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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'intelligence des fleurs - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: May 14, 2020 [EBook #62114] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - MAURICE MAETERLINK - - L’INTELLIGENCE - - DES FLEURS - - - DEUXIÈME MILLE - - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1907 - - - - - L’INTELLIGENCE DES FLEURS - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - -LE TRÉSOR DES HUMBLES (Mercure de France). - (13ᵉ édition) 3 fr. 50 - -LA SAGESSE ET LA DESTINÉE (26ᵉ mille). (Fasquelle, - édit.) 3 fr. 50 - -LA VIE DES ABEILLES (32ᵉ mille). (Fasquelle, - édit.) 3 fr. 50 - -MONNA VANNA, pièce en 3 actes (24ᵉ mille). - (Fasquelle, édit.) 2 fr. » - -JOYZELLE, pièce en 5 actes (10ᵉ mille). (Fasquelle, - édit.) 3 fr. 50 - -LE TEMPLE ENSEVELI (16ᵉ mille). (Fasquelle). 3 fr. 50 - -THÉÂTRE. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, - Belgique) 3 vol. à 3 fr. 50 - -L’ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbrœck - l’Admirable, traduit du flamand - et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » - -LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS DE - NOVALIS, traduits de l’allemand et précédés - d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » - -SERRES CHAUDES (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » - -ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, édit.) 10 fr. » - -LE DOUBLE JARDIN (12ᵉ mille). (Fasquelle) 3 fr. 50 - - -B--6920.--Impr. MOTTEROZ et MARTINET, 7, rue Saint-Benoît, Paris. - - - Tous droits réservés. - - _Il a été tiré de cet_ - - _15 exemplaires numérotés sur papier du Japon - et - 45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._ - - - - -L’INTELLIGENCE DES FLEURS - - -I - -Je veux simplement rappeler ici quelques faits connus de tous les -botanistes. Je n’ai fait aucune découverte, et mon modeste apport se -réduit à quelques observations élémentaires. Je n’ai pas, cela va sans -dire, l’intention de passer en revue toutes les preuves d’intelligence -que nous donnent les plantes. Ces preuves sont innombrables, -continuelles, surtout parmi les fleurs, où se concentre l’effort de la -vie végétale vers la lumière et vers l’esprit. - -S’il se rencontre des plantes et des fleurs maladroites ou -malchanceuses, il n’en est point qui soient entièrement dénuées de -sagesse et d’ingéniosité. Toutes s’évertuent à l’accomplissement de leur -œuvre; toutes ont la magnifique ambition d’envahir et de conquérir la -surface du globe en y multipliant à l’infini la forme d’existence -qu’elles représentent. Pour atteindre ce but, elles ont, à raison de la -loi qui les enchaîne au sol, à vaincre des difficultés bien plus grandes -que celles qui s’opposent à la multiplication des animaux. Aussi, la -plupart ont-elles recours à des ruses, à des combinaisons, à une -machinerie, à des pièges, qui, sous le rapport de la mécanique, de la -balistique, de l’aviation, de l’observation des insectes, par exemple, -précédèrent souvent les inventions et les connaissances de l’homme. - - -II - -Il serait superflu de retracer le tableau des grands systèmes de la -fécondation florale: le jeu des étamines et du pistil, la séduction des -parfums, l’appel des couleurs harmonieuses et éclatantes, l’élaboration -du nectar, absolument inutile à la fleur, et qu’elle ne fabrique que -pour attirer et retenir le libérateur étranger, le messager d’amour, -abeille, bourdon, mouche, papillon, phalène, qui doit lui apporter le -baiser de l’amant lointain, invisible, immobile... - -Ce monde végétal qui nous paraît si paisible, si résigné, où tout semble -acceptation, silence, obéissance, recueillement, est au contraire celui -où la révolte contre la destinée est la plus véhémente et la plus -obstinée. L’organe essentiel, l’organe nourricier de la plante, sa -racine, l’attache indissolublement au sol. S’il est difficile de -découvrir, parmi les grandes lois qui nous accablent, celle qui pèse le -plus lourdement à nos épaules, pour la plante, il n’y a pas de doute: -c’est la loi qui la condamne à l’immobilité depuis sa naissance jusqu’à -sa mort. Aussi sait-elle mieux que nous, qui dispersons nos efforts, -contre quoi d’abord s’insurger. Et l’énergie de son idée fixe qui monte -des ténèbres de ses racine pour s’organiser et s’épanouir dans la -lumière de sa fleur, est un spectacle incomparable. Elle se tend tout -entière dans un même dessein: échapper par le haut à la fatalité du bas; -éluder, transgresser la lourde et sombre loi, se délivrer, briser -l’étroite sphère, inventer ou invoquer des ailes, s’évader le plus loin -possible, vaincre l’espace où le destin renferme, se rapprocher d’un -autre règne, pénétrer dans un monde mouvant et animé... Qu’elle y -parvienne, n’est-ce pas aussi surprenant que si nous réussissions à -vivre hors du temps qu’un autre destin nous assigne, ou à nous -introduire dans un univers libéré des lois les plus pesantes de la -matière? Nous verrons que la fleur donne à l’homme un prodigieux exemple -d’insoumission, de courage, de persévérance et d’ingéniosité. Si nous -avions mis à soulever diverses nécessités qui nous écrasent, celles, par -exemple, de la douleur, de la vieillesse et de la mort, la moitié de -l’énergie qu’a déployée telle petite fleur de nos jardins, il est permis -de croire que notre sort serait très différent de ce qu’il est. - - -III - -Ce besoin de mouvement, cet appétit d’espace, chez la plupart des -plantes, se manifeste à la fois dans la fleur et dans le fruit. Il -s’explique aisément dans le fruit; ou, en tout cas, n’y décèle qu’une -expérience, une prévoyance moins complexe. Au rebours de ce qui a lieu -dans le règne animal, et à cause de la terrible loi d’immobilité -absolue, le premier et le pire ennemi de la graine, c’est la souche -paternelle. Nous sommes dans un monde bizarre, où les parents, -incapables de se déplacer, savent qu’ils sont condamnés à affamer ou -étouffer leurs rejetons. Toute semence qui tombe au pied de l’arbre ou -de la plante est perdue ou germera dans la misère. De là l’immense -effort pour secouer le joug et conquérir l’espace. De là les merveilleux -systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons -de toutes parts dans la forêt et dans la plaine; entre autres, pour ne -citer en passant que quelques-uns des plus curieux: l’hélice aérienne ou -samare de l’Érable, la bractée du Tilleul, la machine à planer du -Chardon, du Pissenlit, du Salsifis; les ressorts détonnants de -l’Euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la Momordique, les -crochets à laine des Ériophiles; et mille autres mécanismes inattendus -et stupéfiants, car il n’est, pour ainsi dire, aucune semence qui n’ait -inventé de toutes pièces quelque procédé bien à elle pour s’évader de -l’ombre maternelle. - -On ne saurait croire, en effet, si l’on n’a quelque peu pratiqué la -Botanique, ce qu’il se dépense d’imagination et de génie dans toute -cette verdure qui réjouit nos yeux. Regardez, par exemple, la jolie -marmite à graines du Mouron rouge, les cinq valves de la Balsamine, les -cinq capsules à détente du Géranium, etc. N’oubliez pas d’examiner, à -l’occasion, la vulgaire tête de Pavot qu’on trouve chez tous les -herboristes. Il y a, dans cette bonne grosse tête, une prudence, une -prévoyance dignes des plus grands éloges. On sait qu’elle renferme des -milliers de petites graines noires extrêmement menues. Il s’agit de -disséminer cette semence le plus adroitement et le plus loin possible. -Si la capsule qui la contient se fendait, tombait ou s’ouvrait par le -bas, la précieuse poudre noire ne formerait qu’un tas inutile au pied de -la tige. Mais elle ne peut sortir que par des ouvertures percées tout en -haut de l’enveloppe. Celle-ci, une fois mûre, se penche sur son -pédoncule, «encense» au moindre souffle et sème, littéralement, avec le -geste même du semeur, les graines dans l’espace. - - * * * * * - -Parlerai-je des graines qui prévoient leur dissémination par les oiseaux -et qui, pour les tenter, se blottissent, comme le Gui, le Genévrier, le -Sorbier, etc., au fond d’une enveloppe sucrée? Il y a là un tel -raisonnement, une telle entente des causes finales, qu’on n’ose guère -insister de peur de renouveler les naïves erreurs de Bernardin de -Saint-Pierre. Pourtant les faits ne s’expliquent pas autrement. -L’enveloppe sucrée est aussi inutile à la graine que le nectar, qui -attire les abeilles, l’est à la fleur. L’oiseau mange le fruit parce -qu’il est sucré et avale en même temps la graine _qui est indigestible_. -L’oiseau s’envole et rend peu à près, telle qu’il l’a reçue, la semence -débarrassée de sa gaine et prête à germer loin des dangers du lieu -natal. - - -IV - -Mais revenons à des combinaisons plus simples. Cueillez au bord de la -route, dans la première touffe venue, un brin d’herbe quelconque; et -vous surprendrez à l’œuvre une petite intelligence indépendante, -inlassable, imprévue. Voici deux pauvres plantes rampantes que vous avez -mille fois rencontrées dans vos promenades, car on les trouve en tous -lieux et jusque dans les coins les plus ingrats où s’est égarée une -pincée d’humus. Ce sont deux variétés de Luzernes (_Medicago_) sauvages, -deux mauvaises herbes au sens le plus modeste de ce mot. L’une porte une -fleur rougeâtre, l’autre une houppette jaune de la grosseur d’un pois. A -les voir se glisser et se dissimuler dans le gazon, parmi les -orgueilleuses graminées, on ne se clouterait jamais qu’elles ont, bien -avant l’illustre géomètre et physicien de Syracuse, découvert et tenté -d’appliquer, non pas à l’élévation des liquides, mais à l’aviation, les -étonnantes propriétés de la vis d’Archimède. Elles logent donc leurs -graines en de légères spirales, à trois ou quatre révolutions, -admirablement construites, comptant bien ainsi ralentir leur chute et, -par conséquent, avec l’aide du vent, prolonger leur voyage aérien. -L’une d’elles, la jaune, a même perfectionné l’appareil de la rouge en -garnissant les bords de la spirale d’un double rang de pointes, dans -l’intention évidente de l’accrocher au passage, soit aux vêtements des -promeneurs, soit à la laine des animaux. Il est clair qu’elle espère -joindre les avantages de l’ériophilie, c’est-à-dire de la dissémination -des graines par les moutons, les chèvres, les lapins, etc., à ceux de -l’anémophilie ou dissémination par le vent. - -Le plus touchant, dans tout ce grand effort, c’est qu’il est inutile. -Les pauvres Luzernes rouges et jaunes se sont trompées. Leurs -remarquables vis ne leur servent de rien. Elles ne pourraient -fonctionner que si elles tombaient d’une certaine hauteur, du faîte d’un -grand arbre ou d’une altière graminée; mais, construites au ras de -l’herbe, à peine ont-elles fait un quart de tour, qu’elles touchent déjà -terre. Nous avons là un curieux exemple des erreurs, des tâtonnements, -des expériences et des petits mécomptes, assez fréquents, de la nature: -car il faut ne l’avoir guère étudiée pour affirmer que la nature ne se -trompe jamais. - -Remarquons, en passant, que d’autres variétés de Luzernes, sans parler -du Trèfle, autre légumineuse papilionacée qui se confond presque avec -celle dont nous nous occupons ici, n’ont pas adopté ces appareils -d’aviation, et s’en tiennent à la méthode primitive de la gousse. Chez -l’une d’elles, la _Medicago aurantiaca_, on saisit très nettement la -transition de la gousse contournée à l’hélice. Une autre variété, la -_Medicago scutellata_, arrondit cette hélice en forme de boule, etc. Il -semble donc que nous assistions au passionnant spectacle d’une espèce en -travail d’invention, aux essais d’une famille qui n’a pas encore fixé sa -destinée et cherche la meilleure façon d’assurer l’avenir. N’est-ce -peut-être pas au cours de cette recherche, qu’ayant été déçue par la -spirale, la Luzerne jaune y ajouta les pointes ou crochets à laine, se -disant, non sans raison, que puisque son feuillage attire les brebis, -il est inévitable et juste que celles-ci assument le souci de sa -descendance? Et n’est-ce pas, enfin, grâce à ce nouvel effort et à cette -bonne idée que la Luzerne à fleurs jaunes est infiniment plus répandue -que sa plus robuste cousine qui porte des fleurs rouges? - - -V - -Ce n’est pas seulement dans la graine ou la fleur, mais dans la plante -entière, tiges, feuilles, racines, que l’on découvre, si l’on veut bien -s’incliner un instant sur leur humble travail, maintes traces d’une -intelligence avisée et vivante. Rappelez-vous les magnifiques efforts -vers la lumière des branches contrariées, ou l’ingénieuse et courageuse -lutte des arbres en danger. Pour moi, je n’oublierai jamais l’admirable -exemple d’héroïsme que me donnait l’autre jour, en Provence, dans les -sauvages et délicieuses gorges du Loup, tout embaumées de violettes, un -énorme Laurier centenaire. On lisait aisément sur son tronc tourmenté et -pour ainsi dire convulsif, tout le drame de sa vie tenace et difficile. -Un oiseau ou le vent, maîtres des destinées, avait porté la graine au -flanc du roc tombant à pic comme un rideau de fer; et l’arbre était né -là, à deux cents mètres au-dessus du torrent, inaccessible et solitaire, -parmi les pierres ardentes et stériles. Dès les premières heures, il -avait envoyé les aveugles racines à la longue et pénible recherche de -l’eau précaire et de l’humus. Mais ce n’était que le souci héréditaire -d’une espèce qui connaît l’aridité du Midi. La jeune tige avait à -résoudre un problème bien plus grave et plus inattendu: elle partait -d’un plan vertical, en sorte que son front, au lieu de monter vers le -ciel, penchait sur le gouffre. Il avait donc fallu, malgré le poids -croissant des branches, redresser le premier élan, couder, -opiniâtrement, au ras du roc, le tronc déconcerté, et maintenir -ainsi,--comme un nageur qui renverse la tête,--par une volonté, une -tension, une contraction incessantes, toute droite dans l’azur, la -lourde couronne de feuilles. - -Dès lors, autour de ce nœud vital, s’étaient concentrés toutes les -préoccupations, toute l’énergie, tout le génie conscient et libre de la -plante. Le coude monstrueux, hypertrophié, révélait une à une les -inquiétudes successives d’une sorte de pensée qui savait profiter des -avertissements que lui donnaient les pluies et les tempêtes. D’année en -année, s’alourdissait le dôme de feuillage, sans autre souci que de -s’épanouir dans la lumière et la chaleur, tandis qu’un chancre obscur -rongeait profondément le bras tragique qui le soutenait dans l’espace. -Alors, obéissant à je ne sais quel ordre de l’instinct, deux solides -racines, deux câbles chevelus, sortis du tronc à plus de deux pieds -au-dessus du coude, étaient venus amarrer celui-ci à la paroi de granit. -Avaient-ils vraiment été évoqués par la détresse, ou bien, -attendaient-ils, peut-être prévoyants, depuis les premiers jours, -l’heure aiguë du péril pour redoubler leur aide? N’était-ce qu’un hasard -heureux? Quel œil humain assistera jamais à ces drames muets et trop -longs pour notre petite vie[A]? - - -VI - -Parmi les végétaux qui donnent les preuves les plus frappantes -d’initiative, les plantes qu’on pourrait appeler animées ou sensibles -auraient droit à une étude détaillée. Je me contenterai de rappeler les -effarouchements délicieux de la Sensitive, la Mimosa pudique que nous -connaissons tous. D’autres herbes à mouvements spontanés sont plus -ignorées; les Hédysarées, notamment, entre lesquelles l’_Hédysarium -gyrans_ ou Sainfoin oscillant, s’agite d’une façon bien surprenante. -Cette petite légumineuse, originaire du Bengale, mais souvent cultivée -dans nos serres, exécute une sorte de danse perpétuelle et compliquée en -l’honneur de la lumière. Ses feuilles se divisent en trois folioles, -l’une large et terminale, les deux autres étroites et plantées à la -naissance de la première. Chacune de ces folioles est animée d’un -mouvement propre et différent. Elles vivent dans une agitation -rythmique, presque chronométrique et incessante. Elles sont tellement -sensibles à la clarté que leur danse s’alentit ou s’accélère selon que -les nuages voilent ou découvrent le coin de ciel qu’elles contemplent. -Ce sont, comme on voit, de véritables photomètres; et bien avant -l’invention de Crook, des othéoscopes naturels. - - -VII - -Mais ces plantes, auxquelles il faudrait ajouter les Rossolis, les -Dionées et bien d’autres, sont déjà des êtres nerveux dépassant un peu -la crête mystérieuse et probablement imaginaire qui sépare le règne -végétal de l’animal. Il n’est pas nécessaire de monter jusque-là, et -l’on trouve autant d’intelligence et presque autant de spontanéité -visible, à l’autre extrémité du monde qui nous occupe, dans les -bas-fonds où la plante se distingue à peine du limon ou de la pierre: -j’entends parler de la fabuleuse tribu des Cryptogames, qu’on ne peut -étudier qu’au microscope. C’est pourquoi nous la passerons sous silence, -bien que le jeu des spores du Champignon, de la Fougère et surtout de la -Prêle ou Queue-de-rat, soit d’une délicatesse, d’une ingéniosité -incomparable. Mais parmi les plantes aquatiques, habitantes des vases et -des boues originelles, s’opèrent de moins secrètes merveilles. Comme la -fécondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l’eau, chacune d’elles -a imaginé un système différent pour que le pollen puisse se disséminer à -sec. Ainsi les Zostères, c’est-à-dire le vulgaire Varech dont on fait -des matelas, renferment soigneusement leur fleur dans une véritable -cloche à plongeur; les Nénuphars envoient la leur s’épanouir à la -surface de l’étang, l’y maintiennent et l’y nourrissent sur un -interminable pédoncule qui s’allonge dès que s’élève le niveau de l’eau. -Le faux Nénuphar (_Villarsia nymphoides_), n’ayant pas de pédoncule -allongeable, lâche tout simplement les siennes qui montent et crèvent -comme des bulles. La Macre ou Châtaigne d’eau (_Trapa natans_) les munit -d’une sorte de vessie gonflée d’air; elles montent, s’ouvrent, puis, la -fécondation accomplie, l’air de la vessie est remplacé par un liquide -mucilagineux plus lourd que l’eau, et tout l’appareil redescend dans la -vase où mûriront les fruits. - -Le système de l’Utriculaire est encore plus compliqué. Voici comme le -décrit M. H. Bocquillon dans _La Vie des Plantes_: «Ces plantes, -communes dans les étangs, les fossés, les mares, les flaques d’eau des -tourbières, ne sont pas visibles en hiver; elles reposent sur la vase. -Leur tige allongée, grêle, traînante, est garnie de feuilles réduites à -des filaments ramifiés. A l’aisselle des feuilles ainsi transformées, on -remarque une sorte de petite poche pyriforme, dont l’extrémité -supérieure et aiguë est munie d’une ouverture. Cette ouverture porte une -soupape qui ne peut s’ouvrir que du dehors en dedans; les bords en sont -garnis de poils ramifiés; l’intérieur de la poche est tapissé d’autres -petits poils sécréteurs qui lui donnent l’aspect du velours. Lorsque le -moment de la floraison est arrivé, les petites outres axillaires se -remplissent d’air; plus cet air tend à s’échapper, mieux il ferme la -soupape. En définitive, il donne à la plante une grande légèreté -spécifique et l’amène à la surface de l’eau. C’est alors seulement que -s’épanouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de -bizarres petits museaux aux lèvres plus ou moins renflées, dont le -palais est strié de lignes orangées ou ferrugineuses. Pendant les mois -de juin, juillet, août, elles montrent leurs fraîches couleurs au milieu -des détritus végétaux, s’élevant gracieusement au-dessus de l’eau -bourbeuse. Mais la fécondation s’est effectuée, le fruit se développe, -les rôles changent; l’eau ambiante pèse sur la soupape des utricules, -l’enfonce, se précipite dans la cavité, alourdit la plante et la force à -redescendre dans la vase.» - -N’est-il pas curieux de voir ramassées en ce petit appareil immémorial -quelques-unes des plus fécondes et des plus récentes inventions -humaines: le jeu des valves ou des soupapes, la pression des liquides et -de l’air, le principe d’Archimède étudié et utilisé? Comme le fait -observer l’auteur que nous venons de citer, «l’ingénieur qui le premier -attacha au bâtiment coulé à fond un appareil de flottage, ne se doutait -guère qu’un procédé analogue était en usage depuis des milliers -d’années». Dans un monde que nous croyons inconscient et dénué -d’intelligence, nous nous imaginons d’abord que la moindre de nos idées -crée des combinaisons et des rapports nouveaux. A examiner les choses de -plus près, il paraît infiniment probable qu’il nous est impossible de -créer quoi que ce soit. Derniers venus sur cette terre, nous retrouvons -simplement ce qui a toujours existé; nous refaisons comme des enfants -émerveillés la route que la vie avait faite avant nous. Il est du reste -fort naturel et réconfortant qu’il en soit ainsi. Mais nous reviendrons -sur ce point. - - -VIII - -Nous ne pouvons quitter les plantes aquatiques sans rappeler brièvement -la vie de la plus romanesque d’entre elles: la légendaire Vallisnère ou -Vallisnérie, une Hydrocharidée dont les noces forment l’épisode le plus -tragique de l’histoire amoureuse des fleurs. - -La Vallisnère est une herbe assez insignifiante, qui n’a rien de la -grâce étrange du Nénuphar ou de certaines chevelures sous-marines. Mais -on dirait que la nature a pris plaisir à mettre en elle une belle idée. -Toute l’existence de la petite plante se passe au fond de l’eau, dans -une sorte de demi-sommeil, jusqu’à l’heure nuptiale où elle aspire à une -vie nouvelle. Alors, la fleur femelle déroule lentement la longue -spirale de son pédoncule, monte, émerge, vient planer et s’épanouir à la -surface de l’étang. D’une souche voisine, les fleurs mâles qui -l’entrevoient à travers l’eau ensoleillée, s’élèvent à leur tour, -pleines d’espoir, vers celle qui se balance, les attend, les appelle -dans un monde magique. Mais arrivées à mi-chemin, elles se sentent -brusquement retenues: leur tige, source même de leur vie, est trop -courte; elles n’atteindront jamais le séjour de lumière, le seul où se -puisse accomplir l’union des étamines et du pistil. - -Est-il dans la nature inadvertance ou épreuve plus cruelle? Imaginez le -drame de ce désir, l’inaccessible que l’on touche, la fatalité -transparente, l’impossible sans obstacle visible!... - -Il serait insoluble comme notre propre drame sur cette terre; mais voici -que s’y mêle un élément inattendu. Les mâles avaient-ils le -pressentiment de leur déception? Toujours est-il qu’ils ont renfermé -dans leur cœur une bulle d’air, comme on renferme dans son âme une -pensée de délivrance désespérée. On dirait qu’ils hésitent un instant; -puis, d’un effort magnifique,--le plus surnaturel que je sache dans les -fastes des insectes et des fleurs,--pour s’élever jusqu’au bonheur, ils -rompent délibérément le lien qui les attache à l’existence. Ils -s’arrachent à leur pédoncule, et d’un incomparable élan, parmi des -perles d’allégresse, leurs pétales viennent crever la surface des eaux. -Blessés à mort mais radieux et libres, ils flottent un moment aux côtés -de leurs insoucieuses fiancées; l’union s’accomplit, après quoi les -sacrifiés s’en vont périr à la dérive, tandis que l’épouse déjà mère -clôt sa corolle où vit leur dernier souffle, enroule sa spirale et -redescend dans les profondeurs pour y mûrir le fruit du baiser héroïque. - -Faut-il ternir ce joli tableau, rigoureusement exact mais vu du côté de -la lumière, en le regardant également du côté de l’ombre? Pourquoi pas? -Il y a parfois du côté de l’ombre des vérités tout aussi intéressantes -que du côté de la lumière. Cette délicieuse tragédie n’est parfaite que -lorsqu’on considère l’intelligence, les aspirations de l’espèce. Mais si -l’on observe les individus, on les verra souvent s’agiter maladroitement -et à contre-sens dans ce plan idéal. Tantôt les fleurs mâles monteront à -la surface quand il n’y a pas encore de fleurs pistillées dans le -voisinage. Tantôt, lorsque l’eau basse leur permettrait de rejoindre -aisément leurs compagnes, elles n’en rompront pas moins, machinalement -et inutilement, leur tige. Nous constatons ici, une fois de plus, que -tout le génie réside dans l’espèce, la vie ou la nature; et que -l’individu est à peu près stupide. Chez l’homme seul il y a émulation -réelle entre les deux intelligences, tendance de plus en plus précise, -de plus en plus active à une sorte d’équilibre qui est le grand secret -de notre avenir. - - -IX - -Les plantes parasites nous offriraient également de singuliers et -malicieux spectacles, telle cette étonnante Grande Cuscute qu’on appelle -vulgairement Teigne ou Barbe de moine. Elle n’a pas de feuilles, et à -peine sa tige a-t-elle atteint quelques centimètres de longueur, -qu’elle abandonne volontairement ses racines, pour s’enrouler autour de -la victime qu’elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suçoirs. -Dès lors, elle vit exclusivement aux dépens de sa proie. Il est -impossible de tromper sa perspicacité, elle refusera tout soutien qui ne -lui plaît pas, et ira chercher, assez loin s’il le faut, la tige de -Chanvre, de Houblon, de Luzerne ou de Lin qui convient à son tempérament -et à ses goûts. - -Cette Grande Cuscute appelle naturellement notre attention sur les -plantes grimpantes, qui ont des mœurs très remarquables et dont il -faudrait dire un mot. Du reste, ceux d’entre nous qui ont quelque peu -vécu à la campagne ont eu maintes fois l’occasion d’admirer l’instinct, -la sorte de vision qui dirige les vrilles de la Vigne vierge ou du -Volubilis, vers le manche d’un râteau ou d’une bêche posé contre un mur. -Déplacez le râteau, et le lendemain la vrille se sera complètement -retournée et l’aura retrouvé. Schopenhauer, dans son traité: _Ueber den -Willen in der Natur_, au chapitre consacré à la physiologie des plantes, -résume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d’observations et -d’expériences qu’il serait trop long de rapporter ici. J’y renvoie donc -le lecteur; il y trouvera l’indication de nombreuses sources et -références. Ai-je besoin d’ajouter que depuis cinquante ou soixante ans, -ces sources se sont étrangement multipliées et qu’au surplus, la matière -est presque inépuisable? - -Entre tant d’inventions, de ruses, de précautions diverses, citons -encore, à titre d’exemples, la prudence de l’Hyoséride rayonnante -(_Hyoseris radiata_), petite plante à fleurs jaunes, assez semblable au -Pissenlit, et qu’on trouve fréquemment sur les vieux murs de la Riviera. -Afin d’assurer à la fois la dissémination et la stabilité de sa race, -elle porte en même temps deux espèces de graines: les unes se détachent -facilement et sont munies d’ailes pour se livrer au vent, tandis que les -autres qui en sont dépourvues, demeurent prisonnières dans -l’inflorescence et ne sont libérées que lorsque celle-ci se décompose. - -Le cas de la Lampourde épineuse (_Xanthium spinosum_) nous montre à quel -point sont bien conçus et réussissent effectivement certains systèmes de -dissémination. Cette Lampourde est une affreuse mauvaise herbe hérissée -de pointes barbares. Il n’y a pas bien longtemps, elle était inconnue -dans l’Europe occidentale, et personne, naturellement, n’avait songé à -l’y acclimater. Elle doit ses conquêtes aux crochets qui garnissent les -capsules de ses fruits et qui s’agriffent à la toison des animaux. -Originaire de la Russie, elle nous est arrivée dans les ballots de laine -importés du fond des steppes de la Moscovie, et l’on pourrait suivre sur -la carte les étapes de cette grande migratrice qui s’annexa un nouveau -monde. - -La Silène d’Italie (_Silene Italica_), petite fleur blanche et naïve -qu’on trouve en abondance sous les oliviers, a fait travailler sa pensée -dans une autre direction. Apparemment très craintive, très susceptible, -pour éviter la visite d’insectes incommodes et indélicats, elle garnit -ses tiges de poils glanduleux d’où suinte une liqueur visqueuse et où se -prennent si bien les parasites que les paysans du Midi utilisent la -plante comme attrape-mouches dans leurs maisons. Certaines espèces de -Silènes ont d’ailleurs ingénieusement simplifié le système. Comme c’est -surtout les fourmis qu’elles redoutent, elles ont trouvé qu’il -suffisait, pour les empêcher de passer, de disposer sous le nœud de -chaque tige un large anneau gluant. C’est exactement ce que font les -jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d’arrêter -l’ascension des chenilles, un anneau de goudron. - -Ceci nous mènerait à étudier les moyens de défense des plantes. M. -Henri Coupin, dans un excellent livre de vulgarisation: _Les Plantes -originales_, auquel je renvoie le lecteur qui désire de plus amples -détails, examine quelques-unes de ces armes bizarres. Il y a d’abord la -passionnante question des épines, au sujet desquelles un élève de la -Sorbonne, M. Lothelier, a fait de très curieuses expériences, qui -prouvent que l’ombre et l’humidité tendent à supprimer les parties -piquantes des végétaux. Par contre, plus le lieu où elle croît est aride -et brûlé de soleil, plus la plante se hérisse et multiplie ses dards, -comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs -déserts ou sur le sable calciné, il est nécessaire qu’elle redouble -énergiquement sa défense contre un ennemi qui n’a plus le choix de sa -proie. Il est en outre remarquable que, cultivées par l’homme, la -plupart des plantes à épines abandonnent peu à peu leurs armes, -remettant le soin de leur salut au protecteur surnaturel qui les adopte -dans son clos[B]. - -Certaines plantes, entre autres les Borraginées remplacent les épines -par des poils très durs. D’autres, comme l’Ortie, y ajoutent le poison. -D’autres, le Géranium, la Menthe, la Rue, etc., pour écarter les -animaux, s’imprègnent d’odeurs fortes. Mais les plus étranges sont -celles qui se défendent mécaniquement. Je ne citerai que la Prêle qui -s’entoure d’une véritable armure de grains de Silex microscopiques. Du -reste, presque toutes les Graminées, afin de décourager la gloutonnerie -des limaces et des escargots, introduisent de la chaux dans leurs -tissus. - - -X - -Avant d’aborder l’étude des appareils compliqués que nécessite la -fécondation croisée, parmi les milliers de cérémonies nuptiales en usage -dans nos jardins, mentionnons les idées ingénieuses de quelques fleurs -très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même -corolle. On connaît suffisamment le type du système: les étamines[C] ou -organes mâles, généralement frêles et nombreuses, sont rangées autour -du pistil robuste et patient. «_Mariti et uxores uno eodemque thalamo -gaudent_», dit délicieusement le grand Linné. Mais la disposition, la -forme, les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur, comme si -la nature avait une pensée qui ne peut encore se fixer, ou une -imagination qui se fait son point d’honneur de ne jamais se répéter. -Souvent le pollen, quand il est mûr, tombe tout naturellement du haut -des étamines sur le pistil; mais, bien souvent aussi, pistil et étamines -sont de même taille, ou celles-ci sont trop éloignées, ou le pistil est -deux fois plus grand qu’elles. Ce sont alors des efforts infinis pour se -joindre. Tantôt, comme dans l’Ortie, les étamines, au fond de la -corolle, se tiennent accroupies sur leur tige. Au moment de la -fécondation, celle-ci se détend telle qu’un ressort, et l’anthère ou sac -à pollen qui la surmonte lance un nuage de poussière sur le stigmate. -Tantôt, comme chez l’Épine-vinette, pour que l’hymen ne puisse -s’accomplir que durant les belles heures d’un beau jour, les étamines, -éloignées du pistil, sont maintenues contre les parois de la fleur par -le poids de deux glandes humides; le soleil paraît, évapore le liquide, -et les étamines délestées se précipitent sur le stigmate. Ailleurs c’est -autre chose: ainsi chez les Primevères, les femelles sont tour à tour -plus longues ou plus petites que les mâles. Dans le Lis, la Tulipe, -etc., l’épouse, trop élancée, fait ce qu’elle peut pour recueillir et -fixer le pollen. Mais le système le plus original et le plus fantaisiste -est celui de la Rue (_Ruta graveolens_), une herbe médicinale assez -malodorante, de la bande mal famée des emménagogues. Les étamines, -tranquilles et dociles dans la corolle jaune, attendent, rangées en -cercle autour du gros pistil trapu. A l’heure conjugale, obéissant à -l’ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d’appel nominal, l’un -des mâles s’approche et touche le stigmate, puis viennent le troisième, -le cinquième, le septième, le neuvième mâle, jusqu’à ce que tout le rang -impair ait donné. Ensuite, c’est dans le rang pair, le tour du deuxième, -du quatrième, du sixième, etc. C’est bien l’amour au commandement. Cette -fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n’en ai -pas cru, d’abord, les botanistes et que j’ai tenu à vérifier plus d’une -fois son sentiment des nombres avant d’oser le confirmer. J’ai constaté -qu’elle se trompe assez rarement. - -Il serait abusif de multiplier ces exemples. Une simple promenade dans -les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille -observations aussi curieuses que celles que rapportent les botanistes. -Mais, avant de clore ce chapitre, je tiens à signaler une dernière -fleur; non qu’elle témoigne d’une imagination bien extraordinaire, mais -pour la grâce délicieuse et facilement saisissable de son geste d’amour. -C’est la Nigelle de Damas (_Nigella damascena_) dont les noms vulgaires -sont charmants: Cheveux de Vénus, Diable dans le buisson, Belle aux -cheveux dénoués, etc., efforts heureux et touchants de la poésie -populaire pour décrire une petite plante qui lui plaît. On la trouve, -cette plante, à l’état sauvage, dans le Midi, au bord des routes et sous -les oliviers, et dans le Nord on la cultive assez souvent dans les -jardins un peu démodés. La fleur est d’un bleu tendre, simple comme une -fleurette de primitif, et les «Cheveux de Vénus, les cheveux dénoués», -sont les feuilles emmêlées, ténues et légères qui entourent la corolle -d’un «buisson» de verdure vaporeuse. A la naissance de la fleur, les -cinq pistils, extrêmement longs, se tiennent étroitement groupés au -centre de la couronne d’azur, comme cinq reines vêtues de robes vertes, -altières, inaccessibles. Autour d’elles se presse sans espoir la foule -innombrable de leurs amants, les étamines, qui n’arrivent pas à la -hauteur de leurs genoux. Alors, au sein de ce palais de turquoises et de -saphirs, dans le bonheur des jours d’été, commence le drame sans paroles -et sans dénouement que l’on puisse prévoir, de l’attente impuissante, -inutile, immobile. Mais les heures s’écoulent, qui sont les années de la -fleur; l’éclat de celle-ci se ternit, des pétales se détachent, et -l’orgueil des grandes reines, sous le poids de la vie semble enfin -s’infléchir. A un moment donné, comme si elles obéissaient au mot -d’ordre secret et irrésistible de l’amour qui juge l’épreuve suffisante, -d’un mouvement concerté et symétrique, comparable aux harmonieuses -paraboles d’un quintuple jet d’eau qui retombe dans sa vasque, toutes -ensemble se penchent à la renverse et viennent gracieusement cueillir, -aux lèvres de leurs humbles amants, la poudre d’or du baiser nuptial. - - -XI - -L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros -livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur -l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la -prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer -l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté -de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement -privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre -d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au -demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la -fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandes merveilles. -J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès, -Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une -étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment -fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et -inanimée. - -Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle -avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous -verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui -reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse -magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en -paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien -obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant -dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il -semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle -d’amour, l’union mystérieuse des étamines et du pistil. Et beaucoup de -fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros -d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la -fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et -immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la -fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent -dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce? -Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on. -La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et -les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent -que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée -du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent -elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille -péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type -normal disparut. - - -XII - -Nous verrons plus loin ce qu’éclairent ces explications. Pour le moment, -sortons encore une fois dans le jardin ou dans la plaine, afin d’étudier -de plus près deux ou trois inventions curieuses du génie de la fleur. Et -déjà, sans nous éloigner de la maison, voici, hantée des abeilles, une -touffe odorante qu’habite un mécanicien très habile. Il n’est personne, -même parmi les moins rustiques, qui ne connaisse la bonne Sauge. C’est -une _Labiée_ sans prétention; elle porte une fleur très modeste qui -s’ouvre énergiquement, comme une gueule affamée, afin de happer au -passage les rayons du soleil. On en trouve d’ailleurs un grand nombre de -variétés, qui, détail curieux, n’ont pas toutes adopté ou poussé à la -même perfection le système de fécondation que nous allons examiner. - -Mais je ne m’occupe ici que de la Sauge la plus commune, celle qui -recouvre en ce moment, comme pour célébrer le passage du Printemps, de -draperies violettes, tous les murs de mes terrasses d’oliviers. Je vous -assure que les balcons des grands palais de marbre qui attendent les -rois, n’eurent jamais décoration plus luxueuse, plus heureuse, plus -odorante. On croit saisir les parfums mêmes des clartés du soleil -lorsqu’il est le plus chaud, lorsque sonne midi... - -Pour en venir aux détails, le stigmate ou organe femelle est donc -renfermé dans la lèvre supérieure, qui forme une sorte de capuchon, où -se trouvent également les deux étamines ou organes mâles. Afin -d’empêcher qu’elles ne fécondent le stigmate qui partage le même -pavillon nuptial, ce stigmate est deux fois plus long qu’elles, de sorte -qu’elles n’ont aucun espoir de l’atteindre. Du reste, pour éviter tout -accident, la fleur s’est faite _proténandre_, c’est-à-dire que les -étamines mûrissent avant le pistil, si bien que lorsque la femelle est -apte à concevoir, les mâles ont déjà disparu. Il faut donc qu’une force -extérieure intervienne pour accomplir l’union en transportant un pollen -étranger sur le stigmate abandonné. Un certain nombre de fleurs, les -_anémophiles_, s’en remettent au vent de ce soin. Mais la Sauge, et -c’est le cas le plus général, est _entomophile_, c’est-à-dire qu’elle -aime les insectes et ne compte que sur la collaboration de ceux-ci. Du -reste, elle n’ignore point,--car elle sait bien des choses,--qu’elle vit -dans un monde où il convient de ne s’attendre à aucune sympathie, à -aucune aide charitable. Elle ne perdra donc pas sa peine à faire -d’inutiles appels à la complaisance de l’abeille. L’abeille, comme tout -ce qui lutte contre la mort sur notre terre, n’existe que pour soi et -pour son espèce, et ne se soucie nullement de rendre service aux fleurs -qui la nourrissent. Comment l’obliger d’accomplir malgré elle, ou du -moins à son insu, son office matrimonial? Voici le merveilleux piège -d’amour imaginé par la Sauge: tout au fond de sa tente de soie violette, -elle distille quelques gouttes de nectar; c’est l’appât. Mais, barrant -l’accès du liquide sucré, se dressent deux tiges parallèles, assez -semblables aux arbres pivotants d’un pont-levis hollandais. Tout en haut -de chaque tige se trouve une grosse ampoule, l’anthère, qui déborde de -pollen; en bas, deux ampoules plus petites servent de contrepoids. Quand -l’abeille pénètre dans la fleur, pour atteindre le nectar, elle doit -pousser de la tête les petites ampoules. Les deux tiges, qui pivotent -sur un axe, basculent aussitôt, et les anthères supérieures viennent -toucher les flancs de l’insecte qu’ils couvrent de poussière fécondante. - -Aussitôt l’abeille sortie, les pivots formant ressorts ramènent le -mécanisme à sa position primitive, et tout est prêt à fonctionner lors -d’une nouvelle visite. - -Cependant, ce n’est là que la première moitié du drame: la suite se -déroule dans un autre décor. En une fleur voisine, où les étamines -viennent de se flétrir, entre en scène le pistil qui attend le pollen. -Il sort lentement du capuchon, s’allonge, s’incline, se recourbe, se -bifurque, de manière à barrer à son tour l’entrée du pavillon. Allant au -nectar, la tête de l’abeille passe librement sous la fourche suspendue, -mais celle-ci vient lui frôler le dos et les flancs, exactement aux -points que touchèrent les étamines. Le stigmate bifide absorbe avidement -la poussière argentée et l’imprégnation s’accomplit. Il est du reste -facile, en introduisant dans la fleur un brin de paille ou le bout d’une -allumette, de mettre en branle l’appareil et de se rendre compte de la -combinaison et de la précision touchantes et merveilleuses de tous ses -mouvements. - -Les variétés de la Sauge sont très nombreuses, on en compte environ cinq -cents, et je vous fais grâce de la plupart de leurs noms scientifiques -qui ne sont pas toujours élégants: _Salvia Pratensis_, _Officinalis_ -(celle de nos potagers), _Horminum_, _Horminoides_, _Glutinosa_, -_Sclarea_, _Rœmeri_, _Azurea_, _Pitcheri_, _Splendens_ (la magnifique -Sauge écarlate de nos corbeilles), etc. Il ne s’en trouve peut-être pas -une seule qui n’ait modifié quelque détail du mécanisme que nous venons -d’examiner. Les unes, et c’est, je crois, un perfectionnement -discutable, ont doublé, parfois triplé la longueur du pistil, de telle -façon qu’il sort non seulement du capuchon, mais vient amplement se -recourber en panache devant l’entrée de la fleur. Elles évitent ainsi le -danger, à la rigueur possible, de la fécondation du stigmate par les -anthères logées dans le même capuchon, mais, par contre, il se peut -faire, si la _proténandrie_ n’est pas rigoureuse, que l’abeille, au -sortir de la fleur, dépose sur ce stigmate le pollen des anthères avec -lesquelles il cohabite. D’autres, dans le mouvement de bascule, font -diverger davantage les anthères, qui, de cette manière, frappent avec -plus de précision les flancs de l’animal. D’autres enfin n’ont pas -réussi à agencer, à ajuster toutes les parties de la mécanique. Je -trouve, par exemple, non loin de mes Sauges violettes, près du puits, -sous une touffe de Lauriers-roses, une famille à fleurs blanches -teintées de lilas pâle. On n’y découvre ni projet ni trace de bascule. -Les étamines et le stigmate encombrent pêle-mêle le milieu de la -corolle. Tout y semble livré au hasard et désorganisé. Je ne doute pas -qu’il ne soit possible, à qui réunirait les très nombreuses variétés de -cette Labiée, de reconstituer toute l’histoire, de suivre toutes les -étapes de l’invention, depuis le désordre primitif de la Sauge blanche -que j’ai sous les yeux, jusqu’aux derniers perfectionnements de la Sauge -officinale. Qu’est-ce à dire? Le système est-il encore à l’étude dans la -tribu aromatique? En est-on toujours à la période de la mise au point et -des essais, comme pour la vis d’Archimède dans la famille du Sainfoin? -N’y a-t-on pas encore unanimement reconnu l’excellence de la bascule -automatique? Tout ne serait donc pas immuable et préétabli, on -discuterait, on expérimenterait donc dans ce monde que nous croyons -fatalement, organiquement routinier[D]? - - -XIII - -Quoi qu’il en soit, la fleur de la plupart des Sauges offre donc une -élégante solution du grand problème de la fécondation croisée. Mais de -même que, parmi les hommes, une invention nouvelle est aussitôt reprise, -simplifiée, améliorée par une foule de petits chercheurs infatigables, -dans le monde des fleurs qu’on pourrait appeler «mécaniques», le brevet -de la Sauge a été tourné et, en maints détails, étrangement -perfectionné. Une assez vulgaire Scrofularinée, la Pédiculaire des bois -(_Pedicularis sylvatica_), que vous avez sûrement rencontrée dans les -parties ombragées des boqueteaux et des bruyères, y a apporté des -modifications extrêmement ingénieuses. La forme de la corolle est à peu -près pareille à celle de la Sauge; le stigmate et les deux anthères sont -tous trois logés dans le capuchon supérieur. Seule la petite boule -humide du stigmate dépasse le capuchon, tandis que les anthères y -demeurent strictement prisonnières. Dans ce tabernacle soyeux, les -organes des deux sexes sont donc très à l’étroit, et même en contact -immédiat; néanmoins, grâce à un dispositif tout différent de celui de la -Sauge, l’auto-fécondation est absolument impossible. En effet, les -anthères forment deux ampoules pleines de poudre; ces ampoules qui n’ont -chacune qu’une ouverture sont juxtaposées de manière que ces ouvertures -coïncidant, s’obturent réciproquement. Elles sont maintenues de force à -l’intérieur du capuchon, sur leurs tiges repliées qui forment ressort, -par deux sortes de dents. L’abeille ou le bourdon qui pénètre dans la -fleur pour y puiser le nectar, écarte nécessairement ces dents; aussitôt -libérées, les ampoules surgissent, se projettent au dehors et s’abattent -sur le dos de l’insecte. - -Mais là ne s’arrêtent pas le génie et la prévoyance de la fleur. Comme -le fait observer H. Müller, qui le premier étudia complètement le -prodigieux mécanisme de la Pédiculaire, «si les étamines frappaient -l’insecte en conservant leur disposition relative, pas un grain de -pollen n’en sortirait, puisque leurs orifices se bouchent -réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu’ingénieux vient à bout -de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au lieu d’être -symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au point qu’un -côté est plus haut que l’autre de quelques millimètres. Le bourdon posé -dessus ne peut avoir lui-même qu’une position inclinée. Il en résulte -que sa tête ne heurte que l’une après l’autre les saillies de la -corolle. C’est donc successivement aussi que se produit le déclenchement -des étamines, et l’une, puis l’autre, viennent frapper l’insecte, leur -orifice libre, et l’asperger de poussière fécondante. - -«Quand le bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde -inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu’il rencontre tout -d’abord en poussant sa tête à l’entrée de la corolle, c’est le stigmate -qui le frôle, juste à l’endroit où il va, l’instant d’après, être -atteint par le choc des étamines, l’endroit précisément où l’ont déjà -touché les étamines de la fleur qu’il vient de quitter.» - - -XIV - -On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples, chaque fleur a son -idée, son système, son expérience acquise qu’elle met à profit. A -examiner de près leurs petites inventions, leurs procédés divers, on se -rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils, où le génie -mécanique de l’homme révèle toutes ses ressources. Mais notre génie -mécanique date d’hier; tandis que la mécanique florale fonctionne depuis -des milliers d’années. Lorsque la fleur fit son apparition sur notre -terre, il n’y avait autour d’elle aucun modèle qu’elle pût imiter; il a -fallu qu’elle tirât tout de son propre fond. A l’époque où nous en -étions encore à la massue, à l’arc, au fléau d’armes, aux jours -relativement récents où nous imaginâmes le rouet, la poulie, le palan, -le bélier, au temps,--c’était pour ainsi dire l’année dernière,--où nos -chefs-d’œuvre étaient la catapulte, l’horloge et le métier à tisser, la -Sauge avait façonné les arbres pivotants et les contrepoids de sa -bascule de précision, et la Pédiculaire ses ampoules obturées comme pour -une expérience scientifique, les déclenchements successifs de ses -ressorts et la combinaison de ses plans inclinés. Qui donc, il y a moins -de cent ans, se doutait des propriétés de l’hélice que l’Érable et le -Tilleul utilisent depuis la naissance des arbres. Quand -parviendrons-nous à construire un parachute ou un aviateur aussi rigide, -aussi léger, aussi subtil et aussi sûr que celui du Pissenlit? Quand -trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la -soie des pétales, un ressort aussi puissant que celui qui projette dans -l’espace le pollen doré du Genêt d’Espagne? Et la Momordique ou Pistolet -de Dames dont je citais le nom au commencement de cette petite étude, -qui nous dira le mystère de sa force miraculeuse? Connaissez-vous la -Momordique? C’est une humble Cucurbitacée, assez commune le long du -littoral méditerranéen. Son fruit charnu qui ressemble à un petit -concombre est doué d’une vitalité, d’une énergie inexplicables. Si peu -qu’on le touche, au moment de sa maturité, il se détache subitement de -son pédoncule par une contraction convulsive, et lance à travers -l’ouverture produite par l’arrachement, mêlé à de nombreuses graines, un -jet mucilagineux, d’une si prodigieuse puissance qu’il emporte la -semence à quatre ou cinq mètres de la plante natale. Le geste est aussi -extraordinaire que si nous parvenions, proportion gardée, à nous vider -d’un seul mouvement spasmodique et à envoyer tous nos organes, nos -viscères et notre sang à un demi-kilomètre de notre peau ou de notre -squelette. Du reste, un grand nombre de graines usent en balistique de -procédés et utilisent des sources d’énergie qui nous sont plus ou moins -inconnues. Rappelez-vous, par exemple, les crépitements du Colza et du -Genêt; mais l’un des grands maîtres de l’artillerie végétale c’est -l’Épurge. L’Épurge est une Euphorbiacée de nos climats, une grande -«mauvaise herbe» assez ornementale, qui dépasse souvent la taille de -l’homme. En ce moment, j’ai sur ma table, trempant dans un verre d’eau, -une branche d’Épurge. Elle porte des baies trilobées et verdâtres qui -renferment les graines. De temps en temps, une de ces baies éclate avec -fracas, et les graines douées d’une vitesse initiale prodigieuse -frappent de tous côtés les meubles et les murs. Si l’une d’elles vous -atteint au visage, vous croirez être piqué par un insecte, tant est -extraordinaire la force de pénétration de ces minuscules semences -grosses comme des têtes d’épingle. Examinez la baie, cherchez les -ressorts qui l’animent, vous ne trouverez pas le secret de cette force; -elle est aussi invisible que celle de nos nerfs. Le Genêt d’Espagne -(_Spartium Junceum_) a non seulement des cosses, mais des fleurs à -ressort. Peut-être avez-vous remarqué l’admirable plante. C’est le plus -superbe représentant de cette puissante famille des Genêts, âpre à la -vie, pauvre, sobre, robuste, que ne rebute aucune terre, aucune épreuve. -Il forme le long des sentiers et dans les montagnes du Midi, d’énormes -boules touffues, parfois hautes de trois mètres, qui de mai à juin, se -couvrent d’une magnifique floraison d’or pur, dont les parfums mêlés à -ceux de son habituel voisin, le Chèvrefeuille, étalent sous la fureur -d’un soleil calcaire, des délices qu’on ne peut définir qu’en évoquant -des rosées célestes, des sources élyséennes, des fraîcheurs et des -transparences d’étoiles au creux de grottes bleues... - -La fleur de ce Genêt, comme celle de toutes les Légumineuses -papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses -pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement -les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui -l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés -captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose, -l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au -loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage -de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par -surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner. - - -XV - -Ceux qui voudraient étudier à fond tous ces problèmes, je les renvoie -aux ouvrages de Christian-Konrad Sprengel, qui le premier, et dès 1793, -dans son curieux travail: _Das entdeckte Geheimniss der Natur_, analysa -les fonctions des différents organes chez les Orchidées; puis aux livres -de Charles Darwin, du docteur H. Müller de Lippstadt, de Hildebrandt, de -l’Italien Delpino, de Hooker, de Robert Brown et de bien d’autres. - -C’est parmi les Orchidées que nous trouverons les manifestations les -plus parfaites et les plus harmonieuses de l’intelligence végétale. En -ces fleurs tourmentées et bizarres, le génie de la plante atteint ses -points extrêmes et vient percer d’une flamme insolite la paroi qui -sépare les règnes. Du reste, il ne faut pas que ce nom d’Orchidées nous -égare et nous fasse croire qu’il ne s’agit ici que de fleurs rares et -précieuses, de ces reines de serres qui semblent réclamer les soins de -l’orfèvre plutôt que ceux du jardinier. Notre flore indigène et sauvage, -qui comprend toutes nos modestes «Mauvaises herbes», compte plus de -vingt-cinq espèces d’Orchidées, parmi lesquelles, justement, se -rencontrent les plus ingénieuses et les plus compliquées. C’est elles -que Charles Darwin a étudiées dans son livre: _De la Fécondation des -Orchidées par les insectes_, qui est l’histoire merveilleuse des plus -héroïques efforts de l’âme de la fleur. Il ne saurait être question de -résumer ici, en quelques lignes, cette abondante et féerique biographie. -Néanmoins, puisque nous nous occupons de l’intelligence des fleurs, il -est nécessaire de donner une idée suffisante des procédés et des -habitudes mentales de celle qui l’emporte sur toutes dans l’art -d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, -dans la forme et le temps prescrits. - - -XVI - -Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme -extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai néanmoins d’en -donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins -approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes -techniques, tels que _rétinacle_, _labellum_, _rostellum_, _pollinies_, -etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu -familières avec la Botanique. - -Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées, -l’_Orchis maculata_, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus -grande et par conséquent d’observation plus facile, l’_Orchis -latifolia_, l’_Orchis à larges feuilles_, vulgairement appelée -_Pentecôte_. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante -centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les -prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui -s’épanouissent en mai et en juin. - -La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule -fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure très -allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de -pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit -en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au -dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou -de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des -fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou -moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la -venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est -devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la -luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés, -au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe -extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus -exactement de demi-vasque qu’on appelle le _rostellum_. Cette -demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux -minuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur -extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement -ficelé. - -Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la -fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et, -attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le -cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et -sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt -celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne -convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux. -Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y -attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte -quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles -soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc -l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à -Champagne. Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une -fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient -simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont -les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se -mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie, -l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement -calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se -rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en -moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont -portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes -visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un -petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente -secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière -qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un -nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois, mais dans l’espace. -Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont -maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que, -quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper -les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque. - -Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de -sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est -enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi -énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les -masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y -demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne -faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule -aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que -possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est -chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une -extrêmement agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air, -pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très -diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante -pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui -enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent, -mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera -d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre -fécondante. - -Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler -l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de -la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer -les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin -de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que -l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la -divergence très curieusement combinée des tiges polliniques sur la tête -de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à -toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier -semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce, -sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens -étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme -en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête -notre regard. - - -XVII - -Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un -superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (_Loroglossum hircinum_), -variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle -extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est -assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la -plus fantastique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des -Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante -plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la -Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs -hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet -pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de -moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure, -s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de -ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois -de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires -maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars -ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de -bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre. -Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle -est assez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se -prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes, -aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire -dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire, -la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les -péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ou -_rostellum_ s’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le -Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt -ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui -renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand -on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux -cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or. -Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec -l’_Orchis latifolia_, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle -et précise des deux cornes. Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il -suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour -constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus -grande que celle de l’_Orchis maculata_ ou _latifolia_, et le cornet à -nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses -polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du -stigmate qu’il s’agit d’imprégner. - -Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une -fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la -fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur -offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt -à fonctionner. - - -XVIII - -Voilà le fond du système de fécondation adoptée par l’Orchidée de nos -contrées. Mais chaque espèce, chaque famille en modifie, en -perfectionne les détails selon son expérience, sa psychologie et ses -convenances particulières. L’_Orchis_ ou _Anacamptis pyramidalis_, par -exemple, une des plus intelligentes, a ajouté à sa lèvre inférieure ou -_labellum_, deux petites crêtes qui guident la trompe de l’insecte vers -le nectaire et la forcent d’accomplir exactement tout ce qu’on attend -d’elle. Darwin compare très justement cet ingénieux accessoire à -l’instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou -d’une aiguille. Autre amélioration intéressante: les deux petites boules -qui portent les tiges à pollen et trempent dans la demi-vasque sont -remplacées par un seul disque visqueux, en forme de selle. Si l’on -introduit dans la fleur, en suivant le chemin que doit suivre la trompe -de l’insecte, une pointe d’aiguille ou une soie de porc, on constate -très nettement les avantages de ce dispositif plus simple et plus -pratique. Dès que la soie a effleuré la demi-vasque, celle-ci se rompt -suivant une ligne symétrique, découvrant le disque en forme de selle qui -s’attache instantanément à la soie. Retirez vivement cette soie, et vous -aurez tout juste le temps de surprendre le joli mouvement de la selle -qui, assise sur la soie ou l’aiguille, replie ses deux ailes inférieures -de façon à enlacer étroitement l’objet qui la soutient. Ce mouvement a -pour but d’affermir l’adhérence de la selle, et surtout d’assurer avec -plus de précision que chez l’_Orchidée à larges feuilles_, la divergence -indispensable des tiges à pollen. Aussitôt que la selle a embrassé la -soie, et que les tiges à pollen qui y sont implantées, entraînées par sa -contraction, divergent forcément, commence le second mouvement des tiges -qui s’inclinent vers le bout de la soie, de la même manière que dans -l’Orchidée que nous avons précédemment étudiée. Ces deux mouvements -combinés s’effectuent en trente ou trente-quatre secondes. - - -XIX - -N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des -retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous -avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les -perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la -carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment -que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous -viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes -obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles -connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes -lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre -persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et -diverse, presque le même espoir et le même idéal. Elles luttent comme -nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur -imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et -minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés, -elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point -définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de -grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille -américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement -bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute -trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun -d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres -termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une -vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas -privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de -l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une sorte de -loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi -bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les -Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement -dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce -n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans -une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre -l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie -cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément -effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la -loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un -gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets. -Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant -les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment -projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque -est toujours lancé en avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère. -Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la -corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce -que voulait l’Orchidée américaine. - - -XX - -Signalerai-je aussi les simplifications curieuses et pratiques -qu’apporte au système général une autre famille d’Orchidées exotiques, -les Cypripédiées? Rappelons-nous toujours les circonvolutions des -inventions humaines; nous en avons ici une contre-épreuve amusante. A -l’atelier, un ajusteur, au laboratoire, un préparateur, un élève, dit un -jour au patron: «Si nous essayions de faire tout le contraire?--Si nous -renversions le mouvement?--Si nous intervertissions le mélange des -liquides?»--On tente l’expérience; et de l’inattendu sort tout à coup -de l’inconnu. On croirait volontiers que les Cypripédiées ont tenu entre -elles des propos analogues. Nous connaissons tous le _Cypripedium_ ou -Sabot de Vénus; c’est, avec son énorme menton en galoche, son air -hargneux et venimeux, la fleur la plus caractéristique de nos serres, -celle qui nous semble l’Orchidée-type, pour ainsi dire. Le _Cypripedium_ -a bravement supprimé tout l’appareil compliqué et délicat des paquets de -pollen à ressort, des tiges divergentes, des disques visqueux, des -gommes savantes, etc. Son menton en sabot et une anthère stérile en -forme de bouclier barrent l’entrée de manière à forcer l’insecte de -passer sa trompe sur deux petits tas de pollen. Mais là n’est pas le -point important; ce qui est tout à fait inattendu et anormal, c’est -qu’au rebours de ce que nous avons constaté chez toutes les autres -espèces, ce n’est plus le stigmate, l’organe femelle qui est visqueux; -mais le pollen lui-même, dont les grains, au lieu d’être pulvérulents, -sont revêtus d’un enduit si gluant qu’on peut l’étirer et l’allonger en -fils. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette disposition -nouvelle?--Il est à craindre que le pollen transporté par l’insecte ne -s’attache à tout autre objet que le stigmate; par contre, le stigmate -est dispensé de sécréter le fluide destiné à stériliser tout pollen -étranger. En tout cas, ce problème demanderait une étude particulière. -Il y a ainsi des brevets dont on ne saisit pas immédiatement l’utilité. - - -XXI - -Pour en finir avec cette étrange tribu des Orchidées, il nous reste à -dire quelques mots d’un organe auxiliaire qui met en branle toute la -mécanique: le nectaire. Il a d’ailleurs été, de la part du génie de -l’espèce, l’objet de recherches, de tentatives, d’expériences aussi -intelligentes, aussi variées que celles qui modifient sans cesse -l’économie des organes essentiels. - -Le nectaire, nous l’avons vu, est en principe, une sorte de long éperon, -de long cornet pointu qui s’ouvre tout au fond de la fleur, à côté du -pédoncule, et fait plus ou moins contrepoids à la corolle. Il contient -un liquide sucré, le nectar, dont se nourrissent les papillons, les -coléoptères et d’autres insectes, et que l’abeille transforme en miel. - -Il est donc chargé d’attirer les hôtes indispensables. Il s’est conformé -à leur taille, à leurs habitudes, à leurs goûts: il est toujours disposé -de telle sorte qu’ils ne puissent y introduire et en retirer leur trompe -qu’après avoir scrupuleusement et successivement accompli tous les rites -prescrits par les lois organiques de la fleur. - -Nous connaissons déjà suffisamment le caractère et l’imagination -fantasques des Orchidées, pour prévoir qu’ici, comme ailleurs, et même -plus qu’ailleurs, car l’organe plus souple s’y prêtait davantage, leur -esprit inventif, pratique, observateur et tâtillon, se donne libre -cours. L’une d’elles par exemple, le _Sarcanthus teretifolius_, ne -parvenant probablement pas à élaborer, pour coller le paquet de pollen -sur la tête de l’insecte, un liquide visqueux qui durcît assez vite, a -tourné la difficulté, en s’appliquant à retarder autant que possible la -trompe du visiteur dans les étroits passages qui mènent au nectar. Le -labyrinthe qu’elle a tracé est tellement compliqué, que Bauer, l’habile -dessinateur de Darwin, dut s’avouer vaincu et renonça à le reproduire. - -Il en est qui, partant de l’excellent principe, que toute simplification -est perfectionnement, ont bravement supprimé le cornet à nectar. Elles -l’ont remplacé par certaines excroissances charnues, bizarres et -évidemment succulentes, que rongent les insectes. Est-il besoin -d’ajouter que ces excroissances sont toujours disposées de telle sorte -que l’hôte qui s’en régale doit nécessairement mettre en branle toute -la mécanique à pollen? - - -XXII - -Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons -ces contes de fées par l’étude des appâts du _Coryanthes macrantha_. En -vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons -affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure ou -_labellum_ forme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une -eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent -continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un -côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà -fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai -presque diabolique de la combinaison. Le liquide que sécrètent les -cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar, -et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien -plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur. -Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les -excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place -dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une -sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse -abeille visiteuse,--la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus -lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à -pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,--la grosse abeille se -met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas -terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet -plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui -est requis. Mais la sage Orchidée a observé la vie qui s’agite autour -d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide -et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il -suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui -s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la -tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre -sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées -brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles -finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas -perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement -ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient -plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur -astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule -ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du -réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à -l’insecte dont le dos touche d’abord la surface gluante du stigmate, -puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long -de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre -dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la -bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met -forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé. - -Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes. -On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou -moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et -scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité -et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter -l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus -surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger, -immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a -en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce. - -Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui -n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de -juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante. -Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de -la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques -de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut -de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait -de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces -aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les -oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes? - - -XXIII - -A ces preuves d’intelligence, la vanité un peu puérile de l’homme oppose -l’objection traditionnelle: oui, elles créent des merveilles, mais ces -merveilles demeurent éternellement les mêmes. Chaque espèce, chaque -variété a son système, et, de générations en générations, n’y apporte -nulle amélioration sensible. Il est certain que depuis que nous les -observons, c’est-à-dire depuis une cinquantaine d’années, nous n’avons -pas vu le _Coryanthes macrantha_ ou les _Catasétidées_ perfectionner -leur piège; c’est tout ce que nous pouvons affirmer, et c’est vraiment -insuffisant. Avons-nous seulement tenté les expériences les plus -élémentaires, et savons-nous ce que feraient au bout d’un siècle les -générations successives de notre étonnante Orchidée baigneuse placées -dans un milieu différent, parmi des insectes insolites? Du reste, les -noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous -tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous -croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants -d’une même fleur qui continue de modifier lentement ses organes selon -de lentes circonstances. - -Les fleurs précédèrent les insectes sur notre terre; elles durent donc, -quand ceux-ci apparurent, adapter aux mœurs de ces collaborateurs -imprévus toute une machinerie nouvelle. Ce fait seul, géologiquement -incontestable, parmi tout ce que nous ignorons, suffit à établir -l’évolution, et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas, en dernière -analyse, adaptation, modification, progrès intelligent? - -Du reste, pour ne pas recourir à cet événement préhistorique, il serait -facile de grouper un grand nombre de faits qui démontreraient que la -faculté d’adaptation et de progrès intelligents n’est pas exclusivement -réservée à l’espèce humaine. Sans revenir sur les chapitres détaillés -que j’ai consacrés à ce sujet dans _La Vie des Abeilles_, je rappellerai -simplement deux ou trois détails topiques qui s’y trouvent cités. Les -abeilles, par exemple, ont inventé la ruche. A l’état sauvage et -primitif et dans leur pays d’origine, elles travaillent à l’air libre. -C’est l’incertitude, l’inclémence de nos saisons septentrionales qui -leur donna l’idée de chercher un abri dans le creux des rochers ou des -arbres. Cette idée de génie rendit au butinage et aux soins du «couvain» -les milliers d’ouvrières autrefois immobilisées autour des rayons afin -d’y maintenir la chaleur nécessaire. Il n’est pas rare, surtout dans le -Midi, que durant les étés exceptionnellement doux, elles retournent à -ces mœurs tropicales de leurs ancêtres[E]. - -Autre fait: transportée en Australie ou en Californie, notre abeille -noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième -année, ayant constaté que l’été est perpétuel, que les fleurs ne font -jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel -et le pollen indispensables à la consommation quotidienne, et son -observation récente et raisonnée l’emportant sur l’expérience -héréditaire, elle ne fait plus de provisions. Dans le même ordre -d’idées, Büchner mentionne un trait qui prouve également l’adaptation -aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, -mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries -où pendant toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles -cessent complètement de visiter les fleurs. - -Rappelons enfin l’amusant démenti qu’elles donnèrent à deux savants -entomologistes anglais: Kirby et Spence. «Montrez-nous, disaient-ils, un -seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l’idée de -substituer l’argile ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous -conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.» - -A peine avaient-ils exprimé ce désir assez arbitraire, qu’un autre -naturaliste, André Knight, ayant enduit d’une espèce de ciment fait de -cire et de térébenthine l’écorce de certains arbres, observa que ses -abeilles renonçaient entièrement à récolter la propolis et n’usaient -plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu’elles trouvaient -toute préparée et en abondance aux environs de leur logis. Au surplus, -dans la pratique apicole, quand il y a disette de pollen, il suffit de -mettre à leur disposition quelques pincées de farine, pour qu’elles -comprennent immédiatement que celle-ci peut leur rendre les mêmes -services et être employée aux mêmes usages que la poussière des -anthères, bien que la saveur, l’odeur et la couleur soient absolument -différentes. - -Ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles, pourrait, je pense, -_mutatis mutandis_, se vérifier dans le royaume des fleurs. Il suffirait -probablement que l’admirable effort évolutif des nombreuses variétés de -la Sauge, par exemple, fût soumis à quelques expériences et étudié plus -méthodiquement que n’est capable de le faire le profane que je suis. En -attendant, parmi bien d’autres indices qu’il serait facile de réunir, -une curieuse étude de Babinet sur les céréales nous apprend que -certaines plantes, transportées loin de leur climat habituel, observent -les circonstances nouvelles et en tirent parti, exactement comme font -les abeilles. Ainsi, dans les régions les plus chaudes de l’Asie, de -l’Afrique et de l’Amérique, où l’hiver ne le tue pas annuellement, -notre blé redevient ce qu’il devait être à l’origine; une plante vivace -comme le gazon. Il y demeure toujours vert, s’y multiplie par la racine -et n’y porte plus d’épis ni de graines. Quand, de sa patrie tropicale et -primitive, il est venu s’acclimater dans nos contrées glacées, il lui a -donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de -multiplication. Comme le dit excellemment Babinet, «l’organisme de la -plante, par un inconcevable miracle, a semblé pressentir la nécessité de -passer par l’état de graine, pour ne pas périr complètement pendant la -saison rigoureuse». - - -XXIV - -En tous cas, pour détruire l’objection dont nous parlions plus haut et -qui nous a fait faire ce long détour, il suffirait que l’acte de progrès -intelligent fût constaté, ne serait-ce qu’une seule fois hors de -l’humanité. Mais à part le plaisir qu’on éprouve à réfuter un argument -trop vaniteux et périmé, que cette question de l’intelligence -personnelle des fleurs, des insectes ou des oiseaux a donc, au fond, peu -d’importance! Que l’on dise, à propos de l’Orchidée comme de l’abeille, -que c’est la Nature et non point la plante ou la mouche qui calcule, -combine, orne, invente et raisonne, quel intérêt cette distinction -peut-elle avoir pour nous? Une question bien plus haute et plus digne de -notre attention passionnée domine ces détails. Il s’agit de saisir le -caractère, la qualité, les habitudes et peut-être le but de -l’intelligence générale d’où émanent tous les actes intelligents qui -s’accomplissent sur cette terre. C’est à ce point de vue que l’étude des -êtres,--les fourmis et les abeilles entre autres,--où se manifestent le -plus nettement, hors de la forme humaine, les procédés et l’idéal de ce -génie, est une des plus curieuses que l’on puisse entreprendre. Il -semble, après tout ce que nous venons de constater, que ces tendances, -ces méthodes intellectuelles soient au moins aussi complexes, aussi -avancées, aussi saisissantes chez les Orchidées que chez les -Hyménoptères sociaux. Ajoutons qu’un grand nombre de mobiles, qu’une -partie de la logique de ces insectes agités et d’observation difficile, -nous échappent encore, au lieu que nous saisissons sans peine tous les -motifs silencieux, tous les raisonnements stables et sages de la -paisible fleur. - - -XXV - -Or qu’observons-nous, en surprenant à l’œuvre la Nature, l’Intelligence -générale, ou le Génie universel (le nom n’importe guère) dans le monde -des fleurs? Bien des choses, et, pour n’en parler qu’en passant, car le -sujet prêterait à une longue étude, nous constatons tout d’abord que son -idée de beauté, d’allégresse, que ses moyens de séduction, ses goûts -esthétiques, sont très proches des nôtres. Mais sans doute serait-il -plus exact d’affirmer que les nôtres sont conformes aux siens. Il est en -effet bien incertain que nous ayons inventé une beauté qui nous soit -propre. Tous nos motifs architecturaux, musicaux, toutes nos harmonies -de couleur et de lumière, etc., sont directement empruntés à la Nature. -Sans évoquer la mer, la montagne, les ciels, la nuit, les crépuscules, -que ne pourrait-on dire, par exemple, sur la beauté des arbres? Je parle -non seulement de l’arbre considéré dans la forêt, qui est une des -puissances de la terre, peut-être la principale source de nos instincts, -de notre sentiment de l’univers, mais de l’arbre en soi, de l’arbre -solitaire, dont la verte vieillesse est chargée d’un millier de saisons. -Parmi ces impressions qui, sans que nous le sachions, forment le creux -limpide et peut-être le tréfonds de bonheur et de calme de toute notre -existence, qui de nous ne garde la mémoire de quelques beaux arbres? -Quand on a dépassé le milieu de la vie, quand on arrive au bout de la -période émerveillée, qu’on a épuisé à peu près tous les spectacles que -peuvent offrir l’art, le génie et le luxe des siècles et des hommes, -après avoir éprouvé et comparé bien des choses, on en revient à de très -simples souvenirs. Ils dressent à l’horizon purifié, deux ou trois -images innocentes, invariables et fraîches, qu’on voudrait emporter dans -le dernier sommeil, s’il est vrai qu’une image puisse passer le seuil -qui sépare nos deux mondes. Pour moi, je n’imagine pas de paradis, ni de -vie d’outre-tombe si splendide qu’elle devienne, où ne serait point à sa -place tel magnifique Hêtre de la Sainte-Baume, tel Cyprès ou tel -Pin-parasol de Florence ou d’un humble ermitage voisin de ma maison, qui -donnent au passant le modèle de tous les grands mouvements de résistance -nécessaire, de courage paisible, d’élan, de gravité, de victoire -silencieuse et de persévérance. - - -XXVI - -Mais je m’éloigne trop; j’entendais simplement remarquer, à propos de la -fleur, que la Nature, lorsqu’elle veut être belle, plaire, réjouir et se -montrer heureuse, fait à peu près ce que nous ferions si nous disposions -de ses trésors. Je sais qu’en parlant ainsi, je parle un peu comme cet -évêque qui admirait que la Providence fît toujours passer les grands -fleuves à proximité des grandes villes; mais il est difficile -d’envisager ces choses d’un autre point de vue que l’humain. Or donc, de -ce point de vue, considérons que nous connaîtrions bien peu de signes, -bien peu d’expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur. -Pour bien juger de sa puissance d’allégresse et de beauté, il faut -habiter un pays où elle règne sans partage, comme le coin de Provence, -entre la Siagne et le Loup, où j’écris ces lignes. Ici, vraiment elle -est l’unique souveraine des vallées et des collines. Les paysans y ont -perdu l’habitude de cultiver le blé, comme s’ils n’avaient plus qu’à -pourvoir aux besoins d’une humanité plus subtile qui se nourrirait -d’odeurs suaves et d’ambroisie. Les champs ne forment qu’un bouquet qui -se renouvelle sans cesse, et les parfums qui se succèdent semblent -danser la ronde tout autour de l’année azurée. Les Anémones, les -Giroflées, les Mimosas, les Violettes, les Œillets, les Narcisses, les -Jacinthes, les Jonquilles, les Résédas, les Jasmins, les Tubéreuses -envahissent les jours et les nuits, les mois d’hiver, d’été, de -printemps et d’automne. Mais l’heure magnifique appartient aux Roses de -Mai. Alors, à perte de vue, du penchant des coteaux aux creux des -plaines, entre des digues de vignes et d’oliviers, elles coulent de -toutes parts comme un fleuve de pétales d’où émergent les maisons et les -arbres, un fleuve de la couleur que nous donnons à la jeunesse, à la -santé et à la joie. L’arome à la fois chaud et frais, mais surtout -spacieux qui entr’ouvre le ciel, émane, croirait-on, directement des -sources de la béatitude. Les routes, les sentiers sont taillés dans la -pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que, -pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du -bonheur. - - -XXVII - -Toujours de notre point de vue humain, et pour persévérer dans -l’illusion nécessaire, à la première remarque ajoutons-en une autre un -peu plus étendue, un peu moins hasardeuse, et peut-être lourde de -conséquences: à savoir que le Génie de la Terre, qui est probablement -celui du monde entier, agit, dans la lutte vitale, exactement comme -agirait un homme. Il use des mêmes méthodes, de la même logique. Il -atteint au but par les moyens que nous emploierions, il tâtonne, il -hésite, il s’y reprend à plusieurs fois, il ajoute, il élimine, il -reconnaît et redresse ses erreurs comme nous le ferions à sa place. Il -s’évertue, il invente péniblement et petit à petit, à la façon des -ouvriers et des ingénieurs de nos ateliers. Il lutte, ainsi que nous, -contre la masse pesante, énorme et obscure de son être. Il ne sait pas -plus que nous où il va; il se cherche, se découvre peu à peu. Il a un -idéal souvent confus, mais où l’on distingue néanmoins une foule de -grandes lignes qui s’élèvent vers une vie plus ardente, plus complexe, -plus nerveuse, plus spirituelle. Matériellement, il dispose de -ressources infinies, il connaît le secret de prodigieuses forces que -nous ignorons; mais intellectuellement, il paraît strictement occuper -notre sphère, nous ne constatons pas, jusqu’ici, qu’il outrepasse ses -limites; et s’il ne va rien puiser par delà, n’est-ce pas à dire qu’il -n’y a rien hors de cette sphère? N’est-ce pas à dire que les méthodes -de l’esprit humain sont les seules possibles, que l’homme ne s’est pas -trompé, qu’il n’est ni une exception ni un monstre, mais l’être par qui -passent, en qui se manifestent le plus intensément les grandes volontés, -les grands désirs de l’Univers? - - -XXVIII - -Les points de repère de notre connaissance émergent lentement, -parcimonieusement. Peut-être l’image fameuse de Platon, la caverne aux -murs de laquelle se reflètent des ombres inexpliquées, n’est-elle plus -suffisante; mais, si l’on voulait lui substituer une image nouvelle et -plus exacte, elle ne serait guère plus consolante. Imaginez cette -caverne agrandie. Jamais n’y pénétrerait un rayon de clarté. Excepté la -lumière et le feu, on l’aurait soigneusement pourvue de tout ce que -comporte notre civilisation; et des hommes s’y trouveraient prisonniers -depuis leur naissance. Ils ne regretteraient point la lumière, ne -l’ayant jamais vue; ils ne seraient pas aveugles, leurs yeux ne seraient -pas morts, mais n’ayant rien à regarder, deviendraient probablement -l’organe le plus sensible du toucher. - -Afin de nous reconnaître en leurs gestes, représentons-nous ces -malheureux dans leurs ténèbres, au milieu de la multitude d’objets -inconnus qui les entourent. Que de bizarres méprises, de déviations -incroyables, d’interprétations imprévues! Mais qu’il paraîtrait touchant -et souvent ingénieux le parti qu’ils auraient tiré de choses qui -n’avaient pas été créées pour la nuit!... Combien de fois auraient-ils -rencontré juste, et quelle ne serait pas leur stupéfaction, si tout à -coup, à la clarté du jour, ils découvraient la nature et la destination -véritables d’outils et d’appareils qu’ils auraient de leur mieux -appropriés aux incertitudes de l’ombre?... - -Pourtant, au regard de la nôtre, leur situation semble simple et facile. -Le mystère où ils rampent est borné. Ils ne sont privés que d’un sens, -au lieu qu’il est impossible d’estimer le nombre de ceux qui nous -manquent. La cause de leurs erreurs est unique et l’on ne peut compter -celles des nôtres. - -Puisque nous vivons dans une caverne de ce genre, n’est-il pas -intéressant de constater que la puissance qui nous y a mis, agit souvent -et sur quelques points importants, comme nous agissons nous-mêmes? Ce -sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous -sommes pas trompés sur l’usage de tous les objets qui s’y trouvent; et -quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportées par les insectes et -les fleurs. - - -XXIX - -Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres -miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés -d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et, -en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il -est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris -que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale -de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la -même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées, -mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,--n’était notre rêve -spécifique de justice et de pitié,--mêmes sentiments. Il est bien plus -tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notre -sort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière, -des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et -ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas -d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre -place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais -dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou -conforme à la nôtre. - -Si la nature savait tout, si elle ne se trompait jamais, si partout, en -toutes ses entreprises, elle se montrait d’emblée parfaite et -infaillible, si elle révélait en toutes choses une intelligence -incommensurablement supérieure à la nôtre, c’est alors qu’il y aurait -lieu de craindre et de perdre courage. Nous nous sentirions la victime -et la proie d’une puissance étrangère, que nous n’aurions aucun espoir -de connaître ou de mesurer. Il est bien préférable de se convaincre que -cette puissance, tout au moins au point de vue intellectuel, est -étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes réservoirs -que le sien. Nous sommes du même monde, presque entre égaux. Nous ne -frayons plus avec des dieux inaccessibles, mais avec des volontés -voilées et fraternelles, qu’il s’agit de surprendre et de diriger. - - -XXX - -Il ne serait pas, j’imagine, très téméraire de soutenir qu’il n’y a pas -d’êtres plus ou moins intelligents, mais une intelligence éparse, -générale, une sorte de fluide universel qui pénètre diversement, selon -qu’ils sont bons ou mauvais conducteurs de l’esprit, les organismes -qu’il rencontre. L’homme serait, jusqu’ici, sur cette terre, le mode de -vie qui offrirait la moindre résistance à ce fluide que les religions -appelèrent divin. Nos nerfs seraient les fils où se répandrait cette -électricité plus subtile. Les circonvolutions de notre cerveau -formeraient en quelque sorte le bobine d’induction où se multiplierait -la force du courant, mais ce courant ne serait pas d’une autre nature, -ne proviendrait pas d’une autre source que celui qui passe dans la -pierre, dans l’astre, dans la fleur ou l’animal. - -Mais voilà des mystères qu’il assez oiseux d’interroger; attendu que -nous ne possédons pas encore l’organe qui puisse recueillir leur -réponse. Contentons-nous d’avoir observé, hors de nous, certaines -manifestations de cette intelligence. Tout ce que nous observons en -nous-mêmes est à bon droit suspect; nous sommes à la fois juge et -partie, et nous avons trop d’intérêt à peupler notre monde d’illusions -et d’espérances magnifiques. Mais que le moindre indice extérieur nous -soit cher et précieux. Ceux que les fleurs viennent de nous offrir sont -probablement bien minimes, au regard de ce que nous diraient les -montagnes, la mer et les étoiles, si nous surprenions les secrets de -leur vie. Ils nous permettent néanmoins de présumer avec plus -d’assurance que l’esprit qui anime toutes choses ou se dégage d’elles -est de la même essence que celui qui anime notre corps. S’il nous -ressemble, si nous lui ressemblons ainsi, si tout ce qui se trouve en -lui, se retrouve en nous-mêmes, s’il emploie nos méthodes, s’il a nos -habitudes, nos préoccupations, nos tendances, nos désirs vers le mieux, -est-il illogique d’espérer tout ce que nous espérons instinctivement, -invinciblement, puisqu’il est presque certain qu’il l’espère aussi? -Est-il vraisemblable, quand nous trouvons éparse dans la vie une telle -somme d’intelligence, que cette vie ne fasse pas œuvre d’intelligence, -c’est-à-dire ne poursuive une fin de bonheur, de perfection, de victoire -sur ce que nous appelons le mal, la mort, les ténèbres, le néant, qui -n’est probablement que l’ombre de sa face ou son propre sommeil? - - - - -LES PARFUMS - - -Après avoir assez longuement parlé de l’intelligence des fleurs, il -semblera naturel que nous disions un mot de leur âme qui est leur -parfum. Malheureusement ici, de même que pour l’âme de l’homme, parfum -d’une autre sphère où baigne la raison, nous touchons tout de suite à -l’inconnaissable. Nous ignorons à peu près entièrement l’intention de -cette zone d’air férié et invisiblement magnifique que les corolles -répandent autour d’elles. Il est en effet fort douteux qu’elle serve -principalement à attirer les insectes. D’abord, beaucoup de fleurs, -parmi les plus odorantes, n’admettent pas la fécondation croisée, de -sorte que la visite de l’abeille ou du papillon leur est indifférente ou -importune. Ensuite, ce qui appelle les insectes, c’est uniquement le -pollen et le nectar, qui généralement, n’ont pas d’odeur sensible. Aussi -les voyons-nous négliger les fleurs les plus délicieusement parfumées, -telles que la Rose et l’Œillet, pour assiéger en foule celles de -l’Érable ou du Coudrier, dont l’arome est pour ainsi dire nul. - -Avouons donc que nous ne savons pas encore en quoi les parfums sont -utiles à la fleur, de même que nous ignorons pourquoi nous les -percevons. L’odorat est effectivement le plus inexpliqué de nos sens. Il -est évident que la vue, l’ouïe, le toucher et le goût sont -indispensables à notre vie animale. Seule, une longue éducation nous -apprend à jouir avec désintéressement des formes, des couleurs et des -sons. Du reste, notre odorat exerce aussi d’importantes fonctions -serviles. Il est le gardien de l’air que nous respirons, il est -l’hygiéniste et le chimiste qui veille soigneusement sur la qualité des -aliments offerts, toute émanation désagréable décelant la présence de -germes suspects ou dangereux. Mais, à côté de cette mission pratique, il -en a une autre qui ne répond apparemment à rien. Les parfums sont en -tout point inutiles à notre vie physique. Trop violents, trop -permanents, ils peuvent même lui devenir hostiles. Néanmoins, nous -possédons une faculté qui s’en réjouit et nous en apporte la bonne -nouvelle avec autant d’enthousiasme et de conviction que s’il s’agissait -de la découverte d’un fruit ou d’un breuvage délicieux. Cette inutilité -mérite notre attention. Elle doit cacher un beau secret. Voici la seule -occurrence où la nature nous procure un plaisir gratuit, une -satisfaction qui n’orne pas un piège de la nécessité. L’odorat est -l’unique sens de luxe qu’elle nous ait octroyé. Aussi bien semble-t-il -presque étranger à notre corps, ne pas tenir fort étroitement à notre -organisme. Est-ce un appareil qui se développe ou s’atrophie, une -faculté qui s’endort ou s’éveille? Tout porte à croire qu’il évolue de -pair avec notre civilisation. Les anciens ne s’occupaient guère que des -bonnes odeurs les plus brutales, les plus lourdes, les plus solides, -pour ainsi dire, musc, benjoin, myrrhe, encens, etc., et l’arome des -fleurs est bien rarement mentionné dans les poèmes grecs et latins et -dans la littérature hébraïque. Aujourd’hui, voyons-nous nos paysans, -même dans leurs plus longs loisirs, songer à respirer une Violette ou -une Rose? N’est-ce pas, au contraire, le premier geste de l’habitant des -grandes villes qui découvre une fleur? Il y a donc quelque sujet -d’admettre que l’odorat soit le dernier né de nos sens, le seul -peut-être, qui ne soit pas «en voie de régression», comme disent -pesamment les biologistes. C’est une raison pour nous y attacher, -l’interroger et cultiver ses possibilités. Qui dira les surprises qu’il -nous réserverait s’il égalait, par exemple, la perfection de l’œil, -comme il fait chez le chien qui vit autant par le nez que par les yeux? - -Il y a là un monde inexploré. Ce sens mystérieux qui, au premier abord, -paraît presque étranger à notre organisme, à le mieux considérer est -peut-être celui qui le pénètre le plus intimement. Ne sommes-nous pas, -avant tout, des êtres aériens? L’air ne nous est-il pas l’élément le -plus absolument et le plus promptement indispensable, et l’odorat -n’est-il pas justement l’unique sens qui en perçoive quelques parties? -Les parfums qui sont les joyaux de cet air qui nous fait vivre, ne -l’ornent pas sans raison. Il ne serait pas surprenant que ce luxe -incompris répondît à quelque chose de très profond et de très essentiel, -et plutôt, comme nous venons de le voir, à quelque chose qui n’est pas -encore, qu’à quelque chose qui n’est plus. Il est fort possible que ce -sens, le seul qui soit tourné vers l’avenir, saisisse déjà les -manifestations les plus frappantes d’une forme ou d’un état heureux et -salutaire de la matière qui nous réserve bien des surprises. - -En attendant, il en est encore aux perceptions les plus violentes, les -moins subtiles. C’est à peine s’il soupçonne, en s’aidant de -l’imagination, les profonds et harmonieux effluves qui enveloppent -évidemment les grands spectacles de l’atmosphère et de la lumière. Comme -nous sommes sur le point de saisir ceux de la pluie ou du crépuscule, -pourquoi n’arriverions-nous pas à démêler et à fixer le parfum de la -neige, de la glace, de la rosée du matin, des prémices de l’aube, du -scintillement des étoiles? Tout doit avoir son parfum, encore -inconcevable, dans l’espace, même un rayon de lune, un murmure de l’eau, -un nuage qui plane, un sourire de l’azur... - - * * * * * - -Le hasard, ou plutôt le choix de la vie, m’a ramené ces temps-ci aux -lieux où naissent et s’élaborent presque tous les parfums de l’Europe. -En effet, comme chacun sait, c’est sur la bande de terre lumineuse qui -s’étend de Cannes à Nice, que les dernières collines et les dernières -vallées de fleurs vivantes et sincères soutiennent une héroïque lutte -contre les grossières odeurs chimiques d’Allemagne, lesquelles sont -exactement aux parfums naturels ce que sont aux futaies et aux plaines -de la vraie campagne, les futaies et les plaines peintes d’une salle de -spectacle. - -Le travail du paysan y est réglé sur une sorte de calendrier uniquement -floral, où dominent, en mai et en juillet, deux adorables reines: la -Rose et le Jasmin. Autour de ces deux souveraines de l’année, l’une -couleur d’aurore, l’autre vêtue d’étoiles blanches, défilent, de janvier -à décembre, les innombrables et promptes Violettes, les tumultueuses -Jonquilles, les Narcisses naïfs, à l’œil émerveillé, les Mimosas -énormes, le Réséda, l’Œillet chargé de précieuses épices, le Géranium -impérieux, la fleur d’Oranger tyranniquement virginale, la Lavande, le -Genêt d’Espagne, la trop puissante Tubéreuse et la Cassie qui est une -espèce d’Acacia et porte une fleur pareille à une chenille orangée. - -Il est d’abord assez déconcertant de voir les grands rustres épais et -balourds, que la dure nécessité détourne partout ailleurs des sourires -de la vie, prendre ainsi les fleurs au sérieux, manier soigneusement ces -fragiles ornements de la terre, accomplir une besogne d’abeille ou de -princesse et ployer sous le faix des Violettes ou des Jonquilles. Mais -l’impression la plus frappante est celle de certains soirs ou de -certains matins de la saison des Roses ou du Jasmin. On croirait que -l’atmosphère de la terre vient de subitement changer, qu’elle a fait -place à celle d’une planète infiniment heureuse, où le parfum n’est -plus, comme ici-bas, fugitif, imprécis et précaire, mais stable, vaste, -plein, permanent, généreux, normal, inaliénable. - - * * * * * - -On a plus d’une fois tracé--du moins je l’imagine--en parlant de Grasse -et de ses alentours, le tableau de cette industrie presque féerique qui -occupe toute une ville laborieuse, posée au flanc d’une montagne, comme -une ruche ensoleillée. On doit avoir dit les magnifiques charretées de -Roses roses déversées au seuil des fumantes usines, les vastes salles où -les trieuses nagent littéralement dans le flot des pétales, l’arrivée -moins encombrante mais plus précieuse des Violettes, des Tubéreuses, de -la Cassie, du Jasmin, en de larges corbeilles que les paysannes portent -noblement sur la tête. On doit avoir décrit les procédés divers par -lesquels on arrache aux fleurs, selon leur caractère, pour les fixer -dans le cristal, les secrets merveilleux de leur cœur. On sait que les -unes, les Roses par exemple, sont pleines de complaisances et de bonne -volonté et livrent leur arôme avec simplicité. On les entasse en -d’énormes chaudières, aussi hautes que celles de nos locomotives, où -passe de la vapeur d’eau. Peu à peu leur huile essentielle, plus -coûteuse qu’une gelée de perles, suinte goutte à goutte en un tube de -verre étroit comme une plume d’oie, au bas de l’alambic pareil à quelque -monstre qui donnerait péniblement naissance à une larme d’ambre. - -Mais la plupart des fleurs laissent moins facilement emprisonner leur -âme. Je ne parlerai pas ici de toutes les tortures infiniment variées -qu’on leur inflige pour les forcer d’abandonner enfin le trésor qu’elles -cachent désespérément au fond de leur corolle. Il suffira, pour donner -une idée de la ruse du bourreau et de l’obstination de certaines -victimes, de rappeler le supplice de l’enfleurage à froid que subissent, -avant de rompre le silence, la Jonquille, le Réséda, la Tubéreuse et le -Jasmin.--Remarquons en passant que le parfum du Jasmin est le seul qui -soit inimitable, le seul qu’on ne puisse obtenir par le savant mélange -d’autres odeurs. - -On étale donc un lit de graisse épais de deux doigts sur de grandes -plaques de verre, et le tout est abondamment recouvert de fleurs. A la -suite de quelles papelardes manœuvres, de quelles onctueuses promesses, -la graisse obtient-elle d’irrévocables confidences? Toujours est-il que -bientôt les pauvres fleurs trop confiantes n’ont plus rien à perdre. -Chaque matin on les enlève, on les jette aux débris, et une nouvelle -jonchée d’ingénues les remplace sur la couche insidieuse. Elles cèdent à -leur tour, souffrent le même sort, d’autres et d’autres les suivent. Ce -n’est qu’au bout de trois mois, c’est-à-dire après avoir dévoré -quatre-vingt-dix générations de fleurs, que la graisse avide et -captieuse, saturée d’abandons et d’aveux embaumés, refuse de dépouiller -de nouvelles victimes. - -La Violette, elle, résiste aux instances de la graisse froide; il faut -qu’on y joigne le supplice du feu. On chauffe donc le saindoux au -bain-marie. A la suite de ce barbare traitement, l’humble et suave fleur -des routes printanières perd peu à peu la force qui gardait son secret. -Elle se rend, elle se donne; et son bourreau liquide, avant d’être repu, -absorbe quatre fois son poids de pétales, ce qui fait que l’ignoble -torture se prolonge durant toute la saison où les Violettes -s’épanouissent sous les Oliviers. - -Mais le drame n’est pas terminé. Il s’agit maintenant, qu’elle soit -chaude ou froide, de faire rendre gorge à cette graisse avare qui entend -retenir, de toutes ses énergies informes et évasives, le trésor absorbé. -On y réussit non sans peine. Elle a des passions basses qui la perdent. -On l’abreuve d’alcool, on l’enivre, elle finit par lâcher prise. A -présent c’est l’alcool qui possède le mystère. A peine le détient-il -qu’il prétend, lui aussi, n’en faire part à personne, le garder pour soi -seul. On l’attaque à son tour, on le réduit, on l’évapore, on le -condense; et la perle liquide, après tant d’aventures, pure, -essentielle, inépuisable et presque impérissable, est enfin recueillie -dans une ampoule de cristal. - -Je n’énumérerai pas les procédés chimiques d’extraction: aux éthers de -pétrole, au sulfure de carbone, etc. Les grands parfumeurs de Grasse, -fidèles aux traditions, répugnent à ces méthodes artificielles et -presque déloyales, qui ne donnent que d’acres arômes et froissent l’âme -de la fleur. - - - - -LA MESURE DES HEURES - - -L’été est la saison du bonheur. Quand reviennent parmi les arbres, dans -la montagne ou sur les plages, les belles heures de l’année; celles -qu’on attend et qu’on espère du fond de l’hiver, celles qui nous ouvrent -enfin les portes dorées du loisir, apprenons à en jouir pleinement, -longuement, voluptueusement. Ayons pour ces heures privilégiées une -mesure plus noble que celle où nous répandons les heures ordinaires. -Recueillons leurs éblouissantes minutes dans des urnes inaccoutumées, -glorieuses, transparentes et faites de la lumière même qu’elles doivent -contenir; comme on verse un vin précieux non dans les verreries -vulgaires de la table quotidienne, mais dans la plus pure coupe de -cristal et d’argent que recèle le dressoir des grandes fêtes. - - * * * * * - -Mesurer le temps! Nous sommes ainsi faits que nous ne prenons conscience -de celui-ci et ne pouvons nous pénétrer de ses tristesses ou de ses -félicités qu’à la condition de le compter, de le peser comme une monnaie -que nous ne verrions point. Il ne prend corps, il n’acquiert sa -substance et sa valeur que dans les appareils compliqués que nous avons -imaginés pour le rendre visible, et, n’existant pas en soi, il emprunte -le goût, le parfum et la forme de l’instrument qui le détermine. C’est -ainsi que la minute déchiquetée par nos petites montres n’a pas même -visage que celle que prolonge la grande aiguille de l’horloge du beffroi -ou de la cathédrale. Il convient donc de n’être pas indifférent à la -naissance de nos heures. De même que nous avons des verres dont la -forme, la nuance et l’éclat varient selon qu’ils sont appelés à offrir à -nos lèvres le bordeaux léger, le bourgogne opulent, le rhin frais, le -porto lourd ou l’allégresse du champagne, pourquoi nos minutes ne -seraient-elles pas dénombrées selon des modes appropriés à leur -mélancolie, à leur inertie, à leur joie? Il sied, par exemple, que nos -mois laborieux et nos jours d’hiver, jours de tracas, d’affaires, de -hâte, d’inquiétude, soient strictement, méthodiquement, âprement divisés -et enregistrés par les rouages, les aiguilles d’acier, les disques -émaillés de nos pendules de cheminée, de nos cadrans électriques ou -pneumatiques et de nos minuscules montres de poche. Ici, le temps -majestueux, maître des hommes et des dieux, le temps, immense forme -humaine de l’éternité, n’est plus qu’un insecte opiniâtre qui ronge -mécaniquement une vie sans horizon, sans ciel et sans repos. Tout au -plus, aux moments de détente, le soir, sous la lampe, durant la trop -brève veillée dérobée aux soucis de la faim ou de la vanité, sera-t-il -permis au large balancier de cuivre de l’horloge cauchoise ou flamande -d’alentir et de solenniser les secondes qui précèdent les pas de la nuit -grave qui s’avance. - - * * * * * - -D’autre part, pour nos heures non plus indifférentes mais réellement -sombres, pour nos heures de découragement, de renoncement, de maladie et -de souffrances, pour les minutes mortes de notre vie, regrettons -l’antique, le morne et silencieux sablier de nos ancêtres. Il n’est plus -aujourd’hui qu’un inactif symbole sur nos tombes ou sur les tentures -funéraires de nos églises; à moins que, pitoyablement déchu, on ne le -retrouve qui préside encore, dans quelque cuisine de province, à la -cuisson méticuleuse de nos œufs à la coque. Il ne subsiste plus comme -instrument du temps, bien qu’il figure encore, à côté de la faux, dans -ses armoiries surannées. Pourtant il avait ses mérites et ses raisons -d’être. Aux jours attristés de la pensée humaine, dans les cloîtres -bâtis autour de la demeure des trépassés, dans les couvents qui -n’entr’ouvraient leurs portes et leurs fenêtres que sur les lueurs -indécises d’un autre monde, plus redoutable que le nôtre, il était, pour -les heures dépouillées de leurs joies, de leurs sourires, de leurs -surprises heureuses et de leurs ornements, une mesure que nulle autre -n’aurait pu remplacer sans disgrâce. Il ne précisait pas le temps, il -l’étouffait dans la poudre. Il était fait pour compter un à un les -grains de la prière, de l’attente, de l’épouvante et de l’ennui. Les -minutes y coulaient en poussière, isolées de la vie ambiante du ciel, -du jardin, de l’espace, recluses dans l’ampoule de verre comme le moine -était reclus dans sa cellule, ne marquant, ne nommant aucune heure, les -ensevelissant toutes dans le sable funèbre, tandis que les pensées -désœuvrées qui veillaient sur leur chute incessante et muette s’en -allaient avec elles s’ajouter à la cendre des morts. - - * * * * * - -Entre les magnifiques rives de l’été de flamme, il semble meilleur de -goûter l’ardente succession des heures dans l’ordre où les marque -l’astre même qui les épanche sur nos loisirs. En ces jours plus larges, -plus ouverts, plus épars, je n’ai foi et ne m’attache qu’aux grandes -divisions de la lumière que le soleil me nomme à l’aide de l’ombre -chaude de l’un de ses rayons sur le cadran de marbre qui là, dans le -jardin, près de la pièce d’eau, reflète et inscrit en silence, comme -s’il faisait une chose insignifiante, le parcours de nos mondes dans -l’espace planétaire. A cette transcription immédiate et seule -authentique des volontés du temps qui dirige les astres, notre pauvre -heure humaine, qui règle nos repas et les petits mouvements de notre -petite vie, acquiert une noblesse, une odeur d’infini impérieuse et -directe qui rend plus vastes et plus salutaires les matinées -éblouissantes de rosée et les après-midi presque immobiles du bel été -sans tache. - -Malheureusement, le cadran solaire qui seul savait noblement suivre la -marche grave et lumineuse des heures immaculées, se fait rare et -disparaît de nos jardins. On ne le rencontre plus guère que dans la cour -d’honneur, aux terrasses de pierre, sur le mail, aux quinconces de -quelque vieille ville, de quelque vieux château, de quelque ancien -palais, où ses chiffres dorés, son disque et son style s’effacent sous -la main du dieu même dont ils devaient perpétuer le culte. Néanmoins, -la Provence, certaines bourgades italiennes sont demeurées fidèles à la -céleste horloge. On y voit fréquemment s’épanouir, au pignon ensoleillé -de la bastide la plus allègrement délabrée, le cercle peint à la fresque -où les rayons mesurent soigneusement leur marche féerique. Et des -devises profondes ou naïves, mais toujours significatives par la place -qu’elles occupent et la part qu’elles prennent à une énorme vie, -s’efforcent de mêler l’âme humaine à d’incompréhensibles phénomènes. -«L’heure de la justice ne sonne pas aux cadrans de ce monde», dit -l’inscription solaire de l’église de Tourette-sur-Loup, l’extraordinaire -petit village presque africain, voisin de ma demeure, et qui semble, -parmi l’éboulement des rocs et l’escalade des agaves et des figuiers de -barbarie, une Tolède en miniature, réduite aux os par le soleil. «_A -lumine motus._» «Je suis mue par la lumière», proclame fièrement une -autre horloge rayonnante. _Amyddst ye flowres, I tell ye houres!_ «Je -compte les heures parmi les fleurs», répète une antique table de marbre -au fond d’un vieux jardin. Mais l’une des plus belles exergues est -certes celle que découvrit un jour aux environs de Venise, Hazlitt, un -essayiste anglais du commencement de l’autre siècle: «_Horas non numero -nisi serenas._» «Je ne compte que les heures claires». «Quel sentiment -destructeur des soucis! Toutes les ombres s’effacent au cadran quand le -soleil se voile, et le temps n’est plus qu’un grand vide, à moins que -son progrès ne soit marqué par ce qui est joyeux, tandis que tout ce qui -n’est pas heureux descend dans l’oubli! Et la belle parole qui nous -apprend à ne compter les heures que par leurs bienfaits, à n’attacher -d’importance qu’aux sourires et à négliger les rigueurs du destin, à -composer notre existence des moments brillants et amènes, nous tournant -toujours vers le côté ensoleillé des choses et laissant passer tout le -reste à travers notre imagination oublieuse ou inattentive!» - - * * * * * - -La pendule, le sablier, la clepsydre perdue donnent des heures -abstraites, sans forme et sans visage. Ce sont les instruments du temps -anémié de nos chambres, du temps esclave et prisonnier; mais le cadran -solaire nous révèle l’ombre réelle et palpitante de l’aile du grand dieu -qui plane dans l’azur. Autour du plateau de marbre qui orne la terrasse -ou le carrefour des larges avenues et qui s’harmonise si bien aux -escaliers majestueux, aux balustrades éployées, aux murailles de verdure -des charmilles profondes, nous jouissons de la présence fugitive mais -irrécusable des heures radieuses. Qui sut apprendre à les discerner dans -l’espace, les verra tour à tour toucher terre et se pencher sur l’autel -mystérieux pour faire un sacrifice au dieu que l’homme honore mais ne -peut pas connaître. Il les verra s’avancer en robes diverses et -changeantes, couronnées de fruits, de fleurs ou de rosée: d’abord celles -encore diaphanes et à peine visibles de l’aube; puis leurs sœurs de -midi, ardentes, cruelles, resplendissantes, presque implacables, et -enfin les dernières du crépuscule, lentes et somptueuses, que retarde, -dans leur marche vers la nuit qui s’approche, l’ombre empourprée des -arbres. - - * * * * * - -Seul il est digne de mesurer la splendeur des mois verts et dorés. De -même que le bonheur profond, il ne parle point. Sur lui, le temps marche -en silence, comme il passe en silence sur les sphères de l’espace; mais -l’église du village voisin lui prête par moments sa voix de bronze, et -rien n’est harmonieux comme le son de la cloche qui s’accorde au geste -muet de son ombre marquant midi dans l’océan d’azur. Il donne un centre -et des noms successifs à la béatitude éparse et anonyme. Toute la -poésie, toutes les délices des environs, tous les mystères du firmament, -toutes les pensées confuses de la futaie qui garde la fraîcheur que lui -confia la nuit comme un trésor sacré, toute l’intensité bienheureuse et -tremblante des champs de froment, des plaines, des collines livrées sans -défense à la dévorante magnificence de la lumière, toute l’indolence du -ruisseau qui coule entre ses rives tendres, et le sommeil de l’étang qui -se couvre des gouttes de sueur que forment les lentilles d’eau, et la -satisfaction de la maison qui ouvre en sa façade blanche ses fenêtres -avides d’aspirer l’horizon, et le parfum des fleurs qui se hâtent de -finir une journée de beauté embrasée, et les oiseaux qui chantent selon -l’ordre des heures pour leur tresser des guirlandes d’allégresse dans le -ciel,--tout cela, avec des milliers de choses et des milliers de vies -qui ne sont pas visibles, se donne rendez-vous et prend conscience de sa -durée autour de ce miroir du temps où le soleil, qui n’est qu’un des -rouages de l’immense machine qui subdivise en vain l’éternité, vient -marquer d’un rayon complaisant le trajet que la terre, et tout ce -qu’elle porte, accomplit chaque jour sur la route des étoiles. - - - - -L’INQUIÉTUDE DE NOTRE MORALE - - -I - -Nous sommes à un moment de l’évolution humaine qui ne doit guère avoir -de précédents dans l’histoire. Une grande partie de l’humanité, et -justement cette partie qui répond à celle qui créa jusqu’ici les -événements que nous connaissons avec quelque certitude, quitte peu à peu -la religion dans laquelle elle vécut durant près de vingt siècles. - -Qu’une religion s’éteigne, le fait n’est pas nouveau. Il doit s’être -accompli plus d’une fois dans la nuit des temps; et les annalistes de -la fin de l’empire romain nous font assister à la mort du paganisme. -Mais, jusqu’à présent, les hommes passaient d’un temple qui croulait, -dans un temple qu’on édifiait, ils sortaient d’une religion pour entrer -dans une autre; au lieu que nous abandonnons la nôtre pour n’aller nulle -part. Voilà le phénomène nouveau, aux conséquences inconnues, dans -lequel nous vivons. - - -II - -Il est inutile de rappeler que les religions ont toujours eu, par leurs -promesses d’outre-tombe et par leur morale, une influence énorme sur le -bonheur des hommes, bien qu’on en ait vu, et de très importantes, comme -le paganisme, qui n’apportaient ni ces promesses, ni une morale -proprement dite. Nous ne parlerons pas des promesses de la nôtre, -puisqu’elles périssent d’abord avec la foi; au lieu que nous vivons -encore dans les monuments élevés par la morale née de cette foi qui se -retire. Mais nous sentons que, malgré les soutiens de l’habitude, ces -monuments s’entr’ouvrent sur nos têtes, et que déjà en maints endroits, -nous nous trouvons sans abri sous un ciel imprévu qui ne donne plus -d’ordres. Aussi, assistons-nous à l’élaboration plus ou moins -inconsciente et fébrile d’une morale hâtive parce qu’on la sent -indispensable, faite de débris recueillis dans le passé, de conclusions -empruntées au bon sens ordinaire, de quelques lois entrevues par la -science, et enfin de certaines intuitions extrêmes de l’intelligence -désorientée, qui revient, par un détour dans un mystère nouveau, à -d’anciennes vertus que le bon sens ne suffit pas à étayer. Peut-être -est-il curieux de tenter de saisir les principaux réflexes de cette -élaboration. L’heure semble sonner où beaucoup se demandent si, en -continuant de pratiquer une morale haute et noble dans un milieu qui -obéit à d’autres lois, ils ne se désarment point trop naïvement et ne -jouent pas le rôle ingrat de dupes. Ils veulent savoir si les motifs qui -les attachent encore à de vieilles vertus ne sont pas purement -sentimentaux, traditionnels et chimériques; et ils cherchent assez -vainement en eux-mêmes les appuis que la raison peut encore leur prêter. - - -III - -Mettant à part le havre artificiel où se réfugient ceux qui demeurent -fidèles aux certitudes religieuses, les hauts courants de l’humanité -civilisée oscillent en apparence entre deux doctrines contraires. -D’ailleurs, ces deux doctrines, parallèles mais inverses, ont de tout -temps, traversé, comme des fleuves ennemis, les champs de la morale -humaine. Mais jamais leur lit ne fut aussi nettement, aussi rigidement -creusé. Ce qui n’était autrefois que de l’altruisme et de l’égoïsme -instinctifs, diffus, aux flots souvent mêlés, est devenu récemment -l’altruisme et l’égoïsme absolus et systématiques. A leurs sources, non -pas renouvelées mais remuées, se trouvent deux hommes de génie: Tolstoï -et Nietzsche. Mais, comme je l’ai dit, ce n’est qu’en apparence que ces -deux doctrines se partagent le monde de l’éthique. Ce n’est nullement à -l’un ou l’autre de ces points trop extrêmes que se joue le véritable -drame de la conscience moderne. Ils ne marquent guère, perdus dans -l’espace, que deux buts chimériques, auxquels personne ne songe à -arriver. L’une de ces doctrines reflue violemment vers un passé qui -n’exista jamais tel qu’elle se le représente; l’autre bouillonne -cruellement vers un avenir que rien ne fait prévoir. Entre ces deux -rêves, les enveloppant d’ailleurs et les débordant de toutes parts, -passe la réalité dont ils n’ont point tenu compte. C’est dans cette -réalité dont chacun de nous porte en soi l’image, que nous devons -étudier la formation de la morale qui soutient aujourd’hui notre vie. -Ai-je besoin d’ajouter qu’en employant le mot «morale» je n’entends -point parler des pratiques de l’existence quotidienne qui ressortissent -aux usages et à la mode, mais des grandes lois qui déterminent l’homme -intérieur? - - -IV - -C’est dans notre raison, consciente ou non, que se forme notre morale. -On pourrait, à ce point de vue, y marquer trois régions. Tout au bas, la -partie la plus lourde, la plus épaisse et la plus générale, que nous -appellerons le «sens commun». Un peu plus haut, s’élevant déjà aux idées -d’utilité et de jouissance immatérielles, ce qu’on pourrait nommer le -«bon sens», et enfin, au sommet, admettant, mais contrôlant aussi -sévèrement que possible les revendications de l’imagination, des -sentiments et de tout ce qui relie notre vie consciente à l’inconsciente -et aux forces inconnues du dedans et du dehors, la partie indéterminée -de cette même raison totale à laquelle nous donnerons le nom de «raison -mystique». - - -V - -Il n’est pas besoin d’exposer longuement la morale du «sens commun», du -bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous, dans les meilleurs -comme dans les pires; et qui s’édifie spontanément sur les ruines de -l’idée religieuse. C’est la morale du quant à soi, de l’égoïsme pratique -et cubique, de tous les instincts et de toutes les jouissances -matérielles. Qui part du «sens commun», considère qu’il n’a qu’une -certitude: sa propre vie. Dans cette vie, allant au fond des choses, il -n’est que deux maux réels: la maladie et la pauvreté; et deux biens -véritables et irréductibles: la santé et la richesse. Toutes les autres -réalités, heureuses ou malheureuses, en découlent. Le reste, joies et -peines qui naissent des sentiments, des passions, est imaginaire, -puisqu’il dépend de l’idée que nous nous en faisons. Notre droit à jouir -n’est limité que par le droit pareil de ceux qui vivent en même temps -que nous; et nous avons à respecter certaines lois établies dans -l’intérêt même de notre paisible jouissance. A la réserve de ces lois, -nous n’admettons aucune contrainte; et notre conscience, loin d’entraver -les mouvements de notre égoïsme, doit, au contraire, approuver leurs -triomphes, attendu que ces triomphes sont ce qu’il y a de plus conforme -aux devoirs instinctifs et logiques de la vie. - -Voilà la première assise, le premier état, de toute morale naturelle. - -C’est un état que beaucoup d’hommes, après la mort complète des idées -religieuses, ne dépasseront plus. - - -VI - -Le «bon sens», lui, un peu moins matériel, un peu moins animal, regarde -les choses d’un peu plus haut et voit par conséquent un peu plus loin. -Il remarque bientôt que l’avare «sens commun» mène dans sa coquille une -vie obscure, étroite et misérable. Il observe que l’homme, non plus que -l’abeille, ne saurait demeurer solitaire; et que la vie qu’il partage -avec ses semblables, pour s’épanouir librement et complètement, ne se -peut réduire à une lutte sans justice et sans pitié, ni à un simple -échange de services âprement compensés. Dans ses rapports avec autrui, -il part encore de l’égoïsme; mais cet égoïsme n’est plus purement -matériel. Il considère encore l’utilité, mais l’admet déjà spirituelle -ou sentimentale. Il connaît des joies et des peines, des affections et -des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l’imagination. -Ainsi entendu, et capable de s’élever à une certaine hauteur au-dessus -des conclusions de la logique matérielle,--sans perdre de vue son -intérêt,--il paraît à l’abri de toutes les objections. Il se flatte -d’occuper solidement tous les sommets de la raison. Il fait même -quelques concessions à ce qui n’est pas sensiblement du domaine de -celle-ci, je veux dire aux passions, aux sentiments et à tout -l’inexpliqué qui les entoure. Il faut bien qu’il les fasse, sinon, les -caves obscures où il s’enfermerait ne seraient guère plus habitables que -celles où s’abêtit le morne «sens commun». Mais ces concessions mêmes -appellent l’attention sur l’illégitimité de ses prétentions à s’occuper -de morale dès que celle-ci dépasse les pratiques ordinaires de la vie -quotidienne. - - -VII - -En effet, que peut-il y avoir de commun entre le bon sens et l’idée -stoïcienne du devoir, par exemple? Ils habitent deux régions différentes -et presque sans communications. Le bon sens, quand il prétend promulguer -seul les lois qui forment l’homme intérieur, devrait rencontrer les -mêmes défenses et les mêmes obstacles que ceux où il se heurte dans -l’une des rares régions qu’il n’a pas encore réduites à l’esclavage: -l’esthétique. Il y est très heureusement consulté sur tout ce qui -concerne le point de départ et certaines grandes lignes, et très -impérieusement prié de se taire dès qu’il s’agit de l’achèvement et de -la beauté suprême et mystérieuse de l’œuvre. Mais au lieu qu’en -esthétique il se résigne assez facilement au silence, en morale il veut -tout régenter. Il importerait donc de le remettre une fois pour toutes -à sa place légitime dans l’ensemble des facultés qui constituent notre -personne humaine. - - -VIII - -Un des traits de notre temps, c’est la confiance de plus en plus grande -et presque exclusive que nous accordons à ces parties de notre -intelligence que nous venons d’appeler le sens commun et le bon sens. Il -n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois l’homme n’asseyait sur le bon -sens qu’une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie. Le -reste avait ses fondements en d’autres régions de notre esprit, -notamment dans l’imagination. Les religions, par exemple, et avec elles -le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales, -s’élevèrent toujours à une grande distance de la minuscule enceinte du -bon sens. C’était excessif; il s’agit de savoir si l’excès actuel et -contraire n’est pas aussi aveugle. L’énorme développement qu’ont pris -dans la pratique de notre vie certaines lois mécaniques et -scientifiques, nous fait accorder au bon sens une prépondérance à quoi -il reste à prouver qu’il ait droit. La logique apparemment irréductible, -mais peut-être illusoire, de quelques phénomènes que nous croyons -connaître, nous fait oublier l’illogisme possible de millions d’autres -phénomènes que nous ne connaissons pas encore. Les lois de notre bon -sens sont le fruit d’une expérience insignifiante quand on la compare à -ce que nous ignorons. «Il n’y a pas d’effet sans cause», dit notre bon -sens, pour prendre l’exemple le plus banal. Oui, dans le petit cercle de -notre vie matérielle, cela est incontestable et suffisant. Mais dès que -nous sortons de ce cercle infime, cela ne répond plus à rien, attendu -que les notions de cause et d’effet sont l’une et l’autre -inconnaissables dans un monde où tout est inconnu. Or, notre vie, dès -qu’elle s’élève un peu, sort à chaque instant du petit cercle matériel -et expérimental, et par conséquent du domaine du bon sens. Même dans le -monde visible qui lui sert de modèle en notre esprit, nous n’observons -point qu’il règne sans partage. Autour de nous, dans ses phénomènes les -plus constants et les plus familiers, la nature n’agit pas toujours -selon notre bon sens. Quoi de plus insensé que ses gaspillages -d’existences? Quoi de plus déraisonnable que ces milliards de germes -aveuglément prodigués pour arriver à la naissance hasardeuse d’un seul -être? Quoi de plus illogique que l’innombrable et inutile complication -de ses moyens (par exemple dans la vie de certains parasites et la -fécondation des fleurs par les insectes), pour arriver aux buts les plus -simples? Quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui périssent dans -l’espace sans accomplir une œuvre? Tout cela dépasse notre bon sens et -lui montre qu’il n’est pas toujours d’accord avec la vie générale, et -qu’il se trouve à peu près isolé dans l’univers. Il faut qu’il raisonne -contre lui-même et reconnaisse que nous n’avons pas à lui donner, dans -notre vie qui n’est pas isolée, la place prépondérante où il aspire. Ce -n’est pas à dire que nous l’abandonnerons là où il nous est utile; mais -il est bon de savoir qu’il ne peut suffire à tout, n’étant presque rien. -De même qu’il existe hors de nous un monde qui le dépasse, il en existe -un autre en nous qui le déborde. Il est à sa place et fait une humble et -saine besogne dans son petit village; mais qu’il ne prétende pas à -devenir le maître des grandes villes et le souverain des mers et des -montagnes. Or, les grandes villes, les mers et les montagnes occupent en -nous infiniment plus d’espace que le petit village de notre existence -pratique. Il est l’accord nécessaire sur un certain nombre de vérités -inférieures, parfois douteuses mais indispensables et rien de plus. Il -est une chaîne plutôt qu’un soutien. Souvenons-nous que presque tous -nos progrès se sont faits en dépit des sarcasmes et des malédictions -avec lesquels il accueillit les hypothèses déraisonnables mais fécondes -de l’imagination. Parmi les flots mouvants et éternels d’un univers sans -bornes, ne nous attachons donc point à notre bon sens comme à l’unique -roc de salut. Liés à ce roc immobile à travers tous les âges et toutes -les civilisations, nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire; -nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-être devenir. - - -IX - -Jusqu’ici, cette question d’une morale limitée par le bon sens n’avait -pas grande importance. Elle n’arrêtait pas le développement de certaines -aspirations, de certaines forces qu’on a toujours considérées comme les -plus belles et les plus nobles qui se trouvent dans l’homme. Les -religions achevaient l’œuvre interrompue. Aujourd’hui, sentant le danger -de ses bornes, la morale du bon sens qui voudrait devenir la morale -générale, cherche à s’étendre autant que possible du côté de la justice -et de la générosité, à trouver, dans un intérêt supérieur, des raisons -d’être désintéressées, afin de combler une partie de l’abîme qui la -sépare de ces forces et de ces aspirations indestructibles. Mais il y a -des points qu’elle ne saurait outrepasser sans se nier, sans se détruire -dans sa source même. A partir de ces points où commencent précisément -les grandes vertus inutiles, quel guide nous reste-t-il? - - -X - -Nous verrons tout à l’heure s’il est possible de répondre à cette -question. Mais en admettant même que par delà les plaines de la morale -du bon sens, il n’y ait plus, qu’il ne doive plus jamais y avoir de -guide, ce ne serait pas une raison pour nous inquiéter de l’avenir moral -de l’humanité. L’homme est un être si essentiellement, si nécessairement -moral, que, lorsqu’il nie toute morale, cette négation même est déjà le -noyau d’une morale nouvelle. La morale est, peut-on dire, sa folie -spécifique. A la rigueur, l’humanité n’a pas besoin de guide. Elle -marche un peu moins vite, mais presque aussi sûrement par les nuits que -personne n’éclaire. Elle porte en elle sa lumière dont les orages -tordent mais ravivent la flamme. Elle est, pour ainsi dire, indépendante -des idées qui croient la conduire. Il est, au demeurant, curieux et -facile de constater que ces idées périodiques ont toujours eu assez peu -d’influence sur la somme de bien et de mal qui se fait dans le monde. Ce -qui a seul une influence véritable, c’est le flot spirituel qui nous -porte, qui a des flux et des reflux, mais qui semble gagner lentement, -conquérir on ne sait quelle chose dans l’espace. Ce qui importe plus -que l’idée, c’est le temps qui s’écoule autour d’elle; c’est le -développement d’une civilisation, qui n’est que l’élévation de -l’intelligence générale à un moment donné de l’histoire. Si demain, une -religion nous était révélée, prouvant scientifiquement et avec une -certitude absolue, que chaque acte de bonté, de sacrifice, d’héroïsme, -de noblesse intérieure, nous apporte immédiatement après notre mort une -récompense indubitable et inimaginable, je doute que le mélange de bien -et de mal, de vertus et de vices au milieu de quoi nous vivons, subisse -un changement que l’on puisse apprécier. Faut-il nous rappeler un -exemple probant? Au moyen âge, il y eut des moments où la foi était -absolue et s’imposait avec une certitude qui répond exactement à nos -certitudes scientifiques. Les récompenses promises au bien, comme les -châtiments menaçant le mal, étaient, dans la pensée des hommes de ce -temps, pour ainsi dire aussi tangibles que le seraient ceux de la -révélation dont je parlais plus haut. Pourtant, nous ne voyons pas que -le niveau du bien se soit élevé. Quelques saints se sacrifiaient pour -leurs frères, portaient certaines vertus, choisies parmi les plus -discutables, jusqu’à l’héroïsme; mais la masse des hommes continuait à -se tromper, à mentir, à forniquer, à voler, à s’envier, à s’entre-tuer. -La moyenne des vices n’était pas inférieure à celle d’à présent. Au -contraire, la vie était incomparablement plus dure, plus cruelle et plus -injuste, parce que le niveau de l’intelligence générale était plus bas. - - -XI - -Essayons maintenant de jeter quelques lueurs sur le troisième état de -notre morale. Ce troisième état, ou, si l’on veut, cette troisième -morale embrasse tout ce qui s’étend depuis les vertus du bon sens, -nécessaires à notre bonheur matériel et spirituel, jusqu’à l’infini de -l’héroïsme, du sacrifice, de la bonté, de l’amour, de la probité et de -la dignité intérieure. Il est certain que la morale du bon sens, bien -que de quelques côtés, du côté de l’altruisme, par exemple, elle puisse -s’avancer assez loin, manquera toujours un peu de noblesse, de -désintéressement, et surtout de je ne sais quelles facultés capables de -la mettre directement en rapport avec le mystère incontestable de la -vie. - -S’il est probable, comme nous l’avons insinué, que notre bon sens ne -répond qu’à une portion minime des phénomènes, des vérités et des lois -de la nature, s’il nous isole assez tristement dans ce monde, nous avons -en nous d’autres facultés merveilleusement adaptées aux parties -inconnues de l’univers, et qui semblent nous avoir été données tout -exprès pour nous préparer, sinon à les comprendre, du moins à les -admettre et à en subir les grands pressentiments: c’est l’imagination et -le sommet mystique de notre raison. Nous avons beau faire et beau dire, -nous n’avons jamais été, nous ne sommes pas encore une sorte d’animal -purement logique. Il y a en nous, au-dessus de la partie raisonnante de -notre entendement, toute une région qui répond à autre chose, qui se -prépare aux surprises de l’avenir, qui attend les événements de -l’inconnu. Cette partie de notre esprit que j’appellerai imagination ou -raison mystique, dans les temps où nous ne savions pour ainsi dire rien -des lois de la nature, nous a précédés, a devancé nos connaissances -imparfaites; et nous a fait vivre moralement, socialement et -sentimentalement à un niveau bien supérieur à celui de ces -connaissances. A présent que nous avons fait faire à ces dernières -quelques pas dans la nuit, et qu’en ces cent années qui viennent de -s’écouler nous avons débrouillé plus de chaos qu’en mille siècles -antérieurs, à présent que notre vie matérielle semble sur le point de -se fixer et de s’assurer, est-ce une raison pour que cette faculté cesse -de nous précéder ou pour la faire rétrograder vers le bon sens? N’y -aurait-il pas, au contraire, de très sérieux motifs de la pousser plus -avant, afin de rétablir les distances normales et l’avance -proportionnelle? Est-il juste que nous perdions confiance en elle? -Peut-on dire qu’elle ait empêché un progrès humain? Peut-être nous -a-t-elle plus d’une fois trompés; mais ses erreurs fécondes, en nous -forçant à faire du chemin, nous ont révélé plus de vérités, dans le -détour, que n’en eût jamais soupçonné le piétinement sur place du bon -sens trop timide. Les plus belles découvertes, en biologie, en chimie, -en médecine, en physique, sont presque toutes parties d’une hypothèse -fournie par l’imagination ou la raison mystique, hypothèse que -confirmèrent les expériences du bon sens, mais que celui-ci, adonné à -d’étroites méthodes, n’eût jamais entrevue. - - -XII - -Dans les sciences exactes, où il semble qu’elles devraient être d’abord -détrônées, l’imagination et la raison mystique, c’est-à-dire cette -partie de notre raison qui s’étale au-dessus du bon sens, ne conclut pas -et fait une part énorme et légitime aux hésitations et aux possibilités -de l’inconnu, notre imagination, dis-je, et notre raison mystique ont -encore une place d’honneur. En esthétique, elles règnent à peu près sans -partage. Pourquoi faudrait-il leur imposer silence dans la morale, qui -occupe une région intermédiaire entre les sciences exactes et -l’esthétique? Il n’y a pas à se le dissimuler, si elles cessent de venir -en aide au bon sens, si elles renoncent à prolonger son œuvre, tout le -sommet de notre morale s’affaisse brusquement. A partir d’une certaine -ligne que dépassent les héros, les grands sages et même la plupart des -simples gens de bien, tout le haut de notre morale est le fruit de notre -imagination et appartient à la raison mystique. L’homme idéal, tel que -le forme le bon sens le plus éclairé et le plus étendu, ne répond pas -encore, ne répond même pas du tout à l’homme idéal de notre imagination. -Celui-ci est infiniment plus haut, plus généreux, plus noble, plus -désintéressé, plus capable d’amour, d’abnégation, de dévouement et de -sacrifices nécessaires. Il s’agit de savoir lequel a tort ou raison, -lequel a le droit de survivre. Ou plutôt, il s’agit de savoir si quelque -fait nouveau nous permet de nous faire cette demande et de mettre en -question les hautes traditions de la morale humaine. - - -XIII - -Ce fait nouveau, où le trouverons-nous? Parmi toutes les révélations que -la science vient de nous faire, en est-il une seule qui nous autorise à -retrancher quelque chose de l’idéal que nous proposait Marc-Aurèle, par -exemple? Le moindre signe, le moindre indice, le moindre pressentiment -éveille-t-il le soupçon que les idées mères qui jusqu’ici ont conduit le -juste, doivent changer de direction; et que la route des bonnes volontés -humaines soit une fausse route? Quelle découverte nous annonce qu’il est -temps de détruire en notre conscience tout ce qui dépasse la stricte -justice, c’est-à-dire ces vertus innommées qui, par delà celles qui sont -nécessaires à la vie sociale, paraissent des faiblesses et font -cependant du simple honnête homme le véritable et profond homme de bien? - -Ces vertus-là, nous dira-t-on, et une foule d’autres qui ont toujours -formé le parfum des grandes âmes, ces vertus-là seraient sans doute à -leur place dans un monde où la lutte pour la vie ne serait plus aussi -nécessaire qu’elle ne l’est actuellement sur une planète où ne s’est -pas encore achevée l’évolution des espèces. En attendant, la plupart -d’entre elles désarment ceux qui les pratiquent en face de ceux qui ne -les pratiquent point. Elles entravent le développement de ceux qui -devraient être les meilleurs, au profit des moins bons. Elles opposent -un idéal excellent, mais humain et particulier, à l’idéal général de la -vie; et cet idéal plus restreint est forcément vaincu d’avance. - -L’objection est spécieuse: d’abord, cette soi-disant découverte de la -lutte pour la vie, où l’on cherche la source d’une morale nouvelle, -n’est au fond qu’une découverte de mots. Il ne suffit pas de donner un -nom inaccoutumé à une loi immémoriale pour légitimer une déviation -radicale de l’idéal humain. La lutte pour la vie existe depuis qu’existe -notre planète; et pas une de ses conséquences ne s’est modifiée, pas une -de ses énigmes ne s’est éclaircie, le jour que l’on crut en prendre -conscience en l’ornant d’une appellation qu’un caprice du vocabulaire -changera peut-être avant un demi-siècle. Ensuite, il convient de -reconnaître que si ces vertus nous désarment parfois devant ceux qui -n’en ont pas la notion, elles ne nous désarment qu’en de bien misérables -combats. Certes, l’homme trop scrupuleux sera trompé par celui qui ne -l’est pas; l’homme trop aimant, trop indulgent, trop dévoué souffrira -par celui qui l’est moins; mais est-ce cela qui peut s’appeler une -victoire du second sur le premier? En quoi cette défaite atteint-elle la -vie profonde du meilleur? Il y perdra quelque avantage matériel; mais il -perdrait bien plus à laisser en friche toute la région qui s’étend par -delà la morale du bon sens. Qui enrichit sa sensibilité enrichit son -intelligence; et ce sont là les forces proprement humaines qui finissent -toujours par avoir le dernier mot. - - -XIV - -Du reste, si quelques pensées générales parviennent à émerger du chaos -de demi-découvertes, de demi-vérités qui hallucinent l’esprit de l’homme -moderne, l’une de ces pensées n’affirme-t-elle pas que la nature a mis -en chaque espèce d’êtres vivants tous les instincts nécessaires à -l’accomplissement de ses destinées? Et de tout temps, n’a-t-elle pas mis -en nous un idéal moral qui, chez le sauvage le plus primitif, comme chez -le civilisé le plus raffiné, garde, sur les conclusions du bon sens, une -avance proportionnelle sensiblement égale? Le sauvage, de même que le -civilisé dans une sphère plus élevée, n’est-il pas d’ordinaire -infiniment plus généreux, plus loyal, plus fidèle à sa parole que ne le -conseillent l’intérêt et l’expérience de sa misérable vie? N’est-ce pas -grâce à cet idéal instinctif que nous vivons dans un milieu où, malgré -la prépondérance pratique du mal, qu’excusent les dures nécessités de -l’existence, l’idée du bien et du juste règne de plus en plus -souverainement, où la conscience publique qui est la forme sensible et -générale de cette idée, devient de plus en plus puissante et sûre -d’elle-même? N’est-ce pas grâce au même idéal que la morale d’une foule -(au théâtre, par exemple) est infiniment supérieure à la morale des -unités qui la composent? - - -XV - -Il conviendrait de s’entendre une fois pour toutes sur les droits de nos -instincts. Nous n’admettons plus que l’on conteste ceux de n’importe -quels instincts inférieurs. Nous savons les légitimer et les ennoblir en -les rattachant à quelque grande loi de la nature; pourquoi certains -instincts plus élevés, aussi incontestables que ceux qui rampent tout -au bas de nos sens, n’auraient-ils pas les mêmes prérogatives? -Doivent-ils être niés, suspectés ou traités de chimères parce qu’ils ne -se rapportent pas à deux ou trois nécessités primitives de la vie -animale? Du moment qu’ils existent, n’est-il pas probable qu’ils sont -aussi indispensables que les autres à l’accomplissement d’une destinée -dont nous ignorons ce qui lui est utile ou inutile, puisque nous n’en -connaissons pas le but? Et, dès lors, n’est-il pas du devoir de notre -bon sens, leur ennemi inné, de les aider, de les encourager et d’enfin -s’avouer que certaines parties de notre vie échappent à sa compétence? - - -XVI - -Nous devons avant tout nous efforcer de développer en nous les -caractères spécifiques de la classe d’êtres vivants à laquelle nous -appartenons; et de préférence ceux qui nous différencient le plus de -tous les autres phénomènes de la vie environnante. Parmi ces caractères, -l’un des plus notoires, est peut-être moins notre intelligence que nos -aspirations morales. Une partie de ces aspirations émane de notre -intelligence; mais une autre a toujours précédé celle-ci, en a toujours -paru indépendante, et ne trouvant pas en elle de racines visibles, a -cherché ailleurs, n’importe où, mais surtout dans les religions, -l’explication d’un mystérieux instinct qui la poussait plus outre. -Aujourd’hui que les religions n’ont plus qualité pour expliquer quelque -chose, le fait n’en demeure pas moins; et je ne crois pas que nous ayons -le droit de supprimer d’un trait de plume toute une région de notre -existence intérieure, à seule fin de donner satisfaction aux organes -raisonneurs de notre entendement. Du reste, tout se tient et -s’entr’aide, même ce qui semble se combattre, dans le mystère des -instincts, des facultés et des aspirations de l’homme. Notre -intelligence profite immédiatement des sacrifices qu’elle fait à -l’imagination lorsque celle-ci caresse un idéal que celle-là ne trouve -pas conforme aux réalités de la vie. Notre intelligence, depuis quelques -années, est trop portée à croire qu’elle peut se suffire à elle-même. -Elle a besoin de toutes nos forces, de tous nos sentiments, de toutes -nos passions, de toutes nos inconsciences, de tout ce qui est avec elle -comme de tout ce qui lui tient tête, pour s’étendre et fleurir dans la -vie. Mais l’aliment qui lui est plus que tout nécessaire, ce sont les -hautes inquiétudes, les graves souffrances, les nobles joies de notre -cœur. Elles sont vraiment pour elle, l’eau du ciel sur les lis, la rosée -du matin sur les roses. Il est bon qu’elle sache s’incliner et passer en -silence devant certains désirs et devant certains rêves de ce cœur -qu’elle ne comprend pas toujours, mais qui renferme une lumière qui l’a -plus d’une fois conduite vers des vérités qu’elle cherchait en vain aux -points extrêmes de ses pensées. - - -XVII - -Nous sommes un tout spirituel indivisible; et c’est seulement pour les -besoins de la parole que nous pouvons séparer, lorsque nous les -étudions, les pensées de notre intelligence, des passions et des -sentiments de notre cœur. - -Tout homme est plus ou moins victime de cette division illusoire. Il se -dit, dans sa jeunesse, qu’il y verra plus clair quand il sera plus âgé. -Il s’imagine que ses passions, même les plus généreuses, voilent et -troublent sa pensée, et se demande, avec je ne sais quel espoir, -jusqu’où ira cette pensée quand elle régnera seule sur ses rêves et ses -sens apaisés. Et la vieillesse vient; l’intelligence est claire, mais -elle n’a plus d’objet. Elle n’a plus rien à faire, elle fonctionne dans -le vide. Et c’est ainsi que dans les domaines où les résultats de cette -division sont le plus visibles nous constatons qu’en général l’œuvre de -la vieillesse ne vaut pas celle de la jeunesse ou de l’âge mûr, qui -cependant a bien moins d’expérience et sait bien moins de choses, mais -n’a pas encore étouffé les mystérieuses forces étrangères à -l’intelligence. - - -XVIII - -Si l’on nous demande maintenant quels sont enfin les préceptes de cette -haute morale dont nous avons parlé sans la définir, nous répondrons -qu’elle suppose un état d’âme ou de cœur plutôt qu’un code de préceptes -strictement formulés. Ce qui constitue son essence, c’est la sincère et -forte volonté de former en nous un puissant idéal de justice et d’amour -qui s’élève toujours au-dessus de celui qu’élaborent les parties les -plus claires et les plus généreuses de notre intelligence. Il y aurait à -citer mille exemples; je n’en prendrai qu’un seul, celui qui est au -centre de toutes nos inquiétudes, et à côté duquel tout le reste n’a -plus d’importance, celui qui, lorsque nous parlons ainsi de morale haute -et noble et de vertus parfaites, nous interpelle comme des coupables -pour nous demander brusquement: «Et l’injustice dans laquelle vous -vivez, quand y mettrez-vous fin?» - -Oui, nous tous qui possédons plus que les autres, nous tous qui sommes -plus ou moins riches, contre ceux qui sont tout à fait pauvres, nous -vivons au milieu d’une injustice plus profonde que celle qui provient de -l’abus de la force brutale, puisque nous abusons d’une force qui n’est -même pas réelle. Notre raison déplore cette injustice, mais l’explique, -l’excuse et la déclare inévitable. Elle nous démontre qu’il est -impossible d’y apporter le remède efficace et rapide que cherche notre -équité; que tout remède trop radical amènerait (surtout pour nous) des -maux plus cruels et plus désespérés que ceux qu’il prétendrait guérir; -elle nous prouve enfin que cette injustice est organique, essentielle et -conforme à toutes les lois de la nature. Notre raison a peut-être -raison; mais ce qui a bien plus profondément, bien plus sûrement raison -qu’elle, c’est notre idéal de justice qui proclame qu’elle a tort. Alors -même qu’il n’agit pas, il est bon, sinon pour le présent, du moins pour -l’avenir, que cet idéal ressente vivement l’iniquité; et, s’il -n’entraîne plus de renonciations ni de sacrifices héroïques, ce n’est -point qu’il soit moins noble ou moins sûr que l’idéal des meilleures -religions, c’est qu’il ne promet d’autres récompenses que celles du -devoir accompli; et que ces récompenses sont précisément celles que -seuls quelques héros comprirent jusqu’ici, et que les grands -pressentiments qui flottent au delà de notre intelligence cherchent à -nous faire comprendre. - - -XIX - -Au fond, il nous faut si peu de préceptes!... Peut-être trois ou quatre, -tout au plus cinq ou six, qu’un enfant pourrait nous donner. Il faut -avant tout les comprendre; et «comprendre» tel que nous l’entendons, -c’est à peine, d’habitude, le commencement de la vie d’une idée. Si cela -suffisait, toutes les intelligences et tous les caractères seraient -égaux; car tout homme d’intelligence même très médiocre est apte à -comprendre, à ce premier degré, tout ce qu’on lui explique avec une -clarté suffisante. Il y a autant de degrés dans la façon de comprendre -une vérité, qu’il y a d’esprits qui la croient comprendre. Si je -démontre, par exemple, à tel vaniteux intelligent ce qu’il y a de puéril -dans sa vanité, à tel égoïste capable de conscience ce qu’il y a -d’excessif et d’odieux dans son égoïsme, ils en conviendront volontiers, -ils renchériront même sur ce que j’aurai dit. Il n’est donc pas douteux -qu’ils aient compris; mais il est à peu près certain qu’ils continueront -d’agir comme si l’extrémité de l’une des vérités qu’ils viennent de -reconnaître n’avait même pas effleuré leur cerveau. Au lieu que dans tel -autre elles entreront un soir, ces vérités, couvertes des mêmes mots, et -pénétrant soudain, par delà ses pensées, jusqu’au fond de son cœur, -bouleverseront son existence, déplaceront tous les axes, tous les -leviers, toutes les joies, toutes les tristesses, tous les buts de son -activité. Il a compris plus profondément, voilà tout; car nous ne -pouvons nous flatter d’avoir compris une vérité, que lorsqu’il nous est -impossible de n’y pas conformer notre vie. - - -XX - -Pour revenir à l’idée centrale de tout ceci, et pour la résumer, -reconnaissons qu’il est nécessaire de maintenir l’équilibre entre ce que -nous avons appelé le bon sens et les autres facultés et sentiments de -notre vie. Au rebours de ce que nous faisions autrefois, nous sommes -aujourd’hui trop enclins à rompre cet équilibre en faveur du bon sens. -Certes, le bon sens a le droit de contrôler plus strictement que jamais -tout ce qui dépasse la conclusion pratique de son raisonnement, tout ce -que lui apportent d’autres forces; mais il ne peut empêcher celles-ci -d’agir que lorsqu’il a acquis la certitude qu’elles se trompent; et il -se doit à lui-même, au respect de ses propres lois, d’être de plus en -plus circonspect dans l’affirmation de cette certitude. Or, s’il peut -avoir acquis la conviction que ces forces ont commis une erreur en -attribuant à une volonté, à des ordres divins et précis, la plupart des -phénomènes qui se manifestent en elles, s’il a le devoir de redresser -les erreurs accessoires qui découlent de cette erreur initiale, en -éliminant, par exemple, de notre idéal moral une foule de vertus -stériles et dangereuses, il ne saurait nier que les mêmes phénomènes -subsistent, soit qu’ils viennent d’un instinct supérieur, de la vie de -l’espèce, infiniment plus puissante en nous que la vie de l’individu, ou -de toute autre source inintelligible. En tout cas, il ne saurait les -traiter de chimères, car, à ce compte, nous pourrions nous demander si -ce juge suprême, débordé et contredit de tous côtés par le génie de la -nature et les inconcevables lois de l’univers, n’est pas plus chimérique -que les chimères qu’il aspire à anéantir. - - -XXI - -Pour tout ce qui touche à notre vie morale, nous avons encore le choix -de nos chimères; le bon sens même, c’est-à-dire l’esprit scientifique, -est obligé d’en convenir. Donc, chimères pour chimères, accueillons -celles d’en haut plutôt que celles d’en bas. Les premières, après tout, -nous ont fait parvenir où nous sommes; et lorsqu’on envisage notre point -de départ, l’effroyable caverne de l’homme préhistorique, nous leur -devons quelque reconnaissance. Les secondes chimères, celles des régions -inférieures, c’est-à-dire du bon sens, n’ont fait leurs preuves -jusqu’ici qu’accompagnées et soutenues par les premières. Elles n’ont -pas encore marché seules. Elles font leurs premiers pas dans la nuit. -Elles nous mènent, disent-elles, à un bien-être régulier, assuré, -mesuré, exactement pesé, à la conquête de la matière. Soit, elles ont -charge de ce genre de bonheur. Mais qu’elles ne prétendent pas que pour -y arriver il soit nécessaire de jeter à la mer, comme un poids -dangereux, tout ce qui formait jusqu’ici l’énergie héroïque, -sourcilleuse, infatigable, aventureuse de notre conscience. Laissez-nous -quelques vertus de luxe. Accordez un peu d’espace à nos sentiments -fraternels. Il est fort possible que ces vertus et ces sentiments qui ne -sont pas strictement indispensables au juste d’aujourd’hui, soient les -racines de tout ce qui s’épanouira quand l’homme aura fait le plus dur -de l’étape de la «lutte pour la vie». Il faut aussi que nous tenions en -réserve quelques vertus somptueuses, afin de remplacer celles que nous -abandonnons comme inutiles; car notre conscience a besoin d’exercice et -d’aliments. Déjà nous avons dépouillé bien des contraintes assurément -nuisibles, mais qui du moins entretenaient l’activité de notre vie -intérieure. Nous ne sommes plus chastes, depuis que nous avons reconnu -que l’œuvre de la chair, maudite durant vingt siècles, est naturelle et -légitime. Nous ne sortons plus à la recherche de la résignation, de la -mortification, du sacrifice, nous ne sommes plus humbles de cœur ni -pauvres d’esprit. Tout cela est fort légitime, attendu que ces vertus -dépendaient d’une religion qui se retire; mais il n’est pas bon que la -place reste vide. Notre idéal ne demande plus à créer des ascètes, des -vierges, des martyrs; mais bien qu’elle prenne une autre route, la force -spirituelle qui animait ceux-ci doit demeurer intacte et reste -nécessaire à l’homme qui veut aller plus loin que la simple justice. -C’est par delà cette simple justice que commence la morale de ceux qui -espèrent en l’avenir. C’est dans cette partie peut-être féerique mais -non pas chimérique de notre conscience que nous devons nous acclimater -et nous complaire. Il est encore raisonnable de nous persuader qu’en le -faisant nous ne sommes pas dupes. - - -XXII - -La bonne volonté des hommes est admirable. Ils sont prêts à renoncer à -tous les droits qu’ils croyaient spécifiques, à abandonner tous leurs -rêves et toutes leurs espérances de bonheur; comme beaucoup d’entre eux -ont déjà abandonné, sans se désespérer, toutes leurs espérances -d’outre-tombe. Ils sont d’avance résignés à voir leurs générations se -succéder, sans but, sans mission, sans horizon, sans avenir, si telle -est la volonté certaine de la vie. L’énergie et la fierté de notre -conscience se manifesteront une dernière fois dans cette acceptation et -dans cette adhésion. Mais avant d’en venir là, avant d’abdiquer aussi -lugubrement, il est juste que nous demandions des preuves; et jusqu’ici, -elles semblent se tourner contre ceux qui les apportent. En tout cas, -rien n’est décidé. Nous sommes encore en suspens. Ceux qui assurent que -l’ancien idéal moral doit disparaître parce que les religions -disparaissent, se trompent étrangement. Ce ne sont point les religions -qui ont formé cet idéal; mais bien celui-ci qui a donné naissance aux -religions. Ces dernières affaiblies ou disparues, leurs sources -subsistent qui cherchent un autre cours. Tout compte fait, à la réserve -de certaines vertus factices et parasites qu’on abandonne naturellement -au tournant de la plupart des cultes, il n’y a encore rien à changer à -notre vieil idéal aryen de justice, de conscience, de courage, de bonté -et d’honneur. Il n’y a qu’à s’en rapprocher davantage, à le serrer de -plus près, à le réaliser plus efficacement; et, avant de le dépasser, -nous avons encore une longue et noble route à parcourir sous les -étoiles. - - - - -ÉLOGE DE LA BOXE - - -Il convient, parmi nos soucis intellectuels, de s’occuper parfois des -aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le -plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain, -redoutable et prêt à faire face à toutes les exigences de la vie. - -Je me souviens, à ce propos, qu’en parlant naguère de l’épée, entraîné -par mon sujet, je fus assez injuste envers la seule arme spécifique que -la nature nous ait donnée: le poing. Je tiens à réparer cette -injustice. - -L’épée et le poing se complètent et peuvent faire, s’il est gracieux de -s’exprimer ainsi, fort bon ménage ensemble. Mais l’épée n’est ou ne -devrait être qu’une arme exceptionnelle, une sorte d’_ultima et sacra -ratio_. Il n’y faudrait avoir recours qu’avec de solennelles précautions -et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure les procès qui -peuvent aboutir à une condamnation à mort. - -Au contraire, le poing est l’arme de tous les jours, l’arme humaine par -excellence, la seule qui soit organiquement adaptée à la sensibilité, à -la résistance, à la structure offensive et défensive de notre corps. - - * * * * * - -En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité, -parmi les êtres les moins protégés, les plus nus, les plus fragiles, -les plus friables et les plus flasques de la création. Comparons-nous, -par exemple, avec les insectes, si formidablement outillés pour -l’attaque et si fantastiquement cuirassés! Voyez, entre autres, la -fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le -poids de son corps sans qu’elle en paraisse incommodée. Voyez le -hanneton, le moins robuste des coléoptères, et pesez ce qu’il peut -porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant que fléchisse -le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l’escarbot, elle -n’a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à eux, -nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore -gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre -squelette, qui est comme l’ébauche de notre forme définitive, offre -quelque consistance. Mais qu’il est misérable, ce squelette que l’on -dirait construit par un enfant! Considérez notre épine dorsale, base de -tout le système, dont les vertèbres mal emboîtées ne tiennent que par -miracle; et notre cage thoracique qui n’offre qu’une série de porte à -faux qu’on ose à peine toucher du bout des doigts. Or c’est contre cette -molle et incohérente machine qui semble un essai manqué de la nature, -c’est contre ce pauvre organisme d’où la vie tend à s’échapper de toutes -parts, que nous avons imaginé des armes capables de nous anéantir même -si nous possédions la fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et -l’incroyable vitalité des insectes les plus indestructibles. Il y a là, -il faut en convenir, une bien curieuse et bien déconcertante aberration, -une folie initiale, propre à l’espèce humaine, qui, loin de s’amender, -va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la logique naturelle que -suivent tous les autres êtres vivants, s’il nous est permis d’user -d’armes extraordinaires contre nos ennemis d’un ordre différent, nous -devrions, entre nous, hommes, ne nous servir que des moyens d’attaque et -de défense fournis par notre propre corps. Dans une humanité qui se -conformerait strictement au vœu évident de la nature, le poing, qui est -à l’homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe et la -dent, suffirait à tous nos besoins de protection, de justice et de -vengeance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles -de l’espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat. -Au bout de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à -mettre en vigueur une sorte de respect panique de vie humaine. Et quelle -sélection prompte et dans le sens exact des volontés de la nature -amènerait la pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes -les espérances de la gloire militaire! Or la sélection est, après tout, -la seule chose réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper; -c’est le premier, le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers -l’espèce. - - * * * * * - -En attendant, l’étude de la boxe nous donne d’excellentes leçons -d’humilité et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts -les plus précieux une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons -bientôt qu’en tout ce qui concerne l’usage de nos membres, l’agilité, -l’adresse, la force musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes -tombés au dernier rang des mammifères ou des batraciens. A ce point de -vue, dans une hiérarchie bien comprise, nous aurions droit à une modeste -place entre la grenouille et le mouton. Le coup de pied du cheval de -même que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont -mécaniquement et anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible -d’améliorer, par les plus savantes leçons, l’usage instinctif de leurs -armes naturelles. Mais nous, les «hominiens», les plus orgueilleux des -primates, nous ne savons pas donner un coup de poing! Nous ne savons -même pas quelle est au juste l’arme de notre espèce! Avant qu’un maître -ne nous l’ait laborieusement et méthodiquement enseignée, nous ignorons -totalement la manière de mettre en œuvre et de concentrer dans notre -bras la force relativement énorme qui réside dans notre épaule et dans -notre bassin. Regardez deux charretiers, deux paysans qui en viennent -aux mains: rien n’est plus pitoyable. Après une copieuse et dilatoire -bordée d’injures et de menaces, ils se saisissent à la gorge et aux -cheveux, jouent des pieds, du genou, au hasard, se mordent, -s’égratignent, s’empêtrent dans leur rage immobile, n’osent pas lâcher -prise, et si l’un d’eux parvient à dégager un bras, il en porte, à -l’aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups -précipités, étriqués, bredouillés; et le combat ne finirait jamais si le -couteau félon, évoqué par la honte du spectacle incongru, ne surgissait -soudain, presque spontanément, de l’une ou l’autre poche. - -Contemplez d’autre part deux boxeurs: pas de mots inutiles, pas de -tâtonnements, pas de colère; le calme de deux certitudes qui savent ce -qu’il faut faire. L’attitude athlétique de la garde, l’une des plus -belles du corps viril, met logiquement en valeur tous les muscles de -l’organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux pieds puisse -encore s’égarer. Chacune d’elles a son pôle dans l’un ou l’autre des -deux poings massifs surchargés d’énergie. Et quelle noble simplicité -dans l’attaque! Trois coups, sans plus, fruits d’une expérience -séculaire, épuisent mathématiquement les mille possibilités inutiles où -s’aventurent les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles, -imperfectibles. Dès que l’un d’eux atteint franchement l’adversaire, la -lutte est terminée à la satisfaction complète du vainqueur qui triomphe -si incontestablement qu’il n’a nul désir d’abuser de sa victoire, et -sans dangereux dommage pour le vaincu simplement réduit à l’impuissance -et à l’inconscience durant le temps nécessaire pour que toute rancune -s’évapore. Bientôt après, ce vaincu se relèvera sans avarie durable, -parce que la résistance de ses os et de ses organes est strictement et -naturellement proportionnée à la puissance de l’arme humaine qui l’a -frappé et terrassé. - - * * * * * - -Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l’art de -la boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage -de paix et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre -susceptibilité aux aguets, la sorte de perpétuel qui-vive où s’agite -notre vanité soupçonneuse, tout cela vient, au fond, du sentiment de -notre impuissance et de notre infériorité physique qui peine de son -mieux à en imposer, par un masque fier et irritable, aux hommes souvent -grossiers, injustes et malveillants qui nous entourent. Plus nous nous -sentons désarmés en face de l’offense, plus nous tourmente le désir de -témoigner aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nul ne nous -offense impunément. Le courage est d’autant plus chatouilleux, d’autant -plus intraitable que l’instinct effrayé, tapi au fond du corps qui -recevra les coups, se demande avec plus d’anxiété comment finira -l’algarade. Que fera-t-il, ce pauvre instinct prudent, si la crise -tourne mal? C’est sur lui que l’on compte, à l’heure du péril. A lui -sont dévolus le souci de l’attaque, le soin de la défense. Mais on l’a -si souvent, dans la vie quotidienne, éloigné des affaires et du conseil -suprême, qu’à l’appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif -vieilli qu’éblouirait soudain la lumière du jour. Quel parti -prendra-t-il? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au ventre, au nez, aux -tempes, à la gorge? Et quelle arme choisir, le pied, la dent, la main, -le coude ou les ongles? Il ne sait plus; il erre dans sa pauvre demeure -qu’on va détériorer, et durant qu’il s’affole et les tire par la manche, -le courage, l’orgueil, la vanité, la fierté, l’amour-propre, tous les -grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la -querelle récalcitrante, qui aboutit enfin, après d’innombrables et -grotesques détours, à l’inhabile échange de horions criards, aveugles, -hybrides et pleurards, piteux et puérils et indéfiniment impuissants. - -Au contraire, celui qui connaît la source de justice qu’il détient en -ses deux mains fermées n’a rien à se persuader. Une fois pour toutes il -sait. La longanimité, comme une fleur paisible, émane de sa victoire -idéale mais certaine. La plus grossière insulte ne peut plus altérer son -sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières violences, et -peut dire avec calme à tout ce qui l’offense: «Vous irez jusque-là». Un -seul geste magique, au moment nécessaire, arrête l’insolence. A quoi -bon faire ce geste? On n’y songe même plus tant l’efficace est sûre. Et -c’est avec la honte de frapper un enfant sans défense, qu’à la dernière -extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante brute, une -main souveraine qui regrette d’avance sa victoire trop facile. - - - - -A PROPOS DU ROI LEAR - - -Il est facile de constater qu’en ces dernières années, notamment à -partir de la grande période romantique, le royaume de la poésie,--auquel -on n’avait guère touché depuis la perte définitive des vastes mais -inhabitables provinces du poème épique,--s’est graduellement rétréci et -se voit actuellement réduit à quelques petites villes isolées dans la -montagne. Elle y demeurera vraisemblablement vivace et inexpugnable, et -y gagnera en pureté et en intensité ce qu’elle a perdu par ailleurs en -étendue et en abondance. Elle s’y dépouillera peu à peu de ses vains -ornements didactiques, descriptifs et narratifs, pour n’être bientôt -qu’elle-même; c’est-à-dire la seule voix qui nous puisse révéler ce que -le silence nous cache, ce que la parole humaine ne dit plus et ce que la -musique n’exprime pas encore. - - * * * * * - -Il y aura toujours une poésie lyrique; elle est immortelle étant -nécessaire. Mais quel sort l’avenir et même le présent réserve-t-il, je -ne dis pas au dramaturge ou au dramatiste, mais au poète tragique -proprement dit, à celui qui s’efforce de maintenir un certain lyrisme -dans son œuvre en y représentant des choses plus grandes et plus belles -que celles de la vie réelle? - -Il est certain que la tragédie lyrique des Grecs, la tragédie classique -telle que la conçurent Corneille et Racine, le drame romantique des -Allemands et de Victor Hugo, puisent leur poésie à des sources -définitivement taries. Le grand drame des foules, au sein duquel on -croyait avoir découvert une source inconnue et inépuisable, n’a donné -jusqu’ici que des résultats assez médiocres. Et les mystères nouveaux de -notre vie moderne, qui ont remplacé tous les autres et du côté desquels -Ibsen a tenté quelques fouilles, sont depuis trop peu de temps en -contact direct avec l’homme, pour qu’ils élèvent et dominent visiblement -et efficacement les paroles et les actes des personnages d’une pièce. Et -cependant, il n’y a pas à se le dissimuler, et l’instinct poétique de -l’humanité l’a toujours pressenti, un drame n’est réellement vrai que -lorsqu’il est plus grand et plus beau que la réalité. - - * * * * * - -Voyons, en attendant que les poètes sachent de quel côté diriger leurs -pas, l’un des plus fameux modèles de ces drames qui élargissent la -vérité sans la fausser, l’un des rares qui, après plus de trois siècles, -demeure encore vert et vivant en toutes ses parties: j’entends parler du -_Roi Lear_ de Shakespeare. - -On peut affirmer, disais-je naguère,--en exagérant un peu, comme il est -impossible de ne le point faire dans le léger et délicieux accès de -fièvre qui saisit tous les fervents de Shakespeare au moment où l’on -ressuscite un de ses chefs-d’œuvre,--on peut affirmer, après avoir -parcouru les littératures de tous les temps et de tous les pays, que la -tragédie du vieux roi constitue le poème dramatique le plus puissant, le -plus vaste, le plus émouvant, le plus intense qui ait jamais été écrit. -Si l’on nous demandait du haut d’une autre planète quelle est la pièce -représentative et synthétique, la pièce archétype du théâtre humain, -celle où l’idéal de la plus haute poésie scénique est le plus pleinement -réalisé, il me semble certain qu’après en avoir délibéré tous les -poètes de notre terre, les meilleurs juges en l’occurrence, -désigneraient unanimement le _Roi Lear_. Ils ne pourraient mettre un -instant en balance que deux ou trois chefs-d’œuvre du théâtre grec; ou -bien, car au fond Shakespeare n’est comparable qu’à lui-même, l’autre -miracle de son génie: la tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark. - - * * * * * - -_Prométhée_, «l’Orestie», _Œdipe roi_, ce sont des arbres merveilleux -mais isolés, au lieu que le _Roi Lear_, c’est une forêt merveilleuse. -Convenons que le poème de Shakespeare est moins net, moins visiblement -harmonieux, moins pur de lignes, moins parfait, au sens assez -conventionnel de ce mot; accordons qu’il a des défauts aussi énormes que -ses qualités,--il n’en reste pas moins qu’il l’emporte sur tous les -autres par le nombre, l’acuité, la densité, l’étrangeté, la mobilité, -la prodigieuse masse des beautés tragiques qu’il renferme. Je sais bien -que la beauté totale d’un ouvrage ne s’estime pas au poids ni au volume; -que les dimensions d’une statue n’ont point un rapport nécessaire à sa -valeur esthétique. Néanmoins on ne saurait contester que l’abondance, la -variété et l’ampleur ajoutent à la beauté des éléments vitaux et -inaccoutumés; qu’il est plus facile de réussir une statue unique, de -grandeur médiocre et d’un mouvement calme, qu’un groupe de vingt statues -de taille surhumaine, aux gestes passionnés et cependant coordonnés; -qu’il est plus aisé d’écrire un acte tragique et puissant où se meuvent -trois ou quatre personnages, que d’en écrire cinq où s’agite tout un -peuple et qui maintiennent à une hauteur égale, durant un temps cinq -fois plus long, ce même tragique et cette même puissance; or, au regard -du _Roi Lear_, les plus longues tragédies grecques ne sont guère que des -pièces en un acte. - -D’autre part, si l’on entend le comparer à _Hamlet_, il est probable que -la pensée y est moins active, moins aiguë, moins profonde, moins -frémissante, moins prophétique. En revanche, combien le jet de l’œuvre -paraît plus énergique, plus massif et plus irrésistible! Certaines -aigrettes, certains filets de lumière sur l’esplanade d’Elseneur -atteignent et éclairent un instant, comme des lueurs d’outre-tombe, de -plus inaccessibles ténèbres; mais ici la colonne de fumée et de flammes -illumine d’une façon permanente et uniforme tout un pan de la nuit. Le -sujet est plus simple, plus général et plus normalement humain, la -couleur plus monotone, mais plus majestueusement et plus harmonieusement -grandiose, l’intensité plus constante et plus étendue, le lyrisme plus -continu, plus débordant et plus hallucinant, et cependant plus naturel, -plus près des réalités quotidiennes, plus familièrement émouvant, à -cause qu’il ne sort point de la pensée, mais de la passion; qu’il -enveloppe une situation qui, bien qu’exceptionnelle, est toutefois -universellement possible, qu’il ne nécessite point un héros -métaphysicien comme Hamlet, mais qu’il touche immédiatement à l’âme -primitive et presque invariable de l’homme. - - * * * * * - -_Hamlet_, _Macbeth_, _Prométhée_, «l’Orestie», _Œdipe_ appartiennent à -une classe de poèmes plus augustes que les autres parce qu’ils se -déroulent sur une sorte de montagne sacrée entourée d’un certain -mystère. C’est ce qui, dans la hiérarchie des chefs-d’œuvre, met -incontestablement _Hamlet_ au-dessus d’_Othello_, par exemple, bien -qu’_Othello_ soit aussi passionnément, aussi profondément et sans doute -plus normalement humain. Ils doivent à cette montagne qui les porte -entre ciel et terre le meilleur de leur sombre et sublime puissance. Or, -si l’on examine de quoi est formée cette montagne, on se rend compte -que les éléments qui la composent sont empruntés à un surnaturel -variable et arbitraire; c’est de l’«au-delà» sous une espèce et une -apparence contestables, religieuses ou superstitieuses, par conséquent -transitoires et locales. Mais--et c’est ce qui lui fait une place à part -parmi les quatre ou cinq grands poèmes dramatiques de la terre--dans le -_Roi Lear_ il n’y a pas de surnaturel proprement dit. Les dieux, les -habitants des grands mondes imaginaires ne se mêlent pas à l’action, la -Fatalité même y est tout intérieure, elle n’est que de la passion -affolée; et cependant l’immense drame développe ses cinq actes sur une -cime aussi haute, aussi surchargée de prestiges, de poésie et -d’inquiétudes insolites que si toutes les forces traditionnelles des -cieux et de l’enfer avaient rivalisé d’ardeur pour en surélever les -pics. L’absurdité de l’anecdote primitive (presque tous les grands -chefs-d’œuvre, devant représenter des actions types forcément outrées, -exclusives et excessives, sont fondés sur une anecdote plus ou moins -absurde) disparaît dans la grandiose magnificence de l’altitude où elle -évolue. Étudiez de près la structure de cette cime: elle est uniquement -formée d’énormes stratifications humaines, de gigantesques blocs de -passion, de raison, de sentiments généraux et presque familiers, -bouleversés, accumulés, superposés par une tempête formidable, mais -profondément propre à ce qu’il y a de plus humain dans la nature -humaine. - -C’est pourquoi le _Roi Lear_ demeure la plus jeune des grandes œuvres -tragiques, la seule où le temps n’ait rien flétri. Il faut un effort de -notre bonne volonté, un oubli de notre situation et de nos certitudes -actuelles pour que nous puissions sincèrement et complètement nous -émouvoir au spectacle d’_Hamlet_, de _Macbeth_ ou d’_Œdipe_. Au -contraire, la colère, les rugissements de douleur, les malédictions -prodigieuses du vieillard et du père bafoué semblent sortir de notre -cœur et de notre raison d’aujourd’hui, s’élever sous notre propre ciel, -et sous le rapport de toutes les vérités profondes qui forment -l’atmosphère spirituelle et sentimentale de notre planète, il n’y a rien -d’essentiel à y ajouter ou retrancher. Shakespeare revenant parmi nous -sur la terre ne pourrait plus écrire _Hamlet_ ou _Macbeth_. Il sentirait -que les sombres et augustes idées mères sur quoi reposent ces poèmes ne -les porteraient plus; tandis qu’il n’aurait pas à modifier une situation -ni un vers du _Roi Lear_. - - * * * * * - -La plus jeune, la plus inaltérable des tragédies est aussi le poème -dramatique le plus organiquement lyrique qui ait jamais été réalisé; le -seul au monde où la magnificence du langage ne nuise pas une seule fois -à la vraisemblance, au naturel du dialogue. Aucun poète n’ignore qu’il -est presque impossible d’allier, au théâtre, la beauté des images au -naturel de l’expression. On ne saurait le nier; toute scène, dans la -plus haute tragédie comme dans la plus banale comédie, n’est jamais, -ainsi que le faisait observer Alfred de Vigny, qu’une conversation entre -deux ou trois personnages réunis pour parler de leurs affaires. Ils -doivent donc parler, et pour nous donner ce qui est au théâtre -l’illusion la plus nécessaire, l’illusion de la réalité, il faut qu’ils -s’écartent le moins possible du langage employé dans la vulgaire vie de -tous les jours. Mais dans cette vie assez élémentaire nous n’exprimons -presque jamais par la parole ce que peut avoir d’éclatant ou de profond -notre existence intérieure. Si nos pensées habituelles se mêlent aux -grands et beaux spectacles, aux plus hauts mystères de la nature, elles -demeurent en nous à l’état latent, à l’état de songes, d’idées, de -sentiments muets qui, tout au plus, se trahissent parfois par un mot, -par une phrase plus justes et plus nobles que ceux de la conversation -vraisemblable et usuelle. Or le théâtre ne pouvant presque rien exprimer -qui ne s’exprimerait pas dans la vie, il s’ensuit que toute la partie -supérieure de l’existence y demeure informulée, sous peine de déchirer -le voile de l’illusion indispensable. Le poète a donc à choisir: il sera -lyrique ou simplement éloquent, mais irréel (et c’est l’erreur de notre -tragédie classique, du théâtre de Victor Hugo et de tous les romantiques -français et allemands, quelques scènes de Gœthe exceptées), ou bien il -sera naturel mais sec, prosaïque et plat. Shakespeare n’a pas échappé -aux dangers de ce choix. Dans _Roméo et Juliette_, par exemple, et dans -la plupart de ses pièces historiques, il verse dans la rhétorique, -sacrifie sans cesse à la splendeur, à l’abondance des métaphores, la -précision et la banalité impérieusement nécessaires des tirades et des -répliques. - - * * * * * - -Par contre, dans ses grands chefs-d’œuvre il ne se trompe point; mais la -manière même dont il surmonte la difficulté dévoile toute la gravité du -problème. Il n’y arrive qu’à l’aide d’une sorte de subterfuge auquel il -a toujours recours. Comme il semble acquis qu’un héros qui exprime sa -vie intérieure dans toute sa magnificence ne peut demeurer vraisemblable -et humain sur la scène qu’à la condition qu’il soit représenté comme fou -dans la vie réelle (car il est entendu que les fous seuls y expriment -cette vie cachée), Shakespeare ébranle systématiquement la raison de ses -protagonistes, et ouvre ainsi la digue qui retenait captif l’énorme flot -lyrique. Dès lors, il parle librement par leur bouche, et la beauté -envahit le théâtre sans craindre qu’on lui dise qu’elle n’est pas à sa -place. Dès lors aussi, le lyrisme de ses grandes œuvres est plus ou -moins haut, plus ou moins vaste, à proportion de la folie du héros -central. Ainsi, il est intermittent et contenu dans _Othello_ et dans -_Macbeth_, parce que les hallucinations du thane de Cawdor et les -fureurs du More de Venise ne sont que des crises passionnelles; il est -lent et pensif dans _Hamlet_, parce que la folie du prince d’Elseneur -est engourdie et méditative; mais nulle part comme dans le _Roi Lear_ il -ne déborde, torrentiel, ininterrompu et irrésistible, entre-choquant en -d’immenses et miraculeuses images l’océan, les forêts, les tempêtes et -les étoiles, parce que la magnifique démence du vieux monarque dépossédé -et désespéré s’étend de la première à la dernière scène. - - - - -LES DIEUX DE LA GUERRE - - -La guerre offrit toujours aux méditations des hommes un thème magnifique -et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas! bien certain que la -plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers -elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l’envers -et en creux, le progrès de notre civilisation. - -Je ne veux aujourd’hui l’envisager qu’à un seul point de vue, afin de -constater une fois de plus qu’à mesure que nous conquérons quelque chose -sur les forces inconnues, nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès -que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature -une lueur, une source d’énergie nouvelles, nous devenons souvent ses -victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu’en croyant nous -délivrer, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est vrai qu’à la -longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des -services dont nous ne saurions plus nous passer. Mais à peine l’un d’eux -a-t-il fait sa soumission qu’en passant sous le joug il nous met sur la -trace d’un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient -ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces -adversaires, il s’en trouve d’ailleurs qui semblent tout à fait -indomptables. Mais peut-être ne demeurent-ils rebelles que parce qu’ils -savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre -cœur qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre -intelligence. - - * * * * * - -Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se -rapportent à la guerre. Nous l’avons vu en de récents et monstrueux -conflits. Pour la première fois, depuis l’origine de l’histoire, des -puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées -de l’ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter -les hommes sur le champ de bataille. Jusqu’en ces dernières guerres, -elles n’étaient descendues qu’à mi-côte, se tenaient à l’écart et -agissaient de loin. Elles hésitaient à s’affirmer, et il y avait encore -quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres -mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et -l’énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l’explosif le plus -redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd’hui, nous sommes -débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et -nous voilà livrés, comme des grains de sable, aux monstrueuses et -énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide. - - * * * * * - -Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins -importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d’Homère, les divinités -de l’Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et, -presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d’argent, dominaient, -protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c’étaient des -divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur -intervention paraissait surhumaine, elle reflétait la forme et la -psychologie de l’homme. Leurs secrets se mouvaient dans l’orbite de nos -secrets étroits. Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils -avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus -justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l’homme s’avance -dans le temps, qu’il sort de l’illusion, que sa conscience augmente, que -le monde se dévoile, les dieux qui l’accompagnent grandissent mais -s’éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A -mesure qu’il apprend, à mesure qu’il connaît, le flot de l’inconnu -envahit son domaine. A proportion que les armées s’organisent et -s’étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et -asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au -capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu’on appelle la -chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï, -l’admirable tableau, qu’on sent authentique, de la bataille de Borodino -ou de la Moskova, type de l’une des grandes batailles de l’Empire. Les -deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à une telle distance du -combat, qu’ils n’en peuvent saisir que d’insignifiants épisodes et -ignorent presque tout ce qui s’y passe. Koutouzof, en bon fataliste -slave, a conscience de la «force des choses». Énorme, borgne, somnolent, -écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d’un tapis, il attend -l’issue de l’aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir -ou non à ce qu’on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger -des événements qu’il n’entrevoit même pas. La veille, au soir, il a -dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements, -par cette même «force des choses» à laquelle se livre Koutouzof, pas une -seule de ces dispositions n’est ni ne peut être exécutée. Néanmoins, -fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il -croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard, -les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp -hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la nature, -comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassemblés -sur ses rives. - - * * * * * - -Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le -seul qui maintienne l’apparence d’une direction humaine. Les forces -étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient -sortaient à peine de l’enfance. Mais aujourd’hui que ferait-il? -Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l’influence qu’il avait -sur le sort des batailles? C’est qu’à présent les enfants du mystère ont -grandi, et ce sont d’autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et -dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos -citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n’ont plus forme humaine, ils -émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs -prédécesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se -trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l’autre côté de notre -sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus -hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la -matière inerte. Or, c’est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui -n’ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des -ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus -fabuleusement éloignés, c’est à ces impénétrables et irrésistibles -énergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus -proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la -forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c’est à ces -monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de -prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de -l’injuste... - - * * * * * - -A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges -spécifiques?--Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un -œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple -ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et -vides, comme l’aveugle--si d’autres sens ne le détrompaient -point--croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons -qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne -réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos -propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences -qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles, -et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous -redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile -subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent -sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la -nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est -là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces -lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur -toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous -sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et -c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans -limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle -révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant -toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres -triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes -qui se préparent au combat?--Quelques milliers d’hommes, aussi -imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu -qu’une pincée de fourmis dans une forêt vierge, quelques milliers -d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée -étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses -de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une -physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses -fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à -l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et -les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle -obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte -la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous -faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels -infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que -l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve -à lui donner une apparence plausible. - - * * * * * - -Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des -limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches. -Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises -en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et -filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque -attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des -explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux -temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles -profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui -jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille -de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les -rattacher?--Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite, -lyddite et balistite, spectres indescriptibles, à côté desquels la -vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui -résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine, -semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle, -mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré -le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui -compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur -qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les -ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles -vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses -immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort, -l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine -ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente -qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous -un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de -silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve -d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un -clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui -se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret -des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un -troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos -dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où -part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre -votre mère exerce sa volonté?--A toutes ces questions, le savant qui -vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production -brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le -contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond -à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous -savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir. - - - - -LE PARDON DES INJURES - - -Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains -mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont -transformés. - -Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des -plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie -presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui -montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un -idéal qui ne fut jamais réalisé?--Quand nous disons à qui nous fit -injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au -fond de cette parole?--Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que -nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon -tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre -volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait, -parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation, -est directement intéressé à se souvenir. - -L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le -connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même -dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un -visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une -foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères -que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand -signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde -où bien peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par -suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence -fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus -tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le -recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous -atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et -fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité, -c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou -d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il -nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne -le reconnaissons point. - - * * * * * - -Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable -aura sur nos relations avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme -sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses -premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de -l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme -un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au -péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable -que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison -humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne. -Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron -ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un -héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce -secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend -ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus -haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son -frère et l’ennemi qui la fera périr, elle n’atteindra le suprême sommet -que si elle préfère l’ennemi. - - * * * * * - -Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en -faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel -des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera -dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous -trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des -deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une -sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi -enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal, -quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme -voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle. - -Et ne croyons pas que des exemples de ce genre, pris aux extrémités de -l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans -cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de -l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience -dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un -jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la -montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée. - - * * * * * - -Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le -chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que -nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue -au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien, -tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas -l’impossible, mais il allait noyer d’abord dans l’infini divin tout -désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est -pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que -le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion -élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs -que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart -des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait -pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de -ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de -leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et -qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes -effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut -pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même -l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre -qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux est exactement le même que celui -que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude -suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si -ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à -préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il -soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en -même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier -uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de -l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les -mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles -de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce -qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide -où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon -très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la -pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant -nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque -toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les -flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus -efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute -haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à -la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur -place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise -volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même -plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de -pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne -foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit. - - * * * * * - -Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et -aussi exactes, qui devraient être toujours présentes à nos regards, -nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de -réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui -aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence, -leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y -pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos -petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre. -Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous -maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et -surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se -profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement, -ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui -explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années, -gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons -une partie opaque et lourde qui de droit appartient à l’instinct et -descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper; -elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en -est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à -saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte -comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces -diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les -plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles -sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons -pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles -rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les -croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et -les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la -fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe -donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions donner des -faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que -s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure -que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est -indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits. -Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans -cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive, -si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en -apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose -d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus -secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu -suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte, -l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie. - - - - -L’ACCIDENT - - -A mesure que nous asservissons les forces de la nature se multiplient -nos chances d’accidents, de même que croissent les dangers du dompteur à -raison du nombre de fauves qu’il «fait travailler» dans la cage. -Autrefois, nous évitions autant que possible le contact de ces forces; -aujourd’hui elles sont admises dans notre domestique. Aussi, malgré nos -mœurs plus prudentes et plus pacifiques, nous arrive-t-il plus souvent -qu’à nos pères de voir la mort d’assez près. Il est donc probable que -plusieurs de ceux qui liront ces notes auront éprouvé les mêmes -émotions et eu l’occasion de faire des remarques analogues. - - * * * * * - -Une des premières questions qui se posent est celle du pressentiment. -Est-il vrai, comme beaucoup l’affirment, que nous ayons dès le matin une -sorte d’intuition de l’événement qui menace la journée? Il est difficile -de répondre, attendu que notre expérience ne peut guère porter que sur -des événements qui «ne tournèrent pas mal» ou qui, tout au moins, -n’eurent pas de suites graves. Il paraît donc naturel que ces accidents -qui ne devaient pas avoir de conséquences n’aient point remué par avance -les eaux profondes de notre instinct, comme il est vrai, je crois, -qu’ils ne les effleurent même pas. Quant aux autres, qui entraînent une -mort plus ou moins prochaine, il est rare que la victime ait la force -ou la lucidité requise pour satisfaire notre curiosité. En tout cas, ce -que peut recueillir sur ce point notre expérience personnelle est fort -incertain et l’interrogation demeure. - - * * * * * - -Nous voilà donc partis dès l’aurore d’un beau jour, en automobile, à -bicyclette, à motocyclette, en canot, peu importe à l’événement qui se -prépare; mais, pour préciser les images, prenons de préférence -l’automobile ou la motocyclette qui sont de merveilleux instruments de -détresse et qui interrogent le plus âprement la Fortune au grand jeu de -la vie et de la mort. Tout à coup, sans motifs, au détour du chemin, au -beau milieu de la longue et large route, au début d’une descente, ici ou -là, à droite ou à gauche, saisissant le frein, la roue, la direction, -barrant subitement tout l’espace sous l’apparence fallacieuse et -parfaitement transparente d’un arbre, d’un mur, d’un rocher, d’un -obstacle quelconque, voici face à face, surgissante, imprévue, énorme, -immédiate, indubitable, inévitable, irrévocable, la Mort qui ferme d’un -déclic l’horizon qu’elle laisse sans issue... - -Aussitôt commence entre notre intelligence et notre instinct une -passionnante, une interminable scène qui tient en une demi-seconde. -L’attitude de l’intelligence, de la raison, de la conscience, comme il -vous plaira de l’appeler, est extrêmement intéressante. Elle juge -instantanément, sainement et logiquement que tout est perdu sans -ressource. Pourtant elle ne s’affole ni ne s’épouvante. Elle se -représente exactement la catastrophe, ses détails et ses conséquences, -et constate avec satisfaction qu’elle n’a pas peur et garde sa lucidité. -Entre la chute et le choc, elle a du temps de reste, elle muse, elle se -distrait, elle trouve le loisir de penser à toute autre chose, -d’évoquer des souvenirs, de faire des rapprochements, des remarques -minimes et précises. L’arbre qu’on voit à travers la mort est un -platane, il a trois trous dans son écorce diaprée... il est moins beau -que celui du jardin... le rocher sur lequel le crâne s’écrasera a des -veines de mica et de marbre bien blanc... Elle sent qu’elle n’est pas -responsable, qu’on n’a nul reproche à lui faire; elle est presque -souriante, elle goûte je ne sais quelle volupté ambiguë et attend -l’inévitable avec une résignation adoucie où se mêle une prodigieuse -curiosité. - - * * * * * - -Il est évident que si notre vie n’avait à compter que sur l’intervention -de cet amateur indolent, trop logique et trop clairvoyant, tout accident -finirait fatalement en catastrophe. Heureusement, prévenu par les nerfs -qui tourbillonnent, perdent la tête et criaillent comme des enfante en -démence, fruste, brutal, nu, musculeux, bousculant tout et saisissant -d’un geste irrésistible les débris d’autorité et les chances de salut -qui lui tombent sous la main, un autre personnage bondit sur la scène. -On l’appelle l’Instinct, l’Inconscient, le Subconscient, que sais-je et -qu’importe?--Où était-il, d’où sort-il? Il dormait quelque part ou -s’occupait à d’obscures et ingrates besognes au fond des cavernes -primitives de notre corps. Il en était naguère le roi incontesté; mais -depuis quelque temps on le relègue dans les ténèbres basses, comme un -parent pauvre, mal élevé, mal tenu et mal embouché, témoin gênant et -souvenir désagréable de l’infortune originelle. On n’y pense, on n’y a -plus recours qu’aux secondes éperdues des suprêmes angoisses. Par -bonheur il est brave homme, sans amour-propre et sans rancune. Il sait -d’ailleurs que tous ces ornements du haut desquels on le méprise sont -éphémères, peu sérieux et qu’il est au fond le seul maître de la -demeure humaine. D’un coup d’œil plus sûr, plus rapide que l’élan -formidable du péril, il juge la situation, en démêle d’emblée tous les -détails, toutes les issues, toutes les possibilités, et c’est, en un -clin d’œil, un magnifique, un inoubliable, spectacle de force, de -courage, de précision, de volonté, où la Vie invaincue saute au visage -de la Mort invincible. - - * * * * * - -Au sens le plus strict, le plus minutieux du mot, le champion de -l’existence, surgi comme le sauvage velu des légendes au secours de la -princesse désespérée, opère des miracles. Avant tout, il a dans -l’urgence une prérogative incomparable: il ignore la délibération, tous -les obstacles qu’elle soulève, toutes les impossibilités qu’elle impose. -Il n’accepte jamais le désastre, pas un instant n’admet l’inévitable, et -sur le point d’être broyé, agit allégrement contre toute espérance, -comme si le doute, l’inquiétude, la peur, le découragement étaient des -notions absolument étrangères aux forces primitives qui l’animent. A -travers un mur de granit, il n’aperçoit que le salut, pareil à un trou -de lumière, et à force de le voir il le crée dans la pierre. Il ne -renonce pas à arrêter une montagne qui se précipite. Il écarte un -rocher, il s’élance sur un fil de fer, il se faufile entre deux colonnes -qui mathématiquement ne pouvaient pas livrer passage. Parmi les arbres -il choisit infailliblement le seul qui cédera parce qu’un ver invisible -a rongé sa racine. Dans un fouillis de feuilles vaines il découvre -l’unique branche forte qui surplombe l’abîme, et dans un chaos de -porphyres aigus il semblera qu’il ait dressé par avance le lit de -mousses et de fougères qui recevra le corps... - -De l’autre côté du péril, la raison stupéfaite, pantelante, incrédule, -un peu déconcertée, tourne la tête pour contempler une dernière fois -l’invraisemblable; puis elle reprend, de droit, la direction, tandis que -le bon sauvage, que nul ne songe à remercier, rentre en silence dans sa -caverne. - - * * * * * - -Peut-être n’est-il pas étonnant que l’instinct nous sauve des grands -dangers habituels et immémoriaux: l’eau, le feu, la chute, le choc, -l’animal. Il y a là évidemment une accoutumance, une expérience atavique -qui explique son habileté. Mais ce qui m’émerveille, c’est l’aisance, la -promptitude avec lesquelles il se met au courant des inventions les plus -complexes, les plus insolites de notre intelligence. Il suffit de lui -montrer une bonne fois le mécanisme de la machine la plus -imprévue,--quelque étrangère et inutile qu’elle soit à nos besoins réels -et primitifs,--il comprend, et désormais, dans la nécessité, en -connaîtra les derniers secrets et le maniement mieux que l’intelligence -qui la construisit. - -C’est pourquoi, si nouveau, si récent ou si formidable qu’en soit -l’instrument, on peut affirmer qu’en principe, il n’y a pas de -catastrophe inévitable. L’inconscient est toujours à la hauteur de -toutes les situations imaginables. Entre les mâchoires de l’étau que -referme la puissance de la mer ou de la montagne, on peut, on doit -s’attendre à un mouvement décisif de l’instinct qui a des ressources -aussi inépuisables que l’univers ou la nature au creux desquels il puise -à même. - - * * * * * - -Pourtant, s’il faut tout dire, nous n’avons plus tous le même droit de -compter sur son intervention souveraine. Il ne meurt, il ne boude, il ne -se trompe jamais; mais bien des hommes le bannissent à de telles -profondeurs, lui permettent si rarement de revoir un rayon de soleil, le -perdent si totalement de vue, l’humilient si cruellement, le garrottent -si étroitement que, dans l’affolement de l’urgence, ils ne savent plus -où le trouver. Ils n’ont plus, matériellement, le temps de le prévenir -ou de le délivrer au fond des oubliettes où ils l’ont enchaîné, et quand -il monte enfin à la rescousse, plein de bonne volonté, ses outils à la -main, le mal est fait, il est trop tard, la mort vient d’accomplir son -œuvre. - -Ces inégalités de l’instinct, qui tiennent plutôt, je suppose, à la -promptitude de l’appel qu’à la qualité du secours, se manifestent dans -tous les accidents. Mettez deux automobilistes en deux dangers -parallèles, inéluctables et exactement identiques, un coup de volant -inexplicable, on ne sait quel bond, quelle torsion, quel détour, quelle -immobilité, quel prestige sauvera l’un, pendant que l’autre ira -normalement et misérablement se briser sur l’obstacle. Dans une -voiture, des six personnes qui l’occupent et qu’enveloppe strictement le -même sort, trois feront le seul mouvement possible, illogique, imprévu -et nécessaire, au lieu que les trois autres agiront trop intelligemment, -à contre-sens. Je fus témoin, ou presque,--car si j’arrivai après -l’accident, du moins en ai-je recueilli sur les lieux mêmes et parmi les -réchappés, les impressions encore palpitantes,--je fus un jour témoin -d’une de ces surprenantes manifestations de l’instinct. C’était à la -descente de Gourdon, l’âpre petit village bien connu des touristes de -Cannes et de Nice, perché, pour échapper aux Barbaresques, sur un rocher -à pic, haut de plus de huit cents mètres. Il est de toutes parts -inaccessible, nul chemin n’y mène, sauf une terrible route en lacet qui -dévale entre deux abîmes. Une carriole surchargée de huit personnes -parmi lesquelles une femme portant son enfant âgé de quelques semaines, -descendait la voie périlleuse, quand le cheval prit peur, s’emballa et -s’alla jeter dans le gouffre. Les voyageurs se sentirent rouler dans la -mort, et la femme, d’un admirable geste d’amour maternel, voulant sauver -l’enfant, le lança, au suprême moment, de l’autre côté de la carriole, -où il tomba sur la route, tandis que tous les autres disparaissaient -dans le précipice hérissé de rocs meurtriers. Or, par un miracle assez -habituel quand il s’agit de vies humaines, les sept victimes, retenues à -des broussailles, à de vagues branchages, n’eurent que d’insignifiantes -égratignures, au lieu que le pauvre petit mourait sur le coup, le crâne -défoncé par une pierre du chemin. Deux instincts contraires avaient ici -lutté, et celui où s’était probablement mêlé une lueur de réflexion, -avait fait le geste le plus maladroit. On parlera de chance, de guignon. -Il n’est pas défendu d’évoquer ces mots mystérieux, pourvu qu’il demeure -entendu qu’ils s’appliquent aux mystérieux mouvements de l’inconscient. -Il est en effet préférable, chaque fois que la chose est possible, de -reporter en nous la source d’un mystère; c’est restreindre d’autant le -champ néfaste de l’erreur, du découragement, de l’impuissance. - - * * * * * - -Immédiatement, demandons-nous si nous pouvons sinon perfectionner -l’instinct, que je crois toujours parfait, du moins le rappeler plus -près de notre volonté, desserrer ses liens, lui rendre son aisance -originelle. Cette question exigerait une étude spéciale. En attendant -qu’on l’entreprenne, il paraît assez probable qu’en nous rapprochant -habituellement, systématiquement des forces, des faits matériels, de -tout ce qu’en un mot qui dit d’énormes choses nous nommons la nature, -nous diminuons d’autant, chaque jour, la distance que l’instinct aura à -parcourir pour nous venir en aide. Cette distance, encore inappréciable -chez les sauvages, les simples et les humbles, augmente à chaque pas que -fait notre éducation, notre civilisation. Je suis persuadé qu’on -pourrait établir qu’un paysan, un ouvrier, même moins jeune, moins -agile, surpris dans la même catastrophe que son propriétaire ou son -patron, a deux ou trois chances de plus que celui-ci de s’en tirer -indemne. En tout cas, il n’est pas d’accident dont la victime n’ait, _a -priori_, tort. Il convient qu’elle se dise, ce qui est vrai au pied de -la lettre, que tout autre, à sa place, aurait réchappé; par conséquent, -la plupart des hasards qu’on se permet autour d’elle lui demeurent -interdits. Son inconscient qui se confond ici avec son avenir n’est pas -«en forme». Elle doit dorénavant se défier de sa chance. Elle est, au -point de vue des grands périls, un _minus habens_, comme on disait en -droit romain. - - * * * * * - -Il n’empêche, quand on considère l’inconsistance de notre corps, la -puissance démesurée de tout ce qui l’entoure et le nombre de dangers où -nous nous exposons, que notre chance comparée à celle des autres êtres -vivants n’apparaisse prodigieuse. Parmi nos machines, nos appareils, nos -poisons, nos feux, nos eaux, toutes les forces plus ou moins asservies -mais toujours prêtes à la révolte, nous risquons notre vie vingt ou -trente fois plus souvent que le cheval, par exemple, le bœuf ou le -chien. Or, dans un accident de la rue ou de la route, dans une -inondation, un tremblement de terre, un orage, un incendie, dans la -chute d’un arbre ou d’une maison, l’animal sera presque toujours frappé -de préférence à l’homme. Il est évident que la raison, l’expérience et -l’inconscient mieux avisé de celui-ci le préservent dans une large -mesure. Néanmoins, on dirait qu’il y a encore autre chose. Tous risques, -tous hasards égaux et les parts faites à l’intelligence et à l’instinct -plus adroit et plus sûr, il reste que la nature semble avoir peur de -l’homme. Elle évite religieusement de toucher à ce corps si fragile; -elle l’entoure d’une sorte de respect manifeste et inexplicable, et -lorsque, par notre faute impérieuse, nous l’obligeons de nous blesser, -elle nous fait le moins de mal possible. - - - - -NOTRE DEVOIR SOCIAL - - -Partons loyalement de la grande vérité: il n’y a, pour ceux qui -possèdent, qu’un seul devoir certain: qui est de se dépouiller de ce -qu’ils ont, de façon à se mettre en l’état de la masse qui n’a rien. Il -est entendu, en toute conscience lucide, qu’il n’en existe pas de plus -impérieux, mais on y reconnaît en même temps, qu’il est, par manque de -courage, impossible de l’accomplir. Du reste, dans l’histoire héroïque -des devoirs, même aux époques les plus ardentes, même à l’origine du -christianisme et dans la plupart des ordres religieux qui cultivèrent -expressément la pauvreté, c’est peut-être le seul qui n’ait jamais été -entièrement rempli. Il importe donc, en s’occupant de nos devoirs -subsidiaires, de ne point oublier que l’essentiel est sciemment éludé. -Que cette vérité nous domine. Souvenons-nous que nous parlons dans son -ombre, et que nos pas les plus hardis, les plus extrêmes, ne nous -conduiront jamais au point où il faudrait que nous fussions d’abord. - - * * * * * - -Puisqu’il paraît qu’il s’agit là d’une impossibilité absolue autour de -laquelle il est oiseux de s’étonner encore, acceptons la nature humaine -telle qu’elle s’offre. Cherchons donc sur d’autres routes que la seule -directe,--n’ayant pas la force de la parcourir,--ce qui, en attendant -cette force, peut nourrir notre conscience. Il y a ainsi, pour ne plus -parler de la grande, deux ou trois questions que se posent sans cesse -les cœurs de bonne volonté. Que faire en l’état actuel de notre société? -Faut-il se ranger, _a priori_, systématiquement, du côté de ceux qui la -désorganisent ou dans le camp de ceux qui s’évertuent à en maintenir -l’économie?--Est-il plus sage de ne point lier son choix, de défendre -tour à tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l’un et l’autre -parti? Il est certain qu’une conscience sincère peut trouver ici ou là -de quoi satisfaire son activité ou bercer ses reproches. C’est pourquoi, -devant ce choix qui s’impose aujourd’hui à toute intelligence honnête, -il n’est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu’on -ne le pratique d’habitude, et comme le pourrait faire l’habitant -désintéressé de quelque planète voisine. - - * * * * * - -Ne reprenons pas toutes les objections traditionnelles, mais seulement -celles qui peuvent être assez sérieusement défendues. Nous rencontrons -d’abord la plus ancienne qui soutient que l’inégalité est inévitable, -étant conforme aux lois de la nature. Il est vrai; mais l’espèce humaine -paraît assez vraisemblablement créée pour s’élever au-dessus de -certaines lois de la nature. Si elle renonçait à surmonter plusieurs de -ces lois, son existence même serait remise en péril. Il est conforme à -sa nature particulière d’obéir à d’autres lois que celle de sa nature -animale, etc. Du reste, l’objection est dès longtemps classée parmi -celles dont le principe est insoutenable et mènerait au massacre des -faibles, des malades, des vieillards, etc. - -On dit ensuite qu’il est bon, pour hâter le triomphe de la justice, que -les meilleurs ne se dépouillent pas prématurément de leurs armes dont -les plus efficaces sont précisément la richesse et le loisir. On -reconnaît suffisamment ici la nécessité du grand sacrifice, et l’on ne -met en question que son opportunité. Soit; à condition qu’il demeure -bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement à hâter -les pas de la justice. - -Un autre argument conservateur, digne d’attention, affirme que le -premier devoir de l’homme étant d’éviter la violence et l’effusion du -sang, il est indispensable que l’évolution sociale ne soit pas trop -rapide, qu’elle mûrisse lentement, qu’il importe de la tempérer en -attendant que la masse s’éclaire et soit portée graduellement et sans -dangereuses secousses vers une liberté et une plénitude de biens qui, en -ce moment, ne déchaîneraient que ses pires instincts. Il est encore -vrai; néanmoins il serait intéressant de calculer,--puisqu’on n’arrive -au mieux que par le mal,--si les maux d’une révolution brusque, radicale -et sanglante l’emportent sur les maux qui se perpétuent dans l’évolution -lente. Il conviendrait de se demander s’il n’y a pas avantage à agir au -plus vite; si tout compte fait, les souffrances silencieuses de ceux -qui attendent dans l’injustice ne sont pas plus graves que celles que -subiront durant quelques semaines ou quelques mois les privilégiés -d’aujourd’hui. On oublie volontiers que les bourreaux de la misère sont -moins bruyants, moins scéniques, mais infiniment plus nombreux, plus -cruels, plus actifs que ceux des plus affreuses révolutions. - - * * * * * - -Enfin, dernier argument et peut-être le plus troublant: l’humanité, -déclare-t-on, depuis plus d’un siècle parcourt les années les plus -fécondes, les plus victorieuses, les années probablement climatériques -de sa destinée. Elle semble, à considérer le passé, dans la phase -décisive de son évolution. On croirait, à certains indices, qu’elle est -près d’atteindre son apogée. Elle traverse une période d’inspiration à -laquelle nulle autre ne se peut historiquement comparer. Un rien, un -dernier effort, un trait de lumière qui reliera ou soulignera les -découvertes, les intuitions éparses ou en suspens, la sépare seule -peut-être des grands mystères. Elle vient d’aborder des problèmes dont -la solution, aux dépens de l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire du grand -inconnu de l’univers, rendrait vraisemblablement inutiles tous les -sacrifices que la justice exige des hommes. N’est-il pas dangereux -d’arrêter cet élan, de troubler cette minute précieuse, précaire et -suprême? En admettant même que ce qui est acquis ne se puisse plus -perdre comme dans les bouleversements antérieurs, il est néanmoins à -craindre que l’énorme désorganisation exigée par l’équité mette -brusquement fin à cette période heureuse; et il n’est pas indubitable -qu’elle renaisse de longtemps, les lois qui président à l’inspiration du -génie de l’espèce étant aussi capricieuses, aussi instables que celles -qui président à l’inspiration du génie de l’individu. - -C’est peut-être, comme je l’ai dit, l’argument le plus inquiétant. Mais, -sans doute, attache-t-il trop d’importance à un danger assez incertain. -Au surplus, il y aura à cette brève interruption de la victoire humaine, -de prodigieuses compensations. Pouvons-nous prévoir ce qu’il adviendra -lorsque l’humanité entière prendra part au labeur intellectuel qui est -le labeur propre à notre espèce? Aujourd’hui, c’est à peine si un -cerveau sur cent mille se trouve dans des conditions pleinement -favorables à son activité. Il se fait en ce moment un monstrueux -gaspillage de forces spirituelles. L’oisiveté endort par en haut autant -d’énergies mentales que l’excès de travail manuel en éteint par en bas. -Incontestablement, quand il sera donné à tous de se mettre à la tâche à -présent réservée à quelques élus du hasard, l’humanité multipliera des -milliers de fois ses chances d’arriver au grand but mystérieux. - - * * * * * - -Voilà, je pense, le meilleur du pour et du contre, les raisons les plus -raisonnables que puissent invoquer ceux qui n’ont point hâte d’en finir. -Au milieu de ces raisons se dresse l’énorme monolithe de l’injustice. Il -est inutile de lui prêter une voix. Il oppresse les consciences, il -borne les intelligences. Aussi ne saurait-il être question de ne le -point détruire; on demande seulement à ceux qui le veulent renverser -quelques années de patience, afin qu’après avoir déblayé ses entours, sa -chute entraîne de moindres désastres. Faut-il accorder ces années et -parmi ces motifs de hâte ou d’attente, quel sera donc le choix de la -meilleure foi? - - * * * * * - -Les arguments qui demandent quelques années de répit vous semblent-ils -suffisants? Ils sont assez précaires; mais encore ne serait-il pas -juste de les condamner sans considérer le problème d’un point plus élevé -que la raison pure. Ce point doit toujours être recherché dès qu’il -s’agit de questions qui débordent l’expérience humaine. On pourrait fort -bien soutenir, par exemple, que le choix ne saurait être le même pour -tous. L’espèce, qui a probablement de ses destinées une conscience -infinie qu’aucun individu ne peut saisir, aurait très sagement réparti -entre les hommes les rôles qui leur conviennent dans le haut drame de -son évolution. Pour des motifs que nous ne comprenons pas toujours, il -est sans doute nécessaire qu’elle progresse lentement; c’est pourquoi -l’énorme masse de son corps l’attache au passé et au présent, et de très -loyales intelligences peuvent se trouver dans cette masse, comme il est -possible à de très médiocres de s’en évader. Qu’il y ait satisfaction ou -mécontentement désintéressé du côté de l’ombre ou de la lumière, peu -importe: c’est souvent une question de prédestination et de -distribution de rôles plutôt que d’examen. Quoi qu’il en soit, ce serait -pour nous, dont la raison juge déjà la faiblesse des arguments du passé, -un motif nouveau d’impatience. Admettons-en, par surcroît, la force très -plausible. Il suffit donc qu’aujourd’hui ne nous satisfasse point, pour -que nous ayons le devoir, pour ainsi dire organique, de détruire tout ce -qui le soutient, afin de préparer l’arrivée de demain. Alors même que -nous verrions fort nettement les dangers et les inconvénients d’une trop -prompte évolution, il est requis, pour que nous remplissions fidèlement -la fonction assignée par le génie de l’espèce, que nous passions outre à -toute patience, à toute circonspection. Dans l’atmosphère sociale, nous -représentons l’oxygène, et si nous nous y conduisons comme l’azote -inerte, nous trahissons la mission que nous a confiée la nature, ce qui, -dans l’échelle des crimes qui nous restent, est la plus grave et la -plus impardonnable des forfaitures. Nous n’avons pas à nous préoccuper -des conséquences souvent fâcheuses de notre hâte; cela n’est pas écrit -dans notre rôle, et en tenir compte, serait ajouter à ce rôle des mots -infidèles qui ne se trouvent point dans le texte authentique dicté par -la nature. L’humanité nous a désignés pour accueillir ce qui s’élève à -l’horizon. Elle nous a donné une consigne qu’il ne nous appartient pas -de discuter. Elle répartit ses forces comme bon lui semble. A tous les -carrefours de la route qui mène à l’avenir, elle a mis, contre chacun de -nous, dix mille hommes qui gardent le passé; ne craignons donc point que -les plus belles tours d’autrefois ne soient pas suffisamment défendues. -Nous ne sommes que trop naturellement enclins à temporiser, à nous -attendrir sur des ruines inévitables; c’est notre plus grand tort. Le -moins que puissent faire les plus timorés d’entre nous,--et ils sont -déjà bien près de trahir,--c’est de ne point ajouter à l’immense poids -mort que traîne la nature. Mais que les autres suivent aveuglément -l’élan intime de la puissance qui les pousse plus outre. Quand bien même -leur raison n’approuverait aucune des mesures extrêmes auxquelles ils -prennent part, qu’ils agissent et espèrent par delà leur raison; car, en -toutes choses, à cause de l’appel de la terre, il faut viser plus haut -que le but qu’on aspire à atteindre. - - * * * * * - -Ne craignons pas d’être entraînés trop loin; et que nulle réflexion, -quelque juste qu’elle soit, ne brise ou tempère notre ardeur. Nos excès -d’avenir sont nécessaires à l’équilibre de la vie. Assez d’hommes autour -de nous ont le devoir exclusif, la mission très précise d’éteindre les -feux que nous allumons. Allons toujours aux lieux les plus extrêmes de -nos pensées, de nos espoirs et de notre justice. Ne nous persuadons pas -que ces efforts ne sont imposés qu’aux meilleurs; il n’en est rien, et -les plus humbles d’entre nous qui pressentent une aurore qu’ils ne -comprennent pas, doivent l’attendre tout au haut d’eux-mêmes. Leur -présence sur ces sommets intermédiaires remplira de substance vivante -l’intervalle dangereux des premiers aux derniers et maintiendra les -communications indispensables entre l’avant-garde et la masse. - -Songeons parfois au grand vaisseau invisible qui porte sur l’éternité -nos destinées humaines. Il a, comme les vaisseaux de nos océans limités, -ses voiles et son lest. Si l’on craint qu’il roule ou qu’il tangue au -sortir de la rade, ce n’est pas une raison pour augmenter le poids du -lest en descendant à fond de cale les belles voiles blanches. Elles ne -furent pas tissées pour moisir dans l’obscurité à côté des pierres du -chemin. Le lest, on en trouve partout; tous les cailloux du port, tout -le sable des plages y est propre. Mais les voiles sont rares et -précieuses; leur place n’est point dans les ténèbres des sentines, mais -parmi la lumière des hauts mâts où elles recueilleront les souffles de -l’espace. - - * * * * * - -Ne nous disons pas: c’est dans la mesure, dans l’honnête moyenne que se -trouve toujours la meilleure vérité. Cela serait peut-être vrai, si la -plupart des hommes ne pensaient, n’espéraient beaucoup plus bas qu’il ne -convient. C’est pourquoi il est nécessaire que les autres pensent et -espèrent plus haut qu’il ne paraît raisonnable. La moyenne, l’honnête -moyenne d’aujourd’hui sera prochainement ce qu’il y aura de moins -humain. Je trouve, au hasard d’une récente lecture, dans la vieille -chronique flamande de Marcus van Warnewyck, un curieux exemple de cette -excellente opinion du bon sens ou plutôt du sens commun et du juste -milieu. Marcus van Warnewyck était un riche bourgeois de Gand, lettré et -extrêmement sage. Il nous a laissé le journal minutieux de tous les -événements qui se déroulèrent dans sa ville natale, de 1566 à 1568, -c’est-à-dire du premier délire des iconoclastes, à la terrible -répression du duc d’Albe. Ce qu’il convient d’admirer dans ce récit -authentique et savoureux, ce n’est pas tant la vive couleur, la -précision pittoresque des moindres tableaux: pendaisons, scènes de -bûchers, tortures, émeutes, batailles, prêches, etc., pareils à des -Breughels, que la sereine et limpide impartialité du narrateur. -Catholique fervent, il blâme d’une plume égale et modérée les excès des -Réformés et des Espagnols. Il est le juge incorruptible, le juste par -excellence. Il représente vraiment la suprême sagesse pratique et -pondérée, la meilleure volonté, l’humanité la plus raisonnable, la plus -saine, l’indulgence, la pitié la mieux équilibrée, la plus éclairée de -son temps. Il se permet parfois de trouver regrettable que tant de -supplices soient nécessaires. Il semble estimer, sans oser ouvertement -soutenir une opinion aussi paradoxale, qu’il ne serait peut-être pas -indispensable de brûler un si grand nombre d’hérétiques. Mais il ne -paraît pas se douter un instant qu’il serait préférable de n’en point -brûler du tout. Cette opinion est si extravagante, se trouve à de telles -extrémités de la pensée humaine, qu’elle ne lui vient même pas à -l’esprit, qu’elle n’est pas encore visible à l’horizon ou aux sommets de -l’intelligence de son époque. C’est pourtant l’humble opinion moyenne -d’aujourd’hui. N’en va-t-il pas de même, en ce moment, dans nos -questions irrésolues du mariage, de l’amour, des religions, de -l’autorité, de la guerre, de la justice, etc.? L’humanité n’a-t-elle pas -encore assez vécu pour qu’elle se rende compte que c’est toujours l’idée -extrême, c’est-à-dire la plus haute, celle du sommet de la pensée qui a -raison? En ce moment, l’opinion la plus raisonnable au sujet de notre -question sociale, nous invite à faire tout le possible afin de diminuer -peu à peu les inégalités inévitables et répartir plus équitablement le -bonheur. L’opinion extrême exige sur l’heure le partage intégral, la -suppression de la propriété, le travail obligatoire, etc. Nous ne savons -pas encore comment se réaliseront ces exigences; mais il est d’ores et -déjà certain que de très simples circonstances les feront paraître un -jour aussi naturelles que la suppression du droit d’aînesse ou des -privilèges de la noblesse. Il importe, en ces questions d’une durée -d’espèce et non de peuple ou d’individu, de ne point se limiter à -l’expérience de l’histoire. Ce qu’elle confirme et ce qu’elle dément -s’agite dans un cercle insignifiant. La vérité ici se trouve bien moins -dans la raison, toujours tournée vers le passé, que dans l’imagination -qui voit plus loin que l’avenir. - - * * * * * - -Que notre raison s’efforce donc de monter plus haut que l’expérience. -C’est facile aux jeunes gens, mais il est salutaire que l’âge mûr et la -vieillesse apprennent à s’élever à l’ignorance lumineuse de la jeunesse. -Nous devons, à mesure que s’écoulent nos années, nous prémunir contre -les dangers que font courir à notre confiance, le grand nombre d’hommes -malfaisants que nous avons rencontrés. Continuons, malgré tout, d’agir, -d’aimer et d’espérer comme si nous avions affaire à une humanité idéale. -Cet idéal n’est qu’une réalité plus vaste que celle que nous voyons. Les -fautes des individus n’altèrent pas davantage la pureté et l’innocence -générales, que les vagues de la surface, vues d’une certaine hauteur, ne -troublent, au dire des aéronautes, la limpidité profonde de la mer. - - * * * * * - -N’écoutons que l’expérience qui nous pousse en avant; elle est toujours -plus haute que celle qui nous retient ou nous rejette en arrière. -Repoussons tous les conseils du passé qui ne nous tournent pas vers -l’avenir. C’est ce que comprirent admirablement, et pour la première -fois peut-être dans l’histoire, certains hommes de la Révolution; et -c’est pourquoi cette Révolution est celle qui fit les plus grandes -choses et les plus durables. Ici, cette expérience nous enseigne qu’au -rebours de ce qui a lieu dans les choses de vie journalière, il importe -avant tout de détruire. En tout progrès social, le grand travail, et le -seul difficile, c’est la destruction du passé. Nous n’avons pas à nous -soucier de ce que nous mettrons à la place des ruines. La force des -choses et de la vie se chargera de reconstruire. Elle n’a même que trop -de hâte à réédifier, et il ne serait pas bon de l’aider dans sa tâche -précipitée. N’hésitons donc point à user jusqu’à l’excès de nos forces -destructives: les neuf dixièmes de la violence de nos coups se perdent -parmi l’inertie de la masse; comme le choc du plus lourd marteau se -disperse dans une grosse pierre et devient pour ainsi dire insensible à -la main de l’enfant qui soutient celle-ci. - - * * * * * - -Et ne redoutons pas qu’on puisse aller trop vite. Si, à certaines -heures, on semble brûler dangereusement les étapes, c’est pour balancer -des retardements injustifiés et rattraper le temps perdu durant des -siècles inactifs. L’évolution de notre univers continue pendant ces -périodes d’inertie, et il est probablement nécessaire que l’humanité se -trouve à tel point déterminé de son ascension au moment de tel -phénomène sidéral, de telle crise obscure de la planète ou même de la -naissance de tel homme. C’est l’instinct de l’espèce qui décide de ces -choses, c’est son destin qui parle; et si cet instinct ou ce destin se -trompe, il ne nous appartient pas d’intervenir, car tout contrôle cesse; -nous sommes au bout et au sommet de nous-mêmes; et plus haut, il n’y a -plus rien qui puisse corriger notre erreur. - - - - -L’IMMORTALITÉ - - -I - -En cette ère nouvelle où nous entrons et où les religions ne répondent -plus aux grandes questions de l’humanité, un des problèmes sur quoi l’on -s’interroge avec le plus d’inquiétude est celui de la vie d’outre-tombe. -Tout finit-il à la mort? Y a-t-il une survie imaginable? Où allons-nous, -que devenons-nous? Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté de -l’illusion fragile qu’on appelle l’existence? A la minute où s’arrête -notre cœur, est-ce la matière ou l’esprit qui triomphe, la lumière -éternelle ou les ténèbres sans fin qui commencent? - -Comme tout ce qui existe, nous sommes impérissables. Nous ne pouvons -concevoir que quelque chose se perde dans l’univers. A côté de l’infini, -il est impossible d’imaginer un néant où un atome de matière puisse -tomber et s’anéantir. Tout ce qui est sera éternellement, tout est, et -il n’est rien qui ne soit point. Sinon, il faudrait croire que notre -cerveau n’a rien de commun avec l’univers qu’il s’efforce de concevoir. -Il faudrait même se dire qu’il fonctionne au rebours de celui-ci, ce qui -n’est guère probable, puisqu’après tout, il n’en peut être qu’une sorte -de reflet. - -Ce qui semble périr ou du moins disparaître et se succéder, c’est les -formes et les modes sous lesquels nous percevons la matière -impérissable; mais nous ignorons à quelles réalités répondent ces -apparences. Elles sont le tissu du bandeau qui, posé sur nos yeux, donne -à ceux-ci, sous la pression qui les aveugle, toutes les images de notre -vie. Ce bandeau enlevé, que reste-t-il? Entrons-nous dans la réalité qui -existe indubitablement par delà; ou bien les apparences même -cessent-elles pour nous d’exister?... - - -II - -Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi -et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point -qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette -petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre -existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel -que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa -destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous -reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se -renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être -la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou -effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible -de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut -remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de -souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se -rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre -sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les -phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette -nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez -extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de -notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au -moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un -poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra -en moi.» - - -III - -Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si -précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si -exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce -fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre -corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, -subisse les transformations les plus magnifiques et les plus -délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il -nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse -jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer. -Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous -fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette -mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous -accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est -égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles -de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les -suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. -La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait -à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout -moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort -m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui -advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en -cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part; -que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne -prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés. - - -IV - -Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que -c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie -totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survie. Il nous semble -que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, -des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la -distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte -d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en -suivra ne nous regarde plus. - -Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque -nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct -puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers -l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre -conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité -qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous -comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien -compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en -même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant -jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le -maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans -notre propre chair. - -Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un -moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, -infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous -accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, -que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide -d’un organe qui n’est pas destiné à le percevoir? N’est-ce pas demander -que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux -parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se -retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est -nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite -illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne -l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même -temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et -vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le -tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir -recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques -chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de -douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est -probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous -les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au -bien-être confus qui suit l’apaisement d’une douleur. Voilà donc la -seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence -n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en -s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi -il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus -heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans -l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, -de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous -plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une -vie de gloire, de lumière et d’amour. - - -V - -Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui -révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’aurore sur la -campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans -les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix -humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même -miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se -lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de -vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi -les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. -Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su -pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de -guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable -et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés. - -Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes -nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à -notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut -hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui -quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle, -l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe, -quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et -sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se -raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas -en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, -de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera -reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle -libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin, -transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui -sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et -l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de -cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier -s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique», le point -sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver -intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements? - -Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette -question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous -ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se -dresse devant tout homme à l’instant de la mort? - - -VI - -Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en -question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est -certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous -attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout -moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement -chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de -veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un -choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un -peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est -pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur -nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel -événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à -côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il -renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous -goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et -que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une -suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous -tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la -distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que -nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu’il doit à jamais -disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort. - - -VII - -Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera -sans doute, c’est qu’en ces questions de vie et de mort, notre -imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle -précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers -âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait -les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des -choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des -privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes -désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à -une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? -Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de -celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il -s’endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de -se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps -intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure -(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous -n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux -et bref sommeil de chaque nuit? Loin de la redouter, beaucoup -n’accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne -verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le -dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu’ils -croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce -sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils -d’eux-mêmes? Quel lien, au moment où ils ferment les yeux, les -rattacherait à l’être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu, -dans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs -espérances à l’entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui -n’existerait pas. Il n’y a, en effet, entre la mort véritable et ce -sommeil que la différence de ce réveil retardé d’un siècle, réveil aussi -étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un -enfant posthume. - - -VIII - -D’autre part, comment répondons-nous à la question quand il ne s’agit -plus de nous, mais de ce qui respire avec nous sur la terre? Avons-nous -souci, par exemple, de la survie des animaux? Le chien, le plus fidèle, -le plus affectueux, le plus intelligent, dès qu’il est mort, n’est plus -qu’un répugnant débris dont nous nous débarrassons au plus vite. Il ne -nous paraît même pas possible de nous demander si quelque chose de la -vie déjà spirituelle que nous avons aimée en lui subsiste ailleurs que -dans notre souvenir, et s’il existe un autre monde pour les chiens. Il -nous semblerait assez ridicule que le temps et l’espace conservassent -précieusement, durant l’éternité, parmi les astres et dans les palais -sans bornes de l’éther, l’âme d’un pauvre animal, faite de cinq ou six -habitudes touchantes mais bien naïves, et du désir de boire, de manger, -de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manière que l’on sait. -Que resterait-il d’ailleurs de cette âme formée tout entière de quelques -besoins d’un corps rudimentaire, lorsque ce corps ne serait plus? Mais -de quel droit imaginons-nous, entre nous et l’animal, un abîme qui -n’existe même pas du minéral au végétal, du végétal à l’animal? C’est ce -droit à nous croire si loin, si différent de tout ce qui vit sur la -terre; c’est cette prétention à nous mettre dans une catégorie et dans -un règne où les dieux mêmes que nous avons créés n’auraient pas toujours -accès, qu’il faudrait examiner tout d’abord. - - -IX - -On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le -point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la -dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à -ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous -serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables -misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous -entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui -nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre -chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales, -jointes, si l’on veut, pour faire pleine mesure, à toutes celles qui -ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or, -lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en -nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons, -nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou -désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces -corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous -semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres. -Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que -nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu -son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous -ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si -la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si -nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre -corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultés -intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner; -et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation? - - -X - -En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l’instant, imaginer une -réponse acceptable à la question de l’immortalité. Pourquoi s’en -étonner? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère; -c’est l’objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la -maison. J’y vois de l’huile, une mèche, une cheminée de verre; et tout -cela forme de la lumière. L’énigme ne commence qu’au moment où je me -demande ce qu’est cette lumière, d’où elle vient quand je l’appelle, où -elle va quand je l’éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet -que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes -mains, l’énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les -hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce -qu’est en soi cette flamme légère qu’à mon gré je fais naître ou mourir. -Et si l’un d’eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques, -chacun des mots de la définition multipliera l’inconnu et ouvrira de -toutes parts des portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons -tout de l’essence, du destin, de la vie d’un peu de clarté familière -dont tous les éléments furent créés par nous, dont la source, les causes -prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine, comment -espérer de pénétrer l’incompris d’une vie dont les éléments les plus -simples sont situés à des millions d’années, à des milliards de lieues -de notre intelligence? - - -XI - -Depuis qu’elle existe, l’humanité n’a pas avancé d’un pas sur la route -du mystère que nous méditons. Toute question que nous nous posons à son -sujet, ne touche plus, par aucun côté, semble-t-il, à la sphère dans -laquelle notre intelligence s’est formée et se meut. Il n’y a peut-être -aucun rapport possible ou imaginable entre l’organe qui pose la question -et la réalité qui devrait y répondre. Les plus actives et les plus -rigoureuses recherches de ces dernières années ne nous ont rien appris. -De savantes et consciencieuses sociétés psychiques, notamment en -Angleterre, ont réuni un imposant ensemble de faits qui tendent à -prouver que la vie de l’être spirituel ou nerveux peut continuer pendant -un certain temps après la mort de l’être matériel. Admettons que ces -faits soient incontestables et scientifiquement établis; ils -déplaceraient simplement de quelques lignes, de quelques heures, le -commencement du mystère. Si le fantôme d’une personne aimée, -reconnaissable et apparemment si vivant que je lui adresse la parole, -entre ce soir dans ma chambre à la minute même où la vie se sépare du -corps qui gît à mille lieues de l’endroit où je me trouve, cela, sans -doute, est bien étrange dans un monde dont nous ne comprenons pas le -premier mot; mais cela montre au plus que l’âme, l’esprit, le souffle, -la force nerveuse et insaisissable de la partie la plus subtile de notre -matière, peut se détacher de celle-ci et lui survivre un instant, comme -la flamme d’une lampe qu’on éteint se détache parfois de la mèche et -flotte un moment dans la nuit. Certes, le phénomène est étonnant; mais -étant donnée la nature de cette force spirituelle, il devrait nous -étonner bien davantage qu’il ne se produise pas fréquemment et à notre -gré, dans la plénitude de la vie. En tout cas, il n’éclaire nullement -la question. Jamais un seul de ces phantasmes n’a paru avoir la moindre -conscience d’une vie nouvelle, d’une vie supra-terrestre et différente -de celle que venait de quitter le corps dont il émanait. Au contraire, -leur vie spirituelle à tous, à ce moment où elle devrait être pure -puisqu’elle est débarrassée de la matière, semble fort inférieure à ce -qu’elle était lorsque la matière l’enveloppait. La plupart poursuivent -machinalement, dans une sorte d’hébétude somnambulique, les plus -insignifiantes de leurs préoccupations habituelles. L’un cherche son -chapeau oublié sur un meuble, l’autre s’inquiète d’une petite dette ou -s’informe de l’heure. Et tous, peu après, alors que devrait commencer la -survie véritable, s’évaporent et disparaissent à jamais. J’en conviens, -cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible. Nous ne savons -si ces brèves apparitions sont les premières lueurs d’une autre -existence ou les dernières de celle-ci. Peut-être que les morts usent -et profitent ainsi, faute de mieux, du dernier lien qui les unit et les -rend encore sensibles à nos sens. Peut-être qu’ensuite ils continuent de -vivre autour de nous, mais ne parviennent plus, malgré tous leurs -efforts, à se faire reconnaître, ni à nous donner une idée de leur -présence, parce que nous n’avons pas l’organe nécessaire pour les -percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient pas à donner à -un aveugle-né la moindre notion de la lumière ou des couleurs. En tous -cas, il est certain que les enquêtes et les travaux de cette science -nouvelle du «_Borderland_», comme l’appellent les Anglais, ont laissé le -problème exactement au point où il se trouvait depuis les origines de la -conscience humaine. - - -XII - -Dans l’ignorance invincible où nous sommes, notre imagination a donc le -choix de nos destinées éternelles. Or, en examinant les possibilités -diverses, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas -les moins vraisemblables. Une première hypothèse à écarter d’emblée, -sans discussion, nous l’avons vu, est celle de l’anéantissement absolu. -Une deuxième hypothèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles, -nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l’infini -des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons -également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première, -mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu’on ne voit guère, -non plus pour l’homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de -la situer raisonnablement dans l’espace sans bornes et le temps sans -limites. Ajoutons que de toutes nos destinées possibles, elle serait la -seule vraiment redoutable et que l’anéantissement pur et simple lui -serait mille fois préférable. - -Reste la double hypothèse d’une survie sans conscience, ou avec une -conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons -aujourd’hui ne nous peut donner aucune idée, qu’elle nous empêche plutôt -de concevoir, de même que notre œil imparfait nous empêche de concevoir -une autre lumière que celle qui va de l’infra-rouge à l’ultra-violet; -alors qu’il est certain que ces lumières, probablement prodigieuses, -éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle -autrement façonnée que la nôtre. - -Bien que double au premier abord, l’hypothèse se ramène à la simple -question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de -le faire, qu’une survie sans conscience équivaut à l’anéantissement, -c’est trancher _a priori_ et sans réflexion ce problème de la -conscience, le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous -intéressent. - -Il est, comme l’ont proclamé toutes les métaphysiques, le plus difficile -qui soit, attendu que l’objet de la connaissance est cela même qui -voudrait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de -lui-même, sinon se refléter indéfiniment et inutilement? Pourtant, en ce -reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul -rayon capable d’éclairer tout le reste. Que faire? Il n’est d’autre -moyen de s’évader de sa conscience que de la nier, de la considérer -comme une maladie organique de l’intelligence terrestre, maladie qu’il -faut essayer de guérir par un acte qui doit nous paraître un acte de -folie violente ou volontaire; mais qui, de l’autre côté de nos -apparences, est probablement un acte de santé. - - -XIII - -Mais il est impossible de s’évader; et nous revenons fatalement rôder -autour de notre conscience fondée sur notre mémoire, la plus précaire -de nos facultés. Étant évident, disons-nous, que rien ne peut périr, -nous avons nécessairement vécu avant notre vie actuelle. Mais puisque -nous ne pouvons rattacher cette existence antérieure à notre vie -présente, cette certitude nous est aussi indifférente, passe aussi loin -de nous, que toutes les certitudes de l’existence postérieure. Et voilà, -avant la vie comme après la mort, l’apparition du moi mnémonique, dont -il convient, une fois de plus, de se demander si ce qu’il fait durant -les quelques jours de son activité est vraiment assez important pour -décider ainsi, à son seul égard, du problème de l’immortalité. De ce que -nous jouissons de notre moi sous une forme exclusive, si spéciale, si -imparfaite, si fragile, si éphémère, s’ensuit-il qu’il n’y ait nul autre -mode de conscience et nul autre moyen de jouir de la vie? Un peuple -d’aveugles-nés, pour revenir à la comparaison qui s’impose puisqu’elle -résume le mieux notre situation parmi la nuit des mondes, un peuple -d’aveugles-nés, à qui un unique voyant révèlerait les allégresses de la -lumière, nierait non seulement que celle-ci soit possible, mais même -imaginable. Pour nous, n’est-il pas à peu près certain qu’il nous manque -ici-bas, entre mille autres sens, un sens supérieur à celui de notre -conscience mnémonique, pour jouir plus amplement et plus sûrement de -notre moi? Ne pourrait-on pas dire que nous saisissons parfois des -traces obscures ou des velléités de ce sens en germe ou atrophié, en -tout cas opprimé et presque supprimé par le régime de notre vie -terrestre qui centralise toutes les évolutions de notre existence sur le -même point sensible? N’y a-t-il pas certains moments confus, où, si -impitoyablement, si scientifiquement que l’on fasse la part de l’égoïsme -recherché jusqu’en ses plus lointaines et secrètes sources, il demeure -en nous quelque chose d’absolument désintéressé qui goûte le bonheur -d’autrui? N’est-il pas également possible que les joies sans but de -l’art, la satisfaction calme et pleine où nous plonge la contemplation -d’une belle statue, d’un monument parfait, qui ne nous appartient pas, -que nous ne reverrons jamais, qui n’excite aucun désir sensuel, qui ne -peut nous être d’aucune utilité; n’est-il pas possible que cette -satisfaction soit la pâle lueur d’une conscience différente qui filtre à -travers une fissure de notre conscience mnémonique? Si nous ne pouvons -imaginer cette conscience différente, ce n’est pas une raison pour la -nier. Je crois même qu’il serait plus sage d’affirmer que c’est un motif -de l’admettre. Toute notre vie se passerait au milieu de choses que nous -n’aurions pu imaginer si nos sens, au lieu de nous être donnés tous -ensemble, nous étaient accordés un à un et d’année en année. Au reste, -un de ces sens, le sens génésique, qui ne s’éveille qu’aux approches de -la puberté, nous montre que la découverte d’un monde imprévu, le -déplacement de tous les axes de notre vie, dépend d’un accident de notre -organisme. Durant l’enfance, nous ne soupçonnions point l’existence de -tout un univers de passions, d’ivresses et de douleurs qui agitent «les -grandes personnes». Si d’aventure, quelque écho mutilé de ces bruits -arrivait à nos innocentes et curieuses oreilles, nous ne parvenions pas -à comprendre quelle espèce de frénésie ou de folie s’emparait ainsi de -nos aînés; et nous nous promettions, le moment venu, d’être plus -raisonnables, jusqu’au jour où l’amour brusquement apparu dérangeait le -centre de gravité de tous nos sentiments et de la plupart de nos idées. -On voit donc que concevoir ou ne pas concevoir, tient à trop peu de -chose pour que nous ayons le droit de douter de la possibilité de ce que -nous ne pouvons imaginer. - - -XIV - -Ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trésors de -l’univers, c’est la résignation héréditaire avec laquelle nous -séjournons dans la morne prison de nos sens. Notre imagination, telle -que nous la menons aujourd’hui, s’accommode trop aisément de cette -captivité. Il est vrai qu’elle est la fille esclave de ces sens qui -l’alimentent seuls. Mais elle ne cultive pas assez en elle les -intuitions et les pressentiments qui lui disent qu’elle est absurdement -prisonnière et qu’elle doit chercher des issues par delà même les -cercles les plus grandioses et les plus infinis qu’elle se représente. -Il importe qu’elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde -réel commence à des milliards de lieues plus loin que ses songes les -plus ambitieux et les plus téméraires. Elle n’eut jamais le droit ni le -devoir d’être plus follement audacieuse. Tout ce qu’elle réussit à bâtir -et multiplier dans l’espace et le temps les plus énormes qu’elle soit -capable de concevoir, n’est rien au regard de ce qui existe. Les plus -petites révélations de la science dans l’humble vie quotidienne lui -apprennent déjà que même en ce modeste milieu elle ne peut tenir tête à -la réalité, qu’elle est constamment débordée, déconcertée, éblouie par -tout ce qui se cache d’inattendu dans une pierre, un sel, un verre -d’eau, une plante, un insecte. C’est déjà quelque chose que d’en être -convaincu, puisque cela met dans un état d’esprit qui guette toutes les -occasions de rompre le cercle magique de notre aveuglement; puisque cela -persuade qu’il ne faut espérer dans ce cercle nulle vérité définitive; -et que toutes sont situées plus outre. L’homme, pour garder le sens des -proportions, a besoin de se dire à tous moments que, placé tout à coup -au milieu des réalités de l’univers, il serait exactement comparable à -une fourmi qui, ne connaissant que les étroits sentiers, les trous -minimes, les abords et les horizons de sa fourmilière, se trouverait -soudain sur un fétu de paille au milieu de l’Atlantique. En attendant -que nous soyons sortis d’une prison qui nous empêche de prendre contact -avec les réalités d’outre-imagination, il y a bien plus de chance -d’atteindre par hasard un fragment de vérité en imaginant les choses les -plus inimaginables, qu’en s’évertuant à conduire parmi l’éternité, entre -les digues de la logique et des possibilités actuelles, les songes de -cette imagination. Efforçons-nous donc d’écarter de nos yeux, chaque -fois qu’un nouveau rêve se présente, le bandeau de notre vie terrestre. -Disons-nous que parmi toutes les possibilités que nous cache encore -l’univers, une des plus faciles à réaliser, des plus probables, des -moins ambitieuses et des moins déconcertantes, est certes la possibilité -d’un mode de jouir de l’être, plus haut, plus large, plus parfait, plus -durable et plus sûr que celui qui nous est offert par notre conscience -actuelle. Cette possibilité admise, et il en est peu d’aussi -vraisemblables, le problème de notre immortalité est, en principe, -résolu. Il s’agit maintenant d’en saisir ou d’en prévoir les modes; et -parmi les circonstances qui nous intéressent le plus, de connaître la -part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans -notre vie éternelle et universelle. Ce n’est point l’œuvre d’aujourd’hui -ni de demain; mais celle d’un autre jour... - - -FIN - - - - -TABLE - - -L’Intelligence des Fleurs 1 - -Les Parfums 109 - -La Mesure des Heures 123 - -L’Inquiétude de notre Morale 137 - -Éloge de la Boxe 183 - -A propos du _Roi Lear_ 195 - -Les Dieux de la Guerre 211 - -Le Pardon des Injures 225 - -L’Accident 237 - -Notre Devoir social 255 - -L’Immortalité 277 - - -B--6920.--Impr. MOTTEROZ et MARTINET, 7, rue Saint-Benoît, Paris. - - * * * * * - -Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -à 3 fr. 50 le volume - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - -ALFRED CAPUS - -Histoires de Parisiens .....1 vol. - -GEORGES CLARETIE - -Derues, l’Empoisonneur.....1 vol. - -MICHEL CORDAY - -La Mémoire du Cœur.....1 vol. - -LÉON DAUDET - -Les Primaires.....1 vol. - -GUSTAVE GEFFROY - -L’Apprentie.....1 vol. - -CHARLES GÉNIAUX - -Le Roman de la Riviera.....1 vol. - -P.-B. 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Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris. - - -NOTES: - -[A] Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre racine dont -Brandis (_Uber Leben und Polaritat_) nous rapporte les exploits. Elle -avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une vieille semelle -de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était apparemment la -première de son espèce à trouver sur sa route, elle se subdivisa en -autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les points de -couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda toutes ses -radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et homogène. - -[B] Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus frappant -est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait remarquer -l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une feuille, on en -voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de matières diverses -qui défend vigoureusement la plante contre les atteintes des limaces. -Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive de la précédente, le -latex fait presque défaut; aussi la plante, au grand désespoir des -jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se laisse-t-elle -manger par les limaces.» Il conviendrait cependant d’ajouter que ce -latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au lieu qu’il -redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et quand -elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de ses -premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se -défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on -peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est. - -[C] Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or des -noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il -n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la -terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour -désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle, -le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le -couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre, -les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un -nom de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de -cette antonymie. - -[D] Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences sur -l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les -précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des -insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné, -avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes -observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en -puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale -commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte -volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que -celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait -là une assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes, -les préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des -expériences qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps -perdu à réunir les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves -nécessaires, etc. Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre -conclusion. - -[E] Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à -l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication -au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une -sur un _Sophora Japonica_, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette -dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations -assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation -évidente et intelligente à des circonstances particulièrement -difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la -Revue des Sciences des _Débats_, 31 mai 1906) établirent des piliers de -consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables -de protection et finirent par transformer en un plafond solide la -double fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait -moins bien.» - -«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des -clôtures, des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne -peut se faire une idée de la perfection de l’industrie des abeilles -qu’en voyant de près l’architecture des deux nidifications qui sont -aujourd’hui au Muséum.» - - - - - - - -End of Project Gutenberg's L'intelligence des fleurs, by Maurice Maeterlinck - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS *** - -***** This file should be named 62114-0.txt or 62114-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/1/1/62114/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. 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Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/62114-0.zip b/old/62114-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 81bf6e9..0000000 --- a/old/62114-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62114-h.zip b/old/62114-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 28f5f74..0000000 --- a/old/62114-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62114-h/62114-h.htm b/old/62114-h/62114-h.htm deleted file mode 100644 index 8180841..0000000 --- a/old/62114-h/62114-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5130 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of L'intelligence des fleurs, -par Maurice Maeterlinck. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.sans {font-family:sans-serif;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - -.pdd {text-indent:-2%;padding-left:2%; -font-variant:small-caps;} - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - -big {font-size: 130%;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:800;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:150%;font-weight:800;} - - h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} - - body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - - img {border:none;} - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's L'intelligence des fleurs, by Maurice Maeterlinck - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'intelligence des fleurs - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: May 14, 2020 [EBook #62114] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<p class="c"> -<img src="images/cover.jpg" alt="" /> -</p> - -<table border="1" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr> -</table> - -<p class="c"><span class="sans"><big><big>MAURICE MAETERLINK</big></big></span></p> - -<h1>L’INTELLIGENCE<br /><br /> -<big><big>DES FLEURS</big></big></h1> - -<p class="cb">——<br /> -DEUXIÈME MILLE<br /> -——<br /><br /><br /> -PARIS<br /> -BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br /> -<span class="sans"><small>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</small></span><br /> -11, RUE DE GRENELLE, 11<br /> -—<br /> -1907</p> - -<h1>L’INTELLIGENCE DES FLEURS</h1> - -<p class="cb">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" -style="margin:auto auto;max-width:70%;"> -<tr><td class="pdd" valign="top">Le Trésor des Humbles (Mercure de France). (13ᵉ édition)</td><td valign="bottom">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">La Sagesse et la Destinée (26ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">La Vie des Abeilles (32ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Monna Vanna, pièce en 3 actes (24ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">2 fr. »</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Joyzelle, pièce en 5 actes (10ᵉ mille). (Fasquelle, édit.)</td><td valign="bottom">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Le Temple enseveli (16ᵉ mille). (Fasquelle).</td><td valign="bottom">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Théâtre. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique) 3 vol. à</td><td valign="bottom"> 3 fr. 50</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbrœck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.)</td><td valign="bottom">5 fr. »</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Les Disciples a Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.)</td><td valign="bottom">5 fr. »</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Serres chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.)</td><td valign="bottom">3 fr. »</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Album de douze Chansons. (Stock, édit.)</td><td valign="bottom">10 fr. »</td></tr> -<tr><td class="pdd" valign="top">Le Double Jardin (12ᵉ mille). (Fasquelle)</td><td valign="bottom">3 fr. 50</td></tr> -</table> - -<p class="c">B—6920.—Impr. <span class="smcap">Motteroz</span> et <span class="smcap">Martinet</span>, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p> - -<hr /> -<p class="c"> - -Tous droits réservés.<br /> -<br /> -<i>Il a été tiré de cet</i><br /> -<br /> -<i>15 exemplaires numérotés sur papier du Japon<br /> -et<br /> -45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i><br /></p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p> - -<h2><a name="LINTELLIGENCE_DES_FLEURS" id="LINTELLIGENCE_DES_FLEURS"></a>L’INTELLIGENCE DES FLEURS</h2> - -<h3>I</h3> - -<p>Je veux simplement rappeler ici quelques faits connus de tous les -botanistes. Je n’ai fait aucune découverte, et mon modeste apport se -réduit à quelques observations élémentaires. Je n’ai pas, cela va sans -dire, l’intention de passer en revue toutes les preuves d’intelligence -que nous donnent les plantes. Ces preuves sont innombrables, -continuelles, surtout parmi les fleurs, où se concentre l’effort de la -vie végétale vers la lumière et vers l’esprit.</p> - -<p>S’il se rencontre des plantes et des fleurs maladroites ou -malchanceuses, il n’en est<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span> point qui soient entièrement dénuées de -sagesse et d’ingéniosité. Toutes s’évertuent à l’accomplissement de leur -œuvre; toutes ont la magnifique ambition d’envahir et de conquérir la -surface du globe en y multipliant à l’infini la forme d’existence -qu’elles représentent. Pour atteindre ce but, elles ont, à raison de la -loi qui les enchaîne au sol, à vaincre des difficultés bien plus grandes -que celles qui s’opposent à la multiplication des animaux. Aussi, la -plupart ont-elles recours à des ruses, à des combinaisons, à une -machinerie, à des pièges, qui, sous le rapport de la mécanique, de la -balistique, de l’aviation, de l’observation des insectes, par exemple, -précédèrent souvent les inventions et les connaissances de l’homme.</p> - -<h3>II</h3> - -<p>Il serait superflu de retracer le tableau des grands systèmes de la -fécondation florale: le<span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> jeu des étamines et du pistil, la séduction des -parfums, l’appel des couleurs harmonieuses et éclatantes, l’élaboration -du nectar, absolument inutile à la fleur, et qu’elle ne fabrique que -pour attirer et retenir le libérateur étranger, le messager d’amour, -abeille, bourdon, mouche, papillon, phalène, qui doit lui apporter le -baiser de l’amant lointain, invisible, immobile...</p> - -<p>Ce monde végétal qui nous paraît si paisible, si résigné, où tout semble -acceptation, silence, obéissance, recueillement, est au contraire celui -où la révolte contre la destinée est la plus véhémente et la plus -obstinée. L’organe essentiel, l’organe nourricier de la plante, sa -racine, l’attache indissolublement au sol. S’il est difficile de -découvrir, parmi les grandes lois qui nous accablent, celle qui pèse le -plus lourdement à nos épaules, pour la plante, il n’y a pas de doute: -c’est la loi qui la condamne à l’immobilité depuis sa naissance jusqu’à -sa mort. Aussi sait-elle mieux que nous, qui<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> dispersons nos efforts, -contre quoi d’abord s’insurger. Et l’énergie de son idée fixe qui monte -des ténèbres de ses racine pour s’organiser et s’épanouir dans la -lumière de sa fleur, est un spectacle incomparable. Elle se tend tout -entière dans un même dessein: échapper par le haut à la fatalité du bas; -éluder, transgresser la lourde et sombre loi, se délivrer, briser -l’étroite sphère, inventer ou invoquer des ailes, s’évader le plus loin -possible, vaincre l’espace où le destin renferme, se rapprocher d’un -autre règne, pénétrer dans un monde mouvant et animé... Qu’elle y -parvienne, n’est-ce pas aussi surprenant que si nous réussissions à -vivre hors du temps qu’un autre destin nous assigne, ou à nous -introduire dans un univers libéré des lois les plus pesantes de la -matière? Nous verrons que la fleur donne à l’homme un prodigieux exemple -d’insoumission, de courage, de persévérance et d’ingéniosité. Si nous -avions mis à soulever diverses nécessités qui nous écrasent, celles, par -exemple,<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> de la douleur, de la vieillesse et de la mort, la moitié de -l’énergie qu’a déployée telle petite fleur de nos jardins, il est permis -de croire que notre sort serait très différent de ce qu’il est.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>Ce besoin de mouvement, cet appétit d’espace, chez la plupart des -plantes, se manifeste à la fois dans la fleur et dans le fruit. Il -s’explique aisément dans le fruit; ou, en tout cas, n’y décèle qu’une -expérience, une prévoyance moins complexe. Au rebours de ce qui a lieu -dans le règne animal, et à cause de la terrible loi d’immobilité -absolue, le premier et le pire ennemi de la graine, c’est la souche -paternelle. Nous sommes dans un monde bizarre, où les parents, -incapables de se déplacer, savent qu’ils sont condamnés à affamer ou -étouffer leurs rejetons. Toute semence qui tombe au pied de l’arbre ou -de<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> la plante est perdue ou germera dans la misère. De là l’immense -effort pour secouer le joug et conquérir l’espace. De là les merveilleux -systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons -de toutes parts dans la forêt et dans la plaine; entre autres, pour ne -citer en passant que quelques-uns des plus curieux: l’hélice aérienne ou -samare de l’Érable, la bractée du Tilleul, la machine à planer du -Chardon, du Pissenlit, du Salsifis; les ressorts détonnants de -l’Euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la Momordique, les -crochets à laine des Ériophiles; et mille autres mécanismes inattendus -et stupéfiants, car il n’est, pour ainsi dire, aucune semence qui n’ait -inventé de toutes pièces quelque procédé bien à elle pour s’évader de -l’ombre maternelle.</p> - -<p>On ne saurait croire, en effet, si l’on n’a quelque peu pratiqué la -Botanique, ce qu’il se dépense d’imagination et de génie dans toute -cette verdure qui réjouit nos yeux. Regardez, par exemple, la jolie -marmite à<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span> graines du Mouron rouge, les cinq valves de la Balsamine, les -cinq capsules à détente du Géranium, etc. N’oubliez pas d’examiner, à -l’occasion, la vulgaire tête de Pavot qu’on trouve chez tous les -herboristes. Il y a, dans cette bonne grosse tête, une prudence, une -prévoyance dignes des plus grands éloges. On sait qu’elle renferme des -milliers de petites graines noires extrêmement menues. Il s’agit de -disséminer cette semence le plus adroitement et le plus loin possible. -Si la capsule qui la contient se fendait, tombait ou s’ouvrait par le -bas, la précieuse poudre noire ne formerait qu’un tas inutile au pied de -la tige. Mais elle ne peut sortir que par des ouvertures percées tout en -haut de l’enveloppe. Celle-ci, une fois mûre, se penche sur son -pédoncule, «encense» au moindre souffle et sème, littéralement, avec le -geste même du semeur, les graines dans l’espace.</p> - -<p> </p> - -<p>Parlerai-je des graines qui prévoient leur dissémination par les oiseaux -et qui, pour les<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> tenter, se blottissent, comme le Gui, le Genévrier, le -Sorbier, etc., au fond d’une enveloppe sucrée? Il y a là un tel -raisonnement, une telle entente des causes finales, qu’on n’ose guère -insister de peur de renouveler les naïves erreurs de Bernardin de -Saint-Pierre. Pourtant les faits ne s’expliquent pas autrement. -L’enveloppe sucrée est aussi inutile à la graine que le nectar, qui -attire les abeilles, l’est à la fleur. L’oiseau mange le fruit parce -qu’il est sucré et avale en même temps la graine <i>qui est indigestible</i>. -L’oiseau s’envole et rend peu à près, telle qu’il l’a reçue, la semence -débarrassée de sa gaine et prête à germer loin des dangers du lieu -natal.</p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Mais revenons à des combinaisons plus simples. Cueillez au bord de la -route, dans la première touffe venue, un brin d’herbe quelconque; et -vous surprendrez à l’œuvre<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> une petite intelligence indépendante, -inlassable, imprévue. Voici deux pauvres plantes rampantes que vous avez -mille fois rencontrées dans vos promenades, car on les trouve en tous -lieux et jusque dans les coins les plus ingrats où s’est égarée une -pincée d’humus. Ce sont deux variétés de Luzernes (<i>Medicago</i>) sauvages, -deux mauvaises herbes au sens le plus modeste de ce mot. L’une porte une -fleur rougeâtre, l’autre une houppette jaune de la grosseur d’un pois. A -les voir se glisser et se dissimuler dans le gazon, parmi les -orgueilleuses graminées, on ne se clouterait jamais qu’elles ont, bien -avant l’illustre géomètre et physicien de Syracuse, découvert et tenté -d’appliquer, non pas à l’élévation des liquides, mais à l’aviation, les -étonnantes propriétés de la vis d’Archimède. Elles logent donc leurs -graines en de légères spirales, à trois ou quatre révolutions, -admirablement construites, comptant bien ainsi ralentir leur chute et, -par conséquent, avec l’aide du vent, prolonger leur<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> voyage aérien. -L’une d’elles, la jaune, a même perfectionné l’appareil de la rouge en -garnissant les bords de la spirale d’un double rang de pointes, dans -l’intention évidente de l’accrocher au passage, soit aux vêtements des -promeneurs, soit à la laine des animaux. Il est clair qu’elle espère -joindre les avantages de l’ériophilie, c’est-à-dire de la dissémination -des graines par les moutons, les chèvres, les lapins, etc., à ceux de -l’anémophilie ou dissémination par le vent.</p> - -<p>Le plus touchant, dans tout ce grand effort, c’est qu’il est inutile. -Les pauvres Luzernes rouges et jaunes se sont trompées. Leurs -remarquables vis ne leur servent de rien. Elles ne pourraient -fonctionner que si elles tombaient d’une certaine hauteur, du faîte d’un -grand arbre ou d’une altière graminée; mais, construites au ras de -l’herbe, à peine ont-elles fait un quart de tour, qu’elles touchent déjà -terre. Nous avons là un curieux exemple des erreurs, des tâtonnements, -des expériences et des petits mé<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>comptes, assez fréquents, de la nature: -car il faut ne l’avoir guère étudiée pour affirmer que la nature ne se -trompe jamais.</p> - -<p>Remarquons, en passant, que d’autres variétés de Luzernes, sans parler -du Trèfle, autre légumineuse papilionacée qui se confond presque avec -celle dont nous nous occupons ici, n’ont pas adopté ces appareils -d’aviation, et s’en tiennent à la méthode primitive de la gousse. Chez -l’une d’elles, la <i>Medicago aurantiaca</i>, on saisit très nettement la -transition de la gousse contournée à l’hélice. Une autre variété, la -<i>Medicago scutellata</i>, arrondit cette hélice en forme de boule, etc. Il -semble donc que nous assistions au passionnant spectacle d’une espèce en -travail d’invention, aux essais d’une famille qui n’a pas encore fixé sa -destinée et cherche la meilleure façon d’assurer l’avenir. N’est-ce -peut-être pas au cours de cette recherche, qu’ayant été déçue par la -spirale, la Luzerne jaune y ajouta les pointes ou crochets à laine, se -disant, non sans raison, que<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> puisque son feuillage attire les brebis, -il est inévitable et juste que celles-ci assument le souci de sa -descendance? Et n’est-ce pas, enfin, grâce à ce nouvel effort et à cette -bonne idée que la Luzerne à fleurs jaunes est infiniment plus répandue -que sa plus robuste cousine qui porte des fleurs rouges?</p> - -<h3>V</h3> - -<p>Ce n’est pas seulement dans la graine ou la fleur, mais dans la plante -entière, tiges, feuilles, racines, que l’on découvre, si l’on veut bien -s’incliner un instant sur leur humble travail, maintes traces d’une -intelligence avisée et vivante. Rappelez-vous les magnifiques efforts -vers la lumière des branches contrariées, ou l’ingénieuse et courageuse -lutte des arbres en danger. Pour moi, je n’oublierai jamais l’admirable -exemple d’héroïsme que me donnait l’autre jour, en Provence, dans les -sauvages et délicieuses gorges du Loup,<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> tout embaumées de violettes, un -énorme Laurier centenaire. On lisait aisément sur son tronc tourmenté et -pour ainsi dire convulsif, tout le drame de sa vie tenace et difficile. -Un oiseau ou le vent, maîtres des destinées, avait porté la graine au -flanc du roc tombant à pic comme un rideau de fer; et l’arbre était né -là, à deux cents mètres au-dessus du torrent, inaccessible et solitaire, -parmi les pierres ardentes et stériles. Dès les premières heures, il -avait envoyé les aveugles racines à la longue et pénible recherche de -l’eau précaire et de l’humus. Mais ce n’était que le souci héréditaire -d’une espèce qui connaît l’aridité du Midi. La jeune tige avait à -résoudre un problème bien plus grave et plus inattendu: elle partait -d’un plan vertical, en sorte que son front, au lieu de monter vers le -ciel, penchait sur le gouffre. Il avait donc fallu, malgré le poids -croissant des branches, redresser le premier élan, couder, -opiniâtrement, au ras du roc, le tronc déconcerté, et maintenir -ainsi,—comme un<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> nageur qui renverse la tête,—par une volonté, une -tension, une contraction incessantes, toute droite dans l’azur, la -lourde couronne de feuilles.</p> - -<p>Dès lors, autour de ce nœud vital, s’étaient concentrés toutes les -préoccupations, toute l’énergie, tout le génie conscient et libre de la -plante. Le coude monstrueux, hypertrophié, révélait une à une les -inquiétudes successives d’une sorte de pensée qui savait profiter des -avertissements que lui donnaient les pluies et les tempêtes. D’année en -année, s’alourdissait le dôme de feuillage, sans autre souci que de -s’épanouir dans la lumière et la chaleur, tandis qu’un chancre obscur -rongeait profondément le bras tragique qui le soutenait dans l’espace. -Alors, obéissant à je ne sais quel ordre de l’instinct, deux solides -racines, deux câbles chevelus, sortis du tronc à plus de deux pieds -au-dessus du coude, étaient venus amarrer celui-ci à la paroi de granit. -Avaient-ils vraiment été évoqués par la détresse, ou<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> bien, -attendaient-ils, peut-être prévoyants, depuis les premiers jours, -l’heure aiguë du péril pour redoubler leur aide? N’était-ce qu’un hasard -heureux? Quel œil humain assistera jamais à ces drames muets et trop -longs pour notre petite vie<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>?</p> - -<h3>VI</h3> - -<p>Parmi les végétaux qui donnent les preuves les plus frappantes -d’initiative, les plantes qu’on pourrait appeler animées ou sensibles -auraient droit à une étude détaillée. Je me contenterai de rappeler les -effarouchements délicieux de la Sensitive, la Mi<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>mosa pudique que nous -connaissons tous. D’autres herbes à mouvements spontanés sont plus -ignorées; les Hédysarées, notamment, entre lesquelles l’<i>Hédysarium -gyrans</i> ou Sainfoin oscillant, s’agite d’une façon bien surprenante. -Cette petite légumineuse, originaire du Bengale, mais souvent cultivée -dans nos serres, exécute une sorte de danse perpétuelle et compliquée en -l’honneur de la lumière. Ses feuilles se divisent en trois folioles, -l’une large et terminale, les deux autres étroites et plantées à la -naissance de la première. Chacune de ces folioles est animée d’un -mouvement propre et différent. Elles vivent dans une agitation -rythmique, presque chronométrique et incessante. Elles sont tellement -sensibles à la clarté que leur danse s’alentit ou s’accélère selon que -les nuages voilent ou découvrent le coin de ciel qu’elles contemplent. -Ce sont, comme on voit, de véritables photomètres; et bien avant -l’invention de Crook, des othéoscopes naturels.<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p> - -<h3>VII</h3> - -<p>Mais ces plantes, auxquelles il faudrait ajouter les Rossolis, les -Dionées et bien d’autres, sont déjà des êtres nerveux dépassant un peu -la crête mystérieuse et probablement imaginaire qui sépare le règne -végétal de l’animal. Il n’est pas nécessaire de monter jusque-là, et -l’on trouve autant d’intelligence et presque autant de spontanéité -visible, à l’autre extrémité du monde qui nous occupe, dans les -bas-fonds où la plante se distingue à peine du limon ou de la pierre: -j’entends parler de la fabuleuse tribu des Cryptogames, qu’on ne peut -étudier qu’au microscope. C’est pourquoi nous la passerons sous silence, -bien que le jeu des spores du Champignon, de la Fougère et surtout de la -Prêle ou Queue-de-rat, soit d’une délicatesse, d’une ingéniosité -incomparable. Mais parmi les plantes aquatiques, habitantes des vases et -des boues originelles, s’opèrent de moins<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> secrètes merveilles. Comme la -fécondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l’eau, chacune d’elles -a imaginé un système différent pour que le pollen puisse se disséminer à -sec. Ainsi les Zostères, c’est-à-dire le vulgaire Varech dont on fait -des matelas, renferment soigneusement leur fleur dans une véritable -cloche à plongeur; les Nénuphars envoient la leur s’épanouir à la -surface de l’étang, l’y maintiennent et l’y nourrissent sur un -interminable pédoncule qui s’allonge dès que s’élève le niveau de l’eau. -Le faux Nénuphar (<i>Villarsia nymphoides</i>), n’ayant pas de pédoncule -allongeable, lâche tout simplement les siennes qui montent et crèvent -comme des bulles. La Macre ou Châtaigne d’eau (<i>Trapa natans</i>) les munit -d’une sorte de vessie gonflée d’air; elles montent, s’ouvrent, puis, la -fécondation accomplie, l’air de la vessie est remplacé par un liquide -mucilagineux plus lourd que l’eau, et tout l’appareil redescend dans la -vase où mûriront les fruits.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>Le système de l’Utriculaire est encore plus compliqué. Voici comme le -décrit M. H. Bocquillon dans <i>La Vie des Plantes</i>: «Ces plantes, -communes dans les étangs, les fossés, les mares, les flaques d’eau des -tourbières, ne sont pas visibles en hiver; elles reposent sur la vase. -Leur tige allongée, grêle, traînante, est garnie de feuilles réduites à -des filaments ramifiés. A l’aisselle des feuilles ainsi transformées, on -remarque une sorte de petite poche pyriforme, dont l’extrémité -supérieure et aiguë est munie d’une ouverture. Cette ouverture porte une -soupape qui ne peut s’ouvrir que du dehors en dedans; les bords en sont -garnis de poils ramifiés; l’intérieur de la poche est tapissé d’autres -petits poils sécréteurs qui lui donnent l’aspect du velours. Lorsque le -moment de la floraison est arrivé, les petites outres axillaires se -remplissent d’air; plus cet air tend à s’échapper, mieux il ferme la -soupape. En définitive, il donne à la plante une grande légèreté -spécifique et l’amène à<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> la surface de l’eau. C’est alors seulement que -s’épanouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de -bizarres petits museaux aux lèvres plus ou moins renflées, dont le -palais est strié de lignes orangées ou ferrugineuses. Pendant les mois -de juin, juillet, août, elles montrent leurs fraîches couleurs au milieu -des détritus végétaux, s’élevant gracieusement au-dessus de l’eau -bourbeuse. Mais la fécondation s’est effectuée, le fruit se développe, -les rôles changent; l’eau ambiante pèse sur la soupape des utricules, -l’enfonce, se précipite dans la cavité, alourdit la plante et la force à -redescendre dans la vase.»</p> - -<p>N’est-il pas curieux de voir ramassées en ce petit appareil immémorial -quelques-unes des plus fécondes et des plus récentes inventions -humaines: le jeu des valves ou des soupapes, la pression des liquides et -de l’air, le principe d’Archimède étudié et utilisé? Comme le fait -observer l’auteur que nous venons de citer, «l’ingénieur qui le pre<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span>mier -attacha au bâtiment coulé à fond un appareil de flottage, ne se doutait -guère qu’un procédé analogue était en usage depuis des milliers -d’années». Dans un monde que nous croyons inconscient et dénué -d’intelligence, nous nous imaginons d’abord que la moindre de nos idées -crée des combinaisons et des rapports nouveaux. A examiner les choses de -plus près, il paraît infiniment probable qu’il nous est impossible de -créer quoi que ce soit. Derniers venus sur cette terre, nous retrouvons -simplement ce qui a toujours existé; nous refaisons comme des enfants -émerveillés la route que la vie avait faite avant nous. Il est du reste -fort naturel et réconfortant qu’il en soit ainsi. Mais nous reviendrons -sur ce point.</p> - -<h3>VIII</h3> - -<p>Nous ne pouvons quitter les plantes aquatiques sans rappeler brièvement -la vie de la<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> plus romanesque d’entre elles: la légendaire Vallisnère ou -Vallisnérie, une Hydrocharidée dont les noces forment l’épisode le plus -tragique de l’histoire amoureuse des fleurs.</p> - -<p>La Vallisnère est une herbe assez insignifiante, qui n’a rien de la -grâce étrange du Nénuphar ou de certaines chevelures sous-marines. Mais -on dirait que la nature a pris plaisir à mettre en elle une belle idée. -Toute l’existence de la petite plante se passe au fond de l’eau, dans -une sorte de demi-sommeil, jusqu’à l’heure nuptiale où elle aspire à une -vie nouvelle. Alors, la fleur femelle déroule lentement la longue -spirale de son pédoncule, monte, émerge, vient planer et s’épanouir à la -surface de l’étang. D’une souche voisine, les fleurs mâles qui -l’entrevoient à travers l’eau ensoleillée, s’élèvent à leur tour, -pleines d’espoir, vers celle qui se balance, les attend, les appelle -dans un monde magique. Mais arrivées à mi-chemin, elles se sentent -brusquement retenues: leur tige, source même de leur vie, est trop -courte;<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> elles n’atteindront jamais le séjour de lumière, le seul où se -puisse accomplir l’union des étamines et du pistil.</p> - -<p>Est-il dans la nature inadvertance ou épreuve plus cruelle? Imaginez le -drame de ce désir, l’inaccessible que l’on touche, la fatalité -transparente, l’impossible sans obstacle visible!...</p> - -<p>Il serait insoluble comme notre propre drame sur cette terre; mais voici -que s’y mêle un élément inattendu. Les mâles avaient-ils le -pressentiment de leur déception? Toujours est-il qu’ils ont renfermé -dans leur cœur une bulle d’air, comme on renferme dans son âme une -pensée de délivrance désespérée. On dirait qu’ils hésitent un instant; -puis, d’un effort magnifique,—le plus surnaturel que je sache dans les -fastes des insectes et des fleurs,—pour s’élever jusqu’au bonheur, ils -rompent délibérément le lien qui les attache à l’existence. Ils -s’arrachent à leur pédoncule, et d’un incomparable élan, parmi des -perles d’allégresse, leurs pétales viennent<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> crever la surface des eaux. -Blessés à mort mais radieux et libres, ils flottent un moment aux côtés -de leurs insoucieuses fiancées; l’union s’accomplit, après quoi les -sacrifiés s’en vont périr à la dérive, tandis que l’épouse déjà mère -clôt sa corolle où vit leur dernier souffle, enroule sa spirale et -redescend dans les profondeurs pour y mûrir le fruit du baiser héroïque.</p> - -<p>Faut-il ternir ce joli tableau, rigoureusement exact mais vu du côté de -la lumière, en le regardant également du côté de l’ombre? Pourquoi pas? -Il y a parfois du côté de l’ombre des vérités tout aussi intéressantes -que du côté de la lumière. Cette délicieuse tragédie n’est parfaite que -lorsqu’on considère l’intelligence, les aspirations de l’espèce. Mais si -l’on observe les individus, on les verra souvent s’agiter maladroitement -et à contre-sens dans ce plan idéal. Tantôt les fleurs mâles monteront à -la surface quand il n’y a pas encore de fleurs pistillées dans le -voisinage. Tantôt, lorsque<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> l’eau basse leur permettrait de rejoindre -aisément leurs compagnes, elles n’en rompront pas moins, machinalement -et inutilement, leur tige. Nous constatons ici, une fois de plus, que -tout le génie réside dans l’espèce, la vie ou la nature; et que -l’individu est à peu près stupide. Chez l’homme seul il y a émulation -réelle entre les deux intelligences, tendance de plus en plus précise, -de plus en plus active à une sorte d’équilibre qui est le grand secret -de notre avenir.</p> - -<h3>IX</h3> - -<p>Les plantes parasites nous offriraient également de singuliers et -malicieux spectacles, telle cette étonnante Grande Cuscute qu’on appelle -vulgairement Teigne ou Barbe de moine. Elle n’a pas de feuilles, et à -peine sa tige a-t-elle atteint quelques cen<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>timètres de longueur, -qu’elle abandonne volontairement ses racines, pour s’enrouler autour de -la victime qu’elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suçoirs. -Dès lors, elle vit exclusivement aux dépens de sa proie. Il est -impossible de tromper sa perspicacité, elle refusera tout soutien qui ne -lui plaît pas, et ira chercher, assez loin s’il le faut, la tige de -Chanvre, de Houblon, de Luzerne ou de Lin qui convient à son tempérament -et à ses goûts.</p> - -<p>Cette Grande Cuscute appelle naturellement notre attention sur les -plantes grimpantes, qui ont des mœurs très remarquables et dont il -faudrait dire un mot. Du reste, ceux d’entre nous qui ont quelque peu -vécu à la campagne ont eu maintes fois l’occasion d’admirer l’instinct, -la sorte de vision qui dirige les vrilles de la Vigne vierge ou du -Volubilis, vers le manche d’un râteau ou d’une bêche posé contre un mur. -Déplacez le râteau, et le lendemain la vrille se sera complètement -retournée et l’aura<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> retrouvé. Schopenhauer, dans son traité: <i>Ueber den -Willen in der Natur</i>, au chapitre consacré à la physiologie des plantes, -résume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d’observations et -d’expériences qu’il serait trop long de rapporter ici. J’y renvoie donc -le lecteur; il y trouvera l’indication de nombreuses sources et -références. Ai-je besoin d’ajouter que depuis cinquante ou soixante ans, -ces sources se sont étrangement multipliées et qu’au surplus, la matière -est presque inépuisable?</p> - -<p>Entre tant d’inventions, de ruses, de précautions diverses, citons -encore, à titre d’exemples, la prudence de l’Hyoséride rayonnante -(<i>Hyoseris radiata</i>), petite plante à fleurs jaunes, assez semblable au -Pissenlit, et qu’on trouve fréquemment sur les vieux murs de la Riviera. -Afin d’assurer à la fois la dissémination et la stabilité de sa race, -elle porte en même temps deux espèces de graines: les unes se détachent<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> -facilement et sont munies d’ailes pour se livrer au vent, tandis que les -autres qui en sont dépourvues, demeurent prisonnières dans -l’inflorescence et ne sont libérées que lorsque celle-ci se décompose.</p> - -<p>Le cas de la Lampourde épineuse (<i>Xanthium spinosum</i>) nous montre à quel -point sont bien conçus et réussissent effectivement certains systèmes de -dissémination. Cette Lampourde est une affreuse mauvaise herbe hérissée -de pointes barbares. Il n’y a pas bien longtemps, elle était inconnue -dans l’Europe occidentale, et personne, naturellement, n’avait songé à -l’y acclimater. Elle doit ses conquêtes aux crochets qui garnissent les -capsules de ses fruits et qui s’agriffent à la toison des animaux. -Originaire de la Russie, elle nous est arrivée dans les ballots de laine -importés du fond des steppes de la Moscovie, et l’on pourrait suivre sur -la carte les étapes de cette grande migratrice qui s’annexa un nouveau -monde.<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p> - -<p>La Silène d’Italie (<i>Silene Italica</i>), petite fleur blanche et naïve -qu’on trouve en abondance sous les oliviers, a fait travailler sa pensée -dans une autre direction. Apparemment très craintive, très susceptible, -pour éviter la visite d’insectes incommodes et indélicats, elle garnit -ses tiges de poils glanduleux d’où suinte une liqueur visqueuse et où se -prennent si bien les parasites que les paysans du Midi utilisent la -plante comme attrape-mouches dans leurs maisons. Certaines espèces de -Silènes ont d’ailleurs ingénieusement simplifié le système. Comme c’est -surtout les fourmis qu’elles redoutent, elles ont trouvé qu’il -suffisait, pour les empêcher de passer, de disposer sous le nœud de -chaque tige un large anneau gluant. C’est exactement ce que font les -jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d’arrêter -l’ascension des chenilles, un anneau de goudron.</p> - -<p>Ceci nous mènerait à étudier les moyens<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> de défense des plantes. M. -Henri Coupin, dans un excellent livre de vulgarisation: <i>Les Plantes -originales</i>, auquel je renvoie le lecteur qui désire de plus amples -détails, examine quelques-unes de ces armes bizarres. Il y a d’abord la -passionnante question des épines, au sujet desquelles un élève de la -Sorbonne, M. Lothelier, a fait de très curieuses expériences, qui -prouvent que l’ombre et l’humidité tendent à supprimer les parties -piquantes des végétaux. Par contre, plus le lieu où elle croît est aride -et brûlé de soleil, plus la plante se hérisse et multiplie ses dards, -comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs -déserts ou sur le sable calciné, il est nécessaire qu’elle redouble -énergiquement sa défense contre un ennemi qui n’a plus le choix de sa -proie. Il est en outre remarquable que, cultivées par l’homme, la -plupart des plantes à épines abandonnent peu à peu leurs armes, -remettant le soin de leur salut au protec<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span>teur surnaturel qui les adopte -dans son clos<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.</p> - -<p>Certaines plantes, entre autres les Borraginées remplacent les épines -par des poils très durs. D’autres, comme l’Ortie, y ajoutent le poison. -D’autres, le Géranium, la Menthe, la Rue, etc., pour écarter les -animaux, s’imprègnent d’odeurs fortes. Mais les plus étranges sont -celles qui se défendent méca<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span>niquement. Je ne citerai que la Prêle qui -s’entoure d’une véritable armure de grains de Silex microscopiques. Du -reste, presque toutes les Graminées, afin de décourager la gloutonnerie -des limaces et des escargots, introduisent de la chaux dans leurs -tissus.</p> - -<h3>X</h3> - -<p>Avant d’aborder l’étude des appareils compliqués que nécessite la -fécondation croisée, parmi les milliers de cérémonies nuptiales en usage -dans nos jardins, mentionnons les idées ingénieuses de quelques fleurs -très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même -corolle. On connaît suffisamment le type du système: les étamines<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a> ou -organes mâles, géné<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>ralement frêles et nombreuses, sont rangées autour -du pistil robuste et patient. «<i>Mariti et uxores uno eodemque thalamo -gaudent</i>», dit délicieusement le grand Linné. Mais la disposition, la -forme, les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur, comme si -la nature avait une pensée qui ne peut encore se fixer, ou une -imagination qui se fait son point d’honneur de ne jamais se répéter. -Souvent le pollen, quand il est mûr, tombe tout naturellement du haut -des étamines sur le pistil; mais, bien souvent aussi, pistil et étamines -sont de même taille, ou celles-ci sont trop éloignées, ou le pistil est -deux fois plus grand qu’elles. Ce sont alors des efforts infinis pour se -joindre. Tantôt,<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> comme dans l’Ortie, les étamines, au fond de la -corolle, se tiennent accroupies sur leur tige. Au moment de la -fécondation, celle-ci se détend telle qu’un ressort, et l’anthère ou sac -à pollen qui la surmonte lance un nuage de poussière sur le stigmate. -Tantôt, comme chez l’Épine-vinette, pour que l’hymen ne puisse -s’accomplir que durant les belles heures d’un beau jour, les étamines, -éloignées du pistil, sont maintenues contre les parois de la fleur par -le poids de deux glandes humides; le soleil paraît, évapore le liquide, -et les étamines délestées se précipitent sur le stigmate. Ailleurs c’est -autre chose: ainsi chez les Primevères, les femelles sont tour à tour -plus longues ou plus petites que les mâles. Dans le Lis, la Tulipe, -etc., l’épouse, trop élancée, fait ce qu’elle peut pour recueillir et -fixer le pollen. Mais le système le plus original et le plus fantaisiste -est celui de la Rue (<i>Ruta graveolens</i>), une herbe médicinale assez -malodorante, de la bande mal famée<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> des emménagogues. Les étamines, -tranquilles et dociles dans la corolle jaune, attendent, rangées en -cercle autour du gros pistil trapu. A l’heure conjugale, obéissant à -l’ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d’appel nominal, l’un -des mâles s’approche et touche le stigmate, puis viennent le troisième, -le cinquième, le septième, le neuvième mâle, jusqu’à ce que tout le rang -impair ait donné. Ensuite, c’est dans le rang pair, le tour du deuxième, -du quatrième, du sixième, etc. C’est bien l’amour au commandement. Cette -fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n’en ai -pas cru, d’abord, les botanistes et que j’ai tenu à vérifier plus d’une -fois son sentiment des nombres avant d’oser le confirmer. J’ai constaté -qu’elle se trompe assez rarement.</p> - -<p>Il serait abusif de multiplier ces exemples. Une simple promenade dans -les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille -observations aussi curieuses que celles<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> que rapportent les botanistes. -Mais, avant de clore ce chapitre, je tiens à signaler une dernière -fleur; non qu’elle témoigne d’une imagination bien extraordinaire, mais -pour la grâce délicieuse et facilement saisissable de son geste d’amour. -C’est la Nigelle de Damas (<i>Nigella damascena</i>) dont les noms vulgaires -sont charmants: Cheveux de Vénus, Diable dans le buisson, Belle aux -cheveux dénoués, etc., efforts heureux et touchants de la poésie -populaire pour décrire une petite plante qui lui plaît. On la trouve, -cette plante, à l’état sauvage, dans le Midi, au bord des routes et sous -les oliviers, et dans le Nord on la cultive assez souvent dans les -jardins un peu démodés. La fleur est d’un bleu tendre, simple comme une -fleurette de primitif, et les «Cheveux de Vénus, les cheveux dénoués», -sont les feuilles emmêlées, ténues et légères qui entourent la corolle -d’un «buisson» de verdure vaporeuse. A la naissance de la fleur, les -cinq pistils, extrêmement longs, se<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> tiennent étroitement groupés au -centre de la couronne d’azur, comme cinq reines vêtues de robes vertes, -altières, inaccessibles. Autour d’elles se presse sans espoir la foule -innombrable de leurs amants, les étamines, qui n’arrivent pas à la -hauteur de leurs genoux. Alors, au sein de ce palais de turquoises et de -saphirs, dans le bonheur des jours d’été, commence le drame sans paroles -et sans dénouement que l’on puisse prévoir, de l’attente impuissante, -inutile, immobile. Mais les heures s’écoulent, qui sont les années de la -fleur; l’éclat de celle-ci se ternit, des pétales se détachent, et -l’orgueil des grandes reines, sous le poids de la vie semble enfin -s’infléchir. A un moment donné, comme si elles obéissaient au mot -d’ordre secret et irrésistible de l’amour qui juge l’épreuve suffisante, -d’un mouvement concerté et symétrique, comparable aux harmonieuses -paraboles d’un quintuple jet d’eau qui retombe dans sa vasque, toutes -ensemble se penchent à la renverse et vien<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span>nent gracieusement cueillir, -aux lèvres de leurs humbles amants, la poudre d’or du baiser nuptial.</p> - -<h3>XI</h3> - -<p>L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros -livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur -l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la -prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer -l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté -de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement -privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre -d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au -demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la -fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandes<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> merveilles. -J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès, -Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une -étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment -fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et -inanimée.</p> - -<p>Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle -avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous -verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui -reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse -magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en -paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien -obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant -dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il -semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle -d’amour, l’union mystérieuse des éta<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span>mines et du pistil. Et beaucoup de -fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros -d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la -fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et -immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la -fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent -dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce? -Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on. -La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et -les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent -que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée -du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent -elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille -péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type -normal disparut.<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p> - -<h3>XII</h3> - -<p>Nous verrons plus loin ce qu’éclairent ces explications. Pour le moment, -sortons encore une fois dans le jardin ou dans la plaine, afin d’étudier -de plus près deux ou trois inventions curieuses du génie de la fleur. Et -déjà, sans nous éloigner de la maison, voici, hantée des abeilles, une -touffe odorante qu’habite un mécanicien très habile. Il n’est personne, -même parmi les moins rustiques, qui ne connaisse la bonne Sauge. C’est -une <i>Labiée</i> sans prétention; elle porte une fleur très modeste qui -s’ouvre énergiquement, comme une gueule affamée, afin de happer au -passage les rayons du soleil. On en trouve d’ailleurs un grand nombre de -variétés, qui, détail curieux, n’ont pas toutes adopté ou poussé<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> à la -même perfection le système de fécondation que nous allons examiner.</p> - -<p>Mais je ne m’occupe ici que de la Sauge la plus commune, celle qui -recouvre en ce moment, comme pour célébrer le passage du Printemps, de -draperies violettes, tous les murs de mes terrasses d’oliviers. Je vous -assure que les balcons des grands palais de marbre qui attendent les -rois, n’eurent jamais décoration plus luxueuse, plus heureuse, plus -odorante. On croit saisir les parfums mêmes des clartés du soleil -lorsqu’il est le plus chaud, lorsque sonne midi...</p> - -<p>Pour en venir aux détails, le stigmate ou organe femelle est donc -renfermé dans la lèvre supérieure, qui forme une sorte de capuchon, où -se trouvent également les deux étamines ou organes mâles. Afin -d’empêcher qu’elles ne fécondent le stigmate qui partage le même -pavillon nuptial, ce stigmate est deux fois plus long qu’elles, de sorte -qu’elles n’ont aucun espoir de l’atteindre. Du reste, pour éviter tout -accident,<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> la fleur s’est faite <i>proténandre</i>, c’est-à-dire que les -étamines mûrissent avant le pistil, si bien que lorsque la femelle est -apte à concevoir, les mâles ont déjà disparu. Il faut donc qu’une force -extérieure intervienne pour accomplir l’union en transportant un pollen -étranger sur le stigmate abandonné. Un certain nombre de fleurs, les -<i>anémophiles</i>, s’en remettent au vent de ce soin. Mais la Sauge, et -c’est le cas le plus général, est <i>entomophile</i>, c’est-à-dire qu’elle -aime les insectes et ne compte que sur la collaboration de ceux-ci. Du -reste, elle n’ignore point,—car elle sait bien des choses,—qu’elle vit -dans un monde où il convient de ne s’attendre à aucune sympathie, à -aucune aide charitable. Elle ne perdra donc pas sa peine à faire -d’inutiles appels à la complaisance de l’abeille. L’abeille, comme tout -ce qui lutte contre la mort sur notre terre, n’existe que pour soi et -pour son espèce, et ne se soucie nullement de rendre service aux fleurs -qui la nourrissent. Comment<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> l’obliger d’accomplir malgré elle, ou du -moins à son insu, son office matrimonial? Voici le merveilleux piège -d’amour imaginé par la Sauge: tout au fond de sa tente de soie violette, -elle distille quelques gouttes de nectar; c’est l’appât. Mais, barrant -l’accès du liquide sucré, se dressent deux tiges parallèles, assez -semblables aux arbres pivotants d’un pont-levis hollandais. Tout en haut -de chaque tige se trouve une grosse ampoule, l’anthère, qui déborde de -pollen; en bas, deux ampoules plus petites servent de contrepoids. Quand -l’abeille pénètre dans la fleur, pour atteindre le nectar, elle doit -pousser de la tête les petites ampoules. Les deux tiges, qui pivotent -sur un axe, basculent aussitôt, et les anthères supérieures viennent -toucher les flancs de l’insecte qu’ils couvrent de poussière fécondante.</p> - -<p>Aussitôt l’abeille sortie, les pivots formant ressorts ramènent le -mécanisme à sa position primitive, et tout est prêt à fonctionner lors -d’une nouvelle visite.<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span></p> - -<p>Cependant, ce n’est là que la première moitié du drame: la suite se -déroule dans un autre décor. En une fleur voisine, où les étamines -viennent de se flétrir, entre en scène le pistil qui attend le pollen. -Il sort lentement du capuchon, s’allonge, s’incline, se recourbe, se -bifurque, de manière à barrer à son tour l’entrée du pavillon. Allant au -nectar, la tête de l’abeille passe librement sous la fourche suspendue, -mais celle-ci vient lui frôler le dos et les flancs, exactement aux -points que touchèrent les étamines. Le stigmate bifide absorbe avidement -la poussière argentée et l’imprégnation s’accomplit. Il est du reste -facile, en introduisant dans la fleur un brin de paille ou le bout d’une -allumette, de mettre en branle l’appareil et de se rendre compte de la -combinaison et de la précision touchantes et merveilleuses de tous ses -mouvements.</p> - -<p>Les variétés de la Sauge sont très nombreuses, on en compte environ cinq -cents, et je vous fais grâce de la plupart de leurs<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> noms scientifiques -qui ne sont pas toujours élégants: <i>Salvia Pratensis</i>, <i>Officinalis</i> -(celle de nos potagers), <i>Horminum</i>, <i>Horminoides</i>, <i>Glutinosa</i>, -<i>Sclarea</i>, <i>Rœmeri</i>, <i>Azurea</i>, <i>Pitcheri</i>, <i>Splendens</i> (la magnifique -Sauge écarlate de nos corbeilles), etc. Il ne s’en trouve peut-être pas -une seule qui n’ait modifié quelque détail du mécanisme que nous venons -d’examiner. Les unes, et c’est, je crois, un perfectionnement -discutable, ont doublé, parfois triplé la longueur du pistil, de telle -façon qu’il sort non seulement du capuchon, mais vient amplement se -recourber en panache devant l’entrée de la fleur. Elles évitent ainsi le -danger, à la rigueur possible, de la fécondation du stigmate par les -anthères logées dans le même capuchon, mais, par contre, il se peut -faire, si la <i>proténandrie</i> n’est pas rigoureuse, que l’abeille, au -sortir de la fleur, dépose sur ce stigmate le pollen des anthères avec -lesquelles il cohabite. D’autres, dans le mouvement de bascule, font -diverger da<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span>vantage les anthères, qui, de cette manière, frappent avec -plus de précision les flancs de l’animal. D’autres enfin n’ont pas -réussi à agencer, à ajuster toutes les parties de la mécanique. Je -trouve, par exemple, non loin de mes Sauges violettes, près du puits, -sous une touffe de Lauriers-roses, une famille à fleurs blanches -teintées de lilas pâle. On n’y découvre ni projet ni trace de bascule. -Les étamines et le stigmate encombrent pêle-mêle le milieu de la -corolle. Tout y semble livré au hasard et désorganisé. Je ne doute pas -qu’il ne soit possible, à qui réunirait les très nombreuses variétés de -cette Labiée, de reconstituer toute l’histoire, de suivre toutes les -étapes de l’invention, depuis le désordre primitif de la Sauge blanche -que j’ai sous les yeux, jusqu’aux derniers perfectionnements de la Sauge -officinale. Qu’est-ce à dire? Le système est-il encore à l’étude dans la -tribu aromatique? En est-on toujours à la période de la mise au point et -des essais, comme pour la vis d’Archimède dans la famille du Sain<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>foin? -N’y a-t-on pas encore unanimement reconnu l’excellence de la bascule -automatique? Tout ne serait donc pas immuable et préétabli, on -discuterait, on expérimenterait donc dans ce monde que nous croyons -fatalement, organiquement routinier<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>?<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p> - -<h3>XIII</h3> - -<p>Quoi qu’il en soit, la fleur de la plupart des Sauges offre donc une -élégante solution du grand problème de la fécondation croisée. Mais de -même que, parmi les hommes, une invention nouvelle est aussitôt reprise, -simplifiée, améliorée par une foule de petits chercheurs infatigables, -dans le monde des fleurs qu’on pourrait appeler «mécaniques», le brevet -de la Sauge a été tourné et, en maints détails, étrangement -perfectionné. Une assez vulgaire Scrofularinée, la Pédiculaire des bois -(<i>Pedicularis sylvatica</i>), que vous avez sûrement rencontrée dans les -parties ombragées des boqueteaux et des bruyères, y a apporté des -modifications extrêmement ingénieuses. La forme de la corolle est à peu -près pareille à celle de la Sauge; le stigmate et les deux anthères sont -tous trois logés dans le capuchon supérieur.<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> Seule la petite boule -humide du stigmate dépasse le capuchon, tandis que les anthères y -demeurent strictement prisonnières. Dans ce tabernacle soyeux, les -organes des deux sexes sont donc très à l’étroit, et même en contact -immédiat; néanmoins, grâce à un dispositif tout différent de celui de la -Sauge, l’auto-fécondation est absolument impossible. En effet, les -anthères forment deux ampoules pleines de poudre; ces ampoules qui n’ont -chacune qu’une ouverture sont juxtaposées de manière que ces ouvertures -coïncidant, s’obturent réciproquement. Elles sont maintenues de force à -l’intérieur du capuchon, sur leurs tiges repliées qui forment ressort, -par deux sortes de dents. L’abeille ou le bourdon qui pénètre dans la -fleur pour y puiser le nectar, écarte nécessairement ces dents; aussitôt -libérées, les ampoules surgissent, se projettent au dehors et s’abattent -sur le dos de l’insecte.</p> - -<p>Mais là ne s’arrêtent pas le génie et la prévoyance de la fleur. Comme -le fait observer<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> H. Müller, qui le premier étudia complètement le -prodigieux mécanisme de la Pédiculaire, «si les étamines frappaient -l’insecte en conservant leur disposition relative, pas un grain de -pollen n’en sortirait, puisque leurs orifices se bouchent -réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu’ingénieux vient à bout -de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au lieu d’être -symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au point qu’un -côté est plus haut que l’autre de quelques millimètres. Le bourdon posé -dessus ne peut avoir lui-même qu’une position inclinée. Il en résulte -que sa tête ne heurte que l’une après l’autre les saillies de la -corolle. C’est donc successivement aussi que se produit le déclenchement -des étamines, et l’une, puis l’autre, viennent frapper l’insecte, leur -orifice libre, et l’asperger de poussière fécondante.</p> - -<p>«Quand le bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde -inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu’il rencontre tout<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> -d’abord en poussant sa tête à l’entrée de la corolle, c’est le stigmate -qui le frôle, juste à l’endroit où il va, l’instant d’après, être -atteint par le choc des étamines, l’endroit précisément où l’ont déjà -touché les étamines de la fleur qu’il vient de quitter.»</p> - -<h3>XIV</h3> - -<p>On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples, chaque fleur a son -idée, son système, son expérience acquise qu’elle met à profit. A -examiner de près leurs petites inventions, leurs procédés divers, on se -rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils, où le génie -mécanique de l’homme révèle toutes ses ressources. Mais notre génie -mécanique date d’hier; tandis que la mécanique florale fonctionne depuis -des milliers d’années. Lorsque la fleur fit son apparition sur notre -terre, il n’y avait autour d’elle aucun modèle qu’elle pût<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> imiter; il a -fallu qu’elle tirât tout de son propre fond. A l’époque où nous en -étions encore à la massue, à l’arc, au fléau d’armes, aux jours -relativement récents où nous imaginâmes le rouet, la poulie, le palan, -le bélier, au temps,—c’était pour ainsi dire l’année dernière,—où nos -chefs-d’œuvre étaient la catapulte, l’horloge et le métier à tisser, la -Sauge avait façonné les arbres pivotants et les contrepoids de sa -bascule de précision, et la Pédiculaire ses ampoules obturées comme pour -une expérience scientifique, les déclenchements successifs de ses -ressorts et la combinaison de ses plans inclinés. Qui donc, il y a moins -de cent ans, se doutait des propriétés de l’hélice que l’Érable et le -Tilleul utilisent depuis la naissance des arbres. Quand -parviendrons-nous à construire un parachute ou un aviateur aussi rigide, -aussi léger, aussi subtil et aussi sûr que celui du Pissenlit? Quand -trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la -soie des pétales, un res<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span>sort aussi puissant que celui qui projette dans -l’espace le pollen doré du Genêt d’Espagne? Et la Momordique ou Pistolet -de Dames dont je citais le nom au commencement de cette petite étude, -qui nous dira le mystère de sa force miraculeuse? Connaissez-vous la -Momordique? C’est une humble Cucurbitacée, assez commune le long du -littoral méditerranéen. Son fruit charnu qui ressemble à un petit -concombre est doué d’une vitalité, d’une énergie inexplicables. Si peu -qu’on le touche, au moment de sa maturité, il se détache subitement de -son pédoncule par une contraction convulsive, et lance à travers -l’ouverture produite par l’arrachement, mêlé à de nombreuses graines, un -jet mucilagineux, d’une si prodigieuse puissance qu’il emporte la -semence à quatre ou cinq mètres de la plante natale. Le geste est aussi -extraordinaire que si nous parvenions, proportion gardée, à nous vider -d’un seul mouvement spasmodique et à envoyer tous nos organes, nos -viscères et notre sang<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> à un demi-kilomètre de notre peau ou de notre -squelette. Du reste, un grand nombre de graines usent en balistique de -procédés et utilisent des sources d’énergie qui nous sont plus ou moins -inconnues. Rappelez-vous, par exemple, les crépitements du Colza et du -Genêt; mais l’un des grands maîtres de l’artillerie végétale c’est -l’Épurge. L’Épurge est une Euphorbiacée de nos climats, une grande -«mauvaise herbe» assez ornementale, qui dépasse souvent la taille de -l’homme. En ce moment, j’ai sur ma table, trempant dans un verre d’eau, -une branche d’Épurge. Elle porte des baies trilobées et verdâtres qui -renferment les graines. De temps en temps, une de ces baies éclate avec -fracas, et les graines douées d’une vitesse initiale prodigieuse -frappent de tous côtés les meubles et les murs. Si l’une d’elles vous -atteint au visage, vous croirez être piqué par un insecte, tant est -extraordinaire la force de pénétration de ces minuscules semences -grosses comme des têtes d’épingle.<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> Examinez la baie, cherchez les -ressorts qui l’animent, vous ne trouverez pas le secret de cette force; -elle est aussi invisible que celle de nos nerfs. Le Genêt d’Espagne -(<i>Spartium Junceum</i>) a non seulement des cosses, mais des fleurs à -ressort. Peut-être avez-vous remarqué l’admirable plante. C’est le plus -superbe représentant de cette puissante famille des Genêts, âpre à la -vie, pauvre, sobre, robuste, que ne rebute aucune terre, aucune épreuve. -Il forme le long des sentiers et dans les montagnes du Midi, d’énormes -boules touffues, parfois hautes de trois mètres, qui de mai à juin, se -couvrent d’une magnifique floraison d’or pur, dont les parfums mêlés à -ceux de son habituel voisin, le Chèvrefeuille, étalent sous la fureur -d’un soleil calcaire, des délices qu’on ne peut définir qu’en évoquant -des rosées célestes, des sources élyséennes, des fraîcheurs et des -transparences d’étoiles au creux de grottes bleues...</p> - -<p>La fleur de ce Genêt, comme celle de toutes<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> les Légumineuses -papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses -pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement -les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui -l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés -captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose, -l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au -loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage -de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par -surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner.</p> - -<h3>XV</h3> - -<p>Ceux qui voudraient étudier à fond tous ces problèmes, je les renvoie -aux ouvrages de Christian-Konrad Sprengel, qui le premier,<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> et dès 1793, -dans son curieux travail: <i>Das entdeckte Geheimniss der Natur</i>, analysa -les fonctions des différents organes chez les Orchidées; puis aux livres -de Charles Darwin, du docteur H. Müller de Lippstadt, de Hildebrandt, de -l’Italien Delpino, de Hooker, de Robert Brown et de bien d’autres.</p> - -<p>C’est parmi les Orchidées que nous trouverons les manifestations les -plus parfaites et les plus harmonieuses de l’intelligence végétale. En -ces fleurs tourmentées et bizarres, le génie de la plante atteint ses -points extrêmes et vient percer d’une flamme insolite la paroi qui -sépare les règnes. Du reste, il ne faut pas que ce nom d’Orchidées nous -égare et nous fasse croire qu’il ne s’agit ici que de fleurs rares et -précieuses, de ces reines de serres qui semblent réclamer les soins de -l’orfèvre plutôt que ceux du jardinier. Notre flore indigène et sauvage, -qui comprend toutes nos modestes «Mauvaises herbes», compte plus de -vingt-cinq espèces d’Orchidées, parmi lesquelles, justement, se<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> -rencontrent les plus ingénieuses et les plus compliquées. C’est elles -que Charles Darwin a étudiées dans son livre: <i>De la Fécondation des -Orchidées par les insectes</i>, qui est l’histoire merveilleuse des plus -héroïques efforts de l’âme de la fleur. Il ne saurait être question de -résumer ici, en quelques lignes, cette abondante et féerique biographie. -Néanmoins, puisque nous nous occupons de l’intelligence des fleurs, il -est nécessaire de donner une idée suffisante des procédés et des -habitudes mentales de celle qui l’emporte sur toutes dans l’art -d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, -dans la forme et le temps prescrits.</p> - -<h3>XVI</h3> - -<p>Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme -extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> néanmoins d’en -donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins -approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes -techniques, tels que <i>rétinacle</i>, <i>labellum</i>, <i>rostellum</i>, <i>pollinies</i>, -etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu -familières avec la Botanique.</p> - -<p>Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées, -l’<i>Orchis maculata</i>, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus -grande et par conséquent d’observation plus facile, l’<i>Orchis -latifolia</i>, l’<i>Orchis à larges feuilles</i>, vulgairement appelée -<i>Pentecôte</i>. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante -centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les -prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui -s’épanouissent en mai et en juin.</p> - -<p>La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule -fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> très -allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de -pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit -en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au -dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou -de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des -fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou -moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la -venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est -devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la -luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés, -au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe -extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus -exactement de demi-vasque qu’on appelle le <i>rostellum</i>. Cette -demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux -mi<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span>nuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur -extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement -ficelé.</p> - -<p>Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la -fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et, -attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le -cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et -sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt -celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne -convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux. -Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y -attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte -quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles -soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc -l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à -Champagne.<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une -fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient -simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont -les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se -mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie, -l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement -calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se -rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en -moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont -portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes -visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un -petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente -secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière -qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un -nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois,<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> mais dans l’espace. -Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont -maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que, -quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper -les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.</p> - -<p>Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de -sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est -enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi -énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les -masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y -demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne -faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule -aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que -possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est -chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une -extrêmement<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air, -pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très -diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante -pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui -enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent, -mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera -d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre -fécondante.</p> - -<p>Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler -l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de -la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer -les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin -de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que -l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la -divergence très curieusement combinée des tiges polli<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span>niques sur la tête -de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à -toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier -semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce, -sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens -étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme -en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête -notre regard.</p> - -<h3>XVII</h3> - -<p>Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un -superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (<i>Loroglossum hircinum</i>), -variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle -extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est -assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la -plus fantas<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>tique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des -Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante -plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la -Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs -hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet -pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de -moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure, -s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de -ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois -de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires -maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars -ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de -bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre. -Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle -est<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> assez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se -prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes, -aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire -dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire, -la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les -péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ou -<i>rostellum</i> s’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le -Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt -ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui -renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand -on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux -cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or. -Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec -l’<i>Orchis latifolia</i>, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle -et précise des deux cornes.<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il -suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour -constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus -grande que celle de l’<i>Orchis maculata</i> ou <i>latifolia</i>, et le cornet à -nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses -polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du -stigmate qu’il s’agit d’imprégner.</p> - -<p>Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une -fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la -fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur -offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt -à fonctionner.</p> - -<h3>XVIII</h3> - -<p>Voilà le fond du système de fécondation adoptée par l’Orchidée de nos -contrées.<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> Mais chaque espèce, chaque famille en modifie, en -perfectionne les détails selon son expérience, sa psychologie et ses -convenances particulières. L’<i>Orchis</i> ou <i>Anacamptis pyramidalis</i>, par -exemple, une des plus intelligentes, a ajouté à sa lèvre inférieure ou -<i>labellum</i>, deux petites crêtes qui guident la trompe de l’insecte vers -le nectaire et la forcent d’accomplir exactement tout ce qu’on attend -d’elle. Darwin compare très justement cet ingénieux accessoire à -l’instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou -d’une aiguille. Autre amélioration intéressante: les deux petites boules -qui portent les tiges à pollen et trempent dans la demi-vasque sont -remplacées par un seul disque visqueux, en forme de selle. Si l’on -introduit dans la fleur, en suivant le chemin que doit suivre la trompe -de l’insecte, une pointe d’aiguille ou une soie de porc, on constate -très nettement les avantages de ce dispositif plus simple et plus -pratique. Dès que la soie a effleuré la<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> demi-vasque, celle-ci se rompt -suivant une ligne symétrique, découvrant le disque en forme de selle qui -s’attache instantanément à la soie. Retirez vivement cette soie, et vous -aurez tout juste le temps de surprendre le joli mouvement de la selle -qui, assise sur la soie ou l’aiguille, replie ses deux ailes inférieures -de façon à enlacer étroitement l’objet qui la soutient. Ce mouvement a -pour but d’affermir l’adhérence de la selle, et surtout d’assurer avec -plus de précision que chez l’<i>Orchidée à larges feuilles</i>, la divergence -indispensable des tiges à pollen. Aussitôt que la selle a embrassé la -soie, et que les tiges à pollen qui y sont implantées, entraînées par sa -contraction, divergent forcément, commence le second mouvement des tiges -qui s’inclinent vers le bout de la soie, de la même manière que dans -l’Orchidée que nous avons précédemment étudiée. Ces deux mouvements -combinés s’effectuent en trente ou trente-quatre secondes.<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p> - -<h3>XIX</h3> - -<p>N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des -retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous -avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les -perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la -carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment -que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous -viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes -obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles -connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes -lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre -persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et -diverse, presque le même espoir et le même<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> idéal. Elles luttent comme -nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur -imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et -minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés, -elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point -définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de -grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille -américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement -bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute -trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun -d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres -termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une -vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas -privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de -l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> sorte de -loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi -bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les -Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement -dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce -n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans -une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre -l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie -cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément -effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la -loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un -gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets. -Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant -les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment -projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque -est toujours lancé en<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère. -Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la -corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce -que voulait l’Orchidée américaine.</p> - -<h3>XX</h3> - -<p>Signalerai-je aussi les simplifications curieuses et pratiques -qu’apporte au système général une autre famille d’Orchidées exotiques, -les Cypripédiées? Rappelons-nous toujours les circonvolutions des -inventions humaines; nous en avons ici une contre-épreuve amusante. A -l’atelier, un ajusteur, au laboratoire, un préparateur, un élève, dit un -jour au patron: «Si nous essayions de faire tout le contraire?—Si nous -renversions le mouvement?—Si nous intervertissions le mélange des -liquides?»—On tente l’expérience; et de l’inattendu sort<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> tout à coup -de l’inconnu. On croirait volontiers que les Cypripédiées ont tenu entre -elles des propos analogues. Nous connaissons tous le <i>Cypripedium</i> ou -Sabot de Vénus; c’est, avec son énorme menton en galoche, son air -hargneux et venimeux, la fleur la plus caractéristique de nos serres, -celle qui nous semble l’Orchidée-type, pour ainsi dire. Le <i>Cypripedium</i> -a bravement supprimé tout l’appareil compliqué et délicat des paquets de -pollen à ressort, des tiges divergentes, des disques visqueux, des -gommes savantes, etc. Son menton en sabot et une anthère stérile en -forme de bouclier barrent l’entrée de manière à forcer l’insecte de -passer sa trompe sur deux petits tas de pollen. Mais là n’est pas le -point important; ce qui est tout à fait inattendu et anormal, c’est -qu’au rebours de ce que nous avons constaté chez toutes les autres -espèces, ce n’est plus le stigmate, l’organe femelle qui est visqueux; -mais le pollen lui-même, dont les grains, au lieu d’être pulvérulents, -sont<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> revêtus d’un enduit si gluant qu’on peut l’étirer et l’allonger en -fils. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette disposition -nouvelle?—Il est à craindre que le pollen transporté par l’insecte ne -s’attache à tout autre objet que le stigmate; par contre, le stigmate -est dispensé de sécréter le fluide destiné à stériliser tout pollen -étranger. En tout cas, ce problème demanderait une étude particulière. -Il y a ainsi des brevets dont on ne saisit pas immédiatement l’utilité.</p> - -<h3>XXI</h3> - -<p>Pour en finir avec cette étrange tribu des Orchidées, il nous reste à -dire quelques mots d’un organe auxiliaire qui met en branle toute la -mécanique: le nectaire. Il a d’ailleurs été, de la part du génie de -l’espèce, l’objet de recherches, de tentatives, d’expé<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span>riences aussi -intelligentes, aussi variées que celles qui modifient sans cesse -l’économie des organes essentiels.</p> - -<p>Le nectaire, nous l’avons vu, est en principe, une sorte de long éperon, -de long cornet pointu qui s’ouvre tout au fond de la fleur, à côté du -pédoncule, et fait plus ou moins contrepoids à la corolle. Il contient -un liquide sucré, le nectar, dont se nourrissent les papillons, les -coléoptères et d’autres insectes, et que l’abeille transforme en miel.</p> - -<p>Il est donc chargé d’attirer les hôtes indispensables. Il s’est conformé -à leur taille, à leurs habitudes, à leurs goûts: il est toujours disposé -de telle sorte qu’ils ne puissent y introduire et en retirer leur trompe -qu’après avoir scrupuleusement et successivement accompli tous les rites -prescrits par les lois organiques de la fleur.</p> - -<p>Nous connaissons déjà suffisamment le caractère et l’imagination -fantasques des Orchidées, pour prévoir qu’ici, comme ail<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span>leurs, et même -plus qu’ailleurs, car l’organe plus souple s’y prêtait davantage, leur -esprit inventif, pratique, observateur et tâtillon, se donne libre -cours. L’une d’elles par exemple, le <i>Sarcanthus teretifolius</i>, ne -parvenant probablement pas à élaborer, pour coller le paquet de pollen -sur la tête de l’insecte, un liquide visqueux qui durcît assez vite, a -tourné la difficulté, en s’appliquant à retarder autant que possible la -trompe du visiteur dans les étroits passages qui mènent au nectar. Le -labyrinthe qu’elle a tracé est tellement compliqué, que Bauer, l’habile -dessinateur de Darwin, dut s’avouer vaincu et renonça à le reproduire.</p> - -<p>Il en est qui, partant de l’excellent principe, que toute simplification -est perfectionnement, ont bravement supprimé le cornet à nectar. Elles -l’ont remplacé par certaines excroissances charnues, bizarres et -évidemment succulentes, que rongent les insectes. Est-il besoin -d’ajouter que ces excroissances sont toujours disposées de telle sorte -que<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> l’hôte qui s’en régale doit nécessairement mettre en branle toute -la mécanique à pollen?</p> - -<h3>XXII</h3> - -<p>Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons -ces contes de fées par l’étude des appâts du <i>Coryanthes macrantha</i>. En -vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons -affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure ou -<i>labellum</i> forme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une -eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent -continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un -côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà -fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai -presque diabolique de la combinaison. Le<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> liquide que sécrètent les -cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar, -et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien -plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur. -Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les -excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place -dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une -sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse -abeille visiteuse,—la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus -lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à -pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,—la grosse abeille se -met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas -terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet -plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui -est requis. Mais la sage Orchidée a<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> observé la vie qui s’agite autour -d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide -et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il -suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui -s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la -tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre -sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées -brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles -finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas -perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement -ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient -plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur -astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule -ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du -réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à -l’insecte dont le dos touche<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> d’abord la surface gluante du stigmate, -puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long -de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre -dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la -bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met -forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé.</p> - -<p>Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes. -On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou -moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et -scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité -et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter -l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus -surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger, -immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a -en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce.<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span></p> - -<p>Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui -n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de -juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante. -Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de -la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques -de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut -de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait -de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces -aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les -oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes?</p> - -<h3>XXIII</h3> - -<p>A ces preuves d’intelligence, la vanité un peu puérile de l’homme oppose -l’objection<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> traditionnelle: oui, elles créent des merveilles, mais ces -merveilles demeurent éternellement les mêmes. Chaque espèce, chaque -variété a son système, et, de générations en générations, n’y apporte -nulle amélioration sensible. Il est certain que depuis que nous les -observons, c’est-à-dire depuis une cinquantaine d’années, nous n’avons -pas vu le <i>Coryanthes macrantha</i> ou les <i>Catasétidées</i> perfectionner -leur piège; c’est tout ce que nous pouvons affirmer, et c’est vraiment -insuffisant. Avons-nous seulement tenté les expériences les plus -élémentaires, et savons-nous ce que feraient au bout d’un siècle les -générations successives de notre étonnante Orchidée baigneuse placées -dans un milieu différent, parmi des insectes insolites? Du reste, les -noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous -tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous -croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants -d’une même fleur qui continue<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> de modifier lentement ses organes selon -de lentes circonstances.</p> - -<p>Les fleurs précédèrent les insectes sur notre terre; elles durent donc, -quand ceux-ci apparurent, adapter aux mœurs de ces collaborateurs -imprévus toute une machinerie nouvelle. Ce fait seul, géologiquement -incontestable, parmi tout ce que nous ignorons, suffit à établir -l’évolution, et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas, en dernière -analyse, adaptation, modification, progrès intelligent?</p> - -<p>Du reste, pour ne pas recourir à cet événement préhistorique, il serait -facile de grouper un grand nombre de faits qui démontreraient que la -faculté d’adaptation et de progrès intelligents n’est pas exclusivement -réservée à l’espèce humaine. Sans revenir sur les chapitres détaillés -que j’ai consacrés à ce sujet dans <i>La Vie des Abeilles</i>, je rappellerai -simplement deux ou trois détails topiques qui s’y trouvent cités. Les -abeilles, par exemple, ont inventé la ruche. A l’état sauvage et -pri<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span>mitif et dans leur pays d’origine, elles travaillent à l’air libre. -C’est l’incertitude, l’inclémence de nos saisons septentrionales qui -leur donna l’idée de chercher un abri dans le creux des rochers ou des -arbres. Cette idée de génie rendit au butinage et aux soins du «couvain» -les milliers d’ouvrières autrefois immobilisées autour des rayons afin -d’y maintenir la chaleur nécessaire. Il n’est pas rare, surtout dans le -Midi, que durant les étés exceptionnellement doux, elles retournent à -ces mœurs tropicales de leurs ancêtres<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p>Autre fait: transportée en Australie ou en Californie, notre abeille -noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième -année, ayant constaté que l’été est perpétuel, que les fleurs ne font -jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel -et le pollen indispensables à la consommation quotidienne, et son -observation récente et raisonnée l’emportant sur l’expérience -héréditaire, elle ne fait plus de provisions. Dans le même ordre -d’idées, Büchner mentionne un trait qui prouve également l’adaptation -aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, -mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries -où pendant <span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span>toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles -cessent complètement de visiter les fleurs.</p> - -<p>Rappelons enfin l’amusant démenti qu’elles donnèrent à deux savants -entomologistes anglais: Kirby et Spence. «Montrez-nous, disaient-ils, un -seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l’idée de -substituer l’argile ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous -conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.»</p> - -<p>A peine avaient-ils exprimé ce désir assez arbitraire, qu’un autre -naturaliste, André Knight, ayant enduit d’une espèce de ciment fait de -cire et de térébenthine l’écorce de certains arbres, observa que ses -abeilles renonçaient entièrement à récolter la propolis et n’usaient -plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu’elles trouvaient -toute préparée et en abondance aux environs de leur logis. Au surplus, -dans la pratique apicole, quand il y a disette de pollen, il suffit de -mettre à leur disposition quelques<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> pincées de farine, pour qu’elles -comprennent immédiatement que celle-ci peut leur rendre les mêmes -services et être employée aux mêmes usages que la poussière des -anthères, bien que la saveur, l’odeur et la couleur soient absolument -différentes.</p> - -<p>Ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles, pourrait, je pense, -<i>mutatis mutandis</i>, se vérifier dans le royaume des fleurs. Il suffirait -probablement que l’admirable effort évolutif des nombreuses variétés de -la Sauge, par exemple, fût soumis à quelques expériences et étudié plus -méthodiquement que n’est capable de le faire le profane que je suis. En -attendant, parmi bien d’autres indices qu’il serait facile de réunir, -une curieuse étude de Babinet sur les céréales nous apprend que -certaines plantes, transportées loin de leur climat habituel, observent -les circonstances nouvelles et en tirent parti, exactement comme font -les abeilles. Ainsi, dans les régions les plus chaudes de l’Asie, de -l’Afrique et de l’Amé<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span>rique, où l’hiver ne le tue pas annuellement, -notre blé redevient ce qu’il devait être à l’origine; une plante vivace -comme le gazon. Il y demeure toujours vert, s’y multiplie par la racine -et n’y porte plus d’épis ni de graines. Quand, de sa patrie tropicale et -primitive, il est venu s’acclimater dans nos contrées glacées, il lui a -donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de -multiplication. Comme le dit excellemment Babinet, «l’organisme de la -plante, par un inconcevable miracle, a semblé pressentir la nécessité de -passer par l’état de graine, pour ne pas périr complètement pendant la -saison rigoureuse».</p> - -<h3>XXIV</h3> - -<p>En tous cas, pour détruire l’objection dont nous parlions plus haut et -qui nous a fait faire ce long détour, il suffirait que l’acte de progrès -intelligent fût constaté, ne <span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>serait-ce qu’une seule fois hors de -l’humanité. Mais à part le plaisir qu’on éprouve à réfuter un argument -trop vaniteux et périmé, que cette question de l’intelligence -personnelle des fleurs, des insectes ou des oiseaux a donc, au fond, peu -d’importance! Que l’on dise, à propos de l’Orchidée comme de l’abeille, -que c’est la Nature et non point la plante ou la mouche qui calcule, -combine, orne, invente et raisonne, quel intérêt cette distinction -peut-elle avoir pour nous? Une question bien plus haute et plus digne de -notre attention passionnée domine ces détails. Il s’agit de saisir le -caractère, la qualité, les habitudes et peut-être le but de -l’intelligence générale d’où émanent tous les actes intelligents qui -s’accomplissent sur cette terre. C’est à ce point de vue que l’étude des -êtres,—les fourmis et les abeilles entre autres,—où se manifestent le -plus nettement, hors de la forme humaine, les procédés et l’idéal de ce -génie, est une des plus curieuses que l’on puisse entreprendre.<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> Il -semble, après tout ce que nous venons de constater, que ces tendances, -ces méthodes intellectuelles soient au moins aussi complexes, aussi -avancées, aussi saisissantes chez les Orchidées que chez les -Hyménoptères sociaux. Ajoutons qu’un grand nombre de mobiles, qu’une -partie de la logique de ces insectes agités et d’observation difficile, -nous échappent encore, au lieu que nous saisissons sans peine tous les -motifs silencieux, tous les raisonnements stables et sages de la -paisible fleur.</p> - -<h3>XXV</h3> - -<p>Or qu’observons-nous, en surprenant à l’œuvre la Nature, l’Intelligence -générale, ou le Génie universel (le nom n’importe guère) dans le monde -des fleurs? Bien des choses, et, pour n’en parler qu’en passant, car le -sujet prêterait à une longue étude, nous constatons tout d’abord que son -idée<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> de beauté, d’allégresse, que ses moyens de séduction, ses goûts -esthétiques, sont très proches des nôtres. Mais sans doute serait-il -plus exact d’affirmer que les nôtres sont conformes aux siens. Il est en -effet bien incertain que nous ayons inventé une beauté qui nous soit -propre. Tous nos motifs architecturaux, musicaux, toutes nos harmonies -de couleur et de lumière, etc., sont directement empruntés à la Nature. -Sans évoquer la mer, la montagne, les ciels, la nuit, les crépuscules, -que ne pourrait-on dire, par exemple, sur la beauté des arbres? Je parle -non seulement de l’arbre considéré dans la forêt, qui est une des -puissances de la terre, peut-être la principale source de nos instincts, -de notre sentiment de l’univers, mais de l’arbre en soi, de l’arbre -solitaire, dont la verte vieillesse est chargée d’un millier de saisons. -Parmi ces impressions qui, sans que nous le sachions, forment le creux -limpide et peut-être le tréfonds de bonheur et de calme de toute notre -existence, qui de nous ne<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> garde la mémoire de quelques beaux arbres? -Quand on a dépassé le milieu de la vie, quand on arrive au bout de la -période émerveillée, qu’on a épuisé à peu près tous les spectacles que -peuvent offrir l’art, le génie et le luxe des siècles et des hommes, -après avoir éprouvé et comparé bien des choses, on en revient à de très -simples souvenirs. Ils dressent à l’horizon purifié, deux ou trois -images innocentes, invariables et fraîches, qu’on voudrait emporter dans -le dernier sommeil, s’il est vrai qu’une image puisse passer le seuil -qui sépare nos deux mondes. Pour moi, je n’imagine pas de paradis, ni de -vie d’outre-tombe si splendide qu’elle devienne, où ne serait point à sa -place tel magnifique Hêtre de la Sainte-Baume, tel Cyprès ou tel -Pin-parasol de Florence ou d’un humble ermitage voisin de ma maison, qui -donnent au passant le modèle de tous les grands mouvements de résistance -nécessaire, de courage paisible, d’élan, de gravité, de victoire -silencieuse et de persévérance.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p> - -<h3>XXVI</h3> - -<p>Mais je m’éloigne trop; j’entendais simplement remarquer, à propos de la -fleur, que la Nature, lorsqu’elle veut être belle, plaire, réjouir et se -montrer heureuse, fait à peu près ce que nous ferions si nous disposions -de ses trésors. Je sais qu’en parlant ainsi, je parle un peu comme cet -évêque qui admirait que la Providence fît toujours passer les grands -fleuves à proximité des grandes villes; mais il est difficile -d’envisager ces choses d’un autre point de vue que l’humain. Or donc, de -ce point de vue, considérons que nous connaîtrions bien peu de signes, -bien peu d’expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur. -Pour bien juger de sa puissance d’allégresse et de beauté, il faut -habiter un pays où elle règne sans partage, comme le coin de Provence, -entre la Siagne<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> et le Loup, où j’écris ces lignes. Ici, vraiment elle -est l’unique souveraine des vallées et des collines. Les paysans y ont -perdu l’habitude de cultiver le blé, comme s’ils n’avaient plus qu’à -pourvoir aux besoins d’une humanité plus subtile qui se nourrirait -d’odeurs suaves et d’ambroisie. Les champs ne forment qu’un bouquet qui -se renouvelle sans cesse, et les parfums qui se succèdent semblent -danser la ronde tout autour de l’année azurée. Les Anémones, les -Giroflées, les Mimosas, les Violettes, les Œillets, les Narcisses, les -Jacinthes, les Jonquilles, les Résédas, les Jasmins, les Tubéreuses -envahissent les jours et les nuits, les mois d’hiver, d’été, de -printemps et d’automne. Mais l’heure magnifique appartient aux Roses de -Mai. Alors, à perte de vue, du penchant des coteaux aux creux des -plaines, entre des digues de vignes et d’oliviers, elles coulent de -toutes parts comme un fleuve de pétales d’où émergent les maisons et les -arbres, un fleuve de la couleur que nous donnons à la<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> jeunesse, à la -santé et à la joie. L’arome à la fois chaud et frais, mais surtout -spacieux qui entr’ouvre le ciel, émane, croirait-on, directement des -sources de la béatitude. Les routes, les sentiers sont taillés dans la -pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que, -pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du -bonheur.</p> - -<h3>XXVII</h3> - -<p>Toujours de notre point de vue humain, et pour persévérer dans -l’illusion nécessaire, à la première remarque ajoutons-en une autre un -peu plus étendue, un peu moins hasardeuse, et peut-être lourde de -conséquences: à savoir que le Génie de la Terre, qui est probablement -celui du monde entier, agit, dans la lutte vitale, exactement comme -agirait un homme. Il use des mêmes mé<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span>thodes, de la même logique. Il -atteint au but par les moyens que nous emploierions, il tâtonne, il -hésite, il s’y reprend à plusieurs fois, il ajoute, il élimine, il -reconnaît et redresse ses erreurs comme nous le ferions à sa place. Il -s’évertue, il invente péniblement et petit à petit, à la façon des -ouvriers et des ingénieurs de nos ateliers. Il lutte, ainsi que nous, -contre la masse pesante, énorme et obscure de son être. Il ne sait pas -plus que nous où il va; il se cherche, se découvre peu à peu. Il a un -idéal souvent confus, mais où l’on distingue néanmoins une foule de -grandes lignes qui s’élèvent vers une vie plus ardente, plus complexe, -plus nerveuse, plus spirituelle. Matériellement, il dispose de -ressources infinies, il connaît le secret de prodigieuses forces que -nous ignorons; mais intellectuellement, il paraît strictement occuper -notre sphère, nous ne constatons pas, jusqu’ici, qu’il outrepasse ses -limites; et s’il ne va rien puiser par delà, n’est-ce pas à dire qu’il -n’y a rien hors de cette sphère?<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> N’est-ce pas à dire que les méthodes -de l’esprit humain sont les seules possibles, que l’homme ne s’est pas -trompé, qu’il n’est ni une exception ni un monstre, mais l’être par qui -passent, en qui se manifestent le plus intensément les grandes volontés, -les grands désirs de l’Univers?</p> - -<h3>XXVIII</h3> - -<p>Les points de repère de notre connaissance émergent lentement, -parcimonieusement. Peut-être l’image fameuse de Platon, la caverne aux -murs de laquelle se reflètent des ombres inexpliquées, n’est-elle plus -suffisante; mais, si l’on voulait lui substituer une image nouvelle et -plus exacte, elle ne serait guère plus consolante. Imaginez cette -caverne agrandie. Jamais n’y pénétrerait un rayon de clarté. Excepté la -lumière et le feu, on l’aurait soigneusement<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> pourvue de tout ce que -comporte notre civilisation; et des hommes s’y trouveraient prisonniers -depuis leur naissance. Ils ne regretteraient point la lumière, ne -l’ayant jamais vue; ils ne seraient pas aveugles, leurs yeux ne seraient -pas morts, mais n’ayant rien à regarder, deviendraient probablement -l’organe le plus sensible du toucher.</p> - -<p>Afin de nous reconnaître en leurs gestes, représentons-nous ces -malheureux dans leurs ténèbres, au milieu de la multitude d’objets -inconnus qui les entourent. Que de bizarres méprises, de déviations -incroyables, d’interprétations imprévues! Mais qu’il paraîtrait touchant -et souvent ingénieux le parti qu’ils auraient tiré de choses qui -n’avaient pas été créées pour la nuit!... Combien de fois auraient-ils -rencontré juste, et quelle ne serait pas leur stupéfaction, si tout à -coup, à la clarté du jour, ils découvraient la nature et la destination -véritables d’outils et d’appareils qu’ils auraient de leur mieux -appropriés aux incertitudes de l’ombre?...<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span></p> - -<p>Pourtant, au regard de la nôtre, leur situation semble simple et facile. -Le mystère où ils rampent est borné. Ils ne sont privés que d’un sens, -au lieu qu’il est impossible d’estimer le nombre de ceux qui nous -manquent. La cause de leurs erreurs est unique et l’on ne peut compter -celles des nôtres.</p> - -<p>Puisque nous vivons dans une caverne de ce genre, n’est-il pas -intéressant de constater que la puissance qui nous y a mis, agit souvent -et sur quelques points importants, comme nous agissons nous-mêmes? Ce -sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous -sommes pas trompés sur l’usage de tous les objets qui s’y trouvent; et -quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportées par les insectes et -les fleurs.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p> - -<h3>XXIX</h3> - -<p>Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres -miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés -d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et, -en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il -est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris -que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale -de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la -même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées, -mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,—n’était notre rêve -spécifique de justice et de pitié,—mêmes sentiments. Il est bien plus -tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notre<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> -sort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière, -des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et -ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas -d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre -place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais -dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou -conforme à la nôtre.</p> - -<p>Si la nature savait tout, si elle ne se trompait jamais, si partout, en -toutes ses entreprises, elle se montrait d’emblée parfaite et -infaillible, si elle révélait en toutes choses une intelligence -incommensurablement supérieure à la nôtre, c’est alors qu’il y aurait -lieu de craindre et de perdre courage. Nous nous sentirions la victime -et la proie d’une puissance étrangère, que nous n’aurions aucun espoir -de connaître ou de mesurer. Il est bien préférable de se convaincre que -cette puissance, tout au moins<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> au point de vue intellectuel, est -étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes réservoirs -que le sien. Nous sommes du même monde, presque entre égaux. Nous ne -frayons plus avec des dieux inaccessibles, mais avec des volontés -voilées et fraternelles, qu’il s’agit de surprendre et de diriger.</p> - -<h3>XXX</h3> - -<p>Il ne serait pas, j’imagine, très téméraire de soutenir qu’il n’y a pas -d’êtres plus ou moins intelligents, mais une intelligence éparse, -générale, une sorte de fluide universel qui pénètre diversement, selon -qu’ils sont bons ou mauvais conducteurs de l’esprit, les organismes -qu’il rencontre. L’homme serait, jusqu’ici, sur cette terre, le mode de -vie qui offrirait la moindre résistance à ce fluide que les religions -appelèrent divin. Nos nerfs seraient les fils où se répandrait cette -élec<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>tricité plus subtile. Les circonvolutions de notre cerveau -formeraient en quelque sorte le bobine d’induction où se multiplierait -la force du courant, mais ce courant ne serait pas d’une autre nature, -ne proviendrait pas d’une autre source que celui qui passe dans la -pierre, dans l’astre, dans la fleur ou l’animal.</p> - -<p>Mais voilà des mystères qu’il assez oiseux d’interroger; attendu que -nous ne possédons pas encore l’organe qui puisse recueillir leur -réponse. Contentons-nous d’avoir observé, hors de nous, certaines -manifestations de cette intelligence. Tout ce que nous observons en -nous-mêmes est à bon droit suspect; nous sommes à la fois juge et -partie, et nous avons trop d’intérêt à peupler notre monde d’illusions -et d’espérances magnifiques. Mais que le moindre indice extérieur nous -soit cher et précieux. Ceux que les fleurs viennent de nous offrir sont -probablement bien minimes, au regard de ce que nous diraient les -montagnes, la<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> mer et les étoiles, si nous surprenions les secrets de -leur vie. Ils nous permettent néanmoins de présumer avec plus -d’assurance que l’esprit qui anime toutes choses ou se dégage d’elles -est de la même essence que celui qui anime notre corps. S’il nous -ressemble, si nous lui ressemblons ainsi, si tout ce qui se trouve en -lui, se retrouve en nous-mêmes, s’il emploie nos méthodes, s’il a nos -habitudes, nos préoccupations, nos tendances, nos désirs vers le mieux, -est-il illogique d’espérer tout ce que nous espérons instinctivement, -invinciblement, puisqu’il est presque certain qu’il l’espère aussi? -Est-il vraisemblable, quand nous trouvons éparse dans la vie une telle -somme d’intelligence, que cette vie ne fasse pas œuvre d’intelligence, -c’est-à-dire ne poursuive une fin de bonheur, de perfection, de victoire -sur ce que nous appelons le mal, la mort, les ténèbres, le néant, qui -n’est probablement que l’ombre de sa face ou son propre sommeil?<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p> - -<h2><a name="LES_PARFUMS" id="LES_PARFUMS"></a>LES PARFUMS</h2> - -<p>Après avoir assez longuement parlé de l’intelligence des fleurs, il -semblera naturel que nous disions un mot de leur âme qui est leur -parfum. Malheureusement ici, de même que pour l’âme de l’homme, parfum -d’une autre sphère où baigne la raison, nous touchons tout de suite à -l’inconnaissable. Nous ignorons à peu près entièrement l’intention de -cette zone d’air férié et invisiblement magnifique que les corolles -répandent autour d’elles. Il est en effet fort douteux qu’elle serve -principalement à attirer les insectes.<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> D’abord, beaucoup de fleurs, -parmi les plus odorantes, n’admettent pas la fécondation croisée, de -sorte que la visite de l’abeille ou du papillon leur est indifférente ou -importune. Ensuite, ce qui appelle les insectes, c’est uniquement le -pollen et le nectar, qui généralement, n’ont pas d’odeur sensible. Aussi -les voyons-nous négliger les fleurs les plus délicieusement parfumées, -telles que la Rose et l’Œillet, pour assiéger en foule celles de -l’Érable ou du Coudrier, dont l’arome est pour ainsi dire nul.</p> - -<p>Avouons donc que nous ne savons pas encore en quoi les parfums sont -utiles à la fleur, de même que nous ignorons pourquoi nous les -percevons. L’odorat est effectivement le plus inexpliqué de nos sens. Il -est évident que la vue, l’ouïe, le toucher et le goût sont -indispensables à notre vie animale. Seule, une longue éducation nous -apprend à jouir avec désintéressement des formes, des couleurs et des -sons. Du reste, notre odorat exerce aussi d’importantes<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> fonctions -serviles. Il est le gardien de l’air que nous respirons, il est -l’hygiéniste et le chimiste qui veille soigneusement sur la qualité des -aliments offerts, toute émanation désagréable décelant la présence de -germes suspects ou dangereux. Mais, à côté de cette mission pratique, il -en a une autre qui ne répond apparemment à rien. Les parfums sont en -tout point inutiles à notre vie physique. Trop violents, trop -permanents, ils peuvent même lui devenir hostiles. Néanmoins, nous -possédons une faculté qui s’en réjouit et nous en apporte la bonne -nouvelle avec autant d’enthousiasme et de conviction que s’il s’agissait -de la découverte d’un fruit ou d’un breuvage délicieux. Cette inutilité -mérite notre attention. Elle doit cacher un beau secret. Voici la seule -occurrence où la nature nous procure un plaisir gratuit, une -satisfaction qui n’orne pas un piège de la nécessité. L’odorat est -l’unique sens de luxe qu’elle nous ait octroyé. Aussi bien semble-t-il -presque étranger à notre corps, ne pas<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> tenir fort étroitement à notre -organisme. Est-ce un appareil qui se développe ou s’atrophie, une -faculté qui s’endort ou s’éveille? Tout porte à croire qu’il évolue de -pair avec notre civilisation. Les anciens ne s’occupaient guère que des -bonnes odeurs les plus brutales, les plus lourdes, les plus solides, -pour ainsi dire, musc, benjoin, myrrhe, encens, etc., et l’arome des -fleurs est bien rarement mentionné dans les poèmes grecs et latins et -dans la littérature hébraïque. Aujourd’hui, voyons-nous nos paysans, -même dans leurs plus longs loisirs, songer à respirer une Violette ou -une Rose? N’est-ce pas, au contraire, le premier geste de l’habitant des -grandes villes qui découvre une fleur? Il y a donc quelque sujet -d’admettre que l’odorat soit le dernier né de nos sens, le seul -peut-être, qui ne soit pas «en voie de régression», comme disent -pesamment les biologistes. C’est une raison pour nous y attacher, -l’interroger et cultiver ses possibilités. Qui dira les surprises<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> qu’il -nous réserverait s’il égalait, par exemple, la perfection de l’œil, -comme il fait chez le chien qui vit autant par le nez que par les yeux?</p> - -<p>Il y a là un monde inexploré. Ce sens mystérieux qui, au premier abord, -paraît presque étranger à notre organisme, à le mieux considérer est -peut-être celui qui le pénètre le plus intimement. Ne sommes-nous pas, -avant tout, des êtres aériens? L’air ne nous est-il pas l’élément le -plus absolument et le plus promptement indispensable, et l’odorat -n’est-il pas justement l’unique sens qui en perçoive quelques parties? -Les parfums qui sont les joyaux de cet air qui nous fait vivre, ne -l’ornent pas sans raison. Il ne serait pas surprenant que ce luxe -incompris répondît à quelque chose de très profond et de très essentiel, -et plutôt, comme nous venons de le voir, à quelque chose qui n’est pas -encore, qu’à quelque chose qui n’est plus. Il est fort possible que ce -sens, le seul qui soit tourné vers l’avenir,<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> saisisse déjà les -manifestations les plus frappantes d’une forme ou d’un état heureux et -salutaire de la matière qui nous réserve bien des surprises.</p> - -<p>En attendant, il en est encore aux perceptions les plus violentes, les -moins subtiles. C’est à peine s’il soupçonne, en s’aidant de -l’imagination, les profonds et harmonieux effluves qui enveloppent -évidemment les grands spectacles de l’atmosphère et de la lumière. Comme -nous sommes sur le point de saisir ceux de la pluie ou du crépuscule, -pourquoi n’arriverions-nous pas à démêler et à fixer le parfum de la -neige, de la glace, de la rosée du matin, des prémices de l’aube, du -scintillement des étoiles? Tout doit avoir son parfum, encore -inconcevable, dans l’espace, même un rayon de lune, un murmure de l’eau, -un nuage qui plane, un sourire de l’azur...<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>Le hasard, ou plutôt le choix de la vie, m’a ramené ces temps-ci aux -lieux où naissent et s’élaborent presque tous les parfums de l’Europe. -En effet, comme chacun sait, c’est sur la bande de terre lumineuse qui -s’étend de Cannes à Nice, que les dernières collines et les dernières -vallées de fleurs vivantes et sincères soutiennent une héroïque lutte -contre les grossières odeurs chimiques d’Allemagne, lesquelles sont -exactement aux parfums naturels ce que sont aux futaies et aux plaines -de la vraie campagne, les futaies et les plaines peintes d’une salle de -spectacle.</p> - -<p>Le travail du paysan y est réglé sur une sorte de calendrier uniquement -floral, où dominent, en mai et en juillet, deux adorables reines: la -Rose et le Jasmin. Autour de ces deux souveraines de l’année, l’une -couleur d’aurore, l’autre vêtue d’étoiles blanches, défilent, de janvier -à décembre, les<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> innombrables et promptes Violettes, les tumultueuses -Jonquilles, les Narcisses naïfs, à l’œil émerveillé, les Mimosas -énormes, le Réséda, l’Œillet chargé de précieuses épices, le Géranium -impérieux, la fleur d’Oranger tyranniquement virginale, la Lavande, le -Genêt d’Espagne, la trop puissante Tubéreuse et la Cassie qui est une -espèce d’Acacia et porte une fleur pareille à une chenille orangée.</p> - -<p>Il est d’abord assez déconcertant de voir les grands rustres épais et -balourds, que la dure nécessité détourne partout ailleurs des sourires -de la vie, prendre ainsi les fleurs au sérieux, manier soigneusement ces -fragiles ornements de la terre, accomplir une besogne d’abeille ou de -princesse et ployer sous le faix des Violettes ou des Jonquilles. Mais -l’impression la plus frappante est celle de certains soirs ou de -certains matins de la saison des Roses ou du Jasmin. On croirait que -l’atmosphère de la terre vient de subitement changer, qu’elle a fait -place à celle<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> d’une planète infiniment heureuse, où le parfum n’est -plus, comme ici-bas, fugitif, imprécis et précaire, mais stable, vaste, -plein, permanent, généreux, normal, inaliénable.</p> - -<p> </p> - -<p>On a plus d’une fois tracé—du moins je l’imagine—en parlant de Grasse -et de ses alentours, le tableau de cette industrie presque féerique qui -occupe toute une ville laborieuse, posée au flanc d’une montagne, comme -une ruche ensoleillée. On doit avoir dit les magnifiques charretées de -Roses roses déversées au seuil des fumantes usines, les vastes salles où -les trieuses nagent littéralement dans le flot des pétales, l’arrivée -moins encombrante mais plus précieuse des Violettes, des Tubéreuses, de -la Cassie, du Jasmin, en de larges corbeilles que les paysannes portent -noblement sur la tête. On doit avoir décrit les procédés divers par<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> -lesquels on arrache aux fleurs, selon leur caractère, pour les fixer -dans le cristal, les secrets merveilleux de leur cœur. On sait que les -unes, les Roses par exemple, sont pleines de complaisances et de bonne -volonté et livrent leur arôme avec simplicité. On les entasse en -d’énormes chaudières, aussi hautes que celles de nos locomotives, où -passe de la vapeur d’eau. Peu à peu leur huile essentielle, plus -coûteuse qu’une gelée de perles, suinte goutte à goutte en un tube de -verre étroit comme une plume d’oie, au bas de l’alambic pareil à quelque -monstre qui donnerait péniblement naissance à une larme d’ambre.</p> - -<p>Mais la plupart des fleurs laissent moins facilement emprisonner leur -âme. Je ne parlerai pas ici de toutes les tortures infiniment variées -qu’on leur inflige pour les forcer d’abandonner enfin le trésor qu’elles -cachent désespérément au fond de leur corolle. Il suffira, pour donner -une idée de la ruse du bourreau et de l’obstination de cer<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>taines -victimes, de rappeler le supplice de l’enfleurage à froid que subissent, -avant de rompre le silence, la Jonquille, le Réséda, la Tubéreuse et le -Jasmin.—Remarquons en passant que le parfum du Jasmin est le seul qui -soit inimitable, le seul qu’on ne puisse obtenir par le savant mélange -d’autres odeurs.</p> - -<p>On étale donc un lit de graisse épais de deux doigts sur de grandes -plaques de verre, et le tout est abondamment recouvert de fleurs. A la -suite de quelles papelardes manœuvres, de quelles onctueuses promesses, -la graisse obtient-elle d’irrévocables confidences? Toujours est-il que -bientôt les pauvres fleurs trop confiantes n’ont plus rien à perdre. -Chaque matin on les enlève, on les jette aux débris, et une nouvelle -jonchée d’ingénues les remplace sur la couche insidieuse. Elles cèdent à -leur tour, souffrent le même sort, d’autres et d’autres les suivent. Ce -n’est qu’au bout de trois mois, c’est-à-dire après avoir dévoré -quatre-vingt-dix<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> générations de fleurs, que la graisse avide et -captieuse, saturée d’abandons et d’aveux embaumés, refuse de dépouiller -de nouvelles victimes.</p> - -<p>La Violette, elle, résiste aux instances de la graisse froide; il faut -qu’on y joigne le supplice du feu. On chauffe donc le saindoux au -bain-marie. A la suite de ce barbare traitement, l’humble et suave fleur -des routes printanières perd peu à peu la force qui gardait son secret. -Elle se rend, elle se donne; et son bourreau liquide, avant d’être repu, -absorbe quatre fois son poids de pétales, ce qui fait que l’ignoble -torture se prolonge durant toute la saison où les Violettes -s’épanouissent sous les Oliviers.</p> - -<p>Mais le drame n’est pas terminé. Il s’agit maintenant, qu’elle soit -chaude ou froide, de faire rendre gorge à cette graisse avare qui entend -retenir, de toutes ses énergies informes et évasives, le trésor absorbé. -On y réussit non sans peine. Elle a des passions basses qui la perdent. -On l’abreuve d’alcool, on<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> l’enivre, elle finit par lâcher prise. A -présent c’est l’alcool qui possède le mystère. A peine le détient-il -qu’il prétend, lui aussi, n’en faire part à personne, le garder pour soi -seul. On l’attaque à son tour, on le réduit, on l’évapore, on le -condense; et la perle liquide, après tant d’aventures, pure, -essentielle, inépuisable et presque impérissable, est enfin recueillie -dans une ampoule de cristal.</p> - -<p>Je n’énumérerai pas les procédés chimiques d’extraction: aux éthers de -pétrole, au sulfure de carbone, etc. Les grands parfumeurs de Grasse, -fidèles aux traditions, répugnent à ces méthodes artificielles et -presque déloyales, qui ne donnent que d’acres arômes et froissent l’âme -de la fleur.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p> - -<h2><a name="LA_MESURE_DES_HEURES" id="LA_MESURE_DES_HEURES"></a>LA MESURE DES HEURES</h2> - -<p>L’été est la saison du bonheur. Quand reviennent parmi les arbres, dans -la montagne ou sur les plages, les belles heures de l’année; celles -qu’on attend et qu’on espère du fond de l’hiver, celles qui nous ouvrent -enfin les portes dorées du loisir, apprenons à en jouir pleinement, -longuement, voluptueusement. Ayons pour ces heures privilégiées une -mesure plus noble que celle où nous répandons les heures ordinaires. -Recueillons leurs éblouissantes minutes dans des urnes inaccoutumées, -glorieuses, transparentes et faites<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> de la lumière même qu’elles doivent -contenir; comme on verse un vin précieux non dans les verreries -vulgaires de la table quotidienne, mais dans la plus pure coupe de -cristal et d’argent que recèle le dressoir des grandes fêtes.</p> - -<p> </p> - -<p>Mesurer le temps! Nous sommes ainsi faits que nous ne prenons conscience -de celui-ci et ne pouvons nous pénétrer de ses tristesses ou de ses -félicités qu’à la condition de le compter, de le peser comme une monnaie -que nous ne verrions point. Il ne prend corps, il n’acquiert sa -substance et sa valeur que dans les appareils compliqués que nous avons -imaginés pour le rendre visible, et, n’existant pas en soi, il emprunte -le goût, le parfum et la forme de l’instrument qui le détermine. C’est -ainsi que la minute déchiquetée par nos petites montres n’a pas même<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span> -visage que celle que prolonge la grande aiguille de l’horloge du beffroi -ou de la cathédrale. Il convient donc de n’être pas indifférent à la -naissance de nos heures. De même que nous avons des verres dont la -forme, la nuance et l’éclat varient selon qu’ils sont appelés à offrir à -nos lèvres le bordeaux léger, le bourgogne opulent, le rhin frais, le -porto lourd ou l’allégresse du champagne, pourquoi nos minutes ne -seraient-elles pas dénombrées selon des modes appropriés à leur -mélancolie, à leur inertie, à leur joie? Il sied, par exemple, que nos -mois laborieux et nos jours d’hiver, jours de tracas, d’affaires, de -hâte, d’inquiétude, soient strictement, méthodiquement, âprement divisés -et enregistrés par les rouages, les aiguilles d’acier, les disques -émaillés de nos pendules de cheminée, de nos cadrans électriques ou -pneumatiques et de nos minuscules montres de poche. Ici, le temps -majestueux, maître des hommes et des dieux, le temps, immense forme -humaine de l’éter<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span>nité, n’est plus qu’un insecte opiniâtre qui ronge -mécaniquement une vie sans horizon, sans ciel et sans repos. Tout au -plus, aux moments de détente, le soir, sous la lampe, durant la trop -brève veillée dérobée aux soucis de la faim ou de la vanité, sera-t-il -permis au large balancier de cuivre de l’horloge cauchoise ou flamande -d’alentir et de solenniser les secondes qui précèdent les pas de la nuit -grave qui s’avance.</p> - -<p> </p> - -<p>D’autre part, pour nos heures non plus indifférentes mais réellement -sombres, pour nos heures de découragement, de renoncement, de maladie et -de souffrances, pour les minutes mortes de notre vie, regrettons -l’antique, le morne et silencieux sablier de nos ancêtres. Il n’est plus -aujourd’hui qu’un inactif symbole sur nos tombes ou sur les tentures -funéraires de nos églises; à moins<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> que, pitoyablement déchu, on ne le -retrouve qui préside encore, dans quelque cuisine de province, à la -cuisson méticuleuse de nos œufs à la coque. Il ne subsiste plus comme -instrument du temps, bien qu’il figure encore, à côté de la faux, dans -ses armoiries surannées. Pourtant il avait ses mérites et ses raisons -d’être. Aux jours attristés de la pensée humaine, dans les cloîtres -bâtis autour de la demeure des trépassés, dans les couvents qui -n’entr’ouvraient leurs portes et leurs fenêtres que sur les lueurs -indécises d’un autre monde, plus redoutable que le nôtre, il était, pour -les heures dépouillées de leurs joies, de leurs sourires, de leurs -surprises heureuses et de leurs ornements, une mesure que nulle autre -n’aurait pu remplacer sans disgrâce. Il ne précisait pas le temps, il -l’étouffait dans la poudre. Il était fait pour compter un à un les -grains de la prière, de l’attente, de l’épouvante et de l’ennui. Les -minutes y coulaient en poussière, isolées de la vie ambiante du ciel, -du<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> jardin, de l’espace, recluses dans l’ampoule de verre comme le moine -était reclus dans sa cellule, ne marquant, ne nommant aucune heure, les -ensevelissant toutes dans le sable funèbre, tandis que les pensées -désœuvrées qui veillaient sur leur chute incessante et muette s’en -allaient avec elles s’ajouter à la cendre des morts.</p> - -<p> </p> - -<p>Entre les magnifiques rives de l’été de flamme, il semble meilleur de -goûter l’ardente succession des heures dans l’ordre où les marque -l’astre même qui les épanche sur nos loisirs. En ces jours plus larges, -plus ouverts, plus épars, je n’ai foi et ne m’attache qu’aux grandes -divisions de la lumière que le soleil me nomme à l’aide de l’ombre -chaude de l’un de ses rayons sur le cadran de marbre qui là, dans le -jardin, près de la pièce d’eau, reflète et inscrit en<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> silence, comme -s’il faisait une chose insignifiante, le parcours de nos mondes dans -l’espace planétaire. A cette transcription immédiate et seule -authentique des volontés du temps qui dirige les astres, notre pauvre -heure humaine, qui règle nos repas et les petits mouvements de notre -petite vie, acquiert une noblesse, une odeur d’infini impérieuse et -directe qui rend plus vastes et plus salutaires les matinées -éblouissantes de rosée et les après-midi presque immobiles du bel été -sans tache.</p> - -<p>Malheureusement, le cadran solaire qui seul savait noblement suivre la -marche grave et lumineuse des heures immaculées, se fait rare et -disparaît de nos jardins. On ne le rencontre plus guère que dans la cour -d’honneur, aux terrasses de pierre, sur le mail, aux quinconces de -quelque vieille ville, de quelque vieux château, de quelque ancien -palais, où ses chiffres dorés, son disque et son style s’effacent sous -la main du dieu même dont ils devaient perpétuer le culte.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> Néanmoins, -la Provence, certaines bourgades italiennes sont demeurées fidèles à la -céleste horloge. On y voit fréquemment s’épanouir, au pignon ensoleillé -de la bastide la plus allègrement délabrée, le cercle peint à la fresque -où les rayons mesurent soigneusement leur marche féerique. Et des -devises profondes ou naïves, mais toujours significatives par la place -qu’elles occupent et la part qu’elles prennent à une énorme vie, -s’efforcent de mêler l’âme humaine à d’incompréhensibles phénomènes. -«L’heure de la justice ne sonne pas aux cadrans de ce monde», dit -l’inscription solaire de l’église de Tourette-sur-Loup, l’extraordinaire -petit village presque africain, voisin de ma demeure, et qui semble, -parmi l’éboulement des rocs et l’escalade des agaves et des figuiers de -barbarie, une Tolède en miniature, réduite aux os par le soleil. «<i>A -lumine motus.</i>» «Je suis mue par la lumière», proclame fièrement une -autre horloge rayonnante. <i>Amyddst ye flowres, I tell ye houres!</i> «Je -compte les<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> heures parmi les fleurs», répète une antique table de marbre -au fond d’un vieux jardin. Mais l’une des plus belles exergues est -certes celle que découvrit un jour aux environs de Venise, Hazlitt, un -essayiste anglais du commencement de l’autre siècle: «<i>Horas non numero -nisi serenas.</i>» «Je ne compte que les heures claires». «Quel sentiment -destructeur des soucis! Toutes les ombres s’effacent au cadran quand le -soleil se voile, et le temps n’est plus qu’un grand vide, à moins que -son progrès ne soit marqué par ce qui est joyeux, tandis que tout ce qui -n’est pas heureux descend dans l’oubli! Et la belle parole qui nous -apprend à ne compter les heures que par leurs bienfaits, à n’attacher -d’importance qu’aux sourires et à négliger les rigueurs du destin, à -composer notre existence des moments brillants et amènes, nous tournant -toujours vers le côté ensoleillé des choses et laissant passer tout le -reste à travers notre imagination oublieuse ou inattentive!»<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>La pendule, le sablier, la clepsydre perdue donnent des heures -abstraites, sans forme et sans visage. Ce sont les instruments du temps -anémié de nos chambres, du temps esclave et prisonnier; mais le cadran -solaire nous révèle l’ombre réelle et palpitante de l’aile du grand dieu -qui plane dans l’azur. Autour du plateau de marbre qui orne la terrasse -ou le carrefour des larges avenues et qui s’harmonise si bien aux -escaliers majestueux, aux balustrades éployées, aux murailles de verdure -des charmilles profondes, nous jouissons de la présence fugitive mais -irrécusable des heures radieuses. Qui sut apprendre à les discerner dans -l’espace, les verra tour à tour toucher terre et se pencher sur l’autel -mystérieux pour faire un sacrifice au dieu que l’homme honore mais ne -peut pas connaître. Il les verra<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> s’avancer en robes diverses et -changeantes, couronnées de fruits, de fleurs ou de rosée: d’abord celles -encore diaphanes et à peine visibles de l’aube; puis leurs sœurs de -midi, ardentes, cruelles, resplendissantes, presque implacables, et -enfin les dernières du crépuscule, lentes et somptueuses, que retarde, -dans leur marche vers la nuit qui s’approche, l’ombre empourprée des -arbres.</p> - -<p> </p> - -<p>Seul il est digne de mesurer la splendeur des mois verts et dorés. De -même que le bonheur profond, il ne parle point. Sur lui, le temps marche -en silence, comme il passe en silence sur les sphères de l’espace; mais -l’église du village voisin lui prête par moments sa voix de bronze, et -rien n’est harmonieux comme le son de la cloche qui s’accorde au geste -muet de son ombre marquant midi dans l’océan d’azur. Il donne un<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> centre -et des noms successifs à la béatitude éparse et anonyme. Toute la -poésie, toutes les délices des environs, tous les mystères du firmament, -toutes les pensées confuses de la futaie qui garde la fraîcheur que lui -confia la nuit comme un trésor sacré, toute l’intensité bienheureuse et -tremblante des champs de froment, des plaines, des collines livrées sans -défense à la dévorante magnificence de la lumière, toute l’indolence du -ruisseau qui coule entre ses rives tendres, et le sommeil de l’étang qui -se couvre des gouttes de sueur que forment les lentilles d’eau, et la -satisfaction de la maison qui ouvre en sa façade blanche ses fenêtres -avides d’aspirer l’horizon, et le parfum des fleurs qui se hâtent de -finir une journée de beauté embrasée, et les oiseaux qui chantent selon -l’ordre des heures pour leur tresser des guirlandes d’allégresse dans le -ciel,—tout cela, avec des milliers de choses et des milliers de vies -qui ne sont pas visibles, se donne rendez-vous et prend conscience de sa -durée autour<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> de ce miroir du temps où le soleil, qui n’est qu’un des -rouages de l’immense machine qui subdivise en vain l’éternité, vient -marquer d’un rayon complaisant le trajet que la terre, et tout ce -qu’elle porte, accomplit chaque jour sur la route des étoiles.<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p> - -<h2><a name="LINQUIETUDE_DE_NOTRE_MORALE" id="LINQUIETUDE_DE_NOTRE_MORALE"></a>L’INQUIÉTUDE DE NOTRE MORALE</h2> - -<h3>I</h3> - -<p>Nous sommes à un moment de l’évolution humaine qui ne doit guère avoir -de précédents dans l’histoire. Une grande partie de l’humanité, et -justement cette partie qui répond à celle qui créa jusqu’ici les -événements que nous connaissons avec quelque certitude, quitte peu à peu -la religion dans laquelle elle vécut durant près de vingt siècles.</p> - -<p>Qu’une religion s’éteigne, le fait n’est pas nouveau. Il doit s’être -accompli plus d’une fois dans la nuit des temps; et les anna<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span>listes de -la fin de l’empire romain nous font assister à la mort du paganisme. -Mais, jusqu’à présent, les hommes passaient d’un temple qui croulait, -dans un temple qu’on édifiait, ils sortaient d’une religion pour entrer -dans une autre; au lieu que nous abandonnons la nôtre pour n’aller nulle -part. Voilà le phénomène nouveau, aux conséquences inconnues, dans -lequel nous vivons.</p> - -<h3>II</h3> - -<p>Il est inutile de rappeler que les religions ont toujours eu, par leurs -promesses d’outre-tombe et par leur morale, une influence énorme sur le -bonheur des hommes, bien qu’on en ait vu, et de très importantes, comme -le paganisme, qui n’apportaient ni ces promesses, ni une morale -proprement dite. Nous ne parlerons pas des promesses de la nôtre, -puisqu’elles périssent d’abord<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> avec la foi; au lieu que nous vivons -encore dans les monuments élevés par la morale née de cette foi qui se -retire. Mais nous sentons que, malgré les soutiens de l’habitude, ces -monuments s’entr’ouvrent sur nos têtes, et que déjà en maints endroits, -nous nous trouvons sans abri sous un ciel imprévu qui ne donne plus -d’ordres. Aussi, assistons-nous à l’élaboration plus ou moins -inconsciente et fébrile d’une morale hâtive parce qu’on la sent -indispensable, faite de débris recueillis dans le passé, de conclusions -empruntées au bon sens ordinaire, de quelques lois entrevues par la -science, et enfin de certaines intuitions extrêmes de l’intelligence -désorientée, qui revient, par un détour dans un mystère nouveau, à -d’anciennes vertus que le bon sens ne suffit pas à étayer. Peut-être -est-il curieux de tenter de saisir les principaux réflexes de cette -élaboration. L’heure semble sonner où beaucoup se demandent si, en -continuant de pratiquer une morale haute et noble<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> dans un milieu qui -obéit à d’autres lois, ils ne se désarment point trop naïvement et ne -jouent pas le rôle ingrat de dupes. Ils veulent savoir si les motifs qui -les attachent encore à de vieilles vertus ne sont pas purement -sentimentaux, traditionnels et chimériques; et ils cherchent assez -vainement en eux-mêmes les appuis que la raison peut encore leur prêter.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>Mettant à part le havre artificiel où se réfugient ceux qui demeurent -fidèles aux certitudes religieuses, les hauts courants de l’humanité -civilisée oscillent en apparence entre deux doctrines contraires. -D’ailleurs, ces deux doctrines, parallèles mais inverses, ont de tout -temps, traversé, comme des fleuves ennemis, les champs de la morale -humaine. Mais jamais leur lit ne fut aussi nettement, aussi rigidement<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> -creusé. Ce qui n’était autrefois que de l’altruisme et de l’égoïsme -instinctifs, diffus, aux flots souvent mêlés, est devenu récemment -l’altruisme et l’égoïsme absolus et systématiques. A leurs sources, non -pas renouvelées mais remuées, se trouvent deux hommes de génie: Tolstoï -et Nietzsche. Mais, comme je l’ai dit, ce n’est qu’en apparence que ces -deux doctrines se partagent le monde de l’éthique. Ce n’est nullement à -l’un ou l’autre de ces points trop extrêmes que se joue le véritable -drame de la conscience moderne. Ils ne marquent guère, perdus dans -l’espace, que deux buts chimériques, auxquels personne ne songe à -arriver. L’une de ces doctrines reflue violemment vers un passé qui -n’exista jamais tel qu’elle se le représente; l’autre bouillonne -cruellement vers un avenir que rien ne fait prévoir. Entre ces deux -rêves, les enveloppant d’ailleurs et les débordant de toutes parts, -passe la réalité dont ils n’ont point tenu compte. C’est dans cette -réalité<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> dont chacun de nous porte en soi l’image, que nous devons -étudier la formation de la morale qui soutient aujourd’hui notre vie. -Ai-je besoin d’ajouter qu’en employant le mot «morale» je n’entends -point parler des pratiques de l’existence quotidienne qui ressortissent -aux usages et à la mode, mais des grandes lois qui déterminent l’homme -intérieur?</p> - -<h3>IV</h3> - -<p>C’est dans notre raison, consciente ou non, que se forme notre morale. -On pourrait, à ce point de vue, y marquer trois régions. Tout au bas, la -partie la plus lourde, la plus épaisse et la plus générale, que nous -appellerons le «sens commun». Un peu plus haut, s’élevant déjà aux idées -d’utilité et de jouissance immatérielles, ce qu’on pourrait nommer le -«bon sens», et enfin, au sommet, admettant, mais con<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span>trôlant aussi -sévèrement que possible les revendications de l’imagination, des -sentiments et de tout ce qui relie notre vie consciente à l’inconsciente -et aux forces inconnues du dedans et du dehors, la partie indéterminée -de cette même raison totale à laquelle nous donnerons le nom de «raison -mystique».</p> - -<h3>V</h3> - -<p>Il n’est pas besoin d’exposer longuement la morale du «sens commun», du -bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous, dans les meilleurs -comme dans les pires; et qui s’édifie spontanément sur les ruines de -l’idée religieuse. C’est la morale du quant à soi, de l’égoïsme pratique -et cubique, de tous les instincts et de toutes les jouissances -matérielles. Qui part du «sens commun», considère qu’il n’a qu’une<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> -certitude: sa propre vie. Dans cette vie, allant au fond des choses, il -n’est que deux maux réels: la maladie et la pauvreté; et deux biens -véritables et irréductibles: la santé et la richesse. Toutes les autres -réalités, heureuses ou malheureuses, en découlent. Le reste, joies et -peines qui naissent des sentiments, des passions, est imaginaire, -puisqu’il dépend de l’idée que nous nous en faisons. Notre droit à jouir -n’est limité que par le droit pareil de ceux qui vivent en même temps -que nous; et nous avons à respecter certaines lois établies dans -l’intérêt même de notre paisible jouissance. A la réserve de ces lois, -nous n’admettons aucune contrainte; et notre conscience, loin d’entraver -les mouvements de notre égoïsme, doit, au contraire, approuver leurs -triomphes, attendu que ces triomphes sont ce qu’il y a de plus conforme -aux devoirs instinctifs et logiques de la vie.</p> - -<p>Voilà la première assise, le premier état, de toute morale naturelle.<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p>C’est un état que beaucoup d’hommes, après la mort complète des idées -religieuses, ne dépasseront plus.</p> - -<h3>VI</h3> - -<p>Le «bon sens», lui, un peu moins matériel, un peu moins animal, regarde -les choses d’un peu plus haut et voit par conséquent un peu plus loin. -Il remarque bientôt que l’avare «sens commun» mène dans sa coquille une -vie obscure, étroite et misérable. Il observe que l’homme, non plus que -l’abeille, ne saurait demeurer solitaire; et que la vie qu’il partage -avec ses semblables, pour s’épanouir librement et complètement, ne se -peut réduire à une lutte sans justice et sans pitié, ni à un simple -échange de services âprement compensés. Dans ses rapports avec autrui, -il part encore de l’égoïsme; mais cet égoïsme n’est plus purement -matériel. Il considère encore<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> l’utilité, mais l’admet déjà spirituelle -ou sentimentale. Il connaît des joies et des peines, des affections et -des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l’imagination. -Ainsi entendu, et capable de s’élever à une certaine hauteur au-dessus -des conclusions de la logique matérielle,—sans perdre de vue son -intérêt,—il paraît à l’abri de toutes les objections. Il se flatte -d’occuper solidement tous les sommets de la raison. Il fait même -quelques concessions à ce qui n’est pas sensiblement du domaine de -celle-ci, je veux dire aux passions, aux sentiments et à tout -l’inexpliqué qui les entoure. Il faut bien qu’il les fasse, sinon, les -caves obscures où il s’enfermerait ne seraient guère plus habitables que -celles où s’abêtit le morne «sens commun». Mais ces concessions mêmes -appellent l’attention sur l’illégitimité de ses prétentions à s’occuper -de morale dès que celle-ci dépasse les pratiques ordinaires de la vie -quotidienne.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p> - -<h3>VII</h3> - -<p>En effet, que peut-il y avoir de commun entre le bon sens et l’idée -stoïcienne du devoir, par exemple? Ils habitent deux régions différentes -et presque sans communications. Le bon sens, quand il prétend promulguer -seul les lois qui forment l’homme intérieur, devrait rencontrer les -mêmes défenses et les mêmes obstacles que ceux où il se heurte dans -l’une des rares régions qu’il n’a pas encore réduites à l’esclavage: -l’esthétique. Il y est très heureusement consulté sur tout ce qui -concerne le point de départ et certaines grandes lignes, et très -impérieusement prié de se taire dès qu’il s’agit de l’achèvement et de -la beauté suprême et mystérieuse de l’œuvre. Mais au lieu qu’en -esthétique il se résigne assez facilement au silence, en morale il veut -tout régenter. Il importerait donc de le<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> remettre une fois pour toutes -à sa place légitime dans l’ensemble des facultés qui constituent notre -personne humaine.</p> - -<h3>VIII</h3> - -<p>Un des traits de notre temps, c’est la confiance de plus en plus grande -et presque exclusive que nous accordons à ces parties de notre -intelligence que nous venons d’appeler le sens commun et le bon sens. Il -n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois l’homme n’asseyait sur le bon -sens qu’une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie. Le -reste avait ses fondements en d’autres régions de notre esprit, -notamment dans l’imagination. Les religions, par exemple, et avec elles -le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales, -s’élevèrent toujours à une grande distance de la minuscule enceinte du -bon sens. C’était excessif; il s’agit de savoir si<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> l’excès actuel et -contraire n’est pas aussi aveugle. L’énorme développement qu’ont pris -dans la pratique de notre vie certaines lois mécaniques et -scientifiques, nous fait accorder au bon sens une prépondérance à quoi -il reste à prouver qu’il ait droit. La logique apparemment irréductible, -mais peut-être illusoire, de quelques phénomènes que nous croyons -connaître, nous fait oublier l’illogisme possible de millions d’autres -phénomènes que nous ne connaissons pas encore. Les lois de notre bon -sens sont le fruit d’une expérience insignifiante quand on la compare à -ce que nous ignorons. «Il n’y a pas d’effet sans cause», dit notre bon -sens, pour prendre l’exemple le plus banal. Oui, dans le petit cercle de -notre vie matérielle, cela est incontestable et suffisant. Mais dès que -nous sortons de ce cercle infime, cela ne répond plus à rien, attendu -que les notions de cause et d’effet sont l’une et l’autre -inconnaissables dans un monde où tout est inconnu. Or, notre vie,<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> dès -qu’elle s’élève un peu, sort à chaque instant du petit cercle matériel -et expérimental, et par conséquent du domaine du bon sens. Même dans le -monde visible qui lui sert de modèle en notre esprit, nous n’observons -point qu’il règne sans partage. Autour de nous, dans ses phénomènes les -plus constants et les plus familiers, la nature n’agit pas toujours -selon notre bon sens. Quoi de plus insensé que ses gaspillages -d’existences? Quoi de plus déraisonnable que ces milliards de germes -aveuglément prodigués pour arriver à la naissance hasardeuse d’un seul -être? Quoi de plus illogique que l’innombrable et inutile complication -de ses moyens (par exemple dans la vie de certains parasites et la -fécondation des fleurs par les insectes), pour arriver aux buts les plus -simples? Quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui périssent dans -l’espace sans accomplir une œuvre? Tout cela dépasse notre bon sens et -lui montre qu’il n’est pas toujours d’ac<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>cord avec la vie générale, et -qu’il se trouve à peu près isolé dans l’univers. Il faut qu’il raisonne -contre lui-même et reconnaisse que nous n’avons pas à lui donner, dans -notre vie qui n’est pas isolée, la place prépondérante où il aspire. Ce -n’est pas à dire que nous l’abandonnerons là où il nous est utile; mais -il est bon de savoir qu’il ne peut suffire à tout, n’étant presque rien. -De même qu’il existe hors de nous un monde qui le dépasse, il en existe -un autre en nous qui le déborde. Il est à sa place et fait une humble et -saine besogne dans son petit village; mais qu’il ne prétende pas à -devenir le maître des grandes villes et le souverain des mers et des -montagnes. Or, les grandes villes, les mers et les montagnes occupent en -nous infiniment plus d’espace que le petit village de notre existence -pratique. Il est l’accord nécessaire sur un certain nombre de vérités -inférieures, parfois douteuses mais indispensables et rien de plus. Il -est une chaîne plutôt qu’un soutien.<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> Souvenons-nous que presque tous -nos progrès se sont faits en dépit des sarcasmes et des malédictions -avec lesquels il accueillit les hypothèses déraisonnables mais fécondes -de l’imagination. Parmi les flots mouvants et éternels d’un univers sans -bornes, ne nous attachons donc point à notre bon sens comme à l’unique -roc de salut. Liés à ce roc immobile à travers tous les âges et toutes -les civilisations, nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire; -nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-être devenir.</p> - -<h3>IX</h3> - -<p>Jusqu’ici, cette question d’une morale limitée par le bon sens n’avait -pas grande importance. Elle n’arrêtait pas le développement de certaines -aspirations, de certaines forces qu’on a toujours considérées comme les -plus belles et les plus nobles qui se<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span> trouvent dans l’homme. Les -religions achevaient l’œuvre interrompue. Aujourd’hui, sentant le danger -de ses bornes, la morale du bon sens qui voudrait devenir la morale -générale, cherche à s’étendre autant que possible du côté de la justice -et de la générosité, à trouver, dans un intérêt supérieur, des raisons -d’être désintéressées, afin de combler une partie de l’abîme qui la -sépare de ces forces et de ces aspirations indestructibles. Mais il y a -des points qu’elle ne saurait outrepasser sans se nier, sans se détruire -dans sa source même. A partir de ces points où commencent précisément -les grandes vertus inutiles, quel guide nous reste-t-il?</p> - -<h3>X</h3> - -<p>Nous verrons tout à l’heure s’il est possible de répondre à cette -question. Mais en admettant même que par delà les plaines de la morale -du bon sens, il n’y ait plus,<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> qu’il ne doive plus jamais y avoir de -guide, ce ne serait pas une raison pour nous inquiéter de l’avenir moral -de l’humanité. L’homme est un être si essentiellement, si nécessairement -moral, que, lorsqu’il nie toute morale, cette négation même est déjà le -noyau d’une morale nouvelle. La morale est, peut-on dire, sa folie -spécifique. A la rigueur, l’humanité n’a pas besoin de guide. Elle -marche un peu moins vite, mais presque aussi sûrement par les nuits que -personne n’éclaire. Elle porte en elle sa lumière dont les orages -tordent mais ravivent la flamme. Elle est, pour ainsi dire, indépendante -des idées qui croient la conduire. Il est, au demeurant, curieux et -facile de constater que ces idées périodiques ont toujours eu assez peu -d’influence sur la somme de bien et de mal qui se fait dans le monde. Ce -qui a seul une influence véritable, c’est le flot spirituel qui nous -porte, qui a des flux et des reflux, mais qui semble gagner lentement, -conquérir on ne sait<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> quelle chose dans l’espace. Ce qui importe plus -que l’idée, c’est le temps qui s’écoule autour d’elle; c’est le -développement d’une civilisation, qui n’est que l’élévation de -l’intelligence générale à un moment donné de l’histoire. Si demain, une -religion nous était révélée, prouvant scientifiquement et avec une -certitude absolue, que chaque acte de bonté, de sacrifice, d’héroïsme, -de noblesse intérieure, nous apporte immédiatement après notre mort une -récompense indubitable et inimaginable, je doute que le mélange de bien -et de mal, de vertus et de vices au milieu de quoi nous vivons, subisse -un changement que l’on puisse apprécier. Faut-il nous rappeler un -exemple probant? Au moyen âge, il y eut des moments où la foi était -absolue et s’imposait avec une certitude qui répond exactement à nos -certitudes scientifiques. Les récompenses promises au bien, comme les -châtiments menaçant le mal, étaient, dans la pensée des hommes de ce -temps,<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> pour ainsi dire aussi tangibles que le seraient ceux de la -révélation dont je parlais plus haut. Pourtant, nous ne voyons pas que -le niveau du bien se soit élevé. Quelques saints se sacrifiaient pour -leurs frères, portaient certaines vertus, choisies parmi les plus -discutables, jusqu’à l’héroïsme; mais la masse des hommes continuait à -se tromper, à mentir, à forniquer, à voler, à s’envier, à s’entre-tuer. -La moyenne des vices n’était pas inférieure à celle d’à présent. Au -contraire, la vie était incomparablement plus dure, plus cruelle et plus -injuste, parce que le niveau de l’intelligence générale était plus bas.</p> - -<h3>XI</h3> - -<p>Essayons maintenant de jeter quelques lueurs sur le troisième état de -notre morale. Ce troisième état, ou, si l’on veut, cette troisième -morale embrasse tout ce qui<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> s’étend depuis les vertus du bon sens, -nécessaires à notre bonheur matériel et spirituel, jusqu’à l’infini de -l’héroïsme, du sacrifice, de la bonté, de l’amour, de la probité et de -la dignité intérieure. Il est certain que la morale du bon sens, bien -que de quelques côtés, du côté de l’altruisme, par exemple, elle puisse -s’avancer assez loin, manquera toujours un peu de noblesse, de -désintéressement, et surtout de je ne sais quelles facultés capables de -la mettre directement en rapport avec le mystère incontestable de la -vie.</p> - -<p>S’il est probable, comme nous l’avons insinué, que notre bon sens ne -répond qu’à une portion minime des phénomènes, des vérités et des lois -de la nature, s’il nous isole assez tristement dans ce monde, nous avons -en nous d’autres facultés merveilleusement adaptées aux parties -inconnues de l’univers, et qui semblent nous avoir été données tout -exprès pour nous préparer, sinon à les comprendre, du moins à les<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> -admettre et à en subir les grands pressentiments: c’est l’imagination et -le sommet mystique de notre raison. Nous avons beau faire et beau dire, -nous n’avons jamais été, nous ne sommes pas encore une sorte d’animal -purement logique. Il y a en nous, au-dessus de la partie raisonnante de -notre entendement, toute une région qui répond à autre chose, qui se -prépare aux surprises de l’avenir, qui attend les événements de -l’inconnu. Cette partie de notre esprit que j’appellerai imagination ou -raison mystique, dans les temps où nous ne savions pour ainsi dire rien -des lois de la nature, nous a précédés, a devancé nos connaissances -imparfaites; et nous a fait vivre moralement, socialement et -sentimentalement à un niveau bien supérieur à celui de ces -connaissances. A présent que nous avons fait faire à ces dernières -quelques pas dans la nuit, et qu’en ces cent années qui viennent de -s’écouler nous avons débrouillé plus de chaos qu’en mille siècles -antérieurs, à pré<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span>sent que notre vie matérielle semble sur le point de -se fixer et de s’assurer, est-ce une raison pour que cette faculté cesse -de nous précéder ou pour la faire rétrograder vers le bon sens? N’y -aurait-il pas, au contraire, de très sérieux motifs de la pousser plus -avant, afin de rétablir les distances normales et l’avance -proportionnelle? Est-il juste que nous perdions confiance en elle? -Peut-on dire qu’elle ait empêché un progrès humain? Peut-être nous -a-t-elle plus d’une fois trompés; mais ses erreurs fécondes, en nous -forçant à faire du chemin, nous ont révélé plus de vérités, dans le -détour, que n’en eût jamais soupçonné le piétinement sur place du bon -sens trop timide. Les plus belles découvertes, en biologie, en chimie, -en médecine, en physique, sont presque toutes parties d’une hypothèse -fournie par l’imagination ou la raison mystique, hypothèse que -confirmèrent les expériences du bon sens, mais que celui-ci, adonné à -d’étroites méthodes, n’eût jamais entrevue.<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p> - -<h3>XII</h3> - -<p>Dans les sciences exactes, où il semble qu’elles devraient être d’abord -détrônées, l’imagination et la raison mystique, c’est-à-dire cette -partie de notre raison qui s’étale au-dessus du bon sens, ne conclut pas -et fait une part énorme et légitime aux hésitations et aux possibilités -de l’inconnu, notre imagination, dis-je, et notre raison mystique ont -encore une place d’honneur. En esthétique, elles règnent à peu près sans -partage. Pourquoi faudrait-il leur imposer silence dans la morale, qui -occupe une région intermédiaire entre les sciences exactes et -l’esthétique? Il n’y a pas à se le dissimuler, si elles cessent de venir -en aide au bon sens, si elles renoncent à prolonger son œuvre, tout le -sommet de notre morale s’affaisse brusquement. A partir d’une certaine -ligne que dépassent<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> les héros, les grands sages et même la plupart des -simples gens de bien, tout le haut de notre morale est le fruit de notre -imagination et appartient à la raison mystique. L’homme idéal, tel que -le forme le bon sens le plus éclairé et le plus étendu, ne répond pas -encore, ne répond même pas du tout à l’homme idéal de notre imagination. -Celui-ci est infiniment plus haut, plus généreux, plus noble, plus -désintéressé, plus capable d’amour, d’abnégation, de dévouement et de -sacrifices nécessaires. Il s’agit de savoir lequel a tort ou raison, -lequel a le droit de survivre. Ou plutôt, il s’agit de savoir si quelque -fait nouveau nous permet de nous faire cette demande et de mettre en -question les hautes traditions de la morale humaine.</p> - -<h3>XIII</h3> - -<p>Ce fait nouveau, où le trouverons-nous? Parmi toutes les révélations que -la science<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> vient de nous faire, en est-il une seule qui nous autorise à -retrancher quelque chose de l’idéal que nous proposait Marc-Aurèle, par -exemple? Le moindre signe, le moindre indice, le moindre pressentiment -éveille-t-il le soupçon que les idées mères qui jusqu’ici ont conduit le -juste, doivent changer de direction; et que la route des bonnes volontés -humaines soit une fausse route? Quelle découverte nous annonce qu’il est -temps de détruire en notre conscience tout ce qui dépasse la stricte -justice, c’est-à-dire ces vertus innommées qui, par delà celles qui sont -nécessaires à la vie sociale, paraissent des faiblesses et font -cependant du simple honnête homme le véritable et profond homme de bien?</p> - -<p>Ces vertus-là, nous dira-t-on, et une foule d’autres qui ont toujours -formé le parfum des grandes âmes, ces vertus-là seraient sans doute à -leur place dans un monde où la lutte pour la vie ne serait plus aussi -nécessaire qu’elle ne l’est actuellement sur une<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> planète où ne s’est -pas encore achevée l’évolution des espèces. En attendant, la plupart -d’entre elles désarment ceux qui les pratiquent en face de ceux qui ne -les pratiquent point. Elles entravent le développement de ceux qui -devraient être les meilleurs, au profit des moins bons. Elles opposent -un idéal excellent, mais humain et particulier, à l’idéal général de la -vie; et cet idéal plus restreint est forcément vaincu d’avance.</p> - -<p>L’objection est spécieuse: d’abord, cette soi-disant découverte de la -lutte pour la vie, où l’on cherche la source d’une morale nouvelle, -n’est au fond qu’une découverte de mots. Il ne suffit pas de donner un -nom inaccoutumé à une loi immémoriale pour légitimer une déviation -radicale de l’idéal humain. La lutte pour la vie existe depuis qu’existe -notre planète; et pas une de ses conséquences ne s’est modifiée, pas une -de ses énigmes ne s’est éclaircie, le jour que l’on crut en prendre -conscience en l’ornant<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> d’une appellation qu’un caprice du vocabulaire -changera peut-être avant un demi-siècle. Ensuite, il convient de -reconnaître que si ces vertus nous désarment parfois devant ceux qui -n’en ont pas la notion, elles ne nous désarment qu’en de bien misérables -combats. Certes, l’homme trop scrupuleux sera trompé par celui qui ne -l’est pas; l’homme trop aimant, trop indulgent, trop dévoué souffrira -par celui qui l’est moins; mais est-ce cela qui peut s’appeler une -victoire du second sur le premier? En quoi cette défaite atteint-elle la -vie profonde du meilleur? Il y perdra quelque avantage matériel; mais il -perdrait bien plus à laisser en friche toute la région qui s’étend par -delà la morale du bon sens. Qui enrichit sa sensibilité enrichit son -intelligence; et ce sont là les forces proprement humaines qui finissent -toujours par avoir le dernier mot.<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span></p> - -<h3>XIV</h3> - -<p>Du reste, si quelques pensées générales parviennent à émerger du chaos -de demi-découvertes, de demi-vérités qui hallucinent l’esprit de l’homme -moderne, l’une de ces pensées n’affirme-t-elle pas que la nature a mis -en chaque espèce d’êtres vivants tous les instincts nécessaires à -l’accomplissement de ses destinées? Et de tout temps, n’a-t-elle pas mis -en nous un idéal moral qui, chez le sauvage le plus primitif, comme chez -le civilisé le plus raffiné, garde, sur les conclusions du bon sens, une -avance proportionnelle sensiblement égale? Le sauvage, de même que le -civilisé dans une sphère plus élevée, n’est-il pas d’ordinaire -infiniment plus généreux, plus loyal, plus fidèle à sa parole que ne le -conseillent l’intérêt et l’expérience de sa misérable vie? N’est-ce pas -grâce à cet idéal instinctif<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span> que nous vivons dans un milieu où, malgré -la prépondérance pratique du mal, qu’excusent les dures nécessités de -l’existence, l’idée du bien et du juste règne de plus en plus -souverainement, où la conscience publique qui est la forme sensible et -générale de cette idée, devient de plus en plus puissante et sûre -d’elle-même? N’est-ce pas grâce au même idéal que la morale d’une foule -(au théâtre, par exemple) est infiniment supérieure à la morale des -unités qui la composent?</p> - -<h3>XV</h3> - -<p>Il conviendrait de s’entendre une fois pour toutes sur les droits de nos -instincts. Nous n’admettons plus que l’on conteste ceux de n’importe -quels instincts inférieurs. Nous savons les légitimer et les ennoblir en -les rattachant à quelque grande loi de la nature; pourquoi certains -instincts plus<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span> élevés, aussi incontestables que ceux qui rampent tout -au bas de nos sens, n’auraient-ils pas les mêmes prérogatives? -Doivent-ils être niés, suspectés ou traités de chimères parce qu’ils ne -se rapportent pas à deux ou trois nécessités primitives de la vie -animale? Du moment qu’ils existent, n’est-il pas probable qu’ils sont -aussi indispensables que les autres à l’accomplissement d’une destinée -dont nous ignorons ce qui lui est utile ou inutile, puisque nous n’en -connaissons pas le but? Et, dès lors, n’est-il pas du devoir de notre -bon sens, leur ennemi inné, de les aider, de les encourager et d’enfin -s’avouer que certaines parties de notre vie échappent à sa compétence?</p> - -<h3>XVI</h3> - -<p>Nous devons avant tout nous efforcer de développer en nous les -caractères spécifiques de la classe d’êtres vivants à laquelle<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> nous -appartenons; et de préférence ceux qui nous différencient le plus de -tous les autres phénomènes de la vie environnante. Parmi ces caractères, -l’un des plus notoires, est peut-être moins notre intelligence que nos -aspirations morales. Une partie de ces aspirations émane de notre -intelligence; mais une autre a toujours précédé celle-ci, en a toujours -paru indépendante, et ne trouvant pas en elle de racines visibles, a -cherché ailleurs, n’importe où, mais surtout dans les religions, -l’explication d’un mystérieux instinct qui la poussait plus outre. -Aujourd’hui que les religions n’ont plus qualité pour expliquer quelque -chose, le fait n’en demeure pas moins; et je ne crois pas que nous ayons -le droit de supprimer d’un trait de plume toute une région de notre -existence intérieure, à seule fin de donner satisfaction aux organes -raisonneurs de notre entendement. Du reste, tout se tient et -s’entr’aide, même ce qui semble se combattre, dans le mystère des -instincts,<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> des facultés et des aspirations de l’homme. Notre -intelligence profite immédiatement des sacrifices qu’elle fait à -l’imagination lorsque celle-ci caresse un idéal que celle-là ne trouve -pas conforme aux réalités de la vie. Notre intelligence, depuis quelques -années, est trop portée à croire qu’elle peut se suffire à elle-même. -Elle a besoin de toutes nos forces, de tous nos sentiments, de toutes -nos passions, de toutes nos inconsciences, de tout ce qui est avec elle -comme de tout ce qui lui tient tête, pour s’étendre et fleurir dans la -vie. Mais l’aliment qui lui est plus que tout nécessaire, ce sont les -hautes inquiétudes, les graves souffrances, les nobles joies de notre -cœur. Elles sont vraiment pour elle, l’eau du ciel sur les lis, la rosée -du matin sur les roses. Il est bon qu’elle sache s’incliner et passer en -silence devant certains désirs et devant certains rêves de ce cœur -qu’elle ne comprend pas toujours, mais qui renferme une lumière qui l’a -plus d’une fois conduite vers des<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span> vérités qu’elle cherchait en vain aux -points extrêmes de ses pensées.</p> - -<h3>XVII</h3> - -<p>Nous sommes un tout spirituel indivisible; et c’est seulement pour les -besoins de la parole que nous pouvons séparer, lorsque nous les -étudions, les pensées de notre intelligence, des passions et des -sentiments de notre cœur.</p> - -<p>Tout homme est plus ou moins victime de cette division illusoire. Il se -dit, dans sa jeunesse, qu’il y verra plus clair quand il sera plus âgé. -Il s’imagine que ses passions, même les plus généreuses, voilent et -troublent sa pensée, et se demande, avec je ne sais quel espoir, -jusqu’où ira cette pensée quand elle régnera seule sur ses rêves et ses -sens apaisés. Et la vieillesse vient; l’intelligence est claire, mais -elle n’a plus d’objet. Elle n’a plus rien à faire, elle fonc<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span>tionne dans -le vide. Et c’est ainsi que dans les domaines où les résultats de cette -division sont le plus visibles nous constatons qu’en général l’œuvre de -la vieillesse ne vaut pas celle de la jeunesse ou de l’âge mûr, qui -cependant a bien moins d’expérience et sait bien moins de choses, mais -n’a pas encore étouffé les mystérieuses forces étrangères à -l’intelligence.</p> - -<h3>XVIII</h3> - -<p>Si l’on nous demande maintenant quels sont enfin les préceptes de cette -haute morale dont nous avons parlé sans la définir, nous répondrons -qu’elle suppose un état d’âme ou de cœur plutôt qu’un code de préceptes -strictement formulés. Ce qui constitue son essence, c’est la sincère et -forte volonté de former en nous un puissant idéal de justice et d’amour -qui s’élève toujours au-dessus de celui qu’élaborent les<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> parties les -plus claires et les plus généreuses de notre intelligence. Il y aurait à -citer mille exemples; je n’en prendrai qu’un seul, celui qui est au -centre de toutes nos inquiétudes, et à côté duquel tout le reste n’a -plus d’importance, celui qui, lorsque nous parlons ainsi de morale haute -et noble et de vertus parfaites, nous interpelle comme des coupables -pour nous demander brusquement: «Et l’injustice dans laquelle vous -vivez, quand y mettrez-vous fin?»</p> - -<p>Oui, nous tous qui possédons plus que les autres, nous tous qui sommes -plus ou moins riches, contre ceux qui sont tout à fait pauvres, nous -vivons au milieu d’une injustice plus profonde que celle qui provient de -l’abus de la force brutale, puisque nous abusons d’une force qui n’est -même pas réelle. Notre raison déplore cette injustice, mais l’explique, -l’excuse et la déclare inévitable. Elle nous démontre qu’il est -impossible d’y apporter le remède efficace et rapide que cherche notre -équité; que tout<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> remède trop radical amènerait (surtout pour nous) des -maux plus cruels et plus désespérés que ceux qu’il prétendrait guérir; -elle nous prouve enfin que cette injustice est organique, essentielle et -conforme à toutes les lois de la nature. Notre raison a peut-être -raison; mais ce qui a bien plus profondément, bien plus sûrement raison -qu’elle, c’est notre idéal de justice qui proclame qu’elle a tort. Alors -même qu’il n’agit pas, il est bon, sinon pour le présent, du moins pour -l’avenir, que cet idéal ressente vivement l’iniquité; et, s’il -n’entraîne plus de renonciations ni de sacrifices héroïques, ce n’est -point qu’il soit moins noble ou moins sûr que l’idéal des meilleures -religions, c’est qu’il ne promet d’autres récompenses que celles du -devoir accompli; et que ces récompenses sont précisément celles que -seuls quelques héros comprirent jusqu’ici, et que les grands -pressentiments qui flottent au delà de notre intelligence cherchent à -nous faire comprendre.<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p> - -<h3>XIX</h3> - -<p>Au fond, il nous faut si peu de préceptes!... Peut-être trois ou quatre, -tout au plus cinq ou six, qu’un enfant pourrait nous donner. Il faut -avant tout les comprendre; et «comprendre» tel que nous l’entendons, -c’est à peine, d’habitude, le commencement de la vie d’une idée. Si cela -suffisait, toutes les intelligences et tous les caractères seraient -égaux; car tout homme d’intelligence même très médiocre est apte à -comprendre, à ce premier degré, tout ce qu’on lui explique avec une -clarté suffisante. Il y a autant de degrés dans la façon de comprendre -une vérité, qu’il y a d’esprits qui la croient comprendre. Si je -démontre, par exemple, à tel vaniteux intelligent ce qu’il y a de puéril -dans sa vanité, à tel égoïste capable de conscience<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> ce qu’il y a -d’excessif et d’odieux dans son égoïsme, ils en conviendront volontiers, -ils renchériront même sur ce que j’aurai dit. Il n’est donc pas douteux -qu’ils aient compris; mais il est à peu près certain qu’ils continueront -d’agir comme si l’extrémité de l’une des vérités qu’ils viennent de -reconnaître n’avait même pas effleuré leur cerveau. Au lieu que dans tel -autre elles entreront un soir, ces vérités, couvertes des mêmes mots, et -pénétrant soudain, par delà ses pensées, jusqu’au fond de son cœur, -bouleverseront son existence, déplaceront tous les axes, tous les -leviers, toutes les joies, toutes les tristesses, tous les buts de son -activité. Il a compris plus profondément, voilà tout; car nous ne -pouvons nous flatter d’avoir compris une vérité, que lorsqu’il nous est -impossible de n’y pas conformer notre vie.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p> - -<h3>XX</h3> - -<p>Pour revenir à l’idée centrale de tout ceci, et pour la résumer, -reconnaissons qu’il est nécessaire de maintenir l’équilibre entre ce que -nous avons appelé le bon sens et les autres facultés et sentiments de -notre vie. Au rebours de ce que nous faisions autrefois, nous sommes -aujourd’hui trop enclins à rompre cet équilibre en faveur du bon sens. -Certes, le bon sens a le droit de contrôler plus strictement que jamais -tout ce qui dépasse la conclusion pratique de son raisonnement, tout ce -que lui apportent d’autres forces; mais il ne peut empêcher celles-ci -d’agir que lorsqu’il a acquis la certitude qu’elles se trompent; et il -se doit à lui-même, au respect de ses propres lois, d’être de plus en -plus circonspect dans l’affirmation de cette certitude.<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> Or, s’il peut -avoir acquis la conviction que ces forces ont commis une erreur en -attribuant à une volonté, à des ordres divins et précis, la plupart des -phénomènes qui se manifestent en elles, s’il a le devoir de redresser -les erreurs accessoires qui découlent de cette erreur initiale, en -éliminant, par exemple, de notre idéal moral une foule de vertus -stériles et dangereuses, il ne saurait nier que les mêmes phénomènes -subsistent, soit qu’ils viennent d’un instinct supérieur, de la vie de -l’espèce, infiniment plus puissante en nous que la vie de l’individu, ou -de toute autre source inintelligible. En tout cas, il ne saurait les -traiter de chimères, car, à ce compte, nous pourrions nous demander si -ce juge suprême, débordé et contredit de tous côtés par le génie de la -nature et les inconcevables lois de l’univers, n’est pas plus chimérique -que les chimères qu’il aspire à anéantir.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p> - -<h3>XXI</h3> - -<p>Pour tout ce qui touche à notre vie morale, nous avons encore le choix -de nos chimères; le bon sens même, c’est-à-dire l’esprit scientifique, -est obligé d’en convenir. Donc, chimères pour chimères, accueillons -celles d’en haut plutôt que celles d’en bas. Les premières, après tout, -nous ont fait parvenir où nous sommes; et lorsqu’on envisage notre point -de départ, l’effroyable caverne de l’homme préhistorique, nous leur -devons quelque reconnaissance. Les secondes chimères, celles des régions -inférieures, c’est-à-dire du bon sens, n’ont fait leurs preuves -jusqu’ici qu’accompagnées et soutenues par les premières. Elles n’ont -pas encore marché seules. Elles font leurs premiers pas dans la nuit. -Elles nous mènent, disent-elles, à un bien-être régulier, assuré, -mesuré, exactement pesé, à la conquête de<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> la matière. Soit, elles ont -charge de ce genre de bonheur. Mais qu’elles ne prétendent pas que pour -y arriver il soit nécessaire de jeter à la mer, comme un poids -dangereux, tout ce qui formait jusqu’ici l’énergie héroïque, -sourcilleuse, infatigable, aventureuse de notre conscience. Laissez-nous -quelques vertus de luxe. Accordez un peu d’espace à nos sentiments -fraternels. Il est fort possible que ces vertus et ces sentiments qui ne -sont pas strictement indispensables au juste d’aujourd’hui, soient les -racines de tout ce qui s’épanouira quand l’homme aura fait le plus dur -de l’étape de la «lutte pour la vie». Il faut aussi que nous tenions en -réserve quelques vertus somptueuses, afin de remplacer celles que nous -abandonnons comme inutiles; car notre conscience a besoin d’exercice et -d’aliments. Déjà nous avons dépouillé bien des contraintes assurément -nuisibles, mais qui du moins entretenaient l’activité de notre vie -intérieure. Nous ne sommes plus<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> chastes, depuis que nous avons reconnu -que l’œuvre de la chair, maudite durant vingt siècles, est naturelle et -légitime. Nous ne sortons plus à la recherche de la résignation, de la -mortification, du sacrifice, nous ne sommes plus humbles de cœur ni -pauvres d’esprit. Tout cela est fort légitime, attendu que ces vertus -dépendaient d’une religion qui se retire; mais il n’est pas bon que la -place reste vide. Notre idéal ne demande plus à créer des ascètes, des -vierges, des martyrs; mais bien qu’elle prenne une autre route, la force -spirituelle qui animait ceux-ci doit demeurer intacte et reste -nécessaire à l’homme qui veut aller plus loin que la simple justice. -C’est par delà cette simple justice que commence la morale de ceux qui -espèrent en l’avenir. C’est dans cette partie peut-être féerique mais -non pas chimérique de notre conscience que nous devons nous acclimater -et nous complaire. Il est encore raisonnable de nous persuader qu’en le -faisant nous ne sommes pas dupes.<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span></p> - -<h3>XXII</h3> - -<p>La bonne volonté des hommes est admirable. Ils sont prêts à renoncer à -tous les droits qu’ils croyaient spécifiques, à abandonner tous leurs -rêves et toutes leurs espérances de bonheur; comme beaucoup d’entre eux -ont déjà abandonné, sans se désespérer, toutes leurs espérances -d’outre-tombe. Ils sont d’avance résignés à voir leurs générations se -succéder, sans but, sans mission, sans horizon, sans avenir, si telle -est la volonté certaine de la vie. L’énergie et la fierté de notre -conscience se manifesteront une dernière fois dans cette acceptation et -dans cette adhésion. Mais avant d’en venir là, avant d’abdiquer aussi -lugubrement, il est juste que nous demandions des preuves; et jusqu’ici, -elles semblent se tourner contre ceux qui les apportent. En<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> tout cas, -rien n’est décidé. Nous sommes encore en suspens. Ceux qui assurent que -l’ancien idéal moral doit disparaître parce que les religions -disparaissent, se trompent étrangement. Ce ne sont point les religions -qui ont formé cet idéal; mais bien celui-ci qui a donné naissance aux -religions. Ces dernières affaiblies ou disparues, leurs sources -subsistent qui cherchent un autre cours. Tout compte fait, à la réserve -de certaines vertus factices et parasites qu’on abandonne naturellement -au tournant de la plupart des cultes, il n’y a encore rien à changer à -notre vieil idéal aryen de justice, de conscience, de courage, de bonté -et d’honneur. Il n’y a qu’à s’en rapprocher davantage, à le serrer de -plus près, à le réaliser plus efficacement; et, avant de le dépasser, -nous avons encore une longue et noble route à parcourir sous les -étoiles.<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span></p> - -<h2><a name="ELOGE_DE_LA_BOXE" id="ELOGE_DE_LA_BOXE"></a>ÉLOGE DE LA BOXE</h2> - -<p>Il convient, parmi nos soucis intellectuels, de s’occuper parfois des -aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le -plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain, -redoutable et prêt à faire face à toutes les exigences de la vie.</p> - -<p>Je me souviens, à ce propos, qu’en parlant naguère de l’épée, entraîné -par mon sujet, je fus assez injuste envers la seule arme spécifique que -la nature nous ait donnée: le poing. Je tiens à réparer cette -injustice.<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span></p> - -<p>L’épée et le poing se complètent et peuvent faire, s’il est gracieux de -s’exprimer ainsi, fort bon ménage ensemble. Mais l’épée n’est ou ne -devrait être qu’une arme exceptionnelle, une sorte d’<i>ultima et sacra -ratio</i>. Il n’y faudrait avoir recours qu’avec de solennelles précautions -et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure les procès qui -peuvent aboutir à une condamnation à mort.</p> - -<p>Au contraire, le poing est l’arme de tous les jours, l’arme humaine par -excellence, la seule qui soit organiquement adaptée à la sensibilité, à -la résistance, à la structure offensive et défensive de notre corps.</p> - -<p> </p> - -<p>En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité, -parmi les êtres les moins protégés, les plus nus, les<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> plus fragiles, -les plus friables et les plus flasques de la création. Comparons-nous, -par exemple, avec les insectes, si formidablement outillés pour -l’attaque et si fantastiquement cuirassés! Voyez, entre autres, la -fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le -poids de son corps sans qu’elle en paraisse incommodée. Voyez le -hanneton, le moins robuste des coléoptères, et pesez ce qu’il peut -porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant que fléchisse -le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l’escarbot, elle -n’a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à eux, -nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore -gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre -squelette, qui est comme l’ébauche de notre forme définitive, offre -quelque consistance. Mais qu’il est misérable, ce squelette que l’on -dirait construit par un enfant! Considérez notre épine dorsale, base de -tout le système, dont<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> les vertèbres mal emboîtées ne tiennent que par -miracle; et notre cage thoracique qui n’offre qu’une série de porte à -faux qu’on ose à peine toucher du bout des doigts. Or c’est contre cette -molle et incohérente machine qui semble un essai manqué de la nature, -c’est contre ce pauvre organisme d’où la vie tend à s’échapper de toutes -parts, que nous avons imaginé des armes capables de nous anéantir même -si nous possédions la fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et -l’incroyable vitalité des insectes les plus indestructibles. Il y a là, -il faut en convenir, une bien curieuse et bien déconcertante aberration, -une folie initiale, propre à l’espèce humaine, qui, loin de s’amender, -va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la logique naturelle que -suivent tous les autres êtres vivants, s’il nous est permis d’user -d’armes extraordinaires contre nos ennemis d’un ordre différent, nous -devrions, entre nous, hommes, ne nous servir que des moyens d’attaque et -de défense fournis par<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> notre propre corps. Dans une humanité qui se -conformerait strictement au vœu évident de la nature, le poing, qui est -à l’homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe et la -dent, suffirait à tous nos besoins de protection, de justice et de -vengeance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles -de l’espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat. -Au bout de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à -mettre en vigueur une sorte de respect panique de vie humaine. Et quelle -sélection prompte et dans le sens exact des volontés de la nature -amènerait la pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes -les espérances de la gloire militaire! Or la sélection est, après tout, -la seule chose réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper; -c’est le premier, le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers -l’espèce.<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>En attendant, l’étude de la boxe nous donne d’excellentes leçons -d’humilité et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts -les plus précieux une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons -bientôt qu’en tout ce qui concerne l’usage de nos membres, l’agilité, -l’adresse, la force musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes -tombés au dernier rang des mammifères ou des batraciens. A ce point de -vue, dans une hiérarchie bien comprise, nous aurions droit à une modeste -place entre la grenouille et le mouton. Le coup de pied du cheval de -même que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont -mécaniquement et anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible -d’améliorer, par les plus savantes leçons, l’usage instinctif de leurs -armes naturelles. Mais nous, les «homi<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span>niens», les plus orgueilleux des -primates, nous ne savons pas donner un coup de poing! Nous ne savons -même pas quelle est au juste l’arme de notre espèce! Avant qu’un maître -ne nous l’ait laborieusement et méthodiquement enseignée, nous ignorons -totalement la manière de mettre en œuvre et de concentrer dans notre -bras la force relativement énorme qui réside dans notre épaule et dans -notre bassin. Regardez deux charretiers, deux paysans qui en viennent -aux mains: rien n’est plus pitoyable. Après une copieuse et dilatoire -bordée d’injures et de menaces, ils se saisissent à la gorge et aux -cheveux, jouent des pieds, du genou, au hasard, se mordent, -s’égratignent, s’empêtrent dans leur rage immobile, n’osent pas lâcher -prise, et si l’un d’eux parvient à dégager un bras, il en porte, à -l’aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups -précipités, étriqués, bredouillés; et le combat ne finirait jamais si le -couteau félon, évoqué par la honte du spectacle incongru,<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> ne surgissait -soudain, presque spontanément, de l’une ou l’autre poche.</p> - -<p>Contemplez d’autre part deux boxeurs: pas de mots inutiles, pas de -tâtonnements, pas de colère; le calme de deux certitudes qui savent ce -qu’il faut faire. L’attitude athlétique de la garde, l’une des plus -belles du corps viril, met logiquement en valeur tous les muscles de -l’organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux pieds puisse -encore s’égarer. Chacune d’elles a son pôle dans l’un ou l’autre des -deux poings massifs surchargés d’énergie. Et quelle noble simplicité -dans l’attaque! Trois coups, sans plus, fruits d’une expérience -séculaire, épuisent mathématiquement les mille possibilités inutiles où -s’aventurent les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles, -imperfectibles. Dès que l’un d’eux atteint franchement l’adversaire, la -lutte est terminée à la satisfaction complète du vainqueur qui triomphe -si incontestablement qu’il n’a nul désir d’abuser de sa victoire, et -sans dange<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span>reux dommage pour le vaincu simplement réduit à l’impuissance -et à l’inconscience durant le temps nécessaire pour que toute rancune -s’évapore. Bientôt après, ce vaincu se relèvera sans avarie durable, -parce que la résistance de ses os et de ses organes est strictement et -naturellement proportionnée à la puissance de l’arme humaine qui l’a -frappé et terrassé.</p> - -<p> </p> - -<p>Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l’art de -la boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage -de paix et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre -susceptibilité aux aguets, la sorte de perpétuel qui-vive où s’agite -notre vanité soupçonneuse, tout cela vient, au fond, du sentiment de -notre impuissance et de notre infériorité physique qui peine de son -mieux à en<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> imposer, par un masque fier et irritable, aux hommes souvent -grossiers, injustes et malveillants qui nous entourent. Plus nous nous -sentons désarmés en face de l’offense, plus nous tourmente le désir de -témoigner aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nul ne nous -offense impunément. Le courage est d’autant plus chatouilleux, d’autant -plus intraitable que l’instinct effrayé, tapi au fond du corps qui -recevra les coups, se demande avec plus d’anxiété comment finira -l’algarade. Que fera-t-il, ce pauvre instinct prudent, si la crise -tourne mal? C’est sur lui que l’on compte, à l’heure du péril. A lui -sont dévolus le souci de l’attaque, le soin de la défense. Mais on l’a -si souvent, dans la vie quotidienne, éloigné des affaires et du conseil -suprême, qu’à l’appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif -vieilli qu’éblouirait soudain la lumière du jour. Quel parti -prendra-t-il? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au ventre, au nez, aux -tempes, à la gorge? Et quelle<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> arme choisir, le pied, la dent, la main, -le coude ou les ongles? Il ne sait plus; il erre dans sa pauvre demeure -qu’on va détériorer, et durant qu’il s’affole et les tire par la manche, -le courage, l’orgueil, la vanité, la fierté, l’amour-propre, tous les -grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la -querelle récalcitrante, qui aboutit enfin, après d’innombrables et -grotesques détours, à l’inhabile échange de horions criards, aveugles, -hybrides et pleurards, piteux et puérils et indéfiniment impuissants.</p> - -<p>Au contraire, celui qui connaît la source de justice qu’il détient en -ses deux mains fermées n’a rien à se persuader. Une fois pour toutes il -sait. La longanimité, comme une fleur paisible, émane de sa victoire -idéale mais certaine. La plus grossière insulte ne peut plus altérer son -sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières violences, et -peut dire avec calme à tout ce qui l’offense: «Vous irez jusque-là». Un -seul<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span> geste magique, au moment nécessaire, arrête l’insolence. A quoi -bon faire ce geste? On n’y songe même plus tant l’efficace est sûre. Et -c’est avec la honte de frapper un enfant sans défense, qu’à la dernière -extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante brute, une -main souveraine qui regrette d’avance sa victoire trop facile.<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p> - -<h2><a name="A_PROPOS_DU_ROI_LEAR" id="A_PROPOS_DU_ROI_LEAR"></a>A PROPOS DU ROI LEAR</h2> - -<p>Il est facile de constater qu’en ces dernières années, notamment à -partir de la grande période romantique, le royaume de la poésie,—auquel -on n’avait guère touché depuis la perte définitive des vastes mais -inhabitables provinces du poème épique,—s’est graduellement rétréci et -se voit actuellement réduit à quelques petites villes isolées dans la -montagne. Elle y demeurera vraisemblablement vivace et inexpugnable, et -y gagnera en pureté et en intensité ce qu’elle a perdu par ailleurs en -étendue et en<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> abondance. Elle s’y dépouillera peu à peu de ses vains -ornements didactiques, descriptifs et narratifs, pour n’être bientôt -qu’elle-même; c’est-à-dire la seule voix qui nous puisse révéler ce que -le silence nous cache, ce que la parole humaine ne dit plus et ce que la -musique n’exprime pas encore.</p> - -<p> </p> - -<p>Il y aura toujours une poésie lyrique; elle est immortelle étant -nécessaire. Mais quel sort l’avenir et même le présent réserve-t-il, je -ne dis pas au dramaturge ou au dramatiste, mais au poète tragique -proprement dit, à celui qui s’efforce de maintenir un certain lyrisme -dans son œuvre en y représentant des choses plus grandes et plus belles -que celles de la vie réelle?</p> - -<p>Il est certain que la tragédie lyrique des Grecs, la tragédie classique -telle que la conçurent Corneille et Racine, le drame romantique des -Allemands et de Victor Hugo,<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> puisent leur poésie à des sources -définitivement taries. Le grand drame des foules, au sein duquel on -croyait avoir découvert une source inconnue et inépuisable, n’a donné -jusqu’ici que des résultats assez médiocres. Et les mystères nouveaux de -notre vie moderne, qui ont remplacé tous les autres et du côté desquels -Ibsen a tenté quelques fouilles, sont depuis trop peu de temps en -contact direct avec l’homme, pour qu’ils élèvent et dominent visiblement -et efficacement les paroles et les actes des personnages d’une pièce. Et -cependant, il n’y a pas à se le dissimuler, et l’instinct poétique de -l’humanité l’a toujours pressenti, un drame n’est réellement vrai que -lorsqu’il est plus grand et plus beau que la réalité.</p> - -<p> </p> - -<p>Voyons, en attendant que les poètes sachent de quel côté diriger leurs -pas, l’un<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> des plus fameux modèles de ces drames qui élargissent la -vérité sans la fausser, l’un des rares qui, après plus de trois siècles, -demeure encore vert et vivant en toutes ses parties: j’entends parler du -<i>Roi Lear</i> de Shakespeare.</p> - -<p>On peut affirmer, disais-je naguère,—en exagérant un peu, comme il est -impossible de ne le point faire dans le léger et délicieux accès de -fièvre qui saisit tous les fervents de Shakespeare au moment où l’on -ressuscite un de ses chefs-d’œuvre,—on peut affirmer, après avoir -parcouru les littératures de tous les temps et de tous les pays, que la -tragédie du vieux roi constitue le poème dramatique le plus puissant, le -plus vaste, le plus émouvant, le plus intense qui ait jamais été écrit. -Si l’on nous demandait du haut d’une autre planète quelle est la pièce -représentative et synthétique, la pièce archétype du théâtre humain, -celle où l’idéal de la plus haute poésie scénique est le plus pleinement -réalisé, il me semble certain qu’après en<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> avoir délibéré tous les -poètes de notre terre, les meilleurs juges en l’occurrence, -désigneraient unanimement le <i>Roi Lear</i>. Ils ne pourraient mettre un -instant en balance que deux ou trois chefs-d’œuvre du théâtre grec; ou -bien, car au fond Shakespeare n’est comparable qu’à lui-même, l’autre -miracle de son génie: la tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark.</p> - -<p> </p> - -<p><i>Prométhée</i>, «l’Orestie», <i>Œdipe roi</i>, ce sont des arbres merveilleux -mais isolés, au lieu que le <i>Roi Lear</i>, c’est une forêt merveilleuse. -Convenons que le poème de Shakespeare est moins net, moins visiblement -harmonieux, moins pur de lignes, moins parfait, au sens assez -conventionnel de ce mot; accordons qu’il a des défauts aussi énormes que -ses qualités,—il n’en reste pas moins qu’il l’emporte sur tous les -autres par le nombre,<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> l’acuité, la densité, l’étrangeté, la mobilité, -la prodigieuse masse des beautés tragiques qu’il renferme. Je sais bien -que la beauté totale d’un ouvrage ne s’estime pas au poids ni au volume; -que les dimensions d’une statue n’ont point un rapport nécessaire à sa -valeur esthétique. Néanmoins on ne saurait contester que l’abondance, la -variété et l’ampleur ajoutent à la beauté des éléments vitaux et -inaccoutumés; qu’il est plus facile de réussir une statue unique, de -grandeur médiocre et d’un mouvement calme, qu’un groupe de vingt statues -de taille surhumaine, aux gestes passionnés et cependant coordonnés; -qu’il est plus aisé d’écrire un acte tragique et puissant où se meuvent -trois ou quatre personnages, que d’en écrire cinq où s’agite tout un -peuple et qui maintiennent à une hauteur égale, durant un temps cinq -fois plus long, ce même tragique et cette même puissance; or, au regard -du <i>Roi Lear</i>, les plus longues tragédies grecques ne sont guère que des -pièces en un acte.<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span></p> - -<p>D’autre part, si l’on entend le comparer à <i>Hamlet</i>, il est probable que -la pensée y est moins active, moins aiguë, moins profonde, moins -frémissante, moins prophétique. En revanche, combien le jet de l’œuvre -paraît plus énergique, plus massif et plus irrésistible! Certaines -aigrettes, certains filets de lumière sur l’esplanade d’Elseneur -atteignent et éclairent un instant, comme des lueurs d’outre-tombe, de -plus inaccessibles ténèbres; mais ici la colonne de fumée et de flammes -illumine d’une façon permanente et uniforme tout un pan de la nuit. Le -sujet est plus simple, plus général et plus normalement humain, la -couleur plus monotone, mais plus majestueusement et plus harmonieusement -grandiose, l’intensité plus constante et plus étendue, le lyrisme plus -continu, plus débordant et plus hallucinant, et cependant plus naturel, -plus près des réalités quotidiennes, plus familièrement émouvant, à -cause qu’il ne sort point de la pensée, mais de la passion; qu’il -enveloppe<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> une situation qui, bien qu’exceptionnelle, est toutefois -universellement possible, qu’il ne nécessite point un héros -métaphysicien comme Hamlet, mais qu’il touche immédiatement à l’âme -primitive et presque invariable de l’homme.</p> - -<p> </p> - -<p><i>Hamlet</i>, <i>Macbeth</i>, <i>Prométhée</i>, «l’Orestie», <i>Œdipe</i> appartiennent à -une classe de poèmes plus augustes que les autres parce qu’ils se -déroulent sur une sorte de montagne sacrée entourée d’un certain -mystère. C’est ce qui, dans la hiérarchie des chefs-d’œuvre, met -incontestablement <i>Hamlet</i> au-dessus d’<i>Othello</i>, par exemple, bien -qu’<i>Othello</i> soit aussi passionnément, aussi profondément et sans doute -plus normalement humain. Ils doivent à cette montagne qui les porte -entre ciel et terre le meilleur de leur sombre et sublime puissance. Or, -si l’on examine de quoi<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> est formée cette montagne, on se rend compte -que les éléments qui la composent sont empruntés à un surnaturel -variable et arbitraire; c’est de l’«au-delà» sous une espèce et une -apparence contestables, religieuses ou superstitieuses, par conséquent -transitoires et locales. Mais—et c’est ce qui lui fait une place à part -parmi les quatre ou cinq grands poèmes dramatiques de la terre—dans le -<i>Roi Lear</i> il n’y a pas de surnaturel proprement dit. Les dieux, les -habitants des grands mondes imaginaires ne se mêlent pas à l’action, la -Fatalité même y est tout intérieure, elle n’est que de la passion -affolée; et cependant l’immense drame développe ses cinq actes sur une -cime aussi haute, aussi surchargée de prestiges, de poésie et -d’inquiétudes insolites que si toutes les forces traditionnelles des -cieux et de l’enfer avaient rivalisé d’ardeur pour en surélever les -pics. L’absurdité de l’anecdote primitive (presque tous les grands -chefs-d’œuvre, devant représenter des actions types forcément outrées,<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> -exclusives et excessives, sont fondés sur une anecdote plus ou moins -absurde) disparaît dans la grandiose magnificence de l’altitude où elle -évolue. Étudiez de près la structure de cette cime: elle est uniquement -formée d’énormes stratifications humaines, de gigantesques blocs de -passion, de raison, de sentiments généraux et presque familiers, -bouleversés, accumulés, superposés par une tempête formidable, mais -profondément propre à ce qu’il y a de plus humain dans la nature -humaine.</p> - -<p>C’est pourquoi le <i>Roi Lear</i> demeure la plus jeune des grandes œuvres -tragiques, la seule où le temps n’ait rien flétri. Il faut un effort de -notre bonne volonté, un oubli de notre situation et de nos certitudes -actuelles pour que nous puissions sincèrement et complètement nous -émouvoir au spectacle d’<i>Hamlet</i>, de <i>Macbeth</i> ou d’<i>Œdipe</i>. Au -contraire, la colère, les rugissements de douleur, les malédictions -prodigieuses du vieillard et du père bafoué semblent sortir de notre<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> -cœur et de notre raison d’aujourd’hui, s’élever sous notre propre ciel, -et sous le rapport de toutes les vérités profondes qui forment -l’atmosphère spirituelle et sentimentale de notre planète, il n’y a rien -d’essentiel à y ajouter ou retrancher. Shakespeare revenant parmi nous -sur la terre ne pourrait plus écrire <i>Hamlet</i> ou <i>Macbeth</i>. Il sentirait -que les sombres et augustes idées mères sur quoi reposent ces poèmes ne -les porteraient plus; tandis qu’il n’aurait pas à modifier une situation -ni un vers du <i>Roi Lear</i>.</p> - -<p> </p> - -<p>La plus jeune, la plus inaltérable des tragédies est aussi le poème -dramatique le plus organiquement lyrique qui ait jamais été réalisé; le -seul au monde où la magnificence du langage ne nuise pas une seule fois -à la vraisemblance, au naturel du dialogue.<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> Aucun poète n’ignore qu’il -est presque impossible d’allier, au théâtre, la beauté des images au -naturel de l’expression. On ne saurait le nier; toute scène, dans la -plus haute tragédie comme dans la plus banale comédie, n’est jamais, -ainsi que le faisait observer Alfred de Vigny, qu’une conversation entre -deux ou trois personnages réunis pour parler de leurs affaires. Ils -doivent donc parler, et pour nous donner ce qui est au théâtre -l’illusion la plus nécessaire, l’illusion de la réalité, il faut qu’ils -s’écartent le moins possible du langage employé dans la vulgaire vie de -tous les jours. Mais dans cette vie assez élémentaire nous n’exprimons -presque jamais par la parole ce que peut avoir d’éclatant ou de profond -notre existence intérieure. Si nos pensées habituelles se mêlent aux -grands et beaux spectacles, aux plus hauts mystères de la nature, elles -demeurent en nous à l’état latent, à l’état de songes, d’idées, de -sentiments muets qui, tout au plus, se trahissent parfois<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> par un mot, -par une phrase plus justes et plus nobles que ceux de la conversation -vraisemblable et usuelle. Or le théâtre ne pouvant presque rien exprimer -qui ne s’exprimerait pas dans la vie, il s’ensuit que toute la partie -supérieure de l’existence y demeure informulée, sous peine de déchirer -le voile de l’illusion indispensable. Le poète a donc à choisir: il sera -lyrique ou simplement éloquent, mais irréel (et c’est l’erreur de notre -tragédie classique, du théâtre de Victor Hugo et de tous les romantiques -français et allemands, quelques scènes de Gœthe exceptées), ou bien il -sera naturel mais sec, prosaïque et plat. Shakespeare n’a pas échappé -aux dangers de ce choix. Dans <i>Roméo et Juliette</i>, par exemple, et dans -la plupart de ses pièces historiques, il verse dans la rhétorique, -sacrifie sans cesse à la splendeur, à l’abondance des métaphores, la -précision et la banalité impérieusement nécessaires des tirades et des -répliques.<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>Par contre, dans ses grands chefs-d’œuvre il ne se trompe point; mais la -manière même dont il surmonte la difficulté dévoile toute la gravité du -problème. Il n’y arrive qu’à l’aide d’une sorte de subterfuge auquel il -a toujours recours. Comme il semble acquis qu’un héros qui exprime sa -vie intérieure dans toute sa magnificence ne peut demeurer vraisemblable -et humain sur la scène qu’à la condition qu’il soit représenté comme fou -dans la vie réelle (car il est entendu que les fous seuls y expriment -cette vie cachée), Shakespeare ébranle systématiquement la raison de ses -protagonistes, et ouvre ainsi la digue qui retenait captif l’énorme flot -lyrique. Dès lors, il parle librement par leur bouche, et la beauté -envahit le théâtre sans craindre qu’on lui dise qu’elle n’est pas à sa -place. Dès lors aussi, le lyrisme<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> de ses grandes œuvres est plus ou -moins haut, plus ou moins vaste, à proportion de la folie du héros -central. Ainsi, il est intermittent et contenu dans <i>Othello</i> et dans -<i>Macbeth</i>, parce que les hallucinations du thane de Cawdor et les -fureurs du More de Venise ne sont que des crises passionnelles; il est -lent et pensif dans <i>Hamlet</i>, parce que la folie du prince d’Elseneur -est engourdie et méditative; mais nulle part comme dans le <i>Roi Lear</i> il -ne déborde, torrentiel, ininterrompu et irrésistible, entre-choquant en -d’immenses et miraculeuses images l’océan, les forêts, les tempêtes et -les étoiles, parce que la magnifique démence du vieux monarque dépossédé -et désespéré s’étend de la première à la dernière scène.<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p> - -<h2><a name="LES_DIEUX_DE_LA_GUERRE" id="LES_DIEUX_DE_LA_GUERRE"></a>LES DIEUX DE LA GUERRE</h2> - -<p>La guerre offrit toujours aux méditations des hommes un thème magnifique -et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas! bien certain que la -plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers -elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l’envers -et en creux, le progrès de notre civilisation.</p> - -<p>Je ne veux aujourd’hui l’envisager qu’à un seul point de vue, afin de -constater une fois de plus qu’à mesure que nous conquérons quelque chose -sur les forces inconnues,<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès -que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature -une lueur, une source d’énergie nouvelles, nous devenons souvent ses -victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu’en croyant nous -délivrer, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est vrai qu’à la -longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des -services dont nous ne saurions plus nous passer. Mais à peine l’un d’eux -a-t-il fait sa soumission qu’en passant sous le joug il nous met sur la -trace d’un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient -ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces -adversaires, il s’en trouve d’ailleurs qui semblent tout à fait -indomptables. Mais peut-être ne demeurent-ils rebelles que parce qu’ils -savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre -cœur qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre -intelligence.<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se -rapportent à la guerre. Nous l’avons vu en de récents et monstrueux -conflits. Pour la première fois, depuis l’origine de l’histoire, des -puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées -de l’ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter -les hommes sur le champ de bataille. Jusqu’en ces dernières guerres, -elles n’étaient descendues qu’à mi-côte, se tenaient à l’écart et -agissaient de loin. Elles hésitaient à s’affirmer, et il y avait encore -quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres -mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et -l’énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l’explosif le plus -redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd’hui, nous<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> sommes -débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et -nous voilà livrés, comme des grains de sable, aux monstrueuses et -énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.</p> - -<p> </p> - -<p>Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins -importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d’Homère, les divinités -de l’Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et, -presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d’argent, dominaient, -protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c’étaient des -divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur -intervention paraissait surhumaine, elle reflétait la forme et la -psychologie de l’homme. Leurs secrets se mouvaient dans l’orbite de nos -secrets étroits.<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils -avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus -justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l’homme s’avance -dans le temps, qu’il sort de l’illusion, que sa conscience augmente, que -le monde se dévoile, les dieux qui l’accompagnent grandissent mais -s’éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A -mesure qu’il apprend, à mesure qu’il connaît, le flot de l’inconnu -envahit son domaine. A proportion que les armées s’organisent et -s’étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et -asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au -capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu’on appelle la -chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï, -l’admirable tableau, qu’on sent authentique, de la bataille de Borodino -ou de la Moskova, type de l’une des grandes batailles de l’Empire. Les -deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> une telle distance du -combat, qu’ils n’en peuvent saisir que d’insignifiants épisodes et -ignorent presque tout ce qui s’y passe. Koutouzof, en bon fataliste -slave, a conscience de la «force des choses». Énorme, borgne, somnolent, -écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d’un tapis, il attend -l’issue de l’aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir -ou non à ce qu’on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger -des événements qu’il n’entrevoit même pas. La veille, au soir, il a -dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements, -par cette même «force des choses» à laquelle se livre Koutouzof, pas une -seule de ces dispositions n’est ni ne peut être exécutée. Néanmoins, -fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il -croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard, -les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp -hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span> nature, -comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassemblés -sur ses rives.</p> - -<p> </p> - -<p>Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le -seul qui maintienne l’apparence d’une direction humaine. Les forces -étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient -sortaient à peine de l’enfance. Mais aujourd’hui que ferait-il? -Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l’influence qu’il avait -sur le sort des batailles? C’est qu’à présent les enfants du mystère ont -grandi, et ce sont d’autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et -dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos -citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n’ont plus forme humaine, ils -émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs -prédé<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span>cesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se -trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l’autre côté de notre -sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus -hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la -matière inerte. Or, c’est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui -n’ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des -ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus -fabuleusement éloignés, c’est à ces impénétrables et irrésistibles -énergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus -proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la -forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c’est à ces -monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de -prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de -l’injuste...<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges -spécifiques?—Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un -œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple -ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et -vides, comme l’aveugle—si d’autres sens ne le détrompaient -point—croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons -qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne -réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos -propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences -qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles, -et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous -redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile -subi<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span>tement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent -sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la -nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est -là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces -lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur -toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous -sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et -c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans -limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle -révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant -toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres -triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes -qui se préparent au combat?—Quelques milliers d’hommes, aussi -imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu -qu’une pincée de fourmis<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> dans une forêt vierge, quelques milliers -d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée -étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses -de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une -physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses -fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à -l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et -les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle -obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte -la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous -faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels -infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que -l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve -à lui donner une apparence plausible.<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des -limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches. -Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises -en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et -filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque -attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des -explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux -temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles -profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui -jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille -de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les -rattacher?—Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite, -lyddite et balistite, spectres indescrip<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span>tibles, à côté desquels la -vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui -résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine, -semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle, -mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré -le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui -compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur -qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les -ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles -vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses -immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort, -l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine -ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente -qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous -un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> lois de -silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve -d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un -clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui -se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret -des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un -troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos -dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où -part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre -votre mère exerce sa volonté?—A toutes ces questions, le savant qui -vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production -brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le -contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond -à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous -savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_PARDON_DES_INJURES" id="LE_PARDON_DES_INJURES"></a>LE PARDON DES INJURES</h2> - -<p>Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains -mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont -transformés.</p> - -<p>Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des -plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie -presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui -montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un -idéal qui ne fut jamais réalisé?—Quand nous disons<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> à qui nous fit -injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au -fond de cette parole?—Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que -nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon -tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre -volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait, -parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation, -est directement intéressé à se souvenir.</p> - -<p>L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le -connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même -dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un -visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une -foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères -que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand -signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde -où bien<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span> peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par -suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence -fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus -tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le -recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous -atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et -fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité, -c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou -d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il -nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne -le reconnaissons point.</p> - -<p> </p> - -<p>Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable -aura sur nos rela<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span>tions avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme -sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses -premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de -l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme -un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au -péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable -que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison -humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne. -Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron -ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un -héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce -secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend -ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus -haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son -frère et l’ennemi qui la fera périr,<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span> elle n’atteindra le suprême sommet -que si elle préfère l’ennemi.</p> - -<p> </p> - -<p>Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en -faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel -des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera -dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous -trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des -deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une -sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi -enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal, -quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme -voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle.</p> - -<p>Et ne croyons pas que des exemples de ce<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> genre, pris aux extrémités de -l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans -cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de -l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience -dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un -jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la -montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée.</p> - -<p> </p> - -<p>Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le -chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que -nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue -au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien, -tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas -l’impossible, mais il allait noyer<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> d’abord dans l’infini divin tout -désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est -pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que -le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion -élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs -que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart -des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait -pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de -ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de -leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et -qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes -effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut -pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même -l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre -qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> est exactement le même que celui -que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude -suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si -ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à -préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il -soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en -même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier -uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de -l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les -mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles -de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce -qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide -où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon -très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la -pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span> -nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque -toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les -flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus -efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute -haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à -la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur -place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise -volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même -plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de -pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne -foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit.</p> - -<p> </p> - -<p>Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et -aussi exactes, qui<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span> devraient être toujours présentes à nos regards, -nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de -réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui -aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence, -leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y -pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos -petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre. -Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous -maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et -surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se -profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement, -ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui -explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années, -gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons -une partie opaque et lourde qui de<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span> droit appartient à l’instinct et -descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper; -elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en -est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à -saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte -comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces -diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les -plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles -sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons -pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles -rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les -croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et -les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la -fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe -donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> donner des -faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que -s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure -que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est -indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits. -Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans -cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive, -si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en -apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose -d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus -secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu -suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte, -l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie.<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span></p> - -<h2><a name="LACCIDENT" id="LACCIDENT"></a>L’ACCIDENT</h2> - -<p>A mesure que nous asservissons les forces de la nature se multiplient -nos chances d’accidents, de même que croissent les dangers du dompteur à -raison du nombre de fauves qu’il «fait travailler» dans la cage. -Autrefois, nous évitions autant que possible le contact de ces forces; -aujourd’hui elles sont admises dans notre domestique. Aussi, malgré nos -mœurs plus prudentes et plus pacifiques, nous arrive-t-il plus souvent -qu’à nos pères de voir la mort d’assez près. Il est donc probable que -plusieurs de ceux qui liront ces<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> notes auront éprouvé les mêmes -émotions et eu l’occasion de faire des remarques analogues.</p> - -<p> </p> - -<p>Une des premières questions qui se posent est celle du pressentiment. -Est-il vrai, comme beaucoup l’affirment, que nous ayons dès le matin une -sorte d’intuition de l’événement qui menace la journée? Il est difficile -de répondre, attendu que notre expérience ne peut guère porter que sur -des événements qui «ne tournèrent pas mal» ou qui, tout au moins, -n’eurent pas de suites graves. Il paraît donc naturel que ces accidents -qui ne devaient pas avoir de conséquences n’aient point remué par avance -les eaux profondes de notre instinct, comme il est vrai, je crois, -qu’ils ne les effleurent même pas. Quant aux autres, qui entraînent une -mort plus ou moins prochaine, il est rare<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> que la victime ait la force -ou la lucidité requise pour satisfaire notre curiosité. En tout cas, ce -que peut recueillir sur ce point notre expérience personnelle est fort -incertain et l’interrogation demeure.</p> - -<p> </p> - -<p>Nous voilà donc partis dès l’aurore d’un beau jour, en automobile, à -bicyclette, à motocyclette, en canot, peu importe à l’événement qui se -prépare; mais, pour préciser les images, prenons de préférence -l’automobile ou la motocyclette qui sont de merveilleux instruments de -détresse et qui interrogent le plus âprement la Fortune au grand jeu de -la vie et de la mort. Tout à coup, sans motifs, au détour du chemin, au -beau milieu de la longue et large route, au début d’une descente, ici ou -là, à droite ou à gauche, saisissant le frein, la roue, la direction, -barrant subitement tout<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span> l’espace sous l’apparence fallacieuse et -parfaitement transparente d’un arbre, d’un mur, d’un rocher, d’un -obstacle quelconque, voici face à face, surgissante, imprévue, énorme, -immédiate, indubitable, inévitable, irrévocable, la Mort qui ferme d’un -déclic l’horizon qu’elle laisse sans issue...</p> - -<p>Aussitôt commence entre notre intelligence et notre instinct une -passionnante, une interminable scène qui tient en une demi-seconde. -L’attitude de l’intelligence, de la raison, de la conscience, comme il -vous plaira de l’appeler, est extrêmement intéressante. Elle juge -instantanément, sainement et logiquement que tout est perdu sans -ressource. Pourtant elle ne s’affole ni ne s’épouvante. Elle se -représente exactement la catastrophe, ses détails et ses conséquences, -et constate avec satisfaction qu’elle n’a pas peur et garde sa lucidité. -Entre la chute et le choc, elle a du temps de reste, elle muse, elle se -distrait, elle trouve le loisir de penser à toute autre chose, -d’évo<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span>quer des souvenirs, de faire des rapprochements, des remarques -minimes et précises. L’arbre qu’on voit à travers la mort est un -platane, il a trois trous dans son écorce diaprée... il est moins beau -que celui du jardin... le rocher sur lequel le crâne s’écrasera a des -veines de mica et de marbre bien blanc... Elle sent qu’elle n’est pas -responsable, qu’on n’a nul reproche à lui faire; elle est presque -souriante, elle goûte je ne sais quelle volupté ambiguë et attend -l’inévitable avec une résignation adoucie où se mêle une prodigieuse -curiosité.</p> - -<p> </p> - -<p>Il est évident que si notre vie n’avait à compter que sur l’intervention -de cet amateur indolent, trop logique et trop clairvoyant, tout accident -finirait fatalement en catastrophe. Heureusement, prévenu par les nerfs -qui tourbillonnent, perdent la tête<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span> et criaillent comme des enfante en -démence, fruste, brutal, nu, musculeux, bousculant tout et saisissant -d’un geste irrésistible les débris d’autorité et les chances de salut -qui lui tombent sous la main, un autre personnage bondit sur la scène. -On l’appelle l’Instinct, l’Inconscient, le Subconscient, que sais-je et -qu’importe?—Où était-il, d’où sort-il? Il dormait quelque part ou -s’occupait à d’obscures et ingrates besognes au fond des cavernes -primitives de notre corps. Il en était naguère le roi incontesté; mais -depuis quelque temps on le relègue dans les ténèbres basses, comme un -parent pauvre, mal élevé, mal tenu et mal embouché, témoin gênant et -souvenir désagréable de l’infortune originelle. On n’y pense, on n’y a -plus recours qu’aux secondes éperdues des suprêmes angoisses. Par -bonheur il est brave homme, sans amour-propre et sans rancune. Il sait -d’ailleurs que tous ces ornements du haut desquels on le méprise sont -éphémères, peu sérieux et qu’il est au<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span> fond le seul maître de la -demeure humaine. D’un coup d’œil plus sûr, plus rapide que l’élan -formidable du péril, il juge la situation, en démêle d’emblée tous les -détails, toutes les issues, toutes les possibilités, et c’est, en un -clin d’œil, un magnifique, un inoubliable, spectacle de force, de -courage, de précision, de volonté, où la Vie invaincue saute au visage -de la Mort invincible.</p> - -<p> </p> - -<p>Au sens le plus strict, le plus minutieux du mot, le champion de -l’existence, surgi comme le sauvage velu des légendes au secours de la -princesse désespérée, opère des miracles. Avant tout, il a dans -l’urgence une prérogative incomparable: il ignore la délibération, tous -les obstacles qu’elle soulève, toutes les impossibilités qu’elle impose. -Il n’accepte jamais le désastre, pas un instant n’admet l’inévitable, et -sur le point d’être<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> broyé, agit allégrement contre toute espérance, -comme si le doute, l’inquiétude, la peur, le découragement étaient des -notions absolument étrangères aux forces primitives qui l’animent. A -travers un mur de granit, il n’aperçoit que le salut, pareil à un trou -de lumière, et à force de le voir il le crée dans la pierre. Il ne -renonce pas à arrêter une montagne qui se précipite. Il écarte un -rocher, il s’élance sur un fil de fer, il se faufile entre deux colonnes -qui mathématiquement ne pouvaient pas livrer passage. Parmi les arbres -il choisit infailliblement le seul qui cédera parce qu’un ver invisible -a rongé sa racine. Dans un fouillis de feuilles vaines il découvre -l’unique branche forte qui surplombe l’abîme, et dans un chaos de -porphyres aigus il semblera qu’il ait dressé par avance le lit de -mousses et de fougères qui recevra le corps...</p> - -<p>De l’autre côté du péril, la raison stupéfaite, pantelante, incrédule, -un peu déconcertée, tourne la tête pour contempler une<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span> dernière fois -l’invraisemblable; puis elle reprend, de droit, la direction, tandis que -le bon sauvage, que nul ne songe à remercier, rentre en silence dans sa -caverne.</p> - -<p> </p> - -<p>Peut-être n’est-il pas étonnant que l’instinct nous sauve des grands -dangers habituels et immémoriaux: l’eau, le feu, la chute, le choc, -l’animal. Il y a là évidemment une accoutumance, une expérience atavique -qui explique son habileté. Mais ce qui m’émerveille, c’est l’aisance, la -promptitude avec lesquelles il se met au courant des inventions les plus -complexes, les plus insolites de notre intelligence. Il suffit de lui -montrer une bonne fois le mécanisme de la machine la plus -imprévue,—quelque étrangère et inutile qu’elle soit à nos besoins réels -et primitifs,—il comprend, et<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span> désormais, dans la nécessité, en -connaîtra les derniers secrets et le maniement mieux que l’intelligence -qui la construisit.</p> - -<p>C’est pourquoi, si nouveau, si récent ou si formidable qu’en soit -l’instrument, on peut affirmer qu’en principe, il n’y a pas de -catastrophe inévitable. L’inconscient est toujours à la hauteur de -toutes les situations imaginables. Entre les mâchoires de l’étau que -referme la puissance de la mer ou de la montagne, on peut, on doit -s’attendre à un mouvement décisif de l’instinct qui a des ressources -aussi inépuisables que l’univers ou la nature au creux desquels il puise -à même.</p> - -<p> </p> - -<p>Pourtant, s’il faut tout dire, nous n’avons plus tous le même droit de -compter sur son intervention souveraine. Il ne meurt, il ne boude, il ne -se trompe jamais; mais bien des<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span> hommes le bannissent à de telles -profondeurs, lui permettent si rarement de revoir un rayon de soleil, le -perdent si totalement de vue, l’humilient si cruellement, le garrottent -si étroitement que, dans l’affolement de l’urgence, ils ne savent plus -où le trouver. Ils n’ont plus, matériellement, le temps de le prévenir -ou de le délivrer au fond des oubliettes où ils l’ont enchaîné, et quand -il monte enfin à la rescousse, plein de bonne volonté, ses outils à la -main, le mal est fait, il est trop tard, la mort vient d’accomplir son -œuvre.</p> - -<p>Ces inégalités de l’instinct, qui tiennent plutôt, je suppose, à la -promptitude de l’appel qu’à la qualité du secours, se manifestent dans -tous les accidents. Mettez deux automobilistes en deux dangers -parallèles, inéluctables et exactement identiques, un coup de volant -inexplicable, on ne sait quel bond, quelle torsion, quel détour, quelle -immobilité, quel prestige sauvera l’un, pendant que l’autre ira -normalement et<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span> misérablement se briser sur l’obstacle. Dans une -voiture, des six personnes qui l’occupent et qu’enveloppe strictement le -même sort, trois feront le seul mouvement possible, illogique, imprévu -et nécessaire, au lieu que les trois autres agiront trop intelligemment, -à contre-sens. Je fus témoin, ou presque,—car si j’arrivai après -l’accident, du moins en ai-je recueilli sur les lieux mêmes et parmi les -réchappés, les impressions encore palpitantes,—je fus un jour témoin -d’une de ces surprenantes manifestations de l’instinct. C’était à la -descente de Gourdon, l’âpre petit village bien connu des touristes de -Cannes et de Nice, perché, pour échapper aux Barbaresques, sur un rocher -à pic, haut de plus de huit cents mètres. Il est de toutes parts -inaccessible, nul chemin n’y mène, sauf une terrible route en lacet qui -dévale entre deux abîmes. Une carriole surchargée de huit personnes -parmi lesquelles une femme portant son enfant âgé de quelques semaines, -descendait la voie périlleuse, quand le<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span> cheval prit peur, s’emballa et -s’alla jeter dans le gouffre. Les voyageurs se sentirent rouler dans la -mort, et la femme, d’un admirable geste d’amour maternel, voulant sauver -l’enfant, le lança, au suprême moment, de l’autre côté de la carriole, -où il tomba sur la route, tandis que tous les autres disparaissaient -dans le précipice hérissé de rocs meurtriers. Or, par un miracle assez -habituel quand il s’agit de vies humaines, les sept victimes, retenues à -des broussailles, à de vagues branchages, n’eurent que d’insignifiantes -égratignures, au lieu que le pauvre petit mourait sur le coup, le crâne -défoncé par une pierre du chemin. Deux instincts contraires avaient ici -lutté, et celui où s’était probablement mêlé une lueur de réflexion, -avait fait le geste le plus maladroit. On parlera de chance, de guignon. -Il n’est pas défendu d’évoquer ces mots mystérieux, pourvu qu’il demeure -entendu qu’ils s’appliquent aux mystérieux mouvements de l’inconscient. -Il est en effet<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span> préférable, chaque fois que la chose est possible, de -reporter en nous la source d’un mystère; c’est restreindre d’autant le -champ néfaste de l’erreur, du découragement, de l’impuissance.</p> - -<p> </p> - -<p>Immédiatement, demandons-nous si nous pouvons sinon perfectionner -l’instinct, que je crois toujours parfait, du moins le rappeler plus -près de notre volonté, desserrer ses liens, lui rendre son aisance -originelle. Cette question exigerait une étude spéciale. En attendant -qu’on l’entreprenne, il paraît assez probable qu’en nous rapprochant -habituellement, systématiquement des forces, des faits matériels, de -tout ce qu’en un mot qui dit d’énormes choses nous nommons la nature, -nous diminuons d’autant, chaque jour, la distance que l’instinct aura à -parcourir pour nous venir en aide. Cette<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> distance, encore inappréciable -chez les sauvages, les simples et les humbles, augmente à chaque pas que -fait notre éducation, notre civilisation. Je suis persuadé qu’on -pourrait établir qu’un paysan, un ouvrier, même moins jeune, moins -agile, surpris dans la même catastrophe que son propriétaire ou son -patron, a deux ou trois chances de plus que celui-ci de s’en tirer -indemne. En tout cas, il n’est pas d’accident dont la victime n’ait, <i>a -priori</i>, tort. Il convient qu’elle se dise, ce qui est vrai au pied de -la lettre, que tout autre, à sa place, aurait réchappé; par conséquent, -la plupart des hasards qu’on se permet autour d’elle lui demeurent -interdits. Son inconscient qui se confond ici avec son avenir n’est pas -«en forme». Elle doit dorénavant se défier de sa chance. Elle est, au -point de vue des grands périls, un <i>minus habens</i>, comme on disait en -droit romain.<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>Il n’empêche, quand on considère l’inconsistance de notre corps, la -puissance démesurée de tout ce qui l’entoure et le nombre de dangers où -nous nous exposons, que notre chance comparée à celle des autres êtres -vivants n’apparaisse prodigieuse. Parmi nos machines, nos appareils, nos -poisons, nos feux, nos eaux, toutes les forces plus ou moins asservies -mais toujours prêtes à la révolte, nous risquons notre vie vingt ou -trente fois plus souvent que le cheval, par exemple, le bœuf ou le -chien. Or, dans un accident de la rue ou de la route, dans une -inondation, un tremblement de terre, un orage, un incendie, dans la -chute d’un arbre ou d’une maison, l’animal sera presque toujours frappé -de préférence à l’homme. Il est évident que la raison, l’expérience et -l’inconscient mieux avisé de celui-ci le pré<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span>servent dans une large -mesure. Néanmoins, on dirait qu’il y a encore autre chose. Tous risques, -tous hasards égaux et les parts faites à l’intelligence et à l’instinct -plus adroit et plus sûr, il reste que la nature semble avoir peur de -l’homme. Elle évite religieusement de toucher à ce corps si fragile; -elle l’entoure d’une sorte de respect manifeste et inexplicable, et -lorsque, par notre faute impérieuse, nous l’obligeons de nous blesser, -elle nous fait le moins de mal possible.<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span></p> - -<h2><a name="NOTRE_DEVOIR_SOCIAL" id="NOTRE_DEVOIR_SOCIAL"></a>NOTRE DEVOIR SOCIAL</h2> - -<p>Partons loyalement de la grande vérité: il n’y a, pour ceux qui -possèdent, qu’un seul devoir certain: qui est de se dépouiller de ce -qu’ils ont, de façon à se mettre en l’état de la masse qui n’a rien. Il -est entendu, en toute conscience lucide, qu’il n’en existe pas de plus -impérieux, mais on y reconnaît en même temps, qu’il est, par manque de -courage, impossible de l’accomplir. Du reste, dans l’histoire héroïque -des devoirs, même aux époques les plus ardentes, même à l’origine du -christianisme et dans la plupart<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span> des ordres religieux qui cultivèrent -expressément la pauvreté, c’est peut-être le seul qui n’ait jamais été -entièrement rempli. Il importe donc, en s’occupant de nos devoirs -subsidiaires, de ne point oublier que l’essentiel est sciemment éludé. -Que cette vérité nous domine. Souvenons-nous que nous parlons dans son -ombre, et que nos pas les plus hardis, les plus extrêmes, ne nous -conduiront jamais au point où il faudrait que nous fussions d’abord.</p> - -<p> </p> - -<p>Puisqu’il paraît qu’il s’agit là d’une impossibilité absolue autour de -laquelle il est oiseux de s’étonner encore, acceptons la nature humaine -telle qu’elle s’offre. Cherchons donc sur d’autres routes que la seule -directe,—n’ayant pas la force de la parcourir,—ce qui, en attendant -cette force, peut nourrir notre conscience. Il y a ainsi, pour ne plus -parler de la grande, deux ou trois questions<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> que se posent sans cesse -les cœurs de bonne volonté. Que faire en l’état actuel de notre société? -Faut-il se ranger, <i>a priori</i>, systématiquement, du côté de ceux qui la -désorganisent ou dans le camp de ceux qui s’évertuent à en maintenir -l’économie?—Est-il plus sage de ne point lier son choix, de défendre -tour à tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l’un et l’autre -parti? Il est certain qu’une conscience sincère peut trouver ici ou là -de quoi satisfaire son activité ou bercer ses reproches. C’est pourquoi, -devant ce choix qui s’impose aujourd’hui à toute intelligence honnête, -il n’est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu’on -ne le pratique d’habitude, et comme le pourrait faire l’habitant -désintéressé de quelque planète voisine.</p> - -<p> </p> - -<p>Ne reprenons pas toutes les objections traditionnelles, mais seulement -celles qui<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span> peuvent être assez sérieusement défendues. Nous rencontrons -d’abord la plus ancienne qui soutient que l’inégalité est inévitable, -étant conforme aux lois de la nature. Il est vrai; mais l’espèce humaine -paraît assez vraisemblablement créée pour s’élever au-dessus de -certaines lois de la nature. Si elle renonçait à surmonter plusieurs de -ces lois, son existence même serait remise en péril. Il est conforme à -sa nature particulière d’obéir à d’autres lois que celle de sa nature -animale, etc. Du reste, l’objection est dès longtemps classée parmi -celles dont le principe est insoutenable et mènerait au massacre des -faibles, des malades, des vieillards, etc.</p> - -<p>On dit ensuite qu’il est bon, pour hâter le triomphe de la justice, que -les meilleurs ne se dépouillent pas prématurément de leurs armes dont -les plus efficaces sont précisément la richesse et le loisir. On -reconnaît suffisamment ici la nécessité du grand sacrifice, et l’on ne -met en question que son op<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span>portunité. Soit; à condition qu’il demeure -bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement à hâter -les pas de la justice.</p> - -<p>Un autre argument conservateur, digne d’attention, affirme que le -premier devoir de l’homme étant d’éviter la violence et l’effusion du -sang, il est indispensable que l’évolution sociale ne soit pas trop -rapide, qu’elle mûrisse lentement, qu’il importe de la tempérer en -attendant que la masse s’éclaire et soit portée graduellement et sans -dangereuses secousses vers une liberté et une plénitude de biens qui, en -ce moment, ne déchaîneraient que ses pires instincts. Il est encore -vrai; néanmoins il serait intéressant de calculer,—puisqu’on n’arrive -au mieux que par le mal,—si les maux d’une révolution brusque, radicale -et sanglante l’emportent sur les maux qui se perpétuent dans l’évolution -lente. Il conviendrait de se demander s’il n’y a pas avantage à agir au -plus vite; si tout compte fait, les souffrances<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> silencieuses de ceux -qui attendent dans l’injustice ne sont pas plus graves que celles que -subiront durant quelques semaines ou quelques mois les privilégiés -d’aujourd’hui. On oublie volontiers que les bourreaux de la misère sont -moins bruyants, moins scéniques, mais infiniment plus nombreux, plus -cruels, plus actifs que ceux des plus affreuses révolutions.</p> - -<p> </p> - -<p>Enfin, dernier argument et peut-être le plus troublant: l’humanité, -déclare-t-on, depuis plus d’un siècle parcourt les années les plus -fécondes, les plus victorieuses, les années probablement climatériques -de sa destinée. Elle semble, à considérer le passé, dans la phase -décisive de son évolution. On croirait, à certains indices, qu’elle est -près d’atteindre son apogée. Elle traverse une période d’inspiration à -laquelle nulle autre ne se peut historiquement comparer.<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span> Un rien, un -dernier effort, un trait de lumière qui reliera ou soulignera les -découvertes, les intuitions éparses ou en suspens, la sépare seule -peut-être des grands mystères. Elle vient d’aborder des problèmes dont -la solution, aux dépens de l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire du grand -inconnu de l’univers, rendrait vraisemblablement inutiles tous les -sacrifices que la justice exige des hommes. N’est-il pas dangereux -d’arrêter cet élan, de troubler cette minute précieuse, précaire et -suprême? En admettant même que ce qui est acquis ne se puisse plus -perdre comme dans les bouleversements antérieurs, il est néanmoins à -craindre que l’énorme désorganisation exigée par l’équité mette -brusquement fin à cette période heureuse; et il n’est pas indubitable -qu’elle renaisse de longtemps, les lois qui président à l’inspiration du -génie de l’espèce étant aussi capricieuses, aussi instables que celles -qui président à l’inspiration du génie de l’individu.<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span></p> - -<p>C’est peut-être, comme je l’ai dit, l’argument le plus inquiétant. Mais, -sans doute, attache-t-il trop d’importance à un danger assez incertain. -Au surplus, il y aura à cette brève interruption de la victoire humaine, -de prodigieuses compensations. Pouvons-nous prévoir ce qu’il adviendra -lorsque l’humanité entière prendra part au labeur intellectuel qui est -le labeur propre à notre espèce? Aujourd’hui, c’est à peine si un -cerveau sur cent mille se trouve dans des conditions pleinement -favorables à son activité. Il se fait en ce moment un monstrueux -gaspillage de forces spirituelles. L’oisiveté endort par en haut autant -d’énergies mentales que l’excès de travail manuel en éteint par en bas. -Incontestablement, quand il sera donné à tous de se mettre à la tâche à -présent réservée à quelques élus du hasard, l’humanité multipliera des -milliers de fois ses chances d’arriver au grand but mystérieux.<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>Voilà, je pense, le meilleur du pour et du contre, les raisons les plus -raisonnables que puissent invoquer ceux qui n’ont point hâte d’en finir. -Au milieu de ces raisons se dresse l’énorme monolithe de l’injustice. Il -est inutile de lui prêter une voix. Il oppresse les consciences, il -borne les intelligences. Aussi ne saurait-il être question de ne le -point détruire; on demande seulement à ceux qui le veulent renverser -quelques années de patience, afin qu’après avoir déblayé ses entours, sa -chute entraîne de moindres désastres. Faut-il accorder ces années et -parmi ces motifs de hâte ou d’attente, quel sera donc le choix de la -meilleure foi?</p> - -<p> </p> - -<p>Les arguments qui demandent quelques années de répit vous semblent-ils -suffi<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span>sants? Ils sont assez précaires; mais encore ne serait-il pas -juste de les condamner sans considérer le problème d’un point plus élevé -que la raison pure. Ce point doit toujours être recherché dès qu’il -s’agit de questions qui débordent l’expérience humaine. On pourrait fort -bien soutenir, par exemple, que le choix ne saurait être le même pour -tous. L’espèce, qui a probablement de ses destinées une conscience -infinie qu’aucun individu ne peut saisir, aurait très sagement réparti -entre les hommes les rôles qui leur conviennent dans le haut drame de -son évolution. Pour des motifs que nous ne comprenons pas toujours, il -est sans doute nécessaire qu’elle progresse lentement; c’est pourquoi -l’énorme masse de son corps l’attache au passé et au présent, et de très -loyales intelligences peuvent se trouver dans cette masse, comme il est -possible à de très médiocres de s’en évader. Qu’il y ait satisfaction ou -mécontentement désintéressé du côté de l’ombre ou de la lumière, peu -im<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span>porte: c’est souvent une question de prédestination et de -distribution de rôles plutôt que d’examen. Quoi qu’il en soit, ce serait -pour nous, dont la raison juge déjà la faiblesse des arguments du passé, -un motif nouveau d’impatience. Admettons-en, par surcroît, la force très -plausible. Il suffit donc qu’aujourd’hui ne nous satisfasse point, pour -que nous ayons le devoir, pour ainsi dire organique, de détruire tout ce -qui le soutient, afin de préparer l’arrivée de demain. Alors même que -nous verrions fort nettement les dangers et les inconvénients d’une trop -prompte évolution, il est requis, pour que nous remplissions fidèlement -la fonction assignée par le génie de l’espèce, que nous passions outre à -toute patience, à toute circonspection. Dans l’atmosphère sociale, nous -représentons l’oxygène, et si nous nous y conduisons comme l’azote -inerte, nous trahissons la mission que nous a confiée la nature, ce qui, -dans l’échelle des crimes qui nous restent, est la plus grave et<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span> la -plus impardonnable des forfaitures. Nous n’avons pas à nous préoccuper -des conséquences souvent fâcheuses de notre hâte; cela n’est pas écrit -dans notre rôle, et en tenir compte, serait ajouter à ce rôle des mots -infidèles qui ne se trouvent point dans le texte authentique dicté par -la nature. L’humanité nous a désignés pour accueillir ce qui s’élève à -l’horizon. Elle nous a donné une consigne qu’il ne nous appartient pas -de discuter. Elle répartit ses forces comme bon lui semble. A tous les -carrefours de la route qui mène à l’avenir, elle a mis, contre chacun de -nous, dix mille hommes qui gardent le passé; ne craignons donc point que -les plus belles tours d’autrefois ne soient pas suffisamment défendues. -Nous ne sommes que trop naturellement enclins à temporiser, à nous -attendrir sur des ruines inévitables; c’est notre plus grand tort. Le -moins que puissent faire les plus timorés d’entre nous,—et ils sont -déjà bien près de trahir,—c’est de ne point ajouter à l’im<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span>mense poids -mort que traîne la nature. Mais que les autres suivent aveuglément -l’élan intime de la puissance qui les pousse plus outre. Quand bien même -leur raison n’approuverait aucune des mesures extrêmes auxquelles ils -prennent part, qu’ils agissent et espèrent par delà leur raison; car, en -toutes choses, à cause de l’appel de la terre, il faut viser plus haut -que le but qu’on aspire à atteindre.</p> - -<p> </p> - -<p>Ne craignons pas d’être entraînés trop loin; et que nulle réflexion, -quelque juste qu’elle soit, ne brise ou tempère notre ardeur. Nos excès -d’avenir sont nécessaires à l’équilibre de la vie. Assez d’hommes autour -de nous ont le devoir exclusif, la mission très précise d’éteindre les -feux que nous allumons. Allons toujours aux lieux les plus extrêmes de -nos pensées, de nos<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span> espoirs et de notre justice. Ne nous persuadons pas -que ces efforts ne sont imposés qu’aux meilleurs; il n’en est rien, et -les plus humbles d’entre nous qui pressentent une aurore qu’ils ne -comprennent pas, doivent l’attendre tout au haut d’eux-mêmes. Leur -présence sur ces sommets intermédiaires remplira de substance vivante -l’intervalle dangereux des premiers aux derniers et maintiendra les -communications indispensables entre l’avant-garde et la masse.</p> - -<p>Songeons parfois au grand vaisseau invisible qui porte sur l’éternité -nos destinées humaines. Il a, comme les vaisseaux de nos océans limités, -ses voiles et son lest. Si l’on craint qu’il roule ou qu’il tangue au -sortir de la rade, ce n’est pas une raison pour augmenter le poids du -lest en descendant à fond de cale les belles voiles blanches. Elles ne -furent pas tissées pour moisir dans l’obscurité à côté des pierres du -chemin. Le lest, on en trouve partout; tous les cailloux du port, tout -le sable des plages y est propre. Mais les<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span> voiles sont rares et -précieuses; leur place n’est point dans les ténèbres des sentines, mais -parmi la lumière des hauts mâts où elles recueilleront les souffles de -l’espace.</p> - -<p> </p> - -<p>Ne nous disons pas: c’est dans la mesure, dans l’honnête moyenne que se -trouve toujours la meilleure vérité. Cela serait peut-être vrai, si la -plupart des hommes ne pensaient, n’espéraient beaucoup plus bas qu’il ne -convient. C’est pourquoi il est nécessaire que les autres pensent et -espèrent plus haut qu’il ne paraît raisonnable. La moyenne, l’honnête -moyenne d’aujourd’hui sera prochainement ce qu’il y aura de moins -humain. Je trouve, au hasard d’une récente lecture, dans la vieille -chronique flamande de Marcus van Warnewyck, un curieux exemple de cette -excellente opinion du bon<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span> sens ou plutôt du sens commun et du juste -milieu. Marcus van Warnewyck était un riche bourgeois de Gand, lettré et -extrêmement sage. Il nous a laissé le journal minutieux de tous les -événements qui se déroulèrent dans sa ville natale, de 1566 à 1568, -c’est-à-dire du premier délire des iconoclastes, à la terrible -répression du duc d’Albe. Ce qu’il convient d’admirer dans ce récit -authentique et savoureux, ce n’est pas tant la vive couleur, la -précision pittoresque des moindres tableaux: pendaisons, scènes de -bûchers, tortures, émeutes, batailles, prêches, etc., pareils à des -Breughels, que la sereine et limpide impartialité du narrateur. -Catholique fervent, il blâme d’une plume égale et modérée les excès des -Réformés et des Espagnols. Il est le juge incorruptible, le juste par -excellence. Il représente vraiment la suprême sagesse pratique et -pondérée, la meilleure volonté, l’humanité la plus raisonnable, la plus -saine, l’indulgence, la pitié la mieux équilibrée, la plus éclairée<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span> de -son temps. Il se permet parfois de trouver regrettable que tant de -supplices soient nécessaires. Il semble estimer, sans oser ouvertement -soutenir une opinion aussi paradoxale, qu’il ne serait peut-être pas -indispensable de brûler un si grand nombre d’hérétiques. Mais il ne -paraît pas se douter un instant qu’il serait préférable de n’en point -brûler du tout. Cette opinion est si extravagante, se trouve à de telles -extrémités de la pensée humaine, qu’elle ne lui vient même pas à -l’esprit, qu’elle n’est pas encore visible à l’horizon ou aux sommets de -l’intelligence de son époque. C’est pourtant l’humble opinion moyenne -d’aujourd’hui. N’en va-t-il pas de même, en ce moment, dans nos -questions irrésolues du mariage, de l’amour, des religions, de -l’autorité, de la guerre, de la justice, etc.? L’humanité n’a-t-elle pas -encore assez vécu pour qu’elle se rende compte que c’est toujours l’idée -extrême, c’est-à-dire la plus haute, celle du sommet de la pensée qui a -raison? En ce moment, l’opinion la plus<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span> raisonnable au sujet de notre -question sociale, nous invite à faire tout le possible afin de diminuer -peu à peu les inégalités inévitables et répartir plus équitablement le -bonheur. L’opinion extrême exige sur l’heure le partage intégral, la -suppression de la propriété, le travail obligatoire, etc. Nous ne savons -pas encore comment se réaliseront ces exigences; mais il est d’ores et -déjà certain que de très simples circonstances les feront paraître un -jour aussi naturelles que la suppression du droit d’aînesse ou des -privilèges de la noblesse. Il importe, en ces questions d’une durée -d’espèce et non de peuple ou d’individu, de ne point se limiter à -l’expérience de l’histoire. Ce qu’elle confirme et ce qu’elle dément -s’agite dans un cercle insignifiant. La vérité ici se trouve bien moins -dans la raison, toujours tournée vers le passé, que dans l’imagination -qui voit plus loin que l’avenir.<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>Que notre raison s’efforce donc de monter plus haut que l’expérience. -C’est facile aux jeunes gens, mais il est salutaire que l’âge mûr et la -vieillesse apprennent à s’élever à l’ignorance lumineuse de la jeunesse. -Nous devons, à mesure que s’écoulent nos années, nous prémunir contre -les dangers que font courir à notre confiance, le grand nombre d’hommes -malfaisants que nous avons rencontrés. Continuons, malgré tout, d’agir, -d’aimer et d’espérer comme si nous avions affaire à une humanité idéale. -Cet idéal n’est qu’une réalité plus vaste que celle que nous voyons. Les -fautes des individus n’altèrent pas davantage la pureté et l’innocence -générales, que les vagues de la surface, vues d’une certaine hauteur, ne -troublent, au dire des aéronautes, la limpidité profonde de la mer.<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span></p> - -<p> </p> - -<p>N’écoutons que l’expérience qui nous pousse en avant; elle est toujours -plus haute que celle qui nous retient ou nous rejette en arrière. -Repoussons tous les conseils du passé qui ne nous tournent pas vers -l’avenir. C’est ce que comprirent admirablement, et pour la première -fois peut-être dans l’histoire, certains hommes de la Révolution; et -c’est pourquoi cette Révolution est celle qui fit les plus grandes -choses et les plus durables. Ici, cette expérience nous enseigne qu’au -rebours de ce qui a lieu dans les choses de vie journalière, il importe -avant tout de détruire. En tout progrès social, le grand travail, et le -seul difficile, c’est la destruction du passé. Nous n’avons pas à nous -soucier de ce que nous mettrons à la place des ruines. La force des -choses et de la vie se chargera de reconstruire. Elle n’a<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span> même que trop -de hâte à réédifier, et il ne serait pas bon de l’aider dans sa tâche -précipitée. N’hésitons donc point à user jusqu’à l’excès de nos forces -destructives: les neuf dixièmes de la violence de nos coups se perdent -parmi l’inertie de la masse; comme le choc du plus lourd marteau se -disperse dans une grosse pierre et devient pour ainsi dire insensible à -la main de l’enfant qui soutient celle-ci.</p> - -<p> </p> - -<p>Et ne redoutons pas qu’on puisse aller trop vite. Si, à certaines -heures, on semble brûler dangereusement les étapes, c’est pour balancer -des retardements injustifiés et rattraper le temps perdu durant des -siècles inactifs. L’évolution de notre univers continue pendant ces -périodes d’inertie, et il est probablement nécessaire que l’humanité se -trouve à tel point déterminé de son ascension<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span> au moment de tel -phénomène sidéral, de telle crise obscure de la planète ou même de la -naissance de tel homme. C’est l’instinct de l’espèce qui décide de ces -choses, c’est son destin qui parle; et si cet instinct ou ce destin se -trompe, il ne nous appartient pas d’intervenir, car tout contrôle cesse; -nous sommes au bout et au sommet de nous-mêmes; et plus haut, il n’y a -plus rien qui puisse corriger notre erreur.<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span></p> - -<h2><a name="LIMMORTALITE" id="LIMMORTALITE"></a>L’IMMORTALITÉ</h2> - -<h3>I</h3> - -<p>En cette ère nouvelle où nous entrons et où les religions ne répondent -plus aux grandes questions de l’humanité, un des problèmes sur quoi l’on -s’interroge avec le plus d’inquiétude est celui de la vie d’outre-tombe. -Tout finit-il à la mort? Y a-t-il une survie imaginable? Où allons-nous, -que devenons-nous? Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté de -l’illusion fragile qu’on appelle l’existence? A la minute où s’arrête -notre cœur, est-ce la matière ou l’esprit qui<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> triomphe, la lumière -éternelle ou les ténèbres sans fin qui commencent?</p> - -<p>Comme tout ce qui existe, nous sommes impérissables. Nous ne pouvons -concevoir que quelque chose se perde dans l’univers. A côté de l’infini, -il est impossible d’imaginer un néant où un atome de matière puisse -tomber et s’anéantir. Tout ce qui est sera éternellement, tout est, et -il n’est rien qui ne soit point. Sinon, il faudrait croire que notre -cerveau n’a rien de commun avec l’univers qu’il s’efforce de concevoir. -Il faudrait même se dire qu’il fonctionne au rebours de celui-ci, ce qui -n’est guère probable, puisqu’après tout, il n’en peut être qu’une sorte -de reflet.</p> - -<p>Ce qui semble périr ou du moins disparaître et se succéder, c’est les -formes et les modes sous lesquels nous percevons la matière -impérissable; mais nous ignorons à quelles réalités répondent ces -apparences. Elles sont le tissu du bandeau qui, posé sur nos yeux, donne -à ceux-ci, sous la pression<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span> qui les aveugle, toutes les images de notre -vie. Ce bandeau enlevé, que reste-t-il? Entrons-nous dans la réalité qui -existe indubitablement par delà; ou bien les apparences même -cessent-elles pour nous d’exister?...</p> - -<h3>II</h3> - -<p>Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi -et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point -qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette -petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre -existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel -que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa -destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous -reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se -renou<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span>vellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être -la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou -effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible -de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut -remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de -souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se -rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre -sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les -phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette -nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez -extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de -notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au -moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un -poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra -en moi.»<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span></p> - -<h3>III</h3> - -<p>Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si -précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si -exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce -fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre -corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, -subisse les transformations les plus magnifiques et les plus -délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il -nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse -jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer. -Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous -fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette -mémoire de quel<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span>ques faits, presque toujours insignifiants, ne nous -accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est -égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles -de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les -suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. -La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait -à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout -moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort -m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui -advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en -cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part; -que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne -prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés.<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span></p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que -c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie -totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survie. Il nous semble -que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, -des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la -distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte -d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en -suivra ne nous regarde plus.</p> - -<p>Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque -nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct -puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers -l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes,<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span> cette bizarre -conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité -qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous -comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien -compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en -même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant -jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le -maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans -notre propre chair.</p> - -<p>Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un -moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, -infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous -accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, -que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide -d’un organe qui n’est pas destiné à le percevoir? N’est-ce pas demander -que notre<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span> main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux -parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se -retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est -nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite -illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne -l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même -temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et -vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le -tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir -recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques -chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de -douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est -probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous -les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au -bien-être confus qui suit l’apaisement<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span> d’une douleur. Voilà donc la -seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence -n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en -s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi -il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus -heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans -l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, -de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous -plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une -vie de gloire, de lumière et d’amour.</p> - -<h3>V</h3> - -<p>Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui -révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’au<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span>rore sur la -campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans -les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix -humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même -miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se -lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de -vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi -les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. -Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su -pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de -guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable -et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.</p> - -<p>Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes -nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à -notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span> -hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui -quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle, -l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe, -quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et -sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se -raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas -en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, -de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera -reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle -libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin, -transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui -sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et -l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de -cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier -s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique»,<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span> le point -sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver -intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?</p> - -<p>Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette -question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous -ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se -dresse devant tout homme à l’instant de la mort?</p> - -<h3>VI</h3> - -<p>Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en -question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est -certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous -attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout -moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seule<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span>ment -chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de -veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un -choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un -peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est -pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur -nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel -événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à -côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il -renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous -goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et -que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une -suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous -tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la -distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que -nous nous persuadons, tant nous le<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span> sentons fragile, qu’il doit à jamais -disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.</p> - -<h3>VII</h3> - -<p>Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera -sans doute, c’est qu’en ces questions de vie et de mort, notre -imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle -précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers -âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait -les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des -choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des -privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes -désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à -une éternité<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span> enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? -Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de -celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il -s’endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de -se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps -intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure -(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous -n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux -et bref sommeil de chaque nuit? Loin de la redouter, beaucoup -n’accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne -verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le -dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu’ils -croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce -sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils -d’eux-mêmes? Quel lien, au moment où ils ferment<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span> les yeux, les -rattacherait à l’être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu, -dans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs -espérances à l’entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui -n’existerait pas. Il n’y a, en effet, entre la mort véritable et ce -sommeil que la différence de ce réveil retardé d’un siècle, réveil aussi -étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un -enfant posthume.</p> - -<h3>VIII</h3> - -<p>D’autre part, comment répondons-nous à la question quand il ne s’agit -plus de nous, mais de ce qui respire avec nous sur la terre? Avons-nous -souci, par exemple, de la survie des animaux? Le chien, le plus fidèle, -le plus affectueux, le plus intelligent, dès qu’il est mort, n’est plus -qu’un répugnant débris dont nous nous débarrassons au plus vite.<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span> Il ne -nous paraît même pas possible de nous demander si quelque chose de la -vie déjà spirituelle que nous avons aimée en lui subsiste ailleurs que -dans notre souvenir, et s’il existe un autre monde pour les chiens. Il -nous semblerait assez ridicule que le temps et l’espace conservassent -précieusement, durant l’éternité, parmi les astres et dans les palais -sans bornes de l’éther, l’âme d’un pauvre animal, faite de cinq ou six -habitudes touchantes mais bien naïves, et du désir de boire, de manger, -de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manière que l’on sait. -Que resterait-il d’ailleurs de cette âme formée tout entière de quelques -besoins d’un corps rudimentaire, lorsque ce corps ne serait plus? Mais -de quel droit imaginons-nous, entre nous et l’animal, un abîme qui -n’existe même pas du minéral au végétal, du végétal à l’animal? C’est ce -droit à nous croire si loin, si différent de tout ce qui vit sur la -terre; c’est cette prétention à nous mettre dans une catégorie<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span> et dans -un règne où les dieux mêmes que nous avons créés n’auraient pas toujours -accès, qu’il faudrait examiner tout d’abord.</p> - -<h3>IX</h3> - -<p>On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le -point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la -dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à -ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous -serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables -misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous -entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui -nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre -chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales, -jointes, si l’on veut,<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span> pour faire pleine mesure, à toutes celles qui -ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or, -lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en -nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons, -nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou -désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces -corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous -semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres. -Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que -nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu -son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous -ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si -la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si -nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre -corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultés<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span> -intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner; -et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation?</p> - -<h3>X</h3> - -<p>En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l’instant, imaginer une -réponse acceptable à la question de l’immortalité. Pourquoi s’en -étonner? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère; -c’est l’objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la -maison. J’y vois de l’huile, une mèche, une cheminée de verre; et tout -cela forme de la lumière. L’énigme ne commence qu’au moment où je me -demande ce qu’est cette lumière, d’où elle vient quand je l’appelle, où -elle va quand je l’éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet -que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes -mains,<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span> l’énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les -hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce -qu’est en soi cette flamme légère qu’à mon gré je fais naître ou mourir. -Et si l’un d’eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques, -chacun des mots de la définition multipliera l’inconnu et ouvrira de -toutes parts des portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons -tout de l’essence, du destin, de la vie d’un peu de clarté familière -dont tous les éléments furent créés par nous, dont la source, les causes -prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine, comment -espérer de pénétrer l’incompris d’une vie dont les éléments les plus -simples sont situés à des millions d’années, à des milliards de lieues -de notre intelligence?<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span></p> - -<h3>XI</h3> - -<p>Depuis qu’elle existe, l’humanité n’a pas avancé d’un pas sur la route -du mystère que nous méditons. Toute question que nous nous posons à son -sujet, ne touche plus, par aucun côté, semble-t-il, à la sphère dans -laquelle notre intelligence s’est formée et se meut. Il n’y a peut-être -aucun rapport possible ou imaginable entre l’organe qui pose la question -et la réalité qui devrait y répondre. Les plus actives et les plus -rigoureuses recherches de ces dernières années ne nous ont rien appris. -De savantes et consciencieuses sociétés psychiques, notamment en -Angleterre, ont réuni un imposant ensemble de faits qui tendent à -prouver que la vie de l’être spirituel ou nerveux peut continuer pendant -un certain temps après la mort de l’être matériel. Admettons que ces -faits soient incontestables et scientifique<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span>ment établis; ils -déplaceraient simplement de quelques lignes, de quelques heures, le -commencement du mystère. Si le fantôme d’une personne aimée, -reconnaissable et apparemment si vivant que je lui adresse la parole, -entre ce soir dans ma chambre à la minute même où la vie se sépare du -corps qui gît à mille lieues de l’endroit où je me trouve, cela, sans -doute, est bien étrange dans un monde dont nous ne comprenons pas le -premier mot; mais cela montre au plus que l’âme, l’esprit, le souffle, -la force nerveuse et insaisissable de la partie la plus subtile de notre -matière, peut se détacher de celle-ci et lui survivre un instant, comme -la flamme d’une lampe qu’on éteint se détache parfois de la mèche et -flotte un moment dans la nuit. Certes, le phénomène est étonnant; mais -étant donnée la nature de cette force spirituelle, il devrait nous -étonner bien davantage qu’il ne se produise pas fréquemment et à notre -gré, dans la plénitude de la vie. En tout cas, il n’éclaire<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span> nullement -la question. Jamais un seul de ces phantasmes n’a paru avoir la moindre -conscience d’une vie nouvelle, d’une vie supra-terrestre et différente -de celle que venait de quitter le corps dont il émanait. Au contraire, -leur vie spirituelle à tous, à ce moment où elle devrait être pure -puisqu’elle est débarrassée de la matière, semble fort inférieure à ce -qu’elle était lorsque la matière l’enveloppait. La plupart poursuivent -machinalement, dans une sorte d’hébétude somnambulique, les plus -insignifiantes de leurs préoccupations habituelles. L’un cherche son -chapeau oublié sur un meuble, l’autre s’inquiète d’une petite dette ou -s’informe de l’heure. Et tous, peu après, alors que devrait commencer la -survie véritable, s’évaporent et disparaissent à jamais. J’en conviens, -cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible. Nous ne savons -si ces brèves apparitions sont les premières lueurs d’une autre -existence ou les dernières de celle-ci. Peut-être que les morts usent -et<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> profitent ainsi, faute de mieux, du dernier lien qui les unit et les -rend encore sensibles à nos sens. Peut-être qu’ensuite ils continuent de -vivre autour de nous, mais ne parviennent plus, malgré tous leurs -efforts, à se faire reconnaître, ni à nous donner une idée de leur -présence, parce que nous n’avons pas l’organe nécessaire pour les -percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient pas à donner à -un aveugle-né la moindre notion de la lumière ou des couleurs. En tous -cas, il est certain que les enquêtes et les travaux de cette science -nouvelle du «<i>Borderland</i>», comme l’appellent les Anglais, ont laissé le -problème exactement au point où il se trouvait depuis les origines de la -conscience humaine.</p> - -<h3>XII</h3> - -<p>Dans l’ignorance invincible où nous sommes, notre imagination a donc le -choix<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span> de nos destinées éternelles. Or, en examinant les possibilités -diverses, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas -les moins vraisemblables. Une première hypothèse à écarter d’emblée, -sans discussion, nous l’avons vu, est celle de l’anéantissement absolu. -Une deuxième hypothèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles, -nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l’infini -des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons -également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première, -mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu’on ne voit guère, -non plus pour l’homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de -la situer raisonnablement dans l’espace sans bornes et le temps sans -limites. Ajoutons que de toutes nos destinées possibles, elle serait la -seule vraiment redoutable et que l’anéantissement pur et simple lui -serait mille fois préférable.</p> - -<p>Reste la double hypothèse d’une survie<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span> sans conscience, ou avec une -conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons -aujourd’hui ne nous peut donner aucune idée, qu’elle nous empêche plutôt -de concevoir, de même que notre œil imparfait nous empêche de concevoir -une autre lumière que celle qui va de l’infra-rouge à l’ultra-violet; -alors qu’il est certain que ces lumières, probablement prodigieuses, -éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle -autrement façonnée que la nôtre.</p> - -<p>Bien que double au premier abord, l’hypothèse se ramène à la simple -question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de -le faire, qu’une survie sans conscience équivaut à l’anéantissement, -c’est trancher <i>a priori</i> et sans réflexion ce problème de la -conscience, le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous -intéressent.</p> - -<p>Il est, comme l’ont proclamé toutes les métaphysiques, le plus difficile -qui soit,<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span> attendu que l’objet de la connaissance est cela même qui -voudrait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de -lui-même, sinon se refléter indéfiniment et inutilement? Pourtant, en ce -reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul -rayon capable d’éclairer tout le reste. Que faire? Il n’est d’autre -moyen de s’évader de sa conscience que de la nier, de la considérer -comme une maladie organique de l’intelligence terrestre, maladie qu’il -faut essayer de guérir par un acte qui doit nous paraître un acte de -folie violente ou volontaire; mais qui, de l’autre côté de nos -apparences, est probablement un acte de santé.</p> - -<h3>XIII</h3> - -<p>Mais il est impossible de s’évader; et nous revenons fatalement rôder -autour de notre conscience fondée sur notre mémoire, la plus<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span> précaire -de nos facultés. Étant évident, disons-nous, que rien ne peut périr, -nous avons nécessairement vécu avant notre vie actuelle. Mais puisque -nous ne pouvons rattacher cette existence antérieure à notre vie -présente, cette certitude nous est aussi indifférente, passe aussi loin -de nous, que toutes les certitudes de l’existence postérieure. Et voilà, -avant la vie comme après la mort, l’apparition du moi mnémonique, dont -il convient, une fois de plus, de se demander si ce qu’il fait durant -les quelques jours de son activité est vraiment assez important pour -décider ainsi, à son seul égard, du problème de l’immortalité. De ce que -nous jouissons de notre moi sous une forme exclusive, si spéciale, si -imparfaite, si fragile, si éphémère, s’ensuit-il qu’il n’y ait nul autre -mode de conscience et nul autre moyen de jouir de la vie? Un peuple -d’aveugles-nés, pour revenir à la comparaison qui s’impose puisqu’elle -résume le mieux notre situation parmi la nuit des mondes, un<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span> peuple -d’aveugles-nés, à qui un unique voyant révèlerait les allégresses de la -lumière, nierait non seulement que celle-ci soit possible, mais même -imaginable. Pour nous, n’est-il pas à peu près certain qu’il nous manque -ici-bas, entre mille autres sens, un sens supérieur à celui de notre -conscience mnémonique, pour jouir plus amplement et plus sûrement de -notre moi? Ne pourrait-on pas dire que nous saisissons parfois des -traces obscures ou des velléités de ce sens en germe ou atrophié, en -tout cas opprimé et presque supprimé par le régime de notre vie -terrestre qui centralise toutes les évolutions de notre existence sur le -même point sensible? N’y a-t-il pas certains moments confus, où, si -impitoyablement, si scientifiquement que l’on fasse la part de l’égoïsme -recherché jusqu’en ses plus lointaines et secrètes sources, il demeure -en nous quelque chose d’absolument désintéressé qui goûte le bonheur -d’autrui? N’est-il pas également possible que les joies sans but de -l’art, la<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span> satisfaction calme et pleine où nous plonge la contemplation -d’une belle statue, d’un monument parfait, qui ne nous appartient pas, -que nous ne reverrons jamais, qui n’excite aucun désir sensuel, qui ne -peut nous être d’aucune utilité; n’est-il pas possible que cette -satisfaction soit la pâle lueur d’une conscience différente qui filtre à -travers une fissure de notre conscience mnémonique? Si nous ne pouvons -imaginer cette conscience différente, ce n’est pas une raison pour la -nier. Je crois même qu’il serait plus sage d’affirmer que c’est un motif -de l’admettre. Toute notre vie se passerait au milieu de choses que nous -n’aurions pu imaginer si nos sens, au lieu de nous être donnés tous -ensemble, nous étaient accordés un à un et d’année en année. Au reste, -un de ces sens, le sens génésique, qui ne s’éveille qu’aux approches de -la puberté, nous montre que la découverte d’un monde imprévu, le -déplacement de tous les axes de notre vie, dépend d’un accident de notre -organisme. Durant<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span> l’enfance, nous ne soupçonnions point l’existence de -tout un univers de passions, d’ivresses et de douleurs qui agitent «les -grandes personnes». Si d’aventure, quelque écho mutilé de ces bruits -arrivait à nos innocentes et curieuses oreilles, nous ne parvenions pas -à comprendre quelle espèce de frénésie ou de folie s’emparait ainsi de -nos aînés; et nous nous promettions, le moment venu, d’être plus -raisonnables, jusqu’au jour où l’amour brusquement apparu dérangeait le -centre de gravité de tous nos sentiments et de la plupart de nos idées. -On voit donc que concevoir ou ne pas concevoir, tient à trop peu de -chose pour que nous ayons le droit de douter de la possibilité de ce que -nous ne pouvons imaginer.</p> - -<h3>XIV</h3> - -<p>Ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trésors de -l’univers,<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span> c’est la résignation héréditaire avec laquelle nous -séjournons dans la morne prison de nos sens. Notre imagination, telle -que nous la menons aujourd’hui, s’accommode trop aisément de cette -captivité. Il est vrai qu’elle est la fille esclave de ces sens qui -l’alimentent seuls. Mais elle ne cultive pas assez en elle les -intuitions et les pressentiments qui lui disent qu’elle est absurdement -prisonnière et qu’elle doit chercher des issues par delà même les -cercles les plus grandioses et les plus infinis qu’elle se représente. -Il importe qu’elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde -réel commence à des milliards de lieues plus loin que ses songes les -plus ambitieux et les plus téméraires. Elle n’eut jamais le droit ni le -devoir d’être plus follement audacieuse. Tout ce qu’elle réussit à bâtir -et multiplier dans l’espace et le temps les plus énormes qu’elle soit -capable de concevoir, n’est rien au regard de ce qui existe. Les plus -petites révélations de la science dans l’humble vie quotidienne lui<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span> -apprennent déjà que même en ce modeste milieu elle ne peut tenir tête à -la réalité, qu’elle est constamment débordée, déconcertée, éblouie par -tout ce qui se cache d’inattendu dans une pierre, un sel, un verre -d’eau, une plante, un insecte. C’est déjà quelque chose que d’en être -convaincu, puisque cela met dans un état d’esprit qui guette toutes les -occasions de rompre le cercle magique de notre aveuglement; puisque cela -persuade qu’il ne faut espérer dans ce cercle nulle vérité définitive; -et que toutes sont situées plus outre. L’homme, pour garder le sens des -proportions, a besoin de se dire à tous moments que, placé tout à coup -au milieu des réalités de l’univers, il serait exactement comparable à -une fourmi qui, ne connaissant que les étroits sentiers, les trous -minimes, les abords et les horizons de sa fourmilière, se trouverait -soudain sur un fétu de paille au milieu de l’Atlantique. En attendant -que nous soyons sortis d’une prison qui nous em<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span>pêche de prendre contact -avec les réalités d’outre-imagination, il y a bien plus de chance -d’atteindre par hasard un fragment de vérité en imaginant les choses les -plus inimaginables, qu’en s’évertuant à conduire parmi l’éternité, entre -les digues de la logique et des possibilités actuelles, les songes de -cette imagination. Efforçons-nous donc d’écarter de nos yeux, chaque -fois qu’un nouveau rêve se présente, le bandeau de notre vie terrestre. -Disons-nous que parmi toutes les possibilités que nous cache encore -l’univers, une des plus faciles à réaliser, des plus probables, des -moins ambitieuses et des moins déconcertantes, est certes la possibilité -d’un mode de jouir de l’être, plus haut, plus large, plus parfait, plus -durable et plus sûr que celui qui nous est offert par notre conscience -actuelle. Cette possibilité admise, et il en est peu d’aussi -vraisemblables, le problème de notre immortalité est, en principe, -résolu. Il s’agit maintenant d’en saisir ou d’en prévoir les modes;<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span> et -parmi les circonstances qui nous intéressent le plus, de connaître la -part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans -notre vie éternelle et universelle. Ce n’est point l’œuvre d’aujourd’hui -ni de demain; mais celle d’un autre jour...</p> - -<p class="fint">FIN</p> - -<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2> - -<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td><a href="#LINTELLIGENCE_DES_FLEURS">L’Intelligence des Fleurs</a> </td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_1">1</a></td></tr> -<tr><td><a href="#LES_PARFUMS">Les Parfums</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr> -<tr><td><a href="#LA_MESURE_DES_HEURES">La Mesure des Heures</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr> -<tr><td><a href="#LINQUIETUDE_DE_NOTRE_MORALE">L’Inquiétude de notre Morale</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_137">137</a></td></tr> -<tr><td><a href="#ELOGE_DE_LA_BOXE">Éloge de la Boxe</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_183">183</a></td></tr> -<tr><td><a href="#A_PROPOS_DU_ROI_LEAR">A propos du <i>Roi Lear</i></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr> -<tr><td><a href="#LES_DIEUX_DE_LA_GUERRE">Les Dieux de la Guerre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_211">211</a></td></tr> -<tr><td><a href="#LE_PARDON_DES_INJURES">Le Pardon des Injures</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_225">225</a></td></tr> -<tr><td><a href="#LACCIDENT">L’Accident</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_237">237</a></td></tr> -<tr><td><a href="#NOTRE_DEVOIR_SOCIAL">Notre Devoir social</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_255">255</a></td></tr> -<tr><td><a href="#LIMMORTALITE">L’Immortalité</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_277">277</a></td></tr> -</table> - -<p class="c">B—6920.—Impr. <span class="smcap">Motteroz</span> et <span class="smcap">Martinet</span>, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p> - -<hr /> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>à 3 fr. 50 le volume</b></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, <small>RUE DE GRENELLE</small></b></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b><big><big>DERNIÈRES PUBLICATIONS</big></big></b></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>ALFRED CAPUS</b></td></tr> -<tr><td>Histoires de Parisiens</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>GEORGES CLARETIE</b></td></tr> -<tr><td>Derues, l’Empoisonneur</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>MICHEL CORDAY</b></td></tr> -<tr><td>La Mémoire du Cœur</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>LÉON DAUDET</b></td></tr> -<tr><td>Les Primaires</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>GUSTAVE GEFFROY</b></td></tr> -<tr><td>L’Apprentie</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>CHARLES GÉNIAUX</b></td></tr> -<tr><td>Le Roman de la Riviera</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>P.-B. GHEUSI</b></td></tr> -<tr><td>Le Puits des Ames</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>CHARLES-HENRY HIRSCH</b></td></tr> -<tr><td>Poupée fragile</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>JULES HURET</b></td></tr> -<tr><td>En Amérique: De New-York à la Nouvelle-Orléans</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td><span style="margin-left: 6em;">De San Francisco au Canada</span></td><td> 1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>HENRY KISTEMAECKERS</b></td></tr> -<tr><td>Les Mystérieuses</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>MARIUS-ARY LEBLOND</b></td></tr> -<tr><td>L’Oued</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>PIERRE LOUŸS</b></td></tr> -<tr><td>Les Aventures du Roi Pausole (Illustré)</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>MAURICE MAETERLINCK</b></td></tr> -<tr><td>L’Intelligence des Fleurs</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>CATULLE MENDÈS</b></td></tr> -<tr><td>Sainte Thérèse</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>OCTAVE MIRBEAU</b></td></tr> -<tr><td>Sébastien Roch (Illustrations de <span class="smcap">H.-G. Ibels</span>)</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>EUGÈNE MONTFORT</b></td></tr> -<tr><td>La Turque</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>CH.-LOUIS PHILIPPE</b></td></tr> -<tr><td>Croquignole</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>ÉDOUARD ROD</b></td></tr> -<tr><td>L’Ombre s’étend sur la Montagne</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>SONIA</b></td></tr> -<tr><td>Journal d’une Étrangère</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>JEAN VIGNAUD</b></td></tr> -<tr><td>La Terre ensorcelée</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>ÉMILE ZOLA</b></td></tr> -<tr><td>Correspondance.—Lettres de jeunesse</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT</b></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><b>3988.—Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</b></td></tr> -</table> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre -racine dont Brandis (<i>Uber Leben und Polaritat</i>) nous rapporte les -exploits. Elle avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une -vieille semelle de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était -apparemment la première de son espèce à trouver sur sa route, elle se -subdivisa en autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les -points de couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda -toutes ses radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et -homogène.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus -frappant est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait -remarquer l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une -feuille, on en voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de -matières diverses qui défend vigoureusement la plante contre les -atteintes des limaces. Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive -de la précédente, le latex fait presque défaut; aussi la plante, au -grand désespoir des jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se -laisse-t-elle manger par les limaces.» Il conviendrait cependant -d’ajouter que ce latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au -lieu qu’il redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et -quand elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de -ses premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se -défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on -peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or -des noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il -n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la -terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour -désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle, -le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le -couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre, -les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un nom -de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de cette -antonymie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences -sur l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les -précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des -insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné, -avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes -observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en -puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale -commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte -volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que -celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait là une -assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes, les -préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des expériences -qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps perdu à réunir -les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves nécessaires, etc. -Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre conclusion.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à -l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication -au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une -sur un <i>Sophora Japonica</i>, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette -dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations -assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation -évidente et intelligente à des circonstances particulièrement -difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la -Revue des Sciences des <i>Débats</i>, 31 mai 1906) établirent des piliers de -consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables de -protection et finirent par transformer en un plafond solide la double -fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait moins -bien.» -</p><p> -«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des clôtures, -des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne peut se faire -une idée de la perfection de l’industrie des abeilles qu’en voyant de -près l’architecture des deux nidifications qui sont aujourd’hui au -Muséum.»</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's L'intelligence des fleurs, by Maurice Maeterlinck - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS *** - -***** This file should be named 62114-h.htm or 62114-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/1/1/62114/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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