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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Petit Art d'Aimer - en quatorze chapitres - -Author: Armand Silvestre - -Illustrator: Lucien Métivet - -Release Date: May 20, 2020 [EBook #62179] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT ART D'AIMER *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse & the online -Distributed Proofreaders Canada team at -https://www.pgdpcanada.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le - typographe ou à l'impression ont été corrigées, et à quelques - endroits la ponctuation a été corrigée. - - Les mots en gras dans l'original sont marqués =ainsi=. - - - - - LE PETIT - ART D’AIMER - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - =Les Farces de mon ami Jacques.= (1re série de la _Vie pour - rire_.) - - =Les Malheurs du commandant Laripète.= (2e série de la _Vie pour - rire_.) - - =Le Filleul du Docteur Trousse-Cadet=, suivi des =Nouveaux - Malheurs du Commandant Laripète=. (3e série de la _Vie pour - rire_.) - - =Les Mémoires d’un Galopin=, suivis de =Petite Histoire - naturelle=. (4e série de la _Vie pour rire_.) - - =Madame Dandin et Mademoiselle Phryné.= (5e série de la _Vie pour - rire_.) - - =Les Bêtises de mon Oncle.= (6e série de la _Vie pour rire_.) - - =Les merveilleux Récits de l’amiral Le Kelpudubec.= (7e série de - la _Vie pour rire_.) - - =Les veillées de Saint-Pantaléon.= (8e série de la _Vie pour - rire_.) - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous - les pays, y compris la Suède et la Norvège. - - S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 - _bis_, rue de Richelieu, Paris. - - - - - ARMAND SILVESTRE - - Le Petit - Art d’Aimer - - EN QUATORZE CHAPITRES - - _Vignettes de LUCIEN MÉTIVET_ - - [Logo de l'éditeur] - - PARIS - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - _28 bis_, RUE DE RICHELIEU, _28 bis_ - - 1897 - Tous droits réservés. - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ A PART - _25 exemplaires sur papier vélin, numérotés à la presse._ - - CHACUN DE CES EXEMPLAIRES COMPREND - _Une suite des dessins hors texte aquarellés - par LUCIEN MÉTIVET_ - - - - - A MON AMI - GEORGES HECQ - - _Son dévoué et son reconnaissant_, - - _A. S._ - - - - - I - - DU CHOIX - D’UN - AMANT - - - - -_Du choix d’un amant_ - - -I - -Ce n’est pas la première fois qu’une des aimables personnes qui me -veulent bien poser des cas d’esthétique amoureuse, me confie que la -solitude lui est pesante et qu’elle souhaiterait d’avoir un amant. Il -fut un temps où j’aurais trouvé une réponse immédiate à ce genre de -lettre, et sans avoir besoin de tremper ma plume dans mon écritoire. -Je n’ai plus la fatuité de croire aujourd’hui qu’on me demande une -réponse purement mimée et que c’est tout bonnement une entrée en -relations qu’on me propose. C’est une idée qui ne viendrait plus à une -demoiselle simplement sensée. Je ne vais plus en ville après y avoir -été beaucoup--pas assez encore, puisque c’est le meilleur temps de la -vie que celui qu’on passe en ces villégiatures du cœur.--En ce temps-là -j’écrivais seulement quand j’étais fatigué de mes visites. L’amour -était la pièce, et la littérature n’en était que les entr’actes. Encore -me bornais-je, pour faire œuvre d’écrivain, à réunir en volume les vers -que j’avais faits pour mes bonnes amies. Maintenant la pièce c’est la -littérature, et l’amour c’est les entr’actes. Mon spectacle dans un -fauteuil--et même sur un canapé--y a beaucoup perdu. Mais pourquoi -récriminerais-je? J’aime encore la femme de la même passion sans le lui -prouver par la même éloquence. J’ai beau mettre, comme Démosthène, des -cailloux dans ma bouche, il est certain que mon défaut de prononciation -s’aggrave de jour en jour. Mais je ne bégaye pas encore. Tout au plus -zézayé-je un peu. Ce n’est vraiment pas la peine de m’exposer à avaler -des cailloux. - -[Illustration] - -Donc, maintenant, c’est sans y chercher un bénéfice personnel que je -réponds, aussi sérieux qu’un candidat qu’on étrille, aux interrogations -du genre de celle qui m’est posée aujourd’hui encore, avec une -franchise à laquelle je veux rendre hommage avant tout. Vous n’y allez -pas par quatre chemins, Madame. Vous me confessez que vous trouvez -votre lit trop large et que vous y voulez un compagnon. C’est à la fois -limpide et perspicace. Mais vous me demandez comment il faut choisir -celui-ci, et cela n’est pas aussi aisé que vous le semblez croire. Je -conviens cependant que votre cas est un des plus simples du monde, -puisque vous êtes seule intéressée dans cette délicate aventure, et -que vous n’avez pas à satisfaire les goûts d’un mari en même temps -que les vôtres, ce qui rend la chose difficile quelquefois. Car les -couples se mettent rarement d’accord, en cette matière, sur un idéal -commun. Certains hommes tiennent absolument à être faits cocus suivant -certains rites et d’une certaine façon, c’est-à-dire seulement par des -gens qui leur conviennent à eux-mêmes,--ce qui est bien le moins--qui, -par exemple, fassent, tous les soirs, leur whist ou leur domino, ou -bien les mènent gratuitement au spectacle, ou encore leur donnent -quelque argent pour leurs menus plaisirs et leurs déplacements. Mais -laissons de côté ces sybarites ou ces indélicats, et ne pensons qu’à -vous, Madame. Vous êtes libre, me dites-vous, et je ne saurais vraiment -trop vous en féliciter. C’est une condition adorable pour se forger -d’agréables chaînes. Car la Liberté, dont les politiciens veulent -faire une force, est tout simplement un milieu, comme la Foi qui n’est -qu’un fait et dont les chrétiens veulent faire une vertu. C’est l’air -respirable et l’espace ouvert devant nos mouvements, voilà tout. C’est -l’atmosphère viable du caprice et de la fantaisie, seuls biens que -nous ayons au monde. La Liberté, c’est cette forme de la sagesse qui -nous permet de faire une bêtise. Je vais vous y aider de mon mieux, ô -créature libre et confiante. - - -II - -Apprenez d’abord, Madame, si vous ne le savez déjà, qu’au point de -vue de l’Amour les hommes se peuvent classer en deux catégories--non -pas ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas, car j’en veux -laisser de côté le point de vue commercial--mais ceux pour qui l’Amour -est l’unique chose de la vie, le _summum omnino bonum_ du moine A. -Kempis (excusez, Madame, ce latin de sainteté, mais vous n’êtes pas, -je l’espère, libre-penseuse), et ceux pour qui il n’est qu’une aimable -distraction, un passe-temps comme le loto et le billard. Des Grieux, -si vous voulez, d’un côté; et l’empereur Napoléon, de l’autre, qui en -faisait un simple intermède entre deux victoires. Tous deux furent -trompés; mais Des Grieux était, du moins aimé, ce qui est bien une -consolation... Je n’ai pas besoin de vous dire que la seconde série, -celle du vainqueur d’Austerlitz, ne mérite même pas votre attention; -car votre désir ne me paraît pas précisément d’être impératrice. Ce -n’est pas au trône d’Occident que vous pensez, mais à votre lit, sur -lequel nous avons infiniment plus de chance, d’ailleurs, de nous -rencontrer. Car, moi non plus, je ne tiens pas pour l’aigle et la -couronne, et lui préfère un bon cent de baisers de telles lèvres -que je sais bien. Reste donc à reconnaître les élus qui constituent -la première classe, les seuls que ma conscience me permette de vous -recommander. Énumérons-en donc les signes de race. - -[Illustration] - -Au physique tout d’abord. Eh bien! ce sera un certain air négligé qui, -si je ne vous mettais pas en garde contre vous-même, préviendrait -d’abord, contre eux, vos penchants raffinés et vos goûts naturellement -délicats. - -Celui qui aime vraiment la femme et qui l’aime uniquement--seule façon -de l’aimer--ne se préoccupe jamais d’être, lui-même, joli. C’est -parfaitement illogique de sa part, puisqu’il perd ainsi un moyen de -plaire à un tas de péronnelles et de charmantes bêtes qu’il est tout -prêt à trouver spirituelles: mais c’est ainsi. - -[Illustration] - -L’abnégation est au fond de tout culte sincère. Pour ceux que la beauté -de la femme affole vraiment, tout disparaît, au monde, devant elle, -et eux-mêmes par-dessus le marché. Leur idéal est plus haut qu’eux, -purement objectif, et ils ne demandent qu’à être une poussière vivante -sur le chemin que foulent les pas adorés. Vous pouvez m’en croire, -Madame: le Monsieur, séduisant d’ailleurs et bénéolent, qui aura passé -quatre heures à sa toilette avant de paraître devant vous, n’est pas -votre fait. Mais le malhonnête qui ne l’aurait pas faite du tout ne -l’est pas non plus. Car si la contemplation intérieure de sa belle ne -permet pas, à l’amant parfait que je vous souhaite, de se regarder -soi-même, le respect lui interdit de se présenter, devant elle, dans -une tenue qui lui fasse horreur. Les femmes bien organisées sont, -avant tout, des êtres de juste milieu--je n’en dirai pas autant des -hommes!--Montrez votre perspicacité en cette matière, Madame, et aussi -votre juste milieu, en en prenant et en en laissant ce que je vous dis. - - -III - -Passons au moral, maintenant, s’il vous plaît. - -Là, par exemple, j’ai mon sentiment absolu et je vous donne, comme -certain, mon diagnostic. L’amour n’a ici-bas qu’un ennemi sérieux: -l’amour-propre. C’est contre lui que vous devez diriger toutes les -épreuves auxquelles vous soumettez le néophyte avant de l’admettre dans -le temple (je crois que l’image est noblement tournée) ou de prononcer -le: _Dignus, dignus es intrare!_ de la comédie, soit pour citer -heureusement Molière. Proposez-lui de faire, hardiment, pour obtenir -de vous une faveur--oh! mon Dieu, la moindre!--une faveur grande comme -votre petit doigt, la plus petite des faveurs! une fleur, par exemple, -qui sera tombée de votre corsage et que votre joli pied aura meurtrie, -proposez-lui de faire, dis-je, un acte de stupidité écrasante et qui -doive le rendre grotesque aux yeux de l’Univers tout entier. S’il -hésite un seul instant, flanquez-le à la porte. Il y en a, tous les -jours, qui n’hésitent pas, et ce sont les vrais amants! - -Tout ceci est pour le côté sérieux des biens que vous attendez du -vôtre. Mais n’allez pas négliger les côtés plus purement aimables de la -question. Gardez-vous précieusement d’un amant jaloux. Contrairement à -l’avis général, ce n’est pas l’Amour que prouve la jalousie, mais son -plus implacable ennemi, l’Amour-propre. C’est le fait des tempéraments -égoïstes et avares. J’ai vu très sérieusement jalouses de leurs maris -des femmes qui les trompaient à la journée--car ce n’est que les amants -qu’on trompe à la nuit--en vertu de ce monstrueux sentiment, très -commun chez la femme, que tout lui est dû et qu’elle ne doit rien au -reste de l’humanité, même des excuses pour nous avoir fait mettre à la -porte du Paradis! Mais il est aussi des hommes de cette farine. Il les -faut fuir comme la peste. Prenez-moi un brave être doux et confiant et -qui ne croie pas que l’Infini se partage, et qui a joliment raison. Car -tous nous pouvons dire à la femme que nous avons aimée, avec le poète: - - Ce que j’aimais en vous, c’était ma propre ivresse! - -Et cette ivresse-là, toutes les infidélités du monde ne sauraient nous -la voler. A celui à qui vous donnez, Madame, l’immense joie de l’Amour, -qui pourrait se flatter d’en voler quelque chose, puisque ce bonheur -est fait d’impressions qui lui sont absolument personnelles et que la -femme est comme un instrument d’où chacun tire l’air qu’il lui plaît? - -[Illustration] - -Ne prenez pas davantage un gourmand qu’un jaloux. La bonne chère est -aussi une ennemie de l’Amour. La robustesse passionnelle est aux sobres -et aux tempérants. C’est une vieille sottise accréditée, par les -chansons, que Bacchus et Vénus font bon ménage. L’amant ayant quelque -ferveur se veut appliquer tout entier à la possession consciente de la -maîtresse aimée; entre elle et lui, il ne veut pas de vaines fumées, -mais que seulement monte, vers elle, l’encens qui brûle dans son cœur. - -[Illustration] - -Mais par-dessus tout, Madame, ne prenez pas non plus pour amant un -politicien. Vous me reviendriez avant huit jours si cruellement -désenchantée qu’il me faudrait me remettre à l’œuvre, et franchement je -ne puis passer tout mon temps à meubler votre couche. Un politicien, -pauvre femme! Dieu vous garde de cette déplaisante bête particulière -au temps où nous vivons, de ce hanneton bourdonnant qui n’a pas même -la circonstance atténuante de n’être d’une seule saison. Conservez, -pour les sonores abeilles du baiser, vos floraisons épanouies et bonne -chance, maintenant! - -[Illustration] - - - - - II - - QUI AIME - LE PLUS - - - - -_Qui aime le plus_ - - -I - -Il me faudrait citer, dans son entier, pour y bien répondre, la -lettre qui m’inspire cette glose nouvelle sur le seul sujet qui m’ait -intéressé dans la vie. Aussi bien le lecteur n’y perdrait rien. Car, -ainsi qu’il en pourra juger par quelques passages, elle est de forme -bien française, claire et élégante, très précise, d’ailleurs, dans ses -questions. Celle qui l’a écrite y dialogue, avec son amant, sur des -subtilités amoureuses empruntées à leur propre tendresse. Je me méfie -un peu d’une passion qui philosophe. Il s’agit de savoir lequel aime -l’autre davantage. Je vais vous le dire tout de suite, Mademoiselle. -C’est celui qui, le premier, interrompt cette dissertation, en fermant, -de ses lèvres, les lèvres de son interlocuteur et en l’étreignant -de ses bras. Le véritable et unique langage de l’Amour, c’est le -baiser. Rien n’est moins bavard que les gens vraiment épris. Les -lassitudes nécessaires que la possession nous impose, les vrais amants -les occupent plutôt par de muettes contemplations et des adorations -silencieuses que par de jolis discours. Celui de vous deux qui aime le -plus est celui qui se dérobe le premier à ces conversations inutiles. - -[Illustration] - -Je cite maintenant: «Il me dit: tu m’accuses d’aimer moins que toi -parce que je te montre les dangers de notre liaison secrète, dangers -que je méprise à force d’amour, mais que je connais et que je mesure... -Le jeune soldat, ignorant du péril, qui se précipite dans la mêlée, -est-il aussi méritant que le vieux brave qui marche au feu, sachant -bien qu’on y reçoit des blessures et qu’on y meurt quelquefois. Je sais -aussi que les amours les plus ardentes ont la fragilité de toutes les -choses d’ici-bas et qu’un jour viendra fatalement où nous chérirons -moins.--A ceci je réponds:--Mon amour est plus grand puisqu’il -m’empêche de voir le danger; je ne le veux point connaître et j’en -détourne les yeux lorsque tu cherches à me faire apercevoir son noir -fantôme et jamais la pensée cruelle d’une fin ne hante douloureusement -mes rêves.» - -Vous auriez pu lui répondre encore, Mademoiselle--: «Je t’aime plus -parce que le danger que tu évoques et, qu’au demeurant nous bravons -tous les deux, n’existe, en réalité, que pour moi.» Quand une liaison -secrète se découvre, l’homme y peut perdre un peu de sa tranquillité; -mais la jeune fille y perd certainement son honneur et le respect -de toute sa vie. Le jeu n’est vraiment pas égal et un Monsieur qui -parle de ses risques personnels, en telle occurrence, prête quelque -peu à rire. A moins qu’il ne soit de telle conscience et de telle -probité intime que le plus grand malheur qu’il redoute soit d’avoir -compromis une autre destinée que la sienne. Mais ceux-là sont rares, -et encore ont-ils pris leurs précautions pour ne rien décliner de leur -responsabilité et se sacrifier, au besoin, à leur tour. Car les actes -sont indifférents, en morale intime, et le seul crime, vis-à-vis de -nous-même, est la lâcheté qui en fuit les conséquences prévues. Il -n’y a rien à dire à un homme qui, séduisant une fille, est résolu à -l’épouser sans aucun motif d’intérêt; qui, faisant un enfant, est prêt -à l’élever; qui, tuant, est prêt lui-même à mourir. - -L’argument de votre amoureux me touche davantage quand il parle -du courage qu’il faut pour aimer encore, quand on a aimé déjà, -c’est-à-dire mesuré les abîmes grands ouverts que laisse au cœur -l’amour après soi, compté les larmes qu’il coûte et ce grand -effeuillement d’illusions qu’il emporte comme une tempête. Mais cela -n’est que spécieux. Car, s’il a appris que l’amour n’est pas une chose -éternelle, il sait aussi que l’amour est la seule chose qui vaille -qu’on brave tout pour elle et, sans laquelle, vivre n’est plus possible -quand on a aimé. Alors le beau mérite de l’affronter encore quand on -ne s’en pourrait plus passer! C’est comme un homme qui se croirait -héroïque parce qu’il respire, bien que l’air nous donne quelquefois des -fluxions de poitrine! - - Après avoir souffert, il faut souffrir encore. - Il faut aimer encore après avoir aimé! - -s’est écrié un des poètes qui ont le plus et le plus mal souffert de -l’Amour. Subis donc la fatalité que tu sais inexorable, sans prendre -pour cela des airs de matamore, ô toi qui sais bien que tu ne saurais -te dérober au combat où tu es, par avance, vaincu! Ne te compare pas au -bouillant Ajax pour te ruer encore en une mêlée où les flèches sont à -la pointe rose des seins nus et les blessures à la pourpre des lèvres -pâmées. Je t’en flanquerai de l’héroïsme, mon gaillard, à ce prix-là! -C’est vous qui avez raison, Mademoiselle, et l’homme même, souvent -déçu, n’aime vraiment que lorsqu’il a oublié sa propre expérience, -s’imagine que, cette fois-ci, ça durera toujours, que tout ce qu’il a -vécu n’était que les préludes de sa vie et croit aimer naïvement pour -la première fois. Ah! celui-là aime vraiment plus que la maîtresse, -moins savante, dont le mérite est moins grand à ne pas se souvenir. -Mais ce n’est pas le cas de votre amoureux, puisqu’il doute. - -[Illustration] - - -II - -Je continue à citer: «Tu me reproches d’aimer moins que toi, dit encore -mon amant, parce que je me débats dans les liens qui m’enserrent -davantage; qui font peu à peu, du caprice du début, un sentiment -profond où se prend tout mon cœur, où se perdra ma raison... J’avais -juré de me soustraire toujours à un amour puissant, et me voilà portant -des chaînes que je devrais briser et dont je ne peux et ne veux, hélas! -me dégager. Tu vois bien que c’est moi qui aime le plus et le mieux, -puisque, en désirant t’oublier, je t’adore davantage!--N’est-ce pas, -dis-je à mon tour, aimer moins déjà que de sentir l’esclavage de notre -amour? Ma tendresse, à moi, n’est-elle pas plus forte, puisque ses -chaînes ne me pèsent point et que l’étroite prison, dans laquelle -je me suis volontairement claustrée, me semble un paradis dont je ne -voudrais jamais être chassée!» - -[Illustration] - -Je vous répondrai, Mademoiselle, par un petit bout de mauvais latin -tiré d’un livre où vous avez lu peut-être quelquefois, au temps de vos -puretés virginales, l’_Imitation de Jésus-Christ_. On y lit ces mots: -_Magna res est amor, magnum omnino bonum quod leve facit omne onerosum. -Nam onus sine onere portat._ Je traduis: l’Amour est la grande chose, -la plus grande de toutes; car il rend léger tout ce qui est pesant et -ne sent pas le poids des fardeaux. J’avoue que ce texte est pour vous -donner absolument raison. Et vous n’avez pas cependant raison tout à -fait. Peu galamment, un peu cyniquement même, à mon avis, votre amant -vous avoue que vous n’avez été, pour lui, au début, qu’un caprice. Ce -n’était pas assez pour lui céder, Mademoiselle, si vous aviez quelque -souci de votre vertu. On ne se lance pas dans une liaison secrète, et, -paraît-il, dangereuse, pour aussi peu. Je suis sûre que vous méritiez -davantage et l’auriez certainement trouvé. Enfin, ce brave garçon a -la franchise, d’ailleurs parfaitement inutile, de vous le dire, et -qu’il n’entendait vous compromettre que pour une simple amourette. -Dans ce cas, il est fort illogique de lui dire qu’il aime déjà moins, -parce qu’il sent son esclavage. Au contraire, il commence seulement -à aimer et il l’oubliera seulement le jour où il aimera davantage -encore. Quant au serment qu’il s’était fait à lui-même de se soustraire -toujours à un amour véritable, il est d’un homme beaucoup moins savant -dans la vie qu’il ne croit l’être. Je puis même vous affirmer qu’il n’y -entend rien et en sait beaucoup moins que vous. Sans cette ignorance, -il se serait aperçu que, dans le monde passionnel, on ne se soustrait à -rien du tout, que tout y est fatalité, et que se jurer qu’on n’aimera -plus est pour faire s’esclaffer les ivrognes eux-mêmes qui connaissent -le néant de ces paroles-là. On n’aime pas quand on le veut seulement; -et c’est votre excuse, à vous qui me semblez avoir aimé un peu à la -légère. C’est une loi qu’on subit et qu’on aurait tort d’accuser. -Car elle est douce. Vous avez tort, Monsieur, de vouloir «briser vos -chaînes». Celles que les bras blancs des femmes nouent autour des -nôtres sont ce que je sais de meilleur dans la vie, et l’invisible -filet, dont nous enlace leur chevelure, fait une lente et subtile -caresse de cet emprisonnement délicieux. - - -III - -[Illustration] - -Je cite encore: «Et, pour finir, quel est le sentiment qui a le plus -de valeur? Son amour, avec toutes ses ardeurs, mais ses raisonnements, -sa petite pointe de scepticisme voulu, que donne l’expérience... ou -le mien, avec les infinis abandons, les aveugles et reconnaissantes -tendresses d’un premier amour qui, de la froide jeune fille d’hier, -a fait aujourd’hui la femme au cœur tout vibrant de sensations -délicieusement nouvelles et inconnues?» Il faut être un rude orfèvre, -Mademoiselle, pour doser le titre d’un sentiment et en apprécier «la -valeur». Je crois cependant que nos sentiments valent d’autant plus -que l’égoïsme y est plus étranger et qu’il y entre une plus grande -part de sacrifice. La moralité des actes m’a toujours paru pouvoir se -définir par le rapport entre ce qu’ils nous donnent de satisfaction et -ce qu’ils en sacrifient à un idéal plus haut que nous-mêmes. Lequel -de vous deux apporte le plus de désintéressement dans sa tendresse? -Voilà ce qu’il faudrait savoir pour vous répondre. Actuellement vous -y trouvez, tous les deux, votre compte. Vous, jeune fille d’hier, -en savourant l’ivresse de «sensations délicieusement nouvelles et -inconnues». Vous, jeune homme d’autrefois, en exhalant comiquement les -plaintes d’un martyre dont vous ne voudriez, pour rien au monde, être -soulagé. Car c’est de charmants instruments de supplice qu’une bouche -rose et fraîche qui vous baise, qu’un épanouissement de tendresses -ingénues qui vous étreignent, qu’une floraison de caresses qui s’ouvre -pour vous seul et vous ouvre le ciel. On envie plus qu’on ne plaint -ceux qui sont suppliciés de cette façon et vous avez choisi là un genre -de mort intermittente qui fait tout à fait honneur à votre goût. Tant -que vous en serez à cet échange d’enchantements, je ne vous dirai pas -ce que vaut votre amour, à l’un et à l’autre. J’attends que quelque -traverse y mette à l’épreuve vos deux cœurs. Alors je saurai ce que -pèse ce scepticisme, faux peut-être, et ce que cette reconnaissance, -actuellement toute sensuelle, a de vivace. Vous n’en êtes encore qu’au -jeu de l’amour. Son grand combat vous attend où se mesurent vraiment -les âmes. Les dangers que celui-ci brave avec quelque ostentation -puérile, que celle-là oublie par enfantillage peut-être plus que par -passion, se feront réalités. Celui qui aime le plus est celui qui -apportera, à la lutte, le plus de courage et surtout d’abnégation, -celui qui sera fidèle à la douleur comme à la joie, celui qui sera -heureux de souffrir plutôt que d’oublier! - -[Illustration] - - - - - III - - CE QU’IL - FAUT - ENTENDRE - PAR LE CŒUR - - - - -_Ce qu’il faut entendre par le cœur_ - - -I - - Ces chérubins nous font voir dans leurs poses - Ce que Boufflers intitule le cœur, - -dit une chanson plus que légère. Ce n’est pas de celui-là -certainement que vous me parlez, Madame, vous qui m’écrivez une lettre -dont je devine à merveille le sentiment, mais dont les expressions un -peu troublantes, dans leur vague, me rendent la réponse difficile. -Il est clair que vous me plaignez de mes préoccupations trop -exclusivement plastiques, en amour, et m’y voudriez voir mêler quelques -éléments de morale. Vous pensez, je crois, que l’estime est nécessaire -en amour. Baudelaire vous aurait répondu, avec sa géniale brutalité: - - Maudit soit à jamais le rêveur inutile - Qui voulut, le premier, dans sa stupidité, - S’éprenant d’un problème insoluble et stérile, - Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté! - -Il est juste que vous ajoutez n’entendre parler que de «l’amour -_vrai_». Vous me ferez bien plaisir en me disant quel est l’autre? -L’amour dont on souffre, l’amour dont on meurt est-il vrai? Croyez-vous -que l’amour d’Antoine pour Cléopâtre, celui de Des Grieux pour -Manon--car les personnages de l’histoire et du roman sont pareils -devant la synthèse passionnelle--fussent des amours vrais? Il ne me -semble pas qu’ils aient eu précisément pour fondement l’estime. Vous -me reprochez aussi visiblement «d’envisager» le Beau toujours «par le -même côté». C’est qu’en amour le Beau, comme le Vrai, ne me semble -sujet à aucune méprise. Il est ou il n’est pas. Je vous concéderai -qu’il peut être quelquefois dans la physionomie autant que dans la -régularité des traits. Mais c’est seulement pour quelques élus. Et -puis cette physionomie elle-même, que vous considérez comme un fidèle -miroir de l’Ame, peut être menteuse. Je tiens donc que le plus sûr -est l’harmonie plastique des formes et du visage, la splendeur des -chairs, l’opulence des cheveux, le beau dessin des lèvres et de la -gorge, toutes choses qui ne sont pas sujettes à mentir. Le regard et -le sourire peuvent être imposteurs, non pas la couleur des yeux et la -courbe de la bouche. - -[Illustration] - -Mais il est entendu que vous cherchez, pour aimer, au delà de la -Beauté. Je vous trouve difficile et je me demande où vous trouvez cet -au-delà. Car la Beauté me semble le dernier mot, la suprême raison de -tout ce qui existe. Ce qu’il vous faut, c’est «le cœur». - -[Illustration] - -Voilà le mot qui m’inquiète. En amour je n’en vois pas d’autre -définition que celle que je vous donnais tout à l’heure. Le «cœur», -c’est par quoi l’on souffre. Or, le choix en nous, de cette souffrance -divine, n’est pas libre et nous n’avons pas à en approfondir les -fatalités. Que vous feriez étroite et mesquine la grande loi -passionnelle qui régit l’humanité, depuis l’origine des âmes, en la -restreignant à des sélections volontaires, en l’abaissant aux scrupules -de la raison et aux révoltes de la conscience! Vous lui ôteriez -vraiment tout ce qu’elle a de divin et de mystérieux et nous, les vrais -amants, nous repousserions cette souffrance qui ne nous viendrait pas -de plus haut que nous, du sommet même des autels où les encens païens -fument toujours, rouges encore du sang des victimes humaines aux pieds -du spectre immortel de l’unique Beauté! Ah! laissez-nous, du moins, -la grandeur douloureuse du plus sublime de ces rêves, à nous qui ne -cherchons, dans les caresses, que les délices de l’anéantissement. - - -II - -Vous dites encore: la femme qui est seulement belle... Seulement! C’est -cruel à dire: mais seulement celle-là a une raison d’être, même au -point de vue de la dignité des races, dans la reproduction. Il faudrait -que toutes les mères de famille fussent belles pour que l’humanité ne -déchût pas! Leur ventre ne doit pas être seulement un sillon où le -grain germe, mais un moule auguste où le cerveau prend son empreinte, -où se modèlent les muscles pour les rudes travaux de la vie. Vous -voyez donc que celui-là est un vertueux et un sage qui recherche la -beauté noblement physique dans la femme. Ne demandez pas à une autre -cause le prestige des mariages d’amour, devant la conscience obscure, -mais au fond sagace des foules et le mépris, insuffisant à mon gré, -qui s’attache aux mariages d’argent. Car ceux-là sont des malfaiteurs -qui jettent des avortons par le monde, même habillés de soie et de -velours. Ils crachent dans les sources de la vie où viennent boire -toutes les forces de l’avenir. Aimer la femme pour sa beauté est le -premier des devoirs, Madame. L’Amour qui s’attache aux splendeurs -plastiques est tout simplement le sauveur de la souche humaine et en -retarde l’abâtardissement. Ah! vous êtes généreuse en convenant que «la -femme seulement belle peut inspirer de la Passion»! Mais vous avez tort -d’ajouter qu’elle ne saurait inspirer l’Amour vrai, et de corroborer -cette monstruosité par le commentaire suivant: «C’est pour cela que des -femmes de cœur ne se donnent pas, dans la crainte de n’être aimées que -pour des charmes fragiles et sujets à passer avec l’âge.» - -[Illustration] - -Oh! Madame, comme je trouve que la vraie morale est de mon côté! -Sous le prétexte que vos charmes sont fragiles, vous en refusez -la joie à qui vous aime et, parce qu’ils passeront, vous jugez -inutile d’en user dans leur fleur. Vous êtes, à la fois, égoïste -pour les autres et cruelle pour vous-même. Est-ce donc une folie de -respirer aujourd’hui la rose parce qu’elle ne sera demain qu’un -effeuillement, et ignorez-vous le délicieux parfum que gardent encore -les roses défleuries? Ainsi, pour qui vous a aimées, ô femmes, dans -l’épanouissement de votre jeunesse et de votre beauté, un arome subtil -de vos charmes défunts demeure un aveuglement très doux où s’effacent -vos rides, où vos lèvres reprennent les carmins longuement baisés -d’autrefois! Le souvenir est un magicien dont vous ignorez le pouvoir -et les ingénieux mensonges. Mais, en dehors même des amants passés, -pour les amants des autres et qui passent seulement, mais qui ont -au cœur des ferveurs pareilles, la femme qui a été vraiment belle -conserve un prestige indélébile, un glorieux stigmate devant lesquels -s’agenouillent tous les respects. J’oserai dire qu’une femme qui a -été vraiment belle l’est toujours. C’est même à cela que se mesure la -véritable beauté. Ne soyez donc pas si économe, Madame, de ce qui ne -s’use pas d’ailleurs autant que vous le croyez. Vous ignorez l’essence -même de l’amour, si vous ne savez pas qu’elle est dans l’abandon, dans -le sacrifice incessant de tout son être, dans le désir de s’abîmer -éperdument en un être plus beau, en l’idéal vivant que dresse devant -nous la Beauté! La femme qui aime vraiment craint toujours, au -contraire de vous, de ne se pas donner assez. Elle ne se voudrait plus -belle encore que pour accorder davantage, davantage et à jamais. Car ce -n’est pas aimer que de se garder pour d’autres amours. - - -III - -Ah! le cœur. Ce cœur dont vous parlez tant; ce cœur qu’il vous faut, -pour l’amour vrai que vous souhaitez, mais il est fait de ces tortures -que vous repoussez par un souci impie de votre tranquillité. Il est -fait de ces terreurs et de ces désespoirs devant l’irrémédiable néant -humain, mais aussi du courage joyeux dont on les savoure et dont on les -brave. Il est fait des battements dont l’approche du bien-aimé ou de -l’amante emplit notre poitrine, et le sang qui le soulève, en rythmes -tumultueux, est celui dont nous voudrions rougir les pieds divins de la -Beauté. - -Ceux-là ont aimé vraiment qui ont aimé ainsi, dans le rêve d’une mort -très douce parce qu’elle réchauffait, pour ainsi parler, une autre -vie et que le dernier souffle en était bu par des lèvres adorées. Si -vous n’avez été jaloux de ce qui meurt pour celle que vous aimez, -vous ignorez de quels désirs éperdus, monstrueux et fous, est fait le -véritable amour, celui sous lequel la splendeur plastique nous écrase, -envieux de l’insecte qu’un pied de femme foule dans le sable! - -[Illustration] - -Les sens! vous appelez cela: les sens! Mais trouvez-moi donc d’autres -moyens de vivre, c’est-à-dire d’aimer, que par et pour eux! Nous -sommes en cela dupes de la grossièreté des méthodes qui ne nous en -reconnaissent que cinq, quand tout prouve aujourd’hui que nous en -possédons une infinité d’absolument subtils, défiant le temps et -l’espace. C’est de ceux-là que s’entretiennent, sans doute, les -mouvements de notre cœur. Car il est une certaine immatérialité de la -matière indéniable maintenant. Mais demeurons dans le domaine de la -philosophie pure, celle que nous enseignent l’exemple des autres hommes -et nos propres tourments. Vous abaissez l’amour, Madame, en croyant le -grandir par je ne sais quels soucis d’estime et de moralité. Il est -fort au-dessus de nos honnêtetés humaines et est cependant susceptible -d’une honnêteté supérieure à toutes les autres: celle par laquelle on -se donne tout entier et sans rien retenir de soi-même. Sa grandeur -réside dans l’absolu de cet abandon, dans cette abnégation sublime de -tous les intérêts, dans cette immolation sans merci. Ce fut la loi -des plus glorieux amants et ce sera celle de tous les amants à venir -dignes de ce nom. Mais n’en cherchez pas ailleurs la sanction que dans -le pouvoir infini de la Beauté, source de toutes les joies, absolution -de tous les crimes, culte éternel de toutes les grandes âmes! [Blank -Page] - - - - - IV - - LE JEU - DANGEREUX - - - - -_Le jeu dangereux_ - - -I - -Sur l’oreiller mouillé des doubles larmes du repentir et du pardon, les -deux têtes, exsangues de plaisir se cherchent encore des lèvres, et ces -baisers ébauchés y meurent sans se rencontrer, cependant que, jusqu’au -bout des doigts inertes, passe le frisson des chairs absentes, et -qu’entre les yeux aussi, se dresse une barrière, un voile impénétrable -où se brise le vol trop court des regards. C’est l’anéantissement -délicieux qui suit les jouissances trop fortes, ce semblant de mort qui -nous jette au seuil du Paradis. Il semble qu’elle ne se soit jamais -si bien donnée, dans un abandon plus complet; que jamais ses caresses -n’aient eu cette acuité désespérée; qu’on ait franchi la porte d’un -monde nouveau de caresses inconnues. Ce n’a pas été seulement le -plaisir que la possession donnait toujours, mais un plaisir doublé -par la cessation d’une douleur. De tout ce qu’on a souffert, par le -doute ou par quelque autre cause, s’est accrue l’immense joie, et -l’impression de monter plus haut nous est venue de monter du fond d’un -abîme. Tout ce qui n’était plus qu’un écroulement s’est relevé comme -un palais de féerie, avec des ombres plus douces et plus fraîches. -L’immense contraste entre l’état douloureux où l’âme était plongée -et l’extase d’où elle sort nous écrase, comme un excès de bonheur. Si -la jalousie--et c’est le cas le plus fréquent--avait été le motif de -la querelle, la jouissance s’est exaspérée encore d’une impression -malsaine, des piqûres d’un aiguillon infâme et c’est comme la félicité -féroce de l’avare qui a retrouvé son trésor. Quoi qu’il en soit, tous -ceux qui ont pardonné ont passé par cette extase farouche d’un moment -où les facultés d’aimer physiquement sont incontestablement décuplées. -Aussi ai-je entendu bien des femmes dire qu’il était bon de se fâcher -quelquefois, pour les joies infinies de la réconciliation, et j’en -sais même qui amènent volontairement des bouderies pour le plaisir du -rapprochement qui les suit. - -[Illustration] - -Fâcheuse méthode, en amour, et dont je veux ici signaler les dangers. - - -II - -Il est certain qu’en amour nous arrivons, l’un à l’autre, avec une -certaine somme d’illusions réciproques. Entendons-nous à ce sujet. Il -ne s’agit pas d’illusions sur la somme de plaisir que nous recevrons -l’un de l’autre. J’estime, qu’en cette matière, le rêve est souvent -très inférieur à la réalité. La possession de l’être longtemps -souhaité, dont la beauté a dompté, en nous, tout autre désir, est un -bonheur d’une essence si absolue, si parfaite, que tout ce qu’on a pu -imaginer nous semble ordinairement n’avoir été rien. Cela tient à la -raison bien simple que nous sommes les vrais ouvriers de notre propre -joie et que celle que nous tentons d’y associer, dans une communauté de -corps et d’âme, n’en est jamais que l’occasion. C’est ce que j’ai fait -observer déjà, en montrant le néant de la jalousie, puisqu’un étranger -ne saurait rien nous prendre, au fond, de notre bonheur intime, pas -plus qu’un musicien ne vole Beethoven en jouant un morceau de sa -composition sur un violon lui ayant appartenu. Ce que nous aimons, -c’est l’amour, dans un être qui nous en fournit le motif. Donc, les -illusions dont je parle, et qu’il faut absolument garder, ne tiennent -pas au rôle purement physique des liaisons nouvelles. Là nous sommes -sûrs de trouver notre compte, parce que nous le portons en nous, comme -le sage Bias toute sa fortune. - -[Illustration] - -Ce qui nous est illusions, c’est les qualités d’adaptation de -l’instrument qui se livre à nous, la façon dont son être moral se -prêtera à notre rêve physique. C’est l’approfondissement mystérieux de -la nature qui va nous imposer sa compagnie, qui constitue un fragile et -délicat élément de bonheur et de durée. Eh bien, ne nous penchons que -timidement au bord de l’abîme et ne cherchons pas trop à deviner le -fin des fins. Contentons-nous d’être heureux de tout ce que la beauté -nous donne et n’interrogeons pas trop la Femme dans l’Amante. Nous -aurions souvent sujet de nous en repentir. - -On dira tout ce qu’on voudra. Mais entre les âmes féminines et les -nôtres, il existe un éternel malentendu et nous ne parlons pas la même -langue, celles que nous aimons et nous. Gardons donc nos lèvres pour -les baisers plutôt que pour la didactique passionnelle. Nous nous -apercevrions bien vite que nous ne nous comprenons pas. Voilà ce qui -nous doit guérir, comme d’une chose inutile, de toute tentation de -dispute. La conscience n’est, après tout, que l’aptitude à considérer -certains faits comme permis et certains autres comme défendus. C’est -sur la nature même de ces faits que les femmes diffèrent, d’ordinaire, -de conception avec nous. - -Ah! ce bonheur tant souhaité, qui vous a paru plus que la vie, conquis -par toutes les soumissions de votre âme, par tous les respects -éperdus de votre pensée, par l’abandon de toutes vos autres joies, -par des mélancolies immenses et par des patiences infinies, si vous -saviez comme il est fragile, au fond. Il risque fort de s’écrouler -le jour où, vous remémorant la somme de vos sacrifices vous aurez -l’étrange fantaisie de vous demander si l’être qu’ils visaient en -était moralement digne! Fuyez ce jour-là; car sa menteuse lumière -n’apporterait, dans vos cœurs, qu’une inexorable nuit. - - -III - -Cette miséricorde que vous gardez pour les fautes découvertes, -exercez-la, tous les jours, sans trêve, à ne les pas découvrir. Ayez le -respect de votre rêve. Même lorsqu’il s’appelle Musset, j’ai horreur -de l’homme qui se complaît à salir ce qu’il a adoré. Le beau mérite de -proclamer, même à ses propres yeux, qu’on a été une dupe! Et puis, ce -n’est pas vrai. Je plains celui qui, ayant possédé celle qu’il aimait, -même à tort (comme si on pouvait avoir tort d’aimer!) trouve qu’il a -été dupe. De quels sens glacés était donc faite son ivresse qu’il n’en -a pas gardé comme un parfum de l’Infini? C’est le souvenir de cette -heure inoubliable, de cette heure sacrée qui doit nous rendre cléments -les uns aux autres, et plus doux que des Christs pardonnant même à -l’adultère. Le plus grand mérite de Jésus a été qu’il n’avait rien -obtenu de la femme coupable, en l’absolvant. Le premier baiser qu’une -femme souhaitée nous donne devrait emporter le pardon de tous ceux même -qu’elle nous volera. Et ne croyez pas que je vous prêche là une morale -lâche. Ce n’est jamais une lâcheté que savoir souffrir. Qui met de la -dignité en amour, est bien près de ne plus aimer. - -Et c’est là le seul malheur qu’il faut redouter en cette vie. Quand -la femme vient à vous, vos vœux enfin exaucés, elle est tout mystère -et c’est un sphinx qui vous attire autant qu’une Beauté qui vous -charme. Qu’elle demeure telle pour vous, aussi longtemps que cela sera -possible. Vous imaginez-vous que vous atteindrez jamais au fond de ce -gouffre qui est sa pensée? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors, pourquoi -vous pencher au-dessus, dans l’espoir douloureux d’y voir se refléter -quelque étoile que votre ciel ne connaît pas? Celui-là n’a jamais -regardé dans les yeux d’une femme qui ignore à quelles profondeurs -habitent les intimités de son rêve, de quels lointains constellés elle -nous épie sans que nous l’y puissions surprendre nous-mêmes. C’est -terrible et c’est charmant. Et nous vivons de cette inquiétude autant -que de notre bonheur. - -[Illustration] - -L’amante ne doit être, pour nous, qu’un hôte que nous traitons de -notre mieux, que nous tentons de garder le plus longtemps possible. -Il est de pratique physique que nous n’arrivons aux vraies joies -que l’amour comporte, que par la coutume l’un de l’autre, par une -certaine habitude des caresses que rien ne remplace. «Sa bouche était -à la mesure de la mienne», a dit un écrivain charmant. Ce n’est pas -du premier baiser que se fait cette commune mesure. Voilà ce qui nous -doit enseigner la constance, comme le plus honnête des raffinements -en matière de volupté. Vous me direz que beaucoup d’hommes aiment le -changement. Vous me permettrez de vous répondre que ce sont des amants -médiocres, des gens à courte vue passionnelle, des âmes manquant de -portée. Qui ne sait s’attacher à une femme est certainement un mâle mal -doué, j’entends superficiellement, un amoureux de la quantité plutôt -que de la qualité. - -Ceci bien établi, quel encouragement à la condescendance volontaire en -amour, laquelle, seule, permet les liaisons durables, celles que paye -un réel courant de volupté! Quelle raison de ne se point chercher de -défauts, de ne se pas chagriner inutilement. Le temps de la possession -ne doit se ressembler en rien avec l’autre et doit être exempt de toute -coquetterie. - -Mais, me direz-vous, cette joie éperdue de la réconciliation? - -Eh bien! il faut en faire le sacrifice! C’est d’ailleurs un mot -seulement qu’on sacrifie. Et le pardon aussi est un mot. Allons au -fond des choses. Pardonner à quelqu’un, est-ce oublier l’offense qu’il -vous a faite? Pas le moins du monde! Vous n’êtes pas maître de votre -mémoire. C’est s’engager simplement à ne lui pas tenir compte, dans -la suite, de la peine qu’il vous a causée, pour lui en causer une -pareille. Eh bien! vous avez beau être de bonne foi, cette magnanimité, -en amour du moins, ne représente non plus absolument rien. Très -inconsciemment, avec la volonté du contraire, vous tiendrez compte de -la faute pardonnée, parce que votre tendresse sera diminuée d’autant. -Dans ce baiser du pardon, dans cette étreinte du retour, ce n’est pas -nos rancunes qui s’en vont de nous, à moins que nous ne les échangions. -Le spasme délicieux passé, l’oubli de nous-même, le sommeil d’un -instant où toute notion nous fut perdue, dissipés, nous nous retrouvons -face à face avec le souvenir. Que nous le voulions ou non, une pierre -est tombée de l’édifice de notre Rêve, une épine a crû dans le buisson -qui sépare les deux routes, tout emperlé de notre sang. Les querelles -fréquentes et volontaires sont un abaissement de l’Amour et ne lui -laissent plus la gloire cruelle de s’écrouler avec quelque grandeur, en -laissant derrière lui une grande image. Nous ne sommes plus le bûcheron -qui renverse l’arbre géant d’un rude coup de sa cognée, mais l’insecte -honteux qui en ronge l’écorce et met des lèpres là où s’épanouissaient -les frondaisons. - -Or donc, amants pour qui j’écris, je vous devais cette page de -franchise. Contentez-vous de vous aimer à pleine âme et à pleine bouche -sans demander de douloureuses surprises au Destin. Peuplez le jardin de -votre âme, non pas de fleurs délicieusement vénéneuses, mais laissez-y -s’épanouir largement les roses au cœur loyal et aux lèvres toujours -parfumées! - -[Illustration] - - - - - V - - FAUT-IL - ÊTRE JALOUX? - - - - -_Faut-il être jaloux?_ - - -I - -Je ne crois jamais avoir assez parlé des choses de l’Amour--du moins -avec le sérieux qu’elles comportent. Oui, trop souvent je me reproche -de laisser sans réponse les lettres où me sont soumis des cas de morale -passionnelle, non que le goût de traiter ce genre de questions soit -moins vif chez moi. Mais je sais qu’il est un public qui préfère les -contes joyeux. Pour les lecteurs moins épris de verve gauloise que de -sentimentalité, je veux cependant poursuivre mes courtes études, et mes -correspondances d’autrefois peuvent librement mettre à l’épreuve une -expérience que quelques années ont faite plus respectable encore. Car -je suis au temps de la vie où, s’il n’est plus permis d’aimer autant, -on peut davantage se souvenir. - - Sous le fouet sanglant des âpres destinées, - Du terrestre chemin j’ai franchi la moitié, - Et j’atteins le sommet des viriles années - Que du temps à l’Amour mesure la pitié. - - J’ai monté jusqu’ici; bientôt je vais descendre, - Traînant des jours vécus le néant et le bruit, - A l’éternel bûcher portant mon lot de cendre - Et ma part d’âme errante aux souffles de la nuit. - - De mon double horizon le voile à mes yeux tombe; - Enveloppant mon sort d’un regard triste et sûr; - Déjà loin du berceau, déjà près de la tombe, - J’en mesure la route égale sous l’azur. - -[Illustration] - -Et, de ce mélancolique retour au passé, la seule impression qui me -demeure est que j’ai perdu tout le temps que je n’ai pas donné à -l’Amour; et, de ce coup d’œil inquiet sur l’avenir, rien ne reste -en moi, que la crainte de ne plus assez aimer. Pour les amants qui -viendront je veux, du moins, écrire ce que m’ont appris mes propres -joies et mes propres tourments, leur montrer, sur le chemin, les fleurs -qu’ils oublieraient peut-être de cueillir, en arracher les épines -qui, sans doute, déchireraient leurs pieds. Cette science est l’unique -héritage que m’aient laissé les anciennes tendresses, avec le trésor -de mes souvenirs. Je n’en saurais plus faire grand’chose pour moi-même -et ce m’est une pensée douce que d’autres, plus heureux, pour qui le -printemps des baisers se lève, en profiteront. Elle ne leur apprendra -d’ailleurs rien autre chose que ce que La Fontaine a si bien dit dans -ce seul vers de Psyché: - - Aimez! aimez! tout le reste n’est rien! - - -II - -«Faut-il être jaloux?» me demande, avec un admirable sérieux, un -échappé de collège. - -Prenez garde, jeune homme. Vous m’interrogez sur le point de la -philosophie passionnelle où je crains le plus de penser autrement que -mes contemporains. - -[Illustration] - -Je ne parle pas, au moins, des jurys qui font communément de la -jalousie l’excuse de l’assassinat. Car tout est aujourd’hui excuse -au meurtre, et principalement le plaisir qu’on a pu prendre à le -commettre. N’être pas d’accord, sur cela, avec la magistrature de mon -pays, me serait fort indifférent. Elle s’entend au respect de la vraie -morale comme moi à la rédaction des encycliques. Non, ce n’est pas -l’opinion des gens de prétoire qui m’inquiète. C’est celle de ce groupe -bien autrement respectable et intéressant des Amants de profession, mes -confrères. Donc, pour ceux-là seulement, je me demande aussi «Faut-il -être jaloux?» - -Que ce soit un sentiment de nature que subissent, à l’origine, ceux-là -mêmes qui avaient résolu de le railler ou de s’y soustraire, voilà qui -est certain. Car il n’est pas de déchirement plus affreux au cœur que -celui que nous fait la découverte de n’être pas aimé. Que je voie celle -dont la bouche me semble le seuil du paradis, tendre, dans l’ombre, -ses lèvres tant souhaitées à un autre, j’en conçois une épouvantable -douleur, celle d’un rêve qui s’écroule, celle d’un bonheur dont les -ruines écrasent le cœur. - -Mais contre qui et contre quoi se révolter, je vous prie? - -Contre la femme qui vous a menti? Et, n’êtes-vous pas, aussi bien -qu’elle et souvent plus qu’elle, l’auteur de vos propres illusions, -l’artisan de vos espoirs soudain désespérés! Pourquoi avez-vous cru -trop vite et sans une raison suffisante de croire? Qui sait d’ailleurs -si cette perfidie native n’est pas un des charmes les plus cruels, mais -les plus vivaces de notre délicieux bourreau dans cette vie? - -[Illustration] - -Alors contre celui qui en a reçu la sournoise et rapide caresse? Ce -serait absolument manquer de fierté, et d’ailleurs parfaitement inutile -que lui disputer un bien dont il est certainement plus près que vous -maintenant. Contre cette fatalité de l’inconstance? Ah! s’il nous -fallait maudire toutes les lois qui, loin de réfréner nos passions, les -aiguisent pour la douleur, l’existence ne serait plus qu’un continuel -blasphème. Néanmoins, si c’est la jalousie qui vous cause cette torture -épouvantable je n’y vois qu’un remède: la retraite immédiate si vous -êtes vraiment un homme; le pardon, hélas! si vous êtes homme au point -d’être lâche, en tous cas le plus douloureux des sacrifices ou la plus -humiliante des abnégations. Un meurtre, jamais! Celui que la jalousie -fait commettre est le moins excusable de tous, puisqu’il ne sert de -rien, ne rendant même pas, à celui qui le commet, l’amour. - - -III - -Il n’y a pas à demander de logique d’ailleurs à un sentiment qu’il faut -tuer, en soi, pour qu’il ne vous emporte pas à tuer vous-même. J’ai -vu des hommes jaloux du passé d’une femme et lui jetant à la face des -liaisons qu’ils connaissaient à merveille quand ils s’en sont épris. -J’ai entendu des imbéciles appeler ce comble de la folie un comble de -l’amour! Si vous n’avez pas cru, ne fût-ce qu’un moment, que l’amour, -que vous espériez inspirer, a tout renouvelé dans le cœur de la femme -comme celui que vous avez ressenti pour elle a tout renouvelé dans -votre propre cœur, vous n’avez pas le droit de parler au nom de l’amour -qui est, avant tout, ce sublime renouveau, cette admirable et constante -métamorphose, ce feu divin qui nous fait sans cesse renaître de nos -propres cendres. Jaloux du passé? Je me demande ce que cela peut bien -vouloir dire pour un homme ayant gardé la puissance virile d’aimer. - -[Illustration] - -Mais la jalousie du présent, la seule admissible? J’arrive ici -à un point délicat. Car nous vivons dans une société pleine de -compromissions où la pureté idéale de liens uniques et éternels n’est -permise qu’à quelques privilégiés. Le plus souvent, ceux qui se -rencontrent, assoiffés de tendresses nouvelles, ont les pieds et les -mains, sinon le cœur, retenus par mille entraves. La vérité est qu’il -faut s’aimer comme on peut, dans un monde où l’on ne s’aime pas comme -on veut. Tout briser pour se jeter héroïquement dans les bras l’un de -l’autre? C’est sublime, mais souvent difficile--ce qui ne serait rien, -les intérêts matériels ne comptant pas dans les hautes révoltes de -l’Ame--c’est crâne, mais c’est presque toujours odieusement criminel. -Ces chaînes que vous rompez avec délices, elles tenaient à d’autres -cœurs que vous déchirez en les brisant. Avec leurs anneaux vous jetez, -au vent, des lambeaux vivants et qui saignent. Chose horrible et -absolument coupable! Ce n’est pas vous que vous sacrifiez. Ce sont les -autres! Ce n’est pas vos douleurs que vous offrez en holocauste sur -un nouvel autel, mais les douleurs d’êtres qui vous aimaient et dont -ce n’est pas la faute si vous ne les aimez plus! Versez tout le sang -de votre poitrine si cela vous convient, aux pieds de l’idole, c’est -votre droit! mais pas une larme d’autrui. C’est un crime. Ah! cela vous -paraît dur, jeune homme, qu’il faille aimer seulement comme on peut; -et c’est cependant la loi des sages et de ceux qui vraiment croient -à l’amour. Demandez-vous alors ce que devient la jalousie dans ces -résignations nécessaires, lesquelles sont peut-être une perversité de -notre nature mais non une perversité dont nous soyons responsables. Un -meilleur état social nous pourrait-il ramener à des mœurs plus dignes? -Nous en sommes si loin que je ne saurais en préjuger, l’abaissement des -mœurs semblant s’accentuer au contraire. Mais prenons-les comme elles -sont. Très légitime la douleur du mari quand il découvre l’existence de -l’amant, très légitime et très logique. Mais, s’il châtie, c’est au -nom de l’honneur, et non pas au nom de l’amour qui ne renaît pas dans -le sang versé. - - -IV - -[Illustration] - -Et les cocasses aventures que nous voyons à côté du drame de la -jalousie conjugale! Il y a aussi des amants qui sont jaloux des maris. -Je mets à part les tempéraments qui font de l’amour un délassement -purement hygiénique, une gymnastique de santé comme l’hydrothérapie, -et je voudrais même que l’Académie française, qui nous doit bien un -petit service après plusieurs siècles d’existence, trouvât un nom moins -noble que celui d’Amour pour ces singuliers amoureux. Je parle de ceux -qui y apportent, avant tout, un sentiment psychique élevé, et qui y -cherchent un sentiment plutôt que de simples sensations. Eh bien, mais? -Il est certainement le préféré--c’est-à-dire le plus aimé--cet amant à -qui demeure relativement fidèle, dans la possibilité de son état, une -femme qui ne lui a rien juré et qui ne lui doit rien. Qu’est-ce qui lui -manque? qu’est-ce qu’on lui prend? La même femme ne donnant jamais deux -impressions identiques à deux hommes différents--car c’est en nous, et -non dans la femme, qu’est la source des impressions qu’elle en fait -seulement jaillir,--celui-ci ne vole jamais rien à celui-là. - -Amant ou mari, aimer comme on peut, c’est une devise mélancolique, -mais la seule qui convienne à notre temps. Nous sommes enfants d’un -siècle déchu des anciennes extases dont le ciel et la terre, la mer et -les étoiles, étaient pris à témoins. Mais le besoin d’aimer est resté -là, dans notre être, violenté mais non pas étouffé par l’absurdité -des conventions sociales, détourné de son cours fleuri mais non pas -desséché. Ce n’est plus un fleuve superbe qui coule, reflétant l’azur -constellé, mais une source obscure, qui se disperse en mille bras où -tremble pourtant, encore, l’image des astres d’or. Bien que déparé de -sa splendeur originelle, il demeure cependant ce qu’il y a de plus beau -ici-bas et seul, y porte, en soi, les reflets célestes de l’Infini. - -A ceux qui se rencontrent le cœur grand ouvert et les mains tendues, il -faut dire: Aimez-vous! Aimez-vous sans savoir ce que vous avez été ni -même ce que vous êtes! Ce que vous êtes? Des malheureux dont les lèvres -sont sèches et altérées de baisers, les victimes du printemps éternel. -Aimez-vous, même dans le semblant d’opprobre de votre rêve écroulé et -de vos illusions perdues, comme dans une ombre cruellement tutélaire. -Aimez-vous, même en ayant perdu le droit sublime d’être jaloux! - -[Illustration] - - - - - VI - - DES - DIFFÉRENTES - FAÇONS - D’ÊTRE BELLE - - - - -_Des différentes façons d’être belle._ - - -I - -Scrupuleux, comme toujours, des textes que je commente, en ces rapides -études, je transcris dans ces termes mêmes la question qui m’est -posée et à laquelle je tenterai de répondre aujourd’hui. Ce que je -désespère d’en reproduire, c’est le griffonnage subjectif. J’ai reçu -récemment, de son auteur lui-même, un traité de graphologie, et, avec -une sincérité parfaite, j’essaye d’en appliquer les principes aux -écritures des femmes qui me font l’honneur de m’écrire. Je n’en ai pas -rencontré encore une seule qui ne fût inquiétante et qui m’inspirât -l’idée d’une vie tranquille avec celle qui l’avait tracée. Comme les -peuples heureux, les femmes enviables n’ont pas d’histoire. Quel état -d’âme bizarre peut pousser mes correspondantes à me consulter sur des -points où l’avis d’un homme ne leur peut être qu’une curiosité, la -façon de penser et de sentir, ayant, avant tout, un sexe, et le cœur -ne parlant pas la même langue chez l’homme et chez la femme? Cette -fois-ci, cependant, c’est une opinion masculine avant tout qu’on me -demande et je l’entends donner avec une parfaite sincérité. - -[Illustration] - -«Vaut-il mieux pour l’honneur--mari ou amant, n’importe!--(comme vous -avez raison, Madame!) et au point de vue de son bonheur sensuel -(merci de tant de sollicitude!) d’avoir une femme correctement belle -comme tête, mais cachant sous les artifices de sa toilette--si grands, -hélas! aujourd’hui!--plus d’un défaut de structure plastique, ou une -femme malplaisante de figure, mais bien faite et largement pourvue des -détails que vous vous complaisez à décrire?» - -J’entends fort bien, Madame, les détails dont vous parlez et qui sont -de ceux qu’on assied dans un fauteuil. Que voulez-vous! J’ai la -folie des grosseurs, à ce point de vue, comme d’autres ont celle des -grandeurs. Vous me permettrez de la trouver moins dangereuse. Mais -que vous m’embarrassez, dans ma ferme intention d’être véridique avec -moi-même, en ajoutant: «Je suis forcément intéressée dans la question, -un de ces deux cas étant le mien.» - -[Illustration] - -Dans lequel des deux vous trouvez-vous, Madame?--Voulez-vous parier, -avec moi, que c’est dans le second, celui des femmes mieux dotées du -corps que du visage? Sans cela pourquoi médiriez-vous de la toilette? -C’est une singularité réservée aux personnes qui auraient avantage à -se montrer toutes nues. Mes compliments! Si je me trompais cependant? -Une femme est rarement assez modeste pour qualifier, elle-même, sa -figure de déplaisante. Avez-vous de beaux yeux et de belles dents? -Alors vous exagérez. On n’est jamais absolument laide avec du ciel -dans le regard et de la fraîcheur dans le baiser. D’ailleurs vous avez -plu à quelqu’un--mari ou amant n’importe!--puisque vous vous demandez -ce que vaut son lot. Il est vrai que nous vivons en un temps où les -hommes sont moins difficiles, en matière de beauté, que ceux des grands -siècles où les courtisanes belles étaient traitées en déesses. Allons! -je ne sais toujours pas si c’est le nez que vous avez trop grand ou le -séant trop petit. Pardonnez ma franchise à mon ignorance, si elle a -quelque chose de blessant pour vous. - - -II - - Rien n’est plus doulx qu’un doulx visaige - -a dit un vieux poète français dont je consentirais volontiers à être le -petit-fils. Mais un autre a écrit, dont j’aimerais mieux encore être le -filleul: - - Corps féminin qui tant est tendre, - Polly, souëf et prétieulx! - -[Illustration] - -Un premier point à connaître, Madame, et vous ne pouvez le négliger, -parce que vous vous dites personnellement intéressée dans la question, -c’est quel est l’homme dont il s’agit d’assurer le bonheur sensuel. -Car cela dépend, avant tout, de la délicatesse plus ou moins grande -de ses sens. Un hasard malheureux (on devrait bien avoir le droit de -choisir la date de sa naissance) m’a fait le contemporain d’un monde -de bêtes politiques pour lesquelles je professe un mépris cordial, -surtout parce qu’elles n’apportent aux choses de la passion--les seules -intéressantes ici-bas--aucune préoccupation artistique. Dans mon for -intérieur, je préfère infiniment, à ces animaux parlementaires, les -ruminants et les fauves qui choisissent leurs femelles avec une liberté -autrement désintéressée. Oui, Madame, j’en fais l’aveu humiliant, mais -les hommes d’aujourd’hui manquent absolument, en général, de goût et -de délicatesse en matière de beauté. Ils manquent surtout de ce noble -emportement qui, dans les races supérieures, prosternait, aux pieds -de la femme divinisée, l’or vivant des lauriers et le sang rouge des -victoires. Dans ce temps-là, qui était le beau, on brûlait Ilion pour -Hélène. C’est maintenant pour des questions de douanes qu’on incendie -les cités. Avouez, avec moi, que ces goujats n’ont pas le droit d’être -bien difficiles. A un vague besoin de reproduction, qu’ils partagent -avec les bacilles en leur demeurant inférieurs dans l’espèce, ils -ajoutent une pointe d’amour-propre qui en fait des citoyens. Une -femme d’une structure quelconque, avec un visage qui fasse dire aux -imbéciles qu’elle est jolie, est tout ce qu’il leur faut. Ce n’est -pas, je le suppose, de cette racaille passionnelle que vous voulez -assurer le bonheur. Non! vous n’avez pas cette modestie et il s’agit -d’un homme--mari ou amant--comme il en est peu d’ailleurs aujourd’hui, -c’est-à-dire ayant un tempérament sincère, un amour vrai de la femme et -une âme, au moins inconsciente, d’artiste. Celui-là vaut seul que sa -félicité sensuelle vous intéresse un instant. Eh bien! pour celui-là, -la beauté suprême du corps est une compensation plus que suffisante -des irrégularités du visage et son choix, s’il est vraiment libre et -éclairé, n’hésitera jamais. L’abus scandaleux des vêtements nous a -conduits à cet état singulier de n’apprécier dans la femme, que la -tête. Mais, en réalité, celle-ci n’a qu’une importance (l’anatomie dans -les ateliers la fixe à un septième de l’ensemble) proportionnée à la -place qu’elle occupe. Tout le reste est susceptible, non seulement -de beauté, cela va sans dire, mais de physionomie. Victor Hugo a -lyriquement dit qu’il y avait des ventres «tragiques». Il y en a -aussi d’idylliques et de sublimes. J’ai connu des jambes qui étaient -tellement spirituelles qu’on regrettait que leurs propriétaires ne -s’en servissent pas pour écrire. Le nombril est un œil mélancolique -comme celui du nénuphar. Chaque fossette de la croupe, des reins et -des épaules est creusée par un invisible, mais caressant sourire. Tout -regarde, tout attire, dans la femme. Tout est vivant. L’attraction -mystérieuse des lèvres est un poème où l’esprit s’élève davantage que -par les plus nobles entretiens. La splendeur des formes fait plus, -pour la sérénité de nos esprits, que l’inutile musique des mots et la -fumée des pensées. La femme est vraiment l’unique livre de ceux qui ne -conçoivent que dans l’amour la destinée de notre âme. - -[Illustration] - -Ah! vous doutez de ma sincérité. Eh bien, j’ai connu beaucoup d’hommes -qui recherchaient l’obscurité presque complète pour leurs plaisirs. -Mais je ne suis pas de leur goût que je trouve offensant pour leurs -maîtresses. J’adore la lumière qui prodigue à mes yeux la beauté -de celle qui repose entre mes bras. Si j’avais été roi, j’aurais -voulu fonder ma dynastie au milieu du bouquet d’un feu d’artifice. -Mais je sais que cette impatience du soleil, là où l’ombre est plus -généralement appréciée, m’est une particularité de nature, un atavisme -amoureux dans les cultes lointains de Zoroastre. Pour ceux qui -estiment, comme les matous, que la nuit est le meilleur temps pour -aimer,--et encore les chats dédommagent leurs oreilles de ce que ne -voient pas leurs yeux--la question que vous posez, Madame, se résout -évidemment d’elle-même. Le visage, qu’il soit beau ou défectueux, -disparaît; mais, sous le toucher, la perfection savoureuse du corps -demeure; la source des joies infinies et des impressions ineffables -ne se tarit pas dans les ténèbres; le sentiment divin des formes -triomphantes ne s’abolit pas dans l’ombre. C’est là vraiment qu’est -la victoire de la femme dont les reliefs tentants ne sont ni des -illusions ni des mensonges. La main tremblante fait revivre tous les -souvenirs des yeux charmés, en égrainant le rosaire des admirations -mystiques et des ferventes caresses. Joies sublimes d’Homère aveugle -s’acharnant au seul poème immortel, l’Iliade des féminines grâces. - - -III - -[Illustration] - -Vous le voyez, mon parti est bien pris, Madame. Je souhaite qu’il soit -dans le sens où vos intérêts amoureux sont le mieux servis. Dans la -pratique, il est souvent difficile à prendre, parce que la bégueulerie -contemporaine ne permet pas de s’éclairer sur toutes les pièces du -procès. On reconnaît immédiatement une femme laide de visage. Mais -une femme belle de corps ne se révèle, sans se livrer, qu’à certains -délicats, sachant du premier coup déshabiller la femme, sans toucher -à une agrafe de son corset ni à un cordon de ses jupons. C’est un art -suprême, mais qui demande une expérience longue et souvent coûteuse -à acquérir. Ce que les femmes vous font payer ces leçons de choses! -Mais passons. La morale--il y en a toujours une dans mes précieuses -dissertations--est qu’il ne faut jamais condamner une femme sur son -visage et la proclamer laide parce qu’elle a les traits peu plaisants. -Un chercheur consciencieux, un érudit sincère, un magistrat intègre -s’efforce de lui faire montrer le reste avant de la juger. C’est -une façon de procès qui n’a rien de déplaisant à instruire, une -jurisprudence dont on se farcit sans ennui, une méthode de continuer -Cujas que je conseille aux amateurs d’agréables surprises. On n’y -saurait trop reproduire la scène du crime. Cultivez, mes enfants, ces -Pandectes-là! - -[Illustration] - - - - - VII - - LE BON - PARJURE - - - - -_Le bon parjure_ - - -I - -Si quelque chose pouvait exprimer combien l’Amour est au-dessus des -choses de l’humanité, c’est son indépendance absolue de cette vérité -tout humaine, toute contingente qui est celle des faits. Il relève -d’une vérité plus haute, laquelle n’est que l’expression de ses droits -immuables, infiniment supérieurs. Odieux dans toutes les autres -choses, le mensonge peut y être sublime. Justement flétri, dans toutes -les autres circonstances de la vie, le parjure y peut être un devoir. - -[Illustration] - -Je n’entends pas parler ici des serments d’amour que tous les gens -de sens et d’expérience prennent pour ce qu’ils sont, une politesse -naïvement sincère, mais rien de plus qu’une politesse. Comme on -n’aime pas vraiment quand on ne croit pas qu’on aimera toujours, il -est tout naturel de le dire. C’est même du sous-entendu; mais la -folie serait d’y croire et la mauvaise foi d’avoir l’air, un jour, -d’y avoir cru. Formules de langage, voilà tout. Mais il est un ordre -de mensonges vraiment pieux et dont les âmes d’élite sont seules -capables, ceux qui prolongent l’illusion des êtres qu’on n’aime plus, -ceux qui leur évitent toute souffrance. Il est tel cas où la franchise -serait un crime, un assassinat. Dites-moi donc le fait ou le scrupule -de conscience dont l’intérêt prime celui-là! Quand, dans un vers -admirable, Baudelaire s’indigne qu’on veuille mêler «l’honnêteté» aux -choses de l’Amour, c’est de cette honnêteté bourgeoise-là qu’il me -convient de l’entendre, de cette honnêteté stupide qui s’interdit de -juger, par delà les actes, les conséquences qu’ils peuvent avoir. C’est -cependant bien ravaler l’âme humaine, dans son libre arbitre, que de -lui refuser ce jugement, plus haut que les apparences, inspiré par une -conception souveraine de ce qui est juste ou injuste. Croyez-vous que -tous les serments du monde, devant les prétoires les plus augustes, me -feraient dire le mot d’où dépend une tête, ce mot fût-il la vérité, -si je jugeais, à part moi, que l’intéressé ne mérite pas la mort? Ce -qu’on ferait pour cette chose misérable qu’on appelle la vie, comment -ne le ferait-on pas plus encore pour cette chose divine qui s’appelle -l’Amour! Ah! tous ceux qui ont aimé savent le respect que méritent -ses moindres douleurs et combien il les faut épargner à ceux qui vous -aiment! C’est une doctrine toute d’humanité que celle-là, mais non pas -une doctrine de lâcheté, comme certains puristes l’osent dire. C’est -par des souffrances personnelles inouïes, par d’abominables sacrifices -de ses propres joies qu’on arrive à cette force de mensonge d’où dépend -le bonheur fragile d’une autre âme. Il y faut beaucoup de courage. -Lâches, ceux qui mentent ainsi, allons donc! Leur vaillante imposture -ne prend rien d’ailleurs à leur nouvelle et réelle tendresse. Que fait, -à qui se sent aimé, ce qu’on peut jurer aux autres? Étant plus haut que -la vérité, l’amour est, encore bien plus, au-dessus du mensonge. - -[Illustration] - -Je ne sais pas de plus terrible drame dans l’histoire contemporaine que -le drame intime dont un écrivain remarquable de ce temps fut la victime -douloureuse. Aveugle, il avait auprès de lui une compagne dévouée qui -lui faisait croire à une tendresse absolue. Par amour de la vérité, un -ami lui apprit qu’elle le trompait, et il en mourut. Connaissez-vous un -assassinat plus épouvantable que celui-là? Quelle leçon pour ceux qui -se croient le droit de défendre notre honneur contre nous-même! - - -II - -Mais où le parjure devient un devoir absolu, c’est quand il s’agit de -l’honneur d’une femme. - -Prenons le cas le plus fréquent: celui où un mari demande à l’amant de -lui jurer qu’il ne l’a pas outragé. - -Vous voyez ce que la situation a de cruel et d’inexorable. Faire le -serment demandé, c’est se dérober à une légitime colère, c’est encourir -le soupçon de lâcheté. Aussi vous dirai-je d’abord: Soyez assez homme -de cœur et ayez fait suffisamment vos preuves pour n’avoir pas à -redouter ce supplice, à craindre seulement pour ceux dont la bravoure -peut être mise en doute. Là est le point essentiel. Mais vous courez un -autre péril: l’homme qui vous interroge en sait peut-être beaucoup plus -qu’il n’en laisse paraître. Il peut avoir des preuves et vous tendre un -piège. Il peut, fort de faits irrécusables, vous cracher ensuite votre -parjure à la face. Or, cela est terrible, en vérité. - -Nous n’en devons pas moins être prêts à le subir, il n’y a pas à se -le dissimuler: c’est bien l’honneur qui reste en jeu, l’honneur viril -à qui tout mensonge est une tache. Mais croyez-vous que cet honneur -du mâle se trouverait beaucoup mieux d’avoir trahi le plus saint des -secrets? L’honneur, on nous l’apprend et c’est vrai, doit nous être -plus cher que la vie, mais pas que la vie des autres pourtant. Oui, -c’est votre honneur d’homme que vous sacrifiez, en cette circonstance, -mais vous le sacrifiez à celle à qui vous eussiez mieux aimé cent fois -donner votre vie, et on ne vous a pas laissé le choix! Faites donc -l’holocauste digne d’elle et digne de votre amour. Comme les antiques -bouchers qui, dans les fêtes païennes, paraient les victimes pour les -rendre plus agréables aux dieux, ayez mis, en toute autre chose, votre -honneur si haut que vous ayez, au moins, la joie amère et profonde de -jeter, avec lui, à des pieds adorés, le meilleur de vous-même et les -fleurs même de votre âme! - -[Illustration] - -Et je dis cela au nom de la vraie morale--car il y en a deux, n’en -déplaise aux godelureaux qui ont conspué autrefois le naïf académicien -Nisard pour avoir hasardé cette vérité de feu La Palisse.--Il y a la -morale qui a pour sanction, non pas seulement la gendarmerie, mais -l’estime publique, deux choses que je mets absolument sur le même -plan,--au second. Mais il y a l’autre, la grande, la vraie, celle -qui ne demande, qu’à la conscience, une approbation ou un blâme; -celle qui touche à des faits que ne pourraient juger ni les cours -d’assises, ni même les passants; celle qui n’admet d’éléments que -les intimités profondes de l’âme. Celle-là a vraiment de tout autres -subtilités, de tout autres délicatesses. Autant il est simple de -proclamer qu’on doit toujours dire la vérité, autant il est malaisé de -définir le cas où c’est un devoir absolu de ne pas la dire. Mais la -réelle supériorité de cette seconde morale--l’autre ne me paraissant -nécessaire qu’aux gens enclins au meurtre et aux goujats--c’est que -c’est la seule, au fond, qui s’occupe de respecter ce qu’on appelle -dans la loi: les droits des tiers. Or, en amour, les «tiers» jouent -un rôle considérable. Le «tiers» dans l’espèce, c’est la malheureuse -femme que peut perdre un mot de son amant. Celle-là, la loi s’en fiche -assurément, mais non pas la morale que je prêche et qui a, pour unique -axiome, pour idéal humain et divin tout ensemble, le sacrifice constant -de l’intérêt personnel, l’anéantissement de cette chose haïssable qu’on -appelle le moi, l’abnégation profonde et absolue devant cette grande -loi de l’Amour qui nous met d’autant plus haut que nous nous humilions -davantage devant elle. En elle est le vrai royaume des cieux, où les -premiers seront les derniers et où Des Grieux passera fort avant -Napoléon, parce qu’il sut mieux aimer. - -Non! le parjure n’est qu’un vain mot quand il s’agit de l’honneur d’une -femme. - -Et si ce devoir du parjure était bien écrit, non pas dans les codes, -mais dans le manuel d’honneur pratique dont les vrais honnêtes gens -se préoccupent bien davantage, les maris s’éviteraient une question -ridicule, car ils en sauraient la réponse à l’avance, et les naïfs ne -se laisseraient plus prendre à ce mot mélodramatique qui n’a de sens -honteux que quand c’est pour soi-même qu’on ment! - - -III - -[Illustration] - -C’est, à vrai dire, une des heures les plus terribles de la vie que -celle où un homme qui vous a donné la main, que vous estimez souvent -et que vous avez trompé, vous dit tout haut ses doutes, épiant un aveu -sur la pâleur même de votre visage. Certes, c’est là une des plus rudes -épreuves de la vie irrégulière. A vous, jeunes gens, de l’attendre avec -une fermeté convaincue et la volonté parfaite de tout souffrir, même -l’insulte, plutôt que de trahir une femme qui s’est donnée à vous. -Car volontiers je vous blâmerais, si je ne savais la fatalité de nos -tendresses, de n’avoir pas choisi un coquin ou un complaisant pour le -tromper. Ce n’est pas ce qui manque dans le monde! Mais si vous n’avez -pas eu la chance de vous mal apparenter de la main gauche, si c’est -un homme de bien que vous avez essayé de ridiculiser malhonnêtement, -votre faute n’a qu’une excuse possible: un amour vrai et capable de -tous les sacrifices. - -[Illustration] - -Si vous n’avez pas aimé vraiment, de toute la ferveur de votre cœur, -vous êtes de simples drôles de vous être jetés à travers l’honneur -d’un gentilhomme. Il faut même que la femme que vous avez choisie soit -digne de ce magnifique holocauste si vous voulez que je vous absolve -et même que je vous loue. Mais fût-elle la dernière des dernières, -que votre devoir n’en resterait pas moins absolu, celui de nier, non -pas seulement devant le mari, mais devant le monde tout entier, si -le monde avait l’impertinence de se mêler de vos affaires. Ah! vous -voulez un point absolu de morale? eh bien, je vais vous le fournir. -Un homme d’honneur, en quelque circonstance que ce soit, ne convient -jamais des faveurs qui lui furent accordées, celles-ci vinssent-elles -même d’une créature banale à qui le droit reste toujours de vous avoir -personnellement dédaigné, rendît-elle tout le reste de l’univers -heureux. Ce sont choses dont un homme de quelque délicatesse ne se -vante jamais, s’agît-il d’une fille. Les lèvres qui le racontent ne -sont pas dignes du baiser. Le secret des caresses données et reçues -doit demeurer au plus profond des pudeurs de l’âme. Le mensonge à la -maîtresse qui aime encore, le parjure au mari qui interroge, le silence -à la foule qui espionne: voilà le devoir triplement et nettement -formulé. Vous me direz que la vérité n’y trouve guère son compte. -Qu’importe si l’Amour, qui est l’unique Vérité, l’unique Lumière et -l’unique Joie, y trouve le sien! - -[Illustration] - - - - - VIII - - CE QU’EST - LA FEMME - POUR QUI L’AIME - VRAIMENT - - - - -_Ce qu’est la femme pour qui l’aime vraiment_ - - -I - -Il paraît que, de mes humbles écrits sur l’Amour, se dégage un -mépris absolu de la Femme. C’est, au moins, l’opinion d’une Dame -qui ne me l’envoie pas dire, mais charge la poste de m’en informer. -Comme compliment de Jour de l’An c’est médiocre. Je ne connais pas -la donataire de ce généreux aphorisme, mais ce me serait un grand -désespoir d’apprendre qu’elle est un miracle de Jeunesse et de Beauté. -Quant à sa perspicacité j’ai, sur elle, mon opinion faite. Elle -n’entend rien à ce qu’elle dit. - -Suis-je assez pusillanime! Je fus si troublé, au premier abord, pour -ne pas dire douloureusement surpris de cette opinion sur mon compte, -que je descendis, sincèrement, résolument, au fond de ma conscience. -Mais je n’y rencontrai qu’une protestation indignée contre ce singulier -jugement, et je me demande encore comment je l’ai pu encourir. - -[Illustration] - -Est-ce pour avoir insinué, timidement d’ailleurs, que nos terrestres -compagnes n’étaient pas des modèles de fidélité? Je n’ai jamais songé à -leur en faire un reproche, ne trouvant pas que l’homme mérite qu’elles -lui donnent davantage, estimant qu’il ne mérite pas toujours le soin -discret qu’elles mettent à le tromper. Leur plût-il de ne pas même -prendre cette peine et de ne lui éviter aucune torture, qu’il n’aurait -pas encore le courage de se détourner d’un supplice qui est sa vie, -et qu’il tendrait lâchement, à l’affront, une tête résignée. Dans -un monde où les impressions d’autrui se mesurent à mes impressions -propres, la Femme m’apparaît comme l’Être mystérieux qui noue et dénoue -les destinées, suscite les héroïsmes ou les réfrène, précipite les -châtiments, apaise les colères, console les désespoirs et joue, sous -une forme vivante, le rôle implacable et divin de l’antique fatalité. -Je me la représente, comme Hélène sur les ruines d’Ilion, un pied -sur l’humanité vaincue, le front dans la caresse des lumières et des -parfums, élevant, seule, devant l’éternelle beauté des choses, le -spectre d’une beauté supérieure à toutes les autres. En son corps vit -le rythme puissant des lignes et la loi délicate des harmonies; le -secret des dominations superbes, où s’affirment les droits sacrés de la -faiblesse, habite son esprit; son cœur est l’abîme de miséricorde et de -pitié où le pardon attend nos misères. Elle est, par sa fragilité même, -l’image du Rêve que nous portons en nous: rêve de splendeurs abolies, -de Paradis fermés, de destins glorieux entrevus. Elle est, dans notre -vie, comme un hôte du ciel que nous devons traiter en maître. - -Sarpejeu, Madame, si tout cela est du mépris, je me demande où -commencent l’admiration et le respect? - - -II - -Est-ce donc que le désir que nous élevons vers la femme est un outrage? - -[Illustration] - -Si vous saviez de quelle humilité profonde est faite ce culte en -apparence grossier, quel trouble religieux est au fond de cette ferveur -sensuelle, vous ne daigneriez pas en être offensée pour celles que -vous en défendez... contre moi, du moins. N’ai-je pas assez souvent et -assez mélancoliquement médité sur l’immense disproportion des délices -qui nous viennent de la femme et du peu que nous osons lui offrir en -échange? Son amour est fait de condescendance et le nôtre d’audace -folle. Je l’ai proclamé cent fois. Est-ce que la reconnaissance de mes -souvenirs n’est pas, à ce point de vue, le plus éloquent des aveux? -C’est en réalité la femme qui fait, en descendant vers nous, le chemin -que nous croyons parcourir les pieds saignants, pour monter jusqu’à -elle. La terre nous mord au talon et jamais l’espace qui nous sépare -ne serait franchi si elle n’avait, elle-même, des ailes. Je plains -sincèrement l’homme qui n’a pas ce sentiment de notre indignité, en -qui le respect dompteur de la beauté n’éteint pas, un instant du -moins, les fièvres de la chair, qui ne tremble pas, comme au seuil d’un -temple, devant la couche où l’attend le premier baiser! - -Celui qui n’a pas connu ces terreurs délicieuses, ces hontes mortelles, -savouré cette humiliation intime dans l’extase d’un autre Être, -celui-là ne sait pas les joies les plus secrètes et les plus profondes -de l’Amour. - -Comme un voyageur qui, parvenu au sommet des pics neigeux, promène -un regard vide sur les immensités béantes, sans songer à regarder, à -ses pieds, l’obscur paysage des vallons, il ignore la hauteur de son -bonheur. Dans ce que ma tendresse éperdue pour la femme a de moins -quintessencié, c’est-à-dire dans l’ardeur même de possession qu’elle -m’inspire, je ne trouve donc que craintifs hommages et je cherche en -vain le mépris. - - -III - -[Illustration] - -Dans l’amertume même de mes déceptions je n’ai jamais rencontré la -haine. Je ne suis pas du même sang qu’Ajax injuriant les dieux. A -l’homme seul j’ai réservé mes colères, pour tout ce que j’ai vu de -vil en lui, et jamais elles ne furent plus vibrantes que devant le -spectacle hideux que m’inspirent mes contemporains. En dehors même -des fanges où son ambition et sa cupidité le plongent, alors même -qu’il souffre par la femme--indigne qu’il en est souvent--c’est à -sa lâcheté seule que j’en veux et non aux instincts admirables de -torture de son bourreau. Loin de moi l’idée de révoltes inutiles. La -gloire du soleil se rit du vol ensanglanté de nos blasphèmes. Ainsi -la Beauté plane fort au-dessus de nos plaintes et de nos rébellions. -Tout est excuse pour les crimes de la femme et ses faiblesses portent, -en elles, leur pardon. Non pas qu’elle ne mérite d’être traitée comme -un être moral--il y aurait, dans un tel jugement, quelque chose de -dédaigneux--mais parce que la morale rigide, dont s’accommode la -brutalité de notre nature, est forcée de s’assouplir pour elle et de -s’ingénier aux délicatesses de son tempérament et de son esprit. Elle -a droit,--et elle le sait--à certaines inconsciences, parce que sa -mission est à la fois cruelle et douce, et c’est à ces inconsciences -d’ailleurs que nous devons, le plus souvent, ses bontés. Il y aurait -donc, de notre part, grande injustice à nous en plaindre. On a beaucoup -discuté sur la faiblesse de la femme et la facilité de ses chutes. Mais -on n’a pas assez loué ses admirables facultés de relèvement. L’homme -déchu s’enlise dans les fanges et y disparaît. C’est l’expérience de -tous les jours et jamais elle ne se prodigue autant, sous nos yeux, -qu’en ces heures troublées où l’honneur flotte comme un vaisseau -désemparé sur les abîmes et menace de ne plus être que le nom d’une -chose à jamais engloutie. Mais que de femmes tombées nous avons -revues debout, purifiées par quelque noble sentiment, courtisanes -devenues épouses loyales, épouses infidèles devenues mères sublimes! -Rien de plus fréquent, pour qui sait regarder autour de soi, que ces -magnifiques sursauts de la Femme vers l’idéal longtemps déserté, et -ces résurrections de l’âme engourdie, ce réveil de la conscience sont, -chez elles, spectacle commun. - -[Illustration] - -Dans un monde dont l’impeccabilité n’est pas précisément le fait, il -me semble que cela seul suffit à constituer une façon de supériorité -morale. Mais, au moment même du plus grand abaissement, entre le -drôle qui se parjure pour être nommé député et la fille qui se donne -pour avoir du pain,--voire même des bijoux,--je n’ai jamais hésité -un instant. D’autant que ce qu’ils vendent, l’un et l’autre, est -diantrement plus précieux chez celle-ci que chez celui-là. - - -IV - -[Illustration] - -En ai-je assez dit pour me défendre d’une accusation qu’un homme, ayant -exercé loyalement la profession d’amant, très supérieure à toutes les -autres carrières, ne saurait accepter! Ce n’est vraiment pas ma faute -si je n’ai jamais pu entrer dans la conception chrétienne qui nous -représente la Femme comme la sœur de l’Homme. Ce fut ma première pierre -d’achoppement sur le chemin où m’éclairait la Foi des aïeux, allumée -à l’étoile même qui guida les mages. Par un atavisme bizarre qui me -ramène irrévocablement à une tradition plus ancienne, la grecque, -celle du paganisme où s’affirme la plus parfaite éclosion de l’esprit -humain, je considère, malgré moi, la Femme comme un être d’essence -différente que les civilisations vraiment avancées mettaient fort -au-dessus de l’homme, que les barbaries contemporaines s’obstinent -ignoblement encore à mettre au-dessous. Ce que je ne puis admettre, est -cette fausse fraternité que je trouve humiliante pour nos maîtresses, -c’est cette parenté menteuse qui ferait, de l’Amour, un continuel -inceste. Mais c’est mon admiration même pour la Femme qui me les fait -repousser; c’est la pitié grecque et non pas le dédain musulman. Si -j’ai quelquefois parlé légèrement de mon idole, c’est à la façon des -Athéniens qui, pour plaisanter leurs Dieux en d’immortelles comédies, -n’en étaient pas moins assidus aux sacrifices. Je n’ai jamais songé à -nier, chez la femme, l’être moral, mais je crois sa morale absolument -différente de la nôtre,--moins humaine puisqu’elle s’accommode fort -bien de nous faire souffrir--plus divine puisqu’elle participe des -impassibles fatalités et repose sur une fatalité même, la Beauté dont -nul n’évite le pouvoir. Nos notions d’honnêteté dont il se fait, en ce -moment même, une si belle confusion, sont, pour elle, lettre morte; -mais jamais nous n’avons eu moins de raison d’en être fiers. Car sa -probité passionnelle est souvent supérieure à la nôtre parce qu’elle -ne conçoit la rivalité d’aucun autre sentiment. Méprisable, non! mais -assurément redoutable, trop loin de nous, et trop haut, pour qu’il nous -soit permis de la juger, faite pour nos admirations extasiées et non -pas pour notre inutile estime. - -[Illustration] - - - - - IX - - DE LA - PLASTIQUE - EN AMOUR - - - - -_De la plastique en amour_ - - -I - -C’est dans le monde qu’on entend surtout les jeunes filles dire que -l’homme n’a pas besoin d’être beau pour plaire, et c’est une théorie -que les hommes du monde acceptent avec une modestie qui leur fait -honneur. Je n’ai pas d’ailleurs à la combattre quand il ne s’agit que -du mariage, c’est-à-dire d’une institution où le côté arrangement -tient infiniment plus de place, aujourd’hui, que le côté passion. -Ceux que nous voyons courir à l’hyménée, en ce temps-ci, avec le plus -d’ardeur, sont les comédiens, qui en ont si peu besoin, et les gens -dans les affaires qui ne peuvent guère s’en passer. Chez les premiers, -cette manie est un reste de protestation contre leur renommée bohème -d’autrefois. Ils tiennent à faire constater, _urbi_ et _orbi_--et même -au risque d’être cocus--qu’ils appartiennent bien à la vie régulière, à -la vie bourgeoise. Mon Dieu, ils seraient plus sages en se contentant, -pour cela, de la croix qu’on met maintenant, de leur vivant, sur leur -poitrine, et qu’on plante dans les cimetières sur leur tombeau, double -absolution de la société laïque et du monde religieux à l’endroit de -leur métier. Quant aux seconds, ils trouvent, dans le mariage, un -moyen légal, presque honoré, de demeurer riches, tout en ruinant les -autres, ce qui est le fin du fin de leur état. L’admirable séparation -de biens est là, pour leur permettre de garder la précieuse aisance, -pour eux, pendant qu’ils sèment, autour d’eux, la ruine, ce qui est -évidemment une conséquence honnête et un commentaire moral des «justes -noces», comme dit le Code. Dans une profession qui tient à la fois -du cabotinage et des affaires, celle des directeurs de théâtre, vous -trouverez, pour le mariage, un enthousiasme deux fois justifié. Ils -sont rares ceux qui ont la probité de demeurer célibataires! - -Je ferme, ici, cette parenthèse sur un sujet où l’amour a trop rarement -affaire, pour parler simplement des liaisons, légitimes ou non, mais -infiniment plus sérieuses, où l’Amour est tout. Car notez que je ne -défends pas aux maris d’être des amants. Au contraire! Seulement je -constate qu’ils en ont rarement l’occasion. Dans les unions où l’âme -tient vraiment une place, par ses nobles côtés, la femme est-elle sage -de faire mépris, chez l’homme, de la beauté du visage et de la vigueur -du corps? Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas que ce mépris -puisse être sincère, par tant d’esprit et de belle éducation que nous -remplacions la plastique qui nous manque. - -[Illustration] - -Prenons un monde pour lequel j’écris encore moins que pour les époux, -mais qui a pour lui l’avantage d’être sincère jusqu’au cynisme; -nous ne trouvons nullement que ce dédain soit au fond de la femme -contemporaine. Ce n’est qu’en apparence que les courtisanes préfèrent -les banquiers ridicules aux commis de magasin bien tournés. Que ces -dames ne négligent pas les exigences financières de leur profession, -j’en suis d’accord avec vous. Une courtisane qui ne se ferait pas -payer serait la honte de son état. C’est si vrai que l’impératrice -Messaline, qui avait plus soif de vice que d’amour et d’ignominie que -de baiser, avait grand soin d’exiger, des passants, le même salaire -que ses compagnes, pour ne pas déshonorer l’antre de _Vénus Meretrix_. -Mais, derrière le patricien ventripotent, Forain nous montrera toujours -le robuste ouvrier de la dernière heure, celle qui ne se vend pas. -Celui-là est le plus souvent une brute et représente cependant l’idéal -dans ces existences très logiquement infâmes. Comme on demandait un -jour, à une de ces maraudeuses de la vie, pourquoi elle s’obstinait à -demeurer avec un chenapan qui la battait, quand sa beauté, à elle, lui -assurait des amants bien appris et, qui sait? peut-être respectueux, -elle répondit ce mot sublime: «Mais si je n’aime rien, je ne suis rien»! - -Et elle avait raison. - -Sans vouloir prendre ma leçon dans le ruisseau, je conviens que cette -concession brutale et résignée à un élément de torture souvent, la -beauté physique dans sa vigueur, m’émeut et me semble presque plus -noble que l’indifférence où je le vois tenu dans un monde social -plus raffiné, indifférence que je veux croire une pose, chez le plus -grand nombre, ou une consolation à la laideur. Mais, dans le monde -passionnel, lequel ne vit que de sincérité, d’intimité profonde et -de pénétration sensuelle réciproque, je ne vois vraiment pas ce que -viennent faire l’aumône et la charité. - -[Illustration] - -Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions -que l’éducation a mises en elle, l’amour devrait venir avant tout du -sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme -moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon -de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de -l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où -dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure -éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure -des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs -portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme le sceau même -d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas -chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime -compensation d’aimer un être plus beau que soi. - - -II - -Ce goût apparent des femmes d’aujourd’hui pour la maturité uniquement -intelligente; sa tolérance inique quelquefois pour la vieillesse -caduque mais socialement honorée, pourraient bien leur être imposés -par notre propre exemple, et peut-être ne sont-elles ainsi que pour -se mettre à notre portée, et ne nous pas humilier en se montrant trop -supérieures à nous. - -Quelles sont donc les femmes que les amoureux de presque tous les -mondes recherchent aujourd’hui? Les plus belles? Allons donc!--J’ai -dit que je ne parlais pas du mariage, peu d’hommes l’excusant -aujourd’hui par le seul argument qui le justifie: l’impossibilité de -posséder, autrement qu’en l’épousant, une femme qu’on aime.--Mais, dans -les liaisons qu’un double choix amène et resserre, avez-vous remarqué -que le culte de la Beauté, lequel devrait être cependant la loi suprême -de la vie, entrât pour quelque chose! Les courtisanes les plus chères -sont-elles les courtisanes les mieux douées plastiquement? Je vous -montrerai, quand vous le voudrez, d’admirables filles qui crèvent la -faim et d’abominables gothons ruisselantes de pierreries, dans des -huit-ressorts où leur figure donne envie de regarder le derrière de -leurs valets de pied. Cette vieille garde, qui a sur celle de Napoléon -Ier le désavantage de ne pas mourir, et devant qui Cambronne ne se -serait pas contenté de parler, est entretenue par ce que nos cercles -contiennent de plus jeune et de plus élégant; Hippolyte ne redit plus -les charmes d’Aricie; il soupire comme Marius (non pas comme Cambronne) -le long des ruines. Il baise celui des deux pieds de ces dames qui -n’est pas encore dans la tombe. - -[Illustration] - -Mais, paix à ces vieilles aux dents d’ivoire, aux chignons de paille -que les ânes sont tentés de brouter. Quelques-unes furent belles, sous -le règne de Louis-Philippe, et peut-être n’auraient-elles qu’à ne se -plus farder pour être belles encore. Car la vraie beauté traverse, -triomphante, tous les âges et semble quelquefois revêtir l’immortalité -du marbre avec la blancheur des cheveux. Mais les débutantes, celles -que ces messieurs lancent, les célébrités de demain, les glorieuses -en chantier, regardez-les un peu!! Des minois chiffonnés comme de -vieux mouchoirs, des nez retroussés, des tailles de guêpes à qui je -ne me chargerais pas de fournir l’aiguillon, des pieds et des mains -canailles, un refrain d’Yvette Guilbert sur les lèvres peintes, par -dessus le marché, voilà ce qui suffit à des protecteurs souvent jeunes -et ayant le droit d’être infiniment plus difficiles. Aucun souci de la -noblesse des types, des empreintes de la race, de tout ce qui mêle la -fierté d’un idéal à la fièvre du désir! - -[Illustration] - -Durant qu’ils habillent coûteusement ces poupées difformes, les -sculpteurs, les peintres, voire les poètes qui peignent et sculptent -dans leur cerveau, s’arrêtent, émus et recueillis, devant les superbes -créatures qui, comme d’un double mont Aventin, descendent de Montmartre -ou de Belleville, foutues comme quatre sous mais faites pour réveiller -l’ombre auguste de Phidias. Car on devine, à l’instinctif orgueil de -leur démarche et sous leur robe grossière, l’harmonie vibrante des -formes et la puissante palpitation des chairs. Les imbéciles riches -les rencontrent bien aussi quelquefois, mais du diable si un d’eux -s’écriera jamais: Voilà la maîtresse que je veux! - - -III - -Amants fervents et pensifs, pour qui j’écris d’ordinaire, pardonnez-moi -cette incursion mélancolique dans un monde où ne fleurissent pas les -sincères tendresses, celles qui se cachent pour être heureuses. Vous -êtes les hôtes du rêve immortel d’où je voudrais exiler tout ce qui -rappelle les laideurs de la vie. Pour chasser loin de vous, comme -un air mauvais, les tristesses de cette prose attardée à d’inutiles -réalités, laissez-moi vous dire, avant que le printemps nous quitte, -une chanson de printemps faite pour vous: - - C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu; - Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules, - Et le soleil déjà change, en perles de feu, - Les pleurs que le matin secoue à ses épaules. - - L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’air - Et porte, sur nos fronts, de troublantes caresses. - Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse. - Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair! - - Voici le temps de croire aux mensonges du rêve, - De souffrir la langueur des vœux inapaisés; - De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève, - Au néant des serments la douceur des baisers. - - Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes, - Implorant la pitié des bonheurs interdits, - Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses, - Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis! - - Voici le temps de fuir vers les routes ombreuses - Où l’on marche à pas lents, et la main dans la main, - Amoureux éperdus et blanches amoureuses, - Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin! - - Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace, - Blessés du même mal dont nul ne veut guérir. - L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe. - Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir! - -[Illustration] - - - - - X - - SUBTILITÉS - PASSIONNELLES - - - - -_Subtilités passionnelles_ - - -I - - Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire. - -Amoureux, cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne -m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient. -Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi. -Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles -buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais le -bout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges -blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler -ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la -vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la -plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme -mystérieusement enlisés. - -[Illustration] - -Ah! plutôt que d’y revenir encore, comme j’aimerais mieux vous dire -l’admirable spectacle que j’ai sous les yeux, les montagnes s’étageant -à l’infini, vers des horizons bleuissants, sous le vol circonflexe des -grands oiseaux de proie, et, à mes pieds, les torrents roulant, sous la -poussière de verdure des tamarins, leur eau d’argent bavard comme celui -des poches pleines; le recueillement mystérieux qui descend, en moi, -de cette chevauchée lointaine dont les nuages sont comme des cavaliers -qui quelquefois s’arrêtent pour planter, en un sol conquis, la -blancheur des oriflammes. Quel renouveau éternel la nature apporte en -nous! Pourquoi faut-il que nous y trouvions, comme des bêtes blessées, -cette flèche de l’amour dont l’aiguillon semble encore s’y aviver? Le -penseur éperdu se demande quelquefois où il pourrait fuir la femme. Et -l’infini se déroule, devant son rêve, sans rencontrer ce point obscur -de la Délivrance où il se retrouverait seul en face de lui-même, dans -l’austère isolement de sa propre pensée. Force fut au doux Orphée de -suivre Eurydice jusque sur le seuil des Enfers. - -Si loin qu’on soit allé, si loin du vacarme citadin de la vie -coutumière, on n’a rien oublié, tant qu’on n’a pas oublié la source des -tortures éternelles et le chemin qui y mène et qu’on reconnaît, comme -le petit Poucet du conte, à ce qu’on y a laissé de soi-même. Tel le -mouton qui retrouve sa route à l’épine des buissons. Et je n’en veux -pas à ceux qui abusent des facilités postales où se débat aujourd’hui -notre liberté, pour me poursuivre jusqu’au bord des gaves pyrénéens -avec des questions, à la bouche, touchant encore aux choses de l’Amour. -En réalité, ce n’est pas eux qui m’y ramènent, mais moi-même qui y -reviens par une habitude incorrigible de mon esprit. Je crois me -surprendre en maraude quand je pense à autre chose. _Quidquid tentabam -scribere versus erat_, disait, de lui-même, Ovide. Tout ce que je tente -d’écrire n’est qu’un commentaire de ce que j’ai écrit déjà. - -Cette fois-ci, c’est un homme qui me soumet une situation d’esprit à -laquelle je ne puis que fraternellement compatir. Car elle est délicate -et douloureuse à la fois, et je ne la puis mieux exprimer que par ses -propres paroles: «Il m’arrive souvent, dit-il, de faire longtemps la -cour à une femme, mais une cour assidue, et je n’ai pas plutôt obtenu -ce _que je croyais en souhaiter_ qu’un sentiment d’aversion immédiat -succède à la fougue de mes désirs.» - -«Aversion» me paraît un peu dur, monsieur. Laissez-moi plaider -pour le sentiment de vague reconnaissance que mérite toujours le -plaisir accordé, et qui est, je crois, chez toutes les natures de -quelque générosité. «Ce que je croyais souhaiter» me semble aussi -une expression risquée. Le moins est qu’on en soit sûr avant de le -demander. Je suis curieux de voir ce que vous répondrait la dame à -qui vous diriez, après, en toute franchise: «Eh bien, non, ce n’est -décidément pas ça dont j’avais envie.» Parions qu’elle vous flanquerait -un bon soufflet, et laissez-moi vous dire qu’elle aurait raison. - - -II - -Et maintenant, causons en bons amis. J’imagine que vous êtes auprès -de moi, sur ce coin de rocher mousseux d’où monte une odeur sauvage, -d’où l’on entend la clochette des troupeaux tintinnabulant dans les -lointains pâturages. Il existe un proverbe latin auquel je pourrais -vous renvoyer: «_Omne animal triste præter gallum vel monacum--gratis -fornicantem_» (a ajouté la malice irreligieuse des aïeux). Je n’en -avais pas besoin pour être convaincu que vous n’êtes ni un coq ni un -carme en exercice de garenne amoureuse. Moi non plus. - -[Illustration] - -Tout le monde, à ces deux exceptions près, a, j’imagine, passé par ces -écroulements subits d’une passion satisfaite, mais tout le monde n’en -garde pas la même amertume que vous. Vous n’estimez pas, monsieur, -l’amour physique à son vrai prix. La minute que vous venez de passer -vaut, à elle seule, un siècle de prévenances, de prières, tout le temps -perdu que vous semblez regretter, et cela à tort: car je vous défie -de m’en trouver un plus agréable emploi. Vous voilà vraiment bien -malheureux pour avoir rêvé, espéré, soupiré! Je vous dis, moi, que vous -êtes très bien payé de votre peine. Car si vous n’avez pas su vous -payer, tant pis pour vous! Permettez-moi de vous dire en effet que cela -était surtout affaire à vous. Réduit à cette simple question d’extase -sensuelle, l’amour est ce qu’on le fait soi-même par l’intensité -d’ardeur qu’on y apporte. L’objet aimé n’en est que l’occasion. On peut -faire de très mauvaise musique sur un authentique Stradivarius. - - -III - -Certes, il y a quelque chose d’amer--dans la jeunesse surtout--à -constater ce néant subit des tendresses les plus exaltées. On s’en -veut, un instant, d’avoir pris le simple désir pour de l’amour et de -s’être si cruellement dupé sur ses propres sentiments. Mais la maturité -vient et aussi l’indulgence, qui nous fait moins sévères à cette erreur -dont il ne faut pas exagérer la portée. Je ne vois à plaindre vraiment, -dans tout cela, que celle qui a pu croire qu’elle était vraiment et -durablement adorée. Peut-être y a-t-il d’ailleurs de sa faute. Car -toutes les femmes ne savent pas se donner. Beaucoup, en voulant se -faire trop longtemps souhaiter, dépassent le but et transforment -le désir qu’elles nous inspiraient en une façon d’obstination et -d’impatience rageuses toutes chargées de rancunes à venir. C’est dans -cet ordre d’idées surtout qu’il y a vraiment un moment psychologique. -Les hommes, en qui domine l’amour-propre, ne se rebutent pas, mais -méditent déjà les vengeances de la victoire. Moi qui ne mets aucune -vanité dans ces choses, il m’est arrivé de renoncer tout simplement -aux dragées tenues trop hautes, de me lasser et de fermer moi-même ma -porte au bonheur venu trop tard. Mais, croyez-moi, vous avez laissé -passer, l’un ou l’autre, l’heure opportune, laquelle ne laisse jamais -que d’aimables souvenirs. - -De vos expériences malheureuses, monsieur, il résulte tout simplement -que vous n’avez pas encore aimé. - -[Illustration] - -N’en déplaise d’ailleurs à l’école platoniquement imbécile du bon -Werther, dont j’aime surtout, je crois, la musique de Massenet, -tout ce qui précède l’épreuve dont vous vous plaignez n’est que -l’avant-propos du livre immortel de l’Amour. Ceux-là sont dans la plus -lamentable folie que je connaisse, dont je lis les suicides dans les -journaux, et qui se sont tués de désespoir avant d’avoir été l’un à -l’autre. Il ne leur était pas permis de juger, en effet--et vous en -êtes la vivante preuve,--si ce qui les séparait inexorablement était -vraiment un malheur. L’amour réel, l’amour dont on a vraiment le droit -de mourir, c’est celui dont on a mesuré les ivresses, celui qui a si -fortement rivé vos chairs à d’autres chairs, qu’on ne saurait plus les -en arracher sans ouvrir au cœur la source mystérieuse par où s’enfuit -notre sang. Cet amour-là se fait lentement de tous les bonheurs que la -possession absolue comporte. Chaque caresse est comme un ciment qui en -durcit l’édifice: il s’accroît de chaque baiser et son insatiabilité -même lui est un gage de durée. Il vous enlace de mille liens obscurs -dont chaque déchirement vous brise une fibre, parfums subtils et -profondément personnels, contacts aux douceurs jusque-là inconnues, -esclavage absolu de tous les sens, tyrannie délicieuse d’un être dont -votre être est dominé. Mais il est clair, monsieur, que cela vous est -parfaitement inconnu. C’est tant pis et tant mieux à la fois pour vous. - -Mais où vous atteignez le parfait comique, c’est quand vous me -demandez, en matière de conclusion, si vous vous devez marier. -Demandez donc cela à Rabelais! Peut-être vous conseillerai-je -personnellement, si, comme Panurge, vous redoutez le cocuage, -d’attendre que vous soyez plus sûr de votre fait dans l’épreuve -primordiale du mariage. En attendant, laissez-vous vivre, sans -souhaiter de trop vite souffrir. La Nature est faite pour ces -bercements délicieux de la pensée dans des impressions vagues, non -définies, n’ayant pas l’action immédiate pour conséquence. Ce sont de -meilleurs conseillers de la vie que nous, les grands monts assoupis -sous leur casque de neige, gardiens des éternelles sérénités, laissant -gronder à leurs pieds les torrents inutilement sonores, comme le bruit -des batailles lointaines déjà pour nous, auxquelles vos impatiences -aspirent et d’où l’on revient avec plus d’une blessure au cœur! - - - - - XI - - DE L’ILLUSION - EN AMOUR - - - - -_De l’illusion en amour_ - - -I - -Avouez, me dit-elle, que vous ne me trouvez que des défauts. Alors -pourquoi continuez-vous de me voir et de faire profession de m’aimer? - -Et sa jolie bouche avait des retroussis ironiques semblant -s’entr’ouvrir, comme pour une morsure, sur la nacre des dents. - ---Vous exagérez, infiniment, ma chère, mon opinion sur vous, me -contentai-je de lui répondre avec tranquillité, mais vous vous trompez -moins en parlant de la fidélité de mes sentiments. - ---Convenez cependant que, si vous m’aviez connue telle que je suis -maintenant pour vous, vous ne m’auriez pas aimée! - -[Illustration] - ---Je vous demande pardon et je vous aurais supposée pire que, très -vraisemblablement, je vous aurais aimée tout de même. Car ce n’est -jamais la perfection que j’ai eu l’intention d’aimer en vous, et je -ne suis plus de ces imbéciles qui s’imaginent toujours, quand ils -commencent un nouvel amour, qu’ils l’ont rencontrée,--et qui très -sérieusement prennent leur prurit sensuel pour un hommage moral à la -vertu! Cette naïveté n’est permise qu’à l’extrême jeunesse, qu’aux -ferveurs ingénues d’une santé débordante, qu’au désir inconscient qui -nous pousse alors vers toutes les femmes avec de faciles admirations. -Elle devient ridicule chez celui qui a déjà vécu, qui sait bien que ce -n’est pas en parlant de la Femme que Platon a écrit que le Beau était -toujours la splendeur du Bien. Dieu merci! l’Amour n’a rien de commun -avec l’Académie qui décerne les prix Montyon. Où serait sa grandeur -s’il se confondait avec la Logique et ne nous entraînait jamais qu’à -des attachements raisonnables? Ce n’est pas un teneur de livres mais -un poète qui emprisonne les cœurs dans sa fantaisie souvent cruelle. -Il ne cueille pas sagement des bouquets dans les jardins, mais il -saccage des moissons entières et se couronne volontiers des ronces où -se sont ensanglantées nos mains. C’est ignorer le poids despotique dont -il pèse sur nos âmes que de lui vouloir donner pour piédestal un peu -de cette neige candide, si fragile à fondre et à ternir, qui s’appelle -l’estime. M’avez-vous jamais entendu dire autre chose que du bien de -mes anciennes maîtresses? Non! Eh bien pensez-vous que je les trouvasse -plus parfaites que vous? Ceux qui prétendent avoir cessé d’aimer une -femme parce qu’ils lui ont découvert, à l’usage, une quantité de -défauts, ne l’ont jamais aimée. Tout nous devient charme dans l’être -dont nous sommes vraiment épris, ou, du moins, tout s’excuse à l’excès, -au point que nous ne pourrions peut-être plus nous en passer sans en -souffrir. Socrate s’est-il séparé de Xantippe? Et je laisse là de côté -l’impression malsaine qui nous vient quelquefois d’aimer éperdument -celle qui nous en semble la moins digne, avec la conscience douloureuse -et délicieuse à la fois de notre lâcheté. L’amour est, avant tout, -un sublime et imbécile besoin de sacrifice. _Credo quia absurdum!_ -disait follement saint Paul. _Amo quia absurdum!_ peut dire sagement -l’amant véritable. Ce qui est fait pour révolter l’esprit peut être -fait pour enchanter le cœur. Oh! cette révolte mal étouffée, cette -indignation contre soi-même, cette pointe de haine qui est au fond de -tout amour vraiment sensuel, celui qui ne les a pas connues, celui qui -ne les a pas rageusement savourées ne peut se vanter d’avoir aimé. Je -n’ose même, tout en les plaignant d’une pitié confinant au mépris, -condamner ceux à qui la perfidie de l’amante est un ragoût d’amour -et qui tirent, des exaspérations de la jalousie, un redoublement de -tendresse honteuse et assouvie d’opprobre. C’est un phénomène morbide, -l’excès du sentiment de tolérance éperdue qui est au fond de tout -amour véritable, un abaissement de la vraie passion, l’oubli de toute -dignité, l’abdication des plus pures noblesses de l’âme. Mais cela est -et j’en sais peu que ce chatouillement infâme n’ait effleurés! - - -II - -Elle m’avait écouté patiemment, très occupée qu’elle était de remettre, -en son sens, un frison de son admirable chevelure noire. Alors elle me -dit tranquillement comme pour résumer sa propre esthétique: - ---Moi, pour aimer, il me faut de l’illusion. - -Ah! que j’ai déjà entendu de femmes me dire cette bêtise! L’illusion, -ma chère, mais c’est la négation même de l’amour! - -[Illustration] - -L’illusion sur quoi? Pas sur les plaisirs qu’il donne toujours. Car -on peut dire, qu’en amour, les premières expériences physiques sont -généralement gâtées par les maladresses, par la timidité et par une -gaucherie d’autant plus grande qu’on est plus épris, gaucherie qui -va parfois jusqu’au ridicule. Il y a, au point de vue du renouveau -sensuel, un apprentissage à faire l’un de l’autre, apprentissage -délicat et qu’il faut subir sans violence, sans découragement. L’âme -divine du violon ne se réveille pas toujours immédiatement sous la -caresse de l’archet. C’est un rythme à trouver, un accord à résoudre, -le même _la_ à se mettre dans... l’oreille. On peut jouer fort -longtemps avant d’atteindre la réelle et définitive harmonie. Mais, une -fois celle-ci atteinte, tout devient progrès et le dilettantisme se -développe, et l’acuité sensuelle s’affine et chacun des amants découvre -enfin, dans l’autre, comme dans une Golconde intarissable, des trésors -pressentis mais longtemps jaloux d’eux-mêmes, cette magie de caresses, -qui ne nous laisse plus vivre que pour notre rêve vivant. Venez donc -nous parler de désillusion morale dans cet état divin, surhumain, -temporairement hélas! séraphique de l’âme! - -Pas plus que sur l’estime l’amour ne saurait reposer sur l’illusion. - -J’imagine, ma chère,--ce qui n’est pas tout à fait exact--que je vous -découvre, tous les jours, une nouvelle vertu. Alors, voulez-vous me -dire un peu le beau mérite que j’ai de vous aimer? Le contraire est -infiniment plus concluant. Il faut aimer, non pas pour ceci ou pour -cela, mais quand même, ou ne s’en pas mêler. Mais parce qu’on aime -quand même, on n’est pas forcé de devenir imbécile. On parle souvent -de l’aveuglement de l’Amour, et on admire la sagesse antique qui lui -mettait un bandeau sur les yeux. N’en déplaise à la sagesse antique, -c’est une bêtise. Je n’ai pas besoin du tout d’être aveugle pour -continuer d’aimer. Je n’abdique jamais le droit de juger qui j’aime, -et peut-être mon jugement est-il d’autant plus sévère qu’il est plus -approfondi, mieux assis sur une observation journalière. Mais ce -jugement-là ne m’empêche pas d’aimer. Je n’ai jamais cru un instant -qu’un ange fût descendu du ciel tout exprès pour moi. Et c’est ainsi -qu’il faut aimer pour aimer vraiment, pour aimer durablement, non -pas en se contentant d’une véritable erreur sur la personne, mais -en l’affrontant visiblement telle qu’elle est, ce qui est douloureux -parfois mais nécessaire. Où je me retrouve d’accord avec la sagesse -antique, c’est en regardant l’Amour comme une fatalité à laquelle il -est impie de vouloir se dérober, sous laquelle nous devons ployer sans -révolte, et plus haute infiniment que les opinions que nous pouvons -nous faire les uns des autres. - -[Illustration] - -En aucun cas, je ne crois que les hommes aient le droit de se juger et -de se condamner. C’est par une fiction sociale, nécessaire peut-être à -une société n’ayant encore qu’un idéal grossier de la Justice, que nous -laissons les magistrats fouiller dans les âmes. C’est l’instinct de -conservation, dans ce qu’il a de plus crûment égoïste, qui arme la main -du bourreau, et le droit n’a rien à faire dans cet acte de défense. -Mais c’est dans l’ordre passionnel, en amour surtout, que la prétention -de juger et de condamner est monstrueuse tout à fait. Où est notre -critérium, je vous prie? Où est cette mesure à laquelle se mesureront -les consciences? Je peux dire ce qui, dans un être, me révolte ou me -déplaît; mais, comme cela même fait partie de sa logique, de quel droit -lui demanderai-je compte de la pondération, de l’équilibre même de ses -défauts et de ses qualités? S’il m’a enchaîné de cette chaîne divine -des caresses partagées et profondément ressenties, s’il m’a enveloppé -du charme où mes chairs trouvent la seule joie, s’il m’a donné, en un -mot, l’ineffable, l’absolue, l’infinie joie d’aimer, en quoi ai-je -besoin d’illusion, pour continuer, en somme, à être heureux du seul -bonheur qui soit ici-bas? - - -III - -L’Illusion nécessaire à l’Amour! Horace, qui,--n’en déplaise au -souvenir exquis de Lydie--ne fut pas, comme les deux Catulle et comme -Properce, un des grands poètes de l’Amour, la réalisait par un moyen -monstrueux dont il a eu tort, pour sa mémoire, de nous vanter la -découverte. Dans les bras de la première courtisane venue, il fermait -les yeux et évoquait l’image de l’Amante qu’il ne pouvait ainsi -posséder que de loin, par une ruse de l’esprit, par la plus avilissante -des procurations. Voilà, si je ne me trompe, le triomphe de l’Illusion. -Le malheur est que celle-là n’est possible qu’à ceux qui n’ont jamais -vraiment aimé. Est-ce que le parfum d’une certaine chair, d’un certain -baiser, l’habitude d’une certaine caresse se peuvent ainsi confondre -avec un autre arome, avec une autre saveur, avec une autre mignardise? -Allons donc! C’est de la personnalité impérieuse de tout cela qu’est -fait l’amour. Son exclusivisme naturel, quand il est profond et -sincère, est fait de la possession de ces éléments introuvables -ailleurs que dans une certaine étreinte, sur certaines lèvres, en -certaines poses familières. Et ne croyez pas que je le rende trop -uniquement physique ainsi. Tel grain de beauté qui n’est au fond qu’une -délicieuse petite verrue, à tel coin de la joue ou du ventre, nous -devient une nécessité, l’_ultima ratio_ de nos enchantements amoureux. -Au moral, certaines cruautés, dont l’accoutumance nous est devenue -douce, ne sont peut-être pas moins nécessaires. Et puis, la charmante -chose vraiment à dire à une femme: Madame, je vous adore parce que je -me plais à vous croire tout à fait autre que vous n’êtes en réalité! - -[Illustration] - -J’aime mieux, plus virilement et plus loyalement, vous dire: Ma chère -âme, je vous aime telle que vous êtes, et c’est parce que je vous aime -sans me faire, sur votre compte, la moindre illusion, que je suis sûr -de vous aimer vraiment et durablement. - -Je m’aperçus qu’elle dormait, étant parvenue à remettre son frison dans -le bon chemin, quand j’achevai ce discours. Mais comme je n’avais pas -la prétention de la convertir, la femme étant, de nature, immuable, -comme Dieu, je n’en fus pas moins satisfait d’avoir, au moins pour -moi-même, bien parlé selon mes sentiments. - -[Illustration] - - - - - XII - - LE TRÉSOR - DE LA MORALE - - - - -_Le trésor de la morale_ - - -I - - Maudit soit à jamais le rêveur inutile - Qui voulut le premier, dans sa stupidité, - S’éprenant d’un problème insoluble et stérile, - Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté. - -[Illustration] - -Ainsi parle Delphine dans un admirable poème de Baudelaire, et ceux qui -connaissent les _Femmes damnées_ savent en quel sens Delphine emploie -le mot: honnêteté. Malgré les objurgations véhémentes que le poète lui -adresse ensuite, elle n’a dit qu’une sublime naïveté. «Honnêteté» se -confondrait presque ici avec «convenance». L’amour purement physique -n’a aucune raison pour reculer devant son rêve. Le _trahit sua quemque -voluptas_ virgilien est sa devise légitime. La morale n’a vraiment rien -à voir à cela. La vérité est que la morale ordinaire s’exerce dans un -autre domaine que l’amour. S’ensuit-il que celui-ci ne comporte aucune -morale? Je ne le crois pas: mais une morale infiniment plus délicate, -plus élevée, et dont je vais tenter la tâche malaisée de définir les -grandes lignes. Si l’on va au fond des choses, en effet, on trouvera -que la vérité est le but unique où tend la morale ordinaire. Il n’est, -au demeurant, qu’un crime, le mensonge, puisque c’est le seul qui -décline la responsabilité du châtiment. Je ne saurais trouver criminel -un homme qui accepte, par avance, toutes les conséquences d’un acte -commis librement. La société est immédiatement armée contre lui, ce qui -suffit pour qu’il ne soit pas dangereux. Un homme n’est coupable de -suborner une fille que s’il ne l’épouse pas ensuite, de lui faire un -enfant que s’il n’élève pas celui-ci. Je ne vois ici-bas de vraiment -haïssables que le mensonge et la lâcheté. En amour, le but est plus -haut, c’est la Beauté. Dussé-je choquer bien des gens, je dirai que -tous ceux qui prennent une femme ou une maîtresse pour autre chose -sont immédiatement, et par ce fait seul, hors la loi. La Femme a le -droit d’être aimée pour sa beauté, et je crois bien qu’elle n’en a -pas d’autres. Et je m’entends. Elle a, à ce point de vue, droit à une -parfaite probité de notre part. Inutile de dire que nous laissons, en -dehors de l’amour, les liaisons d’un instant qui n’ont d’autre objet -immédiat que la satisfaction d’un besoin. Encore un homme, ayant -quelque estime de soi-même, y apporte-t-il un sentiment de sélection et -ne ravale-t-il pas trop bas son plaisir par une indifférence parfaite -à l’endroit de celle qui le lui donne. Il n’y a pas à dire, c’est -encore les seuls instants de la vie où tienne un peu d’infini. Mais -j’entends parler de véritables amants qui vont l’un à l’autre pour se -donner davantage. La première condition d’honnêteté pour eux est d’être -guidés, dans leur choix, par une certaine admiration physique. L’amour -est, avant tout, une religion, un culte. Il ne doit adresser son encens -et ses prières qu’à une idole qui en soit digne et ne les ridiculise -pas. Tout est avantageux dans cette recherche du Beau vivant. Vous me -direz qu’une maîtresse belle vous expose infiniment plus à être trompé -qu’une autre. D’abord, ce n’est pas vrai. J’ai connu des laiderons -merveilleusement infidèles. Et puis, quelle dignité et quel orgueil -dans ce sentiment qu’on possède exclusivement une femme parce que les -autres n’en veulent pas? Que diriez-vous d’un homme qui se priverait -de tout mets succulent dans la crainte que son cuisinier fût porté -davantage à en garder un morceau? J’ai dit d’ailleurs, autrefois, ce -que je pensais de la jalousie et comment son essence même ne souffrait -pas l’analyse, chacun portant, en soi-même, la somme d’impressions qui -constituent sa vie passionnelle et la même femme ne faisant que la -développer d’une façon absolument différente chez chacun, si bien que, -dans cette communauté, nul ne peut se vanter d’avoir volé quelque chose -à l’autre. La jalousie n’en existe pas moins, comme une des preuves -les plus flagrantes de l’illogisme humain, comme une des tortures dont -le cœur soit le plus profondément atteint et déchiré. Mais qui dira de -quel besoin mystérieux de souffrance se compliquent les délices d’aimer -et si ce martyre n’est pas souvent le secret, quelquefois honteux, -souvent sublime, des durables amours? Je n’y vois pas, comme beaucoup -de moralistes trop sévères, un aiguillon malpropre au désir, mais une -soumission touchante à cette grande loi naturelle qui veut qu’il y ait -toujours une douleur au fond de la volupté. - -[Illustration] - -O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si -lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de -recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre -admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi les plus -belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans -l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur -regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité -aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire. -D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans -l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à -genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et -servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans -la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y -absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion -avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui -qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus -légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistes seuls, -épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être -le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme -ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la -sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela, -une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui -dire qu’on la trouve belle,--à tort ou à raison d’ailleurs,--et si la -vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins -vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée -de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme -qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la -splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer; -elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute -cette magie des souvenirs qui sont comme les feuilles du chêne que -l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement. - -[Illustration] - - -II - -Tout cela constitue la morale des amours à leur début et comme -triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus -méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et -nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de -notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser -de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le -plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici -que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui -n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’il en est qui conseillent, -dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers -les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient. -Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore -vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a -vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité -de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait -rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable -confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa -conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle -pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le -repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité -qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce -qui l’approche! Le devoir était pourtant bien tracé à cette créature, -s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans -trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du -mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime -gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il -implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la -révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement -égoïste de garder l’estime de soi-même! - -[Illustration] - -O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle. -Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant -et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je -n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour, -que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces -tentations qui nous viennent de la Beauté? Je n’en suis pas, pour -ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que -je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est -que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore -de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans -ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux -que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond -est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra -apprendre cependant, quand le jour sera venu, vous à qui ne fut pas -dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir -la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous -vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon -de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une -fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est -une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des -compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de -la trahison délicieuse et maudite à la fois. - -[Illustration] - -Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les -délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure -qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans -l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et -d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentiment où se -juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement -méritent qu’on les aime qui savent aimer! - -[Illustration] - - - - - XIII - - VALSES - SANS - MUSIQUE - - - - -_Valses sans musique_ - - -I - -Je suis comme les bêtes qui, nonchalamment étendues aux pieds d’Orphée, -goûtaient, à l’entendre, bien plus sans doute la douceur du rythme -que les secrets plus délicats de la mélodie, inconscientes du charme -qui nous vient seulement du mouvement enfermé dans une cadence. -Tout est danse, autour de nous, danse mystérieuse qu’un invisible -archet conduit et dont nous n’entendons même pas la musique. A quel -obscur chef d’orchestre obéissent les étoiles dans leur tournoiement -majestueux? La voix lointaine du rossignol monte-t-elle vers leur -splendeur dorée? Indépendamment de l’évolution lente qui entraîne les -constellations sur leur route d’azur toujours pareille, je vous jure -que les astres ont des tressaillements que nous saisissons surtout, -quand au réveil de quelque songe où passait la bien-aimée, nous la -voyons à travers nos larmes. - -[Illustration] - -Tout est valse dans la douceur souveraine des cieux constellés et -faussement immobiles, et la griserie qui nous en vient est d’être -entraînés dans cette ronde où des bras subtils, aériens, nous -enveloppent d’obscures étreintes, où des chevelures d’or se dénouent -quand les comètes s’effarent et succombent, emportées, dans l’espace, -par de mystérieux amants. A nos pieds, le long des grèves, les vagues -s’enlacent aussi, voluptueusement enchaînées, avec des fleurs de feu -dans leur crinière qu’y met le scintillement nocturne du ciel. Et, dans -les jardins encore, un même souffle rapproche les tiges des roses, -comme vers le baiser furtif qu’on prend aux lèvres de la danseuse -éperdue. Mais c’est aux choses du ciel qu’il faut mêler nos âmes, là -où des souffles plus hauts nous apprennent des tendresses éternelles, -comme l’éternel voyage des astres que de constants retours ramènent -sur les chemins parcourus déjà, qui se poursuivent et s’atteignent, -sans doute, quand l’aube fait passer la blancheur d’un voile entre nos -regards lassés et leurs amours assouvies. - -Tournez, tournez, étoiles d’or, sur le chemin de l’Infini! - - -II - -Nous sommes en pleine fête printanière, dans l’éblouissement des roses, -dans la gloire des frondaisons. Mais que le bonheur est difficile à -ceux qui ont déjà vécu! Qui nous rendra l’émotion du premier printemps -qui nous apparut, sans que s’y mêlât le souvenir de l’hiver? La joie -immense et sans ombre qui nous faisait croire à une éternité de fleurs -et de soleil bleu? - -[Illustration] - -Maintenant, nous savons quel rideau s’abaissera sur cette apothéose. -Dans ces fraîcheurs de brise, nous devinons déjà les poussières d’or -dont l’automne enveloppe toutes les choses, cette poussière d’or sombre -que roulent ses perfides tiédeurs. Comme elle s’attache aux verdures -dont elle ronge lentement la couleur,--tel un baiser mortel qui -brûle les lèvres où il se prend! Sous son poids invisible les tiges -s’inclinent et, les sèves se desséchant, les feuilles, aujourd’hui -grandes ouvertes comme les pages d’un beau livre, se recroquevillent -comme des mains de petites vieilles, toutes sillonnées de veines où le -sang ne court plus. On dirait aussi des ailes d’oiseaux que le froid a -figées dans l’immobilité d’un vol sans chemin vers le ciel. Et c’est -un cliquetis de squelettes minuscules quand le vent passe dans les -branches, une plainte innombrable où chante l’ironie des joies mortes -et des espérances trahies. C’est tous les rayons perdus du soleil que -l’Automne a tissés ainsi en un linceul couleur de lumière, un linceul à -la fois resplendissant et mélancolique, fait pour le sommeil de tout ce -qui fut une gloire printanière, une splendeur, une musique, un parfum! - -[Illustration] - -Cependant son haleine, chargée d’ondées et de nuages tourmente -et secoue ces débris sonores qui se choquent avec un bruit sec de -crotales, et les voilà soudain qui s’envolent comme pour fuir ce -souffle des ouragans, qui s’envolent au hasard, pêle-mêle, éperdus. Et -c’est un grand tournoiement sur le velours mouillé des gazons et sur -le sable craquant des avenues, une ronde aux rythmes capricieux, une -danse de fantômes, des méandres qui suivent je ne sais quelle fantaisie -prisonnière d’elle-même, avec des retours et de nouveaux chocs -désespérés. C’est dans un cycle mystérieux que s’agitent ces révoltes, -et, comme ceux des constellations, ces petits astres pâles tombés de -la cime des chênes et des peupliers, suivent, un instant, la grande -loi des gravitations circulaires. C’est qu’un ciel est descendu sur la -terre, en effet; un firmament s’est écroulé, celui que forment encore, -au-dessus de nos têtes, les verdoyantes voûtes d’où descendent, sur nos -fronts, la sérénité hospitalière de l’ombre, la fraîcheur caressante du -repos. - -Tournez, tournez, feuilles mortes, sur le chemin du Néant! - - -III - -Comme ils se sentaient très petits, ils se sont gonflés pour paraître -plus considérables. - -[Illustration] - -Comme ils ne se sentaient pas d’ailes aux flancs pour monter vers le -ciel de la pensée, ils se sont emplis, comme des ballons, en tirant -parti de leur vide même pour engloutir plus de fumée. La politique est -un gaz qui fait cette double merveille de rendre majestueuse la sottise -humaine, en l’arrondissant, et de lui donner une envolée superficielle -dont s’amuse la curiosité des badauds. Ils composent ainsi un peuple -de petites outres, un microcosme de vessies qui ballottent, comme on -en voit aux longs bâtons des paillasses dans les foires. Les imbéciles -les prennent pour des lanternes et s’imaginent qu’ils en sont éclairés. -Aucun de ces Icares du Louvre ne sera jamais brûlé au soleil; ils ne -peuvent guère monter plus haut que le vol des oies, ce qui suffit à la -foule pour les charger de sauver les Capitoles en détresse. Seulement -les oies, qui vont également en troupes, fendent vraiment l’espace de -leur vol triangulaire et y enfoncent un réel chemin. Eux font seulement -semblant de se mouvoir vers un but; mais, au demeurant, ils flottent -seulement; ils flottent, tout en tournant, comme d’aériennes toupies, -avec un bruit ronflant qui est la musique du creux. C’est dans un -cercle de mots, chrysalides ouvertes d’idées envolées, qu’ils font -ce travail de hannetons. Cela ne les empêche pas de tenir, dans la -société, une place considérable, bien que les hannetons, les autres, y -soient détruits. A eux s’en vont droit les honneurs, comme les chardons -semblent se dresser d’eux-mêmes, devant le nez rose des baudets. Leur -seul tort, est, au fond, de prendre ces chardons pour des palmes et -de croire qu’ils broutent le sol de l’Immortalité. Ils prennent pour -les hauteurs de leur front celle de leurs oreilles. Ah! mes petites -outres chéries, mes mignons petits ballonnets. Si vous saviez comme le -firmament où plane l’âme des amants, des artistes et des poètes est -loin du plafond de papier bleu où se collent vos modestes chimères et -vos ambitions essoufflées, en attendant qu’elles y crèvent comme des -bulles de savon! - -[Illustration] - -Tournez, tournez, pauvres ambitieux, vers le chemin de l’Oubli! - - -IV - -Il n’est qu’un amour dans la vie, mais un amour fait souvent de -plusieurs tendresses. - -Nous naissons avec un idéal immuable de la Femme, mais qu’elles se -mettent généralement plusieurs à réaliser. C’est comme un fruit vivant -que nous portons en nous et qu’il nous faut souvent une douleur pour -en arracher, comme l’enfant que la femme avait au ventre. La fable -de la côte d’Adam ne veut pas dire autre chose. Oui, nous naissons -prisonniers d’une image, esclaves d’un type, et nous sommes, par -avance, les vaincus d’une certaine beauté. Toutes les fatalités de -l’Amour tiennent dans ce secret. - -Nous aussi, nous nous débattons dans un cercle inflexible, nous sommes -enfermés dans un monde invisible, comme mystérieusement enchaînés à la -sphère d’une planète par l’aveugle loi de nos désirs. - -[Illustration] - -Et nous gravitons, nous gravitons autour de l’idole, avec des litanies -de baisers sur la bouche, psalmodiant l’hymne monotone et sublime des -caresses dans l’encens vague des extases, tombant souvent aux pieds -de faux dieux que nous brisons ensuite avec colère. Heureux celui -qui rencontre enfin l’immortelle Divinité de son rêve; celle en qui -se réalisent les muettes aspirations de sa pensée antérieure; au -front de qui ses anciens désirs, devenus des bonheurs, s’allument -resplendissants et clairs comme des étoiles! Il ne se doit plus -plaindre d’avoir vécu, d’avoir souffert; il ne se doit plus résigner -aux posthumes consolations d’une éternité problématique. Il eut sa -part, dès ce monde. Car l’éternité peut tenir, dans une minute, par -l’infini des joies. Le temps est une abstraction, une hypothèse, une -simple mesure de nos plaisirs ou de nos douleurs. Heureux celui qui a -rencontré l’immortelle et immuable Bien-Aimée! C’est une ronde aussi -que les pieds ailés des amoureux tracent sur les fleurs qu’ils ne -meurtrissent pas, une ronde sans fin dont la musique leur vient du ciel. - -Tournez, tournez, cœurs bien épris, sur le chemin sacré de l’Amour! - -[Illustration] - - - - - XIV - - CONSOLATIONS - - - - -_Consolations_ - - -I - -D’aucuns m’ont, assez cruellement, fait comprendre que j’avais passé -l’âge de parler encore des choses de la volupté et qu’il convient de -laisser ce sujet à ceux qui sont en pleine maturité de jeunesse. Il -pourra sembler naïf, à moi, de ne pas partager leur avis; mais c’est -cependant en toute sincérité, sinon en tout désintéressement. Ce -n’est pas, j’imagine, emporté par le grand torrent passionnel qui -nous conduit jusqu’à la quarantième année, que l’homme peut noter ses -impressions d’amour au passage, comme les touristes en Suisse. C’est -alors, sinon pour les sots, le temps de vivre et non pas d’écrire. -J’admire ceux qui gardent, en cette tempête, la faculté d’analyser ce -qu’ils ressentent et qui se plantent, à la lumière des éclairs, leur -plume en plein cœur comme dans une écritoire. Cet orage peut arracher -des cris de douleur au poète, mais non pas inspirer la méditation du -philosophe. Ce n’est que lorsqu’il est passé qu’un relatif silence -permet à celui-ci de se recueillir. - -[Illustration] - -A quel moment de la période, qui précède, le ferait-il? Est-ce au -début de sa carrière d’amant, quand les sens s’émerveillent à toute -rencontre, ne laissant venir encore qu’un frisson jusqu’au cœur, -printemps fait de tendresses légères, d’éclectismes infinis et -fougueux, d’élans fous vers un idéal incertain flottant sous des -chevelures brunes et blondes, étincelant dans des yeux noirs ou bleus, -renaissant à toutes les lèvres qui sourient, à toutes les chairs qui -attisent le caprice, à tous les regards qui implorent une caresse? -Mais c’est une course folle à travers les baisers et les illusions, -une envolée se heurtant à tous les azurs terrestres, comme celle des -oiseaux, au sortir du nid, ivres d’espace et inconscients encore de la -puissance de leur ailes, et cet épanouissement aveugle du désir, dans -tous les sens, en broussailles éperdues, n’est pas pour nous permettre -une halte au pays de la sagesse et de l’étude. A peine laisse-t-il de -durables impressions qui ne se creusent pas, en nous, comme la blessure -d’un couteau, mais qui s’y figent à la surface seulement pour se -fondre, comme des fleurs de glace aux vitres, aux chaleurs du soleil -qui se lève. Et ce n’est pas quand celui-ci, celui des tendresses moins -hasardeuses et plus profondes, nous a pénétré jusqu’aux moelles de ses -brûlures, que nous nous sentons la force de disserter sur nos propres -tortures. - -C’est que le vrai temps d’aimer est venu qui ne nous laisse ni le -temps, ni le souhait d’autre chose. Toutes ces images qui flottaient, -comme une poussière, devant le mystère d’un type immortel qu’elles -cachaient encore, en attendant que notre âme fût mûre aux aspirations -sans retour et aux grandes douleurs, se sont évanouies. Telle, -aussi, la fumée de l’encens se dissipe au pied d’un autel, à l’heure -du sacrifice. L’Idole est debout maintenant, sous nos yeux, et nos -genoux se ploient en des adorations infinies. Mais ce ne sera pas -encore le grand et religieux repos qui permet d’exhaler, en hosannas, -ces extases. Ce n’est pas sur un seul front que fleurit le type -immortel, ni en une seule grâce, ni en un unique sourire. Pour être -plus limitées, les incertitudes du désir n’en sont que plus violentes, -n’en comportent qu’une plus grande somme d’intensité de souffrance. -C’est le moment des infidélités pleines de remords, des jalousies qui -se fondent en des pardons furieux, immérités, de toutes les angoisses -de la vie passionnelle à son apogée, en pleine conscience des voluptés -souveraines, mais qu’un besoin menteur et impossible à assouvir -d’au-delà entraîne encore à des luttes où les amants se déchirent, -comme des ennemis, en des combats où ils s’adorent. Ce n’est pas là -que gît le repos que nous fait un Dieu pour chanter comme Tityre et -raisonner comme Mélibée. - -Et ce n’est pas davantage quand nous sommes vaincus par la définitive -charmeuse, par la sirène qui, blottie sous quelque roche de nacre, -nous attendait et nous guettait, dans cette mer furieuse, pour nous -faire siens en une prison que ferme seul, devant nous, le pouvoir -tout-puissant de ses charmes. En cette captivité bien douce, c’est -un alanguissement infini de notre être par une douceur de possession -complète que nous avions ignorée jusque-là, par la joie subtile d’un -abandon où nous ne gardons plus rien de nous-mêmes, que nous viennent -la force d’aimer sans merci, le désir fou de nous recueillir et de nous -anéantir dans un être revêtu de beauté plus grande, dont la vue a mis -une âme d’esclave en nous. Ce n’est pas encore à l’esprit perdu dans ce -rêve qu’il faut demander des axiomes et de la mathématique passionnelle. - - -II - -Mais alors ne peut-on donc parler d’amour que de souvenir, et les -choses qu’on en écrit ne peuvent-elles être que des mémoires, pour -ainsi parler, d’outre-tombe? - -Je ne le crois pas, parce que je ne crois pas que vieillir soit -nécessairement cesser d’aimer. C’est aimer autrement, voilà tout. En -des vers exquis, André Chénier a souhaité cette tranquillité de la -vieillesse dont les jeunes filles caressent les cheveux blancs. J’avoue -ne pas m’élever encore jusqu’au désir de cette platonique joie et ce -n’est pas à ceux qui en sont là que je m’adresse; mais à ceux qui, -virils encore, souvent autant qu’ils l’ont été jamais, n’oublient pas -cependant qu’ils ont fait les premiers pas dans le déclin de la vie. -Je voudrais leur dire, en toute sincérité, les devoirs difficiles qui -incombent à leur conscience d’amants, comme les joies qui leur sont -permises encore. - -Avant tout, selon moi, doivent-ils renoncer à «faire la cour», -j’entends à aller aux femmes qui ne sont pas visiblement portées vers -eux, ce qui sera, j’en conviens, de plus en plus rare, mais arrive -cependant quelquefois à des hommes qui ne sont plus jeunes depuis -longtemps et qui ont grand’raison d’être fiers de ces succès spontanés. -J’entends que l’homme, en admettant qu’il ait été beau--hypothèse plus -rare encore,--doit avoir conscience qu’il ne l’est plus, et que ce -n’est pas une chose tentante, physiquement parlant, à proposer que sa -conquête. Or notre fierté doit être de ne jamais rien devoir, en amour, -à la pitié. Plus vous avez largement festoyé à la table des viriles -tendresses, moins vous êtes excusable de vouloir recueillir les miettes -de votre propre repas. Soyez-vous donc, à vous-même, un impitoyable -mauvais riche, et mourez de faim plutôt que de demander l’aumône. Je -ne puis concevoir l’homme arrivé à ce degré d’abaissement d’accepter -qu’une femme se donne à lui, avec le soupçon que c’est pour elle un -sacrifice. Qui a connu les passionnées, doit dédaigner lui-même les -généreuses. Ne demandez donc rien qu’on ne vous doive, par avance, que -ce qu’on veut vous donner, et encore méfiez-vous d’être simplement un -objet de curiosité et non pas de tendresse. - -[Illustration] - -Je sais qu’on invoque, comme une loi naturelle, comme l’expression -d’un équilibre hasardeux entre les âges, comme un fait rémunérateur -des années, que les jeunes filles se donnent souvent assez volontiers -aux gens d’un âge très mûr et semblent même éprouver, pour eux, une -certaine tendresse. Tout être de quelque fierté naturelle se refusera -aussi à profiter de cette illusion aveugle, à se faire complice d’une -véritable monstruosité, à exploiter cette incertitude des sens chez -un être imparfaitement nubile. Il ne s’exposera pas surtout à la -haine et à la révolte dont il deviendrait certainement l’objet, de la -part de celle qui, dans des bras plus jeunes, et sous des lèvres plus -fraîches, aura appris enfin le secret des divines voluptés. De toutes -les profanations il n’en est pas une qui m’indigne davantage que celle -de cette ignorance sacrée, et je ne sais rien qui me répugne plus, dans -la Bible où les sujets d’horreur ne manquent cependant pas, que ce -vieux roi David condamnant une vierge au contact répugnant de son corps -sénile pour boire un peu de la chaleur de sa chair! Pouah! - - -III - -Résolus à ne plus courtiser les belles, comme on disait au vieux temps, -et à ne pas abuser des candeurs de l’innocence, que nous reste-t-il, -à nous que Molière qualifiait de barbons, dès l’âge de quarante ans, -comme on peut en juger par les indications de personnages qui sont en -tête des premières éditions de ses pièces?--Mais d’abord celle que nous -aimons d’une définitive tendresse, puis les amies d’autrefois--si nous -avons eu l’esprit de rester leurs amis--et d’en avoir beaucoup, et si -la fidélité absolue--ce merle blanc en amour--n’est pas encore devenue -dans nos moyens, ce qui d’ailleurs est quelquefois humiliant pour celle -qui en est l’objet, une fidélité trop complète pouvant être un hommage -à rebours. Elles-mêmes ont, comme nous, pris des années, les pauvres! -mais une illusion tout à fait touchante nous permet de les voir encore -telles que nous les avons aimées, par un mirage concordant au souvenir. -Pourquoi n’aurions-nous pas joui, vis-à-vis d’elles, du même privilège -et leur paraître tels qu’elles nous ont connus, ou à peu près? En tout -cas, la mémoire qu’elles ont gardée des antiques vaillances ne leur -permet pas le mépris de ce que nous sommes maintenant. N’ont-elles -pas délicieusement contribué à faire les ruines que nous sommes? -Cette constance n’a rien de ridicule et ne constitue pas une réelle -infidélité à l’idéal dont elle nous rappelle seulement le chemin. C’est -toujours une douceur, pour ceux du moins qui y ont passé sans remords, -de revivre la vie vécue et c’est le même sentiment très mélancolique -et très doux qui nous conduit encore, comme à des pèlerinages, aux -lieux où nous avons souffert, comme à ceux où nous avons été heureux. -Car le temps ne fait qu’une même chose très douce de nos joies et de -nos douleurs passées quand nous les réveillons de l’oubli! C’est que -ce que nous appelons: joie et douleur, est toujours le fait de l’état -premier de notre âme et que le même crépuscule enveloppe les aurores et -les couchants de notre pensée, dernière ressource enfin aux obstinés -du désir: _Venus Meretrix_, qui n’est pas seulement indulgente aux -adolescents! - -[Illustration] - -Voilà, à mon très humble avis, et dans ma volonté personnelle, en -quelle dignité doivent vieillir ceux qui ont été de véritables amants, -de fervents amoureux, avec un orgueil du passé qui les défende des -défaillances de l’avenir, en renonçant même aux victoires encore -faciles mais dont les combats sont déloyaux, en gardant le respect -éperdu de la femme dans le respect de soi-même, le même amour de la -femme, mais discret, silencieux et résigné, s’en cachant, au besoin, -comme d’un crime. Car je vous le dis, en vérité, ce qui peut arriver de -pire, à un homme ayant eu vraiment un idéal viril de l’Amour, c’est de -devenir, sur le tard, ce qu’on appelle en province, où ils ne manquent -pas: «un vieux cochon». - -[Illustration] - - - - -_Table._ - - - I. Du choix d’un amant 1 - - II. Qui aime le plus 19 - - III. Ce qu’il faut entendre par le cœur 37 - - IV. Le jeu dangereux 53 - - V. Faut-il être jaloux 71 - - VI. Des différentes façons d’être belle 89 - - VII. Le bon parjure 107 - - VIII. Ce qu’est la femme pour qui l’aime vraiment 125 - - IX. De la plastique en amour 143 - - X. Subtilités passionnelles 161 - - XI. De l’illusion en amour 177 - - XII. Le trésor de la morale 195 - - XIII. Valses sans musique 213 - - XIV. Consolations 229 - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 42: «je je» remplacé par «je» (En amour je n’en vois pas). - - Page 55: «exangues» remplacé par «exsangues» (exsangues de - plaisir se cherchent encore). - - Page 62: «le jour, où vous remémorant» remplacé par «le jour où, - vous remémorant». - - Page 74: «sons» remplacé par «sous» (la route égale sous l’azur). - - Page 199: «dangeureux» remplacé par «dangereux» (pour qu’il ne - soit pas dangereux ). - - Page 217: «haut» remplacé par «hauts» (là où des souffles plus - hauts). - - Page 224: «plu» remplacé par «plus» (ne peuvent guère monter - plus haut). - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Petit Art d'Aimer, by Armand Silvestre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT ART D'AIMER *** - -***** This file should be named 62179-0.txt or 62179-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/1/7/62179/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse & the online -Distributed Proofreaders Canada team at -https://www.pgdpcanada.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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