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-The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5, by
-Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
-
-Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-Illustrator: Paul Avril
-
-Release Date: May 4, 2020 [EBook #62024]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS ***
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- LES AMOURS
- DU CHEVALIER
- DE FAUBLAS
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- TOME TROISIÈME
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- [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
-
- _ÉDITION JOUAUST_
-
- Paris, 1884
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-
- LES AMOURS
- DU CHEVALIER
- DE FAUBLAS
-
- [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
-
- TOME TROISIÈME
-
- PARIS, M DCCC LXXXIV
-
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-
- LES AMOURS
- DU CHEVALIER
- DE FAUBLAS
-
- PAR
- LOUVET DE COUVRAY
-
- AVEC UNE
- PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
-
- _Dessins de Paul Avril_
- GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
-
- [Marque d'imprimeur: IOVAVST]
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
- Rue Saint-Honoré, 338
-
- M DCCC LXXXIV
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-
-[Illustration: C'EST DONC ELLE!]
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-SIX SEMAINES
-
-DE
-
-LA VIE DU CHEVALIER
-
-DE FAUBLAS
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-
-L'auguste cérémonie s'achevoit. Dans un discours qui m'avoit paru long,
-l'éloquent ministre venoit de nous recommander des vertus que je ne
-croyois pas difficiles. Sophie me nommoit son époux; ma bouche répétoit
-à Sophie un serment qu'avouoit mon coeur, lorsque la voûte sacrée
-retentit d'un cri lamentable et perçant.
-
-Chacun se retourne effrayé. Déjà, loin des spectateurs étonnés, s'est
-élancé vers les portes du temple un jeune homme dont je n'aperçois plus
-que l'uniforme bleu.
-
-On l'a vu, quelques instans auparavant, entrer précipitamment,
-brusquement fendre la foule, s'approcher de l'autel avec la plus grande
-agitation. Ses regards sont tombés sur Sophie; d'une voix plaintive il a
-dit: _C'est donc elle!_ et puis il a poussé ce long gémissement dont mon
-coeur s'est ému. Inquiet et curieux, je veux voler à lui, mon père s'y
-oppose et m'arrête; mais mon généreux ami, mon cher compagnon d'armes et
-d'amour, Derneval, plus libre et moins alarmé que moi peut-être,
-Derneval court aussitôt sur les traces de l'inconnu.
-
-C'est pendant le tumulte momentané causé par cet événement étrange que
-Sophie se penche à mon oreille et me dit en tremblant: _O mon ami,
-prends garde à moi!_
-
-J'allois lui répondre, j'allois l'interroger, quand M. Duportail, un
-moment distrait dans le trouble général, mais apparemment aussitôt
-rappelé par le mouvement qu'il a vu faire à sa fille, vient reprendre
-auprès d'elle la place que peut-être il se repent d'avoir un instant
-quittée. Je le vois lancer un regard sévère sur ma timide épouse, qui
-baisse les yeux en pâlissant. Une foule de réflexions cruelles
-tourmentent mes esprits dans le court espace de temps qu'emploie le
-ministre pour terminer la cérémonie.
-
-«Quoi! Derneval, mon ami! quoi! sitôt de retour!... Eh bien! ce jeune
-homme? le connoissez-vous? Quel est-il? que veut-il? que vous a-t-il
-dit?--Mon cher Faublas, ses gens lui tenoient dans le cloître un cheval
-tout prêt, il étoit au bout de la rue avant que je fusse à la porte du
-temple.--Et vous ignorez ce qu'il est devenu?--Mon ami, il couroit au
-galop, et j'étois à pied: à tout hasard je me serois volontiers jeté
-dans la voiture qui a conduit Mme de Faublas ici, mais l'indocile cocher
-n'a pas voulu marcher.--Derneval, vous ne savez pas combien j'ai
-d'inquiétude... Promettez-moi de ne pas nous quitter aujourd'hui, ne
-partez que demain.--Demain? Si dès aujourd'hui mes persécuteurs...--Je
-crois vos dangers possibles, mais les miens sont peut-être inévitables.
-Depuis la terrible scène d'hier, depuis que le baron de Gorlitz et Mme
-Munich sont partis, Lovzinski s'est emparé de sa fille, de sa fille que
-je n'ai revue qu'aujourd'hui, que je n'ai revue qu'à l'autel. A peine
-a-t-on daigné souffrir que je lui adressasse un mot, toute réponse lui
-sembloit interdite; ce n'est qu'aux pieds de l'Éternel qu'elle a pu me
-renouveler sa foi, ce n'est qu'à ma femme qu'on m'a permis de jurer que
-j'adorerois toujours mon amante! Derneval, examinez Lovzinski, remarquez
-son visage sombre et soucieux, son regard observateur et défiant; lui
-trouvez-vous cet air de satisfaction que montre toujours un bon père qui
-donne à sa fille l'époux désiré? a-t-il, dites-moi, le maintien
-noblement orgueilleux d'un homme offensé qui pardonne?... Et ma chère
-Dorliska, ma jolie cousine, ma belle Sophie, quelle impression de
-tristesse profonde je vois sur cette figure céleste que devroit embellir
-l'idée d'un bonheur suprême, aujourd'hui légitime!... Et dans ses yeux
-obscurcis une larme qu'elle s'efforce de retenir!... Qui peut donc
-altérer sa félicité? Qui peut lui faire d'un jour d'allégresse un jour
-de tourment? Quelle crainte ou quel regret...? Ce jeune homme, d'où la
-connoît-il? que venoit-il faire ici?... Un affreux soupçon déchire mon
-coeur... Mais non, Sophie ne peut me trahir! Elle va donc succomber
-victime d'une trahison? _C'est donc elle?_ a dit l'inconnu; _Prends
-garde à moi_, m'a dit Sophie. Mais comment la défendre? Quels sont nos
-ennemis? A quel péril faut-il me préparer? Derneval, je vous en conjure
-par notre confraternité, ne m'abandonnez pas dans des circonstances
-aussi critiques. Si vous me quittez, je suis perdu. Une obscurité
-profonde couvre les desseins de nos ennemis, une incertitude affreuse
-enchaîne toutes mes facultés. Comment prévenir des complots que
-j'ignore? Et, dans la foule des malheurs que je pressens, comment
-deviner celui qui peut m'accabler?»
-
-Je n'entendis pas la réponse de Derneval, car Sophie, toujours
-accompagnée de son père, regagnoit déjà les portes du temple. «Mon ami,
-ne venez-vous pas?» me dit-elle. Il y avoit dans son regard tendre une
-expression de douleur si forte, il y avoit dans l'inflexion de sa voix
-douce une altération si marquée, que je sentis s'accroître encore mon
-inquiétude mortelle.
-
-Nous arrivons dans le cloître. Est-ce par distraction ou par incivilité
-que Lovzinski, sans prendre garde ni à Dorothée ni à mon père, fait
-monter sa fille la première et se place aussitôt à côté d'elle? Pendant
-que je me fais cette question, Lovzinski ferme la portière, et le
-cocher, déjà prêt, donne aux chevaux de grands coups de fouet. La
-voiture, rapidement emportée, est à plus de cinquante pas de distance
-avant qu'aucun de nous soit sorti de la profonde stupéfaction où le
-jette cette fuite imprévue. Le premier, je me réveille; plus prompt que
-l'éclair, je m'élance. La grandeur de la perte que je puis faire,
-l'espérance de recouvrer l'inappréciable bien qu'on m'enlève, ajoutent à
-ma légèreté naturelle des forces extraordinaires; je me sens une vigueur
-plus qu'humaine; bientôt j'atteindrai la voiture, bientôt j'arracherai
-ma femme à son ravisseur... Mais, hélas! Derneval et mon père sont, trop
-tôt pour moi, revenus de leur étonnement, et leur activité bruyante va
-me devenir plus funeste que la funeste immobilité dans laquelle je les
-ai laissés. Tous deux ils me suivent de loin, en criant de toutes leurs
-forces: «Arrête!» Moi, je cours si vite que je ne puis crier. Plusieurs
-soldats viennent à passer; en me voyant seul et silencieux brûler le
-chemin dans mes élans rapides, ils imaginent que c'est moi qu'on
-poursuit. Tout d'un coup le cercle est fait, et me voilà environné: je
-veux m'expliquer, je parle françois à des Allemands[1]! Désolé de n'être
-pas compris et de perdre en vains discours le temps si précieux,
-j'essaye de forcer la barrière; mais que peut un homme contre dix? Ma
-résistance ne fait que les irriter; ils me maltraitent. Ce n'étoit rien
-que des coups, je les sentois à peine; mais j'entendois le bruit sourd
-que faisoit la voiture déjà beaucoup plus éloignée, et chaque tour de
-roue étoit un coup de poignard pour mon coeur. Tout en me débattant, je
-jette sur la route un regard douloureux; dans le lointain je distingue à
-peine un foible nuage de poussière. Alors, saisi d'un mortel désespoir,
-je sens expirer mon courage et s'anéantir mes forces; alors se fait dans
-toute la machine ébranlée la plus prompte et la plus affreuse des
-révolutions... Je tombe sans connoissance aux pieds des barbares qui
-m'ont arrêté, aux pieds de mon père et de mes amis, qui ont enfin pu me
-rejoindre. Je tombe... Ah! Sophie, mon âme te suit!
-
- [1] Il y avoit alors dans Luxembourg une garnison de 7 à 8,000 hommes
- de troupes de l'Empereur.
-
-Malheureux chevalier! quand tu revins à toi, où étois-tu?
-
-Sur un lit de douleur. Le baron veilloit à mon chevet, qu'il baignoit de
-ses larmes; Sophie fut le premier mot que je prononçai, quand je
-recouvrai ma raison. «Voyez comme sa tisane a déjà fait son effet! dit
-un petit homme que j'aperçus derrière le baron. Voilà l'accès passé, il
-entre demain dans son quatrième jour.--Quoi! Monsieur, je ne suis ici
-que depuis trois jours? Quoi! mon père, il n'y a que trois jours qu'ils
-m'ont arraché Sophie?--Oui, mon ami, me répondit-il en sanglotant, trois
-jours se sont écoulés depuis que ton père désolé attend que tu le
-reconnoisses et que tu le nommes.--Ah! pardon! cent fois pardon... Mais
-vous ne savez pas, vous ne pouvez concevoir quel énorme fardeau pèse sur
-mon coeur, combien je me sens accablé du poids de mon infortune.--Tel
-est, mon fils, l'effet ordinaire des passions qui égarent la jeunesse
-insensée. Elles ont d'abord amolli ton âme au sein des plaisirs;
-maintenant elles te livrent sans force aux coups de l'adversité. A Dieu
-ne plaise que je veuille aujourd'hui te reprocher tes fautes! le sort
-t'en a trop cruellement puni. Tu as besoin d'un appui, ce sont des
-secours que je prétends te donner. Mon fils, entends ma voix gémissante,
-recueille mes consolations paternelles. Écoute un ami tendre qui souffre
-de tes maux, un père alarmé qui frémit pour lui-même en tremblant pour
-toi. Ta Sophie t'appartient, nul ne peut t'en priver. Duportail, en la
-conduisant au temple, a perdu tous ses droits sur elle. Mon ami, nous la
-chercherons. En quelque lieu que nous puissions la découvrir, je te
-promets de ne rien négliger pour la tirer de sa retraite, je te promets
-de te rendre ta femme. Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton
-coeur à l'espérance, prends pitié de ma peine extrême, et rends-moi mon
-fils.--Oui, qu'il continue sa tisane, interrompit le petit homme, et
-nous le guérirons.--Mon père, je vous devrai deux fois la vie.--Et moi,
-Monsieur, reprit le petit homme, croyez-vous ne me rien devoir?
-Comptez-vous pour rien les boissons que depuis ce matin je vous
-administre?--Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue?--Mon
-ami, Derneval et Dorothée sont partis avant-hier et m'ont promis de
-faire des recherches.--Messieurs, dit encore le petit homme, voilà un
-entretien qu'il faut finir. Nous guérirons ce jeune homme-là, puisqu'il
-parle déjà raison, mais qu'il se taise et qu'il continue sa tisane.
-Demain tout ira bien, et nous pourrons le faire transporter.» Le petit
-homme, en parlant ainsi, alla remplir une énorme tasse, et, me
-l'apportant d'un air de triomphe, m'invita doucereusement à avaler le
-breuvage consolateur. Un amant jeune et vif, à qui l'on vient offrir un
-verre de tisane, quand il demande sa maîtresse enlevée, peut bien
-ressentir un mouvement d'impatience et n'être pas exactement poli. Je
-pris le vase avec promptitude, et je le vidai lestement sur la tête
-pointue de mon Esculape. L'épais liquide, découlant le long de sa face
-oblongue, inonda aussitôt son maigre corps. «Ah! ah! dit froidement le
-petit homme, en épongeant sa ronde perruque et son habit court, il y a
-encore du délire! Mais, Monsieur le baron, que cela ne vous inquiète
-pas, qu'il continue sa tisane; seulement ayez soin de la lui donner
-vous-même, parce que, comme vous êtes son père, il n'osera peut-être pas
-vous la jeter au nez.»
-
-Le meilleur médecin est celui qui, connoissant nos passions, sait les
-flatter quand il ne peut les guérir. Aussi les promesses du baron
-préparèrent mon rétablissement bien plus efficacement que ne l'auroit pu
-faire la tisane du petit homme. Dès le lendemain, je me sentois mieux;
-je fus transporté comme on me l'avoit annoncé la veille. Nous allâmes au
-village de Hollriss, situé à deux lieues de Luxembourg, occuper une
-maison bourgeoise que mon Esculape venoit d'acquérir tout récemment. On
-avoit conseillé cette retraite au baron. La tranquillité du lieu, sa
-gaieté champêtre, le charme de la campagne, les travaux de la saison,
-tout m'y offriroit, avoit-on dit, de consolantes distractions ou des
-occupations utiles; je pourrois, sans aucun danger, respirer un air
-salubre et prendre un exercice modéré dans un grand jardin. Mon père
-aussi avoit pensé que nous serions beaucoup mieux cachés dans un village
-obscur; à la précaution, peut-être surabondante, du changement de lieu,
-il avoit ajouté la précaution, sans doute plus nécessaire, du changement
-de nom. On l'appeloit M. de Belcourt, je me nommois M. de Noirval. Le
-valet de chambre du baron et mon fidèle Jasmin composoient notre
-domestique. Mon père avoit envoyé le reste de ses gens sur diverses
-routes, avec la double commission de chercher Lovzinski et de veiller à
-ce que nous ne fussions pas inquiétés.
-
-En arrivant dans le nouveau domicile qu'il nous avoit choisi, M. de
-Belcourt visita toutes les chambres pour m'y faire donner celle qu'il
-jugeroit la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez (c'est le nom
-du médecin) nous fit remarquer un petit pavillon entre cour et jardin.
-Il nous dit qu'il y avoit au premier étage trois chambres fort gaies,
-mais que le dernier propriétaire s'étoit vu forcé d'abandonner à cause
-des revenans. «Noirval, répondit mon père en souriant, ne craint pas les
-esprits: il a maintenant ses pistolets; quand il se portera mieux, il
-aura son épée.» On me mit donc en possession d'une des trois pièces.
-Jasmin s'empara gaiement de l'une des deux autres, et promit de garder
-encore la troisième contre les esprits. M. de Belcourt alla prendre son
-logement dans le corps de logis, plus considérable, situé sur la rue.
-
-La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me laissèrent tout entier
-à mes réflexions douloureuses. O ma jolie cousine! ô ma charmante femme!
-que je versai de pleurs en songeant à vous!
-
-Où son père l'avoit-il conduite? Pourquoi me l'avoit-il enlevée? Quelle
-raison assez puissante avoit pu porter à cette extrémité si dangereuse
-Lovzinski, naturellement compatissant et doux, Lovzinski, dont le coeur
-avoit éprouvé l'irrésistible empire d'une grande passion vainement
-contrariée? L'inconsolable époux de Lodoïska devoit-il être un père
-cruel? D'ailleurs, un prompt hymen n'avoit-il pas réparé ce qu'il
-appeloit mes égaremens? Que pouvoit exiger de plus l'honneur de sa
-maison involontairement compromis? Enfin, n'étoit-ce pas à mes fautes
-mêmes qu'il devoit le bonheur inespéré d'avoir retrouvé son adorable
-fille? Et l'ingrat osoit me la ravir! et le barbare ne craignoit pas de
-l'immoler! Oui, sans doute, de l'immoler! Accablée de ce coup affreux,
-Dorliska, l'infortunée Dorliska... O ma Sophie! si déjà tu n'es plus, du
-moins, en me donnant ta dernière pensée, tu auras emporté le juste
-espoir de n'être pas pour longtemps survécue. Va, je ne tarderai pas à
-l'accomplir. Bientôt, loin d'un monde jaloux, loin des pères dénaturés,
-libre de l'insupportable fardeau des tyranniques bienséances, affranchi
-du joug odieux des préjugés persécuteurs, j'irai, j'irai, satisfait et
-tranquille, me réunir à mon épouse heureuse et consolée. Bientôt, au
-sein d'une inaltérable paix, dans l'Élysée promis aux vrais amans, nos
-âmes, plus intimement rapprochées, s'enivreront des délices d'un éternel
-amour.
-
-Ainsi, dans le calme des nuits, ma douleur se nourrissoit des idées les
-plus propres à l'augmenter. Le jour m'apportoit quelque repos. Mon père,
-toujours levé avec l'aurore, ne se lassoit pas de me répéter ses
-promesses: il me parloit des moyens qu'il comptoit employer avec moi
-pour retrouver ma femme, et, ne paroissant pas douter de leur succès, il
-me défendoit de mon désespoir. Par un de ses décrets immuables et
-bienfaisans, la nature a voulu que la crédulité naquît de l'infortune.
-Rarement l'espérance abandonne un mortel malheureux, et plus ses maux
-sont grands, plus aisément on lui persuade qu'ils vont bientôt finir.
-
-Quelquefois, agité d'un soupçon inquiétant, je demandois à mon père ce
-qu'il pensoit de ce jeune homme dont je croyois encore entendre le
-lamentable cri. M. de Belcourt ne savoit que me répondre quand je le
-priois de me dire comment cet inconnu avoit pu nous suivre à Luxembourg,
-quel dessein l'y amenoit, en quel temps il avoit connu Sophie, et
-pourquoi Sophie ne m'avoit jamais parlé de lui.
-
-Quelquefois aussi, reportant ma pensée moins triste sur cette foule
-d'événemens qui avoient rempli ma seizième année, je me plaisois à
-donner quelques souvenirs à cette intéressante beauté par qui le
-commencement de ma carrière, semé de tant de fleurs, m'avoit été si
-doux. Pauvre marquise de B...! Qu'est-elle devenue?... Peut-être
-enfermée! peut-être morte! Lecteur équitable, je m'en rapporte à vous:
-pouvois-je, sans ingratitude, refuser quelques larmes au sort de cette
-femme malheureuse, seulement coupable de m'avoir trop aimé?
-
-Je ne dois point oublier de dire que mon cher docteur aussi, M. Desprez,
-continuoit à me donner de salutaires distractions. Tous les matins il me
-demandoit si quelque revenant ne m'avoit pas tourmenté; tous les soirs
-il me recommandoit de continuer l'_excellente tisane_; mais, quoique je
-l'en priasse instamment, il ne vouloit jamais me la donner lui-même.
-J'étois étonné que mon père m'eût choisi cet étrange Esculape, qui ne
-croyoit qu'à sa tisane et aux revenans. Voici ce que m'apprit M. de
-Belcourt, à qui j'en parlai. Le plus habile médecin de Luxembourg,
-d'abord consulté sur mon état, avoit ordonné les remèdes et le régime
-nécessaires; M. Desprez, instruit qu'on avoit arrêté de conduire le
-malade à la campagne dès que le transport pourroit se faire sans danger,
-étoit venu, dès le troisième jour, offrir à mon père ses services et sa
-maison. Le premier médecin, en applaudissant au choix du lieu, qu'il
-connoissoit, avoit rejeté la concurrence humiliante et dangereuse d'un
-moderne confrère qu'il ne connoissoit pas. M. de Belcourt, pour mettre
-les rivaux d'accord, avoit accepté les soins de l'un et la maison de
-l'autre.
-
-C'étoit le médecin connu de Luxembourg qui me gouvernoit; l'ignoré
-docteur de Hollriss n'avoit d'autre mérite que celui de nous louer sa
-maison fort cher. J'étois le maître de craindre ses revenans; mais je
-n'avois rien à redouter de ses ordonnances.
-
-Plus de huit jours cependant s'étoient passés, lorsque enfin nous
-reçûmes des nouvelles encourageantes. Dupont, celui de nos domestiques
-que mon père avoit envoyé sur la route de Paris, écrivit qu'en sortant
-de Luxembourg il avoit appris à la première poste qu'on venoit d'y
-donner des chevaux à un homme d'un âge mûr, accompagné d'une jeune fille
-éplorée. Dupont, ne doutant pas que ce ne fût ma femme et mon beau-père,
-les avoit suivis de près, jusqu'aux environs de Sainte-Menehould, où
-malheureusement il s'étoit démis la cuisse en tombant de cheval. Cet
-accident l'avoit empêché de nous faire passer plus tôt l'intéressant
-avis qu'il nous donnoit.
-
-M. de Belcourt, habile à saisir tout ce qui pouvoit flatter mon
-espérance, ne manqua pas de m'observer que désormais l'objet de nos
-recherches, devenu plus facile, se trouvoit circonscrit dans l'étendue
-du royaume, ou plutôt dans l'enceinte de la capitale. «M. Duportail,
-ajouta-t-il, a bien senti qu'il pouvoit, sans courir un grand danger,
-retourner à Paris, où on le connoît peu, et qu'en supposant que nous
-parvinssions à découvrir sa retraite, nous n'oserions l'y venir
-troubler.--Je l'oserai, m'écriai-je avec transport, je l'oserai, mon
-père, et bientôt j'embrasserai ma Sophie.»
-
-Le même jour vint une lettre de M. de Rosambert, à qui M. de Belcourt,
-depuis notre changement de demeure et de nom, avoit fait passer les
-détails de ma funeste aventure. Le comte, toujours caché dans l'asile
-qu'il s'étoit choisi, se portoit déjà beaucoup mieux, et comptoit venir
-bientôt nous joindre et me consoler. Il avoit envoyé au couvent savoir
-des nouvelles d'Adélaïde, que notre absence inquiétoit beaucoup et
-chagrinoit davantage. Le marquis n'étoit pas mort; Rosambert ne disoit
-pas un mot de Mme de B... Le silence qu'il affectoit sur le compte d'une
-femme trop malheureuse et trop aimable, dont il ne pouvoit douter que le
-sort incertain ne dût exciter au moins ma vive curiosité, me parut
-étrange. Je ne fus pas moins surpris qu'il ne m'eût pas écrit en même
-temps qu'à M. de Belcourt; mais, en y réfléchissant plus mûrement, je
-devinai que mon père, pour le moment peu curieux de me voir occupé de
-cette correspondance, interceptoit ces lettres.
-
-Si, dans les nouvelles que je venois de recevoir, il n'y avoit rien
-d'assez positif pour me rassurer entièrement, j'y trouvai du moins de
-quoi me tranquilliser un peu. Ma convalescence commença. Le petit
-docteur contestoit à l'amour et à la nature le mérite de cette prompte
-cure, pour en attribuer tout l'honneur à la fameuse tisane si rarement
-bue. Une chose seulement lui faisoit croire que quelque divinité propice
-veilloit sur nos destinées: les revenans ne m'avoient pas encore
-tourmenté depuis que nous habitions notre nouvelle demeure! M. Desprez
-me parloit si souvent de ses revenans qu'enfin je le priai de vouloir
-m'apprendre ce qui pouvoit donner lieu à cette éternelle plaisanterie.
-Aussitôt d'un ton très sérieux il commença ce triste récit:
-
-«Une petite métairie, dont le fermier s'appeloit Lucas, existoit jadis
-sur le terrain même où nous sommes, à la place de ce petit corps de
-logis, qui, par conséquent, n'existoit pas.--Votre conséquence est
-frappante, Monsieur Desprez.--Lucas adoroit sa femme Lisette, et Lisette
-adoroit son mari Lucas. Si Lucas n'avoit jamais aimé que Lisette,
-peut-être que Lisette auroit toujours aimé Lucas.--Eh, bon Dieu!
-Monsieur Desprez, que de Lisette et de Lucas!--Monsieur, puisque je
-conte une histoire, il faut bien que je nomme les personnages.--Vous
-avez raison, Docteur, et ne vous gênez pas.--Je vous ai déjà fait
-entendre fort adroitement que Lisette et Lucas étoient mariés ensemble.
-A présent je crois devoir vous prier de remarquer que, pour qu'un
-mariage soit heureux, il faut que les époux fassent bon
-ménage.--Excellente remarque, Monsieur Desprez!--Et, pour que les époux
-fassent bon ménage, il est nécessaire qu'ils aient des goûts d'espèce
-semblable et des humeurs de qualité pareille.--Bravo, Docteur!--Or, je
-vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa femme.--Ah! Monsieur
-Desprez, que vous contez bien!--N'est-il pas vrai que je n'oublie
-rien?--Et vous vous répétez de peur qu'on n'oublie.--C'est qu'il faut
-être clair, Monsieur. Or donc, cette autre chose que Lucas aimoit autant
-et peut-être plus que sa femme, c'étoit le bon vin du pays, à trois sols
-la pinte, _mesure de Saint-Denis_; et ce goût différent que la femme
-avoit, c'étoit celui de l'eau de la fontaine, car elle ne pouvoit
-souffrir le jus de la treille.--Comment, Docteur! de la
-poésie?--Quelquefois je m'en mêle, Monsieur. Il y avoit dans le goût de
-Lucas cet inconvénient que le vin, échauffant les fibres irritables de
-son estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau brûlé des vapeurs
-âcres qui faisoient qu'il étoit grossier, méchant et brutal, quand il
-avoit bu.--Voilà, permettez-moi de vous le dire, Docteur, une définition
-presque digne du _Médecin malgré lui_.--Vous m'offensez, Monsieur: moi,
-je le suis devenu malgré tout le monde; mon génie médical m'a
-entraîné... Et, dans le goût tout différent de Lisette, il y avoit cet
-autre inconvénient tout contraire que l'abondance d'eau, noyant ses
-viscères relâchés, délayant trop ses alimens mal cuits, détruisant enfin
-le ton des ressorts, troubloit les digestions, préparoit un mauvais
-chyle, causoit les malaises, les insomnies, les bâillemens, l'ennui, et
-portoit aux membranes affoiblies de sa petite cervelle cette humeur
-tenace et mordicante qui fait que les petites femmes qui ne boivent que
-de l'eau sont en général criardes, entêtées et revêches. Or, vous voyez
-bien, Monsieur, qu'il auroit fallu fondre ensemble ces deux goûts
-extrêmes et différens pour n'en composer qu'un seul et même appétit bien
-ordonné. Il auroit fallu que Lisette mît un peu de vin dans son eau; que
-Lucas mît beaucoup d'eau dans son vin, parce que le tempérament du mari
-et le tempérament de la femme auroient bientôt sympathisé par un juste
-milieu; parce que leurs humeurs se seroient trouvées parfaitement
-d'accord; parce que... parce que...--Ne vous tourmentez pas, Docteur, je
-devine le reste.--Il demeure donc prouvé, Monsieur, que, si les choses
-avoient été réglées de la manière que je viens de vous expliquer, il ne
-seroit point arrivé à ces malheureux époux la funeste catastrophe
-dont il me reste à vous entretenir.--Voyons, Docteur, la
-catastrophe.--C'étoit, Monsieur, l'an 1773, le vendredi 13 octobre, à
-huit heures treize minutes du soir. Je vous observerai, en passant, que
-le concours de plusieurs nombres treize est toujours fatal.--J'en
-faisois tout bas la remarque, Monsieur Desprez.--On achevoit alors la
-vendange, parce que les vignes avoient mûri tard cette année. Lucas, en
-sortant de la cuve où il venoit de fouler le raisin, avala treize pleins
-verres de vin nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'étoit plus un
-homme, c'étoit un diable. Malheureusement sa femme, Lisette, avoit mangé
-à son dîner une petite omelette aux rognons, de treize oeufs, et n'avoit
-bu que de l'eau. La digestion s'étoit faite péniblement. Lisette, en
-voyant Lucas un peu gris, bâilla, fit la grimace, et tint un propos
-aigre. Lucas répondit par un geste menaçant et par un gros mot. Dans un
-petit moment d'humeur, Lisette jeta treize assiettes à la tête de Lucas.
-Lucas, dans un premier mouvement, assomma Lisette de treize coups de
-broc. Quand il la vit morte, il sentit qu'il l'aimoit. Il se jeta comme
-un désolé sur le _cadavre_, et lui demanda pardon de l'avoir _tuée_.
-«Hélas! s'écrioit-il piteusement, voilà pourtant la première fois que
-cela m'arrive!» Enfin il se releva d'un air réfléchi, alla droit à sa
-cuve, les bras croisés, et s'y insinua tout doucement la tête la
-première. On l'en retira au bout de treize secondes, il étoit déjà mort
-et noyé.--Ah! Docteur, la belle et longue histoire!--Je ne la fais pas,
-Monsieur, c'est la _traduction_ du pays. Mais apprenez les suites. La
-justice, indignée, prit connoissance de l'affaire. Elle s'empara du
-corps de Lucas, qui, très heureusement pour lui, n'avoit plus d'âme;
-elle le fit pendre par les pieds. On rasa la ferme, et le terrain fut
-mis à l'encan. Celui qui l'acheta s'en trouva mal, il n'osa jamais
-habiter ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous les ans,
-dans le temps des vendanges, quelquefois plus tard, il se fait ici un
-changement affreux: la nuit vient, le ciel _pâlit_, la terre
-_frissonne_, les éléments _sont en convulsion_, le corps de logis saute
-sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs paroissent rouges de
-sang ou de vin. Il se fait dans l'intérieur un horrible charivari. On
-croit entendre le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on croit
-entendre les gémissemens d'une morte et les cris d'un noyé!--Monsieur
-Desprez, la belle histoire! Ah! je vous en supplie, ne la contez plus à
-personne; réservez-m'en l'exclusive propriété; je veux, quand je serai
-de retour à Paris, en faire, pour l'Opéra-Comique, un joli drame bien
-réjouissant. J'aurai soin, pour satisfaire tout le monde, d'intercaler
-dans chaque scène deux ou trois ariettes en vers presque rimés: je
-retiendrai votre manière, Monsieur Desprez, et je n'écrirai pas plus mal
-que vous ne racontez. Si l'ouvrage est applaudi, s'il commence ma
-réputation, je tâcherai, chaque année, de traiter aussi heureusement
-deux ou trois sujets de cette force-là. Alors les musiciens, qui jugent
-toujours si bien, s'arracheront mes poèmes; les comédiens, qui ne se
-trompent jamais, les proposeront pour modèles; certain public, qui
-jamais ne s'engoue, demandera l'auteur avec un enthousiasme décent. Dans
-ce siècle de petits talens et de grands succès, mes chefs-d'oeuvre
-auront cent représentations, s'il le faut. Partout les sots crieront que
-je suis un grand homme, et, si je n'ai contre moi que les gens de
-lettres et les gens de goût, j'arriverai peut-être à l'Académie.»
-
-Assurément ce projet étoit noble et vaste; mais, comme on le verra par
-la suite, j'eus tant d'autres choses à faire quand je vins à Paris que
-je ne pus m'occuper de son exécution.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-L'épouvantable histoire du crédule docteur avoit-elle un peu dérangé mon
-cerveau? C'est ce que va décider la judicieuse personne qui me lit.
-
-Dans un rêve qui dura deux heures à peu près, je vis presque
-continuellement ma jolie cousine. La marquise de B... se présenta cinq à
-six fois dans les intervalles; et seulement une fois,... ne me grondez
-pas, lecteur, une fois seulement je crus entrevoir cette charmante
-petite créature chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première année,
-cette ingrate Justine, vous savez bien?... Je ne saurois vous dire
-laquelle de ces trois beautés m'embrassa; mais ce que je puis vous
-certifier, c'est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si bien,
-que je n'aurois pu l'être mieux par toutes les trois ensemble! Je me
-réveillai en sursaut, le jour commençoit à poindre. D'honneur, je
-sentois sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet _âcre_[2]
-baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient avec un doux
-frémissement; il se faisoit dans mon appartement un petit bruit aigu...
-Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma
-chambre, qui n'est ni très longue ni très large... Il n'y a personne,
-tout est bien fermé, bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les
-revenans m'ont donc tourné la tête? O Sophie, ma Sophie, viens, reviens;
-hâte-toi, si tu ne veux pas que je perde ce qui me reste de ma raison.
-
- [2] Depuis un quart d'heure je cherchois l'épithète convenable: ô
- Jean-Jacques! je te remercie.
-
-Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent chez moi, j'étois encore si
-affecté du baiser reçu que je leur racontai qu'un revenant m'avoit
-embrassé. Mon père sourit et augura sur-le-champ mon entier
-rétablissement. Le docteur parut enchanté, et cependant me conseilla
-quelques rafraîchissans.
-
-Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien étonnés d'apprendre
-que le surlendemain je fus réveillé comme je l'avois été la surveille:
-j'éprouvai la même sensation, j'entendis le même bruit: je fis dans ma
-chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en
-conclure qu'avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente imagination.
-
-O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois plus impatiemment
-l'incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessois
-de presser mon retour à Paris. Malheureusement mon père venoit de
-recevoir des nouvelles fâcheuses, qui sembloient apporter à
-l'accomplissement de mes voeux d'insurmontables difficultés. On ne
-parloit dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l'avoit
-terminée. Des deux parens du marquis, celui contre lequel M. Duportail
-s'étoit battu avoit été tué. On le regrettoit généralement; ses amis,
-puissans et nombreux, faisoient contre nous de vives sollicitations. Je
-ne pouvois me montrer dans la capitale sans m'exposer à porter ma tête
-sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit effrayé du danger que je
-sentois moi-même, et qui pourtant ne m'eût pas arrêté, s'il n'eût fallu
-que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant d'aller affronter le
-péril, au moins devois-je savoir en quel lieu gémissoit ma femme
-infortunée. Réduit moi-même à ne pas sortir de la maison que nous
-occupions, j'allois toute la journée promener dans le jardin ma douleur
-et mes ennuis.
-
-Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un
-billet soigneusement plié; pour adresse étoient écrits ces mots:
-_Noirval, renvoie ton domestique, et lis._ Je renvoyai Jasmin et je lus:
-
- _S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les
- revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde cette nuit un profond
- silence, quoi qu'il lui arrive._
-
-«Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher
-docteur.» Je brûlai le mystérieux papier, j'éteignis ma lumière, je me
-couchai, et je m'endormis.
-
-Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier sommeil, quoique profond, ne
-devoit pas résister à l'impression accoutumée de ce baiser si vif qui
-brûloit mes lèvres et faisoit palpiter mon coeur. Pour cette fois un
-songe vain ne m'abusoit plus, ce n'étoit plus une ombre fugitive qui
-m'embrassoit; dans mon lit même, et bientôt dans mes bras, se trouvoit
-un corps bien vivant dont le voluptueux contact... Mais doucement donc!
-étourdi que je suis! j'allois conter tout cela au bon lecteur, qui déjà
-se trouble et rougit; essayons une phrase un peu plus décente.
-
-Aussitôt je me sentis, non pas brusquement saisi, mais mollement attiré
-par une charmante petite main... que je baisai, ne vous en déplaise:
-car, avec tous vos scrupules, si vous vous étiez trouvé où je me
-trouvois, vous auriez fait ce que je fis; mille appas séducteurs ne vous
-auroient pas été vainement offerts, comme moi vous auriez promené sur
-tant de charmes une main caressante et curieuse; enchanté du résultat de
-vos recherches, comme moi vous auriez dit poliment, et bien bas, de peur
-que votre domestique ne vous entendît dans la pièce voisine: «Charmant
-revenant, que vos formes sont belles, et que vous avez la peau douce!»
-
-Plus d'une fois je fis ce compliment flatteur, j'aurois voulu prouver
-plus d'une fois qu'il étoit sincère. Vains désirs! un convalescent, s'il
-peut dans une heureuse nuit souvent recommencer les mêmes discours,
-répète malaisément les mêmes actions. Le doux combat venoit de
-s'engager; il n'étoit pas de simple politesse, je me rappelle trop bien
-que mon adversaire s'y complaisoit. Hélas! Faublas s'y trouva trop peu
-préparé! Faublas y fut presque aussitôt vaincu. Encore, si le revenant,
-moins taciturne, avoit bien voulu causer familièrement avec moi! mais il
-s'obstinoit à ne pas répondre un mot. C'étoit un sûr moyen de me
-rendormir, moi qui, comme tant d'autres, aime assez à parler quand je
-n'ai rien à faire.
-
-Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de paroître, et j'étois seul
-dans ma chambre. J'y recommençai mes perquisitions déjà plusieurs fois
-inutilement faites: mes deux portes et mes quatre fenêtres se trouvoient
-bien exactement fermées, aucune fausse porte n'étoit pratiquée dans les
-murs; il n'y avoit point de trappes au plancher, point de coupures au
-plafond. Par où donc le revenant femelle pénétroit-il chez moi? Le cher
-docteur n'avoit ni femme ni fille; la maison n'étoit habitée que par des
-hommes. D'où venoit donc l'esprit tentateur dont le sexe m'étoit bien
-connu? Lisette voyageoit-elle de l'autre monde dans celui-ci pour se
-venger du pauvre Lucas? Une fermière dans mes bras! fi donc! j'aimois
-mieux me croire le _Tithon_ rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne
-_Endymion_ de quelque fière déesse humanisée. O ma Sophie! de tout temps
-peut-être il étoit écrit que ton époux prédestiné ne pourroit seulement
-pendant trois semaines te demeurer fidèle; mais au moins l'encens qui
-t'appartenoit ne devoit brûler que pour une divinité!
-
-Je fus bien aise de consulter sur cette aventure le comte de Rosambert,
-dont il étoit bien étonnant que je ne reçusse aucune nouvelle directe.
-La lettre que je lui écrivis avoit trois grandes pages. En vérité, dans
-les deux premières, il n'étoit question que de ma Sophie; j'avois
-resserré dans la troisième l'inconcevable histoire du joli revenant.
-
-Je l'attendois la nuit suivante, il ne revint que la huitième nuit.
-Pressé du vif désir de connoître la nocturne beauté qui me visitoit, je
-lui demandai comment elle s'appeloit, car, nymphe ou déesse, elle avoit
-un nom; depuis quand elle m'aimoit, car, sans fatuité, je pouvois me
-flatter de lui avoir plu; dans quel endroit elle m'avoit rencontré, car
-elle me traitoit au moins comme connoissance. Ces questions et plusieurs
-autres moins embarrassantes ne me valurent aucune réponse. Alors, de
-tous les moyens connus de faire jaser une femme, j'employai le plus
-décisif; mais le malin démon femelle, avec une présence d'esprit
-imperturbable, épuisa toutes mes ressources sans se permettre même une
-exclamation. Je m'obstinois d'autant plus que ce silence impoli
-devenoit, par la circonstance, une ingratitude: cette fois je me
-comportois assez bien pour obtenir un remercîment. Tous mes efforts
-furent inutiles; je vis avec chagrin que les femmes de l'autre monde,
-quoique très sensibles aux bons procédés, n'ont pas, dans les occasions
-intéressantes, le tendre bavardage, le jargon caressant de la plupart
-des femmes de ce monde-ci.
-
-Ennemie du jour délateur, ma discrète amante n'attendit pas chez moi le
-lever de l'aurore. Quand je l'entendis préparer son départ, j'essayai de
-la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index de sa main droite, sur
-mon coeur sa main gauche, sur mon front deux baisers; et puis,
-m'échappant avec un soupir, elle s'en alla prestement, je ne sais par
-où. Seulement je crus distinguer le craquement d'un mur qui s'ouvroit,
-et l'aigu sifflement d'un gond criard. Apparemment j'avois mal entendu,
-car je visitai mes quatre murailles dès qu'il fit jour, et le simple
-papier qui les tapissoit, bien uni dans sa surface, ne m'offrit aucune
-trace de déchirement; mes portes et mes fenêtres étoient bien exactement
-fermées.
-
-Le même soir je trouvai dans mon bonnet de nuit un second billet:
-
- _Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, si le chevalier de
- Faublas me promet, foi de gentilhomme, de ne faire aucune tentative
- pour me retenir. Qu'il me réponde par le même courrier._
-
-Ah! j'entends; le courrier, c'est mon bonnet de nuit. Le lendemain mon
-docile commissionnaire fut chargé de mes courtes dépêches, qui
-contenoient la promesse qu'on exigeoit de moi.
-
-Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment attendu! Bientôt elle
-alloit m'environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable
-dans l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner s'étoit absenté,
-revint sur la brune. Dès qu'il me vit seul, il m'apprit la nouvelle
-imprévue de l'arrivée de Rosambert; le comte s'étoit arrêté à
-Luxembourg, d'où il avoit secrètement dépêché vers Jasmin, pour de
-grandes raisons qu'il me diroit lui-même; il ne pouvoit venir à
-_Hollriss_ qu'une heure avant minuit, il importoit extrêmement que
-personne ne le vît entrer dans la maison; j'étois donc instamment prié
-de lui ouvrir moi-même, à onze heures précises, la petite porte du
-jardin.
-
-Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, fâché que je
-le quittasse plus tôt qu'à l'ordinaire, en fit la remarque. M. Desprez
-répondit par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord aussi frappé
-que par la suite: «Laissez aller ce convalescent, dit-il à mon père, il
-a sans doute avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue pas.»
-
-Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin.
-Rosambert m'attendoit à la petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est
-ma Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous des nouvelles de son
-père? Son mari vit-il encore? Comment se porte ma soeur? Que dit-on de
-ce duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous semble de ce revenant?
-Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Comment vous portez-vous?--De
-Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle impatience! Vous
-ressemblez beaucoup à ce petit chevalier de Faublas, dont on parle tant
-dans Paris! D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi
-d'apporter dans mes réponses un peu plus d'ordre que vous n'en avez mis
-dans vos questions. Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à Paris,
-ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient découvert la retraite de
-sa fille, on nous en rendra bon compte.--O ma Sophie, je te
-reverrai!--Doucement, mon ami; ne m'étouffez pas. Mme de B... est
-apparemment dans une de ses terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à
-la ville.--Pauvre marquise! je ne la reverrai plus!--Peut-être: ne vous
-chagrinez pas... Le marquis, dont la blessure n'est pas jugée mortelle,
-ne désire sa guérison que pour vous aller chercher en quelque lieu
-que vous soyez. Faublas, il assure qu'il vous reconnoîtra
-partout.--Rosambert, on ne sait pas où elle est?--Apparemment dans une
-de ses terres, mon ami.--Oui, Mme de B...; mais Sophie?--Ah! dans Paris
-très probablement.--Mon ami, croyez-vous que le marquis soit homme à lui
-pardonner?--Pardonner à la marquise! pourquoi pas? l'aventure n'est pas
-commune, j'en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc qu'un
-peu plus de bruit! Oh! la marquise est femme à lui faire entendre raison
-là-dessus.--Rosambert, dites sans me flatter, pensez-vous qu'on puisse
-le forcer à me la rendre?--Comment! forcer le marquis à vous rendre sa
-femme?--Eh! non, mon ami, c'est de la mienne et de son père que je vous
-parle.--M. Duportail! il n'y a pas de doute, on l'y forcera très
-certainement.--Je ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!--Au
-contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, vous la
-reverrez.--Mon ami, je pensois à cette femme si malheureuse.--Mon ami,
-vous êtes toujours le même, le mariage ne vous a pas changé... Mais
-permettez qu'à mon tour je vous fasse quelques questions. D'abord, je
-vois que vous êtes à peu près rétabli.--L'espérance de revoir bientôt ma
-Sophie...--Oui! oui! ma Sophie! _et puis cette femme si
-malheureuse?_...--La marquise? je vous assure que mon intention n'est
-pas de l'aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends
-m'occupant d'elle, mais c'est que...--Sans doute, Chevalier, je vous
-entends; c'est qu'on n'est pas maître de cela. Malgré lui, un jeune
-homme bien né se rappelle les bons procédés d'une femme jeune et belle
-qui a formé son adolescence.--Rosambert, toujours vous plaisantez!
-Dites-moi,... auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite
-Justine...?--Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au coeur? Ah!
-c'est que vous l'avez formée, celle-là. Mais vous m'avez dit, ce me
-semble, que La Jeunesse...--Allons, Rosambert, pour cette fois j'ai
-tort, ne parlons pas de cela.--Non, mon cher Faublas, parlons de ce
-revenant...--Oui, Rosambert, comment le trouvez-vous, mon revenant?
-N'est-elle pas singulière cette femme qui jamais ne dit mot et toujours
-se comporte à merveille?
-
-«N'est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez moi je ne sais par
-où?--Faublas, il vous visite toutes les nuits?--Non.--Non?--Mais tenez,
-justement je l'attends celle-ci.--Tant mieux, nous éclaircirons le doux
-mystère! nous saurons. Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge
-au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.--Attendez, je vais avertir
-Jasmin...--Faire du bruit dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je
-crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie, j'y dois avoir
-quelque chose; quand je fais route, j'emporte toujours des provisions.»
-
-Il me quitta, et rapporta un moment après une moitié de poularde avec
-une bouteille de vin. «J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous
-souperez avec moi.--Ici?--Ici, dans ce jardin, Chevalier; nous avons à
-causer, et votre chambre n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé
-d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois.--Ah! ma chère soeur!
-je l'aime pourtant beaucoup! Comment se porte-t-elle?--Bien, très bien.
-Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister au désir de l'aller voir
-une dernière fois avant de quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa
-douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne voir ni son père, ni
-son frère, ni sa bonne amie! Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon
-ami: je sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous sommes à la
-campagne, et puis des voyageurs... Tenez, prenez un morceau, je ne puis
-souper seul, vous le savez bien.--Rosambert, je suis charmé de vous voir
-ici... Mais à quoi bon dans ce jardin? pourquoi ce mystère?--Parce que
-je n'aurois pu vous entretenir en particulier; parce que le baron, qui a
-déjà intercepté les lettres que je vous écrivois, se seroit d'abord
-emparé de moi; parce qu'il m'auroit sans doute prié d'altérer selon ses
-vues les nouvelles que j'apporte.--Vous avez raison.--Et puis ce
-revenant,... croyez-vous qu'il ne m'occupe pas?... Faublas, à la santé
-de Sophie.--Mon ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de vin; vous
-allez me griser!--A la santé de Sophie, vous ne pouvez vous en
-dispenser.--Allons, va pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas
-la première fois que tu m'auras fait perdre la raison!
-
-«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il me casse la tête!
-Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la
-cérémonie...--Ma foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle
-amante, de cette nocturne beauté qui vous aime avec tant de discrétion.
-Faublas, la croyez-vous jolie?...--Belle, mon ami.--Une femme qui fuit
-le jour!...--Belle, j'en suis sûr.--Allons, il est encore amoureux de
-celle-là.--Amoureux! Non.--Faublas, je parie, moi, qu'elle est
-laide!--Cent louis qu'elle est charmante!--Va, cent louis sur
-parole.--Comte, voilà qui est dit... Ah çà! mais comment ferai-je pour
-la voir?... Et puis vous vous en rapporterez donc à moi?--Volontiers,
-s'il le faut. Mais croyez-vous que je sois moins curieux que vous de
-connoître... Depuis que vous m'avez écrit votre aventure, je brûle du
-désir de contribuer à la mettre à fin. Preux chevalier, votre frère
-d'armes est avec vous; permettez qu'il vous aide!... Faublas, nous
-allons monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous vous coucherez
-vite, et ne direz pas un mot; moi, je resterai caché dans votre ruelle.
-Je suis muni d'une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos, et, si
-le revenant n'est pas sorcier, nous verrons quelle figure il a.
-Chevalier, encore une santé! vous avez oublié quelqu'un...--Oui, la
-belle marquise.--Fidèle époux, je savois bien qu'il ne faudroit pas vous
-la nommer. Allons! deux doigts de vin pour la marquise.--Vous vous
-moquez, mon ami... Charmante femme!... Versez tout plein.»
-
-Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cette
-_indélicate_ exclamation, lecteur justement irrité, je ne vois qu'un
-moyen de vous calmer un peu, c'est de réclamer toute votre indulgence
-pour un convalescent que les santés précédentes avoient déjà mis en
-gaieté.
-
-Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans le délire de l'ivresse.
-Déjà chaque objet me paroissoit déplacé, mobile et double. Je parlois
-sans me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu de parler.
-Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma joie babillarde, mon corps
-s'affaissa, mes paupières s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit
-fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut, me pria de le conduire à
-ma chambre, non sans me répéter plusieurs fois qu'il falloit ne pas
-faire le moindre bruit, et surtout garder un exact silence. Il
-recommanda à Jasmin, qui attendoit mes ordres dans le jardin, de se
-retirer sans lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés seulement
-par la lanterne sourde, que nous laissâmes dans le corridor. Comme
-j'entrois à tâtons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin
-une chaise longue, sur laquelle le comte m'étendit, afin, me disoit-il
-tout bas, de me déshabiller avec plus de facilité. Prudemment je
-laissois faire mon nouveau valet de chambre; mais il s'acquittoit de son
-emploi avec tant de lenteur et de maladresse qu'en attendant qu'il lui
-plût de finir, je tombai dans un assoupissement profond.
-
-Une heure de sommeil ayant abattu les fumées du vin capiteux qui m'avoit
-ôté la raison, je fus éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin!
-s'écria Rosambert; me voilà complètement vengé! je veux qu'on m'assomme
-si ce n'est pas elle!» Au même instant j'entendis un gémissement sourd,
-suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore sur ma chaise longue,
-placé de manière qu'à travers ma porte entre-bâillée j'apercevois au
-fond du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. Aussitôt,
-déterminé par l'inquiétude autant que par la curiosité, je cours dans ce
-corridor et rentre brusquement la lanterne à la main. Je promène sur les
-objets environnans sa lumière tremblante; je vois... Hélas! aujourd'hui
-même, comment le raconter sans gémir!... Je vois sur mon lit, dont il
-s'étoit emparé, à ma place, qu'il usurpoit, Rosambert à peu près nu,
-tenant étroitement embrassée, dans la moins équivoque des situations,
-une femme... O Madame de B..., que vous me parûtes belle encore, quoique
-vous fussiez évanouie!
-
-Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail de cette cruelle
-pantomime ne m'étoit échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses
-habits à la hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous laisse
-avec cette belle désolée, je crois que vous allez avoir une singulière
-explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n'étiez pas
-d'accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m'attend, je retourne
-à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.»
-
-Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible
-action! dans le premier mouvement de ma fureur, j'allois sauter sur mon
-épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque Mme
-de B... se releva tout à coup, me saisit par le bras et me retint.
-
-Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la marquise alors prit ma
-main, aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel
-poids je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été consolant
-d'entendre que vous ne participiez point à cette infamie!»
-
-Mme de B... vouloit continuer; mais son extrême agitation ne le lui
-permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis,
-redoublant de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée, elle reprit:
-
-«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si
-vous m'aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma
-dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon ami, je sens qu'il m'est
-possible de vivre et de n'être pas tout à fait inconsolable, puisque,
-dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime,
-puisque dans mon malheur extrême je dois au moins compter sur votre
-pitié.--Si pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, ma
-chère maman, mon aimable amie...--Que je suis malheureuse!--Et que je
-vous plains!--Comme le perfide, aidé par un hasard fatal, s'est joué de
-ma vaine prudence! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs
-et détruit mon plus cher espoir!»
-
-A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses
-bras s'étendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs
-s'arrêtèrent. Insensible à mes soins, sourde à mes discours, elle
-paroissoit, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l'horreur
-de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet
-effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfin:
-«Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprès de moi, ne craignez
-rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer à vous tout
-entière, et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avois formés,
-et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez
-précisément jusqu'à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.
-
-«M. de B... venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi
-furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages récens, et
-m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me
-laissez dans un moment également fatal à mon amour et à mon honneur, je
-suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, qu'un objet plus
-cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve
-pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affidé de mes
-serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez, je le
-charge, dis-je, d'aller vous attendre aux environs du couvent qui
-renferme Mlle de Pontis, et d'éclairer vos démarches jusques au
-lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en
-sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'à
-Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le
-premier qui m'apprenne deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà
-confirmé dans tout Paris.
-
-«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J'ai
-rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis
-revêtue d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-même
-je vole à Jalons. Tandis que j'y questionne le maître de poste, arrive
-un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m'indiquer votre
-retraite. C'étoit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste[3]; je le
-suis, toujours à quelque distance, et comme lui j'arrive à Luxembourg le
-lendemain du jour qui vous vit y entrer. L'aurore venoit de paroître; je
-cours dans la ville, je m'informe, je perds en recherches une heure
-entière, l'heure la plus précieuse de ma vie. Enfin l'on me dit qu'à
-l'instant même il se fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui
-traînoit à sa suite une fille enlevée... C'en est assez, je n'écoute
-plus rien, je vole au temple, je me précipite... On venoit de vous
-unir!... Un cri m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me
-dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir
-où; bientôt l'amour, plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit qu'il
-faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vérité, la joie
-que je ressentis en apprenant que ma rivale vous étoit arrachée fut
-moins vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous
-disoit atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon
-amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt mon
-plan.
-
- [3] Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivrai pour
- courir à franc étrier sur les traces de Sophie.
-
-«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes les environs de Luxembourg.
-Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que
-je vous destinois, je fis promptement quelques changemens nécessaires à
-l'exécution de mes desseins. La marquise de B..., déterminée à tout
-souffrir pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer dans un
-misérable grenier de l'autre corps de logis.
-
-«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir de loger avec mon
-amant, presque sous le même toit, de le voir sous mes yeux revenir à la
-vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son
-haleine et sentir palpiter son coeur... Sans doute j'aurois dû, pour
-m'enivrer d'un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence
-fût plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse au charme de ta
-présence! le moyen de combattre des désirs toujours renaissans!... Eh!
-de quoi lui parlé-je?... Faublas, l'instant approchoit où mes desseins
-alloient s'accomplir. Dans trois jours je déchirois le voile presque
-magique dont je m'étois enveloppée; dans trois jours je me découvrois
-sans mystère. Je vous montrois la marquise de B... songeant à peine à
-son rang perdu pour vous, et ne désirant autre chose que de vous donner
-des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savoit
-m'entendre, je lui gardois encore un sort digne d'envie! Si l'ingrat
-m'osoit résister... Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois
-malgré vous; malgré vous je vous conduisois... Que sais-je? peut-être au
-bout du monde! Oui, j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide
-amant et ma rivale préférée!»
-
-La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, maintenant exaltée, mit
-dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir
-quelques signes d'étonnement qu'elle remarqua.
-
-«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour
-toujours enchaînée. Il est passé pour moi le temps des passions
-tendres!... Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la
-plus implacable de toutes... L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre.
-Comment, en effet, remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie,
-avilie à ses propres yeux?... Amenée par le malheur, excitée par la plus
-lâche des trahisons, la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare de mon
-coeur déjà rongé de son fiel empoisonné... Faublas, j'aime à croire, et
-j'ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais
-Rosambert, dans ce combat, dont le succès ne seroit pas douteux, auroit
-encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une
-trop foible réparation de l'irréparable affront qu'il vient de me
-faire... Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure,
-j'accomplirai son châtiment!»
-
-Mme de B..., le visage enflammé, l'oeil furieux, s'exprimoit avec tant
-de rage que je craignis pour elle les suites d'un état aussi violent.
-Mon infortunée maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se hâta de
-poursuivre:
-
-«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. Un lâche l'a rendue
-trop nécessaire pour qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je
-m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle entraîne... Hélas! je
-n'ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et
-de m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, je vous défends
-d'épouser ma querelle. Seule je prétends la soutenir. Je serois
-désespérée qu'un autre m'enlevât le plaisir de la vengeance... On sait
-ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que
-moi. Oui; je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un
-jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde
-eût pu venger la marquise de B... mieux qu'elle-même.»
-
-Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser;
-mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara
-promptement son désordre qu'apparemment elle n'avoit point encore
-aperçu, et d'un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit:
-
-«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de consolations. Demain je
-vous quitte, demain nous allons nous séparer, nous séparer pour
-longtemps peut-être; je retourne à Paris...--A Paris!--Oui, mon ami. Ce
-ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'étoit point
-pour me cacher que je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon mes
-désirs, vous consacrer le reste de ma vie!... Je vais reprendre ma
-fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le
-sacrifice... Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand
-une femme, qui n'est pas tout à fait sans esprit et sans attraits, ne
-s'étonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l'époux le plus
-justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate, il me
-reste à moi deux moyens, dont le plus facile n'est pas le meilleur.
-Comme tant d'autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a
-de trop humiliant pour l'amour-propre de tiers compromis, confesser
-ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté
-conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter une grâce qui ne
-me sera pas refusée. Mais ce parti, toujours extrême, quelquefois bon à
-prendre dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands inconvéniens.
-Pour le repos de M. de B... lui-même, je ne veux point qu'il puisse
-jamais s'armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre
-éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir filé dix intrigues
-quand je n'ai eu qu'une passion, et peut-être me contester la légitime
-naissance du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, pourquoi
-demanderois-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non,
-non; j'aime mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit ferme a
-toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la première qu'on aura
-vue, forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une
-infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne
-pourriez le croire de faire entendre à M. de B... que le chevalier de
-Faublas fut toujours pour moi Mlle Duportail; et, si je ne persuade pas
-le marquis, je tâcherai du moins de l'embarrasser de manière à le
-laisser indécis.
-
-«Je sais bien que le public méchant, qui, loin de s'aveugler sur les
-torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le
-change aussi aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je dois
-m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit les aventures galantes,
-quand elles sont extraordinaires. Nos élégans, presque beaux esprits,
-vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront. Dans les
-cercles, si j'ose y paroître, je me verrai l'objet des chuchotemens
-affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries
-équivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots
-petits-maîtres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains
-concertés des prétendues femmes honnêtes, l'accueil confraternel des
-beautés les plus mal famées. Aux spectacles et dans les promenades
-publiques, si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, un
-essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi,
-murmurera: «La voilà! c'est elle!...» Eh bien, Faublas, ce rôle si
-pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le
-remplirai par nécessité. Comme elles, peut-être, hardie dans mon
-maintien, libre dans mes discours, stoïquement environnée de mon
-ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser la honte par
-l'effronterie et le blâme par l'impudence.
-
-«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura, par degrés, conduite une
-passion, criminelle si l'on veut, mais pourtant excusable à bien des
-égards. Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse, il
-faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en
-impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à
-quinze ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas. Ses
-parens[4] lui ont dit: «La naissance, le rang et l'or constituent le
-bonheur; tu ne peux manquer d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être
-noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu'un homme de
-mérite, puisqu'il est homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt
-désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendoit talens
-agréables et qualités brillantes; le luxe qui l'environne, les titres
-qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien
-insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué,
-son coeur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie.
-Alors, si le maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore user
-quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressemens
-repoussans de l'habitude et du besoin, l'infortunée victime, caressant
-jusque dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira de prostituer à
-celui qui le profane un bien qu'un autre mériteroit sans doute et
-sauroit mieux apprécier. L'époux volage, au contraire, après l'avoir
-longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il
-faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un célibat prématuré,
-ou qu'elle s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement
-souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant,
-tourmentée de plus d'une crainte, mais vivement sollicitée par l'amour,
-s'imposera-t-elle longtemps des privations pénibles sans aucun
-dédommagement? Supposons qu'elle résiste, le hasard ne lui garde-t-il
-pas, comme à moi, quelque séduction toute-puissante, quelque inévitable
-danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs
-années de combats, elle le perdra sans retour: car, après la première
-faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle adorera celui qui la
-lui fit commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle
-négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, ne
-l'effrayeront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu,
-peut-être immolée par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet
-cher à son coeur, et se verra publiquement diffamée! Voilà, mon ami,
-voilà quel est le sort des femmes, dans cette France où l'on prétend
-qu'elles règnent!
-
- [4] Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus sacrifier
- leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne dès le
- lendemain.
-
-«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus
-entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si
-douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous mes pas un abîme au
-fond duquel m'attendoient la vengeance, l'opprobre et le désespoir?...
-Mon ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas! vous brûlez de
-vous réunir à ma rivale fortunée. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui
-demeurer toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas
-malheureuse!... Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps
-livré aux perfides insinuations de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de
-l'écouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami,
-le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa société le goût des
-occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit
-l'art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons
-lâches... Peut-être il vous paroît étrange d'entendre Mme de B... vous
-moraliser; mais c'est encore une de ces singularités que vous
-réservoient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas, je vous
-l'avoue, je ne vous verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au
-sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante les dons
-précieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de
-développer. Eh! mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent corrompre
-des beautés qui ne demandent qu'à céder. Dès que tu le voudras, je le
-sais bien, tu l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole des
-femmes; mais il te convient d'ambitionner des succès plus dignes d'un
-grand coeur. Un jeune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout
-embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, la gloire
-t'attend dans nos armées: descends dans la carrière, et marche à pas de
-géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux
-soient forcés à l'admiration. Tes premiers succès apporteront à ma
-douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je
-croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra
-l'estime de moi-même; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire
-opérera ma réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai
-dire partout: «Oui, je l'avoue, je me suis déshonorée, mais c'étoit pour
-lui!»
-
-Mme de B... venoit de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme
-dont la sienne étoit enflammée: entraîné par une force supérieure,
-j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.
-
-«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me
-souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma
-jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, eut quelques beaux
-jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur
-la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le
-moins prévu m'a éclairée en m'accablant; j'en ai fait la trop fatale
-expérience! il ne faut point espérer de trouver le bonheur dans un
-attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise de B... n'est
-plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie,
-uniquement occupée du soin d'assurer sa vengeance et de préparer votre
-avancement. Adieu, Faublas, c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me
-donna un baiser sur le front, et s'en alla par la cheminée.
-
-Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au fond de l'âtre, la
-plaque, en tombant, découvroit une espèce de soupirail assez large pour
-que la marquise passât librement. Eh! que des gens qui ne savent rien
-n'aillent pas attribuer à ma belle maîtresse cette ingénieuse invention:
-dans ce siècle fécond en découvertes utiles, longtemps avant Mme de
-B..., une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté
-captive, dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.
-
-Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes
-nouvelles: avant midi je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je ne
-voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi quand on me la remit.
-«Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnois, faites-moi le
-plaisir de porter à Mme de B... cette lettre: dites-lui que je ne veux
-pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer à son gré.»
-
-Dumont partit pour revenir un quart d'heure après. Madame la marquise me
-faisoit prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de
-m'être aperçu que j'avois eu trois étages à monter, et je me serois
-probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement,
-si l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir que je me
-trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mme de B..., sa tristesse,
-son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé la
-fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme j'en passerai désormais
-beaucoup d'autres»; et, me présentant un papier baigné de ses larmes,
-elle ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: mon ami,
-j'ai pu la parcourir une fois, je pourrai l'entendre encore. Lisez,
-lisez tout haut.--Tout haut!--Ce sera de votre part une cruelle
-complaisance, mais je l'exige.--Permettez...--Faublas, accordez-moi
-cette dernière grâce.--Cependant...--Chevalier, je le veux.»
-
- _Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu
- frapper un grand coup médité depuis plus d'un mois. Lisez et admirez.
- Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu
- est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après,
- vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et familier vous
- rend des visites intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante
- marquise, je conjecture, je soupçonne et je m'informe: bientôt je sais
- et je me garde bien de vous dire que Mme de B... a disparu le jour
- même de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous
- et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts d'une aussi
- aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le coeur sa piquante
- infidélité._
-
-«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si jamais... Le fat!
-l'insolent!... Mais continuez, mon ami, continuez.»
-
- _J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complète et douce
- autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour
- amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon
- ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse innocente, que
- sans doute vous me pardonnez._
-
- _Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu'a-t-elle
- dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le
- seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur
- touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie
- que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura
- sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse
- traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore
- l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je
- l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à
- l'épouse qu'il chérit._
-
- _Faublas, par un juste décret du sort, Mme de B... revient à son
- premier maître._
-
-«A son premier maître, interrompit Mme de B..., cela n'est pas vrai!»
-
- _Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l'en ai
- chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré
- dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie
- attend son libérateur, Mme de Faublas gémit enfermée dans le couvent
- de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je
- n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez,
- mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous
- embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle
- doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je
- suis votre ami, etc._
-
-«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je en finissant la
-lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!--Cruel
-enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimoit et
-son amour et son désespoir; cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez
-me porter le dernier coup!»
-
- * * * * *
-
-J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de me pardonner mon
-étourderie; mais, son trouble s'étant à l'instant dissipé, elle me
-demanda avec plus de fermeté ce que je comptois faire et quels services
-j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à
-Paris; elle parut épouvantée des périls qui m'y attendoient, et me parla
-des inquiétudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que
-vraisemblablement je quittois mon père pour une quinzaine seulement, et
-qu'en usant de quelques précautions sages je pouvois espérer d'échapper
-aux périls que mon retour dans la capitale entraînoit effectivement. Mme
-de B... ne se rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme,
-désespérée, se meurt peut-être; je ne connois pour moi-même aucun danger
-plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la
-secourir.--Ce n'est point à moi, répondit-elle en soupirant, qu'il
-convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions
-fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne
-jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai
-de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher
-cette jeune Sophie dont la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée
-vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous réunir, prendre autant
-de soins qu'autrefois je me donnai de tourmens pour vous séparer.
-L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidéré. Je
-veux, autant qu'il me sera possible, écarter les dangers dont je vous
-vois environné, et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De
-toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de
-votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et
-convenable; je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien,
-dont l'heure étoit fixée, sera remis à demain à cause de vous.
-Quittez-moi, mon ami, dites à Desprez qu'il monte me parler;
-attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»
-
-Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte.
-D'abord elle me fit ôter mon habit, et d'un petit paquet mystérieusement
-ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé.
-Une _batiste_ menteuse, avec art disposée, parut recéler le trésor d'un
-sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert d'un
-bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger, à travers
-lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie qui
-me déguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et
-plaisir je l'entendis étouffer un soupir douloureux et tendre! que de
-fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre
-des miens! que de fois sa main tremblante s'arrêta sur quelque partie de
-mon ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, pour qui cette
-main si jolie n'étoit pas encore assez lente; moi qui, doucement penché
-sur mon intéressante amie, jouissois en silence de son émotion
-délicieuse à mon coeur, comme je me sentis pressé du vif désir
-d'éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma
-Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire
-à ma vertu chancelante, et même je dois, pour m'en punir, l'avouer
-franchement, si j'avois été bien intimement persuadé que Mme de B...,
-non moins foible que moi... Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre,
-et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n'avoir pas mis
-à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton
-époux.
-
-Mme de B..., quand elle vit qu'il ne manquoit plus rien à mon
-déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix foible me
-dit: «Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris; dans deux heures
-je vous suis, deux heures après vous j'entre dans la capitale...
-Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va
-nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je
-veillerai sur vous, je préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma
-tendresse inquiète... Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement
-votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel
-de _l'Empereur_; vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de ma part
-quelqu'un à qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier,
-écoutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas
-d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me
-récompenser de mes soins: c'est de n'en pas détruire l'effet par de
-folles témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la
-route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être! Tenez,
-mon ami, à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble,
-ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne
-peut jamais être celui d'une religieuse, permettez-moi de me
-l'approprier.»
-
-J'allai la détacher et la lui présentai: elle la saisit avec transport,
-la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa fine trempe;
-puis, l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée de ma main
-qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurois pas crue capable:
-«Grand merci, me dit-elle du ton le plus véhément, je serai digne de ce
-présent.»
-
-Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous
-descendîmes en silence; sans bruit nous traversâmes le jardin dont la
-petite porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une chaise de poste
-qui m'attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me
-fermèrent la bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres
-caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha de mes bras,
-ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis,
-je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que
-d'ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre
-réunion!
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Il étoit à peu près cinq heures du matin: nous entrâmes à la pointe du
-jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il
-s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le
-reconnoît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure, écrite
-sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d'ailleurs il étoit
-tout simple qu'une religieuse courant la poste fût curieusement
-remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy,
-première place frontière, où je crus m'apercevoir que j'étois observé.
-Ces belles réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses
-douceurs d'un sommeil, hélas! trop court; à quelques centaines de pas,
-ma chaise fut environnée; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent
-mes portières brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me
-reconnoître, on se précipita dans la voiture, on me saisit, on me lia;
-les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent
-un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils
-imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment
-ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent pas; mais la troupe
-sacrilège osa souiller ma sainte _étamine_, en l'enveloppant d'un
-manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une
-toile grossière et profane. Leur chef s'assit cavalièrement près de moi,
-le postillon eut ordre d'avancer.
-
-Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui
-veilloit sur moi n'étoit pas plus touché de mes questions que de mes
-plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit enveloppée ne me
-laissoit parvenir qu'une lumière trop foible pour que je pusse rien
-distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, et
-j'en augurois très raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des
-soldats m'escortoient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant
-arrêtée, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis
-quelqu'un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me
-conduisoit-on?
-
-La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis j'ai
-calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près:
-trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! Que d'affreuses
-inquiétudes m'agitoient! à quelles réflexions j'étois livré! Je me
-voyois environné de juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible,
-j'apercevois le fatal échafaud! quelle situation!... Ce n'étoit pas pour
-moi seul que je frémissois: non, mon père, je songeois à cette lettre
-que j'avois laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous
-promettois de revenir bientôt.
-
-Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous embrasser!
-
-Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune
-épouse, non, je songeois à tes appas encore naissans, à notre hyménée si
-court, à nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma déplorable fin
-n'entraînât pas ta fin prématurée, du moins, j'en étois sûr, tu
-resterois fidèle à ma mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier
-d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m'attendrissois sur
-le sort d'une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité
-qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite à regretter si
-longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.
-
-Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois
-deviner où. Je ne pouvois, à travers la toile dont mon visage étoit
-couvert, et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut
-de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois avec autant de
-curiosité que d'inquiétude. J'entendois le fracas des portes, le bruit
-des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs
-personnes accourues de divers côtés. L'endroit où l'on me déposa me
-parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois;
-assez loin de moi l'on murmuroit quelques mots qu'il m'étoit impossible
-d'entendre; et mes oreilles étoient seulement frappées de cette espèce
-de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste,
-ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix
-réunies.
-
-Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon oreille, et, d'un ton fort
-doux, m'adressa ces paroles en même temps consolantes et terribles:
-«Grand Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»
-
-L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche funèbre; il me sembla
-que beaucoup de gens entroient ensemble et m'environnoient. Au
-tumultueux brouhaha d'une grande assemblée, succéda tout à coup un
-profond silence qui dura quelque temps. Mon âme s'en émut, mon
-imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu...
-
-Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.
-
-Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence et m'ordonna de dire un
-_Ave Maria_. Un _Ave Maria_! Trois fois je me fis répéter cet étrange
-commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d'obéir: je ne
-pus, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison
-demandée. Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter mot pour mot.
-Ensuite commença le court interrogatoire dont voici l'exact
-procès-verbal:
-
-«D'où venez-vous?--Que sais-je? Demandez-le à ceux qui m'ont
-amené.--Qu'avez-vous fait depuis que vous êtes sorti d'ici?--Ici? Je n'y
-suis peut-être jamais venu! Où suis-je?--N'avez-vous pas séduit Mlle de
-Pontis?--Mlle de Pontis! O Sophie!...--Oui, Sophie de Pontis: vous la
-connoissez?--J'ai entendu parler d'elle. Si je l'avois connue, je
-l'aurois adorée et non séduite.--Connoissez-vous le chevalier de
-Faublas?--Ce nom-là est venu jusqu'à moi.--Derneval, le
-connoissez-vous?--Non.»
-
-Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans l'assemblée. «Ne vous
-appelez-vous pas Dorothée?--Non.»
-
-Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La voix qui m'interrogeoit
-reprit: «Qu'on lui ôte cette serviette, et qu'on lève son voile.»
-
-L'ordre aussitôt s'exécute, et quel spectacle vient m'étonner! Devant un
-autel, sur un banc circulaire qui m'enveloppe en son vaste contour, sont
-rangées à la file plus de cinquante... Mes yeux ne me trompent-ils pas?
-Non, ce n'est pas un rêve de mon imagination égarée. Plus je regarde, et
-plus je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent; je les
-entends même s'écrier en choeur: «Ce n'est pas elle!»
-
-«Ce n'est pas elle!» répéta celle qui paroissoit présider l'assemblée.
-«L'affaire est embarrassante, continua-t-elle après un moment de
-réflexion; il faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain nous
-recevrons leur réponse; en attendant, qu'on la mette au cachot, et que
-l'une de nos soeurs veille auprès d'elle.»
-
-Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent. Je n'avois garde
-de résister: j'étois lié d'abord, et puis je trouvois la voiture assez
-douce. D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, je prenois
-plaisir à les regarder. Dans le grand nombre de ces visages féminins,
-j'en voyois de très respectables par leur forme, et de très précieux par
-leur antiquité. Il s'en trouvoit de toutes les couleurs, blanc, gris,
-jaune, vert plus ou moins foncé; celui-ci étoit commun, celui-là
-singulier, cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'oeil j'en
-lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit d'éloigner les
-idées funestes qui tout à l'heure portoient l'épouvante au fond de mon
-âme, et, quoique ma situation fût encore inquiétante, ma foi! je n'y
-songeois plus. Que voulez-vous? je suis ainsi fait. Dans aucune
-circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je
-n'ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues
-distractions.
-
-Cependant on me promenoit, à la clarté des flambeaux, dans un long
-souterrain, au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit
-une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom. C'étoit une espèce de
-cellule où se trouvoit un lit, sur lequel on me posa. Une lampe fut
-allumée, on fit donner une chaise à la soeur Ursule, à qui les
-vénérables, en s'en allant, recommandèrent de prier religieusement près
-de moi jusqu'au lendemain matin.
-
-O mon étoile! grâces te soient rendues! De tous les jolis visages que
-j'avois distingués, celui d'Ursule étoit le plus charmant. Quel teint!
-quel éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son regard timide! que
-d'innocence sur son front ingénu! A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie,
-on ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du jour que, dans les
-bras de son heureux amant, Mlle de Pontis devint la plus belle des
-femmes, Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.
-
-Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude que celle dont il
-falloit ressentir le vif attrait près de cette beauté si touchante.
-Quoique très fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil; et puis
-il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, galant compagnon de
-Rosambert, docile élève de Mme de B..., c'est ici qu'il te faut montrer
-digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître difficile, mais enfin
-la carrière est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que
-le hasard propose en ce moment à l'éloquence: une fille charmante et la
-liberté! Si jamais séduction fut excusable, assurément voici le cas.
-
-Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez dévotement ce méchant
-livre, si vous êtes aussi étourdi que son jeune auteur, composez de quoi
-remplir les six pages suivantes; mais prenez garde à la censure, elle ne
-permet pas de tout imprimer.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule; je venois de
-charger ses mains des liens dont elle avoit débarrassé les miennes; je
-préparois à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. «Un
-moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières
-instructions, qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible lueur de
-cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de
-parcourir ensemble. A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir,
-vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que
-nous avons eu tant de peine à lever; tout près de là, sous le hangar de
-la petite cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin, avec cette
-clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et
-veuille le Ciel vous préserver de tout accident! Ah! j'oubliois encore
-une précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle ne regarde que
-moi. Pour qu'il paroisse moins douteux qu'on a employé la force afin de
-vous arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à l'entrée du
-cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si
-heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard.
-Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes
-paroles, le feu de ton regard brûle mon coeur, mon âme repose dans la
-tienne. Couvre-moi le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»
-
-J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il fallut bien m'y décider
-pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de
-manière à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le visage de la
-pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu
-de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice,
-à peu près tranquille sur son sort, quoi qu'il pût arriver, mais encore
-fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque,
-après avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe,
-traversé la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que
-je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît aussi.
-
-Cette partie du mur où je place l'échelle que je porte est celle que
-Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble; derrière est
-la rue ***; c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon;
-voici l'allée couverte: votre coeur n'est-il pas ému? Le mien palpite,
-et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade
-chérie où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j'éprouve! un
-trouble religieux, un saint respect mêlé d'attendrissement! Ces lieux
-sont pleins de sa présence et des monumens de nos amours. Elle rêvoit
-ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut là qu'elle se trouva
-mal; ce fut là-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle
-venoit s'asseoir dans les heures de récréation, pour que nous pussions
-nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la
-joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, nous
-confondions souvent nos soupirs et nos pleurs... Plus loin... Oui, le
-voilà, c'est lui!... Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de
-joie; ne le voyez-vous pas, le _marronnier propice_, cet arbre consacré
-par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses
-rameaux tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon
-chiffre et celui de ma femme... De ma femme! ah! nous étions amans, et
-nous vivions réunis! nous sommes époux, et nous languissons séparés!
-séparés!... Je vole vers elle... Grand Dieu! le jour va bientôt
-paroître, et, si l'on me découvre ici, je suis perdu.
-
-Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, à
-cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé.
-Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu'en me penchant du
-côté de la rue je vis une escouade de guet qui s'y promenoit. Je
-redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je
-sortirois. Il ne falloit pas songer à me sauver chez M. Fremont, où
-j'étois trop connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison que
-je voyois à côté de la sienne; mais, quel qu'en fût le propriétaire,
-aucun séjour ne pouvoit être plus dangereux pour moi que celui du
-couvent: je me déterminai donc à planter mon échelle le long du mur
-mitoyen.
-
-Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion, je songe à
-quitter l'ample vêtement qui gêne tous mes mouvemens; mais un léger
-bruit se fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du temps à me
-déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible, et, me mettant
-promptement à califourchon sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je
-veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la tiens en l'air, je
-crois apercevoir quelqu'un près de la grille du jardin que je quitte.
-Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'échelle m'échappe et tombe; me
-voilà, dans un équipage très incommode, à cheval sur un mur.
-Heureusement, un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter; le
-temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me précipite.
-
-Au bruit de la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune
-fille, en joli caraco, est sortie de derrière une charmille où elle se
-tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi; soudain elle s'arrête,
-comme si elle étoit aussi épouvantée que surprise, et elle se couvre le
-visage de ses deux mains avant que je sois assez près d'elle pour
-distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en
-implorant son secours, je baise, l'une après l'autre, les deux petites
-mains que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment jolie
-qu'elles me cachent.
-
-«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui qui se déguise ainsi! Ah!
-faquin, je vous apprendrai à venir en conter à ma maîtresse.»
-
-Comme je me retourne pour regarder d'où part la voix menaçante, je sens
-mes épaules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me
-régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en reçus plusieurs avant
-d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez
-décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé
-par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.
-
-Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups, dès qu'après avoir
-reculé quelques pas j'eus montré le redoutable instrument dont je venois
-de m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit à
-peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits
-enfans de jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement
-courbés sur le faîte menaçant d'un cabriolet colossal, font de gentilles
-grimaces aux passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix douce et
-futée crient _gare_ à ceux qu'il écrase. Je ne donnai qu'un coup d'oeil
-au second: c'étoit un de ces grands coquins insolens et lâches que le
-luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens comme il faut payons
-pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renversées près
-des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de
-nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent de _monsieur_;
-pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de _madame_. Le
-troisième s'attira toute mon attention; sa mise étoit en même temps
-simple et recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son maintien
-quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservoit quelque chose
-d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le maître des
-deux autres. «Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous
-permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre résistance,
-je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. Êtes-vous
-gentilhomme?--Oui, Monsieur.--Votre nom?--Le vicomte de
-Valbrun.--Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on
-m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure,
-dont le commencement m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement
-pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à moi que vous en
-vouliez; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outragé:
-Monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut du
-sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet;
-cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans
-sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre
-domestique et votre jockey.»
-
-M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'éloignèrent. Soudain je
-fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé: «Il y a là
-dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie: _pair_ ou _non_. Si vous
-devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez à bout portant. Si
-vous ne devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous êtes
-mort.--«_Pair_», dit-il. J'ouvris la main, il avoit rencontré juste...
-Adieu, mon père! ô ma Sophie! adieu, pour jamais!... M. de Valbrun, en
-prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria: «Non, Monsieur, non;
-vous reverrez votre père et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et,
-tombant à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc
-êtes-vous? Que de noblesse et d'intrépidité! Je serois trop inexcusable
-si j'avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard
-qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon.» Je
-m'efforçois de le relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point
-cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré sur vos
-dispositions.--Vicomte, vous me demandez grâce quand vous m'avez laissé
-la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai
-charmé d'obtenir votre amitié.--A qui ai-je le bonheur de parler?--Je ne
-puis vous le dire; je me ferai connoître dans un temps plus heureux,
-souffrez que je me retire.--Comment! avec cette robe de religieuse?
-Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un
-moment.»
-
-En effet, il étoit impossible que je sortisse dans l'équipage où je me
-trouvois, j'acceptai les offres du vicomte.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Cependant la jeune fille qui avoit causé tout le désordre étoit demeurée
-à quelque distance et ne disoit pas un mot. M. de Valbrun l'appela; elle
-vint en se cachant toujours le visage avec ses mains. «Quelle pudeur!
-lui dit le vicomte, comme cela est intéressant! Vous concevez, ma mie,
-que je ne suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien, comme cela se
-pratique dans une petite maison, vous céder quelquefois à d'honnêtes
-gens qui sont mes amis; mais nous étions convenus que vous ne vous
-donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre maître ne se
-soucie point d'être le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau
-monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui qui vous paye. Dès ce
-soir nous nous séparerons, Mademoiselle Justine...»
-
-[Illustration: APPARITION DE JUSTINE]
-
-A ce nom qui sonnoit si doucement à mon oreille, j'interrompis M. de
-Valbrun: «Elle s'appelle Justine? Il seroit bien singulier... Monsieur
-le vicomte, me permettez-vous d'éclaircir un doute?» Il m'assura que je
-lui ferois plaisir. Je m'approchai de la jeune fille, j'écartai ses
-mains trop discrètes; et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pût
-bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie petite figure
-chiffonnée, dont le piquant souvenir m'avoit quelquefois donné du souci.
-
-FAUBLAS.
-
-Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?
-
-JUSTINE.
-
-Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.
-
-LE VICOMTE DE VALBRUN.
-
-Monsieur de Faublas!... Il est joli, noble, vaillant et généreux. Il
-croyoit toucher à son heure suprême et nommoit Sophie! Cent fois
-j'aurois dû le reconnoître. (_Il vint à moi et me prit la main._) Brave
-et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières votre
-réputation brillante: je ne suis point étonné qu'une charmante femme se
-soit fait un grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment êtes-vous
-ici? comment, après l'éclat du plus fâcheux duel, osez-vous paroître
-dans la capitale? Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne...
-Monsieur le chevalier, donnez-moi votre confiance, et regardez le
-vicomte de Valbrun comme le plus dévoué de vos amis. D'abord, où
-allez-vous?
-
-FAUBLAS.
-
-A l'hôtel de _l'Empereur_, rue de Grenelle.
-
-LE VICOMTE.
-
-Un hôtel garni! et dans le quartier de Paris le plus habité!
-gardez-vous-en bien. Dans celui-ci d'ailleurs, vous êtes connu: vous
-oseriez vous y montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point vingt
-pas sans être arrêté.
-
- * * * * *
-
-Le vicomte avoit raison peut-être; mais je ne sentois que le vif désir
-de hâter le moment qui me rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. «Eh
-bien, soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille à la
-découverte pendant que vous allez mettre un habit. Justine, conduisez
-monsieur dans le cabinet de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez
-soin qu'il ne manque de rien.»
-
-Dès que le vicomte fut sorti, je demandai à Justine quel étoit
-précisément son emploi dans le lieu où je la rencontrois. «C'est ici, me
-dit-elle en bégayant, la petite maison de M. de Valbrun.--J'entends! tu
-es, dans ce temple de la volupté, l'idole qu'on encense! Mademoiselle,
-vous êtes assez jolie pour cela.--Monsieur de Faublas, vous me faites
-des complimens.--Comment ta fortune a-t-elle si fort changé en si peu de
-temps?--Ah! l'aventure de madame la marquise m'a fait une espèce de
-réputation, c'étoit à qui m'auroit, il y a trois semaines. De tous les
-prétendans, M. de Valbrun m'a paru le plus aimable...--Le plus aimable!
-et déjà tu lui fais de mauvais tours!--Moi! point du tout, je vous
-assure; c'est qu'il est très jaloux, monsieur le vicomte!--Mais ce
-coiffeur?--Fi donc! l'horreur! est-il seulement croyable que je m'occupe
-d'un être comme celui-là!--Comment donc! Justine, de la fierté!... Mais
-que diable allois-tu faire de si bonne heure dans ce jardin?--Prendre
-l'air, uniquement prendre l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se
-fâche, tant pis pour lui, je ne suis pas embarrassée de trouver des
-places...--Oui, des places, dans des petites maisons?--Dame, je veux
-faire une fin. Voudriez-vous que je restasse servante toute ma vie?
-J'aime bien mieux être la maîtresse de quelque seigneur qui me fera un
-sort honnête, et...--Voilà ce qui s'appelle solidement penser, Justine.
-Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez lâchement nos amours,
-perfide... Tu m'oubliois totalement, petite ingrate.--Oh! non,
-répondit-elle d'un ton caressant, je suis charmée de votre retour et de
-cette rencontre. Monsieur de Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé
-chaque fois que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec vous qu'on
-se montrera jamais intéressée.--Voilà, mon enfant, un discours bien
-tendre et un procédé bien noble; il me reste pourtant quelque doute.
-Tiens, ce La Jeunesse...--N'en parlons point.--Si fait, parlons-en, et
-ne mens pas. Mon enfant, il devoit se marier avec toi. As-tu
-inhumainement sacrifié ton prétendu?--Sûrement, dit-elle en riant; je
-n'épouse plus que des gens de qualité, moi!»
-
-J'allois répondre quand M. de Valbrun rentra. «Ne vous avisez pas de
-sortir, me dit-il, la rue est certainement gardée. J'ai vu plusieurs
-escouades de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder dans les
-environs beaucoup de gens de fort mauvaise mine. Passez la journée ici,
-je vais aller rassembler quelques amis; au milieu de la nuit prochaine,
-je reviendrai vous chercher en bonne compagnie, et, si vous voulez me
-rendre un véritable service, vous accepterez dans mon hôtel un asile qui
-ne sera pas violé. Vous, Justine, faites en mon absence les honneurs de
-ma petite maison; je vous ordonne de traiter monsieur comme vous me
-traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à sa considération, vos
-promenades du matin. Justine, je laisse, pour faire le service, mon
-jockey et La Jeunesse.--Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce grand coquin
-dont vous étiez accompagné au jardin, c'est La Jeunesse?--Le
-connoissez-vous?--Oui, si c'est celui qui appartenoit au marquis de B...
-Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même?--Oui,... Monsieur de
-Faublas... Un bon sujet... Un excellent domestique...--C'est toi qui
-l'as donné à monsieur le vicomte?--Oui, Monsieur de Faublas.--Bien, mon
-enfant, très bien. Tu lui as fait là un véritable cadeau.»
-
-Le vicomte, en me disant adieu, me prévint qu'avant de sortir il alloit
-soigneusement faire barricader toutes les portes, et me recommanda de
-n'ouvrir à qui que ce fût.
-
-Dès que nous fûmes seuls, Justine me demanda timidement par quelle
-espèce d'amusement je comptois remplir ma matinée. «Mon enfant, je
-déjeunerois volontiers si je n'avois pas une grande envie de dormir.
-Fais-moi donner un bon lit, et seulement aie soin qu'en me réveillant je
-trouve à dîner.» Elle pâlit, soupira, pleura presque, et me dit d'un ton
-dolent: «Vous êtes donc fâché contre moi?--Non, ma petite, je ne suis
-pas fâché; mais j'ai grand besoin de repos.» Elle soupira plus fort, me
-prit par la main, et me conduisit dans une chambre à coucher, commode,
-recherchée, galante plus que le galant boudoir de Mme de B... Et moi
-aussi, je soupirai dans ce moment, mais ce fut de réminiscence. Justine,
-restée là, paroissoit réfléchir et m'examinoit attentivement. Je la
-priai de se retirer; elle se le fit répéter deux fois, et m'obéit enfin
-en me lançant un regard qui disoit plus que bien des reproches.
-
-Il n'y avoit pas longtemps que j'étois couché, quand on m'apporta une
-tasse de chocolat. Sensible à cette attention de la maîtresse du logis,
-je me proposois de lui faire mes remerciemens, quand je la vis entrer,
-seulement vêtue d'une gaze légère. Déjà voluptueuse comme une grande
-dame, non moins délicate dans ses plaisirs raffinés, la petite créature
-faisoit fermer les volets de manière que le plus foible jour ne pût
-pénétrer. Les rideaux de taffetas jaune furent tirés, on plaça les
-bougies devant les glaces, l'encens brûla dans la cassolette. Tout cela
-se faisoit sans qu'on daignât répondre un mot à mes fréquentes
-questions; mais, dès que le jockey se fut retiré, Justine me dit que son
-premier devoir étoit d'obéir à monsieur le vicomte, et sa plus douce
-envie de faire la paix avec monsieur le chevalier. A ces mots, plus
-prompte que l'éclair, elle s'élança près de moi; plus caressante que le
-zéphire, en moins d'une seconde, elle me fit oublier le coiffeur et La
-Jeunesse, et... Ne crains rien, ma charmante femme; près d'un aussi
-méprisable nom je ne placerai pas ton nom révéré.
-
-Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je vous entends détailler
-la foule des motifs que j'avois de résister; mais des moyens, vous n'en
-parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose qu'une, moi:
-l'entreprenante Justine me tenoit dans son lit. S'il est vrai que vous
-ne sachiez pas succomber à des tentations aussi prochaines, aussi
-pressantes, dites-moi donc comment vous faites.
-
-Peut-être, comme je fis, hélas! vous laissez échapper l'occasion, après
-avoir multiplié d'inutiles efforts pour la saisir. Quelle injure je fis
-à tes appas, qui le méritoient moins que jamais, jolie petite Justine!
-et assurément ce ne fut pas ta faute. Tu te montras complaisante,
-patiente, empressée, autant que tu me trouvas foible, languissant et
-malheureux. Pour se voir réduit à cet excès d'abattement qui faisoit
-alors ma honte et le désespoir de Justine, il faudroit avoir comme moi
-couru la poste pendant trente-six heures, cahoté dans une méchante
-voiture, tourmenté de mille inquiétudes, nourri seulement de bouillon;
-il faudroit surtout avoir soutenu, durant toute la nuit suivante, un
-entretien très vif avec une nonne charmante,... et très bavarde, bavarde
-comme on l'est au cloître en pareil cas!
-
-«Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui marquoit sa confusion et sa
-surprise, ah! Monsieur de Faublas, que je vous trouve changé!» Il me
-parut que, si cette exclamation échappée à la tendre véracité de Justine
-renfermoit l'amère critique du présent, elle offroit aussi, dans son
-double sens, l'obligeant éloge du passé; mais, comme je me sentois aussi
-plus capable de mériter le compliment que de me justifier du reproche,
-je pris le sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.
-
-Justine me laissa tranquillement reposer, bien convaincue apparemment
-que, si elle prenoit la peine de me réveiller, ce seroit très
-gratuitement pour elle. Cependant elle demeura constamment près de moi,
-puisqu'en me réveillant je la sentis à mes côtés: je ne la vis pas, car
-les bougies étoient éteintes; il y avoit vraisemblablement longtemps que
-je dormois. Il me sembla qu'il étoit temps de dîner, je sentois le vif
-aiguillon d'une faim gloutonne; mon premier mot exprima mon premier
-désir, je priai Justine de me faire apporter à manger. Elle se préparoit
-à me quitter, quand je me surpris quelque velléité de réparer mes torts
-envers elle; je crus même qu'il falloit commencer par là, et je lui fis
-part de cette seconde réflexion, qui me parut lui être plus agréable que
-la première. Elle accueillit ma proposition avec une pétulance qui ne
-lui étoit pas ordinaire, ce qui me fit présumer que sans doute elle
-imaginoit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre. Quelque diligence
-qu'elle fît pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; il étoit
-décidé qu'après avoir essentiellement manqué à tout le beau sexe des
-_Petites Maisons_, dans la personne d'une des plus gentilles créatures
-qui jamais s'y fût trouvée, je me verrois contraint de quitter ma
-désolée compagne avant d'avoir pu rétablir sa réputation et la mienne, à
-la fois compromises. Au moment où cette fille si attentive, si digne de
-récompense, alloit peut-être recevoir le prix de ses soins généreux, il
-se fit à la porte de la rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit à
-coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une voix altérée, nous dit
-qu'on demandoit à entrer au nom du roi.
-
-«Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas qu'on ouvre tout de suite,
-donne-moi le temps de me sauver.--Vous sauver! où?--Je n'en sais rien,
-mais qu'on n'ouvre pas.--Tenez, dans le jardin. Je vais vous faire
-porter une échelle, escaladez le mur à droite; et, si notre voisine la
-_dévote_, Mme Desglins, est tentée de vous recevoir aussi bien que moi,
-efforcez-vous de la récompenser mieux.--Justine, écoute donc.--Eh
-bien?--Tâche de faire passer de mes nouvelles à Mme de B... J'ignore ce
-que je vais devenir, mais c'est égal; mande-lui toujours que je suis à
-Paris, que tu m'as vu.»
-
-Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter de la lumière, je me
-suis promptement emparé de la pièce la plus essentielle de l'habillement
-masculin, pièce dont l'exacte bienséance m'ordonne de vous laisser
-deviner le nom, et que j'appellerai, si vous voulez bien le permettre,
-_le vêtement nécessaire_. Comme je me prépare à m'en couvrir, j'entends
-le fracas redoubler; il me semble qu'on enfonce les portes.
-
-Je n'ai plus le temps de mettre les habits que Justine m'a fait
-préparer, je ne prends que l'épée de M. Valbrun; en une seconde, ma main
-droite est armée du glaive protecteur, et ma main gauche, au lieu d'un
-bouclier, porte le vêtement nécessaire. Je m'élance sur l'escalier, je
-me précipite dans la cour, je vole au bout du jardin.
-
-La Jeunesse me suit avec une échelle; il la plante, je monte. A la vue
-de plusieurs hommes qui viennent d'entrer, avec des flambeaux, dans la
-cour du vicomte, je sens que je n'ai pas un instant à perdre; et, sans
-m'amuser à considérer le terrain, que d'ailleurs je ne pourrois
-reconnoître parce que la nuit est noire, je me jette hardiment de
-l'autre côté du mur. O ma Sophie, en serai-je quitte pour la petite
-contusion que je viens de me faire à la jambe?
-
-Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais j'estime qu'il est au
-moins dix heures du soir; je suis environné d'épaisses ténèbres, dans un
-jardin que je ne connois pas; la seule chemise dont je me trouve couvert
-ne me garantit pas du vent de bise qui souffle avec violence; je suis
-tourmenté de mille inquiétudes et je meurs de froid.
-
-Cependant pourquoi perdre courage? A Paris comme ailleurs il n'y a pas
-de si mauvais pas dont un malotru ne se tire avec de l'argent; à plus
-forte raison un enfant de famille, quand il a sa bourse pleine d'or et
-l'épée à la main. Va donc, Faublas, va donc examiner un peu la maison
-que tu entrevois à quelques pas de ce bassin, dans lequel tu as été bien
-près de tomber.
-
-J'avance à pas comptés, sans bruit j'arrive, et doucement je tâtonne.
-Comment donc se fait-il qu'on m'ait entendu? Je ne le conçois pas; mais
-enfin la porte m'est ouverte, et, comme je ne vois plus de lumière,
-j'entre avec confiance.
-
-«C'est vous, Monsieur le chevalier?» me dit-on alors tout bas. Aussitôt
-je déguise ma voix en l'adoucissant beaucoup, et, d'un ton aussi
-mystérieux que le sien, je réponds: «Oui, c'est moi.» Elle avance au
-hasard sa main, qui rencontre la garde de mon épée. «Vous avez l'épée à
-la main?--Oui.--Est-ce qu'on vous poursuit?--Oui.--Est-ce qu'on vous a
-vu passer par la brèche?--Oui.--Ne le dites pas à ma maîtresse, elle
-auroit peur.--Où est-elle?--Qui? ma maîtresse?--Oui.--Vous le savez
-bien; dans son lit. Vous pourrez passer toute la nuit ensemble, monsieur
-est allé à Versailles accoucher une grande dame; il ne reviendra que
-demain.--Bon. Mène-moi chez ta maîtresse.--Ne savez-vous pas les
-êtres?--Oui; mais j'ai eu peur, ma tête n'y est plus; conduis-moi... Là,
-bien, par la main.»
-
-A peine avons-nous fait quatre pas que la femme de chambre, en ouvrant
-une seconde porte, dit: «Madame, c'est lui.»
-
-La dame du logis m'adresse la parole: «Tu viens bien tard ce soir, mon
-cher Flourvac.--Impossible plus tôt.--Ils t'ont retenu?--Oui.--Eh bien!
-où donc es-tu?--Je viens.--Qui t'arrête?--Je me déshabille.»
-
-Vous savez que je n'avois pas besoin de me déshabiller, vous à qui j'ai
-conté que ma main gauche portoit mon unique vêtement; mais convenez que
-je ne devois marcher qu'avec beaucoup de précaution et de lenteur dans
-une chambre pour moi nouvelle où, très heureusement, il n'y avoit plus
-ni feu ni lumière. Enfin, parvenu jusqu'au pied du lit, je dépose
-doucement par terre le vêtement nécessaire et mon épée; puis, soulevant
-une molle couverture dont l'édredon propice va me réchauffer, je tombe
-dans les bras d'une inconnue, qui commence par me donner le baiser le
-plus tendre.
-
-«Oh! que tu as froid! me dit-elle.--Il gèle si fort!--Mon cher
-chevalier!--Ma douce amie!--La rigueur de la saison ne t'empêchera pas
-de venir?--Sûrement non.--Toutes les fois que M. Desglins
-découchera?--Oui.--Bathilde, pour t'avertir, fera toujours comme
-aujourd'hui.--Bien.--N'est-ce pas ingénieusement imaginé, ce petit
-lampion allumé sur sa fenêtre?--Oui.--Et ce pan de mur que j'ai fait
-abattre?--Oui, j'ai passé par la brèche.--Et tu y passeras plus d'une
-fois, car nos voisins les _Magnétiseurs_ ne la feront pas réparer de
-l'hiver.--Sans doute.--N'es-tu pas content d'être venu loger chez
-eux?--Très content.--Tu sais, mon cher Flourvac, que mon mari est
-allé...--A Versailles, oui.--Nous pouvons passer ensemble la nuit
-entière.--Tant mieux.--J'étois sûre qu'il en seroit bien aise, mon
-chevalier.--O mon amie!--Tu m'aimes toujours, Flourvac?--Tendrement.--Je
-t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette après-dînée, mon
-ange.--Pourquoi?--Tu n'es pas venu me joindre au
-sermon.--Impossible.--Mais ce matin j'étois bien contente; et
-toi?--Ravi.--La messe ne t'a pas paru longue?--Oh! non.--Que j'avois de
-plaisir à te regarder!--Et moi!--Que tu as bien fait de mettre ta chaise
-à côté de la mienne!--N'est-il pas vrai?--Mais tu as mal fait de me
-parler.--La raison?--Toutes ces dames qui me connoissent et qui
-m'estiment, qu'auront-elles dit de me voir causer dans l'église avec un
-jeune officier?--Je conçois.--Tiens, mon coeur, ne viens plus me trouver
-à l'église.--Parce que?--Parce que, dans le fond, cela n'est pas bien.
-Oh! vraiment, ma conscience n'est pas tranquille.--Bon!--Faire l'amour
-jusque dans la maison du Seigneur!--Il est vrai que...--Préférer
-la créature au Créateur!--Vraiment!...--Et un militaire
-encore!--Comment?--Si du moins c'étoit un abbé!--Mais...--A propos
-d'abbé, mon ange, as-tu fait ma commission?--Laquelle?--Tu l'as
-oubliée?--Laquelle?--Tu sais que le maigre m'incommode.--Eh bien?--Quoi!
-Flourvac, vous ne vous souvenez pas que je vous avois prié d'aller
-consulter...--Eh! oui, un médecin.--Point du tout, un prêtre.--Oui, oui,
-je me rappelle...--Un prêtre, pour lui demander la permission...--Il te
-l'accorde.--A moi?--A qui donc?--Vous m'avez nommée, moi?--Non, une
-parente.--Ah! bon... Ainsi, mon coeur, je puis donc faire gras le
-vendredi et le samedi?--Oui.--Ah! que je suis aise! ah! que je te
-remercie!»
-
-Le baiser qu'alors la dévote me donna me parut le plus vif de tous. J'en
-avois reçu beaucoup d'autres, pendant qu'occupé du soin de soutenir une
-conversation difficile, je m'étois efforcé de ne répondre que par de
-courts monosyllabes aux questions que multiplioit l'inconnue trompée.
-Cependant ses appas, quoique toujours défendus par une toile modeste,
-agissoient sur moi plus efficacement que l'édredon le plus chaud; et,
-mon sang s'étant ranimé, je me retrouvois ces dispositions heureuses
-dont, quelques minutes auparavant, Justine eût profité, si des gens
-ennemis de son bonheur n'étoient venus méchamment nous interrompre.
-Aussitôt j'essayai de prouver ma reconnoissance à l'hospitalière beauté
-qui me faisoit si complètement les honneurs de chez elle. Mais qui de
-vous, à ma place, s'y seroit attendu, Messieurs? on m'opposa la plus
-sérieuse résistance.
-
-«Finissez, me disoit-on, finissez, Flourvac,... vous savez nos
-conventions... Ce n'est pas ainsi... Non,... non,... je ne le souffrirai
-point,... je ne le veux pas.»
-
-Très surpris de l'étrange caprice de cette femme inconcevable qui, dans
-l'hiver et par un temps affreux, fait escalader des murs à son amant
-pour qu'il vienne paisiblement sommeiller auprès d'elle, je me remets à
-ses côtés sans dire un mot, et bientôt je vais m'endormir. Bientôt aussi
-je l'entends qui sanglote; et, toujours à voix basse, je lui demande ce
-qu'elle a. «Ce que j'ai! répond-elle, ingrat, vous ne m'aimez plus, vous
-oubliez nos conditions... Près de moi vous restez immobile... Mes
-embrassemens ne vous paroissent plus désirables, s'ils ne sont, comme
-ceux des femmes vulgaires, impudiques et criminels.»
-
-Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne pouvois pénétrer le
-sens obscur; mais enfin elle s'expliqua si clairement du geste et de la
-voix qu'elle m'enseigna ce que peut-être vous serez étonnés d'apprendre.
-Mes désirs avoient été repoussés d'abord, parce que j'avois
-malhonnêtement exprimé mes désirs; parce que, d'une main profane,
-j'avois voulu soulever l'unique voile dont les pudiques attraits de
-cette beauté toujours modeste devoient rester enveloppés. Il falloit,
-sans écarter, sans déranger la fine toile artistement ouverte; il
-falloit, le moins indécemment et le mieux possible, embrasser de toutes
-les femmes la plus vive et la plus chaste en même temps.
-
-Et vous, que la nature n'a favorisées qu'à demi, vous, qui portez une
-superbe tête sur un corps très ordinaire, ne vous moquez pas de ma
-janséniste. Si vous aviez prudemment employé le moyen dont elle usoit,
-peut-être que vos époux ne vous auroient pas si vite abandonnées,
-peut-être que vos amans vous seroient demeurés plus longtemps fidèles.
-
-J'avoue pourtant qu'une malheureuse femme ne doit s'aviser de ce
-moyen-là que lorsqu'il ne lui en reste aucun autre; j'avoue que, pour
-mon compte, je ne l'aime pas. En vain la dévote, d'une voix entrecoupée,
-bégayoit entre mes bras ces mots inusités, quoique expressifs: «Divins
-transports! bonheur des élus! joie du paradis!» je ne partageois que
-médiocrement cette joie, ce bonheur, ces transports si vantés.
-
-Peu curieux de rechercher encore une demi-félicité, je reprends à côté
-de Mme Desglins une place que je suis presque fâché d'avoir quittée, et
-je ne songe plus qu'à l'adroit mensonge qu'il faut que je lui fasse pour
-que, sans allumer ses bougies, sans appeler sa femme de chambre, elle
-veuille bien me donner elle-même de quoi chasser l'appétit dévorant dont
-je me sens atteint. Mais j'aurois pu me dispenser de mettre mon esprit à
-la torture: il étoit décidé que j'irois souper ailleurs.
-
-«On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce donc?... Quoi!... C'est la
-voix... Cela ne se peut pas... Mais pourtant... Bon Dieu! oui, c'est la
-voix du chevalier,... de mon amant... Comment cela se fait-il?... Un
-inconnu! ah! l'horreur!... je suis perdue!»
-
-Au premier bruit que j'ai entendu, aux premiers mots qu'elle a
-prononcés, je me suis jeté hors du lit. Tandis qu'elle flotte
-incertaine, je mets précipitamment le _vêtement nécessaire_, non pas à
-mon bras gauche comme tout à l'heure, mais en son véritable lieu. Je
-prends mon épée, j'avance à tâtons, je pousse une porte entre-bâillée;
-et, si je calcule bien, je dois être maintenant dans la première pièce
-où m'a d'abord reçu la femme de chambre qui faisoit sentinelle. Ce qui
-confirme ma conjecture, c'est que non loin de moi j'entends un homme qui
-dehors grelotte, s'impatiente, et tout bas, mais très distinctement,
-répète sans cesse: «Bathilde, ouvre-moi donc!»
-
-Cependant Mme Desglins vient de prendre un parti. Sortie de sa chambre à
-coucher, elle s'avance dans la pièce où je suis; d'une voix étouffée,
-elle appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de lui répondre, je
-m'arrête, et le bruit de sa marche me fait juger que, sans me toucher,
-elle a passé tout à l'heure auprès de moi. «Qui que vous soyez, dit-elle
-alors, veuillez au moins m'entendre: ne me perdez pas tout à fait, fuyez
-sans que le chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si vous me
-gardez le secret.»
-
-C'étoit mon intention; je comptois m'élancer dehors dès que la porte
-seroit ouverte; mais l'infortunée dévote l'ouvre trop tard. Après que
-Mme Desglins a tourné deux fois la clef dans la serrure, à l'instant
-même où M. de Flourvac pousse l'un des deux battans, Bathilde, qui n'est
-point encore couchée, Bathilde, attirée par le bruit qu'elle entend,
-paroît avec de la lumière. Quel spectacle pour chacun de nous!
-
-La scène est dans une espèce de salle à manger. Dans le fond, sur ma
-gauche, la malencontreuse femme de chambre nous fixe les uns après les
-autres en roulant de grands yeux ébahis; en face de moi, sur le seuil de
-la porte qui communique au jardin, je vois un jeune officier immobile
-d'étonnement; dans l'espace intermédiaire, Mme Desglins, consternée,
-tombe sur une chaise et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas
-fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et, toujours
-entièrement occupé de l'objet qui me touche le plus, toujours incapable
-de dissimuler l'impression que me fait la vue d'une jeune femme, je
-m'écrie: «Elle est, ma foi, gentille!--La perfide! répond l'officier
-furieux; scrupuleuse dévote, il vous en faut plusieurs!»
-
-Je veux parler, je veux justifier Mme Desglins; mais le jeune homme,
-peut-être trop vif, ne m'écoute pas et tire son épée, que rencontre
-aussitôt la mienne. Aux premières bottes, je sens que le jeune Flourvac
-n'est pas fait pour lutter avec moi; bientôt serré de près, il se voit
-forcé de faire plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre du
-combat. Comme je veux surtout gagner du terrain, pour m'assurer une
-prompte retraite, je ne cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris
-d'être si vigoureusement poussé, recule toujours. Nous arrivons à
-l'entrée d'une allée qui me paroît spacieuse: là, je romps brusquement
-la mesure et je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux que peu
-redoutable, me poursuit; et, l'obscurité ne me permettant pas de courir
-vite, il va bientôt m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de
-nouveau; celui de l'ennemi, gouverné par un poignet trop foible, saute à
-dix pas: les deux femmes sont accourues, qui saisissent et retiennent le
-vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille et fuit.
-
-Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont je me souviens que Mme
-Desglins m'a parlé: je la trouve enfin, je grimpe, et me voilà dans
-l'enclos _des voisins les Magnétiseurs_.
-
-Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes, je ne
-dois pas omettre une circonstance qui augmentoit alors le danger de ma
-position. Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise dont je me
-plaignois il n'y a pas plus d'un quart d'heure? Maintenant il pique
-davantage encore, et, par un malheur plus grand, des nuages épais, qui
-se choquent pour se dissoudre, versent des flocons de neige sur ma
-chemise, hélas! trop fine. Plaignez, belles dames, plaignez un jeune
-homme à qui l'on ne peut reprocher que son excessif amour pour vous; par
-quel temps et dans quel costume il est réduit à faire, de jardin en
-jardin, la plus pénible des promenades!
-
-Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois voulu, car je me vis, au
-bout du vaste enclos des _Magnétiseurs_, arrêté par une grille qui le
-fermoit. Aussitôt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement mon épée,
-et d'estoc et de taille je me mis à espadonner contre les barreaux, de
-manière à tout renverser s'il étoit possible.
-
-Au vacarme que je faisois un mâtin aboya. O bon chien, mon sauveur! sans
-ton énorme gueule où résonnoit une pleine basse-taille dont les échos
-circonvoisins multiplioient les formidables accens; malgré mon espadon,
-peut-être je serois demeuré dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait
-ce qu'alors on eût fait de moi, supposé qu'on m'y eût encore trouvé
-vivant. Un homme accourut qui m'ouvrit la grille. «En voilà encore un!
-s'écria-t-il; comme il est fagoté! queu vêtement pour l'hiver! et pis
-c'te fine lame! ne diroit-on pas qu'i veut tuer des mouches dans le mois
-de novembre? Mais queu rage les pousse tretous de vouloir dormir debout!
-comme si nos ancêtres, qu'avoient cent fois pus d'idées que nous,
-n'avoient pas inventorié les lits pour qu'on se couchisse dedans. Allez,
-Monsieur le _préiambule_, remontez-vous dans le dortoir, et laissez tout
-du moins le repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez
-tout le temps que dure la sainte journée du bon Dieu. Je vous le demande
-de votre grâce, Monsieur _le sozambule_, allez vous coucher avec tous
-ces autres... Non, pas par là,... tenez donc, par ici...»
-
-Je ne savois si je devois répondre, quand une femme furieuse vint à
-nous. Elle saisit mon conducteur, et, l'entraînant avec elle:
-«Parguienne, lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas peur
-qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle? Hain! quai bêtise! que de
-balivernes!... gni en a pas un, va, de ces chiens de _cornambules_, qui
-nous fera jamais le cadeau de se rompre les ios.»
-
-Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le col, je trouvai
-l'escalier: je cherchai le dortoir. Bien impatient de découvrir quelque
-coin solitaire et commode où je pusse me sécher et me réchauffer,
-j'allai, toujours furetant, jusqu'au second étage, où, dans une immense
-salle éclairée par des lanternes, une porte entre-bâillée me laissa voir
-beaucoup de lits rangés à la file, et dont aucun ne paroissoit vide.
-Cependant j'en découvris un qui l'étoit; tant de besoins si pressans me
-faisoient la loi de l'aller occuper que je me glissai doucement jusqu'à
-lui. Là, je me dépouillai promptement du _vêtement nécessaire_; il étoit
-tout mouillé; mais, comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trésor,
-je pris la sage précaution de le cacher sous mon chevet, près duquel je
-mis mon épée; ensuite j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise
-imprégnée de neige fondue; avec un des coins du drap j'essuyai mon
-individu déjà presque inondé, et, tout nu que j'étois, je m'étendis
-délicieusement sur deux mauvais matelas, plus content que quand j'entrai
-dans le superbe lit du vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire
-adage qui tous les jours nous dit: _Le plaisir vient de la douleur._
-
-Oui; mais souvent, quand le moment de la plus vive douleur est passé, la
-foule des douleurs plus petites ne tarde pas à vous assiéger, et le
-plaisir est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive eut
-ranimé mon sang, dès que je pus remuer sans angoisse mes membres un peu
-dégourdis, les inquiétudes de l'esprit succédèrent aux fatigues du
-corps; je considérai avec effroi la foule des dangers qui
-m'environnoient; sans doute poursuivi au dehors, peut-être menacé au
-dedans, qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle espèce de
-maison mon destin m'avoit conduit, et quelles gens extraordinaires la
-peuploient; mais comment y rester? comment en sortir? surtout comment
-satisfaire ce vif appétit, un moment oublié pendant mes plus grandes
-anxiétés, mais à présent revenu pour me crier sans relâche qu'après les
-fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit, je n'ai pris dans la
-journée qu'une tasse de chocolat?... O ma Sophie! sans doute je dois des
-larmes à ton sort! tu gémis séparée de l'objet de ta tendresse; mais au
-moins elle t'est connue la prison dans laquelle tu languis; mais au
-moins tu ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de vêtemens. Il est
-bien plus à plaindre, ton malheureux époux! Le moyen que sans nourriture
-il se conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre sans linge,
-sans habit et sans souliers!
-
-Je demeurois livré à ces réflexions désolantes, lorsque plusieurs
-personnes, étant brusquement entrées, s'approchèrent de mon lit, qui fut
-aussitôt environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il n'y avoit
-pas moyen de fuir, je pris le parti de fermer les yeux et de paroître
-plongé dans un profond sommeil, dont les douceurs étoient bien loin de
-moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir quand, pour m'examiner de
-plus près, on me mit une lumière devant les yeux. Figurez-vous quel fut
-mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou cinq observateurs
-tranquillement dialoguer ainsi:
-
-«Je ne le connois pas.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi, dit-elle;
-mais attendez donc... Si fait, si fait,... je... je sais qui c'est,...
-un nouveau venu.--De ce soir?--Oui.--Tant mieux.--Il n'a pas mauvaise
-mine.--Pas du tout.--Bien! très bien! un peu fatigué pourtant.--Cela
-n'est pas étonnant, vous l'avez mis au baquet, Madame.--Oui,
-répond-elle.--C'est cela; le baquet, la diète!...--Sans doute, sans
-doute.--Son sommeil est-il bien naturel?--Il n'y a qu'à le lui
-demander.--Oui, s'il veut le dire.--Essayons.--Soit; parlez-lui.
-
---Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous bien?... Il ne répond
-pas.--Faites-lui une autre question, Madame.--Jeune homme, reprit-elle,
-pourquoi êtes-vous venu ici?... Allons, il ne dira mot.--Eh bien,
-faisons-lui l'opération, Madame.--C'est mon avis.--Et le mien.--Et le
-mien.--Et le mien.»
-
-A ce mot _opération_ je frissonnai, une sueur froide me prit quand je
-sentis qu'on levoit ma couverture. «Eh! bon Dieu, s'écria-t-elle
-en la rejetant aussitôt, il est tout nu.--Il est tout nu!
-répétèrent-ils.--Tenez, sur cette chaise sa chemise!--Toute
-mouillée!--Trempée comme si on l'avoit mise dans l'eau!--Oui, ma
-foi!--Tant mieux, c'est qu'il a transpiré.--C'est qu'il a
-transpiré.--C'est qu'il a transpiré.--Effets d'une crise.--Crise très
-heureuse!--Sans nous il avoit une fièvre inflammatoire.--Putride.--Ou
-une apoplexie.--Ou une catalepsie.--Ou une paralysie de poitrine.--Ou
-une sciatique dans la tête.--Et il couroit grand danger!--Et il étoit
-perdu!--Et il seroit mort!--Oh! oui, il seroit mort.--Il seroit mort.»
-
-Pendant plus d'une minute, tandis que je commençois à me rassurer, ils
-répétèrent en choeur que je serois mort.
-
-L'un d'eux interrompit le funèbre chorus pour dire: «C'est pourtant à
-vous, Madame, qu'appartient l'honneur de cette cure!--En vérité, je
-le crois, répondit-elle.--Puisque cela va si bien, que ne
-recommencez-vous?» répliqua-t-il. Elle lui répondit: «Très volontiers;
-mais faites-lui donc donner une chemise.»
-
-Après qu'on m'eut passé la chemise, aussitôt apportée, on me posa sur
-mon lit de manière que mes deux pieds, qui d'abord restoient pendans,
-furent ensuite supportés par le premier bâton d'une chaise, sur laquelle
-il me parut que s'étoit assise la dame que l'on venoit de prier de se
-mettre en _rapport_[5]. Elle le fit à l'instant même; elle serra mes
-deux jambes dans les deux siennes, promena doucement sur plusieurs
-parties de mon corps sa main, que je trouvois familière, et d'une façon
-tout à fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux miens. Trop
-prudent pour témoigner combien cette _opération_ de nouvelle espèce
-étoit de mon goût, je feignois toujours de dormir. «Voilà, dit
-quelqu'un, un sommeil bien opiniâtre.--Oui, qui tient de
-la léthargie.--Tant mieux, il produira plus sûrement le
-_somnambulisme_.--Sachons donc s'il parleroit maintenant.--Madame,
-voulez-vous bien l'interroger?
-
- [5] Mot technique.
-
---Beau jeune homme, me dit-elle, le magnétisme agit-il sur vous?» Je ne
-répondis pas un mot, mais je trouvai la question presque impertinente.
-Me demander si le magnétisme agissoit sur moi, sur moi dont
-l'imagination si promptement s'allume, dont le sang s'enflamme si
-aisément!... Espiègle femelle, qui me faisiez cette interpellation
-maligne, sûrement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissoit sur moi, le
-magnétisme; sûrement, du coin de l'oeil, vous aperceviez son effet le
-moins équivoque: car tout d'un coup vous cessâtes vos chatouilleux
-attouchemens, et d'un ton triomphant vous dîtes à ceux qui vous
-entouroient: «Messieurs, sous huit jours, au plus tard, je vous garantis
-ce jeune homme-là radicalement guéri; il y a plus, je reviendrai le
-questionner dans un quart d'heure, et je vous certifie qu'il sera déjà
-somnambule et qu'il me répondra.»
-
-Dès que les médecins se furent éloignés de mon lit, je me hâtai d'ouvrir
-les yeux pour examiner la jeune dame qui, tout à l'heure, avant de me
-quitter, m'avoit, ce me semble, un peu serré la main. Sa voix ne m'étoit
-pas inconnue; mais je ne pouvois me dire où j'avois été frappé de ses
-doux accens. Malheureusement la dame me tournoit déjà le dos quand je la
-regardai; mais il me sembla que j'avois vu quelque part cette taille
-élégante et svelte qui déjà m'enchantoit.
-
-Je la suivois toujours des yeux, quand on vint lui annoncer que Mme
-Robin demandoit à la voir. Elle ordonna qu'on la fît monter, et puis
-elle dit à ceux qui l'entouroient: «Messieurs, Mme Robin est une brave
-femme; il y a tout lieu de croire que c'est elle qui nous a envoyé ce
-soir cette belle dinde aux truffes dont nous nous régalerons demain.»
-
-Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendois parler d'une dinde aux
-truffes, tandis qu'avec tant de plaisir je me serois accommodé d'un bon
-morceau de pain sec!
-
-«Bonsoir, Madame Robin», lui dit-elle. L'autre répondit: «Votre très
-humble servante, Madame Leblanc.--Vous venez, Madame Robin, pour voir la
-fille chérie?--Oui, Madame.--Eh bien, passons dans ce cabinet.»
-
-Ce cabinet étoit en face de mon lit; on en laissa la porte ouverte;
-j'écoutai et j'entendis: «Jeune Robin, dormez-vous?» Elle répondit d'une
-voix basse et d'un ton mystérieux: «Oui.--Cependant vous parlez?--Parce
-que je suis somnambule.--Qui vous a initiée?--La prophétesse Mme Leblanc
-et le docteur d'Avo.--Quel est votre mal?--L'hydropisie.--Le remède?--Un
-mari.--Un mari pour l'hydropisie! dit la mère Robin.--Oui, Madame, un
-mari; la somnambule a raison.--Un mari avant quinze jours, reprit Mlle
-Robin, car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue. Un mari
-qui soit capable de l'être, j'en connois qui n'en auroient que le nom.
-Point de ces vieux garçons maigres, secs, décharnés, édentés, rabougris,
-vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et boiteux.--Boiteux,
-interrompit Mme Robin; ah! cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui
-la demande.--Paix donc, Madame Robin, s'écria quelqu'un; tant que la
-somnambule parle, il faut écouter sans rien dire.--Fi de ces gens-là!
-reprit Mlle Robin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre une fille
-sans dot; ils font trembler une pauvre vierge dès qu'ils parlent de
-l'épouser.--Ah! pourtant...--Paix donc, Madame.--Mais un jeune homme de
-vingt-sept ans tout au plus, cheveux bruns, peau blanche, oeil noir,
-bouche vermeille, barbe bleue, visage rond, figure pleine, cinq pieds
-sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai.--Ah! dit Mme
-Robin, c'est tout le portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un
-pauvre diable... Ah! mon enfant, que n'ai-je de la fortune pour
-t'établir!» Tout d'un coup, au bruit de plusieurs _chut_, _chut_,
-prolongés, il se fit un profond silence. «Silence, dit Mme Leblanc, le
-dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il m'inspire! Je lis dans le
-passé, dans le présent, dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé
-que la mère Robin nous a envoyé ce soir une dinde aux truffes.--Cela est
-vrai, répondit-elle.--Paix donc, Madame, lui dit quelqu'un.--Je vois
-qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille au vieux garçon
-Rifflart, qui est infirme, grondeur et boiteux...--Un bien aimable
-homme, cependant...--Paix donc, Madame Robin.--Je vois que la fille
-Robin a distingué le jeune Tubeuf, cinq pieds sept pouces, bien taillé,
-bien portant, alerte et gai...--Oui; mais si pauvre, si pauvre...--Paix
-donc, Madame Robin.--Je vois dans le présent que la mère Robin tient
-cachés, au fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq cents
-doubles...--Mon Dieu!--Cinq cents doubles...--N'achevez pas.--Cinq cents
-doubles louis en vingt rouleaux.--Pourquoi l'avoir dit!...--Mais paix
-donc, Madame Robin.--Je vois dans l'avenir que, si la mère Robin ne
-dispose pas, sous quinze jours, de huit rouleaux...--Huit
-rouleaux!--Paix donc, Madame Robin.--De huit rouleaux au moins pour
-l'établissement de sa fille avec le fils du voisin Tubeuf... Je vois...
-L'avenir m'épouvante... Pauvres Robin fille et mère! couple infortuné,
-que je vous plains!... On ouvrira l'armoire de la mère, le coeur de la
-fille se sera ouvert; on ravira l'argent de la mère, on aura ravi
-l'honneur de la fille; la mère mourra de chagrin d'avoir été volée; la
-fille, désespérée, ira dans un pays étranger accoucher d'un garçon!--Ah!
-s'écria Mme Robin, saisie d'épouvante, je la marierai! je la marierai la
-semaine prochaine! Oui, la semaine prochaine, elle épousera ce coquin de
-Tubeuf.» Mme Robin, ainsi déterminée, s'en alla, et l'un des docteurs la
-reconduisit poliment.
-
-Ce que j'écris là, je le croyois à peine, quoique je l'eusse entendu. Un
-rêve imposteur me berçoit-il de ses chimères, ou n'y avoit-il pas un
-grain de raison dans mon cerveau totalement vide? De quelle scène le
-hasard venoit de me rendre témoin! D'une part, quel mélange
-d'effronterie, d'extravagance et de charlatanisme! que d'ignorance et
-d'imbécillité de l'autre! O hommes! il est donc vrai que vous êtes de
-grands enfans! il est donc vrai qu'avec sa gibecière le premier joueur
-de gobelets... Je méditois sur cette éternelle vérité, dans un de ces
-momens courts et rares où la sagesse paroissoit vouloir se rapprocher de
-moi; mais la sagesse, ne trouvant pas à loger dans ma folle tête,
-s'éloigna promptement; et, comme son brusque départ ne me permit point
-alors d'avoir la réflexion solide et profonde, je ne puis aujourd'hui
-finir la phrase philosophique, épigrammatique et morale.
-
-On va voir que mes idées prirent un cours tout différent; je me fis des
-reproches peu délicats, mais naturels dans la circonstance: un homme
-affamé n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi ne m'étois-je pas mêlé de
-la forfanterie pour en tirer profit? Pourquoi n'avois-je point répondu
-quand on m'interrogeoit? Avec toute ma sagacité, je ne savois rien
-deviner d'abord; avec ma belle prudence, je m'étois conduit comme un
-poltron! C'étoit bien la peine d'échapper à la fureur des élémens
-conjurés, pour venir sur ce misérable grabat mourir de peur et de faim!
-Je mériterois que la faute fût irréparable... Allons, Faublas, elle ne
-l'est pas; allons, mon ami, de la tête et du coeur! un peu d'adresse et
-beaucoup d'audace! Il s'agit de te procurer un bon repas, bien
-nécessaire, et peut-être d'obtenir encore une douce nuit.
-
-Il faut convenir que l'obligeante prophétesse m'aida merveilleusement
-dans l'exécution de ce projet louable. Je suis sûr que Mme Robin étoit à
-peine au bas de l'escalier, quand Mme Leblanc dit aux docteurs de
-retourner à mon lit. A leur approche, je me hâtai, comme la première
-fois, de fermer les yeux. Bientôt la prophétesse accourut, commanda le
-silence, et d'une voix renforcée rendit l'oracle effrayant: «Quelle
-puissance supérieure me transporte au-dessus des nuages! je plane dans
-l'immensité des cieux, mon regard parcourt l'univers, ma vaste science
-embrasse les siècles écoulés, le moment qui passe, et l'éternité. Je
-vois dans le passé que l'adolescent ici couché fut toujours un petit
-libertin de bonne compagnie; que, non content d'avoir en même temps une
-belle dame et une jolie demoiselle, il a encore osé, dans une rencontre
-assez singulière, souffler une aimable nymphe à monsieur le baron, son
-très honoré père. Je vois dans le présent que cet enfant gâté s'appelle
-_de Blasfau_... Je vois dans l'avenir qu'il ne sera pas longtemps
-malade, et que tout à l'heure il va me répondre et somnambuliser.»
-
-A mon véritable nom que disoit la prophétesse, en le déguisant par la
-simple transposition des deux syllabes qui le composent; à l'histoire de
-mes amours qu'elle me faisoit en abrégé; surtout à l'anecdote secrète
-qu'elle me rappeloit malignement, je reconnus enfin..., savez-vous qui?
-Non; eh bien, je ne veux pas vous le dire encore. Il me plaît
-qu'auparavant vous écoutiez les réponses que je vais faire aux questions
-de Mme Leblanc.
-
-«Beau jeune homme, dormez-vous?--Oui; mais je parle, parce que je suis
-somnambule.--Qui vous a initié?--La plus aimable des femmes, celle dont
-je tiens la jolie main, la prophétesse.--Quelle est votre maladie?--Ce
-matin c'étoit épuisement et dégoût excessif; ce soir, au contraire, il y
-a pléthore et faim dévorante.--Que faut-il faire à cela?--Me donner le
-plus tôt possible une bouteille de perpignan et un morceau de dinde aux
-truffes.--Ah! ah!--Et cela, dans l'appartement de la prophétesse, qui
-voudra bien m'accorder un entretien particulier.--Ah! ah!--Je lui
-révélerai maintes choses essentielles à la propagation... du
-magnétisme.--Ah! ah!»
-
-O Vénus, Vénus! tu voulus, pour l'amusement du beau sexe et de ma longue
-adolescence, tu voulus qu'on vît dans Faublas, âgé de dix-sept ans, la
-réunion de plusieurs qualités ordinairement incompatibles. Avec la jolie
-figure d'une jeune fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu me
-donnas la gentillesse et la vivacité, l'enjouement et les grâces,
-l'esprit du jour et l'éloquence du moment, l'adresse qui fait naître
-l'occasion, la patience qui l'épie, l'audace qui la brusque, mille
-agrémens divers, dont un plus fat s'enorgueilliroit davantage, et
-peut-être useroit moins. Tu sais comment ma conduite t'a toujours prouvé
-ma reconnoissance, combien ton culte m'est cher, comme sur tes autels
-adorés j'ai prodigué les sacrifices! Cependant, si tu m'as réservé à des
-travaux plus qu'humains; si, prenant plaisir à multiplier sur ma route
-les obstacles et les tentations, tu veux que, depuis le couvent du
-faubourg Saint-Marceau jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain, je
-sois arrêté de maison en maison, et sans relâche forcé d'y choisir entre
-une infidélité passagère ou une éternelle séparation; déesse, je te
-déclare que je suis prêt, que rien ne m'étonne; que, dussé-je périr, je
-tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi, sois juste autant que tu es
-belle, proportionne les moyens aux difficultés, vois la peine extrême de
-ton favori, tu ne l'as pas encore assez doué. Vénus, vous le savez, il
-ne s'agit ici ni des charmes périssables de votre efféminé chasseur[6],
-ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron[7]; il faut, à qui
-doit courir ma brillante carrière, la force prodigieuse de votre
-immortel amant[8], ou les talens fabuleux de l'époux des cinquante
-Soeurs[9].
-
- [6] Adonis.
-
- [7] Vulcain.
-
- [8] Mars.
-
- [9] Hercule.
-
-Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous demande. O divinité
-bienfaisante, vous n'êtes pas seulement la reine des plaisirs, on vous
-dit aussi la mère de l'Amour! Deux époux, quand ils sont encore amans,
-peuvent donc ne pas vous paroître indignes de votre protection. Du haut
-de l'empyrée, contemplez sans jalousie une mortelle aussi belle que
-vous; elle soupire, elle vous implore, elle m'attend. Honorez son
-chevalier d'un regard favorable, venez à mon secours, prévenez mes
-périls, écartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu'à l'asile désiré;
-daignez me réunir à la plus chère moitié de moi-même. Alors sera brûlé
-sous vos auspices un encens délectable et pur; alors vous sera fait, en
-actions de grâces, un délicieux sacrifice également digne du ministre,
-de la victime et de l'idole.
-
-Pendant que je fais cette poétique invocation, la prophétesse achève sa
-tournée dans le dortoir; bientôt elle descend chez elle et m'envoie
-chercher; il est inutile de dire que je mets le _vêtement nécessaire_,
-et que je laisse mon épée.
-
-«Eh! bonsoir, mon aimable _beau-fils_!--Eh! bonsoir, ma charmante
-_belle-mère_!--Faublas, dis-moi donc quelle aventure...--Conte-moi,
-Coralie, par quelle métamorphose...--Monsieur, je suis mariée.--Je suis
-marié, Madame.--Mais cet événement-ci me fait trembler pour l'honneur de
-M. Leblanc!--Mais, ô ma Sophie! je crains bien de succomber encore à
-l'occasion!--Tiens, mon joli garçon, franchement tu arrives à propos,
-car un époux est une sotte chose, et j'ai besoin d'un amoureux.--Tiens,
-Coralie, je te retrouve fort heureusement, car la rencontre d'une jolie
-femme ne peut jamais me déplaire, et puis j'ai besoin d'un asile, d'un
-habit et d'un souper.»
-
-Mme Leblanc me fit donner une robe de chambre et commanda qu'on me
-servît. On m'apporta la bouteille si nécessaire et la volaille tant
-désirée. Je bus avec l'empressement du musicien le moins sobre qui,
-depuis trois heures d'horloge, concertant sans relâche en bonne maison,
-n'a pas trouvé le moment de se rafraîchir. Je mangeai avec la constante
-avidité de tel maigre auteur qui, tous les lundis sans faute, admis à la
-table de tel gras libraire, y dîne périodiquement pour le reste de la
-semaine. Pendant que j'employois ainsi mon temps de la manière la plus
-utile, Coralie me contoit en peu de mots son histoire.
-
-«Quelques jours après la comique catastrophe qui me ravit en même temps
-le père et le fils, un grave docteur est amené chez moi; M. Leblanc me
-fait la cour, tombe sérieusement amoureux, et m'offre sa foi, que je ne
-puis refuser, puisqu'il est riche. Je l'épouse donc...--Tu
-l'épouses!--Oui, je l'épouse! à l'église! et je te dirai même quelque
-chose de plus fort: c'est que depuis trois mois je suis fidèle; mais
-cela commençoit à m'incommoder. Oh! je l'avoue, je ne suis pas faite
-pour être réduite au calendrier des vieillards.--Madame, en ce cas, je
-crains bien de n'être pas arrivé chez vous aussi à propos que vous me
-faites l'honneur de le croire.--Bon! est-ce que tu veux des complimens?
-Ne sois donc pas si modeste, Chevalier. Pour revenir à M. Leblanc, je
-l'épouse donc. Il m'amène dans cette maison, que je trouve pleine de
-malades imaginaires et de prétendus docteurs. Mon mari, que chaque jour
-le magnétisme enrichit davantage, m'enseigne la _fameuse doctrine_, que
-je pratique vraiment fort bien, parce qu'elle m'amuse. Tu sais, mon ami,
-que je suis née rieuse, et que toujours je me suis divertie aux dépens
-de ceux que j'attrapois. D'ailleurs, on m'éleva pour les tréteaux, et le
-somnambulisme est presque une comédie publique. D'honneur, au mariage
-près, ma nouvelle condition ne me déplaît pas: Coralie ne danse plus,
-mais elle magnétise; elle prophétise, au lieu de déclamer: tu vois qu'il
-me reste toujours un rôle à jouer, et que dans le fond je n'ai fait que
-changer de théâtre.--Fort bien, Coralie; mais, à présent que j'ai soupé,
-parlons sérieusement: tu ne veux pas me renvoyer au dortoir?--Assurément
-non.--Tu consens à passer la nuit avec moi, malgré l'hymen?--Malgré
-l'hymen! dis donc à cause de lui, Chevalier; tu as de l'esprit, et je
-suis obligée de te dire que celui qui paye et le mari, c'est la même
-chose; et puis j'ai lu quelque part qu'on avoit toujours du goût pour
-son premier métier. Je n'ai pas oublié le mien, Faublas; je sais
-d'ailleurs que depuis longtemps les honnêtes femmes s'en mêlent: je te
-réponds que jamais aucune ne s'en sera mêlée plus volontiers que moi et
-pour un plus aimable gentilhomme que celui que j'embrasse.»
-
-Je rendis à Mme Leblanc son baiser, et repris ainsi la conversation un
-moment interrompue:
-
-«Ton mari où est-il?--A Beauvais, pour des affaires de famille.--Et ta
-femme de chambre ne causera-t-elle pas?--Tu as raison: que je suis
-étourdie, moi! il faut la mettre dans la confidence.»
-
-A ces mots, elle sonna; la suivante accourut, sa maîtresse lui dit:
-«Tenez, voilà un louis que je vous donne; mais ne vous avisez pas de
-dire à mon mari que monsieur a couché avec moi: car je réponds que vous
-en avez menti, je vous arrache les yeux et je vous chasse. Allez.»
-
-Après avoir prononcé du ton le plus majestueux cette harangue vraiment
-héroïque, Mme Leblanc entra dans son lit, où bientôt elle me reçut.
-
-Hélas! ce fut inutilement: le magnétisme, toujours trompeur, ne tint pas
-sa promesse, et Vénus, apparemment, ne m'avoit pas entendu. En vain,
-pour amener l'heureux moment dont elle avoit conçu l'espérance au
-dortoir, Coralie épuisa les ressources de son ancien métier et de son
-art nouveau: comme Justine, elle finit par m'adresser, dans son
-désespoir, ce reproche amer à mon coeur: «_Ah! chevalier de Faublas, que
-je vous trouve changé!_ D'honneur, ajouta-t-elle vivement, je n'aurois
-pas prophétisé celui-là.»
-
-Et moi, qui ne me souciois point d'entrer dans les détails d'une longue
-justification, je fis avec Mme Leblanc ce que j'avois fait auprès de
-Mlle de Valbrun: je m'endormis sans répondre un mot.
-
-Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez à mon histoire de ne renfermer
-aucune leçon profitable, voyez comme elle est sublime et profonde, la
-moralité qui sort ici du fond même du sujet! Admirez avec combien de
-justice et par quelle inévitable fatalité les deux plus indignes rivales
-de Sophie se sont trouvées, l'une après l'autre et de la même manière,
-précisément punies par où elles avoient péché.
-
-Cependant, comme le premier devoir d'un historien est d'être fidèle, dût
-cet ouvrage en paroître un peu moins moral, n'imputons pas à la _fameuse
-doctrine_ un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour l'honneur de la
-_science_, que ce fut surtout par le secours du magnétisme qu'à la
-pointe du jour la prophétesse obtint de son malade une première preuve
-de convalescence. Mais aussi, puisqu'il s'agit d'être rigoureusement
-exact, ajoutons que le docteur femelle, apparemment retenu par la
-crainte de compromettre son art, n'osa pas tenter de m'initier une
-seconde fois.
-
-Il étoit à peu près huit heures du matin, quand Mme Leblanc me fit
-endosser un large habit noir qu'elle venoit de choisir dans la
-garde-robe de son mari. Avant de déterminer le parti qui me restoit à
-prendre, il étoit bon de faire dire à M. de Valbrun quel asile ma bonne
-fortune m'avoit offert. La commission étoit délicate: Coralie voulut
-bien s'en charger; mais il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit
-partie quand je la vis revenir. Elle entra brusquement, poussa la porte,
-mit les verrous, et d'un air effrayé m'apprit que, prête à sortir, elle
-avoit entendu dans la rue la voix de plusieurs hommes attroupés. L'un
-d'eux, en prenant le marteau de la porte cochère, avoit dit: «Cette
-religieuse ne peut être loin, il faut faire perquisition dans les
-maisons voisines. Vous, courez chercher le commissaire Chénon; toi,
-Griffard, garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont entrer ici
-avec moi: nous n'avons pas besoin de permission, parce que c'est une
-maison publique.» Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle,
-m'avoit conduit vers un escalier dérobé. «Chevalier, me dit-elle alors,
-tu ne peux t'en aller par la cour, parce que les suppôts de la police y
-sont déjà.--Ils y sont, Coralie!--Oui, mon ami. Tout en donnant ses
-ordres, l'exempt a frappé, mon portier a tiré le cordon; je n'ai eu que
-le temps de voler ici pour t'avertir du péril.--Mais par où donc leur
-échapperai-je?--Par là, Faublas. Monte tout au haut de ce petit
-escalier, grimpe sur le toit, et, je t'en supplie, prends garde de te
-casser le col.--N'aie pas peur.»
-
-Aussitôt je m'élance, je monte, je monte, j'arrivai aux mansardes, je
-passe par la fenêtre, je saute sur une gouttière, et je marche avec
-cette précaution timide que doit m'inspirer la hauteur et l'inégalité du
-terrain que je parcours. Il y avoit quelques minutes que je me promenois
-de précipice en précipice, lorsque, dans un des jardins sur lesquels ma
-vue plongeoit, je découvris un homme qui, m'ayant aperçu, donnoit
-l'alarme. Je me hâtai de chercher un asile au fond d'un taudis dont
-l'entrée étoit seulement défendue par un mauvais châssis garni de
-carreaux de papier. Là, sur quelques brins de paille, gémissoit un jeune
-homme qui, d'une voix foible, me dit: «Que viens-tu faire ici? Que me
-veux-tu? Toujours victime de l'injuste mépris des hommes, j'aurai donc
-vainement espéré pouvoir du moins dérober mes derniers tourmens à leur
-insultante pitié! Réponds, indiscret étranger, réponds: pourquoi
-viens-tu, par ta présence, augmenter l'horreur de mon heure
-suprême?--Infortuné! que me dites-vous! je suis loin de vouloir
-redoubler vos peines. Eh! que ne puis-je les adoucir! que ne puis-je
-vous offrir quelque consolation!--Je n'en veux pas, laisse-moi; je suis
-trop heureux de mourir, si je puis mourir sans témoins.--Vous me faites
-trembler! Êtes-vous dévoré d'un mal si honteux que vous ne puissiez
-l'avouer à personne?--Oui, d'un mal honteux, cruel, insupportable! mais
-mille fois moins que ne le seroit l'humiliant aveu qu'en vain tu
-prétendrois m'arracher. Laisse-moi.»
-
-Comme il parloit, un enfant que je n'avois pas aperçu, couché près de
-lui, se réveilla, me tendit les bras, et cria: «J'ai faim.--Pourquoi
-donc ne pas lui donner à manger?--Pourquoi? répondit le jeune homme;
-pourquoi?» Et d'un ton douloureux, de ce ton qui perce le coeur et
-déchire les entrailles, l'enfant me crioit: «J'ai faim!--Ah! pauvre
-malheureux! quoi! la misère...--La misère, interrompit le jeune homme,
-la misère! il est donc vrai qu'elle peut tout flétrir, tout, jusqu'à la
-vertu même! Est-ce ma faute à moi si, jeté par le hasard de la naissance
-dans la classe la plus indigente, j'ai vu mon enfance tourmentée de
-mille besoins et condamnée à toutes les privations? Est-ce ma faute si,
-faisant ensuite d'inutiles efforts pour fléchir l'ingrate fortune, je ne
-me suis livré qu'à des travaux mal payés, parce qu'ils étoient pénibles;
-qu'à des entreprises échouées, parce qu'elles étoient honnêtes; qu'à des
-dangers ignobles, parce qu'ils étoient infructueux? Et lorsque, parvenu
-depuis à m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'être ouvert une carrière
-également utile et glorieuse, suis-je coupable pour n'avoir rencontré
-que des confrères intéressés à nuire au talent qu'ils soupçonnent; que
-des procureurs incapables d'apprécier un mérite qu'on ne leur vante pas;
-que des amis hors d'état de me prêter dix louis pour acheter _une grande
-cause_? Suis-je coupable pour m'être associé une compagne d'infortune
-lorsque j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel qui est le
-plaisir des gens riches et le besoin des pauvres gens? Me blâmera-t-on
-de ce que, docile à la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art
-destructeur par lequel nos belles dames trompent le premier de leurs
-voeux, mon honnête femme m'a donné cet enfant par qui notre misère s'est
-augmentée? M'accusera-t-on d'avoir trop dépensé pour la maladie de mon
-épouse, bien morte de son mal, puisqu'elle n'a pas eu de médecin? Hélas!
-si ma vie fut, dans son misérable cours, traversée de mille accidens,
-agitée de chagrins sans nombre, vouée à des tourmens de toute espèce,
-qui osera dire que la faute en est à moi? Cependant je me suis vu
-l'objet de leur dérision, le ridicule m'a poursuivi, les humiliations
-m'ont été prodiguées, il m'a fallu supporter la menace et dévorer les
-affronts; on m'a chargé de malédictions et d'opprobres, tous enfin se
-sont éloignés de moi, tous ont fui mon approche, comme si mon approche
-les souilloit, comme si je portois sur mon front détesté le signe de la
-réprobation publique! Grand Dieu, qui m'avez tant éprouvé! Dieu
-puissant, qui lisez dans les coeurs, vous savez si jamais ma conduite a
-justifié le mépris des hommes; vous savez si je n'ai pas fait tout ce
-que j'ai pu pour que ma pauvreté fût du moins respectable!--Quoi!
-personne ne vous a secouru?--Une fois seulement, pressé de ma détresse
-extrême, déterminé par les dangers de cet enfant, je me fis cette
-violence d'aller implorer l'assistance d'un homme qui se disoit mon
-protecteur. Si vous saviez de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle
-barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône devant un monde
-de valets!... Sans doute j'ai mérité qu'on me traitât de cette manière,
-j'ai souffert que quelqu'un m'osât protéger! j'ai été chercher la
-bienfaisance dans le palais d'un riche! on n'y trouve jamais que la
-charité! J'ai souillé, par une bassesse, ma vie jusqu'alors
-irréprochable... Toi qui m'écoutes, si la nature t'a doué d'une âme
-forte, si tu as conservé cette fierté de caractère que donne et justifie
-la conscience d'une vie pure, tu sens que je ne pouvois, quelque
-pressant que fût mon besoin, recevoir, sans ignominie, un secours
-accordé de la sorte; tu sens que de tous mes affronts le plus
-insupportable devoit être le dernier; que la mort devenoit mon unique
-ressource... Non,... généreux inconnu, non, garde ton or, il n'est plus
-temps pour moi... Je revins ici désespéré!... depuis trente-six heures
-trois pommes de terre ont nourri mon enfant... Non, généreux inconnu, je
-vous dis de garder votre or; je vous dis qu'il n'est plus temps... Mais,
-je l'avoue, votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent... O
-mon enfant! si, comme moi, tu étois réservé aux plus pénibles épreuves;
-si, comme moi, tu devois sans cesse combattre entre l'opprobre et la
-faim, sans doute il vaudroit mieux que tu tombasses entraîné dans ma
-tombe; mais le Ciel t'envoie un libérateur. O mon fils! je me sens plus
-tranquille, je te laisse à ton père adoptif; il est, je le vois,
-sensible et bienfaisant... Monsieur, veillez sur son enfance, et
-laissez-moi mourir.--Pourquoi mourir? quel aveugle délire précipite
-votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment de l'injure que
-vous fit un homme impitoyable, votre coeur se seroit-il ouvert à cette
-vanité condamnable et petite qui refuse avec dédain tout secours
-étranger, qui rejette orgueilleusement celui que présente une main
-inconnue? ou me soupçonneriez-vous d'insulter intérieurement aux
-douleurs sur lesquelles je verse tant de larmes?--Non. Le plus tendre
-intérêt règne dans vos discours et sur votre figure; je crois qu'il est
-encore sur la terre un homme capable de quelque sentiment
-d'humanité.--Eh bien, vivez pour la société, que son injustice envers
-vous n'a point privée du droit de réclamer vos talens, dont l'exercice
-lui peut devenir utile; vivez pour votre fils, qu'une mort prématurée
-livreroit sans défense aux coups du sort qui vous outragea trop
-longtemps; vivez pour moi... Oui, sûrement, votre enfant sera le mien;
-oui, je le reverrai, mais je veux vous revoir tous deux... Mon ami, ne
-vous obstinez point à garder une résolution funeste,... ne me refusez
-pas,... écoutez-moi... Depuis plus d'un an, jeté dans un monde nouveau,
-continuellement distrait par les plaisirs d'une vie très dissipée, j'ai
-négligé des devoirs que rien ne pouvoit me dispenser de remplir. Je vous
-l'avoue, uniquement occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes
-frères à qui j'aurois dû songer tous les jours. Que de familles
-honnêtes, maintenant ruinées sans ressource, j'aurois peut-être
-soutenues avec une partie de l'argent prodigué dans mes vains amusemens!
-et que de malheureux sont peut-être péris, que j'aurois pu sauver de
-leur désespoir! Mon ami, daignez m'aider à réparer cette faute que je ne
-me pardonnerai point... Je ne prétends pas vous offrir un foible secours
-qui ne vous arracheroit que pour un moment à l'horreur de votre
-situation déplorable: deux cents louis sont dans cette bourse,
-empruntez-m'en la moitié...--La moitié!...--Empruntez, je vous en
-supplie. Cent louis pourvoiront à vos besoins les plus urgens, vous
-mettront à portée de perfectionner vos talens, vous donneront le temps
-d'attendre l'occasion de vous montrer, de vous faire connoître enfin.
-Cent louis commenceront peut-être votre fortune! Eh bien, mon ami, quand
-vous serez à votre aise, vous irez aussi chercher quelques douleurs à
-consoler, et, la première fois qu'un malheureux vous aura dû la vie,
-vous aurez acquitté votre dette envers moi.--O bienfaisance! ô
-générosité!--Allons, mon ami, reçois cet argent, reprends courage,
-embrassons-nous, console-toi. Va, je le sais bien, la misère n'est
-honteuse que lorsqu'elle est le fruit de l'inconduite; et presque
-toujours un bienfait, quand il honore celui qui le donne, fait l'éloge
-de celui qui le reçoit.--O mon ange libérateur!... C'est la
-Providence... Oui, c'est Dieu,... c'est Dieu lui-même qui t'envoya pour
-nous sauver... Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai
-remercier l'Éternel,... j'irai,... j'appellerai sur toi les bénédictions
-du Ciel.»
-
-Sa voix étoit entrecoupée par des sanglots, et l'enfant promenoit sa
-petite main caressante sur mon visage baigné des larmes de son père. O
-moment plein de charmes! comment exprimer vos délices!
-
-«Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s'étoit ranimée, daignez
-m'apprendre à qui je dois la vie.--Je ne puis.--Vous refusez de me
-dire... Monsieur, reprenez votre or.--Mais...--Vous voulez vous dérober
-à ma reconnoissance? Monsieur, je n'accepte pas votre argent.--Mais
-auparavant sachez les raisons...--Monsieur, je n'accepte pas.--Eh bien,
-je vais vous prouver une confiance sans bornes: je m'appelle le
-chevalier de Faublas.--Le chevalier de Faublas! _Où tant de vertu
-va-t-elle se nicher[10]?_--Comment!...--O mon bienfaiteur! pardon, mille
-fois pardon; je vous offense bien involontairement.--Mes premières
-aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez
-d'abord; peut-être êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop sévère. O
-mon ami! excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de
-la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps: vous ne me
-connoissez pas encore.--Ah! pardonnez vous-même une exclamation sans
-doute indiscrète. Ah! je vous connois et vous dois toute mon estime.
-Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent coeur on ne peut
-s'égarer longtemps.»
-
- [10] On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.
-
-Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En l'embrassant, je lui
-demandai son nom. «Florval, me dit-il.
-
---Florval, j'aime votre noble franchise; êtes-vous sincèrement disposé à
-m'honorer de votre amitié?--Quelle question!--Je vous reverrai donc dans
-un temps plus heureux?--Quoi!...--Florval, il faut que je me cache, je
-ne sais ce que je vais devenir, on me poursuit.--On vous poursuit!
-Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines! Puisse leur rage
-être confondue! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peut-être?
-Que n'en prenez-vous un autre!--Lequel?--Tenez, dans ce coin, ces
-guenilles noires. C'est ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu
-toujours conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre; mais je n'ai
-pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auroit-on voulu m'en
-donner? elle est si mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous
-déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, et par-dessus
-laissez tomber vos cheveux flottans dans toute leur longueur, ils sont
-encore assez poudrés.»
-
-Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau, je me permis de faire
-à Florval plusieurs questions, auxquelles il s'empressa de répondre.
-
-«Ainsi vous êtes avocat, Florval?--Hélas! oui, Monsieur.--J'avois
-toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnête.--Ah! Monsieur,
-quel métier! Forcer un pauvre diable à vous payer d'avance pour n'être
-pas obligé de le faire assigner! grossoyer pour un procureur des
-requêtes à deux sous la page! tous les matins mentir aux
-petites audiences pour un écu! Ah! Monsieur, quel métier! quel
-métier!--Cependant il y a tant d'affaires au palais que vous devriez
-être occupés tous?--On le croiroit; mais d'abord _l'ordre, l'ordre
-fameux_, est composé de cinq ou six cents membres, avides d'argent plus
-que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui
-lui sourioit, mais négligeant la gloire qu'il pouvoit espérer, dans la
-même journée griffonner des requêtes, compiler des consultations,
-brocher des factums, entasser des mémoires, plaider à toutes les
-chambres, et, par cette activité meurtrière, sucer le sang de cinquante
-cliens amaigris, dévorer la substance de cinquante confrères affamés!
-Ah! Monsieur, quel métier!--Allons, Florval, tâchez de vous faire
-connoître, et...--Et le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dégoûts
-ils me donneront, par combien de _remises_ ils fatigueront ma patience,
-avec quelle adresse ils environneront mes débuts de difficultés presque
-insurmontables!--Florval, une meilleure fortune vous attend sans doute;
-songez aux orateurs célèbres: ils eurent, comme vous, des obstacles à
-vaincre...--Que me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un talent naissant:
-la sublimité des grands modèles fait son désespoir, moins pourtant que
-ne le dégoûtent les inconcevables succès de certaines gens si petits, si
-petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littérature des réputations
-usurpées? Au barreau, comme ailleurs, Monsieur, le mérite timide rougit
-et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se produit, sollicite,
-manoeuvre, se prône, parvient, et brille d'un éclat qui n'est pas
-toujours éphémère. Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le coeur,
-je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, pourquoi mon confrère
-E..., toujours enivré de succès pendant sa vie, mouroit-il d'une
-indigestion sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier! quel
-métier!--N'en est-il donc aucun parmi vous qui mérite sa réputation?--On
-peut en compter plusieurs dont les talens vraiment recommandables
-honorent le barreau. Veuille leur destin que le barreau les honore
-toujours; que jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités
-journalières et la basse envie, ennemie née de tous les succès, ne
-s'attachent à leurs pas pour opérer leur ruine et flétrir leur gloire!
-Ah! Monsieur, quel métier! quel métier! Je l'ai vu de trop près. Eh! qui
-voudroit le faire, si par hasard il ne se rencontroit de loin en loin
-quelque malheureux à défendre, au risque d'être _rayé du
-tableau_!--Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrit.--Il est
-vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage
-pas les choses du côté le plus beau, quand on a faim depuis deux
-jours... Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt... Je ne puis
-descendre dans la rue... Vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne
-prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture.--Mon ami, j'y
-cours.»
-
-Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe de manière que sa vétusté
-fût un peu moins remarquable. Chacun des côtés étoit déchiré par en bas,
-j'eus soin de retrousser élégamment chacun des côtés; comme si j'avois
-eu peur des crottes, je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins
-l'autre sous mon bras. Un long et large accroc laissoit ma poitrine à
-découvert; je fis un grand rempli et mis artistement des épingles. Quant
-au dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis; ainsi tout alloit
-au mieux, le petit avocat venoit de disparoître, j'avois l'air d'un
-procureur-syndic. «Adieu, Florval; si par hasard on vous
-questionne...--Plutôt souffrir le dernier supplice que de vous exposer
-au moindre péril!... Mais serai-je longtemps sans vous revoir?--Je n'en
-sais rien, Florval.--Oh! je chercherai! je m'informerai! Vous, Monsieur
-de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout.--Florval,
-je n'oublierai pas mon ami.--Adieu, mon bienfaiteur; ange libérateur,
-adieu.»
-
-Et, comme j'étois au bout du long corridor, l'enfant, forçant sa petite
-voix claire, me cria: «Adieu, mon papa.»
-
-Son papa! et le père m'appelle son ange libérateur! et j'arrache à la
-mort deux victimes! et mes yeux sont encore mouillés des plus douces
-larmes qu'ils aient jamais versées! et mon coeur est plein d'un
-sentiment délicieux! O plaisir ineffable que l'on goûte à faire une
-bonne action! ô bonheur suprême, dont je n'avois qu'une foible idée!
-Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il
-le distribue?... Il faut aller soi-même... O ma Sophie! un jour nous
-monterons ensemble dans les greniers, nous pénétrerons dans les réduits
-du pauvre; là, nous saurons découvrir la misère qui se cache, prévenir
-ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les
-douleurs par les consolations; là, ma charmante femme, vingt malheureux,
-nourris de tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton coeur. Oh!
-que tu me paroîtras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur
-leurs peines secrètes, quand tu reviendras fière de leurs bénédictions!
-A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce sera ta main
-qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler un ange
-libérateur!... Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste
-une âme divine... O ma Sophie! tu soutiendras les pères de famille, les
-orphelins, les pauvres veuves, les filles délaissées... Les veuves! les
-filles!... Faublas, loin de vous cette horrible idée!... Respectez la
-beauté malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez à tout sentiment
-d'honneur, et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des
-hommes.
-
-Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de la rue, où les
-périls qui m'environnoient fixèrent mes idées sur des objets tout
-différens. Je quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs hommes
-me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout m'épouvanta d'abord d'un
-coup d'oeil scrutateur; puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé,
-reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur
-les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les
-consulter, et plusieurs fois aussi leur dire: «C'est lui!» Je vis le
-moment où j'étois pris. Persuadé que je ne pouvois échapper au danger
-qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien, et, ma
-mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute voix le nom que
-m'avoit dit Mme Leblanc. «Griffart!» m'écriai-je. Le vilain monsieur qui
-m'inquiétoit, c'étoit justement ce monsieur Griffart! «_Qu'est-ce que y
-a?_ me dit-il.--Comment! tu ne me reconnois pas?--_Je ne sais pas
-encore._--Et vous, Messieurs?--_Pis qui n' sait pat, lui_, répondit l'un
-d'eux, _nous n' savons pat itou_.» Alors je pris noblement un air
-dédaigneux, par-dessus mon épaule je passai toute la troupe en revue, je
-toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai tomber de ma
-bouche ces mots: «Quoi! mes beaux messieurs, vous ne connoissez pas le
-fils du commissaire Chénon?» A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes
-coquins, saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou
-bonnets de coton, d'une façon gentille empoigner leurs toupets,
-subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière, et me faire ainsi,
-avec de très humbles excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de
-tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adressant à Griffart: «Eh
-bien, mon brave, y a-t-il quelque chose de nouveau?--_Pat encore, note
-maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois que nous l'avons
-reluquée sur le toit, la bonne fille! faudra ben qu'elle en dégringole.
-Elle a pris les habits de mon sesque; mais c'est z'égal, je dis quoique
-ça qu'elle n' gourera pas Griffart._--Et si elle se présente au bout de
-la rue?--_Ah! je dis, on la gobe. Bras-d'-fer l'allume[11] z'avec les
-enfans perdus._--Et de ce côté-là?--_Tout de même pour changer.
-Trouve-tout bat l'antif avec les lurons._--Avec les lurons! tenez, mes
-enfans, allez déjeuner au cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter
-tout de suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et une bouteille
-de vin à un sieur Florval qui demeure là,... dans cette allée, au
-cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au
-cabaret le boire avec tes camarades.»
-
- [11] En termes d'argot, _allumer_ signifie guetter; _battre l'antif_
- veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre
- n'est pas instructif!
-
-Tous ces gens-là s'épuisèrent en remerciemens plus grossiers
-qu'énergiques; et je trouvois leurs gestes aussi dégoûtans que
-ridicules, et leur joie m'attristoit; elle étoit ignoble comme eux. Dès
-qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même: d'un côté,
-Bras-de-fer avec les enfans perdus! de l'autre, Trouve-tout et les
-lurons... Oserai-je y aller?... m'exposerai-je à un second examen?...
-J'ai peur... Cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent a,
-disent-ils, pris des habits d'homme... Si je pouvois me déguiser en
-femme!... Je ne sais, mais Bras-de-fer et Trouve-tout m'épouvantent!...
-Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle qui, de la
-fenêtre du second étage, appelle poliment tous ceux qui passent?...
-Allons-y... Peut-être qu'avec de l'argent... Allons-y,... nous verrons;
-toujours serai-je le maître, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout
-de la rue présenter aux lurons le fils du commissaire... Allons,
-montons... C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi! sauve qui
-peut.
-
-J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avoit laissé sa porte
-entre-bâillée. Elle vit ma robe noire et crut voir le diable. Le cri
-perçant qu'elle poussa dut être entendu de toutes les pratiques qu'elle
-avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me souciois point de me mettre sur
-les bras la foule des amans de cette moderne Aspasie, je me hâtai, pour
-la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se
-dissipa dès qu'elle m'entendit protester que je n'étois pas monsieur le
-commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma
-bourse un double louis: le plus doux espoir brilla sur sa figure
-maintenant rassérénée.
-
-«Mademoiselle, ces deux louis sont à toi...--Je le veux bien»,
-interrompit-elle; et, plus prompte que l'éclair, elle courut à sa porte
-qu'elle ferma; à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile
-vermoulue, que des gens moins difficiles appelleroient un rideau; à son
-alcôve... «Venez, venez donc, fille trop complaisante et trop vive; si
-vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la fin, vous vous seriez épargné
-d'inutiles démonstrations qui doivent coûter à votre amour-propre autant
-qu'à votre pudeur... En vérité, mon enfant, tu as mal interprété mes
-intentions. Pour les deux louis que je t'offre, je demande seulement que
-tu me fournisses des vêtemens de femme et que tu m'aides à
-m'habiller.--Je le veux bien, répondit-elle.--Cela est charmant! Tu veux
-tout ce qu'on veut, toi!--Dame! il faut bien faire son état.--Que me
-donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein de crotte du haut en
-bas!--C'est que l'autre jour je suis revenue de chez Nicolet par un
-mauvais temps.--Et ce caraco tout déchiré?--Je l'ai arrangé comme ça
-lundi dernier, en rossant un clerc de procureur qui ne vouloit pas me
-payer.--Et ce fichu tout sale?--C'est un vieux moine qui me l'a
-chiffonné.--Et cette baigneuse toute roussie?--C'est que mon amoureux,
-dans un accès de jalousie, l'avoit jetée au feu.--Allons, Mademoiselle,
-reprenez vos guenilles, je n'en veux pas... Tiens, mon enfant, donne-moi
-tes meilleures nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les deux
-louis sont pour le secret.--Voilà qui est parler! foi d'honnête fille,
-_Fanchette_ va vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement
-du Panthéon; tenez. Je vous le céderai au prix coûtant: quatre louis. Et
-par-dessus le marché vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son
-panache, et puis les preuves de mon amitié, si vous voulez, parce que
-vous êtes bien gentil.--Pour la robe et le chapeau, volontiers; bien
-obligé du reste.»
-
-Il me manquoit encore une chemise. Fanchette eut beaucoup de peine à me
-la fournir médiocrement bonne; elle eut beaucoup de peine à ne pas
-outrager ma timide pudeur en me la passant. La robe qu'elle me mit
-ensuite m'alloit aussi bien que si on l'eût faite pour moi. «Comme cet
-habit vous sied! disoit Fanchette. En vérité, reprit-elle après un
-moment de réflexion, je ne demande pas mieux, car tu es bien le plus
-joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux.» Et, si je ne m'étois hâté
-d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser très indécemment. «Non,
-Mademoiselle, non, vous dis-je...
-
-«Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te dois. Fais-moi le
-plaisir d'aller chercher un fiacre et de me l'amener; tu m'accompagneras
-dedans jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant là, je te donnerai
-encore quelques petits écus pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et
-garde-toi bien de dire un mot à personne.--Je vous le promets. Je vous
-aime, parce que...--Va, Fanchette, va vite.»
-
-Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie, quand j'entendis la
-clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon effroi
-lorsque, la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu qui, non
-moins familier que s'il eût été chez lui, me dit bonjour sans me
-regarder, et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que
-ses jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il faisoit
-fréquemment des tours sur lui-même, qu'il accrochoit les meubles et
-battoit les murs. Sa bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit
-à peine; ses dents étoient mêlées; il prit une chaise et s'assit à côté;
-puis, en se relevant, il se fit à lui-même, après quelque jurement
-préparatoire, cette judicieuse remarque: «Je me suis trompé.» Il ajouta:
-«Fanchette, je suis sûr que tu as été inquiète de ce que je ne suis pas
-revenu c'te nuit avant ce matin,... t'as enragé de ça comme d' juste...
-Ah! c'est qu'y avoit z'un monde à c't hôtel d'Angueleterre!... Què
-plaisir dans cet endroit-là!... y a des personnes qui s'y ruinent...
-avec z'un agrément!... c'est charmant d' les voir... Mais c'est qu'i
-sont contens!... Enfin, n'y a pat u z'une querelle, juge!... excepté
-z'un qui en a tué z'un autre, mais v'là tout...»
-
-A ces mots il se leva pour venir droit à moi; mais sans le vouloir il
-prit à gauche, et se jeta sur la croisée, dont il brisa quelques vitres.
-Après bien des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et pendant
-quelques secondes il me regarda sous le nez d'un air qui m'auroit
-beaucoup amusé si j'avois eu moins d'inquiétude. «C'est moi, reprit-il
-enfin, c'est toi... Voilà ben ta chambre z'et ta belle robe... Mais j'
-suis gris... Oh çà, je suis gris! t'as les yeux noirs, et j' les vois
-bleus!... t'es blonde, et tu me sembles brune!... t'es petite, et j' te
-trouve grande!... Ah çà! j' suis dedans, c'est clair... Mais, quoique
-ça, j' te veux persuader que t'es gentille et que j' suis ton
-z'amoureux.»
-
-Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai; il me retint,
-je fis un geste menaçant; il me donna un coup de poing, je lui en rendis
-deux; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux. Sa chute
-entraîna la mienne. Le chevalier de Faublas, étendu sur le plancher,
-roula dans la poussière avec le vil amant d'une fille publique! Ce qui
-faillit à rétablir en faveur de mon adversaire l'inégalité de cet
-indigne combat, c'est que je n'étois pas commodément vêtu pour faire le
-coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu longtemps balancer
-incertaine, parce qu'il y avoit dans cette manière d'escrimer cette
-différence, tout avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je
-tâchois de parer avant de riposter, au lieu que le vilain, jurant comme
-un cocher, négligeoit la parade et ne cherchoit qu'à me frapper et à me
-retenir: on juge donc que le plus braillard n'étoit pas le moins
-maltraité; mais, avant que je fusse parvenu à me dégager, les voisins
-accoururent au bruit qu'il faisoit. Charmés de trouver cette occasion de
-se débarrasser de leurs odieux locataires, ils commencèrent par nous
-charger d'imprécations et de coups; ensuite ils nous séparèrent, nous
-descendirent, et nous livrèrent à la garde que l'un d'entre eux avoit
-été chercher.
-
-Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, deux soldats me
-donnèrent la main; le peuple me hua, les enfans me suivirent. Au bout de
-la rue, je passai triomphant au milieu des _lurons_, qui n'attendoient
-pas, sous ces pompeux habits et dans cet honorable cortège, leur
-prétendue religieuse en homme travestie. Mais combien de rues nous
-courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée, souilla le bel habit
-du Panthéon! que de grossiers propos j'entendis sur ma route! avec
-quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs! Ah! pauvres
-filles, Dieu vous préserve de la garde de Paris!
-
-Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du
-magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!... Un pesant
-caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats attestèrent ce qu'ils
-n'avoient point vu; plusieurs témoins crièrent que j'étois femme
-publique et que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant peu
-de chose, mais écrivant tout, ferma le procès-verbal avant même qu'on
-eût daigné s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense;
-et tout à coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois, émana
-cet arrêt sans appel: «Le garnement à l'hôtel de la Force; la fille à
-Saint-Martin.»
-
-A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit! Il est donc vrai
-que de tous les adolescens le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en
-certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui
-dont les succès galans occupoient encore la capitale étonnée, le
-chevalier de Faublas enfin, proclamé fille par un jugement public, se
-vit enfermé dans une succursale de l'hôpital, pour y attendre
-apparemment le grand jour où le chef de la police le feroit, avec cent
-compagnes prostituées, transférer à la métropole!
-
-Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans cette affreuse prison?
-Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré
-une foule de questions auxquelles je me serois vu très embarrassé de
-répondre? Dans tous les cas, ce moyen extrême ne me restoit-il pas
-toujours? et ne devois-je point me flatter que mille autres presque
-aussi faciles m'épargneroient le danger de celui-là? Avec de l'adresse
-et de l'or je forcerois les portes de Saint-Martin plus aisément que
-celles de la Bastille... Mais je devois surtout me hâter; un instant
-pouvoit me perdre! Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la
-seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille
-accidens pouvoient découvrir les traces que le chevalier de Faublas
-venoit de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons à mon secours
-quelques amis... Des amis? je n'ai plus à Paris que des connoissances...
-Rosambert... Il m'a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin.
-Derneval est plus loin encore... Mme de B... n'est peut-être pas
-arrivée... D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la
-compromettre?... Mais mon amie, mon amante, ma femme?... c'est à elle...
-Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander... Non. Duportail est là qui sans
-doute a les yeux ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever
-encore... Non! je ne veux pas d'un moyen qui m'expose à me priver de
-voir ma Sophie... Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite
-maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est son hôtel; le
-commissionnaire s'informera, écrivons au vicomte.
-
-Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le résultat de deux
-heures de réflexion; aussi ma lettre au vicomte n'étoit pas achevée
-quand on vint appeler Fanchette.
-
-Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier
-guichet. Là je vis une élégante qui, m'ayant jeté deux ou trois coups
-d'oeil dédaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la
-prison s'ouvrirent, ma fière protectrice monta gravement dans sa
-voiture, et d'un signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre place
-sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, m'adressant à l'inconnue:
-«Madame, que de remerciemens...--Vous ne m'en devez pas,
-interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tirée de ce bel endroit où
-vous n'étiez pas trop déplacée, je pense; mais ce n'a pas été pour
-vous obliger personnellement, je vous assure.--Cependant,
-Madame...--Cependant, Mademoiselle, je vous prie de me croire.--Pourquoi
-refuseriez-vous le juste hommage...--Bon Dieu! cela fait des phrases! Je
-ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en
-prie.»
-
-Il y eut un moment de silence, pendant lequel je me demandai tout bas
-quelle étoit cette incivile libératrice qui me rendoit un si grand
-service et me traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle aventure,
-et ce que j'allois devenir.
-
-La belle dame, qui m'avoit ordonné de me taire, m'ordonna bientôt de
-parler. «Savez-vous lire? me demanda-t-elle.--Un peu, Madame.--Et écrire
-aussi?--Tout de même.--Vous coiffez?--Les femmes?--Eh mais, sans
-doute.--Assez passablement, Madame. Est-ce là tout ce que...--En voilà
-assez, Mademoiselle, vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me
-questionner.»
-
-Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel hôtel. L'inconnue,
-m'ayant fait traverser des appartemens superbes, finit par me livrer à
-mes réflexions dans une espèce de cabinet de toilette où je restai seul
-pendant quelques minutes, qui me parurent des siècles. Enfin, ma
-libératrice reparut: elle m'apportoit elle-même des habits qu'elle
-m'ordonna d'échanger contre les miens, car je faisois horreur,
-disoit-elle; et, sans attendre ma réponse, elle commença par m'enlever
-mon fichu. «Je me doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur ma
-poitrine un regard scrutateur, je me doutois bien que quelque défaut
-secret déparoit cette courtisane en apparence si jolie; fi donc! ma main
-n'est pas plus unie que cela.»
-
-A la surprise qui d'abord me saisit succéda bientôt un sentiment plus
-pénible: cette grande dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme de
-chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, m'inquiétoit par ses
-soins autant que par ses remarques, et ne me désoloit pas moins par ses
-bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober à ses bons
-offices; elle trouva mes minauderies fort impertinentes, et ne me tint
-aucun compte de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur banale.
-
-Un bout de cordon passoit, elle le tira très habilement, et du même
-temps me débarrassa de mon premier jupon. «Bon Dieu!... Madame, vous
-abaisserez-vous à servir votre servante?--Eh mais, répondit-elle, si je
-veux bien en supporter la peine et la honte?--Madame, je ne le
-souffrirai pas!... Je ne le puis souffrir... Vous êtes trop
-bonne.--Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement
-modeste qu'opiniâtre?»
-
-Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit encore moins vite que
-sa main; de sorte que je vis presque aussitôt, malgré mes précautions
-trop vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit la dernière.
-
-Au moins il me restoit encore une sauvegarde, le petit caraco dont
-j'espérois n'être pas aisément dépouillé. «Que d'entêtement! quelle
-sotte réserve! dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois homme,
-Mademoiselle y feroit moins de façon.» A peine avoit-elle dit, qu'elle
-passa derrière moi, et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide,
-remontant de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit en deux l'infortuné
-caraco, dont il lui devint facile de m'arracher les morceaux.
-
-O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous voyez d'ici la pauvre
-Fanchette trop succinctement vêtue, et d'autant plus embarrassée que,
-l'unique voile qui lui demeure ayant été naguère et trop longtemps
-promené dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai
-besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à ma
-toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise
-qu'elle m'ordonna de passer. C'étoit là surtout l'opération que je
-redoutois, et, pour comble de malheur, chaque instant la rendoit plus
-pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement
-maladroite auroit-elle jamais, en ce moment, le plus critique de tous,
-la dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux clairvoyans le jeune
-garçon trop visible? Je ne sais par quelle fatalité mon imagination,
-jusqu'alors endormie, se réveille plus ardente: elle m'électrise, elle
-m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore
-la main prompte et légère, dont le regard me poursuit toujours, dont le
-tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, soudain produit
-en moi l'effet auquel je me serois le moins attendu, l'effet
-ordinairement favorable et maintenant malheureux, l'effet que deux
-heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer, même à l'aide du
-magnétisme. Que ferai-je donc? que vais-je devenir? par quel moyen
-garder mon secret?
-
-Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. Vous en rirez à mes
-dépens; n'importe: comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il
-faut aussi vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas
-qu'il y eût rien de mieux à faire, j'eus la foiblesse de tourner le dos
-à l'ennemi.
-
-«Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoue que voilà d'étranges
-manières, auxquelles on ne m'a point accoutumée.»
-
-Au ton dont ces paroles furent prononcées, je crus m'apercevoir que la
-personne outragée, loin de céder aux mouvemens de l'impatience et de la
-colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit pas l'ironie. Un
-coup d'oeil que je hasardai furtivement me confirma dans cette idée. Je
-vis qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine de grands éclats de
-rire pressés de s'échapper. Ce fut alors, et c'est encore à ma honte que
-je l'avoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que
-depuis un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que depuis un
-grand quart d'heure ma protectrice mystifioit tout à son aise un
-innocent jeune homme qu'elle avoit l'air de croire une fille publique.
-Cette découverte me causa d'abord un dépit véritable; mais je me
-consolai presque aussitôt, pressentant bien la douce vengeance que me
-promettoit ma mésaventure.
-
-«Ah! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous n'êtes pas faite pour de
-telles incivilités. Oui, j'en suis sûr, vous ne devez pas être plus
-accoutumée à les souffrir que je ne le suis moi-même à me les permettre,
-et c'est bien sincèrement que je vous en demande pardon!--Pardon!
-répéta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne
-s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité?--Assurément non,
-répliquai-je, un peu étourdi du reproche.--Eh bien donc, reprit-elle
-avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une véritable
-offense...»
-
-Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son air, ses discours, et
-surtout son maintien, où respiroit une rare assurance, tout en elle se
-réunissoit pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite pour
-donner du coeur au plus timide. Aussi, me précipitant devant elle, dans
-cette humble et redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante
-pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus décidé, cette déclaration
-d'amour et de guerre: «Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas
-longtemps, Madame.» Sans s'émouvoir, elle répliqua: «Quoi que vous
-puissiez dire, je ne dois pas vous croire téméraire. D'ailleurs, je vous
-préviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole: ce
-sont les beautés foibles qui croient à toutes les menaces.»
-
-La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins que des effets à cette
-dame. Je ne pouvois plus raisonnablement douter qu'elle savoit à peu
-près qui j'étois, que le danger de ma présence et de mon accoutrement si
-simple ne l'étonnoit nullement, qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit
-sans indiscrétion, et devoit même se montrer.
-
-On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe complet ne fut
-disputé que justement autant qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver
-encore de quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire et sur
-le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui-même alloit
-partager, lorsqu'une importune voiture fit gémir le pavé de la cour.
-«Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchons-nous,... dépêchons-nous
-d'achever cette plaisanterie.»
-
-Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je n'avois pas eu moi-même
-quelque intérêt à me dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.
-
-Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne, ce que l'originale
-personne appeloit notre plaisanterie venoit de finir; mais le tiers
-incommode, à qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant, se
-faisoit entendre assez près de nous; et ma fière protectrice, qui
-n'avoit apparemment nulle envie qu'on sût de quelle manière elle
-plaisantoit avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son désordre;
-elle me faisoit signe de ramasser mes hardes éparses et de me jeter dans
-un cabinet voisin.
-
-Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun cavalier dont la trop
-prompte visite m'y reléguoit entra. «Il est là qui change d'habits, lui
-dit-elle.--Sans le secours de votre femme de chambre?» demanda-t-il.
-Elle répondit: «S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais
-pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous
-un tiers dans son secret?»
-
-Alors il vint à moi: c'étoit M. de Valbrun. «Bonjour, mon cher Faublas,
-me dit-il en m'embrassant. N'êtes-vous pas content du zèle que madame la
-baronne de Fonrose a mis à vous servir?--Content? m'écriai-je; mais
-c'est, en vérité, trop peu dire.--Ah! je l'ai bien inquiété, votre cher
-Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui ce qu'il en pense;
-demandez-lui si je n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe.
-Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en
-moi qu'une fée secourable qui vient de vous enlever à des enchanteurs;
-et, dès que vous serez rhabillé, venez respectueusement, en signe de
-reconnoissance, me baiser la main.»
-
-Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers une vitre. Son
-maintien avoit tout d'un coup tellement changé qu'il n'y régnoit plus
-qu'une dignité froide, et le calme parfait de sa figure sembloit
-annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne
-étoit une excellente comédienne; mais, quelque plaisir que je trouvasse
-à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui donner qu'une
-courte attention. Tout cet accoutrement féminin dont il falloit
-m'affubler encore ne me causoit pas un léger embarras: c'étoit pour moi
-l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit duré jusqu'au soir, si Mme de
-Fonrose n'étoit venue, sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à
-l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la
-complaisance jusqu'à réparer, de sa noble main, le désordre de ma
-chevelure. Elle me coiffoit encore, quand je m'écriai: «Monsieur de
-Valbrun, partons.--Pour aller où?--Voir Sophie.--Sophie est-elle à
-Paris?--Dans ce faubourg même, au couvent de ***, rue ***.--Tant mieux;
-mais pour un instant modérez votre impatience; écoutez-moi: je dois vous
-dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me
-reste à faire.--Vous devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû
-commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.--Êtes-vous jaloux
-de me la prouver?--N'en doutez pas.--Eh bien, faites-moi le plaisir de
-m'entendre.--De tout mon coeur; mais partons.--Quelle pétulance! De
-grâce, écoutez-moi!--Ma Sophie!--Nous en parlerons tout à l'heure.
-Chevalier, au milieu de la nuit dernière, je suis revenu à ma petite
-maison, comme je vous l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui
-s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous. Ne sachant ce
-que vous alliez devenir, et voulant demeurer à portée de vous donner
-quelque secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris le parti de
-rester avec Justine. Cette petite, qui me paroît vous aimer beaucoup,
-étoit continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la
-matinée, elle a cru vous voir sous deux habits différens. Il y a deux
-heures enfin, elle m'a crié que la garde vous emmenoit; qu'elle vous
-reconnoissoit très bien malgré votre nouveau travestissement. Aussitôt
-s'est mêlé, dans la cohue qui vous suivoit, un fidèle émissaire, chargé
-de revenir le plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A
-son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un
-jugement _ténébreux_ venoit d'envoyer la prétendue Fanchette à
-Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez Mme de Fonrose...--Moi, d'abord,
-interrompit-elle, je ne pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un
-jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ vous réclamer à
-l'hôtel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du
-mandat qui ordonnoit votre liberté.--Madame, recevez tous mes
-remerciemens...--Monsieur de Faublas, reprit le vicomte, écoutez-moi
-jusqu'à la fin.--Sophie m'attend.--Bientôt nous parlerons d'elle;
-écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame la baronne alloit à la
-police, je retournois au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des
-informations; il n'y est plus question de Dorothée, on ne parle partout
-que du chevalier de Faublas.--Comment! déjà?--Pouvez-vous en être
-étonné? la déclaration de je ne sais quelle soeur Ursule, qui a,
-dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs de la religieuse, ne
-prouvoit rien contre vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la
-plainte qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir été attaqué
-dans l'enclos des _Magnétiseurs_ par un jeune homme qui se sauvoit en
-chemise et l'épée à la main; c'est la résistance qu'a faite aux
-officiers de la police Mme Leblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la
-porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la déposition que
-s'est vue forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son
-taudis, y a été _interrogée sur faits et articles_. Le concours de tant
-d'événemens extraordinaires vous a trahi, les plus étonnantes aventures
-ont été mises sur le compte du plus étonnant jeune homme. Dans deux
-heures peut-être on ira vous chercher à Saint-Martin pour vous
-transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; mais elle
-est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille
-sur tout le reste. Les amis du comte de la G..., que l'un de vos seconds
-a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je
-jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire. En
-attendant...--En attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me
-perdre!--Vous vous perdriez sans la voir!--Sans la voir!--Si vous osez
-faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce
-que la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui sur pied.
-De grâce, attendez quelques jours.--Quelques jours! les jours sont des
-siècles!--Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'État, et
-lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre
-maîtresse?--Elle est ma femme, Monsieur le vicomte.» La baronne nous
-interrompit: «Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, je vous
-en félicite.--Très vrai, Madame; on chercheroit longtemps avant d'en
-trouver une qui méritât d'être adorée comme elle!...--Je vous
-crois.--Une qui fût plus digne de la tendresse et des respects de son
-heureux époux!...--Chevalier, reprit le vicomte, permettez...--Une
-qui...--De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi
-de ne pas vous exposer.--Hélas! je ne la verrai donc pas
-aujourd'hui!--Songez que votre affaire peut maintenant s'arranger, mais
-que, si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrois plus de rien.
-Chevalier, vous réfléchissez; eh bien?--Vicomte, vous me voyez pénétré
-de reconnoissance; dans un temps plus heureux je n'en aurai pas moins,
-et je saurai l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en donner une
-preuve que de me rendre à vos conseils. Monsieur de Valbrun, réglez ma
-conduite, et j'obéirai.--Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un
-asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher.--Pourquoi
-monsieur ne resteroit-il pas ici? dit aussitôt la baronne.--Parce qu'il
-n'y seroit guère plus en sûreté, Madame.--Vous croyez, Vicomte?--Mais je
-vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous?--Moi, je ne vois pas
-trop...--Quoi! Madame, après la démarche que vous venez de faire!--Oh!
-mais, Vicomte...--Vous m'étonnez, Madame, répliqua-t-il encore avec un
-peu d'humeur; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier,
-je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous
-savez que je ne suis point jaloux.--J'aime cependant, lui répondit-elle,
-le petit ton piqué dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi
-plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser paroître. Messieurs,
-ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle à manger, où nous ne
-resterons pas longtemps, et pendant le dîner chacun de nous trois voudra
-bien rêver aux moyens de sauver cet aimable cavalier, l'ami de toutes
-les femmes et l'amant de la sienne.»
-
-Mme de Fonrose me présenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus
-prompt que moi; nous allâmes nous mettre à table. La baronne, qui
-n'étoit sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps
-en temps, la baronne rompit le silence par un grand éclat de rire. Le
-vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subite. «Je vais vous
-l'expliquer dans le salon», répondit-elle en se levant. Je fus presque
-affligé de cette brusque incartade, car, au vif appétit qui me restoit
-encore, je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.
-
-«Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place
-qui lui convient merveilleusement de toutes les manières.--Une place?
-s'écria le vicomte.--Une place, oui. Factotum femelle, elle sera
-demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez Mme de
-Lignolle.--La petite comtesse?--Oui.--Une demoiselle de compagnie à la
-petite comtesse! On en rira.--Qu'importe, Vicomte? Elle en veut une;
-celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois.--Mais à
-cause de M. de Lignolle...--M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort
-vilain homme à qui j'en veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies
-lui reproche des torts,... de ces torts qu'une femme ne pardonne point.
-Mademoiselle Duportail, ajouta la baronne en se tournant vers moi, je
-vous recommande la petite comtesse, elle est jeune et jolie, un peu
-étourdie, très vive, impérieuse à l'excès, capricieuse aussi; je lui
-connois une fantaisie qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de
-vouloir être prude pendant un quart d'heure; alors, jouant la profonde
-ignorance de la vierge la plus inepte, elle se refuse aux plaisanteries
-les plus ordinaires, et l'instant d'après vous l'entendez vous tenir,
-d'un air très indifférent, un propos très leste. Au reste, elle a des
-travers qui la perdront si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le
-monde; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le
-bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est
-pas fâché de cette économique retraite; mais ce n'est pas lui qui
-l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous
-charge de former cette enfant; songez que c'est un effet qu'il faut
-mettre dans la société.--Ah! ma Sophie! Madame la baronne, ma
-Sophie!--Oui, oui, votre Sophie! fripon non moins fortuné que dangereux,
-si le bruit public ne m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos
-talens, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je
-ne vous dirai que deux mots de son sot époux. C'est un homme épais, mal
-fait dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut peut-être belle
-dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs
-femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait
-aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux muses; il est du nombre de ces
-petits beaux-esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles
-littérateurs qui croient aller au temple de Mémoire par des quatrains
-périodiquement imprimés dans les papiers publics. Il raffolera de vous,
-si vous prenez la peine de déclamer contre la philosophie moderne et de
-deviner des énigmes.--Voilà, Madame, dit M. de Valbrun, un portrait
-fait de main de maître; je reconnois le pinceau d'une femme
-offensée.--Vicomte, répondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce fût moi
-qui eusse à me plaindre de lui.--Maintenant je le jurerois,
-répliqua-t-il, mais aussi de quoi vous avisiez-vous?»
-
-Je les interrompis tous deux pour leur faire cette observation: «Au lieu
-d'être femme chez la comtesse, ne puis-je pas être femme ailleurs?
-Seroit-il impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le couvent de
-ma Sophie?--Aujourd'hui, répondit le vicomte, le péril seroit extrême,
-et puis le moyen de rester?» La baronne l'interrompit: «Attendez, car je
-m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez l'idée d'un
-projet dont le succès est infaillible. Demain, oui demain, je vous le
-promets, j'irai moi-même au couvent de Sophie m'informer s'il n'y auroit
-pas une chambre...--Pour une jeune veuve de vos amies que vous vous
-chargeriez d'amener après-demain, Madame la baronne?--Après-demain, non,
-mais à la fin de la semaine.--O ma Sophie!...--Ne sautez donc pas, me
-dit Mme de Fonrose; vous allez vous décoiffer.» Elle ajouta: «J'admire
-ce stratagème autant que je l'approuve; on ne croira jamais que ce fût
-un mari qui s'en avisât.--Madame, dit le vicomte, nous pouvons partir,
-il fait nuit; mais croyez-vous que Mme de Lignolle prenne sa demoiselle
-de compagnie dès ce soir?--Oui, Monsieur, j'en fais mon affaire.--Et M.
-de Lignolle ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme?--Vous
-savez bien que monsieur n'a pas de volonté quand madame parle; vous
-savez bien que, quand la comtesse a prononcé le fatal _je veux_, il faut
-que le comte veuille. Partons, Chevalier, ajouta-t-elle, vous vous
-nommerez Mlle de Brumont.»
-
-Nous descendîmes. Comme je montois dans la voiture, je vis qu'on plaçoit
-une malle derrière. «Elle renferme votre trousseau», me dit la baronne.
-Je priai le vicomte de me venir voir chez Mme de Lignolle le lendemain;
-il me promit qu'il s'y rendroit à l'entrée de la nuit pour m'informer de
-ce que Mme de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai à son oreille
-pour lui faire cette confidence: «Je crois Mme de B... revenue chez
-elle... Justine ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles
-et me donner des siennes?--Soit, je l'en chargerai. C'est-à-dire que Mme
-de B... vous intéresse encore?--Non de la manière dont vous l'entendez,
-non, parole d'honneur; mais je suis très impatient de savoir comment le
-marquis l'aura reçue.--Je m'arrangerai de manière à pouvoir vous le dire
-demain.»
-
-M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas jaloux, ne nous quitta
-qu'à la porte de l'hôtel du comte.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-[Illustration: LES CHARMES DE Mme DE LIGNOLLE]
-
-
-
-
-Monsieur de Lignolle étoit chez madame quand on nous annonça. La
-baronne, en me présentant à la comtesse, lui dit: «Je vous amène cette
-jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualités nécessaires
-aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorerez. Elle lit,
-écrit, et cause bien. On la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais
-c'est là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations honnêtes,
-des goûts tout à fait louables, et surtout des talens solides qu'on a
-rarement dans un âge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne
-croyez pas que j'exagère, Comtesse, bientôt vous deviendrez l'intime
-amie de votre aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un vrai
-trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.--Je vous en
-remercie d'avance, répondit la comtesse, sur votre recommandation je
-n'hésite pas.--Plusieurs de mes amies voudroient bien avoir des
-demoiselles de compagnie comme celle-là, reprit la baronne; mais j'ai
-senti que je vous devois la préférence; et puis il faut tout dire, c'est
-un présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle.»
-
-La comtesse renouvela ses remerciements à la baronne et lui dit que dès
-ce soir... «Dès ce soir! interrompit le comte, attendez donc.--Monsieur,
-je n'attends pas.--Mais...--Point de mais, Monsieur. Il y a trois jours
-que je demande une demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que
-j'attendisse encore, je tomberois malade.--Si dans le monde on trouve
-ridicule...--Que m'importe, Monsieur?--On vous blâmera, Madame,
-car...--Je savois bien qu'il nous arriveroit encore un de ces _car_ dont
-vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout
-quand vous me contrariez, Monsieur; dès ce soir, Mademoiselle...--Mais,
-Madame, je vous observe...--Oh! que je suis malheureuse!--Je vous
-observe que si...»
-
-La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda M. de Lignolle
-avec majesté, et du ton le plus impérieux lui dit: «Je le veux.--Puisque
-vous le prenez ainsi, Madame, répondit le comte, il faut bien que cela
-soit, que ne vous expliquiez-vous tout d'un coup! Madame la baronne
-permettra seulement que j'examine un peu sa protégée, car souvent on
-parle de bonnes études, et Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu
-de ces petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges; ils avoient
-remporté tous les prix de l'université, et ne savoient seulement pas
-trouver le mot d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on les avoit
-priés d'en faire une!... Mademoiselle, je ne doute pas que vous ne soyez
-plus instruite, car... votre figure,... vos manières... Comment vous
-nommez-vous, Mademoiselle?--De Brumont, Monsieur.--Vous n'êtes pas
-philosophe, j'espère?--Non, Monsieur, je suis honnête fille.--Belle
-réponse, Mademoiselle, superbe! superbe! Vous êtes de bonne famille
-apparemment?--Monsieur, je suis noble.--Bon encore cela! bon! Je vois
-que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous êtes
-arrivée ici dans un moment précieux; quand on vous a annoncée, je limois
-le dernier vers d'une charade... Oh! c'est que c'est une vraie charade,
-celle-là!... Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le mot.
-
-«Devinez, Mademoiselle, devinez.»
-
-Il est certain que pour le trouver il me fallut une sagacité peu
-commune. Monsieur le comte n'étoit pas heureux dans l'art des
-définitions; mais, en revanche, chaque expression, grâce à la place
-qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a, ma foi, devinée!
-s'écria-t-il. Preuve qu'elle est bien faite, la charade! Baronne, vous
-avez raison, c'est une fille vraiment étonnante!--Monsieur, je suis fort
-aise, répliqua Mme de Fonrose, que vous la trouviez telle; mais c'est
-surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre
-ainsi.--D'honneur, répéta-t-il, une fille étonnante! Elle vient de
-deviner ma plus belle charade,... une charade dont le plan seul m'a
-coûté cinq jours de méditation!... une charade dont j'ai travaillé le
-style pendant neuf jours et demi... Enfin, j'ai changé dix-huit fois le
-premier vers,... oui, dix-huit fois. Je faisois des variantes en
-dormant.--Comme Voltaire, Monsieur le comte.--Ah! Mademoiselle, Voltaire
-n'a jamais fait de charades, et puis c'étoit un philosophe. Revenons à
-mon ouvrage; comment le trouvez-vous?--Très saillant, Monsieur, et plein
-de charmantes antithèses.--De charmantes... Vous nommez cela des
-antithèses? Je savois bien que je faisois des antithèses, moi!... Je
-n'ai pourtant pas achevé ma rhétorique; mais voilà de ces choses que
-certaines gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la nature qui donne
-des antithèses... Mesdames, cela s'appelle des antithèses.
-
---Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse entièrement occupée de
-ce que lui disoit la baronne, cela s'appelle des bêtises.--Comment,
-Madame, des bêtises?--Oui, Monsieur, ces petits coussins que nous
-mettons sur nos hanches, pour relever et faire bouffer nos jupons,
-s'appellent des bêtises.--Ah! Madame, s'écria-t-il, quelle réponse!» Il
-revint à moi: «Tenez, Mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour
-vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les femmes sont bien petites
-avec leurs chiffons. Quand vous aurez gagné la confiance de la comtesse,
-ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts solides,
-chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades
-et des antithèses...--Laissez-moi faire, Monsieur le comte;
-que j'aie seulement le bonheur de lui plaire...--Vous lui
-plairez!--Croyez-vous?--Vous lui plairez, j'en suis sûr.--Eh bien, je
-lui apprendrai beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, je vous en
-donne ma parole.--Et vous me rendrez, Mademoiselle, un véritable service
-dont je serai très reconnoissant.--Vous avez trop de bonté, Monsieur:
-une autre vous remercieroit; moi, je suis tentée de vous en vouloir.
-Ailleurs j'ai quelquefois occupé la place que vous m'invitez à prendre
-chez vous, et jamais mari n'eut besoin de m'exciter à remplir auprès de
-sa femme des devoirs que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en
-paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant
-à vous, toujours désintéressés, je vous jure.--Revenons à mon ouvrage.
-Vous le trouvez?--Surprenant! d'une simplicité... sublime! Mais,
-Monsieur, comment faites-vous?...--D'abondance, interrompit-il; mes plus
-longs vers ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la mesure, je
-compte sur mes doigts; la rime, je la prends dans le dictionnaire de
-Richelet; et la raison, je l'attends pendant trois semaines s'il le
-faut: aussi mes vers sont très faciles.--Et vos charades ont le mérite
-d'être faites en bouts-rimés.--Justement: chaque poète a son faire, et
-voilà le mien.--Vous ne me disiez pas cela!--Diantre! c'est mon
-secret!--Il est mal gardé, Monsieur le comte; presque tous les beaux
-esprits du jour le possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que
-chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre orgueilleusement
-modeste de _Mes fantaisies_, _Mes souvenirs_, _Mes essais_, _Mes
-délassemens_, _Mes caprices_, _Mes loisirs_, etc.; lisez les petites
-chansons de société dont ils régalent leurs amis aux bons jours de
-fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité, dans ces almanachs
-prétendus poétiques qu'on achète au jour de l'an pour les oublier avant
-la mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opéras-comiques, de nos
-petits opéras lamentables; lisez les doux madrigaux de nos comédies à la
-mode; lisez nos odes _germaniques_, nos épouvantables tragédies; lisez,
-Monsieur le comte, vous verrez que tout cela se fait à peu près à votre
-manière, et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage d'être toute
-en bouts-rimés.»
-
-Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis sa belle humeur en
-l'accablant d'éloges. «Là, sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade
-vous a séduite? et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer
-cela?--Assurément, et comptez, Monsieur, sur la reconnoissance
-publique.»,
-
-Il prit une plume, et sous le mot _malpropre_ il écrivit: «Par M.
-Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph, comte de
-Lignolle, seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel du
-régiment de ***, en garnison à ***, chevalier de l'ordre royal et
-militaire de Saint-Louis, à Paris, rue ***, hôtel de ***.--Quoi!
-Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!--Mademoiselle, c'est
-l'usage... Là!... vous lirez cela dans le _Mercure_ de la semaine
-prochaine.»
-
-Le comte, enivré de mon approbation, alla dire à la baronne qu'elle
-verroit bientôt quelque chose de sa façon dans les papiers publics;
-ensuite, il s'adressa à la comtesse: «Madame, vous pouvez prendre Mlle
-de Brumont, je vous certifie, moi, que vous en serez très satisfaite; je
-vous la donne pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le mérite.
-Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!--Monsieur, répondit la comtesse,
-je suis fort aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit une
-affaire arrangée.»
-
-M. de Lignolle revint à moi, et, me tirant un peu à l'écart, il me dit
-bien bas: «Mademoiselle de Brumont, j'ai une grâce à vous
-demander.--Monsieur, parlez.--Je ne puis douter que vous n'ayez de
-bonnes moeurs, puisque vous êtes noble et ennemie des philosophes; mais
-tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des
-aventures galantes et les répète.--Fi donc! Monsieur.--Bon! vous me
-comprenez: je désire que vous n'ayez jamais de ces sortes de
-conversations avec la comtesse.--Cela n'est pas facile, Monsieur, car
-les jeunes femmes...--Oui, aiment en général à causer de mille fadaises
-qui leur gâtent l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du monde! et
-je vous supplie d'éviter cela tant que vous le pourrez.--Monsieur, je
-suis franche, je ne puis vous répondre...--Tâchez; j'ai de bonnes
-raisons pour vous en prier.--Je le crois, Monsieur.--D'ailleurs, vous
-n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande
-réserve.--Je n'en suis pas fâchée.--Et puis, ses lectures sont choisies;
-elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui
-instruisent. Point de romans, par exemple, point de romans! car dans
-tous ces maudits ouvrages il y a de l'amour.--Oui, ces messieurs nous
-assomment! c'est une chose bien désagréable!--Mademoiselle, chez moi pas
-plus d'amour que de philosophie: car, tenez, la philosophie et
-l'amour...»
-
-La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit le comte et me
-fit perdre le très beau parallèle que j'allois entendre. «Mademoiselle,
-me dit Mme de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une
-maison fort agréable, où tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'à
-compter de ce moment-ci vous appartenez à madame la comtesse; qu'il
-s'agit non seulement d'exécuter ses volontés, mais encore de prévenir
-ses désirs; et qu'enfin, dussiez-vous même, en certains points,
-désobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire à madame. Je
-crois que ce ne sera pour vous une chose ni désagréable ni difficile; il
-y va de votre honneur de justifier l'opinion très avantageuse que j'ai
-conçue de vous: efforcez-vous donc de mériter le plus promptement
-possible les bontés d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous
-bien que je lui cède tous mes droits.»
-
-Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste protectrice me donna un
-baiser sur le front et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la
-comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle
-insistoit pour que je restasse, mais un _je le veux_ de madame lui ferma
-la bouche. La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement
-qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une espèce de cabinet pratiqué au fond
-de sa chambre à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le bonsoir
-d'un ton très affectueux, et Mme de Lignolle, en me donnant un baiser
-sur le front, me dit avec beaucoup de vivacité: «Bonne nuit,
-Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez-vous?»
-
-Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve dans une maison sûre,
-où probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis près de
-quatre jours, que de périls m'ont environné! combien d'aventures,
-d'inquiétudes et de plaisirs depuis plus de quarante-huit heures!... Des
-plaisirs? Des plaisirs loin de ma Sophie?... loin d'elle? Heureusement
-l'espace qui nous séparoit se trouve beaucoup diminué. Plus de soixante
-lieues étoient entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq cents
-pas tout au plus. La même enceinte nous renferme, nous respirons, pour
-ainsi dire, le même air... hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à
-l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, je n'embrasserai
-que son image! et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa
-couche solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, comme vous me
-l'avez promis; venez, car, si vous me manquez de parole, dès le soir je
-pars seul. A tout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je
-m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de récompenser sa tendre
-sollicitude et de consoler sa douleur!... Oui, j'irai; je chercherai le
-péril, j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux mille fois
-de payer de ma liberté quelques instans de volupté suprême, je ne me
-plaindrai pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.
-
-Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas... Elle est jolie pourtant,
-la comtesse!... une petite brune, d'une grande blancheur! toute jeune!
-de la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le petit dragon!...
-A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle son mari?... Mais à quelles idées me
-livre mon imagination toujours prompte? Est-ce donc pour m'occuper de
-ces bagatelles que j'ai demandé à la comtesse la permission de me
-retirer? O mon père, applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime:
-c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas quittoit une jolie
-femme; et Faublas ne sentoit que le plaisir de pouvoir enfin vous donner
-de ses nouvelles!
-
-Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entière la lettre tendre
-et respectueuse.
-
- _Mon père_,
-
- _Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude et de cruauté; je
- vous ai délaissé dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais
- vous n'ignorez pas quelle passion consume un coeur que vous avez fait
- trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frappé
- l'inconcevable attentat d'un homme qui se disoit notre ami. Mon père,
- en vous quittant, je me proposois un prompt retour; le chagrin que
- vous auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; ma femme, au
- contraire, gémissoit comme moi dans les tourmens d'une séparation que
- pouvoit rendre éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon
- père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à demi; mais je
- n'aurois pu vivre loin de ma Sophie._
-
- _J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père n'a point reçu mes
- adieux, parce qu'il ne m'eût point permis de braver les dangers qui
- m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne
- m'est arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois pas
- prévu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le
- premier moment de ma liberté; je le consacre à celui qui seroit ce que
- j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n'existoit pas._
-
- _Je comptois retourner vers vous, mon père, et je vous supplie de
- revenir ici. Vous ne pouvez craindre, à Paris, que les dangers qui me
- menacent, et bientôt il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà
- fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, je crois,
- ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espère, sous trois jours au plus
- tard, me réfugier dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je
- vous en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de Faublas
- et sa femme embrasseront leur père chéri!_
-
- _En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'écrire un mot pour me
- tranquilliser. Voici mon adresse: La veuve Grandval, au couvent de
- ***, rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous ma joie:
- votre réponse me trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez
- promptement, mon père, écrivez._
-
- _Je suis avec un profond respect, etc._
-
- P.-S. _Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir ma chère
- Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt que je le pourrai._
-
-Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que j'ai mis l'adresse à M.
-de Belcourt, qu'il me soit permis d'examiner un peu mon petit
-appartement. Cette porte donne dans la chambre à coucher de la comtesse;
-cette autre, sur un escalier dérobé qui descend dans la cour. Elle est
-commode, ma petite chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie
-d'aller visiter Mme de Lignolle?... Je n'en ferai rien; va, sois
-tranquille, ma Sophie... Couche-t-il avec elle, M. de Lignolle?... Que
-m'importe? Quelle idée me vient là?... Le grand mal après tout! je n'y
-mets pas un vif intérêt;... c'est simplement de la curiosité... Oui,
-mais cependant cela me tourmente; je voudrois savoir si les époux font
-lit à part... Je ne vois qu'un lit dans la chambre à coucher de madame;
-mais il est grand et il se pourroit que monsieur n'eût pas son
-appartement séparé... Comment faire pour m'en instruire?... Parbleu!
-guetter le moment et regarder par le trou de la serrure... Bon! il n'est
-que sept heures; ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront
-point avant minuit! J'attendrois là cinq heures d'horloge!... Je meurs
-de fatigue... Ma foi, non; ma charmante femme, je ne m'occuperai que de
-vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.
-
-Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que, le lendemain, Mme de
-Lignolle fut obligée de me faire appeler pour que j'assistasse à son
-lever.
-
-«Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle de Brumont? me
-demanda-t-elle avec vivacité.--Parfaitement bien; et Madame?--J'ai mal
-dormi.--Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillans.--Je
-vous assure que j'ai mal dormi, répondit-elle en souriant.--C'est
-peut-être la faute de monsieur le comte?--Comment cela?... Répondez
-donc, Mademoiselle: comment cela?--Madame...--Expliquez-vous, je veux
-savoir...--Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-être
-déplu par cette plaisanterie pourtant innocente.--Point du tout; mais je
-ne l'entends pas; expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime pas à
-attendre.--Madame...--Mademoiselle, vous m'impatientez. Parlez, je le
-veux.--Madame, je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur le comte
-atteindra bientôt la cinquantaine, mais madame la comtesse est toute
-jeune, je crois.--J'ai seize ans.--Il est vrai que monsieur le comte
-paroît d'une santé bien foible; mais madame la comtesse est jolie.--Sans
-compliment, le trouvez-vous?--Je ne fais sûrement que répéter à madame
-ce qu'elle a coutume d'entendre.--Vous êtes tout à fait polie,
-Mademoiselle de Brumont, mais revenons à ce que vous me disiez
-d'abord.--Volontiers. Il est vrai que monsieur le comte est le mari de
-madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la comtesse est sa femme,
-je pense?--Il y a deux mois.--J'ai conclu de tout cela que M. de
-Lignolle, encore amoureux de sa charmante épouse, avoit pu...--Eh bien!
-dites donc ce qu'il avoit pu.--Venir cette nuit chez madame.--Jamais
-monsieur ne vient chez moi la nuit.--Ou bien, hier au soir, y rester un
-peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la
-comtesse.--Me tourmenter! à quoi bon?--Quand je dis la tourmenter,
-j'entends lui faire ces caresses qui sont très permises entre deux
-époux.--Quoi! ce n'est que cela? quoi! vous aussi, vous croyez que je ne
-dormirois pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit embrassée
-cinq ou six fois? Je ne sais par quelle manie tout le monde me tient ce
-singulier propos!»
-
-A ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet
-de toilette, et me dit qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me
-mis à réfléchir sur la conversation que nous venions d'avoir ensemble.
-Cette femme m'étonne! aurois-je mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à
-mes dépens? Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de
-l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!... Quoi donc! une jeune
-personne, après deux mois de mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus
-instruite à certains égards que deux mois auparavant? Elle étoit si
-claire cette phrase: _C'est peut-être la faute de monsieur le comte._
-Pourquoi s'obstiner à ne pas l'entendre? Est-ce une manière polie
-qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne
-lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et vive comme elle est, elle
-m'eût simplement dit: «Cela me déplaît.» Et, tout au contraire, c'est
-elle qui exige une explication difficile que j'hésitois à lui donner,
-dont elle affecte encore de ne pas saisir le véritable sens, et après
-laquelle, du ton le plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse:
-_Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce que le soir mon
-mari m'auroit embrassée cinq ou six fois?_ Ma foi! Madame la comtesse,
-comment l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y perds; j'avoue que
-je ne puis concilier ensemble votre état de nouvelle mariée, vos airs de
-vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop libres.
-
-Mme de Lignolle, prompte à me tenir parole, revint bientôt dans un
-déshabillé très simple, passa dans son boudoir, où elle me pria de la
-suivre, et demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand M. de
-Lignolle accourut en criant: «Non, non, je ne ferai point de grâce, je
-serai inexorable.--Eh! bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère! jamais
-je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il donc?--Ce qu'il y a, Madame!
-une chose affreuse!--Comment?--Cette nuit vous dormiez tranquille, un
-séducteur étoit auprès de vous!--Vous ne rêvez que séducteurs, Monsieur;
-mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.--Sans moi, sans le
-hasard qui me l'a fait découvrir...--Ce hasard-là ne m'a rien découvert,
-à moi.--Le malheureux vous ravissoit l'honneur.--Quoi! l'aurois-je
-souffert? ou ne m'en serois-je pas aperçue?--Fiez-vous désormais à ceux
-qui se disent...--D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt que le vôtre,
-Monsieur?--A ceux qui se disent vos amis. Ce sont de prétendus amis
-qui vous l'ont donné?--Qui? quoi? qu'est-ce?--Qui vous ont
-répondu...--Monsieur...--De sa sagesse...--Voulez-vous enfin...--De sa
-conduite...--Vous expliquer?--De son honnêteté.--Oh! je perds
-patience.--Et qui...»
-
-Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, loin de m'adresser
-directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colère lui
-arrachoit, ne me regardoit même pas, et peut-être ignoroit encore que
-j'étois là. Cependant quelques-unes de ses réflexions malhonnêtes
-sembloient tellement applicables à ma situation présente qu'il s'en
-falloit beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de Lignolle,
-bouillante d'impatience, venoit de se lever brusquement, avoit pris au
-collet son mari tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui
-disoit: «Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur; il est inconcevable que
-depuis une heure vous vous fassiez un jeu... Expliquez-vous, je le
-veux.--Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration
-secrète je me suis avisé d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre;
-en la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure ouverte,
-j'approche, je lis un livre affreux, Madame!... le plus dangereux, le
-plus abominable des livres! un ouvrage philosophique!--Ah! nous y
-voilà.--Le _Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes_.»
-
-Désormais rassuré sur mon compte, je me permis d'interrompre M. de
-Lignolle et de lui demander ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur
-des femmes et ce _Traité de l'inégalité des hommes_. «Oui, oui, s'écria
-la comtesse, apprenez-moi cela.
-
---Ce qu'il y a de commun, Madame! répondit le comte avec beaucoup de
-chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se
-lira publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront philosophes,
-et vous ne tremblez pas?--Que pourroit-il en arriver, Monsieur?--Des
-désordres de toute espèce, Madame. Un laquais, dès qu'il est philosophe,
-corrompt tous ses camarades, vole son maître et séduit sa
-maîtresse.--Séduire, toujours séduire! avec quoi, Monsieur,
-et pourquoi?--Aussi je viens de faire maison nette dans
-l'antichambre.--Vous congédiez tous nos gens?--Oui, Madame.--Je
-n'entends pas cela, Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable,
-renvoyez-le, j'y consens.--Je les renverrai tous, Madame.--Non,
-Monsieur.--Tous sont déjà perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un
-philosophe.--Monsieur, finirez-vous de m'étourdir ainsi?--Oui, je
-l'avoue, quand je vois entre les mains de mes gens les _Pensées
-philosophiques_, ou le _Dictionnaire philosophique_, ou le _Discours sur
-la vie heureuse_, ou le _Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les
-hommes_, etc., je suis très effrayé, et je ne me crois nullement en
-sûreté dans ma maison.»
-
-Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour la première fois, sans
-doute, M. de Lignolle osoit lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit
-de se jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante fureur,
-elle frappoit la terre de ses pieds, se mordoit les mains, et de temps
-en temps crioit comme une folle. Insensible à son comique désespoir, le
-comique antiphilosophe continuoit toujours:
-
-«Combien de malheureux de cette classe la philosophie de ce siècle
-n'a-t-elle pas pervertis! Elle a produit plus de crimes et de suicides
-en tout genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune et la misère
-n'en ont fait commettre. Je pourrois, en condamnant ses opinions et
-plaignant ses erreurs, être l'ami d'un homme partisan de la fausse
-philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder des laquais
-philosophes[12].
-
- [12] Voyez un gros livre intitulé: _La Religion considérée_; c'est
- l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.
-
---Monsieur, s'écria la comtesse avec beaucoup de fierté, vous garderez
-pourtant ceux-là, car je le veux.» A ce mot décisif, le bon époux, comme
-atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit très modérément:
-«Puisque vous le voulez, Madame, il faudra bien que je le veuille; mais,
-du moins, permettez quelques observations.--Faites-m'en grâce, Monsieur,
-interrompit-elle, et que je ne sois pas obligée de répéter que je le
-veux.--Fort bien, Madame, répliqua-t-il en secouant la tête, fort bien!
-cela sera, mais vous verrez, vous verrez les suites. Tous vos gens vous
-donneront des leçons. Il n'y en a pas un, j'en suis sûr, qui ne soit
-déjà philosophe dans l'âme; par conséquent, vos laquais deviendront
-ivrognes, malpropres, insolens, maladroits; votre palefrenier estropiera
-vos chevaux; votre cocher écrasera les passans; votre cuisinier manquera
-ses sauces; votre maître d'hôtel renversera les plats sur la nappe et
-sur vos habits; votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs
-enfleront leurs mémoires; votre intendant vous volera; vos femmes de
-chambre trahiront vos secrets ou vous calomnieront, et votre demoiselle
-de compagnie fera un enfant chez vous.»
-
-Il partit, et fit bien: j'aurois été fâché de rire aux éclats devant
-lui.
-
-Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des malheurs imaginaires, un
-malheur réel venoit de nous arriver: le chocolat s'étoit refroidi. Jugez
-de mon chagrin, à moi qui, la veille, après un dîner trop court, avois
-encore été me coucher sans souper! Et la cruelle comtesse parloit de
-renvoyer le déjeuner à l'office! Mlle de Brumont, tremblant qu'il n'en
-revînt pas, le reversa promptement dans la chocolatière, qu'elle fit
-mettre auprès du feu, dans le boudoir même. «A la bonne heure, dit Mme
-de Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il soit réchauffé.»
-
-Cette lettre étoit pour une chère tante qui avoit élevé son enfance.
-Nous fîmes à peu près trente lignes de complimens respectueux, à quoi
-nous ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et encore vingt-sept
-lignes de confidences enfantines. Je crus que cela ne finiroit pas.
-Désolé de voir qu'il falloit entamer la quatrième page de l'interminable
-épître, je me permis d'observer à madame la comtesse que le chocolat
-devoit être chaud. «Je le crois, répondit-elle; mais finissons cela
-d'abord.»
-
-Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui augmentoit l'embarras de
-ma situation vraiment douloureuse. Une malheureuse femme de chambre, que
-je ne pouvois me résoudre à regarder en face une seconde fois, tant elle
-étoit laide, rôdoit sans cesse autour de la cheminée. Il y avoit dans la
-constitution générale de cet individu je ne sais quoi de _philosophique_
-qui me faisoit trembler pour le déjeuner; un secret pressentiment aussi
-m'avertissoit de sa maladresse, et ses mouvemens continuels me donnoient
-de continuelles distractions.
-
-Mme de Lignolle, dont la lettre n'avançoit pas, s'étant aperçue
-plusieurs fois de mes inquiétudes mal déguisées, finit par me demander
-avec humeur si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment où
-l'impatiente maîtresse me faisoit cette question, la fatale chambrière,
-en farfouillant dans l'âtre, couchoit la chocolatière sur la cendre. Je
-vis le désastre, la plume échappa de mes mains et mes yeux se portèrent
-vers le ciel, ma tête fut jetée en arrière par un mouvement presque
-convulsif; peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse. «Ah!
-Madame, m'écriai-je, le chocolat! le chocolat!» et la comtesse, si vive
-alors qu'il ne falloit pas l'être, trop douce maintenant qu'elle eût dû
-se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup d'oeil du côté de la cheminée,
-ramena sur moi son regard serein, et, parodiant un héros[13], dans son
-imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de glace, elle m'adressa
-cette réponse à jamais mémorable: «Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun
-le chocolat avec la lettre que je vous dicte?»
-
- [13] Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un de ses
- secrétaires: «Eh bien! qu'a de commun la bombe avec la lettre que je
- vous dicte?»
-
-Emporté par mon désespoir, je lui répondis je ne sais quoi d'assez peu
-mesuré. «Cette vivacité sympathique ne me déplaît pas trop»,
-répliqua-t-elle; puis, s'adressant à l'indigne servante, elle ajouta:
-«Dites à l'office qu'on en fasse d'autre et qu'on nous l'apporte.» Cet
-ordre généreux porta jusqu'au fond de mon âme le baume de la
-consolation. Je sentis mes forces renaître, mes idées revenir, mon style
-se ranimer, et, Mme de Lignolle m'aidant, je finis par dire une infinité
-de jolies choses à la chère tante.
-
-La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je vois le déjeuner
-revenir. On apporte une petite table; deux tasses sont placées l'une
-vis-à-vis de l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse
-vient de s'asseoir, je vais prendre ma place vis-à-vis d'elle, je touche
-au moment heureux!... mais, ô revers plus insupportable que le premier!
-un malencontreux laquais apporte une lettre, la comtesse aperçoit le
-timbre. _Besançon!_ dit-elle. Elle pousse un cri de joie, se lève
-impétueusement, et, frappant de ses deux cuisses à la fois la table trop
-légère, elle me l'envoie sur les deux jambes. Écoutez le cri que je
-pousse, et ne croyez pas que ce soit la douleur de ma légère blessure
-qui me l'arrache; contemplez ma consternation profonde, et ne croyez pas
-que je regrette ni le petit meuble démantibulé, ni les porcelaines
-brisées, ni la chocolatière bossuée, ni mon plus beau jupon gâté. Non,
-je ne vois que le chocolat coulant à grands flots sur le parquet.
-Pendant que je reste immobile, la comtesse, le corps à demi courbé, les
-yeux fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la parole
-entrecoupée, lit:
-
- _Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de plaisir à élever,
- combien j'ai souffert de ne pouvoir venir à ton mariage; mais enfin le
- parlement de Besançon m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars,
- j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive le 15._
-
-«Le 15! c'est aujourd'hui!» s'écrie la comtesse; et, tout en brisant le
-papier précurseur, elle continue: «O bonne nouvelle! ô ma chère tante!
-je vais vous voir, et j'en suis charmée!» A l'instant j'aperçois sous un
-fauteuil un débris précieux; je m'élance, je le saisis, je le baise, et
-je lui dis: «O bon petit pain! ô secourable reste, désormais mon unique
-espoir, je te tiens, et j'en suis ravi!» Cependant je vais m'asseoir
-dans un petit coin où je dévore mon insuffisante proie, tandis que Mme
-de Lignolle, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre, fait dans son
-boudoir maintes et maintes gambades.
-
-Enfin elle sonne un laquais: «Saint-Jean, dites au suisse que je suis
-aujourd'hui chez moi pour madame la marquise d'Armincour seulement.»
-Puis elle se retourne vers moi: «Mademoiselle de Brumont, je vous ai
-dérangée de bien bonne heure; mais vous pouvez maintenant disposer du
-reste de la matinée.» Je fis à la comtesse une profonde révérence qui me
-fut poliment rendue, et j'allai me renfermer dans mon petit appartement.
-Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à ma chère Adélaïde à
-qui j'écrivis.
-
-Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva chez moi la laide femme
-de chambre, qui venoit me coiffer par ordre de sa maîtresse. Maudit
-visage bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que tu me coûtes, et dont
-tu as la couleur! Vous concevez qu'étant naturellement poli, je ne fis
-pas cette réflexion tout haut. Si vous me connoissez, vous devinez aussi
-que, docile et prudent au même degré, je livrai ma tête et fermai les
-yeux. Il faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette: disgraciée
-de la nature, elle avoit eu recours à l'art; je lui trouvai la main
-assez légère et le coup de peigne moelleux; mais combien les talens
-acquis valent moins que les dons naturels! Combien dans ce moment je
-regrettai ma petite Justine!
-
-Jeannette, quand elle eut fini ma coiffure, ne m'offrit pas ses
-services, et je ne fis aucune tentative pour la retenir. Voyez
-cependant, si c'eût été Justine! Justine seroit restée sans attendre que
-je l'en priasse: d'abord elle auroit peut-être un peu retardé ma
-toilette; mais avec quelle promptitude ensuite nous aurions regagné le
-temps perdu! Avec quelle intelligence l'adroite friponne eût présidé à
-l'arrangement difficile des cinq cents babioles qui composent un
-accoutrement féminin presque complet! Il fallut me charger seul du
-pénible soin de m'habiller en femme de la tête aux pieds, trop heureux
-encore d'en être venu à bout, après y avoir mis plus de temps et de
-réflexion qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force, dans une
-matinée d'hiver, à s'endimancher pour aller avec sa bonne maman à
-l'office paroissial.
-
-Cependant trois heures alloient sonner, la marquise étoit arrivée. M. de
-Lignolle, apparemment toujours fâché, nous avoit fait dire qu'il
-dîneroit en ville; un domestique annonça que nous étions servis. A
-table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions, et la vieille tante me
-prodigua les complimens. Leurs questions quelquefois embarrassantes, mes
-réponses souvent équivoques, leur crédulité, ma confiance, les louanges
-dont je payois leurs éloges, tout cela peut-être mériteroit d'être
-rapporté; mais je me sens pressé de raconter le plus intéressant.
-
-O muse de l'Histoire, étonnante pucelle qu'ils ont si souvent violée,
-déesse éloquente et véridique qu'ils font mentir avec si peu d'adresse,
-fille respectable et sage, par laquelle ils nous transmettent tant
-d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est vous que j'invoque! Puisque
-vous savez tout, je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les
-aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse, celle que je vais à
-présent raconter n'est pas la moins folle; aussi le galant récit que
-j'en dois faire me cause-t-il une véritable inquiétude. Où trouver la
-gaze, en même temps légère et décente, à travers laquelle il faut que la
-vérité se laisse entrevoir presque nue? Je blesse l'oreille la moins
-délicate, si je dis le mot propre; et, si j'adoucis l'expression, je la
-dénature. Comment donc, sans outrager la pudeur de personne, satisfaire
-la curiosité de tout le monde? O chaste déesse! jetez un regard de pitié
-sur le plus embarrassé de vos serviteurs pour le secourir, descendez du
-ciel, entrez dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il vient de
-tailler.
-
-«Fort bien, mon enfant, dit Mme d'Armincour à Mme de Lignolle; mais, à
-présent que nous sommes libres, parlons des choses essentielles.
-Es-tu contente de ton mari?--Mais, oui, Madame la marquise,
-répondit-elle.--Qu'appelles-tu madame la marquise? Crois-tu que je te
-saluerai d'un madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde; mais entre
-nous! va, tu es l'enfant que j'ai élevée, mon enfant chérie; dis: «Ma
-tante», et je dirai: «Ma nièce». Réponds-moi, comptes-tu bientôt me
-donner un petit-neveu?--Je ne sais pas, ma tante.--C'est-à-dire, tu n'en
-es pas sûre?--Je ne sais pas, ma tante.--Tu n'aperçois donc pas dans ta
-santé ces changemens... hein?--Plaît-il, ma tante?--Tu n'as pas eu
-quelques absences?--Des absences! Est-ce que j'étois sujette à avoir des
-absences?--Non, pas quand tu étois fille; mais depuis que tu es
-femme?--Eh bien! les femmes deviennent-elles folles?--Folles! il est
-bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau, dans ce cas-là, ma
-nièce.--Que me demandez-vous donc, ma tante?--Je demande,... je
-demande... Pourquoi donc affecter?... Mlle de Brumont ne doit pas te
-gêner: elle est ton aînée, une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit
-sage, n'ignore plus certaines choses.--Je ne vous comprends pas, ma
-tante.--Ma nièce, trouvez-vous mes questions indiscrètes?--Non,
-sûrement. Parlez, ma tante, parlez.--Écoute, mon enfant, si je m'en
-mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si l'on m'avoit crue, tu
-n'aurois pas épousé M. de Lignolle. Je le trouvois trop vieux. Un homme
-de cinquante ans... Je sais bien qu'à cet âge-là M. d'Armincour étoit un
-pauvre sire... Mais enfin on prétend qu'il y en a... Dis-moi: le comte
-remplit-il son devoir?--Oh! M. de Lignolle fait tout ce que je
-veux.--Tout ce que tu veux?... et tous les jours?--Tous les jours.--Je
-t'en félicite, ma nièce, tu es fort heureuse... Ah çà! mais pourtant, ma
-petite, il faut prendre garde...--A quoi, ma tante?--Il faut ménager ton
-mari.--Comment?--Comment, ma nièce? Il ne faut pas vouloir trop
-souvent.--Vouloir quoi, ma tante?--Ce dont il est question, ma
-nièce.--Mais il me semble qu'il n'est question de rien, ma tante.--De
-rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc pas qu'à l'âge de M.
-de Lignolle aller ce train-là, c'est s'épuiser?--S'épuiser?--Sans doute.
-Il y a des fatigues que les femmes supportent, mais auxquelles les
-hommes ne résistent pas.--Des fatigues?--Assurément, et puis vos âges
-sont très différens, ma nièce.--Mais que fait l'âge?...--Cela fait tout,
-ma petite, et ne va pas tuer ton mari.--Tuer mon mari?--Oui, le tuer,
-mon enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en mourir.--Mourir de
-quoi, ma tante?--De cela, ma nièce.--De cela! de faire les volontés de
-leurs femmes!--Oui, ma nièce, quand les volontés de leurs femmes sont
-infinies.--Eh bien, M. de Lignolle ne s'en porte pas plus mal.--Tant
-mieux, ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde, parce que cela
-ne dureroit pas.--Je voudrois bien voir!... Vous riez, ma tante?--Oui,
-je ris, avec ton _je voudrois bien voir!_ Que ferois-tu, je t'en
-prie?--Ce que je ferois! je lui dirois que je le veux.--Ah! voilà du
-nouveau!--Vous croyez que je n'oserois pas? Cela m'est arrivé déjà plus
-d'une fois.--Et cela t'a réussi?--Certainement. Quand M. de Lignolle
-hésite, je me fâche.--Ah! ah!--Quand il refuse, je commande.--Et il
-obéit?--Il murmure; mais il s'en va.--Mais, s'il s'en va, il ne fait
-donc pas ce que tu veux?--Pardonnez-moi, ma tante.--Il revient donc?--Il
-revient ou ne revient pas: que m'importe?--Comment?--Pourvu qu'il
-obéisse.--Mais.--Et que je sois la maîtresse.--Mais...--De faire tout ce
-qui me plaît.--Ah çà, ma nièce, il y a donc une demi-heure que nous
-nous parlons sans nous entendre! Savez-vous bien que cela
-m'impatiente?--Comment, ma tante?--Eh! oui, ma nièce, je vous dis blanc,
-vous répondez noir: il semble que je vous parle hébreu.--Ce n'est pas ma
-faute.--Est-ce la mienne? Je vous fais la question la plus simple, et
-vous paroissez ne pas comprendre! Quand je parle des devoirs de M. de
-Lignolle, j'entends ses devoirs de mari.--Fort bien, ma tante.--Et,
-quand vous me répondez qu'il fait vos volontés, je crois que vous voulez
-dire vos volontés de femme...--Justement, ma tante.--De femme
-mariée.--Sans doute, ma tante.--D'une femme jeune, vive, et qui aime le
-plaisir.--Précisément, ma tante.--Ainsi, vous m'entendiez?--Oui, ma
-tante.--Et vous répondiez à ce que je vous demandois?--Oui, ma
-tante.--Vous répondiez que M. de Lignolle remplissoit son devoir de
-mari?--Oui, ma tante.--Tous les jours?--Oui, ma tante.--Eh bien, ma
-nièce, je trouve cela fort étonnant et fort heureux. Mais, mon enfant,
-je te le répète, il faut user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et
-tu le tueras.--Voilà ce que je n'entends pas, ma tante.--Comment! tu
-n'entendois pas qu'un homme de cinquante ans ne peut, sans exposer sa
-vie, satisfaire une très jeune femme dont les appétits sont
-immodérés?--Il ne s'agit pas d'appétits, ma tante.--Les désirs, si vous
-voulez.--Et qui vous dit que mes désirs sont immodérés?--Vous-même, ma
-nièce, puisque vous prétendez que vous devez être la maîtresse sur ce
-point...--Eh bien, ma tante?--Et que tous les jours vous forcez votre
-mari à faire une sottise.--En vérité, ma tante, je vous trouve
-aujourd'hui d'une humeur!...--Voilà bien les jeunes femmes, quand on les
-contrarie sur cet article.--Ma tante, voulez-vous...?--Elles ne voient
-que cela de bon dans le monde...--Voulez-vous, ma tante...?--Cela seul
-est pour elles le souverain bien.--Voulez-vous me forcer à quitter la
-place?--Je conviens que c'est une des grandes douceurs de la vie.--Oh!
-que je m'impatiente!--Oui, oui, ma nièce, je n'ignore pas que vous êtes
-très vive; mais enfin, je suis votre mère, il faut m'écouter.--Mon
-Dieu!--Non pas, non pas, restez et écoutez-moi: je veux que vous me
-promettiez de ne plus obliger M. de Lignolle à faire tous les jours ce
-que vous appelez votre volonté.--Eh! pourquoi donc, ma tante, me
-laisserois-je gouverner un jour plutôt qu'un autre?--Le beau
-raisonnement, ma nièce!--Pourquoi ne ferois-je point aujourd'hui ce que
-j'ai fait hier?--Mais, avec cette belle manière de calculer, ma nièce,
-il n'y auroit pas de raison pour que cela finît jamais.--C'est aussi
-comme je l'entends; je prétends bien que cela ne finisse pas.--Que
-répond-elle donc?--Vous direz tout ce que vous voudrez, ma tante, je ne
-souffrirai pas que mon mari me manque.--Voyez l'écervelée!--Ni qu'il me
-mène.--Mais quel galimatias!--Non, je ne l'empêche pas de se conduire à
-sa manière...--Elle perd la tête!--Mais qu'il me laisse de mon côté
-faire tout ce qui me plaira.--Comment! de votre côté! cela ne se peut
-pas! Ce n'est qu'avec son mari qu'une honnête femme...--Avec lui, quand
-cela me convient; avec un autre, si cela m'arrange mieux.--Fi, ma nièce!
-quels principes!--L'essentiel est qu'il ne me gêne en rien...--Ma nièce,
-je ne vous comprends pas.--Et que je fasse en tout ma volonté.--Ma
-nièce, vous voulez donc que je m'en aille?--Ma tante, vous voulez donc
-que je quitte la place?--Cela est insupportable!--Cela est
-désespérant!--Conduisez-vous par mes conseils, ma nièce.--Parlez-moi
-raison, ma tante, je ne suis plus une enfant.»
-
-Toutes deux s'étoient levées, toutes deux se fâchoient. Cependant, aux
-questions très claires de la tante, la nièce avoit fait avec tant
-d'innocence et de vérité des réponses si ingénues, si équivoques, si
-extraordinaires, que je commençai à soupçonner d'étranges choses.
-J'essayai de calmer Mme d'Armincour en lui disant: «Il y a tout lieu de
-penser, Madame, que madame la comtesse n'est pas infiniment heureuse
-dans le sens que vous l'entendez, et maintenant je gagerois qu'elle est
-aussi loin de mériter vos reproches que de les comprendre.--Vous croyez?
-répliqua-t-elle: eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont, et
-voyons si vous en pourrez tirer quelques éclaircissemens.» Je m'adressai
-à la nièce. «Madame la comtesse permet-elle?...» Elle m'interrompit
-vivement: «Très volontiers, Mademoiselle.
-
---M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement de madame la
-comtesse?--Non.--Jamais?--Jamais.--Y entre-t-il la nuit?--Jamais.--Y
-vient-il le matin?--Oui, quand je suis levée.--S'enferme-t-il dans la
-journée avec madame la comtesse?--Non.--Le soir, reste-t-il un peu tard
-chez madame la comtesse?--Après le souper, cinq minutes tout au
-plus.--Ces cinq minutes, à quoi les emploie-t-il?--A me dire
-bonsoir.--Comment dit-il bonsoir à madame la comtesse?--En
-m'embrassant.--Comment embrasse-t-il madame la comtesse?--Comme on
-embrasse; il me donne quelques baisers.--Où cela, Madame la
-comtesse?--Dame, où cela se donne.--Mais encore?--Sur le front, sur les
-yeux, sur le menton.--Voilà tout?--Voilà tout.--Absolument?--Absolument.
-Que voulez-vous de plus?--Eh bien! Madame la marquise, qu'en
-pensez-vous?
-
---Je pense, répondit-elle, que cela seroit bien incroyable et bien
-affreux...» Elle courut promptement à Mme de Lignolle: «Dis-moi, ma
-nièce, es-tu femme ou fille?--Femme, puisque je suis mariée.--Es-tu
-mariée?--Certainement, puisque M. de Lignolle m'a épousée.--Êtes-vous
-sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée?--Je vous le demande, ma
-tante.--Où t'a-t-il épousée?--A l'église.--Et pas ailleurs?--Est-ce
-qu'on épouse ailleurs, ma tante?--Dis-moi, ma petite, le jour de tes
-noces... Va, je suis bien fâchée de n'avoir pas pu me trouver à Paris le
-jour de tes noces... Je me défiois de ce M. de Lignolle et de ses
-cinquante ans... Il m'avoit bien l'air de n'avoir pas le sens commun...
-J'avois très expressément recommandé qu'on te donnât du moins quelques
-instructions préliminaires... Dis-moi, ma chère enfant, la nuit de tes
-noces, que t'est-il arrivé?--Rien, ma tante.--Rien! Mademoiselle de
-Brumont, la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé!--Pauvre petite,
-ajouta la bonne tante en pleurant, pauvre petite, que je te plains! Mais
-réponds-moi:... la nuit de tes noces, ne s'est-il pas mis au lit près de
-toi, ton mari?--Oui, ma tante.--Eh bien, après?--Après, ma tante, il m'a
-souhaité une bonne nuit et il s'est en allé.--Il s'est en allé! répétoit
-la marquise qui fondoit en larmes, il s'est en allé! Ah! ma charmante
-petite nièce, ta jolie figure ne méritoit pas cela.--Bon Dieu! ma tante,
-vous m'inquiétez!--Pauvre enfant! la voilà vierge encore, après deux
-mois de mariage! Quel sort! quel sort cruel!--En vérité, ma tante, vous
-me faites peur! expliquez-vous.--Mon enfant,... je ne puis,... je ne
-puis... Ma douleur me suffoque... Vous, Mademoiselle de Brumont, qui
-vous exprimez avec tant de facilité, dites-lui... ce que c'est,...
-expliquez-lui comment... Vous n'êtes pas ignorante comme elle, sans
-doute?... vous devez savoir...--A peu près, Madame la marquise. J'en ai
-entendu parler, et puis, j'ai lu de bons livres.--En ce cas, faites-moi
-le plaisir de la mettre au fait.--Madame la comtesse permet-elle?» Elle
-me répondit que je lui rendrois service. Je ne me le fis pas répéter: je
-le lui dis... Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit pas. Or
-donc, à vous qui le savez, je ne le dirai pas...
-
- * * * * *
-
-«Quoi! reprit Mme de Lignolle émerveillée de ce qu'elle venoit
-d'entendre, quoi! vous ne plaisantez point?--Je ne prendrois pas cette
-liberté avec madame la comtesse.--Quoi! ma tante, tout ce que Mlle de
-Brumont vient de dire est vrai?--Très vrai, ma nièce, et cette aimable
-fille t'a expliqué tout cela comme si elle n'avoit fait autre chose de
-sa vie.--Ainsi, depuis deux mois, monsieur le comte auroit dû m'épouser
-de cette manière, ma tante?--Oui, ma pauvre enfant; depuis deux mois
-monsieur le comte t'insulte.--Il m'insulte?--Oui, tu ne sens pas
-cela?--Ma tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de temps.--Il
-t'insulte, ma nièce. Négliger tes charmes, c'est leur faire outrage,
-c'est dire qu'ils ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge,
-c'est te faire sentir de la façon la plus cruelle que ta fleur ne vaut
-pas la peine qu'on se donneroit à la cueillir.--Ah! ah!--Te laisser
-vierge, ma pauvre petite! de toutes les humiliations auxquelles une
-malheureuse femme puisse être exposée, tu éprouves aujourd'hui la plus
-grande.--Il n'est pas possible!--Trop possible, ma chère enfant, trop
-possible. Te laisser vierge! c'est te déclarer qu'il te trouve bête,
-maussade, dégoûtante.--Grand Dieu!... Ma tante, vous n'exagérez
-pas?--Demande, ma petite, demande à Mlle de Brumont.»
-
-Aussitôt je pris la parole, et, m'adressant à la jeune femme outragée:
-«Assurément, par cet abandon que je ne conçois pas, monsieur le comte
-signifie très positivement à madame la comtesse qu'elle est
-laide...--Laide! il en a menti. Je ne cache pas mon visage,
-ainsi...--Qu'elle n'est pas bien faite...--Il en a menti. Voyez ma
-taille; est-elle mal prise?--Qu'elle a le bras carré...--Il en a menti.
-Attendez, que j'ôte mon gant.--Un grand vilain pied...--Il en a menti.
-Me voici déchaussée...--La jambe grosse...--Il en a menti. Voyez.--La
-gorge...--Il en a menti. Regardez.--La peau rude...--Il en a menti.
-Tâtez.--Le genou cagneux...--Il en a menti. Jugez vous-même.»
-
-J'aimois la manière franche et décisive dont la comtesse repoussoit les
-imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisois à faire parler.
-Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une justification très
-facile emporteroit cette femme si vive, j'ajoutai: «C'est lui dire enfin
-qu'elle a quelque difformité secrète.» Un geste expressif que fit Mme de
-Lignolle, un geste aussi prompt que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit
-encore donner la preuve justificative en même temps que le démenti
-formel. Mme d'Armincour aussi devina très aisément le dessein de la
-comtesse; et, malheureusement pour moi, qui le trouvois louable, elle
-accourut assez tôt pour en empêcher l'entière exécution. «Va, ma chère
-amie, ce n'est pas la peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton
-enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et Mlle
-de Brumont s'en rapporte à toi. Au reste, il ne faut pas non plus te
-fâcher si fort...--Ne pas me fâcher!--Ton mari...--Est un impudent
-menteur...--N'est peut-être pas si coupable...--Un insolent...--Que nous
-l'imaginions d'abord.--Un lâche!--Il se peut qu'une longue
-indisposition...--Ma tante, il n'y a pas d'indisposition de deux
-mois.--Ou quelque chagrin domestique...--Point de chagrin pour un homme
-trop heureux de m'épouser!--Ou quelque grand malheur...--Oui! le progrès
-de la philosophie!--Ou quelque travail important...--Des charades!
-Tenez, ma tante, ne le défendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je
-conçois maintenant toute l'indignité de sa conduite; et, dès qu'il
-rentrera... Dès qu'il rentrera, laissez-moi faire... Il s'expliquera, il
-me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de l'outrage,... il
-m'épousera sur l'heure, ou nous verrons.»
-
-Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne fut pas sans peine que
-j'obtins de la comtesse un moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma
-chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte
-m'apprit qu'un homme sûr, chargé d'aller à l'hôtel de B... remettre à
-madame la marquise elle-même la lettre de Justine, avoit rapporté cette
-réponse: «Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas
-tranquille sur le sort de la personne dont elle me donne des nouvelles.
-Dites qu'elle peut continuer de m'instruire de la situation des affaires
-de cette personne, à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous pouvez
-ajouter que M. de B..., qui d'abord m'avoit assez mal reçue, vient de
-reconnoître ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret,
-elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque peut m'en féliciter.»
-
-M. de Valbrun ajouta: «Mme de Fonrose est allée maintenant au couvent de
-Mme de Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que
-nous avons fait.» Après avoir remercié le vicomte comme je le devois, je
-lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent
-d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande poste. Il voulut
-bien, en me quittant, m'assurer qu'il alloit tout à l'heure faire
-lui-même les deux commissions. Fatale lettre à M. de Belcourt,
-n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu pouvois me causer!
-
-Maintenant je me demande pourquoi Mlle de Brumont, sans avoir en tête
-d'autre objet déterminé que celui de se rapprocher de Sophie, sentit
-pourtant, en rentrant dans l'appartement de la jeune comtesse, quelque
-déplaisir d'y retrouver la vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme
-tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les inexcusables torts dont
-l'hymen se rend journellement coupable envers la beauté, le chevalier de
-Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à l'impulsion de son
-génie. Je me demande aussi pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec
-distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant
-sur moi des regards dont tous mes sens étoient émus, ne montroit pas un
-vif empressement à retenir chez elle, le reste de la soirée, Mme
-d'Armincour, d'ailleurs si chérie! C'est qu'ils existent en effet, ces
-atomes inhumainement rejetés par nos philosophes modernes, ces atomes
-sympathiques qui, tout d'un coup partis du corps brûlant d'un adolescent
-vif, et dans la même seconde émanés des nubiles attraits d'une jeune
-fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent pour ne faire bientôt,
-des deux individus doucement attirés, qu'un seul et même individu. C'est
-qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme dont étoit possédé
-le joli garçon. C'est que, déjà guidée par les puissans rayons de la
-bienfaisante lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus encore
-par cet instinct naturel à tout le beau sexe, dont le tact, en certaines
-matières surtout et dans certains cas, est à la fois délicat, prompt et
-sûr, Mme de Lignolle se sentoit intérieurement avertie de la nullité
-d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquoit nuit et jour, et que
-machinalement elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement punir
-l'offense et dédommager l'offensée. Je me demande encore pourquoi Mme
-d'Armincour, quoique favorisée de son antique expérience, ne parut pas
-s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et s'obstina, malgré les fréquentes
-distractions de sa nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour
-de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens furent de toute éternité
-spécialement destinés à gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses
-désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les plaisirs obtenus
-malgré les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je
-ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle à mes
-propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. Plus d'une fois
-j'ai cru m'apercevoir que, dès qu'une femme entroit pour quelque chose
-dans mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées. De là vient que
-souvent, quand je voudrois moraliser, je plaisante; de là vient que
-souvent je déraisonne au lieu de philosopher.
-
-Quoi qu'il en soit, Mme d'Armincour nous honora de sa présence à souper.
-Elle me parla beaucoup de la province où elle avoit élevé sa nièce, de
-son bon château qu'il ne falloit réparer qu'une fois par an, de ses
-beaux biens que son concierge faisoit valoir, de ce concierge qu'elle
-nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans
-offenser personne, me parut être celui de ses gens qu'elle connoissoit
-le mieux. Je crois qu'il eût été question du bon _André_ jusqu'au
-lendemain matin; mais, à minuit passé, la voiture du comte se fit
-entendre. «Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus
-désagréable, cria M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma belle
-charade?...--Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise
-d'Armincour, ma tante.» Le comte, un peu surpris, commença pour la
-marquise un long compliment, qu'elle n'écouta pas jusqu'au bout.
-«Bonsoir, dit-elle brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère
-Éléonore[14]. Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espère
-qu'enfin je souhaiterai le bonjour à madame la comtesse de Lignolle.
-Adieu, Monsieur», fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle lui fit, en
-sortant, une de ces révérences froides que les femmes réservent pour
-certains hommes qu'elles n'estiment point. «Vous savez bien ma belle
-charade? reprit le comte dès qu'elle fut partie...--Mademoiselle de
-Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer
-chez vous.»
-
- [14] C'étoit le nom de fille de la comtesse.
-
-J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière ma porte et prêtant
-l'oreille avec la plus grande attention...
-
-«Vous savez bien ma belle charade?» reprit encore M. de Lignolle. Madame
-l'interrompit de nouveau: «Il ne s'agit pas de cela, Monsieur, on ne
-se marie pas pour faire des charades, mais pour faire des
-enfans.--Comment! Madame...--Comment! Monsieur, étoit-ce à moi de vous
-l'apprendre?--Comment?--Si ma tante et Mlle de Brumont ne m'avoient pas
-instruite, je serois donc restée fille?--Madame, vous ne m'entendez pas.
-Je savois tout comme un autre quel devoir...--Vous le saviez, Monsieur?
-Si vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il est donc vrai que
-vous me trouviez laide? Il est donc vrai que depuis deux mois je suis
-l'objet de vos mépris?... Où allez-vous, Monsieur?»
-
-J'entendis Mme de Lignolle courir à la porte et la fermer.
-
-«Vous ne sortirez pas d'ici, Monsieur, que vous n'ayez réparé vos
-outrages.--Mes outrages?--Oui, vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en
-ne m'épousant pas, vous m'avez insultée; mais vous m'épouserez! vous
-m'épouserez tout à l'heure... Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce
-n'est pas un grand mal pour vous, j'espère. Au reste, c'est votre
-devoir, qu'il vous soit agréable ou non: remplissez-le. Je le veux et je
-vous l'ordonne.--Mais, Madame...--Point de mais, Monsieur. Je vous
-trouve encore bien impertinent. Croyez-vous que je ne vous vaille
-pas?... On vous donnera une femme jeune et jolie pour lui faire des
-charades?... Vous me ferez un enfant, Monsieur... Vous m'en ferez un!...
-Vous me le ferez! vous me le ferez tout à l'heure!... tout à l'heure,...
-ici!... là, à cette place-là.»
-
-La comtesse venoit de le prendre par la main, et de le conduire derrière
-les rideaux. A travers le trou de ma serrure je voyois sur le parquet,
-dans un petit espace que laissoit découvert le _lampasse_ devenu trop
-court, vedeva quattro piedi groppati. La loro positura, che non era più
-dubbia, mi dava ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era sul
-punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.
-
-Quel personnage je fais là, cependant! que le rôle d'observateur est, en
-ce cas, humiliant et pénible! Ah! tante bavarde autant que maudite,
-pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus tôt? Eh bien!
-Chevalier, qu'est-ce donc que tu te dis à toi-même? Quoi! tu désespères
-de ta fortune? Va, mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne
-t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour remplir, dans une
-aventure bizarre et galante, un emploi subalterne. Écoute ce que dit la
-comtesse, et fais un saut de joie.
-
-«Pardon, Monsieur, peut-être que j'ai tort, peut-être qu'en effet ma
-tante et Mlle de Brumont ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise
-plaisanterie. Je comptois vous inviter à passer chez moi la nuit
-entière; mais vous prendriez, je le vois, bien des peines inutiles; je
-crois que c'est vous rendre service que de vous engager à vous retirer
-dans votre appartement.--Madame, je vous demande le secret; j'espère
-qu'une autre fois je serai plus heureux.--Une autre fois! reste à savoir
-si je voudrai...--Madame, dans tous les cas, je compte sur votre
-discrétion.--Monsieur, je ne promets rien.--Madame...--Monsieur, je vous
-prie de me laisser libre.»
-
-Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma dès qu'il fut dehors.
-Aussitôt je sortis de ma chambre et volai dans la sienne: «Ah!
-Madame, que je suis aise!...--Pourquoi donc cette folle joie?
-interrompit-elle.--Madame, vous ne pouvez concevoir...--Mademoiselle,
-interrompit-elle encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous
-faire une juste idée de ce que c'est que M. de Lignolle, vous sauriez
-qu'entre lui et moi, tout à l'heure, il n'a pu rien se passer dont on
-doive se réjouir et me féliciter; rien dont je doive me
-réjouir.--Madame! et que diriez-vous si je vous avouois que c'est votre
-peine qui fait ma joie?--Ce que je dirois, Mademoiselle!...--Que
-diriez-vous, si je vous apprenois que le sort, toujours juste, a conduit
-chez vous un vengeur?--Un vengeur!--Si je vous déclarois que vous voyez
-à vos pieds un jeune homme...--Un jeune homme!--Qui vous aime...--Qui
-m'aime!...--Un jeune homme plein de tendresse pour vous et d'admiration
-pour vos charmes!--Vous êtes un jeune homme! et vous m'aimez!--Ah! ce
-n'est pas de l'amour, c'est...--Mademoiselle de Brumont, êtes-vous bien
-sûre d'être un jeune homme?--Jolie comtesse, en vérité, je ne puis avoir
-là-dessus aucune espèce de doute.--Eh bien, venez, venez, vengez-moi,
-épousez-moi tout de suite; je le veux! je vous l'ordonne!--Ah! vous
-n'avez pas besoin de me l'ordonner! ah! charmante Éléonore, je ne
-demande pas mieux.»
-
-Elle avoit raison d'être fâchée contre son mari! J'avois raison d'être
-content de M. de Lignolle! Ce M. de Lignolle avoit si peu fait... que
-tout me restoit à faire! Mais, dans les entreprises de la nature de
-celle-ci, les obstacles ne sont pas faits pour abattre un courage
-éprouvé: le mien s'accrut par les difficultés, et bientôt quelques
-sourds gémissemens, à la fois douloureux et tendres, annoncèrent mon
-triomphe prochain, dont l'heureux instant fut marqué par un dernier cri.
-Triomphe vraiment délicieux, où le vainqueur, dans l'ivresse du succès,
-s'applaudit des transports du vaincu charmé de sa défaite! Victoire la
-plus douce de toutes à quiconque, au sein de son propre bonheur, sait
-jouir encore du bonheur d'autrui!
-
-Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la comtesse: aussitôt
-que la parole lui fut revenue, elle me demanda qui j'étois. Préparé à
-cette question toute simple, qu'une femme moins vive m'eût sans doute
-adressée plus tôt, je ne fis pas attendre la réponse: «Charmante
-Éléonore, on m'appelle le chevalier Flourvac. Mes parens injustes,
-uniquement jaloux d'assurer une grande fortune à mon aîné barbare, m'ont
-voulu forcer à me faire _génovéfain_...--Ils vouloient vous faire moine!
-s'écria-t-elle; mais vous n'auriez jamais épousé personne! Oh! que c'eût
-été dommage!--Aussi, ma jeune amie, quelque chose me disoit sans cesse
-que je n'avois pas la moindre vocation pour ce métier-là. Assurément je
-ne devinois pas que le destin propice me réservoit l'avantage peu commun
-de consommer un mariage qui ne seroit pas le mien; mais je sentois
-confusément que j'étois né pour épouser. Je me suis donc échappé du
-couvent où l'on me tenoit renfermé. Mon ami, le vicomte de Valbrun,
-indigné de la lâcheté de mon frère et de la cruauté de mes parens, m'a
-recueilli, m'a conseillé ce déguisement, m'a fait chercher un asile plus
-sûr que sa maison, et chaque jour je rendrai grâces au hasard favorable
-qui m'a conduit auprès d'une femme jeune, jolie et vierge.--Le sort ne
-m'a pas favorisée moins que toi, mon cher Flourvac, répondit la comtesse
-en m'embrassant, tu me tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parens
-soient morts.--Quel engagement vous prenez là, ma chère Éléonore! mon
-père est encore jeune...--Tant mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble
-plus longtemps. Restez avec moi jusqu'à ce que tous vos parens soient
-morts; restez, Flourvac, je le veux.»
-
-Pendant que je faisois à Mme de Lignolle l'indispensable mensonge que
-vous venez de lire, je l'aidois à dépouiller des vêtemens incommodes
-dont je ne l'avois pas débarrassée d'abord, tant elle m'avoit paru
-pressée d'être vengée! tant j'avois jugé convenable la prompte exécution
-de ses ordres formels!
-
-A présent, lecteur, parlez sans déguisement; n'auriez-vous pas quelque
-envie de prendre ma place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où
-je suis avec elle?
-
-Je ne vous dirai pas tout à fait comment j'y passai les plus douces
-heures de ma vie; mais je vous dirai bien à quels souvenirs enchanteurs
-j'y livrai, pour quelques instans, ma fugitive pensée. Près de l'aimable
-disciple que je formois, je me rappelai le maître plus aimable qui
-m'avoit formé. Là comme ici, aujourd'hui comme alors, des événemens
-inattendus et peu communs, préparant mon bonheur, m'avoient, presque
-sous les yeux d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dans les bras de
-sa vive moitié! Je me trouvois à la place de M. de Lignolle, enseignant
-à la jolie comtesse les premiers élémens de l'auguste science que
-j'avois apprise de la belle Mme de B..., sous les auspices du marquis.
-Mais, hélas! des deux femmes rares que m'avoit données mon étoile
-singulièrement propice, l'une déjà m'étoit ravie, l'autre bientôt se
-verroit abandonnée... Quelle honte cependant ce seroit pour moi, si je
-quittois ma gentille élève sans avoir parfaitement achevé son éducation!
-Quel maître plus favorisé du hasard put jamais s'applaudir d'une
-écolière supérieure à Mme de Lignolle! Charmante enfant, sujet précieux,
-chez qui se trouvoient réunis les moyens séduisans et les dispositions
-heureuses! Que d'attraits elle m'offrit! que de docilité je lui trouvai!
-combien d'intelligence et de feu! quelle adresse, et que d'activité! La
-même nuit, je vous le jure, vit commencer et finir son instruction
-complète; et cette nuit sera toujours comptée dans le nombre de mes plus
-courtes nuits.
-
-Le jour ne devoit pas tarder à paroître, quand tous deux, enfin lassés,
-nous nous endormîmes. Lorsque je me réveillai, ma montre marquoit midi:
-«Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il patiemment depuis huit heures du
-matin?... Je quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondément,
-et, presque nu que j'étois, je courus à ma chambre, j'ouvris la petite
-porte de l'escalier, je ne vis personne. O ma Sophie!... Heureusement je
-vis dans ma serrure un petit papier qui débordoit. Le vicomte, avec un
-crayon rouge, avoit griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à
-déchiffrer:
-
- _Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous, Mademoiselle de
- Brumont? Que faites-vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle
- agréable nouvelle je vais porter à la baronne! A deux heures je
- reviendrai; madame la comtesse sera-t-elle levée à deux heures?_
-
-Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma place auprès d'elle. Le
-regard qu'elle me lança me parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu
-de croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit n'étoit pas tout
-à fait désintéressée; j'entendis, avec de fréquens soupirs, quelques
-mots à demi prononcés. Tout cela, suivant moi, vouloit dire que mon
-écolière attendoit sa dernière leçon. Qui de vous, Messieurs, l'eût
-refusée, pouvant la donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on frappa
-rudement à la porte de la chambre à coucher. Je quittai brusquement le
-poste que j'occupois, et je me préparois à sortir du lit de la comtesse,
-mais elle me fit signe de rester à ses côtés, et, d'une voix ferme, elle
-demanda: «Qui va là?--C'est moi, répondit M. de Lignolle; ne vous
-levez-vous pas aujourd'hui?--Pas encore, Monsieur.--Il est tard
-cependant, Madame.--Oui, Monsieur, mais je suis occupée.--A quoi,
-Madame?--Monsieur, je compose.--Qui vous apprend à composer?--Mlle de
-Brumont.--Je voudrois bien assister à la leçon.--Cela ne se peut pas,
-Monsieur; vous ne feriez sûrement rien, et vous nous empêcheriez de
-faire quelque chose.--Et que faites-vous donc, Madame?--Des enfans qu'on
-puisse croire les vôtres, Monsieur.--Que voulez-vous dire?--Que je finis
-une charade.--Une charade! voyons donc.--Vous avez envie de chercher le
-mot?--Oui, vraiment.--Eh bien, attendez une minute.
-
-«Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une vengeance complète. Je
-veux lui faire une malice dont le souvenir puisse, dans cinquante ans
-encore, amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il a cruellement
-interrompu nos doux exercices.» Elle ne m'en dit pas davantage, mais un
-regard, un geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de reprendre
-l'_exercice cruellement interrompu_. Docile avec plaisir, j'obéis, sans
-me permettre la plus légère observation. Alors, pour me prouver, après
-Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un moment critique,
-embrasser à la fois plusieurs occupations difficiles, peut en même temps
-très conséquemment agir et très distinctement parler, Mme de Lignolle
-éleva la voix, et dit au comte: «Monsieur, écoutez-vous à la porte?--Il
-le faut bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.--Bon! voici
-ma charade: _Amo 'l primo mio._ (Piano a Faublas abbracciandolo.) _L'amo
-di molto._--Amo 'l primo mio, ridisse il Lignolo.--_Signor, sì_,
-soggiunse ella. _M'ama 'l secondo mio._ (Piano a Faublas.) _M'ami! Ah!
-m'ami è vero?_» Non risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l
-Lignolo con grandissima attenzione ridiceva: «M'ama 'l secondo
-mio.--_Bravo, signor!_ disse la contessina. _Il mio integrale, benchè
-composto da due, nondimeno fa più ch'uno._ (Piano a Faublas.) _Deh! non
-è la... la verità? la verità,... ben' mio!_--Ma, disse Lignolo, dunque
-in prosa la fate?--_Signor,... sì... in pro..._» Esta volta sulle labbra
-della svenuta la parola morì.
-
-Cependant elle eut tout le temps de reprendre ses esprits avant que son
-mari, qui vouloit absolument deviner, eût cessé de répéter: _Mon tout,
-quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un._ «Monsieur, reprit la
-jeune écervelée, plus contente que si elle eût fait un poème épique et
-une bonne action, je dois, en conscience, vous prévenir d'une chose
-essentielle: c'est que ma charade est une espèce d'énigme qui a deux
-mots. Je vous déclare d'avance que je ne vous les dirai jamais, et je
-crois que vous ne les devinerez pas.--Je ne les devinerai pas! ah! je
-vais m'enfermer dans mon cabinet, et je descends dans une
-demi-heure.--Dans une demi-heure, soit; je serai levée.»
-
-Il revint effectivement une demi-heure après. Assis à côté de la
-comtesse, je prenois dans son boudoir une grande tasse de chocolat, que
-cette fois j'avois demandée sans façon. «Mesdames, vous savez bien, ma
-plus belle charade? dit M. de Lignolle en entrant, hier on l'a
-critiquée. On l'a critiquée, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous cru
-cela?--Oui, Monsieur le comte.--Oui?--Sans doute; l'envie!--L'envie,
-vous avez raison. Mais que je vous conte un événement tout aussi
-désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, on propose une
-charade; je trouve le mot, un de mes voisins le trouve aussi: nous le
-disons en même temps; chacun félicite mon rival, et personne ne me fait
-le moindre compliment. Cette injustice m'a donné de l'humeur, et je me
-suis, à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est venu vingt fois
-dans la tête. Dans le _Mercure de France_, Mademoiselle, on imprime au
-bas de chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure, le nom de
-la ville et de la province de l'auteur; et je trouve qu'on fait bien,
-parce qu'on ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce pas une
-chose affreuse qu'un homme qui emploie régulièrement trois ou quatre
-jours de la semaine à la recherche des mots du logogriphe, de l'énigme
-et de la charade de chaque numéro, ne soit jamais payé de ses travaux
-par un peu de gloire? Assurément, c'est là de l'ingratitude, ou je ne
-m'y connois pas. A présent, Mademoiselle, écoutez mon projet: je veux
-proposer aux rédacteurs du _Mercure_ d'ouvrir une souscription dont le
-produit sera destiné à l'impression d'une grande pancarte qui paroîtra
-toutes les semaines, et sur laquelle on lira les noms de tous ceux qui
-auront deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de la semaine
-précédente.--Fort bien vu, Monsieur, répondit la comtesse; mais, puisque
-nous parlons de charade, avez-vous deviné la mienne?--Pas encore,
-Madame», répliqua-t-il d'un air confus. Mme de Lignolle aussitôt lui
-repartit: «Monsieur, si vous venez à bout de trouver les deux mots, je
-vous promets, en attendant l'exécution de votre grand projet, je vous
-promets de remuer ciel et terre pour qu'on veuille bien insérer dans le
-_Mercure_ ma charade, son explication, mon nom à moi qui l'ai composée,
-votre nom à vous qui l'aurez devinée, et même je tâcherai qu'on apprenne
-au public comment et pourquoi je l'ai faite.--Madame, ce que vous me
-dites là m'excite encore...»
-
-Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour interrompit le comte. Un
-laquais vint annoncer madame la marquise d'Armincour; elle entra
-précipitamment, fut droit à sa nièce, et lui dit: «Eh bien, mon cher
-coeur, comment te sens-tu aujourd'hui? y a-t-il quelque changement?...
-Ah! petite friponne, je vous trouve l'air fatigué, vous avez les yeux
-battus... Allons, c'est une affaire finie. Je m'y connois! je m'y
-connois!... Je t'en félicite de toute mon âme, ma petite. Et vous,
-Monsieur le comte, recevez mon compliment, faisons la paix,
-embrassons-nous... Allons, mes enfans, courage! un petit-neveu dans neuf
-mois!--Un petit-neveu dans neuf mois, répéta la comtesse, cela se
-pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais souhaitez donc le
-bonjour à Mlle de Brumont.»
-
-Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je vis M. de Lignolle se
-pencher à l'oreille de la comtesse. Tout en paroissant écouter la tante,
-j'écoutai le mari; il disoit à sa femme: «Madame, épargnez-moi, laissez
-à la marquise une erreur...--Quoi donc! Monsieur, interrompit-elle,
-n'êtes-vous pas content de moi?--Au contraire, Madame, je vous rends
-grâces de votre discrétion.--Et vous avez tort, Monsieur, elle est
-naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.»
-
-M. de Lignolle, bien rassuré, vint à moi. «A propos, Mademoiselle, me
-dit-il, je vous rends grâces, vous voulez bien enseigner à la comtesse
-des choses difficiles.--Difficiles! mais non, Monsieur le comte.--Oh!
-que si, Mademoiselle; je sais trop ce que c'est, et je suis vraiment
-sensible à votre complaisance.» Alors, pour payer le trop honnête
-compliment du mari, je lui répétai mot à mot l'équivoque réponse que sa
-femme venoit de faire: _Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle
-et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela._
-
-Après ces politesses réciproques, la conversation devint générale, et de
-part et d'autre il ne fut rien dit qui mérite d'être rapporté; mais à
-deux heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit. «Qu'on fasse
-entrer», dit la comtesse. Je lui représentai qu'apparemment c'étoit M.
-de Valbrun. «Eh bien! répliqua-t-elle, qu'il vous parle ici.--Cela ne se
-peut guère, Madame.--Allez donc chez vous, mais ne tardez pas à
-revenir.»
-
-Je courus à ma petite porte: «Bonjour, Monsieur le vicomte.--Bonjour,
-Monsieur le chevalier.--Eh bien! la lettre à ma soeur?--Je l'ai fait
-porter au couvent.--Celle à mon père?--C'est moi-même qui l'ai mise hier
-à la poste.--Et ma Sophie?--La baronne ne l'a pas vue; mais une chambre
-est retenue pour vous dans le couvent que vous avez indiqué.--Partons,
-Vicomte, partons!--Comment! partons?--Oui, tout à l'heure...--Ne
-sommes-nous pas convenus d'attendre?...--Je n'attends pas un
-moment.--Mais songez donc...--Je ne songe à rien.--Aux périls...--Je
-n'en connois plus... O ma Sophie! je différerois d'un jour le bonheur de
-te voir?--Cependant, il faut différer...--Vicomte, si vous ne voulez pas
-m'y conduire, j'irai seul.--Mais...--J'irai seul. Plutôt périr cent fois
-que de ne pas la voir aujourd'hui!--Chevalier de Faublas, et la
-comtesse?--De quoi me parlez-vous? qu'est-ce que la comtesse, quand il
-s'agit de Sophie?--Et vos ennemis?--Je les défie tous.--Ainsi nulle
-considération ne peut plus vous arrêter?--Nulle considération, Monsieur
-le vicomte; et, je vous le répète, si vous m'abandonnez, je pars seul...
-Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en sera point
-altérée.--Puisque rien ne peut changer vos résolutions, je me rends;
-mais je vous demande une grâce.--Parlez, et croyez...--Attendez au moins
-jusqu'à la nuit.--Jusqu'à la nuit!--Écoutez-moi: dans un quart d'heure
-je dîne avec la baronne, à six heures du soir je l'amène ici. Dès que
-vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez sûr que mon carrosse vous
-attend à la porte. Descendez alors par ce petit escalier, venez me
-joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au couvent, je vous le
-promets.--A six heures précises, Vicomte?--Chevalier, je vous en donne
-ma parole.»
-
-Au moment où M. de Valbrun me disoit adieu, la comtesse venoit elle-même
-me chercher. L'aimable enfant, trop abusée, se crut sans doute l'objet
-de la profonde rêverie dans laquelle on me vit plongé pendant tout le
-dîner, qui me parut long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule et
-sans distraction, vous occupiez alors mon coeur et ma pensée?
-
-Après le dessert, cependant, en prenant le café dans le salon, je fixai
-plusieurs fois la jeune Lignolle, et toujours mes yeux rencontrèrent les
-siens. Mes regards enfin s'arrêtèrent volontairement sur tant d'appas.
-Que de vivacité! que de fraîcheur! la belle peau!... la jolie bouche!...
-Ah! charmante petite femme, vous ne méritiez pas d'être abandonnée le
-lendemain de vos noces.
-
-Ces réflexions étoient l'effet tout simple d'une commisération trop
-naturelle pour que personne puisse l'improuver; mais malheureusement,
-dans la situation où je me trouvois, une réflexion fait naître une idée
-promptement suivie d'une autre réflexion, qu'une autre idée remplace
-aussitôt, et voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive que ce
-qui étoit bon dans son principe devient blâmable dans ses conséquences.
-Qui de vous pourtant, présumant assez de lui-même, oseroit, en pareil
-cas, après avoir assigné le point juste où il faudroit s'arrêter,
-oseroit, dis-je, affirmer que jamais il ne le passera? Montrez donc
-votre indulgence ordinaire pour un jeune homme qui vous fait, avec sa
-franchise accoutumée, un aveu délicat et pénible.
-
-J'approchai de la comtesse, et, me penchant à son oreille, je lui dis
-bien bas: «Ne pourrois-je un instant, ma jeune amie, vous entretenir
-seule au boudoir?» Mme de Lignolle se leva. «Madame la marquise,
-dit-elle à sa tante, permet-elle que je la quitte pour un moment?--Oui,
-oui, répondit Mme d'Armincour. Je n'ignore pas que les jeunes femmes ont
-toujours...--Bon! Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit le
-comte avec un rire presque moqueur. Une charade en prose!--Eh! Monsieur,
-répliqua la comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume! Je ne
-défends pas notre ouvrage, il nous a si peu coûté! Mais quiconque est
-également incapable de nous deviner et de faire comme nous n'a pas, ce
-me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer à nos dépens.»
-
-A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, la maligne comtesse! Et,
-quoique nous n'y fussions pas restés longtemps, la charade étoit faite
-quand nous en sortîmes.
-
-Cependant mes voeux hâtoient la fin du jour, et la nuit tardoit beaucoup
-à venir. Elle vint, je tressaillis de joie; on annonça la baronne, je
-pensai me trouver mal; mes jambes me soutenoient à peine, j'eus à peine
-la force de faire à ma _protectrice_ une inclination légère; mais,
-aussitôt que cette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin de ma
-chambre. Je m'étois flatté que la comtesse, qui faisoit à la baronne les
-premiers complimens, ne s'apercevroit pas de mon évasion; mais aucun des
-mouvemens de l'objet chéri n'échappe à l'oeil vigilant d'une amante. Mme
-de Lignolle me vit sortir et cria: «Vous partez, Mademoiselle de
-Brumont?...--Oui, Madame.--Mais vous allez revenir, j'espère?--Oh!
-oui,... Madame,... je... re...vien...drai,... oui, je tâ...che...rai,...
-oui, Madame, le plus tôt possible!»
-
-J'avoue que ma voix étoit entrecoupée, j'avoue que je tremblois en lui
-adressant ce fatal adieu. Pauvre petite!
-
-Je traversai son appartement et ma chambre, je descendis rapidement
-l'escalier dérobé, je franchis le seuil de la porte cochère, je me
-précipitai dans la voiture du vicomte.
-
-Cinq minutes après j'arrive au couvent, à cet asile désiré. Une
-religieuse m'ouvre la porte, et me demande qui je suis. «La veuve
-Grandval.--Je vais vous conduire à votre chambre, ma soeur.--Non, ma
-soeur, dites-moi où sont maintenant rassemblées toutes vos
-pensionnaires.--Au _salut_, ma soeur.--Où dit-on le _salut_?--Mais...
-dans la chapelle.--Et la chapelle?--Est devant vous.»
-
-Je cours à la chapelle, et mon coup d'oeil inquiet en embrasse toute
-l'étendue. Beaucoup de femmes sont en prières; une d'entre elles se
-distingue par son recueillement plus profond. Mon coeur s'est ému, mon
-coeur palpite. Voilà ses longs cheveux bruns, sa taille légère, ses
-grâces enchanteresses... Je fais quelques pas, je la vois! grand
-Dieu!... Faublas, heureux époux, maîtrisez la violence de ce premier
-transport: allez doucement vous mettre à genoux tout à côté d'elle.
-
-Mme de Faublas étoit si préoccupée qu'elle ne s'aperçut pas qu'une
-étrangère venoit de prendre place à ses côtés. J'écoutai la fervente
-prière qu'elle adressoit au Ciel. «Grand Dieu! disoit-elle, il est vrai
-que je fus sa coupable amante; mais tu m'as permis de devenir sa
-légitime épouse. Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni la
-foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice n'est pas fléchie; si,
-dans l'auguste sévérité de tes jugemens, tu as décidé que mon crime ne
-pouvoit s'expier que par une éternelle séparation, Dieu puissant, Dieu
-de bonté, qui te plais à faire éclater jusque dans les châtimens ta
-miséricorde infinie, souviens-toi que je suis mortelle, hâte-toi de
-frapper, prends ma vie: un prompt trépas sera pour ta victime un signalé
-bienfait; et, si tu daignes combler son dernier voeu, tu permettras qu'à
-son heure suprême elle entrevoie encore son époux une fois, une fois
-seulement! Tu permettras que Faublas ferme sa mourante paupière et
-reçoive son dernier soupir.»
-
-J'entendis sa prière: mon premier mouvement fut de me précipiter devant
-elle et de lui montrer son époux. Je conservai pourtant assez de
-présence d'esprit pour sentir qu'un éclat nous perdroit, et assez de
-courage pour modérer mon impatience et retenir ma joie. En attendant que
-l'office fût dit, et que je pusse me découvrir à Sophie quand elle
-seroit seule, je m'enivrai du bonheur de l'admirer.
-
-Le _salut_ vient de finir, Sophie se lève, et ne me voit seulement pas,
-parce que, tout entière à sa douleur, elle ne voit aucun des objets qui
-l'environnent. Je règle mes pas sur les siens, et je la suis lentement
-par derrière. Elle vient de sortir de la chapelle et va traverser la
-cour. Au moment où j'y mets le pied, plusieurs hommes[15], tout à coup
-sortis de la retraite qui les cachoit, m'entourent et se jettent sur
-moi. La surprise et l'effroi m'arrachent un cri, un cri terrible qui va
-retentir aux oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma voix, elle se
-retourne, trop tôt sans doute, puisqu'elle peut encore m'apercevoir.
-Moi-même je l'entends m'adresser une plainte inutile, je la vois me
-tendre les bras, je la vois tomber au milieu des femmes effrayées qui
-l'environnent... Hélas! où sont mes armes? où sont mes amis?... Les
-barbares satellites m'accablent de leur nombre; ils m'entraînent loin de
-ma femme! loin de ma femme évanouie!... Dieu cruel, impitoyable Dieu,
-aurois-tu reçu la prière que tout à l'heure elle t'adressoit?
-
- [15] Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon père, mise
- hier à la poste, et conjecturez.
-
-Vains emportemens d'une fureur impuissante! Rien ne peut me sauver.
-Elles viennent de se rouvrir, les portes de ce couvent où je suis si
-témérairement entré! On m'a jeté dans une voiture, qui soudain part et
-ne roule pas fort longtemps. J'entends d'immenses portes crier sur
-d'énormes gonds; je vois un château fort, le pont-levis s'abaisse devant
-moi, j'entre dans une grosse tour, des militaires décorés m'y
-reçoivent... Hélas! je suis à la Bastille.
-
-
-_Au Public._
-
-Il ne tient qu'à vous que j'en sorte, Monsieur, mais il faut pour cela
-que vous ayez encore le désir de voir une nouvelle suite de mes
-aventures. Si vous ne daignez pas, Monsieur, continuer à cet essai
-l'indulgence dont vous avez honoré le premier, je me verrai condamné à
-finir mes jours dans une prison, et je n'aurai, sur beaucoup de
-compagnons d'infortune, que le triste avantage de savoir pourquoi l'on
-m'y a mis et pourquoi j'y reste.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-_Imprimé par Jouaust et Sigaux_
-
-POUR LA
-
-PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE
-
-M DCCC LXXXIV
-
-
-
-
-_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_
-
-
-Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25
-whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20
-chine, 20 whatman.
-
- HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.--DÉCAMÉRON de Boccace,
- grav. de Flameng. _Épuisés._
- CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav.
- par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr.
- MANON LESCAUT, grav. d'Hédouin. 2 vol. 25 fr.
- GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr.
- VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'Hédouin. 25 fr.
- RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr.
- PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.
- CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms,
- grav. par Rajon. 20 fr.
- VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav.
- d'Hédouin. 20 fr.
- ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr.
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- PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr.
- GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr.
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- PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr.
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- CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'Hédouin, 4 vol. 50 fr.
- MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr.
- LES DAMES GALANTES, dessins d'Ed. de Beaumont, gravés par
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- LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier,
- gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr.
- BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_.
- Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr.
- DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr.
- CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr.
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