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- The Project Gutenberg eBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 3, by Louvet de Couvray.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5, by
-Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
-
-Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-Illustrator: Paul Avril
-
-Release Date: May 4, 2020 [EBook #62024]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-</pre>
-
-<div class="figc hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="t1 top4em">LES AMOURS<br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></p>
-
-<div class="figc"><img src="images/nonbene.png" alt="[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]" /></div>
-<p class="cg">TOME TROISIÈME</p>
-
-<p class="cg">PARIS, M DCCC LXXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<h1>LES AMOURS<br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></h1>
-
-<p class="cg"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">LOUVET DE COUVRAY</span></p>
-
-<p class="cg"><span class="small">AVEC UNE</span><br />
-<span class="large">PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER</span></p>
-
-<p class="cg"><i class="large">Dessins de Paul Avril</i><br />
-GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS</p>
-
-<div class="cg"><img src="images/jouaust.png" alt="[Marque d'imprimeur: IOVAVST]" /></div>
-<p class="cg"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br />
-Rue Saint-Honoré, 338</p>
-
-<p class="cg"><span class="small">M DCCC LXXXIV</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" />
-<div class="legende small">C'EST DONC ELLE!</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">SIX SEMAINES<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-LA VIE DU CHEVALIER<br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></h2>
-
-
-<p>L'auguste cérémonie s'achevoit. Dans
-un discours qui m'avoit paru long,
-l'éloquent ministre venoit de nous recommander
-des vertus que je ne
-croyois pas difficiles. Sophie me nommoit son
-époux; ma bouche répétoit à Sophie un serment
-qu'avouoit mon c&oelig;ur, lorsque la voûte sacrée
-retentit d'un cri lamentable et perçant.</p>
-
-<p>Chacun se retourne effrayé. Déjà, loin des spectateurs
-étonnés, s'est élancé vers les portes du
-temple un jeune homme dont je n'aperçois plus
-que l'uniforme bleu.</p>
-
-<p>On l'a vu, quelques instans auparavant, entrer
-précipitamment, brusquement fendre la foule,
-s'approcher de l'autel avec la plus grande agitation.
-Ses regards sont tombés sur Sophie; d'une
-voix plaintive il a dit: <i>C'est donc elle!</i> et puis
-il a poussé ce long gémissement dont mon c&oelig;ur
-s'est ému. Inquiet et curieux, je veux voler à lui,
-mon père s'y oppose et m'arrête; mais mon généreux
-ami, mon cher compagnon d'armes et d'amour,
-Derneval, plus libre et moins alarmé que
-moi peut-être, Derneval court aussitôt sur les
-traces de l'inconnu.</p>
-
-<p>C'est pendant le tumulte momentané causé par
-cet événement étrange que Sophie se penche à
-mon oreille et me dit en tremblant: <i>O mon ami,
-prends garde à moi!</i></p>
-
-<p>J'allois lui répondre, j'allois l'interroger, quand
-M. Duportail, un moment distrait dans le trouble
-général, mais apparemment aussitôt rappelé par le
-mouvement qu'il a vu faire à sa fille, vient reprendre
-auprès d'elle la place que peut-être il se repent
-d'avoir un instant quittée. Je le vois lancer
-un regard sévère sur ma timide épouse, qui baisse
-les yeux en pâlissant. Une foule de réflexions
-cruelles tourmentent mes esprits dans le court
-espace de temps qu'emploie le ministre pour terminer
-la cérémonie.</p>
-
-<p>«Quoi! Derneval, mon ami! quoi! sitôt de
-retour!&hellip; Eh bien! ce jeune homme? le connoissez-vous?
-Quel est-il? que veut-il? que vous
-a-t-il dit?&mdash;Mon cher Faublas, ses gens lui
-tenoient dans le cloître un cheval tout prêt, il étoit
-au bout de la rue avant que je fusse à la porte du
-temple.&mdash;Et vous ignorez ce qu'il est devenu?&mdash;Mon
-ami, il couroit au galop, et j'étois à pied:
-à tout hasard je me serois volontiers jeté dans la
-voiture qui a conduit M<sup>me</sup> de Faublas ici, mais
-l'indocile cocher n'a pas voulu marcher.&mdash;Derneval,
-vous ne savez pas combien j'ai d'inquiétude&hellip;
-Promettez-moi de ne pas nous quitter
-aujourd'hui, ne partez que demain.&mdash;Demain?
-Si dès aujourd'hui mes persécuteurs&hellip;&mdash;Je crois
-vos dangers possibles, mais les miens sont peut-être
-inévitables. Depuis la terrible scène d'hier,
-depuis que le baron de Gorlitz et M<sup>me</sup> Munich
-sont partis, Lovzinski s'est emparé de sa fille, de
-sa fille que je n'ai revue qu'aujourd'hui, que je
-n'ai revue qu'à l'autel. A peine a-t-on daigné
-souffrir que je lui adressasse un mot, toute réponse
-lui sembloit interdite; ce n'est qu'aux pieds de
-l'Éternel qu'elle a pu me renouveler sa foi, ce
-n'est qu'à ma femme qu'on m'a permis de jurer
-que j'adorerois toujours mon amante! Derneval,
-examinez Lovzinski, remarquez son visage sombre
-et soucieux, son regard observateur et défiant;
-lui trouvez-vous cet air de satisfaction que montre
-toujours un bon père qui donne à sa fille l'époux
-désiré? a-t-il, dites-moi, le maintien noblement
-orgueilleux d'un homme offensé qui pardonne?&hellip;
-Et ma chère Dorliska, ma jolie cousine, ma belle
-Sophie, quelle impression de tristesse profonde je
-vois sur cette figure céleste que devroit embellir
-l'idée d'un bonheur suprême, aujourd'hui légitime!&hellip;
-Et dans ses yeux obscurcis une larme
-qu'elle s'efforce de retenir!&hellip; Qui peut donc
-altérer sa félicité? Qui peut lui faire d'un jour
-d'allégresse un jour de tourment? Quelle crainte
-ou quel regret&hellip;? Ce jeune homme, d'où la connoît-il?
-que venoit-il faire ici?&hellip; Un affreux soupçon
-déchire mon c&oelig;ur&hellip; Mais non, Sophie ne
-peut me trahir! Elle va donc succomber victime
-d'une trahison? <i>C'est donc elle?</i> a dit l'inconnu;
-<i>Prends garde à moi</i>, m'a dit Sophie. Mais comment
-la défendre? Quels sont nos ennemis? A
-quel péril faut-il me préparer? Derneval, je vous
-en conjure par notre confraternité, ne m'abandonnez
-pas dans des circonstances aussi critiques.
-Si vous me quittez, je suis perdu. Une obscurité
-profonde couvre les desseins de nos ennemis, une
-incertitude affreuse enchaîne toutes mes facultés.
-Comment prévenir des complots que j'ignore? Et,
-dans la foule des malheurs que je pressens, comment
-deviner celui qui peut m'accabler?»</p>
-
-<p>Je n'entendis pas la réponse de Derneval, car
-Sophie, toujours accompagnée de son père, regagnoit
-déjà les portes du temple. «Mon ami, ne
-venez-vous pas?» me dit-elle. Il y avoit dans son
-regard tendre une expression de douleur si forte,
-il y avoit dans l'inflexion de sa voix douce une
-altération si marquée, que je sentis s'accroître encore
-mon inquiétude mortelle.</p>
-
-<p>Nous arrivons dans le cloître. Est-ce par distraction
-ou par incivilité que Lovzinski, sans
-prendre garde ni à Dorothée ni à mon père, fait
-monter sa fille la première et se place aussitôt à
-côté d'elle? Pendant que je me fais cette question,
-Lovzinski ferme la portière, et le cocher, déjà prêt,
-donne aux chevaux de grands coups de fouet. La
-voiture, rapidement emportée, est à plus de cinquante
-pas de distance avant qu'aucun de nous
-soit sorti de la profonde stupéfaction où le jette
-cette fuite imprévue. Le premier, je me réveille;
-plus prompt que l'éclair, je m'élance. La grandeur
-de la perte que je puis faire, l'espérance de recouvrer
-l'inappréciable bien qu'on m'enlève, ajoutent
-à ma légèreté naturelle des forces extraordinaires;
-je me sens une vigueur plus qu'humaine; bientôt
-j'atteindrai la voiture, bientôt j'arracherai ma
-femme à son ravisseur&hellip; Mais, hélas! Derneval et
-mon père sont, trop tôt pour moi, revenus de leur
-étonnement, et leur activité bruyante va me devenir
-plus funeste que la funeste immobilité dans
-laquelle je les ai laissés. Tous deux ils me suivent
-de loin, en criant de toutes leurs forces: «Arrête!»
-Moi, je cours si vite que je ne puis crier.
-Plusieurs soldats viennent à passer; en me voyant
-seul et silencieux brûler le chemin dans mes élans
-rapides, ils imaginent que c'est moi qu'on poursuit.
-Tout d'un coup le cercle est fait, et me voilà
-environné: je veux m'expliquer, je parle françois
-à des Allemands<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>! Désolé de n'être pas compris
-et de perdre en vains discours le temps si précieux,
-j'essaye de forcer la barrière; mais que peut un
-homme contre dix? Ma résistance ne fait que les
-irriter; ils me maltraitent. Ce n'étoit rien que des
-coups, je les sentois à peine; mais j'entendois le
-bruit sourd que faisoit la voiture déjà beaucoup
-plus éloignée, et chaque tour de roue étoit un
-coup de poignard pour mon c&oelig;ur. Tout en me
-débattant, je jette sur la route un regard douloureux;
-dans le lointain je distingue à peine un foible
-nuage de poussière. Alors, saisi d'un mortel
-désespoir, je sens expirer mon courage et s'anéantir
-mes forces; alors se fait dans toute la machine
-ébranlée la plus prompte et la plus affreuse des
-révolutions&hellip; Je tombe sans connoissance aux
-pieds des barbares qui m'ont arrêté, aux pieds de
-mon père et de mes amis, qui ont enfin pu me
-rejoindre. Je tombe&hellip; Ah! Sophie, mon âme te
-suit!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il y avoit alors dans Luxembourg une garnison de
-7 à 8,000 hommes de troupes de l'Empereur.</p>
-</div>
-<p>Malheureux chevalier! quand tu revins à toi, où
-étois-tu?</p>
-
-<p>Sur un lit de douleur. Le baron veilloit à mon
-chevet, qu'il baignoit de ses larmes; Sophie fut
-le premier mot que je prononçai, quand je recouvrai
-ma raison. «Voyez comme sa tisane a déjà
-fait son effet! dit un petit homme que j'aperçus
-derrière le baron. Voilà l'accès passé, il entre demain
-dans son quatrième jour.&mdash;Quoi! Monsieur,
-je ne suis ici que depuis trois jours? Quoi!
-mon père, il n'y a que trois jours qu'ils m'ont
-arraché Sophie?&mdash;Oui, mon ami, me répondit-il
-en sanglotant, trois jours se sont écoulés depuis
-que ton père désolé attend que tu le reconnoisses
-et que tu le nommes.&mdash;Ah! pardon! cent fois
-pardon&hellip; Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez
-concevoir quel énorme fardeau pèse sur mon
-c&oelig;ur, combien je me sens accablé du poids de
-mon infortune.&mdash;Tel est, mon fils, l'effet ordinaire
-des passions qui égarent la jeunesse insensée.
-Elles ont d'abord amolli ton âme au sein des plaisirs;
-maintenant elles te livrent sans force aux
-coups de l'adversité. A Dieu ne plaise que je
-veuille aujourd'hui te reprocher tes fautes! le sort
-t'en a trop cruellement puni. Tu as besoin d'un
-appui, ce sont des secours que je prétends te donner.
-Mon fils, entends ma voix gémissante, recueille
-mes consolations paternelles. Écoute un ami tendre
-qui souffre de tes maux, un père alarmé qui frémit
-pour lui-même en tremblant pour toi. Ta Sophie
-t'appartient, nul ne peut t'en priver. Duportail,
-en la conduisant au temple, a perdu tous ses droits
-sur elle. Mon ami, nous la chercherons. En quelque
-lieu que nous puissions la découvrir, je te
-promets de ne rien négliger pour la tirer de sa
-retraite, je te promets de te rendre ta femme.
-Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton
-c&oelig;ur à l'espérance, prends pitié de ma peine
-extrême, et rends-moi mon fils.&mdash;Oui, qu'il continue
-sa tisane, interrompit le petit homme, et
-nous le guérirons.&mdash;Mon père, je vous devrai
-deux fois la vie.&mdash;Et moi, Monsieur, reprit le
-petit homme, croyez-vous ne me rien devoir?
-Comptez-vous pour rien les boissons que depuis
-ce matin je vous administre?&mdash;Mon père, sait-on
-au moins ce qu'elle est devenue?&mdash;Mon ami,
-Derneval et Dorothée sont partis avant-hier et
-m'ont promis de faire des recherches.&mdash;Messieurs,
-dit encore le petit homme, voilà un entretien
-qu'il faut finir. Nous guérirons ce jeune
-homme-là, puisqu'il parle déjà raison, mais qu'il
-se taise et qu'il continue sa tisane. Demain tout
-ira bien, et nous pourrons le faire transporter.»
-Le petit homme, en parlant ainsi, alla remplir une
-énorme tasse, et, me l'apportant d'un air de
-triomphe, m'invita doucereusement à avaler le
-breuvage consolateur. Un amant jeune et vif, à
-qui l'on vient offrir un verre de tisane, quand il
-demande sa maîtresse enlevée, peut bien ressentir
-un mouvement d'impatience et n'être pas exactement
-poli. Je pris le vase avec promptitude, et je
-le vidai lestement sur la tête pointue de mon Esculape.
-L'épais liquide, découlant le long de sa
-face oblongue, inonda aussitôt son maigre corps.
-«Ah! ah! dit froidement le petit homme, en
-épongeant sa ronde perruque et son habit court,
-il y a encore du délire! Mais, Monsieur le baron,
-que cela ne vous inquiète pas, qu'il continue sa
-tisane; seulement ayez soin de la lui donner vous-même,
-parce que, comme vous êtes son père, il
-n'osera peut-être pas vous la jeter au nez.»</p>
-
-<p>Le meilleur médecin est celui qui, connoissant
-nos passions, sait les flatter quand il ne peut les
-guérir. Aussi les promesses du baron préparèrent
-mon rétablissement bien plus efficacement que ne
-l'auroit pu faire la tisane du petit homme. Dès le
-lendemain, je me sentois mieux; je fus transporté
-comme on me l'avoit annoncé la veille. Nous
-allâmes au village de Hollriss, situé à deux lieues
-de Luxembourg, occuper une maison bourgeoise
-que mon Esculape venoit d'acquérir tout récemment.
-On avoit conseillé cette retraite au baron.
-La tranquillité du lieu, sa gaieté champêtre, le
-charme de la campagne, les travaux de la saison,
-tout m'y offriroit, avoit-on dit, de consolantes
-distractions ou des occupations utiles; je pourrois,
-sans aucun danger, respirer un air salubre et
-prendre un exercice modéré dans un grand jardin.
-Mon père aussi avoit pensé que nous serions
-beaucoup mieux cachés dans un village obscur;
-à la précaution, peut-être surabondante, du
-changement de lieu, il avoit ajouté la précaution,
-sans doute plus nécessaire, du changement
-de nom. On l'appeloit M. de Belcourt, je me
-nommois M. de Noirval. Le valet de chambre
-du baron et mon fidèle Jasmin composoient notre
-domestique. Mon père avoit envoyé le reste de
-ses gens sur diverses routes, avec la double commission
-de chercher Lovzinski et de veiller à ce
-que nous ne fussions pas inquiétés.</p>
-
-<p>En arrivant dans le nouveau domicile qu'il nous
-avoit choisi, M. de Belcourt visita toutes les
-chambres pour m'y faire donner celle qu'il jugeroit
-la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez
-(c'est le nom du médecin) nous fit remarquer
-un petit pavillon entre cour et jardin. Il
-nous dit qu'il y avoit au premier étage trois
-chambres fort gaies, mais que le dernier propriétaire
-s'étoit vu forcé d'abandonner à cause des
-revenans. «Noirval, répondit mon père en souriant,
-ne craint pas les esprits: il a maintenant ses
-pistolets; quand il se portera mieux, il aura son
-épée.» On me mit donc en possession d'une des
-trois pièces. Jasmin s'empara gaiement de l'une
-des deux autres, et promit de garder encore la
-troisième contre les esprits. M. de Belcourt alla
-prendre son logement dans le corps de logis, plus
-considérable, situé sur la rue.</p>
-
-<p>La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me
-laissèrent tout entier à mes réflexions douloureuses.
-O ma jolie cousine! ô ma charmante femme! que
-je versai de pleurs en songeant à vous!</p>
-
-<p>Où son père l'avoit-il conduite? Pourquoi me
-l'avoit-il enlevée? Quelle raison assez puissante
-avoit pu porter à cette extrémité si dangereuse
-Lovzinski, naturellement compatissant et doux,
-Lovzinski, dont le c&oelig;ur avoit éprouvé l'irrésistible
-empire d'une grande passion vainement contrariée?
-L'inconsolable époux de Lodoïska devoit-il
-être un père cruel? D'ailleurs, un prompt hymen
-n'avoit-il pas réparé ce qu'il appeloit mes égaremens?
-Que pouvoit exiger de plus l'honneur de
-sa maison involontairement compromis? Enfin,
-n'étoit-ce pas à mes fautes mêmes qu'il devoit le
-bonheur inespéré d'avoir retrouvé son adorable
-fille? Et l'ingrat osoit me la ravir! et le barbare
-ne craignoit pas de l'immoler! Oui, sans doute,
-de l'immoler! Accablée de ce coup affreux, Dorliska,
-l'infortunée Dorliska&hellip; O ma Sophie! si déjà
-tu n'es plus, du moins, en me donnant ta dernière
-pensée, tu auras emporté le juste espoir de n'être
-pas pour longtemps survécue. Va, je ne tarderai
-pas à l'accomplir. Bientôt, loin d'un monde jaloux,
-loin des pères dénaturés, libre de l'insupportable
-fardeau des tyranniques bienséances, affranchi du
-joug odieux des préjugés persécuteurs, j'irai, j'irai,
-satisfait et tranquille, me réunir à mon épouse heureuse
-et consolée. Bientôt, au sein d'une inaltérable
-paix, dans l'Élysée promis aux vrais amans,
-nos âmes, plus intimement rapprochées, s'enivreront
-des délices d'un éternel amour.</p>
-
-<p>Ainsi, dans le calme des nuits, ma douleur se
-nourrissoit des idées les plus propres à l'augmenter.
-Le jour m'apportoit quelque repos. Mon
-père, toujours levé avec l'aurore, ne se lassoit pas
-de me répéter ses promesses: il me parloit des
-moyens qu'il comptoit employer avec moi pour retrouver
-ma femme, et, ne paroissant pas douter de
-leur succès, il me défendoit de mon désespoir. Par
-un de ses décrets immuables et bienfaisans, la nature
-a voulu que la crédulité naquît de l'infortune.
-Rarement l'espérance abandonne un mortel malheureux,
-et plus ses maux sont grands, plus aisément
-on lui persuade qu'ils vont bientôt finir.</p>
-
-<p>Quelquefois, agité d'un soupçon inquiétant, je
-demandois à mon père ce qu'il pensoit de ce jeune
-homme dont je croyois encore entendre le lamentable
-cri. M. de Belcourt ne savoit que me répondre
-quand je le priois de me dire comment
-cet inconnu avoit pu nous suivre à Luxembourg,
-quel dessein l'y amenoit, en quel temps il avoit
-connu Sophie, et pourquoi Sophie ne m'avoit
-jamais parlé de lui.</p>
-
-<p>Quelquefois aussi, reportant ma pensée moins
-triste sur cette foule d'événemens qui avoient rempli
-ma seizième année, je me plaisois à donner
-quelques souvenirs à cette intéressante beauté par
-qui le commencement de ma carrière, semé de tant
-de fleurs, m'avoit été si doux. Pauvre marquise de
-B&hellip;! Qu'est-elle devenue?&hellip; Peut-être enfermée!
-peut-être morte! Lecteur équitable, je m'en rapporte
-à vous: pouvois-je, sans ingratitude, refuser
-quelques larmes au sort de cette femme malheureuse,
-seulement coupable de m'avoir trop aimé?</p>
-
-<p>Je ne dois point oublier de dire que mon cher
-docteur aussi, M. Desprez, continuoit à me donner
-de salutaires distractions. Tous les matins il me
-demandoit si quelque revenant ne m'avoit pas tourmenté;
-tous les soirs il me recommandoit de continuer
-l'<i>excellente tisane</i>; mais, quoique je l'en
-priasse instamment, il ne vouloit jamais me la donner
-lui-même. J'étois étonné que mon père m'eût
-choisi cet étrange Esculape, qui ne croyoit qu'à sa
-tisane et aux revenans. Voici ce que m'apprit M. de
-Belcourt, à qui j'en parlai. Le plus habile médecin
-de Luxembourg, d'abord consulté sur mon état,
-avoit ordonné les remèdes et le régime nécessaires;
-M. Desprez, instruit qu'on avoit arrêté de conduire
-le malade à la campagne dès que le transport
-pourroit se faire sans danger, étoit venu,
-dès le troisième jour, offrir à mon père ses services
-et sa maison. Le premier médecin, en applaudissant
-au choix du lieu, qu'il connoissoit, avoit rejeté
-la concurrence humiliante et dangereuse d'un moderne
-confrère qu'il ne connoissoit pas. M. de
-Belcourt, pour mettre les rivaux d'accord, avoit
-accepté les soins de l'un et la maison de l'autre.</p>
-
-<p>C'étoit le médecin connu de Luxembourg qui
-me gouvernoit; l'ignoré docteur de Hollriss n'avoit
-d'autre mérite que celui de nous louer sa maison
-fort cher. J'étois le maître de craindre ses revenans;
-mais je n'avois rien à redouter de ses ordonnances.</p>
-
-<p>Plus de huit jours cependant s'étoient passés,
-lorsque enfin nous reçûmes des nouvelles encourageantes.
-Dupont, celui de nos domestiques que
-mon père avoit envoyé sur la route de Paris, écrivit
-qu'en sortant de Luxembourg il avoit appris à
-la première poste qu'on venoit d'y donner des
-chevaux à un homme d'un âge mûr, accompagné
-d'une jeune fille éplorée. Dupont, ne doutant pas
-que ce ne fût ma femme et mon beau-père, les
-avoit suivis de près, jusqu'aux environs de Sainte-Menehould,
-où malheureusement il s'étoit démis
-la cuisse en tombant de cheval. Cet accident l'avoit
-empêché de nous faire passer plus tôt l'intéressant
-avis qu'il nous donnoit.</p>
-
-<p>M. de Belcourt, habile à saisir tout ce qui pouvoit
-flatter mon espérance, ne manqua pas de
-m'observer que désormais l'objet de nos recherches,
-devenu plus facile, se trouvoit circonscrit dans
-l'étendue du royaume, ou plutôt dans l'enceinte
-de la capitale. «M. Duportail, ajouta-t-il, a bien
-senti qu'il pouvoit, sans courir un grand danger,
-retourner à Paris, où on le connoît peu, et qu'en
-supposant que nous parvinssions à découvrir sa
-retraite, nous n'oserions l'y venir troubler.&mdash;Je
-l'oserai, m'écriai-je avec transport, je l'oserai,
-mon père, et bientôt j'embrasserai ma Sophie.»</p>
-
-<p>Le même jour vint une lettre de M. de Rosambert,
-à qui M. de Belcourt, depuis notre changement
-de demeure et de nom, avoit fait passer les
-détails de ma funeste aventure. Le comte, toujours
-caché dans l'asile qu'il s'étoit choisi, se portoit
-déjà beaucoup mieux, et comptoit venir bientôt
-nous joindre et me consoler. Il avoit envoyé
-au couvent savoir des nouvelles d'Adélaïde, que
-notre absence inquiétoit beaucoup et chagrinoit
-davantage. Le marquis n'étoit pas mort; Rosambert
-ne disoit pas un mot de M<sup>me</sup> de B&hellip; Le silence
-qu'il affectoit sur le compte d'une femme
-trop malheureuse et trop aimable, dont il ne pouvoit
-douter que le sort incertain ne dût exciter au
-moins ma vive curiosité, me parut étrange. Je ne
-fus pas moins surpris qu'il ne m'eût pas écrit en
-même temps qu'à M. de Belcourt; mais, en y réfléchissant
-plus mûrement, je devinai que mon
-père, pour le moment peu curieux de me voir
-occupé de cette correspondance, interceptoit ces
-lettres.</p>
-
-<p>Si, dans les nouvelles que je venois de recevoir,
-il n'y avoit rien d'assez positif pour me rassurer
-entièrement, j'y trouvai du moins de quoi me
-tranquilliser un peu. Ma convalescence commença.
-Le petit docteur contestoit à l'amour et à la nature
-le mérite de cette prompte cure, pour en attribuer
-tout l'honneur à la fameuse tisane si rarement
-bue. Une chose seulement lui faisoit croire que
-quelque divinité propice veilloit sur nos destinées:
-les revenans ne m'avoient pas encore tourmenté
-depuis que nous habitions notre nouvelle demeure!
-M. Desprez me parloit si souvent de ses revenans
-qu'enfin je le priai de vouloir m'apprendre ce
-qui pouvoit donner lieu à cette éternelle plaisanterie.
-Aussitôt d'un ton très sérieux il commença
-ce triste récit:</p>
-
-<p>«Une petite métairie, dont le fermier s'appeloit
-Lucas, existoit jadis sur le terrain même où nous
-sommes, à la place de ce petit corps de logis, qui,
-par conséquent, n'existoit pas.&mdash;Votre conséquence
-est frappante, Monsieur Desprez.&mdash;Lucas adoroit
-sa femme Lisette, et Lisette adoroit son mari Lucas.
-Si Lucas n'avoit jamais aimé que Lisette, peut-être
-que Lisette auroit toujours aimé Lucas.&mdash;Eh,
-bon Dieu! Monsieur Desprez, que de Lisette et de
-Lucas!&mdash;Monsieur, puisque je conte une histoire,
-il faut bien que je nomme les personnages.&mdash;Vous
-avez raison, Docteur, et ne vous gênez
-pas.&mdash;Je vous ai déjà fait entendre fort adroitement
-que Lisette et Lucas étoient mariés ensemble.
-A présent je crois devoir vous prier de
-remarquer que, pour qu'un mariage soit heureux, il
-faut que les époux fassent bon ménage.&mdash;Excellente
-remarque, Monsieur Desprez!&mdash;Et, pour que les
-époux fassent bon ménage, il est nécessaire qu'ils
-aient des goûts d'espèce semblable et des humeurs
-de qualité pareille.&mdash;Bravo, Docteur!&mdash;Or, je
-vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa
-femme.&mdash;Ah! Monsieur Desprez, que vous contez
-bien!&mdash;N'est-il pas vrai que je n'oublie rien?&mdash;Et
-vous vous répétez de peur qu'on n'oublie.&mdash;C'est
-qu'il faut être clair, Monsieur. Or donc,
-cette autre chose que Lucas aimoit autant et peut-être
-plus que sa femme, c'étoit le bon vin du pays,
-à trois sols la pinte, <i>mesure de Saint-Denis</i>; et ce
-goût différent que la femme avoit, c'étoit celui de
-l'eau de la fontaine, car elle ne pouvoit souffrir le
-jus de la treille.&mdash;Comment, Docteur! de la
-poésie?&mdash;Quelquefois je m'en mêle, Monsieur.
-Il y avoit dans le goût de Lucas cet inconvénient
-que le vin, échauffant les fibres irritables de son
-estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau
-brûlé des vapeurs âcres qui faisoient qu'il
-étoit grossier, méchant et brutal, quand il avoit
-bu.&mdash;Voilà, permettez-moi de vous le dire, Docteur,
-une définition presque digne du <i>Médecin
-malgré lui</i>.&mdash;Vous m'offensez, Monsieur: moi,
-je le suis devenu malgré tout le monde; mon génie
-médical m'a entraîné&hellip; Et, dans le goût tout
-différent de Lisette, il y avoit cet autre inconvénient
-tout contraire que l'abondance d'eau, noyant
-ses viscères relâchés, délayant trop ses alimens mal
-cuits, détruisant enfin le ton des ressorts, troubloit
-les digestions, préparoit un mauvais chyle, causoit
-les malaises, les insomnies, les bâillemens, l'ennui,
-et portoit aux membranes affoiblies de sa petite
-cervelle cette humeur tenace et mordicante qui
-fait que les petites femmes qui ne boivent que de
-l'eau sont en général criardes, entêtées et revêches.
-Or, vous voyez bien, Monsieur, qu'il auroit fallu
-fondre ensemble ces deux goûts extrêmes et différens
-pour n'en composer qu'un seul et même
-appétit bien ordonné. Il auroit fallu que Lisette
-mît un peu de vin dans son eau; que Lucas mît
-beaucoup d'eau dans son vin, parce que le tempérament
-du mari et le tempérament de la femme
-auroient bientôt sympathisé par un juste milieu;
-parce que leurs humeurs se seroient trouvées parfaitement
-d'accord; parce que&hellip; parce que&hellip;&mdash;Ne
-vous tourmentez pas, Docteur, je devine le
-reste.&mdash;Il demeure donc prouvé, Monsieur, que,
-si les choses avoient été réglées de la manière que
-je viens de vous expliquer, il ne seroit point arrivé
-à ces malheureux époux la funeste catastrophe
-dont il me reste à vous entretenir.&mdash;Voyons,
-Docteur, la catastrophe.&mdash;C'étoit, Monsieur, l'an
-1773, le vendredi 13 octobre, à huit heures treize
-minutes du soir. Je vous observerai, en passant,
-que le concours de plusieurs nombres treize est
-toujours fatal.&mdash;J'en faisois tout bas la remarque,
-Monsieur Desprez.&mdash;On achevoit alors la vendange,
-parce que les vignes avoient mûri tard cette
-année. Lucas, en sortant de la cuve où il venoit
-de fouler le raisin, avala treize pleins verres de vin
-nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'étoit
-plus un homme, c'étoit un diable. Malheureusement
-sa femme, Lisette, avoit mangé à son dîner
-une petite omelette aux rognons, de treize &oelig;ufs,
-et n'avoit bu que de l'eau. La digestion s'étoit
-faite péniblement. Lisette, en voyant Lucas un peu
-gris, bâilla, fit la grimace, et tint un propos aigre.
-Lucas répondit par un geste menaçant et par un
-gros mot. Dans un petit moment d'humeur, Lisette jeta
-treize assiettes à la tête de Lucas. Lucas,
-dans un premier mouvement, assomma Lisette de
-treize coups de broc. Quand il la vit morte, il
-sentit qu'il l'aimoit. Il se jeta comme un désolé
-sur le <i>cadavre</i>, et lui demanda pardon de l'avoir
-<i>tuée</i>. «Hélas! s'écrioit-il piteusement, voilà
-pourtant la première fois que cela m'arrive!»
-Enfin il se releva d'un air réfléchi, alla droit à sa
-cuve, les bras croisés, et s'y insinua tout doucement
-la tête la première. On l'en retira au bout
-de treize secondes, il étoit déjà mort et noyé.&mdash;Ah!
-Docteur, la belle et longue histoire!&mdash;Je ne
-la fais pas, Monsieur, c'est la <i>traduction</i> du pays.
-Mais apprenez les suites. La justice, indignée, prit
-connoissance de l'affaire. Elle s'empara du corps
-de Lucas, qui, très heureusement pour lui, n'avoit
-plus d'âme; elle le fit pendre par les pieds. On
-rasa la ferme, et le terrain fut mis à l'encan. Celui
-qui l'acheta s'en trouva mal, il n'osa jamais habiter
-ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous
-les ans, dans le temps des vendanges, quelquefois
-plus tard, il se fait ici un changement affreux: la
-nuit vient, le ciel <i>pâlit</i>, la terre <i>frissonne</i>, les éléments
-<i>sont en convulsion</i>, le corps de logis saute
-sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs
-paroissent rouges de sang ou de vin. Il se fait dans
-l'intérieur un horrible charivari. On croit entendre
-le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on
-croit entendre les gémissemens d'une morte et les
-cris d'un noyé!&mdash;Monsieur Desprez, la belle histoire!
-Ah! je vous en supplie, ne la contez plus à
-personne; réservez-m'en l'exclusive propriété; je
-veux, quand je serai de retour à Paris, en faire,
-pour l'Opéra-Comique, un joli drame bien réjouissant.
-J'aurai soin, pour satisfaire tout le monde,
-d'intercaler dans chaque scène deux ou trois
-ariettes en vers presque rimés: je retiendrai votre
-manière, Monsieur Desprez, et je n'écrirai pas
-plus mal que vous ne racontez. Si l'ouvrage est
-applaudi, s'il commence ma réputation, je tâcherai,
-chaque année, de traiter aussi heureusement deux
-ou trois sujets de cette force-là. Alors les musiciens,
-qui jugent toujours si bien, s'arracheront
-mes poèmes; les comédiens, qui ne se trompent
-jamais, les proposeront pour modèles; certain public,
-qui jamais ne s'engoue, demandera l'auteur
-avec un enthousiasme décent. Dans ce siècle de
-petits talens et de grands succès, mes chefs-d'&oelig;uvre
-auront cent représentations, s'il le faut.
-Partout les sots crieront que je suis un grand
-homme, et, si je n'ai contre moi que les gens de
-lettres et les gens de goût, j'arriverai peut-être à
-l'Académie.»</p>
-
-<p>Assurément ce projet étoit noble et vaste; mais,
-comme on le verra par la suite, j'eus tant d'autres
-choses à faire quand je vins à Paris que je ne pus
-m'occuper de son exécution.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">L'épouvantable histoire du crédule docteur
-avoit-elle un peu dérangé mon
-cerveau? C'est ce que va décider la
-judicieuse personne qui me lit.</p>
-
-<p>Dans un rêve qui dura deux heures à peu près,
-je vis presque continuellement ma jolie cousine.
-La marquise de B&hellip; se présenta cinq à six fois
-dans les intervalles; et seulement une fois,&hellip; ne
-me grondez pas, lecteur, une fois seulement je
-crus entrevoir cette charmante petite créature
-chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première
-année, cette ingrate Justine, vous savez bien?&hellip;
-Je ne saurois vous dire laquelle de ces trois beautés
-m'embrassa; mais ce que je puis vous certifier,
-c'est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si
-bien, que je n'aurois pu l'être mieux par toutes
-les trois ensemble! Je me réveillai en sursaut, le
-jour commençoit à poindre. D'honneur, je sentois
-sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet
-<i>âcre</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient
-avec un doux frémissement; il se faisoit
-dans mon appartement un petit bruit aigu&hellip; Je
-me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le
-tour de ma chambre, qui n'est ni très longue ni
-très large&hellip; Il n'y a personne, tout est bien fermé,
-bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les
-revenans m'ont donc tourné la tête? O Sophie,
-ma Sophie, viens, reviens; hâte-toi, si tu ne veux
-pas que je perde ce qui me reste de ma raison.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Depuis un quart d'heure je cherchois l'épithète convenable:
-ô Jean-Jacques! je te remercie.</p>
-</div>
-<p>Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent
-chez moi, j'étois encore si affecté du baiser reçu
-que je leur racontai qu'un revenant m'avoit embrassé.
-Mon père sourit et augura sur-le-champ
-mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté,
-et cependant me conseilla quelques rafraîchissans.</p>
-
-<p>Ceux qui ne croient point aux esprits seront
-bien étonnés d'apprendre que le surlendemain je
-fus réveillé comme je l'avois été la surveille:
-j'éprouvai la même sensation, j'entendis le même
-bruit: je fis dans ma chambre des recherches plus
-exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure
-qu'avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente
-imagination.</p>
-
-<p>O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois
-plus impatiemment l'incertitude de ton sort et
-le tourment de ton absence; je ne cessois de
-presser mon retour à Paris. Malheureusement mon
-père venoit de recevoir des nouvelles fâcheuses,
-qui sembloient apporter à l'accomplissement de
-mes v&oelig;ux d'insurmontables difficultés. On ne parloit
-dans la capitale que de mon aventure et du
-duel qui l'avoit terminée. Des deux parens du
-marquis, celui contre lequel M. Duportail s'étoit
-battu avoit été tué. On le regrettoit généralement;
-ses amis, puissans et nombreux, faisoient contre
-nous de vives sollicitations. Je ne pouvois me
-montrer dans la capitale sans m'exposer à porter
-ma tête sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit
-effrayé du danger que je sentois moi-même,
-et qui pourtant ne m'eût pas arrêté, s'il n'eût fallu
-que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant
-d'aller affronter le péril, au moins devois-je savoir
-en quel lieu gémissoit ma femme infortunée. Réduit
-moi-même à ne pas sortir de la maison que
-nous occupions, j'allois toute la journée promener
-dans le jardin ma douleur et mes ennuis.</p>
-
-<p>Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans
-mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié;
-pour adresse étoient écrits ces mots: <i>Noirval,
-renvoie ton domestique, et lis.</i> Je renvoyai Jasmin
-et je lus:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne
-pas les revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde
-cette nuit un profond silence, quoi qu'il lui arrive.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie
-du cher docteur.» Je brûlai le mystérieux
-papier, j'éteignis ma lumière, je me couchai, et
-je m'endormis.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier
-sommeil, quoique profond, ne devoit pas résister
-à l'impression accoutumée de ce baiser si vif qui
-brûloit mes lèvres et faisoit palpiter mon c&oelig;ur.
-Pour cette fois un songe vain ne m'abusoit plus,
-ce n'étoit plus une ombre fugitive qui m'embrassoit;
-dans mon lit même, et bientôt dans mes
-bras, se trouvoit un corps bien vivant dont le voluptueux
-contact&hellip; Mais doucement donc! étourdi
-que je suis! j'allois conter tout cela au bon lecteur,
-qui déjà se trouble et rougit; essayons une phrase
-un peu plus décente.</p>
-
-<p>Aussitôt je me sentis, non pas brusquement
-saisi, mais mollement attiré par une charmante
-petite main&hellip; que je baisai, ne vous en déplaise:
-car, avec tous vos scrupules, si vous vous étiez
-trouvé où je me trouvois, vous auriez fait ce que
-je fis; mille appas séducteurs ne vous auroient pas
-été vainement offerts, comme moi vous auriez
-promené sur tant de charmes une main caressante
-et curieuse; enchanté du résultat de vos recherches,
-comme moi vous auriez dit poliment, et bien
-bas, de peur que votre domestique ne vous entendît
-dans la pièce voisine: «Charmant revenant,
-que vos formes sont belles, et que vous avez
-la peau douce!»</p>
-
-<p>Plus d'une fois je fis ce compliment flatteur,
-j'aurois voulu prouver plus d'une fois qu'il étoit
-sincère. Vains désirs! un convalescent, s'il peut
-dans une heureuse nuit souvent recommencer les
-mêmes discours, répète malaisément les mêmes
-actions. Le doux combat venoit de s'engager;
-il n'étoit pas de simple politesse, je me rappelle
-trop bien que mon adversaire s'y complaisoit.
-Hélas! Faublas s'y trouva trop peu préparé!
-Faublas y fut presque aussitôt vaincu. Encore,
-si le revenant, moins taciturne, avoit bien
-voulu causer familièrement avec moi! mais il s'obstinoit
-à ne pas répondre un mot. C'étoit un sûr
-moyen de me rendormir, moi qui, comme tant d'autres,
-aime assez à parler quand je n'ai rien à faire.</p>
-
-<p>Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de
-paroître, et j'étois seul dans ma chambre. J'y
-recommençai mes perquisitions déjà plusieurs fois
-inutilement faites: mes deux portes et mes quatre
-fenêtres se trouvoient bien exactement fermées,
-aucune fausse porte n'étoit pratiquée dans les
-murs; il n'y avoit point de trappes au plancher,
-point de coupures au plafond. Par où donc le
-revenant femelle pénétroit-il chez moi? Le cher
-docteur n'avoit ni femme ni fille; la maison n'étoit
-habitée que par des hommes. D'où venoit donc
-l'esprit tentateur dont le sexe m'étoit bien connu?
-Lisette voyageoit-elle de l'autre monde dans celui-ci
-pour se venger du pauvre Lucas? Une fermière
-dans mes bras! fi donc! j'aimois mieux me croire
-le <i>Tithon</i> rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne
-<i>Endymion</i> de quelque fière déesse humanisée.
-O ma Sophie! de tout temps peut-être il
-étoit écrit que ton époux prédestiné ne pourroit
-seulement pendant trois semaines te demeurer
-fidèle; mais au moins l'encens qui t'appartenoit
-ne devoit brûler que pour une divinité!</p>
-
-<p>Je fus bien aise de consulter sur cette aventure
-le comte de Rosambert, dont il étoit bien étonnant
-que je ne reçusse aucune nouvelle directe.
-La lettre que je lui écrivis avoit trois grandes
-pages. En vérité, dans les deux premières, il n'étoit
-question que de ma Sophie; j'avois resserré dans
-la troisième l'inconcevable histoire du joli revenant.</p>
-
-<p>Je l'attendois la nuit suivante, il ne revint que
-la huitième nuit. Pressé du vif désir de connoître
-la nocturne beauté qui me visitoit, je lui demandai
-comment elle s'appeloit, car, nymphe ou déesse,
-elle avoit un nom; depuis quand elle m'aimoit,
-car, sans fatuité, je pouvois me flatter de lui avoir
-plu; dans quel endroit elle m'avoit rencontré, car
-elle me traitoit au moins comme connoissance.
-Ces questions et plusieurs autres moins embarrassantes
-ne me valurent aucune réponse. Alors, de
-tous les moyens connus de faire jaser une femme,
-j'employai le plus décisif; mais le malin démon
-femelle, avec une présence d'esprit imperturbable,
-épuisa toutes mes ressources sans se permettre
-même une exclamation. Je m'obstinois d'autant
-plus que ce silence impoli devenoit, par la circonstance,
-une ingratitude: cette fois je me comportois
-assez bien pour obtenir un remercîment.
-Tous mes efforts furent inutiles; je vis avec chagrin
-que les femmes de l'autre monde, quoique
-très sensibles aux bons procédés, n'ont pas, dans
-les occasions intéressantes, le tendre bavardage,
-le jargon caressant de la plupart des femmes de ce
-monde-ci.</p>
-
-<p>Ennemie du jour délateur, ma discrète amante
-n'attendit pas chez moi le lever de l'aurore.
-Quand je l'entendis préparer son départ, j'essayai
-de la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index
-de sa main droite, sur mon c&oelig;ur sa main gauche,
-sur mon front deux baisers; et puis, m'échappant
-avec un soupir, elle s'en alla prestement, je ne sais
-par où. Seulement je crus distinguer le craquement
-d'un mur qui s'ouvroit, et l'aigu sifflement d'un
-gond criard. Apparemment j'avois mal entendu,
-car je visitai mes quatre murailles dès qu'il fit jour,
-et le simple papier qui les tapissoit, bien uni dans
-sa surface, ne m'offrit aucune trace de déchirement;
-mes portes et mes fenêtres étoient bien
-exactement fermées.</p>
-
-<p>Le même soir je trouvai dans mon bonnet de
-nuit un second billet:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi,
-si le chevalier de Faublas me promet, foi de gentilhomme,
-de ne faire aucune tentative pour me retenir.
-Qu'il me réponde par le même courrier.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Ah! j'entends; le courrier, c'est mon bonnet de
-nuit. Le lendemain mon docile commissionnaire fut
-chargé de mes courtes dépêches, qui contenoient
-la promesse qu'on exigeoit de moi.</p>
-
-<p>Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment
-attendu! Bientôt elle alloit m'environner de
-ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans
-l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner
-s'étoit absenté, revint sur la brune. Dès qu'il me
-vit seul, il m'apprit la nouvelle imprévue de l'arrivée
-de Rosambert; le comte s'étoit arrêté à
-Luxembourg, d'où il avoit secrètement dépêché
-vers Jasmin, pour de grandes raisons qu'il me diroit
-lui-même; il ne pouvoit venir à <i>Hollriss</i> qu'une
-heure avant minuit, il importoit extrêmement que
-personne ne le vît entrer dans la maison; j'étois
-donc instamment prié de lui ouvrir moi-même, à
-onze heures précises, la petite porte du jardin.</p>
-
-<p>Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de
-Belcourt, fâché que je le quittasse plus tôt qu'à l'ordinaire,
-en fit la remarque. M. Desprez répondit
-par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord
-aussi frappé que par la suite: «Laissez aller ce
-convalescent, dit-il à mon père, il a sans doute
-avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue
-pas.»</p>
-
-<p>Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement
-dans le jardin. Rosambert m'attendoit à la
-petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est ma
-Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous
-des nouvelles de son père? Son mari vit-il encore?
-Comment se porte ma s&oelig;ur? Que dit-on de ce
-duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous
-semble de ce revenant? Pourquoi ne m'avez-vous
-pas écrit? Comment vous portez-vous?&mdash;De
-Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle
-impatience! Vous ressemblez beaucoup à ce petit
-chevalier de Faublas, dont on parle tant dans Paris!
-D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi
-d'apporter dans mes réponses un peu plus
-d'ordre que vous n'en avez mis dans vos questions.
-Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à
-Paris, ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient
-découvert la retraite de sa fille, on nous en rendra
-bon compte.&mdash;O ma Sophie, je te reverrai!&mdash;Doucement,
-mon ami; ne m'étouffez pas.
-M<sup>me</sup> de B&hellip; est apparemment dans une de ses
-terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à la ville.&mdash;Pauvre
-marquise! je ne la reverrai plus!&mdash;Peut-être:
-ne vous chagrinez pas&hellip; Le marquis,
-dont la blessure n'est pas jugée mortelle, ne désire
-sa guérison que pour vous aller chercher en quelque
-lieu que vous soyez. Faublas, il assure qu'il
-vous reconnoîtra partout.&mdash;Rosambert, on ne
-sait pas où elle est?&mdash;Apparemment dans une de
-ses terres, mon ami.&mdash;Oui, M<sup>me</sup> de B&hellip;; mais
-Sophie?&mdash;Ah! dans Paris très probablement.&mdash;Mon
-ami, croyez-vous que le marquis soit homme
-à lui pardonner?&mdash;Pardonner à la marquise!
-pourquoi pas? l'aventure n'est pas commune, j'en
-conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc
-qu'un peu plus de bruit! Oh! la marquise est
-femme à lui faire entendre raison là-dessus.&mdash;Rosambert,
-dites sans me flatter, pensez-vous qu'on
-puisse le forcer à me la rendre?&mdash;Comment! forcer
-le marquis à vous rendre sa femme?&mdash;Eh!
-non, mon ami, c'est de la mienne et de son père
-que je vous parle.&mdash;M. Duportail! il n'y a pas
-de doute, on l'y forcera très certainement.&mdash;Je
-ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!&mdash;Au
-contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre,
-vous la reverrez.&mdash;Mon ami, je pensois à cette
-femme si malheureuse.&mdash;Mon ami, vous êtes
-toujours le même, le mariage ne vous a pas changé&hellip;
-Mais permettez qu'à mon tour je vous fasse quelques
-questions. D'abord, je vois que vous êtes à
-peu près rétabli.&mdash;L'espérance de revoir bientôt
-ma Sophie&hellip;&mdash;Oui! oui! ma Sophie! <i>et puis
-cette femme si malheureuse?</i>&hellip;&mdash;La marquise? je
-vous assure que mon intention n'est pas de l'aller
-chercher. Il est vrai que parfois je me surprends
-m'occupant d'elle, mais c'est que&hellip;&mdash;Sans doute,
-Chevalier, je vous entends; c'est qu'on n'est pas
-maître de cela. Malgré lui, un jeune homme bien
-né se rappelle les bons procédés d'une femme
-jeune et belle qui a formé son adolescence.&mdash;Rosambert,
-toujours vous plaisantez! Dites-moi,&hellip;
-auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite
-Justine&hellip;?&mdash;Quoi! la femme de chambre
-aussi vous tient au c&oelig;ur? Ah! c'est que vous
-l'avez formée, celle-là. Mais vous m'avez dit, ce
-me semble, que La Jeunesse&hellip;&mdash;Allons, Rosambert,
-pour cette fois j'ai tort, ne parlons pas de
-cela.&mdash;Non, mon cher Faublas, parlons de ce revenant&hellip;&mdash;Oui,
-Rosambert, comment le trouvez-vous,
-mon revenant? N'est-elle pas singulière
-cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se
-comporte à merveille?</p>
-
-<p>«N'est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez
-moi je ne sais par où?&mdash;Faublas, il vous visite
-toutes les nuits?&mdash;Non.&mdash;Non?&mdash;Mais tenez,
-justement je l'attends celle-ci.&mdash;Tant mieux,
-nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons.
-Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge
-au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.&mdash;Attendez,
-je vais avertir Jasmin&hellip;&mdash;Faire du bruit
-dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je
-crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie,
-j'y dois avoir quelque chose; quand je fais
-route, j'emporte toujours des provisions.»</p>
-
-<p>Il me quitta, et rapporta un moment après une
-moitié de poularde avec une bouteille de vin.
-«J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous
-souperez avec moi.&mdash;Ici?&mdash;Ici, dans ce jardin,
-Chevalier; nous avons à causer, et votre chambre
-n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé
-d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois.&mdash;Ah!
-ma chère s&oelig;ur! je l'aime pourtant beaucoup!
-Comment se porte-t-elle?&mdash;Bien, très
-bien. Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister
-au désir de l'aller voir une dernière fois avant de
-quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa
-douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne
-voir ni son père, ni son frère, ni sa bonne amie!
-Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon ami: je
-sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous
-sommes à la campagne, et puis des voyageurs&hellip;
-Tenez, prenez un morceau, je ne puis souper seul,
-vous le savez bien.&mdash;Rosambert, je suis charmé de
-vous voir ici&hellip; Mais à quoi bon dans ce jardin?
-pourquoi ce mystère?&mdash;Parce que je n'aurois pu
-vous entretenir en particulier; parce que le baron,
-qui a déjà intercepté les lettres que je vous écrivois,
-se seroit d'abord emparé de moi; parce qu'il m'auroit
-sans doute prié d'altérer selon ses vues les
-nouvelles que j'apporte.&mdash;Vous avez raison.&mdash;Et
-puis ce revenant,&hellip; croyez-vous qu'il ne m'occupe
-pas?&hellip; Faublas, à la santé de Sophie.&mdash;Mon
-ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de
-vin; vous allez me griser!&mdash;A la santé de Sophie,
-vous ne pouvez vous en dispenser.&mdash;Allons, va
-pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas
-la première fois que tu m'auras fait perdre la
-raison!</p>
-
-<p>«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il
-me casse la tête! Rosambert, que pensez-vous de
-cet inconnu qui, pendant la cérémonie&hellip;&mdash;Ma
-foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle
-amante, de cette nocturne beauté qui vous
-aime avec tant de discrétion. Faublas, la croyez-vous
-jolie?&hellip;&mdash;Belle, mon ami.&mdash;Une femme
-qui fuit le jour!&hellip;&mdash;Belle, j'en suis sûr.&mdash;Allons,
-il est encore amoureux de celle-là.&mdash;Amoureux!
-Non.&mdash;Faublas, je parie, moi, qu'elle est
-laide!&mdash;Cent louis qu'elle est charmante!&mdash;Va,
-cent louis sur parole.&mdash;Comte, voilà qui est dit&hellip;
-Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?&hellip; Et
-puis vous vous en rapporterez donc à moi?&mdash;Volontiers,
-s'il le faut. Mais croyez-vous que je
-sois moins curieux que vous de connoître&hellip; Depuis
-que vous m'avez écrit votre aventure, je brûle
-du désir de contribuer à la mettre à fin. Preux
-chevalier, votre frère d'armes est avec vous; permettez
-qu'il vous aide!&hellip; Faublas, nous allons
-monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous
-vous coucherez vite, et ne direz pas un mot; moi,
-je resterai caché dans votre ruelle. Je suis muni
-d'une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos,
-et, si le revenant n'est pas sorcier, nous verrons
-quelle figure il a. Chevalier, encore une santé!
-vous avez oublié quelqu'un&hellip;&mdash;Oui, la belle
-marquise.&mdash;Fidèle époux, je savois bien qu'il ne
-faudroit pas vous la nommer. Allons! deux doigts
-de vin pour la marquise.&mdash;Vous vous moquez,
-mon ami&hellip; Charmante femme!&hellip; Versez tout
-plein.»</p>
-
-<p>Maintenant que de sang-froid je me rappelle et
-je vous confesse cette <i>indélicate</i> exclamation, lecteur
-justement irrité, je ne vois qu'un moyen de
-vous calmer un peu, c'est de réclamer toute votre
-indulgence pour un convalescent que les santés
-précédentes avoient déjà mis en gaieté.</p>
-
-<p>Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans
-le délire de l'ivresse. Déjà chaque objet me paroissoit
-déplacé, mobile et double. Je parlois sans
-me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu
-de parler. Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma
-joie babillarde, mon corps s'affaissa, mes paupières
-s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit
-fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut,
-me pria de le conduire à ma chambre, non sans
-me répéter plusieurs fois qu'il falloit ne pas faire
-le moindre bruit, et surtout garder un exact
-silence. Il recommanda à Jasmin, qui attendoit
-mes ordres dans le jardin, de se retirer sans
-lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés
-seulement par la lanterne sourde, que nous laissâmes
-dans le corridor. Comme j'entrois à tâtons,
-soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon
-chemin une chaise longue, sur laquelle le comte
-m'étendit, afin, me disoit-il tout bas, de me déshabiller
-avec plus de facilité. Prudemment je laissois
-faire mon nouveau valet de chambre; mais il
-s'acquittoit de son emploi avec tant de lenteur et de
-maladresse qu'en attendant qu'il lui plût de finir,
-je tombai dans un assoupissement profond.</p>
-
-<p>Une heure de sommeil ayant abattu les fumées
-du vin capiteux qui m'avoit ôté la raison, je fus
-éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin!
-s'écria Rosambert; me voilà complètement vengé!
-je veux qu'on m'assomme si ce n'est pas elle!»
-Au même instant j'entendis un gémissement sourd,
-suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore
-sur ma chaise longue, placé de manière qu'à travers
-ma porte entre-bâillée j'apercevois au fond
-du corridor la foible lueur de la lanterne sourde.
-Aussitôt, déterminé par l'inquiétude autant que
-par la curiosité, je cours dans ce corridor et
-rentre brusquement la lanterne à la main. Je
-promène sur les objets environnans sa lumière
-tremblante; je vois&hellip; Hélas! aujourd'hui même,
-comment le raconter sans gémir!&hellip; Je vois sur
-mon lit, dont il s'étoit emparé, à ma place, qu'il
-usurpoit, Rosambert à peu près nu, tenant étroitement
-embrassée, dans la moins équivoque des
-situations, une femme&hellip; O Madame de B&hellip;, que
-vous me parûtes belle encore, quoique vous fussiez
-évanouie!</p>
-
-<p>Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail
-de cette cruelle pantomime ne m'étoit échappé,
-abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la
-hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous
-laisse avec cette belle désolée, je crois que vous
-allez avoir une singulière explication! Persuadez-lui,
-si vous le pouvez, que vous n'étiez pas d'accord
-avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste
-m'attend, je retourne à Luxembourg; demain je
-vous donnerai de mes nouvelles.»</p>
-
-<p>Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna
-pas moins que son horrible action! dans le premier
-mouvement de ma fureur, j'allois sauter
-sur mon épée et le forcer à me faire raison de
-son infâme procédé, lorsque M<sup>me</sup> de B&hellip; se
-releva tout à coup, me saisit par le bras et me
-retint.</p>
-
-<p>Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la
-marquise alors prit ma main, aussitôt couverte de
-baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel poids
-je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été
-consolant d'entendre que vous ne participiez point
-à cette infamie!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip; vouloit continuer; mais son extrême
-agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota longtemps
-sans pouvoir me dire un mot, puis, redoublant
-de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée,
-elle reprit:</p>
-
-<p>«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer
-à cet indigne homme, si vous m'aviez à ce point
-méprisée, plus grande que tous mes revers, ma
-dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon
-ami, je sens qu'il m'est possible de vivre et de
-n'être pas tout à fait inconsolable, puisque, dans
-mon avilissement profond, je puis encore espérer
-votre estime, puisque dans mon malheur extrême
-je dois au moins compter sur votre pitié.&mdash;Si
-pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager,
-ma chère maman, mon aimable amie&hellip;&mdash;Que
-je suis malheureuse!&mdash;Et que je vous plains!&mdash;Comme
-le perfide, aidé par un hasard fatal,
-s'est joué de ma vaine prudence! comme un instant
-a renversé mes projets les plus sûrs et détruit
-mon plus cher espoir!»</p>
-
-<p>A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête
-sur mon oreiller, ses bras s'étendirent immobiles,
-son regard se fixa, ses pleurs s'arrêtèrent. Insensible
-à mes soins, sourde à mes discours, elle paroissoit,
-dans le recueillement du désespoir, se
-pénétrer de l'horreur de sa situation. Elle garda
-pendant plus d'un quart d'heure cet effrayant
-silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle
-me dit enfin: «Tranquillisez-vous, mon ami,
-asseyez-vous auprès de moi, ne craignez rien,
-donnez-moi toute votre attention; je vais me
-montrer à vous tout entière, et quand je vous
-aurai dit quels vains projets j'avois formés, et
-quelles immuables résolutions je viens de prendre,
-vous saurez précisément jusqu'à quel point vous
-devez me plaindre et me blâmer.</p>
-
-<p>«M. de B&hellip; venoit de vous rencontrer aux Tuileries.
-Il entre chez moi furieux; devant vingt
-personnes il me reproche ses outrages récens, et
-m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du
-cruel abandon où vous me laissez dans un moment
-également fatal à mon amour et à mon honneur,
-je suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant,
-qu'un objet plus cher vous occupe. Justine
-va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas;
-alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus
-affidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici
-le personnage de Desprez, je le charge, dis-je,
-d'aller vous attendre aux environs du couvent qui
-renferme M<sup>lle</sup> de Pontis, et d'éclairer vos démarches
-jusques au lendemain. Dumont vous voit
-entrer au couvent, attend que vous en sortiez,
-vous suit sur le champ de bataille et sur la route
-jusqu'à Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient
-pas assez tôt pour être le premier qui m'apprenne
-deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà confirmé
-dans tout Paris.</p>
-
-<p>«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions
-déjà faites. J'ai rassemblé mon or, mes bijoux,
-quelques effets de banque; je me suis revêtue
-d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez
-pas, et moi-même je vole à Jalons. Tandis que
-j'y questionne le maître de poste, arrive un
-homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir,
-va m'indiquer votre retraite. C'étoit Jasmin, qui
-conduisoit une chaise de poste<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; je le suis, toujours
-à quelque distance, et comme lui j'arrive à
-Luxembourg le lendemain du jour qui vous vit y
-entrer. L'aurore venoit de paroître; je cours dans
-la ville, je m'informe, je perds en recherches une
-heure entière, l'heure la plus précieuse de ma
-vie. Enfin l'on me dit qu'à l'instant même il se
-fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui
-traînoit à sa suite une fille enlevée&hellip; C'en est
-assez, je n'écoute plus rien, je vole au temple, je
-me précipite&hellip; On venoit de vous unir!&hellip; Un cri
-m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces,
-je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir
-fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l'amour,
-plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit
-qu'il faut au moins savoir ce que vous deviendrez.
-Faublas, en vérité, la joie que je ressentis en apprenant
-que ma rivale vous étoit arrachée fut moins
-vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire
-dont on vous disoit atteint. Animée du double
-désir de veiller sur les jours de mon amant et de le
-conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt
-mon plan.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à
-Vivrai pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie.</p>
-</div>
-<p>«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes
-les environs de Luxembourg. Sous le nom de Desprez,
-Dumont loue cette maison. Dans le pavillon
-que je vous destinois, je fis promptement quelques
-changemens nécessaires à l'exécution de mes desseins.
-La marquise de B&hellip;, déterminée à tout souffrir
-pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer
-dans un misérable grenier de l'autre corps
-de logis.</p>
-
-<p>«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir
-de loger avec mon amant, presque sous le même
-toit, de le voir sous mes yeux revenir à la vie,
-d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer
-son haleine et sentir palpiter son c&oelig;ur&hellip; Sans
-doute j'aurois dû, pour m'enivrer d'un bonheur plus
-grand encore, attendre que sa convalescence fût
-plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse
-au charme de ta présence! le moyen de combattre
-des désirs toujours renaissans!&hellip; Eh! de quoi lui
-parlé-je?&hellip; Faublas, l'instant approchoit où mes
-desseins alloient s'accomplir. Dans trois jours je
-déchirois le voile presque magique dont je m'étois
-enveloppée; dans trois jours je me découvrois
-sans mystère. Je vous montrois la marquise de B&hellip;
-songeant à peine à son rang perdu pour vous, et
-ne désirant autre chose que de vous donner des
-jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon
-amant savoit m'entendre, je lui gardois encore un
-sort digne d'envie! Si l'ingrat m'osoit résister&hellip;
-Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois
-malgré vous; malgré vous je vous conduisois&hellip;
-Que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui,
-j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide
-amant et ma rivale préférée!»</p>
-
-<p>La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie,
-maintenant exaltée, mit dans ces derniers mots
-une expression si forte que je ne pus retenir quelques
-signes d'étonnement qu'elle remarqua.</p>
-
-<p>«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais
-libre, et me voilà pour toujours enchaînée.
-Il est passé pour moi le temps des passions tendres!&hellip;
-Je ne dois maintenant éprouver que la
-plus impétueuse, la plus implacable de toutes&hellip;
-L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre. Comment,
-en effet, remettre en vos bras une femme à vos
-yeux flétrie, avilie à ses propres yeux?&hellip; Amenée
-par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons,
-la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare
-de mon c&oelig;ur déjà rongé de son fiel empoisonné&hellip;
-Faublas, j'aime à croire, et j'ai vu que vous seriez
-prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert,
-dans ce combat, dont le succès ne seroit pas
-douteux, auroit encore à se glorifier de sa chute;
-sa vie, perdue sans honte, seroit une trop foible
-réparation de l'irréparable affront qu'il vient de
-me faire&hellip; Chevalier, son châtiment me regarde,
-et, je vous le jure, j'accomplirai son châtiment!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip;, le visage enflammé, l'&oelig;il furieux,
-s'exprimoit avec tant de rage que je craignis pour
-elle les suites d'un état aussi violent. Mon infortunée
-maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se
-hâta de poursuivre:</p>
-
-<p>«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution.
-Un lâche l'a rendue trop nécessaire pour
-qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je
-m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle
-entraîne&hellip; Hélas! je n'ai plus rien à perdre. Le
-perfide vient de combler mon déshonneur et de
-m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète,
-je vous défends d'épouser ma querelle. Seule je
-prétends la soutenir. Je serois désespérée qu'un
-autre m'enlevât le plaisir de la vengeance&hellip; On
-sait ce que peut une femme outragée; on verra ce
-que peut une femme telle que moi. Oui; je le
-jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu,
-un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez
-si quelqu'un au monde eût pu venger la marquise
-de B&hellip; mieux qu'elle-même.»</p>
-
-<p>Elle garda quelque temps un morne silence.
-J'osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent
-sur son sein découvert. Elle répara promptement
-son désordre qu'apparemment elle n'avoit
-point encore aperçu, et d'un ton moins agité, mais
-non moins douloureux, elle me dit:</p>
-
-<p>«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de
-consolations. Demain je vous quitte, demain nous
-allons nous séparer, nous séparer pour longtemps
-peut-être; je retourne à Paris&hellip;&mdash;A Paris!&mdash;Oui,
-mon ami. Ce ne fut point la crainte qui me chassa
-de la capitale. Ce n'étoit point pour me cacher que
-je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon
-mes désirs, vous consacrer le reste de ma vie!&hellip; Je
-vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu'il
-ne m'est plus permis de vous en faire le sacrifice&hellip;
-Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort;
-quand une femme, qui n'est pas tout à fait sans
-esprit et sans attraits, ne s'étonne pas, reposez-vous
-sur elle du soin de ramener l'époux le plus
-justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise
-délicate, il me reste à moi deux moyens, dont le
-plus facile n'est pas le meilleur. Comme tant d'autres,
-je puis me borner à pallier ce que mon aventure
-a de trop humiliant pour l'amour-propre de
-tiers compromis, confesser ingénument tout le
-reste, et, me servant du pouvoir que la beauté
-conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter
-une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce
-parti, toujours extrême, quelquefois bon à prendre
-dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands
-inconvéniens. Pour le repos de M. de B&hellip; lui-même,
-je ne veux point qu'il puisse jamais s'armer
-contre moi de mes propres aveux, me poursuivre
-éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir
-filé dix intrigues quand je n'ai eu qu'une passion,
-et peut-être me contester la légitime naissance
-du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs,
-pourquoi demanderois-je humblement un pardon
-que je puis fièrement arracher? Non, non; j'aime
-mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit
-ferme a toujours sur un esprit foible. Je ne serai
-pas la première qu'on aura vue, forcée à des mensonges
-invraisemblables, nier hautement une infidélité
-prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile
-que vous ne pourriez le croire de faire entendre
-à M. de B&hellip; que le chevalier de Faublas
-fut toujours pour moi M<sup>lle</sup> Duportail; et, si je ne
-persuade pas le marquis, je tâcherai du moins de
-l'embarrasser de manière à le laisser indécis.</p>
-
-<p>«Je sais bien que le public méchant, qui, loin
-de s'aveugler sur les torts véritables, est toujours
-prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi
-aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je
-dois m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit
-les aventures galantes, quand elles sont extraordinaires.
-Nos élégans, presque beaux esprits, vont
-me chansonner; nos douairières converties me déchireront.
-Dans les cercles, si j'ose y paroître, je
-me verrai l'objet des chuchotemens affectés, des
-malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries
-équivoques. Il me faudra souffrir les airs
-impertinens de nos sots petits-maîtres, les froids
-mépris des prudes inexorables, les dédains concertés
-des prétendues femmes honnêtes, l'accueil
-confraternel des beautés les plus mal famées. Aux
-spectacles et dans les promenades publiques, si
-j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera,
-un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant
-sans cesse autour de moi, murmurera: «La
-voilà! c'est elle!&hellip;» Eh bien, Faublas, ce rôle
-si pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont
-pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme
-elles, peut-être, hardie dans mon maintien, libre
-dans mes discours, stoïquement environnée de
-mon ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser
-la honte par l'effronterie et le blâme par l'impudence.</p>
-
-<p>«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura,
-par degrés, conduite une passion, criminelle si l'on
-veut, mais pourtant excusable à bien des égards.
-Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse,
-il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs,
-pourquoi nous en impose-t-on de si difficiles?
-Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à quinze
-ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas.
-Ses parens<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> lui ont dit: «La naissance, le rang
-et l'or constituent le bonheur; tu ne peux manquer
-d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être
-noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut
-être qu'un homme de mérite, puisqu'il est
-homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt
-désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle
-attendoit talens agréables et qualités brillantes; le
-luxe qui l'environne, les titres qui la décorent,
-offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes,
-bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux
-ont distingué, son c&oelig;ur a senti le mortel aimable
-qui manque au bonheur de sa vie. Alors, si le
-maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore
-user quelquefois des droits de l'hymen, s'il la
-soumet aux empressemens repoussans de l'habitude
-et du besoin, l'infortunée victime, caressant jusque
-dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira
-de prostituer à celui qui le profane un bien qu'un
-autre mériteroit sans doute et sauroit mieux apprécier.
-L'époux volage, au contraire, après l'avoir
-longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un
-abandon total, il faudra qu'elle subisse les continuelles
-rigueurs d'un célibat prématuré, ou qu'elle
-s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement
-souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée
-par son penchant, tourmentée de plus d'une
-crainte, mais vivement sollicitée par l'amour, s'imposera-t-elle
-longtemps des privations pénibles
-sans aucun dédommagement? Supposons qu'elle
-résiste, le hasard ne lui garde-t-il pas, comme à
-moi, quelque séduction toute-puissante, quelque
-inévitable danger? Malheureuse! en un instant elle
-perdra le fruit de plusieurs années de combats,
-elle le perdra sans retour: car, après la première
-faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle
-adorera celui qui la lui fit commettre. Rassurée
-par quelques précautions inutiles, elle négligera
-les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens,
-ne l'effrayeront plus. Bientôt compromise
-par un événement imprévu, peut-être immolée
-par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet
-cher à son c&oelig;ur, et se verra publiquement diffamée!
-Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des
-femmes, dans cette France où l'on prétend qu'elles
-règnent!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus
-sacrifier leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne
-dès le lendemain.</p>
-</div>
-<p>«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis
-longtemps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes.
-Le lendemain de cette nuit si fatale et si
-douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous
-mes pas un abîme au fond duquel m'attendoient
-la vengeance, l'opprobre et le désespoir?&hellip; Mon
-ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas!
-vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée.
-Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui demeurer
-toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas
-malheureuse!&hellip; Faublas, je vous quitte, je vous
-laisse pour un temps livré aux perfides insinuations
-de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de l'écouter,
-si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie;
-mon ami, le comte vous perdroit, vous
-prendriez dans sa société le goût des occupations
-futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit
-l'art détestable des séductions, des perfides
-noirceurs, des trahisons lâches&hellip; Peut-être il vous
-paroît étrange d'entendre M<sup>me</sup> de B&hellip; vous moraliser;
-mais c'est encore une de ces singularités
-que vous réservoient votre heureux destin et ma
-bizarre étoile. Faublas, je vous l'avoue, je ne vous
-verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au
-sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche
-avilissante les dons précieux que vous prodigua la
-nature et que j'eus le bonheur de développer. Eh!
-mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent
-corrompre des beautés qui ne demandent qu'à
-céder. Dès que tu le voudras, je le sais bien, tu
-l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole
-des femmes; mais il te convient d'ambitionner des
-succès plus dignes d'un grand c&oelig;ur. Un jeune
-homme tel que toi peut prétendre à tout et tout
-embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent,
-la gloire t'attend dans nos armées: descends
-dans la carrière, et marche à pas de géant;
-que tes ennemis se voient réduits au silence; que
-tes rivaux soient forcés à l'admiration. Tes premiers
-succès apporteront à ma douleur un premier
-adoucissement; les éloges que tu mériteras, je
-croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour
-toi me rendra l'estime de moi-même; tes vertus
-justifieront mes foiblesses, ta gloire opérera ma
-réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je
-pourrai dire partout: «Oui, je l'avoue, je me
-suis déshonorée, mais c'étoit pour lui!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip; venoit de faire passer dans mon
-âme le noble enthousiasme dont la sienne étoit
-enflammée: entraîné par une force supérieure,
-j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.</p>
-
-<p>«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez
-sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans
-attendrissement et sans reconnoissance que si ma
-jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles,
-eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les
-dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature
-de mes sentimens: de tous les revers, le plus
-funeste et le moins prévu m'a éclairée en m'accablant;
-j'en ai fait la trop fatale expérience! il ne
-faut point espérer de trouver le bonheur dans un
-attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise
-de B&hellip; n'est plus. Vous voyez maintenant
-une femme capable de quelque énergie, uniquement
-occupée du soin d'assurer sa vengeance et
-de préparer votre avancement. Adieu, Faublas,
-c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me
-donna un baiser sur le front, et s'en alla par la
-cheminée.</p>
-
-<p>Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au
-fond de l'âtre, la plaque, en tombant, découvroit
-une espèce de soupirail assez large pour que la
-marquise passât librement. Eh! que des gens qui
-ne savent rien n'aillent pas attribuer à ma belle
-maîtresse cette ingénieuse invention: dans ce
-siècle fécond en découvertes utiles, longtemps
-avant M<sup>me</sup> de B&hellip;, une cheminée fut ouverte
-ainsi par un duc aimable pour une beauté captive,
-dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.</p>
-
-<p>Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse
-m'apporta de consolantes nouvelles: avant midi
-je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je
-ne voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi
-quand on me la remit. «Tenez, Dumont, voilà
-une écriture que je reconnois, faites-moi le plaisir
-de porter à M<sup>me</sup> de B&hellip; cette lettre: dites-lui
-que je ne veux pas l'ouvrir, et qu'elle peut en
-disposer à son gré.»</p>
-
-<p>Dumont partit pour revenir un quart d'heure
-après. Madame la marquise me faisoit prier de la
-venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant
-de m'être aperçu que j'avois eu trois étages à
-monter, et je me serois probablement brisé la tête
-contre les lambris de son nouvel appartement, si
-l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir
-que je me trouvois dans un grenier; je ne voyois
-que M<sup>me</sup> de B&hellip;, sa tristesse, son abattement, sa
-pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé
-la fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme
-j'en passerai désormais beaucoup d'autres»; et, me
-présentant un papier baigné de ses larmes, elle
-ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur:
-mon ami, j'ai pu la parcourir une fois,
-je pourrai l'entendre encore. Lisez, lisez tout haut.&mdash;Tout
-haut!&mdash;Ce sera de votre part une
-cruelle complaisance, mais je l'exige.&mdash;Permettez&hellip;&mdash;Faublas,
-accordez-moi cette dernière
-grâce.&mdash;Cependant&hellip;&mdash;Chevalier, je le veux.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas.
-Hier vous l'avez vu frapper un grand coup médité
-depuis plus d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma
-retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un
-inconnu est venu au temple se donner en spectacle;
-quelque temps après, vous-même m'écrivez qu'un revenant
-à la fois discret et familier vous rend des visites
-intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante marquise,
-je conjecture, je soupçonne et je m'informe:
-bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que
-M<sup>me</sup> de B&hellip; a disparu le jour même de votre fuite;
-il devient certain pour moi qu'elle est avec vous et que
-vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts
-d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avois
-sur le c&oelig;ur sa piquante infidélité.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si
-jamais&hellip; Le fat! l'insolent!&hellip; Mais continuez,
-mon ami, continuez.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance
-complète et douce autant que difficile; je me hâte de
-guérir et je prends la poste. Pour amener la galante
-catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon
-ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse
-innocente, que sans doute vous me pardonnez.</i></p>
-
-<p><i>Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon
-départ, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie
-que, toujours habile à saisir le seul parti convenable
-à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante,
-le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir.
-Je parie que, toujours crédule et compatissant au
-même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation
-de son innocente maîtresse traîtreusement violée.
-Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation
-nouvelle qu'il vient de contracter avec moi!
-Cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit,
-je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit.</i></p>
-
-<p><i>Faublas, par un juste décret du sort, M<sup>me</sup> de B&hellip;
-revient à son premier maître.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«A son premier maître, interrompit M<sup>me</sup> de
-B&hellip;, cela n'est pas vrai!»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi
-chez moi. Je l'en ai chassé par surprise, ne pouvant
-employer la force, et je suis rentré dans mon
-bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre;
-Sophie attend son libérateur, M<sup>me</sup> de Faublas
-gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain,
-à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai
-pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle.
-Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la
-capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante
-femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit
-au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt
-revu. Je suis votre ami, etc.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je
-en finissant la lecture de cette lettre. Mon
-amie, voyez comme je suis heureux!&mdash;Cruel enfant,
-me répondit-elle avec un mouvement passionné
-qui exprimoit et son amour et son désespoir;
-cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez me
-porter le dernier coup!»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de
-me pardonner mon étourderie; mais, son trouble
-s'étant à l'instant dissipé, elle me demanda avec plus
-de fermeté ce que je comptois faire et quels services
-j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif
-désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée
-des périls qui m'y attendoient, et me parla des inquiétudes
-que ma fuite alloit causer au baron. Je
-lui observai que vraisemblablement je quittois mon
-père pour une quinzaine seulement, et qu'en usant
-de quelques précautions sages je pouvois espérer
-d'échapper aux périls que mon retour dans la capitale
-entraînoit effectivement. M<sup>me</sup> de B&hellip; ne se
-rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi,
-ma femme, désespérée, se meurt peut-être; je ne
-connois pour moi-même aucun danger plus pressant
-que celui qui la menace, et mon premier devoir
-est de la secourir.&mdash;Ce n'est point à moi,
-répondit-elle en soupirant, qu'il convient de blâmer
-les imprudences que la plus impérieuse des
-passions fait commettre. Puissé-je, devenue la
-confidente de vos témérités, ne jamais regretter en
-secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai
-de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers
-mille périls, chercher cette jeune Sophie dont
-la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée
-vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous
-réunir, prendre autant de soins qu'autrefois
-je me donnai de tourmens pour vous séparer.
-L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur
-l'amour inconsidéré. Je veux, autant qu'il me sera
-possible, écarter les dangers dont je vous vois environné,
-et préparer les beaux jours qui vous sont
-promis. De toutes les précautions, la première et la
-plus nécessaire est celle de votre travestissement:
-je me charge de vous en trouver un commode et
-convenable; je me charge de tous les apprêts de votre
-départ. Le mien, dont l'heure étoit fixée, sera remis
-à demain à cause de vous. Quittez-moi, mon ami,
-dites à Desprez qu'il monte me parler; attendez-moi
-dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»</p>
-
-<p>Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle
-entra par la porte. D'abord elle me fit ôter mon
-habit, et d'un petit paquet mystérieusement ouvert
-elle tira une grande robe noire dont je me vis
-aussitôt affublé. Une <i>batiste</i> menteuse, avec art
-disposée, parut recéler le trésor d'un sein pudique
-et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert
-d'un bandeau blanc, vint retomber encore un
-voile clair et léger, à travers lequel mon timide
-regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie
-qui me déguisoit. Comme je la vis rougir et se
-troubler! qu'avec peine et plaisir je l'entendis
-étouffer un soupir douloureux et tendre! que de
-fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour
-éviter la rencontre des miens! que de fois sa main
-tremblante s'arrêta sur quelque partie de mon
-ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi,
-pour qui cette main si jolie n'étoit pas encore assez
-lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante
-amie, jouissois en silence de son émotion
-délicieuse à mon c&oelig;ur, comme je me sentis pressé
-du vif désir d'éteindre mon ardeur et ses regrets
-dans un dernier embrassement! O ma Sophie! dans
-aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus
-nécessaire à ma vertu chancelante, et même je
-dois, pour m'en punir, l'avouer franchement, si
-j'avois été bien intimement persuadé que M<sup>me</sup> de
-B&hellip;, non moins foible que moi&hellip; Enfin, je n'essayai
-pas de m'en convaincre, et tu dois, ma charmante
-femme, me savoir quelque gré de n'avoir
-pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise
-et la fidélité de ton époux.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip;, quand elle vit qu'il ne manquoit
-plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques
-larmes, et d'une voix foible me dit: «Adieu,
-partez, rentrez en France, volez à Paris; dans
-deux heures je vous suis, deux heures après vous
-j'entre dans la capitale&hellip; Faublas, nous allons
-arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va
-nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons
-plus! Ah! du moins, je veillerai sur vous, je
-préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma tendresse
-inquiète&hellip; Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement
-votre amie. Chevalier, descendez rue
-de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel de <i>l'Empereur</i>;
-vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de
-ma part quelqu'un à qui vous pourrez donner
-toute votre confiance. Chevalier, écoutez ces avis,
-conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites
-pas d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez
-plus qu'un moyen de me récompenser de mes soins:
-c'est de n'en pas détruire l'effet par de folles
-témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner
-sur la route et de partager les dangers qui
-vous y attendent peut-être! Tenez, mon ami, à
-tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble,
-ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue
-au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être
-celui d'une religieuse, permettez-moi de me l'approprier.»</p>
-
-<p>J'allai la détacher et la lui présentai: elle la
-saisit avec transport, la tira promptement, parut
-prendre plaisir à considérer sa fine trempe; puis,
-l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée
-de ma main qu'elle serra avec une force dont je ne
-l'aurois pas crue capable: «Grand merci, me dit-elle
-du ton le plus véhément, je serai digne de ce
-présent.»</p>
-
-<p>Sans attendre ma réponse, elle me conduisit
-vers l'escalier, que nous descendîmes en silence;
-sans bruit nous traversâmes le jardin dont la petite
-porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une
-chaise de poste qui m'attendoit. Je voulus remercier
-la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la
-bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres
-caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha
-de mes bras, ferma la porte sur elle, et me
-fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis
-pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de
-malheurs, que d'ennemis et de rivales devoient encore
-retarder le moment de notre réunion!</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Il étoit à peu près cinq heures du matin:
-nous entrâmes à la pointe du
-jour sur les terres de France. Tout
-homme qui voyage dans un pays où
-il s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque
-le regarde le reconnoît; il lui semble impossible
-que son inquiétante aventure, écrite sur
-son front, ne soit pas lue de chaque passant;
-d'ailleurs il étoit tout simple qu'une religieuse
-courant la poste fût curieusement remarquée.
-Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs
-de Longwy, première place frontière, où je
-crus m'apercevoir que j'étois observé. Ces belles
-réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses
-douceurs d'un sommeil, hélas! trop court;
-à quelques centaines de pas, ma chaise fut environnée;
-j'ouvris les yeux au bruit que produisirent
-mes portières brusquement ouvertes. Avant que
-j'eusse le temps de me reconnoître, on se précipita
-dans la voiture, on me saisit, on me lia; les archers,
-trop respectueux ou trop inattentifs, soit
-qu'ils eussent un reste de considération pour mon
-sexe ou pour mon habit, soit qu'ils imaginassent
-ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment
-ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent
-pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma
-sainte <i>étamine</i>, en l'enveloppant d'un manteau
-guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile
-bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef
-s'assit cavalièrement près de moi, le postillon eut
-ordre d'avancer.</p>
-
-<p>Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et
-muet, le discret satellite qui veilloit sur moi n'étoit
-pas plus touché de mes questions que de mes
-plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit
-enveloppée ne me laissoit parvenir qu'une lumière
-trop foible pour que je pusse rien distinguer. Seulement
-le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille,
-et j'en augurois très raisonnablement que, pour
-plus grande sûreté, des soldats m'escortoient. Une
-fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée,
-prenoit vraisemblablement des chevaux frais,
-j'entendis quelqu'un prononcer distinctement le
-nom de Derneval et le mien. Où me conduisoit-on?</p>
-
-<p>La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions
-pas. Depuis j'ai calculé que nous avions
-fait route pendant trente-six heures à peu près:
-trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs!
-Que d'affreuses inquiétudes m'agitoient! à quelles
-réflexions j'étois livré! Je me voyois environné de
-juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible, j'apercevois
-le fatal échafaud! quelle situation!&hellip;
-Ce n'étoit pas pour moi seul que je frémissois:
-non, mon père, je songeois à cette lettre que j'avois
-laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle
-je vous promettois de revenir bientôt.</p>
-
-<p>Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous
-embrasser!</p>
-
-<p>Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la
-vie: non, ma jeune épouse, non, je songeois à tes
-appas encore naissans, à notre hyménée si court, à
-nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma
-déplorable fin n'entraînât pas ta fin prématurée,
-du moins, j'en étois sûr, tu resterois fidèle à ma
-mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier
-d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie!
-je m'attendrissois sur le sort d'une enfant de
-quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité
-qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite
-à regretter si longtemps les rapides plaisirs de deux
-nuits.</p>
-
-<p>Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me
-porta, je ne pouvois deviner où. Je ne pouvois,
-à travers la toile dont mon visage étoit couvert, et
-dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au
-défaut de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois
-avec autant de curiosité que d'inquiétude.
-J'entendois le fracas des portes, le bruit des verrous,
-le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs
-personnes accourues de divers côtés. L'endroit
-où l'on me déposa me parut humide et froid;
-je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez
-loin de moi l'on murmuroit quelques mots
-qu'il m'étoit impossible d'entendre; et mes oreilles
-étoient seulement frappées de cette espèce de gémissement
-sourd et prolongé que produit dans un
-lieu vaste, ordinairement solitaire, le bourdonnement
-inaccoutumé de plusieurs voix réunies.</p>
-
-<p>Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon
-oreille, et, d'un ton fort doux, m'adressa ces paroles
-en même temps consolantes et terribles: «Grand
-Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»</p>
-
-<p>L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche
-funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entroient
-ensemble et m'environnoient. Au tumultueux
-brouhaha d'une grande assemblée, succéda
-tout à coup un profond silence qui dura quelque
-temps. Mon âme s'en émut, mon imagination travailla,
-je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu&hellip;</p>
-
-<p>Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.</p>
-
-<p>Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence
-et m'ordonna de dire un <i>Ave Maria</i>. Un <i>Ave Maria</i>!
-Trois fois je me fis répéter cet étrange commandement,
-et trois fois ma langue embarrassée
-refusa d'obéir: je ne pus, dans mon trouble
-extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison demandée.
-Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter
-mot pour mot. Ensuite commença le court
-interrogatoire dont voici l'exact procès-verbal:</p>
-
-<p>«D'où venez-vous?&mdash;Que sais-je? Demandez-le
-à ceux qui m'ont amené.&mdash;Qu'avez-vous fait
-depuis que vous êtes sorti d'ici?&mdash;Ici? Je n'y suis
-peut-être jamais venu! Où suis-je?&mdash;N'avez-vous
-pas séduit M<sup>lle</sup> de Pontis?&mdash;M<sup>lle</sup> de Pontis!
-O Sophie!&hellip;&mdash;Oui, Sophie de Pontis: vous la
-connoissez?&mdash;J'ai entendu parler d'elle. Si je
-l'avois connue, je l'aurois adorée et non séduite.&mdash;Connoissez-vous
-le chevalier de Faublas?&mdash;Ce
-nom-là est venu jusqu'à moi.&mdash;Derneval, le
-connoissez-vous?&mdash;Non.»</p>
-
-<p>Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans
-l'assemblée. «Ne vous appelez-vous pas Dorothée?&mdash;Non.»</p>
-
-<p>Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La
-voix qui m'interrogeoit reprit: «Qu'on lui ôte
-cette serviette, et qu'on lève son voile.»</p>
-
-<p>L'ordre aussitôt s'exécute, et quel spectacle vient
-m'étonner! Devant un autel, sur un banc circulaire
-qui m'enveloppe en son vaste contour, sont
-rangées à la file plus de cinquante&hellip; Mes yeux ne
-me trompent-ils pas? Non, ce n'est pas un rêve de
-mon imagination égarée. Plus je regarde, et plus
-je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent;
-je les entends même s'écrier en ch&oelig;ur:
-«Ce n'est pas elle!»</p>
-
-<p>«Ce n'est pas elle!» répéta celle qui paroissoit
-présider l'assemblée. «L'affaire est embarrassante,
-continua-t-elle après un moment de réflexion; il
-faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain
-nous recevrons leur réponse; en attendant,
-qu'on la mette au cachot, et que l'une de nos
-s&oelig;urs veille auprès d'elle.»</p>
-
-<p>Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent.
-Je n'avois garde de résister: j'étois lié
-d'abord, et puis je trouvois la voiture assez douce.
-D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi,
-je prenois plaisir à les regarder. Dans le grand
-nombre de ces visages féminins, j'en voyois de
-très respectables par leur forme, et de très précieux
-par leur antiquité. Il s'en trouvoit de toutes
-les couleurs, blanc, gris, jaune, vert plus ou moins
-foncé; celui-ci étoit commun, celui-là singulier,
-cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'&oelig;il j'en
-lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit
-d'éloigner les idées funestes qui tout à l'heure
-portoient l'épouvante au fond de mon âme, et,
-quoique ma situation fût encore inquiétante, ma
-foi! je n'y songeois plus. Que voulez-vous? je suis
-ainsi fait. Dans aucune circonstance de ma vie,
-quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je
-n'ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble
-sans avoir de longues distractions.</p>
-
-<p>Cependant on me promenoit, à la clarté des
-flambeaux, dans un long souterrain, au bout duquel
-je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit
-une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom.
-C'étoit une espèce de cellule où se trouvoit un lit,
-sur lequel on me posa. Une lampe fut allumée, on
-fit donner une chaise à la s&oelig;ur Ursule, à qui les
-vénérables, en s'en allant, recommandèrent de
-prier religieusement près de moi jusqu'au lendemain
-matin.</p>
-
-<p>O mon étoile! grâces te soient rendues! De
-tous les jolis visages que j'avois distingués, celui
-d'Ursule étoit le plus charmant. Quel teint! quel
-éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son
-regard timide! que d'innocence sur son front ingénu!
-A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie, on
-ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du
-jour que, dans les bras de son heureux amant,
-M<sup>lle</sup> de Pontis devint la plus belle des femmes,
-Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.</p>
-
-<p>Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude
-que celle dont il falloit ressentir le vif attrait
-près de cette beauté si touchante. Quoique très
-fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil;
-et puis il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas,
-galant compagnon de Rosambert, docile
-élève de M<sup>me</sup> de B&hellip;, c'est ici qu'il te faut montrer
-digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître
-difficile, mais enfin la carrière est ouverte,
-et vois comme il est digne de toi le prix que le
-hasard propose en ce moment à l'éloquence: une
-fille charmante et la liberté! Si jamais séduction
-fut excusable, assurément voici le cas.</p>
-
-<p>Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez
-dévotement ce méchant livre, si vous êtes aussi
-étourdi que son jeune auteur, composez de quoi
-remplir les six pages suivantes; mais prenez garde
-à la censure, elle ne permet pas de tout imprimer.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds
-d'Ursule; je venois de charger ses mains des liens
-dont elle avoit débarrassé les miennes; je préparois
-à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la
-bouche. «Un moment, dit-elle, un moment encore.
-Je veux vous répéter vos dernières instructions,
-qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible
-lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain
-que nous venons de parcourir ensemble.
-A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir,
-vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez
-à cette trappe que nous avons eu tant de peine à
-lever; tout près de là, sous le hangar de la petite
-cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin,
-avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin
-que vous connoissez, et veuille le Ciel vous préserver
-de tout accident! Ah! j'oubliois encore une
-précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle
-ne regarde que moi. Pour qu'il paroisse moins
-douteux qu'on a employé la force afin de vous
-arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à
-l'entrée du cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée
-vous a si heureusement laissés. Partez,
-mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard. Adieu,
-divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus
-doux que tes paroles, le feu de ton regard brûle
-mon c&oelig;ur, mon âme repose dans la tienne. Couvre-moi
-le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»</p>
-
-<p>J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il
-fallut bien m'y décider pourtant. Je cachai sa belle
-bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de manière
-à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le
-visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne
-fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le
-temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice,
-à peu près tranquille sur son sort, quoi
-qu'il pût arriver, mais encore fort inquiet pour
-mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie
-lorsque, après avoir heureusement parcouru le souterrain,
-franchi la trappe, traversé la petite cour,
-ouvert la grille, je me vis dans un jardin que je
-reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît
-aussi.</p>
-
-<p>Cette partie du mur où je place l'échelle que je
-porte est celle que Derneval et moi nous avons si
-souvent escaladée ensemble; derrière est la rue ***;
-c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon;
-voici l'allée couverte: votre c&oelig;ur n'est-il
-pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent
-de larmes. Je la revois, cette promenade chérie
-où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens
-j'éprouve! un trouble religieux, un saint respect
-mêlé d'attendrissement! Ces lieux sont pleins de sa
-présence et des monumens de nos amours. Elle
-rêvoit ici le jour que je lui chantois ma romance;
-ce fut là qu'elle se trouva mal; ce fut là-bas que
-je la portai. Sur ce banc que je touche, elle venoit
-s'asseoir dans les heures de récréation, pour que
-nous pussions nous voir à travers la jalousie de
-mon pavillon. Voici la place où je la joignois
-presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement,
-nous confondions souvent nos soupirs et
-nos pleurs&hellip; Plus loin&hellip; Oui, le voilà, c'est lui!&hellip;
-Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de joie;
-ne le voyez-vous pas, le <i>marronnier propice</i>, cet
-arbre consacré par ses derniers combats et par
-mon triomphe? Vite je vais baiser ses rameaux
-tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver
-mon chiffre et celui de ma femme&hellip; De ma
-femme! ah! nous étions amans, et nous vivions
-réunis! nous sommes époux, et nous languissons
-séparés! séparés!&hellip; Je vole vers elle&hellip; Grand
-Dieu! le jour va bientôt paroître, et, si l'on me
-découvre ici, je suis perdu.</p>
-
-<p>Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne
-montai que difficilement, à cause de la longue robe
-dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé.
-Déjà cependant je touchois au chaperon du mur,
-lorsqu'en me penchant du côté de la rue je vis
-une escouade de guet qui s'y promenoit. Je
-redescendis précipitamment, fort embarrassé de
-savoir par où je sortirois. Il ne falloit pas songer à
-me sauver chez M. Fremont, où j'étois trop
-connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison
-que je voyois à côté de la sienne; mais, quel
-qu'en fût le propriétaire, aucun séjour ne pouvoit
-être plus dangereux pour moi que celui du couvent:
-je me déterminai donc à planter mon échelle
-le long du mur mitoyen.</p>
-
-<p>Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse
-incursion, je songe à quitter l'ample vêtement qui
-gêne tous mes mouvemens; mais un léger bruit se
-fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du
-temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il
-m'est possible, et, me mettant promptement à califourchon
-sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je
-veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la
-tiens en l'air, je crois apercevoir quelqu'un près de
-la grille du jardin que je quitte. Mon effroi s'augmente,
-ma main tremble, l'échelle m'échappe et
-tombe; me voilà, dans un équipage très incommode,
-à cheval sur un mur. Heureusement, un
-saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter;
-le temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me
-précipite.</p>
-
-<p>Au bruit de la double chute de mon échelle
-et de mon individu, une jeune fille, en joli caraco,
-est sortie de derrière une charmille où elle se
-tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi;
-soudain elle s'arrête, comme si elle étoit aussi
-épouvantée que surprise, et elle se couvre le visage
-de ses deux mains avant que je sois assez près
-d'elle pour distinguer ses traits. Moi, je la joins,
-je la rassure, et, tout en implorant son secours, je
-baise, l'une après l'autre, les deux petites mains
-que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment
-jolie qu'elles me cachent.</p>
-
-<p>«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui
-qui se déguise ainsi! Ah! faquin, je vous apprendrai
-à venir en conter à ma maîtresse.»</p>
-
-<p>Comme je me retourne pour regarder d'où part
-la voix menaçante, je sens mes épaules rudement
-compromises. Sans respect pour ma robe, on me
-régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en
-reçus plusieurs avant d'avoir eu le temps de tirer
-mon pistolet de ma poche; mais vous allez décider
-si mon honneur, involontairement outragé, fut
-suffisamment vengé par la réparation à laquelle je
-forçai mes brusques agresseurs.</p>
-
-<p>Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses
-coups, dès qu'après avoir reculé quelques pas j'eus
-montré le redoutable instrument dont je venois de
-m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai
-le premier avoit à peine quatorze ou quinze ans.
-Je le reconnus pour un de ces petits enfans de
-jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement
-courbés sur le faîte menaçant d'un
-cabriolet colossal, font de gentilles grimaces aux
-passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix
-douce et futée crient <i>gare</i> à ceux qu'il écrase. Je
-ne donnai qu'un coup d'&oelig;il au second: c'étoit un
-de ces grands coquins insolens et lâches que le
-luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens
-comme il faut payons pour jouer aux cartes, ou
-pour dormir sur des chaises renversées près des
-fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire
-et se moquer de nous dans nos offices; pour
-manger au cabaret l'argent de <i>monsieur</i>; pour
-caresser dans les mansardes les femmes de chambre
-de <i>madame</i>. Le troisième s'attira toute mon attention;
-sa mise étoit en même temps simple et
-recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son
-maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce;
-son air conservoit quelque chose d'imposant
-jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le
-maître des deux autres. «Monsieur, si vous osez
-faire un pas, si vous vous permettez seulement
-un signe, si vos gens tentent la moindre résistance,
-je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre.
-Êtes-vous gentilhomme?&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Votre
-nom?&mdash;Le vicomte de Valbrun.&mdash;Monsieur
-le vicomte, je ne vous dirai point comment
-on m'appelle; vous saurez seulement que je vous
-vaux bien. Cette aventure, dont le commencement
-m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement
-pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à
-moi que vous en vouliez; mais enfin c'est moi que
-vous avez indignement outragé: Monsieur, vous
-ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut
-du sang. Malheureusement l'heure me presse, et
-je n'ai qu'un pistolet; cependant nous pourrons,
-si bon vous semble, vider notre différend sans
-sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien
-renvoyer votre domestique et votre jockey.»</p>
-
-<p>M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets
-s'éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui
-présentant un de mes poings fermé: «Il y a là
-dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie:
-<i>pair</i> ou <i>non</i>. Si vous devinez, je vous remets le
-pistolet, vous tirerez à bout portant. Si vous ne
-devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous
-êtes mort.&mdash;«<i>Pair</i>», dit-il. J'ouvris la main, il
-avoit rencontré juste&hellip; Adieu, mon père! ô ma
-Sophie! adieu, pour jamais!&hellip; M. de Valbrun, en
-prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria:
-«Non, Monsieur, non; vous reverrez votre père
-et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et, tombant
-à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il,
-qui donc êtes-vous? Que de noblesse et
-d'intrépidité! Je serois trop inexcusable si j'avois
-pu vous outrager volontairement. Songez que ce
-fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez
-m'accorder mon pardon.» Je m'efforçois de le
-relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point
-cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré
-sur vos dispositions.&mdash;Vicomte, vous me
-demandez grâce quand vous m'avez laissé la vie!
-Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et
-que je serai charmé d'obtenir votre amitié.&mdash;A
-qui ai-je le bonheur de parler?&mdash;Je ne puis vous
-le dire; je me ferai connoître dans un temps plus
-heureux, souffrez que je me retire.&mdash;Comment!
-avec cette robe de religieuse? Entrez chez moi, je
-vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un
-moment.»</p>
-
-<p>En effet, il étoit impossible que je sortisse dans
-l'équipage où je me trouvois, j'acceptai les offres
-du vicomte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Cependant la jeune fille qui avoit causé
-tout le désordre étoit demeurée à
-quelque distance et ne disoit pas un
-mot. M. de Valbrun l'appela; elle vint
-en se cachant toujours le visage avec ses mains.
-«Quelle pudeur! lui dit le vicomte, comme cela est
-intéressant! Vous concevez, ma mie, que je ne
-suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien,
-comme cela se pratique dans une petite maison,
-vous céder quelquefois à d'honnêtes gens qui sont
-mes amis; mais nous étions convenus que vous ne
-vous donneriez jamais sans mon ordre, et vous
-sentez que votre maître ne se soucie point d'être
-le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau
-monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui
-qui vous paye. Dès ce soir nous nous séparerons,
-Mademoiselle Justine&hellip;»</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="[Illustration]" />
-<div class="legende small">APPARITION DE JUSTINE</div>
-</div>
-<p>A ce nom qui sonnoit si doucement à mon
-oreille, j'interrompis M. de Valbrun: «Elle s'appelle
-Justine? Il seroit bien singulier&hellip; Monsieur le
-vicomte, me permettez-vous d'éclaircir un doute?»
-Il m'assura que je lui ferois plaisir. Je m'approchai
-de la jeune fille, j'écartai ses mains trop discrètes;
-et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pût
-bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie
-petite figure chiffonnée, dont le piquant souvenir
-m'avoit quelquefois donné du souci.</p>
-
-<p class="c gap"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Justine.</span></p>
-
-<p>Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Vicomte de Valbrun.</span></p>
-
-<p>Monsieur de Faublas!&hellip; Il est joli, noble, vaillant
-et généreux. Il croyoit toucher à son heure suprême
-et nommoit Sophie! Cent fois j'aurois dû le reconnoître.
-(<i>Il vint à moi et me prit la main.</i>) Brave
-et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières
-votre réputation brillante: je ne suis point
-étonné qu'une charmante femme se soit fait un
-grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment
-êtes-vous ici? comment, après l'éclat du plus
-fâcheux duel, osez-vous paroître dans la capitale?
-Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne&hellip; Monsieur
-le chevalier, donnez-moi votre confiance, et
-regardez le vicomte de Valbrun comme le plus dévoué
-de vos amis. D'abord, où allez-vous?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>A l'hôtel de <i>l'Empereur</i>, rue de Grenelle.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Vicomte.</span></p>
-
-<p>Un hôtel garni! et dans le quartier de Paris le
-plus habité! gardez-vous-en bien. Dans celui-ci
-d'ailleurs, vous êtes connu: vous oseriez vous y
-montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point
-vingt pas sans être arrêté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le vicomte avoit raison peut-être; mais je ne
-sentois que le vif désir de hâter le moment qui me
-rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. «Eh bien,
-soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille
-à la découverte pendant que vous allez mettre un
-habit. Justine, conduisez monsieur dans le cabinet
-de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez soin
-qu'il ne manque de rien.»</p>
-
-<p>Dès que le vicomte fut sorti, je demandai à
-Justine quel étoit précisément son emploi dans le
-lieu où je la rencontrois. «C'est ici, me dit-elle
-en bégayant, la petite maison de M. de Valbrun.&mdash;J'entends!
-tu es, dans ce temple de la volupté,
-l'idole qu'on encense! Mademoiselle, vous êtes
-assez jolie pour cela.&mdash;Monsieur de Faublas, vous
-me faites des complimens.&mdash;Comment ta fortune
-a-t-elle si fort changé en si peu de temps?&mdash;Ah!
-l'aventure de madame la marquise m'a fait une
-espèce de réputation, c'étoit à qui m'auroit, il y a
-trois semaines. De tous les prétendans, M. de
-Valbrun m'a paru le plus aimable&hellip;&mdash;Le plus
-aimable! et déjà tu lui fais de mauvais tours!&mdash;Moi!
-point du tout, je vous assure; c'est qu'il est
-très jaloux, monsieur le vicomte!&mdash;Mais ce coiffeur?&mdash;Fi
-donc! l'horreur! est-il seulement
-croyable que je m'occupe d'un être comme celui-là!&mdash;Comment
-donc! Justine, de la fierté!&hellip;
-Mais que diable allois-tu faire de si bonne heure
-dans ce jardin?&mdash;Prendre l'air, uniquement prendre
-l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se fâche,
-tant pis pour lui, je ne suis pas embarrassée de
-trouver des places&hellip;&mdash;Oui, des places, dans des
-petites maisons?&mdash;Dame, je veux faire une fin.
-Voudriez-vous que je restasse servante toute ma
-vie? J'aime bien mieux être la maîtresse de quelque
-seigneur qui me fera un sort honnête, et&hellip;&mdash;Voilà
-ce qui s'appelle solidement penser, Justine.
-Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez
-lâchement nos amours, perfide&hellip; Tu m'oubliois
-totalement, petite ingrate.&mdash;Oh! non,
-répondit-elle d'un ton caressant, je suis charmée
-de votre retour et de cette rencontre. Monsieur de
-Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé chaque fois
-que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec
-vous qu'on se montrera jamais intéressée.&mdash;Voilà,
-mon enfant, un discours bien tendre et un procédé
-bien noble; il me reste pourtant quelque doute.
-Tiens, ce La Jeunesse&hellip;&mdash;N'en parlons point.&mdash;Si
-fait, parlons-en, et ne mens pas. Mon enfant,
-il devoit se marier avec toi. As-tu inhumainement
-sacrifié ton prétendu?&mdash;Sûrement, dit-elle en riant;
-je n'épouse plus que des gens de qualité, moi!»</p>
-
-<p>J'allois répondre quand M. de Valbrun rentra.
-«Ne vous avisez pas de sortir, me dit-il, la rue
-est certainement gardée. J'ai vu plusieurs escouades
-de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder
-dans les environs beaucoup de gens de fort mauvaise
-mine. Passez la journée ici, je vais aller rassembler
-quelques amis; au milieu de la nuit prochaine,
-je reviendrai vous chercher en bonne
-compagnie, et, si vous voulez me rendre un
-véritable service, vous accepterez dans mon hôtel
-un asile qui ne sera pas violé. Vous, Justine, faites
-en mon absence les honneurs de ma petite maison;
-je vous ordonne de traiter monsieur comme vous
-me traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à
-sa considération, vos promenades du matin. Justine,
-je laisse, pour faire le service, mon jockey et
-La Jeunesse.&mdash;Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce
-grand coquin dont vous étiez accompagné au jardin,
-c'est La Jeunesse?&mdash;Le connoissez-vous?&mdash;Oui,
-si c'est celui qui appartenoit au marquis de
-B&hellip; Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même?&mdash;Oui,&hellip;
-Monsieur de Faublas&hellip; Un bon sujet&hellip;
-Un excellent domestique&hellip;&mdash;C'est toi qui l'as
-donné à monsieur le vicomte?&mdash;Oui, Monsieur
-de Faublas.&mdash;Bien, mon enfant, très bien. Tu
-lui as fait là un véritable cadeau.»</p>
-
-<p>Le vicomte, en me disant adieu, me prévint
-qu'avant de sortir il alloit soigneusement faire
-barricader toutes les portes, et me recommanda de
-n'ouvrir à qui que ce fût.</p>
-
-<p>Dès que nous fûmes seuls, Justine me demanda
-timidement par quelle espèce d'amusement je
-comptois remplir ma matinée. «Mon enfant, je
-déjeunerois volontiers si je n'avois pas une grande
-envie de dormir. Fais-moi donner un bon lit, et
-seulement aie soin qu'en me réveillant je trouve à
-dîner.» Elle pâlit, soupira, pleura presque, et me
-dit d'un ton dolent: «Vous êtes donc fâché contre
-moi?&mdash;Non, ma petite, je ne suis pas fâché;
-mais j'ai grand besoin de repos.» Elle soupira
-plus fort, me prit par la main, et me conduisit
-dans une chambre à coucher, commode, recherchée,
-galante plus que le galant boudoir de M<sup>me</sup> de
-B&hellip; Et moi aussi, je soupirai dans ce moment,
-mais ce fut de réminiscence. Justine, restée là,
-paroissoit réfléchir et m'examinoit attentivement.
-Je la priai de se retirer; elle se le fit répéter deux
-fois, et m'obéit enfin en me lançant un regard qui
-disoit plus que bien des reproches.</p>
-
-<p>Il n'y avoit pas longtemps que j'étois couché,
-quand on m'apporta une tasse de chocolat. Sensible
-à cette attention de la maîtresse du logis, je
-me proposois de lui faire mes remerciemens, quand
-je la vis entrer, seulement vêtue d'une gaze légère.
-Déjà voluptueuse comme une grande dame,
-non moins délicate dans ses plaisirs raffinés, la petite
-créature faisoit fermer les volets de manière
-que le plus foible jour ne pût pénétrer. Les rideaux
-de taffetas jaune furent tirés, on plaça les
-bougies devant les glaces, l'encens brûla dans la
-cassolette. Tout cela se faisoit sans qu'on daignât
-répondre un mot à mes fréquentes questions; mais,
-dès que le jockey se fut retiré, Justine me dit que
-son premier devoir étoit d'obéir à monsieur le vicomte,
-et sa plus douce envie de faire la paix avec
-monsieur le chevalier. A ces mots, plus prompte que
-l'éclair, elle s'élança près de moi; plus caressante
-que le zéphire, en moins d'une seconde, elle me fit
-oublier le coiffeur et La Jeunesse, et&hellip; Ne crains
-rien, ma charmante femme; près d'un aussi méprisable
-nom je ne placerai pas ton nom révéré.</p>
-
-<p>Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je
-vous entends détailler la foule des motifs que
-j'avois de résister; mais des moyens, vous n'en
-parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose
-qu'une, moi: l'entreprenante Justine me tenoit
-dans son lit. S'il est vrai que vous ne sachiez pas
-succomber à des tentations aussi prochaines, aussi
-pressantes, dites-moi donc comment vous faites.</p>
-
-<p>Peut-être, comme je fis, hélas! vous laissez
-échapper l'occasion, après avoir multiplié d'inutiles
-efforts pour la saisir. Quelle injure je fis à tes
-appas, qui le méritoient moins que jamais, jolie
-petite Justine! et assurément ce ne fut pas ta
-faute. Tu te montras complaisante, patiente, empressée,
-autant que tu me trouvas foible, languissant
-et malheureux. Pour se voir réduit à cet excès
-d'abattement qui faisoit alors ma honte et le désespoir
-de Justine, il faudroit avoir comme moi
-couru la poste pendant trente-six heures, cahoté
-dans une méchante voiture, tourmenté de mille
-inquiétudes, nourri seulement de bouillon; il faudroit
-surtout avoir soutenu, durant toute la nuit
-suivante, un entretien très vif avec une nonne
-charmante,&hellip; et très bavarde, bavarde comme on
-l'est au cloître en pareil cas!</p>
-
-<p>«Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui
-marquoit sa confusion et sa surprise, ah! Monsieur
-de Faublas, que je vous trouve changé!» Il me
-parut que, si cette exclamation échappée à la tendre
-véracité de Justine renfermoit l'amère critique
-du présent, elle offroit aussi, dans son double
-sens, l'obligeant éloge du passé; mais, comme je
-me sentois aussi plus capable de mériter le compliment
-que de me justifier du reproche, je pris le
-sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.</p>
-
-<p>Justine me laissa tranquillement reposer, bien
-convaincue apparemment que, si elle prenoit la
-peine de me réveiller, ce seroit très gratuitement
-pour elle. Cependant elle demeura constamment
-près de moi, puisqu'en me réveillant je la sentis à
-mes côtés: je ne la vis pas, car les bougies étoient
-éteintes; il y avoit vraisemblablement longtemps
-que je dormois. Il me sembla qu'il étoit temps de
-dîner, je sentois le vif aiguillon d'une faim gloutonne;
-mon premier mot exprima mon premier
-désir, je priai Justine de me faire apporter à manger.
-Elle se préparoit à me quitter, quand je me
-surpris quelque velléité de réparer mes torts envers
-elle; je crus même qu'il falloit commencer par là,
-et je lui fis part de cette seconde réflexion, qui
-me parut lui être plus agréable que la première.
-Elle accueillit ma proposition avec une pétulance
-qui ne lui étoit pas ordinaire, ce qui me fit présumer
-que sans doute elle imaginoit qu'il n'y avoit
-pas de temps à perdre. Quelque diligence qu'elle
-fît pourtant, elle ne se pressa pas encore assez;
-il étoit décidé qu'après avoir essentiellement manqué
-à tout le beau sexe des <i>Petites Maisons</i>, dans
-la personne d'une des plus gentilles créatures qui
-jamais s'y fût trouvée, je me verrois contraint de
-quitter ma désolée compagne avant d'avoir pu
-rétablir sa réputation et la mienne, à la fois compromises.
-Au moment où cette fille si attentive, si
-digne de récompense, alloit peut-être recevoir le
-prix de ses soins généreux, il se fit à la porte de la
-rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit à
-coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une
-voix altérée, nous dit qu'on demandoit à entrer
-au nom du roi.</p>
-
-<p>«Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas
-qu'on ouvre tout de suite, donne-moi le temps de
-me sauver.&mdash;Vous sauver! où?&mdash;Je n'en sais
-rien, mais qu'on n'ouvre pas.&mdash;Tenez, dans le
-jardin. Je vais vous faire porter une échelle, escaladez
-le mur à droite; et, si notre voisine la <i>dévote</i>,
-M<sup>me</sup> Desglins, est tentée de vous recevoir aussi
-bien que moi, efforcez-vous de la récompenser
-mieux.&mdash;Justine, écoute donc.&mdash;Eh bien?&mdash;Tâche
-de faire passer de mes nouvelles à M<sup>me</sup> de
-B&hellip; J'ignore ce que je vais devenir, mais c'est
-égal; mande-lui toujours que je suis à Paris, que
-tu m'as vu.»</p>
-
-<p>Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter
-de la lumière, je me suis promptement
-emparé de la pièce la plus essentielle de l'habillement
-masculin, pièce dont l'exacte bienséance
-m'ordonne de vous laisser deviner le nom, et que
-j'appellerai, si vous voulez bien le permettre, <i>le
-vêtement nécessaire</i>. Comme je me prépare à m'en
-couvrir, j'entends le fracas redoubler; il me semble
-qu'on enfonce les portes.</p>
-
-<p>Je n'ai plus le temps de mettre les habits que
-Justine m'a fait préparer, je ne prends que l'épée
-de M. Valbrun; en une seconde, ma main droite
-est armée du glaive protecteur, et ma main gauche,
-au lieu d'un bouclier, porte le vêtement nécessaire.
-Je m'élance sur l'escalier, je me précipite dans la
-cour, je vole au bout du jardin.</p>
-
-<p>La Jeunesse me suit avec une échelle; il la
-plante, je monte. A la vue de plusieurs hommes
-qui viennent d'entrer, avec des flambeaux, dans la
-cour du vicomte, je sens que je n'ai pas un instant
-à perdre; et, sans m'amuser à considérer le terrain,
-que d'ailleurs je ne pourrois reconnoître parce que
-la nuit est noire, je me jette hardiment de l'autre
-côté du mur. O ma Sophie, en serai-je quitte pour
-la petite contusion que je viens de me faire à la
-jambe?</p>
-
-<p>Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais
-j'estime qu'il est au moins dix heures du soir; je
-suis environné d'épaisses ténèbres, dans un jardin
-que je ne connois pas; la seule chemise dont je
-me trouve couvert ne me garantit pas du vent de
-bise qui souffle avec violence; je suis tourmenté de
-mille inquiétudes et je meurs de froid.</p>
-
-<p>Cependant pourquoi perdre courage? A Paris
-comme ailleurs il n'y a pas de si mauvais pas dont
-un malotru ne se tire avec de l'argent; à plus forte
-raison un enfant de famille, quand il a sa bourse
-pleine d'or et l'épée à la main. Va donc, Faublas,
-va donc examiner un peu la maison que tu entrevois
-à quelques pas de ce bassin, dans lequel tu as
-été bien près de tomber.</p>
-
-<p>J'avance à pas comptés, sans bruit j'arrive, et
-doucement je tâtonne. Comment donc se fait-il
-qu'on m'ait entendu? Je ne le conçois pas; mais
-enfin la porte m'est ouverte, et, comme je ne vois
-plus de lumière, j'entre avec confiance.</p>
-
-<p>«C'est vous, Monsieur le chevalier?» me dit-on
-alors tout bas. Aussitôt je déguise ma voix en
-l'adoucissant beaucoup, et, d'un ton aussi mystérieux
-que le sien, je réponds: «Oui, c'est moi.»
-Elle avance au hasard sa main, qui rencontre la
-garde de mon épée. «Vous avez l'épée à la main?&mdash;Oui.&mdash;Est-ce
-qu'on vous poursuit?&mdash;Oui.&mdash;Est-ce
-qu'on vous a vu passer par la brèche?&mdash;Oui.&mdash;Ne
-le dites pas à ma maîtresse, elle auroit
-peur.&mdash;Où est-elle?&mdash;Qui? ma maîtresse?&mdash;Oui.&mdash;Vous
-le savez bien; dans son lit. Vous
-pourrez passer toute la nuit ensemble, monsieur
-est allé à Versailles accoucher une grande dame;
-il ne reviendra que demain.&mdash;Bon. Mène-moi
-chez ta maîtresse.&mdash;Ne savez-vous pas les êtres?&mdash;Oui;
-mais j'ai eu peur, ma tête n'y est plus;
-conduis-moi&hellip; Là, bien, par la main.»</p>
-
-<p>A peine avons-nous fait quatre pas que la femme
-de chambre, en ouvrant une seconde porte, dit:
-«Madame, c'est lui.»</p>
-
-<p>La dame du logis m'adresse la parole: «Tu viens
-bien tard ce soir, mon cher Flourvac.&mdash;Impossible
-plus tôt.&mdash;Ils t'ont retenu?&mdash;Oui.&mdash;Eh
-bien! où donc es-tu?&mdash;Je viens.&mdash;Qui t'arrête?&mdash;Je
-me déshabille.»</p>
-
-<p>Vous savez que je n'avois pas besoin de me
-déshabiller, vous à qui j'ai conté que ma main
-gauche portoit mon unique vêtement; mais convenez
-que je ne devois marcher qu'avec beaucoup
-de précaution et de lenteur dans une chambre
-pour moi nouvelle où, très heureusement, il n'y
-avoit plus ni feu ni lumière. Enfin, parvenu jusqu'au
-pied du lit, je dépose doucement par terre
-le vêtement nécessaire et mon épée; puis, soulevant
-une molle couverture dont l'édredon propice
-va me réchauffer, je tombe dans les bras d'une
-inconnue, qui commence par me donner le baiser
-le plus tendre.</p>
-
-<p>«Oh! que tu as froid! me dit-elle.&mdash;Il gèle si
-fort!&mdash;Mon cher chevalier!&mdash;Ma douce amie!&mdash;La
-rigueur de la saison ne t'empêchera pas de
-venir?&mdash;Sûrement non.&mdash;Toutes les fois que
-M. Desglins découchera?&mdash;Oui.&mdash;Bathilde,
-pour t'avertir, fera toujours comme aujourd'hui.&mdash;Bien.&mdash;N'est-ce
-pas ingénieusement imaginé,
-ce petit lampion allumé sur sa fenêtre?&mdash;Oui.&mdash;Et
-ce pan de mur que j'ai fait abattre?&mdash;Oui,
-j'ai passé par la brèche.&mdash;Et tu y passeras plus
-d'une fois, car nos voisins les <i>Magnétiseurs</i> ne la
-feront pas réparer de l'hiver.&mdash;Sans doute.&mdash;N'es-tu
-pas content d'être venu loger chez eux?&mdash;Très
-content.&mdash;Tu sais, mon cher Flourvac,
-que mon mari est allé&hellip;&mdash;A Versailles, oui.&mdash;Nous
-pouvons passer ensemble la nuit entière.&mdash;Tant
-mieux.&mdash;J'étois sûre qu'il en seroit bien
-aise, mon chevalier.&mdash;O mon amie!&mdash;Tu
-m'aimes toujours, Flourvac?&mdash;Tendrement.&mdash;Je
-t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette
-après-dînée, mon ange.&mdash;Pourquoi?&mdash;Tu n'es
-pas venu me joindre au sermon.&mdash;Impossible.&mdash;Mais
-ce matin j'étois bien contente; et toi?&mdash;Ravi.&mdash;La
-messe ne t'a pas paru longue?&mdash;Oh!
-non.&mdash;Que j'avois de plaisir à te regarder!&mdash;Et
-moi!&mdash;Que tu as bien fait de mettre ta chaise
-à côté de la mienne!&mdash;N'est-il pas vrai?&mdash;Mais
-tu as mal fait de me parler.&mdash;La raison?&mdash;Toutes
-ces dames qui me connoissent et qui m'estiment,
-qu'auront-elles dit de me voir causer dans
-l'église avec un jeune officier?&mdash;Je conçois.&mdash;Tiens,
-mon c&oelig;ur, ne viens plus me trouver à
-l'église.&mdash;Parce que?&mdash;Parce que, dans le fond,
-cela n'est pas bien. Oh! vraiment, ma conscience
-n'est pas tranquille.&mdash;Bon!&mdash;Faire l'amour
-jusque dans la maison du Seigneur!&mdash;Il est vrai
-que&hellip;&mdash;Préférer la créature au Créateur!&mdash;Vraiment!&hellip;&mdash;Et
-un militaire encore!&mdash;Comment?&mdash;Si
-du moins c'étoit un abbé!&mdash;Mais&hellip;&mdash;A
-propos d'abbé, mon ange, as-tu fait ma
-commission?&mdash;Laquelle?&mdash;Tu l'as oubliée?&mdash;Laquelle?&mdash;Tu
-sais que le maigre m'incommode.&mdash;Eh
-bien?&mdash;Quoi! Flourvac, vous ne vous
-souvenez pas que je vous avois prié d'aller consulter&hellip;&mdash;Eh!
-oui, un médecin.&mdash;Point du
-tout, un prêtre.&mdash;Oui, oui, je me rappelle&hellip;&mdash;Un
-prêtre, pour lui demander la permission&hellip;&mdash;Il
-te l'accorde.&mdash;A moi?&mdash;A qui donc?&mdash;Vous
-m'avez nommée, moi?&mdash;Non, une parente.&mdash;Ah!
-bon&hellip; Ainsi, mon c&oelig;ur, je puis donc faire
-gras le vendredi et le samedi?&mdash;Oui.&mdash;Ah! que
-je suis aise! ah! que je te remercie!»</p>
-
-<p>Le baiser qu'alors la dévote me donna me parut
-le plus vif de tous. J'en avois reçu beaucoup
-d'autres, pendant qu'occupé du soin de soutenir
-une conversation difficile, je m'étois efforcé de ne
-répondre que par de courts monosyllabes aux
-questions que multiplioit l'inconnue trompée.
-Cependant ses appas, quoique toujours défendus
-par une toile modeste, agissoient sur moi plus
-efficacement que l'édredon le plus chaud; et, mon
-sang s'étant ranimé, je me retrouvois ces dispositions
-heureuses dont, quelques minutes auparavant,
-Justine eût profité, si des gens ennemis
-de son bonheur n'étoient venus méchamment nous
-interrompre. Aussitôt j'essayai de prouver ma
-reconnoissance à l'hospitalière beauté qui me
-faisoit si complètement les honneurs de chez
-elle. Mais qui de vous, à ma place, s'y seroit attendu,
-Messieurs? on m'opposa la plus sérieuse
-résistance.</p>
-
-<p>«Finissez, me disoit-on, finissez, Flourvac,&hellip;
-vous savez nos conventions&hellip; Ce n'est pas ainsi&hellip;
-Non,&hellip; non,&hellip; je ne le souffrirai point,&hellip; je ne le
-veux pas.»</p>
-
-<p>Très surpris de l'étrange caprice de cette femme
-inconcevable qui, dans l'hiver et par un temps
-affreux, fait escalader des murs à son amant pour
-qu'il vienne paisiblement sommeiller auprès d'elle,
-je me remets à ses côtés sans dire un mot, et
-bientôt je vais m'endormir. Bientôt aussi je l'entends
-qui sanglote; et, toujours à voix basse, je lui
-demande ce qu'elle a. «Ce que j'ai! répond-elle,
-ingrat, vous ne m'aimez plus, vous oubliez nos
-conditions&hellip; Près de moi vous restez immobile&hellip;
-Mes embrassemens ne vous paroissent plus désirables,
-s'ils ne sont, comme ceux des femmes vulgaires,
-impudiques et criminels.»</p>
-
-<p>Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne
-pouvois pénétrer le sens obscur; mais enfin elle
-s'expliqua si clairement du geste et de la voix
-qu'elle m'enseigna ce que peut-être vous serez
-étonnés d'apprendre. Mes désirs avoient été repoussés
-d'abord, parce que j'avois malhonnêtement
-exprimé mes désirs; parce que, d'une main
-profane, j'avois voulu soulever l'unique voile dont
-les pudiques attraits de cette beauté toujours modeste
-devoient rester enveloppés. Il falloit, sans
-écarter, sans déranger la fine toile artistement
-ouverte; il falloit, le moins indécemment et le
-mieux possible, embrasser de toutes les femmes la
-plus vive et la plus chaste en même temps.</p>
-
-<p>Et vous, que la nature n'a favorisées qu'à demi,
-vous, qui portez une superbe tête sur un corps
-très ordinaire, ne vous moquez pas de ma janséniste.
-Si vous aviez prudemment employé le moyen
-dont elle usoit, peut-être que vos époux ne vous
-auroient pas si vite abandonnées, peut-être que
-vos amans vous seroient demeurés plus longtemps
-fidèles.</p>
-
-<p>J'avoue pourtant qu'une malheureuse femme ne
-doit s'aviser de ce moyen-là que lorsqu'il ne lui en
-reste aucun autre; j'avoue que, pour mon compte,
-je ne l'aime pas. En vain la dévote, d'une voix
-entrecoupée, bégayoit entre mes bras ces mots
-inusités, quoique expressifs: «Divins transports!
-bonheur des élus! joie du paradis!» je ne partageois
-que médiocrement cette joie, ce bonheur,
-ces transports si vantés.</p>
-
-<p>Peu curieux de rechercher encore une demi-félicité,
-je reprends à côté de M<sup>me</sup> Desglins une
-place que je suis presque fâché d'avoir quittée, et
-je ne songe plus qu'à l'adroit mensonge qu'il faut
-que je lui fasse pour que, sans allumer ses bougies,
-sans appeler sa femme de chambre, elle veuille
-bien me donner elle-même de quoi chasser l'appétit
-dévorant dont je me sens atteint. Mais j'aurois pu
-me dispenser de mettre mon esprit à la torture: il
-étoit décidé que j'irois souper ailleurs.</p>
-
-<p>«On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce
-donc?&hellip; Quoi!&hellip; C'est la voix&hellip; Cela ne se peut
-pas&hellip; Mais pourtant&hellip; Bon Dieu! oui, c'est la
-voix du chevalier,&hellip; de mon amant&hellip; Comment
-cela se fait-il?&hellip; Un inconnu! ah! l'horreur!&hellip; je
-suis perdue!»</p>
-
-<p>Au premier bruit que j'ai entendu, aux premiers
-mots qu'elle a prononcés, je me suis jeté
-hors du lit. Tandis qu'elle flotte incertaine, je
-mets précipitamment le <i>vêtement nécessaire</i>, non pas
-à mon bras gauche comme tout à l'heure, mais en
-son véritable lieu. Je prends mon épée, j'avance à
-tâtons, je pousse une porte entre-bâillée; et, si je
-calcule bien, je dois être maintenant dans la première
-pièce où m'a d'abord reçu la femme de
-chambre qui faisoit sentinelle. Ce qui confirme ma
-conjecture, c'est que non loin de moi j'entends
-un homme qui dehors grelotte, s'impatiente, et
-tout bas, mais très distinctement, répète sans cesse:
-«Bathilde, ouvre-moi donc!»</p>
-
-<p>Cependant M<sup>me</sup> Desglins vient de prendre un
-parti. Sortie de sa chambre à coucher, elle s'avance
-dans la pièce où je suis; d'une voix étouffée, elle
-appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de
-lui répondre, je m'arrête, et le bruit de sa marche
-me fait juger que, sans me toucher, elle a passé
-tout à l'heure auprès de moi. «Qui que vous
-soyez, dit-elle alors, veuillez au moins m'entendre:
-ne me perdez pas tout à fait, fuyez sans que le
-chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si
-vous me gardez le secret.»</p>
-
-<p>C'étoit mon intention; je comptois m'élancer
-dehors dès que la porte seroit ouverte; mais l'infortunée
-dévote l'ouvre trop tard. Après que
-M<sup>me</sup> Desglins a tourné deux fois la clef dans la
-serrure, à l'instant même où M. de Flourvac pousse
-l'un des deux battans, Bathilde, qui n'est point
-encore couchée, Bathilde, attirée par le bruit
-qu'elle entend, paroît avec de la lumière. Quel
-spectacle pour chacun de nous!</p>
-
-<p>La scène est dans une espèce de salle à manger.
-Dans le fond, sur ma gauche, la malencontreuse
-femme de chambre nous fixe les uns après les
-autres en roulant de grands yeux ébahis; en face
-de moi, sur le seuil de la porte qui communique
-au jardin, je vois un jeune officier immobile
-d'étonnement; dans l'espace intermédiaire,
-M<sup>me</sup> Desglins, consternée, tombe sur une chaise
-et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas
-fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et,
-toujours entièrement occupé de l'objet qui me
-touche le plus, toujours incapable de dissimuler
-l'impression que me fait la vue d'une jeune femme,
-je m'écrie: «Elle est, ma foi, gentille!&mdash;La perfide!
-répond l'officier furieux; scrupuleuse dévote,
-il vous en faut plusieurs!»</p>
-
-<p>Je veux parler, je veux justifier M<sup>me</sup> Desglins;
-mais le jeune homme, peut-être trop vif, ne
-m'écoute pas et tire son épée, que rencontre aussitôt
-la mienne. Aux premières bottes, je sens que
-le jeune Flourvac n'est pas fait pour lutter avec
-moi; bientôt serré de près, il se voit forcé de faire
-plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre
-du combat. Comme je veux surtout gagner du terrain,
-pour m'assurer une prompte retraite, je ne
-cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris
-d'être si vigoureusement poussé, recule toujours.
-Nous arrivons à l'entrée d'une allée qui me paroît
-spacieuse: là, je romps brusquement la mesure et
-je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux
-que peu redoutable, me poursuit; et, l'obscurité
-ne me permettant pas de courir vite, il va bientôt
-m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de
-nouveau; celui de l'ennemi, gouverné par un poignet
-trop foible, saute à dix pas: les deux femmes
-sont accourues, qui saisissent et retiennent le
-vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille
-et fuit.</p>
-
-<p>Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont
-je me souviens que M<sup>me</sup> Desglins m'a parlé: je la
-trouve enfin, je grimpe, et me voilà dans l'enclos
-<i>des voisins les Magnétiseurs</i>.</p>
-
-<p>Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes,
-je ne dois pas omettre une circonstance
-qui augmentoit alors le danger de ma position.
-Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise
-dont je me plaignois il n'y a pas plus d'un quart
-d'heure? Maintenant il pique davantage encore,
-et, par un malheur plus grand, des nuages épais,
-qui se choquent pour se dissoudre, versent des
-flocons de neige sur ma chemise, hélas! trop fine.
-Plaignez, belles dames, plaignez un jeune homme
-à qui l'on ne peut reprocher que son excessif
-amour pour vous; par quel temps et dans quel
-costume il est réduit à faire, de jardin en jardin,
-la plus pénible des promenades!</p>
-
-<p>Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois
-voulu, car je me vis, au bout du vaste enclos des
-<i>Magnétiseurs</i>, arrêté par une grille qui le fermoit.
-Aussitôt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement
-mon épée, et d'estoc et de taille je me mis
-à espadonner contre les barreaux, de manière à
-tout renverser s'il étoit possible.</p>
-
-<p>Au vacarme que je faisois un mâtin aboya. O
-bon chien, mon sauveur! sans ton énorme gueule
-où résonnoit une pleine basse-taille dont les échos
-circonvoisins multiplioient les formidables accens;
-malgré mon espadon, peut-être je serois demeuré
-dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait ce
-qu'alors on eût fait de moi, supposé qu'on m'y
-eût encore trouvé vivant. Un homme accourut qui
-m'ouvrit la grille. «En voilà encore un! s'écria-t-il;
-comme il est fagoté! queu vêtement pour
-l'hiver! et pis c'te fine lame! ne diroit-on pas
-qu'i veut tuer des mouches dans le mois de novembre?
-Mais queu rage les pousse tretous de
-vouloir dormir debout! comme si nos ancêtres,
-qu'avoient cent fois pus d'idées que nous, n'avoient
-pas inventorié les lits pour qu'on se couchisse
-dedans. Allez, Monsieur le <i>préiambule</i>, remontez-vous
-dans le dortoir, et laissez tout du moins le
-repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez
-tout le temps que dure la sainte journée
-du bon Dieu. Je vous le demande de votre grâce,
-Monsieur <i>le sozambule</i>, allez vous coucher avec
-tous ces autres&hellip; Non, pas par là,&hellip; tenez donc,
-par ici&hellip;»</p>
-
-<p>Je ne savois si je devois répondre, quand une
-femme furieuse vint à nous. Elle saisit mon conducteur,
-et, l'entraînant avec elle: «Parguienne,
-lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas
-peur qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle?
-Hain! quai bêtise! que de balivernes!&hellip; gni en a
-pas un, va, de ces chiens de <i>cornambules</i>, qui nous
-fera jamais le cadeau de se rompre les ios.»</p>
-
-<p>Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le
-col, je trouvai l'escalier: je cherchai le dortoir.
-Bien impatient de découvrir quelque coin solitaire
-et commode où je pusse me sécher et me réchauffer,
-j'allai, toujours furetant, jusqu'au second étage,
-où, dans une immense salle éclairée par des lanternes,
-une porte entre-bâillée me laissa voir beaucoup
-de lits rangés à la file, et dont aucun ne
-paroissoit vide. Cependant j'en découvris un qui
-l'étoit; tant de besoins si pressans me faisoient la
-loi de l'aller occuper que je me glissai doucement
-jusqu'à lui. Là, je me dépouillai promptement du
-<i>vêtement nécessaire</i>; il étoit tout mouillé; mais,
-comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trésor,
-je pris la sage précaution de le cacher sous
-mon chevet, près duquel je mis mon épée; ensuite
-j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise
-imprégnée de neige fondue; avec un des coins
-du drap j'essuyai mon individu déjà presque
-inondé, et, tout nu que j'étois, je m'étendis délicieusement
-sur deux mauvais matelas, plus content
-que quand j'entrai dans le superbe lit du
-vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire
-adage qui tous les jours nous dit: <i>Le plaisir vient
-de la douleur.</i></p>
-
-<p>Oui; mais souvent, quand le moment de la plus
-vive douleur est passé, la foule des douleurs plus
-petites ne tarde pas à vous assiéger, et le plaisir
-est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive
-eut ranimé mon sang, dès que je pus
-remuer sans angoisse mes membres un peu dégourdis,
-les inquiétudes de l'esprit succédèrent
-aux fatigues du corps; je considérai avec effroi la
-foule des dangers qui m'environnoient; sans doute
-poursuivi au dehors, peut-être menacé au dedans,
-qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle
-espèce de maison mon destin m'avoit conduit, et
-quelles gens extraordinaires la peuploient; mais
-comment y rester? comment en sortir? surtout
-comment satisfaire ce vif appétit, un moment
-oublié pendant mes plus grandes anxiétés, mais à
-présent revenu pour me crier sans relâche qu'après
-les fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit,
-je n'ai pris dans la journée qu'une tasse de
-chocolat?&hellip; O ma Sophie! sans doute je dois des
-larmes à ton sort! tu gémis séparée de l'objet de
-ta tendresse; mais au moins elle t'est connue la
-prison dans laquelle tu languis; mais au moins tu
-ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de
-vêtemens. Il est bien plus à plaindre, ton malheureux
-époux! Le moyen que sans nourriture il se
-conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre
-sans linge, sans habit et sans souliers!</p>
-
-<p>Je demeurois livré à ces réflexions désolantes,
-lorsque plusieurs personnes, étant brusquement
-entrées, s'approchèrent de mon lit, qui fut aussitôt
-environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il
-n'y avoit pas moyen de fuir, je pris le parti
-de fermer les yeux et de paroître plongé dans un
-profond sommeil, dont les douceurs étoient bien
-loin de moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir
-quand, pour m'examiner de plus près, on me mit
-une lumière devant les yeux. Figurez-vous quel fut
-mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou
-cinq observateurs tranquillement dialoguer ainsi:</p>
-
-<p>«Je ne le connois pas.&mdash;Ni moi.&mdash;Ni moi.&mdash;Ni
-moi.&mdash;Ni moi, dit-elle; mais attendez
-donc&hellip; Si fait, si fait,&hellip; je&hellip; je sais qui c'est,&hellip; un
-nouveau venu.&mdash;De ce soir?&mdash;Oui.&mdash;Tant
-mieux.&mdash;Il n'a pas mauvaise mine.&mdash;Pas du
-tout.&mdash;Bien! très bien! un peu fatigué pourtant.&mdash;Cela
-n'est pas étonnant, vous l'avez mis au
-baquet, Madame.&mdash;Oui, répond-elle.&mdash;C'est
-cela; le baquet, la diète!&hellip;&mdash;Sans doute, sans
-doute.&mdash;Son sommeil est-il bien naturel?&mdash;Il
-n'y a qu'à le lui demander.&mdash;Oui, s'il veut le
-dire.&mdash;Essayons.&mdash;Soit; parlez-lui.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous
-bien?&hellip; Il ne répond pas.&mdash;Faites-lui une autre
-question, Madame.&mdash;Jeune homme, reprit-elle,
-pourquoi êtes-vous venu ici?&hellip; Allons, il ne
-dira mot.&mdash;Eh bien, faisons-lui l'opération,
-Madame.&mdash;C'est mon avis.&mdash;Et le mien.&mdash;Et
-le mien.&mdash;Et le mien.»</p>
-
-<p>A ce mot <i>opération</i> je frissonnai, une sueur
-froide me prit quand je sentis qu'on levoit ma
-couverture. «Eh! bon Dieu, s'écria-t-elle en la
-rejetant aussitôt, il est tout nu.&mdash;Il est tout nu!
-répétèrent-ils.&mdash;Tenez, sur cette chaise sa chemise!&mdash;Toute
-mouillée!&mdash;Trempée comme si
-on l'avoit mise dans l'eau!&mdash;Oui, ma foi!&mdash;Tant
-mieux, c'est qu'il a transpiré.&mdash;C'est qu'il
-a transpiré.&mdash;C'est qu'il a transpiré.&mdash;Effets
-d'une crise.&mdash;Crise très heureuse!&mdash;Sans nous
-il avoit une fièvre inflammatoire.&mdash;Putride.&mdash;Ou
-une apoplexie.&mdash;Ou une catalepsie.&mdash;Ou
-une paralysie de poitrine.&mdash;Ou une sciatique
-dans la tête.&mdash;Et il couroit grand danger!&mdash;Et
-il étoit perdu!&mdash;Et il seroit mort!&mdash;Oh! oui,
-il seroit mort.&mdash;Il seroit mort.»</p>
-
-<p>Pendant plus d'une minute, tandis que je commençois
-à me rassurer, ils répétèrent en ch&oelig;ur que
-je serois mort.</p>
-
-<p>L'un d'eux interrompit le funèbre chorus pour
-dire: «C'est pourtant à vous, Madame, qu'appartient
-l'honneur de cette cure!&mdash;En vérité, je le
-crois, répondit-elle.&mdash;Puisque cela va si bien,
-que ne recommencez-vous?» répliqua-t-il. Elle
-lui répondit: «Très volontiers; mais faites-lui
-donc donner une chemise.»</p>
-
-<p>Après qu'on m'eut passé la chemise, aussitôt
-apportée, on me posa sur mon lit de manière que
-mes deux pieds, qui d'abord restoient pendans,
-furent ensuite supportés par le premier bâton d'une
-chaise, sur laquelle il me parut que s'étoit assise la
-dame que l'on venoit de prier de se mettre en
-<i>rapport</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Elle le fit à l'instant même; elle serra mes
-deux jambes dans les deux siennes, promena doucement
-sur plusieurs parties de mon corps sa main,
-que je trouvois familière, et d'une façon tout à
-fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux
-miens. Trop prudent pour témoigner combien
-cette <i>opération</i> de nouvelle espèce étoit de mon
-goût, je feignois toujours de dormir. «Voilà, dit
-quelqu'un, un sommeil bien opiniâtre.&mdash;Oui,
-qui tient de la léthargie.&mdash;Tant mieux, il produira
-plus sûrement le <i>somnambulisme</i>.&mdash;Sachons
-donc s'il parleroit maintenant.&mdash;Madame, voulez-vous
-bien l'interroger?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Mot technique.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Beau jeune homme, me dit-elle, le magnétisme
-agit-il sur vous?» Je ne répondis pas un
-mot, mais je trouvai la question presque impertinente.
-Me demander si le magnétisme agissoit sur
-moi, sur moi dont l'imagination si promptement
-s'allume, dont le sang s'enflamme si aisément!&hellip;
-Espiègle femelle, qui me faisiez cette interpellation
-maligne, sûrement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissoit
-sur moi, le magnétisme; sûrement, du coin de
-l'&oelig;il, vous aperceviez son effet le moins équivoque:
-car tout d'un coup vous cessâtes vos chatouilleux
-attouchemens, et d'un ton triomphant vous dîtes à
-ceux qui vous entouroient: «Messieurs, sous huit
-jours, au plus tard, je vous garantis ce jeune
-homme-là radicalement guéri; il y a plus, je reviendrai
-le questionner dans un quart d'heure, et je
-vous certifie qu'il sera déjà somnambule et qu'il me
-répondra.»</p>
-
-<p>Dès que les médecins se furent éloignés de mon
-lit, je me hâtai d'ouvrir les yeux pour examiner la
-jeune dame qui, tout à l'heure, avant de me quitter,
-m'avoit, ce me semble, un peu serré la main.
-Sa voix ne m'étoit pas inconnue; mais je ne pouvois
-me dire où j'avois été frappé de ses doux
-accens. Malheureusement la dame me tournoit
-déjà le dos quand je la regardai; mais il me sembla
-que j'avois vu quelque part cette taille élégante et
-svelte qui déjà m'enchantoit.</p>
-
-<p>Je la suivois toujours des yeux, quand on vint
-lui annoncer que M<sup>me</sup> Robin demandoit à la voir.
-Elle ordonna qu'on la fît monter, et puis elle dit à
-ceux qui l'entouroient: «Messieurs, M<sup>me</sup> Robin
-est une brave femme; il y a tout lieu de croire que
-c'est elle qui nous a envoyé ce soir cette belle
-dinde aux truffes dont nous nous régalerons
-demain.»</p>
-
-<p>Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendois parler
-d'une dinde aux truffes, tandis qu'avec tant de
-plaisir je me serois accommodé d'un bon morceau
-de pain sec!</p>
-
-<p>«Bonsoir, Madame Robin», lui dit-elle.
-L'autre répondit: «Votre très humble servante,
-Madame Leblanc.&mdash;Vous venez, Madame Robin,
-pour voir la fille chérie?&mdash;Oui, Madame.&mdash;Eh
-bien, passons dans ce cabinet.»</p>
-
-<p>Ce cabinet étoit en face de mon lit; on en laissa
-la porte ouverte; j'écoutai et j'entendis: «Jeune
-Robin, dormez-vous?» Elle répondit d'une voix
-basse et d'un ton mystérieux: «Oui.&mdash;Cependant
-vous parlez?&mdash;Parce que je suis somnambule.&mdash;Qui
-vous a initiée?&mdash;La prophétesse M<sup>me</sup> Leblanc
-et le docteur d'Avo.&mdash;Quel est votre mal?&mdash;L'hydropisie.&mdash;Le
-remède?&mdash;Un mari.&mdash;Un
-mari pour l'hydropisie! dit la mère Robin.&mdash;Oui,
-Madame, un mari; la somnambule a raison.&mdash;Un
-mari avant quinze jours, reprit M<sup>lle</sup> Robin,
-car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue.
-Un mari qui soit capable de l'être, j'en connois
-qui n'en auroient que le nom. Point de ces vieux
-garçons maigres, secs, décharnés, édentés, rabougris,
-vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et
-boiteux.&mdash;Boiteux, interrompit M<sup>me</sup> Robin; ah!
-cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui la demande.&mdash;Paix
-donc, Madame Robin, s'écria
-quelqu'un; tant que la somnambule parle, il faut
-écouter sans rien dire.&mdash;Fi de ces gens-là! reprit
-M<sup>lle</sup> Robin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre
-une fille sans dot; ils font trembler une pauvre
-vierge dès qu'ils parlent de l'épouser.&mdash;Ah!
-pourtant&hellip;&mdash;Paix donc, Madame.&mdash;Mais un
-jeune homme de vingt-sept ans tout au plus, cheveux
-bruns, peau blanche, &oelig;il noir, bouche vermeille,
-barbe bleue, visage rond, figure pleine,
-cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant,
-alerte et gai.&mdash;Ah! dit M<sup>me</sup> Robin, c'est tout le
-portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un
-pauvre diable&hellip; Ah! mon enfant, que n'ai-je de
-la fortune pour t'établir!» Tout d'un coup, au
-bruit de plusieurs <i>chut</i>, <i>chut</i>, prolongés, il se fit un
-profond silence. «Silence, dit M<sup>me</sup> Leblanc, le
-dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il
-m'inspire! Je lis dans le passé, dans le présent,
-dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé que la
-mère Robin nous a envoyé ce soir une dinde aux
-truffes.&mdash;Cela est vrai, répondit-elle.&mdash;Paix
-donc, Madame, lui dit quelqu'un.&mdash;Je vois
-qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille
-au vieux garçon Rifflart, qui est infirme, grondeur
-et boiteux&hellip;&mdash;Un bien aimable homme, cependant&hellip;&mdash;Paix
-donc, Madame Robin.&mdash;Je vois
-que la fille Robin a distingué le jeune Tubeuf,
-cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant,
-alerte et gai&hellip;&mdash;Oui; mais si pauvre, si pauvre&hellip;&mdash;Paix
-donc, Madame Robin.&mdash;Je vois dans le
-présent que la mère Robin tient cachés, au
-fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq
-cents doubles&hellip;&mdash;Mon Dieu!&mdash;Cinq cents
-doubles&hellip;&mdash;N'achevez pas.&mdash;Cinq cents doubles
-louis en vingt rouleaux.&mdash;Pourquoi l'avoir
-dit!&hellip;&mdash;Mais paix donc, Madame Robin.&mdash;Je
-vois dans l'avenir que, si la mère Robin ne dispose
-pas, sous quinze jours, de huit rouleaux&hellip;&mdash;Huit
-rouleaux!&mdash;Paix donc, Madame Robin.&mdash;De
-huit rouleaux au moins pour l'établissement de sa
-fille avec le fils du voisin Tubeuf&hellip; Je vois&hellip;
-L'avenir m'épouvante&hellip; Pauvres Robin fille et
-mère! couple infortuné, que je vous plains!&hellip; On
-ouvrira l'armoire de la mère, le c&oelig;ur de la fille se
-sera ouvert; on ravira l'argent de la mère, on aura
-ravi l'honneur de la fille; la mère mourra de chagrin
-d'avoir été volée; la fille, désespérée, ira dans
-un pays étranger accoucher d'un garçon!&mdash;Ah!
-s'écria M<sup>me</sup> Robin, saisie d'épouvante, je la marierai!
-je la marierai la semaine prochaine! Oui,
-la semaine prochaine, elle épousera ce coquin de
-Tubeuf.» M<sup>me</sup> Robin, ainsi déterminée, s'en
-alla, et l'un des docteurs la reconduisit poliment.</p>
-
-<p>Ce que j'écris là, je le croyois à peine, quoique
-je l'eusse entendu. Un rêve imposteur me berçoit-il
-de ses chimères, ou n'y avoit-il pas un grain de
-raison dans mon cerveau totalement vide? De
-quelle scène le hasard venoit de me rendre témoin!
-D'une part, quel mélange d'effronterie, d'extravagance
-et de charlatanisme! que d'ignorance et
-d'imbécillité de l'autre! O hommes! il est donc
-vrai que vous êtes de grands enfans! il est donc
-vrai qu'avec sa gibecière le premier joueur de gobelets&hellip;
-Je méditois sur cette éternelle vérité, dans
-un de ces momens courts et rares où la sagesse
-paroissoit vouloir se rapprocher de moi; mais la
-sagesse, ne trouvant pas à loger dans ma folle tête,
-s'éloigna promptement; et, comme son brusque
-départ ne me permit point alors d'avoir la réflexion
-solide et profonde, je ne puis aujourd'hui finir la
-phrase philosophique, épigrammatique et morale.</p>
-
-<p>On va voir que mes idées prirent un cours tout
-différent; je me fis des reproches peu délicats, mais
-naturels dans la circonstance: un homme affamé
-n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi ne m'étois-je
-pas mêlé de la forfanterie pour en tirer profit?
-Pourquoi n'avois-je point répondu quand on m'interrogeoit?
-Avec toute ma sagacité, je ne savois
-rien deviner d'abord; avec ma belle prudence, je
-m'étois conduit comme un poltron! C'étoit bien la
-peine d'échapper à la fureur des élémens conjurés,
-pour venir sur ce misérable grabat mourir de
-peur et de faim! Je mériterois que la faute fût
-irréparable&hellip; Allons, Faublas, elle ne l'est pas;
-allons, mon ami, de la tête et du c&oelig;ur! un peu
-d'adresse et beaucoup d'audace! Il s'agit de te
-procurer un bon repas, bien nécessaire, et peut-être
-d'obtenir encore une douce nuit.</p>
-
-<p>Il faut convenir que l'obligeante prophétesse
-m'aida merveilleusement dans l'exécution de ce
-projet louable. Je suis sûr que M<sup>me</sup> Robin étoit à
-peine au bas de l'escalier, quand M<sup>me</sup> Leblanc dit
-aux docteurs de retourner à mon lit. A leur approche,
-je me hâtai, comme la première fois, de fermer
-les yeux. Bientôt la prophétesse accourut,
-commanda le silence, et d'une voix renforcée rendit
-l'oracle effrayant: «Quelle puissance supérieure
-me transporte au-dessus des nuages! je
-plane dans l'immensité des cieux, mon regard parcourt
-l'univers, ma vaste science embrasse les siècles
-écoulés, le moment qui passe, et l'éternité. Je
-vois dans le passé que l'adolescent ici couché fut
-toujours un petit libertin de bonne compagnie;
-que, non content d'avoir en même temps une belle
-dame et une jolie demoiselle, il a encore osé, dans
-une rencontre assez singulière, souffler une aimable
-nymphe à monsieur le baron, son très honoré
-père. Je vois dans le présent que cet enfant gâté
-s'appelle <i>de Blasfau</i>&hellip; Je vois dans l'avenir qu'il
-ne sera pas longtemps malade, et que tout à
-l'heure il va me répondre et somnambuliser.»</p>
-
-<p>A mon véritable nom que disoit la prophétesse,
-en le déguisant par la simple transposition des deux
-syllabes qui le composent; à l'histoire de mes
-amours qu'elle me faisoit en abrégé; surtout à
-l'anecdote secrète qu'elle me rappeloit malignement,
-je reconnus enfin&hellip;, savez-vous qui? Non;
-eh bien, je ne veux pas vous le dire encore. Il me
-plaît qu'auparavant vous écoutiez les réponses que
-je vais faire aux questions de M<sup>me</sup> Leblanc.</p>
-
-<p>«Beau jeune homme, dormez-vous?&mdash;Oui;
-mais je parle, parce que je suis somnambule.&mdash;Qui
-vous a initié?&mdash;La plus aimable des femmes,
-celle dont je tiens la jolie main, la prophétesse.&mdash;Quelle
-est votre maladie?&mdash;Ce matin c'étoit
-épuisement et dégoût excessif; ce soir, au contraire,
-il y a pléthore et faim dévorante.&mdash;Que
-faut-il faire à cela?&mdash;Me donner le plus tôt possible
-une bouteille de perpignan et un morceau de
-dinde aux truffes.&mdash;Ah! ah!&mdash;Et cela, dans
-l'appartement de la prophétesse, qui voudra bien
-m'accorder un entretien particulier.&mdash;Ah! ah!&mdash;Je
-lui révélerai maintes choses essentielles à la
-propagation&hellip; du magnétisme.&mdash;Ah! ah!»</p>
-
-<p>O Vénus, Vénus! tu voulus, pour l'amusement
-du beau sexe et de ma longue adolescence, tu
-voulus qu'on vît dans Faublas, âgé de dix-sept
-ans, la réunion de plusieurs qualités ordinairement
-incompatibles. Avec la jolie figure d'une jeune
-fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu
-me donnas la gentillesse et la vivacité, l'enjouement
-et les grâces, l'esprit du jour et l'éloquence
-du moment, l'adresse qui fait naître l'occasion, la
-patience qui l'épie, l'audace qui la brusque, mille
-agrémens divers, dont un plus fat s'enorgueilliroit
-davantage, et peut-être useroit moins. Tu sais
-comment ma conduite t'a toujours prouvé ma
-reconnoissance, combien ton culte m'est cher,
-comme sur tes autels adorés j'ai prodigué les sacrifices!
-Cependant, si tu m'as réservé à des travaux
-plus qu'humains; si, prenant plaisir à multiplier
-sur ma route les obstacles et les tentations, tu veux
-que, depuis le couvent du faubourg Saint-Marceau
-jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain,
-je sois arrêté de maison en maison, et sans relâche
-forcé d'y choisir entre une infidélité passagère ou
-une éternelle séparation; déesse, je te déclare que
-je suis prêt, que rien ne m'étonne; que, dussé-je
-périr, je tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi,
-sois juste autant que tu es belle, proportionne les
-moyens aux difficultés, vois la peine extrême de
-ton favori, tu ne l'as pas encore assez doué.
-Vénus, vous le savez, il ne s'agit ici ni des
-charmes périssables de votre efféminé chasseur<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>,
-ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>;
-il faut, à qui doit courir ma brillante carrière,
-la force prodigieuse de votre immortel
-amant<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, ou les talens fabuleux de l'époux des cinquante
-S&oelig;urs<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Adonis.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Vulcain.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Mars.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Hercule.</p>
-</div>
-<p>Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous
-demande. O divinité bienfaisante, vous n'êtes pas
-seulement la reine des plaisirs, on vous dit aussi la
-mère de l'Amour! Deux époux, quand ils sont
-encore amans, peuvent donc ne pas vous paroître
-indignes de votre protection. Du haut de l'empyrée,
-contemplez sans jalousie une mortelle aussi
-belle que vous; elle soupire, elle vous implore,
-elle m'attend. Honorez son chevalier d'un regard
-favorable, venez à mon secours, prévenez mes
-périls, écartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu'à
-l'asile désiré; daignez me réunir à la plus
-chère moitié de moi-même. Alors sera brûlé sous
-vos auspices un encens délectable et pur; alors
-vous sera fait, en actions de grâces, un délicieux
-sacrifice également digne du ministre, de la victime
-et de l'idole.</p>
-
-<p>Pendant que je fais cette poétique invocation,
-la prophétesse achève sa tournée dans le dortoir;
-bientôt elle descend chez elle et m'envoie chercher;
-il est inutile de dire que je mets le <i>vêtement
-nécessaire</i>, et que je laisse mon épée.</p>
-
-<p>«Eh! bonsoir, mon aimable <i>beau-fils</i>!&mdash;Eh!
-bonsoir, ma charmante <i>belle-mère</i>!&mdash;Faublas, dis-moi
-donc quelle aventure&hellip;&mdash;Conte-moi, Coralie,
-par quelle métamorphose&hellip;&mdash;Monsieur, je
-suis mariée.&mdash;Je suis marié, Madame.&mdash;Mais
-cet événement-ci me fait trembler pour l'honneur
-de M. Leblanc!&mdash;Mais, ô ma Sophie! je crains
-bien de succomber encore à l'occasion!&mdash;Tiens,
-mon joli garçon, franchement tu arrives à propos,
-car un époux est une sotte chose, et j'ai besoin
-d'un amoureux.&mdash;Tiens, Coralie, je te retrouve
-fort heureusement, car la rencontre d'une
-jolie femme ne peut jamais me déplaire, et
-puis j'ai besoin d'un asile, d'un habit et d'un souper.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Leblanc me fit donner une robe de chambre
-et commanda qu'on me servît. On m'apporta
-la bouteille si nécessaire et la volaille tant désirée.
-Je bus avec l'empressement du musicien le moins
-sobre qui, depuis trois heures d'horloge, concertant
-sans relâche en bonne maison, n'a pas trouvé
-le moment de se rafraîchir. Je mangeai avec la
-constante avidité de tel maigre auteur qui, tous
-les lundis sans faute, admis à la table de tel gras
-libraire, y dîne périodiquement pour le reste de la
-semaine. Pendant que j'employois ainsi mon temps
-de la manière la plus utile, Coralie me contoit en
-peu de mots son histoire.</p>
-
-<p>«Quelques jours après la comique catastrophe
-qui me ravit en même temps le père et le fils, un
-grave docteur est amené chez moi; M. Leblanc
-me fait la cour, tombe sérieusement amoureux, et
-m'offre sa foi, que je ne puis refuser, puisqu'il est
-riche. Je l'épouse donc&hellip;&mdash;Tu l'épouses!&mdash;Oui,
-je l'épouse! à l'église! et je te dirai même quelque
-chose de plus fort: c'est que depuis trois mois
-je suis fidèle; mais cela commençoit à m'incommoder.
-Oh! je l'avoue, je ne suis pas faite pour
-être réduite au calendrier des vieillards.&mdash;Madame,
-en ce cas, je crains bien de n'être pas arrivé
-chez vous aussi à propos que vous me faites l'honneur
-de le croire.&mdash;Bon! est-ce que tu veux des
-complimens? Ne sois donc pas si modeste, Chevalier.
-Pour revenir à M. Leblanc, je l'épouse donc.
-Il m'amène dans cette maison, que je trouve pleine
-de malades imaginaires et de prétendus docteurs.
-Mon mari, que chaque jour le magnétisme enrichit
-davantage, m'enseigne la <i>fameuse doctrine</i>, que je
-pratique vraiment fort bien, parce qu'elle m'amuse.
-Tu sais, mon ami, que je suis née rieuse, et que
-toujours je me suis divertie aux dépens de ceux
-que j'attrapois. D'ailleurs, on m'éleva pour les
-tréteaux, et le somnambulisme est presque une
-comédie publique. D'honneur, au mariage près,
-ma nouvelle condition ne me déplaît pas: Coralie
-ne danse plus, mais elle magnétise; elle prophétise,
-au lieu de déclamer: tu vois qu'il me reste
-toujours un rôle à jouer, et que dans le fond je
-n'ai fait que changer de théâtre.&mdash;Fort bien, Coralie;
-mais, à présent que j'ai soupé, parlons sérieusement:
-tu ne veux pas me renvoyer au dortoir?&mdash;Assurément
-non.&mdash;Tu consens à passer la nuit
-avec moi, malgré l'hymen?&mdash;Malgré l'hymen! dis
-donc à cause de lui, Chevalier; tu as de l'esprit,
-et je suis obligée de te dire que celui qui paye et
-le mari, c'est la même chose; et puis j'ai lu quelque
-part qu'on avoit toujours du goût pour son
-premier métier. Je n'ai pas oublié le mien, Faublas;
-je sais d'ailleurs que depuis longtemps les
-honnêtes femmes s'en mêlent: je te réponds que
-jamais aucune ne s'en sera mêlée plus volontiers
-que moi et pour un plus aimable gentilhomme que
-celui que j'embrasse.»</p>
-
-<p>Je rendis à M<sup>me</sup> Leblanc son baiser, et repris
-ainsi la conversation un moment interrompue:</p>
-
-<p>«Ton mari où est-il?&mdash;A Beauvais, pour des
-affaires de famille.&mdash;Et ta femme de chambre ne
-causera-t-elle pas?&mdash;Tu as raison: que je suis
-étourdie, moi! il faut la mettre dans la confidence.»</p>
-
-<p>A ces mots, elle sonna; la suivante accourut,
-sa maîtresse lui dit: «Tenez, voilà un louis que
-je vous donne; mais ne vous avisez pas de dire à
-mon mari que monsieur a couché avec moi: car
-je réponds que vous en avez menti, je vous arrache
-les yeux et je vous chasse. Allez.»</p>
-
-<p>Après avoir prononcé du ton le plus majestueux
-cette harangue vraiment héroïque, M<sup>me</sup> Leblanc
-entra dans son lit, où bientôt elle me reçut.</p>
-
-<p>Hélas! ce fut inutilement: le magnétisme, toujours
-trompeur, ne tint pas sa promesse, et Vénus,
-apparemment, ne m'avoit pas entendu. En vain,
-pour amener l'heureux moment dont elle avoit
-conçu l'espérance au dortoir, Coralie épuisa les
-ressources de son ancien métier et de son art nouveau:
-comme Justine, elle finit par m'adresser,
-dans son désespoir, ce reproche amer à mon
-c&oelig;ur: «<i>Ah! chevalier de Faublas, que je vous
-trouve changé!</i> D'honneur, ajouta-t-elle vivement,
-je n'aurois pas prophétisé celui-là.»</p>
-
-<p>Et moi, qui ne me souciois point d'entrer
-dans les détails d'une longue justification, je fis
-avec M<sup>me</sup> Leblanc ce que j'avois fait auprès de
-M<sup>lle</sup> de Valbrun: je m'endormis sans répondre un
-mot.</p>
-
-<p>Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez à mon
-histoire de ne renfermer aucune leçon profitable,
-voyez comme elle est sublime et profonde, la moralité
-qui sort ici du fond même du sujet! Admirez
-avec combien de justice et par quelle inévitable
-fatalité les deux plus indignes rivales de Sophie se
-sont trouvées, l'une après l'autre et de la même
-manière, précisément punies par où elles avoient
-péché.</p>
-
-<p>Cependant, comme le premier devoir d'un historien
-est d'être fidèle, dût cet ouvrage en paroître
-un peu moins moral, n'imputons pas à la <i>fameuse
-doctrine</i> un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour
-l'honneur de la <i>science</i>, que ce fut surtout par le
-secours du magnétisme qu'à la pointe du jour la
-prophétesse obtint de son malade une première
-preuve de convalescence. Mais aussi, puisqu'il
-s'agit d'être rigoureusement exact, ajoutons que le
-docteur femelle, apparemment retenu par la crainte
-de compromettre son art, n'osa pas tenter de
-m'initier une seconde fois.</p>
-
-<p>Il étoit à peu près huit heures du matin, quand
-M<sup>me</sup> Leblanc me fit endosser un large habit noir
-qu'elle venoit de choisir dans la garde-robe de son
-mari. Avant de déterminer le parti qui me restoit
-à prendre, il étoit bon de faire dire à M. de Valbrun
-quel asile ma bonne fortune m'avoit offert. La
-commission étoit délicate: Coralie voulut bien
-s'en charger; mais il n'y avoit pas cinq minutes
-qu'elle étoit partie quand je la vis revenir. Elle
-entra brusquement, poussa la porte, mit les verrous,
-et d'un air effrayé m'apprit que, prête à sortir,
-elle avoit entendu dans la rue la voix de plusieurs
-hommes attroupés. L'un d'eux, en prenant le
-marteau de la porte cochère, avoit dit: «Cette
-religieuse ne peut être loin, il faut faire perquisition
-dans les maisons voisines. Vous, courez
-chercher le commissaire Chénon; toi, Griffard,
-garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont
-entrer ici avec moi: nous n'avons pas besoin de
-permission, parce que c'est une maison publique.»
-Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle,
-m'avoit conduit vers un escalier dérobé. «Chevalier,
-me dit-elle alors, tu ne peux t'en aller par la
-cour, parce que les suppôts de la police y sont
-déjà.&mdash;Ils y sont, Coralie!&mdash;Oui, mon ami.
-Tout en donnant ses ordres, l'exempt a frappé,
-mon portier a tiré le cordon; je n'ai eu que le temps
-de voler ici pour t'avertir du péril.&mdash;Mais par
-où donc leur échapperai-je?&mdash;Par là, Faublas.
-Monte tout au haut de ce petit escalier, grimpe
-sur le toit, et, je t'en supplie, prends garde de te
-casser le col.&mdash;N'aie pas peur.»</p>
-
-<p>Aussitôt je m'élance, je monte, je monte, j'arrivai
-aux mansardes, je passe par la fenêtre, je
-saute sur une gouttière, et je marche avec cette
-précaution timide que doit m'inspirer la hauteur et
-l'inégalité du terrain que je parcours. Il y avoit
-quelques minutes que je me promenois de précipice
-en précipice, lorsque, dans un des jardins
-sur lesquels ma vue plongeoit, je découvris un
-homme qui, m'ayant aperçu, donnoit l'alarme.
-Je me hâtai de chercher un asile au fond d'un
-taudis dont l'entrée étoit seulement défendue par
-un mauvais châssis garni de carreaux de papier.
-Là, sur quelques brins de paille, gémissoit un
-jeune homme qui, d'une voix foible, me dit:
-«Que viens-tu faire ici? Que me veux-tu? Toujours
-victime de l'injuste mépris des hommes,
-j'aurai donc vainement espéré pouvoir du moins
-dérober mes derniers tourmens à leur insultante
-pitié! Réponds, indiscret étranger, réponds: pourquoi
-viens-tu, par ta présence, augmenter l'horreur
-de mon heure suprême?&mdash;Infortuné! que
-me dites-vous! je suis loin de vouloir redoubler
-vos peines. Eh! que ne puis-je les adoucir! que ne
-puis-je vous offrir quelque consolation!&mdash;Je n'en
-veux pas, laisse-moi; je suis trop heureux de
-mourir, si je puis mourir sans témoins.&mdash;Vous
-me faites trembler! Êtes-vous dévoré d'un mal si
-honteux que vous ne puissiez l'avouer à personne?&mdash;Oui,
-d'un mal honteux, cruel, insupportable!
-mais mille fois moins que ne le seroit l'humiliant
-aveu qu'en vain tu prétendrois m'arracher. Laisse-moi.»</p>
-
-<p>Comme il parloit, un enfant que je n'avois pas
-aperçu, couché près de lui, se réveilla, me tendit
-les bras, et cria: «J'ai faim.&mdash;Pourquoi donc
-ne pas lui donner à manger?&mdash;Pourquoi? répondit
-le jeune homme; pourquoi?» Et d'un ton douloureux,
-de ce ton qui perce le c&oelig;ur et déchire les
-entrailles, l'enfant me crioit: «J'ai faim!&mdash;Ah!
-pauvre malheureux! quoi! la misère&hellip;&mdash;La misère,
-interrompit le jeune homme, la misère! il est donc
-vrai qu'elle peut tout flétrir, tout, jusqu'à la vertu
-même! Est-ce ma faute à moi si, jeté par le hasard
-de la naissance dans la classe la plus indigente,
-j'ai vu mon enfance tourmentée de mille besoins
-et condamnée à toutes les privations? Est-ce ma
-faute si, faisant ensuite d'inutiles efforts pour fléchir
-l'ingrate fortune, je ne me suis livré qu'à des
-travaux mal payés, parce qu'ils étoient pénibles;
-qu'à des entreprises échouées, parce qu'elles
-étoient honnêtes; qu'à des dangers ignobles, parce
-qu'ils étoient infructueux? Et lorsque, parvenu depuis
-à m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'être
-ouvert une carrière également utile et glorieuse,
-suis-je coupable pour n'avoir rencontré que des
-confrères intéressés à nuire au talent qu'ils
-soupçonnent; que des procureurs incapables d'apprécier
-un mérite qu'on ne leur vante pas; que des
-amis hors d'état de me prêter dix louis pour
-acheter <i>une grande cause</i>? Suis-je coupable pour
-m'être associé une compagne d'infortune lorsque
-j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel qui
-est le plaisir des gens riches et le besoin des
-pauvres gens? Me blâmera-t-on de ce que, docile
-à la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art
-destructeur par lequel nos belles dames trompent
-le premier de leurs v&oelig;ux, mon honnête femme
-m'a donné cet enfant par qui notre misère s'est
-augmentée? M'accusera-t-on d'avoir trop dépensé
-pour la maladie de mon épouse, bien morte de son
-mal, puisqu'elle n'a pas eu de médecin? Hélas! si
-ma vie fut, dans son misérable cours, traversée de
-mille accidens, agitée de chagrins sans nombre,
-vouée à des tourmens de toute espèce, qui osera
-dire que la faute en est à moi? Cependant je me
-suis vu l'objet de leur dérision, le ridicule m'a
-poursuivi, les humiliations m'ont été prodiguées,
-il m'a fallu supporter la menace et dévorer les affronts;
-on m'a chargé de malédictions et d'opprobres,
-tous enfin se sont éloignés de moi, tous
-ont fui mon approche, comme si mon approche
-les souilloit, comme si je portois sur mon front
-détesté le signe de la réprobation publique! Grand
-Dieu, qui m'avez tant éprouvé! Dieu puissant,
-qui lisez dans les c&oelig;urs, vous savez si jamais ma
-conduite a justifié le mépris des hommes; vous
-savez si je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour
-que ma pauvreté fût du moins respectable!&mdash;Quoi!
-personne ne vous a secouru?&mdash;Une fois
-seulement, pressé de ma détresse extrême, déterminé
-par les dangers de cet enfant, je me fis
-cette violence d'aller implorer l'assistance d'un
-homme qui se disoit mon protecteur. Si vous saviez
-de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle
-barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône
-devant un monde de valets!&hellip; Sans doute
-j'ai mérité qu'on me traitât de cette manière, j'ai
-souffert que quelqu'un m'osât protéger! j'ai été
-chercher la bienfaisance dans le palais d'un riche!
-on n'y trouve jamais que la charité! J'ai souillé,
-par une bassesse, ma vie jusqu'alors irréprochable&hellip;
-Toi qui m'écoutes, si la nature t'a doué d'une âme
-forte, si tu as conservé cette fierté de caractère
-que donne et justifie la conscience d'une vie pure,
-tu sens que je ne pouvois, quelque pressant que
-fût mon besoin, recevoir, sans ignominie, un secours
-accordé de la sorte; tu sens que de tous
-mes affronts le plus insupportable devoit être le
-dernier; que la mort devenoit mon unique ressource&hellip;
-Non,&hellip; généreux inconnu, non, garde
-ton or, il n'est plus temps pour moi&hellip; Je revins
-ici désespéré!&hellip; depuis trente-six heures trois
-pommes de terre ont nourri mon enfant&hellip; Non,
-généreux inconnu, je vous dis de garder votre or;
-je vous dis qu'il n'est plus temps&hellip; Mais, je l'avoue,
-votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent&hellip;
-O mon enfant! si, comme moi, tu étois réservé
-aux plus pénibles épreuves; si, comme moi,
-tu devois sans cesse combattre entre l'opprobre et
-la faim, sans doute il vaudroit mieux que tu tombasses
-entraîné dans ma tombe; mais le Ciel t'envoie
-un libérateur. O mon fils! je me sens plus
-tranquille, je te laisse à ton père adoptif; il est,
-je le vois, sensible et bienfaisant&hellip; Monsieur,
-veillez sur son enfance, et laissez-moi mourir.&mdash;Pourquoi
-mourir? quel aveugle délire précipite
-votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment
-de l'injure que vous fit un homme impitoyable,
-votre c&oelig;ur se seroit-il ouvert à cette
-vanité condamnable et petite qui refuse avec dédain
-tout secours étranger, qui rejette orgueilleusement
-celui que présente une main inconnue?
-ou me soupçonneriez-vous d'insulter intérieurement
-aux douleurs sur lesquelles je verse tant de
-larmes?&mdash;Non. Le plus tendre intérêt règne dans
-vos discours et sur votre figure; je crois qu'il est
-encore sur la terre un homme capable de quelque
-sentiment d'humanité.&mdash;Eh bien, vivez pour la
-société, que son injustice envers vous n'a point
-privée du droit de réclamer vos talens, dont l'exercice
-lui peut devenir utile; vivez pour votre fils,
-qu'une mort prématurée livreroit sans défense aux
-coups du sort qui vous outragea trop longtemps;
-vivez pour moi&hellip; Oui, sûrement, votre enfant
-sera le mien; oui, je le reverrai, mais je veux vous
-revoir tous deux&hellip; Mon ami, ne vous obstinez
-point à garder une résolution funeste,&hellip; ne me
-refusez pas,&hellip; écoutez-moi&hellip; Depuis plus d'un an,
-jeté dans un monde nouveau, continuellement
-distrait par les plaisirs d'une vie très dissipée, j'ai
-négligé des devoirs que rien ne pouvoit me dispenser
-de remplir. Je vous l'avoue, uniquement
-occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes
-frères à qui j'aurois dû songer tous les jours. Que
-de familles honnêtes, maintenant ruinées sans ressource,
-j'aurois peut-être soutenues avec une partie
-de l'argent prodigué dans mes vains amusemens!
-et que de malheureux sont peut-être péris, que
-j'aurois pu sauver de leur désespoir! Mon ami,
-daignez m'aider à réparer cette faute que je ne
-me pardonnerai point&hellip; Je ne prétends pas vous
-offrir un foible secours qui ne vous arracheroit que
-pour un moment à l'horreur de votre situation déplorable:
-deux cents louis sont dans cette bourse,
-empruntez-m'en la moitié&hellip;&mdash;La moitié!&hellip;&mdash;Empruntez,
-je vous en supplie. Cent louis pourvoiront
-à vos besoins les plus urgens, vous mettront
-à portée de perfectionner vos talens, vous donneront
-le temps d'attendre l'occasion de vous montrer,
-de vous faire connoître enfin. Cent louis
-commenceront peut-être votre fortune! Eh bien,
-mon ami, quand vous serez à votre aise, vous irez
-aussi chercher quelques douleurs à consoler, et,
-la première fois qu'un malheureux vous aura dû la
-vie, vous aurez acquitté votre dette envers moi.&mdash;O
-bienfaisance! ô générosité!&mdash;Allons, mon
-ami, reçois cet argent, reprends courage, embrassons-nous,
-console-toi. Va, je le sais bien, la misère
-n'est honteuse que lorsqu'elle est le fruit de
-l'inconduite; et presque toujours un bienfait,
-quand il honore celui qui le donne, fait l'éloge de
-celui qui le reçoit.&mdash;O mon ange libérateur!&hellip;
-C'est la Providence&hellip; Oui, c'est Dieu,&hellip; c'est
-Dieu lui-même qui t'envoya pour nous sauver&hellip;
-Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai
-remercier l'Éternel,&hellip; j'irai,&hellip; j'appellerai sur toi
-les bénédictions du Ciel.»</p>
-
-<p>Sa voix étoit entrecoupée par des sanglots, et
-l'enfant promenoit sa petite main caressante sur
-mon visage baigné des larmes de son père. O moment
-plein de charmes! comment exprimer vos
-délices!</p>
-
-<p>«Monsieur, reprit le jeune homme, dont la
-voix s'étoit ranimée, daignez m'apprendre à qui je
-dois la vie.&mdash;Je ne puis.&mdash;Vous refusez de me
-dire&hellip; Monsieur, reprenez votre or.&mdash;Mais&hellip;&mdash;Vous
-voulez vous dérober à ma reconnoissance?
-Monsieur, je n'accepte pas votre argent.&mdash;Mais
-auparavant sachez les raisons&hellip;&mdash;Monsieur, je
-n'accepte pas.&mdash;Eh bien, je vais vous prouver
-une confiance sans bornes: je m'appelle le chevalier
-de Faublas.&mdash;Le chevalier de Faublas! <i>Où
-tant de vertu va-t-elle se nicher<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>?</i>&mdash;Comment!&hellip;&mdash;O
-mon bienfaiteur! pardon, mille fois pardon;
-je vous offense bien involontairement.&mdash;Mes
-premières aventures ont fait quelque bruit dans la
-capitale, et vous me condamnez d'abord; peut-être
-êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop
-sévère. O mon ami! excusez les folies de l'adolescence,
-plaignez les passions de la jeunesse, et pour
-me juger attendez quelque temps: vous ne me
-connoissez pas encore.&mdash;Ah! pardonnez vous-même
-une exclamation sans doute indiscrète. Ah!
-je vous connois et vous dois toute mon estime.
-Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent
-c&oelig;ur on ne peut s'égarer longtemps.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.</p>
-</div>
-<p>Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En
-l'embrassant, je lui demandai son nom. «Florval,
-me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Florval, j'aime votre noble franchise; êtes-vous
-sincèrement disposé à m'honorer de votre
-amitié?&mdash;Quelle question!&mdash;Je vous reverrai
-donc dans un temps plus heureux?&mdash;Quoi!&hellip;&mdash;Florval,
-il faut que je me cache, je ne sais ce que
-je vais devenir, on me poursuit.&mdash;On vous poursuit!
-Puissent vos ennemis se consumer en recherches
-vaines! Puisse leur rage être confondue! Mais
-pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peut-être?
-Que n'en prenez-vous un autre!&mdash;Lequel?&mdash;Tenez,
-dans ce coin, ces guenilles noires. C'est
-ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu toujours
-conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre;
-mais je n'ai pas eu la force de gagner l'escalier. Et
-puis, qu'auroit-on voulu m'en donner? elle est si
-mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous
-déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous,
-et par-dessus laissez tomber vos cheveux
-flottans dans toute leur longueur, ils sont encore
-assez poudrés.»</p>
-
-<p>Tout en m'occupant de mon travestissement
-nouveau, je me permis de faire à Florval plusieurs
-questions, auxquelles il s'empressa de répondre.</p>
-
-<p>«Ainsi vous êtes avocat, Florval?&mdash;Hélas!
-oui, Monsieur.&mdash;J'avois toujours cru cette profession
-aussi lucrative qu'honnête.&mdash;Ah! Monsieur,
-quel métier! Forcer un pauvre diable à vous
-payer d'avance pour n'être pas obligé de le faire
-assigner! grossoyer pour un procureur des requêtes
-à deux sous la page! tous les matins mentir
-aux petites audiences pour un écu! Ah! Monsieur,
-quel métier! quel métier!&mdash;Cependant il
-y a tant d'affaires au palais que vous devriez être
-occupés tous?&mdash;On le croiroit; mais d'abord
-<i>l'ordre, l'ordre fameux</i>, est composé de cinq ou
-six cents membres, avides d'argent plus que de
-renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant
-la fortune qui lui sourioit, mais négligeant la
-gloire qu'il pouvoit espérer, dans la même journée
-griffonner des requêtes, compiler des consultations,
-brocher des factums, entasser des mémoires, plaider
-à toutes les chambres, et, par cette activité
-meurtrière, sucer le sang de cinquante cliens amaigris,
-dévorer la substance de cinquante confrères
-affamés! Ah! Monsieur, quel métier!&mdash;Allons,
-Florval, tâchez de vous faire connoître, et&hellip;&mdash;Et
-le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dégoûts
-ils me donneront, par combien de <i>remises</i> ils fatigueront
-ma patience, avec quelle adresse ils environneront
-mes débuts de difficultés presque insurmontables!&mdash;Florval,
-une meilleure fortune vous
-attend sans doute; songez aux orateurs célèbres:
-ils eurent, comme vous, des obstacles à vaincre&hellip;&mdash;Que
-me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un
-talent naissant: la sublimité des grands modèles
-fait son désespoir, moins pourtant que ne le dégoûtent
-les inconcevables succès de certaines gens si
-petits, si petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en
-littérature des réputations usurpées? Au barreau,
-comme ailleurs, Monsieur, le mérite timide rougit
-et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se
-produit, sollicite, man&oelig;uvre, se prône, parvient,
-et brille d'un éclat qui n'est pas toujours éphémère.
-Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le c&oelig;ur,
-je regagnois mon grenier pour y expirer de faim,
-pourquoi mon confrère E&hellip;, toujours enivré de
-succès pendant sa vie, mouroit-il d'une indigestion
-sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier!
-quel métier!&mdash;N'en est-il donc aucun
-parmi vous qui mérite sa réputation?&mdash;On peut
-en compter plusieurs dont les talens vraiment
-recommandables honorent le barreau. Veuille leur
-destin que le barreau les honore toujours; que
-jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités
-journalières et la basse envie, ennemie née de
-tous les succès, ne s'attachent à leurs pas pour
-opérer leur ruine et flétrir leur gloire! Ah! Monsieur,
-quel métier! quel métier! Je l'ai vu de trop
-près. Eh! qui voudroit le faire, si par hasard il ne
-se rencontroit de loin en loin quelque malheureux
-à défendre, au risque d'être <i>rayé du tableau</i>!&mdash;Florval,
-mon ami Florval, le malheur vous aigrit.&mdash;Il
-est vrai, me répondit-il presque en souriant,
-il est vrai qu'on n'envisage pas les choses du côté
-le plus beau, quand on a faim depuis deux jours&hellip;
-Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt&hellip;
-Je ne puis descendre dans la rue&hellip; Vous n'avez
-rien fait pour moi, si vous ne prenez encore la
-peine de m'envoyer quelque nourriture.&mdash;Mon
-ami, j'y cours.»</p>
-
-<p>Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe
-de manière que sa vétusté fût un peu moins remarquable.
-Chacun des côtés étoit déchiré par en bas,
-j'eus soin de retrousser élégamment chacun des
-côtés; comme si j'avois eu peur des crottes, je
-fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins
-l'autre sous mon bras. Un long et large accroc
-laissoit ma poitrine à découvert; je fis un grand
-rempli et mis artistement des épingles. Quant au
-dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis;
-ainsi tout alloit au mieux, le petit avocat venoit
-de disparoître, j'avois l'air d'un procureur-syndic.
-«Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne&hellip;&mdash;Plutôt
-souffrir le dernier supplice que
-de vous exposer au moindre péril!&hellip; Mais serai-je
-longtemps sans vous revoir?&mdash;Je n'en sais
-rien, Florval.&mdash;Oh! je chercherai! je m'informerai!
-Vous, Monsieur de Faublas, daignez ne pas
-oublier celui qui vous doit tout.&mdash;Florval, je
-n'oublierai pas mon ami.&mdash;Adieu, mon bienfaiteur;
-ange libérateur, adieu.»</p>
-
-<p>Et, comme j'étois au bout du long corridor,
-l'enfant, forçant sa petite voix claire, me cria:
-«Adieu, mon papa.»</p>
-
-<p>Son papa! et le père m'appelle son ange libérateur!
-et j'arrache à la mort deux victimes! et mes
-yeux sont encore mouillés des plus douces larmes
-qu'ils aient jamais versées! et mon c&oelig;ur est plein
-d'un sentiment délicieux! O plaisir ineffable que
-l'on goûte à faire une bonne action! ô bonheur
-suprême, dont je n'avois qu'une foible idée! Mais
-qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de
-confiance pour qu'il le distribue?&hellip; Il faut aller
-soi-même&hellip; O ma Sophie! un jour nous monterons
-ensemble dans les greniers, nous pénétrerons
-dans les réduits du pauvre; là, nous saurons découvrir
-la misère qui se cache, prévenir ses pénibles
-aveux, proportionner les secours aux besoins,
-calmer les douleurs par les consolations; là, ma
-charmante femme, vingt malheureux, nourris de
-tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton
-c&oelig;ur. Oh! que tu me paroîtras plus belle, quand
-je t'aurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes,
-quand tu reviendras fière de leurs bénédictions! A
-peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce
-sera ta main qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils
-pourront appeler un ange libérateur!&hellip; Tu en as
-la figure céleste, chacun de tes traits atteste une
-âme divine&hellip; O ma Sophie! tu soutiendras les
-pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves,
-les filles délaissées&hellip; Les veuves! les filles!&hellip; Faublas,
-loin de vous cette horrible idée!&hellip; Respectez
-la beauté malheureuse que vous avez secourue,
-ou renoncez à tout sentiment d'honneur, et demeurez
-à jamais chargé de la juste exécration des
-hommes.</p>
-
-<p>Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte
-de la rue, où les périls qui m'environnoient fixèrent
-mes idées sur des objets tout différens. Je
-quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs
-hommes me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout
-m'épouvanta d'abord d'un coup d'&oelig;il scrutateur;
-puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé,
-reportant alternativement son louche regard sur
-ma figure pâlie et sur les basses figures de ses vils
-compagnons, il sembla plusieurs fois les consulter,
-et plusieurs fois aussi leur dire: «C'est lui!» Je
-vis le moment où j'étois pris. Persuadé que je ne
-pouvois échapper au danger qu'en payant d'audace,
-j'assurai promptement mon maintien, et, ma
-mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute
-voix le nom que m'avoit dit M<sup>me</sup> Leblanc. «Griffart!»
-m'écriai-je. Le vilain monsieur qui m'inquiétoit,
-c'étoit justement ce monsieur Griffart!
-«<i>Qu'est-ce que y a?</i> me dit-il.&mdash;Comment! tu
-ne me reconnois pas?&mdash;<i>Je ne sais pas encore.</i>&mdash;Et
-vous, Messieurs?&mdash;<i>Pis qui n' sait pat, lui</i>,
-répondit l'un d'eux, <i>nous n' savons pat itou</i>.» Alors
-je pris noblement un air dédaigneux, par-dessus
-mon épaule je passai toute la troupe en revue, je
-toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai
-tomber de ma bouche ces mots: «Quoi! mes
-beaux messieurs, vous ne connoissez pas le fils du
-commissaire Chénon?» A ce nom révéré, vous
-eussiez vu tous mes coquins, saisis de respect,
-soudain mettre bas chapeaux de laine ou bonnets
-de coton, d'une façon gentille empoigner leurs
-toupets, subtilement rejeter leurs pieds droits en
-arrière, et me faire ainsi, avec de très humbles
-excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de
-tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adressant
-à Griffart: «Eh bien, mon brave, y a-t-il
-quelque chose de nouveau?&mdash;<i>Pat encore, note
-maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois
-que nous l'avons reluquée sur le toit, la bonne fille!
-faudra ben qu'elle en dégringole. Elle a pris les habits
-de mon sesque; mais c'est z'égal, je dis quoique
-ça qu'elle n' gourera pas Griffart.</i>&mdash;Et si elle se
-présente au bout de la rue?&mdash;<i>Ah! je dis, on la
-gobe. Bras-d'-fer l'allume<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> z'avec les enfans perdus.</i>&mdash;Et
-de ce côté-là?&mdash;<i>Tout de même pour changer.
-Trouve-tout bat l'antif avec les lurons.</i>&mdash;Avec
-les lurons! tenez, mes enfans, allez déjeuner au
-cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter tout de
-suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et
-une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure
-là,&hellip; dans cette allée, au cinquième étage. Ce
-qui restera de mes six francs, tu reviendras au
-cabaret le boire avec tes camarades.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> En termes d'argot, <i>allumer</i> signifie guetter; <i>battre l'antif</i>
-veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon
-livre n'est pas instructif!</p>
-</div>
-<p>Tous ces gens-là s'épuisèrent en remerciemens
-plus grossiers qu'énergiques; et je trouvois leurs
-gestes aussi dégoûtans que ridicules, et leur joie
-m'attristoit; elle étoit ignoble comme eux. Dès
-qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même:
-d'un côté, Bras-de-fer avec les enfans perdus! de
-l'autre, Trouve-tout et les lurons&hellip; Oserai-je y
-aller?&hellip; m'exposerai-je à un second examen?&hellip;
-J'ai peur&hellip; Cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent
-a, disent-ils, pris des habits d'homme&hellip;
-Si je pouvois me déguiser en femme!&hellip; Je ne sais,
-mais Bras-de-fer et Trouve-tout m'épouvantent!&hellip;
-Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle
-qui, de la fenêtre du second étage, appelle
-poliment tous ceux qui passent?&hellip; Allons-y&hellip;
-Peut-être qu'avec de l'argent&hellip; Allons-y,&hellip; nous
-verrons; toujours serai-je le maître, si je ne puis
-faire mieux, d'aller au bout de la rue présenter aux
-lurons le fils du commissaire&hellip; Allons, montons&hellip;
-C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi!
-sauve qui peut.</p>
-
-<p>J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui
-avoit laissé sa porte entre-bâillée. Elle vit ma robe
-noire et crut voir le diable. Le cri perçant qu'elle
-poussa dut être entendu de toutes les pratiques
-qu'elle avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me
-souciois point de me mettre sur les bras la foule
-des amans de cette moderne Aspasie, je me hâtai,
-pour la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie.
-Sa crainte mortelle se dissipa dès qu'elle
-m'entendit protester que je n'étois pas monsieur
-le commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle
-me vit tirer de ma bourse un double louis: le plus
-doux espoir brilla sur sa figure maintenant rassérénée.</p>
-
-<p>«Mademoiselle, ces deux louis sont à toi&hellip;&mdash;Je
-le veux bien», interrompit-elle; et, plus prompte
-que l'éclair, elle courut à sa porte qu'elle ferma;
-à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile
-vermoulue, que des gens moins difficiles appelleroient
-un rideau; à son alcôve&hellip; «Venez, venez
-donc, fille trop complaisante et trop vive; si
-vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la fin, vous
-vous seriez épargné d'inutiles démonstrations qui
-doivent coûter à votre amour-propre autant qu'à
-votre pudeur&hellip; En vérité, mon enfant, tu as mal
-interprété mes intentions. Pour les deux louis que
-je t'offre, je demande seulement que tu me fournisses
-des vêtemens de femme et que tu m'aides à
-m'habiller.&mdash;Je le veux bien, répondit-elle.&mdash;Cela
-est charmant! Tu veux tout ce qu'on veut,
-toi!&mdash;Dame! il faut bien faire son état.&mdash;Que
-me donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein
-de crotte du haut en bas!&mdash;C'est que l'autre
-jour je suis revenue de chez Nicolet par un mauvais
-temps.&mdash;Et ce caraco tout déchiré?&mdash;Je l'ai
-arrangé comme ça lundi dernier, en rossant un
-clerc de procureur qui ne vouloit pas me payer.&mdash;Et
-ce fichu tout sale?&mdash;C'est un vieux moine
-qui me l'a chiffonné.&mdash;Et cette baigneuse toute
-roussie?&mdash;C'est que mon amoureux, dans un accès
-de jalousie, l'avoit jetée au feu.&mdash;Allons,
-Mademoiselle, reprenez vos guenilles, je n'en veux
-pas&hellip; Tiens, mon enfant, donne-moi tes meilleures
-nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les
-deux louis sont pour le secret.&mdash;Voilà qui est
-parler! foi d'honnête fille, <i>Fanchette</i> va vous donner
-ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement
-du Panthéon; tenez. Je vous le céderai au prix
-coûtant: quatre louis. Et par-dessus le marché
-vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son
-panache, et puis les preuves de mon amitié, si
-vous voulez, parce que vous êtes bien gentil.&mdash;Pour
-la robe et le chapeau, volontiers; bien obligé
-du reste.»</p>
-
-<p>Il me manquoit encore une chemise. Fanchette
-eut beaucoup de peine à me la fournir médiocrement
-bonne; elle eut beaucoup de peine à ne pas
-outrager ma timide pudeur en me la passant. La
-robe qu'elle me mit ensuite m'alloit aussi bien
-que si on l'eût faite pour moi. «Comme cet habit
-vous sied! disoit Fanchette. En vérité, reprit-elle
-après un moment de réflexion, je ne demande
-pas mieux, car tu es bien le plus joli homme que
-j'aie jamais vu des deux yeux.» Et, si je ne m'étois
-hâté d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser très
-indécemment. «Non, Mademoiselle, non, vous
-dis-je&hellip;</p>
-
-<p>«Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te
-dois. Fais-moi le plaisir d'aller chercher un fiacre
-et de me l'amener; tu m'accompagneras dedans
-jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant
-là, je te donnerai encore quelques petits écus
-pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et
-garde-toi bien de dire un mot à personne.&mdash;Je
-vous le promets. Je vous aime, parce que&hellip;&mdash;Va,
-Fanchette, va vite.»</p>
-
-<p>Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie,
-quand j'entendis la clef tourner dans la serrure.
-Jugez de ma surprise et de mon effroi lorsque,
-la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu
-qui, non moins familier que s'il eût été chez lui,
-me dit bonjour sans me regarder, et jeta sur le
-lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que ses
-jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il
-faisoit fréquemment des tours sur lui-même, qu'il
-accrochoit les meubles et battoit les murs. Sa
-bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit à
-peine; ses dents étoient mêlées; il prit une chaise
-et s'assit à côté; puis, en se relevant, il se fit à
-lui-même, après quelque jurement préparatoire,
-cette judicieuse remarque: «Je me suis trompé.»
-Il ajouta: «Fanchette, je suis sûr que tu as été
-inquiète de ce que je ne suis pas revenu c'te nuit
-avant ce matin,&hellip; t'as enragé de ça comme d' juste&hellip;
-Ah! c'est qu'y avoit z'un monde à c't hôtel d'Angueleterre!&hellip;
-Què plaisir dans cet endroit-là!&hellip;
-y a des personnes qui s'y ruinent&hellip; avec z'un
-agrément!&hellip; c'est charmant d' les voir&hellip; Mais
-c'est qu'i sont contens!&hellip; Enfin, n'y a pat u z'une
-querelle, juge!&hellip; excepté z'un qui en a tué z'un
-autre, mais v'là tout&hellip;»</p>
-
-<p>A ces mots il se leva pour venir droit à moi;
-mais sans le vouloir il prit à gauche, et se jeta sur
-la croisée, dont il brisa quelques vitres. Après bien
-des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et
-pendant quelques secondes il me regarda sous le
-nez d'un air qui m'auroit beaucoup amusé si j'avois
-eu moins d'inquiétude. «C'est moi, reprit-il enfin,
-c'est toi&hellip; Voilà ben ta chambre z'et ta belle
-robe&hellip; Mais j' suis gris&hellip; Oh çà, je suis gris! t'as
-les yeux noirs, et j' les vois bleus!&hellip; t'es blonde, et
-tu me sembles brune!&hellip; t'es petite, et j' te trouve
-grande!&hellip; Ah çà! j' suis dedans, c'est clair&hellip; Mais,
-quoique ça, j' te veux persuader que t'es gentille
-et que j' suis ton z'amoureux.»</p>
-
-<p>Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai;
-il me retint, je fis un geste menaçant; il
-me donna un coup de poing, je lui en rendis deux;
-il se jeta sur mon panache, je le saisis par les
-cheveux. Sa chute entraîna la mienne. Le chevalier
-de Faublas, étendu sur le plancher, roula dans la
-poussière avec le vil amant d'une fille publique!
-Ce qui faillit à rétablir en faveur de mon adversaire
-l'inégalité de cet indigne combat, c'est que
-je n'étois pas commodément vêtu pour faire le
-coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu
-longtemps balancer incertaine, parce qu'il y avoit
-dans cette manière d'escrimer cette différence, tout
-avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je
-tâchois de parer avant de riposter, au lieu que le
-vilain, jurant comme un cocher, négligeoit la
-parade et ne cherchoit qu'à me frapper et à me
-retenir: on juge donc que le plus braillard n'étoit
-pas le moins maltraité; mais, avant que je fusse
-parvenu à me dégager, les voisins accoururent au
-bruit qu'il faisoit. Charmés de trouver cette occasion
-de se débarrasser de leurs odieux locataires,
-ils commencèrent par nous charger d'imprécations
-et de coups; ensuite ils nous séparèrent, nous descendirent,
-et nous livrèrent à la garde que l'un
-d'entre eux avoit été chercher.</p>
-
-<p>Deux soldats mirent les menottes à mon camarade,
-deux soldats me donnèrent la main; le peuple
-me hua, les enfans me suivirent. Au bout de la rue,
-je passai triomphant au milieu des <i>lurons</i>, qui
-n'attendoient pas, sous ces pompeux habits et dans
-cet honorable cortège, leur prétendue religieuse
-en homme travestie. Mais combien de rues nous
-courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée,
-souilla le bel habit du Panthéon! que de
-grossiers propos j'entendis sur ma route! avec
-quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs!
-Ah! pauvres filles, Dieu vous préserve de
-la garde de Paris!</p>
-
-<p>Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un
-juge de paix trancher du magistrat! se donner les
-airs de condamner sans entendre!&hellip; Un pesant
-caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats
-attestèrent ce qu'ils n'avoient point vu; plusieurs
-témoins crièrent que j'étois femme publique et
-que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant
-peu de chose, mais écrivant tout, ferma
-le procès-verbal avant même qu'on eût daigné
-s'informer si nous n'avions pas quelques moyens
-de défense; et tout à coup, du tribunal despotique
-de l'orgueilleux bourgeois, émana cet arrêt
-sans appel: «Le garnement à l'hôtel de la Force;
-la fille à Saint-Martin.»</p>
-
-<p>A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus
-conduit! Il est donc vrai que de tous les adolescens
-le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en
-certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant
-d'hommes faits, celui dont les succès galans occupoient
-encore la capitale étonnée, le chevalier de
-Faublas enfin, proclamé fille par un jugement
-public, se vit enfermé dans une succursale de
-l'hôpital, pour y attendre apparemment le grand
-jour où le chef de la police le feroit, avec cent
-compagnes prostituées, transférer à la métropole!</p>
-
-<p>Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans
-cette affreuse prison? Pourquoi? l'aveu de mon
-sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré une
-foule de questions auxquelles je me serois vu très
-embarrassé de répondre? Dans tous les cas, ce
-moyen extrême ne me restoit-il pas toujours? et
-ne devois-je point me flatter que mille autres
-presque aussi faciles m'épargneroient le danger de
-celui-là? Avec de l'adresse et de l'or je forcerois
-les portes de Saint-Martin plus aisément que celles
-de la Bastille&hellip; Mais je devois surtout me hâter;
-un instant pouvoit me perdre! Dans le faubourg
-Saint-Marceau, devenu pour la seconde fois le
-théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille
-accidens pouvoient découvrir les traces que le
-chevalier de Faublas venoit de laisser sur son
-passage. Allons, vite, appelons à mon secours
-quelques amis&hellip; Des amis? je n'ai plus à Paris
-que des connoissances&hellip; Rosambert&hellip; Il m'a fait
-un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin.
-Derneval est plus loin encore&hellip; M<sup>me</sup> de B&hellip; n'est
-peut-être pas arrivée&hellip; D'ailleurs, comment lui
-donner de mes nouvelles sans la compromettre?&hellip;
-Mais mon amie, mon amante, ma femme?&hellip; c'est
-à elle&hellip; Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander&hellip;
-Non. Duportail est là qui sans doute a les yeux
-ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever
-encore&hellip; Non! je ne veux pas d'un moyen
-qui m'expose à me priver de voir ma Sophie&hellip;
-Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa
-petite maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est
-son hôtel; le commissionnaire s'informera, écrivons
-au vicomte.</p>
-
-<p>Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le
-résultat de deux heures de réflexion; aussi ma
-lettre au vicomte n'étoit pas achevée quand on
-vint appeler Fanchette.</p>
-
-<p>Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à
-gagner le premier guichet. Là je vis une élégante
-qui, m'ayant jeté deux ou trois coups d'&oelig;il dédaigneux,
-m'ordonna d'un ton sec de la suivre.
-Les portes de la prison s'ouvrirent, ma fière protectrice
-monta gravement dans sa voiture, et d'un
-signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre
-place sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors,
-m'adressant à l'inconnue: «Madame, que de remerciemens&hellip;&mdash;Vous
-ne m'en devez pas, interrompit-elle;
-il est vrai que je vous ai tirée de ce
-bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée, je
-pense; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnellement,
-je vous assure.&mdash;Cependant, Madame&hellip;&mdash;Cependant,
-Mademoiselle, je vous prie
-de me croire.&mdash;Pourquoi refuseriez-vous le juste
-hommage&hellip;&mdash;Bon Dieu! cela fait des phrases!
-Je ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas
-ensemble, je vous en prie.»</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence, pendant lequel
-je me demandai tout bas quelle étoit cette incivile
-libératrice qui me rendoit un si grand service et me
-traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle
-aventure, et ce que j'allois devenir.</p>
-
-<p>La belle dame, qui m'avoit ordonné de me
-taire, m'ordonna bientôt de parler. «Savez-vous
-lire? me demanda-t-elle.&mdash;Un peu, Madame.&mdash;Et
-écrire aussi?&mdash;Tout de même.&mdash;Vous
-coiffez?&mdash;Les femmes?&mdash;Eh mais, sans doute.&mdash;Assez
-passablement, Madame. Est-ce là tout
-ce que&hellip;&mdash;En voilà assez, Mademoiselle, vous
-oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner.»</p>
-
-<p>Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel
-hôtel. L'inconnue, m'ayant fait traverser des appartemens
-superbes, finit par me livrer à mes réflexions
-dans une espèce de cabinet de toilette où je restai
-seul pendant quelques minutes, qui me parurent
-des siècles. Enfin, ma libératrice reparut: elle
-m'apportoit elle-même des habits qu'elle m'ordonna
-d'échanger contre les miens, car je faisois
-horreur, disoit-elle; et, sans attendre ma réponse,
-elle commença par m'enlever mon fichu. «Je me
-doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur
-ma poitrine un regard scrutateur, je me doutois
-bien que quelque défaut secret déparoit cette courtisane
-en apparence si jolie; fi donc! ma main
-n'est pas plus unie que cela.»</p>
-
-<p>A la surprise qui d'abord me saisit succéda
-bientôt un sentiment plus pénible: cette grande
-dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme de
-chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée,
-m'inquiétoit par ses soins autant que par ses remarques,
-et ne me désoloit pas moins par ses
-bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober
-à ses bons offices; elle trouva mes minauderies
-fort impertinentes, et ne me tint aucun compte
-de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur
-banale.</p>
-
-<p>Un bout de cordon passoit, elle le tira très
-habilement, et du même temps me débarrassa de
-mon premier jupon. «Bon Dieu!&hellip; Madame, vous
-abaisserez-vous à servir votre servante?&mdash;Eh
-mais, répondit-elle, si je veux bien en supporter la
-peine et la honte?&mdash;Madame, je ne le souffrirai
-pas!&hellip; Je ne le puis souffrir&hellip; Vous êtes trop
-bonne.&mdash;Est-ce une raison pour que vous vous
-montriez aussi ridiculement modeste qu'opiniâtre?»</p>
-
-<p>Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit
-encore moins vite que sa main; de sorte que je
-vis presque aussitôt, malgré mes précautions trop
-vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit
-la dernière.</p>
-
-<p>Au moins il me restoit encore une sauvegarde,
-le petit caraco dont j'espérois n'être pas aisément
-dépouillé. «Que d'entêtement! quelle sotte réserve!
-dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois
-homme, Mademoiselle y feroit moins de façon.»
-A peine avoit-elle dit, qu'elle passa derrière moi,
-et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide, remontant
-de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit
-en deux l'infortuné caraco, dont il lui devint facile
-de m'arracher les morceaux.</p>
-
-<p>O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous
-voyez d'ici la pauvre Fanchette trop succinctement
-vêtue, et d'autant plus embarrassée que, l'unique
-voile qui lui demeure ayant été naguère et
-trop longtemps promené dans les rues de Paris, je
-ne puis en conscience nier que j'ai besoin de linge
-blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à
-ma toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage
-une fine chemise qu'elle m'ordonna de passer.
-C'étoit là surtout l'opération que je redoutois, et,
-pour comble de malheur, chaque instant la rendoit
-plus pressante et plus difficile. Comment la
-jeune fille excessivement maladroite auroit-elle
-jamais, en ce moment, le plus critique de tous, la
-dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux
-clairvoyans le jeune garçon trop visible? Je ne sais
-par quelle fatalité mon imagination, jusqu'alors
-endormie, se réveille plus ardente: elle m'électrise,
-elle m'enflamme pour les appas de cette inconnue
-dont je crois sentir encore la main prompte et
-légère, dont le regard me poursuit toujours, dont
-le tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante,
-soudain produit en moi l'effet auquel je me
-serois le moins attendu, l'effet ordinairement favorable
-et maintenant malheureux, l'effet que deux
-heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer,
-même à l'aide du magnétisme. Que ferai-je donc?
-que vais-je devenir? par quel moyen garder mon
-secret?</p>
-
-<p>Le parti que je pris va vous étonner, lecteur.
-Vous en rirez à mes dépens; n'importe: comme je
-vous vante quelquefois mes prouesses, il faut aussi
-vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que,
-n'imaginant pas qu'il y eût rien de mieux à faire,
-j'eus la foiblesse de tourner le dos à l'ennemi.</p>
-
-<p>«Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous
-avoue que voilà d'étranges manières, auxquelles on
-ne m'a point accoutumée.»</p>
-
-<p>Au ton dont ces paroles furent prononcées, je
-crus m'apercevoir que la personne outragée, loin
-de céder aux mouvemens de l'impatience et de la
-colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit
-pas l'ironie. Un coup d'&oelig;il que je hasardai
-furtivement me confirma dans cette idée. Je vis
-qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine
-de grands éclats de rire pressés de s'échapper. Ce fut
-alors, et c'est encore à ma honte que je l'avoue, ce fut
-seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que depuis
-un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que
-depuis un grand quart d'heure ma protectrice
-mystifioit tout à son aise un innocent jeune homme
-qu'elle avoit l'air de croire une fille publique. Cette
-découverte me causa d'abord un dépit véritable;
-mais je me consolai presque aussitôt, pressentant
-bien la douce vengeance que me promettoit ma
-mésaventure.</p>
-
-<p>«Ah! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous
-n'êtes pas faite pour de telles incivilités. Oui, j'en
-suis sûr, vous ne devez pas être plus accoutumée à
-les souffrir que je ne le suis moi-même à me les
-permettre, et c'est bien sincèrement que je vous
-en demande pardon!&mdash;Pardon! répéta-t-elle en
-riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne
-s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité?&mdash;Assurément
-non, répliquai-je, un peu
-étourdi du reproche.&mdash;Eh bien donc, reprit-elle
-avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai
-qu'une véritable offense&hellip;»</p>
-
-<p>Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son
-air, ses discours, et surtout son maintien, où respiroit
-une rare assurance, tout en elle se réunissoit
-pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite
-pour donner du c&oelig;ur au plus timide. Aussi,
-me précipitant devant elle, dans cette humble et
-redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante
-pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus
-décidé, cette déclaration d'amour et de guerre:
-«Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas longtemps,
-Madame.» Sans s'émouvoir, elle répliqua:
-«Quoi que vous puissiez dire, je ne dois pas vous
-croire téméraire. D'ailleurs, je vous préviens que
-je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur
-parole: ce sont les beautés foibles qui croient à
-toutes les menaces.»</p>
-
-<p>La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins
-que des effets à cette dame. Je ne pouvois plus
-raisonnablement douter qu'elle savoit à peu près
-qui j'étois, que le danger de ma présence et de
-mon accoutrement si simple ne l'étonnoit nullement,
-qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit
-sans indiscrétion, et devoit même se montrer.</p>
-
-<p>On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe
-complet ne fut disputé que justement autant
-qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver encore de
-quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire
-et sur le point d'en recueillir les fruits, que
-le vainqueur lui-même alloit partager, lorsqu'une
-importune voiture fit gémir le pavé de la cour.
-«Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchons-nous,&hellip;
-dépêchons-nous d'achever cette plaisanterie.»</p>
-
-<p>Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je
-n'avois pas eu moi-même quelque intérêt à me
-dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.</p>
-
-<p>Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne,
-ce que l'originale personne appeloit notre plaisanterie
-venoit de finir; mais le tiers incommode, à
-qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant,
-se faisoit entendre assez près de nous; et ma
-fière protectrice, qui n'avoit apparemment nulle
-envie qu'on sût de quelle manière elle plaisantoit
-avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son
-désordre; elle me faisoit signe de ramasser mes
-hardes éparses et de me jeter dans un cabinet
-voisin.</p>
-
-<p>Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun
-cavalier dont la trop prompte visite m'y reléguoit
-entra. «Il est là qui change d'habits, lui dit-elle.&mdash;Sans
-le secours de votre femme de chambre?»
-demanda-t-il. Elle répondit: «S'il ne peut s'en
-passer, nous l'appellerons; mais pourquoi, tant
-qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous
-un tiers dans son secret?»</p>
-
-<p>Alors il vint à moi: c'étoit M. de Valbrun.
-«Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant.
-N'êtes-vous pas content du zèle que
-madame la baronne de Fonrose a mis à vous servir?&mdash;Content?
-m'écriai-je; mais c'est, en vérité,
-trop peu dire.&mdash;Ah! je l'ai bien inquiété, votre
-cher Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui
-ce qu'il en pense; demandez-lui si je n'ai pas
-déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons,
-gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune,
-ne voyez en moi qu'une fée secourable qui vient
-de vous enlever à des enchanteurs; et, dès que
-vous serez rhabillé, venez respectueusement, en
-signe de reconnoissance, me baiser la main.»</p>
-
-<p>Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers
-une vitre. Son maintien avoit tout d'un coup tellement
-changé qu'il n'y régnoit plus qu'une dignité
-froide, et le calme parfait de sa figure sembloit
-annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis
-que madame la baronne étoit une excellente comédienne;
-mais, quelque plaisir que je trouvasse
-à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui
-donner qu'une courte attention. Tout cet accoutrement
-féminin dont il falloit m'affubler encore ne
-me causoit pas un léger embarras: c'étoit pour
-moi l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit duré
-jusqu'au soir, si M<sup>me</sup> de Fonrose n'étoit venue,
-sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à
-l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le
-vicomte, elle poussa la complaisance jusqu'à réparer,
-de sa noble main, le désordre de ma chevelure.
-Elle me coiffoit encore, quand je m'écriai:
-«Monsieur de Valbrun, partons.&mdash;Pour aller où?&mdash;Voir
-Sophie.&mdash;Sophie est-elle à Paris?&mdash;Dans
-ce faubourg même, au couvent de ***,
-rue ***.&mdash;Tant mieux; mais pour un instant
-modérez votre impatience; écoutez-moi: je dois
-vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des
-mesures pour ce qui me reste à faire.&mdash;Vous
-devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû
-commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.&mdash;Êtes-vous
-jaloux de me la prouver?&mdash;N'en
-doutez pas.&mdash;Eh bien, faites-moi le
-plaisir de m'entendre.&mdash;De tout mon c&oelig;ur; mais
-partons.&mdash;Quelle pétulance! De grâce, écoutez-moi!&mdash;Ma
-Sophie!&mdash;Nous en parlerons tout à
-l'heure. Chevalier, au milieu de la nuit dernière,
-je suis revenu à ma petite maison, comme je vous
-l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui
-s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes
-pour vous. Ne sachant ce que vous alliez devenir,
-et voulant demeurer à portée de vous donner quelque
-secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris
-le parti de rester avec Justine. Cette petite, qui
-me paroît vous aimer beaucoup, étoit continuellement
-à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la
-matinée, elle a cru vous voir sous deux habits
-différens. Il y a deux heures enfin, elle m'a crié que
-la garde vous emmenoit; qu'elle vous reconnoissoit
-très bien malgré votre nouveau travestissement.
-Aussitôt s'est mêlé, dans la cohue qui vous
-suivoit, un fidèle émissaire, chargé de revenir le
-plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez
-devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté
-que surpris de savoir qu'un jugement <i>ténébreux</i>
-venoit d'envoyer la prétendue Fanchette à
-Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez M<sup>me</sup> de
-Fonrose&hellip;&mdash;Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne
-pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un
-jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ
-vous réclamer à l'hôtel de la Police, et
-vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat
-qui ordonnoit votre liberté.&mdash;Madame, recevez
-tous mes remerciemens&hellip;&mdash;Monsieur de Faublas,
-reprit le vicomte, écoutez-moi jusqu'à la fin.&mdash;Sophie
-m'attend.&mdash;Bientôt nous parlerons d'elle;
-écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame
-la baronne alloit à la police, je retournois
-au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des
-informations; il n'y est plus question de Dorothée,
-on ne parle partout que du chevalier de Faublas.&mdash;Comment!
-déjà?&mdash;Pouvez-vous en être
-étonné? la déclaration de je ne sais quelle s&oelig;ur
-Ursule, qui a, dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs
-de la religieuse, ne prouvoit rien contre
-vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la plainte
-qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir
-été attaqué dans l'enclos des <i>Magnétiseurs</i> par un
-jeune homme qui se sauvoit en chemise et l'épée à
-la main; c'est la résistance qu'a faite aux officiers
-de la police M<sup>me</sup> Leblanc, qui a mieux aimé laisser
-enfoncer la porte de son appartement que de
-l'ouvrir; c'est enfin la déposition que s'est vue
-forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue
-dans son taudis, y a été <i>interrogée sur faits et articles</i>.
-Le concours de tant d'événemens extraordinaires
-vous a trahi, les plus étonnantes aventures
-ont été mises sur le compte du plus étonnant
-jeune homme. Dans deux heures peut-être on ira
-vous chercher à Saint-Martin pour vous transférer
-à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée;
-mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous
-trouve pas, je suis tranquille sur tout le reste. Les
-amis du comte de la G&hellip;, que l'un de vos seconds
-a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai
-des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous
-pourrons assoupir cette affaire. En attendant&hellip;&mdash;En
-attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me
-perdre!&mdash;Vous vous perdriez sans la voir!&mdash;Sans
-la voir!&mdash;Si vous osez faire un pas dehors, vous
-êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que
-la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui
-sur pied. De grâce, attendez quelques jours.&mdash;Quelques
-jours! les jours sont des siècles!&mdash;Les
-trouveriez-vous moins longs dans une prison
-d'État, et lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à
-l'espérance de revoir votre maîtresse?&mdash;Elle est ma
-femme, Monsieur le vicomte.» La baronne nous
-interrompit: «Chevalier, si tout ce qu'on dit
-d'elle est vrai, je vous en félicite.&mdash;Très vrai,
-Madame; on chercheroit longtemps avant d'en
-trouver une qui méritât d'être adorée comme elle!&hellip;&mdash;Je
-vous crois.&mdash;Une qui fût plus digne de la
-tendresse et des respects de son heureux époux!&hellip;&mdash;Chevalier,
-reprit le vicomte, permettez&hellip;&mdash;Une
-qui&hellip;&mdash;De grâce, le temps est cher, prenons
-un parti. Promettez-moi de ne pas vous
-exposer.&mdash;Hélas! je ne la verrai donc pas aujourd'hui!&mdash;Songez
-que votre affaire peut maintenant
-s'arranger, mais que, si vous étiez une fois
-prisonnier, je ne répondrois plus de rien. Chevalier,
-vous réfléchissez; eh bien?&mdash;Vicomte, vous me
-voyez pénétré de reconnoissance; dans un temps
-plus heureux je n'en aurai pas moins, et je saurai
-l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en
-donner une preuve que de me rendre à vos conseils.
-Monsieur de Valbrun, réglez ma conduite,
-et j'obéirai.&mdash;Chevalier, je ne puis maintenant
-vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra
-sûrement vous y chercher.&mdash;Pourquoi monsieur
-ne resteroit-il pas ici? dit aussitôt la baronne.&mdash;Parce
-qu'il n'y seroit guère plus en sûreté, Madame.&mdash;Vous
-croyez, Vicomte?&mdash;Mais je vous
-le demande à vous-même, qu'en pensez-vous?&mdash;Moi,
-je ne vois pas trop&hellip;&mdash;Quoi! Madame,
-après la démarche que vous venez de faire!&mdash;Oh!
-mais, Vicomte&hellip;&mdash;Vous m'étonnez, Madame,
-répliqua-t-il encore avec un peu d'humeur;
-au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier,
-je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que
-par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis
-point jaloux.&mdash;J'aime cependant, lui répondit-elle,
-le petit ton piqué dont vous le dites; il
-prouve que vous avez pour moi plus d'attachement
-que vous n'en voudriez laisser paroître.
-Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, passons dans
-la salle à manger, où nous ne resterons pas longtemps,
-et pendant le dîner chacun de nous trois
-voudra bien rêver aux moyens de sauver cet
-aimable cavalier, l'ami de toutes les femmes et
-l'amant de la sienne.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Fonrose me présenta sa main, dont
-s'empara le vicomte, plus prompt que moi; nous
-allâmes nous mettre à table. La baronne, qui n'étoit
-sortie de son recueillement profond que pour me
-fixer de temps en temps, la baronne rompit le silence
-par un grand éclat de rire. Le vicomte lui
-demanda la cause de cette gaieté subite. «Je vais
-vous l'expliquer dans le salon», répondit-elle en se
-levant. Je fus presque affligé de cette brusque incartade,
-car, au vif appétit qui me restoit encore,
-je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.</p>
-
-<p>«Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous
-dit-elle, une place qui lui convient merveilleusement
-de toutes les manières.&mdash;Une place? s'écria
-le vicomte.&mdash;Une place, oui. Factotum femelle,
-elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et
-lectrice chez M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;La petite comtesse?&mdash;Oui.&mdash;Une
-demoiselle de compagnie à
-la petite comtesse! On en rira.&mdash;Qu'importe,
-Vicomte? Elle en veut une; celle que je vais lui
-donner en vaut bien une autre, je crois.&mdash;Mais
-à cause de M. de Lignolle&hellip;&mdash;M. de Lignolle!
-M. de Lignolle est un fort vilain homme à qui j'en
-veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies
-lui reproche des torts,&hellip; de ces torts qu'une femme
-ne pardonne point. Mademoiselle Duportail, ajouta
-la baronne en se tournant vers moi, je vous recommande
-la petite comtesse, elle est jeune et jolie,
-un peu étourdie, très vive, impérieuse à l'excès,
-capricieuse aussi; je lui connois une fantaisie
-qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de vouloir
-être prude pendant un quart d'heure; alors,
-jouant la profonde ignorance de la vierge la plus
-inepte, elle se refuse aux plaisanteries les plus ordinaires,
-et l'instant d'après vous l'entendez vous
-tenir, d'un air très indifférent, un propos très leste.
-Au reste, elle a des travers qui la perdront si elle
-n'y prend garde. A son âge elle fuit le monde;
-personne ne la rencontre nulle part, et peu de
-gens ont le bonheur de la trouver chez elle. Je
-crois bien que son vilain mari n'est pas fâché de
-cette économique retraite; mais ce n'est pas lui
-qui l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur
-de Faublas, je vous charge de former cette enfant;
-songez que c'est un effet qu'il faut mettre dans la
-société.&mdash;Ah! ma Sophie! Madame la baronne,
-ma Sophie!&mdash;Oui, oui, votre Sophie! fripon non
-moins fortuné que dangereux, si le bruit public ne
-m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos talens,
-Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera
-pas la comtesse. Je ne vous dirai que deux mots de
-son sot époux. C'est un homme épais, mal fait
-dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut
-peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais
-d'expression. On assure que plusieurs femmes ont
-tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une
-qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux
-muses; il est du nombre de ces petits beaux-esprits
-de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs
-qui croient aller au temple de Mémoire par
-des quatrains périodiquement imprimés dans les
-papiers publics. Il raffolera de vous, si vous prenez
-la peine de déclamer contre la philosophie moderne
-et de deviner des énigmes.&mdash;Voilà, Madame, dit
-M. de Valbrun, un portrait fait de main de maître;
-je reconnois le pinceau d'une femme offensée.&mdash;Vicomte,
-répondit-elle, je ne vous ai pas dit que
-ce fût moi qui eusse à me plaindre de lui.&mdash;Maintenant
-je le jurerois, répliqua-t-il, mais aussi de
-quoi vous avisiez-vous?»</p>
-
-<p>Je les interrompis tous deux pour leur faire cette
-observation: «Au lieu d'être femme chez la comtesse,
-ne puis-je pas être femme ailleurs? Seroit-il
-impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le
-couvent de ma Sophie?&mdash;Aujourd'hui, répondit
-le vicomte, le péril seroit extrême, et puis le moyen
-de rester?» La baronne l'interrompit: «Attendez,
-car je m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier,
-vous me donnez l'idée d'un projet dont le succès
-est infaillible. Demain, oui demain, je vous le promets,
-j'irai moi-même au couvent de Sophie
-m'informer s'il n'y auroit pas une chambre&hellip;&mdash;Pour
-une jeune veuve de vos amies que vous vous
-chargeriez d'amener après-demain, Madame la
-baronne?&mdash;Après-demain, non, mais à la fin de la
-semaine.&mdash;O ma Sophie!&hellip;&mdash;Ne sautez donc
-pas, me dit M<sup>me</sup> de Fonrose; vous allez vous décoiffer.»
-Elle ajouta: «J'admire ce stratagème
-autant que je l'approuve; on ne croira jamais que
-ce fût un mari qui s'en avisât.&mdash;Madame, dit le
-vicomte, nous pouvons partir, il fait nuit; mais
-croyez-vous que M<sup>me</sup> de Lignolle prenne sa demoiselle
-de compagnie dès ce soir?&mdash;Oui, Monsieur,
-j'en fais mon affaire.&mdash;Et M. de Lignolle
-ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme?&mdash;Vous
-savez bien que monsieur n'a pas de volonté
-quand madame parle; vous savez bien que,
-quand la comtesse a prononcé le fatal <i>je veux</i>, il
-faut que le comte veuille. Partons, Chevalier,
-ajouta-t-elle, vous vous nommerez M<sup>lle</sup> de Brumont.»</p>
-
-<p>Nous descendîmes. Comme je montois dans la
-voiture, je vis qu'on plaçoit une malle derrière.
-«Elle renferme votre trousseau», me dit la baronne.
-Je priai le vicomte de me venir voir chez M<sup>me</sup> de
-Lignolle le lendemain; il me promit qu'il s'y rendroit
-à l'entrée de la nuit pour m'informer de ce
-que M<sup>me</sup> de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai
-à son oreille pour lui faire cette confidence:
-«Je crois M<sup>me</sup> de B&hellip; revenue chez elle&hellip; Justine
-ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles
-et me donner des siennes?&mdash;Soit, je l'en
-chargerai. C'est-à-dire que M<sup>me</sup> de B&hellip; vous intéresse
-encore?&mdash;Non de la manière dont vous
-l'entendez, non, parole d'honneur; mais je suis
-très impatient de savoir comment le marquis l'aura
-reçue.&mdash;Je m'arrangerai de manière à pouvoir
-vous le dire demain.»</p>
-
-<p>M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas
-jaloux, ne nous quitta qu'à la porte de l'hôtel du
-comte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" />
-<div class="legende small">LES CHARMES DE M<sup>me</sup> DE LIGNOLLE</div>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em">Monsieur de Lignolle étoit chez madame
-quand on nous annonça. La baronne,
-en me présentant à la comtesse, lui
-dit: «Je vous amène cette jeune personne,
-en qui vous trouverez toutes les qualités
-nécessaires aux fonctions de la triple charge dont
-vous l'honorerez. Elle lit, écrit, et cause bien. On
-la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais c'est
-là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations
-honnêtes, des goûts tout à fait louables, et
-surtout des talens solides qu'on a rarement dans
-un âge encore si tendre et avec une aussi jolie
-figure. Ne croyez pas que j'exagère, Comtesse,
-bientôt vous deviendrez l'intime amie de votre
-aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un
-vrai trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.&mdash;Je
-vous en remercie d'avance, répondit
-la comtesse, sur votre recommandation je n'hésite
-pas.&mdash;Plusieurs de mes amies voudroient bien
-avoir des demoiselles de compagnie comme celle-là,
-reprit la baronne; mais j'ai senti que je vous devois
-la préférence; et puis il faut tout dire, c'est un
-présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle.»</p>
-
-<p>La comtesse renouvela ses remerciements à la
-baronne et lui dit que dès ce soir&hellip; «Dès ce soir!
-interrompit le comte, attendez donc.&mdash;Monsieur,
-je n'attends pas.&mdash;Mais&hellip;&mdash;Point de mais,
-Monsieur. Il y a trois jours que je demande une
-demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que j'attendisse
-encore, je tomberois malade.&mdash;Si dans
-le monde on trouve ridicule&hellip;&mdash;Que m'importe,
-Monsieur?&mdash;On vous blâmera, Madame, car&hellip;&mdash;Je
-savois bien qu'il nous arriveroit encore un
-de ces <i>car</i> dont vous me fatiguez sans cesse, et
-qui me sont insupportables, surtout quand vous
-me contrariez, Monsieur; dès ce soir, Mademoiselle&hellip;&mdash;Mais,
-Madame, je vous observe&hellip;&mdash;Oh!
-que je suis malheureuse!&mdash;Je vous observe
-que si&hellip;»</p>
-
-<p>La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda
-M. de Lignolle avec majesté, et du ton le
-plus impérieux lui dit: «Je le veux.&mdash;Puisque vous
-le prenez ainsi, Madame, répondit le comte, il
-faut bien que cela soit, que ne vous expliquiez-vous
-tout d'un coup! Madame la baronne permettra
-seulement que j'examine un peu sa protégée,
-car souvent on parle de bonnes études, et
-Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu de ces
-petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges;
-ils avoient remporté tous les prix de l'université,
-et ne savoient seulement pas trouver le mot
-d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on
-les avoit priés d'en faire une!&hellip; Mademoiselle, je
-ne doute pas que vous ne soyez plus instruite,
-car&hellip; votre figure,&hellip; vos manières&hellip; Comment
-vous nommez-vous, Mademoiselle?&mdash;De Brumont,
-Monsieur.&mdash;Vous n'êtes pas philosophe,
-j'espère?&mdash;Non, Monsieur, je suis honnête fille.&mdash;Belle
-réponse, Mademoiselle, superbe! superbe!
-Vous êtes de bonne famille apparemment?&mdash;Monsieur,
-je suis noble.&mdash;Bon encore cela!
-bon! Je vois que nous sympathiserons merveilleusement.
-Je vous avouerai que vous êtes arrivée ici
-dans un moment précieux; quand on vous a
-annoncée, je limois le dernier vers d'une charade&hellip;
-Oh! c'est que c'est une vraie charade, celle-là!&hellip;
-Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le
-mot.</p>
-
-<p>«Devinez, Mademoiselle, devinez.»</p>
-
-<p>Il est certain que pour le trouver il me fallut
-une sagacité peu commune. Monsieur le comte
-n'étoit pas heureux dans l'art des définitions; mais,
-en revanche, chaque expression, grâce à la place
-qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a,
-ma foi, devinée! s'écria-t-il. Preuve qu'elle est
-bien faite, la charade! Baronne, vous avez raison,
-c'est une fille vraiment étonnante!&mdash;Monsieur, je
-suis fort aise, répliqua M<sup>me</sup> de Fonrose, que vous
-la trouviez telle; mais c'est surtout aux yeux de la
-comtesse que je veux qu'elle se montre ainsi.&mdash;D'honneur,
-répéta-t-il, une fille étonnante! Elle
-vient de deviner ma plus belle charade,&hellip; une charade
-dont le plan seul m'a coûté cinq jours de
-méditation!&hellip; une charade dont j'ai travaillé le
-style pendant neuf jours et demi&hellip; Enfin, j'ai
-changé dix-huit fois le premier vers,&hellip; oui, dix-huit
-fois. Je faisois des variantes en dormant.&mdash;Comme
-Voltaire, Monsieur le comte.&mdash;Ah!
-Mademoiselle, Voltaire n'a jamais fait de charades,
-et puis c'étoit un philosophe. Revenons à
-mon ouvrage; comment le trouvez-vous?&mdash;Très
-saillant, Monsieur, et plein de charmantes antithèses.&mdash;De
-charmantes&hellip; Vous nommez cela
-des antithèses? Je savois bien que je faisois des
-antithèses, moi!&hellip; Je n'ai pourtant pas achevé
-ma rhétorique; mais voilà de ces choses que certaines
-gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la
-nature qui donne des antithèses&hellip; Mesdames, cela
-s'appelle des antithèses.</p>
-
-<p>&mdash;Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse
-entièrement occupée de ce que lui disoit la
-baronne, cela s'appelle des bêtises.&mdash;Comment,
-Madame, des bêtises?&mdash;Oui, Monsieur, ces petits
-coussins que nous mettons sur nos hanches,
-pour relever et faire bouffer nos jupons, s'appellent
-des bêtises.&mdash;Ah! Madame, s'écria-t-il,
-quelle réponse!» Il revint à moi: «Tenez, Mademoiselle
-de Brumont, je ne dis pas cela pour
-vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les
-femmes sont bien petites avec leurs chiffons. Quand
-vous aurez gagné la confiance de la comtesse,
-ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts
-solides, chargez-vous de son instruction, enseignez-lui
-le grand art des charades et des antithèses&hellip;&mdash;Laissez-moi
-faire, Monsieur le comte;
-que j'aie seulement le bonheur de lui plaire&hellip;&mdash;Vous
-lui plairez!&mdash;Croyez-vous?&mdash;Vous lui
-plairez, j'en suis sûr.&mdash;Eh bien, je lui apprendrai
-beaucoup de choses dont elle ne se doute pas,
-je vous en donne ma parole.&mdash;Et vous me rendrez,
-Mademoiselle, un véritable service dont je
-serai très reconnoissant.&mdash;Vous avez trop de
-bonté, Monsieur: une autre vous remercieroit;
-moi, je suis tentée de vous en vouloir. Ailleurs j'ai
-quelquefois occupé la place que vous m'invitez à
-prendre chez vous, et jamais mari n'eut besoin de
-m'exciter à remplir auprès de sa femme des devoirs
-que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en
-paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la
-comtesse seront, quant à vous, toujours désintéressés,
-je vous jure.&mdash;Revenons à mon ouvrage.
-Vous le trouvez?&mdash;Surprenant! d'une simplicité&hellip;
-sublime! Mais, Monsieur, comment faites-vous?&hellip;&mdash;D'abondance,
-interrompit-il; mes plus longs vers
-ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la
-mesure, je compte sur mes doigts; la rime, je la
-prends dans le dictionnaire de Richelet; et la raison,
-je l'attends pendant trois semaines s'il le faut:
-aussi mes vers sont très faciles.&mdash;Et vos charades
-ont le mérite d'être faites en bouts-rimés.&mdash;Justement:
-chaque poète a son faire, et voilà le
-mien.&mdash;Vous ne me disiez pas cela!&mdash;Diantre!
-c'est mon secret!&mdash;Il est mal gardé, Monsieur
-le comte; presque tous les beaux esprits du jour le
-possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que
-chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre
-orgueilleusement modeste de <i>Mes fantaisies</i>, <i>Mes
-souvenirs</i>, <i>Mes essais</i>, <i>Mes délassemens</i>, <i>Mes caprices</i>,
-<i>Mes loisirs</i>, etc.; lisez les petites chansons de
-société dont ils régalent leurs amis aux bons jours
-de fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité,
-dans ces almanachs prétendus poétiques qu'on
-achète au jour de l'an pour les oublier avant la
-mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opéras-comiques,
-de nos petits opéras lamentables; lisez
-les doux madrigaux de nos comédies à la mode;
-lisez nos odes <i>germaniques</i>, nos épouvantables
-tragédies; lisez, Monsieur le comte, vous verrez
-que tout cela se fait à peu près à votre manière,
-et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage
-d'être toute en bouts-rimés.»</p>
-
-<p>Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis
-sa belle humeur en l'accablant d'éloges. «Là,
-sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade vous a
-séduite? et vous croyez que, sans se compromettre,
-on peut signer cela?&mdash;Assurément, et
-comptez, Monsieur, sur la reconnoissance publique.»,</p>
-
-<p>Il prit une plume, et sous le mot <i>malpropre</i> il
-écrivit: «Par M. Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph,
-comte de Lignolle,
-seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel
-du régiment de ***, en garnison à ***,
-chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis,
-à Paris, rue ***, hôtel de ***.&mdash;Quoi!
-Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!&mdash;Mademoiselle,
-c'est l'usage&hellip; Là!&hellip; vous lirez
-cela dans le <i>Mercure</i> de la semaine prochaine.»</p>
-
-<p>Le comte, enivré de mon approbation, alla dire
-à la baronne qu'elle verroit bientôt quelque chose
-de sa façon dans les papiers publics; ensuite, il
-s'adressa à la comtesse: «Madame, vous pouvez
-prendre M<sup>lle</sup> de Brumont, je vous certifie, moi,
-que vous en serez très satisfaite; je vous la donne
-pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le
-mérite. Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!&mdash;Monsieur,
-répondit la comtesse, je suis fort
-aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit
-une affaire arrangée.»</p>
-
-<p>M. de Lignolle revint à moi, et, me tirant un
-peu à l'écart, il me dit bien bas: «Mademoiselle
-de Brumont, j'ai une grâce à vous demander.&mdash;Monsieur,
-parlez.&mdash;Je ne puis douter que vous
-n'ayez de bonnes m&oelig;urs, puisque vous êtes noble
-et ennemie des philosophes; mais tous les jours
-une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter
-des aventures galantes et les répète.&mdash;Fi donc!
-Monsieur.&mdash;Bon! vous me comprenez: je désire
-que vous n'ayez jamais de ces sortes de conversations
-avec la comtesse.&mdash;Cela n'est pas facile,
-Monsieur, car les jeunes femmes&hellip;&mdash;Oui, aiment
-en général à causer de mille fadaises qui leur gâtent
-l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du
-monde! et je vous supplie d'éviter cela tant que
-vous le pourrez.&mdash;Monsieur, je suis franche, je
-ne puis vous répondre&hellip;&mdash;Tâchez; j'ai de bonnes
-raisons pour vous en prier.&mdash;Je le crois, Monsieur.&mdash;D'ailleurs,
-vous n'aurez pas infiniment
-de peine, la comtesse est sur cela d'une grande
-réserve.&mdash;Je n'en suis pas fâchée.&mdash;Et puis, ses
-lectures sont choisies; elle a de bons livres, bien
-moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui
-instruisent. Point de romans, par exemple,
-point de romans! car dans tous ces maudits ouvrages
-il y a de l'amour.&mdash;Oui, ces messieurs
-nous assomment! c'est une chose bien désagréable!&mdash;Mademoiselle,
-chez moi pas plus d'amour
-que de philosophie: car, tenez, la philosophie et
-l'amour&hellip;»</p>
-
-<p>La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit
-le comte et me fit perdre le très beau parallèle
-que j'allois entendre. «Mademoiselle, me dit
-M<sup>me</sup> de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse
-dans une maison fort agréable, où tous les plaisirs
-vous attendent. Songez qu'à compter de ce moment-ci
-vous appartenez à madame la comtesse;
-qu'il s'agit non seulement d'exécuter ses volontés,
-mais encore de prévenir ses désirs; et qu'enfin,
-dussiez-vous même, en certains points, désobliger
-monsieur, votre premier devoir est de plaire à
-madame. Je crois que ce ne sera pour vous une
-chose ni désagréable ni difficile; il y va de votre
-honneur de justifier l'opinion très avantageuse
-que j'ai conçue de vous: efforcez-vous donc de
-mériter le plus promptement possible les bontés
-d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous
-bien que je lui cède tous mes droits.»</p>
-
-<p>Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste
-protectrice me donna un baiser sur le front
-et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la comtesse
-de me permettre d'aller me mettre au lit.
-M. de Lignolle insistoit pour que je restasse,
-mais un <i>je le veux</i> de madame lui ferma la bouche.
-La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement
-qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une
-espèce de cabinet pratiqué au fond de sa chambre
-à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le
-bonsoir d'un ton très affectueux, et M<sup>me</sup> de Lignolle,
-en me donnant un baiser sur le front, me
-dit avec beaucoup de vivacité: «Bonne nuit,
-Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le
-veux, entendez-vous?»</p>
-
-<p>Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve
-dans une maison sûre, où probablement mes ennemis
-ne me viendront pas chercher. Depuis près de
-quatre jours, que de périls m'ont environné! combien
-d'aventures, d'inquiétudes et de plaisirs depuis
-plus de quarante-huit heures!&hellip; Des plaisirs?
-Des plaisirs loin de ma Sophie?&hellip; loin d'elle?
-Heureusement l'espace qui nous séparoit se trouve
-beaucoup diminué. Plus de soixante lieues étoient
-entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq
-cents pas tout au plus. La même enceinte nous
-renferme, nous respirons, pour ainsi dire, le même
-air&hellip; hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à
-l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur,
-je n'embrasserai que son image! et cette
-nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa couche
-solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain,
-comme vous me l'avez promis; venez, car, si vous
-me manquez de parole, dès le soir je pars seul. A tout
-hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme,
-je m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de
-récompenser sa tendre sollicitude et de consoler
-sa douleur!&hellip; Oui, j'irai; je chercherai le péril,
-j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux
-mille fois de payer de ma liberté quelques
-instans de volupté suprême, je ne me plaindrai
-pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.</p>
-
-<p>Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas&hellip;
-Elle est jolie pourtant, la comtesse!&hellip; une petite
-brune, d'une grande blancheur! toute jeune! de
-la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le
-petit dragon!&hellip; A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle
-son mari?&hellip; Mais à quelles idées me livre mon
-imagination toujours prompte? Est-ce donc pour
-m'occuper de ces bagatelles que j'ai demandé à la
-comtesse la permission de me retirer? O mon père,
-applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime:
-c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas
-quittoit une jolie femme; et Faublas ne sentoit
-que le plaisir de pouvoir enfin vous donner de ses
-nouvelles!</p>
-
-<p>Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout
-entière la lettre tendre et respectueuse.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i>Mon père</i>,</p>
-
-<p><i>Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude
-et de cruauté; je vous ai délaissé dans cet asile
-que vous embellissiez pour moi; mais vous n'ignorez
-pas quelle passion consume un c&oelig;ur que vous avez
-fait trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup
-l'a frappé l'inconcevable attentat d'un homme qui se
-disoit notre ami. Mon père, en vous quittant, je me
-proposois un prompt retour; le chagrin que vous
-auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé;
-ma femme, au contraire, gémissoit comme moi dans
-les tourmens d'une séparation que pouvoit rendre
-éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon
-père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à
-demi; mais je n'aurois pu vivre loin de ma Sophie.</i></p>
-
-<p><i>J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père
-n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne m'eût point
-permis de braver les dangers qui m'attendoient sur la
-route. Aucun des malheurs que je craignois ne m'est
-arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois
-pas prévu. Depuis trois jours que je suis dans la
-capitale, voici le premier moment de ma liberté; je
-le consacre à celui qui seroit ce que j'ai de plus cher
-au monde, si ma Sophie n'existoit pas.</i></p>
-
-<p><i>Je comptois retourner vers vous, mon père, et je
-vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez craindre,
-à Paris, que les dangers qui me menacent, et bientôt
-il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà
-fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront,
-je crois, ma malheureuse affaire. D'ailleurs
-j'espère, sous trois jours au plus tard, me réfugier
-dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je vous
-en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de
-Faublas et sa femme embrasseront leur père chéri!</i></p>
-
-<p><i>En attendant que j'aie ce bonheur, daignez
-m'écrire un mot pour me tranquilliser. Voici mon
-adresse: La veuve Grandval, au couvent de ***,
-rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous
-ma joie: votre réponse me trouvera près de
-Sophie. De grâce, écrivez promptement, mon père,
-écrivez.</i></p>
-
-<p><i>Je suis avec un profond respect, etc.</i></p>
-
-<p class="gap">P.-S. <i>Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir
-ma chère Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt
-que je le pourrai.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que
-j'ai mis l'adresse à M. de Belcourt, qu'il me soit
-permis d'examiner un peu mon petit appartement.
-Cette porte donne dans la chambre à coucher de
-la comtesse; cette autre, sur un escalier dérobé qui
-descend dans la cour. Elle est commode, ma petite
-chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie
-d'aller visiter M<sup>me</sup> de Lignolle?&hellip; Je n'en ferai
-rien; va, sois tranquille, ma Sophie&hellip; Couche-t-il
-avec elle, M. de Lignolle?&hellip; Que m'importe?
-Quelle idée me vient là?&hellip; Le grand mal après
-tout! je n'y mets pas un vif intérêt;&hellip; c'est simplement
-de la curiosité&hellip; Oui, mais cependant cela
-me tourmente; je voudrois savoir si les époux font
-lit à part&hellip; Je ne vois qu'un lit dans la chambre à
-coucher de madame; mais il est grand et il se
-pourroit que monsieur n'eût pas son appartement
-séparé&hellip; Comment faire pour m'en instruire?&hellip;
-Parbleu! guetter le moment et regarder par le
-trou de la serrure&hellip; Bon! il n'est que sept heures;
-ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront
-point avant minuit! J'attendrois là cinq heures
-d'horloge!&hellip; Je meurs de fatigue&hellip; Ma foi, non;
-ma charmante femme, je ne m'occuperai que de
-vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.</p>
-
-<p>Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que,
-le lendemain, M<sup>me</sup> de Lignolle fut obligée de me
-faire appeler pour que j'assistasse à son lever.</p>
-
-<p>«Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle
-de Brumont? me demanda-t-elle avec vivacité.&mdash;Parfaitement
-bien; et Madame?&mdash;J'ai mal
-dormi.&mdash;Madame a pourtant le teint vermeil et
-les yeux brillans.&mdash;Je vous assure que j'ai mal
-dormi, répondit-elle en souriant.&mdash;C'est peut-être
-la faute de monsieur le comte?&mdash;Comment cela?&hellip;
-Répondez donc, Mademoiselle: comment cela?&mdash;Madame&hellip;&mdash;Expliquez-vous,
-je veux savoir&hellip;&mdash;Je
-prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai
-peut-être déplu par cette plaisanterie pourtant innocente.&mdash;Point
-du tout; mais je ne l'entends pas;
-expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime
-pas à attendre.&mdash;Madame&hellip;&mdash;Mademoiselle,
-vous m'impatientez. Parlez, je le veux.&mdash;Madame,
-je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur
-le comte atteindra bientôt la cinquantaine, mais
-madame la comtesse est toute jeune, je crois.&mdash;J'ai
-seize ans.&mdash;Il est vrai que monsieur le comte
-paroît d'une santé bien foible; mais madame la
-comtesse est jolie.&mdash;Sans compliment, le trouvez-vous?&mdash;Je
-ne fais sûrement que répéter à madame
-ce qu'elle a coutume d'entendre.&mdash;Vous êtes tout
-à fait polie, Mademoiselle de Brumont, mais revenons
-à ce que vous me disiez d'abord.&mdash;Volontiers.
-Il est vrai que monsieur le comte est le mari de
-madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la
-comtesse est sa femme, je pense?&mdash;Il y a deux mois.&mdash;J'ai
-conclu de tout cela que M. de Lignolle, encore
-amoureux de sa charmante épouse, avoit pu&hellip;&mdash;Eh
-bien! dites donc ce qu'il avoit pu.&mdash;Venir
-cette nuit chez madame.&mdash;Jamais monsieur ne
-vient chez moi la nuit.&mdash;Ou bien, hier au soir, y
-rester un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter
-un peu madame la comtesse.&mdash;Me tourmenter!
-à quoi bon?&mdash;Quand je dis la tourmenter, j'entends
-lui faire ces caresses qui sont très permises
-entre deux époux.&mdash;Quoi! ce n'est que cela?
-quoi! vous aussi, vous croyez que je ne dormirois
-pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit
-embrassée cinq ou six fois? Je ne sais par
-quelle manie tout le monde me tient ce singulier
-propos!»</p>
-
-<p>A ces mots la comtesse passa avec sa femme de
-chambre dans son cabinet de toilette, et me dit
-qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me mis
-à réfléchir sur la conversation que nous venions
-d'avoir ensemble. Cette femme m'étonne! aurois-je
-mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à mes dépens?
-Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de
-l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!&hellip; Quoi
-donc! une jeune personne, après deux mois de
-mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus instruite
-à certains égards que deux mois auparavant? Elle
-étoit si claire cette phrase: <i>C'est peut-être la faute
-de monsieur le comte.</i> Pourquoi s'obstiner à ne pas
-l'entendre? Est-ce une manière polie qu'elle ait
-cru devoir employer pour repousser une plaisanterie
-qui ne lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et
-vive comme elle est, elle m'eût simplement dit:
-«Cela me déplaît.» Et, tout au contraire, c'est
-elle qui exige une explication difficile que j'hésitois
-à lui donner, dont elle affecte encore de ne pas
-saisir le véritable sens, et après laquelle, du ton le
-plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse:
-<i>Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce
-que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six
-fois?</i> Ma foi! Madame la comtesse, comment
-l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y
-perds; j'avoue que je ne puis concilier ensemble
-votre état de nouvelle mariée, vos airs de
-vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop
-libres.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, prompte à me tenir parole,
-revint bientôt dans un déshabillé très simple, passa
-dans son boudoir, où elle me pria de la suivre, et
-demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand
-M. de Lignolle accourut en criant: «Non, non,
-je ne ferai point de grâce, je serai inexorable.&mdash;Eh!
-bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère!
-jamais je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il
-donc?&mdash;Ce qu'il y a, Madame! une chose
-affreuse!&mdash;Comment?&mdash;Cette nuit vous dormiez
-tranquille, un séducteur étoit auprès de
-vous!&mdash;Vous ne rêvez que séducteurs, Monsieur;
-mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.&mdash;Sans
-moi, sans le hasard qui me l'a fait découvrir&hellip;&mdash;Ce
-hasard-là ne m'a rien découvert, à
-moi.&mdash;Le malheureux vous ravissoit l'honneur.&mdash;Quoi!
-l'aurois-je souffert? ou ne m'en serois-je
-pas aperçue?&mdash;Fiez-vous désormais à ceux qui
-se disent&hellip;&mdash;D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt
-que le vôtre, Monsieur?&mdash;A ceux qui se disent
-vos amis. Ce sont de prétendus amis qui vous l'ont
-donné?&mdash;Qui? quoi? qu'est-ce?&mdash;Qui vous
-ont répondu&hellip;&mdash;Monsieur&hellip;&mdash;De sa sagesse&hellip;&mdash;Voulez-vous
-enfin&hellip;&mdash;De sa conduite&hellip;&mdash;Vous
-expliquer?&mdash;De son honnêteté.&mdash;Oh! je
-perds patience.&mdash;Et qui&hellip;»</p>
-
-<p>Le comte, dont j'observois tous les mouvemens,
-loin de m'adresser directement aucune des apostrophes
-injurieuses que sa colère lui arrachoit, ne
-me regardoit même pas, et peut-être ignoroit
-encore que j'étois là. Cependant quelques-unes
-de ses réflexions malhonnêtes sembloient tellement
-applicables à ma situation présente qu'il s'en falloit
-beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de
-Lignolle, bouillante d'impatience, venoit de se
-lever brusquement, avoit pris au collet son mari
-tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui
-disoit: «Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur;
-il est inconcevable que depuis une heure
-vous vous fassiez un jeu&hellip; Expliquez-vous, je le
-veux.&mdash;Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne
-sais par quelle inspiration secrète je me suis avisé
-d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre; en
-la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure
-ouverte, j'approche, je lis un livre affreux, Madame!&hellip;
-le plus dangereux, le plus abominable
-des livres! un ouvrage philosophique!&mdash;Ah!
-nous y voilà.&mdash;Le <i>Discours sur l'origine de l'inégalité
-parmi les hommes</i>.»</p>
-
-<p>Désormais rassuré sur mon compte, je me permis
-d'interrompre M. de Lignolle et de lui demander
-ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur
-des femmes et ce <i>Traité de l'inégalité des hommes</i>.
-«Oui, oui, s'écria la comtesse, apprenez-moi
-cela.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il y a de commun, Madame! répondit le
-comte avec beaucoup de chaleur, vous ne le sentez
-pas? Comment! un ouvrage philosophique se lira
-publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront
-philosophes, et vous ne tremblez pas?&mdash;Que
-pourroit-il en arriver, Monsieur?&mdash;Des
-désordres de toute espèce, Madame. Un laquais,
-dès qu'il est philosophe, corrompt tous ses camarades,
-vole son maître et séduit sa maîtresse.&mdash;Séduire,
-toujours séduire! avec quoi, Monsieur,
-et pourquoi?&mdash;Aussi je viens de faire maison nette
-dans l'antichambre.&mdash;Vous congédiez tous nos
-gens?&mdash;Oui, Madame.&mdash;Je n'entends pas cela,
-Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable,
-renvoyez-le, j'y consens.&mdash;Je les renverrai tous,
-Madame.&mdash;Non, Monsieur.&mdash;Tous sont déjà
-perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un philosophe.&mdash;Monsieur,
-finirez-vous de m'étourdir
-ainsi?&mdash;Oui, je l'avoue, quand je vois entre les
-mains de mes gens les <i>Pensées philosophiques</i>, ou
-le <i>Dictionnaire philosophique</i>, ou le <i>Discours sur
-la vie heureuse</i>, ou le <i>Discours sur l'origine de l'inégalité
-parmi les hommes</i>, etc., je suis très effrayé,
-et je ne me crois nullement en sûreté dans ma
-maison.»</p>
-
-<p>Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour
-la première fois, sans doute, M. de Lignolle osoit
-lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit de se
-jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante
-fureur, elle frappoit la terre de ses pieds,
-se mordoit les mains, et de temps en temps crioit
-comme une folle. Insensible à son comique désespoir,
-le comique antiphilosophe continuoit toujours:</p>
-
-<p>«Combien de malheureux de cette classe la philosophie
-de ce siècle n'a-t-elle pas pervertis! Elle
-a produit plus de crimes et de suicides en tout
-genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune
-et la misère n'en ont fait commettre. Je pourrois,
-en condamnant ses opinions et plaignant ses erreurs,
-être l'ami d'un homme partisan de la fausse
-philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder
-des laquais philosophes<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voyez un gros livre intitulé: <i>La Religion considérée</i>;
-c'est l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Monsieur, s'écria la comtesse avec beaucoup
-de fierté, vous garderez pourtant ceux-là, car je
-le veux.» A ce mot décisif, le bon époux, comme
-atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit
-très modérément: «Puisque vous le voulez,
-Madame, il faudra bien que je le veuille; mais, du
-moins, permettez quelques observations.&mdash;Faites-m'en
-grâce, Monsieur, interrompit-elle, et que je
-ne sois pas obligée de répéter que je le veux.&mdash;Fort
-bien, Madame, répliqua-t-il en secouant la
-tête, fort bien! cela sera, mais vous verrez, vous
-verrez les suites. Tous vos gens vous donneront
-des leçons. Il n'y en a pas un, j'en suis sûr, qui ne
-soit déjà philosophe dans l'âme; par conséquent,
-vos laquais deviendront ivrognes, malpropres, insolens,
-maladroits; votre palefrenier estropiera vos
-chevaux; votre cocher écrasera les passans; votre
-cuisinier manquera ses sauces; votre maître d'hôtel
-renversera les plats sur la nappe et sur vos habits;
-votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs
-enfleront leurs mémoires; votre intendant vous
-volera; vos femmes de chambre trahiront vos secrets
-ou vous calomnieront, et votre demoiselle de
-compagnie fera un enfant chez vous.»</p>
-
-<p>Il partit, et fit bien: j'aurois été fâché de rire aux
-éclats devant lui.</p>
-
-<p>Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des
-malheurs imaginaires, un malheur réel venoit de
-nous arriver: le chocolat s'étoit refroidi. Jugez de
-mon chagrin, à moi qui, la veille, après un dîner
-trop court, avois encore été me coucher sans souper!
-Et la cruelle comtesse parloit de renvoyer le
-déjeuner à l'office! M<sup>lle</sup> de Brumont, tremblant qu'il
-n'en revînt pas, le reversa promptement dans la
-chocolatière, qu'elle fit mettre auprès du feu, dans
-le boudoir même. «A la bonne heure, dit M<sup>me</sup> de
-Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il
-soit réchauffé.»</p>
-
-<p>Cette lettre étoit pour une chère tante qui avoit
-élevé son enfance. Nous fîmes à peu près trente
-lignes de complimens respectueux, à quoi nous
-ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et
-encore vingt-sept lignes de confidences enfantines.
-Je crus que cela ne finiroit pas. Désolé de voir qu'il
-falloit entamer la quatrième page de l'interminable
-épître, je me permis d'observer à madame la comtesse
-que le chocolat devoit être chaud. «Je le
-crois, répondit-elle; mais finissons cela d'abord.»</p>
-
-<p>Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui
-augmentoit l'embarras de ma situation vraiment
-douloureuse. Une malheureuse femme de chambre,
-que je ne pouvois me résoudre à regarder en face
-une seconde fois, tant elle étoit laide, rôdoit sans
-cesse autour de la cheminée. Il y avoit dans la
-constitution générale de cet individu je ne sais quoi
-de <i>philosophique</i> qui me faisoit trembler pour le
-déjeuner; un secret pressentiment aussi m'avertissoit
-de sa maladresse, et ses mouvemens continuels
-me donnoient de continuelles distractions.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, dont la lettre n'avançoit pas,
-s'étant aperçue plusieurs fois de mes inquiétudes
-mal déguisées, finit par me demander avec humeur
-si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment
-où l'impatiente maîtresse me faisoit cette question,
-la fatale chambrière, en farfouillant dans l'âtre,
-couchoit la chocolatière sur la cendre. Je vis le
-désastre, la plume échappa de mes mains et mes
-yeux se portèrent vers le ciel, ma tête fut jetée
-en arrière par un mouvement presque convulsif;
-peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse.
-«Ah! Madame, m'écriai-je, le chocolat! le chocolat!»
-et la comtesse, si vive alors qu'il ne
-falloit pas l'être, trop douce maintenant qu'elle
-eût dû se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup
-d'&oelig;il du côté de la cheminée, ramena sur moi son
-regard serein, et, parodiant un héros<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, dans son
-imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de
-glace, elle m'adressa cette réponse à jamais mémorable:
-«Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun
-le chocolat avec la lettre que je vous dicte?»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un
-de ses secrétaires: «Eh bien! qu'a de commun la bombe
-avec la lettre que je vous dicte?»</p>
-</div>
-<p>Emporté par mon désespoir, je lui répondis je
-ne sais quoi d'assez peu mesuré. «Cette vivacité
-sympathique ne me déplaît pas trop», répliqua-t-elle;
-puis, s'adressant à l'indigne servante, elle
-ajouta: «Dites à l'office qu'on en fasse d'autre et
-qu'on nous l'apporte.» Cet ordre généreux porta
-jusqu'au fond de mon âme le baume de la consolation.
-Je sentis mes forces renaître, mes idées revenir,
-mon style se ranimer, et, M<sup>me</sup> de Lignolle
-m'aidant, je finis par dire une infinité de jolies
-choses à la chère tante.</p>
-
-<p>La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je
-vois le déjeuner revenir. On apporte une petite
-table; deux tasses sont placées l'une vis-à-vis de
-l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse
-vient de s'asseoir, je vais prendre ma place
-vis-à-vis d'elle, je touche au moment heureux!&hellip;
-mais, ô revers plus insupportable que le premier!
-un malencontreux laquais apporte une lettre, la
-comtesse aperçoit le timbre. <i>Besançon!</i> dit-elle.
-Elle pousse un cri de joie, se lève impétueusement,
-et, frappant de ses deux cuisses à la fois la table
-trop légère, elle me l'envoie sur les deux jambes.
-Écoutez le cri que je pousse, et ne croyez pas que
-ce soit la douleur de ma légère blessure qui me
-l'arrache; contemplez ma consternation profonde,
-et ne croyez pas que je regrette ni le petit meuble
-démantibulé, ni les porcelaines brisées, ni la chocolatière
-bossuée, ni mon plus beau jupon gâté.
-Non, je ne vois que le chocolat coulant à grands
-flots sur le parquet. Pendant que je reste immobile,
-la comtesse, le corps à demi courbé, les yeux
-fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la
-parole entrecoupée, lit:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de
-plaisir à élever, combien j'ai souffert de ne pouvoir
-venir à ton mariage; mais enfin le parlement de Besançon
-m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars,
-j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive le 15.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Le 15! c'est aujourd'hui!» s'écrie la comtesse;
-et, tout en brisant le papier précurseur, elle
-continue: «O bonne nouvelle! ô ma chère tante!
-je vais vous voir, et j'en suis charmée!» A l'instant
-j'aperçois sous un fauteuil un débris précieux; je
-m'élance, je le saisis, je le baise, et je lui dis: «O
-bon petit pain! ô secourable reste, désormais mon
-unique espoir, je te tiens, et j'en suis ravi!» Cependant
-je vais m'asseoir dans un petit coin où je
-dévore mon insuffisante proie, tandis que M<sup>me</sup> de
-Lignolle, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre,
-fait dans son boudoir maintes et maintes gambades.</p>
-
-<p>Enfin elle sonne un laquais: «Saint-Jean, dites
-au suisse que je suis aujourd'hui chez moi pour
-madame la marquise d'Armincour seulement.» Puis
-elle se retourne vers moi: «Mademoiselle de
-Brumont, je vous ai dérangée de bien bonne
-heure; mais vous pouvez maintenant disposer du
-reste de la matinée.» Je fis à la comtesse une profonde
-révérence qui me fut poliment rendue, et
-j'allai me renfermer dans mon petit appartement.
-Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à
-ma chère Adélaïde à qui j'écrivis.</p>
-
-<p>Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva
-chez moi la laide femme de chambre, qui venoit
-me coiffer par ordre de sa maîtresse. Maudit visage
-bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que
-tu me coûtes, et dont tu as la couleur! Vous concevez
-qu'étant naturellement poli, je ne fis pas
-cette réflexion tout haut. Si vous me connoissez,
-vous devinez aussi que, docile et prudent au
-même degré, je livrai ma tête et fermai les yeux.
-Il faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette:
-disgraciée de la nature, elle avoit eu
-recours à l'art; je lui trouvai la main assez légère
-et le coup de peigne moelleux; mais combien les
-talens acquis valent moins que les dons naturels!
-Combien dans ce moment je regrettai ma petite
-Justine!</p>
-
-<p>Jeannette, quand elle eut fini ma coiffure, ne
-m'offrit pas ses services, et je ne fis aucune tentative
-pour la retenir. Voyez cependant, si c'eût été
-Justine! Justine seroit restée sans attendre que je
-l'en priasse: d'abord elle auroit peut-être un peu
-retardé ma toilette; mais avec quelle promptitude
-ensuite nous aurions regagné le temps perdu!
-Avec quelle intelligence l'adroite friponne eût
-présidé à l'arrangement difficile des cinq cents babioles
-qui composent un accoutrement féminin
-presque complet! Il fallut me charger seul du pénible
-soin de m'habiller en femme de la tête aux
-pieds, trop heureux encore d'en être venu à bout,
-après y avoir mis plus de temps et de réflexion
-qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force,
-dans une matinée d'hiver, à s'endimancher pour
-aller avec sa bonne maman à l'office paroissial.</p>
-
-<p>Cependant trois heures alloient sonner, la marquise
-étoit arrivée. M. de Lignolle, apparemment
-toujours fâché, nous avoit fait dire qu'il dîneroit
-en ville; un domestique annonça que nous étions
-servis. A table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions,
-et la vieille tante me prodigua les complimens.
-Leurs questions quelquefois embarrassantes,
-mes réponses souvent équivoques, leur
-crédulité, ma confiance, les louanges dont je
-payois leurs éloges, tout cela peut-être mériteroit
-d'être rapporté; mais je me sens pressé de raconter
-le plus intéressant.</p>
-
-<p>O muse de l'Histoire, étonnante pucelle qu'ils
-ont si souvent violée, déesse éloquente et véridique
-qu'ils font mentir avec si peu d'adresse, fille respectable
-et sage, par laquelle ils nous transmettent
-tant d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est
-vous que j'invoque! Puisque vous savez tout, je
-n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les
-aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse,
-celle que je vais à présent raconter n'est pas la
-moins folle; aussi le galant récit que j'en dois
-faire me cause-t-il une véritable inquiétude. Où
-trouver la gaze, en même temps légère et décente,
-à travers laquelle il faut que la vérité se laisse entrevoir
-presque nue? Je blesse l'oreille la moins
-délicate, si je dis le mot propre; et, si j'adoucis
-l'expression, je la dénature. Comment donc, sans
-outrager la pudeur de personne, satisfaire la curiosité
-de tout le monde? O chaste déesse! jetez
-un regard de pitié sur le plus embarrassé de vos
-serviteurs pour le secourir, descendez du ciel, entrez
-dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il
-vient de tailler.</p>
-
-<p>«Fort bien, mon enfant, dit M<sup>me</sup> d'Armincour à
-M<sup>me</sup> de Lignolle; mais, à présent que nous
-sommes libres, parlons des choses essentielles. Es-tu
-contente de ton mari?&mdash;Mais, oui, Madame
-la marquise, répondit-elle.&mdash;Qu'appelles-tu madame
-la marquise? Crois-tu que je te saluerai d'un
-madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde;
-mais entre nous! va, tu es l'enfant que j'ai élevée,
-mon enfant chérie; dis: «Ma tante», et je dirai:
-«Ma nièce». Réponds-moi, comptes-tu bientôt me
-donner un petit-neveu?&mdash;Je ne sais pas, ma
-tante.&mdash;C'est-à-dire, tu n'en es pas sûre?&mdash;Je
-ne sais pas, ma tante.&mdash;Tu n'aperçois donc pas
-dans ta santé ces changemens&hellip; hein?&mdash;Plaît-il,
-ma tante?&mdash;Tu n'as pas eu quelques absences?&mdash;Des
-absences! Est-ce que j'étois sujette à avoir
-des absences?&mdash;Non, pas quand tu étois fille;
-mais depuis que tu es femme?&mdash;Eh bien! les
-femmes deviennent-elles folles?&mdash;Folles! il est
-bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau,
-dans ce cas-là, ma nièce.&mdash;Que me demandez-vous
-donc, ma tante?&mdash;Je demande,&hellip;
-je demande&hellip; Pourquoi donc affecter?&hellip; M<sup>lle</sup> de
-Brumont ne doit pas te gêner: elle est ton aînée,
-une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit sage, n'ignore
-plus certaines choses.&mdash;Je ne vous comprends pas,
-ma tante.&mdash;Ma nièce, trouvez-vous mes questions
-indiscrètes?&mdash;Non, sûrement. Parlez, ma
-tante, parlez.&mdash;Écoute, mon enfant, si je m'en
-mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si l'on
-m'avoit crue, tu n'aurois pas épousé M. de Lignolle.
-Je le trouvois trop vieux. Un homme de cinquante
-ans&hellip; Je sais bien qu'à cet âge-là M. d'Armincour
-étoit un pauvre sire&hellip; Mais enfin on prétend qu'il
-y en a&hellip; Dis-moi: le comte remplit-il son devoir?&mdash;Oh!
-M. de Lignolle fait tout ce que je
-veux.&mdash;Tout ce que tu veux?&hellip; et tous les jours?&mdash;Tous
-les jours.&mdash;Je t'en félicite, ma nièce, tu
-es fort heureuse&hellip; Ah çà! mais pourtant, ma
-petite, il faut prendre garde&hellip;&mdash;A quoi, ma
-tante?&mdash;Il faut ménager ton mari.&mdash;Comment?&mdash;Comment,
-ma nièce? Il ne faut pas vouloir
-trop souvent.&mdash;Vouloir quoi, ma tante?&mdash;Ce
-dont il est question, ma nièce.&mdash;Mais il me
-semble qu'il n'est question de rien, ma tante.&mdash;De
-rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc
-pas qu'à l'âge de M. de Lignolle aller ce train-là,
-c'est s'épuiser?&mdash;S'épuiser?&mdash;Sans doute. Il y
-a des fatigues que les femmes supportent, mais
-auxquelles les hommes ne résistent pas.&mdash;Des
-fatigues?&mdash;Assurément, et puis vos âges sont
-très différens, ma nièce.&mdash;Mais que fait l'âge?&hellip;&mdash;Cela
-fait tout, ma petite, et ne va pas tuer ton
-mari.&mdash;Tuer mon mari?&mdash;Oui, le tuer, mon
-enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en
-mourir.&mdash;Mourir de quoi, ma tante?&mdash;De cela,
-ma nièce.&mdash;De cela! de faire les volontés de leurs
-femmes!&mdash;Oui, ma nièce, quand les volontés de
-leurs femmes sont infinies.&mdash;Eh bien, M. de
-Lignolle ne s'en porte pas plus mal.&mdash;Tant mieux,
-ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde,
-parce que cela ne dureroit pas.&mdash;Je voudrois
-bien voir!&hellip; Vous riez, ma tante?&mdash;Oui, je ris,
-avec ton <i>je voudrois bien voir!</i> Que ferois-tu, je
-t'en prie?&mdash;Ce que je ferois! je lui dirois que je
-le veux.&mdash;Ah! voilà du nouveau!&mdash;Vous croyez
-que je n'oserois pas? Cela m'est arrivé déjà plus
-d'une fois.&mdash;Et cela t'a réussi?&mdash;Certainement.
-Quand M. de Lignolle hésite, je me fâche.&mdash;Ah!
-ah!&mdash;Quand il refuse, je commande.&mdash;Et il
-obéit?&mdash;Il murmure; mais il s'en va.&mdash;Mais, s'il
-s'en va, il ne fait donc pas ce que tu veux?&mdash;Pardonnez-moi,
-ma tante.&mdash;Il revient donc?&mdash;Il
-revient ou ne revient pas: que m'importe?&mdash;Comment?&mdash;Pourvu
-qu'il obéisse.&mdash;Mais.&mdash;Et
-que je sois la maîtresse.&mdash;Mais&hellip;&mdash;De faire
-tout ce qui me plaît.&mdash;Ah çà, ma nièce, il y a
-donc une demi-heure que nous nous parlons sans
-nous entendre! Savez-vous bien que cela m'impatiente?&mdash;Comment,
-ma tante?&mdash;Eh! oui, ma
-nièce, je vous dis blanc, vous répondez noir: il
-semble que je vous parle hébreu.&mdash;Ce n'est pas
-ma faute.&mdash;Est-ce la mienne? Je vous fais la
-question la plus simple, et vous paroissez ne pas
-comprendre! Quand je parle des devoirs de
-M. de Lignolle, j'entends ses devoirs de mari.&mdash;Fort
-bien, ma tante.&mdash;Et, quand vous me répondez
-qu'il fait vos volontés, je crois que vous voulez
-dire vos volontés de femme&hellip;&mdash;Justement,
-ma tante.&mdash;De femme mariée.&mdash;Sans doute, ma
-tante.&mdash;D'une femme jeune, vive, et qui aime le
-plaisir.&mdash;Précisément, ma tante.&mdash;Ainsi, vous
-m'entendiez?&mdash;Oui, ma tante.&mdash;Et vous répondiez
-à ce que je vous demandois?&mdash;Oui, ma
-tante.&mdash;Vous répondiez que M. de Lignolle
-remplissoit son devoir de mari?&mdash;Oui, ma tante.&mdash;Tous
-les jours?&mdash;Oui, ma tante.&mdash;Eh bien,
-ma nièce, je trouve cela fort étonnant et fort heureux.
-Mais, mon enfant, je te le répète, il faut
-user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et tu le
-tueras.&mdash;Voilà ce que je n'entends pas, ma tante.&mdash;Comment!
-tu n'entendois pas qu'un homme de
-cinquante ans ne peut, sans exposer sa vie, satisfaire
-une très jeune femme dont les appétits sont
-immodérés?&mdash;Il ne s'agit pas d'appétits, ma
-tante.&mdash;Les désirs, si vous voulez.&mdash;Et qui vous
-dit que mes désirs sont immodérés?&mdash;Vous-même,
-ma nièce, puisque vous prétendez que vous
-devez être la maîtresse sur ce point&hellip;&mdash;Eh bien,
-ma tante?&mdash;Et que tous les jours vous forcez
-votre mari à faire une sottise.&mdash;En vérité, ma
-tante, je vous trouve aujourd'hui d'une humeur!&hellip;&mdash;Voilà
-bien les jeunes femmes, quand on les contrarie
-sur cet article.&mdash;Ma tante, voulez-vous&hellip;?&mdash;Elles
-ne voient que cela de bon dans le monde&hellip;&mdash;Voulez-vous,
-ma tante&hellip;?&mdash;Cela seul est
-pour elles le souverain bien.&mdash;Voulez-vous me
-forcer à quitter la place?&mdash;Je conviens que c'est
-une des grandes douceurs de la vie.&mdash;Oh! que je
-m'impatiente!&mdash;Oui, oui, ma nièce, je n'ignore
-pas que vous êtes très vive; mais enfin, je suis votre
-mère, il faut m'écouter.&mdash;Mon Dieu!&mdash;Non
-pas, non pas, restez et écoutez-moi: je veux que
-vous me promettiez de ne plus obliger M. de
-Lignolle à faire tous les jours ce que vous appelez
-votre volonté.&mdash;Eh! pourquoi donc, ma tante,
-me laisserois-je gouverner un jour plutôt qu'un
-autre?&mdash;Le beau raisonnement, ma nièce!&mdash;Pourquoi
-ne ferois-je point aujourd'hui ce que j'ai
-fait hier?&mdash;Mais, avec cette belle manière de calculer,
-ma nièce, il n'y auroit pas de raison pour
-que cela finît jamais.&mdash;C'est aussi comme je
-l'entends; je prétends bien que cela ne finisse pas.&mdash;Que
-répond-elle donc?&mdash;Vous direz tout ce
-que vous voudrez, ma tante, je ne souffrirai pas
-que mon mari me manque.&mdash;Voyez l'écervelée!&mdash;Ni
-qu'il me mène.&mdash;Mais quel galimatias!&mdash;Non,
-je ne l'empêche pas de se conduire à sa manière&hellip;&mdash;Elle
-perd la tête!&mdash;Mais qu'il me laisse
-de mon côté faire tout ce qui me plaira.&mdash;Comment!
-de votre côté! cela ne se peut pas! Ce n'est
-qu'avec son mari qu'une honnête femme&hellip;&mdash;Avec
-lui, quand cela me convient; avec un autre,
-si cela m'arrange mieux.&mdash;Fi, ma nièce! quels
-principes!&mdash;L'essentiel est qu'il ne me gêne en
-rien&hellip;&mdash;Ma nièce, je ne vous comprends pas.&mdash;Et
-que je fasse en tout ma volonté.&mdash;Ma nièce,
-vous voulez donc que je m'en aille?&mdash;Ma tante,
-vous voulez donc que je quitte la place?&mdash;Cela
-est insupportable!&mdash;Cela est désespérant!&mdash;Conduisez-vous
-par mes conseils, ma nièce.&mdash;Parlez-moi
-raison, ma tante, je ne suis plus une
-enfant.»</p>
-
-<p>Toutes deux s'étoient levées, toutes deux se
-fâchoient. Cependant, aux questions très claires
-de la tante, la nièce avoit fait avec tant d'innocence
-et de vérité des réponses si ingénues, si
-équivoques, si extraordinaires, que je commençai
-à soupçonner d'étranges choses. J'essayai de calmer
-M<sup>me</sup> d'Armincour en lui disant: «Il y a
-tout lieu de penser, Madame, que madame la
-comtesse n'est pas infiniment heureuse dans le sens
-que vous l'entendez, et maintenant je gagerois
-qu'elle est aussi loin de mériter vos reproches que
-de les comprendre.&mdash;Vous croyez? répliqua-t-elle:
-eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont,
-et voyons si vous en pourrez tirer quelques
-éclaircissemens.» Je m'adressai à la nièce. «Madame
-la comtesse permet-elle?&hellip;» Elle m'interrompit
-vivement: «Très volontiers, Mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement
-de madame la comtesse?&mdash;Non.&mdash;Jamais?&mdash;Jamais.&mdash;Y
-entre-t-il la nuit?&mdash;Jamais.&mdash;Y
-vient-il le matin?&mdash;Oui, quand je
-suis levée.&mdash;S'enferme-t-il dans la journée avec
-madame la comtesse?&mdash;Non.&mdash;Le soir,
-reste-t-il un peu tard chez madame la comtesse?&mdash;Après
-le souper, cinq minutes tout au plus.&mdash;Ces
-cinq minutes, à quoi les emploie-t-il?&mdash;A
-me dire bonsoir.&mdash;Comment dit-il bonsoir à
-madame la comtesse?&mdash;En m'embrassant.&mdash;Comment
-embrasse-t-il madame la comtesse?&mdash;Comme
-on embrasse; il me donne quelques baisers.&mdash;Où
-cela, Madame la comtesse?&mdash;Dame,
-où cela se donne.&mdash;Mais encore?&mdash;Sur le
-front, sur les yeux, sur le menton.&mdash;Voilà tout?&mdash;Voilà
-tout.&mdash;Absolument?&mdash;Absolument.
-Que voulez-vous de plus?&mdash;Eh bien! Madame
-la marquise, qu'en pensez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je pense, répondit-elle, que cela seroit bien
-incroyable et bien affreux&hellip;» Elle courut promptement
-à M<sup>me</sup> de Lignolle: «Dis-moi, ma nièce,
-es-tu femme ou fille?&mdash;Femme, puisque je suis
-mariée.&mdash;Es-tu mariée?&mdash;Certainement, puisque
-M. de Lignolle m'a épousée.&mdash;Êtes-vous
-sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée?&mdash;Je vous
-le demande, ma tante.&mdash;Où t'a-t-il épousée?&mdash;A
-l'église.&mdash;Et pas ailleurs?&mdash;Est-ce qu'on
-épouse ailleurs, ma tante?&mdash;Dis-moi, ma petite,
-le jour de tes noces&hellip; Va, je suis bien fâchée de
-n'avoir pas pu me trouver à Paris le jour de tes
-noces&hellip; Je me défiois de ce M. de Lignolle et de
-ses cinquante ans&hellip; Il m'avoit bien l'air de n'avoir
-pas le sens commun&hellip; J'avois très expressément
-recommandé qu'on te donnât du moins quelques
-instructions préliminaires&hellip; Dis-moi, ma chère
-enfant, la nuit de tes noces, que t'est-il arrivé?&mdash;Rien,
-ma tante.&mdash;Rien! Mademoiselle de Brumont,
-la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé!&mdash;Pauvre
-petite, ajouta la bonne tante en pleurant,
-pauvre petite, que je te plains! Mais réponds-moi:&hellip;
-la nuit de tes noces, ne s'est-il pas
-mis au lit près de toi, ton mari?&mdash;Oui, ma tante.&mdash;Eh
-bien, après?&mdash;Après, ma tante, il m'a
-souhaité une bonne nuit et il s'est en allé.&mdash;Il
-s'est en allé! répétoit la marquise qui fondoit en
-larmes, il s'est en allé! Ah! ma charmante petite
-nièce, ta jolie figure ne méritoit pas cela.&mdash;Bon
-Dieu! ma tante, vous m'inquiétez!&mdash;Pauvre enfant!
-la voilà vierge encore, après deux mois de
-mariage! Quel sort! quel sort cruel!&mdash;En vérité,
-ma tante, vous me faites peur! expliquez-vous.&mdash;Mon
-enfant,&hellip; je ne puis,&hellip; je ne puis&hellip; Ma
-douleur me suffoque&hellip; Vous, Mademoiselle de
-Brumont, qui vous exprimez avec tant de facilité,
-dites-lui&hellip; ce que c'est,&hellip; expliquez-lui comment&hellip;
-Vous n'êtes pas ignorante comme elle,
-sans doute?&hellip; vous devez savoir&hellip;&mdash;A peu près,
-Madame la marquise. J'en ai entendu parler, et
-puis, j'ai lu de bons livres.&mdash;En ce cas, faites-moi
-le plaisir de la mettre au fait.&mdash;Madame la comtesse
-permet-elle?» Elle me répondit que je lui
-rendrois service. Je ne me le fis pas répéter: je le lui
-dis&hellip; Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit
-pas. Or donc, à vous qui le savez, je ne le dirai
-pas&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Quoi! reprit M<sup>me</sup> de Lignolle émerveillée de
-ce qu'elle venoit d'entendre, quoi! vous ne plaisantez
-point?&mdash;Je ne prendrois pas cette liberté
-avec madame la comtesse.&mdash;Quoi! ma tante,
-tout ce que M<sup>lle</sup> de Brumont vient de dire est
-vrai?&mdash;Très vrai, ma nièce, et cette aimable fille
-t'a expliqué tout cela comme si elle n'avoit fait
-autre chose de sa vie.&mdash;Ainsi, depuis deux mois,
-monsieur le comte auroit dû m'épouser de cette
-manière, ma tante?&mdash;Oui, ma pauvre enfant;
-depuis deux mois monsieur le comte t'insulte.&mdash;Il
-m'insulte?&mdash;Oui, tu ne sens pas cela?&mdash;Ma
-tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de
-temps.&mdash;Il t'insulte, ma nièce. Négliger tes
-charmes, c'est leur faire outrage, c'est dire qu'ils
-ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge,
-c'est te faire sentir de la façon la plus cruelle que
-ta fleur ne vaut pas la peine qu'on se donneroit
-à la cueillir.&mdash;Ah! ah!&mdash;Te laisser vierge, ma
-pauvre petite! de toutes les humiliations auxquelles
-une malheureuse femme puisse être exposée, tu
-éprouves aujourd'hui la plus grande.&mdash;Il n'est
-pas possible!&mdash;Trop possible, ma chère enfant,
-trop possible. Te laisser vierge! c'est te déclarer
-qu'il te trouve bête, maussade, dégoûtante.&mdash;Grand
-Dieu!&hellip; Ma tante, vous n'exagérez
-pas?&mdash;Demande, ma petite, demande à M<sup>lle</sup> de
-Brumont.»</p>
-
-<p>Aussitôt je pris la parole, et, m'adressant à la
-jeune femme outragée: «Assurément, par cet
-abandon que je ne conçois pas, monsieur le
-comte signifie très positivement à madame la
-comtesse qu'elle est laide&hellip;&mdash;Laide! il en a
-menti. Je ne cache pas mon visage, ainsi&hellip;&mdash;Qu'elle
-n'est pas bien faite&hellip;&mdash;Il en a menti.
-Voyez ma taille; est-elle mal prise?&mdash;Qu'elle a
-le bras carré&hellip;&mdash;Il en a menti. Attendez, que
-j'ôte mon gant.&mdash;Un grand vilain pied&hellip;&mdash;Il
-en a menti. Me voici déchaussée&hellip;&mdash;La jambe
-grosse&hellip;&mdash;Il en a menti. Voyez.&mdash;La gorge&hellip;&mdash;Il
-en a menti. Regardez.&mdash;La peau rude&hellip;&mdash;Il
-en a menti. Tâtez.&mdash;Le genou cagneux&hellip;&mdash;Il
-en a menti. Jugez vous-même.»</p>
-
-<p>J'aimois la manière franche et décisive dont la
-comtesse repoussoit les imputations calomnieuses
-de son mari, que je me plaisois à faire parler.
-Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une
-justification très facile emporteroit cette femme si
-vive, j'ajoutai: «C'est lui dire enfin qu'elle a
-quelque difformité secrète.» Un geste expressif
-que fit M<sup>me</sup> de Lignolle, un geste aussi prompt
-que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit encore
-donner la preuve justificative en même temps que
-le démenti formel. M<sup>me</sup> d'Armincour aussi devina
-très aisément le dessein de la comtesse; et, malheureusement
-pour moi, qui le trouvois louable,
-elle accourut assez tôt pour en empêcher l'entière
-exécution. «Va, ma chère amie, ce n'est pas la
-peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton
-enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en
-est rien, et M<sup>lle</sup> de Brumont s'en rapporte à toi.
-Au reste, il ne faut pas non plus te fâcher si fort&hellip;&mdash;Ne
-pas me fâcher!&mdash;Ton mari&hellip;&mdash;Est un
-impudent menteur&hellip;&mdash;N'est peut-être pas si
-coupable&hellip;&mdash;Un insolent&hellip;&mdash;Que nous l'imaginions
-d'abord.&mdash;Un lâche!&mdash;Il se peut qu'une
-longue indisposition&hellip;&mdash;Ma tante, il n'y a pas
-d'indisposition de deux mois.&mdash;Ou quelque chagrin
-domestique&hellip;&mdash;Point de chagrin pour un
-homme trop heureux de m'épouser!&mdash;Ou quelque
-grand malheur&hellip;&mdash;Oui! le progrès de la philosophie!&mdash;Ou
-quelque travail important&hellip;&mdash;Des
-charades! Tenez, ma tante, ne le défendez
-pas, car vous m'aigrissez davantage. Je conçois
-maintenant toute l'indignité de sa conduite; et,
-dès qu'il rentrera&hellip; Dès qu'il rentrera, laissez-moi
-faire&hellip; Il s'expliquera, il me rendra compte de ses
-motifs, il me fera raison de l'outrage,&hellip; il m'épousera
-sur l'heure, ou nous verrons.»</p>
-
-<p>Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne
-fut pas sans peine que j'obtins de la comtesse un
-moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma
-chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de
-Valbrun. Le vicomte m'apprit qu'un homme sûr,
-chargé d'aller à l'hôtel de B&hellip; remettre à madame
-la marquise elle-même la lettre de Justine,
-avoit rapporté cette réponse: «Celle qui vous
-envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas tranquille
-sur le sort de la personne dont elle me donne
-des nouvelles. Dites qu'elle peut continuer de
-m'instruire de la situation des affaires de cette personne,
-à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous
-pouvez ajouter que M. de B&hellip;, qui d'abord
-m'avoit assez mal reçue, vient de reconnoître ses
-torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un
-secret, elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque
-peut m'en féliciter.»</p>
-
-<p>M. de Valbrun ajouta: «M<sup>me</sup> de Fonrose est
-allée maintenant au couvent de M<sup>me</sup> de Faublas.
-Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce
-que nous avons fait.» Après avoir remercié le
-vicomte comme je le devois, je lui remis mes
-deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent
-d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande
-poste. Il voulut bien, en me quittant, m'assurer
-qu'il alloit tout à l'heure faire lui-même les deux
-commissions. Fatale lettre à M. de Belcourt,
-n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu
-pouvois me causer!</p>
-
-<p>Maintenant je me demande pourquoi M<sup>lle</sup> de
-Brumont, sans avoir en tête d'autre objet déterminé
-que celui de se rapprocher de Sophie, sentit
-pourtant, en rentrant dans l'appartement de la
-jeune comtesse, quelque déplaisir d'y retrouver la
-vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme
-tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les
-inexcusables torts dont l'hymen se rend journellement
-coupable envers la beauté, le chevalier de
-Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à
-l'impulsion de son génie. Je me demande aussi
-pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec distraction
-les instructions de la tante, et de temps
-en temps attachant sur moi des regards dont tous
-mes sens étoient émus, ne montroit pas un vif
-empressement à retenir chez elle, le reste de la
-soirée, M<sup>me</sup> d'Armincour, d'ailleurs si chérie!
-C'est qu'ils existent en effet, ces atomes inhumainement
-rejetés par nos philosophes modernes, ces
-atomes sympathiques qui, tout d'un coup partis
-du corps brûlant d'un adolescent vif, et dans la
-même seconde émanés des nubiles attraits d'une
-jeune fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent
-pour ne faire bientôt, des deux individus doucement
-attirés, qu'un seul et même individu. C'est
-qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme
-dont étoit possédé le joli garçon. C'est que, déjà
-guidée par les puissans rayons de la bienfaisante
-lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus
-encore par cet instinct naturel à tout le beau sexe,
-dont le tact, en certaines matières surtout et dans
-certains cas, est à la fois délicat, prompt et sûr,
-M<sup>me</sup> de Lignolle se sentoit intérieurement avertie
-de la nullité d'un homme qui, depuis deux mois,
-lui manquoit nuit et jour, et que machinalement
-elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement
-punir l'offense et dédommager l'offensée. Je
-me demande encore pourquoi M<sup>me</sup> d'Armincour,
-quoique favorisée de son antique expérience, ne
-parut pas s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et
-s'obstina, malgré les fréquentes distractions de sa
-nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour
-de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens
-furent de toute éternité spécialement destinés à
-gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses
-désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les
-plaisirs obtenus malgré les obstacles eussent pour
-elle un charme de plus. Au reste, je ne vous conseille
-pas de donner une confiance aveugle à mes
-propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies.
-Plus d'une fois j'ai cru m'apercevoir que, dès
-qu'une femme entroit pour quelque chose dans
-mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées.
-De là vient que souvent, quand je voudrois moraliser,
-je plaisante; de là vient que souvent je déraisonne
-au lieu de philosopher.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, M<sup>me</sup> d'Armincour nous
-honora de sa présence à souper. Elle me parla
-beaucoup de la province où elle avoit élevé sa
-nièce, de son bon château qu'il ne falloit réparer
-qu'une fois par an, de ses beaux biens que son concierge
-faisoit valoir, de ce concierge qu'elle nous
-donna pour le premier homme du monde, et qui,
-soit dit sans offenser personne, me parut être celui
-de ses gens qu'elle connoissoit le mieux. Je crois
-qu'il eût été question du bon <i>André</i> jusqu'au lendemain
-matin; mais, à minuit passé, la voiture du
-comte se fit entendre. «Il vient de m'arriver
-l'aventure du monde la plus désagréable, cria
-M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma
-belle charade?&hellip;&mdash;Monsieur, interrompit la
-comtesse, voici madame la marquise d'Armincour,
-ma tante.» Le comte, un peu surpris, commença
-pour la marquise un long compliment, qu'elle
-n'écouta pas jusqu'au bout. «Bonsoir, dit-elle
-brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère Éléonore<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.
-Demain je reviendrai de bonne heure,
-demain j'espère qu'enfin je souhaiterai le bonjour
-à madame la comtesse de Lignolle. Adieu, Monsieur»,
-fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle
-lui fit, en sortant, une de ces révérences froides
-que les femmes réservent pour certains hommes
-qu'elles n'estiment point. «Vous savez bien ma
-belle charade? reprit le comte dès qu'elle fut
-partie&hellip;&mdash;Mademoiselle de Brumont, interrompit
-la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer
-chez vous.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> C'étoit le nom de fille de la comtesse.</p>
-</div>
-<p>J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière
-ma porte et prêtant l'oreille avec la plus
-grande attention&hellip;</p>
-
-<p>«Vous savez bien ma belle charade?» reprit
-encore M. de Lignolle. Madame l'interrompit de
-nouveau: «Il ne s'agit pas de cela, Monsieur,
-on ne se marie pas pour faire des charades, mais
-pour faire des enfans.&mdash;Comment! Madame&hellip;&mdash;Comment!
-Monsieur, étoit-ce à moi de vous
-l'apprendre?&mdash;Comment?&mdash;Si ma tante et
-M<sup>lle</sup> de Brumont ne m'avoient pas instruite, je
-serois donc restée fille?&mdash;Madame, vous ne
-m'entendez pas. Je savois tout comme un autre
-quel devoir&hellip;&mdash;Vous le saviez, Monsieur? Si
-vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il
-est donc vrai que vous me trouviez laide? Il est
-donc vrai que depuis deux mois je suis l'objet de
-vos mépris?&hellip; Où allez-vous, Monsieur?»</p>
-
-<p>J'entendis M<sup>me</sup> de Lignolle courir à la porte et
-la fermer.</p>
-
-<p>«Vous ne sortirez pas d'ici, Monsieur, que
-vous n'ayez réparé vos outrages.&mdash;Mes outrages?&mdash;Oui,
-vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en
-ne m'épousant pas, vous m'avez insultée; mais vous
-m'épouserez! vous m'épouserez tout à l'heure&hellip;
-Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce n'est pas un
-grand mal pour vous, j'espère. Au reste, c'est
-votre devoir, qu'il vous soit agréable ou non: remplissez-le.
-Je le veux et je vous l'ordonne.&mdash;Mais,
-Madame&hellip;&mdash;Point de mais, Monsieur. Je
-vous trouve encore bien impertinent. Croyez-vous
-que je ne vous vaille pas?&hellip; On vous donnera une
-femme jeune et jolie pour lui faire des charades?&hellip;
-Vous me ferez un enfant, Monsieur&hellip; Vous m'en
-ferez un!&hellip; Vous me le ferez! vous me le ferez
-tout à l'heure!&hellip; tout à l'heure,&hellip; ici!&hellip; là, à cette
-place-là.»</p>
-
-<p>La comtesse venoit de le prendre par la main,
-et de le conduire derrière les rideaux. A travers le
-trou de ma serrure je voyois sur le parquet, dans
-un petit espace que laissoit découvert le <i>lampasse</i>
-devenu trop court, <span lang="it" xml:lang="it">vedeva quattro piedi groppati.
-La loro positura, che non era più dubbia, mi dava
-ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era
-sul punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.</span></p>
-
-<p>Quel personnage je fais là, cependant! que le
-rôle d'observateur est, en ce cas, humiliant et pénible!
-Ah! tante bavarde autant que maudite,
-pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus
-tôt? Eh bien! Chevalier, qu'est-ce donc que tu te
-dis à toi-même? Quoi! tu désespères de ta fortune?
-Va, mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne
-t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour
-remplir, dans une aventure bizarre et galante, un
-emploi subalterne. Écoute ce que dit la comtesse,
-et fais un saut de joie.</p>
-
-<p>«Pardon, Monsieur, peut-être que j'ai tort,
-peut-être qu'en effet ma tante et M<sup>lle</sup> de Brumont
-ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise plaisanterie.
-Je comptois vous inviter à passer chez moi la nuit
-entière; mais vous prendriez, je le vois, bien des
-peines inutiles; je crois que c'est vous rendre service
-que de vous engager à vous retirer dans votre
-appartement.&mdash;Madame, je vous demande le
-secret; j'espère qu'une autre fois je serai plus heureux.&mdash;Une
-autre fois! reste à savoir si je voudrai&hellip;&mdash;Madame,
-dans tous les cas, je compte
-sur votre discrétion.&mdash;Monsieur, je ne promets
-rien.&mdash;Madame&hellip;&mdash;Monsieur, je vous prie de
-me laisser libre.»</p>
-
-<p>Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma
-dès qu'il fut dehors. Aussitôt je sortis de ma chambre
-et volai dans la sienne: «Ah! Madame, que je
-suis aise!&hellip;&mdash;Pourquoi donc cette folle joie?
-interrompit-elle.&mdash;Madame, vous ne pouvez
-concevoir&hellip;&mdash;Mademoiselle, interrompit-elle
-encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous
-faire une juste idée de ce que c'est que M. de
-Lignolle, vous sauriez qu'entre lui et moi, tout à
-l'heure, il n'a pu rien se passer dont on doive se
-réjouir et me féliciter; rien dont je doive me réjouir.&mdash;Madame!
-et que diriez-vous si je vous
-avouois que c'est votre peine qui fait ma joie?&mdash;Ce
-que je dirois, Mademoiselle!&hellip;&mdash;Que diriez-vous,
-si je vous apprenois que le sort, toujours juste,
-a conduit chez vous un vengeur?&mdash;Un vengeur!&mdash;Si
-je vous déclarois que vous voyez à vos pieds
-un jeune homme&hellip;&mdash;Un jeune homme!&mdash;Qui
-vous aime&hellip;&mdash;Qui m'aime!&hellip;&mdash;Un jeune
-homme plein de tendresse pour vous et d'admiration
-pour vos charmes!&mdash;Vous êtes un jeune
-homme! et vous m'aimez!&mdash;Ah! ce n'est pas de
-l'amour, c'est&hellip;&mdash;Mademoiselle de Brumont,
-êtes-vous bien sûre d'être un jeune homme?&mdash;Jolie
-comtesse, en vérité, je ne puis avoir là-dessus
-aucune espèce de doute.&mdash;Eh bien, venez, venez,
-vengez-moi, épousez-moi tout de suite; je le
-veux! je vous l'ordonne!&mdash;Ah! vous n'avez pas
-besoin de me l'ordonner! ah! charmante Éléonore,
-je ne demande pas mieux.»</p>
-
-<p>Elle avoit raison d'être fâchée contre son mari!
-J'avois raison d'être content de M. de Lignolle!
-Ce M. de Lignolle avoit si peu fait&hellip; que tout
-me restoit à faire! Mais, dans les entreprises de la
-nature de celle-ci, les obstacles ne sont pas faits
-pour abattre un courage éprouvé: le mien s'accrut
-par les difficultés, et bientôt quelques sourds gémissemens,
-à la fois douloureux et tendres, annoncèrent
-mon triomphe prochain, dont l'heureux
-instant fut marqué par un dernier cri. Triomphe
-vraiment délicieux, où le vainqueur, dans l'ivresse
-du succès, s'applaudit des transports du vaincu
-charmé de sa défaite! Victoire la plus douce de
-toutes à quiconque, au sein de son propre bonheur,
-sait jouir encore du bonheur d'autrui!</p>
-
-<p>Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la
-comtesse: aussitôt que la parole lui fut revenue,
-elle me demanda qui j'étois. Préparé à cette question
-toute simple, qu'une femme moins vive m'eût
-sans doute adressée plus tôt, je ne fis pas attendre
-la réponse: «Charmante Éléonore, on m'appelle
-le chevalier Flourvac. Mes parens injustes, uniquement
-jaloux d'assurer une grande fortune à mon
-aîné barbare, m'ont voulu forcer à me faire <i>génovéfain</i>&hellip;&mdash;Ils
-vouloient vous faire moine! s'écria-t-elle;
-mais vous n'auriez jamais épousé personne!
-Oh! que c'eût été dommage!&mdash;Aussi, ma jeune
-amie, quelque chose me disoit sans cesse que je
-n'avois pas la moindre vocation pour ce métier-là.
-Assurément je ne devinois pas que le destin propice
-me réservoit l'avantage peu commun de consommer
-un mariage qui ne seroit pas le mien;
-mais je sentois confusément que j'étois né pour
-épouser. Je me suis donc échappé du couvent où
-l'on me tenoit renfermé. Mon ami, le vicomte de
-Valbrun, indigné de la lâcheté de mon frère et de
-la cruauté de mes parens, m'a recueilli, m'a conseillé
-ce déguisement, m'a fait chercher un asile
-plus sûr que sa maison, et chaque jour je rendrai
-grâces au hasard favorable qui m'a conduit auprès
-d'une femme jeune, jolie et vierge.&mdash;Le sort ne
-m'a pas favorisée moins que toi, mon cher Flourvac,
-répondit la comtesse en m'embrassant, tu me
-tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parens
-soient morts.&mdash;Quel engagement vous prenez là,
-ma chère Éléonore! mon père est encore jeune&hellip;&mdash;Tant
-mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble
-plus longtemps. Restez avec moi jusqu'à
-ce que tous vos parens soient morts; restez, Flourvac,
-je le veux.»</p>
-
-<p>Pendant que je faisois à M<sup>me</sup> de Lignolle l'indispensable
-mensonge que vous venez de lire, je
-l'aidois à dépouiller des vêtemens incommodes
-dont je ne l'avois pas débarrassée d'abord, tant elle
-m'avoit paru pressée d'être vengée! tant j'avois
-jugé convenable la prompte exécution de ses ordres
-formels!</p>
-
-<p>A présent, lecteur, parlez sans déguisement;
-n'auriez-vous pas quelque envie de prendre ma
-place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où
-je suis avec elle?</p>
-
-<p>Je ne vous dirai pas tout à fait comment j'y
-passai les plus douces heures de ma vie; mais je
-vous dirai bien à quels souvenirs enchanteurs j'y
-livrai, pour quelques instans, ma fugitive pensée.
-Près de l'aimable disciple que je formois, je me
-rappelai le maître plus aimable qui m'avoit formé.
-Là comme ici, aujourd'hui comme alors, des événemens
-inattendus et peu communs, préparant
-mon bonheur, m'avoient, presque sous les yeux
-d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dans les
-bras de sa vive moitié! Je me trouvois à la place
-de M. de Lignolle, enseignant à la jolie comtesse
-les premiers élémens de l'auguste science que
-j'avois apprise de la belle M<sup>me</sup> de B&hellip;, sous les
-auspices du marquis. Mais, hélas! des deux
-femmes rares que m'avoit données mon étoile singulièrement
-propice, l'une déjà m'étoit ravie,
-l'autre bientôt se verroit abandonnée&hellip; Quelle
-honte cependant ce seroit pour moi, si je quittois
-ma gentille élève sans avoir parfaitement achevé
-son éducation! Quel maître plus favorisé du hasard
-put jamais s'applaudir d'une écolière supérieure
-à M<sup>me</sup> de Lignolle! Charmante enfant,
-sujet précieux, chez qui se trouvoient réunis les
-moyens séduisans et les dispositions heureuses!
-Que d'attraits elle m'offrit! que de docilité je lui
-trouvai! combien d'intelligence et de feu! quelle
-adresse, et que d'activité! La même nuit, je vous
-le jure, vit commencer et finir son instruction complète;
-et cette nuit sera toujours comptée dans le
-nombre de mes plus courtes nuits.</p>
-
-<p>Le jour ne devoit pas tarder à paroître, quand
-tous deux, enfin lassés, nous nous endormîmes.
-Lorsque je me réveillai, ma montre marquoit
-midi: «Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il
-patiemment depuis huit heures du matin?&hellip; Je
-quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondément,
-et, presque nu que j'étois, je courus à
-ma chambre, j'ouvris la petite porte de l'escalier,
-je ne vis personne. O ma Sophie!&hellip; Heureusement
-je vis dans ma serrure un petit papier qui débordoit.
-Le vicomte, avec un crayon rouge, avoit
-griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à
-déchiffrer:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous,
-Mademoiselle de Brumont? Que faites-vous? Je n'en
-sais rien; mais je devine. Quelle agréable nouvelle je
-vais porter à la baronne! A deux heures je reviendrai;
-madame la comtesse sera-t-elle levée à deux
-heures?</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma
-place auprès d'elle. Le regard qu'elle me lança me
-parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu de
-croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit
-n'étoit pas tout à fait désintéressée; j'entendis,
-avec de fréquens soupirs, quelques mots à
-demi prononcés. Tout cela, suivant moi, vouloit
-dire que mon écolière attendoit sa dernière leçon.
-Qui de vous, Messieurs, l'eût refusée, pouvant la
-donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on
-frappa rudement à la porte de la chambre à coucher.
-Je quittai brusquement le poste que j'occupois,
-et je me préparois à sortir du lit de la comtesse,
-mais elle me fit signe de rester à ses côtés, et,
-d'une voix ferme, elle demanda: «Qui va là?&mdash;C'est
-moi, répondit M. de Lignolle; ne vous levez-vous
-pas aujourd'hui?&mdash;Pas encore, Monsieur.&mdash;Il
-est tard cependant, Madame.&mdash;Oui, Monsieur,
-mais je suis occupée.&mdash;A quoi, Madame?&mdash;Monsieur,
-je compose.&mdash;Qui vous apprend à
-composer?&mdash;M<sup>lle</sup> de Brumont.&mdash;Je voudrois
-bien assister à la leçon.&mdash;Cela ne se peut pas,
-Monsieur; vous ne feriez sûrement rien, et vous
-nous empêcheriez de faire quelque chose.&mdash;Et
-que faites-vous donc, Madame?&mdash;Des enfans
-qu'on puisse croire les vôtres, Monsieur.&mdash;Que
-voulez-vous dire?&mdash;Que je finis une charade.&mdash;Une
-charade! voyons donc.&mdash;Vous avez envie
-de chercher le mot?&mdash;Oui, vraiment.&mdash;Eh
-bien, attendez une minute.</p>
-
-<p>«Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une
-vengeance complète. Je veux lui faire une malice
-dont le souvenir puisse, dans cinquante ans encore,
-amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il
-a cruellement interrompu nos doux exercices.»
-Elle ne m'en dit pas davantage, mais un regard, un
-geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de
-reprendre l'<i>exercice cruellement interrompu</i>. Docile
-avec plaisir, j'obéis, sans me permettre la plus légère
-observation. Alors, pour me prouver, après
-Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un
-moment critique, embrasser à la fois plusieurs
-occupations difficiles, peut en même temps très
-conséquemment agir et très distinctement parler,
-M<sup>me</sup> de Lignolle éleva la voix, et dit au comte:
-«Monsieur, écoutez-vous à la porte?&mdash;Il le faut
-bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.&mdash;Bon!
-voici ma charade: <span lang="it" xml:lang="it"><i>Amo 'l primo mio.</i>
-(Piano a Faublas abbracciandolo.) <i>L'amo di molto.</i>&mdash;Amo 'l
-primo mio, ridisse il Lignolo.&mdash;<i>Signor,
-sì</i>, soggiunse ella. <i>M'ama 'l secondo mio.</i> (Piano a
-Faublas.) <i>M'ami! Ah! m'ami è vero?</i>» Non
-risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l
-Lignolo con grandissima attenzione ridiceva:
-«M'ama 'l secondo mio.&mdash;<i>Bravo, signor!</i> disse
-la contessina. <i>Il mio integrale, benchè composto da
-due, nondimeno fa più ch'uno.</i> (Piano a Faublas.)
-<i>Deh! non è la&hellip; la verità? la verità,&hellip; ben' mio!</i>&mdash;Ma,
-disse Lignolo, dunque in prosa la fate?&mdash;<i>Signor,&hellip;
-sì&hellip; in pro&hellip;</i>» Esta volta sulle labbra
-della svenuta la parola morì.</span></p>
-
-<p>Cependant elle eut tout le temps de reprendre
-ses esprits avant que son mari, qui vouloit absolument
-deviner, eût cessé de répéter: <i>Mon tout,
-quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un.</i>
-«Monsieur, reprit la jeune écervelée, plus contente
-que si elle eût fait un poème épique et
-une bonne action, je dois, en conscience, vous
-prévenir d'une chose essentielle: c'est que ma
-charade est une espèce d'énigme qui a deux mots.
-Je vous déclare d'avance que je ne vous les dirai
-jamais, et je crois que vous ne les devinerez pas.&mdash;Je
-ne les devinerai pas! ah! je vais m'enfermer
-dans mon cabinet, et je descends dans une demi-heure.&mdash;Dans
-une demi-heure, soit; je serai
-levée.»</p>
-
-<p>Il revint effectivement une demi-heure après.
-Assis à côté de la comtesse, je prenois dans son
-boudoir une grande tasse de chocolat, que cette
-fois j'avois demandée sans façon. «Mesdames,
-vous savez bien, ma plus belle charade? dit M. de
-Lignolle en entrant, hier on l'a critiquée. On l'a
-critiquée, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous
-cru cela?&mdash;Oui, Monsieur le comte.&mdash;Oui?&mdash;Sans
-doute; l'envie!&mdash;L'envie, vous avez raison.
-Mais que je vous conte un événement tout aussi
-désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs,
-on propose une charade; je trouve le mot,
-un de mes voisins le trouve aussi: nous le disons
-en même temps; chacun félicite mon rival, et personne
-ne me fait le moindre compliment. Cette
-injustice m'a donné de l'humeur, et je me suis,
-à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est
-venu vingt fois dans la tête. Dans le <i>Mercure de
-France</i>, Mademoiselle, on imprime au bas de
-chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure,
-le nom de la ville et de la province de
-l'auteur; et je trouve qu'on fait bien, parce qu'on
-ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce
-pas une chose affreuse qu'un homme qui emploie
-régulièrement trois ou quatre jours de la
-semaine à la recherche des mots du logogriphe,
-de l'énigme et de la charade de chaque numéro,
-ne soit jamais payé de ses travaux par un peu de
-gloire? Assurément, c'est là de l'ingratitude, ou
-je ne m'y connois pas. A présent, Mademoiselle,
-écoutez mon projet: je veux proposer aux rédacteurs
-du <i>Mercure</i> d'ouvrir une souscription dont
-le produit sera destiné à l'impression d'une grande
-pancarte qui paroîtra toutes les semaines, et sur
-laquelle on lira les noms de tous ceux qui auront
-deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de
-la semaine précédente.&mdash;Fort bien vu, Monsieur,
-répondit la comtesse; mais, puisque nous parlons
-de charade, avez-vous deviné la mienne?&mdash;Pas
-encore, Madame», répliqua-t-il d'un air confus.
-M<sup>me</sup> de Lignolle aussitôt lui repartit: «Monsieur,
-si vous venez à bout de trouver les deux mots, je
-vous promets, en attendant l'exécution de votre
-grand projet, je vous promets de remuer ciel et
-terre pour qu'on veuille bien insérer dans le <i>Mercure</i>
-ma charade, son explication, mon nom à moi
-qui l'ai composée, votre nom à vous qui l'aurez
-devinée, et même je tâcherai qu'on apprenne au
-public comment et pourquoi je l'ai faite.&mdash;Madame,
-ce que vous me dites là m'excite encore&hellip;»</p>
-
-<p>Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour
-interrompit le comte. Un laquais vint annoncer
-madame la marquise d'Armincour; elle entra précipitamment,
-fut droit à sa nièce, et lui dit: «Eh
-bien, mon cher c&oelig;ur, comment te sens-tu aujourd'hui?
-y a-t-il quelque changement?&hellip; Ah! petite
-friponne, je vous trouve l'air fatigué, vous
-avez les yeux battus&hellip; Allons, c'est une affaire
-finie. Je m'y connois! je m'y connois!&hellip; Je t'en
-félicite de toute mon âme, ma petite. Et vous, Monsieur
-le comte, recevez mon compliment, faisons
-la paix, embrassons-nous&hellip; Allons, mes enfans, courage!
-un petit-neveu dans neuf mois!&mdash;Un petit-neveu
-dans neuf mois, répéta la comtesse, cela se
-pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais
-souhaitez donc le bonjour à M<sup>lle</sup> de Brumont.»</p>
-
-<p>Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je
-vis M. de Lignolle se pencher à l'oreille de la
-comtesse. Tout en paroissant écouter la tante,
-j'écoutai le mari; il disoit à sa femme: «Madame,
-épargnez-moi, laissez à la marquise une erreur&hellip;&mdash;Quoi
-donc! Monsieur, interrompit-elle, n'êtes-vous
-pas content de moi?&mdash;Au contraire, Madame,
-je vous rends grâces de votre discrétion.&mdash;Et
-vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et
-nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement
-pour cela.»</p>
-
-<p>M. de Lignolle, bien rassuré, vint à moi. «A
-propos, Mademoiselle, me dit-il, je vous rends
-grâces, vous voulez bien enseigner à la comtesse
-des choses difficiles.&mdash;Difficiles! mais non, Monsieur
-le comte.&mdash;Oh! que si, Mademoiselle; je
-sais trop ce que c'est, et je suis vraiment sensible
-à votre complaisance.» Alors, pour payer le trop
-honnête compliment du mari, je lui répétai mot à
-mot l'équivoque réponse que sa femme venoit de
-faire: <i>Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle
-et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement
-pour cela.</i></p>
-
-<p>Après ces politesses réciproques, la conversation
-devint générale, et de part et d'autre il ne fut
-rien dit qui mérite d'être rapporté; mais à deux
-heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit.
-«Qu'on fasse entrer», dit la comtesse.
-Je lui représentai qu'apparemment c'étoit M. de
-Valbrun. «Eh bien! répliqua-t-elle, qu'il vous
-parle ici.&mdash;Cela ne se peut guère, Madame.&mdash;Allez
-donc chez vous, mais ne tardez pas à
-revenir.»</p>
-
-<p>Je courus à ma petite porte: «Bonjour, Monsieur
-le vicomte.&mdash;Bonjour, Monsieur le chevalier.&mdash;Eh
-bien! la lettre à ma s&oelig;ur?&mdash;Je l'ai
-fait porter au couvent.&mdash;Celle à mon père?&mdash;C'est
-moi-même qui l'ai mise hier à la poste.&mdash;Et
-ma Sophie?&mdash;La baronne ne l'a pas vue;
-mais une chambre est retenue pour vous dans le
-couvent que vous avez indiqué.&mdash;Partons, Vicomte,
-partons!&mdash;Comment! partons?&mdash;Oui,
-tout à l'heure&hellip;&mdash;Ne sommes-nous pas convenus
-d'attendre?&hellip;&mdash;Je n'attends pas un moment.&mdash;Mais
-songez donc&hellip;&mdash;Je ne songe à rien.&mdash;Aux
-périls&hellip;&mdash;Je n'en connois plus&hellip; O ma Sophie!
-je différerois d'un jour le bonheur de te voir?&mdash;Cependant,
-il faut différer&hellip;&mdash;Vicomte, si vous ne
-voulez pas m'y conduire, j'irai seul.&mdash;Mais&hellip;&mdash;J'irai
-seul. Plutôt périr cent fois que de ne pas la
-voir aujourd'hui!&mdash;Chevalier de Faublas, et la
-comtesse?&mdash;De quoi me parlez-vous? qu'est-ce
-que la comtesse, quand il s'agit de Sophie?&mdash;Et
-vos ennemis?&mdash;Je les défie tous.&mdash;Ainsi nulle
-considération ne peut plus vous arrêter?&mdash;Nulle
-considération, Monsieur le vicomte; et, je vous le
-répète, si vous m'abandonnez, je pars seul&hellip;
-Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en
-sera point altérée.&mdash;Puisque rien ne peut changer
-vos résolutions, je me rends; mais je vous demande
-une grâce.&mdash;Parlez, et croyez&hellip;&mdash;Attendez
-au moins jusqu'à la nuit.&mdash;Jusqu'à la nuit!&mdash;Écoutez-moi:
-dans un quart d'heure je dîne avec
-la baronne, à six heures du soir je l'amène ici. Dès
-que vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez
-sûr que mon carrosse vous attend à la porte. Descendez
-alors par ce petit escalier, venez me
-joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au
-couvent, je vous le promets.&mdash;A six heures précises,
-Vicomte?&mdash;Chevalier, je vous en donne
-ma parole.»</p>
-
-<p>Au moment où M. de Valbrun me disoit adieu,
-la comtesse venoit elle-même me chercher. L'aimable
-enfant, trop abusée, se crut sans doute
-l'objet de la profonde rêverie dans laquelle on me
-vit plongé pendant tout le dîner, qui me parut
-long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule
-et sans distraction, vous occupiez alors mon c&oelig;ur
-et ma pensée?</p>
-
-<p>Après le dessert, cependant, en prenant le café
-dans le salon, je fixai plusieurs fois la jeune Lignolle,
-et toujours mes yeux rencontrèrent les
-siens. Mes regards enfin s'arrêtèrent volontairement
-sur tant d'appas. Que de vivacité! que de
-fraîcheur! la belle peau!&hellip; la jolie bouche!&hellip;
-Ah! charmante petite femme, vous ne méritiez pas
-d'être abandonnée le lendemain de vos noces.</p>
-
-<p>Ces réflexions étoient l'effet tout simple d'une
-commisération trop naturelle pour que personne
-puisse l'improuver; mais malheureusement, dans
-la situation où je me trouvois, une réflexion fait
-naître une idée promptement suivie d'une autre
-réflexion, qu'une autre idée remplace aussitôt, et
-voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive
-que ce qui étoit bon dans son principe devient blâmable
-dans ses conséquences. Qui de vous pourtant,
-présumant assez de lui-même, oseroit, en
-pareil cas, après avoir assigné le point juste où il
-faudroit s'arrêter, oseroit, dis-je, affirmer que
-jamais il ne le passera? Montrez donc votre indulgence
-ordinaire pour un jeune homme qui vous
-fait, avec sa franchise accoutumée, un aveu délicat
-et pénible.</p>
-
-<p>J'approchai de la comtesse, et, me penchant à
-son oreille, je lui dis bien bas: «Ne pourrois-je
-un instant, ma jeune amie, vous entretenir
-seule au boudoir?» M<sup>me</sup> de Lignolle se leva.
-«Madame la marquise, dit-elle à sa tante, permet-elle
-que je la quitte pour un moment?&mdash;Oui,
-oui, répondit M<sup>me</sup> d'Armincour. Je n'ignore
-pas que les jeunes femmes ont toujours&hellip;&mdash;Bon!
-Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit
-le comte avec un rire presque moqueur.
-Une charade en prose!&mdash;Eh! Monsieur, répliqua la
-comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume!
-Je ne défends pas notre ouvrage, il nous a si peu
-coûté! Mais quiconque est également incapable
-de nous deviner et de faire comme nous n'a pas,
-ce me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer
-à nos dépens.»</p>
-
-<p>A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir,
-la maligne comtesse! Et, quoique nous n'y
-fussions pas restés longtemps, la charade étoit faite
-quand nous en sortîmes.</p>
-
-<p>Cependant mes v&oelig;ux hâtoient la fin du jour,
-et la nuit tardoit beaucoup à venir. Elle vint, je
-tressaillis de joie; on annonça la baronne, je pensai
-me trouver mal; mes jambes me soutenoient à
-peine, j'eus à peine la force de faire à ma <i>protectrice</i>
-une inclination légère; mais, aussitôt que
-cette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin
-de ma chambre. Je m'étois flatté que la comtesse,
-qui faisoit à la baronne les premiers complimens,
-ne s'apercevroit pas de mon évasion; mais
-aucun des mouvemens de l'objet chéri n'échappe
-à l'&oelig;il vigilant d'une amante. M<sup>me</sup> de Lignolle
-me vit sortir et cria: «Vous partez, Mademoiselle
-de Brumont?&hellip;&mdash;Oui, Madame.&mdash;Mais
-vous allez revenir, j'espère?&mdash;Oh!
-oui,&hellip; Madame,&hellip; je&hellip; re&hellip;vien&hellip;drai,&hellip; oui,
-je tâ&hellip;che&hellip;rai,&hellip; oui, Madame, le plus tôt possible!»</p>
-
-<p>J'avoue que ma voix étoit entrecoupée, j'avoue
-que je tremblois en lui adressant ce fatal adieu.
-Pauvre petite!</p>
-
-<p>Je traversai son appartement et ma chambre, je
-descendis rapidement l'escalier dérobé, je franchis
-le seuil de la porte cochère, je me précipitai dans
-la voiture du vicomte.</p>
-
-<p>Cinq minutes après j'arrive au couvent, à cet
-asile désiré. Une religieuse m'ouvre la porte, et
-me demande qui je suis. «La veuve Grandval.&mdash;Je
-vais vous conduire à votre chambre, ma
-s&oelig;ur.&mdash;Non, ma s&oelig;ur, dites-moi où sont maintenant
-rassemblées toutes vos pensionnaires.&mdash;Au
-<i>salut</i>, ma s&oelig;ur.&mdash;Où dit-on le <i>salut</i>?&mdash;Mais&hellip;
-dans la chapelle.&mdash;Et la chapelle?&mdash;Est
-devant vous.»</p>
-
-<p>Je cours à la chapelle, et mon coup d'&oelig;il inquiet
-en embrasse toute l'étendue. Beaucoup de
-femmes sont en prières; une d'entre elles se distingue
-par son recueillement plus profond. Mon
-c&oelig;ur s'est ému, mon c&oelig;ur palpite. Voilà ses
-longs cheveux bruns, sa taille légère, ses grâces
-enchanteresses&hellip; Je fais quelques pas, je la
-vois! grand Dieu!&hellip; Faublas, heureux époux,
-maîtrisez la violence de ce premier transport:
-allez doucement vous mettre à genoux tout à côté
-d'elle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Faublas étoit si préoccupée qu'elle ne
-s'aperçut pas qu'une étrangère venoit de prendre
-place à ses côtés. J'écoutai la fervente prière
-qu'elle adressoit au Ciel. «Grand Dieu! disoit-elle,
-il est vrai que je fus sa coupable amante;
-mais tu m'as permis de devenir sa légitime épouse.
-Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni
-la foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice
-n'est pas fléchie; si, dans l'auguste sévérité de tes
-jugemens, tu as décidé que mon crime ne pouvoit
-s'expier que par une éternelle séparation, Dieu
-puissant, Dieu de bonté, qui te plais à faire éclater
-jusque dans les châtimens ta miséricorde infinie,
-souviens-toi que je suis mortelle, hâte-toi de
-frapper, prends ma vie: un prompt trépas sera
-pour ta victime un signalé bienfait; et, si tu daignes
-combler son dernier v&oelig;u, tu permettras qu'à
-son heure suprême elle entrevoie encore son
-époux une fois, une fois seulement! Tu permettras
-que Faublas ferme sa mourante paupière et reçoive
-son dernier soupir.»</p>
-
-<p>J'entendis sa prière: mon premier mouvement
-fut de me précipiter devant elle et de lui montrer
-son époux. Je conservai pourtant assez de présence
-d'esprit pour sentir qu'un éclat nous perdroit,
-et assez de courage pour modérer mon impatience
-et retenir ma joie. En attendant que
-l'office fût dit, et que je pusse me découvrir à
-Sophie quand elle seroit seule, je m'enivrai du
-bonheur de l'admirer.</p>
-
-<p>Le <i>salut</i> vient de finir, Sophie se lève, et ne me
-voit seulement pas, parce que, tout entière à sa
-douleur, elle ne voit aucun des objets qui l'environnent.
-Je règle mes pas sur les siens, et je la suis
-lentement par derrière. Elle vient de sortir de la
-chapelle et va traverser la cour. Au moment où
-j'y mets le pied, plusieurs hommes<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, tout à coup
-sortis de la retraite qui les cachoit, m'entourent et
-se jettent sur moi. La surprise et l'effroi m'arrachent
-un cri, un cri terrible qui va retentir aux
-oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma
-voix, elle se retourne, trop tôt sans doute, puisqu'elle
-peut encore m'apercevoir. Moi-même je
-l'entends m'adresser une plainte inutile, je la vois
-me tendre les bras, je la vois tomber au milieu
-des femmes effrayées qui l'environnent&hellip; Hélas!
-où sont mes armes? où sont mes amis?&hellip; Les barbares
-satellites m'accablent de leur nombre; ils
-m'entraînent loin de ma femme! loin de ma femme
-évanouie!&hellip; Dieu cruel, impitoyable Dieu, aurois-tu
-reçu la prière que tout à l'heure elle t'adressoit?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon
-père, mise hier à la poste, et conjecturez.</p>
-</div>
-<p>Vains emportemens d'une fureur impuissante!
-Rien ne peut me sauver. Elles viennent de se rouvrir,
-les portes de ce couvent où je suis si témérairement
-entré! On m'a jeté dans une voiture, qui
-soudain part et ne roule pas fort longtemps.
-J'entends d'immenses portes crier sur d'énormes
-gonds; je vois un château fort, le pont-levis
-s'abaisse devant moi, j'entre dans une grosse
-tour, des militaires décorés m'y reçoivent&hellip; Hélas!
-je suis à la Bastille.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Au Public.</i></p>
-
-<p>Il ne tient qu'à vous que j'en sorte, Monsieur,
-mais il faut pour cela que vous ayez encore le
-désir de voir une nouvelle suite de mes aventures.
-Si vous ne daignez pas, Monsieur, continuer
-à cet essai l'indulgence dont vous avez
-honoré le premier, je me verrai condamné à finir
-mes jours dans une prison, et je n'aurai, sur beaucoup
-de compagnons d'infortune, que le triste
-avantage de savoir pourquoi l'on m'y a mis et
-pourquoi j'y reste.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Imprimé par Jouaust et Sigaux</i><br />
-<span class="small">POUR LA</span><br />
-PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</p>
-
-<p class="c small">M DCCC LXXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large"><i>PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</i></p>
-
-
-<p>Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25
-whatman.&mdash;Tirage en GRAND PAPIER (in-8<sup>o</sup>), à 170 pap.
-de Hollande, 20 chine, 20 whatman.</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="ind">HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.&mdash;DÉCAMÉRON
-de Boccace, grav. de <span class="sc">Flameng</span>.</td>
-<td class="num"><i>Épuisés.</i></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de <span class="sc">J. Garnier</span>,
-grav. par <span class="sc">Lalauze</span> ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc.</td>
-<td class="num">50 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">MANON LESCAUT, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">25 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">GULLIVER (<span class="sc">Voyages de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td>
-<td class="num">25 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de <span class="sc">Boilvin</span>.</td>
-<td class="num">60 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PERRAULT (<span class="sc">Contes de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">30 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de
-<span class="sc">J. Worms</span>, grav. par <span class="sc">Rajon</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre,
-grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>. 5 fascicules.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROBINSON CRUSOÉ, grav. de <span class="sc">Mouilleron</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PAUL ET VIRGINIE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">GIL BLAS, grav. de <span class="sc">Los Rios</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CHANSONS DE NADAUD, grav. d'<span class="sc">Ed. Morin</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">60 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LE DIABLE BOITEUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">30 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROMAN COMIQUE, grav. de <span class="sc">Flameng</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">35 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>, 4 vol.</td>
-<td class="num">50 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">MILLE ET UNE NUITS, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 10 vol.</td>
-<td class="num">90 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LES DAMES GALANTES, dessins d'<span class="sc">Ed. de Beaumont</span>,
-gravés par <span class="sc">Boilvin</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins
-de <span class="sc">J. Garnier</span>, gravés par <span class="sc">Champollion</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">BEAUMARCHAIS: <i>Mariage de Figaro</i>, <i>Barbier de Séville</i>.
-Dessins d'<span class="sc">Arcos</span>, gravés par <span class="sc">Monziès</span>, 2 vol.</td>
-<td class="num">32 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">DIABLE AMOUREUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 1 vol.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONTES D'HOFFMANN, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">36 fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="gap"><span class="sc">Nota.</span>&mdash;<i>Les prix indiqués sont ceux du format in-16.
-S'adresser à la librairie pour les autres exemplaires.</i></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas,
-tome 3/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS ***
-
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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-
-</body>
-</html>