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-Project Gutenberg's Vieilles Histoires du Pays Breton, by Anatole Le Braz
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Vieilles Histoires du Pays Breton
-
-Author: Anatole Le Braz
-
-Release Date: May 29, 2020 [EBook #62272]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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-
- LA BRETAGNE ET LES PAYS CELTIQUES
-
- VIEILLES HISTOIRES
- DU
- PAYS BRETON
-
- PAR
- ANATOLE LE BRAZ
-
- I. Vieilles Histoires bretonnes.
-
- La Charlézenn.--Le Bâtard du roi.--Histoire pascale.--La légende
- de Margéot.
-
- II. Aux veillées de Noël.
-
- Nédélek.--Noël de Chouans.--La Noël de Jean Rumengol.--A bord de
- la _Jeanne-Augustine_.--La Chouette.--Le Puits de saint Kadô.--Le
- Forgeron de Plouzélambre.--En «Alger d'Afrique».
-
- III. Récits de passants.
-
- Les deux amis.--La Hache.--Le Péché d'Ervoanic Prigent.--Humble amour.
-
- Troisième Édition.
-
- PARIS
- HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- Librairie spéciale pour l'Histoire de la France et de ses anciennes
- Provinces
- 9, QUAI VOLTAIRE, 9
-
- 1905
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
- Tryphina Keranglaz, poème. 1892, in-12 (presque épuisé). 3 fr.
-
- Au pays des pardons. 1898. In-12 carré, couverture
- illustrée. 3 fr. 50
-
- La légende de la mort chez les Bretons armoricains.
- Nouvelle édition avec des notes sur les croyances
- analogues chez les autres peuples celtiques, par Georges
- DOTTIN, professeur-adjoint à l'Université de Rennes.
- 2 forts volumes in-12, LXX-347-456 pages. 10 fr.
-
- Cognomerus et sainte Tréfine. Mystère breton en deux
- journées. Texte et traduction. In-8 de XLIV-183 pages. 4 fr.
-
- Textes bretons inédits pour servir à l'histoire du
- théâtre celtique, par Anatole LE BRAZ. In-8 de 39 pages. 1 fr.
-
-
- COLLECTION «La Bretagne et les pays celtiques»
-
- Chaque ouvrage: fort vol. in-18 3 fr. 50
-
- 1º L'AME BRETONNE, par CHARLES LE GOFFIC. 2e édition.
-
- 2º BRETONS DE LETTRES, par LOUIS TIERCELIN.
-
- 3º VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON, par ANATOLE LE BRAZ.
- 3e édition.
-
-
-Angers, imp. A. Burdin et Cie, 4, rue Garnier, Angers.
-
-
-
-
-A MONSIEUR JAMES DE KERJÉGU
-
-
-C'est en témoignage d'une amitié déjà vieille que j'inscris votre nom en
-tête de ces humbles histoires bretonnes. Elles n'auront pas pour vous le
-piquant de la nouveauté. Vous les aurez lues, au fur et à mesure
-qu'elles paraissaient, dans la petite gazette finistérienne pour qui
-elles furent composées et qui vous est chère, comme à moi-même, à plus
-d'un titre. Je dois beaucoup à ce modeste journal. Il m'a valu de
-précieuses sympathies, celle entre autres de ce pauvre Percher, enlevé
-depuis par un trépas si tragique. Mais surtout il m'a mis en
-communication constante avec les deux éléments les plus purs de notre
-antique race, les paysans et les marins. Des meneurs de charrues et des
-patrons de barques, voilà les gens que ces récits eurent mission de
-distraire, voilà pour quel public furent écrits ces contes, destinés à
-être lus en famille, entre messe et vêpres, le jour du repos dominical.
-
-Le peuple breton--et ce n'est pas son moindre charme--est demeuré un
-peuple enfant. La politique l'intéresse peu: il préfère les _belles
-histoires_. C'est un goût qui lui passera sans doute à la longue, mais
-il l'a encore, et ni vous, ni moi ne nous en plaindrons. Il est, du
-reste, lui-même un obstiné créateur de mythes et de légendes. Sa mémoire
-est prodigieusement riche en souvenirs que sans cesse son imagination
-retravaille. Les trois quarts du temps, en rédigeant les épisodes qui
-constituent ce livre, je n'ai fait que rendre à l'âme populaire ce
-qu'elle m'avait prêté. Les batteurs de routes, dépositaires des
-traditions de la race, s'arrêtent volontiers au seuil de la maison que
-j'habite, à l'entrée de l'une des voies qui conduisent dans l'ancienne
-capitale de Gralon. Souvent aussi, je suis allé heurter à leurs portes,
-dans les bourgades des monts et les hameaux de la mer. Ainsi se sont
-construites la plupart de ces _aventures_, presque sans y songer. Il y
-paraîtra, je pense, maintenant qu'elles vont courir une autre fortune
-que celle à laquelle elles furent primitivement destinées.
-
-Réunies une première fois en volume par les soins du journal qui les
-publia, le tirage restreint qu'on en fit fut tout de suite épuisé, avant
-même d'avoir franchi les limites du terroir cornouaillais. Un éditeur
-ami des lettres bretonnes les convie aujourd'hui à se risquer en cortège
-plus nombreux vers des horizons plus lointains. Je les abandonne telles
-quelles à leur nouveau sort. J'ai dit leurs origines peu littéraires. Ce
-sont des filles des champs et des filles des grèves, faites pour aller
-pieds nus, jupes troussées, sans aucun atour. Trouveront-elles ailleurs
-le même accueil qu'auprès des âmes ingénues qui les goûtèrent tout
-d'abord? Je le souhaite. J'y aurai gagné en tout cas, cher monsieur et
-ami, une nouvelle occasion de m'affirmer fidèlement vôtre.
-
-A. LE BRAZ.
-
-Stang-ar-C'hoat, 14 avril 1897.
-
-
-
-
-I
-
-VIEILLES HISTOIRES BRETONNES
-
-
-
-
-LA CHARLÉZENN
-
-
-I
-
-Elle s'appelait de son vrai nom Marguerite Charlès. Mais les gens
-l'avaient baptisée «la Charlézenn».
-
-Ce fut dès l'enfance une singulière fille, aux libres allures. Toujours
-grimpée dans les arbres, entre le ciel et la terre, comme un jeune chat
-sauvage, elle envoyait de là-haut sa chanson aux passants qui
-cheminaient en bas, dans la route. De qui était-elle née? On n'en savait
-rien. On disait dans le pays qu'elle n'avait eu «ni père, ni mère». Elle
-n'avait rien à elle sous le soleil, pas même le nom sous lequel on
-l'avait inscrite au registre de paroisse. Si pourtant! elle avait à elle
-sa beauté. Une beauté insolite, étrange, comme toute sa personne, comme
-toute son histoire ou plutôt sa légende. Ce n'est pas qu'elle fût
-précisément jolie. Elle avait le nez un peu fort, et aiguisé en bec
-d'aigle. De même, ses cheveux déplaisaient, à cause de leur couleur. On
-a en Basse-Bretagne un préjugé contre les rousses. Ils étaient cependant
-magnifiques, ces cheveux. Amples et fournis comme une toison, rutilants
-comme une crinière. On eût dit, autour de sa tête, un buisson ardent,
-une broussaille de feu. Ses yeux, en revanche, étaient d'un bleu
-tranquille, presque délavé. Leur nuance était douce--et triste.
-C'étaient des yeux timides, enfantins, faciles à effaroucher. Ses lèvres
-très fines, un peu serrées, montraient en s'ouvrant des dents petites et
-comme passées à la lime. Avec tout cela, ou, si vous préférez, en dépit
-de tout cela, la Charlézenn, quoiqu'elle eût dix-sept ans à peine,
-attirait l'attention des jeunes hommes. Les commères racontaient aux
-veillées qu'elle les ensorcelait. Comme preuve à l'appui, elles citaient
-l'aventure de «Cloarec Rozmar».
-
-C'était un clerc, de Plouzélambre. Une année d'études seulement le
-séparait de la prêtrise. Or, un matin, pendant les vacances, il avait
-sollicité de son père un entretien particulier.
-
---Mon père, dit-il, j'ai résolu que je ne serai pas prêtre.
-
---Reprends donc la bêche, répondit le vieux Rozmar.
-
---Oui, mais à une condition.
-
---Laquelle?
-
---C'est que vous me permettrez de prendre femme.
-
---As-tu fait ton choix?
-
---J'ai choisi la Charlézenn.
-
---Une _va nu-pieds_! Jamais!
-
---Si vous ne l'acceptez pour bru, j'en mourrai.
-
---J'aime mieux ta mort que le déshonneur de tous les nôtres.
-
---C'est bien!
-
-Le lendemain, un des domestiques de la ferme avait trouvé Cloarec Rozmar
-pendu à la branche d'un pommier, dans l'enclos.
-
-Cette tragique aventure avait provoqué, dans toute la région, une
-explosion de haine aveugle contre la Charlézenn. Notez que pas une fois
-Cloarec Rozmar ne lui avait adressé la parole. Cette grande fille
-farouche était ignorante de sa beauté comme de toutes choses. De
-l'espèce de fascination qu'elle exerçait, elle ne se rendait pas compte.
-
-
-II
-
-C'est ici que commence à vrai dire l'histoire de la Charlézenn. Elle
-vivait avec une vieille femme de moeurs équivoques qui l'avait ramassée
-on ne savait où, il y avait de cela bien longtemps. Cette vieille
-l'avait nourrie depuis lors des aumônes qu'elles recueillaient toutes
-deux de-ci de-là, mais plus encore de coups de bâton. Car la vieille
-Nann,--elle n'était connue que sous ce sobriquet à cause de certain tic
-qu'elle avait et qui lui faisait branler incessamment la tête, comme
-pour dire: Non--, car la vieille Nann était une vilaine _groac'h_,
-acariâtre et hargneuse. A toute heure du jour et de la nuit, depuis que
-la Charlézenn avait dépassé la quinzième année, elle lui criait aux
-oreilles de sa voix aigre:
-
---Ah! si j'avais ton âge et ton corps! Si j'avais ton âge et ton
-corps!...
-
-Et comme la Charlézenn, qui n'entendait rien à ce langage, se contentait
-d'ouvrir démesurément ses grands yeux limpides, couleur de ciel d'avril,
-la _groac'h_ se mettait à la battre, à la battre, de toute la force de
-ses vieux bras décharnés.
-
---Il faudra bien que tu comprennes! hurlait-elle.
-
-Un soir, la Charlézenn comprit...
-
-Elles habitaient à cette époque, la vieille Nann et elle, une ancienne
-hutte de sabotiers, abandonnée par les nomades ouvriers qui l'avaient
-construite et située sur la lisière de la forêt du Roscoat qui
-appartenait à la maison noble de Keranglaz. La Charlézenn, avons-nous
-dit, passait la plus grande partie de ses journées à vagabonder. Avant
-que Cloarec Rozmar se fût pendu pour elle sans qu'elle s'en doutât, elle
-allait de ferme en ferme, quêtant ici du pain, plus loin du lard, plus
-loin des oeufs. Mais, lorsqu'après l'événement elle s'était vue
-brutalement repoussée des seuils où naguère on l'accueillait avec des
-paroles affables, comme elle était fière, elle ne s'y était plus
-représentée. «Battez-moi tant qu'il vous plaira, avait-elle dit à la
-vieille Nann, mais je vous fais le serment que je ne mendierai
-plus!»--«Je ne te nourrirai donc plus», avait répondu la
-_groac'h_.--«Oh! de cela je ne m'inquiète point!» Elle en était
-enchantée, au contraire. De l'aube au crépuscule, elle errait par le
-bois dont tous les arbres lui étaient familiers comme des amis, comme
-des proches. Quand elle avait faim, elle se repaissait, au printemps, de
-_poires de la Vierge_; l'été, de mûres; à l'automne, des châtaignes,
-rousses comme elle, qu'elle croquait à même aux branches des
-châtaigniers. Cela n'empêchait point son beau corps de prospérer, tant
-s'en faut. Il y gagnait de nouveaux charmes, la sveltesse, l'odorante et
-souple vigueur d'un plant de haute futaie. C'était plaisir de la voir
-passer dans l'ombre verte et transparente du sous-bois, de la voir
-passer en sa grâce élégante de fille sauvage, sa jupe en loques tombant
-à peine jusqu'à son jarret, découvrant sa jambe longue, nerveuse et
-bronzée comme celle d'une faunesse antique. Or, plus d'une fois, en ses
-chasses, l'aîné des fils de Keranglaz l'avait rencontrée.
-
-Ce soir-là donc, la Charlézenn rentrait à la hutte, en sifflant. C'était
-une habitude qu'elle avait prise, à force d'entendre les merles noirs
-dans l'épaisseur des fourrés. Dès le seuil, elle s'arrêta. Il y avait
-dans la «loge» un inconnu. Ce devait être un passant d'importance, car
-la vieille Nann lui avait cédé l'unique escabelle. La flamme du foyer
-éclairait à plein sa figure. Ce n'était pas un paysan, à en juger par
-ses moustaches, qu'il portait relevées aux deux coins de la bouche.
-D'ailleurs, sa peau était blanche même aux mains, qu'il tenait croisées
-autour du genou. Au petit doigt de l'une d'elles une escarboucle
-brillait. La taille de l'étranger était serrée dans un justaucorps de
-cuir parsemé de têtes de clous luisantes comme de l'or. A ses pieds
-était couché un grand lévrier au poil fauve qui se dressa sur les pattes
-et se mit à grommeler, dès que la Charlézenn parut.
-
-L'homme aussi se leva, caressant son chien pour l'apaiser.
-
---Viens donc, sauvagesse! glapit la vieille Nann. Voici près d'une heure
-que tu te fais attendre.
-
---Vous savez bien que j'arrive quand bon me semble, répondit la
-Charlézenn qui, pour la première fois, prenait ombrage du ton impérieux
-de la vieille, sans doute parce que cet homme était là.
-
---Apprends à mieux parler, poussière de grand chemin! Sache que celui
-que voici est le fils aîné du seigneur de Keranglaz, ton maître et le
-mien, après Dieu!
-
---Et vous, la vieille, sachez que je ne reconnais personne pour mon
-maître,... pas plus d'ailleurs que pour ma maîtresse. A bon entendeur,
-salut.
-
-Ce disant, elle tournait déjà les talons et s'apprêtait à reprendre la
-porte, laissant là sa mère-nourrice suffoquée de rage, quand Keranglaz
-le fils se précipita pour l'arrêter.
-
---Belle fille, dit-il d'une voix très décidée et cependant très douce,
-je n'ai commis nul manquement envers vous. Je suis votre hôte aussi bien
-que celui de Nann. De quel droit me faites-vous affront?
-
---Je vous dis que c'est une gueuse!... une gueuse!... hurlait Nann, dont
-la colère, étranglée tout d'abord par la stupeur, se répandait
-maintenant en un flot d'invectives.
-
---Vous, ma commère, taisez-vous! commanda sèchement Keranglaz.
-
-Puis il continua, s'adressant de nouveau à la Charlézenn, avec sa jolie
-voix savante à bien dire:
-
---Vous êtes chez vous ici. Si ma présence vous gêne, c'est moi qui dois
-sortir, non pas vous. Ordonnez, j'obéirai. Permettez-moi seulement
-d'ajouter qu'égaré dans ce bois, alors qu'il faisait encore demi-jour,
-je ne saurais guère m'y retrouver de nuit. En m'obligeant à partir, vous
-me mettrez en grand embarras, peut-être en grande détresse; car les
-loups abondent, dit-on, au Roscoat, et je n'aurais pour me défendre
-contre leur appétit que mon courage, mon couteau de chasse et Kurunn mon
-lévrier. Je vous avoue que la perspective de servir de souper à Messires
-Loups ne me sourit nullement; j'aimerais mieux, si tel était votre bon
-plaisir, quelques heures de sommeil auprès de votre feu, car je tombe de
-fatigue.
-
-Jamais on n'avait parlé à la Charlézenn un langage aussi gracieux. Elle
-se sentit devenir toute rouge et balbutia timidement:
-
---C'est moi qui vous demande excuse pour ma maussaderie, monseigneur.
-Croyez que je n'ai point l'âme malicieuse. Je ne deviens méchante ainsi
-envers mon prochain que parce Nann est si hargneuse envers moi.
-
-On eût dit que la _groac'h_ n'attendait que cette parole. Se levant du
-foyer où elle s'était accroupie, elle échangea avec Keranglaz le fils un
-regard d'intelligence et se dirigea vers la porte, avec un air de
-dignité offensée, en grommelant:
-
---Puisque c'est moi qui suis de trop, je m'en vais!
-
-La pauvre Marguerite Charlès se reprocha aussitôt les mots acerbes qui
-lui étaient échappés. Elle voulut courir après sa mère-nourrice pour la
-ramener. Mais elle eut beau faire le tour de la hutte, fouiller des yeux
-l'épaisseur de la nuit, crier: Nann! Nann! dans toutes les directions,
-Nann s'obstinait à ne point reparaître.
-
-De guerre lasse, la jeune fille rentra dans la «loge».
-
---Monseigneur, supplia-t-elle, si vous m'aidiez, nous la ramènerions!
-
---Laissez donc cette sorcière, Marguerite, elle s'en est allée à quelque
-sabbat.
-
---Oh! monseigneur! monseigneur! si les loups la mangent!...
-
---Ma foi, c'est les loups que je plaindrai... Tranquillisez-vous, et
-venez vous réchauffer à ce feu. Vous êtes toute transie.
-
-Il jeta sur l'âtre une brassée de genêt. La flamme monta, haute et
-claire, avec un crépitement joyeux. Puis il força la Charlézenn à
-s'asseoir à sa place, sur l'escabelle.
-
---Quant à moi, dit-il, je ne veux que la faveur de m'étendre à vos
-pieds.
-
-Il s'assit, en effet, sur la pierre du foyer, mais la figure tendue en
-avant jusqu'à frôler celle de la jeune fille. La Charlézenn sentait sur
-sa joue l'haleine forte et chaude du fils aîné de Keranglaz. Sans
-qu'elle sût pourquoi, elle avait peur de cet homme. C'était cependant un
-beau gars, dans tout l'épanouissement de la jeunesse.
-
-«Qu'est ce que j'ai donc? se demandait-elle: je tremble comme si j'étais
-malade de la mauvaise fièvre.» Le Keranglaz s'était mis à parler, à
-parler très vite; mais elle n'entendait que le bruit des mots: cela
-était doux comme une musique; elle s'efforçait d'en comprendre le sens,
-elle n'y parvenait pas. Sa tête était pleine d'un bourdonnement confus.
-De plus il lui semblait que des milliers et des milliers de petites
-bêtes invisibles lui grimpaient tout le long du corps. Elle eût voulu
-les secouer d'elle, et ne le pouvait. Elle était comme dans ces rêves où
-l'on cherche à courir et où l'on a les jambes empêtrées dans on ne sait
-quel obstacle. Un charme était sur elle.
-
-Tout à coup elle poussa un cri, un cri sauvage, un hurlement de bête
-blessée.
-
-Penchée sur elle, Goulvenn de Keranglaz, les yeux luisants et fixes, les
-veines gonflées à se rompre, tâchait de l'étreindre à bras le corps.
-
-Elle rejeta la tête en arrière, se raidit d'un mouvement désespéré.
-Machinalement elle se rappela le couteau de chasse que cet homme portait
-à la ceinture, du côté gauche. Elle tâta, trouva la poignée, brandit
-l'arme et la plongea dans le dos du Keranglaz, avec une telle force
-qu'il s'abattit à terre, comme un boeuf assommé.
-
-Éperdue, affolée, elle s'élança dans la nuit. Et toute la nuit elle
-galopa devant elle, à travers bois, geignant et bramant, telle qu'une
-génisse qu'on a oubliée dans les prairies, et qui bondit, et qui meugle
-lamentablement sans que son troupeau lui réponde.
-
-
-III
-
-C'était au crépuscule d'aube, dans le sentier de la falaise qui longeait
-la Lieue-de-Grève, entre Saint-Michel et Plestin, là où serpente
-aujourd'hui la route en corniche qui mène de Lannion à Morlaix. Les
-trois Rannou s'en revenaient vers Saint Michel qui était ville à cette
-époque. C'était une trinité redoutée que celle de ces Rannou. L'aîné
-s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune Guennolé. Ils
-portaient, on le voit, des noms de saints vénérés, mais tous trois
-étaient des hommes du diable. Du moins le prétendait-on, dans le pays.
-Mais en Basse-Bretagne, comme ailleurs, les gens valent souvent mieux
-que leur légende. Les Rannou passaient en tout cas pour de mauvais
-sujets. Aucun d'eux n'avait de métier déterminé. Ils vivaient en dehors
-de la loi commune. Le bailli de la mouvance de Keranglaz les eût
-volontiers pendus à ses potences féodales. Mais il eût d'abord fallu les
-appréhender. Ce n'était pas chose facile. Le bailli n'osait en courir le
-risque, quoiqu'il eût à sa dévotion une cinquantaine d'hommes d'armes.
-Qu'étaient-ce que cinquante hommes auprès des trois Rannou! En attendant
-de pendre ces chenapans, le bailli était le premier à leur payer rançon.
-Dès qu'il avait à faire voyage dans la région, il avait soin de leur
-demander, moyennant finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient
-ainsi des rentes assurées auxquelles venaient se joindre quelques menus
-profits prélevés sur les seigneurs de passage dans les alentours de la
-Lieue-de-Grève. Car ils n'aimaient à pêcher que le gros poisson. Ils
-étaient très doux avec le petit peuple.
-
-...--Voyez donc! dit Kaour à ses frères, comme ils arrivaient au pied du
-Roc'h-Kerlèz.
-
-Il leur montrait du doigt une forme humaine debout là-haut près de la
-croix qui dominait le rocher.
-
---Damné sois-je! s'écria Guennolé, c'est la Charlézenn!
-
-Ils la hélèrent. Mais elle ne parut point les entendre. Alors, ils se
-hissèrent jusqu'à elle en se cramponnant aux saillies de la pierre, à
-des touffes d'ajonc.
-
---Tu attends quelqu'un, Gaïdik[1]?
-
- [1] Diminutif affectueux de «Marguerite». Quant à _groac'h_ qu'on a
- trouvé plus haut, il signifie proprement _vieille_, mais avec une
- nuance de mépris.
-
---Oui, j'attends la mer.
-
---Pourquoi faire?
-
---Pour m'y jeter.
-
---Tu veux donc mourir?
-
---Oui... Je me serais déjà précipitée... Mais sur les roches nues je me
-serais fait trop mal... J'attends qu'il y ait de l'eau en bas. Cela ne
-tardera plus.
-
-En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable elle roulait
-avec le fracas, avec le farouche hennissement d'une horde d'étalons
-lancés au galop.
-
-L'aîné des Rannou dit:
-
---Conte-nous ce qui t'est arrivé, Gaïdik. Si c'est quelqu'un qui a
-cherché à te nuire, livre-nous son nom seulement; nous sommes trois ici
-qui te vengerons.
-
---Je ne conterai ni à vous ni à personne ce qui m'est arrivé. J'en ai
-assez de la vie, voilà tout.
-
---Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu meures.
-
-Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'aîné des Rannou
-poursuivit:
-
---Écoute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'étendent là-bas à perte de
-vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur de Keranglaz prétend qu'ils sont
-à lui. Sur le papier, c'est possible. Mais les vrais maîtres, c'est
-nous. C'est nous, les Rannou, qui sommes les rois de la forêt. Ah! c'est
-un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu ne t'es jamais
-enfoncée sous les hautes futaies. Il n'y a pas au monde un palais comme
-celui-là. C'est le bon Dieu qui l'a bâti de ses propres mains. Les
-arbres qui le soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des plus
-belles églises. Il y a aussi des menhirs où s'asseyaient les géants
-d'autrefois et des tables de pierre où ils mangeaient. Là est notre
-demeurance. Nous n'en voudrions changer pour aucun prix, nous
-proposât-on le château de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux
-encore, si nous y avions avec nous une douce petite soeur, une bonne et
-franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre soupe de venaison sous
-le couvert de chênes; tu raccommoderais de tes doigts habiles nos
-vêtements en peau de loup. Suis-nous à la grande forêt, Gaïdik. Nous
-t'aimerons bien. Nos dehors sont rudes, mais notre coeur est aussi
-tendre que celui d'un enfant. Le monde nous méprise, parce qu'il nous
-craint. Tu sais comme il est méchant. Tu en as assez souffert toi-même,
-puisque tu rêves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de la
-mort volontaire. Crois-moi, Gaïdik, je n'ai jamais menti. Tu connaîtras
-de beaux jours dans le creux de nos bois et de nos ravins. Tu y seras à
-l'abri des langues perfides. Qui oserait toucher à la soeur des trois
-Rannou? Viens!... Tout ce que tu désireras, tu l'auras. Si tu tiens aux
-parures, nous t'en rapporterons de superbes, à rendre jalouse Notre-Dame
-de Rumengol qui cependant a une robe en or... Nous t'aurions déjà fait
-cette proposition depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que
-tu ne te déciderais pas à quitter la vieille Nann, ta mère-nourrice...
-
---Oh! celle-là est une misérable sorcière! s'écria la jeune fille.
-
-Tout d'abord elle n'avait écouté les paroles de Kaour qu'avec ennui, le
-front plissé, l'air méfiant et sombre. Mais peu à peu elle y avait pris
-intérêt. Finalement, à l'idée de vivre parmi ces hommes simples, dans la
-grande forêt pacifique et profonde comme une église immense, son coeur
-s'était fondu. Son navrement de tout à l'heure était déjà loin d'elle.
-Elle pleurait silencieusement, sans amertume.
-
---Tu as raison de pleurer, Gaïdik, dit alors Guennolé. Cela te
-soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas que tu aies pris un
-parti. Si tu descends de notre côté, c'est que tu auras accepté la
-proposition de Kaour.
-
---C'est cela! opinèrent Kaour et Kirek.
-
-Et tous trois se retirèrent à l'écart, sans toutefois perdre de vue la
-Charlézenn.
-
-Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme du rocher,
-le dos appuyé à l'arbre de la croix. Mais ce n'était plus la mer qu'elle
-regardait. Ses yeux limpides, d'où les larmes coulaient doucement comme
-une ondée printanière, ses yeux couleur de ciel d'avril suivaient à
-l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil venait d'apparaître.
-Une pluie d'or s'égouttait au loin, ruisselait en lumineuses cascades
-sur tout le versant, des cimes les plus éloignées aux frondaisons les
-plus proches. C'était un spectacle magique. L'haleine bleuâtre de la
-forêt montait, odorante, comme une vapeur d'encens. Des choeurs
-d'oiseaux s'éveillaient, s'appelaient, se répondaient, et toutes les
-allégresses de la terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'idée
-d'une sorte de résurrection universelle. Toutes choses, à la venue du
-soleil, semblaient sortir de la nuit comme d'un tombeau. Et la
-Charlézenn, elle aussi, dégagée de ses projets de mort, se signa devant
-la lumière comme devant la plus adorable des divinités. D'un pas qui
-sonnait gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou.
-Triomphalement, ils s'acheminèrent ensemble par le sentier tout humide
-de rosée qui, à travers landes, menait au coeur des bois. Gaïd Charlès
-marchait en tête. Le chemin, eût-on dit, lui était déjà familier. Entre
-ses lèvres fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou
-suivaient à distance; il y avait dans cette vierge sauvage un prestige
-qui les troublait.
-
-Kaour murmura:
-
---C'est la fée de la forêt que nous escortons!
-
-Et ses deux frères répondirent à voix basse:
-
---En vérité, oui! c'est elle-même.
-
-
-IV
-
- La Charlézenn si fort sifflait
- Que chêne feuillu s'effeuillait...
-
-Ainsi débutait une complainte _levée_ à la Charlézenn par un clerc du
-pays de Saint-Michel-en-Grève, depuis qu'elle était devenue la «petite
-soeur» des Rannou. Dans les autres couplets on énumérait ses crimes.
-Elle y était représentée comme une fille sans vergogne, comme une
-création de Satan.
-
- Fille qui siffle et la vipère
- Ont toutes deux Satan pour père.
-
-C'est de quoi témoignait sa beauté même, la transparence de ses yeux si
-clairs, la grâce de tout son corps, mais plus que tout le reste la
-couleur étrange de ses cheveux.
-
- Gaïdik Charlès a l'oeil pur,
- Couleur d'avril, couleur d'azur;
-
- Gaïdik Charlès est souple et belle
- Comme une sainte de chapelle.
-
- On la croirait fille de Dieu,
- N'était son poil couleur de feu...
-
-Venait alors l'histoire du premier forfait:
-
- Cloarec Rozmar allait être
- Avant dix mois ordonné prêtre.
-
- La Charlézenn--forfait premier!--
- Le pendit au long d'un pommier.
-
-En Basse-Bretagne, les légendes poussent robustement comme en leur
-terroir naturel. Deux ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort de
-Cloarec Rozmar. Et déjà c'était la Charlézenn qui l'avait pendu!!...
-Suivait le deuxième «forfait, terrible à imaginer».
-
- La cloche tinte, tinte, tinte...
- Une âme d'homme s'est éteinte!
-
- La cloche noire tinte; hélas!
- C'est pour l'Aîné de Keranglaz.
-
-Et le poète reconstruisait à sa façon la scène tragique de la hutte.
-Marguerite Charlès avait attiré le jeune homme dans un guet-apens. Elle
-l'avait endormi à l'aide d'un philtre, puis, traîtreusement, elle
-l'avait assassiné...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou de leur belle
-existence errante dans la forêt du Roscoat. Kaour ne lui avait pas
-menti. Dans ces profondes et verdoyantes solitudes, entourée par les
-trois frères d'une sorte de vénération naïve, elle avait vu s'évanouir
-l'un après l'autre tous les mauvais souvenirs de son passé. De Nann, du
-fils de Keranglaz, de tant de misères et d'humiliations, à peine lui
-restait-il de vagues images: encore eût-il fallu qu'elle les allât
-chercher tout au fond d'elle-même. Les journées se déroulaient pour elle
-avec une monotonie apaisante et grandiose. Dès le matin, les frères
-partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait souci de le savoir; eux,
-de leur côté, s'en taisaient avec elle soigneusement. Ils rentraient à
-des heures irrégulières. Souvent ils avaient des taches de sang à leurs
-vestes: du sang de bête, peut-être aussi du sang d'homme. D'ordinaire on
-soupait tous ensemble, aux premières étoiles. C'était le moment des
-causeries, la veillée en commun sous les hautes ramures à travers
-lesquelles les astres brillaient, comme de claires chandelles
-lointaines. A vrai dire, il n'y avait guère que la Charlézenn qui
-causât. Les Rannou étaient des taciturnes. Puis, ils aimaient mieux
-entendre Gaïdik, la petite soeur. Dès que l'un d'eux ouvrait la bouche,
-les deux autres lui disaient: «Laisse parler Gaïdik!» Et Gaïdik parlait.
-Elle les entretenait de ses courses, de ses vagabonderies durant le
-jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des histoires
-merveilleuses, comme à des enfants, ou bien leur chantait _gwerzes_ et
-_sônes_, seul héritage qu'elle sût gré à la vieille Nann de lui avoir
-transmis. Ils l'écoutaient, suspendus à ses lèvres. Sa voix caressait
-délicieusement leurs âmes de barbares. Quand le serein commençait à
-tomber, elle souhaitait le bonsoir aux trois frères. Ils lui avaient
-dressé une «couchée» sous la table d'un dolmen que ne soutenait plus
-qu'un de ses supports. Là elle couchait comme une reine des âges
-primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour rideaux et, pour lit,
-un moelleux entassement de couvertures dont quelques-unes, fruit du
-pillage, avaient été tricotées sans doute par des doigts savants de
-châtelaines.
-
-A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient de nouveau,
-retournaient à leur besogne mystérieuse. La Charlézenn, avant de
-s'endormir, les écoutait s'éloigner. Le troisième demeurait pour la
-garder, étendu sur une jonchée de fougère près d'un feu de bivouac.
-Chacun la veillait ainsi, à tour de rôle. Une nuit que c'était le tour
-de Kaour, il sembla à la jeune fille qu'elle l'entendait sangloter.
-
-Elle l'appela doucement:
-
---Kaour!
-
---Qu'est-ce, Gaïdik?
-
---C'est à toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu?
-
---Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois, à propos de rien.
-
---Dis-moi ta peine. Approche-toi.
-
-Il se traîna jusqu'à elle, en rampant, comme un chien qui a peur d'être
-battu.
-
---Est-ce peine d'esprit ou peine de coeur? Je veux que tu me le dises.
-
---C'est peine de coeur, Gaïdik. Tu devines toutes choses. Tu es une
-sorcière, comme la vieille Nann, seulement tu es une sorcière du bon
-Dieu, toi.
-
---N'essaie donc pas de me rien cacher.
-
---Aussi bien j'aurais déjà dû te le dire. Voilà, Gaïdik. Je t'aime
-follement. Veux-tu que nous soyons mari et femme?
-
-Il avait fallu qu'il prît son courage à deux mains, le pauvre Kaour,
-pour proférer ces mots si simples. Et maintenant il attendait, la face
-collée contre terre, que la Charlézenn parlât. La Charlézenn gardait le
-silence. Kaour releva la tête. Sur ses traits, une angoisse infinie
-était peinte.
-
---Gaïd, murmura-t-il, tu ne veux point, n'est ce pas?
-
---Non, répondit-elle à mi-voix.
-
-Puis, d'un ton plus ferme:
-
---Non, Kaour, décidément non!
-
---Tu aurais répondu: Oui, Gaïd, si, au lieu d'être Kaour, j'avais été
-Kirek ou Guennolé...
-
---En cela, tu te trompes.
-
---Tu préfères cependant l'un de nous?
-
---Tu me poses des questions bien étranges auxquelles je n'ai jamais
-réfléchi. La vérité est que je vous préfère tous trois.
-
---La vérité vraie, Gaïdik?
-
---La vérité vraie, Kaour!
-
---Puisque c'est ainsi, je ne pleurerai plus. Je souffre déjà moins. Tu
-jures que tu ne seras la femme de personne?
-
---De personne, je te le jure!
-
---C'est que, vois-tu, je le tuerais, celui-là, fût-ce Kirek, fût-ce même
-Guennolé, notre plus jeune. Je me tuerais moi-même après. Tu fais bien,
-Gaïd, de nous éviter cette destinée. Merci!
-
-Il avait dit cela d'une voix profonde. Il ajouta:
-
---Dors en paix, petite soeur des Rannou.
-
-Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croisés sous la
-nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au retour des deux autres,
-les yeux grands ouverts, le regard attaché aux étoiles. La Charlézenn
-fit mine de sommeiller. A part soi, elle songeait: «C'en est fini de la
-vie heureuse!... Quelle est donc cette loi cruelle qui régit le monde?
-Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme ou même la voir
-simplement sans la convoiter? Qu'est-ce que cette nourriture misérable
-dont ne peuvent se passer les coeurs, ce pain de l'amour, toujours pétri
-de larmes et quelquefois de sang?... Ainsi, pour un regard plus tendre
-que j'adresserais à Kirek ou à Guennolé, Kaour, qui les adore tous deux,
-irait jusqu'au fratricide!...» L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint à
-l'esprit toute vive; plus vive encore lui réapparut la scène dans la
-hutte. Elle revit Keranglaz penché sur elle et l'instant d'après roulant
-à terre, une bave rouge aux lèvres. Voici que c'était le tour de Kaour.
-Que n'eût-elle pas donné pour l'épargner, celui-là! Elle avait dû le
-frapper, lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle venait de
-lui faire plus de mal qu'à l'autre avec le coup de couteau. Il n'y avait
-décidément qu'un moyen d'éviter l'éternel piège de l'amour: c'était de
-se réfugier dans la mort. Elle s'y résolut une seconde fois. Et cette
-fois nulle intervention humaine ne la détournerait de son dessein.
-
-Sa résolution prise, une paix immense lui emplit l'âme, et elle reposa,
-tranquille, veillée par le grand Kaour, comme une de ces vierges de la
-légende dont un géant accroupi protège le sommeil.
-
-
-V
-
-La Charlézenn, à l'aube blanche, a regardé partir les Rannou. Elle les a
-vus s'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt, du côté de la grève. Par
-trois fois elle leur a crié:
-
---Au revoir! Au revoir! Au revoir!
-
-Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux, qui ne savent
-rien, lui répondent gaîment:
-
---A tantôt, petite soeur!
-
-Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennolé plus jeune et plus
-perçante. Ce Guennolé, elle s'avoue maintenant qu'elle l'aime. Qu'elle a
-donc bien fait de ne point le lui montrer! Du moins, il n'aura pas à
-pâtir à cause d'elle... Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est
-chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte à son odeur, et que
-c'est pour cela que Kaour, la veille, a tant pleuré.
-
-Qu'importe, du reste! La Charlézenn va mourir.
-
-L'exquise matinée! C'est jour de fête dans les bois du Roscoat. Il
-semble que la douce lumière ait pris corps, qu'elle se promène, vêtue de
-brume bleue, entre les arbres extasiés; et derrière elle sa chevelure
-s'épand en un fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystérieuse musique
-s'élève des choses. Les mousses même ont des frissons harmonieux. La
-brise de mai qui passe dans le creux des vieux chênes les fait vibrer
-puissamment comme des tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la
-forêt a aujourd'hui son air de grande église, imprégnée de toute espèce
-d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les hautes avenues ouvrent
-des perspectives immenses où mille clartés se jouent, irradiées,
-semble-t-il, à travers des vitraux de nuances infinies.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Quand la Charlézenn fut demeurée toute seule, elle se sentit l'âme noyée
-de tristesse. C'était comme une pluie, fine, lente, continue, qui eût
-tombé au fond d'elle. Sa résolution si ferme en était comme détrempée.
-Un instant elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au bout de
-son devoir. La mort lui apparut soudain comme une chose beaucoup plus
-compliquée qu'elle ne pensait. Elle dut s'arracher avec effort à ce coin
-de nature sauvage où le meilleur de sa vie s'était écoulé. Des fils
-invisibles l'y enchaînaient. Elle s'en apercevait, maintenant qu'il
-fallait les rompre, les rompre un à un, non sans une douleur aiguë,
-comme si à chacun d'eux restait pendu un lambeau d'elle-même.
-
-Mais, à mesure qu'elle avança dans la forêt, la sérénité lui revint. Les
-arbres versèrent à ses blessures un baume sacré, à son esprit une
-sécurité grave, profonde. Elle marcha dès lors allègrement. Elle alla à
-la mort, comme à une promenade.
-
-Là-bas, dans le ravin, la rivière du Roscoat faisait son grand murmure.
-
---Elle me portera doucement jusqu'à la mer, se disait Gaïd Charlès, elle
-m'emportera endormie comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Et,
-de peur que je ne me réveille, la mer, quand elle m'aura prise, me
-bercera d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu'à la fin des
-temps je ne me réveillerai plus.
-
-Or, comme la Charlézenn se disait cela non seulement sans amertume, mais
-même avec une sorte de volupté, subitement elle fit halte.
-
-Au-dessus de sa tête, dans les branches hautes d'un énorme châtaignier,
-une voix de garçonnet dénicheur de nids chantait, sur un ton de mélopée,
-une complainte en breton où revenait sans cesse le nom de la Charlézenn.
-
---Hé! petit! cria la jeune fille; quelle est cette _gwerze_ que tu
-chantes?
-
-La frimousse ensoleillée du gamin se montra entre les ramures.
-
---D'où venez-vous donc, dit-il, que vous ne connaissez point la
-complainte de la Charlézenn? Il y a beau temps qu'elle court le pays!
-
---Descends me la chanter et, pour récompense, je te donnerai un écu.
-
-Elle avait à peine fini de parler que le garçonnet sautait à côté
-d'elle, dans la mousse.
-
- ... La Charlézenn si fort sifflait
- Que chêne feuillu s'effeuillait...
-
-Il débita la _gwerze_ d'une haleine. Marguerite l'écouta jusqu'au bout,
-immobile, les mains jointes. Sur ses joues, des larmes silencieuses
-ruisselaient. Ainsi, c'était là l'idée qu'elle allait laisser d'elle au
-monde!
-
---Sais-tu qui a fait la complainte? demanda-t-elle à l'enfant.
-
---On prétend que c'est Pezr Guillou, de Lok-Mikel.
-
-Elle se rappela qu'elle avait connu ce Pezr, autrefois, sur les bancs du
-catéchisme. Mais que lui avait-elle donc fait pour qu'il la maltraitât
-si injustement? Car ce n'était qu'un tissu de menteries, cette _gwerze_.
-
-Elle ne savait pas, la pauvre fille, que fabricants de complaintes et
-faiseurs de vers se jouent, par vocation, au milieu d'un perpétuel
-mensonge.
-
---Mais, continua le gamin, Pezr Guillou n'a pas tout dit.
-
---Qu'aurais-tu voulu de plus?
-
---Il n'a pas dit que le vieux seigneur de Keranglaz promet dix arpents
-de terre labourable à qui lui livrera vivante la Charlézenn...
-Maintenant, s'il vous plaît, donnez-moi mon écu!
-
-C'est vrai, elle avait promis un écu à cet enfant. Où le prendre?
-Certes, ce n'était pas l'argent qui manquait chez les Rannou. Mais,
-retourner _là-bas_, jamais!... Il lui vint une inspiration soudaine.
-Après tout, qu'importait le genre de mort! Tous les chemins mènent à
-Dieu.
-
---Ce n'est pas un écu que je veux te donner, dit-elle, mais dix, vingt,
-soixante écus, cent peut-être. Seulement il faudra que tu m'accompagnes
-jusqu'au château de Keranglaz où l'on m'attend et dont le seigneur te
-paiera, en mon nom.
-
-Tous deux prirent un sentier, sur la gauche, franchirent la rivière du
-Roscoat, sur le pont de planches, et, au bout de longues heures, se
-trouvèrent enfin dans la cour du manoir. En entendant aboyer les chiens
-de garde, Keranglaz le vieux sortit. C'était un grand vieillard, tout de
-noir vêtu. Depuis le trépas de son fils aîné, il n'avait pas quitté le
-deuil. Gaïd Charlès s'avança vers lui, tenant par la main son petit
-compagnon. Et, ayant fait une profonde révérence, elle parla en ces
-termes:
-
---Vous êtes noble, et par conséquent, votre parole est sûre. A combien
-estimez-vous dix arpents de terre labourable de votre domaine?
-
-Keranglaz le vieux lança à la jeune fille un sombre regard.
-
---Je les estime à dix écus chacun, quand je les vends, à trente, quand
-je les donne! prononça-t-il d'une voix sourde.
-
---C'est donc trois cents écus que vous aurez à remettre à cet enfant. Il
-vous amène, vivante, la Charlézenn!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La complainte de Marguerite Charlès s'allongea plus tard de quatre vers
-que voici:
-
- A Keranglaz, on la pendit...
- Ce fut grand'fête en paradis.
-
- Dieu s'en vint la quérir lui-même!
- Ainsi fait-il pour ceux qu'il aime.
-
- La Charlézenn, qui sifflait fort,
- En aumône a donné sa mort...
-
-Et, quand on la chante aujourd'hui, on ne manque jamais d'ajouter: Bénie
-soit-elle!
-
-
-
-
-LE BATARD DU ROI
-
-
-I
-
-Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de
-Guerrande, fut, au dire de Mme de Sévigné, un des cavaliers les plus
-accomplis de la cour du Grand Roi. Possesseur d'immenses domaines au
-joli pays de Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère
-et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre de ses terres,
-une belle résidence dans le goût du temps, sorte de Versailles en
-raccourci, dont les plans furent dressés par Perrault et les jardins
-dessinés par Lenôtre.
-
-Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du «château du marquis»
-comme d'une demeure enchantée. On y voyait, content-ils, deux salles
-merveilleuses: l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les
-plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un ciel d'été, à
-l'heure de midi, tantôt la profondeur et le mystère d'un firmament
-nocturne, peuplé de millions d'étoiles. Quant à l'ameublement, il
-défiait toute description.
-
-Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces somptuosités, que de
-rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il y paraissait, c'était pour
-promener à travers la magnificence des appartements ou sous les nobles
-frondaisons du parc une tristesse morne, un incurable ennui.
-
-Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment de l'année où se
-payaient les fermages. Son carrosse s'arrêtait sur la place du bourg,
-près de l'entrée du cimetière. Il en descendait--toujours seul--,
-pénétrait dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint Égat,
-placée à gauche du maître-autel, et, après une longue prière entrecoupée
-de soupirs, arrosée de larmes silencieuses, regagnait à pied le logis
-seigneurial.
-
-D'une saison à l'autre les gens se demandaient:
-
---Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme?
-
-On disait la marquise belle comme une fée. Mais il courait sur elle des
-bruits étranges. Un domestique du château, étant un jour entre deux
-vins, avait laissé entendre qu'elle était de race vagabonde,--une
-Égyptienne peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée au hasard
-des grands chemins. Le seigneur de Guerrande l'avait vue et l'avait
-aimée,--aimée follement... Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des
-anneaux à ses pieds: une vraie saltimbanque!... Il avait demandé congé
-au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer contre le Turc.
-C'était, en réalité, pour suivre la danseuse. Il fut absent dix-huit
-mois. Lorsqu'il revint à la Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras.
-Il l'avait, prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta comme
-la descendante d'une des plus anciennes familles de ce pays. Jamais
-créature plus séduisante n'avait franchi le seuil du palais de
-Versailles. Chacun lui fit fête. Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce
-exotique, de ses yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et
-déconcertants. C'est alors que le marquis porta la pioche dans le donjon
-de ses ancêtres et le remplaça par une construction luxueuse, aménagée
-de telle sorte que sa jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la
-trop regretter. Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul à seule
-avec elle, sous les hauts lambris pareils à des champs d'azur constellés
-d'astres, devant le souple horizon des collines boisées ondoyant à perte
-de vue jusqu'à la mer.
-
-Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce lieu de délices.
-Le temple bâti, la divinité à laquelle il était dédié refusa d'y
-paraître. A toutes les supplications du marquis elle répondait de sa
-belle voix nonchalante:
-
---Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on dit si triste?
-
-Il y avait des années que cela durait. Chaque automne, à la chute des
-feuilles, messire Guillaume Guéguan, intendant du château, parcourait au
-petit trot de sa haquenée blanche les paroisses de Plégat, de Trémel, de
-Guimaëc et de Plufur, pour avertir les domaniers de l'arrivée du maître.
-
---Et la maîtresse, messire Guillaume? s'informaient les paysans, non
-sans une arrière-pensée narquoise.
-
-L'intendant hochait la tête et faisait «hum! hum!» de l'air d'un homme
-qui en sait long, mais préfère garder le silence.
-
---Préparez toujours vos écus, prononçait-il.
-
-Il la haïssait d'instinct, cette étrangère d'origine suspecte qui ne
-daignait même pas honorer d'une visite le somptueux logis édifié pour
-elle à si grands frais. Mais surtout il lui en voulait à mort des
-tourments qu'elle faisait subir à son maître. Il avait vu grandir
-«Monsieur Charles», ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis, avec
-une familiarité respectueuse de vieux serviteur depuis longtemps attaché
-à la fortune des Locmaria de Guerrande; et il professait pour lui un
-sentiment de tendresse jalouse qui allait jusqu'à l'adoration. Or, d'un
-automne à l'autre, il constatait chez ce maître si ardemment vénéré une
-fatigue de plus en plus manifeste qui creusait les traits, voûtait la
-taille, marquait tout ce puissant organisme d'un signe précoce de
-caducité.
-
-Cette lente décomposition, messire Guillaume Guégan ne doutait point
-qu'elle fût l'oeuvre de la «Bohémienne», de la «fille des marchands de
-sorts». Elle avait dû faire boire au marquis un philtre mystérieux, un
-de ces breuvages enchantés dont les gens de sa race passent pour avoir
-le secret. Autrement, comment se fût-elle fait aimer du brillant
-seigneur pour qui brûlaient les héritières les plus nobles et de la
-beauté la plus parfaite? Et comment expliquer, sinon par des raisons
-d'ordre diabolique, les ravages que cet amour funeste avait causé dans
-l'âme et le corps du plus robuste, du plus accompli des gentilshommes,
-jusqu'à l'incliner prématurément vers la tombe?
-
-Ainsi pensait à part soi le bon intendant, et, à plusieurs reprises, il
-s'était même permis de le penser tout haut, devant son maître.
-
---Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin d'aller en pays étranger
-chercher femme?... Pardonnez-moi si je prononce des paroles
-désobligeantes pour Mme la marquise, mais vous ne m'ôterez pas de la
-tête qu'elle ne vous rend pas heureux.
-
-A quoi «Monsieur Charles» répondait d'un ton hautain:
-
---Contentez-vous de surveiller mes terres, maître Guill; je ne vous ai
-point commis à la garde de mon bonheur.
-
-Là-dessus, messire Guégan faisait mine de se lever, et, après avoir
-salué bien bas, de sortir en emportant ses registres.
-
-Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il eût gagné la porte:
-
---Ne te fâche pas, vieux loup, et revenons à nos comptes... Quant au
-reste, ne t'en préoccupe point: ce sont misères auxquelles tu ne saurais
-rien entendre... D'ailleurs, lorsque je t'amènerai la marquise, tu
-regretteras de l'avoir méconnue et tu seras le premier à tomber à genoux
-devant elle, subjugué par sa grâce.
-
---Sera-ce à Pâques ou à la Trinité, monseigneur?
-
-Monseigneur haussait les épaules et s'absorbait dans l'examen des
-additions. Et tous deux, l'intendant et le maître, gardaient l'un ses
-chagrins, l'autre ses rancunes.
-
-
-II
-
-Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan soupait en famille,
-dans la maisonnette à forme de temple grec qu'il occupait à l'entrée de
-l'avenue, près de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du
-péristyle tinta violemment, annonçant la venue de quelque voyageur aussi
-impatient que tardif.
-
-L'intendant sursauta sur sa chaise.
-
---Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux d'être
-dérangé de son repas et d'avoir à mettre le nez dehors, au froid mouillé
-de la nuit.
-
-Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales chargées de
-grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne et qui font dire en
-Bretagne: «C'est l'année qui ne veut pas mourir».
-
-Maître Guillaume maugréa:
-
---Gageons que ce sera encore quelque mendiant en quête d'un logis ou
-quelque ivrogne morfondu sous l'averse.
-
---Ce n'est point là le coup de cloche d'un _baléer-bro_[2], observa
-doucement dame Claude, la digne compagne de maître Guillaume et la mère
-de ses quatre marmots.
-
- [2] Chemineur de pays, batteur de routes.
-
---Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.
-
---Si cependant c'était un courrier venant de la part du marquis?...
-Depuis une semaine qu'il nous a quittés, j'ai la tête hantée d'idées
-tristes... Ce départ si brusque, son air nerveux, agité, cette lettre
-qu'il froissait entre ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris
-en toute hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les chevaux,
-si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»... vois-tu, je ne serais pas
-surprise qu'il lui fût arrivé quelque chose, un accident, par
-exemple,... ou peut-être pis.
-
-La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois avec rage.
-
---Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont les
-pressentiments lugubres l'avaient manifestement bouleversé de fond en
-comble.
-
-Et il se précipita dans l'obscurité.
-
-Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame Claude entendit les
-battants de la porte grillée rouler en grinçant sur leurs gonds, et tout
-aussitôt Guillaume reparut hors d'haleine.
-
---Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une bonne flambée dans
-la salle couleur de lune.
-
-Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du reste pas le loisir
-de lui en demander plus long: il s'était replongé dans les ténèbres. De
-son côté, laissant là, devant leurs écuelles, les marmots ahuris par
-tout ce branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse
-silhouette érigeait une ombre plus noire dans le noir indistinct de la
-nuit. Pour couper plus court, elle prit à travers les pelouses,
-bondissant par-dessus les corbeilles de plantes rares, au risque de les
-écraser. Elle se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son coeur
-faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une enclume. Elle
-murmurait, à demi suffoquée par le vent qui entravait sa course:
-
---Qu'y a-t-il, mon Dieu?... Qu'y a-t-il?
-
-Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais quoi?... Quand, après
-avoir franchi le vestibule immense, elle pénétra dans la salle couleur
-de lune, elle trouva l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du
-séjour du marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées,
-tout le temps que durait sa présence dans ses terres de Guerrande; il y
-veillait fort avant dans la nuit, parfois même jusqu'au petit matin, les
-jambes étendues à la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à
-éclairer toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente
-fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son coeur, glacé par
-les poignants dédains d'une femme inhumaine.
-
---Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout en rassemblant les
-débris de bûches carbonisées qui gisaient épars dans la cendre, je veux
-que ces murs s'écroulent à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de
-malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!... Pourvu, du
-moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari et que ce ne soit pas le
-pauvre Monsieur Charles qu'on nous ramène changé tout à fait en
-cadavre!...
-
-Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le perron.
-
-Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle avait apportée
-dans son tablier et la répandit sur le feu qui commençait à prendre.
-Puis, l'oreille aux écoutes, elle attendit.
-
-Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois de la salle
-s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant du foyer, d'un frisson de
-lumière magique, d'une douce et mystérieuse clarté lunaire. Sur les
-dalles de marbre du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au
-froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir dans le cadre de
-la porte la plus délicieuse apparition féminine qu'il lui eût jamais été
-donné de contempler.
-
-Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa manche, se croyant
-le jouet d'un rêve.
-
-L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement pour promener
-autour d'elle un regard curieux. Les hautes glaces de Venise disposées
-de place en place contre les parois, de façon à multiplier et à
-prolonger le décor en des perspectives infinies, semblaient prendre
-plaisir à se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme, comme
-séduites par les lignes harmonieuses de son corps, par tout ce qu'il se
-dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange, et d'inexprimable beauté.
-
-Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des yeux, figée en
-extase, les mains jointes, et bredouillant à mi-voix, sur le ton de la
-prière:
-
---_Ma Doué!_ qu'elle est donc belle... belle à faire peur,
-Jésus-Maria-credo!
-
-D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait rejeté en arrière le
-capuchon du vêtement de fourrure qui l'enveloppait toute et dont les
-plis traînaient sur ses talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On
-voyait pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir en de
-lentes ondulations, et son fier visage, au profil énergique, luire d'une
-splendeur mate, d'une splendeur de jaune ivoire que tempérait une patine
-d'or bruni. Ses cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la
-hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et bleuâtres
-jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants ombrageaient les yeux
-et en amortissaient l'éclat. Les lèvres s'entr'ouvraient, rouges et
-comme saignantes.
-
---Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est cette fée? se
-demandait l'intendante, immobile et charmée.
-
-Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant à sa pensée, lui
-criait du seuil de la pièce:
-
---Salue madame, Clauda: c'est la marquise!
-
-Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi d'une
-formule trop familière, et ce fut avec une sorte de solennité qu'il
-ajouta:
-
---Notre très haute et très puissante maîtresse, madame la marquise de
-Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez et de Guerrande. Dieu lui donne de
-longs jours et, après les joies de ce monde, celles du paradis en
-l'autre!
-
---Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent où il y avait
-autant de frayeur que de surprise.
-
-Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, devant celle
-qu'ils n'appelaient entre eux que _la Bohémienne_, elle demeura,
-stupide, à la dévisager, les bras tombés le long du corps, les yeux
-écarquillés par l'étonnement et par la peur. Le diable en personne lui
-fût apparu, qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement,
-et Dieu sait si la très chrétienne Clauda professait une belle horreur
-pour le diable!
-
-La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la
-singularité de cette attitude; mais, loin de s'en fâcher, elle sourit le
-plus aimablement du monde et dit à Clauda d'une voix chantante qui
-semblait un clair gazouillis d'oiseaux:
-
---Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez guère, n'est-ce
-pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins
-précieux qu'il trouvait auprès de dame Claude... Quand vous me
-connaîtrez à votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque
-affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. Au reste, ne
-craignez rien: je serai la moins exigeante des maîtresses... Voulez-vous
-toutefois vous charger dès à présent de mettre au courant de la maison
-les gens que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?
-
-L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur mélodieuse de
-cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de
-simplicité.
-
---En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte... Il se
-peut que cette femme soit un démon, mais elle a toutes les séductions
-d'un ange.
-
-Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:
-
---Je suis aux ordres de madame la marquise.
-
-Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des
-révérences.
-
-Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se
-débarrasser de sa mante, la rappela:
-
---J'oubliais, dame Claude!... Tout mon domestique se compose d'un
-vieillard qui s'entend à confectionner des plats de mon pays, et d'une
-soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma «soeur de lait», comme vous
-dites, je crois, en Basse-Bretagne... Ils ne sont guère rompus aux
-finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et
-sortent d'une autre race... S'ils ne vous comprenaient pas toujours très
-bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous,
-soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car ils me
-sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils me rendent présente aux
-yeux la terre qui m'a vue naître; ils sont de mon pays, de mon village,
-presque de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens moins
-seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont bercée et, quand
-ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines
-sans fin de ma Hongrie où parmi des océans d'herbes, dorment de grands
-fleuves d'argent... Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage que ces
-choses ne sont point pour vous surprendre.
-
-Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix céleste, d'un
-timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur
-elle comme un charme.
-
---Certes non, madame la marquise! fit-elle avec élan... Moi, s'il me
-fallait quitter Plégat et la Bretagne, j'aimerais mieux la mort.
-
-Subitement, son front se rembrunit.
-
-Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait sa maîtresse
-et qu'elle lui recommandait en termes si chaleureux, c'étaient, de son
-propre aveu, des Hongrois, autrement dit des bohémiens comme elle, des
-artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants. Elle se
-souciait médiocrement de se rencontrer seule à seule avec cette espèce,
-et, clignant de l'oeil du côté de son mari qui, debout derrière la
-marquise, pétrissait consciencieusement son chapeau de feutre entre ses
-doigts:
-
---Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous leur expliquerions
-mieux...
-
-La marquise l'interrompit vivement:
-
---J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi... Et, à ce propos, ne
-m'en veuillez pas si je l'accapare une bonne partie de la nuit: nous
-avons à causer ensemble... Allez, dame Claude, je suis convaincue
-d'avance que tout ce que vous ferez sera bien fait.
-
-Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna.
-
-Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la profondeur des
-corridors qui conduisaient aux cuisines, la marquise de Locmaria dit à
-messire Guillaume Guégan:
-
---Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je suis des pays du
-soleil. J'aime la clarté.
-
-Elle ajouta:
-
---Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident! En route j'ai
-failli périr.
-
-Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des chandelles se fut mise à
-brûler longue et droite:
-
---C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en quelque chambre
-enchantée du palais des Mille et une Nuits.
-
-Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le feu et, le buste
-incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer, ses mains menues et
-délicates que des mitaines de dentelle noire voilaient à demi. Ses
-ongles diaphanes, vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales
-de rose.
-
---Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très embarrassé de sa
-personne dans ce mystérieux tête-à-tête.
-
---Maintenant, seyez-vous là.
-
-Elle lui montrait un siège en face du sien.
-
---Approchez-vous davantage, davantage encore, insista-t-elle. Je désire
-que vous m'entendiez bien... J'ai fait cent cinquante lieues tout d'une
-traite pour arriver jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de
-l'Ouest qui passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le
-purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour de lamentation et
-de deuil. Que de fois votre seigneur et le mien ne m'a-t-il pas suppliée
-à genoux de l'y suivre! Obstinément, je répondais: Non!... Et voici que
-je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un impérieux
-besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi longtemps que j'ai pu...
-Plus tard, il eût été trop tard. Le jour même où le marquis m'annonçait
-par lettre son retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour
-Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus. J'avais intérêt à
-ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? Je vais vous l'apprendre...
-Mais d'abord, messire Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce
-pas, autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant, s'il vous
-plaît! Je suis une bohémienne des routes: on peut--surtout quand je la
-réclame--me dire la vérité.
-
-Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la sorte, il n'avait
-pas le droit de mentir. Il prononça donc d'une voix nette et ferme:
-
---Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je vous aurais moins
-haïe pour tout le mal qu'il souffre par vous.
-
---A la bonne heure, repartit avec une gravité triste la marquise de
-Locmaria, vous êtes bien l'homme que je pensais... Je puis tout vous
-dire, car vous êtes digne de tout entendre...
-
-
-III
-
-Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens de la marquise à
-travers les appartements réservés à leur maîtresse et qu'elle allait
-occuper pour la première fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise
-grâce d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près apprivoisée,
-les renseignements les plus complets et les plus minutieux sur les
-habitudes de la maison, dame Claude était rentrée chez elle, sous la
-nuit sombre où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie
-effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient en des
-convulsions désespérées.
-
-La superstitieuse paysanne songeait:
-
---Mme de Locmaria nous arrive escortée par la tempête. C'est signe que
-de tout ceci il ne résultera rien de bon.
-
-Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient à poings fermés,
-les coudes sur la table. Elle les coucha, saisit son tricot et
-s'installa près du foyer, à la lueur d'une chandelle de résine, pour
-attendre le retour de Guillaume Guégan.
-
-Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience de
-connaître les impressions de son mari, à la suite du mystérieux
-entretien qu'il avait en ce moment même avec la marquise. Que
-pouvait-elle avoir à lui confier de si important, au débarquer d'un si
-long voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun repos? Pourquoi
-son arrivée coïncidait-elle, à huit jours près, avec le départ de son
-mari? Le marquis savait-il, en roulant sur Paris, que sa femme faisait à
-rebours la même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le savait,
-pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi ne l'avait-il pas
-avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout préparer en vue de cette visite
-imminente? La lettre qui le rappelait, et qui l'avait troublé si fort,
-l'avait-elle donc bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la
-venue de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour la recevoir
-comme il convenait?...
-
-Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans sa tête
-obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la rafale, qui, dehors, allait
-grossissant.
-
-En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et la jeune fille
-qui formaient toute la suite de la «Bohémienne». Elle n'avait pu obtenir
-d'eux aucun éclaircissement.
-
-De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, et combien
-différents des gens de même condition à qui l'intendante était
-accoutumée d'avoir affaire, durant les séjours du marquis en son château
-de Plégat!
-
-Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les mèches venaient se
-perdre jusque dans les flots étalés de sa barbe blanche, avait la
-majesté d'un patriarche biblique, l'air solennel et triste d'un
-souverain détrôné. Une houppelande verte, à brandebourgs noirs,
-l'enveloppait des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille
-démesurée. Il parlait peu, par phrases brèves, graves comme des
-sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était sentie vaguement
-intimidée; et, après s'être promis de traiter de très haut cette
-«engeance de saltimbanques», elles les avait promenés, lui et sa fille,
-de chambre en chambre, avec une complaisance quasi déférente, comme si
-elle leur eût fait les honneurs du château.
-
-La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était une adolescente
-de seize ans à peine, presque une enfant encore, au teint mat,
-délicatement ambré, aux clairs yeux de source qui semblaient renvoyer
-l'éclat d'un soleil lointain. Elle avait le port svelte et la souple
-démarche d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents de
-nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse personne
-respirait la santé, la joie, une franchise heureuse, quelque chose
-d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries soudaines, des effarouchements
-d'oiseau qui craint la glu.
-
-Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès d'elle sur ce qu'il lui
-eût tant agréé de savoir.
-
-Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes, soit que la
-jeune fille fût peu dans les confidences de sa maîtresse, soit qu'elle
-feignît une ignorance qui lui était peut-être commandée.
-
-En somme, Clauda avait tout simplement appris que la marquise avait nom
-Rita, qu'elle était de noblesse très illustre, qu'elle comptait des rois
-parmi ses ancêtres et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas,
-elle aussi, au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux
-fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel.
-
---Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré celui de marquise de
-Guerrande? avait demandé, non sans ironie, l'intendante agacée.
-
-Le vieux avait riposté de sa voix profonde:
-
---Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent la porte.
-
---Au moins n'y a-t-elle rien perdu... Elle a un mari qui l'adore. Ce
-palais, auprès de qui l'église même de Plégat n'est qu'une misérable
-crèche, savez-vous qu'il l'a construit exprès pour elle, pour être leur
-maison d'amour, leur maison du bonheur?... Et, à ce propos, d'où vient,
-s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui pour la première
-fois, et lorsque le marquis en est absent?
-
-A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu:
-
---Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à elle seule...
-L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des caprices qui déroutent vos
-lourds oiseaux de mer... Et quel palais, je vous prie, vaut le libre
-espace, les horizons ondoyants comme la lumière qui les dore, et la
-terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la Patrie?
-
-Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des éclairs. Clauda
-n'avait plus insisté.
-
-Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où, derrière elle, du
-fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille respiration de ses
-quatre chérubins, elle s'efforçait de récapituler en elle-même les
-événements de la soirée, tout en supputant, d'un mouvement machinal des
-lèvres, les points de son tricot et en piquant de temps à autre dans ses
-cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles dont elle n'avait plus à
-faire usage.
-
-Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats de sa
-conférence avec la marquise la tenait éveillée. Les heures s'écoulaient
-lentes et longues, rythmées par le tic-tac d'un coucou. Les orgues
-déchaînées du vent ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements
-sinistres. Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race, l'intendante
-suspendit sa tâche[3], jeta un fagot d'ajoncs dans le feu qui commençait
-à pâlir, et tirant son rosaire, se mit à réciter des oraisons.
-
- [3] Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre le
- travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier
- chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.
-
-Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan se montra sur le
-seuil.
-
---Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en était à son dixième _De
-Profundis_ pour les âmes du purgatoire, les funèbres _Anaon_.
-
-Elle ajouta:
-
---Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu de _flip_[4]?
-
- [4] Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois
- d'hydromel mélangés.
-
-Il s'assit devant l'âtre sans répondre. Il paraissait las, exténué,
-Clauda fut frappée de l'altération de ses traits. A ses paupières
-rouges, elle vit qu'il avait pleuré.
-
---Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle... Parle enfin!...
-Qu'est-ce qu'il y a?
-
-Il soupira profondément, mais sans desserrer les lèvres.
-
-Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par ses rancunes:
-
---Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?... J'en étais sûre... Mes
-_avertissements_ ne me trompent jamais... Allons, qu'a-t-elle encore
-machiné, cette gueuse?
-
-L'intendant tressaillit:
-
---Clauda, prononça-t-il d'un ton sévère, n'insulte pas celle qui est ta
-maîtresse et la mienne. Sache qu'elle est plus à plaindre qu'à blâmer.
-
---Tu as bien changé d'opinion sur son compte, Guillaume!
-
---Tu feras de même, Clauda.
-
---Explique-toi donc... Je t'écoute.
-
---Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas avant que le moment
-soit venu... Ne m'interroge pas: je ne pourrais te répondre. J'ai juré
-de me taire... Sur un point seulement il importe que tu sois renseignée.
-
-Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants; puis, montrant
-du geste le lit à étages:
-
---Les petits dorment?
-
---Comme des anges, les pauvrets.
-
---Eh bien! voici Clauda... Tu es une bonne femme et une femme de tête.
-Je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-même... Apprends donc
-que ce n'est pas une visite de passage que nous fait aujourd'hui la
-marquise. Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six mois
-peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne ici ni dans la
-contrée ne soupçonne sa présence au château, personne hormis nous deux
-et les domestiques qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le parc
-sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. Il faut que nous
-soyons muets comme les arbres et fermés comme les murs. Le plus innocent
-bavardage aurait les pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un
-secret terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit avec
-moi à ce qu'il ne s'ébruite point... Mon Dieu, il ne tient qu'à nous de
-perdre la malheureuse qu'hier encore nous détestions si cordialement
-l'un et l'autre: elle est venue d'elle-même se mettre à notre merci.
-D'un mot nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le
-voudrais-tu, Clauda?
-
---Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas une païenne,
-j'imagine.
-
-Il continua:
-
---D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y va également du
-salut de Monsieur Charles et, je crois bien, du nôtre, puisque cependant
-la fatalité nous mêle à ces tragiques événements.
-
---A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se signant par trois
-fois, pour écarter les mauvais présages.
-
-Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles jaillir des tisons
-et s'engouffrer sous le manteau de la cheminée où grondait en sourdine
-la grosse voix du vent.
-
-Tout à coup, Clauda reprit:
-
---Tu n'as pas d'imprudence à craindre de ma part. Mais nos enfants, y
-as-tu songé?
-
---Précisément. J'ose à peine te demander ce sacrifice, et, pourtant, je
-ne vois guère d'autre moyen...
-
-Dame Claude acheva elle-même la pensée de son mari:
-
---Soit. Nous nous en séparerons. Ma mère sera enchantée de les avoir,
-et, quant à eux, ils seront ravis de passer un hiver chez leur
-_mam-goz_[5]. L'hiver, à la ferme de Kerguntul, c'est le temps des
-belles histoires, des contes merveilleux et des châtaignes qu'on mange
-au coin de l'âtre, en buvant du cidre bouilli... Tu attelleras Mogis au
-char-à-bancs, et je les conduirai là-bas, dès le petit jour... Si les
-commères de Plégat s'informent de ce qu'ils sont devenus, je dirai que
-je les ai envoyés à Kerguntul apprendre à lire. L'on m'annonçait
-justement, avant-hier, qu'un maître d'école ambulant vient de se fixer à
-Plestin-les-Grèves pour toute la durée des _mois noirs_. Les marmots
-n'auront qu'une demi-lieue de route à faire pour aller de temps à autre
-écouter ses leçons.
-
- [5] Grand-mère.
-
---Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avisé que généreux ton coeur.
-
-Là-dessus finit l'entretien des deux époux. Ils n'avaient devant eux que
-quelques heures de repos jusqu'à l'aube. Ils durent dormir profondément,
-s'il est vrai qu'une bonne conscience fait le lit moelleux et paisible
-le sommeil.
-
-
-IV
-
-L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Ce furent
-d'abord des averses continuelles qui noyaient les campagnes, couraient
-en cascades par les chemins creux changés en lits de torrents et
-croupissaient dans les champs labourés, entre les digues des talus, en
-de vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager les sarcelles
-comme sur des étangs. Puis le vent d'est se mit à souffler, chassant les
-pluies vers la mer. Tout gela, même les sources, même la fontaine sacrée
-de Saint-Égat, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore
-produit. Les vieilles «pèlerines par procuration», qui viennent y
-chercher un remède souverain contre la fièvre, durent emporter l'eau
-salutaire sous la forme de menus glaçons.
-
-Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que les
-«longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir pas rencontré de
-plus impénétrables dans les parages les plus voisins du Pôle. Et ces
-brumes se condensèrent en d'énormes flocons de neige qui tombèrent,
-tombèrent sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois. A la
-fin de janvier la terre en était encore toute couverte. On ne
-distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni plaines. Ce
-n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre, qu'un immense
-désert blanc, d'une solitude et d'une immobilité mortuaires, avec, çà et
-là, des fûts d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers
-calcinés de quelque église jadis consumée par les flammes.
-
-Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans restaient
-calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes, n'allaient plus aux marchés ni
-aux foires, hésitaient même à se rendre au bourg le dimanche, pour la
-messe. Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé
-seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui traversaient le
-ciel en bandes farouches, criant la faim.
-
-Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles à enterrer
-les morts dans les courtils, près des demeures, tellement les
-communications avec le cimetière du village étaient devenues
-impraticables.
-
-Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou, étaient, selon toute
-apparence, les seuls humains à se congratuler de la persistance de ce
-temps affreux. Grâce à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient
-organisée aux alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout
-rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils n'auraient cru.
-C'est à peine si, à de rares intervalles, un mendiant ou quelque
-chercheur de bois mort se présentait devant la grille. Clauda lui
-faisait l'aumône, soit d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces,
-et l'homme s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours,
-dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.
-
-Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait son aspect habituel
-de veuvage et de solitude, si même il n'offrait pas aux yeux quelque
-chose de plus désert encore et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel
-passant, voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement
-closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants derrière ces murs
-silencieux et mornes, scellés comme un tombeau?
-
-Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient dans la
-bise, au-dessus des sveltes cheminées de granit. Mais ce n'était point
-là, pour les gens de Plégat, un indice que le château fût habité. Chacun
-savait, dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir du
-feu dans la plupart des pièces. Au cours des précédents hivers, Clauda
-avait plus d'une fois invité ses amies du bourg à venir faire la veillée
-avec elle devant ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus,
-cette année, une d'elles lui en fit la remarque.
-
---Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante dont la sagesse
-inquiète avait tout prévu... On m'offrirait les monceaux d'or que le
-château a coûtés que je ne consentirais pas à y mettre les pieds après
-la tombée de la nuit...
-
-Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama une histoire de
-fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé les principaux épisodes dans
-son imagination de Bretonne, créatrice de mythes.
-
---Figure-toi... J'entrais sans penser à rien... Je me penche pour
-allumer le feu... Tout à coup, brr! Une haleine glacée me parcourt la
-nuque... Je me retourne. Et, derrière moi, dans la glace, je vois une
-dame parée d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue en un
-rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma pauvre chère!...
-
---En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est hantée?
-
---Ne divulgue pas ceci, au moins... Le marquis nous chasserait.
-
---Sois tranquille, ma bonne.
-
-Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en était informé?
-Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse Clauda. Un rempart
-surnaturel protégeait désormais la marquise. L'intendante venait de
-dresser autour de sa maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable
-de tous, le mur d'airain de la superstition.
-
---Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à Mme de Locmaria,
-vous n'avez plus rien à craindre pour votre sécurité.
-
-Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre les deux femmes,
-quelque grande que fût la distance sociale qui les séparait. Non
-seulement Clauda avait abjuré tout parti-pris à l'égard de la marquise;
-mais, à la fréquenter chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de
-respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à elle d'un lien
-puissant à la force duquel elle ne cherchait plus à se dérober.
-
-Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait vers le château.
-
-Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette,
-l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune où la marquise
-se tenait de préférence, brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de
-cire. Mme de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret et
-lui disait de sa jolie voix chantante:
-
---Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et
-les pestiférées: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines.
-
-Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du dehors, donnait
-libre carrière à sa langue, flattée au fond qu'une personne si
-distinguée prît plaisir à ses bavardages rustiques.
-
-Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la marquise,
-c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens.
-Elle abondait en menus détails sur ses grossesses, ses couches, la peine
-qu'elle avait eue à nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise
-écoutait, plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très
-présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins ouvrages qui
-ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes de nouveau-né.
-
-Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que Mme de Locmaria
-dessinait en nobles arabesques les caprices de ses songes, n'étaient pas
-sans intriguer Clauda Riou.
-
-Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la marquise, mais un
-soupçon commençait à lui traverser l'esprit. Elle se mit à observer de
-plus près.
-
-La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement,
-s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques lassitudes, tantôt des
-plaintes sourdes, des tristesses inexpliquées.
-
-Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup, bien avant
-l'heure accoutumée, l'intendante ne put se retenir de communiquer à son
-mari ses impressions:
-
---Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici peu du
-nouveau dans la seigneurie de Guerrande.
-
---Possible! fit-il de son ton calme.
-
-Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette nouvelle:
-
---Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles une joie si vive!
-
-A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus d'aimer, de vénérer la
-marquise; elle affecta vis-à-vis d'elle une dévotion spéciale, comme
-envers un être sacré.
-
-Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits. Aux approches
-de mars, il se produisit dans l'atmosphère une détente subite. Les vents
-tournèrent, sans transition appréciable, de l'est à l'ouest. La mer
-souffla sur les campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique.
-Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion. Un soleil pâle se
-montra, toucha mystérieusement la terre et la fit tressaillir. Les
-neiges, liquéfiées, s'écoulèrent en ruisseaux; des brins d'herbe
-surgirent de ci de là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en
-festons sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent leurs yeux
-divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur.
-
-Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin des écuries et des
-étables, dit à sa femme, en rentrant au château:
-
---La marquise désire te voir. Reste à sa disposition jusqu'à mon retour.
-J'ai à m'absenter.
-
---C'est bien, répondit Clauda.
-
-Les commères de Plégat, quand elles virent, des marches de leur seuil,
-déboucher sur la place le véhicule qui emportait l'intendant, ne
-manquèrent point de crier à celui-ci:
-
---Déjà en route, maître Guégan!
-
-Ah! si elles s'étaient doutées!...
-
-
-V
-
-La journée finissait.
-
-Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la
-marquise appelait Ropardi, avait recommandé à l'intendante de demeurer,
-avec sa fille, dans la pièce qui précédait immédiatement la chambre
-occupée par Mme de Locmaria.
-
---Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en
-tirant derrière lui la porte.
-
---Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle
-fut restée seule avec la jeune fille.
-
---Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pénétré les
-plus secrets arcanes, répondit Vanda, non sans un éclair d'orgueil dans
-ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs
-cils.
-
-Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que ses connaissances sont
-infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui
-soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et
-celui des étoiles. Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune,
-leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait,
-aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en même temps qu'une
-intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une
-âme de lumière, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait
-usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour guérir. Rita
-Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains...
-
-Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la cloison.
-
---Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays?
-interrogea la Hongroise.
-
---Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.
-
---Sur les rives de la Tisza, l'on chante.
-
-Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la Vierge-Mère et sainte
-Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commença de fredonner
-doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se
-traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, sur un
-rythme allègre et précipité.
-
-Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait les douleurs de
-l'enfantement s'entre-bâilla pour donner passage à la tête léonine de
-Ropardi.
-
---Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.
-
-En même temps, il jetait à sa fille:
-
---Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un garçon.
-
-C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes et robustes,
-et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. Dame Claude ne lui eut pas
-plutôt entr'ouvert les lèvres pour lui faire avaler, selon la coutume
-bretonne, une cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait
-«comme un petit homme», à la très grande joie de l'intendante extasiée.
-
---Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, songeait-elle, en le
-dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris.
-
-Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances avec le
-marquis, avec «Monsieur Charles». Et, sa pensée allant à son maître,
-elle s'étonna tout à coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi
-solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se plus étonner de
-rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, de mystère et de
-circonspection, où elle était confinée depuis près de cinq mois,
-l'avaient comme blasée sur les choses les plus extraordinaires et les
-événements les plus imprévus.
-
-A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit
-résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.
-
-Si c'était lui, pourtant!
-
-Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.
-
---La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi qui avait
-marché à sa rencontre.
-
-Celui-ci murmura:
-
---C'est bien. Faites ce qui est convenu.
-
-Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec
-l'enfant.
-
---Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.
-
-Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:
-
---Et la marquise?
-
---Voyez, elle repose.
-
-Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de l'alcôve, on apercevait
-la tête pâle et fine de la jeune femme, noyée dans les ondes brunes de
-ses beaux cheveux épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.
-
---Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied,
-comme toutes les filles de notre race.
-
-L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du
-rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les éclairait. Clauda tenait le
-nouveau-né soigneusement enveloppé dans des linges magnifiques aux
-dessins compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise avait
-passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages de la Bretonne.
-
-Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles jusqu'à cette
-partie du château que M. de Locmaria avait aménagée à dessein pour être,
-selon sa propre expression, le «paradis de ses enfants». Car il avait
-pensé à tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans sa
-vie sur les pas de la «Bohémienne».
-
-Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet luisant
-réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe
-attendait, debout, les mains croisées sous son tablier et l'oreille aux
-écoutes. Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec un
-cri joyeux:
-
---Hé! _ma Doué_[6], Guillaume, mais c'est ta soeur Margod!
-
- [6] Mon Dieu!
-
---A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. Heureux
-encore que Marguerite se soit trouvée nourrice et qu'elle ait consenti,
-par obligeance, à nous rendre service en cette occasion!...
-
-Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» Ropardi, ni
-dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait
-trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvré
-sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient chez
-elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction infinie. Accoudée à une
-des hautes croisées de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large,
-elle buvait avec avidité l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de
-printemps naissant.
-
-Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable
-ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumière mourante, les
-feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancés de
-teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les angélus des
-villages bretons se répondaient à travers la sonorité des campagnes. De
-mélancoliques sons de _corn-boud_ retentissaient, mêlés aux beuglements
-des troupeaux. Un charme doux et triste émanait de toutes choses.
-
---Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise... Que ne
-m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?... Ce qui est n'eût peut-être pas
-été.
-
-Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque.
-
-Un doigt discret heurtait à la porte.
-
---Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume Guégan.
-
-Et, remarquant la fenêtre ouverte:
-
---Vous voulez donc vous tuer?... Ignorez-vous que la fraîcheur peut vous
-être mortelle?
-
-Elle eut un sourire énigmatique:
-
---Oh! fit-elle, le grand air me connaît... Je suis née sous une tente,
-messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient
-au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes... Savez-vous
-ce qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? Écoutez-la
-d'abord: je vous la traduirai ensuite.
-
-Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et
-pure, éploya ses ailes, se balança, comme un oiseau qui prend son vol.
-Et, dans le silence du crépuscule de Bretagne, devant le pacifique décor
-des bois et des collines sur qui commençait à planer la solennité muette
-de la nuit, la musique de cette voix étrangère avait quelque chose de
-mystérieux et d'inquiétant.
-
---Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit l'intendant
-subjugué.
-
---Le sens est celui-ci, continua la marquise:
-
- Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;
-
- Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;
-
- Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»
-
- «En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.
-
- Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent des
- demeures;
-
- Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;
-
- Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;
-
- L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;
-
- Ne t'attache à rien, tout est périssable... Il faut aller, il faut
- aller...!
-
-Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même un ordre:
-
---Oui, il faut aller!
-
-Elle ajouta presque aussitôt:
-
---Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire
-Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par
-Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps
-la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à
-eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France
-sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que
-j'aurais dû ne quitter jamais...
-
-Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau
-rouge.
-
---J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible...
-Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui
-vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que
-Rita Dongui sera de ce monde... Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous
-dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra
-qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il
-me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui
-assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à
-chacun de vos fils.
-
-Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la
-tête et faisant effort sur lui-même, demanda:
-
---Et le vôtre, madame?... La petite créature innocente qui est votre
-sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le coeur
-de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?...
-
-La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui
-disait: Non!
-
-Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une
-nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de
-nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune
-voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume
-d'argent.
-
-Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près
-d'un mois, courait les foires et les _pardons_ d'alentour, était venue
-camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat.
-Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de
-Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure
-édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques
-familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait
-repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de
-laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux
-seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles,
-eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que,
-dans leurs conversations de l'OEil-de-Boeuf, ils nommaient entre eux,
-avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la
-«fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est
-qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus
-étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable
-tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à
-messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace
-d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez
-néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis
-s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède,
-dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait.
-
-Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde
-sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un
-accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de
-plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.
-
-Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce
-départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec
-lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait
-récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait
-fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de
-route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée.
-
-Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans
-la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à
-rentrer dans leur logis désert.
-
---C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit
-venue; et, d'autre part, j'eusse préféré ne la point connaître, puisque
-cependant nous ne devons plus la revoir.
-
-Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:
-
---Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.
-
-Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer roulait à
-travers le pays montueux de l'Arrée, sur la route royale qui menait en
-ces temps-là de Plégat à Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par
-Lannéanou. Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur
-croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il
-apercevait la bête, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui
-n'allait pas sans une nuance de respect:
-
---Salut et bon voyage, messire Guillaume!
-
-C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait sa soeur
-Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannéanou. La femme
-tenait étroitement fermés les pans de sa mante brune d'où s'échappaient
-par intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers sur ses
-genoux.
-
---C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, disait messire
-Guillaume... Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?... Ce n'est pas un
-enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent... Après
-tout, tu as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de la
-garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis... C'est le
-bâtard d'un roi.
-
-
-VI
-
-La moisson commençait à peine, dans le terroir de Plégat. On fauchait
-les seigles à Guerrande. Maître Guégan allait et venait, surveillait les
-travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà
-et là des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts épis
-barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout
-du champ:
-
---Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait
-signe!
-
-Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa
-veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre verte des coudriers, contre
-les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer:
-
---Ah! mon pauvre homme!... Imagine-toi qu'_il_ est arrivé... qu'_il_ est
-là... qu'_il_ veut te voir à l'instant!...
-
-L'intendant devint tout pâle.
-
-Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:
-
---Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il ne reste plus de lui
-de quoi remplir un cercueil... Quand il est descendu de son carrosse, il
-m'a semblé voir apparaître l'_Ankou_...
-
-Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres innombrables
-étincelaient comme d'énormes escarboucles au resplendissant soleil de
-juillet. Guillaume Guégan s'était recomposé un visage, lorsque le valet
-en livrée noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le
-salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée sur sa
-poitrine, le marquis de Locmaria.
-
---Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès le seuil.
-
-Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou en terre.
-
-D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui donnait
-affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en
-égal.
-
-Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna de répondre à
-son salut.
-
-Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.
-
-Enfin le marquis parla.
-
---Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il d'un ton dur. Vous
-me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact.
-
-La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle
-était signée Rita Dongui: Guillaume Guégan la lut avec lenteur,
-posément, sans trahir aucune émotion.
-
---Eh bien? demanda le marquis.
-
---Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.
-
-Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, et ce fut
-d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula:
-
---Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de ma maison, vous n'avez
-pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drôlesse?
-
-Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulèrent dans
-sa barbe rude. Il ne se départit pourtant pas de son calme.
-
---Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire l'entrée du château
-à celle qui, portant votre nom, était en ces lieux légitime souveraine
-et maîtresse.
-
---Certes... et cette arrivée clandestine, en mon absence, presque au
-lendemain de mon départ, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la
-plus naturelle? Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette femme
-venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir?
-
-Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche et coupante.
-
---Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible,
-Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, la marquise avait jugé à
-propos de m'en instruire.
-
---Ceci est parfait, en vérité!... Et vous avez accepté de faire le jeu
-de cette aventurière!... Vous l'avez reçue, hébergée, cachée
-sciemment... Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes
-angoisses, de mon désespoir!... Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri
-de ces murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi je
-courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, en traîneau, battu
-de la neige et du vent, suivant à la trace de ville en ville, de
-bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom
-dans les auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, dans le
-silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relâche,
-le corps moulu, l'esprit égaré, le coeur en détresse, achevant de me
-tuer pour elle et, d'ailleurs, y réussissant, n'est-il pas vrai, maître
-Guillaume? Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être content!
-
-Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient sous lui. Il se fût
-affaissé sur le parquet, si l'intendant ne s'était précipité pour le
-maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le
-secouait jusque dans les fibres profondes de son être. Il donnait
-l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'écorce et que
-la moindre rafale suffirait à déraciner.
-
---Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la prière la plus humble,
-condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous
-mettez point en ces états.
-
-Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un élixir
-brunâtre et, ranimé, reprit:
-
---Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander les explications
-qu'on vous a, paraît-il, chargé de me fournir. Allez! je suis prêt à
-tout entendre et je prétends tout savoir.
-
-Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux fixés à terre:
-
---Eh bien! qu'attendez-vous?
-
-L'intendant joignit les mains, supplia:
-
---Pas maintenant, de grâce!... Vous n'êtes pas assez fort... Cette
-révélation peut vous donner le coup mortel.
-
---J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez
-point pour si peu... Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez.
-
-Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa,
-puis entama le cruel récit, à voix résignée, mais ferme. Il dit d'abord
-l'arrivée de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle
-l'avait appelé par son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui
-ouvrir, lui avait présenté une commission apostillée de la signature et
-scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout sujet du royaume,
-sous peine des châtiments les plus sévères, d'avoir à traiter avec les
-plus grands égards, la féale amie de Sa Majesté, Mme de Locmaria,
-marquise de Guerrande.
-
-Le marquis sursauta.
-
---Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un passe-port?
-
---Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou mieux une
-attestation écrite du cas que le roi faisait d'elle.
-
-Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant
-tout à coup:
-
---Ah! ce roi... la malheureuse!... si seulement elle ne l'avait pas
-connu!
-
---Hein? s'écria M. de Locmaria, livide... Goujat, que veux-tu dire?
-
-L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.
-
---C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour échapper à
-ses assiduités qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au
-fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sûre, parce
-que nul, à la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos
-instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.
-
-L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'eût été lui
-le coupable, soupira:
-
---Il était du reste trop tard!
-
---Pourquoi trop tard?... Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les
-doigts crispés à son siège, le buste raidi en avant, les yeux dilatés et
-striés de fibrilles rouges.
-
-Guillaume Guégan dit:
-
---Faites de moi ce que vous voudrez... Pour l'honneur des Locmaria, dont
-les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il était de mon devoir de bon
-serviteur d'aider cette infortunée à cacher sa honte... Prévenu par un
-avis de moi, vous seriez accouru... C'était, alors, le scandale public,
-l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans votre demeure... J'ai
-accepté sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien
-plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance
-jusqu'à procurer la nourrice...
-
-Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité du marquis,
-épouvanté de la fixité de son regard, de la rigidité de ses traits.
-
-M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui.
-
-Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la cloche du vestibule
-pour appeler les domestiques, et cria au valet de chambre:
-
---Vite, vite! Monsieur se trouve mal.
-
-Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier soin de l'intendant
-fut d'expédier un exprès à cheval vers cette ville, puis il fit avertir
-Clauda. A eux deux, ils déshabillèrent, couchèrent le marquis et,
-installés à son chevet, attendirent... Les heures de la soirée tintèrent
-l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers minuit, le
-galop d'une monture résonna dans l'avenue. L'homme de l'art arrivait.
-
-Il palpa le malade et hocha la tête.
-
---C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout hasard, mais je
-ne réponds de rien.
-
-Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force. Le marquis
-soupira, rouvrit les yeux et les referma presque aussitôt, en marmonnant
-du bout des lèvres des mots vagues, inintelligibles. Le coeur s'était
-remis à battre.
-
---Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le praticien.
-
---Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire Guillaume.
-
-Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en réveillant la
-mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle crise. Aussi éprouva-t-il
-un vif soulagement à s'entendre répondre par le chirurgien:
-
---Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez m'être d'aucune
-utilité.
-
-Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, ne reparut pas au
-château. Clauda, seule, allait aux informations. De jour en jour, l'état
-du malade s'améliorait. Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son
-premier acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa
-clientèle morlaisienne.
-
---On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir sauvé, jeta celui-ci
-à Guillaume, au moment de franchir la grille.
-
-Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait délicieux. On
-entrait en août. La campagne fromenteuse, les landes, les monts
-lointains, tout vibrait dans une ardente lumière d'or. Une vie éclatante
-animait les choses, sous le resplendissement du soleil. Et, le soir,
-quand l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer,
-c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis. Des groupes de
-moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en revenaient à la lueur des
-étoiles, en chantant. Leurs voix, au lieu de rompre le silence,
-s'harmonisaient avec lui et, en quelque sorte, le solennisaient. Ils
-clamaient, sur le ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, la
-_Chanson des Coupeurs de blé_:
-
- Garçon, filles, à bas la veste et le justin,
- Car il est mûr, le blé jaune!
- Iou!...
-
- Meunier, graisse ton moulin;
- Fournier, chauffe ton four;
- Vous aurez de l'argent plein la main!
- Iou!...
-
- Il y aura du pain pour les riches,
- Il y en aura pour les pauvres,
- Car il est fauché, le blé jaune!
- Iou!...
-
-Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la moisson dans les
-terres de Guerrande, comme si, entre son maître et lui, rien ne se fût
-passé. Mais, chaque fois que sa femme venait lui apporter à manger aux
-champs, il ne manquait pas de lui demander:
-
---Il n'a rien fait dire, Clauda?
-
---Rien encore, répondait-elle.
-
-Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis les mît
-dehors, sans autre forme de procès. Ils avaient même pris leurs
-dispositions en conséquence. Ils iraient vivre auprès des «vieux», à
-Kerguntul, en Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir
-pas ramené les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria demeuraient
-impénétrables.
-
---Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant, le soir, en
-tombant au lit, harassé de fatigue... Je ne lui aurai fait tort ni d'une
-minute ni d'un liard.
-
-Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée de quitter
-Guerrande le navrait dans l'âme. Là il était né, là il avait grandi; là
-reposaient, dans l'étroit cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les
-ossements vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter
-dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli, tous étaient
-morts au service des Locmaria... Et puis, se séparer de «Monsieur
-Charles»! Vraiment, cela était-il dans l'ordre des choses possibles?
-
---Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je me flétrirai de
-même. On ne transplante pas son coeur.
-
-Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes, se remémorait les
-bontés du marquis, leurs causeries presque fraternelles dans la salle
-couleur de lune, les promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le
-ciel embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles s'abandonnait
-parfois le maître avec son serviteur, comme avec le plus sûr des amis.
-
-Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long de la nuit, sans
-pouvoir en détacher son esprit, et restait, les yeux ouverts dans les
-ténèbres, à pleurer en silence, immobile, de peur de réveiller Clauda.
-
-Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches
-du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient
-qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la réalité.
-
-Cette situation commençait à devenir intolérable. Il aspirait
-fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions du marquis, tout en
-redoutant une rupture qui l'eût atteint aux sources mêmes de son être,
-dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacré.
-
-Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'_autre_,
-celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de quel nom le nommer, et qui
-poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine,
-à Garen-Dreuz, là-haut, dans le grand air des monts...
-
-De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. Dans l'éloignement
-où elle s'était enfuie, son image avait pâli, n'était plus qu'une forme
-vague, incertaine, à demi effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à
-travers la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux confins de
-la terre, par delà des espaces immenses, en des pays dont elle lui
-avait, la première, révélé l'existence et dont les aspects lui
-demeuraient inconnus.
-
-
-VII
-
-L'aube du dimanche se leva,--une aube rose et fraîche, comme une lèvre
-qui sourit.
-
-Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat.
-L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de
-chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.
-
---On vous réclame au château, maître Guillaume.
-
---Le temps de passer ma _chupen_, répondit-il.
-
-En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et
-dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en
-face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait
-moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe.
-Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir
-subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites
-excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et
-fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.
-
-Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils
-se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu
-grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda:
-
---M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la
-seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.
-
---Il est chez ma soeur, Monsieur Charles..., chez ma soeur Margod, à
-Lannéanou.
-
---Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès
-que vous serez prêt.
-
-Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant
-tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au
-Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.
-
---Margod est sortie au _Sanctus_, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit
-être dans «la chambre de la tourelle».
-
-Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte
-large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour
-doré de la fenêtre, sa soeur Marguerite en train d'allaiter un poupon
-superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de
-cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.
-
---C'est lui! murmura-t-il.
-
-Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il
-la contraignait de se rasseoir.
-
-L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la
-tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque
-ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en
-silence.
-
---Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses
-yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa
-magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans
-les destins de ta race... Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis
-heureux.
-
-Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des
-Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du
-cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter.
-
-Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans
-son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce
-d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le
-fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.
-
---Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose?
-
---Ondoyé seulement, Monsieur Charles... Le recteur, sur ma prière, vint
-au château...
-
---Il figure au registre de la paroisse?
-
---Oui et non... Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux.
-
---Vous arrêterez au presbytère.
-
-Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux
-desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne
-lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et
-d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait,
-prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les
-dernières pages d'une main qui tremblait, dit:
-
---Voici, monsieur le marquis:
-
-On lisait:
-
-«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de
-Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à..., fils
-légitime et naturel (_legitimus ac naturalis_) de... et de très haute et
-noble dame Rita Dongui..., né au château de Guerrande la nuit d'hier,
-sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine...»
-
---Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre.
-
---Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis.
-
-Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de
-«Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande,
-fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre
-de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de
-Sa Majesté... etc.»
-
-Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:
-
---Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias.
-
-Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:
-
---Toi, ta femme signera comme marraine.
-
-Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en
-larmes.
-
---C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.
-
-Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre
-deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.
-
---Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait:
-«Oui, c'est bien ainsi!»
-
-Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de
-Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui
-chuchota:
-
---Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque
-dans le fruit de sa faute.
-
-Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les
-cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de
-Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans
-la paix suprême et le suprême oubli.
-
- *
- * *
-
-L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de
-la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par
-maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son
-mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment,
-son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle
-eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles
-que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut
-pas clément.
-
-Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux
-habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné, _An aotrom
-brunn_, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et
-d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant
-elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:
-
---Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon.
-
-Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique
-locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges,
-quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de
-raffiné, de magnanime et de pervers.
-
-Les _gwerziou_ qui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa
-générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes
-indignés, à l'opprobre des peuples.
-
-La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse
-et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]:
-
- [7] Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. _Le clerc de Lampaul._
-
-Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il
-y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le
-«clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils
-étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les
-entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour
-qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il
-s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa
-demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.
-
---Où est Fiecca, votre fille?
-
---Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.
-
-Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs
-battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il
-reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et
-Fiecca Le Calvez à son justin blanc.
-
---Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour
-lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté
-soit l'enjeu!
-
-Le clerc lui répondit du même ton hautain:
-
---Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes
-gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.
-
-Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.
-
---Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!
-
-Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un
-mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps.
-
-Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche,
-on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de
-pitié.
-
-Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra
-devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où
-s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit
-immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de
-loques.
-
---Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au
-risque de vous faire écraser?
-
-La voix gémissante balbutia:
-
---Je ne peux plus me traîner.
-
-C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.
-
-Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la
-selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait
-pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château.
-
-Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce
-cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse:
-
---Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du
-Christ! C'est la Lépreuse!
-
-Il les regarda d'une façon qui les fit taire.
-
-Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que
-rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit,
-baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la
-veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la
-mit au linceul.
-
- * * * * *
-
-Voici qui n'est pas moins typique.
-
-L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans
-les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui
-avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni
-de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps
-de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton.
-Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à
-brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des
-cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées.
-
-Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de
-faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou
-vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du
-cimetière et dit à la foule assemblée:
-
---Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:
-
-«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table
-ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.»
-
-Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le
-fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le
-cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il
-n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le
-marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec
-effusion.
-
---Ah! la bonne nouvelle!... La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se
-frottant les mains... Je vais donc pouvoir mendier!
-
-Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais
-qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses
-domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là
-d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant,
-d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries
-qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient:
-
---En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux.
-
---Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs
-d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres?
-
-Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. Volontiers
-même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter la marquise,
-sa mère, comme la dernière des servantes. Mme de Locmaria s'efforça
-d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, elle n'y
-réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il était en elle, à en
-prévenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et
-souvent les nuits à surveiller, de l'embrasure d'une fenêtre, les allées
-et les venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château,
-avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait à la cloche et
-sonnait le tocsin. Ce signal était entendu et compris de tout le pays
-environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes
-s'armaient de leur _penn-baz_, prêts à toute éventualité. On savait que
-la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde contre son
-féroce appétit.
-
-Mme de Locmaria mourut à la peine.
-
-Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure élevée,
-voici deux siècles, à son intention. On voit parfois, au crépuscule du
-soir, apparaître derrière les vitres son pâle et douloureux visage, noyé
-dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.
-
-Comment finit le _markiz brunn_? On l'ignore. Les complaintes populaires
-nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il
-distribuait sa fortune entre les églises de Plégat, de Plestin, de
-Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hôpital pour les
-pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur sa tombe ces deux
-vers:
-
- Etré Montroulèz a Guerrand,
- 'M euz grêt mil markizès ha cant.
-
- [Entre Morlaix et Guerrande,--J'ai fait mille et cent marquises.]
-
-Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange Don Juan breton.
-
-
-
-
-HISTOIRE PASCALE
-
-
-I
-
-A trois quarts de lieue environ, en aval de Lannion, sur le Léguer,
-jolie rivière chantante qui réfléchit dans son courant quelques-uns des
-plus beaux sites de la Bretagne, se voit le vieux moulin de Keryel, avec
-sa toiture moussue et gondolée, sa tourelle toute feuillue de lierre
-d'où s'envolent chaque matin des nuées de pigeons, et ses deux roues à
-aubes, taillées dans des chênes massifs, solides encore et abattant de
-belle besogne, sans trop geindre, malgré leurs cent vingt ans révolus.
-
-Elles étaient toutes neuves, les braves roues, et d'une jaune couleur de
-bois fraîchement ouvré à l'époque où se passait cette histoire. C'était
-au printemps de 1793, un samedi d'avril ou, comme on disait alors, un
-sextidi de germinal, vers le soir. Il avait plu dans la journée, mais le
-vent qui s'était levé avait chassé les nuages, en sorte qu'il ne
-traînait plus maintenant, dans le ciel nettoyé, que quelques flocons
-épars.
-
---La lessive est finie, dit en son pittoresque langage, maître Jean
-Derrien, le meunier; voilà les draps qui sèchent!... Tout de même, il se
-pourrait bien que Dom Karis nous arrive détrempé par l'averse... Fais
-bon feu, Mar'Yvonne.
-
-Debout, en bras de chemise, sur le seuil de la porte, il regardait
-onduler sur le coteau d'en face les verdures naissantes, saupoudrées de
-gouttes de pluie que le soleil couchant faisait étinceler comme des
-myriades de joyaux.
-
-C'était un gaillard robuste que maître Jean Derrien, carré de la tête,
-carré des reins, carré de toute sa personne; jovial, du reste, et
-gardant le goût du rire, même en ces temps troublés.
-
-Derrière lui, dans la cuisine, allait et venait sa femme Mar'Yvonne,
-vaquant aux apprêts du souper.
-
-Petite et menue, elle trottinait d'un pas léger de souris.
-
---Ne t'inquiète de rien, lui répondit-elle: Dom Karis trouvera flamme
-claire et soupe chaude... Pourvu, du moins, qu'il n'ait pas eu, en
-route, d'autre désagrément que l'ondée!
-
---Ta, ta, fit le meunier, le vieux _recteur_, avec sa douceur de mouton,
-sait au besoin se faire renard pour dépister les loups...
-
-Tout soudain, comme il venait de s'abriter les yeux avec la main pour
-voir au loin, dans la direction de l'occident, il s'écria:
-
---Eh! pardieu, je veux être damné si ce n'est pas lui que j'aperçois,
-descendant la côte de Sainte-Thècle, déguisé en mendiant!...
-
---Ce n'est pas une raison pour blasphémer, Jean Derrien, observa
-Mar'Yvonne de son ton discret.
-
-Elle se hâta vers l'âtre, jeta une brassée de copeaux dans le feu et se
-mit à écumer le bouillon qui trottait dans la grande marmite. Le
-meunier, lui, s'en alla en sifflotant à la rencontre du vénérable
-messire Dom Karis.
-
-
-II
-
-Un prêtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur de Ploubezre.
-Ainsi que la plupart des membres du bas clergé en notre pays, il avait
-été des premiers à saluer l'aube de la Révolution comme le signal d'une
-ère nouvelle, toute de justice féconde et de généreuse égalité. «Dieu le
-veut!» avait-il crié, dans un sermon célèbre, du haut de sa chaire
-paroissiale, le dimanche qui suivit la prise de Bastille. On l'en
-plaisanta plus tard, quand le cours des choses se fut précipité,
-emportant les principes mêmes au nom desquels le mouvement s'était
-d'abord accompli. «Ah! ah! lui disait-on, vous avez changé de façon de
-voir, Dom Karis!»--«Nullement, répondait-il. J'ai tenu la Révolution sur
-les fonds baptismaux, et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle
-a mal tourné». Il refusa le serment, mais n'accepta pas non plus
-d'émigrer. Son évêque, Mgr le Mintier, le pressant de l'accompagner dans
-sa fuite, il lui écrivit ces simples mots, non peut-être sans ironie:
-«Un évêque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec son
-diocèse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues à mes basques.
-Lors même que je voudrais les lâcher, elles ne me lâcheraient pas...» Il
-quitta son presbytère, pour laisser la place libre à son successeur
-constitutionnel, mais demeura dans la région, invisible et toujours
-présent.
-
-Il excellait à être partout et nulle part.
-
-Dans les premiers temps de la «persécution», comme il disait, quelques
-administrateurs trop zélés du district lancèrent une dizaine de
-«citoyens» à ses trousses, avec ordre de le ramener pieds et poings liés
-à la prison de ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement
-accueillis sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressèrent de
-rentrer à Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu parfois trente-six
-mille chandelles, mais pas l'ombre de Dom Karis.
-
-On finit par où l'on aurait dû commencer. On laissa en paix ce
-vieillard.
-
-Il avait près de soixante-dix ans.
-
-Mais qu'il était donc resté alerte, et jeune, et vivant!
-
-De jour et de nuit, par vent, grêle ou soleil, il se multipliait à
-travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait là, extrémisait plus
-loin, se prodiguait à tous, arpentant les routes, franchissant les
-talus, de ses longues jambes infatigables, sous les déguisements les
-plus variés, tantôt maçon, tantôt ménétrier, tantôt colporteur, cachant
-le pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de sans-culotte.
-
-Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale:
-
---Mon remplaçant assermenté n'a vraiment pas grand'chose à faire, grâce
-à moi... Il devrait, au moins, me rendre le service de soigner en mon
-absence mes rosiers...
-
-Le vieux prêtre errant et sans abri ne regrettait de son presbytère
-qu'une admirable collection de rosiers, le seul luxe qu'il se fût jamais
-permis... Il souffrait de la voir négligée par celui qui occupait
-actuellement son ancienne et chère demeure.
-
-Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue de l'enclos
-contigu au cimetière et servant de jardin presbytéral. Il entra, la
-serpe en main, trouva son «confrère» qui lisait au frais, vautré dans
-l'herbe folle, foisonnante comme en pleins champs.
-
---Tu as là une superbe plantation de rosiers, citoyen curé.
-
---Possible! fit l'autre, indifférent.
-
---Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces sujets menace de
-retourner à sa nature primitive de sauvageon.
-
---Ah!
-
---Parole de jardinier.
-
---Que veux-tu que j'y fasse?
-
---On les taille, parbleu!... Il y a dans le nombre, à ce que je vois,
-des variétés qu'il serait criminel de laisser perdre...
-
---Tu prêches pour ton saint.
-
---Eh bien! non, citoyen-curé... La preuve, c'est qu'avec ta permission
-je vais te les tailler pour l'amour de l'art, tes rosiers...
-
-Hip! Houp!... Les branchettes stériles furent élaguées, Dom Karis
-s'éloigna content, et, l'été d'après, les roses fleurirent...
-
-Tel était l'homme au devant duquel s'acheminait Jean Derrien, le meunier
-de Keryel.
-
-Ils se joignirent à quelques pas du tronc rustique où les pèlerins, de
-nos jours encore, ont coutume de déposer leur offrande en mettant le
-pied sur la «terre de sainte Thècle», avant de s'engager dans la sente
-qui, à travers prés, conduit jusqu'à la chapelle.
-
-Pour tout autre qu'un de ses fidèles paroissiens, Dom Karis eût été
-littéralement méconnaissable.
-
-Un feutre aux bords jadis retroussés, mais amollis et pendants par suite
-d'un long usage, par suite aussi des fréquentes inclémences du ciel
-breton, prolongeait une ombre propice sur sa figure émaciée, toute
-brûlée et comme tannée au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait les
-trois quarts du visage. Ses pieds nus étaient chaussés de sabots bourrés
-de paille de seigle. Une veste en peau de mouton lui couvrait tant bien
-que mal les épaules, et ses braies en toile, rapiécées de morceaux des
-nuances les plus diverses, étaient retenues par une corde autour de ses
-reins. Il portait en bandoulière son bissac de «quêteur d'aumônes».
-
---Comme vous voilà équipé, monsieur le recteur! s'écria joyeusement le
-meunier.
-
---Chut! fit le prêtre, dehors appelle-moi Yann Divalo.
-
---Oh! une fois dans les prés du moulin de Keryel, il n'y a plus rien à
-craindre...
-
---C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom Karis... Mais
-d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de quoi il retourne.
-
-Quand il fut installé dans le fauteuil du maître, au coin de l'âtre,
-devant l'énorme flambée pieusement entretenue par les soins de
-Mar'Yvonne, il commença:
-
---Vous êtes ici dans un fond retiré, et le tic-tac de votre moulin vous
-empêche d'entendre les bruits du dehors... Mais moi qui cours les routes
-et dont c'est maintenant le métier d'être sans cesse aux aguets comme un
-sauvage, j'apprends les nouvelles... Elles sont mauvaises... Un
-bataillon d'Étampois fouille en ce moment le pays. Ce sont des barbares,
-des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent, ils brûlent, ils tuent. Ils
-brisent à coups de marteaux les statues des saints, ils font de la
-pierraille avec nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main
-sur un prêtre réfractaire... Il paraît qu'à quelques lieues d'ici ils en
-ont rôti un, comme un simple cochon de lait... Je pense toutefois qu'ils
-n'en ont pas mangé... Or, ces brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un
-de leurs détachements vient d'arriver à Ploubezre. Ce matin, je me suis
-approché du chef, en lui demandant la charité. Il m'a pris au collet,
-m'a secoué et m'a dit:
-
-«--Découvre le gîte où se terre le ci-devant Dom Karis, et tu toucheras
-un assignat de mille francs!
-
-«J'ai répondu:
-
-«--Ah! si j'avais su ça plus tôt!... Mais les gueux comme moi ont du
-flair. Je retrouverai peut-être la piste.
-
-«--A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant tiens, bois-moi ça.
-
-«Il me tendait une pleine écuellée de vin. Je l'ai vidée à sa santé.
-
---Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne en joignant les mains.
-
---Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'était pas mauvais, et j'en fus
-tout regaillardi... Je continue. Vers midi, comme je me mettais en
-chemin pour venir vers vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me
-dépassa, à peu près à la hauteur du bois de pin, presque au sortir du
-bourg.
-
-«--Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un d'eux, celui-là
-même qui m'avait fait boire... Hé, vieux! est-ce bien par ici qu'on se
-rend à Keryel?
-
-«--Au moulin?
-
-«--Oui.
-
-«--J'y vais moi-même et vous servirai, si vous voulez, de guide.
-
-«--Inutile... Il suffit que nous soyons sur la bonne voie...
-
-«Il ajouta, en clignant de l'oeil:
-
-«--Rappelle-toi, vieux... La récompense est de mille livres... Prends
-garde seulement de te laisser devancer...
-
-«--Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le sais. Mais tout
-de même j'aurai peut-être découvert avant vous la retraite de Dom Karis.
-
-«--Nous verrons, dit l'officier.
-
-«Et, sur ce, ils doublèrent le pas, riant et se gaussant...» Je
-m'attendais à les trouver installés ici, et j'ai été agréablement
-surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant de moi avec sa mine de
-tous les jours... Ils auront probablement jugé à propos de faire
-quelques crochets à droite et à gauche vers les manoirs de Lezguern et
-de Kerbastiou. Mais il faut vous attendre à les voir arriver d'un moment
-à l'autre...
-
---Seigneur Dieu! s'exclama la meunière... Et moi qui ai prévenu tous les
-voisins que vous célébreriez chez nous, cette nuit, l'office de
-Pâques!...
-
---N'était-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne? fit doucement le
-recteur.
-
---Mais comment les avertir à présent qu'il y a contre-ordre?
-
---Je n'ai pas dit qu'il y eût contre-ordre, Mar'Yvonne.
-
---Quoi! vous vous imaginez que ces allées, ces venues de gens dans nos
-alentours, à une heure si étrange, passeront inaperçues des soudards!...
-C'est donc votre mort que vous cherchez, monsieur le recteur?
-
---Ni ma mort, ni la vôtre, ni celle d'aucune de mes ouailles... N'ayez
-point d'inquiétudes, Mar'Yvonne... J'ai réfléchi à tout cela; nous
-allons en causer, Jean et moi; tout s'arrangera bien, j'en suis sûr...
-Vous, ne vous préoccupez que de faire bon visage aux Étampois. Qu'ils
-trouvent abondamment à manger, plus abondamment à boire... Pour le
-reste, Dieu nous aidera.
-
-S'adressant au meunier, il ajouta:
-
---Me voilà sec, Jean Derrien; la soirée est admirable; allons faire un
-tour par le courtil.
-
-Ils sortirent dans la fraîcheur grise du crépuscule qui tombait.
-
-
-III
-
-Quand ils rentrèrent au bout d'une demi-heure, Jean Derrien se frottait
-les mains et, dans ses yeux vifs, une gaîté malicieuse brillait. Tout le
-personnel du moulin était attablé pour le souper, à savoir: un garçon
-meunier, une servante et le petit gardeur de vaches. Mar'Yvonne avait
-déjà mis tout ce monde au courant des événements. Jean Derrien leur dit:
-
---Quoi qu'on vous demande de faire, ne vous étonnez de rien.
-
---Compris, grommela le garçon meunier, le nez dans son écuelle.
-
-On mangea vite et en silence.
-
-Le petit gardeur de vaches alla soigner ses bêtes, mais il reparut
-presque aussitôt pour annoncer que des gens ivres venaient par le
-sentier du bord de l'eau en chantant une chanson française.
-
-C'étaient les soldats du bataillon d'Étampes. Ils étaient quatre, dont
-trois semblaient avoir bu plus que de raison. Seul, celui que Dom Karis
-appelait le chef ou l'officier avait conservé en partie son sang-froid.
-
---Où est le meunier? demanda-t-il dès le seuil, d'une voix rogue.
-
---C'est moi, fit en se levant maître Jean Derrien.
-
---Fort bien. Tu vas nous loger ce soir.
-
---A ton service, citoyen commandant. Nous sommes prêts à te céder, à toi
-et à tes hommes, tout ce que nous avons de lits. Mais auparavant
-chauffez-vous, si vous êtes transis; buvez, si vous avez soif; mangez,
-si vous avez faim. Ma maison est la vôtre.
-
---Pas mal parlé, dit le chef d'un ton radouci... Mais sais-tu qu'on la
-prétend suspecte, ta maison?
-
---Qui prétend ça?... De mauvais payeurs, peut-être, pour qui j'ai refusé
-de moudre.
-
---Nous en recauserons... Toi, citoyenne, mets notre couvert.
-
-Il s'approcha de l'âtre, reconnut Dom Karis qui s'apprêtait à quitter
-son escabeau pour lui faire place.
-
---Ah! c'est toi, mendiant?
-
---Oui, le moulin de Keryel a toujours été hospitalier. J'y ai, quand je
-passe, ma couchée de paille à l'étable, articula le prêtre à voix haute.
-
-Puis, plus bas, se penchant à l'oreille du soudard:
-
---J'ai appris du nouveau. Viens me rejoindre, dès que tu pourras, dans
-le bâtiment où l'on m'héberge, sous prétexte d'inspecter le logis.
-
-Ayant souhaité le bonsoir à chacun Dom Karis gagna la porte.
-
- * * * * *
-
-L'étable où se rendit Dom Karis était située au fond de l'aire. C'était
-une construction assez spacieuse et dont l'intérieur témoignait, du
-moins pour l'instant, d'une singulière propreté. Les bestiaux,
-d'ailleurs peu nombreux, avaient été relégués contre l'un des pignons,
-en sorte qu'on se fût cru dans une grange vide plutôt que dans une
-crèche, n'était la fougère fraîchement renouvelée qui jonchait le sol. A
-l'un des angles opposés au coin des vaches, une charrette renversée sens
-dessus dessous formait une espèce de table que recouvrait une pièce de
-toile étendue là comme sur un séchoir. Dom Karis prit au râtelier une
-botte de paille et s'y coucha, après avoir placé son bissac sous sa
-tête, en guise d'oreiller. Puis, tout en égrenant dans sa poche son
-chapelet, il attendit.
-
-Son attente ne fut pas longue.
-
-La lueur d'une lanterne de corne rougeoya dans les ténèbres du dehors.
-
---Mendiant! héla discrètement une voix.
-
---Voilà, mon officier!
-
---Eh bien? interrogea le soudard en laissant retomber la claie qui
-fermait l'étable.
-
---Dom Karis est ici, j'en ai la certitude, foi de Yann Divalo! affirma
-le prêtre... Il ne tient qu'à nous de le pincer. Seulement, dame! il
-faudrait agir avec prudence. Pour peu que nous donnions le moindre
-éveil, il nous filera des mains comme une anguille. Et tes hommes,
-citoyen commandant, en l'état où je les ai vus, me paraissent plus
-propres à compromettre le succès de notre entreprise qu'à la servir...
-
---Je les obligerai bien à se tenir cois.
-
---C'est quelque chose, mais ce n'est pas encore assez. Consentiras-tu à
-monter la garde toute la nuit en un lieu que je t'indiquerai?
-
---Indique.
-
---Viens donc et suis-moi; mais commence par éteindre ton fanal.
-
-Dom Karis se glissa dehors, le long du mur de l'étable, feignant les
-précautions les plus minutieuses. Le sergent rampa derrière lui. Le
-fumier dont l'aire était couverte étouffait le bruit de leurs pas.
-
-Ils franchirent un échalier, prirent une sente étroite qui serpentait à
-travers prés jusqu'à la rivière. On entendait un grand bruit d'eau.
-
---Attention! fit le prêtre. Nous sommes au barrage. Il nous faut passer
-de l'autre côté. As-tu le pied sûr au moins?
-
---Va toujours, grommela entre ses dents l'Étampois qui ne laissait pas
-de ressentir quelque appréhension devant cette large nappe sombre
-s'écroulant avec un tel fracas, mais n'en était pas moins résolu à aller
-jusqu'au bout.
-
-De place en place, à longueur d'enjambée, des têtes de pierres noires et
-ruisselantes émergeaient. Le prêtre se mit à sauter allègrement de l'une
-à l'autre et fut bientôt sur la rive opposée. Il dut attendre quelque
-temps son compagnon. Vingt fois celui-ci faillit perdre l'équilibre, et,
-lorsqu'enfin il prit terre, ce ne fut pas sans un fort soupir de
-soulagement.
-
-Maintenant, en face des deux hommes, se dressait une espèce de
-promontoire rocheux, hérissé çà et là de touffes de genêt et d'ajonc.
-
---Allons, fit le prêtre, nous touchons presque au but.
-
-Et déjà il montait, s'accrochant aux aspérités du granit, aux racines,
-aux brousses. Le sergent suivait, non sans pester. Ils atteignirent le
-sommet, après une pénible ascension. Là, sur une plate-forme assez
-vaste, se voyaient des pans de murs en ruine, vestiges de quelque
-antique demeure féodale. Dom Karis souleva un épais rideau de lierre, et
-le sergent aperçut le trou béant d'une poterne ouvrant sur les premières
-marches d'un escalier souterrain.
-
---Voilà, dit le prêtre. Le petit gardeur de vaches du moulin m'a confié
-que le ci-devant _recteur_ est caché là-dedans depuis près de huit
-jours. Les paysans de la région lui apportent de la nourriture, la nuit,
-environ sur le coup des deux heures du matin. Il se risque alors à
-sortir. Fais bonne garde et tu es assuré de t'emparer de lui. Mais
-attends qu'il soit dehors, sinon il aura tôt fait de disparaître sous
-terre par des voies ténébreuses et inextricables dont il connaît toutes
-les issues, mais où tu t'ensevelirais vivant, s'il te prenait fantaisie
-d'essayer de l'y poursuivre. Donc, prudence, patience et vigilance!...
-Pour le moment, regagnons le moulin... Tu feras semblant de te coucher
-avec tes hommes, dans la cuisine, et, vers minuit, tout le monde
-endormi, tu t'esquiveras pour te rendre ici derechef...
-
---Et toi? demanda le soudard quelque peu perplexe.
-
---Comment, moi?
-
---Oui, ton intention n'est pas de m'accompagner?
-
---Il ne manquerait plus que cela! Ce serait le moyen de tout faire
-rater... Si, tout à l'heure, on ne me trouvait allongé sur ma botte de
-paille, l'alarme serait vite donnée, et le ci-devant prêtre vite
-averti... Sans compter qu'un de ces jours il m'en cuirait fort d'avoir
-voulu te livrer Dom Karis. Je ne tiens nullement à être haché en menus
-morceaux ou jeté à l'eau, une pierre au cou...
-
-Ce disant, le faux mendiant dévalait l'âpre pente; le soudard l'imita.
-
---Là, fit Dom Karis, quand ils furent sur l'autre rive du Léguer,
-maintenant séparons-nous. Prends le sentier qui côtoie l'eau. La lumière
-qui brille aux fenêtres du moulin te servira de phare. Bonsoir et bonne
-chance.
-
-
-IV
-
-Le vieux recteur était rentré depuis quelque temps dans l'étable, quand
-on gratta faiblement à la porte. Il alla ouvrir: c'était le petit
-gardeur de vaches.
-
---Je viens de la part de maître Jean, murmura l'enfant: il vous fait
-dire que tout va bien. Le chef est parti pour l'endroit que vous savez,
-et ses trois hommes, ivres-morts, ronflent comme des serpents d'église.
-
---Dieu soit loué!... quelle heure est-il?
-
---Minuit passé.
-
---C'est donc le moment... Aide-moi à terminer les derniers préparatifs.
-
-Le vieillard plongea les mains dans son bissac, en tira successivement
-un crucifix de cuivre, un ciboire, un surplis, des fioles contenant le
-vin à consacrer... Le tout fut disposé sur la charrette renversée qui
-devait tenir lieu d'autel... Le pâtre sortit, puis revint avec deux
-longues chandelles de résine qui furent allumées en guise de cierge.
-
---Les gens sont dans le bois, qui attendent, dit-il.
-
---C'est bien... Que Jean Derrien donne le signal! répondit le prêtre,
-déjà revêtu de son surplis.
-
-Peu après, un hou! strident, prolongé, d'oiseau de nuit retentit dans le
-vaste silence. Des formes d'hommes, de femmes, d'adolescents et de
-fillettes, surgirent en foule des profondeurs sombres.
-
---Entrez, entrez, disaient maître Jean et Mar'Yvonne: il y aura place
-pour tout le monde.
-
-La grange ne tarda pas à s'emplir.
-
-Dans le fond, les vaches, réveillées, soulevaient avec étonnement leurs
-mufles graves.
-
-Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en quelques brèves
-paroles la solennité de la grande fête pascale. Puis la messe fut
-célébrée. Le petit pâtre faisait les fonctions d'enfant de choeur et
-donnait les répons à l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnèrent
-l'_Alleluia_. Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses de
-l'époque présente étaient oubliées. La lumière fleurie des anciens
-dimanches de Pâques rayonnait sur les visages et dans les âmes, malgré
-l'heure obscure et la pauvreté du décor.
-
-A l'Élévation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette de fer qui
-pendait d'ordinaire au collier des chevaux du moulin, et la communion
-commença.
-
-Grands et petits défilèrent tous un à un, pour recevoir l'hostie des
-mains du vieux prêtre. Il les bénit, puis d'une voix que l'émotion
-faisait trembler:
-
---Vous m'êtes témoins, prononça-t-il, que j'ai toujours tâché de faire
-ce qui dépendait de moi pour assurer l'oeuvre de votre salut... J'ignore
-ce que l'avenir me réserve... Que ma mémoire vous soit douce et que la
-volonté de Dieu s'accomplisse!... Allez en paix.
-
-Resté seul avec le meunier, il lui dit:
-
---Tu vas m'accompagner, maître Jean; j'ai encore un devoir à remplir,
-qui est de relever de sa garde l'homme que j'ai mis en sentinelle sur le
-sommet de Roc'h-Vrân.
-
-Et, comme Jean Derrien se récriait:
-
---Il le faut... Marchons!... Sinon, avant ce soir, ton moulin serait en
-cendres, toi-même et les tiens massacrés!...
-
-Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond du ciel.
-
-Quand ils furent arrivés sur la crête du promontoire de granit, ils
-trouvèrent le sergent tapi à côté de la poterne et luttant avec effort
-contre le sommeil.
-
---Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis.
-
---Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard.
-
-Et, remarquant le sourire du prêtre:
-
---Te serais-tu moqué de moi, par hasard?
-
-Ses doigts jouaient autour de la gâchette de son fusil à pierre.
-
---Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas être satisfait...
-Mais, donnant, donnant, s'il te plaît... Où sont les mille francs?
-
-Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux.
-
---C'est bien, remets cet argent à cet homme, continua le recteur, en
-désignant le meunier.
-
-Et, comme le soudard hésitait, étonné, sans comprendre:
-
---Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux prêtre.
-
-Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à cette scène, muet et
-blême comme un mort, il lui dit en breton:
-
---Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des temps meilleurs
-seront revenus, fais édifier une croix de pierre à la place où je serai
-tombé.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord de la grande
-route qui mène de Lannion à Plouaret, à l'angle d'un champ dont les
-talus se constellent, chaque année, aux approches de Pâques, de
-primevères couleur de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun
-nom, aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais devant
-elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent _Kroaz Dom
-Karis_[8], et plus d'une vieille du pays s'imagine que le recteur-martyr
-y fut réellement crucifié.
-
- [8] La croix de Dom Karis.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE DE MARGÉOT
-
-
-I
-
-A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux, s'élève la
-gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui qu'une grande maison
-d'un caractère tout moderne. Ce fut jadis un manoir d'importance, à en
-juger par la splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore.
-Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, un peu
-détrousseurs de routes, mais surtout grands trousseurs de jupons. Ainsi
-nous les représente une vieille chanson populaire dont quelques couplets
-seulement ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se
-risquaient guère aux abords du château.
-
- Non, je n'irai pas toute seule,
- A Kercabin, prendre du feu.
- Car le seigneur est à la maison
- Qui me lèverait mon tablier...
-
-Il est vrai que, quelques vers plus loin, la même chanson ajoute
-crûment:
-
- Il n'y a pas une fille en Plouëc
- Qui n'ait à Kercabin couché.
-
-Le «vieux de Kercabin et ses gars» étaient, paraît-il, de terribles
-séducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que violents. Il y avait chez
-eux «une chambre toute remplie d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or».
-Kercabin et ses fils y faisaient entrer le matin leurs maîtresses de la
-nuit, et leur permettaient de puiser au tas, à mains pleines. Les jolies
-paysannes d'alentour rêvaient dans leur lit clos, sous le chaume, de
-cette chambre merveilleuse; elles en causaient entre elles tout bas, au
-lavoir, quelquefois à l'église. Le «trésor» de Kercabin exerçait une
-sorte de fascination sur tout le pays, à sept lieues à la ronde. A
-Plouëc, à Plouézal, à Guingamp même, quand on voyait passer une fille de
-peu avec un châle rouge ou violet sur les épaules et une croix d'argent
-au cou, on disait:
-
---En voici une qui revient pour sûr de Kercabin!
-
-
-II
-
-Pendant la Révolution, le manoir et le vaste domaine qui en dépendait
-furent vendus comme biens nationaux. C'est sans doute à cette époque
-qu'ils passèrent aux mains de mon grand oncle Margéot. Ce farouche
-ancêtre a laissé derrière lui une légende fantastique dont je vais
-entretenir le lecteur. M. Luzel, dans ses _Veillées Bretonnes_, en a
-donné un intéressant chapitre. C'est une restitution à peu près
-intégrale que je voudrais tenter.
-
-... Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte des
-propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit très cultivé,
-réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement trop rare, du
-_gentleman farmer_ bas-breton. Il dirige en personne l'exploitation de
-ses terres et engrange lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et
-simple de son nombreux domestique. Il se rend aux champs avec les
-journaliers, guide et surveille leurs travaux, parle volontiers leur
-langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'eux, devant l'âtre
-énorme de la cuisine, quand viennent les longues soirées d'hiver, mères
-des longues causeries.
-
---Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit dans la contrée du
-fameux «cheval de Margéot»?
-
---Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un qui ne vous affirme
-l'avoir entendu.
-
-C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons, les
-servantes, le petit pâtre furent unanimes dans leurs réponses. Voilà: on
-est tranquillement à se chauffer au coin du feu, ou bien on vient de
-s'étendre au lit, quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin,
-retentit le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap!
-Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le fracas se
-rapproche, on perçoit le sifflement des coups de cravache cinglant
-éperdument la bête. Le cavalier nocturne ne cesse d'exciter sa monture
-que lorsqu'il est arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On
-l'entend qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec force.
-Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque domestique gagé
-récemment ou qu'on a oublié de mettre sur ses gardes, il ne manque
-jamais de se lever. «C'est apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et
-il s'empresse, pour aller débrider la bête et lui faire place à
-l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour est déserte,
-qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque le lendemain il raconte la
-chose, ce sont les autres qui s'étonnent de son étonnement.
-
---Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval de Margéot!...
-
-
-III
-
-Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon grand-père, était une
-espèce de géant à tête carrée, avec un cou de taureau et des muscles
-d'athlète. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il
-renversait un boeuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un
-coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la bonde. Ayant manqué
-un lièvre à la chasse, il en conclut que sa pierre à fusil était
-mauvaise et l'écrasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'était
-une brute superbement douée et qui eût figuré avec honneur parmi les
-héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. Et la moindre
-contrariété le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et
-ses veines gonflées ressemblaient à ces grosses racines qui se tordent
-dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de
-ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le
-premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prêtre. Il prit des
-mains de sa mère l'argent destiné à payer les frais d'étude, se rendit à
-Tréguier où était le collège, y passa une nuit à boire avec des matelots
-du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscènes, et rentra
-chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire
-davantage et qu'il en savait désormais assez.
-
---C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, tu tâteras donc de la
-charrue!
-
-Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur des chevaux
-de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable quérir fortune.
-C'était le temps des premières fusillades entre Blancs et Bleus. La dure
-discipline des troupes républicaines ne pouvait convenir à Margéot le
-fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste
-l'ayant un jour réprimandé pour avoir fait rôtir un poulet, dans
-l'église de Coatascorn, avec des copeaux empruntés à une statue en bois
-de saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui s'évanouit,
-et, dégoûté du commerce des chouans, il se mit à guerroyer pour son
-propre compte, tout seul d'abord, puis à la tête d'une bande de pillards
-qui sollicitèrent l'honneur de «travailler» sous ses ordres.
-
-La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. Il vint
-s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait acheté au rabais, parce
-qu'il avait pu le payer en beaux écus sonnants. Il y installa près de
-lui ceux de ses routiers qui s'étaient distingués par leur audace et
-surtout par une complète absence de scrupules. Kercabin devint de la
-sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps était passé des
-grandes razzias où, dans une semaine, on pouvait rançonner tout un
-canton. Mais Margéot avait un génie souple qui se pliait aisément à la
-nécessité de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un
-coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans le voisinage;
-l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons
-gigantesques qui y entretenaient une perpétuelle nuit, la route enfin
-toute proche et fréquentée à toute heure par les voyageurs qui de
-Lannion, de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous,
-désormais, durent payer péage au maître de Kercabin ou à ses associés.
-On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le
-marché.
-
-Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables
-soûleries. On y conviait--souvent de force--des filles d'alentour, les
-arrières-nièces de celles que les anciens sires de céans menaient le
-matin faire visite à la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes,
-avec sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons roulait à
-terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire trembler les
-poutres; il était heureux! Quant à lui, il buvait douze heures sans
-désemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tête saine.
-Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit
-expressément: ce barbare mourut vierge.
-
-
-IV
-
-Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, la figure en
-lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. Son sang pleuvait autour
-de lui en larges gouttes.
-
-Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, afin de
-se ménager une apparence d'honorabilité et d'en pouvoir couvrir ses
-compères, le cas échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda
-durement au misérable près de défaillir:
-
---Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?
-
-L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à quelques caillots,
-trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage
-d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul,
-pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu
-affaire à trop forte partie.
-
---Et le bourgeois? gronda Margéot.
-
---... Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.
-
---C'est bien. Va te coucher... Hé! Nannik!
-
-Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de
-chêne, accourut à l'appel du maître.
-
---Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête
-avec tes onguents de sorcière.
-
-Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par
-l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en
-deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite
-et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches
-rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui
-s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter
-un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit
-quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible
-Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches
-froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires
-s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions.
-
---Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.
-
-Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande
-salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient
-debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine,
-en silence. Margéot commença:
-
---Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé
-saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il
-est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà
-porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des _enfants de Marie
-Robin_ (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a
-eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une
-descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous,
-vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que
-je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre
-avis?
-
---Certes! s'écrièrent les hommes.
-
---Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui
-as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici
-papier, plume et encre. Écris.
-
-Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux
-écouter.
-
-Margéot dicta:
-
- «Au citoyen procureur, à Guingamp.
-
- «CITOYEN-MAGISTRAT,
-
- «Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est présenté sur
- les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu
- en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi
- les blessures multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste
- du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait l'humanité, sans
- lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait à propos
- de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il
- avait rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer
- immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procéder à
- l'inhumation.
-
- «Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.
-
- «MARGÉOT.»
-
-Margéot se tourne vers l'assistance.
-
---Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchanté de sa
-ruse.
-
---Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice Kadô-Vraz.
-
---Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous
-dénoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le
-nombre, cela ne paraîtra point.
-
-Les bandits s'extasièrent.
-
-Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.
-
---Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et qu'il l'achève. Que
-cela se fasse vite et proprement!
-
-Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.
-
---Ça y est! dit-il.
-
-Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le dos au séminaire, il
-était resté dévot. En petit comité, on l'appelait _person Kergabinn_ (le
-recteur de Kercabin). Il récita le _De profundis_, à voix haute. Margéot
-cependant remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, son
-aide de camp.
-
---Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik,
-le bon cheval qui va comme le tonnerre.
-
-Dollo parti, le _De profundis_ terminé, Margéot congédia les bandits. Il
-ne garda près de lui que Chevanton. Comme il l'avait prévu, au point du
-jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir.
-Il se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur souhaita la
-bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque
-peu décontenancés.
-
---Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des logis.
-
---N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie?
-
-... Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la prolongea par
-plaisir. C'était un fantaisiste.
-
---Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.
-
-Ainsi parlait le «maître des archers».
-
---Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.
-
---C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici.
-
---A qui le dis-tu?
-
---Livre-le.
-
---Suivez-moi.
-
-Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au premier étage, il
-ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, était étendu
-Kadô-Vraz. Au chevet du lit, Nannik égrenait un rosaire.
-
---Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec flegme.
-
---Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.
-
---Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.
-
---Ça se complique, murmura un des _enfants de Marie Robin_, en
-remarquant la perplexité de son chef.
-
-Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait déjà adressé un
-exprès au citoyen procureur. Il finissait à peine de parler qu'un galop
-de cheval retentit. Dollo était de retour. Il annonçait la proche
-arrivée du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour
-le maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire
-connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. Ce matin-là, il y eut
-au manoir un déjeuner fin, d'où le procureur s'en alla en se pourléchant
-les lèvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, ils
-titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne fût
-poursuivi pour avoir causé mort d'homme. Les funérailles de Kadô-Vraz
-furent célébrées en grande pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la
-fosse un véritable sermon où le mort était représenté comme un martyr,
-mais où étaient surtout exaltées la charité, la générosité, la
-magnanimité et toutes autres vertus en _té_ de Margéot. D'excellentes
-femmes pleurèrent d'émotion. Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le
-dernier coup, s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût
-été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que cet
-enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable orgie qui dura
-jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulèrent comme des
-fontaines. On en but à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long
-des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner
-un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de la _boisson_ cette
-nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez dans la cendre.
-
-
-V
-
-Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de son vin. Allongé
-sur un lit de camp, il réfléchissait, se démontrait à lui-même que les
-temps de pêche en eau trouble étaient passés, ébauchait des plans pour
-l'avenir, ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, ne
-consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement fixé son choix.
-
-Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture lourde il arrêta sur
-le papier les lignes essentielles de son nouveau programme.
-
-Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas assez fructueux.
-
-Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur
-tint à peu près ce langage:
-
---Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier que nous avons
-fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille.
-Que chacun coure son bord. Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos
-mains!
-
-Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure
-qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:
-
---Que comptes-tu faire de cette somme?
-
-Celui-ci répondait:
-
---Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.
-
-Celui-là:
-
---Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour ce prix.
-
-Un troisième:
-
---J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est de quoi payer notre
-noce.
-
-La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à en jouir au plus
-tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, regardèrent Margéot avec
-des yeux où la stupeur était mêlée de courroux.
-
---Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.
-
---Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. Il me plaît au
-contraire que vous restiez près de moi. Mais ceux qui se tiennent pour
-satisfaits, qu'ils s'en aillent!
-
-Et il les congédia d'un air hautain.
-
-Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande
-verdâtre le papier crasseux sur lequel il avait rédigé son plan
-d'avenir.
-
---Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi,
-notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous êtes de francs gaillards. Puisque
-votre avis est que nous continuions à travailler ensemble, topez là. Je
-suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées
-passées il ne saurait plus être question. Je veux finir dans mon lit,
-honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» à l'article de la
-mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots
-de nous obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des grands
-chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous
-qu'un métier...
-
-Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressèrent
-l'oreille.
-
---C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être bien fait,
-n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont
-grands, les risques légers. Pas de relations incommodes avec la
-gendarmerie. Tout au plus quelques explications, à de rares intervalles,
-avec les gabelous qui sont gens faciles à convaincre...
-
---Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de
-nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!
-
---Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en
-dis-tu, Gohéter-Coz?
-
-Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il
-souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en
-tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait
-malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de
-recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de
-guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un
-cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il
-faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les
-roches mouillées, se crever l'oeil à épier une voile qui souvent se
-ferait attendre plusieurs nuits, attraper le _mal froid_ (les
-rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques
-brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité,
-était-ce la peine?
-
-Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de
-bougonner:
-
---Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience
-grisonnante, tu n'es qu'une bête.
-
-Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point
-les notes jetées sur le petit papier crasseux.
-
-Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui
-faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).
-
-Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à
-l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les
-transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes
-pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au
-souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher
-sur la rivière.
-
-Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres
-et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux
-bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines
-quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin,
-l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment
-suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves,
-de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits
-par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la
-pipe aux dents?
-
---Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si
-toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour
-toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit
-soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les
-merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les
-gabelous?
-
-Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet
-idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse.
-
-Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que
-Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée
-de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et
-Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu,
-pour monter la garde à l'issue du souterrain.
-
-Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de
-fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de
-l'entreprise.
-
-
-VI
-
-Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu
-de rendez-vous. Toute la contrée fut inondée de colporteurs. Il était
-rare qu'une journée se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc
-deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient,
-ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune.
-
-En première ligne on leur désignait Kercabin.
-
-Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.
-
-Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le maître du
-lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient
-qu'à moitié gris, chantant sur tous les tons la louange de Margéot, de
-Monsieur Margéot, «le mieux accueillant et le plus conciliant des
-acheteurs!»
-
-Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine,
-c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en
-avaient en y entrant.
-
-Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs n'étaient que des
-agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire qu'il déversait sur tout
-l'arrondissement de Guingamp, et même au delà, les mille objets de
-contrebande emmagasinés dans ses caves et dont la provision était sans
-cesse renouvelée par de continuels arrivages.
-
-Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui
-avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette
-singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui,
-sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps
-en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée
-de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien
-couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de
-lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche
-et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la côte disaient en se
-moquant: «Allons! voilà l'ermite d'_Enez Glaz_[9] qui fait cuire ses
-patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il
-avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un
-froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il
-avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne.
-On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi
-commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à
-Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton
-et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres.
-Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il
-accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent
-raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les
-avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût
-éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques
-litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis,
-avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on
-arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en
-véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait
-consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient
-l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes détournées, à
-travers les landes de Botloï et les _mezou_[10] qui dominent Pontrieux,
-on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était
-devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté
-de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue
-rustique.
-
- [9] Ile Verte.
-
- [10] Hauts plateaux livrés à la culture.
-
-Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin
-de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au _prorata_
-des services.
-
-Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le
-seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de
-plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires
-devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se
-présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes
-filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis
-et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme
-d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières
-des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration
-impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie
-chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un
-magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des
-popularités.
-
-Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le bénissait. Qui
-sait? il allait être élu membre du Corps législatif, sans doute.
-L'Empereur, «qui se connaissait en hommes», l'eût promptement distingué,
-l'eût attaché à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de
-plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière au grand
-capitaine Napoléon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirât du
-respect, le seul chef sous lequel il eût volontiers accepté de servir.
-L'avenir de Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires
-prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient parfois à Kercabin
-semblaient près de se réaliser.
-
-Brusquement, tout s'effondra.
-
-Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard qui l'avait si
-souvent et si brutalement souffletée?
-
-Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit vert, l'honnête
-habit d'un gabelou.
-
-
-VII
-
-Un matin, Gohéter-Coz, après avoir remisé sa charrette dans la grange de
-Kercabin, s'en vint d'un air soucieux trouver le maître.
-
---Quoi donc? demanda Margéot. Ton voyage s'est-il fait à vide, que tu
-aies si mauvaise figure?
-
---Je t'apporte au contraire un fût bien plein, un énorme foudre de _gin_
-qui a failli défoncer la voiture.
-
---Et c'est cela qui te rend maussade?
-
---Pas précisément.
-
-Gohéter tenait dans sa dextre sa pipe éteinte, une vieille pipe
-crasseuse aussi noire que son âme. A petits coups, il heurtait le
-fourneau renversé contre la paume de sa main gauche. Lorsque le culot se
-fut enfin détaché il continua:
-
---Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me croise en route avec un
-bonhomme qui ne me dit rien de bon.
-
---Tu ne le connais pas?
-
---Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou je me trompe fort, ou
-c'est un _ambulant_[11].
-
- [11] On appelait ainsi des douaniers qui, le jour, portaient des
- vêtements bourgeois et qui étaient comme la police secrète de la
- douane.
-
---Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas à notre dévotion? Nous
-les payons assez cher, fichtre!
-
---Je te dis ce que j'ai vu. Écoute mon conseil. Méfie-toi.
-
---C'est bien, on se méfiera. Est-ce tout?
-
---La barrique que j'ai apportée n'était pas facile à dissimuler,
-poursuivit Gohéter-Coz, en tirant ses mots par les cheveux.
-
---Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'écria Margéot impatienté.
-
---Eh bien! oui, là! l'homme m'a interpellé d'un ton goguenard. «Voilà
-une belle charretée de fumier!» m'a-t-il dit, «il y aura de quoi
-moissonner après ça!» Je lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu
-as défendu les coups.
-
-Cette fois le vieux Gohéter avait craché toute sa phrase en un seul
-bloc. Margéot arpentait la salle à grands pas. C'était signe chez lui de
-graves préoccupations. Il avait les mains derrière le dos et faisait
-craquer les os de ses doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme.
-
---Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au bout d'un instant.
-Va dire qu'on l'amène ici... Oui, triple bête, ici où nous sommes!
-
-... Quand Margéot prétendait avoir acheté tous les gabelous de la
-région, il exagérait. D'abord, il n'eût pas commis la sottise de vouloir
-corrompre les chefs. En supposant même qu'ils eussent accepté un marché
-de ce genre, c'eût été se mettre à leur merci. A quoi bon d'ailleurs? Il
-n'avait rien à faire avec les chefs. Ce ne sont pas eux qui montent les
-gardes de nuit, dans les petits sentiers de falaise, au long des flots.
-Non. Il avait tout bonnement désintéressé quelques employés subalternes,
-quelques pauvres hères, qui ne pouvaient trouver de profit à faire leur
-devoir qu'à la condition d'y manquer sans cesse. C'étaient pour la
-plupart des malheureux chargés de famille. Ils servaient tant bien que
-mal le gouvernement, qui les payait à peine; ils fermaient les yeux sur
-les agissements de Margéot qui leur donnait l'aisance.
-
-Un d'eux, un sous-patron, avait reçu de l'avancement, une quinzaine de
-jours auparavant, et avait dû rejoindre dare-dare son nouveau poste. Un
-jeune homme l'avait remplacé, un Français de l'Est, une petite frimousse
-imberbe, mais résolue. Margéot avait été prévenu de cette mutation par
-un de ses _amis_ de Pontrieux. Mais le billet de l'ami ajoutait: «Rien à
-craindre; c'est un blanc-bec, un enfant, presque une fille». Margéot,
-dès lors, ne s'en était pas autrement soucié. En quoi il eut tort.
-
-Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser à tout.
-
-C'est ce que Margéot se disait, le soir du jour où il eut avec
-Gohéter-Coz la conversation relatée plus haut.
-
-Il pouvait être environ neuf heures. Soudain un paysan, le garçon
-d'écurie, se précipita dans la cuisine en poussant un cri d'alarme:
-
---Les gabelous!
-
-D'un coup de poing, Margéot l'abattit sur le sol.
-
---Imbécile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra à te mêler de
-ce qui ne te regarde pas.
-
-Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine, pour
-éclairer ces «messieurs de la douane».
-
---A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive?
-
-Ils étaient une vingtaine d'_habits verts_, presque tous des stipendiés
-du maître de Kercabin. Mais à leur tête s'avançait crânement le nouveau
-sous-patron. Il avait, en effet, la mine blanche et menue d'une
-fillette. On lui eût donné seize ans, tout au plus. Les yeux seuls
-étaient d'un homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant eux, des
-yeux virils, aux prunelles énergiques.
-
-Il s'inclina légèrement.
-
---Monsieur, répondit-il, je soupçonne fort cette maison d'être un dépôt
-de recel pour des marchandises de contrebande. Pas plus tard que ce
-matin, il a été transporté un foudre d'alcool. Je me vois dans la
-nécessité de procéder à une perquisition domiciliaire. Je vous serai
-reconnaissant de me faciliter cette tâche; au besoin, je vous en
-requiers.
-
---Je croyais que ma maison et moi devions être au-dessus de semblables
-soupçons, dit Margéot. Ce n'est pas d'hier que j'habite le pays. Je n'y
-suis pas, comme vous, un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les
-portes vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie, commencez
-par cette pièce.
-
-Cette pièce, c'était la vaste salle à manger du château.
-
-A peine Margéot en eut-il poussé les battants que le sous-patron
-s'arrêta, interloqué. D'un geste machinal, il se découvrit.
-
-Au milieu de la salle, un grand catafalque était dressé. Les lignes du
-cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire aux plis amples dont les
-franges traînaient à terre. De vieilles femmes étaient agenouillées
-de-ci de-là; l'une d'elles récitait les longues prières de la mort, les
-autres marmonnaient les répons.
-
---Voulez-vous que je renvoie momentanément ces femmes? demanda Margéot
-d'un ton pénétré.
-
---Non, monsieur, répartit le douanier. C'est chose sacrée que la mort.
-Je n'ai rien à voir ici.
-
-Il fit néanmoins quelques pas dans l'appartement, mais ce fut pour
-prendre la branche de buis qui trempait dans une assiette pleine d'eau
-bénite, au pied du catafalque, et pour en asperger le drap funéraire.
-
---Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui vous venez de rendre
-cet hommage fut le plus loyal des serviteurs. Je le vénérais à l'égal de
-mon père.
-
-Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent lentement.
-
-Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les autres chambres,
-par acquit de conscience, avec une hâte visible d'en finir, peut-être
-même avec le regret d'avoir commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au
-bout de l'avenue, après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer
-jusqu'à Pontrieux.
-
---Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en rentrant dans la
-salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. Nannik, enlève le
-couvert!...
-
-Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et croix d'argent, en
-un clin d'oeil tout eut disparu. Et, dans la pièce immense, resta seule
-en sa nudité ventrue l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait
-pu être constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible du
-_gin_, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margéot fit percer
-la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lèvres d'hommes,
-lèvres de femmes y burent à même, comme au jet d'une fontaine.
-
-Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la mémoire.
-
-On ne joue pas impunément avec l'_Ankou_[12].
-
- [12] Personnification de la mort en Basse-Bretagne.
-
-Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit
-son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais la maison qu'après y avoir
-fait place nette.
-
-
-VIII
-
-Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé à l'extrémité du
-quai, hors ville.
-
-En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge--un bouge plutôt,--dont
-l'enseigne était un calembour: A L'ANCRE NOIRE.
-
-Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. Un cavalier mit
-pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier parut dans le cadre de la
-porte, élevant un fanal au-dessus de sa tête, pour reconnaître le
-nocturne voyageur.
-
---C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement. J'en étais sûr.
-Demandez à ma femme. Je lui disais à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval
-pour avoir ce trot de velours.» Depuis la tournée de Guingamp,
-voyez-vous, rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik... Ah! c'est
-une fameuse bête!... N'est-ce pas, ma mie, que nous sommes une fameuse
-bête?
-
-Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le poitrail
-d'Awellik.
-
---Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton affreuse écurie,
-et fais-lui donner un picotin d'avoine. Sois prompt, Dollo! j'ai à te
-parler.
-
-Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de camp, Margéot entra.
-«Madame Dollo»--comme on disait à Pontrieux--l'introduisit dans un
-étroit cabinet, dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et
-deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint par
-l'ex-routier.
-
---Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls, tu m'écrivais il y a
-quelques jours: «... Le nouveau sous-patron? rien à craindre, une
-fille!» Tu n'y vois pas clair, mon brave. Cette «fille» est capable de
-venir à bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, ce
-gringalet?
-
---Metzu.
-
---Est-il en ce moment au corps de garde?
-
---Je le crois.
-
---Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui que Margéot, de
-Kercabin, désirerait l'entretenir.
-
-Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et celui-ci se saluèrent
-cérémonieusement.
-
---Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux ce soir, j'ai tenu
-à vous rendre votre visite de l'autre jour... Croyez qu'il n'y a aucune
-ironie dans mes paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous
-rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction de votre
-attitude, par la délicatesse de votre procédé.
-
-Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient seuls en
-tête à tête. Le maître de Kercabin reprit:
-
---Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne.
-
-Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs verres:
-
---Je vous demande votre amitié. Voici la mienne.
-
-Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où tintèrent des
-pièces d'or.
-
-Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité et d'une acuité
-étranges.
-
---Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix tranquille où perçait
-cependant quelque mépris, nous ne sommes pas en foire; en tout cas, je
-ne suis pas à vendre.
-
-Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta de son cou de taureau
-à sa large face congestionnée. Il dressa son poing, son formidable
-poing, lourd comme la masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le
-crâne du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir plaintif, son
-âme légère d'adolescent s'exhala de ses lèvres. Ce coup d'assommoir
-l'avait tué. Mais quand Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs,
-dilatés, attachaient encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité
-troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il appela Dollo.
-
---Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la bougette.
-Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui servirait plus de
-rien. Il a son compte. Si on vient chez toi réclamer le gabelou, tu
-diras que tu nous auras vu sortir ensemble, ce qui ne sera point un
-mensonge.
-
-Margéot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le jeter en travers
-sur ses puissantes épaules.
-
-Qui aurait été cette nuit-là sur la route de Pontrieux à Lanvollon et de
-Lanvollon à Saint-Brieuc se fût signé d'épouvante et n'eût pas manqué
-d'affirmer, le lendemain, qu'il avait vu passer le cheval du Diable,
-rapide comme l'éclair et mystérieux comme la nuit.
-
-
-IX
-
-Margéot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisième jour, il parut
-au bout de l'avenue, monté sur Awellik, sa bête de prédilection. Il
-trouva les gendarmes installés chez lui et feignit une vive surprise. Le
-juge d'instruction aussi était là. Dans un coin Nannik pleurait.
-
---Monsieur Margéot, dit le magistrat, en y mettant les formes, vous êtes
-accusé de meurtre. On a trouvé avant-hier, dans l'écluse d'un moulin en
-amont de Pontrieux, le cadavre du sous-patron des douanes Metzu, avec
-qui vous avez passé la soirée de vendredi, à l'auberge de l'_Ancre
-Noire_, s'il faut en croire le témoignage des hommes de service, cette
-nuit-là, au corps de garde, corroboré par celui du cabaretier lui-même.
-
---Il est exact, monsieur le juge, que j'ai passé avec le sous-patron
-Metzu la soirée de vendredi, entre neuf heures et quart environ et neuf
-heures et demie. Nous avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu,
-au sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu'à ce que je
-fusse hors ville. Nous nous séparâmes très cordialement, à l'amorce de
-la route de Lanvollon. Il me souhaita bon voyage. J'allais à
-Saint-Brieuc, d'où j'arrive. C'est tout ce que je puis vous dire.
-
---Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda le juge d'instruction
-à l'un des gendarmes.
-
-La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra.
-
---Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge en lui montrant
-Margéot.
-
---Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margéot pour avoir cette force. Il a
-fait tourner le douanier au-dessus de sa tête et l'a lancé au beau
-milieu de l'étang. D'ailleurs, je suis sorti en entendant le plouf! du
-cadavre dans l'eau, et j'ai parfaitement vu le large dos de Margéot qui
-remontait la colline pour regagner la route. J'ai regardé à l'horloge du
-moulin. Il était juste dix heures vingt minutes.
-
---Cette déposition est accablante pour vous monsieur Margéot, observa le
-juge.
-
---Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon hôtesse de
-Saint-Brieuc. Je descends toujours à la _Pomme d'Or_... Comme j'arrivais
-à la porte, Mme Verry priait les consommateurs de quitter l'estaminet,
-parce que les douze coups de minuit venaient de sonner et que c'était
-l'heure de la fermeture réglementaire.
-
-Margéot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un instant, il ne se
-départit de son calme. Tel il s'était montré le jour de ce premier
-interrogatoire, tel il demeura jusqu'à la fin du procès, tel il fut à la
-cour d'assises. Mme Verry, l'opulente hôtesse de la _Pomme d'Or_, et les
-quelques buveurs qui étaient attablés chez elle le soir du crime
-attestèrent que, à minuit sonnant, Margéot faisait son entrée dans
-l'estaminet. L'avocat de l'accusé ne prit même pas la peine de plaider.
-
---Messieurs les jurés, dit-il, on ne peut vous poser qu'une question. La
-plupart d'entre vous êtes des éleveurs. Pensez-vous qu'un cheval, si
-merveilleusement doué qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures
-vingt à minuit les quinze lieues qui séparent Milin-Wern de
-Saint-Brieuc?
-
-Margéot fut acquitté haut la main.
-
-Les habitants de Plouëc lui firent une ovation.
-
-Mais à peine rentré à Kercabin, son premier soin fut de renvoyer tout
-son monde. Il ne garda près de lui que Nannik. L'entreprise qu'il avait
-montée s'émietta. Il vécut désormais inabordable, en proie à une
-mélancolie farouche.
-
-Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il trépassa. Il
-s'était fait préparer une tombe dans le jardin, avait prié le recteur de
-la bénir. On y coucha son cercueil immense, par une nuit de tempête et
-d'éclairs.
-
-En même temps que Margéot, disparut Awellik.
-
-On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au loin, la crinière
-au vent, hennissant une longue plainte d'âme en détresse.
-
-... C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore dans la cour de
-Kercabin. Il vient sans doute y chercher son maître, son maître Margéot,
-mort de tristesse pour avoir tué le gabelou aux yeux noirs.
-
-
-
-
-II
-
-AUX VEILLÉES DE NOËL
-
-
-
-
-NÉDÉLEK
-
-(LA FÊTE DE NOËL CHEZ LES BRETONS)
-
-
-La solennité de Noël a donné naissance à une riche floraison de chants
-populaires célébrant sur tous les tons, et même sur les moins religieux
-parfois, le touchant épisode de la Nativité. Chaque région, chaque
-province a les siens, qui réfléchissent le tour d'imagination propre à
-ses habitants. Ils ont, en Bourgogne, une jovialité large, bien nourrie,
-haute en couleur; en Provence, une grâce heureuse et comme ensoleillée;
-ils sont, en Bretagne, où la joie même a quelque chose de grave, d'une
-mysticité délicieuse qui en fait comme les fragments épars d'une sorte
-d'évangile apocryphe, composé par des poètes barbares, mais pieux, à
-l'usage du peuple armoricain. Les enfants des bourgs, et aussi les
-mendiants, les vieilles femmes, les vont chantant de portes en portes,
-aux approches du jour consacré. Du 20 au 25 décembre, les rues
-foisonnent de ces «chanteurs de Nédélek»[13]. Ils voyagent par groupes,
-le plus souvent à la tombée de la nuit, égrenant leur répertoire le long
-des seuils, implorant, en échange, le _cuignaoua_, les étrennes du
-pauvre, au nom de Jésus. D'aucuns se réunissent sur la place du village
-ou s'échelonnent sur les marches du cimetière, et se mettent à
-psalmodier en plein air, sous les étoiles, de rustiques récitatifs où il
-arrive que le même acteur soit tour à tour mage et berger. Tous sont
-tout entiers à leur rôle d'annonciateur du Messie. Ils y apportent une
-conviction ingénue et entêtée. Pluie ou verglas, ils n'en ont cure. J'en
-ai vu stationner devant les maisons, fronts découverts et toujours
-bramant, sous des averses torrentielles. Parmi eux, beaucoup ne sont pas
-éloignés de croire que le Christ est venu spécialement pour les Bretons.
-Aussi le poème de sa naissance a-t-il pris, en passant par leurs lèvres,
-une forte teinte celtique. Il suffirait de coudre ensemble, à la façon
-des rhapsodes, quelques-uns des «noëls» locaux où cette naissance est
-célébrée, pour obtenir un évangile complet, j'entends un évangile
-bas-breton, de la Nativité. C'est ce que l'on a tenté de faire dans les
-lignes qui suivent, en demeurant fidèle non seulement à l'esprit, mais,
-autant que possible, à la lettre de ces naïves inspirations.
-
- [13] Nom breton de Noël.
-
- *
- * *
-
-Or, c'était à Beth-Léhem, la petite ville de Judée, à deux lieues de
-Jérusalem la sainte. Le soir descendait, doux et pur, quoiqu'on fût au
-coeur de l'hiver. Depuis de longues heures déjà le marché était fini; et
-cependant les rues étaient pleines de monde, et sans cesse la foule
-s'accroissait. Car l'empereur de Rome, désireux d'être fixé sur le
-nombre de ses sujets, avait ordonné à tous les habitants de la contrée
-de se faire inscrire au greffe de leur quartier. Et tous étaient venus,
-rois, princes, bourgeois et simples artisans. L'hôte de la grande
-hôtellerie de Beth-Léhem, debout sur le seuil de sa porte, et regardant
-passer les flots de la multitude, disait à sa femme empressée autour des
-fourneaux:
-
---On prétend qu'il a déjà défilé dans les salles du greffe plus de
-cinquante mille personnes. Si l'affluence continue, les gens ne
-trouveront ni à se nourrir ni à se loger... Nous, notre maison est
-vaste, et les familles de conséquence ont accoutumé d'y descendre. Je ne
-crois pas qu'il reste une seule chambre qui ne soit point retenue. Que
-s'il se présente des pauvres, des manants, de la canaille, des gueux et
-des pouilleux, il est urgent de veiller à ce qu'ils n'entrent point. Je
-vais, à ce dessein, faire fermer toutes les issues, pousser tous les
-verrous, et l'on n'ouvrira désormais qu'aux gentilshommes qui viendront
-en litière, en carrosse ou en magnifique équipage.
-
-Ainsi parla l'hôte, et sa femme fut d'avis qu'il parlait selon la
-raison.
-
-Cependant la foule commençait à se disperser, chacun gagnant son gîte en
-grande hâte. Les rues et les ruelles se vidaient l'une après l'autre. Il
-n'y avait plus guère dehors que les commères qui restent tard à deviser
-ensemble. Soudain, une d'elles dit aux voisines:
-
---Quelle est celle, là-bas, qui monte la rue si péniblement et d'une
-démarche si chancelante?... Elle est toute jeunette encore, et pourtant
-elle va bientôt être mère... Rouge est sa jupe, si je ne me trompe, et
-bleu son manteau. Son visage est plutôt d'une jeune fille avant les
-fiançailles que d'une femme après les noces, tant il est délicat et
-agréable à regarder.
-
---En effet, répartit une autre commère, on ne saurait dire si l'homme
-qui s'avance à côté d'elle doit être appelé son père ou son mari; il a
-barbe grise et l'air quasi vénérable. Avec quelle sollicitude il prend
-soin d'elle et la soutient!... Et toutefois il est lui-même bien chargé,
-le malheureux. Voyez, il a sur le dos un bissac rempli des instruments
-de sa profession. C'est sans doute quelque artisan, et qui n'a que le
-travail de ses dix doigts pour subvenir aux frais du voyage.
-
-Celui qui s'avançait de la sorte était Joseph le charpentier, et la
-femme qui l'accompagnait était Marie, de la race de David. Et si elle
-était si lasse, si pâle, si exténuée, c'est qu'elle portait dans ses
-entrailles un fruit que nulle autre mère n'a porté, un enfant qui était
-un Dieu. Cela, les commères l'ignoraient et, avec elles, le monde
-entier, les temps n'étant pas encore venus.
-
-Joseph, en passant près d'elles, leur demanda où il trouverait à loger.
-Elles lui montrèrent la grande hôtellerie du haut de la rue, et Marie,
-bien doucement, les remercia... Et Joseph de heurter à la porte avec son
-bâton de voyageur. Il entendit l'hôtelier qui disait à une des
-servantes:
-
---On frappe. Allez voir qui est là, mais souvenez-vous qu'il n'y a place
-que pour qui a dans les poches bruit d'or ou d'argent...
-
---Hélas! répondit Joseph à la servante, je n'ai ni or ni argent à offrir
-à votre maître... Mais dites-lui en quel état est celle-ci qui est ma
-femme, et peut-être aura-t-il pitié... C'est ici la vingtième porte à
-laquelle nous frappons: personne n'a voulu de nous. Ce que nous
-demandons n'est pas grand'chose: une poignée de foin ou de paille et un
-toit qui nous abrite contre la fraîcheur mauvaise de la nuit...
-
---Non, non, cria de l'intérieur l'hôtelier, passez votre chemin. Nous
-n'hébergeons point les vagabonds!
-
-Or, cet homme avait un fils clerc qui se destinait à la prêtrise et qui
-avait l'âme compatissante. Celui-ci ne put voir la figure honnête de
-Joseph et les yeux suppliants de Marie sans en être remué. Il dit à son
-père sévèrement:
-
---Votre cupidité vous perdra. N'est-ce pas elle déjà qui est cause si ma
-soeur Berta, l'aînée de vos filles, est venue au monde sans bras, comme
-une créature maléficiée? Croyez-moi, ne vous exposez point à de pires
-infortunes, en repoussant ces malheureux qui vous implorent.
-Accordez-leur l'hospitalité, fût-ce dans la crèche de l'âne. Au moins
-ils ne mourront ni de lassitude ni de froid.
-
-L'hôtelier dit à la servante d'un ton bourru:
-
---Va donc, puisque mon fils clerc le veut; prends la lanterne et conduis
-ces quémandeurs à l'étable.
-
-La servante fit ce qui lui était ordonné, puis se retira laissant Joseph
-et Marie dans l'ombre de la crèche. Mais aussitôt il s'éleva des
-vêtements de la Vierge une lumière douce comme la vapeur qui s'exhale
-des prés au clair de lune. Et Joseph vit qu'ils n'étaient pas seuls, que
-deux bêtes aussi étaient là, un boeuf et un âne, qui n'étaient même pas
-attachés. Et il dit à sa femme:
-
---N'ayez point de peur, Marie. Ces bêtes ne vous feront point de mal.
-Elles sont lasses, comme nous, car elles ont beaucoup peiné.
-
-Ils s'allongèrent tous deux dans la paille fraîche. Et Joseph ne tarda
-pas à s'endormir, et Marie, ayant elle-même fermé les yeux, fit ce rêve:
-
-Le fils qui devait naître d'elle se tenait debout à ses pieds et lui
-demandait: «Petite mère, dites-moi, êtes-vous plongée dans le sommeil ou
-simplement étendue dans le repos?» Et elle répondait: «Je ne sais si je
-dors ou si je repose, mais je songe un songe qui vous concerne.»--«Et
-quel est ce songe que vous songez?»--«Mon enfant chéri, des gens qui
-portent des fanaux s'avancent vers vous et vous arrêtent. Voici qu'ils
-vous traînent par les sentiers tristes d'une montagne jusqu'à la cime.
-Sur une croix vous êtes cloué et par des fouets de plomb vous êtes
-flagellé. Le sang coule sur votre face divine, mêlé aux crachats de la
-populace; votre âme s'échappe dans un grand cri. Tel est mon rêve.»
-Comme elle achevait ces mots, elle se réveilla et, ayant passé la main
-sur son visage, elle le sentit moite de sueur. Par la lucarne percée
-dans le toit, au-dessus de sa tête, elle vit que les astres étaient haut
-dans le ciel. Son fruit dans ses entrailles remuait. Elle dit à Joseph,
-toute triste encore du songe dont elle venait de sortir:
-
---Secoue tes membres fatigués. Lève-toi, car les temps sont proches. Le
-Dieu que je porte en mon sein demande à connaître les amertumes de la
-vie.
-
-Elle n'avait pas fini de parler que Jésus naissait. Comme un rayon de
-soleil traverse un verre sans le briser, ainsi naquit Jésus sans entamer
-la virginité de sa mère. Avec une poignée de foin arrachée au râtelier
-des animaux, Joseph façonna une couchette pour l'enfant.
-
-Marie lui dit, d'une voix faible:
-
---Seule, je ne saurais l'emmailloter. Cours donc à l'hôtellerie. Prie
-une des filles de la maison qu'elle me vienne en aide.
-
-Et Joseph alla, heurta derechef à la porte, supplia l'hôte au nom de
-l'Éternel.
-
---Ma femme vient d'enfanter pour la première fois. Elle est jeune et
-inexpérimentée. De grâce, permettez qu'une de vos filles, ou, à leur
-défaut, une de vos servantes lui prête la main pour emmailloter
-l'enfant.
-
-L'hôte sommeillait dans le lit clos, auprès du foyer.
-
---Vraiment, s'écria-t-il, ces gueux, quand on a la faiblesse de les
-accueillir chez soi, vous font plus de train que les gens de qualité!...
-Cherchez ailleurs, l'homme!... Mes filles sont couchées et mes servantes
-ont à s'occuper d'autre chose que de soigner des nouveau-nés.
-
-Joseph, sans se décourager, reprit:
-
---J'ai vu par la fenêtre, en passant, une jouvencelle accroupie dans le
-coin de l'âtre et qui n'avait rien à faire que se chauffer...
-
---Tu l'entends, Berta, dit l'hôte; il s'imagine que tu peux être à sa
-femme de quelque secours. Suis-le donc, afin qu'il reconnaisse son
-erreur et qu'ensuite il nous laisse en paix.
-
-Sans une parole, Berta se leva du milieu des cendres et suivit Joseph
-jusqu'à l'étable. Et là:
-
---Voyez, dit-elle tristement, vous n'avez à attendre de moi aucune aide.
-
-Et elle agita ses manches qui pendaient, car, au lieu de bras et de
-mains, elle n'avait, hélas! que deux moignons.
-
---Ton sort est à plaindre, lui dit Marie, mais tu ne seras pas venue en
-vain.
-
-Et, l'ayant fait asseoir auprès d'elle, dans la litière, elle plaça
-l'enfant sur ses genoux. Et aussitôt Berta eut bras et mains, pour
-emmailloter Jésus qui lui souriait. Tel fut le premier miracle du
-Sauveur. Par la seule vertu de son sourire, une fille maléficiée fut
-guérie. Berta, le coeur plein d'allégresse, chanta une berceuse douce,
-la berceuse de Nédélek:
-
- Il n'y avait ni chandelle, ni feu,
- Dans la crèche où naquit l'Enfant-Dieu,
- Dans la crèche où Jésus naquit
- Sur une jonchée de foin vert,
- Lui, le Rédempteur, le Messie!
- Il n'y avait ni feu, ni chandelle;
- Le vent soufflait à travers le toit;
- Mais, dans la nuit, mille cierges de cire
- Brillaient plus clairs que la lune;
- Et c'étaient les anges qui faisaient le vent
- En battant le ciel de leurs ailes.
-
-Ainsi chantait Berta. Que les mères retiennent ce chant. Il a bercé le
-Christ. Il n'en est pas de plus efficace: rien qu'à l'entendre, les
-enfants malades s'endorment calmés et, le lendemain, se réveillent
-dispos... Quand Jésus eut clos les yeux, Marie dit à Berta:
-
---Tu as veillé près de moi en cette nuit terrestre, tu goûteras à mes
-côtés la lumière du jour sans fin. Sainte au paradis tu seras. Et je
-veux que ta fête parmi les hommes se célèbre avant la mienne. Les femmes
-en couches t'invoqueront dans la douleur et te béniront dans la joie. Tu
-donneras force et santé aux nourrissons, aux nourrices un lait
-intarissable. Cette promesse que je te fais, sois assurée que mon Fils
-la ratifiera.
-
-Et cependant, à travers le ciel étoilé, dans la nuit de décembre plus
-claire qu'un soir de juin à l'heure du couchant, des anges passaient,
-par légions innombrables, et tourbillonnaient ainsi que les vols de
-mouettes blanches sur l'estuaire des rivières salées. Leurs grandes
-ailes silencieuses traçaient de-ci de-là des sillages couleur d'argent.
-Ils chantaient: «Gloire, gloire, dans les profondeurs du firmament, au
-créateur du soleil et de la lune et de tout ce qui est sur la face de la
-terre!»
-
-A leur voix, le monde entier tressaillit. Une procession immense se mit
-en marche vers Beth-Léhem. Les hommes vinrent, les animaux suivirent, et
-les arbres, dit-on, inclinant leurs cimes dans la direction de l'étable
-sainte, pleurèrent d'être attachés au sol. Les pâtres des montagnes
-arrivèrent les premiers. Une étoile de là-haut leur avait fait signe et,
-jusqu'au terme du voyage, avait cheminé devant eux. Des pêcheurs,
-mouillés au large, entendirent des musiques ravissantes vibrer dans les
-flots; leurs barques, rompant les amarres, dérivèrent d'elles-mêmes vers
-le rivage, comme pour leur enjoindre d'aller adorer le Messie. Après les
-bergers et les marins, ce fut le tour des laboureurs, des artisans, et
-enfin des rois. Aux mânes mêmes des ancêtres, enfouis dans les limbes,
-il fut donné de contempler le visage rayonnant de Jésus...
-
- *
- * *
-
-Telle est, dans ses traits principaux, la rustique épopée dont les
-chanteurs de Noël font retentir les bourgades bretonnes. Elle se
-complète par des pastorales que l'on jouait naguère dans les églises
-mêmes (_Noël des Bergers_, _Noël des Mages_), et sur lesquelles il
-serait trop long d'insister. Elle se complète surtout par un ensemble de
-croyances et de traditions, communes sans doute à la plupart des peuples
-chrétiens, mais qui ont gardé en ce pays d'Ouest une empreinte
-singulièrement vive et profonde.
-
-On vient de voir les ancêtres associés, jusque dans les ténèbres des
-limbes, à l'allégresse universelle. C'est fête, à Noël, pour les morts
-aussi bien que pour les vivants. Les paysans, qui, des manoirs éloignés,
-se rendent à travers champs à la messe de minuit, croisent parfois en
-route des défilés d'êtres mystérieux, de muettes processions d'âmes.
-Elles sont disposées d'ordinaire sur trois rangs: les blanches, les
-grises, les noires. Celles-ci ne font que commencer leur pénitence; les
-secondes l'ont à moitié accomplie; les premières, ayant terminé leur
-stage expiatoire, prendront, au moment de l'Élévation, leur vol pour le
-paradis. Elles suivent, de préférence, les anciennes voies abandonnées.
-A leur tête s'avance un prêtre en surplis, escorté d'un enfant de choeur
-agitant une clochette, de laquelle il ne sort aucun son. C'est le
-_recteur_ des défunts. Il mène ses ouailles vers quelque chapelle en
-ruine, comme il s'en voit tant sur les promontoires de la côte ou dans
-les landes de l'intérieur. Les ronces qui obstruent le seuil s'écartent
-spontanément pour laisser passer le cortège; la neige qui recouvre la
-table de l'autel se change en une nappe de toile fine, et des cierges
-invisibles s'allument, dont le vent qui souffle est impuissant à faire
-vaciller la flamme. Chacun se place, s'installe. Le visage des hommes
-disparaît sous un feutre à larges bords; celui des femmes, sous le
-capuchon de la mante. L'officiant, d'une voix plus ténue qu'une haleine
-de brise, entonne la «messe du silence». Il a été donné à des vivants
-d'y assister par hasard. Un pêcheur de Buguélès, rentrant vers minuit de
-la mer, s'aperçut avec stupeur que le sanctuaire croulant de
-Saint-Gonval était illuminé. La curiosité l'amena jusqu'au porche. Comme
-il pénétrait dans l'enceinte, le prêtre, se retournant et tenant
-l'hostie entre ses doigts, dit:
-
---Il y a ici quelqu'un qui peut _recevoir_. Qu'il s'avance donc et qu'il
-_reçoive_.
-
-En parlant de la sorte, il regardait fixement le pêcheur. Par trois
-fois, il renouvela cette injonction. A la troisième, le pêcheur
-s'avança. Il s'était confessé au bourg, dans l'après-dînée, et pouvait
-par conséquent _recevoir_.
-
---Ma bénédiction sur toi! murmura le prêtre, aussitôt qu'il eut
-communié; en acceptant de ma main le corps du Seigneur Dieu, tu m'as
-délivré et, avec moi, toutes les âmes défuntes ici présentes. Pour ta
-récompense, tu nous rejoindras avant peu.
-
-La semaine d'après, le pêcheur mourut, sans souffrance, et,
-naturellement, alla droit au ciel.
-
-C'est une croyance répandue en France, et même en Europe, que, la nuit
-de Noël, les bêtes devisent entre elles dans la langue des hommes. En
-Bretagne, elles ont, ce soir-là, double provende, et leur litière est
-plus soignée que de coutume. Que si vous en demandez la raison, l'on
-vous contera quelque histoire de ce genre: Une année, les gens de la
-ferme de K..., revenant de l'office de minuit, entendirent geindre et
-ahanner dans l'étable. Une grande frayeur les prit. Le maître,
-cependant, eut la hardiesse d'entrer. Il vit une forme, ou plutôt une
-loque humaine que les boeufs, tout en sueur, piétinaient avec rage et
-qui, néanmoins, ne cessait de les encourager en gémissant: «Allons, les
-bonnes bêtes! Encore! Encore, au nom de Jésus!» Il s'approcha, reconnut,
-non sans épouvante, son père, mort au cours de l'été précédent. Et déjà
-il s'apprêtait à le dégager, le fouet levé sur les boeufs; mais l'Ombre
-lui cria: «Ne les touche point! En me broyant de la sorte, ils hâtent
-mon salut: chaque minute du supplice qu'ils me font endurer abrège pour
-moi d'un siècle les tortures bien autrement cruelles du purgatoire...
-Vivant, je les ai fait souffrir; mort, il est juste que je souffre par
-eux... Que mon exemple te serve! Apprends qu'il faut être doux envers
-les animaux de Dieu, et tâche surtout qu'à Noël ils n'aient que des
-louanges à te donner devant la face du Rédempteur!»
-
-Ce ne sont pas seulement les animaux, c'est la création tout entière, au
-dire des Bretons, qui a part avec l'humanité aux merveilles de la nuit
-sainte. Les landes désertes, les cimes dénudées, les solitudes même de
-la mer se peuplent de cités splendides, retentissantes d'un immense
-hosannah. Les entrailles des terres et des eaux s'ouvrent pendant que
-tintent les douze coups de minuit et laissent voir, au sein de leurs
-mystérieuses profondeurs, des enfilades de salles enchantées où l'or et
-le diamant ruissellent le long des murs. Il n'est pas jusqu'aux arbres à
-qui les bises de novembre ont arraché leurs dernières feuilles qui ne se
-mettent à reverdir momentanément, au souffle du printemps divin. Des
-«fleurs de paradis» éclatent en un bouquet magique à la pointe de chaque
-branche, et tout l'espace en est embaumé. L'Herbe d'Or (_an aour
-ieoten_), l'herbe qui fait aimer, miroite à la lueur des étoiles, et
-devient facile à reconnaître, partant à cueillir, dans l'humide gazon
-des prairies. Enfin--et c'est ici aux yeux du peuple armoricain le
-miracle suprême--l'eau des sources, pendant le temps que dure la
-consécration, se change, dit-on, en vin pur. On représente volontiers la
-Bretagne comme la terre classique de l'ivrognerie. En réalité, la race y
-est plus sobre qu'on ne croit, par force, il est vrai, plutôt que par
-vertu. Le vin surtout apparaît comme une boisson de luxe, exclusivement
-réservée à la table des riches. Il ne manque pas de pauvres gens qui, de
-toute leur misérable vie, n'y ont jamais goûté. Pourquoi Jésus naissant
-ne renouvellerait-il pas en leur faveur, une fois par an, le miracle des
-Noces de Cana? On vous citera pour preuve l'aventure, authentique ou
-légendaire, de Nonnic Garlantès. Terminons par elle. Ce Nonnic Garlantès
-était un petit vieillard, un simple d'esprit; il errait de bourgs en
-bourgs, tenant, en guise de violon, un sabot sur lequel il faisait mine
-de jouer des airs qui devaient être fort beaux, à en juger par les
-extases où ils le ravissaient. Une nuit de Noël, il vint demander
-l'hospitalité dans une ferme des environs de Ploumilliau. On lui dressa
-un lit de paille dans la grange, et, le lendemain matin, selon l'usage,
-on lui trempa une écuellée de soupe. Mais il ne parut pas dans la
-maison. Il était coutumier de ces fugues, de sorte qu'on ne s'inquiéta
-point. Or, vers midi, la servante, ayant eu besoin au puits, pensa
-s'évanouir de frayeur, lorsqu'en tirant sur la corde du seau elle vit
-émerger une tête d'homme. On hissa dehors le cadavre: c'était celui de
-Nonnic. Ses yeux grands ouverts ne marquaient nulle épouvante; ils
-avaient même une expression joyeuse, et les lèvres souriaient. Les
-«anciens» dirent: «Sans doute, il aura voulu savoir quel goût a le _vin
-de Nédélek_, et, pour en avoir bu avec excès, il sera mort de
-béatitude.» Tel fut aussi l'avis des autres personnes présentes, et la
-tradition bretonne, en l'adoptant, l'a consacré.
-
-
-
-
-NOËL DE CHOUANS
-
-
-I
-
-Depuis trois jours il neigeait sans presque discontinuer. Sous le ciel
-bas et noir la lumière était comme morte: on n'eût pas vu clair en plein
-midi, n'était l'éclat triste de toute cette blancheur qui couvrait le
-sol. Çà et là des troncs d'arbres émergeaient, des chênes courts,
-bossués, trapus, tordus, pareils à des squelettes ramassés sur eux-mêmes
-et tout recroquevillés par le froid. Il n'y a guère qu'en Bretagne que
-les pauvres arbres, martyrs du vent, ont ces attitudes douloureuses, ces
-formes tourmentées. Et c'est, en effet, au pays d'extrême-ouest que ceci
-se passait dans l'hiver de 1793, la veille de Noël.
-
-Quand je dis: veille de Noël, c'est une façon de parler. Car de Noël,
-cette année-là, bien peu de gens se souciaient. Et, dans l'aspect des
-choses, on eût cherché en vain quelque signe annonciateur de la nuit
-sainte. Depuis de longs mois déjà les églises s'étaient vêtues de
-solitude et de silence: elles étaient, au milieu des maisons des bourgs,
-comme des veuves ou comme des tombes. L'herbe poussait entre leurs
-dalles disjointes; les autels ne connaissaient plus d'autres guirlandes
-que la moisissure des mousses, parure funèbre des lieux abandonnés. Les
-cloches--c'est le cas de le dire--s'en étaient allées au diable, ou bien
-pendaient à leurs jougs, immobiles, sans âme ni voix.
-
-Et Noël sans les cloches, Noël sans les grêles sonneries qui tintent
-dans le vent par joyeuses volées, en vérité est-ce encore Noël?
-
-L'étoile de la Nativité avait elle-même déserté le firmament. Pas une
-lueur ne veillait là-haut, pas une seule petite clarté ne filtrait à
-travers les amoncellements de nues, si épaisses, si lourdes qu'elles
-semblaient de pierre, comme si on avait muré le ciel. Nue aussi était la
-terre, et vide, et, en apparence, inhabitée. On n'y voyait point trace
-de chaumière. La grande uniformité sinistre de la neige avait tout
-nivelé. On eût dit un paysage polaire. Tel devait être le monde avant
-que la lumière fût. Par instants, on entendait hennir l'invisible et
-sauvage troupeau des rafales, et des bruits de galops étranges
-retentissaient au loin dans les profondeurs de l'espace. Puis c'était de
-nouveau une paix sans limites, une sorte de stupeur universelle; et les
-flocons blancs se remettaient à tomber en silence ainsi qu'une
-mystérieuse pluie d'atomes.
-
-Voici que, soudain, dans la désolation de la steppe, une silhouette
-d'homme se montra, suivie d'une autre, puis d'une troisième.
-
-Ils s'avançaient à la file, entre les deux rangs d'arbres qui marquaient
-la route.
-
---Sale corvée tout de même! murmura en français l'un d'eux.
-
-Celui qui marchait en tête se retourna pour répondre:
-
---Vous pouvez être tranquilles désormais. Je suis certain d'être dans la
-bonne voie. Avant un quart d'heure nous serons arrivés.
-
-Ils portaient le costume du pays vannetais, la veste en peau de mouton,
-la braie de _berlinge_ noir serrée au genou et les guêtres en cuir. Tous
-trois étaient armés: au-dessus de leur épaule le canon d'un fusil
-pointait. A leur accoutrement et à leur mine, on les reconnaissait sans
-peine pour des chouans.
-
---Tenez, maître, continua l'homme qui paraissait être le guide, cette
-fois j'en suis sûr, nous sommes à la croix de Keralzy... La ferme est à
-droite... Une centaine de pas, tout au plus.
-
-Ils enfonçaient dans la neige jusqu'à mi-jambes.
-
-Un vague tertre se dessina. L'homme dit:
-
---_Motus!_... Ce sont les bâtiments.
-
-Ils en firent le tour, d'un pas précautionneux, tâtant les murs pour
-trouver la porte.
-
---Voici! fit le guide à voix basse.
-
-Les deux autres armèrent leurs fusils, après avoir enlevé le mouchoir
-qui enveloppait la batterie pour la préserver de l'humidité.
-
-La ferme semblait vide.
-
---L'oiseau aura été prévenu par quelque traître, prononça celui des
-trois hommes qui n'avait pas encore parlé. Et il aura déguerpi!...
-
-A ce moment, dans un appentis adossé à la maison, une vache meugla.
-
---S'il avait été prévenu, maître, il aurait amené le bétail, observa le
-guide.
-
---En tout cas, frappe!
-
-Le poing de l'homme s'abattit sur les ais de chêne qui rendirent un son
-sourd, le lugubre gémissement d'une planche de cercueil.
-
-Une voix faible répondit de l'intérieur, en breton:
-
---Je vais ouvrir.
-
-Un verrou cria, le loquet fut soulevé, et par la porte entre-bâillée les
-trois chouans entrèrent. Des ténèbres épaisses emplissaient le logis. La
-voix faible au timbre enroué reprit dans l'obscurité:
-
---Pardonnez-moi. Je ne vous attendais point de sitôt. Ma mère me disait
-encore tout à l'heure que vous ne viendriez que sur le coup de minuit.
-Mais il y a de la braise dans l'âtre, sous la cendre. Je ne serai pas
-long à allumer la chandelle de résine.
-
-Une flamme bleuâtre brilla au bout d'une de ces allumettes primitives
-que les paysans d'alors fabriquaient avec des tiges de chanvre
-desséchées et enduites de soufre. Puis, à l'angle de la cheminée, la
-chandelle de résine assujettie à une pince en fer se mit à brûler en
-crépitant.
-
-Et les hommes virent debout sur la pierre de foyer un garçonnet en
-chemise qui leur souriait doucement.
-
---Si vous voulez bien me permettre, dit-il, je me recoucherai. Car,
-depuis le commencement de cet hiver, je suis tout à fait malade.
-
-Malade. Oh! oui! Il n'était pas besoin d'être grand clerc pour
-s'apercevoir qu'il se mourait. C'est à peine si un souffle de vie
-animait ce pauvre squelette d'enfant tout mangé par la phtisie.
-
-Les trous de ses yeux démesurément dilatés par la fièvre étaient comme
-percés à jour dans sa figure transparente.
-
-Voyant que les trois hommes le regardaient d'un air de pitié, il ajouta:
-
---Je guérirai peut-être à la belle saison. Mais ce froid me glace.
-
-Il se hissa péniblement sur le banc placé en avant du lit clos, en guise
-de marchepied.
-
---Ah! j'oubliais, fit-il en se retournant. L'ajonc est là près de vous.
-Il est bien sec et prendra feu tout de suite. Seulement je vous prierai
-de souffler vous-mêmes sur la braise. Moi, je ne pourrais pas;
-j'étoufferais...
-
-Une quinte de toux l'interrompit, si violente qu'on eût juré que tous
-ses petits os allaient voler en éclats.
-
-Celui des chouans qu'on appelait «maître» le souleva dans ses bras, le
-déposa avec toutes sortes de précautions sur la mauvaise couette de
-balle qui garnissait le lit et ramena sur lui les couvertures. Le visage
-de l'enfant exprimait une joie singulière, un ravissement infini. Il
-s'était remis à parler, à mots entrecoupés, et baisait avec effusion la
-main du chouan qu'il avait retenue dans les siennes...
-
-
-II
-
-Une claire flambée rayonnait dans l'âtre. Le petit malade s'étant
-assoupi, le chef de bande était venu s'asseoir auprès de ses compagnons.
-
---L'aventure est piquante, commença-t-il. J'arrive dans le dessein de
-fusiller le père, et voilà qu'il me faut bercer l'enfant. Boishardy
-jouant à la nourrice! Nos amis refuseront d'y croire. C'est étrange, en
-vérité. Ce môme-là, avec sa mine de cadavre et sa voix si triste, m'a
-remué jusqu'aux entrailles... Notez que je n'ai pas compris ça à ce
-qu'il nous chantait... A propos, Penn-Dîr, qu'est-ce qu'il nous
-racontait donc, dans son satané breton?... Ah! d'abord, mets une
-sourdine, s'il te plaît, à ton instrument. J'entends qu'il repose en
-paix, ce gamin!
-
-Le guide, ainsi apostrophé, demeura un instant sans répondre. Enfin il
-dit, très bas, en jetant un regard inquiet vers le lit:
-
---Je pense que la maladie a troublé le cerveau de l'enfant de Keralzy.
-Plus je réfléchis à ses paroles, plus je les trouve dénuées de sens...
-
-Il avait le mot _folie_ sur les lèvres, mais n'osait le prononcer. Cela
-porte malheur.
-
---Traduis-les, ces paroles, et ne fais pas tant de façons.
-
-Penn-Dîr répéta en français l'énigmatique phrase par laquelle l'enfant
-les avait accueillis.
-
---Il nous attendait?... mais seulement sur le coup de minuit?... murmura
-Boishardy; voilà qui est bizarre, en effet... Nous tirerons cela au
-clair. Je soupçonne là-dessous une ruse du fermier. Je vous le dis, il
-aura eu vent de notre visite... Mais, d'abord, inspectons les lieux...
-Tout ceci n'est pas naturel... Fleur-d'Épine, allume la lanterne,
-commanda-t-il en s'adressant à l'autre chouan.
-
-Ils firent sans bruit le tour de la maison, ouvrant les armoires,
-sondant avec le canon de leurs fusils les coins obscurs. Ils visitèrent
-ensuite les dépendances; dans l'étable ils ne trouvèrent qu'une chèvre
-et la vache qui, à leur arrivée, avait meuglé; dans l'écurie, en
-revanche, deux chevaux de belle encolure dormaient debout, la tête
-appuyée au rebord de la mangeoire.
-
-Leur perquisition terminée, ils rentrèrent, sans avoir vu trace de
-l'homme qu'ils cherchaient, du fermier de Keralzy, Yvon Lestrézec.
-
-La semaine d'avant, un chouan poursuivi par les Bleus s'était réfugié
-dans la métairie, et, pendant une journée, Yvon Lestrézec l'avait
-hébergé et nourri; mais la prime promise à qui livrerait un rebelle
-avait tenté la cupidité du paysan. Il avait lui-même livré son hôte à la
-gendarmerie prévenue par ses soins.
-
-Pour ce fait, le comité exécutif des chouans, siégeant à Vannes, l'avait
-condamné à mort. Le jugement décrétait qu'il serait fusillé en pleine
-figure à bout portant, dépouillé de ses hardes et ligoté tout nu au
-calvaire de Keralzy, avec le nom _Judas_ inscrit au couteau sur sa
-poitrine.
-
-Boishardy avait été chargé de l'exécution de la sentence. Il s'était mis
-en route, malgré la neige, malgré ce vent d'enfer qui faisait rage,
-malgré les postes des Bleus, disséminés dans toute la région. Comme aide
-de camp il s'était adjoint Fleur-d'Épine. Penn-Dîr, en français
-Tête-d'Acier, un braconnier de Trégunc, batteur de pays, remplissait la
-double fonction de guide et d'interprète.
-
-On sait le reste.
-
-Grand, souple, avec de larges épaules et une taille de fille, la face
-rasée de frais, les yeux francs et audacieux, le nez en bec d'oiseau de
-proie, les lèvres sensuelles et, dans la physionomie, un mélange de
-rudesse et de bonté, tel apparaissait Boishardy à la lueur du feu
-d'ajoncs où il venait de reprendre place entre ses deux acolytes[14].
-
- [14] Emile Souvestre, dans les _Souvenirs d'un Bas-Breton_ (2e série),
- trace de Boishardy le portrait suivant:
-
- «Les royalistes (des Côtes-du-Nord) avaient pour chef un des hommes
- les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais produits
- aucune guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur nommé
- Boishardy, qui avait vécu jusqu'alors uniquement occupé de chasser
- le loup et de courtiser les jeunes fermières. Les paysans, qui le
- craignaient à cause de sa force et de son audace, l'aimaient pour sa
- franchise familière, sa gaîté et ses élans d'une brusque bonté. Il
- ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni plus mauvais que
- le hasard. C'était un de ces hommes d'instinct, destinés à devenir
- populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir, à côté de chaque
- vertu, un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule.
- Capables de mauvaises actions quand la passion les pousse, mais non
- d'une méchanceté, parce que la méchanceté suppose la corruption et
- le parti-pris; natures cahoteuses qui plaisent, comme les paysages
- accidentés et les arbres rugueux, par le seul charme de la vie et de
- la variété.»
-
-Par l'entre-bâillement des volets du lit, le petit malade, réveillé, se
-pencha vers le groupe des chouans. Ses cheveux, couleur de paille,
-s'ébouriffaient autour de son visage exsangue, d'une pâleur de vieille
-cire.
-
---Vous désirez peut-être manger, fit-il. Il y a une tourte de pain de
-seigle dans la huche, et sur la planche qui est là-haut, suspendue à la
-poutre, vous trouverez dans un plat d'étain une tranche de lard fumé.
-
-Penn-Dîr transmit cette offre au chef de bande.
-
---Remercie-le, répondit celui-ci. Sa politesse n'est pas à dédaigner.
-
-L'instant d'après, ils étaient à table tous les trois. La course dans la
-neige leur avait creusé l'estomac; ils soupèrent avec appétit. Sur
-l'ordre de Boishardy, le guide interprète, sans perdre une bouchée se
-mit en devoir d'interroger l'enfant, traduisant en breton les questions
-du «maître» et en français les réponses du bambin:
-
---N'as-tu pas dit que tu nous attendais? Tu sais donc qui nous sommes?
-
---Certes, oui. Il y a trois ans, quand on faisait encore le catéchisme à
-l'église du bourg, j'y assistais tous les samedis. Le recteur, celui qui
-s'en est allé chez les Anglais, nous a souvent raconté votre histoire,
-et j'ai bien retenu vos noms.
-
---Lesquels, s'il te plaît?
-
---Gaspar, Melchior et Balthazar, débita l'enfant tout d'une haleine, sur
-un ton de leçon apprise par coeur.
-
---Le cher innocent! il nous prend pour les Rois Mages, murmura
-Boishardy.
-
-Penn-Dîr reprit:
-
---Alors, ta mère t'avait averti que nous viendrions?... Mais comment
-a-t-elle pu te laisser seul, malade comme tu es?
-
---Les temps sont durs et nous ne sommes pas riches. Depuis quelques
-jours elle accompagne mon père, chaque soir, au manoir des Saliou, à une
-demi-lieue d'ici. Ils y passent la nuit à teiller du lin et ne rentrent
-qu'à l'aube. Ce n'est pas que ça leur plaise. Ma mère pleure toujours en
-m'embrassant au départ. Mais le père lui dit: «Il le faut! il le faut!»
-Et ils s'en vont. Quand on est pauvre, on ne fait pas ce qu'on veut.
-
-Boishardy pensait: «Le rustre s'est méfié, s'il n'a été prévenu. Mais je
-trouverai moyen, quoi qu'il fasse, de lui régler son compte.»
-
---Ce soir, continua l'enfant, ils m'ont dit: «Si l'on vient frapper, va
-ouvrir et n'aie pas peur. Rappelle-toi que, la nuit de Noël, les envoyés
-de Dieu courent les chemins.»
-
-Fleur-d'Épine s'écria:
-
---Au fait, c'est nuit de Noël. Nous réveillonnons en ce moment.
-
---Ainsi, demanda Penn-Dîr, tu n'as pas eu peur de nous?
-
---Au contraire, j'ai été bien content. Durant tant d'années je vous ai
-attendus en vain! J'avais beau mettre mes sabots dans le coin de l'âtre,
-je n'y retrouvais le lendemain matin que la paille de la veille. J'en
-étais venu à croire que Keralzy n'était pas sur votre route. Les autres,
-de mon âge, étalaient devant moi leurs jouets, un tas de belles choses
-peinturlurées que le _Mabik Jésus_ leur avait fait distribuer par ses
-mages, ses bergers ou ses apôtres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en
-allais pleurer de désespoir, derrière le fournil, non pas tant à cause
-du cadeau que parce qu'il me semblait triste qu'on m'oubliât de la
-sorte.
-
-«Ma mère tâchait de me consoler, en me disant: «Sèche tes larmes, petit
-Job. Tu verras, l'année prochaine les gens du bon Dieu t'apporteront un
-habit neuf aussi bleu que le ciel avec des boutons de nacre aussi
-brillants que les étoiles.» Mais moi, je faisais «non» de la tête. Je
-n'avais plus foi. Si vous aviez tardé d'un Noël encore, je suis sûr que
-la peine que j'en aurais eue m'aurait tué. Tenez, quand enfin j'ai
-entendu votre coup à la porte, j'ai pensé mourir de joie...»
-
-Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppressée sa voix râlait. Il
-fit cependant un dernier effort pour demander:
-
---Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit bleu aux boutons de
-nacre?
-
-Boishardy s'était levé d'un bond; sur ses joues roses deux grosses
-larmes roulaient. Il tira sa montre: elle marquait dix heures.
-
---Penn-Dîr, fit-il, réponds-lui qu'il dorme tranquille et que demain, au
-lever du jour, l'habit sera étendu au pied de son lit, veste, gilet et
-pantalon... Vous autres, faites le quart jusqu'à mon retour, et, à la
-moindre alerte, égaillez-vous!
-
-Le terrible homme était déjà dehors.
-
-On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui s'ébroue, puis un
-«hop!» sonore, puis un galop sourd, bientôt étouffé dans le vaste
-silence des neiges...
-
-
-III
-
-Blanches elles étaient, les neiges,--blanches d'une blancheur morne,
-blafarde, d'une blancheur de suaire. Et, sur les grandes étendues
-blêmes, le ciel de plus en plus s'abaissait, comme un couvercle noir,
-comme la dalle immense d'un immense tombeau.
-
-Qui eût été, cette nuit-là, sur les routes--comme dit la chanson--se fût
-signé d'épouvante, croyant voir passer la bête de l'Apocalypse.
-
-Et c'était Boishardy qui s'en allait chevauchant, en quête d'un habit
-neuf pour le petit de Keralzy. Cramponné à la crinière de sa monture, la
-joue collée à son poitrail pour mieux rompre la bise, il allait, il
-allait.
-
-Mais laissons parler ici la vieille complainte, composée, dit-on, par un
-tailleur de pierres, et que les bardes ambulants, depuis lors, ont fait
-entendre à tous les pardons:
-
-«L'an dix-sept cent quatre-vingt-treize,--la veille de Noël, au
-soir,--il faisait tel vent et telle neige--que les corbeaux mêmes se
-tenaient tapis--dans le ventre creux des vieux chênes.--La neige
-tombait, le vent soufflait.
-
-«Les petits enfants, sous le chaume,--étaient tristes et
-songeaient:--Avec cette neige, avec ce vent,--Jésus n'osera point
-descendre;--en sorte que nos sabots resteront vides!--Le vent soufflait,
-la neige tombait.
-
-«Le fait est qu'il ventait si fort,--il neigeait neige si épaisse--qu'il
-eût fallu à Dieu autant de courage--pour descendre sur la terre des
-hommes--que, jadis, pour gravir le Golgotha.--La neige tombait, le vent
-soufflait.
-
-«Malgré la neige, malgré le vent,--par vaux et monts, sur un cheval
-nu,--sans étriers ni mors, sans selle,--Boishardy courait
-cependant.--Qu'importe le temps au chouan!--Le vent soufflait, la neige
-tombait.
-
-«Il n'a pour éclairer sa route--que le feu qui sort de ses
-yeux--luisants comme des escarboucles.--Il crie à la bête: Plus
-vite!--Plus vite que la mort va la bête.--La neige tombait, le vent
-soufflait.
-
-«Aux trous des talus, les chouettes--se demandaient l'une à l'autre:--Où
-va Boishardy de ce pas? Quel nouveau meurtre a-t-il en tête?--Quelle
-ferme va-t-il brûler?--Le vent soufflait, la neige tombait.
-
-«Le rouge-gorge, oiseau du Calvaire,--aux chouettes a
-répondu:--Boishardy, le massacreur d'hommes,--pour une fois a changé
-d'âme.--Puisse Dieu lui en savoir gré!--La neige tombait, le vent
-soufflait.
-
-«Boishardy galope, galope,--pour exaucer le dernier voeu,--le voeu d'un
-innocent, malade--dans le lit clos de Keralzy.--Qu'il prenne garde! La
-mer monte...»
-
- * * * * *
-
-... La petite ville se tassait, toute noire, sur le gris de l'horizon,
-de l'autre côté d'une de ces grèves profondes que l'Océan creuse dans
-les failles de la terre bretonne et que le flot ne visite guère qu'aux
-grandes marées d'équinoxe.
-
-Le dur sabot du cheval de ferme sonnait maintenant sur une chaussée de
-galet.
-
-Une âcre odeur de saumure montait des ténèbres.
-
-Soudain, bête et cavalier sentirent le sol se dérober sous eux. Une
-chose mouvante, glacée, sinistre, les engloutissait sans bruit.
-
---La mer! pensa Boishardy, je n'avais pas prévu ce détail!...
-
-Il enfonça les deux genoux dans les flancs de sa monture, râlante, à
-demi-noyée, et, ayant saisi entre les dents une de ses oreilles,
-dressées d'épouvante:
-
---Hangn! fit-il.
-
-Sous cette morsure sauvage, l'animal bondit avec un hurlement de
-douleur.
-
---Sauvés! s'écria le chouan.
-
-Ils étaient déjà sur l'autre rive.
-
-L'aubergiste de la _Tête-de-Loup_ fut long à réveiller. Il montra enfin
-à la lucarne sa grosse figure congestionnée.
-
---Qui est là?
-
---Pour Dieu et le Roy! proféra Boishardy. Ouvre vite, triple endormi, si
-tu ne veux que les compagnons te fassent perdre avant peu le goût des
-draps!
-
-Maître Jean Tarridec ne se le fit pas répéter deux fois. Sa femme, sa
-fille Lévénès, le palefrenier, tout le personnel de la _Tête-de-Loup_
-fut bientôt sur pied.
-
---D'abord qu'on soigne le cheval! J'entends qu'avant une demi-heure il
-n'ait plus un poil de mouillé. N'oublie pas de verser une chopine
-d'eau-de-vie dans son avoine.
-
-Cet ordre donné au garçon d'écurie, le chef de bande se tourna vers
-l'aubergiste qui grelottait dans sa graisse, un peu de peur, beaucoup de
-froid, n'ayant passé de son vêtement que les pièces les plus sommaires.
-
---Toi, pour t'apprendre ton métier de chouan, je devrais bien t'emmener
-en cet état faire un tour de ville. Mais je suis bon prince. Va
-t'habiller, pendant que je ferai prendre à mes semelles un air de feu.
-
-La maritorne, aidée de Lévénès--fine fleur des côtes au parfum de goëmon
-frais,--avait ranimé la cendre du foyer en y jetant une brassée de
-copeaux. Elle disposait le trépied et, sur le trépied, la poêle, tandis
-que la jeune fille battait des oeufs.
-
-Boishardy assistait à tout ce manège, du centre d'un nuage de vapeurs
-flottant autour de son accoutrement détrempé. Il s'exhalait de la
-cuisine proprette et chaude une torpeur de bien-être qui l'envahissait.
-Si endurant qu'il fût à la fatigue, sa marche du jour, sa chevauchée de
-la nuit avaient endolori ses membres. Et puis, on a beau être un
-aventurier, un fanatique de la vie nomade, on n'en subit pas moins le
-charme momentané d'une maison close au vent qui vente, d'un abri
-paisible et sûr, égayé par les sursauts de la flamme dans l'âtre et par
-les mouvements onduleux d'une belle fille qui va, vient, s'empresse et
-laisse rire dans ses yeux d'esclave soumise la joie qu'elle a de vous
-servir.
-
-Déjà le chouan se voyait étendu, après un copieux repas abondamment
-arrosé, dans un lit de ouate tiède fleurant les lavandes du printemps
-dernier.
-
-Mais, par une subite association d'images, il se rappela l'autre lit,
-là-bas, le lit de Keralzy avec son banc de chêne, ses volets sombres, sa
-couette de chanvre, bourrée de vieille balle, ses toiles d'araignée
-peuplées de mouches mortes, et ses tristes couvertures en loques où un
-pauvre être de douze ans agonisait sans plainte, en rêvant d'une veste à
-boutons de nacre trop longtemps désirée en vain et qu'il avait
-grand'chance de ne porter jamais.
-
-Il secoua sa lourde tignasse brune toute ruisselante d'eau de mer, et,
-poussant du pied la poêle où commençait à bruire doucement la chanson du
-beurre rissolé:
-
---Ta, ta, ta, fit-il, ramassez-moi toutes ces gâteries. J'ai bien autre
-chose en tête.
-
-Maître Tarridec descendait l'escalier, enveloppé dans une limousine, le
-cou entortillé dans une demi-douzaine de foulards:
-
---A la bonne heure! s'écria Boishardy, te voilà garanti contre
-les rhumes!... Dis-moi, tu as bien parmi tes amis quelque
-boutiquier-tailleur?
-
---Certes.
-
---Courons-y de ce pas!
-
-Le marchand, réveillé en sursaut, pesta sans doute quelque peu contre
-cet acheteur nocturne à mine de forban, mais la vue d'une poignée de
-jaunets calma vite sa mauvaise humeur.
-
-Justement il avait là un habit d'enfant «tout ce qui se peut voir de
-plus délicieux... et moelleux!... un pur velours!... Touchez-moi cette
-étoffe!...»
-
-Les boutons, il est vrai, n'étaient point de nacre. Mais ce fut
-l'affaire d'un instant de les changer.
-
-Au sortir de chez le tailleur on passa chez le cordonnier. Puis vint le
-tour de l'apothicaire. Le chouan s'y emplit les poches de fioles de
-sirop, de plusieurs aunes de pâte de réglisse et d'un nombre indéfini de
-sachets de pastilles.
-
-A l'un des contreforts de l'église--qui pour le moment servait de
-grenier à fourrages--s'adossait l'échoppe d'un imagier... Mais rendons
-la parole à l'auteur inconnu de la complainte:
-
-«Chez l'artisan faiseur de saints--Boishardy entre en dernier
-lieu,--Boishardy entre, bourse en main,--et sans marchander il achète un
-bon Dieu d'ivoire.--Le vent soufflait, la neige tombait.
-
-«Il achète un blanc crucifix,--pour que l'enfant de Keralzy--ait, en
-mourant, devant les yeux,--Celui qui mourut pour les hommes,--le Maître
-doux du Paradis!...--La neige tombait, le vent soufflait...»
-
-
-IV
-
-Entre le ciel noir et la terre blanche, de nouveau Boishardy galopait.
-Une fente s'était ouverte du côté de l'orient dans la muraille sombre
-qui fermait le ciel, et une grise lumière, émanée d'une source
-mystérieuse, filtrait au flanc des nuages. C'était comme une promesse de
-jour après cette nuit sépulcrale qui semblait ne devoir jamais finir.
-
-Le cavalier put franchir la crique sans encombre. La mer s'était retirée
-au loin: sa plainte basse, continue, s'entendait à peine, comme si,
-après avoir été furieusement surmenée par la rafale, elle s'en fût
-retournée battue et pleurante vers d'impénétrables solitudes.
-
-Sur la pente opposée, la bête tout à coup se cabra.
-
-Boishardy ne tarda pas à comprendre à quelle sorte de danger il avait
-affaire. Quelques flocons de fumée se balançaient au-dessus d'un bouquet
-d'aulnes.
-
---Attrape, chouan! avait crié une voix.
-
-Il donna si rudement du talon de ses souliers ferrés dans le ventre de
-sa monture que celle-ci s'enleva d'un bond.
-
---Au cheval! visez au cheval! hurla une autre voix.
-
-Une grêle de balles siffla, fauchant les ramilles menues, et Boishardy,
-désormais hors d'atteinte, se mit à agiter son feutre épinglé d'une
-cocarde noire, en ricanant:
-
---Tirez! tirez, les Bleus! Taillez de la besogne pour les ramasseurs de
-bois mort!
-
-Aux alentours de la ferme de Keralzy rien dans le paysage n'avait
-changé: c'était le même désert neigeux, le même silence.
-
-En passant au pied du calvaire, le bandit se signa, mais en même temps
-il marmonnait entre ses dents quelque chose qui ne devait pas être une
-prière, à en juger par l'expression de férocité de sa figure.
-
-Les deux piliers qui marquaient l'entrée de la cour émergèrent.
-
-Boishardy fit entendre un cri strident et prolongé, un ululement
-d'oiseau nocturne. La porte de la maison s'entre-bâilla aussitôt, et
-Fleur-d'Épine se montra, suivi de Penn-Dîr.
-
---C'est vous, maître?
-
---C'est moi... Fleur-d'Épine, maintiens la bête: nous aurons encore
-besoin d'elle... Toi, Penn-Dîr, trouve-moi à l'écurie une corde
-quelconque, longe ou licol. Surtout prends-la solide.
-
-Quant à lui, il s'achemina vers la ferme, son ballot sur les épaules.
-L'enfant dormait, la tête tournée au mur. Boishardy étala sur le lit un
-à un les effets qu'il avait été quérir, rangea sur la table de cuisine
-les paquets de bonbons et les fioles, suspendit les souliers en évidence
-au manteau de la cheminée; puis, ayant posé le christ d'ivoire entre les
-mains amaigries du pauvre malade, il se découvrit et murmura:
-
---Que le Dieu qui naquit à Noël te garde de souffrir longtemps!... Pour
-nous, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, dépouillons notre couronne
-de Roi Mage. A ta besogne, Boishardy!...
-
-L'enfant resta seul dans la pièce assombrie, seul avec le crucifix que
-le rouge reflet de l'âtre éclairait d'une lueur de sang.
-
-Le chouan avait rejoint ses compagnons.
-
---Où allons-nous?
-
---Au calvaire!... Et tâchez que l'animal ne vous échappe point!
-
-Le cheval, encore tout fumant de la folle équipée qu'il venait de
-fournir, se refusa d'abord à marcher. Il reniflait désespérément du côté
-de l'écurie où son frère de labour, qui tout à l'heure avait reconnu son
-trot, ne cessait de hennir, pour l'appeler.
-
-Boishardy lui larda la croupe de coups de couteau.
-
-Alors, comprenant sans doute qu'il ne gagnerait rien à résister, il
-s'abandonna au sort, avec son doux fatalisme de bête. Il ne lança même
-pas une ruade quand, arrivés auprès de la croix, les brigands
-s'apprêtèrent à lui entraver les jambes. Garrotté au point de ne pouvoir
-plus se tenir debout, il s'abattit lourdement dans la neige, sans une
-plainte, se résignant d'avance à de pires extrémités.
-
-Le calvaire se dressait à l'angle d'un champ que bordaient de hauts
-talus, hérissés de broussailles surplombantes. Les trois hommes se
-couchèrent dans la douve, à l'abri de cette espèce d'auvent. Devant eux
-de grandes masses de neige durcie formaient rempart.
-
-La tourmente s'était tue.
-
-Une haleine moins âpre soufflait de l'occident. Les nuages se
-soulevaient comme s'il leur eût poussé des ailes: une sorte d'animation
-silencieuse se faisait dans le ciel.
-
-A l'est, du fond des lointains pâles, un disque de pourpre violacée
-surgit, un soleil sans flamme et sans rayons, un spectre d'astre,
-fatigué avant d'avoir entrepris sa course.
-
-Les chouans guettaient, fusils armés.
-
-
-V
-
-Un groupe d'hommes venait par la route, en causant.
-
-L'un d'eux dit:
-
---J'ai envoyé la ménagère par la traverse. Elle doit être à la ferme
-depuis déjà dix bonnes minutes... S'il n'y a rien de nouveau, elle ne va
-pas tarder à me faire signe.
-
-Ils s'étaient arrêtés; une main en abat-jour au-dessus des yeux, ils
-regardaient dans la direction de Keralzy.
-
---La voilà! s'écria un second. Je la reconnais. Elle secoue dans l'air
-un mouchoir.
-
---C'est donc que tout va bien, répondit celui qui avait parlé le premier
-et qui n'était autre que le fermier du lieu.
-
-Il poussa de toute la force de ses poumons un _iou!_ retentissant pour
-donner à entendre à sa femme que son signal avait été aperçu et qu'elle
-pouvait quitter sa faction.
-
-Puis, se tournant vers les paysans qui l'escortaient:
-
---Il est inutile que vous m'accompagniez plus loin. Les chouans ne
-m'auront pas encore cette fois-ci!
-
-Il y eut de gros éclats de rire, un échange de lazzis campagnards, et
-l'on se sépara. Le fermier continua seul sa route.
-
-Il n'avait pas fait cent pas qu'il vit, jouxte le calvaire, une grande
-forme étendue qui s'agitait confusément. C'était le cheval; son flair
-l'avait averti de l'approche de son maître, et il essayait de se
-remettre sur pied, sans y réussir, battant le sol avec sa tête à coups
-sourds et précipités.
-
---Hé, mais! s'exclama l'homme, c'est Mogiz!... Ah! les brutes! les
-bandits! Se venger sur une pauvre bête!... Doux! doux! mon pauvre Mogiz,
-on va te débarrasser de tes liens.
-
-Il s'était agenouillé auprès de l'animal, tapotant son poitrail d'une
-main pour le faire tenir tranquille, tandis que, de l'autre, il tirait
-son couteau pour trancher la corde...
-
---Feu! commanda Boishardy.
-
-Le fermier tomba à la renverse, le crâne fracassé.
-
-Une des balles avait traversé l'orbite droite.
-
---Est-ce visé, çà! ricana le chef de bande en montrant à ses acolytes le
-globe de l'oeil qui pendait.
-
-Penn-Dîr dépouilla le cadavre de ses vêtements. En même temps
-Fleur-d'Épine enlevait au cheval son entrave qui allait servir à
-crucifier le «traître».
-
-Mogiz partit en trébuchant, comme une bête saoûle.
-
-Et le fermier, dont le froid racornissait déjà les chairs, fut hissé sur
-la croix et amarré à l'arbre de granit.
-
-Avec la pointe d'un stylet, Boishardy grava un peu au-dessous des seins
-le nom de Judas. Il apporta à cette sinistre besogne l'application d'un
-calligraphe, toute sa _maëstria_ de sculpteur en peau humaine.
-
-A la même heure, là-bas, dans la cuisine que blanchissait le jour,
-l'enfant de Keralzy, extasié, disait à sa mère:
-
---Si tu l'avais vu, _mamm_!... Comme sa figure était imposante et
-belle!... Je n'ai pas eu de peine, va, à deviner que c'était lui
-Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux autres, quoique rois eux
-aussi, avaient l'air de n'être que ses serviteurs... Que de cadeaux,
-hein! que de cadeaux!... Tu avais raison, _mamm_, il ne faut jamais
-désespérer!... Je suis bien dédommagé cette fois de tous les Noëls où je
-n'ai rien eu!...
-
-Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait dans un
-transport de reconnaissance:
-
---Béni sois-tu, ô Dieu! et béni soit celui qui m'est venu visiter en ton
-nom!...
-
-
-
-
-LA NOËL
-
-DE JEAN RUMENGOL
-
-
-I
-
-Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons.
-
-La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui jadis peuplaient
-les routes de la Basse-Bretagne. Ils s'abattaient sur le pays, au
-printemps, comme une joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux
-pardons. Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec leur
-havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de _gwerzes_ dolentes et
-de _sônes_ délicieuses. Ils passaient la nuit accroupis sur les bancs de
-pierre du porche ou allongés dans l'herbe du cimetière, entre les
-tombes. Et ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les
-étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons que la
-rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils se levaient de terre,
-secouaient--comme ils disaient--leur pauvreté, et s'égosillaient à qui
-mieux mieux, avec des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes
-filles, venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour d'eux.
-Entre deux couplets, le chanteur brandissait au-dessus de sa tête une
-poignée de feuilles volantes, de pages rugueuses, grossièrement
-imprimées, mais en qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des
-vieilles poésies primitives.
-
-Qui veut la _gwerze_? Qui veut la _sône_?... _Daou guennek!_ Deux
-sous!...
-
-Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce «papier de
-chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans l'escarcelle de l'homéride
-bas-breton! Ils n'y séjournaient pas longtemps. Chanter donne soif.
-Puis, c'était bien le moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se
-permît quelques libations à la mode antique. Avant la fin du jour, les
-bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils avaient vendu de
-chansons.
-
-C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient à s'en aller les
-poches vides, comme ils étaient venus. On ne les en blâmait point, dans
-ce temps-là. Leur facile imprévoyance semblait aux gens toute naturelle.
-On les regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient pour
-fonction dans la vie que de perpétuer parmi les Bretons le culte des
-vieux chants, d'en composer de nouveaux suivant les formules consacrées,
-et d'égayer, en les répandant par le pays, la misère si dure à porter
-des pauvres laboureurs d'Armorique.
-
-Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte d'empressement
-superstitieux et comme des hôtes de bon présage. L'hiver, quand ils
-apparaissaient au seuil des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige,
-leur barbe hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre pour
-leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul se levait de son
-fauteuil de chêne et les contraignait de s'y asseoir. Lisez la ballade
-de Kerglogor, telle que M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on
-leur faisait fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le
-_flip_ délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons avaient en ce
-temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille. Pas un vaisselier où ils
-n'eussent leur écuelle; pas une maison où leur _couchée_ ne fût toujours
-prête, dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux ou des
-boeufs... On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol, le plus habile ouvrier
-de vers qui fût jamais, errer trois jours et trois nuits dans la
-campagne gelée, sans un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis
-est, sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre.
-
---Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les temps et les
-âmes!...
-
-
-II
-
-On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé de mauvais
-langes, un matin de la Saint-Jean, au pied du pilier de la Vierge dans
-l'église de Rumengol. De là ses nom et prénom.
-
-C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères les cendres qui
-restent des feux allumés en l'honneur de Monseigneur saint Jean. Ces
-cendres ont des vertus miraculeuses. Elles assurent à qui les répand sur
-sa terre des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute.
-Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la vente a sa
-destination toute marquée: on l'emploie à faire célébrer des messes
-expiatoires pour les défunts de la paroisse; il va grossir le casuel du
-desservant.
-
-Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent à l'usage
-traditionnel, et cela sur la proposition du recteur lui-même. Il fut
-convenu que pour cette fois «l'argent des cendres» serait consacré à
-payer la mère-nourrice qui voudrait bien se charger de «l'enfant
-d'aventure».
-
-Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres que le recteur avait
-sollicitées d'abord: une pauvresse, une veuve de matelot qui passait
-pour «innocente». Elle habitait une misérable chaumière d'argile au haut
-d'une lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean Rumengol
-roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait d'une chèvre qu'elle
-avait. Pour l'endormir elle lui chantait des bouts de complaintes, des
-_gwerzes_ d'une inspiration sauvage dont sa mémoire avait retenu des
-lambeaux.
-
-Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait souvent aux
-veillées d'alentour, rien que pour l'entendre chanter. L'enfant grandit,
-bercé par ces mystérieuses mélopées qui ressemblaient à des
-incantations. De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis,
-cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice était comme
-hantée par les vents, par ces grands bruits d'orgues qui emplissent la
-Bretagne de leurs mugissantes harmonies. Ils ébranlaient la hutte,
-réveillaient en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui
-criaient:
-
-«Viens donc avec nous! nous sommes les divins nomades, les voix
-errantes, les bouches sonores de l'air. Nous t'apprendrons les rythmes
-éternels. Tu seras notre disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi
-notre esprit. Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la
-peine d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent la
-pensée des hommes, l'amour des libres espaces, dont vécurent les
-ancêtres, et la douce contemplation des étoiles qui les enchanta.
-Suis-nous Jean Rumengol!»
-
-Un soir, il les suivit.
-
-La mère-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui passa au cou une
-médaille de plomb où se voyait en pied la Vierge de Rumengol, avec ses
-doigts fins qui se prolongeaient en rayons.
-
---C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on t'a trouvé près
-de son pilier, à l'église, elle te souriait ineffablement. Puisse son
-sourire t'accompagner et être dans toute ta vie comme une lumière!»
-
-Là-dessus, Jean Rumengol s'enfonça dans la nuit.
-
-C'était le temps où la terre bretonne est en fleurs, où des odeurs de
-paradis lointains semblent se mêler à l'haleine des choses. Le jeune
-homme marcha devant lui, au hasard, du côté où soufflait le vent, tout
-étonné de sentir trembler dans son âme le reflet des étoiles qui
-brillaient là-haut.
-
-Et dès lors il erra, semant à plein gosier les beaux vers, lâchant à
-travers l'Armorique les vols éperdus de strophes qui se nichaient
-d'elles-mêmes dans les mémoires. Il eut son heure de popularité. En
-Cornouailles, en Tréguêr, en Goëlo, on le salua comme le maître des
-chanteurs. On l'avait surnommé _costik ann od_, «le rossignol des
-grèves», parce qu'il voyageait de préférence le long des côtes et se
-faisait surtout entendre dans les hameaux marins. Non qu'il dédaignât
-l'intérieur, le pays de l'Argoat[15], où fument, sous le couvert des
-bois, les cabanes très primitives des sabotiers. Mais la mer l'attirait.
-Les vents lui avaient raconté sur elle des histoires merveilleuses. Il
-la savait peuplée de villes profondes, immenses, engourdies et non
-mortes. D'ailleurs, il l'aimait pour elle-même; elle était si bleue, si
-verte, si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant!
-
- [15] On appelle ainsi, plus particulièrement, toute la Cornouaille des
- monts d'Arrée dont les pentes sont encore couvertes de bois.
-
-Et c'était presque toujours elle qu'il chantait. Il la nommait «sa
-douce». Il disait ses rires et ses colères soudaines. Il la célébrait
-comme l'épouse du ciel et comme la mère du monde. Aussi les tribus
-grouillantes de pêcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se
-pressaient-elles autour de lui, avides de l'ouïr. D'un bourg à l'autre,
-on se signalait sa présence. On allumait sur les hauteurs de grands
-feux, et cela voulait dire:
-
---Petites voiles brunes, éparses là-bas, au large de la côte, revenez
-vite!... Jean Rumengol est parmi nous!...
-
-Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au port...
-
-Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère! C'étaient les
-belles années. Depuis, hélas! tout avait changé, tout, les êtres et même
-les choses. Si bien que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans
-son propre pays. Des gens venus de _Bro C'hall_, dans des chariots
-monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient envahi la contrée, la
-bouleversant de fond en comble.
-
-Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes grises et comme
-sculptées dans les roches qui les abritaient, ce n'étaient maintenant,
-au bord des grèves, que bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges
-immenses plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin au
-soir, et souvent du soir au matin, une population aux allures vives et
-bruyantes, pour qui le plaisir semblait être l'unique affaire, et qui
-poussait l'irrévérence jusqu'à badiner avec la mer sacrée. Le solennel
-silence des côtes bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage.
-Mais on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de pierre,
-ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait encore troublé le rêve,
-se virent soudain mis en pièces, débités en moellons. Quelques-uns,
-dit-on, échappèrent cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de
-matelots, des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus s'éloigner
-par le chemin des eaux, en une longue procession, puis disparaître du
-côté de l'Ouest, dans la brume. On considéra cela comme un «intersigne»
-annonçant la mort de la vieille Bretagne. Bien des coeurs se serrèrent à
-cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte tragique, et, quand il
-la chantait, il avait des sanglots dans la voix.
-
-Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons s'étaient
-laissé prendre aux subtiles séductions des gens de France. Peu à peu ils
-avaient adopté d'abord leurs vices, puis leur accoutrement, et enfin
-leur langue. De sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne
-voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne trouvèrent pas
-d'écho. Les vieillards hochaient la tête d'un air résigné, passif. Les
-jeunes éclataient de rire au nez du barde. Les personnes «sensées» lui
-disaient sur un ton de pitié méprisante:
-
---En vérité, nous cherchons vainement à comprendre pourquoi vous geignez
-ainsi. Ce que vous appelez un mal est le plus grand des biens. Non
-seulement les hommes de France ne complotent point la mort de la
-Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté la
-connaissance des choses utiles, la prospérité, la vie!...
-
-Pêcheurs et laboureurs faisaient _chorus_. Jamais le blé, jamais le
-poisson, même au temps des disettes les plus fameuses, n'avaient atteint
-des prix aussi invraisemblables.
-
-A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne répondait rien. Il se
-contentait de leur tourner le dos. Il ne les considérait plus comme des
-Bretons, comme des hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans
-leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. Hélas! jour par
-jour il dut assister, témoin irrité mais impuissant, à cette agonie de
-son pays, à cette déchéance de son peuple. Il n'en continua pas moins de
-promener à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs cheveux
-grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et sa parole amère de
-Savonarole bas-breton. Il semblait le spectre du passé. On ne tarda pas
-à le trouver importun. On le traita de fou, de «vieux rêveur».
-
---Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous êtes tombés. Ce nom
-dont vos pères se faisaient gloire est devenu une insulte sur vos
-lèvres.
-
-Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui montraient les
-dents et les enfants lui jetaient des pierres. Un jour qu'il cheminait
-par le Léon, il se présenta dans dans un manoir où jadis son couvert
-était toujours mis à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait
-paru, l'_ancien_ du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel,
-dévisagea le poète nomade:
-
---Que te faut-il, mendiant?
-
---Du pain, pour l'amour de Dieu.
-
---Quand tu l'auras gagné! fit l'homme.
-
-Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller. Pour le coup, Jean
-Rumengol eut dans les yeux une telle flamme de haine que le Léonard
-recula, épouvanté. Il ne se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond
-franchir la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il chancelait,
-le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue subitement en une
-détresse infinie. Il venait de prendre conscience de son inutilité dans
-un monde qui prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les
-chanteurs de chansons.
-
-Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon, comme une chose
-inerte, comme une barque en dérive, ne chantant plus, marmonnant des
-paroles sans suite, l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il
-traversa Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il était
-cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper une dernière fois
-au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut la mer grande, embrasser d'un
-regard suprême l'horizon de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents
-l'esprit chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons
-n'en ayant plus que faire.
-
- * * * * *
-
-Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres brutes qu'on appelle
-dans le pays le _Bern-Mein_[16]. Un roi, dit-on, est enterré sous ce
-_cairn_. Jean Rumengol se laissa choir au pied de cette tombe primitive.
-Depuis trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les yeux,
-pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une torpeur l'envahit.
-«Dieu merci! pensa-t-il, c'est la fin!»
-
- [16] Le «tas de pierres». Cf. _La légende de la mort chez les bretons
- armoricains_, «l'Ame dans un tas de pierres».
-
-Tout à coup, des bruits éperdus de cloches prirent leur volée dans le
-vaste silence.
-
-Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les cloches lui
-crièrent aux oreilles, joyeusement:
-
---Réveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que c'est Noël?...
-
-
-III
-
-C'était nuit de Noël, en effet. Les cloches joyeuses disaient vrai.
-
-Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux barde, cette
-allégresse de la terre pour la naissance de l'Enfant-Dieu? Est-ce que
-cela empêchait que la Bretagne fût mourante et qu'il eût lui-même soif
-de la mort?
-
-Voici que la chanson éparse des cloches lui apparaissait comme une
-dernière ironie, comme un défi suprême jeté au grand deuil qu'il portait
-dans l'âme. Il leur en voulait de carillonner si allègrement, alors
-qu'elles eussent dû tinter le glas.
-
-Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson. Elles y
-mettaient une sorte d'acharnement, et l'on eût juré, sur ma foi,
-qu'elles n'en avaient qu'après Jean Rumengol. Elles tournoyaient
-au-dessus de sa tête, bourdonnaient à ses oreilles, le houspillaient
-presque, et quand les unes étaient lasses, d'autres survenaient, comme
-si toutes les cloches de la chrétienté se fussent donné rendez-vous sur
-le Ménez-Hom.
-
---Jean Rumengol, réveille-toi! Lève-toi, Jean Rumengol! Jean Rumengol,
-c'est Noël!
-
-Noël! Noël! En chantant cela, elles avaient des voix si pénétrantes, si
-douces, que, malgré lui, Jean Rumengol sentait tout son vieux corps
-tressaillir d'aise. Comme à l'appel des cloches du dehors, des cloches
-intérieures s'ébranlaient en lui-même, dans le crépuscule de ses
-lointains souvenirs. En vain il s'efforçait de ne les entendre pas.
-Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration qui retentissait dans
-tout son être. En vain il tenait ses paupières obstinément closes. Les
-_Noëls_ anciennes repassaient devant ses yeux, vêtues de leur robe de
-neige, et derrière elles défilaient de souriantes images.
-
-Il voyait, quoi qu'il fît, les petites routes rustiques poudrées de
-blanc, la nuit sainte, d'un bleu étrange, d'un bleu surnaturel; les
-étoiles en marche dans le ciel, étincelantes et comme ravivées. Puis
-c'étaient des processions d'humbles gens, des processions de laboureurs,
-de pâtres, de jeunes servantes et de vieilles filandières,
-s'acheminant--ainsi qu'au temps de l'Évangile--vers la crèche
-symbolique, pour y contempler le roi Jésus couché sur la paille entre
-des boeufs. C'était encore l'église de la paroisse, ses piliers courts
-et trapus, son autel radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne
-humeur qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumées
-de toute cette lumière qui les allait chercher jusqu'au fond de leurs
-niches et faisait rayonner leurs durs visages.
-
-Quelle que fût l'église et quel que fût le desservant, Jean Rumengol,
-cette nuit-là, avait toujours sa stalle réservée dans le choeur. Et,
-quand le prêtre avait célébré les trois messes, le chanteur pontifiait à
-son tour. Debout, ses longs cheveux de Celte épandus sur ses épaules,
-les mains appuyées à son bâton de pèlerin, il entonnait en un breton
-quasi biblique une hymne de circonstance, improvisée le jour même. Il
-chantait d'une voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond
-qu'il vous prenait l'âme. Il commençait en se comparant au mage nègre,
-pauvre souverain d'une race dédaignée; il disait comment une jeune
-étoile l'était venu réveiller là-bas, dans les solitudes du désert: il
-n'avait pas de présents à apporter au Dieu nouveau, mais tout de même il
-s'était mis en route pour le saluer «avec un esprit soumis et un coeur
-parfait». Il déposerait à ses pieds sa détresse, la seule chose qui fût
-à lui... Ici, Jean Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilène
-naïve, il évoquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mère. Il était
-resté le dévot de «sa marraine». Il trouvait pour parler d'elle un
-langage divin et cependant familier. Il la montrait s'avançant par la
-rue d'un pas alourdi par sa grossesse sacrée[17]. Il décrivait Bethléem,
-ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes, des gens
-attablés dans les auberges, un vrai village breton par une après-midi de
-dimanche, et Joseph frappant à un cabaret «dont l'hôtelier avait un fils
-_clerc_», et le fils clerc intercédant auprès du père avaricieux pour
-qu'il logeât gratuitement, au moins dans son étable, la douce compagne
-du charpentier. Venait ensuite quelque merveilleuse histoire, témoignant
-du pouvoir de Marie, celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait
-aux épaules que des moignons et à qui des bras poussèrent pour qu'elle
-pût emmailloter l'enfant Jésus[18]...!
-
- [17] Un Noël breton dit: _He c'hof ganthi beteg hi daoulagad_ «son
- ventre montant jusqu'à ses yeux» cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II.
-
- [18] Cf. plus haut _Nédélek_.
-
-Ah! ces Noëls d'antan!
-
-Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les choses. On croyait
-y être. Il vous transportait par delà les espaces, dans la bourgade
-galiléenne, en ce grand soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos
-yeux, là, dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque
-aussi branlante qu'une crèche, que le _Mabik_[19] naissait. Son image de
-cire semblait vivre. On respirait sa délicieuse haleine. Sous les voûtes
-basses, à l'entour des piliers, malgré les bises de décembre et la
-silencieuse tombée de la neige au dehors, il courait des souffles
-tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les pâtres, les
-laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient réellement à la venue
-du Messie, mais d'un Messie breton, en quelque sorte, tant ce Jean
-Rumengol excellait à tout bretonniser, même Dieu.
-
- [19] L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus, des
- Italiens l'appellent de même le _bambino_.
-
-Aussi, quand le poète avait terminé son _prézec_, son sermon chanté,
-c'était à qui l'hébergerait pour le reste de la «nuitée»; c'était à qui
-l'emmènerait par les petites routes poudrées de blanc vers la ferme
-lointaine, perdue et comme ensevelie dans le mystère de la campagne.
-Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait que ce fût un
-prophète, un personnage prestigieux. Et, de fait, il avait en lui l'âme
-des anciens mages. Il avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons
-en restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le suppliait de
-«prêcher» encore, et il se remettait à chanter la _gwerze_ de Jésus,
-dans le silence solennel de la nuit. Son bras, levé dans un geste
-grandiose, dans un geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne
-nouvelle». Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur les
-talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs torses macabres; les
-chiens de garde oubliaient d'aboyer; les boeufs, dans les étables,
-meuglaient doucement; la mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte
-éternelle.
-
-Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la ferme, la veillée se
-continuait jusqu'à l'aube. Un tronc d'arbre brûlait dans le foyer, et le
-noble vagabond, assis dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole
-de feu.
-
-Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi d'une mission, d'un
-sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination des humbles de hautes
-perspectives. Il les aidait à voir le ciel. Il faisait passer devant eux
-le mirage des paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était
-vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui seuls font vivre
-les âmes, et, après avoir pétri ce pain d'élection, il avait joie à le
-partager avec la foule.
-
-... Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain azyme, puisque les
-Bretons en étaient las?
-
-Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes! Jean Rumengol est
-de trop parmi le monde d'à présent. Laissez-le mourir de sa belle mort,
-avec la neige pour linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi.
-Soyez-lui compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses
-yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté. Pitié pour le
-vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété vos voix. Faites comme
-les vents, ses premiers maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!...
-
-
-IV
-
---Lève-toi, Jean Rumengol! Lève-toi!
-
-Elles sont obsédantes, ces cloches. Même sur le Ménez-Hom, il est dit
-qu'on ne peut mourir en paix.
-
-Combien vaste pourtant est la solitude, et combien sauvage! C'est à
-peine si en avril les bergers osent y faire paître leurs moutons
-récalcitrants. L'herbe y est amère, rase et rousse. En décembre, il est
-morne, ce promontoire, avec ses deux croupes jumelles, également
-chauves. Entre les deux se tapit une chapelle sous le vocable de Sainte
-Marie, un de ces sanctuaires bretons qui sont comme des guérites bâties
-par la piété populaire le long des côtes.
-
-Du haut de ces oratoires, les vieux saints d'Armor veillèrent longtemps
-sur le pays, montèrent autour de la Bretagne une sorte de garde sacrée.
-Saints marins, pour la plupart, ayant encore dans quelque coin de leur
-chapelle l'auge de pierre où jadis ils naviguèrent, leurs sanctuaires
-étaient comme des sémaphores épars sur les hauts lieux. Et, de ces
-sémaphores mystiques, les Maudez, les Guévrok, les Kirek, les Guennolé,
-les Kadok, les Beuzek et tant d'autres étaient les guetteurs éternels.
-Ils rassuraient les hameaux de pêcheurs dont les masures inquiètes
-aimaient à se blottir à leur pied.
-
-Mais leur vigilance protectrice s'étendait bien au delà. Elle rayonnait
-sur la mer même, jusqu'aux extrêmes confins de l'horizon des eaux. Elle
-enveloppait d'une atmosphère de calme et de sécurité les vaillantes
-petites barques vouées à l'aventure quotidienne. Dès qu'il y avait
-menace de gros temps, la cloche de la chapelle se mettait d'elle-même à
-tinter. Et ce signal si menu, si grêle, semblait se prolonger à
-l'infini; il dominait la sauvage chanson du vent, la chanson plus
-sauvage de la houle; il se propageait, sonore, au sein de la brume la
-plus épaisse. Et les barques lointaines faisaient force de voiles vers
-la terre. Tel un troupeau que la trompe du berger rassemble, elles
-rentraient dans les anses de la côte, comme des vaches à l'étable. Les
-équipages, pour remercier le saint, entonnaient son cantique. Ces rudes
-voix d'hommes étaient douces à entendre, le soir, dans les étroits
-chemins caillouteux, rythmées par la cadence lourde des sabots. Debout
-sur les seuils, les femmes les écoutaient venir, en tricotant, et dans
-leur âme aussi s'élevait un chant ineffable, une reconnaissante action
-de grâces...
-
-Que de fois Jean Rumengol avait été témoin de ces retours!
-
-Plus encore que les saints «patriotes», comme les appelle Albert le
-Grand, la Vierge était chère aux Bretons du littoral. Sur tous les caps
-ils dressaient son image; ils lui bâtissaient des _maisons_[20] de
-pierre sculptée, avec des clochers élégants qu'on prendrait de loin pour
-de fines robes de dentelles en granit suspendues entre terre et ciel.
-Ils l'invoquaient sous de multiples noms, les plus poétiques, les plus
-tendres. Ils la nommaient «Madame Marie la douce», «Vierge de
-Bonne-Nouvelle», «Fleur blanche de la mer». Pendant les tourmentes, ils
-la voyaient marcher, vêtue de lumière, sur les flots. Elle ouvrait
-devant les bateaux des routes d'argent clair. Le seul frôlement de sa
-longue jupe apaisait la colère des vagues; la tempête lui obéissait avec
-une docilité bêlante de mouton.
-
- [20] _Ty ar Werc'hès_, la _maison_ de la Vierge. C'est ainsi que le
- langage populaire désigne la plupart des chapelles qui ont la Vierge
- pour patronne.
-
-C'est du moins ce que croyaient fermement les Bretons d'autrefois.
-
-Ils croyaient encore que sainte Marie du Ménez-Hom avait été préposée
-par Dieu à la garde des mystérieuses cités qui dorment, enfouies sous
-les eaux, au bord des plages armoricaines. Aux temps anciens, avant la
-disparition d'Is, elle fut la patronne de cette merveilleuse capitale.
-Quand la ville eut été submergée par les flots, Gralon, qui s'était
-enfui sur son cheval gris pommelé, avec saint Guennolé en croupe, vint
-prendre terre au pied du Ménez-Hom. Sur les conseils du moine, il fit
-élever au sommet du mont une église expiatoire, de proportions modestes,
-mais qui reproduisait néanmoins en ses lignes essentielles la cathédrale
-d'Is. Il s'apprêtait même à faire sculpter une sainte Marie en granit
-bleu, toute pareille à celle que la mer avait engloutie avec tout le
-reste. Guennolé lui enjoignit d'attendre, et momentanément la niche
-destinée à la Vierge resta vide.
-
-Mais, un soir, les pêcheurs de Cast, de Penn-Trêz et de Plomodiern ne
-furent pas peu surpris de voir une grande silhouette rigide de femme,
-que le couchant auréolait d'un nimbe d'or, glisser majestueusement sur
-la face des ondes. Elle marchait du pas étrange et silencieux d'une
-statue. Parvenue à la grève, elle s'engagea dans le sentier de la
-montagne, et, le lendemain--qui était un dimanche--la Vierge d'Is se
-dressait en pied dans l'église neuve du Ménez-Hom. On crut remarquer que
-dans sa main droite elle tenait une grosse clef de fer artistement
-ouvrée. On en conclut que c'était la clef de la ville noyée. Depuis, un
-proverbe eut cours, qui disait:
-
---Si jamais sainte Marie descend du Ménez-Hom, ce sera pour rouvrir les
-portes de Ker-Is.
-
-Comme le gland engendre le chêne, ainsi le proverbe engendre souvent la
-légende.
-
-Plus tard on raconta dans le pays que la Vierge du mont quittait son
-piédestal tous les cent ans, durant la nuit de Noël, pour aller montrer
-le _Mabik_ aux cités qui dorment sous les eaux. Bienheureux le vivant
-qui se trouvait, cette nuit-là, sur son chemin. La Vierge le priait de
-porter l'Enfant-Dieu et l'emmenait à sa suite dans les villes
-mystérieuses. Il y assistait à de merveilleux spectacles; il y voyait
-des choses si belles que ses yeux en demeuraient éblouis pour
-l'éternité.
-
-
-V
-
-Mère-nourrice, aux veillées d'antan, se faisait l'écho de ces naïves
-histoires, et Jean Rumengol les apprit, tout enfant, de ses lèvres.
-Longtemps il en fut hanté. Mais, vieilli maintenant et désabusé, il n'y
-ajoutait plus grande foi. Il savait, hélas! désormais l'inanité des
-légendes. Il les savait mourantes, comme l'âme délicieuse des ancêtres
-qui les enfanta. Et il les regrettait d'ailleurs assez pour se résoudre
-à ne leur point survivre.
-
-Il voulait mourir, d'abord parce que les rêves auxquels il tenait le
-plus lui avaient fait banqueroute dans la vie; puis, parce qu'il gardait
-l'espoir--ou l'illusion--qu'ils pouvaient se reconstruire dans l'au-delà
-de la mort.
-
-Dans ce dessein, il avait choisi ce Ménez, le plus farouche sommet de la
-_sierra_ bretonne. Il comptait y trépasser solitaire. La mer tout proche
-eût célébré sa messe funèbre, et la nuit, la triste nuit d'hiver, l'eût
-cousu dans un linceul de neige blanche, de ses doigts glacés et
-silencieux. Les grands fauves ont, dit-on, de ces pudeurs: ils se
-cachent pour mourir. Jean Rumengol avait dans les veines du sang
-d'animal sauvage.
-
-Or, voici que cette nuit se trouva être celle de Noël; voici que toutes
-les cloches se mettaient en branle; voici que, par un fait exprès,
-semblait-il, elles accouraient de tous les points de l'horizon à ce
-morne promontoire, comme s'attroupent les sorcières au lieu du sabbat.
-Sorcières pieuses! Sabbat divin!
-
-Jean Rumengol souleva ses paupières qui déjà s'appesantissaient.
-
-Ce qu'il vit alors, je vais tâcher de vous le dire.
-
-Les cloches tourbillonnaient dans l'air, sveltes, légères, lumineuses.
-On eût dit un essaim de fées. Leurs robes de bronze qui faisaient un
-grand bruit sonore étaient saupoudrées de neige étincelante, comme d'une
-poussière de diamants. Les battants se balançaient, furtifs et doux,
-ainsi que des pieds de femmes qui dansent. Chose plus étrange encore,
-elles avaient des figures, de jeunes visages d'un rose de séraphins,
-avec des regards limpides couleur de ciel. Leurs chevelures éparses
-baignaient leurs épaules. D'aucunes étaient blondes, du blond des
-peupliers en automne; d'autres avaient le ton roux des feuilles qui
-s'amoncellent au pied des chênes; d'autres étaient brunes, au point de
-se confondre avec la nuit.
-
-Jamais il n'avait été donné à Jean Rumengol de contempler des formes de
-cloches aussi surnaturelles. Il se demandait si ce n'était pas le rêve
-de la mort qui commençait à se dérouler devant ses yeux. Et, comme ces
-chanteuses aériennes continuaient de lui répéter: «Lève-toi!», il se
-leva...
-
- * * * * *
-
-La vieille église du Ménez-Hom était illuminée splendidement. Toutes les
-étoiles du firmament y brûlaient comme autant de cierges. Dans la baie
-du portail apparut la Vierge en granit bleu, marchant de son pas de
-statue vivante. Jean Rumengol la regarda venir. Les étoiles la
-suivaient, rangées en longues files, comme pour une procession. Dans ses
-bras était le _Mabik_, le Dieu nouveau-né, enveloppé de langes qui
-avaient été taillés sans doute dans les morceaux d'une toile très
-ancienne.
-
-Elle s'en vint droit au barde. Elle souriait de ce même sourire qu'elle
-avait aux lèvres le matin où Jean Rumengol, l'enfant d'aventure, fut
-trouvé près de son pilier.
-
---Te voilà bien vieux et bien las, mon pauvre Jean! dit-elle, de sa voix
-mélodieuse.
-
-Il s'était jeté à genoux, et ne sut que balbutier:
-
---Ah! ma marraine!... ma bonne marraine!!!...
-
-Elle reprit:
-
---Pour vieux que tu sois, et si lourde que t'ait été la vie, je désire,
-filleul, que tu m'aides à porter mon fils.
-
---C'est un honneur dont je suis indigne, marraine, mais je ferai ce
-qu'il vous plaira et, où vous voudrez que j'aille, j'irai.
-
-Avec des précautions infinies il reçut l'enfantelet divin. Et aussitôt
-il sentit courir dans ses veines une flamme étrange de jeunesse. Il lui
-sembla que tout son être reverdissait comme au souffle d'un printemps
-surnaturel.
-
---Viens! dit la Vierge.
-
-Jean vit qu'elle tenait à la main une clef de fer. Ils se mirent à
-descendre la montagne, dans la direction de la mer. Les cloches
-sonnaient, agitant leurs grandes robes de bronze. Le ciel entier
-retentissait d'une vibration immense. Les flocons de neige planaient,
-comme de légers oiseaux blancs, comme de toutes petites choses ailées,
-vaguement chuchotantes, puis s'abattaient sans bruit, ainsi que les
-pétales de fleurs, pour faire un tapis de ouate fine sous les pas de la
-Vierge et de Jean Rumengol.
-
-On chemina longtemps en silence.
-
-Le coeur du vieux chanteur de chansons battait à se rompre. Il éprouvait
-un sentiment d'allégresse mêlé d'angoisse. Il avait conscience qu'il
-allait au devant de quelque magique révélation.
-
- * * * * *
-
-Il les avait souvent parcourues, de nuit comme de jour, et par des
-hivers tout semblables à celui-ci, ces campagnes de Cast, de Plomodiern
-et de Plonévez-Porzay qui dévalent en pente douce, avec leurs menues
-pièces de terre et leurs bouquets de bois, vers la baie de Douarnenez.
-Jamais il ne leur avait trouvé ce je ne sais quel air qu'elles avaient
-ce soir. On les eût dites attentives à quelque chose d'insolite qui se
-préparait dans l'ombre. Elles étaient troublées, elles aussi, d'une
-émotion mystérieuse. Cela se voyait à l'attitude des arbres, des talus,
-et à une sorte de frisson qui agitait le sol même.
-
-Un grand silence d'attente, une oppression infinie...
-
-Ce qui plus que tout le reste étonnait Jean Rumengol, c'était de
-n'entendre point la chanson coutumière des eaux de la mer qu'il savait
-toutes proches. Vainement il les cherchait, ces eaux, entre la
-presqu'île basse de Crozon et les hautes falaises du Cap dont la courbe
-majestueuse se dessinait énergiquement sur le fond clair de la nuit.
-
-La baie apparaissait comme un immense entonnoir vide. L'Océan s'était
-enfui. Il devait avoir été refoulé là-bas, à des lieues et à des lieues.
-On respirait encore son haleine salée, son odeur de saumure saine, si
-persistante. Mais, de lui, tout s'était effacé, à moins que ce ne fût
-lui, ce nuage d'un gris sombre qui se distinguait à peine dans les
-lointains et qui avait une forme de bête cabrée, comme sont représentés
-les chevaux dans certains groupes équestres. Du moins, son hennissement
-sauvage s'était-il évanoui. La plage, d'ordinaire bruissante, traversée
-par des galops de vagues, s'étendait nue, plate, dans sa maigreur de
-solitude stérile.
-
-Et c'est de ce côté que la Vierge s'avançait.
-
-On marchait maintenant dans les sables. Le _Mabik_ faisait mine de
-dormir dans les bras du vieux barde. Mais de ses yeux clos des gouttes
-de lumière coulaient.
-
- * * * * *
-
-... Dans cette partie de la grève est un éboulis de roches, un pan de
-falaise, sans doute, tombé là et que les flots n'ont pu émietter. Des
-lambeaux d'argile y sont restés suspendus avec leurs herbes. Cela
-ressemble au dernier débris survivant d'une ruine. Ce sont des blocs de
-schiste aux assises régulières rappelant les constructions primitives,
-les maçonneries cyclopéennes. Un bloc plus massif et comme appuyé aux
-autres figure assez bien la porte ou mieux la poterne de cette espèce de
-rempart préhistorique.
-
-Sainte Marie du Ménez-Hom introduisit dans la pierre la clef qu'elle
-portait. La pierre roula sur d'invisibles gonds et exhala, en s'ouvrant,
-un soupir si doux, si long, si puissant que toute la terre bretonne en
-dut tressaillir dans ses entrailles les plus profondes.
-
---Te voici dans le pays de tes jeunes rêves! dit la Vierge à son
-filleul, le chanteur nomade.
-
-Jean Rumengol s'était déjà ressouvenu de la légende. Il avait compris
-avant même que sa marraine eût parlé.
-
-
-VI
-
---Donne-moi l'enfantelet, reprit-elle, et suis-nous.
-
-Elle s'engagea la première dans l'étroit corridor creusé à travers la
-roche. Jean y pénétra sur ses pas. De la voûte, des eaux amères
-s'égouttaient, et les parois étaient luisantes comme des joues où ont
-ruisselé des larmes. Ce trajet souterrain fut de courte durée. Quand on
-se retrouva à l'air libre, Jean ne fut pas médiocrement désappointé de
-voir qu'il faisait dans le ciel la même nuit et que la grève était tout
-aussi nue, tout aussi plate.
-
-Elle mentait donc comme les autres, la belle légende de la Vierge du
-Ménez-Hom, puisque le miracle tardait tant à s'accomplir! Dame Marie
-devina-t-elle le doute qui assombrissait l'âme de son filleul? Elle eut
-un sourire étrange, un plissement malicieux des lèvres.
-
---Allons, vieux barde, ouvre grand tes yeux!
-
-Ce disant, le visage tourné vers la baie, elle élevait en ses bras le
-_Mabik_. Maintenant il semblait tout en or, ce _Mabik_. Il agita ses
-petites mains, et, de chacun de ses doigts, des jets de feu
-s'élancèrent, rayant l'espace comme des fusées. Puis il s'écria d'un ton
-enfantin, quoique un peu triste:
-
---En l'honneur de ma naissance, je veux que toute chose morte renaisse!
-
-Il n'eut pas plus tôt achevé que, dans la plage déserte, il se fit comme
-un vaste remuement. Où il n'y avait tout à l'heure que sable, monotonie,
-stérilité, solitude, des maisons surgirent; et plus haut que les maisons
-montèrent des palais, et plus haut que les palais se dressèrent des
-clochers d'églises. A la place de la mer disparue, une mer nouvelle
-s'épandait, un océan de toits, une houle d'ardoises bleuissantes, où les
-cathédrales avaient une majestueuse immobilité de vaisseaux à l'ancre,
-où les flèches de pierre pointaient comme des mâts.
-
-Une ville, non! Mais un peuple de villes. Elles étaient toutes là,
-pressées les unes contre les autres, les cités dont la tradition
-bretonne a perpétué jusqu'en notre temps les noms et le souvenir:
-Tolente qui fut, dit-on, où est Plouguerneau; Occismor qui fut où est
-Saint-Pol; Lexobie qui fut où est le Coz-Ieodet; Ker-Is, enfin, Ker-Is
-la somptueuse, dont le spectre domine encore tout le pays de
-Cornouailles.
-
-La Bretagne des jours fabuleux ressuscitait, sous la forme d'une
-Jérusalem messianique, à l'appel du Messie. L'âge d'or des vieilles
-tribus armoricaines revivait.
-
-Jésus fit un signe.
-
-Et voilà les cloches de Noël de s'abattre de-ci de-là sur les clochers
-de ces villes de rêve; les voilà de se nicher dans les hautes chambres,
-avec leurs longues chevelures blondes ou brunes pendant jusqu'à terre,
-pareilles à des cordes tressées. Et les étoiles errantes de se disperser
-dans les maisons, d'allumer une flamme dans les âtres, de brûler
-derrière les vitres, sur les tables, comme les chandelles joyeuses d'un
-réveillon. Dans les rues sinueuses, baignées d'une lumière élyséenne qui
-les faisait ressembler à des sillages de barques, tant elle les
-argentait doucement, des ombres commencèrent à se mouvoir. Silhouettes
-encore indistinctes, mais qui allaient se précisant.
-
-Ainsi que le lui avait narquoisement recommandé sa marraine, Jean
-Rumengol avait ouvert tout grand ses yeux. Il n'osait les en croire. Au
-fond, il avait peur. Cette réalisation imprévue du plus tenace et du
-plus impossible de ses voeux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se
-retrouver dans le Ménez, la tête appuyée au Bern-Meïn, échapper
-n'importe comment à cette vision tant souhaitée des choses d'autrefois,
-redevenues actuelles, présentes, vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds
-s'étaient comme enracinés dans le sable. Il était prisonnier de son
-propre songe. Peut-être qu'en implorant sainte Marie?... Il joignit les
-mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier. Elle avait disparu.
-Disparu aussi le _Mabik_.
-
-Il ne restait d'eux que cette grande clarté enveloppant quatre villes
-mortes qui se mettaient à revivre.
-
-Le barde, en regardant du côté de la terre, constata qu'un mur immense
-la lui fermait, un mur noir, impénétrable, une cloison sans issue.
-Devant lui, en revanche, s'élargissait un éventail de rues aux
-perspectives indéfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets
-ankylosés des boutiques. Des marchands très anciens, aux figures
-jeunettes, paraient les façades de leurs maisons de défroques
-historiques. Les justaucorps en peau d'aurochs se balançaient accrochés
-à des clous. Des bijoux barbares flambaient aux vitrines des orfèvres.
-Une odeur de sanglier rôti s'exhalait des cheminées et flottait en fumée
-odorante sur les toits. Des groupes de gens de tout âge et de l'un et de
-l'autre sexe s'acheminaient vers les églises, au bruit des cloches
-bourdonnantes.
-
-Sur une place, un vieillard inspiré chantait. Il avait la barbe drue et
-sa chevelure se mêlait à sa barbe. Autour de lui faisaient cercle des
-gars énormes, des filles d'une beauté souveraine. Il chantait dans une
-langue rude et cependant très musicale, dans une langue aux sons
-gutturaux que tempérait, que voilait une sorte de nasillement triste. Et
-il s'accompagnait d'un instrument bizarre, d'une lyre à deux nerfs, l'un
-grave, l'autre mordant. Mélopée lamentable traversée d'un filet
-d'ironie.
-
-Ce que cet homme disait à cette foule, Jean Rumengol voulut le savoir.
-
-Il oublia tout le reste, sa peur même, et s'élança, tête baissée, au
-coeur des villes englouties, par la première voie qui s'offrait à lui.
-
-
-VII
-
-Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre? Sut-il comme il se
-nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn ou Gwenc'hlan?... Apprit-il de
-lui le poème à la fois religieux et sceptique qui dut, à l'origine,
-bercer notre race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée
-de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir? C'est ce que
-l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais.
-
- * * * * *
-
-La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc, dans les
-Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse le barde cornouaillais, déjà
-vieux. En guise d'épilogue, elle ajoutait ceci:
-
---J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une réalité. Il avait
-le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai vu pleurer, parce qu'il
-entendait les petits garçons de l'école primaire converser entre eux en
-français. Il n'aimait pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les
-générations nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge l'a
-fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a rempli son voeu.
-Peut-être y choqua-t-il son verre contre celui d'Ahès. Il s'en réjouit,
-j'en suis sûre, et ce fut sa dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est
-le symbole de la Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage
-encombrant. Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés de nous.
-
-Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur de chansons fut
-repêché au bout d'une gaffe par des hommes de Douarnenez. Faut-il croire
-que l'Océan, la grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit.
-Mais, en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima se survit
-au sein de l'Océan même. La mer a beau faire, elle est grosse de nos
-villes, comme le monde est plein de notre âme. Cela nous suffit!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant son
-récit, la chaumière basse où elle le narrait, tout en filant. Le rouet
-faisait un bruit très doux, un ronronnement mélancolique comme une
-chanson du passé. La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte
-inassouvie.
-
-Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol flottant sur les eaux
-du large, promenant sur les côtes de l'Armorique, en ses yeux clos de
-noyé, le mystère de nos légendes.
-
-
-
-
-A BORD
-
-DE LA
-
-«JEANNE-AUGUSTINE»
-
-
-I
-
-C'était la veille de Noël, à Paimpol, dans le cabaret de la mère Foëson.
-Un grand feu flambait dans le foyer de la vaste cuisine au plafond bas,
-allumant çà et là, le long des murs, de petites lueurs claires dans le
-cuivre des ustensiles et la faïence à fleurs des chopines ou des brocs.
-Autour des tables, des hommes buvaient, en attendant l'heure de la messe
-nocturne. C'étaient tous des _gens de mer_, aux colliers de barbe dure,
-âpre et grise comme du lichen de roche; on reconnaissait parmi eux les
-d'_Islandais_ à leur peau bistre, à leurs yeux brillants et fixes,
-surtout à leurs voix éraillées, comme voilées de brume. Les autres
-étaient pour la plupart des _goëmonniers_ de la baie ou des _homardiers_
-de Loguivy.
-
-La porte s'ouvrit.
-
-Une bouffée de bise entra et, avec elle, un colosse à barbe brune et
-frisée,--une tête de dieu assyrien sur des épaules immenses.
-
---Ohé! à bâbord! cria l'un des buveurs. Par ici, Yvon Floury!
-
-Yvon Floury, le capitaine, eut un calme sourire et vint s'asseoir auprès
-de l'homme qui l'avait hélé. Celui-ci reprit:
-
---Puisque nous te tenons et que c'est veille de Noël, tu vas nous
-raconter _cela_ tout au long.
-
---Quoi?
-
---L'histoire de la _Jeanne-Augustine_.
-
-Yvon Floury demanda une _mocque_ de cidre, passa son énorme pouce dans
-l'anse de la chopine et trinqua à la ronde avec les compagnons. Il but
-d'une seule lampée, puis, promenant sur les poils de sa moustache sa
-langue rouge, vibrante et mince comme celle d'un fauve:
-
---L'histoire de la _Jeanne-Augustine_, grommela-t-il. Il n'y a guère que
-moi, en effet, qui vous la puisse conter. De ceux qui étaient à bord,
-cette nuit-là, je crois bien que je suis le seul survivant...
-
---C'est pourtant juste!... Il y avait Alain Perrot, n'est-ce pas?
-
---Mon second: perdu «à Islande».
-
---Il y avait aussi Ludo Guilcher?
-
---De Plounez. Mon matelot: décédé à Singapour.
-
---Puis?
-
---Puis il y avait le mousse... Celui-là, je ne sais pas trop ce qu'il
-est devenu.
-
---Perdu aussi «à Islande», murmura quelqu'un. C'était mon fils.
-
-Il y eut un silence gêné.
-
-Jean Carguet, le maître-voilier, se hâta d'intervenir:--Dis donc
-l'histoire, capitaine Floury!
-
-
-II
-
-Voilà. La _Jeanne-Augustine_ était une goëlette de Paimpol.
-Contrairement au «petit navire» de la chanson, elle avait beaucoup
-navigué. Un peu vieille, un peu décatie, avec quelques rhumatismes à sa
-grosse membrure de chêne,--brave, tout de même, et pas geignarde. Elle
-avait fait jadis les grandes pêches; maintenant, on l'utilisait aux
-voyages de Norvège, pour les bois. Une demi-retraite. Partie, fin de
-novembre, pour Dronthem, elle avait eu, à l'aller, mer douce et joli
-vent de suroît. Double faveur en cette saison et dans ces parages. Le
-retour, en revanche, fut pénible. On n'eut pas plus tôt quitté le
-_fjord_ que les brumes se mirent à tisser leurs toiles d'araignées entre
-mer et ciel. On aurait cru _nager_ dans de la ouate. Air et eau, ça ne
-faisait qu'un. On flottait dans cette étoupe, à l'aveuglette.
-Marchait-on? virait-on sur place? On n'en savait rien. Nul clapotis à
-l'avant. Comme temps, un crépuscule; un entre-deux de lumière et
-d'ombre, ni jour, ni nuit. Pas de vent. Les voiles pendaient grises et
-mortes.
-
---Combien de lieues, capitaine? demanda le second.
-
---Une trentaine environ.
-
---Si ça continue, nous arriverons à Paimpol l'année prochaine.
-
---Ce serait encore de la chance, puisque l'année prochaine s'ouvre dans
-huit jours.
-
---Au fait, c'est vrai. C'est nuit de Noël, à cette heure...
-Réveillonne-t-on?
-
---C'est une idée. Ça fera passer le temps...
-
-Yvon Floury appela le mousse:
-
---Tu vas nous cuire une andouille.
-
-Puis, ayant invité le second et le matelot à descendre avec lui dans la
-cabine, il versa trois pleins verres de brandy, pour «faire le trou»,
-avant la ripaille. Ils s'apprêtaient à boire à la santé du _Pays_,
-lorsque la tête ahurie du mousse se montra à l'ouverture du roufle.
-
---C'est comme ça que tu t'occupes de ton andouille, animal!
-
---Non, mais... capitaine... c'est que... c'est vraiment
-extraordinaire... On dirait qu'on entend tinter des cloches à l'arrière
-et à l'avant, à bâbord et à tribord...
-
---Imbécile!
-
---Écoutez plutôt!
-
-Les trois hommes tendirent l'oreille... Il avait raison, le morveux!...
-De tous côtés, dans le grand silence mat de la mer, retentissaient,
-lointaines encore, mais se rapprochant de minute en minute, de longues
-et lentes vibrations pareilles à des sons de cloches mystérieuses. On
-eût pu se croire sur une des collines du pays de Paimpol, alors que
-toutes les paroisses de la côte se renvoient leurs carillons pour
-annoncer la venue de l'Enfant-Dieu.
-
-Les gars de l'équipage se regardaient entre eux, sans mot dire,
-stupéfaits.
-
-Dans la brume épaisse, cette musique était d'une infinie douceur. Elle
-était maintenant toute proche: elle semblait se balancer au large rythme
-des eaux.
-
-C'est une tradition, en Basse-Bretagne, que dans la semaine d'avant
-Pâques les cloches s'en vont à Rome. Les marins se demandèrent si ce
-n'étaient pas quelques bourdons sans cervelle qui, s'étant égarés, s'en
-revenaient ainsi par le Pôle de leur pèlerinage à la ville du Pape.
-
-Mais en voici bien d'une autre. A mesure que les sons se faisaient plus
-distincts, il leur sembla les reconnaître.
-
---Ma parole! murmura Guilcher, je veux qu'on me coupe le cou si ce n'est
-pas là le carillon de Plounez!...
-
---Et ce timbre clair, fit le mousse, dites si ce n'est pas la petite
-cloche de Notre-Dame de Kerfot!...
-
-C'étaient en vérité toutes les voix chantantes des clochers du Goëlo qui
-se promenaient là, autour d'eux, dans la tristesse blafarde du
-septentrion. Et ils se sentaient le coeur serré d'une angoisse étrange.
-Que pouvait bien présager ce _signe_? A la lueur tremblante de la lampe
-de cuivre accrochée à une des poutrelles de la cabine, ils se voyaient
-pâles comme des morts.
-
-Ils se décidèrent à monter sur le pont voulant _savoir_.
-
-Le bruit sonore allait toujours grandissant. Mais on ne voyait rien. Les
-brumes demeuraient inertes et pendantes. Pas une ondulation dans leurs
-vastes plis.
-
-Les hommes s'étaient accoudés au bordage. Ils échangeaient des propos
-rapides, à voix basse, comme s'ils eussent été à l'église. Au fait, ils
-y étaient, à l'église, dans l'église infinie de la mer, toute pleine
-d'une impénétrable vapeur d'encens.
-
-Le mousse, grimpé dans le hauban, poussa un cri éperdu:
-
---Des cierges!... J'aperçois des cierges!...
-
-De toutes parts, en effet, presque au ras de l'eau, s'allumaient, ainsi
-que des lucioles, des flammes pâles qui se mirent à tourner autour du
-navire: on eût dit une flottille d'étoiles émergée de la profondeur
-diffuse des ténèbres. Puis apparurent les colonnes blanches des cierges.
-Enfin les bras qui les tenaient se montrèrent à leur tour; et, après les
-bras, des têtes et des épaules surgirent. A ces têtes de longues barbes
-mouillées pendaient, qu'on eût prises pour des goëmons-épaves. Oh! les
-lamentables faces blêmes aux traits figés!... Elles se suivaient comme
-les gens d'une procession. De leurs lèvres entr'ouvertes un chant
-s'exhalait; et subitement les cloches se turent. On n'entendit plus que
-ce chant, pareil à une plainte,--mélopée lente et triste à fendre l'âme.
-Si faibles que fussent les paroles, on en percevait le sens. C'était un
-noël breton, un de ceux que les petits pâtres vont fredonnant de porte
-en porte durant la veillée sainte. Les hommes de la _Jeanne-Augustine_
-se signèrent avec une dévotion mêlée d'épouvante.
-
-Le chant disait:
-
- Une étoile à l'Orient s'est levée;
- Un Dieu nouveau est né pour la terre,
- Pour la terre grande et pour la mer profonde...
-
-Le mousse claquait des dents, là-haut, dans les vergues, et sur le pont
-les hommes aussi grelottaient, et ce n'était point de froid.
-
-Longtemps les têtes défilèrent; longtemps défilèrent, dans le crépuscule
-arctique, les petites lueurs pâles que faisaient les flammes des
-cierges. Parfois elles venaient si près du bord qu'on distinguait à leur
-clarté les visages de ceux qui les portaient.
-
-Longtemps, longtemps... oui, cela dura longtemps. Et puis, sans qu'on
-sût comment tout cela passa, s'effaça, s'évanouit. Il n'y eut plus dans
-la nuit qu'une solitude plus vaste et un silence plus mystérieux.
-
-Soudain un craquement se fit dans la vieille carcasse du navire. Les
-cordages se tendirent, les voiles s'enflèrent comme si la respiration du
-vent, jusque-là oppressée par l'attente de ces choses, fût redevenue
-libre de se jouer à travers l'espace. A l'avant de la _Jeanne-Augustine_
-l'eau se mit à mousser, entonnant la douce chanson de marche. Et les
-hommes furent tout heureux de sentir qu'ils vivaient encore, que leurs
-âmes ne les avaient point quittés. Ils restèrent néanmoins près d'une
-heure sans se parler, tant les réflexions qu'ils avaient à se
-communiquer leur semblaient inexprimables.
-
-Alain Perrot le premier desserra les lèvres.
-
---J'ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvénan, prononça-t-il. J'étais
-avec lui à bord de la _Reine-des-Anges_, quand il trépassa... Même qu'il
-m'a fait un signe avec la main comme pour me dire je ne sais quoi... Ah!
-le pauvre Guiastrennec!
-
---Moi, j'ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le capitaine. Il
-avait encore la fente qu'il s'ouvrit dans le crâne en tombant des
-huniers.
-
---Moi, Antôn Lazbleiz, de Pontrieux, s'écria le mousse, mon parrain,
-Dieu lui pardonne!
-
---Moi, dit le matelot, j'en ai reconnu plus de trente.
-
-Il entreprit de les nommer, en comptant sur ses doigts. Mais, au dixième
-le capitaine l'interrompit.
-
---Assez!... Tais-toi!...
-
-Elle était trop sinistre, cette litanie funèbre. Et dire qu'ils avaient
-été portés, tous ces noms, par de robustes gars aux poitrines superbes,
-taillés pour vivre cent ans! Et voici qu'ils ne surnageaient déjà plus
-que dans quelques mémoires, éphémères elles-mêmes, ou dans les brèves
-inscriptions des «perdus à Islande» qu'on déchiffre à peine sous les
-porches des vieilles chapelles, au long des côtes d'Armorique...
-
-
-III
-
-... Et les trois verres de brandy? demanda quelqu'un dans l'auditoire.
-
---Nous les vidâmes, répondit le capitaine; nous vidâmes même toute la
-bouteille... en récitant des _De profundis_. Nous _savions_ les uns et
-les autres que c'était la dernière fois que nous trinquions ensemble.
-
-Il ajouta:
-
---Voilà l'histoire de la _Jeanne-Augustine_.
-
-Puis, après un silence:
-
---Vous avez eu tort de me la faire raconter. Je trouve à cette _mocque_
-de cidre le goût qu'avait, ce soir-là, le brandy...
-
-
-
-
-LA CHOUETTE
-
-
-Mathias Kervenno, patriarche mendiant, originaire de la forêt de
-Coat-an-Noz, entre Plougonver et Belle-Isle, m'a fait ce véridique
-récit.
-
-
-I
-
-En ce temps-là--je vous parle du temps du roi Louis-Philippe--j'étais
-sabotier. Vous connaissez Gurunhuël, dans la montagne? Notre équipe
-campait au pied de la côte qui mène au bourg, sous une majestueuse
-futaie dont tous les hêtres ont été transformés en sabots depuis lors.
-Nous composions entre _cousins_ (comme nous avons coutume de nous
-appeler dans la corporation) un village d'environ cinq ou six huttes.
-Celle que j'occupais avec ma femme--Dieu lui fasse paix!--et nos quatre
-enfants, aujourd'hui dispersés à travers le vaste monde, s'adossait au
-mur d'une chapelle en ruines dont il ne subsistait guère que ce pan de
-muraille, un vieil autel disjoint, envahi par les ronces, et, çà et là,
-quelques soubassements de piliers, ensevelis sous un épais fumier de
-mousses, de plantes parasites, de feuilles mortes.
-
-Vers l'est, cependant, derrière l'autel, l'architecture de la maîtresse
-fenêtre, destinée à éclairer le choeur, se dressait encore presque
-intacte, découpant, sur le fond libre d'une avenue, sa rosace de pierres
-veuve de ses anciens vitraux. J'aimais beaucoup, le soir, quand on ne
-voyait plus assez pour le travail, à venir m'installer là sur le rebord
-de granit sculpté, pour songer en paix et fumer silencieusement ma pipe,
-loin du bavardage des femmes et des cris des enfants.
-
-Il ne manquait pas de nids de chouettes dans cette vieille bâtisse
-effondrée.
-
-Un jour, je ne sais comment, en me hissant à ma place de prédilection,
-j'effarouchai une de ces bêtes qui s'envola de son trou, avec une
-plainte si étrange que vous eussiez dit un gémissement humain. Le
-soleil--un soleil d'hiver, à la lumière aiguë et pénétrante,--dardait,
-au moment de mourir, une flèche de feu rougeâtre parmi les décombres.
-Éblouie, aveuglée par cette lueur, la chouette vint se jeter dans mes
-genoux. Je n'en avais jamais vu aucune d'aussi près, si ce n'est sur les
-portes des granges où les paysans, par peur, ont la cruelle habitude de
-les crucifier. Celle-ci, étourdie du choc, allait tomber. J'étendis les
-mains et je la saisis par les ailes.
-
-Je ne crois pas avoir tenu entre mes doigts rien d'aussi doux que ces
-ailes soyeuses, ouatées, frémissantes et chaudes.
-
-Je tournai la bête à contre-jour, pour lui épargner l'éclat trop vif de
-l'astre couchant.
-
-Et, alors, je ne vis plus que ses yeux.
-
-Vous est-il arrivé de contempler face à face les yeux d'une chouette?
-C'est comme un miroir immense, mais terni; on y devine, vaguement, une
-foule de choses mystérieuses; cela ressemble à des trous ouverts sur
-d'insondables, d'effrayants abîmes. Tout au fond, tout au fond, comme à
-des lieues, on entrevoit de larges remuements d'ombres et de clartés. On
-dirait des pays, des mers, avec des nuages en marches et des processions
-d'êtres qui vont, viennent, passent et repassent, jamais les mêmes,
-ainsi que des personnages de rêves, de muets et mélancoliques
-fantômes...
-
-Tandis que je regardais la chouette, elle me regardait elle aussi,
-tremblante, dominatrice néanmoins, d'un air à la fois impérieux et
-triste qui me troubla.
-
-Je me mis à lisser ses plumes, pour la rassurer et peut-être pour me
-rassurer moi-même.
-
---Va, va, pauvre animal, lui disais-je, je ne suis pas un homme mauvais.
-Je ne veux point te faire de mal. Les sabotiers vivent dans les bois,
-dans les solitudes apaisantes, au milieu des silences sacrés de la
-nature. Ce sont des âmes sereines, pacifiques, quoiqu'ils soient des
-manieurs de hache et des abatteurs d'arbres. Ils aiment les oiseaux, qui
-leur tiennent compagnie, qui sont, comme eux, les hôtes de la forêt, et
-dont la chanson rythme allègrement leur tâche. Toi, tu ne chantes point
-et tu ne te montres guère. Je te connais néanmoins. Souvent, la nuit,
-ton «hou!» lugubre m'a réveillé. Je te sentais perchée sur le haut de la
-hutte. Et tu inclinais mon esprit vers des pensers graves; tu me faisais
-souvenir des ancêtres morts qui, parfois, dit-on, revêtent ta forme,
-pour rappeler les vivants au respect pieux de ceux qui vécurent. Tu
-passes pour en savoir très long sur des choses auxquelles les hommes
-craignent ou diffèrent de réfléchir. Moi, ces choses me sont constamment
-présentes. Le lendemain de la vie me préoccupe plus que la vie même...
-Tes plumes rousses sont frangées de gris: tu es sans doute aussi vieille
-que les hêtres de cette avenue, tu as vu debout cette chapelle dont les
-pierres jonchent à présent le sol. Tu en as entendu les cloches convier
-gaiement les gens d'alentour au pardon du saint... Mais le passé est le
-passé, n'est-ce pas?
-
-Ainsi je parlais à la chouette, les yeux fascinés par ses immobiles
-prunelles où scintillaient des points d'or, semblables à des étoiles
-dans le velours bleuâtre d'un firmament assombri.
-
---Or çà? me dis-je à part moi, réintégrons cette pauvre aveugle dans son
-domicile.
-
-J'écartai les lierres pendants qui voilaient le nid d'où je l'avais vue
-s'envoler, et j'allais y déposer l'oiseau, quand les lianes soulevées
-découvrirent, non point un nid quelconque dans une anfractuosité de
-muraille, mais bien une de ces _armoires_ à double compartiment que les
-maçons ménagent dans les églises, à la droite du choeur, pour recevoir
-les fioles saintes.
-
-Et elles s'y trouvaient encore, les fioles, au nombre de deux, l'une
-pour le vin, l'autre pour l'eau, encrassées, il est vrai, prises dans
-les trames superposées d'innombrables toiles d'araignées auxquelles
-elles avaient probablement dû leur préservation. Et, près d'elles, un
-livre gisait, un missel énorme, très ancien, garni de lourds fermoirs de
-métal, avec des moisissures, des lèpres, des plaies d'humidité
-suppurante, de larges taches de vert-de-gris. La dorure des tranches,
-toutefois, apparaissait bien conservée, par places.
-
-La vue du livre me fit oublier la chouette qui s'était rencoignée
-peureusement dans un des angles du réduit.
-
-Il me tenta, ce missel; et je le pris, avec le sentiment, du reste, que
-je commettais un affreux larcin, car je le cachai sous ma veste, pour
-l'emporter, et m'enfuis à pas de loup, comme un voleur. Je dois ajouter
-qu'une vilaine pensée m'était venue,--une pensée de lucre. L'ouvrage
-datait, à coup sûr, de longtemps; et je savais qu'il y avait, à
-Belle-Isle, un Anglais, homme excentrique, qui payait au poids de l'or
-des bouquins de ce genre, les estimant d'autant plus cher qu'ils étaient
-plus vieux.
-
-
-II
-
-Noël était proche. La veille de la fête, le chef de notre campement me
-dit:
-
---Ça te ferait-il plaisir d'aller, ce soir, à Belle-Isle?... Il y a un
-chargement de sabots à fournir chez Roll Even, le marchand de la
-Grand'Rue... Tu pourras de la sorte assister à la messe de minuit dans
-l'église de ville qui sera, dit-on, illuminée comme une cathédrale.
-
-J'acceptai avec empressement, non point à cause de la messe de minuit,
-quoique j'aie toujours été bon chrétien, mais parce que, par la même
-occasion, je trouverais probablement à vendre le missel à l'Anglais.
-
-Je profitai d'un moment où j'étais seul dans la hutte pour tirer le
-livre de la cachette, l'envelopper d'un morceau de toile et le glisser
-dans la poche intérieure de ma veste.
-
-Après souper, la charrette attelée et chargée, je fis claquer mon fouet,
-et me voilà en route.
-
-Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai dans ma
-limousine, les rênes serrées entre les genoux, les mains enfoncées dans
-les manches de ma veste. Le cheval était la bête la plus douce et la
-plus intelligente qui se pût imaginer. Il entendait le breton, comme
-vous et moi, et il suffisait d'un mot pour accélérer son allure ou la
-ralentir. La nuit était claire, une fine couche de givre commençait à
-saupoudrer au loin la campagne.
-
-Nous dévalâmes au trot la descente de Gurunhuël.
-
-Je me laissais bercer au balancement de la charrette, l'esprit perdu
-dans ma rêverie, supputant le prix que je retirerais du missel,
-cherchant ce que je pourrais acheter pour la femme et les mioches avec
-cet argent. J'évoquais les idées les plus riantes, je tâchais à me
-représenter la joie étonnée des miens, quand, au retour, je leur
-rapporterais toutes sortes de cadeaux inespérés, comme en ont seuls, à
-Noël, les enfants des riches; et toutefois, plus je roulais vers
-Belle-Isle, moins je me sentais en gaieté. Une inquiétude sourde me
-travaillait, un malaise étrange, le trouble qu'on éprouve quand on va
-commettre une mauvaise action.
-
-Soudain je fis un soubresaut. Derrière moi, dans la profondeur sonore de
-la nuit, un «hou!» prolongé, plaintif, triste à fendre l'âme, venait de
-s'élever et, par trois fois, il se répéta, toujours plus long, plus
-plaintif, plus triste.
-
-J'écartai ma couverture, saisis les rênes à pleines mains et cinglai le
-cheval qui partit à fond de train.
-
-Nous traversions maintenant le coeur de la forêt. Des arbres vénérables
-bordaient la route, enchevêtrant au dessus de nous leurs ramures
-dépouillées. Des deux côtés c'était une double rangée interminable de
-troncs noirs, et, derrière ceux-là, il s'en pressait d'autres,
-confusément, par milliers.
-
-Pour la première fois, la forêt me fit peur, à moi qui me considérais
-comme son fils, né à son ombre, bercé dans ses bras centenaires, sur son
-sein si moelleux et si embaumé, à moi qui vivais en elle et par elle, à
-moi qu'elle nourrissait, en vérité, de sa chair même et de son noble
-sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je leur trouvai un
-air menaçant que je ne leur connaissais point; je crus les voir se
-pencher, abaisser lentement leurs branches, pour m'arrêter au passage;
-ils m'apparurent comme un fourmillement muet de grands spectres, et je
-sentis peser sur moi la fixité effrayante de leurs yeux.
-
-Oui, de leurs yeux. Car ils avaient des yeux, tous ces arbres. Dans
-chaque fût, à la hauteur de la maîtresse branche, deux prunelles
-luisaient, larges, rondes, affreusement immobiles, dardant un éclat pâle
-et comme décoloré.
-
-Le cheval, non moins épouvanté que moi-même, suspendit net son élan, les
-jambes raidies, le crin hérissé. J'entendis son coeur battre dans ses
-flancs, à grands coups; et le mien aussi battait à se rompre.
-
-Je tremblais si fort que j'avais laissé tomber les guides et l'idée ne
-me venait pas de mettre pied à terre pour les ramasser... Il y eut
-quelques minutes d'une attente indicible. Dieu m'épargne de revivre
-jamais ces minutes-là. L'angoisse me serrait à la gorge, m'étouffait
-presque; une sueur glacée me ruisselait par tout le corps.
-
-Qu'allait-il se passer?
-
-J'avais une hâte fébrile de le savoir, persuadé, d'ailleurs, que ce
-serait terrible et que j'en mourrais...
-
-Or, voici que de l'un des arbres se détacha une grande forme sombre qui
-se balança, un instant, au dessus de la route, dans l'espace, puis vint
-se poser sur le rebord de la charrette sans bruit. Un flocon de neige ne
-serait pas descendu plus doucement.
-
-Je me retournai sur mon siège et je vis près de moi les deux prunelles
-luisantes que j'avais prises pour les yeux de l'arbre.
-
-Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule de conjuration,
-retenue d'un vieux conteur de légendes à demi sorcier.
-
---Blanche ou noire? Faste ou néfaste? De la part de Dieu ou de la part
-du diable? demandai-je.
-
-Une voix faible et dolente me répondit:
-
---Je suis la chouette des ruines de Saint-Mélar, ô Mathias Kervenno.
-Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu me fus secourable naguère,
-laisse-moi te sauver aujourd'hui... Tu es sur le chemin de ta damnation
-éternelle, Mathias Kervenno.
-
---Je te reconnais, dis-je à l'oiseau de ténèbres. Parle: que veux-tu de
-moi?
-
---Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es en marche pour l'enfer.
-
---Je n'ai pas fait de mal, que je sache.
-
---Tu as un poids sous l'aisselle, Mathias Kervenno.
-
-Je compris qu'il faisait allusion au missel; la rougeur de la honte me
-monta au visage. Je balbutiai:
-
---Je n'ai dépouillé personne. Un vieux livre trouvé dans un vieux mur,
-est-ce donc un si gros péché?
-
---Écoute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour pour jour,
-Saint-Mélar étant alors paroisse, un prêtre y célébrait la messe de
-minuit. Déjà l'office était terminé, et le prêtre ôtait ses ornements,
-tout heureux de penser qu'un bon feu l'attendait au presbytère (car il
-faisait un froid de loup), lorsqu'une pauvresse, arrivée sans doute en
-retard, se présenta à la porte de la sacristie, demandant à être
-entendue en confession et à communier.
-
-«--Revenez demain, Brigida, lui dit le prêtre, contrarié. Je serai dès
-neuf heures au confessionnal et vous communierez à la grand'messe.»
-
-Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille, mais elle n'osa
-point insister, fit une humble révérence et sortit.
-
-Le lendemain, à l'aube, un cantonnier la trouva couchée dans la douve,
-morte, enveloppée d'un linceul de neige.
-
-Par la faute du prêtre, elle n'avait point trépassé en état de grâce. Or
-ce prêtre comparut, à son tour, au tribunal de Dieu, et Dieu lui dit:
-
-«--Pour avoir péché de la sorte, tant qu'il restera deux pierres de la
-chapelle de Saint-Mélar, ton expiation sera d'y donner la communion, la
-nuit de Noël, à toutes les âmes errantes!...»
-
-Voici Noël, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit vont carillonner. Le
-prêtre est à son poste, les âmes errantes se sont rassemblées, les
-fioles saintes vont être remplies, mais le «livre», Mathias, le livre
-n'est plus à sa place... S'il ne se retrouve pas, le prêtre ne pourra
-célébrer l'office. Il sera quitte pour recommencer cent autres années de
-pénitence, peut-être... Mais c'est celui qui a emporté le missel que je
-plains: ce qui appartient aux défunts devient un instrument de damnation
-entre les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno.
-
-Je sortis le livre de ma poche.
-
---Le voilà, murmurai-je. Est-ce à toi qu'il faut que je le restitue?
-
---Je ne suis qu'une chouette, répondit l'oiseau. Rapporte-le où tu l'as
-pris.
-
-Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi je n'hésitai point. Je tirai sur
-la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit pas prier, et nous
-rebroussâmes chemin.
-
-Les figures des arbres, aussitôt, me redevinrent amies. Ce n'étaient
-plus des spectres terrifiants, mais des ormes, des hêtres, des
-châtaigniers, des chênes aux attitudes majestueuses et protectrices. La
-nuit avait repris le calme divin qui sied à un soir de Noël, et, dans
-mon coeur aussi, une paix douce était rentrée.
-
-Arrivé près du campement, j'attachai ma bête au montant d'une barrière
-et je pénétrai dans les ruines.
-
-Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol immense de chouettes me
-suivait. Elles se perchèrent sur les branches d'alentour, fixant sur moi
-leurs prunelles blafardes qui ne me faisaient plus peur. Je remis le
-missel à son ancienne place, ébauchai un signe de croix en passant
-devant l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'étais à peine
-éloigné d'une cinquantaine de pas que des chants s'élevèrent de la
-chapelle détruite, à la louange de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je
-ne vis plus les chouettes; mais, parmi les décombres du sanctuaire, une
-foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et un prêtre à
-cheveux blancs se tenait, les bras étendus, en face du missel ouvert que
-lui présentait un acolyte.
-
-... Hue! Dia!... Le cheval rassuré repartit au galop dans la direction
-de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël, de Plougonver, de Loquenvel,
-de vingt autres paroisses encore se répondaient à travers la clarté
-laiteuse de la nuit, sous le scintillement avivé des étoiles.
-
-Et j'arrivai à Belle-Isle à temps pour entendre la messe.
-
-
-
-
-LE PUITS DE SAINT-KADÔ
-
-
-I
-
-_Puns Kadô_,--le puits de Saint-Kadô,--je le revois, en écrivant ces
-lignes, tel qu'il était aux jours de mon enfance, avec sa margelle
-basse, son parapet de pierres moussues et son vieux treuil qui poussait
-des gémissements presque humains, dans le silence du soir, à l'heure où
-les femmes du bourg, selon l'expression consacrée, «allaient à l'eau».
-
-C'était une espèce de citerne carrée, peu profonde, creusée au milieu de
-la place. Dans une des parois s'ouvrait une haute niche, jadis décorée
-de la statue du saint. Cette statue, un beau jour, s'était effondrée de
-vétusté et de moisissure.
-
---Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a tant en Trégor, je
-ne m'étonne pas que saint Kadô ait donné sa démission... Ça n'est pas
-gai d'être le patron d'un puits. Il aura sans doute demandé à monter en
-grade et à devenir patron d'auberge!...
-
-Ce fut toute l'oraison funèbre de la pauvre vieille image, sculptée aux
-temps anciens dans un tronc de hêtre par quelque pieux sabotier
-d'alentour. On songea bien à la remplacer, mais plus tard, lorsque la
-fabrique serait plus riche. En attendant, des ronces grimpantes, des
-fougères aux fines dentelles s'efforçaient de cacher de leur mieux la
-détresse de cette niche veuve, où les débris sacrés achevaient de
-pourrir.
-
-Le puits continua de s'appeler _Puns Kadô_; mais, de Kadô lui-même, à la
-longue, il ne fut plus question...
-
-Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, auprès de la
-margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures à médire de leur
-prochain, sous prétexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec était la
-seule qui se souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à ses
-tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.
-
---Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est
-de voir sur pied le saint Kadô tout neuf qu'on nous promet depuis des
-années et qui pourrait bien être comme le veau de la vache à Tanguy,
-lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit
-jamais...
-
-Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, car sa prière
-fut exaucée, à la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici
-l'authentique récit.
-
-
-II
-
-Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,--en breton _Ar Zant_,--bon
-mari, bon père, cultivateur consommé, éleveur émérite, mais, par
-exemple, ivrogne, ah! ça, oui, ivrogne pommé!... Plus que sa femme, plus
-que ses enfants, plus même que sa terre et que son bétail, il aimait la
-boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la Boisson!» Il y
-avait, dans la façon dont il le disait, de la tendresse, de la piété, de
-la dévotion, de la ferveur, quelque chose de mystique et de passionné.
-C'était chez lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le _recteur_ de
-la paroisse le sermonnait souvent à cet égard.
-
---Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans ma nature. Je suis
-_boissonnier_!
-
-Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas plus d'accent à
-professer qu'ils étaient chrétiens.
-
-Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, c'est-à-dire
-tout les dimanches régulièrement, plus les jours de fêtes gardées, et
-enfin quand ses affaires l'obligeaient à paraître aux marchés voisins.
-Ivresses charmantes, d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui
-versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face candide alors
-s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial ni même de grossier, au
-contraire: il en était comme transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient
-des scintillements d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient
-des paroles de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre
-qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus retors...
-
-Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic, sa jument
-rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de Me. Cariz, notaire à
-Lannion. Il était content de lui et des autres, content de l'humanité
-tout entière. Il avait beaucoup bu, et bu à bon compte, ce qui doublait
-son allégresse, ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus un lot
-de chêne d'une valeur réelle de quatre cents francs... Oui dame! pour
-cinquante écus il était devenu, lui paysan, lui fermier, propriétaire de
-cette magnifique avenue du château de Kergloz,--des arbres superbes
-comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».--Fallait-il tout de
-même que M. le comte eût besoin de gros sous, après avoir _rousti_ les
-pièces d'or!... Un _boissonnier_ aussi, ce comte, mais un boissonnier
-des grandes villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre.
-
---Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle des pendards,
-expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr, assis à sa gauche sur
-l'unique siège du char à bancs.
-
-Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes et clamant:
-«La charité!» de seuil en seuil. En échange de l'hospitalité qu'on lui
-accordait, dans les greniers ou les étables, il rendait aux femmes le
-service de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries
-d'hiver: d'où ce sobriquet de _An Dribunêr_ (le dévideur) dont on
-l'avait affublé et qui avait fini par se substituer à son véritable nom,
-tombé pour lui-même en oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant
-péniblement la côte, au sortir de Lannion.
-
---Où vas-tu comme ça, Dall?
-
---A ta voix je te reconnais, Ar Zant... Je vais bien loin, si j'en crois
-mes jambes qui me rappellent à tout moment qu'elles ont passé l'âge de
-courir les chemins.
-
---Mais encore?
-
---A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque cependant tu tiens
-à le savoir. C'est mon jour de loger sous leur toit.
-
---Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur porte. Tu n'auras que
-trois champs à traverser.
-
-Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant sur Joseph le
-Saint toutes les bénédictions du ciel. Et celui-ci tout de suite s'était
-mis à lui faire ses confidences.
-
-...--Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes...
-
---Certes, opinait l'aveugle.
-
---Toi, Dall, t'es-tu jamais soûlé?
-
---Plus d'une fois, oui... à l'auberge du _Coûte rien_.
-
---Hein? Quoi? Où est-ce qu'elle est, cette auberge?
-
---Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes, sur les places des
-bourgs, dans l'herbe des prés. C'est le tonneau du bon Dieu: chacun peut
-y boire. L'eau coule pour tout le monde.
-
---De l'eau!... Pouah! fit le Saint avec une grimace.
-
-Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de l'aveugle, mais que
-surprirent seuls les anges qui rôdent dans le firmament de Bretagne, la
-nuit de Noël... La silhouette d'une maison se profila en noir sur
-l'horizon nocturne criblé d'étoiles.
-
-Au dessus de l'huis se balançait, dans le vent, une touffe de gui. A
-l'intérieur, nulle clarté. Les gens, apparemment, dormaient.
-
-Joseph arrêta court la bête.
-
---J'ai soif, dit-il. Nous allons réveiller ce mécréant d'aubergiste qui
-se permet de ronfler à l'heure où les autres se lèvent pour rendre
-visite dans sa crèche à l'Enfant-Dieu... Nous boirons un litre en
-l'honneur de Jésus!... D'ailleurs, te voilà presque arrivé...
-
-Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit à cogner sur la porte
-avec le manche de son fouet.
-
-Mais personne ne lui répondit.
-
---Ohé! Tignouz, ohé! Grida, ouvrez donc!... C'est moi, Joseph le Saint,
-de Kergouanton, avec Dall an Dribunêr. Laisserez-vous deux chrétiens
-mourir de la pépie?
-
-Même silence.
-
---Hé! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est vide? Ils sont tous
-en route pour la messe, mon cher... Ce que tu as de mieux à faire, c'est
-de continuer, toi-même, ton chemin. Tu te désaltéreras au bourg de
-Tréziny.
-
---Ouais, tous les cabarets seront clos.
-
---Tu en seras quitte pour t'abreuver au _puns Kadô_.
-
---Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espèce des grenouilles.
-
---Parlons sérieusement, reprit l'aveugle d'un ton pénétré, avec,
-toutefois, une imperceptible nuance d'ironie. Tu as été obligeant à mon
-égard, je te veux payer de retour. Je vais te révéler un secret que je
-tiens de ma grand'mère, laquelle était une femme de sens, renseignée
-comme pas une sur les merveilles de la «nuit sainte»... Seulement,
-jure-moi d'abord que tu n'en abuseras point...
-
---Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret.
-
---Lorsque tu arriveras à Tréziny, toutes les auberges en effet seront
-fermées; les gens seront à l'église. Laisse ton équipage à l'entrée du
-bourg et dirige-toi vers le puits qui est au milieu de la place. Là,
-assieds-toi sur la margelle jusqu'à ce que tu entendes tinter la
-clochette de l'enfant de choeur, au moment de la consécration. Dès
-qu'elle aura commencé à sonner, ne perds pas de temps. Saisis d'un poing
-solide l'un des seaux et mets-toi à califourchon sur l'autre. Tu
-descendras ainsi tout doucement et tu atteindras sans peine la niche
-pratiquée dans le mur du fond. Tu m'as bien compris?
-
---Parfaitement; mais qu'est-ce que ça me rapportera, toute cette
-gymnastique?
-
---Mon cher, la nuit de Noël, pendant la durée de la consécration, l'eau
-de ce puits se change en vin, par les mérites du Christ et la vertu de
-saint Kadô[21]... Tu n'auras qu'à te pencher pour en boire à pleines
-gorgées. Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en goûte qu'au paradis.
-Tu m'en diras des nouvelles!
-
- [21] C'est une tradition répandue en Basse-Bretagne que la nuit de
- Noël, pendant le temps que dure la consécration, l'eau des sources
- se change en vin pur. J'ai mentionné plus haut l'aventure
- authentique du pauvre Nonnic Garlantès, qui, lui, se noya tout à
- fait, pour avoir voulu s'assurer de la réalité du miracle (cf.
- _Nédélek_).
-
-Le fermier se grattait le bout du nez.
-
---J'ai idée que tu te moques de moi, Dall an Dribunêr.
-
---Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il était de mon devoir de te
-témoigner ma reconnaissance à ma manière... Au revoir, fils! grâce à toi
-me voilà presque rendu à destination. Il ne me reste qu'à te souhaiter
-bon voyage!
-
-Et le vieux, franchissant une barrière, s'engagea dans les champs,
-tandis que l'ivrogne, remonté tant bien que mal sur son siège, criait à
-Rouzic un «hue!» formidable, et que la bonne jument s'enlevait en
-faisant feu des quatre pieds.
-
-
-III
-
---Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec à son mari.
-Je suffirai bien toute seule à surveiller la cuisson du repas et à
-disposer le couvert... Partez sans crainte; la table sera prête à votre
-retour...
-
-Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si çà et là, aux
-lucarnes des chaumières, veillait une flamme pâle, une clarté discrète
-de ver luisant. L'église, en revanche, jetait par ses vitraux de grandes
-lueurs rougeâtres, pareilles à des feux de forge. Et des chants
-montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain Fanch ar Luch,
-accompagné comme en sourdine par le nasillement monotone du choeur des
-femmes. Puis, soudain, les chants cessèrent et, dans le silence,
-retentirent par saccades les tintements grêles d'une clochette.
-
---La consécration! se dit Fanta.
-
-Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et, ouvrant la porte, se
-vint mettre debout pour assister à la sortie de la messe.
-
-Il lui sembla entendre des gémissements.
-
-Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?
-
-Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de _puns Kadô_. Et
-Fanta de courir au vieux puits, non sans s'être munie au préalable d'une
-lanterne.
-
---Qui est là? demanda-t-elle.
-
-Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit:
-
---Moi! Le Saint!
-
---Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous, Monseigneur saint
-Kadô?... Est-il possible!... Et que puis-je pour vous?
-
-La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la pauvre statue
-délaissée l'implorât de la sorte, dans le langage des vivants.
-N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque, cependant, cette nuit-là, les
-bêtes elles-mêmes reçoivent l'usage de la parole, pourquoi, je vous
-prie, pareille faculté ne serait-elle pas accordée aux images vénérées
-des saints?
-
-Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si long.
-
-Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture béante, elle
-disait de sa voix la plus dévote:
-
---Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous suis dévouée. Vous le
-savez, n'est-ce pas?... Depuis que votre ancienne statue est tombée en
-poussière, je ne cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de
-pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une mitre d'or. Mais
-tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont des gens sans coeur et sans
-oreilles, des misérables, des goujats, de fieffés ivrognes!...
-
-Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier mot de cette
-pieuse apostrophe.
-
---Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai... je vous le
-jure!... Sauvez-moi!... Vous n'avez qu'à abaisser le seau que j'ai
-laissé échapper!...
-
---Hein? s'écria Fanta Gouronnec... Comment? Tu n'es donc pas le saint de
-la citerne?
-
---Le Saint!... Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla le malheureux.
-
---Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent donc pas que tu
-te mets à voyager dans les puits?
-
-Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien» qui
-n'avait avec lui que de si lointains rapports,--furieuse surtout de voir
-finir de façon si plate une aventure qu'elle avait crue céleste.
-
-L'autre, cependant, geignait de plus belle:
-
---Je suis à bout de forces... Au nom de Dieu, père des créatures, venez
-à mon aide!... Qui que vous soyez, je vous le revaudrai.
-
-Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le laisser périr en
-état de péché mortel, la nuit où Jésus vient de naître!»
-
---Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours, mais à une
-condition.
-
---Je les accepte toutes.
-
---Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de chêne, et peinte de
-pourpre et d'or, la niche où tu te morfonds.
-
---Dans deux jours elle sera commandée.
-
---Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il n'y a que lui qui sache
-les sculpter comme il faut.
-
---Chez Philippe Merrer, c'est entendu.
-
---Dût-elle te coûter cent francs!
-
---Je paierai même le transport.
-
---Tu le jures?
-
---Sur ma part de paradis.
-
---Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es.
-
---Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants!
-
-Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement s'était formé
-autour de la citerne.
-
---Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à la foule de plus en
-plus compacte...
-
-Et elle commença de tirer sur la corde, en criant, comme font les
-marins:
-
---Ohé! hisse!
-
-On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, au lieu d'eau, ce
-sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur et vert de mousse. Vous jugez si
-le treuil grinçait, mais l'homme aussi claquait des dents.
-
- *
- * *
-
-Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny une mirifique statue
-de saint Kadô drapée de violet et mitrée d'or. Toute la population
-assistait à la cérémonie. Ce fut une occasion de franches lippées et de
-grasses soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton,
-sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait plus qu'à l'auberge du
-_Coûte-rien_ dont Dall an Dribunêr lui avait, le premier, appris la
-route.
-
-Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible ivrogne, il se
-trouve toujours quelqu'un pour dire:
-
---Il faudrait l'envoyer à _Puns Kadô_ s'abreuver de «vin de Noël.»
-
-
-
-
-LE FORGERON
-
-DE
-
-PLOUZÉLAMBRE
-
-
-A Mlle Finette.
-
-Lorsque j'avais votre âge, mon amie, j'étais, ne vous en déplaise, un
-affreux galopin, toujours courant, toujours trottant, en quête
-d'aventures héroïques qui finissaient le plus souvent de la façon la
-plus sotte et d'où je sortais penaud, mais impénitent. Vous m'avez
-demandé de vous en conter une. Écoutez celle-ci qu'une rencontre récente
-m'a remise en mémoire.
-
-
-I
-
-C'était aux vacances dernières. Je passais par Plouzélambre. Imaginez
-une pauvre bourgade, la plus humble et la plus perdue: de vieilles
-maisons grises aux toits galonnés de lichens jaunes; quatre ou cinq
-auberges avec des enseignes d'une orthographe extraordinairement
-fantaisiste; un enclos plein de tombes, ombragé par des ifs presque
-millénaires; une église lamentable, à demi effondrée, ne tenant debout
-que par miracle, et, en face de l'église, l'école--une grande bâtisse
-fort laide, mais où, tout de même, autrefois, nous nous plaisions bien.
-J'en ai fréquenté d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses, ne sont
-pas demeurées aussi chères à mon souvenir.
-
-J'étais arrivé à Plouzélambre sur le coup des huit heures. Des écoliers,
-pareils à celui que je fus, entraient en classe, disposés sur une longue
-file, les mains derrière le dos, le sac de toile en bandoulière, tête
-nue et chantant. Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles
-retentissait en moi délicieusement et, parmi leurs voix claires montant
-à l'unisson, j'écoutais presque si je ne distinguerais pas la mienne.
-L'homme porte en lui une infinie puissance d'illusion: il avait suffi
-qu'autour de moi se reconstituât le décor familier de mon enfance, pour
-que je me crusse redevenu un enfant.
-
-Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise, sa faucille sur
-l'épaule. Je l'arrêtai pour lui demander:
-
---L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas?
-
-Je nommais mon ancien maître. Le paysan me dévisagea, un peu surpris.
-Puis, au bout d'un instant:
-
---Si je ne me trompe, nous avons ânonné ensemble sur les mêmes bancs. Tu
-dois être un tel. Moi, je suis le Bourdonnec.
-
-Je lui sautai au cou et nous nous embrassâmes longuement.
-
---C'est singulier, fit-il, qu'après tant d'années on n'ait pas plus de
-peine à se reconnaître!... Je me suis souvent demandé, quand on causait
-de toi, chez nous, quel air tu pouvais bien avoir à présent. N'est-il
-pas étrange que tu sois exactement celui que je me figurais?
-
-Je confessai en toute sincérité que, pour ma part, j'eusse difficilement
-mis, de prime abord, sur son visage robuste et hâlé le nom du petit
-Jouan Le Bourdonnec qui fut le premier et le plus aimé de mes compagnons
-d'études.
-
-Il eut une de ces réparties profondes dont les paysans de Bretagne sont
-coutumiers:
-
---Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous pareils... Mais,
-poursuivit-il, je n'ai pas répondu à ta question. Ne me parlais-tu pas
-de M. Loarer? Je vais te conduire à lui: nous n'avons, hélas! que
-l'échalier du cimetière à franchir.
-
-Nous fîmes quelques pas dans une étroite allée, sablée de coquillages de
-mer; à droite, à gauche, des tertres verdoyants surmontés de croix
-peintes, racontant des vies obscures et d'humbles trépas; tout au bout,
-une tombe moins fruste, presque monumentale, taillée dans un bloc de
-granit rose.
-
---C'est ici, fit Jouan.
-
-Et quand nous eûmes donné à la mémoire du vieux maître d'école un
-souvenir attendri:
-
---Tu vois que ses élèves lui sont restés fidèles. Les plus pauvres y
-sont allés de leurs quatre sous, pour qu'il eût une sépulture
-convenable. «Il faut, disaient-ils, que sa tombe soit aussi belle que
-celle d'un curé.» Le fait est que nous lui devions bien cela. Te
-rappelles-tu...?
-
-Nous avions pris à travers le cimetière, pour sortir par l'autre côté.
-Et sur nos lèvres, tout en marchant, abondaient les évocations du passé.
-Le paisible champ des morts, baigné par l'éclatante lumière d'août,
-foisonnait de vie végétale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient du
-calice des fleurs funèbres, et l'on entendait au loin, dans les
-campagnes ensoleillées, le ronflement d'orgue des machines à battre. De
-temps à autre, Jouan me prenait par le bras, me désignait une croix sur
-un tertre:
-
---Lis ce nom...
-
-Et c'était quelqu'un de nos camarades d'antan, couché dans le grand
-repos, avant d'avoir accompli le meilleur de sa tâche. Une vague
-mélancolie me gagnait, et cependant j'eus toutes les peines du monde à
-retenir un éclat de rire, lorsque, à propos d'un des noms inscrits là,
-au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec me dit à
-brûle-pourpoint:
-
---Il était de l'histoire du _symbole_, tu sais?... Car tu te la
-rappelles, l'histoire du _symbole_?
-
-Oui bien, je me la rappelais... Nous voilà de la reconstruire ensemble,
-pièce à pièce, en ses moindres détails.
-
-Cela se passait aux âges déjà lointains où, sous prétexte d'apprendre
-aux petits Bretons le français, dont ils ne possédaient pas un traître
-mot, on leur interdisait, même aux récréations, de se servir entre eux
-de la seule langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer.
-
-Autant les condamner au silence.
-
-Mais l'enfant a l'ingéniosité d'un sauvage.
-
-Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à notre vocabulaire
-celtique, au moyen de désinences appropriées, une couleur vaguement
-française. Et ce fut alors le plus abracadabrant des jargons. On disait,
-par exemple: «J'ai _torré_ mon _botès_». Traduisez: j'ai cassé mon
-sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: _meignater_. Cela
-signifiait: se battre à coup de pierres. Tant de choses en un seul mot!
-
-Le reste était à l'avenant.
-
-Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de six à dix ans.
-
-Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres eux-mêmes et,
-pour y obvier, ils adoptèrent le _symbole_.
-
-Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme cela, des
-inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant mystère.
-
-Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et apparences d'une
-rondelle de fer-blanc percée en son milieu d'un trou que traversait une
-ficelle.
-
-Au premier terme suspect que vous laissiez échapper, le surveillant vous
-glissait dans la main ce signe d'infamie. A vous maintenant de vous en
-défaire, en le passant à un condisciple, astucieusement pris par vous en
-faute. On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez vite un
-excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis de penser que ce
-n'est point le but idéal de l'éducation. Le dernier détenteur du
-_symbole_, à la fin de la journée scolaire, restait une heure après le
-départ des autres à ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire
-la toilette de la classe.
-
-Et donc, cette humiliation m'advint.
-
-J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me venger.
-
-Au lieu de déposer le _symbole_ sur la chaire, ainsi qu'il était
-prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand je fus libre, pour
-emporter la maudite rondelle de fer-blanc, et, sitôt dehors, mon premier
-soin fut d'assembler autour de moi tous les garnements du bourg.
-
---Çà, leur dis-je à peu près, il faut en finir avec cet instrument
-d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui les funérailles qu'il
-mérite.
-
-Ils s'écrièrent d'une seule voix:
-
---C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre!
-
-L'instant d'après, nous étions en route pour le Rûn. Le Bourdonnec et
-moi marchions en tête de la bande. Les autres suivaient, hurlant et
-vociférant. Nous devions avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches
-partant en guerre. Les gens, ébaubis, se pressaient sur les seuils pour
-nous regarder passer.
-
-Le Rûn est une éminence broussailleuse, située à un quart de lieue
-environ du bourg de Plouzélambre, dont d'anciennes carrières abandonnées
-ont profondément entaillé les flancs. Où le cadavre de notre ennemi
-serait-il mieux enfoui que sous cette colline déserte, dans une de ces
-grottes obstruées par les ronces, hantées seulement des chauves-souris
-et des crapauds? Il fut procédé à son inhumation, selon les rites les
-plus solennels.
-
-En guise de monument, nous érigeâmes au-dessus un tas de pierres
-semblable à ces _cairns_ qui, chez nos ancêtres, marquaient la sépulture
-des grands chefs barbares. Puis, sur une «couverture de cahier cartonné»
-fixée dans un rameau d'ajonc, l'un de nous--celui-là même dont une croix
-de bois noir venait de me rappeler le nom--écrivit au crayon ces deux
-vers qu'un _symboliste_ d'aujourd'hui (soit dit sans jeu de mots) ne
-désavouerait peut-être pas:
-
- Ci-gît le symbole,
- On pourra parler breton à l'école.
-
-Ce sont probablement les seules rimes qu'il ait jamais assemblées. Que
-Dieu les lui pardonne!
-
-Pas n'est besoin, je pense, de vous apprendre que le lendemain le
-symbole était ressuscité, sinon le même, du moins son frère.
-
-Si j'en crois mon ami Le Bourdonnec, nous fûmes, pour cette escapade,
-battus de verges.
-
-
-II
-
-Tout en devisant de la sorte, je m'étais laissé entraîner par Jouan vers
-sa métairie du Gollod. Il tenait à me présenter à sa femme, «Monna
-Dizès, voyons, la fille du meunier de Nizilzi, une petite fûtée qui
-faisait sa première communion l'année où nous faisions, nous, notre
-troisième».
-
-Il ajoutait d'un ton philosophe:
-
---Ah! elle a quelque peu épaissi, depuis lors.
-
-La «petite fûtée» s'était, en effet, changée en une opulente matrone,
-mais qui me reçut de la manière la plus accorte, avec une bonne grâce
-paysanne à laquelle il n'était guère possible de résister. Je dînai donc
-au Gollod, le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgré mes
-protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais la nuit.
-
---Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de blé, sous les
-étoiles, disait Jouan.
-
-Et Monna Dizès ajoutait:
-
---Nos lits valent bien ceux de l'auberge... La couette est de fine balle
-d'avoine, vannée au vent de mer, et les draps sont en toile de Bretagne
-parfumée de fleur de lavande... Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc
-somme et, comme la chambre est au levant, le soleil béni vous
-_bonjourera_ gaîment au réveil. Restez.
-
-Je restai.
-
-L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous ne rentrâmes que
-pour le repas du soir, que nous prîmes à la table commune, dans la
-grande cuisine, parmi les servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut
-exquis, ce repas, assaisonné de propos rustiques, de menues histoires
-locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans lever le nez de
-leur écuelle, avec des rires silencieux. C'était le charme de la vie
-patriarcale retrouvé. Monna présidait, debout, et distribuait les parts,
-en disant à chacun, selon l'usage antique:
-
---Grand bien vous fasse!
-
-A quoi l'on répondait:
-
---Dieu vous le rende!
-
-Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le _Deo gratias_, et nous
-nous acheminâmes vers l'aire où les tas de gerbes dessinaient en noir
-sur le couchant de pourpre leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan
-me convia à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette. Il
-faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses semblent
-frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit violette montait peu à peu;
-les premières étoiles s'allumaient; un reste de clarté diurne agonisait
-délicieusement.
-
-Nous fumâmes quelques minutes en silence.
-
---Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui je pense?
-
---Dis voir.
-
---A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer la tombe et à qui
-nous devons cependant, l'un et l'autre, les plus radieuses peut-être de
-nos anciennes joies d'écoliers... à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur.
-
-Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent sur moi ces
-quatre syllabes. Les lointains assombris de l'horizon du Gollod
-s'illuminèrent à mes yeux d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de
-forge, et les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies d'une
-enclume immense.
-
---Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur de fer!
-
-Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes et comme tassées
-sous le poids du torse, des épaules quasi trop vastes, presque pas de
-cou et des bras de géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui
-montaient et qui descendaient. La tête était rude, hirsute, encadrée
-d'une barbe en collier aussi raide que poil de brosse. Les joues rêches,
-excoriées comme un vieux cuir, étaient incrustées, damasquinées de
-limaille de fer qu'on eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque
-tatouage ancien.
-
-Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble très agréable.
-
-Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner à la
-physionomie un aspect farouche et terrifiant, c'était la cavité vide de
-l'orbite gauche d'où la prunelle avait été arrachée par un éclat
-incandescent et que recouvrait mal un lambeau de paupière ombragé d'une
-touffe de sourcils.
-
-C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à l'oeil unique. Cet
-oeil, en revanche, était d'une douceur qui rassurait, qui exerçait sur
-vous, au premier regard, une fascination de bonté. Il était gris, du
-gris des étangs sous la lune, avec des transparences profondes derrière
-lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et chaude comme
-sa forge.
-
-Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la route de
-Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique sanctuaire de
-Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93, par un bataillon de vandales
-étampois. La statue mutilée du grand anachorète celtique ornait encore
-un des angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y venaient
-prier, car cette image passait pour avoir conservé des vertus spéciales:
-elle portait chance aux jeunes conscrits, soit avant, soit après le
-tirage au sort, et guérissait les maris jaloux. C'était, du reste, avec
-les murs, tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait été
-transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et même une partie de
-la nuit. Miliau était un travailleur acharné, dur à la besogne, battant
-et forgeant depuis l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait
-_Marie-Jeanne_, la cloche tardive, dite _la cloche des polissons_. Il
-ferrait les chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les
-roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les faux pour les
-foins et les faucilles pour les blés, aiguisait les tranche-lard des
-ménagères, rétamait les bassins de cuivre, et, au besoin, fabriquait les
-_symboles_.
-
-Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu toute espèce
-d'autres motifs de l'aimer à plein coeur.
-
-Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde le plus
-obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le clou d'une toupie
-venait-il à sauter, vite on courait chez Miliau Arzur.
-
---Miliau _gêz_, mon doux Miliau!...
-
-Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer au diable, vous et
-votre toupie, et tout de même s'interrompait débonnairement dans son
-travail pour vous la raccommoder de main de maître.
-
---Combien est-ce, Miliau?
-
-Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts râpeux,
-faisait mine de pincer légèrement et disait:
-
---Me voilà payé, mais n'y reviens plus.
-
-Nous revenions sans cesse.
-
-Il y en avait même--et j'étais du nombre--qui, la classe terminée,
-s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à la nuit déjà close.
-
-L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles appuyées aux murs
-ou traînant à terre, dans le bruit rythmé des marteaux et
-l'éparpillement féerique des scories en feu! Joignez que Miliau avait
-une voix superbe, une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités
-fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait aux
-retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au crépuscule il
-chantait. Son répertoire était infini. _Sônes_ d'amour, berceuses
-enfantines, _gwerziou_ tragiques et cantilènes sacrées, il vous
-promenait en quelques heures à travers le champ si fécond de
-l'inspiration populaire bretonne. Je crois même qu'il improvisait
-parfois et que l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en
-tout cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le moins
-possible.
-
-Puis, à l'instar des _lesches_ grecques, la forge était un lieu de
-réunion, de causeries, de racontars de toute nature. Les mendiants, les
-colporteurs, la race vagabonde des _chemineurs de pays_ y entraient, au
-passage, pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts transis, et,
-le plus souvent, s'y attardaient à débiter les nouvelles, assis sur
-quelque enclume hors d'usage. On apprenait là les crimes, les incendies,
-les accidents, les baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits
-divers de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des types
-étonnants, des figures inoubliables, une entre autres, celle d'un ancien
-forçat qui s'était laissé condamner pour son frère. On ignorait son nom:
-on l'appelait communément _Ar Galéour_, le Galérien. Il était maigre,
-chétif, ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre chien
-battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce de sac en bure jadis
-bleue dont le fond lui tombait derrière la tête, sur le dos, son bonnet
-de bagne, paraît-il.
-
-Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait quelquefois à
-coucher et ne le laissait jamais repartir sans avoir bourré son bissac
-de pain bis et de lard fumé.
-
---Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il... Seulement,
-il ne peut plus travailler. Il a le _tremblement_. Il est incapable de
-rester en place; il fuit devant sa honte, la honte imméritée qui est sur
-lui; et il faut qu'il marche sans repos ni trêve, comme fait le
-_Boudé-déo_[22]... Plaignez-le et tirez-lui vos bérets...
-
- [22] Le Juif-Errant.
-
-Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait le
-spectacle le plus animé. Les cultivateurs de Plouzélambre s'y donnaient
-rendez-vous: ils arrivaient montés sur leurs chevaux de labour, les
-jambes ballantes du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le
-brûle-gueule aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des
-remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles. Les étalons
-hennissaient, se dressaient debout contre la muraille, balayant le sol
-du crin de leurs queues; les juments ruaient ou reniflaient avec force;
-les hommes juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup
-éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie ou les
-bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait le voir se démener, le
-rude forgeron, brandissant au bout d'une pince le fer empourpré. Il
-connaissait par leur nom tous les chevaux du pays et savait l'art de les
-calmer d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans l'air.
-Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions avec délices.
-
-Ah! ces soirs du samedi!... La cloche de quatre heures n'avait pas fini
-de sonner que déjà, nos sabots aux mains pour courir plus vite, nous
-galopions dans la direction de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé,
-ne dédaignait pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour
-«tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire sur la
-corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée! On se la disputait
-généralement à coups de poings. Des générations de gamins se sont
-suspendues à cette pauvre corde, toute noire de suie et terminée par une
-cheville de bois dur que des milliers de mains avaient polie comme un
-vieil ivoire.
-
-J'apportais, quant à moi, à ce métier de _souffleur_, la même gravité
-que si j'eusse accompli un sacerdoce.
-
-J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au dessus de mon front
-le branle du levier, à écouter le halètement sourd de l'appareil, à
-regarder fuser la flamme multicolore dans les crépitements du charbon.
-
---Hardi! Hardi! criait Miliau.
-
-Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de sueur.
-
-C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une qualité bien
-médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.
-
-Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à me faire revivre,
-comme dans un éclair, toute la magie éteinte de mon passé d'enfant. Je
-demandai:
-
---Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal borgne», le
-«forgeron de Saint-Efflam»?
-
---On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine, me répondit Le
-Bourdonnec.
-
-Il secoua la cendre de sa pipe, baissa la tête et demeura un moment sans
-parler.
-
---Oui, et il n'est pas mort comme tout le monde, reprit-il. Ce qu'il y a
-de pis, c'est que j'ai été, très involontairement, la cause de son
-trépas.
-
---Allons donc! Comment cela?
-
---Je veux te le dire. Ça me soulagera...
-
-Et moi, mon amie, je veux vous redire à mon tour cette extraordinaire
-aventure, telle que je la tiens des lèvres de Jouan Le Bourdonnec. Elle
-vous prouvera qu'au pays de mon enfance l'âme triste de la légende n'a
-pas cessé de fleurir.
-
-
-III
-
-L'hiver précédent avait été rude, surtout vers la fin de décembre, aux
-approches de Noël. Il faisait un temps de chien ou plutôt un temps de
-loups. Le sol, depuis huit jours, était couvert d'un pied de neige sur
-laquelle il avait plu du verglas.
-
-Un mercredi, veille de la Nativité, Jouan Le Bourdonnec se rendit chez
-Miliau Arzur.
-
---Vieux père, lui dit-il, j'ai vendu, voici près de deux semaines, une
-charge de fagots au notaire de Plufur. J'attendais pour les charroyer
-que les routes fussent redevenues praticables. Mais il paraît qu'on
-meurt de froid chez le tabellion. Il m'envoie prévenir par son clerc
-qu'il faut que la commande soit livrée pour après-demain. Donc, Miliau,
-tape ferme et dur, car j'ai besoin pour mon harnais de trois chevaux
-d'une belle douzaine de fers à glace.
-
-Le forgeron le dévisagea d'un air furieux:
-
---Ah! çà, par la barbe du roi Arzur, mon ancêtre, vous vous êtes donc
-tous donné le mot, dans votre satané quartier du Gollod?
-
---Quoi? quoi? Miliau de mon âme, qu'est-ce qu'il y a donc?
-
---Il y a que ton voisin Merrer sort d'ici et qu'avant lui il en est venu
-dix autres, également de tes environs, tous criant et clamant: «Une
-douzaine de fers à glace, Miliau, pour l'amour de Dieu!»... J'aurais les
-cent bras du géant Gawr, ma parole, qu'on ne me traiterait pas
-différemment... J'ai promis de servir les premiers arrivés. Les autres,
-eh bien! je leur ai indiqué l'adresse du diable dont la forge ne chôme
-jamais et dont les feux brûlent nuit et jour... Fais comme les
-camarades, mon garçon, si le coeur te dit.
-
-Jouan Le Bourdonnec ne se démonte pas vite. Il s'assit sur l'escabeau de
-chêne luisant, près du foyer, et repartit d'un ton tranquille:
-
---Tu ne me feras pas cet affront, Miliau. Tu as travaillé pour mon père
-et même, je crois, pour mon grand-père. Tu ne voudras point que
-j'attrape peut-être ma mort à m'en aller à cette heure, à pied, dans la
-neige, acheter des fers tout faits--et mal faits--chez le maréchal
-expert de la rue des Juifs, à Lannion.
-
---Non, mais tu consens à ce que j'attrape la mienne à forger pour toi et
-pour tes compagnons, toute la nuit.
-
---Oh! toute la nuit!... Pour quelques douzaines de fers!... Ce n'est
-pas, je pense, Miliau Arzur, ancien forgeron breveté des lanciers de la
-Garde, qui parle de la sorte!... Ah bien! si ce maladroit de Tinévez, le
-maréchal expert, savait ça!... Il s'en ferait des gorges chaudes, et, du
-coup, il aurait raison de prétendre que tu vieillis.
-
---Te voilà encore avec ta langue de vipère, Jouan.
-
---Oh! il ne l'a jamais dit devant moi. Si grande qu'il ait la bouche,
-j'ai la paume assez large pour la lui fermer.
-
---Tu ne ferais que ton devoir. Les Bourdonnec peuvent, mieux que
-personne, attester ce que je vaux.
-
-L'instant d'après, Miliau suivait Jouan à l'auberge d'en face, trinquait
-avec lui, debout, devant le comptoir, et, le verre bu, disait en
-s'essuyant les lèvres du revers de sa manche:
-
---Les fers seront prêts pour demain matin.
-
-L'énorme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-là, dans la forge
-de Saint-Efflam. Sur les onze heures, Brun, le petit apprenti, demanda:
-
---Sauf votre respect, maître, y a-t-il encore beaucoup d'ouvrage?
-
---Ça diminue, répondit Miliau. Tes bras commencent à réclamer un peu
-d'huile de repos, hein, garçonnet?
-
---C'est à cause de la messe de minuit. Si ça ne vous faisait rien,
-j'aimerais bien y aller.
-
---La messe de minuit... répéta le forgeron stupéfait... Faut-il qu'ils
-m'aient fait perdre la tête, tous ces _kouers_ (paysans)!... J'avais,
-par ma foi, oublié que ce fût Noël. Dire que Christ va naître et que je
-suis là, comme un mécréant, à battre le fer!... Ah! si je n'avais pas
-donné ma parole à cet enjôleur de Bourdonnec!... Mais je ne peux pas...
-non, vraiment, je ne peux pas. Je suis lié par ma promesse. Toi, petit,
-tu es libre. Va, mon bonhomme, va. Seulement souviens-toi de réciter un
-_Pater_ à mon intention, quand tu feras tes dévotions devant la
-«Crèche».
-
-En un tour de main, l'apprenti eut jeté bas son tablier en peau de
-mouton et débarbouillé sa figure dans le baquet d'eau tiédie où l'on
-mettait à tremper les fers rouges.
-
-Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout triste et comme sans
-courage. Les cloches carillonnaient allègrement dans le grand silence de
-la nuit. Puis des pas retentirent, un fracas de sabots cloutés sonnant
-clair sur le chemin durci... Le front collé à la vitre d'une lucarne,
-Miliau vit défiler des groupes de gens, hommes et femmes, gars et
-fillettes, qui tous se dirigeaient du même côté, vers l'église. Ils
-marchaient vite, en balançant leurs fanaux dont la menue flamme jaune
-vacillait au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns,
-en passant devant la forge, criaient:
-
---Ohé! Miliau... viens-tu?
-
-D'autres disaient:
-
---_Bennoz Nédélek_ (bénédiction de Noël) au forgeron de Saint-Efflam!
-
-Il les regarda disparaître les uns après les autres par l'échalier du
-cimetière, derrière le rideau noir des ifs. Et il se murmurait à
-lui-même:
-
---Je devrais les suivre. Ma place est parmi eux, là-bas, près des
-balustres du choeur.
-
-Le carillon des cloches, dont les sons se précipitaient avant de
-s'éteindre, semblait l'appeler, le presser d'accourir:
-
---Dépêche-toi, Miliau... Dépêche-toi... Bim, baon!... bim, baon, baon!
-
-Elles l'obsédaient, ces cloches. Pour ne les entendre plus, et aussi
-pour changer le cours de ses idées qui tournaient au noir, il reprit sa
-grosse masse, se remit à coups redoublés à battre le fer. Il ne
-s'arrêtait de battre que pour tirer sur le soufflet et de tirer sur le
-soufflet que pour battre. Il battait, il battait. Mais, chose étrange!
-la masse, si docile d'ordinaire, déviait à tout moment sur l'enclume, et
-le fer chaud, le beau fer souple couleur de feu, au lieu de chanter sous
-le marteau, exhalait un bruit strident comme une plainte.
-
-Miliau en éprouva une sorte d'angoisse.
-
-Des pressentiments sinistres voletaient autour de lui.
-
-Pour se redonner du coeur, il entonna une sône alerte, la sône des
-filles de Plouzélambre, dont il était l'auteur.
-
-Mais il n'avait pas achevé le premier couplet qu'il s'interrompit. On
-venait de heurter à la porte.
-
---Voilà quelqu'un qui arrive à point, pensa-t-il. La solitude est une
-marâtre. Je commençais à avoir peur de je ne sais quoi.
-
-Ce fut d'une voix joyeuse qu'il cria:
-
---Entrez!
-
-Il s'attendait à voir paraître la figure connue d'une de ses pratiques
-habituelles ou encore d'un de ces nomades que, dans la saison des grands
-froids, il avait coutume d'hospitaliser... Justement le vieux forçat ne
-s'était pas montré depuis plusieurs mois.
-
---Gageons que c'est lui! s'exclama Miliau.
-
-Mais non. Ce n'était pas _Ar Galéour_. L'homme qui passa le seuil était
-de haute taille, le buste court, les jambes d'une longueur démesurée.
-Son corps efflanqué flottait dans des vêtements trop larges. Ses os
-craquaient en marchant, comme prêts à se disjoindre, à s'effondrer en
-tas.
-
---Quel est ce particulier bizarre? se demanda le forgeron.
-
-L'homme souleva son feutre, découvrit un visage étrangement maigre, aux
-yeux caves, au nez camard qu'on eût dit rongé par une lèpre, aux mèches
-rares et grisonnantes, souillées de boue. Il prononça:
-
---J'ai entendu que vous travailliez, malgré l'heure tardive et quoique
-ce soit nuit de Noël. Alors j'ai frappé.
-
---C'est bien, répondit Miliau. Avancez au feu, si vous désirez vous
-chauffer. Mais fermez la porte, car il gèle terriblement.
-
-Et, en parlant ainsi, il n'eût su dire si c'était l'air du dehors ou la
-présence de ce singulier visiteur qui lui avait donné subitement si
-froid. Ce qui est sûr, c'est qu'il se sentait transi.
-
-L'autre repartit avec calme:
-
---Je ne me chauffe jamais.
-
---Qu'y a-t-il donc pour votre service? fit Miliau, agacé. Expliquez-vous
-promptement, car je n'ai pas de temps à perdre.
-
---Alors, c'est comme moi.
-
-Ce disant, l'homme tendit à Miliau Arzur une grande faux de tous points
-identique à celles dont on se sert dans le pays breton pour la coupe des
-foins.
-
---Voici, poursuivit-il avec un flegme grave; il s'agirait de me rajuster
-cette faux; comme vous pouvez juger, la lame branle un peu dans le
-manche.
-
-Le forgeron regarda un peu son interlocuteur, se demandant s'il n'avait
-pas affaire à un fou.
-
---Bah! se dit-il, le moyen le plus rapide de me débarrasser du
-personnage, c'est de réparer en un tour de main son instrument. Un rivet
-et trois coups de marteau suffiront.
-
-Il prit la faux et la coucha sur l'enclume. Tout en besognant, il
-questionnait l'homme.
-
---C'est drôle tout de même! Quelle idée avez-vous de vous promener avec
-cet outil, un vingt-quatre décembre, quand il y a sur la terre un pied
-de neige?
-
---Chacun son métier, maître Miliau.
-
---Oui, mais encore... vous ne me direz pas que le métier de faucheur
-soit un métier d'hiver?
-
---C'est pourtant la période de l'année où j'ai le plus à faire.
-
---Je ne voudrais pas vous désobliger, mais un autre que moi vous
-prendrait pour un farceur... Vous fauchez peut-être les ajoncs des
-landes ou les roseaux des marais?... Ça ne doit pas être lucratif!
-
-Miliau riait maintenant, très amusé.
-
-L'autre gardait son attitude immobile, son air mystérieux et figé. Il
-répondit:
-
---Il y a faucheur et faucheur, il faut croire. Moi, je fauche en tout
-temps.
-
---Et dans quel pays, s'il vous plaît?
-
---Dans tous les pays où l'on me donne de l'ouvrage.
-
---Ne comptez pas en trouver ici, mon brave. Si vous avez envie qu'on
-vous occupe, vous ferez bien de repasser dans six mois.
-
---Je suis cependant demandé chez Gonéry Lezveur.
-
-Le forgeron eut un haut-le-corps.
-
---Chez Gonéry Lezveur, du Poulru? Vous plaisantez?
-
---Je ne plaisante jamais.
-
---Vous êtes prié d'aller faucher au Poulru, chez Gonéry Lezveur? insista
-Miliau qui n'en revenait pas et que l'assurance impassible de l'inconnu
-décontenançait.
-
---Parfaitement.
-
---Et Gonéry vous attend?
-
---Il faut que je sois à sa porte avant le chant du coq.
-
---C'est donc que ce pauvre Gonéry a complètement perdu la tête. Au
-reste, voilà déjà quelques jours, paraît-il, qu'il n'est pas bien.
-
---Il est possible, fit l'homme du même ton tranquille.
-
-Miliau avait fini d'emmancher solidement la faux. Quand il voulut la
-remettre à son propriétaire, il eut peine à la soulever, tant elle était
-devenue lourde.
-
---Hein? quoi? balbutia-t-il... Qu'est-ce que cela signifie?
-
-L'inconnu, lui, la souleva aussi légèrement qu'il eût fait d'une plume,
-et posa sa main sur l'épaule du forgeron:
-
---Service pour service, Miliau Arzur... Il est écrit: _Malheur à celui
-qui reste sourd à la voix de l'Ange et qui ne se met pas en route pour
-la Crèche sainte, avec les Mages et les bergers!_... Tu as enfreint le
-précepte: tu dois expier. Mais, parce que tu t'es montré charitable à
-mon égard, je veux en user de même envers toi. Je ne repasserai par ici
-qu'après avoir terminé ma tournée du Poulru. Ainsi tu auras le temps de
-te confesser et de te repentir. A bientôt.
-
-Le sinistre personnage était déjà dehors quand le pauvre Miliau comprit
-enfin qu'il venait de travailler pour l'_Ankou_. A la place où s'était
-posée la main du faucheur d'hommes, son épaule était glacée, et le froid
-terrible, le froid mortel commençait à se répandre de proche en proche.
-
-L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un cri de stupeur
-devant la face livide de son maître.
-
---Retourne à l'église, lui dit Miliau, et prie le recteur de venir...
-Cela presse.
-
-Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train de réveillonner
-dans les petites maisons closes, entendirent tinter dans la rue la
-clochette de l'Extrême-Onction.
-
-Et tous se demandèrent troublés dans leur gai repas de Noël:
-
---Quel est donc le chrétien qui meurt au moment où Jésus vient de
-naître?
-
-Certes, ils étaient loin de penser que ce fût le forgeron de
-Saint-Efflam.
-
-Miliau raconta son histoire au prêtre, fit son acte de contrition, reçut
-les derniers sacrements et ferma les yeux. Des voisines accoururent pour
-le veiller. Vers le jour, comme une aube triste commençait à blêmir au
-dehors, sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupières, fit
-signe à Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille:
-
---Tu diras à Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze fers, je n'ai pu en
-parachever que dix. Il voudra bien m'excuser, quand il saura qu'il n'y a
-point de ma faute.
-
-Dans les fermes d'alentour, des coqs chantèrent.
-
-A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes, ayant imaginé
-de lui passer un chapelet dans les doigts, s'aperçut qu'ils étaient
-rigides. On n'avait cependant pas vu son âme s'en aller.
-
-La fête de Noël à Plouzélambre fut annoncée, ce matin-là, par un double
-glas, et le fossoyeur eut à creuser deux tombes, l'une pour Miliau
-Arzur, l'autre pour Gonéry Lezveur.
-
- *
- * *
-
---J'ai tenu à payer la croix de fer qui abrite le vieux forgeron dans la
-paix du repos final, me dit en terminant Jouan Le Bourdonnec. J'aurais
-dû t'y conduire. J'y récite un _De profundis_ tous les dimanches.
-
-Il reprit après un silence:
-
---C'est égal, vois-tu, je ne songe pas à tout cela sans remords.
-
---Et le saint qui ornait la vénérable forge? m'informai-je.
-
---Ah! oui, j'oubliais... Je l'ai recueilli. Il est précisément dans
-cette chambre de la tourelle où tu vas coucher.
-
-Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint une physionomie
-toute changée et comme dolente encore de la disparition de Miliau.
-
-
-
-
-EN ALGER D'AFRIQUE
-
-
-I
-
-La bûche fusait doucement, comme ayant à épancher de petites confidences
-vieillotes.
-
-Lui contait de sa voix lente, les pieds au feu, les mains fourrées dans
-sa ceinture bleue de Léonard...
-
-Il avait, avec les autres du régiment, fait la campagne de Tunisie, au
-pas de course, histoire de la conquérir, puisque, paraît-il, c'était
-urgent. De ces autres,--parmi lesquels une douzaine de Bretons comme
-lui,--il en était resté plus d'un couché sur le dos dans les grandes
-montagnes chauves, le ventre troué par des balles de Kroumirs;--et il
-ajoutait d'un ton de plaisanterie funèbre, avec ce rire grave qu'ils ont
-au pays de San-Thégonnek:
-
---Voici beau temps que leurs os ont blanchi, car les vautours, là-bas,
-ont vite fait de nettoyer une carcasse.
-
-Une voix dit dans l'assistance:
-
---Dieu pardonne aux défunts!
-
-Lui, du moins, en était revenu, la peau noircie comme le cuir d'un vieux
-harnais, mais sans couture... Toutefois, avant de revoir la cheminée de
-sa maison d'ardoises, dans les courtils du Léonnais, il avait dû _finir
-son temps_ là-bas, de l'autre côté du monde, «en Alger d'Afrique».
-
---Vous ne sauriez croire, reprit-il, après avoir trempé ses lèvres dans
-l'écuellée de cidre chaud,--vous ne sauriez croire avec quel sentiment
-d'aise je grimpai les ruelles tortueuses de la Kasbah où nous avions
-notre caserne. C'était précisément à l'époque de Noël...
-
---Ah! oui, prononça le frère aîné qui venait de recevoir les ordres et
-qui célébrait le lendemain sa première messe, tu m'as parlé de cette
-Noël-là... Tu sais, entre nous, tu devrais peut-être t'en confesser. Ça
-n'est pas une chose très orthodoxe.
-
---Oh! ma confession est très simple, répondit-il, et, puisque tu m'y
-provoques, je la vais faire publiquement.
-
-Les gens de la veillée s'écrièrent d'une seule voix:
-
---C'est cela, Yvik! Nous t'absoudrons, nous autres!
-
-Les filles de la maison versèrent dans les écuelles d'argile peinte une
-nouvelle ration de cidre fumant. Le _soudard_ commença son récit.
-
-
-II
-
-Donc, ce vingt-quatre décembre de l'année que vous savez, il montait la
-garde dans la ville haute, heureux de se retrouver là, vivant et intact,
-alors que tant de ses camarades... Suffit!
-
-Alger, c'est encore la terre africaine, mais elle sent déjà bon l'odeur
-de France.
-
-Il allait et venait, la crosse à l'épaule.
-
-A ses pieds, la ville blanche s'écroulait, ainsi qu'une énorme cascade
-d'écume fouettée par le vent jusqu'au bleu sombre de la mer. Car il
-ventait à force. C'est là-bas, pour l'hiver, une manière de s'imposer. A
-chaque saute de la rafale, des houles d'eau s'abattaient, et, dans le
-ciel, des nuages couraient d'une fuite éperdue.
-
-Il s'était pris à les situer ailleurs, ces nuages, et dans sa pensée
-s'ébauchait le contour idéal d'une autre terre où leur ombre défilait
-processionnellement...
-
-De quelle subtile essence est donc faite la Patrie, qu'elle se déplace,
-qu'elle émigre ainsi avec nous au gré de nos fantaisies voyageuses ou de
-nos exils forcés? Si loin que le destin nous entraîne, il semble que
-toujours un peu d'elle nous accompagne, qui s'épanouit là où nous
-plantons notre tente et continue d'exhaler autour de nous son immatériel
-arome... Un _déjà vu_ dans le visage d'un étranger qui passe, un bout de
-chanson dans un souffle de brise, la silhouette d'un arbre, l'émanation
-fugitive d'un parfum, moins encore, un détail, une insignifiance, un
-rien, et voilà que retentit en nous un rappel mystérieux, voilà qu'au
-plus intime de nous-même une combinaison subite s'opère à notre insu,
-qui élimine tout ce qui contraste, groupe tout ce qui cadre avec l'image
-aimée du pays lointain. L'âme bretonne se prête plus aisément que toute
-autre à ce travail mystérieux...
-
- * * * * *
-
-A mesure que tourbillonnaient les coups de vent chargés de grosse pluie,
-à mesure que s'allongeaient les envergures grises des nuages dans l'air,
-c'étaient comme des pans de la Bretagne qui se reconstruisaient
-lentement autour du conscrit léonard, en vedette devant la Kasbah.
-
-Un bruit de cloches, qui, dans une accalmie, montait de la ville basse,
-du quartier français, tinta dans tout son être, profondément. Il se
-rappela que c'était Noël, la veillée sainte pour la naissance d'un Dieu.
-
-Et des choses d'enfance lui revinrent en mémoire, si douces qu'elles lui
-donnaient envie de pleurer. Oh! le manoir paternel, la flambée d'ajoncs
-dans l'âtre, et le _flip_, ce punch d'Arvor, qui bout joyeusement, et
-les châtaignes dorées dont la pelure craque! C'était maintenant comme
-une vision présente. L'horloge de la cuisine sonne onze heures du haut
-de sa gaine de bois: un remue-ménage secoue la ferme; tout son monde est
-vite dehors, si ce n'est les bêtes qui, ce soir-là, dit-on, causent
-entre elles, en langage humain, du nouveau-né de l'étable galiléenne. Il
-fait nuit noire, malgré les étoiles; on cherche sa route, à travers les
-chemins crottés; car elle est morte, la tradition des Noëls blancs de
-neige, et les saisons ont changé d'habitudes, comme les hommes. Au
-cimetière, on s'oriente parmi les tombes d'ancêtres: les portes de
-l'église, grand'ouvertes, forment des baies lumineuses par où s'échappe
-la mélodie voilée du chant des femmes. Et, dans le choeur des voix,
-domine la voix aimée, celle que le Léonard de la Kasbah reconnaîtrait
-entre toutes, la vôtre, ô Glaudinaïk du Mezou-brân, qui ne songez guère
-à l'Afrique sans doute en psalmodiant les versets latins...
-
-Son rêve prenait une intensité de vie actuelle: il s'y plongeait avec
-une infiniment délicieuse tristesse, quand on le vint relever de sa
-garde.
-
-Il avait une heure devant lui, jusqu'à l'appel du soir. Combien
-volontiers il eût couru à la cathédrale, si elle n'avait été si loin! Il
-dut se contenter de promener sa flânerie méditative, à travers les
-petites rues grouillantes d'Arabes. Le crépuscule était brusquement
-tombé; le ciel semblait une immense lave refroidie, piquée de
-scintillements; la caravane des nuages avait disparu.
-
-Soudain, comme il longeait une façade haute et morne, vint à son oreille
-un bruit léger, traînant, une sorte de murmure monotone qui pouvait être
-une prière et aussi une lamentation. Un porche étroit bâillait dans
-l'ombre; il entra.
-
-
-III
-
-Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais tapis jonchaient le
-sol et amortissaient les pas.
-
-Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts pendaient à des
-hampes, comme les oriflammes dont on décore en Bretagne les murs des
-chapelles, le jour du pardon.
-
-De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches, grises, bleues,
-gisaient dans une immobilité silencieuse.
-
-De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de leurs lèvres. Cela
-courait comme un frisson de vent sur une mer calme. On ne percevait
-qu'un mot, toujours le même:
-
---Allah!... Allah!...
-
-Alors seulement le _soudard_ de San-Thégonnek comprit qu'il était dans
-un sanctuaire arabe, dans une mosquée, et que ces gens prosternés
-adoraient...
-
-Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son récit:
-
---Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller à ce moment.
-
---Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai même, pour être
-franc, que je ne songeai point à m'esquiver.
-
-Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui, chrétien, de
-joindre sa prière à celle de ces mécréants. Il s'agenouilla derrière
-leurs files pressées et, dans la maison de Mohammed, il se mit, au
-milieu de toutes ces oraisons musulmanes, à réciter son oraison
-catholique, en breton.
-
-La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la lente mélopée du
-Coran.
-
-Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les yeux mi-clos, à
-écouter susurrer cette voix grêle, un peu chevrotante, avec de très
-douces modulations. Et elle lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser
-cette comparaison sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de sa
-paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et les répons
-étouffés de l'enfant de choeur sur les marches du maître-autel.
-
-N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de Noël qu'il assistait?
-N'allait-il point découvrir quelque part, dans un des recoins de la
-mosquée, cette crèche naïve à laquelle travaillaient naguère ses soeurs,
-aux approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la voir là-bas,
-près de la chaire du mufti, avec son toit de branchages verts où des
-flocons de ouate simulaient la neige, avec son Jésus de cire sur un lit
-de paille fraîche, et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne
-Vierge, et les mufles recueillis des boeufs.
-
-Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la fortifier encore,
-toutes ces formes prostrées devant lui, dont il n'apercevait que les
-dos; les blanches vous avaient des airs de religieuses encapuchonnées,
-et, quant à celles de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément
-pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées des longues
-mantes à cagoule qui servent dans les deuils et par les grands froids.
-
-Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde exotique, sa
-Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré qu'elle allait se lever tout à
-l'heure, la messe finie, et sortir avec lui, fine et svelte, légèrement
-rougissante sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de
-Quimerc'h aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins boueux,
-enjambant les flaques, avec de bons rires où sonnerait l'amour; ensemble
-aussi l'on s'attablerait dans la cuisine de la ferme, pour le réveillon
-commun, et ce serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui
-vint au monde salué par des pâtres...
-
-Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes qui franchirent le
-seuil derrière lui, en le regardant de leurs yeux vifs, pétillants de
-haine. Dehors, c'était le même ciel immense de lave refroidie, où
-passaient, non plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles
-aigres de bise qui vous coupaient la face.
-
-Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur l'aile des
-vents de Bretagne, même au coeur de l'hiver.
-
-Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée, la tête vide
-et sonnant creux, l'âme tout endolorie...
-
---Voilà! dit-il en terminant... Pour parler comme mon frère l'abbé, ce
-n'est peut-être pas très orthodoxe... mais, de cette messe de minuit, je
-me souviendrai à tout jamais.
-
-Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le banc du lit, à
-gauche de l'âtre, auprès des servantes:
-
---En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au pays des Kroumirs,
-devant la mort, je n'ai pensé à toi avec plus de ferveur.
-
-Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, que le tic-tac de
-l'horloge et la chanson de la bûche qui agonisait.
-
-
-
-
-III
-
-RÉCITS DE PASSANTS
-
-
-
-
-LES DEUX AMIS
-
-
-C'était le soir de la Toussaint, à la veillée, dans une vieille maison
-des environs de Plogoff, bâtie sur l'emplacement et avec les pierres de
-l'ancien manoir de Kergaradec.
-
-On connaît ce paysage funèbre de l'extrémité du Cap. A gauche, le morne
-chemin qui mène vers Lezcoff, la pointe du Raz et le gouffre de l'Enfer;
-à droite, la vallée profonde, où dort, dit-on, sous les eaux grises de
-l'étang de Laoual, tout un quartier de la Ker-Is des légendes, et qui
-s'ouvre, vers l'ouest, entre les promontoires sinistres du Raz et du
-Van, sur la mystérieuse baie des Trépassés.
-
-Dans la cuisine, étroite et sombre comme une crypte, une douzaine de
-personnes formaient cercle devant l'âtre, encadré, suivant l'usage de la
-région, par une boiserie peinte supportant, sur une tablette, une vierge
-en faïence entre deux bouquets de fleurs artificielles.
-
-Un feu de mottes brûlait dans le foyer et remplissait le réduit d'une
-âcre odeur de tourbe.
-
-Les cloches de Plogoff entrèrent en branle, se mirent à tinter le glas
-de nuit pour la fête du lendemain. Gaïd Dagorn, la maîtresse de la
-maison, donna le signal de la prière et commença la série des _De
-profundis_ pour tous les parents défunts. Les oraisons se succédèrent
-tant que dura le glas; puis, quand les voix des cloches se furent tues
-dans le lointain, il se fit parmi les assistants un long silence.
-
-Le grand bruit de la mer semblait par instants tout proche, comme si les
-lames fussent venues battre contre les murs du logis. Gaïd, après s'être
-signée une dernière fois, interpella une espèce de colosse aux poings
-velus, assis en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée.
-
---Çà, taupier, dit-elle, puisque vous êtes des nôtres, ce soir,
-contez-nous une histoire de votre pays de Commana, là-bas, à l'intérieur
-des terres.
-
-L'homme fit entendre un grognement, un _hon_ inarticulé.
-
-Puis, comme la ménagère insistait:
-
---Tout de même, prononça-t-il... Seulement, ce n'est pas une histoire,
-c'est une chose arrivée.
-
-Et il commença d'une voix posée, un peu sourde.
-
- *
- * *
-
-«A Rozvélenn, en Sizun de la montagne, vivait, il y a quelque vingt-cinq
-ans, un fermier du nom de Jean Bleiz, qu'on appelait encore _Bleiz du
-Ménez_, pour le distinguer d'un de ses cousins qui habitait le bourg.
-
-«Je l'ai connu. C'était un homme laborieux et sage. Ses terres étaient
-les mieux tenues qui se pussent voir à dix lieues à la ronde. On disait
-de lui que le beau blé venait aussi aisément dans ses champs que la
-fougère dans les champs des autres. Le vrai, c'est qu'on eût fait bien
-de la route avant de trouver un travailleur aussi capable, aussi
-entendu.
-
-«Mais son fils Noël, élevé à son école, lui était, il faut le dire,
-d'une aide singulièrement précieuse. Quel beau gars, solidement
-découplé! et si attaché à sa besogne! L'esprit sérieux, avec cela, trop
-sérieux même. Son père le morigénait souvent à ce propos.
-
-«--Tu ne prends pas assez de bon temps. Tu réfléchis trop. Va donc aux
-pardons, avec les camarades, et danse, et amuse-toi.
-
-«Lui souriait, se contentait de répondre doucement:
-
-«--Que voulez-vous? Je suis comme je suis. Mon plaisir n'est pas où est
-celui des autres; voilà tout. D'ailleurs, je ne suis pas seul de mon
-espèce. Est-ce que Evenn, sous ce rapport, n'est pas tout mon portrait?
-
-«Le vieux Jean Bleiz, alors, de conclure:
-
-«--Ce qui me déplaît chez toi ne me plaît pas davantage chez ton Evenn.
-
-«Mais, me demanderez-vous, qu'était-ce que cet Evenn?
-
-«Voici.
-
-«C'était un jeune homme du même âge que Noël Bleiz, et son inséparable.
-Son père avait tenu, jadis, la ferme de Keranroué dont les terres
-touchent celles de Rozvélenn. Mais le pauvre René Mordellès,--c'était
-son nom,--quoiqu'il fût, lui aussi, un maître laboureur, avait toujours
-été desservi par la malechance. Au lieu que les cultures de Jean Bleiz,
-son voisin, prospéraient de plus en plus, d'année en année, les siennes,
-quelque peine qu'il se donnât, tournaient toujours contre son attente.
-Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pèse une fatalité.
-René Mordellès épuisa, on peut dire, toutes les infortunes. Ses bêtes
-crevaient, sans qu'on sût de quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa
-moisson se desséchait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa grange.
-Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La tristesse et le désespoir
-s'emparèrent de lui et le conduisirent à la tombe. Sa veuve ne tarda pas
-à le suivre dans la mort.
-
-«Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait alors, à cause de son
-jeune âge, Evennik.
-
-«Il venait d'avoir dix ans et se préparait à sa première communion. Sur
-les bancs du catéchisme, il s'était lié d'amitié avec Noël Bleiz;
-ensemble ils allaient au bourg, ensemble ils en revenaient. Le soir de
-l'enterrement de René Mordellès, Noël dit à Evenn:
-
-«--Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec nous, à Rozvélenn? Tu
-y serais comme dans ta propre maison. Mon père te donnerait les gages
-d'un gardeur de vaches. Tu deviendrais comme mon frère et nous ne nous
-quitterions plus.
-
-«Le lendemain Evenn Mordellès était installé chez les Bleiz. Et, à
-partir de ce moment, en effet, Noël et lui ne firent plus un pas l'un
-sans l'autre.
-
-«Leur amitié ne fit que grandir avec l'âge, à mesure qu'ils
-grandissaient eux-mêmes.
-
-«Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva que Noël eut un
-mauvais numéro, tandis qu'Evenn en ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se
-sentait vieillir, fut désolé, à la pensée que son fils lui serait enlevé
-pour sept ans, sans compter que c'était l'époque où l'on se battait par
-là-bas, je ne sais où, du côté de la Russie. Et la ménagère, la bonne
-Glauda, était encore plus navrée que son mari. Dès que les hommes
-étaient partis pour les champs, elle s'asseyait sur le _banc-tossel_,
-auprès de la cheminée, pour pleurer à chaudes larmes, se lamenter, en
-maudissant la conscription et la guerre. Le soir, tout le monde couché
-dans la ferme, Jean Bleiz et elle s'attardaient de part et d'autre du
-foyer, devant la cendre déjà éteinte, à échanger leurs idées noires,
-leurs craintes, leurs mauvais pressentiments.
-
-«--C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je encore là, quand
-il reviendra?
-
-«--Ce à quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas revenir, faisait
-Glauda.
-
-«Et ils restaient songeurs, tristes, sans foi dans l'avenir, murmurant
-chacun à part soi:
-
-«--Si du moins le sort était tombé sur Evenn.
-
-«Quant à acheter un remplaçant, cela n'était pas dans leurs moyens. Le
-«marchand d'hommes» demandait trop cher.
-
-«Cependant les jours s'écoulaient, rapprochant le terme fatal.
-
-«Evenn n'avait pas été sans voir que Jean Bleiz avait beaucoup perdu de
-sa vaillance à la tâche et que Glauda, à table, sitôt qu'elle fixait les
-yeux sur son fils, se détournait pour essuyer furtivement une larme.
-
-«--Allons, se dit-il un matin, au saut du lit, il faut qu'aujourd'hui je
-me décide à parler.
-
-«Le hasard favorisa son dessein. Quand il vint prendre les ordres du
-maître pour la journée, Jean Bleiz s'exprima de la sorte:
-
-«--J'ai résolu de commencer à défricher la Grand'Lande. Tu guideras les
-chevaux et Noël conduira la charrue. Buvez tous deux un bon coup de
-cidre, car les souches sont vieilles et le travail sera dur.
-
-«Voilà nos gaillards partis. Quand ils furent seuls, avec l'attelage,
-là-haut sur le versant du Ménez, dans la Grand'Lande, Evenn dit à son
-ami Noël:
-
-«--Laissons souffler un peu les bêtes avant d'entamer la première
-tranchée, et asseyons-nous sur cette roche plate qui est, si l'on en
-croit les vieilles femmes, le tombeau d'un saint inconnu. Regarde comme
-on voit bien de cette place tout le pays!
-
-«--Comme tu prononces ces paroles d'un ton étrange! prononça Noël. Ta
-voix tremble.
-
-«--Peut-être, car mon coeur bat avec violence.
-
-«--Pourquoi?
-
-«--Parce que j'ai une demande à te faire et que j'ai peur que tu me
-refuses.
-
-«--T'ai-je jamais rien refusé, à toi qui m'es plus qu'un ami, plus qu'un
-frère?
-
-«--Eh bien! promets-moi que tu m'accorderas encore cette grâce-ci.
-
-«--Tout ce que tu voudras, pourvu que ce soit en mon pouvoir.
-
-«--Jure-le.
-
-«Noël cracha, selon l'usage, dans le creux de sa main droite, et leva la
-paume ouverte vers le ciel.
-
-«--Je le jure, fit-il.
-
-«--Tu me donnes donc la plus grande joie que j'aie jamais rêvée en ce
-monde, reprit Evenn. Je vais enfin pouvoir m'acquitter de ma dette
-envers toi et envers tes parents. Tu te rappelles, Noël, ce soir
-d'octobre où l'on porta ma mère en terre, pour la réunir à son mari, à
-mon pauvre, à mon malheureux père, Dieu lui fasse paix! Je sanglotais au
-pied de la tombe, suppliant Dieu de me faire mourir, moi aussi,
-maintenant que je n'avais plus personne, plus rien, pas même un toit,
-puisque la vente avait eu lieu l'avant-veille à Rozvélenn et que le
-nouveau fermier attendait, avec ses meubles, dans la cour, tandis que le
-cercueil de la défunte franchissait le portail. Soudain, j'entendis une
-voix qui me disait: «Viens, Evennik! ton lit est fait chez nous.» Grâce
-à toi, Noël, grâce à Jean Bleiz et à Glauda, je n'ai pas connu
-l'amertume du pain mendié. J'ai eu la nourriture du corps et cette autre
-nourriture, la plus nécessaire de toutes, celle de l'âme. J'ai été aimé,
-moi l'orphelin, moi l'enfant de misère et d'abandon. Pas un matin je ne
-me suis réveillé sans te bénir, toi et les tiens. Mais comment vous
-prouver à tous que vous n'aviez point obligé un ingrat? En m'appliquant
-au travail de mon mieux? Beau mérite! Ton père n'a jamais voulu admettre
-que je travaille sans être payé... A la fin tout de même, l'occasion que
-je guettais est venue. Avoue, Noël, que je serais le plus méprisable des
-hommes si je la laissais échapper... J'ai tiré un bon numéro, toi un
-mauvais; mais tu ne partiras point: c'est moi qui partirai à ta place.
-
-«Le fils de Jean Bleiz, assis sur la roche, à côté de son ami, avait
-écouté Evenn Mordellès sans l'interrompre. Mais, aux derniers mots, il
-bondit.
-
-«--Cela, jamais! s'écria-t-il.
-
-«--J'ai ta parole sacrée, riposta l'autre.
-
-«--Il n'y a pas de parole qui tienne!... Quand le sort a prononcé, ce
-qui doit être doit être. Le sort, c'est la voix de Dieu. Dieu ne m'en
-voudra point de parjurer un serment fait à l'encontre de ses desseins.
-
-«--Tu t'emportes bien légèrement, Noël, dit Evenn, la main sur l'épaule
-du jeune homme... et bien inutilement aussi, ajouta-t-il, en tirant de
-la poche intérieure de sa veste un papier plié avec soin. Tu vois ça!
-C'est la feuille de route d'Yves Mordellès, fils de défunts René et
-Marie Mingam, accepté, sur avis du commandant de recrutement, comme
-soldat du train des équipages, en remplacement du nommé Noël Bleiz,
-auquel il est reconnu apte à se substituer... Et maintenant, frère, à la
-charrue! Les chevaux commencent à se demander ce que nous faisons là...
-
-«La Grand'Lande, je vous prie de le croire, fut éventrée de la belle
-façon. Noël était si impressionné, si nerveux, si dépité même, qu'il
-faisait voler le coutre comme une hache à travers les souches d'ajoncs
-presque séculaires.
-
-«A dix heures, quand le _corn-boud_ de la ferme appela les laboureurs au
-repas, la sueur ruisselait du front du jeune homme, pressée comme les
-gouttes d'une pluie d'orage. Mais son âme aussi s'était amollie. Et,
-lorsqu'Evenn, le prenant par le bras, lui demanda: «Dis, est-ce que tu
-m'en veux encore?» il ne put que le serrer sur sa poitrine et fondre en
-larmes.
-
- *
- * *
-
-Ici, le taupier s'interrompit:
-
---Je n'ai pas l'habitude, fit-il, de parler si longtemps d'une seule
-haleine. Dans mon métier, on est plutôt silencieux.
-
-Gaïd Dagorn, qui savait son monde, comprit que c'était une écuellée de
-cidre qu'il attendait. Il la but d'un trait; puis, s'étant essuyé les
-lèvres du revers de sa manche, il reprit le fil de son récit:
-
-«Ce soir-là, donc, quand les servantes eurent fini d'aller et de venir
-par la cuisine, Jean Bleiz et Glauda, sa _moitié de ménage_, s'assirent,
-selon leur coutume, dans leurs fauteuils de bois, aux deux coins du
-foyer.
-
-«Et ils recommencèrent leurs jérémiades, sur le sujet que vous savez,
-incapables désormais de penser à autre chose.
-
-«Soudain, la porte de la cuisine s'ouvrit, et Evenn Mordellès entra,
-disant:
-
-«--Pardonnez-moi si je vous dérange dans vos méditations du soir, mais
-j'ai à vous entretenir.
-
-«Les deux vieux s'entre-regardèrent, eurent l'air de se demander l'un à
-l'autre:
-
-«Que nous veut-il?
-
-«Quelque chose d'important, à coup sûr, à en juger par sa mine grave et
-l'émotion qui perçait dans sa voix. Jean Bleiz dit:
-
-«--Tu sais bien, Evenn, qu'il y a toujours place pour toi à notre feu.
-Entre toi et notre Noël, nous ne faisons aucune différence.
-
-«Le jeune homme s'était assis.
-
-«Glauda dit à son tour, obéissant à son éternelle préoccupation:
-
-«--Si quelque chose peut nous consoler du départ de Noël, c'est que tu
-nous restes. Car tu ne songes point à nous quitter, toi aussi, je
-suppose? Ce n'est pas ton mariage, au moins, que tu viens nous annoncer.
-
-«Evenn ne put s'empêcher de sourire.
-
-«--Si, fit-il: mais mon mariage avec le régiment.
-
-«--Tu t'engages, pour suivre Noël? s'écrièrent les maîtres d'une seule
-voix...
-
-«Glauda se couvrit la figure de ses mains. Jean Bleiz ajouta tristement,
-non sans amertume:
-
-«--Fais ce qu'il te plaît, gars. Nous deviendrons, nous autres, ce que
-nous pourrons.
-
-«--Ne pleurez point, Glauda, dit Evenn; et vous, Jean Bleiz,
-connaissez-moi mieux. Si je pars, c'est pour que votre Noël ne parte
-pas. Je venais vous avertir que je suis accepté par le gouvernement pour
-être son remplaçant... J'aurais souhaité vous apporter cette nouvelle
-plus tôt. Mais, pour une chose si simple, il faut des tas de démarches
-et de paperasseries. Je n'ai eu la lettre qu'hier. Sans ça, croyez bien
-que vous n'auriez pas été si longtemps à vous manger de chagrin en
-tâchant de faire bon visage.
-
-«Pour le coup, Glauda s'était mise à sangloter. Quant à Jean Bleiz, il
-avait laissé tomber sa pipe dans la cendre et demeurait ahuri, comme un
-homme qui rêve.
-
-«--Evenn Mordellès, prononça-t-il enfin, tu es un brave coeur. La
-bénédiction de Dieu est entrée avec toi dans notre maison... Mais,
-l'as-tu dit à Noël? demanda-t-il, subitement inquiet.
-
-«--Noël le sait de ce matin.
-
-«--C'est donc pourquoi il était tantôt si taciturne? intervint Glauda.
-Il m'a donné le bonsoir d'un air tout drôle.
-
-«--Et il consent? interrogea de nouveau Jean Bleiz.
-
-«Evenn répondit:
-
-«--Je l'ai prié de venir avec moi vous en assurer lui-même; il n'a pas
-voulu. C'est qu'il a le coeur encore trop gros, voyez-vous. Mais ça lui
-passera.
-
-«--Il t'aime tant? repartit Jean Bleiz. Ça doit, en effet, lui être bien
-dur de songer que tu te sacrifies pour lui. Non, fils, je ne te cacherai
-pas que tu nous enlèves un poids terrible... Nous ne vivions plus... Tu
-nous rends la joie et le courage. Viens que nous t'embrassions. Tu es le
-digne rejeton d'une race d'honnêtes gens, Evenn...
-
-«Le vieux était si troublé qu'il bredouillait. Il poursuivit, se
-tournant vers sa femme et l'appelant par le nom qu'il lui donnait au
-temps de leurs fiançailles.
-
-«--Va, Glaudaïk, à mon armoire, et prends la bouteille qui est dans le
-fond, sous mes habits des dimanches...
-
-«Evenn l'interrompit.
-
-«--Excusez-moi, Jean Bleiz. Nous avons Noël et moi, à étriller les
-chevaux qui ont sué ferme dans la Grand'Lande. Il m'attend. Je me
-sauve!...
-
-«Et il s'enfonça, très vite, dans la nuit du dehors, en tirant derrière
-lui la porte.»
-
- *
- * *
-
-«... Mes amis, continua le taupier, après un court silence, et non sans
-avoir jeté un coup d'oeil sournois du côté de l'écuelle vide,
-l'allégresse des hommes est comme un feu de paille: elle jette une
-grande flamme, mais s'éteint aussitôt.
-
-«Maintenant qu'Evenn Mordellès partait pour la guerre à la place de leur
-fils, les maîtres de Rozvélenn croyaient avoir conjuré le mauvais sort.
-Jamais Glauda ne s'était montrée si gaie. Elle se surprenait parfois à
-chanter des refrains de jeunesse, comme une petite couturière de quinze
-ans qui rentre de sa journée. La lumière du soleil lui paraissait plus
-joyeuse et comme rajeunie dans la fenêtre de sa cuisine. Elle ne
-craignait plus rien, pas même la vieillesse, pas même la mort, puisque
-son fils serait là pour lui fermer les yeux.
-
-«Hélas! le proverbe dit vrai: Marin qui siffle attire la tempête, gens
-qui chantent attirent le malheur.
-
-«Mais n'allons pas plus vite que les événements.
-
-«Evenn Mordellès et Noël Bleiz avaient toujours été, je vous l'ai dit,
-une paire d'amis incomparable, n'ayant qu'une âme, qu'un sentiment,
-qu'une pensée. Mais, à partir du jour où ils faillirent se brouiller,
-par excès d'amitié, dans la Grand'Lande, leur affection devint encore
-plus étroite, si possible, plus exclusive, en tout cas, et presque
-mystérieuse. Ils ne parlaient plus qu'entre eux, passaient les
-dimanches, après la messe, à errer ensemble dans les champs, par les
-prairies solitaires, le long des vieux chemins abandonnés. Et le soir,
-dans l'écurie où ils couchaient tous les deux, auprès de leurs bêtes,
-ils avaient de longs colloques, des entretiens graves et passionnés dont
-rien ne transpirait au dehors.
-
-«Cependant la feuille de route du conscrit Mordellès fut apportée un
-jour par le secrétaire de la mairie. Il devait se rendre dans la
-huitaine à Landerneau. La veille du départ, Glauda prépara de ses
-propres mains un souper succulent et Jean Bleiz mit en perce la
-meilleure de ses barriques de cidre. A table, Evenn feignit une grande
-gaieté, mais Noël eut toutes les peines du monde à desserrer les lèvres.
-Ils se retirèrent l'un et l'autre de bonne heure, prétextant qu'il
-faudrait se lever le lendemain à la première aube, de façon à être à
-Landerneau avec le soleil.
-
-«En réalité, ils ne se couchèrent point de toute cette nuit-là,
-restèrent assis dans le foin à se faire toutes sortes de
-recommandations, à se remémorer le passé, à s'entendre pour l'avenir.
-
-«Cet avenir, Noël en avait peur.
-
-«A diverses reprises il avait eu des songes étranges, des _intersignes_
-menaçants. Il ne put--a-t-il raconté plus tard--prendre sur lui de
-dissimuler ses inquiétudes à son ami. La douleur de la séparation le
-rendait comme fou. En vain le bon Evenn s'efforçait de le calmer. A tous
-ses raisonnements, il répondait avec une persistance farouche:
-
-«--Je n'aurais jamais dû accepter... jamais!... jamais!... Une voix me
-l'a dit dès le premier jour et, depuis, n'a cessé de me le répéter: ce
-n'est pas sept ans de ton âge, c'est ta vie même que tu me donnes en
-présent.
-
-«Et il suppliait:
-
-«--Je t'en conjure, rends-moi ma parole, délivre-moi de mon serment! Il
-en est temps encore. Reste, et laisse-moi partir, comme l'a voulu le
-destin!... Vois-tu, si tu ne revenais pas, si tu étais tué là-bas, dans
-les contrées lointaines, j'en perdrais la raison, je me tiendrais pour
-damné, j'aurais ton sang sur moi, comme sur Caïn le sang d'Abel. Les
-champs que nous avons labourés ensemble, les arbres qui nous ont versé
-leur ombre, les chemins où nous nous sommes promenés côte à côte, ces
-chevaux que voilà, Evenn, qui nous regardent et qui m'écoutent, tout me
-crierait: Malheureux! qu'as-tu fait de ton frère?
-
-«--Noël, Noël, je reviendrai; sois-en sûr, affirmait Evenn, remué
-jusqu'aux entrailles.
-
-«Noël Bleiz eut une idée singulière, une idée insensée, épouvantable.
-
-«--Tu reviendras, dis-tu?... Eh bien! jure-le, que tu reviendras!
-
-«Ses yeux jetaient des flammes. Evenn répondit doucement:
-
-«--Y songes-tu, ami? Ce serment, si je te le faisais, dépendrait-il de
-moi de le tenir?
-
-«--J'admets que cela dépende de toi!
-
-«--Oh! alors sois content. Je jure des deux mains.
-
-«--Vivant ou mort, n'est-ce pas?
-
-«Evenn, à cette question, frissonna, comme frôlé d'avance par le coup de
-faux de l'Ankou. Il prononça néanmoins d'une voix ferme, sur le ton
-solennel qui convenait à un pareil engagement:
-
-«--Vivant ou mort. Je le jure!
-
-«--C'est bien. Nous sommes quittes, dit Noël. Maintenant que j'ai ton
-serment, je ne me repens plus du mien.
-
-«Il n'avait pas achevé ces mots que la lanterne qu'ils avaient laissée
-brûler tout la nuit, suspendue à un des râteliers, s'éteignit
-brusquement, faute de suif peut-être, peut-être aussi pour une autre
-raison. La Blanchonne--une vieille jument--se mit à rêver tout haut, en
-gémissant, oppressée par quelque cauchemar. Et, dans la cour, un coq
-chanta.
-
-«--C'est le jour, dit Evenn.
-
-«--Le jour des adieux, murmura Noël chez qui succédait au délire un
-morne apaisement.
-
-«Et il s'approcha de la Blanchonne pour lui passer le licol, car c'était
-elle, la brave bête, qu'on avait coutume d'atteler au char à bancs, dans
-les grandes occasions, et qui devait mener le _soldat neuf_ jusqu'à
-Landerneau. Un rayon de lumière grise commençait à filtrer par l'unique
-lucarne; tandis qu'Evenn faisait un paquet de ses meilleures hardes et
-chaussait une paire de bas de laine inusable, tricotés à son intention
-par Glauda, Noël lissait le poil de la jument, débrouillait sa crinière
-chenue, teignait d'un peu de noir de fumée ses lourds sabots, inspectait
-ses fers.
-
-«Moins d'une heure après, les deux amis roulaient à travers la montagne,
-vers Landerneau...
-
-«Et au moment où l'angélus du bourg sonnait midi, Noël Bleiz rentra seul
-à la ferme.
-
-«--Tout s'est bien passé? lui demanda son père en lui donnant la main
-pour dételer la Blanchonne.
-
-«--Très bien, répondit le jeune homme d'un air distrait, les yeux et la
-pensée ailleurs.
-
-«Il suivait mentalement, à des lieues de là, le fuyant panache de fumée
-d'un train en marche, emportant l'autre moitié de son âme très loin,
-vers l'inconnu, vers le poignant mystère, et peut-être pour jamais.»
-
- *
- * *
-
---Gaïd Dagorn, fit à cet endroit le taupier, le plus difficile me reste
-à dire.
-
-La vieille _Capenn_ remplit l'écuelle et, de nouveau, le conteur la vida
-sans désemparer, avec une majestueuse aisance. Puis il continua, les
-mains croisées, les coudes aux genoux:
-
-«Vous pensez bien que le départ d'Evenn Mordellès, s'il fit un grand
-trou dans la vie et dans les habitudes de Rozvélenn, ne changea rien au
-cours des saisons. Le printemps vint avec ses fleurs, l'été avec ses
-moissons, l'automne avec ses fruits, et l'immense horloge du monde, qui
-ne s'émeut guère des choses humaines, promena tranquillement, comme par
-le passé, d'un bout de l'année à l'autre, son balancier invisible et
-silencieux.
-
-«Noël travaillait avec rage, pour tâcher d'oublier. Mais il gardait un
-front triste, parlait peu, semblait vivre dans sa propre maison comme un
-étranger.
-
-«Une fois, il eut une colère terrible. Sa mère ne s'était-elle pas mis
-dans la tête qu'une bru gentille, aimable et sage, chasserait du logis
-le _mauvais air_, lui rendrait sa gaieté d'autrefois et ramènerait le
-sourire sur les lèvres fermées de Noël. Elle avait jeté son dévolu sur
-une gracieuse héritière, la fille des Ménou. Et elle s'en ouvrit un jour
-à son gars. Plût à Dieu qu'avant d'articuler le premier mot elle se fût
-fourré un bouchon d'étoupe dans la gorge! Noël s'était soudain dressé,
-très pâle, les yeux pleins de foudre et d'éclairs. Et lui qui avait
-toujours été le plus doux des enfants, c'est à peine s'il put retenir un
-blasphème. Une fourche qu'il emmanchait se brisa dans ses mains comme un
-fétu. Il étouffait; il se précipita dehors, et, toute cette nuit et le
-jour suivant, il erra dans la campagne d'hiver, sous la rafale, sous les
-mornes tourbillons de neige. Quand il reparut à la ferme, il dit:
-
-«--Pardonne-moi, mère. J'ai commis un manquement grave envers toi. Mais,
-je t'en prie, laisse-moi le soin de gouverner ma vie à moi seul.
-
-«Glauda avait le coeur gonflé de larmes. Elle ne leur donna cours que
-lorsqu'elle fut couchée dans le lit clos, auprès de son mari.
-
-«--Tu verras, soupirait-elle à travers ses sanglots, un malheur rôde
-autour de nous. Nous pensions l'avoir conjuré, et voici qu'il est à
-notre porte. J'ai peur...
-
-«Jean Bleiz essaya de raisonner la pauvre ménagère; il ne la rassura
-point, car il tremblait lui-même, agité de sombres pressentiments.
-
-«On entrait dans les mois venteux. Déjà l'hiver s'éloignait, courbant
-son vieux dos, vêtu de misérables nuages en haillons. Toutefois, il
-n'avait pas encore disparu derrière les croupes brumeuses des _ménez_.
-
-«C'était un samedi. Tout heureux d'avoir reçu le matin une lettre
-d'Evenn, datée de quinze jours auparavant, «dans la tranchée, sous
-Sébastopol», Noël était sorti de sa réserve ordinaire, s'était montré
-presque gai pendant le repas et, finalement, avait fait à haute voix la
-lecture de la lettre, devant un auditoire composé de ses parents, des
-domestiques et de quelques voisins venus pour la veillée.
-
-«Evenn annonçait qu'il se portait à merveille, qu'on allait
-prochainement donner l'assaut, contait en peu de mots de menues
-histoires du siège et demandait à Noël de lui écrire de longues
-nouvelles. Il s'informait de tout et de tous, des gens et des bêtes, des
-labours aussi, voulait savoir si le défrichement de la Grand'Lande avait
-produit les résultats espérés et si le blé noir qu'on y avait semé avait
-été d'un bon rendement.
-
-«Noël lut de la première ligne à la dernière, et même la signature. Puis
-il dit:
-
-«--Je vais lui répondre tout de suite. Bonsoir.
-
-«--Tu lui enverras nos bénédictions, s'écrièrent Jean Bleiz et sa femme.
-
-«--Et nos souhaits de prospérité! firent les voisins, les valets de
-ferme, les servantes.
-
-«Le jeune homme gagna l'écurie, suspendit son fanal au clou accoutumé,
-et là, dans la demi-clarté vacillante, il se mit à relire plus posément
-le grimoire de son ami, de son frère.
-
-«Le vent d'ouest soufflait dans le pignon, par grandes haleines
-intermittentes, avec de brusques accalmies suivies d'une sorte de
-déchaînement sauvage... Or, voici qu'en relisant, peut-être pour la
-vingtième fois, il sembla à Noël que certains passages de la lettre
-revêtaient un sens nouveau, plus profond, plus mystérieux. Une phrase
-disait: «Les officiers prétendent que la guerre est sur le point de
-finir. Peut-être, quand te parviendra ce chiffon de papier, serai-je
-moi-même au moment de te rejoindre. Dieu fasse qu'il en soit ainsi!»
-Noël se prit à murmurer, après l'absent:
-
-«--Dieu fasse qu'il en soit ainsi!
-
-«Et à l'instant même, il eut le sentiment que _cela_ allait être.
-
-«L'ouragan s'était tu. Un silence effrayant régnait au dehors, une sorte
-d'attente angoissée. Noël tendit l'oreille: _quelqu'un_ venait. Un
-bruissement presque imperceptible de pas remuait les fougères desséchées
-qui jonchaient la cour: et trois coups discrets, espacés de quelques
-secondes, furent frappés à la porte de l'écurie.
-
-«Le coeur de Noël Bleiz battit avec force.
-
-«Les chevaux, qui dormaient à demi, s'ébrouèrent, tournèrent tous la
-tête dans la même direction, vers l'huis de chêne qu'une lourde barre
-fermait.
-
-«Noël demanda:
-
-«--Qui est là?
-
-«--C'est moi, ton frère Evenn, répondit une voix.
-
-«--Mes _avertissements_ ne m'avaient donc pas trompé! s'écria Noël.
-
-«Et il se précipita pour ouvrir. Dans le cadre de la porte, sur le fond
-orageux du ciel qu'une lune aux trois quarts noyée éclairait de teintes
-sinistres, il vit Evenn, mais combien différent de celui d'autrefois!
-C'est à peine s'il put le reconnaître. Le malheureux était revêtu de son
-uniforme de soldat, mais des plaques de boue souillaient son pantalon,
-sa tunique, comme s'il avait dû se traîner longtemps à plat ventre par
-les routes détrempées. Ses traits défaits trahissaient des fatigues
-surhumaines et, dans la profondeur sombre des orbites, ses yeux
-brillaient d'une fièvre étrange.
-
-«--Tu vois, dit-il en esquissant un vague sourire, je tiens ce que je
-promets. Va mon doux Noël, ce n'a pas été aussi facile que tu pourrais
-le croire.
-
-«--Ton accoutrement le montre assez! fit Noël en l'attirant sur sa
-poitrine... Mais, s'exclama-t-il soudain, qu'est-ce là?... Du sang?...
-Evenn de mon coeur, serais-tu blessé?
-
-«Du flanc gauche du soldat, un peu au dessus du rein pendait un large
-caillot rouge.
-
-«Noël reprit:
-
-«--Tu dois souffrir horriblement... Il faut faire lever les gens de la
-maison... Nous allons te soigner ça.
-
-«--Je ne souffre plus, dit Evenn, je ne me souviens même pas d'avoir
-souffert..., ou, si je souffre, ajouta-t-il, c'est d'autre chose.
-
-«--Eh! parle donc, que je te soulage!
-
-«--Me soulager, tu le peux... Mais le voudras-tu?
-
-«--Ah! çà, tu es Evenn Mordellès, je suis Noël Bleiz, et tu me poses une
-pareille question!
-
-«--Si tu voyais clair, tu t'étonnerais peut-être moins.
-
-«--Explique-toi, je t'en conjure. Qu'as-tu? Qu'y a-t-il?
-
-«--Je t'avais fait le serment de revenir, Noël, je suis revenu... Vivant
-ou mort! avais-tu dit. Et j'avais juré: Vivant ou mort! Touche ces
-mains: elles sont glacées...
-
-«--N'en dis pas plus, Evenn! j'ai compris!
-
-«Et, tombant à genoux devant le fantôme de son frère d'âme, Noël Bleiz
-fondit en sanglots.
-
-«--Avais-je raison, poursuivit le mort, quand naguère je te suppliais de
-m'épargner un tel serment?... Si tu n'avais pas eu cette idée funeste et
-si je n'avais eu la faiblesse d'y céder, je ferais à cette heure ma
-pénitence, là-bas, parmi mes camarades de la fosse commune, sous les
-étoiles du ciel d'Orient... Et tu ne serais point ici pleurant à mes
-pieds sur celui qui fut si content de partir à ta place, oui, de partir
-à ta place pour jamais!...
-
-«Noël cependant s'était redressé, tout pâle.
-
-«--Tu as dit que je pouvais quelque chose pour ton soulagement. Je suis
-prêt, prononça-t-il d'une voix ferme.
-
-«--Si j'ai dit cela, n'en tiens aucun compte... Adieu, Noël! Garde mon
-souvenir. Je t'ai aimé dans la vie, je t'aime dans la mort...
-
-«Le spectre d'Evenn Mordellès se reculait déjà dans l'ombre, mais le
-fils de Rozvélenn, bondissant hors de l'écurie, lui barra résolument le
-passage.
-
-«--Tu ne t'en iras pas ainsi, cria-t-il. Je puis, de ton propre aveu,
-quelque chose pour la délivrance de ton âme. Eh bien! cela, quoi qu'il
-doive m'en coûter, fût-ce ma damnation éternelle, je veux l'accomplir,
-entends-tu? Je le veux!
-
-«--De plus impérieux devoirs t'obligent envers ton père et ta mère. Pour
-l'amour d'eux, au nom du repos de leurs vieux jours, si durement gagné,
-Noël, n'insiste point!
-
-«--Parle! te dis-je, ou je me brise le crâne contre ces murailles.
-
-«--Tu l'exiges? Tu as tort.
-
-«--J'ai tort, soit! Je l'exige.
-
-«--Attelle donc la Blanchonne au char à bancs, car nous aurons de la
-route à faire. Ce n'est plus à Landerneau que nous allons cette fois...
-
-«... Dans le lit clos de la cuisine, Jean Bleiz, réveillé de son premier
-somme, poussa du coude la bonne Glauda.
-
-«--Écoute donc, fit-il. Ne dirait-on pas, dans l'avenue, le bruit de
-notre char à bancs et le trot saccadé de la Blanchonne?...
-
-«Assis côte à côte sur le siège de devant, l'ami vivant et l'ami mort
-franchirent des lieues et des lieues de pays. La vieille jument,
-d'allure d'abord hésitante, semblait avoir retrouvé son agilité
-d'autrefois, du temps où, jeune pouliche indomptée, elle faisait, de ses
-quatre sabots, jaillir du sol un quadruple éclair.
-
-«Était-ce une route qu'ils suivaient maintenant, Noël n'aurait su le
-dire.
-
-«De vastes horizons muets et tristes s'étendaient en des perspectives
-flottantes, indéterminées. Çà et là apparaissaient des formes
-inconsistantes, qui étaient peut-être des nuages et peut-être des
-arbres. Parfois des oiseaux s'envolaient, des oiseaux fantastiques, aux
-ailes brunes et ouatées, qui glissaient sans bruit, pareils à des
-chauves-souris d'une espèce inconnue.
-
-«Nul vent ne soufflait dans ce désert. L'air dormait, épais et immobile.
-
-«Une lumière vague éclairait les choses, une lumière qui n'était ni le
-jour ni la nuit, une lumière comme celle qui semble émaner des miroirs
-dans un appartement sombre.
-
-«Mais le plus surprenant, c'était, dans la terre, l'absence de toute
-sonorité. La voiture roulait sans troubler le silence, et les sabots
-ferrés de la Blanchonne n'éveillaient aucun écho dans la plaine sourde,
-la plaine noire.
-
-«Soudain, quelque chose de brillant se mit à luire, comme une eau pâle
-effleurée d'un rayon de lune.
-
-«--Nous approchons, dit Evenn.
-
-«--N'est-ce pas la mer que nous voyons devant nous? demanda Noël.
-
-«--Non. C'est le marais des Trépassés.
-
-«Ils arrivèrent sur le bord de l'étang mystérieux.
-
-«--Noël, dit Evenn, est-tu toujours résolu?
-
-«--Toujours!
-
-«--Alors, descendons.
-
-«Ils mirent pied sur une plage de sable fin comme une cendre que
-hérissaient, par places, des joncs noirs, des roseaux funèbres.
-
-«--Fais le signe de la croix sur ta bête, poursuivit Evenn; ainsi elle
-paîtra, en t'attendant, l'herbe des morts, comme si c'était une herbe
-vivante, et les esprits de la nuit ne pourront rien contre elle... Toi,
-commence à te déshabiller.
-
-«--Tout nu?
-
-«Evenn fit oui de la tête et se dépouilla lui-même de ses vêtements.
-Puis, quand Noël eut retiré sa chemise:
-
-«--Donne-moi la main, et marchons!
-
-«Ils entrèrent dans l'eau jusqu'à mi-jambes, puis jusqu'à mi-corps.
-Autour d'eux des têtes éparses surgissaient, ridaient un instant la
-surface de l'onde et, de nouveau, sombraient. D'aucunes étaient des
-visages flétris de jeunes filles, traînant de longues chevelures
-déteintes; d'autres montraient des crânes dénudés et des barbes couleur
-de soufre.
-
-«--Tu trembles? murmura Evenn à l'oreille de son compagnon. Tu as peur?
-
-«--Non, j'ai froid, extraordinairement froid.
-
-«--Eh bien! je brûle, moi; c'est une souffrance mille fois pire. Mais il
-faut expier, vois-tu, il faut expier.
-
-«--Expier quoi, Evenn, toi dont la vie a été pure comme une soirée
-d'août, toi dont la mort a été le plus simple et le plus entier des
-dévouements?
-
-«--Je l'ai trop aimé, Noël. Ce fut mon crime... Quand l'éclat d'obus fut
-entré dans mon flanc. Dieu me laissa presque une heure d'agonie pour
-implorer sa miséricorde, avant de comparaître devant son tribunal.
-J'aurais dû ne penser qu'à lui, mais ce furent des images de Rozvélenn
-qui me passèrent devant les yeux, au moment suprême, et, en exhalant le
-dernier soupir, ce fut ton nom que j'eus sur les lèvres... Si seulement
-tu avais hésité à me suivre en ce lieu, tu retardais ma délivrance
-d'autant de siècles que les sabots de la Blanchonne ont frappé de fois
-la terre des défunts.
-
-«Un flot de larmes inonda les joues de Noël.
-
-«--Tu as beaucoup de mal? lui demanda le fantôme.
-
-«--Je voudrais en avoir dix mille fois plus, soupira-t-il.
-
-«A peine avait-il parlé de la sorte qu'une cloche tinta. Oh! mais des
-sons tristes à vous fendre le coeur, un glas rapide, puissant, sauvage,
-un glas inattendu! Evenn dit:
-
-«--C'est l'_Angélus_ des morts... Retourne au rivage, tu y retrouveras
-tes vêtements auprès des miens. Ne touche pas à ceux-ci, fût-ce du bout
-du doigt, fût-ce du bout du pied. Demain, à la même heure, je serai sur
-le seuil de l'écurie. Va.
-
-«Noël ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà l'ombre de son ami le
-plus cher, et l'étang de mystère, et la plaine lugubre s'étaient
-dissipés comme de vaines apparences. Le jeune homme grelottait tout nu,
-au milieu de la Grand'Lande. Ses habits gisaient en tas à ses pieds et,
-non loin, des lambeaux rouges et bleus, des haillons d'uniforme
-finissaient de pourrir dans la boue d'un sillon. Très vite, il endossa
-ses hardes et cria:
-
-«--Blanchona! Blanchonik!
-
-«Un hennissement joyeux monta de la route qui longeait le bas de la
-friche. La bonne jument, toujours attelée, broutait au talus les pousses
-des jeunes ajoncs.
-
-«Quand, ce matin-là, Noël parut au premier déjeuner, les gens
-s'accordèrent à lui trouver l'air malade. Il affirma qu'il se portait à
-merveille. Jean Bleiz, lui, demeurait tout songeur, le nez dans son
-écuelle. Les domestiques partis pour les champs, il dit à son fils:
-
-«--Je te l'ai souvent répété, Noël; mais tu ne prends pas assez de
-distractions. La lettre que tu as reçue d'Evenn a dû te mettre en repos.
-Profites-en pour t'amuser un peu. La herse que nous avions commandée à
-Morlaix, au début de l'hiver, est prête depuis trois semaines. Attelle
-la Blanchonne et fais le voyage. Tu verras par la même occasion la foire
-de février. Nous sommes au mardi: je te donne _campos_ jusqu'à dimanche.
-
-«Jean Bleiz dit cela d'un ton paterne, en homme qui n'en pense pas plus
-long. N'empêche qu'il avait son idée d'en dessous. Et croyez qu'il ne
-fut pas aussi étonné qu'il feignit de l'être, lorsque son fils Noël lui
-repartit:
-
-«--La Blanchonne, mon père, tire sur l'âge. Elle a fait un brave
-service. M'est avis qu'il conviendrait de lui épargner les courses
-longues. Et, pour ce qui est de moi, je vous avoue que les boutiques de
-la foire de Morlaix me tentent médiocrement.
-
-«--N'en parlons plus, conclut Jean Bleiz.
-
-«Mais, le soir, dans le lit clos, la résine éteinte, il dit à sa femme:
-
-«--Je suis sûr maintenant qu'il se passe quelque chose, et pas quelque
-chose de bon. Fais comme moi: prie et ne t'endors point. Si nous
-entendons encore, cette nuit, le trot de la vieille jument grise, je
-guetterai, demain, dans la cour, et dussé-je en mourir, je saurai
-pourquoi elle sort, où elle va, et qui la conduit.
-
-«Ils prièrent en silence, l'oreille tendue, et, le bruit qu'ils
-redoutaient, à la même heure que la veille, ils l'entendirent.
-
-«Les morts sont ponctuels. Evenn fut exact au rendez-vous et trouva Noël
-qui l'attendait. La Blanchonne, qui s'était reposée tout le jour et à
-qui, d'ailleurs, cette besogne nocturne semblait plaire, fit sonner ses
-fers, sur le pavé de l'avenue, puis s'enfonça, d'une course éperdue,
-dans les routes du pays des défunts, les routes de l'éternel silence.
-
-«Que vous dirai-je? Il en fut de cette nuit-là comme de la précédente
-nuit, à ce détail près qu'Evenn entraîna Noël plus avant dans le marais
-des Trépassés et que le gars de Rozvélenn eut cette fois de l'eau
-jusqu'aux aisselles.
-
-«Ce qu'il souffrit, je ne vous le révélerai pas. Lui-même s'efforçait de
-le cacher à son ami. Pas un gémissement, pas une plainte ne s'échappa de
-ses lèvres.
-
-«Il rentra à la ferme, si faible que ses jambes pouvaient à peine le
-porter. Quand il se présenta dans la cuisine, son père dormait encore ou
-feignait de dormir; ce fut sa mère qui l'entreprit:
-
-«--Noël, mon enfant, lui dit-elle, tu dois avoir un secret à me confier.
-Personne ne nous écoute. Ouvre-moi ton coeur. Tu es le fruit de mes
-entrailles. Confesse-moi ton mal, je te guérirai; les mères savent des
-remèdes, des philtres capables de conjurer la mort même.
-
-«Pauvre Glauda! C'était comme si elle se fût cogné la tête contre une
-tombe pour lui arracher le mystère de l'éternité.
-
-«Son Noël lui répondit par des paroles douces et tristes, des mots
-vagues, insignifiants, et elle n'apprit rien de ce qu'elle eût donné son
-âme pour savoir.
-
-«La journée s'écoula. Le soir vint. Dans le ciel, nettoyé par les vents,
-des étoiles vacillantes s'allumèrent. La vieille maison de Rozvélenn, si
-longtemps aimée de Dieu, paraissait plongée dans le repos. Mais, sur le
-_banc-tossel_, près de l'âtre, Glauda égrenait son chapelet de corne;
-dans l'aire, Jean Bleiz se dissimulait, sous l'auvent de l'étable à
-boeufs, et Noël attendait, derrière la porte entre-bâillée de l'écurie,
-le spectre d'Evenn Mordellès.
-
-«Accroupie dans sa litière fraîche, la Blanchonne ruminait de lentes,
-d'obscures idées, parmi la respiration forte et chaude des chevaux de
-labour.
-
-«--Allons, Noël! dit une voix plus légère qu'une brise d'été.
-
-«Le harnais fut bouclé en un clin d'oeil,--et ils allèrent.
-
-«Jean Bleiz s'élança derrière eux, dans la nuit.
-
-«Jadis, il avait été le plus agile coureur de la montagne. On racontait
-de lui que dans sa jeunesse, il forçait les lièvres à la chasse. Il faut
-croire que si ses cheveux avaient grisonné, ses jambes n'avaient point
-trop vieilli, car il arriva sur la grève de l'étang funéraire comme
-Evenn disait à Noël, là-bas, dans le purgatoire des eaux profondes:
-
-«--Tu as été jusqu'à mi-corps, tu as été jusqu'aux aisselles; je serai
-délivré, si, ce soir, tu te laisses submerger tout entier. Seulement,
-pour Dieu! clos tes lèvres! Que pas une goutte du marais de la mort n'y
-puisse pénétrer! Qui a bu de cette onde n'aspire désormais qu'au trépas.
-
-«Il se fit un silence. Jean Bleiz vit s'engouffrer lentement les deux
-têtes. Il murmura: «Je n'ai plus de fils», battit l'air de ses bras et
-s'évanouit sur le sable couleur de cendre...
-
-«Quand il reprit ses sens, une cloche lointaine, une cloche de l'autre
-monde sonnait l'angélus. Et il entendit son fils Noël, agenouillé près
-de lui, qui lui disait:
-
-«--Vois cette fumée blanche qui monte dans le ciel! C'est l'âme délivrée
-d'Evenn Mordellès qui gagne le Palais de la Trinité...
-
-«Il regarda, vit les talus, plantés d'ajoncs, et devers l'Orient, où le
-jour commençait à poindre, un petit nuage clair, déjà haut, soulevé par
-les premiers souffles du matin.
-
-«La Blanchonne ramena le père et le fils.
-
-«Debout au seuil de la maison, Glauda les reçut sur son coeur, blême des
-angoisses de sa longue veille.»
-
- *
- * *
-
-«Mon histoire devrait finir ici, grommela le taupier, mais elle a
-malheureusement une autre fin, et vous devinez laquelle.
-
-«Soit involontairement, soit à dessein, Noël Bleiz avait ouvert ses
-lèvres aux eaux de la mort: il en perdit le goût de vivre.
-
-«Il décéda le vendredi, jour du Christ. Son père et sa mère ne
-demeurèrent après lui que pour l'ensevelir.
-
-«J'ai suivi les trois enterrements dans l'espace d'une seule année. Dieu
-fasse paix aux maîtres de Rozvélenn! Ils sont en Paradis, je pense, et
-peut-être aussi la Blanchonne qui jamais ne pécha.
-
-«Gaïd Dagorn, la nuit s'avance. Vous feriez bien de réciter un dernier
-_De profundis_ pour les Ames.
-
-«Moi, j'ai dit.»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et, joignant ses mains velues, le taupier de Commana rentra dans son
-silence.
-
-
-
-
-LA HACHE
-
-
-I
-
-Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille qu'elle ne sait
-plus son âge. Quand on le lui demande, elle répond:
-
---Voilà, par exemple, une chose dont je ne me suis jamais inquiétée, pas
-plus que de vérifier quelle heure il est à l'horloge, lorsque je me sens
-envie de dormir.
-
-Quelquefois elle ajoute sentencieusement:
-
---Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons tous le même âge,
-l'âge de mourir.
-
-Elle est mince, fluette, et quasi impondérable. Elle a coutume de dire:
-
---Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon enterrement. Je m'en
-irai dans un coup de vent d'ouest, à la grâce de Dieu, comme un fétu de
-paille.
-
-Fraîche, d'ailleurs, et à ce point conservée, selon ses propres termes,
-que c'en est miracle. De figure d'aïeule semblable à la sienne, je n'en
-ai vu que dans les tableaux des vieux maîtres hollandais. Encore y
-a-t-il dans ses traits une grâce fine et délicate qu'il n'a jamais été
-donné à ces vieux maîtres de contempler dans leurs modèles. Cela est
-chez elle le signe de la race, le signe aussi--et surtout--de son âme
-charmante, de son «moi», comme parlent certains. Oh! nullement
-compliqué, ce «moi», très simple, au contraire, très primitif, mais
-d'une si exquise simplicité! Et combien varié néanmoins! Que d'images
-changeantes, tour à tour gaies ou tristes, défilent, en moins de temps
-qu'il ne faut pour les saluer au passage, dans les clairs yeux
-septuagénaires de Matic Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des
-filles de Bretagne que Renan célébra jusque devant la face de Pallas
-Archégète, purs «comme ces vertes fontaines où, sur un fond d'herbes
-ondulées, se mire le ciel»? Aussi limpides sont ceux de Matic, la
-fileuse de chanvre; seulement, au cours de l'arrière-saison, il y a plu
-des feuilles mortes. Car elle a connu les jours pénibles et les nuits,
-les pâles nuits de larmes. Elle a eu à pleurer, non seulement ceux dont
-elle était issue, mais ceux encore qui étaient issus d'elle.
-
---Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une touffe d'herbe oubliée
-par mégarde dans un pré que la faux des faucheurs a tondu.
-
-Ou bien:
-
---Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux.
-
-Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur discrète, une
-sorte de symbolisme transparent, jamais pour se douloir ni pour
-apitoyer. Il y a de plus malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le
-remède à toutes les afflictions: une force de résignation que rien ne
-saurait surprendre, jointe à une extraordinaire puissance de vie idéale.
-On fait grand bruit de la tristesse innée des Bretons, race occidentale,
-toute pleine des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des
-mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme plus absolu et
-plus entêté. Nourri de misère, il exalte la douceur de l'existence, et
-la mort même n'est pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment
-continué... Toujours est-il que Matic a traversé les plus cruelles
-épreuves «comme un agneau qui passe dans les fourrés épineux des
-landes», y laissant peut-être quelques brins de laine, mais rien de sa
-belle humeur vaillante, de son immuable sérénité.
-
-Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation est aussi
-reposante qu'une promenade, au soleil couchant, par les campagnes
-silencieuses, dans la féerique somptuosité des premiers soirs d'automne.
-Sa mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains, à ces
-hypogées de la légende où l'on va de salles en salles, de trésors en
-trésors, d'admirations en admirations. Elle sait la vie et la mort. Elle
-sait ce qui est, ce qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est
-possible à l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction.
-Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit, elle décrit
-d'avance les formes imprescriptibles qu'elles revêtiront à leur déclin.
-Ses yeux de calme visionnaire ignorent les frontières de l'espace et les
-bornes noires qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps...
-
-
-II
-
-Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours
-à la même heure, s'assied toujours à la même place. Et ce sont d'abord,
-pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique
-paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux et
-sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une aile souple, la
-causerie s'élève aux généralités. Matic est une manière de philosophe,
-d'esprit délié--je l'ai dit--et qui se joue à l'aise autour des
-problèmes les plus redoutables.
-
-Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, que, le
-soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veillée des ancêtres...
-Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit
-achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses
-sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à l'angle du
-foyer.
-
-Sa mise était soignée, comme il convient un jour de fête. Elle portait
-sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle eût été en
-plomb, le corsage bleu sombre orné de parements de velours, et son fin
-visage s'encadrait--vu la circonstance funèbre--dans une coiffe aux
-cassures rigides, couleur safran, le jaune étant la nuance de deuil chez
-les femmes de Cornouailles.
-
-Ses premiers mots furent pour s'excuser.
-
---Pardonnez-moi... Nous avons un vrai temps de purgatoire... Vent et
-pluie pêle-mêle... Je suis toute trempée. Ma jupe est comme une
-cloche... J'ai tenu à suivre jusqu'au bout _la procession du charnier_,
-et nous avons séjourné longtemps devant la «maison des morts»... J'y ai
-beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, crânes terreux, ossements
-blanchis... Et voilà: je n'ai plus un fil de sec; l'eau, par instants,
-tombait du ciel à pleins seaux... Pardonnez-moi. Dans quelques minutes,
-il n'y paraîtra plus.
-
-A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements mouillés,
-l'enveloppant d'une brume lumineuse, en sorte qu'elle avait l'air d'une
-bonne petite fée, descendue par le trou de la cheminée, dans un nuage.
-
-Elle reprit, après un silence:
-
---C'est une belle chose, le feu!... J'ai entendu conter ceci, quand
-j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, l'hiver venu, ne
-consentent point à s'expatrier. Ce sont, je pense, des oiseaux bretons.
-L'idée seule des climats lointains, mêmes dorés par des soleils
-éblouissants, leur semble plus mortelle que la mort. La première bise
-les saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs corps
-menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des fruits mûrs. Mais où
-de leur vivant ils nichèrent, leurs âmes délicates restent blotties,--et
-ce sont ces âmes qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent
-de nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons... Au
-temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,--Dieu l'ait en sa garde!--me
-faisait la cour, il avait coutume de fredonner en passant, le soir, près
-de notre porte:
-
- Du bois qui brûle un oiseau s'envole.
- Matic, écoute ce que te dit ton chant...
- Il te dit, ce chant, que je t'aime;
- Il te dit, que mon coeur aussi brûle,
- Qu'il brûle d'amour pour sa douce...
-
-«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme s'il n'avait jamais
-été.»
-
-Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les flammes, sans
-doute aussi à écouter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de
-Pêr Corniguellou.
-
-Je lui dis, pour renouer l'entretien:
-
---Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir.
-
-Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa
-coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs
-où brillaient encore quelques fils blonds.
-
---Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; vous ai-je
-jamais dit ce qui lui advint le matin même du jour marqué pour son
-trépas?... C'est une histoire singulière à laquelle je n'aime guère à
-penser, mais que je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est,
-comme vous dites, un soir de commémoration... Les moindres circonstances
-m'en sont restées présentes à l'esprit, comme si la scène datait d'hier,
-quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en
-effet, un 15 décembre, exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu son
-âme de brave homme... Laissez-moi seulement un répit de quelques
-minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses
-dans l'ordre et avec clarté...
-
-Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après un assez long
-silence, commença:
-
---Voici... Pêr, de sa profession était sabotier. Et les sabotiers, comme
-vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain là-bas.
-L'ancienne hutte est vite à terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de
-bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en
-avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions
-nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, acheté à Carhaix, traînait aussi
-aisément, ma foi! que si c'eût été un berceau d'enfant...
-Connaissez-vous la forêt de Porthuault?
-
---Si je la connais, Matic!... Mais je suis né à Saint-Gervais, presque
-au coeur du bois!
-
---Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'être né
-dans un beau pays... Je me rappelle--tenez! comme si c'était
-maintenant--le jour où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du
-soleil. Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez Mikêl; Pêr
-était descendu et menait la bête par la bride, l'aidant à éviter les
-ornières; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui
-tournais le dos; nous étions partis de Quimper l'avant-veille et le
-voyage avait été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais
-constamment un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je dormais à
-moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, Matic, voilà ce que tu n'as
-jamais vu.» Je regardai, et j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant
-c'était beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et
-si profonds que tout l'horizon en était noir.
-
-«--N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas
-ici le vrai paradis des sabotiers?...
-
-«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui, quelques jours
-auparavant, lorsqu'au retour du marché de Quimper, un samedi, il m'avait
-annoncé qu'il venait de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un
-garde-forestier de Porthuault... Oh! oui, et vivement fâchée même!...
-Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont j'entendais pour la première
-fois prononcer le nom? Quelque trou de misère sans doute, par delà le
-pays du pain!... Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je m'étais
-mise à pleurer de mécontentement, de désespoir... Plus loin que
-Châteauneuf, plus loin que Carhaix plus loin que Callac! Au bout du
-monde, quoi!... Quel besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce
-qu'il était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais été
-navrée...
-
-«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en me montrant du
-geste toute cette étendue de collines boisées, entrecoupées de vallons
-verts, et, dans le creux du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille
-église si avenante de Saint-Servais.
-
-«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous fîmes halte devant
-le seuil de Harnay, un des grands marchands de sabots de la contrée,
-chez qui Pêr, autrefois, dans le temps que nous n'étions pas encore
-mariés, avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous accueillit
-avec infiniment de bonne grâce, nous obligea de souper à sa table et de
-coucher sous son toit, en sorte que le lendemain, à l'aube, je me
-réveillai complètement réconciliée avec le pays.
-
-«Complètement, non! Une appréhension me restait, si vague, il est vrai,
-que je n'eusse su dire au juste à quoi elle tenait, mais réelle
-néanmoins et tourmentante au point que je ne pus m'empêcher de dire à
-Pêr:
-
-«--Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant j'ai idée que
-ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons rien de bon. Je suis enchantée
-d'être venue, histoire de voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois,
-nous ne séjournerons point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien
-doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons notre chemin
-vers le sud!
-
-«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle, que sais-je? et,
-finalement, n'y voulut point entendre. Comme j'avais des larmes plein
-les yeux, pour me consoler il ajouta:
-
-«--Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré sourd à tes
-absurdes pressentiments. Harnay, François Harnay, chez qui nous sommes,
-c'est dans la forêt, là tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a
-commencé par être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un peu de
-patience seulement! File ta laine et laisse-moi besogner. Je te jure sur
-cette hache que, le jour où nous réattèlerons le bidet pour partir, il
-aura triple charge, charge de monde, charge de meubles et... charge
-d'écus!
-
-«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre hôte la lui
-avait donnée, la veille, en présent d'amitié, après avoir conclu marché
-avec lui pour une importante fourniture de sabots.
-
-«--Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! avait-il dit; ce que
-je suis, je le lui dois.
-
-«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance avait répondu:
-«Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle que le tiers de ce qu'elle
-t'a rapporté, je me tiendrai pour satisfait.»
-
-«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes sortes de
-précautions sur une chaise au chevet du lit... Tandis que je vous conte
-ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleuâtre piqué de
-taches de rouille, le manche à la fois grêle et solide, en bois
-étranger. Des caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au fer
-rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuité, le
-mordant d'un rasoir... Pêr ne l'eut pas plus tôt prise à témoin de ses
-gains futurs qu'elle m'apparut, à moi, comme un instrument de
-malédiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait,
-s'extasiant sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je
-lui dis:
-
-«--Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu viens de faire...
-Même, à ta place, je n'emporterais point cette hachette.
-
-«--Pourquoi?
-
-«--Parce que...
-
-«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous
-appelant à déjeuner. Je dus me taire par politesse.
-
-«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la forêt, en
-compagnie de notre hôte qui, avec une charmante obligeance, s'était
-offert à nous servir de guide jusqu'à la maison du _jugard_, autrement
-dit du garde-forestier. Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la
-hêtraie au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les pieds
-d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le soir même, nous nous
-installâmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient déjà ces
-parages. Conformément aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent
-voir, nous saluant du nom consacré de _cousins_, et se mirent à notre
-disposition pour nous aider à construire la hutte. Grâce à eux, nous
-eûmes avant la tombée de la nuit un abri très suffisant. Deux jours
-après on m'eût fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours
-vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par
-se trouver partout chez soi.
-
-«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. D'un côté,
-c'étaient de longues et hautes avenues où le regard se perdait, entre
-les troncs blancs des hêtres, dans la profondeur tranquille des
-feuillages. De l'autre nous jouissions d'une échappée sur les prés de
-Rozviliou et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits
-pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant comme autant
-de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours aimé la beauté des choses.
-C'est un spectacle qui ne coûte rien et dont la contemplation ne lasse
-jamais. Nous étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à son
-avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des
-bois se parent de teintes plus variées et plus délicates, comme les
-jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point
-de mourir. Je passais les journées dehors, à filer, près de la hutte,
-tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les
-myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, garçons déjà
-robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds à
-qui d'autres faisaient écho çà et là dans le silence de la hêtraie.
-
-«J'étais, du reste, rarement seule.
-
-«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient
-leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en
-travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans
-ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses
-inquiétudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les
-nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.
-
-«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous avions achetés
-avait donné des résultats inespérés. Et le bois était des meilleurs, à
-la fois très dense et très facile à ouvrer. D'autre part, l'hiver
-s'annonçait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors
-de la première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: «Tant que tu
-seras dans le canton, accorde-moi la préférence. Je te solderai deux
-sous par paire de plus que mes concurrents.»
-
-«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les pronostics de mon
-mari qui semblaient avoir raison et non mes pressentiments.
-
-«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, dans toutes
-les paroisses d'alentour, tintèrent les glas de la Toussaint. J'avais
-invité deux femmes de sabotiers à venir faire chez nous la veillée des
-morts. L'une d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole.
-J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la porte de
-branchages entrelacés de fougères qui fermait la hutte.
-
-«--Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés, dit-elle,
-faisant allusion à mon mari et à mes deux fils. Ils seront restés au
-bourg avec les miens et s'en retourneront sans doute tous ensemble.
-
-«--Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu, et jettes-y
-quelques brassées de copeaux.
-
-«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois. Jeanne Tual, la
-voisine, se mit en attendant à inspecter des yeux notre intérieur que la
-flamme, ravivée, illuminait en ses moindres recoins. Les femmes ont de
-ces curiosités, soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est
-mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la vis se lever de
-la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie et marcher droit à l'un
-des poteaux de la loge auquel Pêr Corniguellou avait coutume de
-suspendre ses outils. Elle se pencha, regarda de près quelque chose que,
-de ma place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage
-prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante. Je déposai dans
-sa couchette l'enfant qui avait clos les yeux.
-
-«--Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta mine s'allonge
-ainsi?
-
-«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon mari par François
-Harnay, et murmura:
-
-«--Est-ce que les tiens se servent de cet outil?
-
-«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions à son égard ne
-s'étaient point dissipées; mais, dans le calme si occupé de notre vie,
-je n'avais plus eu le temps d'y songer.
-
-«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes terreurs. Mon
-impression première me revint, plus nette et plus aiguë... Aux lueurs du
-foyer, l'acier luisait d'un éclat sinistre et les taches de rouille se
-rembrunissaient, revêtaient des teintes noirâtres de sang figé... Je
-devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance qu'elle
-m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée.
-
-«--Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit
-servi... Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle...
-Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du
-mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de _cousins_, est
-de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sûre, que,
-faute d'avoir été avertis à temps, nous qui sommes ignorants de tout ce
-qui a trait à cette contrée, nous nous attirions des désagréments, sinon
-des infortunes... Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de
-quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont tu détournes
-d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour être maléficieuse et,
-peut-être, diabolique... Je t'en conjure, par Dieu et par les sept
-saints de Bretagne, hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de
-connaître!...»
-
-... Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient
-à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.
-
---C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.
-
-
-III
-
-Et, après un silence troublé seulement par le bruit du vent au dehors et
-les craquements des volets, elle reprit:
-
---La voisine me fit, sur mes supplications, ce récit que j'ai retenu
-point par point:
-
-«Un jour, des bohémiens errants, montreurs d'ours et diseurs de bonne
-aventure, s'égarèrent dans la forêt de Porthuault; ils arrivèrent,
-harassés, à bout d'haleine et de forces, dans la clairière où
-travaillait alors François Harnay. Celui-ci, homme généreux et
-hospitalier, les admit au repas de famille, les hébergea une nuit, dans
-son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin, sans vouloir
-accepter d'eux aucun argent. Un vieux, presque centenaire, qui
-paraissait être le chef de la bande, lui dit:
-
-«--Ton accueil nous a touchés. Nous t'en aurons une gratitude éternelle,
-et ton nom sera vénéré jusque chez les enfants de nos petits-enfants. Je
-veux te faire un cadeau qui puisse t'être utile. Reçois-le en souvenir
-de nous. Je suis assuré d'avance qu'il te portera bonheur.
-
-«Et il sortit de son havresac cette hachette.
-
-«--Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard, à la condition que tu
-t'en serves toujours comme d'un outil de travail, jamais comme d'une
-arme de combat.
-
-«Harnay prit la hache et remercia.
-
-«Difficilement il en eût trouvé une meilleure. Elle eût coupé du fer.
-Avec cela, inusable, et jamais ébréchée. Durant douze années qu'il la
-mania, il n'eut point à l'affûter une seule fois. Elle fit sa fortune,
-selon la prédiction du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge
-comme un talisman. Il est juste de dire qu'il était lui-même le plus
-rangé des hommes et le plus sobre, le plus habile, le plus laborieux des
-sabotiers. De simple ouvrier il passa patron, put s'établir au bourg de
-Saint-Servais dans une maison de pierre couverte en ardoises, pratiquer
-sur un pied plus large le commerce de sabots, et finalement, devenir un
-des principaux rentiers de l'endroit.
-
-«Cependant les autres _cousins_ ne laissaient pas d'être jaloux de la
-prospérité si rapide des affaires de François Harnay.
-
-«Un d'eux surtout, un nommé Chevanz, homme violent et débordé, que la
-malechance, d'ailleurs, poursuivait, allait partout répétant que Harnay
-avait, par l'intermédiaire des Bohémiens, fait un pacte avec le diable,
-si même le grand vieux à longue barbe blanche, qui lui avait remis la
-hache mystérieuse, n'était pas le diable en personne. Au fond, ce
-Chevanz brûlait d'envie de s'approprier cette hache, fût-ce par la
-fraude et par le vol. Il y réussit, on ne sait comment. Harnay s'aperçut
-un beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait été dérobé, et
-tout de suite il soupçonna quel était le voleur. Il eût pu s'adresser
-aux gendarmes. Mais il était de tradition parmi les _cousins_ que l'on
-réglât ses comptes entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se
-contenta de réunir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses ouvriers
-sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honnêteté lui étaient
-particulièrement connues. Et il les harangua à peu près en ces termes:
-
-«--Camarades, il s'est trouvé un _cousin_ assez indélicat pour enlever
-ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas besoin de le prononcer, vous l'avez
-tous sur les lèvres. Je respecte trop les usages de la corporation pour
-qu'il me vienne à la pensée de saisir la justice de cette affaire. Il ne
-faut pas qu'un sabotier soit jugé par d'autres que par ses pairs. Mais
-je n'entends pas non plus que ma bonne hache demeure indûment en des
-mains indignes. Je suis prêt à me séparer d'elle, quoiqu'elle soit pour
-moi une vieille amie à qui il m'en coûtera de dire adieu,--mais du moins
-je ne veux m'en séparer que de mon plein gré et pour la confier à
-quelqu'un qui sache en faire, comme moi-même, un brave emploi. Vous, je
-vous connais tous, et vous m'êtes également chers. Elle sera à celui de
-vous qui l'ira réclamer.
-
-«Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer à la courte paille. Le
-sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme de vingt ans, joli comme une
-femme, mais hardi comme l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en
-eût, de la hardiesse, pour s'attaquer à Jérôme Chevanz.
-
-«Les sabotiers de ce temps-là se tenaient pour gentilshommes. C'est en
-combat singulier, la hache au poing, qu'ils avaient coutume de trancher
-leurs différends.
-
-«Quelles furent les péripéties de la lutte entre Jozon Lantic et Jérôme
-Chevanz, sans doute on ne le saura jamais. La femme de ce dernier ne put
-fournir de renseignements que sur la scène de la provocation. Ils
-venaient de finir de souper. Chevanz, qui avait été au bourg et y avait
-bu quelques verres, après vêpres, somnolait à demi, en achevant de fumer
-sa pipe, sur la pierre de l'âtre. Tout à coup la porte s'était ouverte
-et Lantic était entré, une hache sur l'épaule.
-
-«--Ohé! Chevanz!
-
-«--C'est toi, Lantic?
-
-«--Je viens de la part de François Harnay...
-
-«--Me redemander son outil magique, n'est-ce pas?
-
-«--Le redemander, non! Le reprendre!...
-
-«--Tu es trop jeune!
-
-«--Et toi, trop lâche!
-
-«--C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit?
-
-«--Au carrefour de Blanche-Épine.
-
-«--Marchons. Ce sera tout à l'heure le carrefour de l'Épine-Rouge... Tu
-l'auras, ta hache de patron, tu l'auras, mais en plein crâne!...
-
-«La femme n'eut même pas le temps de s'interposer. Les deux hommes
-avaient déjà disparu dans les ténèbres.
-
-«--... Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual, la forêt profonde
-en a gardé le secret. Il y a là un étrange, un impénétrable mystère...
-Ni Lantic, ni Chevanz n'ont été vus dans le pays depuis lors, et l'on
-n'a retrouvé le cadavre ni de l'un ni de l'autre... La nuit du duel, il
-pleuvait à verse; les _cousins_ d'alentour, en visitant à l'aube le lieu
-du combat, n'y aperçurent que des feuilles mortes, et pas une trace de
-sang... François Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an
-après, jour pour jour, comme il s'était levé de grand matin pour se
-rendre au marché de Callac, son pied heurta sur le seuil quelque chose
-qui luisait. Et c'était la hache mais non plus étincelante de ce bel
-éclat toujours neuf qu'elle avait auparavant, rouillée au contraire,
-d'une rouille mauvaise, d'une rouille ineffaçable, de cette rouille que
-voilà, et que nul frottement n'a pu faire disparaître, et qui est du
-sang, du sang d'homme, du sang de chrétien...
-
-«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes au dehors un bruit
-de voix. C'étaient nos maris qui rentraient.
-
-«--Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. Je vous
-demanderai de cacher la hache, que mon homme ne la voie point. Elle lui
-rappellerait de trop pénibles souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme
-s'il eût été son propre fils.
-
-«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le lit où nous
-couchions, Pêr et moi.
-
-«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut question de
-toute espèce de choses hormis de l'histoire de la hachette. L'heure
-venue de nous quitter un peu avant minuit, nous récitâmes en commun le
-_De profundis_, puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue à
-côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson me parcourut la peau
-du dos, comme au contact d'un corps glacé. Et je me souvins de la hache
-qui était là, sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de
-fermer l'oeil. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine. Il me semblait
-voir deux formes gigantesques de spectres bataillant éperdûment et en
-silence dans la nuit. Et à chaque coup il jaillissait de ces deux
-fantômes de larges gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes
-en tombant sur le sol... Heureusement que Pêr ne tarda pas à s'endormir.
-Je me levai alors, et, ayant ramassé la hache à terre, je l'enfermai
-dans le bahut...
-
-«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée tout d'abord...
-Pêr Corniguellou serait peut-être encore de ce monde!
-
-
-IV
-
-Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses
-paupières abaissées.
-
---Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste que la
-violence de son émotion ne lui permît point de continuer son récit,
-n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est
-inflexible et ne se dérange jamais?
-
---Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de
-preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette
-histoire.
-
-«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de cette soirée où
-j'avais reçu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque
-part où Pêr Corniguellou ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur
-les entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice pour
-exécuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers
-infirmes qui, désormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte
-et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du
-reste installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris des
-meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et
-comme qui dirait les évêques de la confrérie. Sans cesse par monts et
-par vaux, ils servent d'intermédiaires entre les _cousins_, colportent
-les nouvelles d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite
-ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de mon mari, la
-septuagénaire Nanna Corniguellou.
-
-«--Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son idée est
-qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic
-lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de
-l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout à
-fait embrumés par les brouillards de la mort.
-
-«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée à peine de
-dix ans.
-
-«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au voeu de
-l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me
-mis en route avec l'enfant.
-
-«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai très bas, si bas
-qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre
-présence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux,
-avant de se clore à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis
-redevinrent momentanément aussi lucides qu'au printemps de ses années.
-Mais, comme s'ils se fussent usés à cet effort, tout à coup ils
-s'éteignirent. Et, quand ils se furent éteints, le corps aussi peu à peu
-se refroidit, se glaça. Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme
-le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Même
-averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.
-
-«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre dans le pays de
-ceux qui ne sont plus!...
-
-«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit
-l'enterrement, des réglements d'intérêt et le partage des dépouilles de
-la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10
-décembre, en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au soir.
-
-«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa défunte mère.
-Naturellement, il avait hâte de tout savoir, comment elle avait
-trépassé, ses dernières paroles, ce que nous avions fait. Au moment de
-nous coucher, me voyant très lasse, à cause des émotions des jours
-précédents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de
-voix qui lui était habituelle:
-
-«--J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garçons emmèneront
-les petits dans la hêtraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas très
-loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitôt préparer
-le repas de midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te
-prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon
-retour.
-
-«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil était déjà haut sur
-l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence régnait dans la
-hutte et au dehors. Je sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr
-ne fût pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze heures.
-
-«--L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il ne croyait.
-
-«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du ménage, à réparer
-l'inévitable désordre causé par mon absence. Assiettes et bols avaient
-été entassés pêle-mêle dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela
-subitement la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec effroi
-qu'elle n'y était plus... Un des fils entrait.
-
-«--La hache de François Harnay, lui demandai-je toute troublée, est-ce
-toi qui l'as prise?
-
-«--Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au bois ce matin.
-
-«Je sentis une secousse au coeur.
-
-«--Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis pas tranquille à
-son sujet.
-
-«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de pas hors de la
-hutte que nous aperçûmes Pêr au détour du sentier; mais qu'il était
-pâle, Jésus-Dieu! Et combien chancelante était sa démarche! C'est à
-peine s'il pouvait mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui:
-
-«--Tu es blessé?
-
-«--Je ne sais pas... non... mais malade, très malade.
-
-«--Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé?
-
-«--Rentrons d'abord chez nous, de grâce... Je vous raconterai tout.
-
-«... Ce qui lui était arrivé, le voici:
-
-«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand soudain, sans
-qu'il pût s'expliquer comment, la hache lui échappa des mains et glissa
-dans une espèce de fosse--sans doute un ancien piège à loups--à demi
-pleine d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla
-sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut saisir le manche...
-Horreur! ce fut un ossement humain qu'il ramena, un os de jambe auquel
-pendaient encore des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la
-surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes, des débris de
-cadavre mêlés à des débris de vêtements, un crâne enfin détaché du
-squelette, comme la tête hideuse d'un supplicié.
-
-«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais ne le put. Les
-genoux vacillaient sous lui. Il tournoya sur lui-même comme un homme
-ivre et s'abattit sur le sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était
-glacé. Il eut pourtant la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous
-le rencontrâmes.
-
-«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant sans cesse pour
-boire à une écuellée de _flip_ que je lui avais préparée. Une soif
-inextinguible le dévorait. Il avait des pâleurs subites; puis, tout
-aussitôt, son visage s'empourprait, devenait d'un rouge feu.
-
-«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer assis sur le
-banc, les coudes allongés sur la table, le front dans les mains. Les
-enfants ni moi nous n'osions lui adresser la parole. D'ailleurs, nous
-étions nous-mêmes frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire chercher
-un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en avait pas dans la contrée.
-Et puis, ce n'était pas dans les habitudes des gens de cette époque. On
-vivait, on mourait, sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que,
-bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment d'un danger
-immédiat... Dans l'après-midi, peut-être pour nous rassurer, Pêr se
-prétendit mieux. Il manda le fils aîné:
-
-«--Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et mets-le au courant
-de l'aventure, afin qu'il prévienne les autres _cousins_. On ne doit pas
-laisser pourrir en plein vent comme une charogne le cadavre d'un
-chrétien qui fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour
-de Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème...
-
-«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli.
-
-«--Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement.
-
-«--Rien, mon ami... ou plutôt, c'est toute une histoire, trop longue à
-te raconter pour l'instant... Tu n'es pas en état de l'entendre.
-
-«--Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête.
-
-«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore de s'étendre sur le
-lit. Il eut un geste las, soupira:
-
-«--Je suis bien ainsi... je suis très bien...
-
-«Et il ne bougea plus... J'envoyai les enfants jouer dans la clairière.
-Il soufflait un peu de brise, mais le ciel était pur et le soleil
-brillait... Une heure se passa. Un bruit de sabots résonna sur la terre
-durcie. J'allai voir à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes
-et de femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans une manne
-d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire de la fosse à loups.
-Jeanne, sa femme, se détacha du cortège et vint à moi:
-
-«--Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il fût en bouillie, me dit-elle;
-c'est celui de Jozon Lantic. La boîte du crâne est fendue en deux. Nous
-y avons trouvé une nichée de sangsues...
-
-«Je la priai de m'épargner ces détails. Elle me demanda:
-
-«--Peut-on voir Pêr?
-
-«--Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort.
-
-«Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis, me tirant
-brusquement à l'écart:
-
-«--Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer!
-
-«Je la regardai ahurie.
-
-«--Hein! m'écriai-je, comprenant tout à coup, comme si un éclair m'eût
-traversé le cerveau.
-
-«Je me précipitai vers la table.
-
-«--Pêr! Pêr!
-
-«Je n'eus pas plus tôt touché le malheureux qu'il s'affaissa. La voisine
-avait dit vrai. Il était mort...»
-
-
-V
-
---Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force de poursuivre,
-voilà comment et par suite de quel concours singulier de circonstances
-je suis devenue veuve.
-
-«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un fut déposé mon
-mari, dans l'autre furent placés les restes de Jozon Lantic. Leurs
-tombes à tous deux sont dans le cimetière de Saint-Servais, au pied de
-la tour. Toute la forêt et même les paysans des fermes des environs
-assistèrent à ce double enterrement. Après l'absoute, François Harnay
-prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y mit, quant à lui, un
-louis d'or de vingt francs et fit la quête parmi l'assemblée pour la
-veuve de Pêr Corniguellou et pour ses orphelins.
-
-«Bénies soient ces charitables populations de la montagne! Je leur dois
-de n'être pas morte de misère et d'avoir pu élever ma bande sans tendre
-la main à l'aumône publique.
-
-«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes enfants, la route
-vers le sud. De nouveau j'escaladai la pente du Ménez Mikêl. Je me
-rappelai les paroles de Pêr et mon exclamation:
-
---«Oh! le beau pays! le beau pays!
-
-«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même figure majestueuse
-et recueillie que le jour où nous l'admirâmes ensemble.
-
-«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler, avec son
-onduleuse forêt, toute poudrée de givre, étincelante au soleil du matin
-d'une myriade de pierreries. Les hêtres aux branches lisses, roses dans
-la lumière, avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés
-sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées... Des basses
-messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, ailleurs
-encore, à Botmel, à Plusquellec. Les carillons alternaient, se
-répondaient, à travers les étendues tranquilles, et tout le ciel en
-vibrait, comme s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt
-s'élevaient de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très haut
-dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs bleues... Tout cela
-m'est resté extraordinairement présent à l'esprit... Depuis, hélas! j'ai
-dû semer un peu partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui
-était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse. Mais, si
-les femmes qui m'enseveliront exaucent mes volontés suprêmes, c'est
-là-bas, auprès de Pêr Corniguellou, qu'elles me mèneront enterrer. J'ai
-dans mon armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou, pour
-parer aux frais du voyage...»
-
-A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule.
-
---Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne vieille, récitons vite le
-_De profundis_ pour clore la veillée. C'est nuit funèbre, ne l'oublions
-pas. Les Ames défuntes vont venir. Il n'est que temps de leur faire
-place.
-
---Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, la hache
-révélatrice, qu'est-elle devenue?
-
---Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute de l'avoir
-cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la cherchent encore. J'espère
-bien que Dieu ne permettra pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un
-homme, elle en a tué deux. Il me semble que c'est assez.
-
-Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière.
-
-
-
-
-LE PÉCHÉ
-
-D'ERVOANIC PRIGENT
-
-
-I
-
-Ceux qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il était de
-ceux qu'on n'oublie pas.
-
-Quand on le voyait arriver dans les bourgs du Trégor,--avec son éternel
-chapeau haut, aux plis avachis d'accordéon, et qu'ornait une guirlande
-de _fausses fleurs_, avec son habit aux longues basques traînantes qui
-faisaient derrière lui une espèce de sillage dans la poussière ou la
-boue des rues,--vite les enfants accouraient, et c'étaient de toutes
-parts des appels bruyants:
-
---Ervoanic! Ervoanic!
-
-Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une indulgence
-hautaine de souverain en tournée.
-
-Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du bourg, croisait
-l'un sur l'autre les revers de son habit à basques et envoyait de la
-main des saluts protecteurs à toute la foule des polissons.
-
-Il passait pour un homme simple ou--comme on dit là-bas--pour un
-_innocent_. On s'en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de
-vénération, qui s'attache, en Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des
-mendiants.
-
-A vrai dire, Ervoanic ne mendiait pas.
-
-Jamais on ne le vit tendre son chapeau ni demander un morceau de pain.
-Il eût refusé l'aumône, si on la lui avait offerte.
-
-Ce prétendu idiot s'était arrangé sa vie en homme d'esprit. Il avait son
-jour pour rendre visite à chaque maison,--le jour où il était assuré d'y
-faire le meilleur repas. Il connaissait les menus habituels de toutes
-les fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et
-ne se montrait sur les seuils que les jours de soupe fraîche.
-Régulièrement, il se présentait au bon moment. Pas une fois, la mémoire
-de son estomac ne se trouva en défaut, au cours d'une existence qui fut
-pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsque,
-selon son expression, il s'en alla goûter de la cuisine du bon Dieu, en
-paradis.
-
-Il mourut, n'ayant commis qu'un péché,--de gourmandise, cela va de soi.
-
-Et voici comme on le raconte en Trégor, ce péché d'Ervoanic Prigent.
-
-
-II
-
-A l'approche des _Gras_ une odeur de porc frais tué s'épand à travers
-l'Armorique.
-
-L'air est embaumé d'un parfum de côtelettes qui rissolent.
-
-Au bord des eaux courantes, les servantes lavent les boyaux qui se
-tortillent comme des anguilles captives; au dessus des flambées d'ajonc,
-dans la cuisine qui rougeoie, les ménagères font cuire le sang caillé.
-
-Vive le boudin!
-
-Mais qu'est-ce auprès de la vénérable andouille, pieusement entretenue,
-âgée déjà de plusieurs hivers et qui rêve, toute ridée, dans un coin de
-l'âtre, ainsi que la statue d'un _lare_ antique?
-
-Ah! l'andouille!...
-
-Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait cinq livres... oui,
-cinq belles et bonnes livres, et peut-être quelques onces de plus!
-Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la paroisse s'étaient
-entendues (chose exceptionnelle!) pour l'offrir à Dom Karantec, en
-souvenir d'un jubilé.
-
-Lorsque le bon recteur entrait dans la cuisine,--ce qui lui arrivait
-principalement le soir, après quelque visite lointaine à une de ses
-ouailles,--tout en tournant ses pouces et en étirant ses jambes devant
-le foyer, il disait, d'une voix onctueuse:
-
---Ne pensez-vous pas qu'il est temps de la manger, Coupaïa?
-
-Et Coupaïa, la gouvernante, répondait en bougonnant:
-
---Une andouille pareille!... Pouvez-vous blasphémer ainsi?... Attendez
-du moins jusqu'aux Gras!...
-
-Mais les _Gras_ se succédaient... et se ressemblaient. Et l'andouille
-commémorative demeurait suspendue au plafond, où elle se balançait
-doucement, lorsque des courants d'air entraient avec les mendiants de
-passage.
-
-De ces hôtes, infirmes d'esprit ou de corps, qui venaient, de temps à
-autre, loqueter à l'huis du presbytère de Trédarzec, le plus assidu,
-comme bien on pense, était Ervoanic Prigent.
-
-Il apparaissait quelquefois le dimanche, s'il avait appris dans la
-semaine qu'il dût y avoir à la cure des convives étrangers. Mais, tous
-les vendredis, il était ponctuel.
-
-C'était un de ses axiomes que, seules, les gouvernantes de ces
-_messieurs prêtres_ s'entendent à faire doucement digérer les jours
-maigres à de robustes estomacs de chrétiens. Et donc, le vendredi matin,
-il quittait Tréguier où il avait eu soin de s'en venir coucher la
-veille, franchissait la rivière sur le _pont Canada_, s'arrêtait à
-Notre-Dame de Tromeur pour réciter une courte prière et prendre haleine
-avant de s'engager dans la montée; puis, musant et flânant, semant des
-bonjours, de droite et de gauche, aux petites chaumines proprettes,
-enguirlandées de vigne vierge, qui jalonnent la route, il grimpait vers
-Trédarzec, du pas tranquille d'un invité qui a pris ses précautions pour
-arriver à temps et qui s'attarde volontiers à humer l'air frais,
-histoire de s'aiguiser l'appétit.
-
-Le presbytère est situé derrière l'église; pour couper plus court,
-Ervoanic s'acheminait à travers le cimetière. Parfois, il rencontrait
-Dom Karantec sortant de la sacristie.
-
-Le cher vieux prêtre passait familièrement son bras sous celui du
-mendiant.
-
---Ha! ha! crois-tu que ce soit l'heure du déjeuner, Ervoanic?
-
---Voyez le _Calvaire des morts_, monsieur le recteur... L'ombre courte
-de la croix annonce qu'il est près de midi.
-
---Sais-tu, Ervoanic, que tu n'es peut-être pas aussi simple qu'on le
-prétend?
-
---Il se pourrait, monsieur le recteur.
-
-Tous deux entraient de compagnie, et Dom Karantec, poussant la porte de
-la cuisine, criait à Coupaïa:
-
---Je vous amène votre amoureux, Ervoanic Prigent, qui vient vous
-demander en mariage.
-
-Il n'y avait guère de vendredi dans l'année que Coupaïa n'entendît ce
-refrain.
-
---Hé! faisait-elle, on ne sait pas... La volonté de Dieu est grande.
-
-Ervoanic, lui, riait discrètement, gagnait la table de chêne massif
-accotée à la fenêtre, et attendait, avec une patience dévote, les mains
-jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante eût fini de tremper
-l'exquise soupe au congre, fleurant un parfum de beurre fondu et
-d'herbes fines, dont elle ne manquait pas de lui réserver une pleine
-écuellée.
-
-Car, il n'y a pas à dire, il avait su attendrir le coeur de la
-rébarbative Coupaïa, ce diable d'homme.
-
-Elle l'avait pris en amitié sincère, rien que pour le regard enamouré
-dont il caressait l'andouille, dès le seuil.
-
-Leurs âmes communiaient dans le culte de l'andouille: ils causaient
-d'elle ensemble, longuement, d'un accent pénétré.
-
---N'est-ce pas qu'elle est belle, Ervoanic?
-
---Et comme elle doit être bonne!... Toutes les vertus, Coupaïa!
-
-La gouvernante avait le nez bossué de verrues et les joues creusées de
-larges sillons, comme les champs après les labours d'octobre. Il y avait
-cependant des pauvres qui la comparaient à la Vierge _pleine de
-grâces_!... Ceux-là, elle les mettait à la porte, avec un haussement
-d'épaules et un simple morceau de pain. Ervoanic, plus avisé, lui
-vantait l'andouille du jubilé.
-
-Il avait tout de même ses finesses, cet Ervoanic.
-
-Il murmurait quelquefois, sur un ton de patenôtre:
-
---Je veux bien mourir, pourvu que j'y aie goûté.
-
-La vieille reprenait, tremblante d'émotion:
-
---Parlez franchement!... Trouvez-vous qu'elle gagne?
-
---Certes oui, Coupaïa. Elle prospère. Elle mûrit!... Le culot monte...
-Encore un an, elle sera noire comme ma pipe.
-
-Or, les temps étaient venus.
-
-Tant de fumées et de convoitises avaient frôlé la peau de l'andouille
-qu'elle en était noire, plus noire que la pipe d'Ervoanic Prigent, aussi
-noire que la soutane, la belle soutane neuve de Dom Karantec.
-
-
-III
-
-En quelle année ceci se passait-il? L'histoire ne le dit point.
-
-L'hiver remontait vers le Nord, de son allure cassée de vieillard
-cacochyme, le dos voûté sous un énorme parapluie, tel que se le
-représentent volontiers les Bretons. C'est à peine si l'on percevait
-encore dans le lointain les éclats voilés de sa grosse toux et de ses
-tristes éternuements... Et, le _Vieux_ parti, la jeunesse de la terre se
-risquait timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers où
-riait la vie renaissante après l'engourdissement d'un long sommeil.
-
-On assistait de tous côtés au réveil de la Belle au bois dormant.
-
-La _Chanson des Gras_ courait les sentiers des champs et les sentiers
-des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d'adolescents:
-
- En l'honneur de Malargez[23]
- Liesse en toute maisonnée!
-
- Voici venir le Temps nouveau
- Derrière l'Ancien temps en fuite.
-
- C'est nous les joyeux messagers!
- Nous annonçons la bonne nouvelle.
-
- Ouvrez les portes, les fenêtres,
- Au nom du soleil, notre maître!
-
- Ouvrez, ouvrez vos coeurs aussi,
- Au nom du bon soleil béni!
-
- Soyez heureux, riches et pauvres!
- Ainsi le veut le soleil d'or.
-
- Le soleil d'or vient sur nos pas:
- D'un sourire il fait fondre la neige;
-
- D'un sourire il fait naître l'amour...
- C'est la chanson de Malargez!...
-
- [23] Personnification bretonne du Mardi-Gras.
-
-Ce matin-là, Ervoanik Prigent s'éveilla tout radieux sur la couchette de
-paille qu'il s'était dressée le soir d'avant, dans la grange de maître
-Bertrand Le Gonidec, l'opulent boucher de Pleumeur.
-
-Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux.
-
-Une noble dame, aux formes un peu grasses, parée comme une Madone, était
-venue vers lui, dans une auréole de lumière bleue semblable à la vapeur
-qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le
-touchant au front, lui avait dit d'une voix très douce:
-
---Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si longtemps vénérée en
-silence. Tes assiduités muettes m'ont pris le coeur. Apprends que je
-veux être à toi désormais, à toi seul!
-
-Alors, lui, effaré:
-
---Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter une telle
-faveur?
-
---Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est chère entre
-toutes, l'andouille du presbytère de Trédarzec!
-
-A ces mots, transporté de reconnaissance et d'amour, le pauvre homme
-avait tendu les bras vers elle pour l'étreindre, mais déjà elle s'était
-évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d'autre témoignage
-de sa venue qu'un âcre parfum d'épices qu'Ervoanik savourait encore
-lorsqu'il se réveilla.
-
---C'est égal, murmura-t-il; il y a dans ce rêve un _avertissement_.
-J'hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de _Malargez_ où
-toutes les cuisines bretonnes se transforment à l'envi en lieux de
-délices. L'embarras du choix me laissait perplexe... Désormais, je suis
-fixé.
-
-Et, dans la grâce adolescente du matin, il s'en alla vers Trédarzec...
-
---Bonjour, Coupaïa!
-
---Ah! c'est vous, Ervoanic?
-
-Coupaïa est très affairée.
-
-Et ce n'est pas sans motif.
-
-Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de
-leur cadre de bois où, la veille encore, elles se contentaient de
-briller inutilement.
-
-Elle tiennent à montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont pas de simples
-ustensiles de parade.
-
-Rangées en bataille, le long de l'âtre, elles se comportent toutes le
-plus bravement du monde, même celles qui voient le feu pour la première
-fois.
-
-En pourrait-il être autrement, avec un généralissime culinaire de la
-force de Coupaïa?
-
-Elle s'empresse de l'une à l'autre, active celle-ci, modère celle-là,
-prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.
-
-Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche bée, extasié.
-
---Vierge Marie! s'écrie tout à coup la servante, j'ai oublié le persil!
-
---Désirez-vous que j'aille en prendre, Coupaïa?
-
---Vous! allons donc!... Vous ne savez seulement pas la manière de le
-cueillir... Vous croyez que ça se fait comme ça peut-être... Ah! bien
-oui!... Je ne vous demande qu'une chose, c'est de veiller, jusqu'à ce
-que je revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte pas,
-surtout! Au besoin, vous soulèverez un peu le couvercle. Pensez que
-c'est l'andouille qui est là-dedans, Ervoanic!
-
---L'andouille? la belle andouille?
-
---Elle-même, en vérité.
-
-Ervoanic lève la tête, constate, en effet, le vide laissé par
-l'andouille au milieu des viandes salées qui sèchent appendues aux
-solives. Il se refuse à en croire ses yeux.
-
-Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues dont le poil
-se hérisse.
-
---C'est extraordinaire, Coupaïa!
-
---Dame! on n'a pas tous les jours à déjeuner M. l'archiprêtre...
-Suffit!... Je compte sur vous, au moins?
-
---Soyez tranquille!
-
-Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacrée, tandis que Coupaïa se
-dirige d'un trot menu vers le jardin.
-
-Ervoanic se sent triste, affreusement triste.
-
---Une si belle andouille!... Et si bonne!... toutes les vertus!...
-
-A ses lèvres montent des phrases solennelles d'oraison funèbre.
-
-S'il s'écoutait, il entonnerait le _De profundis_, _le De profundis de
-l'andouille_.
-
-Et cependant, à vrai dire, elle n'est pas morte.
-
-Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait pas. Sous le
-couvercle de son cercueil, qu'il a soulevé doucement, il l'aperçoit qui
-fait de petits mouvements joyeux, qui frétille d'aise, comme si elle
-n'avait jamais été si bien; et, au bruit des mets qui mijotent à côté
-d'elle, la voilà qui se met à chanter aussi, à chanter de sa voix pansue
-les refrains les plus extravagants.
-
-Sans respect pour la sainteté du lieu--la cuisine du presbytère!--, elle
-débite à Ervoanic Prigent, avec mille enjôleries de gueuse, des propos
-si alléchants que, ma foi! notre homme en perd la tête, et...
-
-
-IV
-
-Lorsque la vénérable Coupaïa rentra du potager, un fin bouquet de persil
-à la main, Ervoanic Prigent n'était plus là, et l'andouille aussi avait
-disparu.
-
---Le misérable! il l'a enlevée!
-
-Non, bonne Coupaïa, il s'est laissé enlever par elle.
-
-Que dirait Dom Karantec? Que penserait M. l'archiprêtre?
-
-Coupaïa était déjà dehors, ameutant les commères du bourg qui
-s'exclamaient, avec des mines scandalisées:
-
---_Jésus-Maria-credo!... Miséricorde!..._ Ervoanic Prigent!... Est-il
-possible!... Un si doux homme! L'enfant du bon Dieu! un innocent!...
-
-Et toutes de se mettre à la poursuite de l'infâme ravisseur. On fouilla
-les coins et les recoins, les crèches et les granges. On le chercha
-partout, sauf là où il était, c'est-à-dire à l'église.
-
-Mon Dieu, oui! à l'église, où officiait précisément M. l'archiprêtre, en
-somptueuse chasuble mauve, ornée dans le dos d'un resplendissant soleil
-d'or.
-
-Entré par la porte du bas-côté, Ervoanic s'était glissé le long de la
-muraille jusqu'au confessionnal, où Dom Karantec achevait d'écouter
-d'une oreille bénigne et d'absoudre d'une main paternelle les péchés de
-ses ouailles, car l'heure de la communion approchait.
-
-C'était un excellent chrétien qu'Ervoanic Prigent; et, bien qu'à
-l'entendre il n'eût jamais eu «ni père ni mère», il n'en avait pas moins
-une conscience scrupuleuse, plus scrupuleuse peut-être que celle de
-beaucoup de gens très apparentés. Tout en pressant le fruit de son
-larcin contre son coeur, sous sa pauvre chemise en loques, il ne
-laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants. Réfugié dans
-un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il se meurtrissait la
-poitrine de _Meâ culpâ_ sonores, attentif néanmoins à ne pas froisser
-l'andouille dont la tiédeur humide caressait doucement sa chair.
-
-Son tour venu, il s'agenouilla d'un air contrit sur le petit banc de
-bois, la figure à la hauteur du guichet.
-
---Mon père, bénissez-moi parce que j'ai péché!
-
---Est-ce que ce n'est pas vous, Ervoanic?
-
---Hélas! si, monsieur le recteur.
-
---Quelle est cette idée qui vous prend, mon garçon?... Les innocents,
-comme vous, ne pèchent point.
-
---Je ne demande pas mieux que de vous croire, monsieur le recteur...
-Cependant, je ne suis pas tranquille...
-
---Allons, contez-moi donc ça. Mais faites vite, car l'Élévation a sonné,
-et M. l'archiprêtre m'attend à l'autel.
-
---Voilà. J'ai volé, monsieur le recteur.
-
---Volé, Ervoanic? Ah! c'est mal, en effet, c'est très mal. Vous n'avez
-qu'un moyen de réparer votre faute, c'est de restituer. Reportez ce que
-vous avez dérobé à la personne à qui vous avez fait tort.
-
---Oui, j'y ai pensé, mais... Peut-être, monsieur le recteur, qu'en vous
-remettant la chose à vous-même...
-
-Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses haillons.
-
-Dom Karantec l'arrêta vivement:
-
---Ta, ta, ta, Ervoanic, cela ne me regarde point.
-
---Je vous en prie, monsieur le recteur.
-
---Jamais de la vie.
-
---Bien vrai... vous ne voulez pas?...
-
---Non, vous dis-je.
-
---Hélas! monsieur le recteur, c'est qu'alors je ne sais plus comment
-faire.
-
---Voyons. Vous vous rappelez pourtant quel est le propriétaire?
-
---Certes.
-
---Eh bien! vous allez à lui et vous lui dites: «Je vous rapporte votre
-bien.» Est-ce assez simple?
-
---Vous parlez d'or, monsieur le recteur. Mais s'il ne consent pas à le
-reprendre?
-
---Vous le lui avez donc proposé.
-
---Foi d'honnête homme, monsieur le recteur... d'honnête homme qui n'a
-péché qu'une fois.
-
---Que ne le disiez-vous tout de suite!... Finissez votre _Confiteor_. Je
-vous donne l'absolution. Allez en paix, Ervoanic.
-
---Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur.
-
-
-V
-
-Dom Karantec n'apprit qu'une heure plus tard de quelle façon il avait
-été joué. Il eut l'esprit d'en rire. M. l'archiprêtre rit aussi, mais du
-bout des lèvres seulement, en homme que l'on fait jeûner, après lui
-avoir promis merveilles. Car le dîner, qui devait être succulent, fut
-détestable.
-
-A vouloir courir après l'andouille, Coupaïa avait laissé brûler les
-autres plats.
-
-Ce fut un désastre.
-
-Ervoanic Prigent eut, en revanche, des _Gras_ tels qu'il les eût
-souhaités à Dieu même. Il avait gagné la campagne, le pied leste,
-l'estomac en bel appétit et la conscience en repos. Pour la première
-fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait pouvoir s'offrir
-une bombance _chez lui_, c'est-à-dire en plein air, en plein soleil, en
-pleine nature. Un ciel fin, léger, pommelé d'une ouate immobile de nuées
-d'argent, enveloppait les collines trégorroises d'une paix et d'une
-mansuétude infinies. Ervoanic dévora pieusement la plus exquise des
-andouilles, dans un coin de champ tout embaumé d'herbe nouvelle, avec
-une source fraîche à portée de sa main et les gazouillis d'oiseaux au
-dessus de sa tête.
-
-Et telle est la naïve histoire du péché d'Ervoanic Prigent. Je la tiens
-d'un charbonnier nomade, d'un _marchand de farine noire_, comme on dit
-en Trégor.
-
-
-
-
-HUMBLE AMOUR
-
-
-I
-
-A Portz-Gwenn de Trégor, en août.
-
-J'ai reçu, ce matin, la visite du vieux Laurik. Laurik est un diminutif
-de Laur, qui est lui-même un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne
-trois catégories de gens qu'on a l'habitude de désigner par ces
-diminutifs affectueux: les enfants, les vieillards et les _innocents_.
-Laurik Cosquer vient d'entrer, à la Pâque de Pentecôte, dans sa
-soixante-sixième année. C'est un petit vieillard aux allures graves d'un
-patriarche, avec une figure mince, toute ridée, qui ressemble à un
-labour d'automne, mais où des yeux bleus, d'un bleu délicat, ont l'air
-de deux sources claires et profondes reflétant un ciel matinal.
-
-Il m'est venu voir en voisin, et aussi pour me rappeler les souvenirs
-qui nous lient l'un à l'autre dans le passé. Il parle d'un ton
-sentencieux, entrecoupé de longs silences méditatifs.
-
---Je vous ai connu haut comme cela, dit-il. Vous habitiez alors
-Penvénan. Que de fois j'ai mangé chez vous la soupe du dimanche!...
-
-Une délicieuse coutume bretonne, cette soupe du dimanche. Nos
-populations rustiques sont restées fidèles à la grand'messe. Elles s'y
-rendent et par devoir et par plaisir. C'est une de leurs rares
-distractions, la plus noble et la plus goûtée. Et d'abord, c'est jour de
-repos, jour de libre flânerie. On se lève le matin, tout heureux,
-surtout si le temps promet d'être beau; on procède sans hâte à la
-toilette hebdomadaire, après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux
-dans les prés où ils auront droit, eux aussi, de se prélasser jusqu'au
-soir. On se débarbouille en commun, à l'auge de la cour. Et ce sont des
-rires, des farces paysannes, une joie d'écoliers en vacances. On revêt
-ses habits propres, ses «habits de dimanche», _dillad ar zûl_. Trois
-sons de cloches espacés de demi-heure en demi-heure annoncent l'office:
-on se met en route pour le bourg, au premier son. Au printemps, à l'été,
-même à l'arrière-saison, c'est une joie de s'en aller de compagnie vers
-le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la
-voûte mobile des branches ensoleillées. Les paysans bretons ont l'âme
-sensible à la mystérieuse poésie des choses: ils ont pour leurs horizons
-familiers des tendresses virgiliennes. La terre n'est pas seulement à
-leurs yeux la rude nourrice qui ne livre l'aliment de vie qu'au prix
-d'un effort acharné; elle est aussi la source des contemplations pures
-et désintéressées; ils l'aiment pour la variété de sa parure, pour la
-richesse de ses nuances, pour sa fraîcheur, pour sa beauté changeante et
-cependant éternelle, pour les fines odeurs émanées de son opulente
-chevelure, pour tout ce qu'elle porte en elle d'enchantements profonds,
-d'émotions sacrées. Ils sont restés des êtres primitifs, ils n'ont pas
-encore rompu le lien ombilical qui les rattache à l'antique nature, dont
-ils sont issus; ils conversent avec elle, entendent sa voix et jusqu'au
-battement sourd de ses artères. La souple et ondoyante Viviane les
-enlace toujours de ses bras divins et fait bruire à leurs oreilles son
-immortelle chanson...
-
-Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand'messe que les jeunes. On
-les voit arriver de leur pas alenti, la courte pipe de terre entre les
-dents, dont ils secouent la cendre sur leur pouce avant d'enjamber
-l'échalier du cimetière. Ils entrent des premiers à l'église, afin
-d'éviter la grande poussée tumultueuse de fidèles, qui se fait toujours
-au moment du dernier son. Ils ont leurs places consacrées dans les vieux
-bancs vermoulus, contre les piliers ou sur les marches qui règnent
-devant la balustrade du choeur. Et c'est de là qu'agenouillés ou assis
-ils prennent part à l'office, dans un état de douce somnolence, de vague
-et délicieuse rêverie, bercés au chant des cantiques, écoutant passer au
-fond de leur mémoire la longue et pâle procession des souvenirs et
-roulant dans leurs doigts d'un geste monotone et quasi inconscient les
-gros grains usés d'un interminable chapelet. Ils goûtent à l'église,
-dans le jour multicolore des vitraux, parmi les odeurs d'encens et
-l'eurythmie grave des proses latines, une sorte de bien-être somptueux
-qu'il ne leur est donné d'éprouver qu'en ce lieu et qui est pour eux
-quelque chose comme une prélibation des béatitudes prochaines du
-_baradoz_, du paradis breton. Ils s'y abandonnent avec volupté, les yeux
-demi clos; c'est proprement une sieste d'âme.
-
-A l'issue de la messe, une autre joie attend les plus pauvres ou les
-plus infirmes d'entre eux. Dans toutes les maisons un peu aisées de la
-bourgade, leur couvert est mis. On les prie poliment à dîner, à manger
-la soupe dominicale. Ainsi ils n'auront point à refaire à jeun un trajet
-souvent considérable. Chaque famille a ses pensionnaires de
-prédilection.
-
-Laurik Cosquer était régulièrement notre hôte. Non qu'il n'y mît parfois
-une sorte de discrétion farouche. Il fallait le guetter au sortir du
-cimetière où il s'attardait longtemps sur les tombes de ses quatre
-femmes, éparses aux quatre coins de l'enclos. Je me chargeais volontiers
-de ce soin. Il n'avait pas fini son dernier signe de croix que j'étais à
-ses côtés:
-
---Allons, Laurik, venez. La soupe est prête.
-
-Il secouait sa vieille tête, ses mèches brunes qui, par un privilège
-étrange, n'ont jamais grisonné.
-
---Pas aujourd'hui, mon enfant! en vérité, pas aujourd'hui.
-
-Je déployais toutes les ingéniosités d'éloquence dont j'étais capable et
-il me suivait enfin, tout en protestant contre cette contrainte, jurant
-qu'il n'avait faim ni soif, disant que c'était une _insolence_ de sa
-part d'abuser ainsi de la charité des gens. On le poussait par les
-épaules dans la cuisine où d'autres, des vieux comme lui, étaient déjà
-attablés devant les écuelles pleines. Ces humbles commensaux d'alors,
-Laurik me rappelle leurs noms et, en même temps, je revois leurs
-figures. C'étaient Baptiste Javré--un habitué de la maison,--Jozon
-Kerham, et Gabik, l'_innocent_, qui vivait dans la contemplation
-attendrie de son ventre, et Kanan, le fameux Kanan, Kanan le sourd-muet,
-à la bouche tordue dans un perpétuel rictus d'impuissance; d'autres
-encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Quels braves gens, et comme
-j'ai plaisir à me les représenter tels qu'ils m'apparaissaient alors,
-dans notre intérieur, le nez tendu vers la soupe dont l'odorante fumée
-ennuageait leurs faces tranquilles! Entre deux cuillerées, ils
-échangeaient de douces plaisanteries, d'une malice enfantine, qui les
-faisaient rire aux larmes, Kanan surtout qui, n'entendant rien, n'en
-comprenait que mieux.
-
-Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de
-gravité. Dès qu'il s'était assis, la conversation prenait une allure
-moins fantaisiste; les voix devenaient plus calmes et les esprits
-s'élevaient aux pensées sérieuses. Parmi ce petit monde, Laurik passait
-pour un _philosophe_, pour un homme qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu,
-beaucoup réfléchi. Et puis, quand il se mêlait de dire quelque chose,
-c'est que cela valait la peine d'être dit. Il vous avait une façon
-sentencieuse de discourir qui en imposait; ou plutôt il ne discourait
-pas: il prêchait. Baptiste Javré le définissait un _recteur_ manqué. Par
-exemple, il n'aimait pas qu'on l'interrompît hors de propos.
-
---Parlez donc et je me tairai, prononçait-il. J'ai sur vous cet avantage
-que le silence ne me coûte rien, tandis que vous ne savez pas encore à
-quelle foire on l'achète.
-
-... Le bonhomme d'aujourd'hui diffère peu de celui d'autrefois. Ses
-joues seulement sont plus évidées, ses prunelles plus claires, d'un bleu
-plus effacé, plus lointain, sous les touffes épaisses des sourcils.
-Comme je lui fais compliment de ce qu'il n'a point vieilli:
-
---A mon âge, on n'a plus d'âge, murmure-t-il; on est comme sorti du
-temps.
-
-Sa philosophie aussi est restée la même, indulgente à la vie, pleinement
-rassurée quant à l'au delà de la mort.
-
---Je sais où j'irai, dit-il, avec autant de certitude que si j'avais
-déjà fait le chemin. J'attends patiemment l'heure où je serai appelé à
-me mettre en route, mais je ne serais pas fâché qu'elle sonnât bientôt.
-J'ai plus de parents et d'amis en l'autre monde qu'en ce monde-ci, et
-j'avoue que j'ai quelque hâte de les revoir. Voyez-vous, il ne faut pas
-vivre trop longtemps. Les choses, surtout à notre époque, changent vite
-et les hommes eux-mêmes changent avec les choses. Je commence à être
-dépaysé dans ma propre paroisse. Les nouvelles générations
-m'apparaissent comme des visages étrangers: elles ne ressemblent en rien
-à celles que j'ai connues et qui me furent chères; elles ont d'autres
-pensées, d'autres préoccupations, d'autres goûts; à les écouter, elles
-valent mieux. Cependant elles sont moins gaies. Les plaisirs qui nous
-enchantaient, dans notre jeunesse, ne leur suffisent plus: elles en ont
-inventé d'autres qui les amusent peu et qui leur sont nuisibles. Je les
-entends sans cesse se plaindre, sans qu'elles sachent au juste de quoi,
-comme si le pain n'avait plus la même saveur pour leurs lèvres et comme
-si le soleil béni ne luisait plus du même éclat sur leurs têtes.
-J'assiste à des transformations qui m'étonnent, qui me font peur. Car,
-je vous le dis, tout est changé, non seulement le peuple, mais les
-nobles, mais les prêtres. M'est avis qu'on finira par nous changer Dieu.
-Il est vrai qu'alors ce sera la fin des fins...
-
-La pipe de Laurik s'est éteinte: il s'interrompt pour la rallumer, en
-cueillant à même dans le foyer un morceau de braise qu'il fait rouler
-dans le creux de sa main, tapissé d'un véritable cuir. Et, après une
-pause, il reprend:
-
---Jadis nous n'avions d'autre ambition que de faire ce qu'avaient fait
-nos pères et de vivre comme ils avaient vécu. Les anciens nous
-répétaient: «La vie n'est qu'un temps à passer,» et nous ajoutions foi à
-la parole des anciens. Par suite, les peines nous semblaient moins
-lourdes, les joies plus savoureuses. Nous allions d'une allure paisible,
-sans hâte, en gens qui ne demandent au chemin que de les conduire où il
-mène. Nous n'attachions aux choses de la terre qu'un prix modéré,
-puisque cependant nous n'étions que de passage au milieu d'elles.
-L'argent nous touchait peu, nous n'eussions pas fait un pas au devant de
-lui. Il venait ou ne venait point, partait ou restait, cela le regardait
-et non pas nous. C'était l'usage, en Bretagne, de dire: L'argent est
-sourd, l'argent est aveugle: il va où il peut et n'entend pas qui
-l'appelle. Nos besoins étaient médiocres, notre faim et notre soif se
-satisfaisaient à bon compte. Pour tout luxe, une pipée de tabac, le
-dimanche, avec un verre de cidre frais dont les pommiers de ce temps-là
-n'étaient point avares. (Avez-vous remarqué que, depuis l'intrusion en
-notre pays des maléficieuses boissons d'ailleurs, nos braves pommiers
-bretons semblent dégoûtés de produire?)
-
-«Nous étions des hommes heureux. La chanson que nous chantions de
-préférence disait:
-
- Gwell eo karantez leiz an dorn
- Eged arc'hant leiz ar forn!
-
-«Mieux vaut de l'amour plein la main que de l'argent plein le
-four».--Nous aimions de toutes nos forces. La grâce des jeunes filles,
-la tendresse de leur délicieux petit coeur nous possédaient tout
-entiers. Dès le catéchisme, vers l'âge de douze ans, chacun de nous
-choisissait sa _douce_. Et plus tard, vous plus grand, elle plus jolie,
-vous la meniez aux pardons des chapelles d'alentour, en la tenant par le
-petit doigt. On n'échangeait que de rares propos, bien insignifiants.
-Vous disiez: «Le vent qui souffle de votre courtil sent bon l'odeur des
-plantes fines,» ou encore: «Du seuil de ma porte, j'ai plaisir à voir
-monter en l'air la fumée bleue de votre toit.» Elle répondait: «Il n'est
-point d'herbe si odorante qui ne se fane», ou: «Fumée qui s'élève, au
-vent se dissipe.» Et elle vous donnait son parapluie à porter,
-confessant de la sorte, en fille sage, que si elle vous plaisait, en
-revanche vous ne lui déplaisiez point. Nos jeunesses d'à présent ont
-d'autres façons. On se fiançait aux pieds du saint, après avoir allumé
-devant l'image deux cierges dont on regardait, avec anxiété, brûler la
-flamme. Feu clair et vif, mariage prompt et prospère... Tenez, je me
-souviens de ceci, comme si c'était d'hier...»
-
-Laurik s'arrête une fois encore, pour secouer les cendres de sa pipe
-consumée; dans sa vieille âme, d'autres cendres remuent, et des
-étincelles en jaillissent qui éclairent subitement les mélancoliques
-recoins de sa mémoire.
-
-
-II
-
-Il me conte l'histoire de son premier amour... En disant _premier
-amour_, je suis infidèle à sa pensée. C'est la théorie de Laurik; c'est
-la théorie de tous les Bretons «qu'on n'aime qu'une fois».
-
---L'amour, _ôtrou_, est une fleur vite poussée, tôt flétrie, mais dont
-le parfum embaume à jamais toute l'âme. Fleur rare et délicieuse!
-Beaucoup croient l'avoir cueillie qui n'ont cueilli que son ombre. Elle
-est comme l'herbe d'or, l'_aour-iéotenn_ des légendes. Elle ne
-s'épanouit non plus que la nuit, en des lieux difficiles à connaître. Il
-la faut chercher patiemment, à l'heure sacrée où elle se révèle par son
-éclat parmi les autres herbes, la chercher avec une ardeur grave, avec
-un zèle religieux. Et il faut aussi ne porter sur elle qu'une main
-délicate et prudente. Sinon elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au
-bout des doigts qu'un peu de sa poussière dorée.
-
-«Moi, voici comme elle me tomba sous la main. J'avais alors dix-sept
-ans. Mon père, qui était taupier, m'avait enseigné son état. J'allais
-offrir mes services de ferme en ferme, mon hoyau sur l'épaule, un bissac
-en bandoulière. J'étais un garçonnet paisible, de moeurs rangées,
-jovial, du reste, toujours un bout de chanson aux lèvres, et, à cause de
-cela, partout le bienvenu. Sans cesse par monts et par vaux, j'apprenais
-au passage les nouvelles, les mariages, les décès, les aventures de
-jeunes gens, le prix du blé, d'autres choses encore, telles que les
-oraisons pour guérir, les miracles accomplis par les sources des saints,
-et aussi les contes qui font rire, les histoires tristes qui font
-pleurer.
-
-«Dès qu'on me voyait paraître à l'entrée de la cour, le bouvier en train
-de curer l'étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs
-s'écriaient:
-
-«--Il arrive, le _gohéter_ (taupier)!
-
-«Dans les grandes fermes, je restais quelquefois jusqu'à huit jours de
-rang; dans les petites, deux jours, trois jours au plus. Dans toutes
-j'étais également bien traité. Je partais pour les champs, pour les
-prés, à la prime blancheur de l'aube. Oh! les jolis levers du soleil que
-j'ai contemplés en ces temps-là et qu'ils me semblaient beaux, vus par
-mes yeux d'adolescent!... Sur les dix heures, un pâtre, souvent aussi la
-fille même de la maison, me venait apporter à déjeuner: une écuellée de
-soupe d'oing, une tranche de lard, un morceau de pain de seigle... C'est
-ainsi qu'un matin d'avril je fis connaissance avec Néa Garandel.
-
-«Un bien modeste domaine, la terre des Garandel sise en la paroisse de
-Mantallot, sur une des pentes de la vallée du Jaudy. Un logis en chaume,
-deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d'une perche,
-une aire où l'on battait au fléau, quatre champs, un ruban de prairies,
-c'était tout l'avoir de la famille. Mais quel brave monde! Le père avait
-été soldat sous Napoléon l'ancien. Il avait retenu des mots de toute
-espèce de langues dont il émaillait son breton. Il jurait en espagnol,
-en italien, en hollandais. C'était plaisir de l'entendre conter. Il
-avait fait la campagne de Russie et avait une façon de l'évoquer qui
-vous gelait. Tout le froid du pays de l'hiver vous passait dans les
-moelles, vos cheveux se hérissaient comme des aiguilles de glace, rien
-qu'au ton dont il disait: «Imaginez-vous de la neige, de la neige,--ni
-ciel, ni terre, de la neige...» Selon lui, l'Empereur n'était pas mort;
-il courait les mers sur un navire blanc, n'attendant qu'une occasion
-propice de débarquer en Bretagne; ce moment venu, les cloches à tous les
-clochers se mettraient à carillonner d'elles-mêmes... La mère, Fanta,
-était une femme de quarante ans, douce de figure et de manières, avec
-une voix suave comme une musique. Des deux gars, l'aîné, après avoir
-tiré au sort un bon numéro, s'était engagé, pour toucher la prime, en
-remplacement du fils du notaire; le cadet était entré en apprentissage
-chez un bourrelier. En sorte qu'il ne restait d'enfant dans la maison
-que Néa.
-
-«Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, je ne me trouvai
-nulle part aussi bien que chez eux. Les patates et la bouillie dont se
-composait presque exclusivement leur nourriture me paraissaient, servies
-par les mains de Fanta et assaisonnées par les récits du vieux, le plus
-exquis, le plus succulent des régals. Et je faisais dans la crèche aux
-vaches, où j'avais pour lit une mauvaise couette de paille, des rêves
-merveilleux dont il ne me restait au réveil que de confuses images, mais
-qui me laissaient dans l'âme, pour toute la journée, un mystérieux
-enchantement. A quoi cela tenait-il? Je ne me le demandais même pas, ou
-bien, s'il m'arrivait d'y songer, je me l'expliquais par cette
-observation, que j'avais souvent ouï faire à mon père Jean Cosquer, à
-savoir qu'à respirer l'air d'un logis honnête on en garde en soi un vif
-contentement et comme la douceur d'un parfum... Il y avait une autre
-raison, mais qu'avec ma naïveté de garçonnet je mis quelque temps à
-découvrir.
-
-«Je fis cette découverte le 12 avril, exactement. C'est une de ces dates
-qui persistent à jamais dans l'esprit, même quand la mémoire a sombré.
-Après cinquante ans ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure
-qu'avaient ce jour-là les choses. D'abord les prés, d'un vert
-printanier, chatoyant comme un velours, piqué çà et là de taches brunes
-qui étaient les taupinières; la rivière, sinueuse, grossie par les
-pluies récentes, tantôt courante, et clapotante, et chantant la claire
-chanson de l'eau, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant les
-fins rameaux des aulnes à peine feuillus; puis, les collines voilées
-d'une brume légère, et les _mézou_, les terres hautes où montaient de
-calmes fumées émanées de toits invisibles; enfin, le ciel, un grand ciel
-pur, très élevé, très vaste, enveloppant tout d'une lumière bleue, d'une
-clarté de paradis qui vous faisait joie...
-
-«J'avais jeté bas ma veste et je travaillais ferme, en corps de chemise,
-sous le soleil béni... Je n'étais pourtant pas comme à mes jours
-ordinaires. Une allégresse étrange m'exaltait, mêlée de je ne sais quel
-attendrissement. Jamais je n'avais été ainsi. J'étais heureux et
-troublé. Dans ma poitrine mon coeur battait à coups sonores, comme une
-cloche d'église la veille du pardon, et mes yeux étaient brouillés de
-larmes. C'était un état délicieux et inquiétant. Je me pensais:
-
-«--Qu'est-ce donc qui va m'arriver?
-
-«Sentant que la tête me tournait, je me couchai à plat ventre sur un
-tronc d'aulne surplombant la rivière et me plongeai la face dans l'eau,
-qui était d'une fraîcheur glacée.
-
-«Soudain, derrière moi, dans la pente, une voix cria:
-
-«--Laurik, hé! Laurik Cosquer! Où donc êtes-vous?
-
-«J'eus le bondissement d'un poisson que le pêcheur, d'un brusque coup de
-ligne, fait sauter sur la berge. La voix, une fois encore, répéta:
-
-«--Laurik, hé!
-
-«Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux, dussé-je
-vivre cent ans, je l'entendrai toujours, toujours!
-
-«Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier, au flanc du
-coteau, entre deux touffes de prunellier qui l'encadraient de part et
-d'autre. Sa jupe de laine bleue à raies rouges lui tombait à peine à
-mi-jambe. Sa taille svelte s'échappait de l'étroit corsage comme une
-fleur de sa gaine. Son visage était une lumière, et ses cheveux blonds,
-ébouriffés tout autour, semblaient une couronne de rayons. Et elle était
-si jolie, elle avait une grâce si étrange, si fluide et surnaturelle,
-qu'on eût dit une apparition. Je restai là, tout saisi, à la contempler.
-Les pâtres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'éprouvèrent
-assurément pas devant l'image vivante de la Vierge un trouble plus
-religieux. Je n'osais faire un mouvement ni prononcer une parole de peur
-de la voir ouvrir ses ailes et s'envoler.
-
-«Et c'était Néa, certes, mais une Néa que je ne soupçonnais point, une
-Néa transfigurée. Je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque,
-quand elle fut près de moi, dans l'herbe du pré.
-
-«--Qu'avez-vous aujourd'hui de changé, Néa? Vous êtes telle que je ne
-vous ai jamais vue.
-
-«Elle prit une mine étonnée, me dévisagea, puis partit d'un bel éclat de
-rire, disant:
-
-«--Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez ce matin pour la
-première fois!
-
-«Et c'était peut-être vrai pourtant. Jusqu'alors je n'avais vu en elle
-qu'une gamine, une _merc'hodennic_, une petite poupée des champs que mes
-souvenirs de l'année précédente me représentaient sagement assise sur le
-seuil des Garandel, à apprendre son catéchisme. Et voici qu'elle était à
-présent presque une jeune fille, ayant passé l'âge de la troisième
-communion, toute menue encore et un peu grêle, mais assez mûrie déjà
-pour faire rêver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire mes
-yeux... Elle avait posé à terre le panier qui contenait mon repas. Elle
-dit, de sa jolie voix rythmée comme un chant:
-
-«--N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez là, bouche bée,
-comme notre recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son
-sermon?... Je vous apporte une soupe aux fèves et des crêpes de froment
-du pardon de sainte Brigitte, de Ploézal, où nous avons des cousins.
-
-«Après un silence, tandis que je me mettais à manger, elle demanda:
-
-«--Où sont les taupes que vous avez tuées?
-
-«Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes de derrière à
-une grosse branche de chêne au dessus du talus. Elle s'en approcha,
-resta un moment à les regarder se balancer au vent, puis, revenant vers
-moi, murmura:
-
-«--C'est tout de même un singulier métier que le vôtre, Laurik Cosquer?
-
-«Je pris la chose pour un compliment.
-
-«--Oui, répondis-je, c'est un métier où il faut un talent spécial,
-beaucoup de patience, de perspicacité, d'adresse. Ne devient pas bon
-taupier qui veut. Mon père a formé bien des élèves, mais il prétend
-qu'aucun d'eux ne me vaut. J'ai hérité de la finesse de son oeil et de
-la sûreté de sa main. Quand mon hoyau s'abat, la taupe est à moi... Il y
-a des professions plus considérées, il y en a peu qui soient d'un
-meilleur rapport. A deux sous la bête, comme c'est le prix, je fais
-aisément mes vingt-quatre sous par jour. Cela n'est point à dédaigner.
-
-«J'avais parlé tout d'une haleine, le feu aux joues, avec un secret
-désir de passer pour quelqu'un aux yeux de Néa. Des journées de
-vingt-quatre sous en ce temps-là étaient des raretés. Les tailleurs n'en
-gagnaient que dix. La fillette, songeuse, roulait entre ses doigts le
-rebord de son tablier. Je m'imaginai que mes paroles avaient fait
-impression sur elle, qu'elles lui donnaient à réfléchir. Et j'en eus une
-joie orgueilleuse, mais qui ne dura qu'un instant.
-
-«--Oui... peut-être... soupira-t-elle. N'importe, Laurik! A votre place,
-moi, j'aimerais mieux laisser à d'autres le soin de détruire ces pauvres
-petites bêtes.
-
-«Je demandai, déconcerté, un peu dépité aussi:
-
-«--Ah!... Et quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel?
-
-«--Moi?... Oh! un seul, Laurik, le plus beau, le plus vaillant! J'aurais
-été marin sur la mer.
-
-«Sa figure avait subitement pâli, ses prunelles brillaient d'un éclat
-sombre, d'une flamme mystérieuse et presque sauvage...
-
-«Sans rien ajouter, elle s'envola. Il n'y a pas d'autre mot pour marquer
-combien vite elle gravit la pente, traversa le fourré, disparut derrière
-la colline.
-
-«L'après-midi me sembla long. Je n'avais plus la tête ni le coeur au
-travail. Mon sang dans mes veines courait comme un fou, et, dans ma
-poitrine, ce n'était plus une mais vingt cloches qui sonnaient le
-tocsin. Je compris que j'avais la _grande fièvre_, la fièvre à la fois
-si douce et si terrible à trembler. J'aimais Néa. Néa m'avait versé le
-philtre d'amour. Et je sentis que si elle ne consentait point à devenir
-un jour ma femme, j'en mourrais. «Que la même main qui a allumé le feu
-l'éteigne,» dit la sagesse des Bretons. Un brasier flambait en moi,
-allumé par une main d'enfant. De tout le reste de la journée, je ne tuai
-point un seul animal. Il m'était venu un soudain dégoût de mon métier,
-du métier de mon père. J'étais malade et triste. Je n'attendis pas que
-les premières ombres du soir se fussent allongées sur les prairies.
-Jetant mon hoyau sur l'épaule, je m'acheminai, les jambes faibles et
-vacillantes, vers le toit des Garandel. Dans les haies de prunelliers
-les oiseaux s'égosillaient, saluant la mort du soleil. Je me rappelai
-une vieille chanson du pays trégorrois:
-
- Petits oiseaux, vous fredonnez, joyeux,
- Et vous ne savez point ma peine...
-
-«Il n'y avait dans la maison, quand j'entrai, que la ménagère, Fanta.
-Elle fut toute surprise de me revoir si tôt:
-
-«--Tu as fini de bonne heure! dit-elle sans qu'il y eût toutefois le
-moindre reproche dans son accent... Tu auras un bon moment à t'ennuyer,
-mon fils, avant que le souper ne soit prêt.
-
-«--Faites excuse, Fanta, répondis-je. Avec votre permission, je ne
-resterai point souper.
-
-«--Hein?
-
-«--Non, j'ai désir de m'en retourner chez nous. Je ne suis pas à mon
-aise.
-
-«--Tu auras attrapé chaud et froid, imprudent!
-
-«--Peut-être bien.
-
-«--Et tu veux faire trois lieues, de nuit, mal portant comme tu es?...
-Je ne me le permettrai pas... Tu vas te coucher dans notre lit qui est
-clos et suffisamment moelleux. Garandel et moi nous saurons bien trouver
-place dans celui de Néa, et la fillette sera enchantée de coucher à
-l'étable.
-
-«Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande envie de tout avouer à
-la vénérable Fanta, si affectueuse, si douce. Mais la honte me retint.
-Malgré les objurgations de la vieille, je me mis en route. Dans une
-lande au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Néa qui ramenait
-les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je criai:
-
-«--A Dieu vat!
-
-«C'est le cri des marins qui s'embarquent, _ôtrou_. Moins de trois
-semaines après, j'étais engagé, inscrit, embarqué. Ni les menaces de mon
-père, ni les supplications de ma mère ne m'avaient pu fléchir. Je leur
-avais dit, dès le lendemain de ma rencontre avec Néa dans le pré des
-Garandel:
-
-«--Si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez
-donc à ma mort.
-
-«Et ils avaient dû se résigner à me laisser partir.
-
-«Mon premier voyage dura trois ans. C'était le temps des frégates à
-voiles. Je parcourus des mers immenses. Je vis les atmosphères embrasées
-et les glaces mystérieuses. Devant moi se déroulèrent les spectacles
-d'une création inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains du même
-Dieu que le nôtre. Et cela ne m'intéressa point, tout cela me fut
-indifférent. Une chose seule hantait mon esprit, et c'était l'image de
-Néa. Sur les ciels de feu et sur les ciels de ténèbres, sous l'Équateur
-comme au Cap Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rêvais d'elle
-dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en haut des vergues, au
-bercement des alizés comme aux brusques sursauts des tourmentes.
-Parfois, je tremblais à la pensée qu'elle serait peut-être mariée à mon
-retour. Je me disais pour me rassurer: «Il y a un sort pour l'amour: ce
-qui doit être sera...»
-
-«J'abrège, _ôtrou_, car je vous vole votre loisir.
-
-«La campagne terminée, je pris à Brest la diligence, qui me déposa à
-Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures du soir, un 22 mai. J'avais mon
-diplôme de gabier en poche, cinq mois de congé, et des économies qui se
-montaient à près de sept vingts écus, presque une richesse. Je me
-restaurai à l'auberge pour me donner du tempérament. J'avais résolu de
-ne me rendre chez mes parents qu'après avoir fait un crochet par
-Mantallot. Tout en cheminant au clair de la lune je songeais:
-
-«--Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas à ton destin. Vas-tu à la
-vie? Vas-tu à la mort? Tu le sauras à la maison des Garandel. Si la
-réponse est mauvaise, souviens-toi du pré vert où se balançaient les
-petites taupes noires à la grosse branche du chêne et que le Jaudy est
-tout près!
-
-«La crainte et l'espérance se partageaient mon pauvre coeur.
-
-«Il faisait une belle nuit d'étoiles, une nuit transparente et tiède,
-qui sentait bon une odeur d'herbes déjà mûres pour la fenaison. La route
-filait toute blanche sous la lune, entre les hauts talus où les feuilles
-des arbres nains bruissaient doucement comme des voix, se demandant les
-unes aux autres sans doute quel était ce passant si pressé. Un silence
-vaste était sur les choses. Pour me tenir compagnie et me distraire un
-peu de mes préoccupations, j'entonnai une chanson de bord apprise en mer
-d'un marin de France et qu'on eût dite faite à mon sujet:
-
- Pour l'amour d'une blonde,
- Je me suis-t-engagé
- Marin sur l'eau profonde,
- Jour et nuit en danger...
-
- * * * * *
-
- J'ai fait le tour du monde,
- Me voilà-t-en congé
- Vais savoir chez ma blonde
- Si son coeur a changé.
-
- * * * * *
-
- Je lui dirai: Ma blonde,
- Si ton coeur a changé,
- Vais me périr dans l'onde,
- Quoique sachant nager!...
-
-«J'en étais à ce couplet, quand tout à coup, sur mes talons, quelqu'un
-s'exclama:
-
-«--Par les saints de Bretagne, _gohéter_, que le coeur de ta douce ait
-changé ou non, la voix, à toi, est du moins restée la même. J'ai eu tôt
-fait de la reconnaître.
-
-«Je me retournai interloqué... c'était un homme de Minihy ma paroisse
-natale. Il cheminait pieds nus, et c'est pourquoi je ne l'avais pas
-entendu venir. Pour marcher plus vite il avait tiré ses souliers.
-
-«--D'où arrives-tu à cette heure et en cet équipage? lui demandai-je.
-
-«--J'arrive de Bégard, répondit-il. On enterre demain Louis Prigent, de
-Keranbesk; j'ai été, de la part de la famille, annoncer sa mort à des
-parents qu'ils ont là-bas.
-
-«Je ne pus me défendre d'un frisson. Ouïr parler de funérailles, en
-rentrant au pays, n'est pas d'un bon présage... Mon compagnon était un
-tailleur, par conséquent un bavard. Nous causâmes des maisons où, bien
-souvent, nous avions travaillé ensemble, lui, de son aiguille, moi, de
-mon hoyau. Et insensiblement j'amenai la conversation sur les
-Garandel... Une joie vive m'inonda le coeur: Néa n'était point mariée!
-
-«A Confort, nous nous séparâmes. Le tailleur avait à se rendre à
-Quemperven, toujours en qualité de messager funèbre. Je lui serrai la
-main avec une effusion dont il ne devait comprendre que plus tard le
-vrai motif, et, quand il eut disparu dans sa direction, je m'élançai à
-toutes jambes vers Mantallot... La vieille chaumine des Garandel,
-blottie dans son courtil, fleurait une fine senteur de sureau. Chez
-nous, les portes des étables ne sont jamais fermées à clef. Je pénétrai
-sans bruit dans la crèche aux vaches et m'allongeai sur la couette de
-paille où m'avaient visité naguère tant de beaux rêves. Les bêtes
-dormaient accroupies dans la litière. J'étais harassé, mais je n'eusse
-su clore l'oeil: j'avais trop hâte de voir Néa. A la pointe de l'aube,
-les coqs chantèrent. J'entendis à travers le mur des allées et des
-venues dans la maison. Alors je me levai et je sortis pour gagner le
-seuil de la demeure où respirait ma _douce_. Et je la vis, cette
-_douce_, je la vis debout près de l'âtre, en chemisette et en jupon du
-matin, peignant devant un morceau de miroir cloué au manteau de la
-cheminée sa longue chevelure blonde qui pendait. Je dis, du ton le plus
-calme qu'il me fut possible:
-
-«--Bonjour, Néa Garandel!
-
-«Elle tressaillit, devint toute blanche, et, rassemblant ses cheveux
-d'un geste rapide:
-
-«--C'est donc vous, Laurik Cosquer! fit-elle.
-
-«Nous n'échangeâmes point d'autres paroles. Le vieux Jozon, l'ancien
-soldat de l'Empereur, me hélait joyeusement du fond de son lit clos.
-
-«--Çà, matelot, viens que je te donne l'accolade!
-
-«Et, derrière lui, contre la muraille, se montra la figure accueillante
-et vénérable de Fanta, soulevée sur son séant et murmurant de sa voix
-musicale:
-
-«--Dieu te garde, Laurik!
-
-«Avec un sourire, elle ajouta:
-
-«--Nous sommes dans tes dettes, mon fils. Les taupes tuées le jour où tu
-nous quittas si brusquement ne t'ont jamais été payées. Il y en avait
-quatre; ce qui fait que nous te devons huit sous.
-
-«Le mois d'après, on affichait aux mairies de Mantallot et du Minihy les
-bans de mariage de Renée Garandel, filandière, avec Laurent Cosquer,
-gabier de l'État, domicilié à bord du _Redoutable_, présentement en
-congé et dûment autorisé par ses supérieurs.
-
-«Je vous le disais en commençant, _ôtrou_, je le redis en finissant:
-Voilà comme les choses se passaient de mon temps, au temps ancien dont
-les jeunes d'aujourd'hui se moquent. Pour moi, je loue l'Éternel de
-m'avoir fait vivre en cet âge si lointain de la candeur et de la
-simplicité bretonnes... Néa Garandel a été l'herbe d'or du jardin de ma
-jeunesse. Elle a embaumé et illuminé mes jours. J'ai eu trois autres
-femmes. Toutes, je les ai pleurées avec des larmes sincères. Mais, Néa,
-je n'eus même pas la force de la pleurer. Quand elle fut morte, je
-demeurai comme absent de moi-même. Et depuis je ne me suis pas retrouvé.
-C'est bizarre, mais c'est comme ça. Et tenez, ce tailleur du Minihy,
-l'homme qui me rejoignit si étrangement sur la route de Belle-Isle à
-Confort, je le rencontre quelquefois, car il est encore de ce monde,
-mais je ne fais pas semblant de le reconnaître et je passe outre: je ne
-puis pas prendre sur moi de lui pardonner. S'il ne m'avait frôlé de son
-aile d'oiseau de mauvaise augure, Néa, j'en suis sûr, eût vieilli
-heureuse à mes côtés et, après avoir dormi jusqu'au bout dans le même
-lit, nous nous fussions couchés l'un près de l'autre dans la même tombe.
-Cette grâce qui ne nous a pas été accordée, je vous la souhaite à vous
-et à votre femme, _ôtrou_!...»
-
- * * * * *
-
-Son histoire terminée de la sorte en fin de sermon, conformément, du
-reste, à la tradition des vieux conteurs de Basse-Bretagne, Laurik s'en
-est allé, appuyé sur son bâton de houx, en marmonnant une vague prière.
-Je l'ai suivi longtemps des yeux, et longtemps après son départ je suis
-demeuré triste. Je ne sais rien qui dise mieux, avec une ironie plus
-puissante, l'inanité des rêves de l'homme qu'un mélancolique récit
-d'amour entendu des lèvres d'un vieillard.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I.--VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON.
-
- 1. La Charlézenn 7
- 2. Le Bâtard du roi 30
- 3. Histoire pascale 84
- 4. La légende de Margéot 101
-
- II.--AUX VEILLÉES DE NOËL.
-
- 1. Nédélek 133
- 2. Noël de Chouans 146
- 3. La Noël de Jean Rumengol 167
- 4. A bord de la _Jeanne-Augustine_ 194
- 5. La Chouette 202
- 6. Le Puits de saint Kadô 212
- 7. Le Forgeron de Plouzélambre 223
- 8. En «Alger d'Afrique» 246
-
- III.--RÉCITS DE PASSANTS.
-
- 1. Les Deux amis 257
- 2. La Hache 284
- 3. Le Péché d'Ervoanic Prigent 310
- 4. Humble amour 324
-
-
-ANGERS, IMP. A BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER, ANGERS
-
-
-
-
- CATALOGUE
- DE QUELQUES ÉDITIONS ET D'OUVRAGES DE FONDS
- SUR LA BRETAGNE
- DE LA LIBRAIRIE
- HONORÉ CHAMPION
- 9, QUAI VOLTAIRE
- SPÉCIALE POUR L'HISTOIRE DE LA FRANCE ET DE SES ANCIENNES PROVINCES
-
-
- Annales de Bretagne (les) publiées par la Faculté des Lettres de
- Rennes avec la collaboration de MM. les archivistes des cinq
- départements de Bretagne. (Histoire, histoire littéraire, folklore,
- etc.) Un an: France, 10 fr. Étranger, 12 fr. 50.
-
- A chaque fascicule des Annales sont jointes des feuilles des volumes
- en cours de la Bibliothèque bretonne armoricaine. Ont déjà paru
- ainsi et se vendent à part:
-
- _Fascicule I._--Dictionnaire breton-français du dialecte de Vannes,
- de Pierre de Châlons, réédité et augmenté par J. LOTH, in-8, de 115
- pp. 5 fr.
-
- _Fascicule II._--La très ancienne Coutume de Bretagne, avec les
- assises, constitutions de parlement et ordonnances ducales, suivie
- d'un recueil de textes divers antérieurs à 1491. Édition critique,
- accompagnée de notices historiques et bibliographiques, par Marcel
- PLANIOL, in-8 de 566 pp. 10 fr.
-
- _Fascicule III._--Lexique étymologique des termes les plus usités du
- breton moderne, par V. HENRY, in-8 de XXIX et 350 pp. 10 fr.
-
- _Fascicule IV._--Cartulaire de l'abbaye de Sainte-Croix de
- Quimperlé, par Léon MAÎTRE et Paul DE BERTHOU. 2e édition revue,
- corrigée et augmentée, in-8 de XI-408 p. 12 fr.
-
- Étude historique et biographique sur la Bretagne à la veille de la
- Révolution, à propos d'une correspondance inédite (1782-1790), par J.
- BAUDRY. 2 vol. in-8, 346 et 482 p. 12 fr.
-
- Livre qui est une véritable publication d'archives inédites. Il
- intéresse presque toutes les familles bretonnes; l'auteur a rédigé
- sur chaque personnage nommé des notes biographiques copieuses. C'est
- un véritable tableau de la société bretonne à la fin de l'ancien
- Régime. Tables abondantes (70 pages).
-
- L'Année 1817, par Edmond BIRÉ. In-8 7 fr. 50
-
- V. Hugo, dans ses _Misérables_, trace un tableau d'ensemble de
- l'année 1817. M. Biré le vérifie à l'aide de nombreux documents et
- c'est pour lui motif à autant d'études intéressantes sur la
- magistrature, la Chambre des députés, la presse, l'Académie
- française, les lycées, les théâtres, les salons de peinture de cette
- époque, etc. Artistes, poètes, romanciers, politiciens romantiques
- les plus fameux défilent donc dans ce livre sous leur véritable
- aspect.
-
- Légendes révolutionnaires, par Edmond BIRÉ. in-8 7 fr. 50
-
- Ce livre détruit quelques-unes des légendes révolutionnaires les
- plus répandues. M. Biré, connu par son érudition et sa critique, a
- traité dans ce volume les sujets suivants: _Le pacte de
- famine._--_La Bastille sous Louis XVI._--_La vérité sur
- les Girondins._--_Le brigadier Musca._--_La légende
- Leperdit._--_L'Institut de France._--_La congrégation._--_Les
- bourgeois d'autrefois._--_L'enseignement avant 1789 et pendant la
- Révolution._
-
- Honoré de Balzac, par Edmond BIRÉ. Fort vol. in-8, br. 6 fr.
-
- Dans ce livre d'une documentation minutieuse, l'auteur s'est surtout
- attaché au côté dramatique de l'oeuvre de Balzac: propres pièces de
- notre grand romancier, pièces tirées de ses romans ou de ses
- nouvelles, parodies, etc. tout ce qui touche chez lui au théâtre est
- ici étudié pour la première fois; et du premier coup, toutefois, M.
- Biré a fait oeuvre définitive.
-
- Les vieux papiers d'une vieille maison à Quimperlé, 1575-1875, par A.
- DE BRÉMOND D'ARS, in-8 de 19 p. 1 fr. 50
-
- Les marins français dans les derniers combats livrés aux Anglais sur
- les côtes de Bretagne, janvier 1761. Épisode de la guerre de sept-ans,
- par le même, 33 p. 1 fr. 50
-
- Catalogue des gentilshommes qui ont pris part ou envoyé leur
- procuration aux Assemblées de la Noblesse, en 1789, pour la nomination
- des députés des États-Généraux. Publié d'après les documents
- officiels, par MM. L. DE LA ROQUE et DE BARTHÉLEMY. Prix du catalogue,
- 2 fr.; par poste, 2 fr. 25.
-
- _Bretagne._--Composition des États-Généraux de la noblesse de
- Bretagne en 1746, 1764, 1789. État militaire, Parlement, Chambre des
- Comptes en 1789.
-
- Itinéraire de Paris à Jérusalem, par JULIEN, _domestique de M. de
- Chateaubriand_. Publié d'après le manuscrit original avec une
- introduction et des notes, par Edouard CHAMPION. Élégant vol. in-16
- carré, accompagné de fac-similés 3 fr. 50
-
- On connaissait des fragments de cet itinéraire par les _Mémoires
- d'outre-tombe_ où Chateaubriand en cite quelques passages, peu
- compromettants pour lui-même, et avec des retouches. M. Edouard
- Champion, après une introduction qui prépare bien aux surprises du
- texte, publie le manuscrit de Julien d'après l'original et l'annote
- de comparaisons malicieuses. Cet ouvrage devient donc, en même temps
- qu'un contrôle du fameux _Itinéraire_ de Chateaubriand, aujourd'hui
- classique, un document intéressant pour l'histoire de ce grand
- esprit, qui prenait souvent des fictions pour des réalités.
-
- Lettres de Chateaubriand à Sainte-Beuve, publiées et annotées par
- Louis THOMAS, in-8 1 fr.
-
- On ne connaissait de Chateaubriand à Sainte-Beuve, que quatre
- lettres: le nombre en est maintenant doublé par la publication de
- ces curieux billets inédits qui sont un document d'histoire
- littéraire du plus haut intérêt.
-
- Contes irlandais, traduits du gaélique, par G. DOTTIN, in-8 5 fr.
-
- La Condition des paysans dans la sénéchaussée de Rennes, par DUPONT,
- in-8 br. 4 fr.
-
- La Révolution en Bretagne.--Notes et Documents. Audrein (Yves Marie),
- _Député du Morbihan à l'Assemblée Législative et à la Convention
- nationale, Évêque constitutionnel du Finistère_ (1741-1800), par P.
- HÉMON. Fort vol. in-8 5 fr.
-
- M. P. Hémon s'est attaché à faire revivre d'après les documents
- tirés des archives la sympathique figure de Audrein. Imitateur de
- Grégoire, par ses opuscules apologétiques, ses pamphlets acerbes, il
- réclame la restauration du culte et la tolérance. Il tomba victime
- d'un guet-apens des Chouans et des Anglais en 1800. Et ce n'est pas
- la partie la moins curieuse du livre de M. Hémon que la
- reconstitution authentique de cette scène tragique.
-
- Les Chouans dans les Côtes-du-Nord, par le même, in-8: 0 fr. 50
-
- Le comte du Trévou, par le même, in-8 2 fr.
-
- Hermine (L'), Revue mensuelle, littéraire et artistique de Bretagne.
- Directeur: Louis TIERCELIN. France, 12 fr.; Étranger 15 fr.
-
- La Bretagne à l'Académie française au XVIIIe siècle. Études sur les
- Académiciens bretons ou d'origine bretonne, par KERVILER. in-8 br.
- 10 fr.
-
- Essai d'une bio-bibliographie de Chateaubriand et de sa famille, in-8
- (presque épuisé) 3 fr. 50
-
- Armorique et Bretagne. Recueil d'études sur l'archéologie, l'histoire
- et la biographie bretonnes, publiées de 1873 à 1892, revues et
- complètement transformées, 3 vol. in-8 br. 18 fr.
-
- Correspondance historique des bénédictins bretons et autres documents
- inédits relatifs à leurs travaux sur l'histoire de Bretagne, publiés
- avec notes et introduction, par A. DE LA BORDERIE, in-8 de XLII-286
- pages 8 fr.
-
- C'est pour ainsi dire un chapitre préliminaire à sa vaste _Histoire
- de Bretagne_, si recherchée aujourd'hui, que ce travail du savant La
- Borderie sur les bénédictins bretons. Il a voulu bien se pénétrer de
- leur méthode avant de rien entreprendre et il s'est plu à rendre
- hommage à ses aînés. Il trace l'historique des travaux sur la
- Bretagne exécutés par les bénédictins, indique les circonstances
- dans lesquelles se produisit la pensée première de l'entreprise, les
- noms et les qualités des religieux qui y prirent part. Leur
- correspondance, qui suit, doit être désormais classée parmi les
- documents les plus importants de l'histoire de Bretagne.
-
- Notions élémentaires de l'histoire de Bretagne, vol. in-12 4 fr.
-
- Chronologie du cartulaire de Redon, vol. in-8 5 fr.
-
- Jean Meschinot. Sa vie, ses oeuvres, ses satires contre Louis XI, vol.
- in-8 4 fr.
-
- Une prétendue campagne de Jeanne d'Arc, Perrone et Perrinaie, in-8
- 1 fr. 50
-
- Cours d'histoire de Bretagne, professé à la Faculté des Lettres de
- Rennes, 4 vol. in-12 14 fr.
-
- I.--Les Origines bretonnes, jusqu'à l'an 938.
- II.--La Bretagne aux grands siècles du moyen-âge (938-1364).
- III.--La Bretagne aux derniers siècles du moyen-âge (1364-1491).
- IV.--La Bretagne aux temps modernes (1491-1789).
-
- (La place nous manque pour énumérer tous les travaux que nous
- possédons de ce grand travailleur breton que fut M. de La Borderie.
- Prière de nous faire connaître les désiderata).
-
- La noblesse bretonne aux XVe et XVIe siècles. Réformations et montres,
- par le Cte de LAIGUE, in-4.
-
- Évêché de Vannes, 2 vol. 24 fr.
- Souscription à l'ouvrage complet, le volume 10 fr.
- (_A paraître successivement les autres évêchés bretons._)
-
- La course et les corsaires du port de Nantes. Armements, combats,
- prises, pirateries, etc, par LA NICOLLIÈRE-TEIJEIRO 7 fr.
-
- Ce livre, fait d'après les archives de Nantes, est l'un des plus
- curieux et surtout des plus nouveaux sur l'histoire de la marine
- française. Le port de Nantes, dont le commerce fut si important au
- XVIIIe siècle, avait une flotte très nombreuse qui parcourait les
- mers, elle était la propriété de ses armateurs, et le droit lui
- avait été concédé d'arborer un drapeau particulier. L'Angleterre la
- pourchassait avec une ténacité qui devait arriver à son
- anéantissement, elle succomba avec nos plus belles colonies.
-
- La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, par Anatole LE
- BRAZ. Nouvelle édition avec des notes sur les croyances analogues chez
- les autres peuples celtiques, par Georges DOTTIN, professeur adjoint à
- l'université de Rennes. Deux forts volumes, in-12. LXX-347-456 p.
- 10 fr.
-
- Vieilles histoires du Pays breton. I. Vieilles histoires bretonnes.
- II. Aux veillées de Noël. III. Récits des passants par le même. Fort
- volume in-12, 3e édition 3 fr. 50
-
- --Au pays des Pardons, in-8 br. 3 fr. 50
-
- Tryphina Kéranglaz, par le même. Poème, in-12.
-
- Cognomerus et sainte Tréfine. Mystère breton en deux journées. Texte
- et traduction par le même, XLIV-183 pages 4 fr.
-
- Textes bretons pour servir à l'histoire du théâtre celtique, par le
- même, in-8 1 fr.
-
- L'éloge de tous ces ouvrages de M. Le Braz n'est plus à faire. Ils
- lui ont vite acquis une réputation de grand écrivain dans les
- lettres françaises où il est le digne successeur des Souvestre et
- des Brizeux. Ses _Légendes de la mort_ surtout resteront classiques.
-
- La Bretagne et les pays celtiques.--L'Ame bretonne, par Charles LE
- GOFFIC, nouvelle édition revue et augmentée, in-12 de 405 p. 3 fr. 50
-
- _L'Ame bretonne_, de Charles Le Goffic, est le livre qu'on attendait
- sur la Bretagne. Moeurs, traditions, croyances, littérature, etc., y
- sont présentées dans une synthèse puissante. L'art breton si
- original, y a sa place près de l'art dramatique, d'un archaïsme si
- savoureux. Le prêtre, le barde, le soldat, sont étudiés dans des
- monographies spéciales. De fins et délicats portraits (Henriette
- Renan, Jules Simon, N. Quellien, Emile Souvestre, l'amiral
- Réveillère, Jean-Louis Hamon, etc.), achèvent de nous renseigner sur
- les caractères essentiels de l'âme _bretonne_.
-
- Le nouveau livre de Le Goffic ne fait pas seulement aimer la
- Bretagne: il l'explique.
-
- La révolte dite du papier timbré ou les Bonnets rouges en Bretagne, en
- 1675, par Jean LEMOINE. Fort vol. in-8 7 fr. 50
-
- Contes du Pays Gallo, par Adolphe ORAIN. Fort vol. in-12 3 fr. 50
-
- Cycle mythologique. Les Fées, les Géants, les Magiciens, les animaux
- parlants, les métamorphoses, les Aventures merveilleuses.--Cycle
- chrétien. Dieu, la Vierge, les Anges, les Saints, les
- Miracles.--Contes facétieux.--Contes de voleurs.--Le monde
- fantastique. Le Diable, les Sorciers, les Lutins, les Revenants. Ces
- titres, qui, cependant, ne sont que le simple énoncé des divisions
- de ce travail, suffisent presque à montrer toute la variété des
- _Contes du Pays Gallo_: on y retrouve la simplicité forte et
- charmante des meilleures légendes bretonnes. A. ORAIN, connu par le
- sérieux de ses travaux, aborde ici, avec un rare bonheur, un genre
- qui a été quelque peu exploité. Telle est la perfection de ces
- contes que certains sont appelés à devenir classiques. Ils ne se
- rapprochent pas seulement de Perrault par des origines
- historiques--qu'il est d'ailleurs intéressant de retrouver aussi
- nettes en Bretagne,--mais aussi par leur manière simple, pure et
- vivante. C'est dire que ce livre est digne d'être mis dans toutes
- les mains.
-
- Les dépenses de Pierre Botherel, vicomte d'Apigné, 1647-48, par P.
- PARFOURU, avec 2 planches, in-8 de 112 p. 2 fr.
-
- Très curieux détails de moeurs de vie domestique.
-
- Inventaire des archives de la paroisse Saint-Sauveur de Rennes, par le
- même, in-8 de 82 p. 1 fr. 50
-
- Lettres du peintre L.-J. de Launay (1724-1726), par le même, in-8, 38
- p. 1 fr. 50
-
- Les délégués de l'archevêque de Tours en Bretagne (1570-1790), par le
- même, in-8, 70 p. 2 fr.
-
- Une mutinerie d'écoliers au collège de Rennes en 1629, par le même,
- in-8, 12 p. 1 fr.
-
- Une révolte d'écoliers au collège de Vannes (XVIIIe siècle), par le
- même, in-8 1 fr.
-
- Un procès de sorcellerie au parlement de Bretagne: la condamnation de
- l'abbé Poussinière (1642-1643), par le même, in-8 1 fr.
-
- Anciens livres de raison de familles bretonnes, par le même, in-8, de
- 78 p. 3 fr.
-
- Très importants documents pour l'histoire économique.
-
- Les comptes d'un évêque et les anciens manoirs épiscopaux de Rennes et
- de Bruz au XVIIIe siècle, par le même, in-8, 47 p. et pl. 2 fr.
-
- La torture et les exécutions en Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles,
- par le même, in-8, 38 p. 2 fr.
-
- Les anciennes tapisseries du palais de justice de Rennes, par le même,
- in-8, 32 p. et pl. 1 fr.
-
- Une rixe à Locronan pendant la procession de la Troménie (14 juillet
- 1737), par le même, in-8, de 14 p. 1 fr.
-
- Capture d'un corsaire espagnol près de Perros Guirec, par des
- habitants de Lannion, 28 août 1648, par le même, in-8, 8 p. 1 fr.
-
- Les Irlandais en Bretagne (XVIe et XVIIIe siècles), par le même, in-8,
- de 12 p. 1 fr.
-
- Une Course de quintaine d'Availles en 1507, par le même, in-8, 14 p.
- 1 fr.
-
- Une saisie de navires marchands anglais à Nantes en 1587, par le même,
- in-8, de 47 p. 1 fr. 50
-
- Un chouan. Le général du Boisguy. Fougères, Vitré, Basse-Normandie et
- frontière du Maine 1793-1800, par le Vte DU BREIL DE PONTBRIAND.
- Volume in-8 de 476 p. avec carte 7 fr. 50
-
- Cet ouvrage sera pour beaucoup de lecteurs une révélation. Combien
- connaissent à peine le nom de du Boisguy. Combien savent que, dans
- la geste héroïque de la Chouannerie, il égala, ou peu s'en faut, les
- Cadoudal et les Frotté? Qu'il livra près de trois cents
- combats,--pour plusieurs on peut dire des batailles,--et presque
- toujours victorieusement?
-
- L'auteur s'est attaché à faire revivre cette figure d'autant plus
- intéressante qu'il s'agit d'un général de moins de vingt ans, nature
- éminemment chevaleresque à qui cependant les détracteurs n'ont pas
- manqué. Une discussion serrée suit les allégations de ceux-ci et les
- redresse avec preuves qui ne paraissent laisser place à aucun
- doute.--Identification de nombreux personnages du roman de Balzac.
-
- Nobiliaire et armorial de Bretagne; 3e et dernière édition, par POL
- POTIER DE COURCY, 4 vol. in-4 y compris les planches contenant 6750
- blasons 125 fr.
-
- L'Église et les campagnes au moyen âge, par Gustave A. PREVOST, in-8
- de VIII-292 p. 5 fr.
-
- L'auteur, après avoir dit tout l'empire exercé par l'Église au moyen
- âge sur les campagnes, recherche quelles étaient ses idées au sujet
- du respect de la personne et des biens du paysan, et en ce qui
- touche l'assistance due aux faibles et aux pauvres. Il montre
- l'Église dispersant aux campagnes ses principaux bienfaits, y
- répandant l'instruction, y distribuant la justice; s'employant pour
- les faibles auprès du pouvoir central; servant aussi le pouvoir par
- son action dans les campagnes, procurant, par le droit d'aide et par
- la Trêve de Dieu, un refuge, la paix, et le repos matériel; rendant,
- enfin, dans la vie de chaque jour, et comme pouvoir local, des
- services nombreux et de tout ordre. Il examine son action sur
- l'individu en particulier et dans la vie privée du paysan. Il
- retrace, de façon documentée et touchante, la figure si intéressante
- du prêtre de campagne. Il termine par une curieuse étude sur les
- saints paysans ou cultivateurs.
-
- Revue de Bretagne (La), exclusivement bretonne, historique et
- littéraire, dirigée par le Cte DE LAIGUE. Mensuelle. France 12 fr.
- Étranger 15 fr.
-
- La Bretagne et les pays celtiques. II. Bretons de lettres, par Louis
- TIERCELIN. Fort vol. in-12 de 317 p. avec fac-similés d'autographes
- 3 fr. 50
-
- C'est en tant que Bretons et au point de vue de leurs séjours en
- Bretagne, que _Leconte de Lisle_, _Villiers de l'Isle-Adam_,
- _Hippolyte Lucas et Brizeux_ sont étudiés. Les archives de la
- Faculté de Droit et les journaux de Rennes ont été compulsés par
- l'auteur, qui, le premier, a pu donner des détails curieux et
- inédits sur la vie d'étudiant et les années de formation
- intellectuelle de Leconte de Lisle. Des recherches patientes dans la
- paroisse de Scaër et dans les papiers confiés au poète Lacaussade,
- ont permis de suivre pas à pas l'existence familière de Brizeux
- parmi les paysans bretons. Des lettres de famille et des documents
- inconnus, pour Leconte de Lisle et Brizeux, comme pour Villiers et
- H. Lucas, ont été une source très sûre d'information; leur vie
- provinciale a été ainsi authentiquement reconstituée.
-
- Les Poèmes de Taldir, par BARZAZ TALDIR. Préface de LE GOFFIC et de LE
- BRAZ, in-12 portrait 3 fr. 50
-
- La marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI, par
- LACOUR-GAYET, docteur ès-lettres, professeur à l'École supérieure de
- la marine. Fort vol. in-8 orné du portait de Suffren, sur papier vélin
- de VIII-719 p. 15 fr.
-
- Les trente chapitres de cet ouvrage documenté embrassent l'histoire
- de la marine de guerre française de 1774 à 1789, à tous les points
- de vue, administratif, politique, militaire, biographique.
-
- Les dossiers des officiers ont fourni mille renseignements nouveaux,
- et l'auteur leur a donné la parole le plus souvent qu'il a pu.
-
- De nombreuses familles trouveront, dans les états de service des
- appendices, des renseignements précieux sur leurs anciens membres
- qui se sont fait un nom dans la marine à la fin de l'ancien régime
- (en tout 2037 noms).
-
- La marine militaire de la France sous le règne de Louis XV, du même
- auteur. Fort in-8 12 fr.
-
- * * * * *
-
- D'HOZIER
- L'IMPOT DU SANG
- OU LA NOBLESSE DE FRANCE SUR LES CHAMPS DE BATAILLE
-
- Publié sur le manuscrit unique de la bibliothèque du Louvre
- brûlée le 23 mai 1871, avec notes, éclaircissements
- historiques et généalogiques, 1874-1881, 6 vol. in-8, brochés
- Prix: 30 fr.
-
- Biographie succincte des représentants de l'ancienne noblesse
- militaire française. Les noms, prénoms, indication des blessures,
- champs de bataille, forment le fond de ces notices. Ajoutons que la
- plupart de ces détails manquent dans les autres généalogies.
- Importante contribution pour l'histoire militaire et généalogique.
-
- * * * * *
-
- RÉIMPRESSION
- DE
- L'HISTOIRE DE BRETAGNE
- Par Arthur DE LA BORDERIE
- de l'Institut
-
- Le tome I paraîtra en 1905.--Les tomes II et III en 1906.--Le tome IV,
- aux deux tiers composé à la mort de M. de la Borderie, sera terminé en
- 1905 par M. BARTHÉLEMY POCQUET.--Le tome V et dernier, par le même
- continuateur, ne tardera pas à suivre.
-
- Les anciens souscripteurs vont donc recevoir satisfaction, et une
- nouvelle souscription est ouverte, à partir de janvier 1905. Son
- succès, nous n'en doutons pas, répondra à celui de la première.
-
- Le prix du volume, de format grand in-8 d'environ 600 pages, avec
- cartes, plans et vues, est fixé à 16 fr. pour les nouveaux
- souscripteurs.
-
- Les prix de l'ancienne souscription sont maintenus.
-
- * * * * *
-
- BELLEVUE (comte de). L'hôpital Saint Yves de Rennes et les religieuses
- augustines de la Miséricorde de Jésus, in-8, br. pap. vergé 6 fr.
-
- Curieuses notes sur ce fameux hôpital depuis sa fondation (1358).
-
- Le comte de la Touraille. Soldat, philosophe et poète au XVIIIe
- siècle, in-8, br. 1 fr.
-
- Le comte Desgrées du Loû, président de la noblesse aux États de
- Bretagne de 1768 et de 1772 et généalogie de la famille Desgrées,
- in-8. br., _portraits_ 4 fr.
-
- Mêlé depuis 1750 aux luttes pour la revendication des droits
- constitutifs de la Bretagne, le comte Desgrées du Loû fut élu
- président de la noblesse aux États, ce qui lui valut des partisans
- de la cour l'accusation d'avoir reçu une somme d'argent de Duras.
- Son histoire permet à l'auteur, descendant du comte, de retracer la
- vie de parlementaire breton à la veille de la Révolution. Le fameux
- procès entre Duras et le comte est ici reconstitué par la
- consultation de nombreux documents. L'ouvrage se termine par une
- généalogie.
-
- Les Bretons otages de Louis XVI et de la famille royale en 1791, in-8,
- br. 1 fr. 30
-
- Nomenclature détaillée des gentilshommes bretons qui s'offrirent
- comme «otages du Roi martyr».
-
- Les Guillery. Célèbres brigands bretons (1601-1608), in-8, br. 1 fr.
-
- Paimpont. La forêt druidique. La forêt enchantée et les romans de la
- Table ronde, in-8, br. 2 fr.
-
- Un héros malouin. Nicolas Beaugeard. Épisode de la Révolution, in-8º,
- _portrait_ 1 fr. 50
-
- Secrétaire des commandements de la reine Marie Antoinette, Nicolas
- Beaugeard tenta de sauver le roi à sa sortie du Temple.
-
-
-ANGERS.--IMPRIMERIE BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Vieilles Histoires du Pays Breton, by
-Anatole Le Braz
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON ***
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-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
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-active links or immediate access to the full terms of the Project
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-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
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-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
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-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
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-without further opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
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-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Vieilles histoires du pays Breton, by Anatole Le Braz.
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-
-Project Gutenberg's Vieilles Histoires du Pays Breton, by Anatole Le Braz
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
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-this ebook.
-
-
-
-Title: Vieilles Histoires du Pays Breton
-
-Author: Anatole Le Braz
-
-Release Date: May 29, 2020 [EBook #62272]
-
-Language: French
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-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON ***
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-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-</pre>
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-<p class="c large">LA BRETAGNE ET LES PAYS CELTIQUES</p>
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-<h1><span class="large">VIEILLES HISTOIRES</span><br />
-<span class="small">DU</span><br />
-PAYS BRETON</h1>
-
-<p class="c">PAR<br />
-<span class="large sans-serif">ANATOLE LE BRAZ</span></p>
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-<div class="box">
-<p class="cc"><b>I. Vieilles Histoires bretonnes.</b></p>
-
-<p class="cc"><i>La Charlézenn.</i>&mdash;<i>Le Bâtard du roi.</i>&mdash;<i>Histoire
-pascale.</i>&mdash;<i>La légende de Margéot.</i></p>
-
-<p class="cc"><b>II. Aux veillées de Noël.</b></p>
-
-<p class="cc"><i>Nédélek.</i>&mdash;<i>Noël de Chouans.</i>&mdash;<i>La Noël de Jean Rumengol.</i>&mdash;<i>A
-bord de la</i> Jeanne-Augustine.&mdash;<i>La Chouette.</i>&mdash;<i>Le
-Puits de saint Kadô.</i>&mdash;<i>Le Forgeron de Plouzélambre.</i>&mdash;<i>En
-«Alger d'Afrique».</i></p>
-
-<p class="cc"><b>III. Récits de passants.</b></p>
-
-<p class="cc"><i>Les deux amis.</i>&mdash;<i>La Hache.</i>&mdash;<i>Le
-Péché d'Ervoanic Prigent.</i>&mdash;<i>Humble amour.</i></p>
-
-<p class="cc small ugap"><b>Troisième Édition.</b></p>
-
-</div>
-<p class="c"><b class="large">PARIS</b><br />
-HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br />
-<b>Librairie spéciale pour l'Histoire de la France et de ses anciennes Provinces</b><br />
-9, <span class="small">QUAI VOLTAIRE</span>, 9</p>
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-<p class="c">1905</p>
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-<div class="break"></div>
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-<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="c small">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
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-<p class="drap"><b>Tryphina Keranglaz</b>, poème. 1892, in-12 (presque épuisé).
-<span class="fl">3 fr.</span></p>
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-<p class="drap ugap"><b>Au pays des pardons.</b> 1898. In-12 carré, couverture illustrée.
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<p class="drap ugap"><b>La légende de la mort chez les Bretons armoricains.</b> Nouvelle
-édition avec des notes sur les croyances analogues chez les
-autres peuples celtiques, par Georges <span class="sc">Dottin</span>, professeur-adjoint
-à l'Université de Rennes. 2 forts volumes in-12, <small>LXX</small>-347-456
-pages.
-<span class="fl">10 fr.</span></p>
-
-<p class="drap ugap"><b>Cognomerus et sainte Tréfine.</b> Mystère breton en deux journées.
-Texte et traduction. In-8 de <small>XLIV</small>-183 pages.
-<span class="fl">4 fr.</span></p>
-
-<p class="drap ugap"><b>Textes bretons inédits</b> pour servir à l'histoire du théâtre celtique,
-par Anatole <span class="sc">Le Braz</span>. In-8 de 39 pages.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
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-<p><br /></p>
-
-<p class="c"><b>COLLECTION «La Bretagne et les pays celtiques»</b></p>
-
-<p class="drap">Chaque ouvrage: fort vol. in-18
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<p class="drap ugap">1<sup>o</sup> L'AME BRETONNE, par <span class="sc">Charles Le Goffic</span>. 2<sup>e</sup> édition.</p>
-
-<p class="drap ugap">2<sup>o</sup> BRETONS DE LETTRES, par <span class="sc">Louis Tiercelin</span>.</p>
-
-<p class="drap ugap">3<sup>o</sup> VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON, par <span class="sc">Anatole Le Braz</span>.
-3<sup>e</sup> édition.</p>
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-<p class="c gap small">Angers, imp. A. Burdin et C<sup>ie</sup>, 4, rue Garnier, Angers.</p>
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-<div class="chapter"></div>
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-<h2 class="nobreak">A MONSIEUR JAMES DE KERJÉGU</h2>
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-<p>C'est en témoignage d'une amitié déjà vieille que
-j'inscris votre nom en tête de ces humbles histoires
-bretonnes. Elles n'auront pas pour vous le piquant de
-la nouveauté. Vous les aurez lues, au fur et à mesure
-qu'elles paraissaient, dans la petite gazette finistérienne
-pour qui elles furent composées et qui vous est
-chère, comme à moi-même, à plus d'un titre. Je dois
-beaucoup à ce modeste journal. Il m'a valu de précieuses
-sympathies, celle entre autres de ce pauvre
-Percher, enlevé depuis par un trépas si tragique. Mais
-surtout il m'a mis en communication constante avec
-les deux éléments les plus purs de notre antique race,
-les paysans et les marins. Des meneurs de charrues et
-des patrons de barques, voilà les gens que ces récits
-eurent mission de distraire, voilà pour quel public
-furent écrits ces contes, destinés à être lus en famille,
-entre messe et vêpres, le jour du repos dominical.</p>
-
-<p>Le peuple breton&mdash;et ce n'est pas son moindre
-charme&mdash;est demeuré un peuple enfant. La politique
-l'intéresse peu: il préfère les <i>belles histoires</i>. C'est
-un goût qui lui passera sans doute à la longue, mais il
-l'a encore, et ni vous, ni moi ne nous en plaindrons.
-Il est, du reste, lui-même un obstiné créateur de
-mythes et de légendes. Sa mémoire est prodigieusement
-riche en souvenirs que sans cesse son imagination
-retravaille. Les trois quarts du temps, en rédigeant
-les épisodes qui constituent ce livre, je n'ai fait que
-rendre à l'âme populaire ce qu'elle m'avait prêté. Les
-batteurs de routes, dépositaires des traditions de la
-race, s'arrêtent volontiers au seuil de la maison que
-j'habite, à l'entrée de l'une des voies qui conduisent
-dans l'ancienne capitale de Gralon. Souvent aussi, je
-suis allé heurter à leurs portes, dans les bourgades des
-monts et les hameaux de la mer. Ainsi se sont construites
-la plupart de ces <i>aventures</i>, presque sans y
-songer. Il y paraîtra, je pense, maintenant qu'elles
-vont courir une autre fortune que celle à laquelle elles
-furent primitivement destinées.</p>
-
-<p>Réunies une première fois en volume par les soins
-du journal qui les publia, le tirage restreint qu'on en
-fit fut tout de suite épuisé, avant même d'avoir franchi
-les limites du terroir cornouaillais. Un éditeur ami des
-lettres bretonnes les convie aujourd'hui à se risquer en
-cortège plus nombreux vers des horizons plus lointains.
-Je les abandonne telles quelles à leur nouveau
-sort. J'ai dit leurs origines peu littéraires. Ce sont des
-filles des champs et des filles des grèves, faites pour
-aller pieds nus, jupes troussées, sans aucun atour.
-Trouveront-elles ailleurs le même accueil qu'auprès
-des âmes ingénues qui les goûtèrent tout d'abord? Je
-le souhaite. J'y aurai gagné en tout cas, cher monsieur
-et ami, une nouvelle occasion de m'affirmer fidèlement
-vôtre.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">A. Le Braz.</span></p>
-
-<p class="ind small">Stang-ar-C'hoat, 14 avril 1897.</p>
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-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I<br />
-VIEILLES HISTOIRES BRETONNES</h2>
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-<div class="break"></div>
-
-<h3 id="ch1">LA CHARLÉZENN</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Elle s'appelait de son vrai nom Marguerite Charlès.
-Mais les gens l'avaient baptisée «la Charlézenn».</p>
-
-<p>Ce fut dès l'enfance une singulière fille, aux libres
-allures. Toujours grimpée dans les arbres, entre le ciel
-et la terre, comme un jeune chat sauvage, elle envoyait
-de là-haut sa chanson aux passants qui cheminaient en
-bas, dans la route. De qui était-elle née? On n'en savait
-rien. On disait dans le pays qu'elle n'avait eu «ni père,
-ni mère». Elle n'avait rien à elle sous le soleil, pas
-même le nom sous lequel on l'avait inscrite au registre
-de paroisse. Si pourtant! elle avait à elle sa beauté.
-Une beauté insolite, étrange, comme toute sa personne,
-comme toute son histoire ou plutôt sa légende. Ce n'est
-pas qu'elle fût précisément jolie. Elle avait le nez un peu
-fort, et aiguisé en bec d'aigle. De même, ses cheveux
-déplaisaient, à cause de leur couleur. On a en Basse-Bretagne
-un préjugé contre les rousses. Ils étaient cependant
-magnifiques, ces cheveux. Amples et fournis
-comme une toison, rutilants comme une crinière. On
-eût dit, autour de sa tête, un buisson ardent, une broussaille
-de feu. Ses yeux, en revanche, étaient d'un bleu
-tranquille, presque délavé. Leur nuance était douce&mdash;et
-triste. C'étaient des yeux timides, enfantins, faciles à
-effaroucher. Ses lèvres très fines, un peu serrées, montraient
-en s'ouvrant des dents petites et comme passées
-à la lime. Avec tout cela, ou, si vous préférez, en dépit
-de tout cela, la Charlézenn, quoiqu'elle eût dix-sept ans
-à peine, attirait l'attention des jeunes hommes. Les commères
-racontaient aux veillées qu'elle les ensorcelait.
-Comme preuve à l'appui, elles citaient l'aventure de
-«Cloarec Rozmar».</p>
-
-<p>C'était un clerc, de Plouzélambre. Une année d'études
-seulement le séparait de la prêtrise. Or, un matin, pendant
-les vacances, il avait sollicité de son père un entretien
-particulier.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, dit-il, j'ai résolu que je ne serai pas prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Reprends donc la bêche, répondit le vieux Rozmar.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais à une condition.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que vous me permettrez de prendre femme.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu fait ton choix?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai choisi la Charlézenn.</p>
-
-<p>&mdash;Une <i>va nu-pieds</i>! Jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Si vous ne l'acceptez pour bru, j'en mourrai.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime mieux ta mort que le déshonneur de tous
-les nôtres.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien!</p>
-
-<p>Le lendemain, un des domestiques de la ferme avait
-trouvé Cloarec Rozmar pendu à la branche d'un pommier,
-dans l'enclos.</p>
-
-<p>Cette tragique aventure avait provoqué, dans toute la
-région, une explosion de haine aveugle contre la Charlézenn.
-Notez que pas une fois Cloarec Rozmar ne lui
-avait adressé la parole. Cette grande fille farouche était
-ignorante de sa beauté comme de toutes choses. De l'espèce
-de fascination qu'elle exerçait, elle ne se rendait
-pas compte.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>C'est ici que commence à vrai dire l'histoire de la
-Charlézenn. Elle vivait avec une vieille femme de m&oelig;urs
-équivoques qui l'avait ramassée on ne savait où, il y avait
-de cela bien longtemps. Cette vieille l'avait nourrie
-depuis lors des aumônes qu'elles recueillaient toutes deux
-de-ci de-là, mais plus encore de coups de bâton. Car la
-vieille Nann,&mdash;elle n'était connue que sous ce sobriquet
-à cause de certain tic qu'elle avait et qui lui faisait
-branler incessamment la tête, comme pour dire: Non&mdash;,
-car la vieille Nann était une vilaine <i>groac'h</i>, acariâtre
-et hargneuse. A toute heure du jour et de la nuit, depuis
-que la Charlézenn avait dépassé la quinzième année, elle
-lui criait aux oreilles de sa voix aigre:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si j'avais ton âge et ton corps! Si j'avais ton
-âge et ton corps!&hellip;</p>
-
-<p>Et comme la Charlézenn, qui n'entendait rien à ce langage,
-se contentait d'ouvrir démesurément ses grands
-yeux limpides, couleur de ciel d'avril, la <i>groac'h</i> se mettait
-à la battre, à la battre, de toute la force de ses vieux
-bras décharnés.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra bien que tu comprennes! hurlait-elle.</p>
-
-<p>Un soir, la Charlézenn comprit&hellip;</p>
-
-<p>Elles habitaient à cette époque, la vieille Nann et elle,
-une ancienne hutte de sabotiers, abandonnée par les
-nomades ouvriers qui l'avaient construite et située sur
-la lisière de la forêt du Roscoat qui appartenait à la maison
-noble de Keranglaz. La Charlézenn, avons-nous dit,
-passait la plus grande partie de ses journées à vagabonder.
-Avant que Cloarec Rozmar se fût pendu pour elle
-sans qu'elle s'en doutât, elle allait de ferme en ferme,
-quêtant ici du pain, plus loin du lard, plus loin des &oelig;ufs.
-Mais, lorsqu'après l'événement elle s'était vue brutalement
-repoussée des seuils où naguère on l'accueillait
-avec des paroles affables, comme elle était fière, elle ne
-s'y était plus représentée. «Battez-moi tant qu'il vous
-plaira, avait-elle dit à la vieille Nann, mais je vous fais
-le serment que je ne mendierai plus!»&mdash;«Je ne te nourrirai
-donc plus», avait répondu la <i>groac'h</i>.&mdash;«Oh! de
-cela je ne m'inquiète point!» Elle en était enchantée,
-au contraire. De l'aube au crépuscule, elle errait par le
-bois dont tous les arbres lui étaient familiers comme
-des amis, comme des proches. Quand elle avait faim,
-elle se repaissait, au printemps, de <i>poires de la Vierge</i>;
-l'été, de mûres; à l'automne, des châtaignes, rousses
-comme elle, qu'elle croquait à même aux branches des
-châtaigniers. Cela n'empêchait point son beau corps de
-prospérer, tant s'en faut. Il y gagnait de nouveaux
-charmes, la sveltesse, l'odorante et souple vigueur d'un
-plant de haute futaie. C'était plaisir de la voir passer
-dans l'ombre verte et transparente du sous-bois, de la
-voir passer en sa grâce élégante de fille sauvage, sa jupe
-en loques tombant à peine jusqu'à son jarret, découvrant
-sa jambe longue, nerveuse et bronzée comme celle d'une
-faunesse antique. Or, plus d'une fois, en ses chasses,
-l'aîné des fils de Keranglaz l'avait rencontrée.</p>
-
-<p>Ce soir-là donc, la Charlézenn rentrait à la hutte, en
-sifflant. C'était une habitude qu'elle avait prise, à force
-d'entendre les merles noirs dans l'épaisseur des fourrés.
-Dès le seuil, elle s'arrêta. Il y avait dans la «loge» un
-inconnu. Ce devait être un passant d'importance, car la
-vieille Nann lui avait cédé l'unique escabelle. La flamme
-du foyer éclairait à plein sa figure. Ce n'était pas un
-paysan, à en juger par ses moustaches, qu'il portait
-relevées aux deux coins de la bouche. D'ailleurs, sa
-peau était blanche même aux mains, qu'il tenait croisées
-autour du genou. Au petit doigt de l'une d'elles une escarboucle
-brillait. La taille de l'étranger était serrée
-dans un justaucorps de cuir parsemé de têtes de clous
-luisantes comme de l'or. A ses pieds était couché un
-grand lévrier au poil fauve qui se dressa sur les pattes
-et se mit à grommeler, dès que la Charlézenn parut.</p>
-
-<p>L'homme aussi se leva, caressant son chien pour
-l'apaiser.</p>
-
-<p>&mdash;Viens donc, sauvagesse! glapit la vieille Nann.
-Voici près d'une heure que tu te fais attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que j'arrive quand bon me semble,
-répondit la Charlézenn qui, pour la première fois, prenait
-ombrage du ton impérieux de la vieille, sans doute
-parce que cet homme était là.</p>
-
-<p>&mdash;Apprends à mieux parler, poussière de grand chemin!
-Sache que celui que voici est le fils aîné du seigneur
-de Keranglaz, ton maître et le mien, après Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, la vieille, sachez que je ne reconnais personne
-pour mon maître,&hellip; pas plus d'ailleurs que pour
-ma maîtresse. A bon entendeur, salut.</p>
-
-<p>Ce disant, elle tournait déjà les talons et s'apprêtait à
-reprendre la porte, laissant là sa mère-nourrice suffoquée
-de rage, quand Keranglaz le fils se précipita pour
-l'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Belle fille, dit-il d'une voix très décidée et cependant
-très douce, je n'ai commis nul manquement envers
-vous. Je suis votre hôte aussi bien que celui de Nann.
-De quel droit me faites-vous affront?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis que c'est une gueuse!&hellip; une gueuse!&hellip;
-hurlait Nann, dont la colère, étranglée tout d'abord par
-la stupeur, se répandait maintenant en un flot d'invectives.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, ma commère, taisez-vous! commanda sèchement
-Keranglaz.</p>
-
-<p>Puis il continua, s'adressant de nouveau à la Charlézenn,
-avec sa jolie voix savante à bien dire:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes chez vous ici. Si ma présence vous gêne,
-c'est moi qui dois sortir, non pas vous. Ordonnez,
-j'obéirai. Permettez-moi seulement d'ajouter qu'égaré
-dans ce bois, alors qu'il faisait encore demi-jour, je ne
-saurais guère m'y retrouver de nuit. En m'obligeant à
-partir, vous me mettrez en grand embarras, peut-être
-en grande détresse; car les loups abondent, dit-on, au
-Roscoat, et je n'aurais pour me défendre contre leur
-appétit que mon courage, mon couteau de chasse et
-Kurunn mon lévrier. Je vous avoue que la perspective
-de servir de souper à Messires Loups ne me sourit nullement;
-j'aimerais mieux, si tel était votre bon plaisir,
-quelques heures de sommeil auprès de votre feu, car je
-tombe de fatigue.</p>
-
-<p>Jamais on n'avait parlé à la Charlézenn un langage
-aussi gracieux. Elle se sentit devenir toute rouge et
-balbutia timidement:</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi qui vous demande excuse pour ma maussaderie,
-monseigneur. Croyez que je n'ai point l'âme
-malicieuse. Je ne deviens méchante ainsi envers mon
-prochain que parce Nann est si hargneuse envers
-moi.</p>
-
-<p>On eût dit que la <i>groac'h</i> n'attendait que cette parole.
-Se levant du foyer où elle s'était accroupie, elle échangea
-avec Keranglaz le fils un regard d'intelligence et se
-dirigea vers la porte, avec un air de dignité offensée, en
-grommelant:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque c'est moi qui suis de trop, je m'en vais!</p>
-
-<p>La pauvre Marguerite Charlès se reprocha aussitôt les
-mots acerbes qui lui étaient échappés. Elle voulut courir
-après sa mère-nourrice pour la ramener. Mais elle eut
-beau faire le tour de la hutte, fouiller des yeux l'épaisseur
-de la nuit, crier: Nann! Nann! dans toutes les directions,
-Nann s'obstinait à ne point reparaître.</p>
-
-<p>De guerre lasse, la jeune fille rentra dans la «loge».</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, supplia-t-elle, si vous m'aidiez, nous
-la ramènerions!</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc cette sorcière, Marguerite, elle s'en
-est allée à quelque sabbat.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monseigneur! monseigneur! si les loups la
-mangent!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, c'est les loups que je plaindrai&hellip; Tranquillisez-vous,
-et venez vous réchauffer à ce feu. Vous êtes
-toute transie.</p>
-
-<p>Il jeta sur l'âtre une brassée de genêt. La flamme
-monta, haute et claire, avec un crépitement joyeux. Puis
-il força la Charlézenn à s'asseoir à sa place, sur l'escabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à moi, dit-il, je ne veux que la faveur de
-m'étendre à vos pieds.</p>
-
-<p>Il s'assit, en effet, sur la pierre du foyer, mais la
-figure tendue en avant jusqu'à frôler celle de la jeune
-fille. La Charlézenn sentait sur sa joue l'haleine forte et
-chaude du fils aîné de Keranglaz. Sans qu'elle sût pourquoi,
-elle avait peur de cet homme. C'était cependant un
-beau gars, dans tout l'épanouissement de la jeunesse.</p>
-
-<p>«Qu'est ce que j'ai donc? se demandait-elle: je tremble
-comme si j'étais malade de la mauvaise fièvre.» Le Keranglaz
-s'était mis à parler, à parler très vite; mais elle
-n'entendait que le bruit des mots: cela était doux comme
-une musique; elle s'efforçait d'en comprendre le sens,
-elle n'y parvenait pas. Sa tête était pleine d'un bourdonnement
-confus. De plus il lui semblait que des milliers
-et des milliers de petites bêtes invisibles lui grimpaient
-tout le long du corps. Elle eût voulu les secouer
-d'elle, et ne le pouvait. Elle était comme dans ces rêves
-où l'on cherche à courir et où l'on a les jambes empêtrées
-dans on ne sait quel obstacle. Un charme était sur
-elle.</p>
-
-<p>Tout à coup elle poussa un cri, un cri sauvage, un
-hurlement de bête blessée.</p>
-
-<p>Penchée sur elle, Goulvenn de Keranglaz, les yeux
-luisants et fixes, les veines gonflées à se rompre, tâchait
-de l'étreindre à bras le corps.</p>
-
-<p>Elle rejeta la tête en arrière, se raidit d'un mouvement
-désespéré. Machinalement elle se rappela le couteau
-de chasse que cet homme portait à la ceinture, du
-côté gauche. Elle tâta, trouva la poignée, brandit l'arme
-et la plongea dans le dos du Keranglaz, avec une telle
-force qu'il s'abattit à terre, comme un b&oelig;uf assommé.</p>
-
-<p>Éperdue, affolée, elle s'élança dans la nuit. Et toute
-la nuit elle galopa devant elle, à travers bois, geignant
-et bramant, telle qu'une génisse qu'on a oubliée dans les
-prairies, et qui bondit, et qui meugle lamentablement
-sans que son troupeau lui réponde.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>C'était au crépuscule d'aube, dans le sentier de la falaise
-qui longeait la Lieue-de-Grève, entre Saint-Michel et
-Plestin, là où serpente aujourd'hui la route en corniche
-qui mène de Lannion à Morlaix. Les trois Rannou s'en
-revenaient vers Saint Michel qui était ville à cette époque.
-C'était une trinité redoutée que celle de ces Rannou.
-L'aîné s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune
-Guennolé. Ils portaient, on le voit, des noms de saints vénérés,
-mais tous trois étaient des hommes du diable. Du
-moins le prétendait-on, dans le pays. Mais en Basse-Bretagne,
-comme ailleurs, les gens valent souvent mieux
-que leur légende. Les Rannou passaient en tout cas pour
-de mauvais sujets. Aucun d'eux n'avait de métier déterminé.
-Ils vivaient en dehors de la loi commune. Le
-bailli de la mouvance de Keranglaz les eût volontiers
-pendus à ses potences féodales. Mais il eût d'abord fallu
-les appréhender. Ce n'était pas chose facile. Le bailli
-n'osait en courir le risque, quoiqu'il eût à sa dévotion
-une cinquantaine d'hommes d'armes. Qu'étaient-ce que
-cinquante hommes auprès des trois Rannou! En attendant
-de pendre ces chenapans, le bailli était le premier
-à leur payer rançon. Dès qu'il avait à faire voyage dans
-la région, il avait soin de leur demander, moyennant
-finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient ainsi
-des rentes assurées auxquelles venaient se joindre quelques
-menus profits prélevés sur les seigneurs de passage
-dans les alentours de la Lieue-de-Grève. Car ils n'aimaient
-à pêcher que le gros poisson. Ils étaient très
-doux avec le petit peuple.</p>
-
-<p>&hellip;&mdash;Voyez donc! dit Kaour à ses frères, comme ils
-arrivaient au pied du Roc'h-Kerlèz.</p>
-
-<p>Il leur montrait du doigt une forme humaine debout
-là-haut près de la croix qui dominait le rocher.</p>
-
-<p>&mdash;Damné sois-je! s'écria Guennolé, c'est la Charlézenn!</p>
-
-<p>Ils la hélèrent. Mais elle ne parut point les entendre.
-Alors, ils se hissèrent jusqu'à elle en se cramponnant
-aux saillies de la pierre, à des touffes d'ajonc.</p>
-
-<p>&mdash;Tu attends quelqu'un, Gaïdik<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Diminutif affectueux de «Marguerite». Quant à <i>groac'h</i>
-qu'on a trouvé plus haut, il signifie proprement <i>vieille</i>, mais avec
-une nuance de mépris.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Oui, j'attends la mer.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
-
-<p>&mdash;Pour m'y jeter.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux donc mourir?</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip; Je me serais déjà précipitée&hellip; Mais sur les
-roches nues je me serais fait trop mal&hellip; J'attends qu'il
-y ait de l'eau en bas. Cela ne tardera plus.</p>
-
-<p>En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable
-elle roulait avec le fracas, avec le farouche hennissement
-d'une horde d'étalons lancés au galop.</p>
-
-<p>L'aîné des Rannou dit:</p>
-
-<p>&mdash;Conte-nous ce qui t'est arrivé, Gaïdik. Si c'est quelqu'un
-qui a cherché à te nuire, livre-nous son nom seulement;
-nous sommes trois ici qui te vengerons.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne conterai ni à vous ni à personne ce qui m'est
-arrivé. J'en ai assez de la vie, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu
-meures.</p>
-
-<p>Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'aîné
-des Rannou poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Écoute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'étendent
-là-bas à perte de vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur
-de Keranglaz prétend qu'ils sont à lui. Sur le papier,
-c'est possible. Mais les vrais maîtres, c'est nous. C'est
-nous, les Rannou, qui sommes les rois de la forêt. Ah!
-c'est un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu
-ne t'es jamais enfoncée sous les hautes futaies. Il n'y a
-pas au monde un palais comme celui-là. C'est le bon
-Dieu qui l'a bâti de ses propres mains. Les arbres qui le
-soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des
-plus belles églises. Il y a aussi des menhirs où s'asseyaient
-les géants d'autrefois et des tables de pierre où ils mangeaient.
-Là est notre demeurance. Nous n'en voudrions
-changer pour aucun prix, nous proposât-on le château
-de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux encore,
-si nous y avions avec nous une douce petite s&oelig;ur, une
-bonne et franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre
-soupe de venaison sous le couvert de chênes; tu raccommoderais
-de tes doigts habiles nos vêtements en peau
-de loup. Suis-nous à la grande forêt, Gaïdik. Nous t'aimerons
-bien. Nos dehors sont rudes, mais notre c&oelig;ur
-est aussi tendre que celui d'un enfant. Le monde nous
-méprise, parce qu'il nous craint. Tu sais comme il est
-méchant. Tu en as assez souffert toi-même, puisque tu
-rêves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de
-la mort volontaire. Crois-moi, Gaïdik, je n'ai jamais menti.
-Tu connaîtras de beaux jours dans le creux de nos bois
-et de nos ravins. Tu y seras à l'abri des langues perfides.
-Qui oserait toucher à la s&oelig;ur des trois Rannou? Viens!&hellip;
-Tout ce que tu désireras, tu l'auras. Si tu tiens aux parures,
-nous t'en rapporterons de superbes, à rendre jalouse
-Notre-Dame de Rumengol qui cependant a une
-robe en or&hellip; Nous t'aurions déjà fait cette proposition
-depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que tu
-ne te déciderais pas à quitter la vieille Nann, ta mère-nourrice&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! celle-là est une misérable sorcière! s'écria la
-jeune fille.</p>
-
-<p>Tout d'abord elle n'avait écouté les paroles de Kaour
-qu'avec ennui, le front plissé, l'air méfiant et sombre.
-Mais peu à peu elle y avait pris intérêt. Finalement, à
-l'idée de vivre parmi ces hommes simples, dans la grande
-forêt pacifique et profonde comme une église immense,
-son c&oelig;ur s'était fondu. Son navrement de tout à l'heure
-était déjà loin d'elle. Elle pleurait silencieusement, sans
-amertume.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison de pleurer, Gaïdik, dit alors Guennolé.
-Cela te soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas
-que tu aies pris un parti. Si tu descends de notre côté,
-c'est que tu auras accepté la proposition de Kaour.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela! opinèrent Kaour et Kirek.</p>
-
-<p>Et tous trois se retirèrent à l'écart, sans toutefois
-perdre de vue la Charlézenn.</p>
-
-<p>Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme
-du rocher, le dos appuyé à l'arbre de la croix.
-Mais ce n'était plus la mer qu'elle regardait. Ses yeux
-limpides, d'où les larmes coulaient doucement comme
-une ondée printanière, ses yeux couleur de ciel d'avril
-suivaient à l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil
-venait d'apparaître. Une pluie d'or s'égouttait au
-loin, ruisselait en lumineuses cascades sur tout le versant,
-des cimes les plus éloignées aux frondaisons les
-plus proches. C'était un spectacle magique. L'haleine
-bleuâtre de la forêt montait, odorante, comme une vapeur
-d'encens. Des ch&oelig;urs d'oiseaux s'éveillaient, s'appelaient,
-se répondaient, et toutes les allégresses de la
-terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'idée
-d'une sorte de résurrection universelle. Toutes choses, à
-la venue du soleil, semblaient sortir de la nuit comme
-d'un tombeau. Et la Charlézenn, elle aussi, dégagée de
-ses projets de mort, se signa devant la lumière comme
-devant la plus adorable des divinités. D'un pas qui sonnait
-gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou.
-Triomphalement, ils s'acheminèrent ensemble par le sentier
-tout humide de rosée qui, à travers landes, menait
-au c&oelig;ur des bois. Gaïd Charlès marchait en tête. Le chemin,
-eût-on dit, lui était déjà familier. Entre ses lèvres
-fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou
-suivaient à distance; il y avait dans cette vierge
-sauvage un prestige qui les troublait.</p>
-
-<p>Kaour murmura:</p>
-
-<p>&mdash;C'est la fée de la forêt que nous escortons!</p>
-
-<p>Et ses deux frères répondirent à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, oui! c'est elle-même.</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Charlézenn si fort sifflait</div>
-<div class="verse">Que chêne feuillu s'effeuillait&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Ainsi débutait une complainte <i>levée</i> à la Charlézenn
-par un clerc du pays de Saint-Michel-en-Grève, depuis
-qu'elle était devenue la «petite s&oelig;ur» des Rannou. Dans
-les autres couplets on énumérait ses crimes. Elle y était
-représentée comme une fille sans vergogne, comme une
-création de Satan.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fille qui siffle et la vipère</div>
-<div class="verse">Ont toutes deux Satan pour père.</div>
-</div>
-
-<p>C'est de quoi témoignait sa beauté même, la transparence
-de ses yeux si clairs, la grâce de tout son corps,
-mais plus que tout le reste la couleur étrange de ses
-cheveux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Gaïdik Charlès a l'&oelig;il pur,</div>
-<div class="verse">Couleur d'avril, couleur d'azur;</div>
-
-<div class="verse stanza">Gaïdik Charlès est souple et belle</div>
-<div class="verse">Comme une sainte de chapelle.</div>
-
-<div class="verse stanza">On la croirait fille de Dieu,</div>
-<div class="verse">N'était son poil couleur de feu&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Venait alors l'histoire du premier forfait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cloarec Rozmar allait être</div>
-<div class="verse">Avant dix mois ordonné prêtre.</div>
-
-<div class="verse stanza">La Charlézenn&mdash;forfait premier!&mdash;</div>
-<div class="verse">Le pendit au long d'un pommier.</div>
-</div>
-
-<p>En Basse-Bretagne, les légendes poussent robustement
-comme en leur terroir naturel. Deux ans à peine s'étaient
-écoulés depuis la mort de Cloarec Rozmar. Et déjà
-c'était la Charlézenn qui l'avait pendu!!&hellip; Suivait le
-deuxième «forfait, terrible à imaginer».</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La cloche tinte, tinte, tinte&hellip;</div>
-<div class="verse">Une âme d'homme s'est éteinte!</div>
-
-<div class="verse stanza">La cloche noire tinte; hélas!</div>
-<div class="verse">C'est pour l'Aîné de Keranglaz.</div>
-</div>
-
-<p>Et le poète reconstruisait à sa façon la scène tragique
-de la hutte. Marguerite Charlès avait attiré le jeune
-homme dans un guet-apens. Elle l'avait endormi à l'aide
-d'un philtre, puis, traîtreusement, elle l'avait assassiné&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>&hellip; La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou
-de leur belle existence errante dans la forêt du Roscoat.
-Kaour ne lui avait pas menti. Dans ces profondes et verdoyantes
-solitudes, entourée par les trois frères d'une
-sorte de vénération naïve, elle avait vu s'évanouir l'un
-après l'autre tous les mauvais souvenirs de son passé.
-De Nann, du fils de Keranglaz, de tant de misères et
-d'humiliations, à peine lui restait-il de vagues images:
-encore eût-il fallu qu'elle les allât chercher tout au fond
-d'elle-même. Les journées se déroulaient pour elle avec
-une monotonie apaisante et grandiose. Dès le matin, les
-frères partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait
-souci de le savoir; eux, de leur côté, s'en taisaient avec
-elle soigneusement. Ils rentraient à des heures irrégulières.
-Souvent ils avaient des taches de sang à leurs
-vestes: du sang de bête, peut-être aussi du sang
-d'homme. D'ordinaire on soupait tous ensemble, aux premières
-étoiles. C'était le moment des causeries, la veillée
-en commun sous les hautes ramures à travers lesquelles
-les astres brillaient, comme de claires chandelles lointaines.
-A vrai dire, il n'y avait guère que la Charlézenn
-qui causât. Les Rannou étaient des taciturnes. Puis, ils
-aimaient mieux entendre Gaïdik, la petite s&oelig;ur. Dès que
-l'un d'eux ouvrait la bouche, les deux autres lui disaient:
-«Laisse parler Gaïdik!» Et Gaïdik parlait. Elle les entretenait
-de ses courses, de ses vagabonderies durant le
-jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des
-histoires merveilleuses, comme à des enfants, ou bien
-leur chantait <i>gwerzes</i> et <i>sônes</i>, seul héritage qu'elle sût
-gré à la vieille Nann de lui avoir transmis. Ils l'écoutaient,
-suspendus à ses lèvres. Sa voix caressait délicieusement
-leurs âmes de barbares. Quand le serein
-commençait à tomber, elle souhaitait le bonsoir aux
-trois frères. Ils lui avaient dressé une «couchée» sous
-la table d'un dolmen que ne soutenait plus qu'un de ses
-supports. Là elle couchait comme une reine des âges
-primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour
-rideaux et, pour lit, un moelleux entassement de couvertures
-dont quelques-unes, fruit du pillage, avaient été
-tricotées sans doute par des doigts savants de châtelaines.</p>
-
-<p>A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient
-de nouveau, retournaient à leur besogne mystérieuse.
-La Charlézenn, avant de s'endormir, les écoutait s'éloigner.
-Le troisième demeurait pour la garder, étendu
-sur une jonchée de fougère près d'un feu de bivouac.
-Chacun la veillait ainsi, à tour de rôle. Une nuit que
-c'était le tour de Kaour, il sembla à la jeune fille qu'elle
-l'entendait sangloter.</p>
-
-<p>Elle l'appela doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Kaour!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce, Gaïdik?</p>
-
-<p>&mdash;C'est à toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois, à propos de
-rien.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi ta peine. Approche-toi.</p>
-
-<p>Il se traîna jusqu'à elle, en rampant, comme un chien
-qui a peur d'être battu.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce peine d'esprit ou peine de c&oelig;ur? Je veux
-que tu me le dises.</p>
-
-<p>&mdash;C'est peine de c&oelig;ur, Gaïdik. Tu devines toutes
-choses. Tu es une sorcière, comme la vieille Nann, seulement
-tu es une sorcière du bon Dieu, toi.</p>
-
-<p>&mdash;N'essaie donc pas de me rien cacher.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi bien j'aurais déjà dû te le dire. Voilà, Gaïdik. Je
-t'aime follement. Veux-tu que nous soyons mari et femme?</p>
-
-<p>Il avait fallu qu'il prît son courage à deux mains, le
-pauvre Kaour, pour proférer ces mots si simples. Et
-maintenant il attendait, la face collée contre terre, que
-la Charlézenn parlât. La Charlézenn gardait le silence.
-Kaour releva la tête. Sur ses traits, une angoisse infinie
-était peinte.</p>
-
-<p>&mdash;Gaïd, murmura-t-il, tu ne veux point, n'est ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit-elle à mi-voix.</p>
-
-<p>Puis, d'un ton plus ferme:</p>
-
-<p>&mdash;Non, Kaour, décidément non!</p>
-
-<p>&mdash;Tu aurais répondu: Oui, Gaïd, si, au lieu d'être
-Kaour, j'avais été Kirek ou Guennolé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;En cela, tu te trompes.</p>
-
-<p>&mdash;Tu préfères cependant l'un de nous?</p>
-
-<p>&mdash;Tu me poses des questions bien étranges auxquelles
-je n'ai jamais réfléchi. La vérité est que je vous préfère
-tous trois.</p>
-
-<p>&mdash;La vérité vraie, Gaïdik?</p>
-
-<p>&mdash;La vérité vraie, Kaour!</p>
-
-<p>&mdash;Puisque c'est ainsi, je ne pleurerai plus. Je souffre
-déjà moins. Tu jures que tu ne seras la femme de personne?</p>
-
-<p>&mdash;De personne, je te le jure!</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, vois-tu, je le tuerais, celui-là, fût-ce Kirek,
-fût-ce même Guennolé, notre plus jeune. Je me tuerais
-moi-même après. Tu fais bien, Gaïd, de nous éviter cette
-destinée. Merci!</p>
-
-<p>Il avait dit cela d'une voix profonde. Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Dors en paix, petite s&oelig;ur des Rannou.</p>
-
-<p>Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croisés
-sous la nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au
-retour des deux autres, les yeux grands ouverts, le regard
-attaché aux étoiles. La Charlézenn fit mine de sommeiller.
-A part soi, elle songeait: «C'en est fini de la vie
-heureuse!&hellip; Quelle est donc cette loi cruelle qui régit le
-monde? Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme
-ou même la voir simplement sans la convoiter? Qu'est-ce
-que cette nourriture misérable dont ne peuvent se passer
-les c&oelig;urs, ce pain de l'amour, toujours pétri de
-larmes et quelquefois de sang?&hellip; Ainsi, pour un regard
-plus tendre que j'adresserais à Kirek ou à Guennolé,
-Kaour, qui les adore tous deux, irait jusqu'au fratricide!&hellip;»
-L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint à
-l'esprit toute vive; plus vive encore lui réapparut la
-scène dans la hutte. Elle revit Keranglaz penché sur elle
-et l'instant d'après roulant à terre, une bave rouge aux
-lèvres. Voici que c'était le tour de Kaour. Que n'eût-elle
-pas donné pour l'épargner, celui-là! Elle avait dû le frapper,
-lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle
-venait de lui faire plus de mal qu'à l'autre avec le coup
-de couteau. Il n'y avait décidément qu'un moyen d'éviter
-l'éternel piège de l'amour: c'était de se réfugier dans la
-mort. Elle s'y résolut une seconde fois. Et cette fois nulle
-intervention humaine ne la détournerait de son dessein.</p>
-
-<p>Sa résolution prise, une paix immense lui emplit l'âme,
-et elle reposa, tranquille, veillée par le grand Kaour,
-comme une de ces vierges de la légende dont un géant
-accroupi protège le sommeil.</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>La Charlézenn, à l'aube blanche, a regardé partir les
-Rannou. Elle les a vus s'enfoncer dans l'épaisseur de la
-forêt, du côté de la grève. Par trois fois elle leur a crié:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir! Au revoir! Au revoir!</p>
-
-<p>Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux,
-qui ne savent rien, lui répondent gaîment:</p>
-
-<p>&mdash;A tantôt, petite s&oelig;ur!</p>
-
-<p>Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennolé plus
-jeune et plus perçante. Ce Guennolé, elle s'avoue maintenant
-qu'elle l'aime. Qu'elle a donc bien fait de ne point
-le lui montrer! Du moins, il n'aura pas à pâtir à cause
-d'elle&hellip; Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est
-chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte à son
-odeur, et que c'est pour cela que Kaour, la veille, a
-tant pleuré.</p>
-
-<p>Qu'importe, du reste! La Charlézenn va mourir.</p>
-
-<p>L'exquise matinée! C'est jour de fête dans les bois du
-Roscoat. Il semble que la douce lumière ait pris corps,
-qu'elle se promène, vêtue de brume bleue, entre les arbres
-extasiés; et derrière elle sa chevelure s'épand en un
-fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystérieuse musique
-s'élève des choses. Les mousses même ont des frissons
-harmonieux. La brise de mai qui passe dans le creux
-des vieux chênes les fait vibrer puissamment comme des
-tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la forêt a
-aujourd'hui son air de grande église, imprégnée de toute
-espèce d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les
-hautes avenues ouvrent des perspectives immenses où
-mille clartés se jouent, irradiées, semble-t-il, à travers
-des vitraux de nuances infinies.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Quand la Charlézenn fut demeurée toute seule, elle se
-sentit l'âme noyée de tristesse. C'était comme une pluie,
-fine, lente, continue, qui eût tombé au fond d'elle. Sa
-résolution si ferme en était comme détrempée. Un instant
-elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au
-bout de son devoir. La mort lui apparut soudain comme
-une chose beaucoup plus compliquée qu'elle ne pensait.
-Elle dut s'arracher avec effort à ce coin de nature sauvage
-où le meilleur de sa vie s'était écoulé. Des fils invisibles
-l'y enchaînaient. Elle s'en apercevait, maintenant
-qu'il fallait les rompre, les rompre un à un, non sans
-une douleur aiguë, comme si à chacun d'eux restait
-pendu un lambeau d'elle-même.</p>
-
-<p>Mais, à mesure qu'elle avança dans la forêt, la sérénité
-lui revint. Les arbres versèrent à ses blessures un
-baume sacré, à son esprit une sécurité grave, profonde.
-Elle marcha dès lors allègrement. Elle alla à la mort,
-comme à une promenade.</p>
-
-<p>Là-bas, dans le ravin, la rivière du Roscoat faisait son
-grand murmure.</p>
-
-<p>&mdash;Elle me portera doucement jusqu'à la mer, se disait
-Gaïd Charlès, elle m'emportera endormie comme un enfant
-entre les bras de sa nourrice. Et, de peur que je ne
-me réveille, la mer, quand elle m'aura prise, me bercera
-d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu'à la fin des
-temps je ne me réveillerai plus.</p>
-
-<p>Or, comme la Charlézenn se disait cela non seulement
-sans amertume, mais même avec une sorte de volupté,
-subitement elle fit halte.</p>
-
-<p>Au-dessus de sa tête, dans les branches hautes d'un
-énorme châtaignier, une voix de garçonnet dénicheur de
-nids chantait, sur un ton de mélopée, une complainte
-en breton où revenait sans cesse le nom de la Charlézenn.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! petit! cria la jeune fille; quelle est cette <i>gwerze</i>
-que tu chantes?</p>
-
-<p>La frimousse ensoleillée du gamin se montra entre les
-ramures.</p>
-
-<p>&mdash;D'où venez-vous donc, dit-il, que vous ne connaissez
-point la complainte de la Charlézenn? Il y a beau
-temps qu'elle court le pays!</p>
-
-<p>&mdash;Descends me la chanter et, pour récompense, je te
-donnerai un écu.</p>
-
-<p>Elle avait à peine fini de parler que le garçonnet sautait
-à côté d'elle, dans la mousse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">&hellip; La Charlézenn si fort sifflait</div>
-<div class="verse">Que chêne feuillu s'effeuillait&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Il débita la <i>gwerze</i> d'une haleine. Marguerite l'écouta
-jusqu'au bout, immobile, les mains jointes. Sur ses joues,
-des larmes silencieuses ruisselaient. Ainsi, c'était là
-l'idée qu'elle allait laisser d'elle au monde!</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu qui a fait la complainte? demanda-t-elle à
-l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;On prétend que c'est Pezr Guillou, de Lok-Mikel.</p>
-
-<p>Elle se rappela qu'elle avait connu ce Pezr, autrefois,
-sur les bancs du catéchisme. Mais que lui avait-elle donc
-fait pour qu'il la maltraitât si injustement? Car ce n'était
-qu'un tissu de menteries, cette <i>gwerze</i>.</p>
-
-<p>Elle ne savait pas, la pauvre fille, que fabricants de
-complaintes et faiseurs de vers se jouent, par vocation,
-au milieu d'un perpétuel mensonge.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, continua le gamin, Pezr Guillou n'a pas tout
-dit.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'aurais-tu voulu de plus?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a pas dit que le vieux seigneur de Keranglaz
-promet dix arpents de terre labourable à qui lui livrera
-vivante la Charlézenn&hellip; Maintenant, s'il vous plaît, donnez-moi
-mon écu!</p>
-
-<p>C'est vrai, elle avait promis un écu à cet enfant. Où le
-prendre? Certes, ce n'était pas l'argent qui manquait
-chez les Rannou. Mais, retourner <i>là-bas</i>, jamais!&hellip; Il
-lui vint une inspiration soudaine. Après tout, qu'importait
-le genre de mort! Tous les chemins mènent à Dieu.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas un écu que je veux te donner, dit-elle,
-mais dix, vingt, soixante écus, cent peut-être. Seulement
-il faudra que tu m'accompagnes jusqu'au château
-de Keranglaz où l'on m'attend et dont le seigneur te
-paiera, en mon nom.</p>
-
-<p>Tous deux prirent un sentier, sur la gauche, franchirent
-la rivière du Roscoat, sur le pont de planches, et,
-au bout de longues heures, se trouvèrent enfin dans la
-cour du manoir. En entendant aboyer les chiens de
-garde, Keranglaz le vieux sortit. C'était un grand vieillard,
-tout de noir vêtu. Depuis le trépas de son fils aîné,
-il n'avait pas quitté le deuil. Gaïd Charlès s'avança vers
-lui, tenant par la main son petit compagnon. Et, ayant
-fait une profonde révérence, elle parla en ces termes:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes noble, et par conséquent, votre parole
-est sûre. A combien estimez-vous dix arpents de terre
-labourable de votre domaine?</p>
-
-<p>Keranglaz le vieux lança à la jeune fille un sombre
-regard.</p>
-
-<p>&mdash;Je les estime à dix écus chacun, quand je les vends,
-à trente, quand je les donne! prononça-t-il d'une voix
-sourde.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc trois cents écus que vous aurez à remettre
-à cet enfant. Il vous amène, vivante, la Charlézenn!</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>La complainte de Marguerite Charlès s'allongea plus
-tard de quatre vers que voici:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A Keranglaz, on la pendit&hellip;</div>
-<div class="verse">Ce fut grand'fête en paradis.</div>
-
-<div class="verse stanza">Dieu s'en vint la quérir lui-même!</div>
-<div class="verse">Ainsi fait-il pour ceux qu'il aime.</div>
-
-<div class="verse stanza">La Charlézenn, qui sifflait fort,</div>
-<div class="verse">En aumône a donné sa mort&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Et, quand on la chante aujourd'hui, on ne manque
-jamais d'ajouter: Bénie soit-elle!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2">LE BATARD DU ROI</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria,
-marquis de Guerrande, fut, au dire de M<sup>me</sup> de Sévigné,
-un des cavaliers les plus accomplis de la cour du Grand
-Roi. Possesseur d'immenses domaines au joli pays de
-Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère
-et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre
-de ses terres, une belle résidence dans le goût du temps,
-sorte de Versailles en raccourci, dont les plans furent
-dressés par Perrault et les jardins dessinés par Lenôtre.</p>
-
-<p>Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du
-«château du marquis» comme d'une demeure enchantée.
-On y voyait, content-ils, deux salles merveilleuses:
-l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les
-plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un
-ciel d'été, à l'heure de midi, tantôt la profondeur et le
-mystère d'un firmament nocturne, peuplé de millions
-d'étoiles. Quant à l'ameublement, il défiait toute description.</p>
-
-<p>Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces
-somptuosités, que de rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il
-y paraissait, c'était pour promener à travers la magnificence
-des appartements ou sous les nobles frondaisons
-du parc une tristesse morne, un incurable ennui.</p>
-
-<p>Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment
-de l'année où se payaient les fermages. Son carrosse
-s'arrêtait sur la place du bourg, près de l'entrée du cimetière.
-Il en descendait&mdash;toujours seul&mdash;, pénétrait
-dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint
-Égat, placée à gauche du maître-autel, et, après une
-longue prière entrecoupée de soupirs, arrosée de larmes
-silencieuses, regagnait à pied le logis seigneurial.</p>
-
-<p>D'une saison à l'autre les gens se demandaient:</p>
-
-<p>&mdash;Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme?</p>
-
-<p>On disait la marquise belle comme une fée. Mais il
-courait sur elle des bruits étranges. Un domestique du
-château, étant un jour entre deux vins, avait laissé entendre
-qu'elle était de race vagabonde,&mdash;une Égyptienne
-peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée
-au hasard des grands chemins. Le seigneur de Guerrande
-l'avait vue et l'avait aimée,&mdash;aimée follement&hellip;
-Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des anneaux à
-ses pieds: une vraie saltimbanque!&hellip; Il avait demandé
-congé au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer
-contre le Turc. C'était, en réalité, pour suivre la danseuse.
-Il fut absent dix-huit mois. Lorsqu'il revint à la
-Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras. Il l'avait,
-prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta
-comme la descendante d'une des plus anciennes familles
-de ce pays. Jamais créature plus séduisante n'avait franchi
-le seuil du palais de Versailles. Chacun lui fit fête.
-Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce exotique, de ses
-yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et déconcertants.
-C'est alors que le marquis porta la pioche
-dans le donjon de ses ancêtres et le remplaça par une
-construction luxueuse, aménagée de telle sorte que sa
-jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la trop regretter.
-Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul
-à seule avec elle, sous les hauts lambris pareils à des
-champs d'azur constellés d'astres, devant le souple horizon
-des collines boisées ondoyant à perte de vue jusqu'à
-la mer.</p>
-
-<p>Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce
-lieu de délices. Le temple bâti, la divinité à laquelle il
-était dédié refusa d'y paraître. A toutes les supplications
-du marquis elle répondait de sa belle voix nonchalante:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on
-dit si triste?</p>
-
-<p>Il y avait des années que cela durait. Chaque automne,
-à la chute des feuilles, messire Guillaume Guéguan, intendant
-du château, parcourait au petit trot de sa
-haquenée blanche les paroisses de Plégat, de Trémel,
-de Guimaëc et de Plufur, pour avertir les domaniers de
-l'arrivée du maître.</p>
-
-<p>&mdash;Et la maîtresse, messire Guillaume? s'informaient
-les paysans, non sans une arrière-pensée narquoise.</p>
-
-<p>L'intendant hochait la tête et faisait «hum! hum!»
-de l'air d'un homme qui en sait long, mais préfère
-garder le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Préparez toujours vos écus, prononçait-il.</p>
-
-<p>Il la haïssait d'instinct, cette étrangère d'origine suspecte
-qui ne daignait même pas honorer d'une visite le
-somptueux logis édifié pour elle à si grands frais. Mais
-surtout il lui en voulait à mort des tourments qu'elle
-faisait subir à son maître. Il avait vu grandir «Monsieur
-Charles», ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis,
-avec une familiarité respectueuse de vieux serviteur
-depuis longtemps attaché à la fortune des Locmaria de
-Guerrande; et il professait pour lui un sentiment de
-tendresse jalouse qui allait jusqu'à l'adoration. Or, d'un
-automne à l'autre, il constatait chez ce maître si ardemment
-vénéré une fatigue de plus en plus manifeste qui
-creusait les traits, voûtait la taille, marquait tout ce
-puissant organisme d'un signe précoce de caducité.</p>
-
-<p>Cette lente décomposition, messire Guillaume Guégan
-ne doutait point qu'elle fût l'&oelig;uvre de la «Bohémienne»,
-de la «fille des marchands de sorts». Elle avait dû faire
-boire au marquis un philtre mystérieux, un de ces breuvages
-enchantés dont les gens de sa race passent pour
-avoir le secret. Autrement, comment se fût-elle fait
-aimer du brillant seigneur pour qui brûlaient les héritières
-les plus nobles et de la beauté la plus parfaite?
-Et comment expliquer, sinon par des raisons d'ordre diabolique,
-les ravages que cet amour funeste avait causé
-dans l'âme et le corps du plus robuste, du plus accompli
-des gentilshommes, jusqu'à l'incliner prématurément
-vers la tombe?</p>
-
-<p>Ainsi pensait à part soi le bon intendant, et, à plusieurs
-reprises, il s'était même permis de le penser tout haut,
-devant son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin
-d'aller en pays étranger chercher femme?&hellip; Pardonnez-moi
-si je prononce des paroles désobligeantes pour
-M<sup>me</sup> la marquise, mais vous ne m'ôterez pas de la tête
-qu'elle ne vous rend pas heureux.</p>
-
-<p>A quoi «Monsieur Charles» répondait d'un ton hautain:</p>
-
-<p>&mdash;Contentez-vous de surveiller mes terres, maître Guill;
-je ne vous ai point commis à la garde de mon bonheur.</p>
-
-<p>Là-dessus, messire Guégan faisait mine de se lever,
-et, après avoir salué bien bas, de sortir en emportant
-ses registres.</p>
-
-<p>Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il eût
-gagné la porte:</p>
-
-<p>&mdash;Ne te fâche pas, vieux loup, et revenons à nos
-comptes&hellip; Quant au reste, ne t'en préoccupe point: ce
-sont misères auxquelles tu ne saurais rien entendre&hellip;
-D'ailleurs, lorsque je t'amènerai la marquise, tu regretteras
-de l'avoir méconnue et tu seras le premier à tomber
-à genoux devant elle, subjugué par sa grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Sera-ce à Pâques ou à la Trinité, monseigneur?</p>
-
-<p>Monseigneur haussait les épaules et s'absorbait dans
-l'examen des additions. Et tous deux, l'intendant et le
-maître, gardaient l'un ses chagrins, l'autre ses rancunes.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan
-soupait en famille, dans la maisonnette à forme de
-temple grec qu'il occupait à l'entrée de l'avenue, près
-de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du péristyle
-tinta violemment, annonçant la venue de quelque
-voyageur aussi impatient que tardif.</p>
-
-<p>L'intendant sursauta sur sa chaise.</p>
-
-<p>&mdash;Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux
-d'être dérangé de son repas et d'avoir à mettre le
-nez dehors, au froid mouillé de la nuit.</p>
-
-<p>Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales
-chargées de grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne
-et qui font dire en Bretagne: «C'est l'année qui
-ne veut pas mourir».</p>
-
-<p>Maître Guillaume maugréa:</p>
-
-<p>&mdash;Gageons que ce sera encore quelque mendiant en
-quête d'un logis ou quelque ivrogne morfondu sous l'averse.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est point là le coup de cloche d'un <i>baléer-bro</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
-observa doucement dame Claude, la digne compagne de
-maître Guillaume et la mère de ses quatre marmots.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Chemineur de pays, batteur de routes.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.</p>
-
-<p>&mdash;Si cependant c'était un courrier venant de la part
-du marquis?&hellip; Depuis une semaine qu'il nous a quittés,
-j'ai la tête hantée d'idées tristes&hellip; Ce départ si brusque,
-son air nerveux, agité, cette lettre qu'il froissait entre
-ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris en toute
-hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les
-chevaux, si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»&hellip;
-vois-tu, je ne serais pas surprise qu'il lui fût arrivé quelque
-chose, un accident, par exemple,&hellip; ou peut-être pis.</p>
-
-<p>La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois
-avec rage.</p>
-
-<p>&mdash;Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont
-les pressentiments lugubres l'avaient manifestement
-bouleversé de fond en comble.</p>
-
-<p>Et il se précipita dans l'obscurité.</p>
-
-<p>Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame
-Claude entendit les battants de la porte grillée rouler
-en grinçant sur leurs gonds, et tout aussitôt Guillaume
-reparut hors d'haleine.</p>
-
-<p>&mdash;Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une
-bonne flambée dans la salle couleur de lune.</p>
-
-<p>Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du
-reste pas le loisir de lui en demander plus long: il s'était
-replongé dans les ténèbres. De son côté, laissant là,
-devant leurs écuelles, les marmots ahuris par tout ce
-branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse
-silhouette érigeait une ombre plus noire dans
-le noir indistinct de la nuit. Pour couper plus court,
-elle prit à travers les pelouses, bondissant par-dessus les
-corbeilles de plantes rares, au risque de les écraser. Elle
-se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son c&oelig;ur
-faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une
-enclume. Elle murmurait, à demi suffoquée par le vent
-qui entravait sa course:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il, mon Dieu?&hellip; Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais
-quoi?&hellip; Quand, après avoir franchi le vestibule immense,
-elle pénétra dans la salle couleur de lune, elle trouva
-l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du séjour du
-marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées,
-tout le temps que durait sa présence dans ses terres
-de Guerrande; il y veillait fort avant dans la nuit, parfois
-même jusqu'au petit matin, les jambes étendues à
-la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à éclairer
-toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente
-fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son
-c&oelig;ur, glacé par les poignants dédains d'une femme inhumaine.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout
-en rassemblant les débris de bûches carbonisées qui gisaient
-épars dans la cendre, je veux que ces murs s'écroulent
-à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de
-malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!&hellip;
-Pourvu, du moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari
-et que ce ne soit pas le pauvre Monsieur Charles qu'on
-nous ramène changé tout à fait en cadavre!&hellip;</p>
-
-<p>Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le
-perron.</p>
-
-<p>Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle
-avait apportée dans son tablier et la répandit sur le feu
-qui commençait à prendre. Puis, l'oreille aux écoutes,
-elle attendit.</p>
-
-<p>Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois
-de la salle s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant
-du foyer, d'un frisson de lumière magique, d'une douce
-et mystérieuse clarté lunaire. Sur les dalles de marbre
-du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au
-froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir
-dans le cadre de la porte la plus délicieuse apparition
-féminine qu'il lui eût jamais été donné de contempler.</p>
-
-<p>Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa
-manche, se croyant le jouet d'un rêve.</p>
-
-<p>L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement
-pour promener autour d'elle un regard curieux. Les hautes
-glaces de Venise disposées de place en place contre les
-parois, de façon à multiplier et à prolonger le décor en
-des perspectives infinies, semblaient prendre plaisir à
-se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme,
-comme séduites par les lignes harmonieuses de son corps,
-par tout ce qu'il se dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange,
-et d'inexprimable beauté.</p>
-
-<p>Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des
-yeux, figée en extase, les mains jointes, et bredouillant
-à mi-voix, sur le ton de la prière:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ma Doué!</i> qu'elle est donc belle&hellip; belle à faire peur,
-Jésus-Maria-credo!</p>
-
-<p>D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait
-rejeté en arrière le capuchon du vêtement de fourrure
-qui l'enveloppait toute et dont les plis traînaient sur ses
-talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On voyait
-pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir
-en de lentes ondulations, et son fier visage, au profil
-énergique, luire d'une splendeur mate, d'une splendeur
-de jaune ivoire que tempérait une patine d'or bruni. Ses
-cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la
-hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et
-bleuâtres jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants
-ombrageaient les yeux et en amortissaient l'éclat. Les
-lèvres s'entr'ouvraient, rouges et comme saignantes.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est
-cette fée? se demandait l'intendante, immobile et charmée.</p>
-
-<p>Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant
-à sa pensée, lui criait du seuil de la pièce:</p>
-
-<p>&mdash;Salue madame, Clauda: c'est la marquise!</p>
-
-<p>Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi
-d'une formule trop familière, et ce fut avec une sorte de
-solennité qu'il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Notre très haute et très puissante maîtresse, madame
-la marquise de Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez
-et de Guerrande. Dieu lui donne de longs jours et,
-après les joies de ce monde, celles du paradis en l'autre!</p>
-
-<p>&mdash;Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent
-où il y avait autant de frayeur que de surprise.</p>
-
-<p>Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari,
-devant celle qu'ils n'appelaient entre eux que <i>la Bohémienne</i>,
-elle demeura, stupide, à la dévisager, les bras
-tombés le long du corps, les yeux écarquillés par l'étonnement
-et par la peur. Le diable en personne lui fût apparu,
-qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement,
-et Dieu sait si la très chrétienne Clauda
-professait une belle horreur pour le diable!</p>
-
-<p>La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans
-remarquer la singularité de cette attitude; mais, loin de
-s'en fâcher, elle sourit le plus aimablement du monde et
-dit à Clauda d'une voix chantante qui semblait un clair
-gazouillis d'oiseaux:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez
-guère, n'est-ce pas? Je vous connais; le marquis m'a
-souvent entretenue des soins précieux qu'il trouvait auprès
-de dame Claude&hellip; Quand vous me connaîtrez à
-votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque
-affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services.
-Au reste, ne craignez rien: je serai la moins exigeante
-des maîtresses&hellip; Voulez-vous toutefois vous charger dès
-à présent de mettre au courant de la maison les gens
-que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?</p>
-
-<p>L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur
-mélodieuse de cette voix qui s'exprimait avec tant de
-condescendance, de douceur et de simplicité.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte&hellip;
-Il se peut que cette femme soit un démon,
-mais elle a toutes les séductions d'un ange.</p>
-
-<p>Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis aux ordres de madame la marquise.</p>
-
-<p>Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la
-plus accorte des révérences.</p>
-
-<p>Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui
-achevait de se débarrasser de sa mante, la rappela:</p>
-
-<p>&mdash;J'oubliais, dame Claude!&hellip; Tout mon domestique
-se compose d'un vieillard qui s'entend à confectionner
-des plats de mon pays, et d'une soubrette, sa fille,
-laquelle est un peu ma «s&oelig;ur de lait», comme vous
-dites, je crois, en Basse-Bretagne&hellip; Ils ne sont guère
-rompus aux finesses du parler de France: ils viennent
-d'une patrie lointaine et sortent d'une autre race&hellip; S'ils
-ne vous comprenaient pas toujours très bien et s'ils se
-faisaient encore plus mal comprendre de vous, soyez-leur
-indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car
-ils me sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils
-me rendent présente aux yeux la terre qui m'a vue
-naître; ils sont de mon pays, de mon village, presque
-de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens
-moins seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont
-bercée et, quand ils me regardent, je crois voir onduler
-dans leurs prunelles les plaines sans fin de ma Hongrie
-où parmi des océans d'herbes, dorment de grands fleuves
-d'argent&hellip; Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage
-que ces choses ne sont point pour vous surprendre.</p>
-
-<p>Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix
-céleste, d'un timbre si pur, aux inflexions si molles et si
-caressantes, agissait sur elle comme un charme.</p>
-
-<p>&mdash;Certes non, madame la marquise! fit-elle avec
-élan&hellip; Moi, s'il me fallait quitter Plégat et la Bretagne,
-j'aimerais mieux la mort.</p>
-
-<p>Subitement, son front se rembrunit.</p>
-
-<p>Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait
-sa maîtresse et qu'elle lui recommandait en termes
-si chaleureux, c'étaient, de son propre aveu, des Hongrois,
-autrement dit des bohémiens comme elle, des
-artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants.
-Elle se souciait médiocrement de se rencontrer seule à
-seule avec cette espèce, et, clignant de l'&oelig;il du côté de
-son mari qui, debout derrière la marquise, pétrissait
-consciencieusement son chapeau de feutre entre ses
-doigts:</p>
-
-<p>&mdash;Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous
-leur expliquerions mieux&hellip;</p>
-
-<p>La marquise l'interrompit vivement:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi&hellip;
-Et, à ce propos, ne m'en veuillez pas si je l'accapare une
-bonne partie de la nuit: nous avons à causer ensemble&hellip;
-Allez, dame Claude, je suis convaincue d'avance que
-tout ce que vous ferez sera bien fait.</p>
-
-<p>Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna.</p>
-
-<p>Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la
-profondeur des corridors qui conduisaient aux cuisines,
-la marquise de Locmaria dit à messire Guillaume Guégan:</p>
-
-<p>&mdash;Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je
-suis des pays du soleil. J'aime la clarté.</p>
-
-<p>Elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident!
-En route j'ai failli périr.</p>
-
-<p>Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des
-chandelles se fut mise à brûler longue et droite:</p>
-
-<p>&mdash;C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en
-quelque chambre enchantée du palais des Mille et une
-Nuits.</p>
-
-<p>Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le
-feu et, le buste incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer,
-ses mains menues et délicates que des mitaines
-de dentelle noire voilaient à demi. Ses ongles diaphanes,
-vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales de
-rose.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très
-embarrassé de sa personne dans ce mystérieux tête-à-tête.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, seyez-vous là.</p>
-
-<p>Elle lui montrait un siège en face du sien.</p>
-
-<p>&mdash;Approchez-vous davantage, davantage encore,
-insista-t-elle. Je désire que vous m'entendiez bien&hellip; J'ai
-fait cent cinquante lieues tout d'une traite pour arriver
-jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de l'Ouest qui
-passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le
-purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour
-de lamentation et de deuil. Que de fois votre seigneur
-et le mien ne m'a-t-il pas suppliée à genoux de l'y
-suivre! Obstinément, je répondais: Non!&hellip; Et voici que
-je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un
-impérieux besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi
-longtemps que j'ai pu&hellip; Plus tard, il eût été trop tard.
-Le jour même où le marquis m'annonçait par lettre son
-retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour
-Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus.
-J'avais intérêt à ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi?
-Je vais vous l'apprendre&hellip; Mais d'abord, messire
-Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce pas,
-autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant,
-s'il vous plaît! Je suis une bohémienne des routes: on
-peut&mdash;surtout quand je la réclame&mdash;me dire la vérité.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la
-sorte, il n'avait pas le droit de mentir. Il prononça donc
-d'une voix nette et ferme:</p>
-
-<p>&mdash;Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je
-vous aurais moins haïe pour tout le mal qu'il souffre
-par vous.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, repartit avec une gravité triste
-la marquise de Locmaria, vous êtes bien l'homme que
-je pensais&hellip; Je puis tout vous dire, car vous êtes digne
-de tout entendre&hellip;</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens
-de la marquise à travers les appartements réservés à
-leur maîtresse et qu'elle allait occuper pour la première
-fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise grâce
-d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près
-apprivoisée, les renseignements les plus complets et les
-plus minutieux sur les habitudes de la maison, dame
-Claude était rentrée chez elle, sous la nuit sombre
-où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie
-effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient
-en des convulsions désespérées.</p>
-
-<p>La superstitieuse paysanne songeait:</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>me</sup> de Locmaria nous arrive escortée par la tempête.
-C'est signe que de tout ceci il ne résultera rien de
-bon.</p>
-
-<p>Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient
-à poings fermés, les coudes sur la table. Elle les coucha,
-saisit son tricot et s'installa près du foyer, à la lueur
-d'une chandelle de résine, pour attendre le retour de
-Guillaume Guégan.</p>
-
-<p>Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience
-de connaître les impressions de son mari, à la
-suite du mystérieux entretien qu'il avait en ce moment
-même avec la marquise. Que pouvait-elle avoir à lui
-confier de si important, au débarquer d'un si long
-voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun
-repos? Pourquoi son arrivée coïncidait-elle, à huit jours
-près, avec le départ de son mari? Le marquis savait-il,
-en roulant sur Paris, que sa femme faisait à rebours la
-même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le
-savait, pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi
-ne l'avait-il pas avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout
-préparer en vue de cette visite imminente? La lettre qui
-le rappelait, et qui l'avait troublé si fort, l'avait-elle donc
-bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la venue
-de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour
-la recevoir comme il convenait?&hellip;</p>
-
-<p>Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans
-sa tête obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la
-rafale, qui, dehors, allait grossissant.</p>
-
-<p>En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et
-la jeune fille qui formaient toute la suite de la «Bohémienne».
-Elle n'avait pu obtenir d'eux aucun éclaircissement.</p>
-
-<p>De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques,
-et combien différents des gens de même condition à qui
-l'intendante était accoutumée d'avoir affaire, durant les
-séjours du marquis en son château de Plégat!</p>
-
-<p>Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les
-mèches venaient se perdre jusque dans les flots étalés de
-sa barbe blanche, avait la majesté d'un patriarche biblique,
-l'air solennel et triste d'un souverain détrôné. Une
-houppelande verte, à brandebourgs noirs, l'enveloppait
-des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille démesurée.
-Il parlait peu, par phrases brèves, graves
-comme des sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était
-sentie vaguement intimidée; et, après s'être promis de
-traiter de très haut cette «engeance de saltimbanques»,
-elles les avait promenés, lui et sa fille, de chambre
-en chambre, avec une complaisance quasi déférente,
-comme si elle leur eût fait les honneurs du château.</p>
-
-<p>La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était
-une adolescente de seize ans à peine, presque une enfant
-encore, au teint mat, délicatement ambré, aux clairs
-yeux de source qui semblaient renvoyer l'éclat d'un soleil
-lointain. Elle avait le port svelte et la souple démarche
-d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents
-de nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse
-personne respirait la santé, la joie, une franchise heureuse,
-quelque chose d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries
-soudaines, des effarouchements d'oiseau qui
-craint la glu.</p>
-
-<p>Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès
-d'elle sur ce qu'il lui eût tant agréé de savoir.</p>
-
-<p>Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes,
-soit que la jeune fille fût peu dans les confidences
-de sa maîtresse, soit qu'elle feignît une ignorance
-qui lui était peut-être commandée.</p>
-
-<p>En somme, Clauda avait tout simplement appris que
-la marquise avait nom Rita, qu'elle était de noblesse
-très illustre, qu'elle comptait des rois parmi ses ancêtres
-et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas, elle aussi,
-au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux
-fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré
-celui de marquise de Guerrande? avait demandé, non
-sans ironie, l'intendante agacée.</p>
-
-<p>Le vieux avait riposté de sa voix profonde:</p>
-
-<p>&mdash;Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent
-la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Au moins n'y a-t-elle rien perdu&hellip; Elle a un mari
-qui l'adore. Ce palais, auprès de qui l'église même de
-Plégat n'est qu'une misérable crèche, savez-vous qu'il l'a
-construit exprès pour elle, pour être leur maison
-d'amour, leur maison du bonheur?&hellip; Et, à ce propos,
-d'où vient, s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui
-pour la première fois, et lorsque le marquis en
-est absent?</p>
-
-<p>A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu:</p>
-
-<p>&mdash;Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à
-elle seule&hellip; L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des
-caprices qui déroutent vos lourds oiseaux de mer&hellip; Et
-quel palais, je vous prie, vaut le libre espace, les horizons
-ondoyants comme la lumière qui les dore, et la
-terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la
-Patrie?</p>
-
-<p>Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des
-éclairs. Clauda n'avait plus insisté.</p>
-
-<p>Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où,
-derrière elle, du fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille
-respiration de ses quatre chérubins, elle s'efforçait
-de récapituler en elle-même les événements de la soirée,
-tout en supputant, d'un mouvement machinal des lèvres,
-les points de son tricot et en piquant de temps à autre
-dans ses cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles
-dont elle n'avait plus à faire usage.</p>
-
-<p>Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats
-de sa conférence avec la marquise la tenait éveillée.
-Les heures s'écoulaient lentes et longues, rythmées
-par le tic-tac d'un coucou. Les orgues déchaînées du vent
-ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements sinistres.
-Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race,
-l'intendante suspendit sa tâche<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, jeta un fagot d'ajoncs
-dans le feu qui commençait à pâlir, et tirant son rosaire,
-se mit à réciter des oraisons.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre
-le travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier
-chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.</p>
-</div>
-<p>Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan
-se montra sur le seuil.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en
-était à son dixième <i>De Profundis</i> pour les âmes du purgatoire,
-les funèbres <i>Anaon</i>.</p>
-
-<p>Elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu
-de <i>flip</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois d'hydromel
-mélangés.</p>
-</div>
-<p>Il s'assit devant l'âtre sans répondre. Il paraissait las,
-exténué, Clauda fut frappée de l'altération de ses traits.
-A ses paupières rouges, elle vit qu'il avait pleuré.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle&hellip;
-Parle enfin!&hellip; Qu'est-ce qu'il y a?</p>
-
-<p>Il soupira profondément, mais sans desserrer les lèvres.</p>
-
-<p>Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par
-ses rancunes:</p>
-
-<p>&mdash;Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?&hellip; J'en étais
-sûre&hellip; Mes <i>avertissements</i> ne me trompent jamais&hellip; Allons,
-qu'a-t-elle encore machiné, cette gueuse?</p>
-
-<p>L'intendant tressaillit:</p>
-
-<p>&mdash;Clauda, prononça-t-il d'un ton sévère, n'insulte pas
-celle qui est ta maîtresse et la mienne. Sache qu'elle est
-plus à plaindre qu'à blâmer.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as bien changé d'opinion sur son compte, Guillaume!</p>
-
-<p>&mdash;Tu feras de même, Clauda.</p>
-
-<p>&mdash;Explique-toi donc&hellip; Je t'écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas
-avant que le moment soit venu&hellip; Ne m'interroge pas: je
-ne pourrais te répondre. J'ai juré de me taire&hellip; Sur un
-point seulement il importe que tu sois renseignée.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants;
-puis, montrant du geste le lit à étages:</p>
-
-<p>&mdash;Les petits dorment?</p>
-
-<p>&mdash;Comme des anges, les pauvrets.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! voici Clauda&hellip; Tu es une bonne femme et
-une femme de tête. Je sais que je puis compter sur toi
-comme sur moi-même&hellip; Apprends donc que ce n'est pas
-une visite de passage que nous fait aujourd'hui la marquise.
-Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six
-mois peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne
-ici ni dans la contrée ne soupçonne sa présence
-au château, personne hormis nous deux et les domestiques
-qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le
-parc sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts.
-Il faut que nous soyons muets comme les arbres et fermés
-comme les murs. Le plus innocent bavardage aurait les
-pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un secret
-terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit
-avec moi à ce qu'il ne s'ébruite point&hellip; Mon Dieu, il ne
-tient qu'à nous de perdre la malheureuse qu'hier encore
-nous détestions si cordialement l'un et l'autre: elle est
-venue d'elle-même se mettre à notre merci. D'un mot
-nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le
-voudrais-tu, Clauda?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas
-une païenne, j'imagine.</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y
-va également du salut de Monsieur Charles et, je crois
-bien, du nôtre, puisque cependant la fatalité nous mêle
-à ces tragiques événements.</p>
-
-<p>&mdash;A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se
-signant par trois fois, pour écarter les mauvais présages.</p>
-
-<p>Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles
-jaillir des tisons et s'engouffrer sous le manteau de la
-cheminée où grondait en sourdine la grosse voix du
-vent.</p>
-
-<p>Tout à coup, Clauda reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas d'imprudence à craindre de ma part.
-Mais nos enfants, y as-tu songé?</p>
-
-<p>&mdash;Précisément. J'ose à peine te demander ce sacrifice,
-et, pourtant, je ne vois guère d'autre moyen&hellip;</p>
-
-<p>Dame Claude acheva elle-même la pensée de son mari:</p>
-
-<p>&mdash;Soit. Nous nous en séparerons. Ma mère sera enchantée
-de les avoir, et, quant à eux, ils seront ravis de
-passer un hiver chez leur <i>mam-goz</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. L'hiver, à la
-ferme de Kerguntul, c'est le temps des belles histoires,
-des contes merveilleux et des châtaignes qu'on mange
-au coin de l'âtre, en buvant du cidre bouilli&hellip; Tu attelleras
-Mogis au char-à-bancs, et je les conduirai là-bas,
-dès le petit jour&hellip; Si les commères de Plégat s'informent
-de ce qu'ils sont devenus, je dirai que je les ai envoyés à
-Kerguntul apprendre à lire. L'on m'annonçait justement,
-avant-hier, qu'un maître d'école ambulant vient de se
-fixer à Plestin-les-Grèves pour toute la durée des <i>mois
-noirs</i>. Les marmots n'auront qu'une demi-lieue de route
-à faire pour aller de temps à autre écouter ses leçons.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Grand-mère.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avisé que généreux
-ton c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Là-dessus finit l'entretien des deux époux. Ils n'avaient
-devant eux que quelques heures de repos jusqu'à l'aube.
-Ils durent dormir profondément, s'il est vrai qu'une
-bonne conscience fait le lit moelleux et paisible le sommeil.</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux.
-Ce furent d'abord des averses continuelles qui noyaient
-les campagnes, couraient en cascades par les chemins
-creux changés en lits de torrents et croupissaient dans
-les champs labourés, entre les digues des talus, en de
-vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager
-les sarcelles comme sur des étangs. Puis le vent d'est se
-mit à souffler, chassant les pluies vers la mer. Tout gela,
-même les sources, même la fontaine sacrée de Saint-Égat,
-ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore
-produit. Les vieilles «pèlerines par procuration»,
-qui viennent y chercher un remède souverain contre la
-fièvre, durent emporter l'eau salutaire sous la forme de
-menus glaçons.</p>
-
-<p>Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que
-les «longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir
-pas rencontré de plus impénétrables dans les parages
-les plus voisins du Pôle. Et ces brumes se condensèrent en
-d'énormes flocons de neige qui tombèrent, tombèrent
-sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois.
-A la fin de janvier la terre en était encore toute couverte.
-On ne distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni
-plaines. Ce n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre,
-qu'un immense désert blanc, d'une solitude et
-d'une immobilité mortuaires, avec, çà et là, des fûts
-d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers calcinés
-de quelque église jadis consumée par les flammes.</p>
-
-<p>Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans
-restaient calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes,
-n'allaient plus aux marchés ni aux foires, hésitaient
-même à se rendre au bourg le dimanche, pour la messe.
-Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé
-seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui
-traversaient le ciel en bandes farouches, criant la faim.</p>
-
-<p>Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles
-à enterrer les morts dans les courtils, près des demeures,
-tellement les communications avec le cimetière du village
-étaient devenues impraticables.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou,
-étaient, selon toute apparence, les seuls humains à se
-congratuler de la persistance de ce temps affreux. Grâce
-à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient organisée aux
-alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout
-rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils
-n'auraient cru. C'est à peine si, à de rares intervalles,
-un mendiant ou quelque chercheur de bois mort se présentait
-devant la grille. Clauda lui faisait l'aumône, soit
-d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces, et l'homme
-s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours,
-dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.</p>
-
-<p>Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait
-son aspect habituel de veuvage et de solitude, si même
-il n'offrait pas aux yeux quelque chose de plus désert encore
-et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel passant,
-voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement
-closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants
-derrière ces murs silencieux et mornes, scellés
-comme un tombeau?</p>
-
-<p>Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient
-dans la bise, au-dessus des sveltes cheminées
-de granit. Mais ce n'était point là, pour les gens de Plégat,
-un indice que le château fût habité. Chacun savait,
-dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir
-du feu dans la plupart des pièces. Au cours des
-précédents hivers, Clauda avait plus d'une fois invité ses
-amies du bourg à venir faire la veillée avec elle devant
-ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus,
-cette année, une d'elles lui en fit la remarque.</p>
-
-<p>&mdash;Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante
-dont la sagesse inquiète avait tout prévu&hellip; On m'offrirait
-les monceaux d'or que le château a coûtés que je ne
-consentirais pas à y mettre les pieds après la tombée de
-la nuit&hellip;</p>
-
-<p>Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama
-une histoire de fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé
-les principaux épisodes dans son imagination de
-Bretonne, créatrice de mythes.</p>
-
-<p>&mdash;Figure-toi&hellip; J'entrais sans penser à rien&hellip; Je me
-penche pour allumer le feu&hellip; Tout à coup, brr! Une
-haleine glacée me parcourt la nuque&hellip; Je me retourne.
-Et, derrière moi, dans la glace, je vois une dame parée
-d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue
-en un rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma
-pauvre chère!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est
-hantée?</p>
-
-<p>&mdash;Ne divulgue pas ceci, au moins&hellip; Le marquis nous
-chasserait.</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, ma bonne.</p>
-
-<p>Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en
-était informé? Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse
-Clauda. Un rempart surnaturel protégeait désormais la
-marquise. L'intendante venait de dresser autour de sa
-maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable de
-tous, le mur d'airain de la superstition.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à
-M<sup>me</sup> de Locmaria, vous n'avez plus rien à craindre pour
-votre sécurité.</p>
-
-<p>Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre
-les deux femmes, quelque grande que fût la distance sociale
-qui les séparait. Non seulement Clauda avait abjuré
-tout parti-pris à l'égard de la marquise; mais, à la fréquenter
-chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de
-respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à
-elle d'un lien puissant à la force duquel elle ne cherchait
-plus à se dérober.</p>
-
-<p>Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait
-vers le château.</p>
-
-<p>Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions
-de soubrette, l'introduisait incontinent dans la salle
-couleur de lune où la marquise se tenait de préférence,
-brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de cire.
-M<sup>me</sup> de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret
-et lui disait de sa jolie voix chantante:</p>
-
-<p>&mdash;Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis
-comme les recluses et les pestiférées: j'ai besoin d'entendre
-le son des paroles humaines.</p>
-
-<p>Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du
-dehors, donnait libre carrière à sa langue, flattée au fond
-qu'une personne si distinguée prît plaisir à ses bavardages
-rustiques.</p>
-
-<p>Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la
-marquise, c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait
-pas sur les siens. Elle abondait en menus détails sur
-ses grossesses, ses couches, la peine qu'elle avait eue à
-nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise écoutait,
-plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très
-présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins
-ouvrages qui ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes
-de nouveau-né.</p>
-
-<p>Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que
-M<sup>me</sup> de Locmaria dessinait en nobles arabesques les
-caprices de ses songes, n'étaient pas sans intriguer
-Clauda Riou.</p>
-
-<p>Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la
-marquise, mais un soupçon commençait à lui traverser
-l'esprit. Elle se mit à observer de plus près.</p>
-
-<p>La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement,
-s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques
-lassitudes, tantôt des plaintes sourdes, des tristesses
-inexpliquées.</p>
-
-<p>Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup,
-bien avant l'heure accoutumée, l'intendante ne put se
-retenir de communiquer à son mari ses impressions:</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici
-peu du nouveau dans la seigneurie de Guerrande.</p>
-
-<p>&mdash;Possible! fit-il de son ton calme.</p>
-
-<p>Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette
-nouvelle:</p>
-
-<p>&mdash;Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles
-une joie si vive!</p>
-
-<p>A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus
-d'aimer, de vénérer la marquise; elle affecta vis-à-vis
-d'elle une dévotion spéciale, comme envers un être sacré.</p>
-
-<p>Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits.
-Aux approches de mars, il se produisit dans l'atmosphère
-une détente subite. Les vents tournèrent, sans transition
-appréciable, de l'est à l'ouest. La mer souffla sur les
-campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique.
-Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion.
-Un soleil pâle se montra, toucha mystérieusement la
-terre et la fit tressaillir. Les neiges, liquéfiées, s'écoulèrent
-en ruisseaux; des brins d'herbe surgirent de ci de
-là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en festons
-sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent
-leurs yeux divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur.</p>
-
-<p>Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin
-des écuries et des étables, dit à sa femme, en rentrant au
-château:</p>
-
-<p>&mdash;La marquise désire te voir. Reste à sa disposition
-jusqu'à mon retour. J'ai à m'absenter.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, répondit Clauda.</p>
-
-<p>Les commères de Plégat, quand elles virent, des
-marches de leur seuil, déboucher sur la place le véhicule
-qui emportait l'intendant, ne manquèrent point de crier
-à celui-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Déjà en route, maître Guégan!</p>
-
-<p>Ah! si elles s'étaient doutées!&hellip;</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>La journée finissait.</p>
-
-<p>Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur,
-que la marquise appelait Ropardi, avait recommandé
-à l'intendante de demeurer, avec sa fille, dans la pièce
-qui précédait immédiatement la chambre occupée par
-M<sup>me</sup> de Locmaria.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit
-d'un ton bref, en tirant derrière lui la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame
-Claude, quand elle fut restée seule avec la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est point de science dont le docteur Ropardi
-n'ait pénétré les plus secrets arcanes, répondit Vanda,
-non sans un éclair d'orgueil dans ses grands yeux limpides
-que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs cils.</p>
-
-<p>Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que
-ses connaissances sont infinies. Il n'y a que la steppe ou
-que la mer, affirment-ils, qui soient aussi vastes que son
-esprit. Il entend le langage des vents et celui des étoiles.
-Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune, leurs
-vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait,
-aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en
-même temps qu'une intelligence incomparable, il porte
-en lui un sentiment divin. C'est une âme de lumière,
-vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait
-usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour
-guérir. Rita Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains&hellip;</p>
-
-<p>Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la
-cloison.</p>
-
-<p>&mdash;Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes
-de votre pays? interrogea la Hongroise.</p>
-
-<p>&mdash;Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Sur les rives de la Tisza, l'on chante.</p>
-
-<p>Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la
-Vierge-Mère et sainte Brigitte, patronne des femmes en
-couches, elle commença de fredonner doucement, dans
-son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se
-traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide,
-sur un rythme allègre et précipité.</p>
-
-<p>Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait
-les douleurs de l'enfantement s'entre-bâilla pour
-donner passage à la tête léonine de Ropardi.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.</p>
-
-<p>En même temps, il jetait à sa fille:</p>
-
-<p>&mdash;Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un
-garçon.</p>
-
-<p>C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes
-et robustes, et qui visiblement ne demandait qu'à vivre.
-Dame Claude ne lui eut pas plutôt entr'ouvert les lèvres
-pour lui faire avaler, selon la coutume bretonne, une
-cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait «comme
-un petit homme», à la très grande joie de l'intendante
-extasiée.</p>
-
-<p>&mdash;Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère,
-songeait-elle, en le dodelinant devant le feu pour apaiser
-ses premiers cris.</p>
-
-<p>Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances
-avec le marquis, avec «Monsieur Charles».
-Et, sa pensée allant à son maître, elle s'étonna tout à
-coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi
-solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se
-plus étonner de rien, tant cette atmosphère d'étrangeté,
-de mystère et de circonspection, où elle était confinée
-depuis près de cinq mois, l'avaient comme blasée sur les
-choses les plus extraordinaires et les événements les plus
-imprévus.</p>
-
-<p>A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria
-qu'un bruit résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.</p>
-
-<p>Si c'était lui, pourtant!</p>
-
-<p>Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.</p>
-
-<p>&mdash;La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi
-qui avait marché à sa rencontre.</p>
-
-<p>Celui-ci murmura:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien. Faites ce qui est convenu.</p>
-
-<p>Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se
-lever avec l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.</p>
-
-<p>Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:</p>
-
-<p>&mdash;Et la marquise?</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, elle repose.</p>
-
-<p>Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de
-l'alcôve, on apercevait la tête pâle et fine de la jeune
-femme, noyée dans les ondes brunes de ses beaux cheveux
-épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.</p>
-
-<p>&mdash;Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard,
-elle sera sur pied, comme toutes les filles de notre race.</p>
-
-<p>L'intendant et sa femme descendirent aux appartements
-du rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les
-éclairait. Clauda tenait le nouveau-né soigneusement
-enveloppé dans des linges magnifiques aux dessins
-compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise
-avait passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages
-de la Bretonne.</p>
-
-<p>Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles
-jusqu'à cette partie du château que M. de Locmaria avait
-aménagée à dessein pour être, selon sa propre expression,
-le «paradis de ses enfants». Car il avait pensé à
-tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans
-sa vie sur les pas de la «Bohémienne».</p>
-
-<p>Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet
-luisant réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette,
-une paysanne en coiffe attendait, debout, les
-mains croisées sous son tablier et l'oreille aux écoutes.
-Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec
-un cri joyeux:</p>
-
-<p>&mdash;Hé! <i>ma Doué</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, Guillaume, mais c'est ta s&oelig;ur Margod!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Mon Dieu!</p>
-</div>
-<p>&mdash;A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant.
-Heureux encore que Marguerite se soit trouvée
-nourrice et qu'elle ait consenti, par obligeance, à nous
-rendre service en cette occasion!&hellip;</p>
-
-<p>Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur»
-Ropardi, ni dans ses traits, ni dans son allure, la
-marquise de Locmaria ne portait trace de la crise qu'elle
-venait de traverser. Sa taille avait recouvré sa sveltesse
-onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient
-chez elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction
-infinie. Accoudée à une des hautes croisées de sa chambre,
-qu'elle avait ouverte toute large, elle buvait avec avidité
-l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de printemps
-naissant.</p>
-
-<p>Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans
-un admirable ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette
-lumière mourante, les feuillages encore tendres des futaies
-du parc houlaient, nuancés de teintes merveilleuses,
-comme les vagues d'une mer. Les angélus des
-villages bretons se répondaient à travers la sonorité des
-campagnes. De mélancoliques sons de <i>corn-boud</i> retentissaient,
-mêlés aux beuglements des troupeaux. Un
-charme doux et triste émanait de toutes choses.</p>
-
-<p>&mdash;Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise&hellip;
-Que ne m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?&hellip;
-Ce qui est n'eût peut-être pas été.</p>
-
-<p>Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya
-d'un geste brusque.</p>
-
-<p>Un doigt discret heurtait à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume
-Guégan.</p>
-
-<p>Et, remarquant la fenêtre ouverte:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez donc vous tuer?&hellip; Ignorez-vous que
-la fraîcheur peut vous être mortelle?</p>
-
-<p>Elle eut un sourire énigmatique:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-elle, le grand air me connaît&hellip; Je suis née
-sous une tente, messire Guillaume, une tente dont les
-lambeaux mal assujettis claquaient au vent des steppes.
-Et j'ai grandi au hasard des routes&hellip; Savez-vous ce
-qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue?
-Écoutez-la d'abord: je vous la traduirai ensuite.</p>
-
-<p>Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels.
-Sa voix, forte et pure, éploya ses ailes, se balança, comme
-un oiseau qui prend son vol. Et, dans le silence du crépuscule
-de Bretagne, devant le pacifique décor des bois
-et des collines sur qui commençait à planer la solennité
-muette de la nuit, la musique de cette voix étrangère
-avait quelque chose de mystérieux et d'inquiétant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit
-l'intendant subjugué.</p>
-
-<p>&mdash;Le sens est celui-ci, continua la marquise:</p>
-
-<blockquote>
-<p>Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;</p>
-
-<p>Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;</p>
-
-<p>Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»</p>
-
-<p>«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.</p>
-
-<p>Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent
-des demeures;</p>
-
-<p>Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;</p>
-
-<p>Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;</p>
-
-<p>L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;</p>
-
-<p>Ne t'attache à rien, tout est périssable&hellip; Il faut aller, il faut aller&hellip;!</p>
-</blockquote>
-
-<p>Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même
-un ordre:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il faut aller!</p>
-
-<p>Elle ajouta presque aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble,
-messire Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour
-le départ. Prévenus par Ropardi, les compagnons dont
-je vais de nouveau partager quelque temps la vie errante
-s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à
-eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir
-de France sans encombre et regagner à petites journées
-la terre hongroise que j'aurais dû ne quitter jamais&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé
-d'un sceau rouge.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même
-l'impossible&hellip; Gardez par devers vous ce papier. Il contient
-des renseignements qui vous permettront de me
-retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que Rita
-Dongui sera de ce monde&hellip; Je n'ai, d'ailleurs, rien de
-plus à vous dire que ce que vous savez. J'emporte de
-vous un souvenir qui ne périra qu'avec moi. Vous m'avez
-été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il me rappelle
-ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête
-qui assurera la dignité de vos vieux jours et constituera
-une aisance à chacun de vos fils.</p>
-
-<p>Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant,
-baissant la tête et faisant effort sur lui-même, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Et le vôtre, madame?&hellip; La petite créature innocente
-qui est votre sang et qui peut-être ne vous connaîtra
-jamais, aurez-vous donc le c&oelig;ur de partir sans
-l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?&hellip;</p>
-
-<p>La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête
-un geste qui disait: Non!</p>
-
-<p>Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle
-s'en éloigna par une nuit d'apaisement et de calme. Dans
-l'azur assombri du ciel, piqué de nuages qu'enflait comme
-des voiles le souffle d'un vent léger, la lune voguait,
-traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume
-d'argent.</p>
-
-<p>Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs,
-qui, depuis près d'un mois, courait les foires et
-les <i>pardons</i> d'alentour, était venue camper à la brune,
-dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. Ce
-fut en compagnie de ces truands que M<sup>me</sup> de Locmaria,
-marquise de Guerrande, de Lezmaës et autres
-lieux, quitta la somptueuse demeure édifiée à sa gloire
-par le dernier rejeton d'une des plus antiques familles
-d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle
-avait repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge,
-l'ample chemise de laine et le voile de soie voyante de
-la Bohémienne d'antan. Les beaux seigneurs, qui, naguère,
-papillonnaient autour d'elle à Versailles, eussent
-difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche,
-celle que, dans leurs conversations de l'&OElig;il-de-B&oelig;uf,
-ils nommaient entre eux, avec des mines pâmées, la
-«houri de Mahon», la «perle orientale», la «fleur des
-jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce
-n'est qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais
-quoi de plus étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible
-et d'indomptable tout ensemble, qui attirait et
-qui faisait peur. Il ne fut donné à messire Guillaume Guégan
-de la contempler dans ce costume que l'espace d'un
-instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut
-assez néanmoins pour lui faire comprendre la passion
-subite dont le marquis s'était féru pour cette femme et
-le mal effrayant, le mal sans remède, dont, pour avoir
-voulu la posséder, il se mourait.</p>
-
-<p>Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents
-la maison de garde sous les grands ormes déjà feuillus,
-ils s'attardèrent tous deux, d'un accord tacite, sur les
-marches du péristyle, à écouter les cahots de plus en
-plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.</p>
-
-<p>Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties
-de ce départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait
-fait monter la marquise avec lui, dans la voiture de tête.
-Debout à l'avant du chariot, il avait récité à haute voix,
-dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait fait
-entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être,
-signal de route en tout cas, car la caravane vagabonde
-aussitôt s'était ébranlée.</p>
-
-<p>Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se
-fut évanoui dans la direction de Plestin, l'intendant et
-sa femme se décidèrent enfin à rentrer dans leur logis
-désert.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse
-qu'elle nous soit venue; et, d'autre part, j'eusse préféré
-ne la point connaître, puisque cependant nous ne devons
-plus la revoir.</p>
-
-<p>Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.</p>
-
-<p>Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer
-roulait à travers le pays montueux de l'Arrée, sur la
-route royale qui menait en ces temps-là de Plégat à
-Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par Lannéanou.
-Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur
-croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau,
-du plus loin qu'il apercevait la bête, et criait au
-conducteur, d'un ton jovial qui n'allait pas sans une
-nuance de respect:</p>
-
-<p>&mdash;Salut et bon voyage, messire Guillaume!</p>
-
-<p>C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait
-sa s&oelig;ur Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse
-de Lannéanou. La femme tenait étroitement fermés
-les pans de sa mante brune d'où s'échappaient par
-intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers
-sur ses genoux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod,
-disait messire Guillaume&hellip; Tu auras bien soin de lui,
-n'est-ce pas?&hellip; Ce n'est pas un enfant ordinaire. Il se
-peut que de grands destins l'attendent&hellip; Après tout, tu
-as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de
-la garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis&hellip;
-C'est le bâtard d'un roi.</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-<p>La moisson commençait à peine, dans le terroir de
-Plégat. On fauchait les seigles à Guerrande. Maître Guégan
-allait et venait, surveillait les travailleurs dont les
-chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà et là
-des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts
-épis barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui
-crier de l'autre bout du champ:</p>
-
-<p>&mdash;Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine
-et qui vous fait signe!</p>
-
-<p>Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la
-manche de sa veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre
-verte des coudriers, contre les talus, et trouva juste assez
-de voix pour soupirer:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre homme!&hellip; Imagine-toi qu'<i>il</i> est
-arrivé&hellip; qu'<i>il</i> est là&hellip; qu'<i>il</i> veut te voir à l'instant!&hellip;</p>
-
-<p>L'intendant devint tout pâle.</p>
-
-<p>Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il
-ne reste plus de lui de quoi remplir un cercueil&hellip; Quand
-il est descendu de son carrosse, il m'a semblé voir apparaître
-l'<i>Ankou</i>&hellip;</p>
-
-<p>Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres
-innombrables étincelaient comme d'énormes escarboucles
-au resplendissant soleil de juillet. Guillaume Guégan s'était
-recomposé un visage, lorsque le valet en livrée noire
-qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le
-salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée
-sur sa poitrine, le marquis de Locmaria.</p>
-
-<p>&mdash;Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès
-le seuil.</p>
-
-<p>Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou
-en terre.</p>
-
-<p>D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui
-donnait affectueusement l'accolade, le traitait en ami
-d'enfance, presque en égal.</p>
-
-<p>Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna
-de répondre à son salut.</p>
-
-<p>Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.</p>
-
-<p>Enfin le marquis parla.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il
-d'un ton dur. Vous me direz ensuite si ce qu'elle renferme
-est exact.</p>
-
-<p>La lettre ne portait aucune indication de date ni de
-provenance; elle était signée Rita Dongui: Guillaume
-Guégan la lut avec lenteur, posément, sans trahir aucune
-émotion.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demanda le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.</p>
-
-<p>Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement,
-et ce fut d'une voix sourde, tremblante d'une
-fureur mal contenue, qu'il articula:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de
-ma maison, vous n'avez pas craint de vous faire, contre
-moi, le complice de cette drôlesse?</p>
-
-<p>Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant
-et coulèrent dans sa barbe rude. Il ne se départit pourtant
-pas de son calme.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire
-l'entrée du château à celle qui, portant votre nom, était
-en ces lieux légitime souveraine et maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Certes&hellip; et cette arrivée clandestine, en mon
-absence, presque au lendemain de mon départ, vous
-sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la plus naturelle?
-Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette
-femme venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me
-fuir?</p>
-
-<p>Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche
-et coupante.</p>
-
-<p>&mdash;Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours
-impassible, Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée,
-la marquise avait jugé à propos de m'en instruire.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est parfait, en vérité!&hellip; Et vous avez accepté
-de faire le jeu de cette aventurière!&hellip; Vous l'avez reçue,
-hébergée, cachée sciemment&hellip; Et vous vous gaussiez
-entre vous, j'imagine, de mes angoisses, de mon désespoir!&hellip;
-Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri de ces
-murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi
-je courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval,
-en traîneau, battu de la neige et du vent, suivant à la
-trace de ville en ville, de bourgade en bourgade, les
-troupes de Tziganes errants, criant son nom dans les
-auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes,
-dans le silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit,
-sans repos ni relâche, le corps moulu, l'esprit égaré, le
-c&oelig;ur en détresse, achevant de me tuer pour elle et, d'ailleurs,
-y réussissant, n'est-il pas vrai, maître Guillaume?
-Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être
-content!</p>
-
-<p>Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient
-sous lui. Il se fût affaissé sur le parquet, si l'intendant
-ne s'était précipité pour le maintenir et le faire asseoir
-dans un fauteuil. Une toux violente le secouait jusque
-dans les fibres profondes de son être. Il donnait l'impression
-de ces arbres qui n'ont plus de vivant que
-l'écorce et que la moindre rafale suffirait à déraciner.</p>
-
-<p>&mdash;Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la
-prière la plus humble, condamnez-moi, si vous voulez,
-sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous mettez point
-en ces états.</p>
-
-<p>Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques
-gouttes d'un élixir brunâtre et, ranimé, reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander
-les explications qu'on vous a, paraît-il, chargé de me
-fournir. Allez! je suis prêt à tout entendre et je prétends
-tout savoir.</p>
-
-<p>Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux
-fixés à terre:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qu'attendez-vous?</p>
-
-<p>L'intendant joignit les mains, supplia:</p>
-
-<p>&mdash;Pas maintenant, de grâce!&hellip; Vous n'êtes pas assez
-fort&hellip; Cette révélation peut vous donner le coup mortel.</p>
-
-<p>&mdash;J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne
-vous embarrassez point pour si peu&hellip; Ce coup mortel
-n'atteindra qu'un mort. Parlez.</p>
-
-<p>Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le
-paysan se signa, puis entama le cruel récit, à voix résignée,
-mais ferme. Il dit d'abord l'arrivée de la marquise,
-dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle l'avait appelé par
-son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui ouvrir,
-lui avait présenté une commission apostillée de la signature
-et scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout
-sujet du royaume, sous peine des châtiments les plus sévères,
-d'avoir à traiter avec les plus grands égards, la féale
-amie de Sa Majesté, M<sup>me</sup> de Locmaria, marquise de
-Guerrande.</p>
-
-<p>Le marquis sursauta.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un
-passe-port?</p>
-
-<p>&mdash;Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou
-mieux une attestation écrite du cas que le roi faisait
-d'elle.</p>
-
-<p>Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux.
-Puis, s'exaltant tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce roi&hellip; la malheureuse!&hellip; si seulement elle
-ne l'avait pas connu!</p>
-
-<p>&mdash;Hein? s'écria M. de Locmaria, livide&hellip; Goujat, que
-veux-tu dire?</p>
-
-<p>L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est
-pour échapper à ses assiduités qu'elle venait chercher en
-cette demeure lointaine, au fond de ce pays inaccessible,
-une retraite qu'elle savait sûre, parce que nul, à la Cour,
-n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos instances de
-s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.</p>
-
-<p>L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme
-si c'eût été lui le coupable, soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Il était du reste trop tard!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi trop tard?&hellip; Va donc, voyons, va donc!
-hurla le marquis, les doigts crispés à son siège, le buste
-raidi en avant, les yeux dilatés et striés de fibrilles rouges.</p>
-
-<p>Guillaume Guégan dit:</p>
-
-<p>&mdash;Faites de moi ce que vous voudrez&hellip; Pour l'honneur
-des Locmaria, dont les portraits nous regardent, j'ai cru
-qu'il était de mon devoir de bon serviteur d'aider cette
-infortunée à cacher sa honte&hellip; Prévenu par un avis de
-moi, vous seriez accouru&hellip; C'était, alors, le scandale public,
-l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans
-votre demeure&hellip; J'ai accepté sciemment, comme vous
-dites, de veiller et de me taire. Bien plus, ma femme a
-servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance jusqu'à
-procurer la nourrice&hellip;</p>
-
-<p>Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité
-du marquis, épouvanté de la fixité de son regard, de la
-rigidité de ses traits.</p>
-
-<p>M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui.</p>
-
-<p>Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la
-cloche du vestibule pour appeler les domestiques, et cria
-au valet de chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Vite, vite! Monsieur se trouve mal.</p>
-
-<p>Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier
-soin de l'intendant fut d'expédier un exprès à cheval
-vers cette ville, puis il fit avertir Clauda. A eux deux, ils
-déshabillèrent, couchèrent le marquis et, installés à son
-chevet, attendirent&hellip; Les heures de la soirée tintèrent
-l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers
-minuit, le galop d'une monture résonna dans l'avenue.
-L'homme de l'art arrivait.</p>
-
-<p>Il palpa le malade et hocha la tête.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout
-hasard, mais je ne réponds de rien.</p>
-
-<p>Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force.
-Le marquis soupira, rouvrit les yeux et les referma
-presque aussitôt, en marmonnant du bout des lèvres des
-mots vagues, inintelligibles. Le c&oelig;ur s'était remis à battre.</p>
-
-<p>&mdash;Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le
-praticien.</p>
-
-<p>&mdash;Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire
-Guillaume.</p>
-
-<p>Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en
-réveillant la mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle
-crise. Aussi éprouva-t-il un vif soulagement à s'entendre
-répondre par le chirurgien:</p>
-
-<p>&mdash;Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez
-m'être d'aucune utilité.</p>
-
-<p>Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine,
-ne reparut pas au château. Clauda, seule, allait aux informations.
-De jour en jour, l'état du malade s'améliorait.
-Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son premier
-acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa
-clientèle morlaisienne.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir
-sauvé, jeta celui-ci à Guillaume, au moment de franchir
-la grille.</p>
-
-<p>Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait
-délicieux. On entrait en août. La campagne fromenteuse,
-les landes, les monts lointains, tout vibrait dans une ardente
-lumière d'or. Une vie éclatante animait les choses,
-sous le resplendissement du soleil. Et, le soir, quand
-l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer,
-c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis.
-Des groupes de moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en
-revenaient à la lueur des étoiles, en chantant. Leurs voix,
-au lieu de rompre le silence, s'harmonisaient avec lui et,
-en quelque sorte, le solennisaient. Ils clamaient, sur le
-ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, la
-<i>Chanson des Coupeurs de blé</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Garçon, filles, à bas la veste et le justin,</div>
-<div class="verse i2">Car il est mûr, le blé jaune!</div>
-<div class="verse i7">Iou!&hellip;</div>
-
-<div class="verse stanza">Meunier, graisse ton moulin;</div>
-<div class="verse i2">Fournier, chauffe ton four;</div>
-<div class="verse">Vous aurez de l'argent plein la main!</div>
-<div class="verse i7">Iou!&hellip;</div>
-
-<div class="verse stanza">Il y aura du pain pour les riches,</div>
-<div class="verse i2">Il y en aura pour les pauvres,</div>
-<div class="verse">Car il est fauché, le blé jaune!</div>
-<div class="verse i7">Iou!&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la
-moisson dans les terres de Guerrande, comme si, entre
-son maître et lui, rien ne se fût passé. Mais, chaque fois
-que sa femme venait lui apporter à manger aux champs,
-il ne manquait pas de lui demander:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a rien fait dire, Clauda?</p>
-
-<p>&mdash;Rien encore, répondait-elle.</p>
-
-<p>Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis
-les mît dehors, sans autre forme de procès. Ils
-avaient même pris leurs dispositions en conséquence. Ils
-iraient vivre auprès des «vieux», à Kerguntul, en
-Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir pas ramené
-les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria
-demeuraient impénétrables.</p>
-
-<p>&mdash;Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant,
-le soir, en tombant au lit, harassé de fatigue&hellip; Je
-ne lui aurai fait tort ni d'une minute ni d'un liard.</p>
-
-<p>Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée
-de quitter Guerrande le navrait dans l'âme. Là il
-était né, là il avait grandi; là reposaient, dans l'étroit
-cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les ossements
-vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter
-dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli,
-tous étaient morts au service des Locmaria&hellip; Et puis, se
-séparer de «Monsieur Charles»! Vraiment, cela était-il
-dans l'ordre des choses possibles?</p>
-
-<p>&mdash;Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je
-me flétrirai de même. On ne transplante pas son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes,
-se remémorait les bontés du marquis, leurs causeries
-presque fraternelles dans la salle couleur de lune, les
-promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le ciel
-embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles
-s'abandonnait parfois le maître avec son serviteur, comme
-avec le plus sûr des amis.</p>
-
-<p>Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long
-de la nuit, sans pouvoir en détacher son esprit, et restait,
-les yeux ouverts dans les ténèbres, à pleurer en silence,
-immobile, de peur de réveiller Clauda.</p>
-
-<p>Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait
-aux approches du matin, le sommeil ne lui versait
-pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient qu'ajouter des tortures
-nouvelles aux angoisses de la réalité.</p>
-
-<p>Cette situation commençait à devenir intolérable. Il
-aspirait fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions
-du marquis, tout en redoutant une rupture qui l'eût atteint
-aux sources mêmes de son être, dans ce qu'il avait
-de plus cher au monde et de plus sacré.</p>
-
-<p>Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore
-l'<i>autre</i>, celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de
-quel nom le nommer, et qui poussait, ma foi, robuste et
-dru, comme un beau rejeton de plante saine, à Garen-Dreuz,
-là-haut, dans le grand air des monts&hellip;</p>
-
-<p>De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins.
-Dans l'éloignement où elle s'était enfuie, son image avait
-pâli, n'était plus qu'une forme vague, incertaine, à demi
-effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à travers
-la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux
-confins de la terre, par delà des espaces immenses, en
-des pays dont elle lui avait, la première, révélé l'existence
-et dont les aspects lui demeuraient inconnus.</p>
-
-
-<h4>VII</h4>
-
-<p>L'aube du dimanche se leva,&mdash;une aube rose et
-fraîche, comme une lèvre qui sourit.</p>
-
-<p>Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de
-Plégat. L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre,
-lorsque le valet de chambre du marquis se dressa sur le
-seuil de la maison de garde.</p>
-
-<p>&mdash;On vous réclame au château, maître Guillaume.</p>
-
-<p>&mdash;Le temps de passer ma <i>chupen</i>, répondit-il.</p>
-
-<p>En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris
-d'un tremblement et dut s'appuyer au premier meuble
-que ses mains rencontrèrent. Il était en face, non d'un
-convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait
-moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui
-sort de la tombe. Sa constitution, déjà minée par les soucis
-antérieurs, paraissait avoir subi, en quelques jours,
-le travail de tout un siècle. Dans les orbites excavées, les
-yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle
-et fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.</p>
-
-<p>Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille,
-comme s'ils se fussent quittés amicalement la
-veille, et ce fut d'une voix un peu grave, mais qui n'avait
-rien de sépulcral, qu'il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est,
-je crois bien, la seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Il est chez ma s&oelig;ur, Monsieur Charles&hellip;, chez ma
-s&oelig;ur Margod, à Lannéanou.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous
-mettrons en route dès que vous serez prêt.</p>
-
-<p>Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui
-suivirent, durant tout le trajet, ils n'échangèrent pas une
-parole. Ils arrivèrent au Garen-Dreuz, comme les gens
-de la ferme rentraient de la grand'messe.</p>
-
-<p>&mdash;Margod est sortie au <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i>, dit Lanascol, le beau-frère;
-elle doit être dans «la chambre de la tourelle».</p>
-
-<p>Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre,
-par la porte large ouverte, Guillaume Guégan montra à
-M. de Locmaria, dans le jour doré de la fenêtre, sa s&oelig;ur
-Marguerite en train d'allaiter un poupon superbe, à la
-peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de
-cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets
-d'or fauve.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui! murmura-t-il.</p>
-
-<p>Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait
-mine de se lever, il la contraignait de se rasseoir.</p>
-
-<p>L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné
-le sein, tourna la tête et, curieusement, dévisagea le nouveau
-venu dont la grande perruque ondulée l'amusait.
-M. de Locmaria le contempla quelques instants en silence.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à
-lui-même, tu as ses yeux de ténèbres, ses yeux sans fond,
-ses yeux sans âme; un peu de sa magie est en toi.
-Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans les
-destins de ta race&hellip; Mais puisqu'il t'a été donné de naître,
-vis heureux.</p>
-
-<p>Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu
-le sceau des Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa,
-comme un hochet, autour du cou de l'enfant de l'adultère
-qui, paisible, s'était remis à téter.</p>
-
-<p>Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à
-l'aller. Roulé dans son manteau et les paupières closes,
-il ne sortit de cet espèce d'assoupissement que lorsque
-les toits de Plégat étincelèrent dans le fouillis des verdures,
-aux rayons du soleil couchant.</p>
-
-<p>&mdash;Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je
-suppose?</p>
-
-<p>&mdash;Ondoyé seulement, Monsieur Charles&hellip; Le recteur,
-sur ma prière, vint au château&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il figure au registre de la paroisse?</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non&hellip; Le vénérable Dom Mathias a fait pour
-le mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous arrêterez au presbytère.</p>
-
-<p>Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas
-du vieux desservant, dans la sacristie au plafond bas,
-aux boiseries de chêne lustré, toute parfumée encore,
-depuis vêpres, d'une odeur de cire et d'encens. Dom Mathias
-posa sur une table la chandelle qu'il portait, prit
-un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté
-les dernières pages d'une main qui tremblait, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voici, monsieur le marquis:</p>
-
-<p>On lisait:</p>
-
-<p>«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias,
-recteur de Plégat, avons administré le saint sacrement
-de baptême à&hellip;, fils légitime et naturel (<i lang="la" xml:lang="la">legitimus
-ac naturalis</i>) de&hellip; et de très haute et noble dame Rita
-Dongui&hellip;, né au château de Guerrande la nuit d'hier, sur
-les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer
-le prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez que je les remplisse moi-même, répondit
-le marquis.</p>
-
-<p>Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de
-naissance de «Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de
-Locmaria, marquis de Guerrande, fils légitime et naturel
-de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre de Saint-Louis,
-commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au
-service de Sa Majesté&hellip; etc.»</p>
-
-<p>Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à
-Dom Mathias.</p>
-
-<p>Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:</p>
-
-<p>&mdash;Toi, ta femme signera comme marraine.</p>
-
-<p>Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire,
-les yeux en larmes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.</p>
-
-<p>Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à
-la muraille, entre deux armoires contenant les ornements
-sacerdotaux.</p>
-
-<p>&mdash;Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il
-vous répondrait: «Oui, c'est bien ainsi!»</p>
-
-<p>Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter
-l'aide de Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule
-du château, il lui chuchota:</p>
-
-<p>&mdash;Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que
-je l'ai aimée jusque dans le fruit de sa faute.</p>
-
-<p>Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves
-trégorroises, les cloches carillonnaient le grand glas et
-Dom Efflam Mathias, recteur de Plégat, ensevelissait
-Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans la
-paix suprême et le suprême oubli.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce
-qu'il advint de la marquise. Il faut croire cependant
-que, prévenue sans doute par maître Guillaume Guégan,
-elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son mari, et le
-berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment,
-son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne,
-son purgatoire. Elle eut, en effet, à souffrir comme
-mère des douleurs comparables à celles que, femme,
-elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut
-pas clément.</p>
-
-<p>Autant la mémoire du marquis Charles-François est
-restée chère aux habitants de Plégat, autant le souvenir
-de Louis-Dieudonné, <i>An aotrom brunn</i>, le «seigneur aux
-crins roux,» y est un objet d'exécration et d'horreur.
-Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant
-elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard
-du démon.</p>
-
-<p>Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après
-la chronique locale, un être monstrueux, une sorte de
-composé des plus étranges, quelque chose de cynique et
-de séduisant tout ensemble, de brutal et de raffiné, de
-magnanime et de pervers.</p>
-
-<p>Les <i>gwerziou</i> qui se chantent au pays de Plégat, tantôt
-célèbrent sa générosité, tantôt flétrissent ses débauches
-et le vouent, en termes indignés, à l'opprobre des peuples.</p>
-
-<p>La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient
-sans cesse et dont voici, pris entre mille autres,
-un exemple<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. <i>Le clerc de Lampaul.</i></p>
-</div>
-<p>Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie
-fille qu'il y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle
-aimait un fier paysan, le «clerc de Lampaul», qui, pour
-elle, avait renoncé à l'Église. Ils étaient fiancés. Leurs
-noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les entrefaites,
-le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca,
-un jour qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire
-son pain. Il s'enflamme pour elle d'une passion furieuse,
-s'informe de son nom, de sa demeure, et, le lendemain,
-se rend chez le vieux Calvez.</p>
-
-<p>&mdash;Où est Fiecca, votre fille?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir
-de Kerhallon.</p>
-
-<p>Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon
-où les danseurs battent l'aire nouvelle, au son des
-hautbois et des binnious. Il reconnaît, parmi les couples,
-le clerc de Lampaul à sa veste grise et Fiecca Le Calvez
-à son justin blanc.</p>
-
-<p>&mdash;Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est
-surtout faite pour lutter. Jetons bas nos pourpoints et
-que la belle qui est à ton côté soit l'enjeu!</p>
-
-<p>Le clerc lui répondit du même ton hautain:</p>
-
-<p>&mdash;Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans.
-Vous êtes gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.</p>
-
-<p>Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis
-se sent faiblir.</p>
-
-<p>&mdash;Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!</p>
-
-<p>Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis,
-éclatant d'un mauvais rire, lui passe la sienne à
-travers le corps.</p>
-
-<p>Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria.
-En revanche, on vous citera du même homme
-des traits admirables de mansuétude et de pitié.</p>
-
-<p>Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne,
-son cheval se cabra devant un paquet de haillons couché
-en travers de la route et d'où s'exhalait un gémissement
-indistinct. Le fougueux marquis mit immédiatement
-pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau
-de loques.</p>
-
-<p>&mdash;Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi
-le chemin, au risque de vous faire écraser?</p>
-
-<p>La voix gémissante balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux plus me traîner.</p>
-
-<p>C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.</p>
-
-<p>Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution,
-l'assit sur la selle et, la maintenant d'un bras, tandis
-que, de l'autre, il conduisait pédestrement la bête, il
-l'amena ainsi jusqu'au château.</p>
-
-<p>Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les
-yeux devant ce cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après
-avoir dévisagé la pauvresse:</p>
-
-<p>&mdash;Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite
-cette femme au nom du Christ! C'est la Lépreuse!</p>
-
-<p>Il les regarda d'une façon qui les fit taire.</p>
-
-<p>Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille
-humaine que rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit
-dans son propre lit, baigna lui-même ses plaies, pansa ses
-ulcères et, trois nuits durant, la veilla. Elle trépassa au
-bout de ce temps et ce fut encore lui qui la mit au linceul.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici qui n'est pas moins typique.</p>
-
-<p>L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé
-presque tous dans les terres emblavées. Il ne poussa
-qu'une herbe rare et maigre et qui avorta tout aussitôt,
-sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni de
-sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du
-pauvre aux temps de disette, était encore inconnue. La
-famine fut grande au pays breton. Les bestiaux mêmes
-mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à brouter.
-A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les
-douves des cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule
-à demi mâchées.</p>
-
-<p>Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur
-public, chargé de faire assavoir les fantaisies, le plus souvent
-extravagantes ou vexatoires, du marquis de Locmaria,
-monta sur les marches de la croix du cimetière et
-dit à la foule assemblée:</p>
-
-<p>&mdash;Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:</p>
-
-<p>«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera
-tenu table ouverte, et tout y demeurera librement à la
-disposition d'un chacun.»</p>
-
-<p>Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient
-vides, vide le fournil, vides les étables; on avait fait
-rôtir jusqu'aux chiens. Le cuisinier, un soir, vint tout
-tremblant annoncer au marquis qu'il n'avait à lui servir
-que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le marquis lui
-sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec
-effusion.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la bonne nouvelle!&hellip; La bonne nouvelle! s'exclama-t-il,
-en se frottant les mains&hellip; Je vais donc pouvoir
-mendier!</p>
-
-<p>Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements,
-mais qui n'arrivaient point. Pendant près
-d'un mois, il dut partager avec ses domaniers leur misérable
-pitance, dînant ici d'une rave, soupant là d'une
-tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant,
-d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait
-des plaisanteries qu'en d'autres temps il n'eût
-point tolérées. Les paysans lui disaient:</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître
-gueux.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race
-des quêteurs d'aumônes? Qui sait dans quels chariots
-ont roulé mes ancêtres?</p>
-
-<p>Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles.
-Volontiers même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait
-pas de traiter la marquise, sa mère, comme la
-dernière des servantes. M<sup>me</sup> de Locmaria s'efforça
-d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée,
-elle n'y réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il
-était en elle, à en prévenir les suites funestes. On raconte
-qu'elle passait les jours et souvent les nuits à surveiller,
-de l'embrasure d'une fenêtre, les allées et les
-venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château,
-avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait
-à la cloche et sonnait le tocsin. Ce signal était entendu
-et compris de tout le pays environnant. Les jeunes
-filles se barricadaient chez elles; les hommes s'armaient
-de leur <i>penn-baz</i>, prêts à toute éventualité. On savait que
-la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde
-contre son féroce appétit.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Locmaria mourut à la peine.</p>
-
-<p>Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse
-demeure élevée, voici deux siècles, à son intention. On
-voit parfois, au crépuscule du soir, apparaître derrière
-les vitres son pâle et douloureux visage, noyé dans une
-opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.</p>
-
-<p>Comment finit le <i>markiz brunn</i>? On l'ignore. Les complaintes
-populaires nous ont toutefois transmis les dispositions
-de son testament. Il distribuait sa fortune entre
-les églises de Plégat, de Plestin, de Plouigneau, de Lanmeur,
-de Plougonver, et fondait un hôpital pour les
-pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur
-sa tombe ces deux vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Etré Montroulèz a Guerrand,</div>
-<div class="verse">'M euz grêt mil markizès ha cant.</div>
-</div>
-
-<blockquote>
-<p class="noindent">[Entre Morlaix et Guerrande,&mdash;J'ai fait mille et cent marquises.]</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange
-Don Juan breton.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch3">HISTOIRE PASCALE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>A trois quarts de lieue environ, en aval de Lannion, sur
-le Léguer, jolie rivière chantante qui réfléchit dans son
-courant quelques-uns des plus beaux sites de la Bretagne,
-se voit le vieux moulin de Keryel, avec sa toiture moussue
-et gondolée, sa tourelle toute feuillue de lierre d'où
-s'envolent chaque matin des nuées de pigeons, et ses deux
-roues à aubes, taillées dans des chênes massifs, solides
-encore et abattant de belle besogne, sans trop geindre,
-malgré leurs cent vingt ans révolus.</p>
-
-<p>Elles étaient toutes neuves, les braves roues, et d'une
-jaune couleur de bois fraîchement ouvré à l'époque où se
-passait cette histoire. C'était au printemps de 1793, un
-samedi d'avril ou, comme on disait alors, un sextidi de
-germinal, vers le soir. Il avait plu dans la journée, mais
-le vent qui s'était levé avait chassé les nuages, en sorte
-qu'il ne traînait plus maintenant, dans le ciel nettoyé,
-que quelques flocons épars.</p>
-
-<p>&mdash;La lessive est finie, dit en son pittoresque langage,
-maître Jean Derrien, le meunier; voilà les draps qui sèchent!&hellip;
-Tout de même, il se pourrait bien que Dom
-Karis nous arrive détrempé par l'averse&hellip; Fais bon feu,
-Mar'Yvonne.</p>
-
-<p>Debout, en bras de chemise, sur le seuil de la porte,
-il regardait onduler sur le coteau d'en face les verdures
-naissantes, saupoudrées de gouttes de pluie que le soleil
-couchant faisait étinceler comme des myriades de joyaux.</p>
-
-<p>C'était un gaillard robuste que maître Jean Derrien,
-carré de la tête, carré des reins, carré de toute sa personne;
-jovial, du reste, et gardant le goût du rire, même
-en ces temps troublés.</p>
-
-<p>Derrière lui, dans la cuisine, allait et venait sa femme
-Mar'Yvonne, vaquant aux apprêts du souper.</p>
-
-<p>Petite et menue, elle trottinait d'un pas léger de souris.</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'inquiète de rien, lui répondit-elle: Dom Karis
-trouvera flamme claire et soupe chaude&hellip; Pourvu, du
-moins, qu'il n'ait pas eu, en route, d'autre désagrément
-que l'ondée!</p>
-
-<p>&mdash;Ta, ta, fit le meunier, le vieux <i>recteur</i>, avec sa douceur
-de mouton, sait au besoin se faire renard pour dépister
-les loups&hellip;</p>
-
-<p>Tout soudain, comme il venait de s'abriter les yeux
-avec la main pour voir au loin, dans la direction de l'occident,
-il s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pardieu, je veux être damné si ce n'est pas lui
-que j'aperçois, descendant la côte de Sainte-Thècle, déguisé
-en mendiant!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas une raison pour blasphémer, Jean Derrien,
-observa Mar'Yvonne de son ton discret.</p>
-
-<p>Elle se hâta vers l'âtre, jeta une brassée de copeaux
-dans le feu et se mit à écumer le bouillon qui trottait
-dans la grande marmite. Le meunier, lui, s'en alla en
-sifflotant à la rencontre du vénérable messire Dom Karis.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Un prêtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur
-de Ploubezre. Ainsi que la plupart des membres du bas
-clergé en notre pays, il avait été des premiers à saluer
-l'aube de la Révolution comme le signal d'une ère nouvelle,
-toute de justice féconde et de généreuse égalité.
-«Dieu le veut!» avait-il crié, dans un sermon célèbre,
-du haut de sa chaire paroissiale, le dimanche qui suivit
-la prise de Bastille. On l'en plaisanta plus tard, quand
-le cours des choses se fut précipité, emportant les principes
-mêmes au nom desquels le mouvement s'était
-d'abord accompli. «Ah! ah! lui disait-on, vous avez
-changé de façon de voir, Dom Karis!»&mdash;«Nullement,
-répondait-il. J'ai tenu la Révolution sur les fonds baptismaux,
-et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle
-a mal tourné». Il refusa le serment, mais n'accepta
-pas non plus d'émigrer. Son évêque, M<sup>gr</sup> le Mintier,
-le pressant de l'accompagner dans sa fuite, il lui
-écrivit ces simples mots, non peut-être sans ironie: «Un
-évêque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec
-son diocèse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues
-à mes basques. Lors même que je voudrais les lâcher,
-elles ne me lâcheraient pas&hellip;» Il quitta son presbytère,
-pour laisser la place libre à son successeur constitutionnel,
-mais demeura dans la région, invisible et toujours
-présent.</p>
-
-<p>Il excellait à être partout et nulle part.</p>
-
-<p>Dans les premiers temps de la «persécution», comme
-il disait, quelques administrateurs trop zélés du district
-lancèrent une dizaine de «citoyens» à ses trousses, avec
-ordre de le ramener pieds et poings liés à la prison de
-ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement accueillis
-sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressèrent de
-rentrer à Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu
-parfois trente-six mille chandelles, mais pas l'ombre de
-Dom Karis.</p>
-
-<p>On finit par où l'on aurait dû commencer. On laissa en
-paix ce vieillard.</p>
-
-<p>Il avait près de soixante-dix ans.</p>
-
-<p>Mais qu'il était donc resté alerte, et jeune, et vivant!</p>
-
-<p>De jour et de nuit, par vent, grêle ou soleil, il se multipliait
-à travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait là,
-extrémisait plus loin, se prodiguait à tous, arpentant
-les routes, franchissant les talus, de ses longues jambes
-infatigables, sous les déguisements les plus variés, tantôt
-maçon, tantôt ménétrier, tantôt colporteur, cachant le
-pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de
-sans-culotte.</p>
-
-<p>Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale:</p>
-
-<p>&mdash;Mon remplaçant assermenté n'a vraiment pas
-grand'chose à faire, grâce à moi&hellip; Il devrait, au moins,
-me rendre le service de soigner en mon absence mes
-rosiers&hellip;</p>
-
-<p>Le vieux prêtre errant et sans abri ne regrettait de son
-presbytère qu'une admirable collection de rosiers, le seul
-luxe qu'il se fût jamais permis&hellip; Il souffrait de la voir
-négligée par celui qui occupait actuellement son ancienne
-et chère demeure.</p>
-
-<p>Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue
-de l'enclos contigu au cimetière et servant de jardin
-presbytéral. Il entra, la serpe en main, trouva son «confrère»
-qui lisait au frais, vautré dans l'herbe folle, foisonnante
-comme en pleins champs.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as là une superbe plantation de rosiers, citoyen
-curé.</p>
-
-<p>&mdash;Possible! fit l'autre, indifférent.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces
-sujets menace de retourner à sa nature primitive de sauvageon.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Parole de jardinier.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu que j'y fasse?</p>
-
-<p>&mdash;On les taille, parbleu!&hellip; Il y a dans le nombre, à ce
-que je vois, des variétés qu'il serait criminel de laisser
-perdre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu prêches pour ton saint.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! non, citoyen-curé&hellip; La preuve, c'est
-qu'avec ta permission je vais te les tailler pour l'amour
-de l'art, tes rosiers&hellip;</p>
-
-<p>Hip! Houp!&hellip; Les branchettes stériles furent élaguées,
-Dom Karis s'éloigna content, et, l'été d'après, les roses
-fleurirent&hellip;</p>
-
-<p>Tel était l'homme au devant duquel s'acheminait Jean
-Derrien, le meunier de Keryel.</p>
-
-<p>Ils se joignirent à quelques pas du tronc rustique où les
-pèlerins, de nos jours encore, ont coutume de déposer
-leur offrande en mettant le pied sur la «terre de sainte
-Thècle», avant de s'engager dans la sente qui, à travers
-prés, conduit jusqu'à la chapelle.</p>
-
-<p>Pour tout autre qu'un de ses fidèles paroissiens, Dom
-Karis eût été littéralement méconnaissable.</p>
-
-<p>Un feutre aux bords jadis retroussés, mais amollis et
-pendants par suite d'un long usage, par suite aussi des
-fréquentes inclémences du ciel breton, prolongeait une
-ombre propice sur sa figure émaciée, toute brûlée et
-comme tannée au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait
-les trois quarts du visage. Ses pieds nus étaient
-chaussés de sabots bourrés de paille de seigle. Une veste
-en peau de mouton lui couvrait tant bien que mal les
-épaules, et ses braies en toile, rapiécées de morceaux des
-nuances les plus diverses, étaient retenues par une corde
-autour de ses reins. Il portait en bandoulière son bissac
-de «quêteur d'aumônes».</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous voilà équipé, monsieur le recteur! s'écria
-joyeusement le meunier.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! fit le prêtre, dehors appelle-moi Yann Divalo.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! une fois dans les prés du moulin de Keryel,
-il n'y a plus rien à craindre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom
-Karis&hellip; Mais d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de
-quoi il retourne.</p>
-
-<p>Quand il fut installé dans le fauteuil du maître, au
-coin de l'âtre, devant l'énorme flambée pieusement entretenue
-par les soins de Mar'Yvonne, il commença:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes ici dans un fond retiré, et le tic-tac de
-votre moulin vous empêche d'entendre les bruits du dehors&hellip;
-Mais moi qui cours les routes et dont c'est maintenant
-le métier d'être sans cesse aux aguets comme un
-sauvage, j'apprends les nouvelles&hellip; Elles sont mauvaises&hellip;
-Un bataillon d'Étampois fouille en ce moment le pays.
-Ce sont des barbares, des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent,
-ils brûlent, ils tuent. Ils brisent à coups de marteaux
-les statues des saints, ils font de la pierraille avec
-nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main
-sur un prêtre réfractaire&hellip; Il paraît qu'à quelques lieues
-d'ici ils en ont rôti un, comme un simple cochon de lait&hellip;
-Je pense toutefois qu'ils n'en ont pas mangé&hellip; Or, ces
-brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un de leurs détachements
-vient d'arriver à Ploubezre. Ce matin, je me
-suis approché du chef, en lui demandant la charité. Il
-m'a pris au collet, m'a secoué et m'a dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Découvre le gîte où se terre le ci-devant Dom
-Karis, et tu toucheras un assignat de mille francs!</p>
-
-<p>«J'ai répondu:</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! si j'avais su ça plus tôt!&hellip; Mais les gueux
-comme moi ont du flair. Je retrouverai peut-être la piste.</p>
-
-<p>«&mdash;A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant
-tiens, bois-moi ça.</p>
-
-<p>«Il me tendait une pleine écuellée de vin. Je l'ai vidée
-à sa santé.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne
-en joignant les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'était pas
-mauvais, et j'en fus tout regaillardi&hellip; Je continue. Vers
-midi, comme je me mettais en chemin pour venir vers
-vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me dépassa,
-à peu près à la hauteur du bois de pin, presque
-au sortir du bourg.</p>
-
-<p>«&mdash;Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un
-d'eux, celui-là même qui m'avait fait boire&hellip; Hé, vieux!
-est-ce bien par ici qu'on se rend à Keryel?</p>
-
-<p>«&mdash;Au moulin?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui.</p>
-
-<p>«&mdash;J'y vais moi-même et vous servirai, si vous voulez,
-de guide.</p>
-
-<p>«&mdash;Inutile&hellip; Il suffit que nous soyons sur la bonne
-voie&hellip;</p>
-
-<p>«Il ajouta, en clignant de l'&oelig;il:</p>
-
-<p>«&mdash;Rappelle-toi, vieux&hellip; La récompense est de mille
-livres&hellip; Prends garde seulement de te laisser devancer&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le
-sais. Mais tout de même j'aurai peut-être découvert
-avant vous la retraite de Dom Karis.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous verrons, dit l'officier.</p>
-
-<p>«Et, sur ce, ils doublèrent le pas, riant et se gaussant&hellip;»
-Je m'attendais à les trouver installés ici, et j'ai été agréablement
-surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant
-de moi avec sa mine de tous les jours&hellip; Ils auront
-probablement jugé à propos de faire quelques crochets
-à droite et à gauche vers les manoirs de Lezguern et de
-Kerbastiou. Mais il faut vous attendre à les voir arriver
-d'un moment à l'autre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur Dieu! s'exclama la meunière&hellip; Et moi qui
-ai prévenu tous les voisins que vous célébreriez chez
-nous, cette nuit, l'office de Pâques!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;N'était-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne?
-fit doucement le recteur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment les avertir à présent qu'il y a contre-ordre?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dit qu'il y eût contre-ordre, Mar'Yvonne.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! vous vous imaginez que ces allées, ces venues
-de gens dans nos alentours, à une heure si étrange, passeront
-inaperçues des soudards!&hellip; C'est donc votre mort
-que vous cherchez, monsieur le recteur?</p>
-
-<p>&mdash;Ni ma mort, ni la vôtre, ni celle d'aucune de mes
-ouailles&hellip; N'ayez point d'inquiétudes, Mar'Yvonne&hellip; J'ai
-réfléchi à tout cela; nous allons en causer, Jean et moi;
-tout s'arrangera bien, j'en suis sûr&hellip; Vous, ne vous
-préoccupez que de faire bon visage aux Étampois. Qu'ils
-trouvent abondamment à manger, plus abondamment à
-boire&hellip; Pour le reste, Dieu nous aidera.</p>
-
-<p>S'adressant au meunier, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Me voilà sec, Jean Derrien; la soirée est admirable;
-allons faire un tour par le courtil.</p>
-
-<p>Ils sortirent dans la fraîcheur grise du crépuscule qui
-tombait.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Quand ils rentrèrent au bout d'une demi-heure, Jean
-Derrien se frottait les mains et, dans ses yeux vifs, une
-gaîté malicieuse brillait. Tout le personnel du moulin
-était attablé pour le souper, à savoir: un garçon meunier,
-une servante et le petit gardeur de vaches. Mar'Yvonne
-avait déjà mis tout ce monde au courant des
-événements. Jean Derrien leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi qu'on vous demande de faire, ne vous étonnez
-de rien.</p>
-
-<p>&mdash;Compris, grommela le garçon meunier, le nez dans
-son écuelle.</p>
-
-<p>On mangea vite et en silence.</p>
-
-<p>Le petit gardeur de vaches alla soigner ses bêtes, mais
-il reparut presque aussitôt pour annoncer que des gens
-ivres venaient par le sentier du bord de l'eau en chantant
-une chanson française.</p>
-
-<p>C'étaient les soldats du bataillon d'Étampes. Ils étaient
-quatre, dont trois semblaient avoir bu plus que de raison.
-Seul, celui que Dom Karis appelait le chef ou l'officier
-avait conservé en partie son sang-froid.</p>
-
-<p>&mdash;Où est le meunier? demanda-t-il dès le seuil, d'une
-voix rogue.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, fit en se levant maître Jean Derrien.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien. Tu vas nous loger ce soir.</p>
-
-<p>&mdash;A ton service, citoyen commandant. Nous sommes
-prêts à te céder, à toi et à tes hommes, tout ce que nous
-avons de lits. Mais auparavant chauffez-vous, si vous êtes
-transis; buvez, si vous avez soif; mangez, si vous avez
-faim. Ma maison est la vôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal parlé, dit le chef d'un ton radouci&hellip; Mais
-sais-tu qu'on la prétend suspecte, ta maison?</p>
-
-<p>&mdash;Qui prétend ça?&hellip; De mauvais payeurs, peut-être,
-pour qui j'ai refusé de moudre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en recauserons&hellip; Toi, citoyenne, mets notre
-couvert.</p>
-
-<p>Il s'approcha de l'âtre, reconnut Dom Karis qui s'apprêtait
-à quitter son escabeau pour lui faire place.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est toi, mendiant?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le moulin de Keryel a toujours été hospitalier.
-J'y ai, quand je passe, ma couchée de paille à l'étable,
-articula le prêtre à voix haute.</p>
-
-<p>Puis, plus bas, se penchant à l'oreille du soudard:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai appris du nouveau. Viens me rejoindre, dès que
-tu pourras, dans le bâtiment où l'on m'héberge, sous
-prétexte d'inspecter le logis.</p>
-
-<p>Ayant souhaité le bonsoir à chacun Dom Karis gagna
-la porte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'étable où se rendit Dom Karis était située au fond de
-l'aire. C'était une construction assez spacieuse et dont
-l'intérieur témoignait, du moins pour l'instant, d'une
-singulière propreté. Les bestiaux, d'ailleurs peu nombreux,
-avaient été relégués contre l'un des pignons, en
-sorte qu'on se fût cru dans une grange vide plutôt que
-dans une crèche, n'était la fougère fraîchement renouvelée
-qui jonchait le sol. A l'un des angles opposés au coin
-des vaches, une charrette renversée sens dessus dessous
-formait une espèce de table que recouvrait une pièce de
-toile étendue là comme sur un séchoir. Dom Karis prit
-au râtelier une botte de paille et s'y coucha, après avoir
-placé son bissac sous sa tête, en guise d'oreiller. Puis,
-tout en égrenant dans sa poche son chapelet, il attendit.</p>
-
-<p>Son attente ne fut pas longue.</p>
-
-<p>La lueur d'une lanterne de corne rougeoya dans les
-ténèbres du dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Mendiant! héla discrètement une voix.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, mon officier!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? interrogea le soudard en laissant retomber
-la claie qui fermait l'étable.</p>
-
-<p>&mdash;Dom Karis est ici, j'en ai la certitude, foi de Yann
-Divalo! affirma le prêtre&hellip; Il ne tient qu'à nous de le
-pincer. Seulement, dame! il faudrait agir avec prudence.
-Pour peu que nous donnions le moindre éveil, il nous
-filera des mains comme une anguille. Et tes hommes, citoyen
-commandant, en l'état où je les ai vus, me paraissent
-plus propres à compromettre le succès de notre
-entreprise qu'à la servir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je les obligerai bien à se tenir cois.</p>
-
-<p>&mdash;C'est quelque chose, mais ce n'est pas encore assez.
-Consentiras-tu à monter la garde toute la nuit en un lieu
-que je t'indiquerai?</p>
-
-<p>&mdash;Indique.</p>
-
-<p>&mdash;Viens donc et suis-moi; mais commence par éteindre
-ton fanal.</p>
-
-<p>Dom Karis se glissa dehors, le long du mur de l'étable,
-feignant les précautions les plus minutieuses. Le sergent
-rampa derrière lui. Le fumier dont l'aire était couverte
-étouffait le bruit de leurs pas.</p>
-
-<p>Ils franchirent un échalier, prirent une sente étroite
-qui serpentait à travers prés jusqu'à la rivière. On entendait
-un grand bruit d'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Attention! fit le prêtre. Nous sommes au barrage.
-Il nous faut passer de l'autre côté. As-tu le pied sûr au
-moins?</p>
-
-<p>&mdash;Va toujours, grommela entre ses dents l'Étampois
-qui ne laissait pas de ressentir quelque appréhension devant
-cette large nappe sombre s'écroulant avec un tel
-fracas, mais n'en était pas moins résolu à aller jusqu'au
-bout.</p>
-
-<p>De place en place, à longueur d'enjambée, des têtes de
-pierres noires et ruisselantes émergeaient. Le prêtre se
-mit à sauter allègrement de l'une à l'autre et fut bientôt
-sur la rive opposée. Il dut attendre quelque temps son
-compagnon. Vingt fois celui-ci faillit perdre l'équilibre,
-et, lorsqu'enfin il prit terre, ce ne fut pas sans un fort
-soupir de soulagement.</p>
-
-<p>Maintenant, en face des deux hommes, se dressait une
-espèce de promontoire rocheux, hérissé çà et là de
-touffes de genêt et d'ajonc.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, fit le prêtre, nous touchons presque au but.</p>
-
-<p>Et déjà il montait, s'accrochant aux aspérités du granit,
-aux racines, aux brousses. Le sergent suivait, non
-sans pester. Ils atteignirent le sommet, après une pénible
-ascension. Là, sur une plate-forme assez vaste, se
-voyaient des pans de murs en ruine, vestiges de quelque
-antique demeure féodale. Dom Karis souleva un épais
-rideau de lierre, et le sergent aperçut le trou béant d'une
-poterne ouvrant sur les premières marches d'un escalier
-souterrain.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit le prêtre. Le petit gardeur de vaches du
-moulin m'a confié que le ci-devant <i>recteur</i> est caché là-dedans
-depuis près de huit jours. Les paysans de la région
-lui apportent de la nourriture, la nuit, environ sur
-le coup des deux heures du matin. Il se risque alors à
-sortir. Fais bonne garde et tu es assuré de t'emparer de
-lui. Mais attends qu'il soit dehors, sinon il aura tôt fait
-de disparaître sous terre par des voies ténébreuses et
-inextricables dont il connaît toutes les issues, mais où
-tu t'ensevelirais vivant, s'il te prenait fantaisie d'essayer
-de l'y poursuivre. Donc, prudence, patience et vigilance!&hellip;
-Pour le moment, regagnons le moulin&hellip; Tu feras semblant
-de te coucher avec tes hommes, dans la cuisine, et,
-vers minuit, tout le monde endormi, tu t'esquiveras
-pour te rendre ici derechef&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et toi? demanda le soudard quelque peu perplexe.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ton intention n'est pas de m'accompagner?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne manquerait plus que cela! Ce serait le moyen
-de tout faire rater&hellip; Si, tout à l'heure, on ne me trouvait
-allongé sur ma botte de paille, l'alarme serait vite donnée,
-et le ci-devant prêtre vite averti&hellip; Sans compter
-qu'un de ces jours il m'en cuirait fort d'avoir voulu te
-livrer Dom Karis. Je ne tiens nullement à être haché en
-menus morceaux ou jeté à l'eau, une pierre au cou&hellip;</p>
-
-<p>Ce disant, le faux mendiant dévalait l'âpre pente; le
-soudard l'imita.</p>
-
-<p>&mdash;Là, fit Dom Karis, quand ils furent sur l'autre rive
-du Léguer, maintenant séparons-nous. Prends le sentier
-qui côtoie l'eau. La lumière qui brille aux fenêtres du
-moulin te servira de phare. Bonsoir et bonne chance.</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Le vieux recteur était rentré depuis quelque temps
-dans l'étable, quand on gratta faiblement à la porte. Il
-alla ouvrir: c'était le petit gardeur de vaches.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens de la part de maître Jean, murmura l'enfant:
-il vous fait dire que tout va bien. Le chef est parti
-pour l'endroit que vous savez, et ses trois hommes, ivres-morts,
-ronflent comme des serpents d'église.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu soit loué!&hellip; quelle heure est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Minuit passé.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc le moment&hellip; Aide-moi à terminer les
-derniers préparatifs.</p>
-
-<p>Le vieillard plongea les mains dans son bissac, en tira
-successivement un crucifix de cuivre, un ciboire, un
-surplis, des fioles contenant le vin à consacrer&hellip; Le tout
-fut disposé sur la charrette renversée qui devait tenir
-lieu d'autel&hellip; Le pâtre sortit, puis revint avec deux longues
-chandelles de résine qui furent allumées en guise
-de cierge.</p>
-
-<p>&mdash;Les gens sont dans le bois, qui attendent, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien&hellip; Que Jean Derrien donne le signal! répondit
-le prêtre, déjà revêtu de son surplis.</p>
-
-<p>Peu après, un hou! strident, prolongé, d'oiseau de
-nuit retentit dans le vaste silence. Des formes d'hommes,
-de femmes, d'adolescents et de fillettes, surgirent en
-foule des profondeurs sombres.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez, entrez, disaient maître Jean et Mar'Yvonne:
-il y aura place pour tout le monde.</p>
-
-<p>La grange ne tarda pas à s'emplir.</p>
-
-<p>Dans le fond, les vaches, réveillées, soulevaient avec
-étonnement leurs mufles graves.</p>
-
-<p>Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en
-quelques brèves paroles la solennité de la grande fête
-pascale. Puis la messe fut célébrée. Le petit pâtre faisait
-les fonctions d'enfant de ch&oelig;ur et donnait les répons à
-l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnèrent l'<i>Alleluia</i>.
-Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses
-de l'époque présente étaient oubliées. La lumière fleurie
-des anciens dimanches de Pâques rayonnait sur les visages
-et dans les âmes, malgré l'heure obscure et la pauvreté
-du décor.</p>
-
-<p>A l'Élévation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette
-de fer qui pendait d'ordinaire au collier des chevaux
-du moulin, et la communion commença.</p>
-
-<p>Grands et petits défilèrent tous un à un, pour recevoir
-l'hostie des mains du vieux prêtre. Il les bénit, puis
-d'une voix que l'émotion faisait trembler:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'êtes témoins, prononça-t-il, que j'ai toujours
-tâché de faire ce qui dépendait de moi pour assurer
-l'&oelig;uvre de votre salut&hellip; J'ignore ce que l'avenir me réserve&hellip;
-Que ma mémoire vous soit douce et que la
-volonté de Dieu s'accomplisse!&hellip; Allez en paix.</p>
-
-<p>Resté seul avec le meunier, il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas m'accompagner, maître Jean; j'ai encore un
-devoir à remplir, qui est de relever de sa garde l'homme
-que j'ai mis en sentinelle sur le sommet de Roc'h-Vrân.</p>
-
-<p>Et, comme Jean Derrien se récriait:</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut&hellip; Marchons!&hellip; Sinon, avant ce soir, ton
-moulin serait en cendres, toi-même et les tiens massacrés!&hellip;</p>
-
-<p>Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond
-du ciel.</p>
-
-<p>Quand ils furent arrivés sur la crête du promontoire
-de granit, ils trouvèrent le sergent tapi à côté de la poterne
-et luttant avec effort contre le sommeil.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard.</p>
-
-<p>Et, remarquant le sourire du prêtre:</p>
-
-<p>&mdash;Te serais-tu moqué de moi, par hasard?</p>
-
-<p>Ses doigts jouaient autour de la gâchette de son fusil
-à pierre.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas
-être satisfait&hellip; Mais, donnant, donnant, s'il te plaît&hellip; Où
-sont les mille francs?</p>
-
-<p>Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, remets cet argent à cet homme, continua
-le recteur, en désignant le meunier.</p>
-
-<p>Et, comme le soudard hésitait, étonné, sans comprendre:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux
-prêtre.</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à
-cette scène, muet et blême comme un mort, il lui dit en
-breton:</p>
-
-<p>&mdash;Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des
-temps meilleurs seront revenus, fais édifier une croix de
-pierre à la place où je serai tombé.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord
-de la grande route qui mène de Lannion à Plouaret, à
-l'angle d'un champ dont les talus se constellent, chaque
-année, aux approches de Pâques, de primevères couleur
-de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun nom,
-aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais
-devant elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent
-<i>Kroaz Dom Karis</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et plus d'une vieille du pays s'imagine
-que le recteur-martyr y fut réellement crucifié.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La croix de Dom Karis.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4">LA LÉGENDE DE MARGÉOT</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux,
-s'élève la gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui
-qu'une grande maison d'un caractère tout moderne.
-Ce fut jadis un manoir d'importance, à en juger par la
-splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore.
-Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs,
-un peu détrousseurs de routes, mais surtout grands
-trousseurs de jupons. Ainsi nous les représente une
-vieille chanson populaire dont quelques couplets seulement
-ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se
-risquaient guère aux abords du château.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non, je n'irai pas toute seule,</div>
-<div class="verse">A Kercabin, prendre du feu.</div>
-<div class="verse">Car le seigneur est à la maison</div>
-<div class="verse">Qui me lèverait mon tablier&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Il est vrai que, quelques vers plus loin, la même chanson
-ajoute crûment:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n'y a pas une fille en Plouëc</div>
-<div class="verse">Qui n'ait à Kercabin couché.</div>
-</div>
-
-<p>Le «vieux de Kercabin et ses gars» étaient, paraît-il,
-de terribles séducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que
-violents. Il y avait chez eux «une chambre toute remplie
-d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or». Kercabin et
-ses fils y faisaient entrer le matin leurs maîtresses de la
-nuit, et leur permettaient de puiser au tas, à mains
-pleines. Les jolies paysannes d'alentour rêvaient dans
-leur lit clos, sous le chaume, de cette chambre merveilleuse;
-elles en causaient entre elles tout bas, au lavoir,
-quelquefois à l'église. Le «trésor» de Kercabin exerçait
-une sorte de fascination sur tout le pays, à sept lieues
-à la ronde. A Plouëc, à Plouézal, à Guingamp même,
-quand on voyait passer une fille de peu avec un châle
-rouge ou violet sur les épaules et une croix d'argent au
-cou, on disait:</p>
-
-<p>&mdash;En voici une qui revient pour sûr de Kercabin!</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Pendant la Révolution, le manoir et le vaste domaine
-qui en dépendait furent vendus comme biens nationaux.
-C'est sans doute à cette époque qu'ils passèrent aux mains
-de mon grand oncle Margéot. Ce farouche ancêtre a laissé
-derrière lui une légende fantastique dont je vais entretenir
-le lecteur. M. Luzel, dans ses <i>Veillées Bretonnes</i>, en a
-donné un intéressant chapitre. C'est une restitution à
-peu près intégrale que je voudrais tenter.</p>
-
-<p>&hellip; Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte
-des propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit
-très cultivé, réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement
-trop rare, du <i lang="en" xml:lang="en">gentleman farmer</i> bas-breton.
-Il dirige en personne l'exploitation de ses terres et engrange
-lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et simple
-de son nombreux domestique. Il se rend aux champs
-avec les journaliers, guide et surveille leurs travaux,
-parle volontiers leur langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir
-au milieu d'eux, devant l'âtre énorme de la cuisine,
-quand viennent les longues soirées d'hiver, mères des
-longues causeries.</p>
-
-<p>&mdash;Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit
-dans la contrée du fameux «cheval de Margéot»?</p>
-
-<p>&mdash;Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un
-qui ne vous affirme l'avoir entendu.</p>
-
-<p>C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons,
-les servantes, le petit pâtre furent unanimes dans
-leurs réponses. Voilà: on est tranquillement à se chauffer
-au coin du feu, ou bien on vient de s'étendre au lit,
-quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin, retentit
-le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap!
-Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le
-fracas se rapproche, on perçoit le sifflement des coups de
-cravache cinglant éperdument la bête. Le cavalier nocturne
-ne cesse d'exciter sa monture que lorsqu'il est
-arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On l'entend
-qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec
-force. Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque
-domestique gagé récemment ou qu'on a oublié de mettre
-sur ses gardes, il ne manque jamais de se lever. «C'est
-apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et il s'empresse,
-pour aller débrider la bête et lui faire place à
-l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour
-est déserte, qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque
-le lendemain il raconte la chose, ce sont les autres qui
-s'étonnent de son étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval
-de Margéot!&hellip;</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon
-grand-père, était une espèce de géant à tête carrée, avec
-un cou de taureau et des muscles d'athlète. On citait de
-lui des exploits incroyables. Par exemple il renversait
-un b&oelig;uf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes.
-D'un coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la
-bonde. Ayant manqué un lièvre à la chasse, il en conclut
-que sa pierre à fusil était mauvaise et l'écrasa entre ses
-doigts comme une noisette. Bref, c'était une brute superbement
-douée et qui eût figuré avec honneur parmi
-les héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables.
-Et la moindre contrariété le mettait hors de lui. Sa face
-alors devenait pourpre, et ses veines gonflées ressemblaient
-à ces grosses racines qui se tordent dans nos
-chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle
-de ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune
-il ignorait le premier mot. Adolescent, on voulait
-faire de lui un prêtre. Il prit des mains de sa mère l'argent
-destiné à payer les frais d'étude, se rendit à Tréguier
-où était le collège, y passa une nuit à boire avec
-des matelots du port, apprit d'eux un certain nombre
-de refrains obscènes, et rentra chez lui le lendemain en
-disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire davantage
-et qu'il en savait désormais assez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot,
-tu tâteras donc de la charrue!</p>
-
-<p>Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur
-des chevaux de labour, l'enfourcha prestement et s'en
-alla au diable quérir fortune. C'était le temps des premières
-fusillades entre Blancs et Bleus. La dure discipline
-des troupes républicaines ne pouvait convenir à
-Margéot le fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet
-de royaliste l'ayant un jour réprimandé pour
-avoir fait rôtir un poulet, dans l'église de Coatascorn,
-avec des copeaux empruntés à une statue en bois de
-saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui
-s'évanouit, et, dégoûté du commerce des chouans, il se
-mit à guerroyer pour son propre compte, tout seul d'abord,
-puis à la tête d'une bande de pillards qui sollicitèrent
-l'honneur de «travailler» sous ses ordres.</p>
-
-<p>La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée.
-Il vint s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait
-acheté au rabais, parce qu'il avait pu le payer en beaux
-écus sonnants. Il y installa près de lui ceux de ses routiers
-qui s'étaient distingués par leur audace et surtout
-par une complète absence de scrupules. Kercabin devint
-de la sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps
-était passé des grandes razzias où, dans une semaine, on
-pouvait rançonner tout un canton. Mais Margéot avait
-un génie souple qui se pliait aisément à la nécessité de
-combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un
-coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans
-le voisinage; l'avenue, immense, solitaire avec des arbres
-aux frondaisons gigantesques qui y entretenaient
-une perpétuelle nuit, la route enfin toute proche et fréquentée
-à toute heure par les voyageurs qui de Lannion,
-de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux.
-Tous, désormais, durent payer péage au maître de Kercabin
-ou à ses associés. On leur prit la bourse toujours,
-et quelquefois la vie par-dessus le marché.</p>
-
-<p>Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables
-soûleries. On y conviait&mdash;souvent de force&mdash;des
-filles d'alentour, les arrières-nièces de celles que les
-anciens sires de céans menaient le matin faire visite à
-la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes, avec
-sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons
-roulait à terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire
-trembler les poutres; il était heureux! Quant à lui, il
-buvait douze heures sans désemparer, et se levait de
-table, les jambes solides, la tête saine. Par exemple, il
-ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit expressément:
-ce barbare mourut vierge.</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé,
-la figure en lambeaux, le corps lardé de coups de poignard.
-Son sang pleuvait autour de lui en larges gouttes.</p>
-
-<p>Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions,
-afin de se ménager une apparence d'honorabilité
-et d'en pouvoir couvrir ses compères, le cas
-échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda
-durement au misérable près de défaillir:</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?</p>
-
-<p>L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à
-quelques caillots, trouva la force de raconter son aventure.
-Il avait eu vent du passage d'un riche marchand
-de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul, pour ne
-pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait
-eu affaire à trop forte partie.</p>
-
-<p>&mdash;Et le bourgeois? gronda Margéot.</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien. Va te coucher&hellip; Hé! Nannik!</p>
-
-<p>Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée
-comme une écorce de chêne, accourut à l'appel du
-maître.</p>
-
-<p>&mdash;Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le
-des pieds à la tête avec tes onguents de sorcière.</p>
-
-<p>Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte,
-Margéot sortait par l'autre, une lanterne sourde à la
-main. Il suivit l'avenue, courbé en deux, les yeux fixés
-à terre, promenant la lumière de son fanal à droite et à
-gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où
-des taches rouges se montraient çà et là. Il marcha
-ainsi jusqu'à la barrière qui s'ouvrait sur le grand chemin.
-Là, il se redressa et se mit à siffloter un vieux air
-breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit
-quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était
-le terrible Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un
-bruit de branches froissées, puis de respirations haletantes.
-Des formes noires s'approchèrent en rampant
-sur le ventre avec mille précautions.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.</p>
-
-<p>Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni
-dans la grande salle du manoir; le chef seul était assis;
-les autres se tenaient debout, les mains derrière le dos
-ou les bras croisés sur la poitrine, en silence. Margéot
-commença:</p>
-
-<p>&mdash;Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz
-s'est laissé saigner comme un simple porc par un marchand
-de cochons. A l'heure qu'il est, le marchand de
-cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà porté
-plainte. Il faut nous attendre à une visite des <i>enfants de
-Marie Robin</i> (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable
-que Kadô-Vraz a eu soin de semer son sang tout
-le long de l'avenue; on va faire une descente de justice
-à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous, vous
-seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun
-intérêt, que je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense
-du moins que c'est votre avis?</p>
-
-<p>&mdash;Certes! s'écrièrent les hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant
-l'un d'eux, toi qui as une superbe écriture de tabellion,
-sieds-toi à mon côté. Voici papier, plume et encre. Écris.</p>
-
-<p>Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille
-pour mieux écouter.</p>
-
-<p>Margéot dicta:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Au citoyen procureur, à Guingamp.</p>
-
-<p class="ind2">«<span class="sc">Citoyen-magistrat</span>,</p>
-
-<p>«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz
-s'est présenté sur les dix heures de nuit en ma maison
-de Kercabin. Il m'a dit avoir eu en route une vive altercation
-avec un passant. De quoi faisaient foi les blessures
-multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste
-du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait
-l'humanité, sans lui demander aucune explication autre
-que celle qu'il jugeait à propos de me donner. Au coup
-de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il avait
-rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer
-immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres,
-avant de procéder à l'inhumation.</p>
-
-<p>«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.</p>
-
-<p class="sign">«<span class="sc">Margéot.</span>»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Margéot se tourne vers l'assistance.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros
-rire, enchanté de sa ruse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice
-Kadô-Vraz.</p>
-
-<p>&mdash;Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie
-de nous dénoncer. Il suffira de quelques coups de
-couteau de plus. Dans le nombre, cela ne paraîtra point.</p>
-
-<p>Les bandits s'extasièrent.</p>
-
-<p>Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.</p>
-
-<p>&mdash;Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et
-qu'il l'achève. Que cela se fasse vite et proprement!</p>
-
-<p>Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Ça y est! dit-il.</p>
-
-<p>Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le
-dos au séminaire, il était resté dévot. En petit comité,
-on l'appelait <i>person Kergabinn</i> (le recteur de Kercabin).
-Il récita le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, à voix haute. Margéot cependant
-remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard,
-son aide de camp.</p>
-
-<p>&mdash;Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube,
-Dollo. Prends Awellik, le bon cheval qui va comme le
-tonnerre.</p>
-
-<p>Dollo parti, le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> terminé, Margéot congédia
-les bandits. Il ne garda près de lui que Chevanton.
-Comme il l'avait prévu, au point du jour les gendarmes
-de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir. Il
-se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur
-souhaita la bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le
-surprendre, furent quelque peu décontenancés.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des
-logis.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui
-t'envoie?</p>
-
-<p>&hellip; Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la
-prolongea par plaisir. C'était un fantaisiste.</p>
-
-<p>&mdash;Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.</p>
-
-<p>Ainsi parlait le «maître des archers».</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc que le chenapan que nous cherchons est
-ici.</p>
-
-<p>&mdash;A qui le dis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Livre-le.</p>
-
-<p>&mdash;Suivez-moi.</p>
-
-<p>Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au
-premier étage, il ouvrit une porte. Dans la chambre, sur
-un grabat, était étendu Kadô-Vraz. Au chevet du lit,
-Nannik égrenait un rosaire.</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec
-flegme.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.</p>
-
-<p>&mdash;Ça se complique, murmura un des <i>enfants de Marie
-Robin</i>, en remarquant la perplexité de son chef.</p>
-
-<p>Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait
-déjà adressé un exprès au citoyen procureur. Il finissait
-à peine de parler qu'un galop de cheval retentit. Dollo
-était de retour. Il annonçait la proche arrivée du magistrat.
-Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour le
-maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de
-faire connaître sa «noble conduite» au Premier Consul.
-Ce matin-là, il y eut au manoir un déjeuner fin, d'où le
-procureur s'en alla en se pourléchant les lèvres; quant
-aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé,
-ils titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de
-cochons ne fût poursuivi pour avoir causé mort d'homme.
-Les funérailles de Kadô-Vraz furent célébrées en grande
-pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la fosse un
-véritable sermon où le mort était représenté comme un
-martyr, mais où étaient surtout exaltées la charité, la
-générosité, la magnanimité et toutes autres vertus en
-<i>té</i> de Margéot. D'excellentes femmes pleurèrent d'émotion.
-Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le dernier coup,
-s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût
-été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que
-cet enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable
-orgie qui dura jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin
-d'Espagne y coulèrent comme des fontaines. On en but
-à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long des
-douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient
-pu gagner un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de
-la <i>boisson</i> cette nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez
-dans la cendre.</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de
-son vin. Allongé sur un lit de camp, il réfléchissait, se
-démontrait à lui-même que les temps de pêche en eau
-trouble étaient passés, ébauchait des plans pour l'avenir,
-ruminait mille projets et, en véritable homme d'action,
-ne consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement
-fixé son choix.</p>
-
-<p>Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture
-lourde il arrêta sur le papier les lignes essentielles de
-son nouveau programme.</p>
-
-<p>Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas
-assez fructueux.</p>
-
-<p>Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes
-closes, et leur tint à peu près ce langage:</p>
-
-<p>&mdash;Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier
-que nous avons fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait
-plus rien qui vaille. Que chacun coure son bord.
-Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos mains!</p>
-
-<p>Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en
-or. A mesure qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Que comptes-tu faire de cette somme?</p>
-
-<p>Celui-ci répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.</p>
-
-<p>Celui-là:</p>
-
-<p>&mdash;Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour
-ce prix.</p>
-
-<p>Un troisième:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est
-de quoi payer notre noce.</p>
-
-<p>La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à
-en jouir au plus tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent,
-regardèrent Margéot avec des yeux où la stupeur
-était mêlée de courroux.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot.
-Il me plaît au contraire que vous restiez près de moi.
-Mais ceux qui se tiennent pour satisfaits, qu'ils s'en aillent!</p>
-
-<p>Et il les congédia d'un air hautain.</p>
-
-<p>Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue
-houppelande verdâtre le papier crasseux sur lequel il
-avait rédigé son plan d'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch
-Ann Tign, et toi, notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous
-êtes de francs gaillards. Puisque votre avis est que nous
-continuions à travailler ensemble, topez là. Je suis votre
-homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées
-passées il ne saurait plus être question. Je veux finir
-dans mon lit, honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine»
-à l'article de la mort. Le sage doit changer
-d'habit selon le temps. Nous serions des sots de nous
-obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des
-grands chemins. Il y a désormais trop de gendarmes.
-Je ne vois plus pour nous qu'un métier&hellip;</p>
-
-<p>Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands
-dressèrent l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être
-bien fait, n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse.
-Les profits sont grands, les risques légers. Pas
-de relations incommodes avec la gendarmerie. Tout au
-plus quelques explications, à de rares intervalles, avec
-les gabelous qui sont gens faciles à convaincre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait
-vite, tu veux faire de nous des «fraudeurs». C'est une
-belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux
-trois autres. Qu'en dis-tu, Gohéter-Coz?</p>
-
-<p>Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la
-proposition. Il souleva des objections grincheuses. Métier
-pour métier, pourquoi ne s'en tenir point à celui qu'on
-exerçait depuis si longtemps et qui ne portait malheur
-qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était
-dur de recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on?
-Au lieu de guetter le voyageur, en fumant la
-pipe, tranquillement allongé, comme un cantonnier qui
-se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il faudrait
-grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans
-les roches mouillées, se crever l'&oelig;il à épier une voile qui
-souvent se ferait attendre plusieurs nuits, attraper le <i>mal
-froid</i> (les rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et
-tout cela pour quelques brasses de dentelles, pour quelques
-paquets de tabac!!! En vérité, était-ce la peine?</p>
-
-<p>Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux
-eut fini de bougonner:</p>
-
-<p>&mdash;Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute
-ton expérience grisonnante, tu n'es qu'une bête.</p>
-
-<p>Il entra alors dans les détails de son plan, développant
-point par point les notes jetées sur le petit papier crasseux.</p>
-
-<p>Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de
-Paimpol qui faisaient les voyages de Jersey et de la
-Grande-Ile (de l'Angleterre).</p>
-
-<p>Secondement, les marchandises seraient débarquées à
-l'île Verte, à l'embouchure du Trieux. Des bateaux de
-Loguivy et de Lanmodez les transporteraient, de nuit,
-en rasant la côte le long des landes pierreuses et désertes
-de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au souterrain qui,
-partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher
-sur la rivière.</p>
-
-<p>Les habitants de ce château transformé en simple
-ferme étaient pauvres et besogneux. Ils ne demanderaient
-pas mieux que de participer aux bénéfices de l'association.
-A l'aube, les charrettes pleines quitteraient la cour
-du manoir et se dirigeraient sur Kercabin, l'entrepôt
-central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment
-suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent
-chargés de betteraves, de patates ou de blé, et qui cheminent
-au pas de leur attelage, conduits par un brave
-homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main
-et la pipe aux dents?</p>
-
-<p>&mdash;Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut
-Margéot, si toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne
-sera-ce pas plaisir pour toi, vieux flâneur de grandes
-routes, de t'en aller ainsi au joli petit soleil du matin,
-criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les
-merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial
-messieurs les gabelous?</p>
-
-<p>Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup
-de La Fontaine cet idéal de félicité le fit presque pleurer
-de tendresse.</p>
-
-<p>Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il
-fut convenu que Clerc Chevanton, l'homme débrouillard,
-se fixerait à Loguivy, à portée de Paimpol. Pipi Luc se
-bâtirait un ermitage à l'île Verte, et Fanch-Ann-Tign
-s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu,
-pour monter la garde à l'issue du souterrain.</p>
-
-<p>Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de
-bailleur de fonds et d'organisateur, il se réservait la direction
-suprême de l'entreprise.</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-<p>Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin
-devint leur lieu de rendez-vous. Toute la contrée
-fut inondée de colporteurs. Il était rare qu'une journée
-se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc deux
-ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient,
-ils faisaient mine de s'informer des principales
-maisons de la commune.</p>
-
-<p>En première ligne on leur désignait Kercabin.</p>
-
-<p>Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.</p>
-
-<p>Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le
-maître du lieu, car ils y restaient parfois de longues
-heures et ne s'en allaient qu'à moitié gris, chantant sur
-tous les tons la louange de Margéot, de Monsieur Margéot,
-«le mieux accueillant et le plus conciliant des
-acheteurs!»</p>
-
-<p>Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer
-sans peine, c'est qu'ils sortaient de Kercabin
-avec plus de marchandises qu'ils n'en avaient en y
-entrant.</p>
-
-<p>Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs
-n'étaient que des agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire
-qu'il déversait sur tout l'arrondissement de
-Guingamp, et même au delà, les mille objets de contrebande
-emmagasinés dans ses caves et dont la provision
-était sans cesse renouvelée par de continuels arrivages.</p>
-
-<p>Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation.
-Deux mois lui avaient suffi pour créer et mettre en branle
-tous les rouages de cette singulière entreprise. Trois
-goëlettes paimpolaises, affrétées par lui, sillonnaient pour
-son compte la Manche et même la mer du Nord. De
-temps en temps il en venait une mouiller dans les eaux
-du Trieux, à l'entrée de la rivière, jouxte l'île Verte. Là,
-dans les ruines d'un ancien couvent, Pipi Luc attendait.
-Un canot abordait à l'île, y débarquait de lourds ballots.
-A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une
-roche et y allumait un feu de brande. Les douaniers de
-la côte disaient en se moquant: «Allons! voilà l'ermite
-d'<i>Enez Glaz</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> qui fait cuire ses patates en plein vent.»
-Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il avait
-pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que
-vêtu d'un froc de moine qu'un chapelet à gros grains
-serrait à la ceinture. Il avait là-dessous d'humbles airs
-confits, à tromper le Pape en personne. On eût difficilement
-trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi
-commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez,
-à Pleubian, à Ploubazlanec, une réputation de sainteté.
-Vous pensez si Clerc Chevanton et lui s'en donnaient des
-gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres. Or, dès
-que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il
-accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy
-qui semblent raser l'eau comme des mouettes. Quatre
-gars robustes maniaient les avirons, car on voguait à la
-rame, sans jamais hisser la voile qui eût éveillé l'attention
-des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques
-litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au
-chargement; puis, avec la marée montante, on mettait
-le cap sur La Roche-Jagu, où l'on arrivait toujours avant
-l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en véritable
-dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait
-consciencieusement de sa fonction. Le fermier
-et ses fils remplissaient l'office de débardeurs. Au point
-du jour, par les routes détournées, à travers les landes
-de Botloï et les <i>mezou</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> qui dominent Pontrieux, on
-entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan
-était devenu un parfait charretier. C'était plaisir
-de le voir cheminer à côté de son attelage, causant avec
-ses bêtes, comme un personnage d'églogue rustique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ile Verte.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Hauts plateaux livrés à la culture.</p>
-</div>
-<p>Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient
-énormes. A chaque fin de mois, Margéot, homme probe,
-en faisait la répartition au <i>prorata</i> des services.</p>
-
-<p>Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans
-la contrée. Le seigneur de Kercabin, de jour en jour
-plus riche, se montrait aussi de plus en plus libéral. Sa
-gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires devanciers.
-Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui
-se présentaient à sa porte des largesses quasi royales,
-dotait les jeunes filles, tenait table ouverte, y réunissait
-les débris de tous les partis et de tous les régimes, renippait
-avec une délicatesse de gentilhomme d'anciens
-émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines
-entières des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses
-toute l'administration impériale du département, faisait
-restaurer à ses frais la si jolie chapelle de Belle-Église
-et construire pour le recteur de Plouëc un magnifique
-presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante
-des popularités.</p>
-
-<p>Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le
-bénissait. Qui sait? il allait être élu membre du Corps
-législatif, sans doute. L'Empereur, «qui se connaissait
-en hommes», l'eût promptement distingué, l'eût attaché
-à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer
-de plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière
-au grand capitaine Napoléon, le seul capitaine
-de son temps qui lui inspirât du respect, le seul chef sous
-lequel il eût volontiers accepté de servir. L'avenir de
-Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires
-prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient
-parfois à Kercabin semblaient près de se réaliser.</p>
-
-<p>Brusquement, tout s'effondra.</p>
-
-<p>Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard
-qui l'avait si souvent et si brutalement souffletée?</p>
-
-<p>Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit
-vert, l'honnête habit d'un gabelou.</p>
-
-
-<h4>VII</h4>
-
-<p>Un matin, Gohéter-Coz, après avoir remisé sa charrette
-dans la grange de Kercabin, s'en vint d'un air soucieux
-trouver le maître.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? demanda Margéot. Ton voyage s'est-il
-fait à vide, que tu aies si mauvaise figure?</p>
-
-<p>&mdash;Je t'apporte au contraire un fût bien plein, un
-énorme foudre de <i lang="en" xml:lang="en">gin</i> qui a failli défoncer la voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est cela qui te rend maussade?</p>
-
-<p>&mdash;Pas précisément.</p>
-
-<p>Gohéter tenait dans sa dextre sa pipe éteinte, une
-vieille pipe crasseuse aussi noire que son âme. A petits
-coups, il heurtait le fourneau renversé contre la paume
-de sa main gauche. Lorsque le culot se fut enfin détaché
-il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me
-croise en route avec un bonhomme qui ne me dit rien
-de bon.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne le connais pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou
-je me trompe fort, ou c'est un <i>ambulant</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On appelait ainsi des douaniers qui, le jour, portaient des
-vêtements bourgeois et qui étaient comme la police secrète de la
-douane.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas à
-notre dévotion? Nous les payons assez cher, fichtre!</p>
-
-<p>&mdash;Je te dis ce que j'ai vu. Écoute mon conseil. Méfie-toi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, on se méfiera. Est-ce tout?</p>
-
-<p>&mdash;La barrique que j'ai apportée n'était pas facile à dissimuler,
-poursuivit Gohéter-Coz, en tirant ses mots par
-les cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'écria Margéot
-impatienté.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! oui, là! l'homme m'a interpellé d'un ton
-goguenard. «Voilà une belle charretée de fumier!» m'a-t-il
-dit, «il y aura de quoi moissonner après ça!» Je
-lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu as défendu
-les coups.</p>
-
-<p>Cette fois le vieux Gohéter avait craché toute sa phrase
-en un seul bloc. Margéot arpentait la salle à grands pas.
-C'était signe chez lui de graves préoccupations. Il avait
-les mains derrière le dos et faisait craquer les os de ses
-doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme.</p>
-
-<p>&mdash;Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au
-bout d'un instant. Va dire qu'on l'amène ici&hellip; Oui, triple
-bête, ici où nous sommes!</p>
-
-<p>&hellip; Quand Margéot prétendait avoir acheté tous les
-gabelous de la région, il exagérait. D'abord, il n'eût pas
-commis la sottise de vouloir corrompre les chefs. En
-supposant même qu'ils eussent accepté un marché de ce
-genre, c'eût été se mettre à leur merci. A quoi bon d'ailleurs?
-Il n'avait rien à faire avec les chefs. Ce ne sont
-pas eux qui montent les gardes de nuit, dans les petits
-sentiers de falaise, au long des flots. Non. Il avait tout
-bonnement désintéressé quelques employés subalternes,
-quelques pauvres hères, qui ne pouvaient trouver de
-profit à faire leur devoir qu'à la condition d'y manquer
-sans cesse. C'étaient pour la plupart des malheureux
-chargés de famille. Ils servaient tant bien que mal le
-gouvernement, qui les payait à peine; ils fermaient les
-yeux sur les agissements de Margéot qui leur donnait
-l'aisance.</p>
-
-<p>Un d'eux, un sous-patron, avait reçu de l'avancement,
-une quinzaine de jours auparavant, et avait dû rejoindre
-dare-dare son nouveau poste. Un jeune homme l'avait
-remplacé, un Français de l'Est, une petite frimousse imberbe,
-mais résolue. Margéot avait été prévenu de cette
-mutation par un de ses <i>amis</i> de Pontrieux. Mais le billet
-de l'ami ajoutait: «Rien à craindre; c'est un blanc-bec,
-un enfant, presque une fille». Margéot, dès lors, ne s'en
-était pas autrement soucié. En quoi il eut tort.</p>
-
-<p>Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser
-à tout.</p>
-
-<p>C'est ce que Margéot se disait, le soir du jour où il eut
-avec Gohéter-Coz la conversation relatée plus haut.</p>
-
-<p>Il pouvait être environ neuf heures. Soudain un paysan,
-le garçon d'écurie, se précipita dans la cuisine en
-poussant un cri d'alarme:</p>
-
-<p>&mdash;Les gabelous!</p>
-
-<p>D'un coup de poing, Margéot l'abattit sur le sol.</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra
-à te mêler de ce qui ne te regarde pas.</p>
-
-<p>Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine,
-pour éclairer ces «messieurs de la douane».</p>
-
-<p>&mdash;A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive?</p>
-
-<p>Ils étaient une vingtaine d'<i>habits verts</i>, presque tous
-des stipendiés du maître de Kercabin. Mais à leur tête
-s'avançait crânement le nouveau sous-patron. Il avait,
-en effet, la mine blanche et menue d'une fillette. On lui eût
-donné seize ans, tout au plus. Les yeux seuls étaient d'un
-homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant
-eux, des yeux virils, aux prunelles énergiques.</p>
-
-<p>Il s'inclina légèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit-il, je soupçonne fort cette maison
-d'être un dépôt de recel pour des marchandises de
-contrebande. Pas plus tard que ce matin, il a été transporté
-un foudre d'alcool. Je me vois dans la nécessité de
-procéder à une perquisition domiciliaire. Je vous serai
-reconnaissant de me faciliter cette tâche; au besoin, je
-vous en requiers.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais que ma maison et moi devions être au-dessus
-de semblables soupçons, dit Margéot. Ce n'est pas
-d'hier que j'habite le pays. Je n'y suis pas, comme vous,
-un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les portes
-vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie,
-commencez par cette pièce.</p>
-
-<p>Cette pièce, c'était la vaste salle à manger du château.</p>
-
-<p>A peine Margéot en eut-il poussé les battants que le
-sous-patron s'arrêta, interloqué. D'un geste machinal, il
-se découvrit.</p>
-
-<p>Au milieu de la salle, un grand catafalque était dressé.
-Les lignes du cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire
-aux plis amples dont les franges traînaient à terre.
-De vieilles femmes étaient agenouillées de-ci de-là; l'une
-d'elles récitait les longues prières de la mort, les autres
-marmonnaient les répons.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que je renvoie momentanément ces
-femmes? demanda Margéot d'un ton pénétré.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, répartit le douanier. C'est chose sacrée
-que la mort. Je n'ai rien à voir ici.</p>
-
-<p>Il fit néanmoins quelques pas dans l'appartement, mais
-ce fut pour prendre la branche de buis qui trempait dans
-une assiette pleine d'eau bénite, au pied du catafalque,
-et pour en asperger le drap funéraire.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui
-vous venez de rendre cet hommage fut le plus loyal des
-serviteurs. Je le vénérais à l'égal de mon père.</p>
-
-<p>Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent
-lentement.</p>
-
-<p>Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les
-autres chambres, par acquit de conscience, avec une hâte
-visible d'en finir, peut-être même avec le regret d'avoir
-commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue,
-après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer
-jusqu'à Pontrieux.</p>
-
-<p>&mdash;Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en
-rentrant dans la salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres.
-Nannik, enlève le couvert!&hellip;</p>
-
-<p>Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et
-croix d'argent, en un clin d'&oelig;il tout eut disparu. Et,
-dans la pièce immense, resta seule en sa nudité ventrue
-l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait pu être
-constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible
-du <i lang="en" xml:lang="en">gin</i>, la triste empoisonneuse des derniers Bretons.
-Margéot fit percer la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur
-blonde coula. Lèvres d'hommes, lèvres de femmes
-y burent à même, comme au jet d'une fontaine.</p>
-
-<p>Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la
-mémoire.</p>
-
-<p>On ne joue pas impunément avec l'<i>Ankou</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Personnification de la mort en Basse-Bretagne.</p>
-</div>
-<p>Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de
-farce, la Mort prit son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais
-la maison qu'après y avoir fait place nette.</p>
-
-
-<h4>VIII</h4>
-
-<p>Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé
-à l'extrémité du quai, hors ville.</p>
-
-<p>En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge&mdash;un
-bouge plutôt,&mdash;dont l'enseigne était un calembour: <span class="sc">A
-l'Ancre noire</span>.</p>
-
-<p>Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner.
-Un cavalier mit pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier
-parut dans le cadre de la porte, élevant un fanal
-au-dessus de sa tête, pour reconnaître le nocturne voyageur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement.
-J'en étais sûr. Demandez à ma femme. Je lui disais
-à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval pour avoir ce trot de
-velours.» Depuis la tournée de Guingamp, voyez-vous,
-rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik&hellip; Ah!
-c'est une fameuse bête!&hellip; N'est-ce pas, ma mie, que
-nous sommes une fameuse bête?</p>
-
-<p>Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le
-poitrail d'Awellik.</p>
-
-<p>&mdash;Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton
-affreuse écurie, et fais-lui donner un picotin d'avoine.
-Sois prompt, Dollo! j'ai à te parler.</p>
-
-<p>Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de
-camp, Margéot entra. «Madame Dollo»&mdash;comme on
-disait à Pontrieux&mdash;l'introduisit dans un étroit cabinet,
-dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et
-deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint
-par l'ex-routier.</p>
-
-<p>&mdash;Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls,
-tu m'écrivais il y a quelques jours: «&hellip; Le nouveau
-sous-patron? rien à craindre, une fille!» Tu n'y vois pas
-clair, mon brave. Cette «fille» est capable de venir à
-bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu,
-ce gringalet?</p>
-
-<p>&mdash;Metzu.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il en ce moment au corps de garde?</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois.</p>
-
-<p>&mdash;Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui
-que Margéot, de Kercabin, désirerait l'entretenir.</p>
-
-<p>Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et
-celui-ci se saluèrent cérémonieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux
-ce soir, j'ai tenu à vous rendre votre visite de
-l'autre jour&hellip; Croyez qu'il n'y a aucune ironie dans mes
-paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous
-rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction
-de votre attitude, par la délicatesse de votre procédé.</p>
-
-<p>Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient
-seuls en tête à tête. Le maître de Kercabin reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne.</p>
-
-<p>Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs
-verres:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande votre amitié. Voici la mienne.</p>
-
-<p>Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où
-tintèrent des pièces d'or.</p>
-
-<p>Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité
-et d'une acuité étranges.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix
-tranquille où perçait cependant quelque mépris, nous
-ne sommes pas en foire; en tout cas, je ne suis pas à
-vendre.</p>
-
-<p>Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta
-de son cou de taureau à sa large face congestionnée. Il
-dressa son poing, son formidable poing, lourd comme la
-masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le crâne
-du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir
-plaintif, son âme légère d'adolescent s'exhala de ses
-lèvres. Ce coup d'assommoir l'avait tué. Mais quand
-Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs, dilatés, attachaient
-encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité
-troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il
-appela Dollo.</p>
-
-<p>&mdash;Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la
-bougette. Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui
-servirait plus de rien. Il a son compte. Si on vient chez
-toi réclamer le gabelou, tu diras que tu nous auras vu
-sortir ensemble, ce qui ne sera point un mensonge.</p>
-
-<p>Margéot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le
-jeter en travers sur ses puissantes épaules.</p>
-
-<p>Qui aurait été cette nuit-là sur la route de Pontrieux à
-Lanvollon et de Lanvollon à Saint-Brieuc se fût signé
-d'épouvante et n'eût pas manqué d'affirmer, le lendemain,
-qu'il avait vu passer le cheval du Diable, rapide
-comme l'éclair et mystérieux comme la nuit.</p>
-
-
-<h4>IX</h4>
-
-<p>Margéot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisième
-jour, il parut au bout de l'avenue, monté sur
-Awellik, sa bête de prédilection. Il trouva les gendarmes
-installés chez lui et feignit une vive surprise. Le juge
-d'instruction aussi était là. Dans un coin Nannik pleurait.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Margéot, dit le magistrat, en y mettant
-les formes, vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé
-avant-hier, dans l'écluse d'un moulin en amont de Pontrieux,
-le cadavre du sous-patron des douanes Metzu,
-avec qui vous avez passé la soirée de vendredi, à l'auberge
-de l'<i>Ancre Noire</i>, s'il faut en croire le témoignage
-des hommes de service, cette nuit-là, au corps de garde,
-corroboré par celui du cabaretier lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Il est exact, monsieur le juge, que j'ai passé avec le
-sous-patron Metzu la soirée de vendredi, entre neuf
-heures et quart environ et neuf heures et demie. Nous
-avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu, au
-sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu'à
-ce que je fusse hors ville. Nous nous séparâmes très
-cordialement, à l'amorce de la route de Lanvollon. Il me
-souhaita bon voyage. J'allais à Saint-Brieuc, d'où j'arrive.
-C'est tout ce que je puis vous dire.</p>
-
-<p>&mdash;Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda
-le juge d'instruction à l'un des gendarmes.</p>
-
-<p>La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra.</p>
-
-<p>&mdash;Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge
-en lui montrant Margéot.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margéot pour avoir
-cette force. Il a fait tourner le douanier au-dessus de sa
-tête et l'a lancé au beau milieu de l'étang. D'ailleurs, je
-suis sorti en entendant le plouf! du cadavre dans l'eau,
-et j'ai parfaitement vu le large dos de Margéot qui remontait
-la colline pour regagner la route. J'ai regardé à
-l'horloge du moulin. Il était juste dix heures vingt minutes.</p>
-
-<p>&mdash;Cette déposition est accablante pour vous monsieur
-Margéot, observa le juge.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon
-hôtesse de Saint-Brieuc. Je descends toujours à la <i>Pomme
-d'Or</i>&hellip; Comme j'arrivais à la porte, M<sup>me</sup> Verry priait les
-consommateurs de quitter l'estaminet, parce que les
-douze coups de minuit venaient de sonner et que c'était
-l'heure de la fermeture réglementaire.</p>
-
-<p>Margéot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un
-instant, il ne se départit de son calme. Tel il s'était montré
-le jour de ce premier interrogatoire, tel il demeura
-jusqu'à la fin du procès, tel il fut à la cour d'assises.
-M<sup>me</sup> Verry, l'opulente hôtesse de la <i>Pomme d'Or</i>, et les
-quelques buveurs qui étaient attablés chez elle le soir du
-crime attestèrent que, à minuit sonnant, Margéot faisait
-son entrée dans l'estaminet. L'avocat de l'accusé ne prit
-même pas la peine de plaider.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs les jurés, dit-il, on ne peut vous poser
-qu'une question. La plupart d'entre vous êtes des éleveurs.
-Pensez-vous qu'un cheval, si merveilleusement
-doué qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures vingt
-à minuit les quinze lieues qui séparent Milin-Wern de
-Saint-Brieuc?</p>
-
-<p>Margéot fut acquitté haut la main.</p>
-
-<p>Les habitants de Plouëc lui firent une ovation.</p>
-
-<p>Mais à peine rentré à Kercabin, son premier soin fut de
-renvoyer tout son monde. Il ne garda près de lui que Nannik.
-L'entreprise qu'il avait montée s'émietta. Il vécut désormais
-inabordable, en proie à une mélancolie farouche.</p>
-
-<p>Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il
-trépassa. Il s'était fait préparer une tombe dans le jardin,
-avait prié le recteur de la bénir. On y coucha son cercueil
-immense, par une nuit de tempête et d'éclairs.</p>
-
-<p>En même temps que Margéot, disparut Awellik.</p>
-
-<p>On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au
-loin, la crinière au vent, hennissant une longue plainte
-d'âme en détresse.</p>
-
-<p>&hellip; C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore
-dans la cour de Kercabin. Il vient sans doute y
-chercher son maître, son maître Margéot, mort de tristesse
-pour avoir tué le gabelou aux yeux noirs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II<br />
-AUX VEILLÉES DE NOËL</h2>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch5">NÉDÉLEK<br />
-<span class="small">(LA FÊTE DE NOËL CHEZ LES BRETONS)</span></h3>
-
-
-<p>La solennité de Noël a donné naissance à une riche
-floraison de chants populaires célébrant sur tous les tons,
-et même sur les moins religieux parfois, le touchant épisode
-de la Nativité. Chaque région, chaque province a
-les siens, qui réfléchissent le tour d'imagination propre
-à ses habitants. Ils ont, en Bourgogne, une jovialité large,
-bien nourrie, haute en couleur; en Provence, une grâce
-heureuse et comme ensoleillée; ils sont, en Bretagne, où
-la joie même a quelque chose de grave, d'une mysticité
-délicieuse qui en fait comme les fragments épars d'une
-sorte d'évangile apocryphe, composé par des poètes barbares,
-mais pieux, à l'usage du peuple armoricain. Les enfants
-des bourgs, et aussi les mendiants, les vieilles femmes,
-les vont chantant de portes en portes, aux approches
-du jour consacré. Du 20 au 25 décembre, les rues foisonnent
-de ces «chanteurs de Nédélek»<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Ils voyagent
-par groupes, le plus souvent à la tombée de la nuit, égrenant
-leur répertoire le long des seuils, implorant, en
-échange, le <i>cuignaoua</i>, les étrennes du pauvre, au nom de
-Jésus. D'aucuns se réunissent sur la place du village ou
-s'échelonnent sur les marches du cimetière, et se mettent
-à psalmodier en plein air, sous les étoiles, de rustiques
-récitatifs où il arrive que le même acteur soit tour à tour
-mage et berger. Tous sont tout entiers à leur rôle d'annonciateur
-du Messie. Ils y apportent une conviction
-ingénue et entêtée. Pluie ou verglas, ils n'en ont cure.
-J'en ai vu stationner devant les maisons, fronts découverts
-et toujours bramant, sous des averses torrentielles.
-Parmi eux, beaucoup ne sont pas éloignés de croire que
-le Christ est venu spécialement pour les Bretons. Aussi
-le poème de sa naissance a-t-il pris, en passant par leurs
-lèvres, une forte teinte celtique. Il suffirait de coudre
-ensemble, à la façon des rhapsodes, quelques-uns des
-«noëls» locaux où cette naissance est célébrée, pour
-obtenir un évangile complet, j'entends un évangile bas-breton,
-de la Nativité. C'est ce que l'on a tenté de faire
-dans les lignes qui suivent, en demeurant fidèle non seulement
-à l'esprit, mais, autant que possible, à la lettre
-de ces naïves inspirations.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Nom breton de Noël.</p>
-</div>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Or, c'était à Beth-Léhem, la petite ville de Judée, à
-deux lieues de Jérusalem la sainte. Le soir descendait,
-doux et pur, quoiqu'on fût au c&oelig;ur de l'hiver. Depuis de
-longues heures déjà le marché était fini; et cependant
-les rues étaient pleines de monde, et sans cesse la foule
-s'accroissait. Car l'empereur de Rome, désireux d'être
-fixé sur le nombre de ses sujets, avait ordonné à tous
-les habitants de la contrée de se faire inscrire au greffe
-de leur quartier. Et tous étaient venus, rois, princes,
-bourgeois et simples artisans. L'hôte de la grande hôtellerie
-de Beth-Léhem, debout sur le seuil de sa porte, et
-regardant passer les flots de la multitude, disait à sa
-femme empressée autour des fourneaux:</p>
-
-<p>&mdash;On prétend qu'il a déjà défilé dans les salles du
-greffe plus de cinquante mille personnes. Si l'affluence
-continue, les gens ne trouveront ni à se nourrir ni à se
-loger&hellip; Nous, notre maison est vaste, et les familles de
-conséquence ont accoutumé d'y descendre. Je ne crois
-pas qu'il reste une seule chambre qui ne soit point retenue.
-Que s'il se présente des pauvres, des manants, de la
-canaille, des gueux et des pouilleux, il est urgent de
-veiller à ce qu'ils n'entrent point. Je vais, à ce dessein,
-faire fermer toutes les issues, pousser tous les verrous,
-et l'on n'ouvrira désormais qu'aux gentilshommes qui
-viendront en litière, en carrosse ou en magnifique équipage.</p>
-
-<p>Ainsi parla l'hôte, et sa femme fut d'avis qu'il parlait
-selon la raison.</p>
-
-<p>Cependant la foule commençait à se disperser, chacun
-gagnant son gîte en grande hâte. Les rues et les ruelles
-se vidaient l'une après l'autre. Il n'y avait plus guère
-dehors que les commères qui restent tard à deviser ensemble.
-Soudain, une d'elles dit aux voisines:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est celle, là-bas, qui monte la rue si péniblement
-et d'une démarche si chancelante?&hellip; Elle est
-toute jeunette encore, et pourtant elle va bientôt être
-mère&hellip; Rouge est sa jupe, si je ne me trompe, et bleu
-son manteau. Son visage est plutôt d'une jeune fille
-avant les fiançailles que d'une femme après les noces,
-tant il est délicat et agréable à regarder.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, répartit une autre commère, on ne saurait
-dire si l'homme qui s'avance à côté d'elle doit être
-appelé son père ou son mari; il a barbe grise et l'air
-quasi vénérable. Avec quelle sollicitude il prend soin
-d'elle et la soutient!&hellip; Et toutefois il est lui-même bien
-chargé, le malheureux. Voyez, il a sur le dos un bissac
-rempli des instruments de sa profession. C'est sans doute
-quelque artisan, et qui n'a que le travail de ses dix doigts
-pour subvenir aux frais du voyage.</p>
-
-<p>Celui qui s'avançait de la sorte était Joseph le charpentier,
-et la femme qui l'accompagnait était Marie, de
-la race de David. Et si elle était si lasse, si pâle, si exténuée,
-c'est qu'elle portait dans ses entrailles un fruit
-que nulle autre mère n'a porté, un enfant qui était un
-Dieu. Cela, les commères l'ignoraient et, avec elles, le
-monde entier, les temps n'étant pas encore venus.</p>
-
-<p>Joseph, en passant près d'elles, leur demanda où il
-trouverait à loger. Elles lui montrèrent la grande hôtellerie
-du haut de la rue, et Marie, bien doucement, les
-remercia&hellip; Et Joseph de heurter à la porte avec son
-bâton de voyageur. Il entendit l'hôtelier qui disait à une
-des servantes:</p>
-
-<p>&mdash;On frappe. Allez voir qui est là, mais souvenez-vous
-qu'il n'y a place que pour qui a dans les poches bruit
-d'or ou d'argent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! répondit Joseph à la servante, je n'ai ni or ni
-argent à offrir à votre maître&hellip; Mais dites-lui en quel
-état est celle-ci qui est ma femme, et peut-être aura-t-il
-pitié&hellip; C'est ici la vingtième porte à laquelle nous frappons:
-personne n'a voulu de nous. Ce que nous demandons
-n'est pas grand'chose: une poignée de foin ou de
-paille et un toit qui nous abrite contre la fraîcheur mauvaise
-de la nuit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, cria de l'intérieur l'hôtelier, passez votre
-chemin. Nous n'hébergeons point les vagabonds!</p>
-
-<p>Or, cet homme avait un fils clerc qui se destinait à la
-prêtrise et qui avait l'âme compatissante. Celui-ci ne put
-voir la figure honnête de Joseph et les yeux suppliants de
-Marie sans en être remué. Il dit à son père sévèrement:</p>
-
-<p>&mdash;Votre cupidité vous perdra. N'est-ce pas elle déjà
-qui est cause si ma s&oelig;ur Berta, l'aînée de vos filles, est
-venue au monde sans bras, comme une créature maléficiée?
-Croyez-moi, ne vous exposez point à de pires infortunes,
-en repoussant ces malheureux qui vous implorent.
-Accordez-leur l'hospitalité, fût-ce dans la crèche
-de l'âne. Au moins ils ne mourront ni de lassitude ni de
-froid.</p>
-
-<p>L'hôtelier dit à la servante d'un ton bourru:</p>
-
-<p>&mdash;Va donc, puisque mon fils clerc le veut; prends la
-lanterne et conduis ces quémandeurs à l'étable.</p>
-
-<p>La servante fit ce qui lui était ordonné, puis se retira
-laissant Joseph et Marie dans l'ombre de la crèche.
-Mais aussitôt il s'éleva des vêtements de la Vierge une
-lumière douce comme la vapeur qui s'exhale des prés au
-clair de lune. Et Joseph vit qu'ils n'étaient pas seuls, que
-deux bêtes aussi étaient là, un b&oelig;uf et un âne, qui n'étaient
-même pas attachés. Et il dit à sa femme:</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez point de peur, Marie. Ces bêtes ne vous feront
-point de mal. Elles sont lasses, comme nous, car
-elles ont beaucoup peiné.</p>
-
-<p>Ils s'allongèrent tous deux dans la paille fraîche. Et
-Joseph ne tarda pas à s'endormir, et Marie, ayant elle-même
-fermé les yeux, fit ce rêve:</p>
-
-<p>Le fils qui devait naître d'elle se tenait debout à ses
-pieds et lui demandait: «Petite mère, dites-moi, êtes-vous
-plongée dans le sommeil ou simplement étendue
-dans le repos?» Et elle répondait: «Je ne sais si je dors
-ou si je repose, mais je songe un songe qui vous concerne.»&mdash;«Et
-quel est ce songe que vous songez?»&mdash;«Mon
-enfant chéri, des gens qui portent des fanaux
-s'avancent vers vous et vous arrêtent. Voici qu'ils vous
-traînent par les sentiers tristes d'une montagne jusqu'à
-la cime. Sur une croix vous êtes cloué et par des fouets
-de plomb vous êtes flagellé. Le sang coule sur votre face
-divine, mêlé aux crachats de la populace; votre âme
-s'échappe dans un grand cri. Tel est mon rêve.» Comme
-elle achevait ces mots, elle se réveilla et, ayant passé la
-main sur son visage, elle le sentit moite de sueur. Par la
-lucarne percée dans le toit, au-dessus de sa tête, elle vit
-que les astres étaient haut dans le ciel. Son fruit dans
-ses entrailles remuait. Elle dit à Joseph, toute triste encore
-du songe dont elle venait de sortir:</p>
-
-<p>&mdash;Secoue tes membres fatigués. Lève-toi, car les temps
-sont proches. Le Dieu que je porte en mon sein demande
-à connaître les amertumes de la vie.</p>
-
-<p>Elle n'avait pas fini de parler que Jésus naissait.
-Comme un rayon de soleil traverse un verre sans le briser,
-ainsi naquit Jésus sans entamer la virginité de sa mère.
-Avec une poignée de foin arrachée au râtelier des animaux,
-Joseph façonna une couchette pour l'enfant.</p>
-
-<p>Marie lui dit, d'une voix faible:</p>
-
-<p>&mdash;Seule, je ne saurais l'emmailloter. Cours donc à
-l'hôtellerie. Prie une des filles de la maison qu'elle me
-vienne en aide.</p>
-
-<p>Et Joseph alla, heurta derechef à la porte, supplia l'hôte
-au nom de l'Éternel.</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme vient d'enfanter pour la première fois.
-Elle est jeune et inexpérimentée. De grâce, permettez
-qu'une de vos filles, ou, à leur défaut, une de vos servantes
-lui prête la main pour emmailloter l'enfant.</p>
-
-<p>L'hôte sommeillait dans le lit clos, auprès du foyer.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, s'écria-t-il, ces gueux, quand on a la
-faiblesse de les accueillir chez soi, vous font plus de train
-que les gens de qualité!&hellip; Cherchez ailleurs, l'homme!&hellip;
-Mes filles sont couchées et mes servantes ont à s'occuper
-d'autre chose que de soigner des nouveau-nés.</p>
-
-<p>Joseph, sans se décourager, reprit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai vu par la fenêtre, en passant, une jouvencelle
-accroupie dans le coin de l'âtre et qui n'avait rien à faire
-que se chauffer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu l'entends, Berta, dit l'hôte; il s'imagine que tu
-peux être à sa femme de quelque secours. Suis-le donc,
-afin qu'il reconnaisse son erreur et qu'ensuite il nous
-laisse en paix.</p>
-
-<p>Sans une parole, Berta se leva du milieu des cendres
-et suivit Joseph jusqu'à l'étable. Et là:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, dit-elle tristement, vous n'avez à attendre
-de moi aucune aide.</p>
-
-<p>Et elle agita ses manches qui pendaient, car, au lieu
-de bras et de mains, elle n'avait, hélas! que deux moignons.</p>
-
-<p>&mdash;Ton sort est à plaindre, lui dit Marie, mais tu ne
-seras pas venue en vain.</p>
-
-<p>Et, l'ayant fait asseoir auprès d'elle, dans la litière,
-elle plaça l'enfant sur ses genoux. Et aussitôt Berta eut
-bras et mains, pour emmailloter Jésus qui lui souriait.
-Tel fut le premier miracle du Sauveur. Par la seule vertu
-de son sourire, une fille maléficiée fut guérie. Berta, le
-c&oelig;ur plein d'allégresse, chanta une berceuse douce, la
-berceuse de Nédélek:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n'y avait ni chandelle, ni feu,</div>
-<div class="verse">Dans la crèche où naquit l'Enfant-Dieu,</div>
-<div class="verse">Dans la crèche où Jésus naquit</div>
-<div class="verse">Sur une jonchée de foin vert,</div>
-<div class="verse">Lui, le Rédempteur, le Messie!</div>
-<div class="verse">Il n'y avait ni feu, ni chandelle;</div>
-<div class="verse">Le vent soufflait à travers le toit;</div>
-<div class="verse">Mais, dans la nuit, mille cierges de cire</div>
-<div class="verse">Brillaient plus clairs que la lune;</div>
-<div class="verse">Et c'étaient les anges qui faisaient le vent</div>
-<div class="verse">En battant le ciel de leurs ailes.</div>
-</div>
-
-<p>Ainsi chantait Berta. Que les mères retiennent ce chant.
-Il a bercé le Christ. Il n'en est pas de plus efficace: rien
-qu'à l'entendre, les enfants malades s'endorment calmés
-et, le lendemain, se réveillent dispos&hellip; Quand Jésus eut
-clos les yeux, Marie dit à Berta:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as veillé près de moi en cette nuit terrestre, tu
-goûteras à mes côtés la lumière du jour sans fin. Sainte
-au paradis tu seras. Et je veux que ta fête parmi les
-hommes se célèbre avant la mienne. Les femmes en couches
-t'invoqueront dans la douleur et te béniront dans
-la joie. Tu donneras force et santé aux nourrissons, aux
-nourrices un lait intarissable. Cette promesse que je te
-fais, sois assurée que mon Fils la ratifiera.</p>
-
-<p>Et cependant, à travers le ciel étoilé, dans la nuit de
-décembre plus claire qu'un soir de juin à l'heure du couchant,
-des anges passaient, par légions innombrables, et
-tourbillonnaient ainsi que les vols de mouettes blanches
-sur l'estuaire des rivières salées. Leurs grandes ailes silencieuses
-traçaient de-ci de-là des sillages couleur d'argent.
-Ils chantaient: «Gloire, gloire, dans les profondeurs
-du firmament, au créateur du soleil et de la lune
-et de tout ce qui est sur la face de la terre!»</p>
-
-<p>A leur voix, le monde entier tressaillit. Une procession
-immense se mit en marche vers Beth-Léhem. Les hommes
-vinrent, les animaux suivirent, et les arbres, dit-on,
-inclinant leurs cimes dans la direction de l'étable sainte,
-pleurèrent d'être attachés au sol. Les pâtres des montagnes
-arrivèrent les premiers. Une étoile de là-haut leur
-avait fait signe et, jusqu'au terme du voyage, avait cheminé
-devant eux. Des pêcheurs, mouillés au large, entendirent
-des musiques ravissantes vibrer dans les flots;
-leurs barques, rompant les amarres, dérivèrent d'elles-mêmes
-vers le rivage, comme pour leur enjoindre d'aller
-adorer le Messie. Après les bergers et les marins, ce fut le
-tour des laboureurs, des artisans, et enfin des rois. Aux
-mânes mêmes des ancêtres, enfouis dans les limbes, il
-fut donné de contempler le visage rayonnant de Jésus&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Telle est, dans ses traits principaux, la rustique épopée
-dont les chanteurs de Noël font retentir les bourgades
-bretonnes. Elle se complète par des pastorales que l'on
-jouait naguère dans les églises mêmes (<i>Noël des Bergers</i>,
-<i>Noël des Mages</i>), et sur lesquelles il serait trop long d'insister.
-Elle se complète surtout par un ensemble de
-croyances et de traditions, communes sans doute à la
-plupart des peuples chrétiens, mais qui ont gardé en ce
-pays d'Ouest une empreinte singulièrement vive et profonde.</p>
-
-<p>On vient de voir les ancêtres associés, jusque dans les
-ténèbres des limbes, à l'allégresse universelle. C'est fête,
-à Noël, pour les morts aussi bien que pour les vivants.
-Les paysans, qui, des manoirs éloignés, se rendent à travers
-champs à la messe de minuit, croisent parfois en
-route des défilés d'êtres mystérieux, de muettes processions
-d'âmes. Elles sont disposées d'ordinaire sur trois
-rangs: les blanches, les grises, les noires. Celles-ci ne
-font que commencer leur pénitence; les secondes l'ont à
-moitié accomplie; les premières, ayant terminé leur stage
-expiatoire, prendront, au moment de l'Élévation, leur vol
-pour le paradis. Elles suivent, de préférence, les anciennes
-voies abandonnées. A leur tête s'avance un prêtre en surplis,
-escorté d'un enfant de ch&oelig;ur agitant une clochette,
-de laquelle il ne sort aucun son. C'est le <i>recteur</i> des défunts.
-Il mène ses ouailles vers quelque chapelle en
-ruine, comme il s'en voit tant sur les promontoires de la
-côte ou dans les landes de l'intérieur. Les ronces qui
-obstruent le seuil s'écartent spontanément pour laisser
-passer le cortège; la neige qui recouvre la table de l'autel
-se change en une nappe de toile fine, et des cierges
-invisibles s'allument, dont le vent qui souffle est impuissant
-à faire vaciller la flamme. Chacun se place, s'installe.
-Le visage des hommes disparaît sous un feutre à
-larges bords; celui des femmes, sous le capuchon de la
-mante. L'officiant, d'une voix plus ténue qu'une haleine
-de brise, entonne la «messe du silence». Il a été donné
-à des vivants d'y assister par hasard. Un pêcheur de
-Buguélès, rentrant vers minuit de la mer, s'aperçut avec
-stupeur que le sanctuaire croulant de Saint-Gonval était
-illuminé. La curiosité l'amena jusqu'au porche. Comme
-il pénétrait dans l'enceinte, le prêtre, se retournant et
-tenant l'hostie entre ses doigts, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a ici quelqu'un qui peut <i>recevoir</i>. Qu'il s'avance
-donc et qu'il <i>reçoive</i>.</p>
-
-<p>En parlant de la sorte, il regardait fixement le pêcheur.
-Par trois fois, il renouvela cette injonction. A la troisième,
-le pêcheur s'avança. Il s'était confessé au bourg, dans
-l'après-dînée, et pouvait par conséquent <i>recevoir</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ma bénédiction sur toi! murmura le prêtre, aussitôt
-qu'il eut communié; en acceptant de ma main le corps
-du Seigneur Dieu, tu m'as délivré et, avec moi, toutes
-les âmes défuntes ici présentes. Pour ta récompense, tu
-nous rejoindras avant peu.</p>
-
-<p>La semaine d'après, le pêcheur mourut, sans souffrance,
-et, naturellement, alla droit au ciel.</p>
-
-<p>C'est une croyance répandue en France, et même en
-Europe, que, la nuit de Noël, les bêtes devisent entre
-elles dans la langue des hommes. En Bretagne, elles ont,
-ce soir-là, double provende, et leur litière est plus soignée
-que de coutume. Que si vous en demandez la raison, l'on
-vous contera quelque histoire de ce genre: Une année,
-les gens de la ferme de K&hellip;, revenant de l'office de minuit,
-entendirent geindre et ahanner dans l'étable. Une
-grande frayeur les prit. Le maître, cependant, eut la
-hardiesse d'entrer. Il vit une forme, ou plutôt une loque
-humaine que les b&oelig;ufs, tout en sueur, piétinaient avec
-rage et qui, néanmoins, ne cessait de les encourager en
-gémissant: «Allons, les bonnes bêtes! Encore! Encore,
-au nom de Jésus!» Il s'approcha, reconnut, non sans
-épouvante, son père, mort au cours de l'été précédent. Et
-déjà il s'apprêtait à le dégager, le fouet levé sur les b&oelig;ufs;
-mais l'Ombre lui cria: «Ne les touche point! En me
-broyant de la sorte, ils hâtent mon salut: chaque minute
-du supplice qu'ils me font endurer abrège pour moi
-d'un siècle les tortures bien autrement cruelles du purgatoire&hellip;
-Vivant, je les ai fait souffrir; mort, il est juste
-que je souffre par eux&hellip; Que mon exemple te serve!
-Apprends qu'il faut être doux envers les animaux de Dieu,
-et tâche surtout qu'à Noël ils n'aient que des louanges à
-te donner devant la face du Rédempteur!»</p>
-
-<p>Ce ne sont pas seulement les animaux, c'est la création
-tout entière, au dire des Bretons, qui a part avec
-l'humanité aux merveilles de la nuit sainte. Les landes
-désertes, les cimes dénudées, les solitudes même de la
-mer se peuplent de cités splendides, retentissantes d'un
-immense hosannah. Les entrailles des terres et des eaux
-s'ouvrent pendant que tintent les douze coups de minuit
-et laissent voir, au sein de leurs mystérieuses profondeurs,
-des enfilades de salles enchantées où l'or et le
-diamant ruissellent le long des murs. Il n'est pas jusqu'aux
-arbres à qui les bises de novembre ont arraché
-leurs dernières feuilles qui ne se mettent à reverdir momentanément,
-au souffle du printemps divin. Des «fleurs
-de paradis» éclatent en un bouquet magique à la pointe
-de chaque branche, et tout l'espace en est embaumé.
-L'Herbe d'Or (<i>an aour ieoten</i>), l'herbe qui fait aimer, miroite
-à la lueur des étoiles, et devient facile à reconnaître,
-partant à cueillir, dans l'humide gazon des prairies. Enfin&mdash;et
-c'est ici aux yeux du peuple armoricain le miracle
-suprême&mdash;l'eau des sources, pendant le temps que dure
-la consécration, se change, dit-on, en vin pur. On représente
-volontiers la Bretagne comme la terre classique de
-l'ivrognerie. En réalité, la race y est plus sobre qu'on ne
-croit, par force, il est vrai, plutôt que par vertu. Le vin
-surtout apparaît comme une boisson de luxe, exclusivement
-réservée à la table des riches. Il ne manque pas
-de pauvres gens qui, de toute leur misérable vie, n'y ont
-jamais goûté. Pourquoi Jésus naissant ne renouvellerait-il
-pas en leur faveur, une fois par an, le miracle des Noces
-de Cana? On vous citera pour preuve l'aventure, authentique
-ou légendaire, de Nonnic Garlantès. Terminons par
-elle. Ce Nonnic Garlantès était un petit vieillard, un simple
-d'esprit; il errait de bourgs en bourgs, tenant, en guise
-de violon, un sabot sur lequel il faisait mine de jouer
-des airs qui devaient être fort beaux, à en juger par les
-extases où ils le ravissaient. Une nuit de Noël, il vint
-demander l'hospitalité dans une ferme des environs de
-Ploumilliau. On lui dressa un lit de paille dans la grange,
-et, le lendemain matin, selon l'usage, on lui trempa une
-écuellée de soupe. Mais il ne parut pas dans la maison.
-Il était coutumier de ces fugues, de sorte qu'on ne s'inquiéta
-point. Or, vers midi, la servante, ayant eu besoin
-au puits, pensa s'évanouir de frayeur, lorsqu'en tirant
-sur la corde du seau elle vit émerger une tête d'homme.
-On hissa dehors le cadavre: c'était celui de Nonnic. Ses
-yeux grands ouverts ne marquaient nulle épouvante;
-ils avaient même une expression joyeuse, et les lèvres
-souriaient. Les «anciens» dirent: «Sans doute, il aura
-voulu savoir quel goût a le <i>vin de Nédélek</i>, et, pour en
-avoir bu avec excès, il sera mort de béatitude.» Tel fut
-aussi l'avis des autres personnes présentes, et la tradition
-bretonne, en l'adoptant, l'a consacré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch6">NOËL DE CHOUANS</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Depuis trois jours il neigeait sans presque discontinuer.
-Sous le ciel bas et noir la lumière était comme morte: on
-n'eût pas vu clair en plein midi, n'était l'éclat triste de
-toute cette blancheur qui couvrait le sol. Çà et là des
-troncs d'arbres émergeaient, des chênes courts, bossués,
-trapus, tordus, pareils à des squelettes ramassés sur eux-mêmes
-et tout recroquevillés par le froid. Il n'y a guère
-qu'en Bretagne que les pauvres arbres, martyrs du vent,
-ont ces attitudes douloureuses, ces formes tourmentées.
-Et c'est, en effet, au pays d'extrême-ouest que ceci se passait
-dans l'hiver de 1793, la veille de Noël.</p>
-
-<p>Quand je dis: veille de Noël, c'est une façon de parler.
-Car de Noël, cette année-là, bien peu de gens se souciaient.
-Et, dans l'aspect des choses, on eût cherché en
-vain quelque signe annonciateur de la nuit sainte. Depuis
-de longs mois déjà les églises s'étaient vêtues de solitude
-et de silence: elles étaient, au milieu des maisons des
-bourgs, comme des veuves ou comme des tombes. L'herbe
-poussait entre leurs dalles disjointes; les autels ne connaissaient
-plus d'autres guirlandes que la moisissure des
-mousses, parure funèbre des lieux abandonnés. Les cloches&mdash;c'est
-le cas de le dire&mdash;s'en étaient allées au
-diable, ou bien pendaient à leurs jougs, immobiles, sans
-âme ni voix.</p>
-
-<p>Et Noël sans les cloches, Noël sans les grêles sonneries
-qui tintent dans le vent par joyeuses volées, en vérité
-est-ce encore Noël?</p>
-
-<p>L'étoile de la Nativité avait elle-même déserté le firmament.
-Pas une lueur ne veillait là-haut, pas une seule
-petite clarté ne filtrait à travers les amoncellements de
-nues, si épaisses, si lourdes qu'elles semblaient de pierre,
-comme si on avait muré le ciel. Nue aussi était la terre,
-et vide, et, en apparence, inhabitée. On n'y voyait point
-trace de chaumière. La grande uniformité sinistre de la
-neige avait tout nivelé. On eût dit un paysage polaire.
-Tel devait être le monde avant que la lumière fût. Par
-instants, on entendait hennir l'invisible et sauvage troupeau
-des rafales, et des bruits de galops étranges retentissaient
-au loin dans les profondeurs de l'espace. Puis
-c'était de nouveau une paix sans limites, une sorte de
-stupeur universelle; et les flocons blancs se remettaient
-à tomber en silence ainsi qu'une mystérieuse pluie d'atomes.</p>
-
-<p>Voici que, soudain, dans la désolation de la steppe,
-une silhouette d'homme se montra, suivie d'une autre,
-puis d'une troisième.</p>
-
-<p>Ils s'avançaient à la file, entre les deux rangs d'arbres
-qui marquaient la route.</p>
-
-<p>&mdash;Sale corvée tout de même! murmura en français
-l'un d'eux.</p>
-
-<p>Celui qui marchait en tête se retourna pour répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez être tranquilles désormais. Je suis
-certain d'être dans la bonne voie. Avant un quart d'heure
-nous serons arrivés.</p>
-
-<p>Ils portaient le costume du pays vannetais, la veste en
-peau de mouton, la braie de <i>berlinge</i> noir serrée au genou
-et les guêtres en cuir. Tous trois étaient armés: au-dessus
-de leur épaule le canon d'un fusil pointait. A leur
-accoutrement et à leur mine, on les reconnaissait sans
-peine pour des chouans.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, maître, continua l'homme qui paraissait être
-le guide, cette fois j'en suis sûr, nous sommes à la croix
-de Keralzy&hellip; La ferme est à droite&hellip; Une centaine de pas,
-tout au plus.</p>
-
-<p>Ils enfonçaient dans la neige jusqu'à mi-jambes.</p>
-
-<p>Un vague tertre se dessina. L'homme dit:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Motus!</i>&hellip; Ce sont les bâtiments.</p>
-
-<p>Ils en firent le tour, d'un pas précautionneux, tâtant
-les murs pour trouver la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Voici! fit le guide à voix basse.</p>
-
-<p>Les deux autres armèrent leurs fusils, après avoir enlevé
-le mouchoir qui enveloppait la batterie pour la préserver
-de l'humidité.</p>
-
-<p>La ferme semblait vide.</p>
-
-<p>&mdash;L'oiseau aura été prévenu par quelque traître, prononça
-celui des trois hommes qui n'avait pas encore
-parlé. Et il aura déguerpi!&hellip;</p>
-
-<p>A ce moment, dans un appentis adossé à la maison,
-une vache meugla.</p>
-
-<p>&mdash;S'il avait été prévenu, maître, il aurait amené le
-bétail, observa le guide.</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, frappe!</p>
-
-<p>Le poing de l'homme s'abattit sur les ais de chêne qui
-rendirent un son sourd, le lugubre gémissement d'une
-planche de cercueil.</p>
-
-<p>Une voix faible répondit de l'intérieur, en breton:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais ouvrir.</p>
-
-<p>Un verrou cria, le loquet fut soulevé, et par la porte
-entre-bâillée les trois chouans entrèrent. Des ténèbres
-épaisses emplissaient le logis. La voix faible au timbre
-enroué reprit dans l'obscurité:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi. Je ne vous attendais point de sitôt.
-Ma mère me disait encore tout à l'heure que vous ne
-viendriez que sur le coup de minuit. Mais il y a de la
-braise dans l'âtre, sous la cendre. Je ne serai pas long
-à allumer la chandelle de résine.</p>
-
-<p>Une flamme bleuâtre brilla au bout d'une de ces allumettes
-primitives que les paysans d'alors fabriquaient
-avec des tiges de chanvre desséchées et enduites de soufre.
-Puis, à l'angle de la cheminée, la chandelle de résine
-assujettie à une pince en fer se mit à brûler en crépitant.</p>
-
-<p>Et les hommes virent debout sur la pierre de foyer un
-garçonnet en chemise qui leur souriait doucement.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez bien me permettre, dit-il, je me recoucherai.
-Car, depuis le commencement de cet hiver,
-je suis tout à fait malade.</p>
-
-<p>Malade. Oh! oui! Il n'était pas besoin d'être grand clerc
-pour s'apercevoir qu'il se mourait. C'est à peine si un
-souffle de vie animait ce pauvre squelette d'enfant tout
-mangé par la phtisie.</p>
-
-<p>Les trous de ses yeux démesurément dilatés par la
-fièvre étaient comme percés à jour dans sa figure transparente.</p>
-
-<p>Voyant que les trois hommes le regardaient d'un air
-de pitié, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je guérirai peut-être à la belle saison. Mais ce froid
-me glace.</p>
-
-<p>Il se hissa péniblement sur le banc placé en avant du
-lit clos, en guise de marchepied.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j'oubliais, fit-il en se retournant. L'ajonc est là
-près de vous. Il est bien sec et prendra feu tout de suite.
-Seulement je vous prierai de souffler vous-mêmes sur la
-braise. Moi, je ne pourrais pas; j'étoufferais&hellip;</p>
-
-<p>Une quinte de toux l'interrompit, si violente qu'on eût
-juré que tous ses petits os allaient voler en éclats.</p>
-
-<p>Celui des chouans qu'on appelait «maître» le souleva
-dans ses bras, le déposa avec toutes sortes de précautions
-sur la mauvaise couette de balle qui garnissait le lit et
-ramena sur lui les couvertures. Le visage de l'enfant
-exprimait une joie singulière, un ravissement infini. Il
-s'était remis à parler, à mots entrecoupés, et baisait avec
-effusion la main du chouan qu'il avait retenue dans les
-siennes&hellip;</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Une claire flambée rayonnait dans l'âtre. Le petit malade
-s'étant assoupi, le chef de bande était venu s'asseoir
-auprès de ses compagnons.</p>
-
-<p>&mdash;L'aventure est piquante, commença-t-il. J'arrive
-dans le dessein de fusiller le père, et voilà qu'il me faut
-bercer l'enfant. Boishardy jouant à la nourrice! Nos
-amis refuseront d'y croire. C'est étrange, en vérité. Ce
-môme-là, avec sa mine de cadavre et sa voix si triste, m'a
-remué jusqu'aux entrailles&hellip; Notez que je n'ai pas compris
-ça à ce qu'il nous chantait&hellip; A propos, Penn-Dîr,
-qu'est-ce qu'il nous racontait donc, dans son satané breton?&hellip;
-Ah! d'abord, mets une sourdine, s'il te plaît, à
-ton instrument. J'entends qu'il repose en paix, ce gamin!</p>
-
-<p>Le guide, ainsi apostrophé, demeura un instant sans
-répondre. Enfin il dit, très bas, en jetant un regard inquiet
-vers le lit:</p>
-
-<p>&mdash;Je pense que la maladie a troublé le cerveau de
-l'enfant de Keralzy. Plus je réfléchis à ses paroles, plus
-je les trouve dénuées de sens&hellip;</p>
-
-<p>Il avait le mot <i>folie</i> sur les lèvres, mais n'osait le prononcer.
-Cela porte malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Traduis-les, ces paroles, et ne fais pas tant de façons.</p>
-
-<p>Penn-Dîr répéta en français l'énigmatique phrase par
-laquelle l'enfant les avait accueillis.</p>
-
-<p>&mdash;Il nous attendait?&hellip; mais seulement sur le coup de
-minuit?&hellip; murmura Boishardy; voilà qui est bizarre, en
-effet&hellip; Nous tirerons cela au clair. Je soupçonne là-dessous
-une ruse du fermier. Je vous le dis, il aura eu vent
-de notre visite&hellip; Mais, d'abord, inspectons les lieux&hellip;
-Tout ceci n'est pas naturel&hellip; Fleur-d'Épine, allume la
-lanterne, commanda-t-il en s'adressant à l'autre chouan.</p>
-
-<p>Ils firent sans bruit le tour de la maison, ouvrant les
-armoires, sondant avec le canon de leurs fusils les coins
-obscurs. Ils visitèrent ensuite les dépendances; dans l'étable
-ils ne trouvèrent qu'une chèvre et la vache qui, à
-leur arrivée, avait meuglé; dans l'écurie, en revanche,
-deux chevaux de belle encolure dormaient debout, la
-tête appuyée au rebord de la mangeoire.</p>
-
-<p>Leur perquisition terminée, ils rentrèrent, sans avoir
-vu trace de l'homme qu'ils cherchaient, du fermier de
-Keralzy, Yvon Lestrézec.</p>
-
-<p>La semaine d'avant, un chouan poursuivi par les Bleus
-s'était réfugié dans la métairie, et, pendant une journée,
-Yvon Lestrézec l'avait hébergé et nourri; mais la prime
-promise à qui livrerait un rebelle avait tenté la cupidité
-du paysan. Il avait lui-même livré son hôte à la gendarmerie
-prévenue par ses soins.</p>
-
-<p>Pour ce fait, le comité exécutif des chouans, siégeant
-à Vannes, l'avait condamné à mort. Le jugement décrétait
-qu'il serait fusillé en pleine figure à bout portant,
-dépouillé de ses hardes et ligoté tout nu au calvaire de
-Keralzy, avec le nom <i>Judas</i> inscrit au couteau sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Boishardy avait été chargé de l'exécution de la sentence.
-Il s'était mis en route, malgré la neige, malgré ce
-vent d'enfer qui faisait rage, malgré les postes des Bleus,
-disséminés dans toute la région. Comme aide de camp il
-s'était adjoint Fleur-d'Épine. Penn-Dîr, en français Tête-d'Acier,
-un braconnier de Trégunc, batteur de pays, remplissait
-la double fonction de guide et d'interprète.</p>
-
-<p>On sait le reste.</p>
-
-<p>Grand, souple, avec de larges épaules et une taille de
-fille, la face rasée de frais, les yeux francs et audacieux,
-le nez en bec d'oiseau de proie, les lèvres sensuelles et,
-dans la physionomie, un mélange de rudesse et de bonté,
-tel apparaissait Boishardy à la lueur du feu d'ajoncs où
-il venait de reprendre place entre ses deux acolytes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Emile Souvestre, dans les <i>Souvenirs d'un Bas-Breton</i> (2<sup>e</sup> série),
-trace de Boishardy le portrait suivant:</p>
-
-<p>«Les royalistes (des Côtes-du-Nord) avaient pour chef un des
-hommes les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais
-produits aucune guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur
-nommé Boishardy, qui avait vécu jusqu'alors uniquement occupé
-de chasser le loup et de courtiser les jeunes fermières. Les paysans,
-qui le craignaient à cause de sa force et de son audace, l'aimaient
-pour sa franchise familière, sa gaîté et ses élans d'une brusque
-bonté. Il ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni plus
-mauvais que le hasard. C'était un de ces hommes d'instinct, destinés
-à devenir populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir, à
-côté de chaque vertu, un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers
-de la foule. Capables de mauvaises actions quand la passion
-les pousse, mais non d'une méchanceté, parce que la méchanceté
-suppose la corruption et le parti-pris; natures cahoteuses qui
-plaisent, comme les paysages accidentés et les arbres rugueux, par
-le seul charme de la vie et de la variété.»</p>
-</div>
-<p>Par l'entre-bâillement des volets du lit, le petit malade,
-réveillé, se pencha vers le groupe des chouans. Ses cheveux,
-couleur de paille, s'ébouriffaient autour de son visage
-exsangue, d'une pâleur de vieille cire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous désirez peut-être manger, fit-il. Il y a une
-tourte de pain de seigle dans la huche, et sur la planche
-qui est là-haut, suspendue à la poutre, vous trouverez
-dans un plat d'étain une tranche de lard fumé.</p>
-
-<p>Penn-Dîr transmit cette offre au chef de bande.</p>
-
-<p>&mdash;Remercie-le, répondit celui-ci. Sa politesse n'est
-pas à dédaigner.</p>
-
-<p>L'instant d'après, ils étaient à table tous les trois. La
-course dans la neige leur avait creusé l'estomac; ils soupèrent
-avec appétit. Sur l'ordre de Boishardy, le guide
-interprète, sans perdre une bouchée se mit en devoir
-d'interroger l'enfant, traduisant en breton les questions
-du «maître» et en français les réponses du bambin:</p>
-
-<p>&mdash;N'as-tu pas dit que tu nous attendais? Tu sais donc
-qui nous sommes?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, oui. Il y a trois ans, quand on faisait encore
-le catéchisme à l'église du bourg, j'y assistais tous les
-samedis. Le recteur, celui qui s'en est allé chez les Anglais,
-nous a souvent raconté votre histoire, et j'ai bien
-retenu vos noms.</p>
-
-<p>&mdash;Lesquels, s'il te plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Gaspar, Melchior et Balthazar, débita l'enfant tout
-d'une haleine, sur un ton de leçon apprise par c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Le cher innocent! il nous prend pour les Rois
-Mages, murmura Boishardy.</p>
-
-<p>Penn-Dîr reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ta mère t'avait averti que nous viendrions?&hellip;
-Mais comment a-t-elle pu te laisser seul, malade comme
-tu es?</p>
-
-<p>&mdash;Les temps sont durs et nous ne sommes pas riches.
-Depuis quelques jours elle accompagne mon père, chaque
-soir, au manoir des Saliou, à une demi-lieue d'ici. Ils y
-passent la nuit à teiller du lin et ne rentrent qu'à l'aube.
-Ce n'est pas que ça leur plaise. Ma mère pleure toujours
-en m'embrassant au départ. Mais le père lui dit: «Il le
-faut! il le faut!» Et ils s'en vont. Quand on est pauvre,
-on ne fait pas ce qu'on veut.</p>
-
-<p>Boishardy pensait: «Le rustre s'est méfié, s'il n'a été
-prévenu. Mais je trouverai moyen, quoi qu'il fasse, de
-lui régler son compte.»</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir, continua l'enfant, ils m'ont dit: «Si l'on
-vient frapper, va ouvrir et n'aie pas peur. Rappelle-toi
-que, la nuit de Noël, les envoyés de Dieu courent les
-chemins.»</p>
-
-<p>Fleur-d'Épine s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, c'est nuit de Noël. Nous réveillonnons en
-ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, demanda Penn-Dîr, tu n'as pas eu peur de
-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, j'ai été bien content. Durant tant
-d'années je vous ai attendus en vain! J'avais beau mettre
-mes sabots dans le coin de l'âtre, je n'y retrouvais le
-lendemain matin que la paille de la veille. J'en étais
-venu à croire que Keralzy n'était pas sur votre route.
-Les autres, de mon âge, étalaient devant moi leurs
-jouets, un tas de belles choses peinturlurées que le <i>Mabik
-Jésus</i> leur avait fait distribuer par ses mages, ses bergers
-ou ses apôtres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en
-allais pleurer de désespoir, derrière le fournil, non pas
-tant à cause du cadeau que parce qu'il me semblait
-triste qu'on m'oubliât de la sorte.</p>
-
-<p>«Ma mère tâchait de me consoler, en me disant: «Sèche
-tes larmes, petit Job. Tu verras, l'année prochaine les
-gens du bon Dieu t'apporteront un habit neuf aussi bleu
-que le ciel avec des boutons de nacre aussi brillants que
-les étoiles.» Mais moi, je faisais «non» de la tête. Je
-n'avais plus foi. Si vous aviez tardé d'un Noël encore, je
-suis sûr que la peine que j'en aurais eue m'aurait tué.
-Tenez, quand enfin j'ai entendu votre coup à la porte, j'ai
-pensé mourir de joie&hellip;»</p>
-
-<p>Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppressée
-sa voix râlait. Il fit cependant un dernier effort pour
-demander:</p>
-
-<p>&mdash;Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit
-bleu aux boutons de nacre?</p>
-
-<p>Boishardy s'était levé d'un bond; sur ses joues roses
-deux grosses larmes roulaient. Il tira sa montre: elle
-marquait dix heures.</p>
-
-<p>&mdash;Penn-Dîr, fit-il, réponds-lui qu'il dorme tranquille
-et que demain, au lever du jour, l'habit sera étendu au
-pied de son lit, veste, gilet et pantalon&hellip; Vous autres,
-faites le quart jusqu'à mon retour, et, à la moindre
-alerte, égaillez-vous!</p>
-
-<p>Le terrible homme était déjà dehors.</p>
-
-<p>On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui
-s'ébroue, puis un «hop!» sonore, puis un galop sourd,
-bientôt étouffé dans le vaste silence des neiges&hellip;</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Blanches elles étaient, les neiges,&mdash;blanches d'une
-blancheur morne, blafarde, d'une blancheur de suaire.
-Et, sur les grandes étendues blêmes, le ciel de plus en
-plus s'abaissait, comme un couvercle noir, comme la
-dalle immense d'un immense tombeau.</p>
-
-<p>Qui eût été, cette nuit-là, sur les routes&mdash;comme dit
-la chanson&mdash;se fût signé d'épouvante, croyant voir
-passer la bête de l'Apocalypse.</p>
-
-<p>Et c'était Boishardy qui s'en allait chevauchant, en
-quête d'un habit neuf pour le petit de Keralzy. Cramponné
-à la crinière de sa monture, la joue collée à son
-poitrail pour mieux rompre la bise, il allait, il allait.</p>
-
-<p>Mais laissons parler ici la vieille complainte, composée,
-dit-on, par un tailleur de pierres, et que les bardes
-ambulants, depuis lors, ont fait entendre à tous les pardons:</p>
-
-<p>«L'an dix-sept cent quatre-vingt-treize,&mdash;la veille de
-Noël, au soir,&mdash;il faisait tel vent et telle neige&mdash;que les
-corbeaux mêmes se tenaient tapis&mdash;dans le ventre creux
-des vieux chênes.&mdash;La neige tombait, le vent soufflait.</p>
-
-<p>«Les petits enfants, sous le chaume,&mdash;étaient tristes
-et songeaient:&mdash;Avec cette neige, avec ce vent,&mdash;Jésus
-n'osera point descendre;&mdash;en sorte que nos sabots resteront
-vides!&mdash;Le vent soufflait, la neige tombait.</p>
-
-<p>«Le fait est qu'il ventait si fort,&mdash;il neigeait neige si
-épaisse&mdash;qu'il eût fallu à Dieu autant de courage&mdash;pour
-descendre sur la terre des hommes&mdash;que, jadis, pour
-gravir le Golgotha.&mdash;La neige tombait, le vent soufflait.</p>
-
-<p>«Malgré la neige, malgré le vent,&mdash;par vaux et monts,
-sur un cheval nu,&mdash;sans étriers ni mors, sans selle,&mdash;Boishardy
-courait cependant.&mdash;Qu'importe le temps au
-chouan!&mdash;Le vent soufflait, la neige tombait.</p>
-
-<p>«Il n'a pour éclairer sa route&mdash;que le feu qui sort de
-ses yeux&mdash;luisants comme des escarboucles.&mdash;Il crie
-à la bête: Plus vite!&mdash;Plus vite que la mort va la bête.&mdash;La
-neige tombait, le vent soufflait.</p>
-
-<p>«Aux trous des talus, les chouettes&mdash;se demandaient
-l'une à l'autre:&mdash;Où va Boishardy de ce pas? Quel nouveau
-meurtre a-t-il en tête?&mdash;Quelle ferme va-t-il brûler?&mdash;Le
-vent soufflait, la neige tombait.</p>
-
-<p>«Le rouge-gorge, oiseau du Calvaire,&mdash;aux chouettes
-a répondu:&mdash;Boishardy, le massacreur d'hommes,&mdash;pour
-une fois a changé d'âme.&mdash;Puisse Dieu lui en
-savoir gré!&mdash;La neige tombait, le vent soufflait.</p>
-
-<p>«Boishardy galope, galope,&mdash;pour exaucer le dernier
-v&oelig;u,&mdash;le v&oelig;u d'un innocent, malade&mdash;dans le lit clos
-de Keralzy.&mdash;Qu'il prenne garde! La mer monte&hellip;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&hellip; La petite ville se tassait, toute noire, sur le gris de
-l'horizon, de l'autre côté d'une de ces grèves profondes
-que l'Océan creuse dans les failles de la terre bretonne
-et que le flot ne visite guère qu'aux grandes marées
-d'équinoxe.</p>
-
-<p>Le dur sabot du cheval de ferme sonnait maintenant
-sur une chaussée de galet.</p>
-
-<p>Une âcre odeur de saumure montait des ténèbres.</p>
-
-<p>Soudain, bête et cavalier sentirent le sol se dérober
-sous eux. Une chose mouvante, glacée, sinistre, les
-engloutissait sans bruit.</p>
-
-<p>&mdash;La mer! pensa Boishardy, je n'avais pas prévu ce
-détail!&hellip;</p>
-
-<p>Il enfonça les deux genoux dans les flancs de sa monture,
-râlante, à demi-noyée, et, ayant saisi entre les
-dents une de ses oreilles, dressées d'épouvante:</p>
-
-<p>&mdash;Hangn! fit-il.</p>
-
-<p>Sous cette morsure sauvage, l'animal bondit avec un
-hurlement de douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Sauvés! s'écria le chouan.</p>
-
-<p>Ils étaient déjà sur l'autre rive.</p>
-
-<p>L'aubergiste de la <i>Tête-de-Loup</i> fut long à réveiller.
-Il montra enfin à la lucarne sa grosse figure congestionnée.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est là?</p>
-
-<p>&mdash;Pour Dieu et le Roy! proféra Boishardy. Ouvre vite,
-triple endormi, si tu ne veux que les compagnons te fassent
-perdre avant peu le goût des draps!</p>
-
-<p>Maître Jean Tarridec ne se le fit pas répéter deux fois.
-Sa femme, sa fille Lévénès, le palefrenier, tout le personnel
-de la <i>Tête-de-Loup</i> fut bientôt sur pied.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord qu'on soigne le cheval! J'entends qu'avant
-une demi-heure il n'ait plus un poil de mouillé. N'oublie
-pas de verser une chopine d'eau-de-vie dans son avoine.</p>
-
-<p>Cet ordre donné au garçon d'écurie, le chef de bande
-se tourna vers l'aubergiste qui grelottait dans sa graisse,
-un peu de peur, beaucoup de froid, n'ayant passé de son
-vêtement que les pièces les plus sommaires.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, pour t'apprendre ton métier de chouan, je
-devrais bien t'emmener en cet état faire un tour de ville.
-Mais je suis bon prince. Va t'habiller, pendant que je
-ferai prendre à mes semelles un air de feu.</p>
-
-<p>La maritorne, aidée de Lévénès&mdash;fine fleur des côtes
-au parfum de goëmon frais,&mdash;avait ranimé la cendre du
-foyer en y jetant une brassée de copeaux. Elle disposait
-le trépied et, sur le trépied, la poêle, tandis que la jeune
-fille battait des &oelig;ufs.</p>
-
-<p>Boishardy assistait à tout ce manège, du centre d'un
-nuage de vapeurs flottant autour de son accoutrement
-détrempé. Il s'exhalait de la cuisine proprette et chaude
-une torpeur de bien-être qui l'envahissait. Si endurant
-qu'il fût à la fatigue, sa marche du jour, sa chevauchée
-de la nuit avaient endolori ses membres. Et puis, on a
-beau être un aventurier, un fanatique de la vie nomade,
-on n'en subit pas moins le charme momentané d'une
-maison close au vent qui vente, d'un abri paisible et sûr,
-égayé par les sursauts de la flamme dans l'âtre et par les
-mouvements onduleux d'une belle fille qui va, vient,
-s'empresse et laisse rire dans ses yeux d'esclave soumise
-la joie qu'elle a de vous servir.</p>
-
-<p>Déjà le chouan se voyait étendu, après un copieux
-repas abondamment arrosé, dans un lit de ouate tiède
-fleurant les lavandes du printemps dernier.</p>
-
-<p>Mais, par une subite association d'images, il se rappela
-l'autre lit, là-bas, le lit de Keralzy avec son banc de chêne,
-ses volets sombres, sa couette de chanvre, bourrée de
-vieille balle, ses toiles d'araignée peuplées de mouches
-mortes, et ses tristes couvertures en loques où un pauvre
-être de douze ans agonisait sans plainte, en rêvant d'une
-veste à boutons de nacre trop longtemps désirée en vain
-et qu'il avait grand'chance de ne porter jamais.</p>
-
-<p>Il secoua sa lourde tignasse brune toute ruisselante
-d'eau de mer, et, poussant du pied la poêle où commençait
-à bruire doucement la chanson du beurre rissolé:</p>
-
-<p>&mdash;Ta, ta, ta, fit-il, ramassez-moi toutes ces gâteries.
-J'ai bien autre chose en tête.</p>
-
-<p>Maître Tarridec descendait l'escalier, enveloppé dans
-une limousine, le cou entortillé dans une demi-douzaine
-de foulards:</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! s'écria Boishardy, te voilà garanti
-contre les rhumes!&hellip; Dis-moi, tu as bien parmi tes
-amis quelque boutiquier-tailleur?</p>
-
-<p>&mdash;Certes.</p>
-
-<p>&mdash;Courons-y de ce pas!</p>
-
-<p>Le marchand, réveillé en sursaut, pesta sans doute
-quelque peu contre cet acheteur nocturne à mine de forban,
-mais la vue d'une poignée de jaunets calma vite sa
-mauvaise humeur.</p>
-
-<p>Justement il avait là un habit d'enfant «tout ce qui se
-peut voir de plus délicieux&hellip; et moelleux!&hellip; un pur
-velours!&hellip; Touchez-moi cette étoffe!&hellip;»</p>
-
-<p>Les boutons, il est vrai, n'étaient point de nacre. Mais
-ce fut l'affaire d'un instant de les changer.</p>
-
-<p>Au sortir de chez le tailleur on passa chez le cordonnier.
-Puis vint le tour de l'apothicaire. Le chouan s'y
-emplit les poches de fioles de sirop, de plusieurs aunes
-de pâte de réglisse et d'un nombre indéfini de sachets de
-pastilles.</p>
-
-<p>A l'un des contreforts de l'église&mdash;qui pour le moment
-servait de grenier à fourrages&mdash;s'adossait l'échoppe
-d'un imagier&hellip; Mais rendons la parole à l'auteur inconnu
-de la complainte:</p>
-
-<p>«Chez l'artisan faiseur de saints&mdash;Boishardy entre
-en dernier lieu,&mdash;Boishardy entre, bourse en main,&mdash;et
-sans marchander il achète un bon Dieu d'ivoire.&mdash;Le
-vent soufflait, la neige tombait.</p>
-
-<p>«Il achète un blanc crucifix,&mdash;pour que l'enfant de
-Keralzy&mdash;ait, en mourant, devant les yeux,&mdash;Celui qui
-mourut pour les hommes,&mdash;le Maître doux du Paradis!&hellip;&mdash;La
-neige tombait, le vent soufflait&hellip;»</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Entre le ciel noir et la terre blanche, de nouveau Boishardy
-galopait. Une fente s'était ouverte du côté de
-l'orient dans la muraille sombre qui fermait le ciel, et
-une grise lumière, émanée d'une source mystérieuse,
-filtrait au flanc des nuages. C'était comme une promesse
-de jour après cette nuit sépulcrale qui semblait ne devoir
-jamais finir.</p>
-
-<p>Le cavalier put franchir la crique sans encombre. La
-mer s'était retirée au loin: sa plainte basse, continue,
-s'entendait à peine, comme si, après avoir été furieusement
-surmenée par la rafale, elle s'en fût retournée
-battue et pleurante vers d'impénétrables solitudes.</p>
-
-<p>Sur la pente opposée, la bête tout à coup se cabra.</p>
-
-<p>Boishardy ne tarda pas à comprendre à quelle sorte
-de danger il avait affaire. Quelques flocons de fumée se
-balançaient au-dessus d'un bouquet d'aulnes.</p>
-
-<p>&mdash;Attrape, chouan! avait crié une voix.</p>
-
-<p>Il donna si rudement du talon de ses souliers ferrés
-dans le ventre de sa monture que celle-ci s'enleva d'un
-bond.</p>
-
-<p>&mdash;Au cheval! visez au cheval! hurla une autre voix.</p>
-
-<p>Une grêle de balles siffla, fauchant les ramilles menues,
-et Boishardy, désormais hors d'atteinte, se mit à agiter
-son feutre épinglé d'une cocarde noire, en ricanant:</p>
-
-<p>&mdash;Tirez! tirez, les Bleus! Taillez de la besogne pour
-les ramasseurs de bois mort!</p>
-
-<p>Aux alentours de la ferme de Keralzy rien dans le
-paysage n'avait changé: c'était le même désert neigeux,
-le même silence.</p>
-
-<p>En passant au pied du calvaire, le bandit se signa,
-mais en même temps il marmonnait entre ses dents
-quelque chose qui ne devait pas être une prière, à en
-juger par l'expression de férocité de sa figure.</p>
-
-<p>Les deux piliers qui marquaient l'entrée de la cour
-émergèrent.</p>
-
-<p>Boishardy fit entendre un cri strident et prolongé, un
-ululement d'oiseau nocturne. La porte de la maison
-s'entre-bâilla aussitôt, et Fleur-d'Épine se montra, suivi
-de Penn-Dîr.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous, maître?</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi&hellip; Fleur-d'Épine, maintiens la bête: nous
-aurons encore besoin d'elle&hellip; Toi, Penn-Dîr, trouve-moi
-à l'écurie une corde quelconque, longe ou licol. Surtout
-prends-la solide.</p>
-
-<p>Quant à lui, il s'achemina vers la ferme, son ballot
-sur les épaules. L'enfant dormait, la tête tournée au mur.
-Boishardy étala sur le lit un à un les effets qu'il avait été
-quérir, rangea sur la table de cuisine les paquets de bonbons
-et les fioles, suspendit les souliers en évidence au
-manteau de la cheminée; puis, ayant posé le christ d'ivoire
-entre les mains amaigries du pauvre malade, il se
-découvrit et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Que le Dieu qui naquit à Noël te garde de souffrir
-longtemps!&hellip; Pour nous, ajouta-t-il en se parlant à lui-même,
-dépouillons notre couronne de Roi Mage. A ta
-besogne, Boishardy!&hellip;</p>
-
-<p>L'enfant resta seul dans la pièce assombrie, seul avec
-le crucifix que le rouge reflet de l'âtre éclairait d'une
-lueur de sang.</p>
-
-<p>Le chouan avait rejoint ses compagnons.</p>
-
-<p>&mdash;Où allons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Au calvaire!&hellip; Et tâchez que l'animal ne vous échappe
-point!</p>
-
-<p>Le cheval, encore tout fumant de la folle équipée qu'il
-venait de fournir, se refusa d'abord à marcher. Il reniflait
-désespérément du côté de l'écurie où son frère de
-labour, qui tout à l'heure avait reconnu son trot, ne cessait
-de hennir, pour l'appeler.</p>
-
-<p>Boishardy lui larda la croupe de coups de couteau.</p>
-
-<p>Alors, comprenant sans doute qu'il ne gagnerait rien
-à résister, il s'abandonna au sort, avec son doux fatalisme
-de bête. Il ne lança même pas une ruade quand,
-arrivés auprès de la croix, les brigands s'apprêtèrent à
-lui entraver les jambes. Garrotté au point de ne pouvoir
-plus se tenir debout, il s'abattit lourdement dans la
-neige, sans une plainte, se résignant d'avance à de pires
-extrémités.</p>
-
-<p>Le calvaire se dressait à l'angle d'un champ que bordaient
-de hauts talus, hérissés de broussailles surplombantes.
-Les trois hommes se couchèrent dans la douve,
-à l'abri de cette espèce d'auvent. Devant eux de grandes
-masses de neige durcie formaient rempart.</p>
-
-<p>La tourmente s'était tue.</p>
-
-<p>Une haleine moins âpre soufflait de l'occident. Les
-nuages se soulevaient comme s'il leur eût poussé des
-ailes: une sorte d'animation silencieuse se faisait dans
-le ciel.</p>
-
-<p>A l'est, du fond des lointains pâles, un disque de pourpre
-violacée surgit, un soleil sans flamme et sans rayons,
-un spectre d'astre, fatigué avant d'avoir entrepris sa
-course.</p>
-
-<p>Les chouans guettaient, fusils armés.</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>Un groupe d'hommes venait par la route, en causant.</p>
-
-<p>L'un d'eux dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai envoyé la ménagère par la traverse. Elle doit
-être à la ferme depuis déjà dix bonnes minutes&hellip; S'il n'y
-a rien de nouveau, elle ne va pas tarder à me faire signe.</p>
-
-<p>Ils s'étaient arrêtés; une main en abat-jour au-dessus
-des yeux, ils regardaient dans la direction de Keralzy.</p>
-
-<p>&mdash;La voilà! s'écria un second. Je la reconnais. Elle
-secoue dans l'air un mouchoir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc que tout va bien, répondit celui qui avait
-parlé le premier et qui n'était autre que le fermier du
-lieu.</p>
-
-<p>Il poussa de toute la force de ses poumons un <i>iou!</i> retentissant
-pour donner à entendre à sa femme que son
-signal avait été aperçu et qu'elle pouvait quitter sa faction.</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers les paysans qui l'escortaient:</p>
-
-<p>&mdash;Il est inutile que vous m'accompagniez plus loin.
-Les chouans ne m'auront pas encore cette fois-ci!</p>
-
-<p>Il y eut de gros éclats de rire, un échange de lazzis
-campagnards, et l'on se sépara. Le fermier continua seul
-sa route.</p>
-
-<p>Il n'avait pas fait cent pas qu'il vit, jouxte le calvaire,
-une grande forme étendue qui s'agitait confusément.
-C'était le cheval; son flair l'avait averti de l'approche de
-son maître, et il essayait de se remettre sur pied, sans y
-réussir, battant le sol avec sa tête à coups sourds et précipités.</p>
-
-<p>&mdash;Hé, mais! s'exclama l'homme, c'est Mogiz!&hellip; Ah!
-les brutes! les bandits! Se venger sur une pauvre bête!&hellip;
-Doux! doux! mon pauvre Mogiz, on va te débarrasser de
-tes liens.</p>
-
-<p>Il s'était agenouillé auprès de l'animal, tapotant son
-poitrail d'une main pour le faire tenir tranquille, tandis
-que, de l'autre, il tirait son couteau pour trancher la
-corde&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Feu! commanda Boishardy.</p>
-
-<p>Le fermier tomba à la renverse, le crâne fracassé.</p>
-
-<p>Une des balles avait traversé l'orbite droite.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce visé, çà! ricana le chef de bande en montrant
-à ses acolytes le globe de l'&oelig;il qui pendait.</p>
-
-<p>Penn-Dîr dépouilla le cadavre de ses vêtements. En
-même temps Fleur-d'Épine enlevait au cheval son entrave
-qui allait servir à crucifier le «traître».</p>
-
-<p>Mogiz partit en trébuchant, comme une bête saoûle.</p>
-
-<p>Et le fermier, dont le froid racornissait déjà les chairs,
-fut hissé sur la croix et amarré à l'arbre de granit.</p>
-
-<p>Avec la pointe d'un stylet, Boishardy grava un peu au-dessous
-des seins le nom de Judas. Il apporta à cette
-sinistre besogne l'application d'un calligraphe, toute sa
-<i>maëstria</i> de sculpteur en peau humaine.</p>
-
-<p>A la même heure, là-bas, dans la cuisine que blanchissait
-le jour, l'enfant de Keralzy, extasié, disait à sa mère:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu l'avais vu, <i>mamm</i>!&hellip; Comme sa figure était imposante
-et belle!&hellip; Je n'ai pas eu de peine, va, à deviner
-que c'était lui Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux
-autres, quoique rois eux aussi, avaient l'air de n'être que
-ses serviteurs&hellip; Que de cadeaux, hein! que de cadeaux!&hellip;
-Tu avais raison, <i>mamm</i>, il ne faut jamais désespérer!&hellip;
-Je suis bien dédommagé cette fois de tous les Noëls où
-je n'ai rien eu!&hellip;</p>
-
-<p>Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait
-dans un transport de reconnaissance:</p>
-
-<p>&mdash;Béni sois-tu, ô Dieu! et béni soit celui qui m'est
-venu visiter en ton nom!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch7">LA NOËL<br />
-<span class="small">DE JEAN RUMENGOL</span></h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons.</p>
-
-<p>La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui
-jadis peuplaient les routes de la Basse-Bretagne. Ils
-s'abattaient sur le pays, au printemps, comme une
-joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux pardons.
-Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec
-leur havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de
-<i>gwerzes</i> dolentes et de <i>sônes</i> délicieuses. Ils passaient
-la nuit accroupis sur les bancs de pierre du porche ou
-allongés dans l'herbe du cimetière, entre les tombes. Et
-ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les
-étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons
-que la rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils
-se levaient de terre, secouaient&mdash;comme ils disaient&mdash;leur
-pauvreté, et s'égosillaient à qui mieux mieux, avec
-des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes filles,
-venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour
-d'eux. Entre deux couplets, le chanteur brandissait
-au-dessus de sa tête une poignée de feuilles volantes,
-de pages rugueuses, grossièrement imprimées, mais en
-qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des vieilles
-poésies primitives.</p>
-
-<p>Qui veut la <i>gwerze</i>? Qui veut la <i>sône</i>?&hellip; <i>Daou guennek!</i>
-Deux sous!&hellip;</p>
-
-<p>Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce
-«papier de chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans
-l'escarcelle de l'homéride bas-breton! Ils n'y séjournaient
-pas longtemps. Chanter donne soif. Puis, c'était bien le
-moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se permît
-quelques libations à la mode antique. Avant la fin du
-jour, les bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils
-avaient vendu de chansons.</p>
-
-<p>C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient
-à s'en aller les poches vides, comme ils étaient venus.
-On ne les en blâmait point, dans ce temps-là. Leur facile
-imprévoyance semblait aux gens toute naturelle. On les
-regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient
-pour fonction dans la vie que de perpétuer parmi les
-Bretons le culte des vieux chants, d'en composer de nouveaux
-suivant les formules consacrées, et d'égayer, en
-les répandant par le pays, la misère si dure à porter des
-pauvres laboureurs d'Armorique.</p>
-
-<p>Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte
-d'empressement superstitieux et comme des hôtes de
-bon présage. L'hiver, quand ils apparaissaient au seuil
-des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige, leur barbe
-hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre
-pour leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul
-se levait de son fauteuil de chêne et les contraignait de
-s'y asseoir. Lisez la ballade de Kerglogor, telle que
-M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on leur faisait
-fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le
-<i>flip</i> délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons
-avaient en ce temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille.
-Pas un vaisselier où ils n'eussent leur écuelle; pas
-une maison où leur <i>couchée</i> ne fût toujours prête,
-dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux
-ou des b&oelig;ufs&hellip; On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol,
-le plus habile ouvrier de vers qui fût jamais, errer
-trois jours et trois nuits dans la campagne gelée, sans
-un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis est,
-sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre.</p>
-
-<p>&mdash;Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les
-temps et les âmes!&hellip;</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé
-de mauvais langes, un matin de la Saint-Jean,
-au pied du pilier de la Vierge dans l'église de Rumengol.
-De là ses nom et prénom.</p>
-
-<p>C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères
-les cendres qui restent des feux allumés en l'honneur de
-Monseigneur saint Jean. Ces cendres ont des vertus miraculeuses.
-Elles assurent à qui les répand sur sa terre
-des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute.
-Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la
-vente a sa destination toute marquée: on l'emploie à
-faire célébrer des messes expiatoires pour les défunts
-de la paroisse; il va grossir le casuel du desservant.</p>
-
-<p>Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent
-à l'usage traditionnel, et cela sur la proposition du recteur
-lui-même. Il fut convenu que pour cette fois «l'argent
-des cendres» serait consacré à payer la mère-nourrice
-qui voudrait bien se charger de «l'enfant d'aventure».</p>
-
-<p>Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres
-que le recteur avait sollicitées d'abord: une pauvresse,
-une veuve de matelot qui passait pour «innocente». Elle
-habitait une misérable chaumière d'argile au haut d'une
-lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean
-Rumengol roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait
-d'une chèvre qu'elle avait. Pour l'endormir elle lui chantait
-des bouts de complaintes, des <i>gwerzes</i> d'une inspiration
-sauvage dont sa mémoire avait retenu des lambeaux.</p>
-
-<p>Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait
-souvent aux veillées d'alentour, rien que pour l'entendre
-chanter. L'enfant grandit, bercé par ces mystérieuses
-mélopées qui ressemblaient à des incantations.
-De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis,
-cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice
-était comme hantée par les vents, par ces grands
-bruits d'orgues qui emplissent la Bretagne de leurs mugissantes
-harmonies. Ils ébranlaient la hutte, réveillaient
-en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui
-criaient:</p>
-
-<p>«Viens donc avec nous! nous sommes les divins
-nomades, les voix errantes, les bouches sonores de l'air.
-Nous t'apprendrons les rythmes éternels. Tu seras notre
-disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi notre esprit.
-Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la peine
-d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent
-la pensée des hommes, l'amour des libres espaces,
-dont vécurent les ancêtres, et la douce contemplation
-des étoiles qui les enchanta. Suis-nous Jean Rumengol!»</p>
-
-<p>Un soir, il les suivit.</p>
-
-<p>La mère-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui
-passa au cou une médaille de plomb où se voyait en pied
-la Vierge de Rumengol, avec ses doigts fins qui se prolongeaient
-en rayons.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on
-t'a trouvé près de son pilier, à l'église, elle te souriait
-ineffablement. Puisse son sourire t'accompagner et être
-dans toute ta vie comme une lumière!»</p>
-
-<p>Là-dessus, Jean Rumengol s'enfonça dans la nuit.</p>
-
-<p>C'était le temps où la terre bretonne est en fleurs, où
-des odeurs de paradis lointains semblent se mêler à l'haleine
-des choses. Le jeune homme marcha devant lui, au
-hasard, du côté où soufflait le vent, tout étonné de sentir
-trembler dans son âme le reflet des étoiles qui brillaient
-là-haut.</p>
-
-<p>Et dès lors il erra, semant à plein gosier les beaux
-vers, lâchant à travers l'Armorique les vols éperdus de
-strophes qui se nichaient d'elles-mêmes dans les mémoires.
-Il eut son heure de popularité. En Cornouailles,
-en Tréguêr, en Goëlo, on le salua comme le maître des
-chanteurs. On l'avait surnommé <i>costik ann od</i>, «le rossignol
-des grèves», parce qu'il voyageait de préférence
-le long des côtes et se faisait surtout entendre dans les
-hameaux marins. Non qu'il dédaignât l'intérieur, le
-pays de l'Argoat<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, où fument, sous le couvert des bois,
-les cabanes très primitives des sabotiers. Mais la mer
-l'attirait. Les vents lui avaient raconté sur elle des histoires
-merveilleuses. Il la savait peuplée de villes profondes,
-immenses, engourdies et non mortes. D'ailleurs,
-il l'aimait pour elle-même; elle était si bleue, si verte,
-si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> On appelle ainsi, plus particulièrement, toute la Cornouaille
-des monts d'Arrée dont les pentes sont encore couvertes de bois.</p>
-</div>
-<p>Et c'était presque toujours elle qu'il chantait. Il la
-nommait «sa douce». Il disait ses rires et ses colères
-soudaines. Il la célébrait comme l'épouse du ciel et
-comme la mère du monde. Aussi les tribus grouillantes
-de pêcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se
-pressaient-elles autour de lui, avides de l'ouïr. D'un
-bourg à l'autre, on se signalait sa présence. On allumait
-sur les hauteurs de grands feux, et cela voulait dire:</p>
-
-<p>&mdash;Petites voiles brunes, éparses là-bas, au large de la
-côte, revenez vite!&hellip; Jean Rumengol est parmi nous!&hellip;</p>
-
-<p>Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au
-port&hellip;</p>
-
-<p>Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère!
-C'étaient les belles années. Depuis, hélas! tout
-avait changé, tout, les êtres et même les choses. Si bien
-que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans son
-propre pays. Des gens venus de <i>Bro C'hall</i>, dans des
-chariots monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient
-envahi la contrée, la bouleversant de fond en comble.</p>
-
-<p>Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes
-grises et comme sculptées dans les roches qui les abritaient,
-ce n'étaient maintenant, au bord des grèves, que
-bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges immenses
-plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin
-au soir, et souvent du soir au matin, une population aux
-allures vives et bruyantes, pour qui le plaisir semblait
-être l'unique affaire, et qui poussait l'irrévérence jusqu'à
-badiner avec la mer sacrée. Le solennel silence des côtes
-bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage. Mais
-on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de
-pierre, ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait
-encore troublé le rêve, se virent soudain mis en pièces,
-débités en moellons. Quelques-uns, dit-on, échappèrent
-cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de matelots,
-des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus
-s'éloigner par le chemin des eaux, en une longue procession,
-puis disparaître du côté de l'Ouest, dans la
-brume. On considéra cela comme un «intersigne» annonçant
-la mort de la vieille Bretagne. Bien des c&oelig;urs
-se serrèrent à cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte
-tragique, et, quand il la chantait, il avait des
-sanglots dans la voix.</p>
-
-<p>Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons
-s'étaient laissé prendre aux subtiles séductions des gens
-de France. Peu à peu ils avaient adopté d'abord leurs
-vices, puis leur accoutrement, et enfin leur langue. De
-sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne
-voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne
-trouvèrent pas d'écho. Les vieillards hochaient la tête
-d'un air résigné, passif. Les jeunes éclataient de rire au
-nez du barde. Les personnes «sensées» lui disaient sur
-un ton de pitié méprisante:</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, nous cherchons vainement à comprendre
-pourquoi vous geignez ainsi. Ce que vous appelez un
-mal est le plus grand des biens. Non seulement les
-hommes de France ne complotent point la mort de la
-Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté
-la connaissance des choses utiles, la prospérité, la
-vie!&hellip;</p>
-
-<p>Pêcheurs et laboureurs faisaient <i>chorus</i>. Jamais le blé,
-jamais le poisson, même au temps des disettes les plus
-fameuses, n'avaient atteint des prix aussi invraisemblables.</p>
-
-<p>A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne
-répondait rien. Il se contentait de leur tourner le dos. Il
-ne les considérait plus comme des Bretons, comme des
-hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans
-leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux.
-Hélas! jour par jour il dut assister, témoin irrité mais
-impuissant, à cette agonie de son pays, à cette déchéance
-de son peuple. Il n'en continua pas moins de promener
-à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs
-cheveux grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et
-sa parole amère de Savonarole bas-breton. Il semblait
-le spectre du passé. On ne tarda pas à le trouver importun.
-On le traita de fou, de «vieux rêveur».</p>
-
-<p>&mdash;Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous
-êtes tombés. Ce nom dont vos pères se faisaient gloire
-est devenu une insulte sur vos lèvres.</p>
-
-<p>Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui
-montraient les dents et les enfants lui jetaient des pierres.
-Un jour qu'il cheminait par le Léon, il se présenta dans
-dans un manoir où jadis son couvert était toujours mis
-à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait paru,
-l'<i>ancien</i> du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel,
-dévisagea le poète nomade:</p>
-
-<p>&mdash;Que te faut-il, mendiant?</p>
-
-<p>&mdash;Du pain, pour l'amour de Dieu.</p>
-
-<p>&mdash;Quand tu l'auras gagné! fit l'homme.</p>
-
-<p>Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller.
-Pour le coup, Jean Rumengol eut dans les yeux une telle
-flamme de haine que le Léonard recula, épouvanté. Il ne
-se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond franchir
-la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il
-chancelait, le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue
-subitement en une détresse infinie. Il venait de
-prendre conscience de son inutilité dans un monde qui
-prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les chanteurs
-de chansons.</p>
-
-<p>Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon,
-comme une chose inerte, comme une barque en dérive,
-ne chantant plus, marmonnant des paroles sans suite,
-l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il traversa
-Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il
-était cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper
-une dernière fois au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut
-la mer grande, embrasser d'un regard suprême l'horizon
-de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents l'esprit
-chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons
-n'en ayant plus que faire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres
-brutes qu'on appelle dans le pays le <i>Bern-Mein</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Un
-roi, dit-on, est enterré sous ce <i>cairn</i>. Jean Rumengol se
-laissa choir au pied de cette tombe primitive. Depuis
-trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les
-yeux, pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une
-torpeur l'envahit. «Dieu merci! pensa-t-il, c'est la
-fin!»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le «tas de pierres». Cf. <i>La légende de la mort chez les
-bretons armoricains</i>, «l'Ame dans un tas de pierres».</p>
-</div>
-<p>Tout à coup, des bruits éperdus de cloches prirent leur
-volée dans le vaste silence.</p>
-
-<p>Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les
-cloches lui crièrent aux oreilles, joyeusement:</p>
-
-<p>&mdash;Réveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que
-c'est Noël?&hellip;</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>C'était nuit de Noël, en effet. Les cloches joyeuses disaient
-vrai.</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux
-barde, cette allégresse de la terre pour la naissance de
-l'Enfant-Dieu? Est-ce que cela empêchait que la Bretagne
-fût mourante et qu'il eût lui-même soif de la
-mort?</p>
-
-<p>Voici que la chanson éparse des cloches lui apparaissait
-comme une dernière ironie, comme un défi suprême
-jeté au grand deuil qu'il portait dans l'âme. Il leur en
-voulait de carillonner si allègrement, alors qu'elles eussent
-dû tinter le glas.</p>
-
-<p>Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson.
-Elles y mettaient une sorte d'acharnement, et l'on
-eût juré, sur ma foi, qu'elles n'en avaient qu'après Jean
-Rumengol. Elles tournoyaient au-dessus de sa tête, bourdonnaient
-à ses oreilles, le houspillaient presque, et
-quand les unes étaient lasses, d'autres survenaient,
-comme si toutes les cloches de la chrétienté se fussent
-donné rendez-vous sur le Ménez-Hom.</p>
-
-<p>&mdash;Jean Rumengol, réveille-toi! Lève-toi, Jean Rumengol!
-Jean Rumengol, c'est Noël!</p>
-
-<p>Noël! Noël! En chantant cela, elles avaient des voix si
-pénétrantes, si douces, que, malgré lui, Jean Rumengol
-sentait tout son vieux corps tressaillir d'aise. Comme à
-l'appel des cloches du dehors, des cloches intérieures
-s'ébranlaient en lui-même, dans le crépuscule de ses
-lointains souvenirs. En vain il s'efforçait de ne les entendre
-pas. Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration
-qui retentissait dans tout son être. En vain il tenait
-ses paupières obstinément closes. Les <i>Noëls</i> anciennes
-repassaient devant ses yeux, vêtues de leur robe de
-neige, et derrière elles défilaient de souriantes images.</p>
-
-<p>Il voyait, quoi qu'il fît, les petites routes rustiques
-poudrées de blanc, la nuit sainte, d'un bleu étrange,
-d'un bleu surnaturel; les étoiles en marche dans le ciel,
-étincelantes et comme ravivées. Puis c'étaient des processions
-d'humbles gens, des processions de laboureurs,
-de pâtres, de jeunes servantes et de vieilles filandières,
-s'acheminant&mdash;ainsi qu'au temps de l'Évangile&mdash;vers
-la crèche symbolique, pour y contempler le roi Jésus
-couché sur la paille entre des b&oelig;ufs. C'était encore l'église
-de la paroisse, ses piliers courts et trapus, son autel
-radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne humeur
-qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumées
-de toute cette lumière qui les allait chercher
-jusqu'au fond de leurs niches et faisait rayonner leurs
-durs visages.</p>
-
-<p>Quelle que fût l'église et quel que fût le desservant,
-Jean Rumengol, cette nuit-là, avait toujours sa stalle
-réservée dans le ch&oelig;ur. Et, quand le prêtre avait célébré
-les trois messes, le chanteur pontifiait à son tour.
-Debout, ses longs cheveux de Celte épandus sur ses
-épaules, les mains appuyées à son bâton de pèlerin, il
-entonnait en un breton quasi biblique une hymne de
-circonstance, improvisée le jour même. Il chantait d'une
-voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond
-qu'il vous prenait l'âme. Il commençait en se comparant
-au mage nègre, pauvre souverain d'une race dédaignée;
-il disait comment une jeune étoile l'était venu
-réveiller là-bas, dans les solitudes du désert: il n'avait
-pas de présents à apporter au Dieu nouveau, mais tout
-de même il s'était mis en route pour le saluer «avec un
-esprit soumis et un c&oelig;ur parfait». Il déposerait à ses
-pieds sa détresse, la seule chose qui fût à lui&hellip; Ici, Jean
-Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilène
-naïve, il évoquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mère.
-Il était resté le dévot de «sa marraine». Il trouvait
-pour parler d'elle un langage divin et cependant
-familier. Il la montrait s'avançant par la rue d'un pas
-alourdi par sa grossesse sacrée<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. Il décrivait Bethléem,
-ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes,
-des gens attablés dans les auberges, un vrai village breton
-par une après-midi de dimanche, et Joseph frappant
-à un cabaret «dont l'hôtelier avait un fils <i>clerc</i>», et le
-fils clerc intercédant auprès du père avaricieux pour
-qu'il logeât gratuitement, au moins dans son étable, la
-douce compagne du charpentier. Venait ensuite quelque
-merveilleuse histoire, témoignant du pouvoir de Marie,
-celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait aux
-épaules que des moignons et à qui des bras poussèrent
-pour qu'elle pût emmailloter l'enfant Jésus<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>&hellip;!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Un Noël breton dit: <i>He c'hof ganthi beteg hi daoulagad</i> «son
-ventre montant jusqu'à ses yeux» cf. <i>Soniou Breiz-Izel</i>, t. II.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Cf. plus haut <i>Nédélek</i>.</p>
-</div>
-<p>Ah! ces Noëls d'antan!</p>
-
-<p>Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les
-choses. On croyait y être. Il vous transportait par delà
-les espaces, dans la bourgade galiléenne, en ce grand
-soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos yeux, là,
-dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque
-aussi branlante qu'une crèche, que le <i>Mabik</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> naissait.
-Son image de cire semblait vivre. On respirait sa
-délicieuse haleine. Sous les voûtes basses, à l'entour des
-piliers, malgré les bises de décembre et la silencieuse
-tombée de la neige au dehors, il courait des souffles
-tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les
-pâtres, les laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient
-réellement à la venue du Messie, mais d'un Messie
-breton, en quelque sorte, tant ce Jean Rumengol excellait
-à tout bretonniser, même Dieu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus,
-des Italiens l'appellent de même le <i lang="it" xml:lang="it">bambino</i>.</p>
-</div>
-<p>Aussi, quand le poète avait terminé son <i>prézec</i>, son
-sermon chanté, c'était à qui l'hébergerait pour le reste
-de la «nuitée»; c'était à qui l'emmènerait par les petites
-routes poudrées de blanc vers la ferme lointaine, perdue
-et comme ensevelie dans le mystère de la campagne.
-Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait
-que ce fût un prophète, un personnage prestigieux.
-Et, de fait, il avait en lui l'âme des anciens mages. Il
-avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons en
-restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le
-suppliait de «prêcher» encore, et il se remettait à
-chanter la <i>gwerze</i> de Jésus, dans le silence solennel de
-la nuit. Son bras, levé dans un geste grandiose, dans un
-geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne nouvelle».
-Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur
-les talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs
-torses macabres; les chiens de garde oubliaient d'aboyer;
-les b&oelig;ufs, dans les étables, meuglaient doucement; la
-mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte éternelle.</p>
-
-<p>Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la
-ferme, la veillée se continuait jusqu'à l'aube. Un tronc
-d'arbre brûlait dans le foyer, et le noble vagabond, assis
-dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole de feu.</p>
-
-<p>Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi
-d'une mission, d'un sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination
-des humbles de hautes perspectives. Il les aidait
-à voir le ciel. Il faisait passer devant eux le mirage des
-paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était
-vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui
-seuls font vivre les âmes, et, après avoir pétri ce pain
-d'élection, il avait joie à le partager avec la foule.</p>
-
-<p>&hellip; Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain
-azyme, puisque les Bretons en étaient las?</p>
-
-<p>Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes!
-Jean Rumengol est de trop parmi le monde d'à présent.
-Laissez-le mourir de sa belle mort, avec la neige pour
-linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi. Soyez-lui
-compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses
-yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté.
-Pitié pour le vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété
-vos voix. Faites comme les vents, ses premiers
-maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!&hellip;</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>&mdash;Lève-toi, Jean Rumengol! Lève-toi!</p>
-
-<p>Elles sont obsédantes, ces cloches. Même sur le Ménez-Hom,
-il est dit qu'on ne peut mourir en paix.</p>
-
-<p>Combien vaste pourtant est la solitude, et combien
-sauvage! C'est à peine si en avril les bergers osent y
-faire paître leurs moutons récalcitrants. L'herbe y est
-amère, rase et rousse. En décembre, il est morne, ce
-promontoire, avec ses deux croupes jumelles, également
-chauves. Entre les deux se tapit une chapelle sous
-le vocable de Sainte Marie, un de ces sanctuaires bretons
-qui sont comme des guérites bâties par la piété
-populaire le long des côtes.</p>
-
-<p>Du haut de ces oratoires, les vieux saints d'Armor
-veillèrent longtemps sur le pays, montèrent autour de la
-Bretagne une sorte de garde sacrée. Saints marins, pour
-la plupart, ayant encore dans quelque coin de leur chapelle
-l'auge de pierre où jadis ils naviguèrent, leurs
-sanctuaires étaient comme des sémaphores épars sur
-les hauts lieux. Et, de ces sémaphores mystiques, les
-Maudez, les Guévrok, les Kirek, les Guennolé, les Kadok,
-les Beuzek et tant d'autres étaient les guetteurs éternels.
-Ils rassuraient les hameaux de pêcheurs dont les masures
-inquiètes aimaient à se blottir à leur pied.</p>
-
-<p>Mais leur vigilance protectrice s'étendait bien au delà.
-Elle rayonnait sur la mer même, jusqu'aux extrêmes
-confins de l'horizon des eaux. Elle enveloppait d'une
-atmosphère de calme et de sécurité les vaillantes petites
-barques vouées à l'aventure quotidienne. Dès qu'il y
-avait menace de gros temps, la cloche de la chapelle se
-mettait d'elle-même à tinter. Et ce signal si menu, si
-grêle, semblait se prolonger à l'infini; il dominait la sauvage
-chanson du vent, la chanson plus sauvage de la
-houle; il se propageait, sonore, au sein de la brume la
-plus épaisse. Et les barques lointaines faisaient force de
-voiles vers la terre. Tel un troupeau que la trompe du
-berger rassemble, elles rentraient dans les anses de la
-côte, comme des vaches à l'étable. Les équipages, pour
-remercier le saint, entonnaient son cantique. Ces rudes
-voix d'hommes étaient douces à entendre, le soir, dans
-les étroits chemins caillouteux, rythmées par la cadence
-lourde des sabots. Debout sur les seuils, les femmes les
-écoutaient venir, en tricotant, et dans leur âme aussi
-s'élevait un chant ineffable, une reconnaissante action de
-grâces&hellip;</p>
-
-<p>Que de fois Jean Rumengol avait été témoin de ces
-retours!</p>
-
-<p>Plus encore que les saints «patriotes», comme les
-appelle Albert le Grand, la Vierge était chère aux Bretons
-du littoral. Sur tous les caps ils dressaient son
-image; ils lui bâtissaient des <i>maisons</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> de pierre sculptée,
-avec des clochers élégants qu'on prendrait de loin
-pour de fines robes de dentelles en granit suspendues
-entre terre et ciel. Ils l'invoquaient sous de multiples
-noms, les plus poétiques, les plus tendres. Ils la nommaient
-«Madame Marie la douce», «Vierge de Bonne-Nouvelle»,
-«Fleur blanche de la mer». Pendant les tourmentes,
-ils la voyaient marcher, vêtue de lumière, sur les
-flots. Elle ouvrait devant les bateaux des routes d'argent
-clair. Le seul frôlement de sa longue jupe apaisait la
-colère des vagues; la tempête lui obéissait avec une docilité
-bêlante de mouton.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Ty ar Werc'hès</i>, la <i>maison</i> de la Vierge. C'est ainsi que le langage
-populaire désigne la plupart des chapelles qui ont la Vierge
-pour patronne.</p>
-</div>
-<p>C'est du moins ce que croyaient fermement les Bretons
-d'autrefois.</p>
-
-<p>Ils croyaient encore que sainte Marie du Ménez-Hom
-avait été préposée par Dieu à la garde des mystérieuses
-cités qui dorment, enfouies sous les eaux, au bord des
-plages armoricaines. Aux temps anciens, avant la disparition
-d'Is, elle fut la patronne de cette merveilleuse capitale.
-Quand la ville eut été submergée par les flots,
-Gralon, qui s'était enfui sur son cheval gris pommelé,
-avec saint Guennolé en croupe, vint prendre terre au pied
-du Ménez-Hom. Sur les conseils du moine, il fit élever
-au sommet du mont une église expiatoire, de proportions
-modestes, mais qui reproduisait néanmoins en ses lignes
-essentielles la cathédrale d'Is. Il s'apprêtait même à faire
-sculpter une sainte Marie en granit bleu, toute pareille
-à celle que la mer avait engloutie avec tout le reste.
-Guennolé lui enjoignit d'attendre, et momentanément la
-niche destinée à la Vierge resta vide.</p>
-
-<p>Mais, un soir, les pêcheurs de Cast, de Penn-Trêz et de
-Plomodiern ne furent pas peu surpris de voir une grande
-silhouette rigide de femme, que le couchant auréolait
-d'un nimbe d'or, glisser majestueusement sur la face des
-ondes. Elle marchait du pas étrange et silencieux d'une
-statue. Parvenue à la grève, elle s'engagea dans le sentier
-de la montagne, et, le lendemain&mdash;qui était un dimanche&mdash;la
-Vierge d'Is se dressait en pied dans l'église
-neuve du Ménez-Hom. On crut remarquer que dans sa
-main droite elle tenait une grosse clef de fer artistement
-ouvrée. On en conclut que c'était la clef de la ville noyée.
-Depuis, un proverbe eut cours, qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Si jamais sainte Marie descend du Ménez-Hom, ce
-sera pour rouvrir les portes de Ker-Is.</p>
-
-<p>Comme le gland engendre le chêne, ainsi le proverbe
-engendre souvent la légende.</p>
-
-<p>Plus tard on raconta dans le pays que la Vierge du
-mont quittait son piédestal tous les cent ans, durant la
-nuit de Noël, pour aller montrer le <i>Mabik</i> aux cités qui
-dorment sous les eaux. Bienheureux le vivant qui se
-trouvait, cette nuit-là, sur son chemin. La Vierge le priait
-de porter l'Enfant-Dieu et l'emmenait à sa suite dans les
-villes mystérieuses. Il y assistait à de merveilleux spectacles;
-il y voyait des choses si belles que ses yeux en
-demeuraient éblouis pour l'éternité.</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>Mère-nourrice, aux veillées d'antan, se faisait l'écho de
-ces naïves histoires, et Jean Rumengol les apprit, tout
-enfant, de ses lèvres. Longtemps il en fut hanté. Mais,
-vieilli maintenant et désabusé, il n'y ajoutait plus grande
-foi. Il savait, hélas! désormais l'inanité des légendes. Il
-les savait mourantes, comme l'âme délicieuse des ancêtres
-qui les enfanta. Et il les regrettait d'ailleurs assez
-pour se résoudre à ne leur point survivre.</p>
-
-<p>Il voulait mourir, d'abord parce que les rêves auxquels
-il tenait le plus lui avaient fait banqueroute dans la vie;
-puis, parce qu'il gardait l'espoir&mdash;ou l'illusion&mdash;qu'ils
-pouvaient se reconstruire dans l'au-delà de la mort.</p>
-
-<p>Dans ce dessein, il avait choisi ce Ménez, le plus farouche
-sommet de la <i>sierra</i> bretonne. Il comptait y trépasser
-solitaire. La mer tout proche eût célébré sa messe
-funèbre, et la nuit, la triste nuit d'hiver, l'eût cousu
-dans un linceul de neige blanche, de ses doigts glacés et
-silencieux. Les grands fauves ont, dit-on, de ces pudeurs:
-ils se cachent pour mourir. Jean Rumengol avait dans les
-veines du sang d'animal sauvage.</p>
-
-<p>Or, voici que cette nuit se trouva être celle de Noël;
-voici que toutes les cloches se mettaient en branle;
-voici que, par un fait exprès, semblait-il, elles accouraient
-de tous les points de l'horizon à ce morne promontoire,
-comme s'attroupent les sorcières au lieu du
-sabbat. Sorcières pieuses! Sabbat divin!</p>
-
-<p>Jean Rumengol souleva ses paupières qui déjà s'appesantissaient.</p>
-
-<p>Ce qu'il vit alors, je vais tâcher de vous le dire.</p>
-
-<p>Les cloches tourbillonnaient dans l'air, sveltes, légères,
-lumineuses. On eût dit un essaim de fées. Leurs robes
-de bronze qui faisaient un grand bruit sonore étaient
-saupoudrées de neige étincelante, comme d'une poussière
-de diamants. Les battants se balançaient, furtifs et doux,
-ainsi que des pieds de femmes qui dansent. Chose plus
-étrange encore, elles avaient des figures, de jeunes visages
-d'un rose de séraphins, avec des regards limpides
-couleur de ciel. Leurs chevelures éparses baignaient
-leurs épaules. D'aucunes étaient blondes, du blond des
-peupliers en automne; d'autres avaient le ton roux des
-feuilles qui s'amoncellent au pied des chênes; d'autres
-étaient brunes, au point de se confondre avec la
-nuit.</p>
-
-<p>Jamais il n'avait été donné à Jean Rumengol de contempler
-des formes de cloches aussi surnaturelles. Il se
-demandait si ce n'était pas le rêve de la mort qui commençait
-à se dérouler devant ses yeux. Et, comme ces
-chanteuses aériennes continuaient de lui répéter: «Lève-toi!»,
-il se leva&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La vieille église du Ménez-Hom était illuminée splendidement.
-Toutes les étoiles du firmament y brûlaient
-comme autant de cierges. Dans la baie du portail apparut
-la Vierge en granit bleu, marchant de son pas de
-statue vivante. Jean Rumengol la regarda venir. Les
-étoiles la suivaient, rangées en longues files, comme pour
-une procession. Dans ses bras était le <i>Mabik</i>, le Dieu
-nouveau-né, enveloppé de langes qui avaient été taillés
-sans doute dans les morceaux d'une toile très ancienne.</p>
-
-<p>Elle s'en vint droit au barde. Elle souriait de ce même
-sourire qu'elle avait aux lèvres le matin où Jean Rumengol,
-l'enfant d'aventure, fut trouvé près de son
-pilier.</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà bien vieux et bien las, mon pauvre Jean!
-dit-elle, de sa voix mélodieuse.</p>
-
-<p>Il s'était jeté à genoux, et ne sut que balbutier:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma marraine!&hellip; ma bonne marraine!!!&hellip;</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Pour vieux que tu sois, et si lourde que t'ait été la
-vie, je désire, filleul, que tu m'aides à porter mon fils.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un honneur dont je suis indigne, marraine,
-mais je ferai ce qu'il vous plaira et, où vous voudrez que
-j'aille, j'irai.</p>
-
-<p>Avec des précautions infinies il reçut l'enfantelet divin.
-Et aussitôt il sentit courir dans ses veines une flamme
-étrange de jeunesse. Il lui sembla que tout son être reverdissait
-comme au souffle d'un printemps surnaturel.</p>
-
-<p>&mdash;Viens! dit la Vierge.</p>
-
-<p>Jean vit qu'elle tenait à la main une clef de fer. Ils se
-mirent à descendre la montagne, dans la direction de la
-mer. Les cloches sonnaient, agitant leurs grandes
-robes de bronze. Le ciel entier retentissait d'une vibration
-immense. Les flocons de neige planaient, comme
-de légers oiseaux blancs, comme de toutes petites choses
-ailées, vaguement chuchotantes, puis s'abattaient sans
-bruit, ainsi que les pétales de fleurs, pour faire un tapis
-de ouate fine sous les pas de la Vierge et de Jean Rumengol.</p>
-
-<p>On chemina longtemps en silence.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur du vieux chanteur de chansons battait à se
-rompre. Il éprouvait un sentiment d'allégresse mêlé d'angoisse.
-Il avait conscience qu'il allait au devant de quelque
-magique révélation.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il les avait souvent parcourues, de nuit comme de
-jour, et par des hivers tout semblables à celui-ci, ces
-campagnes de Cast, de Plomodiern et de Plonévez-Porzay
-qui dévalent en pente douce, avec leurs menues
-pièces de terre et leurs bouquets de bois, vers la baie de
-Douarnenez. Jamais il ne leur avait trouvé ce je ne sais
-quel air qu'elles avaient ce soir. On les eût dites attentives
-à quelque chose d'insolite qui se préparait dans
-l'ombre. Elles étaient troublées, elles aussi, d'une émotion
-mystérieuse. Cela se voyait à l'attitude des arbres,
-des talus, et à une sorte de frisson qui agitait le sol
-même.</p>
-
-<p>Un grand silence d'attente, une oppression infinie&hellip;</p>
-
-<p>Ce qui plus que tout le reste étonnait Jean Rumengol,
-c'était de n'entendre point la chanson coutumière des
-eaux de la mer qu'il savait toutes proches. Vainement il
-les cherchait, ces eaux, entre la presqu'île basse de
-Crozon et les hautes falaises du Cap dont la courbe majestueuse
-se dessinait énergiquement sur le fond clair
-de la nuit.</p>
-
-<p>La baie apparaissait comme un immense entonnoir
-vide. L'Océan s'était enfui. Il devait avoir été refoulé là-bas,
-à des lieues et à des lieues. On respirait encore son
-haleine salée, son odeur de saumure saine, si persistante.
-Mais, de lui, tout s'était effacé, à moins que ce ne
-fût lui, ce nuage d'un gris sombre qui se distinguait à
-peine dans les lointains et qui avait une forme de bête
-cabrée, comme sont représentés les chevaux dans certains
-groupes équestres. Du moins, son hennissement
-sauvage s'était-il évanoui. La plage, d'ordinaire bruissante,
-traversée par des galops de vagues, s'étendait nue,
-plate, dans sa maigreur de solitude stérile.</p>
-
-<p>Et c'est de ce côté que la Vierge s'avançait.</p>
-
-<p>On marchait maintenant dans les sables. Le <i>Mabik</i> faisait
-mine de dormir dans les bras du vieux barde. Mais
-de ses yeux clos des gouttes de lumière coulaient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&hellip; Dans cette partie de la grève est un éboulis de
-roches, un pan de falaise, sans doute, tombé là et que
-les flots n'ont pu émietter. Des lambeaux d'argile y sont
-restés suspendus avec leurs herbes. Cela ressemble au
-dernier débris survivant d'une ruine. Ce sont des blocs
-de schiste aux assises régulières rappelant les constructions
-primitives, les maçonneries cyclopéennes. Un bloc
-plus massif et comme appuyé aux autres figure assez
-bien la porte ou mieux la poterne de cette espèce de
-rempart préhistorique.</p>
-
-<p>Sainte Marie du Ménez-Hom introduisit dans la pierre
-la clef qu'elle portait. La pierre roula sur d'invisibles
-gonds et exhala, en s'ouvrant, un soupir si doux, si long,
-si puissant que toute la terre bretonne en dut tressaillir
-dans ses entrailles les plus profondes.</p>
-
-<p>&mdash;Te voici dans le pays de tes jeunes rêves! dit la
-Vierge à son filleul, le chanteur nomade.</p>
-
-<p>Jean Rumengol s'était déjà ressouvenu de la légende.
-Il avait compris avant même que sa marraine eût parlé.</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-<p>&mdash;Donne-moi l'enfantelet, reprit-elle, et suis-nous.</p>
-
-<p>Elle s'engagea la première dans l'étroit corridor creusé
-à travers la roche. Jean y pénétra sur ses pas. De la
-voûte, des eaux amères s'égouttaient, et les parois étaient
-luisantes comme des joues où ont ruisselé des larmes.
-Ce trajet souterrain fut de courte durée. Quand on se retrouva
-à l'air libre, Jean ne fut pas médiocrement désappointé
-de voir qu'il faisait dans le ciel la même nuit et
-que la grève était tout aussi nue, tout aussi plate.</p>
-
-<p>Elle mentait donc comme les autres, la belle légende
-de la Vierge du Ménez-Hom, puisque le miracle tardait
-tant à s'accomplir! Dame Marie devina-t-elle le doute qui
-assombrissait l'âme de son filleul? Elle eut un sourire
-étrange, un plissement malicieux des lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, vieux barde, ouvre grand tes yeux!</p>
-
-<p>Ce disant, le visage tourné vers la baie, elle élevait en
-ses bras le <i>Mabik</i>. Maintenant il semblait tout en or, ce
-<i>Mabik</i>. Il agita ses petites mains, et, de chacun de ses
-doigts, des jets de feu s'élancèrent, rayant l'espace
-comme des fusées. Puis il s'écria d'un ton enfantin,
-quoique un peu triste:</p>
-
-<p>&mdash;En l'honneur de ma naissance, je veux que toute
-chose morte renaisse!</p>
-
-<p>Il n'eut pas plus tôt achevé que, dans la plage déserte,
-il se fit comme un vaste remuement. Où il n'y avait tout
-à l'heure que sable, monotonie, stérilité, solitude, des
-maisons surgirent; et plus haut que les maisons montèrent
-des palais, et plus haut que les palais se dressèrent
-des clochers d'églises. A la place de la mer disparue,
-une mer nouvelle s'épandait, un océan de toits, une
-houle d'ardoises bleuissantes, où les cathédrales avaient
-une majestueuse immobilité de vaisseaux à l'ancre, où
-les flèches de pierre pointaient comme des mâts.</p>
-
-<p>Une ville, non! Mais un peuple de villes. Elles étaient
-toutes là, pressées les unes contre les autres, les cités
-dont la tradition bretonne a perpétué jusqu'en notre
-temps les noms et le souvenir: Tolente qui fut, dit-on,
-où est Plouguerneau; Occismor qui fut où est Saint-Pol;
-Lexobie qui fut où est le Coz-Ieodet; Ker-Is, enfin, Ker-Is
-la somptueuse, dont le spectre domine encore tout le
-pays de Cornouailles.</p>
-
-<p>La Bretagne des jours fabuleux ressuscitait, sous la
-forme d'une Jérusalem messianique, à l'appel du Messie.
-L'âge d'or des vieilles tribus armoricaines revivait.</p>
-
-<p>Jésus fit un signe.</p>
-
-<p>Et voilà les cloches de Noël de s'abattre de-ci de-là
-sur les clochers de ces villes de rêve; les voilà de se nicher
-dans les hautes chambres, avec leurs longues chevelures
-blondes ou brunes pendant jusqu'à terre, pareilles
-à des cordes tressées. Et les étoiles errantes de se disperser
-dans les maisons, d'allumer une flamme dans les
-âtres, de brûler derrière les vitres, sur les tables, comme
-les chandelles joyeuses d'un réveillon. Dans les rues sinueuses,
-baignées d'une lumière élyséenne qui les faisait
-ressembler à des sillages de barques, tant elle les argentait
-doucement, des ombres commencèrent à se mouvoir.
-Silhouettes encore indistinctes, mais qui allaient se précisant.</p>
-
-<p>Ainsi que le lui avait narquoisement recommandé sa
-marraine, Jean Rumengol avait ouvert tout grand ses
-yeux. Il n'osait les en croire. Au fond, il avait peur. Cette
-réalisation imprévue du plus tenace et du plus impossible
-de ses v&oelig;ux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se retrouver
-dans le Ménez, la tête appuyée au Bern-Meïn,
-échapper n'importe comment à cette vision tant souhaitée
-des choses d'autrefois, redevenues actuelles, présentes,
-vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds s'étaient
-comme enracinés dans le sable. Il était prisonnier de son
-propre songe. Peut-être qu'en implorant sainte Marie?&hellip;
-Il joignit les mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier.
-Elle avait disparu. Disparu aussi le <i>Mabik</i>.</p>
-
-<p>Il ne restait d'eux que cette grande clarté enveloppant
-quatre villes mortes qui se mettaient à revivre.</p>
-
-<p>Le barde, en regardant du côté de la terre, constata
-qu'un mur immense la lui fermait, un mur noir, impénétrable,
-une cloison sans issue. Devant lui, en revanche,
-s'élargissait un éventail de rues aux perspectives
-indéfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets
-ankylosés des boutiques. Des marchands très anciens,
-aux figures jeunettes, paraient les façades de leurs maisons
-de défroques historiques. Les justaucorps en peau
-d'aurochs se balançaient accrochés à des clous. Des bijoux
-barbares flambaient aux vitrines des orfèvres. Une
-odeur de sanglier rôti s'exhalait des cheminées et flottait
-en fumée odorante sur les toits. Des groupes de gens de
-tout âge et de l'un et de l'autre sexe s'acheminaient vers
-les églises, au bruit des cloches bourdonnantes.</p>
-
-<p>Sur une place, un vieillard inspiré chantait. Il avait la
-barbe drue et sa chevelure se mêlait à sa barbe. Autour
-de lui faisaient cercle des gars énormes, des filles d'une
-beauté souveraine. Il chantait dans une langue rude et
-cependant très musicale, dans une langue aux sons gutturaux
-que tempérait, que voilait une sorte de nasillement
-triste. Et il s'accompagnait d'un instrument bizarre,
-d'une lyre à deux nerfs, l'un grave, l'autre mordant.
-Mélopée lamentable traversée d'un filet d'ironie.</p>
-
-<p>Ce que cet homme disait à cette foule, Jean Rumengol
-voulut le savoir.</p>
-
-<p>Il oublia tout le reste, sa peur même, et s'élança, tête
-baissée, au c&oelig;ur des villes englouties, par la première
-voie qui s'offrait à lui.</p>
-
-
-<h4>VII</h4>
-
-<p>Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre?
-Sut-il comme il se nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn
-ou Gwenc'hlan?&hellip; Apprit-il de lui le poème à la fois religieux
-et sceptique qui dut, à l'origine, bercer notre
-race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée
-de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir?
-C'est ce que l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc,
-dans les Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse
-le barde cornouaillais, déjà vieux. En guise d'épilogue,
-elle ajoutait ceci:</p>
-
-<p>&mdash;J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une
-réalité. Il avait le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai
-vu pleurer, parce qu'il entendait les petits garçons de
-l'école primaire converser entre eux en français. Il n'aimait
-pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les générations
-nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge
-l'a fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a
-rempli son v&oelig;u. Peut-être y choqua-t-il son verre contre
-celui d'Ahès. Il s'en réjouit, j'en suis sûre, et ce fut sa
-dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est le symbole de la
-Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage encombrant.
-Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés
-de nous.</p>
-
-<p>Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur
-de chansons fut repêché au bout d'une gaffe par des
-hommes de Douarnenez. Faut-il croire que l'Océan, la
-grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit. Mais,
-en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima
-se survit au sein de l'Océan même. La mer a beau faire,
-elle est grosse de nos villes, comme le monde est plein
-de notre âme. Cela nous suffit!&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>&hellip; Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant
-son récit, la chaumière basse où elle le narrait,
-tout en filant. Le rouet faisait un bruit très doux, un ronronnement
-mélancolique comme une chanson du passé.
-La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte
-inassouvie.</p>
-
-<p>Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol
-flottant sur les eaux du large, promenant sur les côtes
-de l'Armorique, en ses yeux clos de noyé, le mystère de
-nos légendes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch8">A BORD<br />
-<span class="small">DE LA</span><br />
-«JEANNE-AUGUSTINE»</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>C'était la veille de Noël, à Paimpol, dans le cabaret de
-la mère Foëson. Un grand feu flambait dans le foyer de
-la vaste cuisine au plafond bas, allumant çà et là, le
-long des murs, de petites lueurs claires dans le cuivre
-des ustensiles et la faïence à fleurs des chopines ou des
-brocs. Autour des tables, des hommes buvaient, en
-attendant l'heure de la messe nocturne. C'étaient tous
-des <i>gens de mer</i>, aux colliers de barbe dure, âpre et grise
-comme du lichen de roche; on reconnaissait parmi eux
-les d'<i>Islandais</i> à leur peau bistre, à leurs yeux brillants
-et fixes, surtout à leurs voix éraillées, comme
-voilées de brume. Les autres étaient pour la plupart
-des <i>goëmonniers</i> de la baie ou des <i>homardiers</i> de
-Loguivy.</p>
-
-<p>La porte s'ouvrit.</p>
-
-<p>Une bouffée de bise entra et, avec elle, un colosse à
-barbe brune et frisée,&mdash;une tête de dieu assyrien sur
-des épaules immenses.</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! à bâbord! cria l'un des buveurs. Par ici,
-Yvon Floury!</p>
-
-<p>Yvon Floury, le capitaine, eut un calme sourire et
-vint s'asseoir auprès de l'homme qui l'avait hélé. Celui-ci
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque nous te tenons et que c'est veille de Noël,
-tu vas nous raconter <i>cela</i> tout au long.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;L'histoire de la <i>Jeanne-Augustine</i>.</p>
-
-<p>Yvon Floury demanda une <i>mocque</i> de cidre, passa son
-énorme pouce dans l'anse de la chopine et trinqua à la
-ronde avec les compagnons. Il but d'une seule lampée,
-puis, promenant sur les poils de sa moustache sa langue
-rouge, vibrante et mince comme celle d'un fauve:</p>
-
-<p>&mdash;L'histoire de la <i>Jeanne-Augustine</i>, grommela-t-il. Il
-n'y a guère que moi, en effet, qui vous la puisse conter.
-De ceux qui étaient à bord, cette nuit-là, je crois bien
-que je suis le seul survivant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant juste!&hellip; Il y avait Alain Perrot,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mon second: perdu «à Islande».</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait aussi Ludo Guilcher?</p>
-
-<p>&mdash;De Plounez. Mon matelot: décédé à Singapour.</p>
-
-<p>&mdash;Puis?</p>
-
-<p>&mdash;Puis il y avait le mousse&hellip; Celui-là, je ne sais pas
-trop ce qu'il est devenu.</p>
-
-<p>&mdash;Perdu aussi «à Islande», murmura quelqu'un.
-C'était mon fils.</p>
-
-<p>Il y eut un silence gêné.</p>
-
-<p>Jean Carguet, le maître-voilier, se hâta d'intervenir:&mdash;Dis
-donc l'histoire, capitaine Floury!</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Voilà. La <i>Jeanne-Augustine</i> était une goëlette de Paimpol.
-Contrairement au «petit navire» de la chanson,
-elle avait beaucoup navigué. Un peu vieille, un peu
-décatie, avec quelques rhumatismes à sa grosse membrure
-de chêne,&mdash;brave, tout de même, et pas geignarde.
-Elle avait fait jadis les grandes pêches; maintenant, on
-l'utilisait aux voyages de Norvège, pour les bois. Une
-demi-retraite. Partie, fin de novembre, pour Dronthem,
-elle avait eu, à l'aller, mer douce et joli vent de suroît.
-Double faveur en cette saison et dans ces parages. Le
-retour, en revanche, fut pénible. On n'eut pas plus tôt
-quitté le <i>fjord</i> que les brumes se mirent à tisser leurs
-toiles d'araignées entre mer et ciel. On aurait cru <i>nager</i>
-dans de la ouate. Air et eau, ça ne faisait qu'un. On
-flottait dans cette étoupe, à l'aveuglette. Marchait-on?
-virait-on sur place? On n'en savait rien. Nul clapotis à
-l'avant. Comme temps, un crépuscule; un entre-deux de
-lumière et d'ombre, ni jour, ni nuit. Pas de vent. Les
-voiles pendaient grises et mortes.</p>
-
-<p>&mdash;Combien de lieues, capitaine? demanda le second.</p>
-
-<p>&mdash;Une trentaine environ.</p>
-
-<p>&mdash;Si ça continue, nous arriverons à Paimpol l'année
-prochaine.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait encore de la chance, puisque l'année prochaine
-s'ouvre dans huit jours.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, c'est vrai. C'est nuit de Noël, à cette heure&hellip;
-Réveillonne-t-on?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une idée. Ça fera passer le temps&hellip;</p>
-
-<p>Yvon Floury appela le mousse:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas nous cuire une andouille.</p>
-
-<p>Puis, ayant invité le second et le matelot à descendre
-avec lui dans la cabine, il versa trois pleins verres de
-brandy, pour «faire le trou», avant la ripaille. Ils s'apprêtaient
-à boire à la santé du <i>Pays</i>, lorsque la tête ahurie
-du mousse se montra à l'ouverture du roufle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est comme ça que tu t'occupes de ton andouille,
-animal!</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais&hellip; capitaine&hellip; c'est que&hellip; c'est vraiment
-extraordinaire&hellip; On dirait qu'on entend tinter des cloches
-à l'arrière et à l'avant, à bâbord et à tribord&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile!</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez plutôt!</p>
-
-<p>Les trois hommes tendirent l'oreille&hellip; Il avait raison,
-le morveux!&hellip; De tous côtés, dans le grand silence mat
-de la mer, retentissaient, lointaines encore, mais se rapprochant
-de minute en minute, de longues et lentes vibrations
-pareilles à des sons de cloches mystérieuses.
-On eût pu se croire sur une des collines du pays de Paimpol,
-alors que toutes les paroisses de la côte se renvoient
-leurs carillons pour annoncer la venue de l'Enfant-Dieu.</p>
-
-<p>Les gars de l'équipage se regardaient entre eux, sans
-mot dire, stupéfaits.</p>
-
-<p>Dans la brume épaisse, cette musique était d'une infinie
-douceur. Elle était maintenant toute proche: elle
-semblait se balancer au large rythme des eaux.</p>
-
-<p>C'est une tradition, en Basse-Bretagne, que dans la semaine
-d'avant Pâques les cloches s'en vont à Rome. Les
-marins se demandèrent si ce n'étaient pas quelques
-bourdons sans cervelle qui, s'étant égarés, s'en revenaient
-ainsi par le Pôle de leur pèlerinage à la ville du
-Pape.</p>
-
-<p>Mais en voici bien d'une autre. A mesure que les sons
-se faisaient plus distincts, il leur sembla les reconnaître.</p>
-
-<p>&mdash;Ma parole! murmura Guilcher, je veux qu'on me
-coupe le cou si ce n'est pas là le carillon de Plounez!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et ce timbre clair, fit le mousse, dites si ce n'est
-pas la petite cloche de Notre-Dame de Kerfot!&hellip;</p>
-
-<p>C'étaient en vérité toutes les voix chantantes des clochers
-du Goëlo qui se promenaient là, autour d'eux, dans
-la tristesse blafarde du septentrion. Et ils se sentaient
-le c&oelig;ur serré d'une angoisse étrange. Que pouvait bien
-présager ce <i>signe</i>? A la lueur tremblante de la lampe de
-cuivre accrochée à une des poutrelles de la cabine, ils
-se voyaient pâles comme des morts.</p>
-
-<p>Ils se décidèrent à monter sur le pont voulant <i>savoir</i>.</p>
-
-<p>Le bruit sonore allait toujours grandissant. Mais on
-ne voyait rien. Les brumes demeuraient inertes et pendantes.
-Pas une ondulation dans leurs vastes plis.</p>
-
-<p>Les hommes s'étaient accoudés au bordage. Ils échangeaient
-des propos rapides, à voix basse, comme s'ils
-eussent été à l'église. Au fait, ils y étaient, à l'église,
-dans l'église infinie de la mer, toute pleine d'une impénétrable
-vapeur d'encens.</p>
-
-<p>Le mousse, grimpé dans le hauban, poussa un cri
-éperdu:</p>
-
-<p>&mdash;Des cierges!&hellip; J'aperçois des cierges!&hellip;</p>
-
-<p>De toutes parts, en effet, presque au ras de l'eau, s'allumaient,
-ainsi que des lucioles, des flammes pâles qui
-se mirent à tourner autour du navire: on eût dit une
-flottille d'étoiles émergée de la profondeur diffuse des ténèbres.
-Puis apparurent les colonnes blanches des
-cierges. Enfin les bras qui les tenaient se montrèrent à
-leur tour; et, après les bras, des têtes et des épaules
-surgirent. A ces têtes de longues barbes mouillées pendaient,
-qu'on eût prises pour des goëmons-épaves. Oh!
-les lamentables faces blêmes aux traits figés!&hellip; Elles se
-suivaient comme les gens d'une procession. De leurs
-lèvres entr'ouvertes un chant s'exhalait; et subitement
-les cloches se turent. On n'entendit plus que ce chant,
-pareil à une plainte,&mdash;mélopée lente et triste à fendre
-l'âme. Si faibles que fussent les paroles, on en percevait
-le sens. C'était un noël breton, un de ceux que les petits
-pâtres vont fredonnant de porte en porte durant la
-veillée sainte. Les hommes de la <i>Jeanne-Augustine</i> se
-signèrent avec une dévotion mêlée d'épouvante.</p>
-
-<p>Le chant disait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Une étoile à l'Orient s'est levée;</div>
-<div class="verse">Un Dieu nouveau est né pour la terre,</div>
-<div class="verse">Pour la terre grande et pour la mer profonde&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Le mousse claquait des dents, là-haut, dans les vergues,
-et sur le pont les hommes aussi grelottaient, et
-ce n'était point de froid.</p>
-
-<p>Longtemps les têtes défilèrent; longtemps défilèrent,
-dans le crépuscule arctique, les petites lueurs pâles que
-faisaient les flammes des cierges. Parfois elles venaient
-si près du bord qu'on distinguait à leur clarté les visages
-de ceux qui les portaient.</p>
-
-<p>Longtemps, longtemps&hellip; oui, cela dura longtemps.
-Et puis, sans qu'on sût comment tout cela passa, s'effaça,
-s'évanouit. Il n'y eut plus dans la nuit qu'une solitude
-plus vaste et un silence plus mystérieux.</p>
-
-<p>Soudain un craquement se fit dans la vieille carcasse
-du navire. Les cordages se tendirent, les voiles s'enflèrent
-comme si la respiration du vent, jusque-là oppressée
-par l'attente de ces choses, fût redevenue libre
-de se jouer à travers l'espace. A l'avant de la <i>Jeanne-Augustine</i>
-l'eau se mit à mousser, entonnant la douce
-chanson de marche. Et les hommes furent tout heureux
-de sentir qu'ils vivaient encore, que leurs âmes ne les
-avaient point quittés. Ils restèrent néanmoins près d'une
-heure sans se parler, tant les réflexions qu'ils avaient à
-se communiquer leur semblaient inexprimables.</p>
-
-<p>Alain Perrot le premier desserra les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvénan, prononça-t-il.
-J'étais avec lui à bord de la <i>Reine-des-Anges</i>,
-quand il trépassa&hellip; Même qu'il m'a fait un signe avec la
-main comme pour me dire je ne sais quoi&hellip; Ah! le pauvre
-Guiastrennec!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, j'ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le
-capitaine. Il avait encore la fente qu'il s'ouvrit dans le
-crâne en tombant des huniers.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, Antôn Lazbleiz, de Pontrieux, s'écria le mousse,
-mon parrain, Dieu lui pardonne!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit le matelot, j'en ai reconnu plus de trente.</p>
-
-<p>Il entreprit de les nommer, en comptant sur ses doigts.
-Mais, au dixième le capitaine l'interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;Assez!&hellip; Tais-toi!&hellip;</p>
-
-<p>Elle était trop sinistre, cette litanie funèbre. Et dire
-qu'ils avaient été portés, tous ces noms, par de robustes
-gars aux poitrines superbes, taillés pour vivre cent ans!
-Et voici qu'ils ne surnageaient déjà plus que dans quelques
-mémoires, éphémères elles-mêmes, ou dans les
-brèves inscriptions des «perdus à Islande» qu'on déchiffre
-à peine sous les porches des vieilles chapelles, au
-long des côtes d'Armorique&hellip;</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>&hellip; Et les trois verres de brandy? demanda quelqu'un
-dans l'auditoire.</p>
-
-<p>&mdash;Nous les vidâmes, répondit le capitaine; nous vidâmes
-même toute la bouteille&hellip; en récitant des <i>De profundis</i>.
-Nous <i>savions</i> les uns et les autres que c'était la
-dernière fois que nous trinquions ensemble.</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà l'histoire de la <i>Jeanne-Augustine</i>.</p>
-
-<p>Puis, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez eu tort de me la faire raconter. Je trouve
-à cette <i>mocque</i> de cidre le goût qu'avait, ce soir-là, le
-brandy&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch9">LA CHOUETTE</h3>
-
-
-<p>Mathias Kervenno, patriarche mendiant, originaire de
-la forêt de Coat-an-Noz, entre Plougonver et Belle-Isle,
-m'a fait ce véridique récit.</p>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>En ce temps-là&mdash;je vous parle du temps du roi Louis-Philippe&mdash;j'étais
-sabotier. Vous connaissez Gurunhuël,
-dans la montagne? Notre équipe campait au pied de la
-côte qui mène au bourg, sous une majestueuse futaie
-dont tous les hêtres ont été transformés en sabots depuis
-lors. Nous composions entre <i>cousins</i> (comme nous avons
-coutume de nous appeler dans la corporation) un village
-d'environ cinq ou six huttes. Celle que j'occupais avec
-ma femme&mdash;Dieu lui fasse paix!&mdash;et nos quatre enfants,
-aujourd'hui dispersés à travers le vaste monde,
-s'adossait au mur d'une chapelle en ruines dont il ne
-subsistait guère que ce pan de muraille, un vieil autel
-disjoint, envahi par les ronces, et, çà et là, quelques
-soubassements de piliers, ensevelis sous un épais fumier
-de mousses, de plantes parasites, de feuilles mortes.</p>
-
-<p>Vers l'est, cependant, derrière l'autel, l'architecture
-de la maîtresse fenêtre, destinée à éclairer le ch&oelig;ur, se
-dressait encore presque intacte, découpant, sur le fond
-libre d'une avenue, sa rosace de pierres veuve de ses anciens
-vitraux. J'aimais beaucoup, le soir, quand on ne
-voyait plus assez pour le travail, à venir m'installer là sur
-le rebord de granit sculpté, pour songer en paix et fumer
-silencieusement ma pipe, loin du bavardage des femmes
-et des cris des enfants.</p>
-
-<p>Il ne manquait pas de nids de chouettes dans cette
-vieille bâtisse effondrée.</p>
-
-<p>Un jour, je ne sais comment, en me hissant à ma place
-de prédilection, j'effarouchai une de ces bêtes qui s'envola
-de son trou, avec une plainte si étrange que vous
-eussiez dit un gémissement humain. Le soleil&mdash;un
-soleil d'hiver, à la lumière aiguë et pénétrante,&mdash;dardait,
-au moment de mourir, une flèche de feu rougeâtre parmi
-les décombres. Éblouie, aveuglée par cette lueur, la
-chouette vint se jeter dans mes genoux. Je n'en avais
-jamais vu aucune d'aussi près, si ce n'est sur les portes
-des granges où les paysans, par peur, ont la cruelle habitude
-de les crucifier. Celle-ci, étourdie du choc, allait
-tomber. J'étendis les mains et je la saisis par les ailes.</p>
-
-<p>Je ne crois pas avoir tenu entre mes doigts rien d'aussi
-doux que ces ailes soyeuses, ouatées, frémissantes et
-chaudes.</p>
-
-<p>Je tournai la bête à contre-jour, pour lui épargner
-l'éclat trop vif de l'astre couchant.</p>
-
-<p>Et, alors, je ne vis plus que ses yeux.</p>
-
-<p>Vous est-il arrivé de contempler face à face les yeux
-d'une chouette? C'est comme un miroir immense, mais
-terni; on y devine, vaguement, une foule de choses mystérieuses;
-cela ressemble à des trous ouverts sur d'insondables,
-d'effrayants abîmes. Tout au fond, tout au fond,
-comme à des lieues, on entrevoit de larges remuements
-d'ombres et de clartés. On dirait des pays, des mers,
-avec des nuages en marches et des processions d'êtres qui
-vont, viennent, passent et repassent, jamais les mêmes,
-ainsi que des personnages de rêves, de muets et mélancoliques
-fantômes&hellip;</p>
-
-<p>Tandis que je regardais la chouette, elle me regardait
-elle aussi, tremblante, dominatrice néanmoins, d'un air
-à la fois impérieux et triste qui me troubla.</p>
-
-<p>Je me mis à lisser ses plumes, pour la rassurer et peut-être
-pour me rassurer moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Va, va, pauvre animal, lui disais-je, je ne suis pas
-un homme mauvais. Je ne veux point te faire de mal.
-Les sabotiers vivent dans les bois, dans les solitudes apaisantes,
-au milieu des silences sacrés de la nature. Ce
-sont des âmes sereines, pacifiques, quoiqu'ils soient des
-manieurs de hache et des abatteurs d'arbres. Ils aiment
-les oiseaux, qui leur tiennent compagnie, qui sont, comme
-eux, les hôtes de la forêt, et dont la chanson rythme allègrement
-leur tâche. Toi, tu ne chantes point et tu ne
-te montres guère. Je te connais néanmoins. Souvent, la
-nuit, ton «hou!» lugubre m'a réveillé. Je te sentais
-perchée sur le haut de la hutte. Et tu inclinais mon esprit
-vers des pensers graves; tu me faisais souvenir des
-ancêtres morts qui, parfois, dit-on, revêtent ta forme,
-pour rappeler les vivants au respect pieux de ceux qui
-vécurent. Tu passes pour en savoir très long sur des choses
-auxquelles les hommes craignent ou diffèrent de réfléchir.
-Moi, ces choses me sont constamment présentes.
-Le lendemain de la vie me préoccupe plus que la vie
-même&hellip; Tes plumes rousses sont frangées de gris: tu
-es sans doute aussi vieille que les hêtres de cette avenue,
-tu as vu debout cette chapelle dont les pierres jonchent
-à présent le sol. Tu en as entendu les cloches convier
-gaiement les gens d'alentour au pardon du saint&hellip; Mais
-le passé est le passé, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Ainsi je parlais à la chouette, les yeux fascinés par
-ses immobiles prunelles où scintillaient des points d'or,
-semblables à des étoiles dans le velours bleuâtre d'un
-firmament assombri.</p>
-
-<p>&mdash;Or çà? me dis-je à part moi, réintégrons cette pauvre
-aveugle dans son domicile.</p>
-
-<p>J'écartai les lierres pendants qui voilaient le nid d'où je
-l'avais vue s'envoler, et j'allais y déposer l'oiseau, quand
-les lianes soulevées découvrirent, non point un nid
-quelconque dans une anfractuosité de muraille, mais
-bien une de ces <i>armoires</i> à double compartiment que
-les maçons ménagent dans les églises, à la droite du
-ch&oelig;ur, pour recevoir les fioles saintes.</p>
-
-<p>Et elles s'y trouvaient encore, les fioles, au nombre
-de deux, l'une pour le vin, l'autre pour l'eau, encrassées,
-il est vrai, prises dans les trames superposées d'innombrables
-toiles d'araignées auxquelles elles avaient probablement
-dû leur préservation. Et, près d'elles, un livre
-gisait, un missel énorme, très ancien, garni de lourds
-fermoirs de métal, avec des moisissures, des lèpres, des
-plaies d'humidité suppurante, de larges taches de vert-de-gris.
-La dorure des tranches, toutefois, apparaissait bien
-conservée, par places.</p>
-
-<p>La vue du livre me fit oublier la chouette qui s'était
-rencoignée peureusement dans un des angles du réduit.</p>
-
-<p>Il me tenta, ce missel; et je le pris, avec le sentiment,
-du reste, que je commettais un affreux larcin, car je le
-cachai sous ma veste, pour l'emporter, et m'enfuis à pas
-de loup, comme un voleur. Je dois ajouter qu'une vilaine
-pensée m'était venue,&mdash;une pensée de lucre. L'ouvrage
-datait, à coup sûr, de longtemps; et je savais qu'il
-y avait, à Belle-Isle, un Anglais, homme excentrique, qui
-payait au poids de l'or des bouquins de ce genre, les
-estimant d'autant plus cher qu'ils étaient plus vieux.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Noël était proche. La veille de la fête, le chef de notre
-campement me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ça te ferait-il plaisir d'aller, ce soir, à Belle-Isle?&hellip;
-Il y a un chargement de sabots à fournir chez Roll Even,
-le marchand de la Grand'Rue&hellip; Tu pourras de la sorte
-assister à la messe de minuit dans l'église de ville qui
-sera, dit-on, illuminée comme une cathédrale.</p>
-
-<p>J'acceptai avec empressement, non point à cause de la
-messe de minuit, quoique j'aie toujours été bon chrétien,
-mais parce que, par la même occasion, je trouverais probablement
-à vendre le missel à l'Anglais.</p>
-
-<p>Je profitai d'un moment où j'étais seul dans la hutte
-pour tirer le livre de la cachette, l'envelopper d'un morceau
-de toile et le glisser dans la poche intérieure de ma
-veste.</p>
-
-<p>Après souper, la charrette attelée et chargée, je fis
-claquer mon fouet, et me voilà en route.</p>
-
-<p>Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai
-dans ma limousine, les rênes serrées entre les genoux, les
-mains enfoncées dans les manches de ma veste. Le cheval
-était la bête la plus douce et la plus intelligente qui se pût
-imaginer. Il entendait le breton, comme vous et moi, et il
-suffisait d'un mot pour accélérer son allure ou la ralentir.
-La nuit était claire, une fine couche de givre commençait
-à saupoudrer au loin la campagne.</p>
-
-<p>Nous dévalâmes au trot la descente de Gurunhuël.</p>
-
-<p>Je me laissais bercer au balancement de la charrette,
-l'esprit perdu dans ma rêverie, supputant le prix que je
-retirerais du missel, cherchant ce que je pourrais acheter
-pour la femme et les mioches avec cet argent. J'évoquais
-les idées les plus riantes, je tâchais à me représenter la
-joie étonnée des miens, quand, au retour, je leur rapporterais
-toutes sortes de cadeaux inespérés, comme en
-ont seuls, à Noël, les enfants des riches; et toutefois,
-plus je roulais vers Belle-Isle, moins je me sentais en
-gaieté. Une inquiétude sourde me travaillait, un malaise
-étrange, le trouble qu'on éprouve quand on va commettre
-une mauvaise action.</p>
-
-<p>Soudain je fis un soubresaut. Derrière moi, dans la
-profondeur sonore de la nuit, un «hou!» prolongé,
-plaintif, triste à fendre l'âme, venait de s'élever et, par
-trois fois, il se répéta, toujours plus long, plus plaintif,
-plus triste.</p>
-
-<p>J'écartai ma couverture, saisis les rênes à pleines
-mains et cinglai le cheval qui partit à fond de train.</p>
-
-<p>Nous traversions maintenant le c&oelig;ur de la forêt. Des
-arbres vénérables bordaient la route, enchevêtrant au
-dessus de nous leurs ramures dépouillées. Des deux côtés
-c'était une double rangée interminable de troncs noirs,
-et, derrière ceux-là, il s'en pressait d'autres, confusément,
-par milliers.</p>
-
-<p>Pour la première fois, la forêt me fit peur, à moi qui
-me considérais comme son fils, né à son ombre, bercé
-dans ses bras centenaires, sur son sein si moelleux et si
-embaumé, à moi qui vivais en elle et par elle, à moi qu'elle
-nourrissait, en vérité, de sa chair même et de son noble
-sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je
-leur trouvai un air menaçant que je ne leur connaissais
-point; je crus les voir se pencher, abaisser lentement
-leurs branches, pour m'arrêter au passage; ils m'apparurent
-comme un fourmillement muet de grands spectres,
-et je sentis peser sur moi la fixité effrayante de leurs yeux.</p>
-
-<p>Oui, de leurs yeux. Car ils avaient des yeux, tous ces
-arbres. Dans chaque fût, à la hauteur de la maîtresse
-branche, deux prunelles luisaient, larges, rondes, affreusement
-immobiles, dardant un éclat pâle et comme décoloré.</p>
-
-<p>Le cheval, non moins épouvanté que moi-même, suspendit
-net son élan, les jambes raidies, le crin hérissé.
-J'entendis son c&oelig;ur battre dans ses flancs, à grands
-coups; et le mien aussi battait à se rompre.</p>
-
-<p>Je tremblais si fort que j'avais laissé tomber les guides
-et l'idée ne me venait pas de mettre pied à terre pour les
-ramasser&hellip; Il y eut quelques minutes d'une attente indicible.
-Dieu m'épargne de revivre jamais ces minutes-là.
-L'angoisse me serrait à la gorge, m'étouffait presque;
-une sueur glacée me ruisselait par tout le corps.</p>
-
-<p>Qu'allait-il se passer?</p>
-
-<p>J'avais une hâte fébrile de le savoir, persuadé, d'ailleurs,
-que ce serait terrible et que j'en mourrais&hellip;</p>
-
-<p>Or, voici que de l'un des arbres se détacha une grande
-forme sombre qui se balança, un instant, au dessus de la
-route, dans l'espace, puis vint se poser sur le rebord de
-la charrette sans bruit. Un flocon de neige ne serait pas
-descendu plus doucement.</p>
-
-<p>Je me retournai sur mon siège et je vis près de moi
-les deux prunelles luisantes que j'avais prises pour les
-yeux de l'arbre.</p>
-
-<p>Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule
-de conjuration, retenue d'un vieux conteur de légendes
-à demi sorcier.</p>
-
-<p>&mdash;Blanche ou noire? Faste ou néfaste? De la part de
-Dieu ou de la part du diable? demandai-je.</p>
-
-<p>Une voix faible et dolente me répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis la chouette des ruines de Saint-Mélar, ô Mathias
-Kervenno. Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu
-me fus secourable naguère, laisse-moi te sauver aujourd'hui&hellip;
-Tu es sur le chemin de ta damnation éternelle,
-Mathias Kervenno.</p>
-
-<p>&mdash;Je te reconnais, dis-je à l'oiseau de ténèbres. Parle:
-que veux-tu de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es en marche
-pour l'enfer.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas fait de mal, que je sache.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as un poids sous l'aisselle, Mathias Kervenno.</p>
-
-<p>Je compris qu'il faisait allusion au missel; la rougeur
-de la honte me monta au visage. Je balbutiai:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai dépouillé personne. Un vieux livre trouvé
-dans un vieux mur, est-ce donc un si gros péché?</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour
-pour jour, Saint-Mélar étant alors paroisse, un prêtre y
-célébrait la messe de minuit. Déjà l'office était terminé,
-et le prêtre ôtait ses ornements, tout heureux de penser
-qu'un bon feu l'attendait au presbytère (car il faisait un
-froid de loup), lorsqu'une pauvresse, arrivée sans doute
-en retard, se présenta à la porte de la sacristie, demandant
-à être entendue en confession et à communier.</p>
-
-<p>«&mdash;Revenez demain, Brigida, lui dit le prêtre, contrarié.
-Je serai dès neuf heures au confessionnal et vous
-communierez à la grand'messe.»</p>
-
-<p>Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille,
-mais elle n'osa point insister, fit une humble révérence
-et sortit.</p>
-
-<p>Le lendemain, à l'aube, un cantonnier la trouva couchée
-dans la douve, morte, enveloppée d'un linceul de
-neige.</p>
-
-<p>Par la faute du prêtre, elle n'avait point trépassé en
-état de grâce. Or ce prêtre comparut, à son tour, au tribunal
-de Dieu, et Dieu lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Pour avoir péché de la sorte, tant qu'il restera
-deux pierres de la chapelle de Saint-Mélar, ton expiation
-sera d'y donner la communion, la nuit de Noël, à toutes
-les âmes errantes!&hellip;»</p>
-
-<p>Voici Noël, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit
-vont carillonner. Le prêtre est à son poste, les âmes errantes
-se sont rassemblées, les fioles saintes vont être
-remplies, mais le «livre», Mathias, le livre n'est plus à
-sa place&hellip; S'il ne se retrouve pas, le prêtre ne pourra célébrer
-l'office. Il sera quitte pour recommencer cent autres
-années de pénitence, peut-être&hellip; Mais c'est celui
-qui a emporté le missel que je plains: ce qui appartient
-aux défunts devient un instrument de damnation entre
-les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno.</p>
-
-<p>Je sortis le livre de ma poche.</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà, murmurai-je. Est-ce à toi qu'il faut que je
-le restitue?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis qu'une chouette, répondit l'oiseau. Rapporte-le
-où tu l'as pris.</p>
-
-<p>Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi je n'hésitai point.
-Je tirai sur la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit
-pas prier, et nous rebroussâmes chemin.</p>
-
-<p>Les figures des arbres, aussitôt, me redevinrent amies.
-Ce n'étaient plus des spectres terrifiants, mais des ormes,
-des hêtres, des châtaigniers, des chênes aux attitudes
-majestueuses et protectrices. La nuit avait repris le
-calme divin qui sied à un soir de Noël, et, dans mon c&oelig;ur
-aussi, une paix douce était rentrée.</p>
-
-<p>Arrivé près du campement, j'attachai ma bête au montant
-d'une barrière et je pénétrai dans les ruines.</p>
-
-<p>Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol immense de
-chouettes me suivait. Elles se perchèrent sur les branches
-d'alentour, fixant sur moi leurs prunelles blafardes qui
-ne me faisaient plus peur. Je remis le missel à son ancienne
-place, ébauchai un signe de croix en passant devant
-l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'étais
-à peine éloigné d'une cinquantaine de pas que des
-chants s'élevèrent de la chapelle détruite, à la louange
-de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je ne vis plus les
-chouettes; mais, parmi les décombres du sanctuaire,
-une foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et
-un prêtre à cheveux blancs se tenait, les bras étendus, en
-face du missel ouvert que lui présentait un acolyte.</p>
-
-<p>&hellip; Hue! Dia!&hellip; Le cheval rassuré repartit au galop
-dans la direction de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël,
-de Plougonver, de Loquenvel, de vingt autres paroisses
-encore se répondaient à travers la clarté laiteuse
-de la nuit, sous le scintillement avivé des étoiles.</p>
-
-<p>Et j'arrivai à Belle-Isle à temps pour entendre la messe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch10">LE PUITS DE SAINT-KADÔ</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p><i>Puns Kadô</i>,&mdash;le puits de Saint-Kadô,&mdash;je le revois,
-en écrivant ces lignes, tel qu'il était aux jours de mon
-enfance, avec sa margelle basse, son parapet de pierres
-moussues et son vieux treuil qui poussait des gémissements
-presque humains, dans le silence du soir, à l'heure
-où les femmes du bourg, selon l'expression consacrée,
-«allaient à l'eau».</p>
-
-<p>C'était une espèce de citerne carrée, peu profonde,
-creusée au milieu de la place. Dans une des parois s'ouvrait
-une haute niche, jadis décorée de la statue du saint.
-Cette statue, un beau jour, s'était effondrée de vétusté
-et de moisissure.</p>
-
-<p>&mdash;Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a
-tant en Trégor, je ne m'étonne pas que saint Kadô ait
-donné sa démission&hellip; Ça n'est pas gai d'être le patron
-d'un puits. Il aura sans doute demandé à monter en
-grade et à devenir patron d'auberge!&hellip;</p>
-
-<p>Ce fut toute l'oraison funèbre de la pauvre vieille image,
-sculptée aux temps anciens dans un tronc de hêtre par
-quelque pieux sabotier d'alentour. On songea bien à la
-remplacer, mais plus tard, lorsque la fabrique serait plus
-riche. En attendant, des ronces grimpantes, des fougères
-aux fines dentelles s'efforçaient de cacher de leur mieux
-la détresse de cette niche veuve, où les débris sacrés
-achevaient de pourrir.</p>
-
-<p>Le puits continua de s'appeler <i>Puns Kadô</i>; mais, de
-Kadô lui-même, à la longue, il ne fut plus question&hellip;</p>
-
-<p>Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir,
-auprès de la margelle et qui s'y attardaient quelquefois
-des heures à médire de leur prochain, sous prétexte d'emplir
-leurs cruches, Fanta Gouronnec était la seule qui se
-souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à
-ses tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle
-souvent: c'est de voir sur pied le saint Kadô tout
-neuf qu'on nous promet depuis des années et qui pourrait
-bien être comme le veau de la vache à Tanguy, lequel
-devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit
-jamais&hellip;</p>
-
-<p>Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse,
-car sa prière fut exaucée, à la suite d'une circonstance
-assez bizarre dont voici l'authentique récit.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,&mdash;en breton
-<i>Ar Zant</i>,&mdash;bon mari, bon père, cultivateur consommé,
-éleveur émérite, mais, par exemple, ivrogne, ah! ça, oui,
-ivrogne pommé!&hellip; Plus que sa femme, plus que ses enfants,
-plus même que sa terre et que son bétail, il aimait
-la boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la
-Boisson!» Il y avait, dans la façon dont il le disait, de la
-tendresse, de la piété, de la dévotion, de la ferveur,
-quelque chose de mystique et de passionné. C'était chez
-lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le <i>recteur</i> de
-la paroisse le sermonnait souvent à cet égard.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans
-ma nature. Je suis <i>boissonnier</i>!</p>
-
-<p>Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas
-plus d'accent à professer qu'ils étaient chrétiens.</p>
-
-<p>Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion,
-c'est-à-dire tout les dimanches régulièrement, plus les
-jours de fêtes gardées, et enfin quand ses affaires l'obligeaient
-à paraître aux marchés voisins. Ivresses charmantes,
-d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui
-versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face
-candide alors s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial
-ni même de grossier, au contraire: il en était comme
-transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient des scintillements
-d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient des paroles
-de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre
-qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus
-retors&hellip;</p>
-
-<p>Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic,
-sa jument rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de
-M<sup>e</sup> Cariz, notaire à Lannion. Il était content de lui et des
-autres, content de l'humanité tout entière. Il avait beaucoup
-bu, et bu à bon compte, ce qui doublait son allégresse,
-ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus
-un lot de chêne d'une valeur réelle de quatre cents
-francs&hellip; Oui dame! pour cinquante écus il était devenu,
-lui paysan, lui fermier, propriétaire de cette magnifique
-avenue du château de Kergloz,&mdash;des arbres superbes
-comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».&mdash;Fallait-il
-tout de même que M. le comte eût besoin de
-gros sous, après avoir <i>rousti</i> les pièces d'or!&hellip; Un <i>boissonnier</i>
-aussi, ce comte, mais un boissonnier des grandes
-villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle
-des pendards, expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr,
-assis à sa gauche sur l'unique siège du char à
-bancs.</p>
-
-<p>Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes
-et clamant: «La charité!» de seuil en seuil. En
-échange de l'hospitalité qu'on lui accordait, dans les
-greniers ou les étables, il rendait aux femmes le service
-de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries
-d'hiver: d'où ce sobriquet de <i>An Dribunêr</i> (le dévideur)
-dont on l'avait affublé et qui avait fini par se
-substituer à son véritable nom, tombé pour lui-même en
-oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant péniblement la
-côte, au sortir de Lannion.</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu comme ça, Dall?</p>
-
-<p>&mdash;A ta voix je te reconnais, Ar Zant&hellip; Je vais bien
-loin, si j'en crois mes jambes qui me rappellent à tout
-moment qu'elles ont passé l'âge de courir les chemins.</p>
-
-<p>&mdash;Mais encore?</p>
-
-<p>&mdash;A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque
-cependant tu tiens à le savoir. C'est mon jour de loger
-sous leur toit.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur
-porte. Tu n'auras que trois champs à traverser.</p>
-
-<p>Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant
-sur Joseph le Saint toutes les bénédictions du ciel. Et
-celui-ci tout de suite s'était mis à lui faire ses confidences.</p>
-
-<p>&hellip;&mdash;Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Certes, opinait l'aveugle.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, Dall, t'es-tu jamais soûlé?</p>
-
-<p>&mdash;Plus d'une fois, oui&hellip; à l'auberge du <i>Coûte rien</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? Quoi? Où est-ce qu'elle est, cette auberge?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes,
-sur les places des bourgs, dans l'herbe des prés. C'est
-le tonneau du bon Dieu: chacun peut y boire. L'eau
-coule pour tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;De l'eau!&hellip; Pouah! fit le Saint avec une grimace.</p>
-
-<p>Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de l'aveugle,
-mais que surprirent seuls les anges qui rôdent
-dans le firmament de Bretagne, la nuit de Noël&hellip; La silhouette
-d'une maison se profila en noir sur l'horizon
-nocturne criblé d'étoiles.</p>
-
-<p>Au dessus de l'huis se balançait, dans le vent, une
-touffe de gui. A l'intérieur, nulle clarté. Les gens, apparemment,
-dormaient.</p>
-
-<p>Joseph arrêta court la bête.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai soif, dit-il. Nous allons réveiller ce mécréant
-d'aubergiste qui se permet de ronfler à l'heure où les autres
-se lèvent pour rendre visite dans sa crèche à l'Enfant-Dieu&hellip;
-Nous boirons un litre en l'honneur de Jésus!&hellip;
-D'ailleurs, te voilà presque arrivé&hellip;</p>
-
-<p>Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit à cogner
-sur la porte avec le manche de son fouet.</p>
-
-<p>Mais personne ne lui répondit.</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! Tignouz, ohé! Grida, ouvrez donc!&hellip; C'est
-moi, Joseph le Saint, de Kergouanton, avec Dall an Dribunêr.
-Laisserez-vous deux chrétiens mourir de la pépie?</p>
-
-<p>Même silence.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est
-vide? Ils sont tous en route pour la messe, mon cher&hellip;
-Ce que tu as de mieux à faire, c'est de continuer, toi-même,
-ton chemin. Tu te désaltéreras au bourg de Tréziny.</p>
-
-<p>&mdash;Ouais, tous les cabarets seront clos.</p>
-
-<p>&mdash;Tu en seras quitte pour t'abreuver au <i>puns Kadô</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espèce
-des grenouilles.</p>
-
-<p>&mdash;Parlons sérieusement, reprit l'aveugle d'un ton pénétré,
-avec, toutefois, une imperceptible nuance d'ironie.
-Tu as été obligeant à mon égard, je te veux payer de retour.
-Je vais te révéler un secret que je tiens de ma
-grand'mère, laquelle était une femme de sens, renseignée
-comme pas une sur les merveilles de la «nuit
-sainte»&hellip; Seulement, jure-moi d'abord que tu n'en abuseras
-point&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque tu arriveras à Tréziny, toutes les auberges
-en effet seront fermées; les gens seront à l'église. Laisse
-ton équipage à l'entrée du bourg et dirige-toi vers le
-puits qui est au milieu de la place. Là, assieds-toi sur la
-margelle jusqu'à ce que tu entendes tinter la clochette
-de l'enfant de ch&oelig;ur, au moment de la consécration.
-Dès qu'elle aura commencé à sonner, ne perds pas de
-temps. Saisis d'un poing solide l'un des seaux et mets-toi
-à califourchon sur l'autre. Tu descendras ainsi tout doucement
-et tu atteindras sans peine la niche pratiquée
-dans le mur du fond. Tu m'as bien compris?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement; mais qu'est-ce que ça me rapportera,
-toute cette gymnastique?</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, la nuit de Noël, pendant la durée de la
-consécration, l'eau de ce puits se change en vin, par les
-mérites du Christ et la vertu de saint Kadô<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>&hellip; Tu
-n'auras qu'à te pencher pour en boire à pleines gorgées.
-Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en goûte qu'au
-paradis. Tu m'en diras des nouvelles!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> C'est une tradition répandue en Basse-Bretagne que la nuit
-de Noël, pendant le temps que dure la consécration, l'eau des
-sources se change en vin pur. J'ai mentionné plus haut l'aventure
-authentique du pauvre Nonnic Garlantès, qui, lui, se noya tout à
-fait, pour avoir voulu s'assurer de la réalité du miracle (cf. <i>Nédélek</i>).</p>
-</div>
-<p>Le fermier se grattait le bout du nez.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai idée que tu te moques de moi, Dall an Dribunêr.</p>
-
-<p>&mdash;Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il était de
-mon devoir de te témoigner ma reconnaissance à ma
-manière&hellip; Au revoir, fils! grâce à toi me voilà presque
-rendu à destination. Il ne me reste qu'à te souhaiter bon
-voyage!</p>
-
-<p>Et le vieux, franchissant une barrière, s'engagea dans
-les champs, tandis que l'ivrogne, remonté tant bien que
-mal sur son siège, criait à Rouzic un «hue!» formidable,
-et que la bonne jument s'enlevait en faisant feu des
-quatre pieds.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>&mdash;Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec
-à son mari. Je suffirai bien toute seule à surveiller
-la cuisson du repas et à disposer le couvert&hellip; Partez
-sans crainte; la table sera prête à votre retour&hellip;</p>
-
-<p>Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si
-çà et là, aux lucarnes des chaumières, veillait une flamme
-pâle, une clarté discrète de ver luisant. L'église, en
-revanche, jetait par ses vitraux de grandes lueurs rougeâtres,
-pareilles à des feux de forge. Et des chants
-montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain
-Fanch ar Luch, accompagné comme en sourdine par le
-nasillement monotone du ch&oelig;ur des femmes. Puis, soudain,
-les chants cessèrent et, dans le silence, retentirent
-par saccades les tintements grêles d'une clochette.</p>
-
-<p>&mdash;La consécration! se dit Fanta.</p>
-
-<p>Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et,
-ouvrant la porte, se vint mettre debout pour assister à la
-sortie de la messe.</p>
-
-<p>Il lui sembla entendre des gémissements.</p>
-
-<p>Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?</p>
-
-<p>Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de
-<i>puns Kadô</i>. Et Fanta de courir au vieux puits, non sans
-s'être munie au préalable d'une lanterne.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est là? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Moi! Le Saint!</p>
-
-<p>&mdash;Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous,
-Monseigneur saint Kadô?&hellip; Est-il possible!&hellip; Et que
-puis-je pour vous?</p>
-
-<p>La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la
-pauvre statue délaissée l'implorât de la sorte, dans le
-langage des vivants. N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque,
-cependant, cette nuit-là, les bêtes elles-mêmes reçoivent
-l'usage de la parole, pourquoi, je vous prie, pareille
-faculté ne serait-elle pas accordée aux images
-vénérées des saints?</p>
-
-<p>Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si
-long.</p>
-
-<p>Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture
-béante, elle disait de sa voix la plus dévote:</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous
-suis dévouée. Vous le savez, n'est-ce pas?&hellip; Depuis que
-votre ancienne statue est tombée en poussière, je ne
-cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de
-pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une
-mitre d'or. Mais tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont
-des gens sans c&oelig;ur et sans oreilles, des misérables, des
-goujats, de fieffés ivrognes!&hellip;</p>
-
-<p>Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier
-mot de cette pieuse apostrophe.</p>
-
-<p>&mdash;Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai&hellip; je
-vous le jure!&hellip; Sauvez-moi!&hellip; Vous n'avez qu'à abaisser
-le seau que j'ai laissé échapper!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Hein? s'écria Fanta Gouronnec&hellip; Comment? Tu n'es
-donc pas le saint de la citerne?</p>
-
-<p>&mdash;Le Saint!&hellip; Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla
-le malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent
-donc pas que tu te mets à voyager dans les
-puits?</p>
-
-<p>Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien»
-qui n'avait avec lui que de si lointains rapports,&mdash;furieuse
-surtout de voir finir de façon si plate
-une aventure qu'elle avait crue céleste.</p>
-
-<p>L'autre, cependant, geignait de plus belle:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis à bout de forces&hellip; Au nom de Dieu, père des
-créatures, venez à mon aide!&hellip; Qui que vous soyez, je
-vous le revaudrai.</p>
-
-<p>Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le
-laisser périr en état de péché mortel, la nuit où Jésus
-vient de naître!»</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours,
-mais à une condition.</p>
-
-<p>&mdash;Je les accepte toutes.</p>
-
-<p>&mdash;Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de
-chêne, et peinte de pourpre et d'or, la niche où tu te
-morfonds.</p>
-
-<p>&mdash;Dans deux jours elle sera commandée.</p>
-
-<p>&mdash;Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il
-n'y a que lui qui sache les sculpter comme il faut.</p>
-
-<p>&mdash;Chez Philippe Merrer, c'est entendu.</p>
-
-<p>&mdash;Dût-elle te coûter cent francs!</p>
-
-<p>&mdash;Je paierai même le transport.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le jures?</p>
-
-<p>&mdash;Sur ma part de paradis.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es.</p>
-
-<p>&mdash;Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants!</p>
-
-<p>Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement
-s'était formé autour de la citerne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à
-la foule de plus en plus compacte&hellip;</p>
-
-<p>Et elle commença de tirer sur la corde, en criant,
-comme font les marins:</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! hisse!</p>
-
-<p>On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant,
-au lieu d'eau, ce sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur
-et vert de mousse. Vous jugez si le treuil grinçait, mais
-l'homme aussi claquait des dents.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny
-une mirifique statue de saint Kadô drapée de violet et
-mitrée d'or. Toute la population assistait à la cérémonie.
-Ce fut une occasion de franches lippées et de grasses
-soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton,
-sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait
-plus qu'à l'auberge du <i>Coûte-rien</i> dont Dall an Dribunêr
-lui avait, le premier, appris la route.</p>
-
-<p>Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible
-ivrogne, il se trouve toujours quelqu'un pour dire:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait l'envoyer à <i>Puns Kadô</i> s'abreuver de
-«vin de Noël.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch11">LE FORGERON<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-PLOUZÉLAMBRE</h3>
-
-
-<p class="dedic">A Mlle Finette.</p>
-
-<p>Lorsque j'avais votre âge, mon amie, j'étais, ne vous
-en déplaise, un affreux galopin, toujours courant, toujours
-trottant, en quête d'aventures héroïques qui finissaient
-le plus souvent de la façon la plus sotte et d'où je
-sortais penaud, mais impénitent. Vous m'avez demandé
-de vous en conter une. Écoutez celle-ci qu'une rencontre
-récente m'a remise en mémoire.</p>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>C'était aux vacances dernières. Je passais par Plouzélambre.
-Imaginez une pauvre bourgade, la plus humble
-et la plus perdue: de vieilles maisons grises aux toits galonnés
-de lichens jaunes; quatre ou cinq auberges avec
-des enseignes d'une orthographe extraordinairement fantaisiste;
-un enclos plein de tombes, ombragé par des ifs
-presque millénaires; une église lamentable, à demi effondrée,
-ne tenant debout que par miracle, et, en face de
-l'église, l'école&mdash;une grande bâtisse fort laide, mais où,
-tout de même, autrefois, nous nous plaisions bien. J'en
-ai fréquenté d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses,
-ne sont pas demeurées aussi chères à mon souvenir.</p>
-
-<p>J'étais arrivé à Plouzélambre sur le coup des huit heures.
-Des écoliers, pareils à celui que je fus, entraient en
-classe, disposés sur une longue file, les mains derrière le
-dos, le sac de toile en bandoulière, tête nue et chantant.
-Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles retentissait
-en moi délicieusement et, parmi leurs voix claires
-montant à l'unisson, j'écoutais presque si je ne distinguerais
-pas la mienne. L'homme porte en lui une infinie
-puissance d'illusion: il avait suffi qu'autour de moi se
-reconstituât le décor familier de mon enfance, pour que
-je me crusse redevenu un enfant.</p>
-
-<p>Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise,
-sa faucille sur l'épaule. Je l'arrêtai pour lui demander:</p>
-
-<p>&mdash;L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Je nommais mon ancien maître. Le paysan me dévisagea,
-un peu surpris. Puis, au bout d'un instant:</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne me trompe, nous avons ânonné ensemble
-sur les mêmes bancs. Tu dois être un tel. Moi, je suis le
-Bourdonnec.</p>
-
-<p>Je lui sautai au cou et nous nous embrassâmes longuement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est singulier, fit-il, qu'après tant d'années on n'ait
-pas plus de peine à se reconnaître!&hellip; Je me suis souvent
-demandé, quand on causait de toi, chez nous, quel air
-tu pouvais bien avoir à présent. N'est-il pas étrange que
-tu sois exactement celui que je me figurais?</p>
-
-<p>Je confessai en toute sincérité que, pour ma part,
-j'eusse difficilement mis, de prime abord, sur son visage
-robuste et hâlé le nom du petit Jouan Le Bourdonnec qui
-fut le premier et le plus aimé de mes compagnons d'études.</p>
-
-<p>Il eut une de ces réparties profondes dont les paysans
-de Bretagne sont coutumiers:</p>
-
-<p>&mdash;Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous
-pareils&hellip; Mais, poursuivit-il, je n'ai pas répondu à ta
-question. Ne me parlais-tu pas de M. Loarer? Je vais te
-conduire à lui: nous n'avons, hélas! que l'échalier du
-cimetière à franchir.</p>
-
-<p>Nous fîmes quelques pas dans une étroite allée, sablée
-de coquillages de mer; à droite, à gauche, des tertres
-verdoyants surmontés de croix peintes, racontant des
-vies obscures et d'humbles trépas; tout au bout, une
-tombe moins fruste, presque monumentale, taillée dans
-un bloc de granit rose.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici, fit Jouan.</p>
-
-<p>Et quand nous eûmes donné à la mémoire du vieux
-maître d'école un souvenir attendri:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois que ses élèves lui sont restés fidèles. Les
-plus pauvres y sont allés de leurs quatre sous, pour qu'il
-eût une sépulture convenable. «Il faut, disaient-ils, que
-sa tombe soit aussi belle que celle d'un curé.» Le fait
-est que nous lui devions bien cela. Te rappelles-tu&hellip;?</p>
-
-<p>Nous avions pris à travers le cimetière, pour sortir par
-l'autre côté. Et sur nos lèvres, tout en marchant, abondaient
-les évocations du passé. Le paisible champ des
-morts, baigné par l'éclatante lumière d'août, foisonnait
-de vie végétale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient
-du calice des fleurs funèbres, et l'on entendait au loin,
-dans les campagnes ensoleillées, le ronflement d'orgue
-des machines à battre. De temps à autre, Jouan me prenait
-par le bras, me désignait une croix sur un tertre:</p>
-
-<p>&mdash;Lis ce nom&hellip;</p>
-
-<p>Et c'était quelqu'un de nos camarades d'antan, couché
-dans le grand repos, avant d'avoir accompli le meilleur
-de sa tâche. Une vague mélancolie me gagnait, et cependant
-j'eus toutes les peines du monde à retenir un
-éclat de rire, lorsque, à propos d'un des noms inscrits
-là, au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec
-me dit à brûle-pourpoint:</p>
-
-<p>&mdash;Il était de l'histoire du <i>symbole</i>, tu sais?&hellip; Car tu te
-la rappelles, l'histoire du <i>symbole</i>?</p>
-
-<p>Oui bien, je me la rappelais&hellip; Nous voilà de la reconstruire
-ensemble, pièce à pièce, en ses moindres détails.</p>
-
-<p>Cela se passait aux âges déjà lointains où, sous prétexte
-d'apprendre aux petits Bretons le français, dont ils
-ne possédaient pas un traître mot, on leur interdisait,
-même aux récréations, de se servir entre eux de la seule
-langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer.</p>
-
-<p>Autant les condamner au silence.</p>
-
-<p>Mais l'enfant a l'ingéniosité d'un sauvage.</p>
-
-<p>Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à
-notre vocabulaire celtique, au moyen de désinences
-appropriées, une couleur vaguement française. Et ce fut
-alors le plus abracadabrant des jargons. On disait, par
-exemple: «J'ai <i>torré</i> mon <i>botès</i>». Traduisez: j'ai cassé
-mon sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: <i>meignater</i>.
-Cela signifiait: se battre à coup de pierres. Tant
-de choses en un seul mot!</p>
-
-<p>Le reste était à l'avenant.</p>
-
-<p>Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de
-six à dix ans.</p>
-
-<p>Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres
-eux-mêmes et, pour y obvier, ils adoptèrent le
-<i>symbole</i>.</p>
-
-<p>Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme
-cela, des inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant
-mystère.</p>
-
-<p>Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et
-apparences d'une rondelle de fer-blanc percée en son milieu
-d'un trou que traversait une ficelle.</p>
-
-<p>Au premier terme suspect que vous laissiez échapper,
-le surveillant vous glissait dans la main ce signe d'infamie.
-A vous maintenant de vous en défaire, en le passant
-à un condisciple, astucieusement pris par vous en faute.
-On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez
-vite un excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis
-de penser que ce n'est point le but idéal de l'éducation.
-Le dernier détenteur du <i>symbole</i>, à la fin de la journée
-scolaire, restait une heure après le départ des autres à
-ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire la toilette
-de la classe.</p>
-
-<p>Et donc, cette humiliation m'advint.</p>
-
-<p>J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me
-venger.</p>
-
-<p>Au lieu de déposer le <i>symbole</i> sur la chaire, ainsi qu'il
-était prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand
-je fus libre, pour emporter la maudite rondelle de fer-blanc,
-et, sitôt dehors, mon premier soin fut d'assembler
-autour de moi tous les garnements du bourg.</p>
-
-<p>&mdash;Çà, leur dis-je à peu près, il faut en finir avec cet
-instrument d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui
-les funérailles qu'il mérite.</p>
-
-<p>Ils s'écrièrent d'une seule voix:</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre!</p>
-
-<p>L'instant d'après, nous étions en route pour le Rûn.
-Le Bourdonnec et moi marchions en tête de la bande. Les
-autres suivaient, hurlant et vociférant. Nous devions
-avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches partant en
-guerre. Les gens, ébaubis, se pressaient sur les seuils
-pour nous regarder passer.</p>
-
-<p>Le Rûn est une éminence broussailleuse, située à un
-quart de lieue environ du bourg de Plouzélambre, dont
-d'anciennes carrières abandonnées ont profondément
-entaillé les flancs. Où le cadavre de notre ennemi serait-il
-mieux enfoui que sous cette colline déserte, dans une
-de ces grottes obstruées par les ronces, hantées seulement
-des chauves-souris et des crapauds? Il fut procédé
-à son inhumation, selon les rites les plus solennels.</p>
-
-<p>En guise de monument, nous érigeâmes au-dessus un
-tas de pierres semblable à ces <i>cairns</i> qui, chez nos ancêtres,
-marquaient la sépulture des grands chefs barbares.
-Puis, sur une «couverture de cahier cartonné» fixée
-dans un rameau d'ajonc, l'un de nous&mdash;celui-là même
-dont une croix de bois noir venait de me rappeler le nom&mdash;écrivit
-au crayon ces deux vers qu'un <i>symboliste</i>
-d'aujourd'hui (soit dit sans jeu de mots) ne désavouerait
-peut-être pas:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ci-gît le symbole,</div>
-<div class="verse">On pourra parler breton à l'école.</div>
-</div>
-
-<p>Ce sont probablement les seules rimes qu'il ait jamais
-assemblées. Que Dieu les lui pardonne!</p>
-
-<p>Pas n'est besoin, je pense, de vous apprendre que le
-lendemain le symbole était ressuscité, sinon le même, du
-moins son frère.</p>
-
-<p>Si j'en crois mon ami Le Bourdonnec, nous fûmes,
-pour cette escapade, battus de verges.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Tout en devisant de la sorte, je m'étais laissé entraîner
-par Jouan vers sa métairie du Gollod. Il tenait à me présenter
-à sa femme, «Monna Dizès, voyons, la fille du
-meunier de Nizilzi, une petite fûtée qui faisait sa première
-communion l'année où nous faisions, nous, notre
-troisième».</p>
-
-<p>Il ajoutait d'un ton philosophe:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! elle a quelque peu épaissi, depuis lors.</p>
-
-<p>La «petite fûtée» s'était, en effet, changée en une
-opulente matrone, mais qui me reçut de la manière la
-plus accorte, avec une bonne grâce paysanne à laquelle
-il n'était guère possible de résister. Je dînai donc au Gollod,
-le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgré
-mes protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais
-la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de
-blé, sous les étoiles, disait Jouan.</p>
-
-<p>Et Monna Dizès ajoutait:</p>
-
-<p>&mdash;Nos lits valent bien ceux de l'auberge&hellip; La couette
-est de fine balle d'avoine, vannée au vent de mer, et les
-draps sont en toile de Bretagne parfumée de fleur de
-lavande&hellip; Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc somme
-et, comme la chambre est au levant, le soleil béni vous
-<i>bonjourera</i> gaîment au réveil. Restez.</p>
-
-<p>Je restai.</p>
-
-<p>L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous
-ne rentrâmes que pour le repas du soir, que nous prîmes
-à la table commune, dans la grande cuisine, parmi les
-servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut exquis, ce repas,
-assaisonné de propos rustiques, de menues histoires
-locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans
-lever le nez de leur écuelle, avec des rires silencieux.
-C'était le charme de la vie patriarcale retrouvé. Monna
-présidait, debout, et distribuait les parts, en disant à
-chacun, selon l'usage antique:</p>
-
-<p>&mdash;Grand bien vous fasse!</p>
-
-<p>A quoi l'on répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous le rende!</p>
-
-<p>Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le <i lang="la" xml:lang="la">Deo
-gratias</i>, et nous nous acheminâmes vers l'aire où les tas
-de gerbes dessinaient en noir sur le couchant de pourpre
-leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan me convia
-à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette.
-Il faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses
-semblent frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit
-violette montait peu à peu; les premières étoiles s'allumaient;
-un reste de clarté diurne agonisait délicieusement.</p>
-
-<p>Nous fumâmes quelques minutes en silence.</p>
-
-<p>&mdash;Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui
-je pense?</p>
-
-<p>&mdash;Dis voir.</p>
-
-<p>&mdash;A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer
-la tombe et à qui nous devons cependant, l'un et l'autre,
-les plus radieuses peut-être de nos anciennes joies d'écoliers&hellip;
-à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur.</p>
-
-<p>Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent
-sur moi ces quatre syllabes. Les lointains assombris
-de l'horizon du Gollod s'illuminèrent à mes yeux
-d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de forge, et
-les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies
-d'une enclume immense.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur
-de fer!</p>
-
-<p>Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes
-et comme tassées sous le poids du torse, des épaules
-quasi trop vastes, presque pas de cou et des bras de
-géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui montaient
-et qui descendaient. La tête était rude, hirsute,
-encadrée d'une barbe en collier aussi raide que poil de
-brosse. Les joues rêches, excoriées comme un vieux cuir,
-étaient incrustées, damasquinées de limaille de fer qu'on
-eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque tatouage
-ancien.</p>
-
-<p>Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble
-très agréable.</p>
-
-<p>Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner
-à la physionomie un aspect farouche et terrifiant,
-c'était la cavité vide de l'orbite gauche d'où la prunelle
-avait été arrachée par un éclat incandescent et que recouvrait
-mal un lambeau de paupière ombragé d'une
-touffe de sourcils.</p>
-
-<p>C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à
-l'&oelig;il unique. Cet &oelig;il, en revanche, était d'une douceur
-qui rassurait, qui exerçait sur vous, au premier regard,
-une fascination de bonté. Il était gris, du gris des étangs
-sous la lune, avec des transparences profondes derrière
-lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et
-chaude comme sa forge.</p>
-
-<p>Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la
-route de Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique
-sanctuaire de Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93,
-par un bataillon de vandales étampois. La statue mutilée
-du grand anachorète celtique ornait encore un des
-angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y
-venaient prier, car cette image passait pour avoir conservé
-des vertus spéciales: elle portait chance aux jeunes
-conscrits, soit avant, soit après le tirage au sort, et guérissait
-les maris jaloux. C'était, du reste, avec les murs,
-tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait
-été transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et
-même une partie de la nuit. Miliau était un travailleur
-acharné, dur à la besogne, battant et forgeant depuis
-l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait <i>Marie-Jeanne</i>,
-la cloche tardive, dite <i>la cloche des polissons</i>. Il ferrait les
-chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les
-roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les
-faux pour les foins et les faucilles pour les blés, aiguisait
-les tranche-lard des ménagères, rétamait les bassins
-de cuivre, et, au besoin, fabriquait les <i>symboles</i>.</p>
-
-<p>Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu
-toute espèce d'autres motifs de l'aimer à plein c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde
-le plus obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le
-clou d'une toupie venait-il à sauter, vite on courait chez
-Miliau Arzur.</p>
-
-<p>&mdash;Miliau <i>gêz</i>, mon doux Miliau!&hellip;</p>
-
-<p>Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer
-au diable, vous et votre toupie, et tout de même s'interrompait
-débonnairement dans son travail pour vous la
-raccommoder de main de maître.</p>
-
-<p>&mdash;Combien est-ce, Miliau?</p>
-
-<p>Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts
-râpeux, faisait mine de pincer légèrement et disait:</p>
-
-<p>&mdash;Me voilà payé, mais n'y reviens plus.</p>
-
-<p>Nous revenions sans cesse.</p>
-
-<p>Il y en avait même&mdash;et j'étais du nombre&mdash;qui, la
-classe terminée, s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à
-la nuit déjà close.</p>
-
-<p>L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles
-appuyées aux murs ou traînant à terre, dans le bruit
-rythmé des marteaux et l'éparpillement féerique des
-scories en feu! Joignez que Miliau avait une voix superbe,
-une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités
-fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait
-aux retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au
-crépuscule il chantait. Son répertoire était infini. <i>Sônes</i>
-d'amour, berceuses enfantines, <i>gwerziou</i> tragiques et cantilènes
-sacrées, il vous promenait en quelques heures à
-travers le champ si fécond de l'inspiration populaire
-bretonne. Je crois même qu'il improvisait parfois et que
-l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en tout
-cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le
-moins possible.</p>
-
-<p>Puis, à l'instar des <i>lesches</i> grecques, la forge était un
-lieu de réunion, de causeries, de racontars de toute
-nature. Les mendiants, les colporteurs, la race vagabonde
-des <i>chemineurs de pays</i> y entraient, au passage,
-pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts
-transis, et, le plus souvent, s'y attardaient à débiter les
-nouvelles, assis sur quelque enclume hors d'usage. On
-apprenait là les crimes, les incendies, les accidents, les
-baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits divers
-de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des
-types étonnants, des figures inoubliables, une entre autres,
-celle d'un ancien forçat qui s'était laissé condamner
-pour son frère. On ignorait son nom: on l'appelait communément
-<i>Ar Galéour</i>, le Galérien. Il était maigre, chétif,
-ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre
-chien battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce
-de sac en bure jadis bleue dont le fond lui tombait derrière
-la tête, sur le dos, son bonnet de bagne, paraît-il.</p>
-
-<p>Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait
-quelquefois à coucher et ne le laissait jamais repartir
-sans avoir bourré son bissac de pain bis et de lard fumé.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il&hellip;
-Seulement, il ne peut plus travailler. Il a le <i>tremblement</i>.
-Il est incapable de rester en place; il fuit devant
-sa honte, la honte imméritée qui est sur lui; et il faut
-qu'il marche sans repos ni trêve, comme fait le <i>Boudé-déo</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>&hellip;
-Plaignez-le et tirez-lui vos bérets&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Le Juif-Errant.</p>
-</div>
-<p>Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait
-le spectacle le plus animé. Les cultivateurs de
-Plouzélambre s'y donnaient rendez-vous: ils arrivaient
-montés sur leurs chevaux de labour, les jambes ballantes
-du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le brûle-gueule
-aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des
-remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles.
-Les étalons hennissaient, se dressaient debout contre la
-muraille, balayant le sol du crin de leurs queues; les
-juments ruaient ou reniflaient avec force; les hommes
-juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup
-éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie
-ou les bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait
-le voir se démener, le rude forgeron, brandissant au bout
-d'une pince le fer empourpré. Il connaissait par leur nom
-tous les chevaux du pays et savait l'art de les calmer
-d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans
-l'air. Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions
-avec délices.</p>
-
-<p>Ah! ces soirs du samedi!&hellip; La cloche de quatre heures
-n'avait pas fini de sonner que déjà, nos sabots aux mains
-pour courir plus vite, nous galopions dans la direction
-de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé, ne dédaignait
-pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour
-«tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire
-sur la corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée!
-On se la disputait généralement à coups de poings. Des
-générations de gamins se sont suspendues à cette pauvre
-corde, toute noire de suie et terminée par une cheville
-de bois dur que des milliers de mains avaient polie
-comme un vieil ivoire.</p>
-
-<p>J'apportais, quant à moi, à ce métier de <i>souffleur</i>,
-la même gravité que si j'eusse accompli un sacerdoce.</p>
-
-<p>J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au
-dessus de mon front le branle du levier, à écouter le halètement
-sourd de l'appareil, à regarder fuser la flamme
-multicolore dans les crépitements du charbon.</p>
-
-<p>&mdash;Hardi! Hardi! criait Miliau.</p>
-
-<p>Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de
-sueur.</p>
-
-<p>C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une
-qualité bien médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.</p>
-
-<p>Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à
-me faire revivre, comme dans un éclair, toute la magie
-éteinte de mon passé d'enfant. Je demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal
-borgne», le «forgeron de Saint-Efflam»?</p>
-
-<p>&mdash;On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine,
-me répondit Le Bourdonnec.</p>
-
-<p>Il secoua la cendre de sa pipe, baissa la tête et demeura
-un moment sans parler.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et il n'est pas mort comme tout le monde,
-reprit-il. Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai été, très involontairement,
-la cause de son trépas.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux te le dire. Ça me soulagera&hellip;</p>
-
-<p>Et moi, mon amie, je veux vous redire à mon tour cette
-extraordinaire aventure, telle que je la tiens des lèvres
-de Jouan Le Bourdonnec. Elle vous prouvera qu'au pays
-de mon enfance l'âme triste de la légende n'a pas cessé
-de fleurir.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>L'hiver précédent avait été rude, surtout vers la fin de
-décembre, aux approches de Noël. Il faisait un temps de
-chien ou plutôt un temps de loups. Le sol, depuis huit
-jours, était couvert d'un pied de neige sur laquelle il
-avait plu du verglas.</p>
-
-<p>Un mercredi, veille de la Nativité, Jouan Le Bourdonnec
-se rendit chez Miliau Arzur.</p>
-
-<p>&mdash;Vieux père, lui dit-il, j'ai vendu, voici près de deux
-semaines, une charge de fagots au notaire de Plufur. J'attendais
-pour les charroyer que les routes fussent redevenues
-praticables. Mais il paraît qu'on meurt de froid
-chez le tabellion. Il m'envoie prévenir par son clerc
-qu'il faut que la commande soit livrée pour après-demain.
-Donc, Miliau, tape ferme et dur, car j'ai besoin pour mon
-harnais de trois chevaux d'une belle douzaine de fers à
-glace.</p>
-
-<p>Le forgeron le dévisagea d'un air furieux:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! çà, par la barbe du roi Arzur, mon ancêtre,
-vous vous êtes donc tous donné le mot, dans votre satané
-quartier du Gollod?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? quoi? Miliau de mon âme, qu'est-ce qu'il y a
-donc?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a que ton voisin Merrer sort d'ici et qu'avant
-lui il en est venu dix autres, également de tes environs,
-tous criant et clamant: «Une douzaine de fers à glace,
-Miliau, pour l'amour de Dieu!»&hellip; J'aurais les cent bras
-du géant Gawr, ma parole, qu'on ne me traiterait pas
-différemment&hellip; J'ai promis de servir les premiers arrivés.
-Les autres, eh bien! je leur ai indiqué l'adresse du
-diable dont la forge ne chôme jamais et dont les feux
-brûlent nuit et jour&hellip; Fais comme les camarades, mon
-garçon, si le c&oelig;ur te dit.</p>
-
-<p>Jouan Le Bourdonnec ne se démonte pas vite. Il s'assit
-sur l'escabeau de chêne luisant, près du foyer, et repartit
-d'un ton tranquille:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne me feras pas cet affront, Miliau. Tu as travaillé
-pour mon père et même, je crois, pour mon
-grand-père. Tu ne voudras point que j'attrape peut-être
-ma mort à m'en aller à cette heure, à pied, dans la
-neige, acheter des fers tout faits&mdash;et mal faits&mdash;chez
-le maréchal expert de la rue des Juifs, à Lannion.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais tu consens à ce que j'attrape la mienne
-à forger pour toi et pour tes compagnons, toute la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toute la nuit!&hellip; Pour quelques douzaines de
-fers!&hellip; Ce n'est pas, je pense, Miliau Arzur, ancien forgeron
-breveté des lanciers de la Garde, qui parle de la
-sorte!&hellip; Ah bien! si ce maladroit de Tinévez, le maréchal
-expert, savait ça!&hellip; Il s'en ferait des gorges
-chaudes, et, du coup, il aurait raison de prétendre que
-tu vieillis.</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà encore avec ta langue de vipère, Jouan.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il ne l'a jamais dit devant moi. Si grande qu'il
-ait la bouche, j'ai la paume assez large pour la lui fermer.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne ferais que ton devoir. Les Bourdonnec peuvent,
-mieux que personne, attester ce que je vaux.</p>
-
-<p>L'instant d'après, Miliau suivait Jouan à l'auberge d'en
-face, trinquait avec lui, debout, devant le comptoir, et,
-le verre bu, disait en s'essuyant les lèvres du revers de
-sa manche:</p>
-
-<p>&mdash;Les fers seront prêts pour demain matin.</p>
-
-<p>L'énorme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-là,
-dans la forge de Saint-Efflam. Sur les onze heures,
-Brun, le petit apprenti, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Sauf votre respect, maître, y a-t-il encore beaucoup
-d'ouvrage?</p>
-
-<p>&mdash;Ça diminue, répondit Miliau. Tes bras commencent
-à réclamer un peu d'huile de repos, hein, garçonnet?</p>
-
-<p>&mdash;C'est à cause de la messe de minuit. Si ça ne vous
-faisait rien, j'aimerais bien y aller.</p>
-
-<p>&mdash;La messe de minuit&hellip; répéta le forgeron stupéfait&hellip;
-Faut-il qu'ils m'aient fait perdre la tête, tous ces <i>kouers</i>
-(paysans)!&hellip; J'avais, par ma foi, oublié que ce fût Noël.
-Dire que Christ va naître et que je suis là, comme un
-mécréant, à battre le fer!&hellip; Ah! si je n'avais pas donné
-ma parole à cet enjôleur de Bourdonnec!&hellip; Mais je ne
-peux pas&hellip; non, vraiment, je ne peux pas. Je suis lié
-par ma promesse. Toi, petit, tu es libre. Va, mon bonhomme,
-va. Seulement souviens-toi de réciter un <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>
-à mon intention, quand tu feras tes dévotions devant la
-«Crèche».</p>
-
-<p>En un tour de main, l'apprenti eut jeté bas son tablier
-en peau de mouton et débarbouillé sa figure dans le baquet
-d'eau tiédie où l'on mettait à tremper les fers rouges.</p>
-
-<p>Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout
-triste et comme sans courage. Les cloches carillonnaient
-allègrement dans le grand silence de la nuit. Puis des
-pas retentirent, un fracas de sabots cloutés sonnant
-clair sur le chemin durci&hellip; Le front collé à la vitre d'une
-lucarne, Miliau vit défiler des groupes de gens, hommes
-et femmes, gars et fillettes, qui tous se dirigeaient du
-même côté, vers l'église. Ils marchaient vite, en balançant
-leurs fanaux dont la menue flamme jaune vacillait
-au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns,
-en passant devant la forge, criaient:</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! Miliau&hellip; viens-tu?</p>
-
-<p>D'autres disaient:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Bennoz Nédélek</i> (bénédiction de Noël) au forgeron
-de Saint-Efflam!</p>
-
-<p>Il les regarda disparaître les uns après les autres par
-l'échalier du cimetière, derrière le rideau noir des ifs. Et
-il se murmurait à lui-même:</p>
-
-<p>&mdash;Je devrais les suivre. Ma place est parmi eux, là-bas,
-près des balustres du ch&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le carillon des cloches, dont les sons se précipitaient
-avant de s'éteindre, semblait l'appeler, le presser d'accourir:</p>
-
-<p>&mdash;Dépêche-toi, Miliau&hellip; Dépêche-toi&hellip; Bim, baon!&hellip;
-bim, baon, baon!</p>
-
-<p>Elles l'obsédaient, ces cloches. Pour ne les entendre
-plus, et aussi pour changer le cours de ses idées qui
-tournaient au noir, il reprit sa grosse masse, se remit à
-coups redoublés à battre le fer. Il ne s'arrêtait de battre
-que pour tirer sur le soufflet et de tirer sur le soufflet que
-pour battre. Il battait, il battait. Mais, chose étrange! la
-masse, si docile d'ordinaire, déviait à tout moment sur
-l'enclume, et le fer chaud, le beau fer souple couleur de
-feu, au lieu de chanter sous le marteau, exhalait un bruit
-strident comme une plainte.</p>
-
-<p>Miliau en éprouva une sorte d'angoisse.</p>
-
-<p>Des pressentiments sinistres voletaient autour de lui.</p>
-
-<p>Pour se redonner du c&oelig;ur, il entonna une sône alerte,
-la sône des filles de Plouzélambre, dont il était l'auteur.</p>
-
-<p>Mais il n'avait pas achevé le premier couplet qu'il s'interrompit.
-On venait de heurter à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà quelqu'un qui arrive à point, pensa-t-il. La
-solitude est une marâtre. Je commençais à avoir peur de
-je ne sais quoi.</p>
-
-<p>Ce fut d'une voix joyeuse qu'il cria:</p>
-
-<p>&mdash;Entrez!</p>
-
-<p>Il s'attendait à voir paraître la figure connue d'une de
-ses pratiques habituelles ou encore d'un de ces nomades
-que, dans la saison des grands froids, il avait coutume
-d'hospitaliser&hellip; Justement le vieux forçat ne s'était pas
-montré depuis plusieurs mois.</p>
-
-<p>&mdash;Gageons que c'est lui! s'exclama Miliau.</p>
-
-<p>Mais non. Ce n'était pas <i>Ar Galéour</i>. L'homme qui passa
-le seuil était de haute taille, le buste court, les jambes
-d'une longueur démesurée. Son corps efflanqué flottait
-dans des vêtements trop larges. Ses os craquaient en
-marchant, comme prêts à se disjoindre, à s'effondrer en
-tas.</p>
-
-<p>&mdash;Quel est ce particulier bizarre? se demanda le forgeron.</p>
-
-<p>L'homme souleva son feutre, découvrit un visage
-étrangement maigre, aux yeux caves, au nez camard
-qu'on eût dit rongé par une lèpre, aux mèches rares et
-grisonnantes, souillées de boue. Il prononça:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai entendu que vous travailliez, malgré l'heure
-tardive et quoique ce soit nuit de Noël. Alors j'ai
-frappé.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, répondit Miliau. Avancez au feu, si vous
-désirez vous chauffer. Mais fermez la porte, car il gèle
-terriblement.</p>
-
-<p>Et, en parlant ainsi, il n'eût su dire si c'était l'air du
-dehors ou la présence de ce singulier visiteur qui lui
-avait donné subitement si froid. Ce qui est sûr, c'est qu'il
-se sentait transi.</p>
-
-<p>L'autre repartit avec calme:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me chauffe jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc pour votre service? fit Miliau,
-agacé. Expliquez-vous promptement, car je n'ai pas de
-temps à perdre.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est comme moi.</p>
-
-<p>Ce disant, l'homme tendit à Miliau Arzur une grande
-faux de tous points identique à celles dont on se sert
-dans le pays breton pour la coupe des foins.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, poursuivit-il avec un flegme grave; il s'agirait
-de me rajuster cette faux; comme vous pouvez juger,
-la lame branle un peu dans le manche.</p>
-
-<p>Le forgeron regarda un peu son interlocuteur, se demandant
-s'il n'avait pas affaire à un fou.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! se dit-il, le moyen le plus rapide de me débarrasser
-du personnage, c'est de réparer en un tour de
-main son instrument. Un rivet et trois coups de marteau
-suffiront.</p>
-
-<p>Il prit la faux et la coucha sur l'enclume. Tout en besognant,
-il questionnait l'homme.</p>
-
-<p>&mdash;C'est drôle tout de même! Quelle idée avez-vous de
-vous promener avec cet outil, un vingt-quatre décembre,
-quand il y a sur la terre un pied de neige?</p>
-
-<p>&mdash;Chacun son métier, maître Miliau.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais encore&hellip; vous ne me direz pas que le
-métier de faucheur soit un métier d'hiver?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant la période de l'année où j'ai le plus
-à faire.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne voudrais pas vous désobliger, mais un autre
-que moi vous prendrait pour un farceur&hellip; Vous fauchez
-peut-être les ajoncs des landes ou les roseaux des marais?&hellip;
-Ça ne doit pas être lucratif!</p>
-
-<p>Miliau riait maintenant, très amusé.</p>
-
-<p>L'autre gardait son attitude immobile, son air mystérieux
-et figé. Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a faucheur et faucheur, il faut croire. Moi, je
-fauche en tout temps.</p>
-
-<p>&mdash;Et dans quel pays, s'il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Dans tous les pays où l'on me donne de l'ouvrage.</p>
-
-<p>&mdash;Ne comptez pas en trouver ici, mon brave. Si vous
-avez envie qu'on vous occupe, vous ferez bien de repasser
-dans six mois.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis cependant demandé chez Gonéry Lezveur.</p>
-
-<p>Le forgeron eut un haut-le-corps.</p>
-
-<p>&mdash;Chez Gonéry Lezveur, du Poulru? Vous plaisantez?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne plaisante jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes prié d'aller faucher au Poulru, chez Gonéry
-Lezveur? insista Miliau qui n'en revenait pas et que
-l'assurance impassible de l'inconnu décontenançait.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash;Et Gonéry vous attend?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que je sois à sa porte avant le chant du coq.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc que ce pauvre Gonéry a complètement
-perdu la tête. Au reste, voilà déjà quelques jours, paraît-il,
-qu'il n'est pas bien.</p>
-
-<p>&mdash;Il est possible, fit l'homme du même ton tranquille.</p>
-
-<p>Miliau avait fini d'emmancher solidement la faux.
-Quand il voulut la remettre à son propriétaire, il eut peine
-à la soulever, tant elle était devenue lourde.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? quoi? balbutia-t-il&hellip; Qu'est-ce que cela signifie?</p>
-
-<p>L'inconnu, lui, la souleva aussi légèrement qu'il eût
-fait d'une plume, et posa sa main sur l'épaule du forgeron:</p>
-
-<p>&mdash;Service pour service, Miliau Arzur&hellip; Il est écrit:
-<i>Malheur à celui qui reste sourd à la voix de l'Ange et qui
-ne se met pas en route pour la Crèche sainte, avec les Mages
-et les bergers!</i>&hellip; Tu as enfreint le précepte: tu dois expier.
-Mais, parce que tu t'es montré charitable à mon égard,
-je veux en user de même envers toi. Je ne repasserai par
-ici qu'après avoir terminé ma tournée du Poulru. Ainsi
-tu auras le temps de te confesser et de te repentir. A
-bientôt.</p>
-
-<p>Le sinistre personnage était déjà dehors quand le
-pauvre Miliau comprit enfin qu'il venait de travailler pour
-l'<i>Ankou</i>. A la place où s'était posée la main du faucheur
-d'hommes, son épaule était glacée, et le froid terrible, le
-froid mortel commençait à se répandre de proche en
-proche.</p>
-
-<p>L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un
-cri de stupeur devant la face livide de son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Retourne à l'église, lui dit Miliau, et prie le recteur
-de venir&hellip; Cela presse.</p>
-
-<p>Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train
-de réveillonner dans les petites maisons closes, entendirent
-tinter dans la rue la clochette de l'Extrême-Onction.</p>
-
-<p>Et tous se demandèrent troublés dans leur gai repas
-de Noël:</p>
-
-<p>&mdash;Quel est donc le chrétien qui meurt au moment où
-Jésus vient de naître?</p>
-
-<p>Certes, ils étaient loin de penser que ce fût le forgeron
-de Saint-Efflam.</p>
-
-<p>Miliau raconta son histoire au prêtre, fit son acte de
-contrition, reçut les derniers sacrements et ferma les
-yeux. Des voisines accoururent pour le veiller. Vers le
-jour, comme une aube triste commençait à blêmir au dehors,
-sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupières,
-fit signe à Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Tu diras à Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze
-fers, je n'ai pu en parachever que dix. Il voudra bien
-m'excuser, quand il saura qu'il n'y a point de ma faute.</p>
-
-<p>Dans les fermes d'alentour, des coqs chantèrent.</p>
-
-<p>A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes,
-ayant imaginé de lui passer un chapelet dans les
-doigts, s'aperçut qu'ils étaient rigides. On n'avait cependant
-pas vu son âme s'en aller.</p>
-
-<p>La fête de Noël à Plouzélambre fut annoncée, ce matin-là,
-par un double glas, et le fossoyeur eut à creuser
-deux tombes, l'une pour Miliau Arzur, l'autre pour Gonéry
-Lezveur.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash;J'ai tenu à payer la croix de fer qui abrite le vieux
-forgeron dans la paix du repos final, me dit en terminant
-Jouan Le Bourdonnec. J'aurais dû t'y conduire. J'y récite
-un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> tous les dimanches.</p>
-
-<p>Il reprit après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, vois-tu, je ne songe pas à tout cela sans
-remords.</p>
-
-<p>&mdash;Et le saint qui ornait la vénérable forge? m'informai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, j'oubliais&hellip; Je l'ai recueilli. Il est précisément
-dans cette chambre de la tourelle où tu vas coucher.</p>
-
-<p>Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint
-une physionomie toute changée et comme dolente encore
-de la disparition de Miliau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch12">EN ALGER D'AFRIQUE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>La bûche fusait doucement, comme ayant à épancher
-de petites confidences vieillotes.</p>
-
-<p>Lui contait de sa voix lente, les pieds au feu, les mains
-fourrées dans sa ceinture bleue de Léonard&hellip;</p>
-
-<p>Il avait, avec les autres du régiment, fait la campagne
-de Tunisie, au pas de course, histoire de la conquérir,
-puisque, paraît-il, c'était urgent. De ces autres,&mdash;parmi
-lesquels une douzaine de Bretons comme lui,&mdash;il en
-était resté plus d'un couché sur le dos dans les grandes
-montagnes chauves, le ventre troué par des balles de
-Kroumirs;&mdash;et il ajoutait d'un ton de plaisanterie funèbre,
-avec ce rire grave qu'ils ont au pays de San-Thégonnek:</p>
-
-<p>&mdash;Voici beau temps que leurs os ont blanchi, car les
-vautours, là-bas, ont vite fait de nettoyer une carcasse.</p>
-
-<p>Une voix dit dans l'assistance:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu pardonne aux défunts!</p>
-
-<p>Lui, du moins, en était revenu, la peau noircie comme
-le cuir d'un vieux harnais, mais sans couture&hellip; Toutefois,
-avant de revoir la cheminée de sa maison d'ardoises,
-dans les courtils du Léonnais, il avait dû <i>finir son
-temps</i> là-bas, de l'autre côté du monde, «en Alger
-d'Afrique».</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne sauriez croire, reprit-il, après avoir trempé
-ses lèvres dans l'écuellée de cidre chaud,&mdash;vous ne
-sauriez croire avec quel sentiment d'aise je grimpai les
-ruelles tortueuses de la Kasbah où nous avions notre caserne.
-C'était précisément à l'époque de Noël&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, prononça le frère aîné qui venait de recevoir
-les ordres et qui célébrait le lendemain sa première
-messe, tu m'as parlé de cette Noël-là&hellip; Tu sais, entre
-nous, tu devrais peut-être t'en confesser. Ça n'est pas
-une chose très orthodoxe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma confession est très simple, répondit-il, et,
-puisque tu m'y provoques, je la vais faire publiquement.</p>
-
-<p>Les gens de la veillée s'écrièrent d'une seule voix:</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, Yvik! Nous t'absoudrons, nous autres!</p>
-
-<p>Les filles de la maison versèrent dans les écuelles d'argile
-peinte une nouvelle ration de cidre fumant. Le
-<i>soudard</i> commença son récit.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Donc, ce vingt-quatre décembre de l'année que vous
-savez, il montait la garde dans la ville haute, heureux
-de se retrouver là, vivant et intact, alors que tant de ses
-camarades&hellip; Suffit!</p>
-
-<p>Alger, c'est encore la terre africaine, mais elle sent
-déjà bon l'odeur de France.</p>
-
-<p>Il allait et venait, la crosse à l'épaule.</p>
-
-<p>A ses pieds, la ville blanche s'écroulait, ainsi qu'une
-énorme cascade d'écume fouettée par le vent jusqu'au
-bleu sombre de la mer. Car il ventait à force. C'est là-bas,
-pour l'hiver, une manière de s'imposer. A chaque saute
-de la rafale, des houles d'eau s'abattaient, et, dans le
-ciel, des nuages couraient d'une fuite éperdue.</p>
-
-<p>Il s'était pris à les situer ailleurs, ces nuages, et dans
-sa pensée s'ébauchait le contour idéal d'une autre terre
-où leur ombre défilait processionnellement&hellip;</p>
-
-<p>De quelle subtile essence est donc faite la Patrie, qu'elle
-se déplace, qu'elle émigre ainsi avec nous au gré de nos
-fantaisies voyageuses ou de nos exils forcés? Si loin que
-le destin nous entraîne, il semble que toujours un peu
-d'elle nous accompagne, qui s'épanouit là où nous plantons
-notre tente et continue d'exhaler autour de nous
-son immatériel arome&hellip; Un <i>déjà vu</i> dans le visage d'un
-étranger qui passe, un bout de chanson dans un souffle
-de brise, la silhouette d'un arbre, l'émanation fugitive
-d'un parfum, moins encore, un détail, une insignifiance,
-un rien, et voilà que retentit en nous un rappel mystérieux,
-voilà qu'au plus intime de nous-même une combinaison
-subite s'opère à notre insu, qui élimine tout ce
-qui contraste, groupe tout ce qui cadre avec l'image
-aimée du pays lointain. L'âme bretonne se prête plus
-aisément que toute autre à ce travail mystérieux&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A mesure que tourbillonnaient les coups de vent
-chargés de grosse pluie, à mesure que s'allongeaient les
-envergures grises des nuages dans l'air, c'étaient comme
-des pans de la Bretagne qui se reconstruisaient lentement
-autour du conscrit léonard, en vedette devant la Kasbah.</p>
-
-<p>Un bruit de cloches, qui, dans une accalmie, montait
-de la ville basse, du quartier français, tinta dans tout son
-être, profondément. Il se rappela que c'était Noël, la
-veillée sainte pour la naissance d'un Dieu.</p>
-
-<p>Et des choses d'enfance lui revinrent en mémoire, si
-douces qu'elles lui donnaient envie de pleurer. Oh! le
-manoir paternel, la flambée d'ajoncs dans l'âtre, et le
-<i>flip</i>, ce punch d'Arvor, qui bout joyeusement, et les châtaignes
-dorées dont la pelure craque! C'était maintenant
-comme une vision présente. L'horloge de la cuisine sonne
-onze heures du haut de sa gaine de bois: un remue-ménage
-secoue la ferme; tout son monde est vite dehors,
-si ce n'est les bêtes qui, ce soir-là, dit-on, causent entre
-elles, en langage humain, du nouveau-né de l'étable
-galiléenne. Il fait nuit noire, malgré les étoiles; on
-cherche sa route, à travers les chemins crottés; car elle
-est morte, la tradition des Noëls blancs de neige, et les
-saisons ont changé d'habitudes, comme les hommes. Au
-cimetière, on s'oriente parmi les tombes d'ancêtres: les
-portes de l'église, grand'ouvertes, forment des baies lumineuses
-par où s'échappe la mélodie voilée du chant
-des femmes. Et, dans le ch&oelig;ur des voix, domine la voix
-aimée, celle que le Léonard de la Kasbah reconnaîtrait
-entre toutes, la vôtre, ô Glaudinaïk du Mezou-brân, qui ne
-songez guère à l'Afrique sans doute en psalmodiant les
-versets latins&hellip;</p>
-
-<p>Son rêve prenait une intensité de vie actuelle: il s'y
-plongeait avec une infiniment délicieuse tristesse, quand
-on le vint relever de sa garde.</p>
-
-<p>Il avait une heure devant lui, jusqu'à l'appel du soir.
-Combien volontiers il eût couru à la cathédrale, si elle
-n'avait été si loin! Il dut se contenter de promener sa
-flânerie méditative, à travers les petites rues grouillantes
-d'Arabes. Le crépuscule était brusquement tombé; le ciel
-semblait une immense lave refroidie, piquée de scintillements;
-la caravane des nuages avait disparu.</p>
-
-<p>Soudain, comme il longeait une façade haute et
-morne, vint à son oreille un bruit léger, traînant, une
-sorte de murmure monotone qui pouvait être une prière
-et aussi une lamentation. Un porche étroit bâillait dans
-l'ombre; il entra.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais
-tapis jonchaient le sol et amortissaient les pas.</p>
-
-<p>Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts
-pendaient à des hampes, comme les oriflammes dont on
-décore en Bretagne les murs des chapelles, le jour du
-pardon.</p>
-
-<p>De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches,
-grises, bleues, gisaient dans une immobilité silencieuse.</p>
-
-<p>De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de
-leurs lèvres. Cela courait comme un frisson de vent sur
-une mer calme. On ne percevait qu'un mot, toujours le
-même:</p>
-
-<p>&mdash;Allah!&hellip; Allah!&hellip;</p>
-
-<p>Alors seulement le <i>soudard</i> de San-Thégonnek comprit
-qu'il était dans un sanctuaire arabe, dans une mosquée,
-et que ces gens prosternés adoraient&hellip;</p>
-
-<p>Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son
-récit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller
-à ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai
-même, pour être franc, que je ne songeai point à m'esquiver.</p>
-
-<p>Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui,
-chrétien, de joindre sa prière à celle de ces mécréants.
-Il s'agenouilla derrière leurs files pressées et, dans la
-maison de Mohammed, il se mit, au milieu de toutes ces
-oraisons musulmanes, à réciter son oraison catholique,
-en breton.</p>
-
-<p>La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la
-lente mélopée du Coran.</p>
-
-<p>Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les
-yeux mi-clos, à écouter susurrer cette voix grêle, un
-peu chevrotante, avec de très douces modulations. Et elle
-lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser cette comparaison
-sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de
-sa paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et
-les répons étouffés de l'enfant de ch&oelig;ur sur les marches
-du maître-autel.</p>
-
-<p>N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de
-Noël qu'il assistait? N'allait-il point découvrir quelque
-part, dans un des recoins de la mosquée, cette crèche
-naïve à laquelle travaillaient naguère ses s&oelig;urs, aux
-approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la
-voir là-bas, près de la chaire du mufti, avec son toit de
-branchages verts où des flocons de ouate simulaient la
-neige, avec son Jésus de cire sur un lit de paille fraîche,
-et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne Vierge,
-et les mufles recueillis des b&oelig;ufs.</p>
-
-<p>Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la
-fortifier encore, toutes ces formes prostrées devant lui,
-dont il n'apercevait que les dos; les blanches vous avaient
-des airs de religieuses encapuchonnées, et, quant à celles
-de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément
-pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées
-des longues mantes à cagoule qui servent dans les deuils
-et par les grands froids.</p>
-
-<p>Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde
-exotique, sa Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré
-qu'elle allait se lever tout à l'heure, la messe finie, et
-sortir avec lui, fine et svelte, légèrement rougissante
-sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de Quimerc'h
-aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins
-boueux, enjambant les flaques, avec de bons rires où
-sonnerait l'amour; ensemble aussi l'on s'attablerait dans
-la cuisine de la ferme, pour le réveillon commun, et ce
-serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui
-vint au monde salué par des pâtres&hellip;</p>
-
-<p>Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes
-qui franchirent le seuil derrière lui, en le regardant de
-leurs yeux vifs, pétillants de haine. Dehors, c'était le
-même ciel immense de lave refroidie, où passaient, non
-plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles
-aigres de bise qui vous coupaient la face.</p>
-
-<p>Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur
-l'aile des vents de Bretagne, même au c&oelig;ur de l'hiver.</p>
-
-<p>Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée,
-la tête vide et sonnant creux, l'âme tout endolorie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Voilà! dit-il en terminant&hellip; Pour parler comme
-mon frère l'abbé, ce n'est peut-être pas très orthodoxe&hellip;
-mais, de cette messe de minuit, je me souviendrai à tout
-jamais.</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le
-banc du lit, à gauche de l'âtre, auprès des servantes:</p>
-
-<p>&mdash;En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au
-pays des Kroumirs, devant la mort, je n'ai pensé à toi
-avec plus de ferveur.</p>
-
-<p>Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence,
-que le tic-tac de l'horloge et la chanson de la bûche qui
-agonisait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III<br />
-RÉCITS DE PASSANTS</h2>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch13">LES DEUX AMIS</h3>
-
-
-<p>C'était le soir de la Toussaint, à la veillée, dans une
-vieille maison des environs de Plogoff, bâtie sur l'emplacement
-et avec les pierres de l'ancien manoir de Kergaradec.</p>
-
-<p>On connaît ce paysage funèbre de l'extrémité du Cap.
-A gauche, le morne chemin qui mène vers Lezcoff, la
-pointe du Raz et le gouffre de l'Enfer; à droite, la vallée
-profonde, où dort, dit-on, sous les eaux grises de l'étang
-de Laoual, tout un quartier de la Ker-Is des légendes, et
-qui s'ouvre, vers l'ouest, entre les promontoires sinistres
-du Raz et du Van, sur la mystérieuse baie des Trépassés.</p>
-
-<p>Dans la cuisine, étroite et sombre comme une crypte,
-une douzaine de personnes formaient cercle devant l'âtre,
-encadré, suivant l'usage de la région, par une boiserie
-peinte supportant, sur une tablette, une vierge en faïence
-entre deux bouquets de fleurs artificielles.</p>
-
-<p>Un feu de mottes brûlait dans le foyer et remplissait
-le réduit d'une âcre odeur de tourbe.</p>
-
-<p>Les cloches de Plogoff entrèrent en branle, se mirent
-à tinter le glas de nuit pour la fête du lendemain. Gaïd
-Dagorn, la maîtresse de la maison, donna le signal de la
-prière et commença la série des <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> pour tous
-les parents défunts. Les oraisons se succédèrent tant que
-dura le glas; puis, quand les voix des cloches se furent
-tues dans le lointain, il se fit parmi les assistants un long
-silence.</p>
-
-<p>Le grand bruit de la mer semblait par instants tout
-proche, comme si les lames fussent venues battre contre
-les murs du logis. Gaïd, après s'être signée une dernière
-fois, interpella une espèce de colosse aux poings velus,
-assis en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée.</p>
-
-<p>&mdash;Çà, taupier, dit-elle, puisque vous êtes des nôtres,
-ce soir, contez-nous une histoire de votre pays de Commana,
-là-bas, à l'intérieur des terres.</p>
-
-<p>L'homme fit entendre un grognement, un <i>hon</i> inarticulé.</p>
-
-<p>Puis, comme la ménagère insistait:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, prononça-t-il&hellip; Seulement, ce n'est
-pas une histoire, c'est une chose arrivée.</p>
-
-<p>Et il commença d'une voix posée, un peu sourde.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>«A Rozvélenn, en Sizun de la montagne, vivait, il y a
-quelque vingt-cinq ans, un fermier du nom de Jean
-Bleiz, qu'on appelait encore <i>Bleiz du Ménez</i>, pour le distinguer
-d'un de ses cousins qui habitait le bourg.</p>
-
-<p>«Je l'ai connu. C'était un homme laborieux et sage. Ses
-terres étaient les mieux tenues qui se pussent voir à dix
-lieues à la ronde. On disait de lui que le beau blé venait
-aussi aisément dans ses champs que la fougère dans les
-champs des autres. Le vrai, c'est qu'on eût fait bien de
-la route avant de trouver un travailleur aussi capable,
-aussi entendu.</p>
-
-<p>«Mais son fils Noël, élevé à son école, lui était, il faut
-le dire, d'une aide singulièrement précieuse. Quel beau
-gars, solidement découplé! et si attaché à sa besogne!
-L'esprit sérieux, avec cela, trop sérieux même. Son père
-le morigénait souvent à ce propos.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu ne prends pas assez de bon temps. Tu réfléchis
-trop. Va donc aux pardons, avec les camarades, et danse,
-et amuse-toi.</p>
-
-<p>«Lui souriait, se contentait de répondre doucement:</p>
-
-<p>«&mdash;Que voulez-vous? Je suis comme je suis. Mon plaisir
-n'est pas où est celui des autres; voilà tout. D'ailleurs,
-je ne suis pas seul de mon espèce. Est-ce que Evenn,
-sous ce rapport, n'est pas tout mon portrait?</p>
-
-<p>«Le vieux Jean Bleiz, alors, de conclure:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qui me déplaît chez toi ne me plaît pas davantage
-chez ton Evenn.</p>
-
-<p>«Mais, me demanderez-vous, qu'était-ce que cet Evenn?</p>
-
-<p>«Voici.</p>
-
-<p>«C'était un jeune homme du même âge que Noël Bleiz,
-et son inséparable. Son père avait tenu, jadis, la ferme
-de Keranroué dont les terres touchent celles de Rozvélenn.
-Mais le pauvre René Mordellès,&mdash;c'était son nom,&mdash;quoiqu'il
-fût, lui aussi, un maître laboureur, avait
-toujours été desservi par la malechance. Au lieu que les
-cultures de Jean Bleiz, son voisin, prospéraient de plus
-en plus, d'année en année, les siennes, quelque peine
-qu'il se donnât, tournaient toujours contre son attente.
-Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pèse
-une fatalité. René Mordellès épuisa, on peut dire, toutes
-les infortunes. Ses bêtes crevaient, sans qu'on sût de
-quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa moisson se
-desséchait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa
-grange. Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La
-tristesse et le désespoir s'emparèrent de lui et le conduisirent
-à la tombe. Sa veuve ne tarda pas à le suivre
-dans la mort.</p>
-
-<p>«Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait
-alors, à cause de son jeune âge, Evennik.</p>
-
-<p>«Il venait d'avoir dix ans et se préparait à sa première
-communion. Sur les bancs du catéchisme, il s'était lié
-d'amitié avec Noël Bleiz; ensemble ils allaient au bourg,
-ensemble ils en revenaient. Le soir de l'enterrement de
-René Mordellès, Noël dit à Evenn:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec
-nous, à Rozvélenn? Tu y serais comme dans ta propre
-maison. Mon père te donnerait les gages d'un gardeur
-de vaches. Tu deviendrais comme mon frère et nous ne
-nous quitterions plus.</p>
-
-<p>«Le lendemain Evenn Mordellès était installé chez les
-Bleiz. Et, à partir de ce moment, en effet, Noël et lui ne
-firent plus un pas l'un sans l'autre.</p>
-
-<p>«Leur amitié ne fit que grandir avec l'âge, à mesure
-qu'ils grandissaient eux-mêmes.</p>
-
-<p>«Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva
-que Noël eut un mauvais numéro, tandis qu'Evenn en
-ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se sentait vieillir, fut désolé,
-à la pensée que son fils lui serait enlevé pour sept
-ans, sans compter que c'était l'époque où l'on se battait
-par là-bas, je ne sais où, du côté de la Russie. Et la ménagère,
-la bonne Glauda, était encore plus navrée que
-son mari. Dès que les hommes étaient partis pour les
-champs, elle s'asseyait sur le <i>banc-tossel</i>, auprès de la
-cheminée, pour pleurer à chaudes larmes, se lamenter,
-en maudissant la conscription et la guerre. Le soir,
-tout le monde couché dans la ferme, Jean Bleiz et elle
-s'attardaient de part et d'autre du foyer, devant la cendre
-déjà éteinte, à échanger leurs idées noires, leurs craintes,
-leurs mauvais pressentiments.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je
-encore là, quand il reviendra?</p>
-
-<p>«&mdash;Ce à quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas
-revenir, faisait Glauda.</p>
-
-<p>«Et ils restaient songeurs, tristes, sans foi dans l'avenir,
-murmurant chacun à part soi:</p>
-
-<p>«&mdash;Si du moins le sort était tombé sur Evenn.</p>
-
-<p>«Quant à acheter un remplaçant, cela n'était pas dans
-leurs moyens. Le «marchand d'hommes» demandait
-trop cher.</p>
-
-<p>«Cependant les jours s'écoulaient, rapprochant le
-terme fatal.</p>
-
-<p>«Evenn n'avait pas été sans voir que Jean Bleiz avait
-beaucoup perdu de sa vaillance à la tâche et que Glauda,
-à table, sitôt qu'elle fixait les yeux sur son fils, se détournait
-pour essuyer furtivement une larme.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons, se dit-il un matin, au saut du lit, il faut
-qu'aujourd'hui je me décide à parler.</p>
-
-<p>«Le hasard favorisa son dessein. Quand il vint prendre
-les ordres du maître pour la journée, Jean Bleiz s'exprima
-de la sorte:</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai résolu de commencer à défricher la Grand'Lande.
-Tu guideras les chevaux et Noël conduira la charrue.
-Buvez tous deux un bon coup de cidre, car les
-souches sont vieilles et le travail sera dur.</p>
-
-<p>«Voilà nos gaillards partis. Quand ils furent seuls,
-avec l'attelage, là-haut sur le versant du Ménez, dans la
-Grand'Lande, Evenn dit à son ami Noël:</p>
-
-<p>«&mdash;Laissons souffler un peu les bêtes avant d'entamer
-la première tranchée, et asseyons-nous sur cette roche
-plate qui est, si l'on en croit les vieilles femmes, le tombeau
-d'un saint inconnu. Regarde comme on voit bien
-de cette place tout le pays!</p>
-
-<p>«&mdash;Comme tu prononces ces paroles d'un ton étrange!
-prononça Noël. Ta voix tremble.</p>
-
-<p>«&mdash;Peut-être, car mon c&oelig;ur bat avec violence.</p>
-
-<p>«&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>«&mdash;Parce que j'ai une demande à te faire et que j'ai
-peur que tu me refuses.</p>
-
-<p>«&mdash;T'ai-je jamais rien refusé, à toi qui m'es plus
-qu'un ami, plus qu'un frère?</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! promets-moi que tu m'accorderas encore
-cette grâce-ci.</p>
-
-<p>«&mdash;Tout ce que tu voudras, pourvu que ce soit en
-mon pouvoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Jure-le.</p>
-
-<p>«Noël cracha, selon l'usage, dans le creux de sa main
-droite, et leva la paume ouverte vers le ciel.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le jure, fit-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu me donnes donc la plus grande joie que j'aie
-jamais rêvée en ce monde, reprit Evenn. Je vais enfin
-pouvoir m'acquitter de ma dette envers toi et envers tes
-parents. Tu te rappelles, Noël, ce soir d'octobre où l'on
-porta ma mère en terre, pour la réunir à son mari, à mon
-pauvre, à mon malheureux père, Dieu lui fasse paix! Je
-sanglotais au pied de la tombe, suppliant Dieu de me
-faire mourir, moi aussi, maintenant que je n'avais plus
-personne, plus rien, pas même un toit, puisque la vente
-avait eu lieu l'avant-veille à Rozvélenn et que le nouveau
-fermier attendait, avec ses meubles, dans la cour, tandis
-que le cercueil de la défunte franchissait le portail.
-Soudain, j'entendis une voix qui me disait: «Viens,
-Evennik! ton lit est fait chez nous.» Grâce à toi, Noël,
-grâce à Jean Bleiz et à Glauda, je n'ai pas connu l'amertume
-du pain mendié. J'ai eu la nourriture du corps et
-cette autre nourriture, la plus nécessaire de toutes, celle
-de l'âme. J'ai été aimé, moi l'orphelin, moi l'enfant de
-misère et d'abandon. Pas un matin je ne me suis réveillé
-sans te bénir, toi et les tiens. Mais comment vous prouver
-à tous que vous n'aviez point obligé un ingrat? En
-m'appliquant au travail de mon mieux? Beau mérite!
-Ton père n'a jamais voulu admettre que je travaille sans
-être payé&hellip; A la fin tout de même, l'occasion que je
-guettais est venue. Avoue, Noël, que je serais le plus
-méprisable des hommes si je la laissais échapper&hellip; J'ai
-tiré un bon numéro, toi un mauvais; mais tu ne partiras
-point: c'est moi qui partirai à ta place.</p>
-
-<p>«Le fils de Jean Bleiz, assis sur la roche, à côté de son
-ami, avait écouté Evenn Mordellès sans l'interrompre.
-Mais, aux derniers mots, il bondit.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela, jamais! s'écria-t-il.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai ta parole sacrée, riposta l'autre.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a pas de parole qui tienne!&hellip; Quand le sort
-a prononcé, ce qui doit être doit être. Le sort, c'est la
-voix de Dieu. Dieu ne m'en voudra point de parjurer un
-serment fait à l'encontre de ses desseins.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu t'emportes bien légèrement, Noël, dit Evenn, la
-main sur l'épaule du jeune homme&hellip; et bien inutilement
-aussi, ajouta-t-il, en tirant de la poche intérieure de sa
-veste un papier plié avec soin. Tu vois ça! C'est la
-feuille de route d'Yves Mordellès, fils de défunts René et
-Marie Mingam, accepté, sur avis du commandant de recrutement,
-comme soldat du train des équipages, en
-remplacement du nommé Noël Bleiz, auquel il est reconnu
-apte à se substituer&hellip; Et maintenant, frère, à la charrue!
-Les chevaux commencent à se demander ce que nous
-faisons là&hellip;</p>
-
-<p>«La Grand'Lande, je vous prie de le croire, fut éventrée
-de la belle façon. Noël était si impressionné, si nerveux,
-si dépité même, qu'il faisait voler le coutre comme une
-hache à travers les souches d'ajoncs presque séculaires.</p>
-
-<p>«A dix heures, quand le <i>corn-boud</i> de la ferme appela
-les laboureurs au repas, la sueur ruisselait du front du
-jeune homme, pressée comme les gouttes d'une pluie
-d'orage. Mais son âme aussi s'était amollie. Et, lorsqu'Evenn,
-le prenant par le bras, lui demanda: «Dis,
-est-ce que tu m'en veux encore?» il ne put que le serrer
-sur sa poitrine et fondre en larmes.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ici, le taupier s'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas l'habitude, fit-il, de parler si longtemps
-d'une seule haleine. Dans mon métier, on est plutôt silencieux.</p>
-
-<p>Gaïd Dagorn, qui savait son monde, comprit que c'était
-une écuellée de cidre qu'il attendait. Il la but d'un trait;
-puis, s'étant essuyé les lèvres du revers de sa manche,
-il reprit le fil de son récit:</p>
-
-<p>«Ce soir-là, donc, quand les servantes eurent fini d'aller
-et de venir par la cuisine, Jean Bleiz et Glauda, sa <i>moitié
-de ménage</i>, s'assirent, selon leur coutume, dans leurs
-fauteuils de bois, aux deux coins du foyer.</p>
-
-<p>«Et ils recommencèrent leurs jérémiades, sur le sujet
-que vous savez, incapables désormais de penser à autre
-chose.</p>
-
-<p>«Soudain, la porte de la cuisine s'ouvrit, et Evenn Mordellès
-entra, disant:</p>
-
-<p>«&mdash;Pardonnez-moi si je vous dérange dans vos méditations
-du soir, mais j'ai à vous entretenir.</p>
-
-<p>«Les deux vieux s'entre-regardèrent, eurent l'air de se
-demander l'un à l'autre:</p>
-
-<p>«Que nous veut-il?</p>
-
-<p>«Quelque chose d'important, à coup sûr, à en juger par
-sa mine grave et l'émotion qui perçait dans sa voix. Jean
-Bleiz dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu sais bien, Evenn, qu'il y a toujours place pour
-toi à notre feu. Entre toi et notre Noël, nous ne faisons
-aucune différence.</p>
-
-<p>«Le jeune homme s'était assis.</p>
-
-<p>«Glauda dit à son tour, obéissant à son éternelle préoccupation:</p>
-
-<p>«&mdash;Si quelque chose peut nous consoler du départ de
-Noël, c'est que tu nous restes. Car tu ne songes point à
-nous quitter, toi aussi, je suppose? Ce n'est pas ton mariage,
-au moins, que tu viens nous annoncer.</p>
-
-<p>«Evenn ne put s'empêcher de sourire.</p>
-
-<p>«&mdash;Si, fit-il: mais mon mariage avec le régiment.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu t'engages, pour suivre Noël? s'écrièrent les maîtres
-d'une seule voix&hellip;</p>
-
-<p>«Glauda se couvrit la figure de ses mains. Jean Bleiz
-ajouta tristement, non sans amertume:</p>
-
-<p>«&mdash;Fais ce qu'il te plaît, gars. Nous deviendrons, nous
-autres, ce que nous pourrons.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne pleurez point, Glauda, dit Evenn; et vous, Jean
-Bleiz, connaissez-moi mieux. Si je pars, c'est pour que
-votre Noël ne parte pas. Je venais vous avertir que je
-suis accepté par le gouvernement pour être son remplaçant&hellip;
-J'aurais souhaité vous apporter cette nouvelle
-plus tôt. Mais, pour une chose si simple, il faut des tas
-de démarches et de paperasseries. Je n'ai eu la lettre
-qu'hier. Sans ça, croyez bien que vous n'auriez pas été
-si longtemps à vous manger de chagrin en tâchant de
-faire bon visage.</p>
-
-<p>«Pour le coup, Glauda s'était mise à sangloter. Quant à
-Jean Bleiz, il avait laissé tomber sa pipe dans la cendre
-et demeurait ahuri, comme un homme qui rêve.</p>
-
-<p>«&mdash;Evenn Mordellès, prononça-t-il enfin, tu es un brave
-c&oelig;ur. La bénédiction de Dieu est entrée avec toi dans
-notre maison&hellip; Mais, l'as-tu dit à Noël? demanda-t-il,
-subitement inquiet.</p>
-
-<p>«&mdash;Noël le sait de ce matin.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est donc pourquoi il était tantôt si taciturne? intervint
-Glauda. Il m'a donné le bonsoir d'un air tout drôle.</p>
-
-<p>«&mdash;Et il consent? interrogea de nouveau Jean Bleiz.</p>
-
-<p>«Evenn répondit:</p>
-
-<p>«&mdash;Je l'ai prié de venir avec moi vous en assurer lui-même;
-il n'a pas voulu. C'est qu'il a le c&oelig;ur encore trop
-gros, voyez-vous. Mais ça lui passera.</p>
-
-<p>«&mdash;Il t'aime tant? repartit Jean Bleiz. Ça doit, en effet,
-lui être bien dur de songer que tu te sacrifies pour lui.
-Non, fils, je ne te cacherai pas que tu nous enlèves un
-poids terrible&hellip; Nous ne vivions plus&hellip; Tu nous rends la
-joie et le courage. Viens que nous t'embrassions. Tu es
-le digne rejeton d'une race d'honnêtes gens, Evenn&hellip;</p>
-
-<p>«Le vieux était si troublé qu'il bredouillait. Il poursuivit,
-se tournant vers sa femme et l'appelant par le
-nom qu'il lui donnait au temps de leurs fiançailles.</p>
-
-<p>«&mdash;Va, Glaudaïk, à mon armoire, et prends la bouteille
-qui est dans le fond, sous mes habits des dimanches&hellip;</p>
-
-<p>«Evenn l'interrompit.</p>
-
-<p>«&mdash;Excusez-moi, Jean Bleiz. Nous avons Noël et moi,
-à étriller les chevaux qui ont sué ferme dans la Grand'Lande.
-Il m'attend. Je me sauve!&hellip;</p>
-
-<p>«Et il s'enfonça, très vite, dans la nuit du dehors, en
-tirant derrière lui la porte.»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>«&hellip; Mes amis, continua le taupier, après un court silence,
-et non sans avoir jeté un coup d'&oelig;il sournois du
-côté de l'écuelle vide, l'allégresse des hommes est comme
-un feu de paille: elle jette une grande flamme, mais s'éteint
-aussitôt.</p>
-
-<p>«Maintenant qu'Evenn Mordellès partait pour la guerre
-à la place de leur fils, les maîtres de Rozvélenn croyaient
-avoir conjuré le mauvais sort. Jamais Glauda ne s'était
-montrée si gaie. Elle se surprenait parfois à chanter des
-refrains de jeunesse, comme une petite couturière de
-quinze ans qui rentre de sa journée. La lumière du soleil
-lui paraissait plus joyeuse et comme rajeunie dans
-la fenêtre de sa cuisine. Elle ne craignait plus rien, pas
-même la vieillesse, pas même la mort, puisque son fils
-serait là pour lui fermer les yeux.</p>
-
-<p>«Hélas! le proverbe dit vrai: Marin qui siffle attire la
-tempête, gens qui chantent attirent le malheur.</p>
-
-<p>«Mais n'allons pas plus vite que les événements.</p>
-
-<p>«Evenn Mordellès et Noël Bleiz avaient toujours été,
-je vous l'ai dit, une paire d'amis incomparable, n'ayant
-qu'une âme, qu'un sentiment, qu'une pensée. Mais, à
-partir du jour où ils faillirent se brouiller, par excès
-d'amitié, dans la Grand'Lande, leur affection devint encore
-plus étroite, si possible, plus exclusive, en tout cas,
-et presque mystérieuse. Ils ne parlaient plus qu'entre
-eux, passaient les dimanches, après la messe, à errer
-ensemble dans les champs, par les prairies solitaires,
-le long des vieux chemins abandonnés. Et le soir, dans
-l'écurie où ils couchaient tous les deux, auprès de leurs
-bêtes, ils avaient de longs colloques, des entretiens graves
-et passionnés dont rien ne transpirait au dehors.</p>
-
-<p>«Cependant la feuille de route du conscrit Mordellès
-fut apportée un jour par le secrétaire de la mairie. Il devait
-se rendre dans la huitaine à Landerneau. La veille du
-départ, Glauda prépara de ses propres mains un souper
-succulent et Jean Bleiz mit en perce la meilleure de ses
-barriques de cidre. A table, Evenn feignit une grande
-gaieté, mais Noël eut toutes les peines du monde à desserrer
-les lèvres. Ils se retirèrent l'un et l'autre de bonne
-heure, prétextant qu'il faudrait se lever le lendemain à
-la première aube, de façon à être à Landerneau avec le
-soleil.</p>
-
-<p>«En réalité, ils ne se couchèrent point de toute cette
-nuit-là, restèrent assis dans le foin à se faire toutes sortes
-de recommandations, à se remémorer le passé, à s'entendre
-pour l'avenir.</p>
-
-<p>«Cet avenir, Noël en avait peur.</p>
-
-<p>«A diverses reprises il avait eu des songes étranges,
-des <i>intersignes</i> menaçants. Il ne put&mdash;a-t-il raconté plus
-tard&mdash;prendre sur lui de dissimuler ses inquiétudes
-à son ami. La douleur de la séparation le rendait comme
-fou. En vain le bon Evenn s'efforçait de le calmer. A
-tous ses raisonnements, il répondait avec une persistance
-farouche:</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'aurais jamais dû accepter&hellip; jamais!&hellip; jamais!&hellip;
-Une voix me l'a dit dès le premier jour et, depuis,
-n'a cessé de me le répéter: ce n'est pas sept ans de
-ton âge, c'est ta vie même que tu me donnes en présent.</p>
-
-<p>«Et il suppliait:</p>
-
-<p>«&mdash;Je t'en conjure, rends-moi ma parole, délivre-moi
-de mon serment! Il en est temps encore. Reste, et laisse-moi
-partir, comme l'a voulu le destin!&hellip; Vois-tu, si tu
-ne revenais pas, si tu étais tué là-bas, dans les contrées
-lointaines, j'en perdrais la raison, je me tiendrais pour
-damné, j'aurais ton sang sur moi, comme sur Caïn le
-sang d'Abel. Les champs que nous avons labourés ensemble,
-les arbres qui nous ont versé leur ombre, les
-chemins où nous nous sommes promenés côte à côte, ces
-chevaux que voilà, Evenn, qui nous regardent et qui
-m'écoutent, tout me crierait: Malheureux! qu'as-tu fait
-de ton frère?</p>
-
-<p>«&mdash;Noël, Noël, je reviendrai; sois-en sûr, affirmait
-Evenn, remué jusqu'aux entrailles.</p>
-
-<p>«Noël Bleiz eut une idée singulière, une idée insensée,
-épouvantable.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu reviendras, dis-tu?&hellip; Eh bien! jure-le, que tu
-reviendras!</p>
-
-<p>«Ses yeux jetaient des flammes. Evenn répondit doucement:</p>
-
-<p>«&mdash;Y songes-tu, ami? Ce serment, si je te le faisais,
-dépendrait-il de moi de le tenir?</p>
-
-<p>«&mdash;J'admets que cela dépende de toi!</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! alors sois content. Je jure des deux mains.</p>
-
-<p>«&mdash;Vivant ou mort, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>«Evenn, à cette question, frissonna, comme frôlé d'avance
-par le coup de faux de l'Ankou. Il prononça néanmoins
-d'une voix ferme, sur le ton solennel qui convenait
-à un pareil engagement:</p>
-
-<p>«&mdash;Vivant ou mort. Je le jure!</p>
-
-<p>«&mdash;C'est bien. Nous sommes quittes, dit Noël. Maintenant
-que j'ai ton serment, je ne me repens plus du mien.</p>
-
-<p>«Il n'avait pas achevé ces mots que la lanterne qu'ils
-avaient laissée brûler tout la nuit, suspendue à un des
-râteliers, s'éteignit brusquement, faute de suif peut-être,
-peut-être aussi pour une autre raison. La Blanchonne&mdash;une
-vieille jument&mdash;se mit à rêver tout haut, en gémissant,
-oppressée par quelque cauchemar. Et, dans la cour,
-un coq chanta.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est le jour, dit Evenn.</p>
-
-<p>«&mdash;Le jour des adieux, murmura Noël chez qui succédait
-au délire un morne apaisement.</p>
-
-<p>«Et il s'approcha de la Blanchonne pour lui passer le
-licol, car c'était elle, la brave bête, qu'on avait coutume
-d'atteler au char à bancs, dans les grandes occasions,
-et qui devait mener le <i>soldat neuf</i> jusqu'à Landerneau.
-Un rayon de lumière grise commençait à filtrer par l'unique
-lucarne; tandis qu'Evenn faisait un paquet de
-ses meilleures hardes et chaussait une paire de bas de
-laine inusable, tricotés à son intention par Glauda, Noël
-lissait le poil de la jument, débrouillait sa crinière chenue,
-teignait d'un peu de noir de fumée ses lourds sabots,
-inspectait ses fers.</p>
-
-<p>«Moins d'une heure après, les deux amis roulaient à
-travers la montagne, vers Landerneau&hellip;</p>
-
-<p>«Et au moment où l'angélus du bourg sonnait midi,
-Noël Bleiz rentra seul à la ferme.</p>
-
-<p>«&mdash;Tout s'est bien passé? lui demanda son père en lui
-donnant la main pour dételer la Blanchonne.</p>
-
-<p>«&mdash;Très bien, répondit le jeune homme d'un air distrait,
-les yeux et la pensée ailleurs.</p>
-
-<p>«Il suivait mentalement, à des lieues de là, le fuyant
-panache de fumée d'un train en marche, emportant l'autre
-moitié de son âme très loin, vers l'inconnu, vers le poignant
-mystère, et peut-être pour jamais.»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash;Gaïd Dagorn, fit à cet endroit le taupier, le plus
-difficile me reste à dire.</p>
-
-<p>La vieille <i>Capenn</i> remplit l'écuelle et, de nouveau, le
-conteur la vida sans désemparer, avec une majestueuse
-aisance. Puis il continua, les mains croisées, les coudes
-aux genoux:</p>
-
-<p>«Vous pensez bien que le départ d'Evenn Mordellès,
-s'il fit un grand trou dans la vie et dans les habitudes
-de Rozvélenn, ne changea rien au cours des saisons. Le
-printemps vint avec ses fleurs, l'été avec ses moissons,
-l'automne avec ses fruits, et l'immense horloge du monde,
-qui ne s'émeut guère des choses humaines, promena
-tranquillement, comme par le passé, d'un bout de l'année
-à l'autre, son balancier invisible et silencieux.</p>
-
-<p>«Noël travaillait avec rage, pour tâcher d'oublier. Mais
-il gardait un front triste, parlait peu, semblait vivre
-dans sa propre maison comme un étranger.</p>
-
-<p>«Une fois, il eut une colère terrible. Sa mère ne s'était-elle
-pas mis dans la tête qu'une bru gentille, aimable et
-sage, chasserait du logis le <i>mauvais air</i>, lui rendrait
-sa gaieté d'autrefois et ramènerait le sourire sur les
-lèvres fermées de Noël. Elle avait jeté son dévolu sur une
-gracieuse héritière, la fille des Ménou. Et elle s'en ouvrit
-un jour à son gars. Plût à Dieu qu'avant d'articuler le
-premier mot elle se fût fourré un bouchon d'étoupe dans
-la gorge! Noël s'était soudain dressé, très pâle, les yeux
-pleins de foudre et d'éclairs. Et lui qui avait toujours été
-le plus doux des enfants, c'est à peine s'il put retenir un
-blasphème. Une fourche qu'il emmanchait se brisa dans
-ses mains comme un fétu. Il étouffait; il se précipita
-dehors, et, toute cette nuit et le jour suivant, il erra
-dans la campagne d'hiver, sous la rafale, sous les mornes
-tourbillons de neige. Quand il reparut à la ferme, il dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Pardonne-moi, mère. J'ai commis un manquement
-grave envers toi. Mais, je t'en prie, laisse-moi le soin de
-gouverner ma vie à moi seul.</p>
-
-<p>«Glauda avait le c&oelig;ur gonflé de larmes. Elle ne leur
-donna cours que lorsqu'elle fut couchée dans le lit clos,
-auprès de son mari.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu verras, soupirait-elle à travers ses sanglots, un
-malheur rôde autour de nous. Nous pensions l'avoir conjuré,
-et voici qu'il est à notre porte. J'ai peur&hellip;</p>
-
-<p>«Jean Bleiz essaya de raisonner la pauvre ménagère; il
-ne la rassura point, car il tremblait lui-même, agité de
-sombres pressentiments.</p>
-
-<p>«On entrait dans les mois venteux. Déjà l'hiver s'éloignait,
-courbant son vieux dos, vêtu de misérables nuages
-en haillons. Toutefois, il n'avait pas encore disparu derrière
-les croupes brumeuses des <i>ménez</i>.</p>
-
-<p>«C'était un samedi. Tout heureux d'avoir reçu le matin
-une lettre d'Evenn, datée de quinze jours auparavant,
-«dans la tranchée, sous Sébastopol», Noël était sorti de
-sa réserve ordinaire, s'était montré presque gai pendant
-le repas et, finalement, avait fait à haute voix la lecture
-de la lettre, devant un auditoire composé de ses parents,
-des domestiques et de quelques voisins venus pour la
-veillée.</p>
-
-<p>«Evenn annonçait qu'il se portait à merveille, qu'on
-allait prochainement donner l'assaut, contait en peu de
-mots de menues histoires du siège et demandait à Noël
-de lui écrire de longues nouvelles. Il s'informait de tout
-et de tous, des gens et des bêtes, des labours aussi, voulait
-savoir si le défrichement de la Grand'Lande avait
-produit les résultats espérés et si le blé noir qu'on y
-avait semé avait été d'un bon rendement.</p>
-
-<p>«Noël lut de la première ligne à la dernière, et même
-la signature. Puis il dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais lui répondre tout de suite. Bonsoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu lui enverras nos bénédictions, s'écrièrent Jean
-Bleiz et sa femme.</p>
-
-<p>«&mdash;Et nos souhaits de prospérité! firent les voisins, les
-valets de ferme, les servantes.</p>
-
-<p>«Le jeune homme gagna l'écurie, suspendit son fanal
-au clou accoutumé, et là, dans la demi-clarté vacillante,
-il se mit à relire plus posément le grimoire de son ami,
-de son frère.</p>
-
-<p>«Le vent d'ouest soufflait dans le pignon, par grandes
-haleines intermittentes, avec de brusques accalmies suivies
-d'une sorte de déchaînement sauvage&hellip; Or, voici
-qu'en relisant, peut-être pour la vingtième fois, il sembla
-à Noël que certains passages de la lettre revêtaient un
-sens nouveau, plus profond, plus mystérieux. Une phrase
-disait: «Les officiers prétendent que la guerre est sur le
-point de finir. Peut-être, quand te parviendra ce chiffon
-de papier, serai-je moi-même au moment de te rejoindre.
-Dieu fasse qu'il en soit ainsi!» Noël se prit à murmurer,
-après l'absent:</p>
-
-<p>«&mdash;Dieu fasse qu'il en soit ainsi!</p>
-
-<p>«Et à l'instant même, il eut le sentiment que <i>cela</i> allait
-être.</p>
-
-<p>«L'ouragan s'était tu. Un silence effrayant régnait au
-dehors, une sorte d'attente angoissée. Noël tendit l'oreille:
-<i>quelqu'un</i> venait. Un bruissement presque imperceptible
-de pas remuait les fougères desséchées qui jonchaient la
-cour: et trois coups discrets, espacés de quelques secondes,
-furent frappés à la porte de l'écurie.</p>
-
-<p>«Le c&oelig;ur de Noël Bleiz battit avec force.</p>
-
-<p>«Les chevaux, qui dormaient à demi, s'ébrouèrent,
-tournèrent tous la tête dans la même direction, vers
-l'huis de chêne qu'une lourde barre fermait.</p>
-
-<p>«Noël demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Qui est là?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est moi, ton frère Evenn, répondit une voix.</p>
-
-<p>«&mdash;Mes <i>avertissements</i> ne m'avaient donc pas trompé!
-s'écria Noël.</p>
-
-<p>«Et il se précipita pour ouvrir. Dans le cadre de la
-porte, sur le fond orageux du ciel qu'une lune aux trois
-quarts noyée éclairait de teintes sinistres, il vit Evenn,
-mais combien différent de celui d'autrefois! C'est à peine
-s'il put le reconnaître. Le malheureux était revêtu de
-son uniforme de soldat, mais des plaques de boue souillaient
-son pantalon, sa tunique, comme s'il avait dû se
-traîner longtemps à plat ventre par les routes détrempées.
-Ses traits défaits trahissaient des fatigues surhumaines
-et, dans la profondeur sombre des orbites, ses
-yeux brillaient d'une fièvre étrange.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu vois, dit-il en esquissant un vague sourire, je
-tiens ce que je promets. Va mon doux Noël, ce n'a pas
-été aussi facile que tu pourrais le croire.</p>
-
-<p>«&mdash;Ton accoutrement le montre assez! fit Noël en l'attirant
-sur sa poitrine&hellip; Mais, s'exclama-t-il soudain,
-qu'est-ce là?&hellip; Du sang?&hellip; Evenn de mon c&oelig;ur, serais-tu
-blessé?</p>
-
-<p>«Du flanc gauche du soldat, un peu au dessus du rein
-pendait un large caillot rouge.</p>
-
-<p>«Noël reprit:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu dois souffrir horriblement&hellip; Il faut faire lever
-les gens de la maison&hellip; Nous allons te soigner ça.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne souffre plus, dit Evenn, je ne me souviens
-même pas d'avoir souffert&hellip;, ou, si je souffre, ajouta-t-il,
-c'est d'autre chose.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh! parle donc, que je te soulage!</p>
-
-<p>«&mdash;Me soulager, tu le peux&hellip; Mais le voudras-tu?</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! çà, tu es Evenn Mordellès, je suis Noël Bleiz,
-et tu me poses une pareille question!</p>
-
-<p>«&mdash;Si tu voyais clair, tu t'étonnerais peut-être moins.</p>
-
-<p>«&mdash;Explique-toi, je t'en conjure. Qu'as-tu? Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>«&mdash;Je t'avais fait le serment de revenir, Noël, je suis
-revenu&hellip; Vivant ou mort! avais-tu dit. Et j'avais juré:
-Vivant ou mort! Touche ces mains: elles sont glacées&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;N'en dis pas plus, Evenn! j'ai compris!</p>
-
-<p>«Et, tombant à genoux devant le fantôme de son frère
-d'âme, Noël Bleiz fondit en sanglots.</p>
-
-<p>«&mdash;Avais-je raison, poursuivit le mort, quand naguère
-je te suppliais de m'épargner un tel serment?&hellip; Si tu
-n'avais pas eu cette idée funeste et si je n'avais eu la
-faiblesse d'y céder, je ferais à cette heure ma pénitence,
-là-bas, parmi mes camarades de la fosse commune,
-sous les étoiles du ciel d'Orient&hellip; Et tu ne serais
-point ici pleurant à mes pieds sur celui qui fut si content
-de partir à ta place, oui, de partir à ta place pour
-jamais!&hellip;</p>
-
-<p>«Noël cependant s'était redressé, tout pâle.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu as dit que je pouvais quelque chose pour ton
-soulagement. Je suis prêt, prononça-t-il d'une voix ferme.</p>
-
-<p>«&mdash;Si j'ai dit cela, n'en tiens aucun compte&hellip; Adieu,
-Noël! Garde mon souvenir. Je t'ai aimé dans la vie, je
-t'aime dans la mort&hellip;</p>
-
-<p>«Le spectre d'Evenn Mordellès se reculait déjà dans
-l'ombre, mais le fils de Rozvélenn, bondissant hors de
-l'écurie, lui barra résolument le passage.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu ne t'en iras pas ainsi, cria-t-il. Je puis, de ton
-propre aveu, quelque chose pour la délivrance de ton
-âme. Eh bien! cela, quoi qu'il doive m'en coûter, fût-ce
-ma damnation éternelle, je veux l'accomplir, entends-tu?
-Je le veux!</p>
-
-<p>«&mdash;De plus impérieux devoirs t'obligent envers ton
-père et ta mère. Pour l'amour d'eux, au nom du repos de
-leurs vieux jours, si durement gagné, Noël, n'insiste
-point!</p>
-
-<p>«&mdash;Parle! te dis-je, ou je me brise le crâne contre
-ces murailles.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu l'exiges? Tu as tort.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai tort, soit! Je l'exige.</p>
-
-<p>«&mdash;Attelle donc la Blanchonne au char à bancs, car
-nous aurons de la route à faire. Ce n'est plus à Landerneau
-que nous allons cette fois&hellip;</p>
-
-<p>«&hellip; Dans le lit clos de la cuisine, Jean Bleiz, réveillé de
-son premier somme, poussa du coude la bonne Glauda.</p>
-
-<p>«&mdash;Écoute donc, fit-il. Ne dirait-on pas, dans l'avenue,
-le bruit de notre char à bancs et le trot saccadé de la Blanchonne?&hellip;</p>
-
-<p>«Assis côte à côte sur le siège de devant, l'ami vivant et
-l'ami mort franchirent des lieues et des lieues de pays.
-La vieille jument, d'allure d'abord hésitante, semblait
-avoir retrouvé son agilité d'autrefois, du temps où, jeune
-pouliche indomptée, elle faisait, de ses quatre sabots,
-jaillir du sol un quadruple éclair.</p>
-
-<p>«Était-ce une route qu'ils suivaient maintenant, Noël
-n'aurait su le dire.</p>
-
-<p>«De vastes horizons muets et tristes s'étendaient en des
-perspectives flottantes, indéterminées. Çà et là apparaissaient
-des formes inconsistantes, qui étaient peut-être
-des nuages et peut-être des arbres. Parfois des oiseaux
-s'envolaient, des oiseaux fantastiques, aux ailes brunes
-et ouatées, qui glissaient sans bruit, pareils à des chauves-souris
-d'une espèce inconnue.</p>
-
-<p>«Nul vent ne soufflait dans ce désert. L'air dormait,
-épais et immobile.</p>
-
-<p>«Une lumière vague éclairait les choses, une lumière qui
-n'était ni le jour ni la nuit, une lumière comme celle
-qui semble émaner des miroirs dans un appartement
-sombre.</p>
-
-<p>«Mais le plus surprenant, c'était, dans la terre, l'absence
-de toute sonorité. La voiture roulait sans troubler le silence,
-et les sabots ferrés de la Blanchonne n'éveillaient
-aucun écho dans la plaine sourde, la plaine noire.</p>
-
-<p>«Soudain, quelque chose de brillant se mit à luire,
-comme une eau pâle effleurée d'un rayon de lune.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous approchons, dit Evenn.</p>
-
-<p>«&mdash;N'est-ce pas la mer que nous voyons devant nous?
-demanda Noël.</p>
-
-<p>«&mdash;Non. C'est le marais des Trépassés.</p>
-
-<p>«Ils arrivèrent sur le bord de l'étang mystérieux.</p>
-
-<p>«&mdash;Noël, dit Evenn, est-tu toujours résolu?</p>
-
-<p>«&mdash;Toujours!</p>
-
-<p>«&mdash;Alors, descendons.</p>
-
-<p>«Ils mirent pied sur une plage de sable fin comme une
-cendre que hérissaient, par places, des joncs noirs, des
-roseaux funèbres.</p>
-
-<p>«&mdash;Fais le signe de la croix sur ta bête, poursuivit
-Evenn; ainsi elle paîtra, en t'attendant, l'herbe des
-morts, comme si c'était une herbe vivante, et les esprits
-de la nuit ne pourront rien contre elle&hellip; Toi, commence
-à te déshabiller.</p>
-
-<p>«&mdash;Tout nu?</p>
-
-<p>«Evenn fit oui de la tête et se dépouilla lui-même de
-ses vêtements. Puis, quand Noël eut retiré sa chemise:</p>
-
-<p>«&mdash;Donne-moi la main, et marchons!</p>
-
-<p>«Ils entrèrent dans l'eau jusqu'à mi-jambes, puis
-jusqu'à mi-corps. Autour d'eux des têtes éparses surgissaient,
-ridaient un instant la surface de l'onde et, de
-nouveau, sombraient. D'aucunes étaient des visages
-flétris de jeunes filles, traînant de longues chevelures
-déteintes; d'autres montraient des crânes dénudés et des
-barbes couleur de soufre.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu trembles? murmura Evenn à l'oreille de son
-compagnon. Tu as peur?</p>
-
-<p>«&mdash;Non, j'ai froid, extraordinairement froid.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! je brûle, moi; c'est une souffrance mille
-fois pire. Mais il faut expier, vois-tu, il faut expier.</p>
-
-<p>«&mdash;Expier quoi, Evenn, toi dont la vie a été pure
-comme une soirée d'août, toi dont la mort a été le plus
-simple et le plus entier des dévouements?</p>
-
-<p>«&mdash;Je l'ai trop aimé, Noël. Ce fut mon crime&hellip; Quand
-l'éclat d'obus fut entré dans mon flanc. Dieu me laissa
-presque une heure d'agonie pour implorer sa miséricorde,
-avant de comparaître devant son tribunal.
-J'aurais dû ne penser qu'à lui, mais ce furent des images
-de Rozvélenn qui me passèrent devant les yeux, au
-moment suprême, et, en exhalant le dernier soupir, ce
-fut ton nom que j'eus sur les lèvres&hellip; Si seulement tu
-avais hésité à me suivre en ce lieu, tu retardais ma délivrance
-d'autant de siècles que les sabots de la Blanchonne
-ont frappé de fois la terre des défunts.</p>
-
-<p>«Un flot de larmes inonda les joues de Noël.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu as beaucoup de mal? lui demanda le fantôme.</p>
-
-<p>«&mdash;Je voudrais en avoir dix mille fois plus, soupira-t-il.</p>
-
-<p>«A peine avait-il parlé de la sorte qu'une cloche tinta.
-Oh! mais des sons tristes à vous fendre le c&oelig;ur, un glas
-rapide, puissant, sauvage, un glas inattendu! Evenn
-dit:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est l'<i>Angélus</i> des morts&hellip; Retourne au rivage, tu
-y retrouveras tes vêtements auprès des miens. Ne touche
-pas à ceux-ci, fût-ce du bout du doigt, fût-ce du bout du
-pied. Demain, à la même heure, je serai sur le seuil de
-l'écurie. Va.</p>
-
-<p>«Noël ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà
-l'ombre de son ami le plus cher, et l'étang de mystère,
-et la plaine lugubre s'étaient dissipés comme de vaines
-apparences. Le jeune homme grelottait tout nu, au milieu
-de la Grand'Lande. Ses habits gisaient en tas à ses pieds
-et, non loin, des lambeaux rouges et bleus, des haillons
-d'uniforme finissaient de pourrir dans la boue d'un sillon.
-Très vite, il endossa ses hardes et cria:</p>
-
-<p>«&mdash;Blanchona! Blanchonik!</p>
-
-<p>«Un hennissement joyeux monta de la route qui
-longeait le bas de la friche. La bonne jument, toujours
-attelée, broutait au talus les pousses des jeunes ajoncs.</p>
-
-<p>«Quand, ce matin-là, Noël parut au premier déjeuner,
-les gens s'accordèrent à lui trouver l'air malade. Il
-affirma qu'il se portait à merveille. Jean Bleiz, lui,
-demeurait tout songeur, le nez dans son écuelle. Les
-domestiques partis pour les champs, il dit à son fils:</p>
-
-<p>«&mdash;Je te l'ai souvent répété, Noël; mais tu ne prends
-pas assez de distractions. La lettre que tu as reçue
-d'Evenn a dû te mettre en repos. Profites-en pour t'amuser
-un peu. La herse que nous avions commandée à Morlaix,
-au début de l'hiver, est prête depuis trois semaines.
-Attelle la Blanchonne et fais le voyage. Tu verras par la
-même occasion la foire de février. Nous sommes au
-mardi: je te donne <i>campos</i> jusqu'à dimanche.</p>
-
-<p>«Jean Bleiz dit cela d'un ton paterne, en homme qui
-n'en pense pas plus long. N'empêche qu'il avait son idée
-d'en dessous. Et croyez qu'il ne fut pas aussi étonné
-qu'il feignit de l'être, lorsque son fils Noël lui repartit:</p>
-
-<p>«&mdash;La Blanchonne, mon père, tire sur l'âge. Elle a fait
-un brave service. M'est avis qu'il conviendrait de lui épargner
-les courses longues. Et, pour ce qui est de moi, je
-vous avoue que les boutiques de la foire de Morlaix me
-tentent médiocrement.</p>
-
-<p>«&mdash;N'en parlons plus, conclut Jean Bleiz.</p>
-
-<p>«Mais, le soir, dans le lit clos, la résine éteinte, il dit
-à sa femme:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis sûr maintenant qu'il se passe quelque chose,
-et pas quelque chose de bon. Fais comme moi: prie et
-ne t'endors point. Si nous entendons encore, cette nuit,
-le trot de la vieille jument grise, je guetterai, demain,
-dans la cour, et dussé-je en mourir, je saurai pourquoi
-elle sort, où elle va, et qui la conduit.</p>
-
-<p>«Ils prièrent en silence, l'oreille tendue, et, le bruit
-qu'ils redoutaient, à la même heure que la veille, ils
-l'entendirent.</p>
-
-<p>«Les morts sont ponctuels. Evenn fut exact au rendez-vous
-et trouva Noël qui l'attendait. La Blanchonne, qui
-s'était reposée tout le jour et à qui, d'ailleurs, cette besogne
-nocturne semblait plaire, fit sonner ses fers, sur
-le pavé de l'avenue, puis s'enfonça, d'une course éperdue,
-dans les routes du pays des défunts, les routes de
-l'éternel silence.</p>
-
-<p>«Que vous dirai-je? Il en fut de cette nuit-là comme
-de la précédente nuit, à ce détail près qu'Evenn entraîna
-Noël plus avant dans le marais des Trépassés et que le
-gars de Rozvélenn eut cette fois de l'eau jusqu'aux aisselles.</p>
-
-<p>«Ce qu'il souffrit, je ne vous le révélerai pas. Lui-même
-s'efforçait de le cacher à son ami. Pas un gémissement,
-pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres.</p>
-
-<p>«Il rentra à la ferme, si faible que ses jambes pouvaient
-à peine le porter. Quand il se présenta dans la
-cuisine, son père dormait encore ou feignait de dormir;
-ce fut sa mère qui l'entreprit:</p>
-
-<p>«&mdash;Noël, mon enfant, lui dit-elle, tu dois avoir un secret
-à me confier. Personne ne nous écoute. Ouvre-moi ton
-c&oelig;ur. Tu es le fruit de mes entrailles. Confesse-moi ton
-mal, je te guérirai; les mères savent des remèdes, des
-philtres capables de conjurer la mort même.</p>
-
-<p>«Pauvre Glauda! C'était comme si elle se fût cogné la
-tête contre une tombe pour lui arracher le mystère de
-l'éternité.</p>
-
-<p>«Son Noël lui répondit par des paroles douces et tristes,
-des mots vagues, insignifiants, et elle n'apprit rien de ce
-qu'elle eût donné son âme pour savoir.</p>
-
-<p>«La journée s'écoula. Le soir vint. Dans le ciel, nettoyé
-par les vents, des étoiles vacillantes s'allumèrent. La
-vieille maison de Rozvélenn, si longtemps aimée de Dieu,
-paraissait plongée dans le repos. Mais, sur le <i>banc-tossel</i>,
-près de l'âtre, Glauda égrenait son chapelet de corne;
-dans l'aire, Jean Bleiz se dissimulait, sous l'auvent de
-l'étable à b&oelig;ufs, et Noël attendait, derrière la porte entre-bâillée
-de l'écurie, le spectre d'Evenn Mordellès.</p>
-
-<p>«Accroupie dans sa litière fraîche, la Blanchonne ruminait
-de lentes, d'obscures idées, parmi la respiration
-forte et chaude des chevaux de labour.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons, Noël! dit une voix plus légère qu'une brise
-d'été.</p>
-
-<p>«Le harnais fut bouclé en un clin d'&oelig;il,&mdash;et ils allèrent.</p>
-
-<p>«Jean Bleiz s'élança derrière eux, dans la nuit.</p>
-
-<p>«Jadis, il avait été le plus agile coureur de la montagne.
-On racontait de lui que dans sa jeunesse, il forçait les
-lièvres à la chasse. Il faut croire que si ses cheveux
-avaient grisonné, ses jambes n'avaient point trop vieilli,
-car il arriva sur la grève de l'étang funéraire comme
-Evenn disait à Noël, là-bas, dans le purgatoire des eaux
-profondes:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu as été jusqu'à mi-corps, tu as été jusqu'aux aisselles;
-je serai délivré, si, ce soir, tu te laisses submerger
-tout entier. Seulement, pour Dieu! clos tes lèvres! Que
-pas une goutte du marais de la mort n'y puisse pénétrer!
-Qui a bu de cette onde n'aspire désormais qu'au trépas.</p>
-
-<p>«Il se fit un silence. Jean Bleiz vit s'engouffrer lentement
-les deux têtes. Il murmura: «Je n'ai plus de fils»,
-battit l'air de ses bras et s'évanouit sur le sable couleur
-de cendre&hellip;</p>
-
-<p>«Quand il reprit ses sens, une cloche lointaine, une
-cloche de l'autre monde sonnait l'angélus. Et il entendit
-son fils Noël, agenouillé près de lui, qui lui disait:</p>
-
-<p>«&mdash;Vois cette fumée blanche qui monte dans le ciel!
-C'est l'âme délivrée d'Evenn Mordellès qui gagne le Palais
-de la Trinité&hellip;</p>
-
-<p>«Il regarda, vit les talus, plantés d'ajoncs, et devers
-l'Orient, où le jour commençait à poindre, un petit nuage
-clair, déjà haut, soulevé par les premiers souffles du
-matin.</p>
-
-<p>«La Blanchonne ramena le père et le fils.</p>
-
-<p>«Debout au seuil de la maison, Glauda les reçut sur
-son c&oelig;ur, blême des angoisses de sa longue veille.»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>«Mon histoire devrait finir ici, grommela le taupier,
-mais elle a malheureusement une autre fin, et vous devinez
-laquelle.</p>
-
-<p>«Soit involontairement, soit à dessein, Noël Bleiz avait
-ouvert ses lèvres aux eaux de la mort: il en perdit le goût
-de vivre.</p>
-
-<p>«Il décéda le vendredi, jour du Christ. Son père et sa
-mère ne demeurèrent après lui que pour l'ensevelir.</p>
-
-<p>«J'ai suivi les trois enterrements dans l'espace d'une
-seule année. Dieu fasse paix aux maîtres de Rozvélenn!
-Ils sont en Paradis, je pense, et peut-être aussi la Blanchonne
-qui jamais ne pécha.</p>
-
-<p>«Gaïd Dagorn, la nuit s'avance. Vous feriez bien de
-réciter un dernier <i>De profundis</i> pour les Ames.</p>
-
-<p>«Moi, j'ai dit.»</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Et, joignant ses mains velues, le taupier de Commana
-rentra dans son silence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch14">LA HACHE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille
-qu'elle ne sait plus son âge. Quand on le lui demande,
-elle répond:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, par exemple, une chose dont je ne me suis
-jamais inquiétée, pas plus que de vérifier quelle heure
-il est à l'horloge, lorsque je me sens envie de dormir.</p>
-
-<p>Quelquefois elle ajoute sentencieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons
-tous le même âge, l'âge de mourir.</p>
-
-<p>Elle est mince, fluette, et quasi impondérable. Elle a
-coutume de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon
-enterrement. Je m'en irai dans un coup de vent d'ouest,
-à la grâce de Dieu, comme un fétu de paille.</p>
-
-<p>Fraîche, d'ailleurs, et à ce point conservée, selon ses
-propres termes, que c'en est miracle. De figure d'aïeule
-semblable à la sienne, je n'en ai vu que dans les tableaux
-des vieux maîtres hollandais. Encore y a-t-il dans ses
-traits une grâce fine et délicate qu'il n'a jamais été
-donné à ces vieux maîtres de contempler dans leurs modèles.
-Cela est chez elle le signe de la race, le signe aussi&mdash;et
-surtout&mdash;de son âme charmante, de son «moi»,
-comme parlent certains. Oh! nullement compliqué, ce
-«moi», très simple, au contraire, très primitif, mais
-d'une si exquise simplicité! Et combien varié néanmoins!
-Que d'images changeantes, tour à tour gaies ou tristes,
-défilent, en moins de temps qu'il ne faut pour les saluer
-au passage, dans les clairs yeux septuagénaires de Matic
-Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des filles de
-Bretagne que Renan célébra jusque devant la face de
-Pallas Archégète, purs «comme ces vertes fontaines où,
-sur un fond d'herbes ondulées, se mire le ciel»? Aussi
-limpides sont ceux de Matic, la fileuse de chanvre; seulement,
-au cours de l'arrière-saison, il y a plu des
-feuilles mortes. Car elle a connu les jours pénibles et les
-nuits, les pâles nuits de larmes. Elle a eu à pleurer, non
-seulement ceux dont elle était issue, mais ceux encore
-qui étaient issus d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une
-touffe d'herbe oubliée par mégarde dans un pré que la
-faux des faucheurs a tondu.</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>&mdash;Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux.</p>
-
-<p>Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur
-discrète, une sorte de symbolisme transparent,
-jamais pour se douloir ni pour apitoyer. Il y a de plus
-malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le remède
-à toutes les afflictions: une force de résignation que
-rien ne saurait surprendre, jointe à une extraordinaire
-puissance de vie idéale. On fait grand bruit de la tristesse
-innée des Bretons, race occidentale, toute pleine
-des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des
-mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme
-plus absolu et plus entêté. Nourri de misère, il
-exalte la douceur de l'existence, et la mort même n'est
-pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment continué&hellip;
-Toujours est-il que Matic a traversé les plus
-cruelles épreuves «comme un agneau qui passe dans
-les fourrés épineux des landes», y laissant peut-être
-quelques brins de laine, mais rien de sa belle humeur
-vaillante, de son immuable sérénité.</p>
-
-<p>Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation
-est aussi reposante qu'une promenade, au soleil
-couchant, par les campagnes silencieuses, dans la
-féerique somptuosité des premiers soirs d'automne. Sa
-mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains,
-à ces hypogées de la légende où l'on va de salles
-en salles, de trésors en trésors, d'admirations en admirations.
-Elle sait la vie et la mort. Elle sait ce qui est, ce
-qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est possible à
-l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction.
-Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit,
-elle décrit d'avance les formes imprescriptibles qu'elles
-revêtiront à leur déclin. Ses yeux de calme visionnaire
-ignorent les frontières de l'espace et les bornes noires
-qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps&hellip;</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie,
-arrive toujours à la même heure, s'assied toujours à la
-même place. Et ce sont d'abord, pour commencer, de
-petits racontars, les menus faits de la chronique
-paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux
-et sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une
-aile souple, la causerie s'élève aux généralités. Matic
-est une manière de philosophe, d'esprit délié&mdash;je l'ai
-dit&mdash;et qui se joue à l'aise autour des problèmes les
-plus redoutables.</p>
-
-<p>Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude,
-que, le soir de la Toussaint, nous faisons ensemble
-la veillée des ancêtres&hellip; Donc, jeudi dernier, sur
-le coup des huit heures, comme le glas de nuit achevait
-de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses
-sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à
-l'angle du foyer.</p>
-
-<p>Sa mise était soignée, comme il convient un jour de
-fête. Elle portait sa belle jupe de laine rousse, lourde et
-roide comme si elle eût été en plomb, le corsage bleu
-sombre orné de parements de velours, et son fin visage
-s'encadrait&mdash;vu la circonstance funèbre&mdash;dans une
-coiffe aux cassures rigides, couleur safran, le jaune étant
-la nuance de deuil chez les femmes de Cornouailles.</p>
-
-<p>Ses premiers mots furent pour s'excuser.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi&hellip; Nous avons un vrai temps de purgatoire&hellip;
-Vent et pluie pêle-mêle&hellip; Je suis toute trempée.
-Ma jupe est comme une cloche&hellip; J'ai tenu à suivre
-jusqu'au bout <i>la procession du charnier</i>, et nous avons
-séjourné longtemps devant la «maison des morts»&hellip;
-J'y ai beaucoup des miens, dans cette pauvre maison,
-crânes terreux, ossements blanchis&hellip; Et voilà: je n'ai
-plus un fil de sec; l'eau, par instants, tombait du ciel
-à pleins seaux&hellip; Pardonnez-moi. Dans quelques minutes,
-il n'y paraîtra plus.</p>
-
-<p>A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements
-mouillés, l'enveloppant d'une brume lumineuse,
-en sorte qu'elle avait l'air d'une bonne petite fée, descendue
-par le trou de la cheminée, dans un nuage.</p>
-
-<p>Elle reprit, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;C'est une belle chose, le feu!&hellip; J'ai entendu conter
-ceci, quand j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui,
-l'hiver venu, ne consentent point à s'expatrier. Ce sont,
-je pense, des oiseaux bretons. L'idée seule des climats
-lointains, mêmes dorés par des soleils éblouissants, leur
-semble plus mortelle que la mort. La première bise les
-saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs
-corps menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des
-fruits mûrs. Mais où de leur vivant ils nichèrent, leurs
-âmes délicates restent blotties,&mdash;et ce sont ces âmes
-qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent de
-nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons&hellip;
-Au temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,&mdash;Dieu
-l'ait en sa garde!&mdash;me faisait la cour, il avait
-coutume de fredonner en passant, le soir, près de notre
-porte:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Du bois qui brûle un oiseau s'envole.</div>
-<div class="verse">Matic, écoute ce que te dit ton chant&hellip;</div>
-<div class="verse">Il te dit, ce chant, que je t'aime;</div>
-<div class="verse">Il te dit, que mon c&oelig;ur aussi brûle,</div>
-<div class="verse">Qu'il brûle d'amour pour sa douce&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme
-s'il n'avait jamais été.»</p>
-
-<p>Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les
-flammes, sans doute aussi à écouter, tout au fond de sa
-prime jeunesse, la chanson de Pêr Corniguellou.</p>
-
-<p>Je lui dis, pour renouer l'entretien:</p>
-
-<p>&mdash;Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur
-soir.</p>
-
-<p>Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui
-rejeta sa coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux
-de fins cheveux blancs où brillaient encore quelques
-fils blonds.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle;
-vous ai-je jamais dit ce qui lui advint le matin même
-du jour marqué pour son trépas?&hellip; C'est une histoire
-singulière à laquelle je n'aime guère à penser, mais que
-je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est, comme
-vous dites, un soir de commémoration&hellip; Les moindres
-circonstances m'en sont restées présentes à l'esprit,
-comme si la scène datait d'hier, quoiqu'il y ait depuis lors
-vingt ans moins six semaines. C'est, en effet, un 15 décembre,
-exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu
-son âme de brave homme&hellip; Laissez-moi seulement un
-répit de quelques minutes, le temps de me recueillir,
-afin que je vous expose les choses dans l'ordre et avec
-clarté&hellip;</p>
-
-<p>Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après
-un assez long silence, commença:</p>
-
-<p>&mdash;Voici&hellip; Pêr, de sa profession était sabotier. Et les
-sabotiers, comme vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui
-ici, demain là-bas. L'ancienne hutte est vite à
-terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de bagages, un bahut,
-quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en
-avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle
-nous montions nous-mêmes et qu'un bidet de montagne,
-acheté à Carhaix, traînait aussi aisément, ma foi! que si
-c'eût été un berceau d'enfant&hellip; Connaissez-vous la forêt
-de Porthuault?</p>
-
-<p>&mdash;Si je la connais, Matic!&hellip; Mais je suis né à Saint-Gervais,
-presque au c&oelig;ur du bois!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez
-vous vanter d'être né dans un beau pays&hellip; Je me rappelle&mdash;tenez!
-comme si c'était maintenant&mdash;le jour
-où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du soleil.
-Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez
-Mikêl; Pêr était descendu et menait la bête par la bride,
-l'aidant à éviter les ornières; moi, assise sur des sacs
-dans le fond de la charrette, je lui tournais le dos; nous
-étions partis de Quimper l'avant-veille et le voyage avait
-été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais constamment
-un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je
-dormais à moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde,
-Matic, voilà ce que tu n'as jamais vu.» Je regardai, et
-j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant c'était beau.
-Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et si
-profonds que tout l'horizon en était noir.</p>
-
-<p>«&mdash;N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari.
-Et n'est-ce pas ici le vrai paradis des sabotiers?&hellip;</p>
-
-<p>«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui,
-quelques jours auparavant, lorsqu'au retour du marché
-de Quimper, un samedi, il m'avait annoncé qu'il venait
-de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un garde-forestier
-de Porthuault&hellip; Oh! oui, et vivement fâchée
-même!&hellip; Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont
-j'entendais pour la première fois prononcer le nom?
-Quelque trou de misère sans doute, par delà le pays du
-pain!&hellip; Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je
-m'étais mise à pleurer de mécontentement, de désespoir&hellip;
-Plus loin que Châteauneuf, plus loin que Carhaix
-plus loin que Callac! Au bout du monde, quoi!&hellip; Quel
-besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce qu'il
-était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais
-été navrée&hellip;</p>
-
-<p>«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en
-me montrant du geste toute cette étendue de collines
-boisées, entrecoupées de vallons verts, et, dans le creux
-du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille église si
-avenante de Saint-Servais.</p>
-
-<p>«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous
-fîmes halte devant le seuil de Harnay, un des grands
-marchands de sabots de la contrée, chez qui Pêr, autrefois,
-dans le temps que nous n'étions pas encore mariés,
-avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous
-accueillit avec infiniment de bonne grâce, nous obligea
-de souper à sa table et de coucher sous son toit, en sorte
-que le lendemain, à l'aube, je me réveillai complètement
-réconciliée avec le pays.</p>
-
-<p>«Complètement, non! Une appréhension me restait, si
-vague, il est vrai, que je n'eusse su dire au juste à quoi
-elle tenait, mais réelle néanmoins et tourmentante au
-point que je ne pus m'empêcher de dire à Pêr:</p>
-
-<p>«&mdash;Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant
-j'ai idée que ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons
-rien de bon. Je suis enchantée d'être venue, histoire de
-voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois, nous ne séjournerons
-point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien
-doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons
-notre chemin vers le sud!</p>
-
-<p>«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle,
-que sais-je? et, finalement, n'y voulut point entendre.
-Comme j'avais des larmes plein les yeux, pour me consoler
-il ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré
-sourd à tes absurdes pressentiments. Harnay, François
-Harnay, chez qui nous sommes, c'est dans la forêt, là
-tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a commencé par
-être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un
-peu de patience seulement! File ta laine et laisse-moi
-besogner. Je te jure sur cette hache que, le jour où nous
-réattèlerons le bidet pour partir, il aura triple charge,
-charge de monde, charge de meubles et&hellip; charge d'écus!</p>
-
-<p>«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre
-hôte la lui avait donnée, la veille, en présent d'amitié,
-après avoir conclu marché avec lui pour une importante
-fourniture de sabots.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi!
-avait-il dit; ce que je suis, je le lui dois.</p>
-
-<p>«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance
-avait répondu: «Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle
-que le tiers de ce qu'elle t'a rapporté, je me
-tiendrai pour satisfait.»</p>
-
-<p>«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes
-sortes de précautions sur une chaise au chevet du lit&hellip;
-Tandis que je vous conte ceci, je la vois: une hachette
-menue, d'un acier bleuâtre piqué de taches de rouille,
-le manche à la fois grêle et solide, en bois étranger. Des
-caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au
-fer rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse,
-l'acuité, le mordant d'un rasoir&hellip; Pêr ne l'eut pas plus
-tôt prise à témoin de ses gains futurs qu'elle m'apparut,
-à moi, comme un instrument de malédiction et de mort.
-Il l'avait saisie et la tournait, la retournait, s'extasiant
-sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je
-lui dis:</p>
-
-<p>«&mdash;Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu
-viens de faire&hellip; Même, à ta place, je n'emporterais point
-cette hachette.</p>
-
-<p>«&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>«&mdash;Parce que&hellip;</p>
-
-<p>«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la
-chambre, nous appelant à déjeuner. Je dus me taire par
-politesse.</p>
-
-<p>«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin
-de la forêt, en compagnie de notre hôte qui, avec une
-charmante obligeance, s'était offert à nous servir de guide
-jusqu'à la maison du <i>jugard</i>, autrement dit du garde-forestier.
-Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la hêtraie
-au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les
-pieds d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le
-soir même, nous nous installâmes dans notre lot. D'autres
-sabotiers occupaient déjà ces parages. Conformément
-aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent voir,
-nous saluant du nom consacré de <i>cousins</i>, et se mirent
-à notre disposition pour nous aider à construire la
-hutte. Grâce à eux, nous eûmes avant la tombée de la
-nuit un abri très suffisant. Deux jours après on m'eût
-fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours
-vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse,
-on finit par se trouver partout chez soi.</p>
-
-<p>«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux.
-D'un côté, c'étaient de longues et hautes avenues où le
-regard se perdait, entre les troncs blancs des hêtres,
-dans la profondeur tranquille des feuillages. De l'autre
-nous jouissions d'une échappée sur les prés de Rozviliou
-et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits
-pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant
-comme autant de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours
-aimé la beauté des choses. C'est un spectacle qui ne
-coûte rien et dont la contemplation ne lasse jamais. Nous
-étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à
-son avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand
-les feuilles des bois se parent de teintes plus variées et
-plus délicates, comme les jeunes poitrinaires qui, dit-on,
-s'habillent plus belles, sur le point de mourir. Je passais
-les journées dehors, à filer, près de la hutte, tandis que
-les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les
-myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés,
-garçons déjà robustes, abattaient les arbres. J'entendais
-leurs grands coups sourds à qui d'autres faisaient écho
-çà et là dans le silence de la hêtraie.</p>
-
-<p>«J'étais, du reste, rarement seule.</p>
-
-<p>«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner,
-apportaient leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous
-devisions, tout en travaillant. Les jours, les semaines
-passaient, monotones, mais sans ennui. Ma bonne humeur
-naturelle avait repris le dessus. Mes confuses inquiétudes
-se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme
-les nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.</p>
-
-<p>«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous
-avions achetés avait donné des résultats inespérés. Et le
-bois était des meilleurs, à la fois très dense et très facile
-à ouvrer. D'autre part, l'hiver s'annonçait pluvieux: les
-commandes de sabots abondaient. Harnay, lors de la
-première livraison de marchandise, avait dit à Pêr:
-«Tant que tu seras dans le canton, accorde-moi la préférence.
-Je te solderai deux sous par paire de plus que
-mes concurrents.»</p>
-
-<p>«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les
-pronostics de mon mari qui semblaient avoir raison et
-non mes pressentiments.</p>
-
-<p>«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème,
-dans toutes les paroisses d'alentour, tintèrent les
-glas de la Toussaint. J'avais invité deux femmes de sabotiers
-à venir faire chez nous la veillée des morts. L'une
-d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole.
-J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la
-porte de branchages entrelacés de fougères qui fermait
-la hutte.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés,
-dit-elle, faisant allusion à mon mari et à mes deux fils.
-Ils seront restés au bourg avec les miens et s'en retourneront
-sans doute tous ensemble.</p>
-
-<p>«&mdash;Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu,
-et jettes-y quelques brassées de copeaux.</p>
-
-<p>«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois.
-Jeanne Tual, la voisine, se mit en attendant à inspecter
-des yeux notre intérieur que la flamme, ravivée, illuminait
-en ses moindres recoins. Les femmes ont de ces curiosités,
-soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est
-mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la
-vis se lever de la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie
-et marcher droit à l'un des poteaux de la loge auquel Pêr
-Corniguellou avait coutume de suspendre ses outils. Elle
-se pencha, regarda de près quelque chose que, de ma
-place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage
-prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante.
-Je déposai dans sa couchette l'enfant qui avait
-clos les yeux.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta
-mine s'allonge ainsi?</p>
-
-<p>«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon
-mari par François Harnay, et murmura:</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que les tiens se servent de cet outil?</p>
-
-<p>«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions
-à son égard ne s'étaient point dissipées; mais, dans
-le calme si occupé de notre vie, je n'avais plus eu le temps
-d'y songer.</p>
-
-<p>«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes
-terreurs. Mon impression première me revint, plus
-nette et plus aiguë&hellip; Aux lueurs du foyer, l'acier luisait
-d'un éclat sinistre et les taches de rouille se rembrunissaient,
-revêtaient des teintes noirâtres de sang figé&hellip; Je
-devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance
-qu'elle m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée.</p>
-
-<p>«&mdash;Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas
-qu'on s'en soit servi&hellip; Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que
-tu sais sur elle&hellip; Nouveaux venus dans le pays, nous
-n'avons connaissance ni du bien ni du mal qui ont pu s'y
-accomplir. Le devoir, entre femmes de <i>cousins</i>, est
-de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis
-sûre, que, faute d'avoir été avertis à temps, nous qui
-sommes ignorants de tout ce qui a trait à cette contrée,
-nous nous attirions des désagréments, sinon des infortunes&hellip;
-Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de
-quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont
-tu détournes d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour
-être maléficieuse et, peut-être, diabolique&hellip; Je t'en
-conjure, par Dieu et par les sept saints de Bretagne,
-hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de connaître!&hellip;»</p>
-
-<p>&hellip; Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur
-qui perlaient à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Et, après un silence troublé seulement par le bruit du
-vent au dehors et les craquements des volets, elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;La voisine me fit, sur mes supplications, ce récit
-que j'ai retenu point par point:</p>
-
-<p>«Un jour, des bohémiens errants, montreurs d'ours et
-diseurs de bonne aventure, s'égarèrent dans la forêt de
-Porthuault; ils arrivèrent, harassés, à bout d'haleine et
-de forces, dans la clairière où travaillait alors François
-Harnay. Celui-ci, homme généreux et hospitalier, les
-admit au repas de famille, les hébergea une nuit, dans
-son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin,
-sans vouloir accepter d'eux aucun argent. Un vieux,
-presque centenaire, qui paraissait être le chef de la
-bande, lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Ton accueil nous a touchés. Nous t'en aurons une
-gratitude éternelle, et ton nom sera vénéré jusque chez
-les enfants de nos petits-enfants. Je veux te faire un
-cadeau qui puisse t'être utile. Reçois-le en souvenir de
-nous. Je suis assuré d'avance qu'il te portera bonheur.</p>
-
-<p>«Et il sortit de son havresac cette hachette.</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard, à la
-condition que tu t'en serves toujours comme d'un
-outil de travail, jamais comme d'une arme de combat.</p>
-
-<p>«Harnay prit la hache et remercia.</p>
-
-<p>«Difficilement il en eût trouvé une meilleure. Elle eût
-coupé du fer. Avec cela, inusable, et jamais ébréchée.
-Durant douze années qu'il la mania, il n'eut point à l'affûter
-une seule fois. Elle fit sa fortune, selon la prédiction
-du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge
-comme un talisman. Il est juste de dire qu'il était lui-même
-le plus rangé des hommes et le plus sobre, le
-plus habile, le plus laborieux des sabotiers. De simple
-ouvrier il passa patron, put s'établir au bourg de Saint-Servais
-dans une maison de pierre couverte en ardoises,
-pratiquer sur un pied plus large le commerce de sabots,
-et finalement, devenir un des principaux rentiers de
-l'endroit.</p>
-
-<p>«Cependant les autres <i>cousins</i> ne laissaient pas
-d'être jaloux de la prospérité si rapide des affaires de
-François Harnay.</p>
-
-<p>«Un d'eux surtout, un nommé Chevanz, homme violent
-et débordé, que la malechance, d'ailleurs, poursuivait,
-allait partout répétant que Harnay avait, par l'intermédiaire
-des Bohémiens, fait un pacte avec le diable, si
-même le grand vieux à longue barbe blanche, qui lui
-avait remis la hache mystérieuse, n'était pas le diable en
-personne. Au fond, ce Chevanz brûlait d'envie de s'approprier
-cette hache, fût-ce par la fraude et par le vol.
-Il y réussit, on ne sait comment. Harnay s'aperçut un
-beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait été
-dérobé, et tout de suite il soupçonna quel était le voleur.
-Il eût pu s'adresser aux gendarmes. Mais il était de tradition
-parmi les <i>cousins</i> que l'on réglât ses comptes
-entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se contenta
-de réunir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses
-ouvriers sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honnêteté
-lui étaient particulièrement connues. Et il les harangua
-à peu près en ces termes:</p>
-
-<p>«&mdash;Camarades, il s'est trouvé un <i>cousin</i> assez indélicat
-pour enlever ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas
-besoin de le prononcer, vous l'avez tous sur les lèvres.
-Je respecte trop les usages de la corporation pour qu'il
-me vienne à la pensée de saisir la justice de cette affaire.
-Il ne faut pas qu'un sabotier soit jugé par d'autres que
-par ses pairs. Mais je n'entends pas non plus que ma
-bonne hache demeure indûment en des mains indignes.
-Je suis prêt à me séparer d'elle, quoiqu'elle soit pour
-moi une vieille amie à qui il m'en coûtera de dire adieu,&mdash;mais
-du moins je ne veux m'en séparer que de mon
-plein gré et pour la confier à quelqu'un qui sache en
-faire, comme moi-même, un brave emploi. Vous, je vous
-connais tous, et vous m'êtes également chers. Elle sera
-à celui de vous qui l'ira réclamer.</p>
-
-<p>«Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer à la courte
-paille. Le sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme
-de vingt ans, joli comme une femme, mais hardi comme
-l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en eût, de la hardiesse,
-pour s'attaquer à Jérôme Chevanz.</p>
-
-<p>«Les sabotiers de ce temps-là se tenaient pour gentilshommes.
-C'est en combat singulier, la hache au poing,
-qu'ils avaient coutume de trancher leurs différends.</p>
-
-<p>«Quelles furent les péripéties de la lutte entre Jozon
-Lantic et Jérôme Chevanz, sans doute on ne le saura
-jamais. La femme de ce dernier ne put fournir de renseignements
-que sur la scène de la provocation. Ils venaient
-de finir de souper. Chevanz, qui avait été au bourg
-et y avait bu quelques verres, après vêpres, somnolait à
-demi, en achevant de fumer sa pipe, sur la pierre de
-l'âtre. Tout à coup la porte s'était ouverte et Lantic était
-entré, une hache sur l'épaule.</p>
-
-<p>«&mdash;Ohé! Chevanz!</p>
-
-<p>«&mdash;C'est toi, Lantic?</p>
-
-<p>«&mdash;Je viens de la part de François Harnay&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Me redemander son outil magique, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>«&mdash;Le redemander, non! Le reprendre!&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Tu es trop jeune!</p>
-
-<p>«&mdash;Et toi, trop lâche!</p>
-
-<p>«&mdash;C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit?</p>
-
-<p>«&mdash;Au carrefour de Blanche-Épine.</p>
-
-<p>«&mdash;Marchons. Ce sera tout à l'heure le carrefour de
-l'Épine-Rouge&hellip; Tu l'auras, ta hache de patron, tu l'auras,
-mais en plein crâne!&hellip;</p>
-
-<p>«La femme n'eut même pas le temps de s'interposer.
-Les deux hommes avaient déjà disparu dans les ténèbres.</p>
-
-<p>«&mdash;&hellip; Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual,
-la forêt profonde en a gardé le secret. Il y a là un
-étrange, un impénétrable mystère&hellip; Ni Lantic, ni Chevanz
-n'ont été vus dans le pays depuis lors, et l'on n'a
-retrouvé le cadavre ni de l'un ni de l'autre&hellip; La nuit du
-duel, il pleuvait à verse; les <i>cousins</i> d'alentour, en
-visitant à l'aube le lieu du combat, n'y aperçurent que
-des feuilles mortes, et pas une trace de sang&hellip; François
-Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an après,
-jour pour jour, comme il s'était levé de grand matin
-pour se rendre au marché de Callac, son pied heurta
-sur le seuil quelque chose qui luisait. Et c'était la hache
-mais non plus étincelante de ce bel éclat toujours neuf
-qu'elle avait auparavant, rouillée au contraire, d'une
-rouille mauvaise, d'une rouille ineffaçable, de cette rouille
-que voilà, et que nul frottement n'a pu faire disparaître,
-et qui est du sang, du sang d'homme, du sang de chrétien&hellip;</p>
-
-<p>«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes
-au dehors un bruit de voix. C'étaient nos maris qui rentraient.</p>
-
-<p>«&mdash;Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant.
-Je vous demanderai de cacher la hache, que mon
-homme ne la voie point. Elle lui rappellerait de trop pénibles
-souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme s'il eût
-été son propre fils.</p>
-
-<p>«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le
-lit où nous couchions, Pêr et moi.</p>
-
-<p>«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut
-question de toute espèce de choses hormis de l'histoire
-de la hachette. L'heure venue de nous quitter un peu
-avant minuit, nous récitâmes en commun le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>,
-puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue
-à côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson
-me parcourut la peau du dos, comme au contact d'un
-corps glacé. Et je me souvins de la hache qui était là,
-sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de
-fermer l'&oelig;il. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine.
-Il me semblait voir deux formes gigantesques de spectres
-bataillant éperdûment et en silence dans la nuit. Et à
-chaque coup il jaillissait de ces deux fantômes de larges
-gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes
-en tombant sur le sol&hellip; Heureusement que Pêr ne tarda
-pas à s'endormir. Je me levai alors, et, ayant ramassé la
-hache à terre, je l'enfermai dans le bahut&hellip;</p>
-
-<p>«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée
-tout d'abord&hellip; Pêr Corniguellou serait peut-être encore
-de ce monde!</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient
-de ses paupières abaissées.</p>
-
-<p>&mdash;Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste
-que la violence de son émotion ne lui permît point de
-continuer son récit, n'est-ce pas un de vos principes
-qu'au cadran du destin l'heure est inflexible et ne se
-dérange jamais?</p>
-
-<p>&mdash;Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu
-que trop de preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux
-que la fin de cette histoire.</p>
-
-<p>«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de
-cette soirée où j'avais reçu les confidences de Jeanne
-Tual, d'enterrer la hache quelque part où Pêr Corniguellou
-ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur les
-entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice
-pour exécuter mon projet, arriva parmi nous un de
-ces vieux sabotiers infirmes qui, désormais impropres au
-travail, voyagent de hutte en hutte et vivent, comme
-on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du reste
-installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris
-des meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont
-les anciens et comme qui dirait les évêques de la confrérie.
-Sans cesse par monts et par vaux, ils servent d'intermédiaires
-entre les <i>cousins</i>, colportent les nouvelles
-d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite
-ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de
-mon mari, la septuagénaire Nanna Corniguellou.</p>
-
-<p>«&mdash;Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une
-aile. Son idée est qu'elle ne passera pas le Jour de l'An.
-Alors, elle demande que Matic lui conduise sa filleule,
-afin qu'elle puisse contempler les traits de l'enfant, une
-fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout
-à fait embrumés par les brouillards de la mort.</p>
-
-<p>«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée
-à peine de dix ans.</p>
-
-<p>«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au
-v&oelig;u de l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai
-le bidet et je me mis en route avec l'enfant.</p>
-
-<p>«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai
-très bas, si bas qu'elle me parut n'en avoir plus que pour
-quelques jours. Notre présence, cependant, lui redonna
-un semblant de vie. Pour fixer en eux, avant de se clore
-à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis redevinrent
-momentanément aussi lucides qu'au printemps
-de ses années. Mais, comme s'ils se fussent usés à cet
-effort, tout à coup ils s'éteignirent. Et, quand ils se furent
-éteints, le corps aussi peu à peu se refroidit, se glaça.
-Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme le
-dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige.
-Même averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.</p>
-
-<p>«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre
-dans le pays de ceux qui ne sont plus!&hellip;</p>
-
-<p>«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine
-qui suit l'enterrement, des réglements d'intérêt et
-le partage des dépouilles de la morte aux pauvres de la
-paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10 décembre,
-en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au
-soir.</p>
-
-<p>«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa
-défunte mère. Naturellement, il avait hâte de tout savoir,
-comment elle avait trépassé, ses dernières paroles, ce
-que nous avions fait. Au moment de nous coucher, me
-voyant très lasse, à cause des émotions des jours précédents
-et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur
-de voix qui lui était habituelle:</p>
-
-<p>«&mdash;J'entends que tu reposes en paix demain matin.
-Les garçons emmèneront les petits dans la hêtraie. Moi,
-j'irai seul abattre un arbre, pas très loin d'ici. J'aurai fini
-de belle heure et reviendrai aussitôt préparer le repas de
-midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te
-prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever
-point avant mon retour.</p>
-
-<p>«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil
-était déjà haut sur l'horizon quand je rouvris les yeux.
-Un grand silence régnait dans la hutte et au dehors. Je
-sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr ne fût
-pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze
-heures.</p>
-
-<p>«&mdash;L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il
-ne croyait.</p>
-
-<p>«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du
-ménage, à réparer l'inévitable désordre causé par mon
-absence. Assiettes et bols avaient été entassés pêle-mêle
-dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela subitement
-la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec
-effroi qu'elle n'y était plus&hellip; Un des fils entrait.</p>
-
-<p>«&mdash;La hache de François Harnay, lui demandai-je
-toute troublée, est-ce toi qui l'as prise?</p>
-
-<p>«&mdash;Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au
-bois ce matin.</p>
-
-<p>«Je sentis une secousse au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«&mdash;Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis
-pas tranquille à son sujet.</p>
-
-<p>«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de
-pas hors de la hutte que nous aperçûmes Pêr au détour
-du sentier; mais qu'il était pâle, Jésus-Dieu! Et combien
-chancelante était sa démarche! C'est à peine s'il pouvait
-mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu es blessé?</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne sais pas&hellip; non&hellip; mais malade, très malade.</p>
-
-<p>«&mdash;Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé?</p>
-
-<p>«&mdash;Rentrons d'abord chez nous, de grâce&hellip; Je vous
-raconterai tout.</p>
-
-<p>«&hellip; Ce qui lui était arrivé, le voici:</p>
-
-<p>«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand
-soudain, sans qu'il pût s'expliquer comment, la hache
-lui échappa des mains et glissa dans une espèce de fosse&mdash;sans
-doute un ancien piège à loups&mdash;à demi pleine
-d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla
-sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut
-saisir le manche&hellip; Horreur! ce fut un ossement humain
-qu'il ramena, un os de jambe auquel pendaient encore
-des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la
-surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes,
-des débris de cadavre mêlés à des débris de vêtements,
-un crâne enfin détaché du squelette, comme la tête hideuse
-d'un supplicié.</p>
-
-<p>«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais
-ne le put. Les genoux vacillaient sous lui. Il tournoya
-sur lui-même comme un homme ivre et s'abattit sur le
-sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était glacé. Il eut pourtant
-la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous le
-rencontrâmes.</p>
-
-<p>«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant
-sans cesse pour boire à une écuellée de <i>flip</i> que je lui
-avais préparée. Une soif inextinguible le dévorait. Il
-avait des pâleurs subites; puis, tout aussitôt, son visage
-s'empourprait, devenait d'un rouge feu.</p>
-
-<p>«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer
-assis sur le banc, les coudes allongés sur la table, le
-front dans les mains. Les enfants ni moi nous n'osions
-lui adresser la parole. D'ailleurs, nous étions nous-mêmes
-frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire
-chercher un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en
-avait pas dans la contrée. Et puis, ce n'était pas dans les
-habitudes des gens de cette époque. On vivait, on mourait,
-sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que,
-bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment
-d'un danger immédiat&hellip; Dans l'après-midi, peut-être
-pour nous rassurer, Pêr se prétendit mieux. Il manda le
-fils aîné:</p>
-
-<p>«&mdash;Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et
-mets-le au courant de l'aventure, afin qu'il prévienne les
-autres <i>cousins</i>. On ne doit pas laisser pourrir en plein
-vent comme une charogne le cadavre d'un chrétien qui
-fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour de
-Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème&hellip;</p>
-
-<p>«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien, mon ami&hellip; ou plutôt, c'est toute une histoire,
-trop longue à te raconter pour l'instant&hellip; Tu n'es
-pas en état de l'entendre.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête.</p>
-
-<p>«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore
-de s'étendre sur le lit. Il eut un geste las, soupira:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis bien ainsi&hellip; je suis très bien&hellip;</p>
-
-<p>«Et il ne bougea plus&hellip; J'envoyai les enfants jouer
-dans la clairière. Il soufflait un peu de brise, mais le
-ciel était pur et le soleil brillait&hellip; Une heure se passa.
-Un bruit de sabots résonna sur la terre durcie. J'allai voir
-à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes et de
-femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans
-une manne d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire
-de la fosse à loups. Jeanne, sa femme, se détacha du
-cortège et vint à moi:</p>
-
-<p>«&mdash;Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il fût en
-bouillie, me dit-elle; c'est celui de Jozon Lantic. La
-boîte du crâne est fendue en deux. Nous y avons trouvé
-une nichée de sangsues&hellip;</p>
-
-<p>«Je la priai de m'épargner ces détails. Elle me demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Peut-on voir Pêr?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort.</p>
-
-<p>«Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis,
-me tirant brusquement à l'écart:</p>
-
-<p>«&mdash;Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer!</p>
-
-<p>«Je la regardai ahurie.</p>
-
-<p>«&mdash;Hein! m'écriai-je, comprenant tout à coup, comme
-si un éclair m'eût traversé le cerveau.</p>
-
-<p>«Je me précipitai vers la table.</p>
-
-<p>«&mdash;Pêr! Pêr!</p>
-
-<p>«Je n'eus pas plus tôt touché le malheureux qu'il
-s'affaissa. La voisine avait dit vrai. Il était mort&hellip;»</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>&mdash;Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force
-de poursuivre, voilà comment et par suite de quel concours
-singulier de circonstances je suis devenue veuve.</p>
-
-<p>«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un
-fut déposé mon mari, dans l'autre furent placés les restes
-de Jozon Lantic. Leurs tombes à tous deux sont dans le
-cimetière de Saint-Servais, au pied de la tour. Toute la
-forêt et même les paysans des fermes des environs assistèrent
-à ce double enterrement. Après l'absoute, François
-Harnay prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y
-mit, quant à lui, un louis d'or de vingt francs et fit la
-quête parmi l'assemblée pour la veuve de Pêr Corniguellou
-et pour ses orphelins.</p>
-
-<p>«Bénies soient ces charitables populations de la montagne!
-Je leur dois de n'être pas morte de misère et
-d'avoir pu élever ma bande sans tendre la main à l'aumône
-publique.</p>
-
-<p>«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes
-enfants, la route vers le sud. De nouveau j'escaladai la
-pente du Ménez Mikêl. Je me rappelai les paroles de Pêr
-et mon exclamation:</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! le beau pays! le beau pays!</p>
-
-<p>«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même
-figure majestueuse et recueillie que le jour où nous l'admirâmes
-ensemble.</p>
-
-<p>«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler,
-avec son onduleuse forêt, toute poudrée de givre,
-étincelante au soleil du matin d'une myriade de pierreries.
-Les hêtres aux branches lisses, roses dans la lumière,
-avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés
-sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées&hellip;
-Des basses messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à
-Saint-Nicodème, ailleurs encore, à Botmel, à Plusquellec.
-Les carillons alternaient, se répondaient, à travers les
-étendues tranquilles, et tout le ciel en vibrait, comme
-s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt s'élevaient
-de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très
-haut dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs
-bleues&hellip; Tout cela m'est resté extraordinairement présent
-à l'esprit&hellip; Depuis, hélas! j'ai dû semer un peu
-partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui
-était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse.
-Mais, si les femmes qui m'enseveliront exaucent
-mes volontés suprêmes, c'est là-bas, auprès de Pêr Corniguellou,
-qu'elles me mèneront enterrer. J'ai dans mon
-armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou,
-pour parer aux frais du voyage&hellip;»</p>
-
-<p>A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule.</p>
-
-<p>&mdash;Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne
-vieille, récitons vite le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> pour clore la veillée.
-C'est nuit funèbre, ne l'oublions pas. Les Ames défuntes
-vont venir. Il n'est que temps de leur faire place.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane,
-la hache révélatrice, qu'est-elle devenue?</p>
-
-<p>&mdash;Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute
-de l'avoir cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la
-cherchent encore. J'espère bien que Dieu ne permettra
-pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un homme, elle en
-a tué deux. Il me semble que c'est assez.</p>
-
-<p>Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch15">LE PÉCHÉ<br />
-<span class="small">D'ERVOANIC PRIGENT</span></h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Ceux qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent
-encore. Il était de ceux qu'on n'oublie pas.</p>
-
-<p>Quand on le voyait arriver dans les bourgs du Trégor,&mdash;avec
-son éternel chapeau haut, aux plis avachis
-d'accordéon, et qu'ornait une guirlande de <i>fausses fleurs</i>,
-avec son habit aux longues basques traînantes qui faisaient
-derrière lui une espèce de sillage dans la poussière
-ou la boue des rues,&mdash;vite les enfants accouraient, et
-c'étaient de toutes parts des appels bruyants:</p>
-
-<p>&mdash;Ervoanic! Ervoanic!</p>
-
-<p>Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une
-indulgence hautaine de souverain en tournée.</p>
-
-<p>Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du
-bourg, croisait l'un sur l'autre les revers de son habit
-à basques et envoyait de la main des saluts protecteurs
-à toute la foule des polissons.</p>
-
-<p>Il passait pour un homme simple ou&mdash;comme on
-dit là-bas&mdash;pour un <i>innocent</i>. On s'en amusait, tout en
-lui témoignant cette sorte de vénération, qui s'attache,
-en Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des mendiants.</p>
-
-<p>A vrai dire, Ervoanic ne mendiait pas.</p>
-
-<p>Jamais on ne le vit tendre son chapeau ni demander
-un morceau de pain. Il eût refusé l'aumône, si on la lui
-avait offerte.</p>
-
-<p>Ce prétendu idiot s'était arrangé sa vie en homme
-d'esprit. Il avait son jour pour rendre visite à chaque
-maison,&mdash;le jour où il était assuré d'y faire le meilleur
-repas. Il connaissait les menus habituels de toutes les
-fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la
-ronde, et ne se montrait sur les seuils que les jours de
-soupe fraîche. Régulièrement, il se présentait au bon
-moment. Pas une fois, la mémoire de son estomac ne se
-trouva en défaut, au cours d'une existence qui fut pourtant
-des plus longues, car il approchait de la centaine
-lorsque, selon son expression, il s'en alla goûter de la
-cuisine du bon Dieu, en paradis.</p>
-
-<p>Il mourut, n'ayant commis qu'un péché,&mdash;de gourmandise,
-cela va de soi.</p>
-
-<p>Et voici comme on le raconte en Trégor, ce péché
-d'Ervoanic Prigent.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>A l'approche des <i>Gras</i> une odeur de porc frais tué
-s'épand à travers l'Armorique.</p>
-
-<p>L'air est embaumé d'un parfum de côtelettes qui rissolent.</p>
-
-<p>Au bord des eaux courantes, les servantes lavent les
-boyaux qui se tortillent comme des anguilles captives;
-au dessus des flambées d'ajonc, dans la cuisine qui rougeoie,
-les ménagères font cuire le sang caillé.</p>
-
-<p>Vive le boudin!</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce auprès de la vénérable andouille, pieusement
-entretenue, âgée déjà de plusieurs hivers et qui
-rêve, toute ridée, dans un coin de l'âtre, ainsi que la
-statue d'un <i>lare</i> antique?</p>
-
-<p>Ah! l'andouille!&hellip;</p>
-
-<p>Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait
-cinq livres&hellip; oui, cinq belles et bonnes livres, et peut-être
-quelques onces de plus! Toutes les saintes âmes des
-vieilles filles de la paroisse s'étaient entendues (chose
-exceptionnelle!) pour l'offrir à Dom Karantec, en souvenir
-d'un jubilé.</p>
-
-<p>Lorsque le bon recteur entrait dans la cuisine,&mdash;ce
-qui lui arrivait principalement le soir, après quelque
-visite lointaine à une de ses ouailles,&mdash;tout en tournant
-ses pouces et en étirant ses jambes devant le foyer, il
-disait, d'une voix onctueuse:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pensez-vous pas qu'il est temps de la manger,
-Coupaïa?</p>
-
-<p>Et Coupaïa, la gouvernante, répondait en bougonnant:</p>
-
-<p>&mdash;Une andouille pareille!&hellip; Pouvez-vous blasphémer
-ainsi?&hellip; Attendez du moins jusqu'aux Gras!&hellip;</p>
-
-<p>Mais les <i>Gras</i> se succédaient&hellip; et se ressemblaient.
-Et l'andouille commémorative demeurait suspendue au
-plafond, où elle se balançait doucement, lorsque des
-courants d'air entraient avec les mendiants de passage.</p>
-
-<p>De ces hôtes, infirmes d'esprit ou de corps, qui venaient,
-de temps à autre, loqueter à l'huis du presbytère
-de Trédarzec, le plus assidu, comme bien on pense,
-était Ervoanic Prigent.</p>
-
-<p>Il apparaissait quelquefois le dimanche, s'il avait
-appris dans la semaine qu'il dût y avoir à la cure des
-convives étrangers. Mais, tous les vendredis, il était
-ponctuel.</p>
-
-<p>C'était un de ses axiomes que, seules, les gouvernantes
-de ces <i>messieurs prêtres</i> s'entendent à faire
-doucement digérer les jours maigres à de robustes estomacs
-de chrétiens. Et donc, le vendredi matin, il quittait
-Tréguier où il avait eu soin de s'en venir coucher
-la veille, franchissait la rivière sur le <i>pont Canada</i>,
-s'arrêtait à Notre-Dame de Tromeur pour réciter une
-courte prière et prendre haleine avant de s'engager
-dans la montée; puis, musant et flânant, semant des
-bonjours, de droite et de gauche, aux petites chaumines
-proprettes, enguirlandées de vigne vierge, qui jalonnent
-la route, il grimpait vers Trédarzec, du pas tranquille
-d'un invité qui a pris ses précautions pour arriver à
-temps et qui s'attarde volontiers à humer l'air frais,
-histoire de s'aiguiser l'appétit.</p>
-
-<p>Le presbytère est situé derrière l'église; pour couper
-plus court, Ervoanic s'acheminait à travers le cimetière.
-Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant de la sacristie.</p>
-
-<p>Le cher vieux prêtre passait familièrement son bras
-sous celui du mendiant.</p>
-
-<p>&mdash;Ha! ha! crois-tu que ce soit l'heure du déjeuner,
-Ervoanic?</p>
-
-<p>&mdash;Voyez le <i>Calvaire des morts</i>, monsieur le recteur&hellip;
-L'ombre courte de la croix annonce qu'il est près de
-midi.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu, Ervoanic, que tu n'es peut-être pas aussi
-simple qu'on le prétend?</p>
-
-<p>&mdash;Il se pourrait, monsieur le recteur.</p>
-
-<p>Tous deux entraient de compagnie, et Dom Karantec,
-poussant la porte de la cuisine, criait à Coupaïa:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous amène votre amoureux, Ervoanic Prigent,
-qui vient vous demander en mariage.</p>
-
-<p>Il n'y avait guère de vendredi dans l'année que Coupaïa
-n'entendît ce refrain.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! faisait-elle, on ne sait pas&hellip; La volonté de Dieu
-est grande.</p>
-
-<p>Ervoanic, lui, riait discrètement, gagnait la table de
-chêne massif accotée à la fenêtre, et attendait, avec une
-patience dévote, les mains jointes, les yeux au plafond,
-que la gouvernante eût fini de tremper l'exquise soupe
-au congre, fleurant un parfum de beurre fondu et
-d'herbes fines, dont elle ne manquait pas de lui réserver
-une pleine écuellée.</p>
-
-<p>Car, il n'y a pas à dire, il avait su attendrir le c&oelig;ur
-de la rébarbative Coupaïa, ce diable d'homme.</p>
-
-<p>Elle l'avait pris en amitié sincère, rien que pour le regard
-enamouré dont il caressait l'andouille, dès le seuil.</p>
-
-<p>Leurs âmes communiaient dans le culte de l'andouille:
-ils causaient d'elle ensemble, longuement, d'un accent
-pénétré.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas qu'elle est belle, Ervoanic?</p>
-
-<p>&mdash;Et comme elle doit être bonne!&hellip; Toutes les vertus,
-Coupaïa!</p>
-
-<p>La gouvernante avait le nez bossué de verrues et les
-joues creusées de larges sillons, comme les champs
-après les labours d'octobre. Il y avait cependant des
-pauvres qui la comparaient à la Vierge <i>pleine de grâces</i>!&hellip;
-Ceux-là, elle les mettait à la porte, avec un haussement
-d'épaules et un simple morceau de pain. Ervoanic,
-plus avisé, lui vantait l'andouille du jubilé.</p>
-
-<p>Il avait tout de même ses finesses, cet Ervoanic.</p>
-
-<p>Il murmurait quelquefois, sur un ton de patenôtre:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien mourir, pourvu que j'y aie goûté.</p>
-
-<p>La vieille reprenait, tremblante d'émotion:</p>
-
-<p>&mdash;Parlez franchement!&hellip; Trouvez-vous qu'elle gagne?</p>
-
-<p>&mdash;Certes oui, Coupaïa. Elle prospère. Elle mûrit!&hellip;
-Le culot monte&hellip; Encore un an, elle sera noire comme
-ma pipe.</p>
-
-<p>Or, les temps étaient venus.</p>
-
-<p>Tant de fumées et de convoitises avaient frôlé la peau
-de l'andouille qu'elle en était noire, plus noire que la
-pipe d'Ervoanic Prigent, aussi noire que la soutane, la
-belle soutane neuve de Dom Karantec.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>En quelle année ceci se passait-il? L'histoire ne le dit
-point.</p>
-
-<p>L'hiver remontait vers le Nord, de son allure cassée de
-vieillard cacochyme, le dos voûté sous un énorme parapluie,
-tel que se le représentent volontiers les Bretons. C'est
-à peine si l'on percevait encore dans le lointain les éclats
-voilés de sa grosse toux et de ses tristes éternuements&hellip;
-Et, le <i>Vieux</i> parti, la jeunesse de la terre se risquait
-timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers
-où riait la vie renaissante après l'engourdissement d'un
-long sommeil.</p>
-
-<p>On assistait de tous côtés au réveil de la Belle au bois
-dormant.</p>
-
-<p>La <i>Chanson des Gras</i> courait les sentiers des champs
-et les sentiers des grèves, hurlée à tue-tête par des
-groupes d'adolescents:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En l'honneur de Malargez<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></div>
-<div class="verse">Liesse en toute maisonnée!</div>
-
-<div class="verse stanza">Voici venir le Temps nouveau</div>
-<div class="verse">Derrière l'Ancien temps en fuite.</div>
-
-<div class="verse stanza">C'est nous les joyeux messagers!</div>
-<div class="verse">Nous annonçons la bonne nouvelle.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ouvrez les portes, les fenêtres,</div>
-<div class="verse">Au nom du soleil, notre maître!</div>
-
-<div class="verse stanza">Ouvrez, ouvrez vos c&oelig;urs aussi,</div>
-<div class="verse">Au nom du bon soleil béni!</div>
-
-<div class="verse stanza">Soyez heureux, riches et pauvres!</div>
-<div class="verse">Ainsi le veut le soleil d'or.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le soleil d'or vient sur nos pas:</div>
-<div class="verse">D'un sourire il fait fondre la neige;</div>
-
-<div class="verse stanza">D'un sourire il fait naître l'amour&hellip;</div>
-<div class="verse">C'est la chanson de Malargez!&hellip;</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Personnification bretonne du Mardi-Gras.</p>
-</div>
-<p>Ce matin-là, Ervoanik Prigent s'éveilla tout radieux
-sur la couchette de paille qu'il s'était dressée le soir
-d'avant, dans la grange de maître Bertrand Le Gonidec,
-l'opulent boucher de Pleumeur.</p>
-
-<p>Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux.</p>
-
-<p>Une noble dame, aux formes un peu grasses, parée
-comme une Madone, était venue vers lui, dans une auréole
-de lumière bleue semblable à la vapeur qui flotte
-dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le touchant
-au front, lui avait dit d'une voix très douce:</p>
-
-<p>&mdash;Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si
-longtemps vénérée en silence. Tes assiduités muettes
-m'ont pris le c&oelig;ur. Apprends que je veux être à toi désormais,
-à toi seul!</p>
-
-<p>Alors, lui, effaré:</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu
-mériter une telle faveur?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est
-chère entre toutes, l'andouille du presbytère de Trédarzec!</p>
-
-<p>A ces mots, transporté de reconnaissance et d'amour,
-le pauvre homme avait tendu les bras vers elle pour
-l'étreindre, mais déjà elle s'était évanouie comme une
-ombre, ne laissant derrière elle d'autre témoignage de
-sa venue qu'un âcre parfum d'épices qu'Ervoanik savourait
-encore lorsqu'il se réveilla.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, murmura-t-il; il y a dans ce rêve un <i>avertissement</i>.
-J'hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce
-jour de <i>Malargez</i> où toutes les cuisines bretonnes se transforment
-à l'envi en lieux de délices. L'embarras du choix
-me laissait perplexe&hellip; Désormais, je suis fixé.</p>
-
-<p>Et, dans la grâce adolescente du matin, il s'en alla
-vers Trédarzec&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Coupaïa!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, Ervoanic?</p>
-
-<p>Coupaïa est très affairée.</p>
-
-<p>Et ce n'est pas sans motif.</p>
-
-<p>Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au
-foyer, des clous de leur cadre de bois où, la veille encore,
-elles se contentaient de briller inutilement.</p>
-
-<p>Elle tiennent à montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont
-pas de simples ustensiles de parade.</p>
-
-<p>Rangées en bataille, le long de l'âtre, elles se comportent
-toutes le plus bravement du monde, même celles
-qui voient le feu pour la première fois.</p>
-
-<p>En pourrait-il être autrement, avec un généralissime
-culinaire de la force de Coupaïa?</p>
-
-<p>Elle s'empresse de l'une à l'autre, active celle-ci, modère
-celle-là, prodigue à toutes son expérience et ses
-encouragements.</p>
-
-<p>Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche
-bée, extasié.</p>
-
-<p>&mdash;Vierge Marie! s'écrie tout à coup la servante, j'ai
-oublié le persil!</p>
-
-<p>&mdash;Désirez-vous que j'aille en prendre, Coupaïa?</p>
-
-<p>&mdash;Vous! allons donc!&hellip; Vous ne savez seulement pas
-la manière de le cueillir&hellip; Vous croyez que ça se fait
-comme ça peut-être&hellip; Ah! bien oui!&hellip; Je ne vous demande
-qu'une chose, c'est de veiller, jusqu'à ce que je
-revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte
-pas, surtout! Au besoin, vous soulèverez un peu le couvercle.
-Pensez que c'est l'andouille qui est là-dedans,
-Ervoanic!</p>
-
-<p>&mdash;L'andouille? la belle andouille?</p>
-
-<p>&mdash;Elle-même, en vérité.</p>
-
-<p>Ervoanic lève la tête, constate, en effet, le vide laissé
-par l'andouille au milieu des viandes salées qui sèchent
-appendues aux solives. Il se refuse à en croire ses yeux.</p>
-
-<p>Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues
-dont le poil se hérisse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est extraordinaire, Coupaïa!</p>
-
-<p>&mdash;Dame! on n'a pas tous les jours à déjeuner
-M. l'archiprêtre&hellip; Suffit!&hellip; Je compte sur vous, au
-moins?</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille!</p>
-
-<p>Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacrée, tandis
-que Coupaïa se dirige d'un trot menu vers le jardin.</p>
-
-<p>Ervoanic se sent triste, affreusement triste.</p>
-
-<p>&mdash;Une si belle andouille!&hellip; Et si bonne!&hellip; toutes les
-vertus!&hellip;</p>
-
-<p>A ses lèvres montent des phrases solennelles d'oraison
-funèbre.</p>
-
-<p>S'il s'écoutait, il entonnerait le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, <i>le <span lang="la" xml:lang="la">De
-profundis</span> de l'andouille</i>.</p>
-
-<p>Et cependant, à vrai dire, elle n'est pas morte.</p>
-
-<p>Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait
-pas. Sous le couvercle de son cercueil, qu'il a soulevé
-doucement, il l'aperçoit qui fait de petits mouvements
-joyeux, qui frétille d'aise, comme si elle n'avait jamais
-été si bien; et, au bruit des mets qui mijotent à côté
-d'elle, la voilà qui se met à chanter aussi, à chanter de
-sa voix pansue les refrains les plus extravagants.</p>
-
-<p>Sans respect pour la sainteté du lieu&mdash;la cuisine du
-presbytère!&mdash;, elle débite à Ervoanic Prigent, avec mille
-enjôleries de gueuse, des propos si alléchants que, ma
-foi! notre homme en perd la tête, et&hellip;</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Lorsque la vénérable Coupaïa rentra du potager, un
-fin bouquet de persil à la main, Ervoanic Prigent n'était
-plus là, et l'andouille aussi avait disparu.</p>
-
-<p>&mdash;Le misérable! il l'a enlevée!</p>
-
-<p>Non, bonne Coupaïa, il s'est laissé enlever par elle.</p>
-
-<p>Que dirait Dom Karantec? Que penserait M. l'archiprêtre?</p>
-
-<p>Coupaïa était déjà dehors, ameutant les commères du
-bourg qui s'exclamaient, avec des mines scandalisées:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Jésus-Maria-credo!&hellip; Miséricorde!&hellip;</i> Ervoanic Prigent!&hellip;
-Est-il possible!&hellip; Un si doux homme! L'enfant
-du bon Dieu! un innocent!&hellip;</p>
-
-<p>Et toutes de se mettre à la poursuite de l'infâme ravisseur.
-On fouilla les coins et les recoins, les crèches et
-les granges. On le chercha partout, sauf là où il était,
-c'est-à-dire à l'église.</p>
-
-<p>Mon Dieu, oui! à l'église, où officiait précisément
-M. l'archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, ornée
-dans le dos d'un resplendissant soleil d'or.</p>
-
-<p>Entré par la porte du bas-côté, Ervoanic s'était glissé
-le long de la muraille jusqu'au confessionnal, où Dom
-Karantec achevait d'écouter d'une oreille bénigne et
-d'absoudre d'une main paternelle les péchés de ses
-ouailles, car l'heure de la communion approchait.</p>
-
-<p>C'était un excellent chrétien qu'Ervoanic Prigent; et,
-bien qu'à l'entendre il n'eût jamais eu «ni père ni mère»,
-il n'en avait pas moins une conscience scrupuleuse, plus
-scrupuleuse peut-être que celle de beaucoup de gens très
-apparentés. Tout en pressant le fruit de son larcin contre
-son c&oelig;ur, sous sa pauvre chemise en loques, il ne laissait
-pas de se faire les reproches les plus sanglants. Réfugié
-dans un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il
-se meurtrissait la poitrine de <i lang="la" xml:lang="la">Meâ culpâ</i> sonores, attentif
-néanmoins à ne pas froisser l'andouille dont la tiédeur
-humide caressait doucement sa chair.</p>
-
-<p>Son tour venu, il s'agenouilla d'un air contrit sur le
-petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, bénissez-moi parce que j'ai péché!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas vous, Ervoanic?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! si, monsieur le recteur.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est cette idée qui vous prend, mon garçon?&hellip;
-Les innocents, comme vous, ne pèchent point.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux que de vous croire, monsieur
-le recteur&hellip; Cependant, je ne suis pas tranquille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons, contez-moi donc ça. Mais faites vite, car
-l'Élévation a sonné, et M. l'archiprêtre m'attend à l'autel.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà. J'ai volé, monsieur le recteur.</p>
-
-<p>&mdash;Volé, Ervoanic? Ah! c'est mal, en effet, c'est très
-mal. Vous n'avez qu'un moyen de réparer votre faute,
-c'est de restituer. Reportez ce que vous avez dérobé à
-la personne à qui vous avez fait tort.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'y ai pensé, mais&hellip; Peut-être, monsieur le
-recteur, qu'en vous remettant la chose à vous-même&hellip;</p>
-
-<p>Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans
-ses haillons.</p>
-
-<p>Dom Karantec l'arrêta vivement:</p>
-
-<p>&mdash;Ta, ta, ta, Ervoanic, cela ne me regarde point.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur le recteur.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Bien vrai&hellip; vous ne voulez pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! monsieur le recteur, c'est qu'alors je ne
-sais plus comment faire.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons. Vous vous rappelez pourtant quel est le
-propriétaire?</p>
-
-<p>&mdash;Certes.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous allez à lui et vous lui dites: «Je
-vous rapporte votre bien.» Est-ce assez simple?</p>
-
-<p>&mdash;Vous parlez d'or, monsieur le recteur. Mais s'il ne
-consent pas à le reprendre?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le lui avez donc proposé.</p>
-
-<p>&mdash;Foi d'honnête homme, monsieur le recteur&hellip; d'honnête
-homme qui n'a péché qu'une fois.</p>
-
-<p>&mdash;Que ne le disiez-vous tout de suite!&hellip; Finissez
-votre <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>. Je vous donne l'absolution. Allez en paix,
-Ervoanic.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur.</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>Dom Karantec n'apprit qu'une heure plus tard de
-quelle façon il avait été joué. Il eut l'esprit d'en rire.
-M. l'archiprêtre rit aussi, mais du bout des lèvres seulement,
-en homme que l'on fait jeûner, après lui avoir
-promis merveilles. Car le dîner, qui devait être succulent,
-fut détestable.</p>
-
-<p>A vouloir courir après l'andouille, Coupaïa avait laissé
-brûler les autres plats.</p>
-
-<p>Ce fut un désastre.</p>
-
-<p>Ervoanic Prigent eut, en revanche, des <i>Gras</i> tels
-qu'il les eût souhaités à Dieu même. Il avait gagné la
-campagne, le pied leste, l'estomac en bel appétit et la
-conscience en repos. Pour la première fois de sa vie, de
-sa dure vie de vagabond, il allait pouvoir s'offrir une
-bombance <i>chez lui</i>, c'est-à-dire en plein air, en plein
-soleil, en pleine nature. Un ciel fin, léger, pommelé
-d'une ouate immobile de nuées d'argent, enveloppait les
-collines trégorroises d'une paix et d'une mansuétude
-infinies. Ervoanic dévora pieusement la plus exquise des
-andouilles, dans un coin de champ tout embaumé
-d'herbe nouvelle, avec une source fraîche à portée de sa
-main et les gazouillis d'oiseaux au dessus de sa tête.</p>
-
-<p>Et telle est la naïve histoire du péché d'Ervoanic Prigent.
-Je la tiens d'un charbonnier nomade, d'un <i>marchand
-de farine noire</i>, comme on dit en Trégor.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch16">HUMBLE AMOUR</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p class="date">A Portz-Gwenn de Trégor, en août.</p>
-
-<p>J'ai reçu, ce matin, la visite du vieux Laurik. Laurik
-est un diminutif de Laur, qui est lui-même un diminutif
-de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens
-qu'on a l'habitude de désigner par ces diminutifs affectueux:
-les enfants, les vieillards et les <i>innocents</i>. Laurik
-Cosquer vient d'entrer, à la Pâque de Pentecôte, dans
-sa soixante-sixième année. C'est un petit vieillard aux
-allures graves d'un patriarche, avec une figure mince,
-toute ridée, qui ressemble à un labour d'automne, mais
-où des yeux bleus, d'un bleu délicat, ont l'air de deux
-sources claires et profondes reflétant un ciel matinal.</p>
-
-<p>Il m'est venu voir en voisin, et aussi pour me rappeler
-les souvenirs qui nous lient l'un à l'autre dans le passé.
-Il parle d'un ton sentencieux, entrecoupé de longs silences
-méditatifs.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai connu haut comme cela, dit-il. Vous habitiez
-alors Penvénan. Que de fois j'ai mangé chez vous la
-soupe du dimanche!&hellip;</p>
-
-<p>Une délicieuse coutume bretonne, cette soupe du dimanche.
-Nos populations rustiques sont restées fidèles à
-la grand'messe. Elles s'y rendent et par devoir et par
-plaisir. C'est une de leurs rares distractions, la plus noble
-et la plus goûtée. Et d'abord, c'est jour de repos, jour
-de libre flânerie. On se lève le matin, tout heureux, surtout
-si le temps promet d'être beau; on procède sans hâte
-à la toilette hebdomadaire, après avoir soigné les bêtes et
-lâché les chevaux dans les prés où ils auront droit, eux
-aussi, de se prélasser jusqu'au soir. On se débarbouille
-en commun, à l'auge de la cour. Et ce sont des rires,
-des farces paysannes, une joie d'écoliers en vacances. On
-revêt ses habits propres, ses «habits de dimanche», <i>dillad
-ar zûl</i>. Trois sons de cloches espacés de demi-heure en
-demi-heure annoncent l'office: on se met en route pour
-le bourg, au premier son. Au printemps, à l'été, même à
-l'arrière-saison, c'est une joie de s'en aller de compagnie
-vers le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins
-creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées.
-Les paysans bretons ont l'âme sensible à la mystérieuse
-poésie des choses: ils ont pour leurs horizons familiers
-des tendresses virgiliennes. La terre n'est pas seulement
-à leurs yeux la rude nourrice qui ne livre l'aliment de vie
-qu'au prix d'un effort acharné; elle est aussi la source
-des contemplations pures et désintéressées; ils l'aiment
-pour la variété de sa parure, pour la richesse de ses
-nuances, pour sa fraîcheur, pour sa beauté changeante
-et cependant éternelle, pour les fines odeurs émanées de
-son opulente chevelure, pour tout ce qu'elle porte en elle
-d'enchantements profonds, d'émotions sacrées. Ils sont
-restés des êtres primitifs, ils n'ont pas encore rompu le
-lien ombilical qui les rattache à l'antique nature, dont ils
-sont issus; ils conversent avec elle, entendent sa voix et
-jusqu'au battement sourd de ses artères. La souple et
-ondoyante Viviane les enlace toujours de ses bras divins
-et fait bruire à leurs oreilles son immortelle chanson&hellip;</p>
-
-<p>Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand'messe
-que les jeunes. On les voit arriver de leur pas alenti, la
-courte pipe de terre entre les dents, dont ils secouent la
-cendre sur leur pouce avant d'enjamber l'échalier du
-cimetière. Ils entrent des premiers à l'église, afin d'éviter
-la grande poussée tumultueuse de fidèles, qui se fait toujours
-au moment du dernier son. Ils ont leurs places consacrées
-dans les vieux bancs vermoulus, contre les piliers
-ou sur les marches qui règnent devant la balustrade du
-ch&oelig;ur. Et c'est de là qu'agenouillés ou assis ils prennent
-part à l'office, dans un état de douce somnolence, de
-vague et délicieuse rêverie, bercés au chant des cantiques,
-écoutant passer au fond de leur mémoire la longue
-et pâle procession des souvenirs et roulant dans leurs
-doigts d'un geste monotone et quasi inconscient les gros
-grains usés d'un interminable chapelet. Ils goûtent à
-l'église, dans le jour multicolore des vitraux, parmi les
-odeurs d'encens et l'eurythmie grave des proses latines,
-une sorte de bien-être somptueux qu'il ne leur est donné
-d'éprouver qu'en ce lieu et qui est pour eux quelque
-chose comme une prélibation des béatitudes prochaines
-du <i>baradoz</i>, du paradis breton. Ils s'y abandonnent avec
-volupté, les yeux demi clos; c'est proprement une sieste
-d'âme.</p>
-
-<p>A l'issue de la messe, une autre joie attend les plus
-pauvres ou les plus infirmes d'entre eux. Dans toutes les
-maisons un peu aisées de la bourgade, leur couvert est
-mis. On les prie poliment à dîner, à manger la soupe
-dominicale. Ainsi ils n'auront point à refaire à jeun un
-trajet souvent considérable. Chaque famille a ses pensionnaires
-de prédilection.</p>
-
-<p>Laurik Cosquer était régulièrement notre hôte. Non
-qu'il n'y mît parfois une sorte de discrétion farouche. Il
-fallait le guetter au sortir du cimetière où il s'attardait
-longtemps sur les tombes de ses quatre femmes, éparses
-aux quatre coins de l'enclos. Je me chargeais volontiers
-de ce soin. Il n'avait pas fini son dernier signe de croix
-que j'étais à ses côtés:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Laurik, venez. La soupe est prête.</p>
-
-<p>Il secouait sa vieille tête, ses mèches brunes qui, par
-un privilège étrange, n'ont jamais grisonné.</p>
-
-<p>&mdash;Pas aujourd'hui, mon enfant! en vérité, pas aujourd'hui.</p>
-
-<p>Je déployais toutes les ingéniosités d'éloquence dont
-j'étais capable et il me suivait enfin, tout en protestant
-contre cette contrainte, jurant qu'il n'avait faim ni soif,
-disant que c'était une <i>insolence</i> de sa part d'abuser ainsi
-de la charité des gens. On le poussait par les épaules
-dans la cuisine où d'autres, des vieux comme lui, étaient
-déjà attablés devant les écuelles pleines. Ces humbles
-commensaux d'alors, Laurik me rappelle leurs noms et,
-en même temps, je revois leurs figures. C'étaient Baptiste
-Javré&mdash;un habitué de la maison,&mdash;Jozon Kerham, et
-Gabik, l'<i>innocent</i>, qui vivait dans la contemplation attendrie
-de son ventre, et Kanan, le fameux Kanan, Kanan
-le sourd-muet, à la bouche tordue dans un perpétuel
-rictus d'impuissance; d'autres encore, qu'il serait trop
-long d'énumérer. Quels braves gens, et comme j'ai plaisir
-à me les représenter tels qu'ils m'apparaissaient alors,
-dans notre intérieur, le nez tendu vers la soupe dont
-l'odorante fumée ennuageait leurs faces tranquilles! Entre
-deux cuillerées, ils échangeaient de douces plaisanteries,
-d'une malice enfantine, qui les faisaient rire aux larmes,
-Kanan surtout qui, n'entendant rien, n'en comprenait
-que mieux.</p>
-
-<p>Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une
-note spéciale de gravité. Dès qu'il s'était assis, la conversation
-prenait une allure moins fantaisiste; les voix devenaient
-plus calmes et les esprits s'élevaient aux pensées
-sérieuses. Parmi ce petit monde, Laurik passait
-pour un <i>philosophe</i>, pour un homme qui a beaucoup
-voyagé, beaucoup vu, beaucoup réfléchi. Et puis, quand
-il se mêlait de dire quelque chose, c'est que cela valait
-la peine d'être dit. Il vous avait une façon sentencieuse
-de discourir qui en imposait; ou plutôt il ne discourait
-pas: il prêchait. Baptiste Javré le définissait un <i>recteur</i>
-manqué. Par exemple, il n'aimait pas qu'on l'interrompît
-hors de propos.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc et je me tairai, prononçait-il. J'ai sur
-vous cet avantage que le silence ne me coûte rien, tandis
-que vous ne savez pas encore à quelle foire on l'achète.</p>
-
-<p>&hellip; Le bonhomme d'aujourd'hui diffère peu de celui
-d'autrefois. Ses joues seulement sont plus évidées, ses
-prunelles plus claires, d'un bleu plus effacé, plus lointain,
-sous les touffes épaisses des sourcils. Comme je lui
-fais compliment de ce qu'il n'a point vieilli:</p>
-
-<p>&mdash;A mon âge, on n'a plus d'âge, murmure-t-il; on est
-comme sorti du temps.</p>
-
-<p>Sa philosophie aussi est restée la même, indulgente
-à la vie, pleinement rassurée quant à l'au delà de la
-mort.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais où j'irai, dit-il, avec autant de certitude que
-si j'avais déjà fait le chemin. J'attends patiemment
-l'heure où je serai appelé à me mettre en route, mais je
-ne serais pas fâché qu'elle sonnât bientôt. J'ai plus de
-parents et d'amis en l'autre monde qu'en ce monde-ci,
-et j'avoue que j'ai quelque hâte de les revoir. Voyez-vous,
-il ne faut pas vivre trop longtemps. Les choses, surtout
-à notre époque, changent vite et les hommes eux-mêmes
-changent avec les choses. Je commence à être dépaysé
-dans ma propre paroisse. Les nouvelles générations
-m'apparaissent comme des visages étrangers: elles ne
-ressemblent en rien à celles que j'ai connues et qui me
-furent chères; elles ont d'autres pensées, d'autres préoccupations,
-d'autres goûts; à les écouter, elles valent
-mieux. Cependant elles sont moins gaies. Les plaisirs qui
-nous enchantaient, dans notre jeunesse, ne leur suffisent
-plus: elles en ont inventé d'autres qui les amusent peu
-et qui leur sont nuisibles. Je les entends sans cesse se
-plaindre, sans qu'elles sachent au juste de quoi, comme
-si le pain n'avait plus la même saveur pour leurs lèvres
-et comme si le soleil béni ne luisait plus du même éclat
-sur leurs têtes. J'assiste à des transformations qui
-m'étonnent, qui me font peur. Car, je vous le dis, tout
-est changé, non seulement le peuple, mais les nobles,
-mais les prêtres. M'est avis qu'on finira par nous changer
-Dieu. Il est vrai qu'alors ce sera la fin des fins&hellip;</p>
-
-<p>La pipe de Laurik s'est éteinte: il s'interrompt pour la
-rallumer, en cueillant à même dans le foyer un morceau
-de braise qu'il fait rouler dans le creux de sa main,
-tapissé d'un véritable cuir. Et, après une pause, il reprend:</p>
-
-<p>&mdash;Jadis nous n'avions d'autre ambition que de faire
-ce qu'avaient fait nos pères et de vivre comme ils avaient
-vécu. Les anciens nous répétaient: «La vie n'est qu'un
-temps à passer,» et nous ajoutions foi à la parole des
-anciens. Par suite, les peines nous semblaient moins
-lourdes, les joies plus savoureuses. Nous allions d'une
-allure paisible, sans hâte, en gens qui ne demandent au
-chemin que de les conduire où il mène. Nous n'attachions
-aux choses de la terre qu'un prix modéré, puisque cependant
-nous n'étions que de passage au milieu d'elles.
-L'argent nous touchait peu, nous n'eussions pas fait un
-pas au devant de lui. Il venait ou ne venait point, partait
-ou restait, cela le regardait et non pas nous. C'était
-l'usage, en Bretagne, de dire: L'argent est sourd, l'argent
-est aveugle: il va où il peut et n'entend pas qui l'appelle.
-Nos besoins étaient médiocres, notre faim et notre soif se
-satisfaisaient à bon compte. Pour tout luxe, une pipée
-de tabac, le dimanche, avec un verre de cidre frais dont
-les pommiers de ce temps-là n'étaient point avares.
-(Avez-vous remarqué que, depuis l'intrusion en notre
-pays des maléficieuses boissons d'ailleurs, nos braves
-pommiers bretons semblent dégoûtés de produire?)</p>
-
-<p>«Nous étions des hommes heureux. La chanson que
-nous chantions de préférence disait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Gwell eo karantez leiz an dorn</div>
-<div class="verse i1">Eged arc'hant leiz ar forn!</div>
-</div>
-
-<p>«Mieux vaut de l'amour plein la main que de l'argent plein
-le four».&mdash;Nous aimions de toutes nos forces. La grâce
-des jeunes filles, la tendresse de leur délicieux petit
-c&oelig;ur nous possédaient tout entiers. Dès le catéchisme,
-vers l'âge de douze ans, chacun de nous choisissait sa
-<i>douce</i>. Et plus tard, vous plus grand, elle plus jolie,
-vous la meniez aux pardons des chapelles d'alentour, en
-la tenant par le petit doigt. On n'échangeait que de
-rares propos, bien insignifiants. Vous disiez: «Le vent
-qui souffle de votre courtil sent bon l'odeur des plantes
-fines,» ou encore: «Du seuil de ma porte, j'ai plaisir à
-voir monter en l'air la fumée bleue de votre toit.» Elle
-répondait: «Il n'est point d'herbe si odorante qui ne se
-fane», ou: «Fumée qui s'élève, au vent se dissipe.» Et
-elle vous donnait son parapluie à porter, confessant de
-la sorte, en fille sage, que si elle vous plaisait, en revanche
-vous ne lui déplaisiez point. Nos jeunesses d'à
-présent ont d'autres façons. On se fiançait aux pieds du
-saint, après avoir allumé devant l'image deux cierges
-dont on regardait, avec anxiété, brûler la flamme. Feu
-clair et vif, mariage prompt et prospère&hellip; Tenez, je me
-souviens de ceci, comme si c'était d'hier&hellip;»</p>
-
-<p>Laurik s'arrête une fois encore, pour secouer les
-cendres de sa pipe consumée; dans sa vieille âme,
-d'autres cendres remuent, et des étincelles en jaillissent
-qui éclairent subitement les mélancoliques recoins de sa
-mémoire.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Il me conte l'histoire de son premier amour&hellip; En disant
-<i>premier amour</i>, je suis infidèle à sa pensée. C'est la
-théorie de Laurik; c'est la théorie de tous les Bretons
-«qu'on n'aime qu'une fois».</p>
-
-<p>&mdash;L'amour, <i>ôtrou</i>, est une fleur vite poussée, tôt flétrie,
-mais dont le parfum embaume à jamais toute l'âme.
-Fleur rare et délicieuse! Beaucoup croient l'avoir cueillie
-qui n'ont cueilli que son ombre. Elle est comme l'herbe
-d'or, l'<i>aour-iéotenn</i> des légendes. Elle ne s'épanouit non
-plus que la nuit, en des lieux difficiles à connaître. Il la
-faut chercher patiemment, à l'heure sacrée où elle se révèle
-par son éclat parmi les autres herbes, la chercher
-avec une ardeur grave, avec un zèle religieux. Et il faut
-aussi ne porter sur elle qu'une main délicate et prudente.
-Sinon elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des
-doigts qu'un peu de sa poussière dorée.</p>
-
-<p>«Moi, voici comme elle me tomba sous la main. J'avais
-alors dix-sept ans. Mon père, qui était taupier, m'avait
-enseigné son état. J'allais offrir mes services de ferme en
-ferme, mon hoyau sur l'épaule, un bissac en bandoulière.
-J'étais un garçonnet paisible, de m&oelig;urs rangées,
-jovial, du reste, toujours un bout de chanson aux lèvres,
-et, à cause de cela, partout le bienvenu. Sans cesse par
-monts et par vaux, j'apprenais au passage les nouvelles,
-les mariages, les décès, les aventures de jeunes gens, le
-prix du blé, d'autres choses encore, telles que les oraisons
-pour guérir, les miracles accomplis par les sources
-des saints, et aussi les contes qui font rire, les histoires
-tristes qui font pleurer.</p>
-
-<p>«Dès qu'on me voyait paraître à l'entrée de la cour, le
-bouvier en train de curer l'étable ou la servante en train
-de donner à manger aux porcs s'écriaient:</p>
-
-<p>«&mdash;Il arrive, le <i>gohéter</i> (taupier)!</p>
-
-<p>«Dans les grandes fermes, je restais quelquefois jusqu'à
-huit jours de rang; dans les petites, deux jours, trois
-jours au plus. Dans toutes j'étais également bien traité.
-Je partais pour les champs, pour les prés, à la prime
-blancheur de l'aube. Oh! les jolis levers du soleil que j'ai
-contemplés en ces temps-là et qu'ils me semblaient
-beaux, vus par mes yeux d'adolescent!&hellip; Sur les dix
-heures, un pâtre, souvent aussi la fille même de la maison,
-me venait apporter à déjeuner: une écuellée de
-soupe d'oing, une tranche de lard, un morceau de pain
-de seigle&hellip; C'est ainsi qu'un matin d'avril je fis connaissance
-avec Néa Garandel.</p>
-
-<p>«Un bien modeste domaine, la terre des Garandel sise
-en la paroisse de Mantallot, sur une des pentes de la
-vallée du Jaudy. Un logis en chaume, deux ou trois
-crèches délabrées, un mulon de paille autour d'une perche,
-une aire où l'on battait au fléau, quatre champs, un ruban
-de prairies, c'était tout l'avoir de la famille. Mais
-quel brave monde! Le père avait été soldat sous Napoléon
-l'ancien. Il avait retenu des mots de toute espèce
-de langues dont il émaillait son breton. Il jurait en espagnol,
-en italien, en hollandais. C'était plaisir de l'entendre
-conter. Il avait fait la campagne de Russie et
-avait une façon de l'évoquer qui vous gelait. Tout le
-froid du pays de l'hiver vous passait dans les moelles,
-vos cheveux se hérissaient comme des aiguilles de glace,
-rien qu'au ton dont il disait: «Imaginez-vous de la
-neige, de la neige,&mdash;ni ciel, ni terre, de la neige&hellip;»
-Selon lui, l'Empereur n'était pas mort; il courait les
-mers sur un navire blanc, n'attendant qu'une occasion
-propice de débarquer en Bretagne; ce moment venu, les
-cloches à tous les clochers se mettraient à carillonner
-d'elles-mêmes&hellip; La mère, Fanta, était une femme de
-quarante ans, douce de figure et de manières, avec une
-voix suave comme une musique. Des deux gars, l'aîné,
-après avoir tiré au sort un bon numéro, s'était engagé, pour
-toucher la prime, en remplacement du fils du notaire;
-le cadet était entré en apprentissage chez un bourrelier.
-En sorte qu'il ne restait d'enfant dans la maison que Néa.</p>
-
-<p>«Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres,
-je ne me trouvai nulle part aussi bien que chez eux.
-Les patates et la bouillie dont se composait presque exclusivement
-leur nourriture me paraissaient, servies par
-les mains de Fanta et assaisonnées par les récits du
-vieux, le plus exquis, le plus succulent des régals. Et je
-faisais dans la crèche aux vaches, où j'avais pour lit une
-mauvaise couette de paille, des rêves merveilleux dont
-il ne me restait au réveil que de confuses images, mais
-qui me laissaient dans l'âme, pour toute la journée, un
-mystérieux enchantement. A quoi cela tenait-il? Je ne
-me le demandais même pas, ou bien, s'il m'arrivait d'y
-songer, je me l'expliquais par cette observation, que j'avais
-souvent ouï faire à mon père Jean Cosquer, à savoir
-qu'à respirer l'air d'un logis honnête on en garde en soi
-un vif contentement et comme la douceur d'un parfum&hellip;
-Il y avait une autre raison, mais qu'avec ma naïveté de
-garçonnet je mis quelque temps à découvrir.</p>
-
-<p>«Je fis cette découverte le 12 avril, exactement. C'est
-une de ces dates qui persistent à jamais dans l'esprit,
-même quand la mémoire a sombré. Après cinquante ans
-ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure qu'avaient
-ce jour-là les choses. D'abord les prés, d'un vert printanier,
-chatoyant comme un velours, piqué çà et là de
-taches brunes qui étaient les taupinières; la rivière,
-sinueuse, grossie par les pluies récentes, tantôt courante,
-et clapotante, et chantant la claire chanson de l'eau,
-tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant les fins
-rameaux des aulnes à peine feuillus; puis, les collines
-voilées d'une brume légère, et les <i>mézou</i>, les terres hautes
-où montaient de calmes fumées émanées de toits invisibles;
-enfin, le ciel, un grand ciel pur, très élevé, très
-vaste, enveloppant tout d'une lumière bleue, d'une clarté
-de paradis qui vous faisait joie&hellip;</p>
-
-<p>«J'avais jeté bas ma veste et je travaillais ferme, en corps
-de chemise, sous le soleil béni&hellip; Je n'étais pourtant pas
-comme à mes jours ordinaires. Une allégresse étrange
-m'exaltait, mêlée de je ne sais quel attendrissement.
-Jamais je n'avais été ainsi. J'étais heureux et troublé.
-Dans ma poitrine mon c&oelig;ur battait à coups sonores,
-comme une cloche d'église la veille du pardon, et mes
-yeux étaient brouillés de larmes. C'était un état délicieux
-et inquiétant. Je me pensais:</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce donc qui va m'arriver?</p>
-
-<p>«Sentant que la tête me tournait, je me couchai à plat
-ventre sur un tronc d'aulne surplombant la rivière et me
-plongeai la face dans l'eau, qui était d'une fraîcheur
-glacée.</p>
-
-<p>«Soudain, derrière moi, dans la pente, une voix cria:</p>
-
-<p>«&mdash;Laurik, hé! Laurik Cosquer! Où donc êtes-vous?</p>
-
-<p>«J'eus le bondissement d'un poisson que le pêcheur,
-d'un brusque coup de ligne, fait sauter sur la berge. La
-voix, une fois encore, répéta:</p>
-
-<p>«&mdash;Laurik, hé!</p>
-
-<p>«Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux,
-dussé-je vivre cent ans, je l'entendrai toujours,
-toujours!</p>
-
-<p>«Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier,
-au flanc du coteau, entre deux touffes de prunellier qui
-l'encadraient de part et d'autre. Sa jupe de laine bleue à
-raies rouges lui tombait à peine à mi-jambe. Sa taille
-svelte s'échappait de l'étroit corsage comme une fleur
-de sa gaine. Son visage était une lumière, et ses cheveux
-blonds, ébouriffés tout autour, semblaient une couronne
-de rayons. Et elle était si jolie, elle avait une grâce si
-étrange, si fluide et surnaturelle, qu'on eût dit une apparition.
-Je restai là, tout saisi, à la contempler. Les
-pâtres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'éprouvèrent
-assurément pas devant l'image vivante de la
-Vierge un trouble plus religieux. Je n'osais faire un
-mouvement ni prononcer une parole de peur de la voir
-ouvrir ses ailes et s'envoler.</p>
-
-<p>«Et c'était Néa, certes, mais une Néa que je ne soupçonnais
-point, une Néa transfigurée. Je ne pus m'empêcher
-de lui en faire la remarque, quand elle fut près de
-moi, dans l'herbe du pré.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'avez-vous aujourd'hui de changé, Néa? Vous
-êtes telle que je ne vous ai jamais vue.</p>
-
-<p>«Elle prit une mine étonnée, me dévisagea, puis partit
-d'un bel éclat de rire, disant:</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez
-ce matin pour la première fois!</p>
-
-<p>«Et c'était peut-être vrai pourtant. Jusqu'alors je
-n'avais vu en elle qu'une gamine, une <i>merc'hodennic</i>,
-une petite poupée des champs que mes souvenirs de
-l'année précédente me représentaient sagement assise
-sur le seuil des Garandel, à apprendre son catéchisme.
-Et voici qu'elle était à présent presque une jeune fille,
-ayant passé l'âge de la troisième communion, toute menue
-encore et un peu grêle, mais assez mûrie déjà pour faire
-rêver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire
-mes yeux&hellip; Elle avait posé à terre le panier qui contenait
-mon repas. Elle dit, de sa jolie voix rythmée comme
-un chant:</p>
-
-<p>«&mdash;N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez
-là, bouche bée, comme notre recteur en chaire,
-quand il a perdu la suite de son sermon?&hellip; Je vous apporte
-une soupe aux fèves et des crêpes de froment du
-pardon de sainte Brigitte, de Ploézal, où nous avons des
-cousins.</p>
-
-<p>«Après un silence, tandis que je me mettais à manger,
-elle demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Où sont les taupes que vous avez tuées?</p>
-
-<p>«Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes
-de derrière à une grosse branche de chêne au dessus du
-talus. Elle s'en approcha, resta un moment à les regarder
-se balancer au vent, puis, revenant vers moi, murmura:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est tout de même un singulier métier que le vôtre,
-Laurik Cosquer?</p>
-
-<p>«Je pris la chose pour un compliment.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, répondis-je, c'est un métier où il faut un talent
-spécial, beaucoup de patience, de perspicacité, d'adresse.
-Ne devient pas bon taupier qui veut. Mon père a formé
-bien des élèves, mais il prétend qu'aucun d'eux ne me
-vaut. J'ai hérité de la finesse de son &oelig;il et de la sûreté de
-sa main. Quand mon hoyau s'abat, la taupe est à moi&hellip;
-Il y a des professions plus considérées, il y en a peu qui
-soient d'un meilleur rapport. A deux sous la bête, comme
-c'est le prix, je fais aisément mes vingt-quatre sous par
-jour. Cela n'est point à dédaigner.</p>
-
-<p>«J'avais parlé tout d'une haleine, le feu aux joues, avec
-un secret désir de passer pour quelqu'un aux yeux de
-Néa. Des journées de vingt-quatre sous en ce temps-là
-étaient des raretés. Les tailleurs n'en gagnaient que dix.
-La fillette, songeuse, roulait entre ses doigts le rebord de
-son tablier. Je m'imaginai que mes paroles avaient fait impression
-sur elle, qu'elles lui donnaient à réfléchir. Et j'en
-eus une joie orgueilleuse, mais qui ne dura qu'un instant.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui&hellip; peut-être&hellip; soupira-t-elle. N'importe, Laurik!
-A votre place, moi, j'aimerais mieux laisser à d'autres
-le soin de détruire ces pauvres petites bêtes.</p>
-
-<p>«Je demandai, déconcerté, un peu dépité aussi:</p>
-
-<p>«&mdash;Ah!&hellip; Et quel état auriez-vous donc choisi, Néa
-Garandel?</p>
-
-<p>«&mdash;Moi?&hellip; Oh! un seul, Laurik, le plus beau, le plus
-vaillant! J'aurais été marin sur la mer.</p>
-
-<p>«Sa figure avait subitement pâli, ses prunelles brillaient
-d'un éclat sombre, d'une flamme mystérieuse et
-presque sauvage&hellip;</p>
-
-<p>«Sans rien ajouter, elle s'envola. Il n'y a pas d'autre
-mot pour marquer combien vite elle gravit la pente, traversa
-le fourré, disparut derrière la colline.</p>
-
-<p>«L'après-midi me sembla long. Je n'avais plus la tête
-ni le c&oelig;ur au travail. Mon sang dans mes veines courait
-comme un fou, et, dans ma poitrine, ce n'était plus une
-mais vingt cloches qui sonnaient le tocsin. Je compris
-que j'avais la <i>grande fièvre</i>, la fièvre à la fois si douce
-et si terrible à trembler. J'aimais Néa. Néa m'avait versé
-le philtre d'amour. Et je sentis que si elle ne consentait
-point à devenir un jour ma femme, j'en mourrais. «Que
-la même main qui a allumé le feu l'éteigne,» dit la sagesse
-des Bretons. Un brasier flambait en moi, allumé
-par une main d'enfant. De tout le reste de la journée, je
-ne tuai point un seul animal. Il m'était venu un soudain
-dégoût de mon métier, du métier de mon père. J'étais
-malade et triste. Je n'attendis pas que les premières
-ombres du soir se fussent allongées sur les prairies.
-Jetant mon hoyau sur l'épaule, je m'acheminai, les jambes
-faibles et vacillantes, vers le toit des Garandel. Dans les
-haies de prunelliers les oiseaux s'égosillaient, saluant la
-mort du soleil. Je me rappelai une vieille chanson du pays
-trégorrois:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Petits oiseaux, vous fredonnez, joyeux,</div>
-<div class="verse i1">Et vous ne savez point ma peine&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>«Il n'y avait dans la maison, quand j'entrai, que la
-ménagère, Fanta. Elle fut toute surprise de me revoir si
-tôt:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu as fini de bonne heure! dit-elle sans qu'il y eût
-toutefois le moindre reproche dans son accent&hellip; Tu
-auras un bon moment à t'ennuyer, mon fils, avant que
-le souper ne soit prêt.</p>
-
-<p>«&mdash;Faites excuse, Fanta, répondis-je. Avec votre permission,
-je ne resterai point souper.</p>
-
-<p>«&mdash;Hein?</p>
-
-<p>«&mdash;Non, j'ai désir de m'en retourner chez nous. Je ne
-suis pas à mon aise.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu auras attrapé chaud et froid, imprudent!</p>
-
-<p>«&mdash;Peut-être bien.</p>
-
-<p>«&mdash;Et tu veux faire trois lieues, de nuit, mal portant
-comme tu es?&hellip; Je ne me le permettrai pas&hellip; Tu vas te
-coucher dans notre lit qui est clos et suffisamment moelleux.
-Garandel et moi nous saurons bien trouver place
-dans celui de Néa, et la fillette sera enchantée de coucher
-à l'étable.</p>
-
-<p>«Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande
-envie de tout avouer à la vénérable Fanta, si affectueuse,
-si douce. Mais la honte me retint. Malgré les objurgations
-de la vieille, je me mis en route. Dans une lande
-au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Néa qui
-ramenait les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je
-criai:</p>
-
-<p>«&mdash;A Dieu vat!</p>
-
-<p>«C'est le cri des marins qui s'embarquent, <i>ôtrou</i>. Moins
-de trois semaines après, j'étais engagé, inscrit, embarqué.
-Ni les menaces de mon père, ni les supplications
-de ma mère ne m'avaient pu fléchir. Je leur avais dit, dès
-le lendemain de ma rencontre avec Néa dans le pré des
-Garandel:</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous ne donnez votre consentement à mon
-départ, vous le donnerez donc à ma mort.</p>
-
-<p>«Et ils avaient dû se résigner à me laisser partir.</p>
-
-<p>«Mon premier voyage dura trois ans. C'était le temps
-des frégates à voiles. Je parcourus des mers immenses.
-Je vis les atmosphères embrasées et les glaces mystérieuses.
-Devant moi se déroulèrent les spectacles d'une
-création inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains
-du même Dieu que le nôtre. Et cela ne m'intéressa point,
-tout cela me fut indifférent. Une chose seule hantait mon
-esprit, et c'était l'image de Néa. Sur les ciels de feu et
-sur les ciels de ténèbres, sous l'Équateur comme au Cap
-Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rêvais d'elle
-dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en
-haut des vergues, au bercement des alizés comme aux
-brusques sursauts des tourmentes. Parfois, je tremblais
-à la pensée qu'elle serait peut-être mariée à mon retour.
-Je me disais pour me rassurer: «Il y a un sort pour
-l'amour: ce qui doit être sera&hellip;»</p>
-
-<p>«J'abrège, <i>ôtrou</i>, car je vous vole votre loisir.</p>
-
-<p>«La campagne terminée, je pris à Brest la diligence,
-qui me déposa à Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures
-du soir, un 22 mai. J'avais mon diplôme de gabier en
-poche, cinq mois de congé, et des économies qui se
-montaient à près de sept vingts écus, presque une richesse.
-Je me restaurai à l'auberge pour me donner du tempérament.
-J'avais résolu de ne me rendre chez mes parents
-qu'après avoir fait un crochet par Mantallot. Tout en
-cheminant au clair de la lune je songeais:</p>
-
-<p>«&mdash;Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas à
-ton destin. Vas-tu à la vie? Vas-tu à la mort? Tu le sauras
-à la maison des Garandel. Si la réponse est mauvaise,
-souviens-toi du pré vert où se balançaient les petites
-taupes noires à la grosse branche du chêne et que le
-Jaudy est tout près!</p>
-
-<p>«La crainte et l'espérance se partageaient mon pauvre
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«Il faisait une belle nuit d'étoiles, une nuit transparente
-et tiède, qui sentait bon une odeur d'herbes déjà mûres
-pour la fenaison. La route filait toute blanche sous la
-lune, entre les hauts talus où les feuilles des arbres nains
-bruissaient doucement comme des voix, se demandant
-les unes aux autres sans doute quel était ce passant si
-pressé. Un silence vaste était sur les choses. Pour me
-tenir compagnie et me distraire un peu de mes préoccupations,
-j'entonnai une chanson de bord apprise en mer
-d'un marin de France et qu'on eût dite faite à mon sujet:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour l'amour d'une blonde,</div>
-<div class="verse">Je me suis-t-engagé</div>
-<div class="verse">Marin sur l'eau profonde,</div>
-<div class="verse">Jour et nuit en danger&hellip;</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J'ai fait le tour du monde,</div>
-<div class="verse">Me voilà-t-en congé</div>
-<div class="verse">Vais savoir chez ma blonde</div>
-<div class="verse">Si son c&oelig;ur a changé.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je lui dirai: Ma blonde,</div>
-<div class="verse">Si ton c&oelig;ur a changé,</div>
-<div class="verse">Vais me périr dans l'onde,</div>
-<div class="verse">Quoique sachant nager!&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>«J'en étais à ce couplet, quand tout à coup, sur mes
-talons, quelqu'un s'exclama:</p>
-
-<p>«&mdash;Par les saints de Bretagne, <i>gohéter</i>, que le c&oelig;ur de
-ta douce ait changé ou non, la voix, à toi, est du moins
-restée la même. J'ai eu tôt fait de la reconnaître.</p>
-
-<p>«Je me retournai interloqué&hellip; c'était un homme de Minihy
-ma paroisse natale. Il cheminait pieds nus, et c'est
-pourquoi je ne l'avais pas entendu venir. Pour marcher
-plus vite il avait tiré ses souliers.</p>
-
-<p>«&mdash;D'où arrives-tu à cette heure et en cet équipage?
-lui demandai-je.</p>
-
-<p>«&mdash;J'arrive de Bégard, répondit-il. On enterre demain
-Louis Prigent, de Keranbesk; j'ai été, de la part de la
-famille, annoncer sa mort à des parents qu'ils ont là-bas.</p>
-
-<p>«Je ne pus me défendre d'un frisson. Ouïr parler de
-funérailles, en rentrant au pays, n'est pas d'un bon présage&hellip;
-Mon compagnon était un tailleur, par conséquent
-un bavard. Nous causâmes des maisons où, bien souvent,
-nous avions travaillé ensemble, lui, de son aiguille, moi,
-de mon hoyau. Et insensiblement j'amenai la conversation
-sur les Garandel&hellip; Une joie vive m'inonda le
-c&oelig;ur: Néa n'était point mariée!</p>
-
-<p>«A Confort, nous nous séparâmes. Le tailleur avait à
-se rendre à Quemperven, toujours en qualité de messager
-funèbre. Je lui serrai la main avec une effusion dont
-il ne devait comprendre que plus tard le vrai motif, et,
-quand il eut disparu dans sa direction, je m'élançai à
-toutes jambes vers Mantallot&hellip; La vieille chaumine des
-Garandel, blottie dans son courtil, fleurait une fine senteur
-de sureau. Chez nous, les portes des étables ne sont
-jamais fermées à clef. Je pénétrai sans bruit dans la
-crèche aux vaches et m'allongeai sur la couette de paille
-où m'avaient visité naguère tant de beaux rêves. Les
-bêtes dormaient accroupies dans la litière. J'étais harassé,
-mais je n'eusse su clore l'&oelig;il: j'avais trop hâte de
-voir Néa. A la pointe de l'aube, les coqs chantèrent.
-J'entendis à travers le mur des allées et des venues dans
-la maison. Alors je me levai et je sortis pour gagner le
-seuil de la demeure où respirait ma <i>douce</i>. Et je la vis,
-cette <i>douce</i>, je la vis debout près de l'âtre, en chemisette
-et en jupon du matin, peignant devant un morceau
-de miroir cloué au manteau de la cheminée sa longue
-chevelure blonde qui pendait. Je dis, du ton le plus
-calme qu'il me fut possible:</p>
-
-<p>«&mdash;Bonjour, Néa Garandel!</p>
-
-<p>«Elle tressaillit, devint toute blanche, et, rassemblant
-ses cheveux d'un geste rapide:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est donc vous, Laurik Cosquer! fit-elle.</p>
-
-<p>«Nous n'échangeâmes point d'autres paroles. Le vieux
-Jozon, l'ancien soldat de l'Empereur, me hélait joyeusement
-du fond de son lit clos.</p>
-
-<p>«&mdash;Çà, matelot, viens que je te donne l'accolade!</p>
-
-<p>«Et, derrière lui, contre la muraille, se montra la figure
-accueillante et vénérable de Fanta, soulevée sur son
-séant et murmurant de sa voix musicale:</p>
-
-<p>«&mdash;Dieu te garde, Laurik!</p>
-
-<p>«Avec un sourire, elle ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Nous sommes dans tes dettes, mon fils. Les taupes
-tuées le jour où tu nous quittas si brusquement ne t'ont
-jamais été payées. Il y en avait quatre; ce qui fait que
-nous te devons huit sous.</p>
-
-<p>«Le mois d'après, on affichait aux mairies de Mantallot
-et du Minihy les bans de mariage de Renée Garandel,
-filandière, avec Laurent Cosquer, gabier de l'État, domicilié
-à bord du <i>Redoutable</i>, présentement en congé et
-dûment autorisé par ses supérieurs.</p>
-
-<p>«Je vous le disais en commençant, <i>ôtrou</i>, je le redis en
-finissant: Voilà comme les choses se passaient de mon
-temps, au temps ancien dont les jeunes d'aujourd'hui se
-moquent. Pour moi, je loue l'Éternel de m'avoir fait vivre
-en cet âge si lointain de la candeur et de la simplicité
-bretonnes&hellip; Néa Garandel a été l'herbe d'or du jardin de
-ma jeunesse. Elle a embaumé et illuminé mes jours. J'ai
-eu trois autres femmes. Toutes, je les ai pleurées avec
-des larmes sincères. Mais, Néa, je n'eus même pas la
-force de la pleurer. Quand elle fut morte, je demeurai
-comme absent de moi-même. Et depuis je ne me suis pas
-retrouvé. C'est bizarre, mais c'est comme ça. Et tenez, ce
-tailleur du Minihy, l'homme qui me rejoignit si étrangement
-sur la route de Belle-Isle à Confort, je le rencontre
-quelquefois, car il est encore de ce monde, mais je ne
-fais pas semblant de le reconnaître et je passe outre: je
-ne puis pas prendre sur moi de lui pardonner. S'il ne
-m'avait frôlé de son aile d'oiseau de mauvaise augure, Néa,
-j'en suis sûr, eût vieilli heureuse à mes côtés et, après
-avoir dormi jusqu'au bout dans le même lit, nous nous
-fussions couchés l'un près de l'autre dans la même tombe.
-Cette grâce qui ne nous a pas été accordée, je vous la
-souhaite à vous et à votre femme, <i>ôtrou</i>!&hellip;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Son histoire terminée de la sorte en fin de sermon,
-conformément, du reste, à la tradition des vieux conteurs
-de Basse-Bretagne, Laurik s'en est allé, appuyé sur son
-bâton de houx, en marmonnant une vague prière. Je l'ai
-suivi longtemps des yeux, et longtemps après son départ
-je suis demeuré triste. Je ne sais rien qui dise mieux,
-avec une ironie plus puissante, l'inanité des rêves de
-l'homme qu'un mélancolique récit d'amour entendu des
-lèvres d'un vieillard.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="title">I.&mdash;VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON.</td></tr>
-<tr><td>1. La Charlézenn</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">7</a></td></tr>
-<tr><td>2. Le Bâtard du roi</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">30</a></td></tr>
-<tr><td>3. Histoire pascale</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">84</a></td></tr>
-<tr><td>4. La légende de Margéot</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">101</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="title">II.&mdash;AUX VEILLÉES DE NOËL.</td></tr>
-<tr><td>1. Nédélek</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">133</a></td></tr>
-<tr><td>2. Noël de Chouans</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">146</a></td></tr>
-<tr><td>3. La Noël de Jean Rumengol</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">167</a></td></tr>
-<tr><td>4. A bord de la <i>Jeanne-Augustine</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch8">194</a></td></tr>
-<tr><td>5. La Chouette</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">202</a></td></tr>
-<tr><td>6. Le Puits de saint Kadô</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">212</a></td></tr>
-<tr><td>7. Le Forgeron de Plouzélambre</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">223</a></td></tr>
-<tr><td>8. En «Alger d'Afrique»</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">246</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="title">III.&mdash;RÉCITS DE PASSANTS.</td></tr>
-<tr><td>1. Les Deux amis</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">257</a></td></tr>
-<tr><td>2. La Hache</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">284</a></td></tr>
-<tr><td>3. Le Péché d'Ervoanic Prigent</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">310</a></td></tr>
-<tr><td>4. Humble amour</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">324</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">ANGERS, IMP. A BURDIN ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER, ANGERS</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large"><b class="large sans-serif">CATALOGUE</b><br />
-<b>DE QUELQUES ÉDITIONS ET D'OUVRAGES DE FONDS<br />
-SUR LA BRETAGNE</b><br />
-<span class="small">DE LA LIBRAIRIE</span><br />
-<b class="large sans-serif">HONORÉ CHAMPION</b><br />
-9, <span class="small">QUAI VOLTAIRE</span><br />
-SPÉCIALE POUR L'HISTOIRE DE LA FRANCE
-ET DE SES ANCIENNES PROVINCES</p>
-
-
-<div class="catalogue">
-<p><b>Annales de Bretagne</b> (les) publiées par la Faculté des Lettres de
-Rennes avec la collaboration de MM. les archivistes des cinq départements
-de Bretagne. (Histoire, histoire littéraire, folklore,
-etc.) Un an: France, 10 fr. Étranger, 12 fr. 50.</p>
-
-<blockquote>
-<p>A chaque fascicule des Annales sont jointes des feuilles des volumes en
-cours de la <b>Bibliothèque bretonne armoricaine</b>. Ont déjà paru
-ainsi et se vendent à part:</p>
-
-<p><i>Fascicule I.</i>&mdash;<b>Dictionnaire breton-français du dialecte de
-Vannes</b>, de Pierre de Châlons, réédité et augmenté par J. <span class="sc">Loth</span>, in-8,
-de 115 pp.
-<span class="fl">5 fr.</span></p>
-
-<p><i>Fascicule II.</i>&mdash;<b>La très ancienne Coutume de Bretagne</b>, avec les
-assises, constitutions de parlement et ordonnances ducales, suivie
-d'un recueil de textes divers antérieurs à 1491. Édition critique, accompagnée
-de notices historiques et bibliographiques, par Marcel <span class="sc">Planiol</span>,
-in-8 de 566 pp.
-<span class="fl">10 fr.</span></p>
-
-<p><i>Fascicule III.</i>&mdash;<b>Lexique étymologique des termes les plus usités
-du breton moderne</b>, par V. <span class="sc">Henry</span>, in-8 de <small>XXIX</small> et
-350 pp.
-<span class="fl">10 fr.</span></p>
-
-<p><i>Fascicule IV.</i>&mdash;<b>Cartulaire de l'abbaye de Sainte-Croix de
-Quimperlé</b>, par Léon <span class="sc">Maître</span> et Paul <span class="sc">de Berthou</span>. 2<sup>e</sup> édition revue,
-corrigée et augmentée, in-8 de <small>XI</small>-408 p.
-<span class="fl">12 fr.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Étude historique et biographique sur la Bretagne à la veille de
-la Révolution</b>, à propos d'une correspondance inédite (1782-1790),
-par J. <span class="sc">Baudry</span>. 2 vol. in-8, 346 et 482 p.
-<span class="fl">12 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Livre qui est une véritable publication d'archives inédites. Il intéresse presque
-toutes les familles bretonnes; l'auteur a rédigé sur chaque personnage
-nommé des notes biographiques copieuses. C'est un véritable tableau
-de la société bretonne à la fin de l'ancien Régime. Tables abondantes
-(70 pages).</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>L'Année 1817</b>, par Edmond <span class="sc">Biré</span>. In-8
-<span class="fl">7 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>V. Hugo, dans ses <i>Misérables</i>, trace un tableau d'ensemble de l'année 1817.
-M. Biré le vérifie à l'aide de nombreux documents et c'est pour lui
-motif à autant d'études intéressantes sur la magistrature, la Chambre
-des députés, la presse, l'Académie française, les lycées, les théâtres,
-les salons de peinture de cette époque, etc. Artistes, poètes, romanciers,
-politiciens romantiques les plus fameux défilent donc dans ce livre sous
-leur véritable aspect.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Légendes révolutionnaires</b>, par Edmond <span class="sc">Biré</span>. in-8
-<span class="fl">7 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Ce livre détruit quelques-unes des légendes révolutionnaires les plus répandues.
-M. Biré, connu par son érudition et sa critique, a traité dans ce
-volume les sujets suivants: <i>Le pacte de famine.</i>&mdash;<i>La Bastille sous
-Louis XVI.</i>&mdash;<i>La vérité sur les Girondins.</i>&mdash;<i>Le brigadier Musca.</i>&mdash;<i>La
-légende Leperdit.</i>&mdash;<i>L'Institut de France.</i>&mdash;<i>La congrégation.</i>&mdash;<i>Les
-bourgeois d'autrefois.</i>&mdash;<i>L'enseignement avant 1789 et pendant
-la Révolution.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Honoré de Balzac</b>, par Edmond <span class="sc">Biré</span>. Fort vol. in-8, br.
-<span class="fl">6 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Dans ce livre d'une documentation minutieuse, l'auteur s'est surtout attaché
-au côté dramatique de l'&oelig;uvre de Balzac: propres pièces de notre
-grand romancier, pièces tirées de ses romans ou de ses nouvelles, parodies,
-etc. tout ce qui touche chez lui au théâtre est ici étudié pour
-la première fois; et du premier coup, toutefois, M. Biré a fait &oelig;uvre
-définitive.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Les vieux papiers d'une vieille maison à Quimperlé</b>, 1575-1875,
-par A. <span class="sc">de Brémond d'Ars</span>, in-8 de 19 p.
-<span class="fl">1 fr 30</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Les marins français dans les derniers combats livrés aux Anglais
-sur les côtes de Bretagne</b>, janvier 1761. <b>Épisode de la
-guerre de sept-ans</b>, par le même, 33 p.
-<span class="fl">1 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Catalogue des gentilshommes qui ont pris part ou envoyé leur
-procuration aux Assemblées de la Noblesse</b>, en 1789, pour la
-nomination des députés des États-Généraux. Publié d'après les
-documents officiels, par MM. L. <span class="sc">de la Roque</span> et <span class="sc">de Barthélemy</span>.
-Prix du catalogue, 2 fr.; par poste, 2 fr. 25.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Bretagne.</i>&mdash;Composition des États-Généraux de la noblesse de Bretagne
-en 1746, 1764, 1789. État militaire, Parlement, Chambre des Comptes
-en 1789.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Itinéraire de Paris à Jérusalem</b>, par <span class="sc">Julien</span>, <i>domestique de M. de
-Chateaubriand</i>. Publié d'après le manuscrit original avec une
-introduction et des notes, par Edouard <span class="sc">Champion</span>. Élégant vol. in-16
-carré, accompagné de fac-similés
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>On connaissait des fragments de cet itinéraire par les <i>Mémoires d'outre-tombe</i>
-où Chateaubriand en cite quelques passages, peu compromettants pour
-lui-même, et avec des retouches. M. Edouard Champion, après une
-introduction qui prépare bien aux surprises du texte, publie le manuscrit
-de Julien d'après l'original et l'annote de comparaisons malicieuses.
-Cet ouvrage devient donc, en même temps qu'un contrôle du fameux
-<i>Itinéraire</i> de Chateaubriand, aujourd'hui classique, un document intéressant
-pour l'histoire de ce grand esprit, qui prenait souvent des
-fictions pour des réalités.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Lettres de Chateaubriand à Sainte-Beuve</b>, publiées et annotées
-par Louis <span class="sc">Thomas</span>, in-8
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>On ne connaissait de Chateaubriand à Sainte-Beuve, que quatre lettres: le
-nombre en est maintenant doublé par la publication de ces curieux
-billets inédits qui sont un document d'histoire littéraire du plus haut
-intérêt.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Contes irlandais</b>, traduits du gaélique, par G. <span class="sc">Dottin</span>, in-8
-<span class="fl">5 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>La Condition des paysans dans la sénéchaussée de Rennes</b>,
-par <span class="sc">Dupont</span>, in-8 br.
-<span class="fl">4 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>La Révolution en Bretagne.&mdash;Notes et Documents. Audrein
-(Yves Marie)</b>, <i>Député du Morbihan à l'Assemblée Législative et à
-la Convention nationale, Évêque constitutionnel du Finistère</i> (1741-1800),
-par P. <span class="sc">Hémon</span>. Fort vol. in-8
-<span class="fl">5 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>M. P. Hémon s'est attaché à faire revivre d'après les documents tirés des
-archives la sympathique figure de Audrein. Imitateur de Grégoire, par ses
-opuscules apologétiques, ses pamphlets acerbes, il réclame la restauration
-du culte et la tolérance. Il tomba victime d'un guet-apens
-des Chouans et des Anglais en 1800. Et ce n'est pas la partie la
-moins curieuse du livre de M. Hémon que la reconstitution authentique
-de cette scène tragique.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Les Chouans dans les Côtes-du-Nord</b>, par le même, in-8:
-<span class="fl">0 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Le comte du Trévou</b>, par le même, in-8
-<span class="fl">2 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Hermine (L')</b>, Revue mensuelle, littéraire et artistique de Bretagne.
-Directeur: Louis <span class="sc">Tiercelin</span>. France, 12 fr.; Étranger, 15 fr.</p>
-
-<p class="ugap"><b>La Bretagne à l'Académie française au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</b> Études sur
-les Académiciens bretons ou d'origine bretonne, par <span class="sc">Kerviler</span>.
-in-8 br.
-<span class="fl">10 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Essai d'une bio-bibliographie de Chateaubriand et de sa famille</b>,
-in-8 (presque épuisé)
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Armorique et Bretagne.</b> Recueil d'études sur l'archéologie, l'histoire
-et la biographie bretonnes, publiées de 1873 à 1892, revues
-et complètement transformées, 3 vol. in-8 br.
-<span class="fl">18 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Correspondance historique des bénédictins bretons</b> et autres documents
-inédits relatifs à leurs travaux sur l'histoire de Bretagne,
-publiés avec notes et introduction, par A. <span class="sc">de la Borderie</span>,
-in-8 de <small>XLII</small>-286 pages
-<span class="fl">8 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>C'est pour ainsi dire un chapitre préliminaire à sa vaste <i>Histoire de Bretagne</i>,
-si recherchée aujourd'hui, que ce travail du savant La Borderie
-sur les bénédictins bretons. Il a voulu bien se pénétrer de leur méthode
-avant de rien entreprendre et il s'est plu à rendre hommage à
-ses aînés. Il trace l'historique des travaux sur la Bretagne exécutés
-par les bénédictins, indique les circonstances dans lesquelles se produisit
-la pensée première de l'entreprise, les noms et les qualités des
-religieux qui y prirent part. Leur correspondance, qui suit, doit être
-désormais classée parmi les documents les plus importants de l'histoire
-de Bretagne.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Notions élémentaires de l'histoire de Bretagne</b>, vol. in-12
-<span class="fl">4 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Chronologie du cartulaire de Redon</b>, vol. in-8
-<span class="fl">5 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Jean Meschinot.</b> Sa vie, ses &oelig;uvres, ses satires contre Louis XI,
-vol. in-8
-<span class="fl">4 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Une prétendue campagne de Jeanne d'Arc, Perrone et Perrinaie</b>,
-in-8
-<span class="fl">1 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Cours d'histoire de Bretagne</b>, professé à la Faculté des Lettres de
-Rennes, 4 vol. in-12
-<span class="fl">14 fr.</span></p>
-
-<p class="i">I.&mdash;Les Origines bretonnes, jusqu'à l'an 938.</p>
-
-<p class="i">II.&mdash;La Bretagne aux grands siècles du moyen-âge (938-1364).</p>
-
-<p class="i">III.&mdash;La Bretagne aux derniers siècles du moyen-âge (1364-1491).</p>
-
-<p class="i">IV.&mdash;La Bretagne aux temps modernes (1491-1789).</p>
-
-<blockquote>
-<p>(La place nous manque pour énumérer tous les travaux que nous possédons
-de ce grand travailleur breton que fut M. de La Borderie. Prière de
-nous faire connaître les désiderata).</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>La noblesse bretonne aux XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles.</b> Réformations et
-montres, par le C<sup>te</sup> de <span class="sc">Laigue</span>, in-4.</p>
-
-<p class="i">Évêché de Vannes, 2 vol.
-<span class="fl">24 fr.</span></p>
-
-<p class="i">Souscription à l'ouvrage complet, le volume
-<span class="fl">10 fr.</span></p>
-
-<p class="i">(<i>A paraître successivement les autres évêchés bretons.</i>)</p>
-
-<p class="ugap"><b>La course et les corsaires du port de Nantes</b>. Armements, combats,
-prises, pirateries, etc, par <span class="sc">La Nicollière-Teijeiro</span>
-<span class="fl">7 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Ce livre, fait d'après les archives de Nantes, est l'un des plus curieux et
-surtout des plus nouveaux sur l'histoire de la marine française. Le port
-de Nantes, dont le commerce fut si important au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, avait une
-flotte très nombreuse qui parcourait les mers, elle était la propriété de
-ses armateurs, et le droit lui avait été concédé d'arborer un drapeau
-particulier. L'Angleterre la pourchassait avec une ténacité qui devait
-arriver à son anéantissement, elle succomba avec nos plus belles colonies.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>La Légende de la mort chez les Bretons armoricains</b>, par Anatole
-<span class="sc">Le Braz</span>. Nouvelle édition avec des notes sur les croyances
-analogues chez les autres peuples celtiques, par Georges <span class="sc">Dottin</span>,
-professeur adjoint à l'université de Rennes. Deux forts volumes,
-in-12. <small>LXX</small>-347-456 p.
-<span class="fl">10 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Vieilles histoires du Pays breton.</b> I. Vieilles histoires bretonnes.
-II. Aux veillées de Noël. III. Récits des passants par le même.
-Fort volume in-12, 3<sup>e</sup> édition
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<p>&mdash;<b>Au pays des Pardons</b>, in-8 br.
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Tryphina Kéranglaz</b>, par le même. Poème, in-12.</p>
-
-<p class="ugap"><b>Cognomerus et sainte Tréfine.</b> Mystère breton en deux journées.
-Texte et traduction par le même, <small>XLIV</small>-183 pages
-<span class="fl">4 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Textes bretons pour servir à l'histoire du théâtre celtique</b>, par
-le même, in-8
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>L'éloge de tous ces ouvrages de M. Le Braz n'est plus à faire. Ils lui ont
-vite acquis une réputation de grand écrivain dans les lettres françaises
-où il est le digne successeur des Souvestre et des Brizeux. Ses <i>Légendes
-de la mort</i> surtout resteront classiques.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>La Bretagne et les pays celtiques.&mdash;L'Ame bretonne</b>, par
-Charles <span class="sc">Le Goffic</span>, nouvelle édition revue et augmentée, in-12
-de 405 p.
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p><i>L'Ame bretonne</i>, de Charles Le Goffic, est le livre qu'on attendait sur la
-Bretagne. M&oelig;urs, traditions, croyances, littérature, etc., y sont présentées
-dans une synthèse puissante. L'art breton si original, y a sa place
-près de l'art dramatique, d'un archaïsme si savoureux. Le prêtre, le
-barde, le soldat, sont étudiés dans des monographies spéciales. De fins
-et délicats portraits (Henriette Renan, Jules Simon, N. Quellien,
-Emile Souvestre, l'amiral Réveillère, Jean-Louis Hamon, etc.), achèvent
-de nous renseigner sur les caractères essentiels de l'âme <i>bretonne</i>.</p>
-
-<p>Le nouveau livre de Le Goffic ne fait pas seulement aimer la Bretagne: il
-l'explique.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap">La révolte dite du papier timbré ou <b>les Bonnets rouges en Bretagne,
-en 1675</b>, par Jean <span class="sc">Lemoine</span>. Fort vol. in-8
-<span class="fl">7 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Contes du Pays Gallo</b>, par Adolphe <span class="sc">Orain</span>. Fort vol. in-12
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Cycle mythologique. Les Fées, les Géants, les Magiciens, les animaux
-parlants, les métamorphoses, les Aventures merveilleuses.&mdash;Cycle
-chrétien. Dieu, la Vierge, les Anges, les Saints, les Miracles.&mdash;Contes
-facétieux.&mdash;Contes de voleurs.&mdash;Le monde fantastique. Le Diable,
-les Sorciers, les Lutins, les Revenants. Ces titres, qui, cependant, ne
-sont que le simple énoncé des divisions de ce travail, suffisent presque
-à montrer toute la variété des <i>Contes du Pays Gallo</i>: on y retrouve la
-simplicité forte et charmante des meilleures légendes bretonnes.
-A. <span class="sc">Orain</span>, connu par le sérieux de ses travaux, aborde ici, avec un
-rare bonheur, un genre qui a été quelque peu exploité. Telle est la
-perfection de ces contes que certains sont appelés à devenir classiques.
-Ils ne se rapprochent pas seulement de Perrault par des origines historiques&mdash;qu'il
-est d'ailleurs intéressant de retrouver aussi nettes en
-Bretagne,&mdash;mais aussi par leur manière simple, pure et vivante. C'est
-dire que ce livre est digne d'être mis dans toutes les mains.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Les dépenses de Pierre Botherel, vicomte d'Apigné, 1647-48</b>, par
-P. <span class="sc">Parfouru</span>, avec 2 planches, in-8 de 112 p.
-<span class="fl">2 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Très curieux détails de m&oelig;urs de vie domestique.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Inventaire des archives de la paroisse Saint-Sauveur de Rennes</b>,
-par le même, in-8 de 82 p.
-<span class="fl">1 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Lettres du peintre L.-J. de Launay</b> (1724-1726), par le même, in-8,
-38 p.
-<span class="fl">1 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Les délégués de l'archevêque de Tours en Bretagne</b> (1570-1790),
-par le même, in-8, 70 p.
-<span class="fl">2 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Une mutinerie d'écoliers au collège de Rennes en 1629</b>, par le
-même, in-8, 12 p.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Une révolte d'écoliers au collège de Vannes (XVIII<sup>e</sup> siècle)</b>, par
-le même, in-8
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Un procès de sorcellerie au parlement de Bretagne: la condamnation
-de l'abbé Poussinière (1642-1643)</b>, par le même, in-8
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Anciens livres de raison de familles bretonnes</b>, par le même,
-in-8, de 78 p.
-<span class="fl">3 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Très importants documents pour l'histoire économique.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Les comptes d'un évêque et les anciens manoirs épiscopaux de
-Rennes et de Bruz au XVIII<sup>e</sup> siècle</b>, par le même, in-8, 47 p. et
-pl.
-<span class="fl">2 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>La torture et les exécutions en Bretagne aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup>
-siècles</b>, par le même, in-8, 38 p.
-<span class="fl">2 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Les anciennes tapisseries du palais de justice de Rennes</b>, par le
-même, in-8, 32 p. et pl.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Une rixe à Locronan pendant la procession de la Troménie</b>
-(14 juillet 1737), par le même, in-8, de 14 p.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Capture d'un corsaire espagnol près de Perros Guirec, par des
-habitants de Lannion, 28 août 1648</b>, par le même, in-8, 8 p.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Les Irlandais en Bretagne (XVI<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles)</b>, par le même,
-in-8, de 12 p.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Une Course de quintaine d'Availles</b> en 1507, par le même, in-8,
-14 p.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Une saisie de navires marchands anglais à Nantes</b> en 1587, par le
-même, in-8, de 47 p.
-<span class="fl">1 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Un chouan. Le général du Boisguy.</b> Fougères, Vitré, Basse-Normandie
-et frontière du Maine 1793-1800, par le V<sup>te</sup> <span class="sc">du Breil de
-Pontbriand</span>. Volume in-8 de 476 p. avec carte
-<span class="fl">7 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Cet ouvrage sera pour beaucoup de lecteurs une révélation. Combien connaissent
-à peine le nom de du Boisguy. Combien savent que, dans la
-geste héroïque de la Chouannerie, il égala, ou peu s'en faut, les Cadoudal
-et les Frotté? Qu'il livra près de trois cents combats,&mdash;pour
-plusieurs on peut dire des batailles,&mdash;et presque toujours victorieusement?</p>
-
-<p>L'auteur s'est attaché à faire revivre cette figure d'autant plus intéressante
-qu'il s'agit d'un général de moins de vingt ans, nature éminemment
-chevaleresque à qui cependant les détracteurs n'ont pas manqué. Une
-discussion serrée suit les allégations de ceux-ci et les redresse avec
-preuves qui ne paraissent laisser place à aucun doute.&mdash;Identification
-de nombreux personnages du roman de Balzac.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Nobiliaire et armorial de Bretagne</b>; 3<sup>e</sup> et dernière édition, par
-<span class="sc">Pol Potier de Courcy</span>, 4 vol. in-4 y compris les planches contenant
-6750 blasons
-<span class="fl">125 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>L'Église et les campagnes au moyen âge</b>, par Gustave A. <span class="sc">Prevost</span>,
-in-8 de <small>VIII</small>-292 p.
-<span class="fl">5 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>L'auteur, après avoir dit tout l'empire exercé par l'Église au moyen âge sur
-les campagnes, recherche quelles étaient ses idées au sujet du respect
-de la personne et des biens du paysan, et en ce qui touche l'assistance
-due aux faibles et aux pauvres. Il montre l'Église dispersant aux campagnes
-ses principaux bienfaits, y répandant l'instruction, y distribuant
-la justice; s'employant pour les faibles auprès du pouvoir central;
-servant aussi le pouvoir par son action dans les campagnes, procurant,
-par le droit d'aide et par la Trêve de Dieu, un refuge, la paix, et le
-repos matériel; rendant, enfin, dans la vie de chaque jour, et comme
-pouvoir local, des services nombreux et de tout ordre. Il examine son
-action sur l'individu en particulier et dans la vie privée du paysan. Il
-retrace, de façon documentée et touchante, la figure si intéressante du
-prêtre de campagne. Il termine par une curieuse étude sur les saints
-paysans ou cultivateurs.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Revue de Bretagne (La)</b>, exclusivement bretonne, historique et
-littéraire, dirigée par le C<sup>te</sup> <span class="sc">de Laigue</span>. Mensuelle. France 12 fr.
-Étranger
-<span class="fl">15 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>La Bretagne et les pays celtiques. II.</b> Bretons de lettres, par
-Louis <span class="sc">Tiercelin</span>. Fort vol. in-12 de 317 p. avec fac-similés d'autographes
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>C'est en tant que Bretons et au point de vue de leurs séjours en Bretagne,
-que <i>Leconte de Lisle</i>, <i>Villiers de l'Isle-Adam</i>, <i>Hippolyte Lucas et
-Brizeux</i> sont étudiés. Les archives de la Faculté de Droit et les journaux
-de Rennes ont été compulsés par l'auteur, qui, le premier, a pu
-donner des détails curieux et inédits sur la vie d'étudiant et les années
-de formation intellectuelle de Leconte de Lisle. Des recherches patientes
-dans la paroisse de Scaër et dans les papiers confiés au poète
-Lacaussade, ont permis de suivre pas à pas l'existence familière de
-Brizeux parmi les paysans bretons. Des lettres de famille et des documents
-inconnus, pour Leconte de Lisle et Brizeux, comme pour Villiers
-et H. Lucas, ont été une source très sûre d'information; leur vie provinciale
-a été ainsi authentiquement reconstituée.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Les Poèmes de Taldir</b>, par <span class="sc">Barzaz Taldir</span>. Préface de <span class="sc">Le Goffic</span> et
-de <span class="sc">Le Braz</span>, in-12 portrait
-<span class="fl">3 fr. 50</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>La marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI</b>,
-par <span class="sc">Lacour-Gayet</span>, docteur ès-lettres, professeur à l'École supérieure
-de la marine. Fort vol. in-8 orné du portait de Suffren,
-sur papier vélin de <small>VIII</small>-719 p.
-<span class="fl">15 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Les trente chapitres de cet ouvrage documenté embrassent l'histoire de la
-marine de guerre française de 1774 à 1789, à tous les points de vue, administratif,
-politique, militaire, biographique.</p>
-
-<p>Les dossiers des officiers ont fourni mille renseignements nouveaux, et
-l'auteur leur a donné la parole le plus souvent qu'il a pu.</p>
-
-<p>De nombreuses familles trouveront, dans les états de service des appendices,
-des renseignements précieux sur leurs anciens membres qui se sont fait
-un nom dans la marine à la fin de l'ancien régime (en tout 2037 noms).</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>La marine militaire de la France sous le règne de Louis XV</b>,
-du même auteur. Fort in-8
-<span class="fl">12 fr.</span></p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c large sans-serif">D'HOZIER</p>
-
-<p class="c"><b class="large">L'IMPOT DU SANG</b><br />
-<b>OU LA NOBLESSE DE FRANCE</b><br />
-SUR LES CHAMPS DE BATAILLE</p>
-
-<p class="c">Publié sur le manuscrit unique de la bibliothèque du Louvre
-brûlée le 23 mai 1871, avec notes, éclaircissements
-historiques et généalogiques, 1874-1881, 6 vol. in-8, brochés<br />
-Prix: <b>30</b> fr.</p>
-
-<p class="small">Biographie succincte des représentants de l'ancienne noblesse militaire française.
-Les noms, prénoms, indication des blessures, champs de bataille, forment le fond
-de ces notices. Ajoutons que la plupart de ces détails manquent dans les autres
-généalogies. Importante contribution pour l'histoire militaire et généalogique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><b><span class="large">RÉIMPRESSION</span><br />
-<span class="small">DE</span><br />
-<span class="xlarge">L'HISTOIRE DE BRETAGNE</span><br />
-Par Arthur DE LA BORDERIE</b><br />
-<span class="small">de l'Institut</span></p>
-
-<p class="j">Le tome I paraîtra en 1905.&mdash;Les tomes II et III en 1906.&mdash;Le
-tome IV, aux deux tiers composé à la mort de M. de la Borderie,
-sera terminé en 1905 par M. <span class="sc">Barthélemy</span> POCQUET.&mdash;Le tome V
-et dernier, par le même continuateur, ne tardera pas à suivre.</p>
-
-<p class="j">Les anciens souscripteurs vont donc recevoir satisfaction, et une
-nouvelle souscription est ouverte, à partir de janvier 1905. Son
-succès, nous n'en doutons pas, répondra à celui de la première.</p>
-
-<p class="j">Le prix du volume, de format grand in-8 d'environ 600 pages,
-avec cartes, plans et vues, est fixé à 16 fr. pour les nouveaux
-souscripteurs.</p>
-
-<p class="j">Les prix de l'ancienne souscription sont maintenus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>BELLEVUE (comte de). <b>L'hôpital Saint Yves de Rennes</b> et les religieuses
-augustines de la Miséricorde de Jésus, in-8, br. pap.
-vergé
-<span class="fl">6 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Curieuses notes sur ce fameux hôpital depuis sa fondation (1358).</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Le comte de la Touraille.</b> Soldat, philosophe et poète au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
-in-8, br.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Le comte Desgrées du Loû</b>, président de la noblesse aux États de
-Bretagne de 1768 et de 1772 et généalogie de la famille Desgrées,
-in-8. br., <i>portraits</i>
-<span class="fl">4 fr.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Mêlé depuis 1750 aux luttes pour la revendication des droits constitutifs de
-la Bretagne, le comte Desgrées du Loû fut élu président de la noblesse
-aux États, ce qui lui valut des partisans de la cour l'accusation
-d'avoir reçu une somme d'argent de Duras. Son histoire permet à l'auteur,
-descendant du comte, de retracer la vie de parlementaire breton
-à la veille de la Révolution. Le fameux procès entre Duras et le comte
-est ici reconstitué par la consultation de nombreux documents. L'ouvrage
-se termine par une généalogie.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Les Bretons otages de Louis XVI et de la famille royale en 1791</b>,
-in-8, br.
-<span class="fl">1 fr. 30</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Nomenclature détaillée des gentilshommes bretons qui s'offrirent comme
-«otages du Roi martyr».</p>
-</blockquote>
-
-<p class="ugap"><b>Les Guillery. Célèbres brigands bretons (1601-1608)</b>, in-8, br.
-<span class="fl">1 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Paimpont.</b> La forêt druidique. La forêt enchantée et les romans de
-la Table ronde, in-8, br.
-<span class="fl">2 fr.</span></p>
-
-<p class="ugap"><b>Un héros malouin. Nicolas Beaugeard.</b> Épisode de la Révolution,
-in-8<sup>o</sup>, <i>portrait</i>
-<span class="fl">1 fr. 50</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>Secrétaire des commandements de la reine Marie Antoinette, Nicolas Beaugeard
-tenta de sauver le roi à sa sortie du Temple.</p>
-</blockquote>
-
-</div>
-
-<p class="c small gap">ANGERS.&mdash;IMPRIMERIE BURDIN ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Vieilles Histoires du Pays Breton, by
-Anatole Le Braz
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON ***
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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-</body>
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