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-The Project Gutenberg EBook of La Nonne Alferez, by José-María de Heredia
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: La Nonne Alferez
-
-Author: José-María de Heredia
-
-Illustrator: Daniel Vierge
-
-Release Date: May 24, 2020 [EBook #62216]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NONNE ALFEREZ ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- COLLECTION LEMERRE ILLUSTRÉE
-
- JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
-
- La
-
- Nonne Alferez
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- [Illustration]
-
- _Illustrations
- de
- DANIEL VIERGE_
-
- gravées
- par
-
- PRIVAT-RICHARD
-
-
- PARIS
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- _23-31, Passage Choiseul, 23-31_
-
- 1894
-
-
-
-
- La
- Nonne Alferez
-
-
-
-
- _Tous droits réservés._
-
-
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-
- JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
-
- La
- Nonne Alferez
-
- ILLUSTRATIONS DE DANIEL VIERGE
-
- GRAVÉES PAR PRIVAT-RICHARD
-
- [Illustration: colophon]
-
- PARIS
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- _23-31, Passage Choiseul, 23-31_
-
- 1894
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-PRÉFACE
-
-
-BIEN _qu’elle ait toute l’allure aventureuse et picaresque d’un roman
-de cape et d’épée, l’histoire de la Nonne Alferez est une histoire
-vraie. Elle sent même parfois terriblement fort la vérité. Catalina
-de Erauso a vécu, d’une vie exaspérée, comme disent les Espagnols. Le
-récit qu’elle en écrivit, de sa main plus dextre à manier l’épée que
-la plume, étonna ses contemporains. De graves historiens font mention
-de cette femme extraordinaire. Une première et une seconde_ Relacion
-_de ses exploits et hauts faits furent publiées coup sur coup, en 1625,
-à Madrid par Bernardino de Guzman et par Simon Faxardo à Séville.
-Lorsqu’elle revint en Espagne, l’élève bien-aimé du grand Lope, Juan
-Perez de Montalvan, composa et fit jouer à la Cour sa Comédie Fameuse
-de la Monja Alferez. Enfin, en 1829, M. Joaquin Maria de Ferrer imprima
-à Paris, chez Jules Didot, d’après un manuscrit de l’historien Muñoz,
-le texte complet de l’_Historia, _accompagné de nombreuses notes et de
-force pièces justificatives, actes de baptême, extraits de registres
-conventuels, attestations, états de services, enquêtes, requêtes,
-certificats et décrets royaux. Ce petit livre est aujourd’hui des plus
-rares. Il s’ouvre par une longue préface où l’éditeur, après avoir
-savamment disserté sur les sphinx, les hippogriffes, les acéphales,
-les androgynes et les hermaphrodites, compare Doña Catalina aux
-femmes illustres de tous les temps, à Sapho, à Aspasie, à Portia, à
-Sainte Thérèse et à Madame de Staël. Le portrait de l’héroïne gravé
-d’après une peinture du maître Sévillan Pacheco semble peu propre à
-justifier, du moins physiquement, cette comparaison. Doña Catalina,
-avec la golille, le hausse-col de fer et le pourpoint de buffle aux
-aiguillettes mal nouées, est, à vrai dire, peu avenante, d’aspect
-viril, militaire et rébarbatif. Nous avons un autre portrait d’elle,
-d’après le vif, à la plume. Dans sa dix-septième lettre de Rome, datée
-du 11 juillet 1626, le voyageur Pietro della Valle, le Pèlerin, comme
-on le nomme, écrivait à son ami Mario Schipano:--Le 5 de juin vint pour
-la première fois chez moi l’Alfiere Caterina d’Arcuso, Biscaïenne,
-arrivée la veille même d’Espagne. C’est une demoiselle d’environ
-trente-cinq à quarante ans.... Sa renommée m’était parvenue jusque
-dans l’Inde Orientale. Ce fut mon ami le P. Rodrigo de San Miguel, son
-compatriote, qui me l’amena. Je la fis depuis connaître à plusieurs
-Dames et à des Cavaliers dont l’entretien lui agréait davantage. Le
-Signor Francesco Crescentio, bon peintre, l’a portraicturée. Grande et
-forte de taille, d’apparence plutôt masculine, elle n’a pas plus de
-gorge qu’une fillette. Elle me dit avoir fait je ne sais quel remède
-pour se la faire passer. Ce fut, je crois, un emplâtre fourni par un
-Italien. L’effet en fut douloureux, mais fort à souhait. De visage,
-elle n’est point trop laide, mais assez fatiguée et déjà sur l’âge.
-Ses cheveux noirs sont courts, comme il sied à un homme, et mêlés en
-crinière, à la mode du jour. L’air est plutôt d’un eunuque que d’une
-femme. Elle s’habille en homme, à l’espagnole, porte l’épée bravement,
-comme la vie, avec la tête un peu basse et enfoncée dans des épaules
-trop hautes. Bref, elle a la mine plus d’un soldat que d’un mignon de
-Cour. Seule, sa main pourrait faire douter de son sexe, car elle est
-pleine et charnue, bien que robuste et forte, et le geste en a parfois
-encore je ne sais quoi de féminin._
-
-_Telle fut la Nonne Alferez, doña Catalina de Erauso. Écoutez
-l’histoire de sa vie qu’elle va vous narrer elle-même. C’est une
-confession hardie, peut-être sincère, qu’elle commença d’écrire ou
-de dicter le 18 septembre de l’an 1624, alors quelle rentrait en
-Espagne sur le galion le Saint-Joseph. Ce fut sans doute pour occuper
-le désœuvrement de ces longues journées de traversée qu’allongent
-les calmes étouffants de la mer des Tropiques. Peut-être sentit-elle
-l’impérieux besoin de décharger sa conscience, son cœur trop lourds.
-Dans l’inaction forcée, prisonnière lasse de fouler les planches d’un
-pont de navire, elle se plut à revivre par la pensée les aventures
-d’autrefois, les courses à cheval à travers les Andes, en quête d’El
-Dorado, les querelles, les combats, les fuites, la fortune hasardeuse,
-la vie errante et libre. Elle l’a fait dans une langue nette, concise
-et mâle. Elle ne parle d’elle-même au féminin que très rarement, dans
-les cas désespérés, aux minutes de suprême détresse, alors qu’elle sent
-la Mort et qu’elle a peur de l’Enfer. Ce récit naïf et brutal reflète
-rapidement son âme et sa vie. Elles furent d’un homme d’action._
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
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-
-_LA NONNE ALFEREZ_
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
- _Son pays, ses parents, sa naissance, son éducation, sa fuite et
- ses courses à travers l’Espagne._
-
-
-Moi doña Catalina de Erauso, je suis née en la ville de San Sebastian
-de Guipuzcoa, l’an mil cinq cent quatre-vingt-cinq, fille du capitaine
-don Miguel de Erauso et de doña Maria Perez de Galarraga y Arce,
-natifs et bourgeois de ladite ville. Mes parents me nourrirent dans
-leur maison avec mes autres frères jusques à l’âge de quatre ans. En
-mil cinq cent quatre-vingt-neuf, ils me firent entrer au couvent de
-San Sebastian et Antiguo, lequel est de nonnes Dominicaines. Ma tante
-doña Ursula de Unza y Sarasti, cousine germaine de ma mère, en était
-prieure. J’y fus tenue jusques à l’âge de quinze ans et il fut alors
-traité de ma profession. J’étais presque au bout de mon année de
-noviciat, lorsque je me pris de querelle avec une nonne professe nommée
-doña Catalina de Aliri, laquelle étant veuve, était entrée au couvent
-et y avait fait profession. Elle était robuste et moi fillette; elle me
-rudoya manuellement et je le ressentis.
-
-La nuit du dix-huit mars de l’an mil six cent, vigile de Saint-Joseph,
-la communauté se levant à minuit pour chanter matines, j’entrai dans
-le chœur et y trouvai ma tante agenouillée. Elle m’appela et, me
-baillant la clef de sa cellule, m’ordonna de lui aller querir son
-bréviaire. J’y allai, j’ouvris, le pris et vis, pendues à un clou,
-les clefs du couvent. Je laissai la cellule ouverte et rapportai à ma
-tante sa clef et son bréviaire. Les nonnes étaient au chœur et les
-matines solennellement commencées. A la première leçon, je m’approchai
-de ma tante et lui demandai congé, sous prétexte que j’étais malade.
-Ma tante, me mettant la main sur la tête, me dit:--Va, couche-toi. Je
-quittai le chœur, allumai une chandelle, retournai à la cellule et,
-y ayant pris, outre les clefs du couvent, des ciseaux, du fil, une
-aiguille et quelques réaux de huit qui traînaient par là, je sortis,
-ouvrant et refermant les portes. A la dernière qui était celle de
-dehors, j’ôtai mon scapulaire et me lançai dans la rue, sans l’avoir
-jamais vue ni savoir de quel côté tirer ni où aller. Je pris à
-l’aventure et m’en vins donner en une châtaigneraie qui est hors la
-ville, derrière et tout contre le couvent. Je m’y cachai et y demeurai
-trois jours, m’accommodant et coupant de quoi me vêtir. Je taillai et
-me fis dans une basquine de drap bleu que j’avais, des chausses, et
-d’un cotillon vert de tiretaine que je portais dessous, un pourpoint
-et des guêtres. Ne sachant que faire de mon habit, je le laissai là.
-Je me coupai les cheveux et les jetai. La troisième nuit, je partis
-et, poussant à l’aventure à travers routes et villages, afin de gagner
-au large, je vins aboutir à Vitoria, à une vingtaine de lieues de San
-Sebastian, à pied et très lasse, sans avoir rien mangé que les herbes
-que je trouvais le long du chemin.
-
-J’entrai dans Vitoria sans savoir où gîter. Au bout de quelques jours,
-je m’accommodai avec le Docteur don Francisco de Cerralta qui y
-occupait une chaire,
-
-[Illustration]
-
-lequel m’accueillit facilement, sans me connaître, et m’habilla. Il
-était marié avec une cousine germaine de ma mère, à ce que je sus
-depuis; mais je ne me découvris point. Je demeurai avec lui quelque
-chose comme trois mois, au cours desquels, me voyant bien lire le
-latin, il se prit de plus de goût pour moi et me voulut faire étudier.
-Je m’y refusai, il s’entêta, insistant à renfort de mains. Là-dessus,
-je déterminai de le quitter, ce que je fis ainsi: je lui pris quelque
-monnaie, et m’arrangeant avec un muletier qui allait à Valladolid, à
-quarante-cinq lieues de là, je partis en sa compagnie.
-
-En entrant à Valladolid où se tenait pour lors la Cour, je me plaçai
-comme page chez don Juan de Idiaquez, secrétaire du Roi. Il me vêtit
-proprement, et je pris le nom de Francisco Loyola. Je demeurai là sept
-mois, bien aise. Au bout de ce temps, une nuit que je me tenais à la
-porte avec un autre page, mon compagnon, mon père survint et s’enquit
-de nous si le seigneur don Juan était céans. Mon camarade répondit que
-oui. Mon père lui dit de l’aviser qu’il était là. Le page monta, et
-je restai avec mon père sans nous dire mot et sans qu’il me reconnût.
-Le page revint et lui dit de monter. Il entra, je le suivis. Don Juan
-sortit sur l’escalier et, l’accolant, s’écria:--Seigneur Capitaine,
-quel bon vent vous amène? Mon père lui répondit de telle sorte qu’il
-comprit qu’il avait quelque ennui. Il rentra, congédia une visite et
-revint. Ils s’assirent. Il demanda ce qu’il y avait de neuf, et mon
-père lui dit comme quoi sa fille s’était sauvée du couvent, ce qui
-l’amenait dans ces parages, à sa recherche. Don Juan témoigna d’en
-être très marri, autant pour le chagrin qu’en avait mon père et pour
-moi qu’il aimait fort, qu’à cause du couvent dont il était patron par
-fondation de ses ancêtres et du pays où il était né. Quant à moi, après
-avoir ouï l’entretien et les doléances paternelles, je me retirai,
-courus à mon appartement, pris mes hardes et sortis emportant à peu
-près huit doublons que je me trouvais avoir. J’allai à l’auberge où je
-dormis cette nuit-là et, ayant su qu’un muletier partait le lendemain
-pour Bilbao, je fis prix avec lui et, à l’aube, levai le pied sans
-savoir que faire ni où aller, sinon me laisser emporter du vent comme
-une plume.
-
-Au bout d’un long chemin, une quarantaine de lieues, ce me semble,
-j’entrai dans Bilbao, où je ne trouvai ni gîte ni commodité. Et je
-ne savais que faire de moi. Sur ces entrefaites, quelques garçonnets
-s’avisèrent de m’entourer et dévisager tant et si bien qu’ils
-m’importunèrent. Il me fallut ramasser des pierres et les leur jeter.
-Je dus en blesser un, je ne sais où, car je ne le vis point. Là-dessus,
-je fus appréhendé au corps et tenu un long mois en la prison, jusqu’à
-ce qu’il guérit. Alors, on me lâcha. Les frais payés, il me restait
-quelque monnaie. Je sortis incontinent et partis pour Estella de
-Navarre, qui doit être à quelque vingt lieues. J’entrai à Estella et
-m’y accommodai pour page de don Carlos de Arellano, de l’habit de
-Saint-Jacques, en la maison et service duquel je demeurai deux ans
-bien traité et vêtu. Après quoi, sans autre raison que mon caprice, je
-laissai cette commodité
-
-[Illustration:
-
-_P. 3_
-]
-
-et passai à San Sebastian, mon pays, à dix lieues de là, où je me
-tins, sans être connu de personne, nippé et galant à merveille. Un
-jour, j’allai ouïr la messe à mon couvent. Ma mère y assistait aussi.
-Je vis qu’elle me regardait. Elle ne me reconnut pas. La messe dite,
-des nonnes m’appelèrent au chœur, mais je fis le sourd et, après force
-courtoisies, m’esquivai lestement. C’était au commencement de l’année
-mil six cent trois.
-
-De là, je me rendis au port du Pasage qui n’est qu’à une lieue. J’y
-fis rencontre du capitaine Miguel de Borroiz dont le navire était
-en partance pour Séville. Je le priai de m’emmener, et m’appointai
-avec lui au prix de quarante réaux. Je m’embarquai, nous partîmes et
-arrivâmes promptement à San Lucar. Aussitôt débarqué, j’allai visiter
-Séville et, encore que tout me conviât à m’y amuser, je ne m’y arrêtai
-que deux jours et revins sans plus
-
-[Illustration: _P. 6_]
-
-tarder à San Lucar. J’y rencontrai le capitaine Miguel de Echazarreta,
-mon compatriote, lequel commandait une patache des galions dont était
-Général don Luis Fernandez de Cordova, dans l’Armada que, l’an mil six
-cent trois, don Luis Fajardo menait à la pointe de Araya. Je m’enrôlai
-comme mousse sur un galion du capitaine Estevan Eguiño, mon oncle,
-cousin germain de ma mère, lequel vit aujourd’hui à San Sebastian. Je
-m’embarquai, et nous partîmes de San Lucar le Lundi Saint de l’an mil
-six cent trois.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
- _Elle part de San Lucar pour la pointe de Araya, Carthagène, Nombre
- de Dios et Panama._
-
-
-Je passai quelques misères au cours du voyage, pour être novice dans le
-métier. Sans me connaître, mon oncle me prit en goût et me fit fête en
-apprenant d’où j’étais et les noms supposés de mes parents. Il ne me
-reconnut point, et j’eus en lui un soutien.
-
-En arrivant à la pointe de Araya, nous y trouvâmes une flottille
-ennemie fortifiée à terre. Notre Armada l’en chassa. Finalement, nous
-gagnâmes Carthagène des Indes, où nous demeurâmes huit jours. Là, je
-me fis rayer du rôle d’équipage et passai au service dudit capitaine
-Eguiño, mon oncle. Nous allâmes à Nombre de Dios et y restâmes neuf
-jours. Et comme il nous y mourait force gens, on hâta le départ.
-
-L’argent embarqué et tout mis à point pour retourner en Espagne, je fis
-à mon oncle un trait de conséquence en lui prenant cinq cents pesos.
-Sur les dix heures de nuit, cependant qu’il dormait, je sortis et dis
-aux gardes que le capitaine m’envoyait à terre pour affaire. Comme
-ils me connaissaient, ils me laissèrent bonnement passer. Je sautai à
-terre, et oncques plus ils ne me virent. Une heure après, on tira le
-canon de partance et, les ancres levées la flotte mit à la voile.
-
-L’Armada partie, je m’accommodai avec le capitaine Juan de Ibarra,
-Facteur des Caisses Royales du Panama, lequel est encore vivant. Quatre
-ou six jours après, nous partîmes pour Panama où il habitait. Je restai
-environ trois mois avec lui. Ce n’était pas un bon marché que j’avais
-fait là, car il était chiche et je dus dépenser tout ce que j’avais
-tiré de mon oncle, si bien qu’il ne m’en demeura pas quatre maravédis.
-Il me fallut donc prendre congé afin de chercher ailleurs mon remède.
-En faisant mes diligences, je découvris Juan de Urquiza, marchand de
-Truxillo, avec lequel je m’appointai. Je m’en trouvai à merveille. Nous
-demeurâmes trois mois à Panama.
-
-[Illustration: _P. 3_]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
- _De Panama, elle passe avec son maître Urquiza, marchand de
- Truxillo, au port de Paita et de là à la ville de Saña._
-
-
-De Panama, je partis sur une frégate avec mon maître Juan de Urquiza
-pour le port de Paita, où il avait une grosse cargaison. En arrivant à
-Manta, un si rude coup de vent nous assaillit que nous fîmes côte. Ceux
-qui savaient nager comme moi, mon maître et quelques autres, prirent
-terre; le reste périt. Nous nous rembarquâmes audit port de Manta sur
-un galion du Roi, ce qui nous coûta de l’argent. Bref, nous partîmes et
-arrivâmes enfin à Paita.
-
-Mon maître y trouva, comme il l’espérait, toutes ses marchandises
-chargées en un navire du capitaine Alonso Cerrato, et m’ayant commandé
-de les décharger suivant leurs numéros d’ordre et de lui en faire
-à mesure remise là-bas, il partit. Je m’y embesognai aussitôt,
-déchargeant les marchandises et les lui remettant à mesure à Saña où
-il les recevait. Ladite ville de Saña est à quelque soixante lieues de
-Paita. Enfin, avec les dernières charges, je partis de Paita pour Saña.
-A l’arrivée, mon maître me reçut à bras ouverts, se montrant satisfait
-de ma bonne besogne. Il me fit faire sur-le-champ deux fort braves
-habits, l’un noir et l’autre de couleur, me traitant bien en tout. Il
-m’installa en une sienne boutique, me confia, tant en marchandises
-qu’en argent en compte, plus de cent trente mille pesos, et m’inscrivit
-sur un registre les prix auxquels je devais vendre chaque chose. Il me
-laissa deux esclaves pour me servir, une négresse pour cuisiner, et
-m’assigna trois piastres pour la dépense de chaque jour. Cela fait,
-emportant le reste de son bien, il partit pour la cité de Truxillo
-distante d’une trentaine de lieues.
-
-[Illustration:
-
-_P. 11_
-]
-
-Il me laissa aussi dans ledit registre la liste des personnes
-auxquelles je pouvais bailler à crédit la marchandise qu’elles
-voudraient et pourraient prendre, comme étant à son gré et sûres, mais
-suivant compte raisonné et chaque article couché sur le livre. Cet avis
-concernait particulièrement Madame doña Beatriz de Cardenas, personne
-de toute sa satisfaction et obligation. Après quoi, il partit pour
-Truxillo. Moi, je demeurai à Saña, en ma boutique, vendant conformément
-à la règle qu’il m’avait laissée, recouvrant et inscrivant sur le
-livre, avec mention du jour, mois et année, qualité, aunage, nom des
-acheteurs et prix, ainsi que ce que je donnais à crédit. Madame doña
-Beatriz de Cardenas commença à prendre des étoffes, continua et y alla
-si largement que j’entrai en doute. Sans qu’elle le pût soupçonner,
-j’écrivis tout par le menu à mon maître à Truxillo. Il me répondit que
-c’était bien et que, pour le cas de ladite dame, si elle me demandait
-la boutique entière, je la lui pouvais bailler. Sur quoi, gardant par
-devers moi cette lettre, je laissai courir.
-
-Qui m’eût dit que cette sérénité devait m’être si peu durable et
-promptement suivie de si grièves peines! J’étais, un jour de fête, à
-la comédie, assis à la place que j’avais prise, lorsque, sans plus
-d’égard, un quidam nommé Reyes entra et se mit droit devant, sur un
-autre siège si collé à moi qu’il m’empêchait de voir. Je le priai
-de s’écarter un peu. Il répondit insolemment, je répliquai du même
-ton. Il m’enjoignit de sortir ou qu’il me couperait la figure. Me
-trouvant sans autre arme qu’une dague, je lui quittai le lieu, plein de
-rancœur. Quelques amis informés du fait me suivirent et m’apaisèrent.
-Le lendemain, un lundi, dans la matinée, tandis que j’étais occupé à
-vendre dans ma boutique, le Reyes passa devant la porte et repassa.
-J’y pris garde, fermai la boutique, saisis un couteau et, courant chez
-un barbier, le fis passer à la meule et affiler en scie. Je me mis
-une épée qui fut la première que je ceignis, et voyant Reyes qui se
-promenait avec un autre devant l’église, j’allai à lui par derrière et
-lui criai:--Holà! seigneur Reyes! Il se retourne, disant:--Qu’est-ce
-qu’on me veut?--Celle-ci est la figure qui se coupe! fis-je, le
-balafrant avec le couteau d’une estafilade à dix coutures. Il porta
-les mains à sa plaie, son ami tira l’épée et me vint sus. J’en fis de
-même. Nous ferraillâmes et je lui entrai ma pointe par le côté gauche.
-Il tomba. Je courus à l’église. Tôt après, le corregidor don Mendo de
-Quiñonez, de l’habit d’Alcantara, y entra, me traîna dehors, me mena à
-la prison (ce fut ma première) et me fit ferrer et mettre aux ceps.
-
-J’avisai mon maître Juan de Urquiza qui était à Truxillo, à trente
-lieues de
-
-[Illustration:
-
-_P. 15_
-]
-
-Saña. Il accourut, parla au Corregidor et fit d’autres bonnes
-diligences, moyennant quoi il obtint l’allégement de ma prison.
-La cause suivit son cours. Je fus, après trois mois de plaids et
-procédures du Seigneur Évêque, restitué à l’église d’où j’avais été
-extrait. Sur ces entrefaites, mon maître me dit que pour sortir de
-ce conflit, éviter le bannissement et m’ôter du sursaut d’être tué,
-il avait imaginé une chose bienséante qui était de me marier à doña
-Beatriz de Cardenas dont la nièce était femme de ce même Reyes auquel
-j’avais coupé la figure; ce qui arrangerait tout. Il faut savoir que
-cette doña Beatriz de Cardenas était la mignonne de mon maître qui,
-par ce moyen, s’assurait de nous, de moi pour son service et d’elle
-pour son plaisir. Ils étaient, ce semble, tous deux d’accord, car après
-avoir été restitué à l’église, je sortais de nuit et allais chez ladite
-dame qui me caressait fort. Prétextant la peur de la Justice, elle me
-suppliait de ne pas rentrer nuitamment à l’église et de rester près
-d’elle. Une nuit, elle m’enferma, me déclara que malgré que le diantre
-en eût, il me fallait dormir avec elle et me serra de si près que je
-dus jouer des mains pour m’esquiver.
-
-Je me hâtai de dire à mon maître qu’il ne pouvait être question d’un
-pareil mariage, que pour rien au monde je ne le ferais. Il s’y entêta
-et me promit des monts d’or, me représentant la beauté et qualités de
-la dame, l’heureuse issue de cette fâcheuse affaire et maintes autres
-convenances. Néanmoins, je demeurai ferme. Ce que voyant, mon maître
-me proposa de passer à Truxillo, avec les mêmes commodités et emploi.
-J’acceptai.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-_De Saña, elle passe à Truxillo et tue un homme._
-
-
-Je passai à la cité de Truxillo, Évêché suffragant de Lima, où mon
-maître m’avait levé boutique. J’y entrai et me mis à débiter en la même
-guise qu’à Saña, à l’aide d’un autre livre comme le premier, où je
-tenais compte des prix et crédits. Deux mois passèrent ainsi.
-
-Un matin, vers les huit heures, j’étais, dans ma boutique, à payer une
-lettre de change de mon maître de quelque vingt-quatre mille pesos,
-lorsque entra un nègre qui me dit:--Il y a à la porte des hommes qui
-ont l’air d’être armés de rondaches. Je pris l’alarme, dépêchai mon
-receveur après en avoir tiré reçu et envoyai querir Francisco Zerain.
-Il vint incontinent et reconnut les trois hommes qui se tenaient à
-l’entrée. C’étaient Reyes, avec son ami, celui que j’avais couché d’une
-estocade à Saña, et un autre. Après avoir recommandé au nègre de clore
-la porte, nous sortîmes dans la rue. Aussitôt ils nous chargèrent. Nous
-les reçûmes et, nous escrimant, ma malechance voulut que j’allongeasse,
-je ne sais où, un coup de pointe à l’ami de Reyes. Il tomba. Nous
-continuâmes à batailler deux contre deux, avec du sang.
-
-En ce point, survint le corregidor don Ordoño de Aguirre avec deux
-sergents. Il m’empoigna. Francisco Zerain gagna au pied et entra
-en lieu saint. Tout en me menant lui-même à la prison (les sergents
-étaient occupés avec les autres) le Corregidor me demanda qui et d’où
-j’étais. Ayant entendu que j’étais Biscayen, il me dit en basque de
-détacher, en passant devant la cathédrale, la ceinture de cuir avec
-laquelle il me tenait et de m’y réfugier, ce que je m’empressai de
-faire. Je me sauvai dans l’église, et lui resta à jeter les hauts cris.
-
-Réfugié là, j’avisai mon maître à Saña. Il vint sans retard et tâcha
-d’accommoder l’affaire, mais il n’y eut pas moyen parce qu’on renforça
-l’homicide de je ne sais quelles autres vétilles. Il se fallut résoudre
-à me faire filer à Lima. Je rendis mes comptes, mon maître me fit faire
-deux habits, me donna deux mille six cents pesos et une lettre de
-recommandation, et je partis.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-_Elle va de Truxillo à Lima._
-
-
-Parti de Truxillo, après plus de quatre-vingts lieues de route,
-j’entrai dans la cité de Lima, capitale de l’opulent royaume du Pérou,
-lequel comprend cent deux cités d’Espagnols, sans compter nombre de
-villes, vingt-huit Évêchés et Archevêchés, cent trente-six Corregidors,
-les Audiences Royales de Valladolid, Granada, las Charcas, Quito, Chili
-et la Paz. Lima a un
-
-[Illustration:
-
-_P. 30_
-]
-
-Évêque, une église cathédrale dans le goût de celle de Séville, bien
-que moins grande, avec cinq bénéfices, dix chanoines, six prébendes
-entières et six demi-prébendes, quatre cures, sept paroisses, douze
-couvents de moines et de nonnes, huit hôpitaux, un ermitage, tribunal
-d’Inquisition (il y en a un autre à Carthagène), Université, Vice-Roi,
-Audience Royale qui gouverne le reste du Pérou, et autres magnificences.
-
-Je rendis ma lettre à Diego de Solarte, très riche marchand, qui est
-aujourd’hui Consul Mayor de Lima. C’est à lui que mon maître Juan de
-Urquiza m’avait adressé. Il m’accueillit en sa maison avec grâce et
-affabilité et, peu de jours après, me remit sa boutique, m’appointant à
-six cents pesos l’an. Et je m’y employai fort à son gré et contentement.
-
-Au bout de neuf mois, il me dit de chercher ma vie ailleurs. Voici
-pourquoi. Il avait chez lui deux jeunes sœurs de sa femme avec
-lesquelles, et surtout avec une qui me plaisait davantage, j’avais
-coutume de m’ébattre et folâtrer. Or, un jour que j’étais sur l’estrade
-à me peigner, couché parmi ses jupes et me jouant dans ses jambes, il
-nous vit par aventure à travers la grille de la fenêtre et l’entendit
-qui me disait d’aller au Potosi chercher de l’argent et que nous nous
-marierions. Il se retira, tôt après m’appela, me demanda mes comptes,
-me congédia, et je m’en allai.
-
-[Illustration]
-
-Me voilà donc mal à l’aise et mal paré. On levait alors six compagnies
-pour le Chili. J’allai m’enrôler comme soldat dans l’une d’elles et
-reçus sur l’heure deux cent quatre-vingts pesos de solde. Mon maître
-Diego de Solarte l’ayant su, en fut très marri. Il n’en demandait pas
-autant, paraît-il. Il m’offrit de faire diligence auprès des officiers
-afin qu’on me rayât du rôle et de rembourser l’argent que j’avais reçu.
-Mais je n’y consentis point, disant que mon inclination me portait à
-faire du chemin et à voir le monde. Bref, je fus incorporé dans la
-compagnie du capitaine Gonzalo Rodriguez et, avec mille six cents
-hommes de troupe dont était Mestre de Camp Diego Bravo de Sarabia, je
-partis de Lima pour la cité de la Concepcion qui en est éloignée de
-cinq cent quarante lieues environ.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
- _Arrivée à la Concepcion de Chili, elle y trouve son frère,
- passe à Paicabi, prend part à la bataille de Valdivia, gagne une
- enseigne, se retire au Nacimiento, va au Val de Puren, revient à la
- Concepcion et y tue deux hommes et son propre frère._
-
-
-Nous arrivâmes au port de la Concepcion après vingt jours de route.
-C’est une cité passable ayant titre de Noble et Loyale. Elle a un
-Évêque. Nous fûmes bien accueillis, vu la faute de gens qu’il y
-avait au Chili. Le gouverneur Alonso de Ribera envoya un ordre
-de nous faire débarquer immédiatement, lequel fut apporté par son
-secrétaire, le capitaine Miguel de Erauso. En entendant son nom, je
-me réjouis et compris que c’était mon frère. Je ne l’avais jamais vu
-et ne le connaissais point, car il était parti pour les Indes alors
-que je n’avais que deux ans; mais j’étais informée de lui, bien que
-j’ignorasse sa résidence. Il prit la liste de la troupe et passa,
-demandant à chacun son nom et son pays. Quand il fut à moi et qu’il
-ouït mon nom et ma patrie, lâchant la plume, il m’accola et se mit à
-me faire cent questions sur son père, sa mère, ses sœurs et sa petite
-sœur Catalina la nonne. J’y répondis comme je pus, sans me déceler et
-sans qu’il se doutât de rien. Il continua sa liste et, l’achevant,
-m’emmena dîner chez lui. Je me mis à table. Il me dit que le préside
-de Paicabi où j’étais destiné était triste logis à soldats et qu’il
-parlerait au Gouverneur pour me faire changer de garnison. Après dîner,
-il m’emmena chez le Gouverneur et, après lui avoir fait son rapport sur
-l’arrivée de la troupe, le pria en grâce de lui laisser prendre dans sa
-compagnie un des nouveaux venus, jouvenceau de sa terre, le seul qu’il
-eût vu depuis son départ du pays. Le Gouverneur me fit entrer et, en me
-voyant, je ne sais pourquoi, dit qu’il ne me pouvait laisser permuter.
-Mon frère piqué sortit. Un moment après, le Gouverneur le rappela et
-lui dit de faire à son gré.
-
-Donc, les compagnies parties, je demeurai avec mon frère, comme son
-soldat, mangeant à sa table, quasi trois ans durant, sans qu’il se
-doutât de rien. Je l’accompagnai quelques fois chez une maîtresse qu’il
-avait, puis j’y retournai seul. Il le vint à savoir, entra en soupçon
-et me défendit d’y remettre les pieds. M’ayant guetté, il m’y surprit
-encore, m’attendit à la sortie, me tomba dessus à coups de ceinturon et
-me blessa à la main. Force me fut de me défendre. Au bruit, survint le
-capitaine Francisco de Aillon qui mit la paix. Mais je dus entrer à San
-Francisco, par peur du Gouverneur qui était roide. Il le fut en cette
-occasion. Mon frère eut beau intercéder, il m’exila à Paicabi et j’y
-restai trois ans.
-
-Il me fallut donc aller à Paicabi et y tâter de la misère, trois ans
-durant, après avoir auparavant joyeusement vécu. Nous étions toujours
-les armes à la main, à cause de la grosse invasion d’Indiens qu’il y
-a là. Finalement le gouverneur Alonso de Sarabia arriva avec toutes
-les compagnies du Chili. Nous nous joignîmes à lui et nous logeâmes,
-au nombre de cinq mille hommes, non sans incommodité, dans les plaines
-de Valdivia, en rase campagne. Les Indiens prirent et ruinèrent ladite
-ville de Valdivia. Nous leur sortîmes à l’encontre et, dans trois
-ou quatre batailles, toujours les maltraitâmes et défîmes. Mais à la
-dernière affaire, du renfort leur étant venu, la chose tourna mal
-pour nous. Ils nous tuèrent beaucoup de monde, plusieurs Capitaines
-et mon Alferez dont ils prirent l’enseigne. La voyant enlever, nous
-nous lançâmes derrière, moi et deux autres cavaliers, au milieu de la
-presse, foulant, frappant et recevant force horions. Bientôt, un des
-trois tomba mort. Nous poursuivîmes, nous atteignîmes l’enseigne. Mon
-camarade fut renversé d’un revers de lance. Je reçus un mauvais coup
-à une jambe, et je tuai le cacique qui portait l’enseigne et la lui
-repris, poussant mon cheval, foulant, occisant et blessant à merveille,
-mais aussi lourdement blessé, traversé de trois flèches et d’un coup
-de lance à l’épaule gauche, que je sentais cruellement. Enfin, je
-parvins jusqu’à nos gens et me laissai choir de cheval. Quelques-uns
-accoururent et, parmi eux, mon frère que je n’avais pas revu. Ce me
-fut un réconfort. On me guérit, et nous demeurâmes logés là. Au bout
-de neuf mois, mon frère m’obtint du Gouverneur l’enseigne que j’avais
-gagnée et je devins Alferez de la compagnie de don Alonso Moreno. Peu
-de temps après, cette compagnie fut donnée à don Gonzalo Rodriguez, mon
-premier capitaine. J’en fus fort aise.
-
-Je fus cinq ans Alferez. Je me trouvai à la bataille de Puren,
-où mourut mondit capitaine, et commandai la compagnie six mois
-environ, durant lesquels j’eus, non sans diverses blessures de
-flèches, plusieurs rencontres avec les ennemis. Dans l’une d’elles,
-j’eus affaire à un chef Indien, déjà chrétien, nommé don Francisco
-Quispiguancha, homme riche, qui nous avait fort inquiétés par diverses
-alarmes. Bataillant avec lui, je le désarçonnai, il se rendit à moi et
-je le fis sur-le-champ brancher à un arbre. Le Gouverneur qui désirait
-l’avoir vivant en fut très fâché et dit que, pour ce fait, il ne
-m’avait point donné la compagnie. Il la donna au capitaine Casadevante,
-me réformant et me la promettant pour la première occasion.
-
-Les troupes se retirèrent, chaque compagnie à sa garnison, et je passai
-au Nacimiento, bon seulement de nom et, pour le demeurant, une vraie
-mort. On y avait, à toute heure, les armes à la main. Je n’y restai que
-peu de jours, car le Mestre de Camp don Alvaro Nuñez de Pineda y vint,
-d’ordre du Gouverneur, et en retira, ainsi que d’autres garnisons,
-jusques à huit cents hommes de cavalerie pour le Val de Puren. J’en
-fus, avec d’autres officiers et capitaines. Nous allâmes audit Val
-et y fîmes, six mois durant, force dommages, dégâts et incendies de
-récoltes. Après quoi, le gouverneur don Alonso de Ribera me donna
-
-[Illustration:
-
-_P. 42_
-]
-
-licence de retourner à la Concepcion, et étant rentré avec mon grade
-dans la compagnie de don Francisco Navarrete, je m’y tins.
-
-La fortune jouait avec moi à heur ou malheur. J’étais bien tranquille
-à la Concepcion, lorsqu’un jour, trouvant au corps de garde un autre
-Alferez de mes amis, j’entrai avec lui dans une maison de jeu du
-voisinage. Nous nous mîmes à jouer. La partie s’engagea au milieu d’une
-nombreuse assistance. Sur un coup douteux, il me dit que je mentais
-comme un cornard. Je tirai l’épée et la lui mis dans la poitrine.
-On se jeta sur moi, et il en entra tant au bruit que je ne me pus
-mouvoir. Un Adjudant, entre autres, me tenait particulièrement serré.
-L’Auditeur Général don Francisco de Perraga entra et m’empoigna,
-lui aussi, fortement. Il me secouait le pelisson, me faisant je ne
-sais quelles questions. Je répondais que par-devant le Gouverneur
-je ferais ma déclaration. Là-dessus, survint mon frère qui me dit en
-basque de tâcher de sauver la vie. L’Auditeur me prit par le collet du
-pourpoint. Je le sommai, la dague haute, de me lâcher. Il me secoua,
-je lui allongeai un coup à travers les joues. Il me tenait encore.
-Je le frappai derechef, il me lâcha, je tirai mon épée, la foule me
-chargea. Je reculai vers la porte, il y eut quelque embarras, je
-sortis et gagnai San Francisco qui est proche. Je sus que l’Alferez et
-l’Auditeur étaient restés morts sur la place. Le gouverneur don Alonso
-Garcia Remon accourut tout à la chaude et entoura l’église de soldats.
-Il la tint ainsi six mois. Il fit un ban promettant récompense à qui
-me livrerait, avec défense de me laisser embarquer en aucun port.
-Les garnisons et places fortes furent avisées et autres diligences
-faites. Enfin, le temps qui guérit tout tempéra cette rigueur et, les
-intercessions aidant, les gardes
-
-[Illustration:
-
-_P. 51_
-]
-
-furent retirées, le sursaut s’accoisa, je fus chaque jour moins
-resserré, je trouvai des amis pour me visiter et l’on en vint à
-découvrir que la provocation, dès le principe, était extrême et le
-péril et la nécessité urgents.
-
-Sur ces entrefaites, un jour, mon ami don Juan de Silva, Alferez en
-activité, me vint voir et me dit qu’il avait eu des mots avec don
-Francisco de Rojas, de l’habit de Saint-Jacques, qu’il l’avait défié
-pour cette nuit même, à onze heures, chacun menant un ami, et qu’il
-n’avait personne autre que moi qui lui pût servir de second. J’hésitai
-un peu, craignant quelque coup monté pour me prendre. Lui, qui s’en
-aperçut, me dit:--Si ça ne vous va pas, rien de fait: j’irai seul, car
-je ne fierai mon flanc à nul autre.--Y pensez-vous? répondis-je, et
-j’acceptai.
-
-Au coup de cloche de l’oracion, je sortis du couvent et allai à sa
-maison. Nous soupâmes et devisâmes jusqu’à dix heures. En les entendant
-sonner, nous prîmes les épées et les capes et gagnâmes vitement le lieu
-fixé. L’obscurité était si profonde qu’on ne se voyait pas les mains,
-ce que remarquant, je convins avec mon ami, pour nous reconnaître au
-besoin, de nous attacher chacun le mouchoir au bras.
-
-Les deux autres survinrent, et l’un, que je reconnus à la voix pour don
-Francisco de Rojas, dit:--Don Juan de Silva?--Je suis là, répondit don
-Juan. Ils mirent la main aux épées et se chargèrent. Moi et l’autre
-nous ne bougions. Ils ferraillèrent, et bientôt je sentis que mon
-ami avait tâté de la pointe. Je me rangeai incontinent à son côté et
-l’autre auprès de don Francisco. Nous tirâmes deux à deux. Peu après,
-don Francisco et don Juan tombèrent. Moi et mon adversaire, nous
-continuâmes à nous battre, et je lui entrai le fer, suivant qu’il
-parut, au-dessous du téton gauche, lui perçant, à ce que je sentis, un
-double collet de buffle. Il tomba.--Ah! traître, cria-t-il, tu m’as
-tué! Je crus reconnaître la voix de celui que je ne voyais pas et lui
-demandai qui il était.--Le capitaine Miguel de Erauso, dit-il. Je
-demeurai éperdu. Il criait:--Confession! et les autres aussi. Je courus
-à San Francisco et dépêchai deux moines, qui les confessèrent tous.
-Les deux premiers expirèrent aussitôt. Mon frère fut porté chez le
-Gouverneur dont il était secrétaire de guerre. Médecin et chirurgien le
-vinrent panser et firent tout le possible. L’enquête fut ouverte. On
-lui demanda le nom du meurtrier. Il réclamait à toute force un peu de
-vin. Le docteur Robledo ne voulait pas, disant que cela lui ferait mal.
-Il insista. Le docteur refusa. Il dit alors:--Votre Grâce est avec moi
-plus cruelle que l’Alferez Diaz! Un instant après, il expira.
-
-Là-dessus, le Gouverneur cerna le couvent et s’y jeta avec sa garde.
-Les moines et leur Provincial Fray Francisco de Otalora, lequel vit
-aujourd’hui à Lima, résistèrent. Le débat fut âpre, au point que des
-moines résolus dirent au Gouverneur de prendre bien garde que s’il
-entrait céans, il ne sortirait plus. Sur ce, il se modéra et rebroussa,
-laissant les gardes. Mort, ledit capitaine Miguel de Erauso fut enterré
-dans le même couvent de San Francisco. Du chœur, je le vis, Dieu sait
-avec quelle angoisse!
-
-Je restai là huit mois, entre temps que se poursuivait le procès
-de rébellion, l’affaire ne me permettant pas de paraître. Grâce à
-l’assistance de don Juan Ponce de Leon qui me fournit cheval, armes et
-viatique, je trouvai moyen de sortir de la Concepcion et partis vers
-Valdivia et Tucaman.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-_Elle va de la Concepcion à Tucaman._
-
-
-Je commençai à cheminer tout le long de la côte de la mer, endurant
-rudes fatigues et soif, car nulle part je ne trouvai d’eau. En route,
-je fis rencontre de deux autres soldats fugitifs, et tous trois nous
-suivîmes notre chemin, résolus à mourir avant que de nous laisser
-prendre. Nous avions nos chevaux, des armes blanches et à feu, et la
-haute providence de Dieu. Nous suivîmes le haut de la Cordillère,
-sans trouver durant ces trente lieues de montée, non plus qu’en trois
-cents autres que nous fîmes, une bouchée de pain. L’eau était rare.
-Rien que des herbes, de petits animaux et quelques racines pour nous
-sustenter. De loin en loin, un Indien qui fuyait. Il nous fallut tuer
-un de nos chevaux pour en faire sécher la viande; il n’avait que les
-os et la peau. Ainsi cheminant, peu à peu, nous en fîmes autant des
-autres, restant à pied et sans nous pouvoir tenir. Nous entrâmes en une
-terre si froide que nous gelions. Nous rencontrâmes deux hommes adossés
-contre une roche. Tout réjouis, nous allâmes à eux, les saluant de loin
-et leur demandant ce qu’ils faisaient là. Ils ne répondirent pas. Nous
-approchâmes. Ils étaient morts, gelés, la bouche ouverte, comme s’ils
-riaient. Cela nous fit peur.
-
-Nous passâmes outre et, la dernière nuit, en nous étendant sur la
-pierre dure, l’un de nous, n’en pouvant plus, trépassa. Nous n’étions
-plus que deux. Nous continuâmes. Le lendemain, vers quatre heures
-de l’après-midi, mon compagnon, ne pouvant plus marcher, se laissa
-choir en pleurant et expira. Je lui trouvai dans la poche huit pesos
-et poursuivis mon chemin, à l’aventure, chargé de l’arquebuse et du
-morceau de viande sèche qui me restait. On voit mon affliction. J’étais
-lasse, sans chaussures, les pieds ensanglantés. Je m’appuyai contre un
-arbre, je pleurai (je pense que ce fut la première fois), et je dis le
-rosaire, me recommandant à la Très-Sainte Vierge et au glorieux Saint
-Joseph, son époux. Je me reposai un peu et, me relevant, me remis en
-marche. Il me sembla reconnaître à l’air plus tiède que j’étais sortie
-du royaume de Chili et entrée dans celui de Tucaman.
-
-Je marchai encore. Le lendemain j’étais à terre, harassée de fatigue et
-de faim,
-
-[Illustration]
-
-lorsque je vis venir deux hommes à cheval. Je ne sus si je devais
-m’affliger ou me réjouir, ne sachant si c’étaient Indiens cannibales
-ou pacifiques. J’armai mon arquebuse sans pouvoir la lever. Ils
-approchèrent et me demandèrent où j’allais par là, si isolé. Je
-reconnus des chrétiens et vis le ciel ouvert. Je leur dis que j’étais
-égaré je ne savais où, rendu et mort de faim, et sans forces pour me
-lever. Ils eurent pitié, mirent pied à terre, me donnèrent à manger
-de ce qu’ils avaient, me montèrent sur un cheval et me menèrent à une
-ferme, à trois lieues de là, où, dirent-ils, était leur maîtresse. Nous
-y arrivâmes vers les cinq heures du soir.
-
-La dame était une métisse fille d’Espagnol et d’Indienne, veuve,
-bonne femme, qui me voyant et apprenant mon désarroi et ma détresse,
-s’apitoya et m’accueillit bien. Toute compatissante, elle me fit
-aussitôt coucher dans un bon lit, me servit un bon souper et me laissa
-reposer et dormir, ce qui me restaura. Le lendemain matin, elle me
-fit bien déjeuner et, me voyant totalement dépourvu, me donna un
-bon habit de drap. Elle continua à me traiter de son mieux et à me
-régaler à merveille. Elle était bien à son aise et avait force bêtes
-et troupeaux. Et comme peu d’Espagnols viennent aborder là, elle eut,
-paraît-il, envie de moi pour sa fille.
-
-Au bout de huit jours que j’étais là, la bonne femme me dit de rester
-pour gouverner sa maison. Je me montrai fort touché de la grâce qu’elle
-me faisait en mon désarroi et m’offris à la servir du mieux que je
-pourrais. Peu de jours après, elle me donna à entendre qu’elle verrait
-de bon œil mon mariage avec une fille qu’elle avait, laquelle était
-très noire et laide comme un diable, fort à l’encontre de mon goût qui
-a toujours été pour les beaux visages. Je lui témoignai une extrême
-joie d’un si grand bienfait si peu mérité, me mettant à ses pieds
-pour qu’elle disposât de moi ainsi que d’une chose à elle, recueillie
-comme épave. Je la servis donc le mieux que je pus. Elle me vêtit
-galamment et m’abandonna libéralement sa maison et son bien. Deux mois
-s’étant passés, nous allâmes à Tucaman afin d’effectuer le mariage.
-J’y demeurai deux autres mois, différant l’exécution, sous divers
-prétextes, jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, je pris une mule et
-détalai. Et ils ne m’ont plus vu.
-
-J’eus à Tucaman une autre aventure du même genre. Au cours de ces deux
-mois que j’y passai amusant mon Indienne, je fis par hasard amitié avec
-le secrétaire de l’Évêque, lequel me festoya et me mena souvent jouer
-chez lui. J’y fis connaissance de don Antonio de Cervantes, chanoine
-de cette église et proviseur dudit Évêque. Lui aussi, s’étant pris de
-goût pour moi, me pria plusieurs fois à dîner et finalement s’ouvrit
-à moi, me disant qu’il avait à la maison une nièce, fillette de mon
-âge, des mieux douées et bien dotée, que je lui avais plu, et qu’il lui
-semblait bienséant de la fiancer avec moi. Je me montrai fort soumis à
-son bienveillant vouloir. Je vis la
-
-[Illustration]
-
-fille, elle me plut. Elle m’envoya un habit de beau velours, douze
-chemises, six paires de chausses de toile de Rouen, quelques cols
-de Hollande, une douzaine de mouchoirs et deux cents pesos dans un
-bassin, le tout en cadeau et par pure galanterie, sans préjudice de
-la dot. Je reçus le présent avec plaisir et haute estime et composai
-la réponse du mieux que je sus, en attendant de lui aller baiser la
-main et me mettre à ses pieds. Je celai ce que je pus à l’Indienne et,
-quant au reste, je lui donnai à entendre que ce gentilhomme, mû par son
-inclination pour moi, avait voulu fêter mon mariage avec sa fille qu’il
-estimait beaucoup. Les choses en étaient là, quand je doublai le cap et
-disparus. Je n’ai jamais su ce qu’il était advenu de la négresse et de
-la nièce du Proviseur.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-_Elle part de Tucaman pour le Potosi._
-
-
-Parti de Tucaman, comme j’ai dit, je piquai droit sur le Potosi qui
-est à quelque cinq cent cinquante lieues de là. Je mis trois mois à
-les faire, chevauchant par terre froide et presque partout déserte. Je
-rencontrai bientôt un soldat qui allait du même côté. J’en fus aise, et
-nous fîmes route ensemble. Peu après, trois hommes, coiffés de monteras
-et armés d’escopettes, sortirent de huttes sises au bord du chemin et
-nous demandèrent la bourse. Il n’y eut pas moyen de les en détourner
-ni de leur persuader que nous n’avions rien à donner. Il nous fallut
-mettre pied à terre et leur faire tête. Nous nous tirâmes dessus, ils
-nous manquèrent; deux d’entre eux tombèrent, l’autre s’enfuit. Nous
-remontâmes à cheval et poursuivîmes notre route.
-
-Finalement, à force de marcher et peiner, nous parvînmes au Potosi
-après plus de trois mois. Nous y entrâmes sans connaître personne, et
-chacun tira de son bord pour faire ses diligences. Quant à moi, je
-fis rencontre de don Juan Lopez de Arquijo, natif de la cité de la
-Plata dans la province de las Charcas, et m’accommodai avec lui pour
-camarero, qui est comme qui dirait majordome, avec salaire appointé
-à neuf cents pesos l’an. Il me confia douze mille moutons de somme
-du pays et quatre-vingts Indiens, avec lesquels je partis pour
-las Charcas. Mon maître y alla aussi. A peine arrivés, il eut avec
-d’aucunes gens des ennuis et débats qui finirent en querelles, prison
-et saisies, à la suite desquelles je dus prendre mon congé et m’en
-revenir.
-
-De retour au Potosi, survint la révolte de don Alonzo Ibañez. Le
-corregidor don Rafael Ortiz, de l’habit de Saint-Jean, rassembla contre
-les rebelles qui étaient plus de cent, une troupe armée. J’en fus. Nous
-sortîmes et les rencontrâmes, une nuit, dans la rue de Santo Domingo.
-Au Corregidor qui leur criait:--Qui vive? ils ne sonnèrent mot et se
-retiraient. A une deuxième sommation, quelques-uns répondirent:--La
-liberté! Le Corregidor, avec plusieurs autres, au cri de: Vive le Roi!
-leur courut sus, nous autres le suivant à balles et taillades. Ils se
-défendirent. Après les avoir resserrés dans une rue, les prenant à
-revers, nous les chargeâmes si roidement qu’ils se rendirent. D’aucuns
-s’échappèrent. Trente-six furent pris et, parmi eux, l’Ibañez. Nous
-trouvâmes sept des leurs et deux des nôtres morts. Il y eut, des deux
-côtés, nombre de blessés. Quelques prisonniers furent mis à la torture
-et confessèrent leur dessein de se soulever avec la ville, cette nuit
-même. Aussitôt trois compagnies de Biscayens et de gens des montagnes
-furent levés pour la garde de la cité. Quinze jours après, ils furent
-tous pendus et la ville demeura tranquille.
-
-Sur ce, à cause de quelque brave action que je dus faire ou que
-j’avais antérieurement faite, l’office d’adjudant sergent-major me fut
-octroyé. Je le remplis deux ans durant. Tandis que je servais ainsi au
-Potosi, le gouverneur don Pedro de Legui, de l’habit de Saint-Jacques,
-donna l’ordre de lever des gens pour les Chunchos et El Dorado, pays
-d’Indiens de guerre, à cinq cents lieues du Potosi, terre riche en or
-et pierreries. Don Bartolomé de Alba était Mestre de Camp. Il fit les
-préparatifs de l’expédition et, tout étant à point, au bout de vingt
-jours, nous quittâmes le Potosi.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-_Elle part du Potosi vers les Chunchos._
-
-
-Partis du Potosi vers les Chunchos, nous parvînmes à un village
-d’Indiens de paix nommé Arzaga, où nous demeurâmes huit jours. Nous
-prîmes des guides pour la route, ce qui ne nous empêcha pas de nous
-perdre et de nous voir en grand désarroi sur des roches plates d’où
-furent précipités cinquante mules chargées de vivres et munitions et
-douze hommes.
-
-Entrant dans l’intérieur du pays, nous découvrîmes des plaines plantées
-d’une infinité d’amandiers pareils à ceux d’Espagne, d’oliviers
-et d’arbres à fruits. Le Gouverneur y voulait faire des semailles
-pour suppléer à la perte de nos vivres. L’infanterie n’y voulut
-point entendre, disant que nous n’étions pas venus pour semer, mais
-pour conquérir et récolter de l’or, et que nous trouverions notre
-subsistance. Ayant passé outre, le troisième jour, nous découvrîmes une
-peuplade d’Indiens qui nous reçurent en armes. Nous avançâmes. Sentant
-l’arquebuse, ils s’enfuirent épouvantés, laissant quelques morts. Nous
-entrâmes dans le village, sans avoir pu prendre un Indien de qui savoir
-le chemin.
-
-A la sortie, le mestre de camp don Bartolomé de Alba, fatigué du poids
-de sa salade, l’ôta pour s’essuyer la sueur. Un endiablé petit gars
-d’une douzaine d’années, qui s’était perché sur un arbre en face la
-sortie, lui tira une flèche qui lui entra dans l’œil et le renversa, si
-grièvement blessé que, le troisième jour, il expira. L’enfant fut mis
-en pièces.
-
-Entre temps, les Indiens, au nombre de plus de dix mille, avaient
-réoccupé le village. Nous leur revînmes dessus si furieusement et en
-fîmes un tel carnage, qu’un ruisseau de sang gros comme une rivière
-coulait au bas de la place. Nous menâmes la poursuite et tuerie
-jusqu’au delà du rio Dorado. Là, le Gouverneur commanda la retraite.
-Nous obéîmes de mauvaise grâce. Quelques-uns avaient recueilli dans les
-cases de l’endroit plus de soixante mille pesos de poudre d’or. Sur
-les bords du fleuve, d’autres en trouvèrent quantité et en emplirent
-leurs chapeaux. Nous apprîmes depuis que les basses eaux en laissent
-ordinairement plus de trois doigts. C’est pourquoi nous demandâmes au
-Gouverneur licence de conquérir cette terre et comme, pour raisons
-à lui, il ne l’octroya pas, plusieurs soldats, entre autres moi,
-s’échappant nuitamment, prirent le large. Parvenus en terre chrétienne,
-nous tirâmes chacun de notre bord. Moi, je gagnai Cenhiago et, de là,
-la province de las Charcas, avec quelques pauvres réaux que, petit à
-petit et bien vite, je perdis.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-_Elle passe à la cité de la Plata._
-
-
-Je passai à la cité de la Plata et m’accommodai avec le capitaine don
-Francisco de Aganumen, Biscayen, très riche mineur, auprès duquel je
-demeurai quelques jours. Je laissai la place à cause d’un désagrément
-que j’eus avec un autre Biscayen ami de mon maître. Entre temps que
-je cherchais un emploi, je me retirai chez une dame veuve nommée doña
-Catalina de Chaves,
-
-[Illustration:
-
-_P. 76_
-]
-
-la plus considérable et qualifiée de la ville, à ce qu’on disait. Grâce
-à un de ses domestiques avec lequel je m’étais lié par hasard, elle me
-permit, en attendant, de prendre gîte dans sa maison.
-
-Or il advint que le Jeudi Saint, cette dame, allant aux stations, se
-rencontra à San Francisco avec doña Francisca Marmolejo, femme de
-don Pedro de Andrade, neveu du comte de Lemos. Pour des questions de
-préséance, elles se prirent de querelle, et doña Francisca s’outrepassa
-jusques à frapper de son patin doña Catalina. Là-dessus, grand émoi et
-attroupement du populaire. Doña Catalina rentra chez elle, où parents
-et connaissances affluèrent. Le cas y fut férocement agité. L’autre
-dame demeura dans l’église au milieu de semblable concours des siens,
-sans oser sortir jusqu’à l’entrée de la nuit que vint don Pedro son
-mari accompagné de don Rafael Ortiz de Sotomayor, Corregidor (qui est
-aujourd’hui à Madrid), chevalier de Malte, des Alcaldes Ordinaires et
-de sergents, avec des torches allumées pour la reconduire chez elle.
-
-En suivant la rue qui va de San Francisco à la place, on entendit
-un bruit de rixe et de couteaux. Corregidors, Alcaldes et sergents
-y allèrent, laissant la dame seule avec son mari. Au même temps, un
-Indien passa en courant et, au passage, lança à Madame doña Francisca
-Marmolejo un coup de couteau ou de rasoir à travers le visage, le lui
-coupa de part en part et continua sa course. Le coup fut si soudain que
-son mari don Pedro ne s’en aperçut pas tout d’abord. Mais bientôt le
-tumulte fut extrême. Vacarme, confusion, rassemblement, nouveaux coups
-de couteau, arrestations, le tout sans s’entendre.
-
-Entre temps, l’Indien alla à la maison de Madame doña Catalina et, en
-entrant, dit à Sa Grâce:--C’est fait.
-
-L’inquiétude grossissait avec la crainte de plus grands malheurs. Il
-dut résulter quelque chose des diligences qui furent faites, car le
-troisième jour le Corregidor entra chez doña Catalina, qu’il trouva
-assise sur son estrade. Il reçut son serment et s’informa si elle
-savait qui avait coupé la figure à doña Francisca Marmolejo. Elle
-répondit que oui. Il lui demanda qui c’était:--Un rasoir et cette main,
-repartit elle. Là-dessus, il sortit, lui laissant des gardes.
-
-Il interrogea un à un les gens de la maison et en vint à un Indien
-auquel il fit peur du chevalet. Le lâche déclara qu’il m’avait vu
-sortir sous un habit et perruque d’Indien que m’avait donnés sa
-maîtresse, que Francisco Ciguren, barbier Biscayen, avait fourni le
-rasoir et qu’il m’avait vu rentrer et entendu dire:--C’est fait. Le
-Corregidor prit acte, m’arrêta, moi et le barbier, nous chargea de
-fers, nous sépara et nous mit au secret. Quelques jours passèrent
-ainsi. Une nuit, un Alcalde de la Royale Audience qui avait pris la
-cause en main et avait, je ne sais pourquoi, arrêté des sergents, entra
-dans la prison et fit donner la question au barbier, qui avoua aussitôt
-son cas et le fait d’autrui. Après quoi, ce fut mon tour. L’Alcalde
-reçut ma déclaration. J’affirmai énergiquement ne rien savoir. Il passa
-outre et me fit dépouiller et mettre sur le chevalet. Un procureur
-entra, alléguant que j’étais Biscayen et qu’il n’était loisible de me
-bailler la torture, pour cause de privilège de noblesse. L’Alcalde n’en
-fit cas et poursuivit. On commença de serrer les vis. Je demeurai ferme
-comme un chêne. L’interrogatoire et les tours de vis continuaient,
-lorsqu’on lui fit tenir un papier, à ce que je sus depuis, de doña
-Catalina de Chaves. On le lui mit dans la main, il l’ouvrit, lut,
-demeura, un moment, immobile, à me regarder et dit:--Qu’on ôte ce
-garçon de là. On me retira du chevalet, on me réintégra dans ma prison;
-et il s’en retourna chez lui.
-
-Le procès se suivit, je ne saurais dire comme, tant et si bien que j’en
-sortis condamné à dix ans de Chili sans solde, et le barbier à deux
-cents coups de fouet et six ans de galères. Nous en appelâmes, à grand
-renfort de sollicitations de compatriotes. L’affaire suivit son cours,
-je ne sais trop comment. Bref, un beau jour, sentence fut rendue en la
-Royale Audience, par laquelle j’étais acquitté et Madame doña Francisca
-condamnée aux dépens. Le barbier s’en tira aussi. De tels miracles sont
-fréquents en semblables conflits, surtout aux Indes, grâce à la belle
-industrie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-_Elle passe à las Charcas._
-
-
-Quitte de cette angoisse, je ne pus faire moins que de m’absenter de la
-Plata. Je passai à las Charcas, à seize lieues de là. J’y retrouvai le
-déjà nommé don Juan Lopez de Arquijo, qui me confia dix mille têtes de
-moutons du pays avec cent et quelques Indiens et me remit une grosse
-somme de deniers pour aller, aux plaines de Cochabamba, acheter du blé
-et, après
-
-[Illustration:
-
-_P. 80_
-]
-
-l’avoir fait moudre, le vendre au Potosi où il y avait disette. J’y
-fus, achetai huit mille fanègues à quatre pesos, les chargeai sur les
-moutons, me rendis aux moulins de Guilcomayo, en fis moudre trois mille
-cinq cents et, les ayant portées au Potosi, les vendis de prime abord
-aux boulangers du lieu à quinze pesos et demi. Puis je retournai aux
-moulins, où je trouvai partie du reste moulu et des acheteurs auxquels
-je vendis le tout à dix pesos. Après quoi, je revins à las Charcas,
-avec l’argent comptant, vers mon maître qui, vu le bon profit, me
-renvoya à Cochabamba.
-
-Entre temps, un dimanche, à las Charcas, n’ayant que faire, j’entrai
-jouer chez don Antonio Calderon, neveu de l’Évêque. Il y avait là le
-Proviseur, l’Archidiacre et un marchand de Séville marié dans le pays.
-Je m’assis au jeu avec le marchand. La partie s’engagea. Sur un coup,
-le marchand, déjà piqué, dit:--Je fais.--Combien faites-vous?--Je
-fais, redit-il.--Combien faites-vous? répétai-je. Il frappa sur la
-table avec un doublon, en criant:--Je fais une corne!--Je tiens,
-répliquai-je, et je double pour celle qui vous reste. Il jeta les
-cartes et tira sa dague. Moi, la mienne. Les assistants se jetèrent
-sur nous et nous séparèrent. On changea d’entretien. A la nuit close,
-je sortis pour rentrer chez moi. A quelques pas, au coin d’une rue, je
-tombe sur mon homme. Il tire son épée et marche sur moi. Je dégaîne,
-nous nous chargeons. Après avoir quelque peu ferraillé, je lui poussai
-une botte. Il tomba. On vint au bruit, la Justice accourut et me voulut
-prendre; je résistai, reçus des blessures et, battant en retraite, me
-réfugiai dans la cathédrale. Je m’y tins quelques jours, averti par mon
-maître de me garder. Enfin, une belle nuit, toutes précautions prises,
-je partis pour Piscobamba.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-_Elle part de las Charcas pour Piscobamba._
-
-
-Arrivé à Piscobamba, je me retirai chez un ami, Juan Torrizo de
-Zaragoza, où je demeurai quelques jours. Une nuit, tout en soupant, on
-organisa une partie avec quelques amis qui étaient entrés. Je m’assis
-en face d’un Portugais, Fernando de Acosta, fort ponte. Son enjeu était
-de quatorze pesos par pinta. Je lui tirai seize pintas. En les voyant,
-il se donna un soufflet au visage, s’exclamant:--Le diable incarné
-m’assiste!--Jusqu’à présent, qu’a donc perdu Votre Grâce pour perdre
-ainsi le sens? lui dis-je. Il allongea les mains à me toucher le menton
-et cria:--J’ai perdu les cornes de mon père! Je lui jetai les cartes au
-nez et tirai mon épée. Lui, la sienne. Les assistants s’entremirent et
-nous retinrent. Tout s’arrangea, on plaisanta et rit des piques du jeu.
-Il paya et s’en alla, en apparence bien tranquille.
-
-A trois nuits de là, rentrant à la maison, vers les onze heures,
-j’entrevis un homme posté au coin d’une rue. Je mis la cape de
-biais, dégaînai et m’avançai. En approchant, il se jeta sur moi, me
-chargeant et criant:--Gueux de cornard! Je le reconnus à la voix. Nous
-ferraillâmes. Presque aussitôt, je lui donnai de la pointe et il tomba
-mort.
-
-Je restai un moment, songeant à ce que je ferais. Je regardai de tous
-côtés et ne vis personne. J’allai chez mon ami Zaragoza et me couchai
-sans mot dire. Dès le matin, le corregidor don Pedro de Meneses me vint
-faire lever et m’emmena. J’entrai à la prison et on me mit aux fers.
-Au bout d’une heure environ, le Corregidor revint avec un greffier et
-reçut ma déclaration. J’affirmai ne rien savoir. On passa aux aveux.
-Je niai. L’acte d’accusation fut dressé, je fus admis à la preuve. Je
-la fis. La publication faite, je vis des témoins que je ne connaissais
-aucunement. Sentence de mort fut rendue. J’en appelai. Ce nonobstant
-on ordonna d’exécuter. J’étais fort affligé. Un moine entra pour me
-confesser, je m’y refusai; il s’obstina, je tins bon. Il se mit à
-pleuvoir des moines. J’en étais submergé, mais j’étais devenu un vrai
-Luther. Enfin, ils me vêtirent d’un habit de taffetas et me hissèrent
-sur un cheval, le Corregidor ayant répondu à leurs instances que si je
-voulais aller en enfer cela ne le regardait point. On me tira de la
-prison,
-
-[Illustration]
-
-me conduisant par des rues détournées et peu fréquentées, de peur des
-moines. J’advins au gibet. Les moines m’avaient ôté tout jugement, à
-force de cris et de poussées. Ils me firent monter quatre échelons, et
-celui qui m’assommait le plus était un dominicain, Fray Andrès de San
-Pablos, que j’ai vu et à qui j’ai parlé, à Madrid, il y a à peu près
-un an, dans le collège d’Atocha. Je dus monter plus haut. On me jeta le
-voletin (c’est le mince cordeau avec lequel on pend). Le bourreau me le
-mettait de travers.--Ivrogne, lui dis-je, mets-le bien ou ôte-le, car
-ces bons pères m’ont suffisamment jugulé!
-
-J’en étais là, lorsque entra à toute poste un courrier de la cité
-de la Plata dépêché par le Secrétaire, sur l’ordre du Président don
-Diego de Portugal, à la requête de Martin de Mendiola, Biscayen, qui
-avait été informé de mon procès. Ce courrier rendit en mains propres
-au Corregidor, par-devant un greffier, un pli dans lequel l’Audience
-lui ordonnait de surseoir à l’exécution de la sentence, et de remettre
-l’accusé et les pièces à la Royale Audience, à douze lieues de là. La
-cause en fut singulière et manifeste miséricorde de Dieu. Il paraît
-que ces témoins soi-disant oculaires qui déposèrent contre moi dans
-l’affaire du meurtre du Portugais, tombèrent aux mains de la justice
-de la Plata, pour je ne sais quels méfaits, et furent condamnés à
-la potence. Au pied du gibet, ils déclarèrent, sans savoir l’état
-où j’étais, que induits et payés, ils avaient, sans me connaître,
-faussement témoigné contre moi dans cette affaire d’homicide. C’est
-pourquoi l’Audience, à la requête de Martin de Mendiola, s’émut et
-ordonna le renvoi.
-
-Cette dépêche venue si à point excita l’allégresse du peuple
-compatissant. Le Corregidor me fit ôter du gibet et ramener à la
-prison, d’où il m’expédia sous bonne garde à la Plata. A peine arrivé,
-mon procès fut revu et annulé sur la déclaration faite par ces hommes
-au pied de la potence, et, n’ayant rien autre à ma charge, je fus
-relâché au bout de vingt-quatre jours. Je séjournai quelque temps à la
-Plata.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-_Elle passe à la cité de Cochabamba et revient à la Plata._
-
-
-De la Plata, je passai à la cité de Cochabamba, afin d’y régler
-des comptes qu’avait ledit Juan Lopez de Arquijo avec don Pedro de
-Chavarria, Navarrais de naissance, y résidant et marié à doña Maria
-Davalos, fille de feu le capitaine Juan Davalos et de Maria de Ulloa,
-nonne à la Plata dans le couvent qu’elle y fonda. Nous arrêtâmes les
-comptes, et il en résulta un reliquat de mille pesos en faveur dudit
-Arquijo, mon maître. Ledit Chavarria me les versa de fort bonne grâce,
-m’invita à dîner et m’hébergea deux jours. Ensuite, je pris congé et
-partis, chargé par la femme de plusieurs commissions pour sa mère,
-nonne à la Plata, que je devais aller visiter de sa part.
-
-Après avoir quitté mes hôtes, je m’amusai avec des amis à des
-bagatelles, jusque sur le tard. Enfin je partis. Mon chemin était de
-passer devant la porte de Chavarria. En passant, je vis du monde dans
-l’allée de la maison; au dedans on menait grand bruit. Je m’arrêtai
-pour écouter. Au même instant, doña Maria Davalos me cria de la
-fenêtre:--Seigneur capitaine, emmenez-moi, mon mari veut me tuer!
-Ce disant, elle se jette en bas. Deux moines s’approchèrent et me
-dirent:--Emmenez-la! son mari l’a trouvée avec don Antonio Calderon,
-
-[Illustration:
-
-_P. 89_
-]
-
-neveu de l’Évêque; il a tué l’homme et veut en faire autant à la femme,
-qu’il tient enfermée. Sur ce, ils me la mirent en croupe et je piquai
-ma mule.
-
-Je n’arrêtai pas de marcher jusqu’à la minuit que j’arrivai au rio
-de la Plata. J’avais rencontré en chemin, venant de la Plata, un
-domestique de Chavarria qui nous dut reconnaître, malgré tout ce que
-je fis pour m’écarter et me celer. Il avisa probablement son maître.
-En arrivant au fleuve, je fus désespéré; il était fort gros et il me
-parut impossible de le franchir à gué. Elle me dit:--En avant! Il faut
-passer, coûte que coûte, à la grâce de Dieu! Je mis pied à terre,
-tâchai de découvrir un gué et me décidai pour celui qui me parut le
-meilleur. Je remontai, mon affligée toujours en croupe, et entrai
-dans l’eau. Nous enfonçâmes, Dieu nous soutint et nous passâmes. Une
-auberge était proche, je réveillai l’hôte qui fut ébahi de nous voir
-à pareille heure, ayant traversé le fleuve. Je m’occupai de faire
-reposer ma mule. L’hôte nous servit des œufs, du pain et des fruits.
-Nos vêtements tordus et égouttés, nous repartîmes grand’erre et, au
-point du jour, découvrîmes, à cinq lieues environ, la cité de la Plata.
-
-Cette vue nous avait un peu consolés, quand tout à coup doña Maria
-m’étreint plus fort en s’écriant:--Aïe, Seigneur, mon mari! Je me
-tournai et le vis monté sur un cheval qui paraissait rendu.
-
-Je ne sais vraiment pas, et j’en suis encore émerveillé, comme cela
-se put faire. Je partis de Cochabamba le premier, le laissant dans sa
-maison, et, sans m’arrêter une minute, j’allai jusqu’au fleuve, je le
-passai, gagnai l’auberge, y demeurai à peu près une heure et repartis.
-D’ailleurs, il fallut à ce domestique rencontré en route, et qui
-probablement l’avisa, le temps d’arriver et à Chavarria celui de monter
-
-[Illustration]
-
-à cheval et de partir. Comment donc me sortit-il à l’encontre sur le
-chemin? Je n’y comprends rien, à moins que, connaissant mal le pays,
-je n’aie fait plus de détours que lui.
-
-Quoi qu’il en soit, il nous tira un coup d’escopette à trente pas et
-nous manqua. Les balles nous passèrent si près que nous les ouïmes
-siffler. Je poussai ma mule et dévalai à travers les halliers d’une
-côte, sans plus le voir. Son cheval devait être fourbu. Après quatre
-longues lieues de course, j’entrai à la Plata, las et éreinté, et
-allant droit à la grand’porte du couvent de San Agustin, je remis doña
-Maria Davalos à sa mère.
-
-En revenant prendre ma mule, je me trouvai nez à nez avec Pedro de
-Chavarria. Il se jeta sur moi, l’épée au poing, sans me donner le
-loisir de le raisonner. Sa brusque apparition m’alarma fort. Il me
-surprenait, recru de fatigue, plein de compassion pour son erreur,
-car il me tenait pour l’affronteur. Je tâchai de me défendre. Tout en
-ferraillant, nous entrâmes dans l’église. Là, il me piqua par deux
-fois à la poitrine, sans que je l’eusse touché. Il était sans doute
-plus dextre que moi. La colère me gagna, je le pressai et le menai
-toujours rompant, jusqu’à l’autel. Là, il me porta une rude botte à
-la tête, je la parai de la dague et lui entrai d’un empan mon fer à
-travers les côtes. La foule était telle qu’il ne put riposter. La
-Justice survint qui nous voulait tirer de l’église. Mais deux moines de
-San Francisco qui est en face me transportèrent dans le couvent avec
-l’aide secrète de l’Alguacil Mayor don Pedro Beltran, beau-frère de mon
-maître Juan Lopez de Arquijo. Recueilli charitablement et assisté en ma
-cure par ces saints pères, je demeurai cinq mois dans cette retraite de
-San Francisco.
-
-Chavarria resta aussi de longs jours à se guérir de sa blessure,
-toujours réclamant à grands cris sa femme. Il y eut à ce sujet
-procédures et diligences. Elle résistait, alléguant le risque
-manifeste de la vie. L’Archevêque, le Président et d’autres seigneurs
-s’y employèrent et convinrent enfin qu’ils entreraient tous deux en
-religion et feraient profession, elle au couvent où elle était et lui
-là où il lui plairait.
-
-Il ne restait plus à régler que mon cas. Plainte avait été déposée. Mon
-maître Juan Lopez de Arquijo vint et informa l’Archevêque don Alonso
-de Peralta, le Président et les Seigneurs de la vérité et de la rare
-aventure où, naïvement et sans malice aucune, je m’étais embesogné, si
-différente de ce que cet homme s’était imaginé, n’ayant fait rien autre
-que secourir au dépourvu une femme qui s’était jetée à moi pour fuir la
-mort et la remettre, sur sa requête, au couvent de sa mère. La chose
-vérifiée et reconnue patente fut jugée satisfaisante et la plainte sans
-objet. On poursuivit l’entrée en religion des deux autres. Je sortis de
-ma retraite, réglai mes affaires et visitai fréquemment ma nonne, sa
-mère et d’autres dames du lieu qui, par reconnaissance, me régalèrent à
-qui mieux mieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-_Elle passe de la Plata à Piscobamba et à Mizque._
-
-
-Je me mis en quête d’un emploi. Madame doña Maria de Ulloa, sensible
-à mon service, m’obtint du Président et de l’Audience une commission
-pour Piscobamba et les plaines de Mizque, ayant pour objet la recherche
-et le châtiment de certains délits qui y avaient été commis. Flanqué
-d’un greffier et d’un alguacil, je partis. J’allai à Piscobamba où
-je poursuivis et appréhendai l’Alferez Francisco de Escobar résidant
-et marié audit endroit. Il était accusé d’avoir traîtreusement occis
-deux Indiens pour les voler et de les avoir enterrés chez lui, dans
-une carrière. J’y fis creuser et les retrouvai. Je poursuivis la cause
-dans tous ses termes jusqu’à la mettre en état. Je la fermai. Les
-parties citées, je rendis sentence, condamnant le coupable à mort. Il
-en appela. J’octroyai l’appel, et procès et accusé furent transférés à
-l’Audience de la Plata. Le jugement y fut confirmé et l’homme pendu.
-
-Je passai aux plaines de Mizque et, après avoir réglé l’affaire qui m’y
-appelait, je revins rendre compte de ma mission et remettre les pièces
-concernant Mizque. Puis je restai quelques jours à la Plata.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-_Elle va à la cité de la Paz et tue un homme._
-
-
-Je passai à la Paz où je vécus tranquille pendant quelque temps. Un
-beau jour, libre de tout souci, je m’arrêtai à la porte du corregidor
-don Antonio Barraza à converser avec un sien domestique, quand le
-diable soufflant la braise, il finit par me donner un démenti et me
-frappa de son chapeau par le visage. Je tirai la dague et il tomba mort
-sur la place. Tant de gens se ruèrent sur moi que je fus saisi, blessé
-et jeté en prison. Ma guérison et mon procès marchèrent de compagnie.
-La cause fut instruite, mise en état, d’autres y furent jointes et le
-Corregidor me condamna à mort. J’en appelai, mais, ce nonobstant, il
-fut ordonné de passer outre à l’exécution.
-
-Je mis deux jours à me confesser. Le suivant, la messe fut dite dans
-la prison et le saint prêtre, ayant consommé, se retourna, me donna la
-communion et revint à l’autel. Tout aussitôt, je crachai l’hostie que
-j’avais dans la bouche et la reçus dans la paume de la main droite en
-criant:--J’en appelle à l’Église! J’en appelle à l’Église! Le tumulte
-fut extrême. Tous disaient que j’étais hérétique. Le prêtre vint au
-bruit et défendit que personne m’approchât. Comme il achevait sa
-messe, le seigneur Évêque don fray Domingo de Valderrama, dominicain,
-entra accompagné du Gouverneur. Prêtres et peuple s’assemblèrent, les
-cierges furent allumés, le dais apporté, et l’on me mena en procession
-au tabernacle. Là, tous à genoux, un prêtre revêtu de ses ornements
-me prit l’hostie de la main et l’introduisit dans le tabernacle. Je
-ne vis pas où il la mit. Ensuite, on me gratta la main, on me la lava
-à plusieurs reprises et on me l’essuya. Après quoi, l’église évacuée
-et Leurs Seigneuries sorties, je restai seul. Un saint religieux
-franciscain qui était dans la prison, et qui en dernier lieu me
-confessa, m’avait, outre ses bons avis, donné ce bon conseil.
-
-Durant plus d’un mois, le Gouverneur tint l’église cernée. Moi, je m’y
-tenais bien à couvert. Enfin, il retira les gardes. Un saint prêtre du
-lieu, par ordre du seigneur Évêque, à ce que je supposai, après avoir
-reconnu les alentours et la route, me donna une mule et de l’argent et
-je partis pour le Cuzco.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-_Elle part pour la cité du Cuzco._
-
-
-La cité du Cuzco ne le cède en rien à Lima en habitants et richesses.
-Tête d’Évêché, sa cathédrale dédiée à l’Assomption de Notre-Dame
-est desservie par cinq prébendiers et huit chanoines. Elle a huit
-paroisses, quatre monastères de religieux Franciscains, Dominicains,
-Augustins et de la Merci, quatre collèges, deux couvents de femmes et
-trois hôpitaux.
-
-Là m’advint, au bout de quelques jours, une cruelle mésaventure
-réellement et vraiment non méritée, car je n’étais aucunement coupable,
-mais bien mal noté. Une nuit, à l’improviste, mourut don Luis de
-Godoy, Corregidor du Cuzco, Cavalier des mieux doués et qualifiés de
-l’endroit. Il fut tué, comme on le découvrit depuis, par un certain
-Carranza, à la suite de contestations trop longues à déduire. L’auteur
-du méfait étant inconnu, on me l’imputa. Le corregidor don Fernando de
-Guzman m’arrêta et me tint cinq mois en prison et lourde affliction.
-Enfin, au bout de ce temps, Dieu permit que la vérité fût découverte
-et ma complète innocence en cette affaire. Je fus mis en liberté et
-déguerpis du Cuzco.
-
-[Illustration:
-
-_P. 114_
-]
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
- _Elle passe à Lima, prend part à la sortie contre le Hollandais,
- fait naufrage, est recueillie par la flotte ennemie et jetée sur la
- côte de Paita d’où elle rentre à Lima._
-
-
-Je gagnai Lima. Don Juan de Mendoza y Luna, marquis de Montes Claros,
-était en ce temps vice-roi du Pérou. Le Hollandais battait alors
-Lima avec huit navires de guerre et la cité était en armes. Nous lui
-sortîmes à l’encontre du port du Callao, dans cinq bateaux. Longtemps
-tout alla bien pour nous, quand notre nef Amirale fut si rudement
-abordée qu’elle coula. Seuls, trois hommes purent s’échapper en nageant
-vers un navire ennemi qui les recueillit. C’était moi, un Franciscain
-déchaux et un soldat. L’ennemi nous traita mal, nous bafouant et
-moquant. Tout l’équipage de l’Amirale périt.
-
-Au matin, nos quatre nefs, dont était général don Rodrigo de Mendoza,
-étant rentrées au port du Callao, on trouva en moins neuf cents hommes,
-parmi lesquels je fus compté comme perdu avec l’Amirale. J’étais
-au pouvoir des ennemis, craignant fort qu’ils ne m’emmenassent en
-Hollande. Au bout de vingt-six jours, ils nous jetèrent, moi et mes
-deux compagnons, sur la côte de Paita, à une centaine de lieues de
-Lima. Après plusieurs journées de misère, un brave homme, apitoyé par
-notre dénûment, nous habilla et nous donna de quoi regagner Lima.
-
-[Illustration]
-
-J’y demeurai environ sept mois, m’ingéniant du mieux que je pus.
-J’avais acheté un bon cheval, à bon marché, et je me plaisais à le
-monter en attendant mon départ pour le Cuzco. Un jour, prêt à partir,
-je traversais la place, quand un alguacil vint à moi et me dit que
-le seigneur Alcalde don Juan de Espinosa, chevalier de l’Ordre de
-Saint-Jacques, me faisait appeler. Je m’avançai vers Sa Grâce.
-Deux soldats étaient là. A mon approche, ils s’écrièrent:--C’est
-lui, seigneur! Ce cheval est le nôtre, c’est celui qui nous manque
-et nous en donnerons sans tarder des preuves suffisantes! Des
-sergents m’entourèrent et l’Alcalde s’exclama:--Que faire? Le cas
-est embarrassant. Moi, prise au dépourvu, je ne savais que dire.
-Inquiète et confuse, je devais avoir l’air coupable, lorsqu’il me
-vint à l’idée d’ôter vivement ma cape et, la jetant sur la tête du
-cheval:--Seigneur, fis-je, je supplie Votre Grâce de vouloir bien
-demander à ces gentilshommes quel est l’œil qui manque à ce cheval,
-le droit ou le gauche? Ce peut être une autre bête et ces messieurs
-peuvent faire erreur.--C’est juste, dit l’Alcalde. Vous autres,
-répondez en même temps, de quel œil est-il borgne? Ils demeurèrent
-confus.--Allons, insista l’Alcalde, dites ensemble.--Du gauche, dit
-l’un.--Du droit, fit l’autre, du gauche, veux-je dire!--Votre preuve
-ne vaut rien et ne concorde guère, conclut l’Alcalde. Là-dessus, tous
-deux se mirent à crier à la fois:--Du gauche! du gauche! Nous l’avons
-dit tous les deux, d’ailleurs, ce n’est pas se tromper de beaucoup.
-J’intervins:--Seigneur, il n’y a pas là de preuve, l’un dit blanc
-et l’autre noir.--Non! Nous avons toujours répondu de même, protesta
-l’un d’eux, qu’il est borgne de l’œil gauche: j’allais le dire, la
-langue m’a tourné, mais je me suis repris aussitôt et j’affirme que
-ce cheval est borgne de l’œil gauche! L’Alcalde hésitait.--Qu’ordonne
-Votre Grâce? lui demandai-je.--Que s’il n’est d’autre preuve, vous
-alliez avec Dieu à vos affaires. Alors, tirant ma cape:--Votre Grâce le
-peut voir, ni l’un ni l’autre n’a dit vrai, mon cheval est sain et non
-point borgne. L’Alcalde se leva, s’approcha du cheval, le regarda et
-dit:--Montez, Monsieur, et allez avec Dieu! Puis se retournant vers les
-deux compères, il les fit empoigner.
-
-J’enfourchai mon cheval et m’en allai, sans savoir la fin de leur
-mésaventure, car je partis pour le Cuzco.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-_Au Cuzco, elle tue le Nouveau Cid et est grièvement blessée._
-
-
-Je revins au Cuzco et me logeai dans la maison du Trésorier don Lope de
-Alcedo. J’y demeurai quelque temps. Un jour, j’entrai chez un ami pour
-jouer. Nous étions deux amateurs assis à la table. Le jeu courait. Le
-Nouveau Cid vint se mettre à côté de moi. C’était un homme brun, velu,
-de très haute taille et de mine farouche. On
-
-[Illustration]
-
-l’avait surnommé le Nouveau Cid. Je continuai mon jeu et gagnai un
-coup. Il allongea la main dans mon argent, prit quelques réaux de huit
-et sortit. Un moment après, il rentra et, manœuvrant de même, prit une
-autre poignée et se mit derrière moi. Je préparai ma dague et continuai
-de jouer. Pour la troisième fois, il recommença son manège. Je le
-sentis venir, d’un coup de dague lui clouai la main sur la table et,
-me levant, tirai mon épée. Les assistants en firent autant. D’autres
-amis du Cid vinrent à la rescousse et me serrèrent de près. Blessé en
-trois endroits, je gagnai la rue et ce fut heureux, car ils m’auraient
-mis en pièces. Le premier qui sortit derrière moi fut le Cid. Je le
-reçus par une estocade, mais il était plastronné. Les autres sortirent
-et me pressèrent. Deux Biscayens qui passaient par là fort à point
-accoururent au bruit et, me voyant seul et contre cinq, se mirent à
-mon côté. Néanmoins, nous avions le dessous et il nous fallut filer
-tout le long d’une rue pour prendre le large. En arrivant auprès de San
-Francisco, le Cid me dagua par derrière si furieusement qu’il me perça
-de part en part l’épaule. Un autre m’entra d’un empan son épée dans le
-côté gauche. Je chus à terre dans une mer de sang.
-
-Sur ce, les uns et les autres gagnèrent au pied. Je me relevai, dans
-l’angoisse de la mort, et vis le Cid à la porte de l’église. J’allai
-sur lui. Il vint à moi:--Chien! Tu es donc encore vivant! et il
-me détacha une estocade. Je la parai avec la dague et ripostai si
-heureusement que mon fer, pénétrant au creux de l’estomac, le traversa.
-Il tomba, demandant confession. Je tombai aussi. Le peuple s’attroupa
-avec quelques moines et le corregidor don Pedro de Cordova, de l’habit
-de Saint-Jacques, qui me voyant empoigner par les sergents, leur
-dit:--Laissez! Il n’est plus bon qu’à confesser. Le Cid expira sur
-la place. Des âmes charitables me portèrent chez le Trésorier où je
-logeais. On me coucha. Le chirurgien n’osa pas me toucher avant que
-je ne fusse confessé, de peur que je n’expirasse. Le Père fray Luis
-Ferrer de Valence, un fameux homme, vint et me confessa. Me voyant
-mourir, j’avouai mon sexe. Il s’émerveilla, me donna l’absolution et
-tâcha de me conforter et consoler. Après avoir reçu le viatique, je me
-sentis plus fort.
-
-Le pansement commença. J’en souffris beaucoup. La douleur et le sang
-perdu m’ôtèrent tout sentiment. Je restai en cet état quatorze heures
-et, tout ce temps, ce saint homme ne me quitta pas. Que Dieu le lui
-paye! Je revins à moi, appelant Saint Joseph. J’eus là de hautes
-assistances. Dieu sait pourvoir à la nécessité. Les trois jours se
-passèrent. Au cinquième, on commença d’espérer. Bientôt, une nuit, on
-me transporta à San Francisco, dans la cellule du Père fray Martin de
-Arostegui, où je passai les quatre mois que dura ma maladie. A cette
-nouvelle, le Corregidor furieux
-
-[Illustration:
-
-_P. 123_
-]
-
-fit garder les alentours et battre les chemins.
-
-Déjà mieux portant, convaincu que je ne pouvais rester au Cuzco et
-redoutant la haine de certains amis du mort, avec l’aide et sur le
-conseil des miens, je résolus de changer d’air. Le Capitaine don Gaspar
-de Carranza me donna mille pesos, le Trésorier don Lope de Alcedo trois
-mules et des armes, don Francisco de Arzaga trois esclaves. Ainsi muni
-et accompagné de deux amis Biscayens, hommes sûrs, je partis une belle
-nuit du Cuzco vers Guamanga.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
- _Partie du Cuzco pour Guamanga, elle passe par le pont de
- Andahuilas et Guancavélica._
-
-
-Étant sorti du Cuzco, ainsi que je l’ai conté, j’arrivai au pont
-d’Apurimac où je trouvai la Justice et les amis du défunt Cid qui me
-guettaient au passage.--Je vous arrête! cria le sergent, et il me vint
-mettre la main dessus, assisté de huit autres personnages. Nous étions
-cinq qui ne nous laissâmes pas intimider. L’affaire fut chaude.
-
-[Illustration]
-
-De prime abord, un de mes nègres fut jeté bas. Un homme de l’autre
-bande le suivit de près, puis un autre. Mon second nègre tomba. D’un
-coup de pistolet, je renversai le sergent. Plusieurs de ses partisans
-étaient blessés. Au bruit des armes à feu, ils décampèrent laissant,
-sauf à y revenir, trois des leurs sur la place. La juridiction du Cuzco
-s’étend, à ce qu’on dit, jusqu’à ce pont, mais ne passe pas plus outre.
-C’est pourquoi mes camarades, après m’avoir accompagné jusque-là,
-rebroussèrent. Je poursuivis ma route.
-
-En entrant à Andahuilas, je rencontrai le Corregidor qui, de la
-façon la plus affable et courtoise, m’offrit sa personne et sa
-maison, et m’invita à dîner. Je n’acceptai pas et, me méfiant de tant
-d’honnêtetés, je partis.
-
-Arrivé à la cité de Guancavélica, je descendis à l’auberge. J’employai
-un couple de jours à visiter l’endroit. En entrant sur une petite
-place, proche la colline de vif-argent, j’y aperçus le Docteur
-Solorzano, Alcalde de Cour de Lima, qui était venu prendre résidence
-au Gouverneur don Pedro Osorio. Je vis un alguacil, que je sus depuis
-se nommer Pedro Xuarez, s’approcher de lui. Le Docteur tourna la tête,
-me regarda, tira un papier, y jeta l’œil et me regarda derechef.
-L’alguacil et un nègre s’avancèrent aussitôt vers moi. Je m’esquivai
-d’un air indifférent, quoique fort soucieux au fond. J’avais à peine
-fait quelques pas, que l’alguacil, me dépassant, m’ôte son chapeau.
-J’ôte le mien. Le nègre, venu par derrière, m’empoigne la cape. Je la
-lui laisse aux mains et tire mon épée et un pistolet. Ils me chargent
-tous deux, l’arme haute. Je lâche le coup, l’alguacil s’effondre,
-j’estocade le nègre, il tombe, je détale, et rencontrant un Indien qui
-tenait par la bride un cheval, que je sus depuis être à l’Alcalde, je
-le lui prends, saute dessus, et pique vers Guamanga, à quatorze lieues
-de là.
-
-Après avoir traversé le rio de Balsas, je descendis pour laisser un
-peu souffler le cheval. A ce moment, je vois arriver trois cavaliers
-qui entrent jusqu’au milieu de la rivière. Mû par je ne sais quel
-pressentiment, je leur criai:--Où allez-vous donc, messieurs?--Vous
-arrêter, seigneur Capitaine, me répondit l’un d’eux. Je tirai mes
-armes, armai deux pistolets, et dis:--Vous ne m’aurez pas vivant, il
-faut me tuer pour me prendre. Et je m’approchai de la berge. Alors
-un autre:--Seigneur Capitaine, nous avons des ordres et il faut bien
-marcher, mais nous sommes tout au service de Votre Grâce. Et ils
-étaient toujours arrêtés au beau milieu de l’eau. Je leur sus gré du
-bon procédé. Déposant sur une pierre trois doublons, je remontai à
-cheval et, après force courtoisies, repris le chemin de Guamanga.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
- _Son entrée à Guamanga et ses aventures jusqu’à ses aveux au
- seigneur Évêque._
-
-
-J’entrai dans Guamanga et me logeai à l’hôtellerie. J’y rencontrai
-un soldat de passage qui s’éprit du cheval; je le lui vendis deux
-cents pesos. J’allai visiter la ville. Elle me parut belle, pleine de
-beaux édifices, les meilleurs que j’aie vus au Pérou. Je vis trois
-couvents de Religieux de la Merci, de Franciscains et de Dominicains,
-un couvent de nonnes, un hôpital, une multitude d’Indiens et nombre
-d’Espagnols. Le lieu est agréablement tempéré. C’est une plaine ni
-froide ni chaude, riche en froment, vin, fruits et grains divers.
-L’église est bonne, avec trois prébendes, deux chanoines et un saint
-Évêque, don fray Agustin de Carvajal, religieux Augustin, qui me fut
-secourable médecin. Il me manqua trop tôt, trépassant subitement l’an
-mil six cent vingt. Il était Évêque, à ce qu’on disait, depuis l’an
-douze.
-
-Je séjournai quelque temps à Guamanga et le guignon voulut que
-j’entrasse parfois dans une maison de jeu. Un jour que je m’y trouvais,
-le corregidor don Baltasar de Quiñones survint et, me regardant, me
-demanda d’où j’étais.--De Biscaye, répondis-je.--Et d’où venez-vous
-présentement?--Du Cuzco. Il resta un moment à m’examiner, et dit:--Je
-vous arrête.--Bien volontiers, repartis-je, et, tirant l’épée, je
-reculai vers la porte. Il se mit à crier:--Main-forte au Roi! Je
-rencontrai à la porte une telle résistance, que je ne pus sortir. Je
-montrai un pistolet à trois canons. On me fit place et je disparus
-pour aller me cacher au logis d’un nouvel ami que je m’étais fait. Le
-Corregidor partit et fit saisir ma mule et quelques menues choses que
-j’avais à l’hôtellerie.
-
-Je demeurai plusieurs jours chez ledit ami, ayant découvert qu’il était
-Biscayen. Cependant on ne sonnait mot de l’aventure, et la Justice ne
-semblait pas s’en occuper. Néanmoins, il nous parut prudent de changer
-d’air; il n’était pas plus sain là qu’ailleurs. Le départ fut décidé.
-Une nuit, je sortis. A peine dehors, ma malechance me fait rencontrer
-deux alguacils.--Qui va là?--Ami.--Votre nom?--Le Diable! La réponse
-était incongrue, ils veulent m’arrêter, je dégaîne. Grand tapage.
-Ils crient:--Main-forte! à l’aide! On s’attroupe. Le Corregidor
-sort de chez l’Évêque. Des sergents me happent. Me voyant pris, je
-lâche un coup de pistolet. J’en abats un. Le tumulte redouble. Mon
-ami le Biscayen et d’autres compatriotes se rangent auprès de moi.
-Le Corregidor hurlait:--Tuez-le! Les coups de feu partaient de tous
-côtés. Tout à coup, éclairé par quatre torches flambantes, l’Évêque
-parut et entra dans la mêlée. Son secrétaire don Juan Bautista de
-Arteaga s’achemina vers moi. Il s’avança et me dit:--Seigneur Alferez,
-rendez-moi vos armes.--Seigneur, lui répondis-je, j’ai ici bien des
-ennemis.--Rendez-les, insista-t-il, vous êtes en sûreté avec moi et je
-vous donne parole de vous tirer d’ici sain et sauf, quoi qu’il m’en
-puisse coûter. Alors je m’écriai:--Illustrissime Seigneur, sitôt que
-je serai dans l’église, je baiserai les pieds à votre Très Illustre
-Seigneurie. Au même instant, quatre esclaves du Corregidor se
-
-[Illustration:
-
-_P. 136_
-]
-
-jettent sur moi, me tiraillant outrageusement, sans aucun égard pour
-une si glorieuse présence, de sorte que, me défendant, il me fallut
-jouer des mains et en culbuter un. Le secrétaire du seigneur Évêque,
-l’épée nue et le bouclier au poing, me vint à la rescousse avec
-d’autres personnes de sa maison, jetant les hauts cris d’un tel manque
-de respect. La bagarre s’apaisa. L’Illustrissime me prit par le bras,
-m’ôta les armes des mains et, me plaçant à son côté, m’emmena et me
-mit dans son palais. Il me fit sur l’heure panser une petite plaie que
-j’avais, me donna souper et gîte, et, m’enfermant, emporta la clef. Le
-Corregidor survint et eut, à mon sujet, avec Sa Seigneurie un long et
-orageux entretien dont je fus par la suite plus amplement informé.
-
-Le lendemain, vers les dix heures du matin, l’Illustrissime, m’ayant
-fait mener en sa présence, me demanda qui j’étais, de quel pays,
-fils de qui et tout le compte de ma vie, les causes et les voies qui
-m’avaient conduit là, détaillant tout et mêlant à son interrogatoire
-de bons conseils sur les risques de la vie, l’effroi de la mort
-toujours menaçante et l’horreur de l’autre vie pour une âme mal
-préparée, m’exhortant à m’apaiser, à dompter mon esprit inquiet et à
-m’agenouiller devant Dieu. Je me sentis devenir tout petit et voyant un
-si saint homme, comme si j’eusse été devant Dieu, j’avouai tout et lui
-dis:--Seigneur, tout ce que j’ai conté à Votre Seigneurie Illustrissime
-est faux. Voici la vérité: Je suis une femme, née en tel lieu, fille
-d’un tel et d’une telle, mise dans tel couvent, à tel âge, avec une
-mienne tante; j’y grandis, pris l’habit et fus novice; sur le point de
-professer, je m’évadai pour tel motif, gagnai tel endroit, me dévêtis,
-me rhabillai, me coupai les cheveux, allai ici et là, m’embarquai,
-abordai, trafiquai, tuai, blessai, malversai et courus jusques à
-présent où me voici rendue aux pieds de Votre Très-Illustre Seigneurie.
-
-Tout le temps que dura mon récit, jusqu’à une heure, le saint Évêque
-demeura en suspens, oreille ouverte, bouche close, sans cligner l’œil.
-Après que j’eus fini, il resta sans parler, pleurant à larmes vives.
-Enfin, il me dit d’aller reposer et manger et, agitant une sonnette,
-fit venir un vieux chapelain qui me conduisit à son oratoire. On m’y
-dressa la table et un matelas, puis on m’enferma. Je me couchai et
-dormis. Vers les quatre heures du soir, le seigneur Évêque me fit
-rappeler et me parla avec une grande bonté d’âme, m’engageant à bien
-remercier Dieu de la miséricorde dont il avait usé envers moi en
-me montrant le chemin de perdition qui me menait droit aux peines
-éternelles. Il m’exhorta à repasser ma vie et à faire une bonne
-confession qu’il considérait d’ailleurs comme à peu près faite et peu
-malaisée; après quoi, Dieu aidant, nous aviserions pour le mieux. En
-tels et semblables propos, s’acheva la journée. Je me retirai et, après
-un bon souper, je me couchai.
-
-Le lendemain matin, le seigneur Évêque dit la messe. Je l’entendis.
-Après avoir fait son action de grâces, il m’emmena déjeuner avec lui.
-Il reprit et poursuivit le discours de la veille et convint qu’il
-tenait mon cas pour le plus notable en son genre qu’il eût ouï de sa
-vie. Il finit par dire:--Enfin, est-ce bien vrai?--Oui, seigneur,
-répondis-je.--Ne vous étonnez pas, répliqua-t-il, qu’une si rare
-aventure inquiète la crédulité. Je lui dis alors:--Seigneur, c’est
-ainsi; et si une épreuve de matrones peut tirer de ce doute Votre
-Très-Illustre Seigneurie, je m’y prêterai volontiers.--J’y consens,
-dit-il, et j’en suis aise.
-
-Je me retirai, car c’était l’heure de l’audience. A midi je dînai,
-puis reposai un peu. Le soir, sur les quatre heures, entrèrent deux
-matrones. Elles m’examinèrent à leur satisfaction et déclarèrent
-par-devant l’Évêque, sous serment, qu’elles m’avaient visitée et
-reconnue autant qu’il était nécessaire pour pouvoir certifier m’avoir
-trouvée vierge intacte comme au jour où je naquis. L’Illustrissime
-s’attendrit, congédia les commères et, m’ayant fait comparaître,
-accompagnée du chapelain, m’embrassa tendrement et, se mettant debout,
-me dit:--Ma fille, maintenant je crois sans doute aucun ce que vous
-m’avez dit et dorénavant je croirai tout ce que vous me direz; je vous
-vénère comme une des personnes notables de ce monde et promets de vous
-assister de tout mon pouvoir et de m’employer pour votre bien et le
-service de Dieu.
-
-Un appartement décent fut disposé pour moi. Je m’y installai
-commodément, préparant ma confession que je fis le mieux que je pus.
-Après quoi, Sa Seigneurie me donna la communion.
-
-Le cas s’étant divulgué, le concours des curieux fut immense. Malgré
-tout l’ennui que j’en avais ainsi que l’Illustrissime, il ne fut pas
-possible de refuser l’entrée aux personnes de marque.
-
-Enfin, au bout de six jours, Sa Seigneurie détermina de me faire
-entrer au couvent des nonnes de Sainte-Claire de Guamanga. C’est la
-seule maison de religieuses qu’il y ait là. J’en revêtis l’habit.
-L’Évêque sortit de son palais, me menant à son côté, au milieu d’un
-si merveilleux peuple que toute la ville y devait être, de sorte
-qu’on tarda longtemps à gagner le couvent. Enfin, nous parvînmes
-à la grand’porte. Il fallut renoncer à entrer dans l’église où
-l’Illustrissime voulait d’abord aller, car elle était comble. Toute la
-communauté, cierges allumés, nous attendait à la porte. Là, l’Abbesse
-et les plus anciennes passèrent un acte par lequel la communauté
-s’engageait à me remettre au prélat ou à son successeur, toutes les
-fois qu’il me demanderait. Sa Très-Illustre Seigneurie m’accola, me
-donna sa bénédiction, et j’entrai. Menée processionnellement au chœur,
-j’y fis mon oraison. Je baisai la main à Madame l’Abbesse, et après
-avoir embrassé toutes les nonnes et en avoir été embrassée, elles me
-menèrent à un parloir où l’Illustrissime m’attendait. Il me donna de
-bons conseils, m’exhorta à être bonne chrétienne, à rendre grâces à
-Notre-Seigneur, à fréquenter les sacrements, s’engageant, comme il le
-fit plusieurs fois, à me les venir administrer. Puis, m’ayant offert
-généreusement tout ce dont je pourrais avoir besoin, il partit.
-
-La nouvelle de cet événement courut partout. Ceux qui m’avaient vue
-auparavant et ceux qui, dans toutes les Indes, avant et depuis,
-connurent mes aventures, s’émerveillèrent.
-
-Cinq mois plus tard, l’an mil six cent vingt, mon saint Évêque trépassa
-subitement. La perte pour moi fut grande.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
- _Sur l’ordre du seigneur Archevêque, elle passe, en habit de
- nonne, de Guamanga à Lima, entre au couvent de la Trinidad, en
- sort, retourne à Guamanga et en repart pour Santa Fé de Bogota et
- Tenerife._
-
-
-Sitôt après la mort de l’Illustrissime Évêque de Guamanga, le
-Très-Illustre seigneur don Bartolomé Lobo Guerrero, Archevêque
-métropolitain de Lima depuis l’an mil six cent sept jusques au douze
-de janvier mil six cent vingt-deux qu’il décéda, m’envoya quérir.
-Les nonnes me laissèrent aller, non sans extrême regret. Je partis en
-litière, escortée de six prêtres, quatre moines et six hommes d’épée.
-
-[Illustration]
-
-Nous entrâmes dans Lima à la nuit close, et néanmoins nous ne pouvions
-avancer à travers la foule des curieux qui voulaient voir la Nonne
-Alferez. On me fit descendre chez le seigneur Archevêque. J’eus toutes
-les peines à entrer. Je baisai la main de Sa Seigneurie qui me régala à
-merveille et m’hébergea cette nuit-là. Le lendemain matin, on me mena
-au palais voir le Vice-Roi don Francisco de Borja, comte de Mayalde et
-prince d’Esquilache, qui gouverna le Pérou de l’an mil six cent quinze
-à mil six cent vingt-deux. Je dînai chez lui ce même jour. Je rentrai
-à la nuit chez le seigneur Archevêque où je trouvai bon souper et bon
-gîte.
-
-Le lendemain, Sa Seigneurie me dit de voir et de choisir le couvent où
-il me plairait demeurer. Je lui demandai la permission qu’il m’octroya
-de les visiter tous. J’entrai dans tous et les vis tous, restant trois
-ou quatre jours dans chacun. Finalement, je me décidai pour celui de la
-Très-Sainte Trinité des Commanderesses de Saint-Bernard, grand couvent
-où sont entretenues cent religieuses de voile noir, cinquante de voile
-blanc, dix novices, dix converses et seize servantes. J’y séjournai
-juste deux ans et cinq mois, jusqu’à ce que vinrent d’Espagne les
-preuves authentiques que je n’avais été ni n’étais nonne professe. Sur
-quoi, je fus autorisée à sortir du couvent, à l’universel regret des
-nonnes, et me mis en route pour l’Espagne.
-
-J’allai tout d’abord à Guamanga voir les dames du couvent de
-Sainte-Claire et prendre congé d’elles. J’y fus retenue huit jours avec
-bien de l’agrément, cadeaux et regrets au départ. Je continuai mon
-voyage vers la cité de Santa Fé de Bogota, dans le Nouveau Royaume de
-Grenade. Je vis le seigneur Évêque don Julian de Cortazar qui me pressa
-instamment d’y rester dans le couvent de mon ordre. Je lui répondis
-que je n’étais d’aucun ordre ni couvent et que je n’avais d’autre
-souci que de retourner au pays où je ferais ce qui me semblerait plus
-convenable à mon salut. Sur ce et avec un beau présent qu’il me fit,
-je pris congé. Je passai à Zaragoza en remontant le fleuve de la
-Madalena. J’y tombai malade. Le terroir est, à mon avis, malsain pour
-les Espagnols. J’y fus à la mort. Au bout de quelques jours, allant un
-peu mieux, un médecin me fit partir. Je ne me tenais pas encore sur
-mes pieds. Je descendis le fleuve jusqu’à Tenerife où je me rétablis
-promptement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
- _Elle s’embarque à Tenerife, passe à Carthagène et, de là, part
- pour l’Espagne sur la flotte._
-
-
-L’Armada du général don Tomas de Larraspuru se trouvant à Carthagène
-en partance pour l’Espagne, je m’embarquai sur la Capitane, l’an mil
-six cent vingt-quatre. Le Général m’y accueillit fort obligeamment, me
-régala, me fit asseoir à sa table et me continua cet honnête traitement
-jusques à plus de deux cents lieues en
-
-[Illustration]
-
-deçà du canal de Bahama. Mais, un beau jour, dans une querelle de
-jeu, il m’advint d’égratigner quelqu’un au visage avec un couteau qui
-se trouva là. On s’en inquiéta fort. Le Général se vit contraint
-de m’éloigner et me transborda sur la nef Amirale où j’avais des
-compatriotes. Ce changement ne fut pas de mon goût et je le priai
-de me faire passer sur le San Telmo, capitaine Andrès de Oton. Il y
-consentit; mais j’y eus de l’ennui, car cette patache qui servait
-d’aviso faisait eau et nous faillîmes nous y noyer.
-
-Grâces à Dieu, nous arrivâmes à Cadix le premier de novembre de mil six
-cent vingt-quatre. Nous débarquâmes et je restai huit jours en cette
-ville. Le seigneur don Fadrique de Toledo, général de l’Armada, fut
-très gracieux pour moi. Il avait à son service deux de mes frères que
-je reconnus et lui fis connaître. Depuis lors, pour me faire honneur,
-il les avança beaucoup, gardant l’un d’eux à son service et donnant une
-enseigne à l’autre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
- _Elle va de Cadix à Séville, de Séville à Madrid, à Pampelune et à
- Rome, mais ayant été détroussée au Piémont, elle rentre en Espagne._
-
-
-De Cadix, j’allai à Séville où je demeurai quinze jours, me celant
-autant que possible et fuyant le peuple qui s’attroupait pour me voir
-vêtue en habits d’homme. De là, je gagnai Madrid. J’y restai vingt
-jours sans me montrer. On m’arrêta, je ne sais pourquoi, par ordre du
-Vicaire. Le comte de Olivares me fit aussitôt relâcher. Alors, je
-m’accommodai avec le comte de Javier qui partait pour Pampelune et lui
-fis compagnie et service environ deux mois.
-
-De Pampelune, quittant le comte de Javier, je partis pour Rome, car
-c’était l’année sainte du grand Jubilé. Je m’acheminai par la France.
-Je souffris de cruelles misères, car, en traversant le Piémont,
-aux approches de Turin, je fus accusé d’être un espion Espagnol,
-arrêté, dépouillé du peu de deniers et d’habits que j’avais, et tenu
-cinquante jours en prison. Après quoi, ces gens ayant, à ce que
-je présume, fait leurs diligences et n’ayant relevé aucune charge
-contre moi, me relâchèrent. Mais ils ne me laissèrent pas continuer
-mon voyage et m’enjoignirent de rebrousser chemin, sous peine des
-galères. Je dus donc m’en retourner à grand’peine, pauvre, à pied et
-mendiant. Ayant gagné Toulouse de France, je me présentai au comte de
-Gramont, Vice-Roi de Pau et Gouverneur de Bayonne, auquel en venant
-j’avais apporté et remis des lettres d’Espagne. En me voyant, ce bon
-gentilhomme s’affligea, me fit habiller, me régala et me donna, pour la
-route, cent écus et un cheval. Je partis.
-
-Je vins à Madrid et me présentai devant Sa Majesté, La suppliant de
-récompenser mes services que j’exposai dans un mémoire que je remis
-en Ses Royales mains. Sa Majesté me renvoya au Conseil des Indes. Je
-m’y adressai, avec les papiers que j’avais sauvés de mon désastre.
-Les Seigneurs du Conseil me virent et me favorisant, sur avis de Sa
-Majesté, je fus appointé à huit cents écus de rente viagère, un peu
-moins de ce que j’avais demandé. Ce fut au mois d’août de mil six cent
-vingt-cinq. Entre temps, il m’advint à la Cour quelques aventures de
-mince étoffe que j’omets. Peu après, Sa Majesté partit pour les Cortès
-d’Aragon et vint à Saragosse dans les premiers jours de janvier de mil
-six cent vingt-six.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-_Elle part de Madrid pour Barcelone._
-
-
-Je m’acheminai vers Barcelone avec trois amis qui allaient de ce
-côté. Ayant pris quelque relâche à Lérida, nous nous remîmes en route
-le Jeudi Saint, après midi. Vers les quatre heures du soir, nous
-approchions de Velpuche, bien joyeux et libres de souci, quand tout à
-coup, au tournant du chemin, d’un hallier sur la droite, sortent neuf
-hommes avec leurs escopettes, les chiens levés, qui nous entourent
-et nous crient:--Pied à terre! Nous ne pûmes qu’obéir et descendre
-de cheval, trop heureux de le faire vivants. Ils nous prirent armes,
-chevaux, habits et tout ce que nous avions, sauf nos papiers que nous
-leur demandâmes en grâce. Après les avoir examinés, ils nous les
-rendirent sans nous laisser un fil d’autre.
-
-A pied, nus, honteux, nous poursuivîmes notre chemin et entrâmes à
-Barcelone le Samedi Saint de mil six cent vingt-six, dans la nuit,
-sans savoir, moi du moins, que devenir. Mes compagnons tirèrent je ne
-sais de quel côté, cherchant leur remède. Quant à moi, de porte en
-porte, récitant mon lamentable cas, je récoltai quelques haillons et
-une méchante cape pour me couvrir. La nuit s’avançant, je me réfugiai
-sous un portail, où je trouvai d’autres pauvres hères couchés. J’appris
-d’eux que le roi était céans et que le Marquis de Montes Claros, brave
-et charitable Cavalier que j’avais hanté et entretenu à Madrid, était
-à son service. Au matin, je l’allai trouver et lui contai ma disgrâce.
-Le bon seigneur s’affligea de me voir en si pitoyable état, me fit
-incontinent vêtir et, saisissant l’occasion, m’introduisit auprès de Sa
-Majesté.
-
-J’entrai et relatai à Sa Majesté, fort ponctuellement, ma
-mésaventure. Elle m’écouta et me dit:--Comment vous laissâtes-vous
-détrousser?--Seigneur, répondis-je, je n’en pouvais mais.--Combien
-étaient-ils donc?--Neuf, Seigneur, avec des escopettes, les chiens
-levés, qui nous prirent en sursaut, au coin d’un hallier. Sa Majesté
-fit signe avec la main de vouloir mon placet. Je le baisai et le Lui
-remis.--Je le verrai, dit-Elle. Et Sa Majesté, qui était alors debout,
-sortit.
-
-Je ne tardai guère à recevoir le mandat par lequel Sa Majesté ordonnait
-de me pourvoir de quatre rations d’Alferez réformé et de trente ducats
-de gratification. Sur ce, ayant pris congé du Marquis de Montes Claros,
-auquel je devais tout, je m’embarquai sur la galère courrière de
-Sicile, le San Martin, qui faisait route pour Gênes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-_Elle va de Barcelone à Gênes et de là à Rome._
-
-
-Partis de Barcelone sur la galère, nous arrivâmes rapidement à Gênes,
-où nous restâmes quinze jours. Un beau matin, il me vint à l’esprit
-d’aller voir le contrôleur général Pedro de Chavarria, de l’habit de
-Saint-Jacques. Il était, paraît-il, de trop bonne heure; sa maison
-n’était pas encore ouverte. Je me mis à me promener pour tuer le temps.
-Puis je m’assis sur un banc de pierre à la porte du prince Doria. Peu
-après, un homme bien vêtu vint aussi s’y asseoir. C’était un galant
-soldat, à la longue chevelure, que je reconnus au parler pour un
-Italien. Nous nous saluâmes. La conversation s’engagea. Bientôt il me
-dit:--Vous êtes Espagnol? Je lui répondis que oui.--J’en conclus que
-vous devez être glorieux, car, pour arrogants, les Espagnols le sont,
-bien qu’ils n’aient pas autant de poigne qu’ils s’en vantent.--Moi, je
-les vois en tout et pour tout très excellents mâles, répliquai-je.--Et
-moi je sais qu’ils ne sont tous que de la merda! Alors me levant:--Ne
-parlez pas de la sorte, car le dernier des Espagnols vaut mieux que le
-meilleur Italien.--Soutiendrez-vous votre dire? fit-il.--Certes!--Eh
-bien, soit, sur-le-champ! Je passai derrière un château d’eau qu’il y
-avait là. Il me suivit. Nous mîmes les épées au clair et commençâmes à
-ferrailler. Tout à coup je vois un
-
-[Illustration]
-
-autre galant s’aligner à son côté. Tous deux s’escrimaient de taille
-et moi d’estoc. Je touchai l’Italien, il tomba. Il me restait l’autre,
-que je faisais rompre devant moi, quand arrive un bien gaillard
-boiteux, sans doute un ami, qui se met à son côté et me pousse
-vivement. Un troisième survient et se range auprès de moi, peut-être
-parce qu’il me vit seul, car je ne le reconnus pas. Bref, il accourut
-tant et tant d’amateurs, que ce devint une vraie bagarre, dont, tout
-bellement, m’étant retiré sans que personne s’en aperçût, peu curieux
-du dénouement, je regagnai ma galère où je pansai une égratignure que
-j’avais à la main. Le marquis de Santa Cruz était alors à Gênes.
-
-De Gênes, j’allai à Rome. Je baisai le pied de Sa Sainteté Urbain VIII
-et Lui narrai brièvement, du mieux que je pus, ma vie, mes aventures,
-mon sexe et ma virginité. Sa Sainteté parut trouver mon cas étrange
-et m’octroya très gracieusement licence de porter habit d’homme, me
-recommandant de continuer à vivre honnêtement, de m’abstenir d’offenser
-le prochain et de me garder d’enfreindre, sous peine de la vengeance
-de Dieu, son commandement qui dit: Non occides. Là-dessus, je pris
-congé.
-
-Mon cas fut bientôt notoire dans Rome et notable le concours de gens
-dont je fus entouré, personnages, princes, Évêques et Cardinaux.
-Toutes portes m’étaient ouvertes, si bien que, durant le mois et
-demi que je séjournai à Rome, rare fut le jour où je ne fus invité
-et fêté chez quelque prince. Particulièrement, un certain vendredi,
-sur l’ordre exprès et aux frais du Sénat, je fus convié et régalé
-par des gentilshommes qui m’inscrivirent sur le livre des citoyens
-romains. Puis, le jour de Saint-Pierre, vingt-neuf de juin mil six
-cent vingt-six, ils me firent entrer dans la Chapelle où je vis les
-cérémonies accoutumées de la fête et les Cardinaux. Tous ou quasi
-tous se montrèrent envers moi fort affables et caressants. Plusieurs
-me parlèrent et, le soir, me trouvant en une assemblée avec trois
-Cardinaux, l’un d’eux, c’était le Cardinal Magalon, me dit que mon
-seul défaut était d’être Espagnol. A quoi je répliquai:--A mon avis,
-Monseigneur, et sauf le respect que je dois à Votre Illustrissime
-Seigneurie, je n’ai que cela de bon.
-
-[Illustration:
-
-_P. 167_
-]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-_De Rome, elle va à Naples._
-
-
-Après un mois et demi de séjour à Rome, je partis pour Naples. Le cinq
-de juillet mil six cent vingt-six, nous nous embarquâmes à Ripa.
-
-Un jour, à Naples, me promenant sur le môle, je remarquai les éclats
-de rire de deux donzelles qui parlaient avec deux beaux fils en me
-regardant. Je les dévisageai. L’une d’elles me dit alors:--Madame
-Catalina, où allez-vous comme ça?--Vous administrer cent claques sur
-le chignon, dames putes, et cent estocades au ruffian qui vous oserait
-défendre! Elles se turent et me quittèrent la place.
-
-
-
-
-ÉPILOGUE
-
-
-C’est _là, sur le môle de Naples, en pleine querelle, au mois de
-juillet 1626, que la Nonne Alferez nous quitte brusquement. Ces arrêts
-sont fréquents chez les picaresques espagnols. Lazarille laisse le
-lecteur au milieu d’un chapitre; le Buscon de Quevedo ne finit pas. La
-querelle si bien entamée se termina-t-elle pour Doña Catalina, comme
-à l’ordinaire, par un trop heureux coup de pointe et quelque départ
-précipité? Ou plutôt ne fut-ce pas l’ennui d’écrire, le dégoût de
-vivre et de conter toujours la même vie?_
-
-_Quoi qu’il en soit, ses traces se perdent durant quatre années. Nous
-la retrouvons en Espagne. A la date de 1630, on lit dans un journal
-manuscrit des choses de Séville cité par Muñoz:--Le 4 juillet, la Monja
-Alferez alla à la Cathédrale. Elle avait été nonne à San Sebastian,
-s’enfuit, passa aux Indes en 1603, y fut, pendant vingt ans qu’elle y
-servit, tenue pour castrat, revint en Espagne, alla à Rome où le pape
-Urbain VIII lui octroya dispense et licence de se vêtir en homme....
-Le Capitaine Don Miguel de Echazarreta, qui l’avait jadis menée aux
-Indes comme mousse, y retourne en qualité de Général et l’emmène comme
-Alferez.--Effectivement, à la date du 21 juillet de la même année, au
-folio 160 du livre de Despacho, l’Alferez doña Catalina de Erauso est
-inscrit comme passager sur la flotte à destination de la Nouvelle
-Espagne, par cédule de Sa Majesté._
-
-_Enfin, en 1645, le P. Fray Nicolas de Renteria, de l’ordre des
-Capucins, la rencontra plusieurs fois à la Vera Cruz où elle était
-connue sous le nom de Don Antonio de Erauso et faisait, avec
-quelques mulets et quelques nègres qu’elle avait, des transports de
-marchandises. Elle conduisit même Fray Nicolas et son bagage de la côte
-jusqu’à Mexico. Elle était tenue pour un brave sujet, dit le Révérend
-Père, de beaucoup de cœur et de dextérité; vêtue d’un habit d’homme,
-elle portait une épée et sa dague garnies d’argent. Elle pouvait être
-âgée de cinquante ans environ, bien bâtie, bien en chair, de visage
-basané, avec quelques petits poils de moustache._
-
-_Et c’est tout. On ne sait plus rien de la Nonne Alferez doña Catalina
-de Erauzo. Elle disparaît sans retour. Mourut-elle dans son lit, de sa
-triste mort, comme dit un chroniqueur militaire? D’aucuns prétendent
-que son convoi de mules fut attaqué et qu’elle fut détroussée et
-assassinée par une bande de ces braves gens qui, dès lors, battaient
-les grands chemins, au Mexique. Son corps fut sans doute jeté dans
-quelqu’une de ces ravines profondes qui bordent la route de Vera Cruz à
-Mexico. D’autres croient qu’elle fut emportée par le Diable._
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
-
-
-C’est _à l’obligeance de l’éminent érudit D. Pedro de Madrazo que nous
-devons nos renseignements sur la_ Relacion Verdadera _et la_ Segunda
-Relacion _imprimées à Madrid par Bernardino de Guzman en 1624 et 1625,
-et sur les manuscrits de_ La Vida y sucesos de la Monja Alferez, _dont
-l’un appartient à D. Sancho Rayon et l’autre à la Bibliothèque de
-la Royale Académie de l’Histoire. Ce dernier provient de Muñoz et a
-servi à M. de Ferrer pour établir le texte de l’_Historia _imprimée
-en 1829 par Jules Didot. L’année suivante, Bossange édita une très
-médiocre version française qui est aujourd’hui peut-être plus rare
-encore que l’original. Nous avons eu sous les yeux une autre édition de
-l’_Historia _(Barcelona, imprenta de José Tauló. 1838) qui n’est qu’une
-reproduction du texte de Ferrer_.
-
-_Nous devons mentionner encore, dans le Musée des Familles de 1838-39,
-un article où, en quelques pages, la duchesse d’Abrantès a fort
-agréablement résumé la vie de notre héroïne. Enfin, M. Alexis de Valon_
-(Nouvelles et Chroniques. _Dentu, 1851_), _dans un récit intitulé_
-Catalina de Erauso, _a fâcheusement dénaturé cette figure singulière
-de la Monja Alferez, dont les Mémoires si caractéristiques nous ont
-paru dignes d’être fidèlement traduits en français._
-
- J.-M. H.
-
-
-
-
- _Achevé d’imprimer_
-
- le treize mars mil huit cent quatre-vingt-quatorze
-
- PAR
-
- ALPHONSE LEMERRE
-
- 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-COLLECTION LEMERRE ILLUSTRÉE
-
-Volumes in-32, illustrés de gravures sur bois, imprimés sur papier
-vélin.
-
-Chaque volume: broché, 2 francs; relié: 3 francs.
-
-
-PAUL BOURGET: _Un Scrupule_ 1 vol.
- Illustrations de Myrbach.
-
-FRANÇOIS COPPÉE: _Rivales_ 1 vol.
- Illustrations de Moisand.
-
-A. DE MUSSET: _Frédéric et Bernerette_. 1 vol.
- Illustrations de Myrbach.
-
-ANDRÉ THEURIET: _L’Abbé Daniel_. 1 vol.
- Illustrations de Jeanniot.
-
-A. DE MUSSET: _Le Fils du Titien.--Croisilles_ 1 vol.
- Illustrations de Paul Chabas.
-
-STENDHAL: _L’Abbesse de Castro_. 1 vol.
- Illustrations de Paul Chabas.
-
-PAUL BOURGET: _Un Saint_. 1 vol.
- Illustrations de Paul Chabas.
-
-MARCEL PRÉVOST: _Le Moulin de Nazareth_ 1 vol.
- Illustrations de Myrbach.
-
-J.-M. DE HEREDIA: _La Nonne Alferez_. 1 vol.
- Illustrations de Daniel Vierge.
-
-
-EN PRÉPARATION
-
-FRANÇOIS COPPÉE: _Henriette_. 1 vol.
- Illustrations de Orazi.
-
-
-_Paris. Imp. Lemerre, 25, r. des Grands-Augustins._
-
-
-
-
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.