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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5 - -Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -Illustrator: Paul Avril - -Release Date: May 4, 2020 [EBook #62024] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="figc hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - - -<p class="t1 top4em">LES AMOURS<br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></p> - -<div class="figc"><img src="images/nonbene.png" alt="[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]" /></div> -<p class="cg">TOME TROISIÈME</p> - -<p class="cg">PARIS, M DCCC LXXXIV</p> - -<div class="break"></div> - - -<h1>LES AMOURS<br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></h1> - -<p class="cg"><span class="small">PAR</span><br /> -<span class="large">LOUVET DE COUVRAY</span></p> - -<p class="cg"><span class="small">AVEC UNE</span><br /> -<span class="large">PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER</span></p> - -<p class="cg"><i class="large">Dessins de Paul Avril</i><br /> -GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS</p> - -<div class="cg"><img src="images/jouaust.png" alt="[Marque d'imprimeur: IOVAVST]" /></div> -<p class="cg"><span class="large">PARIS</span><br /> -LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br /> -Rue Saint-Honoré, 338</p> - -<p class="cg"><span class="small">M DCCC LXXXIV</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" /> -<div class="legende small">C'EST DONC ELLE!</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">SIX SEMAINES<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -LA VIE DU CHEVALIER<br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></h2> - - -<p>L'auguste cérémonie s'achevoit. Dans -un discours qui m'avoit paru long, -l'éloquent ministre venoit de nous recommander -des vertus que je ne -croyois pas difficiles. Sophie me nommoit son -époux; ma bouche répétoit à Sophie un serment -qu'avouoit mon cœur, lorsque la voûte sacrée -retentit d'un cri lamentable et perçant.</p> - -<p>Chacun se retourne effrayé. Déjà, loin des spectateurs -étonnés, s'est élancé vers les portes du -temple un jeune homme dont je n'aperçois plus -que l'uniforme bleu.</p> - -<p>On l'a vu, quelques instans auparavant, entrer -précipitamment, brusquement fendre la foule, -s'approcher de l'autel avec la plus grande agitation. -Ses regards sont tombés sur Sophie; d'une -voix plaintive il a dit: <i>C'est donc elle!</i> et puis -il a poussé ce long gémissement dont mon cœur -s'est ému. Inquiet et curieux, je veux voler à lui, -mon père s'y oppose et m'arrête; mais mon généreux -ami, mon cher compagnon d'armes et d'amour, -Derneval, plus libre et moins alarmé que -moi peut-être, Derneval court aussitôt sur les -traces de l'inconnu.</p> - -<p>C'est pendant le tumulte momentané causé par -cet événement étrange que Sophie se penche à -mon oreille et me dit en tremblant: <i>O mon ami, -prends garde à moi!</i></p> - -<p>J'allois lui répondre, j'allois l'interroger, quand -M. Duportail, un moment distrait dans le trouble -général, mais apparemment aussitôt rappelé par le -mouvement qu'il a vu faire à sa fille, vient reprendre -auprès d'elle la place que peut-être il se repent -d'avoir un instant quittée. Je le vois lancer -un regard sévère sur ma timide épouse, qui baisse -les yeux en pâlissant. Une foule de réflexions -cruelles tourmentent mes esprits dans le court -espace de temps qu'emploie le ministre pour terminer -la cérémonie.</p> - -<p>«Quoi! Derneval, mon ami! quoi! sitôt de -retour!… Eh bien! ce jeune homme? le connoissez-vous? -Quel est-il? que veut-il? que vous -a-t-il dit?—Mon cher Faublas, ses gens lui -tenoient dans le cloître un cheval tout prêt, il étoit -au bout de la rue avant que je fusse à la porte du -temple.—Et vous ignorez ce qu'il est devenu?—Mon -ami, il couroit au galop, et j'étois à pied: -à tout hasard je me serois volontiers jeté dans la -voiture qui a conduit M<sup>me</sup> de Faublas ici, mais -l'indocile cocher n'a pas voulu marcher.—Derneval, -vous ne savez pas combien j'ai d'inquiétude… -Promettez-moi de ne pas nous quitter -aujourd'hui, ne partez que demain.—Demain? -Si dès aujourd'hui mes persécuteurs…—Je crois -vos dangers possibles, mais les miens sont peut-être -inévitables. Depuis la terrible scène d'hier, -depuis que le baron de Gorlitz et M<sup>me</sup> Munich -sont partis, Lovzinski s'est emparé de sa fille, de -sa fille que je n'ai revue qu'aujourd'hui, que je -n'ai revue qu'à l'autel. A peine a-t-on daigné -souffrir que je lui adressasse un mot, toute réponse -lui sembloit interdite; ce n'est qu'aux pieds de -l'Éternel qu'elle a pu me renouveler sa foi, ce -n'est qu'à ma femme qu'on m'a permis de jurer -que j'adorerois toujours mon amante! Derneval, -examinez Lovzinski, remarquez son visage sombre -et soucieux, son regard observateur et défiant; -lui trouvez-vous cet air de satisfaction que montre -toujours un bon père qui donne à sa fille l'époux -désiré? a-t-il, dites-moi, le maintien noblement -orgueilleux d'un homme offensé qui pardonne?… -Et ma chère Dorliska, ma jolie cousine, ma belle -Sophie, quelle impression de tristesse profonde je -vois sur cette figure céleste que devroit embellir -l'idée d'un bonheur suprême, aujourd'hui légitime!… -Et dans ses yeux obscurcis une larme -qu'elle s'efforce de retenir!… Qui peut donc -altérer sa félicité? Qui peut lui faire d'un jour -d'allégresse un jour de tourment? Quelle crainte -ou quel regret…? Ce jeune homme, d'où la connoît-il? -que venoit-il faire ici?… Un affreux soupçon -déchire mon cœur… Mais non, Sophie ne -peut me trahir! Elle va donc succomber victime -d'une trahison? <i>C'est donc elle?</i> a dit l'inconnu; -<i>Prends garde à moi</i>, m'a dit Sophie. Mais comment -la défendre? Quels sont nos ennemis? A -quel péril faut-il me préparer? Derneval, je vous -en conjure par notre confraternité, ne m'abandonnez -pas dans des circonstances aussi critiques. -Si vous me quittez, je suis perdu. Une obscurité -profonde couvre les desseins de nos ennemis, une -incertitude affreuse enchaîne toutes mes facultés. -Comment prévenir des complots que j'ignore? Et, -dans la foule des malheurs que je pressens, comment -deviner celui qui peut m'accabler?»</p> - -<p>Je n'entendis pas la réponse de Derneval, car -Sophie, toujours accompagnée de son père, regagnoit -déjà les portes du temple. «Mon ami, ne -venez-vous pas?» me dit-elle. Il y avoit dans son -regard tendre une expression de douleur si forte, -il y avoit dans l'inflexion de sa voix douce une -altération si marquée, que je sentis s'accroître encore -mon inquiétude mortelle.</p> - -<p>Nous arrivons dans le cloître. Est-ce par distraction -ou par incivilité que Lovzinski, sans -prendre garde ni à Dorothée ni à mon père, fait -monter sa fille la première et se place aussitôt à -côté d'elle? Pendant que je me fais cette question, -Lovzinski ferme la portière, et le cocher, déjà prêt, -donne aux chevaux de grands coups de fouet. La -voiture, rapidement emportée, est à plus de cinquante -pas de distance avant qu'aucun de nous -soit sorti de la profonde stupéfaction où le jette -cette fuite imprévue. Le premier, je me réveille; -plus prompt que l'éclair, je m'élance. La grandeur -de la perte que je puis faire, l'espérance de recouvrer -l'inappréciable bien qu'on m'enlève, ajoutent -à ma légèreté naturelle des forces extraordinaires; -je me sens une vigueur plus qu'humaine; bientôt -j'atteindrai la voiture, bientôt j'arracherai ma -femme à son ravisseur… Mais, hélas! Derneval et -mon père sont, trop tôt pour moi, revenus de leur -étonnement, et leur activité bruyante va me devenir -plus funeste que la funeste immobilité dans -laquelle je les ai laissés. Tous deux ils me suivent -de loin, en criant de toutes leurs forces: «Arrête!» -Moi, je cours si vite que je ne puis crier. -Plusieurs soldats viennent à passer; en me voyant -seul et silencieux brûler le chemin dans mes élans -rapides, ils imaginent que c'est moi qu'on poursuit. -Tout d'un coup le cercle est fait, et me voilà -environné: je veux m'expliquer, je parle françois -à des Allemands<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>! Désolé de n'être pas compris -et de perdre en vains discours le temps si précieux, -j'essaye de forcer la barrière; mais que peut un -homme contre dix? Ma résistance ne fait que les -irriter; ils me maltraitent. Ce n'étoit rien que des -coups, je les sentois à peine; mais j'entendois le -bruit sourd que faisoit la voiture déjà beaucoup -plus éloignée, et chaque tour de roue étoit un -coup de poignard pour mon cœur. Tout en me -débattant, je jette sur la route un regard douloureux; -dans le lointain je distingue à peine un foible -nuage de poussière. Alors, saisi d'un mortel -désespoir, je sens expirer mon courage et s'anéantir -mes forces; alors se fait dans toute la machine -ébranlée la plus prompte et la plus affreuse des -révolutions… Je tombe sans connoissance aux -pieds des barbares qui m'ont arrêté, aux pieds de -mon père et de mes amis, qui ont enfin pu me -rejoindre. Je tombe… Ah! Sophie, mon âme te -suit!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il y avoit alors dans Luxembourg une garnison de -7 à 8,000 hommes de troupes de l'Empereur.</p> -</div> -<p>Malheureux chevalier! quand tu revins à toi, où -étois-tu?</p> - -<p>Sur un lit de douleur. Le baron veilloit à mon -chevet, qu'il baignoit de ses larmes; Sophie fut -le premier mot que je prononçai, quand je recouvrai -ma raison. «Voyez comme sa tisane a déjà -fait son effet! dit un petit homme que j'aperçus -derrière le baron. Voilà l'accès passé, il entre demain -dans son quatrième jour.—Quoi! Monsieur, -je ne suis ici que depuis trois jours? Quoi! -mon père, il n'y a que trois jours qu'ils m'ont -arraché Sophie?—Oui, mon ami, me répondit-il -en sanglotant, trois jours se sont écoulés depuis -que ton père désolé attend que tu le reconnoisses -et que tu le nommes.—Ah! pardon! cent fois -pardon… Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez -concevoir quel énorme fardeau pèse sur mon -cœur, combien je me sens accablé du poids de -mon infortune.—Tel est, mon fils, l'effet ordinaire -des passions qui égarent la jeunesse insensée. -Elles ont d'abord amolli ton âme au sein des plaisirs; -maintenant elles te livrent sans force aux -coups de l'adversité. A Dieu ne plaise que je -veuille aujourd'hui te reprocher tes fautes! le sort -t'en a trop cruellement puni. Tu as besoin d'un -appui, ce sont des secours que je prétends te donner. -Mon fils, entends ma voix gémissante, recueille -mes consolations paternelles. Écoute un ami tendre -qui souffre de tes maux, un père alarmé qui frémit -pour lui-même en tremblant pour toi. Ta Sophie -t'appartient, nul ne peut t'en priver. Duportail, -en la conduisant au temple, a perdu tous ses droits -sur elle. Mon ami, nous la chercherons. En quelque -lieu que nous puissions la découvrir, je te -promets de ne rien négliger pour la tirer de sa -retraite, je te promets de te rendre ta femme. -Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton -cœur à l'espérance, prends pitié de ma peine -extrême, et rends-moi mon fils.—Oui, qu'il continue -sa tisane, interrompit le petit homme, et -nous le guérirons.—Mon père, je vous devrai -deux fois la vie.—Et moi, Monsieur, reprit le -petit homme, croyez-vous ne me rien devoir? -Comptez-vous pour rien les boissons que depuis -ce matin je vous administre?—Mon père, sait-on -au moins ce qu'elle est devenue?—Mon ami, -Derneval et Dorothée sont partis avant-hier et -m'ont promis de faire des recherches.—Messieurs, -dit encore le petit homme, voilà un entretien -qu'il faut finir. Nous guérirons ce jeune -homme-là, puisqu'il parle déjà raison, mais qu'il -se taise et qu'il continue sa tisane. Demain tout -ira bien, et nous pourrons le faire transporter.» -Le petit homme, en parlant ainsi, alla remplir une -énorme tasse, et, me l'apportant d'un air de -triomphe, m'invita doucereusement à avaler le -breuvage consolateur. Un amant jeune et vif, à -qui l'on vient offrir un verre de tisane, quand il -demande sa maîtresse enlevée, peut bien ressentir -un mouvement d'impatience et n'être pas exactement -poli. Je pris le vase avec promptitude, et je -le vidai lestement sur la tête pointue de mon Esculape. -L'épais liquide, découlant le long de sa -face oblongue, inonda aussitôt son maigre corps. -«Ah! ah! dit froidement le petit homme, en -épongeant sa ronde perruque et son habit court, -il y a encore du délire! Mais, Monsieur le baron, -que cela ne vous inquiète pas, qu'il continue sa -tisane; seulement ayez soin de la lui donner vous-même, -parce que, comme vous êtes son père, il -n'osera peut-être pas vous la jeter au nez.»</p> - -<p>Le meilleur médecin est celui qui, connoissant -nos passions, sait les flatter quand il ne peut les -guérir. Aussi les promesses du baron préparèrent -mon rétablissement bien plus efficacement que ne -l'auroit pu faire la tisane du petit homme. Dès le -lendemain, je me sentois mieux; je fus transporté -comme on me l'avoit annoncé la veille. Nous -allâmes au village de Hollriss, situé à deux lieues -de Luxembourg, occuper une maison bourgeoise -que mon Esculape venoit d'acquérir tout récemment. -On avoit conseillé cette retraite au baron. -La tranquillité du lieu, sa gaieté champêtre, le -charme de la campagne, les travaux de la saison, -tout m'y offriroit, avoit-on dit, de consolantes -distractions ou des occupations utiles; je pourrois, -sans aucun danger, respirer un air salubre et -prendre un exercice modéré dans un grand jardin. -Mon père aussi avoit pensé que nous serions -beaucoup mieux cachés dans un village obscur; -à la précaution, peut-être surabondante, du -changement de lieu, il avoit ajouté la précaution, -sans doute plus nécessaire, du changement -de nom. On l'appeloit M. de Belcourt, je me -nommois M. de Noirval. Le valet de chambre -du baron et mon fidèle Jasmin composoient notre -domestique. Mon père avoit envoyé le reste de -ses gens sur diverses routes, avec la double commission -de chercher Lovzinski et de veiller à ce -que nous ne fussions pas inquiétés.</p> - -<p>En arrivant dans le nouveau domicile qu'il nous -avoit choisi, M. de Belcourt visita toutes les -chambres pour m'y faire donner celle qu'il jugeroit -la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez -(c'est le nom du médecin) nous fit remarquer -un petit pavillon entre cour et jardin. Il -nous dit qu'il y avoit au premier étage trois -chambres fort gaies, mais que le dernier propriétaire -s'étoit vu forcé d'abandonner à cause des -revenans. «Noirval, répondit mon père en souriant, -ne craint pas les esprits: il a maintenant ses -pistolets; quand il se portera mieux, il aura son -épée.» On me mit donc en possession d'une des -trois pièces. Jasmin s'empara gaiement de l'une -des deux autres, et promit de garder encore la -troisième contre les esprits. M. de Belcourt alla -prendre son logement dans le corps de logis, plus -considérable, situé sur la rue.</p> - -<p>La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me -laissèrent tout entier à mes réflexions douloureuses. -O ma jolie cousine! ô ma charmante femme! que -je versai de pleurs en songeant à vous!</p> - -<p>Où son père l'avoit-il conduite? Pourquoi me -l'avoit-il enlevée? Quelle raison assez puissante -avoit pu porter à cette extrémité si dangereuse -Lovzinski, naturellement compatissant et doux, -Lovzinski, dont le cœur avoit éprouvé l'irrésistible -empire d'une grande passion vainement contrariée? -L'inconsolable époux de Lodoïska devoit-il -être un père cruel? D'ailleurs, un prompt hymen -n'avoit-il pas réparé ce qu'il appeloit mes égaremens? -Que pouvoit exiger de plus l'honneur de -sa maison involontairement compromis? Enfin, -n'étoit-ce pas à mes fautes mêmes qu'il devoit le -bonheur inespéré d'avoir retrouvé son adorable -fille? Et l'ingrat osoit me la ravir! et le barbare -ne craignoit pas de l'immoler! Oui, sans doute, -de l'immoler! Accablée de ce coup affreux, Dorliska, -l'infortunée Dorliska… O ma Sophie! si déjà -tu n'es plus, du moins, en me donnant ta dernière -pensée, tu auras emporté le juste espoir de n'être -pas pour longtemps survécue. Va, je ne tarderai -pas à l'accomplir. Bientôt, loin d'un monde jaloux, -loin des pères dénaturés, libre de l'insupportable -fardeau des tyranniques bienséances, affranchi du -joug odieux des préjugés persécuteurs, j'irai, j'irai, -satisfait et tranquille, me réunir à mon épouse heureuse -et consolée. Bientôt, au sein d'une inaltérable -paix, dans l'Élysée promis aux vrais amans, -nos âmes, plus intimement rapprochées, s'enivreront -des délices d'un éternel amour.</p> - -<p>Ainsi, dans le calme des nuits, ma douleur se -nourrissoit des idées les plus propres à l'augmenter. -Le jour m'apportoit quelque repos. Mon -père, toujours levé avec l'aurore, ne se lassoit pas -de me répéter ses promesses: il me parloit des -moyens qu'il comptoit employer avec moi pour retrouver -ma femme, et, ne paroissant pas douter de -leur succès, il me défendoit de mon désespoir. Par -un de ses décrets immuables et bienfaisans, la nature -a voulu que la crédulité naquît de l'infortune. -Rarement l'espérance abandonne un mortel malheureux, -et plus ses maux sont grands, plus aisément -on lui persuade qu'ils vont bientôt finir.</p> - -<p>Quelquefois, agité d'un soupçon inquiétant, je -demandois à mon père ce qu'il pensoit de ce jeune -homme dont je croyois encore entendre le lamentable -cri. M. de Belcourt ne savoit que me répondre -quand je le priois de me dire comment -cet inconnu avoit pu nous suivre à Luxembourg, -quel dessein l'y amenoit, en quel temps il avoit -connu Sophie, et pourquoi Sophie ne m'avoit -jamais parlé de lui.</p> - -<p>Quelquefois aussi, reportant ma pensée moins -triste sur cette foule d'événemens qui avoient rempli -ma seizième année, je me plaisois à donner -quelques souvenirs à cette intéressante beauté par -qui le commencement de ma carrière, semé de tant -de fleurs, m'avoit été si doux. Pauvre marquise de -B…! Qu'est-elle devenue?… Peut-être enfermée! -peut-être morte! Lecteur équitable, je m'en rapporte -à vous: pouvois-je, sans ingratitude, refuser -quelques larmes au sort de cette femme malheureuse, -seulement coupable de m'avoir trop aimé?</p> - -<p>Je ne dois point oublier de dire que mon cher -docteur aussi, M. Desprez, continuoit à me donner -de salutaires distractions. Tous les matins il me -demandoit si quelque revenant ne m'avoit pas tourmenté; -tous les soirs il me recommandoit de continuer -l'<i>excellente tisane</i>; mais, quoique je l'en -priasse instamment, il ne vouloit jamais me la donner -lui-même. J'étois étonné que mon père m'eût -choisi cet étrange Esculape, qui ne croyoit qu'à sa -tisane et aux revenans. Voici ce que m'apprit M. de -Belcourt, à qui j'en parlai. Le plus habile médecin -de Luxembourg, d'abord consulté sur mon état, -avoit ordonné les remèdes et le régime nécessaires; -M. Desprez, instruit qu'on avoit arrêté de conduire -le malade à la campagne dès que le transport -pourroit se faire sans danger, étoit venu, -dès le troisième jour, offrir à mon père ses services -et sa maison. Le premier médecin, en applaudissant -au choix du lieu, qu'il connoissoit, avoit rejeté -la concurrence humiliante et dangereuse d'un moderne -confrère qu'il ne connoissoit pas. M. de -Belcourt, pour mettre les rivaux d'accord, avoit -accepté les soins de l'un et la maison de l'autre.</p> - -<p>C'étoit le médecin connu de Luxembourg qui -me gouvernoit; l'ignoré docteur de Hollriss n'avoit -d'autre mérite que celui de nous louer sa maison -fort cher. J'étois le maître de craindre ses revenans; -mais je n'avois rien à redouter de ses ordonnances.</p> - -<p>Plus de huit jours cependant s'étoient passés, -lorsque enfin nous reçûmes des nouvelles encourageantes. -Dupont, celui de nos domestiques que -mon père avoit envoyé sur la route de Paris, écrivit -qu'en sortant de Luxembourg il avoit appris à -la première poste qu'on venoit d'y donner des -chevaux à un homme d'un âge mûr, accompagné -d'une jeune fille éplorée. Dupont, ne doutant pas -que ce ne fût ma femme et mon beau-père, les -avoit suivis de près, jusqu'aux environs de Sainte-Menehould, -où malheureusement il s'étoit démis -la cuisse en tombant de cheval. Cet accident l'avoit -empêché de nous faire passer plus tôt l'intéressant -avis qu'il nous donnoit.</p> - -<p>M. de Belcourt, habile à saisir tout ce qui pouvoit -flatter mon espérance, ne manqua pas de -m'observer que désormais l'objet de nos recherches, -devenu plus facile, se trouvoit circonscrit dans -l'étendue du royaume, ou plutôt dans l'enceinte -de la capitale. «M. Duportail, ajouta-t-il, a bien -senti qu'il pouvoit, sans courir un grand danger, -retourner à Paris, où on le connoît peu, et qu'en -supposant que nous parvinssions à découvrir sa -retraite, nous n'oserions l'y venir troubler.—Je -l'oserai, m'écriai-je avec transport, je l'oserai, -mon père, et bientôt j'embrasserai ma Sophie.»</p> - -<p>Le même jour vint une lettre de M. de Rosambert, -à qui M. de Belcourt, depuis notre changement -de demeure et de nom, avoit fait passer les -détails de ma funeste aventure. Le comte, toujours -caché dans l'asile qu'il s'étoit choisi, se portoit -déjà beaucoup mieux, et comptoit venir bientôt -nous joindre et me consoler. Il avoit envoyé -au couvent savoir des nouvelles d'Adélaïde, que -notre absence inquiétoit beaucoup et chagrinoit -davantage. Le marquis n'étoit pas mort; Rosambert -ne disoit pas un mot de M<sup>me</sup> de B… Le silence -qu'il affectoit sur le compte d'une femme -trop malheureuse et trop aimable, dont il ne pouvoit -douter que le sort incertain ne dût exciter au -moins ma vive curiosité, me parut étrange. Je ne -fus pas moins surpris qu'il ne m'eût pas écrit en -même temps qu'à M. de Belcourt; mais, en y réfléchissant -plus mûrement, je devinai que mon -père, pour le moment peu curieux de me voir -occupé de cette correspondance, interceptoit ces -lettres.</p> - -<p>Si, dans les nouvelles que je venois de recevoir, -il n'y avoit rien d'assez positif pour me rassurer -entièrement, j'y trouvai du moins de quoi me -tranquilliser un peu. Ma convalescence commença. -Le petit docteur contestoit à l'amour et à la nature -le mérite de cette prompte cure, pour en attribuer -tout l'honneur à la fameuse tisane si rarement -bue. Une chose seulement lui faisoit croire que -quelque divinité propice veilloit sur nos destinées: -les revenans ne m'avoient pas encore tourmenté -depuis que nous habitions notre nouvelle demeure! -M. Desprez me parloit si souvent de ses revenans -qu'enfin je le priai de vouloir m'apprendre ce -qui pouvoit donner lieu à cette éternelle plaisanterie. -Aussitôt d'un ton très sérieux il commença -ce triste récit:</p> - -<p>«Une petite métairie, dont le fermier s'appeloit -Lucas, existoit jadis sur le terrain même où nous -sommes, à la place de ce petit corps de logis, qui, -par conséquent, n'existoit pas.—Votre conséquence -est frappante, Monsieur Desprez.—Lucas adoroit -sa femme Lisette, et Lisette adoroit son mari Lucas. -Si Lucas n'avoit jamais aimé que Lisette, peut-être -que Lisette auroit toujours aimé Lucas.—Eh, -bon Dieu! Monsieur Desprez, que de Lisette et de -Lucas!—Monsieur, puisque je conte une histoire, -il faut bien que je nomme les personnages.—Vous -avez raison, Docteur, et ne vous gênez -pas.—Je vous ai déjà fait entendre fort adroitement -que Lisette et Lucas étoient mariés ensemble. -A présent je crois devoir vous prier de -remarquer que, pour qu'un mariage soit heureux, il -faut que les époux fassent bon ménage.—Excellente -remarque, Monsieur Desprez!—Et, pour que les -époux fassent bon ménage, il est nécessaire qu'ils -aient des goûts d'espèce semblable et des humeurs -de qualité pareille.—Bravo, Docteur!—Or, je -vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa -femme.—Ah! Monsieur Desprez, que vous contez -bien!—N'est-il pas vrai que je n'oublie rien?—Et -vous vous répétez de peur qu'on n'oublie.—C'est -qu'il faut être clair, Monsieur. Or donc, -cette autre chose que Lucas aimoit autant et peut-être -plus que sa femme, c'étoit le bon vin du pays, -à trois sols la pinte, <i>mesure de Saint-Denis</i>; et ce -goût différent que la femme avoit, c'étoit celui de -l'eau de la fontaine, car elle ne pouvoit souffrir le -jus de la treille.—Comment, Docteur! de la -poésie?—Quelquefois je m'en mêle, Monsieur. -Il y avoit dans le goût de Lucas cet inconvénient -que le vin, échauffant les fibres irritables de son -estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau -brûlé des vapeurs âcres qui faisoient qu'il -étoit grossier, méchant et brutal, quand il avoit -bu.—Voilà, permettez-moi de vous le dire, Docteur, -une définition presque digne du <i>Médecin -malgré lui</i>.—Vous m'offensez, Monsieur: moi, -je le suis devenu malgré tout le monde; mon génie -médical m'a entraîné… Et, dans le goût tout -différent de Lisette, il y avoit cet autre inconvénient -tout contraire que l'abondance d'eau, noyant -ses viscères relâchés, délayant trop ses alimens mal -cuits, détruisant enfin le ton des ressorts, troubloit -les digestions, préparoit un mauvais chyle, causoit -les malaises, les insomnies, les bâillemens, l'ennui, -et portoit aux membranes affoiblies de sa petite -cervelle cette humeur tenace et mordicante qui -fait que les petites femmes qui ne boivent que de -l'eau sont en général criardes, entêtées et revêches. -Or, vous voyez bien, Monsieur, qu'il auroit fallu -fondre ensemble ces deux goûts extrêmes et différens -pour n'en composer qu'un seul et même -appétit bien ordonné. Il auroit fallu que Lisette -mît un peu de vin dans son eau; que Lucas mît -beaucoup d'eau dans son vin, parce que le tempérament -du mari et le tempérament de la femme -auroient bientôt sympathisé par un juste milieu; -parce que leurs humeurs se seroient trouvées parfaitement -d'accord; parce que… parce que…—Ne -vous tourmentez pas, Docteur, je devine le -reste.—Il demeure donc prouvé, Monsieur, que, -si les choses avoient été réglées de la manière que -je viens de vous expliquer, il ne seroit point arrivé -à ces malheureux époux la funeste catastrophe -dont il me reste à vous entretenir.—Voyons, -Docteur, la catastrophe.—C'étoit, Monsieur, l'an -1773, le vendredi 13 octobre, à huit heures treize -minutes du soir. Je vous observerai, en passant, -que le concours de plusieurs nombres treize est -toujours fatal.—J'en faisois tout bas la remarque, -Monsieur Desprez.—On achevoit alors la vendange, -parce que les vignes avoient mûri tard cette -année. Lucas, en sortant de la cuve où il venoit -de fouler le raisin, avala treize pleins verres de vin -nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'étoit -plus un homme, c'étoit un diable. Malheureusement -sa femme, Lisette, avoit mangé à son dîner -une petite omelette aux rognons, de treize œufs, -et n'avoit bu que de l'eau. La digestion s'étoit -faite péniblement. Lisette, en voyant Lucas un peu -gris, bâilla, fit la grimace, et tint un propos aigre. -Lucas répondit par un geste menaçant et par un -gros mot. Dans un petit moment d'humeur, Lisette jeta -treize assiettes à la tête de Lucas. Lucas, -dans un premier mouvement, assomma Lisette de -treize coups de broc. Quand il la vit morte, il -sentit qu'il l'aimoit. Il se jeta comme un désolé -sur le <i>cadavre</i>, et lui demanda pardon de l'avoir -<i>tuée</i>. «Hélas! s'écrioit-il piteusement, voilà -pourtant la première fois que cela m'arrive!» -Enfin il se releva d'un air réfléchi, alla droit à sa -cuve, les bras croisés, et s'y insinua tout doucement -la tête la première. On l'en retira au bout -de treize secondes, il étoit déjà mort et noyé.—Ah! -Docteur, la belle et longue histoire!—Je ne -la fais pas, Monsieur, c'est la <i>traduction</i> du pays. -Mais apprenez les suites. La justice, indignée, prit -connoissance de l'affaire. Elle s'empara du corps -de Lucas, qui, très heureusement pour lui, n'avoit -plus d'âme; elle le fit pendre par les pieds. On -rasa la ferme, et le terrain fut mis à l'encan. Celui -qui l'acheta s'en trouva mal, il n'osa jamais habiter -ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous -les ans, dans le temps des vendanges, quelquefois -plus tard, il se fait ici un changement affreux: la -nuit vient, le ciel <i>pâlit</i>, la terre <i>frissonne</i>, les éléments -<i>sont en convulsion</i>, le corps de logis saute -sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs -paroissent rouges de sang ou de vin. Il se fait dans -l'intérieur un horrible charivari. On croit entendre -le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on -croit entendre les gémissemens d'une morte et les -cris d'un noyé!—Monsieur Desprez, la belle histoire! -Ah! je vous en supplie, ne la contez plus à -personne; réservez-m'en l'exclusive propriété; je -veux, quand je serai de retour à Paris, en faire, -pour l'Opéra-Comique, un joli drame bien réjouissant. -J'aurai soin, pour satisfaire tout le monde, -d'intercaler dans chaque scène deux ou trois -ariettes en vers presque rimés: je retiendrai votre -manière, Monsieur Desprez, et je n'écrirai pas -plus mal que vous ne racontez. Si l'ouvrage est -applaudi, s'il commence ma réputation, je tâcherai, -chaque année, de traiter aussi heureusement deux -ou trois sujets de cette force-là. Alors les musiciens, -qui jugent toujours si bien, s'arracheront -mes poèmes; les comédiens, qui ne se trompent -jamais, les proposeront pour modèles; certain public, -qui jamais ne s'engoue, demandera l'auteur -avec un enthousiasme décent. Dans ce siècle de -petits talens et de grands succès, mes chefs-d'œuvre -auront cent représentations, s'il le faut. -Partout les sots crieront que je suis un grand -homme, et, si je n'ai contre moi que les gens de -lettres et les gens de goût, j'arriverai peut-être à -l'Académie.»</p> - -<p>Assurément ce projet étoit noble et vaste; mais, -comme on le verra par la suite, j'eus tant d'autres -choses à faire quand je vins à Paris que je ne pus -m'occuper de son exécution.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">L'épouvantable histoire du crédule docteur -avoit-elle un peu dérangé mon -cerveau? C'est ce que va décider la -judicieuse personne qui me lit.</p> - -<p>Dans un rêve qui dura deux heures à peu près, -je vis presque continuellement ma jolie cousine. -La marquise de B… se présenta cinq à six fois -dans les intervalles; et seulement une fois,… ne -me grondez pas, lecteur, une fois seulement je -crus entrevoir cette charmante petite créature -chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première -année, cette ingrate Justine, vous savez bien?… -Je ne saurois vous dire laquelle de ces trois beautés -m'embrassa; mais ce que je puis vous certifier, -c'est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si -bien, que je n'aurois pu l'être mieux par toutes -les trois ensemble! Je me réveillai en sursaut, le -jour commençoit à poindre. D'honneur, je sentois -sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet -<i>âcre</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient -avec un doux frémissement; il se faisoit -dans mon appartement un petit bruit aigu… Je -me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le -tour de ma chambre, qui n'est ni très longue ni -très large… Il n'y a personne, tout est bien fermé, -bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les -revenans m'ont donc tourné la tête? O Sophie, -ma Sophie, viens, reviens; hâte-toi, si tu ne veux -pas que je perde ce qui me reste de ma raison.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Depuis un quart d'heure je cherchois l'épithète convenable: -ô Jean-Jacques! je te remercie.</p> -</div> -<p>Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent -chez moi, j'étois encore si affecté du baiser reçu -que je leur racontai qu'un revenant m'avoit embrassé. -Mon père sourit et augura sur-le-champ -mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté, -et cependant me conseilla quelques rafraîchissans.</p> - -<p>Ceux qui ne croient point aux esprits seront -bien étonnés d'apprendre que le surlendemain je -fus réveillé comme je l'avois été la surveille: -j'éprouvai la même sensation, j'entendis le même -bruit: je fis dans ma chambre des recherches plus -exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure -qu'avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente -imagination.</p> - -<p>O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois -plus impatiemment l'incertitude de ton sort et -le tourment de ton absence; je ne cessois de -presser mon retour à Paris. Malheureusement mon -père venoit de recevoir des nouvelles fâcheuses, -qui sembloient apporter à l'accomplissement de -mes vœux d'insurmontables difficultés. On ne parloit -dans la capitale que de mon aventure et du -duel qui l'avoit terminée. Des deux parens du -marquis, celui contre lequel M. Duportail s'étoit -battu avoit été tué. On le regrettoit généralement; -ses amis, puissans et nombreux, faisoient contre -nous de vives sollicitations. Je ne pouvois me -montrer dans la capitale sans m'exposer à porter -ma tête sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit -effrayé du danger que je sentois moi-même, -et qui pourtant ne m'eût pas arrêté, s'il n'eût fallu -que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant -d'aller affronter le péril, au moins devois-je savoir -en quel lieu gémissoit ma femme infortunée. Réduit -moi-même à ne pas sortir de la maison que -nous occupions, j'allois toute la journée promener -dans le jardin ma douleur et mes ennuis.</p> - -<p>Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans -mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié; -pour adresse étoient écrits ces mots: <i>Noirval, -renvoie ton domestique, et lis.</i> Je renvoyai Jasmin -et je lus:</p> - -<blockquote> -<p><i>S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne -pas les revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde -cette nuit un profond silence, quoi qu'il lui arrive.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie -du cher docteur.» Je brûlai le mystérieux -papier, j'éteignis ma lumière, je me couchai, et -je m'endormis.</p> - -<p>Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier -sommeil, quoique profond, ne devoit pas résister -à l'impression accoutumée de ce baiser si vif qui -brûloit mes lèvres et faisoit palpiter mon cœur. -Pour cette fois un songe vain ne m'abusoit plus, -ce n'étoit plus une ombre fugitive qui m'embrassoit; -dans mon lit même, et bientôt dans mes -bras, se trouvoit un corps bien vivant dont le voluptueux -contact… Mais doucement donc! étourdi -que je suis! j'allois conter tout cela au bon lecteur, -qui déjà se trouble et rougit; essayons une phrase -un peu plus décente.</p> - -<p>Aussitôt je me sentis, non pas brusquement -saisi, mais mollement attiré par une charmante -petite main… que je baisai, ne vous en déplaise: -car, avec tous vos scrupules, si vous vous étiez -trouvé où je me trouvois, vous auriez fait ce que -je fis; mille appas séducteurs ne vous auroient pas -été vainement offerts, comme moi vous auriez -promené sur tant de charmes une main caressante -et curieuse; enchanté du résultat de vos recherches, -comme moi vous auriez dit poliment, et bien -bas, de peur que votre domestique ne vous entendît -dans la pièce voisine: «Charmant revenant, -que vos formes sont belles, et que vous avez -la peau douce!»</p> - -<p>Plus d'une fois je fis ce compliment flatteur, -j'aurois voulu prouver plus d'une fois qu'il étoit -sincère. Vains désirs! un convalescent, s'il peut -dans une heureuse nuit souvent recommencer les -mêmes discours, répète malaisément les mêmes -actions. Le doux combat venoit de s'engager; -il n'étoit pas de simple politesse, je me rappelle -trop bien que mon adversaire s'y complaisoit. -Hélas! Faublas s'y trouva trop peu préparé! -Faublas y fut presque aussitôt vaincu. Encore, -si le revenant, moins taciturne, avoit bien -voulu causer familièrement avec moi! mais il s'obstinoit -à ne pas répondre un mot. C'étoit un sûr -moyen de me rendormir, moi qui, comme tant d'autres, -aime assez à parler quand je n'ai rien à faire.</p> - -<p>Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de -paroître, et j'étois seul dans ma chambre. J'y -recommençai mes perquisitions déjà plusieurs fois -inutilement faites: mes deux portes et mes quatre -fenêtres se trouvoient bien exactement fermées, -aucune fausse porte n'étoit pratiquée dans les -murs; il n'y avoit point de trappes au plancher, -point de coupures au plafond. Par où donc le -revenant femelle pénétroit-il chez moi? Le cher -docteur n'avoit ni femme ni fille; la maison n'étoit -habitée que par des hommes. D'où venoit donc -l'esprit tentateur dont le sexe m'étoit bien connu? -Lisette voyageoit-elle de l'autre monde dans celui-ci -pour se venger du pauvre Lucas? Une fermière -dans mes bras! fi donc! j'aimois mieux me croire -le <i>Tithon</i> rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne -<i>Endymion</i> de quelque fière déesse humanisée. -O ma Sophie! de tout temps peut-être il -étoit écrit que ton époux prédestiné ne pourroit -seulement pendant trois semaines te demeurer -fidèle; mais au moins l'encens qui t'appartenoit -ne devoit brûler que pour une divinité!</p> - -<p>Je fus bien aise de consulter sur cette aventure -le comte de Rosambert, dont il étoit bien étonnant -que je ne reçusse aucune nouvelle directe. -La lettre que je lui écrivis avoit trois grandes -pages. En vérité, dans les deux premières, il n'étoit -question que de ma Sophie; j'avois resserré dans -la troisième l'inconcevable histoire du joli revenant.</p> - -<p>Je l'attendois la nuit suivante, il ne revint que -la huitième nuit. Pressé du vif désir de connoître -la nocturne beauté qui me visitoit, je lui demandai -comment elle s'appeloit, car, nymphe ou déesse, -elle avoit un nom; depuis quand elle m'aimoit, -car, sans fatuité, je pouvois me flatter de lui avoir -plu; dans quel endroit elle m'avoit rencontré, car -elle me traitoit au moins comme connoissance. -Ces questions et plusieurs autres moins embarrassantes -ne me valurent aucune réponse. Alors, de -tous les moyens connus de faire jaser une femme, -j'employai le plus décisif; mais le malin démon -femelle, avec une présence d'esprit imperturbable, -épuisa toutes mes ressources sans se permettre -même une exclamation. Je m'obstinois d'autant -plus que ce silence impoli devenoit, par la circonstance, -une ingratitude: cette fois je me comportois -assez bien pour obtenir un remercîment. -Tous mes efforts furent inutiles; je vis avec chagrin -que les femmes de l'autre monde, quoique -très sensibles aux bons procédés, n'ont pas, dans -les occasions intéressantes, le tendre bavardage, -le jargon caressant de la plupart des femmes de ce -monde-ci.</p> - -<p>Ennemie du jour délateur, ma discrète amante -n'attendit pas chez moi le lever de l'aurore. -Quand je l'entendis préparer son départ, j'essayai -de la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index -de sa main droite, sur mon cœur sa main gauche, -sur mon front deux baisers; et puis, m'échappant -avec un soupir, elle s'en alla prestement, je ne sais -par où. Seulement je crus distinguer le craquement -d'un mur qui s'ouvroit, et l'aigu sifflement d'un -gond criard. Apparemment j'avois mal entendu, -car je visitai mes quatre murailles dès qu'il fit jour, -et le simple papier qui les tapissoit, bien uni dans -sa surface, ne m'offrit aucune trace de déchirement; -mes portes et mes fenêtres étoient bien -exactement fermées.</p> - -<p>Le même soir je trouvai dans mon bonnet de -nuit un second billet:</p> - -<blockquote> -<p><i>Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, -si le chevalier de Faublas me promet, foi de gentilhomme, -de ne faire aucune tentative pour me retenir. -Qu'il me réponde par le même courrier.</i></p> -</blockquote> - -<p>Ah! j'entends; le courrier, c'est mon bonnet de -nuit. Le lendemain mon docile commissionnaire fut -chargé de mes courtes dépêches, qui contenoient -la promesse qu'on exigeoit de moi.</p> - -<p>Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment -attendu! Bientôt elle alloit m'environner de -ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans -l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner -s'étoit absenté, revint sur la brune. Dès qu'il me -vit seul, il m'apprit la nouvelle imprévue de l'arrivée -de Rosambert; le comte s'étoit arrêté à -Luxembourg, d'où il avoit secrètement dépêché -vers Jasmin, pour de grandes raisons qu'il me diroit -lui-même; il ne pouvoit venir à <i>Hollriss</i> qu'une -heure avant minuit, il importoit extrêmement que -personne ne le vît entrer dans la maison; j'étois -donc instamment prié de lui ouvrir moi-même, à -onze heures précises, la petite porte du jardin.</p> - -<p>Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de -Belcourt, fâché que je le quittasse plus tôt qu'à l'ordinaire, -en fit la remarque. M. Desprez répondit -par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord -aussi frappé que par la suite: «Laissez aller ce -convalescent, dit-il à mon père, il a sans doute -avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue -pas.»</p> - -<p>Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement -dans le jardin. Rosambert m'attendoit à la -petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est ma -Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous -des nouvelles de son père? Son mari vit-il encore? -Comment se porte ma sœur? Que dit-on de ce -duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous -semble de ce revenant? Pourquoi ne m'avez-vous -pas écrit? Comment vous portez-vous?—De -Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle -impatience! Vous ressemblez beaucoup à ce petit -chevalier de Faublas, dont on parle tant dans Paris! -D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi -d'apporter dans mes réponses un peu plus -d'ordre que vous n'en avez mis dans vos questions. -Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à -Paris, ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient -découvert la retraite de sa fille, on nous en rendra -bon compte.—O ma Sophie, je te reverrai!—Doucement, -mon ami; ne m'étouffez pas. -M<sup>me</sup> de B… est apparemment dans une de ses -terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à la ville.—Pauvre -marquise! je ne la reverrai plus!—Peut-être: -ne vous chagrinez pas… Le marquis, -dont la blessure n'est pas jugée mortelle, ne désire -sa guérison que pour vous aller chercher en quelque -lieu que vous soyez. Faublas, il assure qu'il -vous reconnoîtra partout.—Rosambert, on ne -sait pas où elle est?—Apparemment dans une de -ses terres, mon ami.—Oui, M<sup>me</sup> de B…; mais -Sophie?—Ah! dans Paris très probablement.—Mon -ami, croyez-vous que le marquis soit homme -à lui pardonner?—Pardonner à la marquise! -pourquoi pas? l'aventure n'est pas commune, j'en -conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc -qu'un peu plus de bruit! Oh! la marquise est -femme à lui faire entendre raison là-dessus.—Rosambert, -dites sans me flatter, pensez-vous qu'on -puisse le forcer à me la rendre?—Comment! forcer -le marquis à vous rendre sa femme?—Eh! -non, mon ami, c'est de la mienne et de son père -que je vous parle.—M. Duportail! il n'y a pas -de doute, on l'y forcera très certainement.—Je -ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!—Au -contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, -vous la reverrez.—Mon ami, je pensois à cette -femme si malheureuse.—Mon ami, vous êtes -toujours le même, le mariage ne vous a pas changé… -Mais permettez qu'à mon tour je vous fasse quelques -questions. D'abord, je vois que vous êtes à -peu près rétabli.—L'espérance de revoir bientôt -ma Sophie…—Oui! oui! ma Sophie! <i>et puis -cette femme si malheureuse?</i>…—La marquise? je -vous assure que mon intention n'est pas de l'aller -chercher. Il est vrai que parfois je me surprends -m'occupant d'elle, mais c'est que…—Sans doute, -Chevalier, je vous entends; c'est qu'on n'est pas -maître de cela. Malgré lui, un jeune homme bien -né se rappelle les bons procédés d'une femme -jeune et belle qui a formé son adolescence.—Rosambert, -toujours vous plaisantez! Dites-moi,… -auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite -Justine…?—Quoi! la femme de chambre -aussi vous tient au cœur? Ah! c'est que vous -l'avez formée, celle-là. Mais vous m'avez dit, ce -me semble, que La Jeunesse…—Allons, Rosambert, -pour cette fois j'ai tort, ne parlons pas de -cela.—Non, mon cher Faublas, parlons de ce revenant…—Oui, -Rosambert, comment le trouvez-vous, -mon revenant? N'est-elle pas singulière -cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se -comporte à merveille?</p> - -<p>«N'est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez -moi je ne sais par où?—Faublas, il vous visite -toutes les nuits?—Non.—Non?—Mais tenez, -justement je l'attends celle-ci.—Tant mieux, -nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons. -Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge -au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.—Attendez, -je vais avertir Jasmin…—Faire du bruit -dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je -crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie, -j'y dois avoir quelque chose; quand je fais -route, j'emporte toujours des provisions.»</p> - -<p>Il me quitta, et rapporta un moment après une -moitié de poularde avec une bouteille de vin. -«J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous -souperez avec moi.—Ici?—Ici, dans ce jardin, -Chevalier; nous avons à causer, et votre chambre -n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé -d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois.—Ah! -ma chère sœur! je l'aime pourtant beaucoup! -Comment se porte-t-elle?—Bien, très -bien. Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister -au désir de l'aller voir une dernière fois avant de -quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa -douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne -voir ni son père, ni son frère, ni sa bonne amie! -Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon ami: je -sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous -sommes à la campagne, et puis des voyageurs… -Tenez, prenez un morceau, je ne puis souper seul, -vous le savez bien.—Rosambert, je suis charmé de -vous voir ici… Mais à quoi bon dans ce jardin? -pourquoi ce mystère?—Parce que je n'aurois pu -vous entretenir en particulier; parce que le baron, -qui a déjà intercepté les lettres que je vous écrivois, -se seroit d'abord emparé de moi; parce qu'il m'auroit -sans doute prié d'altérer selon ses vues les -nouvelles que j'apporte.—Vous avez raison.—Et -puis ce revenant,… croyez-vous qu'il ne m'occupe -pas?… Faublas, à la santé de Sophie.—Mon -ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de -vin; vous allez me griser!—A la santé de Sophie, -vous ne pouvez vous en dispenser.—Allons, va -pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas -la première fois que tu m'auras fait perdre la -raison!</p> - -<p>«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il -me casse la tête! Rosambert, que pensez-vous de -cet inconnu qui, pendant la cérémonie…—Ma -foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle -amante, de cette nocturne beauté qui vous -aime avec tant de discrétion. Faublas, la croyez-vous -jolie?…—Belle, mon ami.—Une femme -qui fuit le jour!…—Belle, j'en suis sûr.—Allons, -il est encore amoureux de celle-là.—Amoureux! -Non.—Faublas, je parie, moi, qu'elle est -laide!—Cent louis qu'elle est charmante!—Va, -cent louis sur parole.—Comte, voilà qui est dit… -Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?… Et -puis vous vous en rapporterez donc à moi?—Volontiers, -s'il le faut. Mais croyez-vous que je -sois moins curieux que vous de connoître… Depuis -que vous m'avez écrit votre aventure, je brûle -du désir de contribuer à la mettre à fin. Preux -chevalier, votre frère d'armes est avec vous; permettez -qu'il vous aide!… Faublas, nous allons -monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous -vous coucherez vite, et ne direz pas un mot; moi, -je resterai caché dans votre ruelle. Je suis muni -d'une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos, -et, si le revenant n'est pas sorcier, nous verrons -quelle figure il a. Chevalier, encore une santé! -vous avez oublié quelqu'un…—Oui, la belle -marquise.—Fidèle époux, je savois bien qu'il ne -faudroit pas vous la nommer. Allons! deux doigts -de vin pour la marquise.—Vous vous moquez, -mon ami… Charmante femme!… Versez tout -plein.»</p> - -<p>Maintenant que de sang-froid je me rappelle et -je vous confesse cette <i>indélicate</i> exclamation, lecteur -justement irrité, je ne vois qu'un moyen de -vous calmer un peu, c'est de réclamer toute votre -indulgence pour un convalescent que les santés -précédentes avoient déjà mis en gaieté.</p> - -<p>Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans -le délire de l'ivresse. Déjà chaque objet me paroissoit -déplacé, mobile et double. Je parlois sans -me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu -de parler. Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma -joie babillarde, mon corps s'affaissa, mes paupières -s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit -fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut, -me pria de le conduire à ma chambre, non sans -me répéter plusieurs fois qu'il falloit ne pas faire -le moindre bruit, et surtout garder un exact -silence. Il recommanda à Jasmin, qui attendoit -mes ordres dans le jardin, de se retirer sans -lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés -seulement par la lanterne sourde, que nous laissâmes -dans le corridor. Comme j'entrois à tâtons, -soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon -chemin une chaise longue, sur laquelle le comte -m'étendit, afin, me disoit-il tout bas, de me déshabiller -avec plus de facilité. Prudemment je laissois -faire mon nouveau valet de chambre; mais il -s'acquittoit de son emploi avec tant de lenteur et de -maladresse qu'en attendant qu'il lui plût de finir, -je tombai dans un assoupissement profond.</p> - -<p>Une heure de sommeil ayant abattu les fumées -du vin capiteux qui m'avoit ôté la raison, je fus -éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin! -s'écria Rosambert; me voilà complètement vengé! -je veux qu'on m'assomme si ce n'est pas elle!» -Au même instant j'entendis un gémissement sourd, -suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore -sur ma chaise longue, placé de manière qu'à travers -ma porte entre-bâillée j'apercevois au fond -du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. -Aussitôt, déterminé par l'inquiétude autant que -par la curiosité, je cours dans ce corridor et -rentre brusquement la lanterne à la main. Je -promène sur les objets environnans sa lumière -tremblante; je vois… Hélas! aujourd'hui même, -comment le raconter sans gémir!… Je vois sur -mon lit, dont il s'étoit emparé, à ma place, qu'il -usurpoit, Rosambert à peu près nu, tenant étroitement -embrassée, dans la moins équivoque des -situations, une femme… O Madame de B…, que -vous me parûtes belle encore, quoique vous fussiez -évanouie!</p> - -<p>Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail -de cette cruelle pantomime ne m'étoit échappé, -abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la -hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous -laisse avec cette belle désolée, je crois que vous -allez avoir une singulière explication! Persuadez-lui, -si vous le pouvez, que vous n'étiez pas d'accord -avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste -m'attend, je retourne à Luxembourg; demain je -vous donnerai de mes nouvelles.»</p> - -<p>Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna -pas moins que son horrible action! dans le premier -mouvement de ma fureur, j'allois sauter -sur mon épée et le forcer à me faire raison de -son infâme procédé, lorsque M<sup>me</sup> de B… se -releva tout à coup, me saisit par le bras et me -retint.</p> - -<p>Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la -marquise alors prit ma main, aussitôt couverte de -baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel poids -je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été -consolant d'entendre que vous ne participiez point -à cette infamie!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B… vouloit continuer; mais son extrême -agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota longtemps -sans pouvoir me dire un mot, puis, redoublant -de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée, -elle reprit:</p> - -<p>«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer -à cet indigne homme, si vous m'aviez à ce point -méprisée, plus grande que tous mes revers, ma -dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon -ami, je sens qu'il m'est possible de vivre et de -n'être pas tout à fait inconsolable, puisque, dans -mon avilissement profond, je puis encore espérer -votre estime, puisque dans mon malheur extrême -je dois au moins compter sur votre pitié.—Si -pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, -ma chère maman, mon aimable amie…—Que -je suis malheureuse!—Et que je vous plains!—Comme -le perfide, aidé par un hasard fatal, -s'est joué de ma vaine prudence! comme un instant -a renversé mes projets les plus sûrs et détruit -mon plus cher espoir!»</p> - -<p>A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête -sur mon oreiller, ses bras s'étendirent immobiles, -son regard se fixa, ses pleurs s'arrêtèrent. Insensible -à mes soins, sourde à mes discours, elle paroissoit, -dans le recueillement du désespoir, se -pénétrer de l'horreur de sa situation. Elle garda -pendant plus d'un quart d'heure cet effrayant -silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle -me dit enfin: «Tranquillisez-vous, mon ami, -asseyez-vous auprès de moi, ne craignez rien, -donnez-moi toute votre attention; je vais me -montrer à vous tout entière, et quand je vous -aurai dit quels vains projets j'avois formés, et -quelles immuables résolutions je viens de prendre, -vous saurez précisément jusqu'à quel point vous -devez me plaindre et me blâmer.</p> - -<p>«M. de B… venoit de vous rencontrer aux Tuileries. -Il entre chez moi furieux; devant vingt -personnes il me reproche ses outrages récens, et -m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du -cruel abandon où vous me laissez dans un moment -également fatal à mon amour et à mon honneur, -je suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, -qu'un objet plus cher vous occupe. Justine -va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas; -alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus -affidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici -le personnage de Desprez, je le charge, dis-je, -d'aller vous attendre aux environs du couvent qui -renferme M<sup>lle</sup> de Pontis, et d'éclairer vos démarches -jusques au lendemain. Dumont vous voit -entrer au couvent, attend que vous en sortiez, -vous suit sur le champ de bataille et sur la route -jusqu'à Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient -pas assez tôt pour être le premier qui m'apprenne -deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà confirmé -dans tout Paris.</p> - -<p>«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions -déjà faites. J'ai rassemblé mon or, mes bijoux, -quelques effets de banque; je me suis revêtue -d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez -pas, et moi-même je vole à Jalons. Tandis que -j'y questionne le maître de poste, arrive un -homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, -va m'indiquer votre retraite. C'étoit Jasmin, qui -conduisoit une chaise de poste<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; je le suis, toujours -à quelque distance, et comme lui j'arrive à -Luxembourg le lendemain du jour qui vous vit y -entrer. L'aurore venoit de paroître; je cours dans -la ville, je m'informe, je perds en recherches une -heure entière, l'heure la plus précieuse de ma -vie. Enfin l'on me dit qu'à l'instant même il se -fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui -traînoit à sa suite une fille enlevée… C'en est -assez, je n'écoute plus rien, je vole au temple, je -me précipite… On venoit de vous unir!… Un cri -m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces, -je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir -fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l'amour, -plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit -qu'il faut au moins savoir ce que vous deviendrez. -Faublas, en vérité, la joie que je ressentis en apprenant -que ma rivale vous étoit arrachée fut moins -vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire -dont on vous disoit atteint. Animée du double -désir de veiller sur les jours de mon amant et de le -conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt -mon plan.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à -Vivrai pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie.</p> -</div> -<p>«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes -les environs de Luxembourg. Sous le nom de Desprez, -Dumont loue cette maison. Dans le pavillon -que je vous destinois, je fis promptement quelques -changemens nécessaires à l'exécution de mes desseins. -La marquise de B…, déterminée à tout souffrir -pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer -dans un misérable grenier de l'autre corps -de logis.</p> - -<p>«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir -de loger avec mon amant, presque sous le même -toit, de le voir sous mes yeux revenir à la vie, -d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer -son haleine et sentir palpiter son cœur… Sans -doute j'aurois dû, pour m'enivrer d'un bonheur plus -grand encore, attendre que sa convalescence fût -plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse -au charme de ta présence! le moyen de combattre -des désirs toujours renaissans!… Eh! de quoi lui -parlé-je?… Faublas, l'instant approchoit où mes -desseins alloient s'accomplir. Dans trois jours je -déchirois le voile presque magique dont je m'étois -enveloppée; dans trois jours je me découvrois -sans mystère. Je vous montrois la marquise de B… -songeant à peine à son rang perdu pour vous, et -ne désirant autre chose que de vous donner des -jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon -amant savoit m'entendre, je lui gardois encore un -sort digne d'envie! Si l'ingrat m'osoit résister… -Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois -malgré vous; malgré vous je vous conduisois… -Que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui, -j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide -amant et ma rivale préférée!»</p> - -<p>La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, -maintenant exaltée, mit dans ces derniers mots -une expression si forte que je ne pus retenir quelques -signes d'étonnement qu'elle remarqua.</p> - -<p>«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais -libre, et me voilà pour toujours enchaînée. -Il est passé pour moi le temps des passions tendres!… -Je ne dois maintenant éprouver que la -plus impétueuse, la plus implacable de toutes… -L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre. Comment, -en effet, remettre en vos bras une femme à vos -yeux flétrie, avilie à ses propres yeux?… Amenée -par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons, -la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare -de mon cœur déjà rongé de son fiel empoisonné… -Faublas, j'aime à croire, et j'ai vu que vous seriez -prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert, -dans ce combat, dont le succès ne seroit pas -douteux, auroit encore à se glorifier de sa chute; -sa vie, perdue sans honte, seroit une trop foible -réparation de l'irréparable affront qu'il vient de -me faire… Chevalier, son châtiment me regarde, -et, je vous le jure, j'accomplirai son châtiment!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B…, le visage enflammé, l'œil furieux, -s'exprimoit avec tant de rage que je craignis pour -elle les suites d'un état aussi violent. Mon infortunée -maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se -hâta de poursuivre:</p> - -<p>«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. -Un lâche l'a rendue trop nécessaire pour -qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je -m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle -entraîne… Hélas! je n'ai plus rien à perdre. Le -perfide vient de combler mon déshonneur et de -m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, -je vous défends d'épouser ma querelle. Seule je -prétends la soutenir. Je serois désespérée qu'un -autre m'enlevât le plaisir de la vengeance… On -sait ce que peut une femme outragée; on verra ce -que peut une femme telle que moi. Oui; je le -jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, -un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez -si quelqu'un au monde eût pu venger la marquise -de B… mieux qu'elle-même.»</p> - -<p>Elle garda quelque temps un morne silence. -J'osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent -sur son sein découvert. Elle répara promptement -son désordre qu'apparemment elle n'avoit -point encore aperçu, et d'un ton moins agité, mais -non moins douloureux, elle me dit:</p> - -<p>«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de -consolations. Demain je vous quitte, demain nous -allons nous séparer, nous séparer pour longtemps -peut-être; je retourne à Paris…—A Paris!—Oui, -mon ami. Ce ne fut point la crainte qui me chassa -de la capitale. Ce n'étoit point pour me cacher que -je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon -mes désirs, vous consacrer le reste de ma vie!… Je -vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu'il -ne m'est plus permis de vous en faire le sacrifice… -Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; -quand une femme, qui n'est pas tout à fait sans -esprit et sans attraits, ne s'étonne pas, reposez-vous -sur elle du soin de ramener l'époux le plus -justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise -délicate, il me reste à moi deux moyens, dont le -plus facile n'est pas le meilleur. Comme tant d'autres, -je puis me borner à pallier ce que mon aventure -a de trop humiliant pour l'amour-propre de -tiers compromis, confesser ingénument tout le -reste, et, me servant du pouvoir que la beauté -conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter -une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce -parti, toujours extrême, quelquefois bon à prendre -dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands -inconvéniens. Pour le repos de M. de B… lui-même, -je ne veux point qu'il puisse jamais s'armer -contre moi de mes propres aveux, me poursuivre -éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir -filé dix intrigues quand je n'ai eu qu'une passion, -et peut-être me contester la légitime naissance -du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, -pourquoi demanderois-je humblement un pardon -que je puis fièrement arracher? Non, non; j'aime -mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit -ferme a toujours sur un esprit foible. Je ne serai -pas la première qu'on aura vue, forcée à des mensonges -invraisemblables, nier hautement une infidélité -prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile -que vous ne pourriez le croire de faire entendre -à M. de B… que le chevalier de Faublas -fut toujours pour moi M<sup>lle</sup> Duportail; et, si je ne -persuade pas le marquis, je tâcherai du moins de -l'embarrasser de manière à le laisser indécis.</p> - -<p>«Je sais bien que le public méchant, qui, loin -de s'aveugler sur les torts véritables, est toujours -prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi -aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je -dois m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit -les aventures galantes, quand elles sont extraordinaires. -Nos élégans, presque beaux esprits, vont -me chansonner; nos douairières converties me déchireront. -Dans les cercles, si j'ose y paroître, je -me verrai l'objet des chuchotemens affectés, des -malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries -équivoques. Il me faudra souffrir les airs -impertinens de nos sots petits-maîtres, les froids -mépris des prudes inexorables, les dédains concertés -des prétendues femmes honnêtes, l'accueil -confraternel des beautés les plus mal famées. Aux -spectacles et dans les promenades publiques, si -j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, -un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant -sans cesse autour de moi, murmurera: «La -voilà! c'est elle!…» Eh bien, Faublas, ce rôle -si pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont -pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme -elles, peut-être, hardie dans mon maintien, libre -dans mes discours, stoïquement environnée de -mon ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser -la honte par l'effronterie et le blâme par l'impudence.</p> - -<p>«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura, -par degrés, conduite une passion, criminelle si l'on -veut, mais pourtant excusable à bien des égards. -Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse, -il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, -pourquoi nous en impose-t-on de si difficiles? -Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à quinze -ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas. -Ses parens<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> lui ont dit: «La naissance, le rang -et l'or constituent le bonheur; tu ne peux manquer -d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être -noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut -être qu'un homme de mérite, puisqu'il est -homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt -désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle -attendoit talens agréables et qualités brillantes; le -luxe qui l'environne, les titres qui la décorent, -offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes, -bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux -ont distingué, son cœur a senti le mortel aimable -qui manque au bonheur de sa vie. Alors, si le -maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore -user quelquefois des droits de l'hymen, s'il la -soumet aux empressemens repoussans de l'habitude -et du besoin, l'infortunée victime, caressant jusque -dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira -de prostituer à celui qui le profane un bien qu'un -autre mériteroit sans doute et sauroit mieux apprécier. -L'époux volage, au contraire, après l'avoir -longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un -abandon total, il faudra qu'elle subisse les continuelles -rigueurs d'un célibat prématuré, ou qu'elle -s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement -souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée -par son penchant, tourmentée de plus d'une -crainte, mais vivement sollicitée par l'amour, s'imposera-t-elle -longtemps des privations pénibles -sans aucun dédommagement? Supposons qu'elle -résiste, le hasard ne lui garde-t-il pas, comme à -moi, quelque séduction toute-puissante, quelque -inévitable danger? Malheureuse! en un instant elle -perdra le fruit de plusieurs années de combats, -elle le perdra sans retour: car, après la première -faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle -adorera celui qui la lui fit commettre. Rassurée -par quelques précautions inutiles, elle négligera -les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, -ne l'effrayeront plus. Bientôt compromise -par un événement imprévu, peut-être immolée -par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet -cher à son cœur, et se verra publiquement diffamée! -Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des -femmes, dans cette France où l'on prétend qu'elles -règnent!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus -sacrifier leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne -dès le lendemain.</p> -</div> -<p>«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis -longtemps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes. -Le lendemain de cette nuit si fatale et si -douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous -mes pas un abîme au fond duquel m'attendoient -la vengeance, l'opprobre et le désespoir?… Mon -ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas! -vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée. -Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui demeurer -toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas -malheureuse!… Faublas, je vous quitte, je vous -laisse pour un temps livré aux perfides insinuations -de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de l'écouter, -si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; -mon ami, le comte vous perdroit, vous -prendriez dans sa société le goût des occupations -futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit -l'art détestable des séductions, des perfides -noirceurs, des trahisons lâches… Peut-être il vous -paroît étrange d'entendre M<sup>me</sup> de B… vous moraliser; -mais c'est encore une de ces singularités -que vous réservoient votre heureux destin et ma -bizarre étoile. Faublas, je vous l'avoue, je ne vous -verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au -sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche -avilissante les dons précieux que vous prodigua la -nature et que j'eus le bonheur de développer. Eh! -mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent -corrompre des beautés qui ne demandent qu'à -céder. Dès que tu le voudras, je le sais bien, tu -l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole -des femmes; mais il te convient d'ambitionner des -succès plus dignes d'un grand cœur. Un jeune -homme tel que toi peut prétendre à tout et tout -embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, -la gloire t'attend dans nos armées: descends -dans la carrière, et marche à pas de géant; -que tes ennemis se voient réduits au silence; que -tes rivaux soient forcés à l'admiration. Tes premiers -succès apporteront à ma douleur un premier -adoucissement; les éloges que tu mériteras, je -croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour -toi me rendra l'estime de moi-même; tes vertus -justifieront mes foiblesses, ta gloire opérera ma -réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je -pourrai dire partout: «Oui, je l'avoue, je me -suis déshonorée, mais c'étoit pour lui!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B… venoit de faire passer dans mon -âme le noble enthousiasme dont la sienne étoit -enflammée: entraîné par une force supérieure, -j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.</p> - -<p>«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez -sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans -attendrissement et sans reconnoissance que si ma -jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, -eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les -dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature -de mes sentimens: de tous les revers, le plus -funeste et le moins prévu m'a éclairée en m'accablant; -j'en ai fait la trop fatale expérience! il ne -faut point espérer de trouver le bonheur dans un -attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise -de B… n'est plus. Vous voyez maintenant -une femme capable de quelque énergie, uniquement -occupée du soin d'assurer sa vengeance et -de préparer votre avancement. Adieu, Faublas, -c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me -donna un baiser sur le front, et s'en alla par la -cheminée.</p> - -<p>Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au -fond de l'âtre, la plaque, en tombant, découvroit -une espèce de soupirail assez large pour que la -marquise passât librement. Eh! que des gens qui -ne savent rien n'aillent pas attribuer à ma belle -maîtresse cette ingénieuse invention: dans ce -siècle fécond en découvertes utiles, longtemps -avant M<sup>me</sup> de B…, une cheminée fut ouverte -ainsi par un duc aimable pour une beauté captive, -dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.</p> - -<p>Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse -m'apporta de consolantes nouvelles: avant midi -je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je -ne voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi -quand on me la remit. «Tenez, Dumont, voilà -une écriture que je reconnois, faites-moi le plaisir -de porter à M<sup>me</sup> de B… cette lettre: dites-lui -que je ne veux pas l'ouvrir, et qu'elle peut en -disposer à son gré.»</p> - -<p>Dumont partit pour revenir un quart d'heure -après. Madame la marquise me faisoit prier de la -venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant -de m'être aperçu que j'avois eu trois étages à -monter, et je me serois probablement brisé la tête -contre les lambris de son nouvel appartement, si -l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir -que je me trouvois dans un grenier; je ne voyois -que M<sup>me</sup> de B…, sa tristesse, son abattement, sa -pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé -la fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme -j'en passerai désormais beaucoup d'autres»; et, me -présentant un papier baigné de ses larmes, elle -ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: -mon ami, j'ai pu la parcourir une fois, -je pourrai l'entendre encore. Lisez, lisez tout haut.—Tout -haut!—Ce sera de votre part une -cruelle complaisance, mais je l'exige.—Permettez…—Faublas, -accordez-moi cette dernière -grâce.—Cependant…—Chevalier, je le veux.»</p> - -<blockquote> -<p><i>Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. -Hier vous l'avez vu frapper un grand coup médité -depuis plus d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma -retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un -inconnu est venu au temple se donner en spectacle; -quelque temps après, vous-même m'écrivez qu'un revenant -à la fois discret et familier vous rend des visites -intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante marquise, -je conjecture, je soupçonne et je m'informe: -bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que -M<sup>me</sup> de B… a disparu le jour même de votre fuite; -il devient certain pour moi qu'elle est avec vous et que -vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts -d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avois -sur le cœur sa piquante infidélité.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si -jamais… Le fat! l'insolent!… Mais continuez, -mon ami, continuez.»</p> - -<blockquote> -<p><i>J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance -complète et douce autant que difficile; je me hâte de -guérir et je prends la poste. Pour amener la galante -catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon -ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse -innocente, que sans doute vous me pardonnez.</i></p> - -<p><i>Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon -départ, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie -que, toujours habile à saisir le seul parti convenable -à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante, -le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. -Je parie que, toujours crédule et compatissant au -même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation -de son innocente maîtresse traîtreusement violée. -Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation -nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! -Cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, -je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit.</i></p> - -<p><i>Faublas, par un juste décret du sort, M<sup>me</sup> de B… -revient à son premier maître.</i></p> -</blockquote> - -<p>«A son premier maître, interrompit M<sup>me</sup> de -B…, cela n'est pas vrai!»</p> - -<blockquote> -<p><i>Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi -chez moi. Je l'en ai chassé par surprise, ne pouvant -employer la force, et je suis rentré dans mon -bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; -Sophie attend son libérateur, M<sup>me</sup> de Faublas -gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain, -à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai -pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. -Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la -capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante -femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit -au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt -revu. Je suis votre ami, etc.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je -en finissant la lecture de cette lettre. Mon -amie, voyez comme je suis heureux!—Cruel enfant, -me répondit-elle avec un mouvement passionné -qui exprimoit et son amour et son désespoir; -cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez me -porter le dernier coup!»</p> - -<hr /> - - -<p>J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de -me pardonner mon étourderie; mais, son trouble -s'étant à l'instant dissipé, elle me demanda avec plus -de fermeté ce que je comptois faire et quels services -j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif -désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée -des périls qui m'y attendoient, et me parla des inquiétudes -que ma fuite alloit causer au baron. Je -lui observai que vraisemblablement je quittois mon -père pour une quinzaine seulement, et qu'en usant -de quelques précautions sages je pouvois espérer -d'échapper aux périls que mon retour dans la capitale -entraînoit effectivement. M<sup>me</sup> de B… ne se -rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, -ma femme, désespérée, se meurt peut-être; je ne -connois pour moi-même aucun danger plus pressant -que celui qui la menace, et mon premier devoir -est de la secourir.—Ce n'est point à moi, -répondit-elle en soupirant, qu'il convient de blâmer -les imprudences que la plus impérieuse des -passions fait commettre. Puissé-je, devenue la -confidente de vos témérités, ne jamais regretter en -secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai -de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers -mille périls, chercher cette jeune Sophie dont -la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée -vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous -réunir, prendre autant de soins qu'autrefois -je me donnai de tourmens pour vous séparer. -L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur -l'amour inconsidéré. Je veux, autant qu'il me sera -possible, écarter les dangers dont je vous vois environné, -et préparer les beaux jours qui vous sont -promis. De toutes les précautions, la première et la -plus nécessaire est celle de votre travestissement: -je me charge de vous en trouver un commode et -convenable; je me charge de tous les apprêts de votre -départ. Le mien, dont l'heure étoit fixée, sera remis -à demain à cause de vous. Quittez-moi, mon ami, -dites à Desprez qu'il monte me parler; attendez-moi -dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»</p> - -<p>Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle -entra par la porte. D'abord elle me fit ôter mon -habit, et d'un petit paquet mystérieusement ouvert -elle tira une grande robe noire dont je me vis -aussitôt affublé. Une <i>batiste</i> menteuse, avec art -disposée, parut recéler le trésor d'un sein pudique -et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert -d'un bandeau blanc, vint retomber encore un -voile clair et léger, à travers lequel mon timide -regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie -qui me déguisoit. Comme je la vis rougir et se -troubler! qu'avec peine et plaisir je l'entendis -étouffer un soupir douloureux et tendre! que de -fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour -éviter la rencontre des miens! que de fois sa main -tremblante s'arrêta sur quelque partie de mon -ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, -pour qui cette main si jolie n'étoit pas encore assez -lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante -amie, jouissois en silence de son émotion -délicieuse à mon cœur, comme je me sentis pressé -du vif désir d'éteindre mon ardeur et ses regrets -dans un dernier embrassement! O ma Sophie! dans -aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus -nécessaire à ma vertu chancelante, et même je -dois, pour m'en punir, l'avouer franchement, si -j'avois été bien intimement persuadé que M<sup>me</sup> de -B…, non moins foible que moi… Enfin, je n'essayai -pas de m'en convaincre, et tu dois, ma charmante -femme, me savoir quelque gré de n'avoir -pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise -et la fidélité de ton époux.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B…, quand elle vit qu'il ne manquoit -plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques -larmes, et d'une voix foible me dit: «Adieu, -partez, rentrez en France, volez à Paris; dans -deux heures je vous suis, deux heures après vous -j'entre dans la capitale… Faublas, nous allons -arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va -nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons -plus! Ah! du moins, je veillerai sur vous, je -préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma tendresse -inquiète… Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement -votre amie. Chevalier, descendez rue -de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel de <i>l'Empereur</i>; -vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de -ma part quelqu'un à qui vous pourrez donner -toute votre confiance. Chevalier, écoutez ces avis, -conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites -pas d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez -plus qu'un moyen de me récompenser de mes soins: -c'est de n'en pas détruire l'effet par de folles -témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner -sur la route et de partager les dangers qui -vous y attendent peut-être! Tenez, mon ami, à -tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble, -ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue -au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être -celui d'une religieuse, permettez-moi de me l'approprier.»</p> - -<p>J'allai la détacher et la lui présentai: elle la -saisit avec transport, la tira promptement, parut -prendre plaisir à considérer sa fine trempe; puis, -l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée -de ma main qu'elle serra avec une force dont je ne -l'aurois pas crue capable: «Grand merci, me dit-elle -du ton le plus véhément, je serai digne de ce -présent.»</p> - -<p>Sans attendre ma réponse, elle me conduisit -vers l'escalier, que nous descendîmes en silence; -sans bruit nous traversâmes le jardin dont la petite -porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une -chaise de poste qui m'attendoit. Je voulus remercier -la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la -bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres -caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha -de mes bras, ferma la porte sur elle, et me -fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis -pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de -malheurs, que d'ennemis et de rivales devoient encore -retarder le moment de notre réunion!</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">Il étoit à peu près cinq heures du matin: -nous entrâmes à la pointe du -jour sur les terres de France. Tout -homme qui voyage dans un pays où -il s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque -le regarde le reconnoît; il lui semble impossible -que son inquiétante aventure, écrite sur -son front, ne soit pas lue de chaque passant; -d'ailleurs il étoit tout simple qu'une religieuse -courant la poste fût curieusement remarquée. -Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs -de Longwy, première place frontière, où je -crus m'apercevoir que j'étois observé. Ces belles -réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses -douceurs d'un sommeil, hélas! trop court; -à quelques centaines de pas, ma chaise fut environnée; -j'ouvris les yeux au bruit que produisirent -mes portières brusquement ouvertes. Avant que -j'eusse le temps de me reconnoître, on se précipita -dans la voiture, on me saisit, on me lia; les archers, -trop respectueux ou trop inattentifs, soit -qu'ils eussent un reste de considération pour mon -sexe ou pour mon habit, soit qu'ils imaginassent -ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment -ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent -pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma -sainte <i>étamine</i>, en l'enveloppant d'un manteau -guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile -bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef -s'assit cavalièrement près de moi, le postillon eut -ordre d'avancer.</p> - -<p>Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et -muet, le discret satellite qui veilloit sur moi n'étoit -pas plus touché de mes questions que de mes -plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit -enveloppée ne me laissoit parvenir qu'une lumière -trop foible pour que je pusse rien distinguer. Seulement -le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, -et j'en augurois très raisonnablement que, pour -plus grande sûreté, des soldats m'escortoient. Une -fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée, -prenoit vraisemblablement des chevaux frais, -j'entendis quelqu'un prononcer distinctement le -nom de Derneval et le mien. Où me conduisoit-on?</p> - -<p>La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions -pas. Depuis j'ai calculé que nous avions -fait route pendant trente-six heures à peu près: -trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! -Que d'affreuses inquiétudes m'agitoient! à quelles -réflexions j'étois livré! Je me voyois environné de -juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible, j'apercevois -le fatal échafaud! quelle situation!… -Ce n'étoit pas pour moi seul que je frémissois: -non, mon père, je songeois à cette lettre que j'avois -laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle -je vous promettois de revenir bientôt.</p> - -<p>Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous -embrasser!</p> - -<p>Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la -vie: non, ma jeune épouse, non, je songeois à tes -appas encore naissans, à notre hyménée si court, à -nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma -déplorable fin n'entraînât pas ta fin prématurée, -du moins, j'en étois sûr, tu resterois fidèle à ma -mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier -d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! -je m'attendrissois sur le sort d'une enfant de -quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité -qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite -à regretter si longtemps les rapides plaisirs de deux -nuits.</p> - -<p>Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me -porta, je ne pouvois deviner où. Je ne pouvois, -à travers la toile dont mon visage étoit couvert, et -dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au -défaut de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois -avec autant de curiosité que d'inquiétude. -J'entendois le fracas des portes, le bruit des verrous, -le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs -personnes accourues de divers côtés. L'endroit -où l'on me déposa me parut humide et froid; -je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez -loin de moi l'on murmuroit quelques mots -qu'il m'étoit impossible d'entendre; et mes oreilles -étoient seulement frappées de cette espèce de gémissement -sourd et prolongé que produit dans un -lieu vaste, ordinairement solitaire, le bourdonnement -inaccoutumé de plusieurs voix réunies.</p> - -<p>Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon -oreille, et, d'un ton fort doux, m'adressa ces paroles -en même temps consolantes et terribles: «Grand -Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»</p> - -<p>L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche -funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entroient -ensemble et m'environnoient. Au tumultueux -brouhaha d'une grande assemblée, succéda -tout à coup un profond silence qui dura quelque -temps. Mon âme s'en émut, mon imagination travailla, -je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu…</p> - -<p>Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.</p> - -<p>Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence -et m'ordonna de dire un <i>Ave Maria</i>. Un <i>Ave Maria</i>! -Trois fois je me fis répéter cet étrange commandement, -et trois fois ma langue embarrassée -refusa d'obéir: je ne pus, dans mon trouble -extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison demandée. -Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter -mot pour mot. Ensuite commença le court -interrogatoire dont voici l'exact procès-verbal:</p> - -<p>«D'où venez-vous?—Que sais-je? Demandez-le -à ceux qui m'ont amené.—Qu'avez-vous fait -depuis que vous êtes sorti d'ici?—Ici? Je n'y suis -peut-être jamais venu! Où suis-je?—N'avez-vous -pas séduit M<sup>lle</sup> de Pontis?—M<sup>lle</sup> de Pontis! -O Sophie!…—Oui, Sophie de Pontis: vous la -connoissez?—J'ai entendu parler d'elle. Si je -l'avois connue, je l'aurois adorée et non séduite.—Connoissez-vous -le chevalier de Faublas?—Ce -nom-là est venu jusqu'à moi.—Derneval, le -connoissez-vous?—Non.»</p> - -<p>Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans -l'assemblée. «Ne vous appelez-vous pas Dorothée?—Non.»</p> - -<p>Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La -voix qui m'interrogeoit reprit: «Qu'on lui ôte -cette serviette, et qu'on lève son voile.»</p> - -<p>L'ordre aussitôt s'exécute, et quel spectacle vient -m'étonner! Devant un autel, sur un banc circulaire -qui m'enveloppe en son vaste contour, sont -rangées à la file plus de cinquante… Mes yeux ne -me trompent-ils pas? Non, ce n'est pas un rêve de -mon imagination égarée. Plus je regarde, et plus -je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent; -je les entends même s'écrier en chœur: -«Ce n'est pas elle!»</p> - -<p>«Ce n'est pas elle!» répéta celle qui paroissoit -présider l'assemblée. «L'affaire est embarrassante, -continua-t-elle après un moment de réflexion; il -faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain -nous recevrons leur réponse; en attendant, -qu'on la mette au cachot, et que l'une de nos -sœurs veille auprès d'elle.»</p> - -<p>Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent. -Je n'avois garde de résister: j'étois lié -d'abord, et puis je trouvois la voiture assez douce. -D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, -je prenois plaisir à les regarder. Dans le grand -nombre de ces visages féminins, j'en voyois de -très respectables par leur forme, et de très précieux -par leur antiquité. Il s'en trouvoit de toutes -les couleurs, blanc, gris, jaune, vert plus ou moins -foncé; celui-ci étoit commun, celui-là singulier, -cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'œil j'en -lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit -d'éloigner les idées funestes qui tout à l'heure -portoient l'épouvante au fond de mon âme, et, -quoique ma situation fût encore inquiétante, ma -foi! je n'y songeois plus. Que voulez-vous? je suis -ainsi fait. Dans aucune circonstance de ma vie, -quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je -n'ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble -sans avoir de longues distractions.</p> - -<p>Cependant on me promenoit, à la clarté des -flambeaux, dans un long souterrain, au bout duquel -je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit -une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom. -C'étoit une espèce de cellule où se trouvoit un lit, -sur lequel on me posa. Une lampe fut allumée, on -fit donner une chaise à la sœur Ursule, à qui les -vénérables, en s'en allant, recommandèrent de -prier religieusement près de moi jusqu'au lendemain -matin.</p> - -<p>O mon étoile! grâces te soient rendues! De -tous les jolis visages que j'avois distingués, celui -d'Ursule étoit le plus charmant. Quel teint! quel -éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son -regard timide! que d'innocence sur son front ingénu! -A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie, on -ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du -jour que, dans les bras de son heureux amant, -M<sup>lle</sup> de Pontis devint la plus belle des femmes, -Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.</p> - -<p>Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude -que celle dont il falloit ressentir le vif attrait -près de cette beauté si touchante. Quoique très -fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil; -et puis il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, -galant compagnon de Rosambert, docile -élève de M<sup>me</sup> de B…, c'est ici qu'il te faut montrer -digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître -difficile, mais enfin la carrière est ouverte, -et vois comme il est digne de toi le prix que le -hasard propose en ce moment à l'éloquence: une -fille charmante et la liberté! Si jamais séduction -fut excusable, assurément voici le cas.</p> - -<p>Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez -dévotement ce méchant livre, si vous êtes aussi -étourdi que son jeune auteur, composez de quoi -remplir les six pages suivantes; mais prenez garde -à la censure, elle ne permet pas de tout imprimer.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds -d'Ursule; je venois de charger ses mains des liens -dont elle avoit débarrassé les miennes; je préparois -à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la -bouche. «Un moment, dit-elle, un moment encore. -Je veux vous répéter vos dernières instructions, -qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible -lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain -que nous venons de parcourir ensemble. -A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir, -vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez -à cette trappe que nous avons eu tant de peine à -lever; tout près de là, sous le hangar de la petite -cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin, -avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin -que vous connoissez, et veuille le Ciel vous préserver -de tout accident! Ah! j'oubliois encore une -précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle -ne regarde que moi. Pour qu'il paroisse moins -douteux qu'on a employé la force afin de vous -arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à -l'entrée du cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée -vous a si heureusement laissés. Partez, -mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard. Adieu, -divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus -doux que tes paroles, le feu de ton regard brûle -mon cœur, mon âme repose dans la tienne. Couvre-moi -le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»</p> - -<p>J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il -fallut bien m'y décider pourtant. Je cachai sa belle -bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de manière -à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le -visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne -fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le -temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice, -à peu près tranquille sur son sort, quoi -qu'il pût arriver, mais encore fort inquiet pour -mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie -lorsque, après avoir heureusement parcouru le souterrain, -franchi la trappe, traversé la petite cour, -ouvert la grille, je me vis dans un jardin que je -reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît -aussi.</p> - -<p>Cette partie du mur où je place l'échelle que je -porte est celle que Derneval et moi nous avons si -souvent escaladée ensemble; derrière est la rue ***; -c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon; -voici l'allée couverte: votre cœur n'est-il -pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent -de larmes. Je la revois, cette promenade chérie -où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens -j'éprouve! un trouble religieux, un saint respect -mêlé d'attendrissement! Ces lieux sont pleins de sa -présence et des monumens de nos amours. Elle -rêvoit ici le jour que je lui chantois ma romance; -ce fut là qu'elle se trouva mal; ce fut là-bas que -je la portai. Sur ce banc que je touche, elle venoit -s'asseoir dans les heures de récréation, pour que -nous pussions nous voir à travers la jalousie de -mon pavillon. Voici la place où je la joignois -presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, -nous confondions souvent nos soupirs et -nos pleurs… Plus loin… Oui, le voilà, c'est lui!… -Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de joie; -ne le voyez-vous pas, le <i>marronnier propice</i>, cet -arbre consacré par ses derniers combats et par -mon triomphe? Vite je vais baiser ses rameaux -tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver -mon chiffre et celui de ma femme… De ma -femme! ah! nous étions amans, et nous vivions -réunis! nous sommes époux, et nous languissons -séparés! séparés!… Je vole vers elle… Grand -Dieu! le jour va bientôt paroître, et, si l'on me -découvre ici, je suis perdu.</p> - -<p>Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne -montai que difficilement, à cause de la longue robe -dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé. -Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, -lorsqu'en me penchant du côté de la rue je vis -une escouade de guet qui s'y promenoit. Je -redescendis précipitamment, fort embarrassé de -savoir par où je sortirois. Il ne falloit pas songer à -me sauver chez M. Fremont, où j'étois trop -connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison -que je voyois à côté de la sienne; mais, quel -qu'en fût le propriétaire, aucun séjour ne pouvoit -être plus dangereux pour moi que celui du couvent: -je me déterminai donc à planter mon échelle -le long du mur mitoyen.</p> - -<p>Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse -incursion, je songe à quitter l'ample vêtement qui -gêne tous mes mouvemens; mais un léger bruit se -fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du -temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il -m'est possible, et, me mettant promptement à califourchon -sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je -veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la -tiens en l'air, je crois apercevoir quelqu'un près de -la grille du jardin que je quitte. Mon effroi s'augmente, -ma main tremble, l'échelle m'échappe et -tombe; me voilà, dans un équipage très incommode, -à cheval sur un mur. Heureusement, un -saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter; -le temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me -précipite.</p> - -<p>Au bruit de la double chute de mon échelle -et de mon individu, une jeune fille, en joli caraco, -est sortie de derrière une charmille où elle se -tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi; -soudain elle s'arrête, comme si elle étoit aussi -épouvantée que surprise, et elle se couvre le visage -de ses deux mains avant que je sois assez près -d'elle pour distinguer ses traits. Moi, je la joins, -je la rassure, et, tout en implorant son secours, je -baise, l'une après l'autre, les deux petites mains -que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment -jolie qu'elles me cachent.</p> - -<p>«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui -qui se déguise ainsi! Ah! faquin, je vous apprendrai -à venir en conter à ma maîtresse.»</p> - -<p>Comme je me retourne pour regarder d'où part -la voix menaçante, je sens mes épaules rudement -compromises. Sans respect pour ma robe, on me -régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en -reçus plusieurs avant d'avoir eu le temps de tirer -mon pistolet de ma poche; mais vous allez décider -si mon honneur, involontairement outragé, fut -suffisamment vengé par la réparation à laquelle je -forçai mes brusques agresseurs.</p> - -<p>Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses -coups, dès qu'après avoir reculé quelques pas j'eus -montré le redoutable instrument dont je venois de -m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai -le premier avoit à peine quatorze ou quinze ans. -Je le reconnus pour un de ces petits enfans de -jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement -courbés sur le faîte menaçant d'un -cabriolet colossal, font de gentilles grimaces aux -passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix -douce et futée crient <i>gare</i> à ceux qu'il écrase. Je -ne donnai qu'un coup d'œil au second: c'étoit un -de ces grands coquins insolens et lâches que le -luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens -comme il faut payons pour jouer aux cartes, ou -pour dormir sur des chaises renversées près des -fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire -et se moquer de nous dans nos offices; pour -manger au cabaret l'argent de <i>monsieur</i>; pour -caresser dans les mansardes les femmes de chambre -de <i>madame</i>. Le troisième s'attira toute mon attention; -sa mise étoit en même temps simple et -recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son -maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce; -son air conservoit quelque chose d'imposant -jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le -maître des deux autres. «Monsieur, si vous osez -faire un pas, si vous vous permettez seulement -un signe, si vos gens tentent la moindre résistance, -je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. -Êtes-vous gentilhomme?—Oui, Monsieur.—Votre -nom?—Le vicomte de Valbrun.—Monsieur -le vicomte, je ne vous dirai point comment -on m'appelle; vous saurez seulement que je vous -vaux bien. Cette aventure, dont le commencement -m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement -pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à -moi que vous en vouliez; mais enfin c'est moi que -vous avez indignement outragé: Monsieur, vous -ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut -du sang. Malheureusement l'heure me presse, et -je n'ai qu'un pistolet; cependant nous pourrons, -si bon vous semble, vider notre différend sans -sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien -renvoyer votre domestique et votre jockey.»</p> - -<p>M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets -s'éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui -présentant un de mes poings fermé: «Il y a là -dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie: -<i>pair</i> ou <i>non</i>. Si vous devinez, je vous remets le -pistolet, vous tirerez à bout portant. Si vous ne -devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous -êtes mort.—«<i>Pair</i>», dit-il. J'ouvris la main, il -avoit rencontré juste… Adieu, mon père! ô ma -Sophie! adieu, pour jamais!… M. de Valbrun, en -prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria: -«Non, Monsieur, non; vous reverrez votre père -et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et, tombant -à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, -qui donc êtes-vous? Que de noblesse et -d'intrépidité! Je serois trop inexcusable si j'avois -pu vous outrager volontairement. Songez que ce -fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez -m'accorder mon pardon.» Je m'efforçois de le -relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point -cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré -sur vos dispositions.—Vicomte, vous me -demandez grâce quand vous m'avez laissé la vie! -Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et -que je serai charmé d'obtenir votre amitié.—A -qui ai-je le bonheur de parler?—Je ne puis vous -le dire; je me ferai connoître dans un temps plus -heureux, souffrez que je me retire.—Comment! -avec cette robe de religieuse? Entrez chez moi, je -vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un -moment.»</p> - -<p>En effet, il étoit impossible que je sortisse dans -l'équipage où je me trouvois, j'acceptai les offres -du vicomte.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">Cependant la jeune fille qui avoit causé -tout le désordre étoit demeurée à -quelque distance et ne disoit pas un -mot. M. de Valbrun l'appela; elle vint -en se cachant toujours le visage avec ses mains. -«Quelle pudeur! lui dit le vicomte, comme cela est -intéressant! Vous concevez, ma mie, que je ne -suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien, -comme cela se pratique dans une petite maison, -vous céder quelquefois à d'honnêtes gens qui sont -mes amis; mais nous étions convenus que vous ne -vous donneriez jamais sans mon ordre, et vous -sentez que votre maître ne se soucie point d'être -le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau -monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui -qui vous paye. Dès ce soir nous nous séparerons, -Mademoiselle Justine…»</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="[Illustration]" /> -<div class="legende small">APPARITION DE JUSTINE</div> -</div> -<p>A ce nom qui sonnoit si doucement à mon -oreille, j'interrompis M. de Valbrun: «Elle s'appelle -Justine? Il seroit bien singulier… Monsieur le -vicomte, me permettez-vous d'éclaircir un doute?» -Il m'assura que je lui ferois plaisir. Je m'approchai -de la jeune fille, j'écartai ses mains trop discrètes; -et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pût -bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie -petite figure chiffonnée, dont le piquant souvenir -m'avoit quelquefois donné du souci.</p> - -<p class="c gap"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Justine.</span></p> - -<p>Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Vicomte de Valbrun.</span></p> - -<p>Monsieur de Faublas!… Il est joli, noble, vaillant -et généreux. Il croyoit toucher à son heure suprême -et nommoit Sophie! Cent fois j'aurois dû le reconnoître. -(<i>Il vint à moi et me prit la main.</i>) Brave -et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières -votre réputation brillante: je ne suis point -étonné qu'une charmante femme se soit fait un -grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment -êtes-vous ici? comment, après l'éclat du plus -fâcheux duel, osez-vous paroître dans la capitale? -Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne… Monsieur -le chevalier, donnez-moi votre confiance, et -regardez le vicomte de Valbrun comme le plus dévoué -de vos amis. D'abord, où allez-vous?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>A l'hôtel de <i>l'Empereur</i>, rue de Grenelle.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Vicomte.</span></p> - -<p>Un hôtel garni! et dans le quartier de Paris le -plus habité! gardez-vous-en bien. Dans celui-ci -d'ailleurs, vous êtes connu: vous oseriez vous y -montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point -vingt pas sans être arrêté.</p> - -<hr /> - - -<p>Le vicomte avoit raison peut-être; mais je ne -sentois que le vif désir de hâter le moment qui me -rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. «Eh bien, -soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille -à la découverte pendant que vous allez mettre un -habit. Justine, conduisez monsieur dans le cabinet -de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez soin -qu'il ne manque de rien.»</p> - -<p>Dès que le vicomte fut sorti, je demandai à -Justine quel étoit précisément son emploi dans le -lieu où je la rencontrois. «C'est ici, me dit-elle -en bégayant, la petite maison de M. de Valbrun.—J'entends! -tu es, dans ce temple de la volupté, -l'idole qu'on encense! Mademoiselle, vous êtes -assez jolie pour cela.—Monsieur de Faublas, vous -me faites des complimens.—Comment ta fortune -a-t-elle si fort changé en si peu de temps?—Ah! -l'aventure de madame la marquise m'a fait une -espèce de réputation, c'étoit à qui m'auroit, il y a -trois semaines. De tous les prétendans, M. de -Valbrun m'a paru le plus aimable…—Le plus -aimable! et déjà tu lui fais de mauvais tours!—Moi! -point du tout, je vous assure; c'est qu'il est -très jaloux, monsieur le vicomte!—Mais ce coiffeur?—Fi -donc! l'horreur! est-il seulement -croyable que je m'occupe d'un être comme celui-là!—Comment -donc! Justine, de la fierté!… -Mais que diable allois-tu faire de si bonne heure -dans ce jardin?—Prendre l'air, uniquement prendre -l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se fâche, -tant pis pour lui, je ne suis pas embarrassée de -trouver des places…—Oui, des places, dans des -petites maisons?—Dame, je veux faire une fin. -Voudriez-vous que je restasse servante toute ma -vie? J'aime bien mieux être la maîtresse de quelque -seigneur qui me fera un sort honnête, et…—Voilà -ce qui s'appelle solidement penser, Justine. -Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez -lâchement nos amours, perfide… Tu m'oubliois -totalement, petite ingrate.—Oh! non, -répondit-elle d'un ton caressant, je suis charmée -de votre retour et de cette rencontre. Monsieur de -Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé chaque fois -que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec -vous qu'on se montrera jamais intéressée.—Voilà, -mon enfant, un discours bien tendre et un procédé -bien noble; il me reste pourtant quelque doute. -Tiens, ce La Jeunesse…—N'en parlons point.—Si -fait, parlons-en, et ne mens pas. Mon enfant, -il devoit se marier avec toi. As-tu inhumainement -sacrifié ton prétendu?—Sûrement, dit-elle en riant; -je n'épouse plus que des gens de qualité, moi!»</p> - -<p>J'allois répondre quand M. de Valbrun rentra. -«Ne vous avisez pas de sortir, me dit-il, la rue -est certainement gardée. J'ai vu plusieurs escouades -de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder -dans les environs beaucoup de gens de fort mauvaise -mine. Passez la journée ici, je vais aller rassembler -quelques amis; au milieu de la nuit prochaine, -je reviendrai vous chercher en bonne -compagnie, et, si vous voulez me rendre un -véritable service, vous accepterez dans mon hôtel -un asile qui ne sera pas violé. Vous, Justine, faites -en mon absence les honneurs de ma petite maison; -je vous ordonne de traiter monsieur comme vous -me traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à -sa considération, vos promenades du matin. Justine, -je laisse, pour faire le service, mon jockey et -La Jeunesse.—Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce -grand coquin dont vous étiez accompagné au jardin, -c'est La Jeunesse?—Le connoissez-vous?—Oui, -si c'est celui qui appartenoit au marquis de -B… Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même?—Oui,… -Monsieur de Faublas… Un bon sujet… -Un excellent domestique…—C'est toi qui l'as -donné à monsieur le vicomte?—Oui, Monsieur -de Faublas.—Bien, mon enfant, très bien. Tu -lui as fait là un véritable cadeau.»</p> - -<p>Le vicomte, en me disant adieu, me prévint -qu'avant de sortir il alloit soigneusement faire -barricader toutes les portes, et me recommanda de -n'ouvrir à qui que ce fût.</p> - -<p>Dès que nous fûmes seuls, Justine me demanda -timidement par quelle espèce d'amusement je -comptois remplir ma matinée. «Mon enfant, je -déjeunerois volontiers si je n'avois pas une grande -envie de dormir. Fais-moi donner un bon lit, et -seulement aie soin qu'en me réveillant je trouve à -dîner.» Elle pâlit, soupira, pleura presque, et me -dit d'un ton dolent: «Vous êtes donc fâché contre -moi?—Non, ma petite, je ne suis pas fâché; -mais j'ai grand besoin de repos.» Elle soupira -plus fort, me prit par la main, et me conduisit -dans une chambre à coucher, commode, recherchée, -galante plus que le galant boudoir de M<sup>me</sup> de -B… Et moi aussi, je soupirai dans ce moment, -mais ce fut de réminiscence. Justine, restée là, -paroissoit réfléchir et m'examinoit attentivement. -Je la priai de se retirer; elle se le fit répéter deux -fois, et m'obéit enfin en me lançant un regard qui -disoit plus que bien des reproches.</p> - -<p>Il n'y avoit pas longtemps que j'étois couché, -quand on m'apporta une tasse de chocolat. Sensible -à cette attention de la maîtresse du logis, je -me proposois de lui faire mes remerciemens, quand -je la vis entrer, seulement vêtue d'une gaze légère. -Déjà voluptueuse comme une grande dame, -non moins délicate dans ses plaisirs raffinés, la petite -créature faisoit fermer les volets de manière -que le plus foible jour ne pût pénétrer. Les rideaux -de taffetas jaune furent tirés, on plaça les -bougies devant les glaces, l'encens brûla dans la -cassolette. Tout cela se faisoit sans qu'on daignât -répondre un mot à mes fréquentes questions; mais, -dès que le jockey se fut retiré, Justine me dit que -son premier devoir étoit d'obéir à monsieur le vicomte, -et sa plus douce envie de faire la paix avec -monsieur le chevalier. A ces mots, plus prompte que -l'éclair, elle s'élança près de moi; plus caressante -que le zéphire, en moins d'une seconde, elle me fit -oublier le coiffeur et La Jeunesse, et… Ne crains -rien, ma charmante femme; près d'un aussi méprisable -nom je ne placerai pas ton nom révéré.</p> - -<p>Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je -vous entends détailler la foule des motifs que -j'avois de résister; mais des moyens, vous n'en -parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose -qu'une, moi: l'entreprenante Justine me tenoit -dans son lit. S'il est vrai que vous ne sachiez pas -succomber à des tentations aussi prochaines, aussi -pressantes, dites-moi donc comment vous faites.</p> - -<p>Peut-être, comme je fis, hélas! vous laissez -échapper l'occasion, après avoir multiplié d'inutiles -efforts pour la saisir. Quelle injure je fis à tes -appas, qui le méritoient moins que jamais, jolie -petite Justine! et assurément ce ne fut pas ta -faute. Tu te montras complaisante, patiente, empressée, -autant que tu me trouvas foible, languissant -et malheureux. Pour se voir réduit à cet excès -d'abattement qui faisoit alors ma honte et le désespoir -de Justine, il faudroit avoir comme moi -couru la poste pendant trente-six heures, cahoté -dans une méchante voiture, tourmenté de mille -inquiétudes, nourri seulement de bouillon; il faudroit -surtout avoir soutenu, durant toute la nuit -suivante, un entretien très vif avec une nonne -charmante,… et très bavarde, bavarde comme on -l'est au cloître en pareil cas!</p> - -<p>«Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui -marquoit sa confusion et sa surprise, ah! Monsieur -de Faublas, que je vous trouve changé!» Il me -parut que, si cette exclamation échappée à la tendre -véracité de Justine renfermoit l'amère critique -du présent, elle offroit aussi, dans son double -sens, l'obligeant éloge du passé; mais, comme je -me sentois aussi plus capable de mériter le compliment -que de me justifier du reproche, je pris le -sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.</p> - -<p>Justine me laissa tranquillement reposer, bien -convaincue apparemment que, si elle prenoit la -peine de me réveiller, ce seroit très gratuitement -pour elle. Cependant elle demeura constamment -près de moi, puisqu'en me réveillant je la sentis à -mes côtés: je ne la vis pas, car les bougies étoient -éteintes; il y avoit vraisemblablement longtemps -que je dormois. Il me sembla qu'il étoit temps de -dîner, je sentois le vif aiguillon d'une faim gloutonne; -mon premier mot exprima mon premier -désir, je priai Justine de me faire apporter à manger. -Elle se préparoit à me quitter, quand je me -surpris quelque velléité de réparer mes torts envers -elle; je crus même qu'il falloit commencer par là, -et je lui fis part de cette seconde réflexion, qui -me parut lui être plus agréable que la première. -Elle accueillit ma proposition avec une pétulance -qui ne lui étoit pas ordinaire, ce qui me fit présumer -que sans doute elle imaginoit qu'il n'y avoit -pas de temps à perdre. Quelque diligence qu'elle -fît pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; -il étoit décidé qu'après avoir essentiellement manqué -à tout le beau sexe des <i>Petites Maisons</i>, dans -la personne d'une des plus gentilles créatures qui -jamais s'y fût trouvée, je me verrois contraint de -quitter ma désolée compagne avant d'avoir pu -rétablir sa réputation et la mienne, à la fois compromises. -Au moment où cette fille si attentive, si -digne de récompense, alloit peut-être recevoir le -prix de ses soins généreux, il se fit à la porte de la -rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit à -coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une -voix altérée, nous dit qu'on demandoit à entrer -au nom du roi.</p> - -<p>«Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas -qu'on ouvre tout de suite, donne-moi le temps de -me sauver.—Vous sauver! où?—Je n'en sais -rien, mais qu'on n'ouvre pas.—Tenez, dans le -jardin. Je vais vous faire porter une échelle, escaladez -le mur à droite; et, si notre voisine la <i>dévote</i>, -M<sup>me</sup> Desglins, est tentée de vous recevoir aussi -bien que moi, efforcez-vous de la récompenser -mieux.—Justine, écoute donc.—Eh bien?—Tâche -de faire passer de mes nouvelles à M<sup>me</sup> de -B… J'ignore ce que je vais devenir, mais c'est -égal; mande-lui toujours que je suis à Paris, que -tu m'as vu.»</p> - -<p>Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter -de la lumière, je me suis promptement -emparé de la pièce la plus essentielle de l'habillement -masculin, pièce dont l'exacte bienséance -m'ordonne de vous laisser deviner le nom, et que -j'appellerai, si vous voulez bien le permettre, <i>le -vêtement nécessaire</i>. Comme je me prépare à m'en -couvrir, j'entends le fracas redoubler; il me semble -qu'on enfonce les portes.</p> - -<p>Je n'ai plus le temps de mettre les habits que -Justine m'a fait préparer, je ne prends que l'épée -de M. Valbrun; en une seconde, ma main droite -est armée du glaive protecteur, et ma main gauche, -au lieu d'un bouclier, porte le vêtement nécessaire. -Je m'élance sur l'escalier, je me précipite dans la -cour, je vole au bout du jardin.</p> - -<p>La Jeunesse me suit avec une échelle; il la -plante, je monte. A la vue de plusieurs hommes -qui viennent d'entrer, avec des flambeaux, dans la -cour du vicomte, je sens que je n'ai pas un instant -à perdre; et, sans m'amuser à considérer le terrain, -que d'ailleurs je ne pourrois reconnoître parce que -la nuit est noire, je me jette hardiment de l'autre -côté du mur. O ma Sophie, en serai-je quitte pour -la petite contusion que je viens de me faire à la -jambe?</p> - -<p>Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais -j'estime qu'il est au moins dix heures du soir; je -suis environné d'épaisses ténèbres, dans un jardin -que je ne connois pas; la seule chemise dont je -me trouve couvert ne me garantit pas du vent de -bise qui souffle avec violence; je suis tourmenté de -mille inquiétudes et je meurs de froid.</p> - -<p>Cependant pourquoi perdre courage? A Paris -comme ailleurs il n'y a pas de si mauvais pas dont -un malotru ne se tire avec de l'argent; à plus forte -raison un enfant de famille, quand il a sa bourse -pleine d'or et l'épée à la main. Va donc, Faublas, -va donc examiner un peu la maison que tu entrevois -à quelques pas de ce bassin, dans lequel tu as -été bien près de tomber.</p> - -<p>J'avance à pas comptés, sans bruit j'arrive, et -doucement je tâtonne. Comment donc se fait-il -qu'on m'ait entendu? Je ne le conçois pas; mais -enfin la porte m'est ouverte, et, comme je ne vois -plus de lumière, j'entre avec confiance.</p> - -<p>«C'est vous, Monsieur le chevalier?» me dit-on -alors tout bas. Aussitôt je déguise ma voix en -l'adoucissant beaucoup, et, d'un ton aussi mystérieux -que le sien, je réponds: «Oui, c'est moi.» -Elle avance au hasard sa main, qui rencontre la -garde de mon épée. «Vous avez l'épée à la main?—Oui.—Est-ce -qu'on vous poursuit?—Oui.—Est-ce -qu'on vous a vu passer par la brèche?—Oui.—Ne -le dites pas à ma maîtresse, elle auroit -peur.—Où est-elle?—Qui? ma maîtresse?—Oui.—Vous -le savez bien; dans son lit. Vous -pourrez passer toute la nuit ensemble, monsieur -est allé à Versailles accoucher une grande dame; -il ne reviendra que demain.—Bon. Mène-moi -chez ta maîtresse.—Ne savez-vous pas les êtres?—Oui; -mais j'ai eu peur, ma tête n'y est plus; -conduis-moi… Là, bien, par la main.»</p> - -<p>A peine avons-nous fait quatre pas que la femme -de chambre, en ouvrant une seconde porte, dit: -«Madame, c'est lui.»</p> - -<p>La dame du logis m'adresse la parole: «Tu viens -bien tard ce soir, mon cher Flourvac.—Impossible -plus tôt.—Ils t'ont retenu?—Oui.—Eh -bien! où donc es-tu?—Je viens.—Qui t'arrête?—Je -me déshabille.»</p> - -<p>Vous savez que je n'avois pas besoin de me -déshabiller, vous à qui j'ai conté que ma main -gauche portoit mon unique vêtement; mais convenez -que je ne devois marcher qu'avec beaucoup -de précaution et de lenteur dans une chambre -pour moi nouvelle où, très heureusement, il n'y -avoit plus ni feu ni lumière. Enfin, parvenu jusqu'au -pied du lit, je dépose doucement par terre -le vêtement nécessaire et mon épée; puis, soulevant -une molle couverture dont l'édredon propice -va me réchauffer, je tombe dans les bras d'une -inconnue, qui commence par me donner le baiser -le plus tendre.</p> - -<p>«Oh! que tu as froid! me dit-elle.—Il gèle si -fort!—Mon cher chevalier!—Ma douce amie!—La -rigueur de la saison ne t'empêchera pas de -venir?—Sûrement non.—Toutes les fois que -M. Desglins découchera?—Oui.—Bathilde, -pour t'avertir, fera toujours comme aujourd'hui.—Bien.—N'est-ce -pas ingénieusement imaginé, -ce petit lampion allumé sur sa fenêtre?—Oui.—Et -ce pan de mur que j'ai fait abattre?—Oui, -j'ai passé par la brèche.—Et tu y passeras plus -d'une fois, car nos voisins les <i>Magnétiseurs</i> ne la -feront pas réparer de l'hiver.—Sans doute.—N'es-tu -pas content d'être venu loger chez eux?—Très -content.—Tu sais, mon cher Flourvac, -que mon mari est allé…—A Versailles, oui.—Nous -pouvons passer ensemble la nuit entière.—Tant -mieux.—J'étois sûre qu'il en seroit bien -aise, mon chevalier.—O mon amie!—Tu -m'aimes toujours, Flourvac?—Tendrement.—Je -t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette -après-dînée, mon ange.—Pourquoi?—Tu n'es -pas venu me joindre au sermon.—Impossible.—Mais -ce matin j'étois bien contente; et toi?—Ravi.—La -messe ne t'a pas paru longue?—Oh! -non.—Que j'avois de plaisir à te regarder!—Et -moi!—Que tu as bien fait de mettre ta chaise -à côté de la mienne!—N'est-il pas vrai?—Mais -tu as mal fait de me parler.—La raison?—Toutes -ces dames qui me connoissent et qui m'estiment, -qu'auront-elles dit de me voir causer dans -l'église avec un jeune officier?—Je conçois.—Tiens, -mon cœur, ne viens plus me trouver à -l'église.—Parce que?—Parce que, dans le fond, -cela n'est pas bien. Oh! vraiment, ma conscience -n'est pas tranquille.—Bon!—Faire l'amour -jusque dans la maison du Seigneur!—Il est vrai -que…—Préférer la créature au Créateur!—Vraiment!…—Et -un militaire encore!—Comment?—Si -du moins c'étoit un abbé!—Mais…—A -propos d'abbé, mon ange, as-tu fait ma -commission?—Laquelle?—Tu l'as oubliée?—Laquelle?—Tu -sais que le maigre m'incommode.—Eh -bien?—Quoi! Flourvac, vous ne vous -souvenez pas que je vous avois prié d'aller consulter…—Eh! -oui, un médecin.—Point du -tout, un prêtre.—Oui, oui, je me rappelle…—Un -prêtre, pour lui demander la permission…—Il -te l'accorde.—A moi?—A qui donc?—Vous -m'avez nommée, moi?—Non, une parente.—Ah! -bon… Ainsi, mon cœur, je puis donc faire -gras le vendredi et le samedi?—Oui.—Ah! que -je suis aise! ah! que je te remercie!»</p> - -<p>Le baiser qu'alors la dévote me donna me parut -le plus vif de tous. J'en avois reçu beaucoup -d'autres, pendant qu'occupé du soin de soutenir -une conversation difficile, je m'étois efforcé de ne -répondre que par de courts monosyllabes aux -questions que multiplioit l'inconnue trompée. -Cependant ses appas, quoique toujours défendus -par une toile modeste, agissoient sur moi plus -efficacement que l'édredon le plus chaud; et, mon -sang s'étant ranimé, je me retrouvois ces dispositions -heureuses dont, quelques minutes auparavant, -Justine eût profité, si des gens ennemis -de son bonheur n'étoient venus méchamment nous -interrompre. Aussitôt j'essayai de prouver ma -reconnoissance à l'hospitalière beauté qui me -faisoit si complètement les honneurs de chez -elle. Mais qui de vous, à ma place, s'y seroit attendu, -Messieurs? on m'opposa la plus sérieuse -résistance.</p> - -<p>«Finissez, me disoit-on, finissez, Flourvac,… -vous savez nos conventions… Ce n'est pas ainsi… -Non,… non,… je ne le souffrirai point,… je ne le -veux pas.»</p> - -<p>Très surpris de l'étrange caprice de cette femme -inconcevable qui, dans l'hiver et par un temps -affreux, fait escalader des murs à son amant pour -qu'il vienne paisiblement sommeiller auprès d'elle, -je me remets à ses côtés sans dire un mot, et -bientôt je vais m'endormir. Bientôt aussi je l'entends -qui sanglote; et, toujours à voix basse, je lui -demande ce qu'elle a. «Ce que j'ai! répond-elle, -ingrat, vous ne m'aimez plus, vous oubliez nos -conditions… Près de moi vous restez immobile… -Mes embrassemens ne vous paroissent plus désirables, -s'ils ne sont, comme ceux des femmes vulgaires, -impudiques et criminels.»</p> - -<p>Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne -pouvois pénétrer le sens obscur; mais enfin elle -s'expliqua si clairement du geste et de la voix -qu'elle m'enseigna ce que peut-être vous serez -étonnés d'apprendre. Mes désirs avoient été repoussés -d'abord, parce que j'avois malhonnêtement -exprimé mes désirs; parce que, d'une main -profane, j'avois voulu soulever l'unique voile dont -les pudiques attraits de cette beauté toujours modeste -devoient rester enveloppés. Il falloit, sans -écarter, sans déranger la fine toile artistement -ouverte; il falloit, le moins indécemment et le -mieux possible, embrasser de toutes les femmes la -plus vive et la plus chaste en même temps.</p> - -<p>Et vous, que la nature n'a favorisées qu'à demi, -vous, qui portez une superbe tête sur un corps -très ordinaire, ne vous moquez pas de ma janséniste. -Si vous aviez prudemment employé le moyen -dont elle usoit, peut-être que vos époux ne vous -auroient pas si vite abandonnées, peut-être que -vos amans vous seroient demeurés plus longtemps -fidèles.</p> - -<p>J'avoue pourtant qu'une malheureuse femme ne -doit s'aviser de ce moyen-là que lorsqu'il ne lui en -reste aucun autre; j'avoue que, pour mon compte, -je ne l'aime pas. En vain la dévote, d'une voix -entrecoupée, bégayoit entre mes bras ces mots -inusités, quoique expressifs: «Divins transports! -bonheur des élus! joie du paradis!» je ne partageois -que médiocrement cette joie, ce bonheur, -ces transports si vantés.</p> - -<p>Peu curieux de rechercher encore une demi-félicité, -je reprends à côté de M<sup>me</sup> Desglins une -place que je suis presque fâché d'avoir quittée, et -je ne songe plus qu'à l'adroit mensonge qu'il faut -que je lui fasse pour que, sans allumer ses bougies, -sans appeler sa femme de chambre, elle veuille -bien me donner elle-même de quoi chasser l'appétit -dévorant dont je me sens atteint. Mais j'aurois pu -me dispenser de mettre mon esprit à la torture: il -étoit décidé que j'irois souper ailleurs.</p> - -<p>«On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce -donc?… Quoi!… C'est la voix… Cela ne se peut -pas… Mais pourtant… Bon Dieu! oui, c'est la -voix du chevalier,… de mon amant… Comment -cela se fait-il?… Un inconnu! ah! l'horreur!… je -suis perdue!»</p> - -<p>Au premier bruit que j'ai entendu, aux premiers -mots qu'elle a prononcés, je me suis jeté -hors du lit. Tandis qu'elle flotte incertaine, je -mets précipitamment le <i>vêtement nécessaire</i>, non pas -à mon bras gauche comme tout à l'heure, mais en -son véritable lieu. Je prends mon épée, j'avance à -tâtons, je pousse une porte entre-bâillée; et, si je -calcule bien, je dois être maintenant dans la première -pièce où m'a d'abord reçu la femme de -chambre qui faisoit sentinelle. Ce qui confirme ma -conjecture, c'est que non loin de moi j'entends -un homme qui dehors grelotte, s'impatiente, et -tout bas, mais très distinctement, répète sans cesse: -«Bathilde, ouvre-moi donc!»</p> - -<p>Cependant M<sup>me</sup> Desglins vient de prendre un -parti. Sortie de sa chambre à coucher, elle s'avance -dans la pièce où je suis; d'une voix étouffée, elle -appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de -lui répondre, je m'arrête, et le bruit de sa marche -me fait juger que, sans me toucher, elle a passé -tout à l'heure auprès de moi. «Qui que vous -soyez, dit-elle alors, veuillez au moins m'entendre: -ne me perdez pas tout à fait, fuyez sans que le -chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si -vous me gardez le secret.»</p> - -<p>C'étoit mon intention; je comptois m'élancer -dehors dès que la porte seroit ouverte; mais l'infortunée -dévote l'ouvre trop tard. Après que -M<sup>me</sup> Desglins a tourné deux fois la clef dans la -serrure, à l'instant même où M. de Flourvac pousse -l'un des deux battans, Bathilde, qui n'est point -encore couchée, Bathilde, attirée par le bruit -qu'elle entend, paroît avec de la lumière. Quel -spectacle pour chacun de nous!</p> - -<p>La scène est dans une espèce de salle à manger. -Dans le fond, sur ma gauche, la malencontreuse -femme de chambre nous fixe les uns après les -autres en roulant de grands yeux ébahis; en face -de moi, sur le seuil de la porte qui communique -au jardin, je vois un jeune officier immobile -d'étonnement; dans l'espace intermédiaire, -M<sup>me</sup> Desglins, consternée, tombe sur une chaise -et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas -fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et, -toujours entièrement occupé de l'objet qui me -touche le plus, toujours incapable de dissimuler -l'impression que me fait la vue d'une jeune femme, -je m'écrie: «Elle est, ma foi, gentille!—La perfide! -répond l'officier furieux; scrupuleuse dévote, -il vous en faut plusieurs!»</p> - -<p>Je veux parler, je veux justifier M<sup>me</sup> Desglins; -mais le jeune homme, peut-être trop vif, ne -m'écoute pas et tire son épée, que rencontre aussitôt -la mienne. Aux premières bottes, je sens que -le jeune Flourvac n'est pas fait pour lutter avec -moi; bientôt serré de près, il se voit forcé de faire -plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre -du combat. Comme je veux surtout gagner du terrain, -pour m'assurer une prompte retraite, je ne -cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris -d'être si vigoureusement poussé, recule toujours. -Nous arrivons à l'entrée d'une allée qui me paroît -spacieuse: là, je romps brusquement la mesure et -je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux -que peu redoutable, me poursuit; et, l'obscurité -ne me permettant pas de courir vite, il va bientôt -m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de -nouveau; celui de l'ennemi, gouverné par un poignet -trop foible, saute à dix pas: les deux femmes -sont accourues, qui saisissent et retiennent le -vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille -et fuit.</p> - -<p>Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont -je me souviens que M<sup>me</sup> Desglins m'a parlé: je la -trouve enfin, je grimpe, et me voilà dans l'enclos -<i>des voisins les Magnétiseurs</i>.</p> - -<p>Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes, -je ne dois pas omettre une circonstance -qui augmentoit alors le danger de ma position. -Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise -dont je me plaignois il n'y a pas plus d'un quart -d'heure? Maintenant il pique davantage encore, -et, par un malheur plus grand, des nuages épais, -qui se choquent pour se dissoudre, versent des -flocons de neige sur ma chemise, hélas! trop fine. -Plaignez, belles dames, plaignez un jeune homme -à qui l'on ne peut reprocher que son excessif -amour pour vous; par quel temps et dans quel -costume il est réduit à faire, de jardin en jardin, -la plus pénible des promenades!</p> - -<p>Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois -voulu, car je me vis, au bout du vaste enclos des -<i>Magnétiseurs</i>, arrêté par une grille qui le fermoit. -Aussitôt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement -mon épée, et d'estoc et de taille je me mis -à espadonner contre les barreaux, de manière à -tout renverser s'il étoit possible.</p> - -<p>Au vacarme que je faisois un mâtin aboya. O -bon chien, mon sauveur! sans ton énorme gueule -où résonnoit une pleine basse-taille dont les échos -circonvoisins multiplioient les formidables accens; -malgré mon espadon, peut-être je serois demeuré -dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait ce -qu'alors on eût fait de moi, supposé qu'on m'y -eût encore trouvé vivant. Un homme accourut qui -m'ouvrit la grille. «En voilà encore un! s'écria-t-il; -comme il est fagoté! queu vêtement pour -l'hiver! et pis c'te fine lame! ne diroit-on pas -qu'i veut tuer des mouches dans le mois de novembre? -Mais queu rage les pousse tretous de -vouloir dormir debout! comme si nos ancêtres, -qu'avoient cent fois pus d'idées que nous, n'avoient -pas inventorié les lits pour qu'on se couchisse -dedans. Allez, Monsieur le <i>préiambule</i>, remontez-vous -dans le dortoir, et laissez tout du moins le -repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez -tout le temps que dure la sainte journée -du bon Dieu. Je vous le demande de votre grâce, -Monsieur <i>le sozambule</i>, allez vous coucher avec -tous ces autres… Non, pas par là,… tenez donc, -par ici…»</p> - -<p>Je ne savois si je devois répondre, quand une -femme furieuse vint à nous. Elle saisit mon conducteur, -et, l'entraînant avec elle: «Parguienne, -lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas -peur qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle? -Hain! quai bêtise! que de balivernes!… gni en a -pas un, va, de ces chiens de <i>cornambules</i>, qui nous -fera jamais le cadeau de se rompre les ios.»</p> - -<p>Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le -col, je trouvai l'escalier: je cherchai le dortoir. -Bien impatient de découvrir quelque coin solitaire -et commode où je pusse me sécher et me réchauffer, -j'allai, toujours furetant, jusqu'au second étage, -où, dans une immense salle éclairée par des lanternes, -une porte entre-bâillée me laissa voir beaucoup -de lits rangés à la file, et dont aucun ne -paroissoit vide. Cependant j'en découvris un qui -l'étoit; tant de besoins si pressans me faisoient la -loi de l'aller occuper que je me glissai doucement -jusqu'à lui. Là, je me dépouillai promptement du -<i>vêtement nécessaire</i>; il étoit tout mouillé; mais, -comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trésor, -je pris la sage précaution de le cacher sous -mon chevet, près duquel je mis mon épée; ensuite -j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise -imprégnée de neige fondue; avec un des coins -du drap j'essuyai mon individu déjà presque -inondé, et, tout nu que j'étois, je m'étendis délicieusement -sur deux mauvais matelas, plus content -que quand j'entrai dans le superbe lit du -vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire -adage qui tous les jours nous dit: <i>Le plaisir vient -de la douleur.</i></p> - -<p>Oui; mais souvent, quand le moment de la plus -vive douleur est passé, la foule des douleurs plus -petites ne tarde pas à vous assiéger, et le plaisir -est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive -eut ranimé mon sang, dès que je pus -remuer sans angoisse mes membres un peu dégourdis, -les inquiétudes de l'esprit succédèrent -aux fatigues du corps; je considérai avec effroi la -foule des dangers qui m'environnoient; sans doute -poursuivi au dehors, peut-être menacé au dedans, -qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle -espèce de maison mon destin m'avoit conduit, et -quelles gens extraordinaires la peuploient; mais -comment y rester? comment en sortir? surtout -comment satisfaire ce vif appétit, un moment -oublié pendant mes plus grandes anxiétés, mais à -présent revenu pour me crier sans relâche qu'après -les fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit, -je n'ai pris dans la journée qu'une tasse de -chocolat?… O ma Sophie! sans doute je dois des -larmes à ton sort! tu gémis séparée de l'objet de -ta tendresse; mais au moins elle t'est connue la -prison dans laquelle tu languis; mais au moins tu -ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de -vêtemens. Il est bien plus à plaindre, ton malheureux -époux! Le moyen que sans nourriture il se -conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre -sans linge, sans habit et sans souliers!</p> - -<p>Je demeurois livré à ces réflexions désolantes, -lorsque plusieurs personnes, étant brusquement -entrées, s'approchèrent de mon lit, qui fut aussitôt -environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il -n'y avoit pas moyen de fuir, je pris le parti -de fermer les yeux et de paroître plongé dans un -profond sommeil, dont les douceurs étoient bien -loin de moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir -quand, pour m'examiner de plus près, on me mit -une lumière devant les yeux. Figurez-vous quel fut -mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou -cinq observateurs tranquillement dialoguer ainsi:</p> - -<p>«Je ne le connois pas.—Ni moi.—Ni moi.—Ni -moi.—Ni moi, dit-elle; mais attendez -donc… Si fait, si fait,… je… je sais qui c'est,… un -nouveau venu.—De ce soir?—Oui.—Tant -mieux.—Il n'a pas mauvaise mine.—Pas du -tout.—Bien! très bien! un peu fatigué pourtant.—Cela -n'est pas étonnant, vous l'avez mis au -baquet, Madame.—Oui, répond-elle.—C'est -cela; le baquet, la diète!…—Sans doute, sans -doute.—Son sommeil est-il bien naturel?—Il -n'y a qu'à le lui demander.—Oui, s'il veut le -dire.—Essayons.—Soit; parlez-lui.</p> - -<p>—Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous -bien?… Il ne répond pas.—Faites-lui une autre -question, Madame.—Jeune homme, reprit-elle, -pourquoi êtes-vous venu ici?… Allons, il ne -dira mot.—Eh bien, faisons-lui l'opération, -Madame.—C'est mon avis.—Et le mien.—Et -le mien.—Et le mien.»</p> - -<p>A ce mot <i>opération</i> je frissonnai, une sueur -froide me prit quand je sentis qu'on levoit ma -couverture. «Eh! bon Dieu, s'écria-t-elle en la -rejetant aussitôt, il est tout nu.—Il est tout nu! -répétèrent-ils.—Tenez, sur cette chaise sa chemise!—Toute -mouillée!—Trempée comme si -on l'avoit mise dans l'eau!—Oui, ma foi!—Tant -mieux, c'est qu'il a transpiré.—C'est qu'il -a transpiré.—C'est qu'il a transpiré.—Effets -d'une crise.—Crise très heureuse!—Sans nous -il avoit une fièvre inflammatoire.—Putride.—Ou -une apoplexie.—Ou une catalepsie.—Ou -une paralysie de poitrine.—Ou une sciatique -dans la tête.—Et il couroit grand danger!—Et -il étoit perdu!—Et il seroit mort!—Oh! oui, -il seroit mort.—Il seroit mort.»</p> - -<p>Pendant plus d'une minute, tandis que je commençois -à me rassurer, ils répétèrent en chœur que -je serois mort.</p> - -<p>L'un d'eux interrompit le funèbre chorus pour -dire: «C'est pourtant à vous, Madame, qu'appartient -l'honneur de cette cure!—En vérité, je le -crois, répondit-elle.—Puisque cela va si bien, -que ne recommencez-vous?» répliqua-t-il. Elle -lui répondit: «Très volontiers; mais faites-lui -donc donner une chemise.»</p> - -<p>Après qu'on m'eut passé la chemise, aussitôt -apportée, on me posa sur mon lit de manière que -mes deux pieds, qui d'abord restoient pendans, -furent ensuite supportés par le premier bâton d'une -chaise, sur laquelle il me parut que s'étoit assise la -dame que l'on venoit de prier de se mettre en -<i>rapport</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Elle le fit à l'instant même; elle serra mes -deux jambes dans les deux siennes, promena doucement -sur plusieurs parties de mon corps sa main, -que je trouvois familière, et d'une façon tout à -fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux -miens. Trop prudent pour témoigner combien -cette <i>opération</i> de nouvelle espèce étoit de mon -goût, je feignois toujours de dormir. «Voilà, dit -quelqu'un, un sommeil bien opiniâtre.—Oui, -qui tient de la léthargie.—Tant mieux, il produira -plus sûrement le <i>somnambulisme</i>.—Sachons -donc s'il parleroit maintenant.—Madame, voulez-vous -bien l'interroger?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Mot technique.</p> -</div> -<p>—Beau jeune homme, me dit-elle, le magnétisme -agit-il sur vous?» Je ne répondis pas un -mot, mais je trouvai la question presque impertinente. -Me demander si le magnétisme agissoit sur -moi, sur moi dont l'imagination si promptement -s'allume, dont le sang s'enflamme si aisément!… -Espiègle femelle, qui me faisiez cette interpellation -maligne, sûrement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissoit -sur moi, le magnétisme; sûrement, du coin de -l'œil, vous aperceviez son effet le moins équivoque: -car tout d'un coup vous cessâtes vos chatouilleux -attouchemens, et d'un ton triomphant vous dîtes à -ceux qui vous entouroient: «Messieurs, sous huit -jours, au plus tard, je vous garantis ce jeune -homme-là radicalement guéri; il y a plus, je reviendrai -le questionner dans un quart d'heure, et je -vous certifie qu'il sera déjà somnambule et qu'il me -répondra.»</p> - -<p>Dès que les médecins se furent éloignés de mon -lit, je me hâtai d'ouvrir les yeux pour examiner la -jeune dame qui, tout à l'heure, avant de me quitter, -m'avoit, ce me semble, un peu serré la main. -Sa voix ne m'étoit pas inconnue; mais je ne pouvois -me dire où j'avois été frappé de ses doux -accens. Malheureusement la dame me tournoit -déjà le dos quand je la regardai; mais il me sembla -que j'avois vu quelque part cette taille élégante et -svelte qui déjà m'enchantoit.</p> - -<p>Je la suivois toujours des yeux, quand on vint -lui annoncer que M<sup>me</sup> Robin demandoit à la voir. -Elle ordonna qu'on la fît monter, et puis elle dit à -ceux qui l'entouroient: «Messieurs, M<sup>me</sup> Robin -est une brave femme; il y a tout lieu de croire que -c'est elle qui nous a envoyé ce soir cette belle -dinde aux truffes dont nous nous régalerons -demain.»</p> - -<p>Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendois parler -d'une dinde aux truffes, tandis qu'avec tant de -plaisir je me serois accommodé d'un bon morceau -de pain sec!</p> - -<p>«Bonsoir, Madame Robin», lui dit-elle. -L'autre répondit: «Votre très humble servante, -Madame Leblanc.—Vous venez, Madame Robin, -pour voir la fille chérie?—Oui, Madame.—Eh -bien, passons dans ce cabinet.»</p> - -<p>Ce cabinet étoit en face de mon lit; on en laissa -la porte ouverte; j'écoutai et j'entendis: «Jeune -Robin, dormez-vous?» Elle répondit d'une voix -basse et d'un ton mystérieux: «Oui.—Cependant -vous parlez?—Parce que je suis somnambule.—Qui -vous a initiée?—La prophétesse M<sup>me</sup> Leblanc -et le docteur d'Avo.—Quel est votre mal?—L'hydropisie.—Le -remède?—Un mari.—Un -mari pour l'hydropisie! dit la mère Robin.—Oui, -Madame, un mari; la somnambule a raison.—Un -mari avant quinze jours, reprit M<sup>lle</sup> Robin, -car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue. -Un mari qui soit capable de l'être, j'en connois -qui n'en auroient que le nom. Point de ces vieux -garçons maigres, secs, décharnés, édentés, rabougris, -vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et -boiteux.—Boiteux, interrompit M<sup>me</sup> Robin; ah! -cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui la demande.—Paix -donc, Madame Robin, s'écria -quelqu'un; tant que la somnambule parle, il faut -écouter sans rien dire.—Fi de ces gens-là! reprit -M<sup>lle</sup> Robin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre -une fille sans dot; ils font trembler une pauvre -vierge dès qu'ils parlent de l'épouser.—Ah! -pourtant…—Paix donc, Madame.—Mais un -jeune homme de vingt-sept ans tout au plus, cheveux -bruns, peau blanche, œil noir, bouche vermeille, -barbe bleue, visage rond, figure pleine, -cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, -alerte et gai.—Ah! dit M<sup>me</sup> Robin, c'est tout le -portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un -pauvre diable… Ah! mon enfant, que n'ai-je de -la fortune pour t'établir!» Tout d'un coup, au -bruit de plusieurs <i>chut</i>, <i>chut</i>, prolongés, il se fit un -profond silence. «Silence, dit M<sup>me</sup> Leblanc, le -dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il -m'inspire! Je lis dans le passé, dans le présent, -dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé que la -mère Robin nous a envoyé ce soir une dinde aux -truffes.—Cela est vrai, répondit-elle.—Paix -donc, Madame, lui dit quelqu'un.—Je vois -qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille -au vieux garçon Rifflart, qui est infirme, grondeur -et boiteux…—Un bien aimable homme, cependant…—Paix -donc, Madame Robin.—Je vois -que la fille Robin a distingué le jeune Tubeuf, -cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, -alerte et gai…—Oui; mais si pauvre, si pauvre…—Paix -donc, Madame Robin.—Je vois dans le -présent que la mère Robin tient cachés, au -fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq -cents doubles…—Mon Dieu!—Cinq cents -doubles…—N'achevez pas.—Cinq cents doubles -louis en vingt rouleaux.—Pourquoi l'avoir -dit!…—Mais paix donc, Madame Robin.—Je -vois dans l'avenir que, si la mère Robin ne dispose -pas, sous quinze jours, de huit rouleaux…—Huit -rouleaux!—Paix donc, Madame Robin.—De -huit rouleaux au moins pour l'établissement de sa -fille avec le fils du voisin Tubeuf… Je vois… -L'avenir m'épouvante… Pauvres Robin fille et -mère! couple infortuné, que je vous plains!… On -ouvrira l'armoire de la mère, le cœur de la fille se -sera ouvert; on ravira l'argent de la mère, on aura -ravi l'honneur de la fille; la mère mourra de chagrin -d'avoir été volée; la fille, désespérée, ira dans -un pays étranger accoucher d'un garçon!—Ah! -s'écria M<sup>me</sup> Robin, saisie d'épouvante, je la marierai! -je la marierai la semaine prochaine! Oui, -la semaine prochaine, elle épousera ce coquin de -Tubeuf.» M<sup>me</sup> Robin, ainsi déterminée, s'en -alla, et l'un des docteurs la reconduisit poliment.</p> - -<p>Ce que j'écris là, je le croyois à peine, quoique -je l'eusse entendu. Un rêve imposteur me berçoit-il -de ses chimères, ou n'y avoit-il pas un grain de -raison dans mon cerveau totalement vide? De -quelle scène le hasard venoit de me rendre témoin! -D'une part, quel mélange d'effronterie, d'extravagance -et de charlatanisme! que d'ignorance et -d'imbécillité de l'autre! O hommes! il est donc -vrai que vous êtes de grands enfans! il est donc -vrai qu'avec sa gibecière le premier joueur de gobelets… -Je méditois sur cette éternelle vérité, dans -un de ces momens courts et rares où la sagesse -paroissoit vouloir se rapprocher de moi; mais la -sagesse, ne trouvant pas à loger dans ma folle tête, -s'éloigna promptement; et, comme son brusque -départ ne me permit point alors d'avoir la réflexion -solide et profonde, je ne puis aujourd'hui finir la -phrase philosophique, épigrammatique et morale.</p> - -<p>On va voir que mes idées prirent un cours tout -différent; je me fis des reproches peu délicats, mais -naturels dans la circonstance: un homme affamé -n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi ne m'étois-je -pas mêlé de la forfanterie pour en tirer profit? -Pourquoi n'avois-je point répondu quand on m'interrogeoit? -Avec toute ma sagacité, je ne savois -rien deviner d'abord; avec ma belle prudence, je -m'étois conduit comme un poltron! C'étoit bien la -peine d'échapper à la fureur des élémens conjurés, -pour venir sur ce misérable grabat mourir de -peur et de faim! Je mériterois que la faute fût -irréparable… Allons, Faublas, elle ne l'est pas; -allons, mon ami, de la tête et du cœur! un peu -d'adresse et beaucoup d'audace! Il s'agit de te -procurer un bon repas, bien nécessaire, et peut-être -d'obtenir encore une douce nuit.</p> - -<p>Il faut convenir que l'obligeante prophétesse -m'aida merveilleusement dans l'exécution de ce -projet louable. Je suis sûr que M<sup>me</sup> Robin étoit à -peine au bas de l'escalier, quand M<sup>me</sup> Leblanc dit -aux docteurs de retourner à mon lit. A leur approche, -je me hâtai, comme la première fois, de fermer -les yeux. Bientôt la prophétesse accourut, -commanda le silence, et d'une voix renforcée rendit -l'oracle effrayant: «Quelle puissance supérieure -me transporte au-dessus des nuages! je -plane dans l'immensité des cieux, mon regard parcourt -l'univers, ma vaste science embrasse les siècles -écoulés, le moment qui passe, et l'éternité. Je -vois dans le passé que l'adolescent ici couché fut -toujours un petit libertin de bonne compagnie; -que, non content d'avoir en même temps une belle -dame et une jolie demoiselle, il a encore osé, dans -une rencontre assez singulière, souffler une aimable -nymphe à monsieur le baron, son très honoré -père. Je vois dans le présent que cet enfant gâté -s'appelle <i>de Blasfau</i>… Je vois dans l'avenir qu'il -ne sera pas longtemps malade, et que tout à -l'heure il va me répondre et somnambuliser.»</p> - -<p>A mon véritable nom que disoit la prophétesse, -en le déguisant par la simple transposition des deux -syllabes qui le composent; à l'histoire de mes -amours qu'elle me faisoit en abrégé; surtout à -l'anecdote secrète qu'elle me rappeloit malignement, -je reconnus enfin…, savez-vous qui? Non; -eh bien, je ne veux pas vous le dire encore. Il me -plaît qu'auparavant vous écoutiez les réponses que -je vais faire aux questions de M<sup>me</sup> Leblanc.</p> - -<p>«Beau jeune homme, dormez-vous?—Oui; -mais je parle, parce que je suis somnambule.—Qui -vous a initié?—La plus aimable des femmes, -celle dont je tiens la jolie main, la prophétesse.—Quelle -est votre maladie?—Ce matin c'étoit -épuisement et dégoût excessif; ce soir, au contraire, -il y a pléthore et faim dévorante.—Que -faut-il faire à cela?—Me donner le plus tôt possible -une bouteille de perpignan et un morceau de -dinde aux truffes.—Ah! ah!—Et cela, dans -l'appartement de la prophétesse, qui voudra bien -m'accorder un entretien particulier.—Ah! ah!—Je -lui révélerai maintes choses essentielles à la -propagation… du magnétisme.—Ah! ah!»</p> - -<p>O Vénus, Vénus! tu voulus, pour l'amusement -du beau sexe et de ma longue adolescence, tu -voulus qu'on vît dans Faublas, âgé de dix-sept -ans, la réunion de plusieurs qualités ordinairement -incompatibles. Avec la jolie figure d'une jeune -fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu -me donnas la gentillesse et la vivacité, l'enjouement -et les grâces, l'esprit du jour et l'éloquence -du moment, l'adresse qui fait naître l'occasion, la -patience qui l'épie, l'audace qui la brusque, mille -agrémens divers, dont un plus fat s'enorgueilliroit -davantage, et peut-être useroit moins. Tu sais -comment ma conduite t'a toujours prouvé ma -reconnoissance, combien ton culte m'est cher, -comme sur tes autels adorés j'ai prodigué les sacrifices! -Cependant, si tu m'as réservé à des travaux -plus qu'humains; si, prenant plaisir à multiplier -sur ma route les obstacles et les tentations, tu veux -que, depuis le couvent du faubourg Saint-Marceau -jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain, -je sois arrêté de maison en maison, et sans relâche -forcé d'y choisir entre une infidélité passagère ou -une éternelle séparation; déesse, je te déclare que -je suis prêt, que rien ne m'étonne; que, dussé-je -périr, je tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi, -sois juste autant que tu es belle, proportionne les -moyens aux difficultés, vois la peine extrême de -ton favori, tu ne l'as pas encore assez doué. -Vénus, vous le savez, il ne s'agit ici ni des -charmes périssables de votre efféminé chasseur<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, -ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>; -il faut, à qui doit courir ma brillante carrière, -la force prodigieuse de votre immortel -amant<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, ou les talens fabuleux de l'époux des cinquante -Sœurs<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Adonis.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Vulcain.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Mars.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Hercule.</p> -</div> -<p>Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous -demande. O divinité bienfaisante, vous n'êtes pas -seulement la reine des plaisirs, on vous dit aussi la -mère de l'Amour! Deux époux, quand ils sont -encore amans, peuvent donc ne pas vous paroître -indignes de votre protection. Du haut de l'empyrée, -contemplez sans jalousie une mortelle aussi -belle que vous; elle soupire, elle vous implore, -elle m'attend. Honorez son chevalier d'un regard -favorable, venez à mon secours, prévenez mes -périls, écartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu'à -l'asile désiré; daignez me réunir à la plus -chère moitié de moi-même. Alors sera brûlé sous -vos auspices un encens délectable et pur; alors -vous sera fait, en actions de grâces, un délicieux -sacrifice également digne du ministre, de la victime -et de l'idole.</p> - -<p>Pendant que je fais cette poétique invocation, -la prophétesse achève sa tournée dans le dortoir; -bientôt elle descend chez elle et m'envoie chercher; -il est inutile de dire que je mets le <i>vêtement -nécessaire</i>, et que je laisse mon épée.</p> - -<p>«Eh! bonsoir, mon aimable <i>beau-fils</i>!—Eh! -bonsoir, ma charmante <i>belle-mère</i>!—Faublas, dis-moi -donc quelle aventure…—Conte-moi, Coralie, -par quelle métamorphose…—Monsieur, je -suis mariée.—Je suis marié, Madame.—Mais -cet événement-ci me fait trembler pour l'honneur -de M. Leblanc!—Mais, ô ma Sophie! je crains -bien de succomber encore à l'occasion!—Tiens, -mon joli garçon, franchement tu arrives à propos, -car un époux est une sotte chose, et j'ai besoin -d'un amoureux.—Tiens, Coralie, je te retrouve -fort heureusement, car la rencontre d'une -jolie femme ne peut jamais me déplaire, et -puis j'ai besoin d'un asile, d'un habit et d'un souper.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Leblanc me fit donner une robe de chambre -et commanda qu'on me servît. On m'apporta -la bouteille si nécessaire et la volaille tant désirée. -Je bus avec l'empressement du musicien le moins -sobre qui, depuis trois heures d'horloge, concertant -sans relâche en bonne maison, n'a pas trouvé -le moment de se rafraîchir. Je mangeai avec la -constante avidité de tel maigre auteur qui, tous -les lundis sans faute, admis à la table de tel gras -libraire, y dîne périodiquement pour le reste de la -semaine. Pendant que j'employois ainsi mon temps -de la manière la plus utile, Coralie me contoit en -peu de mots son histoire.</p> - -<p>«Quelques jours après la comique catastrophe -qui me ravit en même temps le père et le fils, un -grave docteur est amené chez moi; M. Leblanc -me fait la cour, tombe sérieusement amoureux, et -m'offre sa foi, que je ne puis refuser, puisqu'il est -riche. Je l'épouse donc…—Tu l'épouses!—Oui, -je l'épouse! à l'église! et je te dirai même quelque -chose de plus fort: c'est que depuis trois mois -je suis fidèle; mais cela commençoit à m'incommoder. -Oh! je l'avoue, je ne suis pas faite pour -être réduite au calendrier des vieillards.—Madame, -en ce cas, je crains bien de n'être pas arrivé -chez vous aussi à propos que vous me faites l'honneur -de le croire.—Bon! est-ce que tu veux des -complimens? Ne sois donc pas si modeste, Chevalier. -Pour revenir à M. Leblanc, je l'épouse donc. -Il m'amène dans cette maison, que je trouve pleine -de malades imaginaires et de prétendus docteurs. -Mon mari, que chaque jour le magnétisme enrichit -davantage, m'enseigne la <i>fameuse doctrine</i>, que je -pratique vraiment fort bien, parce qu'elle m'amuse. -Tu sais, mon ami, que je suis née rieuse, et que -toujours je me suis divertie aux dépens de ceux -que j'attrapois. D'ailleurs, on m'éleva pour les -tréteaux, et le somnambulisme est presque une -comédie publique. D'honneur, au mariage près, -ma nouvelle condition ne me déplaît pas: Coralie -ne danse plus, mais elle magnétise; elle prophétise, -au lieu de déclamer: tu vois qu'il me reste -toujours un rôle à jouer, et que dans le fond je -n'ai fait que changer de théâtre.—Fort bien, Coralie; -mais, à présent que j'ai soupé, parlons sérieusement: -tu ne veux pas me renvoyer au dortoir?—Assurément -non.—Tu consens à passer la nuit -avec moi, malgré l'hymen?—Malgré l'hymen! dis -donc à cause de lui, Chevalier; tu as de l'esprit, -et je suis obligée de te dire que celui qui paye et -le mari, c'est la même chose; et puis j'ai lu quelque -part qu'on avoit toujours du goût pour son -premier métier. Je n'ai pas oublié le mien, Faublas; -je sais d'ailleurs que depuis longtemps les -honnêtes femmes s'en mêlent: je te réponds que -jamais aucune ne s'en sera mêlée plus volontiers -que moi et pour un plus aimable gentilhomme que -celui que j'embrasse.»</p> - -<p>Je rendis à M<sup>me</sup> Leblanc son baiser, et repris -ainsi la conversation un moment interrompue:</p> - -<p>«Ton mari où est-il?—A Beauvais, pour des -affaires de famille.—Et ta femme de chambre ne -causera-t-elle pas?—Tu as raison: que je suis -étourdie, moi! il faut la mettre dans la confidence.»</p> - -<p>A ces mots, elle sonna; la suivante accourut, -sa maîtresse lui dit: «Tenez, voilà un louis que -je vous donne; mais ne vous avisez pas de dire à -mon mari que monsieur a couché avec moi: car -je réponds que vous en avez menti, je vous arrache -les yeux et je vous chasse. Allez.»</p> - -<p>Après avoir prononcé du ton le plus majestueux -cette harangue vraiment héroïque, M<sup>me</sup> Leblanc -entra dans son lit, où bientôt elle me reçut.</p> - -<p>Hélas! ce fut inutilement: le magnétisme, toujours -trompeur, ne tint pas sa promesse, et Vénus, -apparemment, ne m'avoit pas entendu. En vain, -pour amener l'heureux moment dont elle avoit -conçu l'espérance au dortoir, Coralie épuisa les -ressources de son ancien métier et de son art nouveau: -comme Justine, elle finit par m'adresser, -dans son désespoir, ce reproche amer à mon -cœur: «<i>Ah! chevalier de Faublas, que je vous -trouve changé!</i> D'honneur, ajouta-t-elle vivement, -je n'aurois pas prophétisé celui-là.»</p> - -<p>Et moi, qui ne me souciois point d'entrer -dans les détails d'une longue justification, je fis -avec M<sup>me</sup> Leblanc ce que j'avois fait auprès de -M<sup>lle</sup> de Valbrun: je m'endormis sans répondre un -mot.</p> - -<p>Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez à mon -histoire de ne renfermer aucune leçon profitable, -voyez comme elle est sublime et profonde, la moralité -qui sort ici du fond même du sujet! Admirez -avec combien de justice et par quelle inévitable -fatalité les deux plus indignes rivales de Sophie se -sont trouvées, l'une après l'autre et de la même -manière, précisément punies par où elles avoient -péché.</p> - -<p>Cependant, comme le premier devoir d'un historien -est d'être fidèle, dût cet ouvrage en paroître -un peu moins moral, n'imputons pas à la <i>fameuse -doctrine</i> un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour -l'honneur de la <i>science</i>, que ce fut surtout par le -secours du magnétisme qu'à la pointe du jour la -prophétesse obtint de son malade une première -preuve de convalescence. Mais aussi, puisqu'il -s'agit d'être rigoureusement exact, ajoutons que le -docteur femelle, apparemment retenu par la crainte -de compromettre son art, n'osa pas tenter de -m'initier une seconde fois.</p> - -<p>Il étoit à peu près huit heures du matin, quand -M<sup>me</sup> Leblanc me fit endosser un large habit noir -qu'elle venoit de choisir dans la garde-robe de son -mari. Avant de déterminer le parti qui me restoit -à prendre, il étoit bon de faire dire à M. de Valbrun -quel asile ma bonne fortune m'avoit offert. La -commission étoit délicate: Coralie voulut bien -s'en charger; mais il n'y avoit pas cinq minutes -qu'elle étoit partie quand je la vis revenir. Elle -entra brusquement, poussa la porte, mit les verrous, -et d'un air effrayé m'apprit que, prête à sortir, -elle avoit entendu dans la rue la voix de plusieurs -hommes attroupés. L'un d'eux, en prenant le -marteau de la porte cochère, avoit dit: «Cette -religieuse ne peut être loin, il faut faire perquisition -dans les maisons voisines. Vous, courez -chercher le commissaire Chénon; toi, Griffard, -garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont -entrer ici avec moi: nous n'avons pas besoin de -permission, parce que c'est une maison publique.» -Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle, -m'avoit conduit vers un escalier dérobé. «Chevalier, -me dit-elle alors, tu ne peux t'en aller par la -cour, parce que les suppôts de la police y sont -déjà.—Ils y sont, Coralie!—Oui, mon ami. -Tout en donnant ses ordres, l'exempt a frappé, -mon portier a tiré le cordon; je n'ai eu que le temps -de voler ici pour t'avertir du péril.—Mais par -où donc leur échapperai-je?—Par là, Faublas. -Monte tout au haut de ce petit escalier, grimpe -sur le toit, et, je t'en supplie, prends garde de te -casser le col.—N'aie pas peur.»</p> - -<p>Aussitôt je m'élance, je monte, je monte, j'arrivai -aux mansardes, je passe par la fenêtre, je -saute sur une gouttière, et je marche avec cette -précaution timide que doit m'inspirer la hauteur et -l'inégalité du terrain que je parcours. Il y avoit -quelques minutes que je me promenois de précipice -en précipice, lorsque, dans un des jardins -sur lesquels ma vue plongeoit, je découvris un -homme qui, m'ayant aperçu, donnoit l'alarme. -Je me hâtai de chercher un asile au fond d'un -taudis dont l'entrée étoit seulement défendue par -un mauvais châssis garni de carreaux de papier. -Là, sur quelques brins de paille, gémissoit un -jeune homme qui, d'une voix foible, me dit: -«Que viens-tu faire ici? Que me veux-tu? Toujours -victime de l'injuste mépris des hommes, -j'aurai donc vainement espéré pouvoir du moins -dérober mes derniers tourmens à leur insultante -pitié! Réponds, indiscret étranger, réponds: pourquoi -viens-tu, par ta présence, augmenter l'horreur -de mon heure suprême?—Infortuné! que -me dites-vous! je suis loin de vouloir redoubler -vos peines. Eh! que ne puis-je les adoucir! que ne -puis-je vous offrir quelque consolation!—Je n'en -veux pas, laisse-moi; je suis trop heureux de -mourir, si je puis mourir sans témoins.—Vous -me faites trembler! Êtes-vous dévoré d'un mal si -honteux que vous ne puissiez l'avouer à personne?—Oui, -d'un mal honteux, cruel, insupportable! -mais mille fois moins que ne le seroit l'humiliant -aveu qu'en vain tu prétendrois m'arracher. Laisse-moi.»</p> - -<p>Comme il parloit, un enfant que je n'avois pas -aperçu, couché près de lui, se réveilla, me tendit -les bras, et cria: «J'ai faim.—Pourquoi donc -ne pas lui donner à manger?—Pourquoi? répondit -le jeune homme; pourquoi?» Et d'un ton douloureux, -de ce ton qui perce le cœur et déchire les -entrailles, l'enfant me crioit: «J'ai faim!—Ah! -pauvre malheureux! quoi! la misère…—La misère, -interrompit le jeune homme, la misère! il est donc -vrai qu'elle peut tout flétrir, tout, jusqu'à la vertu -même! Est-ce ma faute à moi si, jeté par le hasard -de la naissance dans la classe la plus indigente, -j'ai vu mon enfance tourmentée de mille besoins -et condamnée à toutes les privations? Est-ce ma -faute si, faisant ensuite d'inutiles efforts pour fléchir -l'ingrate fortune, je ne me suis livré qu'à des -travaux mal payés, parce qu'ils étoient pénibles; -qu'à des entreprises échouées, parce qu'elles -étoient honnêtes; qu'à des dangers ignobles, parce -qu'ils étoient infructueux? Et lorsque, parvenu depuis -à m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'être -ouvert une carrière également utile et glorieuse, -suis-je coupable pour n'avoir rencontré que des -confrères intéressés à nuire au talent qu'ils -soupçonnent; que des procureurs incapables d'apprécier -un mérite qu'on ne leur vante pas; que des -amis hors d'état de me prêter dix louis pour -acheter <i>une grande cause</i>? Suis-je coupable pour -m'être associé une compagne d'infortune lorsque -j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel qui -est le plaisir des gens riches et le besoin des -pauvres gens? Me blâmera-t-on de ce que, docile -à la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art -destructeur par lequel nos belles dames trompent -le premier de leurs vœux, mon honnête femme -m'a donné cet enfant par qui notre misère s'est -augmentée? M'accusera-t-on d'avoir trop dépensé -pour la maladie de mon épouse, bien morte de son -mal, puisqu'elle n'a pas eu de médecin? Hélas! si -ma vie fut, dans son misérable cours, traversée de -mille accidens, agitée de chagrins sans nombre, -vouée à des tourmens de toute espèce, qui osera -dire que la faute en est à moi? Cependant je me -suis vu l'objet de leur dérision, le ridicule m'a -poursuivi, les humiliations m'ont été prodiguées, -il m'a fallu supporter la menace et dévorer les affronts; -on m'a chargé de malédictions et d'opprobres, -tous enfin se sont éloignés de moi, tous -ont fui mon approche, comme si mon approche -les souilloit, comme si je portois sur mon front -détesté le signe de la réprobation publique! Grand -Dieu, qui m'avez tant éprouvé! Dieu puissant, -qui lisez dans les cœurs, vous savez si jamais ma -conduite a justifié le mépris des hommes; vous -savez si je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour -que ma pauvreté fût du moins respectable!—Quoi! -personne ne vous a secouru?—Une fois -seulement, pressé de ma détresse extrême, déterminé -par les dangers de cet enfant, je me fis -cette violence d'aller implorer l'assistance d'un -homme qui se disoit mon protecteur. Si vous saviez -de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle -barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône -devant un monde de valets!… Sans doute -j'ai mérité qu'on me traitât de cette manière, j'ai -souffert que quelqu'un m'osât protéger! j'ai été -chercher la bienfaisance dans le palais d'un riche! -on n'y trouve jamais que la charité! J'ai souillé, -par une bassesse, ma vie jusqu'alors irréprochable… -Toi qui m'écoutes, si la nature t'a doué d'une âme -forte, si tu as conservé cette fierté de caractère -que donne et justifie la conscience d'une vie pure, -tu sens que je ne pouvois, quelque pressant que -fût mon besoin, recevoir, sans ignominie, un secours -accordé de la sorte; tu sens que de tous -mes affronts le plus insupportable devoit être le -dernier; que la mort devenoit mon unique ressource… -Non,… généreux inconnu, non, garde -ton or, il n'est plus temps pour moi… Je revins -ici désespéré!… depuis trente-six heures trois -pommes de terre ont nourri mon enfant… Non, -généreux inconnu, je vous dis de garder votre or; -je vous dis qu'il n'est plus temps… Mais, je l'avoue, -votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent… -O mon enfant! si, comme moi, tu étois réservé -aux plus pénibles épreuves; si, comme moi, -tu devois sans cesse combattre entre l'opprobre et -la faim, sans doute il vaudroit mieux que tu tombasses -entraîné dans ma tombe; mais le Ciel t'envoie -un libérateur. O mon fils! je me sens plus -tranquille, je te laisse à ton père adoptif; il est, -je le vois, sensible et bienfaisant… Monsieur, -veillez sur son enfance, et laissez-moi mourir.—Pourquoi -mourir? quel aveugle délire précipite -votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment -de l'injure que vous fit un homme impitoyable, -votre cœur se seroit-il ouvert à cette -vanité condamnable et petite qui refuse avec dédain -tout secours étranger, qui rejette orgueilleusement -celui que présente une main inconnue? -ou me soupçonneriez-vous d'insulter intérieurement -aux douleurs sur lesquelles je verse tant de -larmes?—Non. Le plus tendre intérêt règne dans -vos discours et sur votre figure; je crois qu'il est -encore sur la terre un homme capable de quelque -sentiment d'humanité.—Eh bien, vivez pour la -société, que son injustice envers vous n'a point -privée du droit de réclamer vos talens, dont l'exercice -lui peut devenir utile; vivez pour votre fils, -qu'une mort prématurée livreroit sans défense aux -coups du sort qui vous outragea trop longtemps; -vivez pour moi… Oui, sûrement, votre enfant -sera le mien; oui, je le reverrai, mais je veux vous -revoir tous deux… Mon ami, ne vous obstinez -point à garder une résolution funeste,… ne me -refusez pas,… écoutez-moi… Depuis plus d'un an, -jeté dans un monde nouveau, continuellement -distrait par les plaisirs d'une vie très dissipée, j'ai -négligé des devoirs que rien ne pouvoit me dispenser -de remplir. Je vous l'avoue, uniquement -occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes -frères à qui j'aurois dû songer tous les jours. Que -de familles honnêtes, maintenant ruinées sans ressource, -j'aurois peut-être soutenues avec une partie -de l'argent prodigué dans mes vains amusemens! -et que de malheureux sont peut-être péris, que -j'aurois pu sauver de leur désespoir! Mon ami, -daignez m'aider à réparer cette faute que je ne -me pardonnerai point… Je ne prétends pas vous -offrir un foible secours qui ne vous arracheroit que -pour un moment à l'horreur de votre situation déplorable: -deux cents louis sont dans cette bourse, -empruntez-m'en la moitié…—La moitié!…—Empruntez, -je vous en supplie. Cent louis pourvoiront -à vos besoins les plus urgens, vous mettront -à portée de perfectionner vos talens, vous donneront -le temps d'attendre l'occasion de vous montrer, -de vous faire connoître enfin. Cent louis -commenceront peut-être votre fortune! Eh bien, -mon ami, quand vous serez à votre aise, vous irez -aussi chercher quelques douleurs à consoler, et, -la première fois qu'un malheureux vous aura dû la -vie, vous aurez acquitté votre dette envers moi.—O -bienfaisance! ô générosité!—Allons, mon -ami, reçois cet argent, reprends courage, embrassons-nous, -console-toi. Va, je le sais bien, la misère -n'est honteuse que lorsqu'elle est le fruit de -l'inconduite; et presque toujours un bienfait, -quand il honore celui qui le donne, fait l'éloge de -celui qui le reçoit.—O mon ange libérateur!… -C'est la Providence… Oui, c'est Dieu,… c'est -Dieu lui-même qui t'envoya pour nous sauver… -Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai -remercier l'Éternel,… j'irai,… j'appellerai sur toi -les bénédictions du Ciel.»</p> - -<p>Sa voix étoit entrecoupée par des sanglots, et -l'enfant promenoit sa petite main caressante sur -mon visage baigné des larmes de son père. O moment -plein de charmes! comment exprimer vos -délices!</p> - -<p>«Monsieur, reprit le jeune homme, dont la -voix s'étoit ranimée, daignez m'apprendre à qui je -dois la vie.—Je ne puis.—Vous refusez de me -dire… Monsieur, reprenez votre or.—Mais…—Vous -voulez vous dérober à ma reconnoissance? -Monsieur, je n'accepte pas votre argent.—Mais -auparavant sachez les raisons…—Monsieur, je -n'accepte pas.—Eh bien, je vais vous prouver -une confiance sans bornes: je m'appelle le chevalier -de Faublas.—Le chevalier de Faublas! <i>Où -tant de vertu va-t-elle se nicher<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>?</i>—Comment!…—O -mon bienfaiteur! pardon, mille fois pardon; -je vous offense bien involontairement.—Mes -premières aventures ont fait quelque bruit dans la -capitale, et vous me condamnez d'abord; peut-être -êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop -sévère. O mon ami! excusez les folies de l'adolescence, -plaignez les passions de la jeunesse, et pour -me juger attendez quelque temps: vous ne me -connoissez pas encore.—Ah! pardonnez vous-même -une exclamation sans doute indiscrète. Ah! -je vous connois et vous dois toute mon estime. -Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent -cœur on ne peut s'égarer longtemps.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.</p> -</div> -<p>Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En -l'embrassant, je lui demandai son nom. «Florval, -me dit-il.</p> - -<p>—Florval, j'aime votre noble franchise; êtes-vous -sincèrement disposé à m'honorer de votre -amitié?—Quelle question!—Je vous reverrai -donc dans un temps plus heureux?—Quoi!…—Florval, -il faut que je me cache, je ne sais ce que -je vais devenir, on me poursuit.—On vous poursuit! -Puissent vos ennemis se consumer en recherches -vaines! Puisse leur rage être confondue! Mais -pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peut-être? -Que n'en prenez-vous un autre!—Lequel?—Tenez, -dans ce coin, ces guenilles noires. C'est -ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu toujours -conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre; -mais je n'ai pas eu la force de gagner l'escalier. Et -puis, qu'auroit-on voulu m'en donner? elle est si -mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous -déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, -et par-dessus laissez tomber vos cheveux -flottans dans toute leur longueur, ils sont encore -assez poudrés.»</p> - -<p>Tout en m'occupant de mon travestissement -nouveau, je me permis de faire à Florval plusieurs -questions, auxquelles il s'empressa de répondre.</p> - -<p>«Ainsi vous êtes avocat, Florval?—Hélas! -oui, Monsieur.—J'avois toujours cru cette profession -aussi lucrative qu'honnête.—Ah! Monsieur, -quel métier! Forcer un pauvre diable à vous -payer d'avance pour n'être pas obligé de le faire -assigner! grossoyer pour un procureur des requêtes -à deux sous la page! tous les matins mentir -aux petites audiences pour un écu! Ah! Monsieur, -quel métier! quel métier!—Cependant il -y a tant d'affaires au palais que vous devriez être -occupés tous?—On le croiroit; mais d'abord -<i>l'ordre, l'ordre fameux</i>, est composé de cinq ou -six cents membres, avides d'argent plus que de -renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant -la fortune qui lui sourioit, mais négligeant la -gloire qu'il pouvoit espérer, dans la même journée -griffonner des requêtes, compiler des consultations, -brocher des factums, entasser des mémoires, plaider -à toutes les chambres, et, par cette activité -meurtrière, sucer le sang de cinquante cliens amaigris, -dévorer la substance de cinquante confrères -affamés! Ah! Monsieur, quel métier!—Allons, -Florval, tâchez de vous faire connoître, et…—Et -le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dégoûts -ils me donneront, par combien de <i>remises</i> ils fatigueront -ma patience, avec quelle adresse ils environneront -mes débuts de difficultés presque insurmontables!—Florval, -une meilleure fortune vous -attend sans doute; songez aux orateurs célèbres: -ils eurent, comme vous, des obstacles à vaincre…—Que -me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un -talent naissant: la sublimité des grands modèles -fait son désespoir, moins pourtant que ne le dégoûtent -les inconcevables succès de certaines gens si -petits, si petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en -littérature des réputations usurpées? Au barreau, -comme ailleurs, Monsieur, le mérite timide rougit -et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se -produit, sollicite, manœuvre, se prône, parvient, -et brille d'un éclat qui n'est pas toujours éphémère. -Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le cœur, -je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, -pourquoi mon confrère E…, toujours enivré de -succès pendant sa vie, mouroit-il d'une indigestion -sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier! -quel métier!—N'en est-il donc aucun -parmi vous qui mérite sa réputation?—On peut -en compter plusieurs dont les talens vraiment -recommandables honorent le barreau. Veuille leur -destin que le barreau les honore toujours; que -jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités -journalières et la basse envie, ennemie née de -tous les succès, ne s'attachent à leurs pas pour -opérer leur ruine et flétrir leur gloire! Ah! Monsieur, -quel métier! quel métier! Je l'ai vu de trop -près. Eh! qui voudroit le faire, si par hasard il ne -se rencontroit de loin en loin quelque malheureux -à défendre, au risque d'être <i>rayé du tableau</i>!—Florval, -mon ami Florval, le malheur vous aigrit.—Il -est vrai, me répondit-il presque en souriant, -il est vrai qu'on n'envisage pas les choses du côté -le plus beau, quand on a faim depuis deux jours… -Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt… -Je ne puis descendre dans la rue… Vous n'avez -rien fait pour moi, si vous ne prenez encore la -peine de m'envoyer quelque nourriture.—Mon -ami, j'y cours.»</p> - -<p>Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe -de manière que sa vétusté fût un peu moins remarquable. -Chacun des côtés étoit déchiré par en bas, -j'eus soin de retrousser élégamment chacun des -côtés; comme si j'avois eu peur des crottes, je -fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins -l'autre sous mon bras. Un long et large accroc -laissoit ma poitrine à découvert; je fis un grand -rempli et mis artistement des épingles. Quant au -dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis; -ainsi tout alloit au mieux, le petit avocat venoit -de disparoître, j'avois l'air d'un procureur-syndic. -«Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne…—Plutôt -souffrir le dernier supplice que -de vous exposer au moindre péril!… Mais serai-je -longtemps sans vous revoir?—Je n'en sais -rien, Florval.—Oh! je chercherai! je m'informerai! -Vous, Monsieur de Faublas, daignez ne pas -oublier celui qui vous doit tout.—Florval, je -n'oublierai pas mon ami.—Adieu, mon bienfaiteur; -ange libérateur, adieu.»</p> - -<p>Et, comme j'étois au bout du long corridor, -l'enfant, forçant sa petite voix claire, me cria: -«Adieu, mon papa.»</p> - -<p>Son papa! et le père m'appelle son ange libérateur! -et j'arrache à la mort deux victimes! et mes -yeux sont encore mouillés des plus douces larmes -qu'ils aient jamais versées! et mon cœur est plein -d'un sentiment délicieux! O plaisir ineffable que -l'on goûte à faire une bonne action! ô bonheur -suprême, dont je n'avois qu'une foible idée! Mais -qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de -confiance pour qu'il le distribue?… Il faut aller -soi-même… O ma Sophie! un jour nous monterons -ensemble dans les greniers, nous pénétrerons -dans les réduits du pauvre; là, nous saurons découvrir -la misère qui se cache, prévenir ses pénibles -aveux, proportionner les secours aux besoins, -calmer les douleurs par les consolations; là, ma -charmante femme, vingt malheureux, nourris de -tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton -cœur. Oh! que tu me paroîtras plus belle, quand -je t'aurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes, -quand tu reviendras fière de leurs bénédictions! A -peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce -sera ta main qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils -pourront appeler un ange libérateur!… Tu en as -la figure céleste, chacun de tes traits atteste une -âme divine… O ma Sophie! tu soutiendras les -pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves, -les filles délaissées… Les veuves! les filles!… Faublas, -loin de vous cette horrible idée!… Respectez -la beauté malheureuse que vous avez secourue, -ou renoncez à tout sentiment d'honneur, et demeurez -à jamais chargé de la juste exécration des -hommes.</p> - -<p>Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte -de la rue, où les périls qui m'environnoient fixèrent -mes idées sur des objets tout différens. Je -quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs -hommes me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout -m'épouvanta d'abord d'un coup d'œil scrutateur; -puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé, -reportant alternativement son louche regard sur -ma figure pâlie et sur les basses figures de ses vils -compagnons, il sembla plusieurs fois les consulter, -et plusieurs fois aussi leur dire: «C'est lui!» Je -vis le moment où j'étois pris. Persuadé que je ne -pouvois échapper au danger qu'en payant d'audace, -j'assurai promptement mon maintien, et, ma -mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute -voix le nom que m'avoit dit M<sup>me</sup> Leblanc. «Griffart!» -m'écriai-je. Le vilain monsieur qui m'inquiétoit, -c'étoit justement ce monsieur Griffart! -«<i>Qu'est-ce que y a?</i> me dit-il.—Comment! tu -ne me reconnois pas?—<i>Je ne sais pas encore.</i>—Et -vous, Messieurs?—<i>Pis qui n' sait pat, lui</i>, -répondit l'un d'eux, <i>nous n' savons pat itou</i>.» Alors -je pris noblement un air dédaigneux, par-dessus -mon épaule je passai toute la troupe en revue, je -toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai -tomber de ma bouche ces mots: «Quoi! mes -beaux messieurs, vous ne connoissez pas le fils du -commissaire Chénon?» A ce nom révéré, vous -eussiez vu tous mes coquins, saisis de respect, -soudain mettre bas chapeaux de laine ou bonnets -de coton, d'une façon gentille empoigner leurs -toupets, subtilement rejeter leurs pieds droits en -arrière, et me faire ainsi, avec de très humbles -excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de -tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adressant -à Griffart: «Eh bien, mon brave, y a-t-il -quelque chose de nouveau?—<i>Pat encore, note -maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois -que nous l'avons reluquée sur le toit, la bonne fille! -faudra ben qu'elle en dégringole. Elle a pris les habits -de mon sesque; mais c'est z'égal, je dis quoique -ça qu'elle n' gourera pas Griffart.</i>—Et si elle se -présente au bout de la rue?—<i>Ah! je dis, on la -gobe. Bras-d'-fer l'allume<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> z'avec les enfans perdus.</i>—Et -de ce côté-là?—<i>Tout de même pour changer. -Trouve-tout bat l'antif avec les lurons.</i>—Avec -les lurons! tenez, mes enfans, allez déjeuner au -cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter tout de -suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et -une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure -là,… dans cette allée, au cinquième étage. Ce -qui restera de mes six francs, tu reviendras au -cabaret le boire avec tes camarades.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> En termes d'argot, <i>allumer</i> signifie guetter; <i>battre l'antif</i> -veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon -livre n'est pas instructif!</p> -</div> -<p>Tous ces gens-là s'épuisèrent en remerciemens -plus grossiers qu'énergiques; et je trouvois leurs -gestes aussi dégoûtans que ridicules, et leur joie -m'attristoit; elle étoit ignoble comme eux. Dès -qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même: -d'un côté, Bras-de-fer avec les enfans perdus! de -l'autre, Trouve-tout et les lurons… Oserai-je y -aller?… m'exposerai-je à un second examen?… -J'ai peur… Cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent -a, disent-ils, pris des habits d'homme… -Si je pouvois me déguiser en femme!… Je ne sais, -mais Bras-de-fer et Trouve-tout m'épouvantent!… -Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle -qui, de la fenêtre du second étage, appelle -poliment tous ceux qui passent?… Allons-y… -Peut-être qu'avec de l'argent… Allons-y,… nous -verrons; toujours serai-je le maître, si je ne puis -faire mieux, d'aller au bout de la rue présenter aux -lurons le fils du commissaire… Allons, montons… -C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi! -sauve qui peut.</p> - -<p>J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui -avoit laissé sa porte entre-bâillée. Elle vit ma robe -noire et crut voir le diable. Le cri perçant qu'elle -poussa dut être entendu de toutes les pratiques -qu'elle avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me -souciois point de me mettre sur les bras la foule -des amans de cette moderne Aspasie, je me hâtai, -pour la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. -Sa crainte mortelle se dissipa dès qu'elle -m'entendit protester que je n'étois pas monsieur -le commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle -me vit tirer de ma bourse un double louis: le plus -doux espoir brilla sur sa figure maintenant rassérénée.</p> - -<p>«Mademoiselle, ces deux louis sont à toi…—Je -le veux bien», interrompit-elle; et, plus prompte -que l'éclair, elle courut à sa porte qu'elle ferma; -à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile -vermoulue, que des gens moins difficiles appelleroient -un rideau; à son alcôve… «Venez, venez -donc, fille trop complaisante et trop vive; si -vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la fin, vous -vous seriez épargné d'inutiles démonstrations qui -doivent coûter à votre amour-propre autant qu'à -votre pudeur… En vérité, mon enfant, tu as mal -interprété mes intentions. Pour les deux louis que -je t'offre, je demande seulement que tu me fournisses -des vêtemens de femme et que tu m'aides à -m'habiller.—Je le veux bien, répondit-elle.—Cela -est charmant! Tu veux tout ce qu'on veut, -toi!—Dame! il faut bien faire son état.—Que -me donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein -de crotte du haut en bas!—C'est que l'autre -jour je suis revenue de chez Nicolet par un mauvais -temps.—Et ce caraco tout déchiré?—Je l'ai -arrangé comme ça lundi dernier, en rossant un -clerc de procureur qui ne vouloit pas me payer.—Et -ce fichu tout sale?—C'est un vieux moine -qui me l'a chiffonné.—Et cette baigneuse toute -roussie?—C'est que mon amoureux, dans un accès -de jalousie, l'avoit jetée au feu.—Allons, -Mademoiselle, reprenez vos guenilles, je n'en veux -pas… Tiens, mon enfant, donne-moi tes meilleures -nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les -deux louis sont pour le secret.—Voilà qui est -parler! foi d'honnête fille, <i>Fanchette</i> va vous donner -ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement -du Panthéon; tenez. Je vous le céderai au prix -coûtant: quatre louis. Et par-dessus le marché -vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son -panache, et puis les preuves de mon amitié, si -vous voulez, parce que vous êtes bien gentil.—Pour -la robe et le chapeau, volontiers; bien obligé -du reste.»</p> - -<p>Il me manquoit encore une chemise. Fanchette -eut beaucoup de peine à me la fournir médiocrement -bonne; elle eut beaucoup de peine à ne pas -outrager ma timide pudeur en me la passant. La -robe qu'elle me mit ensuite m'alloit aussi bien -que si on l'eût faite pour moi. «Comme cet habit -vous sied! disoit Fanchette. En vérité, reprit-elle -après un moment de réflexion, je ne demande -pas mieux, car tu es bien le plus joli homme que -j'aie jamais vu des deux yeux.» Et, si je ne m'étois -hâté d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser très -indécemment. «Non, Mademoiselle, non, vous -dis-je…</p> - -<p>«Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te -dois. Fais-moi le plaisir d'aller chercher un fiacre -et de me l'amener; tu m'accompagneras dedans -jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant -là, je te donnerai encore quelques petits écus -pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et -garde-toi bien de dire un mot à personne.—Je -vous le promets. Je vous aime, parce que…—Va, -Fanchette, va vite.»</p> - -<p>Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie, -quand j'entendis la clef tourner dans la serrure. -Jugez de ma surprise et de mon effroi lorsque, -la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu -qui, non moins familier que s'il eût été chez lui, -me dit bonjour sans me regarder, et jeta sur le -lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que ses -jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il -faisoit fréquemment des tours sur lui-même, qu'il -accrochoit les meubles et battoit les murs. Sa -bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit à -peine; ses dents étoient mêlées; il prit une chaise -et s'assit à côté; puis, en se relevant, il se fit à -lui-même, après quelque jurement préparatoire, -cette judicieuse remarque: «Je me suis trompé.» -Il ajouta: «Fanchette, je suis sûr que tu as été -inquiète de ce que je ne suis pas revenu c'te nuit -avant ce matin,… t'as enragé de ça comme d' juste… -Ah! c'est qu'y avoit z'un monde à c't hôtel d'Angueleterre!… -Què plaisir dans cet endroit-là!… -y a des personnes qui s'y ruinent… avec z'un -agrément!… c'est charmant d' les voir… Mais -c'est qu'i sont contens!… Enfin, n'y a pat u z'une -querelle, juge!… excepté z'un qui en a tué z'un -autre, mais v'là tout…»</p> - -<p>A ces mots il se leva pour venir droit à moi; -mais sans le vouloir il prit à gauche, et se jeta sur -la croisée, dont il brisa quelques vitres. Après bien -des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et -pendant quelques secondes il me regarda sous le -nez d'un air qui m'auroit beaucoup amusé si j'avois -eu moins d'inquiétude. «C'est moi, reprit-il enfin, -c'est toi… Voilà ben ta chambre z'et ta belle -robe… Mais j' suis gris… Oh çà, je suis gris! t'as -les yeux noirs, et j' les vois bleus!… t'es blonde, et -tu me sembles brune!… t'es petite, et j' te trouve -grande!… Ah çà! j' suis dedans, c'est clair… Mais, -quoique ça, j' te veux persuader que t'es gentille -et que j' suis ton z'amoureux.»</p> - -<p>Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai; -il me retint, je fis un geste menaçant; il -me donna un coup de poing, je lui en rendis deux; -il se jeta sur mon panache, je le saisis par les -cheveux. Sa chute entraîna la mienne. Le chevalier -de Faublas, étendu sur le plancher, roula dans la -poussière avec le vil amant d'une fille publique! -Ce qui faillit à rétablir en faveur de mon adversaire -l'inégalité de cet indigne combat, c'est que -je n'étois pas commodément vêtu pour faire le -coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu -longtemps balancer incertaine, parce qu'il y avoit -dans cette manière d'escrimer cette différence, tout -avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je -tâchois de parer avant de riposter, au lieu que le -vilain, jurant comme un cocher, négligeoit la -parade et ne cherchoit qu'à me frapper et à me -retenir: on juge donc que le plus braillard n'étoit -pas le moins maltraité; mais, avant que je fusse -parvenu à me dégager, les voisins accoururent au -bruit qu'il faisoit. Charmés de trouver cette occasion -de se débarrasser de leurs odieux locataires, -ils commencèrent par nous charger d'imprécations -et de coups; ensuite ils nous séparèrent, nous descendirent, -et nous livrèrent à la garde que l'un -d'entre eux avoit été chercher.</p> - -<p>Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, -deux soldats me donnèrent la main; le peuple -me hua, les enfans me suivirent. Au bout de la rue, -je passai triomphant au milieu des <i>lurons</i>, qui -n'attendoient pas, sous ces pompeux habits et dans -cet honorable cortège, leur prétendue religieuse -en homme travestie. Mais combien de rues nous -courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée, -souilla le bel habit du Panthéon! que de -grossiers propos j'entendis sur ma route! avec -quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs! -Ah! pauvres filles, Dieu vous préserve de -la garde de Paris!</p> - -<p>Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un -juge de paix trancher du magistrat! se donner les -airs de condamner sans entendre!… Un pesant -caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats -attestèrent ce qu'ils n'avoient point vu; plusieurs -témoins crièrent que j'étois femme publique et -que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant -peu de chose, mais écrivant tout, ferma -le procès-verbal avant même qu'on eût daigné -s'informer si nous n'avions pas quelques moyens -de défense; et tout à coup, du tribunal despotique -de l'orgueilleux bourgeois, émana cet arrêt -sans appel: «Le garnement à l'hôtel de la Force; -la fille à Saint-Martin.»</p> - -<p>A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus -conduit! Il est donc vrai que de tous les adolescens -le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en -certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant -d'hommes faits, celui dont les succès galans occupoient -encore la capitale étonnée, le chevalier de -Faublas enfin, proclamé fille par un jugement -public, se vit enfermé dans une succursale de -l'hôpital, pour y attendre apparemment le grand -jour où le chef de la police le feroit, avec cent -compagnes prostituées, transférer à la métropole!</p> - -<p>Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans -cette affreuse prison? Pourquoi? l'aveu de mon -sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré une -foule de questions auxquelles je me serois vu très -embarrassé de répondre? Dans tous les cas, ce -moyen extrême ne me restoit-il pas toujours? et -ne devois-je point me flatter que mille autres -presque aussi faciles m'épargneroient le danger de -celui-là? Avec de l'adresse et de l'or je forcerois -les portes de Saint-Martin plus aisément que celles -de la Bastille… Mais je devois surtout me hâter; -un instant pouvoit me perdre! Dans le faubourg -Saint-Marceau, devenu pour la seconde fois le -théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille -accidens pouvoient découvrir les traces que le -chevalier de Faublas venoit de laisser sur son -passage. Allons, vite, appelons à mon secours -quelques amis… Des amis? je n'ai plus à Paris -que des connoissances… Rosambert… Il m'a fait -un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin. -Derneval est plus loin encore… M<sup>me</sup> de B… n'est -peut-être pas arrivée… D'ailleurs, comment lui -donner de mes nouvelles sans la compromettre?… -Mais mon amie, mon amante, ma femme?… c'est -à elle… Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander… -Non. Duportail est là qui sans doute a les yeux -ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever -encore… Non! je ne veux pas d'un moyen -qui m'expose à me priver de voir ma Sophie… -Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa -petite maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est -son hôtel; le commissionnaire s'informera, écrivons -au vicomte.</p> - -<p>Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le -résultat de deux heures de réflexion; aussi ma -lettre au vicomte n'étoit pas achevée quand on -vint appeler Fanchette.</p> - -<p>Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à -gagner le premier guichet. Là je vis une élégante -qui, m'ayant jeté deux ou trois coups d'œil dédaigneux, -m'ordonna d'un ton sec de la suivre. -Les portes de la prison s'ouvrirent, ma fière protectrice -monta gravement dans sa voiture, et d'un -signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre -place sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, -m'adressant à l'inconnue: «Madame, que de remerciemens…—Vous -ne m'en devez pas, interrompit-elle; -il est vrai que je vous ai tirée de ce -bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée, je -pense; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnellement, -je vous assure.—Cependant, Madame…—Cependant, -Mademoiselle, je vous prie -de me croire.—Pourquoi refuseriez-vous le juste -hommage…—Bon Dieu! cela fait des phrases! -Je ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas -ensemble, je vous en prie.»</p> - -<p>Il y eut un moment de silence, pendant lequel -je me demandai tout bas quelle étoit cette incivile -libératrice qui me rendoit un si grand service et me -traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle -aventure, et ce que j'allois devenir.</p> - -<p>La belle dame, qui m'avoit ordonné de me -taire, m'ordonna bientôt de parler. «Savez-vous -lire? me demanda-t-elle.—Un peu, Madame.—Et -écrire aussi?—Tout de même.—Vous -coiffez?—Les femmes?—Eh mais, sans doute.—Assez -passablement, Madame. Est-ce là tout -ce que…—En voilà assez, Mademoiselle, vous -oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner.»</p> - -<p>Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel -hôtel. L'inconnue, m'ayant fait traverser des appartemens -superbes, finit par me livrer à mes réflexions -dans une espèce de cabinet de toilette où je restai -seul pendant quelques minutes, qui me parurent -des siècles. Enfin, ma libératrice reparut: elle -m'apportoit elle-même des habits qu'elle m'ordonna -d'échanger contre les miens, car je faisois -horreur, disoit-elle; et, sans attendre ma réponse, -elle commença par m'enlever mon fichu. «Je me -doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur -ma poitrine un regard scrutateur, je me doutois -bien que quelque défaut secret déparoit cette courtisane -en apparence si jolie; fi donc! ma main -n'est pas plus unie que cela.»</p> - -<p>A la surprise qui d'abord me saisit succéda -bientôt un sentiment plus pénible: cette grande -dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme de -chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, -m'inquiétoit par ses soins autant que par ses remarques, -et ne me désoloit pas moins par ses -bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober -à ses bons offices; elle trouva mes minauderies -fort impertinentes, et ne me tint aucun compte -de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur -banale.</p> - -<p>Un bout de cordon passoit, elle le tira très -habilement, et du même temps me débarrassa de -mon premier jupon. «Bon Dieu!… Madame, vous -abaisserez-vous à servir votre servante?—Eh -mais, répondit-elle, si je veux bien en supporter la -peine et la honte?—Madame, je ne le souffrirai -pas!… Je ne le puis souffrir… Vous êtes trop -bonne.—Est-ce une raison pour que vous vous -montriez aussi ridiculement modeste qu'opiniâtre?»</p> - -<p>Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit -encore moins vite que sa main; de sorte que je -vis presque aussitôt, malgré mes précautions trop -vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit -la dernière.</p> - -<p>Au moins il me restoit encore une sauvegarde, -le petit caraco dont j'espérois n'être pas aisément -dépouillé. «Que d'entêtement! quelle sotte réserve! -dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois -homme, Mademoiselle y feroit moins de façon.» -A peine avoit-elle dit, qu'elle passa derrière moi, -et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide, remontant -de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit -en deux l'infortuné caraco, dont il lui devint facile -de m'arracher les morceaux.</p> - -<p>O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous -voyez d'ici la pauvre Fanchette trop succinctement -vêtue, et d'autant plus embarrassée que, l'unique -voile qui lui demeure ayant été naguère et -trop longtemps promené dans les rues de Paris, je -ne puis en conscience nier que j'ai besoin de linge -blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à -ma toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage -une fine chemise qu'elle m'ordonna de passer. -C'étoit là surtout l'opération que je redoutois, et, -pour comble de malheur, chaque instant la rendoit -plus pressante et plus difficile. Comment la -jeune fille excessivement maladroite auroit-elle -jamais, en ce moment, le plus critique de tous, la -dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux -clairvoyans le jeune garçon trop visible? Je ne sais -par quelle fatalité mon imagination, jusqu'alors -endormie, se réveille plus ardente: elle m'électrise, -elle m'enflamme pour les appas de cette inconnue -dont je crois sentir encore la main prompte et -légère, dont le regard me poursuit toujours, dont -le tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, -soudain produit en moi l'effet auquel je me -serois le moins attendu, l'effet ordinairement favorable -et maintenant malheureux, l'effet que deux -heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer, -même à l'aide du magnétisme. Que ferai-je donc? -que vais-je devenir? par quel moyen garder mon -secret?</p> - -<p>Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. -Vous en rirez à mes dépens; n'importe: comme je -vous vante quelquefois mes prouesses, il faut aussi -vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, -n'imaginant pas qu'il y eût rien de mieux à faire, -j'eus la foiblesse de tourner le dos à l'ennemi.</p> - -<p>«Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous -avoue que voilà d'étranges manières, auxquelles on -ne m'a point accoutumée.»</p> - -<p>Au ton dont ces paroles furent prononcées, je -crus m'apercevoir que la personne outragée, loin -de céder aux mouvemens de l'impatience et de la -colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit -pas l'ironie. Un coup d'œil que je hasardai -furtivement me confirma dans cette idée. Je vis -qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine -de grands éclats de rire pressés de s'échapper. Ce fut -alors, et c'est encore à ma honte que je l'avoue, ce fut -seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que depuis -un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que -depuis un grand quart d'heure ma protectrice -mystifioit tout à son aise un innocent jeune homme -qu'elle avoit l'air de croire une fille publique. Cette -découverte me causa d'abord un dépit véritable; -mais je me consolai presque aussitôt, pressentant -bien la douce vengeance que me promettoit ma -mésaventure.</p> - -<p>«Ah! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous -n'êtes pas faite pour de telles incivilités. Oui, j'en -suis sûr, vous ne devez pas être plus accoutumée à -les souffrir que je ne le suis moi-même à me les -permettre, et c'est bien sincèrement que je vous -en demande pardon!—Pardon! répéta-t-elle en -riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne -s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité?—Assurément -non, répliquai-je, un peu -étourdi du reproche.—Eh bien donc, reprit-elle -avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai -qu'une véritable offense…»</p> - -<p>Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son -air, ses discours, et surtout son maintien, où respiroit -une rare assurance, tout en elle se réunissoit -pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite -pour donner du cœur au plus timide. Aussi, -me précipitant devant elle, dans cette humble et -redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante -pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus -décidé, cette déclaration d'amour et de guerre: -«Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas longtemps, -Madame.» Sans s'émouvoir, elle répliqua: -«Quoi que vous puissiez dire, je ne dois pas vous -croire téméraire. D'ailleurs, je vous préviens que -je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur -parole: ce sont les beautés foibles qui croient à -toutes les menaces.»</p> - -<p>La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins -que des effets à cette dame. Je ne pouvois plus -raisonnablement douter qu'elle savoit à peu près -qui j'étois, que le danger de ma présence et de -mon accoutrement si simple ne l'étonnoit nullement, -qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit -sans indiscrétion, et devoit même se montrer.</p> - -<p>On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe -complet ne fut disputé que justement autant -qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver encore de -quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire -et sur le point d'en recueillir les fruits, que -le vainqueur lui-même alloit partager, lorsqu'une -importune voiture fit gémir le pavé de la cour. -«Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchons-nous,… -dépêchons-nous d'achever cette plaisanterie.»</p> - -<p>Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je -n'avois pas eu moi-même quelque intérêt à me -dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.</p> - -<p>Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne, -ce que l'originale personne appeloit notre plaisanterie -venoit de finir; mais le tiers incommode, à -qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant, -se faisoit entendre assez près de nous; et ma -fière protectrice, qui n'avoit apparemment nulle -envie qu'on sût de quelle manière elle plaisantoit -avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son -désordre; elle me faisoit signe de ramasser mes -hardes éparses et de me jeter dans un cabinet -voisin.</p> - -<p>Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun -cavalier dont la trop prompte visite m'y reléguoit -entra. «Il est là qui change d'habits, lui dit-elle.—Sans -le secours de votre femme de chambre?» -demanda-t-il. Elle répondit: «S'il ne peut s'en -passer, nous l'appellerons; mais pourquoi, tant -qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous -un tiers dans son secret?»</p> - -<p>Alors il vint à moi: c'étoit M. de Valbrun. -«Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant. -N'êtes-vous pas content du zèle que -madame la baronne de Fonrose a mis à vous servir?—Content? -m'écriai-je; mais c'est, en vérité, -trop peu dire.—Ah! je l'ai bien inquiété, votre -cher Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui -ce qu'il en pense; demandez-lui si je n'ai pas -déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons, -gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, -ne voyez en moi qu'une fée secourable qui vient -de vous enlever à des enchanteurs; et, dès que -vous serez rhabillé, venez respectueusement, en -signe de reconnoissance, me baiser la main.»</p> - -<p>Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers -une vitre. Son maintien avoit tout d'un coup tellement -changé qu'il n'y régnoit plus qu'une dignité -froide, et le calme parfait de sa figure sembloit -annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis -que madame la baronne étoit une excellente comédienne; -mais, quelque plaisir que je trouvasse -à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui -donner qu'une courte attention. Tout cet accoutrement -féminin dont il falloit m'affubler encore ne -me causoit pas un léger embarras: c'étoit pour -moi l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit duré -jusqu'au soir, si M<sup>me</sup> de Fonrose n'étoit venue, -sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à -l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le -vicomte, elle poussa la complaisance jusqu'à réparer, -de sa noble main, le désordre de ma chevelure. -Elle me coiffoit encore, quand je m'écriai: -«Monsieur de Valbrun, partons.—Pour aller où?—Voir -Sophie.—Sophie est-elle à Paris?—Dans -ce faubourg même, au couvent de ***, -rue ***.—Tant mieux; mais pour un instant -modérez votre impatience; écoutez-moi: je dois -vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des -mesures pour ce qui me reste à faire.—Vous -devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû -commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.—Êtes-vous -jaloux de me la prouver?—N'en -doutez pas.—Eh bien, faites-moi le -plaisir de m'entendre.—De tout mon cœur; mais -partons.—Quelle pétulance! De grâce, écoutez-moi!—Ma -Sophie!—Nous en parlerons tout à -l'heure. Chevalier, au milieu de la nuit dernière, -je suis revenu à ma petite maison, comme je vous -l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui -s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes -pour vous. Ne sachant ce que vous alliez devenir, -et voulant demeurer à portée de vous donner quelque -secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris -le parti de rester avec Justine. Cette petite, qui -me paroît vous aimer beaucoup, étoit continuellement -à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la -matinée, elle a cru vous voir sous deux habits -différens. Il y a deux heures enfin, elle m'a crié que -la garde vous emmenoit; qu'elle vous reconnoissoit -très bien malgré votre nouveau travestissement. -Aussitôt s'est mêlé, dans la cohue qui vous -suivoit, un fidèle émissaire, chargé de revenir le -plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez -devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté -que surpris de savoir qu'un jugement <i>ténébreux</i> -venoit d'envoyer la prétendue Fanchette à -Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez M<sup>me</sup> de -Fonrose…—Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne -pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un -jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ -vous réclamer à l'hôtel de la Police, et -vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat -qui ordonnoit votre liberté.—Madame, recevez -tous mes remerciemens…—Monsieur de Faublas, -reprit le vicomte, écoutez-moi jusqu'à la fin.—Sophie -m'attend.—Bientôt nous parlerons d'elle; -écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame -la baronne alloit à la police, je retournois -au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des -informations; il n'y est plus question de Dorothée, -on ne parle partout que du chevalier de Faublas.—Comment! -déjà?—Pouvez-vous en être -étonné? la déclaration de je ne sais quelle sœur -Ursule, qui a, dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs -de la religieuse, ne prouvoit rien contre -vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la plainte -qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir -été attaqué dans l'enclos des <i>Magnétiseurs</i> par un -jeune homme qui se sauvoit en chemise et l'épée à -la main; c'est la résistance qu'a faite aux officiers -de la police M<sup>me</sup> Leblanc, qui a mieux aimé laisser -enfoncer la porte de son appartement que de -l'ouvrir; c'est enfin la déposition que s'est vue -forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue -dans son taudis, y a été <i>interrogée sur faits et articles</i>. -Le concours de tant d'événemens extraordinaires -vous a trahi, les plus étonnantes aventures -ont été mises sur le compte du plus étonnant -jeune homme. Dans deux heures peut-être on ira -vous chercher à Saint-Martin pour vous transférer -à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; -mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous -trouve pas, je suis tranquille sur tout le reste. Les -amis du comte de la G…, que l'un de vos seconds -a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai -des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous -pourrons assoupir cette affaire. En attendant…—En -attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me -perdre!—Vous vous perdriez sans la voir!—Sans -la voir!—Si vous osez faire un pas dehors, vous -êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que -la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui -sur pied. De grâce, attendez quelques jours.—Quelques -jours! les jours sont des siècles!—Les -trouveriez-vous moins longs dans une prison -d'État, et lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à -l'espérance de revoir votre maîtresse?—Elle est ma -femme, Monsieur le vicomte.» La baronne nous -interrompit: «Chevalier, si tout ce qu'on dit -d'elle est vrai, je vous en félicite.—Très vrai, -Madame; on chercheroit longtemps avant d'en -trouver une qui méritât d'être adorée comme elle!…—Je -vous crois.—Une qui fût plus digne de la -tendresse et des respects de son heureux époux!…—Chevalier, -reprit le vicomte, permettez…—Une -qui…—De grâce, le temps est cher, prenons -un parti. Promettez-moi de ne pas vous -exposer.—Hélas! je ne la verrai donc pas aujourd'hui!—Songez -que votre affaire peut maintenant -s'arranger, mais que, si vous étiez une fois -prisonnier, je ne répondrois plus de rien. Chevalier, -vous réfléchissez; eh bien?—Vicomte, vous me -voyez pénétré de reconnoissance; dans un temps -plus heureux je n'en aurai pas moins, et je saurai -l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en -donner une preuve que de me rendre à vos conseils. -Monsieur de Valbrun, réglez ma conduite, -et j'obéirai.—Chevalier, je ne puis maintenant -vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra -sûrement vous y chercher.—Pourquoi monsieur -ne resteroit-il pas ici? dit aussitôt la baronne.—Parce -qu'il n'y seroit guère plus en sûreté, Madame.—Vous -croyez, Vicomte?—Mais je vous -le demande à vous-même, qu'en pensez-vous?—Moi, -je ne vois pas trop…—Quoi! Madame, -après la démarche que vous venez de faire!—Oh! -mais, Vicomte…—Vous m'étonnez, Madame, -répliqua-t-il encore avec un peu d'humeur; -au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier, -je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que -par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis -point jaloux.—J'aime cependant, lui répondit-elle, -le petit ton piqué dont vous le dites; il -prouve que vous avez pour moi plus d'attachement -que vous n'en voudriez laisser paroître. -Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, passons dans -la salle à manger, où nous ne resterons pas longtemps, -et pendant le dîner chacun de nous trois -voudra bien rêver aux moyens de sauver cet -aimable cavalier, l'ami de toutes les femmes et -l'amant de la sienne.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Fonrose me présenta sa main, dont -s'empara le vicomte, plus prompt que moi; nous -allâmes nous mettre à table. La baronne, qui n'étoit -sortie de son recueillement profond que pour me -fixer de temps en temps, la baronne rompit le silence -par un grand éclat de rire. Le vicomte lui -demanda la cause de cette gaieté subite. «Je vais -vous l'expliquer dans le salon», répondit-elle en se -levant. Je fus presque affligé de cette brusque incartade, -car, au vif appétit qui me restoit encore, -je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.</p> - -<p>«Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous -dit-elle, une place qui lui convient merveilleusement -de toutes les manières.—Une place? s'écria -le vicomte.—Une place, oui. Factotum femelle, -elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et -lectrice chez M<sup>me</sup> de Lignolle.—La petite comtesse?—Oui.—Une -demoiselle de compagnie à -la petite comtesse! On en rira.—Qu'importe, -Vicomte? Elle en veut une; celle que je vais lui -donner en vaut bien une autre, je crois.—Mais -à cause de M. de Lignolle…—M. de Lignolle! -M. de Lignolle est un fort vilain homme à qui j'en -veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies -lui reproche des torts,… de ces torts qu'une femme -ne pardonne point. Mademoiselle Duportail, ajouta -la baronne en se tournant vers moi, je vous recommande -la petite comtesse, elle est jeune et jolie, -un peu étourdie, très vive, impérieuse à l'excès, -capricieuse aussi; je lui connois une fantaisie -qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de vouloir -être prude pendant un quart d'heure; alors, -jouant la profonde ignorance de la vierge la plus -inepte, elle se refuse aux plaisanteries les plus ordinaires, -et l'instant d'après vous l'entendez vous -tenir, d'un air très indifférent, un propos très leste. -Au reste, elle a des travers qui la perdront si elle -n'y prend garde. A son âge elle fuit le monde; -personne ne la rencontre nulle part, et peu de -gens ont le bonheur de la trouver chez elle. Je -crois bien que son vilain mari n'est pas fâché de -cette économique retraite; mais ce n'est pas lui -qui l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur -de Faublas, je vous charge de former cette enfant; -songez que c'est un effet qu'il faut mettre dans la -société.—Ah! ma Sophie! Madame la baronne, -ma Sophie!—Oui, oui, votre Sophie! fripon non -moins fortuné que dangereux, si le bruit public ne -m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos talens, -Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera -pas la comtesse. Je ne vous dirai que deux mots de -son sot époux. C'est un homme épais, mal fait -dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut -peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais -d'expression. On assure que plusieurs femmes ont -tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une -qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux -muses; il est du nombre de ces petits beaux-esprits -de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs -qui croient aller au temple de Mémoire par -des quatrains périodiquement imprimés dans les -papiers publics. Il raffolera de vous, si vous prenez -la peine de déclamer contre la philosophie moderne -et de deviner des énigmes.—Voilà, Madame, dit -M. de Valbrun, un portrait fait de main de maître; -je reconnois le pinceau d'une femme offensée.—Vicomte, -répondit-elle, je ne vous ai pas dit que -ce fût moi qui eusse à me plaindre de lui.—Maintenant -je le jurerois, répliqua-t-il, mais aussi de -quoi vous avisiez-vous?»</p> - -<p>Je les interrompis tous deux pour leur faire cette -observation: «Au lieu d'être femme chez la comtesse, -ne puis-je pas être femme ailleurs? Seroit-il -impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le -couvent de ma Sophie?—Aujourd'hui, répondit -le vicomte, le péril seroit extrême, et puis le moyen -de rester?» La baronne l'interrompit: «Attendez, -car je m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, -vous me donnez l'idée d'un projet dont le succès -est infaillible. Demain, oui demain, je vous le promets, -j'irai moi-même au couvent de Sophie -m'informer s'il n'y auroit pas une chambre…—Pour -une jeune veuve de vos amies que vous vous -chargeriez d'amener après-demain, Madame la -baronne?—Après-demain, non, mais à la fin de la -semaine.—O ma Sophie!…—Ne sautez donc -pas, me dit M<sup>me</sup> de Fonrose; vous allez vous décoiffer.» -Elle ajouta: «J'admire ce stratagème -autant que je l'approuve; on ne croira jamais que -ce fût un mari qui s'en avisât.—Madame, dit le -vicomte, nous pouvons partir, il fait nuit; mais -croyez-vous que M<sup>me</sup> de Lignolle prenne sa demoiselle -de compagnie dès ce soir?—Oui, Monsieur, -j'en fais mon affaire.—Et M. de Lignolle -ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme?—Vous -savez bien que monsieur n'a pas de volonté -quand madame parle; vous savez bien que, -quand la comtesse a prononcé le fatal <i>je veux</i>, il -faut que le comte veuille. Partons, Chevalier, -ajouta-t-elle, vous vous nommerez M<sup>lle</sup> de Brumont.»</p> - -<p>Nous descendîmes. Comme je montois dans la -voiture, je vis qu'on plaçoit une malle derrière. -«Elle renferme votre trousseau», me dit la baronne. -Je priai le vicomte de me venir voir chez M<sup>me</sup> de -Lignolle le lendemain; il me promit qu'il s'y rendroit -à l'entrée de la nuit pour m'informer de ce -que M<sup>me</sup> de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai -à son oreille pour lui faire cette confidence: -«Je crois M<sup>me</sup> de B… revenue chez elle… Justine -ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles -et me donner des siennes?—Soit, je l'en -chargerai. C'est-à-dire que M<sup>me</sup> de B… vous intéresse -encore?—Non de la manière dont vous -l'entendez, non, parole d'honneur; mais je suis -très impatient de savoir comment le marquis l'aura -reçue.—Je m'arrangerai de manière à pouvoir -vous le dire demain.»</p> - -<p>M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas -jaloux, ne nous quitta qu'à la porte de l'hôtel du -comte.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" /> -<div class="legende small">LES CHARMES DE M<sup>me</sup> DE LIGNOLLE</div> -</div> -<div class="break"></div> - -<p class="top4em">Monsieur de Lignolle étoit chez madame -quand on nous annonça. La baronne, -en me présentant à la comtesse, lui -dit: «Je vous amène cette jeune personne, -en qui vous trouverez toutes les qualités -nécessaires aux fonctions de la triple charge dont -vous l'honorerez. Elle lit, écrit, et cause bien. On -la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais c'est -là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations -honnêtes, des goûts tout à fait louables, et -surtout des talens solides qu'on a rarement dans -un âge encore si tendre et avec une aussi jolie -figure. Ne croyez pas que j'exagère, Comtesse, -bientôt vous deviendrez l'intime amie de votre -aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un -vrai trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.—Je -vous en remercie d'avance, répondit -la comtesse, sur votre recommandation je n'hésite -pas.—Plusieurs de mes amies voudroient bien -avoir des demoiselles de compagnie comme celle-là, -reprit la baronne; mais j'ai senti que je vous devois -la préférence; et puis il faut tout dire, c'est un -présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle.»</p> - -<p>La comtesse renouvela ses remerciements à la -baronne et lui dit que dès ce soir… «Dès ce soir! -interrompit le comte, attendez donc.—Monsieur, -je n'attends pas.—Mais…—Point de mais, -Monsieur. Il y a trois jours que je demande une -demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que j'attendisse -encore, je tomberois malade.—Si dans -le monde on trouve ridicule…—Que m'importe, -Monsieur?—On vous blâmera, Madame, car…—Je -savois bien qu'il nous arriveroit encore un -de ces <i>car</i> dont vous me fatiguez sans cesse, et -qui me sont insupportables, surtout quand vous -me contrariez, Monsieur; dès ce soir, Mademoiselle…—Mais, -Madame, je vous observe…—Oh! -que je suis malheureuse!—Je vous observe -que si…»</p> - -<p>La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda -M. de Lignolle avec majesté, et du ton le -plus impérieux lui dit: «Je le veux.—Puisque vous -le prenez ainsi, Madame, répondit le comte, il -faut bien que cela soit, que ne vous expliquiez-vous -tout d'un coup! Madame la baronne permettra -seulement que j'examine un peu sa protégée, -car souvent on parle de bonnes études, et -Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu de ces -petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges; -ils avoient remporté tous les prix de l'université, -et ne savoient seulement pas trouver le mot -d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on -les avoit priés d'en faire une!… Mademoiselle, je -ne doute pas que vous ne soyez plus instruite, -car… votre figure,… vos manières… Comment -vous nommez-vous, Mademoiselle?—De Brumont, -Monsieur.—Vous n'êtes pas philosophe, -j'espère?—Non, Monsieur, je suis honnête fille.—Belle -réponse, Mademoiselle, superbe! superbe! -Vous êtes de bonne famille apparemment?—Monsieur, -je suis noble.—Bon encore cela! -bon! Je vois que nous sympathiserons merveilleusement. -Je vous avouerai que vous êtes arrivée ici -dans un moment précieux; quand on vous a -annoncée, je limois le dernier vers d'une charade… -Oh! c'est que c'est une vraie charade, celle-là!… -Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le -mot.</p> - -<p>«Devinez, Mademoiselle, devinez.»</p> - -<p>Il est certain que pour le trouver il me fallut -une sagacité peu commune. Monsieur le comte -n'étoit pas heureux dans l'art des définitions; mais, -en revanche, chaque expression, grâce à la place -qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a, -ma foi, devinée! s'écria-t-il. Preuve qu'elle est -bien faite, la charade! Baronne, vous avez raison, -c'est une fille vraiment étonnante!—Monsieur, je -suis fort aise, répliqua M<sup>me</sup> de Fonrose, que vous -la trouviez telle; mais c'est surtout aux yeux de la -comtesse que je veux qu'elle se montre ainsi.—D'honneur, -répéta-t-il, une fille étonnante! Elle -vient de deviner ma plus belle charade,… une charade -dont le plan seul m'a coûté cinq jours de -méditation!… une charade dont j'ai travaillé le -style pendant neuf jours et demi… Enfin, j'ai -changé dix-huit fois le premier vers,… oui, dix-huit -fois. Je faisois des variantes en dormant.—Comme -Voltaire, Monsieur le comte.—Ah! -Mademoiselle, Voltaire n'a jamais fait de charades, -et puis c'étoit un philosophe. Revenons à -mon ouvrage; comment le trouvez-vous?—Très -saillant, Monsieur, et plein de charmantes antithèses.—De -charmantes… Vous nommez cela -des antithèses? Je savois bien que je faisois des -antithèses, moi!… Je n'ai pourtant pas achevé -ma rhétorique; mais voilà de ces choses que certaines -gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la -nature qui donne des antithèses… Mesdames, cela -s'appelle des antithèses.</p> - -<p>—Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse -entièrement occupée de ce que lui disoit la -baronne, cela s'appelle des bêtises.—Comment, -Madame, des bêtises?—Oui, Monsieur, ces petits -coussins que nous mettons sur nos hanches, -pour relever et faire bouffer nos jupons, s'appellent -des bêtises.—Ah! Madame, s'écria-t-il, -quelle réponse!» Il revint à moi: «Tenez, Mademoiselle -de Brumont, je ne dis pas cela pour -vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les -femmes sont bien petites avec leurs chiffons. Quand -vous aurez gagné la confiance de la comtesse, -ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts -solides, chargez-vous de son instruction, enseignez-lui -le grand art des charades et des antithèses…—Laissez-moi -faire, Monsieur le comte; -que j'aie seulement le bonheur de lui plaire…—Vous -lui plairez!—Croyez-vous?—Vous lui -plairez, j'en suis sûr.—Eh bien, je lui apprendrai -beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, -je vous en donne ma parole.—Et vous me rendrez, -Mademoiselle, un véritable service dont je -serai très reconnoissant.—Vous avez trop de -bonté, Monsieur: une autre vous remercieroit; -moi, je suis tentée de vous en vouloir. Ailleurs j'ai -quelquefois occupé la place que vous m'invitez à -prendre chez vous, et jamais mari n'eut besoin de -m'exciter à remplir auprès de sa femme des devoirs -que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en -paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la -comtesse seront, quant à vous, toujours désintéressés, -je vous jure.—Revenons à mon ouvrage. -Vous le trouvez?—Surprenant! d'une simplicité… -sublime! Mais, Monsieur, comment faites-vous?…—D'abondance, -interrompit-il; mes plus longs vers -ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la -mesure, je compte sur mes doigts; la rime, je la -prends dans le dictionnaire de Richelet; et la raison, -je l'attends pendant trois semaines s'il le faut: -aussi mes vers sont très faciles.—Et vos charades -ont le mérite d'être faites en bouts-rimés.—Justement: -chaque poète a son faire, et voilà le -mien.—Vous ne me disiez pas cela!—Diantre! -c'est mon secret!—Il est mal gardé, Monsieur -le comte; presque tous les beaux esprits du jour le -possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que -chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre -orgueilleusement modeste de <i>Mes fantaisies</i>, <i>Mes -souvenirs</i>, <i>Mes essais</i>, <i>Mes délassemens</i>, <i>Mes caprices</i>, -<i>Mes loisirs</i>, etc.; lisez les petites chansons de -société dont ils régalent leurs amis aux bons jours -de fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité, -dans ces almanachs prétendus poétiques qu'on -achète au jour de l'an pour les oublier avant la -mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opéras-comiques, -de nos petits opéras lamentables; lisez -les doux madrigaux de nos comédies à la mode; -lisez nos odes <i>germaniques</i>, nos épouvantables -tragédies; lisez, Monsieur le comte, vous verrez -que tout cela se fait à peu près à votre manière, -et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage -d'être toute en bouts-rimés.»</p> - -<p>Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis -sa belle humeur en l'accablant d'éloges. «Là, -sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade vous a -séduite? et vous croyez que, sans se compromettre, -on peut signer cela?—Assurément, et -comptez, Monsieur, sur la reconnoissance publique.»,</p> - -<p>Il prit une plume, et sous le mot <i>malpropre</i> il -écrivit: «Par M. Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph, -comte de Lignolle, -seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel -du régiment de ***, en garnison à ***, -chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, -à Paris, rue ***, hôtel de ***.—Quoi! -Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!—Mademoiselle, -c'est l'usage… Là!… vous lirez -cela dans le <i>Mercure</i> de la semaine prochaine.»</p> - -<p>Le comte, enivré de mon approbation, alla dire -à la baronne qu'elle verroit bientôt quelque chose -de sa façon dans les papiers publics; ensuite, il -s'adressa à la comtesse: «Madame, vous pouvez -prendre M<sup>lle</sup> de Brumont, je vous certifie, moi, -que vous en serez très satisfaite; je vous la donne -pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le -mérite. Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!—Monsieur, -répondit la comtesse, je suis fort -aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit -une affaire arrangée.»</p> - -<p>M. de Lignolle revint à moi, et, me tirant un -peu à l'écart, il me dit bien bas: «Mademoiselle -de Brumont, j'ai une grâce à vous demander.—Monsieur, -parlez.—Je ne puis douter que vous -n'ayez de bonnes mœurs, puisque vous êtes noble -et ennemie des philosophes; mais tous les jours -une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter -des aventures galantes et les répète.—Fi donc! -Monsieur.—Bon! vous me comprenez: je désire -que vous n'ayez jamais de ces sortes de conversations -avec la comtesse.—Cela n'est pas facile, -Monsieur, car les jeunes femmes…—Oui, aiment -en général à causer de mille fadaises qui leur gâtent -l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du -monde! et je vous supplie d'éviter cela tant que -vous le pourrez.—Monsieur, je suis franche, je -ne puis vous répondre…—Tâchez; j'ai de bonnes -raisons pour vous en prier.—Je le crois, Monsieur.—D'ailleurs, -vous n'aurez pas infiniment -de peine, la comtesse est sur cela d'une grande -réserve.—Je n'en suis pas fâchée.—Et puis, ses -lectures sont choisies; elle a de bons livres, bien -moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui -instruisent. Point de romans, par exemple, -point de romans! car dans tous ces maudits ouvrages -il y a de l'amour.—Oui, ces messieurs -nous assomment! c'est une chose bien désagréable!—Mademoiselle, -chez moi pas plus d'amour -que de philosophie: car, tenez, la philosophie et -l'amour…»</p> - -<p>La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit -le comte et me fit perdre le très beau parallèle -que j'allois entendre. «Mademoiselle, me dit -M<sup>me</sup> de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse -dans une maison fort agréable, où tous les plaisirs -vous attendent. Songez qu'à compter de ce moment-ci -vous appartenez à madame la comtesse; -qu'il s'agit non seulement d'exécuter ses volontés, -mais encore de prévenir ses désirs; et qu'enfin, -dussiez-vous même, en certains points, désobliger -monsieur, votre premier devoir est de plaire à -madame. Je crois que ce ne sera pour vous une -chose ni désagréable ni difficile; il y va de votre -honneur de justifier l'opinion très avantageuse -que j'ai conçue de vous: efforcez-vous donc de -mériter le plus promptement possible les bontés -d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous -bien que je lui cède tous mes droits.»</p> - -<p>Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste -protectrice me donna un baiser sur le front -et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la comtesse -de me permettre d'aller me mettre au lit. -M. de Lignolle insistoit pour que je restasse, -mais un <i>je le veux</i> de madame lui ferma la bouche. -La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement -qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une -espèce de cabinet pratiqué au fond de sa chambre -à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le -bonsoir d'un ton très affectueux, et M<sup>me</sup> de Lignolle, -en me donnant un baiser sur le front, me -dit avec beaucoup de vivacité: «Bonne nuit, -Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le -veux, entendez-vous?»</p> - -<p>Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve -dans une maison sûre, où probablement mes ennemis -ne me viendront pas chercher. Depuis près de -quatre jours, que de périls m'ont environné! combien -d'aventures, d'inquiétudes et de plaisirs depuis -plus de quarante-huit heures!… Des plaisirs? -Des plaisirs loin de ma Sophie?… loin d'elle? -Heureusement l'espace qui nous séparoit se trouve -beaucoup diminué. Plus de soixante lieues étoient -entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq -cents pas tout au plus. La même enceinte nous -renferme, nous respirons, pour ainsi dire, le même -air… hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à -l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, -je n'embrasserai que son image! et cette -nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa couche -solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, -comme vous me l'avez promis; venez, car, si vous -me manquez de parole, dès le soir je pars seul. A tout -hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, -je m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de -récompenser sa tendre sollicitude et de consoler -sa douleur!… Oui, j'irai; je chercherai le péril, -j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux -mille fois de payer de ma liberté quelques -instans de volupté suprême, je ne me plaindrai -pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.</p> - -<p>Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas… -Elle est jolie pourtant, la comtesse!… une petite -brune, d'une grande blancheur! toute jeune! de -la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le -petit dragon!… A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle -son mari?… Mais à quelles idées me livre mon -imagination toujours prompte? Est-ce donc pour -m'occuper de ces bagatelles que j'ai demandé à la -comtesse la permission de me retirer? O mon père, -applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime: -c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas -quittoit une jolie femme; et Faublas ne sentoit -que le plaisir de pouvoir enfin vous donner de ses -nouvelles!</p> - -<p>Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout -entière la lettre tendre et respectueuse.</p> - -<blockquote> -<p class="ind"><i>Mon père</i>,</p> - -<p><i>Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude -et de cruauté; je vous ai délaissé dans cet asile -que vous embellissiez pour moi; mais vous n'ignorez -pas quelle passion consume un cœur que vous avez -fait trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup -l'a frappé l'inconcevable attentat d'un homme qui se -disoit notre ami. Mon père, en vous quittant, je me -proposois un prompt retour; le chagrin que vous -auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; -ma femme, au contraire, gémissoit comme moi dans -les tourmens d'une séparation que pouvoit rendre -éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon -père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à -demi; mais je n'aurois pu vivre loin de ma Sophie.</i></p> - -<p><i>J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père -n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne m'eût point -permis de braver les dangers qui m'attendoient sur la -route. Aucun des malheurs que je craignois ne m'est -arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois -pas prévu. Depuis trois jours que je suis dans la -capitale, voici le premier moment de ma liberté; je -le consacre à celui qui seroit ce que j'ai de plus cher -au monde, si ma Sophie n'existoit pas.</i></p> - -<p><i>Je comptois retourner vers vous, mon père, et je -vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez craindre, -à Paris, que les dangers qui me menacent, et bientôt -il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà -fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, -je crois, ma malheureuse affaire. D'ailleurs -j'espère, sous trois jours au plus tard, me réfugier -dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je vous -en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de -Faublas et sa femme embrasseront leur père chéri!</i></p> - -<p><i>En attendant que j'aie ce bonheur, daignez -m'écrire un mot pour me tranquilliser. Voici mon -adresse: La veuve Grandval, au couvent de ***, -rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous -ma joie: votre réponse me trouvera près de -Sophie. De grâce, écrivez promptement, mon père, -écrivez.</i></p> - -<p><i>Je suis avec un profond respect, etc.</i></p> - -<p class="gap">P.-S. <i>Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir -ma chère Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt -que je le pourrai.</i></p> -</blockquote> - -<p>Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que -j'ai mis l'adresse à M. de Belcourt, qu'il me soit -permis d'examiner un peu mon petit appartement. -Cette porte donne dans la chambre à coucher de -la comtesse; cette autre, sur un escalier dérobé qui -descend dans la cour. Elle est commode, ma petite -chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie -d'aller visiter M<sup>me</sup> de Lignolle?… Je n'en ferai -rien; va, sois tranquille, ma Sophie… Couche-t-il -avec elle, M. de Lignolle?… Que m'importe? -Quelle idée me vient là?… Le grand mal après -tout! je n'y mets pas un vif intérêt;… c'est simplement -de la curiosité… Oui, mais cependant cela -me tourmente; je voudrois savoir si les époux font -lit à part… Je ne vois qu'un lit dans la chambre à -coucher de madame; mais il est grand et il se -pourroit que monsieur n'eût pas son appartement -séparé… Comment faire pour m'en instruire?… -Parbleu! guetter le moment et regarder par le -trou de la serrure… Bon! il n'est que sept heures; -ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront -point avant minuit! J'attendrois là cinq heures -d'horloge!… Je meurs de fatigue… Ma foi, non; -ma charmante femme, je ne m'occuperai que de -vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.</p> - -<p>Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que, -le lendemain, M<sup>me</sup> de Lignolle fut obligée de me -faire appeler pour que j'assistasse à son lever.</p> - -<p>«Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle -de Brumont? me demanda-t-elle avec vivacité.—Parfaitement -bien; et Madame?—J'ai mal -dormi.—Madame a pourtant le teint vermeil et -les yeux brillans.—Je vous assure que j'ai mal -dormi, répondit-elle en souriant.—C'est peut-être -la faute de monsieur le comte?—Comment cela?… -Répondez donc, Mademoiselle: comment cela?—Madame…—Expliquez-vous, -je veux savoir…—Je -prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai -peut-être déplu par cette plaisanterie pourtant innocente.—Point -du tout; mais je ne l'entends pas; -expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime -pas à attendre.—Madame…—Mademoiselle, -vous m'impatientez. Parlez, je le veux.—Madame, -je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur -le comte atteindra bientôt la cinquantaine, mais -madame la comtesse est toute jeune, je crois.—J'ai -seize ans.—Il est vrai que monsieur le comte -paroît d'une santé bien foible; mais madame la -comtesse est jolie.—Sans compliment, le trouvez-vous?—Je -ne fais sûrement que répéter à madame -ce qu'elle a coutume d'entendre.—Vous êtes tout -à fait polie, Mademoiselle de Brumont, mais revenons -à ce que vous me disiez d'abord.—Volontiers. -Il est vrai que monsieur le comte est le mari de -madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la -comtesse est sa femme, je pense?—Il y a deux mois.—J'ai -conclu de tout cela que M. de Lignolle, encore -amoureux de sa charmante épouse, avoit pu…—Eh -bien! dites donc ce qu'il avoit pu.—Venir -cette nuit chez madame.—Jamais monsieur ne -vient chez moi la nuit.—Ou bien, hier au soir, y -rester un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter -un peu madame la comtesse.—Me tourmenter! -à quoi bon?—Quand je dis la tourmenter, j'entends -lui faire ces caresses qui sont très permises -entre deux époux.—Quoi! ce n'est que cela? -quoi! vous aussi, vous croyez que je ne dormirois -pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit -embrassée cinq ou six fois? Je ne sais par -quelle manie tout le monde me tient ce singulier -propos!»</p> - -<p>A ces mots la comtesse passa avec sa femme de -chambre dans son cabinet de toilette, et me dit -qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me mis -à réfléchir sur la conversation que nous venions -d'avoir ensemble. Cette femme m'étonne! aurois-je -mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à mes dépens? -Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de -l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!… Quoi -donc! une jeune personne, après deux mois de -mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus instruite -à certains égards que deux mois auparavant? Elle -étoit si claire cette phrase: <i>C'est peut-être la faute -de monsieur le comte.</i> Pourquoi s'obstiner à ne pas -l'entendre? Est-ce une manière polie qu'elle ait -cru devoir employer pour repousser une plaisanterie -qui ne lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et -vive comme elle est, elle m'eût simplement dit: -«Cela me déplaît.» Et, tout au contraire, c'est -elle qui exige une explication difficile que j'hésitois -à lui donner, dont elle affecte encore de ne pas -saisir le véritable sens, et après laquelle, du ton le -plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse: -<i>Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce -que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six -fois?</i> Ma foi! Madame la comtesse, comment -l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y -perds; j'avoue que je ne puis concilier ensemble -votre état de nouvelle mariée, vos airs de -vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop -libres.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, prompte à me tenir parole, -revint bientôt dans un déshabillé très simple, passa -dans son boudoir, où elle me pria de la suivre, et -demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand -M. de Lignolle accourut en criant: «Non, non, -je ne ferai point de grâce, je serai inexorable.—Eh! -bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère! -jamais je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il -donc?—Ce qu'il y a, Madame! une chose -affreuse!—Comment?—Cette nuit vous dormiez -tranquille, un séducteur étoit auprès de -vous!—Vous ne rêvez que séducteurs, Monsieur; -mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.—Sans -moi, sans le hasard qui me l'a fait découvrir…—Ce -hasard-là ne m'a rien découvert, à -moi.—Le malheureux vous ravissoit l'honneur.—Quoi! -l'aurois-je souffert? ou ne m'en serois-je -pas aperçue?—Fiez-vous désormais à ceux qui -se disent…—D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt -que le vôtre, Monsieur?—A ceux qui se disent -vos amis. Ce sont de prétendus amis qui vous l'ont -donné?—Qui? quoi? qu'est-ce?—Qui vous -ont répondu…—Monsieur…—De sa sagesse…—Voulez-vous -enfin…—De sa conduite…—Vous -expliquer?—De son honnêteté.—Oh! je -perds patience.—Et qui…»</p> - -<p>Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, -loin de m'adresser directement aucune des apostrophes -injurieuses que sa colère lui arrachoit, ne -me regardoit même pas, et peut-être ignoroit -encore que j'étois là. Cependant quelques-unes -de ses réflexions malhonnêtes sembloient tellement -applicables à ma situation présente qu'il s'en falloit -beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de -Lignolle, bouillante d'impatience, venoit de se -lever brusquement, avoit pris au collet son mari -tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui -disoit: «Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur; -il est inconcevable que depuis une heure -vous vous fassiez un jeu… Expliquez-vous, je le -veux.—Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne -sais par quelle inspiration secrète je me suis avisé -d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre; en -la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure -ouverte, j'approche, je lis un livre affreux, Madame!… -le plus dangereux, le plus abominable -des livres! un ouvrage philosophique!—Ah! -nous y voilà.—Le <i>Discours sur l'origine de l'inégalité -parmi les hommes</i>.»</p> - -<p>Désormais rassuré sur mon compte, je me permis -d'interrompre M. de Lignolle et de lui demander -ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur -des femmes et ce <i>Traité de l'inégalité des hommes</i>. -«Oui, oui, s'écria la comtesse, apprenez-moi -cela.</p> - -<p>—Ce qu'il y a de commun, Madame! répondit le -comte avec beaucoup de chaleur, vous ne le sentez -pas? Comment! un ouvrage philosophique se lira -publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront -philosophes, et vous ne tremblez pas?—Que -pourroit-il en arriver, Monsieur?—Des -désordres de toute espèce, Madame. Un laquais, -dès qu'il est philosophe, corrompt tous ses camarades, -vole son maître et séduit sa maîtresse.—Séduire, -toujours séduire! avec quoi, Monsieur, -et pourquoi?—Aussi je viens de faire maison nette -dans l'antichambre.—Vous congédiez tous nos -gens?—Oui, Madame.—Je n'entends pas cela, -Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable, -renvoyez-le, j'y consens.—Je les renverrai tous, -Madame.—Non, Monsieur.—Tous sont déjà -perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un philosophe.—Monsieur, -finirez-vous de m'étourdir -ainsi?—Oui, je l'avoue, quand je vois entre les -mains de mes gens les <i>Pensées philosophiques</i>, ou -le <i>Dictionnaire philosophique</i>, ou le <i>Discours sur -la vie heureuse</i>, ou le <i>Discours sur l'origine de l'inégalité -parmi les hommes</i>, etc., je suis très effrayé, -et je ne me crois nullement en sûreté dans ma -maison.»</p> - -<p>Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour -la première fois, sans doute, M. de Lignolle osoit -lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit de se -jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante -fureur, elle frappoit la terre de ses pieds, -se mordoit les mains, et de temps en temps crioit -comme une folle. Insensible à son comique désespoir, -le comique antiphilosophe continuoit toujours:</p> - -<p>«Combien de malheureux de cette classe la philosophie -de ce siècle n'a-t-elle pas pervertis! Elle -a produit plus de crimes et de suicides en tout -genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune -et la misère n'en ont fait commettre. Je pourrois, -en condamnant ses opinions et plaignant ses erreurs, -être l'ami d'un homme partisan de la fausse -philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder -des laquais philosophes<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voyez un gros livre intitulé: <i>La Religion considérée</i>; -c'est l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.</p> -</div> -<p>—Monsieur, s'écria la comtesse avec beaucoup -de fierté, vous garderez pourtant ceux-là, car je -le veux.» A ce mot décisif, le bon époux, comme -atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit -très modérément: «Puisque vous le voulez, -Madame, il faudra bien que je le veuille; mais, du -moins, permettez quelques observations.—Faites-m'en -grâce, Monsieur, interrompit-elle, et que je -ne sois pas obligée de répéter que je le veux.—Fort -bien, Madame, répliqua-t-il en secouant la -tête, fort bien! cela sera, mais vous verrez, vous -verrez les suites. Tous vos gens vous donneront -des leçons. Il n'y en a pas un, j'en suis sûr, qui ne -soit déjà philosophe dans l'âme; par conséquent, -vos laquais deviendront ivrognes, malpropres, insolens, -maladroits; votre palefrenier estropiera vos -chevaux; votre cocher écrasera les passans; votre -cuisinier manquera ses sauces; votre maître d'hôtel -renversera les plats sur la nappe et sur vos habits; -votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs -enfleront leurs mémoires; votre intendant vous -volera; vos femmes de chambre trahiront vos secrets -ou vous calomnieront, et votre demoiselle de -compagnie fera un enfant chez vous.»</p> - -<p>Il partit, et fit bien: j'aurois été fâché de rire aux -éclats devant lui.</p> - -<p>Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des -malheurs imaginaires, un malheur réel venoit de -nous arriver: le chocolat s'étoit refroidi. Jugez de -mon chagrin, à moi qui, la veille, après un dîner -trop court, avois encore été me coucher sans souper! -Et la cruelle comtesse parloit de renvoyer le -déjeuner à l'office! M<sup>lle</sup> de Brumont, tremblant qu'il -n'en revînt pas, le reversa promptement dans la -chocolatière, qu'elle fit mettre auprès du feu, dans -le boudoir même. «A la bonne heure, dit M<sup>me</sup> de -Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il -soit réchauffé.»</p> - -<p>Cette lettre étoit pour une chère tante qui avoit -élevé son enfance. Nous fîmes à peu près trente -lignes de complimens respectueux, à quoi nous -ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et -encore vingt-sept lignes de confidences enfantines. -Je crus que cela ne finiroit pas. Désolé de voir qu'il -falloit entamer la quatrième page de l'interminable -épître, je me permis d'observer à madame la comtesse -que le chocolat devoit être chaud. «Je le -crois, répondit-elle; mais finissons cela d'abord.»</p> - -<p>Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui -augmentoit l'embarras de ma situation vraiment -douloureuse. Une malheureuse femme de chambre, -que je ne pouvois me résoudre à regarder en face -une seconde fois, tant elle étoit laide, rôdoit sans -cesse autour de la cheminée. Il y avoit dans la -constitution générale de cet individu je ne sais quoi -de <i>philosophique</i> qui me faisoit trembler pour le -déjeuner; un secret pressentiment aussi m'avertissoit -de sa maladresse, et ses mouvemens continuels -me donnoient de continuelles distractions.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, dont la lettre n'avançoit pas, -s'étant aperçue plusieurs fois de mes inquiétudes -mal déguisées, finit par me demander avec humeur -si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment -où l'impatiente maîtresse me faisoit cette question, -la fatale chambrière, en farfouillant dans l'âtre, -couchoit la chocolatière sur la cendre. Je vis le -désastre, la plume échappa de mes mains et mes -yeux se portèrent vers le ciel, ma tête fut jetée -en arrière par un mouvement presque convulsif; -peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse. -«Ah! Madame, m'écriai-je, le chocolat! le chocolat!» -et la comtesse, si vive alors qu'il ne -falloit pas l'être, trop douce maintenant qu'elle -eût dû se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup -d'œil du côté de la cheminée, ramena sur moi son -regard serein, et, parodiant un héros<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, dans son -imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de -glace, elle m'adressa cette réponse à jamais mémorable: -«Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun -le chocolat avec la lettre que je vous dicte?»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un -de ses secrétaires: «Eh bien! qu'a de commun la bombe -avec la lettre que je vous dicte?»</p> -</div> -<p>Emporté par mon désespoir, je lui répondis je -ne sais quoi d'assez peu mesuré. «Cette vivacité -sympathique ne me déplaît pas trop», répliqua-t-elle; -puis, s'adressant à l'indigne servante, elle -ajouta: «Dites à l'office qu'on en fasse d'autre et -qu'on nous l'apporte.» Cet ordre généreux porta -jusqu'au fond de mon âme le baume de la consolation. -Je sentis mes forces renaître, mes idées revenir, -mon style se ranimer, et, M<sup>me</sup> de Lignolle -m'aidant, je finis par dire une infinité de jolies -choses à la chère tante.</p> - -<p>La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je -vois le déjeuner revenir. On apporte une petite -table; deux tasses sont placées l'une vis-à-vis de -l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse -vient de s'asseoir, je vais prendre ma place -vis-à-vis d'elle, je touche au moment heureux!… -mais, ô revers plus insupportable que le premier! -un malencontreux laquais apporte une lettre, la -comtesse aperçoit le timbre. <i>Besançon!</i> dit-elle. -Elle pousse un cri de joie, se lève impétueusement, -et, frappant de ses deux cuisses à la fois la table -trop légère, elle me l'envoie sur les deux jambes. -Écoutez le cri que je pousse, et ne croyez pas que -ce soit la douleur de ma légère blessure qui me -l'arrache; contemplez ma consternation profonde, -et ne croyez pas que je regrette ni le petit meuble -démantibulé, ni les porcelaines brisées, ni la chocolatière -bossuée, ni mon plus beau jupon gâté. -Non, je ne vois que le chocolat coulant à grands -flots sur le parquet. Pendant que je reste immobile, -la comtesse, le corps à demi courbé, les yeux -fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la -parole entrecoupée, lit:</p> - -<blockquote> -<p><i>Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de -plaisir à élever, combien j'ai souffert de ne pouvoir -venir à ton mariage; mais enfin le parlement de Besançon -m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars, -j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive le 15.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Le 15! c'est aujourd'hui!» s'écrie la comtesse; -et, tout en brisant le papier précurseur, elle -continue: «O bonne nouvelle! ô ma chère tante! -je vais vous voir, et j'en suis charmée!» A l'instant -j'aperçois sous un fauteuil un débris précieux; je -m'élance, je le saisis, je le baise, et je lui dis: «O -bon petit pain! ô secourable reste, désormais mon -unique espoir, je te tiens, et j'en suis ravi!» Cependant -je vais m'asseoir dans un petit coin où je -dévore mon insuffisante proie, tandis que M<sup>me</sup> de -Lignolle, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre, -fait dans son boudoir maintes et maintes gambades.</p> - -<p>Enfin elle sonne un laquais: «Saint-Jean, dites -au suisse que je suis aujourd'hui chez moi pour -madame la marquise d'Armincour seulement.» Puis -elle se retourne vers moi: «Mademoiselle de -Brumont, je vous ai dérangée de bien bonne -heure; mais vous pouvez maintenant disposer du -reste de la matinée.» Je fis à la comtesse une profonde -révérence qui me fut poliment rendue, et -j'allai me renfermer dans mon petit appartement. -Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à -ma chère Adélaïde à qui j'écrivis.</p> - -<p>Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva -chez moi la laide femme de chambre, qui venoit -me coiffer par ordre de sa maîtresse. Maudit visage -bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que -tu me coûtes, et dont tu as la couleur! Vous concevez -qu'étant naturellement poli, je ne fis pas -cette réflexion tout haut. Si vous me connoissez, -vous devinez aussi que, docile et prudent au -même degré, je livrai ma tête et fermai les yeux. -Il faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette: -disgraciée de la nature, elle avoit eu -recours à l'art; je lui trouvai la main assez légère -et le coup de peigne moelleux; mais combien les -talens acquis valent moins que les dons naturels! -Combien dans ce moment je regrettai ma petite -Justine!</p> - -<p>Jeannette, quand elle eut fini ma coiffure, ne -m'offrit pas ses services, et je ne fis aucune tentative -pour la retenir. Voyez cependant, si c'eût été -Justine! Justine seroit restée sans attendre que je -l'en priasse: d'abord elle auroit peut-être un peu -retardé ma toilette; mais avec quelle promptitude -ensuite nous aurions regagné le temps perdu! -Avec quelle intelligence l'adroite friponne eût -présidé à l'arrangement difficile des cinq cents babioles -qui composent un accoutrement féminin -presque complet! Il fallut me charger seul du pénible -soin de m'habiller en femme de la tête aux -pieds, trop heureux encore d'en être venu à bout, -après y avoir mis plus de temps et de réflexion -qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force, -dans une matinée d'hiver, à s'endimancher pour -aller avec sa bonne maman à l'office paroissial.</p> - -<p>Cependant trois heures alloient sonner, la marquise -étoit arrivée. M. de Lignolle, apparemment -toujours fâché, nous avoit fait dire qu'il dîneroit -en ville; un domestique annonça que nous étions -servis. A table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions, -et la vieille tante me prodigua les complimens. -Leurs questions quelquefois embarrassantes, -mes réponses souvent équivoques, leur -crédulité, ma confiance, les louanges dont je -payois leurs éloges, tout cela peut-être mériteroit -d'être rapporté; mais je me sens pressé de raconter -le plus intéressant.</p> - -<p>O muse de l'Histoire, étonnante pucelle qu'ils -ont si souvent violée, déesse éloquente et véridique -qu'ils font mentir avec si peu d'adresse, fille respectable -et sage, par laquelle ils nous transmettent -tant d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est -vous que j'invoque! Puisque vous savez tout, je -n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les -aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse, -celle que je vais à présent raconter n'est pas la -moins folle; aussi le galant récit que j'en dois -faire me cause-t-il une véritable inquiétude. Où -trouver la gaze, en même temps légère et décente, -à travers laquelle il faut que la vérité se laisse entrevoir -presque nue? Je blesse l'oreille la moins -délicate, si je dis le mot propre; et, si j'adoucis -l'expression, je la dénature. Comment donc, sans -outrager la pudeur de personne, satisfaire la curiosité -de tout le monde? O chaste déesse! jetez -un regard de pitié sur le plus embarrassé de vos -serviteurs pour le secourir, descendez du ciel, entrez -dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il -vient de tailler.</p> - -<p>«Fort bien, mon enfant, dit M<sup>me</sup> d'Armincour à -M<sup>me</sup> de Lignolle; mais, à présent que nous -sommes libres, parlons des choses essentielles. Es-tu -contente de ton mari?—Mais, oui, Madame -la marquise, répondit-elle.—Qu'appelles-tu madame -la marquise? Crois-tu que je te saluerai d'un -madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde; -mais entre nous! va, tu es l'enfant que j'ai élevée, -mon enfant chérie; dis: «Ma tante», et je dirai: -«Ma nièce». Réponds-moi, comptes-tu bientôt me -donner un petit-neveu?—Je ne sais pas, ma -tante.—C'est-à-dire, tu n'en es pas sûre?—Je -ne sais pas, ma tante.—Tu n'aperçois donc pas -dans ta santé ces changemens… hein?—Plaît-il, -ma tante?—Tu n'as pas eu quelques absences?—Des -absences! Est-ce que j'étois sujette à avoir -des absences?—Non, pas quand tu étois fille; -mais depuis que tu es femme?—Eh bien! les -femmes deviennent-elles folles?—Folles! il est -bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau, -dans ce cas-là, ma nièce.—Que me demandez-vous -donc, ma tante?—Je demande,… -je demande… Pourquoi donc affecter?… M<sup>lle</sup> de -Brumont ne doit pas te gêner: elle est ton aînée, -une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit sage, n'ignore -plus certaines choses.—Je ne vous comprends pas, -ma tante.—Ma nièce, trouvez-vous mes questions -indiscrètes?—Non, sûrement. Parlez, ma -tante, parlez.—Écoute, mon enfant, si je m'en -mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si l'on -m'avoit crue, tu n'aurois pas épousé M. de Lignolle. -Je le trouvois trop vieux. Un homme de cinquante -ans… Je sais bien qu'à cet âge-là M. d'Armincour -étoit un pauvre sire… Mais enfin on prétend qu'il -y en a… Dis-moi: le comte remplit-il son devoir?—Oh! -M. de Lignolle fait tout ce que je -veux.—Tout ce que tu veux?… et tous les jours?—Tous -les jours.—Je t'en félicite, ma nièce, tu -es fort heureuse… Ah çà! mais pourtant, ma -petite, il faut prendre garde…—A quoi, ma -tante?—Il faut ménager ton mari.—Comment?—Comment, -ma nièce? Il ne faut pas vouloir -trop souvent.—Vouloir quoi, ma tante?—Ce -dont il est question, ma nièce.—Mais il me -semble qu'il n'est question de rien, ma tante.—De -rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc -pas qu'à l'âge de M. de Lignolle aller ce train-là, -c'est s'épuiser?—S'épuiser?—Sans doute. Il y -a des fatigues que les femmes supportent, mais -auxquelles les hommes ne résistent pas.—Des -fatigues?—Assurément, et puis vos âges sont -très différens, ma nièce.—Mais que fait l'âge?…—Cela -fait tout, ma petite, et ne va pas tuer ton -mari.—Tuer mon mari?—Oui, le tuer, mon -enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en -mourir.—Mourir de quoi, ma tante?—De cela, -ma nièce.—De cela! de faire les volontés de leurs -femmes!—Oui, ma nièce, quand les volontés de -leurs femmes sont infinies.—Eh bien, M. de -Lignolle ne s'en porte pas plus mal.—Tant mieux, -ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde, -parce que cela ne dureroit pas.—Je voudrois -bien voir!… Vous riez, ma tante?—Oui, je ris, -avec ton <i>je voudrois bien voir!</i> Que ferois-tu, je -t'en prie?—Ce que je ferois! je lui dirois que je -le veux.—Ah! voilà du nouveau!—Vous croyez -que je n'oserois pas? Cela m'est arrivé déjà plus -d'une fois.—Et cela t'a réussi?—Certainement. -Quand M. de Lignolle hésite, je me fâche.—Ah! -ah!—Quand il refuse, je commande.—Et il -obéit?—Il murmure; mais il s'en va.—Mais, s'il -s'en va, il ne fait donc pas ce que tu veux?—Pardonnez-moi, -ma tante.—Il revient donc?—Il -revient ou ne revient pas: que m'importe?—Comment?—Pourvu -qu'il obéisse.—Mais.—Et -que je sois la maîtresse.—Mais…—De faire -tout ce qui me plaît.—Ah çà, ma nièce, il y a -donc une demi-heure que nous nous parlons sans -nous entendre! Savez-vous bien que cela m'impatiente?—Comment, -ma tante?—Eh! oui, ma -nièce, je vous dis blanc, vous répondez noir: il -semble que je vous parle hébreu.—Ce n'est pas -ma faute.—Est-ce la mienne? Je vous fais la -question la plus simple, et vous paroissez ne pas -comprendre! Quand je parle des devoirs de -M. de Lignolle, j'entends ses devoirs de mari.—Fort -bien, ma tante.—Et, quand vous me répondez -qu'il fait vos volontés, je crois que vous voulez -dire vos volontés de femme…—Justement, -ma tante.—De femme mariée.—Sans doute, ma -tante.—D'une femme jeune, vive, et qui aime le -plaisir.—Précisément, ma tante.—Ainsi, vous -m'entendiez?—Oui, ma tante.—Et vous répondiez -à ce que je vous demandois?—Oui, ma -tante.—Vous répondiez que M. de Lignolle -remplissoit son devoir de mari?—Oui, ma tante.—Tous -les jours?—Oui, ma tante.—Eh bien, -ma nièce, je trouve cela fort étonnant et fort heureux. -Mais, mon enfant, je te le répète, il faut -user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et tu le -tueras.—Voilà ce que je n'entends pas, ma tante.—Comment! -tu n'entendois pas qu'un homme de -cinquante ans ne peut, sans exposer sa vie, satisfaire -une très jeune femme dont les appétits sont -immodérés?—Il ne s'agit pas d'appétits, ma -tante.—Les désirs, si vous voulez.—Et qui vous -dit que mes désirs sont immodérés?—Vous-même, -ma nièce, puisque vous prétendez que vous -devez être la maîtresse sur ce point…—Eh bien, -ma tante?—Et que tous les jours vous forcez -votre mari à faire une sottise.—En vérité, ma -tante, je vous trouve aujourd'hui d'une humeur!…—Voilà -bien les jeunes femmes, quand on les contrarie -sur cet article.—Ma tante, voulez-vous…?—Elles -ne voient que cela de bon dans le monde…—Voulez-vous, -ma tante…?—Cela seul est -pour elles le souverain bien.—Voulez-vous me -forcer à quitter la place?—Je conviens que c'est -une des grandes douceurs de la vie.—Oh! que je -m'impatiente!—Oui, oui, ma nièce, je n'ignore -pas que vous êtes très vive; mais enfin, je suis votre -mère, il faut m'écouter.—Mon Dieu!—Non -pas, non pas, restez et écoutez-moi: je veux que -vous me promettiez de ne plus obliger M. de -Lignolle à faire tous les jours ce que vous appelez -votre volonté.—Eh! pourquoi donc, ma tante, -me laisserois-je gouverner un jour plutôt qu'un -autre?—Le beau raisonnement, ma nièce!—Pourquoi -ne ferois-je point aujourd'hui ce que j'ai -fait hier?—Mais, avec cette belle manière de calculer, -ma nièce, il n'y auroit pas de raison pour -que cela finît jamais.—C'est aussi comme je -l'entends; je prétends bien que cela ne finisse pas.—Que -répond-elle donc?—Vous direz tout ce -que vous voudrez, ma tante, je ne souffrirai pas -que mon mari me manque.—Voyez l'écervelée!—Ni -qu'il me mène.—Mais quel galimatias!—Non, -je ne l'empêche pas de se conduire à sa manière…—Elle -perd la tête!—Mais qu'il me laisse -de mon côté faire tout ce qui me plaira.—Comment! -de votre côté! cela ne se peut pas! Ce n'est -qu'avec son mari qu'une honnête femme…—Avec -lui, quand cela me convient; avec un autre, -si cela m'arrange mieux.—Fi, ma nièce! quels -principes!—L'essentiel est qu'il ne me gêne en -rien…—Ma nièce, je ne vous comprends pas.—Et -que je fasse en tout ma volonté.—Ma nièce, -vous voulez donc que je m'en aille?—Ma tante, -vous voulez donc que je quitte la place?—Cela -est insupportable!—Cela est désespérant!—Conduisez-vous -par mes conseils, ma nièce.—Parlez-moi -raison, ma tante, je ne suis plus une -enfant.»</p> - -<p>Toutes deux s'étoient levées, toutes deux se -fâchoient. Cependant, aux questions très claires -de la tante, la nièce avoit fait avec tant d'innocence -et de vérité des réponses si ingénues, si -équivoques, si extraordinaires, que je commençai -à soupçonner d'étranges choses. J'essayai de calmer -M<sup>me</sup> d'Armincour en lui disant: «Il y a -tout lieu de penser, Madame, que madame la -comtesse n'est pas infiniment heureuse dans le sens -que vous l'entendez, et maintenant je gagerois -qu'elle est aussi loin de mériter vos reproches que -de les comprendre.—Vous croyez? répliqua-t-elle: -eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont, -et voyons si vous en pourrez tirer quelques -éclaircissemens.» Je m'adressai à la nièce. «Madame -la comtesse permet-elle?…» Elle m'interrompit -vivement: «Très volontiers, Mademoiselle.</p> - -<p>—M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement -de madame la comtesse?—Non.—Jamais?—Jamais.—Y -entre-t-il la nuit?—Jamais.—Y -vient-il le matin?—Oui, quand je -suis levée.—S'enferme-t-il dans la journée avec -madame la comtesse?—Non.—Le soir, -reste-t-il un peu tard chez madame la comtesse?—Après -le souper, cinq minutes tout au plus.—Ces -cinq minutes, à quoi les emploie-t-il?—A -me dire bonsoir.—Comment dit-il bonsoir à -madame la comtesse?—En m'embrassant.—Comment -embrasse-t-il madame la comtesse?—Comme -on embrasse; il me donne quelques baisers.—Où -cela, Madame la comtesse?—Dame, -où cela se donne.—Mais encore?—Sur le -front, sur les yeux, sur le menton.—Voilà tout?—Voilà -tout.—Absolument?—Absolument. -Que voulez-vous de plus?—Eh bien! Madame -la marquise, qu'en pensez-vous?</p> - -<p>—Je pense, répondit-elle, que cela seroit bien -incroyable et bien affreux…» Elle courut promptement -à M<sup>me</sup> de Lignolle: «Dis-moi, ma nièce, -es-tu femme ou fille?—Femme, puisque je suis -mariée.—Es-tu mariée?—Certainement, puisque -M. de Lignolle m'a épousée.—Êtes-vous -sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée?—Je vous -le demande, ma tante.—Où t'a-t-il épousée?—A -l'église.—Et pas ailleurs?—Est-ce qu'on -épouse ailleurs, ma tante?—Dis-moi, ma petite, -le jour de tes noces… Va, je suis bien fâchée de -n'avoir pas pu me trouver à Paris le jour de tes -noces… Je me défiois de ce M. de Lignolle et de -ses cinquante ans… Il m'avoit bien l'air de n'avoir -pas le sens commun… J'avois très expressément -recommandé qu'on te donnât du moins quelques -instructions préliminaires… Dis-moi, ma chère -enfant, la nuit de tes noces, que t'est-il arrivé?—Rien, -ma tante.—Rien! Mademoiselle de Brumont, -la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé!—Pauvre -petite, ajouta la bonne tante en pleurant, -pauvre petite, que je te plains! Mais réponds-moi:… -la nuit de tes noces, ne s'est-il pas -mis au lit près de toi, ton mari?—Oui, ma tante.—Eh -bien, après?—Après, ma tante, il m'a -souhaité une bonne nuit et il s'est en allé.—Il -s'est en allé! répétoit la marquise qui fondoit en -larmes, il s'est en allé! Ah! ma charmante petite -nièce, ta jolie figure ne méritoit pas cela.—Bon -Dieu! ma tante, vous m'inquiétez!—Pauvre enfant! -la voilà vierge encore, après deux mois de -mariage! Quel sort! quel sort cruel!—En vérité, -ma tante, vous me faites peur! expliquez-vous.—Mon -enfant,… je ne puis,… je ne puis… Ma -douleur me suffoque… Vous, Mademoiselle de -Brumont, qui vous exprimez avec tant de facilité, -dites-lui… ce que c'est,… expliquez-lui comment… -Vous n'êtes pas ignorante comme elle, -sans doute?… vous devez savoir…—A peu près, -Madame la marquise. J'en ai entendu parler, et -puis, j'ai lu de bons livres.—En ce cas, faites-moi -le plaisir de la mettre au fait.—Madame la comtesse -permet-elle?» Elle me répondit que je lui -rendrois service. Je ne me le fis pas répéter: je le lui -dis… Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit -pas. Or donc, à vous qui le savez, je ne le dirai -pas…</p> - -<hr /> - - -<p>«Quoi! reprit M<sup>me</sup> de Lignolle émerveillée de -ce qu'elle venoit d'entendre, quoi! vous ne plaisantez -point?—Je ne prendrois pas cette liberté -avec madame la comtesse.—Quoi! ma tante, -tout ce que M<sup>lle</sup> de Brumont vient de dire est -vrai?—Très vrai, ma nièce, et cette aimable fille -t'a expliqué tout cela comme si elle n'avoit fait -autre chose de sa vie.—Ainsi, depuis deux mois, -monsieur le comte auroit dû m'épouser de cette -manière, ma tante?—Oui, ma pauvre enfant; -depuis deux mois monsieur le comte t'insulte.—Il -m'insulte?—Oui, tu ne sens pas cela?—Ma -tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de -temps.—Il t'insulte, ma nièce. Négliger tes -charmes, c'est leur faire outrage, c'est dire qu'ils -ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge, -c'est te faire sentir de la façon la plus cruelle que -ta fleur ne vaut pas la peine qu'on se donneroit -à la cueillir.—Ah! ah!—Te laisser vierge, ma -pauvre petite! de toutes les humiliations auxquelles -une malheureuse femme puisse être exposée, tu -éprouves aujourd'hui la plus grande.—Il n'est -pas possible!—Trop possible, ma chère enfant, -trop possible. Te laisser vierge! c'est te déclarer -qu'il te trouve bête, maussade, dégoûtante.—Grand -Dieu!… Ma tante, vous n'exagérez -pas?—Demande, ma petite, demande à M<sup>lle</sup> de -Brumont.»</p> - -<p>Aussitôt je pris la parole, et, m'adressant à la -jeune femme outragée: «Assurément, par cet -abandon que je ne conçois pas, monsieur le -comte signifie très positivement à madame la -comtesse qu'elle est laide…—Laide! il en a -menti. Je ne cache pas mon visage, ainsi…—Qu'elle -n'est pas bien faite…—Il en a menti. -Voyez ma taille; est-elle mal prise?—Qu'elle a -le bras carré…—Il en a menti. Attendez, que -j'ôte mon gant.—Un grand vilain pied…—Il -en a menti. Me voici déchaussée…—La jambe -grosse…—Il en a menti. Voyez.—La gorge…—Il -en a menti. Regardez.—La peau rude…—Il -en a menti. Tâtez.—Le genou cagneux…—Il -en a menti. Jugez vous-même.»</p> - -<p>J'aimois la manière franche et décisive dont la -comtesse repoussoit les imputations calomnieuses -de son mari, que je me plaisois à faire parler. -Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une -justification très facile emporteroit cette femme si -vive, j'ajoutai: «C'est lui dire enfin qu'elle a -quelque difformité secrète.» Un geste expressif -que fit M<sup>me</sup> de Lignolle, un geste aussi prompt -que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit encore -donner la preuve justificative en même temps que -le démenti formel. M<sup>me</sup> d'Armincour aussi devina -très aisément le dessein de la comtesse; et, malheureusement -pour moi, qui le trouvois louable, -elle accourut assez tôt pour en empêcher l'entière -exécution. «Va, ma chère amie, ce n'est pas la -peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton -enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en -est rien, et M<sup>lle</sup> de Brumont s'en rapporte à toi. -Au reste, il ne faut pas non plus te fâcher si fort…—Ne -pas me fâcher!—Ton mari…—Est un -impudent menteur…—N'est peut-être pas si -coupable…—Un insolent…—Que nous l'imaginions -d'abord.—Un lâche!—Il se peut qu'une -longue indisposition…—Ma tante, il n'y a pas -d'indisposition de deux mois.—Ou quelque chagrin -domestique…—Point de chagrin pour un -homme trop heureux de m'épouser!—Ou quelque -grand malheur…—Oui! le progrès de la philosophie!—Ou -quelque travail important…—Des -charades! Tenez, ma tante, ne le défendez -pas, car vous m'aigrissez davantage. Je conçois -maintenant toute l'indignité de sa conduite; et, -dès qu'il rentrera… Dès qu'il rentrera, laissez-moi -faire… Il s'expliquera, il me rendra compte de ses -motifs, il me fera raison de l'outrage,… il m'épousera -sur l'heure, ou nous verrons.»</p> - -<p>Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne -fut pas sans peine que j'obtins de la comtesse un -moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma -chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de -Valbrun. Le vicomte m'apprit qu'un homme sûr, -chargé d'aller à l'hôtel de B… remettre à madame -la marquise elle-même la lettre de Justine, -avoit rapporté cette réponse: «Celle qui vous -envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas tranquille -sur le sort de la personne dont elle me donne -des nouvelles. Dites qu'elle peut continuer de -m'instruire de la situation des affaires de cette personne, -à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous -pouvez ajouter que M. de B…, qui d'abord -m'avoit assez mal reçue, vient de reconnoître ses -torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un -secret, elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque -peut m'en féliciter.»</p> - -<p>M. de Valbrun ajouta: «M<sup>me</sup> de Fonrose est -allée maintenant au couvent de M<sup>me</sup> de Faublas. -Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce -que nous avons fait.» Après avoir remercié le -vicomte comme je le devois, je lui remis mes -deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent -d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande -poste. Il voulut bien, en me quittant, m'assurer -qu'il alloit tout à l'heure faire lui-même les deux -commissions. Fatale lettre à M. de Belcourt, -n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu -pouvois me causer!</p> - -<p>Maintenant je me demande pourquoi M<sup>lle</sup> de -Brumont, sans avoir en tête d'autre objet déterminé -que celui de se rapprocher de Sophie, sentit -pourtant, en rentrant dans l'appartement de la -jeune comtesse, quelque déplaisir d'y retrouver la -vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme -tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les -inexcusables torts dont l'hymen se rend journellement -coupable envers la beauté, le chevalier de -Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à -l'impulsion de son génie. Je me demande aussi -pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec distraction -les instructions de la tante, et de temps -en temps attachant sur moi des regards dont tous -mes sens étoient émus, ne montroit pas un vif -empressement à retenir chez elle, le reste de la -soirée, M<sup>me</sup> d'Armincour, d'ailleurs si chérie! -C'est qu'ils existent en effet, ces atomes inhumainement -rejetés par nos philosophes modernes, ces -atomes sympathiques qui, tout d'un coup partis -du corps brûlant d'un adolescent vif, et dans la -même seconde émanés des nubiles attraits d'une -jeune fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent -pour ne faire bientôt, des deux individus doucement -attirés, qu'un seul et même individu. C'est -qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme -dont étoit possédé le joli garçon. C'est que, déjà -guidée par les puissans rayons de la bienfaisante -lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus -encore par cet instinct naturel à tout le beau sexe, -dont le tact, en certaines matières surtout et dans -certains cas, est à la fois délicat, prompt et sûr, -M<sup>me</sup> de Lignolle se sentoit intérieurement avertie -de la nullité d'un homme qui, depuis deux mois, -lui manquoit nuit et jour, et que machinalement -elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement -punir l'offense et dédommager l'offensée. Je -me demande encore pourquoi M<sup>me</sup> d'Armincour, -quoique favorisée de son antique expérience, ne -parut pas s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et -s'obstina, malgré les fréquentes distractions de sa -nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour -de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens -furent de toute éternité spécialement destinés à -gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses -désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les -plaisirs obtenus malgré les obstacles eussent pour -elle un charme de plus. Au reste, je ne vous conseille -pas de donner une confiance aveugle à mes -propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. -Plus d'une fois j'ai cru m'apercevoir que, dès -qu'une femme entroit pour quelque chose dans -mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées. -De là vient que souvent, quand je voudrois moraliser, -je plaisante; de là vient que souvent je déraisonne -au lieu de philosopher.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, M<sup>me</sup> d'Armincour nous -honora de sa présence à souper. Elle me parla -beaucoup de la province où elle avoit élevé sa -nièce, de son bon château qu'il ne falloit réparer -qu'une fois par an, de ses beaux biens que son concierge -faisoit valoir, de ce concierge qu'elle nous -donna pour le premier homme du monde, et qui, -soit dit sans offenser personne, me parut être celui -de ses gens qu'elle connoissoit le mieux. Je crois -qu'il eût été question du bon <i>André</i> jusqu'au lendemain -matin; mais, à minuit passé, la voiture du -comte se fit entendre. «Il vient de m'arriver -l'aventure du monde la plus désagréable, cria -M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma -belle charade?…—Monsieur, interrompit la -comtesse, voici madame la marquise d'Armincour, -ma tante.» Le comte, un peu surpris, commença -pour la marquise un long compliment, qu'elle -n'écouta pas jusqu'au bout. «Bonsoir, dit-elle -brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère Éléonore<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. -Demain je reviendrai de bonne heure, -demain j'espère qu'enfin je souhaiterai le bonjour -à madame la comtesse de Lignolle. Adieu, Monsieur», -fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle -lui fit, en sortant, une de ces révérences froides -que les femmes réservent pour certains hommes -qu'elles n'estiment point. «Vous savez bien ma -belle charade? reprit le comte dès qu'elle fut -partie…—Mademoiselle de Brumont, interrompit -la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer -chez vous.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> C'étoit le nom de fille de la comtesse.</p> -</div> -<p>J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière -ma porte et prêtant l'oreille avec la plus -grande attention…</p> - -<p>«Vous savez bien ma belle charade?» reprit -encore M. de Lignolle. Madame l'interrompit de -nouveau: «Il ne s'agit pas de cela, Monsieur, -on ne se marie pas pour faire des charades, mais -pour faire des enfans.—Comment! Madame…—Comment! -Monsieur, étoit-ce à moi de vous -l'apprendre?—Comment?—Si ma tante et -M<sup>lle</sup> de Brumont ne m'avoient pas instruite, je -serois donc restée fille?—Madame, vous ne -m'entendez pas. Je savois tout comme un autre -quel devoir…—Vous le saviez, Monsieur? Si -vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il -est donc vrai que vous me trouviez laide? Il est -donc vrai que depuis deux mois je suis l'objet de -vos mépris?… Où allez-vous, Monsieur?»</p> - -<p>J'entendis M<sup>me</sup> de Lignolle courir à la porte et -la fermer.</p> - -<p>«Vous ne sortirez pas d'ici, Monsieur, que -vous n'ayez réparé vos outrages.—Mes outrages?—Oui, -vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en -ne m'épousant pas, vous m'avez insultée; mais vous -m'épouserez! vous m'épouserez tout à l'heure… -Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce n'est pas un -grand mal pour vous, j'espère. Au reste, c'est -votre devoir, qu'il vous soit agréable ou non: remplissez-le. -Je le veux et je vous l'ordonne.—Mais, -Madame…—Point de mais, Monsieur. Je -vous trouve encore bien impertinent. Croyez-vous -que je ne vous vaille pas?… On vous donnera une -femme jeune et jolie pour lui faire des charades?… -Vous me ferez un enfant, Monsieur… Vous m'en -ferez un!… Vous me le ferez! vous me le ferez -tout à l'heure!… tout à l'heure,… ici!… là, à cette -place-là.»</p> - -<p>La comtesse venoit de le prendre par la main, -et de le conduire derrière les rideaux. A travers le -trou de ma serrure je voyois sur le parquet, dans -un petit espace que laissoit découvert le <i>lampasse</i> -devenu trop court, <span lang="it" xml:lang="it">vedeva quattro piedi groppati. -La loro positura, che non era più dubbia, mi dava -ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era -sul punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.</span></p> - -<p>Quel personnage je fais là, cependant! que le -rôle d'observateur est, en ce cas, humiliant et pénible! -Ah! tante bavarde autant que maudite, -pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus -tôt? Eh bien! Chevalier, qu'est-ce donc que tu te -dis à toi-même? Quoi! tu désespères de ta fortune? -Va, mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne -t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour -remplir, dans une aventure bizarre et galante, un -emploi subalterne. Écoute ce que dit la comtesse, -et fais un saut de joie.</p> - -<p>«Pardon, Monsieur, peut-être que j'ai tort, -peut-être qu'en effet ma tante et M<sup>lle</sup> de Brumont -ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise plaisanterie. -Je comptois vous inviter à passer chez moi la nuit -entière; mais vous prendriez, je le vois, bien des -peines inutiles; je crois que c'est vous rendre service -que de vous engager à vous retirer dans votre -appartement.—Madame, je vous demande le -secret; j'espère qu'une autre fois je serai plus heureux.—Une -autre fois! reste à savoir si je voudrai…—Madame, -dans tous les cas, je compte -sur votre discrétion.—Monsieur, je ne promets -rien.—Madame…—Monsieur, je vous prie de -me laisser libre.»</p> - -<p>Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma -dès qu'il fut dehors. Aussitôt je sortis de ma chambre -et volai dans la sienne: «Ah! Madame, que je -suis aise!…—Pourquoi donc cette folle joie? -interrompit-elle.—Madame, vous ne pouvez -concevoir…—Mademoiselle, interrompit-elle -encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous -faire une juste idée de ce que c'est que M. de -Lignolle, vous sauriez qu'entre lui et moi, tout à -l'heure, il n'a pu rien se passer dont on doive se -réjouir et me féliciter; rien dont je doive me réjouir.—Madame! -et que diriez-vous si je vous -avouois que c'est votre peine qui fait ma joie?—Ce -que je dirois, Mademoiselle!…—Que diriez-vous, -si je vous apprenois que le sort, toujours juste, -a conduit chez vous un vengeur?—Un vengeur!—Si -je vous déclarois que vous voyez à vos pieds -un jeune homme…—Un jeune homme!—Qui -vous aime…—Qui m'aime!…—Un jeune -homme plein de tendresse pour vous et d'admiration -pour vos charmes!—Vous êtes un jeune -homme! et vous m'aimez!—Ah! ce n'est pas de -l'amour, c'est…—Mademoiselle de Brumont, -êtes-vous bien sûre d'être un jeune homme?—Jolie -comtesse, en vérité, je ne puis avoir là-dessus -aucune espèce de doute.—Eh bien, venez, venez, -vengez-moi, épousez-moi tout de suite; je le -veux! je vous l'ordonne!—Ah! vous n'avez pas -besoin de me l'ordonner! ah! charmante Éléonore, -je ne demande pas mieux.»</p> - -<p>Elle avoit raison d'être fâchée contre son mari! -J'avois raison d'être content de M. de Lignolle! -Ce M. de Lignolle avoit si peu fait… que tout -me restoit à faire! Mais, dans les entreprises de la -nature de celle-ci, les obstacles ne sont pas faits -pour abattre un courage éprouvé: le mien s'accrut -par les difficultés, et bientôt quelques sourds gémissemens, -à la fois douloureux et tendres, annoncèrent -mon triomphe prochain, dont l'heureux -instant fut marqué par un dernier cri. Triomphe -vraiment délicieux, où le vainqueur, dans l'ivresse -du succès, s'applaudit des transports du vaincu -charmé de sa défaite! Victoire la plus douce de -toutes à quiconque, au sein de son propre bonheur, -sait jouir encore du bonheur d'autrui!</p> - -<p>Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la -comtesse: aussitôt que la parole lui fut revenue, -elle me demanda qui j'étois. Préparé à cette question -toute simple, qu'une femme moins vive m'eût -sans doute adressée plus tôt, je ne fis pas attendre -la réponse: «Charmante Éléonore, on m'appelle -le chevalier Flourvac. Mes parens injustes, uniquement -jaloux d'assurer une grande fortune à mon -aîné barbare, m'ont voulu forcer à me faire <i>génovéfain</i>…—Ils -vouloient vous faire moine! s'écria-t-elle; -mais vous n'auriez jamais épousé personne! -Oh! que c'eût été dommage!—Aussi, ma jeune -amie, quelque chose me disoit sans cesse que je -n'avois pas la moindre vocation pour ce métier-là. -Assurément je ne devinois pas que le destin propice -me réservoit l'avantage peu commun de consommer -un mariage qui ne seroit pas le mien; -mais je sentois confusément que j'étois né pour -épouser. Je me suis donc échappé du couvent où -l'on me tenoit renfermé. Mon ami, le vicomte de -Valbrun, indigné de la lâcheté de mon frère et de -la cruauté de mes parens, m'a recueilli, m'a conseillé -ce déguisement, m'a fait chercher un asile -plus sûr que sa maison, et chaque jour je rendrai -grâces au hasard favorable qui m'a conduit auprès -d'une femme jeune, jolie et vierge.—Le sort ne -m'a pas favorisée moins que toi, mon cher Flourvac, -répondit la comtesse en m'embrassant, tu me -tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parens -soient morts.—Quel engagement vous prenez là, -ma chère Éléonore! mon père est encore jeune…—Tant -mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble -plus longtemps. Restez avec moi jusqu'à -ce que tous vos parens soient morts; restez, Flourvac, -je le veux.»</p> - -<p>Pendant que je faisois à M<sup>me</sup> de Lignolle l'indispensable -mensonge que vous venez de lire, je -l'aidois à dépouiller des vêtemens incommodes -dont je ne l'avois pas débarrassée d'abord, tant elle -m'avoit paru pressée d'être vengée! tant j'avois -jugé convenable la prompte exécution de ses ordres -formels!</p> - -<p>A présent, lecteur, parlez sans déguisement; -n'auriez-vous pas quelque envie de prendre ma -place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où -je suis avec elle?</p> - -<p>Je ne vous dirai pas tout à fait comment j'y -passai les plus douces heures de ma vie; mais je -vous dirai bien à quels souvenirs enchanteurs j'y -livrai, pour quelques instans, ma fugitive pensée. -Près de l'aimable disciple que je formois, je me -rappelai le maître plus aimable qui m'avoit formé. -Là comme ici, aujourd'hui comme alors, des événemens -inattendus et peu communs, préparant -mon bonheur, m'avoient, presque sous les yeux -d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dans les -bras de sa vive moitié! Je me trouvois à la place -de M. de Lignolle, enseignant à la jolie comtesse -les premiers élémens de l'auguste science que -j'avois apprise de la belle M<sup>me</sup> de B…, sous les -auspices du marquis. Mais, hélas! des deux -femmes rares que m'avoit données mon étoile singulièrement -propice, l'une déjà m'étoit ravie, -l'autre bientôt se verroit abandonnée… Quelle -honte cependant ce seroit pour moi, si je quittois -ma gentille élève sans avoir parfaitement achevé -son éducation! Quel maître plus favorisé du hasard -put jamais s'applaudir d'une écolière supérieure -à M<sup>me</sup> de Lignolle! Charmante enfant, -sujet précieux, chez qui se trouvoient réunis les -moyens séduisans et les dispositions heureuses! -Que d'attraits elle m'offrit! que de docilité je lui -trouvai! combien d'intelligence et de feu! quelle -adresse, et que d'activité! La même nuit, je vous -le jure, vit commencer et finir son instruction complète; -et cette nuit sera toujours comptée dans le -nombre de mes plus courtes nuits.</p> - -<p>Le jour ne devoit pas tarder à paroître, quand -tous deux, enfin lassés, nous nous endormîmes. -Lorsque je me réveillai, ma montre marquoit -midi: «Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il -patiemment depuis huit heures du matin?… Je -quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondément, -et, presque nu que j'étois, je courus à -ma chambre, j'ouvris la petite porte de l'escalier, -je ne vis personne. O ma Sophie!… Heureusement -je vis dans ma serrure un petit papier qui débordoit. -Le vicomte, avec un crayon rouge, avoit -griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à -déchiffrer:</p> - -<blockquote> -<p><i>Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous, -Mademoiselle de Brumont? Que faites-vous? Je n'en -sais rien; mais je devine. Quelle agréable nouvelle je -vais porter à la baronne! A deux heures je reviendrai; -madame la comtesse sera-t-elle levée à deux -heures?</i></p> -</blockquote> - -<p>Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma -place auprès d'elle. Le regard qu'elle me lança me -parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu de -croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit -n'étoit pas tout à fait désintéressée; j'entendis, -avec de fréquens soupirs, quelques mots à -demi prononcés. Tout cela, suivant moi, vouloit -dire que mon écolière attendoit sa dernière leçon. -Qui de vous, Messieurs, l'eût refusée, pouvant la -donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on -frappa rudement à la porte de la chambre à coucher. -Je quittai brusquement le poste que j'occupois, -et je me préparois à sortir du lit de la comtesse, -mais elle me fit signe de rester à ses côtés, et, -d'une voix ferme, elle demanda: «Qui va là?—C'est -moi, répondit M. de Lignolle; ne vous levez-vous -pas aujourd'hui?—Pas encore, Monsieur.—Il -est tard cependant, Madame.—Oui, Monsieur, -mais je suis occupée.—A quoi, Madame?—Monsieur, -je compose.—Qui vous apprend à -composer?—M<sup>lle</sup> de Brumont.—Je voudrois -bien assister à la leçon.—Cela ne se peut pas, -Monsieur; vous ne feriez sûrement rien, et vous -nous empêcheriez de faire quelque chose.—Et -que faites-vous donc, Madame?—Des enfans -qu'on puisse croire les vôtres, Monsieur.—Que -voulez-vous dire?—Que je finis une charade.—Une -charade! voyons donc.—Vous avez envie -de chercher le mot?—Oui, vraiment.—Eh -bien, attendez une minute.</p> - -<p>«Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une -vengeance complète. Je veux lui faire une malice -dont le souvenir puisse, dans cinquante ans encore, -amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il -a cruellement interrompu nos doux exercices.» -Elle ne m'en dit pas davantage, mais un regard, un -geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de -reprendre l'<i>exercice cruellement interrompu</i>. Docile -avec plaisir, j'obéis, sans me permettre la plus légère -observation. Alors, pour me prouver, après -Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un -moment critique, embrasser à la fois plusieurs -occupations difficiles, peut en même temps très -conséquemment agir et très distinctement parler, -M<sup>me</sup> de Lignolle éleva la voix, et dit au comte: -«Monsieur, écoutez-vous à la porte?—Il le faut -bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.—Bon! -voici ma charade: <span lang="it" xml:lang="it"><i>Amo 'l primo mio.</i> -(Piano a Faublas abbracciandolo.) <i>L'amo di molto.</i>—Amo 'l -primo mio, ridisse il Lignolo.—<i>Signor, -sì</i>, soggiunse ella. <i>M'ama 'l secondo mio.</i> (Piano a -Faublas.) <i>M'ami! Ah! m'ami è vero?</i>» Non -risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l -Lignolo con grandissima attenzione ridiceva: -«M'ama 'l secondo mio.—<i>Bravo, signor!</i> disse -la contessina. <i>Il mio integrale, benchè composto da -due, nondimeno fa più ch'uno.</i> (Piano a Faublas.) -<i>Deh! non è la… la verità? la verità,… ben' mio!</i>—Ma, -disse Lignolo, dunque in prosa la fate?—<i>Signor,… -sì… in pro…</i>» Esta volta sulle labbra -della svenuta la parola morì.</span></p> - -<p>Cependant elle eut tout le temps de reprendre -ses esprits avant que son mari, qui vouloit absolument -deviner, eût cessé de répéter: <i>Mon tout, -quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un.</i> -«Monsieur, reprit la jeune écervelée, plus contente -que si elle eût fait un poème épique et -une bonne action, je dois, en conscience, vous -prévenir d'une chose essentielle: c'est que ma -charade est une espèce d'énigme qui a deux mots. -Je vous déclare d'avance que je ne vous les dirai -jamais, et je crois que vous ne les devinerez pas.—Je -ne les devinerai pas! ah! je vais m'enfermer -dans mon cabinet, et je descends dans une demi-heure.—Dans -une demi-heure, soit; je serai -levée.»</p> - -<p>Il revint effectivement une demi-heure après. -Assis à côté de la comtesse, je prenois dans son -boudoir une grande tasse de chocolat, que cette -fois j'avois demandée sans façon. «Mesdames, -vous savez bien, ma plus belle charade? dit M. de -Lignolle en entrant, hier on l'a critiquée. On l'a -critiquée, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous -cru cela?—Oui, Monsieur le comte.—Oui?—Sans -doute; l'envie!—L'envie, vous avez raison. -Mais que je vous conte un événement tout aussi -désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, -on propose une charade; je trouve le mot, -un de mes voisins le trouve aussi: nous le disons -en même temps; chacun félicite mon rival, et personne -ne me fait le moindre compliment. Cette -injustice m'a donné de l'humeur, et je me suis, -à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est -venu vingt fois dans la tête. Dans le <i>Mercure de -France</i>, Mademoiselle, on imprime au bas de -chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure, -le nom de la ville et de la province de -l'auteur; et je trouve qu'on fait bien, parce qu'on -ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce -pas une chose affreuse qu'un homme qui emploie -régulièrement trois ou quatre jours de la -semaine à la recherche des mots du logogriphe, -de l'énigme et de la charade de chaque numéro, -ne soit jamais payé de ses travaux par un peu de -gloire? Assurément, c'est là de l'ingratitude, ou -je ne m'y connois pas. A présent, Mademoiselle, -écoutez mon projet: je veux proposer aux rédacteurs -du <i>Mercure</i> d'ouvrir une souscription dont -le produit sera destiné à l'impression d'une grande -pancarte qui paroîtra toutes les semaines, et sur -laquelle on lira les noms de tous ceux qui auront -deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de -la semaine précédente.—Fort bien vu, Monsieur, -répondit la comtesse; mais, puisque nous parlons -de charade, avez-vous deviné la mienne?—Pas -encore, Madame», répliqua-t-il d'un air confus. -M<sup>me</sup> de Lignolle aussitôt lui repartit: «Monsieur, -si vous venez à bout de trouver les deux mots, je -vous promets, en attendant l'exécution de votre -grand projet, je vous promets de remuer ciel et -terre pour qu'on veuille bien insérer dans le <i>Mercure</i> -ma charade, son explication, mon nom à moi -qui l'ai composée, votre nom à vous qui l'aurez -devinée, et même je tâcherai qu'on apprenne au -public comment et pourquoi je l'ai faite.—Madame, -ce que vous me dites là m'excite encore…»</p> - -<p>Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour -interrompit le comte. Un laquais vint annoncer -madame la marquise d'Armincour; elle entra précipitamment, -fut droit à sa nièce, et lui dit: «Eh -bien, mon cher cœur, comment te sens-tu aujourd'hui? -y a-t-il quelque changement?… Ah! petite -friponne, je vous trouve l'air fatigué, vous -avez les yeux battus… Allons, c'est une affaire -finie. Je m'y connois! je m'y connois!… Je t'en -félicite de toute mon âme, ma petite. Et vous, Monsieur -le comte, recevez mon compliment, faisons -la paix, embrassons-nous… Allons, mes enfans, courage! -un petit-neveu dans neuf mois!—Un petit-neveu -dans neuf mois, répéta la comtesse, cela se -pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais -souhaitez donc le bonjour à M<sup>lle</sup> de Brumont.»</p> - -<p>Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je -vis M. de Lignolle se pencher à l'oreille de la -comtesse. Tout en paroissant écouter la tante, -j'écoutai le mari; il disoit à sa femme: «Madame, -épargnez-moi, laissez à la marquise une erreur…—Quoi -donc! Monsieur, interrompit-elle, n'êtes-vous -pas content de moi?—Au contraire, Madame, -je vous rends grâces de votre discrétion.—Et -vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et -nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement -pour cela.»</p> - -<p>M. de Lignolle, bien rassuré, vint à moi. «A -propos, Mademoiselle, me dit-il, je vous rends -grâces, vous voulez bien enseigner à la comtesse -des choses difficiles.—Difficiles! mais non, Monsieur -le comte.—Oh! que si, Mademoiselle; je -sais trop ce que c'est, et je suis vraiment sensible -à votre complaisance.» Alors, pour payer le trop -honnête compliment du mari, je lui répétai mot à -mot l'équivoque réponse que sa femme venoit de -faire: <i>Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle -et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement -pour cela.</i></p> - -<p>Après ces politesses réciproques, la conversation -devint générale, et de part et d'autre il ne fut -rien dit qui mérite d'être rapporté; mais à deux -heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit. -«Qu'on fasse entrer», dit la comtesse. -Je lui représentai qu'apparemment c'étoit M. de -Valbrun. «Eh bien! répliqua-t-elle, qu'il vous -parle ici.—Cela ne se peut guère, Madame.—Allez -donc chez vous, mais ne tardez pas à -revenir.»</p> - -<p>Je courus à ma petite porte: «Bonjour, Monsieur -le vicomte.—Bonjour, Monsieur le chevalier.—Eh -bien! la lettre à ma sœur?—Je l'ai -fait porter au couvent.—Celle à mon père?—C'est -moi-même qui l'ai mise hier à la poste.—Et -ma Sophie?—La baronne ne l'a pas vue; -mais une chambre est retenue pour vous dans le -couvent que vous avez indiqué.—Partons, Vicomte, -partons!—Comment! partons?—Oui, -tout à l'heure…—Ne sommes-nous pas convenus -d'attendre?…—Je n'attends pas un moment.—Mais -songez donc…—Je ne songe à rien.—Aux -périls…—Je n'en connois plus… O ma Sophie! -je différerois d'un jour le bonheur de te voir?—Cependant, -il faut différer…—Vicomte, si vous ne -voulez pas m'y conduire, j'irai seul.—Mais…—J'irai -seul. Plutôt périr cent fois que de ne pas la -voir aujourd'hui!—Chevalier de Faublas, et la -comtesse?—De quoi me parlez-vous? qu'est-ce -que la comtesse, quand il s'agit de Sophie?—Et -vos ennemis?—Je les défie tous.—Ainsi nulle -considération ne peut plus vous arrêter?—Nulle -considération, Monsieur le vicomte; et, je vous le -répète, si vous m'abandonnez, je pars seul… -Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en -sera point altérée.—Puisque rien ne peut changer -vos résolutions, je me rends; mais je vous demande -une grâce.—Parlez, et croyez…—Attendez -au moins jusqu'à la nuit.—Jusqu'à la nuit!—Écoutez-moi: -dans un quart d'heure je dîne avec -la baronne, à six heures du soir je l'amène ici. Dès -que vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez -sûr que mon carrosse vous attend à la porte. Descendez -alors par ce petit escalier, venez me -joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au -couvent, je vous le promets.—A six heures précises, -Vicomte?—Chevalier, je vous en donne -ma parole.»</p> - -<p>Au moment où M. de Valbrun me disoit adieu, -la comtesse venoit elle-même me chercher. L'aimable -enfant, trop abusée, se crut sans doute -l'objet de la profonde rêverie dans laquelle on me -vit plongé pendant tout le dîner, qui me parut -long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule -et sans distraction, vous occupiez alors mon cœur -et ma pensée?</p> - -<p>Après le dessert, cependant, en prenant le café -dans le salon, je fixai plusieurs fois la jeune Lignolle, -et toujours mes yeux rencontrèrent les -siens. Mes regards enfin s'arrêtèrent volontairement -sur tant d'appas. Que de vivacité! que de -fraîcheur! la belle peau!… la jolie bouche!… -Ah! charmante petite femme, vous ne méritiez pas -d'être abandonnée le lendemain de vos noces.</p> - -<p>Ces réflexions étoient l'effet tout simple d'une -commisération trop naturelle pour que personne -puisse l'improuver; mais malheureusement, dans -la situation où je me trouvois, une réflexion fait -naître une idée promptement suivie d'une autre -réflexion, qu'une autre idée remplace aussitôt, et -voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive -que ce qui étoit bon dans son principe devient blâmable -dans ses conséquences. Qui de vous pourtant, -présumant assez de lui-même, oseroit, en -pareil cas, après avoir assigné le point juste où il -faudroit s'arrêter, oseroit, dis-je, affirmer que -jamais il ne le passera? Montrez donc votre indulgence -ordinaire pour un jeune homme qui vous -fait, avec sa franchise accoutumée, un aveu délicat -et pénible.</p> - -<p>J'approchai de la comtesse, et, me penchant à -son oreille, je lui dis bien bas: «Ne pourrois-je -un instant, ma jeune amie, vous entretenir -seule au boudoir?» M<sup>me</sup> de Lignolle se leva. -«Madame la marquise, dit-elle à sa tante, permet-elle -que je la quitte pour un moment?—Oui, -oui, répondit M<sup>me</sup> d'Armincour. Je n'ignore -pas que les jeunes femmes ont toujours…—Bon! -Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit -le comte avec un rire presque moqueur. -Une charade en prose!—Eh! Monsieur, répliqua la -comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume! -Je ne défends pas notre ouvrage, il nous a si peu -coûté! Mais quiconque est également incapable -de nous deviner et de faire comme nous n'a pas, -ce me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer -à nos dépens.»</p> - -<p>A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, -la maligne comtesse! Et, quoique nous n'y -fussions pas restés longtemps, la charade étoit faite -quand nous en sortîmes.</p> - -<p>Cependant mes vœux hâtoient la fin du jour, -et la nuit tardoit beaucoup à venir. Elle vint, je -tressaillis de joie; on annonça la baronne, je pensai -me trouver mal; mes jambes me soutenoient à -peine, j'eus à peine la force de faire à ma <i>protectrice</i> -une inclination légère; mais, aussitôt que -cette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin -de ma chambre. Je m'étois flatté que la comtesse, -qui faisoit à la baronne les premiers complimens, -ne s'apercevroit pas de mon évasion; mais -aucun des mouvemens de l'objet chéri n'échappe -à l'œil vigilant d'une amante. M<sup>me</sup> de Lignolle -me vit sortir et cria: «Vous partez, Mademoiselle -de Brumont?…—Oui, Madame.—Mais -vous allez revenir, j'espère?—Oh! -oui,… Madame,… je… re…vien…drai,… oui, -je tâ…che…rai,… oui, Madame, le plus tôt possible!»</p> - -<p>J'avoue que ma voix étoit entrecoupée, j'avoue -que je tremblois en lui adressant ce fatal adieu. -Pauvre petite!</p> - -<p>Je traversai son appartement et ma chambre, je -descendis rapidement l'escalier dérobé, je franchis -le seuil de la porte cochère, je me précipitai dans -la voiture du vicomte.</p> - -<p>Cinq minutes après j'arrive au couvent, à cet -asile désiré. Une religieuse m'ouvre la porte, et -me demande qui je suis. «La veuve Grandval.—Je -vais vous conduire à votre chambre, ma -sœur.—Non, ma sœur, dites-moi où sont maintenant -rassemblées toutes vos pensionnaires.—Au -<i>salut</i>, ma sœur.—Où dit-on le <i>salut</i>?—Mais… -dans la chapelle.—Et la chapelle?—Est -devant vous.»</p> - -<p>Je cours à la chapelle, et mon coup d'œil inquiet -en embrasse toute l'étendue. Beaucoup de -femmes sont en prières; une d'entre elles se distingue -par son recueillement plus profond. Mon -cœur s'est ému, mon cœur palpite. Voilà ses -longs cheveux bruns, sa taille légère, ses grâces -enchanteresses… Je fais quelques pas, je la -vois! grand Dieu!… Faublas, heureux époux, -maîtrisez la violence de ce premier transport: -allez doucement vous mettre à genoux tout à côté -d'elle.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Faublas étoit si préoccupée qu'elle ne -s'aperçut pas qu'une étrangère venoit de prendre -place à ses côtés. J'écoutai la fervente prière -qu'elle adressoit au Ciel. «Grand Dieu! disoit-elle, -il est vrai que je fus sa coupable amante; -mais tu m'as permis de devenir sa légitime épouse. -Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni -la foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice -n'est pas fléchie; si, dans l'auguste sévérité de tes -jugemens, tu as décidé que mon crime ne pouvoit -s'expier que par une éternelle séparation, Dieu -puissant, Dieu de bonté, qui te plais à faire éclater -jusque dans les châtimens ta miséricorde infinie, -souviens-toi que je suis mortelle, hâte-toi de -frapper, prends ma vie: un prompt trépas sera -pour ta victime un signalé bienfait; et, si tu daignes -combler son dernier vœu, tu permettras qu'à -son heure suprême elle entrevoie encore son -époux une fois, une fois seulement! Tu permettras -que Faublas ferme sa mourante paupière et reçoive -son dernier soupir.»</p> - -<p>J'entendis sa prière: mon premier mouvement -fut de me précipiter devant elle et de lui montrer -son époux. Je conservai pourtant assez de présence -d'esprit pour sentir qu'un éclat nous perdroit, -et assez de courage pour modérer mon impatience -et retenir ma joie. En attendant que -l'office fût dit, et que je pusse me découvrir à -Sophie quand elle seroit seule, je m'enivrai du -bonheur de l'admirer.</p> - -<p>Le <i>salut</i> vient de finir, Sophie se lève, et ne me -voit seulement pas, parce que, tout entière à sa -douleur, elle ne voit aucun des objets qui l'environnent. -Je règle mes pas sur les siens, et je la suis -lentement par derrière. Elle vient de sortir de la -chapelle et va traverser la cour. Au moment où -j'y mets le pied, plusieurs hommes<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, tout à coup -sortis de la retraite qui les cachoit, m'entourent et -se jettent sur moi. La surprise et l'effroi m'arrachent -un cri, un cri terrible qui va retentir aux -oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma -voix, elle se retourne, trop tôt sans doute, puisqu'elle -peut encore m'apercevoir. Moi-même je -l'entends m'adresser une plainte inutile, je la vois -me tendre les bras, je la vois tomber au milieu -des femmes effrayées qui l'environnent… Hélas! -où sont mes armes? où sont mes amis?… Les barbares -satellites m'accablent de leur nombre; ils -m'entraînent loin de ma femme! loin de ma femme -évanouie!… Dieu cruel, impitoyable Dieu, aurois-tu -reçu la prière que tout à l'heure elle t'adressoit?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon -père, mise hier à la poste, et conjecturez.</p> -</div> -<p>Vains emportemens d'une fureur impuissante! -Rien ne peut me sauver. Elles viennent de se rouvrir, -les portes de ce couvent où je suis si témérairement -entré! On m'a jeté dans une voiture, qui -soudain part et ne roule pas fort longtemps. -J'entends d'immenses portes crier sur d'énormes -gonds; je vois un château fort, le pont-levis -s'abaisse devant moi, j'entre dans une grosse -tour, des militaires décorés m'y reçoivent… Hélas! -je suis à la Bastille.</p> - - -<p class="c gap"><i>Au Public.</i></p> - -<p>Il ne tient qu'à vous que j'en sorte, Monsieur, -mais il faut pour cela que vous ayez encore le -désir de voir une nouvelle suite de mes aventures. -Si vous ne daignez pas, Monsieur, continuer -à cet essai l'indulgence dont vous avez -honoré le premier, je me verrai condamné à finir -mes jours dans une prison, et je n'aurai, sur beaucoup -de compagnons d'infortune, que le triste -avantage de savoir pourquoi l'on m'y a mis et -pourquoi j'y reste.</p> - -<hr /> - - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Imprimé par Jouaust et Sigaux</i><br /> -<span class="small">POUR LA</span><br /> -PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</p> - -<p class="c small">M DCCC LXXXIV</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large"><i>PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</i></p> - - -<p>Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 -whatman.—Tirage en GRAND PAPIER (in-8<sup>o</sup>), à 170 pap. -de Hollande, 20 chine, 20 whatman.</p> - -<table summary=""> -<tr> -<td class="ind">HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.—DÉCAMÉRON -de Boccace, grav. de <span class="sc">Flameng</span>.</td> -<td class="num"><i>Épuisés.</i></td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de <span class="sc">J. Garnier</span>, -grav. par <span class="sc">Lalauze</span> ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc.</td> -<td class="num">50 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">MANON LESCAUT, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">25 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">GULLIVER (<span class="sc">Voyages de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td> -<td class="num">25 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de <span class="sc">Boilvin</span>.</td> -<td class="num">60 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PERRAULT (<span class="sc">Contes de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">30 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de -<span class="sc">J. Worms</span>, grav. par <span class="sc">Rajon</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, -grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>. 5 fascicules.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROBINSON CRUSOÉ, grav. de <span class="sc">Mouilleron</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PAUL ET VIRGINIE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">GIL BLAS, grav. de <span class="sc">Los Rios</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CHANSONS DE NADAUD, grav. d'<span class="sc">Ed. Morin</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">60 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LE DIABLE BOITEUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">30 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROMAN COMIQUE, grav. de <span class="sc">Flameng</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">35 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>, 4 vol.</td> -<td class="num">50 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">MILLE ET UNE NUITS, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 10 vol.</td> -<td class="num">90 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LES DAMES GALANTES, dessins d'<span class="sc">Ed. de Beaumont</span>, -gravés par <span class="sc">Boilvin</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins -de <span class="sc">J. Garnier</span>, gravés par <span class="sc">Champollion</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">BEAUMARCHAIS: <i>Mariage de Figaro</i>, <i>Barbier de Séville</i>. -Dessins d'<span class="sc">Arcos</span>, gravés par <span class="sc">Monziès</span>, 2 vol.</td> -<td class="num">32 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">DIABLE AMOUREUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 1 vol.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONTES D'HOFFMANN, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">36 fr.</td> -</tr> -</table> - -<p class="gap"><span class="sc">Nota.</span>—<i>Les prix indiqués sont ceux du format in-16. -S'adresser à la librairie pour les autres exemplaires.</i></p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, -tome 3/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS *** - -***** This file should be named 62024-h.htm or 62024-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/0/2/62024/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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