -le Léguer, jolie rivière chantante qui réfléchit dans son -courant quelques-uns des plus beaux sites de la Bretagne, -se voit le vieux moulin de Keryel, avec sa toiture moussue -et gondolée, sa tourelle toute feuillue de lierre d'où -s'envolent chaque matin des nuées de pigeons, et ses deux -roues à aubes, taillées dans des chênes massifs, solides -encore et abattant de belle besogne, sans trop geindre, -malgré leurs cent vingt ans révolus.</p> - -<p>Elles étaient toutes neuves, les braves roues, et d'une -jaune couleur de bois fraîchement ouvré à l'époque où se -passait cette histoire. C'était au printemps de 1793, un -samedi d'avril ou, comme on disait alors, un sextidi de -germinal, vers le soir. Il avait plu dans la journée, mais -le vent qui s'était levé avait chassé les nuages, en sorte -qu'il ne traînait plus maintenant, dans le ciel nettoyé, -que quelques flocons épars.</p> - -<p>—La lessive est finie, dit en son pittoresque langage, -maître Jean Derrien, le meunier; voilà les draps qui sèchent!… -Tout de même, il se pourrait bien que Dom -Karis nous arrive détrempé par l'averse… Fais bon feu, -Mar'Yvonne.</p> - -<p>Debout, en bras de chemise, sur le seuil de la porte, -il regardait onduler sur le coteau d'en face les verdures -naissantes, saupoudrées de gouttes de pluie que le soleil -couchant faisait étinceler comme des myriades de joyaux.</p> - -<p>C'était un gaillard robuste que maître Jean Derrien, -carré de la tête, carré des reins, carré de toute sa personne; -jovial, du reste, et gardant le goût du rire, même -en ces temps troublés.</p> - -<p>Derrière lui, dans la cuisine, allait et venait sa femme -Mar'Yvonne, vaquant aux apprêts du souper.</p> - -<p>Petite et menue, elle trottinait d'un pas léger de souris.</p> - -<p>—Ne t'inquiète de rien, lui répondit-elle: Dom Karis -trouvera flamme claire et soupe chaude… Pourvu, du -moins, qu'il n'ait pas eu, en route, d'autre désagrément -que l'ondée!</p> - -<p>—Ta, ta, fit le meunier, le vieux <i>recteur</i>, avec sa douceur -de mouton, sait au besoin se faire renard pour dépister -les loups…</p> - -<p>Tout soudain, comme il venait de s'abriter les yeux -avec la main pour voir au loin, dans la direction de l'occident, -il s'écria:</p> - -<p>—Eh! pardieu, je veux être damné si ce n'est pas lui -que j'aperçois, descendant la côte de Sainte-Thècle, déguisé -en mendiant!…</p> - -<p>—Ce n'est pas une raison pour blasphémer, Jean Derrien, -observa Mar'Yvonne de son ton discret.</p> - -<p>Elle se hâta vers l'âtre, jeta une brassée de copeaux -dans le feu et se mit à écumer le bouillon qui trottait -dans la grande marmite. Le meunier, lui, s'en alla en -sifflotant à la rencontre du vénérable messire Dom Karis.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Un prêtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur -de Ploubezre. Ainsi que la plupart des membres du bas -clergé en notre pays, il avait été des premiers à saluer -l'aube de la Révolution comme le signal d'une ère nouvelle, -toute de justice féconde et de généreuse égalité. -«Dieu le veut!» avait-il crié, dans un sermon célèbre, -du haut de sa chaire paroissiale, le dimanche qui suivit -la prise de Bastille. On l'en plaisanta plus tard, quand -le cours des choses se fut précipité, emportant les principes -mêmes au nom desquels le mouvement s'était -d'abord accompli. «Ah! ah! lui disait-on, vous avez -changé de façon de voir, Dom Karis!»—«Nullement, -répondait-il. J'ai tenu la Révolution sur les fonds baptismaux, -et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle -a mal tourné». Il refusa le serment, mais n'accepta -pas non plus d'émigrer. Son évêque, M<sup>gr</sup> le Mintier, -le pressant de l'accompagner dans sa fuite, il lui -écrivit ces simples mots, non peut-être sans ironie: «Un -évêque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec -son diocèse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues -à mes basques. Lors même que je voudrais les lâcher, -elles ne me lâcheraient pas…» Il quitta son presbytère, -pour laisser la place libre à son successeur constitutionnel, -mais demeura dans la région, invisible et toujours -présent.</p> - -<p>Il excellait à être partout et nulle part.</p> - -<p>Dans les premiers temps de la «persécution», comme -il disait, quelques administrateurs trop zélés du district -lancèrent une dizaine de «citoyens» à ses trousses, avec -ordre de le ramener pieds et poings liés à la prison de -ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement accueillis -sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressèrent de -rentrer à Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu -parfois trente-six mille chandelles, mais pas l'ombre de -Dom Karis.</p> - -<p>On finit par où l'on aurait dû commencer. On laissa en -paix ce vieillard.</p> - -<p>Il avait près de soixante-dix ans.</p> - -<p>Mais qu'il était donc resté alerte, et jeune, et vivant!</p> - -<p>De jour et de nuit, par vent, grêle ou soleil, il se multipliait -à travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait là, -extrémisait plus loin, se prodiguait à tous, arpentant -les routes, franchissant les talus, de ses longues jambes -infatigables, sous les déguisements les plus variés, tantôt -maçon, tantôt ménétrier, tantôt colporteur, cachant le -pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de -sans-culotte.</p> - -<p>Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale:</p> - -<p>—Mon remplaçant assermenté n'a vraiment pas -grand'chose à faire, grâce à moi… Il devrait, au moins, -me rendre le service de soigner en mon absence mes -rosiers…</p> - -<p>Le vieux prêtre errant et sans abri ne regrettait de son -presbytère qu'une admirable collection de rosiers, le seul -luxe qu'il se fût jamais permis… Il souffrait de la voir -négligée par celui qui occupait actuellement son ancienne -et chère demeure.</p> - -<p>Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue -de l'enclos contigu au cimetière et servant de jardin -presbytéral. Il entra, la serpe en main, trouva son «confrère» -qui lisait au frais, vautré dans l'herbe folle, foisonnante -comme en pleins champs.</p> - -<p>—Tu as là une superbe plantation de rosiers, citoyen -curé.</p> - -<p>—Possible! fit l'autre, indifférent.</p> - -<p>—Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces -sujets menace de retourner à sa nature primitive de sauvageon.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Parole de jardinier.</p> - -<p>—Que veux-tu que j'y fasse?</p> - -<p>—On les taille, parbleu!… Il y a dans le nombre, à ce -que je vois, des variétés qu'il serait criminel de laisser -perdre…</p> - -<p>—Tu prêches pour ton saint.</p> - -<p>—Eh bien! non, citoyen-curé… La preuve, c'est -qu'avec ta permission je vais te les tailler pour l'amour -de l'art, tes rosiers…</p> - -<p>Hip! Houp!… Les branchettes stériles furent élaguées, -Dom Karis s'éloigna content, et, l'été d'après, les roses -fleurirent…</p> - -<p>Tel était l'homme au devant duquel s'acheminait Jean -Derrien, le meunier de Keryel.</p> - -<p>Ils se joignirent à quelques pas du tronc rustique où les -pèlerins, de nos jours encore, ont coutume de déposer -leur offrande en mettant le pied sur la «terre de sainte -Thècle», avant de s'engager dans la sente qui, à travers -prés, conduit jusqu'à la chapelle.</p> - -<p>Pour tout autre qu'un de ses fidèles paroissiens, Dom -Karis eût été littéralement méconnaissable.</p> - -<p>Un feutre aux bords jadis retroussés, mais amollis et -pendants par suite d'un long usage, par suite aussi des -fréquentes inclémences du ciel breton, prolongeait une -ombre propice sur sa figure émaciée, toute brûlée et -comme tannée au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait -les trois quarts du visage. Ses pieds nus étaient -chaussés de sabots bourrés de paille de seigle. Une veste -en peau de mouton lui couvrait tant bien que mal les -épaules, et ses braies en toile, rapiécées de morceaux des -nuances les plus diverses, étaient retenues par une corde -autour de ses reins. Il portait en bandoulière son bissac -de «quêteur d'aumônes».</p> - -<p>—Comme vous voilà équipé, monsieur le recteur! s'écria -joyeusement le meunier.</p> - -<p>—Chut! fit le prêtre, dehors appelle-moi Yann Divalo.</p> - -<p>—Oh! une fois dans les prés du moulin de Keryel, -il n'y a plus rien à craindre…</p> - -<p>—C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom -Karis… Mais d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de -quoi il retourne.</p> - -<p>Quand il fut installé dans le fauteuil du maître, au -coin de l'âtre, devant l'énorme flambée pieusement entretenue -par les soins de Mar'Yvonne, il commença:</p> - -<p>—Vous êtes ici dans un fond retiré, et le tic-tac de -votre moulin vous empêche d'entendre les bruits du dehors… -Mais moi qui cours les routes et dont c'est maintenant -le métier d'être sans cesse aux aguets comme un -sauvage, j'apprends les nouvelles… Elles sont mauvaises… -Un bataillon d'Étampois fouille en ce moment le pays. -Ce sont des barbares, des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent, -ils brûlent, ils tuent. Ils brisent à coups de marteaux -les statues des saints, ils font de la pierraille avec -nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main -sur un prêtre réfractaire… Il paraît qu'à quelques lieues -d'ici ils en ont rôti un, comme un simple cochon de lait… -Je pense toutefois qu'ils n'en ont pas mangé… Or, ces -brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un de leurs détachements -vient d'arriver à Ploubezre. Ce matin, je me -suis approché du chef, en lui demandant la charité. Il -m'a pris au collet, m'a secoué et m'a dit:</p> - -<p>«—Découvre le gîte où se terre le ci-devant Dom -Karis, et tu toucheras un assignat de mille francs!</p> - -<p>«J'ai répondu:</p> - -<p>«—Ah! si j'avais su ça plus tôt!… Mais les gueux -comme moi ont du flair. Je retrouverai peut-être la piste.</p> - -<p>«—A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant -tiens, bois-moi ça.</p> - -<p>«Il me tendait une pleine écuellée de vin. Je l'ai vidée -à sa santé.</p> - -<p>—Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne -en joignant les mains.</p> - -<p>—Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'était pas -mauvais, et j'en fus tout regaillardi… Je continue. Vers -midi, comme je me mettais en chemin pour venir vers -vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me dépassa, -à peu près à la hauteur du bois de pin, presque -au sortir du bourg.</p> - -<p>«—Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un -d'eux, celui-là même qui m'avait fait boire… Hé, vieux! -est-ce bien par ici qu'on se rend à Keryel?</p> - -<p>«—Au moulin?</p> - -<p>«—Oui.</p> - -<p>«—J'y vais moi-même et vous servirai, si vous voulez, -de guide.</p> - -<p>«—Inutile… Il suffit que nous soyons sur la bonne -voie…</p> - -<p>«Il ajouta, en clignant de l'œil:</p> - -<p>«—Rappelle-toi, vieux… La récompense est de mille -livres… Prends garde seulement de te laisser devancer…</p> - -<p>«—Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le -sais. Mais tout de même j'aurai peut-être découvert -avant vous la retraite de Dom Karis.</p> - -<p>«—Nous verrons, dit l'officier.</p> - -<p>«Et, sur ce, ils doublèrent le pas, riant et se gaussant…» -Je m'attendais à les trouver installés ici, et j'ai été agréablement -surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant -de moi avec sa mine de tous les jours… Ils auront -probablement jugé à propos de faire quelques crochets -à droite et à gauche vers les manoirs de Lezguern et de -Kerbastiou. Mais il faut vous attendre à les voir arriver -d'un moment à l'autre…</p> - -<p>—Seigneur Dieu! s'exclama la meunière… Et moi qui -ai prévenu tous les voisins que vous célébreriez chez -nous, cette nuit, l'office de Pâques!…</p> - -<p>—N'était-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne? -fit doucement le recteur.</p> - -<p>—Mais comment les avertir à présent qu'il y a contre-ordre?</p> - -<p>—Je n'ai pas dit qu'il y eût contre-ordre, Mar'Yvonne.</p> - -<p>—Quoi! vous vous imaginez que ces allées, ces venues -de gens dans nos alentours, à une heure si étrange, passeront -inaperçues des soudards!… C'est donc votre mort -que vous cherchez, monsieur le recteur?</p> - -<p>—Ni ma mort, ni la vôtre, ni celle d'aucune de mes -ouailles… N'ayez point d'inquiétudes, Mar'Yvonne… J'ai -réfléchi à tout cela; nous allons en causer, Jean et moi; -tout s'arrangera bien, j'en suis sûr… Vous, ne vous -préoccupez que de faire bon visage aux Étampois. Qu'ils -trouvent abondamment à manger, plus abondamment à -boire… Pour le reste, Dieu nous aidera.</p> - -<p>S'adressant au meunier, il ajouta:</p> - -<p>—Me voilà sec, Jean Derrien; la soirée est admirable; -allons faire un tour par le courtil.</p> - -<p>Ils sortirent dans la fraîcheur grise du crépuscule qui -tombait.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Quand ils rentrèrent au bout d'une demi-heure, Jean -Derrien se frottait les mains et, dans ses yeux vifs, une -gaîté malicieuse brillait. Tout le personnel du moulin -était attablé pour le souper, à savoir: un garçon meunier, -une servante et le petit gardeur de vaches. Mar'Yvonne -avait déjà mis tout ce monde au courant des -événements. Jean Derrien leur dit:</p> - -<p>—Quoi qu'on vous demande de faire, ne vous étonnez -de rien.</p> - -<p>—Compris, grommela le garçon meunier, le nez dans -son écuelle.</p> - -<p>On mangea vite et en silence.</p> - -<p>Le petit gardeur de vaches alla soigner ses bêtes, mais -il reparut presque aussitôt pour annoncer que des gens -ivres venaient par le sentier du bord de l'eau en chantant -une chanson française.</p> - -<p>C'étaient les soldats du bataillon d'Étampes. Ils étaient -quatre, dont trois semblaient avoir bu plus que de raison. -Seul, celui que Dom Karis appelait le chef ou l'officier -avait conservé en partie son sang-froid.</p> - -<p>—Où est le meunier? demanda-t-il dès le seuil, d'une -voix rogue.</p> - -<p>—C'est moi, fit en se levant maître Jean Derrien.</p> - -<p>—Fort bien. Tu vas nous loger ce soir.</p> - -<p>—A ton service, citoyen commandant. Nous sommes -prêts à te céder, à toi et à tes hommes, tout ce que nous -avons de lits. Mais auparavant chauffez-vous, si vous êtes -transis; buvez, si vous avez soif; mangez, si vous avez -faim. Ma maison est la vôtre.</p> - -<p>—Pas mal parlé, dit le chef d'un ton radouci… Mais -sais-tu qu'on la prétend suspecte, ta maison?</p> - -<p>—Qui prétend ça?… De mauvais payeurs, peut-être, -pour qui j'ai refusé de moudre.</p> - -<p>—Nous en recauserons… Toi, citoyenne, mets notre -couvert.</p> - -<p>Il s'approcha de l'âtre, reconnut Dom Karis qui s'apprêtait -à quitter son escabeau pour lui faire place.</p> - -<p>—Ah! c'est toi, mendiant?</p> - -<p>—Oui, le moulin de Keryel a toujours été hospitalier. -J'y ai, quand je passe, ma couchée de paille à l'étable, -articula le prêtre à voix haute.</p> - -<p>Puis, plus bas, se penchant à l'oreille du soudard:</p> - -<p>—J'ai appris du nouveau. Viens me rejoindre, dès que -tu pourras, dans le bâtiment où l'on m'héberge, sous -prétexte d'inspecter le logis.</p> - -<p>Ayant souhaité le bonsoir à chacun Dom Karis gagna -la porte.</p> - -<hr /> - - -<p>L'étable où se rendit Dom Karis était située au fond de -l'aire. C'était une construction assez spacieuse et dont -l'intérieur témoignait, du moins pour l'instant, d'une -singulière propreté. Les bestiaux, d'ailleurs peu nombreux, -avaient été relégués contre l'un des pignons, en -sorte qu'on se fût cru dans une grange vide plutôt que -dans une crèche, n'était la fougère fraîchement renouvelée -qui jonchait le sol. A l'un des angles opposés au coin -des vaches, une charrette renversée sens dessus dessous -formait une espèce de table que recouvrait une pièce de -toile étendue là comme sur un séchoir. Dom Karis prit -au râtelier une botte de paille et s'y coucha, après avoir -placé son bissac sous sa tête, en guise d'oreiller. Puis, -tout en égrenant dans sa poche son chapelet, il attendit.</p> - -<p>Son attente ne fut pas longue.</p> - -<p>La lueur d'une lanterne de corne rougeoya dans les -ténèbres du dehors.</p> - -<p>—Mendiant! héla discrètement une voix.</p> - -<p>—Voilà, mon officier!</p> - -<p>—Eh bien? interrogea le soudard en laissant retomber -la claie qui fermait l'étable.</p> - -<p>—Dom Karis est ici, j'en ai la certitude, foi de Yann -Divalo! affirma le prêtre… Il ne tient qu'à nous de le -pincer. Seulement, dame! il faudrait agir avec prudence. -Pour peu que nous donnions le moindre éveil, il nous -filera des mains comme une anguille. Et tes hommes, citoyen -commandant, en l'état où je les ai vus, me paraissent -plus propres à compromettre le succès de notre -entreprise qu'à la servir…</p> - -<p>—Je les obligerai bien à se tenir cois.</p> - -<p>—C'est quelque chose, mais ce n'est pas encore assez. -Consentiras-tu à monter la garde toute la nuit en un lieu -que je t'indiquerai?</p> - -<p>—Indique.</p> - -<p>—Viens donc et suis-moi; mais commence par éteindre -ton fanal.</p> - -<p>Dom Karis se glissa dehors, le long du mur de l'étable, -feignant les précautions les plus minutieuses. Le sergent -rampa derrière lui. Le fumier dont l'aire était couverte -étouffait le bruit de leurs pas.</p> - -<p>Ils franchirent un échalier, prirent une sente étroite -qui serpentait à travers prés jusqu'à la rivière. On entendait -un grand bruit d'eau.</p> - -<p>—Attention! fit le prêtre. Nous sommes au barrage. -Il nous faut passer de l'autre côté. As-tu le pied sûr au -moins?</p> - -<p>—Va toujours, grommela entre ses dents l'Étampois -qui ne laissait pas de ressentir quelque appréhension devant -cette large nappe sombre s'écroulant avec un tel -fracas, mais n'en était pas moins résolu à aller jusqu'au -bout.</p> - -<p>De place en place, à longueur d'enjambée, des têtes de -pierres noires et ruisselantes émergeaient. Le prêtre se -mit à sauter allègrement de l'une à l'autre et fut bientôt -sur la rive opposée. Il dut attendre quelque temps son -compagnon. Vingt fois celui-ci faillit perdre l'équilibre, -et, lorsqu'enfin il prit terre, ce ne fut pas sans un fort -soupir de soulagement.</p> - -<p>Maintenant, en face des deux hommes, se dressait une -espèce de promontoire rocheux, hérissé çà et là de -touffes de genêt et d'ajonc.</p> - -<p>—Allons, fit le prêtre, nous touchons presque au but.</p> - -<p>Et déjà il montait, s'accrochant aux aspérités du granit, -aux racines, aux brousses. Le sergent suivait, non -sans pester. Ils atteignirent le sommet, après une pénible -ascension. Là, sur une plate-forme assez vaste, se -voyaient des pans de murs en ruine, vestiges de quelque -antique demeure féodale. Dom Karis souleva un épais -rideau de lierre, et le sergent aperçut le trou béant d'une -poterne ouvrant sur les premières marches d'un escalier -souterrain.</p> - -<p>—Voilà, dit le prêtre. Le petit gardeur de vaches du -moulin m'a confié que le ci-devant <i>recteur</i> est caché là-dedans -depuis près de huit jours. Les paysans de la région -lui apportent de la nourriture, la nuit, environ sur -le coup des deux heures du matin. Il se risque alors à -sortir. Fais bonne garde et tu es assuré de t'emparer de -lui. Mais attends qu'il soit dehors, sinon il aura tôt fait -de disparaître sous terre par des voies ténébreuses et -inextricables dont il connaît toutes les issues, mais où -tu t'ensevelirais vivant, s'il te prenait fantaisie d'essayer -de l'y poursuivre. Donc, prudence, patience et vigilance!… -Pour le moment, regagnons le moulin… Tu feras semblant -de te coucher avec tes hommes, dans la cuisine, et, -vers minuit, tout le monde endormi, tu t'esquiveras -pour te rendre ici derechef…</p> - -<p>—Et toi? demanda le soudard quelque peu perplexe.</p> - -<p>—Comment, moi?</p> - -<p>—Oui, ton intention n'est pas de m'accompagner?</p> - -<p>—Il ne manquerait plus que cela! Ce serait le moyen -de tout faire rater… Si, tout à l'heure, on ne me trouvait -allongé sur ma botte de paille, l'alarme serait vite donnée, -et le ci-devant prêtre vite averti… Sans compter -qu'un de ces jours il m'en cuirait fort d'avoir voulu te -livrer Dom Karis. Je ne tiens nullement à être haché en -menus morceaux ou jeté à l'eau, une pierre au cou…</p> - -<p>Ce disant, le faux mendiant dévalait l'âpre pente; le -soudard l'imita.</p> - -<p>—Là, fit Dom Karis, quand ils furent sur l'autre rive -du Léguer, maintenant séparons-nous. Prends le sentier -qui côtoie l'eau. La lumière qui brille aux fenêtres du -moulin te servira de phare. Bonsoir et bonne chance.</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>Le vieux recteur était rentré depuis quelque temps -dans l'étable, quand on gratta faiblement à la porte. Il -alla ouvrir: c'était le petit gardeur de vaches.</p> - -<p>—Je viens de la part de maître Jean, murmura l'enfant: -il vous fait dire que tout va bien. Le chef est parti -pour l'endroit que vous savez, et ses trois hommes, ivres-morts, -ronflent comme des serpents d'église.</p> - -<p>—Dieu soit loué!… quelle heure est-il?</p> - -<p>—Minuit passé.</p> - -<p>—C'est donc le moment… Aide-moi à terminer les -derniers préparatifs.</p> - -<p>Le vieillard plongea les mains dans son bissac, en tira -successivement un crucifix de cuivre, un ciboire, un -surplis, des fioles contenant le vin à consacrer… Le tout -fut disposé sur la charrette renversée qui devait tenir -lieu d'autel… Le pâtre sortit, puis revint avec deux longues -chandelles de résine qui furent allumées en guise -de cierge.</p> - -<p>—Les gens sont dans le bois, qui attendent, dit-il.</p> - -<p>—C'est bien… Que Jean Derrien donne le signal! répondit -le prêtre, déjà revêtu de son surplis.</p> - -<p>Peu après, un hou! strident, prolongé, d'oiseau de -nuit retentit dans le vaste silence. Des formes d'hommes, -de femmes, d'adolescents et de fillettes, surgirent en -foule des profondeurs sombres.</p> - -<p>—Entrez, entrez, disaient maître Jean et Mar'Yvonne: -il y aura place pour tout le monde.</p> - -<p>La grange ne tarda pas à s'emplir.</p> - -<p>Dans le fond, les vaches, réveillées, soulevaient avec -étonnement leurs mufles graves.</p> - -<p>Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en -quelques brèves paroles la solennité de la grande fête -pascale. Puis la messe fut célébrée. Le petit pâtre faisait -les fonctions d'enfant de chœur et donnait les répons à -l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnèrent l'<i>Alleluia</i>. -Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses -de l'époque présente étaient oubliées. La lumière fleurie -des anciens dimanches de Pâques rayonnait sur les visages -et dans les âmes, malgré l'heure obscure et la pauvreté -du décor.</p> - -<p>A l'Élévation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette -de fer qui pendait d'ordinaire au collier des chevaux -du moulin, et la communion commença.</p> - -<p>Grands et petits défilèrent tous un à un, pour recevoir -l'hostie des mains du vieux prêtre. Il les bénit, puis -d'une voix que l'émotion faisait trembler:</p> - -<p>—Vous m'êtes témoins, prononça-t-il, que j'ai toujours -tâché de faire ce qui dépendait de moi pour assurer -l'œuvre de votre salut… J'ignore ce que l'avenir me réserve… -Que ma mémoire vous soit douce et que la -volonté de Dieu s'accomplisse!… Allez en paix.</p> - -<p>Resté seul avec le meunier, il lui dit:</p> - -<p>—Tu vas m'accompagner, maître Jean; j'ai encore un -devoir à remplir, qui est de relever de sa garde l'homme -que j'ai mis en sentinelle sur le sommet de Roc'h-Vrân.</p> - -<p>Et, comme Jean Derrien se récriait:</p> - -<p>—Il le faut… Marchons!… Sinon, avant ce soir, ton -moulin serait en cendres, toi-même et les tiens massacrés!…</p> - -<p>Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond -du ciel.</p> - -<p>Quand ils furent arrivés sur la crête du promontoire -de granit, ils trouvèrent le sergent tapi à côté de la poterne -et luttant avec effort contre le sommeil.</p> - -<p>—Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis.</p> - -<p>—Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard.</p> - -<p>Et, remarquant le sourire du prêtre:</p> - -<p>—Te serais-tu moqué de moi, par hasard?</p> - -<p>Ses doigts jouaient autour de la gâchette de son fusil -à pierre.</p> - -<p>—Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas -être satisfait… Mais, donnant, donnant, s'il te plaît… Où -sont les mille francs?</p> - -<p>Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux.</p> - -<p>—C'est bien, remets cet argent à cet homme, continua -le recteur, en désignant le meunier.</p> - -<p>Et, comme le soudard hésitait, étonné, sans comprendre:</p> - -<p>—Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux -prêtre.</p> - -<p>Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à -cette scène, muet et blême comme un mort, il lui dit en -breton:</p> - -<p>—Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des -temps meilleurs seront revenus, fais édifier une croix de -pierre à la place où je serai tombé.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord -de la grande route qui mène de Lannion à Plouaret, à -l'angle d'un champ dont les talus se constellent, chaque -année, aux approches de Pâques, de primevères couleur -de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun nom, -aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais -devant elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent -<i>Kroaz Dom Karis</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et plus d'une vieille du pays s'imagine -que le recteur-martyr y fut réellement crucifié.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La croix de Dom Karis.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4">LA LÉGENDE DE MARGÉOT</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux, -s'élève la gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui -qu'une grande maison d'un caractère tout moderne. -Ce fut jadis un manoir d'importance, à en juger par la -splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore. -Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, -un peu détrousseurs de routes, mais surtout grands -trousseurs de jupons. Ainsi nous les représente une -vieille chanson populaire dont quelques couplets seulement -ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se -risquaient guère aux abords du château.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Non, je n'irai pas toute seule,</div> -<div class="verse">A Kercabin, prendre du feu.</div> -<div class="verse">Car le seigneur est à la maison</div> -<div class="verse">Qui me lèverait mon tablier…</div> -</div> - -<p>Il est vrai que, quelques vers plus loin, la même chanson -ajoute crûment:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il n'y a pas une fille en Plouëc</div> -<div class="verse">Qui n'ait à Kercabin couché.</div> -</div> - -<p>Le «vieux de Kercabin et ses gars» étaient, paraît-il, -de terribles séducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que -violents. Il y avait chez eux «une chambre toute remplie -d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or». Kercabin et -ses fils y faisaient entrer le matin leurs maîtresses de la -nuit, et leur permettaient de puiser au tas, à mains -pleines. Les jolies paysannes d'alentour rêvaient dans -leur lit clos, sous le chaume, de cette chambre merveilleuse; -elles en causaient entre elles tout bas, au lavoir, -quelquefois à l'église. Le «trésor» de Kercabin exerçait -une sorte de fascination sur tout le pays, à sept lieues -à la ronde. A Plouëc, à Plouézal, à Guingamp même, -quand on voyait passer une fille de peu avec un châle -rouge ou violet sur les épaules et une croix d'argent au -cou, on disait:</p> - -<p>—En voici une qui revient pour sûr de Kercabin!</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Pendant la Révolution, le manoir et le vaste domaine -qui en dépendait furent vendus comme biens nationaux. -C'est sans doute à cette époque qu'ils passèrent aux mains -de mon grand oncle Margéot. Ce farouche ancêtre a laissé -derrière lui une légende fantastique dont je vais entretenir -le lecteur. M. Luzel, dans ses <i>Veillées Bretonnes</i>, en a -donné un intéressant chapitre. C'est une restitution à -peu près intégrale que je voudrais tenter.</p> - -<p>… Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte -des propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit -très cultivé, réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement -trop rare, du <i lang="en" xml:lang="en">gentleman farmer</i> bas-breton. -Il dirige en personne l'exploitation de ses terres et engrange -lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et simple -de son nombreux domestique. Il se rend aux champs -avec les journaliers, guide et surveille leurs travaux, -parle volontiers leur langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir -au milieu d'eux, devant l'âtre énorme de la cuisine, -quand viennent les longues soirées d'hiver, mères des -longues causeries.</p> - -<p>—Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit -dans la contrée du fameux «cheval de Margéot»?</p> - -<p>—Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un -qui ne vous affirme l'avoir entendu.</p> - -<p>C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons, -les servantes, le petit pâtre furent unanimes dans -leurs réponses. Voilà: on est tranquillement à se chauffer -au coin du feu, ou bien on vient de s'étendre au lit, -quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin, retentit -le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap! -Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le -fracas se rapproche, on perçoit le sifflement des coups de -cravache cinglant éperdument la bête. Le cavalier nocturne -ne cesse d'exciter sa monture que lorsqu'il est -arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On l'entend -qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec -force. Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque -domestique gagé récemment ou qu'on a oublié de mettre -sur ses gardes, il ne manque jamais de se lever. «C'est -apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et il s'empresse, -pour aller débrider la bête et lui faire place à -l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour -est déserte, qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque -le lendemain il raconte la chose, ce sont les autres qui -s'étonnent de son étonnement.</p> - -<p>—Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval -de Margéot!…</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon -grand-père, était une espèce de géant à tête carrée, avec -un cou de taureau et des muscles d'athlète. On citait de -lui des exploits incroyables. Par exemple il renversait -un bœuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. -D'un coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la -bonde. Ayant manqué un lièvre à la chasse, il en conclut -que sa pierre à fusil était mauvaise et l'écrasa entre ses -doigts comme une noisette. Bref, c'était une brute superbement -douée et qui eût figuré avec honneur parmi -les héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. -Et la moindre contrariété le mettait hors de lui. Sa face -alors devenait pourpre, et ses veines gonflées ressemblaient -à ces grosses racines qui se tordent dans nos -chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle -de ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune -il ignorait le premier mot. Adolescent, on voulait -faire de lui un prêtre. Il prit des mains de sa mère l'argent -destiné à payer les frais d'étude, se rendit à Tréguier -où était le collège, y passa une nuit à boire avec -des matelots du port, apprit d'eux un certain nombre -de refrains obscènes, et rentra chez lui le lendemain en -disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire davantage -et qu'il en savait désormais assez.</p> - -<p>—C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, -tu tâteras donc de la charrue!</p> - -<p>Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur -des chevaux de labour, l'enfourcha prestement et s'en -alla au diable quérir fortune. C'était le temps des premières -fusillades entre Blancs et Bleus. La dure discipline -des troupes républicaines ne pouvait convenir à -Margéot le fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet -de royaliste l'ayant un jour réprimandé pour -avoir fait rôtir un poulet, dans l'église de Coatascorn, -avec des copeaux empruntés à une statue en bois de -saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui -s'évanouit, et, dégoûté du commerce des chouans, il se -mit à guerroyer pour son propre compte, tout seul d'abord, -puis à la tête d'une bande de pillards qui sollicitèrent -l'honneur de «travailler» sous ses ordres.</p> - -<p>La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. -Il vint s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait -acheté au rabais, parce qu'il avait pu le payer en beaux -écus sonnants. Il y installa près de lui ceux de ses routiers -qui s'étaient distingués par leur audace et surtout -par une complète absence de scrupules. Kercabin devint -de la sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps -était passé des grandes razzias où, dans une semaine, on -pouvait rançonner tout un canton. Mais Margéot avait -un génie souple qui se pliait aisément à la nécessité de -combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un -coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans -le voisinage; l'avenue, immense, solitaire avec des arbres -aux frondaisons gigantesques qui y entretenaient -une perpétuelle nuit, la route enfin toute proche et fréquentée -à toute heure par les voyageurs qui de Lannion, -de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. -Tous, désormais, durent payer péage au maître de Kercabin -ou à ses associés. On leur prit la bourse toujours, -et quelquefois la vie par-dessus le marché.</p> - -<p>Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables -soûleries. On y conviait—souvent de force—des -filles d'alentour, les arrières-nièces de celles que les -anciens sires de céans menaient le matin faire visite à -la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes, avec -sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons -roulait à terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire -trembler les poutres; il était heureux! Quant à lui, il -buvait douze heures sans désemparer, et se levait de -table, les jambes solides, la tête saine. Par exemple, il -ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit expressément: -ce barbare mourut vierge.</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, -la figure en lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. -Son sang pleuvait autour de lui en larges gouttes.</p> - -<p>Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, -afin de se ménager une apparence d'honorabilité -et d'en pouvoir couvrir ses compères, le cas -échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda -durement au misérable près de défaillir:</p> - -<p>—Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?</p> - -<p>L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à -quelques caillots, trouva la force de raconter son aventure. -Il avait eu vent du passage d'un riche marchand -de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul, pour ne -pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait -eu affaire à trop forte partie.</p> - -<p>—Et le bourgeois? gronda Margéot.</p> - -<p>—… Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.</p> - -<p>—C'est bien. Va te coucher… Hé! Nannik!</p> - -<p>Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée -comme une écorce de chêne, accourut à l'appel du -maître.</p> - -<p>—Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le -des pieds à la tête avec tes onguents de sorcière.</p> - -<p>Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, -Margéot sortait par l'autre, une lanterne sourde à la -main. Il suivit l'avenue, courbé en deux, les yeux fixés -à terre, promenant la lumière de son fanal à droite et à -gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où -des taches rouges se montraient çà et là. Il marcha -ainsi jusqu'à la barrière qui s'ouvrait sur le grand chemin. -Là, il se redressa et se mit à siffloter un vieux air -breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit -quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était -le terrible Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un -bruit de branches froissées, puis de respirations haletantes. -Des formes noires s'approchèrent en rampant -sur le ventre avec mille précautions.</p> - -<p>—Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.</p> - -<p>Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni -dans la grande salle du manoir; le chef seul était assis; -les autres se tenaient debout, les mains derrière le dos -ou les bras croisés sur la poitrine, en silence. Margéot -commença:</p> - -<p>—Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz -s'est laissé saigner comme un simple porc par un marchand -de cochons. A l'heure qu'il est, le marchand de -cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà porté -plainte. Il faut nous attendre à une visite des <i>enfants de -Marie Robin</i> (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable -que Kadô-Vraz a eu soin de semer son sang tout -le long de l'avenue; on va faire une descente de justice -à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous, vous -seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun -intérêt, que je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense -du moins que c'est votre avis?</p> - -<p>—Certes! s'écrièrent les hommes.</p> - -<p>—Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant -l'un d'eux, toi qui as une superbe écriture de tabellion, -sieds-toi à mon côté. Voici papier, plume et encre. Écris.</p> - -<p>Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille -pour mieux écouter.</p> - -<p>Margéot dicta:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Au citoyen procureur, à Guingamp.</p> - -<p class="ind2">«<span class="sc">Citoyen-magistrat</span>,</p> - -<p>«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz -s'est présenté sur les dix heures de nuit en ma maison -de Kercabin. Il m'a dit avoir eu en route une vive altercation -avec un passant. De quoi faisaient foi les blessures -multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste -du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait -l'humanité, sans lui demander aucune explication autre -que celle qu'il jugeait à propos de me donner. Au coup -de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il avait -rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer -immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, -avant de procéder à l'inhumation.</p> - -<p>«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.</p> - -<p class="sign">«<span class="sc">Margéot.</span>»</p> -</blockquote> - -<p>Margéot se tourne vers l'assistance.</p> - -<p>—Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros -rire, enchanté de sa ruse.</p> - -<p>—Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice -Kadô-Vraz.</p> - -<p>—Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie -de nous dénoncer. Il suffira de quelques coups de -couteau de plus. Dans le nombre, cela ne paraîtra point.</p> - -<p>Les bandits s'extasièrent.</p> - -<p>Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.</p> - -<p>—Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et -qu'il l'achève. Que cela se fasse vite et proprement!</p> - -<p>Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.</p> - -<p>—Ça y est! dit-il.</p> - -<p>Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le -dos au séminaire, il était resté dévot. En petit comité, -on l'appelait <i>person Kergabinn</i> (le recteur de Kercabin). -Il récita le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, à voix haute. Margéot cependant -remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, -son aide de camp.</p> - -<p>—Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, -Dollo. Prends Awellik, le bon cheval qui va comme le -tonnerre.</p> - -<p>Dollo parti, le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> terminé, Margéot congédia -les bandits. Il ne garda près de lui que Chevanton. -Comme il l'avait prévu, au point du jour les gendarmes -de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir. Il -se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur -souhaita la bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le -surprendre, furent quelque peu décontenancés.</p> - -<p>—Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des -logis.</p> - -<p>—N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui -t'envoie?</p> - -<p>… Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la -prolongea par plaisir. C'était un fantaisiste.</p> - -<p>—Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.</p> - -<p>Ainsi parlait le «maître des archers».</p> - -<p>—Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.</p> - -<p>—C'est donc que le chenapan que nous cherchons est -ici.</p> - -<p>—A qui le dis-tu?</p> - -<p>—Livre-le.</p> - -<p>—Suivez-moi.</p> - -<p>Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au -premier étage, il ouvrit une porte. Dans la chambre, sur -un grabat, était étendu Kadô-Vraz. Au chevet du lit, -Nannik égrenait un rosaire.</p> - -<p>—Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec -flegme.</p> - -<p>—Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.</p> - -<p>—Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.</p> - -<p>—Ça se complique, murmura un des <i>enfants de Marie -Robin</i>, en remarquant la perplexité de son chef.</p> - -<p>Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait -déjà adressé un exprès au citoyen procureur. Il finissait -à peine de parler qu'un galop de cheval retentit. Dollo -était de retour. Il annonçait la proche arrivée du magistrat. -Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour le -maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de -faire connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. -Ce matin-là, il y eut au manoir un déjeuner fin, d'où le -procureur s'en alla en se pourléchant les lèvres; quant -aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, -ils titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de -cochons ne fût poursuivi pour avoir causé mort d'homme. -Les funérailles de Kadô-Vraz furent célébrées en grande -pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la fosse un -véritable sermon où le mort était représenté comme un -martyr, mais où étaient surtout exaltées la charité, la -générosité, la magnanimité et toutes autres vertus en -<i>té</i> de Margéot. D'excellentes femmes pleurèrent d'émotion. -Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le dernier coup, -s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût -été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que -cet enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable -orgie qui dura jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin -d'Espagne y coulèrent comme des fontaines. On en but -à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long des -douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient -pu gagner un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de -la <i>boisson</i> cette nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez -dans la cendre.</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de -son vin. Allongé sur un lit de camp, il réfléchissait, se -démontrait à lui-même que les temps de pêche en eau -trouble étaient passés, ébauchait des plans pour l'avenir, -ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, -ne consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement -fixé son choix.</p> - -<p>Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture -lourde il arrêta sur le papier les lignes essentielles de -son nouveau programme.</p> - -<p>Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas -assez fructueux.</p> - -<p>Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes -closes, et leur tint à peu près ce langage:</p> - -<p>—Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier -que nous avons fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait -plus rien qui vaille. Que chacun coure son bord. -Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos mains!</p> - -<p>Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en -or. A mesure qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:</p> - -<p>—Que comptes-tu faire de cette somme?</p> - -<p>Celui-ci répondait:</p> - -<p>—Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.</p> - -<p>Celui-là:</p> - -<p>—Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour -ce prix.</p> - -<p>Un troisième:</p> - -<p>—J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est -de quoi payer notre noce.</p> - -<p>La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à -en jouir au plus tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, -regardèrent Margéot avec des yeux où la stupeur -était mêlée de courroux.</p> - -<p>—Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.</p> - -<p>—Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. -Il me plaît au contraire que vous restiez près de moi. -Mais ceux qui se tiennent pour satisfaits, qu'ils s'en aillent!</p> - -<p>Et il les congédia d'un air hautain.</p> - -<p>Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue -houppelande verdâtre le papier crasseux sur lequel il -avait rédigé son plan d'avenir.</p> - -<p>—Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch -Ann Tign, et toi, notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous -êtes de francs gaillards. Puisque votre avis est que nous -continuions à travailler ensemble, topez là. Je suis votre -homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées -passées il ne saurait plus être question. Je veux finir -dans mon lit, honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» -à l'article de la mort. Le sage doit changer -d'habit selon le temps. Nous serions des sots de nous -obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des -grands chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. -Je ne vois plus pour nous qu'un métier…</p> - -<p>Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands -dressèrent l'oreille.</p> - -<p>—C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être -bien fait, n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. -Les profits sont grands, les risques légers. Pas -de relations incommodes avec la gendarmerie. Tout au -plus quelques explications, à de rares intervalles, avec -les gabelous qui sont gens faciles à convaincre…</p> - -<p>—Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait -vite, tu veux faire de nous des «fraudeurs». C'est une -belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!</p> - -<p>—Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux -trois autres. Qu'en dis-tu, Gohéter-Coz?</p> - -<p>Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la -proposition. Il souleva des objections grincheuses. Métier -pour métier, pourquoi ne s'en tenir point à celui qu'on -exerçait depuis si longtemps et qui ne portait malheur -qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était -dur de recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? -Au lieu de guetter le voyageur, en fumant la -pipe, tranquillement allongé, comme un cantonnier qui -se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il faudrait -grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans -les roches mouillées, se crever l'œil à épier une voile qui -souvent se ferait attendre plusieurs nuits, attraper le <i>mal -froid</i> (les rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et -tout cela pour quelques brasses de dentelles, pour quelques -paquets de tabac!!! En vérité, était-ce la peine?</p> - -<p>Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux -eut fini de bougonner:</p> - -<p>—Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute -ton expérience grisonnante, tu n'es qu'une bête.</p> - -<p>Il entra alors dans les détails de son plan, développant -point par point les notes jetées sur le petit papier crasseux.</p> - -<p>Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de -Paimpol qui faisaient les voyages de Jersey et de la -Grande-Ile (de l'Angleterre).</p> - -<p>Secondement, les marchandises seraient débarquées à -l'île Verte, à l'embouchure du Trieux. Des bateaux de -Loguivy et de Lanmodez les transporteraient, de nuit, -en rasant la côte le long des landes pierreuses et désertes -de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au souterrain qui, -partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher -sur la rivière.</p> - -<p>Les habitants de ce château transformé en simple -ferme étaient pauvres et besogneux. Ils ne demanderaient -pas mieux que de participer aux bénéfices de l'association. -A l'aube, les charrettes pleines quitteraient la cour -du manoir et se dirigeraient sur Kercabin, l'entrepôt -central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment -suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent -chargés de betteraves, de patates ou de blé, et qui cheminent -au pas de leur attelage, conduits par un brave -homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main -et la pipe aux dents?</p> - -<p>—Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut -Margéot, si toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne -sera-ce pas plaisir pour toi, vieux flâneur de grandes -routes, de t'en aller ainsi au joli petit soleil du matin, -criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les -merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial -messieurs les gabelous?</p> - -<p>Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup -de La Fontaine cet idéal de félicité le fit presque pleurer -de tendresse.</p> - -<p>Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il -fut convenu que Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, -se fixerait à Loguivy, à portée de Paimpol. Pipi Luc se -bâtirait un ermitage à l'île Verte, et Fanch-Ann-Tign -s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu, -pour monter la garde à l'issue du souterrain.</p> - -<p>Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de -bailleur de fonds et d'organisateur, il se réservait la direction -suprême de l'entreprise.</p> - - -<h4>VI</h4> - -<p>Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin -devint leur lieu de rendez-vous. Toute la contrée -fut inondée de colporteurs. Il était rare qu'une journée -se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc deux -ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient, -ils faisaient mine de s'informer des principales -maisons de la commune.</p> - -<p>En première ligne on leur désignait Kercabin.</p> - -<p>Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.</p> - -<p>Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le -maître du lieu, car ils y restaient parfois de longues -heures et ne s'en allaient qu'à moitié gris, chantant sur -tous les tons la louange de Margéot, de Monsieur Margéot, -«le mieux accueillant et le plus conciliant des -acheteurs!»</p> - -<p>Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer -sans peine, c'est qu'ils sortaient de Kercabin -avec plus de marchandises qu'ils n'en avaient en y -entrant.</p> - -<p>Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs -n'étaient que des agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire -qu'il déversait sur tout l'arrondissement de -Guingamp, et même au delà, les mille objets de contrebande -emmagasinés dans ses caves et dont la provision -était sans cesse renouvelée par de continuels arrivages.</p> - -<p>Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. -Deux mois lui avaient suffi pour créer et mettre en branle -tous les rouages de cette singulière entreprise. Trois -goëlettes paimpolaises, affrétées par lui, sillonnaient pour -son compte la Manche et même la mer du Nord. De -temps en temps il en venait une mouiller dans les eaux -du Trieux, à l'entrée de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, -dans les ruines d'un ancien couvent, Pipi Luc attendait. -Un canot abordait à l'île, y débarquait de lourds ballots. -A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une -roche et y allumait un feu de brande. Les douaniers de -la côte disaient en se moquant: «Allons! voilà l'ermite -d'<i>Enez Glaz</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> qui fait cuire ses patates en plein vent.» -Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il avait -pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que -vêtu d'un froc de moine qu'un chapelet à gros grains -serrait à la ceinture. Il avait là-dessous d'humbles airs -confits, à tromper le Pape en personne. On eût difficilement -trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi -commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, -à Pleubian, à Ploubazlanec, une réputation de sainteté. -Vous pensez si Clerc Chevanton et lui s'en donnaient des -gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres. Or, dès -que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il -accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy -qui semblent raser l'eau comme des mouettes. Quatre -gars robustes maniaient les avirons, car on voguait à la -rame, sans jamais hisser la voile qui eût éveillé l'attention -des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques -litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au -chargement; puis, avec la marée montante, on mettait -le cap sur La Roche-Jagu, où l'on arrivait toujours avant -l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en véritable -dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait -consciencieusement de sa fonction. Le fermier -et ses fils remplissaient l'office de débardeurs. Au point -du jour, par les routes détournées, à travers les landes -de Botloï et les <i>mezou</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> qui dominent Pontrieux, on -entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan -était devenu un parfait charretier. C'était plaisir -de le voir cheminer à côté de son attelage, causant avec -ses bêtes, comme un personnage d'églogue rustique.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ile Verte.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Hauts plateaux livrés à la culture.</p> -</div> -<p>Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient -énormes. A chaque fin de mois, Margéot, homme probe, -en faisait la répartition au <i>prorata</i> des services.</p> - -<p>Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans -la contrée. Le seigneur de Kercabin, de jour en jour -plus riche, se montrait aussi de plus en plus libéral. Sa -gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires devanciers. -Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui -se présentaient à sa porte des largesses quasi royales, -dotait les jeunes filles, tenait table ouverte, y réunissait -les débris de tous les partis et de tous les régimes, renippait -avec une délicatesse de gentilhomme d'anciens -émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines -entières des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses -toute l'administration impériale du département, faisait -restaurer à ses frais la si jolie chapelle de Belle-Église -et construire pour le recteur de Plouëc un magnifique -presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante -des popularités.</p> - -<p>Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le -bénissait. Qui sait? il allait être élu membre du Corps -législatif, sans doute. L'Empereur, «qui se connaissait -en hommes», l'eût promptement distingué, l'eût attaché -à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer -de plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière -au grand capitaine Napoléon, le seul capitaine -de son temps qui lui inspirât du respect, le seul chef sous -lequel il eût volontiers accepté de servir. L'avenir de -Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires -prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient -parfois à Kercabin semblaient près de se réaliser.</p> - -<p>Brusquement, tout s'effondra.</p> - -<p>Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard -qui l'avait si souvent et si brutalement souffletée?</p> - -<p>Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit -vert, l'honnête habit d'un gabelou.</p> - - -<h4>VII</h4> - -<p>Un matin, Gohéter-Coz, après avoir remisé sa charrette -dans la grange de Kercabin, s'en vint d'un air soucieux -trouver le maître.</p> - -<p>—Quoi donc? demanda Margéot. Ton voyage s'est-il -fait à vide, que tu aies si mauvaise figure?</p> - -<p>—Je t'apporte au contraire un fût bien plein, un -énorme foudre de <i lang="en" xml:lang="en">gin</i> qui a failli défoncer la voiture.</p> - -<p>—Et c'est cela qui te rend maussade?</p> - -<p>—Pas précisément.</p> - -<p>Gohéter tenait dans sa dextre sa pipe éteinte, une -vieille pipe crasseuse aussi noire que son âme. A petits -coups, il heurtait le fourneau renversé contre la paume -de sa main gauche. Lorsque le culot se fut enfin détaché -il continua:</p> - -<p>—Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me -croise en route avec un bonhomme qui ne me dit rien -de bon.</p> - -<p>—Tu ne le connais pas?</p> - -<p>—Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou -je me trompe fort, ou c'est un <i>ambulant</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On appelait ainsi des douaniers qui, le jour, portaient des -vêtements bourgeois et qui étaient comme la police secrète de la -douane.</p> -</div> -<p>—Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas à -notre dévotion? Nous les payons assez cher, fichtre!</p> - -<p>—Je te dis ce que j'ai vu. Écoute mon conseil. Méfie-toi.</p> - -<p>—C'est bien, on se méfiera. Est-ce tout?</p> - -<p>—La barrique que j'ai apportée n'était pas facile à dissimuler, -poursuivit Gohéter-Coz, en tirant ses mots par -les cheveux.</p> - -<p>—Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'écria Margéot -impatienté.</p> - -<p>—Eh bien! oui, là! l'homme m'a interpellé d'un ton -goguenard. «Voilà une belle charretée de fumier!» m'a-t-il -dit, «il y aura de quoi moissonner après ça!» Je -lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu as défendu -les coups.</p> - -<p>Cette fois le vieux Gohéter avait craché toute sa phrase -en un seul bloc. Margéot arpentait la salle à grands pas. -C'était signe chez lui de graves préoccupations. Il avait -les mains derrière le dos et faisait craquer les os de ses -doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme.</p> - -<p>—Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au -bout d'un instant. Va dire qu'on l'amène ici… Oui, triple -bête, ici où nous sommes!</p> - -<p>… Quand Margéot prétendait avoir acheté tous les -gabelous de la région, il exagérait. D'abord, il n'eût pas -commis la sottise de vouloir corrompre les chefs. En -supposant même qu'ils eussent accepté un marché de ce -genre, c'eût été se mettre à leur merci. A quoi bon d'ailleurs? -Il n'avait rien à faire avec les chefs. Ce ne sont -pas eux qui montent les gardes de nuit, dans les petits -sentiers de falaise, au long des flots. Non. Il avait tout -bonnement désintéressé quelques employés subalternes, -quelques pauvres hères, qui ne pouvaient trouver de -profit à faire leur devoir qu'à la condition d'y manquer -sans cesse. C'étaient pour la plupart des malheureux -chargés de famille. Ils servaient tant bien que mal le -gouvernement, qui les payait à peine; ils fermaient les -yeux sur les agissements de Margéot qui leur donnait -l'aisance.</p> - -<p>Un d'eux, un sous-patron, avait reçu de l'avancement, -une quinzaine de jours auparavant, et avait dû rejoindre -dare-dare son nouveau poste. Un jeune homme l'avait -remplacé, un Français de l'Est, une petite frimousse imberbe, -mais résolue. Margéot avait été prévenu de cette -mutation par un de ses <i>amis</i> de Pontrieux. Mais le billet -de l'ami ajoutait: «Rien à craindre; c'est un blanc-bec, -un enfant, presque une fille». Margéot, dès lors, ne s'en -était pas autrement soucié. En quoi il eut tort.</p> - -<p>Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser -à tout.</p> - -<p>C'est ce que Margéot se disait, le soir du jour où il eut -avec Gohéter-Coz la conversation relatée plus haut.</p> - -<p>Il pouvait être environ neuf heures. Soudain un paysan, -le garçon d'écurie, se précipita dans la cuisine en -poussant un cri d'alarme:</p> - -<p>—Les gabelous!</p> - -<p>D'un coup de poing, Margéot l'abattit sur le sol.</p> - -<p>—Imbécile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra -à te mêler de ce qui ne te regarde pas.</p> - -<p>Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine, -pour éclairer ces «messieurs de la douane».</p> - -<p>—A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive?</p> - -<p>Ils étaient une vingtaine d'<i>habits verts</i>, presque tous -des stipendiés du maître de Kercabin. Mais à leur tête -s'avançait crânement le nouveau sous-patron. Il avait, -en effet, la mine blanche et menue d'une fillette. On lui eût -donné seize ans, tout au plus. Les yeux seuls étaient d'un -homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant -eux, des yeux virils, aux prunelles énergiques.</p> - -<p>Il s'inclina légèrement.</p> - -<p>—Monsieur, répondit-il, je soupçonne fort cette maison -d'être un dépôt de recel pour des marchandises de -contrebande. Pas plus tard que ce matin, il a été transporté -un foudre d'alcool. Je me vois dans la nécessité de -procéder à une perquisition domiciliaire. Je vous serai -reconnaissant de me faciliter cette tâche; au besoin, je -vous en requiers.</p> - -<p>—Je croyais que ma maison et moi devions être au-dessus -de semblables soupçons, dit Margéot. Ce n'est pas -d'hier que j'habite le pays. Je n'y suis pas, comme vous, -un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les portes -vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie, -commencez par cette pièce.</p> - -<p>Cette pièce, c'était la vaste salle à manger du château.</p> - -<p>A peine Margéot en eut-il poussé les battants que le -sous-patron s'arrêta, interloqué. D'un geste machinal, il -se découvrit.</p> - -<p>Au milieu de la salle, un grand catafalque était dressé. -Les lignes du cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire -aux plis amples dont les franges traînaient à terre. -De vieilles femmes étaient agenouillées de-ci de-là; l'une -d'elles récitait les longues prières de la mort, les autres -marmonnaient les répons.</p> - -<p>—Voulez-vous que je renvoie momentanément ces -femmes? demanda Margéot d'un ton pénétré.</p> - -<p>—Non, monsieur, répartit le douanier. C'est chose sacrée -que la mort. Je n'ai rien à voir ici.</p> - -<p>Il fit néanmoins quelques pas dans l'appartement, mais -ce fut pour prendre la branche de buis qui trempait dans -une assiette pleine d'eau bénite, au pied du catafalque, -et pour en asperger le drap funéraire.</p> - -<p>—Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui -vous venez de rendre cet hommage fut le plus loyal des -serviteurs. Je le vénérais à l'égal de mon père.</p> - -<p>Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent -lentement.</p> - -<p>Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les -autres chambres, par acquit de conscience, avec une hâte -visible d'en finir, peut-être même avec le regret d'avoir -commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue, -après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer -jusqu'à Pontrieux.</p> - -<p>—Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en -rentrant dans la salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. -Nannik, enlève le couvert!…</p> - -<p>Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et -croix d'argent, en un clin d'œil tout eut disparu. Et, -dans la pièce immense, resta seule en sa nudité ventrue -l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait pu être -constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible -du <i lang="en" xml:lang="en">gin</i>, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. -Margéot fit percer la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur -blonde coula. Lèvres d'hommes, lèvres de femmes -y burent à même, comme au jet d'une fontaine.</p> - -<p>Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la -mémoire.</p> - -<p>On ne joue pas impunément avec l'<i>Ankou</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Personnification de la mort en Basse-Bretagne.</p> -</div> -<p>Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de -farce, la Mort prit son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais -la maison qu'après y avoir fait place nette.</p> - - -<h4>VIII</h4> - -<p>Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé -à l'extrémité du quai, hors ville.</p> - -<p>En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge—un -bouge plutôt,—dont l'enseigne était un calembour: <span class="sc">A -l'Ancre noire</span>.</p> - -<p>Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. -Un cavalier mit pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier -parut dans le cadre de la porte, élevant un fanal -au-dessus de sa tête, pour reconnaître le nocturne voyageur.</p> - -<p>—C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement. -J'en étais sûr. Demandez à ma femme. Je lui disais -à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval pour avoir ce trot de -velours.» Depuis la tournée de Guingamp, voyez-vous, -rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik… Ah! -c'est une fameuse bête!… N'est-ce pas, ma mie, que -nous sommes une fameuse bête?</p> - -<p>Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le -poitrail d'Awellik.</p> - -<p>—Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton -affreuse écurie, et fais-lui donner un picotin d'avoine. -Sois prompt, Dollo! j'ai à te parler.</p> - -<p>Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de -camp, Margéot entra. «Madame Dollo»—comme on -disait à Pontrieux—l'introduisit dans un étroit cabinet, -dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et -deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint -par l'ex-routier.</p> - -<p>—Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls, -tu m'écrivais il y a quelques jours: «… Le nouveau -sous-patron? rien à craindre, une fille!» Tu n'y vois pas -clair, mon brave. Cette «fille» est capable de venir à -bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, -ce gringalet?</p> - -<p>—Metzu.</p> - -<p>—Est-il en ce moment au corps de garde?</p> - -<p>—Je le crois.</p> - -<p>—Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui -que Margéot, de Kercabin, désirerait l'entretenir.</p> - -<p>Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et -celui-ci se saluèrent cérémonieusement.</p> - -<p>—Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux -ce soir, j'ai tenu à vous rendre votre visite de -l'autre jour… Croyez qu'il n'y a aucune ironie dans mes -paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous -rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction -de votre attitude, par la délicatesse de votre procédé.</p> - -<p>Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient -seuls en tête à tête. Le maître de Kercabin reprit:</p> - -<p>—Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne.</p> - -<p>Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs -verres:</p> - -<p>—Je vous demande votre amitié. Voici la mienne.</p> - -<p>Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où -tintèrent des pièces d'or.</p> - -<p>Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité -et d'une acuité étranges.</p> - -<p>—Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix -tranquille où perçait cependant quelque mépris, nous -ne sommes pas en foire; en tout cas, je ne suis pas à -vendre.</p> - -<p>Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta -de son cou de taureau à sa large face congestionnée. Il -dressa son poing, son formidable poing, lourd comme la -masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le crâne -du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir -plaintif, son âme légère d'adolescent s'exhala de ses -lèvres. Ce coup d'assommoir l'avait tué. Mais quand -Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs, dilatés, attachaient -encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité -troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il -appela Dollo.</p> - -<p>—Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la -bougette. Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui -servirait plus de rien. Il a son compte. Si on vient chez -toi réclamer le gabelou, tu diras que tu nous auras vu -sortir ensemble, ce qui ne sera point un mensonge.</p> - -<p>Margéot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le -jeter en travers sur ses puissantes épaules.</p> - -<p>Qui aurait été cette nuit-là sur la route de Pontrieux à -Lanvollon et de Lanvollon à Saint-Brieuc se fût signé -d'épouvante et n'eût pas manqué d'affirmer, le lendemain, -qu'il avait vu passer le cheval du Diable, rapide -comme l'éclair et mystérieux comme la nuit.</p> - - -<h4>IX</h4> - -<p>Margéot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisième -jour, il parut au bout de l'avenue, monté sur -Awellik, sa bête de prédilection. Il trouva les gendarmes -installés chez lui et feignit une vive surprise. Le juge -d'instruction aussi était là. Dans un coin Nannik pleurait.</p> - -<p>—Monsieur Margéot, dit le magistrat, en y mettant -les formes, vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé -avant-hier, dans l'écluse d'un moulin en amont de Pontrieux, -le cadavre du sous-patron des douanes Metzu, -avec qui vous avez passé la soirée de vendredi, à l'auberge -de l'<i>Ancre Noire</i>, s'il faut en croire le témoignage -des hommes de service, cette nuit-là, au corps de garde, -corroboré par celui du cabaretier lui-même.</p> - -<p>—Il est exact, monsieur le juge, que j'ai passé avec le -sous-patron Metzu la soirée de vendredi, entre neuf -heures et quart environ et neuf heures et demie. Nous -avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu, au -sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu'à -ce que je fusse hors ville. Nous nous séparâmes très -cordialement, à l'amorce de la route de Lanvollon. Il me -souhaita bon voyage. J'allais à Saint-Brieuc, d'où j'arrive. -C'est tout ce que je puis vous dire.</p> - -<p>—Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda -le juge d'instruction à l'un des gendarmes.</p> - -<p>La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra.</p> - -<p>—Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge -en lui montrant Margéot.</p> - -<p>—Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margéot pour avoir -cette force. Il a fait tourner le douanier au-dessus de sa -tête et l'a lancé au beau milieu de l'étang. D'ailleurs, je -suis sorti en entendant le plouf! du cadavre dans l'eau, -et j'ai parfaitement vu le large dos de Margéot qui remontait -la colline pour regagner la route. J'ai regardé à -l'horloge du moulin. Il était juste dix heures vingt minutes.</p> - -<p>—Cette déposition est accablante pour vous monsieur -Margéot, observa le juge.</p> - -<p>—Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon -hôtesse de Saint-Brieuc. Je descends toujours à la <i>Pomme -d'Or</i>… Comme j'arrivais à la porte, M<sup>me</sup> Verry priait les -consommateurs de quitter l'estaminet, parce que les -douze coups de minuit venaient de sonner et que c'était -l'heure de la fermeture réglementaire.</p> - -<p>Margéot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un -instant, il ne se départit de son calme. Tel il s'était montré -le jour de ce premier interrogatoire, tel il demeura -jusqu'à la fin du procès, tel il fut à la cour d'assises. -M<sup>me</sup> Verry, l'opulente hôtesse de la <i>Pomme d'Or</i>, et les -quelques buveurs qui étaient attablés chez elle le soir du -crime attestèrent que, à minuit sonnant, Margéot faisait -son entrée dans l'estaminet. L'avocat de l'accusé ne prit -même pas la peine de plaider.</p> - -<p>—Messieurs les jurés, dit-il, on ne peut vous poser -qu'une question. La plupart d'entre vous êtes des éleveurs. -Pensez-vous qu'un cheval, si merveilleusement -doué qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures vingt -à minuit les quinze lieues qui séparent Milin-Wern de -Saint-Brieuc?</p> - -<p>Margéot fut acquitté haut la main.</p> - -<p>Les habitants de Plouëc lui firent une ovation.</p> - -<p>Mais à peine rentré à Kercabin, son premier soin fut de -renvoyer tout son monde. Il ne garda près de lui que Nannik. -L'entreprise qu'il avait montée s'émietta. Il vécut désormais -inabordable, en proie à une mélancolie farouche.</p> - -<p>Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il -trépassa. Il s'était fait préparer une tombe dans le jardin, -avait prié le recteur de la bénir. On y coucha son cercueil -immense, par une nuit de tempête et d'éclairs.</p> - -<p>En même temps que Margéot, disparut Awellik.</p> - -<p>On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au -loin, la crinière au vent, hennissant une longue plainte -d'âme en détresse.</p> - -<p>… C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore -dans la cour de Kercabin. Il vient sans doute y -chercher son maître, son maître Margéot, mort de tristesse -pour avoir tué le gabelou aux yeux noirs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II<br /> -AUX VEILLÉES DE NOËL</h2> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch5">NÉDÉLEK<br /> -<span class="small">(LA FÊTE DE NOËL CHEZ LES BRETONS)</span></h3> - - -<p>La solennité de Noël a donné naissance à une riche -floraison de chants populaires célébrant sur tous les tons, -et même sur les moins religieux parfois, le touchant épisode -de la Nativité. Chaque région, chaque province a -les siens, qui réfléchissent le tour d'imagination propre -à ses habitants. Ils ont, en Bourgogne, une jovialité large, -bien nourrie, haute en couleur; en Provence, une grâce -heureuse et comme ensoleillée; ils sont, en Bretagne, où -la joie même a quelque chose de grave, d'une mysticité -délicieuse qui en fait comme les fragments épars d'une -sorte d'évangile apocryphe, composé par des poètes barbares, -mais pieux, à l'usage du peuple armoricain. Les enfants -des bourgs, et aussi les mendiants, les vieilles femmes, -les vont chantant de portes en portes, aux approches -du jour consacré. Du 20 au 25 décembre, les rues foisonnent -de ces «chanteurs de Nédélek»<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Ils voyagent -par groupes, le plus souvent à la tombée de la nuit, égrenant -leur répertoire le long des seuils, implorant, en -échange, le <i>cuignaoua</i>, les étrennes du pauvre, au nom de -Jésus. D'aucuns se réunissent sur la place du village ou -s'échelonnent sur les marches du cimetière, et se mettent -à psalmodier en plein air, sous les étoiles, de rustiques -récitatifs où il arrive que le même acteur soit tour à tour -mage et berger. Tous sont tout entiers à leur rôle d'annonciateur -du Messie. Ils y apportent une conviction -ingénue et entêtée. Pluie ou verglas, ils n'en ont cure. -J'en ai vu stationner devant les maisons, fronts découverts -et toujours bramant, sous des averses torrentielles. -Parmi eux, beaucoup ne sont pas éloignés de croire que -le Christ est venu spécialement pour les Bretons. Aussi -le poème de sa naissance a-t-il pris, en passant par leurs -lèvres, une forte teinte celtique. Il suffirait de coudre -ensemble, à la façon des rhapsodes, quelques-uns des -«noëls» locaux où cette naissance est célébrée, pour -obtenir un évangile complet, j'entends un évangile bas-breton, -de la Nativité. C'est ce que l'on a tenté de faire -dans les lignes qui suivent, en demeurant fidèle non seulement -à l'esprit, mais, autant que possible, à la lettre -de ces naïves inspirations.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Nom breton de Noël.</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Or, c'était à Beth-Léhem, la petite ville de Judée, à -deux lieues de Jérusalem la sainte. Le soir descendait, -doux et pur, quoiqu'on fût au cœur de l'hiver. Depuis de -longues heures déjà le marché était fini; et cependant -les rues étaient pleines de monde, et sans cesse la foule -s'accroissait. Car l'empereur de Rome, désireux d'être -fixé sur le nombre de ses sujets, avait ordonné à tous -les habitants de la contrée de se faire inscrire au greffe -de leur quartier. Et tous étaient venus, rois, princes, -bourgeois et simples artisans. L'hôte de la grande hôtellerie -de Beth-Léhem, debout sur le seuil de sa porte, et -regardant passer les flots de la multitude, disait à sa -femme empressée autour des fourneaux:</p> - -<p>—On prétend qu'il a déjà défilé dans les salles du -greffe plus de cinquante mille personnes. Si l'affluence -continue, les gens ne trouveront ni à se nourrir ni à se -loger… Nous, notre maison est vaste, et les familles de -conséquence ont accoutumé d'y descendre. Je ne crois -pas qu'il reste une seule chambre qui ne soit point retenue. -Que s'il se présente des pauvres, des manants, de la -canaille, des gueux et des pouilleux, il est urgent de -veiller à ce qu'ils n'entrent point. Je vais, à ce dessein, -faire fermer toutes les issues, pousser tous les verrous, -et l'on n'ouvrira désormais qu'aux gentilshommes qui -viendront en litière, en carrosse ou en magnifique équipage.</p> - -<p>Ainsi parla l'hôte, et sa femme fut d'avis qu'il parlait -selon la raison.</p> - -<p>Cependant la foule commençait à se disperser, chacun -gagnant son gîte en grande hâte. Les rues et les ruelles -se vidaient l'une après l'autre. Il n'y avait plus guère -dehors que les commères qui restent tard à deviser ensemble. -Soudain, une d'elles dit aux voisines:</p> - -<p>—Quelle est celle, là-bas, qui monte la rue si péniblement -et d'une démarche si chancelante?… Elle est -toute jeunette encore, et pourtant elle va bientôt être -mère… Rouge est sa jupe, si je ne me trompe, et bleu -son manteau. Son visage est plutôt d'une jeune fille -avant les fiançailles que d'une femme après les noces, -tant il est délicat et agréable à regarder.</p> - -<p>—En effet, répartit une autre commère, on ne saurait -dire si l'homme qui s'avance à côté d'elle doit être -appelé son père ou son mari; il a barbe grise et l'air -quasi vénérable. Avec quelle sollicitude il prend soin -d'elle et la soutient!… Et toutefois il est lui-même bien -chargé, le malheureux. Voyez, il a sur le dos un bissac -rempli des instruments de sa profession. C'est sans doute -quelque artisan, et qui n'a que le travail de ses dix doigts -pour subvenir aux frais du voyage.</p> - -<p>Celui qui s'avançait de la sorte était Joseph le charpentier, -et la femme qui l'accompagnait était Marie, de -la race de David. Et si elle était si lasse, si pâle, si exténuée, -c'est qu'elle portait dans ses entrailles un fruit -que nulle autre mère n'a porté, un enfant qui était un -Dieu. Cela, les commères l'ignoraient et, avec elles, le -monde entier, les temps n'étant pas encore venus.</p> - -<p>Joseph, en passant près d'elles, leur demanda où il -trouverait à loger. Elles lui montrèrent la grande hôtellerie -du haut de la rue, et Marie, bien doucement, les -remercia… Et Joseph de heurter à la porte avec son -bâton de voyageur. Il entendit l'hôtelier qui disait à une -des servantes:</p> - -<p>—On frappe. Allez voir qui est là, mais souvenez-vous -qu'il n'y a place que pour qui a dans les poches bruit -d'or ou d'argent…</p> - -<p>—Hélas! répondit Joseph à la servante, je n'ai ni or ni -argent à offrir à votre maître… Mais dites-lui en quel -état est celle-ci qui est ma femme, et peut-être aura-t-il -pitié… C'est ici la vingtième porte à laquelle nous frappons: -personne n'a voulu de nous. Ce que nous demandons -n'est pas grand'chose: une poignée de foin ou de -paille et un toit qui nous abrite contre la fraîcheur mauvaise -de la nuit…</p> - -<p>—Non, non, cria de l'intérieur l'hôtelier, passez votre -chemin. Nous n'hébergeons point les vagabonds!</p> - -<p>Or, cet homme avait un fils clerc qui se destinait à la -prêtrise et qui avait l'âme compatissante. Celui-ci ne put -voir la figure honnête de Joseph et les yeux suppliants de -Marie sans en être remué. Il dit à son père sévèrement:</p> - -<p>—Votre cupidité vous perdra. N'est-ce pas elle déjà -qui est cause si ma sœur Berta, l'aînée de vos filles, est -venue au monde sans bras, comme une créature maléficiée? -Croyez-moi, ne vous exposez point à de pires infortunes, -en repoussant ces malheureux qui vous implorent. -Accordez-leur l'hospitalité, fût-ce dans la crèche -de l'âne. Au moins ils ne mourront ni de lassitude ni de -froid.</p> - -<p>L'hôtelier dit à la servante d'un ton bourru:</p> - -<p>—Va donc, puisque mon fils clerc le veut; prends la -lanterne et conduis ces quémandeurs à l'étable.</p> - -<p>La servante fit ce qui lui était ordonné, puis se retira -laissant Joseph et Marie dans l'ombre de la crèche. -Mais aussitôt il s'éleva des vêtements de la Vierge une -lumière douce comme la vapeur qui s'exhale des prés au -clair de lune. Et Joseph vit qu'ils n'étaient pas seuls, que -deux bêtes aussi étaient là, un bœuf et un âne, qui n'étaient -même pas attachés. Et il dit à sa femme:</p> - -<p>—N'ayez point de peur, Marie. Ces bêtes ne vous feront -point de mal. Elles sont lasses, comme nous, car -elles ont beaucoup peiné.</p> - -<p>Ils s'allongèrent tous deux dans la paille fraîche. Et -Joseph ne tarda pas à s'endormir, et Marie, ayant elle-même -fermé les yeux, fit ce rêve:</p> - -<p>Le fils qui devait naître d'elle se tenait debout à ses -pieds et lui demandait: «Petite mère, dites-moi, êtes-vous -plongée dans le sommeil ou simplement étendue -dans le repos?» Et elle répondait: «Je ne sais si je dors -ou si je repose, mais je songe un songe qui vous concerne.»—«Et -quel est ce songe que vous songez?»—«Mon -enfant chéri, des gens qui portent des fanaux -s'avancent vers vous et vous arrêtent. Voici qu'ils vous -traînent par les sentiers tristes d'une montagne jusqu'à -la cime. Sur une croix vous êtes cloué et par des fouets -de plomb vous êtes flagellé. Le sang coule sur votre face -divine, mêlé aux crachats de la populace; votre âme -s'échappe dans un grand cri. Tel est mon rêve.» Comme -elle achevait ces mots, elle se réveilla et, ayant passé la -main sur son visage, elle le sentit moite de sueur. Par la -lucarne percée dans le toit, au-dessus de sa tête, elle vit -que les astres étaient haut dans le ciel. Son fruit dans -ses entrailles remuait. Elle dit à Joseph, toute triste encore -du songe dont elle venait de sortir:</p> - -<p>—Secoue tes membres fatigués. Lève-toi, car les temps -sont proches. Le Dieu que je porte en mon sein demande -à connaître les amertumes de la vie.</p> - -<p>Elle n'avait pas fini de parler que Jésus naissait. -Comme un rayon de soleil traverse un verre sans le briser, -ainsi naquit Jésus sans entamer la virginité de sa mère. -Avec une poignée de foin arrachée au râtelier des animaux, -Joseph façonna une couchette pour l'enfant.</p> - -<p>Marie lui dit, d'une voix faible:</p> - -<p>—Seule, je ne saurais l'emmailloter. Cours donc à -l'hôtellerie. Prie une des filles de la maison qu'elle me -vienne en aide.</p> - -<p>Et Joseph alla, heurta derechef à la porte, supplia l'hôte -au nom de l'Éternel.</p> - -<p>—Ma femme vient d'enfanter pour la première fois. -Elle est jeune et inexpérimentée. De grâce, permettez -qu'une de vos filles, ou, à leur défaut, une de vos servantes -lui prête la main pour emmailloter l'enfant.</p> - -<p>L'hôte sommeillait dans le lit clos, auprès du foyer.</p> - -<p>—Vraiment, s'écria-t-il, ces gueux, quand on a la -faiblesse de les accueillir chez soi, vous font plus de train -que les gens de qualité!… Cherchez ailleurs, l'homme!… -Mes filles sont couchées et mes servantes ont à s'occuper -d'autre chose que de soigner des nouveau-nés.</p> - -<p>Joseph, sans se décourager, reprit:</p> - -<p>—J'ai vu par la fenêtre, en passant, une jouvencelle -accroupie dans le coin de l'âtre et qui n'avait rien à faire -que se chauffer…</p> - -<p>—Tu l'entends, Berta, dit l'hôte; il s'imagine que tu -peux être à sa femme de quelque secours. Suis-le donc, -afin qu'il reconnaisse son erreur et qu'ensuite il nous -laisse en paix.</p> - -<p>Sans une parole, Berta se leva du milieu des cendres -et suivit Joseph jusqu'à l'étable. Et là:</p> - -<p>—Voyez, dit-elle tristement, vous n'avez à attendre -de moi aucune aide.</p> - -<p>Et elle agita ses manches qui pendaient, car, au lieu -de bras et de mains, elle n'avait, hélas! que deux moignons.</p> - -<p>—Ton sort est à plaindre, lui dit Marie, mais tu ne -seras pas venue en vain.</p> - -<p>Et, l'ayant fait asseoir auprès d'elle, dans la litière, -elle plaça l'enfant sur ses genoux. Et aussitôt Berta eut -bras et mains, pour emmailloter Jésus qui lui souriait. -Tel fut le premier miracle du Sauveur. Par la seule vertu -de son sourire, une fille maléficiée fut guérie. Berta, le -cœur plein d'allégresse, chanta une berceuse douce, la -berceuse de Nédélek:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il n'y avait ni chandelle, ni feu,</div> -<div class="verse">Dans la crèche où naquit l'Enfant-Dieu,</div> -<div class="verse">Dans la crèche où Jésus naquit</div> -<div class="verse">Sur une jonchée de foin vert,</div> -<div class="verse">Lui, le Rédempteur, le Messie!</div> -<div class="verse">Il n'y avait ni feu, ni chandelle;</div> -<div class="verse">Le vent soufflait à travers le toit;</div> -<div class="verse">Mais, dans la nuit, mille cierges de cire</div> -<div class="verse">Brillaient plus clairs que la lune;</div> -<div class="verse">Et c'étaient les anges qui faisaient le vent</div> -<div class="verse">En battant le ciel de leurs ailes.</div> -</div> - -<p>Ainsi chantait Berta. Que les mères retiennent ce chant. -Il a bercé le Christ. Il n'en est pas de plus efficace: rien -qu'à l'entendre, les enfants malades s'endorment calmés -et, le lendemain, se réveillent dispos… Quand Jésus eut -clos les yeux, Marie dit à Berta:</p> - -<p>—Tu as veillé près de moi en cette nuit terrestre, tu -goûteras à mes côtés la lumière du jour sans fin. Sainte -au paradis tu seras. Et je veux que ta fête parmi les -hommes se célèbre avant la mienne. Les femmes en couches -t'invoqueront dans la douleur et te béniront dans -la joie. Tu donneras force et santé aux nourrissons, aux -nourrices un lait intarissable. Cette promesse que je te -fais, sois assurée que mon Fils la ratifiera.</p> - -<p>Et cependant, à travers le ciel étoilé, dans la nuit de -décembre plus claire qu'un soir de juin à l'heure du couchant, -des anges passaient, par légions innombrables, et -tourbillonnaient ainsi que les vols de mouettes blanches -sur l'estuaire des rivières salées. Leurs grandes ailes silencieuses -traçaient de-ci de-là des sillages couleur d'argent. -Ils chantaient: «Gloire, gloire, dans les profondeurs -du firmament, au créateur du soleil et de la lune -et de tout ce qui est sur la face de la terre!»</p> - -<p>A leur voix, le monde entier tressaillit. Une procession -immense se mit en marche vers Beth-Léhem. Les hommes -vinrent, les animaux suivirent, et les arbres, dit-on, -inclinant leurs cimes dans la direction de l'étable sainte, -pleurèrent d'être attachés au sol. Les pâtres des montagnes -arrivèrent les premiers. Une étoile de là-haut leur -avait fait signe et, jusqu'au terme du voyage, avait cheminé -devant eux. Des pêcheurs, mouillés au large, entendirent -des musiques ravissantes vibrer dans les flots; -leurs barques, rompant les amarres, dérivèrent d'elles-mêmes -vers le rivage, comme pour leur enjoindre d'aller -adorer le Messie. Après les bergers et les marins, ce fut le -tour des laboureurs, des artisans, et enfin des rois. Aux -mânes mêmes des ancêtres, enfouis dans les limbes, il -fut donné de contempler le visage rayonnant de Jésus…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Telle est, dans ses traits principaux, la rustique épopée -dont les chanteurs de Noël font retentir les bourgades -bretonnes. Elle se complète par des pastorales que l'on -jouait naguère dans les églises mêmes (<i>Noël des Bergers</i>, -<i>Noël des Mages</i>), et sur lesquelles il serait trop long d'insister. -Elle se complète surtout par un ensemble de -croyances et de traditions, communes sans doute à la -plupart des peuples chrétiens, mais qui ont gardé en ce -pays d'Ouest une empreinte singulièrement vive et profonde.</p> - -<p>On vient de voir les ancêtres associés, jusque dans les -ténèbres des limbes, à l'allégresse universelle. C'est fête, -à Noël, pour les morts aussi bien que pour les vivants. -Les paysans, qui, des manoirs éloignés, se rendent à travers -champs à la messe de minuit, croisent parfois en -route des défilés d'êtres mystérieux, de muettes processions -d'âmes. Elles sont disposées d'ordinaire sur trois -rangs: les blanches, les grises, les noires. Celles-ci ne -font que commencer leur pénitence; les secondes l'ont à -moitié accomplie; les premières, ayant terminé leur stage -expiatoire, prendront, au moment de l'Élévation, leur vol -pour le paradis. Elles suivent, de préférence, les anciennes -voies abandonnées. A leur tête s'avance un prêtre en surplis, -escorté d'un enfant de chœur agitant une clochette, -de laquelle il ne sort aucun son. C'est le <i>recteur</i> des défunts. -Il mène ses ouailles vers quelque chapelle en -ruine, comme il s'en voit tant sur les promontoires de la -côte ou dans les landes de l'intérieur. Les ronces qui -obstruent le seuil s'écartent spontanément pour laisser -passer le cortège; la neige qui recouvre la table de l'autel -se change en une nappe de toile fine, et des cierges -invisibles s'allument, dont le vent qui souffle est impuissant -à faire vaciller la flamme. Chacun se place, s'installe. -Le visage des hommes disparaît sous un feutre à -larges bords; celui des femmes, sous le capuchon de la -mante. L'officiant, d'une voix plus ténue qu'une haleine -de brise, entonne la «messe du silence». Il a été donné -à des vivants d'y assister par hasard. Un pêcheur de -Buguélès, rentrant vers minuit de la mer, s'aperçut avec -stupeur que le sanctuaire croulant de Saint-Gonval était -illuminé. La curiosité l'amena jusqu'au porche. Comme -il pénétrait dans l'enceinte, le prêtre, se retournant et -tenant l'hostie entre ses doigts, dit:</p> - -<p>—Il y a ici quelqu'un qui peut <i>recevoir</i>. Qu'il s'avance -donc et qu'il <i>reçoive</i>.</p> - -<p>En parlant de la sorte, il regardait fixement le pêcheur. -Par trois fois, il renouvela cette injonction. A la troisième, -le pêcheur s'avança. Il s'était confessé au bourg, dans -l'après-dînée, et pouvait par conséquent <i>recevoir</i>.</p> - -<p>—Ma bénédiction sur toi! murmura le prêtre, aussitôt -qu'il eut communié; en acceptant de ma main le corps -du Seigneur Dieu, tu m'as délivré et, avec moi, toutes -les âmes défuntes ici présentes. Pour ta récompense, tu -nous rejoindras avant peu.</p> - -<p>La semaine d'après, le pêcheur mourut, sans souffrance, -et, naturellement, alla droit au ciel.</p> - -<p>C'est une croyance répandue en France, et même en -Europe, que, la nuit de Noël, les bêtes devisent entre -elles dans la langue des hommes. En Bretagne, elles ont, -ce soir-là, double provende, et leur litière est plus soignée -que de coutume. Que si vous en demandez la raison, l'on -vous contera quelque histoire de ce genre: Une année, -les gens de la ferme de K…, revenant de l'office de minuit, -entendirent geindre et ahanner dans l'étable. Une -grande frayeur les prit. Le maître, cependant, eut la -hardiesse d'entrer. Il vit une forme, ou plutôt une loque -humaine que les bœufs, tout en sueur, piétinaient avec -rage et qui, néanmoins, ne cessait de les encourager en -gémissant: «Allons, les bonnes bêtes! Encore! Encore, -au nom de Jésus!» Il s'approcha, reconnut, non sans -épouvante, son père, mort au cours de l'été précédent. Et -déjà il s'apprêtait à le dégager, le fouet levé sur les bœufs; -mais l'Ombre lui cria: «Ne les touche point! En me -broyant de la sorte, ils hâtent mon salut: chaque minute -du supplice qu'ils me font endurer abrège pour moi -d'un siècle les tortures bien autrement cruelles du purgatoire… -Vivant, je les ai fait souffrir; mort, il est juste -que je souffre par eux… Que mon exemple te serve! -Apprends qu'il faut être doux envers les animaux de Dieu, -et tâche surtout qu'à Noël ils n'aient que des louanges à -te donner devant la face du Rédempteur!»</p> - -<p>Ce ne sont pas seulement les animaux, c'est la création -tout entière, au dire des Bretons, qui a part avec -l'humanité aux merveilles de la nuit sainte. Les landes -désertes, les cimes dénudées, les solitudes même de la -mer se peuplent de cités splendides, retentissantes d'un -immense hosannah. Les entrailles des terres et des eaux -s'ouvrent pendant que tintent les douze coups de minuit -et laissent voir, au sein de leurs mystérieuses profondeurs, -des enfilades de salles enchantées où l'or et le -diamant ruissellent le long des murs. Il n'est pas jusqu'aux -arbres à qui les bises de novembre ont arraché -leurs dernières feuilles qui ne se mettent à reverdir momentanément, -au souffle du printemps divin. Des «fleurs -de paradis» éclatent en un bouquet magique à la pointe -de chaque branche, et tout l'espace en est embaumé. -L'Herbe d'Or (<i>an aour ieoten</i>), l'herbe qui fait aimer, miroite -à la lueur des étoiles, et devient facile à reconnaître, -partant à cueillir, dans l'humide gazon des prairies. Enfin—et -c'est ici aux yeux du peuple armoricain le miracle -suprême—l'eau des sources, pendant le temps que dure -la consécration, se change, dit-on, en vin pur. On représente -volontiers la Bretagne comme la terre classique de -l'ivrognerie. En réalité, la race y est plus sobre qu'on ne -croit, par force, il est vrai, plutôt que par vertu. Le vin -surtout apparaît comme une boisson de luxe, exclusivement -réservée à la table des riches. Il ne manque pas -de pauvres gens qui, de toute leur misérable vie, n'y ont -jamais goûté. Pourquoi Jésus naissant ne renouvellerait-il -pas en leur faveur, une fois par an, le miracle des Noces -de Cana? On vous citera pour preuve l'aventure, authentique -ou légendaire, de Nonnic Garlantès. Terminons par -elle. Ce Nonnic Garlantès était un petit vieillard, un simple -d'esprit; il errait de bourgs en bourgs, tenant, en guise -de violon, un sabot sur lequel il faisait mine de jouer -des airs qui devaient être fort beaux, à en juger par les -extases où ils le ravissaient. Une nuit de Noël, il vint -demander l'hospitalité dans une ferme des environs de -Ploumilliau. On lui dressa un lit de paille dans la grange, -et, le lendemain matin, selon l'usage, on lui trempa une -écuellée de soupe. Mais il ne parut pas dans la maison. -Il était coutumier de ces fugues, de sorte qu'on ne s'inquiéta -point. Or, vers midi, la servante, ayant eu besoin -au puits, pensa s'évanouir de frayeur, lorsqu'en tirant -sur la corde du seau elle vit émerger une tête d'homme. -On hissa dehors le cadavre: c'était celui de Nonnic. Ses -yeux grands ouverts ne marquaient nulle épouvante; -ils avaient même une expression joyeuse, et les lèvres -souriaient. Les «anciens» dirent: «Sans doute, il aura -voulu savoir quel goût a le <i>vin de Nédélek</i>, et, pour en -avoir bu avec excès, il sera mort de béatitude.» Tel fut -aussi l'avis des autres personnes présentes, et la tradition -bretonne, en l'adoptant, l'a consacré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch6">NOËL DE CHOUANS</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Depuis trois jours il neigeait sans presque discontinuer. -Sous le ciel bas et noir la lumière était comme morte: on -n'eût pas vu clair en plein midi, n'était l'éclat triste de -toute cette blancheur qui couvrait le sol. Çà et là des -troncs d'arbres émergeaient, des chênes courts, bossués, -trapus, tordus, pareils à des squelettes ramassés sur eux-mêmes -et tout recroquevillés par le froid. Il n'y a guère -qu'en Bretagne que les pauvres arbres, martyrs du vent, -ont ces attitudes douloureuses, ces formes tourmentées. -Et c'est, en effet, au pays d'extrême-ouest que ceci se passait -dans l'hiver de 1793, la veille de Noël.</p> - -<p>Quand je dis: veille de Noël, c'est une façon de parler. -Car de Noël, cette année-là, bien peu de gens se souciaient. -Et, dans l'aspect des choses, on eût cherché en -vain quelque signe annonciateur de la nuit sainte. Depuis -de longs mois déjà les églises s'étaient vêtues de solitude -et de silence: elles étaient, au milieu des maisons des -bourgs, comme des veuves ou comme des tombes. L'herbe -poussait entre leurs dalles disjointes; les autels ne connaissaient -plus d'autres guirlandes que la moisissure des -mousses, parure funèbre des lieux abandonnés. Les cloches—c'est -le cas de le dire—s'en étaient allées au -diable, ou bien pendaient à leurs jougs, immobiles, sans -âme ni voix.</p> - -<p>Et Noël sans les cloches, Noël sans les grêles sonneries -qui tintent dans le vent par joyeuses volées, en vérité -est-ce encore Noël?</p> - -<p>L'étoile de la Nativité avait elle-même déserté le firmament. -Pas une lueur ne veillait là-haut, pas une seule -petite clarté ne filtrait à travers les amoncellements de -nues, si épaisses, si lourdes qu'elles semblaient de pierre, -comme si on avait muré le ciel. Nue aussi était la terre, -et vide, et, en apparence, inhabitée. On n'y voyait point -trace de chaumière. La grande uniformité sinistre de la -neige avait tout nivelé. On eût dit un paysage polaire. -Tel devait être le monde avant que la lumière fût. Par -instants, on entendait hennir l'invisible et sauvage troupeau -des rafales, et des bruits de galops étranges retentissaient -au loin dans les profondeurs de l'espace. Puis -c'était de nouveau une paix sans limites, une sorte de -stupeur universelle; et les flocons blancs se remettaient -à tomber en silence ainsi qu'une mystérieuse pluie d'atomes.</p> - -<p>Voici que, soudain, dans la désolation de la steppe, -une silhouette d'homme se montra, suivie d'une autre, -puis d'une troisième.</p> - -<p>Ils s'avançaient à la file, entre les deux rangs d'arbres -qui marquaient la route.</p> - -<p>—Sale corvée tout de même! murmura en français -l'un d'eux.</p> - -<p>Celui qui marchait en tête se retourna pour répondre:</p> - -<p>—Vous pouvez être tranquilles désormais. Je suis -certain d'être dans la bonne voie. Avant un quart d'heure -nous serons arrivés.</p> - -<p>Ils portaient le costume du pays vannetais, la veste en -peau de mouton, la braie de <i>berlinge</i> noir serrée au genou -et les guêtres en cuir. Tous trois étaient armés: au-dessus -de leur épaule le canon d'un fusil pointait. A leur -accoutrement et à leur mine, on les reconnaissait sans -peine pour des chouans.</p> - -<p>—Tenez, maître, continua l'homme qui paraissait être -le guide, cette fois j'en suis sûr, nous sommes à la croix -de Keralzy… La ferme est à droite… Une centaine de pas, -tout au plus.</p> - -<p>Ils enfonçaient dans la neige jusqu'à mi-jambes.</p> - -<p>Un vague tertre se dessina. L'homme dit:</p> - -<p>—<i>Motus!</i>… Ce sont les bâtiments.</p> - -<p>Ils en firent le tour, d'un pas précautionneux, tâtant -les murs pour trouver la porte.</p> - -<p>—Voici! fit le guide à voix basse.</p> - -<p>Les deux autres armèrent leurs fusils, après avoir enlevé -le mouchoir qui enveloppait la batterie pour la préserver -de l'humidité.</p> - -<p>La ferme semblait vide.</p> - -<p>—L'oiseau aura été prévenu par quelque traître, prononça -celui des trois hommes qui n'avait pas encore -parlé. Et il aura déguerpi!…</p> - -<p>A ce moment, dans un appentis adossé à la maison, -une vache meugla.</p> - -<p>—S'il avait été prévenu, maître, il aurait amené le -bétail, observa le guide.</p> - -<p>—En tout cas, frappe!</p> - -<p>Le poing de l'homme s'abattit sur les ais de chêne qui -rendirent un son sourd, le lugubre gémissement d'une -planche de cercueil.</p> - -<p>Une voix faible répondit de l'intérieur, en breton:</p> - -<p>—Je vais ouvrir.</p> - -<p>Un verrou cria, le loquet fut soulevé, et par la porte -entre-bâillée les trois chouans entrèrent. Des ténèbres -épaisses emplissaient le logis. La voix faible au timbre -enroué reprit dans l'obscurité:</p> - -<p>—Pardonnez-moi. Je ne vous attendais point de sitôt. -Ma mère me disait encore tout à l'heure que vous ne -viendriez que sur le coup de minuit. Mais il y a de la -braise dans l'âtre, sous la cendre. Je ne serai pas long -à allumer la chandelle de résine.</p> - -<p>Une flamme bleuâtre brilla au bout d'une de ces allumettes -primitives que les paysans d'alors fabriquaient -avec des tiges de chanvre desséchées et enduites de soufre. -Puis, à l'angle de la cheminée, la chandelle de résine -assujettie à une pince en fer se mit à brûler en crépitant.</p> - -<p>Et les hommes virent debout sur la pierre de foyer un -garçonnet en chemise qui leur souriait doucement.</p> - -<p>—Si vous voulez bien me permettre, dit-il, je me recoucherai. -Car, depuis le commencement de cet hiver, -je suis tout à fait malade.</p> - -<p>Malade. Oh! oui! Il n'était pas besoin d'être grand clerc -pour s'apercevoir qu'il se mourait. C'est à peine si un -souffle de vie animait ce pauvre squelette d'enfant tout -mangé par la phtisie.</p> - -<p>Les trous de ses yeux démesurément dilatés par la -fièvre étaient comme percés à jour dans sa figure transparente.</p> - -<p>Voyant que les trois hommes le regardaient d'un air -de pitié, il ajouta:</p> - -<p>—Je guérirai peut-être à la belle saison. Mais ce froid -me glace.</p> - -<p>Il se hissa péniblement sur le banc placé en avant du -lit clos, en guise de marchepied.</p> - -<p>—Ah! j'oubliais, fit-il en se retournant. L'ajonc est là -près de vous. Il est bien sec et prendra feu tout de suite. -Seulement je vous prierai de souffler vous-mêmes sur la -braise. Moi, je ne pourrais pas; j'étoufferais…</p> - -<p>Une quinte de toux l'interrompit, si violente qu'on eût -juré que tous ses petits os allaient voler en éclats.</p> - -<p>Celui des chouans qu'on appelait «maître» le souleva -dans ses bras, le déposa avec toutes sortes de précautions -sur la mauvaise couette de balle qui garnissait le lit et -ramena sur lui les couvertures. Le visage de l'enfant -exprimait une joie singulière, un ravissement infini. Il -s'était remis à parler, à mots entrecoupés, et baisait avec -effusion la main du chouan qu'il avait retenue dans les -siennes…</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Une claire flambée rayonnait dans l'âtre. Le petit malade -s'étant assoupi, le chef de bande était venu s'asseoir -auprès de ses compagnons.</p> - -<p>—L'aventure est piquante, commença-t-il. J'arrive -dans le dessein de fusiller le père, et voilà qu'il me faut -bercer l'enfant. Boishardy jouant à la nourrice! Nos -amis refuseront d'y croire. C'est étrange, en vérité. Ce -môme-là, avec sa mine de cadavre et sa voix si triste, m'a -remué jusqu'aux entrailles… Notez que je n'ai pas compris -ça à ce qu'il nous chantait… A propos, Penn-Dîr, -qu'est-ce qu'il nous racontait donc, dans son satané breton?… -Ah! d'abord, mets une sourdine, s'il te plaît, à -ton instrument. J'entends qu'il repose en paix, ce gamin!</p> - -<p>Le guide, ainsi apostrophé, demeura un instant sans -répondre. Enfin il dit, très bas, en jetant un regard inquiet -vers le lit:</p> - -<p>—Je pense que la maladie a troublé le cerveau de -l'enfant de Keralzy. Plus je réfléchis à ses paroles, plus -je les trouve dénuées de sens…</p> - -<p>Il avait le mot <i>folie</i> sur les lèvres, mais n'osait le prononcer. -Cela porte malheur.</p> - -<p>—Traduis-les, ces paroles, et ne fais pas tant de façons.</p> - -<p>Penn-Dîr répéta en français l'énigmatique phrase par -laquelle l'enfant les avait accueillis.</p> - -<p>—Il nous attendait?… mais seulement sur le coup de -minuit?… murmura Boishardy; voilà qui est bizarre, en -effet… Nous tirerons cela au clair. Je soupçonne là-dessous -une ruse du fermier. Je vous le dis, il aura eu vent -de notre visite… Mais, d'abord, inspectons les lieux… -Tout ceci n'est pas naturel… Fleur-d'Épine, allume la -lanterne, commanda-t-il en s'adressant à l'autre chouan.</p> - -<p>Ils firent sans bruit le tour de la maison, ouvrant les -armoires, sondant avec le canon de leurs fusils les coins -obscurs. Ils visitèrent ensuite les dépendances; dans l'étable -ils ne trouvèrent qu'une chèvre et la vache qui, à -leur arrivée, avait meuglé; dans l'écurie, en revanche, -deux chevaux de belle encolure dormaient debout, la -tête appuyée au rebord de la mangeoire.</p> - -<p>Leur perquisition terminée, ils rentrèrent, sans avoir -vu trace de l'homme qu'ils cherchaient, du fermier de -Keralzy, Yvon Lestrézec.</p> - -<p>La semaine d'avant, un chouan poursuivi par les Bleus -s'était réfugié dans la métairie, et, pendant une journée, -Yvon Lestrézec l'avait hébergé et nourri; mais la prime -promise à qui livrerait un rebelle avait tenté la cupidité -du paysan. Il avait lui-même livré son hôte à la gendarmerie -prévenue par ses soins.</p> - -<p>Pour ce fait, le comité exécutif des chouans, siégeant -à Vannes, l'avait condamné à mort. Le jugement décrétait -qu'il serait fusillé en pleine figure à bout portant, -dépouillé de ses hardes et ligoté tout nu au calvaire de -Keralzy, avec le nom <i>Judas</i> inscrit au couteau sur sa poitrine.</p> - -<p>Boishardy avait été chargé de l'exécution de la sentence. -Il s'était mis en route, malgré la neige, malgré ce -vent d'enfer qui faisait rage, malgré les postes des Bleus, -disséminés dans toute la région. Comme aide de camp il -s'était adjoint Fleur-d'Épine. Penn-Dîr, en français Tête-d'Acier, -un braconnier de Trégunc, batteur de pays, remplissait -la double fonction de guide et d'interprète.</p> - -<p>On sait le reste.</p> - -<p>Grand, souple, avec de larges épaules et une taille de -fille, la face rasée de frais, les yeux francs et audacieux, -le nez en bec d'oiseau de proie, les lèvres sensuelles et, -dans la physionomie, un mélange de rudesse et de bonté, -tel apparaissait Boishardy à la lueur du feu d'ajoncs où -il venait de reprendre place entre ses deux acolytes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Emile Souvestre, dans les <i>Souvenirs d'un Bas-Breton</i> (2<sup>e</sup> série), -trace de Boishardy le portrait suivant:</p> - -<p>«Les royalistes (des Côtes-du-Nord) avaient pour chef un des -hommes les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais -produits aucune guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur -nommé Boishardy, qui avait vécu jusqu'alors uniquement occupé -de chasser le loup et de courtiser les jeunes fermières. Les paysans, -qui le craignaient à cause de sa force et de son audace, l'aimaient -pour sa franchise familière, sa gaîté et ses élans d'une brusque -bonté. Il ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni plus -mauvais que le hasard. C'était un de ces hommes d'instinct, destinés -à devenir populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir, à -côté de chaque vertu, un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers -de la foule. Capables de mauvaises actions quand la passion -les pousse, mais non d'une méchanceté, parce que la méchanceté -suppose la corruption et le parti-pris; natures cahoteuses qui -plaisent, comme les paysages accidentés et les arbres rugueux, par -le seul charme de la vie et de la variété.»</p> -</div> -<p>Par l'entre-bâillement des volets du lit, le petit malade, -réveillé, se pencha vers le groupe des chouans. Ses cheveux, -couleur de paille, s'ébouriffaient autour de son visage -exsangue, d'une pâleur de vieille cire.</p> - -<p>—Vous désirez peut-être manger, fit-il. Il y a une -tourte de pain de seigle dans la huche, et sur la planche -qui est là-haut, suspendue à la poutre, vous trouverez -dans un plat d'étain une tranche de lard fumé.</p> - -<p>Penn-Dîr transmit cette offre au chef de bande.</p> - -<p>—Remercie-le, répondit celui-ci. Sa politesse n'est -pas à dédaigner.</p> - -<p>L'instant d'après, ils étaient à table tous les trois. La -course dans la neige leur avait creusé l'estomac; ils soupèrent -avec appétit. Sur l'ordre de Boishardy, le guide -interprète, sans perdre une bouchée se mit en devoir -d'interroger l'enfant, traduisant en breton les questions -du «maître» et en français les réponses du bambin:</p> - -<p>—N'as-tu pas dit que tu nous attendais? Tu sais donc -qui nous sommes?</p> - -<p>—Certes, oui. Il y a trois ans, quand on faisait encore -le catéchisme à l'église du bourg, j'y assistais tous les -samedis. Le recteur, celui qui s'en est allé chez les Anglais, -nous a souvent raconté votre histoire, et j'ai bien -retenu vos noms.</p> - -<p>—Lesquels, s'il te plaît?</p> - -<p>—Gaspar, Melchior et Balthazar, débita l'enfant tout -d'une haleine, sur un ton de leçon apprise par cœur.</p> - -<p>—Le cher innocent! il nous prend pour les Rois -Mages, murmura Boishardy.</p> - -<p>Penn-Dîr reprit:</p> - -<p>—Alors, ta mère t'avait averti que nous viendrions?… -Mais comment a-t-elle pu te laisser seul, malade comme -tu es?</p> - -<p>—Les temps sont durs et nous ne sommes pas riches. -Depuis quelques jours elle accompagne mon père, chaque -soir, au manoir des Saliou, à une demi-lieue d'ici. Ils y -passent la nuit à teiller du lin et ne rentrent qu'à l'aube. -Ce n'est pas que ça leur plaise. Ma mère pleure toujours -en m'embrassant au départ. Mais le père lui dit: «Il le -faut! il le faut!» Et ils s'en vont. Quand on est pauvre, -on ne fait pas ce qu'on veut.</p> - -<p>Boishardy pensait: «Le rustre s'est méfié, s'il n'a été -prévenu. Mais je trouverai moyen, quoi qu'il fasse, de -lui régler son compte.»</p> - -<p>—Ce soir, continua l'enfant, ils m'ont dit: «Si l'on -vient frapper, va ouvrir et n'aie pas peur. Rappelle-toi -que, la nuit de Noël, les envoyés de Dieu courent les -chemins.»</p> - -<p>Fleur-d'Épine s'écria:</p> - -<p>—Au fait, c'est nuit de Noël. Nous réveillonnons en -ce moment.</p> - -<p>—Ainsi, demanda Penn-Dîr, tu n'as pas eu peur de -nous?</p> - -<p>—Au contraire, j'ai été bien content. Durant tant -d'années je vous ai attendus en vain! J'avais beau mettre -mes sabots dans le coin de l'âtre, je n'y retrouvais le -lendemain matin que la paille de la veille. J'en étais -venu à croire que Keralzy n'était pas sur votre route. -Les autres, de mon âge, étalaient devant moi leurs -jouets, un tas de belles choses peinturlurées que le <i>Mabik -Jésus</i> leur avait fait distribuer par ses mages, ses bergers -ou ses apôtres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en -allais pleurer de désespoir, derrière le fournil, non pas -tant à cause du cadeau que parce qu'il me semblait -triste qu'on m'oubliât de la sorte.</p> - -<p>«Ma mère tâchait de me consoler, en me disant: «Sèche -tes larmes, petit Job. Tu verras, l'année prochaine les -gens du bon Dieu t'apporteront un habit neuf aussi bleu -que le ciel avec des boutons de nacre aussi brillants que -les étoiles.» Mais moi, je faisais «non» de la tête. Je -n'avais plus foi. Si vous aviez tardé d'un Noël encore, je -suis sûr que la peine que j'en aurais eue m'aurait tué. -Tenez, quand enfin j'ai entendu votre coup à la porte, j'ai -pensé mourir de joie…»</p> - -<p>Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppressée -sa voix râlait. Il fit cependant un dernier effort pour -demander:</p> - -<p>—Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit -bleu aux boutons de nacre?</p> - -<p>Boishardy s'était levé d'un bond; sur ses joues roses -deux grosses larmes roulaient. Il tira sa montre: elle -marquait dix heures.</p> - -<p>—Penn-Dîr, fit-il, réponds-lui qu'il dorme tranquille -et que demain, au lever du jour, l'habit sera étendu au -pied de son lit, veste, gilet et pantalon… Vous autres, -faites le quart jusqu'à mon retour, et, à la moindre -alerte, égaillez-vous!</p> - -<p>Le terrible homme était déjà dehors.</p> - -<p>On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui -s'ébroue, puis un «hop!» sonore, puis un galop sourd, -bientôt étouffé dans le vaste silence des neiges…</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Blanches elles étaient, les neiges,—blanches d'une -blancheur morne, blafarde, d'une blancheur de suaire. -Et, sur les grandes étendues blêmes, le ciel de plus en -plus s'abaissait, comme un couvercle noir, comme la -dalle immense d'un immense tombeau.</p> - -<p>Qui eût été, cette nuit-là, sur les routes—comme dit -la chanson—se fût signé d'épouvante, croyant voir -passer la bête de l'Apocalypse.</p> - -<p>Et c'était Boishardy qui s'en allait chevauchant, en -quête d'un habit neuf pour le petit de Keralzy. Cramponné -à la crinière de sa monture, la joue collée à son -poitrail pour mieux rompre la bise, il allait, il allait.</p> - -<p>Mais laissons parler ici la vieille complainte, composée, -dit-on, par un tailleur de pierres, et que les bardes -ambulants, depuis lors, ont fait entendre à tous les pardons:</p> - -<p>«L'an dix-sept cent quatre-vingt-treize,—la veille de -Noël, au soir,—il faisait tel vent et telle neige—que les -corbeaux mêmes se tenaient tapis—dans le ventre creux -des vieux chênes.—La neige tombait, le vent soufflait.</p> - -<p>«Les petits enfants, sous le chaume,—étaient tristes -et songeaient:—Avec cette neige, avec ce vent,—Jésus -n'osera point descendre;—en sorte que nos sabots resteront -vides!—Le vent soufflait, la neige tombait.</p> - -<p>«Le fait est qu'il ventait si fort,—il neigeait neige si -épaisse—qu'il eût fallu à Dieu autant de courage—pour -descendre sur la terre des hommes—que, jadis, pour -gravir le Golgotha.—La neige tombait, le vent soufflait.</p> - -<p>«Malgré la neige, malgré le vent,—par vaux et monts, -sur un cheval nu,—sans étriers ni mors, sans selle,—Boishardy -courait cependant.—Qu'importe le temps au -chouan!—Le vent soufflait, la neige tombait.</p> - -<p>«Il n'a pour éclairer sa route—que le feu qui sort de -ses yeux—luisants comme des escarboucles.—Il crie -à la bête: Plus vite!—Plus vite que la mort va la bête.—La -neige tombait, le vent soufflait.</p> - -<p>«Aux trous des talus, les chouettes—se demandaient -l'une à l'autre:—Où va Boishardy de ce pas? Quel nouveau -meurtre a-t-il en tête?—Quelle ferme va-t-il brûler?—Le -vent soufflait, la neige tombait.</p> - -<p>«Le rouge-gorge, oiseau du Calvaire,—aux chouettes -a répondu:—Boishardy, le massacreur d'hommes,—pour -une fois a changé d'âme.—Puisse Dieu lui en -savoir gré!—La neige tombait, le vent soufflait.</p> - -<p>«Boishardy galope, galope,—pour exaucer le dernier -vœu,—le vœu d'un innocent, malade—dans le lit clos -de Keralzy.—Qu'il prenne garde! La mer monte…»</p> - -<hr /> - - -<p>… La petite ville se tassait, toute noire, sur le gris de -l'horizon, de l'autre côté d'une de ces grèves profondes -que l'Océan creuse dans les failles de la terre bretonne -et que le flot ne visite guère qu'aux grandes marées -d'équinoxe.</p> - -<p>Le dur sabot du cheval de ferme sonnait maintenant -sur une chaussée de galet.</p> - -<p>Une âcre odeur de saumure montait des ténèbres.</p> - -<p>Soudain, bête et cavalier sentirent le sol se dérober -sous eux. Une chose mouvante, glacée, sinistre, les -engloutissait sans bruit.</p> - -<p>—La mer! pensa Boishardy, je n'avais pas prévu ce -détail!…</p> - -<p>Il enfonça les deux genoux dans les flancs de sa monture, -râlante, à demi-noyée, et, ayant saisi entre les -dents une de ses oreilles, dressées d'épouvante:</p> - -<p>—Hangn! fit-il.</p> - -<p>Sous cette morsure sauvage, l'animal bondit avec un -hurlement de douleur.</p> - -<p>—Sauvés! s'écria le chouan.</p> - -<p>Ils étaient déjà sur l'autre rive.</p> - -<p>L'aubergiste de la <i>Tête-de-Loup</i> fut long à réveiller. -Il montra enfin à la lucarne sa grosse figure congestionnée.</p> - -<p>—Qui est là?</p> - -<p>—Pour Dieu et le Roy! proféra Boishardy. Ouvre vite, -triple endormi, si tu ne veux que les compagnons te fassent -perdre avant peu le goût des draps!</p> - -<p>Maître Jean Tarridec ne se le fit pas répéter deux fois. -Sa femme, sa fille Lévénès, le palefrenier, tout le personnel -de la <i>Tête-de-Loup</i> fut bientôt sur pied.</p> - -<p>—D'abord qu'on soigne le cheval! J'entends qu'avant -une demi-heure il n'ait plus un poil de mouillé. N'oublie -pas de verser une chopine d'eau-de-vie dans son avoine.</p> - -<p>Cet ordre donné au garçon d'écurie, le chef de bande -se tourna vers l'aubergiste qui grelottait dans sa graisse, -un peu de peur, beaucoup de froid, n'ayant passé de son -vêtement que les pièces les plus sommaires.</p> - -<p>—Toi, pour t'apprendre ton métier de chouan, je -devrais bien t'emmener en cet état faire un tour de ville. -Mais je suis bon prince. Va t'habiller, pendant que je -ferai prendre à mes semelles un air de feu.</p> - -<p>La maritorne, aidée de Lévénès—fine fleur des côtes -au parfum de goëmon frais,—avait ranimé la cendre du -foyer en y jetant une brassée de copeaux. Elle disposait -le trépied et, sur le trépied, la poêle, tandis que la jeune -fille battait des œufs.</p> - -<p>Boishardy assistait à tout ce manège, du centre d'un -nuage de vapeurs flottant autour de son accoutrement -détrempé. Il s'exhalait de la cuisine proprette et chaude -une torpeur de bien-être qui l'envahissait. Si endurant -qu'il fût à la fatigue, sa marche du jour, sa chevauchée -de la nuit avaient endolori ses membres. Et puis, on a -beau être un aventurier, un fanatique de la vie nomade, -on n'en subit pas moins le charme momentané d'une -maison close au vent qui vente, d'un abri paisible et sûr, -égayé par les sursauts de la flamme dans l'âtre et par les -mouvements onduleux d'une belle fille qui va, vient, -s'empresse et laisse rire dans ses yeux d'esclave soumise -la joie qu'elle a de vous servir.</p> - -<p>Déjà le chouan se voyait étendu, après un copieux -repas abondamment arrosé, dans un lit de ouate tiède -fleurant les lavandes du printemps dernier.</p> - -<p>Mais, par une subite association d'images, il se rappela -l'autre lit, là-bas, le lit de Keralzy avec son banc de chêne, -ses volets sombres, sa couette de chanvre, bourrée de -vieille balle, ses toiles d'araignée peuplées de mouches -mortes, et ses tristes couvertures en loques où un pauvre -être de douze ans agonisait sans plainte, en rêvant d'une -veste à boutons de nacre trop longtemps désirée en vain -et qu'il avait grand'chance de ne porter jamais.</p> - -<p>Il secoua sa lourde tignasse brune toute ruisselante -d'eau de mer, et, poussant du pied la poêle où commençait -à bruire doucement la chanson du beurre rissolé:</p> - -<p>—Ta, ta, ta, fit-il, ramassez-moi toutes ces gâteries. -J'ai bien autre chose en tête.</p> - -<p>Maître Tarridec descendait l'escalier, enveloppé dans -une limousine, le cou entortillé dans une demi-douzaine -de foulards:</p> - -<p>—A la bonne heure! s'écria Boishardy, te voilà garanti -contre les rhumes!… Dis-moi, tu as bien parmi tes -amis quelque boutiquier-tailleur?</p> - -<p>—Certes.</p> - -<p>—Courons-y de ce pas!</p> - -<p>Le marchand, réveillé en sursaut, pesta sans doute -quelque peu contre cet acheteur nocturne à mine de forban, -mais la vue d'une poignée de jaunets calma vite sa -mauvaise humeur.</p> - -<p>Justement il avait là un habit d'enfant «tout ce qui se -peut voir de plus délicieux… et moelleux!… un pur -velours!… Touchez-moi cette étoffe!…»</p> - -<p>Les boutons, il est vrai, n'étaient point de nacre. Mais -ce fut l'affaire d'un instant de les changer.</p> - -<p>Au sortir de chez le tailleur on passa chez le cordonnier. -Puis vint le tour de l'apothicaire. Le chouan s'y -emplit les poches de fioles de sirop, de plusieurs aunes -de pâte de réglisse et d'un nombre indéfini de sachets de -pastilles.</p> - -<p>A l'un des contreforts de l'église—qui pour le moment -servait de grenier à fourrages—s'adossait l'échoppe -d'un imagier… Mais rendons la parole à l'auteur inconnu -de la complainte:</p> - -<p>«Chez l'artisan faiseur de saints—Boishardy entre -en dernier lieu,—Boishardy entre, bourse en main,—et -sans marchander il achète un bon Dieu d'ivoire.—Le -vent soufflait, la neige tombait.</p> - -<p>«Il achète un blanc crucifix,—pour que l'enfant de -Keralzy—ait, en mourant, devant les yeux,—Celui qui -mourut pour les hommes,—le Maître doux du Paradis!…—La -neige tombait, le vent soufflait…»</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>Entre le ciel noir et la terre blanche, de nouveau Boishardy -galopait. Une fente s'était ouverte du côté de -l'orient dans la muraille sombre qui fermait le ciel, et -une grise lumière, émanée d'une source mystérieuse, -filtrait au flanc des nuages. C'était comme une promesse -de jour après cette nuit sépulcrale qui semblait ne devoir -jamais finir.</p> - -<p>Le cavalier put franchir la crique sans encombre. La -mer s'était retirée au loin: sa plainte basse, continue, -s'entendait à peine, comme si, après avoir été furieusement -surmenée par la rafale, elle s'en fût retournée -battue et pleurante vers d'impénétrables solitudes.</p> - -<p>Sur la pente opposée, la bête tout à coup se cabra.</p> - -<p>Boishardy ne tarda pas à comprendre à quelle sorte -de danger il avait affaire. Quelques flocons de fumée se -balançaient au-dessus d'un bouquet d'aulnes.</p> - -<p>—Attrape, chouan! avait crié une voix.</p> - -<p>Il donna si rudement du talon de ses souliers ferrés -dans le ventre de sa monture que celle-ci s'enleva d'un -bond.</p> - -<p>—Au cheval! visez au cheval! hurla une autre voix.</p> - -<p>Une grêle de balles siffla, fauchant les ramilles menues, -et Boishardy, désormais hors d'atteinte, se mit à agiter -son feutre épinglé d'une cocarde noire, en ricanant:</p> - -<p>—Tirez! tirez, les Bleus! Taillez de la besogne pour -les ramasseurs de bois mort!</p> - -<p>Aux alentours de la ferme de Keralzy rien dans le -paysage n'avait changé: c'était le même désert neigeux, -le même silence.</p> - -<p>En passant au pied du calvaire, le bandit se signa, -mais en même temps il marmonnait entre ses dents -quelque chose qui ne devait pas être une prière, à en -juger par l'expression de férocité de sa figure.</p> - -<p>Les deux piliers qui marquaient l'entrée de la cour -émergèrent.</p> - -<p>Boishardy fit entendre un cri strident et prolongé, un -ululement d'oiseau nocturne. La porte de la maison -s'entre-bâilla aussitôt, et Fleur-d'Épine se montra, suivi -de Penn-Dîr.</p> - -<p>—C'est vous, maître?</p> - -<p>—C'est moi… Fleur-d'Épine, maintiens la bête: nous -aurons encore besoin d'elle… Toi, Penn-Dîr, trouve-moi -à l'écurie une corde quelconque, longe ou licol. Surtout -prends-la solide.</p> - -<p>Quant à lui, il s'achemina vers la ferme, son ballot -sur les épaules. L'enfant dormait, la tête tournée au mur. -Boishardy étala sur le lit un à un les effets qu'il avait été -quérir, rangea sur la table de cuisine les paquets de bonbons -et les fioles, suspendit les souliers en évidence au -manteau de la cheminée; puis, ayant posé le christ d'ivoire -entre les mains amaigries du pauvre malade, il se -découvrit et murmura:</p> - -<p>—Que le Dieu qui naquit à Noël te garde de souffrir -longtemps!… Pour nous, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, -dépouillons notre couronne de Roi Mage. A ta -besogne, Boishardy!…</p> - -<p>L'enfant resta seul dans la pièce assombrie, seul avec -le crucifix que le rouge reflet de l'âtre éclairait d'une -lueur de sang.</p> - -<p>Le chouan avait rejoint ses compagnons.</p> - -<p>—Où allons-nous?</p> - -<p>—Au calvaire!… Et tâchez que l'animal ne vous échappe -point!</p> - -<p>Le cheval, encore tout fumant de la folle équipée qu'il -venait de fournir, se refusa d'abord à marcher. Il reniflait -désespérément du côté de l'écurie où son frère de -labour, qui tout à l'heure avait reconnu son trot, ne cessait -de hennir, pour l'appeler.</p> - -<p>Boishardy lui larda la croupe de coups de couteau.</p> - -<p>Alors, comprenant sans doute qu'il ne gagnerait rien -à résister, il s'abandonna au sort, avec son doux fatalisme -de bête. Il ne lança même pas une ruade quand, -arrivés auprès de la croix, les brigands s'apprêtèrent à -lui entraver les jambes. Garrotté au point de ne pouvoir -plus se tenir debout, il s'abattit lourdement dans la -neige, sans une plainte, se résignant d'avance à de pires -extrémités.</p> - -<p>Le calvaire se dressait à l'angle d'un champ que bordaient -de hauts talus, hérissés de broussailles surplombantes. -Les trois hommes se couchèrent dans la douve, -à l'abri de cette espèce d'auvent. Devant eux de grandes -masses de neige durcie formaient rempart.</p> - -<p>La tourmente s'était tue.</p> - -<p>Une haleine moins âpre soufflait de l'occident. Les -nuages se soulevaient comme s'il leur eût poussé des -ailes: une sorte d'animation silencieuse se faisait dans -le ciel.</p> - -<p>A l'est, du fond des lointains pâles, un disque de pourpre -violacée surgit, un soleil sans flamme et sans rayons, -un spectre d'astre, fatigué avant d'avoir entrepris sa -course.</p> - -<p>Les chouans guettaient, fusils armés.</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>Un groupe d'hommes venait par la route, en causant.</p> - -<p>L'un d'eux dit:</p> - -<p>—J'ai envoyé la ménagère par la traverse. Elle doit -être à la ferme depuis déjà dix bonnes minutes… S'il n'y -a rien de nouveau, elle ne va pas tarder à me faire signe.</p> - -<p>Ils s'étaient arrêtés; une main en abat-jour au-dessus -des yeux, ils regardaient dans la direction de Keralzy.</p> - -<p>—La voilà! s'écria un second. Je la reconnais. Elle -secoue dans l'air un mouchoir.</p> - -<p>—C'est donc que tout va bien, répondit celui qui avait -parlé le premier et qui n'était autre que le fermier du -lieu.</p> - -<p>Il poussa de toute la force de ses poumons un <i>iou!</i> retentissant -pour donner à entendre à sa femme que son -signal avait été aperçu et qu'elle pouvait quitter sa faction.</p> - -<p>Puis, se tournant vers les paysans qui l'escortaient:</p> - -<p>—Il est inutile que vous m'accompagniez plus loin. -Les chouans ne m'auront pas encore cette fois-ci!</p> - -<p>Il y eut de gros éclats de rire, un échange de lazzis -campagnards, et l'on se sépara. Le fermier continua seul -sa route.</p> - -<p>Il n'avait pas fait cent pas qu'il vit, jouxte le calvaire, -une grande forme étendue qui s'agitait confusément. -C'était le cheval; son flair l'avait averti de l'approche de -son maître, et il essayait de se remettre sur pied, sans y -réussir, battant le sol avec sa tête à coups sourds et précipités.</p> - -<p>—Hé, mais! s'exclama l'homme, c'est Mogiz!… Ah! -les brutes! les bandits! Se venger sur une pauvre bête!… -Doux! doux! mon pauvre Mogiz, on va te débarrasser de -tes liens.</p> - -<p>Il s'était agenouillé auprès de l'animal, tapotant son -poitrail d'une main pour le faire tenir tranquille, tandis -que, de l'autre, il tirait son couteau pour trancher la -corde…</p> - -<p>—Feu! commanda Boishardy.</p> - -<p>Le fermier tomba à la renverse, le crâne fracassé.</p> - -<p>Une des balles avait traversé l'orbite droite.</p> - -<p>—Est-ce visé, çà! ricana le chef de bande en montrant -à ses acolytes le globe de l'œil qui pendait.</p> - -<p>Penn-Dîr dépouilla le cadavre de ses vêtements. En -même temps Fleur-d'Épine enlevait au cheval son entrave -qui allait servir à crucifier le «traître».</p> - -<p>Mogiz partit en trébuchant, comme une bête saoûle.</p> - -<p>Et le fermier, dont le froid racornissait déjà les chairs, -fut hissé sur la croix et amarré à l'arbre de granit.</p> - -<p>Avec la pointe d'un stylet, Boishardy grava un peu au-dessous -des seins le nom de Judas. Il apporta à cette -sinistre besogne l'application d'un calligraphe, toute sa -<i>maëstria</i> de sculpteur en peau humaine.</p> - -<p>A la même heure, là-bas, dans la cuisine que blanchissait -le jour, l'enfant de Keralzy, extasié, disait à sa mère:</p> - -<p>—Si tu l'avais vu, <i>mamm</i>!… Comme sa figure était imposante -et belle!… Je n'ai pas eu de peine, va, à deviner -que c'était lui Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux -autres, quoique rois eux aussi, avaient l'air de n'être que -ses serviteurs… Que de cadeaux, hein! que de cadeaux!… -Tu avais raison, <i>mamm</i>, il ne faut jamais désespérer!… -Je suis bien dédommagé cette fois de tous les Noëls où -je n'ai rien eu!…</p> - -<p>Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait -dans un transport de reconnaissance:</p> - -<p>—Béni sois-tu, ô Dieu! et béni soit celui qui m'est -venu visiter en ton nom!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch7">LA NOËL<br /> -<span class="small">DE JEAN RUMENGOL</span></h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons.</p> - -<p>La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui -jadis peuplaient les routes de la Basse-Bretagne. Ils -s'abattaient sur le pays, au printemps, comme une -joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux pardons. -Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec -leur havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de -<i>gwerzes</i> dolentes et de <i>sônes</i> délicieuses. Ils passaient -la nuit accroupis sur les bancs de pierre du porche ou -allongés dans l'herbe du cimetière, entre les tombes. Et -ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les -étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons -que la rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils -se levaient de terre, secouaient—comme ils disaient—leur -pauvreté, et s'égosillaient à qui mieux mieux, avec -des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes filles, -venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour -d'eux. Entre deux couplets, le chanteur brandissait -au-dessus de sa tête une poignée de feuilles volantes, -de pages rugueuses, grossièrement imprimées, mais en -qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des vieilles -poésies primitives.</p> - -<p>Qui veut la <i>gwerze</i>? Qui veut la <i>sône</i>?… <i>Daou guennek!</i> -Deux sous!…</p> - -<p>Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce -«papier de chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans -l'escarcelle de l'homéride bas-breton! Ils n'y séjournaient -pas longtemps. Chanter donne soif. Puis, c'était bien le -moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se permît -quelques libations à la mode antique. Avant la fin du -jour, les bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils -avaient vendu de chansons.</p> - -<p>C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient -à s'en aller les poches vides, comme ils étaient venus. -On ne les en blâmait point, dans ce temps-là. Leur facile -imprévoyance semblait aux gens toute naturelle. On les -regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient -pour fonction dans la vie que de perpétuer parmi les -Bretons le culte des vieux chants, d'en composer de nouveaux -suivant les formules consacrées, et d'égayer, en -les répandant par le pays, la misère si dure à porter des -pauvres laboureurs d'Armorique.</p> - -<p>Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte -d'empressement superstitieux et comme des hôtes de -bon présage. L'hiver, quand ils apparaissaient au seuil -des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige, leur barbe -hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre -pour leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul -se levait de son fauteuil de chêne et les contraignait de -s'y asseoir. Lisez la ballade de Kerglogor, telle que -M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on leur faisait -fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le -<i>flip</i> délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons -avaient en ce temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille. -Pas un vaisselier où ils n'eussent leur écuelle; pas -une maison où leur <i>couchée</i> ne fût toujours prête, -dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux -ou des bœufs… On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol, -le plus habile ouvrier de vers qui fût jamais, errer -trois jours et trois nuits dans la campagne gelée, sans -un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis est, -sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre.</p> - -<p>—Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les -temps et les âmes!…</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé -de mauvais langes, un matin de la Saint-Jean, -au pied du pilier de la Vierge dans l'église de Rumengol. -De là ses nom et prénom.</p> - -<p>C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères -les cendres qui restent des feux allumés en l'honneur de -Monseigneur saint Jean. Ces cendres ont des vertus miraculeuses. -Elles assurent à qui les répand sur sa terre -des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute. -Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la -vente a sa destination toute marquée: on l'emploie à -faire célébrer des messes expiatoires pour les défunts -de la paroisse; il va grossir le casuel du desservant.</p> - -<p>Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent -à l'usage traditionnel, et cela sur la proposition du recteur -lui-même. Il fut convenu que pour cette fois «l'argent -des cendres» serait consacré à payer la mère-nourrice -qui voudrait bien se charger de «l'enfant d'aventure».</p> - -<p>Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres -que le recteur avait sollicitées d'abord: une pauvresse, -une veuve de matelot qui passait pour «innocente». Elle -habitait une misérable chaumière d'argile au haut d'une -lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean -Rumengol roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait -d'une chèvre qu'elle avait. Pour l'endormir elle lui chantait -des bouts de complaintes, des <i>gwerzes</i> d'une inspiration -sauvage dont sa mémoire avait retenu des lambeaux.</p> - -<p>Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait -souvent aux veillées d'alentour, rien que pour l'entendre -chanter. L'enfant grandit, bercé par ces mystérieuses -mélopées qui ressemblaient à des incantations. -De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis, -cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice -était comme hantée par les vents, par ces grands -bruits d'orgues qui emplissent la Bretagne de leurs mugissantes -harmonies. Ils ébranlaient la hutte, réveillaient -en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui -criaient:</p> - -<p>«Viens donc avec nous! nous sommes les divins -nomades, les voix errantes, les bouches sonores de l'air. -Nous t'apprendrons les rythmes éternels. Tu seras notre -disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi notre esprit. -Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la peine -d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent -la pensée des hommes, l'amour des libres espaces, -dont vécurent les ancêtres, et la douce contemplation -des étoiles qui les enchanta. Suis-nous Jean Rumengol!»</p> - -<p>Un soir, il les suivit.</p> - -<p>La mère-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui -passa au cou une médaille de plomb où se voyait en pied -la Vierge de Rumengol, avec ses doigts fins qui se prolongeaient -en rayons.</p> - -<p>—C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on -t'a trouvé près de son pilier, à l'église, elle te souriait -ineffablement. Puisse son sourire t'accompagner et être -dans toute ta vie comme une lumière!»</p> - -<p>Là-dessus, Jean Rumengol s'enfonça dans la nuit.</p> - -<p>C'était le temps où la terre bretonne est en fleurs, où -des odeurs de paradis lointains semblent se mêler à l'haleine -des choses. Le jeune homme marcha devant lui, au -hasard, du côté où soufflait le vent, tout étonné de sentir -trembler dans son âme le reflet des étoiles qui brillaient -là-haut.</p> - -<p>Et dès lors il erra, semant à plein gosier les beaux -vers, lâchant à travers l'Armorique les vols éperdus de -strophes qui se nichaient d'elles-mêmes dans les mémoires. -Il eut son heure de popularité. En Cornouailles, -en Tréguêr, en Goëlo, on le salua comme le maître des -chanteurs. On l'avait surnommé <i>costik ann od</i>, «le rossignol -des grèves», parce qu'il voyageait de préférence -le long des côtes et se faisait surtout entendre dans les -hameaux marins. Non qu'il dédaignât l'intérieur, le -pays de l'Argoat<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, où fument, sous le couvert des bois, -les cabanes très primitives des sabotiers. Mais la mer -l'attirait. Les vents lui avaient raconté sur elle des histoires -merveilleuses. Il la savait peuplée de villes profondes, -immenses, engourdies et non mortes. D'ailleurs, -il l'aimait pour elle-même; elle était si bleue, si verte, -si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> On appelle ainsi, plus particulièrement, toute la Cornouaille -des monts d'Arrée dont les pentes sont encore couvertes de bois.</p> -</div> -<p>Et c'était presque toujours elle qu'il chantait. Il la -nommait «sa douce». Il disait ses rires et ses colères -soudaines. Il la célébrait comme l'épouse du ciel et -comme la mère du monde. Aussi les tribus grouillantes -de pêcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se -pressaient-elles autour de lui, avides de l'ouïr. D'un -bourg à l'autre, on se signalait sa présence. On allumait -sur les hauteurs de grands feux, et cela voulait dire:</p> - -<p>—Petites voiles brunes, éparses là-bas, au large de la -côte, revenez vite!… Jean Rumengol est parmi nous!…</p> - -<p>Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au -port…</p> - -<p>Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère! -C'étaient les belles années. Depuis, hélas! tout -avait changé, tout, les êtres et même les choses. Si bien -que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans son -propre pays. Des gens venus de <i>Bro C'hall</i>, dans des -chariots monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient -envahi la contrée, la bouleversant de fond en comble.</p> - -<p>Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes -grises et comme sculptées dans les roches qui les abritaient, -ce n'étaient maintenant, au bord des grèves, que -bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges immenses -plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin -au soir, et souvent du soir au matin, une population aux -allures vives et bruyantes, pour qui le plaisir semblait -être l'unique affaire, et qui poussait l'irrévérence jusqu'à -badiner avec la mer sacrée. Le solennel silence des côtes -bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage. Mais -on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de -pierre, ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait -encore troublé le rêve, se virent soudain mis en pièces, -débités en moellons. Quelques-uns, dit-on, échappèrent -cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de matelots, -des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus -s'éloigner par le chemin des eaux, en une longue procession, -puis disparaître du côté de l'Ouest, dans la -brume. On considéra cela comme un «intersigne» annonçant -la mort de la vieille Bretagne. Bien des cœurs -se serrèrent à cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte -tragique, et, quand il la chantait, il avait des -sanglots dans la voix.</p> - -<p>Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons -s'étaient laissé prendre aux subtiles séductions des gens -de France. Peu à peu ils avaient adopté d'abord leurs -vices, puis leur accoutrement, et enfin leur langue. De -sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne -voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne -trouvèrent pas d'écho. Les vieillards hochaient la tête -d'un air résigné, passif. Les jeunes éclataient de rire au -nez du barde. Les personnes «sensées» lui disaient sur -un ton de pitié méprisante:</p> - -<p>—En vérité, nous cherchons vainement à comprendre -pourquoi vous geignez ainsi. Ce que vous appelez un -mal est le plus grand des biens. Non seulement les -hommes de France ne complotent point la mort de la -Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté -la connaissance des choses utiles, la prospérité, la -vie!…</p> - -<p>Pêcheurs et laboureurs faisaient <i>chorus</i>. Jamais le blé, -jamais le poisson, même au temps des disettes les plus -fameuses, n'avaient atteint des prix aussi invraisemblables.</p> - -<p>A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne -répondait rien. Il se contentait de leur tourner le dos. Il -ne les considérait plus comme des Bretons, comme des -hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans -leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. -Hélas! jour par jour il dut assister, témoin irrité mais -impuissant, à cette agonie de son pays, à cette déchéance -de son peuple. Il n'en continua pas moins de promener -à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs -cheveux grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et -sa parole amère de Savonarole bas-breton. Il semblait -le spectre du passé. On ne tarda pas à le trouver importun. -On le traita de fou, de «vieux rêveur».</p> - -<p>—Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous -êtes tombés. Ce nom dont vos pères se faisaient gloire -est devenu une insulte sur vos lèvres.</p> - -<p>Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui -montraient les dents et les enfants lui jetaient des pierres. -Un jour qu'il cheminait par le Léon, il se présenta dans -dans un manoir où jadis son couvert était toujours mis -à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait paru, -l'<i>ancien</i> du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel, -dévisagea le poète nomade:</p> - -<p>—Que te faut-il, mendiant?</p> - -<p>—Du pain, pour l'amour de Dieu.</p> - -<p>—Quand tu l'auras gagné! fit l'homme.</p> - -<p>Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller. -Pour le coup, Jean Rumengol eut dans les yeux une telle -flamme de haine que le Léonard recula, épouvanté. Il ne -se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond franchir -la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il -chancelait, le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue -subitement en une détresse infinie. Il venait de -prendre conscience de son inutilité dans un monde qui -prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les chanteurs -de chansons.</p> - -<p>Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon, -comme une chose inerte, comme une barque en dérive, -ne chantant plus, marmonnant des paroles sans suite, -l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il traversa -Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il -était cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper -une dernière fois au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut -la mer grande, embrasser d'un regard suprême l'horizon -de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents l'esprit -chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons -n'en ayant plus que faire.</p> - -<hr /> - - -<p>Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres -brutes qu'on appelle dans le pays le <i>Bern-Mein</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Un -roi, dit-on, est enterré sous ce <i>cairn</i>. Jean Rumengol se -laissa choir au pied de cette tombe primitive. Depuis -trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les -yeux, pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une -torpeur l'envahit. «Dieu merci! pensa-t-il, c'est la -fin!»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le «tas de pierres». Cf. <i>La légende de la mort chez les -bretons armoricains</i>, «l'Ame dans un tas de pierres».</p> -</div> -<p>Tout à coup, des bruits éperdus de cloches prirent leur -volée dans le vaste silence.</p> - -<p>Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les -cloches lui crièrent aux oreilles, joyeusement:</p> - -<p>—Réveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que -c'est Noël?…</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>C'était nuit de Noël, en effet. Les cloches joyeuses disaient -vrai.</p> - -<p>Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux -barde, cette allégresse de la terre pour la naissance de -l'Enfant-Dieu? Est-ce que cela empêchait que la Bretagne -fût mourante et qu'il eût lui-même soif de la -mort?</p> - -<p>Voici que la chanson éparse des cloches lui apparaissait -comme une dernière ironie, comme un défi suprême -jeté au grand deuil qu'il portait dans l'âme. Il leur en -voulait de carillonner si allègrement, alors qu'elles eussent -dû tinter le glas.</p> - -<p>Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson. -Elles y mettaient une sorte d'acharnement, et l'on -eût juré, sur ma foi, qu'elles n'en avaient qu'après Jean -Rumengol. Elles tournoyaient au-dessus de sa tête, bourdonnaient -à ses oreilles, le houspillaient presque, et -quand les unes étaient lasses, d'autres survenaient, -comme si toutes les cloches de la chrétienté se fussent -donné rendez-vous sur le Ménez-Hom.</p> - -<p>—Jean Rumengol, réveille-toi! Lève-toi, Jean Rumengol! -Jean Rumengol, c'est Noël!</p> - -<p>Noël! Noël! En chantant cela, elles avaient des voix si -pénétrantes, si douces, que, malgré lui, Jean Rumengol -sentait tout son vieux corps tressaillir d'aise. Comme à -l'appel des cloches du dehors, des cloches intérieures -s'ébranlaient en lui-même, dans le crépuscule de ses -lointains souvenirs. En vain il s'efforçait de ne les entendre -pas. Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration -qui retentissait dans tout son être. En vain il tenait -ses paupières obstinément closes. Les <i>Noëls</i> anciennes -repassaient devant ses yeux, vêtues de leur robe de -neige, et derrière elles défilaient de souriantes images.</p> - -<p>Il voyait, quoi qu'il fît, les petites routes rustiques -poudrées de blanc, la nuit sainte, d'un bleu étrange, -d'un bleu surnaturel; les étoiles en marche dans le ciel, -étincelantes et comme ravivées. Puis c'étaient des processions -d'humbles gens, des processions de laboureurs, -de pâtres, de jeunes servantes et de vieilles filandières, -s'acheminant—ainsi qu'au temps de l'Évangile—vers -la crèche symbolique, pour y contempler le roi Jésus -couché sur la paille entre des bœufs. C'était encore l'église -de la paroisse, ses piliers courts et trapus, son autel -radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne humeur -qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumées -de toute cette lumière qui les allait chercher -jusqu'au fond de leurs niches et faisait rayonner leurs -durs visages.</p> - -<p>Quelle que fût l'église et quel que fût le desservant, -Jean Rumengol, cette nuit-là, avait toujours sa stalle -réservée dans le chœur. Et, quand le prêtre avait célébré -les trois messes, le chanteur pontifiait à son tour. -Debout, ses longs cheveux de Celte épandus sur ses -épaules, les mains appuyées à son bâton de pèlerin, il -entonnait en un breton quasi biblique une hymne de -circonstance, improvisée le jour même. Il chantait d'une -voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond -qu'il vous prenait l'âme. Il commençait en se comparant -au mage nègre, pauvre souverain d'une race dédaignée; -il disait comment une jeune étoile l'était venu -réveiller là-bas, dans les solitudes du désert: il n'avait -pas de présents à apporter au Dieu nouveau, mais tout -de même il s'était mis en route pour le saluer «avec un -esprit soumis et un cœur parfait». Il déposerait à ses -pieds sa détresse, la seule chose qui fût à lui… Ici, Jean -Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilène -naïve, il évoquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mère. -Il était resté le dévot de «sa marraine». Il trouvait -pour parler d'elle un langage divin et cependant -familier. Il la montrait s'avançant par la rue d'un pas -alourdi par sa grossesse sacrée<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. Il décrivait Bethléem, -ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes, -des gens attablés dans les auberges, un vrai village breton -par une après-midi de dimanche, et Joseph frappant -à un cabaret «dont l'hôtelier avait un fils <i>clerc</i>», et le -fils clerc intercédant auprès du père avaricieux pour -qu'il logeât gratuitement, au moins dans son étable, la -douce compagne du charpentier. Venait ensuite quelque -merveilleuse histoire, témoignant du pouvoir de Marie, -celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait aux -épaules que des moignons et à qui des bras poussèrent -pour qu'elle pût emmailloter l'enfant Jésus<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>…!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Un Noël breton dit: <i>He c'hof ganthi beteg hi daoulagad</i> «son -ventre montant jusqu'à ses yeux» cf. <i>Soniou Breiz-Izel</i>, t. II.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Cf. plus haut <i>Nédélek</i>.</p> -</div> -<p>Ah! ces Noëls d'antan!</p> - -<p>Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les -choses. On croyait y être. Il vous transportait par delà -les espaces, dans la bourgade galiléenne, en ce grand -soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos yeux, là, -dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque -aussi branlante qu'une crèche, que le <i>Mabik</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> naissait. -Son image de cire semblait vivre. On respirait sa -délicieuse haleine. Sous les voûtes basses, à l'entour des -piliers, malgré les bises de décembre et la silencieuse -tombée de la neige au dehors, il courait des souffles -tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les -pâtres, les laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient -réellement à la venue du Messie, mais d'un Messie -breton, en quelque sorte, tant ce Jean Rumengol excellait -à tout bretonniser, même Dieu.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus, -des Italiens l'appellent de même le <i lang="it" xml:lang="it">bambino</i>.</p> -</div> -<p>Aussi, quand le poète avait terminé son <i>prézec</i>, son -sermon chanté, c'était à qui l'hébergerait pour le reste -de la «nuitée»; c'était à qui l'emmènerait par les petites -routes poudrées de blanc vers la ferme lointaine, perdue -et comme ensevelie dans le mystère de la campagne. -Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait -que ce fût un prophète, un personnage prestigieux. -Et, de fait, il avait en lui l'âme des anciens mages. Il -avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons en -restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le -suppliait de «prêcher» encore, et il se remettait à -chanter la <i>gwerze</i> de Jésus, dans le silence solennel de -la nuit. Son bras, levé dans un geste grandiose, dans un -geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne nouvelle». -Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur -les talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs -torses macabres; les chiens de garde oubliaient d'aboyer; -les bœufs, dans les étables, meuglaient doucement; la -mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte éternelle.</p> - -<p>Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la -ferme, la veillée se continuait jusqu'à l'aube. Un tronc -d'arbre brûlait dans le foyer, et le noble vagabond, assis -dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole de feu.</p> - -<p>Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi -d'une mission, d'un sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination -des humbles de hautes perspectives. Il les aidait -à voir le ciel. Il faisait passer devant eux le mirage des -paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était -vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui -seuls font vivre les âmes, et, après avoir pétri ce pain -d'élection, il avait joie à le partager avec la foule.</p> - -<p>… Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain -azyme, puisque les Bretons en étaient las?</p> - -<p>Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes! -Jean Rumengol est de trop parmi le monde d'à présent. -Laissez-le mourir de sa belle mort, avec la neige pour -linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi. Soyez-lui -compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses -yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté. -Pitié pour le vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété -vos voix. Faites comme les vents, ses premiers -maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!…</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>—Lève-toi, Jean Rumengol! Lève-toi!</p> - -<p>Elles sont obsédantes, ces cloches. Même sur le Ménez-Hom, -il est dit qu'on ne peut mourir en paix.</p> - -<p>Combien vaste pourtant est la solitude, et combien -sauvage! C'est à peine si en avril les bergers osent y -faire paître leurs moutons récalcitrants. L'herbe y est -amère, rase et rousse. En décembre, il est morne, ce -promontoire, avec ses deux croupes jumelles, également -chauves. Entre les deux se tapit une chapelle sous -le vocable de Sainte Marie, un de ces sanctuaires bretons -qui sont comme des guérites bâties par la piété -populaire le long des côtes.</p> - -<p>Du haut de ces oratoires, les vieux saints d'Armor -veillèrent longtemps sur le pays, montèrent autour de la -Bretagne une sorte de garde sacrée. Saints marins, pour -la plupart, ayant encore dans quelque coin de leur chapelle -l'auge de pierre où jadis ils naviguèrent, leurs -sanctuaires étaient comme des sémaphores épars sur -les hauts lieux. Et, de ces sémaphores mystiques, les -Maudez, les Guévrok, les Kirek, les Guennolé, les Kadok, -les Beuzek et tant d'autres étaient les guetteurs éternels. -Ils rassuraient les hameaux de pêcheurs dont les masures -inquiètes aimaient à se blottir à leur pied.</p> - -<p>Mais leur vigilance protectrice s'étendait bien au delà. -Elle rayonnait sur la mer même, jusqu'aux extrêmes -confins de l'horizon des eaux. Elle enveloppait d'une -atmosphère de calme et de sécurité les vaillantes petites -barques vouées à l'aventure quotidienne. Dès qu'il y -avait menace de gros temps, la cloche de la chapelle se -mettait d'elle-même à tinter. Et ce signal si menu, si -grêle, semblait se prolonger à l'infini; il dominait la sauvage -chanson du vent, la chanson plus sauvage de la -houle; il se propageait, sonore, au sein de la brume la -plus épaisse. Et les barques lointaines faisaient force de -voiles vers la terre. Tel un troupeau que la trompe du -berger rassemble, elles rentraient dans les anses de la -côte, comme des vaches à l'étable. Les équipages, pour -remercier le saint, entonnaient son cantique. Ces rudes -voix d'hommes étaient douces à entendre, le soir, dans -les étroits chemins caillouteux, rythmées par la cadence -lourde des sabots. Debout sur les seuils, les femmes les -écoutaient venir, en tricotant, et dans leur âme aussi -s'élevait un chant ineffable, une reconnaissante action de -grâces…</p> - -<p>Que de fois Jean Rumengol avait été témoin de ces -retours!</p> - -<p>Plus encore que les saints «patriotes», comme les -appelle Albert le Grand, la Vierge était chère aux Bretons -du littoral. Sur tous les caps ils dressaient son -image; ils lui bâtissaient des <i>maisons</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> de pierre sculptée, -avec des clochers élégants qu'on prendrait de loin -pour de fines robes de dentelles en granit suspendues -entre terre et ciel. Ils l'invoquaient sous de multiples -noms, les plus poétiques, les plus tendres. Ils la nommaient -«Madame Marie la douce», «Vierge de Bonne-Nouvelle», -«Fleur blanche de la mer». Pendant les tourmentes, -ils la voyaient marcher, vêtue de lumière, sur les -flots. Elle ouvrait devant les bateaux des routes d'argent -clair. Le seul frôlement de sa longue jupe apaisait la -colère des vagues; la tempête lui obéissait avec une docilité -bêlante de mouton.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Ty ar Werc'hès</i>, la <i>maison</i> de la Vierge. C'est ainsi que le langage -populaire désigne la plupart des chapelles qui ont la Vierge -pour patronne.</p> -</div> -<p>C'est du moins ce que croyaient fermement les Bretons -d'autrefois.</p> - -<p>Ils croyaient encore que sainte Marie du Ménez-Hom -avait été préposée par Dieu à la garde des mystérieuses -cités qui dorment, enfouies sous les eaux, au bord des -plages armoricaines. Aux temps anciens, avant la disparition -d'Is, elle fut la patronne de cette merveilleuse capitale. -Quand la ville eut été submergée par les flots, -Gralon, qui s'était enfui sur son cheval gris pommelé, -avec saint Guennolé en croupe, vint prendre terre au pied -du Ménez-Hom. Sur les conseils du moine, il fit élever -au sommet du mont une église expiatoire, de proportions -modestes, mais qui reproduisait néanmoins en ses lignes -essentielles la cathédrale d'Is. Il s'apprêtait même à faire -sculpter une sainte Marie en granit bleu, toute pareille -à celle que la mer avait engloutie avec tout le reste. -Guennolé lui enjoignit d'attendre, et momentanément la -niche destinée à la Vierge resta vide.</p> - -<p>Mais, un soir, les pêcheurs de Cast, de Penn-Trêz et de -Plomodiern ne furent pas peu surpris de voir une grande -silhouette rigide de femme, que le couchant auréolait -d'un nimbe d'or, glisser majestueusement sur la face des -ondes. Elle marchait du pas étrange et silencieux d'une -statue. Parvenue à la grève, elle s'engagea dans le sentier -de la montagne, et, le lendemain—qui était un dimanche—la -Vierge d'Is se dressait en pied dans l'église -neuve du Ménez-Hom. On crut remarquer que dans sa -main droite elle tenait une grosse clef de fer artistement -ouvrée. On en conclut que c'était la clef de la ville noyée. -Depuis, un proverbe eut cours, qui disait:</p> - -<p>—Si jamais sainte Marie descend du Ménez-Hom, ce -sera pour rouvrir les portes de Ker-Is.</p> - -<p>Comme le gland engendre le chêne, ainsi le proverbe -engendre souvent la légende.</p> - -<p>Plus tard on raconta dans le pays que la Vierge du -mont quittait son piédestal tous les cent ans, durant la -nuit de Noël, pour aller montrer le <i>Mabik</i> aux cités qui -dorment sous les eaux. Bienheureux le vivant qui se -trouvait, cette nuit-là, sur son chemin. La Vierge le priait -de porter l'Enfant-Dieu et l'emmenait à sa suite dans les -villes mystérieuses. Il y assistait à de merveilleux spectacles; -il y voyait des choses si belles que ses yeux en -demeuraient éblouis pour l'éternité.</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>Mère-nourrice, aux veillées d'antan, se faisait l'écho de -ces naïves histoires, et Jean Rumengol les apprit, tout -enfant, de ses lèvres. Longtemps il en fut hanté. Mais, -vieilli maintenant et désabusé, il n'y ajoutait plus grande -foi. Il savait, hélas! désormais l'inanité des légendes. Il -les savait mourantes, comme l'âme délicieuse des ancêtres -qui les enfanta. Et il les regrettait d'ailleurs assez -pour se résoudre à ne leur point survivre.</p> - -<p>Il voulait mourir, d'abord parce que les rêves auxquels -il tenait le plus lui avaient fait banqueroute dans la vie; -puis, parce qu'il gardait l'espoir—ou l'illusion—qu'ils -pouvaient se reconstruire dans l'au-delà de la mort.</p> - -<p>Dans ce dessein, il avait choisi ce Ménez, le plus farouche -sommet de la <i>sierra</i> bretonne. Il comptait y trépasser -solitaire. La mer tout proche eût célébré sa messe -funèbre, et la nuit, la triste nuit d'hiver, l'eût cousu -dans un linceul de neige blanche, de ses doigts glacés et -silencieux. Les grands fauves ont, dit-on, de ces pudeurs: -ils se cachent pour mourir. Jean Rumengol avait dans les -veines du sang d'animal sauvage.</p> - -<p>Or, voici que cette nuit se trouva être celle de Noël; -voici que toutes les cloches se mettaient en branle; -voici que, par un fait exprès, semblait-il, elles accouraient -de tous les points de l'horizon à ce morne promontoire, -comme s'attroupent les sorcières au lieu du -sabbat. Sorcières pieuses! Sabbat divin!</p> - -<p>Jean Rumengol souleva ses paupières qui déjà s'appesantissaient.</p> - -<p>Ce qu'il vit alors, je vais tâcher de vous le dire.</p> - -<p>Les cloches tourbillonnaient dans l'air, sveltes, légères, -lumineuses. On eût dit un essaim de fées. Leurs robes -de bronze qui faisaient un grand bruit sonore étaient -saupoudrées de neige étincelante, comme d'une poussière -de diamants. Les battants se balançaient, furtifs et doux, -ainsi que des pieds de femmes qui dansent. Chose plus -étrange encore, elles avaient des figures, de jeunes visages -d'un rose de séraphins, avec des regards limpides -couleur de ciel. Leurs chevelures éparses baignaient -leurs épaules. D'aucunes étaient blondes, du blond des -peupliers en automne; d'autres avaient le ton roux des -feuilles qui s'amoncellent au pied des chênes; d'autres -étaient brunes, au point de se confondre avec la -nuit.</p> - -<p>Jamais il n'avait été donné à Jean Rumengol de contempler -des formes de cloches aussi surnaturelles. Il se -demandait si ce n'était pas le rêve de la mort qui commençait -à se dérouler devant ses yeux. Et, comme ces -chanteuses aériennes continuaient de lui répéter: «Lève-toi!», -il se leva…</p> - -<hr /> - - -<p>La vieille église du Ménez-Hom était illuminée splendidement. -Toutes les étoiles du firmament y brûlaient -comme autant de cierges. Dans la baie du portail apparut -la Vierge en granit bleu, marchant de son pas de -statue vivante. Jean Rumengol la regarda venir. Les -étoiles la suivaient, rangées en longues files, comme pour -une procession. Dans ses bras était le <i>Mabik</i>, le Dieu -nouveau-né, enveloppé de langes qui avaient été taillés -sans doute dans les morceaux d'une toile très ancienne.</p> - -<p>Elle s'en vint droit au barde. Elle souriait de ce même -sourire qu'elle avait aux lèvres le matin où Jean Rumengol, -l'enfant d'aventure, fut trouvé près de son -pilier.</p> - -<p>—Te voilà bien vieux et bien las, mon pauvre Jean! -dit-elle, de sa voix mélodieuse.</p> - -<p>Il s'était jeté à genoux, et ne sut que balbutier:</p> - -<p>—Ah! ma marraine!… ma bonne marraine!!!…</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Pour vieux que tu sois, et si lourde que t'ait été la -vie, je désire, filleul, que tu m'aides à porter mon fils.</p> - -<p>—C'est un honneur dont je suis indigne, marraine, -mais je ferai ce qu'il vous plaira et, où vous voudrez que -j'aille, j'irai.</p> - -<p>Avec des précautions infinies il reçut l'enfantelet divin. -Et aussitôt il sentit courir dans ses veines une flamme -étrange de jeunesse. Il lui sembla que tout son être reverdissait -comme au souffle d'un printemps surnaturel.</p> - -<p>—Viens! dit la Vierge.</p> - -<p>Jean vit qu'elle tenait à la main une clef de fer. Ils se -mirent à descendre la montagne, dans la direction de la -mer. Les cloches sonnaient, agitant leurs grandes -robes de bronze. Le ciel entier retentissait d'une vibration -immense. Les flocons de neige planaient, comme -de légers oiseaux blancs, comme de toutes petites choses -ailées, vaguement chuchotantes, puis s'abattaient sans -bruit, ainsi que les pétales de fleurs, pour faire un tapis -de ouate fine sous les pas de la Vierge et de Jean Rumengol.</p> - -<p>On chemina longtemps en silence.</p> - -<p>Le cœur du vieux chanteur de chansons battait à se -rompre. Il éprouvait un sentiment d'allégresse mêlé d'angoisse. -Il avait conscience qu'il allait au devant de quelque -magique révélation.</p> - -<hr /> - - -<p>Il les avait souvent parcourues, de nuit comme de -jour, et par des hivers tout semblables à celui-ci, ces -campagnes de Cast, de Plomodiern et de Plonévez-Porzay -qui dévalent en pente douce, avec leurs menues -pièces de terre et leurs bouquets de bois, vers la baie de -Douarnenez. Jamais il ne leur avait trouvé ce je ne sais -quel air qu'elles avaient ce soir. On les eût dites attentives -à quelque chose d'insolite qui se préparait dans -l'ombre. Elles étaient troublées, elles aussi, d'une émotion -mystérieuse. Cela se voyait à l'attitude des arbres, -des talus, et à une sorte de frisson qui agitait le sol -même.</p> - -<p>Un grand silence d'attente, une oppression infinie…</p> - -<p>Ce qui plus que tout le reste étonnait Jean Rumengol, -c'était de n'entendre point la chanson coutumière des -eaux de la mer qu'il savait toutes proches. Vainement il -les cherchait, ces eaux, entre la presqu'île basse de -Crozon et les hautes falaises du Cap dont la courbe majestueuse -se dessinait énergiquement sur le fond clair -de la nuit.</p> - -<p>La baie apparaissait comme un immense entonnoir -vide. L'Océan s'était enfui. Il devait avoir été refoulé là-bas, -à des lieues et à des lieues. On respirait encore son -haleine salée, son odeur de saumure saine, si persistante. -Mais, de lui, tout s'était effacé, à moins que ce ne -fût lui, ce nuage d'un gris sombre qui se distinguait à -peine dans les lointains et qui avait une forme de bête -cabrée, comme sont représentés les chevaux dans certains -groupes équestres. Du moins, son hennissement -sauvage s'était-il évanoui. La plage, d'ordinaire bruissante, -traversée par des galops de vagues, s'étendait nue, -plate, dans sa maigreur de solitude stérile.</p> - -<p>Et c'est de ce côté que la Vierge s'avançait.</p> - -<p>On marchait maintenant dans les sables. Le <i>Mabik</i> faisait -mine de dormir dans les bras du vieux barde. Mais -de ses yeux clos des gouttes de lumière coulaient.</p> - -<hr /> - - -<p>… Dans cette partie de la grève est un éboulis de -roches, un pan de falaise, sans doute, tombé là et que -les flots n'ont pu émietter. Des lambeaux d'argile y sont -restés suspendus avec leurs herbes. Cela ressemble au -dernier débris survivant d'une ruine. Ce sont des blocs -de schiste aux assises régulières rappelant les constructions -primitives, les maçonneries cyclopéennes. Un bloc -plus massif et comme appuyé aux autres figure assez -bien la porte ou mieux la poterne de cette espèce de -rempart préhistorique.</p> - -<p>Sainte Marie du Ménez-Hom introduisit dans la pierre -la clef qu'elle portait. La pierre roula sur d'invisibles -gonds et exhala, en s'ouvrant, un soupir si doux, si long, -si puissant que toute la terre bretonne en dut tressaillir -dans ses entrailles les plus profondes.</p> - -<p>—Te voici dans le pays de tes jeunes rêves! dit la -Vierge à son filleul, le chanteur nomade.</p> - -<p>Jean Rumengol s'était déjà ressouvenu de la légende. -Il avait compris avant même que sa marraine eût parlé.</p> - - -<h4>VI</h4> - -<p>—Donne-moi l'enfantelet, reprit-elle, et suis-nous.</p> - -<p>Elle s'engagea la première dans l'étroit corridor creusé -à travers la roche. Jean y pénétra sur ses pas. De la -voûte, des eaux amères s'égouttaient, et les parois étaient -luisantes comme des joues où ont ruisselé des larmes. -Ce trajet souterrain fut de courte durée. Quand on se retrouva -à l'air libre, Jean ne fut pas médiocrement désappointé -de voir qu'il faisait dans le ciel la même nuit et -que la grève était tout aussi nue, tout aussi plate.</p> - -<p>Elle mentait donc comme les autres, la belle légende -de la Vierge du Ménez-Hom, puisque le miracle tardait -tant à s'accomplir! Dame Marie devina-t-elle le doute qui -assombrissait l'âme de son filleul? Elle eut un sourire -étrange, un plissement malicieux des lèvres.</p> - -<p>—Allons, vieux barde, ouvre grand tes yeux!</p> - -<p>Ce disant, le visage tourné vers la baie, elle élevait en -ses bras le <i>Mabik</i>. Maintenant il semblait tout en or, ce -<i>Mabik</i>. Il agita ses petites mains, et, de chacun de ses -doigts, des jets de feu s'élancèrent, rayant l'espace -comme des fusées. Puis il s'écria d'un ton enfantin, -quoique un peu triste:</p> - -<p>—En l'honneur de ma naissance, je veux que toute -chose morte renaisse!</p> - -<p>Il n'eut pas plus tôt achevé que, dans la plage déserte, -il se fit comme un vaste remuement. Où il n'y avait tout -à l'heure que sable, monotonie, stérilité, solitude, des -maisons surgirent; et plus haut que les maisons montèrent -des palais, et plus haut que les palais se dressèrent -des clochers d'églises. A la place de la mer disparue, -une mer nouvelle s'épandait, un océan de toits, une -houle d'ardoises bleuissantes, où les cathédrales avaient -une majestueuse immobilité de vaisseaux à l'ancre, où -les flèches de pierre pointaient comme des mâts.</p> - -<p>Une ville, non! Mais un peuple de villes. Elles étaient -toutes là, pressées les unes contre les autres, les cités -dont la tradition bretonne a perpétué jusqu'en notre -temps les noms et le souvenir: Tolente qui fut, dit-on, -où est Plouguerneau; Occismor qui fut où est Saint-Pol; -Lexobie qui fut où est le Coz-Ieodet; Ker-Is, enfin, Ker-Is -la somptueuse, dont le spectre domine encore tout le -pays de Cornouailles.</p> - -<p>La Bretagne des jours fabuleux ressuscitait, sous la -forme d'une Jérusalem messianique, à l'appel du Messie. -L'âge d'or des vieilles tribus armoricaines revivait.</p> - -<p>Jésus fit un signe.</p> - -<p>Et voilà les cloches de Noël de s'abattre de-ci de-là -sur les clochers de ces villes de rêve; les voilà de se nicher -dans les hautes chambres, avec leurs longues chevelures -blondes ou brunes pendant jusqu'à terre, pareilles -à des cordes tressées. Et les étoiles errantes de se disperser -dans les maisons, d'allumer une flamme dans les -âtres, de brûler derrière les vitres, sur les tables, comme -les chandelles joyeuses d'un réveillon. Dans les rues sinueuses, -baignées d'une lumière élyséenne qui les faisait -ressembler à des sillages de barques, tant elle les argentait -doucement, des ombres commencèrent à se mouvoir. -Silhouettes encore indistinctes, mais qui allaient se précisant.</p> - -<p>Ainsi que le lui avait narquoisement recommandé sa -marraine, Jean Rumengol avait ouvert tout grand ses -yeux. Il n'osait les en croire. Au fond, il avait peur. Cette -réalisation imprévue du plus tenace et du plus impossible -de ses vœux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se retrouver -dans le Ménez, la tête appuyée au Bern-Meïn, -échapper n'importe comment à cette vision tant souhaitée -des choses d'autrefois, redevenues actuelles, présentes, -vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds s'étaient -comme enracinés dans le sable. Il était prisonnier de son -propre songe. Peut-être qu'en implorant sainte Marie?… -Il joignit les mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier. -Elle avait disparu. Disparu aussi le <i>Mabik</i>.</p> - -<p>Il ne restait d'eux que cette grande clarté enveloppant -quatre villes mortes qui se mettaient à revivre.</p> - -<p>Le barde, en regardant du côté de la terre, constata -qu'un mur immense la lui fermait, un mur noir, impénétrable, -une cloison sans issue. Devant lui, en revanche, -s'élargissait un éventail de rues aux perspectives -indéfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets -ankylosés des boutiques. Des marchands très anciens, -aux figures jeunettes, paraient les façades de leurs maisons -de défroques historiques. Les justaucorps en peau -d'aurochs se balançaient accrochés à des clous. Des bijoux -barbares flambaient aux vitrines des orfèvres. Une -odeur de sanglier rôti s'exhalait des cheminées et flottait -en fumée odorante sur les toits. Des groupes de gens de -tout âge et de l'un et de l'autre sexe s'acheminaient vers -les églises, au bruit des cloches bourdonnantes.</p> - -<p>Sur une place, un vieillard inspiré chantait. Il avait la -barbe drue et sa chevelure se mêlait à sa barbe. Autour -de lui faisaient cercle des gars énormes, des filles d'une -beauté souveraine. Il chantait dans une langue rude et -cependant très musicale, dans une langue aux sons gutturaux -que tempérait, que voilait une sorte de nasillement -triste. Et il s'accompagnait d'un instrument bizarre, -d'une lyre à deux nerfs, l'un grave, l'autre mordant. -Mélopée lamentable traversée d'un filet d'ironie.</p> - -<p>Ce que cet homme disait à cette foule, Jean Rumengol -voulut le savoir.</p> - -<p>Il oublia tout le reste, sa peur même, et s'élança, tête -baissée, au cœur des villes englouties, par la première -voie qui s'offrait à lui.</p> - - -<h4>VII</h4> - -<p>Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre? -Sut-il comme il se nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn -ou Gwenc'hlan?… Apprit-il de lui le poème à la fois religieux -et sceptique qui dut, à l'origine, bercer notre -race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée -de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir? -C'est ce que l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais.</p> - -<hr /> - - -<p>La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc, -dans les Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse -le barde cornouaillais, déjà vieux. En guise d'épilogue, -elle ajoutait ceci:</p> - -<p>—J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une -réalité. Il avait le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai -vu pleurer, parce qu'il entendait les petits garçons de -l'école primaire converser entre eux en français. Il n'aimait -pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les générations -nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge -l'a fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a -rempli son vœu. Peut-être y choqua-t-il son verre contre -celui d'Ahès. Il s'en réjouit, j'en suis sûre, et ce fut sa -dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est le symbole de la -Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage encombrant. -Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés -de nous.</p> - -<p>Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur -de chansons fut repêché au bout d'une gaffe par des -hommes de Douarnenez. Faut-il croire que l'Océan, la -grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit. Mais, -en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima -se survit au sein de l'Océan même. La mer a beau faire, -elle est grosse de nos villes, comme le monde est plein -de notre âme. Cela nous suffit!…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>… Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant -son récit, la chaumière basse où elle le narrait, -tout en filant. Le rouet faisait un bruit très doux, un ronronnement -mélancolique comme une chanson du passé. -La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte -inassouvie.</p> - -<p>Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol -flottant sur les eaux du large, promenant sur les côtes -de l'Armorique, en ses yeux clos de noyé, le mystère de -nos légendes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch8">A BORD<br /> -<span class="small">DE LA</span><br /> -«JEANNE-AUGUSTINE»</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>C'était la veille de Noël, à Paimpol, dans le cabaret de -la mère Foëson. Un grand feu flambait dans le foyer de -la vaste cuisine au plafond bas, allumant çà et là, le -long des murs, de petites lueurs claires dans le cuivre -des ustensiles et la faïence à fleurs des chopines ou des -brocs. Autour des tables, des hommes buvaient, en -attendant l'heure de la messe nocturne. C'étaient tous -des <i>gens de mer</i>, aux colliers de barbe dure, âpre et grise -comme du lichen de roche; on reconnaissait parmi eux -les d'<i>Islandais</i> à leur peau bistre, à leurs yeux brillants -et fixes, surtout à leurs voix éraillées, comme -voilées de brume. Les autres étaient pour la plupart -des <i>goëmonniers</i> de la baie ou des <i>homardiers</i> de -Loguivy.</p> - -<p>La porte s'ouvrit.</p> - -<p>Une bouffée de bise entra et, avec elle, un colosse à -barbe brune et frisée,—une tête de dieu assyrien sur -des épaules immenses.</p> - -<p>—Ohé! à bâbord! cria l'un des buveurs. Par ici, -Yvon Floury!</p> - -<p>Yvon Floury, le capitaine, eut un calme sourire et -vint s'asseoir auprès de l'homme qui l'avait hélé. Celui-ci -reprit:</p> - -<p>—Puisque nous te tenons et que c'est veille de Noël, -tu vas nous raconter <i>cela</i> tout au long.</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—L'histoire de la <i>Jeanne-Augustine</i>.</p> - -<p>Yvon Floury demanda une <i>mocque</i> de cidre, passa son -énorme pouce dans l'anse de la chopine et trinqua à la -ronde avec les compagnons. Il but d'une seule lampée, -puis, promenant sur les poils de sa moustache sa langue -rouge, vibrante et mince comme celle d'un fauve:</p> - -<p>—L'histoire de la <i>Jeanne-Augustine</i>, grommela-t-il. Il -n'y a guère que moi, en effet, qui vous la puisse conter. -De ceux qui étaient à bord, cette nuit-là, je crois bien -que je suis le seul survivant…</p> - -<p>—C'est pourtant juste!… Il y avait Alain Perrot, -n'est-ce pas?</p> - -<p>—Mon second: perdu «à Islande».</p> - -<p>—Il y avait aussi Ludo Guilcher?</p> - -<p>—De Plounez. Mon matelot: décédé à Singapour.</p> - -<p>—Puis?</p> - -<p>—Puis il y avait le mousse… Celui-là, je ne sais pas -trop ce qu'il est devenu.</p> - -<p>—Perdu aussi «à Islande», murmura quelqu'un. -C'était mon fils.</p> - -<p>Il y eut un silence gêné.</p> - -<p>Jean Carguet, le maître-voilier, se hâta d'intervenir:—Dis -donc l'histoire, capitaine Floury!</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Voilà. La <i>Jeanne-Augustine</i> était une goëlette de Paimpol. -Contrairement au «petit navire» de la chanson, -elle avait beaucoup navigué. Un peu vieille, un peu -décatie, avec quelques rhumatismes à sa grosse membrure -de chêne,—brave, tout de même, et pas geignarde. -Elle avait fait jadis les grandes pêches; maintenant, on -l'utilisait aux voyages de Norvège, pour les bois. Une -demi-retraite. Partie, fin de novembre, pour Dronthem, -elle avait eu, à l'aller, mer douce et joli vent de suroît. -Double faveur en cette saison et dans ces parages. Le -retour, en revanche, fut pénible. On n'eut pas plus tôt -quitté le <i>fjord</i> que les brumes se mirent à tisser leurs -toiles d'araignées entre mer et ciel. On aurait cru <i>nager</i> -dans de la ouate. Air et eau, ça ne faisait qu'un. On -flottait dans cette étoupe, à l'aveuglette. Marchait-on? -virait-on sur place? On n'en savait rien. Nul clapotis à -l'avant. Comme temps, un crépuscule; un entre-deux de -lumière et d'ombre, ni jour, ni nuit. Pas de vent. Les -voiles pendaient grises et mortes.</p> - -<p>—Combien de lieues, capitaine? demanda le second.</p> - -<p>—Une trentaine environ.</p> - -<p>—Si ça continue, nous arriverons à Paimpol l'année -prochaine.</p> - -<p>—Ce serait encore de la chance, puisque l'année prochaine -s'ouvre dans huit jours.</p> - -<p>—Au fait, c'est vrai. C'est nuit de Noël, à cette heure… -Réveillonne-t-on?</p> - -<p>—C'est une idée. Ça fera passer le temps…</p> - -<p>Yvon Floury appela le mousse:</p> - -<p>—Tu vas nous cuire une andouille.</p> - -<p>Puis, ayant invité le second et le matelot à descendre -avec lui dans la cabine, il versa trois pleins verres de -brandy, pour «faire le trou», avant la ripaille. Ils s'apprêtaient -à boire à la santé du <i>Pays</i>, lorsque la tête ahurie -du mousse se montra à l'ouverture du roufle.</p> - -<p>—C'est comme ça que tu t'occupes de ton andouille, -animal!</p> - -<p>—Non, mais… capitaine… c'est que… c'est vraiment -extraordinaire… On dirait qu'on entend tinter des cloches -à l'arrière et à l'avant, à bâbord et à tribord…</p> - -<p>—Imbécile!</p> - -<p>—Écoutez plutôt!</p> - -<p>Les trois hommes tendirent l'oreille… Il avait raison, -le morveux!… De tous côtés, dans le grand silence mat -de la mer, retentissaient, lointaines encore, mais se rapprochant -de minute en minute, de longues et lentes vibrations -pareilles à des sons de cloches mystérieuses. -On eût pu se croire sur une des collines du pays de Paimpol, -alors que toutes les paroisses de la côte se renvoient -leurs carillons pour annoncer la venue de l'Enfant-Dieu.</p> - -<p>Les gars de l'équipage se regardaient entre eux, sans -mot dire, stupéfaits.</p> - -<p>Dans la brume épaisse, cette musique était d'une infinie -douceur. Elle était maintenant toute proche: elle -semblait se balancer au large rythme des eaux.</p> - -<p>C'est une tradition, en Basse-Bretagne, que dans la semaine -d'avant Pâques les cloches s'en vont à Rome. Les -marins se demandèrent si ce n'étaient pas quelques -bourdons sans cervelle qui, s'étant égarés, s'en revenaient -ainsi par le Pôle de leur pèlerinage à la ville du -Pape.</p> - -<p>Mais en voici bien d'une autre. A mesure que les sons -se faisaient plus distincts, il leur sembla les reconnaître.</p> - -<p>—Ma parole! murmura Guilcher, je veux qu'on me -coupe le cou si ce n'est pas là le carillon de Plounez!…</p> - -<p>—Et ce timbre clair, fit le mousse, dites si ce n'est -pas la petite cloche de Notre-Dame de Kerfot!…</p> - -<p>C'étaient en vérité toutes les voix chantantes des clochers -du Goëlo qui se promenaient là, autour d'eux, dans -la tristesse blafarde du septentrion. Et ils se sentaient -le cœur serré d'une angoisse étrange. Que pouvait bien -présager ce <i>signe</i>? A la lueur tremblante de la lampe de -cuivre accrochée à une des poutrelles de la cabine, ils -se voyaient pâles comme des morts.</p> - -<p>Ils se décidèrent à monter sur le pont voulant <i>savoir</i>.</p> - -<p>Le bruit sonore allait toujours grandissant. Mais on -ne voyait rien. Les brumes demeuraient inertes et pendantes. -Pas une ondulation dans leurs vastes plis.</p> - -<p>Les hommes s'étaient accoudés au bordage. Ils échangeaient -des propos rapides, à voix basse, comme s'ils -eussent été à l'église. Au fait, ils y étaient, à l'église, -dans l'église infinie de la mer, toute pleine d'une impénétrable -vapeur d'encens.</p> - -<p>Le mousse, grimpé dans le hauban, poussa un cri -éperdu:</p> - -<p>—Des cierges!… J'aperçois des cierges!…</p> - -<p>De toutes parts, en effet, presque au ras de l'eau, s'allumaient, -ainsi que des lucioles, des flammes pâles qui -se mirent à tourner autour du navire: on eût dit une -flottille d'étoiles émergée de la profondeur diffuse des ténèbres. -Puis apparurent les colonnes blanches des -cierges. Enfin les bras qui les tenaient se montrèrent à -leur tour; et, après les bras, des têtes et des épaules -surgirent. A ces têtes de longues barbes mouillées pendaient, -qu'on eût prises pour des goëmons-épaves. Oh! -les lamentables faces blêmes aux traits figés!… Elles se -suivaient comme les gens d'une procession. De leurs -lèvres entr'ouvertes un chant s'exhalait; et subitement -les cloches se turent. On n'entendit plus que ce chant, -pareil à une plainte,—mélopée lente et triste à fendre -l'âme. Si faibles que fussent les paroles, on en percevait -le sens. C'était un noël breton, un de ceux que les petits -pâtres vont fredonnant de porte en porte durant la -veillée sainte. Les hommes de la <i>Jeanne-Augustine</i> se -signèrent avec une dévotion mêlée d'épouvante.</p> - -<p>Le chant disait:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une étoile à l'Orient s'est levée;</div> -<div class="verse">Un Dieu nouveau est né pour la terre,</div> -<div class="verse">Pour la terre grande et pour la mer profonde…</div> -</div> - -<p>Le mousse claquait des dents, là-haut, dans les vergues, -et sur le pont les hommes aussi grelottaient, et -ce n'était point de froid.</p> - -<p>Longtemps les têtes défilèrent; longtemps défilèrent, -dans le crépuscule arctique, les petites lueurs pâles que -faisaient les flammes des cierges. Parfois elles venaient -si près du bord qu'on distinguait à leur clarté les visages -de ceux qui les portaient.</p> - -<p>Longtemps, longtemps… oui, cela dura longtemps. -Et puis, sans qu'on sût comment tout cela passa, s'effaça, -s'évanouit. Il n'y eut plus dans la nuit qu'une solitude -plus vaste et un silence plus mystérieux.</p> - -<p>Soudain un craquement se fit dans la vieille carcasse -du navire. Les cordages se tendirent, les voiles s'enflèrent -comme si la respiration du vent, jusque-là oppressée -par l'attente de ces choses, fût redevenue libre -de se jouer à travers l'espace. A l'avant de la <i>Jeanne-Augustine</i> -l'eau se mit à mousser, entonnant la douce -chanson de marche. Et les hommes furent tout heureux -de sentir qu'ils vivaient encore, que leurs âmes ne les -avaient point quittés. Ils restèrent néanmoins près d'une -heure sans se parler, tant les réflexions qu'ils avaient à -se communiquer leur semblaient inexprimables.</p> - -<p>Alain Perrot le premier desserra les lèvres.</p> - -<p>—J'ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvénan, prononça-t-il. -J'étais avec lui à bord de la <i>Reine-des-Anges</i>, -quand il trépassa… Même qu'il m'a fait un signe avec la -main comme pour me dire je ne sais quoi… Ah! le pauvre -Guiastrennec!</p> - -<p>—Moi, j'ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le -capitaine. Il avait encore la fente qu'il s'ouvrit dans le -crâne en tombant des huniers.</p> - -<p>—Moi, Antôn Lazbleiz, de Pontrieux, s'écria le mousse, -mon parrain, Dieu lui pardonne!</p> - -<p>—Moi, dit le matelot, j'en ai reconnu plus de trente.</p> - -<p>Il entreprit de les nommer, en comptant sur ses doigts. -Mais, au dixième le capitaine l'interrompit.</p> - -<p>—Assez!… Tais-toi!…</p> - -<p>Elle était trop sinistre, cette litanie funèbre. Et dire -qu'ils avaient été portés, tous ces noms, par de robustes -gars aux poitrines superbes, taillés pour vivre cent ans! -Et voici qu'ils ne surnageaient déjà plus que dans quelques -mémoires, éphémères elles-mêmes, ou dans les -brèves inscriptions des «perdus à Islande» qu'on déchiffre -à peine sous les porches des vieilles chapelles, au -long des côtes d'Armorique…</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>… Et les trois verres de brandy? demanda quelqu'un -dans l'auditoire.</p> - -<p>—Nous les vidâmes, répondit le capitaine; nous vidâmes -même toute la bouteille… en récitant des <i>De profundis</i>. -Nous <i>savions</i> les uns et les autres que c'était la -dernière fois que nous trinquions ensemble.</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—Voilà l'histoire de la <i>Jeanne-Augustine</i>.</p> - -<p>Puis, après un silence:</p> - -<p>—Vous avez eu tort de me la faire raconter. Je trouve -à cette <i>mocque</i> de cidre le goût qu'avait, ce soir-là, le -brandy…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch9">LA CHOUETTE</h3> - - -<p>Mathias Kervenno, patriarche mendiant, originaire de -la forêt de Coat-an-Noz, entre Plougonver et Belle-Isle, -m'a fait ce véridique récit.</p> - - -<h4>I</h4> - -<p>En ce temps-là—je vous parle du temps du roi Louis-Philippe—j'étais -sabotier. Vous connaissez Gurunhuël, -dans la montagne? Notre équipe campait au pied de la -côte qui mène au bourg, sous une majestueuse futaie -dont tous les hêtres ont été transformés en sabots depuis -lors. Nous composions entre <i>cousins</i> (comme nous avons -coutume de nous appeler dans la corporation) un village -d'environ cinq ou six huttes. Celle que j'occupais avec -ma femme—Dieu lui fasse paix!—et nos quatre enfants, -aujourd'hui dispersés à travers le vaste monde, -s'adossait au mur d'une chapelle en ruines dont il ne -subsistait guère que ce pan de muraille, un vieil autel -disjoint, envahi par les ronces, et, çà et là, quelques -soubassements de piliers, ensevelis sous un épais fumier -de mousses, de plantes parasites, de feuilles mortes.</p> - -<p>Vers l'est, cependant, derrière l'autel, l'architecture -de la maîtresse fenêtre, destinée à éclairer le chœur, se -dressait encore presque intacte, découpant, sur le fond -libre d'une avenue, sa rosace de pierres veuve de ses anciens -vitraux. J'aimais beaucoup, le soir, quand on ne -voyait plus assez pour le travail, à venir m'installer là sur -le rebord de granit sculpté, pour songer en paix et fumer -silencieusement ma pipe, loin du bavardage des femmes -et des cris des enfants.</p> - -<p>Il ne manquait pas de nids de chouettes dans cette -vieille bâtisse effondrée.</p> - -<p>Un jour, je ne sais comment, en me hissant à ma place -de prédilection, j'effarouchai une de ces bêtes qui s'envola -de son trou, avec une plainte si étrange que vous -eussiez dit un gémissement humain. Le soleil—un -soleil d'hiver, à la lumière aiguë et pénétrante,—dardait, -au moment de mourir, une flèche de feu rougeâtre parmi -les décombres. Éblouie, aveuglée par cette lueur, la -chouette vint se jeter dans mes genoux. Je n'en avais -jamais vu aucune d'aussi près, si ce n'est sur les portes -des granges où les paysans, par peur, ont la cruelle habitude -de les crucifier. Celle-ci, étourdie du choc, allait -tomber. J'étendis les mains et je la saisis par les ailes.</p> - -<p>Je ne crois pas avoir tenu entre mes doigts rien d'aussi -doux que ces ailes soyeuses, ouatées, frémissantes et -chaudes.</p> - -<p>Je tournai la bête à contre-jour, pour lui épargner -l'éclat trop vif de l'astre couchant.</p> - -<p>Et, alors, je ne vis plus que ses yeux.</p> - -<p>Vous est-il arrivé de contempler face à face les yeux -d'une chouette? C'est comme un miroir immense, mais -terni; on y devine, vaguement, une foule de choses mystérieuses; -cela ressemble à des trous ouverts sur d'insondables, -d'effrayants abîmes. Tout au fond, tout au fond, -comme à des lieues, on entrevoit de larges remuements -d'ombres et de clartés. On dirait des pays, des mers, -avec des nuages en marches et des processions d'êtres qui -vont, viennent, passent et repassent, jamais les mêmes, -ainsi que des personnages de rêves, de muets et mélancoliques -fantômes…</p> - -<p>Tandis que je regardais la chouette, elle me regardait -elle aussi, tremblante, dominatrice néanmoins, d'un air -à la fois impérieux et triste qui me troubla.</p> - -<p>Je me mis à lisser ses plumes, pour la rassurer et peut-être -pour me rassurer moi-même.</p> - -<p>—Va, va, pauvre animal, lui disais-je, je ne suis pas -un homme mauvais. Je ne veux point te faire de mal. -Les sabotiers vivent dans les bois, dans les solitudes apaisantes, -au milieu des silences sacrés de la nature. Ce -sont des âmes sereines, pacifiques, quoiqu'ils soient des -manieurs de hache et des abatteurs d'arbres. Ils aiment -les oiseaux, qui leur tiennent compagnie, qui sont, comme -eux, les hôtes de la forêt, et dont la chanson rythme allègrement -leur tâche. Toi, tu ne chantes point et tu ne -te montres guère. Je te connais néanmoins. Souvent, la -nuit, ton «hou!» lugubre m'a réveillé. Je te sentais -perchée sur le haut de la hutte. Et tu inclinais mon esprit -vers des pensers graves; tu me faisais souvenir des -ancêtres morts qui, parfois, dit-on, revêtent ta forme, -pour rappeler les vivants au respect pieux de ceux qui -vécurent. Tu passes pour en savoir très long sur des choses -auxquelles les hommes craignent ou diffèrent de réfléchir. -Moi, ces choses me sont constamment présentes. -Le lendemain de la vie me préoccupe plus que la vie -même… Tes plumes rousses sont frangées de gris: tu -es sans doute aussi vieille que les hêtres de cette avenue, -tu as vu debout cette chapelle dont les pierres jonchent -à présent le sol. Tu en as entendu les cloches convier -gaiement les gens d'alentour au pardon du saint… Mais -le passé est le passé, n'est-ce pas?</p> - -<p>Ainsi je parlais à la chouette, les yeux fascinés par -ses immobiles prunelles où scintillaient des points d'or, -semblables à des étoiles dans le velours bleuâtre d'un -firmament assombri.</p> - -<p>—Or çà? me dis-je à part moi, réintégrons cette pauvre -aveugle dans son domicile.</p> - -<p>J'écartai les lierres pendants qui voilaient le nid d'où je -l'avais vue s'envoler, et j'allais y déposer l'oiseau, quand -les lianes soulevées découvrirent, non point un nid -quelconque dans une anfractuosité de muraille, mais -bien une de ces <i>armoires</i> à double compartiment que -les maçons ménagent dans les églises, à la droite du -chœur, pour recevoir les fioles saintes.</p> - -<p>Et elles s'y trouvaient encore, les fioles, au nombre -de deux, l'une pour le vin, l'autre pour l'eau, encrassées, -il est vrai, prises dans les trames superposées d'innombrables -toiles d'araignées auxquelles elles avaient probablement -dû leur préservation. Et, près d'elles, un livre -gisait, un missel énorme, très ancien, garni de lourds -fermoirs de métal, avec des moisissures, des lèpres, des -plaies d'humidité suppurante, de larges taches de vert-de-gris. -La dorure des tranches, toutefois, apparaissait bien -conservée, par places.</p> - -<p>La vue du livre me fit oublier la chouette qui s'était -rencoignée peureusement dans un des angles du réduit.</p> - -<p>Il me tenta, ce missel; et je le pris, avec le sentiment, -du reste, que je commettais un affreux larcin, car je le -cachai sous ma veste, pour l'emporter, et m'enfuis à pas -de loup, comme un voleur. Je dois ajouter qu'une vilaine -pensée m'était venue,—une pensée de lucre. L'ouvrage -datait, à coup sûr, de longtemps; et je savais qu'il -y avait, à Belle-Isle, un Anglais, homme excentrique, qui -payait au poids de l'or des bouquins de ce genre, les -estimant d'autant plus cher qu'ils étaient plus vieux.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Noël était proche. La veille de la fête, le chef de notre -campement me dit:</p> - -<p>—Ça te ferait-il plaisir d'aller, ce soir, à Belle-Isle?… -Il y a un chargement de sabots à fournir chez Roll Even, -le marchand de la Grand'Rue… Tu pourras de la sorte -assister à la messe de minuit dans l'église de ville qui -sera, dit-on, illuminée comme une cathédrale.</p> - -<p>J'acceptai avec empressement, non point à cause de la -messe de minuit, quoique j'aie toujours été bon chrétien, -mais parce que, par la même occasion, je trouverais probablement -à vendre le missel à l'Anglais.</p> - -<p>Je profitai d'un moment où j'étais seul dans la hutte -pour tirer le livre de la cachette, l'envelopper d'un morceau -de toile et le glisser dans la poche intérieure de ma -veste.</p> - -<p>Après souper, la charrette attelée et chargée, je fis -claquer mon fouet, et me voilà en route.</p> - -<p>Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai -dans ma limousine, les rênes serrées entre les genoux, les -mains enfoncées dans les manches de ma veste. Le cheval -était la bête la plus douce et la plus intelligente qui se pût -imaginer. Il entendait le breton, comme vous et moi, et il -suffisait d'un mot pour accélérer son allure ou la ralentir. -La nuit était claire, une fine couche de givre commençait -à saupoudrer au loin la campagne.</p> - -<p>Nous dévalâmes au trot la descente de Gurunhuël.</p> - -<p>Je me laissais bercer au balancement de la charrette, -l'esprit perdu dans ma rêverie, supputant le prix que je -retirerais du missel, cherchant ce que je pourrais acheter -pour la femme et les mioches avec cet argent. J'évoquais -les idées les plus riantes, je tâchais à me représenter la -joie étonnée des miens, quand, au retour, je leur rapporterais -toutes sortes de cadeaux inespérés, comme en -ont seuls, à Noël, les enfants des riches; et toutefois, -plus je roulais vers Belle-Isle, moins je me sentais en -gaieté. Une inquiétude sourde me travaillait, un malaise -étrange, le trouble qu'on éprouve quand on va commettre -une mauvaise action.</p> - -<p>Soudain je fis un soubresaut. Derrière moi, dans la -profondeur sonore de la nuit, un «hou!» prolongé, -plaintif, triste à fendre l'âme, venait de s'élever et, par -trois fois, il se répéta, toujours plus long, plus plaintif, -plus triste.</p> - -<p>J'écartai ma couverture, saisis les rênes à pleines -mains et cinglai le cheval qui partit à fond de train.</p> - -<p>Nous traversions maintenant le cœur de la forêt. Des -arbres vénérables bordaient la route, enchevêtrant au -dessus de nous leurs ramures dépouillées. Des deux côtés -c'était une double rangée interminable de troncs noirs, -et, derrière ceux-là, il s'en pressait d'autres, confusément, -par milliers.</p> - -<p>Pour la première fois, la forêt me fit peur, à moi qui -me considérais comme son fils, né à son ombre, bercé -dans ses bras centenaires, sur son sein si moelleux et si -embaumé, à moi qui vivais en elle et par elle, à moi qu'elle -nourrissait, en vérité, de sa chair même et de son noble -sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je -leur trouvai un air menaçant que je ne leur connaissais -point; je crus les voir se pencher, abaisser lentement -leurs branches, pour m'arrêter au passage; ils m'apparurent -comme un fourmillement muet de grands spectres, -et je sentis peser sur moi la fixité effrayante de leurs yeux.</p> - -<p>Oui, de leurs yeux. Car ils avaient des yeux, tous ces -arbres. Dans chaque fût, à la hauteur de la maîtresse -branche, deux prunelles luisaient, larges, rondes, affreusement -immobiles, dardant un éclat pâle et comme décoloré.</p> - -<p>Le cheval, non moins épouvanté que moi-même, suspendit -net son élan, les jambes raidies, le crin hérissé. -J'entendis son cœur battre dans ses flancs, à grands -coups; et le mien aussi battait à se rompre.</p> - -<p>Je tremblais si fort que j'avais laissé tomber les guides -et l'idée ne me venait pas de mettre pied à terre pour les -ramasser… Il y eut quelques minutes d'une attente indicible. -Dieu m'épargne de revivre jamais ces minutes-là. -L'angoisse me serrait à la gorge, m'étouffait presque; -une sueur glacée me ruisselait par tout le corps.</p> - -<p>Qu'allait-il se passer?</p> - -<p>J'avais une hâte fébrile de le savoir, persuadé, d'ailleurs, -que ce serait terrible et que j'en mourrais…</p> - -<p>Or, voici que de l'un des arbres se détacha une grande -forme sombre qui se balança, un instant, au dessus de la -route, dans l'espace, puis vint se poser sur le rebord de -la charrette sans bruit. Un flocon de neige ne serait pas -descendu plus doucement.</p> - -<p>Je me retournai sur mon siège et je vis près de moi -les deux prunelles luisantes que j'avais prises pour les -yeux de l'arbre.</p> - -<p>Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule -de conjuration, retenue d'un vieux conteur de légendes -à demi sorcier.</p> - -<p>—Blanche ou noire? Faste ou néfaste? De la part de -Dieu ou de la part du diable? demandai-je.</p> - -<p>Une voix faible et dolente me répondit:</p> - -<p>—Je suis la chouette des ruines de Saint-Mélar, ô Mathias -Kervenno. Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu -me fus secourable naguère, laisse-moi te sauver aujourd'hui… -Tu es sur le chemin de ta damnation éternelle, -Mathias Kervenno.</p> - -<p>—Je te reconnais, dis-je à l'oiseau de ténèbres. Parle: -que veux-tu de moi?</p> - -<p>—Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es en marche -pour l'enfer.</p> - -<p>—Je n'ai pas fait de mal, que je sache.</p> - -<p>—Tu as un poids sous l'aisselle, Mathias Kervenno.</p> - -<p>Je compris qu'il faisait allusion au missel; la rougeur -de la honte me monta au visage. Je balbutiai:</p> - -<p>—Je n'ai dépouillé personne. Un vieux livre trouvé -dans un vieux mur, est-ce donc un si gros péché?</p> - -<p>—Écoute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour -pour jour, Saint-Mélar étant alors paroisse, un prêtre y -célébrait la messe de minuit. Déjà l'office était terminé, -et le prêtre ôtait ses ornements, tout heureux de penser -qu'un bon feu l'attendait au presbytère (car il faisait un -froid de loup), lorsqu'une pauvresse, arrivée sans doute -en retard, se présenta à la porte de la sacristie, demandant -à être entendue en confession et à communier.</p> - -<p>«—Revenez demain, Brigida, lui dit le prêtre, contrarié. -Je serai dès neuf heures au confessionnal et vous -communierez à la grand'messe.»</p> - -<p>Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille, -mais elle n'osa point insister, fit une humble révérence -et sortit.</p> - -<p>Le lendemain, à l'aube, un cantonnier la trouva couchée -dans la douve, morte, enveloppée d'un linceul de -neige.</p> - -<p>Par la faute du prêtre, elle n'avait point trépassé en -état de grâce. Or ce prêtre comparut, à son tour, au tribunal -de Dieu, et Dieu lui dit:</p> - -<p>«—Pour avoir péché de la sorte, tant qu'il restera -deux pierres de la chapelle de Saint-Mélar, ton expiation -sera d'y donner la communion, la nuit de Noël, à toutes -les âmes errantes!…»</p> - -<p>Voici Noël, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit -vont carillonner. Le prêtre est à son poste, les âmes errantes -se sont rassemblées, les fioles saintes vont être -remplies, mais le «livre», Mathias, le livre n'est plus à -sa place… S'il ne se retrouve pas, le prêtre ne pourra célébrer -l'office. Il sera quitte pour recommencer cent autres -années de pénitence, peut-être… Mais c'est celui -qui a emporté le missel que je plains: ce qui appartient -aux défunts devient un instrument de damnation entre -les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno.</p> - -<p>Je sortis le livre de ma poche.</p> - -<p>—Le voilà, murmurai-je. Est-ce à toi qu'il faut que je -le restitue?</p> - -<p>—Je ne suis qu'une chouette, répondit l'oiseau. Rapporte-le -où tu l'as pris.</p> - -<p>Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi je n'hésitai point. -Je tirai sur la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit -pas prier, et nous rebroussâmes chemin.</p> - -<p>Les figures des arbres, aussitôt, me redevinrent amies. -Ce n'étaient plus des spectres terrifiants, mais des ormes, -des hêtres, des châtaigniers, des chênes aux attitudes -majestueuses et protectrices. La nuit avait repris le -calme divin qui sied à un soir de Noël, et, dans mon cœur -aussi, une paix douce était rentrée.</p> - -<p>Arrivé près du campement, j'attachai ma bête au montant -d'une barrière et je pénétrai dans les ruines.</p> - -<p>Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol immense de -chouettes me suivait. Elles se perchèrent sur les branches -d'alentour, fixant sur moi leurs prunelles blafardes qui -ne me faisaient plus peur. Je remis le missel à son ancienne -place, ébauchai un signe de croix en passant devant -l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'étais -à peine éloigné d'une cinquantaine de pas que des -chants s'élevèrent de la chapelle détruite, à la louange -de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je ne vis plus les -chouettes; mais, parmi les décombres du sanctuaire, -une foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et -un prêtre à cheveux blancs se tenait, les bras étendus, en -face du missel ouvert que lui présentait un acolyte.</p> - -<p>… Hue! Dia!… Le cheval rassuré repartit au galop -dans la direction de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël, -de Plougonver, de Loquenvel, de vingt autres paroisses -encore se répondaient à travers la clarté laiteuse -de la nuit, sous le scintillement avivé des étoiles.</p> - -<p>Et j'arrivai à Belle-Isle à temps pour entendre la messe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch10">LE PUITS DE SAINT-KADÔ</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p><i>Puns Kadô</i>,—le puits de Saint-Kadô,—je le revois, -en écrivant ces lignes, tel qu'il était aux jours de mon -enfance, avec sa margelle basse, son parapet de pierres -moussues et son vieux treuil qui poussait des gémissements -presque humains, dans le silence du soir, à l'heure -où les femmes du bourg, selon l'expression consacrée, -«allaient à l'eau».</p> - -<p>C'était une espèce de citerne carrée, peu profonde, -creusée au milieu de la place. Dans une des parois s'ouvrait -une haute niche, jadis décorée de la statue du saint. -Cette statue, un beau jour, s'était effondrée de vétusté -et de moisissure.</p> - -<p>—Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a -tant en Trégor, je ne m'étonne pas que saint Kadô ait -donné sa démission… Ça n'est pas gai d'être le patron -d'un puits. Il aura sans doute demandé à monter en -grade et à devenir patron d'auberge!…</p> - -<p>Ce fut toute l'oraison funèbre de la pauvre vieille image, -sculptée aux temps anciens dans un tronc de hêtre par -quelque pieux sabotier d'alentour. On songea bien à la -remplacer, mais plus tard, lorsque la fabrique serait plus -riche. En attendant, des ronces grimpantes, des fougères -aux fines dentelles s'efforçaient de cacher de leur mieux -la détresse de cette niche veuve, où les débris sacrés -achevaient de pourrir.</p> - -<p>Le puits continua de s'appeler <i>Puns Kadô</i>; mais, de -Kadô lui-même, à la longue, il ne fut plus question…</p> - -<p>Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, -auprès de la margelle et qui s'y attardaient quelquefois -des heures à médire de leur prochain, sous prétexte d'emplir -leurs cruches, Fanta Gouronnec était la seule qui se -souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à -ses tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.</p> - -<p>—Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle -souvent: c'est de voir sur pied le saint Kadô tout -neuf qu'on nous promet depuis des années et qui pourrait -bien être comme le veau de la vache à Tanguy, lequel -devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit -jamais…</p> - -<p>Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, -car sa prière fut exaucée, à la suite d'une circonstance -assez bizarre dont voici l'authentique récit.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,—en breton -<i>Ar Zant</i>,—bon mari, bon père, cultivateur consommé, -éleveur émérite, mais, par exemple, ivrogne, ah! ça, oui, -ivrogne pommé!… Plus que sa femme, plus que ses enfants, -plus même que sa terre et que son bétail, il aimait -la boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la -Boisson!» Il y avait, dans la façon dont il le disait, de la -tendresse, de la piété, de la dévotion, de la ferveur, -quelque chose de mystique et de passionné. C'était chez -lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le <i>recteur</i> de -la paroisse le sermonnait souvent à cet égard.</p> - -<p>—Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans -ma nature. Je suis <i>boissonnier</i>!</p> - -<p>Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas -plus d'accent à professer qu'ils étaient chrétiens.</p> - -<p>Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, -c'est-à-dire tout les dimanches régulièrement, plus les -jours de fêtes gardées, et enfin quand ses affaires l'obligeaient -à paraître aux marchés voisins. Ivresses charmantes, -d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui -versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face -candide alors s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial -ni même de grossier, au contraire: il en était comme -transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient des scintillements -d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient des paroles -de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre -qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus -retors…</p> - -<p>Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic, -sa jument rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de -M<sup>e</sup> Cariz, notaire à Lannion. Il était content de lui et des -autres, content de l'humanité tout entière. Il avait beaucoup -bu, et bu à bon compte, ce qui doublait son allégresse, -ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus -un lot de chêne d'une valeur réelle de quatre cents -francs… Oui dame! pour cinquante écus il était devenu, -lui paysan, lui fermier, propriétaire de cette magnifique -avenue du château de Kergloz,—des arbres superbes -comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».—Fallait-il -tout de même que M. le comte eût besoin de -gros sous, après avoir <i>rousti</i> les pièces d'or!… Un <i>boissonnier</i> -aussi, ce comte, mais un boissonnier des grandes -villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre.</p> - -<p>—Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle -des pendards, expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr, -assis à sa gauche sur l'unique siège du char à -bancs.</p> - -<p>Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes -et clamant: «La charité!» de seuil en seuil. En -échange de l'hospitalité qu'on lui accordait, dans les -greniers ou les étables, il rendait aux femmes le service -de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries -d'hiver: d'où ce sobriquet de <i>An Dribunêr</i> (le dévideur) -dont on l'avait affublé et qui avait fini par se -substituer à son véritable nom, tombé pour lui-même en -oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant péniblement la -côte, au sortir de Lannion.</p> - -<p>—Où vas-tu comme ça, Dall?</p> - -<p>—A ta voix je te reconnais, Ar Zant… Je vais bien -loin, si j'en crois mes jambes qui me rappellent à tout -moment qu'elles ont passé l'âge de courir les chemins.</p> - -<p>—Mais encore?</p> - -<p>—A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque -cependant tu tiens à le savoir. C'est mon jour de loger -sous leur toit.</p> - -<p>—Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur -porte. Tu n'auras que trois champs à traverser.</p> - -<p>Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant -sur Joseph le Saint toutes les bénédictions du ciel. Et -celui-ci tout de suite s'était mis à lui faire ses confidences.</p> - -<p>…—Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes…</p> - -<p>—Certes, opinait l'aveugle.</p> - -<p>—Toi, Dall, t'es-tu jamais soûlé?</p> - -<p>—Plus d'une fois, oui… à l'auberge du <i>Coûte rien</i>.</p> - -<p>—Hein? Quoi? Où est-ce qu'elle est, cette auberge?</p> - -<p>—Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes, -sur les places des bourgs, dans l'herbe des prés. C'est -le tonneau du bon Dieu: chacun peut y boire. L'eau -coule pour tout le monde.</p> - -<p>—De l'eau!… Pouah! fit le Saint avec une grimace.</p> - -<p>Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de l'aveugle, -mais que surprirent seuls les anges qui rôdent -dans le firmament de Bretagne, la nuit de Noël… La silhouette -d'une maison se profila en noir sur l'horizon -nocturne criblé d'étoiles.</p> - -<p>Au dessus de l'huis se balançait, dans le vent, une -touffe de gui. A l'intérieur, nulle clarté. Les gens, apparemment, -dormaient.</p> - -<p>Joseph arrêta court la bête.</p> - -<p>—J'ai soif, dit-il. Nous allons réveiller ce mécréant -d'aubergiste qui se permet de ronfler à l'heure où les autres -se lèvent pour rendre visite dans sa crèche à l'Enfant-Dieu… -Nous boirons un litre en l'honneur de Jésus!… -D'ailleurs, te voilà presque arrivé…</p> - -<p>Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit à cogner -sur la porte avec le manche de son fouet.</p> - -<p>Mais personne ne lui répondit.</p> - -<p>—Ohé! Tignouz, ohé! Grida, ouvrez donc!… C'est -moi, Joseph le Saint, de Kergouanton, avec Dall an Dribunêr. -Laisserez-vous deux chrétiens mourir de la pépie?</p> - -<p>Même silence.</p> - -<p>—Hé! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est -vide? Ils sont tous en route pour la messe, mon cher… -Ce que tu as de mieux à faire, c'est de continuer, toi-même, -ton chemin. Tu te désaltéreras au bourg de Tréziny.</p> - -<p>—Ouais, tous les cabarets seront clos.</p> - -<p>—Tu en seras quitte pour t'abreuver au <i>puns Kadô</i>.</p> - -<p>—Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espèce -des grenouilles.</p> - -<p>—Parlons sérieusement, reprit l'aveugle d'un ton pénétré, -avec, toutefois, une imperceptible nuance d'ironie. -Tu as été obligeant à mon égard, je te veux payer de retour. -Je vais te révéler un secret que je tiens de ma -grand'mère, laquelle était une femme de sens, renseignée -comme pas une sur les merveilles de la «nuit -sainte»… Seulement, jure-moi d'abord que tu n'en abuseras -point…</p> - -<p>—Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret.</p> - -<p>—Lorsque tu arriveras à Tréziny, toutes les auberges -en effet seront fermées; les gens seront à l'église. Laisse -ton équipage à l'entrée du bourg et dirige-toi vers le -puits qui est au milieu de la place. Là, assieds-toi sur la -margelle jusqu'à ce que tu entendes tinter la clochette -de l'enfant de chœur, au moment de la consécration. -Dès qu'elle aura commencé à sonner, ne perds pas de -temps. Saisis d'un poing solide l'un des seaux et mets-toi -à califourchon sur l'autre. Tu descendras ainsi tout doucement -et tu atteindras sans peine la niche pratiquée -dans le mur du fond. Tu m'as bien compris?</p> - -<p>—Parfaitement; mais qu'est-ce que ça me rapportera, -toute cette gymnastique?</p> - -<p>—Mon cher, la nuit de Noël, pendant la durée de la -consécration, l'eau de ce puits se change en vin, par les -mérites du Christ et la vertu de saint Kadô<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>… Tu -n'auras qu'à te pencher pour en boire à pleines gorgées. -Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en goûte qu'au -paradis. Tu m'en diras des nouvelles!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> C'est une tradition répandue en Basse-Bretagne que la nuit -de Noël, pendant le temps que dure la consécration, l'eau des -sources se change en vin pur. J'ai mentionné plus haut l'aventure -authentique du pauvre Nonnic Garlantès, qui, lui, se noya tout à -fait, pour avoir voulu s'assurer de la réalité du miracle (cf. <i>Nédélek</i>).</p> -</div> -<p>Le fermier se grattait le bout du nez.</p> - -<p>—J'ai idée que tu te moques de moi, Dall an Dribunêr.</p> - -<p>—Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il était de -mon devoir de te témoigner ma reconnaissance à ma -manière… Au revoir, fils! grâce à toi me voilà presque -rendu à destination. Il ne me reste qu'à te souhaiter bon -voyage!</p> - -<p>Et le vieux, franchissant une barrière, s'engagea dans -les champs, tandis que l'ivrogne, remonté tant bien que -mal sur son siège, criait à Rouzic un «hue!» formidable, -et que la bonne jument s'enlevait en faisant feu des -quatre pieds.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>—Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec -à son mari. Je suffirai bien toute seule à surveiller -la cuisson du repas et à disposer le couvert… Partez -sans crainte; la table sera prête à votre retour…</p> - -<p>Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si -çà et là, aux lucarnes des chaumières, veillait une flamme -pâle, une clarté discrète de ver luisant. L'église, en -revanche, jetait par ses vitraux de grandes lueurs rougeâtres, -pareilles à des feux de forge. Et des chants -montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain -Fanch ar Luch, accompagné comme en sourdine par le -nasillement monotone du chœur des femmes. Puis, soudain, -les chants cessèrent et, dans le silence, retentirent -par saccades les tintements grêles d'une clochette.</p> - -<p>—La consécration! se dit Fanta.</p> - -<p>Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et, -ouvrant la porte, se vint mettre debout pour assister à la -sortie de la messe.</p> - -<p>Il lui sembla entendre des gémissements.</p> - -<p>Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?</p> - -<p>Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de -<i>puns Kadô</i>. Et Fanta de courir au vieux puits, non sans -s'être munie au préalable d'une lanterne.</p> - -<p>—Qui est là? demanda-t-elle.</p> - -<p>Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit:</p> - -<p>—Moi! Le Saint!</p> - -<p>—Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous, -Monseigneur saint Kadô?… Est-il possible!… Et que -puis-je pour vous?</p> - -<p>La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la -pauvre statue délaissée l'implorât de la sorte, dans le -langage des vivants. N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque, -cependant, cette nuit-là, les bêtes elles-mêmes reçoivent -l'usage de la parole, pourquoi, je vous prie, pareille -faculté ne serait-elle pas accordée aux images -vénérées des saints?</p> - -<p>Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si -long.</p> - -<p>Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture -béante, elle disait de sa voix la plus dévote:</p> - -<p>—Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous -suis dévouée. Vous le savez, n'est-ce pas?… Depuis que -votre ancienne statue est tombée en poussière, je ne -cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de -pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une -mitre d'or. Mais tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont -des gens sans cœur et sans oreilles, des misérables, des -goujats, de fieffés ivrognes!…</p> - -<p>Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier -mot de cette pieuse apostrophe.</p> - -<p>—Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai… je -vous le jure!… Sauvez-moi!… Vous n'avez qu'à abaisser -le seau que j'ai laissé échapper!…</p> - -<p>—Hein? s'écria Fanta Gouronnec… Comment? Tu n'es -donc pas le saint de la citerne?</p> - -<p>—Le Saint!… Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla -le malheureux.</p> - -<p>—Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent -donc pas que tu te mets à voyager dans les -puits?</p> - -<p>Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien» -qui n'avait avec lui que de si lointains rapports,—furieuse -surtout de voir finir de façon si plate -une aventure qu'elle avait crue céleste.</p> - -<p>L'autre, cependant, geignait de plus belle:</p> - -<p>—Je suis à bout de forces… Au nom de Dieu, père des -créatures, venez à mon aide!… Qui que vous soyez, je -vous le revaudrai.</p> - -<p>Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le -laisser périr en état de péché mortel, la nuit où Jésus -vient de naître!»</p> - -<p>—Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours, -mais à une condition.</p> - -<p>—Je les accepte toutes.</p> - -<p>—Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de -chêne, et peinte de pourpre et d'or, la niche où tu te -morfonds.</p> - -<p>—Dans deux jours elle sera commandée.</p> - -<p>—Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il -n'y a que lui qui sache les sculpter comme il faut.</p> - -<p>—Chez Philippe Merrer, c'est entendu.</p> - -<p>—Dût-elle te coûter cent francs!</p> - -<p>—Je paierai même le transport.</p> - -<p>—Tu le jures?</p> - -<p>—Sur ma part de paradis.</p> - -<p>—Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es.</p> - -<p>—Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants!</p> - -<p>Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement -s'était formé autour de la citerne.</p> - -<p>—Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à -la foule de plus en plus compacte…</p> - -<p>Et elle commença de tirer sur la corde, en criant, -comme font les marins:</p> - -<p>—Ohé! hisse!</p> - -<p>On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, -au lieu d'eau, ce sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur -et vert de mousse. Vous jugez si le treuil grinçait, mais -l'homme aussi claquait des dents.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny -une mirifique statue de saint Kadô drapée de violet et -mitrée d'or. Toute la population assistait à la cérémonie. -Ce fut une occasion de franches lippées et de grasses -soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton, -sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait -plus qu'à l'auberge du <i>Coûte-rien</i> dont Dall an Dribunêr -lui avait, le premier, appris la route.</p> - -<p>Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible -ivrogne, il se trouve toujours quelqu'un pour dire:</p> - -<p>—Il faudrait l'envoyer à <i>Puns Kadô</i> s'abreuver de -«vin de Noël.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch11">LE FORGERON<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -PLOUZÉLAMBRE</h3> - - -<p class="dedic">A Mlle Finette.</p> - -<p>Lorsque j'avais votre âge, mon amie, j'étais, ne vous -en déplaise, un affreux galopin, toujours courant, toujours -trottant, en quête d'aventures héroïques qui finissaient -le plus souvent de la façon la plus sotte et d'où je -sortais penaud, mais impénitent. Vous m'avez demandé -de vous en conter une. Écoutez celle-ci qu'une rencontre -récente m'a remise en mémoire.</p> - - -<h4>I</h4> - -<p>C'était aux vacances dernières. Je passais par Plouzélambre. -Imaginez une pauvre bourgade, la plus humble -et la plus perdue: de vieilles maisons grises aux toits galonnés -de lichens jaunes; quatre ou cinq auberges avec -des enseignes d'une orthographe extraordinairement fantaisiste; -un enclos plein de tombes, ombragé par des ifs -presque millénaires; une église lamentable, à demi effondrée, -ne tenant debout que par miracle, et, en face de -l'église, l'école—une grande bâtisse fort laide, mais où, -tout de même, autrefois, nous nous plaisions bien. J'en -ai fréquenté d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses, -ne sont pas demeurées aussi chères à mon souvenir.</p> - -<p>J'étais arrivé à Plouzélambre sur le coup des huit heures. -Des écoliers, pareils à celui que je fus, entraient en -classe, disposés sur une longue file, les mains derrière le -dos, le sac de toile en bandoulière, tête nue et chantant. -Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles retentissait -en moi délicieusement et, parmi leurs voix claires -montant à l'unisson, j'écoutais presque si je ne distinguerais -pas la mienne. L'homme porte en lui une infinie -puissance d'illusion: il avait suffi qu'autour de moi se -reconstituât le décor familier de mon enfance, pour que -je me crusse redevenu un enfant.</p> - -<p>Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise, -sa faucille sur l'épaule. Je l'arrêtai pour lui demander:</p> - -<p>—L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas?</p> - -<p>Je nommais mon ancien maître. Le paysan me dévisagea, -un peu surpris. Puis, au bout d'un instant:</p> - -<p>—Si je ne me trompe, nous avons ânonné ensemble -sur les mêmes bancs. Tu dois être un tel. Moi, je suis le -Bourdonnec.</p> - -<p>Je lui sautai au cou et nous nous embrassâmes longuement.</p> - -<p>—C'est singulier, fit-il, qu'après tant d'années on n'ait -pas plus de peine à se reconnaître!… Je me suis souvent -demandé, quand on causait de toi, chez nous, quel air -tu pouvais bien avoir à présent. N'est-il pas étrange que -tu sois exactement celui que je me figurais?</p> - -<p>Je confessai en toute sincérité que, pour ma part, -j'eusse difficilement mis, de prime abord, sur son visage -robuste et hâlé le nom du petit Jouan Le Bourdonnec qui -fut le premier et le plus aimé de mes compagnons d'études.</p> - -<p>Il eut une de ces réparties profondes dont les paysans -de Bretagne sont coutumiers:</p> - -<p>—Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous -pareils… Mais, poursuivit-il, je n'ai pas répondu à ta -question. Ne me parlais-tu pas de M. Loarer? Je vais te -conduire à lui: nous n'avons, hélas! que l'échalier du -cimetière à franchir.</p> - -<p>Nous fîmes quelques pas dans une étroite allée, sablée -de coquillages de mer; à droite, à gauche, des tertres -verdoyants surmontés de croix peintes, racontant des -vies obscures et d'humbles trépas; tout au bout, une -tombe moins fruste, presque monumentale, taillée dans -un bloc de granit rose.</p> - -<p>—C'est ici, fit Jouan.</p> - -<p>Et quand nous eûmes donné à la mémoire du vieux -maître d'école un souvenir attendri:</p> - -<p>—Tu vois que ses élèves lui sont restés fidèles. Les -plus pauvres y sont allés de leurs quatre sous, pour qu'il -eût une sépulture convenable. «Il faut, disaient-ils, que -sa tombe soit aussi belle que celle d'un curé.» Le fait -est que nous lui devions bien cela. Te rappelles-tu…?</p> - -<p>Nous avions pris à travers le cimetière, pour sortir par -l'autre côté. Et sur nos lèvres, tout en marchant, abondaient -les évocations du passé. Le paisible champ des -morts, baigné par l'éclatante lumière d'août, foisonnait -de vie végétale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient -du calice des fleurs funèbres, et l'on entendait au loin, -dans les campagnes ensoleillées, le ronflement d'orgue -des machines à battre. De temps à autre, Jouan me prenait -par le bras, me désignait une croix sur un tertre:</p> - -<p>—Lis ce nom…</p> - -<p>Et c'était quelqu'un de nos camarades d'antan, couché -dans le grand repos, avant d'avoir accompli le meilleur -de sa tâche. Une vague mélancolie me gagnait, et cependant -j'eus toutes les peines du monde à retenir un -éclat de rire, lorsque, à propos d'un des noms inscrits -là, au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec -me dit à brûle-pourpoint:</p> - -<p>—Il était de l'histoire du <i>symbole</i>, tu sais?… Car tu te -la rappelles, l'histoire du <i>symbole</i>?</p> - -<p>Oui bien, je me la rappelais… Nous voilà de la reconstruire -ensemble, pièce à pièce, en ses moindres détails.</p> - -<p>Cela se passait aux âges déjà lointains où, sous prétexte -d'apprendre aux petits Bretons le français, dont ils -ne possédaient pas un traître mot, on leur interdisait, -même aux récréations, de se servir entre eux de la seule -langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer.</p> - -<p>Autant les condamner au silence.</p> - -<p>Mais l'enfant a l'ingéniosité d'un sauvage.</p> - -<p>Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à -notre vocabulaire celtique, au moyen de désinences -appropriées, une couleur vaguement française. Et ce fut -alors le plus abracadabrant des jargons. On disait, par -exemple: «J'ai <i>torré</i> mon <i>botès</i>». Traduisez: j'ai cassé -mon sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: <i>meignater</i>. -Cela signifiait: se battre à coup de pierres. Tant -de choses en un seul mot!</p> - -<p>Le reste était à l'avenant.</p> - -<p>Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de -six à dix ans.</p> - -<p>Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres -eux-mêmes et, pour y obvier, ils adoptèrent le -<i>symbole</i>.</p> - -<p>Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme -cela, des inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant -mystère.</p> - -<p>Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et -apparences d'une rondelle de fer-blanc percée en son milieu -d'un trou que traversait une ficelle.</p> - -<p>Au premier terme suspect que vous laissiez échapper, -le surveillant vous glissait dans la main ce signe d'infamie. -A vous maintenant de vous en défaire, en le passant -à un condisciple, astucieusement pris par vous en faute. -On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez -vite un excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis -de penser que ce n'est point le but idéal de l'éducation. -Le dernier détenteur du <i>symbole</i>, à la fin de la journée -scolaire, restait une heure après le départ des autres à -ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire la toilette -de la classe.</p> - -<p>Et donc, cette humiliation m'advint.</p> - -<p>J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me -venger.</p> - -<p>Au lieu de déposer le <i>symbole</i> sur la chaire, ainsi qu'il -était prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand -je fus libre, pour emporter la maudite rondelle de fer-blanc, -et, sitôt dehors, mon premier soin fut d'assembler -autour de moi tous les garnements du bourg.</p> - -<p>—Çà, leur dis-je à peu près, il faut en finir avec cet -instrument d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui -les funérailles qu'il mérite.</p> - -<p>Ils s'écrièrent d'une seule voix:</p> - -<p>—C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre!</p> - -<p>L'instant d'après, nous étions en route pour le Rûn. -Le Bourdonnec et moi marchions en tête de la bande. Les -autres suivaient, hurlant et vociférant. Nous devions -avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches partant en -guerre. Les gens, ébaubis, se pressaient sur les seuils -pour nous regarder passer.</p> - -<p>Le Rûn est une éminence broussailleuse, située à un -quart de lieue environ du bourg de Plouzélambre, dont -d'anciennes carrières abandonnées ont profondément -entaillé les flancs. Où le cadavre de notre ennemi serait-il -mieux enfoui que sous cette colline déserte, dans une -de ces grottes obstruées par les ronces, hantées seulement -des chauves-souris et des crapauds? Il fut procédé -à son inhumation, selon les rites les plus solennels.</p> - -<p>En guise de monument, nous érigeâmes au-dessus un -tas de pierres semblable à ces <i>cairns</i> qui, chez nos ancêtres, -marquaient la sépulture des grands chefs barbares. -Puis, sur une «couverture de cahier cartonné» fixée -dans un rameau d'ajonc, l'un de nous—celui-là même -dont une croix de bois noir venait de me rappeler le nom—écrivit -au crayon ces deux vers qu'un <i>symboliste</i> -d'aujourd'hui (soit dit sans jeu de mots) ne désavouerait -peut-être pas:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ci-gît le symbole,</div> -<div class="verse">On pourra parler breton à l'école.</div> -</div> - -<p>Ce sont probablement les seules rimes qu'il ait jamais -assemblées. Que Dieu les lui pardonne!</p> - -<p>Pas n'est besoin, je pense, de vous apprendre que le -lendemain le symbole était ressuscité, sinon le même, du -moins son frère.</p> - -<p>Si j'en crois mon ami Le Bourdonnec, nous fûmes, -pour cette escapade, battus de verges.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Tout en devisant de la sorte, je m'étais laissé entraîner -par Jouan vers sa métairie du Gollod. Il tenait à me présenter -à sa femme, «Monna Dizès, voyons, la fille du -meunier de Nizilzi, une petite fûtée qui faisait sa première -communion l'année où nous faisions, nous, notre -troisième».</p> - -<p>Il ajoutait d'un ton philosophe:</p> - -<p>—Ah! elle a quelque peu épaissi, depuis lors.</p> - -<p>La «petite fûtée» s'était, en effet, changée en une -opulente matrone, mais qui me reçut de la manière la -plus accorte, avec une bonne grâce paysanne à laquelle -il n'était guère possible de résister. Je dînai donc au Gollod, -le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgré -mes protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais -la nuit.</p> - -<p>—Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de -blé, sous les étoiles, disait Jouan.</p> - -<p>Et Monna Dizès ajoutait:</p> - -<p>—Nos lits valent bien ceux de l'auberge… La couette -est de fine balle d'avoine, vannée au vent de mer, et les -draps sont en toile de Bretagne parfumée de fleur de -lavande… Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc somme -et, comme la chambre est au levant, le soleil béni vous -<i>bonjourera</i> gaîment au réveil. Restez.</p> - -<p>Je restai.</p> - -<p>L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous -ne rentrâmes que pour le repas du soir, que nous prîmes -à la table commune, dans la grande cuisine, parmi les -servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut exquis, ce repas, -assaisonné de propos rustiques, de menues histoires -locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans -lever le nez de leur écuelle, avec des rires silencieux. -C'était le charme de la vie patriarcale retrouvé. Monna -présidait, debout, et distribuait les parts, en disant à -chacun, selon l'usage antique:</p> - -<p>—Grand bien vous fasse!</p> - -<p>A quoi l'on répondait:</p> - -<p>—Dieu vous le rende!</p> - -<p>Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le <i lang="la" xml:lang="la">Deo -gratias</i>, et nous nous acheminâmes vers l'aire où les tas -de gerbes dessinaient en noir sur le couchant de pourpre -leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan me convia -à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette. -Il faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses -semblent frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit -violette montait peu à peu; les premières étoiles s'allumaient; -un reste de clarté diurne agonisait délicieusement.</p> - -<p>Nous fumâmes quelques minutes en silence.</p> - -<p>—Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui -je pense?</p> - -<p>—Dis voir.</p> - -<p>—A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer -la tombe et à qui nous devons cependant, l'un et l'autre, -les plus radieuses peut-être de nos anciennes joies d'écoliers… -à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur.</p> - -<p>Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent -sur moi ces quatre syllabes. Les lointains assombris -de l'horizon du Gollod s'illuminèrent à mes yeux -d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de forge, et -les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies -d'une enclume immense.</p> - -<p>—Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur -de fer!</p> - -<p>Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes -et comme tassées sous le poids du torse, des épaules -quasi trop vastes, presque pas de cou et des bras de -géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui montaient -et qui descendaient. La tête était rude, hirsute, -encadrée d'une barbe en collier aussi raide que poil de -brosse. Les joues rêches, excoriées comme un vieux cuir, -étaient incrustées, damasquinées de limaille de fer qu'on -eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque tatouage -ancien.</p> - -<p>Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble -très agréable.</p> - -<p>Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner -à la physionomie un aspect farouche et terrifiant, -c'était la cavité vide de l'orbite gauche d'où la prunelle -avait été arrachée par un éclat incandescent et que recouvrait -mal un lambeau de paupière ombragé d'une -touffe de sourcils.</p> - -<p>C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à -l'œil unique. Cet œil, en revanche, était d'une douceur -qui rassurait, qui exerçait sur vous, au premier regard, -une fascination de bonté. Il était gris, du gris des étangs -sous la lune, avec des transparences profondes derrière -lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et -chaude comme sa forge.</p> - -<p>Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la -route de Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique -sanctuaire de Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93, -par un bataillon de vandales étampois. La statue mutilée -du grand anachorète celtique ornait encore un des -angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y -venaient prier, car cette image passait pour avoir conservé -des vertus spéciales: elle portait chance aux jeunes -conscrits, soit avant, soit après le tirage au sort, et guérissait -les maris jaloux. C'était, du reste, avec les murs, -tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait -été transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et -même une partie de la nuit. Miliau était un travailleur -acharné, dur à la besogne, battant et forgeant depuis -l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait <i>Marie-Jeanne</i>, -la cloche tardive, dite <i>la cloche des polissons</i>. Il ferrait les -chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les -roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les -faux pour les foins et les faucilles pour les blés, aiguisait -les tranche-lard des ménagères, rétamait les bassins -de cuivre, et, au besoin, fabriquait les <i>symboles</i>.</p> - -<p>Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu -toute espèce d'autres motifs de l'aimer à plein cœur.</p> - -<p>Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde -le plus obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le -clou d'une toupie venait-il à sauter, vite on courait chez -Miliau Arzur.</p> - -<p>—Miliau <i>gêz</i>, mon doux Miliau!…</p> - -<p>Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer -au diable, vous et votre toupie, et tout de même s'interrompait -débonnairement dans son travail pour vous la -raccommoder de main de maître.</p> - -<p>—Combien est-ce, Miliau?</p> - -<p>Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts -râpeux, faisait mine de pincer légèrement et disait:</p> - -<p>—Me voilà payé, mais n'y reviens plus.</p> - -<p>Nous revenions sans cesse.</p> - -<p>Il y en avait même—et j'étais du nombre—qui, la -classe terminée, s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à -la nuit déjà close.</p> - -<p>L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles -appuyées aux murs ou traînant à terre, dans le bruit -rythmé des marteaux et l'éparpillement féerique des -scories en feu! Joignez que Miliau avait une voix superbe, -une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités -fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait -aux retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au -crépuscule il chantait. Son répertoire était infini. <i>Sônes</i> -d'amour, berceuses enfantines, <i>gwerziou</i> tragiques et cantilènes -sacrées, il vous promenait en quelques heures à -travers le champ si fécond de l'inspiration populaire -bretonne. Je crois même qu'il improvisait parfois et que -l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en tout -cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le -moins possible.</p> - -<p>Puis, à l'instar des <i>lesches</i> grecques, la forge était un -lieu de réunion, de causeries, de racontars de toute -nature. Les mendiants, les colporteurs, la race vagabonde -des <i>chemineurs de pays</i> y entraient, au passage, -pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts -transis, et, le plus souvent, s'y attardaient à débiter les -nouvelles, assis sur quelque enclume hors d'usage. On -apprenait là les crimes, les incendies, les accidents, les -baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits divers -de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des -types étonnants, des figures inoubliables, une entre autres, -celle d'un ancien forçat qui s'était laissé condamner -pour son frère. On ignorait son nom: on l'appelait communément -<i>Ar Galéour</i>, le Galérien. Il était maigre, chétif, -ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre -chien battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce -de sac en bure jadis bleue dont le fond lui tombait derrière -la tête, sur le dos, son bonnet de bagne, paraît-il.</p> - -<p>Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait -quelquefois à coucher et ne le laissait jamais repartir -sans avoir bourré son bissac de pain bis et de lard fumé.</p> - -<p>—Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il… -Seulement, il ne peut plus travailler. Il a le <i>tremblement</i>. -Il est incapable de rester en place; il fuit devant -sa honte, la honte imméritée qui est sur lui; et il faut -qu'il marche sans repos ni trêve, comme fait le <i>Boudé-déo</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>… -Plaignez-le et tirez-lui vos bérets…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Le Juif-Errant.</p> -</div> -<p>Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait -le spectacle le plus animé. Les cultivateurs de -Plouzélambre s'y donnaient rendez-vous: ils arrivaient -montés sur leurs chevaux de labour, les jambes ballantes -du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le brûle-gueule -aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des -remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles. -Les étalons hennissaient, se dressaient debout contre la -muraille, balayant le sol du crin de leurs queues; les -juments ruaient ou reniflaient avec force; les hommes -juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup -éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie -ou les bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait -le voir se démener, le rude forgeron, brandissant au bout -d'une pince le fer empourpré. Il connaissait par leur nom -tous les chevaux du pays et savait l'art de les calmer -d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans -l'air. Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions -avec délices.</p> - -<p>Ah! ces soirs du samedi!… La cloche de quatre heures -n'avait pas fini de sonner que déjà, nos sabots aux mains -pour courir plus vite, nous galopions dans la direction -de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé, ne dédaignait -pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour -«tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire -sur la corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée! -On se la disputait généralement à coups de poings. Des -générations de gamins se sont suspendues à cette pauvre -corde, toute noire de suie et terminée par une cheville -de bois dur que des milliers de mains avaient polie -comme un vieil ivoire.</p> - -<p>J'apportais, quant à moi, à ce métier de <i>souffleur</i>, -la même gravité que si j'eusse accompli un sacerdoce.</p> - -<p>J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au -dessus de mon front le branle du levier, à écouter le halètement -sourd de l'appareil, à regarder fuser la flamme -multicolore dans les crépitements du charbon.</p> - -<p>—Hardi! Hardi! criait Miliau.</p> - -<p>Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de -sueur.</p> - -<p>C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une -qualité bien médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.</p> - -<p>Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à -me faire revivre, comme dans un éclair, toute la magie -éteinte de mon passé d'enfant. Je demandai:</p> - -<p>—Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal -borgne», le «forgeron de Saint-Efflam»?</p> - -<p>—On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine, -me répondit Le Bourdonnec.</p> - -<p>Il secoua la cendre de sa pipe, baissa la tête et demeura -un moment sans parler.</p> - -<p>—Oui, et il n'est pas mort comme tout le monde, -reprit-il. Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai été, très involontairement, -la cause de son trépas.</p> - -<p>—Allons donc! Comment cela?</p> - -<p>—Je veux te le dire. Ça me soulagera…</p> - -<p>Et moi, mon amie, je veux vous redire à mon tour cette -extraordinaire aventure, telle que je la tiens des lèvres -de Jouan Le Bourdonnec. Elle vous prouvera qu'au pays -de mon enfance l'âme triste de la légende n'a pas cessé -de fleurir.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>L'hiver précédent avait été rude, surtout vers la fin de -décembre, aux approches de Noël. Il faisait un temps de -chien ou plutôt un temps de loups. Le sol, depuis huit -jours, était couvert d'un pied de neige sur laquelle il -avait plu du verglas.</p> - -<p>Un mercredi, veille de la Nativité, Jouan Le Bourdonnec -se rendit chez Miliau Arzur.</p> - -<p>—Vieux père, lui dit-il, j'ai vendu, voici près de deux -semaines, une charge de fagots au notaire de Plufur. J'attendais -pour les charroyer que les routes fussent redevenues -praticables. Mais il paraît qu'on meurt de froid -chez le tabellion. Il m'envoie prévenir par son clerc -qu'il faut que la commande soit livrée pour après-demain. -Donc, Miliau, tape ferme et dur, car j'ai besoin pour mon -harnais de trois chevaux d'une belle douzaine de fers à -glace.</p> - -<p>Le forgeron le dévisagea d'un air furieux:</p> - -<p>—Ah! çà, par la barbe du roi Arzur, mon ancêtre, -vous vous êtes donc tous donné le mot, dans votre satané -quartier du Gollod?</p> - -<p>—Quoi? quoi? Miliau de mon âme, qu'est-ce qu'il y a -donc?</p> - -<p>—Il y a que ton voisin Merrer sort d'ici et qu'avant -lui il en est venu dix autres, également de tes environs, -tous criant et clamant: «Une douzaine de fers à glace, -Miliau, pour l'amour de Dieu!»… J'aurais les cent bras -du géant Gawr, ma parole, qu'on ne me traiterait pas -différemment… J'ai promis de servir les premiers arrivés. -Les autres, eh bien! je leur ai indiqué l'adresse du -diable dont la forge ne chôme jamais et dont les feux -brûlent nuit et jour… Fais comme les camarades, mon -garçon, si le cœur te dit.</p> - -<p>Jouan Le Bourdonnec ne se démonte pas vite. Il s'assit -sur l'escabeau de chêne luisant, près du foyer, et repartit -d'un ton tranquille:</p> - -<p>—Tu ne me feras pas cet affront, Miliau. Tu as travaillé -pour mon père et même, je crois, pour mon -grand-père. Tu ne voudras point que j'attrape peut-être -ma mort à m'en aller à cette heure, à pied, dans la -neige, acheter des fers tout faits—et mal faits—chez -le maréchal expert de la rue des Juifs, à Lannion.</p> - -<p>—Non, mais tu consens à ce que j'attrape la mienne -à forger pour toi et pour tes compagnons, toute la nuit.</p> - -<p>—Oh! toute la nuit!… Pour quelques douzaines de -fers!… Ce n'est pas, je pense, Miliau Arzur, ancien forgeron -breveté des lanciers de la Garde, qui parle de la -sorte!… Ah bien! si ce maladroit de Tinévez, le maréchal -expert, savait ça!… Il s'en ferait des gorges -chaudes, et, du coup, il aurait raison de prétendre que -tu vieillis.</p> - -<p>—Te voilà encore avec ta langue de vipère, Jouan.</p> - -<p>—Oh! il ne l'a jamais dit devant moi. Si grande qu'il -ait la bouche, j'ai la paume assez large pour la lui fermer.</p> - -<p>—Tu ne ferais que ton devoir. Les Bourdonnec peuvent, -mieux que personne, attester ce que je vaux.</p> - -<p>L'instant d'après, Miliau suivait Jouan à l'auberge d'en -face, trinquait avec lui, debout, devant le comptoir, et, -le verre bu, disait en s'essuyant les lèvres du revers de -sa manche:</p> - -<p>—Les fers seront prêts pour demain matin.</p> - -<p>L'énorme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-là, -dans la forge de Saint-Efflam. Sur les onze heures, -Brun, le petit apprenti, demanda:</p> - -<p>—Sauf votre respect, maître, y a-t-il encore beaucoup -d'ouvrage?</p> - -<p>—Ça diminue, répondit Miliau. Tes bras commencent -à réclamer un peu d'huile de repos, hein, garçonnet?</p> - -<p>—C'est à cause de la messe de minuit. Si ça ne vous -faisait rien, j'aimerais bien y aller.</p> - -<p>—La messe de minuit… répéta le forgeron stupéfait… -Faut-il qu'ils m'aient fait perdre la tête, tous ces <i>kouers</i> -(paysans)!… J'avais, par ma foi, oublié que ce fût Noël. -Dire que Christ va naître et que je suis là, comme un -mécréant, à battre le fer!… Ah! si je n'avais pas donné -ma parole à cet enjôleur de Bourdonnec!… Mais je ne -peux pas… non, vraiment, je ne peux pas. Je suis lié -par ma promesse. Toi, petit, tu es libre. Va, mon bonhomme, -va. Seulement souviens-toi de réciter un <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> -à mon intention, quand tu feras tes dévotions devant la -«Crèche».</p> - -<p>En un tour de main, l'apprenti eut jeté bas son tablier -en peau de mouton et débarbouillé sa figure dans le baquet -d'eau tiédie où l'on mettait à tremper les fers rouges.</p> - -<p>Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout -triste et comme sans courage. Les cloches carillonnaient -allègrement dans le grand silence de la nuit. Puis des -pas retentirent, un fracas de sabots cloutés sonnant -clair sur le chemin durci… Le front collé à la vitre d'une -lucarne, Miliau vit défiler des groupes de gens, hommes -et femmes, gars et fillettes, qui tous se dirigeaient du -même côté, vers l'église. Ils marchaient vite, en balançant -leurs fanaux dont la menue flamme jaune vacillait -au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns, -en passant devant la forge, criaient:</p> - -<p>—Ohé! Miliau… viens-tu?</p> - -<p>D'autres disaient:</p> - -<p>—<i>Bennoz Nédélek</i> (bénédiction de Noël) au forgeron -de Saint-Efflam!</p> - -<p>Il les regarda disparaître les uns après les autres par -l'échalier du cimetière, derrière le rideau noir des ifs. Et -il se murmurait à lui-même:</p> - -<p>—Je devrais les suivre. Ma place est parmi eux, là-bas, -près des balustres du chœur.</p> - -<p>Le carillon des cloches, dont les sons se précipitaient -avant de s'éteindre, semblait l'appeler, le presser d'accourir:</p> - -<p>—Dépêche-toi, Miliau… Dépêche-toi… Bim, baon!… -bim, baon, baon!</p> - -<p>Elles l'obsédaient, ces cloches. Pour ne les entendre -plus, et aussi pour changer le cours de ses idées qui -tournaient au noir, il reprit sa grosse masse, se remit à -coups redoublés à battre le fer. Il ne s'arrêtait de battre -que pour tirer sur le soufflet et de tirer sur le soufflet que -pour battre. Il battait, il battait. Mais, chose étrange! la -masse, si docile d'ordinaire, déviait à tout moment sur -l'enclume, et le fer chaud, le beau fer souple couleur de -feu, au lieu de chanter sous le marteau, exhalait un bruit -strident comme une plainte.</p> - -<p>Miliau en éprouva une sorte d'angoisse.</p> - -<p>Des pressentiments sinistres voletaient autour de lui.</p> - -<p>Pour se redonner du cœur, il entonna une sône alerte, -la sône des filles de Plouzélambre, dont il était l'auteur.</p> - -<p>Mais il n'avait pas achevé le premier couplet qu'il s'interrompit. -On venait de heurter à la porte.</p> - -<p>—Voilà quelqu'un qui arrive à point, pensa-t-il. La -solitude est une marâtre. Je commençais à avoir peur de -je ne sais quoi.</p> - -<p>Ce fut d'une voix joyeuse qu'il cria:</p> - -<p>—Entrez!</p> - -<p>Il s'attendait à voir paraître la figure connue d'une de -ses pratiques habituelles ou encore d'un de ces nomades -que, dans la saison des grands froids, il avait coutume -d'hospitaliser… Justement le vieux forçat ne s'était pas -montré depuis plusieurs mois.</p> - -<p>—Gageons que c'est lui! s'exclama Miliau.</p> - -<p>Mais non. Ce n'était pas <i>Ar Galéour</i>. L'homme qui passa -le seuil était de haute taille, le buste court, les jambes -d'une longueur démesurée. Son corps efflanqué flottait -dans des vêtements trop larges. Ses os craquaient en -marchant, comme prêts à se disjoindre, à s'effondrer en -tas.</p> - -<p>—Quel est ce particulier bizarre? se demanda le forgeron.</p> - -<p>L'homme souleva son feutre, découvrit un visage -étrangement maigre, aux yeux caves, au nez camard -qu'on eût dit rongé par une lèpre, aux mèches rares et -grisonnantes, souillées de boue. Il prononça:</p> - -<p>—J'ai entendu que vous travailliez, malgré l'heure -tardive et quoique ce soit nuit de Noël. Alors j'ai -frappé.</p> - -<p>—C'est bien, répondit Miliau. Avancez au feu, si vous -désirez vous chauffer. Mais fermez la porte, car il gèle -terriblement.</p> - -<p>Et, en parlant ainsi, il n'eût su dire si c'était l'air du -dehors ou la présence de ce singulier visiteur qui lui -avait donné subitement si froid. Ce qui est sûr, c'est qu'il -se sentait transi.</p> - -<p>L'autre repartit avec calme:</p> - -<p>—Je ne me chauffe jamais.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il donc pour votre service? fit Miliau, -agacé. Expliquez-vous promptement, car je n'ai pas de -temps à perdre.</p> - -<p>—Alors, c'est comme moi.</p> - -<p>Ce disant, l'homme tendit à Miliau Arzur une grande -faux de tous points identique à celles dont on se sert -dans le pays breton pour la coupe des foins.</p> - -<p>—Voici, poursuivit-il avec un flegme grave; il s'agirait -de me rajuster cette faux; comme vous pouvez juger, -la lame branle un peu dans le manche.</p> - -<p>Le forgeron regarda un peu son interlocuteur, se demandant -s'il n'avait pas affaire à un fou.</p> - -<p>—Bah! se dit-il, le moyen le plus rapide de me débarrasser -du personnage, c'est de réparer en un tour de -main son instrument. Un rivet et trois coups de marteau -suffiront.</p> - -<p>Il prit la faux et la coucha sur l'enclume. Tout en besognant, -il questionnait l'homme.</p> - -<p>—C'est drôle tout de même! Quelle idée avez-vous de -vous promener avec cet outil, un vingt-quatre décembre, -quand il y a sur la terre un pied de neige?</p> - -<p>—Chacun son métier, maître Miliau.</p> - -<p>—Oui, mais encore… vous ne me direz pas que le -métier de faucheur soit un métier d'hiver?</p> - -<p>—C'est pourtant la période de l'année où j'ai le plus -à faire.</p> - -<p>—Je ne voudrais pas vous désobliger, mais un autre -que moi vous prendrait pour un farceur… Vous fauchez -peut-être les ajoncs des landes ou les roseaux des marais?… -Ça ne doit pas être lucratif!</p> - -<p>Miliau riait maintenant, très amusé.</p> - -<p>L'autre gardait son attitude immobile, son air mystérieux -et figé. Il répondit:</p> - -<p>—Il y a faucheur et faucheur, il faut croire. Moi, je -fauche en tout temps.</p> - -<p>—Et dans quel pays, s'il vous plaît?</p> - -<p>—Dans tous les pays où l'on me donne de l'ouvrage.</p> - -<p>—Ne comptez pas en trouver ici, mon brave. Si vous -avez envie qu'on vous occupe, vous ferez bien de repasser -dans six mois.</p> - -<p>—Je suis cependant demandé chez Gonéry Lezveur.</p> - -<p>Le forgeron eut un haut-le-corps.</p> - -<p>—Chez Gonéry Lezveur, du Poulru? Vous plaisantez?</p> - -<p>—Je ne plaisante jamais.</p> - -<p>—Vous êtes prié d'aller faucher au Poulru, chez Gonéry -Lezveur? insista Miliau qui n'en revenait pas et que -l'assurance impassible de l'inconnu décontenançait.</p> - -<p>—Parfaitement.</p> - -<p>—Et Gonéry vous attend?</p> - -<p>—Il faut que je sois à sa porte avant le chant du coq.</p> - -<p>—C'est donc que ce pauvre Gonéry a complètement -perdu la tête. Au reste, voilà déjà quelques jours, paraît-il, -qu'il n'est pas bien.</p> - -<p>—Il est possible, fit l'homme du même ton tranquille.</p> - -<p>Miliau avait fini d'emmancher solidement la faux. -Quand il voulut la remettre à son propriétaire, il eut peine -à la soulever, tant elle était devenue lourde.</p> - -<p>—Hein? quoi? balbutia-t-il… Qu'est-ce que cela signifie?</p> - -<p>L'inconnu, lui, la souleva aussi légèrement qu'il eût -fait d'une plume, et posa sa main sur l'épaule du forgeron:</p> - -<p>—Service pour service, Miliau Arzur… Il est écrit: -<i>Malheur à celui qui reste sourd à la voix de l'Ange et qui -ne se met pas en route pour la Crèche sainte, avec les Mages -et les bergers!</i>… Tu as enfreint le précepte: tu dois expier. -Mais, parce que tu t'es montré charitable à mon égard, -je veux en user de même envers toi. Je ne repasserai par -ici qu'après avoir terminé ma tournée du Poulru. Ainsi -tu auras le temps de te confesser et de te repentir. A -bientôt.</p> - -<p>Le sinistre personnage était déjà dehors quand le -pauvre Miliau comprit enfin qu'il venait de travailler pour -l'<i>Ankou</i>. A la place où s'était posée la main du faucheur -d'hommes, son épaule était glacée, et le froid terrible, le -froid mortel commençait à se répandre de proche en -proche.</p> - -<p>L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un -cri de stupeur devant la face livide de son maître.</p> - -<p>—Retourne à l'église, lui dit Miliau, et prie le recteur -de venir… Cela presse.</p> - -<p>Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train -de réveillonner dans les petites maisons closes, entendirent -tinter dans la rue la clochette de l'Extrême-Onction.</p> - -<p>Et tous se demandèrent troublés dans leur gai repas -de Noël:</p> - -<p>—Quel est donc le chrétien qui meurt au moment où -Jésus vient de naître?</p> - -<p>Certes, ils étaient loin de penser que ce fût le forgeron -de Saint-Efflam.</p> - -<p>Miliau raconta son histoire au prêtre, fit son acte de -contrition, reçut les derniers sacrements et ferma les -yeux. Des voisines accoururent pour le veiller. Vers le -jour, comme une aube triste commençait à blêmir au dehors, -sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupières, -fit signe à Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille:</p> - -<p>—Tu diras à Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze -fers, je n'ai pu en parachever que dix. Il voudra bien -m'excuser, quand il saura qu'il n'y a point de ma faute.</p> - -<p>Dans les fermes d'alentour, des coqs chantèrent.</p> - -<p>A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes, -ayant imaginé de lui passer un chapelet dans les -doigts, s'aperçut qu'ils étaient rigides. On n'avait cependant -pas vu son âme s'en aller.</p> - -<p>La fête de Noël à Plouzélambre fut annoncée, ce matin-là, -par un double glas, et le fossoyeur eut à creuser -deux tombes, l'une pour Miliau Arzur, l'autre pour Gonéry -Lezveur.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—J'ai tenu à payer la croix de fer qui abrite le vieux -forgeron dans la paix du repos final, me dit en terminant -Jouan Le Bourdonnec. J'aurais dû t'y conduire. J'y récite -un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> tous les dimanches.</p> - -<p>Il reprit après un silence:</p> - -<p>—C'est égal, vois-tu, je ne songe pas à tout cela sans -remords.</p> - -<p>—Et le saint qui ornait la vénérable forge? m'informai-je.</p> - -<p>—Ah! oui, j'oubliais… Je l'ai recueilli. Il est précisément -dans cette chambre de la tourelle où tu vas coucher.</p> - -<p>Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint -une physionomie toute changée et comme dolente encore -de la disparition de Miliau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch12">EN ALGER D'AFRIQUE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>La bûche fusait doucement, comme ayant à épancher -de petites confidences vieillotes.</p> - -<p>Lui contait de sa voix lente, les pieds au feu, les mains -fourrées dans sa ceinture bleue de Léonard…</p> - -<p>Il avait, avec les autres du régiment, fait la campagne -de Tunisie, au pas de course, histoire de la conquérir, -puisque, paraît-il, c'était urgent. De ces autres,—parmi -lesquels une douzaine de Bretons comme lui,—il en -était resté plus d'un couché sur le dos dans les grandes -montagnes chauves, le ventre troué par des balles de -Kroumirs;—et il ajoutait d'un ton de plaisanterie funèbre, -avec ce rire grave qu'ils ont au pays de San-Thégonnek:</p> - -<p>—Voici beau temps que leurs os ont blanchi, car les -vautours, là-bas, ont vite fait de nettoyer une carcasse.</p> - -<p>Une voix dit dans l'assistance:</p> - -<p>—Dieu pardonne aux défunts!</p> - -<p>Lui, du moins, en était revenu, la peau noircie comme -le cuir d'un vieux harnais, mais sans couture… Toutefois, -avant de revoir la cheminée de sa maison d'ardoises, -dans les courtils du Léonnais, il avait dû <i>finir son -temps</i> là-bas, de l'autre côté du monde, «en Alger -d'Afrique».</p> - -<p>—Vous ne sauriez croire, reprit-il, après avoir trempé -ses lèvres dans l'écuellée de cidre chaud,—vous ne -sauriez croire avec quel sentiment d'aise je grimpai les -ruelles tortueuses de la Kasbah où nous avions notre caserne. -C'était précisément à l'époque de Noël…</p> - -<p>—Ah! oui, prononça le frère aîné qui venait de recevoir -les ordres et qui célébrait le lendemain sa première -messe, tu m'as parlé de cette Noël-là… Tu sais, entre -nous, tu devrais peut-être t'en confesser. Ça n'est pas -une chose très orthodoxe.</p> - -<p>—Oh! ma confession est très simple, répondit-il, et, -puisque tu m'y provoques, je la vais faire publiquement.</p> - -<p>Les gens de la veillée s'écrièrent d'une seule voix:</p> - -<p>—C'est cela, Yvik! Nous t'absoudrons, nous autres!</p> - -<p>Les filles de la maison versèrent dans les écuelles d'argile -peinte une nouvelle ration de cidre fumant. Le -<i>soudard</i> commença son récit.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Donc, ce vingt-quatre décembre de l'année que vous -savez, il montait la garde dans la ville haute, heureux -de se retrouver là, vivant et intact, alors que tant de ses -camarades… Suffit!</p> - -<p>Alger, c'est encore la terre africaine, mais elle sent -déjà bon l'odeur de France.</p> - -<p>Il allait et venait, la crosse à l'épaule.</p> - -<p>A ses pieds, la ville blanche s'écroulait, ainsi qu'une -énorme cascade d'écume fouettée par le vent jusqu'au -bleu sombre de la mer. Car il ventait à force. C'est là-bas, -pour l'hiver, une manière de s'imposer. A chaque saute -de la rafale, des houles d'eau s'abattaient, et, dans le -ciel, des nuages couraient d'une fuite éperdue.</p> - -<p>Il s'était pris à les situer ailleurs, ces nuages, et dans -sa pensée s'ébauchait le contour idéal d'une autre terre -où leur ombre défilait processionnellement…</p> - -<p>De quelle subtile essence est donc faite la Patrie, qu'elle -se déplace, qu'elle émigre ainsi avec nous au gré de nos -fantaisies voyageuses ou de nos exils forcés? Si loin que -le destin nous entraîne, il semble que toujours un peu -d'elle nous accompagne, qui s'épanouit là où nous plantons -notre tente et continue d'exhaler autour de nous -son immatériel arome… Un <i>déjà vu</i> dans le visage d'un -étranger qui passe, un bout de chanson dans un souffle -de brise, la silhouette d'un arbre, l'émanation fugitive -d'un parfum, moins encore, un détail, une insignifiance, -un rien, et voilà que retentit en nous un rappel mystérieux, -voilà qu'au plus intime de nous-même une combinaison -subite s'opère à notre insu, qui élimine tout ce -qui contraste, groupe tout ce qui cadre avec l'image -aimée du pays lointain. L'âme bretonne se prête plus -aisément que toute autre à ce travail mystérieux…</p> - -<hr /> - - -<p>A mesure que tourbillonnaient les coups de vent -chargés de grosse pluie, à mesure que s'allongeaient les -envergures grises des nuages dans l'air, c'étaient comme -des pans de la Bretagne qui se reconstruisaient lentement -autour du conscrit léonard, en vedette devant la Kasbah.</p> - -<p>Un bruit de cloches, qui, dans une accalmie, montait -de la ville basse, du quartier français, tinta dans tout son -être, profondément. Il se rappela que c'était Noël, la -veillée sainte pour la naissance d'un Dieu.</p> - -<p>Et des choses d'enfance lui revinrent en mémoire, si -douces qu'elles lui donnaient envie de pleurer. Oh! le -manoir paternel, la flambée d'ajoncs dans l'âtre, et le -<i>flip</i>, ce punch d'Arvor, qui bout joyeusement, et les châtaignes -dorées dont la pelure craque! C'était maintenant -comme une vision présente. L'horloge de la cuisine sonne -onze heures du haut de sa gaine de bois: un remue-ménage -secoue la ferme; tout son monde est vite dehors, -si ce n'est les bêtes qui, ce soir-là, dit-on, causent entre -elles, en langage humain, du nouveau-né de l'étable -galiléenne. Il fait nuit noire, malgré les étoiles; on -cherche sa route, à travers les chemins crottés; car elle -est morte, la tradition des Noëls blancs de neige, et les -saisons ont changé d'habitudes, comme les hommes. Au -cimetière, on s'oriente parmi les tombes d'ancêtres: les -portes de l'église, grand'ouvertes, forment des baies lumineuses -par où s'échappe la mélodie voilée du chant -des femmes. Et, dans le chœur des voix, domine la voix -aimée, celle que le Léonard de la Kasbah reconnaîtrait -entre toutes, la vôtre, ô Glaudinaïk du Mezou-brân, qui ne -songez guère à l'Afrique sans doute en psalmodiant les -versets latins…</p> - -<p>Son rêve prenait une intensité de vie actuelle: il s'y -plongeait avec une infiniment délicieuse tristesse, quand -on le vint relever de sa garde.</p> - -<p>Il avait une heure devant lui, jusqu'à l'appel du soir. -Combien volontiers il eût couru à la cathédrale, si elle -n'avait été si loin! Il dut se contenter de promener sa -flânerie méditative, à travers les petites rues grouillantes -d'Arabes. Le crépuscule était brusquement tombé; le ciel -semblait une immense lave refroidie, piquée de scintillements; -la caravane des nuages avait disparu.</p> - -<p>Soudain, comme il longeait une façade haute et -morne, vint à son oreille un bruit léger, traînant, une -sorte de murmure monotone qui pouvait être une prière -et aussi une lamentation. Un porche étroit bâillait dans -l'ombre; il entra.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais -tapis jonchaient le sol et amortissaient les pas.</p> - -<p>Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts -pendaient à des hampes, comme les oriflammes dont on -décore en Bretagne les murs des chapelles, le jour du -pardon.</p> - -<p>De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches, -grises, bleues, gisaient dans une immobilité silencieuse.</p> - -<p>De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de -leurs lèvres. Cela courait comme un frisson de vent sur -une mer calme. On ne percevait qu'un mot, toujours le -même:</p> - -<p>—Allah!… Allah!…</p> - -<p>Alors seulement le <i>soudard</i> de San-Thégonnek comprit -qu'il était dans un sanctuaire arabe, dans une mosquée, -et que ces gens prosternés adoraient…</p> - -<p>Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son -récit:</p> - -<p>—Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller -à ce moment.</p> - -<p>—Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai -même, pour être franc, que je ne songeai point à m'esquiver.</p> - -<p>Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui, -chrétien, de joindre sa prière à celle de ces mécréants. -Il s'agenouilla derrière leurs files pressées et, dans la -maison de Mohammed, il se mit, au milieu de toutes ces -oraisons musulmanes, à réciter son oraison catholique, -en breton.</p> - -<p>La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la -lente mélopée du Coran.</p> - -<p>Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les -yeux mi-clos, à écouter susurrer cette voix grêle, un -peu chevrotante, avec de très douces modulations. Et elle -lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser cette comparaison -sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de -sa paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et -les répons étouffés de l'enfant de chœur sur les marches -du maître-autel.</p> - -<p>N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de -Noël qu'il assistait? N'allait-il point découvrir quelque -part, dans un des recoins de la mosquée, cette crèche -naïve à laquelle travaillaient naguère ses sœurs, aux -approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la -voir là-bas, près de la chaire du mufti, avec son toit de -branchages verts où des flocons de ouate simulaient la -neige, avec son Jésus de cire sur un lit de paille fraîche, -et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne Vierge, -et les mufles recueillis des bœufs.</p> - -<p>Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la -fortifier encore, toutes ces formes prostrées devant lui, -dont il n'apercevait que les dos; les blanches vous avaient -des airs de religieuses encapuchonnées, et, quant à celles -de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément -pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées -des longues mantes à cagoule qui servent dans les deuils -et par les grands froids.</p> - -<p>Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde -exotique, sa Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré -qu'elle allait se lever tout à l'heure, la messe finie, et -sortir avec lui, fine et svelte, légèrement rougissante -sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de Quimerc'h -aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins -boueux, enjambant les flaques, avec de bons rires où -sonnerait l'amour; ensemble aussi l'on s'attablerait dans -la cuisine de la ferme, pour le réveillon commun, et ce -serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui -vint au monde salué par des pâtres…</p> - -<p>Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes -qui franchirent le seuil derrière lui, en le regardant de -leurs yeux vifs, pétillants de haine. Dehors, c'était le -même ciel immense de lave refroidie, où passaient, non -plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles -aigres de bise qui vous coupaient la face.</p> - -<p>Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur -l'aile des vents de Bretagne, même au cœur de l'hiver.</p> - -<p>Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée, -la tête vide et sonnant creux, l'âme tout endolorie…</p> - -<p>—Voilà! dit-il en terminant… Pour parler comme -mon frère l'abbé, ce n'est peut-être pas très orthodoxe… -mais, de cette messe de minuit, je me souviendrai à tout -jamais.</p> - -<p>Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le -banc du lit, à gauche de l'âtre, auprès des servantes:</p> - -<p>—En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au -pays des Kroumirs, devant la mort, je n'ai pensé à toi -avec plus de ferveur.</p> - -<p>Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, -que le tic-tac de l'horloge et la chanson de la bûche qui -agonisait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III<br /> -RÉCITS DE PASSANTS</h2> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch13">LES DEUX AMIS</h3> - - -<p>C'était le soir de la Toussaint, à la veillée, dans une -vieille maison des environs de Plogoff, bâtie sur l'emplacement -et avec les pierres de l'ancien manoir de Kergaradec.</p> - -<p>On connaît ce paysage funèbre de l'extrémité du Cap. -A gauche, le morne chemin qui mène vers Lezcoff, la -pointe du Raz et le gouffre de l'Enfer; à droite, la vallée -profonde, où dort, dit-on, sous les eaux grises de l'étang -de Laoual, tout un quartier de la Ker-Is des légendes, et -qui s'ouvre, vers l'ouest, entre les promontoires sinistres -du Raz et du Van, sur la mystérieuse baie des Trépassés.</p> - -<p>Dans la cuisine, étroite et sombre comme une crypte, -une douzaine de personnes formaient cercle devant l'âtre, -encadré, suivant l'usage de la région, par une boiserie -peinte supportant, sur une tablette, une vierge en faïence -entre deux bouquets de fleurs artificielles.</p> - -<p>Un feu de mottes brûlait dans le foyer et remplissait -le réduit d'une âcre odeur de tourbe.</p> - -<p>Les cloches de Plogoff entrèrent en branle, se mirent -à tinter le glas de nuit pour la fête du lendemain. Gaïd -Dagorn, la maîtresse de la maison, donna le signal de la -prière et commença la série des <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> pour tous -les parents défunts. Les oraisons se succédèrent tant que -dura le glas; puis, quand les voix des cloches se furent -tues dans le lointain, il se fit parmi les assistants un long -silence.</p> - -<p>Le grand bruit de la mer semblait par instants tout -proche, comme si les lames fussent venues battre contre -les murs du logis. Gaïd, après s'être signée une dernière -fois, interpella une espèce de colosse aux poings velus, -assis en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée.</p> - -<p>—Çà, taupier, dit-elle, puisque vous êtes des nôtres, -ce soir, contez-nous une histoire de votre pays de Commana, -là-bas, à l'intérieur des terres.</p> - -<p>L'homme fit entendre un grognement, un <i>hon</i> inarticulé.</p> - -<p>Puis, comme la ménagère insistait:</p> - -<p>—Tout de même, prononça-t-il… Seulement, ce n'est -pas une histoire, c'est une chose arrivée.</p> - -<p>Et il commença d'une voix posée, un peu sourde.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>«A Rozvélenn, en Sizun de la montagne, vivait, il y a -quelque vingt-cinq ans, un fermier du nom de Jean -Bleiz, qu'on appelait encore <i>Bleiz du Ménez</i>, pour le distinguer -d'un de ses cousins qui habitait le bourg.</p> - -<p>«Je l'ai connu. C'était un homme laborieux et sage. Ses -terres étaient les mieux tenues qui se pussent voir à dix -lieues à la ronde. On disait de lui que le beau blé venait -aussi aisément dans ses champs que la fougère dans les -champs des autres. Le vrai, c'est qu'on eût fait bien de -la route avant de trouver un travailleur aussi capable, -aussi entendu.</p> - -<p>«Mais son fils Noël, élevé à son école, lui était, il faut -le dire, d'une aide singulièrement précieuse. Quel beau -gars, solidement découplé! et si attaché à sa besogne! -L'esprit sérieux, avec cela, trop sérieux même. Son père -le morigénait souvent à ce propos.</p> - -<p>«—Tu ne prends pas assez de bon temps. Tu réfléchis -trop. Va donc aux pardons, avec les camarades, et danse, -et amuse-toi.</p> - -<p>«Lui souriait, se contentait de répondre doucement:</p> - -<p>«—Que voulez-vous? Je suis comme je suis. Mon plaisir -n'est pas où est celui des autres; voilà tout. D'ailleurs, -je ne suis pas seul de mon espèce. Est-ce que Evenn, -sous ce rapport, n'est pas tout mon portrait?</p> - -<p>«Le vieux Jean Bleiz, alors, de conclure:</p> - -<p>«—Ce qui me déplaît chez toi ne me plaît pas davantage -chez ton Evenn.</p> - -<p>«Mais, me demanderez-vous, qu'était-ce que cet Evenn?</p> - -<p>«Voici.</p> - -<p>«C'était un jeune homme du même âge que Noël Bleiz, -et son inséparable. Son père avait tenu, jadis, la ferme -de Keranroué dont les terres touchent celles de Rozvélenn. -Mais le pauvre René Mordellès,—c'était son nom,—quoiqu'il -fût, lui aussi, un maître laboureur, avait -toujours été desservi par la malechance. Au lieu que les -cultures de Jean Bleiz, son voisin, prospéraient de plus -en plus, d'année en année, les siennes, quelque peine -qu'il se donnât, tournaient toujours contre son attente. -Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pèse -une fatalité. René Mordellès épuisa, on peut dire, toutes -les infortunes. Ses bêtes crevaient, sans qu'on sût de -quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa moisson se -desséchait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa -grange. Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La -tristesse et le désespoir s'emparèrent de lui et le conduisirent -à la tombe. Sa veuve ne tarda pas à le suivre -dans la mort.</p> - -<p>«Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait -alors, à cause de son jeune âge, Evennik.</p> - -<p>«Il venait d'avoir dix ans et se préparait à sa première -communion. Sur les bancs du catéchisme, il s'était lié -d'amitié avec Noël Bleiz; ensemble ils allaient au bourg, -ensemble ils en revenaient. Le soir de l'enterrement de -René Mordellès, Noël dit à Evenn:</p> - -<p>«—Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec -nous, à Rozvélenn? Tu y serais comme dans ta propre -maison. Mon père te donnerait les gages d'un gardeur -de vaches. Tu deviendrais comme mon frère et nous ne -nous quitterions plus.</p> - -<p>«Le lendemain Evenn Mordellès était installé chez les -Bleiz. Et, à partir de ce moment, en effet, Noël et lui ne -firent plus un pas l'un sans l'autre.</p> - -<p>«Leur amitié ne fit que grandir avec l'âge, à mesure -qu'ils grandissaient eux-mêmes.</p> - -<p>«Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva -que Noël eut un mauvais numéro, tandis qu'Evenn en -ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se sentait vieillir, fut désolé, -à la pensée que son fils lui serait enlevé pour sept -ans, sans compter que c'était l'époque où l'on se battait -par là-bas, je ne sais où, du côté de la Russie. Et la ménagère, -la bonne Glauda, était encore plus navrée que -son mari. Dès que les hommes étaient partis pour les -champs, elle s'asseyait sur le <i>banc-tossel</i>, auprès de la -cheminée, pour pleurer à chaudes larmes, se lamenter, -en maudissant la conscription et la guerre. Le soir, -tout le monde couché dans la ferme, Jean Bleiz et elle -s'attardaient de part et d'autre du foyer, devant la cendre -déjà éteinte, à échanger leurs idées noires, leurs craintes, -leurs mauvais pressentiments.</p> - -<p>«—C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je -encore là, quand il reviendra?</p> - -<p>«—Ce à quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas -revenir, faisait Glauda.</p> - -<p>«Et ils restaient songeurs, tristes, sans foi dans l'avenir, -murmurant chacun à part soi:</p> - -<p>«—Si du moins le sort était tombé sur Evenn.</p> - -<p>«Quant à acheter un remplaçant, cela n'était pas dans -leurs moyens. Le «marchand d'hommes» demandait -trop cher.</p> - -<p>«Cependant les jours s'écoulaient, rapprochant le -terme fatal.</p> - -<p>«Evenn n'avait pas été sans voir que Jean Bleiz avait -beaucoup perdu de sa vaillance à la tâche et que Glauda, -à table, sitôt qu'elle fixait les yeux sur son fils, se détournait -pour essuyer furtivement une larme.</p> - -<p>«—Allons, se dit-il un matin, au saut du lit, il faut -qu'aujourd'hui je me décide à parler.</p> - -<p>«Le hasard favorisa son dessein. Quand il vint prendre -les ordres du maître pour la journée, Jean Bleiz s'exprima -de la sorte:</p> - -<p>«—J'ai résolu de commencer à défricher la Grand'Lande. -Tu guideras les chevaux et Noël conduira la charrue. -Buvez tous deux un bon coup de cidre, car les -souches sont vieilles et le travail sera dur.</p> - -<p>«Voilà nos gaillards partis. Quand ils furent seuls, -avec l'attelage, là-haut sur le versant du Ménez, dans la -Grand'Lande, Evenn dit à son ami Noël:</p> - -<p>«—Laissons souffler un peu les bêtes avant d'entamer -la première tranchée, et asseyons-nous sur cette roche -plate qui est, si l'on en croit les vieilles femmes, le tombeau -d'un saint inconnu. Regarde comme on voit bien -de cette place tout le pays!</p> - -<p>«—Comme tu prononces ces paroles d'un ton étrange! -prononça Noël. Ta voix tremble.</p> - -<p>«—Peut-être, car mon cœur bat avec violence.</p> - -<p>«—Pourquoi?</p> - -<p>«—Parce que j'ai une demande à te faire et que j'ai -peur que tu me refuses.</p> - -<p>«—T'ai-je jamais rien refusé, à toi qui m'es plus -qu'un ami, plus qu'un frère?</p> - -<p>«—Eh bien! promets-moi que tu m'accorderas encore -cette grâce-ci.</p> - -<p>«—Tout ce que tu voudras, pourvu que ce soit en -mon pouvoir.</p> - -<p>«—Jure-le.</p> - -<p>«Noël cracha, selon l'usage, dans le creux de sa main -droite, et leva la paume ouverte vers le ciel.</p> - -<p>«—Je le jure, fit-il.</p> - -<p>«—Tu me donnes donc la plus grande joie que j'aie -jamais rêvée en ce monde, reprit Evenn. Je vais enfin -pouvoir m'acquitter de ma dette envers toi et envers tes -parents. Tu te rappelles, Noël, ce soir d'octobre où l'on -porta ma mère en terre, pour la réunir à son mari, à mon -pauvre, à mon malheureux père, Dieu lui fasse paix! Je -sanglotais au pied de la tombe, suppliant Dieu de me -faire mourir, moi aussi, maintenant que je n'avais plus -personne, plus rien, pas même un toit, puisque la vente -avait eu lieu l'avant-veille à Rozvélenn et que le nouveau -fermier attendait, avec ses meubles, dans la cour, tandis -que le cercueil de la défunte franchissait le portail. -Soudain, j'entendis une voix qui me disait: «Viens, -Evennik! ton lit est fait chez nous.» Grâce à toi, Noël, -grâce à Jean Bleiz et à Glauda, je n'ai pas connu l'amertume -du pain mendié. J'ai eu la nourriture du corps et -cette autre nourriture, la plus nécessaire de toutes, celle -de l'âme. J'ai été aimé, moi l'orphelin, moi l'enfant de -misère et d'abandon. Pas un matin je ne me suis réveillé -sans te bénir, toi et les tiens. Mais comment vous prouver -à tous que vous n'aviez point obligé un ingrat? En -m'appliquant au travail de mon mieux? Beau mérite! -Ton père n'a jamais voulu admettre que je travaille sans -être payé… A la fin tout de même, l'occasion que je -guettais est venue. Avoue, Noël, que je serais le plus -méprisable des hommes si je la laissais échapper… J'ai -tiré un bon numéro, toi un mauvais; mais tu ne partiras -point: c'est moi qui partirai à ta place.</p> - -<p>«Le fils de Jean Bleiz, assis sur la roche, à côté de son -ami, avait écouté Evenn Mordellès sans l'interrompre. -Mais, aux derniers mots, il bondit.</p> - -<p>«—Cela, jamais! s'écria-t-il.</p> - -<p>«—J'ai ta parole sacrée, riposta l'autre.</p> - -<p>«—Il n'y a pas de parole qui tienne!… Quand le sort -a prononcé, ce qui doit être doit être. Le sort, c'est la -voix de Dieu. Dieu ne m'en voudra point de parjurer un -serment fait à l'encontre de ses desseins.</p> - -<p>«—Tu t'emportes bien légèrement, Noël, dit Evenn, la -main sur l'épaule du jeune homme… et bien inutilement -aussi, ajouta-t-il, en tirant de la poche intérieure de sa -veste un papier plié avec soin. Tu vois ça! C'est la -feuille de route d'Yves Mordellès, fils de défunts René et -Marie Mingam, accepté, sur avis du commandant de recrutement, -comme soldat du train des équipages, en -remplacement du nommé Noël Bleiz, auquel il est reconnu -apte à se substituer… Et maintenant, frère, à la charrue! -Les chevaux commencent à se demander ce que nous -faisons là…</p> - -<p>«La Grand'Lande, je vous prie de le croire, fut éventrée -de la belle façon. Noël était si impressionné, si nerveux, -si dépité même, qu'il faisait voler le coutre comme une -hache à travers les souches d'ajoncs presque séculaires.</p> - -<p>«A dix heures, quand le <i>corn-boud</i> de la ferme appela -les laboureurs au repas, la sueur ruisselait du front du -jeune homme, pressée comme les gouttes d'une pluie -d'orage. Mais son âme aussi s'était amollie. Et, lorsqu'Evenn, -le prenant par le bras, lui demanda: «Dis, -est-ce que tu m'en veux encore?» il ne put que le serrer -sur sa poitrine et fondre en larmes.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ici, le taupier s'interrompit:</p> - -<p>—Je n'ai pas l'habitude, fit-il, de parler si longtemps -d'une seule haleine. Dans mon métier, on est plutôt silencieux.</p> - -<p>Gaïd Dagorn, qui savait son monde, comprit que c'était -une écuellée de cidre qu'il attendait. Il la but d'un trait; -puis, s'étant essuyé les lèvres du revers de sa manche, -il reprit le fil de son récit:</p> - -<p>«Ce soir-là, donc, quand les servantes eurent fini d'aller -et de venir par la cuisine, Jean Bleiz et Glauda, sa <i>moitié -de ménage</i>, s'assirent, selon leur coutume, dans leurs -fauteuils de bois, aux deux coins du foyer.</p> - -<p>«Et ils recommencèrent leurs jérémiades, sur le sujet -que vous savez, incapables désormais de penser à autre -chose.</p> - -<p>«Soudain, la porte de la cuisine s'ouvrit, et Evenn Mordellès -entra, disant:</p> - -<p>«—Pardonnez-moi si je vous dérange dans vos méditations -du soir, mais j'ai à vous entretenir.</p> - -<p>«Les deux vieux s'entre-regardèrent, eurent l'air de se -demander l'un à l'autre:</p> - -<p>«Que nous veut-il?</p> - -<p>«Quelque chose d'important, à coup sûr, à en juger par -sa mine grave et l'émotion qui perçait dans sa voix. Jean -Bleiz dit:</p> - -<p>«—Tu sais bien, Evenn, qu'il y a toujours place pour -toi à notre feu. Entre toi et notre Noël, nous ne faisons -aucune différence.</p> - -<p>«Le jeune homme s'était assis.</p> - -<p>«Glauda dit à son tour, obéissant à son éternelle préoccupation:</p> - -<p>«—Si quelque chose peut nous consoler du départ de -Noël, c'est que tu nous restes. Car tu ne songes point à -nous quitter, toi aussi, je suppose? Ce n'est pas ton mariage, -au moins, que tu viens nous annoncer.</p> - -<p>«Evenn ne put s'empêcher de sourire.</p> - -<p>«—Si, fit-il: mais mon mariage avec le régiment.</p> - -<p>«—Tu t'engages, pour suivre Noël? s'écrièrent les maîtres -d'une seule voix…</p> - -<p>«Glauda se couvrit la figure de ses mains. Jean Bleiz -ajouta tristement, non sans amertume:</p> - -<p>«—Fais ce qu'il te plaît, gars. Nous deviendrons, nous -autres, ce que nous pourrons.</p> - -<p>«—Ne pleurez point, Glauda, dit Evenn; et vous, Jean -Bleiz, connaissez-moi mieux. Si je pars, c'est pour que -votre Noël ne parte pas. Je venais vous avertir que je -suis accepté par le gouvernement pour être son remplaçant… -J'aurais souhaité vous apporter cette nouvelle -plus tôt. Mais, pour une chose si simple, il faut des tas -de démarches et de paperasseries. Je n'ai eu la lettre -qu'hier. Sans ça, croyez bien que vous n'auriez pas été -si longtemps à vous manger de chagrin en tâchant de -faire bon visage.</p> - -<p>«Pour le coup, Glauda s'était mise à sangloter. Quant à -Jean Bleiz, il avait laissé tomber sa pipe dans la cendre -et demeurait ahuri, comme un homme qui rêve.</p> - -<p>«—Evenn Mordellès, prononça-t-il enfin, tu es un brave -cœur. La bénédiction de Dieu est entrée avec toi dans -notre maison… Mais, l'as-tu dit à Noël? demanda-t-il, -subitement inquiet.</p> - -<p>«—Noël le sait de ce matin.</p> - -<p>«—C'est donc pourquoi il était tantôt si taciturne? intervint -Glauda. Il m'a donné le bonsoir d'un air tout drôle.</p> - -<p>«—Et il consent? interrogea de nouveau Jean Bleiz.</p> - -<p>«Evenn répondit:</p> - -<p>«—Je l'ai prié de venir avec moi vous en assurer lui-même; -il n'a pas voulu. C'est qu'il a le cœur encore trop -gros, voyez-vous. Mais ça lui passera.</p> - -<p>«—Il t'aime tant? repartit Jean Bleiz. Ça doit, en effet, -lui être bien dur de songer que tu te sacrifies pour lui. -Non, fils, je ne te cacherai pas que tu nous enlèves un -poids terrible… Nous ne vivions plus… Tu nous rends la -joie et le courage. Viens que nous t'embrassions. Tu es -le digne rejeton d'une race d'honnêtes gens, Evenn…</p> - -<p>«Le vieux était si troublé qu'il bredouillait. Il poursuivit, -se tournant vers sa femme et l'appelant par le -nom qu'il lui donnait au temps de leurs fiançailles.</p> - -<p>«—Va, Glaudaïk, à mon armoire, et prends la bouteille -qui est dans le fond, sous mes habits des dimanches…</p> - -<p>«Evenn l'interrompit.</p> - -<p>«—Excusez-moi, Jean Bleiz. Nous avons Noël et moi, -à étriller les chevaux qui ont sué ferme dans la Grand'Lande. -Il m'attend. Je me sauve!…</p> - -<p>«Et il s'enfonça, très vite, dans la nuit du dehors, en -tirant derrière lui la porte.»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>«… Mes amis, continua le taupier, après un court silence, -et non sans avoir jeté un coup d'œil sournois du -côté de l'écuelle vide, l'allégresse des hommes est comme -un feu de paille: elle jette une grande flamme, mais s'éteint -aussitôt.</p> - -<p>«Maintenant qu'Evenn Mordellès partait pour la guerre -à la place de leur fils, les maîtres de Rozvélenn croyaient -avoir conjuré le mauvais sort. Jamais Glauda ne s'était -montrée si gaie. Elle se surprenait parfois à chanter des -refrains de jeunesse, comme une petite couturière de -quinze ans qui rentre de sa journée. La lumière du soleil -lui paraissait plus joyeuse et comme rajeunie dans -la fenêtre de sa cuisine. Elle ne craignait plus rien, pas -même la vieillesse, pas même la mort, puisque son fils -serait là pour lui fermer les yeux.</p> - -<p>«Hélas! le proverbe dit vrai: Marin qui siffle attire la -tempête, gens qui chantent attirent le malheur.</p> - -<p>«Mais n'allons pas plus vite que les événements.</p> - -<p>«Evenn Mordellès et Noël Bleiz avaient toujours été, -je vous l'ai dit, une paire d'amis incomparable, n'ayant -qu'une âme, qu'un sentiment, qu'une pensée. Mais, à -partir du jour où ils faillirent se brouiller, par excès -d'amitié, dans la Grand'Lande, leur affection devint encore -plus étroite, si possible, plus exclusive, en tout cas, -et presque mystérieuse. Ils ne parlaient plus qu'entre -eux, passaient les dimanches, après la messe, à errer -ensemble dans les champs, par les prairies solitaires, -le long des vieux chemins abandonnés. Et le soir, dans -l'écurie où ils couchaient tous les deux, auprès de leurs -bêtes, ils avaient de longs colloques, des entretiens graves -et passionnés dont rien ne transpirait au dehors.</p> - -<p>«Cependant la feuille de route du conscrit Mordellès -fut apportée un jour par le secrétaire de la mairie. Il devait -se rendre dans la huitaine à Landerneau. La veille du -départ, Glauda prépara de ses propres mains un souper -succulent et Jean Bleiz mit en perce la meilleure de ses -barriques de cidre. A table, Evenn feignit une grande -gaieté, mais Noël eut toutes les peines du monde à desserrer -les lèvres. Ils se retirèrent l'un et l'autre de bonne -heure, prétextant qu'il faudrait se lever le lendemain à -la première aube, de façon à être à Landerneau avec le -soleil.</p> - -<p>«En réalité, ils ne se couchèrent point de toute cette -nuit-là, restèrent assis dans le foin à se faire toutes sortes -de recommandations, à se remémorer le passé, à s'entendre -pour l'avenir.</p> - -<p>«Cet avenir, Noël en avait peur.</p> - -<p>«A diverses reprises il avait eu des songes étranges, -des <i>intersignes</i> menaçants. Il ne put—a-t-il raconté plus -tard—prendre sur lui de dissimuler ses inquiétudes -à son ami. La douleur de la séparation le rendait comme -fou. En vain le bon Evenn s'efforçait de le calmer. A -tous ses raisonnements, il répondait avec une persistance -farouche:</p> - -<p>«—Je n'aurais jamais dû accepter… jamais!… jamais!… -Une voix me l'a dit dès le premier jour et, depuis, -n'a cessé de me le répéter: ce n'est pas sept ans de -ton âge, c'est ta vie même que tu me donnes en présent.</p> - -<p>«Et il suppliait:</p> - -<p>«—Je t'en conjure, rends-moi ma parole, délivre-moi -de mon serment! Il en est temps encore. Reste, et laisse-moi -partir, comme l'a voulu le destin!… Vois-tu, si tu -ne revenais pas, si tu étais tué là-bas, dans les contrées -lointaines, j'en perdrais la raison, je me tiendrais pour -damné, j'aurais ton sang sur moi, comme sur Caïn le -sang d'Abel. Les champs que nous avons labourés ensemble, -les arbres qui nous ont versé leur ombre, les -chemins où nous nous sommes promenés côte à côte, ces -chevaux que voilà, Evenn, qui nous regardent et qui -m'écoutent, tout me crierait: Malheureux! qu'as-tu fait -de ton frère?</p> - -<p>«—Noël, Noël, je reviendrai; sois-en sûr, affirmait -Evenn, remué jusqu'aux entrailles.</p> - -<p>«Noël Bleiz eut une idée singulière, une idée insensée, -épouvantable.</p> - -<p>«—Tu reviendras, dis-tu?… Eh bien! jure-le, que tu -reviendras!</p> - -<p>«Ses yeux jetaient des flammes. Evenn répondit doucement:</p> - -<p>«—Y songes-tu, ami? Ce serment, si je te le faisais, -dépendrait-il de moi de le tenir?</p> - -<p>«—J'admets que cela dépende de toi!</p> - -<p>«—Oh! alors sois content. Je jure des deux mains.</p> - -<p>«—Vivant ou mort, n'est-ce pas?</p> - -<p>«Evenn, à cette question, frissonna, comme frôlé d'avance -par le coup de faux de l'Ankou. Il prononça néanmoins -d'une voix ferme, sur le ton solennel qui convenait -à un pareil engagement:</p> - -<p>«—Vivant ou mort. Je le jure!</p> - -<p>«—C'est bien. Nous sommes quittes, dit Noël. Maintenant -que j'ai ton serment, je ne me repens plus du mien.</p> - -<p>«Il n'avait pas achevé ces mots que la lanterne qu'ils -avaient laissée brûler tout la nuit, suspendue à un des -râteliers, s'éteignit brusquement, faute de suif peut-être, -peut-être aussi pour une autre raison. La Blanchonne—une -vieille jument—se mit à rêver tout haut, en gémissant, -oppressée par quelque cauchemar. Et, dans la cour, -un coq chanta.</p> - -<p>«—C'est le jour, dit Evenn.</p> - -<p>«—Le jour des adieux, murmura Noël chez qui succédait -au délire un morne apaisement.</p> - -<p>«Et il s'approcha de la Blanchonne pour lui passer le -licol, car c'était elle, la brave bête, qu'on avait coutume -d'atteler au char à bancs, dans les grandes occasions, -et qui devait mener le <i>soldat neuf</i> jusqu'à Landerneau. -Un rayon de lumière grise commençait à filtrer par l'unique -lucarne; tandis qu'Evenn faisait un paquet de -ses meilleures hardes et chaussait une paire de bas de -laine inusable, tricotés à son intention par Glauda, Noël -lissait le poil de la jument, débrouillait sa crinière chenue, -teignait d'un peu de noir de fumée ses lourds sabots, -inspectait ses fers.</p> - -<p>«Moins d'une heure après, les deux amis roulaient à -travers la montagne, vers Landerneau…</p> - -<p>«Et au moment où l'angélus du bourg sonnait midi, -Noël Bleiz rentra seul à la ferme.</p> - -<p>«—Tout s'est bien passé? lui demanda son père en lui -donnant la main pour dételer la Blanchonne.</p> - -<p>«—Très bien, répondit le jeune homme d'un air distrait, -les yeux et la pensée ailleurs.</p> - -<p>«Il suivait mentalement, à des lieues de là, le fuyant -panache de fumée d'un train en marche, emportant l'autre -moitié de son âme très loin, vers l'inconnu, vers le poignant -mystère, et peut-être pour jamais.»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Gaïd Dagorn, fit à cet endroit le taupier, le plus -difficile me reste à dire.</p> - -<p>La vieille <i>Capenn</i> remplit l'écuelle et, de nouveau, le -conteur la vida sans désemparer, avec une majestueuse -aisance. Puis il continua, les mains croisées, les coudes -aux genoux:</p> - -<p>«Vous pensez bien que le départ d'Evenn Mordellès, -s'il fit un grand trou dans la vie et dans les habitudes -de Rozvélenn, ne changea rien au cours des saisons. Le -printemps vint avec ses fleurs, l'été avec ses moissons, -l'automne avec ses fruits, et l'immense horloge du monde, -qui ne s'émeut guère des choses humaines, promena -tranquillement, comme par le passé, d'un bout de l'année -à l'autre, son balancier invisible et silencieux.</p> - -<p>«Noël travaillait avec rage, pour tâcher d'oublier. Mais -il gardait un front triste, parlait peu, semblait vivre -dans sa propre maison comme un étranger.</p> - -<p>«Une fois, il eut une colère terrible. Sa mère ne s'était-elle -pas mis dans la tête qu'une bru gentille, aimable et -sage, chasserait du logis le <i>mauvais air</i>, lui rendrait -sa gaieté d'autrefois et ramènerait le sourire sur les -lèvres fermées de Noël. Elle avait jeté son dévolu sur une -gracieuse héritière, la fille des Ménou. Et elle s'en ouvrit -un jour à son gars. Plût à Dieu qu'avant d'articuler le -premier mot elle se fût fourré un bouchon d'étoupe dans -la gorge! Noël s'était soudain dressé, très pâle, les yeux -pleins de foudre et d'éclairs. Et lui qui avait toujours été -le plus doux des enfants, c'est à peine s'il put retenir un -blasphème. Une fourche qu'il emmanchait se brisa dans -ses mains comme un fétu. Il étouffait; il se précipita -dehors, et, toute cette nuit et le jour suivant, il erra -dans la campagne d'hiver, sous la rafale, sous les mornes -tourbillons de neige. Quand il reparut à la ferme, il dit:</p> - -<p>«—Pardonne-moi, mère. J'ai commis un manquement -grave envers toi. Mais, je t'en prie, laisse-moi le soin de -gouverner ma vie à moi seul.</p> - -<p>«Glauda avait le cœur gonflé de larmes. Elle ne leur -donna cours que lorsqu'elle fut couchée dans le lit clos, -auprès de son mari.</p> - -<p>«—Tu verras, soupirait-elle à travers ses sanglots, un -malheur rôde autour de nous. Nous pensions l'avoir conjuré, -et voici qu'il est à notre porte. J'ai peur…</p> - -<p>«Jean Bleiz essaya de raisonner la pauvre ménagère; il -ne la rassura point, car il tremblait lui-même, agité de -sombres pressentiments.</p> - -<p>«On entrait dans les mois venteux. Déjà l'hiver s'éloignait, -courbant son vieux dos, vêtu de misérables nuages -en haillons. Toutefois, il n'avait pas encore disparu derrière -les croupes brumeuses des <i>ménez</i>.</p> - -<p>«C'était un samedi. Tout heureux d'avoir reçu le matin -une lettre d'Evenn, datée de quinze jours auparavant, -«dans la tranchée, sous Sébastopol», Noël était sorti de -sa réserve ordinaire, s'était montré presque gai pendant -le repas et, finalement, avait fait à haute voix la lecture -de la lettre, devant un auditoire composé de ses parents, -des domestiques et de quelques voisins venus pour la -veillée.</p> - -<p>«Evenn annonçait qu'il se portait à merveille, qu'on -allait prochainement donner l'assaut, contait en peu de -mots de menues histoires du siège et demandait à Noël -de lui écrire de longues nouvelles. Il s'informait de tout -et de tous, des gens et des bêtes, des labours aussi, voulait -savoir si le défrichement de la Grand'Lande avait -produit les résultats espérés et si le blé noir qu'on y -avait semé avait été d'un bon rendement.</p> - -<p>«Noël lut de la première ligne à la dernière, et même -la signature. Puis il dit:</p> - -<p>«—Je vais lui répondre tout de suite. Bonsoir.</p> - -<p>«—Tu lui enverras nos bénédictions, s'écrièrent Jean -Bleiz et sa femme.</p> - -<p>«—Et nos souhaits de prospérité! firent les voisins, les -valets de ferme, les servantes.</p> - -<p>«Le jeune homme gagna l'écurie, suspendit son fanal -au clou accoutumé, et là, dans la demi-clarté vacillante, -il se mit à relire plus posément le grimoire de son ami, -de son frère.</p> - -<p>«Le vent d'ouest soufflait dans le pignon, par grandes -haleines intermittentes, avec de brusques accalmies suivies -d'une sorte de déchaînement sauvage… Or, voici -qu'en relisant, peut-être pour la vingtième fois, il sembla -à Noël que certains passages de la lettre revêtaient un -sens nouveau, plus profond, plus mystérieux. Une phrase -disait: «Les officiers prétendent que la guerre est sur le -point de finir. Peut-être, quand te parviendra ce chiffon -de papier, serai-je moi-même au moment de te rejoindre. -Dieu fasse qu'il en soit ainsi!» Noël se prit à murmurer, -après l'absent:</p> - -<p>«—Dieu fasse qu'il en soit ainsi!</p> - -<p>«Et à l'instant même, il eut le sentiment que <i>cela</i> allait -être.</p> - -<p>«L'ouragan s'était tu. Un silence effrayant régnait au -dehors, une sorte d'attente angoissée. Noël tendit l'oreille: -<i>quelqu'un</i> venait. Un bruissement presque imperceptible -de pas remuait les fougères desséchées qui jonchaient la -cour: et trois coups discrets, espacés de quelques secondes, -furent frappés à la porte de l'écurie.</p> - -<p>«Le cœur de Noël Bleiz battit avec force.</p> - -<p>«Les chevaux, qui dormaient à demi, s'ébrouèrent, -tournèrent tous la tête dans la même direction, vers -l'huis de chêne qu'une lourde barre fermait.</p> - -<p>«Noël demanda:</p> - -<p>«—Qui est là?</p> - -<p>«—C'est moi, ton frère Evenn, répondit une voix.</p> - -<p>«—Mes <i>avertissements</i> ne m'avaient donc pas trompé! -s'écria Noël.</p> - -<p>«Et il se précipita pour ouvrir. Dans le cadre de la -porte, sur le fond orageux du ciel qu'une lune aux trois -quarts noyée éclairait de teintes sinistres, il vit Evenn, -mais combien différent de celui d'autrefois! C'est à peine -s'il put le reconnaître. Le malheureux était revêtu de -son uniforme de soldat, mais des plaques de boue souillaient -son pantalon, sa tunique, comme s'il avait dû se -traîner longtemps à plat ventre par les routes détrempées. -Ses traits défaits trahissaient des fatigues surhumaines -et, dans la profondeur sombre des orbites, ses -yeux brillaient d'une fièvre étrange.</p> - -<p>«—Tu vois, dit-il en esquissant un vague sourire, je -tiens ce que je promets. Va mon doux Noël, ce n'a pas -été aussi facile que tu pourrais le croire.</p> - -<p>«—Ton accoutrement le montre assez! fit Noël en l'attirant -sur sa poitrine… Mais, s'exclama-t-il soudain, -qu'est-ce là?… Du sang?… Evenn de mon cœur, serais-tu -blessé?</p> - -<p>«Du flanc gauche du soldat, un peu au dessus du rein -pendait un large caillot rouge.</p> - -<p>«Noël reprit:</p> - -<p>«—Tu dois souffrir horriblement… Il faut faire lever -les gens de la maison… Nous allons te soigner ça.</p> - -<p>«—Je ne souffre plus, dit Evenn, je ne me souviens -même pas d'avoir souffert…, ou, si je souffre, ajouta-t-il, -c'est d'autre chose.</p> - -<p>«—Eh! parle donc, que je te soulage!</p> - -<p>«—Me soulager, tu le peux… Mais le voudras-tu?</p> - -<p>«—Ah! çà, tu es Evenn Mordellès, je suis Noël Bleiz, -et tu me poses une pareille question!</p> - -<p>«—Si tu voyais clair, tu t'étonnerais peut-être moins.</p> - -<p>«—Explique-toi, je t'en conjure. Qu'as-tu? Qu'y a-t-il?</p> - -<p>«—Je t'avais fait le serment de revenir, Noël, je suis -revenu… Vivant ou mort! avais-tu dit. Et j'avais juré: -Vivant ou mort! Touche ces mains: elles sont glacées…</p> - -<p>«—N'en dis pas plus, Evenn! j'ai compris!</p> - -<p>«Et, tombant à genoux devant le fantôme de son frère -d'âme, Noël Bleiz fondit en sanglots.</p> - -<p>«—Avais-je raison, poursuivit le mort, quand naguère -je te suppliais de m'épargner un tel serment?… Si tu -n'avais pas eu cette idée funeste et si je n'avais eu la -faiblesse d'y céder, je ferais à cette heure ma pénitence, -là-bas, parmi mes camarades de la fosse commune, -sous les étoiles du ciel d'Orient… Et tu ne serais -point ici pleurant à mes pieds sur celui qui fut si content -de partir à ta place, oui, de partir à ta place pour -jamais!…</p> - -<p>«Noël cependant s'était redressé, tout pâle.</p> - -<p>«—Tu as dit que je pouvais quelque chose pour ton -soulagement. Je suis prêt, prononça-t-il d'une voix ferme.</p> - -<p>«—Si j'ai dit cela, n'en tiens aucun compte… Adieu, -Noël! Garde mon souvenir. Je t'ai aimé dans la vie, je -t'aime dans la mort…</p> - -<p>«Le spectre d'Evenn Mordellès se reculait déjà dans -l'ombre, mais le fils de Rozvélenn, bondissant hors de -l'écurie, lui barra résolument le passage.</p> - -<p>«—Tu ne t'en iras pas ainsi, cria-t-il. Je puis, de ton -propre aveu, quelque chose pour la délivrance de ton -âme. Eh bien! cela, quoi qu'il doive m'en coûter, fût-ce -ma damnation éternelle, je veux l'accomplir, entends-tu? -Je le veux!</p> - -<p>«—De plus impérieux devoirs t'obligent envers ton -père et ta mère. Pour l'amour d'eux, au nom du repos de -leurs vieux jours, si durement gagné, Noël, n'insiste -point!</p> - -<p>«—Parle! te dis-je, ou je me brise le crâne contre -ces murailles.</p> - -<p>«—Tu l'exiges? Tu as tort.</p> - -<p>«—J'ai tort, soit! Je l'exige.</p> - -<p>«—Attelle donc la Blanchonne au char à bancs, car -nous aurons de la route à faire. Ce n'est plus à Landerneau -que nous allons cette fois…</p> - -<p>«… Dans le lit clos de la cuisine, Jean Bleiz, réveillé de -son premier somme, poussa du coude la bonne Glauda.</p> - -<p>«—Écoute donc, fit-il. Ne dirait-on pas, dans l'avenue, -le bruit de notre char à bancs et le trot saccadé de la Blanchonne?…</p> - -<p>«Assis côte à côte sur le siège de devant, l'ami vivant et -l'ami mort franchirent des lieues et des lieues de pays. -La vieille jument, d'allure d'abord hésitante, semblait -avoir retrouvé son agilité d'autrefois, du temps où, jeune -pouliche indomptée, elle faisait, de ses quatre sabots, -jaillir du sol un quadruple éclair.</p> - -<p>«Était-ce une route qu'ils suivaient maintenant, Noël -n'aurait su le dire.</p> - -<p>«De vastes horizons muets et tristes s'étendaient en des -perspectives flottantes, indéterminées. Çà et là apparaissaient -des formes inconsistantes, qui étaient peut-être -des nuages et peut-être des arbres. Parfois des oiseaux -s'envolaient, des oiseaux fantastiques, aux ailes brunes -et ouatées, qui glissaient sans bruit, pareils à des chauves-souris -d'une espèce inconnue.</p> - -<p>«Nul vent ne soufflait dans ce désert. L'air dormait, -épais et immobile.</p> - -<p>«Une lumière vague éclairait les choses, une lumière qui -n'était ni le jour ni la nuit, une lumière comme celle -qui semble émaner des miroirs dans un appartement -sombre.</p> - -<p>«Mais le plus surprenant, c'était, dans la terre, l'absence -de toute sonorité. La voiture roulait sans troubler le silence, -et les sabots ferrés de la Blanchonne n'éveillaient -aucun écho dans la plaine sourde, la plaine noire.</p> - -<p>«Soudain, quelque chose de brillant se mit à luire, -comme une eau pâle effleurée d'un rayon de lune.</p> - -<p>«—Nous approchons, dit Evenn.</p> - -<p>«—N'est-ce pas la mer que nous voyons devant nous? -demanda Noël.</p> - -<p>«—Non. C'est le marais des Trépassés.</p> - -<p>«Ils arrivèrent sur le bord de l'étang mystérieux.</p> - -<p>«—Noël, dit Evenn, est-tu toujours résolu?</p> - -<p>«—Toujours!</p> - -<p>«—Alors, descendons.</p> - -<p>«Ils mirent pied sur une plage de sable fin comme une -cendre que hérissaient, par places, des joncs noirs, des -roseaux funèbres.</p> - -<p>«—Fais le signe de la croix sur ta bête, poursuivit -Evenn; ainsi elle paîtra, en t'attendant, l'herbe des -morts, comme si c'était une herbe vivante, et les esprits -de la nuit ne pourront rien contre elle… Toi, commence -à te déshabiller.</p> - -<p>«—Tout nu?</p> - -<p>«Evenn fit oui de la tête et se dépouilla lui-même de -ses vêtements. Puis, quand Noël eut retiré sa chemise:</p> - -<p>«—Donne-moi la main, et marchons!</p> - -<p>«Ils entrèrent dans l'eau jusqu'à mi-jambes, puis -jusqu'à mi-corps. Autour d'eux des têtes éparses surgissaient, -ridaient un instant la surface de l'onde et, de -nouveau, sombraient. D'aucunes étaient des visages -flétris de jeunes filles, traînant de longues chevelures -déteintes; d'autres montraient des crânes dénudés et des -barbes couleur de soufre.</p> - -<p>«—Tu trembles? murmura Evenn à l'oreille de son -compagnon. Tu as peur?</p> - -<p>«—Non, j'ai froid, extraordinairement froid.</p> - -<p>«—Eh bien! je brûle, moi; c'est une souffrance mille -fois pire. Mais il faut expier, vois-tu, il faut expier.</p> - -<p>«—Expier quoi, Evenn, toi dont la vie a été pure -comme une soirée d'août, toi dont la mort a été le plus -simple et le plus entier des dévouements?</p> - -<p>«—Je l'ai trop aimé, Noël. Ce fut mon crime… Quand -l'éclat d'obus fut entré dans mon flanc. Dieu me laissa -presque une heure d'agonie pour implorer sa miséricorde, -avant de comparaître devant son tribunal. -J'aurais dû ne penser qu'à lui, mais ce furent des images -de Rozvélenn qui me passèrent devant les yeux, au -moment suprême, et, en exhalant le dernier soupir, ce -fut ton nom que j'eus sur les lèvres… Si seulement tu -avais hésité à me suivre en ce lieu, tu retardais ma délivrance -d'autant de siècles que les sabots de la Blanchonne -ont frappé de fois la terre des défunts.</p> - -<p>«Un flot de larmes inonda les joues de Noël.</p> - -<p>«—Tu as beaucoup de mal? lui demanda le fantôme.</p> - -<p>«—Je voudrais en avoir dix mille fois plus, soupira-t-il.</p> - -<p>«A peine avait-il parlé de la sorte qu'une cloche tinta. -Oh! mais des sons tristes à vous fendre le cœur, un glas -rapide, puissant, sauvage, un glas inattendu! Evenn -dit:</p> - -<p>«—C'est l'<i>Angélus</i> des morts… Retourne au rivage, tu -y retrouveras tes vêtements auprès des miens. Ne touche -pas à ceux-ci, fût-ce du bout du doigt, fût-ce du bout du -pied. Demain, à la même heure, je serai sur le seuil de -l'écurie. Va.</p> - -<p>«Noël ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà -l'ombre de son ami le plus cher, et l'étang de mystère, -et la plaine lugubre s'étaient dissipés comme de vaines -apparences. Le jeune homme grelottait tout nu, au milieu -de la Grand'Lande. Ses habits gisaient en tas à ses pieds -et, non loin, des lambeaux rouges et bleus, des haillons -d'uniforme finissaient de pourrir dans la boue d'un sillon. -Très vite, il endossa ses hardes et cria:</p> - -<p>«—Blanchona! Blanchonik!</p> - -<p>«Un hennissement joyeux monta de la route qui -longeait le bas de la friche. La bonne jument, toujours -attelée, broutait au talus les pousses des jeunes ajoncs.</p> - -<p>«Quand, ce matin-là, Noël parut au premier déjeuner, -les gens s'accordèrent à lui trouver l'air malade. Il -affirma qu'il se portait à merveille. Jean Bleiz, lui, -demeurait tout songeur, le nez dans son écuelle. Les -domestiques partis pour les champs, il dit à son fils:</p> - -<p>«—Je te l'ai souvent répété, Noël; mais tu ne prends -pas assez de distractions. La lettre que tu as reçue -d'Evenn a dû te mettre en repos. Profites-en pour t'amuser -un peu. La herse que nous avions commandée à Morlaix, -au début de l'hiver, est prête depuis trois semaines. -Attelle la Blanchonne et fais le voyage. Tu verras par la -même occasion la foire de février. Nous sommes au -mardi: je te donne <i>campos</i> jusqu'à dimanche.</p> - -<p>«Jean Bleiz dit cela d'un ton paterne, en homme qui -n'en pense pas plus long. N'empêche qu'il avait son idée -d'en dessous. Et croyez qu'il ne fut pas aussi étonné -qu'il feignit de l'être, lorsque son fils Noël lui repartit:</p> - -<p>«—La Blanchonne, mon père, tire sur l'âge. Elle a fait -un brave service. M'est avis qu'il conviendrait de lui épargner -les courses longues. Et, pour ce qui est de moi, je -vous avoue que les boutiques de la foire de Morlaix me -tentent médiocrement.</p> - -<p>«—N'en parlons plus, conclut Jean Bleiz.</p> - -<p>«Mais, le soir, dans le lit clos, la résine éteinte, il dit -à sa femme:</p> - -<p>«—Je suis sûr maintenant qu'il se passe quelque chose, -et pas quelque chose de bon. Fais comme moi: prie et -ne t'endors point. Si nous entendons encore, cette nuit, -le trot de la vieille jument grise, je guetterai, demain, -dans la cour, et dussé-je en mourir, je saurai pourquoi -elle sort, où elle va, et qui la conduit.</p> - -<p>«Ils prièrent en silence, l'oreille tendue, et, le bruit -qu'ils redoutaient, à la même heure que la veille, ils -l'entendirent.</p> - -<p>«Les morts sont ponctuels. Evenn fut exact au rendez-vous -et trouva Noël qui l'attendait. La Blanchonne, qui -s'était reposée tout le jour et à qui, d'ailleurs, cette besogne -nocturne semblait plaire, fit sonner ses fers, sur -le pavé de l'avenue, puis s'enfonça, d'une course éperdue, -dans les routes du pays des défunts, les routes de -l'éternel silence.</p> - -<p>«Que vous dirai-je? Il en fut de cette nuit-là comme -de la précédente nuit, à ce détail près qu'Evenn entraîna -Noël plus avant dans le marais des Trépassés et que le -gars de Rozvélenn eut cette fois de l'eau jusqu'aux aisselles.</p> - -<p>«Ce qu'il souffrit, je ne vous le révélerai pas. Lui-même -s'efforçait de le cacher à son ami. Pas un gémissement, -pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres.</p> - -<p>«Il rentra à la ferme, si faible que ses jambes pouvaient -à peine le porter. Quand il se présenta dans la -cuisine, son père dormait encore ou feignait de dormir; -ce fut sa mère qui l'entreprit:</p> - -<p>«—Noël, mon enfant, lui dit-elle, tu dois avoir un secret -à me confier. Personne ne nous écoute. Ouvre-moi ton -cœur. Tu es le fruit de mes entrailles. Confesse-moi ton -mal, je te guérirai; les mères savent des remèdes, des -philtres capables de conjurer la mort même.</p> - -<p>«Pauvre Glauda! C'était comme si elle se fût cogné la -tête contre une tombe pour lui arracher le mystère de -l'éternité.</p> - -<p>«Son Noël lui répondit par des paroles douces et tristes, -des mots vagues, insignifiants, et elle n'apprit rien de ce -qu'elle eût donné son âme pour savoir.</p> - -<p>«La journée s'écoula. Le soir vint. Dans le ciel, nettoyé -par les vents, des étoiles vacillantes s'allumèrent. La -vieille maison de Rozvélenn, si longtemps aimée de Dieu, -paraissait plongée dans le repos. Mais, sur le <i>banc-tossel</i>, -près de l'âtre, Glauda égrenait son chapelet de corne; -dans l'aire, Jean Bleiz se dissimulait, sous l'auvent de -l'étable à bœufs, et Noël attendait, derrière la porte entre-bâillée -de l'écurie, le spectre d'Evenn Mordellès.</p> - -<p>«Accroupie dans sa litière fraîche, la Blanchonne ruminait -de lentes, d'obscures idées, parmi la respiration -forte et chaude des chevaux de labour.</p> - -<p>«—Allons, Noël! dit une voix plus légère qu'une brise -d'été.</p> - -<p>«Le harnais fut bouclé en un clin d'œil,—et ils allèrent.</p> - -<p>«Jean Bleiz s'élança derrière eux, dans la nuit.</p> - -<p>«Jadis, il avait été le plus agile coureur de la montagne. -On racontait de lui que dans sa jeunesse, il forçait les -lièvres à la chasse. Il faut croire que si ses cheveux -avaient grisonné, ses jambes n'avaient point trop vieilli, -car il arriva sur la grève de l'étang funéraire comme -Evenn disait à Noël, là-bas, dans le purgatoire des eaux -profondes:</p> - -<p>«—Tu as été jusqu'à mi-corps, tu as été jusqu'aux aisselles; -je serai délivré, si, ce soir, tu te laisses submerger -tout entier. Seulement, pour Dieu! clos tes lèvres! Que -pas une goutte du marais de la mort n'y puisse pénétrer! -Qui a bu de cette onde n'aspire désormais qu'au trépas.</p> - -<p>«Il se fit un silence. Jean Bleiz vit s'engouffrer lentement -les deux têtes. Il murmura: «Je n'ai plus de fils», -battit l'air de ses bras et s'évanouit sur le sable couleur -de cendre…</p> - -<p>«Quand il reprit ses sens, une cloche lointaine, une -cloche de l'autre monde sonnait l'angélus. Et il entendit -son fils Noël, agenouillé près de lui, qui lui disait:</p> - -<p>«—Vois cette fumée blanche qui monte dans le ciel! -C'est l'âme délivrée d'Evenn Mordellès qui gagne le Palais -de la Trinité…</p> - -<p>«Il regarda, vit les talus, plantés d'ajoncs, et devers -l'Orient, où le jour commençait à poindre, un petit nuage -clair, déjà haut, soulevé par les premiers souffles du -matin.</p> - -<p>«La Blanchonne ramena le père et le fils.</p> - -<p>«Debout au seuil de la maison, Glauda les reçut sur -son cœur, blême des angoisses de sa longue veille.»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>«Mon histoire devrait finir ici, grommela le taupier, -mais elle a malheureusement une autre fin, et vous devinez -laquelle.</p> - -<p>«Soit involontairement, soit à dessein, Noël Bleiz avait -ouvert ses lèvres aux eaux de la mort: il en perdit le goût -de vivre.</p> - -<p>«Il décéda le vendredi, jour du Christ. Son père et sa -mère ne demeurèrent après lui que pour l'ensevelir.</p> - -<p>«J'ai suivi les trois enterrements dans l'espace d'une -seule année. Dieu fasse paix aux maîtres de Rozvélenn! -Ils sont en Paradis, je pense, et peut-être aussi la Blanchonne -qui jamais ne pécha.</p> - -<p>«Gaïd Dagorn, la nuit s'avance. Vous feriez bien de -réciter un dernier <i>De profundis</i> pour les Ames.</p> - -<p>«Moi, j'ai dit.»</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Et, joignant ses mains velues, le taupier de Commana -rentra dans son silence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch14">LA HACHE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille -qu'elle ne sait plus son âge. Quand on le lui demande, -elle répond:</p> - -<p>—Voilà, par exemple, une chose dont je ne me suis -jamais inquiétée, pas plus que de vérifier quelle heure -il est à l'horloge, lorsque je me sens envie de dormir.</p> - -<p>Quelquefois elle ajoute sentencieusement:</p> - -<p>—Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons -tous le même âge, l'âge de mourir.</p> - -<p>Elle est mince, fluette, et quasi impondérable. Elle a -coutume de dire:</p> - -<p>—Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon -enterrement. Je m'en irai dans un coup de vent d'ouest, -à la grâce de Dieu, comme un fétu de paille.</p> - -<p>Fraîche, d'ailleurs, et à ce point conservée, selon ses -propres termes, que c'en est miracle. De figure d'aïeule -semblable à la sienne, je n'en ai vu que dans les tableaux -des vieux maîtres hollandais. Encore y a-t-il dans ses -traits une grâce fine et délicate qu'il n'a jamais été -donné à ces vieux maîtres de contempler dans leurs modèles. -Cela est chez elle le signe de la race, le signe aussi—et -surtout—de son âme charmante, de son «moi», -comme parlent certains. Oh! nullement compliqué, ce -«moi», très simple, au contraire, très primitif, mais -d'une si exquise simplicité! Et combien varié néanmoins! -Que d'images changeantes, tour à tour gaies ou tristes, -défilent, en moins de temps qu'il ne faut pour les saluer -au passage, dans les clairs yeux septuagénaires de Matic -Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des filles de -Bretagne que Renan célébra jusque devant la face de -Pallas Archégète, purs «comme ces vertes fontaines où, -sur un fond d'herbes ondulées, se mire le ciel»? Aussi -limpides sont ceux de Matic, la fileuse de chanvre; seulement, -au cours de l'arrière-saison, il y a plu des -feuilles mortes. Car elle a connu les jours pénibles et les -nuits, les pâles nuits de larmes. Elle a eu à pleurer, non -seulement ceux dont elle était issue, mais ceux encore -qui étaient issus d'elle.</p> - -<p>—Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une -touffe d'herbe oubliée par mégarde dans un pré que la -faux des faucheurs a tondu.</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux.</p> - -<p>Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur -discrète, une sorte de symbolisme transparent, -jamais pour se douloir ni pour apitoyer. Il y a de plus -malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le remède -à toutes les afflictions: une force de résignation que -rien ne saurait surprendre, jointe à une extraordinaire -puissance de vie idéale. On fait grand bruit de la tristesse -innée des Bretons, race occidentale, toute pleine -des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des -mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme -plus absolu et plus entêté. Nourri de misère, il -exalte la douceur de l'existence, et la mort même n'est -pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment continué… -Toujours est-il que Matic a traversé les plus -cruelles épreuves «comme un agneau qui passe dans -les fourrés épineux des landes», y laissant peut-être -quelques brins de laine, mais rien de sa belle humeur -vaillante, de son immuable sérénité.</p> - -<p>Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation -est aussi reposante qu'une promenade, au soleil -couchant, par les campagnes silencieuses, dans la -féerique somptuosité des premiers soirs d'automne. Sa -mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains, -à ces hypogées de la légende où l'on va de salles -en salles, de trésors en trésors, d'admirations en admirations. -Elle sait la vie et la mort. Elle sait ce qui est, ce -qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est possible à -l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction. -Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit, -elle décrit d'avance les formes imprescriptibles qu'elles -revêtiront à leur déclin. Ses yeux de calme visionnaire -ignorent les frontières de l'espace et les bornes noires -qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps…</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, -arrive toujours à la même heure, s'assied toujours à la -même place. Et ce sont d'abord, pour commencer, de -petits racontars, les menus faits de la chronique -paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux -et sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une -aile souple, la causerie s'élève aux généralités. Matic -est une manière de philosophe, d'esprit délié—je l'ai -dit—et qui se joue à l'aise autour des problèmes les -plus redoutables.</p> - -<p>Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, -que, le soir de la Toussaint, nous faisons ensemble -la veillée des ancêtres… Donc, jeudi dernier, sur -le coup des huit heures, comme le glas de nuit achevait -de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses -sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à -l'angle du foyer.</p> - -<p>Sa mise était soignée, comme il convient un jour de -fête. Elle portait sa belle jupe de laine rousse, lourde et -roide comme si elle eût été en plomb, le corsage bleu -sombre orné de parements de velours, et son fin visage -s'encadrait—vu la circonstance funèbre—dans une -coiffe aux cassures rigides, couleur safran, le jaune étant -la nuance de deuil chez les femmes de Cornouailles.</p> - -<p>Ses premiers mots furent pour s'excuser.</p> - -<p>—Pardonnez-moi… Nous avons un vrai temps de purgatoire… -Vent et pluie pêle-mêle… Je suis toute trempée. -Ma jupe est comme une cloche… J'ai tenu à suivre -jusqu'au bout <i>la procession du charnier</i>, et nous avons -séjourné longtemps devant la «maison des morts»… -J'y ai beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, -crânes terreux, ossements blanchis… Et voilà: je n'ai -plus un fil de sec; l'eau, par instants, tombait du ciel -à pleins seaux… Pardonnez-moi. Dans quelques minutes, -il n'y paraîtra plus.</p> - -<p>A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements -mouillés, l'enveloppant d'une brume lumineuse, -en sorte qu'elle avait l'air d'une bonne petite fée, descendue -par le trou de la cheminée, dans un nuage.</p> - -<p>Elle reprit, après un silence:</p> - -<p>—C'est une belle chose, le feu!… J'ai entendu conter -ceci, quand j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, -l'hiver venu, ne consentent point à s'expatrier. Ce sont, -je pense, des oiseaux bretons. L'idée seule des climats -lointains, mêmes dorés par des soleils éblouissants, leur -semble plus mortelle que la mort. La première bise les -saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs -corps menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des -fruits mûrs. Mais où de leur vivant ils nichèrent, leurs -âmes délicates restent blotties,—et ce sont ces âmes -qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent de -nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons… -Au temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,—Dieu -l'ait en sa garde!—me faisait la cour, il avait -coutume de fredonner en passant, le soir, près de notre -porte:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Du bois qui brûle un oiseau s'envole.</div> -<div class="verse">Matic, écoute ce que te dit ton chant…</div> -<div class="verse">Il te dit, ce chant, que je t'aime;</div> -<div class="verse">Il te dit, que mon cœur aussi brûle,</div> -<div class="verse">Qu'il brûle d'amour pour sa douce…</div> -</div> - -<p>«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme -s'il n'avait jamais été.»</p> - -<p>Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les -flammes, sans doute aussi à écouter, tout au fond de sa -prime jeunesse, la chanson de Pêr Corniguellou.</p> - -<p>Je lui dis, pour renouer l'entretien:</p> - -<p>—Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur -soir.</p> - -<p>Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui -rejeta sa coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux -de fins cheveux blancs où brillaient encore quelques -fils blonds.</p> - -<p>—Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; -vous ai-je jamais dit ce qui lui advint le matin même -du jour marqué pour son trépas?… C'est une histoire -singulière à laquelle je n'aime guère à penser, mais que -je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est, comme -vous dites, un soir de commémoration… Les moindres -circonstances m'en sont restées présentes à l'esprit, -comme si la scène datait d'hier, quoiqu'il y ait depuis lors -vingt ans moins six semaines. C'est, en effet, un 15 décembre, -exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu -son âme de brave homme… Laissez-moi seulement un -répit de quelques minutes, le temps de me recueillir, -afin que je vous expose les choses dans l'ordre et avec -clarté…</p> - -<p>Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après -un assez long silence, commença:</p> - -<p>—Voici… Pêr, de sa profession était sabotier. Et les -sabotiers, comme vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui -ici, demain là-bas. L'ancienne hutte est vite à -terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de bagages, un bahut, -quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en -avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle -nous montions nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, -acheté à Carhaix, traînait aussi aisément, ma foi! que si -c'eût été un berceau d'enfant… Connaissez-vous la forêt -de Porthuault?</p> - -<p>—Si je la connais, Matic!… Mais je suis né à Saint-Gervais, -presque au cœur du bois!</p> - -<p>—Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez -vous vanter d'être né dans un beau pays… Je me rappelle—tenez! -comme si c'était maintenant—le jour -où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du soleil. -Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez -Mikêl; Pêr était descendu et menait la bête par la bride, -l'aidant à éviter les ornières; moi, assise sur des sacs -dans le fond de la charrette, je lui tournais le dos; nous -étions partis de Quimper l'avant-veille et le voyage avait -été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais constamment -un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je -dormais à moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, -Matic, voilà ce que tu n'as jamais vu.» Je regardai, et -j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant c'était beau. -Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et si -profonds que tout l'horizon en était noir.</p> - -<p>«—N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. -Et n'est-ce pas ici le vrai paradis des sabotiers?…</p> - -<p>«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui, -quelques jours auparavant, lorsqu'au retour du marché -de Quimper, un samedi, il m'avait annoncé qu'il venait -de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un garde-forestier -de Porthuault… Oh! oui, et vivement fâchée -même!… Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont -j'entendais pour la première fois prononcer le nom? -Quelque trou de misère sans doute, par delà le pays du -pain!… Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je -m'étais mise à pleurer de mécontentement, de désespoir… -Plus loin que Châteauneuf, plus loin que Carhaix -plus loin que Callac! Au bout du monde, quoi!… Quel -besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce qu'il -était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais -été navrée…</p> - -<p>«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en -me montrant du geste toute cette étendue de collines -boisées, entrecoupées de vallons verts, et, dans le creux -du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille église si -avenante de Saint-Servais.</p> - -<p>«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous -fîmes halte devant le seuil de Harnay, un des grands -marchands de sabots de la contrée, chez qui Pêr, autrefois, -dans le temps que nous n'étions pas encore mariés, -avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous -accueillit avec infiniment de bonne grâce, nous obligea -de souper à sa table et de coucher sous son toit, en sorte -que le lendemain, à l'aube, je me réveillai complètement -réconciliée avec le pays.</p> - -<p>«Complètement, non! Une appréhension me restait, si -vague, il est vrai, que je n'eusse su dire au juste à quoi -elle tenait, mais réelle néanmoins et tourmentante au -point que je ne pus m'empêcher de dire à Pêr:</p> - -<p>«—Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant -j'ai idée que ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons -rien de bon. Je suis enchantée d'être venue, histoire de -voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois, nous ne séjournerons -point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien -doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons -notre chemin vers le sud!</p> - -<p>«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle, -que sais-je? et, finalement, n'y voulut point entendre. -Comme j'avais des larmes plein les yeux, pour me consoler -il ajouta:</p> - -<p>«—Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré -sourd à tes absurdes pressentiments. Harnay, François -Harnay, chez qui nous sommes, c'est dans la forêt, là -tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a commencé par -être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un -peu de patience seulement! File ta laine et laisse-moi -besogner. Je te jure sur cette hache que, le jour où nous -réattèlerons le bidet pour partir, il aura triple charge, -charge de monde, charge de meubles et… charge d'écus!</p> - -<p>«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre -hôte la lui avait donnée, la veille, en présent d'amitié, -après avoir conclu marché avec lui pour une importante -fourniture de sabots.</p> - -<p>«—Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! -avait-il dit; ce que je suis, je le lui dois.</p> - -<p>«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance -avait répondu: «Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle -que le tiers de ce qu'elle t'a rapporté, je me -tiendrai pour satisfait.»</p> - -<p>«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes -sortes de précautions sur une chaise au chevet du lit… -Tandis que je vous conte ceci, je la vois: une hachette -menue, d'un acier bleuâtre piqué de taches de rouille, -le manche à la fois grêle et solide, en bois étranger. Des -caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au -fer rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, -l'acuité, le mordant d'un rasoir… Pêr ne l'eut pas plus -tôt prise à témoin de ses gains futurs qu'elle m'apparut, -à moi, comme un instrument de malédiction et de mort. -Il l'avait saisie et la tournait, la retournait, s'extasiant -sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je -lui dis:</p> - -<p>«—Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu -viens de faire… Même, à ta place, je n'emporterais point -cette hachette.</p> - -<p>«—Pourquoi?</p> - -<p>«—Parce que…</p> - -<p>«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la -chambre, nous appelant à déjeuner. Je dus me taire par -politesse.</p> - -<p>«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin -de la forêt, en compagnie de notre hôte qui, avec une -charmante obligeance, s'était offert à nous servir de guide -jusqu'à la maison du <i>jugard</i>, autrement dit du garde-forestier. -Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la hêtraie -au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les -pieds d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le -soir même, nous nous installâmes dans notre lot. D'autres -sabotiers occupaient déjà ces parages. Conformément -aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent voir, -nous saluant du nom consacré de <i>cousins</i>, et se mirent -à notre disposition pour nous aider à construire la -hutte. Grâce à eux, nous eûmes avant la tombée de la -nuit un abri très suffisant. Deux jours après on m'eût -fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours -vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, -on finit par se trouver partout chez soi.</p> - -<p>«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. -D'un côté, c'étaient de longues et hautes avenues où le -regard se perdait, entre les troncs blancs des hêtres, -dans la profondeur tranquille des feuillages. De l'autre -nous jouissions d'une échappée sur les prés de Rozviliou -et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits -pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant -comme autant de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours -aimé la beauté des choses. C'est un spectacle qui ne -coûte rien et dont la contemplation ne lasse jamais. Nous -étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à -son avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand -les feuilles des bois se parent de teintes plus variées et -plus délicates, comme les jeunes poitrinaires qui, dit-on, -s'habillent plus belles, sur le point de mourir. Je passais -les journées dehors, à filer, près de la hutte, tandis que -les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les -myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, -garçons déjà robustes, abattaient les arbres. J'entendais -leurs grands coups sourds à qui d'autres faisaient écho -çà et là dans le silence de la hêtraie.</p> - -<p>«J'étais, du reste, rarement seule.</p> - -<p>«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, -apportaient leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous -devisions, tout en travaillant. Les jours, les semaines -passaient, monotones, mais sans ennui. Ma bonne humeur -naturelle avait repris le dessus. Mes confuses inquiétudes -se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme -les nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.</p> - -<p>«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous -avions achetés avait donné des résultats inespérés. Et le -bois était des meilleurs, à la fois très dense et très facile -à ouvrer. D'autre part, l'hiver s'annonçait pluvieux: les -commandes de sabots abondaient. Harnay, lors de la -première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: -«Tant que tu seras dans le canton, accorde-moi la préférence. -Je te solderai deux sous par paire de plus que -mes concurrents.»</p> - -<p>«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les -pronostics de mon mari qui semblaient avoir raison et -non mes pressentiments.</p> - -<p>«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, -dans toutes les paroisses d'alentour, tintèrent les -glas de la Toussaint. J'avais invité deux femmes de sabotiers -à venir faire chez nous la veillée des morts. L'une -d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole. -J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la -porte de branchages entrelacés de fougères qui fermait -la hutte.</p> - -<p>«—Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés, -dit-elle, faisant allusion à mon mari et à mes deux fils. -Ils seront restés au bourg avec les miens et s'en retourneront -sans doute tous ensemble.</p> - -<p>«—Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu, -et jettes-y quelques brassées de copeaux.</p> - -<p>«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois. -Jeanne Tual, la voisine, se mit en attendant à inspecter -des yeux notre intérieur que la flamme, ravivée, illuminait -en ses moindres recoins. Les femmes ont de ces curiosités, -soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est -mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la -vis se lever de la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie -et marcher droit à l'un des poteaux de la loge auquel Pêr -Corniguellou avait coutume de suspendre ses outils. Elle -se pencha, regarda de près quelque chose que, de ma -place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage -prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante. -Je déposai dans sa couchette l'enfant qui avait -clos les yeux.</p> - -<p>«—Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta -mine s'allonge ainsi?</p> - -<p>«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon -mari par François Harnay, et murmura:</p> - -<p>«—Est-ce que les tiens se servent de cet outil?</p> - -<p>«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions -à son égard ne s'étaient point dissipées; mais, dans -le calme si occupé de notre vie, je n'avais plus eu le temps -d'y songer.</p> - -<p>«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes -terreurs. Mon impression première me revint, plus -nette et plus aiguë… Aux lueurs du foyer, l'acier luisait -d'un éclat sinistre et les taches de rouille se rembrunissaient, -revêtaient des teintes noirâtres de sang figé… Je -devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance -qu'elle m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée.</p> - -<p>«—Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas -qu'on s'en soit servi… Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que -tu sais sur elle… Nouveaux venus dans le pays, nous -n'avons connaissance ni du bien ni du mal qui ont pu s'y -accomplir. Le devoir, entre femmes de <i>cousins</i>, est -de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis -sûre, que, faute d'avoir été avertis à temps, nous qui -sommes ignorants de tout ce qui a trait à cette contrée, -nous nous attirions des désagréments, sinon des infortunes… -Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de -quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont -tu détournes d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour -être maléficieuse et, peut-être, diabolique… Je t'en -conjure, par Dieu et par les sept saints de Bretagne, -hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de connaître!…»</p> - -<p>… Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur -qui perlaient à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.</p> - -<p>—C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Et, après un silence troublé seulement par le bruit du -vent au dehors et les craquements des volets, elle reprit:</p> - -<p>—La voisine me fit, sur mes supplications, ce récit -que j'ai retenu point par point:</p> - -<p>«Un jour, des bohémiens errants, montreurs d'ours et -diseurs de bonne aventure, s'égarèrent dans la forêt de -Porthuault; ils arrivèrent, harassés, à bout d'haleine et -de forces, dans la clairière où travaillait alors François -Harnay. Celui-ci, homme généreux et hospitalier, les -admit au repas de famille, les hébergea une nuit, dans -son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin, -sans vouloir accepter d'eux aucun argent. Un vieux, -presque centenaire, qui paraissait être le chef de la -bande, lui dit:</p> - -<p>«—Ton accueil nous a touchés. Nous t'en aurons une -gratitude éternelle, et ton nom sera vénéré jusque chez -les enfants de nos petits-enfants. Je veux te faire un -cadeau qui puisse t'être utile. Reçois-le en souvenir de -nous. Je suis assuré d'avance qu'il te portera bonheur.</p> - -<p>«Et il sortit de son havresac cette hachette.</p> - -<p>«—Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard, à la -condition que tu t'en serves toujours comme d'un -outil de travail, jamais comme d'une arme de combat.</p> - -<p>«Harnay prit la hache et remercia.</p> - -<p>«Difficilement il en eût trouvé une meilleure. Elle eût -coupé du fer. Avec cela, inusable, et jamais ébréchée. -Durant douze années qu'il la mania, il n'eut point à l'affûter -une seule fois. Elle fit sa fortune, selon la prédiction -du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge -comme un talisman. Il est juste de dire qu'il était lui-même -le plus rangé des hommes et le plus sobre, le -plus habile, le plus laborieux des sabotiers. De simple -ouvrier il passa patron, put s'établir au bourg de Saint-Servais -dans une maison de pierre couverte en ardoises, -pratiquer sur un pied plus large le commerce de sabots, -et finalement, devenir un des principaux rentiers de -l'endroit.</p> - -<p>«Cependant les autres <i>cousins</i> ne laissaient pas -d'être jaloux de la prospérité si rapide des affaires de -François Harnay.</p> - -<p>«Un d'eux surtout, un nommé Chevanz, homme violent -et débordé, que la malechance, d'ailleurs, poursuivait, -allait partout répétant que Harnay avait, par l'intermédiaire -des Bohémiens, fait un pacte avec le diable, si -même le grand vieux à longue barbe blanche, qui lui -avait remis la hache mystérieuse, n'était pas le diable en -personne. Au fond, ce Chevanz brûlait d'envie de s'approprier -cette hache, fût-ce par la fraude et par le vol. -Il y réussit, on ne sait comment. Harnay s'aperçut un -beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait été -dérobé, et tout de suite il soupçonna quel était le voleur. -Il eût pu s'adresser aux gendarmes. Mais il était de tradition -parmi les <i>cousins</i> que l'on réglât ses comptes -entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se contenta -de réunir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses -ouvriers sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honnêteté -lui étaient particulièrement connues. Et il les harangua -à peu près en ces termes:</p> - -<p>«—Camarades, il s'est trouvé un <i>cousin</i> assez indélicat -pour enlever ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas -besoin de le prononcer, vous l'avez tous sur les lèvres. -Je respecte trop les usages de la corporation pour qu'il -me vienne à la pensée de saisir la justice de cette affaire. -Il ne faut pas qu'un sabotier soit jugé par d'autres que -par ses pairs. Mais je n'entends pas non plus que ma -bonne hache demeure indûment en des mains indignes. -Je suis prêt à me séparer d'elle, quoiqu'elle soit pour -moi une vieille amie à qui il m'en coûtera de dire adieu,—mais -du moins je ne veux m'en séparer que de mon -plein gré et pour la confier à quelqu'un qui sache en -faire, comme moi-même, un brave emploi. Vous, je vous -connais tous, et vous m'êtes également chers. Elle sera -à celui de vous qui l'ira réclamer.</p> - -<p>«Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer à la courte -paille. Le sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme -de vingt ans, joli comme une femme, mais hardi comme -l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en eût, de la hardiesse, -pour s'attaquer à Jérôme Chevanz.</p> - -<p>«Les sabotiers de ce temps-là se tenaient pour gentilshommes. -C'est en combat singulier, la hache au poing, -qu'ils avaient coutume de trancher leurs différends.</p> - -<p>«Quelles furent les péripéties de la lutte entre Jozon -Lantic et Jérôme Chevanz, sans doute on ne le saura -jamais. La femme de ce dernier ne put fournir de renseignements -que sur la scène de la provocation. Ils venaient -de finir de souper. Chevanz, qui avait été au bourg -et y avait bu quelques verres, après vêpres, somnolait à -demi, en achevant de fumer sa pipe, sur la pierre de -l'âtre. Tout à coup la porte s'était ouverte et Lantic était -entré, une hache sur l'épaule.</p> - -<p>«—Ohé! Chevanz!</p> - -<p>«—C'est toi, Lantic?</p> - -<p>«—Je viens de la part de François Harnay…</p> - -<p>«—Me redemander son outil magique, n'est-ce pas?</p> - -<p>«—Le redemander, non! Le reprendre!…</p> - -<p>«—Tu es trop jeune!</p> - -<p>«—Et toi, trop lâche!</p> - -<p>«—C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit?</p> - -<p>«—Au carrefour de Blanche-Épine.</p> - -<p>«—Marchons. Ce sera tout à l'heure le carrefour de -l'Épine-Rouge… Tu l'auras, ta hache de patron, tu l'auras, -mais en plein crâne!…</p> - -<p>«La femme n'eut même pas le temps de s'interposer. -Les deux hommes avaient déjà disparu dans les ténèbres.</p> - -<p>«—… Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual, -la forêt profonde en a gardé le secret. Il y a là un -étrange, un impénétrable mystère… Ni Lantic, ni Chevanz -n'ont été vus dans le pays depuis lors, et l'on n'a -retrouvé le cadavre ni de l'un ni de l'autre… La nuit du -duel, il pleuvait à verse; les <i>cousins</i> d'alentour, en -visitant à l'aube le lieu du combat, n'y aperçurent que -des feuilles mortes, et pas une trace de sang… François -Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an après, -jour pour jour, comme il s'était levé de grand matin -pour se rendre au marché de Callac, son pied heurta -sur le seuil quelque chose qui luisait. Et c'était la hache -mais non plus étincelante de ce bel éclat toujours neuf -qu'elle avait auparavant, rouillée au contraire, d'une -rouille mauvaise, d'une rouille ineffaçable, de cette rouille -que voilà, et que nul frottement n'a pu faire disparaître, -et qui est du sang, du sang d'homme, du sang de chrétien…</p> - -<p>«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes -au dehors un bruit de voix. C'étaient nos maris qui rentraient.</p> - -<p>«—Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. -Je vous demanderai de cacher la hache, que mon -homme ne la voie point. Elle lui rappellerait de trop pénibles -souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme s'il eût -été son propre fils.</p> - -<p>«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le -lit où nous couchions, Pêr et moi.</p> - -<p>«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut -question de toute espèce de choses hormis de l'histoire -de la hachette. L'heure venue de nous quitter un peu -avant minuit, nous récitâmes en commun le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, -puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue -à côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson -me parcourut la peau du dos, comme au contact d'un -corps glacé. Et je me souvins de la hache qui était là, -sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de -fermer l'œil. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine. -Il me semblait voir deux formes gigantesques de spectres -bataillant éperdûment et en silence dans la nuit. Et à -chaque coup il jaillissait de ces deux fantômes de larges -gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes -en tombant sur le sol… Heureusement que Pêr ne tarda -pas à s'endormir. Je me levai alors, et, ayant ramassé la -hache à terre, je l'enfermai dans le bahut…</p> - -<p>«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée -tout d'abord… Pêr Corniguellou serait peut-être encore -de ce monde!</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient -de ses paupières abaissées.</p> - -<p>—Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste -que la violence de son émotion ne lui permît point de -continuer son récit, n'est-ce pas un de vos principes -qu'au cadran du destin l'heure est inflexible et ne se -dérange jamais?</p> - -<p>—Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu -que trop de preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux -que la fin de cette histoire.</p> - -<p>«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de -cette soirée où j'avais reçu les confidences de Jeanne -Tual, d'enterrer la hache quelque part où Pêr Corniguellou -ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur les -entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice -pour exécuter mon projet, arriva parmi nous un de -ces vieux sabotiers infirmes qui, désormais impropres au -travail, voyagent de hutte en hutte et vivent, comme -on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du reste -installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris -des meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont -les anciens et comme qui dirait les évêques de la confrérie. -Sans cesse par monts et par vaux, ils servent d'intermédiaires -entre les <i>cousins</i>, colportent les nouvelles -d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite -ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de -mon mari, la septuagénaire Nanna Corniguellou.</p> - -<p>«—Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une -aile. Son idée est qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. -Alors, elle demande que Matic lui conduise sa filleule, -afin qu'elle puisse contempler les traits de l'enfant, une -fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout -à fait embrumés par les brouillards de la mort.</p> - -<p>«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée -à peine de dix ans.</p> - -<p>«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au -vœu de l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai -le bidet et je me mis en route avec l'enfant.</p> - -<p>«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai -très bas, si bas qu'elle me parut n'en avoir plus que pour -quelques jours. Notre présence, cependant, lui redonna -un semblant de vie. Pour fixer en eux, avant de se clore -à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis redevinrent -momentanément aussi lucides qu'au printemps -de ses années. Mais, comme s'ils se fussent usés à cet -effort, tout à coup ils s'éteignirent. Et, quand ils se furent -éteints, le corps aussi peu à peu se refroidit, se glaça. -Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme le -dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. -Même averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.</p> - -<p>«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre -dans le pays de ceux qui ne sont plus!…</p> - -<p>«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine -qui suit l'enterrement, des réglements d'intérêt et -le partage des dépouilles de la morte aux pauvres de la -paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10 décembre, -en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au -soir.</p> - -<p>«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa -défunte mère. Naturellement, il avait hâte de tout savoir, -comment elle avait trépassé, ses dernières paroles, ce -que nous avions fait. Au moment de nous coucher, me -voyant très lasse, à cause des émotions des jours précédents -et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur -de voix qui lui était habituelle:</p> - -<p>«—J'entends que tu reposes en paix demain matin. -Les garçons emmèneront les petits dans la hêtraie. Moi, -j'irai seul abattre un arbre, pas très loin d'ici. J'aurai fini -de belle heure et reviendrai aussitôt préparer le repas de -midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te -prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever -point avant mon retour.</p> - -<p>«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil -était déjà haut sur l'horizon quand je rouvris les yeux. -Un grand silence régnait dans la hutte et au dehors. Je -sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr ne fût -pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze -heures.</p> - -<p>«—L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il -ne croyait.</p> - -<p>«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du -ménage, à réparer l'inévitable désordre causé par mon -absence. Assiettes et bols avaient été entassés pêle-mêle -dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela subitement -la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec -effroi qu'elle n'y était plus… Un des fils entrait.</p> - -<p>«—La hache de François Harnay, lui demandai-je -toute troublée, est-ce toi qui l'as prise?</p> - -<p>«—Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au -bois ce matin.</p> - -<p>«Je sentis une secousse au cœur.</p> - -<p>«—Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis -pas tranquille à son sujet.</p> - -<p>«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de -pas hors de la hutte que nous aperçûmes Pêr au détour -du sentier; mais qu'il était pâle, Jésus-Dieu! Et combien -chancelante était sa démarche! C'est à peine s'il pouvait -mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui:</p> - -<p>«—Tu es blessé?</p> - -<p>«—Je ne sais pas… non… mais malade, très malade.</p> - -<p>«—Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé?</p> - -<p>«—Rentrons d'abord chez nous, de grâce… Je vous -raconterai tout.</p> - -<p>«… Ce qui lui était arrivé, le voici:</p> - -<p>«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand -soudain, sans qu'il pût s'expliquer comment, la hache -lui échappa des mains et glissa dans une espèce de fosse—sans -doute un ancien piège à loups—à demi pleine -d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla -sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut -saisir le manche… Horreur! ce fut un ossement humain -qu'il ramena, un os de jambe auquel pendaient encore -des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la -surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes, -des débris de cadavre mêlés à des débris de vêtements, -un crâne enfin détaché du squelette, comme la tête hideuse -d'un supplicié.</p> - -<p>«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais -ne le put. Les genoux vacillaient sous lui. Il tournoya -sur lui-même comme un homme ivre et s'abattit sur le -sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était glacé. Il eut pourtant -la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous le -rencontrâmes.</p> - -<p>«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant -sans cesse pour boire à une écuellée de <i>flip</i> que je lui -avais préparée. Une soif inextinguible le dévorait. Il -avait des pâleurs subites; puis, tout aussitôt, son visage -s'empourprait, devenait d'un rouge feu.</p> - -<p>«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer -assis sur le banc, les coudes allongés sur la table, le -front dans les mains. Les enfants ni moi nous n'osions -lui adresser la parole. D'ailleurs, nous étions nous-mêmes -frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire -chercher un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en -avait pas dans la contrée. Et puis, ce n'était pas dans les -habitudes des gens de cette époque. On vivait, on mourait, -sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que, -bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment -d'un danger immédiat… Dans l'après-midi, peut-être -pour nous rassurer, Pêr se prétendit mieux. Il manda le -fils aîné:</p> - -<p>«—Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et -mets-le au courant de l'aventure, afin qu'il prévienne les -autres <i>cousins</i>. On ne doit pas laisser pourrir en plein -vent comme une charogne le cadavre d'un chrétien qui -fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour de -Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème…</p> - -<p>«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli.</p> - -<p>«—Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement.</p> - -<p>«—Rien, mon ami… ou plutôt, c'est toute une histoire, -trop longue à te raconter pour l'instant… Tu n'es -pas en état de l'entendre.</p> - -<p>«—Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête.</p> - -<p>«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore -de s'étendre sur le lit. Il eut un geste las, soupira:</p> - -<p>«—Je suis bien ainsi… je suis très bien…</p> - -<p>«Et il ne bougea plus… J'envoyai les enfants jouer -dans la clairière. Il soufflait un peu de brise, mais le -ciel était pur et le soleil brillait… Une heure se passa. -Un bruit de sabots résonna sur la terre durcie. J'allai voir -à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes et de -femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans -une manne d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire -de la fosse à loups. Jeanne, sa femme, se détacha du -cortège et vint à moi:</p> - -<p>«—Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il fût en -bouillie, me dit-elle; c'est celui de Jozon Lantic. La -boîte du crâne est fendue en deux. Nous y avons trouvé -une nichée de sangsues…</p> - -<p>«Je la priai de m'épargner ces détails. Elle me demanda:</p> - -<p>«—Peut-on voir Pêr?</p> - -<p>«—Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort.</p> - -<p>«Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis, -me tirant brusquement à l'écart:</p> - -<p>«—Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer!</p> - -<p>«Je la regardai ahurie.</p> - -<p>«—Hein! m'écriai-je, comprenant tout à coup, comme -si un éclair m'eût traversé le cerveau.</p> - -<p>«Je me précipitai vers la table.</p> - -<p>«—Pêr! Pêr!</p> - -<p>«Je n'eus pas plus tôt touché le malheureux qu'il -s'affaissa. La voisine avait dit vrai. Il était mort…»</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>—Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force -de poursuivre, voilà comment et par suite de quel concours -singulier de circonstances je suis devenue veuve.</p> - -<p>«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un -fut déposé mon mari, dans l'autre furent placés les restes -de Jozon Lantic. Leurs tombes à tous deux sont dans le -cimetière de Saint-Servais, au pied de la tour. Toute la -forêt et même les paysans des fermes des environs assistèrent -à ce double enterrement. Après l'absoute, François -Harnay prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y -mit, quant à lui, un louis d'or de vingt francs et fit la -quête parmi l'assemblée pour la veuve de Pêr Corniguellou -et pour ses orphelins.</p> - -<p>«Bénies soient ces charitables populations de la montagne! -Je leur dois de n'être pas morte de misère et -d'avoir pu élever ma bande sans tendre la main à l'aumône -publique.</p> - -<p>«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes -enfants, la route vers le sud. De nouveau j'escaladai la -pente du Ménez Mikêl. Je me rappelai les paroles de Pêr -et mon exclamation:</p> - -<p>—«Oh! le beau pays! le beau pays!</p> - -<p>«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même -figure majestueuse et recueillie que le jour où nous l'admirâmes -ensemble.</p> - -<p>«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler, -avec son onduleuse forêt, toute poudrée de givre, -étincelante au soleil du matin d'une myriade de pierreries. -Les hêtres aux branches lisses, roses dans la lumière, -avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés -sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées… -Des basses messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à -Saint-Nicodème, ailleurs encore, à Botmel, à Plusquellec. -Les carillons alternaient, se répondaient, à travers les -étendues tranquilles, et tout le ciel en vibrait, comme -s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt s'élevaient -de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très -haut dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs -bleues… Tout cela m'est resté extraordinairement présent -à l'esprit… Depuis, hélas! j'ai dû semer un peu -partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui -était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse. -Mais, si les femmes qui m'enseveliront exaucent -mes volontés suprêmes, c'est là-bas, auprès de Pêr Corniguellou, -qu'elles me mèneront enterrer. J'ai dans mon -armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou, -pour parer aux frais du voyage…»</p> - -<p>A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule.</p> - -<p>—Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne -vieille, récitons vite le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> pour clore la veillée. -C'est nuit funèbre, ne l'oublions pas. Les Ames défuntes -vont venir. Il n'est que temps de leur faire place.</p> - -<p>—Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, -la hache révélatrice, qu'est-elle devenue?</p> - -<p>—Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute -de l'avoir cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la -cherchent encore. J'espère bien que Dieu ne permettra -pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un homme, elle en -a tué deux. Il me semble que c'est assez.</p> - -<p>Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch15">LE PÉCHÉ<br /> -<span class="small">D'ERVOANIC PRIGENT</span></h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Ceux qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent -encore. Il était de ceux qu'on n'oublie pas.</p> - -<p>Quand on le voyait arriver dans les bourgs du Trégor,—avec -son éternel chapeau haut, aux plis avachis -d'accordéon, et qu'ornait une guirlande de <i>fausses fleurs</i>, -avec son habit aux longues basques traînantes qui faisaient -derrière lui une espèce de sillage dans la poussière -ou la boue des rues,—vite les enfants accouraient, et -c'étaient de toutes parts des appels bruyants:</p> - -<p>—Ervoanic! Ervoanic!</p> - -<p>Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une -indulgence hautaine de souverain en tournée.</p> - -<p>Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du -bourg, croisait l'un sur l'autre les revers de son habit -à basques et envoyait de la main des saluts protecteurs -à toute la foule des polissons.</p> - -<p>Il passait pour un homme simple ou—comme on -dit là-bas—pour un <i>innocent</i>. On s'en amusait, tout en -lui témoignant cette sorte de vénération, qui s'attache, -en Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des mendiants.</p> - -<p>A vrai dire, Ervoanic ne mendiait pas.</p> - -<p>Jamais on ne le vit tendre son chapeau ni demander -un morceau de pain. Il eût refusé l'aumône, si on la lui -avait offerte.</p> - -<p>Ce prétendu idiot s'était arrangé sa vie en homme -d'esprit. Il avait son jour pour rendre visite à chaque -maison,—le jour où il était assuré d'y faire le meilleur -repas. Il connaissait les menus habituels de toutes les -fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la -ronde, et ne se montrait sur les seuils que les jours de -soupe fraîche. Régulièrement, il se présentait au bon -moment. Pas une fois, la mémoire de son estomac ne se -trouva en défaut, au cours d'une existence qui fut pourtant -des plus longues, car il approchait de la centaine -lorsque, selon son expression, il s'en alla goûter de la -cuisine du bon Dieu, en paradis.</p> - -<p>Il mourut, n'ayant commis qu'un péché,—de gourmandise, -cela va de soi.</p> - -<p>Et voici comme on le raconte en Trégor, ce péché -d'Ervoanic Prigent.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>A l'approche des <i>Gras</i> une odeur de porc frais tué -s'épand à travers l'Armorique.</p> - -<p>L'air est embaumé d'un parfum de côtelettes qui rissolent.</p> - -<p>Au bord des eaux courantes, les servantes lavent les -boyaux qui se tortillent comme des anguilles captives; -au dessus des flambées d'ajonc, dans la cuisine qui rougeoie, -les ménagères font cuire le sang caillé.</p> - -<p>Vive le boudin!</p> - -<p>Mais qu'est-ce auprès de la vénérable andouille, pieusement -entretenue, âgée déjà de plusieurs hivers et qui -rêve, toute ridée, dans un coin de l'âtre, ainsi que la -statue d'un <i>lare</i> antique?</p> - -<p>Ah! l'andouille!…</p> - -<p>Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait -cinq livres… oui, cinq belles et bonnes livres, et peut-être -quelques onces de plus! Toutes les saintes âmes des -vieilles filles de la paroisse s'étaient entendues (chose -exceptionnelle!) pour l'offrir à Dom Karantec, en souvenir -d'un jubilé.</p> - -<p>Lorsque le bon recteur entrait dans la cuisine,—ce -qui lui arrivait principalement le soir, après quelque -visite lointaine à une de ses ouailles,—tout en tournant -ses pouces et en étirant ses jambes devant le foyer, il -disait, d'une voix onctueuse:</p> - -<p>—Ne pensez-vous pas qu'il est temps de la manger, -Coupaïa?</p> - -<p>Et Coupaïa, la gouvernante, répondait en bougonnant:</p> - -<p>—Une andouille pareille!… Pouvez-vous blasphémer -ainsi?… Attendez du moins jusqu'aux Gras!…</p> - -<p>Mais les <i>Gras</i> se succédaient… et se ressemblaient. -Et l'andouille commémorative demeurait suspendue au -plafond, où elle se balançait doucement, lorsque des -courants d'air entraient avec les mendiants de passage.</p> - -<p>De ces hôtes, infirmes d'esprit ou de corps, qui venaient, -de temps à autre, loqueter à l'huis du presbytère -de Trédarzec, le plus assidu, comme bien on pense, -était Ervoanic Prigent.</p> - -<p>Il apparaissait quelquefois le dimanche, s'il avait -appris dans la semaine qu'il dût y avoir à la cure des -convives étrangers. Mais, tous les vendredis, il était -ponctuel.</p> - -<p>C'était un de ses axiomes que, seules, les gouvernantes -de ces <i>messieurs prêtres</i> s'entendent à faire -doucement digérer les jours maigres à de robustes estomacs -de chrétiens. Et donc, le vendredi matin, il quittait -Tréguier où il avait eu soin de s'en venir coucher -la veille, franchissait la rivière sur le <i>pont Canada</i>, -s'arrêtait à Notre-Dame de Tromeur pour réciter une -courte prière et prendre haleine avant de s'engager -dans la montée; puis, musant et flânant, semant des -bonjours, de droite et de gauche, aux petites chaumines -proprettes, enguirlandées de vigne vierge, qui jalonnent -la route, il grimpait vers Trédarzec, du pas tranquille -d'un invité qui a pris ses précautions pour arriver à -temps et qui s'attarde volontiers à humer l'air frais, -histoire de s'aiguiser l'appétit.</p> - -<p>Le presbytère est situé derrière l'église; pour couper -plus court, Ervoanic s'acheminait à travers le cimetière. -Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant de la sacristie.</p> - -<p>Le cher vieux prêtre passait familièrement son bras -sous celui du mendiant.</p> - -<p>—Ha! ha! crois-tu que ce soit l'heure du déjeuner, -Ervoanic?</p> - -<p>—Voyez le <i>Calvaire des morts</i>, monsieur le recteur… -L'ombre courte de la croix annonce qu'il est près de -midi.</p> - -<p>—Sais-tu, Ervoanic, que tu n'es peut-être pas aussi -simple qu'on le prétend?</p> - -<p>—Il se pourrait, monsieur le recteur.</p> - -<p>Tous deux entraient de compagnie, et Dom Karantec, -poussant la porte de la cuisine, criait à Coupaïa:</p> - -<p>—Je vous amène votre amoureux, Ervoanic Prigent, -qui vient vous demander en mariage.</p> - -<p>Il n'y avait guère de vendredi dans l'année que Coupaïa -n'entendît ce refrain.</p> - -<p>—Hé! faisait-elle, on ne sait pas… La volonté de Dieu -est grande.</p> - -<p>Ervoanic, lui, riait discrètement, gagnait la table de -chêne massif accotée à la fenêtre, et attendait, avec une -patience dévote, les mains jointes, les yeux au plafond, -que la gouvernante eût fini de tremper l'exquise soupe -au congre, fleurant un parfum de beurre fondu et -d'herbes fines, dont elle ne manquait pas de lui réserver -une pleine écuellée.</p> - -<p>Car, il n'y a pas à dire, il avait su attendrir le cœur -de la rébarbative Coupaïa, ce diable d'homme.</p> - -<p>Elle l'avait pris en amitié sincère, rien que pour le regard -enamouré dont il caressait l'andouille, dès le seuil.</p> - -<p>Leurs âmes communiaient dans le culte de l'andouille: -ils causaient d'elle ensemble, longuement, d'un accent -pénétré.</p> - -<p>—N'est-ce pas qu'elle est belle, Ervoanic?</p> - -<p>—Et comme elle doit être bonne!… Toutes les vertus, -Coupaïa!</p> - -<p>La gouvernante avait le nez bossué de verrues et les -joues creusées de larges sillons, comme les champs -après les labours d'octobre. Il y avait cependant des -pauvres qui la comparaient à la Vierge <i>pleine de grâces</i>!… -Ceux-là, elle les mettait à la porte, avec un haussement -d'épaules et un simple morceau de pain. Ervoanic, -plus avisé, lui vantait l'andouille du jubilé.</p> - -<p>Il avait tout de même ses finesses, cet Ervoanic.</p> - -<p>Il murmurait quelquefois, sur un ton de patenôtre:</p> - -<p>—Je veux bien mourir, pourvu que j'y aie goûté.</p> - -<p>La vieille reprenait, tremblante d'émotion:</p> - -<p>—Parlez franchement!… Trouvez-vous qu'elle gagne?</p> - -<p>—Certes oui, Coupaïa. Elle prospère. Elle mûrit!… -Le culot monte… Encore un an, elle sera noire comme -ma pipe.</p> - -<p>Or, les temps étaient venus.</p> - -<p>Tant de fumées et de convoitises avaient frôlé la peau -de l'andouille qu'elle en était noire, plus noire que la -pipe d'Ervoanic Prigent, aussi noire que la soutane, la -belle soutane neuve de Dom Karantec.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>En quelle année ceci se passait-il? L'histoire ne le dit -point.</p> - -<p>L'hiver remontait vers le Nord, de son allure cassée de -vieillard cacochyme, le dos voûté sous un énorme parapluie, -tel que se le représentent volontiers les Bretons. C'est -à peine si l'on percevait encore dans le lointain les éclats -voilés de sa grosse toux et de ses tristes éternuements… -Et, le <i>Vieux</i> parti, la jeunesse de la terre se risquait -timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers -où riait la vie renaissante après l'engourdissement d'un -long sommeil.</p> - -<p>On assistait de tous côtés au réveil de la Belle au bois -dormant.</p> - -<p>La <i>Chanson des Gras</i> courait les sentiers des champs -et les sentiers des grèves, hurlée à tue-tête par des -groupes d'adolescents:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">En l'honneur de Malargez<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></div> -<div class="verse">Liesse en toute maisonnée!</div> - -<div class="verse stanza">Voici venir le Temps nouveau</div> -<div class="verse">Derrière l'Ancien temps en fuite.</div> - -<div class="verse stanza">C'est nous les joyeux messagers!</div> -<div class="verse">Nous annonçons la bonne nouvelle.</div> - -<div class="verse stanza">Ouvrez les portes, les fenêtres,</div> -<div class="verse">Au nom du soleil, notre maître!</div> - -<div class="verse stanza">Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi,</div> -<div class="verse">Au nom du bon soleil béni!</div> - -<div class="verse stanza">Soyez heureux, riches et pauvres!</div> -<div class="verse">Ainsi le veut le soleil d'or.</div> - -<div class="verse stanza">Le soleil d'or vient sur nos pas:</div> -<div class="verse">D'un sourire il fait fondre la neige;</div> - -<div class="verse stanza">D'un sourire il fait naître l'amour…</div> -<div class="verse">C'est la chanson de Malargez!…</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Personnification bretonne du Mardi-Gras.</p> -</div> -<p>Ce matin-là, Ervoanik Prigent s'éveilla tout radieux -sur la couchette de paille qu'il s'était dressée le soir -d'avant, dans la grange de maître Bertrand Le Gonidec, -l'opulent boucher de Pleumeur.</p> - -<p>Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux.</p> - -<p>Une noble dame, aux formes un peu grasses, parée -comme une Madone, était venue vers lui, dans une auréole -de lumière bleue semblable à la vapeur qui flotte -dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le touchant -au front, lui avait dit d'une voix très douce:</p> - -<p>—Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si -longtemps vénérée en silence. Tes assiduités muettes -m'ont pris le cœur. Apprends que je veux être à toi désormais, -à toi seul!</p> - -<p>Alors, lui, effaré:</p> - -<p>—Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu -mériter une telle faveur?</p> - -<p>—Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est -chère entre toutes, l'andouille du presbytère de Trédarzec!</p> - -<p>A ces mots, transporté de reconnaissance et d'amour, -le pauvre homme avait tendu les bras vers elle pour -l'étreindre, mais déjà elle s'était évanouie comme une -ombre, ne laissant derrière elle d'autre témoignage de -sa venue qu'un âcre parfum d'épices qu'Ervoanik savourait -encore lorsqu'il se réveilla.</p> - -<p>—C'est égal, murmura-t-il; il y a dans ce rêve un <i>avertissement</i>. -J'hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce -jour de <i>Malargez</i> où toutes les cuisines bretonnes se transforment -à l'envi en lieux de délices. L'embarras du choix -me laissait perplexe… Désormais, je suis fixé.</p> - -<p>Et, dans la grâce adolescente du matin, il s'en alla -vers Trédarzec…</p> - -<p>—Bonjour, Coupaïa!</p> - -<p>—Ah! c'est vous, Ervoanic?</p> - -<p>Coupaïa est très affairée.</p> - -<p>Et ce n'est pas sans motif.</p> - -<p>Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au -foyer, des clous de leur cadre de bois où, la veille encore, -elles se contentaient de briller inutilement.</p> - -<p>Elle tiennent à montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont -pas de simples ustensiles de parade.</p> - -<p>Rangées en bataille, le long de l'âtre, elles se comportent -toutes le plus bravement du monde, même celles -qui voient le feu pour la première fois.</p> - -<p>En pourrait-il être autrement, avec un généralissime -culinaire de la force de Coupaïa?</p> - -<p>Elle s'empresse de l'une à l'autre, active celle-ci, modère -celle-là, prodigue à toutes son expérience et ses -encouragements.</p> - -<p>Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche -bée, extasié.</p> - -<p>—Vierge Marie! s'écrie tout à coup la servante, j'ai -oublié le persil!</p> - -<p>—Désirez-vous que j'aille en prendre, Coupaïa?</p> - -<p>—Vous! allons donc!… Vous ne savez seulement pas -la manière de le cueillir… Vous croyez que ça se fait -comme ça peut-être… Ah! bien oui!… Je ne vous demande -qu'une chose, c'est de veiller, jusqu'à ce que je -revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte -pas, surtout! Au besoin, vous soulèverez un peu le couvercle. -Pensez que c'est l'andouille qui est là-dedans, -Ervoanic!</p> - -<p>—L'andouille? la belle andouille?</p> - -<p>—Elle-même, en vérité.</p> - -<p>Ervoanic lève la tête, constate, en effet, le vide laissé -par l'andouille au milieu des viandes salées qui sèchent -appendues aux solives. Il se refuse à en croire ses yeux.</p> - -<p>Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues -dont le poil se hérisse.</p> - -<p>—C'est extraordinaire, Coupaïa!</p> - -<p>—Dame! on n'a pas tous les jours à déjeuner -M. l'archiprêtre… Suffit!… Je compte sur vous, au -moins?</p> - -<p>—Soyez tranquille!</p> - -<p>Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacrée, tandis -que Coupaïa se dirige d'un trot menu vers le jardin.</p> - -<p>Ervoanic se sent triste, affreusement triste.</p> - -<p>—Une si belle andouille!… Et si bonne!… toutes les -vertus!…</p> - -<p>A ses lèvres montent des phrases solennelles d'oraison -funèbre.</p> - -<p>S'il s'écoutait, il entonnerait le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, <i>le <span lang="la" xml:lang="la">De -profundis</span> de l'andouille</i>.</p> - -<p>Et cependant, à vrai dire, elle n'est pas morte.</p> - -<p>Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait -pas. Sous le couvercle de son cercueil, qu'il a soulevé -doucement, il l'aperçoit qui fait de petits mouvements -joyeux, qui frétille d'aise, comme si elle n'avait jamais -été si bien; et, au bruit des mets qui mijotent à côté -d'elle, la voilà qui se met à chanter aussi, à chanter de -sa voix pansue les refrains les plus extravagants.</p> - -<p>Sans respect pour la sainteté du lieu—la cuisine du -presbytère!—, elle débite à Ervoanic Prigent, avec mille -enjôleries de gueuse, des propos si alléchants que, ma -foi! notre homme en perd la tête, et…</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>Lorsque la vénérable Coupaïa rentra du potager, un -fin bouquet de persil à la main, Ervoanic Prigent n'était -plus là, et l'andouille aussi avait disparu.</p> - -<p>—Le misérable! il l'a enlevée!</p> - -<p>Non, bonne Coupaïa, il s'est laissé enlever par elle.</p> - -<p>Que dirait Dom Karantec? Que penserait M. l'archiprêtre?</p> - -<p>Coupaïa était déjà dehors, ameutant les commères du -bourg qui s'exclamaient, avec des mines scandalisées:</p> - -<p>—<i>Jésus-Maria-credo!… Miséricorde!…</i> Ervoanic Prigent!… -Est-il possible!… Un si doux homme! L'enfant -du bon Dieu! un innocent!…</p> - -<p>Et toutes de se mettre à la poursuite de l'infâme ravisseur. -On fouilla les coins et les recoins, les crèches et -les granges. On le chercha partout, sauf là où il était, -c'est-à-dire à l'église.</p> - -<p>Mon Dieu, oui! à l'église, où officiait précisément -M. l'archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, ornée -dans le dos d'un resplendissant soleil d'or.</p> - -<p>Entré par la porte du bas-côté, Ervoanic s'était glissé -le long de la muraille jusqu'au confessionnal, où Dom -Karantec achevait d'écouter d'une oreille bénigne et -d'absoudre d'une main paternelle les péchés de ses -ouailles, car l'heure de la communion approchait.</p> - -<p>C'était un excellent chrétien qu'Ervoanic Prigent; et, -bien qu'à l'entendre il n'eût jamais eu «ni père ni mère», -il n'en avait pas moins une conscience scrupuleuse, plus -scrupuleuse peut-être que celle de beaucoup de gens très -apparentés. Tout en pressant le fruit de son larcin contre -son cœur, sous sa pauvre chemise en loques, il ne laissait -pas de se faire les reproches les plus sanglants. Réfugié -dans un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il -se meurtrissait la poitrine de <i lang="la" xml:lang="la">Meâ culpâ</i> sonores, attentif -néanmoins à ne pas froisser l'andouille dont la tiédeur -humide caressait doucement sa chair.</p> - -<p>Son tour venu, il s'agenouilla d'un air contrit sur le -petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.</p> - -<p>—Mon père, bénissez-moi parce que j'ai péché!</p> - -<p>—Est-ce que ce n'est pas vous, Ervoanic?</p> - -<p>—Hélas! si, monsieur le recteur.</p> - -<p>—Quelle est cette idée qui vous prend, mon garçon?… -Les innocents, comme vous, ne pèchent point.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux que de vous croire, monsieur -le recteur… Cependant, je ne suis pas tranquille…</p> - -<p>—Allons, contez-moi donc ça. Mais faites vite, car -l'Élévation a sonné, et M. l'archiprêtre m'attend à l'autel.</p> - -<p>—Voilà. J'ai volé, monsieur le recteur.</p> - -<p>—Volé, Ervoanic? Ah! c'est mal, en effet, c'est très -mal. Vous n'avez qu'un moyen de réparer votre faute, -c'est de restituer. Reportez ce que vous avez dérobé à -la personne à qui vous avez fait tort.</p> - -<p>—Oui, j'y ai pensé, mais… Peut-être, monsieur le -recteur, qu'en vous remettant la chose à vous-même…</p> - -<p>Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans -ses haillons.</p> - -<p>Dom Karantec l'arrêta vivement:</p> - -<p>—Ta, ta, ta, Ervoanic, cela ne me regarde point.</p> - -<p>—Je vous en prie, monsieur le recteur.</p> - -<p>—Jamais de la vie.</p> - -<p>—Bien vrai… vous ne voulez pas?…</p> - -<p>—Non, vous dis-je.</p> - -<p>—Hélas! monsieur le recteur, c'est qu'alors je ne -sais plus comment faire.</p> - -<p>—Voyons. Vous vous rappelez pourtant quel est le -propriétaire?</p> - -<p>—Certes.</p> - -<p>—Eh bien! vous allez à lui et vous lui dites: «Je -vous rapporte votre bien.» Est-ce assez simple?</p> - -<p>—Vous parlez d'or, monsieur le recteur. Mais s'il ne -consent pas à le reprendre?</p> - -<p>—Vous le lui avez donc proposé.</p> - -<p>—Foi d'honnête homme, monsieur le recteur… d'honnête -homme qui n'a péché qu'une fois.</p> - -<p>—Que ne le disiez-vous tout de suite!… Finissez -votre <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>. Je vous donne l'absolution. Allez en paix, -Ervoanic.</p> - -<p>—Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur.</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>Dom Karantec n'apprit qu'une heure plus tard de -quelle façon il avait été joué. Il eut l'esprit d'en rire. -M. l'archiprêtre rit aussi, mais du bout des lèvres seulement, -en homme que l'on fait jeûner, après lui avoir -promis merveilles. Car le dîner, qui devait être succulent, -fut détestable.</p> - -<p>A vouloir courir après l'andouille, Coupaïa avait laissé -brûler les autres plats.</p> - -<p>Ce fut un désastre.</p> - -<p>Ervoanic Prigent eut, en revanche, des <i>Gras</i> tels -qu'il les eût souhaités à Dieu même. Il avait gagné la -campagne, le pied leste, l'estomac en bel appétit et la -conscience en repos. Pour la première fois de sa vie, de -sa dure vie de vagabond, il allait pouvoir s'offrir une -bombance <i>chez lui</i>, c'est-à-dire en plein air, en plein -soleil, en pleine nature. Un ciel fin, léger, pommelé -d'une ouate immobile de nuées d'argent, enveloppait les -collines trégorroises d'une paix et d'une mansuétude -infinies. Ervoanic dévora pieusement la plus exquise des -andouilles, dans un coin de champ tout embaumé -d'herbe nouvelle, avec une source fraîche à portée de sa -main et les gazouillis d'oiseaux au dessus de sa tête.</p> - -<p>Et telle est la naïve histoire du péché d'Ervoanic Prigent. -Je la tiens d'un charbonnier nomade, d'un <i>marchand -de farine noire</i>, comme on dit en Trégor.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch16">HUMBLE AMOUR</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p class="date">A Portz-Gwenn de Trégor, en août.</p> - -<p>J'ai reçu, ce matin, la visite du vieux Laurik. Laurik -est un diminutif de Laur, qui est lui-même un diminutif -de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens -qu'on a l'habitude de désigner par ces diminutifs affectueux: -les enfants, les vieillards et les <i>innocents</i>. Laurik -Cosquer vient d'entrer, à la Pâque de Pentecôte, dans -sa soixante-sixième année. C'est un petit vieillard aux -allures graves d'un patriarche, avec une figure mince, -toute ridée, qui ressemble à un labour d'automne, mais -où des yeux bleus, d'un bleu délicat, ont l'air de deux -sources claires et profondes reflétant un ciel matinal.</p> - -<p>Il m'est venu voir en voisin, et aussi pour me rappeler -les souvenirs qui nous lient l'un à l'autre dans le passé. -Il parle d'un ton sentencieux, entrecoupé de longs silences -méditatifs.</p> - -<p>—Je vous ai connu haut comme cela, dit-il. Vous habitiez -alors Penvénan. Que de fois j'ai mangé chez vous la -soupe du dimanche!…</p> - -<p>Une délicieuse coutume bretonne, cette soupe du dimanche. -Nos populations rustiques sont restées fidèles à -la grand'messe. Elles s'y rendent et par devoir et par -plaisir. C'est une de leurs rares distractions, la plus noble -et la plus goûtée. Et d'abord, c'est jour de repos, jour -de libre flânerie. On se lève le matin, tout heureux, surtout -si le temps promet d'être beau; on procède sans hâte -à la toilette hebdomadaire, après avoir soigné les bêtes et -lâché les chevaux dans les prés où ils auront droit, eux -aussi, de se prélasser jusqu'au soir. On se débarbouille -en commun, à l'auge de la cour. Et ce sont des rires, -des farces paysannes, une joie d'écoliers en vacances. On -revêt ses habits propres, ses «habits de dimanche», <i>dillad -ar zûl</i>. Trois sons de cloches espacés de demi-heure en -demi-heure annoncent l'office: on se met en route pour -le bourg, au premier son. Au printemps, à l'été, même à -l'arrière-saison, c'est une joie de s'en aller de compagnie -vers le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins -creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées. -Les paysans bretons ont l'âme sensible à la mystérieuse -poésie des choses: ils ont pour leurs horizons familiers -des tendresses virgiliennes. La terre n'est pas seulement -à leurs yeux la rude nourrice qui ne livre l'aliment de vie -qu'au prix d'un effort acharné; elle est aussi la source -des contemplations pures et désintéressées; ils l'aiment -pour la variété de sa parure, pour la richesse de ses -nuances, pour sa fraîcheur, pour sa beauté changeante -et cependant éternelle, pour les fines odeurs émanées de -son opulente chevelure, pour tout ce qu'elle porte en elle -d'enchantements profonds, d'émotions sacrées. Ils sont -restés des êtres primitifs, ils n'ont pas encore rompu le -lien ombilical qui les rattache à l'antique nature, dont ils -sont issus; ils conversent avec elle, entendent sa voix et -jusqu'au battement sourd de ses artères. La souple et -ondoyante Viviane les enlace toujours de ses bras divins -et fait bruire à leurs oreilles son immortelle chanson…</p> - -<p>Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand'messe -que les jeunes. On les voit arriver de leur pas alenti, la -courte pipe de terre entre les dents, dont ils secouent la -cendre sur leur pouce avant d'enjamber l'échalier du -cimetière. Ils entrent des premiers à l'église, afin d'éviter -la grande poussée tumultueuse de fidèles, qui se fait toujours -au moment du dernier son. Ils ont leurs places consacrées -dans les vieux bancs vermoulus, contre les piliers -ou sur les marches qui règnent devant la balustrade du -chœur. Et c'est de là qu'agenouillés ou assis ils prennent -part à l'office, dans un état de douce somnolence, de -vague et délicieuse rêverie, bercés au chant des cantiques, -écoutant passer au fond de leur mémoire la longue -et pâle procession des souvenirs et roulant dans leurs -doigts d'un geste monotone et quasi inconscient les gros -grains usés d'un interminable chapelet. Ils goûtent à -l'église, dans le jour multicolore des vitraux, parmi les -odeurs d'encens et l'eurythmie grave des proses latines, -une sorte de bien-être somptueux qu'il ne leur est donné -d'éprouver qu'en ce lieu et qui est pour eux quelque -chose comme une prélibation des béatitudes prochaines -du <i>baradoz</i>, du paradis breton. Ils s'y abandonnent avec -volupté, les yeux demi clos; c'est proprement une sieste -d'âme.</p> - -<p>A l'issue de la messe, une autre joie attend les plus -pauvres ou les plus infirmes d'entre eux. Dans toutes les -maisons un peu aisées de la bourgade, leur couvert est -mis. On les prie poliment à dîner, à manger la soupe -dominicale. Ainsi ils n'auront point à refaire à jeun un -trajet souvent considérable. Chaque famille a ses pensionnaires -de prédilection.</p> - -<p>Laurik Cosquer était régulièrement notre hôte. Non -qu'il n'y mît parfois une sorte de discrétion farouche. Il -fallait le guetter au sortir du cimetière où il s'attardait -longtemps sur les tombes de ses quatre femmes, éparses -aux quatre coins de l'enclos. Je me chargeais volontiers -de ce soin. Il n'avait pas fini son dernier signe de croix -que j'étais à ses côtés:</p> - -<p>—Allons, Laurik, venez. La soupe est prête.</p> - -<p>Il secouait sa vieille tête, ses mèches brunes qui, par -un privilège étrange, n'ont jamais grisonné.</p> - -<p>—Pas aujourd'hui, mon enfant! en vérité, pas aujourd'hui.</p> - -<p>Je déployais toutes les ingéniosités d'éloquence dont -j'étais capable et il me suivait enfin, tout en protestant -contre cette contrainte, jurant qu'il n'avait faim ni soif, -disant que c'était une <i>insolence</i> de sa part d'abuser ainsi -de la charité des gens. On le poussait par les épaules -dans la cuisine où d'autres, des vieux comme lui, étaient -déjà attablés devant les écuelles pleines. Ces humbles -commensaux d'alors, Laurik me rappelle leurs noms et, -en même temps, je revois leurs figures. C'étaient Baptiste -Javré—un habitué de la maison,—Jozon Kerham, et -Gabik, l'<i>innocent</i>, qui vivait dans la contemplation attendrie -de son ventre, et Kanan, le fameux Kanan, Kanan -le sourd-muet, à la bouche tordue dans un perpétuel -rictus d'impuissance; d'autres encore, qu'il serait trop -long d'énumérer. Quels braves gens, et comme j'ai plaisir -à me les représenter tels qu'ils m'apparaissaient alors, -dans notre intérieur, le nez tendu vers la soupe dont -l'odorante fumée ennuageait leurs faces tranquilles! Entre -deux cuillerées, ils échangeaient de douces plaisanteries, -d'une malice enfantine, qui les faisaient rire aux larmes, -Kanan surtout qui, n'entendant rien, n'en comprenait -que mieux.</p> - -<p>Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une -note spéciale de gravité. Dès qu'il s'était assis, la conversation -prenait une allure moins fantaisiste; les voix devenaient -plus calmes et les esprits s'élevaient aux pensées -sérieuses. Parmi ce petit monde, Laurik passait -pour un <i>philosophe</i>, pour un homme qui a beaucoup -voyagé, beaucoup vu, beaucoup réfléchi. Et puis, quand -il se mêlait de dire quelque chose, c'est que cela valait -la peine d'être dit. Il vous avait une façon sentencieuse -de discourir qui en imposait; ou plutôt il ne discourait -pas: il prêchait. Baptiste Javré le définissait un <i>recteur</i> -manqué. Par exemple, il n'aimait pas qu'on l'interrompît -hors de propos.</p> - -<p>—Parlez donc et je me tairai, prononçait-il. J'ai sur -vous cet avantage que le silence ne me coûte rien, tandis -que vous ne savez pas encore à quelle foire on l'achète.</p> - -<p>… Le bonhomme d'aujourd'hui diffère peu de celui -d'autrefois. Ses joues seulement sont plus évidées, ses -prunelles plus claires, d'un bleu plus effacé, plus lointain, -sous les touffes épaisses des sourcils. Comme je lui -fais compliment de ce qu'il n'a point vieilli:</p> - -<p>—A mon âge, on n'a plus d'âge, murmure-t-il; on est -comme sorti du temps.</p> - -<p>Sa philosophie aussi est restée la même, indulgente -à la vie, pleinement rassurée quant à l'au delà de la -mort.</p> - -<p>—Je sais où j'irai, dit-il, avec autant de certitude que -si j'avais déjà fait le chemin. J'attends patiemment -l'heure où je serai appelé à me mettre en route, mais je -ne serais pas fâché qu'elle sonnât bientôt. J'ai plus de -parents et d'amis en l'autre monde qu'en ce monde-ci, -et j'avoue que j'ai quelque hâte de les revoir. Voyez-vous, -il ne faut pas vivre trop longtemps. Les choses, surtout -à notre époque, changent vite et les hommes eux-mêmes -changent avec les choses. Je commence à être dépaysé -dans ma propre paroisse. Les nouvelles générations -m'apparaissent comme des visages étrangers: elles ne -ressemblent en rien à celles que j'ai connues et qui me -furent chères; elles ont d'autres pensées, d'autres préoccupations, -d'autres goûts; à les écouter, elles valent -mieux. Cependant elles sont moins gaies. Les plaisirs qui -nous enchantaient, dans notre jeunesse, ne leur suffisent -plus: elles en ont inventé d'autres qui les amusent peu -et qui leur sont nuisibles. Je les entends sans cesse se -plaindre, sans qu'elles sachent au juste de quoi, comme -si le pain n'avait plus la même saveur pour leurs lèvres -et comme si le soleil béni ne luisait plus du même éclat -sur leurs têtes. J'assiste à des transformations qui -m'étonnent, qui me font peur. Car, je vous le dis, tout -est changé, non seulement le peuple, mais les nobles, -mais les prêtres. M'est avis qu'on finira par nous changer -Dieu. Il est vrai qu'alors ce sera la fin des fins…</p> - -<p>La pipe de Laurik s'est éteinte: il s'interrompt pour la -rallumer, en cueillant à même dans le foyer un morceau -de braise qu'il fait rouler dans le creux de sa main, -tapissé d'un véritable cuir. Et, après une pause, il reprend:</p> - -<p>—Jadis nous n'avions d'autre ambition que de faire -ce qu'avaient fait nos pères et de vivre comme ils avaient -vécu. Les anciens nous répétaient: «La vie n'est qu'un -temps à passer,» et nous ajoutions foi à la parole des -anciens. Par suite, les peines nous semblaient moins -lourdes, les joies plus savoureuses. Nous allions d'une -allure paisible, sans hâte, en gens qui ne demandent au -chemin que de les conduire où il mène. Nous n'attachions -aux choses de la terre qu'un prix modéré, puisque cependant -nous n'étions que de passage au milieu d'elles. -L'argent nous touchait peu, nous n'eussions pas fait un -pas au devant de lui. Il venait ou ne venait point, partait -ou restait, cela le regardait et non pas nous. C'était -l'usage, en Bretagne, de dire: L'argent est sourd, l'argent -est aveugle: il va où il peut et n'entend pas qui l'appelle. -Nos besoins étaient médiocres, notre faim et notre soif se -satisfaisaient à bon compte. Pour tout luxe, une pipée -de tabac, le dimanche, avec un verre de cidre frais dont -les pommiers de ce temps-là n'étaient point avares. -(Avez-vous remarqué que, depuis l'intrusion en notre -pays des maléficieuses boissons d'ailleurs, nos braves -pommiers bretons semblent dégoûtés de produire?)</p> - -<p>«Nous étions des hommes heureux. La chanson que -nous chantions de préférence disait:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Gwell eo karantez leiz an dorn</div> -<div class="verse i1">Eged arc'hant leiz ar forn!</div> -</div> - -<p>«Mieux vaut de l'amour plein la main que de l'argent plein -le four».—Nous aimions de toutes nos forces. La grâce -des jeunes filles, la tendresse de leur délicieux petit -cœur nous possédaient tout entiers. Dès le catéchisme, -vers l'âge de douze ans, chacun de nous choisissait sa -<i>douce</i>. Et plus tard, vous plus grand, elle plus jolie, -vous la meniez aux pardons des chapelles d'alentour, en -la tenant par le petit doigt. On n'échangeait que de -rares propos, bien insignifiants. Vous disiez: «Le vent -qui souffle de votre courtil sent bon l'odeur des plantes -fines,» ou encore: «Du seuil de ma porte, j'ai plaisir à -voir monter en l'air la fumée bleue de votre toit.» Elle -répondait: «Il n'est point d'herbe si odorante qui ne se -fane», ou: «Fumée qui s'élève, au vent se dissipe.» Et -elle vous donnait son parapluie à porter, confessant de -la sorte, en fille sage, que si elle vous plaisait, en revanche -vous ne lui déplaisiez point. Nos jeunesses d'à -présent ont d'autres façons. On se fiançait aux pieds du -saint, après avoir allumé devant l'image deux cierges -dont on regardait, avec anxiété, brûler la flamme. Feu -clair et vif, mariage prompt et prospère… Tenez, je me -souviens de ceci, comme si c'était d'hier…»</p> - -<p>Laurik s'arrête une fois encore, pour secouer les -cendres de sa pipe consumée; dans sa vieille âme, -d'autres cendres remuent, et des étincelles en jaillissent -qui éclairent subitement les mélancoliques recoins de sa -mémoire.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Il me conte l'histoire de son premier amour… En disant -<i>premier amour</i>, je suis infidèle à sa pensée. C'est la -théorie de Laurik; c'est la théorie de tous les Bretons -«qu'on n'aime qu'une fois».</p> - -<p>—L'amour, <i>ôtrou</i>, est une fleur vite poussée, tôt flétrie, -mais dont le parfum embaume à jamais toute l'âme. -Fleur rare et délicieuse! Beaucoup croient l'avoir cueillie -qui n'ont cueilli que son ombre. Elle est comme l'herbe -d'or, l'<i>aour-iéotenn</i> des légendes. Elle ne s'épanouit non -plus que la nuit, en des lieux difficiles à connaître. Il la -faut chercher patiemment, à l'heure sacrée où elle se révèle -par son éclat parmi les autres herbes, la chercher -avec une ardeur grave, avec un zèle religieux. Et il faut -aussi ne porter sur elle qu'une main délicate et prudente. -Sinon elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des -doigts qu'un peu de sa poussière dorée.</p> - -<p>«Moi, voici comme elle me tomba sous la main. J'avais -alors dix-sept ans. Mon père, qui était taupier, m'avait -enseigné son état. J'allais offrir mes services de ferme en -ferme, mon hoyau sur l'épaule, un bissac en bandoulière. -J'étais un garçonnet paisible, de mœurs rangées, -jovial, du reste, toujours un bout de chanson aux lèvres, -et, à cause de cela, partout le bienvenu. Sans cesse par -monts et par vaux, j'apprenais au passage les nouvelles, -les mariages, les décès, les aventures de jeunes gens, le -prix du blé, d'autres choses encore, telles que les oraisons -pour guérir, les miracles accomplis par les sources -des saints, et aussi les contes qui font rire, les histoires -tristes qui font pleurer.</p> - -<p>«Dès qu'on me voyait paraître à l'entrée de la cour, le -bouvier en train de curer l'étable ou la servante en train -de donner à manger aux porcs s'écriaient:</p> - -<p>«—Il arrive, le <i>gohéter</i> (taupier)!</p> - -<p>«Dans les grandes fermes, je restais quelquefois jusqu'à -huit jours de rang; dans les petites, deux jours, trois -jours au plus. Dans toutes j'étais également bien traité. -Je partais pour les champs, pour les prés, à la prime -blancheur de l'aube. Oh! les jolis levers du soleil que j'ai -contemplés en ces temps-là et qu'ils me semblaient -beaux, vus par mes yeux d'adolescent!… Sur les dix -heures, un pâtre, souvent aussi la fille même de la maison, -me venait apporter à déjeuner: une écuellée de -soupe d'oing, une tranche de lard, un morceau de pain -de seigle… C'est ainsi qu'un matin d'avril je fis connaissance -avec Néa Garandel.</p> - -<p>«Un bien modeste domaine, la terre des Garandel sise -en la paroisse de Mantallot, sur une des pentes de la -vallée du Jaudy. Un logis en chaume, deux ou trois -crèches délabrées, un mulon de paille autour d'une perche, -une aire où l'on battait au fléau, quatre champs, un ruban -de prairies, c'était tout l'avoir de la famille. Mais -quel brave monde! Le père avait été soldat sous Napoléon -l'ancien. Il avait retenu des mots de toute espèce -de langues dont il émaillait son breton. Il jurait en espagnol, -en italien, en hollandais. C'était plaisir de l'entendre -conter. Il avait fait la campagne de Russie et -avait une façon de l'évoquer qui vous gelait. Tout le -froid du pays de l'hiver vous passait dans les moelles, -vos cheveux se hérissaient comme des aiguilles de glace, -rien qu'au ton dont il disait: «Imaginez-vous de la -neige, de la neige,—ni ciel, ni terre, de la neige…» -Selon lui, l'Empereur n'était pas mort; il courait les -mers sur un navire blanc, n'attendant qu'une occasion -propice de débarquer en Bretagne; ce moment venu, les -cloches à tous les clochers se mettraient à carillonner -d'elles-mêmes… La mère, Fanta, était une femme de -quarante ans, douce de figure et de manières, avec une -voix suave comme une musique. Des deux gars, l'aîné, -après avoir tiré au sort un bon numéro, s'était engagé, pour -toucher la prime, en remplacement du fils du notaire; -le cadet était entré en apprentissage chez un bourrelier. -En sorte qu'il ne restait d'enfant dans la maison que Néa.</p> - -<p>«Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, -je ne me trouvai nulle part aussi bien que chez eux. -Les patates et la bouillie dont se composait presque exclusivement -leur nourriture me paraissaient, servies par -les mains de Fanta et assaisonnées par les récits du -vieux, le plus exquis, le plus succulent des régals. Et je -faisais dans la crèche aux vaches, où j'avais pour lit une -mauvaise couette de paille, des rêves merveilleux dont -il ne me restait au réveil que de confuses images, mais -qui me laissaient dans l'âme, pour toute la journée, un -mystérieux enchantement. A quoi cela tenait-il? Je ne -me le demandais même pas, ou bien, s'il m'arrivait d'y -songer, je me l'expliquais par cette observation, que j'avais -souvent ouï faire à mon père Jean Cosquer, à savoir -qu'à respirer l'air d'un logis honnête on en garde en soi -un vif contentement et comme la douceur d'un parfum… -Il y avait une autre raison, mais qu'avec ma naïveté de -garçonnet je mis quelque temps à découvrir.</p> - -<p>«Je fis cette découverte le 12 avril, exactement. C'est -une de ces dates qui persistent à jamais dans l'esprit, -même quand la mémoire a sombré. Après cinquante ans -ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure qu'avaient -ce jour-là les choses. D'abord les prés, d'un vert printanier, -chatoyant comme un velours, piqué çà et là de -taches brunes qui étaient les taupinières; la rivière, -sinueuse, grossie par les pluies récentes, tantôt courante, -et clapotante, et chantant la claire chanson de l'eau, -tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant les fins -rameaux des aulnes à peine feuillus; puis, les collines -voilées d'une brume légère, et les <i>mézou</i>, les terres hautes -où montaient de calmes fumées émanées de toits invisibles; -enfin, le ciel, un grand ciel pur, très élevé, très -vaste, enveloppant tout d'une lumière bleue, d'une clarté -de paradis qui vous faisait joie…</p> - -<p>«J'avais jeté bas ma veste et je travaillais ferme, en corps -de chemise, sous le soleil béni… Je n'étais pourtant pas -comme à mes jours ordinaires. Une allégresse étrange -m'exaltait, mêlée de je ne sais quel attendrissement. -Jamais je n'avais été ainsi. J'étais heureux et troublé. -Dans ma poitrine mon cœur battait à coups sonores, -comme une cloche d'église la veille du pardon, et mes -yeux étaient brouillés de larmes. C'était un état délicieux -et inquiétant. Je me pensais:</p> - -<p>«—Qu'est-ce donc qui va m'arriver?</p> - -<p>«Sentant que la tête me tournait, je me couchai à plat -ventre sur un tronc d'aulne surplombant la rivière et me -plongeai la face dans l'eau, qui était d'une fraîcheur -glacée.</p> - -<p>«Soudain, derrière moi, dans la pente, une voix cria:</p> - -<p>«—Laurik, hé! Laurik Cosquer! Où donc êtes-vous?</p> - -<p>«J'eus le bondissement d'un poisson que le pêcheur, -d'un brusque coup de ligne, fait sauter sur la berge. La -voix, une fois encore, répéta:</p> - -<p>«—Laurik, hé!</p> - -<p>«Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux, -dussé-je vivre cent ans, je l'entendrai toujours, -toujours!</p> - -<p>«Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier, -au flanc du coteau, entre deux touffes de prunellier qui -l'encadraient de part et d'autre. Sa jupe de laine bleue à -raies rouges lui tombait à peine à mi-jambe. Sa taille -svelte s'échappait de l'étroit corsage comme une fleur -de sa gaine. Son visage était une lumière, et ses cheveux -blonds, ébouriffés tout autour, semblaient une couronne -de rayons. Et elle était si jolie, elle avait une grâce si -étrange, si fluide et surnaturelle, qu'on eût dit une apparition. -Je restai là, tout saisi, à la contempler. Les -pâtres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'éprouvèrent -assurément pas devant l'image vivante de la -Vierge un trouble plus religieux. Je n'osais faire un -mouvement ni prononcer une parole de peur de la voir -ouvrir ses ailes et s'envoler.</p> - -<p>«Et c'était Néa, certes, mais une Néa que je ne soupçonnais -point, une Néa transfigurée. Je ne pus m'empêcher -de lui en faire la remarque, quand elle fut près de -moi, dans l'herbe du pré.</p> - -<p>«—Qu'avez-vous aujourd'hui de changé, Néa? Vous -êtes telle que je ne vous ai jamais vue.</p> - -<p>«Elle prit une mine étonnée, me dévisagea, puis partit -d'un bel éclat de rire, disant:</p> - -<p>«—Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez -ce matin pour la première fois!</p> - -<p>«Et c'était peut-être vrai pourtant. Jusqu'alors je -n'avais vu en elle qu'une gamine, une <i>merc'hodennic</i>, -une petite poupée des champs que mes souvenirs de -l'année précédente me représentaient sagement assise -sur le seuil des Garandel, à apprendre son catéchisme. -Et voici qu'elle était à présent presque une jeune fille, -ayant passé l'âge de la troisième communion, toute menue -encore et un peu grêle, mais assez mûrie déjà pour faire -rêver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire -mes yeux… Elle avait posé à terre le panier qui contenait -mon repas. Elle dit, de sa jolie voix rythmée comme -un chant:</p> - -<p>«—N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez -là, bouche bée, comme notre recteur en chaire, -quand il a perdu la suite de son sermon?… Je vous apporte -une soupe aux fèves et des crêpes de froment du -pardon de sainte Brigitte, de Ploézal, où nous avons des -cousins.</p> - -<p>«Après un silence, tandis que je me mettais à manger, -elle demanda:</p> - -<p>«—Où sont les taupes que vous avez tuées?</p> - -<p>«Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes -de derrière à une grosse branche de chêne au dessus du -talus. Elle s'en approcha, resta un moment à les regarder -se balancer au vent, puis, revenant vers moi, murmura:</p> - -<p>«—C'est tout de même un singulier métier que le vôtre, -Laurik Cosquer?</p> - -<p>«Je pris la chose pour un compliment.</p> - -<p>«—Oui, répondis-je, c'est un métier où il faut un talent -spécial, beaucoup de patience, de perspicacité, d'adresse. -Ne devient pas bon taupier qui veut. Mon père a formé -bien des élèves, mais il prétend qu'aucun d'eux ne me -vaut. J'ai hérité de la finesse de son œil et de la sûreté de -sa main. Quand mon hoyau s'abat, la taupe est à moi… -Il y a des professions plus considérées, il y en a peu qui -soient d'un meilleur rapport. A deux sous la bête, comme -c'est le prix, je fais aisément mes vingt-quatre sous par -jour. Cela n'est point à dédaigner.</p> - -<p>«J'avais parlé tout d'une haleine, le feu aux joues, avec -un secret désir de passer pour quelqu'un aux yeux de -Néa. Des journées de vingt-quatre sous en ce temps-là -étaient des raretés. Les tailleurs n'en gagnaient que dix. -La fillette, songeuse, roulait entre ses doigts le rebord de -son tablier. Je m'imaginai que mes paroles avaient fait impression -sur elle, qu'elles lui donnaient à réfléchir. Et j'en -eus une joie orgueilleuse, mais qui ne dura qu'un instant.</p> - -<p>«—Oui… peut-être… soupira-t-elle. N'importe, Laurik! -A votre place, moi, j'aimerais mieux laisser à d'autres -le soin de détruire ces pauvres petites bêtes.</p> - -<p>«Je demandai, déconcerté, un peu dépité aussi:</p> - -<p>«—Ah!… Et quel état auriez-vous donc choisi, Néa -Garandel?</p> - -<p>«—Moi?… Oh! un seul, Laurik, le plus beau, le plus -vaillant! J'aurais été marin sur la mer.</p> - -<p>«Sa figure avait subitement pâli, ses prunelles brillaient -d'un éclat sombre, d'une flamme mystérieuse et -presque sauvage…</p> - -<p>«Sans rien ajouter, elle s'envola. Il n'y a pas d'autre -mot pour marquer combien vite elle gravit la pente, traversa -le fourré, disparut derrière la colline.</p> - -<p>«L'après-midi me sembla long. Je n'avais plus la tête -ni le cœur au travail. Mon sang dans mes veines courait -comme un fou, et, dans ma poitrine, ce n'était plus une -mais vingt cloches qui sonnaient le tocsin. Je compris -que j'avais la <i>grande fièvre</i>, la fièvre à la fois si douce -et si terrible à trembler. J'aimais Néa. Néa m'avait versé -le philtre d'amour. Et je sentis que si elle ne consentait -point à devenir un jour ma femme, j'en mourrais. «Que -la même main qui a allumé le feu l'éteigne,» dit la sagesse -des Bretons. Un brasier flambait en moi, allumé -par une main d'enfant. De tout le reste de la journée, je -ne tuai point un seul animal. Il m'était venu un soudain -dégoût de mon métier, du métier de mon père. J'étais -malade et triste. Je n'attendis pas que les premières -ombres du soir se fussent allongées sur les prairies. -Jetant mon hoyau sur l'épaule, je m'acheminai, les jambes -faibles et vacillantes, vers le toit des Garandel. Dans les -haies de prunelliers les oiseaux s'égosillaient, saluant la -mort du soleil. Je me rappelai une vieille chanson du pays -trégorrois:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Petits oiseaux, vous fredonnez, joyeux,</div> -<div class="verse i1">Et vous ne savez point ma peine…</div> -</div> - -<p>«Il n'y avait dans la maison, quand j'entrai, que la -ménagère, Fanta. Elle fut toute surprise de me revoir si -tôt:</p> - -<p>«—Tu as fini de bonne heure! dit-elle sans qu'il y eût -toutefois le moindre reproche dans son accent… Tu -auras un bon moment à t'ennuyer, mon fils, avant que -le souper ne soit prêt.</p> - -<p>«—Faites excuse, Fanta, répondis-je. Avec votre permission, -je ne resterai point souper.</p> - -<p>«—Hein?</p> - -<p>«—Non, j'ai désir de m'en retourner chez nous. Je ne -suis pas à mon aise.</p> - -<p>«—Tu auras attrapé chaud et froid, imprudent!</p> - -<p>«—Peut-être bien.</p> - -<p>«—Et tu veux faire trois lieues, de nuit, mal portant -comme tu es?… Je ne me le permettrai pas… Tu vas te -coucher dans notre lit qui est clos et suffisamment moelleux. -Garandel et moi nous saurons bien trouver place -dans celui de Néa, et la fillette sera enchantée de coucher -à l'étable.</p> - -<p>«Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande -envie de tout avouer à la vénérable Fanta, si affectueuse, -si douce. Mais la honte me retint. Malgré les objurgations -de la vieille, je me mis en route. Dans une lande -au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Néa qui -ramenait les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je -criai:</p> - -<p>«—A Dieu vat!</p> - -<p>«C'est le cri des marins qui s'embarquent, <i>ôtrou</i>. Moins -de trois semaines après, j'étais engagé, inscrit, embarqué. -Ni les menaces de mon père, ni les supplications -de ma mère ne m'avaient pu fléchir. Je leur avais dit, dès -le lendemain de ma rencontre avec Néa dans le pré des -Garandel:</p> - -<p>«—Si vous ne donnez votre consentement à mon -départ, vous le donnerez donc à ma mort.</p> - -<p>«Et ils avaient dû se résigner à me laisser partir.</p> - -<p>«Mon premier voyage dura trois ans. C'était le temps -des frégates à voiles. Je parcourus des mers immenses. -Je vis les atmosphères embrasées et les glaces mystérieuses. -Devant moi se déroulèrent les spectacles d'une -création inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains -du même Dieu que le nôtre. Et cela ne m'intéressa point, -tout cela me fut indifférent. Une chose seule hantait mon -esprit, et c'était l'image de Néa. Sur les ciels de feu et -sur les ciels de ténèbres, sous l'Équateur comme au Cap -Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rêvais d'elle -dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en -haut des vergues, au bercement des alizés comme aux -brusques sursauts des tourmentes. Parfois, je tremblais -à la pensée qu'elle serait peut-être mariée à mon retour. -Je me disais pour me rassurer: «Il y a un sort pour -l'amour: ce qui doit être sera…»</p> - -<p>«J'abrège, <i>ôtrou</i>, car je vous vole votre loisir.</p> - -<p>«La campagne terminée, je pris à Brest la diligence, -qui me déposa à Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures -du soir, un 22 mai. J'avais mon diplôme de gabier en -poche, cinq mois de congé, et des économies qui se -montaient à près de sept vingts écus, presque une richesse. -Je me restaurai à l'auberge pour me donner du tempérament. -J'avais résolu de ne me rendre chez mes parents -qu'après avoir fait un crochet par Mantallot. Tout en -cheminant au clair de la lune je songeais:</p> - -<p>«—Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas à -ton destin. Vas-tu à la vie? Vas-tu à la mort? Tu le sauras -à la maison des Garandel. Si la réponse est mauvaise, -souviens-toi du pré vert où se balançaient les petites -taupes noires à la grosse branche du chêne et que le -Jaudy est tout près!</p> - -<p>«La crainte et l'espérance se partageaient mon pauvre -cœur.</p> - -<p>«Il faisait une belle nuit d'étoiles, une nuit transparente -et tiède, qui sentait bon une odeur d'herbes déjà mûres -pour la fenaison. La route filait toute blanche sous la -lune, entre les hauts talus où les feuilles des arbres nains -bruissaient doucement comme des voix, se demandant -les unes aux autres sans doute quel était ce passant si -pressé. Un silence vaste était sur les choses. Pour me -tenir compagnie et me distraire un peu de mes préoccupations, -j'entonnai une chanson de bord apprise en mer -d'un marin de France et qu'on eût dite faite à mon sujet:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pour l'amour d'une blonde,</div> -<div class="verse">Je me suis-t-engagé</div> -<div class="verse">Marin sur l'eau profonde,</div> -<div class="verse">Jour et nuit en danger…</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J'ai fait le tour du monde,</div> -<div class="verse">Me voilà-t-en congé</div> -<div class="verse">Vais savoir chez ma blonde</div> -<div class="verse">Si son cœur a changé.</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je lui dirai: Ma blonde,</div> -<div class="verse">Si ton cœur a changé,</div> -<div class="verse">Vais me périr dans l'onde,</div> -<div class="verse">Quoique sachant nager!…</div> -</div> - -<p>«J'en étais à ce couplet, quand tout à coup, sur mes -talons, quelqu'un s'exclama:</p> - -<p>«—Par les saints de Bretagne, <i>gohéter</i>, que le cœur de -ta douce ait changé ou non, la voix, à toi, est du moins -restée la même. J'ai eu tôt fait de la reconnaître.</p> - -<p>«Je me retournai interloqué… c'était un homme de Minihy -ma paroisse natale. Il cheminait pieds nus, et c'est -pourquoi je ne l'avais pas entendu venir. Pour marcher -plus vite il avait tiré ses souliers.</p> - -<p>«—D'où arrives-tu à cette heure et en cet équipage? -lui demandai-je.</p> - -<p>«—J'arrive de Bégard, répondit-il. On enterre demain -Louis Prigent, de Keranbesk; j'ai été, de la part de la -famille, annoncer sa mort à des parents qu'ils ont là-bas.</p> - -<p>«Je ne pus me défendre d'un frisson. Ouïr parler de -funérailles, en rentrant au pays, n'est pas d'un bon présage… -Mon compagnon était un tailleur, par conséquent -un bavard. Nous causâmes des maisons où, bien souvent, -nous avions travaillé ensemble, lui, de son aiguille, moi, -de mon hoyau. Et insensiblement j'amenai la conversation -sur les Garandel… Une joie vive m'inonda le -cœur: Néa n'était point mariée!</p> - -<p>«A Confort, nous nous séparâmes. Le tailleur avait à -se rendre à Quemperven, toujours en qualité de messager -funèbre. Je lui serrai la main avec une effusion dont -il ne devait comprendre que plus tard le vrai motif, et, -quand il eut disparu dans sa direction, je m'élançai à -toutes jambes vers Mantallot… La vieille chaumine des -Garandel, blottie dans son courtil, fleurait une fine senteur -de sureau. Chez nous, les portes des étables ne sont -jamais fermées à clef. Je pénétrai sans bruit dans la -crèche aux vaches et m'allongeai sur la couette de paille -où m'avaient visité naguère tant de beaux rêves. Les -bêtes dormaient accroupies dans la litière. J'étais harassé, -mais je n'eusse su clore l'œil: j'avais trop hâte de -voir Néa. A la pointe de l'aube, les coqs chantèrent. -J'entendis à travers le mur des allées et des venues dans -la maison. Alors je me levai et je sortis pour gagner le -seuil de la demeure où respirait ma <i>douce</i>. Et je la vis, -cette <i>douce</i>, je la vis debout près de l'âtre, en chemisette -et en jupon du matin, peignant devant un morceau -de miroir cloué au manteau de la cheminée sa longue -chevelure blonde qui pendait. Je dis, du ton le plus -calme qu'il me fut possible:</p> - -<p>«—Bonjour, Néa Garandel!</p> - -<p>«Elle tressaillit, devint toute blanche, et, rassemblant -ses cheveux d'un geste rapide:</p> - -<p>«—C'est donc vous, Laurik Cosquer! fit-elle.</p> - -<p>«Nous n'échangeâmes point d'autres paroles. Le vieux -Jozon, l'ancien soldat de l'Empereur, me hélait joyeusement -du fond de son lit clos.</p> - -<p>«—Çà, matelot, viens que je te donne l'accolade!</p> - -<p>«Et, derrière lui, contre la muraille, se montra la figure -accueillante et vénérable de Fanta, soulevée sur son -séant et murmurant de sa voix musicale:</p> - -<p>«—Dieu te garde, Laurik!</p> - -<p>«Avec un sourire, elle ajouta:</p> - -<p>«—Nous sommes dans tes dettes, mon fils. Les taupes -tuées le jour où tu nous quittas si brusquement ne t'ont -jamais été payées. Il y en avait quatre; ce qui fait que -nous te devons huit sous.</p> - -<p>«Le mois d'après, on affichait aux mairies de Mantallot -et du Minihy les bans de mariage de Renée Garandel, -filandière, avec Laurent Cosquer, gabier de l'État, domicilié -à bord du <i>Redoutable</i>, présentement en congé et -dûment autorisé par ses supérieurs.</p> - -<p>«Je vous le disais en commençant, <i>ôtrou</i>, je le redis en -finissant: Voilà comme les choses se passaient de mon -temps, au temps ancien dont les jeunes d'aujourd'hui se -moquent. Pour moi, je loue l'Éternel de m'avoir fait vivre -en cet âge si lointain de la candeur et de la simplicité -bretonnes… Néa Garandel a été l'herbe d'or du jardin de -ma jeunesse. Elle a embaumé et illuminé mes jours. J'ai -eu trois autres femmes. Toutes, je les ai pleurées avec -des larmes sincères. Mais, Néa, je n'eus même pas la -force de la pleurer. Quand elle fut morte, je demeurai -comme absent de moi-même. Et depuis je ne me suis pas -retrouvé. C'est bizarre, mais c'est comme ça. Et tenez, ce -tailleur du Minihy, l'homme qui me rejoignit si étrangement -sur la route de Belle-Isle à Confort, je le rencontre -quelquefois, car il est encore de ce monde, mais je ne -fais pas semblant de le reconnaître et je passe outre: je -ne puis pas prendre sur moi de lui pardonner. S'il ne -m'avait frôlé de son aile d'oiseau de mauvaise augure, Néa, -j'en suis sûr, eût vieilli heureuse à mes côtés et, après -avoir dormi jusqu'au bout dans le même lit, nous nous -fussions couchés l'un près de l'autre dans la même tombe. -Cette grâce qui ne nous a pas été accordée, je vous la -souhaite à vous et à votre femme, <i>ôtrou</i>!…»</p> - -<hr /> - - -<p>Son histoire terminée de la sorte en fin de sermon, -conformément, du reste, à la tradition des vieux conteurs -de Basse-Bretagne, Laurik s'en est allé, appuyé sur son -bâton de houx, en marmonnant une vague prière. Je l'ai -suivi longtemps des yeux, et longtemps après son départ -je suis demeuré triste. Je ne sais rien qui dise mieux, -avec une ironie plus puissante, l'inanité des rêves de -l'homme qu'un mélancolique récit d'amour entendu des -lèvres d'un vieillard.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="title">I.—VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON.</td></tr> -<tr><td>1. La Charlézenn</td> -<td class="num"><a href="#ch1">7</a></td></tr> -<tr><td>2. Le Bâtard du roi</td> -<td class="num"><a href="#ch2">30</a></td></tr> -<tr><td>3. Histoire pascale</td> -<td class="num"><a href="#ch3">84</a></td></tr> -<tr><td>4. La légende de Margéot</td> -<td class="num"><a href="#ch4">101</a></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="title">II.—AUX VEILLÉES DE NOËL.</td></tr> -<tr><td>1. Nédélek</td> -<td class="num"><a href="#ch5">133</a></td></tr> -<tr><td>2. Noël de Chouans</td> -<td class="num"><a href="#ch6">146</a></td></tr> -<tr><td>3. La Noël de Jean Rumengol</td> -<td class="num"><a href="#ch7">167</a></td></tr> -<tr><td>4. A bord de la <i>Jeanne-Augustine</i></td> -<td class="num"><a href="#ch8">194</a></td></tr> -<tr><td>5. La Chouette</td> -<td class="num"><a href="#ch9">202</a></td></tr> -<tr><td>6. Le Puits de saint Kadô</td> -<td class="num"><a href="#ch10">212</a></td></tr> -<tr><td>7. Le Forgeron de Plouzélambre</td> -<td class="num"><a href="#ch11">223</a></td></tr> -<tr><td>8. En «Alger d'Afrique»</td> -<td class="num"><a href="#ch12">246</a></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="title">III.—RÉCITS DE PASSANTS.</td></tr> -<tr><td>1. Les Deux amis</td> -<td class="num"><a href="#ch13">257</a></td></tr> -<tr><td>2. La Hache</td> -<td class="num"><a href="#ch14">284</a></td></tr> -<tr><td>3. Le Péché d'Ervoanic Prigent</td> -<td class="num"><a href="#ch15">310</a></td></tr> -<tr><td>4. Humble amour</td> -<td class="num"><a href="#ch16">324</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">ANGERS, IMP. A BURDIN ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER, ANGERS</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large"><b class="large sans-serif">CATALOGUE</b><br /> -<b>DE QUELQUES ÉDITIONS ET D'OUVRAGES DE FONDS<br /> -SUR LA BRETAGNE</b><br /> -<span class="small">DE LA LIBRAIRIE</span><br /> -<b class="large sans-serif">HONORÉ CHAMPION</b><br /> -9, <span class="small">QUAI VOLTAIRE</span><br /> -SPÉCIALE POUR L'HISTOIRE DE LA FRANCE -ET DE SES ANCIENNES PROVINCES</p> - - -<div class="catalogue"> -<p><b>Annales de Bretagne</b> (les) publiées par la Faculté des Lettres de -Rennes avec la collaboration de MM. les archivistes des cinq départements -de Bretagne. (Histoire, histoire littéraire, folklore, -etc.) Un an: France, 10 fr. Étranger, 12 fr. 50.</p> - -<blockquote> -<p>A chaque fascicule des Annales sont jointes des feuilles des volumes en -cours de la <b>Bibliothèque bretonne armoricaine</b>. Ont déjà paru -ainsi et se vendent à part:</p> - -<p><i>Fascicule I.</i>—<b>Dictionnaire breton-français du dialecte de -Vannes</b>, de Pierre de Châlons, réédité et augmenté par J. <span class="sc">Loth</span>, in-8, -de 115 pp. -<span class="fl">5 fr.</span></p> - -<p><i>Fascicule II.</i>—<b>La très ancienne Coutume de Bretagne</b>, avec les -assises, constitutions de parlement et ordonnances ducales, suivie -d'un recueil de textes divers antérieurs à 1491. Édition critique, accompagnée -de notices historiques et bibliographiques, par Marcel <span class="sc">Planiol</span>, -in-8 de 566 pp. -<span class="fl">10 fr.</span></p> - -<p><i>Fascicule III.</i>—<b>Lexique étymologique des termes les plus usités -du breton moderne</b>, par V. <span class="sc">Henry</span>, in-8 de <small>XXIX</small> et -350 pp. -<span class="fl">10 fr.</span></p> - -<p><i>Fascicule IV.</i>—<b>Cartulaire de l'abbaye de Sainte-Croix de -Quimperlé</b>, par Léon <span class="sc">Maître</span> et Paul <span class="sc">de Berthou</span>. 2<sup>e</sup> édition revue, -corrigée et augmentée, in-8 de <small>XI</small>-408 p. -<span class="fl">12 fr.</span></p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Étude historique et biographique sur la Bretagne à la veille de -la Révolution</b>, à propos d'une correspondance inédite (1782-1790), -par J. <span class="sc">Baudry</span>. 2 vol. in-8, 346 et 482 p. -<span class="fl">12 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Livre qui est une véritable publication d'archives inédites. Il intéresse presque -toutes les familles bretonnes; l'auteur a rédigé sur chaque personnage -nommé des notes biographiques copieuses. C'est un véritable tableau -de la société bretonne à la fin de l'ancien Régime. Tables abondantes -(70 pages).</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>L'Année 1817</b>, par Edmond <span class="sc">Biré</span>. In-8 -<span class="fl">7 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p>V. Hugo, dans ses <i>Misérables</i>, trace un tableau d'ensemble de l'année 1817. -M. Biré le vérifie à l'aide de nombreux documents et c'est pour lui -motif à autant d'études intéressantes sur la magistrature, la Chambre -des députés, la presse, l'Académie française, les lycées, les théâtres, -les salons de peinture de cette époque, etc. Artistes, poètes, romanciers, -politiciens romantiques les plus fameux défilent donc dans ce livre sous -leur véritable aspect.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Légendes révolutionnaires</b>, par Edmond <span class="sc">Biré</span>. in-8 -<span class="fl">7 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p>Ce livre détruit quelques-unes des légendes révolutionnaires les plus répandues. -M. Biré, connu par son érudition et sa critique, a traité dans ce -volume les sujets suivants: <i>Le pacte de famine.</i>—<i>La Bastille sous -Louis XVI.</i>—<i>La vérité sur les Girondins.</i>—<i>Le brigadier Musca.</i>—<i>La -légende Leperdit.</i>—<i>L'Institut de France.</i>—<i>La congrégation.</i>—<i>Les -bourgeois d'autrefois.</i>—<i>L'enseignement avant 1789 et pendant -la Révolution.</i></p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Honoré de Balzac</b>, par Edmond <span class="sc">Biré</span>. Fort vol. in-8, br. -<span class="fl">6 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Dans ce livre d'une documentation minutieuse, l'auteur s'est surtout attaché -au côté dramatique de l'œuvre de Balzac: propres pièces de notre -grand romancier, pièces tirées de ses romans ou de ses nouvelles, parodies, -etc. tout ce qui touche chez lui au théâtre est ici étudié pour -la première fois; et du premier coup, toutefois, M. Biré a fait œuvre -définitive.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Les vieux papiers d'une vieille maison à Quimperlé</b>, 1575-1875, -par A. <span class="sc">de Brémond d'Ars</span>, in-8 de 19 p. -<span class="fl">1 fr 30</span></p> - -<p class="ugap"><b>Les marins français dans les derniers combats livrés aux Anglais -sur les côtes de Bretagne</b>, janvier 1761. <b>Épisode de la -guerre de sept-ans</b>, par le même, 33 p. -<span class="fl">1 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Catalogue des gentilshommes qui ont pris part ou envoyé leur -procuration aux Assemblées de la Noblesse</b>, en 1789, pour la -nomination des députés des États-Généraux. Publié d'après les -documents officiels, par MM. L. <span class="sc">de la Roque</span> et <span class="sc">de Barthélemy</span>. -Prix du catalogue, 2 fr.; par poste, 2 fr. 25.</p> - -<blockquote> -<p><i>Bretagne.</i>—Composition des États-Généraux de la noblesse de Bretagne -en 1746, 1764, 1789. État militaire, Parlement, Chambre des Comptes -en 1789.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Itinéraire de Paris à Jérusalem</b>, par <span class="sc">Julien</span>, <i>domestique de M. de -Chateaubriand</i>. Publié d'après le manuscrit original avec une -introduction et des notes, par Edouard <span class="sc">Champion</span>. Élégant vol. in-16 -carré, accompagné de fac-similés -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p>On connaissait des fragments de cet itinéraire par les <i>Mémoires d'outre-tombe</i> -où Chateaubriand en cite quelques passages, peu compromettants pour -lui-même, et avec des retouches. M. Edouard Champion, après une -introduction qui prépare bien aux surprises du texte, publie le manuscrit -de Julien d'après l'original et l'annote de comparaisons malicieuses. -Cet ouvrage devient donc, en même temps qu'un contrôle du fameux -<i>Itinéraire</i> de Chateaubriand, aujourd'hui classique, un document intéressant -pour l'histoire de ce grand esprit, qui prenait souvent des -fictions pour des réalités.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Lettres de Chateaubriand à Sainte-Beuve</b>, publiées et annotées -par Louis <span class="sc">Thomas</span>, in-8 -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>On ne connaissait de Chateaubriand à Sainte-Beuve, que quatre lettres: le -nombre en est maintenant doublé par la publication de ces curieux -billets inédits qui sont un document d'histoire littéraire du plus haut -intérêt.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Contes irlandais</b>, traduits du gaélique, par G. <span class="sc">Dottin</span>, in-8 -<span class="fl">5 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>La Condition des paysans dans la sénéchaussée de Rennes</b>, -par <span class="sc">Dupont</span>, in-8 br. -<span class="fl">4 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>La Révolution en Bretagne.—Notes et Documents. Audrein -(Yves Marie)</b>, <i>Député du Morbihan à l'Assemblée Législative et à -la Convention nationale, Évêque constitutionnel du Finistère</i> (1741-1800), -par P. <span class="sc">Hémon</span>. Fort vol. in-8 -<span class="fl">5 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>M. P. Hémon s'est attaché à faire revivre d'après les documents tirés des -archives la sympathique figure de Audrein. Imitateur de Grégoire, par ses -opuscules apologétiques, ses pamphlets acerbes, il réclame la restauration -du culte et la tolérance. Il tomba victime d'un guet-apens -des Chouans et des Anglais en 1800. Et ce n'est pas la partie la -moins curieuse du livre de M. Hémon que la reconstitution authentique -de cette scène tragique.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Les Chouans dans les Côtes-du-Nord</b>, par le même, in-8: -<span class="fl">0 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Le comte du Trévou</b>, par le même, in-8 -<span class="fl">2 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Hermine (L')</b>, Revue mensuelle, littéraire et artistique de Bretagne. -Directeur: Louis <span class="sc">Tiercelin</span>. France, 12 fr.; Étranger, 15 fr.</p> - -<p class="ugap"><b>La Bretagne à l'Académie française au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</b> Études sur -les Académiciens bretons ou d'origine bretonne, par <span class="sc">Kerviler</span>. -in-8 br. -<span class="fl">10 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Essai d'une bio-bibliographie de Chateaubriand et de sa famille</b>, -in-8 (presque épuisé) -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Armorique et Bretagne.</b> Recueil d'études sur l'archéologie, l'histoire -et la biographie bretonnes, publiées de 1873 à 1892, revues -et complètement transformées, 3 vol. in-8 br. -<span class="fl">18 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Correspondance historique des bénédictins bretons</b> et autres documents -inédits relatifs à leurs travaux sur l'histoire de Bretagne, -publiés avec notes et introduction, par A. <span class="sc">de la Borderie</span>, -in-8 de <small>XLII</small>-286 pages -<span class="fl">8 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>C'est pour ainsi dire un chapitre préliminaire à sa vaste <i>Histoire de Bretagne</i>, -si recherchée aujourd'hui, que ce travail du savant La Borderie -sur les bénédictins bretons. Il a voulu bien se pénétrer de leur méthode -avant de rien entreprendre et il s'est plu à rendre hommage à -ses aînés. Il trace l'historique des travaux sur la Bretagne exécutés -par les bénédictins, indique les circonstances dans lesquelles se produisit -la pensée première de l'entreprise, les noms et les qualités des -religieux qui y prirent part. Leur correspondance, qui suit, doit être -désormais classée parmi les documents les plus importants de l'histoire -de Bretagne.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Notions élémentaires de l'histoire de Bretagne</b>, vol. in-12 -<span class="fl">4 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Chronologie du cartulaire de Redon</b>, vol. in-8 -<span class="fl">5 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Jean Meschinot.</b> Sa vie, ses œuvres, ses satires contre Louis XI, -vol. in-8 -<span class="fl">4 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Une prétendue campagne de Jeanne d'Arc, Perrone et Perrinaie</b>, -in-8 -<span class="fl">1 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Cours d'histoire de Bretagne</b>, professé à la Faculté des Lettres de -Rennes, 4 vol. in-12 -<span class="fl">14 fr.</span></p> - -<p class="i">I.—Les Origines bretonnes, jusqu'à l'an 938.</p> - -<p class="i">II.—La Bretagne aux grands siècles du moyen-âge (938-1364).</p> - -<p class="i">III.—La Bretagne aux derniers siècles du moyen-âge (1364-1491).</p> - -<p class="i">IV.—La Bretagne aux temps modernes (1491-1789).</p> - -<blockquote> -<p>(La place nous manque pour énumérer tous les travaux que nous possédons -de ce grand travailleur breton que fut M. de La Borderie. Prière de -nous faire connaître les désiderata).</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>La noblesse bretonne aux XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles.</b> Réformations et -montres, par le C<sup>te</sup> de <span class="sc">Laigue</span>, in-4.</p> - -<p class="i">Évêché de Vannes, 2 vol. -<span class="fl">24 fr.</span></p> - -<p class="i">Souscription à l'ouvrage complet, le volume -<span class="fl">10 fr.</span></p> - -<p class="i">(<i>A paraître successivement les autres évêchés bretons.</i>)</p> - -<p class="ugap"><b>La course et les corsaires du port de Nantes</b>. Armements, combats, -prises, pirateries, etc, par <span class="sc">La Nicollière-Teijeiro</span> -<span class="fl">7 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Ce livre, fait d'après les archives de Nantes, est l'un des plus curieux et -surtout des plus nouveaux sur l'histoire de la marine française. Le port -de Nantes, dont le commerce fut si important au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, avait une -flotte très nombreuse qui parcourait les mers, elle était la propriété de -ses armateurs, et le droit lui avait été concédé d'arborer un drapeau -particulier. L'Angleterre la pourchassait avec une ténacité qui devait -arriver à son anéantissement, elle succomba avec nos plus belles colonies.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>La Légende de la mort chez les Bretons armoricains</b>, par Anatole -<span class="sc">Le Braz</span>. Nouvelle édition avec des notes sur les croyances -analogues chez les autres peuples celtiques, par Georges <span class="sc">Dottin</span>, -professeur adjoint à l'université de Rennes. Deux forts volumes, -in-12. <small>LXX</small>-347-456 p. -<span class="fl">10 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Vieilles histoires du Pays breton.</b> I. Vieilles histoires bretonnes. -II. Aux veillées de Noël. III. Récits des passants par le même. -Fort volume in-12, 3<sup>e</sup> édition -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<p>—<b>Au pays des Pardons</b>, in-8 br. -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Tryphina Kéranglaz</b>, par le même. Poème, in-12.</p> - -<p class="ugap"><b>Cognomerus et sainte Tréfine.</b> Mystère breton en deux journées. -Texte et traduction par le même, <small>XLIV</small>-183 pages -<span class="fl">4 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Textes bretons pour servir à l'histoire du théâtre celtique</b>, par -le même, in-8 -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>L'éloge de tous ces ouvrages de M. Le Braz n'est plus à faire. Ils lui ont -vite acquis une réputation de grand écrivain dans les lettres françaises -où il est le digne successeur des Souvestre et des Brizeux. Ses <i>Légendes -de la mort</i> surtout resteront classiques.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>La Bretagne et les pays celtiques.—L'Ame bretonne</b>, par -Charles <span class="sc">Le Goffic</span>, nouvelle édition revue et augmentée, in-12 -de 405 p. -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p><i>L'Ame bretonne</i>, de Charles Le Goffic, est le livre qu'on attendait sur la -Bretagne. Mœurs, traditions, croyances, littérature, etc., y sont présentées -dans une synthèse puissante. L'art breton si original, y a sa place -près de l'art dramatique, d'un archaïsme si savoureux. Le prêtre, le -barde, le soldat, sont étudiés dans des monographies spéciales. De fins -et délicats portraits (Henriette Renan, Jules Simon, N. Quellien, -Emile Souvestre, l'amiral Réveillère, Jean-Louis Hamon, etc.), achèvent -de nous renseigner sur les caractères essentiels de l'âme <i>bretonne</i>.</p> - -<p>Le nouveau livre de Le Goffic ne fait pas seulement aimer la Bretagne: il -l'explique.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap">La révolte dite du papier timbré ou <b>les Bonnets rouges en Bretagne, -en 1675</b>, par Jean <span class="sc">Lemoine</span>. Fort vol. in-8 -<span class="fl">7 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Contes du Pays Gallo</b>, par Adolphe <span class="sc">Orain</span>. Fort vol. in-12 -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p>Cycle mythologique. Les Fées, les Géants, les Magiciens, les animaux -parlants, les métamorphoses, les Aventures merveilleuses.—Cycle -chrétien. Dieu, la Vierge, les Anges, les Saints, les Miracles.—Contes -facétieux.—Contes de voleurs.—Le monde fantastique. Le Diable, -les Sorciers, les Lutins, les Revenants. Ces titres, qui, cependant, ne -sont que le simple énoncé des divisions de ce travail, suffisent presque -à montrer toute la variété des <i>Contes du Pays Gallo</i>: on y retrouve la -simplicité forte et charmante des meilleures légendes bretonnes. -A. <span class="sc">Orain</span>, connu par le sérieux de ses travaux, aborde ici, avec un -rare bonheur, un genre qui a été quelque peu exploité. Telle est la -perfection de ces contes que certains sont appelés à devenir classiques. -Ils ne se rapprochent pas seulement de Perrault par des origines historiques—qu'il -est d'ailleurs intéressant de retrouver aussi nettes en -Bretagne,—mais aussi par leur manière simple, pure et vivante. C'est -dire que ce livre est digne d'être mis dans toutes les mains.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Les dépenses de Pierre Botherel, vicomte d'Apigné, 1647-48</b>, par -P. <span class="sc">Parfouru</span>, avec 2 planches, in-8 de 112 p. -<span class="fl">2 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Très curieux détails de mœurs de vie domestique.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Inventaire des archives de la paroisse Saint-Sauveur de Rennes</b>, -par le même, in-8 de 82 p. -<span class="fl">1 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Lettres du peintre L.-J. de Launay</b> (1724-1726), par le même, in-8, -38 p. -<span class="fl">1 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Les délégués de l'archevêque de Tours en Bretagne</b> (1570-1790), -par le même, in-8, 70 p. -<span class="fl">2 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Une mutinerie d'écoliers au collège de Rennes en 1629</b>, par le -même, in-8, 12 p. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Une révolte d'écoliers au collège de Vannes (XVIII<sup>e</sup> siècle)</b>, par -le même, in-8 -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Un procès de sorcellerie au parlement de Bretagne: la condamnation -de l'abbé Poussinière (1642-1643)</b>, par le même, in-8 -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Anciens livres de raison de familles bretonnes</b>, par le même, -in-8, de 78 p. -<span class="fl">3 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Très importants documents pour l'histoire économique.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Les comptes d'un évêque et les anciens manoirs épiscopaux de -Rennes et de Bruz au XVIII<sup>e</sup> siècle</b>, par le même, in-8, 47 p. et -pl. -<span class="fl">2 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>La torture et les exécutions en Bretagne aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> -siècles</b>, par le même, in-8, 38 p. -<span class="fl">2 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Les anciennes tapisseries du palais de justice de Rennes</b>, par le -même, in-8, 32 p. et pl. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Une rixe à Locronan pendant la procession de la Troménie</b> -(14 juillet 1737), par le même, in-8, de 14 p. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Capture d'un corsaire espagnol près de Perros Guirec, par des -habitants de Lannion, 28 août 1648</b>, par le même, in-8, 8 p. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Les Irlandais en Bretagne (XVI<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles)</b>, par le même, -in-8, de 12 p. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Une Course de quintaine d'Availles</b> en 1507, par le même, in-8, -14 p. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Une saisie de navires marchands anglais à Nantes</b> en 1587, par le -même, in-8, de 47 p. -<span class="fl">1 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>Un chouan. Le général du Boisguy.</b> Fougères, Vitré, Basse-Normandie -et frontière du Maine 1793-1800, par le V<sup>te</sup> <span class="sc">du Breil de -Pontbriand</span>. Volume in-8 de 476 p. avec carte -<span class="fl">7 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p>Cet ouvrage sera pour beaucoup de lecteurs une révélation. Combien connaissent -à peine le nom de du Boisguy. Combien savent que, dans la -geste héroïque de la Chouannerie, il égala, ou peu s'en faut, les Cadoudal -et les Frotté? Qu'il livra près de trois cents combats,—pour -plusieurs on peut dire des batailles,—et presque toujours victorieusement?</p> - -<p>L'auteur s'est attaché à faire revivre cette figure d'autant plus intéressante -qu'il s'agit d'un général de moins de vingt ans, nature éminemment -chevaleresque à qui cependant les détracteurs n'ont pas manqué. Une -discussion serrée suit les allégations de ceux-ci et les redresse avec -preuves qui ne paraissent laisser place à aucun doute.—Identification -de nombreux personnages du roman de Balzac.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Nobiliaire et armorial de Bretagne</b>; 3<sup>e</sup> et dernière édition, par -<span class="sc">Pol Potier de Courcy</span>, 4 vol. in-4 y compris les planches contenant -6750 blasons -<span class="fl">125 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>L'Église et les campagnes au moyen âge</b>, par Gustave A. <span class="sc">Prevost</span>, -in-8 de <small>VIII</small>-292 p. -<span class="fl">5 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>L'auteur, après avoir dit tout l'empire exercé par l'Église au moyen âge sur -les campagnes, recherche quelles étaient ses idées au sujet du respect -de la personne et des biens du paysan, et en ce qui touche l'assistance -due aux faibles et aux pauvres. Il montre l'Église dispersant aux campagnes -ses principaux bienfaits, y répandant l'instruction, y distribuant -la justice; s'employant pour les faibles auprès du pouvoir central; -servant aussi le pouvoir par son action dans les campagnes, procurant, -par le droit d'aide et par la Trêve de Dieu, un refuge, la paix, et le -repos matériel; rendant, enfin, dans la vie de chaque jour, et comme -pouvoir local, des services nombreux et de tout ordre. Il examine son -action sur l'individu en particulier et dans la vie privée du paysan. Il -retrace, de façon documentée et touchante, la figure si intéressante du -prêtre de campagne. Il termine par une curieuse étude sur les saints -paysans ou cultivateurs.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Revue de Bretagne (La)</b>, exclusivement bretonne, historique et -littéraire, dirigée par le C<sup>te</sup> <span class="sc">de Laigue</span>. Mensuelle. France 12 fr. -Étranger -<span class="fl">15 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>La Bretagne et les pays celtiques. II.</b> Bretons de lettres, par -Louis <span class="sc">Tiercelin</span>. Fort vol. in-12 de 317 p. avec fac-similés d'autographes -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p>C'est en tant que Bretons et au point de vue de leurs séjours en Bretagne, -que <i>Leconte de Lisle</i>, <i>Villiers de l'Isle-Adam</i>, <i>Hippolyte Lucas et -Brizeux</i> sont étudiés. Les archives de la Faculté de Droit et les journaux -de Rennes ont été compulsés par l'auteur, qui, le premier, a pu -donner des détails curieux et inédits sur la vie d'étudiant et les années -de formation intellectuelle de Leconte de Lisle. Des recherches patientes -dans la paroisse de Scaër et dans les papiers confiés au poète -Lacaussade, ont permis de suivre pas à pas l'existence familière de -Brizeux parmi les paysans bretons. Des lettres de famille et des documents -inconnus, pour Leconte de Lisle et Brizeux, comme pour Villiers -et H. Lucas, ont été une source très sûre d'information; leur vie provinciale -a été ainsi authentiquement reconstituée.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Les Poèmes de Taldir</b>, par <span class="sc">Barzaz Taldir</span>. Préface de <span class="sc">Le Goffic</span> et -de <span class="sc">Le Braz</span>, in-12 portrait -<span class="fl">3 fr. 50</span></p> - -<p class="ugap"><b>La marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI</b>, -par <span class="sc">Lacour-Gayet</span>, docteur ès-lettres, professeur à l'École supérieure -de la marine. Fort vol. in-8 orné du portait de Suffren, -sur papier vélin de <small>VIII</small>-719 p. -<span class="fl">15 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Les trente chapitres de cet ouvrage documenté embrassent l'histoire de la -marine de guerre française de 1774 à 1789, à tous les points de vue, administratif, -politique, militaire, biographique.</p> - -<p>Les dossiers des officiers ont fourni mille renseignements nouveaux, et -l'auteur leur a donné la parole le plus souvent qu'il a pu.</p> - -<p>De nombreuses familles trouveront, dans les états de service des appendices, -des renseignements précieux sur leurs anciens membres qui se sont fait -un nom dans la marine à la fin de l'ancien régime (en tout 2037 noms).</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>La marine militaire de la France sous le règne de Louis XV</b>, -du même auteur. Fort in-8 -<span class="fl">12 fr.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="c large sans-serif">D'HOZIER</p> - -<p class="c"><b class="large">L'IMPOT DU SANG</b><br /> -<b>OU LA NOBLESSE DE FRANCE</b><br /> -SUR LES CHAMPS DE BATAILLE</p> - -<p class="c">Publié sur le manuscrit unique de la bibliothèque du Louvre -brûlée le 23 mai 1871, avec notes, éclaircissements -historiques et généalogiques, 1874-1881, 6 vol. in-8, brochés<br /> -Prix: <b>30</b> fr.</p> - -<p class="small">Biographie succincte des représentants de l'ancienne noblesse militaire française. -Les noms, prénoms, indication des blessures, champs de bataille, forment le fond -de ces notices. Ajoutons que la plupart de ces détails manquent dans les autres -généalogies. Importante contribution pour l'histoire militaire et généalogique.</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><b><span class="large">RÉIMPRESSION</span><br /> -<span class="small">DE</span><br /> -<span class="xlarge">L'HISTOIRE DE BRETAGNE</span><br /> -Par Arthur DE LA BORDERIE</b><br /> -<span class="small">de l'Institut</span></p> - -<p class="j">Le tome I paraîtra en 1905.—Les tomes II et III en 1906.—Le -tome IV, aux deux tiers composé à la mort de M. de la Borderie, -sera terminé en 1905 par M. <span class="sc">Barthélemy</span> POCQUET.—Le tome V -et dernier, par le même continuateur, ne tardera pas à suivre.</p> - -<p class="j">Les anciens souscripteurs vont donc recevoir satisfaction, et une -nouvelle souscription est ouverte, à partir de janvier 1905. Son -succès, nous n'en doutons pas, répondra à celui de la première.</p> - -<p class="j">Le prix du volume, de format grand in-8 d'environ 600 pages, -avec cartes, plans et vues, est fixé à 16 fr. pour les nouveaux -souscripteurs.</p> - -<p class="j">Les prix de l'ancienne souscription sont maintenus.</p> - -<hr /> - - -<p>BELLEVUE (comte de). <b>L'hôpital Saint Yves de Rennes</b> et les religieuses -augustines de la Miséricorde de Jésus, in-8, br. pap. -vergé -<span class="fl">6 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Curieuses notes sur ce fameux hôpital depuis sa fondation (1358).</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Le comte de la Touraille.</b> Soldat, philosophe et poète au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, -in-8, br. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Le comte Desgrées du Loû</b>, président de la noblesse aux États de -Bretagne de 1768 et de 1772 et généalogie de la famille Desgrées, -in-8. br., <i>portraits</i> -<span class="fl">4 fr.</span></p> - -<blockquote> -<p>Mêlé depuis 1750 aux luttes pour la revendication des droits constitutifs de -la Bretagne, le comte Desgrées du Loû fut élu président de la noblesse -aux États, ce qui lui valut des partisans de la cour l'accusation -d'avoir reçu une somme d'argent de Duras. Son histoire permet à l'auteur, -descendant du comte, de retracer la vie de parlementaire breton -à la veille de la Révolution. Le fameux procès entre Duras et le comte -est ici reconstitué par la consultation de nombreux documents. L'ouvrage -se termine par une généalogie.</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Les Bretons otages de Louis XVI et de la famille royale en 1791</b>, -in-8, br. -<span class="fl">1 fr. 30</span></p> - -<blockquote> -<p>Nomenclature détaillée des gentilshommes bretons qui s'offrirent comme -«otages du Roi martyr».</p> -</blockquote> - -<p class="ugap"><b>Les Guillery. Célèbres brigands bretons (1601-1608)</b>, in-8, br. -<span class="fl">1 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Paimpont.</b> La forêt druidique. La forêt enchantée et les romans de -la Table ronde, in-8, br. -<span class="fl">2 fr.</span></p> - -<p class="ugap"><b>Un héros malouin. Nicolas Beaugeard.</b> Épisode de la Révolution, -in-8<sup>o</sup>, <i>portrait</i> -<span class="fl">1 fr. 50</span></p> - -<blockquote> -<p>Secrétaire des commandements de la reine Marie Antoinette, Nicolas Beaugeard -tenta de sauver le roi à sa sortie du Temple.</p> -</blockquote> - -</div> - -<p class="c small gap">ANGERS.—IMPRIMERIE BURDIN ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Vieilles Histoires du Pays Breton, by -Anatole Le Braz - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON *** - -***** This file should be named 62272-h.htm or 62272-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/2/7/62272/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/62272-h/images/cover.jpg b/old/62272-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d3af846..0000000 --- a/old/62272-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
