summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-30 20:23:35 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-30 20:23:35 -0800
commiteeac8114dcc13144e183aae98d37c5957005914f (patch)
tree11b38509e0be3d2b3807c1a6f5697bf6664341e9
parente63467fe6ab30f20b58f2be09b62b822719efb2e (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/62114-0.txt5211
-rw-r--r--old/62114-0.zipbin118690 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/62114-h.zipbin158978 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/62114-h/62114-h.htm5130
-rw-r--r--old/62114-h/images/cover.jpgbin31915 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 10341 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..65a734f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #62114 (https://www.gutenberg.org/ebooks/62114)
diff --git a/old/62114-0.txt b/old/62114-0.txt
deleted file mode 100644
index e51d212..0000000
--- a/old/62114-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,5211 +0,0 @@
-Project Gutenberg's L'intelligence des fleurs, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'intelligence des fleurs
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: May 14, 2020 [EBook #62114]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- MAURICE MAETERLINK
-
- L’INTELLIGENCE
-
- DES FLEURS
-
-
- DEUXIÈME MILLE
-
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1907
-
-
-
-
- L’INTELLIGENCE DES FLEURS
-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
-LE TRÉSOR DES HUMBLES (Mercure de France).
- (13ᵉ édition) 3 fr. 50
-
-LA SAGESSE ET LA DESTINÉE (26ᵉ mille). (Fasquelle,
- édit.) 3 fr. 50
-
-LA VIE DES ABEILLES (32ᵉ mille). (Fasquelle,
- édit.) 3 fr. 50
-
-MONNA VANNA, pièce en 3 actes (24ᵉ mille).
- (Fasquelle, édit.) 2 fr. »
-
-JOYZELLE, pièce en 5 actes (10ᵉ mille). (Fasquelle,
- édit.) 3 fr. 50
-
-LE TEMPLE ENSEVELI (16ᵉ mille). (Fasquelle). 3 fr. 50
-
-THÉÂTRE. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles,
- Belgique) 3 vol. à 3 fr. 50
-
-L’ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbrœck
- l’Admirable, traduit du flamand
- et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
-
-LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS DE
- NOVALIS, traduits de l’allemand et précédés
- d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
-
-SERRES CHAUDES (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. »
-
-ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, édit.) 10 fr. »
-
-LE DOUBLE JARDIN (12ᵉ mille). (Fasquelle) 3 fr. 50
-
-
-B--6920.--Impr. MOTTEROZ et MARTINET, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
-
-
- Tous droits réservés.
-
- _Il a été tiré de cet_
-
- _15 exemplaires numérotés sur papier du Japon
- et
- 45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
-
-
-
-
-L’INTELLIGENCE DES FLEURS
-
-
-I
-
-Je veux simplement rappeler ici quelques faits connus de tous les
-botanistes. Je n’ai fait aucune découverte, et mon modeste apport se
-réduit à quelques observations élémentaires. Je n’ai pas, cela va sans
-dire, l’intention de passer en revue toutes les preuves d’intelligence
-que nous donnent les plantes. Ces preuves sont innombrables,
-continuelles, surtout parmi les fleurs, où se concentre l’effort de la
-vie végétale vers la lumière et vers l’esprit.
-
-S’il se rencontre des plantes et des fleurs maladroites ou
-malchanceuses, il n’en est point qui soient entièrement dénuées de
-sagesse et d’ingéniosité. Toutes s’évertuent à l’accomplissement de leur
-œuvre; toutes ont la magnifique ambition d’envahir et de conquérir la
-surface du globe en y multipliant à l’infini la forme d’existence
-qu’elles représentent. Pour atteindre ce but, elles ont, à raison de la
-loi qui les enchaîne au sol, à vaincre des difficultés bien plus grandes
-que celles qui s’opposent à la multiplication des animaux. Aussi, la
-plupart ont-elles recours à des ruses, à des combinaisons, à une
-machinerie, à des pièges, qui, sous le rapport de la mécanique, de la
-balistique, de l’aviation, de l’observation des insectes, par exemple,
-précédèrent souvent les inventions et les connaissances de l’homme.
-
-
-II
-
-Il serait superflu de retracer le tableau des grands systèmes de la
-fécondation florale: le jeu des étamines et du pistil, la séduction des
-parfums, l’appel des couleurs harmonieuses et éclatantes, l’élaboration
-du nectar, absolument inutile à la fleur, et qu’elle ne fabrique que
-pour attirer et retenir le libérateur étranger, le messager d’amour,
-abeille, bourdon, mouche, papillon, phalène, qui doit lui apporter le
-baiser de l’amant lointain, invisible, immobile...
-
-Ce monde végétal qui nous paraît si paisible, si résigné, où tout semble
-acceptation, silence, obéissance, recueillement, est au contraire celui
-où la révolte contre la destinée est la plus véhémente et la plus
-obstinée. L’organe essentiel, l’organe nourricier de la plante, sa
-racine, l’attache indissolublement au sol. S’il est difficile de
-découvrir, parmi les grandes lois qui nous accablent, celle qui pèse le
-plus lourdement à nos épaules, pour la plante, il n’y a pas de doute:
-c’est la loi qui la condamne à l’immobilité depuis sa naissance jusqu’à
-sa mort. Aussi sait-elle mieux que nous, qui dispersons nos efforts,
-contre quoi d’abord s’insurger. Et l’énergie de son idée fixe qui monte
-des ténèbres de ses racine pour s’organiser et s’épanouir dans la
-lumière de sa fleur, est un spectacle incomparable. Elle se tend tout
-entière dans un même dessein: échapper par le haut à la fatalité du bas;
-éluder, transgresser la lourde et sombre loi, se délivrer, briser
-l’étroite sphère, inventer ou invoquer des ailes, s’évader le plus loin
-possible, vaincre l’espace où le destin renferme, se rapprocher d’un
-autre règne, pénétrer dans un monde mouvant et animé... Qu’elle y
-parvienne, n’est-ce pas aussi surprenant que si nous réussissions à
-vivre hors du temps qu’un autre destin nous assigne, ou à nous
-introduire dans un univers libéré des lois les plus pesantes de la
-matière? Nous verrons que la fleur donne à l’homme un prodigieux exemple
-d’insoumission, de courage, de persévérance et d’ingéniosité. Si nous
-avions mis à soulever diverses nécessités qui nous écrasent, celles, par
-exemple, de la douleur, de la vieillesse et de la mort, la moitié de
-l’énergie qu’a déployée telle petite fleur de nos jardins, il est permis
-de croire que notre sort serait très différent de ce qu’il est.
-
-
-III
-
-Ce besoin de mouvement, cet appétit d’espace, chez la plupart des
-plantes, se manifeste à la fois dans la fleur et dans le fruit. Il
-s’explique aisément dans le fruit; ou, en tout cas, n’y décèle qu’une
-expérience, une prévoyance moins complexe. Au rebours de ce qui a lieu
-dans le règne animal, et à cause de la terrible loi d’immobilité
-absolue, le premier et le pire ennemi de la graine, c’est la souche
-paternelle. Nous sommes dans un monde bizarre, où les parents,
-incapables de se déplacer, savent qu’ils sont condamnés à affamer ou
-étouffer leurs rejetons. Toute semence qui tombe au pied de l’arbre ou
-de la plante est perdue ou germera dans la misère. De là l’immense
-effort pour secouer le joug et conquérir l’espace. De là les merveilleux
-systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons
-de toutes parts dans la forêt et dans la plaine; entre autres, pour ne
-citer en passant que quelques-uns des plus curieux: l’hélice aérienne ou
-samare de l’Érable, la bractée du Tilleul, la machine à planer du
-Chardon, du Pissenlit, du Salsifis; les ressorts détonnants de
-l’Euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la Momordique, les
-crochets à laine des Ériophiles; et mille autres mécanismes inattendus
-et stupéfiants, car il n’est, pour ainsi dire, aucune semence qui n’ait
-inventé de toutes pièces quelque procédé bien à elle pour s’évader de
-l’ombre maternelle.
-
-On ne saurait croire, en effet, si l’on n’a quelque peu pratiqué la
-Botanique, ce qu’il se dépense d’imagination et de génie dans toute
-cette verdure qui réjouit nos yeux. Regardez, par exemple, la jolie
-marmite à graines du Mouron rouge, les cinq valves de la Balsamine, les
-cinq capsules à détente du Géranium, etc. N’oubliez pas d’examiner, à
-l’occasion, la vulgaire tête de Pavot qu’on trouve chez tous les
-herboristes. Il y a, dans cette bonne grosse tête, une prudence, une
-prévoyance dignes des plus grands éloges. On sait qu’elle renferme des
-milliers de petites graines noires extrêmement menues. Il s’agit de
-disséminer cette semence le plus adroitement et le plus loin possible.
-Si la capsule qui la contient se fendait, tombait ou s’ouvrait par le
-bas, la précieuse poudre noire ne formerait qu’un tas inutile au pied de
-la tige. Mais elle ne peut sortir que par des ouvertures percées tout en
-haut de l’enveloppe. Celle-ci, une fois mûre, se penche sur son
-pédoncule, «encense» au moindre souffle et sème, littéralement, avec le
-geste même du semeur, les graines dans l’espace.
-
- * * * * *
-
-Parlerai-je des graines qui prévoient leur dissémination par les oiseaux
-et qui, pour les tenter, se blottissent, comme le Gui, le Genévrier, le
-Sorbier, etc., au fond d’une enveloppe sucrée? Il y a là un tel
-raisonnement, une telle entente des causes finales, qu’on n’ose guère
-insister de peur de renouveler les naïves erreurs de Bernardin de
-Saint-Pierre. Pourtant les faits ne s’expliquent pas autrement.
-L’enveloppe sucrée est aussi inutile à la graine que le nectar, qui
-attire les abeilles, l’est à la fleur. L’oiseau mange le fruit parce
-qu’il est sucré et avale en même temps la graine _qui est indigestible_.
-L’oiseau s’envole et rend peu à près, telle qu’il l’a reçue, la semence
-débarrassée de sa gaine et prête à germer loin des dangers du lieu
-natal.
-
-
-IV
-
-Mais revenons à des combinaisons plus simples. Cueillez au bord de la
-route, dans la première touffe venue, un brin d’herbe quelconque; et
-vous surprendrez à l’œuvre une petite intelligence indépendante,
-inlassable, imprévue. Voici deux pauvres plantes rampantes que vous avez
-mille fois rencontrées dans vos promenades, car on les trouve en tous
-lieux et jusque dans les coins les plus ingrats où s’est égarée une
-pincée d’humus. Ce sont deux variétés de Luzernes (_Medicago_) sauvages,
-deux mauvaises herbes au sens le plus modeste de ce mot. L’une porte une
-fleur rougeâtre, l’autre une houppette jaune de la grosseur d’un pois. A
-les voir se glisser et se dissimuler dans le gazon, parmi les
-orgueilleuses graminées, on ne se clouterait jamais qu’elles ont, bien
-avant l’illustre géomètre et physicien de Syracuse, découvert et tenté
-d’appliquer, non pas à l’élévation des liquides, mais à l’aviation, les
-étonnantes propriétés de la vis d’Archimède. Elles logent donc leurs
-graines en de légères spirales, à trois ou quatre révolutions,
-admirablement construites, comptant bien ainsi ralentir leur chute et,
-par conséquent, avec l’aide du vent, prolonger leur voyage aérien.
-L’une d’elles, la jaune, a même perfectionné l’appareil de la rouge en
-garnissant les bords de la spirale d’un double rang de pointes, dans
-l’intention évidente de l’accrocher au passage, soit aux vêtements des
-promeneurs, soit à la laine des animaux. Il est clair qu’elle espère
-joindre les avantages de l’ériophilie, c’est-à-dire de la dissémination
-des graines par les moutons, les chèvres, les lapins, etc., à ceux de
-l’anémophilie ou dissémination par le vent.
-
-Le plus touchant, dans tout ce grand effort, c’est qu’il est inutile.
-Les pauvres Luzernes rouges et jaunes se sont trompées. Leurs
-remarquables vis ne leur servent de rien. Elles ne pourraient
-fonctionner que si elles tombaient d’une certaine hauteur, du faîte d’un
-grand arbre ou d’une altière graminée; mais, construites au ras de
-l’herbe, à peine ont-elles fait un quart de tour, qu’elles touchent déjà
-terre. Nous avons là un curieux exemple des erreurs, des tâtonnements,
-des expériences et des petits mécomptes, assez fréquents, de la nature:
-car il faut ne l’avoir guère étudiée pour affirmer que la nature ne se
-trompe jamais.
-
-Remarquons, en passant, que d’autres variétés de Luzernes, sans parler
-du Trèfle, autre légumineuse papilionacée qui se confond presque avec
-celle dont nous nous occupons ici, n’ont pas adopté ces appareils
-d’aviation, et s’en tiennent à la méthode primitive de la gousse. Chez
-l’une d’elles, la _Medicago aurantiaca_, on saisit très nettement la
-transition de la gousse contournée à l’hélice. Une autre variété, la
-_Medicago scutellata_, arrondit cette hélice en forme de boule, etc. Il
-semble donc que nous assistions au passionnant spectacle d’une espèce en
-travail d’invention, aux essais d’une famille qui n’a pas encore fixé sa
-destinée et cherche la meilleure façon d’assurer l’avenir. N’est-ce
-peut-être pas au cours de cette recherche, qu’ayant été déçue par la
-spirale, la Luzerne jaune y ajouta les pointes ou crochets à laine, se
-disant, non sans raison, que puisque son feuillage attire les brebis,
-il est inévitable et juste que celles-ci assument le souci de sa
-descendance? Et n’est-ce pas, enfin, grâce à ce nouvel effort et à cette
-bonne idée que la Luzerne à fleurs jaunes est infiniment plus répandue
-que sa plus robuste cousine qui porte des fleurs rouges?
-
-
-V
-
-Ce n’est pas seulement dans la graine ou la fleur, mais dans la plante
-entière, tiges, feuilles, racines, que l’on découvre, si l’on veut bien
-s’incliner un instant sur leur humble travail, maintes traces d’une
-intelligence avisée et vivante. Rappelez-vous les magnifiques efforts
-vers la lumière des branches contrariées, ou l’ingénieuse et courageuse
-lutte des arbres en danger. Pour moi, je n’oublierai jamais l’admirable
-exemple d’héroïsme que me donnait l’autre jour, en Provence, dans les
-sauvages et délicieuses gorges du Loup, tout embaumées de violettes, un
-énorme Laurier centenaire. On lisait aisément sur son tronc tourmenté et
-pour ainsi dire convulsif, tout le drame de sa vie tenace et difficile.
-Un oiseau ou le vent, maîtres des destinées, avait porté la graine au
-flanc du roc tombant à pic comme un rideau de fer; et l’arbre était né
-là, à deux cents mètres au-dessus du torrent, inaccessible et solitaire,
-parmi les pierres ardentes et stériles. Dès les premières heures, il
-avait envoyé les aveugles racines à la longue et pénible recherche de
-l’eau précaire et de l’humus. Mais ce n’était que le souci héréditaire
-d’une espèce qui connaît l’aridité du Midi. La jeune tige avait à
-résoudre un problème bien plus grave et plus inattendu: elle partait
-d’un plan vertical, en sorte que son front, au lieu de monter vers le
-ciel, penchait sur le gouffre. Il avait donc fallu, malgré le poids
-croissant des branches, redresser le premier élan, couder,
-opiniâtrement, au ras du roc, le tronc déconcerté, et maintenir
-ainsi,--comme un nageur qui renverse la tête,--par une volonté, une
-tension, une contraction incessantes, toute droite dans l’azur, la
-lourde couronne de feuilles.
-
-Dès lors, autour de ce nœud vital, s’étaient concentrés toutes les
-préoccupations, toute l’énergie, tout le génie conscient et libre de la
-plante. Le coude monstrueux, hypertrophié, révélait une à une les
-inquiétudes successives d’une sorte de pensée qui savait profiter des
-avertissements que lui donnaient les pluies et les tempêtes. D’année en
-année, s’alourdissait le dôme de feuillage, sans autre souci que de
-s’épanouir dans la lumière et la chaleur, tandis qu’un chancre obscur
-rongeait profondément le bras tragique qui le soutenait dans l’espace.
-Alors, obéissant à je ne sais quel ordre de l’instinct, deux solides
-racines, deux câbles chevelus, sortis du tronc à plus de deux pieds
-au-dessus du coude, étaient venus amarrer celui-ci à la paroi de granit.
-Avaient-ils vraiment été évoqués par la détresse, ou bien,
-attendaient-ils, peut-être prévoyants, depuis les premiers jours,
-l’heure aiguë du péril pour redoubler leur aide? N’était-ce qu’un hasard
-heureux? Quel œil humain assistera jamais à ces drames muets et trop
-longs pour notre petite vie[A]?
-
-
-VI
-
-Parmi les végétaux qui donnent les preuves les plus frappantes
-d’initiative, les plantes qu’on pourrait appeler animées ou sensibles
-auraient droit à une étude détaillée. Je me contenterai de rappeler les
-effarouchements délicieux de la Sensitive, la Mimosa pudique que nous
-connaissons tous. D’autres herbes à mouvements spontanés sont plus
-ignorées; les Hédysarées, notamment, entre lesquelles l’_Hédysarium
-gyrans_ ou Sainfoin oscillant, s’agite d’une façon bien surprenante.
-Cette petite légumineuse, originaire du Bengale, mais souvent cultivée
-dans nos serres, exécute une sorte de danse perpétuelle et compliquée en
-l’honneur de la lumière. Ses feuilles se divisent en trois folioles,
-l’une large et terminale, les deux autres étroites et plantées à la
-naissance de la première. Chacune de ces folioles est animée d’un
-mouvement propre et différent. Elles vivent dans une agitation
-rythmique, presque chronométrique et incessante. Elles sont tellement
-sensibles à la clarté que leur danse s’alentit ou s’accélère selon que
-les nuages voilent ou découvrent le coin de ciel qu’elles contemplent.
-Ce sont, comme on voit, de véritables photomètres; et bien avant
-l’invention de Crook, des othéoscopes naturels.
-
-
-VII
-
-Mais ces plantes, auxquelles il faudrait ajouter les Rossolis, les
-Dionées et bien d’autres, sont déjà des êtres nerveux dépassant un peu
-la crête mystérieuse et probablement imaginaire qui sépare le règne
-végétal de l’animal. Il n’est pas nécessaire de monter jusque-là, et
-l’on trouve autant d’intelligence et presque autant de spontanéité
-visible, à l’autre extrémité du monde qui nous occupe, dans les
-bas-fonds où la plante se distingue à peine du limon ou de la pierre:
-j’entends parler de la fabuleuse tribu des Cryptogames, qu’on ne peut
-étudier qu’au microscope. C’est pourquoi nous la passerons sous silence,
-bien que le jeu des spores du Champignon, de la Fougère et surtout de la
-Prêle ou Queue-de-rat, soit d’une délicatesse, d’une ingéniosité
-incomparable. Mais parmi les plantes aquatiques, habitantes des vases et
-des boues originelles, s’opèrent de moins secrètes merveilles. Comme la
-fécondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l’eau, chacune d’elles
-a imaginé un système différent pour que le pollen puisse se disséminer à
-sec. Ainsi les Zostères, c’est-à-dire le vulgaire Varech dont on fait
-des matelas, renferment soigneusement leur fleur dans une véritable
-cloche à plongeur; les Nénuphars envoient la leur s’épanouir à la
-surface de l’étang, l’y maintiennent et l’y nourrissent sur un
-interminable pédoncule qui s’allonge dès que s’élève le niveau de l’eau.
-Le faux Nénuphar (_Villarsia nymphoides_), n’ayant pas de pédoncule
-allongeable, lâche tout simplement les siennes qui montent et crèvent
-comme des bulles. La Macre ou Châtaigne d’eau (_Trapa natans_) les munit
-d’une sorte de vessie gonflée d’air; elles montent, s’ouvrent, puis, la
-fécondation accomplie, l’air de la vessie est remplacé par un liquide
-mucilagineux plus lourd que l’eau, et tout l’appareil redescend dans la
-vase où mûriront les fruits.
-
-Le système de l’Utriculaire est encore plus compliqué. Voici comme le
-décrit M. H. Bocquillon dans _La Vie des Plantes_: «Ces plantes,
-communes dans les étangs, les fossés, les mares, les flaques d’eau des
-tourbières, ne sont pas visibles en hiver; elles reposent sur la vase.
-Leur tige allongée, grêle, traînante, est garnie de feuilles réduites à
-des filaments ramifiés. A l’aisselle des feuilles ainsi transformées, on
-remarque une sorte de petite poche pyriforme, dont l’extrémité
-supérieure et aiguë est munie d’une ouverture. Cette ouverture porte une
-soupape qui ne peut s’ouvrir que du dehors en dedans; les bords en sont
-garnis de poils ramifiés; l’intérieur de la poche est tapissé d’autres
-petits poils sécréteurs qui lui donnent l’aspect du velours. Lorsque le
-moment de la floraison est arrivé, les petites outres axillaires se
-remplissent d’air; plus cet air tend à s’échapper, mieux il ferme la
-soupape. En définitive, il donne à la plante une grande légèreté
-spécifique et l’amène à la surface de l’eau. C’est alors seulement que
-s’épanouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de
-bizarres petits museaux aux lèvres plus ou moins renflées, dont le
-palais est strié de lignes orangées ou ferrugineuses. Pendant les mois
-de juin, juillet, août, elles montrent leurs fraîches couleurs au milieu
-des détritus végétaux, s’élevant gracieusement au-dessus de l’eau
-bourbeuse. Mais la fécondation s’est effectuée, le fruit se développe,
-les rôles changent; l’eau ambiante pèse sur la soupape des utricules,
-l’enfonce, se précipite dans la cavité, alourdit la plante et la force à
-redescendre dans la vase.»
-
-N’est-il pas curieux de voir ramassées en ce petit appareil immémorial
-quelques-unes des plus fécondes et des plus récentes inventions
-humaines: le jeu des valves ou des soupapes, la pression des liquides et
-de l’air, le principe d’Archimède étudié et utilisé? Comme le fait
-observer l’auteur que nous venons de citer, «l’ingénieur qui le premier
-attacha au bâtiment coulé à fond un appareil de flottage, ne se doutait
-guère qu’un procédé analogue était en usage depuis des milliers
-d’années». Dans un monde que nous croyons inconscient et dénué
-d’intelligence, nous nous imaginons d’abord que la moindre de nos idées
-crée des combinaisons et des rapports nouveaux. A examiner les choses de
-plus près, il paraît infiniment probable qu’il nous est impossible de
-créer quoi que ce soit. Derniers venus sur cette terre, nous retrouvons
-simplement ce qui a toujours existé; nous refaisons comme des enfants
-émerveillés la route que la vie avait faite avant nous. Il est du reste
-fort naturel et réconfortant qu’il en soit ainsi. Mais nous reviendrons
-sur ce point.
-
-
-VIII
-
-Nous ne pouvons quitter les plantes aquatiques sans rappeler brièvement
-la vie de la plus romanesque d’entre elles: la légendaire Vallisnère ou
-Vallisnérie, une Hydrocharidée dont les noces forment l’épisode le plus
-tragique de l’histoire amoureuse des fleurs.
-
-La Vallisnère est une herbe assez insignifiante, qui n’a rien de la
-grâce étrange du Nénuphar ou de certaines chevelures sous-marines. Mais
-on dirait que la nature a pris plaisir à mettre en elle une belle idée.
-Toute l’existence de la petite plante se passe au fond de l’eau, dans
-une sorte de demi-sommeil, jusqu’à l’heure nuptiale où elle aspire à une
-vie nouvelle. Alors, la fleur femelle déroule lentement la longue
-spirale de son pédoncule, monte, émerge, vient planer et s’épanouir à la
-surface de l’étang. D’une souche voisine, les fleurs mâles qui
-l’entrevoient à travers l’eau ensoleillée, s’élèvent à leur tour,
-pleines d’espoir, vers celle qui se balance, les attend, les appelle
-dans un monde magique. Mais arrivées à mi-chemin, elles se sentent
-brusquement retenues: leur tige, source même de leur vie, est trop
-courte; elles n’atteindront jamais le séjour de lumière, le seul où se
-puisse accomplir l’union des étamines et du pistil.
-
-Est-il dans la nature inadvertance ou épreuve plus cruelle? Imaginez le
-drame de ce désir, l’inaccessible que l’on touche, la fatalité
-transparente, l’impossible sans obstacle visible!...
-
-Il serait insoluble comme notre propre drame sur cette terre; mais voici
-que s’y mêle un élément inattendu. Les mâles avaient-ils le
-pressentiment de leur déception? Toujours est-il qu’ils ont renfermé
-dans leur cœur une bulle d’air, comme on renferme dans son âme une
-pensée de délivrance désespérée. On dirait qu’ils hésitent un instant;
-puis, d’un effort magnifique,--le plus surnaturel que je sache dans les
-fastes des insectes et des fleurs,--pour s’élever jusqu’au bonheur, ils
-rompent délibérément le lien qui les attache à l’existence. Ils
-s’arrachent à leur pédoncule, et d’un incomparable élan, parmi des
-perles d’allégresse, leurs pétales viennent crever la surface des eaux.
-Blessés à mort mais radieux et libres, ils flottent un moment aux côtés
-de leurs insoucieuses fiancées; l’union s’accomplit, après quoi les
-sacrifiés s’en vont périr à la dérive, tandis que l’épouse déjà mère
-clôt sa corolle où vit leur dernier souffle, enroule sa spirale et
-redescend dans les profondeurs pour y mûrir le fruit du baiser héroïque.
-
-Faut-il ternir ce joli tableau, rigoureusement exact mais vu du côté de
-la lumière, en le regardant également du côté de l’ombre? Pourquoi pas?
-Il y a parfois du côté de l’ombre des vérités tout aussi intéressantes
-que du côté de la lumière. Cette délicieuse tragédie n’est parfaite que
-lorsqu’on considère l’intelligence, les aspirations de l’espèce. Mais si
-l’on observe les individus, on les verra souvent s’agiter maladroitement
-et à contre-sens dans ce plan idéal. Tantôt les fleurs mâles monteront à
-la surface quand il n’y a pas encore de fleurs pistillées dans le
-voisinage. Tantôt, lorsque l’eau basse leur permettrait de rejoindre
-aisément leurs compagnes, elles n’en rompront pas moins, machinalement
-et inutilement, leur tige. Nous constatons ici, une fois de plus, que
-tout le génie réside dans l’espèce, la vie ou la nature; et que
-l’individu est à peu près stupide. Chez l’homme seul il y a émulation
-réelle entre les deux intelligences, tendance de plus en plus précise,
-de plus en plus active à une sorte d’équilibre qui est le grand secret
-de notre avenir.
-
-
-IX
-
-Les plantes parasites nous offriraient également de singuliers et
-malicieux spectacles, telle cette étonnante Grande Cuscute qu’on appelle
-vulgairement Teigne ou Barbe de moine. Elle n’a pas de feuilles, et à
-peine sa tige a-t-elle atteint quelques centimètres de longueur,
-qu’elle abandonne volontairement ses racines, pour s’enrouler autour de
-la victime qu’elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suçoirs.
-Dès lors, elle vit exclusivement aux dépens de sa proie. Il est
-impossible de tromper sa perspicacité, elle refusera tout soutien qui ne
-lui plaît pas, et ira chercher, assez loin s’il le faut, la tige de
-Chanvre, de Houblon, de Luzerne ou de Lin qui convient à son tempérament
-et à ses goûts.
-
-Cette Grande Cuscute appelle naturellement notre attention sur les
-plantes grimpantes, qui ont des mœurs très remarquables et dont il
-faudrait dire un mot. Du reste, ceux d’entre nous qui ont quelque peu
-vécu à la campagne ont eu maintes fois l’occasion d’admirer l’instinct,
-la sorte de vision qui dirige les vrilles de la Vigne vierge ou du
-Volubilis, vers le manche d’un râteau ou d’une bêche posé contre un mur.
-Déplacez le râteau, et le lendemain la vrille se sera complètement
-retournée et l’aura retrouvé. Schopenhauer, dans son traité: _Ueber den
-Willen in der Natur_, au chapitre consacré à la physiologie des plantes,
-résume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d’observations et
-d’expériences qu’il serait trop long de rapporter ici. J’y renvoie donc
-le lecteur; il y trouvera l’indication de nombreuses sources et
-références. Ai-je besoin d’ajouter que depuis cinquante ou soixante ans,
-ces sources se sont étrangement multipliées et qu’au surplus, la matière
-est presque inépuisable?
-
-Entre tant d’inventions, de ruses, de précautions diverses, citons
-encore, à titre d’exemples, la prudence de l’Hyoséride rayonnante
-(_Hyoseris radiata_), petite plante à fleurs jaunes, assez semblable au
-Pissenlit, et qu’on trouve fréquemment sur les vieux murs de la Riviera.
-Afin d’assurer à la fois la dissémination et la stabilité de sa race,
-elle porte en même temps deux espèces de graines: les unes se détachent
-facilement et sont munies d’ailes pour se livrer au vent, tandis que les
-autres qui en sont dépourvues, demeurent prisonnières dans
-l’inflorescence et ne sont libérées que lorsque celle-ci se décompose.
-
-Le cas de la Lampourde épineuse (_Xanthium spinosum_) nous montre à quel
-point sont bien conçus et réussissent effectivement certains systèmes de
-dissémination. Cette Lampourde est une affreuse mauvaise herbe hérissée
-de pointes barbares. Il n’y a pas bien longtemps, elle était inconnue
-dans l’Europe occidentale, et personne, naturellement, n’avait songé à
-l’y acclimater. Elle doit ses conquêtes aux crochets qui garnissent les
-capsules de ses fruits et qui s’agriffent à la toison des animaux.
-Originaire de la Russie, elle nous est arrivée dans les ballots de laine
-importés du fond des steppes de la Moscovie, et l’on pourrait suivre sur
-la carte les étapes de cette grande migratrice qui s’annexa un nouveau
-monde.
-
-La Silène d’Italie (_Silene Italica_), petite fleur blanche et naïve
-qu’on trouve en abondance sous les oliviers, a fait travailler sa pensée
-dans une autre direction. Apparemment très craintive, très susceptible,
-pour éviter la visite d’insectes incommodes et indélicats, elle garnit
-ses tiges de poils glanduleux d’où suinte une liqueur visqueuse et où se
-prennent si bien les parasites que les paysans du Midi utilisent la
-plante comme attrape-mouches dans leurs maisons. Certaines espèces de
-Silènes ont d’ailleurs ingénieusement simplifié le système. Comme c’est
-surtout les fourmis qu’elles redoutent, elles ont trouvé qu’il
-suffisait, pour les empêcher de passer, de disposer sous le nœud de
-chaque tige un large anneau gluant. C’est exactement ce que font les
-jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d’arrêter
-l’ascension des chenilles, un anneau de goudron.
-
-Ceci nous mènerait à étudier les moyens de défense des plantes. M.
-Henri Coupin, dans un excellent livre de vulgarisation: _Les Plantes
-originales_, auquel je renvoie le lecteur qui désire de plus amples
-détails, examine quelques-unes de ces armes bizarres. Il y a d’abord la
-passionnante question des épines, au sujet desquelles un élève de la
-Sorbonne, M. Lothelier, a fait de très curieuses expériences, qui
-prouvent que l’ombre et l’humidité tendent à supprimer les parties
-piquantes des végétaux. Par contre, plus le lieu où elle croît est aride
-et brûlé de soleil, plus la plante se hérisse et multiplie ses dards,
-comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs
-déserts ou sur le sable calciné, il est nécessaire qu’elle redouble
-énergiquement sa défense contre un ennemi qui n’a plus le choix de sa
-proie. Il est en outre remarquable que, cultivées par l’homme, la
-plupart des plantes à épines abandonnent peu à peu leurs armes,
-remettant le soin de leur salut au protecteur surnaturel qui les adopte
-dans son clos[B].
-
-Certaines plantes, entre autres les Borraginées remplacent les épines
-par des poils très durs. D’autres, comme l’Ortie, y ajoutent le poison.
-D’autres, le Géranium, la Menthe, la Rue, etc., pour écarter les
-animaux, s’imprègnent d’odeurs fortes. Mais les plus étranges sont
-celles qui se défendent mécaniquement. Je ne citerai que la Prêle qui
-s’entoure d’une véritable armure de grains de Silex microscopiques. Du
-reste, presque toutes les Graminées, afin de décourager la gloutonnerie
-des limaces et des escargots, introduisent de la chaux dans leurs
-tissus.
-
-
-X
-
-Avant d’aborder l’étude des appareils compliqués que nécessite la
-fécondation croisée, parmi les milliers de cérémonies nuptiales en usage
-dans nos jardins, mentionnons les idées ingénieuses de quelques fleurs
-très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même
-corolle. On connaît suffisamment le type du système: les étamines[C] ou
-organes mâles, généralement frêles et nombreuses, sont rangées autour
-du pistil robuste et patient. «_Mariti et uxores uno eodemque thalamo
-gaudent_», dit délicieusement le grand Linné. Mais la disposition, la
-forme, les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur, comme si
-la nature avait une pensée qui ne peut encore se fixer, ou une
-imagination qui se fait son point d’honneur de ne jamais se répéter.
-Souvent le pollen, quand il est mûr, tombe tout naturellement du haut
-des étamines sur le pistil; mais, bien souvent aussi, pistil et étamines
-sont de même taille, ou celles-ci sont trop éloignées, ou le pistil est
-deux fois plus grand qu’elles. Ce sont alors des efforts infinis pour se
-joindre. Tantôt, comme dans l’Ortie, les étamines, au fond de la
-corolle, se tiennent accroupies sur leur tige. Au moment de la
-fécondation, celle-ci se détend telle qu’un ressort, et l’anthère ou sac
-à pollen qui la surmonte lance un nuage de poussière sur le stigmate.
-Tantôt, comme chez l’Épine-vinette, pour que l’hymen ne puisse
-s’accomplir que durant les belles heures d’un beau jour, les étamines,
-éloignées du pistil, sont maintenues contre les parois de la fleur par
-le poids de deux glandes humides; le soleil paraît, évapore le liquide,
-et les étamines délestées se précipitent sur le stigmate. Ailleurs c’est
-autre chose: ainsi chez les Primevères, les femelles sont tour à tour
-plus longues ou plus petites que les mâles. Dans le Lis, la Tulipe,
-etc., l’épouse, trop élancée, fait ce qu’elle peut pour recueillir et
-fixer le pollen. Mais le système le plus original et le plus fantaisiste
-est celui de la Rue (_Ruta graveolens_), une herbe médicinale assez
-malodorante, de la bande mal famée des emménagogues. Les étamines,
-tranquilles et dociles dans la corolle jaune, attendent, rangées en
-cercle autour du gros pistil trapu. A l’heure conjugale, obéissant à
-l’ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d’appel nominal, l’un
-des mâles s’approche et touche le stigmate, puis viennent le troisième,
-le cinquième, le septième, le neuvième mâle, jusqu’à ce que tout le rang
-impair ait donné. Ensuite, c’est dans le rang pair, le tour du deuxième,
-du quatrième, du sixième, etc. C’est bien l’amour au commandement. Cette
-fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n’en ai
-pas cru, d’abord, les botanistes et que j’ai tenu à vérifier plus d’une
-fois son sentiment des nombres avant d’oser le confirmer. J’ai constaté
-qu’elle se trompe assez rarement.
-
-Il serait abusif de multiplier ces exemples. Une simple promenade dans
-les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille
-observations aussi curieuses que celles que rapportent les botanistes.
-Mais, avant de clore ce chapitre, je tiens à signaler une dernière
-fleur; non qu’elle témoigne d’une imagination bien extraordinaire, mais
-pour la grâce délicieuse et facilement saisissable de son geste d’amour.
-C’est la Nigelle de Damas (_Nigella damascena_) dont les noms vulgaires
-sont charmants: Cheveux de Vénus, Diable dans le buisson, Belle aux
-cheveux dénoués, etc., efforts heureux et touchants de la poésie
-populaire pour décrire une petite plante qui lui plaît. On la trouve,
-cette plante, à l’état sauvage, dans le Midi, au bord des routes et sous
-les oliviers, et dans le Nord on la cultive assez souvent dans les
-jardins un peu démodés. La fleur est d’un bleu tendre, simple comme une
-fleurette de primitif, et les «Cheveux de Vénus, les cheveux dénoués»,
-sont les feuilles emmêlées, ténues et légères qui entourent la corolle
-d’un «buisson» de verdure vaporeuse. A la naissance de la fleur, les
-cinq pistils, extrêmement longs, se tiennent étroitement groupés au
-centre de la couronne d’azur, comme cinq reines vêtues de robes vertes,
-altières, inaccessibles. Autour d’elles se presse sans espoir la foule
-innombrable de leurs amants, les étamines, qui n’arrivent pas à la
-hauteur de leurs genoux. Alors, au sein de ce palais de turquoises et de
-saphirs, dans le bonheur des jours d’été, commence le drame sans paroles
-et sans dénouement que l’on puisse prévoir, de l’attente impuissante,
-inutile, immobile. Mais les heures s’écoulent, qui sont les années de la
-fleur; l’éclat de celle-ci se ternit, des pétales se détachent, et
-l’orgueil des grandes reines, sous le poids de la vie semble enfin
-s’infléchir. A un moment donné, comme si elles obéissaient au mot
-d’ordre secret et irrésistible de l’amour qui juge l’épreuve suffisante,
-d’un mouvement concerté et symétrique, comparable aux harmonieuses
-paraboles d’un quintuple jet d’eau qui retombe dans sa vasque, toutes
-ensemble se penchent à la renverse et viennent gracieusement cueillir,
-aux lèvres de leurs humbles amants, la poudre d’or du baiser nuptial.
-
-
-XI
-
-L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros
-livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur
-l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la
-prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer
-l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté
-de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement
-privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre
-d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au
-demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la
-fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandes merveilles.
-J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès,
-Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une
-étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment
-fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et
-inanimée.
-
-Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle
-avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous
-verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui
-reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse
-magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en
-paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien
-obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant
-dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il
-semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle
-d’amour, l’union mystérieuse des étamines et du pistil. Et beaucoup de
-fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros
-d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la
-fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et
-immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la
-fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent
-dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce?
-Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on.
-La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et
-les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent
-que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée
-du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent
-elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille
-péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type
-normal disparut.
-
-
-XII
-
-Nous verrons plus loin ce qu’éclairent ces explications. Pour le moment,
-sortons encore une fois dans le jardin ou dans la plaine, afin d’étudier
-de plus près deux ou trois inventions curieuses du génie de la fleur. Et
-déjà, sans nous éloigner de la maison, voici, hantée des abeilles, une
-touffe odorante qu’habite un mécanicien très habile. Il n’est personne,
-même parmi les moins rustiques, qui ne connaisse la bonne Sauge. C’est
-une _Labiée_ sans prétention; elle porte une fleur très modeste qui
-s’ouvre énergiquement, comme une gueule affamée, afin de happer au
-passage les rayons du soleil. On en trouve d’ailleurs un grand nombre de
-variétés, qui, détail curieux, n’ont pas toutes adopté ou poussé à la
-même perfection le système de fécondation que nous allons examiner.
-
-Mais je ne m’occupe ici que de la Sauge la plus commune, celle qui
-recouvre en ce moment, comme pour célébrer le passage du Printemps, de
-draperies violettes, tous les murs de mes terrasses d’oliviers. Je vous
-assure que les balcons des grands palais de marbre qui attendent les
-rois, n’eurent jamais décoration plus luxueuse, plus heureuse, plus
-odorante. On croit saisir les parfums mêmes des clartés du soleil
-lorsqu’il est le plus chaud, lorsque sonne midi...
-
-Pour en venir aux détails, le stigmate ou organe femelle est donc
-renfermé dans la lèvre supérieure, qui forme une sorte de capuchon, où
-se trouvent également les deux étamines ou organes mâles. Afin
-d’empêcher qu’elles ne fécondent le stigmate qui partage le même
-pavillon nuptial, ce stigmate est deux fois plus long qu’elles, de sorte
-qu’elles n’ont aucun espoir de l’atteindre. Du reste, pour éviter tout
-accident, la fleur s’est faite _proténandre_, c’est-à-dire que les
-étamines mûrissent avant le pistil, si bien que lorsque la femelle est
-apte à concevoir, les mâles ont déjà disparu. Il faut donc qu’une force
-extérieure intervienne pour accomplir l’union en transportant un pollen
-étranger sur le stigmate abandonné. Un certain nombre de fleurs, les
-_anémophiles_, s’en remettent au vent de ce soin. Mais la Sauge, et
-c’est le cas le plus général, est _entomophile_, c’est-à-dire qu’elle
-aime les insectes et ne compte que sur la collaboration de ceux-ci. Du
-reste, elle n’ignore point,--car elle sait bien des choses,--qu’elle vit
-dans un monde où il convient de ne s’attendre à aucune sympathie, à
-aucune aide charitable. Elle ne perdra donc pas sa peine à faire
-d’inutiles appels à la complaisance de l’abeille. L’abeille, comme tout
-ce qui lutte contre la mort sur notre terre, n’existe que pour soi et
-pour son espèce, et ne se soucie nullement de rendre service aux fleurs
-qui la nourrissent. Comment l’obliger d’accomplir malgré elle, ou du
-moins à son insu, son office matrimonial? Voici le merveilleux piège
-d’amour imaginé par la Sauge: tout au fond de sa tente de soie violette,
-elle distille quelques gouttes de nectar; c’est l’appât. Mais, barrant
-l’accès du liquide sucré, se dressent deux tiges parallèles, assez
-semblables aux arbres pivotants d’un pont-levis hollandais. Tout en haut
-de chaque tige se trouve une grosse ampoule, l’anthère, qui déborde de
-pollen; en bas, deux ampoules plus petites servent de contrepoids. Quand
-l’abeille pénètre dans la fleur, pour atteindre le nectar, elle doit
-pousser de la tête les petites ampoules. Les deux tiges, qui pivotent
-sur un axe, basculent aussitôt, et les anthères supérieures viennent
-toucher les flancs de l’insecte qu’ils couvrent de poussière fécondante.
-
-Aussitôt l’abeille sortie, les pivots formant ressorts ramènent le
-mécanisme à sa position primitive, et tout est prêt à fonctionner lors
-d’une nouvelle visite.
-
-Cependant, ce n’est là que la première moitié du drame: la suite se
-déroule dans un autre décor. En une fleur voisine, où les étamines
-viennent de se flétrir, entre en scène le pistil qui attend le pollen.
-Il sort lentement du capuchon, s’allonge, s’incline, se recourbe, se
-bifurque, de manière à barrer à son tour l’entrée du pavillon. Allant au
-nectar, la tête de l’abeille passe librement sous la fourche suspendue,
-mais celle-ci vient lui frôler le dos et les flancs, exactement aux
-points que touchèrent les étamines. Le stigmate bifide absorbe avidement
-la poussière argentée et l’imprégnation s’accomplit. Il est du reste
-facile, en introduisant dans la fleur un brin de paille ou le bout d’une
-allumette, de mettre en branle l’appareil et de se rendre compte de la
-combinaison et de la précision touchantes et merveilleuses de tous ses
-mouvements.
-
-Les variétés de la Sauge sont très nombreuses, on en compte environ cinq
-cents, et je vous fais grâce de la plupart de leurs noms scientifiques
-qui ne sont pas toujours élégants: _Salvia Pratensis_, _Officinalis_
-(celle de nos potagers), _Horminum_, _Horminoides_, _Glutinosa_,
-_Sclarea_, _Rœmeri_, _Azurea_, _Pitcheri_, _Splendens_ (la magnifique
-Sauge écarlate de nos corbeilles), etc. Il ne s’en trouve peut-être pas
-une seule qui n’ait modifié quelque détail du mécanisme que nous venons
-d’examiner. Les unes, et c’est, je crois, un perfectionnement
-discutable, ont doublé, parfois triplé la longueur du pistil, de telle
-façon qu’il sort non seulement du capuchon, mais vient amplement se
-recourber en panache devant l’entrée de la fleur. Elles évitent ainsi le
-danger, à la rigueur possible, de la fécondation du stigmate par les
-anthères logées dans le même capuchon, mais, par contre, il se peut
-faire, si la _proténandrie_ n’est pas rigoureuse, que l’abeille, au
-sortir de la fleur, dépose sur ce stigmate le pollen des anthères avec
-lesquelles il cohabite. D’autres, dans le mouvement de bascule, font
-diverger davantage les anthères, qui, de cette manière, frappent avec
-plus de précision les flancs de l’animal. D’autres enfin n’ont pas
-réussi à agencer, à ajuster toutes les parties de la mécanique. Je
-trouve, par exemple, non loin de mes Sauges violettes, près du puits,
-sous une touffe de Lauriers-roses, une famille à fleurs blanches
-teintées de lilas pâle. On n’y découvre ni projet ni trace de bascule.
-Les étamines et le stigmate encombrent pêle-mêle le milieu de la
-corolle. Tout y semble livré au hasard et désorganisé. Je ne doute pas
-qu’il ne soit possible, à qui réunirait les très nombreuses variétés de
-cette Labiée, de reconstituer toute l’histoire, de suivre toutes les
-étapes de l’invention, depuis le désordre primitif de la Sauge blanche
-que j’ai sous les yeux, jusqu’aux derniers perfectionnements de la Sauge
-officinale. Qu’est-ce à dire? Le système est-il encore à l’étude dans la
-tribu aromatique? En est-on toujours à la période de la mise au point et
-des essais, comme pour la vis d’Archimède dans la famille du Sainfoin?
-N’y a-t-on pas encore unanimement reconnu l’excellence de la bascule
-automatique? Tout ne serait donc pas immuable et préétabli, on
-discuterait, on expérimenterait donc dans ce monde que nous croyons
-fatalement, organiquement routinier[D]?
-
-
-XIII
-
-Quoi qu’il en soit, la fleur de la plupart des Sauges offre donc une
-élégante solution du grand problème de la fécondation croisée. Mais de
-même que, parmi les hommes, une invention nouvelle est aussitôt reprise,
-simplifiée, améliorée par une foule de petits chercheurs infatigables,
-dans le monde des fleurs qu’on pourrait appeler «mécaniques», le brevet
-de la Sauge a été tourné et, en maints détails, étrangement
-perfectionné. Une assez vulgaire Scrofularinée, la Pédiculaire des bois
-(_Pedicularis sylvatica_), que vous avez sûrement rencontrée dans les
-parties ombragées des boqueteaux et des bruyères, y a apporté des
-modifications extrêmement ingénieuses. La forme de la corolle est à peu
-près pareille à celle de la Sauge; le stigmate et les deux anthères sont
-tous trois logés dans le capuchon supérieur. Seule la petite boule
-humide du stigmate dépasse le capuchon, tandis que les anthères y
-demeurent strictement prisonnières. Dans ce tabernacle soyeux, les
-organes des deux sexes sont donc très à l’étroit, et même en contact
-immédiat; néanmoins, grâce à un dispositif tout différent de celui de la
-Sauge, l’auto-fécondation est absolument impossible. En effet, les
-anthères forment deux ampoules pleines de poudre; ces ampoules qui n’ont
-chacune qu’une ouverture sont juxtaposées de manière que ces ouvertures
-coïncidant, s’obturent réciproquement. Elles sont maintenues de force à
-l’intérieur du capuchon, sur leurs tiges repliées qui forment ressort,
-par deux sortes de dents. L’abeille ou le bourdon qui pénètre dans la
-fleur pour y puiser le nectar, écarte nécessairement ces dents; aussitôt
-libérées, les ampoules surgissent, se projettent au dehors et s’abattent
-sur le dos de l’insecte.
-
-Mais là ne s’arrêtent pas le génie et la prévoyance de la fleur. Comme
-le fait observer H. Müller, qui le premier étudia complètement le
-prodigieux mécanisme de la Pédiculaire, «si les étamines frappaient
-l’insecte en conservant leur disposition relative, pas un grain de
-pollen n’en sortirait, puisque leurs orifices se bouchent
-réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu’ingénieux vient à bout
-de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au lieu d’être
-symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au point qu’un
-côté est plus haut que l’autre de quelques millimètres. Le bourdon posé
-dessus ne peut avoir lui-même qu’une position inclinée. Il en résulte
-que sa tête ne heurte que l’une après l’autre les saillies de la
-corolle. C’est donc successivement aussi que se produit le déclenchement
-des étamines, et l’une, puis l’autre, viennent frapper l’insecte, leur
-orifice libre, et l’asperger de poussière fécondante.
-
-«Quand le bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde
-inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu’il rencontre tout
-d’abord en poussant sa tête à l’entrée de la corolle, c’est le stigmate
-qui le frôle, juste à l’endroit où il va, l’instant d’après, être
-atteint par le choc des étamines, l’endroit précisément où l’ont déjà
-touché les étamines de la fleur qu’il vient de quitter.»
-
-
-XIV
-
-On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples, chaque fleur a son
-idée, son système, son expérience acquise qu’elle met à profit. A
-examiner de près leurs petites inventions, leurs procédés divers, on se
-rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils, où le génie
-mécanique de l’homme révèle toutes ses ressources. Mais notre génie
-mécanique date d’hier; tandis que la mécanique florale fonctionne depuis
-des milliers d’années. Lorsque la fleur fit son apparition sur notre
-terre, il n’y avait autour d’elle aucun modèle qu’elle pût imiter; il a
-fallu qu’elle tirât tout de son propre fond. A l’époque où nous en
-étions encore à la massue, à l’arc, au fléau d’armes, aux jours
-relativement récents où nous imaginâmes le rouet, la poulie, le palan,
-le bélier, au temps,--c’était pour ainsi dire l’année dernière,--où nos
-chefs-d’œuvre étaient la catapulte, l’horloge et le métier à tisser, la
-Sauge avait façonné les arbres pivotants et les contrepoids de sa
-bascule de précision, et la Pédiculaire ses ampoules obturées comme pour
-une expérience scientifique, les déclenchements successifs de ses
-ressorts et la combinaison de ses plans inclinés. Qui donc, il y a moins
-de cent ans, se doutait des propriétés de l’hélice que l’Érable et le
-Tilleul utilisent depuis la naissance des arbres. Quand
-parviendrons-nous à construire un parachute ou un aviateur aussi rigide,
-aussi léger, aussi subtil et aussi sûr que celui du Pissenlit? Quand
-trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la
-soie des pétales, un ressort aussi puissant que celui qui projette dans
-l’espace le pollen doré du Genêt d’Espagne? Et la Momordique ou Pistolet
-de Dames dont je citais le nom au commencement de cette petite étude,
-qui nous dira le mystère de sa force miraculeuse? Connaissez-vous la
-Momordique? C’est une humble Cucurbitacée, assez commune le long du
-littoral méditerranéen. Son fruit charnu qui ressemble à un petit
-concombre est doué d’une vitalité, d’une énergie inexplicables. Si peu
-qu’on le touche, au moment de sa maturité, il se détache subitement de
-son pédoncule par une contraction convulsive, et lance à travers
-l’ouverture produite par l’arrachement, mêlé à de nombreuses graines, un
-jet mucilagineux, d’une si prodigieuse puissance qu’il emporte la
-semence à quatre ou cinq mètres de la plante natale. Le geste est aussi
-extraordinaire que si nous parvenions, proportion gardée, à nous vider
-d’un seul mouvement spasmodique et à envoyer tous nos organes, nos
-viscères et notre sang à un demi-kilomètre de notre peau ou de notre
-squelette. Du reste, un grand nombre de graines usent en balistique de
-procédés et utilisent des sources d’énergie qui nous sont plus ou moins
-inconnues. Rappelez-vous, par exemple, les crépitements du Colza et du
-Genêt; mais l’un des grands maîtres de l’artillerie végétale c’est
-l’Épurge. L’Épurge est une Euphorbiacée de nos climats, une grande
-«mauvaise herbe» assez ornementale, qui dépasse souvent la taille de
-l’homme. En ce moment, j’ai sur ma table, trempant dans un verre d’eau,
-une branche d’Épurge. Elle porte des baies trilobées et verdâtres qui
-renferment les graines. De temps en temps, une de ces baies éclate avec
-fracas, et les graines douées d’une vitesse initiale prodigieuse
-frappent de tous côtés les meubles et les murs. Si l’une d’elles vous
-atteint au visage, vous croirez être piqué par un insecte, tant est
-extraordinaire la force de pénétration de ces minuscules semences
-grosses comme des têtes d’épingle. Examinez la baie, cherchez les
-ressorts qui l’animent, vous ne trouverez pas le secret de cette force;
-elle est aussi invisible que celle de nos nerfs. Le Genêt d’Espagne
-(_Spartium Junceum_) a non seulement des cosses, mais des fleurs à
-ressort. Peut-être avez-vous remarqué l’admirable plante. C’est le plus
-superbe représentant de cette puissante famille des Genêts, âpre à la
-vie, pauvre, sobre, robuste, que ne rebute aucune terre, aucune épreuve.
-Il forme le long des sentiers et dans les montagnes du Midi, d’énormes
-boules touffues, parfois hautes de trois mètres, qui de mai à juin, se
-couvrent d’une magnifique floraison d’or pur, dont les parfums mêlés à
-ceux de son habituel voisin, le Chèvrefeuille, étalent sous la fureur
-d’un soleil calcaire, des délices qu’on ne peut définir qu’en évoquant
-des rosées célestes, des sources élyséennes, des fraîcheurs et des
-transparences d’étoiles au creux de grottes bleues...
-
-La fleur de ce Genêt, comme celle de toutes les Légumineuses
-papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses
-pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement
-les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui
-l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés
-captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose,
-l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au
-loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage
-de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par
-surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner.
-
-
-XV
-
-Ceux qui voudraient étudier à fond tous ces problèmes, je les renvoie
-aux ouvrages de Christian-Konrad Sprengel, qui le premier, et dès 1793,
-dans son curieux travail: _Das entdeckte Geheimniss der Natur_, analysa
-les fonctions des différents organes chez les Orchidées; puis aux livres
-de Charles Darwin, du docteur H. Müller de Lippstadt, de Hildebrandt, de
-l’Italien Delpino, de Hooker, de Robert Brown et de bien d’autres.
-
-C’est parmi les Orchidées que nous trouverons les manifestations les
-plus parfaites et les plus harmonieuses de l’intelligence végétale. En
-ces fleurs tourmentées et bizarres, le génie de la plante atteint ses
-points extrêmes et vient percer d’une flamme insolite la paroi qui
-sépare les règnes. Du reste, il ne faut pas que ce nom d’Orchidées nous
-égare et nous fasse croire qu’il ne s’agit ici que de fleurs rares et
-précieuses, de ces reines de serres qui semblent réclamer les soins de
-l’orfèvre plutôt que ceux du jardinier. Notre flore indigène et sauvage,
-qui comprend toutes nos modestes «Mauvaises herbes», compte plus de
-vingt-cinq espèces d’Orchidées, parmi lesquelles, justement, se
-rencontrent les plus ingénieuses et les plus compliquées. C’est elles
-que Charles Darwin a étudiées dans son livre: _De la Fécondation des
-Orchidées par les insectes_, qui est l’histoire merveilleuse des plus
-héroïques efforts de l’âme de la fleur. Il ne saurait être question de
-résumer ici, en quelques lignes, cette abondante et féerique biographie.
-Néanmoins, puisque nous nous occupons de l’intelligence des fleurs, il
-est nécessaire de donner une idée suffisante des procédés et des
-habitudes mentales de celle qui l’emporte sur toutes dans l’art
-d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire,
-dans la forme et le temps prescrits.
-
-
-XVI
-
-Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme
-extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai néanmoins d’en
-donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins
-approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes
-techniques, tels que _rétinacle_, _labellum_, _rostellum_, _pollinies_,
-etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu
-familières avec la Botanique.
-
-Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées,
-l’_Orchis maculata_, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus
-grande et par conséquent d’observation plus facile, l’_Orchis
-latifolia_, l’_Orchis à larges feuilles_, vulgairement appelée
-_Pentecôte_. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante
-centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les
-prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui
-s’épanouissent en mai et en juin.
-
-La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule
-fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure très
-allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de
-pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit
-en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au
-dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou
-de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des
-fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou
-moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la
-venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est
-devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la
-luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés,
-au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe
-extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus
-exactement de demi-vasque qu’on appelle le _rostellum_. Cette
-demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux
-minuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur
-extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement
-ficelé.
-
-Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la
-fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et,
-attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le
-cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et
-sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt
-celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne
-convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux.
-Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y
-attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte
-quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles
-soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc
-l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à
-Champagne. Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une
-fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient
-simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont
-les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se
-mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie,
-l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement
-calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se
-rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en
-moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont
-portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes
-visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un
-petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente
-secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière
-qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un
-nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois, mais dans l’espace.
-Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont
-maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que,
-quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper
-les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.
-
-Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de
-sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est
-enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi
-énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les
-masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y
-demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne
-faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule
-aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que
-possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est
-chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une
-extrêmement agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air,
-pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très
-diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante
-pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui
-enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent,
-mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera
-d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre
-fécondante.
-
-Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler
-l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de
-la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer
-les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin
-de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que
-l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la
-divergence très curieusement combinée des tiges polliniques sur la tête
-de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à
-toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier
-semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce,
-sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens
-étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme
-en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête
-notre regard.
-
-
-XVII
-
-Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un
-superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (_Loroglossum hircinum_),
-variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle
-extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est
-assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la
-plus fantastique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des
-Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante
-plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la
-Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs
-hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet
-pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de
-moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure,
-s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de
-ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois
-de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires
-maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars
-ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de
-bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre.
-Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle
-est assez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se
-prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes,
-aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire
-dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire,
-la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les
-péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ou
-_rostellum_ s’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le
-Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt
-ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui
-renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand
-on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux
-cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or.
-Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec
-l’_Orchis latifolia_, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle
-et précise des deux cornes. Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il
-suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour
-constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus
-grande que celle de l’_Orchis maculata_ ou _latifolia_, et le cornet à
-nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses
-polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du
-stigmate qu’il s’agit d’imprégner.
-
-Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une
-fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la
-fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur
-offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt
-à fonctionner.
-
-
-XVIII
-
-Voilà le fond du système de fécondation adoptée par l’Orchidée de nos
-contrées. Mais chaque espèce, chaque famille en modifie, en
-perfectionne les détails selon son expérience, sa psychologie et ses
-convenances particulières. L’_Orchis_ ou _Anacamptis pyramidalis_, par
-exemple, une des plus intelligentes, a ajouté à sa lèvre inférieure ou
-_labellum_, deux petites crêtes qui guident la trompe de l’insecte vers
-le nectaire et la forcent d’accomplir exactement tout ce qu’on attend
-d’elle. Darwin compare très justement cet ingénieux accessoire à
-l’instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou
-d’une aiguille. Autre amélioration intéressante: les deux petites boules
-qui portent les tiges à pollen et trempent dans la demi-vasque sont
-remplacées par un seul disque visqueux, en forme de selle. Si l’on
-introduit dans la fleur, en suivant le chemin que doit suivre la trompe
-de l’insecte, une pointe d’aiguille ou une soie de porc, on constate
-très nettement les avantages de ce dispositif plus simple et plus
-pratique. Dès que la soie a effleuré la demi-vasque, celle-ci se rompt
-suivant une ligne symétrique, découvrant le disque en forme de selle qui
-s’attache instantanément à la soie. Retirez vivement cette soie, et vous
-aurez tout juste le temps de surprendre le joli mouvement de la selle
-qui, assise sur la soie ou l’aiguille, replie ses deux ailes inférieures
-de façon à enlacer étroitement l’objet qui la soutient. Ce mouvement a
-pour but d’affermir l’adhérence de la selle, et surtout d’assurer avec
-plus de précision que chez l’_Orchidée à larges feuilles_, la divergence
-indispensable des tiges à pollen. Aussitôt que la selle a embrassé la
-soie, et que les tiges à pollen qui y sont implantées, entraînées par sa
-contraction, divergent forcément, commence le second mouvement des tiges
-qui s’inclinent vers le bout de la soie, de la même manière que dans
-l’Orchidée que nous avons précédemment étudiée. Ces deux mouvements
-combinés s’effectuent en trente ou trente-quatre secondes.
-
-
-XIX
-
-N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des
-retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous
-avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les
-perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la
-carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment
-que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous
-viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes
-obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles
-connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes
-lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre
-persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et
-diverse, presque le même espoir et le même idéal. Elles luttent comme
-nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur
-imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et
-minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés,
-elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point
-définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de
-grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille
-américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement
-bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute
-trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun
-d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres
-termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une
-vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas
-privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de
-l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une sorte de
-loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi
-bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les
-Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement
-dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce
-n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans
-une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre
-l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie
-cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément
-effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la
-loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un
-gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets.
-Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant
-les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment
-projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque
-est toujours lancé en avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère.
-Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la
-corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce
-que voulait l’Orchidée américaine.
-
-
-XX
-
-Signalerai-je aussi les simplifications curieuses et pratiques
-qu’apporte au système général une autre famille d’Orchidées exotiques,
-les Cypripédiées? Rappelons-nous toujours les circonvolutions des
-inventions humaines; nous en avons ici une contre-épreuve amusante. A
-l’atelier, un ajusteur, au laboratoire, un préparateur, un élève, dit un
-jour au patron: «Si nous essayions de faire tout le contraire?--Si nous
-renversions le mouvement?--Si nous intervertissions le mélange des
-liquides?»--On tente l’expérience; et de l’inattendu sort tout à coup
-de l’inconnu. On croirait volontiers que les Cypripédiées ont tenu entre
-elles des propos analogues. Nous connaissons tous le _Cypripedium_ ou
-Sabot de Vénus; c’est, avec son énorme menton en galoche, son air
-hargneux et venimeux, la fleur la plus caractéristique de nos serres,
-celle qui nous semble l’Orchidée-type, pour ainsi dire. Le _Cypripedium_
-a bravement supprimé tout l’appareil compliqué et délicat des paquets de
-pollen à ressort, des tiges divergentes, des disques visqueux, des
-gommes savantes, etc. Son menton en sabot et une anthère stérile en
-forme de bouclier barrent l’entrée de manière à forcer l’insecte de
-passer sa trompe sur deux petits tas de pollen. Mais là n’est pas le
-point important; ce qui est tout à fait inattendu et anormal, c’est
-qu’au rebours de ce que nous avons constaté chez toutes les autres
-espèces, ce n’est plus le stigmate, l’organe femelle qui est visqueux;
-mais le pollen lui-même, dont les grains, au lieu d’être pulvérulents,
-sont revêtus d’un enduit si gluant qu’on peut l’étirer et l’allonger en
-fils. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette disposition
-nouvelle?--Il est à craindre que le pollen transporté par l’insecte ne
-s’attache à tout autre objet que le stigmate; par contre, le stigmate
-est dispensé de sécréter le fluide destiné à stériliser tout pollen
-étranger. En tout cas, ce problème demanderait une étude particulière.
-Il y a ainsi des brevets dont on ne saisit pas immédiatement l’utilité.
-
-
-XXI
-
-Pour en finir avec cette étrange tribu des Orchidées, il nous reste à
-dire quelques mots d’un organe auxiliaire qui met en branle toute la
-mécanique: le nectaire. Il a d’ailleurs été, de la part du génie de
-l’espèce, l’objet de recherches, de tentatives, d’expériences aussi
-intelligentes, aussi variées que celles qui modifient sans cesse
-l’économie des organes essentiels.
-
-Le nectaire, nous l’avons vu, est en principe, une sorte de long éperon,
-de long cornet pointu qui s’ouvre tout au fond de la fleur, à côté du
-pédoncule, et fait plus ou moins contrepoids à la corolle. Il contient
-un liquide sucré, le nectar, dont se nourrissent les papillons, les
-coléoptères et d’autres insectes, et que l’abeille transforme en miel.
-
-Il est donc chargé d’attirer les hôtes indispensables. Il s’est conformé
-à leur taille, à leurs habitudes, à leurs goûts: il est toujours disposé
-de telle sorte qu’ils ne puissent y introduire et en retirer leur trompe
-qu’après avoir scrupuleusement et successivement accompli tous les rites
-prescrits par les lois organiques de la fleur.
-
-Nous connaissons déjà suffisamment le caractère et l’imagination
-fantasques des Orchidées, pour prévoir qu’ici, comme ailleurs, et même
-plus qu’ailleurs, car l’organe plus souple s’y prêtait davantage, leur
-esprit inventif, pratique, observateur et tâtillon, se donne libre
-cours. L’une d’elles par exemple, le _Sarcanthus teretifolius_, ne
-parvenant probablement pas à élaborer, pour coller le paquet de pollen
-sur la tête de l’insecte, un liquide visqueux qui durcît assez vite, a
-tourné la difficulté, en s’appliquant à retarder autant que possible la
-trompe du visiteur dans les étroits passages qui mènent au nectar. Le
-labyrinthe qu’elle a tracé est tellement compliqué, que Bauer, l’habile
-dessinateur de Darwin, dut s’avouer vaincu et renonça à le reproduire.
-
-Il en est qui, partant de l’excellent principe, que toute simplification
-est perfectionnement, ont bravement supprimé le cornet à nectar. Elles
-l’ont remplacé par certaines excroissances charnues, bizarres et
-évidemment succulentes, que rongent les insectes. Est-il besoin
-d’ajouter que ces excroissances sont toujours disposées de telle sorte
-que l’hôte qui s’en régale doit nécessairement mettre en branle toute
-la mécanique à pollen?
-
-
-XXII
-
-Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons
-ces contes de fées par l’étude des appâts du _Coryanthes macrantha_. En
-vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons
-affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure ou
-_labellum_ forme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une
-eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent
-continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un
-côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà
-fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai
-presque diabolique de la combinaison. Le liquide que sécrètent les
-cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar,
-et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien
-plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur.
-Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les
-excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place
-dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une
-sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse
-abeille visiteuse,--la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus
-lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à
-pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,--la grosse abeille se
-met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas
-terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet
-plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui
-est requis. Mais la sage Orchidée a observé la vie qui s’agite autour
-d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide
-et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il
-suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui
-s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la
-tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre
-sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées
-brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles
-finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas
-perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement
-ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient
-plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur
-astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule
-ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du
-réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à
-l’insecte dont le dos touche d’abord la surface gluante du stigmate,
-puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long
-de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre
-dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la
-bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met
-forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé.
-
-Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes.
-On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou
-moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et
-scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité
-et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter
-l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus
-surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger,
-immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a
-en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce.
-
-Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui
-n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de
-juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante.
-Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de
-la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques
-de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut
-de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait
-de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces
-aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les
-oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes?
-
-
-XXIII
-
-A ces preuves d’intelligence, la vanité un peu puérile de l’homme oppose
-l’objection traditionnelle: oui, elles créent des merveilles, mais ces
-merveilles demeurent éternellement les mêmes. Chaque espèce, chaque
-variété a son système, et, de générations en générations, n’y apporte
-nulle amélioration sensible. Il est certain que depuis que nous les
-observons, c’est-à-dire depuis une cinquantaine d’années, nous n’avons
-pas vu le _Coryanthes macrantha_ ou les _Catasétidées_ perfectionner
-leur piège; c’est tout ce que nous pouvons affirmer, et c’est vraiment
-insuffisant. Avons-nous seulement tenté les expériences les plus
-élémentaires, et savons-nous ce que feraient au bout d’un siècle les
-générations successives de notre étonnante Orchidée baigneuse placées
-dans un milieu différent, parmi des insectes insolites? Du reste, les
-noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous
-tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous
-croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants
-d’une même fleur qui continue de modifier lentement ses organes selon
-de lentes circonstances.
-
-Les fleurs précédèrent les insectes sur notre terre; elles durent donc,
-quand ceux-ci apparurent, adapter aux mœurs de ces collaborateurs
-imprévus toute une machinerie nouvelle. Ce fait seul, géologiquement
-incontestable, parmi tout ce que nous ignorons, suffit à établir
-l’évolution, et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas, en dernière
-analyse, adaptation, modification, progrès intelligent?
-
-Du reste, pour ne pas recourir à cet événement préhistorique, il serait
-facile de grouper un grand nombre de faits qui démontreraient que la
-faculté d’adaptation et de progrès intelligents n’est pas exclusivement
-réservée à l’espèce humaine. Sans revenir sur les chapitres détaillés
-que j’ai consacrés à ce sujet dans _La Vie des Abeilles_, je rappellerai
-simplement deux ou trois détails topiques qui s’y trouvent cités. Les
-abeilles, par exemple, ont inventé la ruche. A l’état sauvage et
-primitif et dans leur pays d’origine, elles travaillent à l’air libre.
-C’est l’incertitude, l’inclémence de nos saisons septentrionales qui
-leur donna l’idée de chercher un abri dans le creux des rochers ou des
-arbres. Cette idée de génie rendit au butinage et aux soins du «couvain»
-les milliers d’ouvrières autrefois immobilisées autour des rayons afin
-d’y maintenir la chaleur nécessaire. Il n’est pas rare, surtout dans le
-Midi, que durant les étés exceptionnellement doux, elles retournent à
-ces mœurs tropicales de leurs ancêtres[E].
-
-Autre fait: transportée en Australie ou en Californie, notre abeille
-noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième
-année, ayant constaté que l’été est perpétuel, que les fleurs ne font
-jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel
-et le pollen indispensables à la consommation quotidienne, et son
-observation récente et raisonnée l’emportant sur l’expérience
-héréditaire, elle ne fait plus de provisions. Dans le même ordre
-d’idées, Büchner mentionne un trait qui prouve également l’adaptation
-aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale,
-mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries
-où pendant toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles
-cessent complètement de visiter les fleurs.
-
-Rappelons enfin l’amusant démenti qu’elles donnèrent à deux savants
-entomologistes anglais: Kirby et Spence. «Montrez-nous, disaient-ils, un
-seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l’idée de
-substituer l’argile ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous
-conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.»
-
-A peine avaient-ils exprimé ce désir assez arbitraire, qu’un autre
-naturaliste, André Knight, ayant enduit d’une espèce de ciment fait de
-cire et de térébenthine l’écorce de certains arbres, observa que ses
-abeilles renonçaient entièrement à récolter la propolis et n’usaient
-plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu’elles trouvaient
-toute préparée et en abondance aux environs de leur logis. Au surplus,
-dans la pratique apicole, quand il y a disette de pollen, il suffit de
-mettre à leur disposition quelques pincées de farine, pour qu’elles
-comprennent immédiatement que celle-ci peut leur rendre les mêmes
-services et être employée aux mêmes usages que la poussière des
-anthères, bien que la saveur, l’odeur et la couleur soient absolument
-différentes.
-
-Ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles, pourrait, je pense,
-_mutatis mutandis_, se vérifier dans le royaume des fleurs. Il suffirait
-probablement que l’admirable effort évolutif des nombreuses variétés de
-la Sauge, par exemple, fût soumis à quelques expériences et étudié plus
-méthodiquement que n’est capable de le faire le profane que je suis. En
-attendant, parmi bien d’autres indices qu’il serait facile de réunir,
-une curieuse étude de Babinet sur les céréales nous apprend que
-certaines plantes, transportées loin de leur climat habituel, observent
-les circonstances nouvelles et en tirent parti, exactement comme font
-les abeilles. Ainsi, dans les régions les plus chaudes de l’Asie, de
-l’Afrique et de l’Amérique, où l’hiver ne le tue pas annuellement,
-notre blé redevient ce qu’il devait être à l’origine; une plante vivace
-comme le gazon. Il y demeure toujours vert, s’y multiplie par la racine
-et n’y porte plus d’épis ni de graines. Quand, de sa patrie tropicale et
-primitive, il est venu s’acclimater dans nos contrées glacées, il lui a
-donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de
-multiplication. Comme le dit excellemment Babinet, «l’organisme de la
-plante, par un inconcevable miracle, a semblé pressentir la nécessité de
-passer par l’état de graine, pour ne pas périr complètement pendant la
-saison rigoureuse».
-
-
-XXIV
-
-En tous cas, pour détruire l’objection dont nous parlions plus haut et
-qui nous a fait faire ce long détour, il suffirait que l’acte de progrès
-intelligent fût constaté, ne serait-ce qu’une seule fois hors de
-l’humanité. Mais à part le plaisir qu’on éprouve à réfuter un argument
-trop vaniteux et périmé, que cette question de l’intelligence
-personnelle des fleurs, des insectes ou des oiseaux a donc, au fond, peu
-d’importance! Que l’on dise, à propos de l’Orchidée comme de l’abeille,
-que c’est la Nature et non point la plante ou la mouche qui calcule,
-combine, orne, invente et raisonne, quel intérêt cette distinction
-peut-elle avoir pour nous? Une question bien plus haute et plus digne de
-notre attention passionnée domine ces détails. Il s’agit de saisir le
-caractère, la qualité, les habitudes et peut-être le but de
-l’intelligence générale d’où émanent tous les actes intelligents qui
-s’accomplissent sur cette terre. C’est à ce point de vue que l’étude des
-êtres,--les fourmis et les abeilles entre autres,--où se manifestent le
-plus nettement, hors de la forme humaine, les procédés et l’idéal de ce
-génie, est une des plus curieuses que l’on puisse entreprendre. Il
-semble, après tout ce que nous venons de constater, que ces tendances,
-ces méthodes intellectuelles soient au moins aussi complexes, aussi
-avancées, aussi saisissantes chez les Orchidées que chez les
-Hyménoptères sociaux. Ajoutons qu’un grand nombre de mobiles, qu’une
-partie de la logique de ces insectes agités et d’observation difficile,
-nous échappent encore, au lieu que nous saisissons sans peine tous les
-motifs silencieux, tous les raisonnements stables et sages de la
-paisible fleur.
-
-
-XXV
-
-Or qu’observons-nous, en surprenant à l’œuvre la Nature, l’Intelligence
-générale, ou le Génie universel (le nom n’importe guère) dans le monde
-des fleurs? Bien des choses, et, pour n’en parler qu’en passant, car le
-sujet prêterait à une longue étude, nous constatons tout d’abord que son
-idée de beauté, d’allégresse, que ses moyens de séduction, ses goûts
-esthétiques, sont très proches des nôtres. Mais sans doute serait-il
-plus exact d’affirmer que les nôtres sont conformes aux siens. Il est en
-effet bien incertain que nous ayons inventé une beauté qui nous soit
-propre. Tous nos motifs architecturaux, musicaux, toutes nos harmonies
-de couleur et de lumière, etc., sont directement empruntés à la Nature.
-Sans évoquer la mer, la montagne, les ciels, la nuit, les crépuscules,
-que ne pourrait-on dire, par exemple, sur la beauté des arbres? Je parle
-non seulement de l’arbre considéré dans la forêt, qui est une des
-puissances de la terre, peut-être la principale source de nos instincts,
-de notre sentiment de l’univers, mais de l’arbre en soi, de l’arbre
-solitaire, dont la verte vieillesse est chargée d’un millier de saisons.
-Parmi ces impressions qui, sans que nous le sachions, forment le creux
-limpide et peut-être le tréfonds de bonheur et de calme de toute notre
-existence, qui de nous ne garde la mémoire de quelques beaux arbres?
-Quand on a dépassé le milieu de la vie, quand on arrive au bout de la
-période émerveillée, qu’on a épuisé à peu près tous les spectacles que
-peuvent offrir l’art, le génie et le luxe des siècles et des hommes,
-après avoir éprouvé et comparé bien des choses, on en revient à de très
-simples souvenirs. Ils dressent à l’horizon purifié, deux ou trois
-images innocentes, invariables et fraîches, qu’on voudrait emporter dans
-le dernier sommeil, s’il est vrai qu’une image puisse passer le seuil
-qui sépare nos deux mondes. Pour moi, je n’imagine pas de paradis, ni de
-vie d’outre-tombe si splendide qu’elle devienne, où ne serait point à sa
-place tel magnifique Hêtre de la Sainte-Baume, tel Cyprès ou tel
-Pin-parasol de Florence ou d’un humble ermitage voisin de ma maison, qui
-donnent au passant le modèle de tous les grands mouvements de résistance
-nécessaire, de courage paisible, d’élan, de gravité, de victoire
-silencieuse et de persévérance.
-
-
-XXVI
-
-Mais je m’éloigne trop; j’entendais simplement remarquer, à propos de la
-fleur, que la Nature, lorsqu’elle veut être belle, plaire, réjouir et se
-montrer heureuse, fait à peu près ce que nous ferions si nous disposions
-de ses trésors. Je sais qu’en parlant ainsi, je parle un peu comme cet
-évêque qui admirait que la Providence fît toujours passer les grands
-fleuves à proximité des grandes villes; mais il est difficile
-d’envisager ces choses d’un autre point de vue que l’humain. Or donc, de
-ce point de vue, considérons que nous connaîtrions bien peu de signes,
-bien peu d’expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur.
-Pour bien juger de sa puissance d’allégresse et de beauté, il faut
-habiter un pays où elle règne sans partage, comme le coin de Provence,
-entre la Siagne et le Loup, où j’écris ces lignes. Ici, vraiment elle
-est l’unique souveraine des vallées et des collines. Les paysans y ont
-perdu l’habitude de cultiver le blé, comme s’ils n’avaient plus qu’à
-pourvoir aux besoins d’une humanité plus subtile qui se nourrirait
-d’odeurs suaves et d’ambroisie. Les champs ne forment qu’un bouquet qui
-se renouvelle sans cesse, et les parfums qui se succèdent semblent
-danser la ronde tout autour de l’année azurée. Les Anémones, les
-Giroflées, les Mimosas, les Violettes, les Œillets, les Narcisses, les
-Jacinthes, les Jonquilles, les Résédas, les Jasmins, les Tubéreuses
-envahissent les jours et les nuits, les mois d’hiver, d’été, de
-printemps et d’automne. Mais l’heure magnifique appartient aux Roses de
-Mai. Alors, à perte de vue, du penchant des coteaux aux creux des
-plaines, entre des digues de vignes et d’oliviers, elles coulent de
-toutes parts comme un fleuve de pétales d’où émergent les maisons et les
-arbres, un fleuve de la couleur que nous donnons à la jeunesse, à la
-santé et à la joie. L’arome à la fois chaud et frais, mais surtout
-spacieux qui entr’ouvre le ciel, émane, croirait-on, directement des
-sources de la béatitude. Les routes, les sentiers sont taillés dans la
-pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que,
-pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du
-bonheur.
-
-
-XXVII
-
-Toujours de notre point de vue humain, et pour persévérer dans
-l’illusion nécessaire, à la première remarque ajoutons-en une autre un
-peu plus étendue, un peu moins hasardeuse, et peut-être lourde de
-conséquences: à savoir que le Génie de la Terre, qui est probablement
-celui du monde entier, agit, dans la lutte vitale, exactement comme
-agirait un homme. Il use des mêmes méthodes, de la même logique. Il
-atteint au but par les moyens que nous emploierions, il tâtonne, il
-hésite, il s’y reprend à plusieurs fois, il ajoute, il élimine, il
-reconnaît et redresse ses erreurs comme nous le ferions à sa place. Il
-s’évertue, il invente péniblement et petit à petit, à la façon des
-ouvriers et des ingénieurs de nos ateliers. Il lutte, ainsi que nous,
-contre la masse pesante, énorme et obscure de son être. Il ne sait pas
-plus que nous où il va; il se cherche, se découvre peu à peu. Il a un
-idéal souvent confus, mais où l’on distingue néanmoins une foule de
-grandes lignes qui s’élèvent vers une vie plus ardente, plus complexe,
-plus nerveuse, plus spirituelle. Matériellement, il dispose de
-ressources infinies, il connaît le secret de prodigieuses forces que
-nous ignorons; mais intellectuellement, il paraît strictement occuper
-notre sphère, nous ne constatons pas, jusqu’ici, qu’il outrepasse ses
-limites; et s’il ne va rien puiser par delà, n’est-ce pas à dire qu’il
-n’y a rien hors de cette sphère? N’est-ce pas à dire que les méthodes
-de l’esprit humain sont les seules possibles, que l’homme ne s’est pas
-trompé, qu’il n’est ni une exception ni un monstre, mais l’être par qui
-passent, en qui se manifestent le plus intensément les grandes volontés,
-les grands désirs de l’Univers?
-
-
-XXVIII
-
-Les points de repère de notre connaissance émergent lentement,
-parcimonieusement. Peut-être l’image fameuse de Platon, la caverne aux
-murs de laquelle se reflètent des ombres inexpliquées, n’est-elle plus
-suffisante; mais, si l’on voulait lui substituer une image nouvelle et
-plus exacte, elle ne serait guère plus consolante. Imaginez cette
-caverne agrandie. Jamais n’y pénétrerait un rayon de clarté. Excepté la
-lumière et le feu, on l’aurait soigneusement pourvue de tout ce que
-comporte notre civilisation; et des hommes s’y trouveraient prisonniers
-depuis leur naissance. Ils ne regretteraient point la lumière, ne
-l’ayant jamais vue; ils ne seraient pas aveugles, leurs yeux ne seraient
-pas morts, mais n’ayant rien à regarder, deviendraient probablement
-l’organe le plus sensible du toucher.
-
-Afin de nous reconnaître en leurs gestes, représentons-nous ces
-malheureux dans leurs ténèbres, au milieu de la multitude d’objets
-inconnus qui les entourent. Que de bizarres méprises, de déviations
-incroyables, d’interprétations imprévues! Mais qu’il paraîtrait touchant
-et souvent ingénieux le parti qu’ils auraient tiré de choses qui
-n’avaient pas été créées pour la nuit!... Combien de fois auraient-ils
-rencontré juste, et quelle ne serait pas leur stupéfaction, si tout à
-coup, à la clarté du jour, ils découvraient la nature et la destination
-véritables d’outils et d’appareils qu’ils auraient de leur mieux
-appropriés aux incertitudes de l’ombre?...
-
-Pourtant, au regard de la nôtre, leur situation semble simple et facile.
-Le mystère où ils rampent est borné. Ils ne sont privés que d’un sens,
-au lieu qu’il est impossible d’estimer le nombre de ceux qui nous
-manquent. La cause de leurs erreurs est unique et l’on ne peut compter
-celles des nôtres.
-
-Puisque nous vivons dans une caverne de ce genre, n’est-il pas
-intéressant de constater que la puissance qui nous y a mis, agit souvent
-et sur quelques points importants, comme nous agissons nous-mêmes? Ce
-sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous
-sommes pas trompés sur l’usage de tous les objets qui s’y trouvent; et
-quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportées par les insectes et
-les fleurs.
-
-
-XXIX
-
-Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres
-miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés
-d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et,
-en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il
-est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris
-que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale
-de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la
-même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées,
-mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,--n’était notre rêve
-spécifique de justice et de pitié,--mêmes sentiments. Il est bien plus
-tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notre
-sort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière,
-des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et
-ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas
-d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre
-place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais
-dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou
-conforme à la nôtre.
-
-Si la nature savait tout, si elle ne se trompait jamais, si partout, en
-toutes ses entreprises, elle se montrait d’emblée parfaite et
-infaillible, si elle révélait en toutes choses une intelligence
-incommensurablement supérieure à la nôtre, c’est alors qu’il y aurait
-lieu de craindre et de perdre courage. Nous nous sentirions la victime
-et la proie d’une puissance étrangère, que nous n’aurions aucun espoir
-de connaître ou de mesurer. Il est bien préférable de se convaincre que
-cette puissance, tout au moins au point de vue intellectuel, est
-étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes réservoirs
-que le sien. Nous sommes du même monde, presque entre égaux. Nous ne
-frayons plus avec des dieux inaccessibles, mais avec des volontés
-voilées et fraternelles, qu’il s’agit de surprendre et de diriger.
-
-
-XXX
-
-Il ne serait pas, j’imagine, très téméraire de soutenir qu’il n’y a pas
-d’êtres plus ou moins intelligents, mais une intelligence éparse,
-générale, une sorte de fluide universel qui pénètre diversement, selon
-qu’ils sont bons ou mauvais conducteurs de l’esprit, les organismes
-qu’il rencontre. L’homme serait, jusqu’ici, sur cette terre, le mode de
-vie qui offrirait la moindre résistance à ce fluide que les religions
-appelèrent divin. Nos nerfs seraient les fils où se répandrait cette
-électricité plus subtile. Les circonvolutions de notre cerveau
-formeraient en quelque sorte le bobine d’induction où se multiplierait
-la force du courant, mais ce courant ne serait pas d’une autre nature,
-ne proviendrait pas d’une autre source que celui qui passe dans la
-pierre, dans l’astre, dans la fleur ou l’animal.
-
-Mais voilà des mystères qu’il assez oiseux d’interroger; attendu que
-nous ne possédons pas encore l’organe qui puisse recueillir leur
-réponse. Contentons-nous d’avoir observé, hors de nous, certaines
-manifestations de cette intelligence. Tout ce que nous observons en
-nous-mêmes est à bon droit suspect; nous sommes à la fois juge et
-partie, et nous avons trop d’intérêt à peupler notre monde d’illusions
-et d’espérances magnifiques. Mais que le moindre indice extérieur nous
-soit cher et précieux. Ceux que les fleurs viennent de nous offrir sont
-probablement bien minimes, au regard de ce que nous diraient les
-montagnes, la mer et les étoiles, si nous surprenions les secrets de
-leur vie. Ils nous permettent néanmoins de présumer avec plus
-d’assurance que l’esprit qui anime toutes choses ou se dégage d’elles
-est de la même essence que celui qui anime notre corps. S’il nous
-ressemble, si nous lui ressemblons ainsi, si tout ce qui se trouve en
-lui, se retrouve en nous-mêmes, s’il emploie nos méthodes, s’il a nos
-habitudes, nos préoccupations, nos tendances, nos désirs vers le mieux,
-est-il illogique d’espérer tout ce que nous espérons instinctivement,
-invinciblement, puisqu’il est presque certain qu’il l’espère aussi?
-Est-il vraisemblable, quand nous trouvons éparse dans la vie une telle
-somme d’intelligence, que cette vie ne fasse pas œuvre d’intelligence,
-c’est-à-dire ne poursuive une fin de bonheur, de perfection, de victoire
-sur ce que nous appelons le mal, la mort, les ténèbres, le néant, qui
-n’est probablement que l’ombre de sa face ou son propre sommeil?
-
-
-
-
-LES PARFUMS
-
-
-Après avoir assez longuement parlé de l’intelligence des fleurs, il
-semblera naturel que nous disions un mot de leur âme qui est leur
-parfum. Malheureusement ici, de même que pour l’âme de l’homme, parfum
-d’une autre sphère où baigne la raison, nous touchons tout de suite à
-l’inconnaissable. Nous ignorons à peu près entièrement l’intention de
-cette zone d’air férié et invisiblement magnifique que les corolles
-répandent autour d’elles. Il est en effet fort douteux qu’elle serve
-principalement à attirer les insectes. D’abord, beaucoup de fleurs,
-parmi les plus odorantes, n’admettent pas la fécondation croisée, de
-sorte que la visite de l’abeille ou du papillon leur est indifférente ou
-importune. Ensuite, ce qui appelle les insectes, c’est uniquement le
-pollen et le nectar, qui généralement, n’ont pas d’odeur sensible. Aussi
-les voyons-nous négliger les fleurs les plus délicieusement parfumées,
-telles que la Rose et l’Œillet, pour assiéger en foule celles de
-l’Érable ou du Coudrier, dont l’arome est pour ainsi dire nul.
-
-Avouons donc que nous ne savons pas encore en quoi les parfums sont
-utiles à la fleur, de même que nous ignorons pourquoi nous les
-percevons. L’odorat est effectivement le plus inexpliqué de nos sens. Il
-est évident que la vue, l’ouïe, le toucher et le goût sont
-indispensables à notre vie animale. Seule, une longue éducation nous
-apprend à jouir avec désintéressement des formes, des couleurs et des
-sons. Du reste, notre odorat exerce aussi d’importantes fonctions
-serviles. Il est le gardien de l’air que nous respirons, il est
-l’hygiéniste et le chimiste qui veille soigneusement sur la qualité des
-aliments offerts, toute émanation désagréable décelant la présence de
-germes suspects ou dangereux. Mais, à côté de cette mission pratique, il
-en a une autre qui ne répond apparemment à rien. Les parfums sont en
-tout point inutiles à notre vie physique. Trop violents, trop
-permanents, ils peuvent même lui devenir hostiles. Néanmoins, nous
-possédons une faculté qui s’en réjouit et nous en apporte la bonne
-nouvelle avec autant d’enthousiasme et de conviction que s’il s’agissait
-de la découverte d’un fruit ou d’un breuvage délicieux. Cette inutilité
-mérite notre attention. Elle doit cacher un beau secret. Voici la seule
-occurrence où la nature nous procure un plaisir gratuit, une
-satisfaction qui n’orne pas un piège de la nécessité. L’odorat est
-l’unique sens de luxe qu’elle nous ait octroyé. Aussi bien semble-t-il
-presque étranger à notre corps, ne pas tenir fort étroitement à notre
-organisme. Est-ce un appareil qui se développe ou s’atrophie, une
-faculté qui s’endort ou s’éveille? Tout porte à croire qu’il évolue de
-pair avec notre civilisation. Les anciens ne s’occupaient guère que des
-bonnes odeurs les plus brutales, les plus lourdes, les plus solides,
-pour ainsi dire, musc, benjoin, myrrhe, encens, etc., et l’arome des
-fleurs est bien rarement mentionné dans les poèmes grecs et latins et
-dans la littérature hébraïque. Aujourd’hui, voyons-nous nos paysans,
-même dans leurs plus longs loisirs, songer à respirer une Violette ou
-une Rose? N’est-ce pas, au contraire, le premier geste de l’habitant des
-grandes villes qui découvre une fleur? Il y a donc quelque sujet
-d’admettre que l’odorat soit le dernier né de nos sens, le seul
-peut-être, qui ne soit pas «en voie de régression», comme disent
-pesamment les biologistes. C’est une raison pour nous y attacher,
-l’interroger et cultiver ses possibilités. Qui dira les surprises qu’il
-nous réserverait s’il égalait, par exemple, la perfection de l’œil,
-comme il fait chez le chien qui vit autant par le nez que par les yeux?
-
-Il y a là un monde inexploré. Ce sens mystérieux qui, au premier abord,
-paraît presque étranger à notre organisme, à le mieux considérer est
-peut-être celui qui le pénètre le plus intimement. Ne sommes-nous pas,
-avant tout, des êtres aériens? L’air ne nous est-il pas l’élément le
-plus absolument et le plus promptement indispensable, et l’odorat
-n’est-il pas justement l’unique sens qui en perçoive quelques parties?
-Les parfums qui sont les joyaux de cet air qui nous fait vivre, ne
-l’ornent pas sans raison. Il ne serait pas surprenant que ce luxe
-incompris répondît à quelque chose de très profond et de très essentiel,
-et plutôt, comme nous venons de le voir, à quelque chose qui n’est pas
-encore, qu’à quelque chose qui n’est plus. Il est fort possible que ce
-sens, le seul qui soit tourné vers l’avenir, saisisse déjà les
-manifestations les plus frappantes d’une forme ou d’un état heureux et
-salutaire de la matière qui nous réserve bien des surprises.
-
-En attendant, il en est encore aux perceptions les plus violentes, les
-moins subtiles. C’est à peine s’il soupçonne, en s’aidant de
-l’imagination, les profonds et harmonieux effluves qui enveloppent
-évidemment les grands spectacles de l’atmosphère et de la lumière. Comme
-nous sommes sur le point de saisir ceux de la pluie ou du crépuscule,
-pourquoi n’arriverions-nous pas à démêler et à fixer le parfum de la
-neige, de la glace, de la rosée du matin, des prémices de l’aube, du
-scintillement des étoiles? Tout doit avoir son parfum, encore
-inconcevable, dans l’espace, même un rayon de lune, un murmure de l’eau,
-un nuage qui plane, un sourire de l’azur...
-
- * * * * *
-
-Le hasard, ou plutôt le choix de la vie, m’a ramené ces temps-ci aux
-lieux où naissent et s’élaborent presque tous les parfums de l’Europe.
-En effet, comme chacun sait, c’est sur la bande de terre lumineuse qui
-s’étend de Cannes à Nice, que les dernières collines et les dernières
-vallées de fleurs vivantes et sincères soutiennent une héroïque lutte
-contre les grossières odeurs chimiques d’Allemagne, lesquelles sont
-exactement aux parfums naturels ce que sont aux futaies et aux plaines
-de la vraie campagne, les futaies et les plaines peintes d’une salle de
-spectacle.
-
-Le travail du paysan y est réglé sur une sorte de calendrier uniquement
-floral, où dominent, en mai et en juillet, deux adorables reines: la
-Rose et le Jasmin. Autour de ces deux souveraines de l’année, l’une
-couleur d’aurore, l’autre vêtue d’étoiles blanches, défilent, de janvier
-à décembre, les innombrables et promptes Violettes, les tumultueuses
-Jonquilles, les Narcisses naïfs, à l’œil émerveillé, les Mimosas
-énormes, le Réséda, l’Œillet chargé de précieuses épices, le Géranium
-impérieux, la fleur d’Oranger tyranniquement virginale, la Lavande, le
-Genêt d’Espagne, la trop puissante Tubéreuse et la Cassie qui est une
-espèce d’Acacia et porte une fleur pareille à une chenille orangée.
-
-Il est d’abord assez déconcertant de voir les grands rustres épais et
-balourds, que la dure nécessité détourne partout ailleurs des sourires
-de la vie, prendre ainsi les fleurs au sérieux, manier soigneusement ces
-fragiles ornements de la terre, accomplir une besogne d’abeille ou de
-princesse et ployer sous le faix des Violettes ou des Jonquilles. Mais
-l’impression la plus frappante est celle de certains soirs ou de
-certains matins de la saison des Roses ou du Jasmin. On croirait que
-l’atmosphère de la terre vient de subitement changer, qu’elle a fait
-place à celle d’une planète infiniment heureuse, où le parfum n’est
-plus, comme ici-bas, fugitif, imprécis et précaire, mais stable, vaste,
-plein, permanent, généreux, normal, inaliénable.
-
- * * * * *
-
-On a plus d’une fois tracé--du moins je l’imagine--en parlant de Grasse
-et de ses alentours, le tableau de cette industrie presque féerique qui
-occupe toute une ville laborieuse, posée au flanc d’une montagne, comme
-une ruche ensoleillée. On doit avoir dit les magnifiques charretées de
-Roses roses déversées au seuil des fumantes usines, les vastes salles où
-les trieuses nagent littéralement dans le flot des pétales, l’arrivée
-moins encombrante mais plus précieuse des Violettes, des Tubéreuses, de
-la Cassie, du Jasmin, en de larges corbeilles que les paysannes portent
-noblement sur la tête. On doit avoir décrit les procédés divers par
-lesquels on arrache aux fleurs, selon leur caractère, pour les fixer
-dans le cristal, les secrets merveilleux de leur cœur. On sait que les
-unes, les Roses par exemple, sont pleines de complaisances et de bonne
-volonté et livrent leur arôme avec simplicité. On les entasse en
-d’énormes chaudières, aussi hautes que celles de nos locomotives, où
-passe de la vapeur d’eau. Peu à peu leur huile essentielle, plus
-coûteuse qu’une gelée de perles, suinte goutte à goutte en un tube de
-verre étroit comme une plume d’oie, au bas de l’alambic pareil à quelque
-monstre qui donnerait péniblement naissance à une larme d’ambre.
-
-Mais la plupart des fleurs laissent moins facilement emprisonner leur
-âme. Je ne parlerai pas ici de toutes les tortures infiniment variées
-qu’on leur inflige pour les forcer d’abandonner enfin le trésor qu’elles
-cachent désespérément au fond de leur corolle. Il suffira, pour donner
-une idée de la ruse du bourreau et de l’obstination de certaines
-victimes, de rappeler le supplice de l’enfleurage à froid que subissent,
-avant de rompre le silence, la Jonquille, le Réséda, la Tubéreuse et le
-Jasmin.--Remarquons en passant que le parfum du Jasmin est le seul qui
-soit inimitable, le seul qu’on ne puisse obtenir par le savant mélange
-d’autres odeurs.
-
-On étale donc un lit de graisse épais de deux doigts sur de grandes
-plaques de verre, et le tout est abondamment recouvert de fleurs. A la
-suite de quelles papelardes manœuvres, de quelles onctueuses promesses,
-la graisse obtient-elle d’irrévocables confidences? Toujours est-il que
-bientôt les pauvres fleurs trop confiantes n’ont plus rien à perdre.
-Chaque matin on les enlève, on les jette aux débris, et une nouvelle
-jonchée d’ingénues les remplace sur la couche insidieuse. Elles cèdent à
-leur tour, souffrent le même sort, d’autres et d’autres les suivent. Ce
-n’est qu’au bout de trois mois, c’est-à-dire après avoir dévoré
-quatre-vingt-dix générations de fleurs, que la graisse avide et
-captieuse, saturée d’abandons et d’aveux embaumés, refuse de dépouiller
-de nouvelles victimes.
-
-La Violette, elle, résiste aux instances de la graisse froide; il faut
-qu’on y joigne le supplice du feu. On chauffe donc le saindoux au
-bain-marie. A la suite de ce barbare traitement, l’humble et suave fleur
-des routes printanières perd peu à peu la force qui gardait son secret.
-Elle se rend, elle se donne; et son bourreau liquide, avant d’être repu,
-absorbe quatre fois son poids de pétales, ce qui fait que l’ignoble
-torture se prolonge durant toute la saison où les Violettes
-s’épanouissent sous les Oliviers.
-
-Mais le drame n’est pas terminé. Il s’agit maintenant, qu’elle soit
-chaude ou froide, de faire rendre gorge à cette graisse avare qui entend
-retenir, de toutes ses énergies informes et évasives, le trésor absorbé.
-On y réussit non sans peine. Elle a des passions basses qui la perdent.
-On l’abreuve d’alcool, on l’enivre, elle finit par lâcher prise. A
-présent c’est l’alcool qui possède le mystère. A peine le détient-il
-qu’il prétend, lui aussi, n’en faire part à personne, le garder pour soi
-seul. On l’attaque à son tour, on le réduit, on l’évapore, on le
-condense; et la perle liquide, après tant d’aventures, pure,
-essentielle, inépuisable et presque impérissable, est enfin recueillie
-dans une ampoule de cristal.
-
-Je n’énumérerai pas les procédés chimiques d’extraction: aux éthers de
-pétrole, au sulfure de carbone, etc. Les grands parfumeurs de Grasse,
-fidèles aux traditions, répugnent à ces méthodes artificielles et
-presque déloyales, qui ne donnent que d’acres arômes et froissent l’âme
-de la fleur.
-
-
-
-
-LA MESURE DES HEURES
-
-
-L’été est la saison du bonheur. Quand reviennent parmi les arbres, dans
-la montagne ou sur les plages, les belles heures de l’année; celles
-qu’on attend et qu’on espère du fond de l’hiver, celles qui nous ouvrent
-enfin les portes dorées du loisir, apprenons à en jouir pleinement,
-longuement, voluptueusement. Ayons pour ces heures privilégiées une
-mesure plus noble que celle où nous répandons les heures ordinaires.
-Recueillons leurs éblouissantes minutes dans des urnes inaccoutumées,
-glorieuses, transparentes et faites de la lumière même qu’elles doivent
-contenir; comme on verse un vin précieux non dans les verreries
-vulgaires de la table quotidienne, mais dans la plus pure coupe de
-cristal et d’argent que recèle le dressoir des grandes fêtes.
-
- * * * * *
-
-Mesurer le temps! Nous sommes ainsi faits que nous ne prenons conscience
-de celui-ci et ne pouvons nous pénétrer de ses tristesses ou de ses
-félicités qu’à la condition de le compter, de le peser comme une monnaie
-que nous ne verrions point. Il ne prend corps, il n’acquiert sa
-substance et sa valeur que dans les appareils compliqués que nous avons
-imaginés pour le rendre visible, et, n’existant pas en soi, il emprunte
-le goût, le parfum et la forme de l’instrument qui le détermine. C’est
-ainsi que la minute déchiquetée par nos petites montres n’a pas même
-visage que celle que prolonge la grande aiguille de l’horloge du beffroi
-ou de la cathédrale. Il convient donc de n’être pas indifférent à la
-naissance de nos heures. De même que nous avons des verres dont la
-forme, la nuance et l’éclat varient selon qu’ils sont appelés à offrir à
-nos lèvres le bordeaux léger, le bourgogne opulent, le rhin frais, le
-porto lourd ou l’allégresse du champagne, pourquoi nos minutes ne
-seraient-elles pas dénombrées selon des modes appropriés à leur
-mélancolie, à leur inertie, à leur joie? Il sied, par exemple, que nos
-mois laborieux et nos jours d’hiver, jours de tracas, d’affaires, de
-hâte, d’inquiétude, soient strictement, méthodiquement, âprement divisés
-et enregistrés par les rouages, les aiguilles d’acier, les disques
-émaillés de nos pendules de cheminée, de nos cadrans électriques ou
-pneumatiques et de nos minuscules montres de poche. Ici, le temps
-majestueux, maître des hommes et des dieux, le temps, immense forme
-humaine de l’éternité, n’est plus qu’un insecte opiniâtre qui ronge
-mécaniquement une vie sans horizon, sans ciel et sans repos. Tout au
-plus, aux moments de détente, le soir, sous la lampe, durant la trop
-brève veillée dérobée aux soucis de la faim ou de la vanité, sera-t-il
-permis au large balancier de cuivre de l’horloge cauchoise ou flamande
-d’alentir et de solenniser les secondes qui précèdent les pas de la nuit
-grave qui s’avance.
-
- * * * * *
-
-D’autre part, pour nos heures non plus indifférentes mais réellement
-sombres, pour nos heures de découragement, de renoncement, de maladie et
-de souffrances, pour les minutes mortes de notre vie, regrettons
-l’antique, le morne et silencieux sablier de nos ancêtres. Il n’est plus
-aujourd’hui qu’un inactif symbole sur nos tombes ou sur les tentures
-funéraires de nos églises; à moins que, pitoyablement déchu, on ne le
-retrouve qui préside encore, dans quelque cuisine de province, à la
-cuisson méticuleuse de nos œufs à la coque. Il ne subsiste plus comme
-instrument du temps, bien qu’il figure encore, à côté de la faux, dans
-ses armoiries surannées. Pourtant il avait ses mérites et ses raisons
-d’être. Aux jours attristés de la pensée humaine, dans les cloîtres
-bâtis autour de la demeure des trépassés, dans les couvents qui
-n’entr’ouvraient leurs portes et leurs fenêtres que sur les lueurs
-indécises d’un autre monde, plus redoutable que le nôtre, il était, pour
-les heures dépouillées de leurs joies, de leurs sourires, de leurs
-surprises heureuses et de leurs ornements, une mesure que nulle autre
-n’aurait pu remplacer sans disgrâce. Il ne précisait pas le temps, il
-l’étouffait dans la poudre. Il était fait pour compter un à un les
-grains de la prière, de l’attente, de l’épouvante et de l’ennui. Les
-minutes y coulaient en poussière, isolées de la vie ambiante du ciel,
-du jardin, de l’espace, recluses dans l’ampoule de verre comme le moine
-était reclus dans sa cellule, ne marquant, ne nommant aucune heure, les
-ensevelissant toutes dans le sable funèbre, tandis que les pensées
-désœuvrées qui veillaient sur leur chute incessante et muette s’en
-allaient avec elles s’ajouter à la cendre des morts.
-
- * * * * *
-
-Entre les magnifiques rives de l’été de flamme, il semble meilleur de
-goûter l’ardente succession des heures dans l’ordre où les marque
-l’astre même qui les épanche sur nos loisirs. En ces jours plus larges,
-plus ouverts, plus épars, je n’ai foi et ne m’attache qu’aux grandes
-divisions de la lumière que le soleil me nomme à l’aide de l’ombre
-chaude de l’un de ses rayons sur le cadran de marbre qui là, dans le
-jardin, près de la pièce d’eau, reflète et inscrit en silence, comme
-s’il faisait une chose insignifiante, le parcours de nos mondes dans
-l’espace planétaire. A cette transcription immédiate et seule
-authentique des volontés du temps qui dirige les astres, notre pauvre
-heure humaine, qui règle nos repas et les petits mouvements de notre
-petite vie, acquiert une noblesse, une odeur d’infini impérieuse et
-directe qui rend plus vastes et plus salutaires les matinées
-éblouissantes de rosée et les après-midi presque immobiles du bel été
-sans tache.
-
-Malheureusement, le cadran solaire qui seul savait noblement suivre la
-marche grave et lumineuse des heures immaculées, se fait rare et
-disparaît de nos jardins. On ne le rencontre plus guère que dans la cour
-d’honneur, aux terrasses de pierre, sur le mail, aux quinconces de
-quelque vieille ville, de quelque vieux château, de quelque ancien
-palais, où ses chiffres dorés, son disque et son style s’effacent sous
-la main du dieu même dont ils devaient perpétuer le culte. Néanmoins,
-la Provence, certaines bourgades italiennes sont demeurées fidèles à la
-céleste horloge. On y voit fréquemment s’épanouir, au pignon ensoleillé
-de la bastide la plus allègrement délabrée, le cercle peint à la fresque
-où les rayons mesurent soigneusement leur marche féerique. Et des
-devises profondes ou naïves, mais toujours significatives par la place
-qu’elles occupent et la part qu’elles prennent à une énorme vie,
-s’efforcent de mêler l’âme humaine à d’incompréhensibles phénomènes.
-«L’heure de la justice ne sonne pas aux cadrans de ce monde», dit
-l’inscription solaire de l’église de Tourette-sur-Loup, l’extraordinaire
-petit village presque africain, voisin de ma demeure, et qui semble,
-parmi l’éboulement des rocs et l’escalade des agaves et des figuiers de
-barbarie, une Tolède en miniature, réduite aux os par le soleil. «_A
-lumine motus._» «Je suis mue par la lumière», proclame fièrement une
-autre horloge rayonnante. _Amyddst ye flowres, I tell ye houres!_ «Je
-compte les heures parmi les fleurs», répète une antique table de marbre
-au fond d’un vieux jardin. Mais l’une des plus belles exergues est
-certes celle que découvrit un jour aux environs de Venise, Hazlitt, un
-essayiste anglais du commencement de l’autre siècle: «_Horas non numero
-nisi serenas._» «Je ne compte que les heures claires». «Quel sentiment
-destructeur des soucis! Toutes les ombres s’effacent au cadran quand le
-soleil se voile, et le temps n’est plus qu’un grand vide, à moins que
-son progrès ne soit marqué par ce qui est joyeux, tandis que tout ce qui
-n’est pas heureux descend dans l’oubli! Et la belle parole qui nous
-apprend à ne compter les heures que par leurs bienfaits, à n’attacher
-d’importance qu’aux sourires et à négliger les rigueurs du destin, à
-composer notre existence des moments brillants et amènes, nous tournant
-toujours vers le côté ensoleillé des choses et laissant passer tout le
-reste à travers notre imagination oublieuse ou inattentive!»
-
- * * * * *
-
-La pendule, le sablier, la clepsydre perdue donnent des heures
-abstraites, sans forme et sans visage. Ce sont les instruments du temps
-anémié de nos chambres, du temps esclave et prisonnier; mais le cadran
-solaire nous révèle l’ombre réelle et palpitante de l’aile du grand dieu
-qui plane dans l’azur. Autour du plateau de marbre qui orne la terrasse
-ou le carrefour des larges avenues et qui s’harmonise si bien aux
-escaliers majestueux, aux balustrades éployées, aux murailles de verdure
-des charmilles profondes, nous jouissons de la présence fugitive mais
-irrécusable des heures radieuses. Qui sut apprendre à les discerner dans
-l’espace, les verra tour à tour toucher terre et se pencher sur l’autel
-mystérieux pour faire un sacrifice au dieu que l’homme honore mais ne
-peut pas connaître. Il les verra s’avancer en robes diverses et
-changeantes, couronnées de fruits, de fleurs ou de rosée: d’abord celles
-encore diaphanes et à peine visibles de l’aube; puis leurs sœurs de
-midi, ardentes, cruelles, resplendissantes, presque implacables, et
-enfin les dernières du crépuscule, lentes et somptueuses, que retarde,
-dans leur marche vers la nuit qui s’approche, l’ombre empourprée des
-arbres.
-
- * * * * *
-
-Seul il est digne de mesurer la splendeur des mois verts et dorés. De
-même que le bonheur profond, il ne parle point. Sur lui, le temps marche
-en silence, comme il passe en silence sur les sphères de l’espace; mais
-l’église du village voisin lui prête par moments sa voix de bronze, et
-rien n’est harmonieux comme le son de la cloche qui s’accorde au geste
-muet de son ombre marquant midi dans l’océan d’azur. Il donne un centre
-et des noms successifs à la béatitude éparse et anonyme. Toute la
-poésie, toutes les délices des environs, tous les mystères du firmament,
-toutes les pensées confuses de la futaie qui garde la fraîcheur que lui
-confia la nuit comme un trésor sacré, toute l’intensité bienheureuse et
-tremblante des champs de froment, des plaines, des collines livrées sans
-défense à la dévorante magnificence de la lumière, toute l’indolence du
-ruisseau qui coule entre ses rives tendres, et le sommeil de l’étang qui
-se couvre des gouttes de sueur que forment les lentilles d’eau, et la
-satisfaction de la maison qui ouvre en sa façade blanche ses fenêtres
-avides d’aspirer l’horizon, et le parfum des fleurs qui se hâtent de
-finir une journée de beauté embrasée, et les oiseaux qui chantent selon
-l’ordre des heures pour leur tresser des guirlandes d’allégresse dans le
-ciel,--tout cela, avec des milliers de choses et des milliers de vies
-qui ne sont pas visibles, se donne rendez-vous et prend conscience de sa
-durée autour de ce miroir du temps où le soleil, qui n’est qu’un des
-rouages de l’immense machine qui subdivise en vain l’éternité, vient
-marquer d’un rayon complaisant le trajet que la terre, et tout ce
-qu’elle porte, accomplit chaque jour sur la route des étoiles.
-
-
-
-
-L’INQUIÉTUDE DE NOTRE MORALE
-
-
-I
-
-Nous sommes à un moment de l’évolution humaine qui ne doit guère avoir
-de précédents dans l’histoire. Une grande partie de l’humanité, et
-justement cette partie qui répond à celle qui créa jusqu’ici les
-événements que nous connaissons avec quelque certitude, quitte peu à peu
-la religion dans laquelle elle vécut durant près de vingt siècles.
-
-Qu’une religion s’éteigne, le fait n’est pas nouveau. Il doit s’être
-accompli plus d’une fois dans la nuit des temps; et les annalistes de
-la fin de l’empire romain nous font assister à la mort du paganisme.
-Mais, jusqu’à présent, les hommes passaient d’un temple qui croulait,
-dans un temple qu’on édifiait, ils sortaient d’une religion pour entrer
-dans une autre; au lieu que nous abandonnons la nôtre pour n’aller nulle
-part. Voilà le phénomène nouveau, aux conséquences inconnues, dans
-lequel nous vivons.
-
-
-II
-
-Il est inutile de rappeler que les religions ont toujours eu, par leurs
-promesses d’outre-tombe et par leur morale, une influence énorme sur le
-bonheur des hommes, bien qu’on en ait vu, et de très importantes, comme
-le paganisme, qui n’apportaient ni ces promesses, ni une morale
-proprement dite. Nous ne parlerons pas des promesses de la nôtre,
-puisqu’elles périssent d’abord avec la foi; au lieu que nous vivons
-encore dans les monuments élevés par la morale née de cette foi qui se
-retire. Mais nous sentons que, malgré les soutiens de l’habitude, ces
-monuments s’entr’ouvrent sur nos têtes, et que déjà en maints endroits,
-nous nous trouvons sans abri sous un ciel imprévu qui ne donne plus
-d’ordres. Aussi, assistons-nous à l’élaboration plus ou moins
-inconsciente et fébrile d’une morale hâtive parce qu’on la sent
-indispensable, faite de débris recueillis dans le passé, de conclusions
-empruntées au bon sens ordinaire, de quelques lois entrevues par la
-science, et enfin de certaines intuitions extrêmes de l’intelligence
-désorientée, qui revient, par un détour dans un mystère nouveau, à
-d’anciennes vertus que le bon sens ne suffit pas à étayer. Peut-être
-est-il curieux de tenter de saisir les principaux réflexes de cette
-élaboration. L’heure semble sonner où beaucoup se demandent si, en
-continuant de pratiquer une morale haute et noble dans un milieu qui
-obéit à d’autres lois, ils ne se désarment point trop naïvement et ne
-jouent pas le rôle ingrat de dupes. Ils veulent savoir si les motifs qui
-les attachent encore à de vieilles vertus ne sont pas purement
-sentimentaux, traditionnels et chimériques; et ils cherchent assez
-vainement en eux-mêmes les appuis que la raison peut encore leur prêter.
-
-
-III
-
-Mettant à part le havre artificiel où se réfugient ceux qui demeurent
-fidèles aux certitudes religieuses, les hauts courants de l’humanité
-civilisée oscillent en apparence entre deux doctrines contraires.
-D’ailleurs, ces deux doctrines, parallèles mais inverses, ont de tout
-temps, traversé, comme des fleuves ennemis, les champs de la morale
-humaine. Mais jamais leur lit ne fut aussi nettement, aussi rigidement
-creusé. Ce qui n’était autrefois que de l’altruisme et de l’égoïsme
-instinctifs, diffus, aux flots souvent mêlés, est devenu récemment
-l’altruisme et l’égoïsme absolus et systématiques. A leurs sources, non
-pas renouvelées mais remuées, se trouvent deux hommes de génie: Tolstoï
-et Nietzsche. Mais, comme je l’ai dit, ce n’est qu’en apparence que ces
-deux doctrines se partagent le monde de l’éthique. Ce n’est nullement à
-l’un ou l’autre de ces points trop extrêmes que se joue le véritable
-drame de la conscience moderne. Ils ne marquent guère, perdus dans
-l’espace, que deux buts chimériques, auxquels personne ne songe à
-arriver. L’une de ces doctrines reflue violemment vers un passé qui
-n’exista jamais tel qu’elle se le représente; l’autre bouillonne
-cruellement vers un avenir que rien ne fait prévoir. Entre ces deux
-rêves, les enveloppant d’ailleurs et les débordant de toutes parts,
-passe la réalité dont ils n’ont point tenu compte. C’est dans cette
-réalité dont chacun de nous porte en soi l’image, que nous devons
-étudier la formation de la morale qui soutient aujourd’hui notre vie.
-Ai-je besoin d’ajouter qu’en employant le mot «morale» je n’entends
-point parler des pratiques de l’existence quotidienne qui ressortissent
-aux usages et à la mode, mais des grandes lois qui déterminent l’homme
-intérieur?
-
-
-IV
-
-C’est dans notre raison, consciente ou non, que se forme notre morale.
-On pourrait, à ce point de vue, y marquer trois régions. Tout au bas, la
-partie la plus lourde, la plus épaisse et la plus générale, que nous
-appellerons le «sens commun». Un peu plus haut, s’élevant déjà aux idées
-d’utilité et de jouissance immatérielles, ce qu’on pourrait nommer le
-«bon sens», et enfin, au sommet, admettant, mais contrôlant aussi
-sévèrement que possible les revendications de l’imagination, des
-sentiments et de tout ce qui relie notre vie consciente à l’inconsciente
-et aux forces inconnues du dedans et du dehors, la partie indéterminée
-de cette même raison totale à laquelle nous donnerons le nom de «raison
-mystique».
-
-
-V
-
-Il n’est pas besoin d’exposer longuement la morale du «sens commun», du
-bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous, dans les meilleurs
-comme dans les pires; et qui s’édifie spontanément sur les ruines de
-l’idée religieuse. C’est la morale du quant à soi, de l’égoïsme pratique
-et cubique, de tous les instincts et de toutes les jouissances
-matérielles. Qui part du «sens commun», considère qu’il n’a qu’une
-certitude: sa propre vie. Dans cette vie, allant au fond des choses, il
-n’est que deux maux réels: la maladie et la pauvreté; et deux biens
-véritables et irréductibles: la santé et la richesse. Toutes les autres
-réalités, heureuses ou malheureuses, en découlent. Le reste, joies et
-peines qui naissent des sentiments, des passions, est imaginaire,
-puisqu’il dépend de l’idée que nous nous en faisons. Notre droit à jouir
-n’est limité que par le droit pareil de ceux qui vivent en même temps
-que nous; et nous avons à respecter certaines lois établies dans
-l’intérêt même de notre paisible jouissance. A la réserve de ces lois,
-nous n’admettons aucune contrainte; et notre conscience, loin d’entraver
-les mouvements de notre égoïsme, doit, au contraire, approuver leurs
-triomphes, attendu que ces triomphes sont ce qu’il y a de plus conforme
-aux devoirs instinctifs et logiques de la vie.
-
-Voilà la première assise, le premier état, de toute morale naturelle.
-
-C’est un état que beaucoup d’hommes, après la mort complète des idées
-religieuses, ne dépasseront plus.
-
-
-VI
-
-Le «bon sens», lui, un peu moins matériel, un peu moins animal, regarde
-les choses d’un peu plus haut et voit par conséquent un peu plus loin.
-Il remarque bientôt que l’avare «sens commun» mène dans sa coquille une
-vie obscure, étroite et misérable. Il observe que l’homme, non plus que
-l’abeille, ne saurait demeurer solitaire; et que la vie qu’il partage
-avec ses semblables, pour s’épanouir librement et complètement, ne se
-peut réduire à une lutte sans justice et sans pitié, ni à un simple
-échange de services âprement compensés. Dans ses rapports avec autrui,
-il part encore de l’égoïsme; mais cet égoïsme n’est plus purement
-matériel. Il considère encore l’utilité, mais l’admet déjà spirituelle
-ou sentimentale. Il connaît des joies et des peines, des affections et
-des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l’imagination.
-Ainsi entendu, et capable de s’élever à une certaine hauteur au-dessus
-des conclusions de la logique matérielle,--sans perdre de vue son
-intérêt,--il paraît à l’abri de toutes les objections. Il se flatte
-d’occuper solidement tous les sommets de la raison. Il fait même
-quelques concessions à ce qui n’est pas sensiblement du domaine de
-celle-ci, je veux dire aux passions, aux sentiments et à tout
-l’inexpliqué qui les entoure. Il faut bien qu’il les fasse, sinon, les
-caves obscures où il s’enfermerait ne seraient guère plus habitables que
-celles où s’abêtit le morne «sens commun». Mais ces concessions mêmes
-appellent l’attention sur l’illégitimité de ses prétentions à s’occuper
-de morale dès que celle-ci dépasse les pratiques ordinaires de la vie
-quotidienne.
-
-
-VII
-
-En effet, que peut-il y avoir de commun entre le bon sens et l’idée
-stoïcienne du devoir, par exemple? Ils habitent deux régions différentes
-et presque sans communications. Le bon sens, quand il prétend promulguer
-seul les lois qui forment l’homme intérieur, devrait rencontrer les
-mêmes défenses et les mêmes obstacles que ceux où il se heurte dans
-l’une des rares régions qu’il n’a pas encore réduites à l’esclavage:
-l’esthétique. Il y est très heureusement consulté sur tout ce qui
-concerne le point de départ et certaines grandes lignes, et très
-impérieusement prié de se taire dès qu’il s’agit de l’achèvement et de
-la beauté suprême et mystérieuse de l’œuvre. Mais au lieu qu’en
-esthétique il se résigne assez facilement au silence, en morale il veut
-tout régenter. Il importerait donc de le remettre une fois pour toutes
-à sa place légitime dans l’ensemble des facultés qui constituent notre
-personne humaine.
-
-
-VIII
-
-Un des traits de notre temps, c’est la confiance de plus en plus grande
-et presque exclusive que nous accordons à ces parties de notre
-intelligence que nous venons d’appeler le sens commun et le bon sens. Il
-n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois l’homme n’asseyait sur le bon
-sens qu’une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie. Le
-reste avait ses fondements en d’autres régions de notre esprit,
-notamment dans l’imagination. Les religions, par exemple, et avec elles
-le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales,
-s’élevèrent toujours à une grande distance de la minuscule enceinte du
-bon sens. C’était excessif; il s’agit de savoir si l’excès actuel et
-contraire n’est pas aussi aveugle. L’énorme développement qu’ont pris
-dans la pratique de notre vie certaines lois mécaniques et
-scientifiques, nous fait accorder au bon sens une prépondérance à quoi
-il reste à prouver qu’il ait droit. La logique apparemment irréductible,
-mais peut-être illusoire, de quelques phénomènes que nous croyons
-connaître, nous fait oublier l’illogisme possible de millions d’autres
-phénomènes que nous ne connaissons pas encore. Les lois de notre bon
-sens sont le fruit d’une expérience insignifiante quand on la compare à
-ce que nous ignorons. «Il n’y a pas d’effet sans cause», dit notre bon
-sens, pour prendre l’exemple le plus banal. Oui, dans le petit cercle de
-notre vie matérielle, cela est incontestable et suffisant. Mais dès que
-nous sortons de ce cercle infime, cela ne répond plus à rien, attendu
-que les notions de cause et d’effet sont l’une et l’autre
-inconnaissables dans un monde où tout est inconnu. Or, notre vie, dès
-qu’elle s’élève un peu, sort à chaque instant du petit cercle matériel
-et expérimental, et par conséquent du domaine du bon sens. Même dans le
-monde visible qui lui sert de modèle en notre esprit, nous n’observons
-point qu’il règne sans partage. Autour de nous, dans ses phénomènes les
-plus constants et les plus familiers, la nature n’agit pas toujours
-selon notre bon sens. Quoi de plus insensé que ses gaspillages
-d’existences? Quoi de plus déraisonnable que ces milliards de germes
-aveuglément prodigués pour arriver à la naissance hasardeuse d’un seul
-être? Quoi de plus illogique que l’innombrable et inutile complication
-de ses moyens (par exemple dans la vie de certains parasites et la
-fécondation des fleurs par les insectes), pour arriver aux buts les plus
-simples? Quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui périssent dans
-l’espace sans accomplir une œuvre? Tout cela dépasse notre bon sens et
-lui montre qu’il n’est pas toujours d’accord avec la vie générale, et
-qu’il se trouve à peu près isolé dans l’univers. Il faut qu’il raisonne
-contre lui-même et reconnaisse que nous n’avons pas à lui donner, dans
-notre vie qui n’est pas isolée, la place prépondérante où il aspire. Ce
-n’est pas à dire que nous l’abandonnerons là où il nous est utile; mais
-il est bon de savoir qu’il ne peut suffire à tout, n’étant presque rien.
-De même qu’il existe hors de nous un monde qui le dépasse, il en existe
-un autre en nous qui le déborde. Il est à sa place et fait une humble et
-saine besogne dans son petit village; mais qu’il ne prétende pas à
-devenir le maître des grandes villes et le souverain des mers et des
-montagnes. Or, les grandes villes, les mers et les montagnes occupent en
-nous infiniment plus d’espace que le petit village de notre existence
-pratique. Il est l’accord nécessaire sur un certain nombre de vérités
-inférieures, parfois douteuses mais indispensables et rien de plus. Il
-est une chaîne plutôt qu’un soutien. Souvenons-nous que presque tous
-nos progrès se sont faits en dépit des sarcasmes et des malédictions
-avec lesquels il accueillit les hypothèses déraisonnables mais fécondes
-de l’imagination. Parmi les flots mouvants et éternels d’un univers sans
-bornes, ne nous attachons donc point à notre bon sens comme à l’unique
-roc de salut. Liés à ce roc immobile à travers tous les âges et toutes
-les civilisations, nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire;
-nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-être devenir.
-
-
-IX
-
-Jusqu’ici, cette question d’une morale limitée par le bon sens n’avait
-pas grande importance. Elle n’arrêtait pas le développement de certaines
-aspirations, de certaines forces qu’on a toujours considérées comme les
-plus belles et les plus nobles qui se trouvent dans l’homme. Les
-religions achevaient l’œuvre interrompue. Aujourd’hui, sentant le danger
-de ses bornes, la morale du bon sens qui voudrait devenir la morale
-générale, cherche à s’étendre autant que possible du côté de la justice
-et de la générosité, à trouver, dans un intérêt supérieur, des raisons
-d’être désintéressées, afin de combler une partie de l’abîme qui la
-sépare de ces forces et de ces aspirations indestructibles. Mais il y a
-des points qu’elle ne saurait outrepasser sans se nier, sans se détruire
-dans sa source même. A partir de ces points où commencent précisément
-les grandes vertus inutiles, quel guide nous reste-t-il?
-
-
-X
-
-Nous verrons tout à l’heure s’il est possible de répondre à cette
-question. Mais en admettant même que par delà les plaines de la morale
-du bon sens, il n’y ait plus, qu’il ne doive plus jamais y avoir de
-guide, ce ne serait pas une raison pour nous inquiéter de l’avenir moral
-de l’humanité. L’homme est un être si essentiellement, si nécessairement
-moral, que, lorsqu’il nie toute morale, cette négation même est déjà le
-noyau d’une morale nouvelle. La morale est, peut-on dire, sa folie
-spécifique. A la rigueur, l’humanité n’a pas besoin de guide. Elle
-marche un peu moins vite, mais presque aussi sûrement par les nuits que
-personne n’éclaire. Elle porte en elle sa lumière dont les orages
-tordent mais ravivent la flamme. Elle est, pour ainsi dire, indépendante
-des idées qui croient la conduire. Il est, au demeurant, curieux et
-facile de constater que ces idées périodiques ont toujours eu assez peu
-d’influence sur la somme de bien et de mal qui se fait dans le monde. Ce
-qui a seul une influence véritable, c’est le flot spirituel qui nous
-porte, qui a des flux et des reflux, mais qui semble gagner lentement,
-conquérir on ne sait quelle chose dans l’espace. Ce qui importe plus
-que l’idée, c’est le temps qui s’écoule autour d’elle; c’est le
-développement d’une civilisation, qui n’est que l’élévation de
-l’intelligence générale à un moment donné de l’histoire. Si demain, une
-religion nous était révélée, prouvant scientifiquement et avec une
-certitude absolue, que chaque acte de bonté, de sacrifice, d’héroïsme,
-de noblesse intérieure, nous apporte immédiatement après notre mort une
-récompense indubitable et inimaginable, je doute que le mélange de bien
-et de mal, de vertus et de vices au milieu de quoi nous vivons, subisse
-un changement que l’on puisse apprécier. Faut-il nous rappeler un
-exemple probant? Au moyen âge, il y eut des moments où la foi était
-absolue et s’imposait avec une certitude qui répond exactement à nos
-certitudes scientifiques. Les récompenses promises au bien, comme les
-châtiments menaçant le mal, étaient, dans la pensée des hommes de ce
-temps, pour ainsi dire aussi tangibles que le seraient ceux de la
-révélation dont je parlais plus haut. Pourtant, nous ne voyons pas que
-le niveau du bien se soit élevé. Quelques saints se sacrifiaient pour
-leurs frères, portaient certaines vertus, choisies parmi les plus
-discutables, jusqu’à l’héroïsme; mais la masse des hommes continuait à
-se tromper, à mentir, à forniquer, à voler, à s’envier, à s’entre-tuer.
-La moyenne des vices n’était pas inférieure à celle d’à présent. Au
-contraire, la vie était incomparablement plus dure, plus cruelle et plus
-injuste, parce que le niveau de l’intelligence générale était plus bas.
-
-
-XI
-
-Essayons maintenant de jeter quelques lueurs sur le troisième état de
-notre morale. Ce troisième état, ou, si l’on veut, cette troisième
-morale embrasse tout ce qui s’étend depuis les vertus du bon sens,
-nécessaires à notre bonheur matériel et spirituel, jusqu’à l’infini de
-l’héroïsme, du sacrifice, de la bonté, de l’amour, de la probité et de
-la dignité intérieure. Il est certain que la morale du bon sens, bien
-que de quelques côtés, du côté de l’altruisme, par exemple, elle puisse
-s’avancer assez loin, manquera toujours un peu de noblesse, de
-désintéressement, et surtout de je ne sais quelles facultés capables de
-la mettre directement en rapport avec le mystère incontestable de la
-vie.
-
-S’il est probable, comme nous l’avons insinué, que notre bon sens ne
-répond qu’à une portion minime des phénomènes, des vérités et des lois
-de la nature, s’il nous isole assez tristement dans ce monde, nous avons
-en nous d’autres facultés merveilleusement adaptées aux parties
-inconnues de l’univers, et qui semblent nous avoir été données tout
-exprès pour nous préparer, sinon à les comprendre, du moins à les
-admettre et à en subir les grands pressentiments: c’est l’imagination et
-le sommet mystique de notre raison. Nous avons beau faire et beau dire,
-nous n’avons jamais été, nous ne sommes pas encore une sorte d’animal
-purement logique. Il y a en nous, au-dessus de la partie raisonnante de
-notre entendement, toute une région qui répond à autre chose, qui se
-prépare aux surprises de l’avenir, qui attend les événements de
-l’inconnu. Cette partie de notre esprit que j’appellerai imagination ou
-raison mystique, dans les temps où nous ne savions pour ainsi dire rien
-des lois de la nature, nous a précédés, a devancé nos connaissances
-imparfaites; et nous a fait vivre moralement, socialement et
-sentimentalement à un niveau bien supérieur à celui de ces
-connaissances. A présent que nous avons fait faire à ces dernières
-quelques pas dans la nuit, et qu’en ces cent années qui viennent de
-s’écouler nous avons débrouillé plus de chaos qu’en mille siècles
-antérieurs, à présent que notre vie matérielle semble sur le point de
-se fixer et de s’assurer, est-ce une raison pour que cette faculté cesse
-de nous précéder ou pour la faire rétrograder vers le bon sens? N’y
-aurait-il pas, au contraire, de très sérieux motifs de la pousser plus
-avant, afin de rétablir les distances normales et l’avance
-proportionnelle? Est-il juste que nous perdions confiance en elle?
-Peut-on dire qu’elle ait empêché un progrès humain? Peut-être nous
-a-t-elle plus d’une fois trompés; mais ses erreurs fécondes, en nous
-forçant à faire du chemin, nous ont révélé plus de vérités, dans le
-détour, que n’en eût jamais soupçonné le piétinement sur place du bon
-sens trop timide. Les plus belles découvertes, en biologie, en chimie,
-en médecine, en physique, sont presque toutes parties d’une hypothèse
-fournie par l’imagination ou la raison mystique, hypothèse que
-confirmèrent les expériences du bon sens, mais que celui-ci, adonné à
-d’étroites méthodes, n’eût jamais entrevue.
-
-
-XII
-
-Dans les sciences exactes, où il semble qu’elles devraient être d’abord
-détrônées, l’imagination et la raison mystique, c’est-à-dire cette
-partie de notre raison qui s’étale au-dessus du bon sens, ne conclut pas
-et fait une part énorme et légitime aux hésitations et aux possibilités
-de l’inconnu, notre imagination, dis-je, et notre raison mystique ont
-encore une place d’honneur. En esthétique, elles règnent à peu près sans
-partage. Pourquoi faudrait-il leur imposer silence dans la morale, qui
-occupe une région intermédiaire entre les sciences exactes et
-l’esthétique? Il n’y a pas à se le dissimuler, si elles cessent de venir
-en aide au bon sens, si elles renoncent à prolonger son œuvre, tout le
-sommet de notre morale s’affaisse brusquement. A partir d’une certaine
-ligne que dépassent les héros, les grands sages et même la plupart des
-simples gens de bien, tout le haut de notre morale est le fruit de notre
-imagination et appartient à la raison mystique. L’homme idéal, tel que
-le forme le bon sens le plus éclairé et le plus étendu, ne répond pas
-encore, ne répond même pas du tout à l’homme idéal de notre imagination.
-Celui-ci est infiniment plus haut, plus généreux, plus noble, plus
-désintéressé, plus capable d’amour, d’abnégation, de dévouement et de
-sacrifices nécessaires. Il s’agit de savoir lequel a tort ou raison,
-lequel a le droit de survivre. Ou plutôt, il s’agit de savoir si quelque
-fait nouveau nous permet de nous faire cette demande et de mettre en
-question les hautes traditions de la morale humaine.
-
-
-XIII
-
-Ce fait nouveau, où le trouverons-nous? Parmi toutes les révélations que
-la science vient de nous faire, en est-il une seule qui nous autorise à
-retrancher quelque chose de l’idéal que nous proposait Marc-Aurèle, par
-exemple? Le moindre signe, le moindre indice, le moindre pressentiment
-éveille-t-il le soupçon que les idées mères qui jusqu’ici ont conduit le
-juste, doivent changer de direction; et que la route des bonnes volontés
-humaines soit une fausse route? Quelle découverte nous annonce qu’il est
-temps de détruire en notre conscience tout ce qui dépasse la stricte
-justice, c’est-à-dire ces vertus innommées qui, par delà celles qui sont
-nécessaires à la vie sociale, paraissent des faiblesses et font
-cependant du simple honnête homme le véritable et profond homme de bien?
-
-Ces vertus-là, nous dira-t-on, et une foule d’autres qui ont toujours
-formé le parfum des grandes âmes, ces vertus-là seraient sans doute à
-leur place dans un monde où la lutte pour la vie ne serait plus aussi
-nécessaire qu’elle ne l’est actuellement sur une planète où ne s’est
-pas encore achevée l’évolution des espèces. En attendant, la plupart
-d’entre elles désarment ceux qui les pratiquent en face de ceux qui ne
-les pratiquent point. Elles entravent le développement de ceux qui
-devraient être les meilleurs, au profit des moins bons. Elles opposent
-un idéal excellent, mais humain et particulier, à l’idéal général de la
-vie; et cet idéal plus restreint est forcément vaincu d’avance.
-
-L’objection est spécieuse: d’abord, cette soi-disant découverte de la
-lutte pour la vie, où l’on cherche la source d’une morale nouvelle,
-n’est au fond qu’une découverte de mots. Il ne suffit pas de donner un
-nom inaccoutumé à une loi immémoriale pour légitimer une déviation
-radicale de l’idéal humain. La lutte pour la vie existe depuis qu’existe
-notre planète; et pas une de ses conséquences ne s’est modifiée, pas une
-de ses énigmes ne s’est éclaircie, le jour que l’on crut en prendre
-conscience en l’ornant d’une appellation qu’un caprice du vocabulaire
-changera peut-être avant un demi-siècle. Ensuite, il convient de
-reconnaître que si ces vertus nous désarment parfois devant ceux qui
-n’en ont pas la notion, elles ne nous désarment qu’en de bien misérables
-combats. Certes, l’homme trop scrupuleux sera trompé par celui qui ne
-l’est pas; l’homme trop aimant, trop indulgent, trop dévoué souffrira
-par celui qui l’est moins; mais est-ce cela qui peut s’appeler une
-victoire du second sur le premier? En quoi cette défaite atteint-elle la
-vie profonde du meilleur? Il y perdra quelque avantage matériel; mais il
-perdrait bien plus à laisser en friche toute la région qui s’étend par
-delà la morale du bon sens. Qui enrichit sa sensibilité enrichit son
-intelligence; et ce sont là les forces proprement humaines qui finissent
-toujours par avoir le dernier mot.
-
-
-XIV
-
-Du reste, si quelques pensées générales parviennent à émerger du chaos
-de demi-découvertes, de demi-vérités qui hallucinent l’esprit de l’homme
-moderne, l’une de ces pensées n’affirme-t-elle pas que la nature a mis
-en chaque espèce d’êtres vivants tous les instincts nécessaires à
-l’accomplissement de ses destinées? Et de tout temps, n’a-t-elle pas mis
-en nous un idéal moral qui, chez le sauvage le plus primitif, comme chez
-le civilisé le plus raffiné, garde, sur les conclusions du bon sens, une
-avance proportionnelle sensiblement égale? Le sauvage, de même que le
-civilisé dans une sphère plus élevée, n’est-il pas d’ordinaire
-infiniment plus généreux, plus loyal, plus fidèle à sa parole que ne le
-conseillent l’intérêt et l’expérience de sa misérable vie? N’est-ce pas
-grâce à cet idéal instinctif que nous vivons dans un milieu où, malgré
-la prépondérance pratique du mal, qu’excusent les dures nécessités de
-l’existence, l’idée du bien et du juste règne de plus en plus
-souverainement, où la conscience publique qui est la forme sensible et
-générale de cette idée, devient de plus en plus puissante et sûre
-d’elle-même? N’est-ce pas grâce au même idéal que la morale d’une foule
-(au théâtre, par exemple) est infiniment supérieure à la morale des
-unités qui la composent?
-
-
-XV
-
-Il conviendrait de s’entendre une fois pour toutes sur les droits de nos
-instincts. Nous n’admettons plus que l’on conteste ceux de n’importe
-quels instincts inférieurs. Nous savons les légitimer et les ennoblir en
-les rattachant à quelque grande loi de la nature; pourquoi certains
-instincts plus élevés, aussi incontestables que ceux qui rampent tout
-au bas de nos sens, n’auraient-ils pas les mêmes prérogatives?
-Doivent-ils être niés, suspectés ou traités de chimères parce qu’ils ne
-se rapportent pas à deux ou trois nécessités primitives de la vie
-animale? Du moment qu’ils existent, n’est-il pas probable qu’ils sont
-aussi indispensables que les autres à l’accomplissement d’une destinée
-dont nous ignorons ce qui lui est utile ou inutile, puisque nous n’en
-connaissons pas le but? Et, dès lors, n’est-il pas du devoir de notre
-bon sens, leur ennemi inné, de les aider, de les encourager et d’enfin
-s’avouer que certaines parties de notre vie échappent à sa compétence?
-
-
-XVI
-
-Nous devons avant tout nous efforcer de développer en nous les
-caractères spécifiques de la classe d’êtres vivants à laquelle nous
-appartenons; et de préférence ceux qui nous différencient le plus de
-tous les autres phénomènes de la vie environnante. Parmi ces caractères,
-l’un des plus notoires, est peut-être moins notre intelligence que nos
-aspirations morales. Une partie de ces aspirations émane de notre
-intelligence; mais une autre a toujours précédé celle-ci, en a toujours
-paru indépendante, et ne trouvant pas en elle de racines visibles, a
-cherché ailleurs, n’importe où, mais surtout dans les religions,
-l’explication d’un mystérieux instinct qui la poussait plus outre.
-Aujourd’hui que les religions n’ont plus qualité pour expliquer quelque
-chose, le fait n’en demeure pas moins; et je ne crois pas que nous ayons
-le droit de supprimer d’un trait de plume toute une région de notre
-existence intérieure, à seule fin de donner satisfaction aux organes
-raisonneurs de notre entendement. Du reste, tout se tient et
-s’entr’aide, même ce qui semble se combattre, dans le mystère des
-instincts, des facultés et des aspirations de l’homme. Notre
-intelligence profite immédiatement des sacrifices qu’elle fait à
-l’imagination lorsque celle-ci caresse un idéal que celle-là ne trouve
-pas conforme aux réalités de la vie. Notre intelligence, depuis quelques
-années, est trop portée à croire qu’elle peut se suffire à elle-même.
-Elle a besoin de toutes nos forces, de tous nos sentiments, de toutes
-nos passions, de toutes nos inconsciences, de tout ce qui est avec elle
-comme de tout ce qui lui tient tête, pour s’étendre et fleurir dans la
-vie. Mais l’aliment qui lui est plus que tout nécessaire, ce sont les
-hautes inquiétudes, les graves souffrances, les nobles joies de notre
-cœur. Elles sont vraiment pour elle, l’eau du ciel sur les lis, la rosée
-du matin sur les roses. Il est bon qu’elle sache s’incliner et passer en
-silence devant certains désirs et devant certains rêves de ce cœur
-qu’elle ne comprend pas toujours, mais qui renferme une lumière qui l’a
-plus d’une fois conduite vers des vérités qu’elle cherchait en vain aux
-points extrêmes de ses pensées.
-
-
-XVII
-
-Nous sommes un tout spirituel indivisible; et c’est seulement pour les
-besoins de la parole que nous pouvons séparer, lorsque nous les
-étudions, les pensées de notre intelligence, des passions et des
-sentiments de notre cœur.
-
-Tout homme est plus ou moins victime de cette division illusoire. Il se
-dit, dans sa jeunesse, qu’il y verra plus clair quand il sera plus âgé.
-Il s’imagine que ses passions, même les plus généreuses, voilent et
-troublent sa pensée, et se demande, avec je ne sais quel espoir,
-jusqu’où ira cette pensée quand elle régnera seule sur ses rêves et ses
-sens apaisés. Et la vieillesse vient; l’intelligence est claire, mais
-elle n’a plus d’objet. Elle n’a plus rien à faire, elle fonctionne dans
-le vide. Et c’est ainsi que dans les domaines où les résultats de cette
-division sont le plus visibles nous constatons qu’en général l’œuvre de
-la vieillesse ne vaut pas celle de la jeunesse ou de l’âge mûr, qui
-cependant a bien moins d’expérience et sait bien moins de choses, mais
-n’a pas encore étouffé les mystérieuses forces étrangères à
-l’intelligence.
-
-
-XVIII
-
-Si l’on nous demande maintenant quels sont enfin les préceptes de cette
-haute morale dont nous avons parlé sans la définir, nous répondrons
-qu’elle suppose un état d’âme ou de cœur plutôt qu’un code de préceptes
-strictement formulés. Ce qui constitue son essence, c’est la sincère et
-forte volonté de former en nous un puissant idéal de justice et d’amour
-qui s’élève toujours au-dessus de celui qu’élaborent les parties les
-plus claires et les plus généreuses de notre intelligence. Il y aurait à
-citer mille exemples; je n’en prendrai qu’un seul, celui qui est au
-centre de toutes nos inquiétudes, et à côté duquel tout le reste n’a
-plus d’importance, celui qui, lorsque nous parlons ainsi de morale haute
-et noble et de vertus parfaites, nous interpelle comme des coupables
-pour nous demander brusquement: «Et l’injustice dans laquelle vous
-vivez, quand y mettrez-vous fin?»
-
-Oui, nous tous qui possédons plus que les autres, nous tous qui sommes
-plus ou moins riches, contre ceux qui sont tout à fait pauvres, nous
-vivons au milieu d’une injustice plus profonde que celle qui provient de
-l’abus de la force brutale, puisque nous abusons d’une force qui n’est
-même pas réelle. Notre raison déplore cette injustice, mais l’explique,
-l’excuse et la déclare inévitable. Elle nous démontre qu’il est
-impossible d’y apporter le remède efficace et rapide que cherche notre
-équité; que tout remède trop radical amènerait (surtout pour nous) des
-maux plus cruels et plus désespérés que ceux qu’il prétendrait guérir;
-elle nous prouve enfin que cette injustice est organique, essentielle et
-conforme à toutes les lois de la nature. Notre raison a peut-être
-raison; mais ce qui a bien plus profondément, bien plus sûrement raison
-qu’elle, c’est notre idéal de justice qui proclame qu’elle a tort. Alors
-même qu’il n’agit pas, il est bon, sinon pour le présent, du moins pour
-l’avenir, que cet idéal ressente vivement l’iniquité; et, s’il
-n’entraîne plus de renonciations ni de sacrifices héroïques, ce n’est
-point qu’il soit moins noble ou moins sûr que l’idéal des meilleures
-religions, c’est qu’il ne promet d’autres récompenses que celles du
-devoir accompli; et que ces récompenses sont précisément celles que
-seuls quelques héros comprirent jusqu’ici, et que les grands
-pressentiments qui flottent au delà de notre intelligence cherchent à
-nous faire comprendre.
-
-
-XIX
-
-Au fond, il nous faut si peu de préceptes!... Peut-être trois ou quatre,
-tout au plus cinq ou six, qu’un enfant pourrait nous donner. Il faut
-avant tout les comprendre; et «comprendre» tel que nous l’entendons,
-c’est à peine, d’habitude, le commencement de la vie d’une idée. Si cela
-suffisait, toutes les intelligences et tous les caractères seraient
-égaux; car tout homme d’intelligence même très médiocre est apte à
-comprendre, à ce premier degré, tout ce qu’on lui explique avec une
-clarté suffisante. Il y a autant de degrés dans la façon de comprendre
-une vérité, qu’il y a d’esprits qui la croient comprendre. Si je
-démontre, par exemple, à tel vaniteux intelligent ce qu’il y a de puéril
-dans sa vanité, à tel égoïste capable de conscience ce qu’il y a
-d’excessif et d’odieux dans son égoïsme, ils en conviendront volontiers,
-ils renchériront même sur ce que j’aurai dit. Il n’est donc pas douteux
-qu’ils aient compris; mais il est à peu près certain qu’ils continueront
-d’agir comme si l’extrémité de l’une des vérités qu’ils viennent de
-reconnaître n’avait même pas effleuré leur cerveau. Au lieu que dans tel
-autre elles entreront un soir, ces vérités, couvertes des mêmes mots, et
-pénétrant soudain, par delà ses pensées, jusqu’au fond de son cœur,
-bouleverseront son existence, déplaceront tous les axes, tous les
-leviers, toutes les joies, toutes les tristesses, tous les buts de son
-activité. Il a compris plus profondément, voilà tout; car nous ne
-pouvons nous flatter d’avoir compris une vérité, que lorsqu’il nous est
-impossible de n’y pas conformer notre vie.
-
-
-XX
-
-Pour revenir à l’idée centrale de tout ceci, et pour la résumer,
-reconnaissons qu’il est nécessaire de maintenir l’équilibre entre ce que
-nous avons appelé le bon sens et les autres facultés et sentiments de
-notre vie. Au rebours de ce que nous faisions autrefois, nous sommes
-aujourd’hui trop enclins à rompre cet équilibre en faveur du bon sens.
-Certes, le bon sens a le droit de contrôler plus strictement que jamais
-tout ce qui dépasse la conclusion pratique de son raisonnement, tout ce
-que lui apportent d’autres forces; mais il ne peut empêcher celles-ci
-d’agir que lorsqu’il a acquis la certitude qu’elles se trompent; et il
-se doit à lui-même, au respect de ses propres lois, d’être de plus en
-plus circonspect dans l’affirmation de cette certitude. Or, s’il peut
-avoir acquis la conviction que ces forces ont commis une erreur en
-attribuant à une volonté, à des ordres divins et précis, la plupart des
-phénomènes qui se manifestent en elles, s’il a le devoir de redresser
-les erreurs accessoires qui découlent de cette erreur initiale, en
-éliminant, par exemple, de notre idéal moral une foule de vertus
-stériles et dangereuses, il ne saurait nier que les mêmes phénomènes
-subsistent, soit qu’ils viennent d’un instinct supérieur, de la vie de
-l’espèce, infiniment plus puissante en nous que la vie de l’individu, ou
-de toute autre source inintelligible. En tout cas, il ne saurait les
-traiter de chimères, car, à ce compte, nous pourrions nous demander si
-ce juge suprême, débordé et contredit de tous côtés par le génie de la
-nature et les inconcevables lois de l’univers, n’est pas plus chimérique
-que les chimères qu’il aspire à anéantir.
-
-
-XXI
-
-Pour tout ce qui touche à notre vie morale, nous avons encore le choix
-de nos chimères; le bon sens même, c’est-à-dire l’esprit scientifique,
-est obligé d’en convenir. Donc, chimères pour chimères, accueillons
-celles d’en haut plutôt que celles d’en bas. Les premières, après tout,
-nous ont fait parvenir où nous sommes; et lorsqu’on envisage notre point
-de départ, l’effroyable caverne de l’homme préhistorique, nous leur
-devons quelque reconnaissance. Les secondes chimères, celles des régions
-inférieures, c’est-à-dire du bon sens, n’ont fait leurs preuves
-jusqu’ici qu’accompagnées et soutenues par les premières. Elles n’ont
-pas encore marché seules. Elles font leurs premiers pas dans la nuit.
-Elles nous mènent, disent-elles, à un bien-être régulier, assuré,
-mesuré, exactement pesé, à la conquête de la matière. Soit, elles ont
-charge de ce genre de bonheur. Mais qu’elles ne prétendent pas que pour
-y arriver il soit nécessaire de jeter à la mer, comme un poids
-dangereux, tout ce qui formait jusqu’ici l’énergie héroïque,
-sourcilleuse, infatigable, aventureuse de notre conscience. Laissez-nous
-quelques vertus de luxe. Accordez un peu d’espace à nos sentiments
-fraternels. Il est fort possible que ces vertus et ces sentiments qui ne
-sont pas strictement indispensables au juste d’aujourd’hui, soient les
-racines de tout ce qui s’épanouira quand l’homme aura fait le plus dur
-de l’étape de la «lutte pour la vie». Il faut aussi que nous tenions en
-réserve quelques vertus somptueuses, afin de remplacer celles que nous
-abandonnons comme inutiles; car notre conscience a besoin d’exercice et
-d’aliments. Déjà nous avons dépouillé bien des contraintes assurément
-nuisibles, mais qui du moins entretenaient l’activité de notre vie
-intérieure. Nous ne sommes plus chastes, depuis que nous avons reconnu
-que l’œuvre de la chair, maudite durant vingt siècles, est naturelle et
-légitime. Nous ne sortons plus à la recherche de la résignation, de la
-mortification, du sacrifice, nous ne sommes plus humbles de cœur ni
-pauvres d’esprit. Tout cela est fort légitime, attendu que ces vertus
-dépendaient d’une religion qui se retire; mais il n’est pas bon que la
-place reste vide. Notre idéal ne demande plus à créer des ascètes, des
-vierges, des martyrs; mais bien qu’elle prenne une autre route, la force
-spirituelle qui animait ceux-ci doit demeurer intacte et reste
-nécessaire à l’homme qui veut aller plus loin que la simple justice.
-C’est par delà cette simple justice que commence la morale de ceux qui
-espèrent en l’avenir. C’est dans cette partie peut-être féerique mais
-non pas chimérique de notre conscience que nous devons nous acclimater
-et nous complaire. Il est encore raisonnable de nous persuader qu’en le
-faisant nous ne sommes pas dupes.
-
-
-XXII
-
-La bonne volonté des hommes est admirable. Ils sont prêts à renoncer à
-tous les droits qu’ils croyaient spécifiques, à abandonner tous leurs
-rêves et toutes leurs espérances de bonheur; comme beaucoup d’entre eux
-ont déjà abandonné, sans se désespérer, toutes leurs espérances
-d’outre-tombe. Ils sont d’avance résignés à voir leurs générations se
-succéder, sans but, sans mission, sans horizon, sans avenir, si telle
-est la volonté certaine de la vie. L’énergie et la fierté de notre
-conscience se manifesteront une dernière fois dans cette acceptation et
-dans cette adhésion. Mais avant d’en venir là, avant d’abdiquer aussi
-lugubrement, il est juste que nous demandions des preuves; et jusqu’ici,
-elles semblent se tourner contre ceux qui les apportent. En tout cas,
-rien n’est décidé. Nous sommes encore en suspens. Ceux qui assurent que
-l’ancien idéal moral doit disparaître parce que les religions
-disparaissent, se trompent étrangement. Ce ne sont point les religions
-qui ont formé cet idéal; mais bien celui-ci qui a donné naissance aux
-religions. Ces dernières affaiblies ou disparues, leurs sources
-subsistent qui cherchent un autre cours. Tout compte fait, à la réserve
-de certaines vertus factices et parasites qu’on abandonne naturellement
-au tournant de la plupart des cultes, il n’y a encore rien à changer à
-notre vieil idéal aryen de justice, de conscience, de courage, de bonté
-et d’honneur. Il n’y a qu’à s’en rapprocher davantage, à le serrer de
-plus près, à le réaliser plus efficacement; et, avant de le dépasser,
-nous avons encore une longue et noble route à parcourir sous les
-étoiles.
-
-
-
-
-ÉLOGE DE LA BOXE
-
-
-Il convient, parmi nos soucis intellectuels, de s’occuper parfois des
-aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le
-plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain,
-redoutable et prêt à faire face à toutes les exigences de la vie.
-
-Je me souviens, à ce propos, qu’en parlant naguère de l’épée, entraîné
-par mon sujet, je fus assez injuste envers la seule arme spécifique que
-la nature nous ait donnée: le poing. Je tiens à réparer cette
-injustice.
-
-L’épée et le poing se complètent et peuvent faire, s’il est gracieux de
-s’exprimer ainsi, fort bon ménage ensemble. Mais l’épée n’est ou ne
-devrait être qu’une arme exceptionnelle, une sorte d’_ultima et sacra
-ratio_. Il n’y faudrait avoir recours qu’avec de solennelles précautions
-et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure les procès qui
-peuvent aboutir à une condamnation à mort.
-
-Au contraire, le poing est l’arme de tous les jours, l’arme humaine par
-excellence, la seule qui soit organiquement adaptée à la sensibilité, à
-la résistance, à la structure offensive et défensive de notre corps.
-
- * * * * *
-
-En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité,
-parmi les êtres les moins protégés, les plus nus, les plus fragiles,
-les plus friables et les plus flasques de la création. Comparons-nous,
-par exemple, avec les insectes, si formidablement outillés pour
-l’attaque et si fantastiquement cuirassés! Voyez, entre autres, la
-fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le
-poids de son corps sans qu’elle en paraisse incommodée. Voyez le
-hanneton, le moins robuste des coléoptères, et pesez ce qu’il peut
-porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant que fléchisse
-le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l’escarbot, elle
-n’a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à eux,
-nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore
-gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre
-squelette, qui est comme l’ébauche de notre forme définitive, offre
-quelque consistance. Mais qu’il est misérable, ce squelette que l’on
-dirait construit par un enfant! Considérez notre épine dorsale, base de
-tout le système, dont les vertèbres mal emboîtées ne tiennent que par
-miracle; et notre cage thoracique qui n’offre qu’une série de porte à
-faux qu’on ose à peine toucher du bout des doigts. Or c’est contre cette
-molle et incohérente machine qui semble un essai manqué de la nature,
-c’est contre ce pauvre organisme d’où la vie tend à s’échapper de toutes
-parts, que nous avons imaginé des armes capables de nous anéantir même
-si nous possédions la fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et
-l’incroyable vitalité des insectes les plus indestructibles. Il y a là,
-il faut en convenir, une bien curieuse et bien déconcertante aberration,
-une folie initiale, propre à l’espèce humaine, qui, loin de s’amender,
-va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la logique naturelle que
-suivent tous les autres êtres vivants, s’il nous est permis d’user
-d’armes extraordinaires contre nos ennemis d’un ordre différent, nous
-devrions, entre nous, hommes, ne nous servir que des moyens d’attaque et
-de défense fournis par notre propre corps. Dans une humanité qui se
-conformerait strictement au vœu évident de la nature, le poing, qui est
-à l’homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe et la
-dent, suffirait à tous nos besoins de protection, de justice et de
-vengeance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles
-de l’espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat.
-Au bout de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à
-mettre en vigueur une sorte de respect panique de vie humaine. Et quelle
-sélection prompte et dans le sens exact des volontés de la nature
-amènerait la pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes
-les espérances de la gloire militaire! Or la sélection est, après tout,
-la seule chose réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper;
-c’est le premier, le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers
-l’espèce.
-
- * * * * *
-
-En attendant, l’étude de la boxe nous donne d’excellentes leçons
-d’humilité et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts
-les plus précieux une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons
-bientôt qu’en tout ce qui concerne l’usage de nos membres, l’agilité,
-l’adresse, la force musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes
-tombés au dernier rang des mammifères ou des batraciens. A ce point de
-vue, dans une hiérarchie bien comprise, nous aurions droit à une modeste
-place entre la grenouille et le mouton. Le coup de pied du cheval de
-même que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont
-mécaniquement et anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible
-d’améliorer, par les plus savantes leçons, l’usage instinctif de leurs
-armes naturelles. Mais nous, les «hominiens», les plus orgueilleux des
-primates, nous ne savons pas donner un coup de poing! Nous ne savons
-même pas quelle est au juste l’arme de notre espèce! Avant qu’un maître
-ne nous l’ait laborieusement et méthodiquement enseignée, nous ignorons
-totalement la manière de mettre en œuvre et de concentrer dans notre
-bras la force relativement énorme qui réside dans notre épaule et dans
-notre bassin. Regardez deux charretiers, deux paysans qui en viennent
-aux mains: rien n’est plus pitoyable. Après une copieuse et dilatoire
-bordée d’injures et de menaces, ils se saisissent à la gorge et aux
-cheveux, jouent des pieds, du genou, au hasard, se mordent,
-s’égratignent, s’empêtrent dans leur rage immobile, n’osent pas lâcher
-prise, et si l’un d’eux parvient à dégager un bras, il en porte, à
-l’aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups
-précipités, étriqués, bredouillés; et le combat ne finirait jamais si le
-couteau félon, évoqué par la honte du spectacle incongru, ne surgissait
-soudain, presque spontanément, de l’une ou l’autre poche.
-
-Contemplez d’autre part deux boxeurs: pas de mots inutiles, pas de
-tâtonnements, pas de colère; le calme de deux certitudes qui savent ce
-qu’il faut faire. L’attitude athlétique de la garde, l’une des plus
-belles du corps viril, met logiquement en valeur tous les muscles de
-l’organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux pieds puisse
-encore s’égarer. Chacune d’elles a son pôle dans l’un ou l’autre des
-deux poings massifs surchargés d’énergie. Et quelle noble simplicité
-dans l’attaque! Trois coups, sans plus, fruits d’une expérience
-séculaire, épuisent mathématiquement les mille possibilités inutiles où
-s’aventurent les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles,
-imperfectibles. Dès que l’un d’eux atteint franchement l’adversaire, la
-lutte est terminée à la satisfaction complète du vainqueur qui triomphe
-si incontestablement qu’il n’a nul désir d’abuser de sa victoire, et
-sans dangereux dommage pour le vaincu simplement réduit à l’impuissance
-et à l’inconscience durant le temps nécessaire pour que toute rancune
-s’évapore. Bientôt après, ce vaincu se relèvera sans avarie durable,
-parce que la résistance de ses os et de ses organes est strictement et
-naturellement proportionnée à la puissance de l’arme humaine qui l’a
-frappé et terrassé.
-
- * * * * *
-
-Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l’art de
-la boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage
-de paix et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre
-susceptibilité aux aguets, la sorte de perpétuel qui-vive où s’agite
-notre vanité soupçonneuse, tout cela vient, au fond, du sentiment de
-notre impuissance et de notre infériorité physique qui peine de son
-mieux à en imposer, par un masque fier et irritable, aux hommes souvent
-grossiers, injustes et malveillants qui nous entourent. Plus nous nous
-sentons désarmés en face de l’offense, plus nous tourmente le désir de
-témoigner aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nul ne nous
-offense impunément. Le courage est d’autant plus chatouilleux, d’autant
-plus intraitable que l’instinct effrayé, tapi au fond du corps qui
-recevra les coups, se demande avec plus d’anxiété comment finira
-l’algarade. Que fera-t-il, ce pauvre instinct prudent, si la crise
-tourne mal? C’est sur lui que l’on compte, à l’heure du péril. A lui
-sont dévolus le souci de l’attaque, le soin de la défense. Mais on l’a
-si souvent, dans la vie quotidienne, éloigné des affaires et du conseil
-suprême, qu’à l’appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif
-vieilli qu’éblouirait soudain la lumière du jour. Quel parti
-prendra-t-il? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au ventre, au nez, aux
-tempes, à la gorge? Et quelle arme choisir, le pied, la dent, la main,
-le coude ou les ongles? Il ne sait plus; il erre dans sa pauvre demeure
-qu’on va détériorer, et durant qu’il s’affole et les tire par la manche,
-le courage, l’orgueil, la vanité, la fierté, l’amour-propre, tous les
-grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la
-querelle récalcitrante, qui aboutit enfin, après d’innombrables et
-grotesques détours, à l’inhabile échange de horions criards, aveugles,
-hybrides et pleurards, piteux et puérils et indéfiniment impuissants.
-
-Au contraire, celui qui connaît la source de justice qu’il détient en
-ses deux mains fermées n’a rien à se persuader. Une fois pour toutes il
-sait. La longanimité, comme une fleur paisible, émane de sa victoire
-idéale mais certaine. La plus grossière insulte ne peut plus altérer son
-sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières violences, et
-peut dire avec calme à tout ce qui l’offense: «Vous irez jusque-là». Un
-seul geste magique, au moment nécessaire, arrête l’insolence. A quoi
-bon faire ce geste? On n’y songe même plus tant l’efficace est sûre. Et
-c’est avec la honte de frapper un enfant sans défense, qu’à la dernière
-extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante brute, une
-main souveraine qui regrette d’avance sa victoire trop facile.
-
-
-
-
-A PROPOS DU ROI LEAR
-
-
-Il est facile de constater qu’en ces dernières années, notamment à
-partir de la grande période romantique, le royaume de la poésie,--auquel
-on n’avait guère touché depuis la perte définitive des vastes mais
-inhabitables provinces du poème épique,--s’est graduellement rétréci et
-se voit actuellement réduit à quelques petites villes isolées dans la
-montagne. Elle y demeurera vraisemblablement vivace et inexpugnable, et
-y gagnera en pureté et en intensité ce qu’elle a perdu par ailleurs en
-étendue et en abondance. Elle s’y dépouillera peu à peu de ses vains
-ornements didactiques, descriptifs et narratifs, pour n’être bientôt
-qu’elle-même; c’est-à-dire la seule voix qui nous puisse révéler ce que
-le silence nous cache, ce que la parole humaine ne dit plus et ce que la
-musique n’exprime pas encore.
-
- * * * * *
-
-Il y aura toujours une poésie lyrique; elle est immortelle étant
-nécessaire. Mais quel sort l’avenir et même le présent réserve-t-il, je
-ne dis pas au dramaturge ou au dramatiste, mais au poète tragique
-proprement dit, à celui qui s’efforce de maintenir un certain lyrisme
-dans son œuvre en y représentant des choses plus grandes et plus belles
-que celles de la vie réelle?
-
-Il est certain que la tragédie lyrique des Grecs, la tragédie classique
-telle que la conçurent Corneille et Racine, le drame romantique des
-Allemands et de Victor Hugo, puisent leur poésie à des sources
-définitivement taries. Le grand drame des foules, au sein duquel on
-croyait avoir découvert une source inconnue et inépuisable, n’a donné
-jusqu’ici que des résultats assez médiocres. Et les mystères nouveaux de
-notre vie moderne, qui ont remplacé tous les autres et du côté desquels
-Ibsen a tenté quelques fouilles, sont depuis trop peu de temps en
-contact direct avec l’homme, pour qu’ils élèvent et dominent visiblement
-et efficacement les paroles et les actes des personnages d’une pièce. Et
-cependant, il n’y a pas à se le dissimuler, et l’instinct poétique de
-l’humanité l’a toujours pressenti, un drame n’est réellement vrai que
-lorsqu’il est plus grand et plus beau que la réalité.
-
- * * * * *
-
-Voyons, en attendant que les poètes sachent de quel côté diriger leurs
-pas, l’un des plus fameux modèles de ces drames qui élargissent la
-vérité sans la fausser, l’un des rares qui, après plus de trois siècles,
-demeure encore vert et vivant en toutes ses parties: j’entends parler du
-_Roi Lear_ de Shakespeare.
-
-On peut affirmer, disais-je naguère,--en exagérant un peu, comme il est
-impossible de ne le point faire dans le léger et délicieux accès de
-fièvre qui saisit tous les fervents de Shakespeare au moment où l’on
-ressuscite un de ses chefs-d’œuvre,--on peut affirmer, après avoir
-parcouru les littératures de tous les temps et de tous les pays, que la
-tragédie du vieux roi constitue le poème dramatique le plus puissant, le
-plus vaste, le plus émouvant, le plus intense qui ait jamais été écrit.
-Si l’on nous demandait du haut d’une autre planète quelle est la pièce
-représentative et synthétique, la pièce archétype du théâtre humain,
-celle où l’idéal de la plus haute poésie scénique est le plus pleinement
-réalisé, il me semble certain qu’après en avoir délibéré tous les
-poètes de notre terre, les meilleurs juges en l’occurrence,
-désigneraient unanimement le _Roi Lear_. Ils ne pourraient mettre un
-instant en balance que deux ou trois chefs-d’œuvre du théâtre grec; ou
-bien, car au fond Shakespeare n’est comparable qu’à lui-même, l’autre
-miracle de son génie: la tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark.
-
- * * * * *
-
-_Prométhée_, «l’Orestie», _Œdipe roi_, ce sont des arbres merveilleux
-mais isolés, au lieu que le _Roi Lear_, c’est une forêt merveilleuse.
-Convenons que le poème de Shakespeare est moins net, moins visiblement
-harmonieux, moins pur de lignes, moins parfait, au sens assez
-conventionnel de ce mot; accordons qu’il a des défauts aussi énormes que
-ses qualités,--il n’en reste pas moins qu’il l’emporte sur tous les
-autres par le nombre, l’acuité, la densité, l’étrangeté, la mobilité,
-la prodigieuse masse des beautés tragiques qu’il renferme. Je sais bien
-que la beauté totale d’un ouvrage ne s’estime pas au poids ni au volume;
-que les dimensions d’une statue n’ont point un rapport nécessaire à sa
-valeur esthétique. Néanmoins on ne saurait contester que l’abondance, la
-variété et l’ampleur ajoutent à la beauté des éléments vitaux et
-inaccoutumés; qu’il est plus facile de réussir une statue unique, de
-grandeur médiocre et d’un mouvement calme, qu’un groupe de vingt statues
-de taille surhumaine, aux gestes passionnés et cependant coordonnés;
-qu’il est plus aisé d’écrire un acte tragique et puissant où se meuvent
-trois ou quatre personnages, que d’en écrire cinq où s’agite tout un
-peuple et qui maintiennent à une hauteur égale, durant un temps cinq
-fois plus long, ce même tragique et cette même puissance; or, au regard
-du _Roi Lear_, les plus longues tragédies grecques ne sont guère que des
-pièces en un acte.
-
-D’autre part, si l’on entend le comparer à _Hamlet_, il est probable que
-la pensée y est moins active, moins aiguë, moins profonde, moins
-frémissante, moins prophétique. En revanche, combien le jet de l’œuvre
-paraît plus énergique, plus massif et plus irrésistible! Certaines
-aigrettes, certains filets de lumière sur l’esplanade d’Elseneur
-atteignent et éclairent un instant, comme des lueurs d’outre-tombe, de
-plus inaccessibles ténèbres; mais ici la colonne de fumée et de flammes
-illumine d’une façon permanente et uniforme tout un pan de la nuit. Le
-sujet est plus simple, plus général et plus normalement humain, la
-couleur plus monotone, mais plus majestueusement et plus harmonieusement
-grandiose, l’intensité plus constante et plus étendue, le lyrisme plus
-continu, plus débordant et plus hallucinant, et cependant plus naturel,
-plus près des réalités quotidiennes, plus familièrement émouvant, à
-cause qu’il ne sort point de la pensée, mais de la passion; qu’il
-enveloppe une situation qui, bien qu’exceptionnelle, est toutefois
-universellement possible, qu’il ne nécessite point un héros
-métaphysicien comme Hamlet, mais qu’il touche immédiatement à l’âme
-primitive et presque invariable de l’homme.
-
- * * * * *
-
-_Hamlet_, _Macbeth_, _Prométhée_, «l’Orestie», _Œdipe_ appartiennent à
-une classe de poèmes plus augustes que les autres parce qu’ils se
-déroulent sur une sorte de montagne sacrée entourée d’un certain
-mystère. C’est ce qui, dans la hiérarchie des chefs-d’œuvre, met
-incontestablement _Hamlet_ au-dessus d’_Othello_, par exemple, bien
-qu’_Othello_ soit aussi passionnément, aussi profondément et sans doute
-plus normalement humain. Ils doivent à cette montagne qui les porte
-entre ciel et terre le meilleur de leur sombre et sublime puissance. Or,
-si l’on examine de quoi est formée cette montagne, on se rend compte
-que les éléments qui la composent sont empruntés à un surnaturel
-variable et arbitraire; c’est de l’«au-delà» sous une espèce et une
-apparence contestables, religieuses ou superstitieuses, par conséquent
-transitoires et locales. Mais--et c’est ce qui lui fait une place à part
-parmi les quatre ou cinq grands poèmes dramatiques de la terre--dans le
-_Roi Lear_ il n’y a pas de surnaturel proprement dit. Les dieux, les
-habitants des grands mondes imaginaires ne se mêlent pas à l’action, la
-Fatalité même y est tout intérieure, elle n’est que de la passion
-affolée; et cependant l’immense drame développe ses cinq actes sur une
-cime aussi haute, aussi surchargée de prestiges, de poésie et
-d’inquiétudes insolites que si toutes les forces traditionnelles des
-cieux et de l’enfer avaient rivalisé d’ardeur pour en surélever les
-pics. L’absurdité de l’anecdote primitive (presque tous les grands
-chefs-d’œuvre, devant représenter des actions types forcément outrées,
-exclusives et excessives, sont fondés sur une anecdote plus ou moins
-absurde) disparaît dans la grandiose magnificence de l’altitude où elle
-évolue. Étudiez de près la structure de cette cime: elle est uniquement
-formée d’énormes stratifications humaines, de gigantesques blocs de
-passion, de raison, de sentiments généraux et presque familiers,
-bouleversés, accumulés, superposés par une tempête formidable, mais
-profondément propre à ce qu’il y a de plus humain dans la nature
-humaine.
-
-C’est pourquoi le _Roi Lear_ demeure la plus jeune des grandes œuvres
-tragiques, la seule où le temps n’ait rien flétri. Il faut un effort de
-notre bonne volonté, un oubli de notre situation et de nos certitudes
-actuelles pour que nous puissions sincèrement et complètement nous
-émouvoir au spectacle d’_Hamlet_, de _Macbeth_ ou d’_Œdipe_. Au
-contraire, la colère, les rugissements de douleur, les malédictions
-prodigieuses du vieillard et du père bafoué semblent sortir de notre
-cœur et de notre raison d’aujourd’hui, s’élever sous notre propre ciel,
-et sous le rapport de toutes les vérités profondes qui forment
-l’atmosphère spirituelle et sentimentale de notre planète, il n’y a rien
-d’essentiel à y ajouter ou retrancher. Shakespeare revenant parmi nous
-sur la terre ne pourrait plus écrire _Hamlet_ ou _Macbeth_. Il sentirait
-que les sombres et augustes idées mères sur quoi reposent ces poèmes ne
-les porteraient plus; tandis qu’il n’aurait pas à modifier une situation
-ni un vers du _Roi Lear_.
-
- * * * * *
-
-La plus jeune, la plus inaltérable des tragédies est aussi le poème
-dramatique le plus organiquement lyrique qui ait jamais été réalisé; le
-seul au monde où la magnificence du langage ne nuise pas une seule fois
-à la vraisemblance, au naturel du dialogue. Aucun poète n’ignore qu’il
-est presque impossible d’allier, au théâtre, la beauté des images au
-naturel de l’expression. On ne saurait le nier; toute scène, dans la
-plus haute tragédie comme dans la plus banale comédie, n’est jamais,
-ainsi que le faisait observer Alfred de Vigny, qu’une conversation entre
-deux ou trois personnages réunis pour parler de leurs affaires. Ils
-doivent donc parler, et pour nous donner ce qui est au théâtre
-l’illusion la plus nécessaire, l’illusion de la réalité, il faut qu’ils
-s’écartent le moins possible du langage employé dans la vulgaire vie de
-tous les jours. Mais dans cette vie assez élémentaire nous n’exprimons
-presque jamais par la parole ce que peut avoir d’éclatant ou de profond
-notre existence intérieure. Si nos pensées habituelles se mêlent aux
-grands et beaux spectacles, aux plus hauts mystères de la nature, elles
-demeurent en nous à l’état latent, à l’état de songes, d’idées, de
-sentiments muets qui, tout au plus, se trahissent parfois par un mot,
-par une phrase plus justes et plus nobles que ceux de la conversation
-vraisemblable et usuelle. Or le théâtre ne pouvant presque rien exprimer
-qui ne s’exprimerait pas dans la vie, il s’ensuit que toute la partie
-supérieure de l’existence y demeure informulée, sous peine de déchirer
-le voile de l’illusion indispensable. Le poète a donc à choisir: il sera
-lyrique ou simplement éloquent, mais irréel (et c’est l’erreur de notre
-tragédie classique, du théâtre de Victor Hugo et de tous les romantiques
-français et allemands, quelques scènes de Gœthe exceptées), ou bien il
-sera naturel mais sec, prosaïque et plat. Shakespeare n’a pas échappé
-aux dangers de ce choix. Dans _Roméo et Juliette_, par exemple, et dans
-la plupart de ses pièces historiques, il verse dans la rhétorique,
-sacrifie sans cesse à la splendeur, à l’abondance des métaphores, la
-précision et la banalité impérieusement nécessaires des tirades et des
-répliques.
-
- * * * * *
-
-Par contre, dans ses grands chefs-d’œuvre il ne se trompe point; mais la
-manière même dont il surmonte la difficulté dévoile toute la gravité du
-problème. Il n’y arrive qu’à l’aide d’une sorte de subterfuge auquel il
-a toujours recours. Comme il semble acquis qu’un héros qui exprime sa
-vie intérieure dans toute sa magnificence ne peut demeurer vraisemblable
-et humain sur la scène qu’à la condition qu’il soit représenté comme fou
-dans la vie réelle (car il est entendu que les fous seuls y expriment
-cette vie cachée), Shakespeare ébranle systématiquement la raison de ses
-protagonistes, et ouvre ainsi la digue qui retenait captif l’énorme flot
-lyrique. Dès lors, il parle librement par leur bouche, et la beauté
-envahit le théâtre sans craindre qu’on lui dise qu’elle n’est pas à sa
-place. Dès lors aussi, le lyrisme de ses grandes œuvres est plus ou
-moins haut, plus ou moins vaste, à proportion de la folie du héros
-central. Ainsi, il est intermittent et contenu dans _Othello_ et dans
-_Macbeth_, parce que les hallucinations du thane de Cawdor et les
-fureurs du More de Venise ne sont que des crises passionnelles; il est
-lent et pensif dans _Hamlet_, parce que la folie du prince d’Elseneur
-est engourdie et méditative; mais nulle part comme dans le _Roi Lear_ il
-ne déborde, torrentiel, ininterrompu et irrésistible, entre-choquant en
-d’immenses et miraculeuses images l’océan, les forêts, les tempêtes et
-les étoiles, parce que la magnifique démence du vieux monarque dépossédé
-et désespéré s’étend de la première à la dernière scène.
-
-
-
-
-LES DIEUX DE LA GUERRE
-
-
-La guerre offrit toujours aux méditations des hommes un thème magnifique
-et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas! bien certain que la
-plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers
-elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l’envers
-et en creux, le progrès de notre civilisation.
-
-Je ne veux aujourd’hui l’envisager qu’à un seul point de vue, afin de
-constater une fois de plus qu’à mesure que nous conquérons quelque chose
-sur les forces inconnues, nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès
-que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature
-une lueur, une source d’énergie nouvelles, nous devenons souvent ses
-victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu’en croyant nous
-délivrer, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est vrai qu’à la
-longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des
-services dont nous ne saurions plus nous passer. Mais à peine l’un d’eux
-a-t-il fait sa soumission qu’en passant sous le joug il nous met sur la
-trace d’un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient
-ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces
-adversaires, il s’en trouve d’ailleurs qui semblent tout à fait
-indomptables. Mais peut-être ne demeurent-ils rebelles que parce qu’ils
-savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre
-cœur qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre
-intelligence.
-
- * * * * *
-
-Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se
-rapportent à la guerre. Nous l’avons vu en de récents et monstrueux
-conflits. Pour la première fois, depuis l’origine de l’histoire, des
-puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées
-de l’ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter
-les hommes sur le champ de bataille. Jusqu’en ces dernières guerres,
-elles n’étaient descendues qu’à mi-côte, se tenaient à l’écart et
-agissaient de loin. Elles hésitaient à s’affirmer, et il y avait encore
-quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres
-mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et
-l’énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l’explosif le plus
-redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd’hui, nous sommes
-débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et
-nous voilà livrés, comme des grains de sable, aux monstrueuses et
-énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.
-
- * * * * *
-
-Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins
-importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d’Homère, les divinités
-de l’Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et,
-presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d’argent, dominaient,
-protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c’étaient des
-divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur
-intervention paraissait surhumaine, elle reflétait la forme et la
-psychologie de l’homme. Leurs secrets se mouvaient dans l’orbite de nos
-secrets étroits. Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils
-avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus
-justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l’homme s’avance
-dans le temps, qu’il sort de l’illusion, que sa conscience augmente, que
-le monde se dévoile, les dieux qui l’accompagnent grandissent mais
-s’éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A
-mesure qu’il apprend, à mesure qu’il connaît, le flot de l’inconnu
-envahit son domaine. A proportion que les armées s’organisent et
-s’étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et
-asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au
-capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu’on appelle la
-chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï,
-l’admirable tableau, qu’on sent authentique, de la bataille de Borodino
-ou de la Moskova, type de l’une des grandes batailles de l’Empire. Les
-deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à une telle distance du
-combat, qu’ils n’en peuvent saisir que d’insignifiants épisodes et
-ignorent presque tout ce qui s’y passe. Koutouzof, en bon fataliste
-slave, a conscience de la «force des choses». Énorme, borgne, somnolent,
-écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d’un tapis, il attend
-l’issue de l’aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir
-ou non à ce qu’on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger
-des événements qu’il n’entrevoit même pas. La veille, au soir, il a
-dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements,
-par cette même «force des choses» à laquelle se livre Koutouzof, pas une
-seule de ces dispositions n’est ni ne peut être exécutée. Néanmoins,
-fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il
-croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard,
-les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp
-hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la nature,
-comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassemblés
-sur ses rives.
-
- * * * * *
-
-Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le
-seul qui maintienne l’apparence d’une direction humaine. Les forces
-étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient
-sortaient à peine de l’enfance. Mais aujourd’hui que ferait-il?
-Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l’influence qu’il avait
-sur le sort des batailles? C’est qu’à présent les enfants du mystère ont
-grandi, et ce sont d’autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et
-dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos
-citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n’ont plus forme humaine, ils
-émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs
-prédécesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se
-trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l’autre côté de notre
-sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus
-hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la
-matière inerte. Or, c’est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui
-n’ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des
-ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus
-fabuleusement éloignés, c’est à ces impénétrables et irrésistibles
-énergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus
-proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la
-forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c’est à ces
-monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de
-prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de
-l’injuste...
-
- * * * * *
-
-A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges
-spécifiques?--Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un
-œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple
-ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et
-vides, comme l’aveugle--si d’autres sens ne le détrompaient
-point--croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons
-qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne
-réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos
-propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences
-qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles,
-et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous
-redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile
-subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent
-sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la
-nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est
-là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces
-lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur
-toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous
-sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et
-c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans
-limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle
-révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant
-toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres
-triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes
-qui se préparent au combat?--Quelques milliers d’hommes, aussi
-imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu
-qu’une pincée de fourmis dans une forêt vierge, quelques milliers
-d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée
-étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses
-de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une
-physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses
-fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à
-l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et
-les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle
-obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte
-la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous
-faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels
-infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que
-l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve
-à lui donner une apparence plausible.
-
- * * * * *
-
-Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des
-limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches.
-Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises
-en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et
-filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque
-attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des
-explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux
-temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles
-profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui
-jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille
-de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les
-rattacher?--Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite,
-lyddite et balistite, spectres indescriptibles, à côté desquels la
-vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui
-résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine,
-semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle,
-mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré
-le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui
-compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur
-qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les
-ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles
-vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses
-immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort,
-l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine
-ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente
-qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous
-un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de
-silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve
-d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un
-clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui
-se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret
-des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un
-troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos
-dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où
-part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre
-votre mère exerce sa volonté?--A toutes ces questions, le savant qui
-vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production
-brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le
-contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond
-à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous
-savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.
-
-
-
-
-LE PARDON DES INJURES
-
-
-Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains
-mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont
-transformés.
-
-Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des
-plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie
-presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui
-montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un
-idéal qui ne fut jamais réalisé?--Quand nous disons à qui nous fit
-injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au
-fond de cette parole?--Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que
-nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon
-tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre
-volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait,
-parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation,
-est directement intéressé à se souvenir.
-
-L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le
-connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même
-dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un
-visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une
-foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères
-que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand
-signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde
-où bien peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par
-suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence
-fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus
-tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le
-recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous
-atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et
-fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité,
-c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou
-d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il
-nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne
-le reconnaissons point.
-
- * * * * *
-
-Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable
-aura sur nos relations avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme
-sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses
-premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de
-l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme
-un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au
-péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable
-que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison
-humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne.
-Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron
-ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un
-héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce
-secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend
-ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus
-haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son
-frère et l’ennemi qui la fera périr, elle n’atteindra le suprême sommet
-que si elle préfère l’ennemi.
-
- * * * * *
-
-Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en
-faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel
-des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera
-dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous
-trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des
-deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une
-sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi
-enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal,
-quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme
-voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle.
-
-Et ne croyons pas que des exemples de ce genre, pris aux extrémités de
-l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans
-cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de
-l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience
-dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un
-jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la
-montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée.
-
- * * * * *
-
-Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le
-chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que
-nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue
-au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien,
-tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas
-l’impossible, mais il allait noyer d’abord dans l’infini divin tout
-désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est
-pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que
-le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion
-élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs
-que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart
-des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait
-pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de
-ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de
-leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et
-qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes
-effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut
-pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même
-l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre
-qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux est exactement le même que celui
-que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude
-suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si
-ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à
-préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il
-soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en
-même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier
-uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de
-l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les
-mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles
-de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce
-qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide
-où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon
-très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la
-pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant
-nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque
-toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les
-flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus
-efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute
-haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à
-la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur
-place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise
-volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même
-plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de
-pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne
-foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit.
-
- * * * * *
-
-Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et
-aussi exactes, qui devraient être toujours présentes à nos regards,
-nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de
-réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui
-aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence,
-leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y
-pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos
-petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre.
-Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous
-maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et
-surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se
-profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement,
-ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui
-explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années,
-gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons
-une partie opaque et lourde qui de droit appartient à l’instinct et
-descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper;
-elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en
-est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à
-saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte
-comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces
-diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les
-plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles
-sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons
-pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles
-rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les
-croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et
-les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la
-fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe
-donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions donner des
-faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que
-s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure
-que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est
-indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits.
-Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans
-cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive,
-si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en
-apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose
-d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus
-secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu
-suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte,
-l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie.
-
-
-
-
-L’ACCIDENT
-
-
-A mesure que nous asservissons les forces de la nature se multiplient
-nos chances d’accidents, de même que croissent les dangers du dompteur à
-raison du nombre de fauves qu’il «fait travailler» dans la cage.
-Autrefois, nous évitions autant que possible le contact de ces forces;
-aujourd’hui elles sont admises dans notre domestique. Aussi, malgré nos
-mœurs plus prudentes et plus pacifiques, nous arrive-t-il plus souvent
-qu’à nos pères de voir la mort d’assez près. Il est donc probable que
-plusieurs de ceux qui liront ces notes auront éprouvé les mêmes
-émotions et eu l’occasion de faire des remarques analogues.
-
- * * * * *
-
-Une des premières questions qui se posent est celle du pressentiment.
-Est-il vrai, comme beaucoup l’affirment, que nous ayons dès le matin une
-sorte d’intuition de l’événement qui menace la journée? Il est difficile
-de répondre, attendu que notre expérience ne peut guère porter que sur
-des événements qui «ne tournèrent pas mal» ou qui, tout au moins,
-n’eurent pas de suites graves. Il paraît donc naturel que ces accidents
-qui ne devaient pas avoir de conséquences n’aient point remué par avance
-les eaux profondes de notre instinct, comme il est vrai, je crois,
-qu’ils ne les effleurent même pas. Quant aux autres, qui entraînent une
-mort plus ou moins prochaine, il est rare que la victime ait la force
-ou la lucidité requise pour satisfaire notre curiosité. En tout cas, ce
-que peut recueillir sur ce point notre expérience personnelle est fort
-incertain et l’interrogation demeure.
-
- * * * * *
-
-Nous voilà donc partis dès l’aurore d’un beau jour, en automobile, à
-bicyclette, à motocyclette, en canot, peu importe à l’événement qui se
-prépare; mais, pour préciser les images, prenons de préférence
-l’automobile ou la motocyclette qui sont de merveilleux instruments de
-détresse et qui interrogent le plus âprement la Fortune au grand jeu de
-la vie et de la mort. Tout à coup, sans motifs, au détour du chemin, au
-beau milieu de la longue et large route, au début d’une descente, ici ou
-là, à droite ou à gauche, saisissant le frein, la roue, la direction,
-barrant subitement tout l’espace sous l’apparence fallacieuse et
-parfaitement transparente d’un arbre, d’un mur, d’un rocher, d’un
-obstacle quelconque, voici face à face, surgissante, imprévue, énorme,
-immédiate, indubitable, inévitable, irrévocable, la Mort qui ferme d’un
-déclic l’horizon qu’elle laisse sans issue...
-
-Aussitôt commence entre notre intelligence et notre instinct une
-passionnante, une interminable scène qui tient en une demi-seconde.
-L’attitude de l’intelligence, de la raison, de la conscience, comme il
-vous plaira de l’appeler, est extrêmement intéressante. Elle juge
-instantanément, sainement et logiquement que tout est perdu sans
-ressource. Pourtant elle ne s’affole ni ne s’épouvante. Elle se
-représente exactement la catastrophe, ses détails et ses conséquences,
-et constate avec satisfaction qu’elle n’a pas peur et garde sa lucidité.
-Entre la chute et le choc, elle a du temps de reste, elle muse, elle se
-distrait, elle trouve le loisir de penser à toute autre chose,
-d’évoquer des souvenirs, de faire des rapprochements, des remarques
-minimes et précises. L’arbre qu’on voit à travers la mort est un
-platane, il a trois trous dans son écorce diaprée... il est moins beau
-que celui du jardin... le rocher sur lequel le crâne s’écrasera a des
-veines de mica et de marbre bien blanc... Elle sent qu’elle n’est pas
-responsable, qu’on n’a nul reproche à lui faire; elle est presque
-souriante, elle goûte je ne sais quelle volupté ambiguë et attend
-l’inévitable avec une résignation adoucie où se mêle une prodigieuse
-curiosité.
-
- * * * * *
-
-Il est évident que si notre vie n’avait à compter que sur l’intervention
-de cet amateur indolent, trop logique et trop clairvoyant, tout accident
-finirait fatalement en catastrophe. Heureusement, prévenu par les nerfs
-qui tourbillonnent, perdent la tête et criaillent comme des enfante en
-démence, fruste, brutal, nu, musculeux, bousculant tout et saisissant
-d’un geste irrésistible les débris d’autorité et les chances de salut
-qui lui tombent sous la main, un autre personnage bondit sur la scène.
-On l’appelle l’Instinct, l’Inconscient, le Subconscient, que sais-je et
-qu’importe?--Où était-il, d’où sort-il? Il dormait quelque part ou
-s’occupait à d’obscures et ingrates besognes au fond des cavernes
-primitives de notre corps. Il en était naguère le roi incontesté; mais
-depuis quelque temps on le relègue dans les ténèbres basses, comme un
-parent pauvre, mal élevé, mal tenu et mal embouché, témoin gênant et
-souvenir désagréable de l’infortune originelle. On n’y pense, on n’y a
-plus recours qu’aux secondes éperdues des suprêmes angoisses. Par
-bonheur il est brave homme, sans amour-propre et sans rancune. Il sait
-d’ailleurs que tous ces ornements du haut desquels on le méprise sont
-éphémères, peu sérieux et qu’il est au fond le seul maître de la
-demeure humaine. D’un coup d’œil plus sûr, plus rapide que l’élan
-formidable du péril, il juge la situation, en démêle d’emblée tous les
-détails, toutes les issues, toutes les possibilités, et c’est, en un
-clin d’œil, un magnifique, un inoubliable, spectacle de force, de
-courage, de précision, de volonté, où la Vie invaincue saute au visage
-de la Mort invincible.
-
- * * * * *
-
-Au sens le plus strict, le plus minutieux du mot, le champion de
-l’existence, surgi comme le sauvage velu des légendes au secours de la
-princesse désespérée, opère des miracles. Avant tout, il a dans
-l’urgence une prérogative incomparable: il ignore la délibération, tous
-les obstacles qu’elle soulève, toutes les impossibilités qu’elle impose.
-Il n’accepte jamais le désastre, pas un instant n’admet l’inévitable, et
-sur le point d’être broyé, agit allégrement contre toute espérance,
-comme si le doute, l’inquiétude, la peur, le découragement étaient des
-notions absolument étrangères aux forces primitives qui l’animent. A
-travers un mur de granit, il n’aperçoit que le salut, pareil à un trou
-de lumière, et à force de le voir il le crée dans la pierre. Il ne
-renonce pas à arrêter une montagne qui se précipite. Il écarte un
-rocher, il s’élance sur un fil de fer, il se faufile entre deux colonnes
-qui mathématiquement ne pouvaient pas livrer passage. Parmi les arbres
-il choisit infailliblement le seul qui cédera parce qu’un ver invisible
-a rongé sa racine. Dans un fouillis de feuilles vaines il découvre
-l’unique branche forte qui surplombe l’abîme, et dans un chaos de
-porphyres aigus il semblera qu’il ait dressé par avance le lit de
-mousses et de fougères qui recevra le corps...
-
-De l’autre côté du péril, la raison stupéfaite, pantelante, incrédule,
-un peu déconcertée, tourne la tête pour contempler une dernière fois
-l’invraisemblable; puis elle reprend, de droit, la direction, tandis que
-le bon sauvage, que nul ne songe à remercier, rentre en silence dans sa
-caverne.
-
- * * * * *
-
-Peut-être n’est-il pas étonnant que l’instinct nous sauve des grands
-dangers habituels et immémoriaux: l’eau, le feu, la chute, le choc,
-l’animal. Il y a là évidemment une accoutumance, une expérience atavique
-qui explique son habileté. Mais ce qui m’émerveille, c’est l’aisance, la
-promptitude avec lesquelles il se met au courant des inventions les plus
-complexes, les plus insolites de notre intelligence. Il suffit de lui
-montrer une bonne fois le mécanisme de la machine la plus
-imprévue,--quelque étrangère et inutile qu’elle soit à nos besoins réels
-et primitifs,--il comprend, et désormais, dans la nécessité, en
-connaîtra les derniers secrets et le maniement mieux que l’intelligence
-qui la construisit.
-
-C’est pourquoi, si nouveau, si récent ou si formidable qu’en soit
-l’instrument, on peut affirmer qu’en principe, il n’y a pas de
-catastrophe inévitable. L’inconscient est toujours à la hauteur de
-toutes les situations imaginables. Entre les mâchoires de l’étau que
-referme la puissance de la mer ou de la montagne, on peut, on doit
-s’attendre à un mouvement décisif de l’instinct qui a des ressources
-aussi inépuisables que l’univers ou la nature au creux desquels il puise
-à même.
-
- * * * * *
-
-Pourtant, s’il faut tout dire, nous n’avons plus tous le même droit de
-compter sur son intervention souveraine. Il ne meurt, il ne boude, il ne
-se trompe jamais; mais bien des hommes le bannissent à de telles
-profondeurs, lui permettent si rarement de revoir un rayon de soleil, le
-perdent si totalement de vue, l’humilient si cruellement, le garrottent
-si étroitement que, dans l’affolement de l’urgence, ils ne savent plus
-où le trouver. Ils n’ont plus, matériellement, le temps de le prévenir
-ou de le délivrer au fond des oubliettes où ils l’ont enchaîné, et quand
-il monte enfin à la rescousse, plein de bonne volonté, ses outils à la
-main, le mal est fait, il est trop tard, la mort vient d’accomplir son
-œuvre.
-
-Ces inégalités de l’instinct, qui tiennent plutôt, je suppose, à la
-promptitude de l’appel qu’à la qualité du secours, se manifestent dans
-tous les accidents. Mettez deux automobilistes en deux dangers
-parallèles, inéluctables et exactement identiques, un coup de volant
-inexplicable, on ne sait quel bond, quelle torsion, quel détour, quelle
-immobilité, quel prestige sauvera l’un, pendant que l’autre ira
-normalement et misérablement se briser sur l’obstacle. Dans une
-voiture, des six personnes qui l’occupent et qu’enveloppe strictement le
-même sort, trois feront le seul mouvement possible, illogique, imprévu
-et nécessaire, au lieu que les trois autres agiront trop intelligemment,
-à contre-sens. Je fus témoin, ou presque,--car si j’arrivai après
-l’accident, du moins en ai-je recueilli sur les lieux mêmes et parmi les
-réchappés, les impressions encore palpitantes,--je fus un jour témoin
-d’une de ces surprenantes manifestations de l’instinct. C’était à la
-descente de Gourdon, l’âpre petit village bien connu des touristes de
-Cannes et de Nice, perché, pour échapper aux Barbaresques, sur un rocher
-à pic, haut de plus de huit cents mètres. Il est de toutes parts
-inaccessible, nul chemin n’y mène, sauf une terrible route en lacet qui
-dévale entre deux abîmes. Une carriole surchargée de huit personnes
-parmi lesquelles une femme portant son enfant âgé de quelques semaines,
-descendait la voie périlleuse, quand le cheval prit peur, s’emballa et
-s’alla jeter dans le gouffre. Les voyageurs se sentirent rouler dans la
-mort, et la femme, d’un admirable geste d’amour maternel, voulant sauver
-l’enfant, le lança, au suprême moment, de l’autre côté de la carriole,
-où il tomba sur la route, tandis que tous les autres disparaissaient
-dans le précipice hérissé de rocs meurtriers. Or, par un miracle assez
-habituel quand il s’agit de vies humaines, les sept victimes, retenues à
-des broussailles, à de vagues branchages, n’eurent que d’insignifiantes
-égratignures, au lieu que le pauvre petit mourait sur le coup, le crâne
-défoncé par une pierre du chemin. Deux instincts contraires avaient ici
-lutté, et celui où s’était probablement mêlé une lueur de réflexion,
-avait fait le geste le plus maladroit. On parlera de chance, de guignon.
-Il n’est pas défendu d’évoquer ces mots mystérieux, pourvu qu’il demeure
-entendu qu’ils s’appliquent aux mystérieux mouvements de l’inconscient.
-Il est en effet préférable, chaque fois que la chose est possible, de
-reporter en nous la source d’un mystère; c’est restreindre d’autant le
-champ néfaste de l’erreur, du découragement, de l’impuissance.
-
- * * * * *
-
-Immédiatement, demandons-nous si nous pouvons sinon perfectionner
-l’instinct, que je crois toujours parfait, du moins le rappeler plus
-près de notre volonté, desserrer ses liens, lui rendre son aisance
-originelle. Cette question exigerait une étude spéciale. En attendant
-qu’on l’entreprenne, il paraît assez probable qu’en nous rapprochant
-habituellement, systématiquement des forces, des faits matériels, de
-tout ce qu’en un mot qui dit d’énormes choses nous nommons la nature,
-nous diminuons d’autant, chaque jour, la distance que l’instinct aura à
-parcourir pour nous venir en aide. Cette distance, encore inappréciable
-chez les sauvages, les simples et les humbles, augmente à chaque pas que
-fait notre éducation, notre civilisation. Je suis persuadé qu’on
-pourrait établir qu’un paysan, un ouvrier, même moins jeune, moins
-agile, surpris dans la même catastrophe que son propriétaire ou son
-patron, a deux ou trois chances de plus que celui-ci de s’en tirer
-indemne. En tout cas, il n’est pas d’accident dont la victime n’ait, _a
-priori_, tort. Il convient qu’elle se dise, ce qui est vrai au pied de
-la lettre, que tout autre, à sa place, aurait réchappé; par conséquent,
-la plupart des hasards qu’on se permet autour d’elle lui demeurent
-interdits. Son inconscient qui se confond ici avec son avenir n’est pas
-«en forme». Elle doit dorénavant se défier de sa chance. Elle est, au
-point de vue des grands périls, un _minus habens_, comme on disait en
-droit romain.
-
- * * * * *
-
-Il n’empêche, quand on considère l’inconsistance de notre corps, la
-puissance démesurée de tout ce qui l’entoure et le nombre de dangers où
-nous nous exposons, que notre chance comparée à celle des autres êtres
-vivants n’apparaisse prodigieuse. Parmi nos machines, nos appareils, nos
-poisons, nos feux, nos eaux, toutes les forces plus ou moins asservies
-mais toujours prêtes à la révolte, nous risquons notre vie vingt ou
-trente fois plus souvent que le cheval, par exemple, le bœuf ou le
-chien. Or, dans un accident de la rue ou de la route, dans une
-inondation, un tremblement de terre, un orage, un incendie, dans la
-chute d’un arbre ou d’une maison, l’animal sera presque toujours frappé
-de préférence à l’homme. Il est évident que la raison, l’expérience et
-l’inconscient mieux avisé de celui-ci le préservent dans une large
-mesure. Néanmoins, on dirait qu’il y a encore autre chose. Tous risques,
-tous hasards égaux et les parts faites à l’intelligence et à l’instinct
-plus adroit et plus sûr, il reste que la nature semble avoir peur de
-l’homme. Elle évite religieusement de toucher à ce corps si fragile;
-elle l’entoure d’une sorte de respect manifeste et inexplicable, et
-lorsque, par notre faute impérieuse, nous l’obligeons de nous blesser,
-elle nous fait le moins de mal possible.
-
-
-
-
-NOTRE DEVOIR SOCIAL
-
-
-Partons loyalement de la grande vérité: il n’y a, pour ceux qui
-possèdent, qu’un seul devoir certain: qui est de se dépouiller de ce
-qu’ils ont, de façon à se mettre en l’état de la masse qui n’a rien. Il
-est entendu, en toute conscience lucide, qu’il n’en existe pas de plus
-impérieux, mais on y reconnaît en même temps, qu’il est, par manque de
-courage, impossible de l’accomplir. Du reste, dans l’histoire héroïque
-des devoirs, même aux époques les plus ardentes, même à l’origine du
-christianisme et dans la plupart des ordres religieux qui cultivèrent
-expressément la pauvreté, c’est peut-être le seul qui n’ait jamais été
-entièrement rempli. Il importe donc, en s’occupant de nos devoirs
-subsidiaires, de ne point oublier que l’essentiel est sciemment éludé.
-Que cette vérité nous domine. Souvenons-nous que nous parlons dans son
-ombre, et que nos pas les plus hardis, les plus extrêmes, ne nous
-conduiront jamais au point où il faudrait que nous fussions d’abord.
-
- * * * * *
-
-Puisqu’il paraît qu’il s’agit là d’une impossibilité absolue autour de
-laquelle il est oiseux de s’étonner encore, acceptons la nature humaine
-telle qu’elle s’offre. Cherchons donc sur d’autres routes que la seule
-directe,--n’ayant pas la force de la parcourir,--ce qui, en attendant
-cette force, peut nourrir notre conscience. Il y a ainsi, pour ne plus
-parler de la grande, deux ou trois questions que se posent sans cesse
-les cœurs de bonne volonté. Que faire en l’état actuel de notre société?
-Faut-il se ranger, _a priori_, systématiquement, du côté de ceux qui la
-désorganisent ou dans le camp de ceux qui s’évertuent à en maintenir
-l’économie?--Est-il plus sage de ne point lier son choix, de défendre
-tour à tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l’un et l’autre
-parti? Il est certain qu’une conscience sincère peut trouver ici ou là
-de quoi satisfaire son activité ou bercer ses reproches. C’est pourquoi,
-devant ce choix qui s’impose aujourd’hui à toute intelligence honnête,
-il n’est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu’on
-ne le pratique d’habitude, et comme le pourrait faire l’habitant
-désintéressé de quelque planète voisine.
-
- * * * * *
-
-Ne reprenons pas toutes les objections traditionnelles, mais seulement
-celles qui peuvent être assez sérieusement défendues. Nous rencontrons
-d’abord la plus ancienne qui soutient que l’inégalité est inévitable,
-étant conforme aux lois de la nature. Il est vrai; mais l’espèce humaine
-paraît assez vraisemblablement créée pour s’élever au-dessus de
-certaines lois de la nature. Si elle renonçait à surmonter plusieurs de
-ces lois, son existence même serait remise en péril. Il est conforme à
-sa nature particulière d’obéir à d’autres lois que celle de sa nature
-animale, etc. Du reste, l’objection est dès longtemps classée parmi
-celles dont le principe est insoutenable et mènerait au massacre des
-faibles, des malades, des vieillards, etc.
-
-On dit ensuite qu’il est bon, pour hâter le triomphe de la justice, que
-les meilleurs ne se dépouillent pas prématurément de leurs armes dont
-les plus efficaces sont précisément la richesse et le loisir. On
-reconnaît suffisamment ici la nécessité du grand sacrifice, et l’on ne
-met en question que son opportunité. Soit; à condition qu’il demeure
-bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement à hâter
-les pas de la justice.
-
-Un autre argument conservateur, digne d’attention, affirme que le
-premier devoir de l’homme étant d’éviter la violence et l’effusion du
-sang, il est indispensable que l’évolution sociale ne soit pas trop
-rapide, qu’elle mûrisse lentement, qu’il importe de la tempérer en
-attendant que la masse s’éclaire et soit portée graduellement et sans
-dangereuses secousses vers une liberté et une plénitude de biens qui, en
-ce moment, ne déchaîneraient que ses pires instincts. Il est encore
-vrai; néanmoins il serait intéressant de calculer,--puisqu’on n’arrive
-au mieux que par le mal,--si les maux d’une révolution brusque, radicale
-et sanglante l’emportent sur les maux qui se perpétuent dans l’évolution
-lente. Il conviendrait de se demander s’il n’y a pas avantage à agir au
-plus vite; si tout compte fait, les souffrances silencieuses de ceux
-qui attendent dans l’injustice ne sont pas plus graves que celles que
-subiront durant quelques semaines ou quelques mois les privilégiés
-d’aujourd’hui. On oublie volontiers que les bourreaux de la misère sont
-moins bruyants, moins scéniques, mais infiniment plus nombreux, plus
-cruels, plus actifs que ceux des plus affreuses révolutions.
-
- * * * * *
-
-Enfin, dernier argument et peut-être le plus troublant: l’humanité,
-déclare-t-on, depuis plus d’un siècle parcourt les années les plus
-fécondes, les plus victorieuses, les années probablement climatériques
-de sa destinée. Elle semble, à considérer le passé, dans la phase
-décisive de son évolution. On croirait, à certains indices, qu’elle est
-près d’atteindre son apogée. Elle traverse une période d’inspiration à
-laquelle nulle autre ne se peut historiquement comparer. Un rien, un
-dernier effort, un trait de lumière qui reliera ou soulignera les
-découvertes, les intuitions éparses ou en suspens, la sépare seule
-peut-être des grands mystères. Elle vient d’aborder des problèmes dont
-la solution, aux dépens de l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire du grand
-inconnu de l’univers, rendrait vraisemblablement inutiles tous les
-sacrifices que la justice exige des hommes. N’est-il pas dangereux
-d’arrêter cet élan, de troubler cette minute précieuse, précaire et
-suprême? En admettant même que ce qui est acquis ne se puisse plus
-perdre comme dans les bouleversements antérieurs, il est néanmoins à
-craindre que l’énorme désorganisation exigée par l’équité mette
-brusquement fin à cette période heureuse; et il n’est pas indubitable
-qu’elle renaisse de longtemps, les lois qui président à l’inspiration du
-génie de l’espèce étant aussi capricieuses, aussi instables que celles
-qui président à l’inspiration du génie de l’individu.
-
-C’est peut-être, comme je l’ai dit, l’argument le plus inquiétant. Mais,
-sans doute, attache-t-il trop d’importance à un danger assez incertain.
-Au surplus, il y aura à cette brève interruption de la victoire humaine,
-de prodigieuses compensations. Pouvons-nous prévoir ce qu’il adviendra
-lorsque l’humanité entière prendra part au labeur intellectuel qui est
-le labeur propre à notre espèce? Aujourd’hui, c’est à peine si un
-cerveau sur cent mille se trouve dans des conditions pleinement
-favorables à son activité. Il se fait en ce moment un monstrueux
-gaspillage de forces spirituelles. L’oisiveté endort par en haut autant
-d’énergies mentales que l’excès de travail manuel en éteint par en bas.
-Incontestablement, quand il sera donné à tous de se mettre à la tâche à
-présent réservée à quelques élus du hasard, l’humanité multipliera des
-milliers de fois ses chances d’arriver au grand but mystérieux.
-
- * * * * *
-
-Voilà, je pense, le meilleur du pour et du contre, les raisons les plus
-raisonnables que puissent invoquer ceux qui n’ont point hâte d’en finir.
-Au milieu de ces raisons se dresse l’énorme monolithe de l’injustice. Il
-est inutile de lui prêter une voix. Il oppresse les consciences, il
-borne les intelligences. Aussi ne saurait-il être question de ne le
-point détruire; on demande seulement à ceux qui le veulent renverser
-quelques années de patience, afin qu’après avoir déblayé ses entours, sa
-chute entraîne de moindres désastres. Faut-il accorder ces années et
-parmi ces motifs de hâte ou d’attente, quel sera donc le choix de la
-meilleure foi?
-
- * * * * *
-
-Les arguments qui demandent quelques années de répit vous semblent-ils
-suffisants? Ils sont assez précaires; mais encore ne serait-il pas
-juste de les condamner sans considérer le problème d’un point plus élevé
-que la raison pure. Ce point doit toujours être recherché dès qu’il
-s’agit de questions qui débordent l’expérience humaine. On pourrait fort
-bien soutenir, par exemple, que le choix ne saurait être le même pour
-tous. L’espèce, qui a probablement de ses destinées une conscience
-infinie qu’aucun individu ne peut saisir, aurait très sagement réparti
-entre les hommes les rôles qui leur conviennent dans le haut drame de
-son évolution. Pour des motifs que nous ne comprenons pas toujours, il
-est sans doute nécessaire qu’elle progresse lentement; c’est pourquoi
-l’énorme masse de son corps l’attache au passé et au présent, et de très
-loyales intelligences peuvent se trouver dans cette masse, comme il est
-possible à de très médiocres de s’en évader. Qu’il y ait satisfaction ou
-mécontentement désintéressé du côté de l’ombre ou de la lumière, peu
-importe: c’est souvent une question de prédestination et de
-distribution de rôles plutôt que d’examen. Quoi qu’il en soit, ce serait
-pour nous, dont la raison juge déjà la faiblesse des arguments du passé,
-un motif nouveau d’impatience. Admettons-en, par surcroît, la force très
-plausible. Il suffit donc qu’aujourd’hui ne nous satisfasse point, pour
-que nous ayons le devoir, pour ainsi dire organique, de détruire tout ce
-qui le soutient, afin de préparer l’arrivée de demain. Alors même que
-nous verrions fort nettement les dangers et les inconvénients d’une trop
-prompte évolution, il est requis, pour que nous remplissions fidèlement
-la fonction assignée par le génie de l’espèce, que nous passions outre à
-toute patience, à toute circonspection. Dans l’atmosphère sociale, nous
-représentons l’oxygène, et si nous nous y conduisons comme l’azote
-inerte, nous trahissons la mission que nous a confiée la nature, ce qui,
-dans l’échelle des crimes qui nous restent, est la plus grave et la
-plus impardonnable des forfaitures. Nous n’avons pas à nous préoccuper
-des conséquences souvent fâcheuses de notre hâte; cela n’est pas écrit
-dans notre rôle, et en tenir compte, serait ajouter à ce rôle des mots
-infidèles qui ne se trouvent point dans le texte authentique dicté par
-la nature. L’humanité nous a désignés pour accueillir ce qui s’élève à
-l’horizon. Elle nous a donné une consigne qu’il ne nous appartient pas
-de discuter. Elle répartit ses forces comme bon lui semble. A tous les
-carrefours de la route qui mène à l’avenir, elle a mis, contre chacun de
-nous, dix mille hommes qui gardent le passé; ne craignons donc point que
-les plus belles tours d’autrefois ne soient pas suffisamment défendues.
-Nous ne sommes que trop naturellement enclins à temporiser, à nous
-attendrir sur des ruines inévitables; c’est notre plus grand tort. Le
-moins que puissent faire les plus timorés d’entre nous,--et ils sont
-déjà bien près de trahir,--c’est de ne point ajouter à l’immense poids
-mort que traîne la nature. Mais que les autres suivent aveuglément
-l’élan intime de la puissance qui les pousse plus outre. Quand bien même
-leur raison n’approuverait aucune des mesures extrêmes auxquelles ils
-prennent part, qu’ils agissent et espèrent par delà leur raison; car, en
-toutes choses, à cause de l’appel de la terre, il faut viser plus haut
-que le but qu’on aspire à atteindre.
-
- * * * * *
-
-Ne craignons pas d’être entraînés trop loin; et que nulle réflexion,
-quelque juste qu’elle soit, ne brise ou tempère notre ardeur. Nos excès
-d’avenir sont nécessaires à l’équilibre de la vie. Assez d’hommes autour
-de nous ont le devoir exclusif, la mission très précise d’éteindre les
-feux que nous allumons. Allons toujours aux lieux les plus extrêmes de
-nos pensées, de nos espoirs et de notre justice. Ne nous persuadons pas
-que ces efforts ne sont imposés qu’aux meilleurs; il n’en est rien, et
-les plus humbles d’entre nous qui pressentent une aurore qu’ils ne
-comprennent pas, doivent l’attendre tout au haut d’eux-mêmes. Leur
-présence sur ces sommets intermédiaires remplira de substance vivante
-l’intervalle dangereux des premiers aux derniers et maintiendra les
-communications indispensables entre l’avant-garde et la masse.
-
-Songeons parfois au grand vaisseau invisible qui porte sur l’éternité
-nos destinées humaines. Il a, comme les vaisseaux de nos océans limités,
-ses voiles et son lest. Si l’on craint qu’il roule ou qu’il tangue au
-sortir de la rade, ce n’est pas une raison pour augmenter le poids du
-lest en descendant à fond de cale les belles voiles blanches. Elles ne
-furent pas tissées pour moisir dans l’obscurité à côté des pierres du
-chemin. Le lest, on en trouve partout; tous les cailloux du port, tout
-le sable des plages y est propre. Mais les voiles sont rares et
-précieuses; leur place n’est point dans les ténèbres des sentines, mais
-parmi la lumière des hauts mâts où elles recueilleront les souffles de
-l’espace.
-
- * * * * *
-
-Ne nous disons pas: c’est dans la mesure, dans l’honnête moyenne que se
-trouve toujours la meilleure vérité. Cela serait peut-être vrai, si la
-plupart des hommes ne pensaient, n’espéraient beaucoup plus bas qu’il ne
-convient. C’est pourquoi il est nécessaire que les autres pensent et
-espèrent plus haut qu’il ne paraît raisonnable. La moyenne, l’honnête
-moyenne d’aujourd’hui sera prochainement ce qu’il y aura de moins
-humain. Je trouve, au hasard d’une récente lecture, dans la vieille
-chronique flamande de Marcus van Warnewyck, un curieux exemple de cette
-excellente opinion du bon sens ou plutôt du sens commun et du juste
-milieu. Marcus van Warnewyck était un riche bourgeois de Gand, lettré et
-extrêmement sage. Il nous a laissé le journal minutieux de tous les
-événements qui se déroulèrent dans sa ville natale, de 1566 à 1568,
-c’est-à-dire du premier délire des iconoclastes, à la terrible
-répression du duc d’Albe. Ce qu’il convient d’admirer dans ce récit
-authentique et savoureux, ce n’est pas tant la vive couleur, la
-précision pittoresque des moindres tableaux: pendaisons, scènes de
-bûchers, tortures, émeutes, batailles, prêches, etc., pareils à des
-Breughels, que la sereine et limpide impartialité du narrateur.
-Catholique fervent, il blâme d’une plume égale et modérée les excès des
-Réformés et des Espagnols. Il est le juge incorruptible, le juste par
-excellence. Il représente vraiment la suprême sagesse pratique et
-pondérée, la meilleure volonté, l’humanité la plus raisonnable, la plus
-saine, l’indulgence, la pitié la mieux équilibrée, la plus éclairée de
-son temps. Il se permet parfois de trouver regrettable que tant de
-supplices soient nécessaires. Il semble estimer, sans oser ouvertement
-soutenir une opinion aussi paradoxale, qu’il ne serait peut-être pas
-indispensable de brûler un si grand nombre d’hérétiques. Mais il ne
-paraît pas se douter un instant qu’il serait préférable de n’en point
-brûler du tout. Cette opinion est si extravagante, se trouve à de telles
-extrémités de la pensée humaine, qu’elle ne lui vient même pas à
-l’esprit, qu’elle n’est pas encore visible à l’horizon ou aux sommets de
-l’intelligence de son époque. C’est pourtant l’humble opinion moyenne
-d’aujourd’hui. N’en va-t-il pas de même, en ce moment, dans nos
-questions irrésolues du mariage, de l’amour, des religions, de
-l’autorité, de la guerre, de la justice, etc.? L’humanité n’a-t-elle pas
-encore assez vécu pour qu’elle se rende compte que c’est toujours l’idée
-extrême, c’est-à-dire la plus haute, celle du sommet de la pensée qui a
-raison? En ce moment, l’opinion la plus raisonnable au sujet de notre
-question sociale, nous invite à faire tout le possible afin de diminuer
-peu à peu les inégalités inévitables et répartir plus équitablement le
-bonheur. L’opinion extrême exige sur l’heure le partage intégral, la
-suppression de la propriété, le travail obligatoire, etc. Nous ne savons
-pas encore comment se réaliseront ces exigences; mais il est d’ores et
-déjà certain que de très simples circonstances les feront paraître un
-jour aussi naturelles que la suppression du droit d’aînesse ou des
-privilèges de la noblesse. Il importe, en ces questions d’une durée
-d’espèce et non de peuple ou d’individu, de ne point se limiter à
-l’expérience de l’histoire. Ce qu’elle confirme et ce qu’elle dément
-s’agite dans un cercle insignifiant. La vérité ici se trouve bien moins
-dans la raison, toujours tournée vers le passé, que dans l’imagination
-qui voit plus loin que l’avenir.
-
- * * * * *
-
-Que notre raison s’efforce donc de monter plus haut que l’expérience.
-C’est facile aux jeunes gens, mais il est salutaire que l’âge mûr et la
-vieillesse apprennent à s’élever à l’ignorance lumineuse de la jeunesse.
-Nous devons, à mesure que s’écoulent nos années, nous prémunir contre
-les dangers que font courir à notre confiance, le grand nombre d’hommes
-malfaisants que nous avons rencontrés. Continuons, malgré tout, d’agir,
-d’aimer et d’espérer comme si nous avions affaire à une humanité idéale.
-Cet idéal n’est qu’une réalité plus vaste que celle que nous voyons. Les
-fautes des individus n’altèrent pas davantage la pureté et l’innocence
-générales, que les vagues de la surface, vues d’une certaine hauteur, ne
-troublent, au dire des aéronautes, la limpidité profonde de la mer.
-
- * * * * *
-
-N’écoutons que l’expérience qui nous pousse en avant; elle est toujours
-plus haute que celle qui nous retient ou nous rejette en arrière.
-Repoussons tous les conseils du passé qui ne nous tournent pas vers
-l’avenir. C’est ce que comprirent admirablement, et pour la première
-fois peut-être dans l’histoire, certains hommes de la Révolution; et
-c’est pourquoi cette Révolution est celle qui fit les plus grandes
-choses et les plus durables. Ici, cette expérience nous enseigne qu’au
-rebours de ce qui a lieu dans les choses de vie journalière, il importe
-avant tout de détruire. En tout progrès social, le grand travail, et le
-seul difficile, c’est la destruction du passé. Nous n’avons pas à nous
-soucier de ce que nous mettrons à la place des ruines. La force des
-choses et de la vie se chargera de reconstruire. Elle n’a même que trop
-de hâte à réédifier, et il ne serait pas bon de l’aider dans sa tâche
-précipitée. N’hésitons donc point à user jusqu’à l’excès de nos forces
-destructives: les neuf dixièmes de la violence de nos coups se perdent
-parmi l’inertie de la masse; comme le choc du plus lourd marteau se
-disperse dans une grosse pierre et devient pour ainsi dire insensible à
-la main de l’enfant qui soutient celle-ci.
-
- * * * * *
-
-Et ne redoutons pas qu’on puisse aller trop vite. Si, à certaines
-heures, on semble brûler dangereusement les étapes, c’est pour balancer
-des retardements injustifiés et rattraper le temps perdu durant des
-siècles inactifs. L’évolution de notre univers continue pendant ces
-périodes d’inertie, et il est probablement nécessaire que l’humanité se
-trouve à tel point déterminé de son ascension au moment de tel
-phénomène sidéral, de telle crise obscure de la planète ou même de la
-naissance de tel homme. C’est l’instinct de l’espèce qui décide de ces
-choses, c’est son destin qui parle; et si cet instinct ou ce destin se
-trompe, il ne nous appartient pas d’intervenir, car tout contrôle cesse;
-nous sommes au bout et au sommet de nous-mêmes; et plus haut, il n’y a
-plus rien qui puisse corriger notre erreur.
-
-
-
-
-L’IMMORTALITÉ
-
-
-I
-
-En cette ère nouvelle où nous entrons et où les religions ne répondent
-plus aux grandes questions de l’humanité, un des problèmes sur quoi l’on
-s’interroge avec le plus d’inquiétude est celui de la vie d’outre-tombe.
-Tout finit-il à la mort? Y a-t-il une survie imaginable? Où allons-nous,
-que devenons-nous? Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté de
-l’illusion fragile qu’on appelle l’existence? A la minute où s’arrête
-notre cœur, est-ce la matière ou l’esprit qui triomphe, la lumière
-éternelle ou les ténèbres sans fin qui commencent?
-
-Comme tout ce qui existe, nous sommes impérissables. Nous ne pouvons
-concevoir que quelque chose se perde dans l’univers. A côté de l’infini,
-il est impossible d’imaginer un néant où un atome de matière puisse
-tomber et s’anéantir. Tout ce qui est sera éternellement, tout est, et
-il n’est rien qui ne soit point. Sinon, il faudrait croire que notre
-cerveau n’a rien de commun avec l’univers qu’il s’efforce de concevoir.
-Il faudrait même se dire qu’il fonctionne au rebours de celui-ci, ce qui
-n’est guère probable, puisqu’après tout, il n’en peut être qu’une sorte
-de reflet.
-
-Ce qui semble périr ou du moins disparaître et se succéder, c’est les
-formes et les modes sous lesquels nous percevons la matière
-impérissable; mais nous ignorons à quelles réalités répondent ces
-apparences. Elles sont le tissu du bandeau qui, posé sur nos yeux, donne
-à ceux-ci, sous la pression qui les aveugle, toutes les images de notre
-vie. Ce bandeau enlevé, que reste-t-il? Entrons-nous dans la réalité qui
-existe indubitablement par delà; ou bien les apparences même
-cessent-elles pour nous d’exister?...
-
-
-II
-
-Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi
-et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point
-qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette
-petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre
-existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel
-que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa
-destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous
-reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se
-renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être
-la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou
-effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible
-de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut
-remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de
-souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se
-rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre
-sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les
-phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette
-nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez
-extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de
-notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au
-moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un
-poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra
-en moi.»
-
-
-III
-
-Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si
-précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si
-exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce
-fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre
-corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires,
-subisse les transformations les plus magnifiques et les plus
-délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il
-nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse
-jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer.
-Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous
-fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette
-mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous
-accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est
-égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles
-de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les
-suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus.
-La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait
-à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout
-moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort
-m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui
-advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en
-cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part;
-que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne
-prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés.
-
-
-IV
-
-Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que
-c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie
-totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survie. Il nous semble
-que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères,
-des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la
-distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte
-d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en
-suivra ne nous regarde plus.
-
-Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque
-nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct
-puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers
-l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre
-conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité
-qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous
-comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien
-compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en
-même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant
-jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le
-maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans
-notre propre chair.
-
-Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un
-moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné,
-infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous
-accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci,
-que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide
-d’un organe qui n’est pas destiné à le percevoir? N’est-ce pas demander
-que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux
-parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se
-retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est
-nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite
-illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne
-l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même
-temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et
-vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le
-tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir
-recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques
-chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de
-douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est
-probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous
-les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au
-bien-être confus qui suit l’apaisement d’une douleur. Voilà donc la
-seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence
-n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en
-s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi
-il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus
-heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans
-l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat,
-de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous
-plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une
-vie de gloire, de lumière et d’amour.
-
-
-V
-
-Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui
-révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’aurore sur la
-campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans
-les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix
-humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même
-miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se
-lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de
-vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi
-les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles.
-Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su
-pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de
-guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable
-et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.
-
-Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes
-nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à
-notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut
-hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui
-quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle,
-l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe,
-quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et
-sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se
-raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas
-en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire,
-de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera
-reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle
-libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin,
-transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui
-sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et
-l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de
-cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier
-s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique», le point
-sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver
-intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?
-
-Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette
-question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous
-ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se
-dresse devant tout homme à l’instant de la mort?
-
-
-VI
-
-Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en
-question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est
-certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous
-attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout
-moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement
-chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de
-veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un
-choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un
-peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est
-pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur
-nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel
-événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à
-côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il
-renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous
-goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et
-que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une
-suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous
-tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la
-distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que
-nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu’il doit à jamais
-disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.
-
-
-VII
-
-Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera
-sans doute, c’est qu’en ces questions de vie et de mort, notre
-imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle
-précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers
-âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait
-les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des
-choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des
-privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes
-désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à
-une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle?
-Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de
-celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il
-s’endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de
-se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps
-intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure
-(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous
-n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux
-et bref sommeil de chaque nuit? Loin de la redouter, beaucoup
-n’accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne
-verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le
-dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu’ils
-croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce
-sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils
-d’eux-mêmes? Quel lien, au moment où ils ferment les yeux, les
-rattacherait à l’être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu,
-dans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs
-espérances à l’entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui
-n’existerait pas. Il n’y a, en effet, entre la mort véritable et ce
-sommeil que la différence de ce réveil retardé d’un siècle, réveil aussi
-étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un
-enfant posthume.
-
-
-VIII
-
-D’autre part, comment répondons-nous à la question quand il ne s’agit
-plus de nous, mais de ce qui respire avec nous sur la terre? Avons-nous
-souci, par exemple, de la survie des animaux? Le chien, le plus fidèle,
-le plus affectueux, le plus intelligent, dès qu’il est mort, n’est plus
-qu’un répugnant débris dont nous nous débarrassons au plus vite. Il ne
-nous paraît même pas possible de nous demander si quelque chose de la
-vie déjà spirituelle que nous avons aimée en lui subsiste ailleurs que
-dans notre souvenir, et s’il existe un autre monde pour les chiens. Il
-nous semblerait assez ridicule que le temps et l’espace conservassent
-précieusement, durant l’éternité, parmi les astres et dans les palais
-sans bornes de l’éther, l’âme d’un pauvre animal, faite de cinq ou six
-habitudes touchantes mais bien naïves, et du désir de boire, de manger,
-de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manière que l’on sait.
-Que resterait-il d’ailleurs de cette âme formée tout entière de quelques
-besoins d’un corps rudimentaire, lorsque ce corps ne serait plus? Mais
-de quel droit imaginons-nous, entre nous et l’animal, un abîme qui
-n’existe même pas du minéral au végétal, du végétal à l’animal? C’est ce
-droit à nous croire si loin, si différent de tout ce qui vit sur la
-terre; c’est cette prétention à nous mettre dans une catégorie et dans
-un règne où les dieux mêmes que nous avons créés n’auraient pas toujours
-accès, qu’il faudrait examiner tout d’abord.
-
-
-IX
-
-On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le
-point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la
-dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à
-ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous
-serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables
-misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous
-entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui
-nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre
-chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales,
-jointes, si l’on veut, pour faire pleine mesure, à toutes celles qui
-ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or,
-lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en
-nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons,
-nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou
-désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces
-corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous
-semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres.
-Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que
-nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu
-son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous
-ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si
-la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si
-nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre
-corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultés
-intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner;
-et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation?
-
-
-X
-
-En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l’instant, imaginer une
-réponse acceptable à la question de l’immortalité. Pourquoi s’en
-étonner? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère;
-c’est l’objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la
-maison. J’y vois de l’huile, une mèche, une cheminée de verre; et tout
-cela forme de la lumière. L’énigme ne commence qu’au moment où je me
-demande ce qu’est cette lumière, d’où elle vient quand je l’appelle, où
-elle va quand je l’éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet
-que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes
-mains, l’énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les
-hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce
-qu’est en soi cette flamme légère qu’à mon gré je fais naître ou mourir.
-Et si l’un d’eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques,
-chacun des mots de la définition multipliera l’inconnu et ouvrira de
-toutes parts des portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons
-tout de l’essence, du destin, de la vie d’un peu de clarté familière
-dont tous les éléments furent créés par nous, dont la source, les causes
-prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine, comment
-espérer de pénétrer l’incompris d’une vie dont les éléments les plus
-simples sont situés à des millions d’années, à des milliards de lieues
-de notre intelligence?
-
-
-XI
-
-Depuis qu’elle existe, l’humanité n’a pas avancé d’un pas sur la route
-du mystère que nous méditons. Toute question que nous nous posons à son
-sujet, ne touche plus, par aucun côté, semble-t-il, à la sphère dans
-laquelle notre intelligence s’est formée et se meut. Il n’y a peut-être
-aucun rapport possible ou imaginable entre l’organe qui pose la question
-et la réalité qui devrait y répondre. Les plus actives et les plus
-rigoureuses recherches de ces dernières années ne nous ont rien appris.
-De savantes et consciencieuses sociétés psychiques, notamment en
-Angleterre, ont réuni un imposant ensemble de faits qui tendent à
-prouver que la vie de l’être spirituel ou nerveux peut continuer pendant
-un certain temps après la mort de l’être matériel. Admettons que ces
-faits soient incontestables et scientifiquement établis; ils
-déplaceraient simplement de quelques lignes, de quelques heures, le
-commencement du mystère. Si le fantôme d’une personne aimée,
-reconnaissable et apparemment si vivant que je lui adresse la parole,
-entre ce soir dans ma chambre à la minute même où la vie se sépare du
-corps qui gît à mille lieues de l’endroit où je me trouve, cela, sans
-doute, est bien étrange dans un monde dont nous ne comprenons pas le
-premier mot; mais cela montre au plus que l’âme, l’esprit, le souffle,
-la force nerveuse et insaisissable de la partie la plus subtile de notre
-matière, peut se détacher de celle-ci et lui survivre un instant, comme
-la flamme d’une lampe qu’on éteint se détache parfois de la mèche et
-flotte un moment dans la nuit. Certes, le phénomène est étonnant; mais
-étant donnée la nature de cette force spirituelle, il devrait nous
-étonner bien davantage qu’il ne se produise pas fréquemment et à notre
-gré, dans la plénitude de la vie. En tout cas, il n’éclaire nullement
-la question. Jamais un seul de ces phantasmes n’a paru avoir la moindre
-conscience d’une vie nouvelle, d’une vie supra-terrestre et différente
-de celle que venait de quitter le corps dont il émanait. Au contraire,
-leur vie spirituelle à tous, à ce moment où elle devrait être pure
-puisqu’elle est débarrassée de la matière, semble fort inférieure à ce
-qu’elle était lorsque la matière l’enveloppait. La plupart poursuivent
-machinalement, dans une sorte d’hébétude somnambulique, les plus
-insignifiantes de leurs préoccupations habituelles. L’un cherche son
-chapeau oublié sur un meuble, l’autre s’inquiète d’une petite dette ou
-s’informe de l’heure. Et tous, peu après, alors que devrait commencer la
-survie véritable, s’évaporent et disparaissent à jamais. J’en conviens,
-cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible. Nous ne savons
-si ces brèves apparitions sont les premières lueurs d’une autre
-existence ou les dernières de celle-ci. Peut-être que les morts usent
-et profitent ainsi, faute de mieux, du dernier lien qui les unit et les
-rend encore sensibles à nos sens. Peut-être qu’ensuite ils continuent de
-vivre autour de nous, mais ne parviennent plus, malgré tous leurs
-efforts, à se faire reconnaître, ni à nous donner une idée de leur
-présence, parce que nous n’avons pas l’organe nécessaire pour les
-percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient pas à donner à
-un aveugle-né la moindre notion de la lumière ou des couleurs. En tous
-cas, il est certain que les enquêtes et les travaux de cette science
-nouvelle du «_Borderland_», comme l’appellent les Anglais, ont laissé le
-problème exactement au point où il se trouvait depuis les origines de la
-conscience humaine.
-
-
-XII
-
-Dans l’ignorance invincible où nous sommes, notre imagination a donc le
-choix de nos destinées éternelles. Or, en examinant les possibilités
-diverses, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas
-les moins vraisemblables. Une première hypothèse à écarter d’emblée,
-sans discussion, nous l’avons vu, est celle de l’anéantissement absolu.
-Une deuxième hypothèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles,
-nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l’infini
-des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons
-également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première,
-mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu’on ne voit guère,
-non plus pour l’homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de
-la situer raisonnablement dans l’espace sans bornes et le temps sans
-limites. Ajoutons que de toutes nos destinées possibles, elle serait la
-seule vraiment redoutable et que l’anéantissement pur et simple lui
-serait mille fois préférable.
-
-Reste la double hypothèse d’une survie sans conscience, ou avec une
-conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons
-aujourd’hui ne nous peut donner aucune idée, qu’elle nous empêche plutôt
-de concevoir, de même que notre œil imparfait nous empêche de concevoir
-une autre lumière que celle qui va de l’infra-rouge à l’ultra-violet;
-alors qu’il est certain que ces lumières, probablement prodigieuses,
-éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle
-autrement façonnée que la nôtre.
-
-Bien que double au premier abord, l’hypothèse se ramène à la simple
-question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de
-le faire, qu’une survie sans conscience équivaut à l’anéantissement,
-c’est trancher _a priori_ et sans réflexion ce problème de la
-conscience, le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous
-intéressent.
-
-Il est, comme l’ont proclamé toutes les métaphysiques, le plus difficile
-qui soit, attendu que l’objet de la connaissance est cela même qui
-voudrait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de
-lui-même, sinon se refléter indéfiniment et inutilement? Pourtant, en ce
-reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul
-rayon capable d’éclairer tout le reste. Que faire? Il n’est d’autre
-moyen de s’évader de sa conscience que de la nier, de la considérer
-comme une maladie organique de l’intelligence terrestre, maladie qu’il
-faut essayer de guérir par un acte qui doit nous paraître un acte de
-folie violente ou volontaire; mais qui, de l’autre côté de nos
-apparences, est probablement un acte de santé.
-
-
-XIII
-
-Mais il est impossible de s’évader; et nous revenons fatalement rôder
-autour de notre conscience fondée sur notre mémoire, la plus précaire
-de nos facultés. Étant évident, disons-nous, que rien ne peut périr,
-nous avons nécessairement vécu avant notre vie actuelle. Mais puisque
-nous ne pouvons rattacher cette existence antérieure à notre vie
-présente, cette certitude nous est aussi indifférente, passe aussi loin
-de nous, que toutes les certitudes de l’existence postérieure. Et voilà,
-avant la vie comme après la mort, l’apparition du moi mnémonique, dont
-il convient, une fois de plus, de se demander si ce qu’il fait durant
-les quelques jours de son activité est vraiment assez important pour
-décider ainsi, à son seul égard, du problème de l’immortalité. De ce que
-nous jouissons de notre moi sous une forme exclusive, si spéciale, si
-imparfaite, si fragile, si éphémère, s’ensuit-il qu’il n’y ait nul autre
-mode de conscience et nul autre moyen de jouir de la vie? Un peuple
-d’aveugles-nés, pour revenir à la comparaison qui s’impose puisqu’elle
-résume le mieux notre situation parmi la nuit des mondes, un peuple
-d’aveugles-nés, à qui un unique voyant révèlerait les allégresses de la
-lumière, nierait non seulement que celle-ci soit possible, mais même
-imaginable. Pour nous, n’est-il pas à peu près certain qu’il nous manque
-ici-bas, entre mille autres sens, un sens supérieur à celui de notre
-conscience mnémonique, pour jouir plus amplement et plus sûrement de
-notre moi? Ne pourrait-on pas dire que nous saisissons parfois des
-traces obscures ou des velléités de ce sens en germe ou atrophié, en
-tout cas opprimé et presque supprimé par le régime de notre vie
-terrestre qui centralise toutes les évolutions de notre existence sur le
-même point sensible? N’y a-t-il pas certains moments confus, où, si
-impitoyablement, si scientifiquement que l’on fasse la part de l’égoïsme
-recherché jusqu’en ses plus lointaines et secrètes sources, il demeure
-en nous quelque chose d’absolument désintéressé qui goûte le bonheur
-d’autrui? N’est-il pas également possible que les joies sans but de
-l’art, la satisfaction calme et pleine où nous plonge la contemplation
-d’une belle statue, d’un monument parfait, qui ne nous appartient pas,
-que nous ne reverrons jamais, qui n’excite aucun désir sensuel, qui ne
-peut nous être d’aucune utilité; n’est-il pas possible que cette
-satisfaction soit la pâle lueur d’une conscience différente qui filtre à
-travers une fissure de notre conscience mnémonique? Si nous ne pouvons
-imaginer cette conscience différente, ce n’est pas une raison pour la
-nier. Je crois même qu’il serait plus sage d’affirmer que c’est un motif
-de l’admettre. Toute notre vie se passerait au milieu de choses que nous
-n’aurions pu imaginer si nos sens, au lieu de nous être donnés tous
-ensemble, nous étaient accordés un à un et d’année en année. Au reste,
-un de ces sens, le sens génésique, qui ne s’éveille qu’aux approches de
-la puberté, nous montre que la découverte d’un monde imprévu, le
-déplacement de tous les axes de notre vie, dépend d’un accident de notre
-organisme. Durant l’enfance, nous ne soupçonnions point l’existence de
-tout un univers de passions, d’ivresses et de douleurs qui agitent «les
-grandes personnes». Si d’aventure, quelque écho mutilé de ces bruits
-arrivait à nos innocentes et curieuses oreilles, nous ne parvenions pas
-à comprendre quelle espèce de frénésie ou de folie s’emparait ainsi de
-nos aînés; et nous nous promettions, le moment venu, d’être plus
-raisonnables, jusqu’au jour où l’amour brusquement apparu dérangeait le
-centre de gravité de tous nos sentiments et de la plupart de nos idées.
-On voit donc que concevoir ou ne pas concevoir, tient à trop peu de
-chose pour que nous ayons le droit de douter de la possibilité de ce que
-nous ne pouvons imaginer.
-
-
-XIV
-
-Ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trésors de
-l’univers, c’est la résignation héréditaire avec laquelle nous
-séjournons dans la morne prison de nos sens. Notre imagination, telle
-que nous la menons aujourd’hui, s’accommode trop aisément de cette
-captivité. Il est vrai qu’elle est la fille esclave de ces sens qui
-l’alimentent seuls. Mais elle ne cultive pas assez en elle les
-intuitions et les pressentiments qui lui disent qu’elle est absurdement
-prisonnière et qu’elle doit chercher des issues par delà même les
-cercles les plus grandioses et les plus infinis qu’elle se représente.
-Il importe qu’elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde
-réel commence à des milliards de lieues plus loin que ses songes les
-plus ambitieux et les plus téméraires. Elle n’eut jamais le droit ni le
-devoir d’être plus follement audacieuse. Tout ce qu’elle réussit à bâtir
-et multiplier dans l’espace et le temps les plus énormes qu’elle soit
-capable de concevoir, n’est rien au regard de ce qui existe. Les plus
-petites révélations de la science dans l’humble vie quotidienne lui
-apprennent déjà que même en ce modeste milieu elle ne peut tenir tête à
-la réalité, qu’elle est constamment débordée, déconcertée, éblouie par
-tout ce qui se cache d’inattendu dans une pierre, un sel, un verre
-d’eau, une plante, un insecte. C’est déjà quelque chose que d’en être
-convaincu, puisque cela met dans un état d’esprit qui guette toutes les
-occasions de rompre le cercle magique de notre aveuglement; puisque cela
-persuade qu’il ne faut espérer dans ce cercle nulle vérité définitive;
-et que toutes sont situées plus outre. L’homme, pour garder le sens des
-proportions, a besoin de se dire à tous moments que, placé tout à coup
-au milieu des réalités de l’univers, il serait exactement comparable à
-une fourmi qui, ne connaissant que les étroits sentiers, les trous
-minimes, les abords et les horizons de sa fourmilière, se trouverait
-soudain sur un fétu de paille au milieu de l’Atlantique. En attendant
-que nous soyons sortis d’une prison qui nous empêche de prendre contact
-avec les réalités d’outre-imagination, il y a bien plus de chance
-d’atteindre par hasard un fragment de vérité en imaginant les choses les
-plus inimaginables, qu’en s’évertuant à conduire parmi l’éternité, entre
-les digues de la logique et des possibilités actuelles, les songes de
-cette imagination. Efforçons-nous donc d’écarter de nos yeux, chaque
-fois qu’un nouveau rêve se présente, le bandeau de notre vie terrestre.
-Disons-nous que parmi toutes les possibilités que nous cache encore
-l’univers, une des plus faciles à réaliser, des plus probables, des
-moins ambitieuses et des moins déconcertantes, est certes la possibilité
-d’un mode de jouir de l’être, plus haut, plus large, plus parfait, plus
-durable et plus sûr que celui qui nous est offert par notre conscience
-actuelle. Cette possibilité admise, et il en est peu d’aussi
-vraisemblables, le problème de notre immortalité est, en principe,
-résolu. Il s’agit maintenant d’en saisir ou d’en prévoir les modes; et
-parmi les circonstances qui nous intéressent le plus, de connaître la
-part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans
-notre vie éternelle et universelle. Ce n’est point l’œuvre d’aujourd’hui
-ni de demain; mais celle d’un autre jour...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-L’Intelligence des Fleurs 1
-
-Les Parfums 109
-
-La Mesure des Heures 123
-
-L’Inquiétude de notre Morale 137
-
-Éloge de la Boxe 183
-
-A propos du _Roi Lear_ 195
-
-Les Dieux de la Guerre 211
-
-Le Pardon des Injures 225
-
-L’Accident 237
-
-Notre Devoir social 255
-
-L’Immortalité 277
-
-
-B--6920.--Impr. MOTTEROZ et MARTINET, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
-
- * * * * *
-
-Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
-à 3 fr. 50 le volume
-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
-
-
-DERNIÈRES PUBLICATIONS
-
-ALFRED CAPUS
-
-Histoires de Parisiens .....1 vol.
-
-GEORGES CLARETIE
-
-Derues, l’Empoisonneur.....1 vol.
-
-MICHEL CORDAY
-
-La Mémoire du Cœur.....1 vol.
-
-LÉON DAUDET
-
-Les Primaires.....1 vol.
-
-GUSTAVE GEFFROY
-
-L’Apprentie.....1 vol.
-
-CHARLES GÉNIAUX
-
-Le Roman de la Riviera.....1 vol.
-
-P.-B. GHEUSI
-
-Le Puits des Ames.....1 vol.
-
-CHARLES-HENRY HIRSCH
-
-Poupée fragile.....1 vol.
-
-JULES HURET
-
-En Amérique: De New-York à la Nouvelle-Orléans.....1 vol.
- -- De San Francisco au Canada.....1 vol.
-
-HENRY KISTEMAECKERS
-
-Les Mystérieuses.....1 vol.
-
-MARIUS-ARY LEBLOND
-
-L’Oued.....1 vol.
-
-PIERRE LOUŸS
-
-Les Aventures du Roi Pausole (Illustré).....1 vol.
-
-MAURICE MAETERLINCK
-
-L’Intelligence des Fleurs.....1 vol.
-
-CATULLE MENDÈS
-
-Sainte Thérèse.....1 vol.
-
-OCTAVE MIRBEAU
-
-Sébastien Roch (Illustrations de H.-G. IBELS).....1 vol.
-
-EUGÈNE MONTFORT
-
-La Turque.....1 vol.
-
-CH.-LOUIS PHILIPPE
-
-Croquignole.....1 vol.
-
-ÉDOUARD ROD
-
-L’Ombre s’étend sur la Montagne.....1 vol.
-
-SONIA
-
-Journal d’une Étrangère.....1 vol.
-
-JEAN VIGNAUD
-
-La Terre ensorcelée.....1 vol.
-
-ÉMILE ZOLA
-
-Correspondance.--Lettres de jeunesse.....1 vol.
-
-
-ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
-
-3988.--Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.
-
-
-NOTES:
-
-[A] Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre racine dont
-Brandis (_Uber Leben und Polaritat_) nous rapporte les exploits. Elle
-avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une vieille semelle
-de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était apparemment la
-première de son espèce à trouver sur sa route, elle se subdivisa en
-autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les points de
-couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda toutes ses
-radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et homogène.
-
-[B] Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus frappant
-est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait remarquer
-l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une feuille, on en
-voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de matières diverses
-qui défend vigoureusement la plante contre les atteintes des limaces.
-Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive de la précédente, le
-latex fait presque défaut; aussi la plante, au grand désespoir des
-jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se laisse-t-elle
-manger par les limaces.» Il conviendrait cependant d’ajouter que ce
-latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au lieu qu’il
-redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et quand
-elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de ses
-premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se
-défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on
-peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est.
-
-[C] Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or des
-noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il
-n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la
-terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour
-désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle,
-le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le
-couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre,
-les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un
-nom de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de
-cette antonymie.
-
-[D] Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences sur
-l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les
-précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des
-insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné,
-avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes
-observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en
-puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale
-commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte
-volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que
-celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait
-là une assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes,
-les préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des
-expériences qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps
-perdu à réunir les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves
-nécessaires, etc. Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre
-conclusion.
-
-[E] Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à
-l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication
-au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une
-sur un _Sophora Japonica_, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette
-dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations
-assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation
-évidente et intelligente à des circonstances particulièrement
-difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la
-Revue des Sciences des _Débats_, 31 mai 1906) établirent des piliers de
-consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables
-de protection et finirent par transformer en un plafond solide la
-double fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait
-moins bien.»
-
-«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des
-clôtures, des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne
-peut se faire une idée de la perfection de l’industrie des abeilles
-qu’en voyant de près l’architecture des deux nidifications qui sont
-aujourd’hui au Muséum.»
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'intelligence des fleurs, by Maurice Maeterlinck
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS ***
-
-***** This file should be named 62114-0.txt or 62114-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/2/1/1/62114/
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/62114-0.zip b/old/62114-0.zip
deleted file mode 100644
index 81bf6e9..0000000
--- a/old/62114-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/62114-h.zip b/old/62114-h.zip
deleted file mode 100644
index 28f5f74..0000000
--- a/old/62114-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/62114-h/62114-h.htm b/old/62114-h/62114-h.htm
deleted file mode 100644
index 8180841..0000000
--- a/old/62114-h/62114-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,5130 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
-"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
- <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of L'intelligence des fleurs,
-par Maurice Maeterlinck.
-</title>
-<style type="text/css">
- p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;}
-
-.c {text-align:center;text-indent:0%;}
-
-.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;}
-
-.sans {font-family:sans-serif;}
-
-.fint {text-align:center;text-indent:0%;
-margin-top:2em;}
-
-.pdd {text-indent:-2%;padding-left:2%;
-font-variant:small-caps;}
-
-.rt {text-align:right;}
-
-small {font-size: 70%;}
-
-big {font-size: 130%;}
-
- h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both;
-font-weight:800;}
-
- h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both;
- font-size:150%;font-weight:800;}
-
- h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;}
-
- hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;}
-
- hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black;
-padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;}
-
- table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;}
-
- body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
-
-a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
-
- link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
-
-a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
-
-a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
-
-.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;}
-
- img {border:none;}
-
-.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;}
-
-.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;}
-
-.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;}
-
-.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;}
-
-.pagenum {font-style:normal;position:absolute;
-left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray;
-background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;}
-@media print, handheld
-{.pagenum
- {display: none;}
- }
-</style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's L'intelligence des fleurs, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'intelligence des fleurs
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: May 14, 2020 [EBook #62114]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="c">
-<img src="images/cover.jpg" alt="" />
-</p>
-
-<table border="1" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c"><span class="sans"><big><big>MAURICE MAETERLINK</big></big></span></p>
-
-<h1>L’INTELLIGENCE<br /><br />
-<big><big>DES FLEURS</big></big></h1>
-
-<p class="cb">&mdash;&mdash;<br />
-DEUXIÈME MILLE<br />
-&mdash;&mdash;<br /><br /><br />
-PARIS<br />
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
-<span class="sans"><small>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</small></span><br />
-11, RUE DE GRENELLE, 11<br />
-&mdash;<br />
-1907</p>
-
-<h1>L’INTELLIGENCE DES FLEURS</h1>
-
-<p class="cb">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""
-style="margin:auto auto;max-width:70%;">
-<tr><td class="pdd" valign="top">Le Trésor des Humbles (Mercure de France). (13ᵉ édition)</td><td valign="bottom">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">La Sagesse et la Destinée (26ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">La Vie des Abeilles (32ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Monna Vanna, pièce en 3 actes (24ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">2&nbsp;fr.&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Joyzelle, pièce en 5 actes (10ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Le Temple enseveli (16ᵉ mille). (Fasquelle).</td><td valign="bottom">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Théâtre. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique) 3 vol. à</td><td valign="bottom"> 3&nbsp;fr.&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbrœck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.)</td><td valign="bottom">5&nbsp;fr.&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Les Disciples a Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.)</td><td valign="bottom">5&nbsp;fr.&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Serres chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.)</td><td valign="bottom">3&nbsp;fr.&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Album de douze Chansons. (Stock, édit.)</td><td valign="bottom">10&nbsp;fr.&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd" valign="top">Le Double Jardin (12ᵉ mille). (Fasquelle)</td><td valign="bottom">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">B&mdash;6920.&mdash;Impr. <span class="smcap">Motteroz</span> et <span class="smcap">Martinet</span>, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p>
-
-<hr />
-<p class="c">
-
-Tous droits réservés.<br />
-<br />
-<i>Il a été tiré de cet</i><br />
-<br />
-<i>15 exemplaires numérotés sur papier du Japon<br />
-et<br />
-45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i><br /></p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LINTELLIGENCE_DES_FLEURS" id="LINTELLIGENCE_DES_FLEURS"></a>L’INTELLIGENCE DES FLEURS</h2>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Je veux simplement rappeler ici quelques faits connus de tous les
-botanistes. Je n’ai fait aucune découverte, et mon modeste apport se
-réduit à quelques observations élémentaires. Je n’ai pas, cela va sans
-dire, l’intention de passer en revue toutes les preuves d’intelligence
-que nous donnent les plantes. Ces preuves sont innombrables,
-continuelles, surtout parmi les fleurs, où se concentre l’effort de la
-vie végétale vers la lumière et vers l’esprit.</p>
-
-<p>S’il se rencontre des plantes et des fleurs maladroites ou
-malchanceuses, il n’en est<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span> point qui soient entièrement dénuées de
-sagesse et d’ingéniosité. Toutes s’évertuent à l’accomplissement de leur
-œuvre; toutes ont la magnifique ambition d’envahir et de conquérir la
-surface du globe en y multipliant à l’infini la forme d’existence
-qu’elles représentent. Pour atteindre ce but, elles ont, à raison de la
-loi qui les enchaîne au sol, à vaincre des difficultés bien plus grandes
-que celles qui s’opposent à la multiplication des animaux. Aussi, la
-plupart ont-elles recours à des ruses, à des combinaisons, à une
-machinerie, à des pièges, qui, sous le rapport de la mécanique, de la
-balistique, de l’aviation, de l’observation des insectes, par exemple,
-précédèrent souvent les inventions et les connaissances de l’homme.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Il serait superflu de retracer le tableau des grands systèmes de la
-fécondation florale: le<span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> jeu des étamines et du pistil, la séduction des
-parfums, l’appel des couleurs harmonieuses et éclatantes, l’élaboration
-du nectar, absolument inutile à la fleur, et qu’elle ne fabrique que
-pour attirer et retenir le libérateur étranger, le messager d’amour,
-abeille, bourdon, mouche, papillon, phalène, qui doit lui apporter le
-baiser de l’amant lointain, invisible, immobile...</p>
-
-<p>Ce monde végétal qui nous paraît si paisible, si résigné, où tout semble
-acceptation, silence, obéissance, recueillement, est au contraire celui
-où la révolte contre la destinée est la plus véhémente et la plus
-obstinée. L’organe essentiel, l’organe nourricier de la plante, sa
-racine, l’attache indissolublement au sol. S’il est difficile de
-découvrir, parmi les grandes lois qui nous accablent, celle qui pèse le
-plus lourdement à nos épaules, pour la plante, il n’y a pas de doute:
-c’est la loi qui la condamne à l’immobilité depuis sa naissance jusqu’à
-sa mort. Aussi sait-elle mieux que nous, qui<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> dispersons nos efforts,
-contre quoi d’abord s’insurger. Et l’énergie de son idée fixe qui monte
-des ténèbres de ses racine pour s’organiser et s’épanouir dans la
-lumière de sa fleur, est un spectacle incomparable. Elle se tend tout
-entière dans un même dessein: échapper par le haut à la fatalité du bas;
-éluder, transgresser la lourde et sombre loi, se délivrer, briser
-l’étroite sphère, inventer ou invoquer des ailes, s’évader le plus loin
-possible, vaincre l’espace où le destin renferme, se rapprocher d’un
-autre règne, pénétrer dans un monde mouvant et animé... Qu’elle y
-parvienne, n’est-ce pas aussi surprenant que si nous réussissions à
-vivre hors du temps qu’un autre destin nous assigne, ou à nous
-introduire dans un univers libéré des lois les plus pesantes de la
-matière? Nous verrons que la fleur donne à l’homme un prodigieux exemple
-d’insoumission, de courage, de persévérance et d’ingéniosité. Si nous
-avions mis à soulever diverses nécessités qui nous écrasent, celles, par
-exemple,<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> de la douleur, de la vieillesse et de la mort, la moitié de
-l’énergie qu’a déployée telle petite fleur de nos jardins, il est permis
-de croire que notre sort serait très différent de ce qu’il est.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Ce besoin de mouvement, cet appétit d’espace, chez la plupart des
-plantes, se manifeste à la fois dans la fleur et dans le fruit. Il
-s’explique aisément dans le fruit; ou, en tout cas, n’y décèle qu’une
-expérience, une prévoyance moins complexe. Au rebours de ce qui a lieu
-dans le règne animal, et à cause de la terrible loi d’immobilité
-absolue, le premier et le pire ennemi de la graine, c’est la souche
-paternelle. Nous sommes dans un monde bizarre, où les parents,
-incapables de se déplacer, savent qu’ils sont condamnés à affamer ou
-étouffer leurs rejetons. Toute semence qui tombe au pied de l’arbre ou
-de<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> la plante est perdue ou germera dans la misère. De là l’immense
-effort pour secouer le joug et conquérir l’espace. De là les merveilleux
-systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons
-de toutes parts dans la forêt et dans la plaine; entre autres, pour ne
-citer en passant que quelques-uns des plus curieux: l’hélice aérienne ou
-samare de l’Érable, la bractée du Tilleul, la machine à planer du
-Chardon, du Pissenlit, du Salsifis; les ressorts détonnants de
-l’Euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la Momordique, les
-crochets à laine des Ériophiles; et mille autres mécanismes inattendus
-et stupéfiants, car il n’est, pour ainsi dire, aucune semence qui n’ait
-inventé de toutes pièces quelque procédé bien à elle pour s’évader de
-l’ombre maternelle.</p>
-
-<p>On ne saurait croire, en effet, si l’on n’a quelque peu pratiqué la
-Botanique, ce qu’il se dépense d’imagination et de génie dans toute
-cette verdure qui réjouit nos yeux. Regardez, par exemple, la jolie
-marmite à<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span> graines du Mouron rouge, les cinq valves de la Balsamine, les
-cinq capsules à détente du Géranium, etc. N’oubliez pas d’examiner, à
-l’occasion, la vulgaire tête de Pavot qu’on trouve chez tous les
-herboristes. Il y a, dans cette bonne grosse tête, une prudence, une
-prévoyance dignes des plus grands éloges. On sait qu’elle renferme des
-milliers de petites graines noires extrêmement menues. Il s’agit de
-disséminer cette semence le plus adroitement et le plus loin possible.
-Si la capsule qui la contient se fendait, tombait ou s’ouvrait par le
-bas, la précieuse poudre noire ne formerait qu’un tas inutile au pied de
-la tige. Mais elle ne peut sortir que par des ouvertures percées tout en
-haut de l’enveloppe. Celle-ci, une fois mûre, se penche sur son
-pédoncule, «encense» au moindre souffle et sème, littéralement, avec le
-geste même du semeur, les graines dans l’espace.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Parlerai-je des graines qui prévoient leur dissémination par les oiseaux
-et qui, pour les<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> tenter, se blottissent, comme le Gui, le Genévrier, le
-Sorbier, etc., au fond d’une enveloppe sucrée? Il y a là un tel
-raisonnement, une telle entente des causes finales, qu’on n’ose guère
-insister de peur de renouveler les naïves erreurs de Bernardin de
-Saint-Pierre. Pourtant les faits ne s’expliquent pas autrement.
-L’enveloppe sucrée est aussi inutile à la graine que le nectar, qui
-attire les abeilles, l’est à la fleur. L’oiseau mange le fruit parce
-qu’il est sucré et avale en même temps la graine <i>qui est indigestible</i>.
-L’oiseau s’envole et rend peu à près, telle qu’il l’a reçue, la semence
-débarrassée de sa gaine et prête à germer loin des dangers du lieu
-natal.</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Mais revenons à des combinaisons plus simples. Cueillez au bord de la
-route, dans la première touffe venue, un brin d’herbe quelconque; et
-vous surprendrez à l’œuvre<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> une petite intelligence indépendante,
-inlassable, imprévue. Voici deux pauvres plantes rampantes que vous avez
-mille fois rencontrées dans vos promenades, car on les trouve en tous
-lieux et jusque dans les coins les plus ingrats où s’est égarée une
-pincée d’humus. Ce sont deux variétés de Luzernes (<i>Medicago</i>) sauvages,
-deux mauvaises herbes au sens le plus modeste de ce mot. L’une porte une
-fleur rougeâtre, l’autre une houppette jaune de la grosseur d’un pois. A
-les voir se glisser et se dissimuler dans le gazon, parmi les
-orgueilleuses graminées, on ne se clouterait jamais qu’elles ont, bien
-avant l’illustre géomètre et physicien de Syracuse, découvert et tenté
-d’appliquer, non pas à l’élévation des liquides, mais à l’aviation, les
-étonnantes propriétés de la vis d’Archimède. Elles logent donc leurs
-graines en de légères spirales, à trois ou quatre révolutions,
-admirablement construites, comptant bien ainsi ralentir leur chute et,
-par conséquent, avec l’aide du vent, prolonger leur<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> voyage aérien.
-L’une d’elles, la jaune, a même perfectionné l’appareil de la rouge en
-garnissant les bords de la spirale d’un double rang de pointes, dans
-l’intention évidente de l’accrocher au passage, soit aux vêtements des
-promeneurs, soit à la laine des animaux. Il est clair qu’elle espère
-joindre les avantages de l’ériophilie, c’est-à-dire de la dissémination
-des graines par les moutons, les chèvres, les lapins, etc., à ceux de
-l’anémophilie ou dissémination par le vent.</p>
-
-<p>Le plus touchant, dans tout ce grand effort, c’est qu’il est inutile.
-Les pauvres Luzernes rouges et jaunes se sont trompées. Leurs
-remarquables vis ne leur servent de rien. Elles ne pourraient
-fonctionner que si elles tombaient d’une certaine hauteur, du faîte d’un
-grand arbre ou d’une altière graminée; mais, construites au ras de
-l’herbe, à peine ont-elles fait un quart de tour, qu’elles touchent déjà
-terre. Nous avons là un curieux exemple des erreurs, des tâtonnements,
-des expériences et des petits mé<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>comptes, assez fréquents, de la nature:
-car il faut ne l’avoir guère étudiée pour affirmer que la nature ne se
-trompe jamais.</p>
-
-<p>Remarquons, en passant, que d’autres variétés de Luzernes, sans parler
-du Trèfle, autre légumineuse papilionacée qui se confond presque avec
-celle dont nous nous occupons ici, n’ont pas adopté ces appareils
-d’aviation, et s’en tiennent à la méthode primitive de la gousse. Chez
-l’une d’elles, la <i>Medicago aurantiaca</i>, on saisit très nettement la
-transition de la gousse contournée à l’hélice. Une autre variété, la
-<i>Medicago scutellata</i>, arrondit cette hélice en forme de boule, etc. Il
-semble donc que nous assistions au passionnant spectacle d’une espèce en
-travail d’invention, aux essais d’une famille qui n’a pas encore fixé sa
-destinée et cherche la meilleure façon d’assurer l’avenir. N’est-ce
-peut-être pas au cours de cette recherche, qu’ayant été déçue par la
-spirale, la Luzerne jaune y ajouta les pointes ou crochets à laine, se
-disant, non sans raison, que<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> puisque son feuillage attire les brebis,
-il est inévitable et juste que celles-ci assument le souci de sa
-descendance? Et n’est-ce pas, enfin, grâce à ce nouvel effort et à cette
-bonne idée que la Luzerne à fleurs jaunes est infiniment plus répandue
-que sa plus robuste cousine qui porte des fleurs rouges?</p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Ce n’est pas seulement dans la graine ou la fleur, mais dans la plante
-entière, tiges, feuilles, racines, que l’on découvre, si l’on veut bien
-s’incliner un instant sur leur humble travail, maintes traces d’une
-intelligence avisée et vivante. Rappelez-vous les magnifiques efforts
-vers la lumière des branches contrariées, ou l’ingénieuse et courageuse
-lutte des arbres en danger. Pour moi, je n’oublierai jamais l’admirable
-exemple d’héroïsme que me donnait l’autre jour, en Provence, dans les
-sauvages et délicieuses gorges du Loup,<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> tout embaumées de violettes, un
-énorme Laurier centenaire. On lisait aisément sur son tronc tourmenté et
-pour ainsi dire convulsif, tout le drame de sa vie tenace et difficile.
-Un oiseau ou le vent, maîtres des destinées, avait porté la graine au
-flanc du roc tombant à pic comme un rideau de fer; et l’arbre était né
-là, à deux cents mètres au-dessus du torrent, inaccessible et solitaire,
-parmi les pierres ardentes et stériles. Dès les premières heures, il
-avait envoyé les aveugles racines à la longue et pénible recherche de
-l’eau précaire et de l’humus. Mais ce n’était que le souci héréditaire
-d’une espèce qui connaît l’aridité du Midi. La jeune tige avait à
-résoudre un problème bien plus grave et plus inattendu: elle partait
-d’un plan vertical, en sorte que son front, au lieu de monter vers le
-ciel, penchait sur le gouffre. Il avait donc fallu, malgré le poids
-croissant des branches, redresser le premier élan, couder,
-opiniâtrement, au ras du roc, le tronc déconcerté, et maintenir
-ainsi,&mdash;comme un<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> nageur qui renverse la tête,&mdash;par une volonté, une
-tension, une contraction incessantes, toute droite dans l’azur, la
-lourde couronne de feuilles.</p>
-
-<p>Dès lors, autour de ce nœud vital, s’étaient concentrés toutes les
-préoccupations, toute l’énergie, tout le génie conscient et libre de la
-plante. Le coude monstrueux, hypertrophié, révélait une à une les
-inquiétudes successives d’une sorte de pensée qui savait profiter des
-avertissements que lui donnaient les pluies et les tempêtes. D’année en
-année, s’alourdissait le dôme de feuillage, sans autre souci que de
-s’épanouir dans la lumière et la chaleur, tandis qu’un chancre obscur
-rongeait profondément le bras tragique qui le soutenait dans l’espace.
-Alors, obéissant à je ne sais quel ordre de l’instinct, deux solides
-racines, deux câbles chevelus, sortis du tronc à plus de deux pieds
-au-dessus du coude, étaient venus amarrer celui-ci à la paroi de granit.
-Avaient-ils vraiment été évoqués par la détresse, ou<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> bien,
-attendaient-ils, peut-être prévoyants, depuis les premiers jours,
-l’heure aiguë du péril pour redoubler leur aide? N’était-ce qu’un hasard
-heureux? Quel œil humain assistera jamais à ces drames muets et trop
-longs pour notre petite vie<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>?</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Parmi les végétaux qui donnent les preuves les plus frappantes
-d’initiative, les plantes qu’on pourrait appeler animées ou sensibles
-auraient droit à une étude détaillée. Je me contenterai de rappeler les
-effarouchements délicieux de la Sensitive, la Mi<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>mosa pudique que nous
-connaissons tous. D’autres herbes à mouvements spontanés sont plus
-ignorées; les Hédysarées, notamment, entre lesquelles l’<i>Hédysarium
-gyrans</i> ou Sainfoin oscillant, s’agite d’une façon bien surprenante.
-Cette petite légumineuse, originaire du Bengale, mais souvent cultivée
-dans nos serres, exécute une sorte de danse perpétuelle et compliquée en
-l’honneur de la lumière. Ses feuilles se divisent en trois folioles,
-l’une large et terminale, les deux autres étroites et plantées à la
-naissance de la première. Chacune de ces folioles est animée d’un
-mouvement propre et différent. Elles vivent dans une agitation
-rythmique, presque chronométrique et incessante. Elles sont tellement
-sensibles à la clarté que leur danse s’alentit ou s’accélère selon que
-les nuages voilent ou découvrent le coin de ciel qu’elles contemplent.
-Ce sont, comme on voit, de véritables photomètres; et bien avant
-l’invention de Crook, des othéoscopes naturels.<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Mais ces plantes, auxquelles il faudrait ajouter les Rossolis, les
-Dionées et bien d’autres, sont déjà des êtres nerveux dépassant un peu
-la crête mystérieuse et probablement imaginaire qui sépare le règne
-végétal de l’animal. Il n’est pas nécessaire de monter jusque-là, et
-l’on trouve autant d’intelligence et presque autant de spontanéité
-visible, à l’autre extrémité du monde qui nous occupe, dans les
-bas-fonds où la plante se distingue à peine du limon ou de la pierre:
-j’entends parler de la fabuleuse tribu des Cryptogames, qu’on ne peut
-étudier qu’au microscope. C’est pourquoi nous la passerons sous silence,
-bien que le jeu des spores du Champignon, de la Fougère et surtout de la
-Prêle ou Queue-de-rat, soit d’une délicatesse, d’une ingéniosité
-incomparable. Mais parmi les plantes aquatiques, habitantes des vases et
-des boues originelles, s’opèrent de moins<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> secrètes merveilles. Comme la
-fécondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l’eau, chacune d’elles
-a imaginé un système différent pour que le pollen puisse se disséminer à
-sec. Ainsi les Zostères, c’est-à-dire le vulgaire Varech dont on fait
-des matelas, renferment soigneusement leur fleur dans une véritable
-cloche à plongeur; les Nénuphars envoient la leur s’épanouir à la
-surface de l’étang, l’y maintiennent et l’y nourrissent sur un
-interminable pédoncule qui s’allonge dès que s’élève le niveau de l’eau.
-Le faux Nénuphar (<i>Villarsia nymphoides</i>), n’ayant pas de pédoncule
-allongeable, lâche tout simplement les siennes qui montent et crèvent
-comme des bulles. La Macre ou Châtaigne d’eau (<i>Trapa natans</i>) les munit
-d’une sorte de vessie gonflée d’air; elles montent, s’ouvrent, puis, la
-fécondation accomplie, l’air de la vessie est remplacé par un liquide
-mucilagineux plus lourd que l’eau, et tout l’appareil redescend dans la
-vase où mûriront les fruits.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>Le système de l’Utriculaire est encore plus compliqué. Voici comme le
-décrit M. H. Bocquillon dans <i>La Vie des Plantes</i>: «Ces plantes,
-communes dans les étangs, les fossés, les mares, les flaques d’eau des
-tourbières, ne sont pas visibles en hiver; elles reposent sur la vase.
-Leur tige allongée, grêle, traînante, est garnie de feuilles réduites à
-des filaments ramifiés. A l’aisselle des feuilles ainsi transformées, on
-remarque une sorte de petite poche pyriforme, dont l’extrémité
-supérieure et aiguë est munie d’une ouverture. Cette ouverture porte une
-soupape qui ne peut s’ouvrir que du dehors en dedans; les bords en sont
-garnis de poils ramifiés; l’intérieur de la poche est tapissé d’autres
-petits poils sécréteurs qui lui donnent l’aspect du velours. Lorsque le
-moment de la floraison est arrivé, les petites outres axillaires se
-remplissent d’air; plus cet air tend à s’échapper, mieux il ferme la
-soupape. En définitive, il donne à la plante une grande légèreté
-spécifique et l’amène à<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> la surface de l’eau. C’est alors seulement que
-s’épanouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de
-bizarres petits museaux aux lèvres plus ou moins renflées, dont le
-palais est strié de lignes orangées ou ferrugineuses. Pendant les mois
-de juin, juillet, août, elles montrent leurs fraîches couleurs au milieu
-des détritus végétaux, s’élevant gracieusement au-dessus de l’eau
-bourbeuse. Mais la fécondation s’est effectuée, le fruit se développe,
-les rôles changent; l’eau ambiante pèse sur la soupape des utricules,
-l’enfonce, se précipite dans la cavité, alourdit la plante et la force à
-redescendre dans la vase.»</p>
-
-<p>N’est-il pas curieux de voir ramassées en ce petit appareil immémorial
-quelques-unes des plus fécondes et des plus récentes inventions
-humaines: le jeu des valves ou des soupapes, la pression des liquides et
-de l’air, le principe d’Archimède étudié et utilisé? Comme le fait
-observer l’auteur que nous venons de citer, «l’ingénieur qui le pre<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span>mier
-attacha au bâtiment coulé à fond un appareil de flottage, ne se doutait
-guère qu’un procédé analogue était en usage depuis des milliers
-d’années». Dans un monde que nous croyons inconscient et dénué
-d’intelligence, nous nous imaginons d’abord que la moindre de nos idées
-crée des combinaisons et des rapports nouveaux. A examiner les choses de
-plus près, il paraît infiniment probable qu’il nous est impossible de
-créer quoi que ce soit. Derniers venus sur cette terre, nous retrouvons
-simplement ce qui a toujours existé; nous refaisons comme des enfants
-émerveillés la route que la vie avait faite avant nous. Il est du reste
-fort naturel et réconfortant qu’il en soit ainsi. Mais nous reviendrons
-sur ce point.</p>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Nous ne pouvons quitter les plantes aquatiques sans rappeler brièvement
-la vie de la<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> plus romanesque d’entre elles: la légendaire Vallisnère ou
-Vallisnérie, une Hydrocharidée dont les noces forment l’épisode le plus
-tragique de l’histoire amoureuse des fleurs.</p>
-
-<p>La Vallisnère est une herbe assez insignifiante, qui n’a rien de la
-grâce étrange du Nénuphar ou de certaines chevelures sous-marines. Mais
-on dirait que la nature a pris plaisir à mettre en elle une belle idée.
-Toute l’existence de la petite plante se passe au fond de l’eau, dans
-une sorte de demi-sommeil, jusqu’à l’heure nuptiale où elle aspire à une
-vie nouvelle. Alors, la fleur femelle déroule lentement la longue
-spirale de son pédoncule, monte, émerge, vient planer et s’épanouir à la
-surface de l’étang. D’une souche voisine, les fleurs mâles qui
-l’entrevoient à travers l’eau ensoleillée, s’élèvent à leur tour,
-pleines d’espoir, vers celle qui se balance, les attend, les appelle
-dans un monde magique. Mais arrivées à mi-chemin, elles se sentent
-brusquement retenues: leur tige, source même de leur vie, est trop
-courte;<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> elles n’atteindront jamais le séjour de lumière, le seul où se
-puisse accomplir l’union des étamines et du pistil.</p>
-
-<p>Est-il dans la nature inadvertance ou épreuve plus cruelle? Imaginez le
-drame de ce désir, l’inaccessible que l’on touche, la fatalité
-transparente, l’impossible sans obstacle visible!...</p>
-
-<p>Il serait insoluble comme notre propre drame sur cette terre; mais voici
-que s’y mêle un élément inattendu. Les mâles avaient-ils le
-pressentiment de leur déception? Toujours est-il qu’ils ont renfermé
-dans leur cœur une bulle d’air, comme on renferme dans son âme une
-pensée de délivrance désespérée. On dirait qu’ils hésitent un instant;
-puis, d’un effort magnifique,&mdash;le plus surnaturel que je sache dans les
-fastes des insectes et des fleurs,&mdash;pour s’élever jusqu’au bonheur, ils
-rompent délibérément le lien qui les attache à l’existence. Ils
-s’arrachent à leur pédoncule, et d’un incomparable élan, parmi des
-perles d’allégresse, leurs pétales viennent<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> crever la surface des eaux.
-Blessés à mort mais radieux et libres, ils flottent un moment aux côtés
-de leurs insoucieuses fiancées; l’union s’accomplit, après quoi les
-sacrifiés s’en vont périr à la dérive, tandis que l’épouse déjà mère
-clôt sa corolle où vit leur dernier souffle, enroule sa spirale et
-redescend dans les profondeurs pour y mûrir le fruit du baiser héroïque.</p>
-
-<p>Faut-il ternir ce joli tableau, rigoureusement exact mais vu du côté de
-la lumière, en le regardant également du côté de l’ombre? Pourquoi pas?
-Il y a parfois du côté de l’ombre des vérités tout aussi intéressantes
-que du côté de la lumière. Cette délicieuse tragédie n’est parfaite que
-lorsqu’on considère l’intelligence, les aspirations de l’espèce. Mais si
-l’on observe les individus, on les verra souvent s’agiter maladroitement
-et à contre-sens dans ce plan idéal. Tantôt les fleurs mâles monteront à
-la surface quand il n’y a pas encore de fleurs pistillées dans le
-voisinage. Tantôt, lorsque<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> l’eau basse leur permettrait de rejoindre
-aisément leurs compagnes, elles n’en rompront pas moins, machinalement
-et inutilement, leur tige. Nous constatons ici, une fois de plus, que
-tout le génie réside dans l’espèce, la vie ou la nature; et que
-l’individu est à peu près stupide. Chez l’homme seul il y a émulation
-réelle entre les deux intelligences, tendance de plus en plus précise,
-de plus en plus active à une sorte d’équilibre qui est le grand secret
-de notre avenir.</p>
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Les plantes parasites nous offriraient également de singuliers et
-malicieux spectacles, telle cette étonnante Grande Cuscute qu’on appelle
-vulgairement Teigne ou Barbe de moine. Elle n’a pas de feuilles, et à
-peine sa tige a-t-elle atteint quelques cen<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>timètres de longueur,
-qu’elle abandonne volontairement ses racines, pour s’enrouler autour de
-la victime qu’elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suçoirs.
-Dès lors, elle vit exclusivement aux dépens de sa proie. Il est
-impossible de tromper sa perspicacité, elle refusera tout soutien qui ne
-lui plaît pas, et ira chercher, assez loin s’il le faut, la tige de
-Chanvre, de Houblon, de Luzerne ou de Lin qui convient à son tempérament
-et à ses goûts.</p>
-
-<p>Cette Grande Cuscute appelle naturellement notre attention sur les
-plantes grimpantes, qui ont des mœurs très remarquables et dont il
-faudrait dire un mot. Du reste, ceux d’entre nous qui ont quelque peu
-vécu à la campagne ont eu maintes fois l’occasion d’admirer l’instinct,
-la sorte de vision qui dirige les vrilles de la Vigne vierge ou du
-Volubilis, vers le manche d’un râteau ou d’une bêche posé contre un mur.
-Déplacez le râteau, et le lendemain la vrille se sera complètement
-retournée et l’aura<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> retrouvé. Schopenhauer, dans son traité: <i>Ueber den
-Willen in der Natur</i>, au chapitre consacré à la physiologie des plantes,
-résume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d’observations et
-d’expériences qu’il serait trop long de rapporter ici. J’y renvoie donc
-le lecteur; il y trouvera l’indication de nombreuses sources et
-références. Ai-je besoin d’ajouter que depuis cinquante ou soixante ans,
-ces sources se sont étrangement multipliées et qu’au surplus, la matière
-est presque inépuisable?</p>
-
-<p>Entre tant d’inventions, de ruses, de précautions diverses, citons
-encore, à titre d’exemples, la prudence de l’Hyoséride rayonnante
-(<i>Hyoseris radiata</i>), petite plante à fleurs jaunes, assez semblable au
-Pissenlit, et qu’on trouve fréquemment sur les vieux murs de la Riviera.
-Afin d’assurer à la fois la dissémination et la stabilité de sa race,
-elle porte en même temps deux espèces de graines: les unes se détachent<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span>
-facilement et sont munies d’ailes pour se livrer au vent, tandis que les
-autres qui en sont dépourvues, demeurent prisonnières dans
-l’inflorescence et ne sont libérées que lorsque celle-ci se décompose.</p>
-
-<p>Le cas de la Lampourde épineuse (<i>Xanthium spinosum</i>) nous montre à quel
-point sont bien conçus et réussissent effectivement certains systèmes de
-dissémination. Cette Lampourde est une affreuse mauvaise herbe hérissée
-de pointes barbares. Il n’y a pas bien longtemps, elle était inconnue
-dans l’Europe occidentale, et personne, naturellement, n’avait songé à
-l’y acclimater. Elle doit ses conquêtes aux crochets qui garnissent les
-capsules de ses fruits et qui s’agriffent à la toison des animaux.
-Originaire de la Russie, elle nous est arrivée dans les ballots de laine
-importés du fond des steppes de la Moscovie, et l’on pourrait suivre sur
-la carte les étapes de cette grande migratrice qui s’annexa un nouveau
-monde.<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<p>La Silène d’Italie (<i>Silene Italica</i>), petite fleur blanche et naïve
-qu’on trouve en abondance sous les oliviers, a fait travailler sa pensée
-dans une autre direction. Apparemment très craintive, très susceptible,
-pour éviter la visite d’insectes incommodes et indélicats, elle garnit
-ses tiges de poils glanduleux d’où suinte une liqueur visqueuse et où se
-prennent si bien les parasites que les paysans du Midi utilisent la
-plante comme attrape-mouches dans leurs maisons. Certaines espèces de
-Silènes ont d’ailleurs ingénieusement simplifié le système. Comme c’est
-surtout les fourmis qu’elles redoutent, elles ont trouvé qu’il
-suffisait, pour les empêcher de passer, de disposer sous le nœud de
-chaque tige un large anneau gluant. C’est exactement ce que font les
-jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d’arrêter
-l’ascension des chenilles, un anneau de goudron.</p>
-
-<p>Ceci nous mènerait à étudier les moyens<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> de défense des plantes. M.
-Henri Coupin, dans un excellent livre de vulgarisation: <i>Les Plantes
-originales</i>, auquel je renvoie le lecteur qui désire de plus amples
-détails, examine quelques-unes de ces armes bizarres. Il y a d’abord la
-passionnante question des épines, au sujet desquelles un élève de la
-Sorbonne, M. Lothelier, a fait de très curieuses expériences, qui
-prouvent que l’ombre et l’humidité tendent à supprimer les parties
-piquantes des végétaux. Par contre, plus le lieu où elle croît est aride
-et brûlé de soleil, plus la plante se hérisse et multiplie ses dards,
-comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs
-déserts ou sur le sable calciné, il est nécessaire qu’elle redouble
-énergiquement sa défense contre un ennemi qui n’a plus le choix de sa
-proie. Il est en outre remarquable que, cultivées par l’homme, la
-plupart des plantes à épines abandonnent peu à peu leurs armes,
-remettant le soin de leur salut au protec<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span>teur surnaturel qui les adopte
-dans son clos<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.</p>
-
-<p>Certaines plantes, entre autres les Borraginées remplacent les épines
-par des poils très durs. D’autres, comme l’Ortie, y ajoutent le poison.
-D’autres, le Géranium, la Menthe, la Rue, etc., pour écarter les
-animaux, s’imprègnent d’odeurs fortes. Mais les plus étranges sont
-celles qui se défendent méca<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span>niquement. Je ne citerai que la Prêle qui
-s’entoure d’une véritable armure de grains de Silex microscopiques. Du
-reste, presque toutes les Graminées, afin de décourager la gloutonnerie
-des limaces et des escargots, introduisent de la chaux dans leurs
-tissus.</p>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Avant d’aborder l’étude des appareils compliqués que nécessite la
-fécondation croisée, parmi les milliers de cérémonies nuptiales en usage
-dans nos jardins, mentionnons les idées ingénieuses de quelques fleurs
-très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même
-corolle. On connaît suffisamment le type du système: les étamines<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a> ou
-organes mâles, géné<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>ralement frêles et nombreuses, sont rangées autour
-du pistil robuste et patient. «<i>Mariti et uxores uno eodemque thalamo
-gaudent</i>», dit délicieusement le grand Linné. Mais la disposition, la
-forme, les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur, comme si
-la nature avait une pensée qui ne peut encore se fixer, ou une
-imagination qui se fait son point d’honneur de ne jamais se répéter.
-Souvent le pollen, quand il est mûr, tombe tout naturellement du haut
-des étamines sur le pistil; mais, bien souvent aussi, pistil et étamines
-sont de même taille, ou celles-ci sont trop éloignées, ou le pistil est
-deux fois plus grand qu’elles. Ce sont alors des efforts infinis pour se
-joindre. Tantôt,<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> comme dans l’Ortie, les étamines, au fond de la
-corolle, se tiennent accroupies sur leur tige. Au moment de la
-fécondation, celle-ci se détend telle qu’un ressort, et l’anthère ou sac
-à pollen qui la surmonte lance un nuage de poussière sur le stigmate.
-Tantôt, comme chez l’Épine-vinette, pour que l’hymen ne puisse
-s’accomplir que durant les belles heures d’un beau jour, les étamines,
-éloignées du pistil, sont maintenues contre les parois de la fleur par
-le poids de deux glandes humides; le soleil paraît, évapore le liquide,
-et les étamines délestées se précipitent sur le stigmate. Ailleurs c’est
-autre chose: ainsi chez les Primevères, les femelles sont tour à tour
-plus longues ou plus petites que les mâles. Dans le Lis, la Tulipe,
-etc., l’épouse, trop élancée, fait ce qu’elle peut pour recueillir et
-fixer le pollen. Mais le système le plus original et le plus fantaisiste
-est celui de la Rue (<i>Ruta graveolens</i>), une herbe médicinale assez
-malodorante, de la bande mal famée<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> des emménagogues. Les étamines,
-tranquilles et dociles dans la corolle jaune, attendent, rangées en
-cercle autour du gros pistil trapu. A l’heure conjugale, obéissant à
-l’ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d’appel nominal, l’un
-des mâles s’approche et touche le stigmate, puis viennent le troisième,
-le cinquième, le septième, le neuvième mâle, jusqu’à ce que tout le rang
-impair ait donné. Ensuite, c’est dans le rang pair, le tour du deuxième,
-du quatrième, du sixième, etc. C’est bien l’amour au commandement. Cette
-fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n’en ai
-pas cru, d’abord, les botanistes et que j’ai tenu à vérifier plus d’une
-fois son sentiment des nombres avant d’oser le confirmer. J’ai constaté
-qu’elle se trompe assez rarement.</p>
-
-<p>Il serait abusif de multiplier ces exemples. Une simple promenade dans
-les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille
-observations aussi curieuses que celles<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> que rapportent les botanistes.
-Mais, avant de clore ce chapitre, je tiens à signaler une dernière
-fleur; non qu’elle témoigne d’une imagination bien extraordinaire, mais
-pour la grâce délicieuse et facilement saisissable de son geste d’amour.
-C’est la Nigelle de Damas (<i>Nigella damascena</i>) dont les noms vulgaires
-sont charmants: Cheveux de Vénus, Diable dans le buisson, Belle aux
-cheveux dénoués, etc., efforts heureux et touchants de la poésie
-populaire pour décrire une petite plante qui lui plaît. On la trouve,
-cette plante, à l’état sauvage, dans le Midi, au bord des routes et sous
-les oliviers, et dans le Nord on la cultive assez souvent dans les
-jardins un peu démodés. La fleur est d’un bleu tendre, simple comme une
-fleurette de primitif, et les «Cheveux de Vénus, les cheveux dénoués»,
-sont les feuilles emmêlées, ténues et légères qui entourent la corolle
-d’un «buisson» de verdure vaporeuse. A la naissance de la fleur, les
-cinq pistils, extrêmement longs, se<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> tiennent étroitement groupés au
-centre de la couronne d’azur, comme cinq reines vêtues de robes vertes,
-altières, inaccessibles. Autour d’elles se presse sans espoir la foule
-innombrable de leurs amants, les étamines, qui n’arrivent pas à la
-hauteur de leurs genoux. Alors, au sein de ce palais de turquoises et de
-saphirs, dans le bonheur des jours d’été, commence le drame sans paroles
-et sans dénouement que l’on puisse prévoir, de l’attente impuissante,
-inutile, immobile. Mais les heures s’écoulent, qui sont les années de la
-fleur; l’éclat de celle-ci se ternit, des pétales se détachent, et
-l’orgueil des grandes reines, sous le poids de la vie semble enfin
-s’infléchir. A un moment donné, comme si elles obéissaient au mot
-d’ordre secret et irrésistible de l’amour qui juge l’épreuve suffisante,
-d’un mouvement concerté et symétrique, comparable aux harmonieuses
-paraboles d’un quintuple jet d’eau qui retombe dans sa vasque, toutes
-ensemble se penchent à la renverse et vien<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span>nent gracieusement cueillir,
-aux lèvres de leurs humbles amants, la poudre d’or du baiser nuptial.</p>
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros
-livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur
-l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la
-prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer
-l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté
-de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement
-privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre
-d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au
-demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la
-fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandes<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> merveilles.
-J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès,
-Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une
-étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment
-fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et
-inanimée.</p>
-
-<p>Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle
-avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous
-verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui
-reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse
-magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en
-paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien
-obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant
-dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il
-semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle
-d’amour, l’union mystérieuse des éta<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span>mines et du pistil. Et beaucoup de
-fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros
-d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la
-fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et
-immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la
-fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent
-dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce?
-Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on.
-La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et
-les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent
-que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée
-du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent
-elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille
-péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type
-normal disparut.<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p>
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Nous verrons plus loin ce qu’éclairent ces explications. Pour le moment,
-sortons encore une fois dans le jardin ou dans la plaine, afin d’étudier
-de plus près deux ou trois inventions curieuses du génie de la fleur. Et
-déjà, sans nous éloigner de la maison, voici, hantée des abeilles, une
-touffe odorante qu’habite un mécanicien très habile. Il n’est personne,
-même parmi les moins rustiques, qui ne connaisse la bonne Sauge. C’est
-une <i>Labiée</i> sans prétention; elle porte une fleur très modeste qui
-s’ouvre énergiquement, comme une gueule affamée, afin de happer au
-passage les rayons du soleil. On en trouve d’ailleurs un grand nombre de
-variétés, qui, détail curieux, n’ont pas toutes adopté ou poussé<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> à la
-même perfection le système de fécondation que nous allons examiner.</p>
-
-<p>Mais je ne m’occupe ici que de la Sauge la plus commune, celle qui
-recouvre en ce moment, comme pour célébrer le passage du Printemps, de
-draperies violettes, tous les murs de mes terrasses d’oliviers. Je vous
-assure que les balcons des grands palais de marbre qui attendent les
-rois, n’eurent jamais décoration plus luxueuse, plus heureuse, plus
-odorante. On croit saisir les parfums mêmes des clartés du soleil
-lorsqu’il est le plus chaud, lorsque sonne midi...</p>
-
-<p>Pour en venir aux détails, le stigmate ou organe femelle est donc
-renfermé dans la lèvre supérieure, qui forme une sorte de capuchon, où
-se trouvent également les deux étamines ou organes mâles. Afin
-d’empêcher qu’elles ne fécondent le stigmate qui partage le même
-pavillon nuptial, ce stigmate est deux fois plus long qu’elles, de sorte
-qu’elles n’ont aucun espoir de l’atteindre. Du reste, pour éviter tout
-accident,<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> la fleur s’est faite <i>proténandre</i>, c’est-à-dire que les
-étamines mûrissent avant le pistil, si bien que lorsque la femelle est
-apte à concevoir, les mâles ont déjà disparu. Il faut donc qu’une force
-extérieure intervienne pour accomplir l’union en transportant un pollen
-étranger sur le stigmate abandonné. Un certain nombre de fleurs, les
-<i>anémophiles</i>, s’en remettent au vent de ce soin. Mais la Sauge, et
-c’est le cas le plus général, est <i>entomophile</i>, c’est-à-dire qu’elle
-aime les insectes et ne compte que sur la collaboration de ceux-ci. Du
-reste, elle n’ignore point,&mdash;car elle sait bien des choses,&mdash;qu’elle vit
-dans un monde où il convient de ne s’attendre à aucune sympathie, à
-aucune aide charitable. Elle ne perdra donc pas sa peine à faire
-d’inutiles appels à la complaisance de l’abeille. L’abeille, comme tout
-ce qui lutte contre la mort sur notre terre, n’existe que pour soi et
-pour son espèce, et ne se soucie nullement de rendre service aux fleurs
-qui la nourrissent. Comment<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> l’obliger d’accomplir malgré elle, ou du
-moins à son insu, son office matrimonial? Voici le merveilleux piège
-d’amour imaginé par la Sauge: tout au fond de sa tente de soie violette,
-elle distille quelques gouttes de nectar; c’est l’appât. Mais, barrant
-l’accès du liquide sucré, se dressent deux tiges parallèles, assez
-semblables aux arbres pivotants d’un pont-levis hollandais. Tout en haut
-de chaque tige se trouve une grosse ampoule, l’anthère, qui déborde de
-pollen; en bas, deux ampoules plus petites servent de contrepoids. Quand
-l’abeille pénètre dans la fleur, pour atteindre le nectar, elle doit
-pousser de la tête les petites ampoules. Les deux tiges, qui pivotent
-sur un axe, basculent aussitôt, et les anthères supérieures viennent
-toucher les flancs de l’insecte qu’ils couvrent de poussière fécondante.</p>
-
-<p>Aussitôt l’abeille sortie, les pivots formant ressorts ramènent le
-mécanisme à sa position primitive, et tout est prêt à fonctionner lors
-d’une nouvelle visite.<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span></p>
-
-<p>Cependant, ce n’est là que la première moitié du drame: la suite se
-déroule dans un autre décor. En une fleur voisine, où les étamines
-viennent de se flétrir, entre en scène le pistil qui attend le pollen.
-Il sort lentement du capuchon, s’allonge, s’incline, se recourbe, se
-bifurque, de manière à barrer à son tour l’entrée du pavillon. Allant au
-nectar, la tête de l’abeille passe librement sous la fourche suspendue,
-mais celle-ci vient lui frôler le dos et les flancs, exactement aux
-points que touchèrent les étamines. Le stigmate bifide absorbe avidement
-la poussière argentée et l’imprégnation s’accomplit. Il est du reste
-facile, en introduisant dans la fleur un brin de paille ou le bout d’une
-allumette, de mettre en branle l’appareil et de se rendre compte de la
-combinaison et de la précision touchantes et merveilleuses de tous ses
-mouvements.</p>
-
-<p>Les variétés de la Sauge sont très nombreuses, on en compte environ cinq
-cents, et je vous fais grâce de la plupart de leurs<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> noms scientifiques
-qui ne sont pas toujours élégants: <i>Salvia Pratensis</i>, <i>Officinalis</i>
-(celle de nos potagers), <i>Horminum</i>, <i>Horminoides</i>, <i>Glutinosa</i>,
-<i>Sclarea</i>, <i>Rœmeri</i>, <i>Azurea</i>, <i>Pitcheri</i>, <i>Splendens</i> (la magnifique
-Sauge écarlate de nos corbeilles), etc. Il ne s’en trouve peut-être pas
-une seule qui n’ait modifié quelque détail du mécanisme que nous venons
-d’examiner. Les unes, et c’est, je crois, un perfectionnement
-discutable, ont doublé, parfois triplé la longueur du pistil, de telle
-façon qu’il sort non seulement du capuchon, mais vient amplement se
-recourber en panache devant l’entrée de la fleur. Elles évitent ainsi le
-danger, à la rigueur possible, de la fécondation du stigmate par les
-anthères logées dans le même capuchon, mais, par contre, il se peut
-faire, si la <i>proténandrie</i> n’est pas rigoureuse, que l’abeille, au
-sortir de la fleur, dépose sur ce stigmate le pollen des anthères avec
-lesquelles il cohabite. D’autres, dans le mouvement de bascule, font
-diverger da<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span>vantage les anthères, qui, de cette manière, frappent avec
-plus de précision les flancs de l’animal. D’autres enfin n’ont pas
-réussi à agencer, à ajuster toutes les parties de la mécanique. Je
-trouve, par exemple, non loin de mes Sauges violettes, près du puits,
-sous une touffe de Lauriers-roses, une famille à fleurs blanches
-teintées de lilas pâle. On n’y découvre ni projet ni trace de bascule.
-Les étamines et le stigmate encombrent pêle-mêle le milieu de la
-corolle. Tout y semble livré au hasard et désorganisé. Je ne doute pas
-qu’il ne soit possible, à qui réunirait les très nombreuses variétés de
-cette Labiée, de reconstituer toute l’histoire, de suivre toutes les
-étapes de l’invention, depuis le désordre primitif de la Sauge blanche
-que j’ai sous les yeux, jusqu’aux derniers perfectionnements de la Sauge
-officinale. Qu’est-ce à dire? Le système est-il encore à l’étude dans la
-tribu aromatique? En est-on toujours à la période de la mise au point et
-des essais, comme pour la vis d’Archimède dans la famille du Sain<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>foin?
-N’y a-t-on pas encore unanimement reconnu l’excellence de la bascule
-automatique? Tout ne serait donc pas immuable et préétabli, on
-discuterait, on expérimenterait donc dans ce monde que nous croyons
-fatalement, organiquement routinier<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>?<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, la fleur de la plupart des Sauges offre donc une
-élégante solution du grand problème de la fécondation croisée. Mais de
-même que, parmi les hommes, une invention nouvelle est aussitôt reprise,
-simplifiée, améliorée par une foule de petits chercheurs infatigables,
-dans le monde des fleurs qu’on pourrait appeler «mécaniques», le brevet
-de la Sauge a été tourné et, en maints détails, étrangement
-perfectionné. Une assez vulgaire Scrofularinée, la Pédiculaire des bois
-(<i>Pedicularis sylvatica</i>), que vous avez sûrement rencontrée dans les
-parties ombragées des boqueteaux et des bruyères, y a apporté des
-modifications extrêmement ingénieuses. La forme de la corolle est à peu
-près pareille à celle de la Sauge; le stigmate et les deux anthères sont
-tous trois logés dans le capuchon supérieur.<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> Seule la petite boule
-humide du stigmate dépasse le capuchon, tandis que les anthères y
-demeurent strictement prisonnières. Dans ce tabernacle soyeux, les
-organes des deux sexes sont donc très à l’étroit, et même en contact
-immédiat; néanmoins, grâce à un dispositif tout différent de celui de la
-Sauge, l’auto-fécondation est absolument impossible. En effet, les
-anthères forment deux ampoules pleines de poudre; ces ampoules qui n’ont
-chacune qu’une ouverture sont juxtaposées de manière que ces ouvertures
-coïncidant, s’obturent réciproquement. Elles sont maintenues de force à
-l’intérieur du capuchon, sur leurs tiges repliées qui forment ressort,
-par deux sortes de dents. L’abeille ou le bourdon qui pénètre dans la
-fleur pour y puiser le nectar, écarte nécessairement ces dents; aussitôt
-libérées, les ampoules surgissent, se projettent au dehors et s’abattent
-sur le dos de l’insecte.</p>
-
-<p>Mais là ne s’arrêtent pas le génie et la prévoyance de la fleur. Comme
-le fait observer<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> H. Müller, qui le premier étudia complètement le
-prodigieux mécanisme de la Pédiculaire, «si les étamines frappaient
-l’insecte en conservant leur disposition relative, pas un grain de
-pollen n’en sortirait, puisque leurs orifices se bouchent
-réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu’ingénieux vient à bout
-de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au lieu d’être
-symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au point qu’un
-côté est plus haut que l’autre de quelques millimètres. Le bourdon posé
-dessus ne peut avoir lui-même qu’une position inclinée. Il en résulte
-que sa tête ne heurte que l’une après l’autre les saillies de la
-corolle. C’est donc successivement aussi que se produit le déclenchement
-des étamines, et l’une, puis l’autre, viennent frapper l’insecte, leur
-orifice libre, et l’asperger de poussière fécondante.</p>
-
-<p>«Quand le bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde
-inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu’il rencontre tout<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span>
-d’abord en poussant sa tête à l’entrée de la corolle, c’est le stigmate
-qui le frôle, juste à l’endroit où il va, l’instant d’après, être
-atteint par le choc des étamines, l’endroit précisément où l’ont déjà
-touché les étamines de la fleur qu’il vient de quitter.»</p>
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples, chaque fleur a son
-idée, son système, son expérience acquise qu’elle met à profit. A
-examiner de près leurs petites inventions, leurs procédés divers, on se
-rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils, où le génie
-mécanique de l’homme révèle toutes ses ressources. Mais notre génie
-mécanique date d’hier; tandis que la mécanique florale fonctionne depuis
-des milliers d’années. Lorsque la fleur fit son apparition sur notre
-terre, il n’y avait autour d’elle aucun modèle qu’elle pût<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> imiter; il a
-fallu qu’elle tirât tout de son propre fond. A l’époque où nous en
-étions encore à la massue, à l’arc, au fléau d’armes, aux jours
-relativement récents où nous imaginâmes le rouet, la poulie, le palan,
-le bélier, au temps,&mdash;c’était pour ainsi dire l’année dernière,&mdash;où nos
-chefs-d’œuvre étaient la catapulte, l’horloge et le métier à tisser, la
-Sauge avait façonné les arbres pivotants et les contrepoids de sa
-bascule de précision, et la Pédiculaire ses ampoules obturées comme pour
-une expérience scientifique, les déclenchements successifs de ses
-ressorts et la combinaison de ses plans inclinés. Qui donc, il y a moins
-de cent ans, se doutait des propriétés de l’hélice que l’Érable et le
-Tilleul utilisent depuis la naissance des arbres. Quand
-parviendrons-nous à construire un parachute ou un aviateur aussi rigide,
-aussi léger, aussi subtil et aussi sûr que celui du Pissenlit? Quand
-trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la
-soie des pétales, un res<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span>sort aussi puissant que celui qui projette dans
-l’espace le pollen doré du Genêt d’Espagne? Et la Momordique ou Pistolet
-de Dames dont je citais le nom au commencement de cette petite étude,
-qui nous dira le mystère de sa force miraculeuse? Connaissez-vous la
-Momordique? C’est une humble Cucurbitacée, assez commune le long du
-littoral méditerranéen. Son fruit charnu qui ressemble à un petit
-concombre est doué d’une vitalité, d’une énergie inexplicables. Si peu
-qu’on le touche, au moment de sa maturité, il se détache subitement de
-son pédoncule par une contraction convulsive, et lance à travers
-l’ouverture produite par l’arrachement, mêlé à de nombreuses graines, un
-jet mucilagineux, d’une si prodigieuse puissance qu’il emporte la
-semence à quatre ou cinq mètres de la plante natale. Le geste est aussi
-extraordinaire que si nous parvenions, proportion gardée, à nous vider
-d’un seul mouvement spasmodique et à envoyer tous nos organes, nos
-viscères et notre sang<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> à un demi-kilomètre de notre peau ou de notre
-squelette. Du reste, un grand nombre de graines usent en balistique de
-procédés et utilisent des sources d’énergie qui nous sont plus ou moins
-inconnues. Rappelez-vous, par exemple, les crépitements du Colza et du
-Genêt; mais l’un des grands maîtres de l’artillerie végétale c’est
-l’Épurge. L’Épurge est une Euphorbiacée de nos climats, une grande
-«mauvaise herbe» assez ornementale, qui dépasse souvent la taille de
-l’homme. En ce moment, j’ai sur ma table, trempant dans un verre d’eau,
-une branche d’Épurge. Elle porte des baies trilobées et verdâtres qui
-renferment les graines. De temps en temps, une de ces baies éclate avec
-fracas, et les graines douées d’une vitesse initiale prodigieuse
-frappent de tous côtés les meubles et les murs. Si l’une d’elles vous
-atteint au visage, vous croirez être piqué par un insecte, tant est
-extraordinaire la force de pénétration de ces minuscules semences
-grosses comme des têtes d’épingle.<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> Examinez la baie, cherchez les
-ressorts qui l’animent, vous ne trouverez pas le secret de cette force;
-elle est aussi invisible que celle de nos nerfs. Le Genêt d’Espagne
-(<i>Spartium Junceum</i>) a non seulement des cosses, mais des fleurs à
-ressort. Peut-être avez-vous remarqué l’admirable plante. C’est le plus
-superbe représentant de cette puissante famille des Genêts, âpre à la
-vie, pauvre, sobre, robuste, que ne rebute aucune terre, aucune épreuve.
-Il forme le long des sentiers et dans les montagnes du Midi, d’énormes
-boules touffues, parfois hautes de trois mètres, qui de mai à juin, se
-couvrent d’une magnifique floraison d’or pur, dont les parfums mêlés à
-ceux de son habituel voisin, le Chèvrefeuille, étalent sous la fureur
-d’un soleil calcaire, des délices qu’on ne peut définir qu’en évoquant
-des rosées célestes, des sources élyséennes, des fraîcheurs et des
-transparences d’étoiles au creux de grottes bleues...</p>
-
-<p>La fleur de ce Genêt, comme celle de toutes<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> les Légumineuses
-papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses
-pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement
-les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui
-l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés
-captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose,
-l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au
-loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage
-de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par
-surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner.</p>
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Ceux qui voudraient étudier à fond tous ces problèmes, je les renvoie
-aux ouvrages de Christian-Konrad Sprengel, qui le premier,<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> et dès 1793,
-dans son curieux travail: <i>Das entdeckte Geheimniss der Natur</i>, analysa
-les fonctions des différents organes chez les Orchidées; puis aux livres
-de Charles Darwin, du docteur H. Müller de Lippstadt, de Hildebrandt, de
-l’Italien Delpino, de Hooker, de Robert Brown et de bien d’autres.</p>
-
-<p>C’est parmi les Orchidées que nous trouverons les manifestations les
-plus parfaites et les plus harmonieuses de l’intelligence végétale. En
-ces fleurs tourmentées et bizarres, le génie de la plante atteint ses
-points extrêmes et vient percer d’une flamme insolite la paroi qui
-sépare les règnes. Du reste, il ne faut pas que ce nom d’Orchidées nous
-égare et nous fasse croire qu’il ne s’agit ici que de fleurs rares et
-précieuses, de ces reines de serres qui semblent réclamer les soins de
-l’orfèvre plutôt que ceux du jardinier. Notre flore indigène et sauvage,
-qui comprend toutes nos modestes «Mauvaises herbes», compte plus de
-vingt-cinq espèces d’Orchidées, parmi lesquelles, justement, se<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span>
-rencontrent les plus ingénieuses et les plus compliquées. C’est elles
-que Charles Darwin a étudiées dans son livre: <i>De la Fécondation des
-Orchidées par les insectes</i>, qui est l’histoire merveilleuse des plus
-héroïques efforts de l’âme de la fleur. Il ne saurait être question de
-résumer ici, en quelques lignes, cette abondante et féerique biographie.
-Néanmoins, puisque nous nous occupons de l’intelligence des fleurs, il
-est nécessaire de donner une idée suffisante des procédés et des
-habitudes mentales de celle qui l’emporte sur toutes dans l’art
-d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire,
-dans la forme et le temps prescrits.</p>
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme
-extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> néanmoins d’en
-donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins
-approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes
-techniques, tels que <i>rétinacle</i>, <i>labellum</i>, <i>rostellum</i>, <i>pollinies</i>,
-etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu
-familières avec la Botanique.</p>
-
-<p>Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées,
-l’<i>Orchis maculata</i>, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus
-grande et par conséquent d’observation plus facile, l’<i>Orchis
-latifolia</i>, l’<i>Orchis à larges feuilles</i>, vulgairement appelée
-<i>Pentecôte</i>. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante
-centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les
-prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui
-s’épanouissent en mai et en juin.</p>
-
-<p>La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule
-fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> très
-allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de
-pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit
-en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au
-dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou
-de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des
-fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou
-moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la
-venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est
-devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la
-luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés,
-au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe
-extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus
-exactement de demi-vasque qu’on appelle le <i>rostellum</i>. Cette
-demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux
-mi<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span>nuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur
-extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement
-ficelé.</p>
-
-<p>Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la
-fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et,
-attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le
-cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et
-sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt
-celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne
-convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux.
-Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y
-attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte
-quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles
-soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc
-l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à
-Champagne.<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une
-fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient
-simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont
-les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se
-mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie,
-l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement
-calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se
-rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en
-moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont
-portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes
-visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un
-petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente
-secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière
-qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un
-nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois,<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> mais dans l’espace.
-Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont
-maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que,
-quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper
-les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de
-sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est
-enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi
-énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les
-masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y
-demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne
-faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule
-aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que
-possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est
-chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une
-extrêmement<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air,
-pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très
-diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante
-pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui
-enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent,
-mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera
-d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre
-fécondante.</p>
-
-<p>Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler
-l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de
-la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer
-les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin
-de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que
-l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la
-divergence très curieusement combinée des tiges polli<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span>niques sur la tête
-de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à
-toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier
-semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce,
-sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens
-étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme
-en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête
-notre regard.</p>
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un
-superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (<i>Loroglossum hircinum</i>),
-variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle
-extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est
-assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la
-plus fantas<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>tique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des
-Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante
-plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la
-Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs
-hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet
-pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de
-moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure,
-s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de
-ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois
-de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires
-maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars
-ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de
-bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre.
-Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle
-est<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> assez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se
-prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes,
-aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire
-dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire,
-la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les
-péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ou
-<i>rostellum</i> s’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le
-Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt
-ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui
-renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand
-on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux
-cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or.
-Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec
-l’<i>Orchis latifolia</i>, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle
-et précise des deux cornes.<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il
-suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour
-constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus
-grande que celle de l’<i>Orchis maculata</i> ou <i>latifolia</i>, et le cornet à
-nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses
-polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du
-stigmate qu’il s’agit d’imprégner.</p>
-
-<p>Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une
-fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la
-fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur
-offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt
-à fonctionner.</p>
-
-<h3>XVIII</h3>
-
-<p>Voilà le fond du système de fécondation adoptée par l’Orchidée de nos
-contrées.<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> Mais chaque espèce, chaque famille en modifie, en
-perfectionne les détails selon son expérience, sa psychologie et ses
-convenances particulières. L’<i>Orchis</i> ou <i>Anacamptis pyramidalis</i>, par
-exemple, une des plus intelligentes, a ajouté à sa lèvre inférieure ou
-<i>labellum</i>, deux petites crêtes qui guident la trompe de l’insecte vers
-le nectaire et la forcent d’accomplir exactement tout ce qu’on attend
-d’elle. Darwin compare très justement cet ingénieux accessoire à
-l’instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou
-d’une aiguille. Autre amélioration intéressante: les deux petites boules
-qui portent les tiges à pollen et trempent dans la demi-vasque sont
-remplacées par un seul disque visqueux, en forme de selle. Si l’on
-introduit dans la fleur, en suivant le chemin que doit suivre la trompe
-de l’insecte, une pointe d’aiguille ou une soie de porc, on constate
-très nettement les avantages de ce dispositif plus simple et plus
-pratique. Dès que la soie a effleuré la<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> demi-vasque, celle-ci se rompt
-suivant une ligne symétrique, découvrant le disque en forme de selle qui
-s’attache instantanément à la soie. Retirez vivement cette soie, et vous
-aurez tout juste le temps de surprendre le joli mouvement de la selle
-qui, assise sur la soie ou l’aiguille, replie ses deux ailes inférieures
-de façon à enlacer étroitement l’objet qui la soutient. Ce mouvement a
-pour but d’affermir l’adhérence de la selle, et surtout d’assurer avec
-plus de précision que chez l’<i>Orchidée à larges feuilles</i>, la divergence
-indispensable des tiges à pollen. Aussitôt que la selle a embrassé la
-soie, et que les tiges à pollen qui y sont implantées, entraînées par sa
-contraction, divergent forcément, commence le second mouvement des tiges
-qui s’inclinent vers le bout de la soie, de la même manière que dans
-l’Orchidée que nous avons précédemment étudiée. Ces deux mouvements
-combinés s’effectuent en trente ou trente-quatre secondes.<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p>
-
-<h3>XIX</h3>
-
-<p>N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des
-retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous
-avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les
-perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la
-carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment
-que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous
-viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes
-obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles
-connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes
-lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre
-persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et
-diverse, presque le même espoir et le même<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> idéal. Elles luttent comme
-nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur
-imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et
-minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés,
-elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point
-définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de
-grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille
-américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement
-bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute
-trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun
-d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres
-termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une
-vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas
-privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de
-l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> sorte de
-loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi
-bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les
-Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement
-dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce
-n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans
-une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre
-l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie
-cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément
-effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la
-loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un
-gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets.
-Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant
-les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment
-projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque
-est toujours lancé en<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère.
-Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la
-corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce
-que voulait l’Orchidée américaine.</p>
-
-<h3>XX</h3>
-
-<p>Signalerai-je aussi les simplifications curieuses et pratiques
-qu’apporte au système général une autre famille d’Orchidées exotiques,
-les Cypripédiées? Rappelons-nous toujours les circonvolutions des
-inventions humaines; nous en avons ici une contre-épreuve amusante. A
-l’atelier, un ajusteur, au laboratoire, un préparateur, un élève, dit un
-jour au patron: «Si nous essayions de faire tout le contraire?&mdash;Si nous
-renversions le mouvement?&mdash;Si nous intervertissions le mélange des
-liquides?»&mdash;On tente l’expérience; et de l’inattendu sort<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> tout à coup
-de l’inconnu. On croirait volontiers que les Cypripédiées ont tenu entre
-elles des propos analogues. Nous connaissons tous le <i>Cypripedium</i> ou
-Sabot de Vénus; c’est, avec son énorme menton en galoche, son air
-hargneux et venimeux, la fleur la plus caractéristique de nos serres,
-celle qui nous semble l’Orchidée-type, pour ainsi dire. Le <i>Cypripedium</i>
-a bravement supprimé tout l’appareil compliqué et délicat des paquets de
-pollen à ressort, des tiges divergentes, des disques visqueux, des
-gommes savantes, etc. Son menton en sabot et une anthère stérile en
-forme de bouclier barrent l’entrée de manière à forcer l’insecte de
-passer sa trompe sur deux petits tas de pollen. Mais là n’est pas le
-point important; ce qui est tout à fait inattendu et anormal, c’est
-qu’au rebours de ce que nous avons constaté chez toutes les autres
-espèces, ce n’est plus le stigmate, l’organe femelle qui est visqueux;
-mais le pollen lui-même, dont les grains, au lieu d’être pulvérulents,
-sont<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> revêtus d’un enduit si gluant qu’on peut l’étirer et l’allonger en
-fils. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette disposition
-nouvelle?&mdash;Il est à craindre que le pollen transporté par l’insecte ne
-s’attache à tout autre objet que le stigmate; par contre, le stigmate
-est dispensé de sécréter le fluide destiné à stériliser tout pollen
-étranger. En tout cas, ce problème demanderait une étude particulière.
-Il y a ainsi des brevets dont on ne saisit pas immédiatement l’utilité.</p>
-
-<h3>XXI</h3>
-
-<p>Pour en finir avec cette étrange tribu des Orchidées, il nous reste à
-dire quelques mots d’un organe auxiliaire qui met en branle toute la
-mécanique: le nectaire. Il a d’ailleurs été, de la part du génie de
-l’espèce, l’objet de recherches, de tentatives, d’expé<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span>riences aussi
-intelligentes, aussi variées que celles qui modifient sans cesse
-l’économie des organes essentiels.</p>
-
-<p>Le nectaire, nous l’avons vu, est en principe, une sorte de long éperon,
-de long cornet pointu qui s’ouvre tout au fond de la fleur, à côté du
-pédoncule, et fait plus ou moins contrepoids à la corolle. Il contient
-un liquide sucré, le nectar, dont se nourrissent les papillons, les
-coléoptères et d’autres insectes, et que l’abeille transforme en miel.</p>
-
-<p>Il est donc chargé d’attirer les hôtes indispensables. Il s’est conformé
-à leur taille, à leurs habitudes, à leurs goûts: il est toujours disposé
-de telle sorte qu’ils ne puissent y introduire et en retirer leur trompe
-qu’après avoir scrupuleusement et successivement accompli tous les rites
-prescrits par les lois organiques de la fleur.</p>
-
-<p>Nous connaissons déjà suffisamment le caractère et l’imagination
-fantasques des Orchidées, pour prévoir qu’ici, comme ail<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span>leurs, et même
-plus qu’ailleurs, car l’organe plus souple s’y prêtait davantage, leur
-esprit inventif, pratique, observateur et tâtillon, se donne libre
-cours. L’une d’elles par exemple, le <i>Sarcanthus teretifolius</i>, ne
-parvenant probablement pas à élaborer, pour coller le paquet de pollen
-sur la tête de l’insecte, un liquide visqueux qui durcît assez vite, a
-tourné la difficulté, en s’appliquant à retarder autant que possible la
-trompe du visiteur dans les étroits passages qui mènent au nectar. Le
-labyrinthe qu’elle a tracé est tellement compliqué, que Bauer, l’habile
-dessinateur de Darwin, dut s’avouer vaincu et renonça à le reproduire.</p>
-
-<p>Il en est qui, partant de l’excellent principe, que toute simplification
-est perfectionnement, ont bravement supprimé le cornet à nectar. Elles
-l’ont remplacé par certaines excroissances charnues, bizarres et
-évidemment succulentes, que rongent les insectes. Est-il besoin
-d’ajouter que ces excroissances sont toujours disposées de telle sorte
-que<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> l’hôte qui s’en régale doit nécessairement mettre en branle toute
-la mécanique à pollen?</p>
-
-<h3>XXII</h3>
-
-<p>Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons
-ces contes de fées par l’étude des appâts du <i>Coryanthes macrantha</i>. En
-vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons
-affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure ou
-<i>labellum</i> forme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une
-eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent
-continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un
-côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà
-fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai
-presque diabolique de la combinaison. Le<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> liquide que sécrètent les
-cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar,
-et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien
-plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur.
-Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les
-excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place
-dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une
-sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse
-abeille visiteuse,&mdash;la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus
-lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à
-pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,&mdash;la grosse abeille se
-met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas
-terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet
-plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui
-est requis. Mais la sage Orchidée a<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> observé la vie qui s’agite autour
-d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide
-et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il
-suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui
-s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la
-tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre
-sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées
-brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles
-finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas
-perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement
-ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient
-plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur
-astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule
-ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du
-réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à
-l’insecte dont le dos touche<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> d’abord la surface gluante du stigmate,
-puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long
-de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre
-dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la
-bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met
-forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé.</p>
-
-<p>Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes.
-On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou
-moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et
-scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité
-et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter
-l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus
-surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger,
-immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a
-en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce.<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span></p>
-
-<p>Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui
-n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de
-juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante.
-Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de
-la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques
-de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut
-de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait
-de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces
-aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les
-oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes?</p>
-
-<h3>XXIII</h3>
-
-<p>A ces preuves d’intelligence, la vanité un peu puérile de l’homme oppose
-l’objection<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> traditionnelle: oui, elles créent des merveilles, mais ces
-merveilles demeurent éternellement les mêmes. Chaque espèce, chaque
-variété a son système, et, de générations en générations, n’y apporte
-nulle amélioration sensible. Il est certain que depuis que nous les
-observons, c’est-à-dire depuis une cinquantaine d’années, nous n’avons
-pas vu le <i>Coryanthes macrantha</i> ou les <i>Catasétidées</i> perfectionner
-leur piège; c’est tout ce que nous pouvons affirmer, et c’est vraiment
-insuffisant. Avons-nous seulement tenté les expériences les plus
-élémentaires, et savons-nous ce que feraient au bout d’un siècle les
-générations successives de notre étonnante Orchidée baigneuse placées
-dans un milieu différent, parmi des insectes insolites? Du reste, les
-noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous
-tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous
-croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants
-d’une même fleur qui continue<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> de modifier lentement ses organes selon
-de lentes circonstances.</p>
-
-<p>Les fleurs précédèrent les insectes sur notre terre; elles durent donc,
-quand ceux-ci apparurent, adapter aux mœurs de ces collaborateurs
-imprévus toute une machinerie nouvelle. Ce fait seul, géologiquement
-incontestable, parmi tout ce que nous ignorons, suffit à établir
-l’évolution, et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas, en dernière
-analyse, adaptation, modification, progrès intelligent?</p>
-
-<p>Du reste, pour ne pas recourir à cet événement préhistorique, il serait
-facile de grouper un grand nombre de faits qui démontreraient que la
-faculté d’adaptation et de progrès intelligents n’est pas exclusivement
-réservée à l’espèce humaine. Sans revenir sur les chapitres détaillés
-que j’ai consacrés à ce sujet dans <i>La Vie des Abeilles</i>, je rappellerai
-simplement deux ou trois détails topiques qui s’y trouvent cités. Les
-abeilles, par exemple, ont inventé la ruche. A l’état sauvage et
-pri<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span>mitif et dans leur pays d’origine, elles travaillent à l’air libre.
-C’est l’incertitude, l’inclémence de nos saisons septentrionales qui
-leur donna l’idée de chercher un abri dans le creux des rochers ou des
-arbres. Cette idée de génie rendit au butinage et aux soins du «couvain»
-les milliers d’ouvrières autrefois immobilisées autour des rayons afin
-d’y maintenir la chaleur nécessaire. Il n’est pas rare, surtout dans le
-Midi, que durant les étés exceptionnellement doux, elles retournent à
-ces mœurs tropicales de leurs ancêtres<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<p>Autre fait: transportée en Australie ou en Californie, notre abeille
-noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième
-année, ayant constaté que l’été est perpétuel, que les fleurs ne font
-jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel
-et le pollen indispensables à la consommation quotidienne, et son
-observation récente et raisonnée l’emportant sur l’expérience
-héréditaire, elle ne fait plus de provisions. Dans le même ordre
-d’idées, Büchner mentionne un trait qui prouve également l’adaptation
-aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale,
-mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries
-où pendant <span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span>toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles
-cessent complètement de visiter les fleurs.</p>
-
-<p>Rappelons enfin l’amusant démenti qu’elles donnèrent à deux savants
-entomologistes anglais: Kirby et Spence. «Montrez-nous, disaient-ils, un
-seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l’idée de
-substituer l’argile ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous
-conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.»</p>
-
-<p>A peine avaient-ils exprimé ce désir assez arbitraire, qu’un autre
-naturaliste, André Knight, ayant enduit d’une espèce de ciment fait de
-cire et de térébenthine l’écorce de certains arbres, observa que ses
-abeilles renonçaient entièrement à récolter la propolis et n’usaient
-plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu’elles trouvaient
-toute préparée et en abondance aux environs de leur logis. Au surplus,
-dans la pratique apicole, quand il y a disette de pollen, il suffit de
-mettre à leur disposition quelques<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> pincées de farine, pour qu’elles
-comprennent immédiatement que celle-ci peut leur rendre les mêmes
-services et être employée aux mêmes usages que la poussière des
-anthères, bien que la saveur, l’odeur et la couleur soient absolument
-différentes.</p>
-
-<p>Ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles, pourrait, je pense,
-<i>mutatis mutandis</i>, se vérifier dans le royaume des fleurs. Il suffirait
-probablement que l’admirable effort évolutif des nombreuses variétés de
-la Sauge, par exemple, fût soumis à quelques expériences et étudié plus
-méthodiquement que n’est capable de le faire le profane que je suis. En
-attendant, parmi bien d’autres indices qu’il serait facile de réunir,
-une curieuse étude de Babinet sur les céréales nous apprend que
-certaines plantes, transportées loin de leur climat habituel, observent
-les circonstances nouvelles et en tirent parti, exactement comme font
-les abeilles. Ainsi, dans les régions les plus chaudes de l’Asie, de
-l’Afrique et de l’Amé<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span>rique, où l’hiver ne le tue pas annuellement,
-notre blé redevient ce qu’il devait être à l’origine; une plante vivace
-comme le gazon. Il y demeure toujours vert, s’y multiplie par la racine
-et n’y porte plus d’épis ni de graines. Quand, de sa patrie tropicale et
-primitive, il est venu s’acclimater dans nos contrées glacées, il lui a
-donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de
-multiplication. Comme le dit excellemment Babinet, «l’organisme de la
-plante, par un inconcevable miracle, a semblé pressentir la nécessité de
-passer par l’état de graine, pour ne pas périr complètement pendant la
-saison rigoureuse».</p>
-
-<h3>XXIV</h3>
-
-<p>En tous cas, pour détruire l’objection dont nous parlions plus haut et
-qui nous a fait faire ce long détour, il suffirait que l’acte de progrès
-intelligent fût constaté, ne <span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>serait-ce qu’une seule fois hors de
-l’humanité. Mais à part le plaisir qu’on éprouve à réfuter un argument
-trop vaniteux et périmé, que cette question de l’intelligence
-personnelle des fleurs, des insectes ou des oiseaux a donc, au fond, peu
-d’importance! Que l’on dise, à propos de l’Orchidée comme de l’abeille,
-que c’est la Nature et non point la plante ou la mouche qui calcule,
-combine, orne, invente et raisonne, quel intérêt cette distinction
-peut-elle avoir pour nous? Une question bien plus haute et plus digne de
-notre attention passionnée domine ces détails. Il s’agit de saisir le
-caractère, la qualité, les habitudes et peut-être le but de
-l’intelligence générale d’où émanent tous les actes intelligents qui
-s’accomplissent sur cette terre. C’est à ce point de vue que l’étude des
-êtres,&mdash;les fourmis et les abeilles entre autres,&mdash;où se manifestent le
-plus nettement, hors de la forme humaine, les procédés et l’idéal de ce
-génie, est une des plus curieuses que l’on puisse entreprendre.<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> Il
-semble, après tout ce que nous venons de constater, que ces tendances,
-ces méthodes intellectuelles soient au moins aussi complexes, aussi
-avancées, aussi saisissantes chez les Orchidées que chez les
-Hyménoptères sociaux. Ajoutons qu’un grand nombre de mobiles, qu’une
-partie de la logique de ces insectes agités et d’observation difficile,
-nous échappent encore, au lieu que nous saisissons sans peine tous les
-motifs silencieux, tous les raisonnements stables et sages de la
-paisible fleur.</p>
-
-<h3>XXV</h3>
-
-<p>Or qu’observons-nous, en surprenant à l’œuvre la Nature, l’Intelligence
-générale, ou le Génie universel (le nom n’importe guère) dans le monde
-des fleurs? Bien des choses, et, pour n’en parler qu’en passant, car le
-sujet prêterait à une longue étude, nous constatons tout d’abord que son
-idée<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> de beauté, d’allégresse, que ses moyens de séduction, ses goûts
-esthétiques, sont très proches des nôtres. Mais sans doute serait-il
-plus exact d’affirmer que les nôtres sont conformes aux siens. Il est en
-effet bien incertain que nous ayons inventé une beauté qui nous soit
-propre. Tous nos motifs architecturaux, musicaux, toutes nos harmonies
-de couleur et de lumière, etc., sont directement empruntés à la Nature.
-Sans évoquer la mer, la montagne, les ciels, la nuit, les crépuscules,
-que ne pourrait-on dire, par exemple, sur la beauté des arbres? Je parle
-non seulement de l’arbre considéré dans la forêt, qui est une des
-puissances de la terre, peut-être la principale source de nos instincts,
-de notre sentiment de l’univers, mais de l’arbre en soi, de l’arbre
-solitaire, dont la verte vieillesse est chargée d’un millier de saisons.
-Parmi ces impressions qui, sans que nous le sachions, forment le creux
-limpide et peut-être le tréfonds de bonheur et de calme de toute notre
-existence, qui de nous ne<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> garde la mémoire de quelques beaux arbres?
-Quand on a dépassé le milieu de la vie, quand on arrive au bout de la
-période émerveillée, qu’on a épuisé à peu près tous les spectacles que
-peuvent offrir l’art, le génie et le luxe des siècles et des hommes,
-après avoir éprouvé et comparé bien des choses, on en revient à de très
-simples souvenirs. Ils dressent à l’horizon purifié, deux ou trois
-images innocentes, invariables et fraîches, qu’on voudrait emporter dans
-le dernier sommeil, s’il est vrai qu’une image puisse passer le seuil
-qui sépare nos deux mondes. Pour moi, je n’imagine pas de paradis, ni de
-vie d’outre-tombe si splendide qu’elle devienne, où ne serait point à sa
-place tel magnifique Hêtre de la Sainte-Baume, tel Cyprès ou tel
-Pin-parasol de Florence ou d’un humble ermitage voisin de ma maison, qui
-donnent au passant le modèle de tous les grands mouvements de résistance
-nécessaire, de courage paisible, d’élan, de gravité, de victoire
-silencieuse et de persévérance.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<h3>XXVI</h3>
-
-<p>Mais je m’éloigne trop; j’entendais simplement remarquer, à propos de la
-fleur, que la Nature, lorsqu’elle veut être belle, plaire, réjouir et se
-montrer heureuse, fait à peu près ce que nous ferions si nous disposions
-de ses trésors. Je sais qu’en parlant ainsi, je parle un peu comme cet
-évêque qui admirait que la Providence fît toujours passer les grands
-fleuves à proximité des grandes villes; mais il est difficile
-d’envisager ces choses d’un autre point de vue que l’humain. Or donc, de
-ce point de vue, considérons que nous connaîtrions bien peu de signes,
-bien peu d’expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur.
-Pour bien juger de sa puissance d’allégresse et de beauté, il faut
-habiter un pays où elle règne sans partage, comme le coin de Provence,
-entre la Siagne<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> et le Loup, où j’écris ces lignes. Ici, vraiment elle
-est l’unique souveraine des vallées et des collines. Les paysans y ont
-perdu l’habitude de cultiver le blé, comme s’ils n’avaient plus qu’à
-pourvoir aux besoins d’une humanité plus subtile qui se nourrirait
-d’odeurs suaves et d’ambroisie. Les champs ne forment qu’un bouquet qui
-se renouvelle sans cesse, et les parfums qui se succèdent semblent
-danser la ronde tout autour de l’année azurée. Les Anémones, les
-Giroflées, les Mimosas, les Violettes, les Œillets, les Narcisses, les
-Jacinthes, les Jonquilles, les Résédas, les Jasmins, les Tubéreuses
-envahissent les jours et les nuits, les mois d’hiver, d’été, de
-printemps et d’automne. Mais l’heure magnifique appartient aux Roses de
-Mai. Alors, à perte de vue, du penchant des coteaux aux creux des
-plaines, entre des digues de vignes et d’oliviers, elles coulent de
-toutes parts comme un fleuve de pétales d’où émergent les maisons et les
-arbres, un fleuve de la couleur que nous donnons à la<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> jeunesse, à la
-santé et à la joie. L’arome à la fois chaud et frais, mais surtout
-spacieux qui entr’ouvre le ciel, émane, croirait-on, directement des
-sources de la béatitude. Les routes, les sentiers sont taillés dans la
-pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que,
-pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du
-bonheur.</p>
-
-<h3>XXVII</h3>
-
-<p>Toujours de notre point de vue humain, et pour persévérer dans
-l’illusion nécessaire, à la première remarque ajoutons-en une autre un
-peu plus étendue, un peu moins hasardeuse, et peut-être lourde de
-conséquences: à savoir que le Génie de la Terre, qui est probablement
-celui du monde entier, agit, dans la lutte vitale, exactement comme
-agirait un homme. Il use des mêmes mé<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span>thodes, de la même logique. Il
-atteint au but par les moyens que nous emploierions, il tâtonne, il
-hésite, il s’y reprend à plusieurs fois, il ajoute, il élimine, il
-reconnaît et redresse ses erreurs comme nous le ferions à sa place. Il
-s’évertue, il invente péniblement et petit à petit, à la façon des
-ouvriers et des ingénieurs de nos ateliers. Il lutte, ainsi que nous,
-contre la masse pesante, énorme et obscure de son être. Il ne sait pas
-plus que nous où il va; il se cherche, se découvre peu à peu. Il a un
-idéal souvent confus, mais où l’on distingue néanmoins une foule de
-grandes lignes qui s’élèvent vers une vie plus ardente, plus complexe,
-plus nerveuse, plus spirituelle. Matériellement, il dispose de
-ressources infinies, il connaît le secret de prodigieuses forces que
-nous ignorons; mais intellectuellement, il paraît strictement occuper
-notre sphère, nous ne constatons pas, jusqu’ici, qu’il outrepasse ses
-limites; et s’il ne va rien puiser par delà, n’est-ce pas à dire qu’il
-n’y a rien hors de cette sphère?<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> N’est-ce pas à dire que les méthodes
-de l’esprit humain sont les seules possibles, que l’homme ne s’est pas
-trompé, qu’il n’est ni une exception ni un monstre, mais l’être par qui
-passent, en qui se manifestent le plus intensément les grandes volontés,
-les grands désirs de l’Univers?</p>
-
-<h3>XXVIII</h3>
-
-<p>Les points de repère de notre connaissance émergent lentement,
-parcimonieusement. Peut-être l’image fameuse de Platon, la caverne aux
-murs de laquelle se reflètent des ombres inexpliquées, n’est-elle plus
-suffisante; mais, si l’on voulait lui substituer une image nouvelle et
-plus exacte, elle ne serait guère plus consolante. Imaginez cette
-caverne agrandie. Jamais n’y pénétrerait un rayon de clarté. Excepté la
-lumière et le feu, on l’aurait soigneusement<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> pourvue de tout ce que
-comporte notre civilisation; et des hommes s’y trouveraient prisonniers
-depuis leur naissance. Ils ne regretteraient point la lumière, ne
-l’ayant jamais vue; ils ne seraient pas aveugles, leurs yeux ne seraient
-pas morts, mais n’ayant rien à regarder, deviendraient probablement
-l’organe le plus sensible du toucher.</p>
-
-<p>Afin de nous reconnaître en leurs gestes, représentons-nous ces
-malheureux dans leurs ténèbres, au milieu de la multitude d’objets
-inconnus qui les entourent. Que de bizarres méprises, de déviations
-incroyables, d’interprétations imprévues! Mais qu’il paraîtrait touchant
-et souvent ingénieux le parti qu’ils auraient tiré de choses qui
-n’avaient pas été créées pour la nuit!... Combien de fois auraient-ils
-rencontré juste, et quelle ne serait pas leur stupéfaction, si tout à
-coup, à la clarté du jour, ils découvraient la nature et la destination
-véritables d’outils et d’appareils qu’ils auraient de leur mieux
-appropriés aux incertitudes de l’ombre?...<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span></p>
-
-<p>Pourtant, au regard de la nôtre, leur situation semble simple et facile.
-Le mystère où ils rampent est borné. Ils ne sont privés que d’un sens,
-au lieu qu’il est impossible d’estimer le nombre de ceux qui nous
-manquent. La cause de leurs erreurs est unique et l’on ne peut compter
-celles des nôtres.</p>
-
-<p>Puisque nous vivons dans une caverne de ce genre, n’est-il pas
-intéressant de constater que la puissance qui nous y a mis, agit souvent
-et sur quelques points importants, comme nous agissons nous-mêmes? Ce
-sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous
-sommes pas trompés sur l’usage de tous les objets qui s’y trouvent; et
-quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportées par les insectes et
-les fleurs.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<h3>XXIX</h3>
-
-<p>Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres
-miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés
-d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et,
-en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il
-est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris
-que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale
-de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la
-même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées,
-mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,&mdash;n’était notre rêve
-spécifique de justice et de pitié,&mdash;mêmes sentiments. Il est bien plus
-tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notre<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span>
-sort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière,
-des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et
-ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas
-d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre
-place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais
-dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou
-conforme à la nôtre.</p>
-
-<p>Si la nature savait tout, si elle ne se trompait jamais, si partout, en
-toutes ses entreprises, elle se montrait d’emblée parfaite et
-infaillible, si elle révélait en toutes choses une intelligence
-incommensurablement supérieure à la nôtre, c’est alors qu’il y aurait
-lieu de craindre et de perdre courage. Nous nous sentirions la victime
-et la proie d’une puissance étrangère, que nous n’aurions aucun espoir
-de connaître ou de mesurer. Il est bien préférable de se convaincre que
-cette puissance, tout au moins<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> au point de vue intellectuel, est
-étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes réservoirs
-que le sien. Nous sommes du même monde, presque entre égaux. Nous ne
-frayons plus avec des dieux inaccessibles, mais avec des volontés
-voilées et fraternelles, qu’il s’agit de surprendre et de diriger.</p>
-
-<h3>XXX</h3>
-
-<p>Il ne serait pas, j’imagine, très téméraire de soutenir qu’il n’y a pas
-d’êtres plus ou moins intelligents, mais une intelligence éparse,
-générale, une sorte de fluide universel qui pénètre diversement, selon
-qu’ils sont bons ou mauvais conducteurs de l’esprit, les organismes
-qu’il rencontre. L’homme serait, jusqu’ici, sur cette terre, le mode de
-vie qui offrirait la moindre résistance à ce fluide que les religions
-appelèrent divin. Nos nerfs seraient les fils où se répandrait cette
-élec<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>tricité plus subtile. Les circonvolutions de notre cerveau
-formeraient en quelque sorte le bobine d’induction où se multiplierait
-la force du courant, mais ce courant ne serait pas d’une autre nature,
-ne proviendrait pas d’une autre source que celui qui passe dans la
-pierre, dans l’astre, dans la fleur ou l’animal.</p>
-
-<p>Mais voilà des mystères qu’il assez oiseux d’interroger; attendu que
-nous ne possédons pas encore l’organe qui puisse recueillir leur
-réponse. Contentons-nous d’avoir observé, hors de nous, certaines
-manifestations de cette intelligence. Tout ce que nous observons en
-nous-mêmes est à bon droit suspect; nous sommes à la fois juge et
-partie, et nous avons trop d’intérêt à peupler notre monde d’illusions
-et d’espérances magnifiques. Mais que le moindre indice extérieur nous
-soit cher et précieux. Ceux que les fleurs viennent de nous offrir sont
-probablement bien minimes, au regard de ce que nous diraient les
-montagnes, la<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> mer et les étoiles, si nous surprenions les secrets de
-leur vie. Ils nous permettent néanmoins de présumer avec plus
-d’assurance que l’esprit qui anime toutes choses ou se dégage d’elles
-est de la même essence que celui qui anime notre corps. S’il nous
-ressemble, si nous lui ressemblons ainsi, si tout ce qui se trouve en
-lui, se retrouve en nous-mêmes, s’il emploie nos méthodes, s’il a nos
-habitudes, nos préoccupations, nos tendances, nos désirs vers le mieux,
-est-il illogique d’espérer tout ce que nous espérons instinctivement,
-invinciblement, puisqu’il est presque certain qu’il l’espère aussi?
-Est-il vraisemblable, quand nous trouvons éparse dans la vie une telle
-somme d’intelligence, que cette vie ne fasse pas œuvre d’intelligence,
-c’est-à-dire ne poursuive une fin de bonheur, de perfection, de victoire
-sur ce que nous appelons le mal, la mort, les ténèbres, le néant, qui
-n’est probablement que l’ombre de sa face ou son propre sommeil?<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LES_PARFUMS" id="LES_PARFUMS"></a>LES PARFUMS</h2>
-
-<p>Après avoir assez longuement parlé de l’intelligence des fleurs, il
-semblera naturel que nous disions un mot de leur âme qui est leur
-parfum. Malheureusement ici, de même que pour l’âme de l’homme, parfum
-d’une autre sphère où baigne la raison, nous touchons tout de suite à
-l’inconnaissable. Nous ignorons à peu près entièrement l’intention de
-cette zone d’air férié et invisiblement magnifique que les corolles
-répandent autour d’elles. Il est en effet fort douteux qu’elle serve
-principalement à attirer les insectes.<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> D’abord, beaucoup de fleurs,
-parmi les plus odorantes, n’admettent pas la fécondation croisée, de
-sorte que la visite de l’abeille ou du papillon leur est indifférente ou
-importune. Ensuite, ce qui appelle les insectes, c’est uniquement le
-pollen et le nectar, qui généralement, n’ont pas d’odeur sensible. Aussi
-les voyons-nous négliger les fleurs les plus délicieusement parfumées,
-telles que la Rose et l’Œillet, pour assiéger en foule celles de
-l’Érable ou du Coudrier, dont l’arome est pour ainsi dire nul.</p>
-
-<p>Avouons donc que nous ne savons pas encore en quoi les parfums sont
-utiles à la fleur, de même que nous ignorons pourquoi nous les
-percevons. L’odorat est effectivement le plus inexpliqué de nos sens. Il
-est évident que la vue, l’ouïe, le toucher et le goût sont
-indispensables à notre vie animale. Seule, une longue éducation nous
-apprend à jouir avec désintéressement des formes, des couleurs et des
-sons. Du reste, notre odorat exerce aussi d’importantes<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> fonctions
-serviles. Il est le gardien de l’air que nous respirons, il est
-l’hygiéniste et le chimiste qui veille soigneusement sur la qualité des
-aliments offerts, toute émanation désagréable décelant la présence de
-germes suspects ou dangereux. Mais, à côté de cette mission pratique, il
-en a une autre qui ne répond apparemment à rien. Les parfums sont en
-tout point inutiles à notre vie physique. Trop violents, trop
-permanents, ils peuvent même lui devenir hostiles. Néanmoins, nous
-possédons une faculté qui s’en réjouit et nous en apporte la bonne
-nouvelle avec autant d’enthousiasme et de conviction que s’il s’agissait
-de la découverte d’un fruit ou d’un breuvage délicieux. Cette inutilité
-mérite notre attention. Elle doit cacher un beau secret. Voici la seule
-occurrence où la nature nous procure un plaisir gratuit, une
-satisfaction qui n’orne pas un piège de la nécessité. L’odorat est
-l’unique sens de luxe qu’elle nous ait octroyé. Aussi bien semble-t-il
-presque étranger à notre corps, ne pas<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> tenir fort étroitement à notre
-organisme. Est-ce un appareil qui se développe ou s’atrophie, une
-faculté qui s’endort ou s’éveille? Tout porte à croire qu’il évolue de
-pair avec notre civilisation. Les anciens ne s’occupaient guère que des
-bonnes odeurs les plus brutales, les plus lourdes, les plus solides,
-pour ainsi dire, musc, benjoin, myrrhe, encens, etc., et l’arome des
-fleurs est bien rarement mentionné dans les poèmes grecs et latins et
-dans la littérature hébraïque. Aujourd’hui, voyons-nous nos paysans,
-même dans leurs plus longs loisirs, songer à respirer une Violette ou
-une Rose? N’est-ce pas, au contraire, le premier geste de l’habitant des
-grandes villes qui découvre une fleur? Il y a donc quelque sujet
-d’admettre que l’odorat soit le dernier né de nos sens, le seul
-peut-être, qui ne soit pas «en voie de régression», comme disent
-pesamment les biologistes. C’est une raison pour nous y attacher,
-l’interroger et cultiver ses possibilités. Qui dira les surprises<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> qu’il
-nous réserverait s’il égalait, par exemple, la perfection de l’œil,
-comme il fait chez le chien qui vit autant par le nez que par les yeux?</p>
-
-<p>Il y a là un monde inexploré. Ce sens mystérieux qui, au premier abord,
-paraît presque étranger à notre organisme, à le mieux considérer est
-peut-être celui qui le pénètre le plus intimement. Ne sommes-nous pas,
-avant tout, des êtres aériens? L’air ne nous est-il pas l’élément le
-plus absolument et le plus promptement indispensable, et l’odorat
-n’est-il pas justement l’unique sens qui en perçoive quelques parties?
-Les parfums qui sont les joyaux de cet air qui nous fait vivre, ne
-l’ornent pas sans raison. Il ne serait pas surprenant que ce luxe
-incompris répondît à quelque chose de très profond et de très essentiel,
-et plutôt, comme nous venons de le voir, à quelque chose qui n’est pas
-encore, qu’à quelque chose qui n’est plus. Il est fort possible que ce
-sens, le seul qui soit tourné vers l’avenir,<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> saisisse déjà les
-manifestations les plus frappantes d’une forme ou d’un état heureux et
-salutaire de la matière qui nous réserve bien des surprises.</p>
-
-<p>En attendant, il en est encore aux perceptions les plus violentes, les
-moins subtiles. C’est à peine s’il soupçonne, en s’aidant de
-l’imagination, les profonds et harmonieux effluves qui enveloppent
-évidemment les grands spectacles de l’atmosphère et de la lumière. Comme
-nous sommes sur le point de saisir ceux de la pluie ou du crépuscule,
-pourquoi n’arriverions-nous pas à démêler et à fixer le parfum de la
-neige, de la glace, de la rosée du matin, des prémices de l’aube, du
-scintillement des étoiles? Tout doit avoir son parfum, encore
-inconcevable, dans l’espace, même un rayon de lune, un murmure de l’eau,
-un nuage qui plane, un sourire de l’azur...<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le hasard, ou plutôt le choix de la vie, m’a ramené ces temps-ci aux
-lieux où naissent et s’élaborent presque tous les parfums de l’Europe.
-En effet, comme chacun sait, c’est sur la bande de terre lumineuse qui
-s’étend de Cannes à Nice, que les dernières collines et les dernières
-vallées de fleurs vivantes et sincères soutiennent une héroïque lutte
-contre les grossières odeurs chimiques d’Allemagne, lesquelles sont
-exactement aux parfums naturels ce que sont aux futaies et aux plaines
-de la vraie campagne, les futaies et les plaines peintes d’une salle de
-spectacle.</p>
-
-<p>Le travail du paysan y est réglé sur une sorte de calendrier uniquement
-floral, où dominent, en mai et en juillet, deux adorables reines: la
-Rose et le Jasmin. Autour de ces deux souveraines de l’année, l’une
-couleur d’aurore, l’autre vêtue d’étoiles blanches, défilent, de janvier
-à décembre, les<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> innombrables et promptes Violettes, les tumultueuses
-Jonquilles, les Narcisses naïfs, à l’œil émerveillé, les Mimosas
-énormes, le Réséda, l’Œillet chargé de précieuses épices, le Géranium
-impérieux, la fleur d’Oranger tyranniquement virginale, la Lavande, le
-Genêt d’Espagne, la trop puissante Tubéreuse et la Cassie qui est une
-espèce d’Acacia et porte une fleur pareille à une chenille orangée.</p>
-
-<p>Il est d’abord assez déconcertant de voir les grands rustres épais et
-balourds, que la dure nécessité détourne partout ailleurs des sourires
-de la vie, prendre ainsi les fleurs au sérieux, manier soigneusement ces
-fragiles ornements de la terre, accomplir une besogne d’abeille ou de
-princesse et ployer sous le faix des Violettes ou des Jonquilles. Mais
-l’impression la plus frappante est celle de certains soirs ou de
-certains matins de la saison des Roses ou du Jasmin. On croirait que
-l’atmosphère de la terre vient de subitement changer, qu’elle a fait
-place à celle<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> d’une planète infiniment heureuse, où le parfum n’est
-plus, comme ici-bas, fugitif, imprécis et précaire, mais stable, vaste,
-plein, permanent, généreux, normal, inaliénable.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>On a plus d’une fois tracé&mdash;du moins je l’imagine&mdash;en parlant de Grasse
-et de ses alentours, le tableau de cette industrie presque féerique qui
-occupe toute une ville laborieuse, posée au flanc d’une montagne, comme
-une ruche ensoleillée. On doit avoir dit les magnifiques charretées de
-Roses roses déversées au seuil des fumantes usines, les vastes salles où
-les trieuses nagent littéralement dans le flot des pétales, l’arrivée
-moins encombrante mais plus précieuse des Violettes, des Tubéreuses, de
-la Cassie, du Jasmin, en de larges corbeilles que les paysannes portent
-noblement sur la tête. On doit avoir décrit les procédés divers par<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span>
-lesquels on arrache aux fleurs, selon leur caractère, pour les fixer
-dans le cristal, les secrets merveilleux de leur cœur. On sait que les
-unes, les Roses par exemple, sont pleines de complaisances et de bonne
-volonté et livrent leur arôme avec simplicité. On les entasse en
-d’énormes chaudières, aussi hautes que celles de nos locomotives, où
-passe de la vapeur d’eau. Peu à peu leur huile essentielle, plus
-coûteuse qu’une gelée de perles, suinte goutte à goutte en un tube de
-verre étroit comme une plume d’oie, au bas de l’alambic pareil à quelque
-monstre qui donnerait péniblement naissance à une larme d’ambre.</p>
-
-<p>Mais la plupart des fleurs laissent moins facilement emprisonner leur
-âme. Je ne parlerai pas ici de toutes les tortures infiniment variées
-qu’on leur inflige pour les forcer d’abandonner enfin le trésor qu’elles
-cachent désespérément au fond de leur corolle. Il suffira, pour donner
-une idée de la ruse du bourreau et de l’obstination de cer<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>taines
-victimes, de rappeler le supplice de l’enfleurage à froid que subissent,
-avant de rompre le silence, la Jonquille, le Réséda, la Tubéreuse et le
-Jasmin.&mdash;Remarquons en passant que le parfum du Jasmin est le seul qui
-soit inimitable, le seul qu’on ne puisse obtenir par le savant mélange
-d’autres odeurs.</p>
-
-<p>On étale donc un lit de graisse épais de deux doigts sur de grandes
-plaques de verre, et le tout est abondamment recouvert de fleurs. A la
-suite de quelles papelardes manœuvres, de quelles onctueuses promesses,
-la graisse obtient-elle d’irrévocables confidences? Toujours est-il que
-bientôt les pauvres fleurs trop confiantes n’ont plus rien à perdre.
-Chaque matin on les enlève, on les jette aux débris, et une nouvelle
-jonchée d’ingénues les remplace sur la couche insidieuse. Elles cèdent à
-leur tour, souffrent le même sort, d’autres et d’autres les suivent. Ce
-n’est qu’au bout de trois mois, c’est-à-dire après avoir dévoré
-quatre-vingt-dix<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> générations de fleurs, que la graisse avide et
-captieuse, saturée d’abandons et d’aveux embaumés, refuse de dépouiller
-de nouvelles victimes.</p>
-
-<p>La Violette, elle, résiste aux instances de la graisse froide; il faut
-qu’on y joigne le supplice du feu. On chauffe donc le saindoux au
-bain-marie. A la suite de ce barbare traitement, l’humble et suave fleur
-des routes printanières perd peu à peu la force qui gardait son secret.
-Elle se rend, elle se donne; et son bourreau liquide, avant d’être repu,
-absorbe quatre fois son poids de pétales, ce qui fait que l’ignoble
-torture se prolonge durant toute la saison où les Violettes
-s’épanouissent sous les Oliviers.</p>
-
-<p>Mais le drame n’est pas terminé. Il s’agit maintenant, qu’elle soit
-chaude ou froide, de faire rendre gorge à cette graisse avare qui entend
-retenir, de toutes ses énergies informes et évasives, le trésor absorbé.
-On y réussit non sans peine. Elle a des passions basses qui la perdent.
-On l’abreuve d’alcool, on<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> l’enivre, elle finit par lâcher prise. A
-présent c’est l’alcool qui possède le mystère. A peine le détient-il
-qu’il prétend, lui aussi, n’en faire part à personne, le garder pour soi
-seul. On l’attaque à son tour, on le réduit, on l’évapore, on le
-condense; et la perle liquide, après tant d’aventures, pure,
-essentielle, inépuisable et presque impérissable, est enfin recueillie
-dans une ampoule de cristal.</p>
-
-<p>Je n’énumérerai pas les procédés chimiques d’extraction: aux éthers de
-pétrole, au sulfure de carbone, etc. Les grands parfumeurs de Grasse,
-fidèles aux traditions, répugnent à ces méthodes artificielles et
-presque déloyales, qui ne donnent que d’acres arômes et froissent l’âme
-de la fleur.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LA_MESURE_DES_HEURES" id="LA_MESURE_DES_HEURES"></a>LA MESURE DES HEURES</h2>
-
-<p>L’été est la saison du bonheur. Quand reviennent parmi les arbres, dans
-la montagne ou sur les plages, les belles heures de l’année; celles
-qu’on attend et qu’on espère du fond de l’hiver, celles qui nous ouvrent
-enfin les portes dorées du loisir, apprenons à en jouir pleinement,
-longuement, voluptueusement. Ayons pour ces heures privilégiées une
-mesure plus noble que celle où nous répandons les heures ordinaires.
-Recueillons leurs éblouissantes minutes dans des urnes inaccoutumées,
-glorieuses, transparentes et faites<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> de la lumière même qu’elles doivent
-contenir; comme on verse un vin précieux non dans les verreries
-vulgaires de la table quotidienne, mais dans la plus pure coupe de
-cristal et d’argent que recèle le dressoir des grandes fêtes.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Mesurer le temps! Nous sommes ainsi faits que nous ne prenons conscience
-de celui-ci et ne pouvons nous pénétrer de ses tristesses ou de ses
-félicités qu’à la condition de le compter, de le peser comme une monnaie
-que nous ne verrions point. Il ne prend corps, il n’acquiert sa
-substance et sa valeur que dans les appareils compliqués que nous avons
-imaginés pour le rendre visible, et, n’existant pas en soi, il emprunte
-le goût, le parfum et la forme de l’instrument qui le détermine. C’est
-ainsi que la minute déchiquetée par nos petites montres n’a pas même<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span>
-visage que celle que prolonge la grande aiguille de l’horloge du beffroi
-ou de la cathédrale. Il convient donc de n’être pas indifférent à la
-naissance de nos heures. De même que nous avons des verres dont la
-forme, la nuance et l’éclat varient selon qu’ils sont appelés à offrir à
-nos lèvres le bordeaux léger, le bourgogne opulent, le rhin frais, le
-porto lourd ou l’allégresse du champagne, pourquoi nos minutes ne
-seraient-elles pas dénombrées selon des modes appropriés à leur
-mélancolie, à leur inertie, à leur joie? Il sied, par exemple, que nos
-mois laborieux et nos jours d’hiver, jours de tracas, d’affaires, de
-hâte, d’inquiétude, soient strictement, méthodiquement, âprement divisés
-et enregistrés par les rouages, les aiguilles d’acier, les disques
-émaillés de nos pendules de cheminée, de nos cadrans électriques ou
-pneumatiques et de nos minuscules montres de poche. Ici, le temps
-majestueux, maître des hommes et des dieux, le temps, immense forme
-humaine de l’éter<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span>nité, n’est plus qu’un insecte opiniâtre qui ronge
-mécaniquement une vie sans horizon, sans ciel et sans repos. Tout au
-plus, aux moments de détente, le soir, sous la lampe, durant la trop
-brève veillée dérobée aux soucis de la faim ou de la vanité, sera-t-il
-permis au large balancier de cuivre de l’horloge cauchoise ou flamande
-d’alentir et de solenniser les secondes qui précèdent les pas de la nuit
-grave qui s’avance.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>D’autre part, pour nos heures non plus indifférentes mais réellement
-sombres, pour nos heures de découragement, de renoncement, de maladie et
-de souffrances, pour les minutes mortes de notre vie, regrettons
-l’antique, le morne et silencieux sablier de nos ancêtres. Il n’est plus
-aujourd’hui qu’un inactif symbole sur nos tombes ou sur les tentures
-funéraires de nos églises; à moins<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> que, pitoyablement déchu, on ne le
-retrouve qui préside encore, dans quelque cuisine de province, à la
-cuisson méticuleuse de nos œufs à la coque. Il ne subsiste plus comme
-instrument du temps, bien qu’il figure encore, à côté de la faux, dans
-ses armoiries surannées. Pourtant il avait ses mérites et ses raisons
-d’être. Aux jours attristés de la pensée humaine, dans les cloîtres
-bâtis autour de la demeure des trépassés, dans les couvents qui
-n’entr’ouvraient leurs portes et leurs fenêtres que sur les lueurs
-indécises d’un autre monde, plus redoutable que le nôtre, il était, pour
-les heures dépouillées de leurs joies, de leurs sourires, de leurs
-surprises heureuses et de leurs ornements, une mesure que nulle autre
-n’aurait pu remplacer sans disgrâce. Il ne précisait pas le temps, il
-l’étouffait dans la poudre. Il était fait pour compter un à un les
-grains de la prière, de l’attente, de l’épouvante et de l’ennui. Les
-minutes y coulaient en poussière, isolées de la vie ambiante du ciel,
-du<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> jardin, de l’espace, recluses dans l’ampoule de verre comme le moine
-était reclus dans sa cellule, ne marquant, ne nommant aucune heure, les
-ensevelissant toutes dans le sable funèbre, tandis que les pensées
-désœuvrées qui veillaient sur leur chute incessante et muette s’en
-allaient avec elles s’ajouter à la cendre des morts.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Entre les magnifiques rives de l’été de flamme, il semble meilleur de
-goûter l’ardente succession des heures dans l’ordre où les marque
-l’astre même qui les épanche sur nos loisirs. En ces jours plus larges,
-plus ouverts, plus épars, je n’ai foi et ne m’attache qu’aux grandes
-divisions de la lumière que le soleil me nomme à l’aide de l’ombre
-chaude de l’un de ses rayons sur le cadran de marbre qui là, dans le
-jardin, près de la pièce d’eau, reflète et inscrit en<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> silence, comme
-s’il faisait une chose insignifiante, le parcours de nos mondes dans
-l’espace planétaire. A cette transcription immédiate et seule
-authentique des volontés du temps qui dirige les astres, notre pauvre
-heure humaine, qui règle nos repas et les petits mouvements de notre
-petite vie, acquiert une noblesse, une odeur d’infini impérieuse et
-directe qui rend plus vastes et plus salutaires les matinées
-éblouissantes de rosée et les après-midi presque immobiles du bel été
-sans tache.</p>
-
-<p>Malheureusement, le cadran solaire qui seul savait noblement suivre la
-marche grave et lumineuse des heures immaculées, se fait rare et
-disparaît de nos jardins. On ne le rencontre plus guère que dans la cour
-d’honneur, aux terrasses de pierre, sur le mail, aux quinconces de
-quelque vieille ville, de quelque vieux château, de quelque ancien
-palais, où ses chiffres dorés, son disque et son style s’effacent sous
-la main du dieu même dont ils devaient perpétuer le culte.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> Néanmoins,
-la Provence, certaines bourgades italiennes sont demeurées fidèles à la
-céleste horloge. On y voit fréquemment s’épanouir, au pignon ensoleillé
-de la bastide la plus allègrement délabrée, le cercle peint à la fresque
-où les rayons mesurent soigneusement leur marche féerique. Et des
-devises profondes ou naïves, mais toujours significatives par la place
-qu’elles occupent et la part qu’elles prennent à une énorme vie,
-s’efforcent de mêler l’âme humaine à d’incompréhensibles phénomènes.
-«L’heure de la justice ne sonne pas aux cadrans de ce monde», dit
-l’inscription solaire de l’église de Tourette-sur-Loup, l’extraordinaire
-petit village presque africain, voisin de ma demeure, et qui semble,
-parmi l’éboulement des rocs et l’escalade des agaves et des figuiers de
-barbarie, une Tolède en miniature, réduite aux os par le soleil. «<i>A
-lumine motus.</i>» «Je suis mue par la lumière», proclame fièrement une
-autre horloge rayonnante. <i>Amyddst ye flowres, I tell ye houres!</i> «Je
-compte les<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> heures parmi les fleurs», répète une antique table de marbre
-au fond d’un vieux jardin. Mais l’une des plus belles exergues est
-certes celle que découvrit un jour aux environs de Venise, Hazlitt, un
-essayiste anglais du commencement de l’autre siècle: «<i>Horas non numero
-nisi serenas.</i>» «Je ne compte que les heures claires». «Quel sentiment
-destructeur des soucis! Toutes les ombres s’effacent au cadran quand le
-soleil se voile, et le temps n’est plus qu’un grand vide, à moins que
-son progrès ne soit marqué par ce qui est joyeux, tandis que tout ce qui
-n’est pas heureux descend dans l’oubli! Et la belle parole qui nous
-apprend à ne compter les heures que par leurs bienfaits, à n’attacher
-d’importance qu’aux sourires et à négliger les rigueurs du destin, à
-composer notre existence des moments brillants et amènes, nous tournant
-toujours vers le côté ensoleillé des choses et laissant passer tout le
-reste à travers notre imagination oublieuse ou inattentive!»<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La pendule, le sablier, la clepsydre perdue donnent des heures
-abstraites, sans forme et sans visage. Ce sont les instruments du temps
-anémié de nos chambres, du temps esclave et prisonnier; mais le cadran
-solaire nous révèle l’ombre réelle et palpitante de l’aile du grand dieu
-qui plane dans l’azur. Autour du plateau de marbre qui orne la terrasse
-ou le carrefour des larges avenues et qui s’harmonise si bien aux
-escaliers majestueux, aux balustrades éployées, aux murailles de verdure
-des charmilles profondes, nous jouissons de la présence fugitive mais
-irrécusable des heures radieuses. Qui sut apprendre à les discerner dans
-l’espace, les verra tour à tour toucher terre et se pencher sur l’autel
-mystérieux pour faire un sacrifice au dieu que l’homme honore mais ne
-peut pas connaître. Il les verra<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> s’avancer en robes diverses et
-changeantes, couronnées de fruits, de fleurs ou de rosée: d’abord celles
-encore diaphanes et à peine visibles de l’aube; puis leurs sœurs de
-midi, ardentes, cruelles, resplendissantes, presque implacables, et
-enfin les dernières du crépuscule, lentes et somptueuses, que retarde,
-dans leur marche vers la nuit qui s’approche, l’ombre empourprée des
-arbres.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Seul il est digne de mesurer la splendeur des mois verts et dorés. De
-même que le bonheur profond, il ne parle point. Sur lui, le temps marche
-en silence, comme il passe en silence sur les sphères de l’espace; mais
-l’église du village voisin lui prête par moments sa voix de bronze, et
-rien n’est harmonieux comme le son de la cloche qui s’accorde au geste
-muet de son ombre marquant midi dans l’océan d’azur. Il donne un<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> centre
-et des noms successifs à la béatitude éparse et anonyme. Toute la
-poésie, toutes les délices des environs, tous les mystères du firmament,
-toutes les pensées confuses de la futaie qui garde la fraîcheur que lui
-confia la nuit comme un trésor sacré, toute l’intensité bienheureuse et
-tremblante des champs de froment, des plaines, des collines livrées sans
-défense à la dévorante magnificence de la lumière, toute l’indolence du
-ruisseau qui coule entre ses rives tendres, et le sommeil de l’étang qui
-se couvre des gouttes de sueur que forment les lentilles d’eau, et la
-satisfaction de la maison qui ouvre en sa façade blanche ses fenêtres
-avides d’aspirer l’horizon, et le parfum des fleurs qui se hâtent de
-finir une journée de beauté embrasée, et les oiseaux qui chantent selon
-l’ordre des heures pour leur tresser des guirlandes d’allégresse dans le
-ciel,&mdash;tout cela, avec des milliers de choses et des milliers de vies
-qui ne sont pas visibles, se donne rendez-vous et prend conscience de sa
-durée autour<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> de ce miroir du temps où le soleil, qui n’est qu’un des
-rouages de l’immense machine qui subdivise en vain l’éternité, vient
-marquer d’un rayon complaisant le trajet que la terre, et tout ce
-qu’elle porte, accomplit chaque jour sur la route des étoiles.<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LINQUIETUDE_DE_NOTRE_MORALE" id="LINQUIETUDE_DE_NOTRE_MORALE"></a>L’INQUIÉTUDE DE NOTRE MORALE</h2>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Nous sommes à un moment de l’évolution humaine qui ne doit guère avoir
-de précédents dans l’histoire. Une grande partie de l’humanité, et
-justement cette partie qui répond à celle qui créa jusqu’ici les
-événements que nous connaissons avec quelque certitude, quitte peu à peu
-la religion dans laquelle elle vécut durant près de vingt siècles.</p>
-
-<p>Qu’une religion s’éteigne, le fait n’est pas nouveau. Il doit s’être
-accompli plus d’une fois dans la nuit des temps; et les anna<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span>listes de
-la fin de l’empire romain nous font assister à la mort du paganisme.
-Mais, jusqu’à présent, les hommes passaient d’un temple qui croulait,
-dans un temple qu’on édifiait, ils sortaient d’une religion pour entrer
-dans une autre; au lieu que nous abandonnons la nôtre pour n’aller nulle
-part. Voilà le phénomène nouveau, aux conséquences inconnues, dans
-lequel nous vivons.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Il est inutile de rappeler que les religions ont toujours eu, par leurs
-promesses d’outre-tombe et par leur morale, une influence énorme sur le
-bonheur des hommes, bien qu’on en ait vu, et de très importantes, comme
-le paganisme, qui n’apportaient ni ces promesses, ni une morale
-proprement dite. Nous ne parlerons pas des promesses de la nôtre,
-puisqu’elles périssent d’abord<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> avec la foi; au lieu que nous vivons
-encore dans les monuments élevés par la morale née de cette foi qui se
-retire. Mais nous sentons que, malgré les soutiens de l’habitude, ces
-monuments s’entr’ouvrent sur nos têtes, et que déjà en maints endroits,
-nous nous trouvons sans abri sous un ciel imprévu qui ne donne plus
-d’ordres. Aussi, assistons-nous à l’élaboration plus ou moins
-inconsciente et fébrile d’une morale hâtive parce qu’on la sent
-indispensable, faite de débris recueillis dans le passé, de conclusions
-empruntées au bon sens ordinaire, de quelques lois entrevues par la
-science, et enfin de certaines intuitions extrêmes de l’intelligence
-désorientée, qui revient, par un détour dans un mystère nouveau, à
-d’anciennes vertus que le bon sens ne suffit pas à étayer. Peut-être
-est-il curieux de tenter de saisir les principaux réflexes de cette
-élaboration. L’heure semble sonner où beaucoup se demandent si, en
-continuant de pratiquer une morale haute et noble<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> dans un milieu qui
-obéit à d’autres lois, ils ne se désarment point trop naïvement et ne
-jouent pas le rôle ingrat de dupes. Ils veulent savoir si les motifs qui
-les attachent encore à de vieilles vertus ne sont pas purement
-sentimentaux, traditionnels et chimériques; et ils cherchent assez
-vainement en eux-mêmes les appuis que la raison peut encore leur prêter.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Mettant à part le havre artificiel où se réfugient ceux qui demeurent
-fidèles aux certitudes religieuses, les hauts courants de l’humanité
-civilisée oscillent en apparence entre deux doctrines contraires.
-D’ailleurs, ces deux doctrines, parallèles mais inverses, ont de tout
-temps, traversé, comme des fleuves ennemis, les champs de la morale
-humaine. Mais jamais leur lit ne fut aussi nettement, aussi rigidement<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span>
-creusé. Ce qui n’était autrefois que de l’altruisme et de l’égoïsme
-instinctifs, diffus, aux flots souvent mêlés, est devenu récemment
-l’altruisme et l’égoïsme absolus et systématiques. A leurs sources, non
-pas renouvelées mais remuées, se trouvent deux hommes de génie: Tolstoï
-et Nietzsche. Mais, comme je l’ai dit, ce n’est qu’en apparence que ces
-deux doctrines se partagent le monde de l’éthique. Ce n’est nullement à
-l’un ou l’autre de ces points trop extrêmes que se joue le véritable
-drame de la conscience moderne. Ils ne marquent guère, perdus dans
-l’espace, que deux buts chimériques, auxquels personne ne songe à
-arriver. L’une de ces doctrines reflue violemment vers un passé qui
-n’exista jamais tel qu’elle se le représente; l’autre bouillonne
-cruellement vers un avenir que rien ne fait prévoir. Entre ces deux
-rêves, les enveloppant d’ailleurs et les débordant de toutes parts,
-passe la réalité dont ils n’ont point tenu compte. C’est dans cette
-réalité<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> dont chacun de nous porte en soi l’image, que nous devons
-étudier la formation de la morale qui soutient aujourd’hui notre vie.
-Ai-je besoin d’ajouter qu’en employant le mot «morale» je n’entends
-point parler des pratiques de l’existence quotidienne qui ressortissent
-aux usages et à la mode, mais des grandes lois qui déterminent l’homme
-intérieur?</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>C’est dans notre raison, consciente ou non, que se forme notre morale.
-On pourrait, à ce point de vue, y marquer trois régions. Tout au bas, la
-partie la plus lourde, la plus épaisse et la plus générale, que nous
-appellerons le «sens commun». Un peu plus haut, s’élevant déjà aux idées
-d’utilité et de jouissance immatérielles, ce qu’on pourrait nommer le
-«bon sens», et enfin, au sommet, admettant, mais con<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span>trôlant aussi
-sévèrement que possible les revendications de l’imagination, des
-sentiments et de tout ce qui relie notre vie consciente à l’inconsciente
-et aux forces inconnues du dedans et du dehors, la partie indéterminée
-de cette même raison totale à laquelle nous donnerons le nom de «raison
-mystique».</p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Il n’est pas besoin d’exposer longuement la morale du «sens commun», du
-bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous, dans les meilleurs
-comme dans les pires; et qui s’édifie spontanément sur les ruines de
-l’idée religieuse. C’est la morale du quant à soi, de l’égoïsme pratique
-et cubique, de tous les instincts et de toutes les jouissances
-matérielles. Qui part du «sens commun», considère qu’il n’a qu’une<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span>
-certitude: sa propre vie. Dans cette vie, allant au fond des choses, il
-n’est que deux maux réels: la maladie et la pauvreté; et deux biens
-véritables et irréductibles: la santé et la richesse. Toutes les autres
-réalités, heureuses ou malheureuses, en découlent. Le reste, joies et
-peines qui naissent des sentiments, des passions, est imaginaire,
-puisqu’il dépend de l’idée que nous nous en faisons. Notre droit à jouir
-n’est limité que par le droit pareil de ceux qui vivent en même temps
-que nous; et nous avons à respecter certaines lois établies dans
-l’intérêt même de notre paisible jouissance. A la réserve de ces lois,
-nous n’admettons aucune contrainte; et notre conscience, loin d’entraver
-les mouvements de notre égoïsme, doit, au contraire, approuver leurs
-triomphes, attendu que ces triomphes sont ce qu’il y a de plus conforme
-aux devoirs instinctifs et logiques de la vie.</p>
-
-<p>Voilà la première assise, le premier état, de toute morale naturelle.<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p>
-
-<p>C’est un état que beaucoup d’hommes, après la mort complète des idées
-religieuses, ne dépasseront plus.</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Le «bon sens», lui, un peu moins matériel, un peu moins animal, regarde
-les choses d’un peu plus haut et voit par conséquent un peu plus loin.
-Il remarque bientôt que l’avare «sens commun» mène dans sa coquille une
-vie obscure, étroite et misérable. Il observe que l’homme, non plus que
-l’abeille, ne saurait demeurer solitaire; et que la vie qu’il partage
-avec ses semblables, pour s’épanouir librement et complètement, ne se
-peut réduire à une lutte sans justice et sans pitié, ni à un simple
-échange de services âprement compensés. Dans ses rapports avec autrui,
-il part encore de l’égoïsme; mais cet égoïsme n’est plus purement
-matériel. Il considère encore<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> l’utilité, mais l’admet déjà spirituelle
-ou sentimentale. Il connaît des joies et des peines, des affections et
-des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l’imagination.
-Ainsi entendu, et capable de s’élever à une certaine hauteur au-dessus
-des conclusions de la logique matérielle,&mdash;sans perdre de vue son
-intérêt,&mdash;il paraît à l’abri de toutes les objections. Il se flatte
-d’occuper solidement tous les sommets de la raison. Il fait même
-quelques concessions à ce qui n’est pas sensiblement du domaine de
-celle-ci, je veux dire aux passions, aux sentiments et à tout
-l’inexpliqué qui les entoure. Il faut bien qu’il les fasse, sinon, les
-caves obscures où il s’enfermerait ne seraient guère plus habitables que
-celles où s’abêtit le morne «sens commun». Mais ces concessions mêmes
-appellent l’attention sur l’illégitimité de ses prétentions à s’occuper
-de morale dès que celle-ci dépasse les pratiques ordinaires de la vie
-quotidienne.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>En effet, que peut-il y avoir de commun entre le bon sens et l’idée
-stoïcienne du devoir, par exemple? Ils habitent deux régions différentes
-et presque sans communications. Le bon sens, quand il prétend promulguer
-seul les lois qui forment l’homme intérieur, devrait rencontrer les
-mêmes défenses et les mêmes obstacles que ceux où il se heurte dans
-l’une des rares régions qu’il n’a pas encore réduites à l’esclavage:
-l’esthétique. Il y est très heureusement consulté sur tout ce qui
-concerne le point de départ et certaines grandes lignes, et très
-impérieusement prié de se taire dès qu’il s’agit de l’achèvement et de
-la beauté suprême et mystérieuse de l’œuvre. Mais au lieu qu’en
-esthétique il se résigne assez facilement au silence, en morale il veut
-tout régenter. Il importerait donc de le<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> remettre une fois pour toutes
-à sa place légitime dans l’ensemble des facultés qui constituent notre
-personne humaine.</p>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Un des traits de notre temps, c’est la confiance de plus en plus grande
-et presque exclusive que nous accordons à ces parties de notre
-intelligence que nous venons d’appeler le sens commun et le bon sens. Il
-n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois l’homme n’asseyait sur le bon
-sens qu’une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie. Le
-reste avait ses fondements en d’autres régions de notre esprit,
-notamment dans l’imagination. Les religions, par exemple, et avec elles
-le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales,
-s’élevèrent toujours à une grande distance de la minuscule enceinte du
-bon sens. C’était excessif; il s’agit de savoir si<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> l’excès actuel et
-contraire n’est pas aussi aveugle. L’énorme développement qu’ont pris
-dans la pratique de notre vie certaines lois mécaniques et
-scientifiques, nous fait accorder au bon sens une prépondérance à quoi
-il reste à prouver qu’il ait droit. La logique apparemment irréductible,
-mais peut-être illusoire, de quelques phénomènes que nous croyons
-connaître, nous fait oublier l’illogisme possible de millions d’autres
-phénomènes que nous ne connaissons pas encore. Les lois de notre bon
-sens sont le fruit d’une expérience insignifiante quand on la compare à
-ce que nous ignorons. «Il n’y a pas d’effet sans cause», dit notre bon
-sens, pour prendre l’exemple le plus banal. Oui, dans le petit cercle de
-notre vie matérielle, cela est incontestable et suffisant. Mais dès que
-nous sortons de ce cercle infime, cela ne répond plus à rien, attendu
-que les notions de cause et d’effet sont l’une et l’autre
-inconnaissables dans un monde où tout est inconnu. Or, notre vie,<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> dès
-qu’elle s’élève un peu, sort à chaque instant du petit cercle matériel
-et expérimental, et par conséquent du domaine du bon sens. Même dans le
-monde visible qui lui sert de modèle en notre esprit, nous n’observons
-point qu’il règne sans partage. Autour de nous, dans ses phénomènes les
-plus constants et les plus familiers, la nature n’agit pas toujours
-selon notre bon sens. Quoi de plus insensé que ses gaspillages
-d’existences? Quoi de plus déraisonnable que ces milliards de germes
-aveuglément prodigués pour arriver à la naissance hasardeuse d’un seul
-être? Quoi de plus illogique que l’innombrable et inutile complication
-de ses moyens (par exemple dans la vie de certains parasites et la
-fécondation des fleurs par les insectes), pour arriver aux buts les plus
-simples? Quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui périssent dans
-l’espace sans accomplir une œuvre? Tout cela dépasse notre bon sens et
-lui montre qu’il n’est pas toujours d’ac<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>cord avec la vie générale, et
-qu’il se trouve à peu près isolé dans l’univers. Il faut qu’il raisonne
-contre lui-même et reconnaisse que nous n’avons pas à lui donner, dans
-notre vie qui n’est pas isolée, la place prépondérante où il aspire. Ce
-n’est pas à dire que nous l’abandonnerons là où il nous est utile; mais
-il est bon de savoir qu’il ne peut suffire à tout, n’étant presque rien.
-De même qu’il existe hors de nous un monde qui le dépasse, il en existe
-un autre en nous qui le déborde. Il est à sa place et fait une humble et
-saine besogne dans son petit village; mais qu’il ne prétende pas à
-devenir le maître des grandes villes et le souverain des mers et des
-montagnes. Or, les grandes villes, les mers et les montagnes occupent en
-nous infiniment plus d’espace que le petit village de notre existence
-pratique. Il est l’accord nécessaire sur un certain nombre de vérités
-inférieures, parfois douteuses mais indispensables et rien de plus. Il
-est une chaîne plutôt qu’un soutien.<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> Souvenons-nous que presque tous
-nos progrès se sont faits en dépit des sarcasmes et des malédictions
-avec lesquels il accueillit les hypothèses déraisonnables mais fécondes
-de l’imagination. Parmi les flots mouvants et éternels d’un univers sans
-bornes, ne nous attachons donc point à notre bon sens comme à l’unique
-roc de salut. Liés à ce roc immobile à travers tous les âges et toutes
-les civilisations, nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire;
-nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-être devenir.</p>
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Jusqu’ici, cette question d’une morale limitée par le bon sens n’avait
-pas grande importance. Elle n’arrêtait pas le développement de certaines
-aspirations, de certaines forces qu’on a toujours considérées comme les
-plus belles et les plus nobles qui se<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span> trouvent dans l’homme. Les
-religions achevaient l’œuvre interrompue. Aujourd’hui, sentant le danger
-de ses bornes, la morale du bon sens qui voudrait devenir la morale
-générale, cherche à s’étendre autant que possible du côté de la justice
-et de la générosité, à trouver, dans un intérêt supérieur, des raisons
-d’être désintéressées, afin de combler une partie de l’abîme qui la
-sépare de ces forces et de ces aspirations indestructibles. Mais il y a
-des points qu’elle ne saurait outrepasser sans se nier, sans se détruire
-dans sa source même. A partir de ces points où commencent précisément
-les grandes vertus inutiles, quel guide nous reste-t-il?</p>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Nous verrons tout à l’heure s’il est possible de répondre à cette
-question. Mais en admettant même que par delà les plaines de la morale
-du bon sens, il n’y ait plus,<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> qu’il ne doive plus jamais y avoir de
-guide, ce ne serait pas une raison pour nous inquiéter de l’avenir moral
-de l’humanité. L’homme est un être si essentiellement, si nécessairement
-moral, que, lorsqu’il nie toute morale, cette négation même est déjà le
-noyau d’une morale nouvelle. La morale est, peut-on dire, sa folie
-spécifique. A la rigueur, l’humanité n’a pas besoin de guide. Elle
-marche un peu moins vite, mais presque aussi sûrement par les nuits que
-personne n’éclaire. Elle porte en elle sa lumière dont les orages
-tordent mais ravivent la flamme. Elle est, pour ainsi dire, indépendante
-des idées qui croient la conduire. Il est, au demeurant, curieux et
-facile de constater que ces idées périodiques ont toujours eu assez peu
-d’influence sur la somme de bien et de mal qui se fait dans le monde. Ce
-qui a seul une influence véritable, c’est le flot spirituel qui nous
-porte, qui a des flux et des reflux, mais qui semble gagner lentement,
-conquérir on ne sait<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> quelle chose dans l’espace. Ce qui importe plus
-que l’idée, c’est le temps qui s’écoule autour d’elle; c’est le
-développement d’une civilisation, qui n’est que l’élévation de
-l’intelligence générale à un moment donné de l’histoire. Si demain, une
-religion nous était révélée, prouvant scientifiquement et avec une
-certitude absolue, que chaque acte de bonté, de sacrifice, d’héroïsme,
-de noblesse intérieure, nous apporte immédiatement après notre mort une
-récompense indubitable et inimaginable, je doute que le mélange de bien
-et de mal, de vertus et de vices au milieu de quoi nous vivons, subisse
-un changement que l’on puisse apprécier. Faut-il nous rappeler un
-exemple probant? Au moyen âge, il y eut des moments où la foi était
-absolue et s’imposait avec une certitude qui répond exactement à nos
-certitudes scientifiques. Les récompenses promises au bien, comme les
-châtiments menaçant le mal, étaient, dans la pensée des hommes de ce
-temps,<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> pour ainsi dire aussi tangibles que le seraient ceux de la
-révélation dont je parlais plus haut. Pourtant, nous ne voyons pas que
-le niveau du bien se soit élevé. Quelques saints se sacrifiaient pour
-leurs frères, portaient certaines vertus, choisies parmi les plus
-discutables, jusqu’à l’héroïsme; mais la masse des hommes continuait à
-se tromper, à mentir, à forniquer, à voler, à s’envier, à s’entre-tuer.
-La moyenne des vices n’était pas inférieure à celle d’à présent. Au
-contraire, la vie était incomparablement plus dure, plus cruelle et plus
-injuste, parce que le niveau de l’intelligence générale était plus bas.</p>
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Essayons maintenant de jeter quelques lueurs sur le troisième état de
-notre morale. Ce troisième état, ou, si l’on veut, cette troisième
-morale embrasse tout ce qui<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> s’étend depuis les vertus du bon sens,
-nécessaires à notre bonheur matériel et spirituel, jusqu’à l’infini de
-l’héroïsme, du sacrifice, de la bonté, de l’amour, de la probité et de
-la dignité intérieure. Il est certain que la morale du bon sens, bien
-que de quelques côtés, du côté de l’altruisme, par exemple, elle puisse
-s’avancer assez loin, manquera toujours un peu de noblesse, de
-désintéressement, et surtout de je ne sais quelles facultés capables de
-la mettre directement en rapport avec le mystère incontestable de la
-vie.</p>
-
-<p>S’il est probable, comme nous l’avons insinué, que notre bon sens ne
-répond qu’à une portion minime des phénomènes, des vérités et des lois
-de la nature, s’il nous isole assez tristement dans ce monde, nous avons
-en nous d’autres facultés merveilleusement adaptées aux parties
-inconnues de l’univers, et qui semblent nous avoir été données tout
-exprès pour nous préparer, sinon à les comprendre, du moins à les<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span>
-admettre et à en subir les grands pressentiments: c’est l’imagination et
-le sommet mystique de notre raison. Nous avons beau faire et beau dire,
-nous n’avons jamais été, nous ne sommes pas encore une sorte d’animal
-purement logique. Il y a en nous, au-dessus de la partie raisonnante de
-notre entendement, toute une région qui répond à autre chose, qui se
-prépare aux surprises de l’avenir, qui attend les événements de
-l’inconnu. Cette partie de notre esprit que j’appellerai imagination ou
-raison mystique, dans les temps où nous ne savions pour ainsi dire rien
-des lois de la nature, nous a précédés, a devancé nos connaissances
-imparfaites; et nous a fait vivre moralement, socialement et
-sentimentalement à un niveau bien supérieur à celui de ces
-connaissances. A présent que nous avons fait faire à ces dernières
-quelques pas dans la nuit, et qu’en ces cent années qui viennent de
-s’écouler nous avons débrouillé plus de chaos qu’en mille siècles
-antérieurs, à pré<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span>sent que notre vie matérielle semble sur le point de
-se fixer et de s’assurer, est-ce une raison pour que cette faculté cesse
-de nous précéder ou pour la faire rétrograder vers le bon sens? N’y
-aurait-il pas, au contraire, de très sérieux motifs de la pousser plus
-avant, afin de rétablir les distances normales et l’avance
-proportionnelle? Est-il juste que nous perdions confiance en elle?
-Peut-on dire qu’elle ait empêché un progrès humain? Peut-être nous
-a-t-elle plus d’une fois trompés; mais ses erreurs fécondes, en nous
-forçant à faire du chemin, nous ont révélé plus de vérités, dans le
-détour, que n’en eût jamais soupçonné le piétinement sur place du bon
-sens trop timide. Les plus belles découvertes, en biologie, en chimie,
-en médecine, en physique, sont presque toutes parties d’une hypothèse
-fournie par l’imagination ou la raison mystique, hypothèse que
-confirmèrent les expériences du bon sens, mais que celui-ci, adonné à
-d’étroites méthodes, n’eût jamais entrevue.<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Dans les sciences exactes, où il semble qu’elles devraient être d’abord
-détrônées, l’imagination et la raison mystique, c’est-à-dire cette
-partie de notre raison qui s’étale au-dessus du bon sens, ne conclut pas
-et fait une part énorme et légitime aux hésitations et aux possibilités
-de l’inconnu, notre imagination, dis-je, et notre raison mystique ont
-encore une place d’honneur. En esthétique, elles règnent à peu près sans
-partage. Pourquoi faudrait-il leur imposer silence dans la morale, qui
-occupe une région intermédiaire entre les sciences exactes et
-l’esthétique? Il n’y a pas à se le dissimuler, si elles cessent de venir
-en aide au bon sens, si elles renoncent à prolonger son œuvre, tout le
-sommet de notre morale s’affaisse brusquement. A partir d’une certaine
-ligne que dépassent<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> les héros, les grands sages et même la plupart des
-simples gens de bien, tout le haut de notre morale est le fruit de notre
-imagination et appartient à la raison mystique. L’homme idéal, tel que
-le forme le bon sens le plus éclairé et le plus étendu, ne répond pas
-encore, ne répond même pas du tout à l’homme idéal de notre imagination.
-Celui-ci est infiniment plus haut, plus généreux, plus noble, plus
-désintéressé, plus capable d’amour, d’abnégation, de dévouement et de
-sacrifices nécessaires. Il s’agit de savoir lequel a tort ou raison,
-lequel a le droit de survivre. Ou plutôt, il s’agit de savoir si quelque
-fait nouveau nous permet de nous faire cette demande et de mettre en
-question les hautes traditions de la morale humaine.</p>
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Ce fait nouveau, où le trouverons-nous? Parmi toutes les révélations que
-la science<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> vient de nous faire, en est-il une seule qui nous autorise à
-retrancher quelque chose de l’idéal que nous proposait Marc-Aurèle, par
-exemple? Le moindre signe, le moindre indice, le moindre pressentiment
-éveille-t-il le soupçon que les idées mères qui jusqu’ici ont conduit le
-juste, doivent changer de direction; et que la route des bonnes volontés
-humaines soit une fausse route? Quelle découverte nous annonce qu’il est
-temps de détruire en notre conscience tout ce qui dépasse la stricte
-justice, c’est-à-dire ces vertus innommées qui, par delà celles qui sont
-nécessaires à la vie sociale, paraissent des faiblesses et font
-cependant du simple honnête homme le véritable et profond homme de bien?</p>
-
-<p>Ces vertus-là, nous dira-t-on, et une foule d’autres qui ont toujours
-formé le parfum des grandes âmes, ces vertus-là seraient sans doute à
-leur place dans un monde où la lutte pour la vie ne serait plus aussi
-nécessaire qu’elle ne l’est actuellement sur une<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> planète où ne s’est
-pas encore achevée l’évolution des espèces. En attendant, la plupart
-d’entre elles désarment ceux qui les pratiquent en face de ceux qui ne
-les pratiquent point. Elles entravent le développement de ceux qui
-devraient être les meilleurs, au profit des moins bons. Elles opposent
-un idéal excellent, mais humain et particulier, à l’idéal général de la
-vie; et cet idéal plus restreint est forcément vaincu d’avance.</p>
-
-<p>L’objection est spécieuse: d’abord, cette soi-disant découverte de la
-lutte pour la vie, où l’on cherche la source d’une morale nouvelle,
-n’est au fond qu’une découverte de mots. Il ne suffit pas de donner un
-nom inaccoutumé à une loi immémoriale pour légitimer une déviation
-radicale de l’idéal humain. La lutte pour la vie existe depuis qu’existe
-notre planète; et pas une de ses conséquences ne s’est modifiée, pas une
-de ses énigmes ne s’est éclaircie, le jour que l’on crut en prendre
-conscience en l’ornant<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> d’une appellation qu’un caprice du vocabulaire
-changera peut-être avant un demi-siècle. Ensuite, il convient de
-reconnaître que si ces vertus nous désarment parfois devant ceux qui
-n’en ont pas la notion, elles ne nous désarment qu’en de bien misérables
-combats. Certes, l’homme trop scrupuleux sera trompé par celui qui ne
-l’est pas; l’homme trop aimant, trop indulgent, trop dévoué souffrira
-par celui qui l’est moins; mais est-ce cela qui peut s’appeler une
-victoire du second sur le premier? En quoi cette défaite atteint-elle la
-vie profonde du meilleur? Il y perdra quelque avantage matériel; mais il
-perdrait bien plus à laisser en friche toute la région qui s’étend par
-delà la morale du bon sens. Qui enrichit sa sensibilité enrichit son
-intelligence; et ce sont là les forces proprement humaines qui finissent
-toujours par avoir le dernier mot.<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>Du reste, si quelques pensées générales parviennent à émerger du chaos
-de demi-découvertes, de demi-vérités qui hallucinent l’esprit de l’homme
-moderne, l’une de ces pensées n’affirme-t-elle pas que la nature a mis
-en chaque espèce d’êtres vivants tous les instincts nécessaires à
-l’accomplissement de ses destinées? Et de tout temps, n’a-t-elle pas mis
-en nous un idéal moral qui, chez le sauvage le plus primitif, comme chez
-le civilisé le plus raffiné, garde, sur les conclusions du bon sens, une
-avance proportionnelle sensiblement égale? Le sauvage, de même que le
-civilisé dans une sphère plus élevée, n’est-il pas d’ordinaire
-infiniment plus généreux, plus loyal, plus fidèle à sa parole que ne le
-conseillent l’intérêt et l’expérience de sa misérable vie? N’est-ce pas
-grâce à cet idéal instinctif<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span> que nous vivons dans un milieu où, malgré
-la prépondérance pratique du mal, qu’excusent les dures nécessités de
-l’existence, l’idée du bien et du juste règne de plus en plus
-souverainement, où la conscience publique qui est la forme sensible et
-générale de cette idée, devient de plus en plus puissante et sûre
-d’elle-même? N’est-ce pas grâce au même idéal que la morale d’une foule
-(au théâtre, par exemple) est infiniment supérieure à la morale des
-unités qui la composent?</p>
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Il conviendrait de s’entendre une fois pour toutes sur les droits de nos
-instincts. Nous n’admettons plus que l’on conteste ceux de n’importe
-quels instincts inférieurs. Nous savons les légitimer et les ennoblir en
-les rattachant à quelque grande loi de la nature; pourquoi certains
-instincts plus<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span> élevés, aussi incontestables que ceux qui rampent tout
-au bas de nos sens, n’auraient-ils pas les mêmes prérogatives?
-Doivent-ils être niés, suspectés ou traités de chimères parce qu’ils ne
-se rapportent pas à deux ou trois nécessités primitives de la vie
-animale? Du moment qu’ils existent, n’est-il pas probable qu’ils sont
-aussi indispensables que les autres à l’accomplissement d’une destinée
-dont nous ignorons ce qui lui est utile ou inutile, puisque nous n’en
-connaissons pas le but? Et, dès lors, n’est-il pas du devoir de notre
-bon sens, leur ennemi inné, de les aider, de les encourager et d’enfin
-s’avouer que certaines parties de notre vie échappent à sa compétence?</p>
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Nous devons avant tout nous efforcer de développer en nous les
-caractères spécifiques de la classe d’êtres vivants à laquelle<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> nous
-appartenons; et de préférence ceux qui nous différencient le plus de
-tous les autres phénomènes de la vie environnante. Parmi ces caractères,
-l’un des plus notoires, est peut-être moins notre intelligence que nos
-aspirations morales. Une partie de ces aspirations émane de notre
-intelligence; mais une autre a toujours précédé celle-ci, en a toujours
-paru indépendante, et ne trouvant pas en elle de racines visibles, a
-cherché ailleurs, n’importe où, mais surtout dans les religions,
-l’explication d’un mystérieux instinct qui la poussait plus outre.
-Aujourd’hui que les religions n’ont plus qualité pour expliquer quelque
-chose, le fait n’en demeure pas moins; et je ne crois pas que nous ayons
-le droit de supprimer d’un trait de plume toute une région de notre
-existence intérieure, à seule fin de donner satisfaction aux organes
-raisonneurs de notre entendement. Du reste, tout se tient et
-s’entr’aide, même ce qui semble se combattre, dans le mystère des
-instincts,<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> des facultés et des aspirations de l’homme. Notre
-intelligence profite immédiatement des sacrifices qu’elle fait à
-l’imagination lorsque celle-ci caresse un idéal que celle-là ne trouve
-pas conforme aux réalités de la vie. Notre intelligence, depuis quelques
-années, est trop portée à croire qu’elle peut se suffire à elle-même.
-Elle a besoin de toutes nos forces, de tous nos sentiments, de toutes
-nos passions, de toutes nos inconsciences, de tout ce qui est avec elle
-comme de tout ce qui lui tient tête, pour s’étendre et fleurir dans la
-vie. Mais l’aliment qui lui est plus que tout nécessaire, ce sont les
-hautes inquiétudes, les graves souffrances, les nobles joies de notre
-cœur. Elles sont vraiment pour elle, l’eau du ciel sur les lis, la rosée
-du matin sur les roses. Il est bon qu’elle sache s’incliner et passer en
-silence devant certains désirs et devant certains rêves de ce cœur
-qu’elle ne comprend pas toujours, mais qui renferme une lumière qui l’a
-plus d’une fois conduite vers des<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span> vérités qu’elle cherchait en vain aux
-points extrêmes de ses pensées.</p>
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>Nous sommes un tout spirituel indivisible; et c’est seulement pour les
-besoins de la parole que nous pouvons séparer, lorsque nous les
-étudions, les pensées de notre intelligence, des passions et des
-sentiments de notre cœur.</p>
-
-<p>Tout homme est plus ou moins victime de cette division illusoire. Il se
-dit, dans sa jeunesse, qu’il y verra plus clair quand il sera plus âgé.
-Il s’imagine que ses passions, même les plus généreuses, voilent et
-troublent sa pensée, et se demande, avec je ne sais quel espoir,
-jusqu’où ira cette pensée quand elle régnera seule sur ses rêves et ses
-sens apaisés. Et la vieillesse vient; l’intelligence est claire, mais
-elle n’a plus d’objet. Elle n’a plus rien à faire, elle fonc<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span>tionne dans
-le vide. Et c’est ainsi que dans les domaines où les résultats de cette
-division sont le plus visibles nous constatons qu’en général l’œuvre de
-la vieillesse ne vaut pas celle de la jeunesse ou de l’âge mûr, qui
-cependant a bien moins d’expérience et sait bien moins de choses, mais
-n’a pas encore étouffé les mystérieuses forces étrangères à
-l’intelligence.</p>
-
-<h3>XVIII</h3>
-
-<p>Si l’on nous demande maintenant quels sont enfin les préceptes de cette
-haute morale dont nous avons parlé sans la définir, nous répondrons
-qu’elle suppose un état d’âme ou de cœur plutôt qu’un code de préceptes
-strictement formulés. Ce qui constitue son essence, c’est la sincère et
-forte volonté de former en nous un puissant idéal de justice et d’amour
-qui s’élève toujours au-dessus de celui qu’élaborent les<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> parties les
-plus claires et les plus généreuses de notre intelligence. Il y aurait à
-citer mille exemples; je n’en prendrai qu’un seul, celui qui est au
-centre de toutes nos inquiétudes, et à côté duquel tout le reste n’a
-plus d’importance, celui qui, lorsque nous parlons ainsi de morale haute
-et noble et de vertus parfaites, nous interpelle comme des coupables
-pour nous demander brusquement: «Et l’injustice dans laquelle vous
-vivez, quand y mettrez-vous fin?»</p>
-
-<p>Oui, nous tous qui possédons plus que les autres, nous tous qui sommes
-plus ou moins riches, contre ceux qui sont tout à fait pauvres, nous
-vivons au milieu d’une injustice plus profonde que celle qui provient de
-l’abus de la force brutale, puisque nous abusons d’une force qui n’est
-même pas réelle. Notre raison déplore cette injustice, mais l’explique,
-l’excuse et la déclare inévitable. Elle nous démontre qu’il est
-impossible d’y apporter le remède efficace et rapide que cherche notre
-équité; que tout<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> remède trop radical amènerait (surtout pour nous) des
-maux plus cruels et plus désespérés que ceux qu’il prétendrait guérir;
-elle nous prouve enfin que cette injustice est organique, essentielle et
-conforme à toutes les lois de la nature. Notre raison a peut-être
-raison; mais ce qui a bien plus profondément, bien plus sûrement raison
-qu’elle, c’est notre idéal de justice qui proclame qu’elle a tort. Alors
-même qu’il n’agit pas, il est bon, sinon pour le présent, du moins pour
-l’avenir, que cet idéal ressente vivement l’iniquité; et, s’il
-n’entraîne plus de renonciations ni de sacrifices héroïques, ce n’est
-point qu’il soit moins noble ou moins sûr que l’idéal des meilleures
-religions, c’est qu’il ne promet d’autres récompenses que celles du
-devoir accompli; et que ces récompenses sont précisément celles que
-seuls quelques héros comprirent jusqu’ici, et que les grands
-pressentiments qui flottent au delà de notre intelligence cherchent à
-nous faire comprendre.<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p>
-
-<h3>XIX</h3>
-
-<p>Au fond, il nous faut si peu de préceptes!... Peut-être trois ou quatre,
-tout au plus cinq ou six, qu’un enfant pourrait nous donner. Il faut
-avant tout les comprendre; et «comprendre» tel que nous l’entendons,
-c’est à peine, d’habitude, le commencement de la vie d’une idée. Si cela
-suffisait, toutes les intelligences et tous les caractères seraient
-égaux; car tout homme d’intelligence même très médiocre est apte à
-comprendre, à ce premier degré, tout ce qu’on lui explique avec une
-clarté suffisante. Il y a autant de degrés dans la façon de comprendre
-une vérité, qu’il y a d’esprits qui la croient comprendre. Si je
-démontre, par exemple, à tel vaniteux intelligent ce qu’il y a de puéril
-dans sa vanité, à tel égoïste capable de conscience<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> ce qu’il y a
-d’excessif et d’odieux dans son égoïsme, ils en conviendront volontiers,
-ils renchériront même sur ce que j’aurai dit. Il n’est donc pas douteux
-qu’ils aient compris; mais il est à peu près certain qu’ils continueront
-d’agir comme si l’extrémité de l’une des vérités qu’ils viennent de
-reconnaître n’avait même pas effleuré leur cerveau. Au lieu que dans tel
-autre elles entreront un soir, ces vérités, couvertes des mêmes mots, et
-pénétrant soudain, par delà ses pensées, jusqu’au fond de son cœur,
-bouleverseront son existence, déplaceront tous les axes, tous les
-leviers, toutes les joies, toutes les tristesses, tous les buts de son
-activité. Il a compris plus profondément, voilà tout; car nous ne
-pouvons nous flatter d’avoir compris une vérité, que lorsqu’il nous est
-impossible de n’y pas conformer notre vie.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p>
-
-<h3>XX</h3>
-
-<p>Pour revenir à l’idée centrale de tout ceci, et pour la résumer,
-reconnaissons qu’il est nécessaire de maintenir l’équilibre entre ce que
-nous avons appelé le bon sens et les autres facultés et sentiments de
-notre vie. Au rebours de ce que nous faisions autrefois, nous sommes
-aujourd’hui trop enclins à rompre cet équilibre en faveur du bon sens.
-Certes, le bon sens a le droit de contrôler plus strictement que jamais
-tout ce qui dépasse la conclusion pratique de son raisonnement, tout ce
-que lui apportent d’autres forces; mais il ne peut empêcher celles-ci
-d’agir que lorsqu’il a acquis la certitude qu’elles se trompent; et il
-se doit à lui-même, au respect de ses propres lois, d’être de plus en
-plus circonspect dans l’affirmation de cette certitude.<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> Or, s’il peut
-avoir acquis la conviction que ces forces ont commis une erreur en
-attribuant à une volonté, à des ordres divins et précis, la plupart des
-phénomènes qui se manifestent en elles, s’il a le devoir de redresser
-les erreurs accessoires qui découlent de cette erreur initiale, en
-éliminant, par exemple, de notre idéal moral une foule de vertus
-stériles et dangereuses, il ne saurait nier que les mêmes phénomènes
-subsistent, soit qu’ils viennent d’un instinct supérieur, de la vie de
-l’espèce, infiniment plus puissante en nous que la vie de l’individu, ou
-de toute autre source inintelligible. En tout cas, il ne saurait les
-traiter de chimères, car, à ce compte, nous pourrions nous demander si
-ce juge suprême, débordé et contredit de tous côtés par le génie de la
-nature et les inconcevables lois de l’univers, n’est pas plus chimérique
-que les chimères qu’il aspire à anéantir.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<h3>XXI</h3>
-
-<p>Pour tout ce qui touche à notre vie morale, nous avons encore le choix
-de nos chimères; le bon sens même, c’est-à-dire l’esprit scientifique,
-est obligé d’en convenir. Donc, chimères pour chimères, accueillons
-celles d’en haut plutôt que celles d’en bas. Les premières, après tout,
-nous ont fait parvenir où nous sommes; et lorsqu’on envisage notre point
-de départ, l’effroyable caverne de l’homme préhistorique, nous leur
-devons quelque reconnaissance. Les secondes chimères, celles des régions
-inférieures, c’est-à-dire du bon sens, n’ont fait leurs preuves
-jusqu’ici qu’accompagnées et soutenues par les premières. Elles n’ont
-pas encore marché seules. Elles font leurs premiers pas dans la nuit.
-Elles nous mènent, disent-elles, à un bien-être régulier, assuré,
-mesuré, exactement pesé, à la conquête de<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> la matière. Soit, elles ont
-charge de ce genre de bonheur. Mais qu’elles ne prétendent pas que pour
-y arriver il soit nécessaire de jeter à la mer, comme un poids
-dangereux, tout ce qui formait jusqu’ici l’énergie héroïque,
-sourcilleuse, infatigable, aventureuse de notre conscience. Laissez-nous
-quelques vertus de luxe. Accordez un peu d’espace à nos sentiments
-fraternels. Il est fort possible que ces vertus et ces sentiments qui ne
-sont pas strictement indispensables au juste d’aujourd’hui, soient les
-racines de tout ce qui s’épanouira quand l’homme aura fait le plus dur
-de l’étape de la «lutte pour la vie». Il faut aussi que nous tenions en
-réserve quelques vertus somptueuses, afin de remplacer celles que nous
-abandonnons comme inutiles; car notre conscience a besoin d’exercice et
-d’aliments. Déjà nous avons dépouillé bien des contraintes assurément
-nuisibles, mais qui du moins entretenaient l’activité de notre vie
-intérieure. Nous ne sommes plus<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> chastes, depuis que nous avons reconnu
-que l’œuvre de la chair, maudite durant vingt siècles, est naturelle et
-légitime. Nous ne sortons plus à la recherche de la résignation, de la
-mortification, du sacrifice, nous ne sommes plus humbles de cœur ni
-pauvres d’esprit. Tout cela est fort légitime, attendu que ces vertus
-dépendaient d’une religion qui se retire; mais il n’est pas bon que la
-place reste vide. Notre idéal ne demande plus à créer des ascètes, des
-vierges, des martyrs; mais bien qu’elle prenne une autre route, la force
-spirituelle qui animait ceux-ci doit demeurer intacte et reste
-nécessaire à l’homme qui veut aller plus loin que la simple justice.
-C’est par delà cette simple justice que commence la morale de ceux qui
-espèrent en l’avenir. C’est dans cette partie peut-être féerique mais
-non pas chimérique de notre conscience que nous devons nous acclimater
-et nous complaire. Il est encore raisonnable de nous persuader qu’en le
-faisant nous ne sommes pas dupes.<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<h3>XXII</h3>
-
-<p>La bonne volonté des hommes est admirable. Ils sont prêts à renoncer à
-tous les droits qu’ils croyaient spécifiques, à abandonner tous leurs
-rêves et toutes leurs espérances de bonheur; comme beaucoup d’entre eux
-ont déjà abandonné, sans se désespérer, toutes leurs espérances
-d’outre-tombe. Ils sont d’avance résignés à voir leurs générations se
-succéder, sans but, sans mission, sans horizon, sans avenir, si telle
-est la volonté certaine de la vie. L’énergie et la fierté de notre
-conscience se manifesteront une dernière fois dans cette acceptation et
-dans cette adhésion. Mais avant d’en venir là, avant d’abdiquer aussi
-lugubrement, il est juste que nous demandions des preuves; et jusqu’ici,
-elles semblent se tourner contre ceux qui les apportent. En<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> tout cas,
-rien n’est décidé. Nous sommes encore en suspens. Ceux qui assurent que
-l’ancien idéal moral doit disparaître parce que les religions
-disparaissent, se trompent étrangement. Ce ne sont point les religions
-qui ont formé cet idéal; mais bien celui-ci qui a donné naissance aux
-religions. Ces dernières affaiblies ou disparues, leurs sources
-subsistent qui cherchent un autre cours. Tout compte fait, à la réserve
-de certaines vertus factices et parasites qu’on abandonne naturellement
-au tournant de la plupart des cultes, il n’y a encore rien à changer à
-notre vieil idéal aryen de justice, de conscience, de courage, de bonté
-et d’honneur. Il n’y a qu’à s’en rapprocher davantage, à le serrer de
-plus près, à le réaliser plus efficacement; et, avant de le dépasser,
-nous avons encore une longue et noble route à parcourir sous les
-étoiles.<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span></p>
-
-<h2><a name="ELOGE_DE_LA_BOXE" id="ELOGE_DE_LA_BOXE"></a>ÉLOGE DE LA BOXE</h2>
-
-<p>Il convient, parmi nos soucis intellectuels, de s’occuper parfois des
-aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le
-plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain,
-redoutable et prêt à faire face à toutes les exigences de la vie.</p>
-
-<p>Je me souviens, à ce propos, qu’en parlant naguère de l’épée, entraîné
-par mon sujet, je fus assez injuste envers la seule arme spécifique que
-la nature nous ait donnée: le poing. Je tiens à réparer cette
-injustice.<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span></p>
-
-<p>L’épée et le poing se complètent et peuvent faire, s’il est gracieux de
-s’exprimer ainsi, fort bon ménage ensemble. Mais l’épée n’est ou ne
-devrait être qu’une arme exceptionnelle, une sorte d’<i>ultima et sacra
-ratio</i>. Il n’y faudrait avoir recours qu’avec de solennelles précautions
-et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure les procès qui
-peuvent aboutir à une condamnation à mort.</p>
-
-<p>Au contraire, le poing est l’arme de tous les jours, l’arme humaine par
-excellence, la seule qui soit organiquement adaptée à la sensibilité, à
-la résistance, à la structure offensive et défensive de notre corps.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité,
-parmi les êtres les moins protégés, les plus nus, les<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> plus fragiles,
-les plus friables et les plus flasques de la création. Comparons-nous,
-par exemple, avec les insectes, si formidablement outillés pour
-l’attaque et si fantastiquement cuirassés! Voyez, entre autres, la
-fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le
-poids de son corps sans qu’elle en paraisse incommodée. Voyez le
-hanneton, le moins robuste des coléoptères, et pesez ce qu’il peut
-porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant que fléchisse
-le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l’escarbot, elle
-n’a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à eux,
-nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore
-gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre
-squelette, qui est comme l’ébauche de notre forme définitive, offre
-quelque consistance. Mais qu’il est misérable, ce squelette que l’on
-dirait construit par un enfant! Considérez notre épine dorsale, base de
-tout le système, dont<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> les vertèbres mal emboîtées ne tiennent que par
-miracle; et notre cage thoracique qui n’offre qu’une série de porte à
-faux qu’on ose à peine toucher du bout des doigts. Or c’est contre cette
-molle et incohérente machine qui semble un essai manqué de la nature,
-c’est contre ce pauvre organisme d’où la vie tend à s’échapper de toutes
-parts, que nous avons imaginé des armes capables de nous anéantir même
-si nous possédions la fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et
-l’incroyable vitalité des insectes les plus indestructibles. Il y a là,
-il faut en convenir, une bien curieuse et bien déconcertante aberration,
-une folie initiale, propre à l’espèce humaine, qui, loin de s’amender,
-va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la logique naturelle que
-suivent tous les autres êtres vivants, s’il nous est permis d’user
-d’armes extraordinaires contre nos ennemis d’un ordre différent, nous
-devrions, entre nous, hommes, ne nous servir que des moyens d’attaque et
-de défense fournis par<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> notre propre corps. Dans une humanité qui se
-conformerait strictement au vœu évident de la nature, le poing, qui est
-à l’homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe et la
-dent, suffirait à tous nos besoins de protection, de justice et de
-vengeance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles
-de l’espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat.
-Au bout de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à
-mettre en vigueur une sorte de respect panique de vie humaine. Et quelle
-sélection prompte et dans le sens exact des volontés de la nature
-amènerait la pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes
-les espérances de la gloire militaire! Or la sélection est, après tout,
-la seule chose réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper;
-c’est le premier, le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers
-l’espèce.<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>En attendant, l’étude de la boxe nous donne d’excellentes leçons
-d’humilité et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts
-les plus précieux une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons
-bientôt qu’en tout ce qui concerne l’usage de nos membres, l’agilité,
-l’adresse, la force musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes
-tombés au dernier rang des mammifères ou des batraciens. A ce point de
-vue, dans une hiérarchie bien comprise, nous aurions droit à une modeste
-place entre la grenouille et le mouton. Le coup de pied du cheval de
-même que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont
-mécaniquement et anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible
-d’améliorer, par les plus savantes leçons, l’usage instinctif de leurs
-armes naturelles. Mais nous, les «homi<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span>niens», les plus orgueilleux des
-primates, nous ne savons pas donner un coup de poing! Nous ne savons
-même pas quelle est au juste l’arme de notre espèce! Avant qu’un maître
-ne nous l’ait laborieusement et méthodiquement enseignée, nous ignorons
-totalement la manière de mettre en œuvre et de concentrer dans notre
-bras la force relativement énorme qui réside dans notre épaule et dans
-notre bassin. Regardez deux charretiers, deux paysans qui en viennent
-aux mains: rien n’est plus pitoyable. Après une copieuse et dilatoire
-bordée d’injures et de menaces, ils se saisissent à la gorge et aux
-cheveux, jouent des pieds, du genou, au hasard, se mordent,
-s’égratignent, s’empêtrent dans leur rage immobile, n’osent pas lâcher
-prise, et si l’un d’eux parvient à dégager un bras, il en porte, à
-l’aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups
-précipités, étriqués, bredouillés; et le combat ne finirait jamais si le
-couteau félon, évoqué par la honte du spectacle incongru,<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> ne surgissait
-soudain, presque spontanément, de l’une ou l’autre poche.</p>
-
-<p>Contemplez d’autre part deux boxeurs: pas de mots inutiles, pas de
-tâtonnements, pas de colère; le calme de deux certitudes qui savent ce
-qu’il faut faire. L’attitude athlétique de la garde, l’une des plus
-belles du corps viril, met logiquement en valeur tous les muscles de
-l’organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux pieds puisse
-encore s’égarer. Chacune d’elles a son pôle dans l’un ou l’autre des
-deux poings massifs surchargés d’énergie. Et quelle noble simplicité
-dans l’attaque! Trois coups, sans plus, fruits d’une expérience
-séculaire, épuisent mathématiquement les mille possibilités inutiles où
-s’aventurent les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles,
-imperfectibles. Dès que l’un d’eux atteint franchement l’adversaire, la
-lutte est terminée à la satisfaction complète du vainqueur qui triomphe
-si incontestablement qu’il n’a nul désir d’abuser de sa victoire, et
-sans dange<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span>reux dommage pour le vaincu simplement réduit à l’impuissance
-et à l’inconscience durant le temps nécessaire pour que toute rancune
-s’évapore. Bientôt après, ce vaincu se relèvera sans avarie durable,
-parce que la résistance de ses os et de ses organes est strictement et
-naturellement proportionnée à la puissance de l’arme humaine qui l’a
-frappé et terrassé.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l’art de
-la boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage
-de paix et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre
-susceptibilité aux aguets, la sorte de perpétuel qui-vive où s’agite
-notre vanité soupçonneuse, tout cela vient, au fond, du sentiment de
-notre impuissance et de notre infériorité physique qui peine de son
-mieux à en<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> imposer, par un masque fier et irritable, aux hommes souvent
-grossiers, injustes et malveillants qui nous entourent. Plus nous nous
-sentons désarmés en face de l’offense, plus nous tourmente le désir de
-témoigner aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nul ne nous
-offense impunément. Le courage est d’autant plus chatouilleux, d’autant
-plus intraitable que l’instinct effrayé, tapi au fond du corps qui
-recevra les coups, se demande avec plus d’anxiété comment finira
-l’algarade. Que fera-t-il, ce pauvre instinct prudent, si la crise
-tourne mal? C’est sur lui que l’on compte, à l’heure du péril. A lui
-sont dévolus le souci de l’attaque, le soin de la défense. Mais on l’a
-si souvent, dans la vie quotidienne, éloigné des affaires et du conseil
-suprême, qu’à l’appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif
-vieilli qu’éblouirait soudain la lumière du jour. Quel parti
-prendra-t-il? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au ventre, au nez, aux
-tempes, à la gorge? Et quelle<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> arme choisir, le pied, la dent, la main,
-le coude ou les ongles? Il ne sait plus; il erre dans sa pauvre demeure
-qu’on va détériorer, et durant qu’il s’affole et les tire par la manche,
-le courage, l’orgueil, la vanité, la fierté, l’amour-propre, tous les
-grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la
-querelle récalcitrante, qui aboutit enfin, après d’innombrables et
-grotesques détours, à l’inhabile échange de horions criards, aveugles,
-hybrides et pleurards, piteux et puérils et indéfiniment impuissants.</p>
-
-<p>Au contraire, celui qui connaît la source de justice qu’il détient en
-ses deux mains fermées n’a rien à se persuader. Une fois pour toutes il
-sait. La longanimité, comme une fleur paisible, émane de sa victoire
-idéale mais certaine. La plus grossière insulte ne peut plus altérer son
-sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières violences, et
-peut dire avec calme à tout ce qui l’offense: «Vous irez jusque-là». Un
-seul<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span> geste magique, au moment nécessaire, arrête l’insolence. A quoi
-bon faire ce geste? On n’y songe même plus tant l’efficace est sûre. Et
-c’est avec la honte de frapper un enfant sans défense, qu’à la dernière
-extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante brute, une
-main souveraine qui regrette d’avance sa victoire trop facile.<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<h2><a name="A_PROPOS_DU_ROI_LEAR" id="A_PROPOS_DU_ROI_LEAR"></a>A PROPOS DU ROI LEAR</h2>
-
-<p>Il est facile de constater qu’en ces dernières années, notamment à
-partir de la grande période romantique, le royaume de la poésie,&mdash;auquel
-on n’avait guère touché depuis la perte définitive des vastes mais
-inhabitables provinces du poème épique,&mdash;s’est graduellement rétréci et
-se voit actuellement réduit à quelques petites villes isolées dans la
-montagne. Elle y demeurera vraisemblablement vivace et inexpugnable, et
-y gagnera en pureté et en intensité ce qu’elle a perdu par ailleurs en
-étendue et en<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> abondance. Elle s’y dépouillera peu à peu de ses vains
-ornements didactiques, descriptifs et narratifs, pour n’être bientôt
-qu’elle-même; c’est-à-dire la seule voix qui nous puisse révéler ce que
-le silence nous cache, ce que la parole humaine ne dit plus et ce que la
-musique n’exprime pas encore.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il y aura toujours une poésie lyrique; elle est immortelle étant
-nécessaire. Mais quel sort l’avenir et même le présent réserve-t-il, je
-ne dis pas au dramaturge ou au dramatiste, mais au poète tragique
-proprement dit, à celui qui s’efforce de maintenir un certain lyrisme
-dans son œuvre en y représentant des choses plus grandes et plus belles
-que celles de la vie réelle?</p>
-
-<p>Il est certain que la tragédie lyrique des Grecs, la tragédie classique
-telle que la conçurent Corneille et Racine, le drame romantique des
-Allemands et de Victor Hugo,<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> puisent leur poésie à des sources
-définitivement taries. Le grand drame des foules, au sein duquel on
-croyait avoir découvert une source inconnue et inépuisable, n’a donné
-jusqu’ici que des résultats assez médiocres. Et les mystères nouveaux de
-notre vie moderne, qui ont remplacé tous les autres et du côté desquels
-Ibsen a tenté quelques fouilles, sont depuis trop peu de temps en
-contact direct avec l’homme, pour qu’ils élèvent et dominent visiblement
-et efficacement les paroles et les actes des personnages d’une pièce. Et
-cependant, il n’y a pas à se le dissimuler, et l’instinct poétique de
-l’humanité l’a toujours pressenti, un drame n’est réellement vrai que
-lorsqu’il est plus grand et plus beau que la réalité.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Voyons, en attendant que les poètes sachent de quel côté diriger leurs
-pas, l’un<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> des plus fameux modèles de ces drames qui élargissent la
-vérité sans la fausser, l’un des rares qui, après plus de trois siècles,
-demeure encore vert et vivant en toutes ses parties: j’entends parler du
-<i>Roi Lear</i> de Shakespeare.</p>
-
-<p>On peut affirmer, disais-je naguère,&mdash;en exagérant un peu, comme il est
-impossible de ne le point faire dans le léger et délicieux accès de
-fièvre qui saisit tous les fervents de Shakespeare au moment où l’on
-ressuscite un de ses chefs-d’œuvre,&mdash;on peut affirmer, après avoir
-parcouru les littératures de tous les temps et de tous les pays, que la
-tragédie du vieux roi constitue le poème dramatique le plus puissant, le
-plus vaste, le plus émouvant, le plus intense qui ait jamais été écrit.
-Si l’on nous demandait du haut d’une autre planète quelle est la pièce
-représentative et synthétique, la pièce archétype du théâtre humain,
-celle où l’idéal de la plus haute poésie scénique est le plus pleinement
-réalisé, il me semble certain qu’après en<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> avoir délibéré tous les
-poètes de notre terre, les meilleurs juges en l’occurrence,
-désigneraient unanimement le <i>Roi Lear</i>. Ils ne pourraient mettre un
-instant en balance que deux ou trois chefs-d’œuvre du théâtre grec; ou
-bien, car au fond Shakespeare n’est comparable qu’à lui-même, l’autre
-miracle de son génie: la tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p><i>Prométhée</i>, «l’Orestie», <i>Œdipe roi</i>, ce sont des arbres merveilleux
-mais isolés, au lieu que le <i>Roi Lear</i>, c’est une forêt merveilleuse.
-Convenons que le poème de Shakespeare est moins net, moins visiblement
-harmonieux, moins pur de lignes, moins parfait, au sens assez
-conventionnel de ce mot; accordons qu’il a des défauts aussi énormes que
-ses qualités,&mdash;il n’en reste pas moins qu’il l’emporte sur tous les
-autres par le nombre,<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> l’acuité, la densité, l’étrangeté, la mobilité,
-la prodigieuse masse des beautés tragiques qu’il renferme. Je sais bien
-que la beauté totale d’un ouvrage ne s’estime pas au poids ni au volume;
-que les dimensions d’une statue n’ont point un rapport nécessaire à sa
-valeur esthétique. Néanmoins on ne saurait contester que l’abondance, la
-variété et l’ampleur ajoutent à la beauté des éléments vitaux et
-inaccoutumés; qu’il est plus facile de réussir une statue unique, de
-grandeur médiocre et d’un mouvement calme, qu’un groupe de vingt statues
-de taille surhumaine, aux gestes passionnés et cependant coordonnés;
-qu’il est plus aisé d’écrire un acte tragique et puissant où se meuvent
-trois ou quatre personnages, que d’en écrire cinq où s’agite tout un
-peuple et qui maintiennent à une hauteur égale, durant un temps cinq
-fois plus long, ce même tragique et cette même puissance; or, au regard
-du <i>Roi Lear</i>, les plus longues tragédies grecques ne sont guère que des
-pièces en un acte.<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<p>D’autre part, si l’on entend le comparer à <i>Hamlet</i>, il est probable que
-la pensée y est moins active, moins aiguë, moins profonde, moins
-frémissante, moins prophétique. En revanche, combien le jet de l’œuvre
-paraît plus énergique, plus massif et plus irrésistible! Certaines
-aigrettes, certains filets de lumière sur l’esplanade d’Elseneur
-atteignent et éclairent un instant, comme des lueurs d’outre-tombe, de
-plus inaccessibles ténèbres; mais ici la colonne de fumée et de flammes
-illumine d’une façon permanente et uniforme tout un pan de la nuit. Le
-sujet est plus simple, plus général et plus normalement humain, la
-couleur plus monotone, mais plus majestueusement et plus harmonieusement
-grandiose, l’intensité plus constante et plus étendue, le lyrisme plus
-continu, plus débordant et plus hallucinant, et cependant plus naturel,
-plus près des réalités quotidiennes, plus familièrement émouvant, à
-cause qu’il ne sort point de la pensée, mais de la passion; qu’il
-enveloppe<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> une situation qui, bien qu’exceptionnelle, est toutefois
-universellement possible, qu’il ne nécessite point un héros
-métaphysicien comme Hamlet, mais qu’il touche immédiatement à l’âme
-primitive et presque invariable de l’homme.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p><i>Hamlet</i>, <i>Macbeth</i>, <i>Prométhée</i>, «l’Orestie», <i>Œdipe</i> appartiennent à
-une classe de poèmes plus augustes que les autres parce qu’ils se
-déroulent sur une sorte de montagne sacrée entourée d’un certain
-mystère. C’est ce qui, dans la hiérarchie des chefs-d’œuvre, met
-incontestablement <i>Hamlet</i> au-dessus d’<i>Othello</i>, par exemple, bien
-qu’<i>Othello</i> soit aussi passionnément, aussi profondément et sans doute
-plus normalement humain. Ils doivent à cette montagne qui les porte
-entre ciel et terre le meilleur de leur sombre et sublime puissance. Or,
-si l’on examine de quoi<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> est formée cette montagne, on se rend compte
-que les éléments qui la composent sont empruntés à un surnaturel
-variable et arbitraire; c’est de l’«au-delà» sous une espèce et une
-apparence contestables, religieuses ou superstitieuses, par conséquent
-transitoires et locales. Mais&mdash;et c’est ce qui lui fait une place à part
-parmi les quatre ou cinq grands poèmes dramatiques de la terre&mdash;dans le
-<i>Roi Lear</i> il n’y a pas de surnaturel proprement dit. Les dieux, les
-habitants des grands mondes imaginaires ne se mêlent pas à l’action, la
-Fatalité même y est tout intérieure, elle n’est que de la passion
-affolée; et cependant l’immense drame développe ses cinq actes sur une
-cime aussi haute, aussi surchargée de prestiges, de poésie et
-d’inquiétudes insolites que si toutes les forces traditionnelles des
-cieux et de l’enfer avaient rivalisé d’ardeur pour en surélever les
-pics. L’absurdité de l’anecdote primitive (presque tous les grands
-chefs-d’œuvre, devant représenter des actions types forcément outrées,<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span>
-exclusives et excessives, sont fondés sur une anecdote plus ou moins
-absurde) disparaît dans la grandiose magnificence de l’altitude où elle
-évolue. Étudiez de près la structure de cette cime: elle est uniquement
-formée d’énormes stratifications humaines, de gigantesques blocs de
-passion, de raison, de sentiments généraux et presque familiers,
-bouleversés, accumulés, superposés par une tempête formidable, mais
-profondément propre à ce qu’il y a de plus humain dans la nature
-humaine.</p>
-
-<p>C’est pourquoi le <i>Roi Lear</i> demeure la plus jeune des grandes œuvres
-tragiques, la seule où le temps n’ait rien flétri. Il faut un effort de
-notre bonne volonté, un oubli de notre situation et de nos certitudes
-actuelles pour que nous puissions sincèrement et complètement nous
-émouvoir au spectacle d’<i>Hamlet</i>, de <i>Macbeth</i> ou d’<i>Œdipe</i>. Au
-contraire, la colère, les rugissements de douleur, les malédictions
-prodigieuses du vieillard et du père bafoué semblent sortir de notre<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span>
-cœur et de notre raison d’aujourd’hui, s’élever sous notre propre ciel,
-et sous le rapport de toutes les vérités profondes qui forment
-l’atmosphère spirituelle et sentimentale de notre planète, il n’y a rien
-d’essentiel à y ajouter ou retrancher. Shakespeare revenant parmi nous
-sur la terre ne pourrait plus écrire <i>Hamlet</i> ou <i>Macbeth</i>. Il sentirait
-que les sombres et augustes idées mères sur quoi reposent ces poèmes ne
-les porteraient plus; tandis qu’il n’aurait pas à modifier une situation
-ni un vers du <i>Roi Lear</i>.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La plus jeune, la plus inaltérable des tragédies est aussi le poème
-dramatique le plus organiquement lyrique qui ait jamais été réalisé; le
-seul au monde où la magnificence du langage ne nuise pas une seule fois
-à la vraisemblance, au naturel du dialogue.<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> Aucun poète n’ignore qu’il
-est presque impossible d’allier, au théâtre, la beauté des images au
-naturel de l’expression. On ne saurait le nier; toute scène, dans la
-plus haute tragédie comme dans la plus banale comédie, n’est jamais,
-ainsi que le faisait observer Alfred de Vigny, qu’une conversation entre
-deux ou trois personnages réunis pour parler de leurs affaires. Ils
-doivent donc parler, et pour nous donner ce qui est au théâtre
-l’illusion la plus nécessaire, l’illusion de la réalité, il faut qu’ils
-s’écartent le moins possible du langage employé dans la vulgaire vie de
-tous les jours. Mais dans cette vie assez élémentaire nous n’exprimons
-presque jamais par la parole ce que peut avoir d’éclatant ou de profond
-notre existence intérieure. Si nos pensées habituelles se mêlent aux
-grands et beaux spectacles, aux plus hauts mystères de la nature, elles
-demeurent en nous à l’état latent, à l’état de songes, d’idées, de
-sentiments muets qui, tout au plus, se trahissent parfois<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> par un mot,
-par une phrase plus justes et plus nobles que ceux de la conversation
-vraisemblable et usuelle. Or le théâtre ne pouvant presque rien exprimer
-qui ne s’exprimerait pas dans la vie, il s’ensuit que toute la partie
-supérieure de l’existence y demeure informulée, sous peine de déchirer
-le voile de l’illusion indispensable. Le poète a donc à choisir: il sera
-lyrique ou simplement éloquent, mais irréel (et c’est l’erreur de notre
-tragédie classique, du théâtre de Victor Hugo et de tous les romantiques
-français et allemands, quelques scènes de Gœthe exceptées), ou bien il
-sera naturel mais sec, prosaïque et plat. Shakespeare n’a pas échappé
-aux dangers de ce choix. Dans <i>Roméo et Juliette</i>, par exemple, et dans
-la plupart de ses pièces historiques, il verse dans la rhétorique,
-sacrifie sans cesse à la splendeur, à l’abondance des métaphores, la
-précision et la banalité impérieusement nécessaires des tirades et des
-répliques.<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Par contre, dans ses grands chefs-d’œuvre il ne se trompe point; mais la
-manière même dont il surmonte la difficulté dévoile toute la gravité du
-problème. Il n’y arrive qu’à l’aide d’une sorte de subterfuge auquel il
-a toujours recours. Comme il semble acquis qu’un héros qui exprime sa
-vie intérieure dans toute sa magnificence ne peut demeurer vraisemblable
-et humain sur la scène qu’à la condition qu’il soit représenté comme fou
-dans la vie réelle (car il est entendu que les fous seuls y expriment
-cette vie cachée), Shakespeare ébranle systématiquement la raison de ses
-protagonistes, et ouvre ainsi la digue qui retenait captif l’énorme flot
-lyrique. Dès lors, il parle librement par leur bouche, et la beauté
-envahit le théâtre sans craindre qu’on lui dise qu’elle n’est pas à sa
-place. Dès lors aussi, le lyrisme<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> de ses grandes œuvres est plus ou
-moins haut, plus ou moins vaste, à proportion de la folie du héros
-central. Ainsi, il est intermittent et contenu dans <i>Othello</i> et dans
-<i>Macbeth</i>, parce que les hallucinations du thane de Cawdor et les
-fureurs du More de Venise ne sont que des crises passionnelles; il est
-lent et pensif dans <i>Hamlet</i>, parce que la folie du prince d’Elseneur
-est engourdie et méditative; mais nulle part comme dans le <i>Roi Lear</i> il
-ne déborde, torrentiel, ininterrompu et irrésistible, entre-choquant en
-d’immenses et miraculeuses images l’océan, les forêts, les tempêtes et
-les étoiles, parce que la magnifique démence du vieux monarque dépossédé
-et désespéré s’étend de la première à la dernière scène.<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LES_DIEUX_DE_LA_GUERRE" id="LES_DIEUX_DE_LA_GUERRE"></a>LES DIEUX DE LA GUERRE</h2>
-
-<p>La guerre offrit toujours aux méditations des hommes un thème magnifique
-et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas! bien certain que la
-plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers
-elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l’envers
-et en creux, le progrès de notre civilisation.</p>
-
-<p>Je ne veux aujourd’hui l’envisager qu’à un seul point de vue, afin de
-constater une fois de plus qu’à mesure que nous conquérons quelque chose
-sur les forces inconnues,<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès
-que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature
-une lueur, une source d’énergie nouvelles, nous devenons souvent ses
-victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu’en croyant nous
-délivrer, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est vrai qu’à la
-longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des
-services dont nous ne saurions plus nous passer. Mais à peine l’un d’eux
-a-t-il fait sa soumission qu’en passant sous le joug il nous met sur la
-trace d’un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient
-ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces
-adversaires, il s’en trouve d’ailleurs qui semblent tout à fait
-indomptables. Mais peut-être ne demeurent-ils rebelles que parce qu’ils
-savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre
-cœur qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre
-intelligence.<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se
-rapportent à la guerre. Nous l’avons vu en de récents et monstrueux
-conflits. Pour la première fois, depuis l’origine de l’histoire, des
-puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées
-de l’ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter
-les hommes sur le champ de bataille. Jusqu’en ces dernières guerres,
-elles n’étaient descendues qu’à mi-côte, se tenaient à l’écart et
-agissaient de loin. Elles hésitaient à s’affirmer, et il y avait encore
-quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres
-mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et
-l’énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l’explosif le plus
-redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd’hui, nous<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> sommes
-débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et
-nous voilà livrés, comme des grains de sable, aux monstrueuses et
-énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins
-importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d’Homère, les divinités
-de l’Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et,
-presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d’argent, dominaient,
-protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c’étaient des
-divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur
-intervention paraissait surhumaine, elle reflétait la forme et la
-psychologie de l’homme. Leurs secrets se mouvaient dans l’orbite de nos
-secrets étroits.<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils
-avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus
-justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l’homme s’avance
-dans le temps, qu’il sort de l’illusion, que sa conscience augmente, que
-le monde se dévoile, les dieux qui l’accompagnent grandissent mais
-s’éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A
-mesure qu’il apprend, à mesure qu’il connaît, le flot de l’inconnu
-envahit son domaine. A proportion que les armées s’organisent et
-s’étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et
-asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au
-capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu’on appelle la
-chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï,
-l’admirable tableau, qu’on sent authentique, de la bataille de Borodino
-ou de la Moskova, type de l’une des grandes batailles de l’Empire. Les
-deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> une telle distance du
-combat, qu’ils n’en peuvent saisir que d’insignifiants épisodes et
-ignorent presque tout ce qui s’y passe. Koutouzof, en bon fataliste
-slave, a conscience de la «force des choses». Énorme, borgne, somnolent,
-écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d’un tapis, il attend
-l’issue de l’aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir
-ou non à ce qu’on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger
-des événements qu’il n’entrevoit même pas. La veille, au soir, il a
-dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements,
-par cette même «force des choses» à laquelle se livre Koutouzof, pas une
-seule de ces dispositions n’est ni ne peut être exécutée. Néanmoins,
-fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il
-croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard,
-les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp
-hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span> nature,
-comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassemblés
-sur ses rives.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le
-seul qui maintienne l’apparence d’une direction humaine. Les forces
-étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient
-sortaient à peine de l’enfance. Mais aujourd’hui que ferait-il?
-Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l’influence qu’il avait
-sur le sort des batailles? C’est qu’à présent les enfants du mystère ont
-grandi, et ce sont d’autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et
-dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos
-citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n’ont plus forme humaine, ils
-émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs
-prédé<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span>cesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se
-trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l’autre côté de notre
-sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus
-hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la
-matière inerte. Or, c’est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui
-n’ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des
-ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus
-fabuleusement éloignés, c’est à ces impénétrables et irrésistibles
-énergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus
-proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la
-forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c’est à ces
-monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de
-prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de
-l’injuste...<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges
-spécifiques?&mdash;Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un
-œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple
-ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et
-vides, comme l’aveugle&mdash;si d’autres sens ne le détrompaient
-point&mdash;croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons
-qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne
-réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos
-propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences
-qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles,
-et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous
-redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile
-subi<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span>tement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent
-sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la
-nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est
-là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces
-lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur
-toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous
-sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et
-c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans
-limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle
-révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant
-toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres
-triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes
-qui se préparent au combat?&mdash;Quelques milliers d’hommes, aussi
-imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu
-qu’une pincée de fourmis<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> dans une forêt vierge, quelques milliers
-d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée
-étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses
-de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une
-physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses
-fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à
-l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et
-les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle
-obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte
-la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous
-faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels
-infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que
-l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve
-à lui donner une apparence plausible.<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des
-limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches.
-Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises
-en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et
-filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque
-attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des
-explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux
-temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles
-profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui
-jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille
-de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les
-rattacher?&mdash;Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite,
-lyddite et balistite, spectres indescrip<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span>tibles, à côté desquels la
-vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui
-résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine,
-semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle,
-mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré
-le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui
-compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur
-qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les
-ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles
-vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses
-immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort,
-l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine
-ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente
-qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous
-un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> lois de
-silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve
-d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un
-clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui
-se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret
-des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un
-troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos
-dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où
-part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre
-votre mère exerce sa volonté?&mdash;A toutes ces questions, le savant qui
-vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production
-brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le
-contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond
-à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous
-savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_PARDON_DES_INJURES" id="LE_PARDON_DES_INJURES"></a>LE PARDON DES INJURES</h2>
-
-<p>Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains
-mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont
-transformés.</p>
-
-<p>Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des
-plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie
-presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui
-montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un
-idéal qui ne fut jamais réalisé?&mdash;Quand nous disons<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> à qui nous fit
-injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au
-fond de cette parole?&mdash;Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que
-nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon
-tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre
-volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait,
-parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation,
-est directement intéressé à se souvenir.</p>
-
-<p>L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le
-connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même
-dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un
-visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une
-foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères
-que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand
-signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde
-où bien<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span> peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par
-suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence
-fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus
-tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le
-recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous
-atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et
-fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité,
-c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou
-d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il
-nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne
-le reconnaissons point.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable
-aura sur nos rela<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span>tions avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme
-sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses
-premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de
-l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme
-un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au
-péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable
-que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison
-humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne.
-Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron
-ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un
-héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce
-secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend
-ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus
-haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son
-frère et l’ennemi qui la fera périr,<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span> elle n’atteindra le suprême sommet
-que si elle préfère l’ennemi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en
-faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel
-des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera
-dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous
-trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des
-deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une
-sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi
-enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal,
-quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme
-voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle.</p>
-
-<p>Et ne croyons pas que des exemples de ce<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> genre, pris aux extrémités de
-l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans
-cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de
-l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience
-dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un
-jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la
-montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le
-chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que
-nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue
-au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien,
-tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas
-l’impossible, mais il allait noyer<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> d’abord dans l’infini divin tout
-désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est
-pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que
-le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion
-élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs
-que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart
-des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait
-pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de
-ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de
-leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et
-qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes
-effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut
-pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même
-l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre
-qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> est exactement le même que celui
-que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude
-suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si
-ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à
-préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il
-soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en
-même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier
-uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de
-l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les
-mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles
-de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce
-qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide
-où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon
-très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la
-pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span>
-nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque
-toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les
-flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus
-efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute
-haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à
-la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur
-place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise
-volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même
-plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de
-pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne
-foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et
-aussi exactes, qui<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span> devraient être toujours présentes à nos regards,
-nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de
-réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui
-aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence,
-leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y
-pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos
-petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre.
-Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous
-maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et
-surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se
-profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement,
-ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui
-explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années,
-gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons
-une partie opaque et lourde qui de<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span> droit appartient à l’instinct et
-descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper;
-elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en
-est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à
-saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte
-comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces
-diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les
-plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles
-sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons
-pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles
-rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les
-croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et
-les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la
-fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe
-donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> donner des
-faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que
-s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure
-que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est
-indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits.
-Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans
-cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive,
-si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en
-apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose
-d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus
-secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu
-suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte,
-l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie.<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LACCIDENT" id="LACCIDENT"></a>L’ACCIDENT</h2>
-
-<p>A mesure que nous asservissons les forces de la nature se multiplient
-nos chances d’accidents, de même que croissent les dangers du dompteur à
-raison du nombre de fauves qu’il «fait travailler» dans la cage.
-Autrefois, nous évitions autant que possible le contact de ces forces;
-aujourd’hui elles sont admises dans notre domestique. Aussi, malgré nos
-mœurs plus prudentes et plus pacifiques, nous arrive-t-il plus souvent
-qu’à nos pères de voir la mort d’assez près. Il est donc probable que
-plusieurs de ceux qui liront ces<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> notes auront éprouvé les mêmes
-émotions et eu l’occasion de faire des remarques analogues.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Une des premières questions qui se posent est celle du pressentiment.
-Est-il vrai, comme beaucoup l’affirment, que nous ayons dès le matin une
-sorte d’intuition de l’événement qui menace la journée? Il est difficile
-de répondre, attendu que notre expérience ne peut guère porter que sur
-des événements qui «ne tournèrent pas mal» ou qui, tout au moins,
-n’eurent pas de suites graves. Il paraît donc naturel que ces accidents
-qui ne devaient pas avoir de conséquences n’aient point remué par avance
-les eaux profondes de notre instinct, comme il est vrai, je crois,
-qu’ils ne les effleurent même pas. Quant aux autres, qui entraînent une
-mort plus ou moins prochaine, il est rare<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> que la victime ait la force
-ou la lucidité requise pour satisfaire notre curiosité. En tout cas, ce
-que peut recueillir sur ce point notre expérience personnelle est fort
-incertain et l’interrogation demeure.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous voilà donc partis dès l’aurore d’un beau jour, en automobile, à
-bicyclette, à motocyclette, en canot, peu importe à l’événement qui se
-prépare; mais, pour préciser les images, prenons de préférence
-l’automobile ou la motocyclette qui sont de merveilleux instruments de
-détresse et qui interrogent le plus âprement la Fortune au grand jeu de
-la vie et de la mort. Tout à coup, sans motifs, au détour du chemin, au
-beau milieu de la longue et large route, au début d’une descente, ici ou
-là, à droite ou à gauche, saisissant le frein, la roue, la direction,
-barrant subitement tout<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span> l’espace sous l’apparence fallacieuse et
-parfaitement transparente d’un arbre, d’un mur, d’un rocher, d’un
-obstacle quelconque, voici face à face, surgissante, imprévue, énorme,
-immédiate, indubitable, inévitable, irrévocable, la Mort qui ferme d’un
-déclic l’horizon qu’elle laisse sans issue...</p>
-
-<p>Aussitôt commence entre notre intelligence et notre instinct une
-passionnante, une interminable scène qui tient en une demi-seconde.
-L’attitude de l’intelligence, de la raison, de la conscience, comme il
-vous plaira de l’appeler, est extrêmement intéressante. Elle juge
-instantanément, sainement et logiquement que tout est perdu sans
-ressource. Pourtant elle ne s’affole ni ne s’épouvante. Elle se
-représente exactement la catastrophe, ses détails et ses conséquences,
-et constate avec satisfaction qu’elle n’a pas peur et garde sa lucidité.
-Entre la chute et le choc, elle a du temps de reste, elle muse, elle se
-distrait, elle trouve le loisir de penser à toute autre chose,
-d’évo<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span>quer des souvenirs, de faire des rapprochements, des remarques
-minimes et précises. L’arbre qu’on voit à travers la mort est un
-platane, il a trois trous dans son écorce diaprée... il est moins beau
-que celui du jardin... le rocher sur lequel le crâne s’écrasera a des
-veines de mica et de marbre bien blanc... Elle sent qu’elle n’est pas
-responsable, qu’on n’a nul reproche à lui faire; elle est presque
-souriante, elle goûte je ne sais quelle volupté ambiguë et attend
-l’inévitable avec une résignation adoucie où se mêle une prodigieuse
-curiosité.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il est évident que si notre vie n’avait à compter que sur l’intervention
-de cet amateur indolent, trop logique et trop clairvoyant, tout accident
-finirait fatalement en catastrophe. Heureusement, prévenu par les nerfs
-qui tourbillonnent, perdent la tête<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span> et criaillent comme des enfante en
-démence, fruste, brutal, nu, musculeux, bousculant tout et saisissant
-d’un geste irrésistible les débris d’autorité et les chances de salut
-qui lui tombent sous la main, un autre personnage bondit sur la scène.
-On l’appelle l’Instinct, l’Inconscient, le Subconscient, que sais-je et
-qu’importe?&mdash;Où était-il, d’où sort-il? Il dormait quelque part ou
-s’occupait à d’obscures et ingrates besognes au fond des cavernes
-primitives de notre corps. Il en était naguère le roi incontesté; mais
-depuis quelque temps on le relègue dans les ténèbres basses, comme un
-parent pauvre, mal élevé, mal tenu et mal embouché, témoin gênant et
-souvenir désagréable de l’infortune originelle. On n’y pense, on n’y a
-plus recours qu’aux secondes éperdues des suprêmes angoisses. Par
-bonheur il est brave homme, sans amour-propre et sans rancune. Il sait
-d’ailleurs que tous ces ornements du haut desquels on le méprise sont
-éphémères, peu sérieux et qu’il est au<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span> fond le seul maître de la
-demeure humaine. D’un coup d’œil plus sûr, plus rapide que l’élan
-formidable du péril, il juge la situation, en démêle d’emblée tous les
-détails, toutes les issues, toutes les possibilités, et c’est, en un
-clin d’œil, un magnifique, un inoubliable, spectacle de force, de
-courage, de précision, de volonté, où la Vie invaincue saute au visage
-de la Mort invincible.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Au sens le plus strict, le plus minutieux du mot, le champion de
-l’existence, surgi comme le sauvage velu des légendes au secours de la
-princesse désespérée, opère des miracles. Avant tout, il a dans
-l’urgence une prérogative incomparable: il ignore la délibération, tous
-les obstacles qu’elle soulève, toutes les impossibilités qu’elle impose.
-Il n’accepte jamais le désastre, pas un instant n’admet l’inévitable, et
-sur le point d’être<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> broyé, agit allégrement contre toute espérance,
-comme si le doute, l’inquiétude, la peur, le découragement étaient des
-notions absolument étrangères aux forces primitives qui l’animent. A
-travers un mur de granit, il n’aperçoit que le salut, pareil à un trou
-de lumière, et à force de le voir il le crée dans la pierre. Il ne
-renonce pas à arrêter une montagne qui se précipite. Il écarte un
-rocher, il s’élance sur un fil de fer, il se faufile entre deux colonnes
-qui mathématiquement ne pouvaient pas livrer passage. Parmi les arbres
-il choisit infailliblement le seul qui cédera parce qu’un ver invisible
-a rongé sa racine. Dans un fouillis de feuilles vaines il découvre
-l’unique branche forte qui surplombe l’abîme, et dans un chaos de
-porphyres aigus il semblera qu’il ait dressé par avance le lit de
-mousses et de fougères qui recevra le corps...</p>
-
-<p>De l’autre côté du péril, la raison stupéfaite, pantelante, incrédule,
-un peu déconcertée, tourne la tête pour contempler une<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span> dernière fois
-l’invraisemblable; puis elle reprend, de droit, la direction, tandis que
-le bon sauvage, que nul ne songe à remercier, rentre en silence dans sa
-caverne.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Peut-être n’est-il pas étonnant que l’instinct nous sauve des grands
-dangers habituels et immémoriaux: l’eau, le feu, la chute, le choc,
-l’animal. Il y a là évidemment une accoutumance, une expérience atavique
-qui explique son habileté. Mais ce qui m’émerveille, c’est l’aisance, la
-promptitude avec lesquelles il se met au courant des inventions les plus
-complexes, les plus insolites de notre intelligence. Il suffit de lui
-montrer une bonne fois le mécanisme de la machine la plus
-imprévue,&mdash;quelque étrangère et inutile qu’elle soit à nos besoins réels
-et primitifs,&mdash;il comprend, et<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span> désormais, dans la nécessité, en
-connaîtra les derniers secrets et le maniement mieux que l’intelligence
-qui la construisit.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, si nouveau, si récent ou si formidable qu’en soit
-l’instrument, on peut affirmer qu’en principe, il n’y a pas de
-catastrophe inévitable. L’inconscient est toujours à la hauteur de
-toutes les situations imaginables. Entre les mâchoires de l’étau que
-referme la puissance de la mer ou de la montagne, on peut, on doit
-s’attendre à un mouvement décisif de l’instinct qui a des ressources
-aussi inépuisables que l’univers ou la nature au creux desquels il puise
-à même.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pourtant, s’il faut tout dire, nous n’avons plus tous le même droit de
-compter sur son intervention souveraine. Il ne meurt, il ne boude, il ne
-se trompe jamais; mais bien des<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span> hommes le bannissent à de telles
-profondeurs, lui permettent si rarement de revoir un rayon de soleil, le
-perdent si totalement de vue, l’humilient si cruellement, le garrottent
-si étroitement que, dans l’affolement de l’urgence, ils ne savent plus
-où le trouver. Ils n’ont plus, matériellement, le temps de le prévenir
-ou de le délivrer au fond des oubliettes où ils l’ont enchaîné, et quand
-il monte enfin à la rescousse, plein de bonne volonté, ses outils à la
-main, le mal est fait, il est trop tard, la mort vient d’accomplir son
-œuvre.</p>
-
-<p>Ces inégalités de l’instinct, qui tiennent plutôt, je suppose, à la
-promptitude de l’appel qu’à la qualité du secours, se manifestent dans
-tous les accidents. Mettez deux automobilistes en deux dangers
-parallèles, inéluctables et exactement identiques, un coup de volant
-inexplicable, on ne sait quel bond, quelle torsion, quel détour, quelle
-immobilité, quel prestige sauvera l’un, pendant que l’autre ira
-normalement et<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span> misérablement se briser sur l’obstacle. Dans une
-voiture, des six personnes qui l’occupent et qu’enveloppe strictement le
-même sort, trois feront le seul mouvement possible, illogique, imprévu
-et nécessaire, au lieu que les trois autres agiront trop intelligemment,
-à contre-sens. Je fus témoin, ou presque,&mdash;car si j’arrivai après
-l’accident, du moins en ai-je recueilli sur les lieux mêmes et parmi les
-réchappés, les impressions encore palpitantes,&mdash;je fus un jour témoin
-d’une de ces surprenantes manifestations de l’instinct. C’était à la
-descente de Gourdon, l’âpre petit village bien connu des touristes de
-Cannes et de Nice, perché, pour échapper aux Barbaresques, sur un rocher
-à pic, haut de plus de huit cents mètres. Il est de toutes parts
-inaccessible, nul chemin n’y mène, sauf une terrible route en lacet qui
-dévale entre deux abîmes. Une carriole surchargée de huit personnes
-parmi lesquelles une femme portant son enfant âgé de quelques semaines,
-descendait la voie périlleuse, quand le<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span> cheval prit peur, s’emballa et
-s’alla jeter dans le gouffre. Les voyageurs se sentirent rouler dans la
-mort, et la femme, d’un admirable geste d’amour maternel, voulant sauver
-l’enfant, le lança, au suprême moment, de l’autre côté de la carriole,
-où il tomba sur la route, tandis que tous les autres disparaissaient
-dans le précipice hérissé de rocs meurtriers. Or, par un miracle assez
-habituel quand il s’agit de vies humaines, les sept victimes, retenues à
-des broussailles, à de vagues branchages, n’eurent que d’insignifiantes
-égratignures, au lieu que le pauvre petit mourait sur le coup, le crâne
-défoncé par une pierre du chemin. Deux instincts contraires avaient ici
-lutté, et celui où s’était probablement mêlé une lueur de réflexion,
-avait fait le geste le plus maladroit. On parlera de chance, de guignon.
-Il n’est pas défendu d’évoquer ces mots mystérieux, pourvu qu’il demeure
-entendu qu’ils s’appliquent aux mystérieux mouvements de l’inconscient.
-Il est en effet<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span> préférable, chaque fois que la chose est possible, de
-reporter en nous la source d’un mystère; c’est restreindre d’autant le
-champ néfaste de l’erreur, du découragement, de l’impuissance.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Immédiatement, demandons-nous si nous pouvons sinon perfectionner
-l’instinct, que je crois toujours parfait, du moins le rappeler plus
-près de notre volonté, desserrer ses liens, lui rendre son aisance
-originelle. Cette question exigerait une étude spéciale. En attendant
-qu’on l’entreprenne, il paraît assez probable qu’en nous rapprochant
-habituellement, systématiquement des forces, des faits matériels, de
-tout ce qu’en un mot qui dit d’énormes choses nous nommons la nature,
-nous diminuons d’autant, chaque jour, la distance que l’instinct aura à
-parcourir pour nous venir en aide. Cette<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> distance, encore inappréciable
-chez les sauvages, les simples et les humbles, augmente à chaque pas que
-fait notre éducation, notre civilisation. Je suis persuadé qu’on
-pourrait établir qu’un paysan, un ouvrier, même moins jeune, moins
-agile, surpris dans la même catastrophe que son propriétaire ou son
-patron, a deux ou trois chances de plus que celui-ci de s’en tirer
-indemne. En tout cas, il n’est pas d’accident dont la victime n’ait, <i>a
-priori</i>, tort. Il convient qu’elle se dise, ce qui est vrai au pied de
-la lettre, que tout autre, à sa place, aurait réchappé; par conséquent,
-la plupart des hasards qu’on se permet autour d’elle lui demeurent
-interdits. Son inconscient qui se confond ici avec son avenir n’est pas
-«en forme». Elle doit dorénavant se défier de sa chance. Elle est, au
-point de vue des grands périls, un <i>minus habens</i>, comme on disait en
-droit romain.<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il n’empêche, quand on considère l’inconsistance de notre corps, la
-puissance démesurée de tout ce qui l’entoure et le nombre de dangers où
-nous nous exposons, que notre chance comparée à celle des autres êtres
-vivants n’apparaisse prodigieuse. Parmi nos machines, nos appareils, nos
-poisons, nos feux, nos eaux, toutes les forces plus ou moins asservies
-mais toujours prêtes à la révolte, nous risquons notre vie vingt ou
-trente fois plus souvent que le cheval, par exemple, le bœuf ou le
-chien. Or, dans un accident de la rue ou de la route, dans une
-inondation, un tremblement de terre, un orage, un incendie, dans la
-chute d’un arbre ou d’une maison, l’animal sera presque toujours frappé
-de préférence à l’homme. Il est évident que la raison, l’expérience et
-l’inconscient mieux avisé de celui-ci le pré<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span>servent dans une large
-mesure. Néanmoins, on dirait qu’il y a encore autre chose. Tous risques,
-tous hasards égaux et les parts faites à l’intelligence et à l’instinct
-plus adroit et plus sûr, il reste que la nature semble avoir peur de
-l’homme. Elle évite religieusement de toucher à ce corps si fragile;
-elle l’entoure d’une sorte de respect manifeste et inexplicable, et
-lorsque, par notre faute impérieuse, nous l’obligeons de nous blesser,
-elle nous fait le moins de mal possible.<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span></p>
-
-<h2><a name="NOTRE_DEVOIR_SOCIAL" id="NOTRE_DEVOIR_SOCIAL"></a>NOTRE DEVOIR SOCIAL</h2>
-
-<p>Partons loyalement de la grande vérité: il n’y a, pour ceux qui
-possèdent, qu’un seul devoir certain: qui est de se dépouiller de ce
-qu’ils ont, de façon à se mettre en l’état de la masse qui n’a rien. Il
-est entendu, en toute conscience lucide, qu’il n’en existe pas de plus
-impérieux, mais on y reconnaît en même temps, qu’il est, par manque de
-courage, impossible de l’accomplir. Du reste, dans l’histoire héroïque
-des devoirs, même aux époques les plus ardentes, même à l’origine du
-christianisme et dans la plupart<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span> des ordres religieux qui cultivèrent
-expressément la pauvreté, c’est peut-être le seul qui n’ait jamais été
-entièrement rempli. Il importe donc, en s’occupant de nos devoirs
-subsidiaires, de ne point oublier que l’essentiel est sciemment éludé.
-Que cette vérité nous domine. Souvenons-nous que nous parlons dans son
-ombre, et que nos pas les plus hardis, les plus extrêmes, ne nous
-conduiront jamais au point où il faudrait que nous fussions d’abord.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Puisqu’il paraît qu’il s’agit là d’une impossibilité absolue autour de
-laquelle il est oiseux de s’étonner encore, acceptons la nature humaine
-telle qu’elle s’offre. Cherchons donc sur d’autres routes que la seule
-directe,&mdash;n’ayant pas la force de la parcourir,&mdash;ce qui, en attendant
-cette force, peut nourrir notre conscience. Il y a ainsi, pour ne plus
-parler de la grande, deux ou trois questions<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> que se posent sans cesse
-les cœurs de bonne volonté. Que faire en l’état actuel de notre société?
-Faut-il se ranger, <i>a priori</i>, systématiquement, du côté de ceux qui la
-désorganisent ou dans le camp de ceux qui s’évertuent à en maintenir
-l’économie?&mdash;Est-il plus sage de ne point lier son choix, de défendre
-tour à tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l’un et l’autre
-parti? Il est certain qu’une conscience sincère peut trouver ici ou là
-de quoi satisfaire son activité ou bercer ses reproches. C’est pourquoi,
-devant ce choix qui s’impose aujourd’hui à toute intelligence honnête,
-il n’est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu’on
-ne le pratique d’habitude, et comme le pourrait faire l’habitant
-désintéressé de quelque planète voisine.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ne reprenons pas toutes les objections traditionnelles, mais seulement
-celles qui<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span> peuvent être assez sérieusement défendues. Nous rencontrons
-d’abord la plus ancienne qui soutient que l’inégalité est inévitable,
-étant conforme aux lois de la nature. Il est vrai; mais l’espèce humaine
-paraît assez vraisemblablement créée pour s’élever au-dessus de
-certaines lois de la nature. Si elle renonçait à surmonter plusieurs de
-ces lois, son existence même serait remise en péril. Il est conforme à
-sa nature particulière d’obéir à d’autres lois que celle de sa nature
-animale, etc. Du reste, l’objection est dès longtemps classée parmi
-celles dont le principe est insoutenable et mènerait au massacre des
-faibles, des malades, des vieillards, etc.</p>
-
-<p>On dit ensuite qu’il est bon, pour hâter le triomphe de la justice, que
-les meilleurs ne se dépouillent pas prématurément de leurs armes dont
-les plus efficaces sont précisément la richesse et le loisir. On
-reconnaît suffisamment ici la nécessité du grand sacrifice, et l’on ne
-met en question que son op<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span>portunité. Soit; à condition qu’il demeure
-bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement à hâter
-les pas de la justice.</p>
-
-<p>Un autre argument conservateur, digne d’attention, affirme que le
-premier devoir de l’homme étant d’éviter la violence et l’effusion du
-sang, il est indispensable que l’évolution sociale ne soit pas trop
-rapide, qu’elle mûrisse lentement, qu’il importe de la tempérer en
-attendant que la masse s’éclaire et soit portée graduellement et sans
-dangereuses secousses vers une liberté et une plénitude de biens qui, en
-ce moment, ne déchaîneraient que ses pires instincts. Il est encore
-vrai; néanmoins il serait intéressant de calculer,&mdash;puisqu’on n’arrive
-au mieux que par le mal,&mdash;si les maux d’une révolution brusque, radicale
-et sanglante l’emportent sur les maux qui se perpétuent dans l’évolution
-lente. Il conviendrait de se demander s’il n’y a pas avantage à agir au
-plus vite; si tout compte fait, les souffrances<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> silencieuses de ceux
-qui attendent dans l’injustice ne sont pas plus graves que celles que
-subiront durant quelques semaines ou quelques mois les privilégiés
-d’aujourd’hui. On oublie volontiers que les bourreaux de la misère sont
-moins bruyants, moins scéniques, mais infiniment plus nombreux, plus
-cruels, plus actifs que ceux des plus affreuses révolutions.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Enfin, dernier argument et peut-être le plus troublant: l’humanité,
-déclare-t-on, depuis plus d’un siècle parcourt les années les plus
-fécondes, les plus victorieuses, les années probablement climatériques
-de sa destinée. Elle semble, à considérer le passé, dans la phase
-décisive de son évolution. On croirait, à certains indices, qu’elle est
-près d’atteindre son apogée. Elle traverse une période d’inspiration à
-laquelle nulle autre ne se peut historiquement comparer.<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span> Un rien, un
-dernier effort, un trait de lumière qui reliera ou soulignera les
-découvertes, les intuitions éparses ou en suspens, la sépare seule
-peut-être des grands mystères. Elle vient d’aborder des problèmes dont
-la solution, aux dépens de l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire du grand
-inconnu de l’univers, rendrait vraisemblablement inutiles tous les
-sacrifices que la justice exige des hommes. N’est-il pas dangereux
-d’arrêter cet élan, de troubler cette minute précieuse, précaire et
-suprême? En admettant même que ce qui est acquis ne se puisse plus
-perdre comme dans les bouleversements antérieurs, il est néanmoins à
-craindre que l’énorme désorganisation exigée par l’équité mette
-brusquement fin à cette période heureuse; et il n’est pas indubitable
-qu’elle renaisse de longtemps, les lois qui président à l’inspiration du
-génie de l’espèce étant aussi capricieuses, aussi instables que celles
-qui président à l’inspiration du génie de l’individu.<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span></p>
-
-<p>C’est peut-être, comme je l’ai dit, l’argument le plus inquiétant. Mais,
-sans doute, attache-t-il trop d’importance à un danger assez incertain.
-Au surplus, il y aura à cette brève interruption de la victoire humaine,
-de prodigieuses compensations. Pouvons-nous prévoir ce qu’il adviendra
-lorsque l’humanité entière prendra part au labeur intellectuel qui est
-le labeur propre à notre espèce? Aujourd’hui, c’est à peine si un
-cerveau sur cent mille se trouve dans des conditions pleinement
-favorables à son activité. Il se fait en ce moment un monstrueux
-gaspillage de forces spirituelles. L’oisiveté endort par en haut autant
-d’énergies mentales que l’excès de travail manuel en éteint par en bas.
-Incontestablement, quand il sera donné à tous de se mettre à la tâche à
-présent réservée à quelques élus du hasard, l’humanité multipliera des
-milliers de fois ses chances d’arriver au grand but mystérieux.<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Voilà, je pense, le meilleur du pour et du contre, les raisons les plus
-raisonnables que puissent invoquer ceux qui n’ont point hâte d’en finir.
-Au milieu de ces raisons se dresse l’énorme monolithe de l’injustice. Il
-est inutile de lui prêter une voix. Il oppresse les consciences, il
-borne les intelligences. Aussi ne saurait-il être question de ne le
-point détruire; on demande seulement à ceux qui le veulent renverser
-quelques années de patience, afin qu’après avoir déblayé ses entours, sa
-chute entraîne de moindres désastres. Faut-il accorder ces années et
-parmi ces motifs de hâte ou d’attente, quel sera donc le choix de la
-meilleure foi?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Les arguments qui demandent quelques années de répit vous semblent-ils
-suffi<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span>sants? Ils sont assez précaires; mais encore ne serait-il pas
-juste de les condamner sans considérer le problème d’un point plus élevé
-que la raison pure. Ce point doit toujours être recherché dès qu’il
-s’agit de questions qui débordent l’expérience humaine. On pourrait fort
-bien soutenir, par exemple, que le choix ne saurait être le même pour
-tous. L’espèce, qui a probablement de ses destinées une conscience
-infinie qu’aucun individu ne peut saisir, aurait très sagement réparti
-entre les hommes les rôles qui leur conviennent dans le haut drame de
-son évolution. Pour des motifs que nous ne comprenons pas toujours, il
-est sans doute nécessaire qu’elle progresse lentement; c’est pourquoi
-l’énorme masse de son corps l’attache au passé et au présent, et de très
-loyales intelligences peuvent se trouver dans cette masse, comme il est
-possible à de très médiocres de s’en évader. Qu’il y ait satisfaction ou
-mécontentement désintéressé du côté de l’ombre ou de la lumière, peu
-im<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span>porte: c’est souvent une question de prédestination et de
-distribution de rôles plutôt que d’examen. Quoi qu’il en soit, ce serait
-pour nous, dont la raison juge déjà la faiblesse des arguments du passé,
-un motif nouveau d’impatience. Admettons-en, par surcroît, la force très
-plausible. Il suffit donc qu’aujourd’hui ne nous satisfasse point, pour
-que nous ayons le devoir, pour ainsi dire organique, de détruire tout ce
-qui le soutient, afin de préparer l’arrivée de demain. Alors même que
-nous verrions fort nettement les dangers et les inconvénients d’une trop
-prompte évolution, il est requis, pour que nous remplissions fidèlement
-la fonction assignée par le génie de l’espèce, que nous passions outre à
-toute patience, à toute circonspection. Dans l’atmosphère sociale, nous
-représentons l’oxygène, et si nous nous y conduisons comme l’azote
-inerte, nous trahissons la mission que nous a confiée la nature, ce qui,
-dans l’échelle des crimes qui nous restent, est la plus grave et<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span> la
-plus impardonnable des forfaitures. Nous n’avons pas à nous préoccuper
-des conséquences souvent fâcheuses de notre hâte; cela n’est pas écrit
-dans notre rôle, et en tenir compte, serait ajouter à ce rôle des mots
-infidèles qui ne se trouvent point dans le texte authentique dicté par
-la nature. L’humanité nous a désignés pour accueillir ce qui s’élève à
-l’horizon. Elle nous a donné une consigne qu’il ne nous appartient pas
-de discuter. Elle répartit ses forces comme bon lui semble. A tous les
-carrefours de la route qui mène à l’avenir, elle a mis, contre chacun de
-nous, dix mille hommes qui gardent le passé; ne craignons donc point que
-les plus belles tours d’autrefois ne soient pas suffisamment défendues.
-Nous ne sommes que trop naturellement enclins à temporiser, à nous
-attendrir sur des ruines inévitables; c’est notre plus grand tort. Le
-moins que puissent faire les plus timorés d’entre nous,&mdash;et ils sont
-déjà bien près de trahir,&mdash;c’est de ne point ajouter à l’im<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span>mense poids
-mort que traîne la nature. Mais que les autres suivent aveuglément
-l’élan intime de la puissance qui les pousse plus outre. Quand bien même
-leur raison n’approuverait aucune des mesures extrêmes auxquelles ils
-prennent part, qu’ils agissent et espèrent par delà leur raison; car, en
-toutes choses, à cause de l’appel de la terre, il faut viser plus haut
-que le but qu’on aspire à atteindre.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ne craignons pas d’être entraînés trop loin; et que nulle réflexion,
-quelque juste qu’elle soit, ne brise ou tempère notre ardeur. Nos excès
-d’avenir sont nécessaires à l’équilibre de la vie. Assez d’hommes autour
-de nous ont le devoir exclusif, la mission très précise d’éteindre les
-feux que nous allumons. Allons toujours aux lieux les plus extrêmes de
-nos pensées, de nos<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span> espoirs et de notre justice. Ne nous persuadons pas
-que ces efforts ne sont imposés qu’aux meilleurs; il n’en est rien, et
-les plus humbles d’entre nous qui pressentent une aurore qu’ils ne
-comprennent pas, doivent l’attendre tout au haut d’eux-mêmes. Leur
-présence sur ces sommets intermédiaires remplira de substance vivante
-l’intervalle dangereux des premiers aux derniers et maintiendra les
-communications indispensables entre l’avant-garde et la masse.</p>
-
-<p>Songeons parfois au grand vaisseau invisible qui porte sur l’éternité
-nos destinées humaines. Il a, comme les vaisseaux de nos océans limités,
-ses voiles et son lest. Si l’on craint qu’il roule ou qu’il tangue au
-sortir de la rade, ce n’est pas une raison pour augmenter le poids du
-lest en descendant à fond de cale les belles voiles blanches. Elles ne
-furent pas tissées pour moisir dans l’obscurité à côté des pierres du
-chemin. Le lest, on en trouve partout; tous les cailloux du port, tout
-le sable des plages y est propre. Mais les<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span> voiles sont rares et
-précieuses; leur place n’est point dans les ténèbres des sentines, mais
-parmi la lumière des hauts mâts où elles recueilleront les souffles de
-l’espace.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ne nous disons pas: c’est dans la mesure, dans l’honnête moyenne que se
-trouve toujours la meilleure vérité. Cela serait peut-être vrai, si la
-plupart des hommes ne pensaient, n’espéraient beaucoup plus bas qu’il ne
-convient. C’est pourquoi il est nécessaire que les autres pensent et
-espèrent plus haut qu’il ne paraît raisonnable. La moyenne, l’honnête
-moyenne d’aujourd’hui sera prochainement ce qu’il y aura de moins
-humain. Je trouve, au hasard d’une récente lecture, dans la vieille
-chronique flamande de Marcus van Warnewyck, un curieux exemple de cette
-excellente opinion du bon<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span> sens ou plutôt du sens commun et du juste
-milieu. Marcus van Warnewyck était un riche bourgeois de Gand, lettré et
-extrêmement sage. Il nous a laissé le journal minutieux de tous les
-événements qui se déroulèrent dans sa ville natale, de 1566 à 1568,
-c’est-à-dire du premier délire des iconoclastes, à la terrible
-répression du duc d’Albe. Ce qu’il convient d’admirer dans ce récit
-authentique et savoureux, ce n’est pas tant la vive couleur, la
-précision pittoresque des moindres tableaux: pendaisons, scènes de
-bûchers, tortures, émeutes, batailles, prêches, etc., pareils à des
-Breughels, que la sereine et limpide impartialité du narrateur.
-Catholique fervent, il blâme d’une plume égale et modérée les excès des
-Réformés et des Espagnols. Il est le juge incorruptible, le juste par
-excellence. Il représente vraiment la suprême sagesse pratique et
-pondérée, la meilleure volonté, l’humanité la plus raisonnable, la plus
-saine, l’indulgence, la pitié la mieux équilibrée, la plus éclairée<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span> de
-son temps. Il se permet parfois de trouver regrettable que tant de
-supplices soient nécessaires. Il semble estimer, sans oser ouvertement
-soutenir une opinion aussi paradoxale, qu’il ne serait peut-être pas
-indispensable de brûler un si grand nombre d’hérétiques. Mais il ne
-paraît pas se douter un instant qu’il serait préférable de n’en point
-brûler du tout. Cette opinion est si extravagante, se trouve à de telles
-extrémités de la pensée humaine, qu’elle ne lui vient même pas à
-l’esprit, qu’elle n’est pas encore visible à l’horizon ou aux sommets de
-l’intelligence de son époque. C’est pourtant l’humble opinion moyenne
-d’aujourd’hui. N’en va-t-il pas de même, en ce moment, dans nos
-questions irrésolues du mariage, de l’amour, des religions, de
-l’autorité, de la guerre, de la justice, etc.? L’humanité n’a-t-elle pas
-encore assez vécu pour qu’elle se rende compte que c’est toujours l’idée
-extrême, c’est-à-dire la plus haute, celle du sommet de la pensée qui a
-raison? En ce moment, l’opinion la plus<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span> raisonnable au sujet de notre
-question sociale, nous invite à faire tout le possible afin de diminuer
-peu à peu les inégalités inévitables et répartir plus équitablement le
-bonheur. L’opinion extrême exige sur l’heure le partage intégral, la
-suppression de la propriété, le travail obligatoire, etc. Nous ne savons
-pas encore comment se réaliseront ces exigences; mais il est d’ores et
-déjà certain que de très simples circonstances les feront paraître un
-jour aussi naturelles que la suppression du droit d’aînesse ou des
-privilèges de la noblesse. Il importe, en ces questions d’une durée
-d’espèce et non de peuple ou d’individu, de ne point se limiter à
-l’expérience de l’histoire. Ce qu’elle confirme et ce qu’elle dément
-s’agite dans un cercle insignifiant. La vérité ici se trouve bien moins
-dans la raison, toujours tournée vers le passé, que dans l’imagination
-qui voit plus loin que l’avenir.<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Que notre raison s’efforce donc de monter plus haut que l’expérience.
-C’est facile aux jeunes gens, mais il est salutaire que l’âge mûr et la
-vieillesse apprennent à s’élever à l’ignorance lumineuse de la jeunesse.
-Nous devons, à mesure que s’écoulent nos années, nous prémunir contre
-les dangers que font courir à notre confiance, le grand nombre d’hommes
-malfaisants que nous avons rencontrés. Continuons, malgré tout, d’agir,
-d’aimer et d’espérer comme si nous avions affaire à une humanité idéale.
-Cet idéal n’est qu’une réalité plus vaste que celle que nous voyons. Les
-fautes des individus n’altèrent pas davantage la pureté et l’innocence
-générales, que les vagues de la surface, vues d’une certaine hauteur, ne
-troublent, au dire des aéronautes, la limpidité profonde de la mer.<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>N’écoutons que l’expérience qui nous pousse en avant; elle est toujours
-plus haute que celle qui nous retient ou nous rejette en arrière.
-Repoussons tous les conseils du passé qui ne nous tournent pas vers
-l’avenir. C’est ce que comprirent admirablement, et pour la première
-fois peut-être dans l’histoire, certains hommes de la Révolution; et
-c’est pourquoi cette Révolution est celle qui fit les plus grandes
-choses et les plus durables. Ici, cette expérience nous enseigne qu’au
-rebours de ce qui a lieu dans les choses de vie journalière, il importe
-avant tout de détruire. En tout progrès social, le grand travail, et le
-seul difficile, c’est la destruction du passé. Nous n’avons pas à nous
-soucier de ce que nous mettrons à la place des ruines. La force des
-choses et de la vie se chargera de reconstruire. Elle n’a<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span> même que trop
-de hâte à réédifier, et il ne serait pas bon de l’aider dans sa tâche
-précipitée. N’hésitons donc point à user jusqu’à l’excès de nos forces
-destructives: les neuf dixièmes de la violence de nos coups se perdent
-parmi l’inertie de la masse; comme le choc du plus lourd marteau se
-disperse dans une grosse pierre et devient pour ainsi dire insensible à
-la main de l’enfant qui soutient celle-ci.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Et ne redoutons pas qu’on puisse aller trop vite. Si, à certaines
-heures, on semble brûler dangereusement les étapes, c’est pour balancer
-des retardements injustifiés et rattraper le temps perdu durant des
-siècles inactifs. L’évolution de notre univers continue pendant ces
-périodes d’inertie, et il est probablement nécessaire que l’humanité se
-trouve à tel point déterminé de son ascension<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span> au moment de tel
-phénomène sidéral, de telle crise obscure de la planète ou même de la
-naissance de tel homme. C’est l’instinct de l’espèce qui décide de ces
-choses, c’est son destin qui parle; et si cet instinct ou ce destin se
-trompe, il ne nous appartient pas d’intervenir, car tout contrôle cesse;
-nous sommes au bout et au sommet de nous-mêmes; et plus haut, il n’y a
-plus rien qui puisse corriger notre erreur.<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LIMMORTALITE" id="LIMMORTALITE"></a>L’IMMORTALITÉ</h2>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>En cette ère nouvelle où nous entrons et où les religions ne répondent
-plus aux grandes questions de l’humanité, un des problèmes sur quoi l’on
-s’interroge avec le plus d’inquiétude est celui de la vie d’outre-tombe.
-Tout finit-il à la mort? Y a-t-il une survie imaginable? Où allons-nous,
-que devenons-nous? Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté de
-l’illusion fragile qu’on appelle l’existence? A la minute où s’arrête
-notre cœur, est-ce la matière ou l’esprit qui<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> triomphe, la lumière
-éternelle ou les ténèbres sans fin qui commencent?</p>
-
-<p>Comme tout ce qui existe, nous sommes impérissables. Nous ne pouvons
-concevoir que quelque chose se perde dans l’univers. A côté de l’infini,
-il est impossible d’imaginer un néant où un atome de matière puisse
-tomber et s’anéantir. Tout ce qui est sera éternellement, tout est, et
-il n’est rien qui ne soit point. Sinon, il faudrait croire que notre
-cerveau n’a rien de commun avec l’univers qu’il s’efforce de concevoir.
-Il faudrait même se dire qu’il fonctionne au rebours de celui-ci, ce qui
-n’est guère probable, puisqu’après tout, il n’en peut être qu’une sorte
-de reflet.</p>
-
-<p>Ce qui semble périr ou du moins disparaître et se succéder, c’est les
-formes et les modes sous lesquels nous percevons la matière
-impérissable; mais nous ignorons à quelles réalités répondent ces
-apparences. Elles sont le tissu du bandeau qui, posé sur nos yeux, donne
-à ceux-ci, sous la pression<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span> qui les aveugle, toutes les images de notre
-vie. Ce bandeau enlevé, que reste-t-il? Entrons-nous dans la réalité qui
-existe indubitablement par delà; ou bien les apparences même
-cessent-elles pour nous d’exister?...</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi
-et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point
-qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette
-petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre
-existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel
-que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa
-destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous
-reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se
-renou<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span>vellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être
-la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou
-effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible
-de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut
-remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de
-souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se
-rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre
-sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les
-phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette
-nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez
-extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de
-notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au
-moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un
-poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra
-en moi.»<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si
-précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si
-exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce
-fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre
-corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires,
-subisse les transformations les plus magnifiques et les plus
-délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il
-nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse
-jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer.
-Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous
-fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette
-mémoire de quel<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span>ques faits, presque toujours insignifiants, ne nous
-accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est
-égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles
-de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les
-suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus.
-La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait
-à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout
-moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort
-m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui
-advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en
-cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part;
-que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne
-prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés.<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span></p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que
-c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie
-totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survie. Il nous semble
-que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères,
-des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la
-distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte
-d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en
-suivra ne nous regarde plus.</p>
-
-<p>Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque
-nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct
-puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers
-l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes,<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span> cette bizarre
-conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité
-qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous
-comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien
-compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en
-même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant
-jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le
-maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans
-notre propre chair.</p>
-
-<p>Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un
-moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné,
-infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous
-accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci,
-que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide
-d’un organe qui n’est pas destiné à le percevoir? N’est-ce pas demander
-que notre<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span> main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux
-parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se
-retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est
-nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite
-illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne
-l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même
-temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et
-vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le
-tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir
-recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques
-chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de
-douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est
-probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous
-les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au
-bien-être confus qui suit l’apaisement<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span> d’une douleur. Voilà donc la
-seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence
-n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en
-s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi
-il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus
-heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans
-l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat,
-de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous
-plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une
-vie de gloire, de lumière et d’amour.</p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui
-révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’au<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span>rore sur la
-campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans
-les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix
-humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même
-miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se
-lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de
-vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi
-les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles.
-Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su
-pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de
-guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable
-et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.</p>
-
-<p>Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes
-nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à
-notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span>
-hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui
-quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle,
-l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe,
-quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et
-sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se
-raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas
-en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire,
-de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera
-reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle
-libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin,
-transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui
-sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et
-l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de
-cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier
-s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique»,<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span> le point
-sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver
-intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?</p>
-
-<p>Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette
-question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous
-ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se
-dresse devant tout homme à l’instant de la mort?</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en
-question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est
-certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous
-attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout
-moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seule<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span>ment
-chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de
-veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un
-choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un
-peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est
-pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur
-nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel
-événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à
-côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il
-renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous
-goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et
-que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une
-suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous
-tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la
-distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que
-nous nous persuadons, tant nous le<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span> sentons fragile, qu’il doit à jamais
-disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.</p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera
-sans doute, c’est qu’en ces questions de vie et de mort, notre
-imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle
-précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers
-âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait
-les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des
-choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des
-privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes
-désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à
-une éternité<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span> enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle?
-Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de
-celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il
-s’endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de
-se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps
-intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure
-(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous
-n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux
-et bref sommeil de chaque nuit? Loin de la redouter, beaucoup
-n’accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne
-verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le
-dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu’ils
-croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce
-sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils
-d’eux-mêmes? Quel lien, au moment où ils ferment<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span> les yeux, les
-rattacherait à l’être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu,
-dans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs
-espérances à l’entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui
-n’existerait pas. Il n’y a, en effet, entre la mort véritable et ce
-sommeil que la différence de ce réveil retardé d’un siècle, réveil aussi
-étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un
-enfant posthume.</p>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>D’autre part, comment répondons-nous à la question quand il ne s’agit
-plus de nous, mais de ce qui respire avec nous sur la terre? Avons-nous
-souci, par exemple, de la survie des animaux? Le chien, le plus fidèle,
-le plus affectueux, le plus intelligent, dès qu’il est mort, n’est plus
-qu’un répugnant débris dont nous nous débarrassons au plus vite.<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span> Il ne
-nous paraît même pas possible de nous demander si quelque chose de la
-vie déjà spirituelle que nous avons aimée en lui subsiste ailleurs que
-dans notre souvenir, et s’il existe un autre monde pour les chiens. Il
-nous semblerait assez ridicule que le temps et l’espace conservassent
-précieusement, durant l’éternité, parmi les astres et dans les palais
-sans bornes de l’éther, l’âme d’un pauvre animal, faite de cinq ou six
-habitudes touchantes mais bien naïves, et du désir de boire, de manger,
-de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manière que l’on sait.
-Que resterait-il d’ailleurs de cette âme formée tout entière de quelques
-besoins d’un corps rudimentaire, lorsque ce corps ne serait plus? Mais
-de quel droit imaginons-nous, entre nous et l’animal, un abîme qui
-n’existe même pas du minéral au végétal, du végétal à l’animal? C’est ce
-droit à nous croire si loin, si différent de tout ce qui vit sur la
-terre; c’est cette prétention à nous mettre dans une catégorie<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span> et dans
-un règne où les dieux mêmes que nous avons créés n’auraient pas toujours
-accès, qu’il faudrait examiner tout d’abord.</p>
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le
-point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la
-dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à
-ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous
-serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables
-misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous
-entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui
-nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre
-chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales,
-jointes, si l’on veut,<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span> pour faire pleine mesure, à toutes celles qui
-ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or,
-lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en
-nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons,
-nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou
-désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces
-corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous
-semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres.
-Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que
-nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu
-son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous
-ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si
-la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si
-nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre
-corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultés<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span>
-intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner;
-et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation?</p>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l’instant, imaginer une
-réponse acceptable à la question de l’immortalité. Pourquoi s’en
-étonner? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère;
-c’est l’objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la
-maison. J’y vois de l’huile, une mèche, une cheminée de verre; et tout
-cela forme de la lumière. L’énigme ne commence qu’au moment où je me
-demande ce qu’est cette lumière, d’où elle vient quand je l’appelle, où
-elle va quand je l’éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet
-que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes
-mains,<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span> l’énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les
-hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce
-qu’est en soi cette flamme légère qu’à mon gré je fais naître ou mourir.
-Et si l’un d’eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques,
-chacun des mots de la définition multipliera l’inconnu et ouvrira de
-toutes parts des portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons
-tout de l’essence, du destin, de la vie d’un peu de clarté familière
-dont tous les éléments furent créés par nous, dont la source, les causes
-prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine, comment
-espérer de pénétrer l’incompris d’une vie dont les éléments les plus
-simples sont situés à des millions d’années, à des milliards de lieues
-de notre intelligence?<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span></p>
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Depuis qu’elle existe, l’humanité n’a pas avancé d’un pas sur la route
-du mystère que nous méditons. Toute question que nous nous posons à son
-sujet, ne touche plus, par aucun côté, semble-t-il, à la sphère dans
-laquelle notre intelligence s’est formée et se meut. Il n’y a peut-être
-aucun rapport possible ou imaginable entre l’organe qui pose la question
-et la réalité qui devrait y répondre. Les plus actives et les plus
-rigoureuses recherches de ces dernières années ne nous ont rien appris.
-De savantes et consciencieuses sociétés psychiques, notamment en
-Angleterre, ont réuni un imposant ensemble de faits qui tendent à
-prouver que la vie de l’être spirituel ou nerveux peut continuer pendant
-un certain temps après la mort de l’être matériel. Admettons que ces
-faits soient incontestables et scientifique<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span>ment établis; ils
-déplaceraient simplement de quelques lignes, de quelques heures, le
-commencement du mystère. Si le fantôme d’une personne aimée,
-reconnaissable et apparemment si vivant que je lui adresse la parole,
-entre ce soir dans ma chambre à la minute même où la vie se sépare du
-corps qui gît à mille lieues de l’endroit où je me trouve, cela, sans
-doute, est bien étrange dans un monde dont nous ne comprenons pas le
-premier mot; mais cela montre au plus que l’âme, l’esprit, le souffle,
-la force nerveuse et insaisissable de la partie la plus subtile de notre
-matière, peut se détacher de celle-ci et lui survivre un instant, comme
-la flamme d’une lampe qu’on éteint se détache parfois de la mèche et
-flotte un moment dans la nuit. Certes, le phénomène est étonnant; mais
-étant donnée la nature de cette force spirituelle, il devrait nous
-étonner bien davantage qu’il ne se produise pas fréquemment et à notre
-gré, dans la plénitude de la vie. En tout cas, il n’éclaire<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span> nullement
-la question. Jamais un seul de ces phantasmes n’a paru avoir la moindre
-conscience d’une vie nouvelle, d’une vie supra-terrestre et différente
-de celle que venait de quitter le corps dont il émanait. Au contraire,
-leur vie spirituelle à tous, à ce moment où elle devrait être pure
-puisqu’elle est débarrassée de la matière, semble fort inférieure à ce
-qu’elle était lorsque la matière l’enveloppait. La plupart poursuivent
-machinalement, dans une sorte d’hébétude somnambulique, les plus
-insignifiantes de leurs préoccupations habituelles. L’un cherche son
-chapeau oublié sur un meuble, l’autre s’inquiète d’une petite dette ou
-s’informe de l’heure. Et tous, peu après, alors que devrait commencer la
-survie véritable, s’évaporent et disparaissent à jamais. J’en conviens,
-cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible. Nous ne savons
-si ces brèves apparitions sont les premières lueurs d’une autre
-existence ou les dernières de celle-ci. Peut-être que les morts usent
-et<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> profitent ainsi, faute de mieux, du dernier lien qui les unit et les
-rend encore sensibles à nos sens. Peut-être qu’ensuite ils continuent de
-vivre autour de nous, mais ne parviennent plus, malgré tous leurs
-efforts, à se faire reconnaître, ni à nous donner une idée de leur
-présence, parce que nous n’avons pas l’organe nécessaire pour les
-percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient pas à donner à
-un aveugle-né la moindre notion de la lumière ou des couleurs. En tous
-cas, il est certain que les enquêtes et les travaux de cette science
-nouvelle du «<i>Borderland</i>», comme l’appellent les Anglais, ont laissé le
-problème exactement au point où il se trouvait depuis les origines de la
-conscience humaine.</p>
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Dans l’ignorance invincible où nous sommes, notre imagination a donc le
-choix<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span> de nos destinées éternelles. Or, en examinant les possibilités
-diverses, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas
-les moins vraisemblables. Une première hypothèse à écarter d’emblée,
-sans discussion, nous l’avons vu, est celle de l’anéantissement absolu.
-Une deuxième hypothèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles,
-nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l’infini
-des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons
-également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première,
-mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu’on ne voit guère,
-non plus pour l’homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de
-la situer raisonnablement dans l’espace sans bornes et le temps sans
-limites. Ajoutons que de toutes nos destinées possibles, elle serait la
-seule vraiment redoutable et que l’anéantissement pur et simple lui
-serait mille fois préférable.</p>
-
-<p>Reste la double hypothèse d’une survie<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span> sans conscience, ou avec une
-conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons
-aujourd’hui ne nous peut donner aucune idée, qu’elle nous empêche plutôt
-de concevoir, de même que notre œil imparfait nous empêche de concevoir
-une autre lumière que celle qui va de l’infra-rouge à l’ultra-violet;
-alors qu’il est certain que ces lumières, probablement prodigieuses,
-éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle
-autrement façonnée que la nôtre.</p>
-
-<p>Bien que double au premier abord, l’hypothèse se ramène à la simple
-question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de
-le faire, qu’une survie sans conscience équivaut à l’anéantissement,
-c’est trancher <i>a priori</i> et sans réflexion ce problème de la
-conscience, le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous
-intéressent.</p>
-
-<p>Il est, comme l’ont proclamé toutes les métaphysiques, le plus difficile
-qui soit,<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span> attendu que l’objet de la connaissance est cela même qui
-voudrait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de
-lui-même, sinon se refléter indéfiniment et inutilement? Pourtant, en ce
-reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul
-rayon capable d’éclairer tout le reste. Que faire? Il n’est d’autre
-moyen de s’évader de sa conscience que de la nier, de la considérer
-comme une maladie organique de l’intelligence terrestre, maladie qu’il
-faut essayer de guérir par un acte qui doit nous paraître un acte de
-folie violente ou volontaire; mais qui, de l’autre côté de nos
-apparences, est probablement un acte de santé.</p>
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Mais il est impossible de s’évader; et nous revenons fatalement rôder
-autour de notre conscience fondée sur notre mémoire, la plus<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span> précaire
-de nos facultés. Étant évident, disons-nous, que rien ne peut périr,
-nous avons nécessairement vécu avant notre vie actuelle. Mais puisque
-nous ne pouvons rattacher cette existence antérieure à notre vie
-présente, cette certitude nous est aussi indifférente, passe aussi loin
-de nous, que toutes les certitudes de l’existence postérieure. Et voilà,
-avant la vie comme après la mort, l’apparition du moi mnémonique, dont
-il convient, une fois de plus, de se demander si ce qu’il fait durant
-les quelques jours de son activité est vraiment assez important pour
-décider ainsi, à son seul égard, du problème de l’immortalité. De ce que
-nous jouissons de notre moi sous une forme exclusive, si spéciale, si
-imparfaite, si fragile, si éphémère, s’ensuit-il qu’il n’y ait nul autre
-mode de conscience et nul autre moyen de jouir de la vie? Un peuple
-d’aveugles-nés, pour revenir à la comparaison qui s’impose puisqu’elle
-résume le mieux notre situation parmi la nuit des mondes, un<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span> peuple
-d’aveugles-nés, à qui un unique voyant révèlerait les allégresses de la
-lumière, nierait non seulement que celle-ci soit possible, mais même
-imaginable. Pour nous, n’est-il pas à peu près certain qu’il nous manque
-ici-bas, entre mille autres sens, un sens supérieur à celui de notre
-conscience mnémonique, pour jouir plus amplement et plus sûrement de
-notre moi? Ne pourrait-on pas dire que nous saisissons parfois des
-traces obscures ou des velléités de ce sens en germe ou atrophié, en
-tout cas opprimé et presque supprimé par le régime de notre vie
-terrestre qui centralise toutes les évolutions de notre existence sur le
-même point sensible? N’y a-t-il pas certains moments confus, où, si
-impitoyablement, si scientifiquement que l’on fasse la part de l’égoïsme
-recherché jusqu’en ses plus lointaines et secrètes sources, il demeure
-en nous quelque chose d’absolument désintéressé qui goûte le bonheur
-d’autrui? N’est-il pas également possible que les joies sans but de
-l’art, la<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span> satisfaction calme et pleine où nous plonge la contemplation
-d’une belle statue, d’un monument parfait, qui ne nous appartient pas,
-que nous ne reverrons jamais, qui n’excite aucun désir sensuel, qui ne
-peut nous être d’aucune utilité; n’est-il pas possible que cette
-satisfaction soit la pâle lueur d’une conscience différente qui filtre à
-travers une fissure de notre conscience mnémonique? Si nous ne pouvons
-imaginer cette conscience différente, ce n’est pas une raison pour la
-nier. Je crois même qu’il serait plus sage d’affirmer que c’est un motif
-de l’admettre. Toute notre vie se passerait au milieu de choses que nous
-n’aurions pu imaginer si nos sens, au lieu de nous être donnés tous
-ensemble, nous étaient accordés un à un et d’année en année. Au reste,
-un de ces sens, le sens génésique, qui ne s’éveille qu’aux approches de
-la puberté, nous montre que la découverte d’un monde imprévu, le
-déplacement de tous les axes de notre vie, dépend d’un accident de notre
-organisme. Durant<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span> l’enfance, nous ne soupçonnions point l’existence de
-tout un univers de passions, d’ivresses et de douleurs qui agitent «les
-grandes personnes». Si d’aventure, quelque écho mutilé de ces bruits
-arrivait à nos innocentes et curieuses oreilles, nous ne parvenions pas
-à comprendre quelle espèce de frénésie ou de folie s’emparait ainsi de
-nos aînés; et nous nous promettions, le moment venu, d’être plus
-raisonnables, jusqu’au jour où l’amour brusquement apparu dérangeait le
-centre de gravité de tous nos sentiments et de la plupart de nos idées.
-On voit donc que concevoir ou ne pas concevoir, tient à trop peu de
-chose pour que nous ayons le droit de douter de la possibilité de ce que
-nous ne pouvons imaginer.</p>
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>Ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trésors de
-l’univers,<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span> c’est la résignation héréditaire avec laquelle nous
-séjournons dans la morne prison de nos sens. Notre imagination, telle
-que nous la menons aujourd’hui, s’accommode trop aisément de cette
-captivité. Il est vrai qu’elle est la fille esclave de ces sens qui
-l’alimentent seuls. Mais elle ne cultive pas assez en elle les
-intuitions et les pressentiments qui lui disent qu’elle est absurdement
-prisonnière et qu’elle doit chercher des issues par delà même les
-cercles les plus grandioses et les plus infinis qu’elle se représente.
-Il importe qu’elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde
-réel commence à des milliards de lieues plus loin que ses songes les
-plus ambitieux et les plus téméraires. Elle n’eut jamais le droit ni le
-devoir d’être plus follement audacieuse. Tout ce qu’elle réussit à bâtir
-et multiplier dans l’espace et le temps les plus énormes qu’elle soit
-capable de concevoir, n’est rien au regard de ce qui existe. Les plus
-petites révélations de la science dans l’humble vie quotidienne lui<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span>
-apprennent déjà que même en ce modeste milieu elle ne peut tenir tête à
-la réalité, qu’elle est constamment débordée, déconcertée, éblouie par
-tout ce qui se cache d’inattendu dans une pierre, un sel, un verre
-d’eau, une plante, un insecte. C’est déjà quelque chose que d’en être
-convaincu, puisque cela met dans un état d’esprit qui guette toutes les
-occasions de rompre le cercle magique de notre aveuglement; puisque cela
-persuade qu’il ne faut espérer dans ce cercle nulle vérité définitive;
-et que toutes sont situées plus outre. L’homme, pour garder le sens des
-proportions, a besoin de se dire à tous moments que, placé tout à coup
-au milieu des réalités de l’univers, il serait exactement comparable à
-une fourmi qui, ne connaissant que les étroits sentiers, les trous
-minimes, les abords et les horizons de sa fourmilière, se trouverait
-soudain sur un fétu de paille au milieu de l’Atlantique. En attendant
-que nous soyons sortis d’une prison qui nous em<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span>pêche de prendre contact
-avec les réalités d’outre-imagination, il y a bien plus de chance
-d’atteindre par hasard un fragment de vérité en imaginant les choses les
-plus inimaginables, qu’en s’évertuant à conduire parmi l’éternité, entre
-les digues de la logique et des possibilités actuelles, les songes de
-cette imagination. Efforçons-nous donc d’écarter de nos yeux, chaque
-fois qu’un nouveau rêve se présente, le bandeau de notre vie terrestre.
-Disons-nous que parmi toutes les possibilités que nous cache encore
-l’univers, une des plus faciles à réaliser, des plus probables, des
-moins ambitieuses et des moins déconcertantes, est certes la possibilité
-d’un mode de jouir de l’être, plus haut, plus large, plus parfait, plus
-durable et plus sûr que celui qui nous est offert par notre conscience
-actuelle. Cette possibilité admise, et il en est peu d’aussi
-vraisemblables, le problème de notre immortalité est, en principe,
-résolu. Il s’agit maintenant d’en saisir ou d’en prévoir les modes;<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span> et
-parmi les circonstances qui nous intéressent le plus, de connaître la
-part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans
-notre vie éternelle et universelle. Ce n’est point l’œuvre d’aujourd’hui
-ni de demain; mais celle d’un autre jour...</p>
-
-<p class="fint">FIN</p>
-
-<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2>
-
-<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td><a href="#LINTELLIGENCE_DES_FLEURS">L’Intelligence des Fleurs</a> </td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_1">1</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#LES_PARFUMS">Les Parfums</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#LA_MESURE_DES_HEURES">La Mesure des Heures</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#LINQUIETUDE_DE_NOTRE_MORALE">L’Inquiétude de notre Morale</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_137">137</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#ELOGE_DE_LA_BOXE">Éloge de la Boxe</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_183">183</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#A_PROPOS_DU_ROI_LEAR">A propos du <i>Roi Lear</i></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#LES_DIEUX_DE_LA_GUERRE">Les Dieux de la Guerre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_211">211</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#LE_PARDON_DES_INJURES">Le Pardon des Injures</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_225">225</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#LACCIDENT">L’Accident</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_237">237</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#NOTRE_DEVOIR_SOCIAL">Notre Devoir social</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_255">255</a></td></tr>
-<tr><td><a href="#LIMMORTALITE">L’Immortalité</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_277">277</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">B&mdash;6920.&mdash;Impr. <span class="smcap">Motteroz</span> et <span class="smcap">Martinet</span>, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p>
-
-<hr />
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>à 3&nbsp;fr.&nbsp;50 le volume</b></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, <small>RUE DE GRENELLE</small></b></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b><big><big>DERNIÈRES PUBLICATIONS</big></big></b></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>ALFRED CAPUS</b></td></tr>
-<tr><td>Histoires de Parisiens</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>GEORGES CLARETIE</b></td></tr>
-<tr><td>Derues, l’Empoisonneur</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>MICHEL CORDAY</b></td></tr>
-<tr><td>La Mémoire du Cœur</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>LÉON DAUDET</b></td></tr>
-<tr><td>Les Primaires</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>GUSTAVE GEFFROY</b></td></tr>
-<tr><td>L’Apprentie</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>CHARLES GÉNIAUX</b></td></tr>
-<tr><td>Le Roman de la Riviera</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>P.-B. GHEUSI</b></td></tr>
-<tr><td>Le Puits des Ames</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>CHARLES-HENRY HIRSCH</b></td></tr>
-<tr><td>Poupée fragile</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>JULES HURET</b></td></tr>
-<tr><td>En Amérique: De New-York à la Nouvelle-Orléans</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 6em;">De San Francisco au Canada</span></td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>HENRY KISTEMAECKERS</b></td></tr>
-<tr><td>Les Mystérieuses</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>MARIUS-ARY LEBLOND</b></td></tr>
-<tr><td>L’Oued</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>PIERRE LOUŸS</b></td></tr>
-<tr><td>Les Aventures du Roi Pausole (Illustré)</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>MAURICE MAETERLINCK</b></td></tr>
-<tr><td>L’Intelligence des Fleurs</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>CATULLE MENDÈS</b></td></tr>
-<tr><td>Sainte Thérèse</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>OCTAVE MIRBEAU</b></td></tr>
-<tr><td>Sébastien Roch (Illustrations de <span class="smcap">H.-G. Ibels</span>)</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>EUGÈNE MONTFORT</b></td></tr>
-<tr><td>La Turque</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>CH.-LOUIS PHILIPPE</b></td></tr>
-<tr><td>Croquignole</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>ÉDOUARD ROD</b></td></tr>
-<tr><td>L’Ombre s’étend sur la Montagne</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>SONIA</b></td></tr>
-<tr><td>Journal d’une Étrangère</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>JEAN VIGNAUD</b></td></tr>
-<tr><td>La Terre ensorcelée</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>ÉMILE ZOLA</b></td></tr>
-<tr><td>Correspondance.&mdash;Lettres de jeunesse</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT</b></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b>3988.&mdash;Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</b></td></tr>
-</table>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre
-racine dont Brandis (<i>Uber Leben und Polaritat</i>) nous rapporte les
-exploits. Elle avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une
-vieille semelle de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était
-apparemment la première de son espèce à trouver sur sa route, elle se
-subdivisa en autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les
-points de couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda
-toutes ses radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et
-homogène.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus
-frappant est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait
-remarquer l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une
-feuille, on en voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de
-matières diverses qui défend vigoureusement la plante contre les
-atteintes des limaces. Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive
-de la précédente, le latex fait presque défaut; aussi la plante, au
-grand désespoir des jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se
-laisse-t-elle manger par les limaces.» Il conviendrait cependant
-d’ajouter que ce latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au
-lieu qu’il redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et
-quand elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de
-ses premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se
-défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on
-peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or
-des noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il
-n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la
-terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour
-désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle,
-le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le
-couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre,
-les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un nom
-de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de cette
-antonymie.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences
-sur l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les
-précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des
-insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné,
-avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes
-observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en
-puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale
-commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte
-volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que
-celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait là une
-assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes, les
-préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des expériences
-qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps perdu à réunir
-les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves nécessaires, etc.
-Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre conclusion.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à
-l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication
-au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une
-sur un <i>Sophora Japonica</i>, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette
-dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations
-assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation
-évidente et intelligente à des circonstances particulièrement
-difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la
-Revue des Sciences des <i>Débats</i>, 31 mai 1906) établirent des piliers de
-consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables de
-protection et finirent par transformer en un plafond solide la double
-fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait moins
-bien.»
-</p><p>
-«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des clôtures,
-des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne peut se faire
-une idée de la perfection de l’industrie des abeilles qu’en voyant de
-près l’architecture des deux nidifications qui sont aujourd’hui au
-Muséum.»</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'intelligence des fleurs, by Maurice Maeterlinck
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS ***
-
-***** This file should be named 62114-h.htm or 62114-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/2/1/1/62114/
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/62114-h/images/cover.jpg b/old/62114-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index df008ac..0000000
--- a/old/62114-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ