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-Project Gutenberg's Simples Contes des Collines, by Rudyard Kipling
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Simples Contes des Collines
-
-Author: Rudyard Kipling
-
-Translator: Albert Savine
-
-Release Date: May 23, 2020 [EBook #62207]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMPLES CONTES DES COLLINES ***
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- Simples Contes
- des
- Collines
-
- Par
- Rudyard Kipling
- (Traduit de l'anglais par Albert Savine)
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-
- Paris
- Nelson, Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques
- Londres, Édimbourg et New-York
-
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-
-[Illustration]
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-
-A MON AMI
-
-THÉODORE CHÈZE
-
-En bon souvenir.
-
-A. S.
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-TABLE
-
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- Pages
- Rudyard Kipling et les «Simples Contes des Collines» 9
- Trois et... un Extra 15
- Lancé à l'Aventure 27
- Le Saïs de Miss Youghal 49
- Unie à un Incroyant 65
- Aurore trompeuse 77
- Le Sauvetage de Pluffles 99
- Les Flèches de Cupidon 113
- Sa Chance dans la Vie 125
- Montres de Nuit 139
- L'Autre 153
- Conséquences 163
- La Conversion d'Aurélien Mac Goggin 177
- Les trois Mousquetaires 191
- Un Destructeur de Germes 207
- Enlevé 221
- L'Arrestation du Lieutenant Létourdi 235
- Dans la Maison de Suddhoo 249
- Sa Femme légitime 269
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Quand Rudyard Kipling, en 1888, publia à Calcutta la première édition
-des _Simples Contes des Collines_, il n'avait que vingt-quatre ans et
-son bagage littéraire se composait d'un seul livre, les _Departmental
-Ditties_ (_Chansons administratives_), vers de circonstances et de
-société, qui avaient fait bien augurer de son avenir littéraire.
-
-Né à Bombay en 1864, il était, comme on le sait, le fils de John
-Lockwood Kipling, directeur de l'école des Beaux-Arts de Lahore. Il
-avait été élevé en Angleterre dans le Devon du Nord et n'était revenu
-que six ans avant dans les Indes où il s'était associé, à titre de
-directeur-adjoint à la rédaction de la _Lahore civil and military
-Gazette_ dont il fut un moment le correspondant et le représentant à
-Rajpaitana.
-
-On se souvient encore à Simla du compte-rendu en vers qu'il inséra dans
-son journal lors de l'ouverture du Gaiety-Theatre.
-
-On n'y a pas oublié le comique du jeu de miss Kipling, sa soeur,
-interprétant chez lady Roberts le rôle de la nourrice de _Lucie de
-Lammermoor_, mais au frère on n'a pas pardonné Mrs Hauksbee, Mrs Reiver
-et d'autres de ses portraits trop exacts qui abondent dans les _Simples
-Contes_.
-
-A peu près ignorée chez nous, la station de Simla est l'une des villes
-des Indes anglaises les plus célèbres de l'autre côté de la Manche.
-
-Édouard Buck a décrit, il y a deux ou trois ans, les vicissitudes de la
-fortune de Simla dans le passé et dans le présent.
-
-Tout son district, les Collines, contreforts des Himalayas, est un
-cordon de sanatoria, véritable prise de possession par la civilisation
-européenne des montagnes qui dominent la plaine semée des ruines des
-temples resplendissants de l'ancienne civilisation hindoue.
-
-Simla s'élève au point le plus pittoresque de ce paysage enchanteur.
-Capitale d'été et sanatorium le plus réputé, ce sont les séjours des
-vice-rois des Indes et de leur cortège de fonctionnaires qui ont fait la
-fortune de cette station.
-
-Buck reproduit dans son ouvrage, d'après un dessin du temps, le
-Kennedy-House, origine du Simla actuel. C'était un banal cottage
-anglais, comme en bâtissent aujourd'hui par milliers pour deux cent
-cinquante à trois cents livres sterling les compagnies de constructions
-à bon marché qui exploitent la banlieue londonienne. A l'unique châlet
-de 1819, avaient succédé soixante maisons quand Jacquemont visita Simla.
-En 1881, il y en avait onze cent quarante et une et la population
-stable, la population hivernale, s'élevait à 13,200 habitants.
-
-Les paysages de Simla étaient depuis longtemps célèbres avant même que
-le capitaine J.-P. Thomas fît graver un album des principaux sites de la
-région. L'automne y est superbe, et la saison des pluies seule s'y
-montre impitoyable[1].
-
- [1] Kipling a décrit ces orages dans deux contes: _Aurore Trompeuse_
- et _La Conversion d'Aurélien Mac Goggin_.
-
-L'été, on menait une vie très joyeuse à Simla. On s'amusait beaucoup et
-le Delhi Sketch Book n'avait pas oublié d'illustrer d'un crayon
-malicieux le conseil salutaire: «N'allez jamais trop vite aux tournants
-de Jakko»; Jakko, c'était, alors comme aujourd'hui, la grand'route qui
-contourne en bas de côte la montagne aux flancs boisés de déodoras, de
-cèdres, de chênes et de rhododendrons. Les tournants en sont un peu
-brusques et les couples de cavaliers grisés par les émotions du site, de
-la course, et des doux entretiens risquaient des surprises
-compromettantes, surtout dans un milieu désoeuvré, jaseur et
-soupçonneux.
-
-Le cadre des _Simples Contes_ n'est pas très vaste, ont dit certains.
-
-Oui, si l'on peut marquer des frontières à cette chose sans limites, le
-coeur humain.
-
-C'était le monde anglo-indien, ce milieu de fonctionnaires nantis de
-riches appointements et de grasses sinécures qu'envient tous les jeunes
-fils d'Albion.
-
-Jusque-là ce monde n'avait eu pour le peindre qu'une littérature floue
-et sans vie. Rudyard Kipling lui donnait le verbe.
-
-Le monde anglo-indien se reconnut. Ce fut un scandale et un succès très
-grands.
-
-Ceux qui se jugeaient malmenés parce que telle allusion pouvait évoquer
-leurs noms dans la pensée de leurs amis auraient préféré à coup sûr que
-Kipling se fût uniquement borné à des peintures de moeurs indigènes ou à
-des mises en scène de troupiers. Aussi il fallait les entendre regretter
-telle nouvelle, sans intérêt à leur gré, et célébrer le merveilleux
-talent déployé dans _Les trois Mousquetaires_ ou _Dans la Maison de
-Suddhoo_.
-
-La critique finit par s'en mêler.
-
-Elle compara Kipling à Lever, ce qui était vraiment beaucoup d'honneur
-pour le vieil écrivain irlandais[2] et à Bret-Harte qu'elle lui
-préférait comme portraitiste féminin, ce qui est d'ailleurs fort juste,
-comme en jugeront bientôt les lecteurs de _Maruja_, mais elle ne se
-préoccupa guère de savoir si Kipling s'est soucié de faire des
-portraits.
-
- [2] Les troupiers des romans de Lever sont d'heureuses créations qui
- ne pâlissent en effet pas trop à côté des soldats de Kipling.
-
-Et en réalité il n'en avait point fait, pas plus qu'il ne s'était
-attardé à mettre en scène les hommes et les femmes des Collines avec
-leurs longues pipes en bois et leurs bizarres attitudes.
-
-Kipling n'avait pas écrit un livre à clé, besogne plus ou moins facile
-de photographe. Il avait agi en artiste et en créateur; la crème de la
-crème de l'Angleterre asiatique ne lui avait fourni que le mouvement
-général et la couleur de son oeuvre, et voilà pourquoi elle peut nous
-intéresser, nous Français du XXe siècle, à qui ne pourraient plaire la
-caricature ou la photographie du high-life du Simla d'il y a vingt ans.
-
-ALBERT SAVINE
-
-Janvier 1906
-
-
-
-
-TROIS ET... UN EXTRA
-
- _Quand les noeuds coulants au cou et aux jambes ont glissé, ce
- n'est pas avec des bâtons qu'il faut entrer en chasse mais avec
- la provende._
-
- (PROVERBE DU PUNJAB)
-
-
-Après le mariage, il se produit une réaction, tantôt forte, tantôt
-faible, mais il s'en produit une tôt ou tard, et il faut que chacun des
-conjoints suive la marée, s'il désire que le reste de la vie se passe au
-gré du courant.
-
-Dans le cas des Cusack-Bremmil, cette réaction ne se produisit que la
-troisième année après le mariage.
-
-Bremmil était difficile à mener, même quand tout marchait pour le mieux,
-mais ce fut un mari parfait jusqu'à ce que le petit enfant mourut et que
-mistress Bremmil se couvrit de noir, maigrit, et s'endeuilla comme si le
-fond de l'univers s'était dessoudé.
-
-Peut-être Bremmil eût-il dû la consoler. Il essaya, je crois, de le
-faire, mais, plus il prodiguait les consolations à mistress Bremmil,
-plus elle se désolait, et par conséquent plus Bremmil se sentait
-malheureux.
-
-Le fait est qu'ils avaient besoin d'un tonique. Et ils l'eurent.
-
-Mistress Bremmil peut en rire aujourd'hui, mais à cette époque-là la
-chose n'avait rien de risible pour elle.
-
-Voyez-vous, mistress Hauksbee apparut à l'horizon, et partout où elle
-paraissait, il y avait des chances d'orage. A Simla, on l'avait
-surnommée le pétrel des tempêtes.
-
-A ma connaissance, elle avait mérité cinq fois cette désignation.
-
-C'était une petite femme brune, mince, décharnée même, avec de grands
-yeux mobiles, nuancés en bleu de violette, et les manières les plus
-douces du monde.
-
-Il vous suffisait de prononcer son nom aux thés de l'après-midi pour que
-chacune des femmes qui se trouvaient présentes se redressât et déclarât
-que cette personne-là n'était point... une bénédiction.
-
-Elle était intelligente, spirituelle, brillante, à un degré
-qu'atteignent rarement ses pareilles, mais elle était possédée par
-nombre de diables malicieux et méchants.
-
-Elle était pourtant capable de gentillesse à l'occasion, même envers son
-propre sexe.
-
-Mais cela, c'est toute une autre histoire.
-
-Bremmil prit le large après la mort de l'enfant et le découragement
-complet qui en fut la suite, et mistress Hauksbee lui passa ses chaînes
-au cou.
-
-Il ne lui plaisait aucunement de cacher ses prisonniers.
-
-Elle l'enchaîna publiquement, elle s'arrangea en sorte que le public le
-vît.
-
-Bremmil faisait des promenades à cheval avec elle, des promenades à pied
-avec elle; il s'entretenait en tête-à-tête avec elle; il déjeunait sur
-l'herbe avec elle; il goûtait avec elle chez Peliti, si bien qu'à la fin
-les gens froncèrent le sourcil et s'en scandalisèrent.
-
-Mistress Bremmil restait chez elle, tournant et retournant les vêtements
-de l'enfant défunt et pleurant sur le berceau vide. Elle était
-indifférente à tout le reste.
-
-Mais quelques dames de ses amies, sept ou huit, très bonnes, pleines
-d'excellentes intentions, lui expliquèrent la situation bien en détail,
-de peur qu'elle n'en appréciât point tout le charme.
-
-Mistress Bremmil les laissa dire tranquillement et les remercia de leurs
-bons offices.
-
-Elle n'était pas aussi futée que mistress Hauksbee, mais elle n'était
-point une sotte.
-
-Elle n'en fit qu'à sa tête. Elle ne dit pas un mot à Bremmil de ce
-qu'elle avait appris.
-
-Cela vaut la peine d'être remarqué.
-
-Parler à un mari, ou lui faire une scène de larmes, n'a jamais abouti à
-rien de bon.
-
-Aux rares heures où Bremmil était à la maison, il se montrait plus
-affectueux que de coutume, et cela laissait voir son jeu. Il se
-contraignait à ces démonstrations, en partie pour apaiser sa propre
-conscience, en partie pour adoucir mistress Bremmil. Des deux côtés, il
-ne réussissait point.
-
-Alors l'aide de camp de service reçut de Leurs Excellences lord et lady
-Lytton l'ordre d'inviter Mr et Mistress Cusack-Bremmil à Peterhoff pour
-le 26 juillet, à neuf heures et demie du soir. Au coin de l'invitation,
-à gauche, était inscrite cette mention: «On dansera.»
-
---Je n'irai pas, dit mistress Bremmil, il y a trop peu de temps que
-cette pauvre petite Florie... Mais il ne faut pas que cela vous
-retienne, Tom.
-
-Elle disait bien ce qu'elle voulait dire alors.
-
-Bremmil déclara qu'il se contenterait d'y faire une courte apparition.
-Sur ce point il disait ce qui n'était point, et mistress Bremmil le
-savait.
-
-Elle devinait--une intuition de femme est toujours bien plus exacte
-qu'une certitude d'homme--qu'il avait eu, dès le premier moment,
-l'intention d'y aller, et cela avec mistress Hauksbee.
-
-Elle se mit à réfléchir.
-
-Le résultat de ses réflexions fut que le souvenir d'un enfant mort n'a
-pas le prix de l'affection d'un mari vivant.
-
-Elle fit son plan et joua le tout pour le tout.
-
-En cette heure-là, elle comprit qu'elle connaissait à fond Tom Bremmil
-et elle agit d'après cette conviction.
-
---Tom, dit-elle, je dînerai chez les Longmore le soir du 26. Vous ferez
-mieux de dîner au Club.
-
-Cela dispensa Bremmil de chercher une excuse pour s'esquiver et dîner
-avec mistress Hauksbee. Aussi lui en sut-il bon gré et se sentit-il à la
-fois mesquin et petit, ce qui lui fut salutaire.
-
-Bremmil sortit vers cinq heures pour faire une promenade à cheval.
-
-Vers cinq heures et demie du soir, une grande malle couverte en cuir
-arriva de chez Phelps pour mistress Bremmil.
-
-C'était une femme qui savait s'habiller. Elle n'avait point passé une
-semaine à dessiner cette toilette, et à la faire piquer, pincer,
-retoucher, arranger, rucher, et que sais-je encore, tout cela pour rien.
-
-C'était une toilette magnifique de demi-deuil. Je ne saurais la décrire,
-mais c'était ce que le journal _The Queen_ appelle une création, une
-chose qui vous tape tout droit entre les yeux et vous rend tout ébahi.
-
-Elle n'avait pas beaucoup le coeur à ce qu'elle était en train de faire,
-mais un coup d'oeil donné dans sa psyché lui donna la satisfaction de
-savoir qu'elle n'avait jamais été mieux en sa vie.
-
-C'était une grande blonde, et quand elle le voulait, elle avait un port
-superbe.
-
-Après le dîner chez les Longmore, elle se rendit au bal un peu tard, et
-y rencontra Bremmil, qui donnait le bras à mistress Hauksbee.
-
-Cette vue fit affluer le sang à ses joues et comme les hommes
-s'empressaient autour d'elle pour l'inviter à danser, elle était
-vraiment magnifiquement belle. Elle inscrivit un engagement pour toutes
-les danses, excepté trois, qu'elle laissa en blanc sur son carnet.
-
-Mistress Hauksbee surprit un coup d'oeil qu'elle lui lançait, et elle
-comprit que c'était la guerre--une véritable guerre entre elles deux.
-
-Elle entrait en lutte handicapée, car elle s'était montrée un peu trop
-exigeante, pas beaucoup, très peu, mais enfin un peu trop, avec Bremmil,
-et il commençait à juger cela mauvais.
-
-En outre, il n'avait jamais trouvé sa femme si charmante.
-
-Il la contemplait béatement du seuil des portes, la foudroyait de ses
-gros yeux quand elle passait devant lui avec ses cavaliers, et plus il
-la regardait, plus il était pris.
-
-Il ne pouvait se persuader que c'était bien la même femme aux yeux
-rouges, à la robe d'étoffe noire qui pleurait dans ses oeufs à la coque
-à déjeuner.
-
-Mistress Hauksbee fit de son mieux pour le piquer au jeu, mais, après
-deux danses, il traversa le salon pour aller retrouver sa femme et
-l'inviter.
-
---Je crains bien que vous ne veniez trop tard, _Monsieur_ Bremmil, lui
-dit-elle en clignant des yeux.
-
-Alors il la pria de lui accorder une danse, et elle lui fit la grande
-faveur de lui réserver la cinquième valse.
-
-Ils la dansèrent ensemble, ce qui produisit un petit brouhaha dans la
-salle.
-
-Bremmil se doutait un peu que sa femme savait danser, mais il n'aurait
-jamais cru qu'elle dansait ainsi, divinement.
-
-La valse finie, il en demanda une autre--comme une faveur, non comme un
-droit--et mistress Bremmil lui dit:
-
---Montrez-moi votre programme, mon cher.
-
-Il le lui tendit, comme un écolier désobéissant livre à un maître les
-pâtisseries défendues. Il y avait çà et là bon nombre d'_H_, sans parler
-d'une _H_ au souper.
-
-Mistress Bremmil ne dit rien, mais elle sourit avec dédain. Elle raya de
-son crayon les numéros 7 et 9 réservés à des _H_, et rendit la carte
-avec son nom écrit au-dessus, un petit nom d'amitié, dont elle et son
-mari se servaient seuls.
-
-Puis elle le menaça du doigt, et en riant:
-
---Ah! sot que vous êtes, petit sot! fit-elle.
-
-Mistress Hauksbee entendit cela, et--ainsi qu'elle en convint--elle
-sentit qu'elle avait le dessous.
-
-Bremmil accepta avec reconnaissance les numéros 7 et 9.
-
-Ils dansèrent le numéro 7 et passèrent le numéro 9 sous une des petites
-tentes. Ce que dit Bremmil et ce que fit mistress Bremmil ne regarde
-personne.
-
-Quand l'orchestre attaqua: «_Le Roastbeef d'Old England_», tous deux
-sortirent sur la vérandah et Bremmil se mit en quête d'un dandy[3] pour
-sa femme (c'était avant le règne du rickshaw[4]), pendant qu'elle était
-au vestiaire.
-
- [3] Pousse-pousse hindou.
-
- [4] La jinrikisha japonaise.
-
-Mistress Hauksbee parut et lui dit:
-
---Monsieur Bremmil, vous me conduirez à table pour le souper, je pense?
-
-Bremmil rougit et eut l'air tout décontenancé:
-
---Ah! Hum! fit-il, je rentre à la maison avec ma femme; je crois qu'il y
-a eu un petit malentendu.
-
-Étant homme, il parlait comme si mistress Hauksbee en était uniquement
-responsable.
-
-Mistress Bremmil sortit du vestiaire enveloppée d'une sortie de bal en
-cygne qui formait «nuage» blanc autour de sa tête.
-
-Elle semblait radieuse, et elle en avait bien le droit.
-
-Le couple disparut dans l'obscurité.
-
-Bremmil à cheval serrait de très près le dandy.
-
-Alors mistress Hauksbee, qui avait l'air un peu fanée et vannée à la
-lumière des lampes, me dit:
-
---Vous pouvez m'en croire; la femme la plus sotte peut mener un homme
-intelligent; mais il faut qu'une femme soit bien adroite pour mener un
-imbécile.
-
-Et sur ce propos, nous allâmes souper.
-
-
-
-
-LANCÉ A L'AVENTURE
-
- _Et quelques-uns boudent, pendant que d'autres veulent plonger.
- (Voyons, tenez ferme! Restez donc tranquille, vous!)
- Quelques-uns de vous doivent se montrer doux, et d'autres
- doivent porter des coups. (Là, là! Voyons? qui est-ce qui vous
- parle de vous tuer?) Quelques-uns,--il y a du déchet dans toute
- profession,--auront le coeur brisé avant de recevoir la mort et
- d'être domptés, et se démèneront comme des diables sous la
- morsure de la corde serrée, et mourront fous de rage muette dans
- la cour du manège._
-
- (CHOEUR DANS L'ENCLOS-TOOLUNGALA)
-
-
-Élever un jeune garçon «dans du coton», comme disent les familles, n'est
-point prudent, si le garçon doit se lancer dans le monde et y jouer des
-coudes. A moins d'être une exception extrêmement rare, il lui faudra
-certainement subir bien des crises possibles à éviter, et chose fort
-probable, endurer d'atroces souffrances simplement par ignorance des
-proportions réelles des choses.
-
-Laissez un petit chien manger le savon dans la salle de bain ou ronger
-une botte qui vient d'être cirée. Il continue à en mâcher, à en ronger
-jusqu'au jour où il s'aperçoit que le cirage et le savon de Windsor
-d'Old Brown le rendent très malade. De là il conclut que le savon et les
-bottes ne valent rien pour la santé.
-
-Le vieux chien de la maison lui apprendra bientôt qu'il est imprudent de
-mordre les oreilles des vieux chiens.
-
-Étant jeune, il garde la mémoire de cet enseignement et, âgé de six
-mois, il part à travers le monde, en petite bête bien élevée, dont
-l'appétit est discipliné.
-
-S'il avait été tenu à distance des bottes, du savon et des oreilles des
-gros chiens, puis parvenu au terme de sa croissance, avec toute sa
-dentition, s'il se trouvait brusquement en contact avec cette redoutable
-trinité, jugez s'il serait cruellement malade, et s'il recevrait des
-rossées.
-
-Appliquez ces principes au système de l'éducation «dans du coton», et
-voyez ce qui en résulte.
-
-Cela ne sonne pas bien à l'oreille, mais de deux maux c'est le moindre.
-
-Il y avait une fois un petit garçon qui avait été élevé selon le système
-du «coton»; ce système lui coûta la vie.
-
-Il avait passé toutes ses journées avec sa famille, depuis l'heure de sa
-naissance jusqu'à celle où il alla à Sandhurst se classer presque en
-tête de liste. Il avait été admirablement formé par un précepteur
-particulier dans tous les exercices au moyen desquels on gagne des bons
-points, et il avait encore le mérite spécial de «n'avoir jamais causé
-une heure d'inquiétude à sa famille».
-
-Ce qu'il apprit à Sandhurst en dehors de la routine ordinaire ne vaut
-pas qu'on en parle. Il regarda autour de lui, et trouva, si l'on peut
-s'exprimer ainsi, très bon goût au savon et au cirage. Il en tâta un
-peu, et quitta Sandhurst la tête moins haute qu'il n'y était entré.
-Alors il y eut une pause, et une scène avec sa famille, qui attendait
-beaucoup de lui. Puis ce fut un an de vie «loin des souillures du monde»
-dans un bataillon du dépôt de troisième classe, où tous les jeunes
-étaient des enfants, tous les anciens, de vieilles femmes. Enfin il
-partit pour l'Inde, où il se vit privé du soutien de ses parents, et
-n'eut, en temps de difficultés, d'autre personne sur qui il pût compter,
-que lui-même.
-
-Or l'Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les
-choses trop au sérieux, sauf quand il s'agit du soleil de midi.
-
-Un travail exagéré, une énergie trop grande tuent un homme aussi
-sûrement que les excès du vice ou ceux de la boisson. Quant au flirt, il
-n'importe guère: tout le monde ne doit-il pas un jour ou l'autre être
-déplacé; dès lors _vous_ ou _elle_ quitterez la station, et n'y
-reviendrez jamais.
-
-Le travail bien fait ne tire pas non plus à conséquence, parce qu'on
-mesure un homme d'après ce qu'il peut faire le plus mal, et que s'il
-faisait mieux, ce serait en général un autre qui en aurait tout
-l'avantage. Mal travailler n'importe guère, parce que d'autres font plus
-mal encore et que l'Inde est plus encombrée d'incapables que tout autre
-pays.
-
-Les amusements n'ont aucune importance, parce qu'ils recommencent
-aussitôt après que vous les avez terminés, et que la plupart du temps,
-s'amuser signifie essayer de gagner l'argent d'autrui.
-
-La maladie n'a aucune importance, parce qu'elle est pain quotidien, et
-que si vous mourez, un autre prend votre place dans les huit heures qui
-s'écoulent entre votre mort et votre enterrement.
-
-Rien n'a d'importance que les congés à passer au pays, et les soldes sur
-le pied d'activité, parce que les uns et les autres sont rares.
-
-C'est le pays de la négligence, le pays _Koucha_, où tout le monde
-travaille avec des outils imparfaits. Le parti le plus sage est de ne
-prendre au sérieux ni personnes, ni choses, et de s'en évader, aussitôt
-qu'on peut, dans un endroit où l'amusement est un amusement et où il
-vaille la peine de se faire une réputation.
-
-Mais ce Jeune Garçon,--l'histoire est aussi vieille que les
-collines,--ainsi expatrié, prit tout au sérieux.
-
-Il était gentil; il fut choyé.
-
-Il prit au sérieux ces gâteries, et se fit bien du mauvais sang pour des
-femmes qui ne méritaient pas qu'on sellât un poney pour aller leur
-rendre visite.
-
-Il trouva beaucoup de charme à la libre vie qu'il goûtait dans l'Inde
-pour la première fois. Elle paraît attrayante dans le commencement, à
-celui qui juge les choses en officier subalterne,--ne voit que poneys,
-camarades de jeu, danses, et le reste. Il en tâta comme les petits
-chiens goûtent au savon: seulement il en goûta sur le tard et alors que
-sa dentition était complète.
-
-Il n'eut pas l'instinct de l'équilibre, tout comme le petit chien, et ne
-put comprendre pourquoi il n'était pas traité avec autant d'égards que
-sous le toit paternel.
-
-Cela heurtait ses sentiments.
-
-Il se prit de querelle avec d'autres garçons, et étant sensible jusqu'à
-la moelle, il garda rancune de ces querelles, il se piqua au jeu.
-
-Il trouva du plaisir au whist, aux gymkhanas, et aux autres choses de
-cette sorte, inventées pour se distraire après les heures de travail,
-mais il les prit aussi au sérieux, tout comme il l'avait fait pour
-prendre le panache, après boire.
-
-Le whist et les gymkhanas lui firent perdre de l'argent parce que tout
-cela était nouveau pour lui.
-
-Il prit au sérieux ses pertes, et mit tout autant d'énergie et
-d'application à une course dont l'enjeu était deux mohurs d'or[5] sur
-des poneys _ekka_ débutants, aux crinières tressées, que s'il se fût agi
-du Derby. Cela était dû moitié à l'inexpérience--de même que le petit
-chien se querelle avec le coin de carpette du foyer--et moitié à
-l'étourdissement que lui causait le passage d'une vie tranquille, au
-grand jour et au mouvement d'une vie plus animée. Personne ne lui parla
-du savon et du cirage, parce que la plupart des hommes tient pour
-certain qu'un homme d'intelligence moyenne s'en défie suffisamment. Il
-était vraiment pénible de voir le Jeune Garçon s'en aller par morceaux à
-chaque heurt, comme un poulain trop tenu en main, qui tombe et se
-couronne quand il échappe au valet d'écurie.
-
- [5] Roupies.
-
-Cette licence sans frein dans les amusements qui ne valent pas la peine
-qu'on sorte des rangs pour y goûter, et à plus forte raison qu'on y
-coure en bousculant tout le monde, dura six mois c'est-à-dire tout le
-temps de la saison froide.
-
-Alors nous pûmes croire que la chaleur, la conscience d'avoir perdu son
-argent et estropié ses chevaux calmeraient le Jeune Garçon, et qu'il
-prendrait de l'aplomb.
-
-C'est ce qui fût arrivé dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent. Vous
-voyez cela se produire dans toutes les stations de l'Inde.
-
-Mais ce cas particulier fut une exception parce que le Jeune Garçon
-était sensible, et prenait les choses au sérieux, ainsi que j'ai dû déjà
-le répéter au moins sept fois.
-
-Certes, nous ne saurions dire quelle impression ses excès faisaient sur
-lui-même. Ils n'avaient rien qui fût de nature à briser le coeur, rien
-qui dépassât la moyenne.
-
-Il pouvait être financièrement ficelé pour toute sa vie; il pouvait
-avoir besoin de quelques soins. Un jour de chaleur aurait brûlé le
-souvenir de ses exploits. Un prêteur aurait pu l'aider à se remettre à
-flot et à sortir des ennuis d'argent. Mais il dut se placer à un point
-de vue tout différent, et se croire ruiné sans aucun espoir de
-relèvement.
-
-Son colonel l'admonesta sévèrement quand le temps froid fut passé.
-
-Cela le rendit plus malheureux que jamais, et pourtant le colonel lui
-avait «lavé la tête» comme à tout le monde, sans plus.
-
-Ce qui se passa ensuite est un exemple curieux de la façon dont nous
-tenons les uns aux autres, et sommes rendus responsables des actes
-d'autrui.
-
-La chose qui fit brutalement entrer la poutre dans l'esprit du Jeune
-Garçon, ce fut une remarque d'une femme pendant qu'il causait avec elle.
-
-Il ne servirait de rien de la reproduire, car c'était une cruelle petite
-phrase, décochée avant qu'elle y eût songé, et qui le fit rougir jusqu'à
-la racine des cheveux.
-
-Il la garda sur le coeur pendant trois jours; puis il demanda deux jours
-de congé pour aller chasser aux environs d'une résidence de villégiature
-de l'ingénieur du canal, à environ trente milles de là.
-
-Il obtint son congé, et ce soir-là, au mess, il fut plus bruyant, plus
-encombrant que jamais. Il dit qu'il allait tirer «le gros gibier» et
-partit à dix heures et demie dans une _ekka_[6].
-
- [6] Voiture légère indigène.
-
-La perdrix,--unique gibier qui se rencontrait aux abords de la
-villégiature en question,--n'était pas du gros gibier, de sorte que tout
-le monde riait de sa gasconnade.
-
-Le lendemain, un des majors rentra de congé, et apprit que le Jeune
-Garçon était parti «pour tirer du gros gibier».
-
-Le major s'intéressait quelque peu au Jeune Garçon et avait fait
-quelques tentatives pour l'enrayer au temps froid. Le major fit les gros
-yeux, quand il apprit l'expédition, et il se rendit dans les chambres du
-Jeune Garçon, et y fureta.
-
-Au bout d'un instant, il sortit et me rencontra au moment où je quittais
-le jeu au mess.
-
-Il n'y avait personne dans le vestibule.
-
---Le Jeune Garçon est parti à la chasse, me dit-il. Est-ce qu'on peut
-tuer des _tétur_[7] avec un revolver et un encrier?
-
- [7] Des perdrix.
-
---C'est absurde, major, répondis-je, car je voyais ce qu'il avait dans
-l'esprit.
-
---Absurde ou non, reprit-il, je vais au canal maintenant, tout de suite.
-Je me sens inquiet.
-
-Il réfléchit une minute et reprit:
-
---Savez-vous mentir?
-
---Vous vous en doutez un peu. C'est mon métier.
-
---Très bien, conclut le major. Alors vous allez partir avec moi,
-maintenant... tout de suite, dans une _ekka_ du côté du canal, pour
-tirer le daim noir. Allez vite endosser votre shikar-kit[8], vite... et
-revenez avec un fusil.
-
- [8] Costume de chasse.
-
-Le major était un maître homme, et je savais qu'il ne donnait pas
-d'ordres sans motif.
-
-Aussi j'obéis.
-
-A mon retour je trouvai le major installé dans une _ekka_, des étuis à
-fusil et des vivres suspendus dans les filets, tout prêt pour une
-excursion de chasse.
-
-Il renvoya le conducteur et se chargea de conduire lui-même. Nous
-cahotâmes, sans nous presser, tant qu'on fut dans la station, mais dès
-que nous eûmes atteint la route poussiéreuse qui traversait la plaine,
-il fit voler le poney.
-
-Un animal du pays peut faire n'importe quoi en cas d'urgence. Nous
-couvrîmes nos trente milles en trois heures, mais la pauvre bête était
-presque morte.
-
-Une fois, je dis:
-
---Mais, major, pourquoi cette hâte vertigineuse?
-
-Il répliqua d'un ton calme:
-
---Le Jeune Garçon est seul, en tête à tête avec lui-même depuis... une,
-deux... cinq... quatorze heures, maintenant. Je vous le répète, je ne
-suis pas tranquille.
-
-Cette inquiétude me gagna, et moi aussi je me mis à fouetter le poney.
-
-Quand nous arrivâmes à la maison des champs de l'ingénieur du canal, le
-major héla le domestique du Jeune Garçon, mais sans obtenir de réponse.
-Alors nous approchâmes, et nous appelâmes le Jeune Garçon par son nom.
-
-Toujours pas de réponse.
-
---Oh! il est parti à la chasse, fis-je.
-
-Juste alors, je vis par une des fenêtres une petite lampe de jardin qui
-brûlait.
-
-Il était quatre heures de l'après-midi.
-
-Tous deux nous nous arrêtâmes court sous la vérandah, retenant notre
-souffle pour ne pas perdre le moindre bruit, et nous entendîmes dans
-l'intérieur de la pièce les _brr-brr-brr_ d'une multitude de mouches.
-
-Le major ne dit mot, mais il enleva son casque, et nous entrâmes.
-
-Le Jeune Garçon gisait sur le _cadre_ au milieu de la chambre nue et
-badigeonnée à la chaux. Le coup de revolver lui avait fracassé la tête.
-Les étuis des fusils n'étaient pas ouverts, le matériel de campement pas
-déployé et sur la table se trouvait le buvard du Jeune Garçon, avec des
-photographies. Il était allé très loin pour mourir, comme un rat
-empoisonné.
-
-Le major murmura tout doucement:
-
---Pauvre garçon! pauvre, pauvre diable!
-
-Puis il se détourna du lit:
-
---J'ai besoin de votre aide dans cette affaire, me dit-il.
-
-Comme je voyais que le Jeune Garçon s'était suicidé, je me doutais fort
-bien de quelle sorte d'aide il s'agissait, de sorte que je m'installai
-devant la table, allumai un cigare, et me mis à fouiller dans le buvard,
-pendant que le major regardait par-dessus mon épaule et répétait à part
-lui:
-
---Nous sommes arrivés trop tard... comme un rat dans un trou... Pauvre
-diable! pauvre diable!
-
-Le Jeune Garçon avait dû passer la moitié de la nuit à écrire à sa
-famille, à son colonel, à une jeune fille de son pays, et aussitôt qu'il
-avait fini d'écrire, il s'était fait sauter la cervelle, car il était
-mort depuis longtemps quand nous étions arrivés.
-
-Je lus tout ce qu'il avait écrit, et à mesure que j'avais fini une
-feuille, je la faisais passer au major.
-
-Nous vîmes, d'après son récit, combien il avait pris au sérieux toutes
-sortes de choses. Il y était question d'«un déshonneur qu'il n'était pas
-capable de supporter», «d'une honte ineffaçable, d'une folie
-criminelle», «d'une vie gaspillée», etc.
-
-Puis c'étaient des choses particulières qu'il disait à son père, à sa
-mère; ça n'en finissait pas; c'est trop sacré pour qu'on l'imprime.
-
-La lettre à la jeune fille de son pays était le morceau le plus
-touchant.
-
-En la lisant, j'eus la gorge serrée. Le major ne fit nul effort pour
-rester les yeux secs.
-
-Cela m'inspira du respect pour lui.
-
-Il lut, il se balança de côté et d'autre, il pleura comme une femme,
-simplement, sans chercher à s'en cacher.
-
-Les lettres étaient bien terribles, bien désespérées, bien touchantes.
-Nous oubliâmes toutes les sottises du Jeune Garçon, et nous ne pensâmes
-plus qu'à la pauvre chose qui gisait sur le _cadre_ et aux feuilles
-couvertes d'écriture que nous avions dans les mains. Il était absolument
-impossible de laisser des lettres comme celles-là arriver à leur
-adresse. Elles auraient brisé le coeur de son père, et auraient tué sa
-mère en tuant la foi qu'elle avait en son fils.
-
-Enfin, le major sécha ses yeux, toujours franchement, et dit:
-
---Voilà des choses bien commodes à jeter à la tête d'une famille
-anglaise! Qu'allons-nous faire?
-
-Sachant pourquoi le major m'avait emmené, je répondis:
-
---Le Jeune Garçon est mort du choléra. Nous étions ici à ses derniers
-moments. Nous ne nous en tirerons pas par des demi-mesures... Allons-y.
-
-Alors commença une des scènes les plus terriblement comiques auxquelles
-il me soit arrivé de prendre part.
-
-Il s'agissait de fabriquer un gros mensonge par écrit, confirmé par des
-preuves, pour consoler les parents que le Jeune Garçon avait au pays.
-
-Je commençai par rédiger un brouillon, où le major semait çà et là des
-indications, tout en rassemblant les pages écrites par le Jeune Garçon
-et les brûlant dans l'âtre.
-
-Ce fut par une soirée chaude et tranquille que nous nous mîmes à
-l'oeuvre, et la lampe brûlait très mal.
-
-En y mettant le temps, je bâtis un canevas satisfaisant, où je déclarais
-que le Jeune Garçon était un modèle de toutes les vertus, chéri du
-régiment, et promettant à tous les points de vue de faire brillamment
-son chemin, et ainsi de suite; et je disais comme quoi nous l'avions
-soigné pendant sa maladie--ce n'était pas l'heure des petits mensonges,
-vous comprenez,--et comme quoi il était mort sans souffrance.
-
-J'avais la gorge serrée pendant que j'écrivais ces choses-là, et que je
-pensais aux pauvres parents qui les liraient. Puis je me mis à rire de
-l'allure grotesque que prenait l'affaire... et le major dit que nous
-avions besoin de boire quelque chose.
-
-Je n'ose dire la quantité de whiskey que nous bûmes, avant que la lettre
-fût finie. Ce whiskey ne nous produisit pas le moindre effet. Puis nous
-prîmes la montre, le médaillon et les bagues du Jeune Garçon.
-
-Enfin le major dit:
-
---Il faut que nous envoyions une mèche de cheveux. C'est une chose à
-laquelle tient une femme.
-
-Mais il nous fut impossible de couper une mèche de cheveux qui pût être
-envoyée. Le Jeune Garçon avait les cheveux noirs: heureusement le major
-les avait noirs, lui aussi. Je coupai avec un canif une mèche des
-cheveux du major au-dessus de la tempe, et je la mis dans le paquet que
-nous fîmes.
-
-Les éclats de rire et la sensation d'étranglement me reprirent, et je
-fus forcé de m'arrêter. Le major n'était guère plus maître de lui-même,
-et nous savions qu'il nous restait la partie la plus terrible de la
-besogne.
-
-Nous mîmes sous enveloppe le paquet: photographies, médaillon, anneau et
-boucle de cheveux, et nous cachetâmes avec la cire à cacheter et le
-cachet du Jeune Garçon.
-
-Alors le major dit:
-
---Grand Dieu, allons dehors--hors de cette chambre--et réfléchissons.
-
-Nous sortîmes, pour nous promener une heure sur les bords du canal,
-manger et boire ce que nous avions apporté, jusqu'à ce que la lune se
-levât.
-
-Je sais maintenant au juste quelles sont les sensations d'un assassin.
-
-Finalement, avec un grand effort nous parvînmes à rentrer dans la
-chambre où se trouvait l'autre chose avec la lampe, et nous nous mîmes à
-la besogne qui nous restait à accomplir.
-
-Je ne veux rien écrire à ce sujet: ce fut trop horrible.
-
-Nous brûlâmes la literie et jetâmes les cendres dans le canal, nous
-enlevâmes les nattes de la pièce pour les traiter de la même façon.
-
-Je me rendis à un village et j'empruntai deux grandes pioches,--car je
-ne voulais pas recourir à l'aide des paysans,--tandis que le major se
-chargeait... du reste.
-
-Il nous fallut quatre heures de travail acharné pour creuser la fosse.
-
-Tout en travaillant, nous discutâmes sur le point de savoir si nous
-ferions bien de dire tout ce qui nous restait de l'office des morts dans
-la mémoire. Nous arrangeâmes la chose en récitant l'Oraison dominicale
-et y ajoutant une prière personnelle qui n'avait rien de rituel pour le
-repos de l'âme du Jeune Garçon.
-
-Ensuite nous comblâmes la fosse, et nous allâmes sous la vérandah, pas
-dans la maison, nous livrer au sommeil.
-
-Nous étions à demi morts de fatigue.
-
-Quand nous nous réveillâmes, le major dit gravement:
-
---Nous ne pouvons pas nous en retourner avant demain. Il faut que nous
-lui laissions le temps de mourir. Il est mort ce matin, de très bonne
-heure, souvenez-vous-en. Cela aura l'air plus naturel.
-
-Donc le major était resté éveillé toute la nuit, à réfléchir.
-
-Il dit:
-
---Pourquoi n'avons-nous pas rapporté le corps aux cantonnements?
-
-Le major réfléchit une minute.
-
---C'est parce que les paysans auront pris la fuite, dès qu'ils ont
-entendu parler de choléra. En outre l'_ekka_ nous a lâchés.
-
-Cela, c'était littéralement vrai. Nous avions entièrement oublié le
-poney de l'_ekka_, et il était retourné à son écurie.
-
-Nous passâmes donc seuls cette longue journée de chaleur étouffante dans
-la maison de repos du canal, à examiner et retoucher notre histoire de
-la mort du Jeune Garçon, pour en voir les points faibles.
-
-Un indigène parut dans l'après-midi, mais nous dîmes qu'un Sahib était
-mort du choléra, et il se sauva.
-
-Quand vint l'obscurité, le major me raconta toutes ses craintes au sujet
-du Jeune Garçon, puis des histoires de suicides accomplis ou près de
-l'être, à faire dresser les cheveux.
-
-Il dit qu'il était jadis descendu, tout comme le Jeune Garçon, dans
-cette vallée de l'ombre, quand il était jeune et arrivé depuis peu en ce
-pays, qu'il comprenait bien comment les idées s'étaient livré bataille
-dans la tête bouleversée du Jeune Garçon. Il dit aussi comment les
-néophytes, dans leurs moments de repentir, croient leurs péchés bien
-plus graves, bien plus difficiles à effacer qu'ils ne le sont en
-réalité.
-
-Nous causâmes pendant toute la soirée, et nous répétâmes l'histoire de
-la mort du Jeune Garçon.
-
-Dès que la lune fut levée, et que le Jeune Garçon _fut enseveli_
-conformément à notre version, nous nous mîmes en route à travers champs
-pour regagner la station.
-
-Nous marchâmes de huit heures du soir à six heures du matin, mais bien
-que nous fussions rompus de fatigue, nous ne manquâmes pas de nous
-rendre dans le logement du Jeune Garçon et de remettre dans l'étui le
-revolver, avec le nombre réglementaire de cartouches. Et nous replaçâmes
-aussi sur la table sa papeterie portative.
-
-Nous allâmes trouver le colonel pour lui annoncer ce décès, éprouvant de
-plus en plus les sensations des assassins. Puis, nous allâmes nous
-coucher, et nous dormîmes pendant tout un tour de cadran, car nous
-étions réellement à bout de force.
-
-Le conte trouva créance aussi longtemps qu'il le fallait, car quinze
-jours plus tard tout le monde avait oublié le Jeune Garçon et ce qui le
-concernait.
-
-Néanmoins, il se trouva bien des gens qui eurent le temps de dire que le
-major s'était scandaleusement conduit en ne rapportant pas le corps pour
-des funérailles régimentaires.
-
-Dans tout cela, ce qu'il y eut de plus triste, ce fut la lettre que la
-mère du Jeune Garçon nous écrivit au major et à moi, avec de grandes
-taches, qui avaient délayé l'encre, semées sur le papier. Elle nous
-écrivait les choses les plus reconnaissantes possibles au sujet de notre
-grande bonté, et de l'obligation qu'elle nous aurait toute sa vie.
-
-Toutes choses considérées, elle nous devait bien quelque chose, mais non
-point au sens où elle l'entendait.
-
-
-
-
-LE SAÏS DE MISS YOUGHAL
-
- _Quand homme et femme s'entendent, que peut faire le Kazi?_
-
- (PROVERBE MAHOMÉTAN)
-
-
-Certaines gens disent qu'il n'y a pas de roman dans l'Inde.
-
-Ces gens-là se trompent.
-
-Nos existences contiennent du roman autant qu'il nous en faut. Parfois
-davantage.
-
-Strickland faisait partie du corps de police, et personne ne le
-comprenait. Aussi disait-on que c'était une étrange sorte d'homme et
-s'écartait-on de lui.
-
-Strickland ne pouvait se prendre de cela qu'à lui-même.
-
-Il professait cette théorie extraordinaire que dans l'Inde un policeman
-doit en savoir sur les indigènes autant qu'en savent ceux-ci. Or, dans
-toute l'étendue de l'Inde supérieure, il n'y a qu'_un_ homme qui puisse
-à son gré se faire prendre pour un Hindou ou un Mahométan, pour un
-_chamar_ ou un _fakir_. Il est un objet de crainte et de respect pour
-les indigènes depuis le Ghor Kathri jusqu'au Jamma Musjid. Il passe pour
-posséder le pouvoir de se rendre invisible, et de faire exécuter ses
-ordres par un grand nombre de diables. Mais cela lui a-t-il valu quelque
-faveur du gouvernement? Pas le moins du monde. Il n'a jamais obtenu le
-poste de Simla, et son nom est presque inconnu des Européens.
-
-Strickland eut la sottise de prendre cet homme pour modèle. Se
-conformant à son absurde théorie, il pataugea dans des endroits peu
-parfumés où nul homme qui se respecte ne songerait à porter ses
-explorations, et tout cela en pleine fripouille indigène. Il se fit à
-lui-même une éducation qui prit sept ans, et il n'en fut pas plus
-apprécié pour cela.
-
-Il partait continuellement en _fantee_ au milieu des indigènes, ce qui
-naturellement n'inspire aucune confiance à un homme qui a son bon sens.
-
-Il fut bientôt initié au Sat Bhai, à Allahabad, où il était en congé. Il
-apprit le chant du lézard des Sansis, ainsi que la danse du Hálli-Hukk,
-qui est un cancan religieux de l'espèce la plus étonnante. Quand un
-homme a appris à danser le Hálli-Hukk, et qu'il sait comment, quand, et
-en quel endroit cela se danse, il sait quelque chose dont il a le droit
-d'être fier. Il a pénétré le caractère hindou plus avant que la peau.
-
-Mais Strickland n'est point fier, bien qu'une fois, à Jagadhri, il ait
-aidé à peindre le taureau de la mort, chose qu'un Anglais n'oserait
-jamais regarder. Il a appris à fond l'argot des voleurs et des
-_chángars_. Il a pris à lui seul un voleur de chevaux d'Eusufzai près
-d'Attock. Il s'est tenu debout sous la chaire d'une mosquée de la
-frontière, et a présidé à l'office comme l'eût fait un mollah sunnite.
-
-Son tour de force le plus extraordinaire, ce fut de passer onze jours
-chez un fakir, dans les jardins de Baba-Atal, à Amritsar, et d'y réunir
-les fils qui devaient conduire à découvrir l'assassin dans la grande
-affaire de Nasiban. Mais on se dit, non sans raison: «Pourquoi donc
-Strickland ne reste-t-il pas dans son bureau, à rédiger son journal, à
-faire des recrues, et ne se tient-il pas tranquille au lieu de démontrer
-l'incapacité de ses supérieurs?» Aussi l'affaire du meurtre de Nasiban
-ne lui valut-elle point une bonne note au département?
-
-Mais après sa première crise de rage, il en revint à sa manie naturelle
-de mettre le nez dans la manière de vivre des indigènes.
-
-Disons en passant, que quand un homme prend goût à cet amusement, cela
-lui reste pour toute sa vie. C'est la chose la plus attrayante du monde,
-sans même excepter l'amour.
-
-De même que les autres hommes demandaient dix jours de congé qu'ils
-passent sur les collines, Strickland demandait une permission pour ce
-qu'il appelait un shikar (une chasse). Il revêtait le déguisement qui
-lui semblait approprié à la circonstance, s'enfonçait dans la multitude
-des peaux brunes, et y disparaissait quelque temps.
-
-C'était un homme encore jeune, d'allure tranquille, de teint foncé,
-maigre, avec des yeux noirs, un très agréable compagnon quand il ne
-pensait point à autre chose. C'était un régal que d'entendre Strickland
-parler de la civilisation des indigènes telle qu'il l'avait vue.
-
-Les indigènes haïssaient Strickland, mais ils avaient peur de lui.
-
-Il en savait trop long.
-
-Quand les Youghal arrivèrent à la station, Strickland,--avec l'extrême
-gravité qu'il mettait en toutes choses--devint amoureux de miss Youghal,
-et elle s'éprit de lui, au bout de quelque temps, parce qu'il demeurait
-pour elle une énigme.
-
-Alors Strickland fit sa demande aux parents, mais mistress Youghal
-répondit qu'elle n'entendait point marier sa fille dans l'administration
-la plus mal payée de l'empire. Le vieux Youghal ajouta en propres termes
-que les façons de Strickland ne lui inspiraient aucune confiance et
-qu'il lui serait bien obligé de ne plus parler ni écrire à sa fille.
-
---Très bien! dit Strickland, car il n'entendait point faire de son amour
-un lourd fardeau.
-
-Il eut un long entretien avec miss Youghal.
-
-Après quoi il n'ouvrit plus la bouche à ce sujet.
-
-En avril, les Youghal se rendaient à Simla.
-
-En juillet, Strickland se fit donner un congé de trois mois pour
-«affaires personnelles urgentes». Il ferma sa maison, bien que pas un
-indigène ne se fût pour rien au monde hasardé à porter la main sur ce
-qui appartenait à «Sahib Estrekin» et alla voir un de ses amis, un vieux
-teinturier à Tarn Taran.
-
-Là on perdit toute trace de lui, jusqu'au jour où un _saïs_, me
-rencontrant sur la diligence de Simla, me remit l'extraordinaire billet
-que voici.
-
- «Mon cher vieux,
-
- «Veuillez remettre au porteur une boîte de cigares, de préférence des
- Supérieurs numéro 1. C'est au Club qu'on a les plus frais. Je les
- paierai dès que je reparaîtrai, mais pour le moment je suis en dehors
- de la société.
-
- «Bien à vous. E. STRICKLAND.»
-
-J'en commandai deux boîtes, que je remis au _saïs_ avec mes compliments.
-
-Ce _saïs_ là, c'était Strickland, et il était au service du vieux
-Youghal, qui avait fait de lui le palefrenier du cheval arabe de miss
-Youghal. Le pauvre garçon souffrait d'être privé de la fumée anglaise,
-et savait que, quoi qu'il arrivât, je ne laisserais pas échapper un mot,
-jusqu'au dénouement de l'affaire.
-
-Un peu plus tard, miss Youghal, qui était enthousiaste de ses
-domestiques, se mit à parler dans toutes les maisons où elle allait de
-son _saïs_ modèle--l'homme qui trouvait tous les matins le temps de se
-lever de bonne heure pour cueillir des fleurs à mettre sur la table au
-déjeuner, et qui cirait--au sens littéral--les sabots de son cheval
-comme l'eût fait un cocher anglais.
-
-Le factotum de l'arabe de miss Youghal était une merveille, un charme.
-Dulloo,--c'est-à-dire Strickland, trouvait sa récompense dans les jolies
-choses que lui disait miss Youghal lorsqu'elle allait se promener à
-cheval. Ses parents étaient enchantés de voir qu'elle avait renoncé à
-son sot caprice pour le jeune Strickland. Ils disaient qu'elle était une
-bonne fille.
-
-Strickland proclame que les deux mois qu'il passa dans la domesticité
-furent la plus sévère discipline mentale qu'il eût jamais reçue.
-
-Sans compter ce petit détail que la femme d'un _saïs_ de ses collègues
-fut férue d'amour pour lui, et tenta de l'empoisonner avec de l'arsenic
-parce qu'il ne voulait rien savoir d'elle, il lui fallut s'exercer à
-garder son calme lorsque miss Youghal allait faire une excursion à
-cheval en compagnie d'un homme qui cherchait à lui faire la cour, et
-qu'il était forcé de trotter derrière, portant la couverture et ne
-perdant pas un mot.
-
-Il lui fallait encore garder son sang-froid quand il était interpellé en
-argot sous le porche du «Benmore» par un policeman, et particulièrement
-quand il était injurié par un Naik qu'il avait recruté au village
-d'Isser Jang, ou chose pire encore quand un jeune subalterne le
-qualifiait de cochon pour ne s'être pas assez hâté de lui faire place.
-
-Mais ce genre de vie avait ses compensations. Il lui permettait
-d'étudier à fond les moeurs et les voleries des _saïs_; et il y en avait
-assez, disait-il, pour faire condamner la moitié de la population
-_chamar_ du Punjab, s'il avait été de service. Il devint un des gros
-joueurs au jeu des osselets, auquel s'adonnent tous les _jhampánis_[9]
-et un grand nombre de _saïs_ pendant qu'ils attendent, les soirs, à la
-porte de la maison du gouvernement ou du théâtre de la Gaîté. Il apprit
-à fumer du tabac composé aux trois quarts de bouse de vache, et il
-profita de l'expérience du Jemadar grisonnant qui était le doyen des
-_saïs_ du gouvernement, et dont les paroles ont du prix.
-
- [9] Porteurs de palanquin.
-
-Il vit bien des choses qui l'amusèrent, et il déclare, sur l'honneur,
-que nul ne saurait avoir une idée exacte de ce que c'est que Simla, s'il
-ne l'a point regardée du même point de vue que les _saïs_. Il dit aussi
-que s'il se décidait à écrire tout ce qu'il a vu, il y a bien des
-endroits où on lui casserait la tête.
-
-La description que fait Strickland de ses souffrances pendant les nuits
-humides, pendant qu'il entendait la musique et voyait les lumières au
-«Benmore», que les pieds lui démangeaient de l'envie de valser, et qu'il
-avait la tête emmitouflée d'une couverture de cheval, est assez
-amusante.
-
-Un jour ou l'autre, Strickland écrira un petit livre sur ses aventures.
-Ce livre vaudra la peine d'être acheté, et même celle d'être supprimé.
-
-Ainsi donc, il servit fidèlement, comme Jacob servit pour Rachel, et son
-congé touchait à son terme quand l'explosion eut lieu.
-
-Il avait réellement fait de son mieux pour garder son sang-froid en
-entendant les flirtations dont j'ai parlé, mais à la fin il éclata.
-
-Un vieux général très distingué emmena miss Youghal faire une promenade
-à cheval et commença cette sorte de flirtation genre: «Vous n'êtes
-qu'une gamine» qu'il est si difficile à une femme d'esquiver avec
-quelque adresse, et qu'il est si exaspérant d'entendre.
-
-Miss Youghal tremblait de peur aux propos qu'il lui tenait à la portée
-de l'oreille de son saïs.
-
-Dulloo-Strickland supporta cela aussi longtemps qu'il put. Alors il
-empoigna la bride du cheval du général, et s'exprimant le plus aisément
-du monde en anglais, il l'invita à vider la place, sinon il le jetait
-par-dessus le fossé.
-
-L'instant d'après, miss Youghal pleurait, et Strickland vit qu'il avait
-compromis sans remède son entreprise et que tout était fini.
-
-Le général eut presque une crise, quand miss Youghal lui raconta en
-entrecoupant son récit de sanglots l'histoire du déguisement et de ses
-fiançailles en dépit de ses parents.
-
-Strickland pesta, et furieusement, contre lui-même, et plus encore
-contre le général pour lui avoir forcé la main. Il ne disait mot, mais
-il tirait sur la bride du cheval et se préparait à lui administrer une
-raclée pour se donner une force de satisfaction.
-
-Mais quand le général eut parfaitement compris de quoi il s'agissait,
-quand il sut qui était Strickland, il pouffa à perdre haleine, se
-tordant sur sa selle, et il riait tellement qu'il fut sur le point d'en
-tomber. Strickland, disait-il, méritait la croix de Victoria, rien que
-pour avoir porté la couverture comme _saïs_.
-
-Tantôt il s'adressa et à lui-même des gros mots, et disait qu'il
-méritait certainement une raclée, mais qu'il était trop vieux pour la
-recevoir de Strickland. Tantôt il faisait à miss Youghal des compliments
-sur son amoureux.
-
-Le côté scandaleux de l'affaire ne lui apparut pas, car c'était un bon
-vieux fort gentil, et il avait un faible pour les flirts.
-
-Puis il repartit d'un éclat de rire, et déclara que le père Youghal
-était un sot.
-
-Strickland lâcha la bride au cheval, et insinua au général qu'il ferait
-mieux de lui venir en aide, puisqu'il prenait la chose ainsi. Strickland
-connaissait le faible de Youghal pour les gens qui ont des titres, et
-qui accumulent beaucoup d'abréviations honorifiques à la suite de leur
-nom, et qui occupent de hautes situations officielles.
-
---Ceci ressemble assez à un lever de rideau, dit le général, mais
-n'importe, je m'en mêlerai pour vous faire un succès, ne fût-ce que pour
-échapper à la terrible rossée que j'ai méritée. Retournez à la maison,
-monsieur le policeman-saïs, habillez-vous convenablement, et je prendrai
-d'assaut Youghal. Miss Youghal, puis-je vous demander de rentrer au
-petit trot, et d'attendre?
-
-Environ sept minutes plus tard, il y avait au Club, un énorme tohu-bohu.
-
-Un saïs, avec sa couverture, et sa corde autour de la tête demandait à
-tous ceux qu'il connaissait:
-
---Au nom du ciel, prêtez-moi des habits convenables.
-
-Comme on ne le reconnaissait pas, il y eut quelques scènes d'un genre
-tout nouveau, avant que Strickland pût obtenir un bain chaud, avec de la
-soude, une chemise de l'un, un pantalon d'un autre, et ainsi de suite.
-
-Il partit au galop, emportant sur soi la moitié de la garde-robe du
-Club, monté sur un poney qui lui était absolument inconnu, pour se
-rendre chez le vieux Youghal.
-
-Le général, dans son uniforme rouge de drap fin, l'y avait précédé.
-
-Qu'avait dit le général à Youghal, Strickland ne le sut jamais, mais
-Youghal reçut Strickland avec une civilité modérée, et mistress Youghal,
-touchée du dévouement qu'avait montré le faux Dulloo, fut extrêmement
-bonne.
-
-Le général rayonnait et se frottait les mains.
-
-Miss Youghal entra, et avant même que le père Youghal sût bien où il
-était, le consentement leur avait été arraché et Strickland se mettait
-en route pour le bureau du télégraphe, accompagné de miss Youghal, pour
-se faire expédier ses effets.
-
-Le dernier de ses ennuis, ce fut quand un homme qui lui était inconnu
-l'aborda vivement sur le Mail, et lui réclama un poney volé.
-
-C'est ainsi que Strickland et miss Youghal finirent par se marier, à la
-condition formelle que Strickland renoncerait à son ancien système, et
-s'en tiendrait à la routine, qui rapporte plus d'argent et vous fait
-plus vite envoyer à Simla.
-
-Strickland était trop épris de sa femme pour enfreindre son voeu, mais
-ce fut pour lui par la suite une pénible épreuve, car les rues et les
-bazars, et les paroles qui s'y échangeaient, étaient pleins
-d'indications pour Strickland, tout cela l'invitait à faire une fugue, à
-reprendre ses pérégrinations et ses découvertes.
-
-Un de ces jours, je vous apprendrai comment il manqua à sa promesse pour
-tirer un ami d'embarras. Mais il y a longtemps de cela, et maintenant il
-est presque entièrement perdu pour ce qu'il appelait la _chasse_. Il a
-oublié l'argot, la langue des mendiants, les marques, les signaux, la
-direction des courants de fond, qu'un homme doit réapprendre sans cesse,
-s'il veut demeurer un maître.
-
-Mais il remplit ses feuilles statistiques en parfait administrateur.
-
-
-
-
-UNIE A UN INCROYANT
-
- _Je meurs pour vous, et vous mourez pour un autre._
-
- (PROVERBE DU PUNJAB)
-
-
-Quand la locomotive de Gravesend s'éloigna du steamer de la Peninsular
-and Oriental pour remorquer le train à la ville, elle emporta bien des
-gens en pleurs. Mais aucune de ces personnes ne pleurait plus
-abondamment, plus sincèrement que miss Agnès Laiter.
-
-Elle avait bien de quoi pleurer, car le seul homme qu'elle aimât au
-monde,--le seul qu'elle pût jamais aimer, à ce qu'elle disait--partait
-pour l'Inde, et comme chacun sait, l'Inde est partagée par parties
-égales entre la jungle, les tigres, les cobras, le choléra et les
-cipayes.
-
-Phil Garron, appuyé au bastingage du flanc du steamer, sous la pluie, se
-sentait aussi fort malheureux, mais il ne pleurait point.
-
-On l'envoyait s'occuper de «thé». Qu'était-ce que ce _thé_? Il n'en
-avait pas la moindre idée, mais il s'imaginait qu'il aurait à monter un
-cheval fringant pour parcourir des collines couvertes d'arbrisseaux à
-thé, qu'il toucherait pour cela une solde magnifique, et il savait très
-bon gré à son oncle de lui avoir procuré cette niche.
-
-Il avait sincèrement l'intention de réformer ses habitudes de
-laisser-aller et de gaspillage. Il mettrait tous les ans de côté une
-grande partie de son superbe traitement, et au bout d'un temps très
-court, il reviendrait épouser Agnès Laiter.
-
-Phil Garron était resté trois ans à flâner autour de son amie.
-
-Comme il n'avait rien à faire, il ne manqua pas de devenir amoureux.
-
-Il était fort gentil, mais il manquait de fermeté dans ses vues, dans
-ses opinions, dans ses principes, et bien qu'il n'allât jamais jusqu'à
-faire vraiment du mal, ses amis furent très contents quand il leur dit
-adieu et qu'il partit pour cette mystérieuse affaire de _thé_, dans les
-environs de Darjeeling. Ils dirent: «Que Dieu vous bénisse, mon cher
-garçon, et qu'on ne vous revoie jamais!»
-
-Tout au moins c'est là ce qu'on fit entendre à Phil.
-
-Au moment du départ, il avait en tête un grand projet pour prouver qu'il
-valait plusieurs centaines de fois plus qu'on ne l'évaluait: il
-travaillerait comme un cheval, et il épouserait Agnès Laiter.
-
-Outre sa bonne tournure, il avait maintes autres qualités.
-
-Son seul défaut, c'était d'être faible. Oui il l'était, si peu que ce
-fût.
-
-En fait d'économie, il n'en savait pas plus que le _Morning Sun_, et
-cependant vous n'auriez pu mettre le doigt sur un article et dire: «En
-cette occasion, Phil Garron a fait preuve d'extravagance et
-d'étourderie.» Et vous n'auriez point trouvé en son caractère un seul
-vice bien défini, mais il était incomplet, et se laissait pétrir comme
-du mastic.
-
-Agnès Laiter retourna, les yeux rouges, à ses devoirs d'intérieur,--la
-famille désapprouvait cet engagement,--pendant que Phil faisait voile
-pour Darjeeling, «port situé sur l'Océan du Bengale» ainsi que sa mère
-se plaisait à le dire à ses amis.
-
-Il était fort bien vu à bord, il lia beaucoup de relations, ne fit
-qu'une note de boissons assez modérée, et envoya de chaque port de
-relâche d'énormes lettres à Agnès Laiter.
-
-Puis il se mit à l'oeuvre sur la plantation, située quelque part entre
-Darjeeling et Kangra.
-
-Bien que le salaire et le cheval ne fussent pas tout à fait ce qu'il
-avait rêvé, il réussit fort passablement, et s'accorda beaucoup plus
-d'éloges qu'il n'en méritait pour sa persévérance.
-
-Avec le temps, à mesure qu'il se faisait à son collier et que la tâche
-prenait un contour plus précis à ses yeux, la figure d'Agnès Laiter
-s'effaçait de son esprit, et n'y reparaissait que quand il était de
-loisir, c'est-à-dire rarement. Il oubliait tout ce qui concernait la
-jeune fille pendant une quinzaine, puis le souvenir revenant tout à
-coup, il sursautait comme un écolier qui n'a pas songé à apprendre sa
-leçon.
-
-Elle n'oubliait point Phil, car elle était de cette sorte de femmes qui
-n'oublient jamais.
-
-Seulement, un autre,--un jeune homme qui eût été un bien meilleur
-parti,--se présenta à mistress Laiter.
-
-La probabilité d'un mariage avec Phil était aussi lointaine que jamais.
-Les lettres qu'il écrivait étaient si peu encourageantes. Puis il y eut
-de la part de la famille une certaine pression sur la jeune fille! Le
-jeune homme était d'ailleurs un parti réellement avantageux au point de
-vue de la fortune.
-
-Bref Agnès l'épousa et écrivit à Phil dans les régions sauvages de
-Darjeeling une lettre orageuse comme un cyclone, où elle lui disait que
-pendant tout le reste de sa vie, elle n'aurait plus un instant de
-bonheur.
-
-Et la prophétie se réalisa.
-
-Phil reçut cette lettre et se regarda comme injustement traité.
-
-Cela se passait deux ans après son départ; mais à force de concentrer sa
-pensée sur Agnès Laiter, de regarder sa photographie, de se passer une
-main caressante sur le dos comme pour se féliciter d'être un des amants
-les plus constants qu'il y ait dans l'histoire, de se monter petit à
-petit la tête, il finit réellement par s'imaginer qu'il avait été traité
-indignement.
-
-Il se mit à composer une lettre d'adieu, une de ces épîtres pathétiques
-dans le genre «Monde qui ne finira point. Ainsi soit-il», où il
-déclarait qu'il serait fidèle jusque dans l'éternité, que toutes les
-femmes se ressemblaient, à peu de chose près, qu'il cacherait son coeur
-brisé, etc... mais que si dans la suite, etc... il pouvait supporter
-cette attente, etc... affections restées fidèles au même objet, etc...
-elle reviendrait à son premier amour, etc., tout cela en huit pages
-d'écriture serrée.
-
-A un point de vue artistique, c'était un travail agréable à voir.
-
-Un Philistin ordinaire cependant--au fait de ce qu'éprouvait réellement
-Phil, et non point de ce qu'il croyait éprouver à mesure qu'il
-écrivait,--eût déclaré que c'était là l'élucubration plate, égoïste,
-d'un être parfaitement plat, égoïste et faible. Mais un tel verdict eût
-été injuste.
-
-Phil affranchit sa lettre et éprouva, pendant au moins deux jours et
-demi, tout ce qu'il avait décrit.
-
-Ce fut la dernière lueur avant l'extinction totale de la lumière.
-
-Cette lettre rendit Agnès Laiter très malheureuse. Elle pleura, elle
-l'enferma dans son bureau pour ne plus la voir, et elle devint mistress
-N'importe qui pour complaire à sa famille.
-
-N'est-ce pas le premier devoir de toute jeune fille chrétienne?
-
-Phil reprit sa besogne.
-
-Il ne songeait plus à sa lettre que comme un artiste songe à une
-esquisse finement parachevée.
-
-Ses habitudes n'étaient point mauvaises, mais elles n'étaient pas
-absolument bonnes jusqu'au jour où elles le mirent en présence de
-Dunmaya, fille d'un Radjpoute qui avait été subadar-major dans notre
-armée indigène.
-
-La demoiselle avait un filet de sang des collines dans les veines, et
-de même que les filles des collines, elle n'était point
-_purdah-nashin_[10].
-
- [10] Femme vivant derrière le rideau.
-
-Où fut-elle aperçue pour la première fois par Phil? Comment entendit-il
-parler d'elle? Cela n'a pas d'importance.
-
-C'était une bonne et belle fille, et fort intelligente, très rouée en
-son genre, bien que, naturellement, ce genre fût un peu rude.
-
-Il faut se rappeler que Phil vivait très confortablement, ne se refusait
-aucun luxe, ne mettait pas même un _anna_ de côté, et que très content
-de lui et de ses bonnes intentions, il perdait l'une après l'autre ses
-relations en Angleterre en négligeant de leur écrire, et commençait à
-regarder de plus en plus l'Inde comme son pays.
-
-Certaines gens déchoient de cette façon et ne sont plus bons à rien.
-
-Le climat de sa résidence était sain, et il se demandait s'il avait
-réellement un motif quelconque pour retourner au pays.
-
-Il fit ce qu'avaient fait avant lui beaucoup de planteurs. Il se décida
-à prendre femme parmi les filles des collines et à s'installer
-définitivement. Il avait alors vingt-sept ans, une longue vie à
-parcourir, mais pas assez d'élan pour fournir cette carrière.
-
-Ainsi donc il épousa Dunmaya selon les rites de l'Église anglaise.
-
-Quelques camarades, des planteurs comme lui, déclarèrent qu'il faisait
-une sottise; d'autres trouvèrent qu'il avait raison.
-
-Dunmaya était une fille profondément honnête, et malgré tout le respect
-qu'elle éprouvait pour son mari anglais, elle ne se faisait pas
-d'illusion sur les côtés faibles de ce mari. Elle le menait avec
-douceur, et en moins d'un an elle représentait, par une imitation assez
-bien réussie, une dame anglaise comme toilette et comme ensemble. Il est
-curieux de voir qu'un homme des collines reste homme des collines, même
-après toute une vie employée à se transformer, tandis qu'une fille des
-collines arrive en six mois à attraper les caractères essentiels de ses
-soeurs anglaises.
-
-Il y avait autrefois une femme coolie... Mais c'est une autre histoire.
-
-Dunmaya s'habillait généralement en noir et jaune, ce qui lui allait
-bien.
-
-Et pendant tout ce temps, la lettre restait dans le tiroir d'Agnès.
-
-De temps à autre, elle songeait au pauvre Phil, qui s'escrimait de son
-mieux, de toute sa résolution, parmi les cobras et les tigres de
-Darjeeling, et travaillait tant qu'il pouvait, dans l'espoir qu'un jour
-elle lui reviendrait.
-
-Le mari, qu'elle avait, valait dix hommes comme Phil, à cela près qu'il
-avait un rhumatisme du coeur.
-
-Trois ans après son mariage, après avoir essayé de Nice et de l'Algérie
-pour sa maladie, il s'embarqua pour Bombay et il y mourut, ce qui rendit
-la liberté à Agnès.
-
-Comme elle était dévote, elle considéra cette mort et l'endroit où elle
-avait eu lieu comme une preuve que la Providence était personnellement
-intervenue, et quand elle se fut remise de l'émotion, elle se reprit,
-elle relut les lettres de Phil, avec les etc., etc., les gros traits,
-les petits traits. Elle les baisa maintes fois.
-
-A Bombay personne ne la connaissait. Elle avait hérité de son mari une
-fortune considérable, et Phil était tout près d'elle. Certes, c'était
-mal, c'était inconvenant, mais elle résolut, comme le font les héroïnes
-de romans, d'aller retrouver son amant de jadis, de lui offrir sa main
-et son or, et de passer le reste de sa vie avec lui dans quelque endroit
-inaccessibles aux âmes incapables de la comprendre.
-
-Elle passa deux mois seule à l'hôtel Watson, pour parfaire son projet:
-c'était là un joli tableau.
-
-Puis elle se mit à la recherche de Phil Garron, aide dans une plantation
-de thé dont le nom était encore plus impossible à prononcer qu'il n'est
-habituel.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Elle le découvrit. Elle avait employé un mois à cette recherche, car la
-plantation n'était pas du tout dans le district de Darjeeling, mais
-plutôt aux environs de Kangra.
-
-Phil était très peu changé, et Dunmaya se montra fort aimable pour elle.
-Mais ce qu'il y a de particulièrement affreux, de honteux dans toute
-cette affaire, c'est que Phil, tout indigne qu'il soit qu'on pense à lui
-deux fois, était et est encore aimé de Dunmaya, et plus qu'aimé d'Agnès,
-dont il semble avoir gâté toute l'existence.
-
-Chose pire encore, Dunmaya arrive à faire de lui quelqu'un de
-présentable, et grâce aux soins qu'il reçoit d'elle, il échappera à la
-perdition finale.
-
-Ce qui est une injustice manifeste.
-
-
-
-
-AURORE TROMPEUSE
-
- _Dieu sait ce qu'apportera le flot de la marée. La terre est
- fourbue et défaillante, dans l'attente, dans l'insomnie et les
- yeux ouverts, et nous qui avons été tirés de la terre, nous
- vibrons à l'unisson de notre mère souffrante._
-
- (DANS NOTRE PRISON)
-
-
-Aucun homme ne saura jamais ce qu'il y a de vrai dans cette histoire.
-
-Des femmes peuvent sans doute se la chuchoter mutuellement après une
-danse, quand elles s'arrangent les cheveux pour la nuit et qu'elles
-comparent les listes de leurs victimes.
-
-Naturellement, un homme n'assiste pas à cette cérémonie.
-
-Il faut donc conter la chose extérieurement,--sans y voir clair,--tout
-de travers.
-
-Ne faites jamais à une femme l'éloge de sa soeur, avec l'espoir que vos
-compliments arriveront à la destination que vous vous proposez, et dans
-celui de planter des jalons pour vous-même.
-
-Une soeur est avant tout, femme. Elle n'est soeur qu'ensuite, et vous
-reconnaîtrez que vous vous nuisez à vous-même.
-
-Saumarez savait cela quand il se décida à demander sa main à l'aînée des
-misses Copleigh.
-
-Saumarez était un homme singulier. Il n'avait guère de mérites visibles
-pour les hommes, quoiqu'il fût très bien vu des femmes et qu'il eût de
-la prétention assez pour en fournir à un conseil de vice-roi, tout en en
-gardant un peu pour le commandant en chef de l'état-major.
-
-C'était un civil.
-
-Beaucoup de femmes s'intéressaient à Saumarez, peut-être parce qu'il
-était rude dans ses façons avec elles.
-
-Si vous heurtez les naseaux d'un poney, dès le premier moment où vous
-faites sa connaissance, il peut se faire qu'il ne vous prenne pas en
-affection, mais il est certain qu'il suivra avec un vif intérêt tous les
-mouvements que vous ferez par la suite.
-
-L'aînée des misses Copleigh était jolie, boulotte, engageante et
-charmante.
-
-La cadette n'était pas aussi jolie, et à entendre des hommes qui ne
-tiennent pas compte du conseil donné ci-dessus, elle inspirait de
-l'éloignement, elle n'avait aucune attraction. En fait, les deux jeunes
-personnes avaient le même extérieur, et il y avait la plus grande
-ressemblance entre leur air et leur voix, bien que le premier venu pût
-dire sans hésitation laquelle des deux était la plus jolie.
-
-Saumarez avait mis dans sa tête, dès qu'elles vinrent à la station de
-Béhar, qu'il épouserait l'aînée.
-
-Du moins, nous étions tous certains qu'il le voudrait, ce qui revient au
-même.
-
-Elle avait vingt-deux ans et lui en avait trente-trois avec des
-appointements et des allocations qui faisaient environ quatorze cents
-roupies par mois.
-
-Ainsi cette union, comme nous l'arrangions, était parfaitement assortie.
-
-Il se nommait Saumarez, et sommaire aussi était sa nature, ainsi que
-l'avait dit quelqu'un.
-
-Ayant rédigé sa résolution, il se forma en comité d'un seul homme pour
-en discuter, et son vote fut qu'il choisirait son heure.
-
-D'après notre argot inconvenant, les misses Copleigh «chassaient
-couplées».
-
-En d'autres termes, il vous était impossible d'avoir affaire à l'une
-d'elles sans avoir affaire à l'autre.
-
-C'étaient des soeurs bien aimantes, sans doute, mais leur affection
-mutuelle n'était pas dépourvue d'inconvénients.
-
-Saumarez tenait la balance en équilibre à l'épaisseur d'un cheveu près,
-entre elles, et lui seul eût pu dire de quel côté son coeur penchait.
-Pourtant chacun le devinait.
-
-Il faisait de fréquentes promenades à cheval, et dansait souvent avec
-elles, mais il ne réussissait jamais à les séparer, un temps
-appréciable, l'une de l'autre.
-
-Selon les femmes, c'était une défiance profonde qui tenait les deux
-soeurs rapprochées, chacune d'elles craignant que l'autre ne gagnât
-l'avance d'une étape par une marche dérobée. Mais cela ne regarde pas un
-homme.
-
-Saumarez se taisait, à raison ou à tort, et se donnait l'air aussi
-affairé qu'il pouvait dans ses attentions, et apportait le même soin à
-son travail et à sa partie de polo.
-
-Il n'était pas douteux que les jeunes filles ne l'eussent pris en
-amitié.
-
-Comme la saison chaude approchait, et que Saumarez ne se décidait
-pas,--les femmes disent qu'on eût pu lire dans les yeux des jeunes
-filles leur embarras,--elles avaient l'air contraint, anxieux,
-irritable.
-
-Les hommes sont absolument aveugles en ces matières, à moins qu'il
-n'entre plus de féminin que de masculin dans leur composition, et alors
-ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent n'a pas d'importance.
-
-Pour moi, j'affirme que si les joues des misses Copleigh avaient perdu
-de leur fraîcheur, cela tenait à la chaleur des journées d'avril.
-
-On aurait dû les envoyer plus tôt dans les montagnes.
-
-Personne,--soit homme, soit femme,--ne se sent un ange quand arrivent
-les grandes chaleurs.
-
-La cadette devint plus _rosse_,--pour ne pas dire plus aigre--dans ses
-façons. Quant aux manières engageantes de l'aînée, elles prirent quelque
-tranchant. On y sentait quelque effort.
-
-Or, la station où se passaient toutes ces choses n'était certes pas une
-petite station, mais elle était en dehors de la ligne du chemin de fer,
-et périssait dans l'oubli.
-
-Il n'y avait point de jardins, point d'orchestre, aucune distraction qui
-valût la peine d'en parler, et il fallait presque une journée de voyage
-pour aller danser à Lahore.
-
-Les gens vous savaient gré de la moindre chose qui pût les intéresser.
-
-Vers le commencement de mai, juste avant l'exode final des habitués de
-stations en montagne, alors qu'il faisait très chaud et qu'il ne restait
-pas plus de vingt personnes à la station, Saumarez organisa un
-pique-nique, où l'on devait se rendre à cheval pour souper au clair de
-lune, sur une tombe antique, à six milles de là, sur le bord de la
-rivière.
-
-C'était un pique-nique genre Arche de Noé; et il devait y avoir comme à
-l'ordinaire, un intervalle d'un quart de mille entre chaque couple, à
-cause de la poussière.
-
-Il vint six couples en tout, y compris les chaperons.
-
-Les pique-niques au clair de la lune sont utiles justement quand la
-saison va finir, avant que les jeunes filles ne partent pour les
-stations en montagne. Ces pique-niques amènent les coeurs à battre à
-l'unisson et les chaperons devraient les encourager, surtout quand leurs
-filles ont l'air charmantes en amazones.
-
-J'en ai connu un cas jadis, mais cela c'est une autre histoire.
-
-Ce pique-nique-là fut appelé le grand pique-nique détente, parce qu'on
-savait qu'alors Saumarez se déclarerait à l'aînée des misses Copleigh,
-et outre son affaire, il y en avait une autre qui pourrait se dénouer
-aussi heureusement.
-
-L'atmosphère sociale était chargée à haute pression et demandait à être
-dégagée.
-
-Nous nous réunîmes, à dix heures, sur le terrain de manoeuvre.
-
-La nuit était d'une chaleur terrible.
-
-Les chevaux, bien qu'allant au pas, étaient couverts de sueur, mais
-plutôt que de rester dans nos sombres demeures tout paraissait
-supportable.
-
-Quand on se mit en marche sous la pleine lune, nous étions quatre
-couples, un groupe de trois, et moi. Saumarez accompagnait à cheval les
-misses Copleigh, et je flânais à l'arrière de la procession, en me
-demandant avec laquelle Saumarez reviendrait.
-
-Tout le monde était heureux et content, mais nous nous doutions tous que
-quelque chose allait se produire.
-
-Nous allions lentement.
-
-Il était près de minuit quand nous arrivâmes à la tombe antique, faisant
-vis-à-vis à la pièce d'eau en ruines, dans les jardins abandonnés où
-nous allions boire et manger.
-
-J'arrivai en retard, et avant que j'eusse pénétré dans le jardin, je
-remarquai à l'horizon, au nord, un coup de lumière indécise, d'un ton
-noir foncé. Mais personne ne m'aurait su gré de gâter une partie de
-plaisir aussi bien organisée que ce pique-nique, et un ouragan de
-poussière de plus ou de moins ne fait pas grand mal.
-
-On se groupa au bord de la pièce d'eau.
-
-Quelqu'un avait apporté un banjo--c'est un instrument très
-sentimental--et trois ou quatre d'entre nous chantèrent.
-
-Il n'y a pas là de quoi rire. Nous avons un très petit nombre de
-distractions dans les stations lointaines.
-
-Puis, nous causâmes par groupes ou ensemble, couchés sous les arbres,
-pendant que les roses, grillées par le soleil, laissaient tomber leurs
-pétales à nos pieds, en attendant le souper.
-
-Ce fut un beau souper, aussi froid, aussi glacé que vous pouviez le
-désirer, et nous prîmes notre temps pour le savourer.
-
-J'avais senti l'air s'échauffer de plus en plus, mais personne n'avait
-paru s'en apercevoir jusqu'au moment où la lune disparut, où un vent
-brûlant commença à fouetter les orangers avec un bruit comparable à
-celui de la mer.
-
-Avant que nous puissions nous rendre compte de ce qui se passait,
-l'orage de poussière fondait sur nous, et faisait de tout ce qui nous
-entourait un tourbillon hurlant et sombre.
-
-La table du souper fut emportée par le travers dans la pièce d'eau.
-
-Nous n'osions pas nous arrêter quelque part aux environs de la vieille
-tombe, de peur qu'elle ne fût déracinée par une rafale. Aussi
-chercha-t-on à se diriger à tâtons vers les orangers où nos chevaux
-étaient à l'attache et à y attendre que l'orage passât.
-
-Alors le peu de lumière qui restait disparut, et on n'aurait pu
-distinguer sa main devant sa figure.
-
-L'air était lourdement chargé de poussière et de sable venant du lit de
-la rivière. Tout cela remplissait les bottes et les poches, coulait le
-long du cou, formait une couche sur les sourcils et les moustaches.
-
-C'était un des pires orages de sable de l'année.
-
-Nous étions serrés les uns contre les autres, à côté des chevaux qui
-tremblaient, pendant que le tonnerre babillait au-dessus de nous, que
-les éclairs pleuvaient du ciel, en nappe comme l'eau d'une écluse, de
-tous les côtés à la fois.
-
-On ne courait aucun danger, certes, à moins que les chevaux ne
-rompissent leurs liens.
-
-J'étais debout, la tête tournée du côté opposé à la direction du vent,
-les mains sur ma bouche. J'entendais les arbres se fouetter
-mutuellement.
-
-Je ne pouvais voir ce qui se trouvait près de moi que quand il faisait
-des éclairs.
-
-Alors je reconnus que j'étais terré près de Saumarez et miss Copleigh
-l'aînée, avec mon cheval juste devant moi.
-
-Si je reconnus miss Copleigh l'aînée, c'est qu'elle avait un
-_puggry_[11] autour de son casque, et que la cadette n'en avait pas.
-
- [11] Turban de gaze ou de mousseline.
-
-Toute l'électricité qui se trouvait dans l'air avait passé dans mon
-corps. J'étais tout frémissant, tout vibrant, de la tête aux pieds, tout
-comme lorsqu'un cor vous donne une sensation de battement, une douleur
-lancinante, quand le temps est à la pluie.
-
-C'était une tempête grandiose.
-
-On eût dit que le vent ramassait la terre pour la jeter à droite en
-grands tas.
-
-La chaleur montait du sol comme le feu du Jugement Dernier.
-
-L'orage s'apaisa un peu au bout de la première demi-heure, et j'entendis
-une petite voix désespérée tout près de mon oreille. Elle se disait,
-comme à elle-même, comme une âme perdue qui volèterait emportée par le
-vent:
-
---O mon Dieu!
-
-Alors miss Copleigh, la cadette, chancela entre mes bras en disant:
-
---Où est mon cheval? Trouvez-moi mon cheval. Il faut, il faut que je
-rentre à la maison, il le faut. Ramenez-moi à la maison.
-
-Je pensai que les éclairs et la noirceur de la nuit l'avaient effrayée.
-Aussi dis-je qu'il n'y avait aucun danger, mais qu'il fallait qu'elle
-attendît la fin de l'orage.
-
-Elle répondit:
-
---Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela! Il faut que je rentre. Oh!
-emmenez-moi d'ici!
-
-Je dis qu'elle ne pouvait pas partir avant qu'on y vît clair, mais je
-sentis qu'elle me frôlait en passant et qu'elle s'éloignait.
-
-De quel côté? Il faisait trop noir pour qu'on pût le voir.
-
-Alors tout le ciel se fendit pour livrer passage à un éclair effrayant,
-comme si la fin du monde arrivait.
-
-Toutes les femmes jetèrent un cri aigu.
-
-Presque à l'instant même, je sentis une main d'homme sur mon épaule, et
-j'entendis Saumarez hurlant à mon oreille.
-
-Les craquements des arbres et les grondements de la tempête
-m'empêchèrent de comprendre tout de suite ce qu'il disait, mais à la fin
-je l'entendis.
-
---Je me suis trompé de miss! Que faut-il faire?
-
-Saumarez n'avait aucun motif pour me faire cette confidence.
-
-Je n'avais jamais été son ami, et je ne le suis pas devenu, mais je
-suppose qu'en ce moment-là, lui et moi, nous n'étions pas dans notre
-assiette.
-
-Resté debout, il tremblait d'agitation, et l'électricité me pénétrait
-d'une singulière sensation.
-
-Tout ce que je pus trouver à dire, ce fut:
-
---Vous n'en êtes que plus sot d'avoir fait votre déclaration en plein
-ouragan de poussière.
-
-Mais je ne voyais pas en quoi cela pouvait arranger les choses.
-
-Alors il cria:
-
---Où est Édith, Édith Copleigh?
-
-Édith était la soeur cadette.
-
-Tout stupéfait, je lui répondis:
-
---Que lui voulez-vous?
-
-Le croiriez-vous? Pendant les deux minutes qui suivirent, nous restâmes
-à nous regarder comme deux fous.
-
-De son côté, il jurait que c'était à la plus jeune des soeurs qu'il
-avait toujours compté faire sa déclaration. Du mien, je lui criai
-jusqu'à extinction de voix qu'il avait dû commettre une méprise.
-
-Tout ce que je pourrais dire pour expliquer cela, c'est qu'en fait nous
-avions tous les deux perdu la tête.
-
-Tout m'apparaissait comme un mauvais rêve, depuis le piétinement des
-chevaux dans l'obscurité, jusqu'au récit de Saumarez, me contant qu'il
-s'était épris tout d'abord d'Édith Copleigh.
-
-Il me tenait toujours solidement par l'épaule, et me suppliait de lui
-dire où était Édith Copleigh, quand il se fit une nouvelle accalmie, qui
-ramena de la lumière.
-
-Alors nous vîmes le nuage de poussière qui se formait sur la plaine en
-avant de nous. Alors nous comprîmes que le plus fort de l'orage était
-passé.
-
-La lune s'était rapprochée de l'horizon, et on apercevait tout juste la
-lueur de la trompeuse aurore qui précède la vraie d'environ une heure.
-Mais c'était une lueur bien faible, et le nuage roux mugissait comme un
-taureau.
-
-Je me demandais où était passée Édith Copleigh, et pendant que je me
-faisais cette question, je vis simultanément trois choses.
-
-Tout d'abord la figure de Maud Copleigh qui émergeait toute souriante de
-l'obscurité, et s'avançait vers Saumarez, debout près de moi.
-
-J'entendis la jeune fille murmurer.
-
---Georges!
-
-Elle glissa son bras sous le bras qui n'était pas employé à me maintenir
-par l'épaule, et je vis sur la figure de la jeune fille cette expression
-qui n'y apparaît qu'une ou deux fois dans toute une existence,--quand
-une femme est parfaitement heureuse, que l'air est plein de sons de
-trompettes, de flammes aux couleurs féériques, et que la terre se
-dissipe en vapeur, parce qu'on aime et qu'on est aimée.
-
-En même temps, je vis la figure que fit Saumarez en entendant la voix de
-Maud Copleigh, et à une cinquantaine de yards du bouquet d'orangers, je
-vis une amazone de toile brune qui se remettait en selle.
-
-Ce fut sans doute mon état de surexcitation qui me porta aussi vite à me
-mêler de ce qui ne me regardait pas.
-
-Saumarez se dirigeait vers l'amazone, mais je le ramenai en arrière et
-lui dis:
-
---Arrêtez-vous, expliquez-vous; je vais la chercher.
-
-Et je courus pour aller chercher mon cheval. J'avais l'idée parfaitement
-inopportune que toute chose devait se faire convenablement et avec
-ordre, et que Saumarez avait pour premier devoir d'effacer de la figure
-de Maud Copleigh cet air de bonheur.
-
-Pendant tout le temps que je mis à rajuster le mors, je me demandai
-comment il allait s'y prendre.
-
-Je partis au trot après Édith Copleigh, comptant la ramener à petits pas
-sous un prétexte ou un autre. Mais elle se lança au galop aussitôt
-qu'elle m'aperçût, et je fus forcé de lui faire une chasse à courre en
-règle.
-
-Elle me cria par-dessus son épaule:
-
---Allez-vous-en; je retourne à la maison, allez-vous-en.
-
-Et cela deux ou trois fois.
-
-Mais mon devoir était de la rattraper d'abord, de la raisonner ensuite.
-
-Cette chevauchée était bien ce qu'il fallait pour achever le mauvais
-rêve.
-
-Le terrain était très dur, et de temps à autre nous nous lancions à
-travers les tourbillons étouffants, les «diables de poussière» qui se
-forment à la lisière de l'orage qui se déplace.
-
-Il soufflait un vent d'une chaleur brûlante qui nous apportait la
-puanteur d'un four à briques moisies, et ainsi tantôt dans un demi-jour,
-tantôt à travers les «diables de poussière» par la plaine désolée,
-voltigeait l'amazone de toile brune sur le cheval gris.
-
-Tout d'abord elle piqua droit vers la station.
-
-Puis, elle fit demi-tour, et partit dans la direction de la rivière en
-traversant des couches roussies de l'herbe des jungles, sol assez
-mauvais pour vous faire faire panache.
-
-Si j'avais été de sang-froid, je n'aurais jamais eu l'idée de traverser
-un pareil pays la nuit, mais cela me paraissait tout naturel, avec
-l'éclair scintillant au-dessus de moi, et, dans le nez une vapeur puante
-qui semblait monter de l'abîme.
-
-Je volais, je criais.
-
-Elle se penchait en avant, et fouaillait son cheval, si bien que la
-queue de l'ouragan arriva sur nous, en nous enveloppant et nous
-emportant dans la direction du vent, comme des bouts de papier.
-
-Je ne sais quelle distance nous parcourûmes à cheval, mais le bruit de
-tambour que faisaient les fers, les grondements du vent, et la marche
-affolée de la lune rouge de sang à travers le brouillard jaune, tout
-cela me parut durer des années, des années.
-
-J'étais littéralement trempé de sueur depuis mon casque jusqu'à mes
-guêtres, quand le cheval gris trébucha, reprit son équilibre, et se
-remit en marche complètement fourbu.
-
-Ma bête, elle aussi, n'en pouvait plus.
-
-Édith Copleigh était dans un piteux état, toute cuirassée de poussière,
-son casque enlevé, et pleurant à chaudes larmes:
-
---Pourquoi donc ne pas me laisser tranquille? disait-elle. Je ne
-demandais qu'à partir, à rentrer à la maison! Oh! _je vous en prie_,
-laissez-moi aller.
-
---Maintenant il faut que vous reveniez avec moi, miss Copleigh. Saumarez
-a quelque chose à vous dire.
-
-C'était une bien sotte façon de présenter la chose, mais je connaissais
-à peine miss Copleigh, et bien que j'eusse joué le rôle de Providence
-aux dépens de mon cheval, je ne pouvais lui répéter en propres termes ce
-que m'avait appris Saumarez.
-
-Cela, je pensais qu'il le ferait mieux lui-même.
-
-Tous ses airs de se dire fatiguée, de vouloir rentrer à la maison,
-disparurent. Elle se balança de côté et d'autre sur sa selle, tout en
-sanglotant, pendant que le vent brûlant faisait flotter sa chevelure de
-côté.
-
-Je n'ai pas besoin de répéter ce qu'elle dit, attendu qu'elle avait
-perdu tout sang-froid.
-
-C'était bel et bien, je vous en réponds, l'effrontée miss Copleigh.
-
-Me voilà donc là, moi absolument un étranger pour elle, à tâcher de lui
-faire entendre que Saumarez l'aimait, et qu'il fallait qu'elle revînt,
-pour le lui entendre dire.
-
-Je crois que je parvins à me faire comprendre, car elle éperonna le
-cheval gris et le fit marcher tout clopinant, tant bien que mal, et l'on
-se mit en route vers la tombe, pendant que les roulements de l'orage
-descendaient sur Umballah, et que quelques grosses gouttes de pluie
-chaude tombaient.
-
-Je découvris qu'elle s'était trouvée debout tout à côté de Saumarez
-pendant qu'il avait fait sa demande à sa soeur, et qu'elle avait alors
-éprouvé le besoin de rentrer chez elle pour pleurer à son aise, en jeune
-fille anglaise qu'elle était.
-
-Pendant notre trajet, elle s'épongea les yeux avec son mouchoir, et se
-mit à me gazouiller son contentement, dans une joie débordante, comme
-convulsive.
-
-Cela était absolument extraordinaire, mais n'en avait pas du tout l'air,
-en ce moment, en cet endroit.
-
-Tout l'univers se réduisait aux deux petites Copleigh, à Saumarez et à
-moi, et on eût dit que la tâche de remettre en ordre cet univers
-bouleversé m'avait été confiée.
-
-Lorsque nous parvînmes à la tombe, dans le calme profond et morne qui
-suivit l'orage, l'aube allait bientôt paraître. Personne ne s'était
-éloigné.
-
-On attendait notre retour.
-
-Saumarez surtout.
-
-Sa figure était pâle et tirée.
-
-Quand miss Copleigh et moi, nous arrivâmes clopin-clopant, il s'avança à
-notre rencontre, et lorsqu'il l'eut aidée à mettre pied à terre, il
-l'embrassa devant toute la troupe.
-
-On eût dit une scène jouée sur un théâtre, et ce qui ajoutait à la
-ressemblance, c'était l'aspect des acteurs tout blancs de poussière,
-avec des airs de fantômes, tant les hommes que les femmes, sous les
-orangers qui applaudissaient--on eût dit qu'ils étaient l'auditoire--au
-choix de Saumarez.
-
-Je n'ai jamais rien vu en ma vie qui fût aussi peu anglais.
-
-Finalement, Saumarez dit qu'il nous fallait retourner à la station, sans
-quoi la station viendrait nous chercher, et... aurais-je la bonté
-d'accompagner à cheval Maud Copleigh pendant le retour?
-
---Rien ne me serait plus agréable, répondis-je.
-
-En conséquence, on se forma en six couples, et l'on repartit deux par
-deux pendant que Saumarez marchait à pied à côté de miss Édith Copleigh,
-à qui il avait donné son cheval.
-
-Le ciel s'était éclairci, et peu à peu, à mesure que le soleil
-s'élevait, je sentis que nous redevenions tout doucement des hommes et
-des femmes ordinaires et que le grand pique-nique détente était une
-chose tout à fait à part, une chose extraterrestre, une chose qui ne se
-reproduirait plus.
-
-C'était parti avec l'ouragan de poussière, avec les vibrations de l'air
-brûlant.
-
-Je me sentais éreinté, fourbu et quelque peu honteux de moi-même lorsque
-j'allai prendre un bain et dormir un peu.
-
-Il y a une version féminine de cette histoire, mais elle ne sera jamais
-écrite... à moins qu'il ne prenne fantaisie à Maud Copleigh de l'écrire.
-
-
-
-
-LE SAUVETAGE DE PLUFFLES
-
- _Ainsi pendant une saison elles se battirent à armes égales,
- elle et sa cousine Mary. Pleines de tact, de talent, de
- bonhomie, elles furent des adversaires accomplies. Mais qu'on ne
- compare jamais des batailles entre hommes avec les implacables
- rencontres entre femmes._
-
- (DEUX ET UN)
-
-
-Mistress Hauksbee était parfois bienveillante pour son propre sexe.
-
-Voici une histoire qui le prouve; vous en prendrez ce qui vous plaira,
-pas davantage.
-
-Pluffles était sous-officier dans les «_Inconvenants_».
-
-Il était nigaud, même pour un sous-officier; nigaud des pieds à la tête,
-comme un serin dont le duvet n'a pas encore cédé toute la place aux
-plumes.
-
-Le pire de tout, c'est qu'il avait trois fois plus d'argent qu'il n'eût
-été bon pour lui.
-
-Le père de Pluffles était riche, et Pluffles était fils unique.
-
-La maman de Pluffles l'adorait. Elle était presque aussi serine qu'il
-était serin, et elle croyait tout ce qu'il disait.
-
-La faiblesse de Pluffles consistait à ne jamais croire ce qu'on lui
-disait.
-
-Il aimait mieux s'en rapporter à ce qu'il appelait son propre jugement.
-
-Il avait juste autant de jugement que d'adresse à se tenir en selle ou à
-se servir de ses mains, et cette partialité lui valut de tomber une ou
-deux fois la tête la première dans des ennuis.
-
-Mais le plus grand des ennuis que Pluffles se créa de toutes pièces, lui
-échut à Simla, il y a quelques années, alors qu'il avait vingt-quatre
-ans.
-
-Il débuta par ne s'en rapporter qu'à son propre jugement, selon son
-habitude, et le résultat ce fut d'être attaché pieds et poings liés aux
-roues du rickshaw de mistress Reiver.
-
-Il n'y avait qu'une chose de bien dans mistress Reiver, c'était sa
-toilette.
-
-Elle était mauvaise depuis ses cheveux, qui avaient poussé sur la tête
-d'une jeune Bretonne, jusqu'aux talons de ses bottines qui avaient deux
-pouces deux tiers de hauteur.
-
-Elle n'était point loyalement malfaisante comme mistress Hauksbee. Elle
-avait une scélératesse de femme d'affaires.
-
-Elle ne prêtait jamais le flanc aux mauvais propos. Elle était trop
-dépourvue d'instincts généreux pour cela.
-
-Elle était l'exception destinée à prouver qu'en règle générale, les
-dames anglo-indiennes sont à tous les points de vue aussi charmantes que
-leurs soeurs d'Angleterre.
-
-Elle passait sa vie à démontrer cette règle.
-
-Mistress Hauksbee et elle se détestaient cordialement. Elles se
-détestaient bien trop pour se heurter avec fracas, mais elles disaient,
-l'une de l'autre, des choses à vous faire tressauter, tant elles étaient
-fortes.
-
-Mistress Hauksbee était honnête--honnête comme ses dents de devant--et
-sans son goût pour les méchants tours, elle eût été la perle des femmes.
-Mais chez mistress Reiver il n'y avait point d'honnêteté; rien
-qu'égoïsme.
-
-Et dès le début de la saison, le pauvre petit Pluffles devint sa proie.
-
-Elle se donna tout entière à cette tâche; et qu'était Pluffles, pour
-résister? Il persista à ne s'en rapporter qu'à son propre jugement, et
-ce fut sa perdition.
-
-J'ai vu Stayes se chamailler avec un cheval rétif; j'ai vu un meneur de
-tonga venir à bout d'un poney entêté, j'ai vu un setter indocile dressé
-au fusil par un piqueur impitoyable, mais cela ne fut rien à côté du
-dressage de Pluffles, sous-officier aux «Inconvenants».
-
-Il apprit à aller chercher et à rapporter comme un chien, et aussi à
-attendre, comme un chien, un mot de mistress Reiver.
-
-Il apprit à attendre sous l'orme à des rendez-vous où mistress Reiver
-n'avait point l'intention d'aller.
-
-Il apprit à accepter avec reconnaissance un tour de danse que mistress
-Reiver n'avait point l'intention de lui donner.
-
-Il prit l'habitude de rester une heure et quart à grelotter du côté
-exposé au vent, à l'Élysée, alors que mistress Reiver se disposait à
-faire un tour à cheval.
-
-Il apprit à aller en quête d'un «rickshaw» dans un complet léger, sous
-une pluie battante, et à marcher à côté de ce rickshaw quand il l'avait
-trouvé.
-
-Il apprit à s'entendre adresser la parole comme on fait à un coolie, à
-recevoir des ordres comme un cuisinier.
-
-Il apprit tout cela, et bien d'autres choses encore.
-
-Et il paya pour recevoir cette éducation.
-
-Peut-être s'imaginait-il, d'une façon plus ou moins vague, que c'était
-beau, que cela faisait de l'effet, que cela lui créait une filiation au
-milieu des gens, que c'était précisément là ce qu'il devait faire.
-
-Avertir Pluffles qu'il agissait imprudemment, cela n'était l'affaire de
-personne.
-
-Cette saison-là, l'allure était trop correcte pour qu'on y regardât de
-près, et quand on se mêle des sottises d'autrui on fait une besogne qui
-ne rapporte que des ennuis.
-
-Le colonel de Pluffles l'aurait renvoyé à son régiment, s'il avait su
-comment les choses allaient. Mais Pluffles avait trouvé le moyen de se
-fiancer à une jeune fille en Angleterre, la dernière fois qu'il y était
-allé, et s'il y avait une chose que le colonel détestât avant tout,
-c'était un sous-officier marié.
-
-Il se frotta les mains quand il vit quelle éducation recevait Pluffles,
-et dit que c'était excellent «pour former ce garçon-là».
-
-Mais cela ne consistait nullement à le former: cela l'amenait à dépenser
-au-delà de ses ressources, qui étaient grandes.
-
-En outre, cette éducation-là était propre à perdre un garçon de force
-moyenne, et en faisait un homme de deuxième ordre et d'un caractère
-suspect.
-
-Il se risquait dans un mauvais milieu, et on eût été surpris de voir à
-combien se montait sa petite note chez Hamilton.
-
-Alors mistress Hauksbee surgit au bon moment.
-
-Elle joua sa partie à elle seule, sachant ce que les gens diraient
-d'elle, et elle la joua dans l'intérêt d'une jeune fille qu'elle n'avait
-jamais vue.
-
-La fiancée de Pluffles était sur le point d'arriver, chaperonnée par une
-tante, en octobre, pour épouser Pluffles.
-
-Au commencement d'août, mistress Hauksbee reconnut qu'il était temps
-d'intervenir.
-
-Un homme qui monte beaucoup à cheval sait exactement ce qu'un cheval va
-faire au moment où il va le faire.
-
-De la même façon, une femme, aussi expérimentée que mistress Hauksbee,
-sait au juste comment se conduira un tout jeune homme, dans certaines
-circonstances, particulièrement quand il s'est amouraché d'une femme du
-type de mistress Reiver.
-
-Elle se dit que tôt ou tard le petit Pluffles romprait ce mariage pour
-rien du tout, rien que pour être agréable à mistress Reiver, et qu'en
-récompense, celle-ci le tiendrait à ses pieds, à son service tout juste
-autant de temps qu'elle le trouverait agréable.
-
-Elle disait qu'elle connaissait les symptômes de ces choses.
-
-Si elle ne les connaissait pas, qui donc les eût connus.
-
-Alors elle se mit en campagne pour reprendre Pluffles sous les canons
-mêmes de l'ennemi, tout comme mistress Cusack-Bremmil avait pris Bremmil
-sous les yeux de mistress Hauksbee.
-
-Cette lutte-là dura sept semaines.
-
-Nous l'appelâmes la guerre de Sept Semaines, et on y disputa le terrain
-pouce par pouce des deux côtés.
-
-Le compte-rendu détaillé remplirait tout un volume sans être complet.
-Quiconque se connaît en ces questions peut suppléer par lui-même aux
-lacunes de détail.
-
-Ce fut une bataille superbe, il n'y en aura jamais de pareille tant que
-flotteront les couleurs anglaises, et Pluffles était le prix de la
-victoire.
-
-On disait des choses à faire rougir sur mistress Hauksbee. On ne savait
-pas quel était son jeu.
-
-Mistress Reiver luttait un peu parce que Pluffles lui était utile, mais
-surtout parce qu'elle détestait mistress Hauksbee, et que c'était un
-essai de leur force respective.
-
-Quant à Pluffles, nul ne sait ce qu'il en pensait. Même dans ses
-meilleurs moments, Pluffles n'avait pas beaucoup d'idées, et le peu
-qu'il en avait lui servaient à poser.
-
-Mistress Hauksbee dit:
-
---Il faut prendre à l'appeau ce garçon-là, et la seule façon de le
-prendre, c'est de le bien traiter. Aussi le traita-t-elle en homme du
-monde et d'expérience aussi longtemps que l'issue fut douteuse.
-
-Peu à peu Pluffles se dégagea de son ancien vasselage et dévia vers
-l'ennemi, qui fit grand cas de lui.
-
-On ne l'envoya jamais en service de corvée pour courir après des
-rickshaws. On ne lui promit jamais de danses qu'on ne lui accordait
-point. On ne tira plus à jet continu sur sa bourse.
-
-Mistress Hauksbee le menait avec un licol, et après le traitement que
-lui avait fait subir mistress Reiver, ce lui fut un changement
-appréciable.
-
-Mistress Reiver lui avait fait perdre l'habitude de parler de lui, et
-l'avait dressé à parler de ses mérites à elle.
-
-Mistress Hauksbee s'y prit autrement, et gagna si bien sa confiance
-qu'il finit par lui parler de ses fiançailles avec la jeune fille de
-là-bas, au pays, tout en présentant la chose en grandes et vastes
-phrases comme un «coup de folie de jeunesse».
-
-Cela eut lieu un jour qu'il prenait le thé chez elle, dans l'après-midi,
-en causant d'une façon qu'il croyait gaie et charmeuse.
-
-Mistress Hauksbee avait vu la génération qui avait précédé Pluffles dans
-la vie bourgeonner, puis s'épanouir, puis se flétrir en devenant des
-capitaines gras à lard et des majors ronds comme des tonneaux.
-
-En comptant sans exagération, on aurait pu trouver vingt-trois aspects
-divers dans le caractère de la dame.
-
-Certains en eussent vu davantage.
-
-Elle débuta en tenant à Pluffles des propos maternels, et comme si la
-différence entre leurs âges eût été de trois cents ans, au lieu de
-quinze.
-
-Elle parlait avec une sorte de tremblement guttural qui avait un effet
-moelleux, bien qu'elle prétendît que son langage n'eût rien de moelleux.
-
-Elle faisait remarquer à Pluffles la folie extrême, pour ne pas dire la
-bassesse de sa conduite, l'étroitesse de ses vues.
-
-Alors il bafouillait je ne sais quoi, signifiant «qu'il s'en rapportait
-à son propre jugement, comme un homme du monde», et cela préparait les
-voies à ce qu'elle avait à dire ensuite.
-
-Ce traitement aurait bientôt été usé, si Pluffles l'avait reçu d'une
-autre femme, mais avec le genre de roucoulements qu'employait mistress
-Hauksbee, il n'en résultait autre chose pour lui que la sensation
-d'embarras et de remords, comme s'il eût été dans une église fréquentée
-par du beau monde.
-
-Petit à petit, avec grande douceur, avec un charme accompli, elle finit
-par enlever à Pluffles sa prétention, tout comme on enlève les baleines
-d'un parapluie pour le couvrir de nouveau.
-
-Elle lui dit ce qu'elle pensait de lui et de son jugement, et de sa
-connaissance du monde; elle lui dit comme quoi ses exploits avaient fait
-de lui la risée des gens, et comme quoi il projetait de lui faire la
-cour si elle lui en laissait voir la possibilité.
-
-Alors elle ajouta qu'il lui fallait le mariage pour faire de lui
-quelqu'un. Elle traça un petit portrait, tout en teintes de rose et
-d'opale, de la future mistress Pluffles, traversant la vie avec toute
-confiance dans le jugement et l'expérience mondaine d'un mari qui
-n'avait aucun reproche à se faire.
-
-Comment concilier ces deux qualités? Elle seule le savait.
-
-Mais Pluffles ne s'apercevait point qu'elles étaient incompatibles.
-
-Son discours fut une petite homélie en règle--bien meilleure que celle
-qu'eût pu prononcer n'importe quel clergyman--et elle la termina par de
-touchantes allusions à papa et à maman, et à la sagesse qu'il montrerait
-en prenant femme.
-
-Alors elle envoya Pluffles faire un tour de promenade, et méditer ce
-qu'elle lui avait dit.
-
-Pluffles s'en alla en se mouchant très fort, et se tenant très droit.
-
-Mistress Hauksbee se mit à rire.
-
-Quels avaient été les projets de Pluffles au sujet du mariage?
-
-Mistress Reiver était seule à le savoir, et elle garda son secret
-jusqu'à la tombe.
-
-J'imagine qu'elle n'eût pas été fâchée, qu'elle eût considéré comme un
-hommage que son mariage eût été manqué à cause d'elle.
-
-Pluffles eut le plaisir de s'entretenir bien des fois avec mistress
-Hauksbee pendant les quelques jours qui suivirent, et tous ces
-entretiens tendirent au même but; ils soutinrent Pluffles dans le chemin
-de la vertu.
-
-Mistress Hauksbee tint à le garder sous son aile jusqu'au dernier
-moment.
-
-C'est pourquoi elle désapprouva son projet de se rendre à Bombay pour se
-marier.
-
---Grands Dieux! disait-elle, qui sait ce qui peut survenir en route?
-Pluffles a reçu la _malédiction de Ruben_, et l'Inde n'est pas le pays
-qu'il lui faut.
-
-Finalement la fiancée arriva avec sa tante, et Pluffles ayant mis un
-semblant d'ordre dans ses affaires,--ce en quoi il fut encore aidé par
-mistress Hauksbee,--se maria.
-
-Mistress Hauksbee poussa un soupir de soulagement, quand les mots «je le
-veux» eurent été prononcés des deux côtés, et elle s'en alla à ses
-affaires.
-
-Pluffles suivit le conseil qu'elle lui avait donné de retourner au pays.
-
-Il quitta l'armée, et maintenant il élève quelque part en Angleterre des
-bestiaux de diverses couleurs, dans un parc fermé de barrières peintes
-en vert. Je crois qu'il s'en tire très judicieusement.
-
-Il aurait fini par avoir ici les mésaventures les plus désagréables.
-
-Pour ces raisons, si jamais on tient des propos plus désobligeants que
-de coutume au sujet de mistress Hauksbee, répondez en racontant le
-sauvetage de Pluffles.
-
-
-
-
-LES FLÈCHES DE CUPIDON
-
- _Fosse où le bison rafraîchissait sa peau ridée par l'ardeur du
- soleil et enflammée et desséchée; hutte de troncs d'arbres dans
- le ray-grass, cachée, solitaire; levée où surgissent éparses les
- taupinières du rat de terre; creux sous la berge que longe le
- timide et furtif ruisseau; aloès qui poignarde le ventre et les
- talons. Élancez-vous, si vous l'osez, sur un étalon inconnu. Il
- est plus sûr d'aller bien loin, bien loin! Écoutez du côté où
- les meilleurs cavaliers sont en première ligne: «Garçons,
- éparpillez-vous! au loin! au loin!»._
-
- (LA CHASSE AU PÉORA)
-
-
-Il y avait autrefois à Simla une très jolie fille, dont le père était un
-pauvre, mais honnête juge de sessions et de district.
-
-C'était une très bonne fille, mais elle ne pouvait faire autrement que
-de connaître sa puissance et de s'en servir.
-
-Sa maman était fort anxieuse au sujet de sa fille, ainsi que doit l'être
-toute bonne maman.
-
-Quand on est commissaire, célibataire, et qu'on a le droit de porter sur
-son habit des joyaux à jour en or et émail, et de passer une porte avant
-tout le monde, excepté un membre du conseil, un lieutenant-gouverneur ou
-un vice-roi, on est un beau parti.
-
-Du moins, c'est ce que disent les dames.
-
-Il y avait en ce temps-là, à Simla, un commissaire qui était, qui
-portait, et qui faisait tout ce que je viens d'énumérer. Il avait la
-figure commune. Il était même laid. C'était l'homme le plus laid qu'il y
-eût en Asie, à deux exceptions près.
-
-Il avait une figure qui vous faisait rêver et qui vous donnait ensuite
-l'idée de sculpter une tête de pipe.
-
-Il se nommait Saggott--Barr-Saggott--Anthony Barr-Saggott, suivi de six
-lettres[12].
-
- [12] Les lettres étaient les abréviations d'autant de titres et de
- qualités.
-
-Comme fonctionnaire, il était un des plus capables qu'ait eu le
-gouvernement de l'Inde.
-
-Comme particulier, c'était un gorille aux manières engageantes.
-
-Lorsqu'il adressa ses hommages à miss Beighton, je crois que mistress
-Beighton pleura de joie, en voyant quelle récompense la Providence lui
-envoyait dans sa vieillesse.
-
-M. Beighton ne disait rien; c'était un homme facile à vivre.
-
-Or, un commissaire est un très riche personnage.
-
-Son traitement dépasse tout ce que peut souhaiter l'avidité. Il est si
-énorme qu'il permet de mettre de côté, de gratter d'une façon qui ferait
-perdre toute considération à n'importe quel membre du Conseil.
-
-La plupart des commissaires sont ladres, mais Barr-Saggott était une
-exception.
-
-Il recevait royalement. Il avait une belle écurie; il donnait à danser;
-il était une puissance dans le pays, et il se comportait en conséquence.
-
-Considérez que tout ce que j'écris se passait à une époque presque
-préhistorique dans le passé de l'Inde anglaise.
-
-Certaines personnes se rappellent les années où nous jouions tous au
-croquet, avant la naissance du lawn-tennis.
-
-Et même auparavant,--si vous voulez m'en croire, il y eût des saisons où
-le croquet n'étant pas encore inventé,--le jeu de l'arc, ressuscité en
-Angleterre en 1844, était un fléau non moins redoutable que le
-lawn-tennis de nos jours.
-
-Les gens parlaient doctement de «tenir», de «lâcher», de «manier»,
-«d'arcs reployés», «d'arcs de 56 livres», «d'arcs renforcés», «d'arcs en
-yeux d'une seule pièce», tout comme nous parlons aujourd'hui de
-«rallies», de «volées», de «coups durs», de «retours», de «raquettes de
-16 onces».
-
-Miss Beighton tirait divinement, plus loin que la distance des dames,
-soit 60 yards, et on la proclamait la meilleure tireuse à l'arc qu'il y
-eût à Simla.
-
-Les hommes l'avaient surnommée la Diane de Tara-Devi.
-
-Barr-Saggott était plein d'attentions pour elle, et comme je l'ai dit,
-le coeur de sa mère se dilatait en conséquence.
-
-Kitty Beighton prenait les choses avec plus de calme.
-
-C'était charmant que d'être distinguée par un commissaire dont le nom
-était suivi de plusieurs initiales et de remplir de mauvais sentiments
-le coeur des autres jeunes filles. Mais il n'y avait pas moyen de nier
-le fait: Barr-Saggott était d'une laideur phénoménale, et les essais
-qu'il faisait pour s'embellir ne le rendaient que plus grotesque. Ce
-n'était pas sans motif qu'on l'avait baptisé le _Langur_,--ce qui
-signifie _singe gris_.
-
-C'était charmant, se disait Kitty, de l'avoir à ses pieds, mais il était
-plus agréable de le planter là et de s'en aller faire une promenade à
-cheval avec ce coquin de Cubbon--un dragon du régiment en garnison à
-Umballa,--le jeune beau soldat, qui n'avait point d'avenir.
-
-Kitty se plaisait plus qu'un peu avec Cubbon. Il ne nia pas une minute
-qu'il était féru d'elle de la tête aux pieds, car c'était un honnête
-garçon.
-
-Ainsi Kitty s'enfuyait de temps à autre, à bonne distance des pompeuses
-déclarations que lui adressait Barr-Saggott pour aller retrouver le
-jeune Cubbon, ce qui lui valait des réprimandes maternelles.
-
---Mais, maman, disait-elle, M. Saggott est tellement... tellement... si
-horriblement laid! vous savez!
-
---Ma chère enfant, disait pieusement mistress Beighton, nous ne pouvons
-être autrement que ne nous a faits la Providence qui gouverne toutes
-choses. En outre, c'est vouloir en savoir plus long que votre mère,
-savez-vous bien? Songez à cela et montrez-vous raisonnable.
-
-Alors Kitty relevait son petit menton et tenait des propos
-irrévérencieux sur la supériorité maternelle, sur les commissaires, sur
-le mariage.
-
-M. Beighton se frottait le sinciput, car c'était un homme facile à
-vivre.
-
-Vers la fin de la saison, Barr-Saggott, quand il jugea l'occasion mûre,
-mit en train un projet qui faisait le plus grand honneur à ses talents
-administratifs.
-
-Il organisa un concours de tir à l'arc pour les dames, et donna comme
-prix un magnifique bracelet tout constellé de diamants.
-
-Il en rédigea les conditions avec une grande habileté, et chacun comprit
-que le bracelet était un cadeau destiné à miss Beighton et qu'en
-l'acceptant, elle acceptait aussi la main et le coeur du commissaire
-Barr-Saggott.
-
-D'après ses règles, il fallait accomplir une série dite de Saint
-Léonard,--trente-six coups dans le blanc à soixante yards,--en se
-conformant aux usages de la Société toxophile de Simla.
-
-Tout Simla fut invité.
-
-Il y eut des tables à thé, très artistement disposées sous les deodars,
-à Annandale, où se trouve aujourd'hui le grand stand, et là, seul dans
-toute sa gloire, scintillant au soleil, se voyait le bracelet endiamanté
-dans un écrin de velours bleu.
-
-Miss Beighton était anxieuse,--trop anxieuse, peut-être,--de prendre
-part au concours.
-
-Dans l'après-midi choisi, tout Simla se rendit à cheval à Annandale pour
-assister à cette représentation du jugement de Pâris en sens inverse.
-
-Kitty fit le trajet à cheval en compagnie du jeune Cubbon, et il fut
-aisé de voir que le petit avait l'esprit troublé.
-
-Il faut le tenir pour innocent de tout ce qui se passa ensuite.
-
-Kitty était pâle et nerveuse, et lorgna longtemps le bracelet.
-
-Barr-Saggott était habillé somptueusement, plus nerveux encore que
-Kitty, et plus hideux que jamais.
-
-Mistress Beighton souriait avec condescendance ainsi qu'il convient à la
-mère de la toute-puissante Madame l'épouse du Commissaire.
-
-Le tir commença.
-
-Tout le monde était debout, rangé en demi-cercle pour voir venir les
-dames l'une après l'autre.
-
-Rien de plus ennuyeux qu'un concours à l'arc.
-
-Les dames tiraient, tiraient, tiraient toujours et cela dura jusqu'à ce
-que le soleil quittât la vallée, jusqu'à ce que de petites brises
-s'élevassent parmi les deodars.
-
-On attendait que miss Beighton vînt tirer et gagner.
-
-Le jeune Cubbon était à un bout du demi-cercle, qui entourait les
-tireuses, et Barr-Saggott à l'autre bout.
-
-Miss Beighton était la dernière sur la liste.
-
-Les coups heureux avaient été rares et on était certain qu'elle
-gagnerait le bracelet,--plus le commissaire Barr-Saggott.
-
-Le commissaire lui banda son arc, de ses mains augustes.
-
-Elle fit quelques pas, regarda le bracelet, et sa première flèche alla
-tout droit, avec une précision parfaite se planter au milieu du rond
-doré, coup qui comptait pour neuf points.
-
-Le jeune Cubbon, qui était du côté gauche, devint tout pâle, et le démon
-de Barr-Saggott lui inspira de sourire.
-
-Or, presque toujours les chevaux s'effarouchaient quand Barr-Saggott
-souriait.
-
-Kitty vit ce sourire.
-
-Elle jeta un coup d'oeil en avant, un peu à gauche, fit un signe de tête
-presque imperceptible à Cubbon, et se remit à tirer.
-
-Je voudrais pouvoir décrire la scène qui se passa ensuite.
-
-Elle fut absolument extraordinaire et des plus inconvenantes.
-
-Miss Kitty ajustait ses flèches avec un soin infini, de telle sorte que
-chacun pût voir ce qu'elle faisait. Elle tirait à la perfection, et son
-arc de 46 livres était tout à fait à sa main.
-
-Elle planta avec grand soin quatre flèches de suite dans les pieds de
-bois qui portaient la cible; elle planta une flèche dans le haut du bois
-de la cible.
-
-Et toutes les dames de se regarder.
-
-Ensuite elle se livra à un tir fantaisiste sur le blanc, ce qui vous
-donne juste un point, chaque fois que vous l'atteignez.
-
-Elle mit cinq flèches dans le blanc.
-
-C'était merveilleux comme tir à l'arc, mais comme il s'agissait pour
-elle de mettre dans le rond doré et de gagner le bracelet, Barr-Saggott
-devint d'un vert tendre comme celui de la jeune lentille d'eau.
-
-Ensuite elle tira deux fois par-dessus la cible, puis deux fois à une
-grande distance sur la gauche,--toujours avec le même air
-délibéré,--pendant qu'un silence glacial pesait sur l'assistance, et que
-mistress Beighton tirait son mouchoir.
-
-Ensuite Kitty tira sur le sol devant la cible et cassa plusieurs
-flèches.
-
-Après cela, elle en mit une dans le rouge, ce qui faisait sept points,
-rien que pour montrer ce qu'elle était capable de faire quand elle
-voulait, et elle termina ses singuliers exploits en tirant d'une façon
-fantaisiste sur les supports de la cible.
-
-Voici le total de ses points, tel qu'il résulte du compte des flèches
-plantées:
-
- Miss Beighton. { Or Rouge Bleu Noir Blanc
- { 1 1 0 0 5
-
- Total des mises dans la cible: 7; ensemble: 21.
-
-Barr-Saggott faisait la même figure que si les deux ou trois dernières
-flèches avaient été plantées dans ses jambes et non dans les pieds de la
-cible.
-
-Le silence profond fut interrompu par une petite fille boulotte, au
-visage semé de taches de rousseur, à peine formée, qui dit d'une voix
-aigrelette, mais triomphante:
-
---Alors c'est moi qui ai gagné!
-
-Mistress Beighton tâcha de faire bonne contenance, mais elle pleura
-devant le monde. Il fallait plus d'exercice qu'elle n'en avait, pour
-résister à un tel désappointement.
-
-Kitty détendit son arc d'un geste pervers, et retourna à sa place,
-pendant que Barr-Saggott se donnait l'air de prendre grand plaisir à
-fermer le bracelet sur le poignet noueux et rouge.
-
-C'était une scène embarrassante, même pénible.
-
-Tout le monde s'arrangea de façon à partir en masse et à laisser Kitty
-en tête à tête avec sa maman.
-
-Mais ce fut Cubbon qui l'emmena.
-
-Quant au reste, ce n'est pas la peine de l'imprimer.
-
-
-
-
-SA CHANCE DANS LA VIE
-
- _Alors il dressa une pile de têtes; il en entassa trente mille
- l'une sur l'autre,--tout cela pour plaire à la jeune Infidèle,
- au pays où se rident les eaux de l'Oxus. Et ainsi parla le
- farouche Atulla Khan: «C'est l'amour qui a fait de cette chose
- un homme.»_
-
- (HISTOIRE D'OATTA)
-
-
-Oubliez tout net les réceptions, les listes d'invités aux palais du
-gouvernement, les bals de corporations commerciales; partez le plus loin
-possible de tous les êtres, de toutes les personnes que vous connaissez
-dans votre milieu respectable,--et tôt ou tard vous franchirez la ligne
-où s'arrête la dernière goutte de sang blanc, et que bat de ses flots la
-marée montante du sang noir.
-
-Il serait plus aisé d'entrer en conversation avec une duchesse de
-création récente, alors qu'elle est sous le coup de l'émotion que de
-causer avec les habitants de la zone frontière sans enfreindre
-quelques-unes de leurs conventions, sans heurter un de leurs sentiments.
-
-Les relations se compliquent de la façon la plus bizarre entre le Noir
-et le Blanc.
-
-Parfois le Blanc éclate en accès d'orgueil farouche, puéril,--qui sont
-l'orgueil de race devenu difforme; parfois ce sont chez le Noir des
-crises plus farouches encore d'abaissement, d'humilité, des usages à
-demi païens, d'étranges, d'inexplicables impulsions criminelles.
-
-Un de ces jours, ces gens-là, entendez-moi bien, il s'agit de gens très
-inférieurs à la classe d'où sortit Derozio, l'homme qui imita
-Byron,--ces gens-là donneront naissance à un écrivain, à un poète,--et
-alors nous saurons comment ils vivent, et ce qu'ils sentent.
-
-Jusqu'alors aucune des histoires qu'on racontera sur eux ne pourra être
-absolument vraie, soit par elle-même, soit dans les conclusions qu'on en
-tire.
-
-Miss Vezzis vint de l'autre côté de la ligne frontière pour soigner
-quelques enfants appartenant à une dame, jusqu'à ce qu'une nourrice déjà
-retenue pût arriver.
-
-La dame disait que miss Vezzis était une bonne incapable, malpropre,
-inattentive.
-
-Il ne lui vint jamais à l'esprit que miss Vezzis avait son existence à
-diriger, ses propres affaires pour lui donner du souci, et que ces
-affaires-là étaient la chose la plus importante qu'il y eût au monde
-pour miss Vezzis.
-
-Bien peu de maîtresses admettent ce genre de raisonnement.
-
-Miss Vezzis était aussi noire qu'une botte, et à en juger d'après notre
-idéal, affreusement laide. Elle portait des robes de cotonnade imprimée
-et des souliers à bouts carrés, et quand les enfants lui faisaient
-perdre patience, elle les injuriait dans la langue de la frontière,
-langue qui est faite d'anglais, de portugais et de mots indigènes.
-
-Elle n'était point attrayante, mais enfin elle avait son amour-propre,
-et tenait à ce qu'on l'appelât miss Vezzis.
-
-Tous les dimanches, elle s'attifait merveilleusement, et allait voir sa
-maman qui passait la plus grande partie de sa vie sur un grand fauteuil
-de canne, enveloppée d'une robe crasseuse de soie tussore, dans une
-vaste maison, sorte de lapinière où pullulaient les Vezzis, les Pereira,
-les Lisboa, les Gonsalves, sans compter une population flottante de
-flâneurs.
-
-On y trouvait en outre des débris du marché de la journée, gousses
-d'ail, encens éventé, habits traînant à terre, jupons pendus à des
-cordes en guise de rideaux, vieilles bouteilles, crucifix d'étain,
-immortelles desséchées, fétiches de parias, statuettes en plâtre de la
-Vierge, chapeaux percés.
-
-Miss Vezzis recevait vingt roupies par mois pour faire les fonctions de
-bonne, et elle se chamaillait chaque semaine avec sa maman, sur le tant
-pour cent qu'il fallait pour tenir le ménage.
-
-Une fois la dispute finie, Michele D'Cruze franchissait tant bien que
-mal le petit mur en terre de la clôture, et faisait la cour à miss
-Vezzis, à la façon de la frontière, qui est hérissée d'épineux
-cérémonial.
-
-Michele était une pauvre créature maladive, et très noire. Mais il avait
-son amour-propre. Pour rien au monde il n'eût voulu être surpris à fumer
-un _huqa_, et il regardait les naturels avec le dédain condescendant que
-peut seule donner une proportion de sept huitièmes de sang noir dans les
-veines.
-
-La famille Vezzis avait aussi son amour-propre.
-
-Elle faisait remonter son origine à un poseur de plaques, ancêtre
-mythique, qui avait travaillé au pont sur la Sone, alors que les chemins
-de fer étaient d'introduction nouvelle dans l'Inde, et les Vezzis
-faisaient grand cas de leur origine anglaise.
-
-Michele était aiguilleur sur la voie ferrée à 35 roupies par mois. La
-situation d'employé du gouvernement rendait mistress Vezzis indulgente
-sur ce que ses ancêtres laissaient à désirer.
-
-Il y avait une légende compromettante--Dom Anna, le tailleur, l'avait
-rapportée de Poonani--d'après laquelle un juif noir de Cochin aurait
-épousé une femme de la famille D'Cruze; mais un secret connu de tout le
-monde, c'était qu'un oncle de mistress D'Cruze remplissait, à cette
-époque même des fonctions absolument domestiques, qui touchaient de près
-à la cuisine, dans un club de l'Inde méridionale.
-
-Il envoyait à mistress D'Cruze sept roupies huit annas par mois, mais
-elle n'en sentait pas moins cruellement combien c'était humiliant pour
-la famille.
-
-Toutefois, au bout de quelques dimanches, mistress Vezzis vint à bout de
-surmonter la répugnance que lui causaient ces taches. Elle donna son
-consentement au mariage de sa fille avec Michele, à la condition que
-Michele aurait au moins cinquante roupies par mois pour débuter dans la
-vie conjugale.
-
-Cette prudence extraordinaire devait être un dernier et suprême effet du
-sang qu'avait apporté dans la famille le mystique poseur de rails du
-Yorkshire, car de l'autre côté de la frontière, les gens se font une
-question d'amour-propre, de se marier quand ils veulent,--et non point
-quand ils peuvent.
-
-S'il ne se fût agi que de son avenir comme employé, mistress Vezzis eût
-tout aussi bien pu demander à Michele de partir et de revenir avec la
-lune dans sa poche. Mais Michele était profondément épris de miss
-Vezzis, et cela lui donna de la persévérance.
-
-Il accompagna miss Vezzis à la messe un dimanche, et après la messe,
-comme il revenait à travers la chaude et fade poussière, en la tenant
-par la main, il jura par plusieurs saints dont les noms ne vous
-intéresseraient guère, qu'il n'oublierait jamais miss Vezzis, et elle
-lui jura, sur son honneur et sur les saints, en un serment qui finissait
-d'une façon assez curieuse: «In nomine Sanctissimæ» (quel que pût être
-le nom de cette sainte-là) et ainsi de suite, en finissant par un baiser
-sur le front, un sur la joue gauche, et un troisième sur la
-bouche,--qu'elle n'oublierait jamais Michele.
-
-La semaine suivante, Michele fut changé de poste, et miss Vezzis laissa
-tomber quelques larmes sur le cadre de la portière du compartiment au
-moment où il quittait la gare.
-
-Si vous jetez les yeux sur une carte des télégraphes de l'Inde, vous
-verrez une longue ligne qui longe la côte depuis Backergunge jusqu'à
-Madras.
-
-Michele était envoyé à Tibasu, petite station de second ordre au bout du
-premier tiers de cette ligne, pour expédier les dépêches entre Berhampur
-et Chicacola, y rêver à miss Vezzis et aux chances qu'il avait de gagner
-cinquante roupies par mois avec ses heures de bureau.
-
-Il eut pour lui tenir compagnie le bruit de la Baie de Bengale et un
-Babou bengali, rien de plus.
-
-Il envoyait à miss Vezzis des lettres folles, où il fourrait des croix
-par-dessous la patte de l'enveloppe.
-
-Quand il eut été à Tibasu pendant près de trois semaines, l'occasion
-décisive se présenta.
-
-Qu'on ne l'oublie pas: à moins que les signes extérieurs et visibles de
-notre autorité ne soient constamment sous les yeux d'un indigène, il est
-aussi incapable qu'un enfant de comprendre ce que c'est que l'autorité,
-et à quel danger il s'expose en lui désobéissant.
-
-Tibasu était un petit poste oublié, où habitent quelques Mahométans de
-l'Orissa.
-
-Ces gens-là, n'ayant point entendu de quelque temps parler du
-Sahib-Collecteur[13], et méprisant de tout leur coeur le sous-juge
-hindou, s'arrangèrent pour organiser à leur idée une petite révolte
-genre Mohurrum.
-
- [13] _Monsieur_ le percepteur.
-
-Mais les Hindous, faisant une sortie, leur cassèrent la tête; puis
-trouvant que l'état anarchique avait du bon, Hindous et Musulmans
-hissèrent en commun une sorte de Donnybrook sans savoir où ils voulaient
-en venir, mais rien que pour voir jusqu'où cela irait. Ils se démolirent
-leurs boutiques les uns les autres, et assouvirent leurs rancunes
-personnelles, de manière à ne laisser aucun arriéré.
-
-C'était une méchante petite émeute, mais pas assez importante pour qu'on
-en parlât dans les journaux.
-
-Michele était dans le bureau, occupé à écrire, quand il entendit ce
-bruit qu'on n'oublie jamais en sa vie,--le _ah-yah_, d'une cohue
-irritée.
-
-Quand ce bruit baisse d'environ trois tons, et devient un _ut_ sourd,
-bourdonnant, l'homme qui l'entend n'a rien de mieux à faire que de se
-sauver, s'il est seul.
-
-L'inspecteur indigène de police entra en courant et dit à Michele que
-toute la ville était en ébullition et se préparait à saccager la station
-télégraphique.
-
-Le babou se coiffa de son bonnet, et sortit tranquillement par la
-fenêtre, pendant que l'inspecteur terrifié, mais obéissant à l'antique
-instinct de race qui devine une goutte de sang blanc, si diluée qu'elle
-soit, demandait:
-
---Quels sont les ordres du Sahib?
-
-Au mot de Sahib, Michele prit son parti.
-
-Malgré l'horrible frayeur qu'il éprouvait, il se sentit, lui l'homme qui
-avait dans sa généalogie le juif de Cochin, et l'oncle domestique, il se
-sentit donc le seul homme qui représentât dans la localité l'autorité
-anglaise.
-
-Alors il songea à miss Vezzis, aux cinquante roupies, et il assuma la
-responsabilité de la situation.
-
-Il y avait à Tibasu sept policemen indigènes, et ils disposaient pour
-eux sept de quatre fusils à pistons tout détraqués. Tous ces hommes
-étaient gris de peur, mais non au point qu'on ne pût les faire marcher.
-
-Michele lâcha la clef de l'appareil télégraphique, sortit, à la tête de
-son armée, pour affronter la foule.
-
-Et comme la cohue venait de tourner l'angle de la route, il mit en joue
-et fit feu, les hommes qui étaient derrière lui en firent autant, par
-instinct.
-
-Toute la foule,--composée jusqu'au dernier homme de lâches roquets,
-poussa un hurlement et se sauva, laissant par terre un mort et un
-mourant.
-
-Michele suait de peur, mais il ne laissa pas percer sa faiblesse.
-
-Il descendit dans la ville, jusqu'à la maison où le sous-juge s'était
-barricadé.
-
-Les rues étaient désertes.
-
-Tibasu était plus effrayé que Michele, car la foule avait été assaillie
-au bon moment.
-
-Michele revint au bureau du télégraphe, et envoya une dépêche à
-Chicacola pour demander de l'aide.
-
-La réponse n'était pas arrivée, qu'il recevait une députation des
-anciens, venue pour lui dire que ses actes étaient absolument
-«inconstitutionnels» et pour essayer de l'intimider. Mais Michele avait
-dans la poitrine un grand coeur d'homme blanc, à cause de son amour pour
-miss Vezzis, la bonne d'enfants, et parce qu'il avait goûté pour la
-première fois à la Responsabilité et au Pouvoir.
-
-Ces deux choses réunies formaient une boisson enivrante, et elles ont
-causé plus de chutes parmi les hommes, que le whiskey n'en produisit
-jamais.
-
-Michele répondit que le sous-juge pourrait dire ce qu'il voudrait, mais
-qu'en attendant l'arrivée de l'aide-collecteur, l'opérateur du
-télégraphe était à Tibasu le gouvernement de l'Inde, et que les anciens
-de Tibasu seraient tenus pour responsables si l'émeute recommençait.
-
-Alors ils courbèrent la tête, et dirent: «Soyez miséricordieux», ou
-quelque chose d'approchant, puis ils repartirent, profondément pénétrés
-de crainte, en s'accusant mutuellement d'avoir excité le désordre.
-
-Dès les premières heures du jour, après avoir fait une patrouille dans
-les rues avec ses sept policemen, Michele descendit sur la route, le
-fusil en main, allant à la rencontre de l'aide-collecteur, qui était
-monté à cheval pour calmer Tibasu.
-
-Mais en présence de ce jeune Anglais, Michele se sentait redevenir de
-plus en plus indigène, et l'histoire de l'affaire de Tibasu finit, en
-même temps que s'éteignait la tension nerveuse du narrateur, par un
-déluge de pleurs convulsifs, à la pensée douloureuse qu'il avait tué un
-homme; d'autant plus que la nuit n'avait nullement allégé le poids de
-cette honte, et qu'il éprouvait un dépit enfantin à sentir que sa langue
-se refusait à faire valoir ses grands exploits.
-
-Cela, c'était la disparition définitive de la dernière goutte de sang
-blanc que Michele eût dans les veines, mais il ne s'en doutait pas.
-
-L'Anglais, lui, le comprit, et quand il eut bien lavé la tête aux gens
-de Tibasu, quand il eut tenu avec le sous-juge une conférence où cet
-excellent fonctionnaire devint tout vert, il trouva le temps nécessaire
-pour rédiger un rapport où il faisait connaître la conduite de Michele.
-
-Cette lettre fut transmise à _qui de droit_ par les voies ordinaires, et
-aboutit à faire déplacer Michele vers une résidence plus lointaine
-encore, avec l'impérial salaire de 66 roupies par mois.
-
-En conséquence son mariage avec miss Vezzis se fit en grande pompe,
-selon le rituel antique; et maintenant il y a un grand nombre de petits
-D'Cruzes qui se vautrent autour de la vérandah du bureau central de
-télégraphe.
-
-Mais, quand bien même on lui offrirait comme récompense tous les profits
-du service public où il est employé, Michele ne pourrait jamais, non,
-jamais recommencer ce qu'il fit à Tibasu, pour obtenir Miss Vezzis, la
-bonne d'enfants.
-
-Cela prouve que quand un homme accomplit une bonne besogne, tout à fait
-hors de proportion avec son salaire, c'est, sept fois sur neuf, qu'il y
-a une femme, derrière le rideau de sa vertu.
-
-Quant aux deux exceptions, elles peuvent s'expliquer par une insolation.
-
-
-
-
-MONTRES DE NUIT
-
- _Ce qu'il y a dans les livres du Brahmane se retrouve dans le
- coeur du Brahmane. Ni vous ni moi nous ne savions qu'il y eût
- autant de mal dans le monde._
-
- (PROVERBE HINDOU)
-
-
-Cela commença par une mystification, mais maintenant c'est allé assez
-loin, et cela commence à devenir sérieux.
-
-Platte, le sous-officier, étant pauvre, avait une montre Waterbury, et
-une simple chaîne en cuir uni.
-
-Le colonel avait aussi une montre Waterbury, mais il se servait comme
-chaîne de la fausse gourmette d'un mors.
-
-Une fausse gourmette, c'est ce qu'il y a de mieux comme chaîne de
-montre. C'est à la fois solide et court. Entre une fausse gourmette et
-une autre, il n'y a pas grande différence; entre une montre Waterbury et
-une autre, il n'y en a aucune.
-
-Tout le monde, à la station, connaissait la fausse gourmette du colonel.
-
-Il n'était pas un cavalier de premier ordre, mais il aimait à faire
-croire aux gens qu'il l'avait été jadis, et il enfilait des histoires
-étonnantes, au sujet de la bride de chasse dont avait fait partie la
-fausse gourmette en question.
-
-A part cela, il était religieux au point d'en être assommant.
-
-Platte et le colonel faisaient leur toilette au club, car tous deux
-étaient en retard pour leurs invitations, et tous deux étaient pressés.
-
-On était en _Kismet_.
-
-Les deux montres étaient posées sur une étagère, au-dessous de la glace,
-avec la chaîne pendante. C'était là de la négligence.
-
-Platte, qui avait fini le premier, prit au hasard une montre, se regarda
-dans la glace, arrangea son noeud de cravate, et sortit en courant.
-
-Quarante secondes après, le colonel fit exactement la même chose.
-
-Chacun avait pris la montre de l'autre.
-
-Vous avez pu remarquer que bon nombre des gens qui ont de la religion
-sont extrêmement méfiants. On dirait qu'ils en savent bien plus
-long,--naturellement, pour des motifs uniquement religieux,--que les
-inconvertis, sur les choses du mal. Peut-être qu'ils étaient tout
-particulièrement criminels avant leur conversion.
-
-En tout cas, quand il s'agit d'émettre des imputations défavorables, et
-de donner l'interprétation la plus cruelle possible aux choses les plus
-innocentes, vous pouvez être sûr que certaines catégories de gens
-religieux se distingueront par-dessus toutes les autres.
-
-Le colonel et sa femme appartenaient à cette catégorie-là. Mais la femme
-du colonel était la pire des deux. C'était elle qui fabriquait les
-cancans de la station et bavardait avec son ayah!
-
-Il n'est pas besoin d'en dire plus long.
-
-La femme du colonel troubla pour jamais le ménage Laplace.
-
-La femme du colonel fit manquer le mariage Ferris-Haughtrey.
-
-La femme du colonel persuada au pauvre Brexton de laisser sa femme
-là-bas dans les plaines pendant la première année de leur mariage. Il en
-résulta la mort de la petite mistress Brexton, puis celle de leur bébé.
-
-Les griefs contre la femme du colonel ne seront jamais oubliés tant
-qu'il y aura un régiment dans le pays.
-
-Nous revenons au colonel et à Platte.
-
-En quittant le salon de toilette, ils allèrent chacun de son côté.
-
-Le colonel dîna avec deux chapelains, pendant que Platte allait à un
-rendez-vous de garçons, qui devait être suivi d'une partie de whist.
-
-Remarquez bien comment les choses arrivent.
-
-Si le saïs de Platte avait mis sur la jument la selle toute neuve, les
-têtes des anneaux de la selle n'auraient pu traverser le cuir usé, et
-faire entrer le vieux rembourrage dans le garrot de la bête, alors
-qu'elle revenait, vers deux heures du matin.
-
-Elle n'aurait pas rué, sauté, elle ne serait pas tombée dans un fossé en
-faisant verser la carriole, et lançant Platte par-dessus une haie
-d'aloès jusque sur la pelouse si bien ratissée de mistress Larkyn, et ce
-récit n'aurait jamais été écrit.
-
-Mais la jument fit tout cela, et pendant que Platte se roulait et se
-roulait sur l'herbe, comme un lapin qui a reçu un coup de fusil, la
-montre et sa chaîne s'échappèrent de son gilet, tout comme l'épée d'un
-major saute hors de son baudrier quand on allume un feu de joie; et la
-montre roula, au clair de lune, jusqu'à ce qu'elle se fût arrêtée sous
-une fenêtre.
-
-Platte bourra son mouchoir sous le capiton, remit le véhicule d'aplomb,
-et rentra chez lui.
-
-Remarquez encore comment _Kismet_ travaille. C'est une chose qui
-n'arrive pas une fois en cent ans.
-
-Vers la fin de son dîner avec les deux chapelains, le colonel déboutonna
-son gilet et se pencha sur la table pour jeter un coup d'oeil sur
-quelques rapports de missionnaires. La barrette de la chaîne de montre
-passa peu à peu à travers la boutonnière, et la montre,--la montre de
-Platte,--glissa sans bruit sur le tapis. C'est là que le porteur la
-trouva le lendemain, et il la garda.
-
-Alors le colonel partit pour retourner auprès de l'épouse de son coeur,
-mais le conducteur de la voiture était ivre et il s'égara. Aussi le
-colonel rentra-t-il à une heure indue, et ses excuses ne furent point
-écoutées.
-
-Si la femme du colonel avait été un de ces «vases ordinaires voués à la
-destruction» elle aurait compris que quand un homme fait exprès de
-s'attarder, il se munit toujours d'une excuse plausible et originale. Et
-la simplicité démesurée de l'explication que donnait le colonel était
-une preuve de sa bonne foi.
-
-Mais regardez encore _Kismet_ à l'oeuvre!
-
-La montre du colonel, qui était arrivée si brusquement avec Platte sur
-la pelouse de mistress Larkyn, jugea bon de s'arrêter tout juste sous la
-fenêtre de mistress Larkyn, qui la vit à cet endroit le lendemain matin
-de bonne heure, la reconnut et la ramassa.
-
-Elle avait entendu le bruit que faisait la carriole de Platte en
-versant, à deux heures de ce matin-là. Elle l'avait entendu apostropher
-la jument. Elle connaissait Platte et il lui plaisait.
-
-Ce jour-là, elle lui fit voir la montre, et écouta son histoire.
-
-Il tourna la tête de côté, cligna de l'oeil et dit:
-
---C'est dégoûtant! Quel vieux polisson! Et avec tant d'étalage de
-principes religieux encore! Je devrais envoyer la montre à la femme du
-colonel et lui demander des explications.
-
-Mistress Larkyn songea une minute aux Laplace--elle les avait connus au
-temps où le mari et la femme croyaient l'un à l'autre, et elle répondit:
-
---Je l'enverrai; je pense que ça lui fera du bien, à elle. Mais
-rappelez-vous que nous ne devrons jamais lui dire la vérité.
-
-Platte se douta que sa propre montre était entre les mains du colonel et
-pensa que l'envoi de la Waterbury avec sa fausse gourmette, accompagnée
-d'un billet rassurant de mistress Larkyn, n'aurait d'autre effet que de
-produire une courte agitation, de quelques minutes à peine.
-
-Mais mistress Larkyn voyait plus loin.
-
-Elle savait que la moindre goutte de poison aurait une prise solide sur
-le coeur de la colonelle.
-
-Le paquet, accompagné d'un billet contenant quelques détails sur les
-heures tardives où le colonel faisait ses visites, fut envoyé à la femme
-du colonel.
-
-Elle s'enferma pour pleurer et examiner quelle décision elle prendrait.
-
-S'il y avait au monde une femme que la colonelle détestât avec une
-sainte ferveur, c'était bien mistress Larkyn.
-
-Mistress Larkyn était une personne frivole, et qualifiait la colonelle
-de «Vieille Chatte».
-
-La femme du colonel soutenait qu'un certain personnage de l'Apocalypse
-ressemblait étrangement à mistress Larkyn.
-
-Elle citait également d'autres personnages de l'Écriture. Elle les
-prenait dans l'Ancien Testament.
-
-Mais la femme du colonel était la seule personne qui voulût ou osât dire
-quoi que ce soit contre mistress Larkyn.
-
-Tout le monde, à part elle, l'accueillait comme une amusante, une
-honnête petite personne.
-
-En conséquence, à la pensée que son mari était allé semer des montres
-sous les fenêtres de cette «créature» à des heures maudites, et se
-rappelant que la nuit d'avant, même, il était rentré fort tard...
-
-Arrivée à ce point, elle se leva et se mit en quête de son mari.
-
-Il nia tout, excepté que la montre était à lui.
-
-Elle le supplia de songer au salut de son âme et de dire la vérité. Il
-nia de nouveau, en ajoutant deux gros mots.
-
-Puis, un silence tomba sur la colonelle pétrifiée, et pendant ce silence
-on aurait pu respirer cinq fois.
-
-Le discours qui suivit ne regarde ni vous ni moi. C'était un tissu de
-jalousie conjugale et féminine. On y devinait l'expérience de la
-vieillesse et des joues creuses, une méfiance profonde, basée sur le
-texte qui dit que les coeurs mêmes des tendres bébés sont aussi mauvais
-qu'on les fait. Il y avait enfin de la rancune, de la haine contre
-mistress Larkyn, tout cela assaisonné des articles de foi que professait
-la femme du colonel.
-
-Et par-dessus tout, il y avait la montre Waterbury avec la chaîne faite
-d'une fausse gourmette, cette montre qui faisait tic tac dans le creux
-de sa main desséchée.
-
-A cette heure-là, je crois bien que la colonelle éprouva quelque chose
-des soupçons contenus qu'elle avait insinués dans l'âme du vieux
-Laplace, quelque peu des souffrances qu'elle avait causées à la pauvre
-miss Haughtrey, quelque peu de la douleur qui rongeait comme un cancer
-le coeur de Brexton, pendant qu'il assistait à l'agonie de sa femme.
-
-Le colonel bafouilla; il essaya de donner des explications. Alors il
-s'aperçut que sa montre avait disparu; le mystère redoubla d'obscurité.
-
-La femme du colonel passa alternativement de la parole à la prière,
-jusqu'à ce qu'elle fût lasse; et alors elle s'en alla pour aviser aux
-moyens de «châtier le coeur obstiné de son mari». Ce qui se traduit dans
-notre argot par «lui river son clou».
-
-Comme vous le voyez, elle était profondément imbue de la doctrine du
-péché originel; et elle ne pouvait croire, en présence des apparences.
-Elle en savait bien trop long, et arrivait d'un bond aux pires
-conclusions.
-
-Mais c'était tant mieux. Cela empoisonnait sa vie: elle avait empoisonné
-celle de Laplace. Elle avait perdu toute confiance dans le colonel; et
-c'était en cela que le dogme de défiance faisait sentir son influence.
-
---Il aurait pu, se disait-elle, il aurait pu commettre bien des fautes,
-avant qu'une Providence compatissante, employant un instrument indigne,
-cette mistress Larkyn, eût établi sa culpabilité.
-
-C'était un débauché, un scélérat en cheveux gris.
-
-On pourrait trouver que c'était là une réaction bien soudaine après une
-longue vie conjugale, mais s'il est un fait digne de respect, c'est
-celui-ci:
-
-«Lorsqu'un homme ou une femme se font une habitude, et en même temps un
-plaisir de croire et de mettre en circulation les mauvais propos sur des
-gens indifférents à lui ou à elle, lui ou elle finiront par croire aux
-mauvais propos sur des gens très aimés, sur des parents très proches de
-lui ou d'elle.
-
-Vous trouverez peut-être aussi que le simple incident de la montre était
-trop futile, trop banal pour faire naître cette mésintelligence. Mais
-une vérité non moins antique, c'est que dans la vie comme aux courses,
-les petits fossés, et les barrières les plus basses causent les pires
-accidents.
-
-Pour la même raison, il peut vous arriver de voir une femme, capable
-d'être une Jeanne d'Arc dans un autre pays, dans un autre climat, se
-démolir, tomber en morceaux sous l'influence des soucis les plus terre à
-terre de la vie en ménage.
-
-Mais cela, c'est une autre histoire.
-
-La femme du colonel fut tourmentée d'autant plus cruellement parce
-qu'elle croyait, que cela faisait ressortir plus vivement la vilenie des
-hommes.
-
-Quand on se rappelait les méfaits qu'elle avait commis, c'était un vrai
-plaisir que de la voir ainsi misérable, que de voir les efforts
-désespérés qu'elle faisait pour que la station ne s'en aperçût point.
-
-Mais la station le savait, en riait sans le moindre remords, car on y
-avait appris l'histoire de la montre, racontée avec maints gestes
-dramatiques par mistress Larkyn.
-
-Une ou deux fois, Platte croyant que le colonel n'était point parvenu à
-se disculper, dit à mistress Larkyn:
-
---Cette affaire est allée assez loin. Je suis d'avis qu'on apprenne à la
-femme du colonel comment c'est arrivé.
-
-Mistress Larkyn pinça les lèvres, hocha la tête, et déclara que la femme
-du colonel devait faire de son mieux pour supporter son châtiment.
-
-Or, mistress Larkyn était une femme frivole, en qui nul n'eût pu
-soupçonner une telle profondeur de haine.
-
-En conséquence, Platte ne fit aucune démarche, et en vint à croire,
-d'après le silence du colonel, que celui-ci avait dû «courir la
-prétantaine» quelque part, cette nuit-là, et que dès lors, il aimait
-mieux encourir une légère pénalité pour avoir pénétré dans les clôtures
-des gens en dehors des heures de visites.
-
-Platte finit au bout d'un temps par oublier l'affaire de la montre, et
-retourna dans la plaine avec son régiment.
-
-Mistress Larkyn rentra en Angleterre quand son mari eut achevé son temps
-de service dans l'Inde. Elle n'oublia jamais.
-
-Mais Platte avait parfaitement raison quand il disait que la
-plaisanterie durait un peu trop.
-
-La défiance, et les scènes de tragédie qu'elle comporte,--toutes choses
-que nous autres étrangers ne pouvons pas voir, ni croire,--tuent la
-femme du colonel, et font au colonel une vie misérable.
-
-Si l'un ou l'autre lisent cette histoire, ils peuvent être convaincus
-que l'affaire y est exposée avec vérité. Ils peuvent «échanger le baiser
-de réconciliation».
-
-Shakespeare fait allusion au plaisir qu'on éprouve en voyant un
-artilleur canonné par sa propre batterie.
-
-Cela prouve que les poètes ne devraient pas écrire sur des choses
-auxquelles ils n'entendent rien.
-
-Le premier venu aurait pu lui apprendre que les sapeurs et les
-canonniers appartiennent à des corps parfaitement distincts dans
-l'armée. Mais si vous corrigez la phrase, en substituant le mot de
-canonnier à celui de sapeur, il en résultera exactement la même morale.
-
-
-
-
-L'AUTRE
-
- _Quand la terre fut malade et que les cieux grisonnèrent et que
- les bois eurent été pourris par la pluie, l'homme mort vint à
- cheval, par un jour d'automne, revoir ce qu'il avait aimé._
-
- (VIEILLE BALLADE)
-
-
-Il y a bien longtemps de cela, du temps des «soixante-dix», avant qu'on
-eût construit aucun édifice public à Simla, et la large route qui fait
-le tour de Jakko, alors qu'ils habitaient un nid à pigeons dans les
-bouges du P. W. D., les parents de miss Gaurey lui firent épouser le
-colonel Schreiderling.
-
-Il ne devait pas avoir beaucoup plus de trente-cinq ans de plus qu'elle,
-et comme il avait deux cents roupies par mois, et avec cela de la
-fortune personnelle, il était assez à son aise.
-
-Il appartenait à une bonne famille, et quand il faisait froid, il
-souffrait d'une affection des poumons. En été, il vacillait sur le bord
-de l'apoplexie par insolation, mais jamais elle ne vint à bout de le
-tuer.
-
-Entendez-moi bien, je ne blâme pas Schreiderling: il était bon mari,
-suivant ses idées, et il ne se mettait en colère que quand on le
-soignait, ce qui arrivait environ dix-sept jours par mois.
-
-Il était très large avec sa femme sur les questions d'argent, et
-c'était, selon lui, une concession.
-
-Et cependant, mistress Schreiderling n'était point heureuse.
-
-On l'avait mariée quand elle avait moins de vingt ans et qu'elle avait
-donné à un autre tout son pauvre petit coeur.
-
-J'ai oublié son nom, mais nous l'appellerons l'Autre.
-
-Il n'avait ni argent, ni avenir; il n'avait pas même l'air intéressant,
-et je crois qu'il avait un emploi dans le commissariat ou les
-transports. Mais malgré tout cela, elle l'aimait terriblement, et il y
-avait entre lui et elle comme des fiançailles, lorsque Schreiderling
-apparut et informa mistress Gaurey qu'il se proposait d'épouser sa
-fille.
-
-Alors l'autre promesse de mariage fut annulée, effacée par les larmes de
-mistress Gaurey.
-
-En effet, cette dame gouvernait sa maison en larmoyant sur la
-désobéissance à son autorité, et sur le peu de respect qu'on lui
-témoignait dans sa vieillesse.
-
-La jeune fille ne faisait pas comme sa mère; elle ne pleura jamais: non,
-pas même au mariage.
-
-L'Autre supporta sa perte avec calme, et se fit envoyer dans le poste le
-plus mauvais qu'il pût trouver. Peut-être que le climat le consolait.
-
-Il souffrait de la fièvre intermittente, et cela put lui servir à se
-distraire de ses autres peines.
-
-Il avait également le coeur faible. Une des valvules était atteinte, et
-la fièvre empirait les choses. Cela se vit bien par la suite.
-
-Puis, plusieurs mois se passèrent, et mistress Schreiderling se mit à
-être malade. Elle ne se consumait point de langueur, comme on le voit
-dans les livres; mais on eût dit qu'elle collectionnait toutes les
-formes de maladie qui sévissaient à la station, depuis la simple fièvre,
-et au-dessus.
-
-Même en ses meilleurs moments, elle n'était jamais qu'ordinairement
-jolie; ces maladies la rendaient laide.
-
-Ainsi s'exprimait Schreiderling.
-
-Il mettait son amour-propre à dire tout ce qu'il pensait.
-
-Quand elle eut perdu sa joliesse, il la laissa s'arranger à son gré, et
-retourna dans les bouges où s'était passé son célibat.
-
-On la voyait trottiner, allant et venant sur la Simla-Mall, d'un air
-d'abandon, avec un grand chapeau du Terai qui lui retombait derrière la
-tête, et sur une selle en si mauvais état qu'elle faisait peine à voir.
-
-La générosité de Schreiderling s'arrêtait au cheval. Il disait que la
-première selle venue était assez bonne pour une femme aussi nerveuse que
-mistress Schreiderling.
-
-On ne l'invitait jamais à danser, parce qu'elle ne dansait pas bien.
-Elle était si terne, si peu intéressante qu'il était extrêmement rare
-qu'elle trouvât des cartes dans sa boîte aux lettres.
-
-Schreiderling disait que s'il avait su qu'elle deviendrait un pareil
-épouvantail après son mariage, il ne l'aurait jamais épousée.
-
-Il avait toujours mis son amour-propre à dire ce qu'il pensait, ce
-Schreiderling!
-
-Il la laissa à Simla un jour du mois d'août, et retourna à son régiment.
-
-Alors elle reprit un peu de vie, mais ne retrouva jamais son apparence
-d'autrefois.
-
-J'appris au club que l'Autre revenait malade, très malade, essayer d'une
-chance incertaine de guérison. La fièvre et l'état de ses valvules du
-coeur l'avaient presque tué.
-
-Elle savait cela, et elle savait aussi une chose que je n'avais aucun
-intérêt à connaître, à quelle époque il devait arriver.
-
-Il lui avait écrit, je suppose.
-
-Ils ne s'étaient jamais vus depuis le mois qui avait précédé le mariage.
-
-Et voici maintenant le côté déplaisant de l'histoire.
-
-Une invitation tardive me retint à l'hôtel Dovedell jusqu'à ce qu'il fît
-sombre.
-
-Mistress Schreiderling avait arpenté le Mall, pendant toute
-l'après-midi, sous la pluie.
-
-Comme je remontais par la route des voitures, je passai près d'un tonga,
-et mon poney, las d'être resté longtemps arrêté, partit au petit trot.
-
-Tout près de la route qui allait au bureau des tongas, se trouvait
-mistress Schreiderling, trempée de la tête aux pieds, attendant le
-tonga.
-
-Je piquai vers les hauteurs, car le tonga n'était pas mon affaire, et à
-ce moment même, elle se mit à jeter des cris aigus.
-
-Je rebroussai chemin aussitôt et je vis, aux lumières qui éclairaient le
-bureau du tonga, mistress Schreiderling agenouillée sur la route tout
-humide, près du siège de derrière du tonga, qui venait d'arriver; elle
-poussait des cris affreux.
-
-Et comme je m'approchais, elle tomba la figure dans la boue.
-
-L'Autre était assis sur le siège de derrière, se tenant très bien, très
-ferme, une main sur le support de la tente, l'eau dégoulinant de son
-chapeau et de sa moustache: il était mort.
-
-Le voyage de soixante milles dans un véhicule cahotant avait mis sa
-valvule à une épreuve trop rude, à ce que je pense.
-
-Le conducteur du tonga dit:
-
---Le sahib est mort à deux stations de Solon. C'est pourquoi je l'ai
-attaché avec une corde, pour l'empêcher de tomber en route, et nous
-sommes arrivés comme cela à Simla. Est-ce que le sahib me donnera le
-buckshih[14]?... Cet Autre-là, ajouta-t-il, en me montrant le défunt,
-aurait dû donner une roupie.
-
- [14] Pourboire.
-
-L'Autre, toujours assis, avait l'air de ricaner, comme s'il trouvait des
-plus plaisantes sa façon d'arriver.
-
-Quant à mistress Schreiderling, toujours dans la boue, elle laissa
-échapper un gémissement.
-
-Il n'y avait au bureau que nous quatre, et il pleuvait à verse.
-
-La première chose à faire était de ramener mistress Schreiderling chez
-elle; la seconde était de s'arranger pour que son nom ne fût pas mêlé à
-l'affaire.
-
-Le conducteur du tonga reçut cinq roupies pour aller au bazar chercher
-un rickshaw destiné à mistress Schreiderling; ensuite il parlerait au
-_babou_ du tonga, au sujet de l'Autre, et le babou arrangerait la chose
-le mieux possible.
-
-Mistress Schreiderling fut portée sous le hangar à l'abri de la pluie,
-et nous attendîmes le rickshaw pendant trois quarts d'heure.
-
-Quant à l'Autre, on le laissa tout juste comme il était arrivé.
-
-Mistress Schreiderling n'était en état de rien faire qui pût la tirer
-d'embarras, si ce n'est de pleurer.
-
-Dès qu'elle eut repris ses sens, elle essaya de crier, puis elle se mit
-à prier pour l'âme de l'Autre.
-
-Si elle n'avait été pure comme la lumière du jour, elle aurait aussi
-prié pour son âme à elle.
-
-Alors je fis de mon mieux pour enlever la boue de ses vêtements.
-
-A la fin, le rickshaw arriva, et je l'emmenai, un peu de force.
-
-Ce fut une affaire terrible, du commencement à la fin, mais surtout
-quand le rickshaw eut à passer entre le mur et le tonga, alors qu'elle
-voyait la main décharnée, jaunie, qui serrait toujours le support de la
-tente.
-
-Elle fut ramenée chez elle au moment même où tout le monde partait pour
-aller danser à la villa du vice-roi--alors c'était Peterhoff.
-
-Le docteur découvrit qu'elle était tombée de cheval, que je l'avais
-relevée derrière Jakko, et que je méritais vraiment d'être félicité pour
-la promptitude avec laquelle je lui avais assuré des soins médicaux.
-
-Elle ne mourut pas: les gens de la trempe de Schreiderling épousent des
-femmes qui ne meurent pas aisément: elles durent et s'enlaidissent.
-
-Elle ne dit jamais un mot de son unique rendez-vous, depuis son mariage,
-avec l'Autre.
-
-Et quand le refroidissement et le rhume causés par sa sortie en temps de
-pluie lui permirent de se lever, elle ne laissa jamais échapper un mot,
-un geste indiquant qu'elle m'avait rencontré au bureau du tonga.
-
-Peut-être ne le sut-elle jamais.
-
-Elle garda son habitude d'aller et venir à cheval sur le Mall, avec
-cette mauvaise selle si usée. A son air, on eût cru qu'elle s'attendait
-à rencontrer quelqu'un d'une minute à l'autre, au premier tournant.
-
-Deux ans plus tard, elle retourna en Angleterre, et mourut--à
-Bournemouth, je crois.
-
-Schreiderling, quand il avait au mess une crise de mélancolie, ne
-manquait jamais de dire: «Ma pauvre chère femme!»
-
-Il mettait toujours son amour-propre à parler comme il pensait, ce
-Schreiderling.
-
-
-
-
-CONSÉQUENCES
-
- _Les subtilités des Rose-Croix ont pris naissance en Orient.
- Vous pouvez trouver encore ceux qui les enseignent, au pied de
- la colline de Jacatala. Fouillez dans Bombast Paracelsus. Lisez
- ce que nous apprend le chercheur Flood au sujet du Dominant qui
- se meut à travers les cycles du soleil. Lisez mon récit et voyez
- Luna à son apogée._
-
-
-Il y a des postes où l'on est nommé pour un an, des postes où l'on est
-nommé pour deux ans, des postes où l'on est nommé pour cinq ans à Simla.
-
-Il y a aussi, ou il y avait ordinairement, autrefois, des postes
-permanents, que vous conserviez pendant toute la durée de votre vie, et
-qui vous assuraient des joues fraîches et un revenu respectable.
-
-A la saison froide naturellement, il vous était permis de descendre, car
-alors Simla est fort monotone.
-
-Tarrion venait Dieu sait d'où, de quelque part bien loin, dans une
-région abandonnée de l'Inde centrale, où l'on qualifie Pachmari de
-«_santarumi_,» et où l'on se promène en voiture attelée de boeufs
-trotteurs.
-
-Il appartenait à un régiment, mais son but était avant tout de
-s'échapper de son régiment, et de vivre toujours, toujours à Simla.
-
-Il n'avait aucune préférence marquée, si ce n'est pour un bon cheval et
-une jolie femme.
-
-Il se croyait capable de bien faire tout ce qu'il faisait. C'est une
-bien belle croyance quand on met toute son âme à la garder.
-
-Il s'entendait à bien des choses. Il avait une tournure agréable, et
-savait rendre heureux tout son entourage, même dans l'Inde centrale.
-
-Il vint donc à Simla, et comme il était adroit et amusant, il se mit
-naturellement à graviter dans la direction de mistress Hauksbee, qui
-pardonnait tout, sauf la stupidité.
-
-Un jour, il lui rendit un grand service en changeant la date sur une
-carte d'invitation à un grand bal, auquel mistress Hauksbee désirait
-paraître. Mais elle ne le pouvait pas, s'étant querellée avec l'aide de
-camp. Celui-ci qui avait une âme mesquine avait eu la précaution de
-l'inviter à un petit bal qui avait lieu le 6 et non au grand bal qui
-était fixé au 26.
-
-Ce fut un faux des plus adroits, et quand mistress Hauksbee tendit à
-l'aide de camp sa carte d'invitation, et le taquina doucement sur la
-générosité qu'il mettait à omettre de se venger, il crut positivement
-qu'il s'était trompé.
-
-Il comprit, et en cela il fit bien--qu'il ne fallait point engager de
-lutte avec mistress Hauksbee.
-
-Elle fut reconnaissante pour Tarrion, et lui demanda ce qu'elle pouvait
-faire pour lui.
-
-Il répondit avec simplicité.
-
---Je suis un lansquenet en congé ici, et je guette tout butin qui sera à
-ma portée. Il n'y a pas dans tout Simla un pied carré de terrain qui
-m'intéresse. Mon nom est inconnu à tous ceux qui disposent des
-places--et il me faut une situation qui soit bonne, sérieuse, qui enfin
-soit _pukka_. Je crois que vous êtes capable de réussir tout ce que vous
-entreprenez. Voulez-vous m'aider?
-
-Mistress Hauksbee réfléchit une minute. Elle passa sur ses lèvres la
-mèche de sa cravache, comme c'était son habitude quand elle
-réfléchissait.
-
-Puis, ses yeux pétillèrent, et elle dit.
-
---Je veux bien.
-
-Et l'on topa.
-
-Tarrion, qui avait une parfaite confiance en cette grande femme, ne se
-préoccupa plus du tout de la chose, si ce n'est pour se demander quelle
-sorte de place il obtiendrait.
-
-Mistress Hauksbee se mit à calculer le prix de tous les chefs des grands
-services, de tous les membres du Conseil qu'elle connaissait, et plus
-elle réfléchissait, plus elle riait.
-
-Alors elle prit un annuaire du service civil, et jeta les yeux sur
-quelques emplois.
-
-Il y a quelques beaux emplois dans le service civil.
-
-A la fin, elle jugea qu'elle ferait mieux d'essayer de caser Tarrion
-dans le service politique, bien qu'il fût trop intelligent pour ces
-sortes d'emplois.
-
-Quels plans combina-t-elle pour atteindre cette fin? Cela n'importe pas
-le moins du monde, car la chance ou la destinée étaient dans son jeu et
-ne lui laissaient plus rien à faire que de suivre le cours des
-événements, et de s'en attribuer le mérite.
-
-Tous les vice-rois, à leur début,--ont à traverser une attaque de
-«secret diplomatique».
-
-Cela leur passe, à la longue, mais dans les premiers temps, ils
-l'attrapent tous, parce qu'ils sont nouveaux dans le pays.
-
-Le vice-roi d'alors,--celui qui subissait la crise en ce moment-là,--il
-y a de cela bien longtemps, c'était avant que lord Dufferin revînt du
-Canada, ou avant que lord Ripon abandonnât le giron de l'Église
-anglicane--le vice-roi, donc, avait une crise très aiguë.
-
-Il en résultait que les gens qui débutaient dans le maniement des
-secrets d'État allaient et venaient l'air malheureux; et le vice-roi se
-targuait d'avoir su inculquer des notions de discrétion à son
-état-major.
-
-Mais voilà, le gouvernement suprême a l'imprudente habitude de relater
-ses actes sur des imprimés.
-
-Ces papiers traitent de toutes sortes de choses, depuis le paiement de
-200 roupies pour «renseignements confidentiels» jusqu'aux mercuriales
-qu'on administre aux vakils[15] et aux motamids[16] des États de
-protectorat, et compris les lettres assez raides qu'on envoie aux
-princes indigènes pour leur enjoindre de mettre de l'ordre dans leurs
-maisons, leur défendre d'enlever des femmes, de bourrer de poivre rouge
-en poudre les coupables, et de commettre d'autres excentricités
-analogues.
-
- [15] Résidents auprès d'un prince indigène.
-
- [16] Juges indigènes.
-
-Naturellement ce sont là des choses qu'il faut éviter de rendre
-publiques, parce que, officiellement, les princes indigènes sont
-infaillibles, et parce que, officiellement, leurs États sont aussi bien
-administrés que nos territoires.
-
-Il y a aussi les sommes données de la main à la main à divers
-personnages fort singuliers. Ce ne sont pas précisément des détails à
-mettre dans les journaux, bien qu'on y puisse trouver de temps en temps
-matière à une lecture divertissante.
-
-Quand le gouvernement suprême est à Simla, c'est à Simla qu'on prépare
-ces papiers, c'est de là qu'ils sont envoyés par messager officiel aux
-bureaux ou par la poste aux gens qui doivent les voir.
-
-Pour ce vice-roi, le principe du secret n'était pas moins important que
-la pratique, et il était d'avis qu'un despotisme paternel comme le nôtre
-ne doit laisser entrevoir qu'en temps opportun même de menus faits,
-comme la nomination d'un employé subalterne.
-
-Il se faisait en tout temps remarquer par ses principes.
-
-Il y avait en préparation à ce moment-là une très importante liasse de
-papiers. Il fallait porter cela à la main pour lui faire traverser Simla
-d'un bout à l'autre. Elle ne devait pas être mise dans une enveloppe
-officielle, mais dans une enveloppe grande, carrée, de couleur incarnat
-clair. Ce qu'elle contenait était écrit à la main sur du papier mince,
-plusieurs fois ployé.
-
-C'était adressé «au Principal Employé..., etc.»
-
-Or, entre le principal employé, etc., etc., et mistress Hauksbee, en
-accompagnant ce nom de quelques fioritures, la différence n'est pas très
-grande, surtout quand l'adresse est très mal écrite, comme c'était le
-cas.
-
-Le _chaprassi_ qui reçut l'enveloppe n'était pas plus idiot que la
-majorité des chaprassis.
-
-Il se contenta d'oublier où il fallait porter cette enveloppe d'aspect
-si peu officiel. En conséquence, il s'en informa auprès du premier
-Anglais qu'il rencontra, et il se trouva que c'était un homme qui s'en
-allait à cheval vers Annandale, d'un air très pressé.
-
-L'Anglais jeta à peine un coup d'oeil sur l'adresse et répondit.
-
---_Hauksbee, Sahib ki mens._
-
-Et il repartit.
-
-Et le chaprassi en fit autant, parce que cette lettre était la dernière
-de son paquet, et qu'il avait hâte de finir sa besogne.
-
-Il n'y avait pas de reçu à faire signer. Il jeta la lettre dans les
-mains du porteur de mistress Hauksbee, et s'en alla fumer avec un ami.
-
-Mistress Hauksbee attendait justement d'une connaissance l'envoi d'un
-patron de costume découpé sur papier de soie.
-
-Dès qu'elle tint la grande enveloppe carrée, elle s'écria en
-conséquence: «Oh! la _chère_ créature!» et l'ouvrit avec un couteau à
-papier, et toutes les pièces écrites à la main tombèrent à terre.
-
-Mistress Hauksbee se mit à les lire.
-
-J'ai dit que le dossier était important. C'est bien assez que vous
-sachiez cela.
-
-Il y était question d'une certaine correspondance, de deux mesures à
-prendre, d'un ordre péremptoire adressé à un chef indigène, et d'une ou
-deux douzaines d'autres objets.
-
-Mistress Hauksbee resta bouche bée, à cette lecture.
-
-Quand le mécanisme du grand gouvernement de l'Inde vous apparaît pour la
-première fois tout nu, dépourvu de son cadre, de son vernis, de sa
-peinture, de ses grilles, il y a là de quoi impressionner l'homme le
-plus stupide.
-
-Et mistress Hauksbee était une femme pleine d'intelligence.
-
-Elle fut d'abord quelque peu effrayée, et il lui sembla d'abord qu'elle
-avait pris un éclair par la queue et ne savait au juste qu'en faire.
-
-Il y avait des remarques et des initiales sur les marges des papiers, et
-certaines de ces remarques étaient plus sévères encore que le texte
-lui-même.
-
-Les initiales étaient celles d'hommes qui maintenant sont tous morts ou
-partis, mais qui furent considérables en leur temps.
-
-Mistress Hauksbee continua sa lecture, et tout en lisant, elle réfléchit
-avec calme.
-
-Alors la valeur de sa trouvaille lui apparut et elle se mit à chercher
-le meilleur moyen d'en tirer parti.
-
-A ce moment, Tarrion entra.
-
-Ils parcoururent ensemble tous les papiers.
-
-Tarrion, ignorant comment elle avait mis la main dessus, jura que
-mistress Hauksbee était la femme la plus remarquable qu'il y eût au
-monde.
-
-C'était vrai ou peu s'en faut, selon moi,
-
---Les procédés les plus honnêtes sont toujours les plus sûrs, dit
-Tarrion, quand ils eurent passé une heure et demie à étudier la chose et
-à causer. Tout bien considéré, le service des renseignements, voilà ce
-qu'il me faut. Ou bien cela, ou bien le Foreign-Office. Je vais mettre
-les Dieux souverains en état de siège dans leurs temples.
-
-Il n'alla point s'adresser à un petit personnage, ni à un important
-petit personnage, ni au chef incapable d'un grand service administratif.
-
-Il alla trouver l'homme le plus considérable, le plus influent que le
-gouvernement possédât, et il lui expliqua qu'il désirait un emploi à
-Simla avec de bons émoluments.
-
-Cette impertinence à double détente amusa l'homme considérable, et comme
-il n'avait rien à faire à cette heure-là, il écouta les propositions de
-l'audacieux Tarrion.
-
---Vous avez, je suppose, certaines aptitudes spéciales, en dehors de
-votre talent pour vous imposer, pour les emplois auxquels vous
-prétendez? dit l'homme considérable.
-
---Pour cela, dit Tarrion, c'est à vous d'en juger.
-
-Et alors, comme il avait une excellente mémoire, il se mit à citer
-quelques-unes des notes les plus importantes qui se trouvaient dans les
-papiers,--laissant tomber les mots lentement, un à un, comme un homme
-qui verse de la chlorodyne dans un verre.
-
-Lorsqu'il en fut arrivé à l'ordre péremptoire,--car c'en était un, un
-ordre péremptoire,--l'homme considérable fut troublé.
-
-Tarrion reprit:
-
---Je m'imagine que des connaissances particulières de cette sorte sont
-pour obtenir ce que j'oserais appeler, une niche confortable dans le
-Foreign-Office, une recommandation aussi puissante, que le fait d'être
-le neveu de la femme d'un officier distingué.
-
-Ce coup droit fit grande impression sur l'homme considérable, car la
-dernière nomination qu'il avait faite aux affaires étrangères avait été
-un cas de favoritisme criant et il le savait.
-
---Je verrai ce que je puis faire pour vous, dit le grand personnage.
-
---Grand merci, dit Tarrion, qui prit alors congé.
-
-Et l'homme considérable alla de son côté s'occuper de rendre l'emploi
-disponible.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Onze jours se passèrent, sans qu'il y eût autre chose que des coups de
-tonnerre, des éclairs et de nombreux envois de dépêches télégraphiques.
-
-L'emploi n'était pas des plus importants. Il rapportait de cinq à sept
-cents roupies par mois, mais, ainsi que le disait le vice-roi, c'était
-le principe du secret diplomatique qu'il fallait maintenir avant tout,
-et il était plus que probable qu'un gaillard qui possédait des
-informations spéciales méritait de l'avancement.
-
-Aussi l'avança-t-on.
-
-On avait dû avoir des soupçons sur lui, bien qu'il jurât que ses
-informations n'eussent d'autre source que les talents remarquables dont
-il était doué.
-
-Vous pourrez compléter vous-même une bonne partie de cette histoire, y
-compris celle qui se produisit ensuite au sujet de l'enveloppe égarée,
-il y a, en effet, des raisons qui ne permettent pas de l'écrire.
-
-Si vous ne connaissez rien aux choses de là-haut, vous ne saurez comment
-la compléter, et vous direz que cela est impossible.
-
-Ce que dit le vice-roi, quand on introduisit Tarrion devant lui, le
-voici:
-
---Ah! c'est donc le gaillard qui a forcé la main au gouvernement indien,
-n'est-ce pas? Rappelez-vous, monsieur, que cela ne se fait pas deux
-fois.
-
-Évidemment, il se doutait de quelque chose.
-
-Ce que dit Tarrion quand il lut sa nomination dans la _Gazette_, ce fut
-ceci:
-
---Si mistress Hauksbee avait vingt ans de moins, et que je fusse son
-mari, je voudrais être vice-roi des Indes au bout de quinze ans.
-
-Ce que dit mistress Hauksbee, quand Tarrion vint la remercier, presque
-avec les larmes aux yeux, ce fut d'abord: «Je vous l'avais dit,» et
-ensuite: «Que les hommes sont bêtes!»
-
-
-
-
-LA CONVERSION D'AURÉLIEN MAC GOGGIN
-
- _Montez à cheval avec une vaine cravache, montez à cheval avec
- des éperons édentés: soit! Mais un jour, d'une façon ou d'une
- autre, il faudra que le poulain apprenne à connaître le coup
- cinglant qui abat, le mors qui serre à briser et la piqûre que
- fait la rouille de l'éperon._
-
- (LE HANDICAP DE LA PIE)
-
-
-Ceci n'est pas un conte, au sens propre; c'est un tract, et j'en suis
-immensément fier, composer un tract, c'est faire un tour de force.
-
-Chacun a le droit d'avoir ses opinions religieuses à soi, mais personne,
-et à plus forte raison un cadet, n'a le droit de les faire avaler par
-force à autrui.
-
-Le gouvernement envoie de temps à autre de fantastiques fonctionnaires,
-mais Mac Goggin était le plus cocasse qu'on eût exporté depuis bien
-longtemps.
-
-Il était intelligent, d'une intelligence brillante, mais cette
-intelligence travaillait de travers.
-
-Au lieu de s'en tenir aux ouvrages en langue maternelle, il avait lu
-ceux qui ont été composés par un nommé Comte, par un nommé Spencer, par
-un professeur Clifford. (Vous trouverez ces livres dans la
-bibliothèque.) Il est question dans ces ouvrages de l'intérieur des gens
-considéré au point de vue de ceux qui n'ont point d'estomac.
-
-Il ne lui était point défendu, par ordre spécial, de les lire, mais sa
-maman eût bien dû l'en punir par une fessée. Ils fermentaient dans sa
-tête et il arriva dans l'Inde avec une religion raréfiée qui était en
-dehors et au-dessus de sa besogne.
-
-Ça ne ressemblait que très peu à un credo.
-
-Cela prouvait seulement que les hommes n'ont pas d'âme, qu'il n'y a
-point de Dieu, point d'autre vie, et que vous devez vous mettre en
-quatre tout de même, pour servir l'humanité.
-
-Un des articles secondaires de son credo paraissait être qu'il existe un
-péché plus grand que celui de donner un ordre, c'est celui d'y obéir. Du
-moins c'est ce que disait Mac Goggin, mais je suppose qu'il avait mal lu
-ses Éléments.
-
-Je ne dis pas un mot contre ce credo.
-
-Il a été fabriqué là-bas, à Londres, où il n'y a rien autre chose que
-des machines, de l'asphalte et des bâtisses, et le tout noyé dans le
-brouillard. On en vient tout naturellement à croire qu'on n'a personne
-au-dessus de soi, et que le bureau de construction de la capitale a fait
-toutes choses.
-
-Mais dans ce pays-ci, où vous voyez l'humanité, à cru, tannée, toute
-nue,--sans que rien s'interpose entre elle et le ciel de feu, sans rien
-sous les pieds que la terre vieillie, surmenée, c'est une idée qui ne
-tarde pas à s'évaporer, et bien des gens retournent à des théories plus
-simples.
-
-Dans l'Inde, la vie ne dure pas assez pour qu'on puisse la gaspiller à
-prouver que personne n'est spécialement chargé de faire marcher le
-monde.
-
-Et en voici la raison.
-
-Le délégué est au-dessus de l'assistant, le commissaire au-dessus du
-délégué, le lieutenant-gouverneur au-dessus du commissaire, et le
-vice-roi est au-dessus d'eux tous quatre, sous les ordres du secrétaire
-d'État, qui est responsable devant l'Impératrice.
-
-Si l'Impératrice n'est pas responsable envers son Créateur; et s'il n'y
-a point pour elle de Créateur envers qui elle soit responsable, c'est
-que tout notre système d'administration doit être mauvais.
-
-Et c'est chose manifestement impossible.
-
-Au pays, l'on est excusable. On est continuellement à l'écurie, et on y
-devient intellectuellement dru.
-
-Lorsque vous faites prendre de l'exercice à un cheval grossièrement
-surnourri, il bave, et écume sur le mors au point que vous n'en voyez
-plus les cornes. Mais le mors n'en reste pas moins ce qu'il est.
-
-Dans l'Inde, les hommes ne deviennent point drus. Le climat et le
-travail s'opposent à ce qu'on joue des briques contre des mots.
-
-Si Mac Goggin avait gardé pour lui sa doctrine, avec ses lettres
-majuscules, et ses finales en _isme_, personne n'y eût pris garde, mais
-ses deux grands pères avaient été des prêcheurs wesleyens et il avait
-dans le sang la tendance à prêcher.
-
-Au Club, il avait le besoin d'examiner tout le monde, pour se rendre
-compte qu'on manquait d'âme, tout comme lui, et il appelait tout le
-monde à l'aide pour exterminer son Créateur.
-
-Ainsi que le lui dirent bon nombre de gens, il était évidemment dépourvu
-d'âme, parce qu'il était bien jeune, mais il ne s'ensuivait pas que ses
-aînés fussent aussi arrêtés dans leur développement. Qu'il y eût ou non
-un monde à venir, il lui fallait toujours dans le monde présent un homme
-auquel il pût lire ses articles.
-
---Mais ce n'est point de cela, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, avait
-coutume de dire Aurélien.
-
-Les hommes lui jetaient à la tête des coussins de canapé et lui disaient
-d'aller dans n'importe quel endroit particulier où il pourrait croire.
-
-On l'avait surnommé Blastoderme. Il prétendait descendre d'une famille
-de ce nom qui habitait quelque part, dans les âges préhistoriques, et à
-force d'injures et de rires on tâchait de lui enlever la parole, attendu
-qu'il était un raseur impitoyable au Club et qu'il offusquait les
-vieilles gens.
-
-Son délégué commissaire, qui travaillait sur la frontière pendant
-qu'Aurélien se dorlotait sur un oreiller de plume, lui dit que pour si
-intelligent garçon qu'il fût, il n'en était pas moins un grand nigaud.
-
-Or vous savez, s'il avait voulu s'appliquer à son travail, il serait
-parvenu au secrétariat en peu d'années.
-
-Il était exactement conforme à ce type qui arrive ici; tout en tête, peu
-de physique et une centaine de théories.
-
-Nul ne s'intéressait à l'âme de Mac Goggin. Il eût pu indifféremment en
-avoir deux, n'en point avoir, ou avoir celle d'un autre.
-
-Son affaire était d'exécuter les ordres et de se tenir sur la même ligne
-que les autres hommes de sa file, et non point comme il y parvint, de
-faire le vide au Club avec ses _ismes_.
-
-Il accomplissait admirablement sa besogne, mais il lui était impossible
-de recevoir un ordre qu'il n'essayât d'améliorer.
-
-C'était la faute à sa doctrine. Elle rendait les hommes trop
-responsables, et laissait trop de choses à faire à leur honneur.
-
-Vous pouvez parfois monter un vieux cheval sans avoir autre chose qu'une
-longe, mais non point un poulain.
-
-Mac Goggin se tourmentait plus au sujet de ses arrêts, que ne le fit
-aucun des gens de sa promotion. Il a pu se figurer que trente-six pages
-de jugements sur des affaires de cinquante roupies, où de part et
-d'autre les intéressés avaient commis d'affreux parjures, faisaient
-progresser la cause de l'humanité.
-
-En tout cas, il se donnait trop de peine, trop de mal, prenait trop à
-coeur les reproches qu'on lui adressait. En dehors des heures de
-service, on lui fit des leçons pour lui ôter sa ridicule croyance et il
-fallut que le docteur vînt l'avertir qu'il faisait trop de zèle.
-
-Nul homme ne peut sans souffrance travailler pour dix-huit annas à la
-roupie, au mois de juin. Mais Mac Goggin était encore _dru_
-intellectuellement, et il négligea l'avis du docteur, il était fier de
-lui et de ses facultés.
-
-Il travaillait neuf heures de suite par jour.
-
---Parfait, disait le docteur, vous tomberez d'un seul coup, parce que
-vous avez une machine trop forte pour votre bâti.
-
-Mac Goggin était un nabot.
-
-Un jour la chute se produisit,--d'une façon aussi dramatique que si elle
-avait été arrangée pour la composition d'un tract.
-
-C'était juste avant les pluies.
-
-Nous étions assis à la vérandah dans une atmosphère morte, chaude, la
-gorge haletante et implorant le ciel pour que les nuages d'un bleu noir
-crevassent en ramenant la fraîcheur.
-
-Au loin, bien loin, se faisait entendre un vague murmure. C'était le
-grondement des pluies se déversant sur le fleuve.
-
-L'un de nous l'entendit, se leva de sa chaise, prêta l'oreille, et dit
-une parole fort naturelle:
-
---Dieu merci!
-
-Alors le Blastoderme se retourna à sa place et dit:
-
---Eh! mais je vous assure que c'est simplement l'effet de causes tout à
-fait naturelles, de phénomènes atmosphériques aussi simples que
-possible. Dès lors pourquoi en savoir gré à un être qui n'a jamais
-existé, qui n'est qu'une figure...
-
---Blastoderme, grogna celui qui occupait la chaire voisine, fermez ça et
-passez-moi le _Pioneer_, nous sommes fixés sur vos théories.
-
-Le Blastoderme se tourna vers la table, prit un journal, il fit un bond
-comme si quelque chose l'avait piqué.
-
-Alors il passa le journal.
-
---Comme je le disais, reprit-il lentement avec effort, c'est dû à des
-causes naturelles, des causes parfaitement naturelles... Je veux dire...
-
---Hé, Blastoderme, vous m'avez donné le _Calcutta Mercantile
-Advertiser_.
-
-La poussière s'éleva en petits tourbillons pendant que les sommets des
-arbres se balançaient et que les vautours sifflaient. Mais personne ne
-s'intéressait à la venue des pluies. Nous étions tous à regarder avec
-stupeur le Blastoderme, qui s'était levé de sa chaise et luttait contre
-une subite difficulté d'élocution.
-
-Alors il dit, avec plus de lenteur encore:
-
---Parfaitement concevable... Dictionnaire... chêne rouge...
-réductible... cause... conserver... girouette... seul...
-
---Blastoderme est ivre, dit quelqu'un.
-
-Mais le Blastoderme n'était point ivre.
-
-Il nous regardait d'un air effaré, puis il se mit à gesticuler, avec ses
-mains, dans la pénombre que formaient les nuées en se rassemblant
-au-dessus de nous.
-
-Alors, jetant un cri:
-
---Qu'est-ce que c'est?... Peux pas... Réserve... accessible... marché...
-obscur...
-
-Alors on eût dit que la parole se congelait en lui, et au moment même où
-l'éclair lançait deux langues de feu qui déchirèrent tout le ciel en
-trois morceaux, et où la pluie s'abattait en nappes ondulantes, le
-Blastoderme perdit toute faculté de parler.
-
-Il resta debout, frappant du pied, renâclant, comme un cheval tenu par
-une main dure, et les yeux grandis par l'épouvante.
-
-Au bout de trois minutes le docteur arriva, et on lui raconta
-l'histoire.
-
---C'est l'aphasie. Ramenez-le chez lui, dit-il; je _savais_ que
-l'effondrement se ferait.
-
-A travers les torrents de pluie, nous reconduisîmes le Blastoderme à son
-logis, et le docteur lui administra du bromure de potassium pour le
-faire dormir.
-
-Puis, le docteur revint parmi nous, et nous apprit que l'_aphasie_,
-pareille aux avalanches qui s'accumulent sur le «sommet du Penjab» était
-tombée d'un seul coup, et que jusqu'alors il n'avait rencontré qu'une
-fois un cas aussi complet,--celui d'un cipaye.
-
-J'ai vu moi-même un cas bénin d'aphasie, chez un homme surmené.
-
-Mais ce mutisme soudain avait quelque chose de mystérieux, quoique pour
-employer le langage du Blastoderme, «les causes en fussent parfaitement
-naturelles».
-
---Il faudra, après cela, qu'il demande un congé, dit le docteur. Il ne
-sera en état de reprendre son travail qu'au bout de trois autres mois.
-Non, ce n'est pas de la folie, ce n'est rien de semblable; c'est
-seulement la perte complète de la faculté de gouverner son langage et sa
-mémoire. Tout de même, je m'imagine que cela calmera le Blastoderme.
-
-Deux jours plus tard, le Blastoderme recouvra la parole.
-
-Sa première question fut celle-ci:
-
---Qu'est ce que j'ai eu?
-
-Le docteur le mit au fait.
-
---Mais je ne puis comprendre cela, dit le Blastoderme, je suis tout à
-fait bien portant, mais il me semble que je ne puis compter sur mon
-intelligence... sur ma mémoire. Le puis-je?
-
---Allez passer trois mois dans la montagne, dit le docteur, et ne songez
-plus à cela.
-
---Mais je n'arrive pas à le comprendre, dit le Blastoderme. C'était bien
-mon intelligence et ma mémoire.
-
---Je n'y puis rien, dit le docteur. Il y a bon nombre de choses que vous
-ne pouvez pas comprendre et quand vous aurez autant d'années de service
-que moi, vous saurez au juste de combien de choses un homme peut avoir
-la témérité de s'attribuer la possession.
-
-Ce coup terrassa le Blastoderme.
-
-Il ne pouvait arriver à le comprendre.
-
-Tremblant de peur, il se rendit dans la montagne, en se demandant s'il
-serait en état de finir une phrase commencée.
-
-Cela lui donna une salutaire sensation de méfiance.
-
-L'explication parfaitement juste qu'on lui avait donnée, à savoir son
-surmenage, ne le contentait pas.
-
-Un je ne sais quoi avait essuyé les paroles sur ses lèvres, comme une
-mère essuie les gouttes de lait sur les lèvres de son enfant, et il
-avait peur, horriblement peur.
-
-Aussi, quand il revint, le Club fut-il tranquille.
-
-Et si parfois il vous arrive d'entendre Aurélien Mac Goggin exposer les
-lois des choses humaines, il semble du moins n'en pas savoir aussi long
-que jadis sur les choses divines.
-
-En tout cas, vous n'avez qu'à mettre un instant le doigt sur vos lèvres,
-et vous verrez alors ce qui se passe.
-
-Ne vous en prenez pas à moi, s'il vous lance un verre à la tête!
-
-
-
-
-LES TROIS MOUSQUETAIRES
-
- _Et quand la guerre commença, nous fîmes la chasse à l'audacieux
- Afghan et nous mîmes en fuite le Ghazi tout-puissant, oui, mes
- gaillards. Et nous entrâmes dans Kaboul et nous prîmes le
- Balar'-Issar et nous leur apprîmes à respecter le soldat
- anglais._
-
- (CHANSON DE CHAMBRÉE)
-
-
-Mulvaney, Ortheris et Learoyd sont simples soldats dans la deuxième
-compagnie d'un régiment de ligne et mes amis personnels.
-
-Je crois, mais je n'en suis pas très sûr, que pris en bloc, ce sont les
-pires soldats du régiment, en ce sens qu'ils déploient un vrai génie à
-se montrer ficelles et fortes têtes.
-
-Voici l'histoire qu'ils m'ont contée, l'autre jour, dans la salle de
-café d'Umballa, pendant que nous attendions un train montant.
-
-C'est moi qui payais la bière; si le récit m'a coûté un gallon et demi,
-ce fut encore une bonne affaire.
-
-Évidemment, vous connaissez lord Benira Trig.
-
-C'est un duc, un comte, un personnage sans position officielle. C'est
-aussi un pair; c'est enfin un globe-trotter, et tout compte fait, il ne
-vaut pas la peine qu'on en parle, comme dit Ortheris.
-
-Il était venu par ici faire un voyage de trois mois afin de réunir des
-matériaux pour son livre: «_Nos Impedimenta orientaux_» et s'était
-cramponné à tout le monde, comme un Cosaque en tenue de soirée.
-
-Son vice particulier,--attendu qu'il est radical,--consistait à mettre
-sous les armes les garnisons pour les inspecter.
-
-Puis, il dînait avec l'officier-commandant, et l'injuriait, d'une
-extrémité à l'autre de la table du mess, au sujet de l'aspect de ses
-troupes.
-
-Telles étaient les façons de Benira.
-
-Il mit les troupes sous les armes une fois de trop.
-
-Il arriva au cantonnement d'Helanthami un mardi. Il se proposait de
-faire un tour dans les bazars le mercredi, et il _pria_ qu'on mît les
-troupes sous les armes le jeudi.
-
-Un _jeu-di_!
-
-L'officier-commandant ne pouvait guère refuser, car Benira était un
-lord.
-
-Les sous-officiers tinrent un meeting d'indignation à la cantine, où
-l'on donna au colonel des noms d'oiseaux.
-
---Mais la vraie démonstration, dit Mulvaney, c'est nous trois qui
-l'avons dirigée dans le quartier de la seconde compagnie.
-
-Mulvaney grimpa sur le comptoir, s'installa confortablement à portée de
-la bière et commença:
-
---Quand le chahut fut à son comble, et que la seconde compagnie eut voté
-qu'on massacrerait cet individu, ce Trig, sur le champ de
-manoeuvre,--alors voilà Learoyd qui coiffe son casque, et qui dit...
-Quoi donc que t'as dit?
-
---V'là ce que j'ai dit, fait Learoyd: «Aboulez-nous le pognon, que j'ai
-dit. Les amis, faites une souscription pour esquiver la parade et si
-l'on n'esquive pas la parade, on rendra la braise.» V'là ce que j'ai
-dit. Toute la seconde compagnie me connaissait. Alors on a fait une
-belle souscription. On a récolté quatre roupies huit annas, et il ne
-s'agissait plus que de faire l'affaire. Mulvaney et Ortheris étaient de
-mèche avec moi.
-
---Nous sommes généralement trois pour évoquer le diable, en tête à tête,
-expliqua Mulvaney.
-
-A cet endroit, Ortheris prit la parole.
-
---Lisez-vous les journaux? demanda-t-il.
-
---Quelquefois, répondis-je.
-
---Nous avons lu les journaux, et nous avons monté une fameuse blague,
-une... un plateau.
-
---Un bateau, idiot, dit Mulvaney.
-
---Bateau, plateau; ça ne fait rien. Bref, nous nous sommes arrangés pour
-faire battre la campagne à maître Benira jusqu'à ce que le jeudi fût
-passé, ou de façon qu'il soit trop occupé pour venir nous assommer avec
-ses revues. C'est celui-là qu'a dit: Nous tirerons quelques roupies de
-l'affaire.
-
---Nous avons tenu un conseil de guerre, reprit Mulvaney, en nous
-promenant dans le quartier de l'artillerie. Moi j'étais président,
-Learoyd ministre des finances, et le petit Ortheris que voilà était...
-
---Un Bismarck épatant. C'est lui qui a fait réussir le coup.
-
---C'est Benira lui-même qui a fait tourner l'affaire à notre profit avec
-sa manie de se fourrer partout; car, sur mon âme, je vous le jure, nous
-ne savions à quoi nous arrêter après la première minute.
-
-Il se promenait à pied dans le bazar. Il faisait des emplettes. Il
-commençait à faire sombre, et nous étions plantés là à suivre de l'oeil
-ce petit homme, qui entrait dans les boutiques, en sortait, et tâchait
-d'inculquer aux négros la connaissance de son bafouillage.
-
-Bientôt il sort, les bras chargés de marchandises, et il se met à dire
-d'un air imposant, poussant en avant sa petite bedaine:
-
---Mes amis, qu'il dit, est-ce que vous avez vu la barouche du colonel.
-
---La broche, fait Learoyd, des broches; il n'y en a pas ici, il n'y a
-qu'une ekka.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? demande Trig.
-
-Learoyd lui en montre une au bout de la rue.
-
-Lui, il dit:
-
---Ah! voilà qui est bien oriental. Je serais curieux de voyager à ekka.
-
-Je compris alors que notre saint patron du régiment était disposé à nous
-livrer Trig, comme qui dirait pieds et poings liés.
-
-Je mets en quête d'une ekka, et je vais parler au diable qui servait de
-conducteur.
-
-Je lui dis.
-
---Écoute, négro, voici un sahib qui va demander cette ekka. Il s'est mis
-en tête d'aller se balader à la montagne de Padsahi,--c'était à environ
-deux milles,--pour chasser la bécasse--tu vas le mener tambour battant,
-compris! C'est pas la peine de faire de boniment au sahib; il ne
-comprend mot à ton bafouillage. S'il te dégoise quelque chose, tu cognes
-ton cheval et fouette cocher. Va bon train le premier mille, sitôt sorti
-du cantonnement. Puis, rosse ta bête et guette à tout renverser, fouette
-à tours de bras. Ce sahib sera content. Et voici une roupie pour toi.
-
-L'homme à l'ekka comprit qu'il y avait dans l'air quelque chose de pas
-ordinaire.
-
-Il rit de toute sa bouche, et dit:
-
---Je vois de quoi il retourne. J'irai un train d'enfer.
-
-Je priai le ciel pour que la barouche du colonel arrivât trop tard,
-quand mon petit Benira serait embarqué, à la grâce de Dieu.
-
-Le petit homme fourre toutes ses affaires dans l'ekka, et s'y introduit
-lui-même comme un petit cochon d'Inde, sans avoir la moindre idée de
-nous offrir de quoi prendre un verre pour la peine que nous nous
-donnions pour le ramener chez lui.
-
---Et maintenant, que je dis aux autres, le voilà en route pour les
-montagnes de Padsahi!
-
---Juste à ce moment, continua Ortheris, arrive le petit Bhuldoo.
-Celui-là, c'est le fils d'un des saïs de l'artillerie. En voilà un qui
-aurait fait un fameux camelot sur le pavé de Londres, tant il était
-malin et propre à jouer toutes sortes de jeux. Il nous avait regardés
-mettre Monsieur Benira, dans sa barouche improvisée, et il nous dit:
-
---Qu'est-ce que vous êtes en train de faire, sahibs?
-
-Learoyd le prend par l'oreille et lui dit:
-
---Je lui dis... continua Learoyd... Jeune homme, cet individu prétend
-nous passer en revue, un jeudi... macache! Et voici encore de la besogne
-pour vous, jeune homme. A présent, Sitha, prends un tat et un tookri, et
-rends-toi à fond de train à la côte de Padsahi. Là, quand tu verras
-venir cette ekka, tu diras au conducteur, dans ton jargon, que tu es
-venu prendre sa place. Le sahib ne sait pas parler notre langue: c'est
-un petit homme. Mène la ekka dans la montagne de Padsahi et jette-le en
-pleine eau. Laisse le sahib barboter et viens par ici. Voici une roupie
-pour toi.
-
-A partir de ce point, Mulvaney et Ortheris prirent la parole
-alternativement, Mulvaney dirigeant le récit.
-
-A vous de faire à chaque narrateur la part qui lui revient,
-tirez-vous-en de votre mieux.
-
---C'était un petit lutin des plus malins, ce Bhuldoo. En un clin d'oeil
-il voit de quoi il retourne, il saisit tout de suite le truc.
-
---Il flaire qu'il y a de la galette à récolter.
-
---Moi, d'ailleurs, je voulais voir comment finirait la campagne.
-
---Aussi, _lui_, il dit que nous allons doubler le pas pour arriver aux
-côtes de Padsahi, et que nous sauverons le petit homme en empêchant cet
-assassin de Bhuldoo de le livrer aux Dacoits, que nous sortirons tout
-d'un coup de quelque part pour voler à son secours, tout comme dans un
-mélo au théâtre royal de Victoria.
-
---Aussi nous partons à fond de train pour la montagne et voilà que nous
-brûlons le gazon comme un ouragan pour sauver cette chère existence.
-
---Que Bobs m'emporte, si Bhuldoo n'avait pas levé une véritable armée de
-Dacoits,--afin de faire la chose dans le grand style.
-
---Et nous courions, et ils couraient en se tordant de rire, si bien que
-nous arrivons aux côtes, et nous entendons des sons de détresse qui
-flottaient avec mélancolie sur l'air du soir.
-
-Ortheris devenait poète sous l'influence de la bière.
-
-Le duo reprit, sous la conduite de Mulvaney.
-
---Alors nous entendons Bhuldoo, le Dacoit, qui hélait le conducteur de
-la ekka.
-
---Un des jeunes diables abat son lakri sur le toit de la ekka, et Benira
-Trig, qui était dedans, se mit à hurler: «Au meurtre! A l'assassin!»
-
---Bhuldoo prend les rênes et mène à toute vitesse, comme un fou dans la
-direction des côtes, après avoir semé le conducteur de la ekka.
-
-L'homme s'approche alors de nous.
-
---Ce sahib est à moitié mort de terreur, qu'il dit. Dans quelle sale
-affaire m'avez-vous entraîné?
-
---Ça va bien, que nous disons, toi enlève ton poney d'ici et marche
-devant toi. C'est entendu que ce sahib aura été livré aux Dacoits et que
-nous volons à son secours.
-
---Alors, que fait le conducteur, des Dacoits? Quels Dacoits? En fait de
-Dacoits, je ne vois que ce vaurien de Bhuldoo.
-
---Qu'est-ce que tu nous racontes avec ton Bhuldoo, que nous disons.
-C'est un Pathan des montagnes, un des plus sauvages. Et il y en a bien
-huit avec lui, qui attaquent le sahib. Rappelez-vous que vous avez
-encore une roupie à gagner.
-
-Alors nous entendons crier; Ah, oh! ah, oh! ah, oh! et la ekka verse.
-
-L'eau clapote et Benira supplie Dieu de lui pardonner ses péchés,
-pendant que Bhuldoo et ses amis barbotent comme des petits Londoniens
-dans la Serpentine.
-
-Et les trois Mousquetaires se remirent simultanément à boire leur bière.
-
---Eh bien! demandai-je, qu'arriva-t-il ensuite?
-
---Ensuite? dit Mulvaney, en s'essuyant les lèvres. Est-ce que vous
-admettez que trois jeunes soldats ont été capables de laisser un des
-ornements de la Chambre des Lords se noyer et succomber sous les coups
-des Dacoits dans une montagne perdue?
-
-Nous nous formons en ligne, par quart de colonne, et nous descendons sur
-l'ennemi.
-
-Pendant cinq bonnes minutes, vous ne vous seriez pas entendu causer. On
-se prend aux cheveux et avec Benira et l'armée de Bhuldoo.
-
-Les bâtons sifflèrent autour de la ekka.
-
-Ortheris tambourinait avec les poings sur le toit de la ekka, et Learoyd
-hurlait:
-
---Attention, ils ont des couteaux!
-
-Quant à moi, je lançais des coups à droite, à gauche, et je dispersais
-le corps d'armée des Pathans.
-
-Sainte mère de Moïse! C'était pire qu'à Ahmid Kheyl et à Maiwund réunis.
-
-Au bout d'un moment, Bhuldoo et ses hommes prennent la fuite.
-
-Avez-vous jamais vu un vrai lord essayant de cacher sa noblesse sous un
-pied et demi de l'eau sale des collines? Eh bien! ça n'est pas plus
-brillant qu'une outre percée de porteur d'eau.
-
-Il fallut bien du temps pour prouver à mon ami Benira qu'il n'était pas
-éventré, et encore plus de temps pour tirer la ekka de là.
-
-Le conducteur reparut après la bataille en jurant qu'il avait aidé à
-repousser l'ennemi.
-
-Benira était malade de peur. Nous l'escortâmes au retour. On regagna
-très lentement le cantonnement, car cette alerte et le froid qu'il avait
-pris le pénétraient jusqu'aux os. Ça dégouttait. Gloire au saint patron
-du régiment, mais ça dégouttait jusque dans le dos du lord Benira Trig.
-
-Et alors Ortheris, crevant de fierté, reprit:
-
---Vous êtes mes généreux sauveurs, qu'il dit. Vous êtes l'honneur de
-l'armée anglaise, qu'il dit encore.
-
-Et en même temps il décrit l'innombrable armée de Dacoits qui avait
-fondu sur lui. Ils étaient au moins quarante ou cinquante; il était
-accablé par le nombre, qu'il dit, mais il ne perdit jamais sa présence
-d'esprit, jamais.
-
-Il donna au conducteur de la ekka cinq roupies pour le récompenser de
-son noble courage, et il dit qu'il penserait à nous dès qu'il aurait
-parlé au colonel, car nous faisions honneur au régiment. Ça c'est vrai.
-
---Et nous trois, dit Mulvaney, avec un sourire angélique, nous avons
-attiré l'attention toute particulière de Bob Bahadur, et plus d'une
-fois. Mais c'est un vraiment bon petit homme, Bob. Continue, Ortheris,
-mon garçon.
-
---Alors nous le laissons à la porte du colonel, encore bien malade, et
-nous, nous allons tout de suite à la caserne de la deuxième compagnie.
-
-Nous racontons que nous avons sauvé Benira d'une mort sanglante, et
-qu'il n'est guère probable qu'il y aura revue le jeudi.
-
-Environ dix minutes après, arrivent trois enveloppes, une pour chacun de
-nous.
-
-Grands Dieux! le vieux bêta ne nous envoyait-il pas à chacun un billet
-de cinq livres, ce qui fait soixante-quatre dibs, au bazar.
-
-Le jeudi, il était à l'hôpital pour se remettre de sa rencontre
-sanglante avec une bande de Pathans, et la deuxième compagnie se
-régalait par escouades à sa santé.
-
-Comme ça, il n'y eut pas de revue le jeudi.
-
-Mais le colonel, quand il entendit parler de notre vaillante conduite,
-se mit à dire:
-
---Je sais bien qu'il s'est passé quelque diablerie, quelque part, mais
-je ne peux pas vous fourrer dedans, vous trois.
-
---Et mon impression personnelle, dit Mulvaney dégringolant du comptoir
-après avoir retourné son verre, c'est que si on avait su la vérité, on
-ne nous aurait rien fait. Ç'aurait été trop d'aplomb d'abord, en face de
-la nature, puis en face des règlements, et enfin contre la volonté de
-Térence Mulvaney, de faire une revue un jeudi.
-
---Fort bien, mes enfants, dit Learoyd; mais, jeune homme, à quoi vont
-servir ces notes que vous avez prises?
-
---Laisse faire, dit Mulvaney. Vois-tu, le mois prochain, nous serons à
-bord du _Serapis_. Ce gentleman va nous donner une gloire immortelle...
-Mais il faut garder tout ça secret jusqu'à ce que nous ne soyons plus à
-la portée de mon petit ami Bob Bahadur.
-
-J'ai déféré au désir de Mulvaney.
-
-
-
-
-UN DESTRUCTEUR DE GERMES
-
- _Les petits dieux d'étain trouvent bien drôle de voir le Grand
- Jupiter sommeiller en hochant la tête. Mais les petits dieux
- d'étain commettent aussi leurs petites maladresses en se
- trompant sur l'instant où le Grand Jupiter se réveille._
-
-
-En règle générale, il n'y a que des inconvénients à se mêler des
-affaires d'État dans un pays où les gens sont grassement payés pour s'en
-occuper à votre place.
-
-Le récit suivant est une exception qui peut se justifier.
-
-Ainsi que vous le savez, tous les cinq ans nous passons un contrat avec
-un vice-roi nouveau, et chaque vice-roi importe, avec le reste de ses
-bagages, un secrétaire particulier qui peut être, ou ne pas être le
-véritable vice-roi; cela dépend du destin.
-
-Le Destin a les yeux fixés sur l'Empire indien parce qu'il est grand et
-incapable de se défendre.
-
-Il y avait autrefois un vice-roi qui amena avec lui un turbulent
-secrétaire particulier, homme dur avec des façons douces, et une passion
-morbide pour le travail.
-
-Le secrétaire se nommait Wonder, John Vennil Wonder.
-
-Le vice-roi n'avait pas de nom à lui,--rien qu'une enfilade de comtés,
-suivie des deux tiers des initiales de l'alphabet.
-
-Il disait confidentiellement qu'il était simplement la figure à la
-galvanoplastie placée au haut d'une administration en or, et il
-contemplait d'un air rêveur et amusé les tentatives que faisait Wonder
-pour attirer dans ses mains, des affaires qui étaient tout à fait en
-dehors de sa sphère d'action.
-
---Quand nous serons passés tous ensemble à l'état de chérubins, disait
-un jour Son Excellence, mon cher, mon bon ami Wonder se mettra à la tête
-d'une conspiration pour arracher une plume aux ailes de Gabriel, ou pour
-voler ses clefs à saint Pierre. _Alors_ je ferai un rapport sur lui.
-
-Mais, bien que le vice-roi ne fît rien pour entraver le zèle de Wonder,
-d'autres tenaient des propos fâcheux.
-
-Peut-être cela commença-t-il par les membres du Conseil; mais tout Simla
-fut d'accord «qu'il y avait dans ce régime-là trop de Wonder, et trop
-peu de vice-roi».
-
-Wonder mettait toujours en avant «Son Excellence», «Son Excellence avait
-fait ceci... Son Excellence avait dit cela... l'opinion de Son
-Excellence était que...» et ainsi de suite.
-
-Le vice-roi souriait, mais il ne s'en mêlait pas.
-
-Il disait que tant que ses vieux se chamailleraient avec son cher, son
-bon Wonder, on pourrait obtenir d'eux qu'ils laissassent en paix
-«l'éternel Orient».
-
---Aucun homme avisé n'a de système, disait le vice-roi. Un système,
-c'est une contribution levée sur les sots par l'imprévu. Je ne suis pas
-des premiers, quant au dernier, je n'y crois pas.
-
-Je ne vois pas très bien ce que cela signifie, à moins qu'il ne s'agisse
-d'une police d'assurances. Peut-être était-ce la tournure que prenait le
-vice-roi pour dire: «Restez couchés à terre.»
-
-En cette saison, arriva à Simla un de ces hommes à la tête fêlée qui
-n'ont qu'une idée.
-
-Ce sont ces gens-là qui mettent les choses en mouvement, mais ils ne
-sont pas d'un entretien agréable.
-
-Cet homme-là se nommait Mellish, et il avait passé quinze ans dans une
-propriété à lui, au Bas-Bengale, à étudier le choléra.
-
-Il soutenait que le choléra était un germe qui se propageait
-spontanément en traversant une atmosphère lourde et moite, et restait
-accroché aux branches des arbres comme un flocon de laine.
-
---On pouvait rendre ce germe stérile, disait-il, au moyen de la
-«toute-puissante fumigation de Mellish», poudre lourde, d'un violet
-tirant sur le noir, résultat de quinze ans de recherches, oui, monsieur.
-
-Les inventeurs ont tout à fait l'air d'appartenir à une caste.
-
-Ils causent très haut, particulièrement au sujet des camarillas des
-hommes qui ont un monopole. Ils frappent du poing sur la table, et ils
-colportent sur eux-mêmes des échantillons de leurs inventions.
-
-Mellish prétendait qu'il existait à Simla un trust de médecins ayant à
-sa tête le chirurgien en chef, lequel était, selon toute apparence, de
-connivence avec tous les aides d'hôpitaux de l'empire.
-
-Je ne me rappelle plus au juste comment il le démontrait, mais cela
-avait l'air «d'une infiltration sournoise dans les montagnes» et ce
-qu'il fallait à Mellish, c'était le témoignage impartial du vice-roi,
-«représentant de notre très gracieuse Majesté la Reine, monsieur».
-
-En conséquence, Mellish monta à Simla, avec quatre-vingts livres de sa
-drogue à fumigations dans sa malle pour parler au vice-roi, et lui
-démontrer les mérites de l'invention.
-
-Mais il était plus aisé de voir un vice-roi que de l'entretenir, à moins
-que vous n'eussiez la chance d'être un personnage aussi important que
-Mellishe, de Madras.
-
-C'était un homme de six mille roupies, si grand, que ses filles ne «se
-marièrent jamais». Elles «contractèrent des alliances».
-
-Lui-même, il n'était point payé; il recevait des émoluments, et ses
-voyages dans le pays étaient qualifiés d'«Excursions d'un Observateur».
-
-Son travail consistait à tenir éveillés les gens de Madras, au moyen
-d'une longue perche, comme on fait aller et venir les tanches dans une
-mare, et les gens étaient obligés de renoncer à leurs bonnes vieilles
-habitudes, en se disant d'une voix éteinte:
-
---C'est cela les Lumières et le Progrès! N'est-ce pas superbe?
-
-Alors ils votaient à Mellishe des statues et des guirlandes de jasmin,
-avec l'espoir d'être délivrés de lui.
-
-Mellishe monta à Simla, afin de «conférer avec le vice-roi».
-
-C'était là un de ses dadas.
-
-Tout ce que le vice-roi savait de lui, c'était que Mellishe était une de
-ces divinités d'ordre intermédiaire qui paraissent nécessaires au
-bien-être spirituel de ce Paradis des classes moyennes, et que selon
-toutes probabilités «il avait suggéré, organisé, fondé et doté tous les
-établissements publics de Madras».
-
-Cela prouve que Son Excellence, malgré ses tendances à rêver,
-connaissait par expérience les façons des gens aux six mille roupies...
-
-Le nom de Mellishe était E. Mellishe, et celui de Mellish s'écrivait E.
-S. Mellish.
-
-Tous deux étaient installés dans le même hôtel, et le Destin qui régit
-l'Empire indien, décida que Wonder ferait une faute d'orthographe en
-omettant l'_e_ final, que le chaprassi y mettrait du sien, et que le
-billet ainsi conçu:
-
- «Cher Monsieur Mellish,--_pouvez-vous ajourner vos autres invitations,
- et luncher avec nous, demain à deux heures? Son Excellence aura alors
- une heure à vous donner._»
-
-serait remis au Mellish de la poudre fumigatoire.
-
-Il faillit pleurer d'orgueil et de joie, et à l'heure convenue, il
-trotta dans la direction de Peterhoff, ayant dans une des poches de
-derrière de sa redingote un gros paquet de poudre fumigatoire.
-
-Il tenait l'occasion et il entendait en tirer tout le parti possible.
-
-Mellishe, de Madras, avait été si pompeux, si solennel au sujet de sa
-«Conférence», que Wonder avait arrangé un tiffin[17] en tête à tête, non
-point avec un aide de camp, non point avec Wonder, mais avec le
-vice-roi, qui exprimait d'un ton plaintif sa crainte de se voir seul en
-présence d'un autocrate démuselé, tel que l'était le grand Mellishe, de
-Madras.
-
- [17] Collation entre le déjeuner et le dîner.
-
-Mais le vice-roi ne fut point ennuyé par son hôte.
-
-Loin de là, il fut diverti.
-
-Mellish était nerveusement préoccupé d'en venir promptement à son
-procédé fumigatoire; il causa à tort et à travers au hasard pendant tout
-le repas, et Son Excellence l'invita à fumer.
-
-Le vice-roi fut enchanté de Mellish, parce que celui-ci ne lui parlait
-pas d'affaires du métier.
-
-Dès que les cigares furent allumés, Mellish causa comme un homme; il
-commença par sa théorie sur le choléra, détailla ses quinze années de
-«travaux scientifiques», les machinations de la «Coterie de Simla», la
-supériorité de sa poudre fumigatoire, pendant que le vice-roi
-l'observait, les yeux à demi clos, en se disant:
-
---Évidemment, il y a une erreur sur l'identité: ce n'est pas le
-véritable tigre annoncé, mais c'est un animal original.
-
-Mellish était si animé que ses cheveux se hérissaient et qu'il bégayait.
-
-Puis, il se mit à fouiller dans la poche de derrière de sa redingote, et
-avant que le vice-roi eût pu se douter de ce qui allait arriver, il
-avait jeté une grosse poignée de sa poudre dans le grand cendrier
-d'argent.
-
---Ju-jugez-en par vous-même, monsieur, disait Mellish, Vo-Votre
-Excellence en jugera par elle-même. Absolument infaillible, sur mon
-honneur!
-
-Il plongea le bout allumé de son cigare dans la poudre, qui se mit à
-fumer comme un volcan, en dégageant des tourbillons de vapeur grasse,
-salissante, d'une couleur de cuivre.
-
-En cinq secondes, la pièce fut remplie d'une odeur très piquante, très
-écoeurante, d'une atmosphère fétide qui vous prenait violemment à la
-gorge et vous la fermait comme une trappe.
-
-La poudre sifflait, pétillait, lançait des étincelles bleues et vertes.
-La fumée s'épaissit au point qu'on ne pouvait plus ni voir, ni respirer,
-ni ouvrir la bouche.
-
-Quant à Mellish, il y était habitué.
-
---Nitrate de strontiane, criait-il, baryte, os calciné, et cætera; mille
-pouces cubes de fumée par pouce cube de poudre. Pas un germe ne pourrait
-résister, pas un... Excellence!
-
-Mais Son Excellence avait pris la fuite, et toussait au pied de
-l'escalier, pendant que tout Peterhoff bourdonnait comme une ruche.
-
-Des lanciers rouges arrivèrent, et le chaprassi en chef, qui parle
-anglais, arriva, et il arriva aussi des porte-masses, et des dames
-descendirent par l'escalier en courant et criant: «Au feu!» Car la fumée
-s'insinuait dans toute la maison, filtrait à travers les fenêtres,
-s'enflait le long des vérandahs, se répandait en grosses vagues, en
-guirlandes par les jardins.
-
-Personne ne pouvait pénétrer dans la pièce où Mellish continua sa
-conférence sur son produit fumigatoire, jusqu'à ce que son infâme poudre
-eût été consumée.
-
-Alors un aide de camp, qui avait grand désir de la croix de Victoria, se
-précipita à travers les torrents de fumée et traîna Mellish dans le
-hall.
-
-Le vice-roi perdait l'équilibre, à force de rire. Il ne put qu'agiter
-faiblement ses mains du côté de Mellish, qui brandissait vers lui un
-nouveau paquet de poudre.
-
---Superbe! Superbe! sanglota Son Excellence. Pas un germe ne peut y
-résister, comme vous le faisiez remarquer avec raison. Je puis en jurer.
-Un résultat magnifique.
-
-Alors il se mit à rire jusqu'à ce que les larmes lui vinrent aux yeux,
-et Wonder, qui avait pris le vrai Mellishe, tout grondant, sur le Mail,
-fit son entrée et fut très choqué de cette scène.
-
-Mais le vice-roi fut charmé, parce qu'il comprit que Wonder serait
-bientôt obligé de partir.
-
-Le Mellish à la poudre fumigatoire fut aussi enchanté, parce qu'il était
-certain d'avoir écrasé «la Coterie médicale de Simla».
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Bien peu d'hommes savaient raconter une histoire comme Son Excellence,
-quand Elle s'en donnait la peine, et son récit sur «L'ami de mon cher,
-mon bon Wonder, l'homme à la poudre», fit le tour de Simla, et les gens
-frivoles tourmentèrent Wonder de leurs remarques.
-
-Mais Son Excellence conta la chose une fois de trop, de trop pour
-Wonder.
-
-Et c'était à dessein.
-
-Cela eut lieu lors d'une partie de campagne, à Seepee.
-
-Wonder était justement assis derrière le vice-roi.
-
---Et j'étais réellement persuadé, disait pour finir Son Excellence, que
-mon cher et bon Wonder avait payé un assassin pour se frayer la voie
-jusqu'au trône.
-
-Tout le monde rit, mais il y avait dans le ton de voix du vice-roi une
-légère et mystérieuse vibration, qui fut comprise de Wonder.
-
-Il s'aperçut que sa santé s'altérait.
-
-Le vice-roi lui permit de s'en aller et lui délivra un certificat
-magnifique pour qu'on l'utilisât chez les grands personnages, en
-Angleterre.
-
---Tout cela est arrivé par ma faute, dit Son Excellence, pendant
-plusieurs saisons de suite. Mon peu d'application avait dû choquer un
-homme aussi énergique.
-
-
-
-
-ENLEVÉ
-
- _Il y a un flux et un reflux dans les affaires des hommes, et
- cela, de quelque côté qu'on le prenne, est chose fâcheuse. Par
- là ils sont jetés sur des plages, sur des baies désertes, où
- nulle personne respectable ne se soucie de leur rendre visite;
- vous ne sauriez arrêter la marée, mais parfois, de temps à
- autre, il dépend de vous d'arrêter un aventurier étourdi qui,
- hum! ne vous sera guère reconnaissant de vos peines._
-
- (MORALITÉS, DE VIBART)
-
-
-Nous sommes une caste supérieure, une race éclairée, et le mariage entre
-enfants est chose révoltante.
-
-Il en résulte parfois de singulières conséquences.
-
-Néanmoins la manière de voir des Hindous, qui est identique à la manière
-de voir des gens du continent, identique à la manière de voir
-primitive,--et qui consiste à arranger des mariages sans avoir égard aux
-inclinations personnelles des conjoints,--cette manière de voir est
-juste.
-
-Qu'on y réfléchisse une minute, et l'on verra qu'il doit en être ainsi,
-à moins, naturellement, que vous ne croyiez aux «affinités».
-
-Et dans ce cas, vous ferez mieux de ne pas lire ce récit.
-
-Un homme qui n'a jamais été marié, un homme auquel on ne peut s'en
-rapporter pour choisir au premier coup d'oeil un cheval de valeur bien
-ordinaire, un homme dont la cervelle est échauffée et bouleversée par
-des visions de bonheur domestique, peut-il être abandonné à lui-même
-pour le choix d'une femme.
-
-Il a beau faire, il ne peut voir droit, penser droit, et tout cela se
-retrouve dans les imaginations d'une jeune fille.
-
-Mais quand ce sont des gens mûrs, mariés, prudents qui arrangent une
-union entre un jeune garçon et une fillette, ils le font d'une manière
-raisonnable, en tenant compte de l'avenir, et par la suite le jeune
-couple vit heureux.
-
-Chacun sait cela.
-
-Parlons sérieusement.
-
-Le gouvernement devrait établir un ministère matrimonial, pourvu d'un
-personnel capable, avec un jury de matrones, un juge de cour suprême, un
-chapelain-doyen, et un avertissement solennel, sous la forme d'un
-mariage d'inclination ayant mal tourné qui serait enchaîné aux arbres de
-la cour.
-
-Tous les mariages se feraient par l'intermédiaire de ce ministère, qui
-pourrait être subordonné à celui de l'éducation, et on y appliquerait la
-même pénalité que celle dont on est châtié quand on opère un changement
-de propriété sans un acte sur papier timbré.
-
-Mais le gouvernement se refuse à entendre aucun conseil; il prétend
-qu'il est trop occupé.
-
-Cela ne m'empêchera pas de consigner mon projet par écrit, et de
-mentionner l'exemple qui vient éclairer cette théorie.
-
-Il y avait une fois un bon jeune homme,--un fonctionnaire de premier
-ordre dans son ministère,--un homme qui avait un bel avenir, et dont le
-nom serait suivi de ces initiales: K. C. I. E.
-
-Tous ses supérieurs disaient du bien de lui, parce qu'il savait retenir
-sa langue et sa plume en temps opportun.
-
-Il y a, actuellement dans l'Inde, onze personnes seulement qui
-connaissent ce secret, et tous, un seul excepté, sont arrivés à de
-grands honneurs, et à d'énormes revenus.
-
-Ce bon jeune homme était tranquille et savait se dominer; il était bien
-trop vieux pour son âge.
-
-Et c'est une faute qui entraîne toujours avec elle son châtiment.
-
-Si un subalterne, ou le régisseur d'un planteur de thé; si l'un
-quelconque de ceux qui jouissent de la vie et n'ont pas le souci du
-lendemain, avaient fait ce qu'il essaya de faire, nul ne s'en serait
-inquiété. Mais la chute de Peythroppe,--du jeune Peythroppe, si
-estimable, si vertueux, si économe, si tranquille, si laborieux--causa
-un grand émoi dans cinq ministères.
-
-Voici comment cette chute se produisit.
-
-Il fit la rencontre d'une miss Castries--le nom était tout d'abord
-D'Castries, mais la famille avait supprimé le D', pour des raisons
-administratives, et devenu amoureux d'elle, il le fut avec plus
-d'énergie encore qu'il n'en mettait à sa besogne.
-
-Entendez-moi bien, il n'y avait pas moyen de dire l'ombre d'un mot
-contre miss Castries.
-
-Elle était bonne personne, très gracieuse. Elle avait ce teint que les
-naïfs, en Angleterre, appellent le teint espagnol, avec une épaisse
-chevelure d'un noir bleu, descendant très bas sur le front, pour former
-comme une pointe de veuve, de grands yeux de nuance violette, sous des
-sourcils aussi noirs et aussi droits que les encadrements qu'on voit en
-marge sur le numéro exceptionnel de la _Gazette_, quand meurt un
-personnage important.
-
-Mais... Mais... Mais.
-
-Bref, c'était une jeune fille très douce et très pieuse, mais pour bien
-des raisons, elle était «impossible».
-
-C'était comme cela.
-
-Toutes les bonnes mamans savent ce que veut dire «impossible».
-
-Il était évidemment absurde que Peythroppe l'épousât.
-
-Pourquoi?
-
-Pour le savoir aussi sûr que si la chose eût été imprimée, il suffisait
-d'avoir vu le petit croissant opalin que miss Castries avait à la racine
-de ses ongles.
-
-En outre, épouser miss Castries équivalait à épouser un grand nombre
-d'autres Castries.--Le lieutenant honoraire Castries, son papa, mistress
-Eulalie Castries, sa maman, et toutes les ramifications de la famille
-Castries, ayant des revenus qui allaient de 175 à 470 roupies par mois,
-et qui avaient, elles aussi, des femmes et des parents.
-
-Il en eût moins coûté à Peythroppe de cravacher un commissaire avec un
-fouet à chiens, ou d'avoir brûlé les papiers d'un bureau de
-sous-commissaire, que de contracter une alliance avec les Castries.
-
-Cela eût pesé moins lourd sur son avenir,--même sous un gouvernement qui
-jamais n'oublie, et _jamais_ ne pardonne.
-
-Tout le monde, excepté Peythroppe, voyait cela.
-
-Il allait épouser miss Castries,--oui, il allait le faire, étant majeur,
-pourvu d'un bon revenu, et malheur à la famille qui refuserait ensuite
-de recevoir mistress Virginie Saulez Peythroppe avec tous les égards dûs
-au rang de son mari.
-
-Tel était l'ultimatum de Peythroppe, et tout ce qu'on lui représentait à
-ce sujet le mettait en fureur.
-
-Ces folies soudaines s'attaquent surtout aux gens les plus posés.
-
-Il s'en produisit un cas une fois... mais je vous conterai cela plus
-tard.
-
-On ne saurait expliquer cette manie qu'en recourant à une théorie
-diamétralement opposée à celle qu'on professe dans l'endroit où se font
-les mariages.
-
-Peythroppe mettait de la rage à vouloir s'attacher au cou une meule de
-moulin, au début de sa carrière, et aucun raisonnement n'avait de prise
-sur lui.
-
-Il s'était mis en tête qu'il épouserait miss Castries, et c'était une
-affaire qui ne regardait que lui.
-
-Il vous serait fort obligé, si vous gardiez vos conseils pour vous.
-
-Quand un homme est dans cet état, les paroles ne servent qu'à le rendre
-plus obstiné dans son projet.
-
-Naturellement, il ne saurait voir que le mariage, dans ces pays
-lointains, est une affaire du gouvernement et non point une affaire
-individuelle.
-
-Vous rappelez-vous mistress Hauksbee, la femme la plus extraordinaire
-qu'il y ait dans l'Inde?
-
-C'est elle qui sauva Pluffles de mistress Reiver, qui fit avoir à
-Tarrion sa nomination au ministère des affaires étrangères, et qui fut
-battue en rase campagne par mistress Cusack-Bremmil.
-
-Elle entendit parler de l'état lamentable où se trouvait Peythroppe, et
-son cerveau conçut aussitôt le plan qui le sauva.
-
-Elle avait la sagesse du serpent, la logique serrée de l'homme,
-l'intrépidité inconsciente de l'enfant, et la triple intuition de la
-femme.
-
-Jamais, non jamais, tant qu'un tonga cahotera sur les pentes ardues de
-Solon, tant que des couples iront en partie équestre, de l'autre côté de
-la Côte d'Été, il n'y aura jamais de génie comparable à celui de
-mistress Hauksbee.
-
-Elle assista à la consultation qui eut lieu entre trois hommes sur le
-cas de Peythroppe, et elle se dressa, passant sur ses lèvres la mèche de
-sa cravache, et elle parla...
-
-Trois semaines plus tard, Peythroppe dînait avec les trois hommes quand
-on apporta la _Gazette de l'Inde_.
-
-Peythroppe fut tout surpris d'y lire qu'on lui accordait un mois de
-congé.
-
-Ne me demandez pas comment cela avait été arrangé.
-
-Je suis fermement convaincu que si mistress Hauksbee le lui commandait,
-toute l'administration de l'Inde marcherait sur les mains.
-
-Les trois hommes avaient aussi chacun un mois de congé.
-
-Peythroppe mit la _Gazette_ dans un coin, et dit de gros mots.
-
-Alors on entendit monter de la clôture, le «pad-pad» assourdi que font
-les chameaux en marchant, «ces chameaux de voleurs» de la race Bikaneer,
-qui ne geint et ne hurle pas quand elle se couche et se relève.
-
-Après cela, je ne sais ce qui arriva.
-
-Une seule chose est certaine; c'est que Peythroppe disparut,--qu'il
-s'évanouit comme de la fumée,--et que la chaise longue avec des appuis
-pour les pieds, qui se trouvait chez les trois hommes, fut brisée en
-morceaux.
-
-En même temps un lit disparut d'une des chambres à coucher.
-
-Mistress Hauksbee dit que M. Peythroppe était allé chasser avec les
-trois hommes dans le Radjputana.
-
-Nous fûmes donc forcés de la croire.
-
-A la fin du mois, on vit dans la _Gazette_ que le congé de Peythroppe
-était prolongé de vingt jours, mais il y eut de la colère et des
-lamentations chez les Castries.
-
-Le jour du mariage avait été fixé, mais le futur ne revint jamais.
-
-Les D'Silvas, les Pereiras, les Ducketts élevèrent la voix et raillèrent
-le lieutenant honoraire Castries de s'être laissé berner de la manière
-la plus basse.
-
-Mistress Hauksbee alla au mariage et fut fort étonnée de voir que
-Peythroppe ne reparaissait pas.
-
-Au bout de sept semaines, Peythroppe et les trois hommes revinrent du
-Radjputana.
-
-Peythroppe était endurci, raffermi, assez blanc, et plus maître que
-jamais de lui-même.
-
-Un des trois hommes avait sur le nez une coupure, produite par le recul
-d'un fusil.
-
-Les fusils de douze ont un recul assez curieux.
-
-Alors le lieutenant honoraire Castries se présenta, assoiffé du sang de
-son perfide gendre, qui n'avait pas voulu l'être.
-
-Il tint des propos--des propos vulgaires «impossibles»--où perçait
-l'être sans éducation, sorti des rangs, et devenu un _honoraire_.
-
-Je m'imagine qu'alors les yeux de Peythroppe se dessillèrent.
-
-Quoi qu'il en soit, il garda son calme jusqu'à la fin, et dit alors
-quelques mots d'un ton bref.
-
-Le lieutenant honoraire Castries ne cherchait qu'un «clou» pour
-accrocher son parti de mourir ou d'intenter un procès pour rupture de
-promesse.
-
-Miss Castries était une excellente fille. Elle déclara qu'elle ne
-voulait point d'un procès pour rupture d'engagement.
-
-Elle dit que si elle n'était point une dame, elle était assez civilisée
-pour savoir que les dames gardaient le secret de leur coeur brisé, et
-comme elle gouvernait ses parents, la chose n'eut pas de suites.
-
-Plus tard, elle épousa un personnage très honorable et très distingué.
-
-Il voyageait pour le compte d'une entreprenante maison de Calcutta, et
-il avait tout ce qu'il faut pour faire le meilleur des maris.
-
-En conséquence, Peythroppe rentra dans son état d'esprit ordinaire. Il
-travailla beaucoup et fut estimé de tous ceux qui le connaissaient.
-
-Un de ces jours, il se mariera, mais il épousera une charmante jeune
-fille blanche et rose, qui se trouvera sur la liste des personnes qu'on
-invite au palais du gouvernement, qui aura un peu d'argent et quelques
-parents influents, ainsi que doit faire tout homme prudent.
-
-Et jamais de sa vie il ne lui racontera ce qui s'est passé pendant sa
-partie de chasse de sept semaines dans le Radjputana.
-
-Mais songez donc à ce qu'il a fallu de peines et de dépenses,--car la
-location d'un chameau coûte cher, et ces animaux de la race Bikaneer
-mangeaient comme des hommes; et tout cela aurait été économisé s'il
-avait existé un ministère des mariages, bien dirigé, sous le contrôle du
-directeur de l'instruction publique, mais correspondant directement avec
-le vice-roi.
-
-
-
-
-L'ARRESTATION DU LIEUTENANT LÉTOURDI
-
- _--J'ai oublié le mot de passe, qu'il dit._
-
- _--Ah! vraiment, vous avez oublié? Il a oublié, que je dis._
-
- _--Mais je suis le colonel, qu'il fait._
-
- _--Oh vous l'êtes, n'est-ce pas? que je fais. Colonel ou pas
- colonel, vous allez attendre ici jusqu'à ce qu'on me relève et
- que le sergent fasse son rapport sur votre vieille laide
- bobine._
-
- * * * * *
-
- _Eh bien! sur mon âme, c'était le colonel en personne. Mais à
- cette époque-là, je n'étais qu'une recrue._
-
- (AUTOBIOGRAPHIE INÉDITE DU SIMPLE SOLDAT ORTHERIS)
-
-
-S'il était une chose dont Létourdi tirât vanité plus que de toute autre,
-c'était d'avoir l'air d'un officier et d'un gentleman. Il disait que
-c'était par respect pour le service qu'il mettait tant de soin à sa
-toilette, mais ceux qui le connaissaient le mieux disaient que c'était
-seulement parce qu'il était vain de sa personne.
-
-Il n'y avait rien de mauvais chez Létourdi,--pas une once. Il
-reconnaissait un cheval, quand il en voyait un, et il pouvait faire
-quelque chose de plus que de bien se tenir en selle.
-
-Il jouait franc jeu au billard, et c'était un partenaire digne de
-confiance au whist.
-
-Tout le monde avait de l'affection pour lui, et jamais nul n'aurait cru,
-même en rêve, qu'un jour on le verrait sur une plate-forme, les menottes
-aux mains, comme déserteur.
-
-Et pourtant cette triste chose arriva.
-
-Il revenait de Dalhousie à la fin de son congé, et descendait la route à
-cheval.
-
-Il avait profité de son congé jusqu'à la dernière minute, et il était
-extrêmement pressé de retourner à son poste.
-
-Il faisait très chaud à Dalhousie, et sachant ce qui l'attendait là-bas,
-il avait pris un uniforme complet en khaki, tout neuf, très ajusté,
-d'une délicate couleur olive; une cravate bleue à reflets changeants, un
-col blanc, et un casque _solah_ blanc comme la neige.
-
-Il se faisait un point d'honneur d'avoir l'air bien habillé, même quand
-il courait la poste.
-
-Et il avait l'air bien habillé; il était si préoccupé de sa tournure,
-qu'avant son départ il avait oublié de prendre autre chose qu'un peu de
-menue monnaie. Il avait laissé tous ses billets de banque à l'hôtel.
-
-Ses domestiques étaient partis en avant sur la route, pour être prêts à
-le recevoir, à Pathankote, avec un nouveau complet.
-
-C'est là ce qu'il appelait voyager avec un petit train.
-
-Il était fier de son talent d'organisateur, de ce que nous appelons
-_bundobust_.
-
-A vingt-deux milles de Dalhousie, il commença à pleuvoir.
-
-Ce n'était pas un simple orage de montagne, mais un vrai déluge d'eau
-tiède, comme dans les pays à moussons.
-
-Létourdi poussa en avant, en regrettant de n'avoir pas pris un
-parapluie.
-
-La poussière des routes devint de la fange, et le poney s'embourba
-sérieusement; il en fut de même pour les guêtres de khaki, que portait
-Létourdi, mais il tint bon, et fit de son mieux pour s'imaginer que la
-fraîcheur était agréable.
-
-Le poney qui lui échut ensuite était vicieux au départ, et comme la
-pluie rendait les mains de Létourdi glissantes, l'animal réussit à se
-débarrasser de lui à un tournant.
-
-Létourdi lui fit la chasse, le rattrapa et se remit en route d'un bon
-train.
-
-L'averse n'avait point fait bon effet sur ses habits ni sur son humeur,
-et il avait perdu un éperon. Il ne laissa pas l'autre inactif.
-
-A ce moment l'étape était finie; le poney avait pris autant d'exercice
-qu'il lui en fallait, et malgré la pluie, Létourdi suait abondamment.
-
-A la fin d'une autre fâcheuse demi-heure, Létourdi crut voir l'univers
-entier se dissoudre devant ses yeux en une pulpe visqueuse.
-
-La pluie avait transformé le haut de son vaste casque blanc _solah_, en
-une pâte mal odorante, et il s'était refermé sur sa tête, comme un
-champignon à demi ouvert. La doublure verte commençait aussi à se
-décoller.
-
-Létourdi ne dit rien, qui mérite d'être rapporté ici.
-
-Il arracha ou remonta tout le rebord qui lui retombait sur les yeux, et
-poursuivit sa route pénible.
-
-Le derrière de son casque lui battait dans le cou; les deux côtés
-adhéraient à ses oreilles, mais le ruban de cuir, et la doublure verte
-continuaient à maintenir tant bien que mal tous les morceaux, de sorte
-que le chapeau, tout en flottant, ne s'était pas tout à fait fondu.
-
-Bientôt la pâte et l'étoffe verte formèrent une sorte de moisissure
-visqueuse qui se répandit sur Létourdi dans plusieurs directions, soit
-sur son dos, soit sur sa poitrine, à son choix.
-
-La teinture de khaki s'épancha aussi,--c'était vraiment une teinture de
-bien mauvaise qualité, de sorte qu'il était partiellement peint en brun,
-avec des plaques violettes, des contours couleur d'ocre, des bandes d'un
-rouge de rouille, avec des parties presque blanches, suivant la nature
-et les particularités de la teinture.
-
-Lorsqu'il tira son mouchoir pour essuyer sa figure, la couleur verte de
-la doublure, et la couleur pourpre qui avait filtré de sa cravate jusque
-dans son cou, se mêlèrent; le résultat fut étonnant.
-
-Aux environs de Dhar, la pluie cessa. Le soleil de la soirée se montra
-et le sécha un peu, mais en même temps il fixa les couleurs.
-
-A trois milles de Pathankote le dernier poney se mit à boiter sans
-remède, et Létourdi fut forcé d'aller à pied. Il poussa jusque dans
-Pathankote pour y trouver ses domestiques.
-
-Il ne se doutait pas alors que son _khitmatgar_ s'était arrêté au bord
-de la route pour boire, et reparaîtrait le lendemain en disant qu'il
-s'était fait une entorse.
-
-Quand il fut entré à Pathankote, il ne put trouver ses domestiques. Il
-avait ses bottines raidies et couvertes par la boue, et celle-ci
-s'étalait sur une grande partie de son vêtement.
-
-La cravate bleue avait déteint autant que le khaki.
-
-Aussi l'enleva-t-il avec le col pour les jeter.
-
-Alors il dit quelques mots qui s'appliquaient aux domestiques en
-général, et tâcha de trouver un endroit où se mettre.
-
-Il paya huit annas pour un verre de quelque chose, et s'aperçut à cet
-instant qu'il lui restait six annas dans la poche, c'est-à-dire qu'en sa
-situation, il était seul au monde avec six annas.
-
-Il alla trouver le chef de gare pour tâcher d'obtenir un billet de
-première classe pour Khasa, où il était en garnison.
-
-L'employé de la distribution dit un mot au chef de gare; le chef de gare
-dit un mot à l'employé du télégraphe, et tous trois le regardèrent avec
-curiosité.
-
-Il le prièrent d'attendre une demi-heure, pendant qu'ils consulteraient
-l'autorité à Umritsar.
-
-Il attendit donc, et ce furent quatre constables qui vinrent et se
-groupèrent d'une façon pittoresque autour de lui.
-
-Et au moment même où il allait leur dire de s'en aller, le chef de gare
-lui dit qu'il donnerait un billet pour Umritsar, au _sahib_, si le sahib
-voulait bien entrer dans le bureau de l'enregistrement.
-
-Létourdi y entra donc, et la première chose qu'il vit c'est qu'il avait
-un constable attaché à chaque bras et à chaque jambe, et que le chef de
-gare essayait de lui mettre sur la tête un sac à dépêches.
-
-Il en résulta une mêlée assez réussie dans le bureau d'enregistrement,
-où Létourdi se fit une forte entaille au-dessus de l'oeil, en tombant
-contre une table. Mais ces constables vinrent à bout de lui, et le chef
-de gare lui mit les menottes solidement.
-
-Dès qu'il fut coiffé du sac à dépêches, il se mit à sacrer ce qu'il
-pensait, et le constable-chef dit:
-
---Sans aucun doute, c'est le soldat anglais que nous cherchions.
-Entendez-vous les gros mots?
-
-Alors Létourdi demanda au chef de gare ce que signifiait un traitement
-pareil, un traitement aussi indigne.
-
-Le chef de gare lui répondit qu'il était le soldat John Binkle du ***me
-régiment, cinq pieds neuf pouces, cheveux blonds, yeux gris, tenue en
-désordre et pas de signes extérieurs, qui avait déserté quinze jours
-auparavant.
-
-Létourdi se mit à donner de longues explications; mais plus il en
-donnait, moins le chef de gare le croyait.
-
-Il répondait que jamais lieutenant n'avait eu l'air aussi bandit que
-Létourdi, et qu'il avait pour instruction d'expédier son prisonnier sous
-bonne garde à Umritsar.
-
-Létourdi souffrait de l'humidité, était fort mal à son aise. Les termes
-dont il se servit ne sont pas de nature à être publiés, même sous forme
-expurgée.
-
-Les quatre constables le mirent dans un compartiment de troisième
-classe, et il passa ses vingt-quatre heures de trajet à les injurier
-avec autant de volubilité que le lui permettait sa connaissance du
-langage courant.
-
-A Umritsar, on fit de lui un paquet bien ficelé qu'on déposa sur une
-plate-forme, grâce aux bras d'un caporal et de deux hommes du ***me
-régiment.
-
-Létourdi se redressa et tâcha de se tirer d'affaire en prenant un air
-supérieur.
-
-Il n'avait guère l'air supérieur, avec ses menottes, quatre constables
-derrière lui, et le sang de sa coupure qui s'était coagulé sur sa joue
-gauche.
-
-Le caporal n'avait pas non plus l'air de plaisanter.
-
-Létourdi alla bien jusqu'à ces mots: «Les amis, c'est une méprise des
-plus absurdes», mais arrivé là, le caporal lui enjoignit de «fermer ça»
-et de marcher.
-
-Létourdi n'avait aucune disposition à marcher; il demanda à s'arrêter, à
-s'expliquer.
-
-Il s'expliquait fort bien, en effet, quand le caporal y coupa court en
-disant:
-
---Vous, un officier! Ce sont des gens de votre espèce qui déshonorent
-les gens comme _nous_. En voilà un officier! il est beau, l'officier! Je
-le connais votre régiment. La marche des Canailles, voilà le pas
-accéléré qui vous a amené ici. Vous êtes une honte pour l'armée!»
-
-Létourdi se calma, et voulut recommencer ses explications depuis le
-point de départ.
-
-Alors on le ramena sous la pluie jusqu'à la cantine, et on lui
-recommanda de ne pas faire l'imbécile.
-
-Les hommes devaient le conduire de là au fort Govingdhar, et la conduite
-en question, n'était guère plus solennelle que la Marche de la
-Grenouille.
-
-Létourdi faillit devenir fou de rage, de froid, du malentendu, des
-menottes et du mal de tête que lui causait sa coupure au front.
-
-Il se mit donc en devoir de dire tout ce qu'il avait dans l'esprit.
-
-Quand il eut tout dit jusqu'au dernier mot, et qu'il eut la gorge sèche,
-un des hommes s'expliqua:
-
---J'ai bien entendu des vagabonds derrière les barreaux du violon, faire
-des poses et jacasser, mais je n'en ai jamais entendu un qui fut de la
-force de cet _officier_.
-
-Ils ne s'en fâchaient point; ils avaient plutôt de l'admiration pour
-lui.
-
-Ils prirent quelques verres de bière à la cantine, et en offrirent à
-Létourdi, parce qu'il avait juré d'une façon étonnante.
-
-Ils lui demandèrent de lui raconter tout ce que le soldat John Binkle
-avait fait, depuis qu'il avait pris la clef des champs, et cela irrita
-Létourdi, encore plus que tout le reste.
-
-S'il avait conservé quelque présence d'esprit, il se serait tenu
-tranquille jusqu'à l'arrivée d'un officier, mais il tenta de s'enfuir.
-
-Or, un coup de la crosse d'un Martini qu'on reçoit à la chute des reins
-vous fait grand mal et du khaki moisi, détrempé par la pluie se déchire
-facilement, quand deux hommes vous secouent par le collet.
-
-Létourdi se releva, éprouvant grand mal au coeur, et un fort vertige,
-avec sa chemise déchirée sur sa poitrine, et presque sur toute la
-longueur de son dos.
-
-Il céda à la fortune, au moment même où le train descendant de Lahore
-arriva amenant un de ses majors.
-
-Voici _in extenso_ la déposition du major:
-
-«Il y avait un bruit de lutte dans la salle du buffet de la seconde
-classe; j'y suis entré, et j'ai vu le plus affreux vagabond que j'aie
-jamais rencontré.
-
-«Ses bottines et ses guêtres étaient couvertes de boue et de taches de
-bière.
-
-«Il avait sur la tête une sorte de tas de fumier d'un blanc sale, qui
-pendait en lambeaux sur ses épaules fortement égratignées.
-
-«Il était à moitié couvert d'une chemise presque fendue en deux
-morceaux, et il demandait à la garde de regarder le nom, qui était
-marqué sur le pan.
-
-«Comme il avait tiré sa chemise par-dessus sa tête, je ne pus tout
-d'abord voir qui il était, mais je m'imaginai que c'était un soldat qui
-était dans le premier cas de désertion, d'après les jurons qu'il lançait
-en se débattant dans ses guenilles.
-
-«Quand il se fut retourné, et que j'eus tenu compte d'une bosse aussi
-grosse qu'un pain au jambon, qu'il avait au-dessus d'un oeil, de
-quelques plaques vertes de peinture de guerre qu'il avait sur la figure,
-et des quelques raies violettes qui lui zébraient les épaules, je vis
-que c'était Létourdi.
-
-«Il fut très heureux de me voir, ajoutait le major, et il me déclara
-qu'il espérait que je ne soufflerais mot de l'affaire au mess.
-
-«Je n'en ai rien dit, mais vous pouvez le faire, si cela vous plaît,
-maintenant que Létourdi est retourné au pays.»
-
-Létourdi passa une grande partie de cet été à faire des démarches pour
-qu'on traduisît en cour martiale le caporal et les deux soldats pour
-avoir arrêté «un officier et un gentleman».
-
-Naturellement, ils étaient navrés de leur erreur.
-
-Mais l'histoire se fit jour jusqu'à la cantine du régiment, et de là
-elle fit le tour de la province.
-
-
-
-
-DANS LA MAISON DE SUDDHOO
-
- _Éloignez-vous à un jet de pierre sur la droite et sur la gauche
- de cette route bien entretenue où nous marchons et aussitôt
- l'univers prend un aspect farouche, étrange. Churel et goule, et
- djinn et esprit nous tiendront compagnie cette nuit, car nous
- voici arrivés au plus vieux des pays, à celui que parcourent en
- liberté les puissances des ténèbres._
-
- (DU CRÉPUSCULE DU SOIR AU CRÉPUSCULE DU MATIN)
-
-
-La maison de Suddhoo, tout près de la porte de Taksali, a un étage, avec
-quatre fenêtres en vieux bois brun sculpté, et un toit plat.
-
-Vous pouvez la reconnaître à cinq annonces rouges imprimées à la main et
-disposées comme le cinq de carreau sur le badigeon, entre les fenêtres
-du haut.
-
-Bhagwan-Dass l'épicier et un homme qui, dit-il, gagne sa vie à graver
-des cachets, habitent au rez-de-chaussée, avec leur bande d'épouses, de
-domestiques, d'amis et de familiers.
-
-Les deux chambres d'en haut étaient ordinairement occupées par Janoo et
-Azizun, ainsi que par un petit terrier noir et tan, qui avait été volé à
-un Anglais et donné à Janoo par un soldat.
-
-Aujourd'hui il ne reste plus que Janoo dans les chambres d'en haut.
-
-Suddhoo couche généralement sur le toit, à moins qu'il ne dorme dans la
-rue, mais, dans la saison froide, il va d'habitude à Peshawar rendre
-visite à son fils qui vend des curiosités près de la porte d'Edwardes;
-et alors il dort sous un vrai toit de terre.
-
-Suddhoo est mon grand ami, parce que son cousin a un fils qui, grâce à
-ma recommandation, a obtenu un emploi de messager en chef dans une
-grosse maison de la localité.
-
-Suddhoo dit que Dieu fera de moi un de ces jours, un
-lieutenant-gouverneur, et j'ose croire que sa prédiction se réalisera.
-
-Il est très, très vieux; il a les cheveux blancs; si peu de dents que ce
-n'est pas la peine d'en parler.
-
-Il a survécu à son intelligence; il a survécu en somme à toutes ces
-choses, excepté à son affection pour son fils de Peshawar.
-
-Janoo et Azizun sont des Kashmiriennes, honnêtes dames de la cité. Leur
-profession était fort ancienne, et plus ou moins honorable; mais Azizun
-a depuis épousé un étudiant en médecine du Nord-Ouest. Elle s'est rangée
-et elle mène aujourd'hui une vie des plus convenables, quelque part aux
-environs de Bareilly.
-
-Bhagwan-Dass est un usurier et un faussaire.
-
-Quant à l'homme qui prétend gagner sa vie à graver des cachets, il se
-donne pour très pauvre.
-
-Maintenant vous en savez autant qu'il est nécessaire sur les quatre
-principaux habitants de la maison de Suddhoo.
-
-Naturellement il y a encore moi, mais je ne joue que le rôle du choeur
-qui vient au dernier moment donner l'explication des événements.
-
-De sorte que je ne compte pas.
-
-Suddhoo n'était pas malin.
-
-L'homme qui se donnait pour un graveur de cachets était le plus malin de
-tous ces gens-là,--excepté Janoo.
-
-Quant à Bhagwan-Dass, il ne savait que mentir.
-
-Janoo avait en outre la beauté, mais cela c'était son affaire.
-
-Le fils que Suddhoo avait à Peshawar fut atteint de pleurésie, et le
-vieux Suddhoo conçut de l'inquiétude.
-
-Le graveur de cachets apprit l'anxiété de Suddhoo, et se résolut à la
-monnayer.
-
-Il était en avance sur son temps. Il s'arrangea avec un compère de
-Peshawar pour se faire télégraphier jour par jour l'état de santé du
-fils.
-
-Et c'est ici que l'histoire commence.
-
-Un soir, le cousin de Suddhoo m'informa que Suddhoo désirait me voir,
-qu'il était trop vieux et trop faible pour venir lui-même, et que si
-j'allais lui rendre visite, je ferais à la maison de Suddhoo un honneur
-éternel.
-
-J'y allai, mais je pense que vu la grande distance où était alors
-Suddhoo, qu'il aurait bien pu envoyer un autre véhicule qu'une ekka qui
-cahotait terriblement, quand il s'agissait d'amener un futur
-lieutenant-gouverneur, par une soirée de brouillard en avril.
-
-L'ekka ne courait pas très vite.
-
-Il était nuit noire quand nous nous trouvâmes devant l'entrée de la
-tombe de Runjet Singh, près de la porte principale du fort.
-
-Là on trouva Suddhoo.
-
-Il dit qu'à en juger par ma condescendance, il était absolument certain
-que je deviendrais lieutenant-général, avant que mes cheveux eussent
-cessé d'être noirs.
-
-Puis nous causâmes du temps qu'il faisait, de ma santé, des récoltes de
-blé, pendant un quart d'heure, dans le Hazuri Bagh, sous les étoiles.
-
-A la fin, Suddhoo se décida à aborder le sujet.
-
-Il dit que Janoo l'avait informé que le _Sirkar_ avait lancé un ordre
-interdisant la magie, parce qu'on craignait que la magie n'en arrivât
-tôt ou tard à faire périr l'Impératrice des Indes.
-
-Je n'étais pas au courant de la législation sur ce sujet, mais je
-m'imaginai qu'il allait advenir quelque chose d'intéressant.
-
-Je hasardai donc que la magie, loin d'être blâmée par le gouvernement,
-était hautement recommandée par lui.
-
-Les fonctionnaires les plus élevés de l'État la pratiquaient.
-
-Si l'exposé financier n'est pas de la magie, je ne sais pas ce que
-c'est.
-
-Alors pour l'encourager dans ses confidences, je lui dis que s'il se
-tramait quelque _jadoo_, je n'hésiterais aucunement à y donner mon appui
-et ma sanction, pourvu que ce fût du _jadoo_ pur, de la magie blanche,
-et non pas du _jadoo_ impur, qui fait périr les gens.
-
-Il fallut longtemps pour faire avouer à Suddhoo que c'était précisément
-là le motif pour lequel il m'avait fait venir.
-
-Alors il me dit, par saccades, et d'une voix tremblante que le
-soi-disant graveur de cachets était un sorcier de l'espèce la plus pure;
-que chaque jour il donnait à Suddhoo des nouvelles de son fils, le
-malade de Peshawar, plus vite que l'éclair ne volait, et que ces
-nouvelles étaient toujours confirmées par les lettres.
-
-Il me dit de plus que le sorcier avait appris à Suddhoo qu'un grand
-danger menaçait son fils, danger qui pouvait être écarté par du _jadoo_
-pur, et naturellement par une grosse somme d'argent.
-
-Je commençais à entrevoir exactement ce qui se passait, et je dis à
-Suddhoo que moi aussi je me connaissais un peu en _jadoo_ à la façon
-occidentale, et que j'irais chez lui pour veiller à ce que tout se
-passât décemment et avec ordre.
-
-Nous partîmes ensemble.
-
-En route, Suddhoo me dit qu'il avait déjà payé au graveur de sceaux
-entre cent cinquante et deux cents roupies, et que le _jadoo_ de cette
-nuit-ci lui en coûterait deux cents de plus.
-
---C'était à bon compte, disait-il, vu le danger que courait son fils,
-mais je ne crois pas que ce fût son véritable avis.
-
-Toutes les lumières étaient voilées sur la façade de la maison, quand
-nous arrivâmes.
-
-J'entendais fort bien des bruits terribles qui partaient de derrière la
-boutique qu'occupait sur la rue le graveur de sceaux.
-
-On eût dit un homme occupé à rendre l'âme à force de geindre.
-
-Suddhoo frissonnait de la tête aux pieds, et pendant que nous montions à
-tâtons l'escalier, il me dit que le _jadoo_ était déjà commencé.
-
-Janoo et Azizun nous reçurent du haut des marches et nous dirent que les
-opérations du _jadoo_ avaient lieu dans leur chambre, parce qu'il y
-avait plus de place.
-
-Janoo est une dame d'un esprit frondeur.
-
-Elle dit à demi-voix que le _jadoo_ était une invention pour soutirer de
-l'argent à Suddhoo, et que le graveur de sceaux serait logé, après sa
-mort, dans un endroit où il ferait chaud.
-
-Suddhoo était sur le point de pleurer de crainte et de vieillesse.
-
-Il ne cessait d'aller et venir dans la chambre à demi éclairée, de
-répéter à chaque instant le nom de son fils, et de demander à Azizun, si
-le graveur de sceaux ne pourrait pas faire un rabais quand il avait
-affaire à son propriétaire.
-
-Janoo m'attira dans l'ombre du coin où étaient les fenêtres sculptées de
-la tourelle d'angle.
-
-Les lames des persiennes étaient remontées, la chambre n'était éclairée
-que par une toute petite lampe à huile, et en me tenant immobile je ne
-courais pas risque d'être vu.
-
-Bientôt les gémissements cessèrent au rez-de-chaussée, et nous
-entendîmes des pas qui montaient les marches.
-
-C'était le graveur de sceaux.
-
-Il s'arrêta devant le seuil, pendant que le terrier aboyait, et
-qu'Azizun défaisait la chaîne; il dit à Suddhoo d'éteindre la lampe.
-
-Il en résulta que la chambre fut plongée dans des ténèbres noires comme
-du jais, où on distinguait tout juste la lueur rouge des deux
-_hukas_[18] de Janoo et d'Azizun.
-
- [18] Pipes à tuyaux souples.
-
-Le graveur de cachets entra, et j'entendis Suddhoo se jeter à terre en
-gémissant.
-
-Azizun retenait son souffle, et Janoo s'appuyait sur un des lits, en
-frissonnant.
-
-On entendit un tintement de métal, et on vit s'élever du sol une pâle
-flamme d'un bleu verdâtre.
-
-On y voyait juste assez pour apercevoir Azizun blottie dans un coin de
-la pièce, avec le terrier entre ses genoux; et Janoo les mains jointes,
-penchée en avant, tout en étant assise sur le lit, et Suddhoo, la face
-contre terre, tout tremblant, et le graveur de sceaux.
-
-J'espère ne jamais revoir un homme semblable à ce graveur de sceaux. Il
-était nu jusqu'à la ceinture, et avait sur la tête une couronne de
-jasmin blanc aussi épaisse que mon poing, un pagne de couleur saumon
-autour des reins, et des anneaux d'acier à chaque cheville.
-
-Cela n'avait rien de bien effrayant. Mais c'était la figure de cet homme
-qui me faisait froid dans le dos.
-
-Tout d'abord elle était d'un bleu tirant sur le gris. En second lieu les
-yeux étaient retournés de telle sorte qu'on n'en voyait plus que le
-blanc. En troisième lieu ses traits étaient ceux d'un démon, d'une
-goule, de tout ce que vous voudrez, excepté ceux du vieux coquin
-brillant de santé, à peau huileuse, que l'on voyait en plein jour
-manoeuvrant son tour, au rez-de-chaussée.
-
-Il était étendu à plat ventre, les bras retournés et croisés sur son
-dos, comme si on l'avait jeté à terre tout ligoté.
-
-Sa tête et son cou étaient les seules parties de son corps qui ne
-touchaient pas le sol. Elles faisaient presque un angle droit avec le
-corps, comme la tête d'un cobra qui va bondir.
-
-C'était d'un fantastique terrifiant.
-
-Au centre de la pièce, sur le sol de terre nue, était posé un large et
-profond bassin de cuivre au centre duquel flottait une lueur d'un bleu
-vert pâle, comme celle d'un feu follet.
-
-L'homme fit trois fois le tour de ce bassin au moyen de contorsions du
-corps.
-
-Comment y parvint-il, je ne sais.
-
-Je voyais bien les muscles onduler le long de l'épine dorsale, et se
-déprimer ensuite, mais je n'apercevais aucun autre mouvement.
-
-On eût dit qu'il n'y avait plus dans ce corps que la tête de vivante,
-avec les phases lentes de soulèvement et d'affaissement des muscles du
-dos qui travaillaient péniblement.
-
-Janoo, assise sur le lit, respirait soixante-dix fois par minute.
-
-Le vieux Suddhoo, cherchant de ses doigts la boue qui était entrée dans
-sa barbe blanche, pleurait tout seul.
-
-Ce qu'il y avait d'horrible dans tout cela, c'était cette chose qui
-rampait, rampait,--sans bruit, et qui rampait toujours.
-
-Et puis, souvenez-vous que cela dura bien dix minutes, pendant
-lesquelles le terrier gémissait, Azizun frissonnait, Janoo regardait
-bouche béante, et Suddhoo pleurait.
-
-Je sentais mes cheveux se dresser sur ma nuque et mon coeur battre comme
-la palette d'un appareil anticalorique.
-
-Heureusement le graveur de sceaux se trahit par son tour de force le
-plus propre à faire impression, et me rendit ainsi tout mon calme.
-
-Après avoir terminé ce triple voyage circulaire d'un genre si nouveau,
-il redressa la tête en l'écartant du sol autant qu'il put, en lançant
-par les narines un jet de flamme.
-
-Or, je sais comment ce jet de flamme s'exécute, je suis en état de le
-faire;--je me sentis donc rassuré.
-
-Tout était donc une supercherie.
-
-S'il s'en était tenu à cette reptation, sans essayer d'augmenter son
-effet, que n'aurais-je pas cru? Dieu le sait.
-
-Les deux demoiselles poussèrent en même temps un cri aigu, en voyant ce
-jet de flamme, et la tête retomba heurtant le sol du menton, et tout le
-corps étendu comme un cadavre dont on aurait ramené les bras en arrière.
-
-Il y eut ensuite une pause de cinq bonnes minutes, et la flamme
-bleu-verdâtre s'éteignit.
-
-Janoo se baissa pour remettre en place un des anneaux de sa cheville
-pendant que Azizun se tournait la figure contre le mur, en serrant le
-terrier entre ses bras.
-
-Suddhoo étendit machinalement un bras vers le _huka_ de Janoo, qui le
-fit glisser sur le sol avec son pied.
-
-Juste au-dessus du corps, sur le mur, il y avait deux portraits de
-couleurs criardes, dans des cadres de carton en relief, représentant la
-reine et le prince de Galles.
-
-Tous deux contemplaient l'opération, et il me semblait que cela
-concourait à rendre la cérémonie plus grotesque.
-
-Au moment même où le silence commençait à devenir insupportable, le
-corps se retourna, et s'éloigna du bassin en roulant sur lui-même
-jusqu'à un côté de la pièce où il s'arrêta, allongé sur le dos.
-
-Il y eut un léger bruit «plop» dans le bassin, tout à fait comme celui
-que produit un poisson quand il attrape une mouche, et la lueur verte,
-qui avait paru au milieu, se montra de nouveau.
-
-Jetant les yeux sur le bassin, j'y vis une tête d'enfant indigène, avec
-les gros yeux saillants, sa peau du crâne séchée, ratatinée, noircie,
-les yeux ouverts, la bouche ouverte, le crâne-rasé.
-
-Et comme la chose s'était faite brusquement, elle faisait un effet plus
-effrayant que le voyage sur le ventre.
-
-Nous n'eûmes pas le temps de réfléchir, que cette tête se mit à parler.
-
-Relisez le récit où Poë vous fait entendre la voix de l'homme qui meurt
-magnétisé, et vous n'aurez au plus que la moitié de la sensation
-d'horreur que causait la voix partant de cette tête.
-
-Il y avait un intervalle d'une ou deux secondes entre chacun des mots,
-et une sorte de vibration, prolongée comme le son d'une cloche, dans le
-timbre de la voix.
-
-Elle tintait lentement, comme si elle se parlait à elle-même, et il me
-fallut plusieurs minutes pour me délivrer de la sueur froide qu'elle me
-causait.
-
-Alors la solution qui m'apportait la délivrance m'apparut.
-
-Je regardai le corps étendu près de la porte, et je vis se mouvoir par
-saccades, juste à l'endroit où la dépression claviculaire se confond
-avec l'épaule, un muscle qui n'intervient jamais dans la respiration
-régulière de l'homme.
-
-Tout cela était une reproduction soignée de ces téraphins égyptiens
-qu'on trouve mentionnés çà et là. La voix était le résultat d'un
-ventriloquisme aussi parfait, aussi terriblement habile qu'on pouvait le
-désirer.
-
-Pendant tout ce temps, la tête continuait à résonner en faisant vibrer
-les flancs du bassin, et à parler.
-
-Elle s'adressait à Suddhoo, toujours geignant la face contre terre, en
-parlant de la maladie de son fils, et lui disant dans quel état il
-serait ce soir même.
-
-J'aurai toujours quelque estime pour le graveur de cachets, à raison du
-soin qu'il mettait pour rester d'accord avec les dépêches de Peshawar.
-
-La voix se remit à dire que des médecins expérimentés veillaient jour et
-nuit sur la vie de son homme, et qu'il guérirait bientôt, à la condition
-de doubler la somme convenue avec le sorcier tout-puissant qui avait à
-son service la tête placée dans le bassin.
-
-C'était alors que se produisit l'erreur qui gâtait l'effet artistique.
-
-Demander qu'on doublât la somme convenue, et emprunter pour cela la voix
-de Lazare qui sort du tombeau, c'est absurde.
-
-Janoo, femme qui a réellement une intelligence masculine, vit cela aussi
-promptement que moi.
-
-Je l'entendis dire d'un ton dédaigneux, quoiqu'à demi-voix: «_Asli
-nahin! Fareib_» et au moment même où elle disait ces mots, la lueur du
-bassin s'éteignit, la tête se tut, et nous entendîmes la porte de la
-chambre crier sur ses gonds.
-
-Aussitôt Janoo enflamma une allumette, ralluma la lampe, et nous vîmes
-que tout avait disparu, la tête, le bassin, et le graveur de cachets.
-
-Suddhoo se tordait les mains, et expliquait à qui voulait l'entendre que
-quand même il s'agirait de son salut éternel, il lui serait impossible
-de trouver deux cents roupies de plus.
-
-Azizun était près d'avoir une crise de nerfs dans le coin, tandis que
-Janoo, tranquillement assise sur le lit, était prête à discuter la
-probabilité que toute l'affaire se réduisait à un _bunao_, c'est-à-dire
-à une supercherie.
-
-J'expliquai dans la mesure de mes connaissances les procédés employés
-par le graveur de cachets, mais son argument, à elle, était bien plus
-simple.
-
---La magie qui persiste à demander des présents n'est pas de la vraie
-magie, disait-elle. Ma mère m'a appris que les seuls enchantements
-amoureux qui aient du pouvoir sont ceux qu'on vous fait connaître par
-simple affection. Ce graveur de cachets est un fourbe, un diable. Je
-n'ose pas parler, ni agir, ni faire agir un autre, parce que je dois à
-Bhagwan-Dass de l'argent pour deux anneaux d'or, et un gros bracelet de
-chevilles. Il faut que je fasse venir ma nourriture de sa boutique. Le
-graveur de cachets est l'ami de Bhagwan-Dass, et il empoisonnerait ma
-nourriture. Voilà dix jours qu'on a mis en train un _jadoo_
-d'escroquerie, et chaque soir, cela a coûté à Suddhoo bien des roupies.
-Jusqu'à présent, le graveur de cachets employait des poules noires et
-des citrons, et des mantras[19]. Il ne nous a jamais rien fait voir de
-pareil à ce qu'il a fait cette nuit. Azizun est une sotte, et bientôt
-elle sera bonne à faire une _purdah-nashin_[20]. Suddhoo n'a plus ni
-force ni intelligence. Voyez-vous, j'avais espéré que je tirerais de
-Suddhoo bien des roupies pendant sa vie, et bien plus encore après sa
-mort, et voilà qu'il dépense tout au profit de ce métis d'un diable et
-d'une ânesse, de ce graveur de cachets.
-
- [19] Formules magiques rituelles.
-
- [20] Femme de harem.
-
-En cet endroit, je l'interrompis:
-
---Mais qu'est-ce qui a décidé Suddhoo à me fourrer dans l'affaire? Je
-n'aurais qu'à dire un mot au graveur de sceaux et je le forcerais à
-dégorger. Tout cela est de l'enfantillage. C'est honteux, cela n'a pas
-le sens commun.
-
---Suddhoo est un vieil enfant, dit Janoo. Il a logé sur les toits
-pendant soixante-dix ans, et il n'a pas plus de raison qu'une chèvre
-laitière. S'il vous a amené ici, c'est pour être certain qu'il ne serait
-point en contravention avec un règlement quelconque du Sirkar, dont il a
-mangé le sel il y a bien des années. Il se prosterne dans la poussière
-sur les traces du graveur de cachets, et ce mangeur de vache lui a
-défendu d'aller voir son fils. Est-ce que Suddhoo sait quelque chose de
-vos lois, pas plus que du paratonnerre? Faut-il que je voie son argent
-s'en aller pièce par pièce, sous l'influence de la bête menteuse qui vit
-là-dessous?
-
-Janoo frappa violemment du pied sur le sol, tant elle était colère,
-pendant que Suddhoo geignait sous une couverture, dans un coin, et
-qu'Azizun essayait de mettre dans la bouche de ce vieil imbécile, le
-bout de sa pipe.
-
-Donc, voici où en est l'affaire.
-
-Sans m'en douter, je me suis exposé à l'accusation d'avoir, de
-complicité avec le graveur de sceaux, tenté d'obtenir de l'argent pour
-des motifs chimériques, ce qui est interdit par l'article 420 du code de
-l'Inde.
-
-Je ne puis rien faire pour plusieurs raisons.
-
-Je ne puis informer la police.
-
-Quels témoins aurais-je pour confirmer mes dires?
-
-Janoo refuse tout net.
-
-Azizun est une femme voilée quelque part aux environs de Bareilly,
-perdue dans cette Inde immense qu'est notre domaine.
-
-Je n'ose pas me faire de moi-même l'exécuteur de la loi, et parler du
-graveur de cachets, car j'en suis absolument certain, non seulement
-Suddhoo refuserait de me croire, mais encore cette démarche aboutirait à
-faire empoisonner Janoo, qui est en quelque sorte, pieds et poings liés
-à la discrétion du _bunnia_.
-
-Suddhoo est un vieux radoteur, et chaque fois que nous nous rencontrons
-il me marmotte ma plaisanterie idiote que le Sirkar a des faveurs pour
-la magie plutôt que de l'aversion.
-
-Son fils est remis maintenant, mais Suddhoo est entièrement sous
-l'influence du graveur de cachets, dont il prend l'air pour régler
-toutes les affaires de sa vie.
-
-Janoo voit filer entre les mains du graveur de cachets tout l'argent
-qu'elle espérait soutirer à Suddhoo et chaque jour la rend plus colère,
-plus boudeuse.
-
-Elle ne dira jamais rien, parce qu'elle n'ose pas. Mais si rien ne
-contrarie ses désirs, je crains bien que le graveur de cachets ne meure
-du choléra,--sous les espèces de l'arsenic blanc,--vers le milieu de
-mai.
-
-Et c'est ainsi que je me trouverai complice d'un meurtre dans la maison
-de Suddhoo.
-
-
-
-
-SA FEMME LÉGITIME
-
- _Criez au meurtre au milieu du marché et chacun de se retourner
- vers la face anxieuse de son voisin, face qui dit: «Est-ce toi
- le meurtrier?» Nous avons pourchassé Caïn, il y a quelques
- siècles de cela, à travers le monde. Et c'est de là que nous
- vient la peur qu'entretiennent nos propres méfaits de notre
- temps même._
-
- (MORALITÉS, DE VIBART)
-
-
-Shakespeare parle quelque part de vers, à moins que ce ne soit de géants
-ou d'insectes,--qui se retournent quand vous leur marchez dessus trop
-brutalement.
-
-Ce qu'il y a de plus sûr, c'est de ne point mettre le pied sur un ver,
-pas même sur le plus humble subalterne arrivé d'Angleterre tout
-dernièrement, avec ses boutons à peine sortis du papier de soie, et les
-joues encore toutes rouges du boeuf savoureux de l'Angleterre.
-
-Ici, il s'agit de raconter l'histoire d'un ver qui se retourna.
-
-Afin d'être bref, nous désignerons Henri-Auguste Ramsay Faizanne par ce
-nom de Ver, bien qu'en réalité ce fût un jeune garçon extrêmement
-gentil, sans un poil sur la figure, avec une taille de jeune fille,
-lorsqu'il fut envoyé au second régiment de Shikarris, où on le rendit
-malheureux de diverses manières.
-
-Les Shikarris sont des régiments de haute volée, et il faut savoir y
-faire convenablement les choses, jouer du banjo, être un peu plus que
-bon cavalier, être bon chanteur, bon acteur, afin d'y être bien vu.
-
-Le Ver ne faisait rien qu'une chose: c'était de tomber de son poney et
-d'enlever des copeaux aux montants des portes avec son harnais.
-
-Et même on finit par trouver la chose monotone.
-
-Il faisait des façons pour jouer au whist. Il crevait le drap des
-billards. Il chantait faux, ne se liait guère. Il écrivait au pays, à sa
-maman, à ses soeurs.
-
-Sur ces cinq choses, il y en avait quatre que les Shikarris blâmaient
-comme des vices, et qu'ils entreprirent d'extirper.
-
-Chacun sait comment les sous-officiers sont adoucis par les
-sous-officiers leurs collègues, qui ne leur permettent pas de se montrer
-féroces.
-
-Cela est bon, et salutaire, ne fait de mal à personne, à moins qu'on ne
-perde patience; alors il y a des ennuis.
-
-Une fois il était un...
-
-Mais nous conterons cela un autre jour.
-
-Les Shikarris _Shikarrifièrent_ le Ver avec persévérance, et il supporta
-tout sans sourciller.
-
-Il était si bon, si désireux de s'instruire; il devenait d'un rouge si
-vif qu'on coupa court à son dressage et qu'il fut abandonné à lui-même
-par tout le monde, excepté par le doyen des sous-officiers, qui persista
-à faire de la vie un lourd fardeau pour le Ver.
-
-Le doyen des sous-officiers ne voulait pas être méchant, mais ses
-blagues étaient grossières, et il ne savait pas toujours s'arrêter où il
-fallait.
-
-On lui avait fait attendre longtemps sa compagnie, et cela vous aigrit
-toujours un homme.
-
-Et en outre, il était amoureux, ce qui le rendait pire.
-
-Un jour, après avoir emprunté la carriole du Ver pour une dame qui
-n'avait jamais existé, il s'en était servi lui-même pendant toute la
-soirée, lui avait envoyé un billet qui était censé venir de la dame.
-
-Comme il contait la chose au mess, le Ver se leva et dit de sa voix
-tranquille, féminine:
-
---C'était une jolie farce, mais je parie un mois de ma solde, contre
-votre premier mois de solde, quand vous aurez votre nomination, de vous
-en jouer un, de tour, dont vous vous souviendrez pendant toute votre
-vie, et qui se contera encore dans le régiment quand vous serez mort ou
-cassé.
-
-Le Ver n'était pas le moins du monde en colère, et le reste du mess
-applaudit à grands cris.
-
-Alors le sergent doyen regarda le Ver des pieds à la tête, puis de la
-tête aux pieds, et dit:
-
---C'est entendu, Bébé!
-
-Le Ver prit le reste du mess à témoin que le pari était engagé, et avec
-un doux sourire s'enfonça dans la lecture d'un livre.
-
-Deux mois se passèrent.
-
-Le sergent doyen continuait à dresser le Ver, qui commençait à se donner
-un peu plus de mouvement à mesure que le temps devenait plus chaud.
-
-J'ai dit que le sergent doyen était amoureux.
-
-Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'une jeune fille fut amoureuse du
-sergent doyen.
-
-Malgré les propos terribles du colonel, malgré les grognements des
-majors, malgré les airs d'inexprimable prudence que prenaient les
-capitaines mariés, malgré les blagues des jeunes, les fiançailles
-avaient eu lieu.
-
-Le sergent doyen était si content d'avoir sa compagnie et en même temps
-d'être agréé, qu'il en oubliait de tourmenter le Ver.
-
-La jeune fille était jolie, et elle avait sa fortune indépendante. Elle
-ne joue aucun rôle dans la présente histoire.
-
-Un soir, au commencement de la saison chaude, tout le mess était assis
-sur la plate-forme qui se trouvait en avant de sa maison, il n'y
-manquait que le Ver, qui était rentré chez lui pour écrire des lettres
-au pays.
-
-La musique avait fini de jouer, mais personne ne songeait à rentrer.
-
-Il y avait là aussi les femmes des capitaines.
-
-La folie dépasse toutes limites chez un homme amoureux.
-
-Le sergent doyen s'était étendu, à n'en plus finir, sur les mérites de
-la jeune personne à laquelle il était fiancé, et les dames ronronnaient
-d'approbation, pendant que les hommes bâillaient, quand on entendit un
-froufrou de robe dans l'obscurité, et une voix lasse et faible se fit
-entendre.
-
---Où est mon mari?
-
-Je n'ai pas le moins du monde l'intention de jeter un doute sur la
-moralité des Shikarris, mais il est de notoriété publique qu'alors
-quatre hommes sursautèrent comme s'ils avaient reçu un coup de fusil.
-
-Trois d'entre eux étaient mariés.
-
-Peut-être avaient-ils été terrifiés à la pensée que leurs femmes étaient
-arrivées d'Angleterre sans les prévenir.
-
-Le quatrième dit qu'il avait obéi à une impulsion instantanée. Il donna
-plus tard des explications sur ce point.
-
-Alors la voix appela.
-
---Oh! Lionel!
-
-Lionel était le prénom du sergent doyen.
-
-Une femme entra dans la pièce faiblement éclairée par les bougies
-plantées dans les trous des tables.
-
-Elle étendait les mains en tâtonnant dans l'obscurité du côté du sergent
-doyen, et elle sanglotait.
-
-Nous nous levâmes soudain, pressentant qu'il allait se passer quelque
-chose, et tout disposés aux pires suppositions.
-
-Dans ce méchant petit univers, qui est le nôtre, chacun en sait si peu
-sur la vie de son voisin le plus proche,--ce qui d'ailleurs ne regarde
-que ce dernier,--qu'on ne montre aucune surprise quand un éclat se
-produit.
-
-Il peut arriver n'importe quoi dans l'existence de n'importe qui.
-
-Peut-être que, dans sa jeunesse, le sergent doyen s'était laissé prendre
-au piège.
-
-Il y a comme cela des hommes qui traînent un boulet de ce genre.
-
-Nous ne savions pas, nous étions pressés de savoir, et les femmes des
-capitaines l'étaient autant que nous.
-
-S'il avait été pris au piège, il était excusable, car cette femme aux
-chaussures poudreuses, au costume de voyage gris, qui arrivait de je ne
-sais où, était extrêmement jolie, avec ses cheveux noirs, et ses grands
-yeux pleins de larmes.
-
-Elle était grande, avec une tournure fine, et sa voix avait un
-tremblement de sanglots qui faisait peine à entendre.
-
-Dès que parut le sergent doyen, elle lui jeta les bras autour du cou,
-l'appela «Mon chéri». Elle dit qu'elle ne pouvait plus supporter de
-rester seule en Angleterre à l'attendre, qu'elle ne recevait de lui que
-des lettres courtes et froides, qu'elle le suivrait jusqu'au bout du
-monde... Est-ce qu'il lui pardonnerait?
-
-Ces propos-là n'étaient pas exactement ceux qu'eût tenus une vraie lady:
-ils étaient trop démonstratifs.
-
-Les choses tournaient au noir.
-
-Les femmes des capitaines, les yeux à demi clos, épiaient le sergent
-doyen, et la figure du colonel se rembrunissait: on eût dit le Jugement
-dernier encadré d'une barbe grise tout hérissée.
-
-Pendant un temps, ce fut un silence complet.
-
-Alors le colonel prit la parole, très brièvement.
-
---Eh bien, Monsieur?
-
-Et les sanglots de la femme redoublèrent.
-
-Le sergent doyen était à moitié étranglé par les bras qui lui
-enserraient le cou, mais il parvint à dire:
-
---C'est un affreux mensonge. Jamais de ma vie je n'ai été marié.
-
---Ne jurez pas, dit le colonel, venez au mess. Il faut tirer cette
-affaire au clair.
-
-Et il soupira en aparté, car il croyait à ses Shikarris, ce bon colonel.
-
-On s'empila dans l'antichambre, sous la pleine lumière, et alors nous
-vîmes combien la femme était belle.
-
-Elle se tenait debout, au milieu de nous, tantôt la voix coupée par les
-pleurs, tantôt prenant l'air dur et fier, et aussitôt après tendant les
-mains vers le sergent doyen.
-
-On eût dit le quatrième acte d'une tragédie.
-
-Elle nous raconta que le sergent doyen l'avait épousée dix-huit mois
-auparavant pendant un congé qu'il avait passé en Angleterre. Elle
-paraissait savoir sur lui tout ce que nous savions, et plus encore, sur
-la famille du sergent, sur sa vie d'autrefois.
-
-Il était pâle, d'une pâleur cendrée. Il faisait de temps en temps un
-effort pour arrêter ce torrent de paroles.
-
-Quant à nous, en la voyant si charmante, et remarquant combien il avait
-l'air en faute, nous le regardions comme un animal de la pire espèce.
-
-Toutefois nous en étions un peu fâchés pour lui.
-
-Je n'oublierai jamais l'acte d'accusation porté contre le sergent doyen
-par sa femme.
-
-Lui non plus ne l'oubliera pas.
-
-Cela s'était produit si brusquement, cela avait surgi des ténèbres d'une
-façon si inattendue, au milieu de notre monotone existence.
-
-Les femmes des capitaines s'effacèrent un peu, mais elles avaient des
-lueurs dans les yeux et on y lisait clairement que le sergent doyen
-était jugé et condamné.
-
-Le colonel semblait avoir vieilli de cinq ans.
-
-Un des majors, s'abritant les yeux avec la main, dévisageait la femme,
-de dessous cet abri.
-
-Un autre mordait sa moustache et souriait tranquillement, comme s'il
-assistait à une représentation.
-
-Au milieu de l'espace libre qui se trouvait au centre, le terrier du
-sergent doyen faisait la chasse à ses puces.
-
-Je me rappelle tout cela aussi nettement que si j'en avais une
-photographie à la main. Je me rappelle l'expression d'horreur qui se
-trouvait sur la figure du sergent doyen.
-
-Cela faisait à peu près le même effet que de voir pendre un homme;
-c'était même plus intéressant.
-
-Pour en finir, sa femme déclara que le sergent doyen avait les initiales
-F. M. tatouées deux fois sur l'épaule gauche.
-
-Cela nous le savions tous, et dans notre naïveté, nous étions convaincus
-que la question était tranchée par cette preuve-là.
-
-Mais un des majors célibataires dit très poliment:
-
---Je crois cependant que votre certificat de mariage ferait mieux
-l'affaire.
-
-Cela piqua la femme au vif.
-
-Elle se dressa, regarda le sergent doyen d'un air narquois, comme elle
-eût regardé un chien, et elle tint des propos insolents envers le major,
-le colonel, et tout le monde.
-
-Puis elle pleura, et enfin tira de son corsage un papier, et dit, de
-l'air d'une impératrice:
-
---Le voilà! Et que ce soit mon mari--mon mari légitime qui le lise tout
-haut,--s'il en a l'audace.
-
-Un silence se fit.
-
-Les hommes échangèrent des regards.
-
-Le sergent doyen s'avança l'air ahuri, le pas incertain, et prit le
-papier.
-
-Tout en regardant avec stupéfaction, nous nous demandions s'il n'allait
-pas sortir de là quelque chose qui tournerait contre nous un jour ou
-l'autre.
-
-Le sergent doyen avait la gorge sèche, mais quand il eut parcouru le
-papier, il eut comme un gloussement rauque de soulagement, et dit à la
-femme:
-
---Petite canaille!
-
-Mais la femme s'était esquivée par une porte, et sur le papier était
-écrit ce qui suit:
-
-«Ceci a pour but de certifier que moi, le Ver, j'ai payé intégralement
-ma dette au sergent doyen, et en outre, que le sergent doyen est mon
-débiteur, d'après la convention conclue le 23 février, ainsi que le mess
-en a été témoin, et que sa dette se monte à un mois de solde de
-capitaine, payable en monnaie ayant cours dans l'Empire indien.»
-
-Alors une députation se rendit chez le Ver, et le trouva bien
-tranquille, occupé à délacer un corset; le chapeau, la perruque, et le
-costume de serge, et le reste sur le lit.
-
-Il revint avec nous tel qu'il était, et les Shikarris poussèrent de tels
-cris, que le mess des artilleurs envoya demander si on ne pourrait pas
-les admettre à prendre part à la fête.
-
-Je suis d'avis que nous fûmes tous, à l'exception du colonel et du
-sergent doyen, quelque peu désappointés de voir que le scandale avait
-avorté. Mais c'est ainsi qu'est faite la nature humaine.
-
-Il n'y avait pas moyen de mettre en doute le talent du Ver comme acteur:
-il avait poussé la chose aussi près d'un affreux et tragique dénouement,
-que le comportait ce genre de facétie.
-
-La plupart des sous-officiers le mirent à la question afin de savoir
-pourquoi il n'avait pas dit qu'il était très fort comme acteur, mais il
-répondit tranquillement:
-
---Je ne me souviens pas que vous me l'ayez jamais demandé. J'avais
-l'habitude de jouer des pièces à la maison avec mes soeurs.
-
-Mais des pièces jouées avec des jeunes filles... cela n'était pas assez
-pour expliquer le talent dont le Ver avait fait preuve ce soir-là.
-
-Pour mon compte, je trouve que c'était de mauvais goût. Et en outre
-c'était dangereux. Il ne sert de rien de jouer avec le feu, même pour
-faire des farces.
-
-Les Shikarris l'élurent président du club dramatique du régiment, et
-quand le sergent doyen paya sa dette, ce qu'il fit sans se faire prier,
-le Ver dépensa tout l'argent à acheter des décors et des costumes.
-
-C'était un bon Ver et les Shikarris sont fiers de lui.
-
-Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'on lui ait donné le nom de
-«Mistress Sergent Doyen», et comme il y a maintenant deux mistress
-Sergent Doyen dans la garnison, les étrangers s'y trompent quelquefois.
-
-Plus tard, je vous conterai un fait qui ressemble un peu à celui-là,
-mais où il ne reste rien du côté plaisant, et où tout se passa d'une
-façon fâcheuse.
-
-
-FIN
-
-
-IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
-
-PRINTED IN GREAT BRITAIN
-
-
-
-
- COLLECTION NELSON.
-
- _Chefs-d'oeuvre de la littérature._
-
- Chaque volume contient de 250 à 550 pages.
-
- Format commode.
- Impression en caractères très lisibles sur papier de luxe.
- Illustrations hors texte.
- Reliure aussi solide qu'élégante.
-
- Deux volumes par mois.
-
-
-
-
-NELSON, ÉDITEURS,
-
-189, rue Saint-Jacques, Paris.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Simples Contes des Collines, by Rudyard Kipling
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMPLES CONTES DES COLLINES ***
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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