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-The Project Gutenberg EBook of Le Petit Art d'Aimer, by Armand Silvestre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Le Petit Art d'Aimer
- en quatorze chapitres
-
-Author: Armand Silvestre
-
-Illustrator: Lucien Métivet
-
-Release Date: May 20, 2020 [EBook #62179]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT ART D'AIMER ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse & the online
-Distributed Proofreaders Canada team at
-https://www.pgdpcanada.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur.
-
- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées, et à quelques
- endroits la ponctuation a été corrigée.
-
- Les mots en gras dans l'original sont marqués =ainsi=.
-
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-
- LE PETIT
- ART D’AIMER
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- =Les Farces de mon ami Jacques.= (1re série de la _Vie pour
- rire_.)
-
- =Les Malheurs du commandant Laripète.= (2e série de la _Vie pour
- rire_.)
-
- =Le Filleul du Docteur Trousse-Cadet=, suivi des =Nouveaux
- Malheurs du Commandant Laripète=. (3e série de la _Vie pour
- rire_.)
-
- =Les Mémoires d’un Galopin=, suivis de =Petite Histoire
- naturelle=. (4e série de la _Vie pour rire_.)
-
- =Madame Dandin et Mademoiselle Phryné.= (5e série de la _Vie pour
- rire_.)
-
- =Les Bêtises de mon Oncle.= (6e série de la _Vie pour rire_.)
-
- =Les merveilleux Récits de l’amiral Le Kelpudubec.= (7e série de
- la _Vie pour rire_.)
-
- =Les veillées de Saint-Pantaléon.= (8e série de la _Vie pour
- rire_.)
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous
- les pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
- S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28
- _bis_, rue de Richelieu, Paris.
-
-
-
-
- ARMAND SILVESTRE
-
- Le Petit
- Art d’Aimer
-
- EN QUATORZE CHAPITRES
-
- _Vignettes de LUCIEN MÉTIVET_
-
- [Logo de l'éditeur]
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- _28 bis_, RUE DE RICHELIEU, _28 bis_
-
- 1897
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
- _25 exemplaires sur papier vélin, numérotés à la presse._
-
- CHACUN DE CES EXEMPLAIRES COMPREND
- _Une suite des dessins hors texte aquarellés
- par LUCIEN MÉTIVET_
-
-
-
-
- A MON AMI
- GEORGES HECQ
-
- _Son dévoué et son reconnaissant_,
-
- _A. S._
-
-
-
-
- I
-
- DU CHOIX
- D’UN
- AMANT
-
-
-
-
-_Du choix d’un amant_
-
-
-I
-
-Ce n’est pas la première fois qu’une des aimables personnes qui me
-veulent bien poser des cas d’esthétique amoureuse, me confie que la
-solitude lui est pesante et qu’elle souhaiterait d’avoir un amant. Il
-fut un temps où j’aurais trouvé une réponse immédiate à ce genre de
-lettre, et sans avoir besoin de tremper ma plume dans mon écritoire.
-Je n’ai plus la fatuité de croire aujourd’hui qu’on me demande une
-réponse purement mimée et que c’est tout bonnement une entrée en
-relations qu’on me propose. C’est une idée qui ne viendrait plus à une
-demoiselle simplement sensée. Je ne vais plus en ville après y avoir
-été beaucoup--pas assez encore, puisque c’est le meilleur temps de la
-vie que celui qu’on passe en ces villégiatures du cœur.--En ce temps-là
-j’écrivais seulement quand j’étais fatigué de mes visites. L’amour
-était la pièce, et la littérature n’en était que les entr’actes. Encore
-me bornais-je, pour faire œuvre d’écrivain, à réunir en volume les vers
-que j’avais faits pour mes bonnes amies. Maintenant la pièce c’est la
-littérature, et l’amour c’est les entr’actes. Mon spectacle dans un
-fauteuil--et même sur un canapé--y a beaucoup perdu. Mais pourquoi
-récriminerais-je? J’aime encore la femme de la même passion sans le lui
-prouver par la même éloquence. J’ai beau mettre, comme Démosthène, des
-cailloux dans ma bouche, il est certain que mon défaut de prononciation
-s’aggrave de jour en jour. Mais je ne bégaye pas encore. Tout au plus
-zézayé-je un peu. Ce n’est vraiment pas la peine de m’exposer à avaler
-des cailloux.
-
-[Illustration]
-
-Donc, maintenant, c’est sans y chercher un bénéfice personnel que je
-réponds, aussi sérieux qu’un candidat qu’on étrille, aux interrogations
-du genre de celle qui m’est posée aujourd’hui encore, avec une
-franchise à laquelle je veux rendre hommage avant tout. Vous n’y allez
-pas par quatre chemins, Madame. Vous me confessez que vous trouvez
-votre lit trop large et que vous y voulez un compagnon. C’est à la fois
-limpide et perspicace. Mais vous me demandez comment il faut choisir
-celui-ci, et cela n’est pas aussi aisé que vous le semblez croire. Je
-conviens cependant que votre cas est un des plus simples du monde,
-puisque vous êtes seule intéressée dans cette délicate aventure, et
-que vous n’avez pas à satisfaire les goûts d’un mari en même temps
-que les vôtres, ce qui rend la chose difficile quelquefois. Car les
-couples se mettent rarement d’accord, en cette matière, sur un idéal
-commun. Certains hommes tiennent absolument à être faits cocus suivant
-certains rites et d’une certaine façon, c’est-à-dire seulement par des
-gens qui leur conviennent à eux-mêmes,--ce qui est bien le moins--qui,
-par exemple, fassent, tous les soirs, leur whist ou leur domino, ou
-bien les mènent gratuitement au spectacle, ou encore leur donnent
-quelque argent pour leurs menus plaisirs et leurs déplacements. Mais
-laissons de côté ces sybarites ou ces indélicats, et ne pensons qu’à
-vous, Madame. Vous êtes libre, me dites-vous, et je ne saurais vraiment
-trop vous en féliciter. C’est une condition adorable pour se forger
-d’agréables chaînes. Car la Liberté, dont les politiciens veulent
-faire une force, est tout simplement un milieu, comme la Foi qui n’est
-qu’un fait et dont les chrétiens veulent faire une vertu. C’est l’air
-respirable et l’espace ouvert devant nos mouvements, voilà tout. C’est
-l’atmosphère viable du caprice et de la fantaisie, seuls biens que
-nous ayons au monde. La Liberté, c’est cette forme de la sagesse qui
-nous permet de faire une bêtise. Je vais vous y aider de mon mieux, ô
-créature libre et confiante.
-
-
-II
-
-Apprenez d’abord, Madame, si vous ne le savez déjà, qu’au point de
-vue de l’Amour les hommes se peuvent classer en deux catégories--non
-pas ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas, car j’en veux
-laisser de côté le point de vue commercial--mais ceux pour qui l’Amour
-est l’unique chose de la vie, le _summum omnino bonum_ du moine A.
-Kempis (excusez, Madame, ce latin de sainteté, mais vous n’êtes pas,
-je l’espère, libre-penseuse), et ceux pour qui il n’est qu’une aimable
-distraction, un passe-temps comme le loto et le billard. Des Grieux,
-si vous voulez, d’un côté; et l’empereur Napoléon, de l’autre, qui en
-faisait un simple intermède entre deux victoires. Tous deux furent
-trompés; mais Des Grieux était, du moins aimé, ce qui est bien une
-consolation... Je n’ai pas besoin de vous dire que la seconde série,
-celle du vainqueur d’Austerlitz, ne mérite même pas votre attention;
-car votre désir ne me paraît pas précisément d’être impératrice. Ce
-n’est pas au trône d’Occident que vous pensez, mais à votre lit, sur
-lequel nous avons infiniment plus de chance, d’ailleurs, de nous
-rencontrer. Car, moi non plus, je ne tiens pas pour l’aigle et la
-couronne, et lui préfère un bon cent de baisers de telles lèvres
-que je sais bien. Reste donc à reconnaître les élus qui constituent
-la première classe, les seuls que ma conscience me permette de vous
-recommander. Énumérons-en donc les signes de race.
-
-[Illustration]
-
-Au physique tout d’abord. Eh bien! ce sera un certain air négligé qui,
-si je ne vous mettais pas en garde contre vous-même, préviendrait
-d’abord, contre eux, vos penchants raffinés et vos goûts naturellement
-délicats.
-
-Celui qui aime vraiment la femme et qui l’aime uniquement--seule façon
-de l’aimer--ne se préoccupe jamais d’être, lui-même, joli. C’est
-parfaitement illogique de sa part, puisqu’il perd ainsi un moyen de
-plaire à un tas de péronnelles et de charmantes bêtes qu’il est tout
-prêt à trouver spirituelles: mais c’est ainsi.
-
-[Illustration]
-
-L’abnégation est au fond de tout culte sincère. Pour ceux que la beauté
-de la femme affole vraiment, tout disparaît, au monde, devant elle,
-et eux-mêmes par-dessus le marché. Leur idéal est plus haut qu’eux,
-purement objectif, et ils ne demandent qu’à être une poussière vivante
-sur le chemin que foulent les pas adorés. Vous pouvez m’en croire,
-Madame: le Monsieur, séduisant d’ailleurs et bénéolent, qui aura passé
-quatre heures à sa toilette avant de paraître devant vous, n’est pas
-votre fait. Mais le malhonnête qui ne l’aurait pas faite du tout ne
-l’est pas non plus. Car si la contemplation intérieure de sa belle ne
-permet pas, à l’amant parfait que je vous souhaite, de se regarder
-soi-même, le respect lui interdit de se présenter, devant elle, dans
-une tenue qui lui fasse horreur. Les femmes bien organisées sont,
-avant tout, des êtres de juste milieu--je n’en dirai pas autant des
-hommes!--Montrez votre perspicacité en cette matière, Madame, et aussi
-votre juste milieu, en en prenant et en en laissant ce que je vous dis.
-
-
-III
-
-Passons au moral, maintenant, s’il vous plaît.
-
-Là, par exemple, j’ai mon sentiment absolu et je vous donne, comme
-certain, mon diagnostic. L’amour n’a ici-bas qu’un ennemi sérieux:
-l’amour-propre. C’est contre lui que vous devez diriger toutes les
-épreuves auxquelles vous soumettez le néophyte avant de l’admettre dans
-le temple (je crois que l’image est noblement tournée) ou de prononcer
-le: _Dignus, dignus es intrare!_ de la comédie, soit pour citer
-heureusement Molière. Proposez-lui de faire, hardiment, pour obtenir
-de vous une faveur--oh! mon Dieu, la moindre!--une faveur grande comme
-votre petit doigt, la plus petite des faveurs! une fleur, par exemple,
-qui sera tombée de votre corsage et que votre joli pied aura meurtrie,
-proposez-lui de faire, dis-je, un acte de stupidité écrasante et qui
-doive le rendre grotesque aux yeux de l’Univers tout entier. S’il
-hésite un seul instant, flanquez-le à la porte. Il y en a, tous les
-jours, qui n’hésitent pas, et ce sont les vrais amants!
-
-Tout ceci est pour le côté sérieux des biens que vous attendez du
-vôtre. Mais n’allez pas négliger les côtés plus purement aimables de la
-question. Gardez-vous précieusement d’un amant jaloux. Contrairement à
-l’avis général, ce n’est pas l’Amour que prouve la jalousie, mais son
-plus implacable ennemi, l’Amour-propre. C’est le fait des tempéraments
-égoïstes et avares. J’ai vu très sérieusement jalouses de leurs maris
-des femmes qui les trompaient à la journée--car ce n’est que les amants
-qu’on trompe à la nuit--en vertu de ce monstrueux sentiment, très
-commun chez la femme, que tout lui est dû et qu’elle ne doit rien au
-reste de l’humanité, même des excuses pour nous avoir fait mettre à la
-porte du Paradis! Mais il est aussi des hommes de cette farine. Il les
-faut fuir comme la peste. Prenez-moi un brave être doux et confiant et
-qui ne croie pas que l’Infini se partage, et qui a joliment raison. Car
-tous nous pouvons dire à la femme que nous avons aimée, avec le poète:
-
- Ce que j’aimais en vous, c’était ma propre ivresse!
-
-Et cette ivresse-là, toutes les infidélités du monde ne sauraient nous
-la voler. A celui à qui vous donnez, Madame, l’immense joie de l’Amour,
-qui pourrait se flatter d’en voler quelque chose, puisque ce bonheur
-est fait d’impressions qui lui sont absolument personnelles et que la
-femme est comme un instrument d’où chacun tire l’air qu’il lui plaît?
-
-[Illustration]
-
-Ne prenez pas davantage un gourmand qu’un jaloux. La bonne chère est
-aussi une ennemie de l’Amour. La robustesse passionnelle est aux sobres
-et aux tempérants. C’est une vieille sottise accréditée, par les
-chansons, que Bacchus et Vénus font bon ménage. L’amant ayant quelque
-ferveur se veut appliquer tout entier à la possession consciente de la
-maîtresse aimée; entre elle et lui, il ne veut pas de vaines fumées,
-mais que seulement monte, vers elle, l’encens qui brûle dans son cœur.
-
-[Illustration]
-
-Mais par-dessus tout, Madame, ne prenez pas non plus pour amant un
-politicien. Vous me reviendriez avant huit jours si cruellement
-désenchantée qu’il me faudrait me remettre à l’œuvre, et franchement je
-ne puis passer tout mon temps à meubler votre couche. Un politicien,
-pauvre femme! Dieu vous garde de cette déplaisante bête particulière
-au temps où nous vivons, de ce hanneton bourdonnant qui n’a pas même
-la circonstance atténuante de n’être d’une seule saison. Conservez,
-pour les sonores abeilles du baiser, vos floraisons épanouies et bonne
-chance, maintenant!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- II
-
- QUI AIME
- LE PLUS
-
-
-
-
-_Qui aime le plus_
-
-
-I
-
-Il me faudrait citer, dans son entier, pour y bien répondre, la
-lettre qui m’inspire cette glose nouvelle sur le seul sujet qui m’ait
-intéressé dans la vie. Aussi bien le lecteur n’y perdrait rien. Car,
-ainsi qu’il en pourra juger par quelques passages, elle est de forme
-bien française, claire et élégante, très précise, d’ailleurs, dans ses
-questions. Celle qui l’a écrite y dialogue, avec son amant, sur des
-subtilités amoureuses empruntées à leur propre tendresse. Je me méfie
-un peu d’une passion qui philosophe. Il s’agit de savoir lequel aime
-l’autre davantage. Je vais vous le dire tout de suite, Mademoiselle.
-C’est celui qui, le premier, interrompt cette dissertation, en fermant,
-de ses lèvres, les lèvres de son interlocuteur et en l’étreignant
-de ses bras. Le véritable et unique langage de l’Amour, c’est le
-baiser. Rien n’est moins bavard que les gens vraiment épris. Les
-lassitudes nécessaires que la possession nous impose, les vrais amants
-les occupent plutôt par de muettes contemplations et des adorations
-silencieuses que par de jolis discours. Celui de vous deux qui aime le
-plus est celui qui se dérobe le premier à ces conversations inutiles.
-
-[Illustration]
-
-Je cite maintenant: «Il me dit: tu m’accuses d’aimer moins que toi
-parce que je te montre les dangers de notre liaison secrète, dangers
-que je méprise à force d’amour, mais que je connais et que je mesure...
-Le jeune soldat, ignorant du péril, qui se précipite dans la mêlée,
-est-il aussi méritant que le vieux brave qui marche au feu, sachant
-bien qu’on y reçoit des blessures et qu’on y meurt quelquefois. Je sais
-aussi que les amours les plus ardentes ont la fragilité de toutes les
-choses d’ici-bas et qu’un jour viendra fatalement où nous chérirons
-moins.--A ceci je réponds:--Mon amour est plus grand puisqu’il
-m’empêche de voir le danger; je ne le veux point connaître et j’en
-détourne les yeux lorsque tu cherches à me faire apercevoir son noir
-fantôme et jamais la pensée cruelle d’une fin ne hante douloureusement
-mes rêves.»
-
-Vous auriez pu lui répondre encore, Mademoiselle--: «Je t’aime plus
-parce que le danger que tu évoques et, qu’au demeurant nous bravons
-tous les deux, n’existe, en réalité, que pour moi.» Quand une liaison
-secrète se découvre, l’homme y peut perdre un peu de sa tranquillité;
-mais la jeune fille y perd certainement son honneur et le respect
-de toute sa vie. Le jeu n’est vraiment pas égal et un Monsieur qui
-parle de ses risques personnels, en telle occurrence, prête quelque
-peu à rire. A moins qu’il ne soit de telle conscience et de telle
-probité intime que le plus grand malheur qu’il redoute soit d’avoir
-compromis une autre destinée que la sienne. Mais ceux-là sont rares,
-et encore ont-ils pris leurs précautions pour ne rien décliner de leur
-responsabilité et se sacrifier, au besoin, à leur tour. Car les actes
-sont indifférents, en morale intime, et le seul crime, vis-à-vis de
-nous-même, est la lâcheté qui en fuit les conséquences prévues. Il
-n’y a rien à dire à un homme qui, séduisant une fille, est résolu à
-l’épouser sans aucun motif d’intérêt; qui, faisant un enfant, est prêt
-à l’élever; qui, tuant, est prêt lui-même à mourir.
-
-L’argument de votre amoureux me touche davantage quand il parle
-du courage qu’il faut pour aimer encore, quand on a aimé déjà,
-c’est-à-dire mesuré les abîmes grands ouverts que laisse au cœur
-l’amour après soi, compté les larmes qu’il coûte et ce grand
-effeuillement d’illusions qu’il emporte comme une tempête. Mais cela
-n’est que spécieux. Car, s’il a appris que l’amour n’est pas une chose
-éternelle, il sait aussi que l’amour est la seule chose qui vaille
-qu’on brave tout pour elle et, sans laquelle, vivre n’est plus possible
-quand on a aimé. Alors le beau mérite de l’affronter encore quand on
-ne s’en pourrait plus passer! C’est comme un homme qui se croirait
-héroïque parce qu’il respire, bien que l’air nous donne quelquefois des
-fluxions de poitrine!
-
- Après avoir souffert, il faut souffrir encore.
- Il faut aimer encore après avoir aimé!
-
-s’est écrié un des poètes qui ont le plus et le plus mal souffert de
-l’Amour. Subis donc la fatalité que tu sais inexorable, sans prendre
-pour cela des airs de matamore, ô toi qui sais bien que tu ne saurais
-te dérober au combat où tu es, par avance, vaincu! Ne te compare pas au
-bouillant Ajax pour te ruer encore en une mêlée où les flèches sont à
-la pointe rose des seins nus et les blessures à la pourpre des lèvres
-pâmées. Je t’en flanquerai de l’héroïsme, mon gaillard, à ce prix-là!
-C’est vous qui avez raison, Mademoiselle, et l’homme même, souvent
-déçu, n’aime vraiment que lorsqu’il a oublié sa propre expérience,
-s’imagine que, cette fois-ci, ça durera toujours, que tout ce qu’il a
-vécu n’était que les préludes de sa vie et croit aimer naïvement pour
-la première fois. Ah! celui-là aime vraiment plus que la maîtresse,
-moins savante, dont le mérite est moins grand à ne pas se souvenir.
-Mais ce n’est pas le cas de votre amoureux, puisqu’il doute.
-
-[Illustration]
-
-
-II
-
-Je continue à citer: «Tu me reproches d’aimer moins que toi, dit encore
-mon amant, parce que je me débats dans les liens qui m’enserrent
-davantage; qui font peu à peu, du caprice du début, un sentiment
-profond où se prend tout mon cœur, où se perdra ma raison... J’avais
-juré de me soustraire toujours à un amour puissant, et me voilà portant
-des chaînes que je devrais briser et dont je ne peux et ne veux, hélas!
-me dégager. Tu vois bien que c’est moi qui aime le plus et le mieux,
-puisque, en désirant t’oublier, je t’adore davantage!--N’est-ce pas,
-dis-je à mon tour, aimer moins déjà que de sentir l’esclavage de notre
-amour? Ma tendresse, à moi, n’est-elle pas plus forte, puisque ses
-chaînes ne me pèsent point et que l’étroite prison, dans laquelle
-je me suis volontairement claustrée, me semble un paradis dont je ne
-voudrais jamais être chassée!»
-
-[Illustration]
-
-Je vous répondrai, Mademoiselle, par un petit bout de mauvais latin
-tiré d’un livre où vous avez lu peut-être quelquefois, au temps de vos
-puretés virginales, l’_Imitation de Jésus-Christ_. On y lit ces mots:
-_Magna res est amor, magnum omnino bonum quod leve facit omne onerosum.
-Nam onus sine onere portat._ Je traduis: l’Amour est la grande chose,
-la plus grande de toutes; car il rend léger tout ce qui est pesant et
-ne sent pas le poids des fardeaux. J’avoue que ce texte est pour vous
-donner absolument raison. Et vous n’avez pas cependant raison tout à
-fait. Peu galamment, un peu cyniquement même, à mon avis, votre amant
-vous avoue que vous n’avez été, pour lui, au début, qu’un caprice. Ce
-n’était pas assez pour lui céder, Mademoiselle, si vous aviez quelque
-souci de votre vertu. On ne se lance pas dans une liaison secrète, et,
-paraît-il, dangereuse, pour aussi peu. Je suis sûre que vous méritiez
-davantage et l’auriez certainement trouvé. Enfin, ce brave garçon a
-la franchise, d’ailleurs parfaitement inutile, de vous le dire, et
-qu’il n’entendait vous compromettre que pour une simple amourette.
-Dans ce cas, il est fort illogique de lui dire qu’il aime déjà moins,
-parce qu’il sent son esclavage. Au contraire, il commence seulement
-à aimer et il l’oubliera seulement le jour où il aimera davantage
-encore. Quant au serment qu’il s’était fait à lui-même de se soustraire
-toujours à un amour véritable, il est d’un homme beaucoup moins savant
-dans la vie qu’il ne croit l’être. Je puis même vous affirmer qu’il n’y
-entend rien et en sait beaucoup moins que vous. Sans cette ignorance,
-il se serait aperçu que, dans le monde passionnel, on ne se soustrait à
-rien du tout, que tout y est fatalité, et que se jurer qu’on n’aimera
-plus est pour faire s’esclaffer les ivrognes eux-mêmes qui connaissent
-le néant de ces paroles-là. On n’aime pas quand on le veut seulement;
-et c’est votre excuse, à vous qui me semblez avoir aimé un peu à la
-légère. C’est une loi qu’on subit et qu’on aurait tort d’accuser.
-Car elle est douce. Vous avez tort, Monsieur, de vouloir «briser vos
-chaînes». Celles que les bras blancs des femmes nouent autour des
-nôtres sont ce que je sais de meilleur dans la vie, et l’invisible
-filet, dont nous enlace leur chevelure, fait une lente et subtile
-caresse de cet emprisonnement délicieux.
-
-
-III
-
-[Illustration]
-
-Je cite encore: «Et, pour finir, quel est le sentiment qui a le plus
-de valeur? Son amour, avec toutes ses ardeurs, mais ses raisonnements,
-sa petite pointe de scepticisme voulu, que donne l’expérience... ou
-le mien, avec les infinis abandons, les aveugles et reconnaissantes
-tendresses d’un premier amour qui, de la froide jeune fille d’hier,
-a fait aujourd’hui la femme au cœur tout vibrant de sensations
-délicieusement nouvelles et inconnues?» Il faut être un rude orfèvre,
-Mademoiselle, pour doser le titre d’un sentiment et en apprécier «la
-valeur». Je crois cependant que nos sentiments valent d’autant plus
-que l’égoïsme y est plus étranger et qu’il y entre une plus grande
-part de sacrifice. La moralité des actes m’a toujours paru pouvoir se
-définir par le rapport entre ce qu’ils nous donnent de satisfaction et
-ce qu’ils en sacrifient à un idéal plus haut que nous-mêmes. Lequel
-de vous deux apporte le plus de désintéressement dans sa tendresse?
-Voilà ce qu’il faudrait savoir pour vous répondre. Actuellement vous
-y trouvez, tous les deux, votre compte. Vous, jeune fille d’hier,
-en savourant l’ivresse de «sensations délicieusement nouvelles et
-inconnues». Vous, jeune homme d’autrefois, en exhalant comiquement les
-plaintes d’un martyre dont vous ne voudriez, pour rien au monde, être
-soulagé. Car c’est de charmants instruments de supplice qu’une bouche
-rose et fraîche qui vous baise, qu’un épanouissement de tendresses
-ingénues qui vous étreignent, qu’une floraison de caresses qui s’ouvre
-pour vous seul et vous ouvre le ciel. On envie plus qu’on ne plaint
-ceux qui sont suppliciés de cette façon et vous avez choisi là un genre
-de mort intermittente qui fait tout à fait honneur à votre goût. Tant
-que vous en serez à cet échange d’enchantements, je ne vous dirai pas
-ce que vaut votre amour, à l’un et à l’autre. J’attends que quelque
-traverse y mette à l’épreuve vos deux cœurs. Alors je saurai ce que
-pèse ce scepticisme, faux peut-être, et ce que cette reconnaissance,
-actuellement toute sensuelle, a de vivace. Vous n’en êtes encore qu’au
-jeu de l’amour. Son grand combat vous attend où se mesurent vraiment
-les âmes. Les dangers que celui-ci brave avec quelque ostentation
-puérile, que celle-là oublie par enfantillage peut-être plus que par
-passion, se feront réalités. Celui qui aime le plus est celui qui
-apportera, à la lutte, le plus de courage et surtout d’abnégation,
-celui qui sera fidèle à la douleur comme à la joie, celui qui sera
-heureux de souffrir plutôt que d’oublier!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- III
-
- CE QU’IL
- FAUT
- ENTENDRE
- PAR LE CŒUR
-
-
-
-
-_Ce qu’il faut entendre par le cœur_
-
-
-I
-
- Ces chérubins nous font voir dans leurs poses
- Ce que Boufflers intitule le cœur,
-
-dit une chanson plus que légère. Ce n’est pas de celui-là
-certainement que vous me parlez, Madame, vous qui m’écrivez une lettre
-dont je devine à merveille le sentiment, mais dont les expressions un
-peu troublantes, dans leur vague, me rendent la réponse difficile.
-Il est clair que vous me plaignez de mes préoccupations trop
-exclusivement plastiques, en amour, et m’y voudriez voir mêler quelques
-éléments de morale. Vous pensez, je crois, que l’estime est nécessaire
-en amour. Baudelaire vous aurait répondu, avec sa géniale brutalité:
-
- Maudit soit à jamais le rêveur inutile
- Qui voulut, le premier, dans sa stupidité,
- S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
- Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté!
-
-Il est juste que vous ajoutez n’entendre parler que de «l’amour
-_vrai_». Vous me ferez bien plaisir en me disant quel est l’autre?
-L’amour dont on souffre, l’amour dont on meurt est-il vrai? Croyez-vous
-que l’amour d’Antoine pour Cléopâtre, celui de Des Grieux pour
-Manon--car les personnages de l’histoire et du roman sont pareils
-devant la synthèse passionnelle--fussent des amours vrais? Il ne me
-semble pas qu’ils aient eu précisément pour fondement l’estime. Vous
-me reprochez aussi visiblement «d’envisager» le Beau toujours «par le
-même côté». C’est qu’en amour le Beau, comme le Vrai, ne me semble
-sujet à aucune méprise. Il est ou il n’est pas. Je vous concéderai
-qu’il peut être quelquefois dans la physionomie autant que dans la
-régularité des traits. Mais c’est seulement pour quelques élus. Et
-puis cette physionomie elle-même, que vous considérez comme un fidèle
-miroir de l’Ame, peut être menteuse. Je tiens donc que le plus sûr
-est l’harmonie plastique des formes et du visage, la splendeur des
-chairs, l’opulence des cheveux, le beau dessin des lèvres et de la
-gorge, toutes choses qui ne sont pas sujettes à mentir. Le regard et
-le sourire peuvent être imposteurs, non pas la couleur des yeux et la
-courbe de la bouche.
-
-[Illustration]
-
-Mais il est entendu que vous cherchez, pour aimer, au delà de la
-Beauté. Je vous trouve difficile et je me demande où vous trouvez cet
-au-delà. Car la Beauté me semble le dernier mot, la suprême raison de
-tout ce qui existe. Ce qu’il vous faut, c’est «le cœur».
-
-[Illustration]
-
-Voilà le mot qui m’inquiète. En amour je n’en vois pas d’autre
-définition que celle que je vous donnais tout à l’heure. Le «cœur»,
-c’est par quoi l’on souffre. Or, le choix en nous, de cette souffrance
-divine, n’est pas libre et nous n’avons pas à en approfondir les
-fatalités. Que vous feriez étroite et mesquine la grande loi
-passionnelle qui régit l’humanité, depuis l’origine des âmes, en la
-restreignant à des sélections volontaires, en l’abaissant aux scrupules
-de la raison et aux révoltes de la conscience! Vous lui ôteriez
-vraiment tout ce qu’elle a de divin et de mystérieux et nous, les vrais
-amants, nous repousserions cette souffrance qui ne nous viendrait pas
-de plus haut que nous, du sommet même des autels où les encens païens
-fument toujours, rouges encore du sang des victimes humaines aux pieds
-du spectre immortel de l’unique Beauté! Ah! laissez-nous, du moins,
-la grandeur douloureuse du plus sublime de ces rêves, à nous qui ne
-cherchons, dans les caresses, que les délices de l’anéantissement.
-
-
-II
-
-Vous dites encore: la femme qui est seulement belle... Seulement! C’est
-cruel à dire: mais seulement celle-là a une raison d’être, même au
-point de vue de la dignité des races, dans la reproduction. Il faudrait
-que toutes les mères de famille fussent belles pour que l’humanité ne
-déchût pas! Leur ventre ne doit pas être seulement un sillon où le
-grain germe, mais un moule auguste où le cerveau prend son empreinte,
-où se modèlent les muscles pour les rudes travaux de la vie. Vous
-voyez donc que celui-là est un vertueux et un sage qui recherche la
-beauté noblement physique dans la femme. Ne demandez pas à une autre
-cause le prestige des mariages d’amour, devant la conscience obscure,
-mais au fond sagace des foules et le mépris, insuffisant à mon gré,
-qui s’attache aux mariages d’argent. Car ceux-là sont des malfaiteurs
-qui jettent des avortons par le monde, même habillés de soie et de
-velours. Ils crachent dans les sources de la vie où viennent boire
-toutes les forces de l’avenir. Aimer la femme pour sa beauté est le
-premier des devoirs, Madame. L’Amour qui s’attache aux splendeurs
-plastiques est tout simplement le sauveur de la souche humaine et en
-retarde l’abâtardissement. Ah! vous êtes généreuse en convenant que «la
-femme seulement belle peut inspirer de la Passion»! Mais vous avez tort
-d’ajouter qu’elle ne saurait inspirer l’Amour vrai, et de corroborer
-cette monstruosité par le commentaire suivant: «C’est pour cela que des
-femmes de cœur ne se donnent pas, dans la crainte de n’être aimées que
-pour des charmes fragiles et sujets à passer avec l’âge.»
-
-[Illustration]
-
-Oh! Madame, comme je trouve que la vraie morale est de mon côté!
-Sous le prétexte que vos charmes sont fragiles, vous en refusez
-la joie à qui vous aime et, parce qu’ils passeront, vous jugez
-inutile d’en user dans leur fleur. Vous êtes, à la fois, égoïste
-pour les autres et cruelle pour vous-même. Est-ce donc une folie de
-respirer aujourd’hui la rose parce qu’elle ne sera demain qu’un
-effeuillement, et ignorez-vous le délicieux parfum que gardent encore
-les roses défleuries? Ainsi, pour qui vous a aimées, ô femmes, dans
-l’épanouissement de votre jeunesse et de votre beauté, un arome subtil
-de vos charmes défunts demeure un aveuglement très doux où s’effacent
-vos rides, où vos lèvres reprennent les carmins longuement baisés
-d’autrefois! Le souvenir est un magicien dont vous ignorez le pouvoir
-et les ingénieux mensonges. Mais, en dehors même des amants passés,
-pour les amants des autres et qui passent seulement, mais qui ont
-au cœur des ferveurs pareilles, la femme qui a été vraiment belle
-conserve un prestige indélébile, un glorieux stigmate devant lesquels
-s’agenouillent tous les respects. J’oserai dire qu’une femme qui a
-été vraiment belle l’est toujours. C’est même à cela que se mesure la
-véritable beauté. Ne soyez donc pas si économe, Madame, de ce qui ne
-s’use pas d’ailleurs autant que vous le croyez. Vous ignorez l’essence
-même de l’amour, si vous ne savez pas qu’elle est dans l’abandon, dans
-le sacrifice incessant de tout son être, dans le désir de s’abîmer
-éperdument en un être plus beau, en l’idéal vivant que dresse devant
-nous la Beauté! La femme qui aime vraiment craint toujours, au
-contraire de vous, de ne se pas donner assez. Elle ne se voudrait plus
-belle encore que pour accorder davantage, davantage et à jamais. Car ce
-n’est pas aimer que de se garder pour d’autres amours.
-
-
-III
-
-Ah! le cœur. Ce cœur dont vous parlez tant; ce cœur qu’il vous faut,
-pour l’amour vrai que vous souhaitez, mais il est fait de ces tortures
-que vous repoussez par un souci impie de votre tranquillité. Il est
-fait de ces terreurs et de ces désespoirs devant l’irrémédiable néant
-humain, mais aussi du courage joyeux dont on les savoure et dont on les
-brave. Il est fait des battements dont l’approche du bien-aimé ou de
-l’amante emplit notre poitrine, et le sang qui le soulève, en rythmes
-tumultueux, est celui dont nous voudrions rougir les pieds divins de la
-Beauté.
-
-Ceux-là ont aimé vraiment qui ont aimé ainsi, dans le rêve d’une mort
-très douce parce qu’elle réchauffait, pour ainsi parler, une autre
-vie et que le dernier souffle en était bu par des lèvres adorées. Si
-vous n’avez été jaloux de ce qui meurt pour celle que vous aimez,
-vous ignorez de quels désirs éperdus, monstrueux et fous, est fait le
-véritable amour, celui sous lequel la splendeur plastique nous écrase,
-envieux de l’insecte qu’un pied de femme foule dans le sable!
-
-[Illustration]
-
-Les sens! vous appelez cela: les sens! Mais trouvez-moi donc d’autres
-moyens de vivre, c’est-à-dire d’aimer, que par et pour eux! Nous
-sommes en cela dupes de la grossièreté des méthodes qui ne nous en
-reconnaissent que cinq, quand tout prouve aujourd’hui que nous en
-possédons une infinité d’absolument subtils, défiant le temps et
-l’espace. C’est de ceux-là que s’entretiennent, sans doute, les
-mouvements de notre cœur. Car il est une certaine immatérialité de la
-matière indéniable maintenant. Mais demeurons dans le domaine de la
-philosophie pure, celle que nous enseignent l’exemple des autres hommes
-et nos propres tourments. Vous abaissez l’amour, Madame, en croyant le
-grandir par je ne sais quels soucis d’estime et de moralité. Il est
-fort au-dessus de nos honnêtetés humaines et est cependant susceptible
-d’une honnêteté supérieure à toutes les autres: celle par laquelle on
-se donne tout entier et sans rien retenir de soi-même. Sa grandeur
-réside dans l’absolu de cet abandon, dans cette abnégation sublime de
-tous les intérêts, dans cette immolation sans merci. Ce fut la loi
-des plus glorieux amants et ce sera celle de tous les amants à venir
-dignes de ce nom. Mais n’en cherchez pas ailleurs la sanction que dans
-le pouvoir infini de la Beauté, source de toutes les joies, absolution
-de tous les crimes, culte éternel de toutes les grandes âmes! [Blank
-Page]
-
-
-
-
- IV
-
- LE JEU
- DANGEREUX
-
-
-
-
-_Le jeu dangereux_
-
-
-I
-
-Sur l’oreiller mouillé des doubles larmes du repentir et du pardon, les
-deux têtes, exsangues de plaisir se cherchent encore des lèvres, et ces
-baisers ébauchés y meurent sans se rencontrer, cependant que, jusqu’au
-bout des doigts inertes, passe le frisson des chairs absentes, et
-qu’entre les yeux aussi, se dresse une barrière, un voile impénétrable
-où se brise le vol trop court des regards. C’est l’anéantissement
-délicieux qui suit les jouissances trop fortes, ce semblant de mort qui
-nous jette au seuil du Paradis. Il semble qu’elle ne se soit jamais
-si bien donnée, dans un abandon plus complet; que jamais ses caresses
-n’aient eu cette acuité désespérée; qu’on ait franchi la porte d’un
-monde nouveau de caresses inconnues. Ce n’a pas été seulement le
-plaisir que la possession donnait toujours, mais un plaisir doublé
-par la cessation d’une douleur. De tout ce qu’on a souffert, par le
-doute ou par quelque autre cause, s’est accrue l’immense joie, et
-l’impression de monter plus haut nous est venue de monter du fond d’un
-abîme. Tout ce qui n’était plus qu’un écroulement s’est relevé comme
-un palais de féerie, avec des ombres plus douces et plus fraîches.
-L’immense contraste entre l’état douloureux où l’âme était plongée
-et l’extase d’où elle sort nous écrase, comme un excès de bonheur. Si
-la jalousie--et c’est le cas le plus fréquent--avait été le motif de
-la querelle, la jouissance s’est exaspérée encore d’une impression
-malsaine, des piqûres d’un aiguillon infâme et c’est comme la félicité
-féroce de l’avare qui a retrouvé son trésor. Quoi qu’il en soit, tous
-ceux qui ont pardonné ont passé par cette extase farouche d’un moment
-où les facultés d’aimer physiquement sont incontestablement décuplées.
-Aussi ai-je entendu bien des femmes dire qu’il était bon de se fâcher
-quelquefois, pour les joies infinies de la réconciliation, et j’en
-sais même qui amènent volontairement des bouderies pour le plaisir du
-rapprochement qui les suit.
-
-[Illustration]
-
-Fâcheuse méthode, en amour, et dont je veux ici signaler les dangers.
-
-
-II
-
-Il est certain qu’en amour nous arrivons, l’un à l’autre, avec une
-certaine somme d’illusions réciproques. Entendons-nous à ce sujet. Il
-ne s’agit pas d’illusions sur la somme de plaisir que nous recevrons
-l’un de l’autre. J’estime, qu’en cette matière, le rêve est souvent
-très inférieur à la réalité. La possession de l’être longtemps
-souhaité, dont la beauté a dompté, en nous, tout autre désir, est un
-bonheur d’une essence si absolue, si parfaite, que tout ce qu’on a pu
-imaginer nous semble ordinairement n’avoir été rien. Cela tient à la
-raison bien simple que nous sommes les vrais ouvriers de notre propre
-joie et que celle que nous tentons d’y associer, dans une communauté de
-corps et d’âme, n’en est jamais que l’occasion. C’est ce que j’ai fait
-observer déjà, en montrant le néant de la jalousie, puisqu’un étranger
-ne saurait rien nous prendre, au fond, de notre bonheur intime, pas
-plus qu’un musicien ne vole Beethoven en jouant un morceau de sa
-composition sur un violon lui ayant appartenu. Ce que nous aimons,
-c’est l’amour, dans un être qui nous en fournit le motif. Donc, les
-illusions dont je parle, et qu’il faut absolument garder, ne tiennent
-pas au rôle purement physique des liaisons nouvelles. Là nous sommes
-sûrs de trouver notre compte, parce que nous le portons en nous, comme
-le sage Bias toute sa fortune.
-
-[Illustration]
-
-Ce qui nous est illusions, c’est les qualités d’adaptation de
-l’instrument qui se livre à nous, la façon dont son être moral se
-prêtera à notre rêve physique. C’est l’approfondissement mystérieux de
-la nature qui va nous imposer sa compagnie, qui constitue un fragile et
-délicat élément de bonheur et de durée. Eh bien, ne nous penchons que
-timidement au bord de l’abîme et ne cherchons pas trop à deviner le
-fin des fins. Contentons-nous d’être heureux de tout ce que la beauté
-nous donne et n’interrogeons pas trop la Femme dans l’Amante. Nous
-aurions souvent sujet de nous en repentir.
-
-On dira tout ce qu’on voudra. Mais entre les âmes féminines et les
-nôtres, il existe un éternel malentendu et nous ne parlons pas la même
-langue, celles que nous aimons et nous. Gardons donc nos lèvres pour
-les baisers plutôt que pour la didactique passionnelle. Nous nous
-apercevrions bien vite que nous ne nous comprenons pas. Voilà ce qui
-nous doit guérir, comme d’une chose inutile, de toute tentation de
-dispute. La conscience n’est, après tout, que l’aptitude à considérer
-certains faits comme permis et certains autres comme défendus. C’est
-sur la nature même de ces faits que les femmes diffèrent, d’ordinaire,
-de conception avec nous.
-
-Ah! ce bonheur tant souhaité, qui vous a paru plus que la vie, conquis
-par toutes les soumissions de votre âme, par tous les respects
-éperdus de votre pensée, par l’abandon de toutes vos autres joies,
-par des mélancolies immenses et par des patiences infinies, si vous
-saviez comme il est fragile, au fond. Il risque fort de s’écrouler
-le jour où, vous remémorant la somme de vos sacrifices vous aurez
-l’étrange fantaisie de vous demander si l’être qu’ils visaient en
-était moralement digne! Fuyez ce jour-là; car sa menteuse lumière
-n’apporterait, dans vos cœurs, qu’une inexorable nuit.
-
-
-III
-
-Cette miséricorde que vous gardez pour les fautes découvertes,
-exercez-la, tous les jours, sans trêve, à ne les pas découvrir. Ayez le
-respect de votre rêve. Même lorsqu’il s’appelle Musset, j’ai horreur
-de l’homme qui se complaît à salir ce qu’il a adoré. Le beau mérite de
-proclamer, même à ses propres yeux, qu’on a été une dupe! Et puis, ce
-n’est pas vrai. Je plains celui qui, ayant possédé celle qu’il aimait,
-même à tort (comme si on pouvait avoir tort d’aimer!) trouve qu’il a
-été dupe. De quels sens glacés était donc faite son ivresse qu’il n’en
-a pas gardé comme un parfum de l’Infini? C’est le souvenir de cette
-heure inoubliable, de cette heure sacrée qui doit nous rendre cléments
-les uns aux autres, et plus doux que des Christs pardonnant même à
-l’adultère. Le plus grand mérite de Jésus a été qu’il n’avait rien
-obtenu de la femme coupable, en l’absolvant. Le premier baiser qu’une
-femme souhaitée nous donne devrait emporter le pardon de tous ceux même
-qu’elle nous volera. Et ne croyez pas que je vous prêche là une morale
-lâche. Ce n’est jamais une lâcheté que savoir souffrir. Qui met de la
-dignité en amour, est bien près de ne plus aimer.
-
-Et c’est là le seul malheur qu’il faut redouter en cette vie. Quand
-la femme vient à vous, vos vœux enfin exaucés, elle est tout mystère
-et c’est un sphinx qui vous attire autant qu’une Beauté qui vous
-charme. Qu’elle demeure telle pour vous, aussi longtemps que cela sera
-possible. Vous imaginez-vous que vous atteindrez jamais au fond de ce
-gouffre qui est sa pensée? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors, pourquoi
-vous pencher au-dessus, dans l’espoir douloureux d’y voir se refléter
-quelque étoile que votre ciel ne connaît pas? Celui-là n’a jamais
-regardé dans les yeux d’une femme qui ignore à quelles profondeurs
-habitent les intimités de son rêve, de quels lointains constellés elle
-nous épie sans que nous l’y puissions surprendre nous-mêmes. C’est
-terrible et c’est charmant. Et nous vivons de cette inquiétude autant
-que de notre bonheur.
-
-[Illustration]
-
-L’amante ne doit être, pour nous, qu’un hôte que nous traitons de
-notre mieux, que nous tentons de garder le plus longtemps possible.
-Il est de pratique physique que nous n’arrivons aux vraies joies
-que l’amour comporte, que par la coutume l’un de l’autre, par une
-certaine habitude des caresses que rien ne remplace. «Sa bouche était
-à la mesure de la mienne», a dit un écrivain charmant. Ce n’est pas
-du premier baiser que se fait cette commune mesure. Voilà ce qui nous
-doit enseigner la constance, comme le plus honnête des raffinements
-en matière de volupté. Vous me direz que beaucoup d’hommes aiment le
-changement. Vous me permettrez de vous répondre que ce sont des amants
-médiocres, des gens à courte vue passionnelle, des âmes manquant de
-portée. Qui ne sait s’attacher à une femme est certainement un mâle mal
-doué, j’entends superficiellement, un amoureux de la quantité plutôt
-que de la qualité.
-
-Ceci bien établi, quel encouragement à la condescendance volontaire en
-amour, laquelle, seule, permet les liaisons durables, celles que paye
-un réel courant de volupté! Quelle raison de ne se point chercher de
-défauts, de ne se pas chagriner inutilement. Le temps de la possession
-ne doit se ressembler en rien avec l’autre et doit être exempt de toute
-coquetterie.
-
-Mais, me direz-vous, cette joie éperdue de la réconciliation?
-
-Eh bien! il faut en faire le sacrifice! C’est d’ailleurs un mot
-seulement qu’on sacrifie. Et le pardon aussi est un mot. Allons au
-fond des choses. Pardonner à quelqu’un, est-ce oublier l’offense qu’il
-vous a faite? Pas le moins du monde! Vous n’êtes pas maître de votre
-mémoire. C’est s’engager simplement à ne lui pas tenir compte, dans
-la suite, de la peine qu’il vous a causée, pour lui en causer une
-pareille. Eh bien! vous avez beau être de bonne foi, cette magnanimité,
-en amour du moins, ne représente non plus absolument rien. Très
-inconsciemment, avec la volonté du contraire, vous tiendrez compte de
-la faute pardonnée, parce que votre tendresse sera diminuée d’autant.
-Dans ce baiser du pardon, dans cette étreinte du retour, ce n’est pas
-nos rancunes qui s’en vont de nous, à moins que nous ne les échangions.
-Le spasme délicieux passé, l’oubli de nous-même, le sommeil d’un
-instant où toute notion nous fut perdue, dissipés, nous nous retrouvons
-face à face avec le souvenir. Que nous le voulions ou non, une pierre
-est tombée de l’édifice de notre Rêve, une épine a crû dans le buisson
-qui sépare les deux routes, tout emperlé de notre sang. Les querelles
-fréquentes et volontaires sont un abaissement de l’Amour et ne lui
-laissent plus la gloire cruelle de s’écrouler avec quelque grandeur, en
-laissant derrière lui une grande image. Nous ne sommes plus le bûcheron
-qui renverse l’arbre géant d’un rude coup de sa cognée, mais l’insecte
-honteux qui en ronge l’écorce et met des lèpres là où s’épanouissaient
-les frondaisons.
-
-Or donc, amants pour qui j’écris, je vous devais cette page de
-franchise. Contentez-vous de vous aimer à pleine âme et à pleine bouche
-sans demander de douloureuses surprises au Destin. Peuplez le jardin de
-votre âme, non pas de fleurs délicieusement vénéneuses, mais laissez-y
-s’épanouir largement les roses au cœur loyal et aux lèvres toujours
-parfumées!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- V
-
- FAUT-IL
- ÊTRE JALOUX?
-
-
-
-
-_Faut-il être jaloux?_
-
-
-I
-
-Je ne crois jamais avoir assez parlé des choses de l’Amour--du moins
-avec le sérieux qu’elles comportent. Oui, trop souvent je me reproche
-de laisser sans réponse les lettres où me sont soumis des cas de morale
-passionnelle, non que le goût de traiter ce genre de questions soit
-moins vif chez moi. Mais je sais qu’il est un public qui préfère les
-contes joyeux. Pour les lecteurs moins épris de verve gauloise que de
-sentimentalité, je veux cependant poursuivre mes courtes études, et mes
-correspondances d’autrefois peuvent librement mettre à l’épreuve une
-expérience que quelques années ont faite plus respectable encore. Car
-je suis au temps de la vie où, s’il n’est plus permis d’aimer autant,
-on peut davantage se souvenir.
-
- Sous le fouet sanglant des âpres destinées,
- Du terrestre chemin j’ai franchi la moitié,
- Et j’atteins le sommet des viriles années
- Que du temps à l’Amour mesure la pitié.
-
- J’ai monté jusqu’ici; bientôt je vais descendre,
- Traînant des jours vécus le néant et le bruit,
- A l’éternel bûcher portant mon lot de cendre
- Et ma part d’âme errante aux souffles de la nuit.
-
- De mon double horizon le voile à mes yeux tombe;
- Enveloppant mon sort d’un regard triste et sûr;
- Déjà loin du berceau, déjà près de la tombe,
- J’en mesure la route égale sous l’azur.
-
-[Illustration]
-
-Et, de ce mélancolique retour au passé, la seule impression qui me
-demeure est que j’ai perdu tout le temps que je n’ai pas donné à
-l’Amour; et, de ce coup d’œil inquiet sur l’avenir, rien ne reste
-en moi, que la crainte de ne plus assez aimer. Pour les amants qui
-viendront je veux, du moins, écrire ce que m’ont appris mes propres
-joies et mes propres tourments, leur montrer, sur le chemin, les fleurs
-qu’ils oublieraient peut-être de cueillir, en arracher les épines
-qui, sans doute, déchireraient leurs pieds. Cette science est l’unique
-héritage que m’aient laissé les anciennes tendresses, avec le trésor
-de mes souvenirs. Je n’en saurais plus faire grand’chose pour moi-même
-et ce m’est une pensée douce que d’autres, plus heureux, pour qui le
-printemps des baisers se lève, en profiteront. Elle ne leur apprendra
-d’ailleurs rien autre chose que ce que La Fontaine a si bien dit dans
-ce seul vers de Psyché:
-
- Aimez! aimez! tout le reste n’est rien!
-
-
-II
-
-«Faut-il être jaloux?» me demande, avec un admirable sérieux, un
-échappé de collège.
-
-Prenez garde, jeune homme. Vous m’interrogez sur le point de la
-philosophie passionnelle où je crains le plus de penser autrement que
-mes contemporains.
-
-[Illustration]
-
-Je ne parle pas, au moins, des jurys qui font communément de la
-jalousie l’excuse de l’assassinat. Car tout est aujourd’hui excuse
-au meurtre, et principalement le plaisir qu’on a pu prendre à le
-commettre. N’être pas d’accord, sur cela, avec la magistrature de mon
-pays, me serait fort indifférent. Elle s’entend au respect de la vraie
-morale comme moi à la rédaction des encycliques. Non, ce n’est pas
-l’opinion des gens de prétoire qui m’inquiète. C’est celle de ce groupe
-bien autrement respectable et intéressant des Amants de profession, mes
-confrères. Donc, pour ceux-là seulement, je me demande aussi «Faut-il
-être jaloux?»
-
-Que ce soit un sentiment de nature que subissent, à l’origine, ceux-là
-mêmes qui avaient résolu de le railler ou de s’y soustraire, voilà qui
-est certain. Car il n’est pas de déchirement plus affreux au cœur que
-celui que nous fait la découverte de n’être pas aimé. Que je voie celle
-dont la bouche me semble le seuil du paradis, tendre, dans l’ombre,
-ses lèvres tant souhaitées à un autre, j’en conçois une épouvantable
-douleur, celle d’un rêve qui s’écroule, celle d’un bonheur dont les
-ruines écrasent le cœur.
-
-Mais contre qui et contre quoi se révolter, je vous prie?
-
-Contre la femme qui vous a menti? Et, n’êtes-vous pas, aussi bien
-qu’elle et souvent plus qu’elle, l’auteur de vos propres illusions,
-l’artisan de vos espoirs soudain désespérés! Pourquoi avez-vous cru
-trop vite et sans une raison suffisante de croire? Qui sait d’ailleurs
-si cette perfidie native n’est pas un des charmes les plus cruels, mais
-les plus vivaces de notre délicieux bourreau dans cette vie?
-
-[Illustration]
-
-Alors contre celui qui en a reçu la sournoise et rapide caresse? Ce
-serait absolument manquer de fierté, et d’ailleurs parfaitement inutile
-que lui disputer un bien dont il est certainement plus près que vous
-maintenant. Contre cette fatalité de l’inconstance? Ah! s’il nous
-fallait maudire toutes les lois qui, loin de réfréner nos passions, les
-aiguisent pour la douleur, l’existence ne serait plus qu’un continuel
-blasphème. Néanmoins, si c’est la jalousie qui vous cause cette torture
-épouvantable je n’y vois qu’un remède: la retraite immédiate si vous
-êtes vraiment un homme; le pardon, hélas! si vous êtes homme au point
-d’être lâche, en tous cas le plus douloureux des sacrifices ou la plus
-humiliante des abnégations. Un meurtre, jamais! Celui que la jalousie
-fait commettre est le moins excusable de tous, puisqu’il ne sert de
-rien, ne rendant même pas, à celui qui le commet, l’amour.
-
-
-III
-
-Il n’y a pas à demander de logique d’ailleurs à un sentiment qu’il faut
-tuer, en soi, pour qu’il ne vous emporte pas à tuer vous-même. J’ai
-vu des hommes jaloux du passé d’une femme et lui jetant à la face des
-liaisons qu’ils connaissaient à merveille quand ils s’en sont épris.
-J’ai entendu des imbéciles appeler ce comble de la folie un comble de
-l’amour! Si vous n’avez pas cru, ne fût-ce qu’un moment, que l’amour,
-que vous espériez inspirer, a tout renouvelé dans le cœur de la femme
-comme celui que vous avez ressenti pour elle a tout renouvelé dans
-votre propre cœur, vous n’avez pas le droit de parler au nom de l’amour
-qui est, avant tout, ce sublime renouveau, cette admirable et constante
-métamorphose, ce feu divin qui nous fait sans cesse renaître de nos
-propres cendres. Jaloux du passé? Je me demande ce que cela peut bien
-vouloir dire pour un homme ayant gardé la puissance virile d’aimer.
-
-[Illustration]
-
-Mais la jalousie du présent, la seule admissible? J’arrive ici
-à un point délicat. Car nous vivons dans une société pleine de
-compromissions où la pureté idéale de liens uniques et éternels n’est
-permise qu’à quelques privilégiés. Le plus souvent, ceux qui se
-rencontrent, assoiffés de tendresses nouvelles, ont les pieds et les
-mains, sinon le cœur, retenus par mille entraves. La vérité est qu’il
-faut s’aimer comme on peut, dans un monde où l’on ne s’aime pas comme
-on veut. Tout briser pour se jeter héroïquement dans les bras l’un de
-l’autre? C’est sublime, mais souvent difficile--ce qui ne serait rien,
-les intérêts matériels ne comptant pas dans les hautes révoltes de
-l’Ame--c’est crâne, mais c’est presque toujours odieusement criminel.
-Ces chaînes que vous rompez avec délices, elles tenaient à d’autres
-cœurs que vous déchirez en les brisant. Avec leurs anneaux vous jetez,
-au vent, des lambeaux vivants et qui saignent. Chose horrible et
-absolument coupable! Ce n’est pas vous que vous sacrifiez. Ce sont les
-autres! Ce n’est pas vos douleurs que vous offrez en holocauste sur
-un nouvel autel, mais les douleurs d’êtres qui vous aimaient et dont
-ce n’est pas la faute si vous ne les aimez plus! Versez tout le sang
-de votre poitrine si cela vous convient, aux pieds de l’idole, c’est
-votre droit! mais pas une larme d’autrui. C’est un crime. Ah! cela vous
-paraît dur, jeune homme, qu’il faille aimer seulement comme on peut;
-et c’est cependant la loi des sages et de ceux qui vraiment croient
-à l’amour. Demandez-vous alors ce que devient la jalousie dans ces
-résignations nécessaires, lesquelles sont peut-être une perversité de
-notre nature mais non une perversité dont nous soyons responsables. Un
-meilleur état social nous pourrait-il ramener à des mœurs plus dignes?
-Nous en sommes si loin que je ne saurais en préjuger, l’abaissement des
-mœurs semblant s’accentuer au contraire. Mais prenons-les comme elles
-sont. Très légitime la douleur du mari quand il découvre l’existence de
-l’amant, très légitime et très logique. Mais, s’il châtie, c’est au
-nom de l’honneur, et non pas au nom de l’amour qui ne renaît pas dans
-le sang versé.
-
-
-IV
-
-[Illustration]
-
-Et les cocasses aventures que nous voyons à côté du drame de la
-jalousie conjugale! Il y a aussi des amants qui sont jaloux des maris.
-Je mets à part les tempéraments qui font de l’amour un délassement
-purement hygiénique, une gymnastique de santé comme l’hydrothérapie,
-et je voudrais même que l’Académie française, qui nous doit bien un
-petit service après plusieurs siècles d’existence, trouvât un nom moins
-noble que celui d’Amour pour ces singuliers amoureux. Je parle de ceux
-qui y apportent, avant tout, un sentiment psychique élevé, et qui y
-cherchent un sentiment plutôt que de simples sensations. Eh bien, mais?
-Il est certainement le préféré--c’est-à-dire le plus aimé--cet amant à
-qui demeure relativement fidèle, dans la possibilité de son état, une
-femme qui ne lui a rien juré et qui ne lui doit rien. Qu’est-ce qui lui
-manque? qu’est-ce qu’on lui prend? La même femme ne donnant jamais deux
-impressions identiques à deux hommes différents--car c’est en nous, et
-non dans la femme, qu’est la source des impressions qu’elle en fait
-seulement jaillir,--celui-ci ne vole jamais rien à celui-là.
-
-Amant ou mari, aimer comme on peut, c’est une devise mélancolique,
-mais la seule qui convienne à notre temps. Nous sommes enfants d’un
-siècle déchu des anciennes extases dont le ciel et la terre, la mer et
-les étoiles, étaient pris à témoins. Mais le besoin d’aimer est resté
-là, dans notre être, violenté mais non pas étouffé par l’absurdité
-des conventions sociales, détourné de son cours fleuri mais non pas
-desséché. Ce n’est plus un fleuve superbe qui coule, reflétant l’azur
-constellé, mais une source obscure, qui se disperse en mille bras où
-tremble pourtant, encore, l’image des astres d’or. Bien que déparé de
-sa splendeur originelle, il demeure cependant ce qu’il y a de plus beau
-ici-bas et seul, y porte, en soi, les reflets célestes de l’Infini.
-
-A ceux qui se rencontrent le cœur grand ouvert et les mains tendues, il
-faut dire: Aimez-vous! Aimez-vous sans savoir ce que vous avez été ni
-même ce que vous êtes! Ce que vous êtes? Des malheureux dont les lèvres
-sont sèches et altérées de baisers, les victimes du printemps éternel.
-Aimez-vous, même dans le semblant d’opprobre de votre rêve écroulé et
-de vos illusions perdues, comme dans une ombre cruellement tutélaire.
-Aimez-vous, même en ayant perdu le droit sublime d’être jaloux!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- VI
-
- DES
- DIFFÉRENTES
- FAÇONS
- D’ÊTRE BELLE
-
-
-
-
-_Des différentes façons d’être belle._
-
-
-I
-
-Scrupuleux, comme toujours, des textes que je commente, en ces rapides
-études, je transcris dans ces termes mêmes la question qui m’est
-posée et à laquelle je tenterai de répondre aujourd’hui. Ce que je
-désespère d’en reproduire, c’est le griffonnage subjectif. J’ai reçu
-récemment, de son auteur lui-même, un traité de graphologie, et, avec
-une sincérité parfaite, j’essaye d’en appliquer les principes aux
-écritures des femmes qui me font l’honneur de m’écrire. Je n’en ai pas
-rencontré encore une seule qui ne fût inquiétante et qui m’inspirât
-l’idée d’une vie tranquille avec celle qui l’avait tracée. Comme les
-peuples heureux, les femmes enviables n’ont pas d’histoire. Quel état
-d’âme bizarre peut pousser mes correspondantes à me consulter sur des
-points où l’avis d’un homme ne leur peut être qu’une curiosité, la
-façon de penser et de sentir, ayant, avant tout, un sexe, et le cœur
-ne parlant pas la même langue chez l’homme et chez la femme? Cette
-fois-ci, cependant, c’est une opinion masculine avant tout qu’on me
-demande et je l’entends donner avec une parfaite sincérité.
-
-[Illustration]
-
-«Vaut-il mieux pour l’honneur--mari ou amant, n’importe!--(comme vous
-avez raison, Madame!) et au point de vue de son bonheur sensuel
-(merci de tant de sollicitude!) d’avoir une femme correctement belle
-comme tête, mais cachant sous les artifices de sa toilette--si grands,
-hélas! aujourd’hui!--plus d’un défaut de structure plastique, ou une
-femme malplaisante de figure, mais bien faite et largement pourvue des
-détails que vous vous complaisez à décrire?»
-
-J’entends fort bien, Madame, les détails dont vous parlez et qui sont
-de ceux qu’on assied dans un fauteuil. Que voulez-vous! J’ai la
-folie des grosseurs, à ce point de vue, comme d’autres ont celle des
-grandeurs. Vous me permettrez de la trouver moins dangereuse. Mais
-que vous m’embarrassez, dans ma ferme intention d’être véridique avec
-moi-même, en ajoutant: «Je suis forcément intéressée dans la question,
-un de ces deux cas étant le mien.»
-
-[Illustration]
-
-Dans lequel des deux vous trouvez-vous, Madame?--Voulez-vous parier,
-avec moi, que c’est dans le second, celui des femmes mieux dotées du
-corps que du visage? Sans cela pourquoi médiriez-vous de la toilette?
-C’est une singularité réservée aux personnes qui auraient avantage à
-se montrer toutes nues. Mes compliments! Si je me trompais cependant?
-Une femme est rarement assez modeste pour qualifier, elle-même, sa
-figure de déplaisante. Avez-vous de beaux yeux et de belles dents?
-Alors vous exagérez. On n’est jamais absolument laide avec du ciel
-dans le regard et de la fraîcheur dans le baiser. D’ailleurs vous avez
-plu à quelqu’un--mari ou amant n’importe!--puisque vous vous demandez
-ce que vaut son lot. Il est vrai que nous vivons en un temps où les
-hommes sont moins difficiles, en matière de beauté, que ceux des grands
-siècles où les courtisanes belles étaient traitées en déesses. Allons!
-je ne sais toujours pas si c’est le nez que vous avez trop grand ou le
-séant trop petit. Pardonnez ma franchise à mon ignorance, si elle a
-quelque chose de blessant pour vous.
-
-
-II
-
- Rien n’est plus doulx qu’un doulx visaige
-
-a dit un vieux poète français dont je consentirais volontiers à être le
-petit-fils. Mais un autre a écrit, dont j’aimerais mieux encore être le
-filleul:
-
- Corps féminin qui tant est tendre,
- Polly, souëf et prétieulx!
-
-[Illustration]
-
-Un premier point à connaître, Madame, et vous ne pouvez le négliger,
-parce que vous vous dites personnellement intéressée dans la question,
-c’est quel est l’homme dont il s’agit d’assurer le bonheur sensuel.
-Car cela dépend, avant tout, de la délicatesse plus ou moins grande
-de ses sens. Un hasard malheureux (on devrait bien avoir le droit de
-choisir la date de sa naissance) m’a fait le contemporain d’un monde
-de bêtes politiques pour lesquelles je professe un mépris cordial,
-surtout parce qu’elles n’apportent aux choses de la passion--les seules
-intéressantes ici-bas--aucune préoccupation artistique. Dans mon for
-intérieur, je préfère infiniment, à ces animaux parlementaires, les
-ruminants et les fauves qui choisissent leurs femelles avec une liberté
-autrement désintéressée. Oui, Madame, j’en fais l’aveu humiliant, mais
-les hommes d’aujourd’hui manquent absolument, en général, de goût et
-de délicatesse en matière de beauté. Ils manquent surtout de ce noble
-emportement qui, dans les races supérieures, prosternait, aux pieds
-de la femme divinisée, l’or vivant des lauriers et le sang rouge des
-victoires. Dans ce temps-là, qui était le beau, on brûlait Ilion pour
-Hélène. C’est maintenant pour des questions de douanes qu’on incendie
-les cités. Avouez, avec moi, que ces goujats n’ont pas le droit d’être
-bien difficiles. A un vague besoin de reproduction, qu’ils partagent
-avec les bacilles en leur demeurant inférieurs dans l’espèce, ils
-ajoutent une pointe d’amour-propre qui en fait des citoyens. Une
-femme d’une structure quelconque, avec un visage qui fasse dire aux
-imbéciles qu’elle est jolie, est tout ce qu’il leur faut. Ce n’est
-pas, je le suppose, de cette racaille passionnelle que vous voulez
-assurer le bonheur. Non! vous n’avez pas cette modestie et il s’agit
-d’un homme--mari ou amant--comme il en est peu d’ailleurs aujourd’hui,
-c’est-à-dire ayant un tempérament sincère, un amour vrai de la femme et
-une âme, au moins inconsciente, d’artiste. Celui-là vaut seul que sa
-félicité sensuelle vous intéresse un instant. Eh bien! pour celui-là,
-la beauté suprême du corps est une compensation plus que suffisante
-des irrégularités du visage et son choix, s’il est vraiment libre et
-éclairé, n’hésitera jamais. L’abus scandaleux des vêtements nous a
-conduits à cet état singulier de n’apprécier dans la femme, que la
-tête. Mais, en réalité, celle-ci n’a qu’une importance (l’anatomie dans
-les ateliers la fixe à un septième de l’ensemble) proportionnée à la
-place qu’elle occupe. Tout le reste est susceptible, non seulement
-de beauté, cela va sans dire, mais de physionomie. Victor Hugo a
-lyriquement dit qu’il y avait des ventres «tragiques». Il y en a
-aussi d’idylliques et de sublimes. J’ai connu des jambes qui étaient
-tellement spirituelles qu’on regrettait que leurs propriétaires ne
-s’en servissent pas pour écrire. Le nombril est un œil mélancolique
-comme celui du nénuphar. Chaque fossette de la croupe, des reins et
-des épaules est creusée par un invisible, mais caressant sourire. Tout
-regarde, tout attire, dans la femme. Tout est vivant. L’attraction
-mystérieuse des lèvres est un poème où l’esprit s’élève davantage que
-par les plus nobles entretiens. La splendeur des formes fait plus,
-pour la sérénité de nos esprits, que l’inutile musique des mots et la
-fumée des pensées. La femme est vraiment l’unique livre de ceux qui ne
-conçoivent que dans l’amour la destinée de notre âme.
-
-[Illustration]
-
-Ah! vous doutez de ma sincérité. Eh bien, j’ai connu beaucoup d’hommes
-qui recherchaient l’obscurité presque complète pour leurs plaisirs.
-Mais je ne suis pas de leur goût que je trouve offensant pour leurs
-maîtresses. J’adore la lumière qui prodigue à mes yeux la beauté
-de celle qui repose entre mes bras. Si j’avais été roi, j’aurais
-voulu fonder ma dynastie au milieu du bouquet d’un feu d’artifice.
-Mais je sais que cette impatience du soleil, là où l’ombre est plus
-généralement appréciée, m’est une particularité de nature, un atavisme
-amoureux dans les cultes lointains de Zoroastre. Pour ceux qui
-estiment, comme les matous, que la nuit est le meilleur temps pour
-aimer,--et encore les chats dédommagent leurs oreilles de ce que ne
-voient pas leurs yeux--la question que vous posez, Madame, se résout
-évidemment d’elle-même. Le visage, qu’il soit beau ou défectueux,
-disparaît; mais, sous le toucher, la perfection savoureuse du corps
-demeure; la source des joies infinies et des impressions ineffables
-ne se tarit pas dans les ténèbres; le sentiment divin des formes
-triomphantes ne s’abolit pas dans l’ombre. C’est là vraiment qu’est
-la victoire de la femme dont les reliefs tentants ne sont ni des
-illusions ni des mensonges. La main tremblante fait revivre tous les
-souvenirs des yeux charmés, en égrainant le rosaire des admirations
-mystiques et des ferventes caresses. Joies sublimes d’Homère aveugle
-s’acharnant au seul poème immortel, l’Iliade des féminines grâces.
-
-
-III
-
-[Illustration]
-
-Vous le voyez, mon parti est bien pris, Madame. Je souhaite qu’il soit
-dans le sens où vos intérêts amoureux sont le mieux servis. Dans la
-pratique, il est souvent difficile à prendre, parce que la bégueulerie
-contemporaine ne permet pas de s’éclairer sur toutes les pièces du
-procès. On reconnaît immédiatement une femme laide de visage. Mais
-une femme belle de corps ne se révèle, sans se livrer, qu’à certains
-délicats, sachant du premier coup déshabiller la femme, sans toucher
-à une agrafe de son corset ni à un cordon de ses jupons. C’est un art
-suprême, mais qui demande une expérience longue et souvent coûteuse
-à acquérir. Ce que les femmes vous font payer ces leçons de choses!
-Mais passons. La morale--il y en a toujours une dans mes précieuses
-dissertations--est qu’il ne faut jamais condamner une femme sur son
-visage et la proclamer laide parce qu’elle a les traits peu plaisants.
-Un chercheur consciencieux, un érudit sincère, un magistrat intègre
-s’efforce de lui faire montrer le reste avant de la juger. C’est
-une façon de procès qui n’a rien de déplaisant à instruire, une
-jurisprudence dont on se farcit sans ennui, une méthode de continuer
-Cujas que je conseille aux amateurs d’agréables surprises. On n’y
-saurait trop reproduire la scène du crime. Cultivez, mes enfants, ces
-Pandectes-là!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- VII
-
- LE BON
- PARJURE
-
-
-
-
-_Le bon parjure_
-
-
-I
-
-Si quelque chose pouvait exprimer combien l’Amour est au-dessus des
-choses de l’humanité, c’est son indépendance absolue de cette vérité
-tout humaine, toute contingente qui est celle des faits. Il relève
-d’une vérité plus haute, laquelle n’est que l’expression de ses droits
-immuables, infiniment supérieurs. Odieux dans toutes les autres
-choses, le mensonge peut y être sublime. Justement flétri, dans toutes
-les autres circonstances de la vie, le parjure y peut être un devoir.
-
-[Illustration]
-
-Je n’entends pas parler ici des serments d’amour que tous les gens
-de sens et d’expérience prennent pour ce qu’ils sont, une politesse
-naïvement sincère, mais rien de plus qu’une politesse. Comme on
-n’aime pas vraiment quand on ne croit pas qu’on aimera toujours, il
-est tout naturel de le dire. C’est même du sous-entendu; mais la
-folie serait d’y croire et la mauvaise foi d’avoir l’air, un jour,
-d’y avoir cru. Formules de langage, voilà tout. Mais il est un ordre
-de mensonges vraiment pieux et dont les âmes d’élite sont seules
-capables, ceux qui prolongent l’illusion des êtres qu’on n’aime plus,
-ceux qui leur évitent toute souffrance. Il est tel cas où la franchise
-serait un crime, un assassinat. Dites-moi donc le fait ou le scrupule
-de conscience dont l’intérêt prime celui-là! Quand, dans un vers
-admirable, Baudelaire s’indigne qu’on veuille mêler «l’honnêteté» aux
-choses de l’Amour, c’est de cette honnêteté bourgeoise-là qu’il me
-convient de l’entendre, de cette honnêteté stupide qui s’interdit de
-juger, par delà les actes, les conséquences qu’ils peuvent avoir. C’est
-cependant bien ravaler l’âme humaine, dans son libre arbitre, que de
-lui refuser ce jugement, plus haut que les apparences, inspiré par une
-conception souveraine de ce qui est juste ou injuste. Croyez-vous que
-tous les serments du monde, devant les prétoires les plus augustes, me
-feraient dire le mot d’où dépend une tête, ce mot fût-il la vérité,
-si je jugeais, à part moi, que l’intéressé ne mérite pas la mort? Ce
-qu’on ferait pour cette chose misérable qu’on appelle la vie, comment
-ne le ferait-on pas plus encore pour cette chose divine qui s’appelle
-l’Amour! Ah! tous ceux qui ont aimé savent le respect que méritent
-ses moindres douleurs et combien il les faut épargner à ceux qui vous
-aiment! C’est une doctrine toute d’humanité que celle-là, mais non pas
-une doctrine de lâcheté, comme certains puristes l’osent dire. C’est
-par des souffrances personnelles inouïes, par d’abominables sacrifices
-de ses propres joies qu’on arrive à cette force de mensonge d’où dépend
-le bonheur fragile d’une autre âme. Il y faut beaucoup de courage.
-Lâches, ceux qui mentent ainsi, allons donc! Leur vaillante imposture
-ne prend rien d’ailleurs à leur nouvelle et réelle tendresse. Que fait,
-à qui se sent aimé, ce qu’on peut jurer aux autres? Étant plus haut que
-la vérité, l’amour est, encore bien plus, au-dessus du mensonge.
-
-[Illustration]
-
-Je ne sais pas de plus terrible drame dans l’histoire contemporaine que
-le drame intime dont un écrivain remarquable de ce temps fut la victime
-douloureuse. Aveugle, il avait auprès de lui une compagne dévouée qui
-lui faisait croire à une tendresse absolue. Par amour de la vérité, un
-ami lui apprit qu’elle le trompait, et il en mourut. Connaissez-vous un
-assassinat plus épouvantable que celui-là? Quelle leçon pour ceux qui
-se croient le droit de défendre notre honneur contre nous-même!
-
-
-II
-
-Mais où le parjure devient un devoir absolu, c’est quand il s’agit de
-l’honneur d’une femme.
-
-Prenons le cas le plus fréquent: celui où un mari demande à l’amant de
-lui jurer qu’il ne l’a pas outragé.
-
-Vous voyez ce que la situation a de cruel et d’inexorable. Faire le
-serment demandé, c’est se dérober à une légitime colère, c’est encourir
-le soupçon de lâcheté. Aussi vous dirai-je d’abord: Soyez assez homme
-de cœur et ayez fait suffisamment vos preuves pour n’avoir pas à
-redouter ce supplice, à craindre seulement pour ceux dont la bravoure
-peut être mise en doute. Là est le point essentiel. Mais vous courez un
-autre péril: l’homme qui vous interroge en sait peut-être beaucoup plus
-qu’il n’en laisse paraître. Il peut avoir des preuves et vous tendre un
-piège. Il peut, fort de faits irrécusables, vous cracher ensuite votre
-parjure à la face. Or, cela est terrible, en vérité.
-
-Nous n’en devons pas moins être prêts à le subir, il n’y a pas à se
-le dissimuler: c’est bien l’honneur qui reste en jeu, l’honneur viril
-à qui tout mensonge est une tache. Mais croyez-vous que cet honneur
-du mâle se trouverait beaucoup mieux d’avoir trahi le plus saint des
-secrets? L’honneur, on nous l’apprend et c’est vrai, doit nous être
-plus cher que la vie, mais pas que la vie des autres pourtant. Oui,
-c’est votre honneur d’homme que vous sacrifiez, en cette circonstance,
-mais vous le sacrifiez à celle à qui vous eussiez mieux aimé cent fois
-donner votre vie, et on ne vous a pas laissé le choix! Faites donc
-l’holocauste digne d’elle et digne de votre amour. Comme les antiques
-bouchers qui, dans les fêtes païennes, paraient les victimes pour les
-rendre plus agréables aux dieux, ayez mis, en toute autre chose, votre
-honneur si haut que vous ayez, au moins, la joie amère et profonde de
-jeter, avec lui, à des pieds adorés, le meilleur de vous-même et les
-fleurs même de votre âme!
-
-[Illustration]
-
-Et je dis cela au nom de la vraie morale--car il y en a deux, n’en
-déplaise aux godelureaux qui ont conspué autrefois le naïf académicien
-Nisard pour avoir hasardé cette vérité de feu La Palisse.--Il y a la
-morale qui a pour sanction, non pas seulement la gendarmerie, mais
-l’estime publique, deux choses que je mets absolument sur le même
-plan,--au second. Mais il y a l’autre, la grande, la vraie, celle
-qui ne demande, qu’à la conscience, une approbation ou un blâme;
-celle qui touche à des faits que ne pourraient juger ni les cours
-d’assises, ni même les passants; celle qui n’admet d’éléments que
-les intimités profondes de l’âme. Celle-là a vraiment de tout autres
-subtilités, de tout autres délicatesses. Autant il est simple de
-proclamer qu’on doit toujours dire la vérité, autant il est malaisé de
-définir le cas où c’est un devoir absolu de ne pas la dire. Mais la
-réelle supériorité de cette seconde morale--l’autre ne me paraissant
-nécessaire qu’aux gens enclins au meurtre et aux goujats--c’est que
-c’est la seule, au fond, qui s’occupe de respecter ce qu’on appelle
-dans la loi: les droits des tiers. Or, en amour, les «tiers» jouent
-un rôle considérable. Le «tiers» dans l’espèce, c’est la malheureuse
-femme que peut perdre un mot de son amant. Celle-là, la loi s’en fiche
-assurément, mais non pas la morale que je prêche et qui a, pour unique
-axiome, pour idéal humain et divin tout ensemble, le sacrifice constant
-de l’intérêt personnel, l’anéantissement de cette chose haïssable qu’on
-appelle le moi, l’abnégation profonde et absolue devant cette grande
-loi de l’Amour qui nous met d’autant plus haut que nous nous humilions
-davantage devant elle. En elle est le vrai royaume des cieux, où les
-premiers seront les derniers et où Des Grieux passera fort avant
-Napoléon, parce qu’il sut mieux aimer.
-
-Non! le parjure n’est qu’un vain mot quand il s’agit de l’honneur d’une
-femme.
-
-Et si ce devoir du parjure était bien écrit, non pas dans les codes,
-mais dans le manuel d’honneur pratique dont les vrais honnêtes gens
-se préoccupent bien davantage, les maris s’éviteraient une question
-ridicule, car ils en sauraient la réponse à l’avance, et les naïfs ne
-se laisseraient plus prendre à ce mot mélodramatique qui n’a de sens
-honteux que quand c’est pour soi-même qu’on ment!
-
-
-III
-
-[Illustration]
-
-C’est, à vrai dire, une des heures les plus terribles de la vie que
-celle où un homme qui vous a donné la main, que vous estimez souvent
-et que vous avez trompé, vous dit tout haut ses doutes, épiant un aveu
-sur la pâleur même de votre visage. Certes, c’est là une des plus rudes
-épreuves de la vie irrégulière. A vous, jeunes gens, de l’attendre avec
-une fermeté convaincue et la volonté parfaite de tout souffrir, même
-l’insulte, plutôt que de trahir une femme qui s’est donnée à vous.
-Car volontiers je vous blâmerais, si je ne savais la fatalité de nos
-tendresses, de n’avoir pas choisi un coquin ou un complaisant pour le
-tromper. Ce n’est pas ce qui manque dans le monde! Mais si vous n’avez
-pas eu la chance de vous mal apparenter de la main gauche, si c’est
-un homme de bien que vous avez essayé de ridiculiser malhonnêtement,
-votre faute n’a qu’une excuse possible: un amour vrai et capable de
-tous les sacrifices.
-
-[Illustration]
-
-Si vous n’avez pas aimé vraiment, de toute la ferveur de votre cœur,
-vous êtes de simples drôles de vous être jetés à travers l’honneur
-d’un gentilhomme. Il faut même que la femme que vous avez choisie soit
-digne de ce magnifique holocauste si vous voulez que je vous absolve
-et même que je vous loue. Mais fût-elle la dernière des dernières,
-que votre devoir n’en resterait pas moins absolu, celui de nier, non
-pas seulement devant le mari, mais devant le monde tout entier, si
-le monde avait l’impertinence de se mêler de vos affaires. Ah! vous
-voulez un point absolu de morale? eh bien, je vais vous le fournir.
-Un homme d’honneur, en quelque circonstance que ce soit, ne convient
-jamais des faveurs qui lui furent accordées, celles-ci vinssent-elles
-même d’une créature banale à qui le droit reste toujours de vous avoir
-personnellement dédaigné, rendît-elle tout le reste de l’univers
-heureux. Ce sont choses dont un homme de quelque délicatesse ne se
-vante jamais, s’agît-il d’une fille. Les lèvres qui le racontent ne
-sont pas dignes du baiser. Le secret des caresses données et reçues
-doit demeurer au plus profond des pudeurs de l’âme. Le mensonge à la
-maîtresse qui aime encore, le parjure au mari qui interroge, le silence
-à la foule qui espionne: voilà le devoir triplement et nettement
-formulé. Vous me direz que la vérité n’y trouve guère son compte.
-Qu’importe si l’Amour, qui est l’unique Vérité, l’unique Lumière et
-l’unique Joie, y trouve le sien!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- VIII
-
- CE QU’EST
- LA FEMME
- POUR QUI L’AIME
- VRAIMENT
-
-
-
-
-_Ce qu’est la femme pour qui l’aime vraiment_
-
-
-I
-
-Il paraît que, de mes humbles écrits sur l’Amour, se dégage un
-mépris absolu de la Femme. C’est, au moins, l’opinion d’une Dame
-qui ne me l’envoie pas dire, mais charge la poste de m’en informer.
-Comme compliment de Jour de l’An c’est médiocre. Je ne connais pas
-la donataire de ce généreux aphorisme, mais ce me serait un grand
-désespoir d’apprendre qu’elle est un miracle de Jeunesse et de Beauté.
-Quant à sa perspicacité j’ai, sur elle, mon opinion faite. Elle
-n’entend rien à ce qu’elle dit.
-
-Suis-je assez pusillanime! Je fus si troublé, au premier abord, pour
-ne pas dire douloureusement surpris de cette opinion sur mon compte,
-que je descendis, sincèrement, résolument, au fond de ma conscience.
-Mais je n’y rencontrai qu’une protestation indignée contre ce singulier
-jugement, et je me demande encore comment je l’ai pu encourir.
-
-[Illustration]
-
-Est-ce pour avoir insinué, timidement d’ailleurs, que nos terrestres
-compagnes n’étaient pas des modèles de fidélité? Je n’ai jamais songé à
-leur en faire un reproche, ne trouvant pas que l’homme mérite qu’elles
-lui donnent davantage, estimant qu’il ne mérite pas toujours le soin
-discret qu’elles mettent à le tromper. Leur plût-il de ne pas même
-prendre cette peine et de ne lui éviter aucune torture, qu’il n’aurait
-pas encore le courage de se détourner d’un supplice qui est sa vie,
-et qu’il tendrait lâchement, à l’affront, une tête résignée. Dans
-un monde où les impressions d’autrui se mesurent à mes impressions
-propres, la Femme m’apparaît comme l’Être mystérieux qui noue et dénoue
-les destinées, suscite les héroïsmes ou les réfrène, précipite les
-châtiments, apaise les colères, console les désespoirs et joue, sous
-une forme vivante, le rôle implacable et divin de l’antique fatalité.
-Je me la représente, comme Hélène sur les ruines d’Ilion, un pied
-sur l’humanité vaincue, le front dans la caresse des lumières et des
-parfums, élevant, seule, devant l’éternelle beauté des choses, le
-spectre d’une beauté supérieure à toutes les autres. En son corps vit
-le rythme puissant des lignes et la loi délicate des harmonies; le
-secret des dominations superbes, où s’affirment les droits sacrés de la
-faiblesse, habite son esprit; son cœur est l’abîme de miséricorde et de
-pitié où le pardon attend nos misères. Elle est, par sa fragilité même,
-l’image du Rêve que nous portons en nous: rêve de splendeurs abolies,
-de Paradis fermés, de destins glorieux entrevus. Elle est, dans notre
-vie, comme un hôte du ciel que nous devons traiter en maître.
-
-Sarpejeu, Madame, si tout cela est du mépris, je me demande où
-commencent l’admiration et le respect?
-
-
-II
-
-Est-ce donc que le désir que nous élevons vers la femme est un outrage?
-
-[Illustration]
-
-Si vous saviez de quelle humilité profonde est faite ce culte en
-apparence grossier, quel trouble religieux est au fond de cette ferveur
-sensuelle, vous ne daigneriez pas en être offensée pour celles que
-vous en défendez... contre moi, du moins. N’ai-je pas assez souvent et
-assez mélancoliquement médité sur l’immense disproportion des délices
-qui nous viennent de la femme et du peu que nous osons lui offrir en
-échange? Son amour est fait de condescendance et le nôtre d’audace
-folle. Je l’ai proclamé cent fois. Est-ce que la reconnaissance de mes
-souvenirs n’est pas, à ce point de vue, le plus éloquent des aveux?
-C’est en réalité la femme qui fait, en descendant vers nous, le chemin
-que nous croyons parcourir les pieds saignants, pour monter jusqu’à
-elle. La terre nous mord au talon et jamais l’espace qui nous sépare
-ne serait franchi si elle n’avait, elle-même, des ailes. Je plains
-sincèrement l’homme qui n’a pas ce sentiment de notre indignité, en
-qui le respect dompteur de la beauté n’éteint pas, un instant du
-moins, les fièvres de la chair, qui ne tremble pas, comme au seuil d’un
-temple, devant la couche où l’attend le premier baiser!
-
-Celui qui n’a pas connu ces terreurs délicieuses, ces hontes mortelles,
-savouré cette humiliation intime dans l’extase d’un autre Être,
-celui-là ne sait pas les joies les plus secrètes et les plus profondes
-de l’Amour.
-
-Comme un voyageur qui, parvenu au sommet des pics neigeux, promène
-un regard vide sur les immensités béantes, sans songer à regarder, à
-ses pieds, l’obscur paysage des vallons, il ignore la hauteur de son
-bonheur. Dans ce que ma tendresse éperdue pour la femme a de moins
-quintessencié, c’est-à-dire dans l’ardeur même de possession qu’elle
-m’inspire, je ne trouve donc que craintifs hommages et je cherche en
-vain le mépris.
-
-
-III
-
-[Illustration]
-
-Dans l’amertume même de mes déceptions je n’ai jamais rencontré la
-haine. Je ne suis pas du même sang qu’Ajax injuriant les dieux. A
-l’homme seul j’ai réservé mes colères, pour tout ce que j’ai vu de
-vil en lui, et jamais elles ne furent plus vibrantes que devant le
-spectacle hideux que m’inspirent mes contemporains. En dehors même
-des fanges où son ambition et sa cupidité le plongent, alors même
-qu’il souffre par la femme--indigne qu’il en est souvent--c’est à
-sa lâcheté seule que j’en veux et non aux instincts admirables de
-torture de son bourreau. Loin de moi l’idée de révoltes inutiles. La
-gloire du soleil se rit du vol ensanglanté de nos blasphèmes. Ainsi
-la Beauté plane fort au-dessus de nos plaintes et de nos rébellions.
-Tout est excuse pour les crimes de la femme et ses faiblesses portent,
-en elles, leur pardon. Non pas qu’elle ne mérite d’être traitée comme
-un être moral--il y aurait, dans un tel jugement, quelque chose de
-dédaigneux--mais parce que la morale rigide, dont s’accommode la
-brutalité de notre nature, est forcée de s’assouplir pour elle et de
-s’ingénier aux délicatesses de son tempérament et de son esprit. Elle
-a droit,--et elle le sait--à certaines inconsciences, parce que sa
-mission est à la fois cruelle et douce, et c’est à ces inconsciences
-d’ailleurs que nous devons, le plus souvent, ses bontés. Il y aurait
-donc, de notre part, grande injustice à nous en plaindre. On a beaucoup
-discuté sur la faiblesse de la femme et la facilité de ses chutes. Mais
-on n’a pas assez loué ses admirables facultés de relèvement. L’homme
-déchu s’enlise dans les fanges et y disparaît. C’est l’expérience de
-tous les jours et jamais elle ne se prodigue autant, sous nos yeux,
-qu’en ces heures troublées où l’honneur flotte comme un vaisseau
-désemparé sur les abîmes et menace de ne plus être que le nom d’une
-chose à jamais engloutie. Mais que de femmes tombées nous avons
-revues debout, purifiées par quelque noble sentiment, courtisanes
-devenues épouses loyales, épouses infidèles devenues mères sublimes!
-Rien de plus fréquent, pour qui sait regarder autour de soi, que ces
-magnifiques sursauts de la Femme vers l’idéal longtemps déserté, et
-ces résurrections de l’âme engourdie, ce réveil de la conscience sont,
-chez elles, spectacle commun.
-
-[Illustration]
-
-Dans un monde dont l’impeccabilité n’est pas précisément le fait, il
-me semble que cela seul suffit à constituer une façon de supériorité
-morale. Mais, au moment même du plus grand abaissement, entre le
-drôle qui se parjure pour être nommé député et la fille qui se donne
-pour avoir du pain,--voire même des bijoux,--je n’ai jamais hésité
-un instant. D’autant que ce qu’ils vendent, l’un et l’autre, est
-diantrement plus précieux chez celle-ci que chez celui-là.
-
-
-IV
-
-[Illustration]
-
-En ai-je assez dit pour me défendre d’une accusation qu’un homme, ayant
-exercé loyalement la profession d’amant, très supérieure à toutes les
-autres carrières, ne saurait accepter! Ce n’est vraiment pas ma faute
-si je n’ai jamais pu entrer dans la conception chrétienne qui nous
-représente la Femme comme la sœur de l’Homme. Ce fut ma première pierre
-d’achoppement sur le chemin où m’éclairait la Foi des aïeux, allumée
-à l’étoile même qui guida les mages. Par un atavisme bizarre qui me
-ramène irrévocablement à une tradition plus ancienne, la grecque,
-celle du paganisme où s’affirme la plus parfaite éclosion de l’esprit
-humain, je considère, malgré moi, la Femme comme un être d’essence
-différente que les civilisations vraiment avancées mettaient fort
-au-dessus de l’homme, que les barbaries contemporaines s’obstinent
-ignoblement encore à mettre au-dessous. Ce que je ne puis admettre, est
-cette fausse fraternité que je trouve humiliante pour nos maîtresses,
-c’est cette parenté menteuse qui ferait, de l’Amour, un continuel
-inceste. Mais c’est mon admiration même pour la Femme qui me les fait
-repousser; c’est la pitié grecque et non pas le dédain musulman. Si
-j’ai quelquefois parlé légèrement de mon idole, c’est à la façon des
-Athéniens qui, pour plaisanter leurs Dieux en d’immortelles comédies,
-n’en étaient pas moins assidus aux sacrifices. Je n’ai jamais songé à
-nier, chez la femme, l’être moral, mais je crois sa morale absolument
-différente de la nôtre,--moins humaine puisqu’elle s’accommode fort
-bien de nous faire souffrir--plus divine puisqu’elle participe des
-impassibles fatalités et repose sur une fatalité même, la Beauté dont
-nul n’évite le pouvoir. Nos notions d’honnêteté dont il se fait, en ce
-moment même, une si belle confusion, sont, pour elle, lettre morte;
-mais jamais nous n’avons eu moins de raison d’en être fiers. Car sa
-probité passionnelle est souvent supérieure à la nôtre parce qu’elle
-ne conçoit la rivalité d’aucun autre sentiment. Méprisable, non! mais
-assurément redoutable, trop loin de nous, et trop haut, pour qu’il nous
-soit permis de la juger, faite pour nos admirations extasiées et non
-pas pour notre inutile estime.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- IX
-
- DE LA
- PLASTIQUE
- EN AMOUR
-
-
-
-
-_De la plastique en amour_
-
-
-I
-
-C’est dans le monde qu’on entend surtout les jeunes filles dire que
-l’homme n’a pas besoin d’être beau pour plaire, et c’est une théorie
-que les hommes du monde acceptent avec une modestie qui leur fait
-honneur. Je n’ai pas d’ailleurs à la combattre quand il ne s’agit que
-du mariage, c’est-à-dire d’une institution où le côté arrangement
-tient infiniment plus de place, aujourd’hui, que le côté passion.
-Ceux que nous voyons courir à l’hyménée, en ce temps-ci, avec le plus
-d’ardeur, sont les comédiens, qui en ont si peu besoin, et les gens
-dans les affaires qui ne peuvent guère s’en passer. Chez les premiers,
-cette manie est un reste de protestation contre leur renommée bohème
-d’autrefois. Ils tiennent à faire constater, _urbi_ et _orbi_--et même
-au risque d’être cocus--qu’ils appartiennent bien à la vie régulière, à
-la vie bourgeoise. Mon Dieu, ils seraient plus sages en se contentant,
-pour cela, de la croix qu’on met maintenant, de leur vivant, sur leur
-poitrine, et qu’on plante dans les cimetières sur leur tombeau, double
-absolution de la société laïque et du monde religieux à l’endroit de
-leur métier. Quant aux seconds, ils trouvent, dans le mariage, un
-moyen légal, presque honoré, de demeurer riches, tout en ruinant les
-autres, ce qui est le fin du fin de leur état. L’admirable séparation
-de biens est là, pour leur permettre de garder la précieuse aisance,
-pour eux, pendant qu’ils sèment, autour d’eux, la ruine, ce qui est
-évidemment une conséquence honnête et un commentaire moral des «justes
-noces», comme dit le Code. Dans une profession qui tient à la fois
-du cabotinage et des affaires, celle des directeurs de théâtre, vous
-trouverez, pour le mariage, un enthousiasme deux fois justifié. Ils
-sont rares ceux qui ont la probité de demeurer célibataires!
-
-Je ferme, ici, cette parenthèse sur un sujet où l’amour a trop rarement
-affaire, pour parler simplement des liaisons, légitimes ou non, mais
-infiniment plus sérieuses, où l’Amour est tout. Car notez que je ne
-défends pas aux maris d’être des amants. Au contraire! Seulement je
-constate qu’ils en ont rarement l’occasion. Dans les unions où l’âme
-tient vraiment une place, par ses nobles côtés, la femme est-elle sage
-de faire mépris, chez l’homme, de la beauté du visage et de la vigueur
-du corps? Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas que ce mépris
-puisse être sincère, par tant d’esprit et de belle éducation que nous
-remplacions la plastique qui nous manque.
-
-[Illustration]
-
-Prenons un monde pour lequel j’écris encore moins que pour les époux,
-mais qui a pour lui l’avantage d’être sincère jusqu’au cynisme;
-nous ne trouvons nullement que ce dédain soit au fond de la femme
-contemporaine. Ce n’est qu’en apparence que les courtisanes préfèrent
-les banquiers ridicules aux commis de magasin bien tournés. Que ces
-dames ne négligent pas les exigences financières de leur profession,
-j’en suis d’accord avec vous. Une courtisane qui ne se ferait pas
-payer serait la honte de son état. C’est si vrai que l’impératrice
-Messaline, qui avait plus soif de vice que d’amour et d’ignominie que
-de baiser, avait grand soin d’exiger, des passants, le même salaire
-que ses compagnes, pour ne pas déshonorer l’antre de _Vénus Meretrix_.
-Mais, derrière le patricien ventripotent, Forain nous montrera toujours
-le robuste ouvrier de la dernière heure, celle qui ne se vend pas.
-Celui-là est le plus souvent une brute et représente cependant l’idéal
-dans ces existences très logiquement infâmes. Comme on demandait un
-jour, à une de ces maraudeuses de la vie, pourquoi elle s’obstinait à
-demeurer avec un chenapan qui la battait, quand sa beauté, à elle, lui
-assurait des amants bien appris et, qui sait? peut-être respectueux,
-elle répondit ce mot sublime: «Mais si je n’aime rien, je ne suis rien»!
-
-Et elle avait raison.
-
-Sans vouloir prendre ma leçon dans le ruisseau, je conviens que cette
-concession brutale et résignée à un élément de torture souvent, la
-beauté physique dans sa vigueur, m’émeut et me semble presque plus
-noble que l’indifférence où je le vois tenu dans un monde social
-plus raffiné, indifférence que je veux croire une pose, chez le plus
-grand nombre, ou une consolation à la laideur. Mais, dans le monde
-passionnel, lequel ne vit que de sincérité, d’intimité profonde et
-de pénétration sensuelle réciproque, je ne vois vraiment pas ce que
-viennent faire l’aumône et la charité.
-
-[Illustration]
-
-Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions
-que l’éducation a mises en elle, l’amour devrait venir avant tout du
-sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme
-moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon
-de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de
-l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où
-dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure
-éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure
-des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs
-portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme le sceau même
-d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas
-chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime
-compensation d’aimer un être plus beau que soi.
-
-
-II
-
-Ce goût apparent des femmes d’aujourd’hui pour la maturité uniquement
-intelligente; sa tolérance inique quelquefois pour la vieillesse
-caduque mais socialement honorée, pourraient bien leur être imposés
-par notre propre exemple, et peut-être ne sont-elles ainsi que pour
-se mettre à notre portée, et ne nous pas humilier en se montrant trop
-supérieures à nous.
-
-Quelles sont donc les femmes que les amoureux de presque tous les
-mondes recherchent aujourd’hui? Les plus belles? Allons donc!--J’ai
-dit que je ne parlais pas du mariage, peu d’hommes l’excusant
-aujourd’hui par le seul argument qui le justifie: l’impossibilité de
-posséder, autrement qu’en l’épousant, une femme qu’on aime.--Mais, dans
-les liaisons qu’un double choix amène et resserre, avez-vous remarqué
-que le culte de la Beauté, lequel devrait être cependant la loi suprême
-de la vie, entrât pour quelque chose! Les courtisanes les plus chères
-sont-elles les courtisanes les mieux douées plastiquement? Je vous
-montrerai, quand vous le voudrez, d’admirables filles qui crèvent la
-faim et d’abominables gothons ruisselantes de pierreries, dans des
-huit-ressorts où leur figure donne envie de regarder le derrière de
-leurs valets de pied. Cette vieille garde, qui a sur celle de Napoléon
-Ier le désavantage de ne pas mourir, et devant qui Cambronne ne se
-serait pas contenté de parler, est entretenue par ce que nos cercles
-contiennent de plus jeune et de plus élégant; Hippolyte ne redit plus
-les charmes d’Aricie; il soupire comme Marius (non pas comme Cambronne)
-le long des ruines. Il baise celui des deux pieds de ces dames qui
-n’est pas encore dans la tombe.
-
-[Illustration]
-
-Mais, paix à ces vieilles aux dents d’ivoire, aux chignons de paille
-que les ânes sont tentés de brouter. Quelques-unes furent belles, sous
-le règne de Louis-Philippe, et peut-être n’auraient-elles qu’à ne se
-plus farder pour être belles encore. Car la vraie beauté traverse,
-triomphante, tous les âges et semble quelquefois revêtir l’immortalité
-du marbre avec la blancheur des cheveux. Mais les débutantes, celles
-que ces messieurs lancent, les célébrités de demain, les glorieuses
-en chantier, regardez-les un peu!! Des minois chiffonnés comme de
-vieux mouchoirs, des nez retroussés, des tailles de guêpes à qui je
-ne me chargerais pas de fournir l’aiguillon, des pieds et des mains
-canailles, un refrain d’Yvette Guilbert sur les lèvres peintes, par
-dessus le marché, voilà ce qui suffit à des protecteurs souvent jeunes
-et ayant le droit d’être infiniment plus difficiles. Aucun souci de la
-noblesse des types, des empreintes de la race, de tout ce qui mêle la
-fierté d’un idéal à la fièvre du désir!
-
-[Illustration]
-
-Durant qu’ils habillent coûteusement ces poupées difformes, les
-sculpteurs, les peintres, voire les poètes qui peignent et sculptent
-dans leur cerveau, s’arrêtent, émus et recueillis, devant les superbes
-créatures qui, comme d’un double mont Aventin, descendent de Montmartre
-ou de Belleville, foutues comme quatre sous mais faites pour réveiller
-l’ombre auguste de Phidias. Car on devine, à l’instinctif orgueil de
-leur démarche et sous leur robe grossière, l’harmonie vibrante des
-formes et la puissante palpitation des chairs. Les imbéciles riches
-les rencontrent bien aussi quelquefois, mais du diable si un d’eux
-s’écriera jamais: Voilà la maîtresse que je veux!
-
-
-III
-
-Amants fervents et pensifs, pour qui j’écris d’ordinaire, pardonnez-moi
-cette incursion mélancolique dans un monde où ne fleurissent pas les
-sincères tendresses, celles qui se cachent pour être heureuses. Vous
-êtes les hôtes du rêve immortel d’où je voudrais exiler tout ce qui
-rappelle les laideurs de la vie. Pour chasser loin de vous, comme
-un air mauvais, les tristesses de cette prose attardée à d’inutiles
-réalités, laissez-moi vous dire, avant que le printemps nous quitte,
-une chanson de printemps faite pour vous:
-
- C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu;
- Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules,
- Et le soleil déjà change, en perles de feu,
- Les pleurs que le matin secoue à ses épaules.
-
- L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’air
- Et porte, sur nos fronts, de troublantes caresses.
- Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse.
- Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair!
-
- Voici le temps de croire aux mensonges du rêve,
- De souffrir la langueur des vœux inapaisés;
- De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève,
- Au néant des serments la douceur des baisers.
-
- Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes,
- Implorant la pitié des bonheurs interdits,
- Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses,
- Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis!
-
- Voici le temps de fuir vers les routes ombreuses
- Où l’on marche à pas lents, et la main dans la main,
- Amoureux éperdus et blanches amoureuses,
- Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin!
-
- Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace,
- Blessés du même mal dont nul ne veut guérir.
- L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe.
- Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- X
-
- SUBTILITÉS
- PASSIONNELLES
-
-
-
-
-_Subtilités passionnelles_
-
-
-I
-
- Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.
-
-Amoureux, cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne
-m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient.
-Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi.
-Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles
-buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais le
-bout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges
-blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler
-ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la
-vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la
-plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme
-mystérieusement enlisés.
-
-[Illustration]
-
-Ah! plutôt que d’y revenir encore, comme j’aimerais mieux vous dire
-l’admirable spectacle que j’ai sous les yeux, les montagnes s’étageant
-à l’infini, vers des horizons bleuissants, sous le vol circonflexe des
-grands oiseaux de proie, et, à mes pieds, les torrents roulant, sous la
-poussière de verdure des tamarins, leur eau d’argent bavard comme celui
-des poches pleines; le recueillement mystérieux qui descend, en moi,
-de cette chevauchée lointaine dont les nuages sont comme des cavaliers
-qui quelquefois s’arrêtent pour planter, en un sol conquis, la
-blancheur des oriflammes. Quel renouveau éternel la nature apporte en
-nous! Pourquoi faut-il que nous y trouvions, comme des bêtes blessées,
-cette flèche de l’amour dont l’aiguillon semble encore s’y aviver? Le
-penseur éperdu se demande quelquefois où il pourrait fuir la femme. Et
-l’infini se déroule, devant son rêve, sans rencontrer ce point obscur
-de la Délivrance où il se retrouverait seul en face de lui-même, dans
-l’austère isolement de sa propre pensée. Force fut au doux Orphée de
-suivre Eurydice jusque sur le seuil des Enfers.
-
-Si loin qu’on soit allé, si loin du vacarme citadin de la vie
-coutumière, on n’a rien oublié, tant qu’on n’a pas oublié la source des
-tortures éternelles et le chemin qui y mène et qu’on reconnaît, comme
-le petit Poucet du conte, à ce qu’on y a laissé de soi-même. Tel le
-mouton qui retrouve sa route à l’épine des buissons. Et je n’en veux
-pas à ceux qui abusent des facilités postales où se débat aujourd’hui
-notre liberté, pour me poursuivre jusqu’au bord des gaves pyrénéens
-avec des questions, à la bouche, touchant encore aux choses de l’Amour.
-En réalité, ce n’est pas eux qui m’y ramènent, mais moi-même qui y
-reviens par une habitude incorrigible de mon esprit. Je crois me
-surprendre en maraude quand je pense à autre chose. _Quidquid tentabam
-scribere versus erat_, disait, de lui-même, Ovide. Tout ce que je tente
-d’écrire n’est qu’un commentaire de ce que j’ai écrit déjà.
-
-Cette fois-ci, c’est un homme qui me soumet une situation d’esprit à
-laquelle je ne puis que fraternellement compatir. Car elle est délicate
-et douloureuse à la fois, et je ne la puis mieux exprimer que par ses
-propres paroles: «Il m’arrive souvent, dit-il, de faire longtemps la
-cour à une femme, mais une cour assidue, et je n’ai pas plutôt obtenu
-ce _que je croyais en souhaiter_ qu’un sentiment d’aversion immédiat
-succède à la fougue de mes désirs.»
-
-«Aversion» me paraît un peu dur, monsieur. Laissez-moi plaider
-pour le sentiment de vague reconnaissance que mérite toujours le
-plaisir accordé, et qui est, je crois, chez toutes les natures de
-quelque générosité. «Ce que je croyais souhaiter» me semble aussi
-une expression risquée. Le moins est qu’on en soit sûr avant de le
-demander. Je suis curieux de voir ce que vous répondrait la dame à
-qui vous diriez, après, en toute franchise: «Eh bien, non, ce n’est
-décidément pas ça dont j’avais envie.» Parions qu’elle vous flanquerait
-un bon soufflet, et laissez-moi vous dire qu’elle aurait raison.
-
-
-II
-
-Et maintenant, causons en bons amis. J’imagine que vous êtes auprès
-de moi, sur ce coin de rocher mousseux d’où monte une odeur sauvage,
-d’où l’on entend la clochette des troupeaux tintinnabulant dans les
-lointains pâturages. Il existe un proverbe latin auquel je pourrais
-vous renvoyer: «_Omne animal triste præter gallum vel monacum--gratis
-fornicantem_» (a ajouté la malice irreligieuse des aïeux). Je n’en
-avais pas besoin pour être convaincu que vous n’êtes ni un coq ni un
-carme en exercice de garenne amoureuse. Moi non plus.
-
-[Illustration]
-
-Tout le monde, à ces deux exceptions près, a, j’imagine, passé par ces
-écroulements subits d’une passion satisfaite, mais tout le monde n’en
-garde pas la même amertume que vous. Vous n’estimez pas, monsieur,
-l’amour physique à son vrai prix. La minute que vous venez de passer
-vaut, à elle seule, un siècle de prévenances, de prières, tout le temps
-perdu que vous semblez regretter, et cela à tort: car je vous défie
-de m’en trouver un plus agréable emploi. Vous voilà vraiment bien
-malheureux pour avoir rêvé, espéré, soupiré! Je vous dis, moi, que vous
-êtes très bien payé de votre peine. Car si vous n’avez pas su vous
-payer, tant pis pour vous! Permettez-moi de vous dire en effet que cela
-était surtout affaire à vous. Réduit à cette simple question d’extase
-sensuelle, l’amour est ce qu’on le fait soi-même par l’intensité
-d’ardeur qu’on y apporte. L’objet aimé n’en est que l’occasion. On peut
-faire de très mauvaise musique sur un authentique Stradivarius.
-
-
-III
-
-Certes, il y a quelque chose d’amer--dans la jeunesse surtout--à
-constater ce néant subit des tendresses les plus exaltées. On s’en
-veut, un instant, d’avoir pris le simple désir pour de l’amour et de
-s’être si cruellement dupé sur ses propres sentiments. Mais la maturité
-vient et aussi l’indulgence, qui nous fait moins sévères à cette erreur
-dont il ne faut pas exagérer la portée. Je ne vois à plaindre vraiment,
-dans tout cela, que celle qui a pu croire qu’elle était vraiment et
-durablement adorée. Peut-être y a-t-il d’ailleurs de sa faute. Car
-toutes les femmes ne savent pas se donner. Beaucoup, en voulant se
-faire trop longtemps souhaiter, dépassent le but et transforment
-le désir qu’elles nous inspiraient en une façon d’obstination et
-d’impatience rageuses toutes chargées de rancunes à venir. C’est dans
-cet ordre d’idées surtout qu’il y a vraiment un moment psychologique.
-Les hommes, en qui domine l’amour-propre, ne se rebutent pas, mais
-méditent déjà les vengeances de la victoire. Moi qui ne mets aucune
-vanité dans ces choses, il m’est arrivé de renoncer tout simplement
-aux dragées tenues trop hautes, de me lasser et de fermer moi-même ma
-porte au bonheur venu trop tard. Mais, croyez-moi, vous avez laissé
-passer, l’un ou l’autre, l’heure opportune, laquelle ne laisse jamais
-que d’aimables souvenirs.
-
-De vos expériences malheureuses, monsieur, il résulte tout simplement
-que vous n’avez pas encore aimé.
-
-[Illustration]
-
-N’en déplaise d’ailleurs à l’école platoniquement imbécile du bon
-Werther, dont j’aime surtout, je crois, la musique de Massenet,
-tout ce qui précède l’épreuve dont vous vous plaignez n’est que
-l’avant-propos du livre immortel de l’Amour. Ceux-là sont dans la plus
-lamentable folie que je connaisse, dont je lis les suicides dans les
-journaux, et qui se sont tués de désespoir avant d’avoir été l’un à
-l’autre. Il ne leur était pas permis de juger, en effet--et vous en
-êtes la vivante preuve,--si ce qui les séparait inexorablement était
-vraiment un malheur. L’amour réel, l’amour dont on a vraiment le droit
-de mourir, c’est celui dont on a mesuré les ivresses, celui qui a si
-fortement rivé vos chairs à d’autres chairs, qu’on ne saurait plus les
-en arracher sans ouvrir au cœur la source mystérieuse par où s’enfuit
-notre sang. Cet amour-là se fait lentement de tous les bonheurs que la
-possession absolue comporte. Chaque caresse est comme un ciment qui en
-durcit l’édifice: il s’accroît de chaque baiser et son insatiabilité
-même lui est un gage de durée. Il vous enlace de mille liens obscurs
-dont chaque déchirement vous brise une fibre, parfums subtils et
-profondément personnels, contacts aux douceurs jusque-là inconnues,
-esclavage absolu de tous les sens, tyrannie délicieuse d’un être dont
-votre être est dominé. Mais il est clair, monsieur, que cela vous est
-parfaitement inconnu. C’est tant pis et tant mieux à la fois pour vous.
-
-Mais où vous atteignez le parfait comique, c’est quand vous me
-demandez, en matière de conclusion, si vous vous devez marier.
-Demandez donc cela à Rabelais! Peut-être vous conseillerai-je
-personnellement, si, comme Panurge, vous redoutez le cocuage,
-d’attendre que vous soyez plus sûr de votre fait dans l’épreuve
-primordiale du mariage. En attendant, laissez-vous vivre, sans
-souhaiter de trop vite souffrir. La Nature est faite pour ces
-bercements délicieux de la pensée dans des impressions vagues, non
-définies, n’ayant pas l’action immédiate pour conséquence. Ce sont de
-meilleurs conseillers de la vie que nous, les grands monts assoupis
-sous leur casque de neige, gardiens des éternelles sérénités, laissant
-gronder à leurs pieds les torrents inutilement sonores, comme le bruit
-des batailles lointaines déjà pour nous, auxquelles vos impatiences
-aspirent et d’où l’on revient avec plus d’une blessure au cœur!
-
-
-
-
- XI
-
- DE L’ILLUSION
- EN AMOUR
-
-
-
-
-_De l’illusion en amour_
-
-
-I
-
-Avouez, me dit-elle, que vous ne me trouvez que des défauts. Alors
-pourquoi continuez-vous de me voir et de faire profession de m’aimer?
-
-Et sa jolie bouche avait des retroussis ironiques semblant
-s’entr’ouvrir, comme pour une morsure, sur la nacre des dents.
-
---Vous exagérez, infiniment, ma chère, mon opinion sur vous, me
-contentai-je de lui répondre avec tranquillité, mais vous vous trompez
-moins en parlant de la fidélité de mes sentiments.
-
---Convenez cependant que, si vous m’aviez connue telle que je suis
-maintenant pour vous, vous ne m’auriez pas aimée!
-
-[Illustration]
-
---Je vous demande pardon et je vous aurais supposée pire que, très
-vraisemblablement, je vous aurais aimée tout de même. Car ce n’est
-jamais la perfection que j’ai eu l’intention d’aimer en vous, et je
-ne suis plus de ces imbéciles qui s’imaginent toujours, quand ils
-commencent un nouvel amour, qu’ils l’ont rencontrée,--et qui très
-sérieusement prennent leur prurit sensuel pour un hommage moral à la
-vertu! Cette naïveté n’est permise qu’à l’extrême jeunesse, qu’aux
-ferveurs ingénues d’une santé débordante, qu’au désir inconscient qui
-nous pousse alors vers toutes les femmes avec de faciles admirations.
-Elle devient ridicule chez celui qui a déjà vécu, qui sait bien que ce
-n’est pas en parlant de la Femme que Platon a écrit que le Beau était
-toujours la splendeur du Bien. Dieu merci! l’Amour n’a rien de commun
-avec l’Académie qui décerne les prix Montyon. Où serait sa grandeur
-s’il se confondait avec la Logique et ne nous entraînait jamais qu’à
-des attachements raisonnables? Ce n’est pas un teneur de livres mais
-un poète qui emprisonne les cœurs dans sa fantaisie souvent cruelle.
-Il ne cueille pas sagement des bouquets dans les jardins, mais il
-saccage des moissons entières et se couronne volontiers des ronces où
-se sont ensanglantées nos mains. C’est ignorer le poids despotique dont
-il pèse sur nos âmes que de lui vouloir donner pour piédestal un peu
-de cette neige candide, si fragile à fondre et à ternir, qui s’appelle
-l’estime. M’avez-vous jamais entendu dire autre chose que du bien de
-mes anciennes maîtresses? Non! Eh bien pensez-vous que je les trouvasse
-plus parfaites que vous? Ceux qui prétendent avoir cessé d’aimer une
-femme parce qu’ils lui ont découvert, à l’usage, une quantité de
-défauts, ne l’ont jamais aimée. Tout nous devient charme dans l’être
-dont nous sommes vraiment épris, ou, du moins, tout s’excuse à l’excès,
-au point que nous ne pourrions peut-être plus nous en passer sans en
-souffrir. Socrate s’est-il séparé de Xantippe? Et je laisse là de côté
-l’impression malsaine qui nous vient quelquefois d’aimer éperdument
-celle qui nous en semble la moins digne, avec la conscience douloureuse
-et délicieuse à la fois de notre lâcheté. L’amour est, avant tout,
-un sublime et imbécile besoin de sacrifice. _Credo quia absurdum!_
-disait follement saint Paul. _Amo quia absurdum!_ peut dire sagement
-l’amant véritable. Ce qui est fait pour révolter l’esprit peut être
-fait pour enchanter le cœur. Oh! cette révolte mal étouffée, cette
-indignation contre soi-même, cette pointe de haine qui est au fond de
-tout amour vraiment sensuel, celui qui ne les a pas connues, celui qui
-ne les a pas rageusement savourées ne peut se vanter d’avoir aimé. Je
-n’ose même, tout en les plaignant d’une pitié confinant au mépris,
-condamner ceux à qui la perfidie de l’amante est un ragoût d’amour
-et qui tirent, des exaspérations de la jalousie, un redoublement de
-tendresse honteuse et assouvie d’opprobre. C’est un phénomène morbide,
-l’excès du sentiment de tolérance éperdue qui est au fond de tout
-amour véritable, un abaissement de la vraie passion, l’oubli de toute
-dignité, l’abdication des plus pures noblesses de l’âme. Mais cela est
-et j’en sais peu que ce chatouillement infâme n’ait effleurés!
-
-
-II
-
-Elle m’avait écouté patiemment, très occupée qu’elle était de remettre,
-en son sens, un frison de son admirable chevelure noire. Alors elle me
-dit tranquillement comme pour résumer sa propre esthétique:
-
---Moi, pour aimer, il me faut de l’illusion.
-
-Ah! que j’ai déjà entendu de femmes me dire cette bêtise! L’illusion,
-ma chère, mais c’est la négation même de l’amour!
-
-[Illustration]
-
-L’illusion sur quoi? Pas sur les plaisirs qu’il donne toujours. Car
-on peut dire, qu’en amour, les premières expériences physiques sont
-généralement gâtées par les maladresses, par la timidité et par une
-gaucherie d’autant plus grande qu’on est plus épris, gaucherie qui
-va parfois jusqu’au ridicule. Il y a, au point de vue du renouveau
-sensuel, un apprentissage à faire l’un de l’autre, apprentissage
-délicat et qu’il faut subir sans violence, sans découragement. L’âme
-divine du violon ne se réveille pas toujours immédiatement sous la
-caresse de l’archet. C’est un rythme à trouver, un accord à résoudre,
-le même _la_ à se mettre dans... l’oreille. On peut jouer fort
-longtemps avant d’atteindre la réelle et définitive harmonie. Mais, une
-fois celle-ci atteinte, tout devient progrès et le dilettantisme se
-développe, et l’acuité sensuelle s’affine et chacun des amants découvre
-enfin, dans l’autre, comme dans une Golconde intarissable, des trésors
-pressentis mais longtemps jaloux d’eux-mêmes, cette magie de caresses,
-qui ne nous laisse plus vivre que pour notre rêve vivant. Venez donc
-nous parler de désillusion morale dans cet état divin, surhumain,
-temporairement hélas! séraphique de l’âme!
-
-Pas plus que sur l’estime l’amour ne saurait reposer sur l’illusion.
-
-J’imagine, ma chère,--ce qui n’est pas tout à fait exact--que je vous
-découvre, tous les jours, une nouvelle vertu. Alors, voulez-vous me
-dire un peu le beau mérite que j’ai de vous aimer? Le contraire est
-infiniment plus concluant. Il faut aimer, non pas pour ceci ou pour
-cela, mais quand même, ou ne s’en pas mêler. Mais parce qu’on aime
-quand même, on n’est pas forcé de devenir imbécile. On parle souvent
-de l’aveuglement de l’Amour, et on admire la sagesse antique qui lui
-mettait un bandeau sur les yeux. N’en déplaise à la sagesse antique,
-c’est une bêtise. Je n’ai pas besoin du tout d’être aveugle pour
-continuer d’aimer. Je n’abdique jamais le droit de juger qui j’aime,
-et peut-être mon jugement est-il d’autant plus sévère qu’il est plus
-approfondi, mieux assis sur une observation journalière. Mais ce
-jugement-là ne m’empêche pas d’aimer. Je n’ai jamais cru un instant
-qu’un ange fût descendu du ciel tout exprès pour moi. Et c’est ainsi
-qu’il faut aimer pour aimer vraiment, pour aimer durablement, non
-pas en se contentant d’une véritable erreur sur la personne, mais
-en l’affrontant visiblement telle qu’elle est, ce qui est douloureux
-parfois mais nécessaire. Où je me retrouve d’accord avec la sagesse
-antique, c’est en regardant l’Amour comme une fatalité à laquelle il
-est impie de vouloir se dérober, sous laquelle nous devons ployer sans
-révolte, et plus haute infiniment que les opinions que nous pouvons
-nous faire les uns des autres.
-
-[Illustration]
-
-En aucun cas, je ne crois que les hommes aient le droit de se juger et
-de se condamner. C’est par une fiction sociale, nécessaire peut-être à
-une société n’ayant encore qu’un idéal grossier de la Justice, que nous
-laissons les magistrats fouiller dans les âmes. C’est l’instinct de
-conservation, dans ce qu’il a de plus crûment égoïste, qui arme la main
-du bourreau, et le droit n’a rien à faire dans cet acte de défense.
-Mais c’est dans l’ordre passionnel, en amour surtout, que la prétention
-de juger et de condamner est monstrueuse tout à fait. Où est notre
-critérium, je vous prie? Où est cette mesure à laquelle se mesureront
-les consciences? Je peux dire ce qui, dans un être, me révolte ou me
-déplaît; mais, comme cela même fait partie de sa logique, de quel droit
-lui demanderai-je compte de la pondération, de l’équilibre même de ses
-défauts et de ses qualités? S’il m’a enchaîné de cette chaîne divine
-des caresses partagées et profondément ressenties, s’il m’a enveloppé
-du charme où mes chairs trouvent la seule joie, s’il m’a donné, en un
-mot, l’ineffable, l’absolue, l’infinie joie d’aimer, en quoi ai-je
-besoin d’illusion, pour continuer, en somme, à être heureux du seul
-bonheur qui soit ici-bas?
-
-
-III
-
-L’Illusion nécessaire à l’Amour! Horace, qui,--n’en déplaise au
-souvenir exquis de Lydie--ne fut pas, comme les deux Catulle et comme
-Properce, un des grands poètes de l’Amour, la réalisait par un moyen
-monstrueux dont il a eu tort, pour sa mémoire, de nous vanter la
-découverte. Dans les bras de la première courtisane venue, il fermait
-les yeux et évoquait l’image de l’Amante qu’il ne pouvait ainsi
-posséder que de loin, par une ruse de l’esprit, par la plus avilissante
-des procurations. Voilà, si je ne me trompe, le triomphe de l’Illusion.
-Le malheur est que celle-là n’est possible qu’à ceux qui n’ont jamais
-vraiment aimé. Est-ce que le parfum d’une certaine chair, d’un certain
-baiser, l’habitude d’une certaine caresse se peuvent ainsi confondre
-avec un autre arome, avec une autre saveur, avec une autre mignardise?
-Allons donc! C’est de la personnalité impérieuse de tout cela qu’est
-fait l’amour. Son exclusivisme naturel, quand il est profond et
-sincère, est fait de la possession de ces éléments introuvables
-ailleurs que dans une certaine étreinte, sur certaines lèvres, en
-certaines poses familières. Et ne croyez pas que je le rende trop
-uniquement physique ainsi. Tel grain de beauté qui n’est au fond qu’une
-délicieuse petite verrue, à tel coin de la joue ou du ventre, nous
-devient une nécessité, l’_ultima ratio_ de nos enchantements amoureux.
-Au moral, certaines cruautés, dont l’accoutumance nous est devenue
-douce, ne sont peut-être pas moins nécessaires. Et puis, la charmante
-chose vraiment à dire à une femme: Madame, je vous adore parce que je
-me plais à vous croire tout à fait autre que vous n’êtes en réalité!
-
-[Illustration]
-
-J’aime mieux, plus virilement et plus loyalement, vous dire: Ma chère
-âme, je vous aime telle que vous êtes, et c’est parce que je vous aime
-sans me faire, sur votre compte, la moindre illusion, que je suis sûr
-de vous aimer vraiment et durablement.
-
-Je m’aperçus qu’elle dormait, étant parvenue à remettre son frison dans
-le bon chemin, quand j’achevai ce discours. Mais comme je n’avais pas
-la prétention de la convertir, la femme étant, de nature, immuable,
-comme Dieu, je n’en fus pas moins satisfait d’avoir, au moins pour
-moi-même, bien parlé selon mes sentiments.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- XII
-
- LE TRÉSOR
- DE LA MORALE
-
-
-
-
-_Le trésor de la morale_
-
-
-I
-
- Maudit soit à jamais le rêveur inutile
- Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
- S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
- Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté.
-
-[Illustration]
-
-Ainsi parle Delphine dans un admirable poème de Baudelaire, et ceux qui
-connaissent les _Femmes damnées_ savent en quel sens Delphine emploie
-le mot: honnêteté. Malgré les objurgations véhémentes que le poète lui
-adresse ensuite, elle n’a dit qu’une sublime naïveté. «Honnêteté» se
-confondrait presque ici avec «convenance». L’amour purement physique
-n’a aucune raison pour reculer devant son rêve. Le _trahit sua quemque
-voluptas_ virgilien est sa devise légitime. La morale n’a vraiment rien
-à voir à cela. La vérité est que la morale ordinaire s’exerce dans un
-autre domaine que l’amour. S’ensuit-il que celui-ci ne comporte aucune
-morale? Je ne le crois pas: mais une morale infiniment plus délicate,
-plus élevée, et dont je vais tenter la tâche malaisée de définir les
-grandes lignes. Si l’on va au fond des choses, en effet, on trouvera
-que la vérité est le but unique où tend la morale ordinaire. Il n’est,
-au demeurant, qu’un crime, le mensonge, puisque c’est le seul qui
-décline la responsabilité du châtiment. Je ne saurais trouver criminel
-un homme qui accepte, par avance, toutes les conséquences d’un acte
-commis librement. La société est immédiatement armée contre lui, ce qui
-suffit pour qu’il ne soit pas dangereux. Un homme n’est coupable de
-suborner une fille que s’il ne l’épouse pas ensuite, de lui faire un
-enfant que s’il n’élève pas celui-ci. Je ne vois ici-bas de vraiment
-haïssables que le mensonge et la lâcheté. En amour, le but est plus
-haut, c’est la Beauté. Dussé-je choquer bien des gens, je dirai que
-tous ceux qui prennent une femme ou une maîtresse pour autre chose
-sont immédiatement, et par ce fait seul, hors la loi. La Femme a le
-droit d’être aimée pour sa beauté, et je crois bien qu’elle n’en a
-pas d’autres. Et je m’entends. Elle a, à ce point de vue, droit à une
-parfaite probité de notre part. Inutile de dire que nous laissons, en
-dehors de l’amour, les liaisons d’un instant qui n’ont d’autre objet
-immédiat que la satisfaction d’un besoin. Encore un homme, ayant
-quelque estime de soi-même, y apporte-t-il un sentiment de sélection et
-ne ravale-t-il pas trop bas son plaisir par une indifférence parfaite
-à l’endroit de celle qui le lui donne. Il n’y a pas à dire, c’est
-encore les seuls instants de la vie où tienne un peu d’infini. Mais
-j’entends parler de véritables amants qui vont l’un à l’autre pour se
-donner davantage. La première condition d’honnêteté pour eux est d’être
-guidés, dans leur choix, par une certaine admiration physique. L’amour
-est, avant tout, une religion, un culte. Il ne doit adresser son encens
-et ses prières qu’à une idole qui en soit digne et ne les ridiculise
-pas. Tout est avantageux dans cette recherche du Beau vivant. Vous me
-direz qu’une maîtresse belle vous expose infiniment plus à être trompé
-qu’une autre. D’abord, ce n’est pas vrai. J’ai connu des laiderons
-merveilleusement infidèles. Et puis, quelle dignité et quel orgueil
-dans ce sentiment qu’on possède exclusivement une femme parce que les
-autres n’en veulent pas? Que diriez-vous d’un homme qui se priverait
-de tout mets succulent dans la crainte que son cuisinier fût porté
-davantage à en garder un morceau? J’ai dit d’ailleurs, autrefois, ce
-que je pensais de la jalousie et comment son essence même ne souffrait
-pas l’analyse, chacun portant, en soi-même, la somme d’impressions qui
-constituent sa vie passionnelle et la même femme ne faisant que la
-développer d’une façon absolument différente chez chacun, si bien que,
-dans cette communauté, nul ne peut se vanter d’avoir volé quelque chose
-à l’autre. La jalousie n’en existe pas moins, comme une des preuves
-les plus flagrantes de l’illogisme humain, comme une des tortures dont
-le cœur soit le plus profondément atteint et déchiré. Mais qui dira de
-quel besoin mystérieux de souffrance se compliquent les délices d’aimer
-et si ce martyre n’est pas souvent le secret, quelquefois honteux,
-souvent sublime, des durables amours? Je n’y vois pas, comme beaucoup
-de moralistes trop sévères, un aiguillon malpropre au désir, mais une
-soumission touchante à cette grande loi naturelle qui veut qu’il y ait
-toujours une douleur au fond de la volupté.
-
-[Illustration]
-
-O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si
-lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de
-recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre
-admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi les plus
-belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans
-l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur
-regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité
-aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire.
-D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans
-l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à
-genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et
-servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans
-la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y
-absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion
-avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui
-qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus
-légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistes seuls,
-épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être
-le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme
-ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la
-sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela,
-une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui
-dire qu’on la trouve belle,--à tort ou à raison d’ailleurs,--et si la
-vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins
-vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée
-de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme
-qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la
-splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer;
-elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute
-cette magie des souvenirs qui sont comme les feuilles du chêne que
-l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement.
-
-[Illustration]
-
-
-II
-
-Tout cela constitue la morale des amours à leur début et comme
-triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus
-méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et
-nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de
-notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser
-de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le
-plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici
-que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui
-n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’il en est qui conseillent,
-dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers
-les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient.
-Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore
-vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a
-vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité
-de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait
-rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable
-confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa
-conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle
-pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le
-repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité
-qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce
-qui l’approche! Le devoir était pourtant bien tracé à cette créature,
-s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans
-trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du
-mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime
-gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il
-implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la
-révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement
-égoïste de garder l’estime de soi-même!
-
-[Illustration]
-
-O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle.
-Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant
-et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je
-n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour,
-que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces
-tentations qui nous viennent de la Beauté? Je n’en suis pas, pour
-ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que
-je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est
-que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore
-de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans
-ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux
-que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond
-est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra
-apprendre cependant, quand le jour sera venu, vous à qui ne fut pas
-dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir
-la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous
-vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon
-de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une
-fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est
-une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des
-compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de
-la trahison délicieuse et maudite à la fois.
-
-[Illustration]
-
-Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les
-délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure
-qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans
-l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et
-d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentiment où se
-juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement
-méritent qu’on les aime qui savent aimer!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- XIII
-
- VALSES
- SANS
- MUSIQUE
-
-
-
-
-_Valses sans musique_
-
-
-I
-
-Je suis comme les bêtes qui, nonchalamment étendues aux pieds d’Orphée,
-goûtaient, à l’entendre, bien plus sans doute la douceur du rythme
-que les secrets plus délicats de la mélodie, inconscientes du charme
-qui nous vient seulement du mouvement enfermé dans une cadence.
-Tout est danse, autour de nous, danse mystérieuse qu’un invisible
-archet conduit et dont nous n’entendons même pas la musique. A quel
-obscur chef d’orchestre obéissent les étoiles dans leur tournoiement
-majestueux? La voix lointaine du rossignol monte-t-elle vers leur
-splendeur dorée? Indépendamment de l’évolution lente qui entraîne les
-constellations sur leur route d’azur toujours pareille, je vous jure
-que les astres ont des tressaillements que nous saisissons surtout,
-quand au réveil de quelque songe où passait la bien-aimée, nous la
-voyons à travers nos larmes.
-
-[Illustration]
-
-Tout est valse dans la douceur souveraine des cieux constellés et
-faussement immobiles, et la griserie qui nous en vient est d’être
-entraînés dans cette ronde où des bras subtils, aériens, nous
-enveloppent d’obscures étreintes, où des chevelures d’or se dénouent
-quand les comètes s’effarent et succombent, emportées, dans l’espace,
-par de mystérieux amants. A nos pieds, le long des grèves, les vagues
-s’enlacent aussi, voluptueusement enchaînées, avec des fleurs de feu
-dans leur crinière qu’y met le scintillement nocturne du ciel. Et, dans
-les jardins encore, un même souffle rapproche les tiges des roses,
-comme vers le baiser furtif qu’on prend aux lèvres de la danseuse
-éperdue. Mais c’est aux choses du ciel qu’il faut mêler nos âmes, là
-où des souffles plus hauts nous apprennent des tendresses éternelles,
-comme l’éternel voyage des astres que de constants retours ramènent
-sur les chemins parcourus déjà, qui se poursuivent et s’atteignent,
-sans doute, quand l’aube fait passer la blancheur d’un voile entre nos
-regards lassés et leurs amours assouvies.
-
-Tournez, tournez, étoiles d’or, sur le chemin de l’Infini!
-
-
-II
-
-Nous sommes en pleine fête printanière, dans l’éblouissement des roses,
-dans la gloire des frondaisons. Mais que le bonheur est difficile à
-ceux qui ont déjà vécu! Qui nous rendra l’émotion du premier printemps
-qui nous apparut, sans que s’y mêlât le souvenir de l’hiver? La joie
-immense et sans ombre qui nous faisait croire à une éternité de fleurs
-et de soleil bleu?
-
-[Illustration]
-
-Maintenant, nous savons quel rideau s’abaissera sur cette apothéose.
-Dans ces fraîcheurs de brise, nous devinons déjà les poussières d’or
-dont l’automne enveloppe toutes les choses, cette poussière d’or sombre
-que roulent ses perfides tiédeurs. Comme elle s’attache aux verdures
-dont elle ronge lentement la couleur,--tel un baiser mortel qui
-brûle les lèvres où il se prend! Sous son poids invisible les tiges
-s’inclinent et, les sèves se desséchant, les feuilles, aujourd’hui
-grandes ouvertes comme les pages d’un beau livre, se recroquevillent
-comme des mains de petites vieilles, toutes sillonnées de veines où le
-sang ne court plus. On dirait aussi des ailes d’oiseaux que le froid a
-figées dans l’immobilité d’un vol sans chemin vers le ciel. Et c’est
-un cliquetis de squelettes minuscules quand le vent passe dans les
-branches, une plainte innombrable où chante l’ironie des joies mortes
-et des espérances trahies. C’est tous les rayons perdus du soleil que
-l’Automne a tissés ainsi en un linceul couleur de lumière, un linceul à
-la fois resplendissant et mélancolique, fait pour le sommeil de tout ce
-qui fut une gloire printanière, une splendeur, une musique, un parfum!
-
-[Illustration]
-
-Cependant son haleine, chargée d’ondées et de nuages tourmente
-et secoue ces débris sonores qui se choquent avec un bruit sec de
-crotales, et les voilà soudain qui s’envolent comme pour fuir ce
-souffle des ouragans, qui s’envolent au hasard, pêle-mêle, éperdus. Et
-c’est un grand tournoiement sur le velours mouillé des gazons et sur
-le sable craquant des avenues, une ronde aux rythmes capricieux, une
-danse de fantômes, des méandres qui suivent je ne sais quelle fantaisie
-prisonnière d’elle-même, avec des retours et de nouveaux chocs
-désespérés. C’est dans un cycle mystérieux que s’agitent ces révoltes,
-et, comme ceux des constellations, ces petits astres pâles tombés de
-la cime des chênes et des peupliers, suivent, un instant, la grande
-loi des gravitations circulaires. C’est qu’un ciel est descendu sur la
-terre, en effet; un firmament s’est écroulé, celui que forment encore,
-au-dessus de nos têtes, les verdoyantes voûtes d’où descendent, sur nos
-fronts, la sérénité hospitalière de l’ombre, la fraîcheur caressante du
-repos.
-
-Tournez, tournez, feuilles mortes, sur le chemin du Néant!
-
-
-III
-
-Comme ils se sentaient très petits, ils se sont gonflés pour paraître
-plus considérables.
-
-[Illustration]
-
-Comme ils ne se sentaient pas d’ailes aux flancs pour monter vers le
-ciel de la pensée, ils se sont emplis, comme des ballons, en tirant
-parti de leur vide même pour engloutir plus de fumée. La politique est
-un gaz qui fait cette double merveille de rendre majestueuse la sottise
-humaine, en l’arrondissant, et de lui donner une envolée superficielle
-dont s’amuse la curiosité des badauds. Ils composent ainsi un peuple
-de petites outres, un microcosme de vessies qui ballottent, comme on
-en voit aux longs bâtons des paillasses dans les foires. Les imbéciles
-les prennent pour des lanternes et s’imaginent qu’ils en sont éclairés.
-Aucun de ces Icares du Louvre ne sera jamais brûlé au soleil; ils ne
-peuvent guère monter plus haut que le vol des oies, ce qui suffit à la
-foule pour les charger de sauver les Capitoles en détresse. Seulement
-les oies, qui vont également en troupes, fendent vraiment l’espace de
-leur vol triangulaire et y enfoncent un réel chemin. Eux font seulement
-semblant de se mouvoir vers un but; mais, au demeurant, ils flottent
-seulement; ils flottent, tout en tournant, comme d’aériennes toupies,
-avec un bruit ronflant qui est la musique du creux. C’est dans un
-cercle de mots, chrysalides ouvertes d’idées envolées, qu’ils font
-ce travail de hannetons. Cela ne les empêche pas de tenir, dans la
-société, une place considérable, bien que les hannetons, les autres, y
-soient détruits. A eux s’en vont droit les honneurs, comme les chardons
-semblent se dresser d’eux-mêmes, devant le nez rose des baudets. Leur
-seul tort, est, au fond, de prendre ces chardons pour des palmes et
-de croire qu’ils broutent le sol de l’Immortalité. Ils prennent pour
-les hauteurs de leur front celle de leurs oreilles. Ah! mes petites
-outres chéries, mes mignons petits ballonnets. Si vous saviez comme le
-firmament où plane l’âme des amants, des artistes et des poètes est
-loin du plafond de papier bleu où se collent vos modestes chimères et
-vos ambitions essoufflées, en attendant qu’elles y crèvent comme des
-bulles de savon!
-
-[Illustration]
-
-Tournez, tournez, pauvres ambitieux, vers le chemin de l’Oubli!
-
-
-IV
-
-Il n’est qu’un amour dans la vie, mais un amour fait souvent de
-plusieurs tendresses.
-
-Nous naissons avec un idéal immuable de la Femme, mais qu’elles se
-mettent généralement plusieurs à réaliser. C’est comme un fruit vivant
-que nous portons en nous et qu’il nous faut souvent une douleur pour
-en arracher, comme l’enfant que la femme avait au ventre. La fable
-de la côte d’Adam ne veut pas dire autre chose. Oui, nous naissons
-prisonniers d’une image, esclaves d’un type, et nous sommes, par
-avance, les vaincus d’une certaine beauté. Toutes les fatalités de
-l’Amour tiennent dans ce secret.
-
-Nous aussi, nous nous débattons dans un cercle inflexible, nous sommes
-enfermés dans un monde invisible, comme mystérieusement enchaînés à la
-sphère d’une planète par l’aveugle loi de nos désirs.
-
-[Illustration]
-
-Et nous gravitons, nous gravitons autour de l’idole, avec des litanies
-de baisers sur la bouche, psalmodiant l’hymne monotone et sublime des
-caresses dans l’encens vague des extases, tombant souvent aux pieds
-de faux dieux que nous brisons ensuite avec colère. Heureux celui
-qui rencontre enfin l’immortelle Divinité de son rêve; celle en qui
-se réalisent les muettes aspirations de sa pensée antérieure; au
-front de qui ses anciens désirs, devenus des bonheurs, s’allument
-resplendissants et clairs comme des étoiles! Il ne se doit plus
-plaindre d’avoir vécu, d’avoir souffert; il ne se doit plus résigner
-aux posthumes consolations d’une éternité problématique. Il eut sa
-part, dès ce monde. Car l’éternité peut tenir, dans une minute, par
-l’infini des joies. Le temps est une abstraction, une hypothèse, une
-simple mesure de nos plaisirs ou de nos douleurs. Heureux celui qui a
-rencontré l’immortelle et immuable Bien-Aimée! C’est une ronde aussi
-que les pieds ailés des amoureux tracent sur les fleurs qu’ils ne
-meurtrissent pas, une ronde sans fin dont la musique leur vient du ciel.
-
-Tournez, tournez, cœurs bien épris, sur le chemin sacré de l’Amour!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- XIV
-
- CONSOLATIONS
-
-
-
-
-_Consolations_
-
-
-I
-
-D’aucuns m’ont, assez cruellement, fait comprendre que j’avais passé
-l’âge de parler encore des choses de la volupté et qu’il convient de
-laisser ce sujet à ceux qui sont en pleine maturité de jeunesse. Il
-pourra sembler naïf, à moi, de ne pas partager leur avis; mais c’est
-cependant en toute sincérité, sinon en tout désintéressement. Ce
-n’est pas, j’imagine, emporté par le grand torrent passionnel qui
-nous conduit jusqu’à la quarantième année, que l’homme peut noter ses
-impressions d’amour au passage, comme les touristes en Suisse. C’est
-alors, sinon pour les sots, le temps de vivre et non pas d’écrire.
-J’admire ceux qui gardent, en cette tempête, la faculté d’analyser ce
-qu’ils ressentent et qui se plantent, à la lumière des éclairs, leur
-plume en plein cœur comme dans une écritoire. Cet orage peut arracher
-des cris de douleur au poète, mais non pas inspirer la méditation du
-philosophe. Ce n’est que lorsqu’il est passé qu’un relatif silence
-permet à celui-ci de se recueillir.
-
-[Illustration]
-
-A quel moment de la période, qui précède, le ferait-il? Est-ce au
-début de sa carrière d’amant, quand les sens s’émerveillent à toute
-rencontre, ne laissant venir encore qu’un frisson jusqu’au cœur,
-printemps fait de tendresses légères, d’éclectismes infinis et
-fougueux, d’élans fous vers un idéal incertain flottant sous des
-chevelures brunes et blondes, étincelant dans des yeux noirs ou bleus,
-renaissant à toutes les lèvres qui sourient, à toutes les chairs qui
-attisent le caprice, à tous les regards qui implorent une caresse?
-Mais c’est une course folle à travers les baisers et les illusions,
-une envolée se heurtant à tous les azurs terrestres, comme celle des
-oiseaux, au sortir du nid, ivres d’espace et inconscients encore de la
-puissance de leur ailes, et cet épanouissement aveugle du désir, dans
-tous les sens, en broussailles éperdues, n’est pas pour nous permettre
-une halte au pays de la sagesse et de l’étude. A peine laisse-t-il de
-durables impressions qui ne se creusent pas, en nous, comme la blessure
-d’un couteau, mais qui s’y figent à la surface seulement pour se
-fondre, comme des fleurs de glace aux vitres, aux chaleurs du soleil
-qui se lève. Et ce n’est pas quand celui-ci, celui des tendresses moins
-hasardeuses et plus profondes, nous a pénétré jusqu’aux moelles de ses
-brûlures, que nous nous sentons la force de disserter sur nos propres
-tortures.
-
-C’est que le vrai temps d’aimer est venu qui ne nous laisse ni le
-temps, ni le souhait d’autre chose. Toutes ces images qui flottaient,
-comme une poussière, devant le mystère d’un type immortel qu’elles
-cachaient encore, en attendant que notre âme fût mûre aux aspirations
-sans retour et aux grandes douleurs, se sont évanouies. Telle,
-aussi, la fumée de l’encens se dissipe au pied d’un autel, à l’heure
-du sacrifice. L’Idole est debout maintenant, sous nos yeux, et nos
-genoux se ploient en des adorations infinies. Mais ce ne sera pas
-encore le grand et religieux repos qui permet d’exhaler, en hosannas,
-ces extases. Ce n’est pas sur un seul front que fleurit le type
-immortel, ni en une seule grâce, ni en un unique sourire. Pour être
-plus limitées, les incertitudes du désir n’en sont que plus violentes,
-n’en comportent qu’une plus grande somme d’intensité de souffrance.
-C’est le moment des infidélités pleines de remords, des jalousies qui
-se fondent en des pardons furieux, immérités, de toutes les angoisses
-de la vie passionnelle à son apogée, en pleine conscience des voluptés
-souveraines, mais qu’un besoin menteur et impossible à assouvir
-d’au-delà entraîne encore à des luttes où les amants se déchirent,
-comme des ennemis, en des combats où ils s’adorent. Ce n’est pas là
-que gît le repos que nous fait un Dieu pour chanter comme Tityre et
-raisonner comme Mélibée.
-
-Et ce n’est pas davantage quand nous sommes vaincus par la définitive
-charmeuse, par la sirène qui, blottie sous quelque roche de nacre,
-nous attendait et nous guettait, dans cette mer furieuse, pour nous
-faire siens en une prison que ferme seul, devant nous, le pouvoir
-tout-puissant de ses charmes. En cette captivité bien douce, c’est
-un alanguissement infini de notre être par une douceur de possession
-complète que nous avions ignorée jusque-là, par la joie subtile d’un
-abandon où nous ne gardons plus rien de nous-mêmes, que nous viennent
-la force d’aimer sans merci, le désir fou de nous recueillir et de nous
-anéantir dans un être revêtu de beauté plus grande, dont la vue a mis
-une âme d’esclave en nous. Ce n’est pas encore à l’esprit perdu dans ce
-rêve qu’il faut demander des axiomes et de la mathématique passionnelle.
-
-
-II
-
-Mais alors ne peut-on donc parler d’amour que de souvenir, et les
-choses qu’on en écrit ne peuvent-elles être que des mémoires, pour
-ainsi parler, d’outre-tombe?
-
-Je ne le crois pas, parce que je ne crois pas que vieillir soit
-nécessairement cesser d’aimer. C’est aimer autrement, voilà tout. En
-des vers exquis, André Chénier a souhaité cette tranquillité de la
-vieillesse dont les jeunes filles caressent les cheveux blancs. J’avoue
-ne pas m’élever encore jusqu’au désir de cette platonique joie et ce
-n’est pas à ceux qui en sont là que je m’adresse; mais à ceux qui,
-virils encore, souvent autant qu’ils l’ont été jamais, n’oublient pas
-cependant qu’ils ont fait les premiers pas dans le déclin de la vie.
-Je voudrais leur dire, en toute sincérité, les devoirs difficiles qui
-incombent à leur conscience d’amants, comme les joies qui leur sont
-permises encore.
-
-Avant tout, selon moi, doivent-ils renoncer à «faire la cour»,
-j’entends à aller aux femmes qui ne sont pas visiblement portées vers
-eux, ce qui sera, j’en conviens, de plus en plus rare, mais arrive
-cependant quelquefois à des hommes qui ne sont plus jeunes depuis
-longtemps et qui ont grand’raison d’être fiers de ces succès spontanés.
-J’entends que l’homme, en admettant qu’il ait été beau--hypothèse plus
-rare encore,--doit avoir conscience qu’il ne l’est plus, et que ce
-n’est pas une chose tentante, physiquement parlant, à proposer que sa
-conquête. Or notre fierté doit être de ne jamais rien devoir, en amour,
-à la pitié. Plus vous avez largement festoyé à la table des viriles
-tendresses, moins vous êtes excusable de vouloir recueillir les miettes
-de votre propre repas. Soyez-vous donc, à vous-même, un impitoyable
-mauvais riche, et mourez de faim plutôt que de demander l’aumône. Je
-ne puis concevoir l’homme arrivé à ce degré d’abaissement d’accepter
-qu’une femme se donne à lui, avec le soupçon que c’est pour elle un
-sacrifice. Qui a connu les passionnées, doit dédaigner lui-même les
-généreuses. Ne demandez donc rien qu’on ne vous doive, par avance, que
-ce qu’on veut vous donner, et encore méfiez-vous d’être simplement un
-objet de curiosité et non pas de tendresse.
-
-[Illustration]
-
-Je sais qu’on invoque, comme une loi naturelle, comme l’expression
-d’un équilibre hasardeux entre les âges, comme un fait rémunérateur
-des années, que les jeunes filles se donnent souvent assez volontiers
-aux gens d’un âge très mûr et semblent même éprouver, pour eux, une
-certaine tendresse. Tout être de quelque fierté naturelle se refusera
-aussi à profiter de cette illusion aveugle, à se faire complice d’une
-véritable monstruosité, à exploiter cette incertitude des sens chez
-un être imparfaitement nubile. Il ne s’exposera pas surtout à la
-haine et à la révolte dont il deviendrait certainement l’objet, de la
-part de celle qui, dans des bras plus jeunes, et sous des lèvres plus
-fraîches, aura appris enfin le secret des divines voluptés. De toutes
-les profanations il n’en est pas une qui m’indigne davantage que celle
-de cette ignorance sacrée, et je ne sais rien qui me répugne plus, dans
-la Bible où les sujets d’horreur ne manquent cependant pas, que ce
-vieux roi David condamnant une vierge au contact répugnant de son corps
-sénile pour boire un peu de la chaleur de sa chair! Pouah!
-
-
-III
-
-Résolus à ne plus courtiser les belles, comme on disait au vieux temps,
-et à ne pas abuser des candeurs de l’innocence, que nous reste-t-il,
-à nous que Molière qualifiait de barbons, dès l’âge de quarante ans,
-comme on peut en juger par les indications de personnages qui sont en
-tête des premières éditions de ses pièces?--Mais d’abord celle que nous
-aimons d’une définitive tendresse, puis les amies d’autrefois--si nous
-avons eu l’esprit de rester leurs amis--et d’en avoir beaucoup, et si
-la fidélité absolue--ce merle blanc en amour--n’est pas encore devenue
-dans nos moyens, ce qui d’ailleurs est quelquefois humiliant pour celle
-qui en est l’objet, une fidélité trop complète pouvant être un hommage
-à rebours. Elles-mêmes ont, comme nous, pris des années, les pauvres!
-mais une illusion tout à fait touchante nous permet de les voir encore
-telles que nous les avons aimées, par un mirage concordant au souvenir.
-Pourquoi n’aurions-nous pas joui, vis-à-vis d’elles, du même privilège
-et leur paraître tels qu’elles nous ont connus, ou à peu près? En tout
-cas, la mémoire qu’elles ont gardée des antiques vaillances ne leur
-permet pas le mépris de ce que nous sommes maintenant. N’ont-elles
-pas délicieusement contribué à faire les ruines que nous sommes?
-Cette constance n’a rien de ridicule et ne constitue pas une réelle
-infidélité à l’idéal dont elle nous rappelle seulement le chemin. C’est
-toujours une douceur, pour ceux du moins qui y ont passé sans remords,
-de revivre la vie vécue et c’est le même sentiment très mélancolique
-et très doux qui nous conduit encore, comme à des pèlerinages, aux
-lieux où nous avons souffert, comme à ceux où nous avons été heureux.
-Car le temps ne fait qu’une même chose très douce de nos joies et de
-nos douleurs passées quand nous les réveillons de l’oubli! C’est que
-ce que nous appelons: joie et douleur, est toujours le fait de l’état
-premier de notre âme et que le même crépuscule enveloppe les aurores et
-les couchants de notre pensée, dernière ressource enfin aux obstinés
-du désir: _Venus Meretrix_, qui n’est pas seulement indulgente aux
-adolescents!
-
-[Illustration]
-
-Voilà, à mon très humble avis, et dans ma volonté personnelle, en
-quelle dignité doivent vieillir ceux qui ont été de véritables amants,
-de fervents amoureux, avec un orgueil du passé qui les défende des
-défaillances de l’avenir, en renonçant même aux victoires encore
-faciles mais dont les combats sont déloyaux, en gardant le respect
-éperdu de la femme dans le respect de soi-même, le même amour de la
-femme, mais discret, silencieux et résigné, s’en cachant, au besoin,
-comme d’un crime. Car je vous le dis, en vérité, ce qui peut arriver de
-pire, à un homme ayant eu vraiment un idéal viril de l’Amour, c’est de
-devenir, sur le tard, ce qu’on appelle en province, où ils ne manquent
-pas: «un vieux cochon».
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-_Table._
-
-
- I. Du choix d’un amant 1
-
- II. Qui aime le plus 19
-
- III. Ce qu’il faut entendre par le cœur 37
-
- IV. Le jeu dangereux 53
-
- V. Faut-il être jaloux 71
-
- VI. Des différentes façons d’être belle 89
-
- VII. Le bon parjure 107
-
- VIII. Ce qu’est la femme pour qui l’aime vraiment 125
-
- IX. De la plastique en amour 143
-
- X. Subtilités passionnelles 161
-
- XI. De l’illusion en amour 177
-
- XII. Le trésor de la morale 195
-
- XIII. Valses sans musique 213
-
- XIV. Consolations 229
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 42: «je je» remplacé par «je» (En amour je n’en vois pas).
-
- Page 55: «exangues» remplacé par «exsangues» (exsangues de
- plaisir se cherchent encore).
-
- Page 62: «le jour, où vous remémorant» remplacé par «le jour où,
- vous remémorant».
-
- Page 74: «sons» remplacé par «sous» (la route égale sous l’’azur).
-
- Page 199: «dangeureux» remplacé par «dangereux» (pour qu’’il ne
- soit pas dangereux ).
-
- Page 217: «haut» remplacé par «hauts» (là où des souffles plus
- hauts).
-
- Page 224: «plu» remplacé par «plus» (ne peuvent guère monter
- plus haut).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le Petit Art d'Aimer, by Armand Silvestre
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT ART D'AIMER ***
-
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-
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