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-Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-this ebook.
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-
-
-Title: Oeuvres complètes, tome 5/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: May 3, 2020 [EBook #62013]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 ***
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-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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- ŒUVRES
- COMPLÈTES
- DE
- LAURENT STERNE.
-
- NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
-
- TOME CINQUIÈME.
-
- A PARIS,
- Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
- AN XI.--1803.
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-_Ce volume contient_
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-Le Voyage sentimental avec la suite et conclusion.
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-VOYAGE SENTIMENTAL.
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-
-«Cette affaire, dis-je, est mieux réglée en France.»
-
-Vous avez été en France? me dit le plus poliment du monde, et avec un
-air de triomphe, la personne avec laquelle je disputois... Il est bien
-surprenant, dis-je en moi-même, que la navigation de vingt-un milles,
-car il n'y a absolument que cela de Douvres à Calais, puisse donner tant
-de droits à un homme... Je les examinerai... Ce projet fait aussitôt
-cesser la dispute. Je me retire chez moi... Je fais un paquet d'une
-demi-douzaine de chemises, d'une culotte de soie noire... Je jette un
-coup-d'œil sur les manches de mon habit, je vois qu'il peut passer... Je
-prends une place dans la voiture publique de Douvres. J'arrive. On me
-dit que le paquebot part le lendemain matin à neuf heures. Je
-m'embarque; et à trois heures après midi, je mange en France une
-fricassée de poulets, avec une telle certitude d'y être, que s'il
-m'étoit arrivé la nuit suivante de mourir d'indigestion, le monde entier
-n'auroit pu suspendre l'effet du droit d'aubaine. Mes chemises, ma
-culotte de soie noire, mon porte-manteau, tout aurait appartenu au roi
-de France; même ce petit portrait que j'ai si long-temps porté, et que
-je t'ai si souvent dit, Eliza, que j'emporterois avec moi dans le
-tombeau, m'auroit été arraché du cou... En vérité c'est être peu
-généreux, que de se saisir des effets d'un imprudent étranger, que la
-politesse et la civilité de vos sujets engagent à parcourir vos états.
-Par le ciel, Sire, le trait n'est pas beau: je fais ce reproche avec
-d'autant plus de peine, qu'il s'adresse au monarque d'un peuple si
-honnête, et dont la délicatesse des sentimens est si vantée par tout.
-
-A peine ai-je mis le pied dans vos états...
-
-
-
-
-CALAIS.
-
-
-Je dînai. Je bus, pour l'acquit de ma conscience, quelques rasades à la
-santé du roi de France, à qui je ne portois point rancune; je l'honorois
-et respectois au contraire infiniment, à cause de son humeur affable et
-humaine; et quand cela fut fait, je me levai de table en me croyant d'un
-pouce plus grand.
-
-Non... dis je, la race des Bourbons est bien éloignée d'être cruelle...
-Ils peuvent se laisser surprendre; c'est le sort de presque tous les
-princes; mais il est dans leur sang d'être doux et modérés. Tandis que
-cette vérité se rendoit sensible à mon ame, je sentois sur ma joue un
-épanchement d'une espèce plus délicate, une chaleur plus douce et plus
-propice que celle que pouvoit produire le vin de Bourgogne que je venois
-de boire, et qui coûtoit au moins quarante sous la bouteille.
-
-Juste Dieu! m'écriai-je, en poussant du pied mon porte-manteau de côté,
-qu'y a-t-il donc dans les biens de ce monde pour aigrir si fort nos
-esprits, et causer des querelles si vives entre ce grand nombre
-d'affectionnés frères qui s'y trouvent?
-
-Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié avec les autres, le plus pesant
-des métaux est plus léger qu'une plume dans sa main. Il tire sa bourse,
-la tient ouverte, et regarde autour de lui, comme s'il cherchoit un
-objet avec lequel il pourroit la partager. C'est précisément ce que je
-cherchois... Je sentois toutes mes veines se dilater; le battement de
-mes artères se faisoit avec un concert admirable; toutes les puissances
-de la vie accomplissoient en moi leurs mouvemens avec la plus grande
-facilité; et la précieuse la plus instruite de Paris, avec tout son
-matérialisme, auroit eu de la peine à m'appeler une machine.
-
-Je suis persuadé, me disais-je à moi-même, que je bouleverserois son
-_Credo_.
-
-Cette idée qui se joignit à celles que j'avois, éleva en moi la nature
-aussi haut qu'elle pouvoit monter... J'étois en paix avec tout le monde
-auparavant, et cette pensée acheva de me faire conclure le même traité
-avec moi-même.
-
-Si j'étois à présent roi de France, me disais-je, quel moment favorable
-à un orphelin, pour me demander, malgré le droit d'aubaine, le
-porte-manteau de son père!
-
-
-
-
-LE MOINE.
-
-CALAIS.
-
-
-Cette exclamation étoit à peine sortie de ma bouche, qu'un moine de
-l'ordre de Saint-François entra dans ma chambre, pour me demander
-quelque chose pour son couvent. Personne ne veut que le hasard dirige
-ses vertus. Un homme peut n'être généreux que de la même manière qu'un
-autre, selon la distinction des casuistes, peut être puissant. _Sed non
-quoad hanc_... Quoi qu'il en soit... car on ne peut raisonner
-réguliérement sur le flux et le reflux de nos humeurs; elles dépendent
-peut-être des mêmes causes que les marées; et si cela étoit, ce seroit
-une espèce d'excuse à cette inconstance à laquelle nous sommes si
-sujets. Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j'aimerois mieux qu'on
-dît de moi, dans une affaire où il n'y auroit ni péché ni honte, que
-j'ai été dirigé par les influences de la lune, que d'entendre attribuer
-l'action où il y en auroit, à mon _libre arbitre_.
-
-[Illustration]
-
-Quoi qu'il en soit, car il faut revenir où j'en étois, je n'eus pas
-sitôt jeté les yeux sur le moine que je me sentis _prédéterminé_ à ne
-lui pas donner un sou. Je renouai effectivement le cordon de ma bourse,
-et je la remis dans ma poche. Je pris un certain air; et la tête haute,
-j'avançai gravement vers lui: je crois même qu'il y avoit quelque chose
-de rude et de rebutant dans mes regards. Sa figure est encore présente à
-mes yeux; et il me semble, en me la rappelant, qu'elle méritoit un
-accueil plus honnête.
-
-Le moine, si j'en juge par sa tête chauve, et le peu de cheveux blancs
-qui lui restoient, pouvoit avoir soixante-dix ans. Cependant ses yeux,
-où l'on voyoit une espèce de feu que l'usage du monde avoit plutôt
-tempéré que le nombre des années, n'indiquoient que soixante ans. La
-vérité étoit peut-être au milieu de ces deux calculs; c'est-à-dire,
-qu'il pouvoit avoir soixante-cinq ans. Sa physionomie en général lui
-donnoit cet âge; les rides dont elle étoit sillonnée ne font rien à la
-chose; elles pouvoient être prématurées.
-
-C'étoit une de ces têtes qui sont si souvent sorties du pinceau du
-Guide. Une figure douce, pâle, n'ayant point l'air d'une ignorance
-nourrie par la présomption, des yeux pénétrans, et qui cependant se
-baissoient avec modestie vers la terre, et sembloient aussi viser à
-quelque chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux que moi comment cette
-tête avoit été placée sur les épaules d'un moine, et surtout d'un moine
-de son ordre: elle auroit mieux convenu à un Brachmane, et je l'aurois
-respecté, si je l'avais rencontré dans les plaines de l'Indostan.
-
-Le reste de sa figure étoit ordinaire, et il auroit été aisé de la
-peindre, parce qu'il n'y avoit rien d'agréable et de rebutant que ce que
-le caractère et l'expression rendoient tel. Sa taille au-dessus de la
-médiocre, étoit un peu raccourcie par une courbure ou un pli qu'elle
-faisoit en avant; mais c'étoit l'attitude d'un moine qui se voue à
-mendier: telle qu'elle se présente en ce moment à mon imagination, elle
-gagnoit plus qu'elle ne perdoit à être ainsi.
-
-Il fit trois pas en avant dans la chambre, mit la main gauche sur sa
-poitrine, et se tint debout avec un bâton blanc dans sa main droite.
-Lorsque je me fus avancé vers lui, il me détailla les besoins de son
-couvent, et la pauvreté de son ordre... Il le fit d'un air si naturel,
-si gracieux, si humble, qu'il falloit que j'eusse été ensorcelé pour
-n'en être pas touché...
-
-Mais la meilleure raison que je puisse alléguer de mon insensibilité,
-c'est que j'étois prédéterminé à ne lui pas donner un sou.
-
-
-
-
-LE MOINE.
-
-CALAIS.
-
-
-Il est bien vrai, lui dis-je, pour répondre à une élévation de ses yeux,
-qui avoit terminé son discours; il est bien vrai... Je souhaite que le
-ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre ressource que la charité du
-public; mais je crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour satisfaire à
-toutes les demandes qu'on lui fait à chaque instant.
-
-A ce mot de demandes, il jeta un coup-d'œil léger sur une des manches de
-sa robe... Je sentis toute l'éloquence de ce langage. Je l'avoue,
-dis-je, un habit grossier qu'il ne faut user qu'en trois ans, et un
-ordinaire apparemment fort mince... je l'avoue, tout cela n'est pas
-grand chose; mais encore est-ce dommage qu'on puisse les acquérir dans
-ce monde avec aussi peu d'industrie que votre ordre en emploie pour se
-les procurer. Il ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés aux
-aveugles, aux infirmes, aux estropiés et aux personnes âgées... Le
-captif qui, le soir en se couchant, compte les heures de ses
-afflictions, languit après une partie de cette aumône... Que n'êtes-vous
-de l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui de Saint-François.
-Pauvre comme je suis, vous voyez mon porte-manteau, il est léger; mais
-il vous seroit ouvert avec plaisir pour contribuer à la rançon des
-malheureux... Le moine me salua... Mais surtout, ajoutai-je, les
-infortunés de notre propre pays ont des droits à la préférence, et j'en
-ai laissé des milliers sur les rivages de ma patrie. Il fit un mouvement
-de tête plein de cordialité, qui sembloit me dire que la misère règne
-dans tous les coins du monde aussi bien que dans son couvent... Mais
-nous distinguons, lui dis-je, en posant la main sur la manche de sa
-robe, dans l'intention de répondre à son signe de tête, nous
-distinguons, mon bon père, ceux qui ne desirent avoir du pain que par
-leur propre travail, d'avec ceux qui au contraire ne veulent vivre
-qu'aux dépens du travail des autres, et qui n'ont d'autre plan de vie
-que de la passer dans l'oisiveté et dans l'ignorance, _pour l'amour de
-Dieu_.
-
-Le pauvre Franciscain ne répliqua pas... Un rayon de rougeur traversa
-ses joues, et se dissipa dans un clin-d'œil; il sembloit que la nature
-épuisée ne lui fournissoit point de ressentiment... du moins il n'en fit
-pas voir... Mais laissant tomber son bâton entre ses bras, il se baissa
-avec résignation, ses deux mains contre sa poitrine, et se retira.
-
-
-
-
-LE MOINE.
-
-CALAIS.
-
-
-Il n'eut pas sitôt fermé la porte, que mon cœur me fit un reproche de
-dureté... Bah! disais-je à trois fois différentes, et prenant un air
-insouciant; mais ma tranquillité ne revenoit pas. Chaque syllabe
-disgracieuse que j'avois prononcée se présentoit en foule à mon
-imagination. Je fis réflexion que je n'avois d'autre droit sur ce pauvre
-moine que de le refuser, et que c'étoit une peine assez grande pour lui,
-sans y ajouter des paroles dures. Je me rappelois ses cheveux gris; sa
-figure, son air honnête se retraçoient à mes yeux, et il me sembloit
-l'entendre dire: Quel mal vous ai-je fait?... Pourquoi me traiter
-ainsi?... En vérité, j'aurois dans ce moment donné vingt francs pour
-avoir un avocat... Je me suis mal comporté, me disais-je... Mais je ne
-fais que commencer mes voyages... J'apprendrai par la suite à me mieux
-conduire.
-
-
-
-
-LA DÉSOBLIGEANTE.
-
-CALAIS.
-
-
-J'avois remarqué qu'un homme mécontent de lui-même étoit dans une
-position d'esprit admirable pour faire un marché. Il me falloit une
-voiture pour voyager en France et en Italie. J'aperçus des chaises dans
-la cour de l'hôtellerie, et je descendis de ma chambre pour en acheter
-ou pour en louer une. Une vieille désobligeante, qui étoit placée dans
-le coin le plus reculé de la cour, me frappa d'abord les yeux, et je
-sautai dedans: je la trouvai passablement d'accord avec la disposition
-actuelle de mes sensations. Je fis donc appeler monsieur Dessein, le
-maître de l'hôtellerie... mais monsieur Dessein étoit allé à vêpres.
-J'allois descendre, lorsque j'aperçus le moine de l'autre côté de la
-cour, causant avec une dame qui venoit d'arriver à l'auberge... Je ne
-voulois pas qu'il me vît; je tirai le rideau de taffetas pour me cacher;
-et ayant résolu d'écrire mon voyage, je tirai de ma poche mon écritoire
-portative, et je me mis à en faire la préface dans la désobligeante.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-DANS LA DÉSOBLIGEANTE.
-
-
-Plus d'un philosophe péripatéticien doit avoir observé que la nature, de
-sa pleine autorité, a mis des bornes au mécontentement de l'homme: elle
-a exécuté son plan de la manière la plus commode et la plus favorable
-pour lui, en lui imposant l'invincible nécessité de se procurer
-l'aisance, et de soutenir les revers de la fortune dans son propre pays.
-Ce n'est que là qu'elle l'a pourvu d'objets les plus propres à
-participer à son bonheur, et à porter une partie de ce fardeau qui, dans
-tous les âges et dans toutes les contrées, a toujours paru trop pesant
-pour les épaules d'une seule personne. Nous sommes doués, il est vrai,
-du pouvoir de répandre quelquefois notre bonheur hors de ses limites;
-mais il est bien imparfait, par l'impossibilité de se faire entendre, le
-manque de connoissances, le défaut de liaisons, la différence qui se
-trouve dans l'éducation, les mœurs, les coutumes, les habitudes; ce qui
-nous fait trouver tant de difficultés à communiquer nos sensations hors
-notre propre sphère, qu'elles équivalent souvent à une entière
-impossibilité.
-
-Il s'ensuit de là que la balance du commerce sentimental est toujours
-contre celui qui sort de chez lui. Les gens qu'il rencontre lui font
-acheter au prix qu'ils veulent les choses dont il n'a guère besoin; ils
-prennent rarement sa conversation en échange pour la leur sans qu'il y
-perde... et il est forcé de changer souvent de correspondant, pour
-tâcher d'en trouver de plus équitables. On devine aisément tout ce qu'il
-a à souffrir.
-
-Cela me conduit à mon sujet; et si le mouvement que je fais faire à la
-désobligeante me permet d'écrire, je vais développer les causes qui
-excitent à voyager.
-
-Les gens oisifs qui quittent leur pays natal pour aller chez l'étranger,
-ont leurs raisons; elles proviennent de l'une ou de l'autre de ces trois
-causes générales:
-
- Infirmités du corps.
- Foiblesse d'esprit.
- Nécessité inévitable.
-
-Les deux premières causes renferment ceux que l'orgueil, la curiosité,
-la vanité, une humeur sombre, excitent à voyager par terre et par mer;
-et cela peut être combiné et subdivisé à l'infini.
-
-La troisième classe offre une armée de pélerins et de martyrs. C'est
-ainsi que voyagent, sous l'obédience d'un supérieur, les moines de
-toutes les couleurs; que les malfaiteurs vont chercher le châtiment de
-leurs crimes; ou que les jeunes gens de famille, aimables libertins,
-sont forcés par des parens barbares, de voyager sous la tutèle des
-gouverneurs qui leur sont recommandés par les universités d'Oxford,
-Aberdeen et Glasgow.
-
-Il y a une quatrième classe de voyageurs; mais leur nombre est si petit,
-qu'il ne mériteroit pas de distinction s'il n'étoit nécessaire, dans un
-ouvrage de la nature de celui-ci, d'observer la plus grande précision et
-exactitude, pour ne point confondre les caractères. Les hommes dont je
-veux parler ici, sont ceux qui traversent les mers et séjournent dans
-les pays étrangers par vues d'économie, pour plusieurs raisons et sous
-divers prétextes. Mais, comme ils pourroient s'épargner et aux autres
-beaucoup de peines inutiles en économisant dans leur pays... et que
-leurs raisons de voyager sont moins uniformes que celle des autres
-espèces d'émigrans, je les distinguerai sous le titre de
-
- Simples Voyageurs.
-
-Ainsi, on peut diviser le cercle entier des voyageurs comme il suit:
-
- Voyageurs oisifs,
- Voyageurs curieux,
- Voyageurs menteurs,
- Voyageurs orgueilleux,
- Voyageurs vains,
- Voyageurs sombres;
-
-Viennent ensuite,
-
- Les Voyageurs contraints, les moines,
- Les Voyageurs criminels, les coupables,
- Les Voyageurs innocens et infortunés,
- Les simples Voyageurs;
-
-Et enfin, s'il vous plaît,
-
-Le Voyageur sentimental, ou moi-même, dont je vais rendre compte. J'ai
-voyagé autant par nécessité, et par le besoin que j'avois de voyager,
-qu'aucun autre de cette classe.
-
-Je sais que mes voyages et mes observations seront d'une tournure
-différente que celle de mes prédécesseurs, et que j'aurois peut-être pu
-exiger pour moi seul une niche à part; mais en voulant attirer
-l'attention sur moi, ce seroit empiéter sur les droits du Voyageur vain;
-et j'abandonne cette prétention, jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée
-que sur l'unique nouveauté de ma voiture.
-
-Mon lecteur se placera lui-même, comme il voudra, dans la liste. Il ne
-lui faut, s'il a voyagé, que peu d'études et de réflexions, pour se
-mettre dans le rang qui lui convient. Ce sera toujours un pas qu'il aura
-fait pour se connoître; et je parierois que, malgré ses voyages, il a
-conservé quelque teinture et quelque ressemblance de ce qu'il étoit
-avant qu'il ne les commençât.
-
-L'homme qui le premier transplanta des ceps de vigne de Bourgogne au cap
-de Bonne-Espérance, ne s'imagina pas sans doute, quoique Hollandois,
-qu'il boiroit au cap du même vin que ces ceps de vigne auroient produit
-sur les côteaux de Beaune et de Pomar... Il étoit trop phlegmatique pour
-s'attendre à pareille chose; mais il étoit au moins dans l'idée qu'il
-boiroit une espèce de liqueur vineuse, bonne, médiocre, ou tout-à-fait
-mauvaise. Il savoit que tout cela ne dépendoit pas de son choix, et que
-ce qu'on appelle hasard devoit décider du succès. Cependant il en
-espéroit la meilleure réussite; mais, par une confiance trop
-présomptueuse dans la force de sa tête, et dans la profondeur de sa
-prudence, mon Hollandois auroit bien pu voir renverser l'une et l'autre
-par les fruits de son nouveau vignoble, et en montrant sa nudité devenir
-la risée du peuple.
-
-Il en est de même d'un pauvre voyageur qui se hisse dans un vaisseau, ou
-qui court la poste à travers les royaumes les plus policés du globe,
-pour s'avancer dans la recherche des connoissances et des perfections.
-
-On peut en acquérir en courant les mers et la poste dans cette vue: mais
-c'est mettre à la loterie. En supposant même qu'on obtienne ainsi des
-connoissances utiles et des perfections réelles, il faut encore savoir
-se servir de ce fonds acquis, avec précaution et avec économie, pour le
-faire tourner à son profit. Malheureusement les chances vont
-ordinairement au revers et pour l'acquisition et pour l'application.
-Cela me fait croire qu'un homme agiroit très-sagement s'il pouvoit
-prendre sur lui de vivre content dans son pays, sans connoissances et
-sans perfections étrangères, surtout si on n'y manque pas absolument des
-unes et des autres. En effet, je tombe en défaillance quand j'observe
-tous les pas que fait un voyageur curieux, pour jeter les yeux sur des
-points de vue et observer des découvertes qu'il auroit pu voir chez lui,
-comme disoit très-bien Sancho Pança à Don-Quichotte. Le siècle est si
-éclairé, qu'à peine il y a quelque pays ou quelque coin dans l'Europe,
-dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés réciproquement avec
-d'autres. Les rameaux divers des connoissances ressemblent à la musique
-dans les rues des villes d'Italie; on participe _gratis_ à ses agrémens.
-Mais il n'y a pas de nation sous le ciel, et Dieu à qui je rendrai
-compte un jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que je parle sans
-ostentation; il n'y a pas, dis-je, une nation sous le ciel qui soit plus
-féconde dans les genres variés de la littérature... où l'on courtise
-plus les muses... où l'on puisse acquérir la science plus sûrement... où
-les arts soient plus encouragés et plutôt portés à leur perfection... où
-la nature soit plus approfondie... où l'esprit enfin soit mieux nourri
-par la variété des caractères...
-
-Où donc allez-vous, mes chers compatriotes? Nous ne faisons, me dirent
-ils, que regarder cette chaise. Votre très-humble serviteur, leur dis-je
-en sautant dehors et en ôtant mon chapeau. Nous avions envie de savoir,
-me dit l'un d'eux qui étoit un voyageur curieux, ce qui occasionnoit le
-mouvement de cette chaise... C'étoit, dis-je froidement, l'agitation
-d'un homme qui écrivoit une préface... Je n'ai jamais entendu parler,
-dit l'autre qui étoit un voyageur simple, d'une préface écrite dans une
-_désobligeante_. Elle auroit peut-être été plus chaudement faite, lui
-dis-je, dans un vis-à-vis.
-
-Mais un Anglois ne voyage pas pour voir des Anglois... Je me retirai
-dans ma chambre.
-
-
-
-
-CALAIS.
-
-
-Je marchois dans le long corridor; il me sembloit qu'une ombre plus
-épaisse que la mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit effectivement
-monsieur Dessein qui, étant revenu de vêpres, me suivoit complaisamment,
-le chapeau sous le bras, pour me faire souvenir que je l'avois demandé.
-La préface que je venais de faire dans la désobligeante m'avoit dégoûté
-de cette espèce de voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla que par un
-haussement d'épaules, qui vouloit dire qu'elle ne me convenoit pas. Je
-jugeai aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur idiot, qui
-l'avoit laissée à la probité de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il
-pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit dans le coin de la cour;
-c'étoit le point marqué, où, après avoir fait son tour d'Europe, elle
-avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle n'avoit pu sortir de la
-cour sans être réparée; elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le
-Mont-Cenis. Toutes ces aventures ne l'avoient pas améliorée, et son
-repos oisif dans le coin de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit pas
-été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup, mais encore valoit-elle
-quelque chose... Et quand quelques paroles peuvent soulager la misère,
-je déteste l'homme qui en est avare...
-
-Je dis à monsieur Dessein, en appuyant le bout de mon index sur sa
-poitrine: En vérité, si j'étois à votre place, je me piquerais d'honneur
-pour me défaire de cette désobligeante; elle doit vous faire des
-reproches toutes les fois que vous en approchez.
-
-_Mon Dieu!_ dit monsieur Dessein, je n'y ai aucun intérêt... Excepté,
-dis-je, l'intérêt que des hommes d'une certaine tournure d'esprit,
-monsieur Dessein, prennent dans leurs propres sensations... Je suis
-persuadé que pour un homme qui sent pour les autres aussi bien que pour
-lui-même, et vous vous déguisez inutilement; je suis persuadé que chaque
-nuit pluvieuse vous fait de la peine... Vous souffrez, monsieur Dessein,
-autant que la machine.
-
-J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de l'_aigre doux_ dans un
-compliment, qu'un Anglois est en doute s'il se fâchera ou non. Un
-François n'est jamais embarrassé: monsieur Dessein me salua.
-
-Ce que vous dites est bien vrai, monsieur, dit-il; mais je ne ferais
-dans ce cas-là que changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous, je
-vous prie, mon cher Monsieur, si je vous vendois une voiture qui tombât
-en lambeaux avant d'être à la moitié du chemin, figurez-vous ce que
-j'aurois à souffrir de la mauvaise opinion que j'aurois donnée de moi à
-un homme d'honneur, et de m'y être exposé vis-à-vis d'un _homme
-d'esprit_.
-
-La dose étoit exactement pesée au poids que j'avois prescrit; il fallut
-que je la prisse... Je rendis à monsieur Dessein son salut; et, sans
-parler davantage de cas de conscience, nous marchâmes vers sa remise,
-pour voir son magasin de chaises.
-
-
-
-
-DANS LA RUE.
-
-CALAIS.
-
-
-Le globe que nous habitons est apparemment une espèce de monde
-querelleur. Comment, sans cela, l'acheteur d'une aussi petite chose
-qu'une mauvaise chaise de poste, pourroit-il sortir dans la rue avec
-celui qui veut la vendre, dans des dispositions pareilles à celles où
-j'étois? Il ne devoit tout au plus être question que d'en régler le
-prix; et je me trouvais dans la même position d'esprit, je regardois mon
-marchand de chaises avec les mêmes yeux de colère, que si j'avois été en
-chemin pour aller au coin de _Hyde-Parc_ me battre en duel avec lui. Je
-ne savois pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyois pas capable
-de mesurer la mienne avec celle de monsieur Dessein... mais cela
-n'empêchoit pas que je ne sentisse en moi les mouvemens dont on est
-agité dans cette espèce de situation... Je regardois monsieur Dessein
-avec des yeux perçans... Je les jetois sur lui en profil... ensuite en
-face... Il me sembloit un Juif... un Turc... Sa perruque me
-déplaisoit... J'implorois tous mes dieux pour qu'ils le maudissent... Je
-le souhaitois à tous les diables...
-
-Le cœur doit-il donc être en proie à toutes ces émotions pour une
-bagatelle? Qu'est-ce que trois ou quatre louis qu'il peut me faire payer
-de trop? Passion basse! me dis-je en me retournant avec la précipitation
-naturelle d'un homme qui change subitement de façon de penser... Passion
-basse, vile!... tu fais la guerre aux humains: ils devroient être en
-garde contre toi... Dieu m'en préserve, s'écria-t-elle, en mettant la
-main sur son front... et je vis, en me retournant, la dame que le moine
-avoit abordée dans la cour... Elle nous avoit suivis sans que nous nous
-en fussions aperçus. Dieu vous en préserve, lui dis-je en lui offrant la
-mienne... Elle avoit des gants de soie noire, qui étoient ouverts au
-bout des pouces et des doigts... Elle l'accepta sans façon, et je la
-conduisis à la porte de la remise.
-
-Monsieur Dessein avoit donné plus de cinquante fois la clef au diable
-avant de s'apercevoir que celle qu'il avoit apportée n'étoit pas la
-bonne. Nous étions aussi impatiens que lui de voir cette porte ouverte;
-et si attentifs à l'obstacle, que je continuai à tenir la main de la
-dame sans presque m'en apercevoir; de sorte que monsieur Dessein nous
-laissa ensemble, la main dans la mienne, et le visage tourné vers la
-porte de la remise, en nous disant qu'il seroit de retour dans cinq ou
-six minutes.
-
-Un colloque de cinq ou six minutes dans une pareille situation, fait
-plus d'effet que s'il duroit cinq ou six siècles le visage tourné vers
-la rue. Ce que l'on se dit dans ce dernier cas ne roule ordinairement
-que sur des objets et des événemens du dehors... Mais quand les yeux ne
-sont point distraits, et qu'ils se portent sur un point fixe, le sujet
-du dialogue ne vient uniquement que de nous-mêmes... Je sentis
-l'importance de la situation... Un seul moment de silence après le
-départ de monsieur Dessein y eût été fatal... La dame se seroit
-infailliblement retournée... Je commençai donc la conversation
-sur-le-champ.
-
-Comme je n'écris pas pour excuser les foiblesses de mon cœur, mais pour
-en faire le récit, je vais dire quelles furent les tentations que
-j'éprouvai dans cette occasion, avec la même simplicité que je les ai
-senties.
-
-
-
-
-LA PORTE DE LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas sortir de la désobligeante, parce
-que je voyois le moine en conférence avec une dame qui venoit d'arriver,
-j'ai dit la vérité... mais je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois
-bien autant retenu par l'air et la figure de la dame avec laquelle il
-s'entretenoit. Je soupçonnois qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit
-passé entre nous... quelque chose en moi-même me le suggeroit... Je
-souhaitois le moine dans son couvent.
-
-Lorsque le cœur devance l'esprit, il épargne au jugement bien des
-peines... J'étois certain qu'elle étoit du rang des plus belles
-créatures. Cependant je ne pensai plus à elle, et continuai d'écrire ma
-préface.
-
-L'impression qu'elle avoit faite sur moi revint aussitôt que je la
-rencontrai dans la rue. L'air franc et en même-temps réservé avec lequel
-elle me donna la main, me parut une preuve d'éducation et de bon sens.
-Je sentois, en la conduisant, je ne sais quelle douceur autour d'elle,
-qui répandoit le calme dans tous mes esprits.
-
-Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir on mèneroit une pareille femme
-avec soi autour du monde!
-
-Je n'avois pas encore vu son visage... mais qu'importe? son portrait
-étoit achevé long-temps avant d'arriver à la remise. L'imagination
-m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit à me faire croire qu'elle
-étoit une déesse, autant que si je l'eusse retirée du fond du Tibre... O
-magicienne! tu es séduite, et tu n'est toi-même qu'une friponne
-séduisante... Tu nous trompes sept fois par jour avec tes portraits et
-tes images... mais aussi tu les fais si gracieux, ils ont tant de
-charmes... tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant, qu'on a du
-regret à rompre avec toi.
-
-Lorsque nous fûmes près de la porte de la remise, elle ôta sa main de
-son front et le laissa voir... C'étoit une figure à-peu-près de
-vingt-six ans... une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre, et
-accommodée le plus simplement. A l'examiner en détail, ce n'étoit pas
-une beauté; mais il y avoit dans cette figure le charme qui, dans la
-situation d'esprit où je me trouvois, m'attachoit beaucoup plus que la
-beauté: elle étoit surtout intéressante... Elle avoit l'air d'une veuve
-qui avoit surmonté les premières impressions de la douleur, et qui
-commençoit à se reconcilier avec sa perte: mais mille autres revers de
-la fortune avoient pu tracer les mêmes lignes sur son visage... J'aurois
-voulu savoir ses malheurs... et si le même bon ton qui régnoit dans les
-conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui
-aurois dit: _Qu'as-tu? et pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te
-chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit?_ En un mot, je me sentis
-de la bienveillance pour elle, et je pris la résolution de lui faire _ma
-cour_ de manière ou d'autre... enfin de lui offrir mes services.
-
-Telles furent mes tentations... et disposé à les satisfaire, on me
-laissa seul avec la dame, sa main dans la mienne, ayant le visage tourné
-vers la remise, et beaucoup plus près de la porte que la nécessité ne
-l'exigeoit.
-
-
-
-
-LA PORTE DE LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement sa main, voici un de ces
-événemens qu'amène la capricieuse fortune, de prendre, pour ainsi dire
-par la main, deux parfaits étrangers... de différens sexes, et peut-être
-de différens coins du monde, et de les placer en un moment ensemble
-d'une manière si cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit à peine
-faire autant, si elle l'avoit projeté depuis un mois.
-
-«Et votre réflexion sur ce point, monsieur, fait voir combien l'aventure
-vous a embarrassé...»
-
-Lorsque notre situation est telle que nous l'aurions souhaitée, rien
-n'est plus mal-à-propos que de parler des circonstances qui la rendent
-ainsi: Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, vous avez raison...
-Le cœur le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit qu'un philosophe
-anglois qui pût en avertir l'esprit pour révoquer le jugement.
-
-En me disant cela, elle dégagea sa main avec un coup-d'œil qui me parut
-un commentaire suffisant sur le texte.
-
-Je vais donner une misérable idée de la foiblesse de mon cœur, en
-avouant qu'il éprouva une peine que des causes peut-être plus dignes
-n'auroient pu lui faire ressentir... La perte de sa main me mortifioit,
-et la manière dont je l'avois perdue ne portoit point de baume sur la
-blessure... Je sentis alors plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le
-désagrément que cause une sotte infériorité.
-
-Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un triomphe momentané; un cœur
-vraiment féminin n'en jouit pas long-temps. Cinq ou six secondes
-changèrent la scène; elle appuya sa main sur mon bras pour achever sa
-réplique, et je me remis, sans savoir comment, dans ma première
-situation.
-
-J'attendois qu'elle me parlât... elle n'avoit rien à y ajouter.
-
-Je donnai alors une autre tournure à la conversation. La morale et
-l'esprit de la sienne m'avoient fait voir que je n'avois pas bien saisi
-son caractère. Elle tourna son visage vers moi, et je m'aperçus que le
-feu qui l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit évanoui... ses
-muscles s'étoient relâchés, et je revis ce même air de peine qui m'avoit
-d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il étoit triste de voir cet esprit
-fin et délicat en proie à la douleur! Je la plaignis de toute mon ame.
-Ce que je vais dire paroîtra peut-être ridicule à un cœur insensible...
-mais en vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre et la serrer dans
-mes bras, quoique dans la rue, sans en rougir.
-
-Mes doigts serroient les siens, et le battement de mes artères qui s'y
-faisoit sentir, lui apprit ce qui se passoit en moi... Elle baissa les
-yeux... un moment de silence s'ensuivit.
-
-Je craignis avoir fait, dans cet intervalle, quelques légers efforts
-pour serrer davantage sa main; car j'éprouvai une sensation plus subtile
-dans la mienne... Ce n'étoit pas un mouvement pour retirer la sienne...
-mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit; et je l'aurois
-infailliblement perdue une seconde fois, si l'instinct, plus que la
-raison, ne m'eût suggéré fort à propos une dernière ressource dans ces
-sortes de périls... c'étoit de la tenir si légèrement, qu'il sembloit
-que j'étois sur le point de lui rendre sa liberté de mon propre gré; et
-c'est ainsi qu'elle me la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût de
-retour avec la clef. Cependant je me mis à réfléchir sur les moyens
-d'effacer les mauvaises impressions contre moi, qu'auroit pu faire sur
-son esprit mon histoire avec le pauvre moine, en cas que celui-ci lui en
-eût fait le rapport.
-
-
-
-
-LA TABATIÈRE.
-
-CALAIS.
-
-
-Le bon vieillard de moine étoit à quatre pas de nous, lorsque je me
-rappelois ce qui s'étoit passé entre lui et moi... il avançoit d'un pas
-timide, dans la crainte sans doute de se rendre importun... Il approche
-enfin d'un air libre... Il avoit une tabatière de corne à la main, et il
-me la présenta ouverte avec beaucoup de franchise... Vous goûterez de
-mon tabac, lui dis-je, en tirant de ma poche une petite tabatière
-d'écaille que je mis dans sa main... Il est excellent, dit-il. Hé bien,
-lui dis-je, faites-moi donc la grace de garder le tabac et la
-tabatière... et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous
-quelquefois que c'est l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité
-brusquement... mais qui n'en avoit pas l'intention dans le cœur.
-
-[Illustration]
-
-Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate... Mon Dieu! dit-il en
-serrant ses mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais été brusque à
-mon égard... Oh! pour cela, dit la dame, je crois qu'il en est
-incapable. Je rougis à mon tour... Et quelle en fut la cause... Je le
-laisse à deviner à ceux qui ont du sentiment... Pardonnez-moi, Madame,
-je l'ai traité très-rudement et sans aucune provocation de sa part...
-Cela est impossible, dit-elle... Mon Dieu, s'écria le moine avec une
-vivacité qui lui paroissoit étrangère, la faute en fut à moi et à
-l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit que cela ne pouvoit pas être; et
-je m'unis à elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un homme aussi
-honnête que lui pût offenser qui que ce soit.
-
-J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute pût causer une irritation
-aussi douce et aussi agréable dans toutes les parties sensitives de
-notre existence. Nous restâmes dans le silence... et nous y restâmes
-sans éprouver cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire
-dans une compagnie où l'on s'entre-regarde dix minutes sans dire mot. Le
-moine, pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière de corne sur la
-manche de son froc... Dès qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit
-une profonde inclination, et me dit qu'il ne savoit pas si c'étoit la
-foiblesse ou la bonté de nos cœurs qui nous avoit engagés dans cette
-contestation... Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de faire un
-échange de boîtes... il me présenta la sienne d'une main, et de l'autre
-tenant la mienne, il la baisa, les yeux humides de larmes, la mit dans
-son sein et s'en alla sans rien dire.
-
-Ah!... je conserve sa boîte... elle vient au secours de ma religion,
-pour aider mon esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres... Je
-la porte toujours sur moi... elle me fait souvenir de la douceur et de
-la modération de celui qui la possédoit, et je tâche de le prendre pour
-modèle dans tous les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés beaucoup.
-Son histoire qu'on m'a racontée depuis, étoit un tissu de peines et de
-désagrémens; il les avoit supportés jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans:
-mais alors, accablé par le chagrin de voir que ses services militaires
-étoient mal récompensés, et éprouvant en même-temps des revers dans la
-plus tendre des passions, il abandonna l'épée et le beau sexe à-la-fois,
-et se retira dans le sanctuaire, non pas tant de son couvent que de
-lui-même.
-
-Je sens un poids sur mon cœur en ajoutant qu'à mon retour par Calais,
-m'étant informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit mort depuis trois
-mois, et qu'il avoit désiré d'être enterré dans un petit cimetière, à
-deux lieues de la ville, appartenant à son couvent. J'eus un violent
-désir d'aller visiter son tombeau... Lorsque j'y fus, je tirai de ma
-poche sa petite boîte de corne, je m'assis près de sa tombe, et
-j'arrachai quelques orties qui n'avoient que faire de croître sur ce
-lieu sacré. Toute cette scène m'affecta à un tel point, que je versai un
-torrent de larmes... Mais je suis aussi foible qu'une femme, et je prie
-le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de me plaindre.
-
-
-
-
-LA PORTE DE LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Pendant tout ce temps, je n'avois pas quitté la main de la dame... il me
-parut qu'il étoit peu décent, après l'avoir tenue si long-temps, de la
-lâcher sans la presser contre mes lèvres, et je m'y hasardai... Son
-teint pâle et inanimé sembloit avoir repris pendant cette action son
-coloris le plus brillant.
-
-Les deux voyageurs qui m'avoient parlé dans la cour, vinrent à passer
-dans ce moment critique, et s'imaginèrent que nous étions pour le moins
-mari et femme. Le voyageur curieux s'approcha, et nous demanda si nous
-partions pour Paris le lendemain matin... Je lui dis que je ne pouvois
-répondre que pour moi-même.--La dame ajouta qu'elle alloit à Amiens...
-Nous y dînâmes hier, me dit le voyageur simple. Vous traverserez cette
-ville, me dit l'autre, en allant à Paris. J'allois lui faire mille
-remercîmens de m'avoir appris qu'Amiens étoit sur la route de Paris...
-mais je tirai de ma poche la petite boîte de corne de mon pauvre moine
-pour prendre une prise de tabac... Je les saluai d'un air tranquille, et
-leur souhaitai une bonne traversée à Douvres... Ils nous laissèrent
-seuls...
-
-Mais, me disois-je à moi-même, quel mal y auroit-il que j'offrisse à
-cette dame affligée la moitié de ma chaise?... Quel grand malheur
-pourroit-il s'ensuivre?
-
---Quel malheur? s'écrièrent en foule toutes les passions basses qui se
-réveillèrent en moi... Ne voyez-vous pas, disoit l'AVARICE, que cela
-vous obligera de prendre un troisième cheval, et qu'il vous en coûtera
-vingt francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle est, me disoit la
-PRÉCAUTION... ni les embarras que cette affaire peut vous causer, disoit
-la LACHETÉ à mon oreille.
-
-Vous pouvez compter, Yorick, ajoutoit la DISCRÉTION, que l'on dira que
-c'est votre maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre rendez-vous.
-
-Comment pourrez-vous après cela, s'écria l'HYPOCRISIE, montrer votre
-visage en public?... ou vous élever, disoit la PUSILLANIMITÉ, dans
-l'église?... ou y être autre chose qu'un petit chanoine, ajoutoit
-l'ORGUEIL.
-
-Mais... répondois-je à tout cela, c'est une honnêteté... Je n'agis guère
-que par ma première impulsion, et j'écoute surtout fort peu les
-raisonnemens qui contribuent à endurcir le cœur... Je me retournai
-précipitamment vers la dame.
-
-Elle n'étoit déjà plus là... Elle étoit partie sans que je m'en
-aperçusse, pendant que cette cause se plaidoit, et avoit déjà fait douze
-ou quinze pas dans la rue. Je courus à elle pour lui faire ma
-proposition du mieux qu'il me seroit possible... mais elle marchoit la
-joue appuyée sur sa main, les yeux fixés en terre, et du pas lent et
-mesuré d'une personne qui pense... Une idée me frappa qu'elle agitoit la
-même affaire en elle-même. Que le ciel vienne à son secours! dis-je;
-elle a probablement quelque belle-mère entichée de pruderie; quelque
-tante hypocrite, quelque vieille femme ignorante à consulter en cette
-occasion, aussi bien que moi. Ainsi, ne me souciant pas d'interrompre la
-procédure, et croyant qu'il étoit plus honnête de la prendre à
-discrétion, plutôt que par surprise, je me retournai doucement et fis
-deux ou trois tours devant la porte de la remise, tandis que, de son
-côté, elle réfléchissoit en se promenant.
-
-
-
-
-DANS LA RUE.
-
-CALAIS.
-
-
-La première fois que je l'avois vue, j'avois arrêté dans mon imagination
-qu'elle étoit charmante; ensuite j'avois posé, comme un second axiôme
-aussi incontestable que le premier, qu'elle étoit veuve et dans
-l'affliction... je n'allai pas plus loin; cette situation me plaisoit...
-Elle seroit restée avec moi jusqu'à minuit, que je m'en serois tenu à ce
-système, et ne l'aurois considérée que sous ce point de vue général.
-
-Elle s'étoit à peine éloignée de moi de vingt pas, que quelque chose
-d'intérieur en moi me faisoit désirer plus de particularités sur son
-compte... L'idée d'une longue séparation vint me saisir et m'alarmer...
-il pouvoit se faire que je ne la revisse plus... Le cœur s'attache à ce
-qu'il peut, et je voulois au moins des traces sur lesquelles mes
-souhaits pussent la rejoindre, si je ne la revoyois plus moi-même: en un
-mot, je voulois savoir son nom, celui de sa famille, son état... Je
-savois l'endroit où elle alloit, je voulois savoir l'endroit d'où elle
-venoit. Mais comment parvenir à toutes ces connoissances? Cent petites
-délicatesses s'y opposoient. Je formai vingt plans différens: je ne
-pouvois pas lui faire des questions directes, la chose du moins me
-paroissoit impossible.
-
-Un petit officier françois de fort bon air, qui venoit en dansant au
-bruit d'une ariette qu'il fredonnoit, me fit voir que ce qui me sembloit
-si difficile étoit la chose du monde la plus aisée. Il se trouva entre
-la dame et moi, au moment qu'elle revenoit à la porte de la remise. Il
-m'aborda, et à peine m'avoit-il parlé, qu'il me pria de lui faire
-l'honneur de le présenter à la dame... Je n'avois pas été présenté
-moi-même... Il se retourna aussitôt et se présenta sans moi. Vous venez
-de Paris, apparemment, lui dit-il, madame? Non; mais je vais, dit-elle,
-prendre cette route. Vous n'êtes pas de Londres? Elle répondit que non.
-Ah! madame vient de Flandres? apparemment que vous êtes Flamande? La
-dame répondit oui... De Lille, peut-être?... Non... Ni d'Arras, ni de
-Cambrai, ni de Bruxelles?... La dame dit qu'elle étoit de Bruxelles.
-
-J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement de cette ville dans la
-dernière guerre... Il faut l'avouer, cette place est admirablement bien
-située pour cela... Elle étoit remplie de noblesse, quand les Impériaux
-en furent chassés par les François... La dame lui fit une légère
-inclination de tête... Il lui raconta la part qu'il avoit eue au succès
-de cette affaire... la pria de lui faire l'honneur de lui dire son nom,
-et la salua...
-
-Et madame, sans doute, a son mari, reprit-il, en regardant derrière lui
-après avoir fait deux pas? Et sans attendre la réponse, il s'en alla en
-sautant dans la rue.
-
-Je le considérai avec des yeux attentifs... Apparemment, me dis-je, que
-je n'ai pas assez médité les importantes leçons de la _civilité_ qu'on a
-mises dans les mains de mon enfance; car je n'en pourrois pas faire
-autant.
-
-
-
-
-LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-M. Dessein étoit arrivé avec la clef de la remise à la main, il nous
-ouvrit les grands battans de son magasin de chaises.
-
-Le premier objet qui me donna dans l'œil, fut une autre guenille de
-désobligeante, le vrai portrait de celle qui m'avoit plu une heure
-auparavant, mais qui depuis avoit excité en moi une sensation si
-désagréable... Il me sembloit qu'il n'y avoit qu'un rustre, un homme
-insociable, qui eût pu imaginer une telle machine, et je pensais
-à-peu-près de même de celui qui voudroit s'en servir.
-
-J'observai qu'elle causoit autant de répugnance à la dame qu'à moi... M.
-Dessein s'en aperçut, et il nous mena vers deux chaises qui devinrent
-tout de suite l'objet de ses éloges. Les lords A. et B., dit-il, les
-avoient achetées pour faire le grand tour; mais elles n'ont pas été plus
-loin que Paris; ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes que
-neuves... Je les trouve trop bonnes, M. Dessein; et je passai à une
-autre qui étoit derrière, et qui parut me convenir... J'entrai
-sur-le-champ en négociation du prix... Cependant, dis-je, en ouvrant la
-portière et en montant dedans, il me semble qu'on auroit bien de la
-peine à y tenir deux... Ayez la bonté, madame, dit M. Dessein, en lui
-offrant son bras, d'y monter aussi... La dame hésita une demi-seconde...
-et s'y plaça... et M. Dessein, à qui un domestique faisoit signe qu'il
-vouloit lui parler, ferma la portière sur nous et nous laissa.
-
-
-
-
-LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Voila _qui est plaisant_, dit la dame, en souriant; c'est la seconde
-fois que, par des hasards fort indifférens, on nous laisse ensemble:
-_cela est comique._
-
-Il ne manque du moins pour le rendre tel, lui dis-je, que l'usage
-comique que la galanterie d'un François voudroit faire de cette
-aventure... Faire l'amour dans le premier moment... offrir sa personne
-au second.
-
-C'est-là leur fort, répondit la dame.
-
-On le suppose au moins... et je ne sais trop comment cela est arrivé...
-mais ils ont acquis la réputation de mieux connoître et faire l'amour
-que toute autre nation de la terre... Pour moi, je les crois très-mal
-adroits... et dans le vrai, la pire espèce d'archers qui jamais exerça
-la patience du dieu d'Amour.
-
-... Croire qu'ils mettent du sentiment dans l'amour!
-
-Je croirois plutôt qu'il est possible de faire un bel habit avec des
-morceaux de reste et de toutes couleurs... Ils se déclarent tout d'un
-coup, à la première rencontre... N'est-ce pas là soumettre l'offre de
-leur amour et de leur personne à l'examen sévère d'un esprit que le cœur
-n'a pas encore échauffé?
-
-La dame m'écoutoit comme si elle s'attendoit à quelque chose de plus...
-
-Considérez donc, madame, lui dis-je, en posant ma main sur la sienne...
-
-Que les personnes graves détestent l'amour à cause du nom.
-
-Les intéressées le haïssent, parce qu'elles donnent la préférence à
-autre chose.
-
-Les hypocrites paroissent l'avoir en horreur, en feignant de n'aspirer
-qu'aux choses célestes.
-
-Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes beaucoup plus effrayés que
-blessés par cette passion... Quelque manque d'expérience que l'homme
-montre dans ces sortes d'affaires, il ne laisse échapper le mot d'amour
-qu'une heure ou deux au moins après le temps que son silence sur ce
-sujet est devenu un vrai tourment. Il me semble qu'une suite de petites
-et paisibles attentions qui n'iroient pas jusqu'à sonner l'alarme... et
-qui ne seroient pourtant pas assez vagues pour qu'on pût s'y
-méprendre... accompagnées de temps en temps d'un regard tendre, mais peu
-ou même point du tout de discours à ce sujet... laisseroient votre
-maîtresse toute à la nature, qui saura bien amollir son cœur.
-
-Eh bien, dit la dame en rougissant, je crois que vous n'avez pas cessé
-de me faire l'amour depuis que nous sommes ensemble.
-
-
-
-
-LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-M. Dessein revint pour nous ouvrir la portière, et dit à la dame que M.
-le comte de L... son frère, venoit d'arriver... Quoique je souhaitasse
-tout le bien possible à cette dame, j'avouerai que cet événement
-attrista mon cœur; et je ne pus m'empêcher de le lui dire... car en
-vérité, madame, ajoutai-je, il est fatal à une proposition que j'allois
-vous faire...
-
-Il est inutile, dit-elle, en m'interrompant et en mettant une de ses
-mains sur les deux miennes, de m'expliquer votre projet. Il est rare,
-mon bon Monsieur, qu'un homme ait quelque proposition amicale à faire à
-une femme, sans qu'elle en ait le pressentiment quelques momens
-auparavant.
-
-Oui... la nature, dis-je, l'arme de ce pressentiment, pour la garantir
-du piége... Mais, dit-elle en me fixant, je n'avois rien à craindre; et,
-à vous parler franchement, j'étois déterminée à accepter votre
-proposition. Si je l'eusse acceptée... elle s'arrêta un moment... je
-crois, reprit-elle, que vous m'auriez disposée à vous raconter une
-histoire qui auroit rendu la compassion la chose la plus dangereuse qui
-auroit pu nous arriver dans le voyage.
-
-Et me disant cela, elle me tendit la main... Je la baisai deux fois, et
-elle descendit de la chaise en me disant adieu avec un regard mêlé de
-sensibilité et de douceur.
-
-
-
-
-DANS LA RUE.
-
-CALAIS.
-
-
-Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai à m'ennuyer. Il me
-sembloit que les minutes étoient des heures, et je n'ai jamais fait un
-marché de douze guinées aussi promptement dans toute ma vie, que celui
-de ma chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des chevaux de poste, et je
-dirigeai mes pas vers l'hôtellerie.
-
-Ciel! dis-je en entendant quatre heures sonner, et en faisant réflexion
-qu'il n'y avoit guère plus d'une heure que j'étois à Calais...
-
-Quel gros volume d'aventures, en cet instant si court, ne pourroit pas
-produire un homme qui s'intéresse à tout, et ne laisse rien échapper de
-ce que le temps et le hasard lui présentent continuellement!
-
-Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelqu'utilité; peut-être qu'un
-autre réussira mieux. Mais qu'importe? c'est un essai que je fais sur la
-nature humaine... il ne me coûte que mon travail; cela suffit, il me
-fait plaisir; il anime la circulation de mon sang, dissipe les humeurs
-sombres, éclaire mon jugement et ma raison.
-
-Je plains l'homme qui, voyageant de Dan à Bersheba, peut s'écrier: Tout
-est stérile! Oui, sans doute, le monde entier est stérile pour ceux qui
-ne veulent pas cultiver les fruits qu'il présente; mais, me disois-je à
-moi-même en frottant gaiement mes mains l'une contre l'autre, je serois
-au milieu d'un désert que je trouverais de quoi réveiller mes
-affections... Un doux myrte, un triste cyprès, m'attireroient sous leur
-feuillage... Je les bénirois de l'ombrage bienfaisant qu'ils
-m'offriroient... je graverois mon nom sur leur écorce; je leur dirais:
-vous êtes les arbres les plus agréables de tout le désert... Je gémirais
-avec eux en voyant leurs feuilles dessécher et tomber, et ma joie se
-mêleroit à la leur, quand le retour de la belle saison les couronneroit
-d'une riante verdure.
-
-Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et
-ainsi de suite; mais le savant Smelfungus avoit la jaunisse. Accablé
-d'une humeur sombre, tous les objets qui se présentèrent à ses yeux, lui
-parurent décolorés et défigurés... Il nous a donné la relation de ses
-voyages: ce n'est qu'un triste détail de ses pitoyables sensations.
-
-Je rencontrai Smelfungus sous le grand portique du Panthéon... il en
-sortoit... _Ce n'est qu'un vaste cirque pour un combat de coqs_,
-dit-il... Je voudrois, lui dis-je, que vous n'eussiez rien dit de pis de
-la Vénus de Médicis... J'avois appris, en passant à Florence, qu'il
-avoit fort maltraité la déesse, parce qu'il la regardoit comme la beauté
-la plus prostituée du pays.
-
-Smelfungus revenoit de ses voyages, et je le rencontrai encore à
-Turin... Il n'eut que de tristes aventures sur la terre et sur l'onde à
-me raconter. Il n'avoit vu que des gens qui s'entre-mangent, comme les
-antropophages... Il avoit été écorché vif, et plus maltraité que
-Saint-Barthelemi, dans toutes les auberges où il étoit entré.
-
-Oh! je veux le publier dans tout l'univers, s'écria-t-il. Vous ferez
-mieux, lui dis-je, d'aller voir votre médecin.
-
-Mundungus, homme dont les richesses étoient immenses, se dit un jour:
-allons, faisons _le grand tour_. Il va de Rome à Naples, de Naples à
-Venise, de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin... et Mundungus, à son
-retour, n'avoit pas retenu une seule anecdote agréable... ou qui portoit
-un caractère de générosité... Il avoit parcouru les grandes routes sans
-jeter les yeux ni d'un côté ni de l'autre, de crainte que l'amour ou la
-compassion ne le détournât de son chemin.
-
-Que la paix soit avec eux, s'ils peuvent la trouver! Mais le ciel, s'il
-étoit possible d'y atteindre avec de pareils esprits, n'auroit point
-d'objets qui pussent fixer et amollir la dureté de leurs cœurs... Les
-doux génies, sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir de leur
-arrivée; ils n'entendroient autre chose que des cantiques de joie, des
-extases de ravissement et de bonheur... O! mes chers lecteurs, les ames
-de Smelfungus et de Mundungus... je les plains... elles manquent de
-facultés pour les sentir... Smelfungus et Mundungus seroient placés dans
-la demeure la plus heureuse du ciel... les ames de Smelfungus et de
-Mundungus s'y croiroient malheureuses, et gémiroient pendant toute
-l'éternité.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-Mon porte-manteau étoit tombé une fois de derrière la chaise; j'avois
-été obligé de descendre deux fois par la pluie, et je m'étois mis une
-autre fois dans la boue jusqu'aux genoux, pour aider le postillon à
-l'attacher... Je ne savais ce qui causoit un dérangement si fréquent.
-J'arrive à Montreuil, et l'hôte me demande si je n'ai pas besoin d'un
-domestique... A ce mot, je devine que c'est le défaut d'un domestique
-qui est cause que mon porte manteau se dérange si souvent.
-
-Un domestique! dis-je: oui, j'en ai bien besoin; il m'en faut un.
-Monsieur, dit l'hôte, c'est qu'il y a ici près un jeune homme qui seroit
-charmé d'avoir l'honneur de servir un Anglois. Et pourquoi plutôt un
-Anglois qu'un autre? Ils sont si généreux! répond l'hôte. Bon! dis-je en
-moi-même, je gage que ceci me coûtera vingt sols de plus ce soir...
-C'est qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il. Courage! me
-disais-je, autres vingt sols à noter. Pas plus tard qu'hier au soir,
-continua-t-il, un milord Anglois offrit un écu à la fille... Tant pis
-pour mademoiselle Jeanneton, dis-je.
-
-Mademoiselle Jeanneton étoit fille de l'hôte; et l'hôte s'imaginant que
-je n'entendois pas bien le françois, se hasarda à m'en donner une leçon.
-Ce n'est pas _tant pis_ que vous auriez dû dire, Monsieur, c'est _tant
-mieux_. C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque chose à gagner;
-tant pis, quand il n'y a rien... Cela revient au même, lui dis-je.
-Pardonnez-moi, Monsieur, dit l'hôte, cela est bien différent.
-
-Ces deux expressions, _tant pis_ et _tant mieux_, étant les deux grands
-pivots de presque toutes les conversations françoises, il est bon
-d'avertir qu'un étranger qui va à Paris, feroit bien de s'instruire,
-avant d'arriver, de toute l'étendue de leur usage.
-
-Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda à monsieur Hume, à la table
-de notre ambassadeur, s'il étoit monsieur Hume le poète: Non, dit
-monsieur Hume tranquillement. Tant pis, répond le marquis.
-
-C'est monsieur Hume l'historien, dit un autre. Ah! tant mieux, dit le
-marquis. Et monsieur Hume, dont le cœur, comme on sait, est excellent,
-remercia le marquis pour son tant pis et pour son tant mieux.
-
-L'hôte, après sa leçon, appela La Fleur; c'est ainsi que se nommoit le
-jeune homme qu'il me proposoit. Je ne puis rien dire de ses talens;
-Monsieur en jugera mieux que moi; mais pour sa probité, j'en réponds.
-
-Je ne sais quel ton il donna à ce qu'il disoit: mais il me fit faire
-attention à ce que j'allois faire, et La Fleur qui attendoit dehors avec
-cette impatience qu'ont tous les enfans de la nature en certaines
-occasions, fit son entrée.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-Je suis disposé à penser favorablement de tout le monde au premier
-abord, et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir ses services à un
-aussi pauvre diable que moi: mais ce penchant me donne quelquefois de la
-défiance; il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou moins,
-selon l'humeur qui me domine, et le cas dont il s'agit... Je puis
-ajouter aussi selon le sexe à qui je dois avoir affaire.
-
-Dès que La Fleur entra dans la chambre, son air nouveau et naturel
-triompha de la défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je
-l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire; mais
-je découvrirai ses talens à mesure que j'en aurai besoin... D'ailleurs,
-un François est propre à tout.
-
-Cependant la curiosité m'aiguillona; et quelle fut ma surprise! le
-pauvre La Fleur ne savoit que battre du tambour, et jouer quelques
-marches sur le fifre. Je sentis que ma foiblesse n'avoit jamais été
-insultée plus vivement que dans cette occasion par ma sagesse...
-
-La Fleur avoit commencé son entrée dans le monde, par satisfaire le
-noble desir qui enflamme presque tous ses compatriotes... Il avoit servi
-le roi pendant plusieurs années: mais s'étant aperçu que l'honneur
-d'être tambour n'ouvroit pas les portes de la récompense, ni la carrière
-de la gloire, il s'étoit retiré sur ses terres, où il vivoit comme il
-plaisoit à Dieu, c'est-à-dire, aux dépens de l'air.
-
-Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un tambour pour vous servir
-dans votre voyage en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurois-je pas
-pris? dis-je. La moitié de notre noblesse ne fait-elle pas le même
-voyage avec des _lendors_ de compagnons qu'elle paie, et qui lui
-laissent à payer de plus le flûteur, le diable et tout son train?...
-Lorsqu'on peut se débarrasser d'un mauvais marché par une équivoque...
-je trouve qu'on n'est pas à plaindre... Mais, La Fleur, vous savez sans
-doute faire quelque chose de plus? Oh qu'oui!... Il savoit faire des
-guêtres et jouer un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse... Moi, lui
-dis-je, je joue de la basse... ainsi nous pourrons concerter... Mais, La
-Fleur, vous savez raser et accommoder un peu une perruque? J'ai les
-meilleures dispositions... C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en
-l'interrompant, et cela doit me suffire... On servit le souper... Je me
-mis à table. J'avois d'un côté de ma chaise un épagneul anglois, de
-l'autre un domestique françois aussi gai qu'on peut l'être... J'étois
-content de mon empire... Et si les monarques savoient borner leurs
-desirs, ils seroient aussi heureux que je l'étois.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-La Fleur ne m'a point quitté pendant tous mes voyages, et il sera
-souvent question de lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs
-sur son compte; et pourquoi même ne parviendrais-je pas à les intéresser
-en sa faveur? Je n'ai jamais eu de raison de me repentir d'avoir suivi
-les impulsions qui m'avoient déterminé à le prendre: il a été le
-domestique le plus fidèle, le plus attaché, le plus ingénu qui jamais
-fut à la suite d'un philosophe. Ses talens de battre du tambour et de
-faire des guêtres, bons en eux-mêmes, ne m'étoient pas, à la vérité,
-d'une grande utilité; mais j'en étois bien récompensé par la gaieté
-perpétuelle de son humeur... Elle suppléoit à tous les talens qu'il
-n'avoit pas; elle auroit même, dans mon esprit, effacé ses défauts. Je
-trouvois toujours des ressources et des motifs d'encouragement dans son
-air et ses regards, et une espèce de fil qui me faisoit sortir des
-difficultés que je rencontrois... J'allois dire aussi des siennes; mais
-La Fleur étoit hors de toute atteinte des événemens. La faim, la soif,
-le froid, le chaud, les veilles, la fatigue, ne faisoient pas la moindre
-impression sur sa physionomie; il étoit éternellement le même. Je ne
-sais si je suis philosophe; Satan veut quelquefois me le persuader; mais
-si je le suis, je l'avoue, je me suis trouvé bien des fois humilié en
-réfléchissant aux obligations que j'ai au caractère philosophique de ce
-pauvre garçon. Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas excité à
-m'appliquer à une philosophie plus sublime?... Avec tout cela, La Fleur
-étoit un peu fat; mais c'étoit plutôt un mouvement de la nature, que
-l'effet de l'art. Il n'eut pas demeuré trois jours à Paris, que cette
-fatuité disparut.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-J'installai le lendemain matin, La Fleur dans sa charge. Je fis devant
-lui l'inventaire de mes six chemises et de ma culotte de soie noire, et
-je lui donnai la clef de mon porte-manteau. Je lui dis de le bien
-attacher derrière la chaise, de faire atteler les chevaux, et d'avertir
-l'hôte de m'apporter son compte.
-
-Ce garçon est heureux, dit l'hôte en adressant la parole à cinq ou six
-filles qui entouroient La Fleur, et lui souhaitoient affectueusement un
-bon voyage. La Fleur baisoit les mains des filles; ses yeux se
-mouillèrent, il les essuya trois fois, et trois fois il promit
-d'apporter des pardons de Rome à toute la bande.
-
-Toute la ville l'aime, me dit l'hôte. On le trouvera de manque à tous
-les coins de Montreuil; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être toujours
-amoureux... Bon! dis-je en moi-même; cela m'évitera la peine de mettre
-chaque nuit ma culotte sous mon oreiller; et je faisois moins, en disant
-cela, l'éloge de La Fleur, que le mien. J'ai toute ma vie été amoureux
-d'une princesse ou de quelqu'autre, et je compte bien l'être jusqu'à ma
-mort. Je suis très-persuadé que si j'étois destiné à faire une action
-basse, je ne la ferois que dans l'intervalle d'une passion à l'autre.
-J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes, et je me suis toujours
-aperçu que mon cœur étoit fermé pendant ce temps: il étoit si endurci,
-qu'il falloit que je fisse un effort sur moi pour soulager un misérable,
-en lui donnant seulement six sous. Je me hâtois alors de sortir de cet
-état d'indifférence. Le moment où je me retrouvais ranimé par la tendre
-passion, étoit le moment où je redevenois généreux et compatissant.
-J'aurois tout fait pour rendre service, pourvu qu'il n'y eût pas de
-crime...
-
-Mais que fais-je en disant tout ceci? ce n'est pas mon éloge; c'est
-celui de la passion.
-
-
-
-
-FRAGMENT.
-
-
-De toutes les villes de la Thrace, celle d'Abdère étoit la plus adonnée
-à la débauche; elle étoit plongée dans un débordement de mœurs
-effroyable. C'étoit en vain que Démocrite, qui y faisoit son séjour,
-employoit tous les efforts de l'ironie et de la risée pour l'en tirer;
-il n'y pouvoit réussir. Le poison, les conspirations, le meurtre, le
-viol, les libelles diffamatoires, les pasquinades, les séditions y
-régnoient: on n'osoit sortir le jour; c'étoit encore pis la nuit.
-
-Ces horreurs étoient portées au dernier point, lorsqu'on représenta à
-Abdère l'Andromède d'Euripide; tous les spectateurs en furent charmés;
-mais de tous les endroits dont ils furent enchantés, rien ne frappa plus
-leur imagination que les tendres accens de la nature qu'Euripide avoit
-mis dans le discours pathétique de Persée:
-
- O Amour! roi des dieux et des hommes, etc.
-
-Tout le monde, le lendemain, parloit en vers iambiques; ce discours de
-Persée faisoit le sujet de toutes les conversations... On ne faisoit que
-répéter dans chaque maison, dans chaque rue:
-
- O Amour! roi des dieux et des hommes!
-
-Tout retentissoit du nom d'Amour; chaque bouche le prononçoit comme les
-notes d'une douce mélodie dont le souvenir charme encore l'oreille, et
-qu'on ne peut s'empêcher de répéter. On n'entendoit de tous côtés,
-qu'Amour! Amour, roi des dieux et des hommes... Le même feu saisit tout
-le monde; et toute la ville, comme si ses habitans n'avoient eu qu'un
-même cœur, se livra à l'amour.
-
-Les apothicaires d'Abdère cessèrent de vendre de l'ellébore; les
-faiseurs d'armes ne vendirent plus d'instrumens de mort; l'amitié, la
-vertu, régnèrent par tout; les ennemis les plus irréconciliables
-s'entredonnèrent publiquement le baiser de paix... Le siècle d'or
-revint, et répandit ses bienfaits sur Abdère. Les Abdéritains jouoient
-des airs tendres sur le chalumeau; le beau sexe quittoit les robes de
-pourpre, et s'asséyoit modestement sur le gazon pour écouter ces doux
-concerts.
-
-Il n'y avoit, dit le fragment, que la puissance d'un dieu dont l'empire
-s'étend du ciel à la terre, et jusques dans le fond des eaux, qui pût
-opérer ce prodige.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-Quand tout est prêt et qu'on a discuté chaque article de la dépense, il
-y a encore, à moins que le mauvais traitement n'ait remué votre bile en
-aigrissant votre humeur, une autre affaire à ajuster à la porte avant de
-monter en chaise. C'est avec les fils et les filles de la pauvreté que
-vous avez affaire; ils vous entourent... Et que personne ne les
-rebute... Ce que souffrent ces malheureux est déjà trop cruel, pour y
-ajouter de la dureté; il vaut mieux avoir quelque monnoie à leur
-distribuer, et c'est un conseil que je donne à tous les voyageurs... Ils
-n'auront pas besoin d'écrire les motifs de leur générosité: ils seront
-enregistrés ailleurs.
-
-Personne ne donne moins que moi, parce qu'il y a peu de mes
-connoissances qui aient moins à donner: mais c'étoit le premier acte de
-cette nature que je faisois en France; je le fis avec plus d'attention.
-
-Hélas! disois-je, en les montrant au bout de mes doigts, je n'ai que
-huit sous, et il y a huit pauvres femmes et autant d'hommes pour les
-recevoir.
-
-Un de ces hommes sans chemise, et dont l'habit tomboit en lambeaux, se
-trouvoit au milieu des femmes. Il s'en retira aussitôt en faisant la
-révérence. Lorsque le parterre crie tout d'une voix: place aux dames! il
-ne montre pas plus de déférence pour le beau sexe que ce pauvre homme.
-
-Juste ciel! m'écriai-je en moi-même, par quelles sages raisons as-tu
-ordonné que la mendicité et la politesse seroient réunies dans ce pays,
-quand elles sont si opposées dans les autres régions?
-
-Je lui offris un de mes huit sous, uniquement parce qu'il avoit été
-honnête.
-
-Un pauvre petit homme plein de vivacité, et qui étoit vis-à-vis de moi,
-après avoir mis sous son bras un fragment de chapeau, tira sa tabatière
-de sa poche, et offrit généreusement une prise de tabac à toute
-l'assemblée... C'étoit un don de conséquence, et chacun le refusa en
-faisant une inclination... Il les sollicita avec un air de franchise:
-prenez, prenez-en, en regardant d'un autre côté; à la fin chacun en
-prit. Ce seroit dommage, me dis-je, que sa boîte se vidât. J'y mis deux
-sous, et j'y pris moi-même une prise de tabac pour lui rendre le don
-plus agréable. Il sentit le poids de la seconde obligation plus que
-celui de la première... C'étoit lui faire honneur; l'autre, au
-contraire, étoit humiliante: il me salua jusqu'à terre.
-
-Tenez, dis-je à un vieux soldat qui n'avoit qu'une main, et sembloit
-avoir vieilli dans le service, voilà deux sous pour vous... Vive le roi!
-s'écria le vieux soldat.
-
-Il ne me restoit plus que trois sous; j'en donnai un pour l'amour de
-Dieu: c'est à ce titre qu'on me le demandoit. La pauvre femme avoit la
-cuisse disloquée: on ne peut pas soupçonner que ce fût pour un autre
-motif.
-
-Mon cher et très-charitable monsieur!... on ne peut refuser celui-ci, me
-disois-je.
-
-Milord anglais!... le seul son de ce mot valoit l'argent, et je le payai
-du dernier de mes sous... Mais dans l'empressement où j'avois été de les
-distribuer, j'avais oublié un pauvre honteux qui n'avoit personne pour
-faire la quête, et qui peut-être auroit péri avant d'oser demander
-lui-même. Il étoit près de la chaise, mais hors du cercle; il essuyoit
-une larme qui découloit le long de son visage, et il avoit l'air d'avoir
-vu de plus beaux jours. Bon Dieu! me disois-je, et je n'ai pas un sou
-pour lui donner!... Vous en avez mille, s'écrièrent à-la-fois toutes les
-puissances de la nature qui étoient en mouvement chez moi. Je
-m'approchai de lui, et je lui donnai... il n'importe quoi... Je
-rougirois à present de dire combien... j'étois honteux alors de penser
-combien peu... Si le lecteur devine ma disposition, il peut juger entre
-ces deux points donnés, à vingt ou quarante sous près, quelle fut la
-somme précise.
-
-Je ne pouvois rien donner aux autres... Que Dieu vous bénisse! leur
-dis-je. Et le bon Dieu vous bénisse vous-même, s'écrièrent le vieux
-soldat, le petit homme, etc. etc. Le pauvre honteux ne pouvoit rien
-dire... Il tira un petit mouchoir de sa poche, et essuya ses yeux en se
-détournant. Je crus qu'il me remercioit plus que tous les autres.
-
-
-
-
-LE BIDET.
-
-
-Ces petites affaires ne furent pas sitôt ajustées, que je montai dans ma
-chaise, très-content de tout ce que j'avois fait à Montreuil... La
-Fleur, avec ses grosses bottes, sauta sur un bidet... Il s'y tenoit
-aussi droit et aussi heureux qu'un prince.
-
-Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs dans cette scène factice
-de la vie? Nous n'avions pas encore fait une lieue, qu'un âne mort
-arrêta tout court La Fleur dans sa course. Le bidet ne voulut pas
-passer. La contestation entre La Fleur et lui s'échauffa, et le pauvre
-garçon fut désarçonné et jeté par terre.
-
-Il souffrit sa chûte avec toute la patience du François qui auroit été
-le meilleur chrétien, et ne dit pas autre chose que, _diable!_ Il
-remonta à cheval sur-le-champ, et battit le bidet comme il auroit pu
-battre son tambour.
-
-Le bidet voloit du côté d'un chemin à l'autre, tantôt par-ci, tantôt
-par-là; mais il ne vouloit pas approcher de l'âne mort. La Fleur, pour
-le corriger, insistoit... et le bidet entêté le jeta encore par terre.
-
-Qu'a ton bidet, La Fleur, lui dis-je? Monsieur, c'est le cheval le plus
-opiniâtre du monde. Hé bien, s'il est obstiné, repris-je, il faut le
-laisser aller à sa fantaisie. La Fleur, qui étoit remonté, descendit; et
-dans l'idée qu'il feroit aller le bidet en avant, il lui donna un grand
-coup de fouet; mais le bidet me prit au mot, et s'en retourna en
-galoppant à Montreuil. _Peste!_ dit La Fleur.
-
-Il n'est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur,
-dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes
-d'exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils
-répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif
-et le superlatif; et l'on se sert des uns et des autres dans tous les
-accidens imprévus de la vie.
-
-_Diable_, est le premier degré, c'est le degré positif; il est d'usage
-dans les émotions ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites choses
-contraires à notre attente arrivent. Qu'on joue, par exemple, au
-passe-dix, et que l'on ne rapporte deux fois de suite que double as, ou,
-comme La Fleur, que l'on soit jeté par terre; ces petites circonstances
-et tant d'autres s'expriment par, _diable_; et c'est pour cette raison
-que, lorsqu'il est question de cocuage, on se sert de cette
-expression...
-
-Mais dans une aventure où il entre quelque chose de dépitant, comme
-lorsque le bidet s'enfuit en laissant La Fleur étendu par terre avec ses
-grosses bottes, alors vient le second. On se sert de, _peste_!
-
-Pour le troisième...
-
-Oh! c'est ici que mon cœur se gonfle de compassion, quand je songe à ce
-qu'un peuple aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit forcé à s'en
-servir.
-
-Puissance qui délies nos langues et les rends éloquentes dans la
-douleur, accorde-moi des termes décens pour exprimer ce superlatif, et
-quel que soit mon sort, je céderai à la nature!...
-
-Mais il n'y a point de ces termes décens dans la langue françoise. Je
-formai la résolution de prendre les accidens qui m'arriveroient avec
-patience et sans faire d'exclamation.
-
-La Fleur n'avoit pas fait cette convention avec lui-même. Il suivit le
-bidet des yeux tant qu'il le put voir... Et l'on peut s'imaginer, si
-l'on veut, dès qu'il ne le vit plus, de quelle expression il fit usage
-pour conclure la scène.
-
-Il n'y avoit guère de moyens, avec des bottes fortes aux jambes, de
-rattrapper un cheval effarouché. Je ne voyois qu'une alternative,
-c'étoit de faire monter La Fleur derrière la chaise, ou de l'y faire
-entrer.
-
-Il vint s'asseoir à côté de moi, et, dans une demi-heure, nous arrivâmes
-à la poste de Nampont.
-
-
-
-
-NAMPONT.
-
-L'ANE MORT.
-
-
-Voici, dit-il, en tirant de son bissac le reste d'une croûte de pain,
-voici ce que tu aurois partagé avec moi si tu avois vécu... Je croyois
-que cet homme apostrophoit son enfant; mais c'étoit à son âne qu'il
-adressoit la parole, et c'étoit le même âne que nous avions vu en
-chemin, et qui avoit été si fatal à La Fleur... Il paroissoit le
-regretter si vivement, qu'il me fit souvenir des plaintes que
-Sancho-Pança avoit faites dans une occasion semblable... Mais cet homme
-se plaignoit avec des accens plus conformes à la nature.
-
-[Illustration]
-
-Il étoit assis sur un banc de pierre à la porte. Le paneau et la bride
-de l'âne étoient à côté de lui: il les levoit de temps-en-temps, et les
-laissoit ensuite tomber... puis les regardoit et secouoit la tête... Il
-reprit ensuite sa croute de pain, comme s'il alloit la manger... Mais,
-après l'avoir tenue quelque temps à la main, il la posa sur le mors de
-la bride, en regardant avec des yeux de désir l'arrangement qu'il venoit
-de faire, et il soupira.
-
-La simplicité de sa douleur assembla une foule de monde autour de lui;
-et La Fleur s'y mêla pendant qu'on atteloit les chevaux. J'étois resté
-dans la chaise, je voyois et j'entendois par-dessus la tête des autres.
-
-Il disoit qu'il venoit d'Espagne, où il étoit allé du fond de la
-Franconie, et qu'il s'en retournoit chez lui; il étoit arrivé jusqu'à
-cet endroit lorsque son âne mourut. Chacun étoit curieux de savoir ce
-qui avoit pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long
-voyage.
-
-Hélas! dit-il, le ciel m'avoit donné trois fils, c'étoient les plus
-beaux garçons de toute l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les deux
-aînés dans la même semaine: le plus jeune étoit frappé de la même
-maladie; je craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, s'il en
-revenoit, d'aller à Saint-Jacques de Compostelle.
-
-Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la nature... et pleura amèrement.
-
-Il continua... Le ciel, dit-il, me fit la faveur d'accepter la
-condition, et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai
-perdu... Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage, il a mangé
-le même pain que moi pendant toute la route... enfin, il a été mon
-compagnon et mon ami.
-
-Chacun prenoit part à la douleur de ce pauvre homme. La Fleur lui offrit
-de l'argent. Il dit qu'il n'en avoit pas besoin. Hélas! ce n'est pas la
-valeur de l'âne que je regrette, c'est sa perte... J'étois assuré qu'il
-m'aimoit... Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui leur étoit
-arrivé en passant les Pyrénées... Ils s'étoient perdus, et avoient été
-séparés trois jours l'un de l'autre: pendant ce temps, l'âne l'avoit
-cherché autant qu'il avoit cherché l'âne; à peine purent-ils manger l'un
-et l'autre, qu'ils ne se fussent retrouvés.
-
-Tu as au moins une consolation, lui dis-je, dans la perte de ton pauvre
-animal, c'est que je suis persuadé que tu lui as été un tendre maître.
-Hélas! dit-il, je le croyois ainsi pendant qu'il vivoit: mais à présent
-qu'il est mort, je crains que la fatigue de me porter ne l'ait accablé,
-et que je ne sois responsable d'avoir abrégé sa vie...
-
-Quelle honte pour l'humanité! me dis-je en moi-même; si nous ne nous
-aimions les uns les autres qu'autant que ce pauvre homme aimoit son
-âne... ce seroit quelque chose.
-
-
-
-
-NAMPONT.
-
-LE POSTILLON.
-
-
-Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y prit pas garde, et il
-m'entraîna sur le pavé au grand galop.
-
-Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie,
-n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source, que mon ame
-aspiroit après des mouvemens tranquilles. J'aurois souhaité que le
-postillon eût parti moins vîte; mais au moment que le bon pélerin
-achevoit son histoire, il donna de si grands coups de fouet à ses
-chevaux, qu'ils partirent comme si mille diables étoient à leurs
-trousses.
-
-Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez plus doucement: mais plus je
-criais, plus il excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte donc! lui
-dis-je. Vous verrez qu'il continuera d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me
-mette en colère... ensuite il ira doucement afin de me faire goûter les
-douceurs de cet état.
-
-Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d'aller pas à
-pas... Je m'étois fâché contre lui... Je m'étois fâché ensuite contre
-moi-même pour m'être mis en colère...
-
-Un bon galop dans ce moment m'auroit fait du bien...
-
-Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon bon garçon, lui dis-je...
-
-Mais le postillon me montra la montagne... Je voulois alors me rappeler
-l'histoire du pauvre allemand et de son âne; mais j'en avois perdu le
-fil, et il me fut aussi impossible de le retrouver, qu'au postillon
-d'aller le trot.
-
-Hé bien, que tout aille à l'aventure; je me sens disposé à faire de mon
-mieux, et tout va de travers.
-
-La nature dans ses trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos
-maux. Je m'endormis, et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens qui frappa
-mon oreille.
-
-Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux... c'est ici que ma belle dame
-doit venir.
-
-
-
-
-AMIENS.
-
-
-J'eus à peine prononcé ces mots, que le comte de L... et sa sœur
-passèrent rapidement dans leur chaise de poste. Elle n'eut que le temps
-de me faire un salut de connoissance, mais avec un air qui sembloit
-désigner qu'elle avoit quelque chose à me dire. Je n'avois effectivement
-pas encore achevé de souper, que le domestique de son frère m'apporta un
-billet de sa part. Elle me prioit, le premier matin que je n'aurois rien
-à faire à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyoit à madame de
-R... Elle ajoutoit qu'elle auroit bien voulu me raconter son histoire,
-et qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir pu le faire... mais que si
-jamais je passois par Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le nom de
-madame de L... elle auroit cette satisfaction.
-
-Ah! j'irai te voir, charmante femme! disois-je en moi-même; rien ne me
-sera plus facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à traverser
-l'Allemagne, la Hollande, et retourner chez moi par la Flandre; à peine
-y aura-t-il dix postes de plus; mais y en eût-il dix mille...? Quelles
-délices, pour prix de tous mes voyages, de participer aux incidents
-d'une triste histoire que la beauté qui en est le sujet raconte
-elle-même!... de la voir pleurer! C'en seroit un plus grand encore de
-tarir la source de ses larmes; mais si je ne parviens pas à la
-dessécher, n'est-ce pas toujours une sensation exquise d'essuyer les
-joues mouillées d'une belle femme, assis à ses côtés pendant la nuit et
-dans le silence!
-
-Il n'y avoit certainement pas de mal dans cette pensée. J'en fis
-cependant un reproche amer et dur à mon cœur.
-
-J'avois toujours joui du bonheur d'aimer quelque belle. Ma dernière
-flamme, éteinte dans un accès de jalousie, s'étoit rallumée depuis trois
-mois aux beaux yeux d'Eliza, et je lui avois juré qu'elle dureroit
-pendant tous mes voyages... Et pourquoi dissimuler la chose? Je lui
-avois juré une fidélité éternelle: elle avoit des droits sur tout mon
-cœur. Partager mes affections, c'étoit diminuer ces mêmes droits... Les
-exposer, c'étoit les risquer... Et là où il y a du risque, il peut y
-avoir de la perte. Et alors, Yorick, qu'auras-tu à répondre aux plaintes
-d'un cœur si rempli de confiance, si bon, si doux, si irréprochable?...
-
-Non, non, dis-je en m'interrompant, je n'irai point à Bruxelles... Mon
-imagination vint au secours de mon Eliza. Je me rappelai ses regards au
-dernier moment de notre séparation; lorsque ni l'un ni l'autre n'eûmes
-la force de prononcer le mot, adieu! Je jetai les yeux sur son portrait
-qu'elle m'avoit attaché au cou avec un ruban noir. Je rougis en le
-fixant... J'aurois voulu le baiser... une honte secrète m'arrêtoit.
-Cette tendre fleur, dis-je, en le pressant entre mes mains, doit elle
-être flétrie jusques dans la racine! Et flétrie, Yorick, par toi qui a
-promis que ton sein seroit son abri!
-
-Source éternelle de félicité! m'écriai-je en tombant à genoux, sois
-témoin, ainsi que tous les esprits célestes, que je n'irai point à
-Bruxelles, à moins qu'Eliza ne m'y accompagne: dût ce chemin me conduire
-au suprême bonheur!
-
-Le cœur, dans des transports de cette nature, dira toujours beaucoup
-trop en dépit du jugement.
-
-
-
-
-LA LETTRE.
-
-AMIENS.
-
-
-La fortune n'avoit pas favorisé La Fleur; il n'avoit pas été heureux
-dans ses faits de chevalerie, et depuis vingt-quatre heures, à-peu-près
-qu'il étoit à mon service, rien ne s'étoit offert pour qu'il pût
-signaler son zèle. Ce pauvre garçon brûloit d'impatience. Le domestique
-du comte de L... qui m'avoit apporté la lettre, lui parut une occasion
-propice, il la saisit. Dans l'idée qu'il me feroit honneur par ses
-intentions, il le prit dans un cabinet de l'auberge, et le régala du
-meilleur vin de Picardie. Le domestique du Comte, pour n'être pas en
-reste de politesse, l'engagea à venir avec lui à l'hôtel. L'humeur gaie
-et douce de La Fleur mit bientôt tous les gens de la maison à leur aise
-vis-à-vis de lui. Il n'étoit pas chiche, en vrai françois, de montrer
-les talens qu'il possédoit; en moins de cinq ou six minutes, il prit son
-fifre; la femme-de-chambre, le maître-d'hôtel, le cuisinier, la laveuse
-de vaisselle, les laquais, les chiens, les chats, tous, jusqu'à un vieux
-singe, se mirent aussitôt à danser. Jamais cuisine n'avoit été si gaie
-depuis le déluge.
-
-Madame de L..., en passant de l'appartement de son frère dans le sien,
-surprise des ris et du bruit qu'elle entendoit, sonna sa
-femme-de-chambre pour en savoir la cause; et dès qu'elle sut que c'étoit
-le domestique du gentilhomme anglois, qui avoit répandu la gaieté dans
-la maison en jouant du fifre, elle lui fit dire de monter.
-
-La Fleur, en montant l'escalier, s'étoit chargé de mille complimens de
-la part de son maître pour Madame, ajoutant bien des choses au sujet de
-la santé de Madame; que son maître seroit au désespoir si Madame se
-trouvoit incommodée par les fatigues du voyage; et enfin, que Monsieur
-avoit reçu la lettre que Madame lui avoit fait l'honneur de lui
-écrire... Et sans doute il m'a fait l'honneur, dit Madame en
-interrompant La Fleur, de me répondre par un billet.
-
-Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçoit tellement qu'elle étoit
-sûre du fait, que La Fleur n'osa la détromper... Il trembla que je
-n'eusse fait une impolitesse; peut-être eut-il peur aussi qu'on ne le
-regardât comme un sot de s'attacher à un maître qui manquoit d'égards
-pour les dames; et lorsqu'elle lui demanda s'il avoit une lettre pour
-elle: Oh! qu'oui, dit-il, Madame. Il mit aussitôt son chapeau par terre,
-et saisissant le bas de sa poche droite avec la main gauche, il commença
-à chercher la lettre avec son autre main... Il fit la même recherche
-dans sa poche gauche: Diable! disoit-il. Ensuite il chercha dans les
-poches de sa veste, et même de son gousset: Peste! Enfin il les vida
-toutes sur le plancher, où il étala un col sale, un mouchoir, un peigne,
-une mèche de fouet, un bonnet de nuit... Il regarda entre les bords de
-son chapeau, et peu s'en fallut qu'il ne plaçât la troisième
-exclamation: Quelle étourderie, dit-il! J'aurai laissé la lettre sur la
-table de l'auberge. Je vais courir la chercher, et je serai de retour
-dans trois minutes.
-
-Je venois de me lever de table, quand La Fleur entra pour me conter son
-aventure. Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire, et ajouta
-que si Monsieur avoit par hasard oublié de répondre à la lettre de
-Madame, il pouvoit réparer cette faute par tout ce qu'il venoit de
-faire... si non, que les choses resteroient comme elles étoient d'abord.
-
-Je n'étois pas sûr que l'étiquette m'obligeât de répondre ou non. Mais
-un démon même n'auroit pas pu se fâcher contre La Fleur. C'étoit son
-zèle pour moi qui l'avoit fait agir. S'y étoit-il mal pris? me jetoit-il
-dans un embarras?... Son cœur n'avoit pas fait de faute... Je ne crois
-pas que je fusse obligé d'écrire... La Fleur avoit cependant l'air
-d'être si satisfait de lui-même, que...
-
-Cela est fort bien, lui dis-je, cela suffit... Il sortit de la chambre
-avec la vîtesse d'un éclair, et m'apporta presque aussitôt une plume, de
-l'encre et du papier... Il approcha la table d'un air si gai, si
-content, que je ne pus me défendre de prendre la plume.
-
-Mais qu'écrire? Je commençai et recommençai. Je gâtai inutilement cinq
-ou six feuilles de papier...
-
-Bref, je n'étois pas d'humeur à écrire.
-
-La Fleur, qui s'imaginoit que l'encre étoit trop épaisse, m'apporta de
-l'eau pour la délayer. Il mit ensuite devant moi de la poudre et de la
-cire d'Espagne. Tout cela ne faisoit rien. J'écrivois, j'effaçois, je
-déchirois, je brûlois, et je me remettois à écrire avec aussi peu de
-succès. Peste de l'étourdi! disois-je à voix basse... Je ne peux pas
-écrire cette lettre... Je jetai de désespoir la plume à terre.
-
-La Fleur, qui vit mon embarras, s'avança d'une manière respectueuse, et,
-en me faisant mille excuses de la liberté qu'il alloit prendre, il me
-dit qu'il avoit dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son
-régiment à la femme d'un caporal, laquelle, osoit-il dire, pourroit
-convenir dans cette occasion.
-
-Je ne demandois pas mieux que de le contenter. Voyons-la, lui dis-je.
-
-Il tira de sa poche un petit porte-feuille sale, rempli de lettres et de
-billets doux. Il dénoua la corde qui le lioit, en tira les lettres, les
-mit sur la table, les feuilleta les unes après les autres, et après les
-avoir repassées à deux reprises différentes, il s'écria: Enfin,
-Monsieur, la voici. Il la déploya, la mit devant moi, et se retira à
-trois pas de la table, pendant que je la lisois.
-
-
-
-
-LA LETTRE.
-
-
- MADAME,
-
- Je suis pénétré de la douleur la plus vive, et réduit en même-temps au
- désespoir, par ce retour imprévu du caporal qui rend notre entrevue de
- ce soir la chose du monde la plus impossible.
-
- Mais vive la joie! et toute la mienne sera de penser à vous.
-
- L'amour n'est _rien_ sans sentiment.
-
- Et le sentiment est encore _moins_ sans amour.
-
- On dit qu'on ne doit jamais se désespérer.
-
- On dit aussi que monsieur le caporal monte la garde mercredi: alors ce
- sera mon tour.
-
- _Chacun à son tour._
-
- En attendant, vive l'amour! et vive la bagatelle!
-
- Je suis,
-
- MADAME,
-
- Avec tous les sentimens les plus respectueux et les plus tendres, tout
- à vous.
-
- JACQUES ROQUE.
-
-Il n'y avoit qu'à changer le caporal en comte... ne point parler de
-monter la garde le mercredi. La lettre, au surplus, n'étoit ni bien ni
-mal. Ainsi, pour contenter le pauvre La Fleur, qui trembloit pour ma
-réputation, pour la sienne, et pour celle de sa lettre, j'habillai ce
-chef-d'œuvre à ma guise. Je cachetai ce que j'avois écrit. La Fleur le
-porta à madame de L..., et nous partîmes le lendemain matin pour Paris.
-
-
-
-
-PARIS.
-
-
-L'agréable ville, quand on a un bel équipage, une demi-douzaine de
-laquais et une couple de cuisiniers! avec quelle liberté, quelle aisance
-on vit!
-
-Mais un pauvre prince, sans cavalerie, et qui n'a pour tout bien qu'un
-fantassin, fait bien mieux d'abandonner le champ de bataille, et de se
-confiner dans le cabinet, s'il peut s'y amuser.
-
-J'avoue que mes premières sensations, dès que je fus seul dans ma
-chambre, furent bien éloignées d'être aussi flatteuses que je me l'étois
-figuré... Je m'approchai de la fenêtre, et je vis à travers les vîtres
-une foule de gens de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir:
-les vieillards, avec des lances rompues et des casques qui n'avoient
-plus leurs masques; les jeunes, chargés d'une armure brillante d'or,
-ornés de tous les riches plumages de l'Orient, et joutant tous en faveur
-du plaisir, comme les preux chevaliers faisoient autrefois dans les
-tournois pour l'amour et la gloire.
-
-Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je, que fais-tu ici? A peine es-tu
-arrivé, que ce fracas brillant te jette dans le rang des atômes. Ah!
-cherche quelque rue détournée, quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait
-jamais vu de flambeau darder ses rayons, ni entendu de carosses
-rouler... C'est-là où tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu
-quelque tendre grisette qui te le fera paroître moins long. Voilà les
-espèces de cotteries que tu pourras fréquenter.
-
-Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de mon porte-feuille la lettre
-que madame de L... m'avoit chargé de remettre. J'irai voir
-madame de R... et c'est la première chose que je ferai... La
-Fleur?--Monsieur.--Faites venir un perruquier... Vous donnerez ensuite
-un coup de vergette à mon habit.
-
-
-
-
-LA PERRUQUE.
-
-PARIS.
-
-
-Le perruquier entre. Il jette un coup-d'œil sur ma perruque, et refuse
-net d'y toucher. C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous de son art.
-Mais, comment donc faire? lui dis-je... Monsieur, il faut en prendre une
-de ma façon... j'en ai de toutes prêtes.
-
-Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant celle qu'il me montroit,
-que cette boucle ne se soutienne pas... Vous pourriez, dit-il, la
-tremper dans la mer, elle tiendroit.
-
-Tout est mesuré sur une grande échelle dans cette ville, me disois-je.
-La plus grande étendue des idées d'un perruquier anglois, n'auroit
-jamais été plus loin qu'à lui faire dire: trempez-la dans un sceau
-d'eau. Quelle différence! C'est comme le temps à l'éternité.
-
-Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions froides et
-phlegmatiques, ainsi que toutes les idées minces et bornées dont elles
-naissent; je suis ordinairement si frappé des grands ouvrages de la
-nature, que, si je le pouvois, je n'aurais jamais d'objets de
-comparaison que ce ne fût pour le moins une montagne. Tout ce qu'on peut
-objecter contre le sublime françois, dans cet exemple, c'est que la
-grandeur consiste plus dans le mot que dans la chose. La mer remplit,
-sans doute, l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si avant dans les
-terres, qu'il n'y avoit pas d'apparence que je prisse la poste pour
-aller à cent milles de là faire l'expérience dont me parloit le
-perruquier. Ainsi, le perruquier ne me disoit rien.
-
-Un sceau d'eau fait, sans contredit, une triste figure à côté de la mer;
-mais il a l'avantage d'être sous la main, et l'on peut y tremper la
-boucle en un instant...
-
-Disons le vrai. L'expression françoise exprime plus qu'on ne peut
-effectuer. C'est du moins ce que je pense, après y avoir bien réfléchi.
-
-Je ne sais, si je me trompe, mais il me semble que ces minuties sont des
-marques beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives des caractères
-nationaux, que les affaires les plus importantes de l'Etat, où il n'y a
-ordinairement que les grands qui agissent. Ils se ressemblent et parlent
-à-peu-près de même dans toutes les nations, et je ne donnerais pas douze
-sous de plus pour avoir le choix entre eux tous.
-
-Le perruquier resta si long-temps à accommoder ma perruque, que je
-trouvai qu'il étoit trop tard pour aller porter ma lettre chez madame de
-R... Cependant, quand un homme est une fois habillé pour sortir, il ne
-peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. Je pris par écrit le
-nom de l'hôtel de Modène où j'étois logé, et je sortis sans savoir où
-j'irois... J'y songerai, dis-je, en marchant.
-
-
-
-
-LE POULS.
-
-PARIS.
-
-
-Les petites douceurs de la vie en rendent le chemin plus uni et plus
-agréable. Les grâces, la beauté disposent à l'amour; elles ouvrent la
-porte de son temple, et on y entre insensiblement.
-
-Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté de me dire par où il faut prendre
-pour aller à l'_Opéra comique_. Très-volontiers, Monsieur, dit-elle en
-quittant son ouvrage.
-
-J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques, pour chercher une
-figure qui ne se renfrogneroit pas en lui faisant cette question.
-Celle-ci me plut et j'entrai.
-
-Elle étoit assise sur une chaise basse dans le fond de la boutique, en
-face de la porte, et brodoit des manchettes.
-
-Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage sur une chaise à côté
-d'elle, et elle se leva d'un air si gai, si gracieux, que si j'avois
-dépensé cinquante louis dans sa boutique, j'aurois dit: cette femme est
-reconnoissante.
-
-Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant avec moi à la porte, et en
-me montrant la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord tourner à
-votre gauche... Mais prenez garde... il y a deux rues; c'est la
-seconde... Vous la suivrez un peu, et vous verrez une église; quand vous
-l'aurez passée, vous prendrez à droite, et cette rue vous conduira au
-bas du Pont-Neuf, qu'il faudra passer... Vous ne trouverez personne qui
-ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer le reste du chemin.
-
-Elle me répéta ses instructions trois fois, avec autant de patience et
-de bonté la troisième que la première; et si des tons et des manières
-ont une signification (et ils en ont une sans doute, à moins que ce ne
-soit pour des cœurs insensibles), elle sembloit s'intéresser à ce que je
-ne me perdisse pas.
-
-Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus de l'ordre des grisettes, étoit
-charmante; mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté qui me rendit
-si sensible à sa politesse. La seule chose dont je me souvienne bien,
-c'est que je la fixai beaucoup en lui disant combien je lui étois
-obligé, et je réitérai mes remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris
-la peine de m'instruire.
-
-Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que j'avois oublié tout ce qu'elle
-m'avoit dit... Je regardai derrière moi, et je la vis qui étoit encore
-sur le pas de sa porte pour observer si je prendrois le bon chemin. Je
-retournai vers elle pour lui demander s'il falloit d'abord aller à
-droite ou à gauche... J'ai tout oublié, lui dis-je. Est-il possible?
-dit-elle en souriant. Cela est très possible, et cela arrive toujours
-quand on fait moins d'attention aux avis que l'on reçoit, qu'à la
-personne qui les donne.
-
-Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit comme toutes les femmes
-prennent les choses qui leur sont dues. Elle me fit une légère
-révérence.
-
-Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir,
-je vais envoyer un garçon dans ce quartier-là porter un paquet; si vous
-voulez avoir la complaisance d'entrer, il sera prêt dans un moment, et
-il vous accompagnera jusqu'à l'endroit même. Elle cria à son garçon, qui
-étoit dans l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai avec elle. Je
-levai de dessus la chaise où elle les avoit mises, les manchettes
-qu'elle brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; elle s'assit elle-même
-sur une chaise basse, et je me mis aussitôt à côté d'elle.
-
-Il sera prêt dans un moment, Monsieur, dit-elle... Et pendant ce moment,
-je voudrais, moi, vous dire combien je suis sensible à toutes vos
-politesses. Il n'y a personne qui ne puisse, par hasard, faire une
-action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se
-multiplient, c'est l'effet du caractère et du tempéramment. Si le sang
-qui passe dans le cœur est le même que celui qui coule vers les
-extrémités, je suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, qu'il
-n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le
-vôtre... Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me débarrassai
-aussitôt de mon chapeau; je saisis ses doigts d'une main, et j'appliquai
-sur l'artère les deux premiers doigts de mon autre main.
-
-Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit
-noir, et dans une attitude grave, aussi attentivement occupé à compter
-les battemens de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et
-du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et peut-être moralisé sur ma
-nouvelle profession... Hé bien! je t'aurois laissé rire et sermonner à
-ton aise... Crois-moi, mon cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires
-occupations dans le monde que celle de tâter le pouls d'une femme...
-Oui... mais d'une grisette! répliquerois-tu... et dans une boutique
-toute ouverte! Ah, Yorick!
-
-Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, je me mets peu en peine
-que le monde me voie dans cette occupation.
-
-
-
-
-LE MARI.
-
-PARIS.
-
-
-J'avois compté vingt battemens de pouls, et je voulois aller jusqu'à
-quarante, quand son mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul.
-C'est mon mari, dit-elle, et cela ne fait rien. Je recommençai donc à
-compter. Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle lorsqu'il passa près
-de nous, que de prendre la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta son
-chapeau, me salua, et me dit que je lui faisois trop d'honneur. Il remit
-aussitôt son chapeau, et s'en alla.
-
-Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il possible que ce soit-là son
-mari!
-
-Une foule de gens savent, sans doute, ce qui pouvoit m'autoriser à faire
-cette exclamation; qu'ils ne se fâchent pas si je vais l'expliquer à
-ceux qui l'ignorent.
-
-A Londres, un marchand ne semble faire avec sa femme qu'un même tout:
-quelquefois l'un, quelquefois l'autre brille par diverses perfections de
-l'esprit et du corps; mais ils unissent tout cela, vont de pair, et
-tâchent de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari et femme doivent le
-faire.
-
-A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres plus différens: car la
-puissance législative et exécutive de la boutique n'appartenant point au
-mari, il y paroît rarement... il se tient dans l'arrière-boutique ou
-dans quelque chambre obscure tout seul dans son bonnet de nuit: enfant
-brut de la nature, il reste tel que la nature l'a formé.
-
-Le génie d'un peuple, dans un pays où il n'y a rien de salique que la
-monarchie, ayant cédé ce département, ainsi que plusieurs autres,
-entièrement aux femmes, celles-ci, par un babillage et un commerce
-continuel avec tous ceux qui vont et viennent, sont comme ces cailloux
-de toutes sortes de formes, qui frottés les uns contre les autres,
-perdent leur rudesse, et prennent quelquefois le poli d'un diamant...
-L'époux ne vaut pas beaucoup mieux que la pierre que vous foulez aux
-pieds.
-
-Très-certainement, il n'est pas bon que l'homme soit seul... Il est fait
-pour la société et les douces communications. J'en appelle, pour preuve
-de ce que j'avance, au perfectionnement que notre nature en reçoit.
-
-Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement de mon pouls? dit-elle. Il
-est aussi doux, lui dis-je en la fixant tranquillement, que je me
-l'étois imaginé. Elle alloit me répondre quelque chose d'honnête; mais
-le garçon entra avec le paquet de gants. A propos, dis-je, j'en voudrois
-avoir une ou deux paires.
-
-
-
-
-LES GANTS.
-
-PARIS.
-
-
-La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, aveint un
-paquet, et le délie. J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous
-trop grands; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main; cela ne les
-rappetissoit pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui
-paroissoit pas si grande que les autres... Elle en ouvrit un, et ma main
-y glissa tout d'un coup... Cela ne me convient pas, dis-je en remuant un
-peu la tête. Non, dit-elle, en faisant le même mouvement.
-
-[Illustration]
-
-Il y a de certains regards combinés d'une subtilité unique, où le
-caprice, et le bon sens, et la gravité, et la sottise, sont tellement
-confondus, que tous les langages variés de la tour de Babel ne
-pourroient les exprimer... Ils se communiquent et se saisissent avec une
-telle promptitude, qu'on sait à peine quel est le contagieux... Pour
-moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce
-sujet leurs agréables volumes... Il me suffit de répéter que les gants
-ne convenoient pas... Nous pliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en
-nous appuyant sur le comptoir. Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de
-place entre nous que pour le paquet de gants.
-
-La jeune marchande regardoit quelquefois les gants, puis du côté de la
-fenêtre, puis les gants... et jetoit de temps-en-temps les yeux sur moi.
-Je n'étois pas disposé à rompre le silence... Je suivois en tout son
-exemple. Mes yeux se portoient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre,
-et sur les gants.
-
-Mais je perdais beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle
-avoit des yeux noirs, vifs, qui dardoient leurs rayons à travers deux
-longues paupières de soie, et ils étoient si perçans, qu'ils pénétroient
-jusqu'au fond de mon cœur... Cela peut paroître étrange; mais telle
-étoit l'impression qu'elle faisoit sur moi.
-
-N'importe, dis-je, je vais m'accommoder de ces deux paires de gants; et
-je les mis en poche.
-
-Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé.
-J'aurais voulu qu'elle eût demandé quelque chose de plus, et j'étois
-embarrassé comment le lui faire comprendre... Croyez-vous, Monsieur, me
-dit-elle, en se méprenant sur mon embarras, que je voudrois demander
-seulement un sou de trop à un étranger, et surtout à un étranger dont la
-politesse, plus que le besoin de gants, l'engage à prendre ce qui ne lui
-convient pas, et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en auriez crue
-capable?... Moi! non, je vous assure; mais vous l'eussiez fait, que je
-vous l'aurois pardonné de bon cœur... Je payai; et en la saluant un peu
-plus profondément que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme de
-marchand, je la quittai; et le garçon, avec son paquet, me suivit.
-
-
-
-
-LA TRADUCTION.
-
-PARIS.
-
-
-On me mit dans une loge où il n'y avoit qu'un vieil officier. J'aime les
-militaires, non-seulement parce que j'honore l'homme dont les mœurs sont
-adoucies par une profession qui développe souvent les mauvaises qualités
-de ceux qui sont méchans, mais parce que j'en ai connu un autrefois...
-car il n'est plus: pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit le
-capitaine Tobie Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser
-à la douceur et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il y ait bien
-long-temps qu'il soit mort, sans que mes yeux se remplissent de larmes;
-et j'aime, à cause lui, tout le corps des vétérans. J'enjambai
-sur-le-champ les deux bancs qui étoient devant moi, et me plaçai à côté
-de l'officier.
-
-Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le nez, une petite brochure,
-qui étoit probablement une des pièces qu'on alloit jouer. Je fus à peine
-assis, qu'il ôta ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin, et
-mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai à demi pour le saluer.
-
-Qu'on traduise ceci dans tous les langages du monde: en voici le sens.
-
-«Voilà un pauvre étranger qui entre dans la loge... il a l'air de ne
-connoître personne, et il demeureroit sept ans à Paris, qu'il ne
-connoîtroit qui que ce soit, si tous ceux dont il approcheroit gardoient
-leurs lunettes sur le nez... C'est lui fermer la porte de la
-conversation; ce seroit le traiter pire qu'un allemand.»
-
-Le vieil officier auroit pu dire tout cela à haute voix, et je ne
-l'aurois pas mieux entendu... Je lui aurois, à mon tour, traduit en
-françois le salut que je lui avois fait; je lui aurois dit «que j'étois
-très-sensible à son intention, et que je lui en rendois mille grâces.»
-
-Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité, que
-de se rendre habile dans cette manière abrégée de se faire entendre, et
-d'être prompt à expliquer en termes clairs les divers mouvemens des yeux
-et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant à moi, par une longue
-habitude, j'exerce cet art si machinalement, que, lorsque je marche dans
-les rues de Londres, je traduis tout du long du chemin; et je me suis
-souvent trouvé dans des cercles où l'on n'avoit pas dit quatre mots, et
-dont j'aurois pu rapporter vingt conversations différentes, ou les
-écrire, sans risquer de dire quelque chose qui n'auroit pas été vrai.
-
-Un soir que j'allois au concert de Martini à Milan, comme je me
-présentois à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F... en
-sortoit avec une espèce de précipitation; elle étoit presque sur moi que
-je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un saut de côté pour la
-laisser passer; elle fit de même et du même côté, et nos têtes se
-touchèrent... Elle alla aussitôt de l'autre côté; un mouvement
-involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son
-passage... Cela se répéta encore malgré nous, jusqu'au point que cela en
-devint ridicule... A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès le
-commencement; je me tins tranquille, et la marquise passa sans
-difficulté. Je sentis aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible que
-j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, je suivis la marquise des
-yeux jusqu'au bout du passage; elle tourna deux fois les siens vers moi,
-et sembloit marcher le long du mur, comme si elle vouloit faire place à
-quelqu'autre qui viendroit à passer... Non, non, dis-je, c'est là une
-mauvaise traduction; elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses,
-et l'espace quelle laisse n'est que pour m'en donner la facilité. Je
-cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avois
-causé, en lui disant que mon intention étoit de lui faire place... Elle
-répondit qu'elle avoit eu le même dessein à mon égard... et nous nous
-remerciâmes réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, et ne
-voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la
-conduire à sa voiture... Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant
-presque à chaque marche pour parler du concert et de notre aventure.
-Elle étoit dans son carosse. En vérité, madame, lui dis-je, j'ai fait
-six efforts différens pour vous laisser passer... Et moi, j'en ai fait
-autant pour vous laisser entrer... Je souhaiterois bien, ajoutai-je
-aussitôt, que vous en fissiez un septième... Très-volontiers, dit-elle
-en me faisant place... La vie est trop courte pour s'occuper de tant de
-formalités... Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez
-elle... Et que devint le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux que
-moi.
-
-Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable qui résulta de cette
-traduction, me fit plus de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur
-de faire en Italie.
-
-
-
-
-LE NAIN.
-
-PARIS.
-
-
-Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si ce n'est une seule personne
-que je nommerai probablement dans ce chapitre, eût fait une remarque que
-je fis au moment même que je jetai les yeux sur le parterre, et qui me
-frappa d'autant plus vivement, que je ne me souvenois même pas trop
-qu'on l'eût faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, en formant un
-si grand nombre de nains. Elle se joue sans doute de tous les pauvres
-humains dans tous les coins de l'univers; mais à Paris, il semble
-qu'elle ne mette point de bornes à ses amusemens. Cette bonne déesse
-paroît aussi gaie qu'elle est sage.
-
-J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes idées n'y étoient pas
-renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j'y avois été
-moi-même... Je mesurois, j'examinois tous ceux que je rencontrois dans
-les rues: c'étoit une tâche mélancolique, surtout quand la taille étoit
-petite... le visage très-brun, les yeux vifs, le nez long, les dents
-blanches, la mâchoire en avant... Je souffrois de voir tant de
-malheureux, que la force des accidents avoit chassés de la classe où ils
-devoient être, pour les contraindre à faire nombre dans une autre... Les
-uns, à cinquante pas, paroissoient à peine être des enfans par leur
-taille; les autres étoient noués, rachitiques, bossus, ou avoient les
-jambes tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge
-de six ou sept ans, par les mains de la nature; ceux-là ressembloient à
-des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne
-parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même
-espèce.
-
-Un médecin voyageur diroit peut-être que cela ne provient que des
-bandages mal faits et mal appliqués... Un médecin sombre diroit que
-c'est faute d'air; et un voyageur curieux, pour appuyer ce système, se
-mettroit à mesurer la hauteur des maisons, le peu de largeur des rues,
-et combien de pieds quarrés occupent au sixième ou septième étage les
-gens du peuple, qui mangent et couchent ensemble. M. Shandy, qui avoit
-sur bien des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, en
-causant un soir sur cette matière, que les enfans, comme d'autres
-animaux, pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient venus au monde
-sans accident; mais, ajoutoit-il, le malheur des habitans de Paris est
-d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement pas assez de place
-pour les faire... Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce pas ainsi
-qu'on doit appeler une chose qui, après vingt ou vingt-cinq ans de
-tendres soins et de bonne nourriture, n'est pas devenue plus haute que
-ma jambe?... Or, monsieur Shandy étant d'une très-petite stature, on ne
-pouvoit rien dire de plus.
-
-Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, et je m'en tiens à la
-fidélité de la remarque, qui peut se vérifier dans toutes les rues et
-dans tous les carrefours de Paris. Je descendois un jour la rue qui
-conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un petit garçon qui
-avoit de la peine à passer le ruisseau, et je lui tendis la main pour
-l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les yeux sur lui! Le petit
-garçon avoit au moins quarante ans... Mais il n'importe, dis-je...
-quelqu'autre bonne ame en fera autant pour moi quand j'en aurai
-quatre-vingt-dix.
-
-Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour
-cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce, qui n'a ni la
-force ni la taille pour se pousser et pour figurer dans le monde... Je
-n'aime point qu'on les humilie... et je ne fus pas sitôt assis à côté de
-mon vieil officier, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un
-bossu au bas de la loge où nous étions.
-
-Il y a, entre l'orchestre et la première loge de côté, un espace où
-beaucoup de spectateurs se réfugient quand il n'y a plus de place
-ailleurs. On y est debout, quoiqu'on paye aussi cher que dans
-l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce lieu
-incommode; il étoit entouré de personnes qui avoient au moins deux pieds
-et demi de plus que lui... et le nain bossu souffroit prodigieusement;
-mais ce qui le gênoit le plus, étoit un homme de plus de six pieds de
-haut, épais à proportion, allemand par-dessus tout cela, qui étoit
-précisément devant lui, et lui déroboit absolument la vue du théâtre et
-des acteurs. Mon nain faisoit ce qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'œil
-sur ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des ouvertures qui se
-faisoient quelquefois entre les bras de l'allemand et son corps; il
-guettoit d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais ses soins étoient
-inutiles; l'allemand se tenoit massivement dans une attitude carrée; il
-auroit été aussi bien dans le fond d'un puits. Il étendit en haut
-très-civilement sa main jusqu'au bras du géant, et lui conta sa peine...
-L'allemand tourne la tête, jette en bas les yeux sur lui, comme Goliath
-sur David... et inexorablement se remet dans sa situation.
-
-Je prenois en ce moment une prise de tabac dans la tabatière de corne du
-bon moine. Ah! mon bon père Laurent! comme ton esprit doux et poli, et
-qui est si bien modelé pour supporter et pour souffrir avec patience...
-comme il auroit prêté une oreille complaisante aux plaintes de ce pauvre
-nain!...
-
-Le vieil officier me vit lever les yeux avec émotion en faisant cette
-apostrophe, et me demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire en
-trois mots, en ajoutant que cela étoit inhumain.
-
-Le nain étoit poussé à bout, et dans les premiers transports, qui sont
-communément déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit sa
-longue queue avec ses ciseaux. L'allemand le regarda froidement, et lui
-dit qu'il en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre.
-
-Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, tout homme qui a du
-sentiment prend le parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit...
-J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au secours de l'opprimé...
-Le vieil officier le soulagea avec beaucoup moins de fracas... Il fit
-signe à la sentinelle, et lui montra le lieu où se passoit la scène. La
-sentinelle y pénétra... Il n'y avoit pas besoin d'explication, la chose
-étoit visible... Le soldat fit reculer l'allemand, et plaça le nain
-devant l'épais géant... Cela est bien fait! m'écriai-je, en frappant des
-mains... Vous ne souffririez pas une chose semblable en Angleterre, dit
-le vieil officier.
-
-En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous sommes tous assis à notre
-aise...
-
-Il voulut apparemment me donner quelque satisfaction de moi-même, et me
-dit: voilà un bon mot... Je le regardai, et je vis bien qu'un bon mot a
-toujours de la valeur à Paris. Il m'offrit une prise de tabac.
-
-
-
-
-LA ROSE.
-
-PARIS.
-
-
-Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avoit...
-J'entendois de tous côtés crier du parterre: _Haut les mains, monsieur
-l'abbé_, et cela m'étoit tout aussi incompréhensible qu'il avoit peu
-compris ce que j'avois dit en parlant du moine.
-
-Il me dit que c'étoit apparemment quelque abbé qui se trouvoit placé
-dans une loge derrière quelques grisettes, et que le parterre l'ayant
-vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains en l'air pendant la
-représentation... Ah! comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique
-puisse être un filou? L'officier sourit, et en me parlant à l'oreille,
-il me donna connoissance d'une chose dont je n'avois pas encore eu la
-moindre idée.
-
-Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, est-il possible qu'un peuple
-si rempli de sentiment, ait en même temps des idées si étranges, et
-qu'il se démente jusqu'à ce point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.
-
-L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au
-théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son
-Tartuffe... Mais cela se passe peu-à-peu avec le reste de nos mœurs
-gothiques... Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses
-grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la
-suite... J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où
-je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et
-le CONTRE se trouvent dans chaque nation... Il y a une balance de bien
-et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai
-préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une
-autre... Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire
-le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par-là il apprend le
-_savoir vivre_. Une tolérance réciproque nous engage à nous
-entr'aimer... Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta.
-
-Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il
-justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère...
-Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur
-l'objet... Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu
-l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence.
-
-Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre
-ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet
-qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu... mais j'avoue franchement que
-j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à
-Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas
-accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient...
-Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne
-blessoient point la pudeur.
-
-Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit
-l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa
-voiture... On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste
-qu'elle dans ses expressions... En revenant, elle me pria de tirer le
-cordon... Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je... Rien que de
-pisser, dit-elle.
-
-Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles
-nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses,
-effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez... Madame de
-Rambouillet n'en fit pas davantage... Je lui avois aidé à descendre de
-carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me
-serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près
-de sa fontaine.
-
-
-
-
-LA FEMME DE CHAMBRE.
-
-PARIS.
-
-
-Ce que le vieil officier venoit de me dire sur les voyages, me fit
-souvenir des avis que Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; ces
-avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet retraça à ma mémoire les autres
-ouvrages de Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la boutique d'un
-libraire sur le quai de Conti, pour acheter les œuvres de ce poëte.
-
-Le libraire me dit qu'il n'en avoit point de complètes. Comment! lui
-dis-je, en voilà un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai; mais
-il n'est pas à moi... Il est à monsieur le comte de B... qui me l'a
-envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai
-demain matin.
-
-Et que fait monsieur le comte de B... de ce livre? lui dis-je. Est-ce
-qu'il lit Shakespéar? Oh! dit le libraire, c'est un esprit fort... Il
-aime les livres anglois; et ce qui lui fait encore plus d'honneur,
-Monsieur, c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, lui dis-je,
-vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un anglois, par
-reconnoissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique. Le
-libraire fit une inclination, et alloit probablement dire quelque chose,
-lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui
-avoit l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la
-boutique, et demanda _Les Égaremens du cœur et de l'esprit_. Le libraire
-les lui donna aussitôt. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin
-vert, nouée d'un ruban de même couleur... Elle la délia, et mit dedans
-le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectation, pour
-prendre de l'argent, et paya. Rien ne me retenoit dans la boutique, et
-j'en sortis avec elle.
-
-Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du
-cœur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que
-l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal.
-Dieu m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cœur est
-bon, et ce seroit dommage qu'on vous le dérobât... C'est pour vous un
-trésor précieux... Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée
-de perles et de diamans.
-
-La jeune fille m'écoutoit avec une attention docile, et elle tenoit sa
-bourse par le ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la
-saisissant... et aussitôt elle l'avança vers moi... Il y a bien peu de
-chose dedans, continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes
-belle, et le ciel la remplira... J'avois encore dans la main quelques
-écus qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar; elle m'avoit
-tout-à-fait laissé aller sa bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le
-ruban, et je la lui rendis.
-
-Elle me fit, sans parler, une humble inclination... C'étoit une de ces
-inclinations tranquilles et reconnoissantes, où le cœur a plus de part
-que le geste. Le cœur sent le bienfait, et le geste exprime la
-reconnoissance. Je n'ai jamais donné un écu à une fille avec plus de
-plaisir.
-
-Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma chère, sans ce petit présent,
-quand vous verrez l'écu, vous vous souviendrez de l'avis. N'allez pas le
-dépenser en rubans...
-
-Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai... et elle me donna la
-main... Oui, Monsieur, je le mettrai à part.
-
-Une convention vertueuse qui se fait entre homme et femme, semble
-sanctifier leurs plus secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il
-faisoit obscur; malgré cela, comme nous allions du même côté, nous
-n'eûmes point de scrupule d'aller ensemble le long du quai de Conti.
-
-Elle me fit une seconde inclination lorsque nous nous mîmes en marche;
-et nous n'étions pas encore à vingt pas de la porte du libraire, que,
-croyant n'avoir pas assez fait, elle s'arrêta un petit moment pour me
-remercier encore.
-
-C'est un petit tribut, lui dis-je, que je n'ai pu m'empêcher de payer à
-la vertu, et je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte de la
-personne à qui je rends cet hommage... Mais l'innocence, ma chère, est
-peinte sur votre visage... Malheur à celui qui essaieroit de lui tendre
-des pièges!
-
-Elle parut un peu affectée de ce que je lui disois... Elle fit un
-profond soupir... Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher la cause,
-et nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue de Nevers, où nous
-devions nous séparer.
-
-Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, de l'hôtel de Modène? Oui;
-mais on peut y aller aussi par la rue Guénégaud qui est un peu plus
-loin... Hé bien! j'irai donc par la rue Guénégaud, pour deux raisons;
-d'abord, parce que cela me fera plaisir; et ensuite, pour vous
-accompagner plus long-temps. En vérité, dit-elle, je souhaiterois que
-l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères... C'est peut-être là que vous
-demeurez? lui dis-je.--Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre de madame
-de R... Bon Dieu! m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on m'a chargé
-d'une lettre à Amiens. Elle me dit que madame de R... attendoit en effet
-un étranger qui devoit lui remettre une lettre, et qu'elle étoit fort
-impatiente de le voir... Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous
-l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects, et que j'aurai l'honneur
-de la voir demain matin.
-
-C'étoit au coin de la rue de Nevers que nous disions tout cela... Nous
-étions arrêtés, parce que la jeune fille vouloit mettre les deux volumes
-qu'elle venoit d'acheter dans ses poches: je tenois le second, tandis
-qu'elle y fourroit le premier, et elle tint sa poche ouverte afin que
-j'y misse l'autre.
-
-Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos
-affections!
-
-Nous nous remîmes encore en marche... et nous n'avions pas fait trois
-pas, qu'elle me prit le bras... J'allois l'en prier, mais elle le fit
-d'elle-même, avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne
-pensoit pas du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu... Pour moi, je crus
-sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu'on appelle la
-force du sang, que je ne pus m'empêcher de la fixer pour voir si je ne
-trouverois pas en elle quelque ressemblance de famille... Hé! ne
-sommes-nous pas, dis-je, tous parens?
-
-Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je m'arrêtai pour lui dire
-décidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et pour
-lui avoir tenu compagnie. Nous avions quelque peine à nous séparer...
-Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre séparation étoit
-si cordiale, que je l'aurois scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un
-baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apôtre.
-
-Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent... Je fis ce
-qui revient à peu-près au même...
-
-Je priai Dieu de la bénir.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-PARIS.
-
-
-De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on était venu de la part de M.
-le lieutenant de police pour s'informer de moi... Diable! dis-je, j'en
-sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J'ai omis
-cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée... Je ne
-l'avois pas oubliée... mais j'avois pensé, en écrivant, qu'elle seroit
-mieux placée ici.
-
-J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avois
-pas songé que nous étions en guerre avec la France. J'étois arrivé à
-Douvres, déjà je voyois, par le secours de ma lunette d'approche, les
-hauteurs qui sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne
-m'étoit pas venue à l'esprit, que celle qu'on ne pouvoit pas aller en
-France sans passe-port... Aller seulement au bout d'une rue, et m'en
-retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le
-voyage que je commençois étoit le plus grand effort que j'eusse jamais
-fait pour acquérir des connoissances, et je ne pouvois supporter l'idée
-de retourner à Londres sans remplir mon projet... On me dit que le comte
-de... avoit loué le paquebot... Il étoit logé dans mon auberge; j'étois
-légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite...
-Il ne fit point de difficulté; mais il me prévint que son inclination à
-m'obliger ne pourroit s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit
-obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé à Calais, me dit-il, vous
-pourrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous
-chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. M. le comte, lui
-dis-je, je me tirerai alors d'embarras... Je m'embarquai donc, et je ne
-songeai plus à l'affaire.
-
-Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant de police avoit envoyé,
-je sentis dans l'instant de quoi il étoit question... L'hôte monta
-presque en même-temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on
-avoit singuliérement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que vous
-en avez un?... Moi! non, en vérité, lui dis je, je n'en ai pas.
-
-Vous n'en avez pas! et il se retira à trois pas, comme s'il eût craint
-que je ne lui communiquasse la peste; La Fleur, au contraire, avança
-trois pas avec cette espèce de mouvement que fait une bonne ame pour
-venir au secours d'une autre... Le bon garçon gagna tout-à-fait mon
-cœur. Ce seul trait me fit connoître son caractère aussi parfaitement
-que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je
-pouvois me fier entièrement à sa probité et à son attachement...
-
-Milord! s'écria l'hôte... mais se reprenant aussitôt, il changea de
-ton... Si monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a apparemment des
-amis à Paris qui peuvent lui en procurer un... Je ne connois personne,
-lui dis-je avec un air indifférent. Hé bien, monsieur, en ce cas-là,
-dit-il, vous pouvez vous attendre à vous voir fourrer à la Bastille, ou
-pour le moins au Châtelet... Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est
-rempli de bonté; il ne fait de mal à personne... Vous avez raison, mais
-cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous mette à la Bastille demain
-matin... J'ai loué, repris-je, votre appartement pour un mois, et je ne
-le quitterai pas avant le temps pour tous les rois de France dans le
-monde.
-
-La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur, mais personne ne peut
-s'opposer au roi.
-
-Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces messieurs anglois sont des
-gens bien extraordinaires; et il se retira en grommelant.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-L'HÔTEL À PARIS.
-
-
-Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et n'eus l'air de traiter la
-chose si cavaliérement, que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai
-même de paroître plus gai pendant le souper, et de causer avec lui
-d'autres choses. Paris et l'opéra comique étoient déjà pour moi un sujet
-inépuisable de conversation. La Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il
-m'avoit suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais lorsqu'il me vit en
-sortir avec la jeune fille, et que j'allois avec elle le long du quai,
-il jugea inutile de me suivre un pas de plus; et après quelques
-réflexions, il prit le chemin le plus court pour revenir à l'hôtel, où
-il avoit appris toute l'affaire de la police sur mon arrivée à Paris.
-
-Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je lui dis de descendre pour
-souper. Je me livrai alors aux plus sérieuses réflexions sur ma
-situation.
-
-Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu souriras au souvenir d'un court
-entretien que nous eûmes ensemble, presque au moment de mon départ... Je
-dois le raconter ici.
-
-Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé d'argent que de réflexion,
-m'avoit pris à part pour me demander combien j'avois. Je lui montrai ma
-bourse. Eugène branla la tête, et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit
-pas!... Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la sienne dans la mienne,
-augmente tes guinées de toutes celles que j'ai... Mais en conscience
-j'en ai assez des miennes... Je t'assure que non. Je connois mieux que
-toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être, mais vous ne faites pas
-réflexion, Eugène, lui dis-je en refusant son offre, que je ne serai pas
-trois jours à Paris sans faire quelque étourderie qui me fera mettre à
-la Bastille, où je vivrai un ou deux mois entiérement aux dépens du
-roi... Oh! excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais réellement oublié
-cette ressource.
-
-L'événement dont j'avois badiné alloit probablement se réaliser...
-
-Mais, soit folie, indifférence, philosophie, opiniâtreté, ou je ne sais
-quelle autre cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, je ne pus y
-penser que de la même manière dont j'en avois parlé à mon ami au moment
-de mon départ.
-
-La Bastille!... Mais la terreur est dans le mot... Et qu'on en dise ce
-qu'on voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une tour... et une tour
-ne veut rien dire de plus qu'une maison dont on ne peut pas sortir...
-Que le ciel soit favorable aux goutteux!... Mais ne sont-ils pas dans ce
-cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs par jour, des plumes, de
-l'encre, du papier et de la patience, on peut bien garder la maison
-pendant un mois ou six semaines sans sortir. Que craindre quand on n'a
-point fait de mal?... On n'en sort que meilleur et plus sage...
-
-La tête pleine de ces réflexions, enchanté de mes idées et de mon
-raisonnement, je descendis dans la cour je ne sais pour quelle raison.
-Je déteste, me disais-je, les pinceaux sombres, et je n'envie point
-l'art triste de peindre les maux de la vie avec des couleurs aussi
-noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il s'est grossis, et qu'il s'est
-rendus horribles à lui-même; dépouillez-les de tout ce que vous y avez
-ajouté, et il n'y fait aucune attention... Il est vrai, continuai-je,
-dans le dessein d'adoucir la proposition, que la Bastille est un mal qui
-n'est pas à mépriser... Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, que
-ses portes ne soient pas barricadées, figurez-vous que ce n'est
-simplement qu'un asile de contrainte, et supposez que c'est quelque
-infirmité qui vous y retient, et non la volonté d'un homme, alors le mal
-s'évanouit, et vous le souffrez sans vous plaindre. Je me disois tout
-cela, quand je fus interrompu, au milieu de mon soliloque, par une voix
-que je pris pour celle d'un enfant qui se plaignoit de ce qu'on ne
-pouvoit sortir. Je regardai sous la porte-cochère... Je ne vis personne,
-et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que
-j'avois entendu.
-
-Mais à peine y fus-je revenu que la même voix répéta deux fois les mêmes
-expressions... Je levai les yeux, et je vis qu'elles venoient d'un
-sansonnet qui étoit renfermé dans une petite cage... _Je ne peux pas
-sortir, je ne peux pas sortir_... disoit le sansonnet.
-
-Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs personnes passèrent sous la
-porte, et il leur fit les mêmes plaintes de sa captivité, en volant de
-leur côté dans sa cage... _Je ne peux pas sortir_... Oh! je vais à ton
-aide, m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il coûte... La porte de
-la cage étoit du côté du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec du
-fil d'archal, qu'il étoit impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en
-morceaux... J'y mis les deux mains.
-
-L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de lui procurer sa délivrance.
-Il passoit sa tête à travers le treillis, et y pressoit son estomac,
-comme s'il eût été impatient... Je crains bien, pauvre petit captif, lui
-disois-je, de ne pouvoir te rendre la liberté... _Non_, dit le
-sansonnet, _je ne peux pas sortir... je ne peux pas sortir_...
-
-Jamais mes affections ne furent plus tendrement agitées... Jamais dans
-ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promptement mes esprits
-dissipés par un foible raisonnement. Les notes n'étoient proférées que
-mécaniquement; mais elles étoient si conformes à l'accent de la nature,
-qu'elles renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la
-Bastille; et le cœur appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées
-bien différentes de celles que j'avois eues en descendant...
-
-Déguise-toi comme tu voudras, triste esclavage, tu n'es toujours qu'une
-coupe amère; et quoique des millions de mortels, dans tous les siècles,
-aient été formés pour goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins amer.
-C'est toi, ô charmante déesse! que tout le monde adore en public ou en
-secret; c'est toi, aimable LIBERTÉ, dont le goût est délicieux, et le
-sera toujours jusqu'à ce que la nature soit changée... Nulle teinture ne
-peut ternir ta robe de neige, nulle puissance chimique changer ton
-sceptre en fer... Le berger qui jouit de tes faveurs est plus heureux en
-mangeant sa croûte de pain, que son monarque, de la cour duquel tu es
-exilée... Ciel...! m'écriai-je en tombant à genoux sur la dernière
-marche de l'escalier, accorde-moi seulement la santé dont tu es le grand
-dispensateur, et donne-moi cette belle déesse pour compagne... et fais
-pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta divine providence, sur
-les têtes de ceux qui les ambitionnent.
-
-
-
-
-LE CAPTIF.
-
-PARIS.
-
-
-L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre... Je
-m'approchai de la table, et la tête appuyée sur ma main, toutes les
-peines d'une prison se retracèrent à mon esprit... J'étois disposé à
-réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.
-
-Je voulus commencer par les millions de mes semblables qui étoient nés
-pour l'esclavage... Mais trouvant que cette peinture, quelque touchante
-qu'elle fût, ne rapprochoit pas assez les idées de la situation où
-j'étois, et que la multitude de ces tristes groupes ne faisoit que me
-distraire...
-
-Je me représentai donc un seul captif renfermé dans un cachot... Je le
-regardai à travers de sa porte grillée, pour faire son portrait à la
-faveur de la lueur sombre qui éclairoit son triste souterrain.
-
-Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la
-contrainte, et je compris cette espèce de maladie de cœur qui provient
-de l'espoir différé... Je le vis, en l'examinant de plus près,
-presqu'entiérement défiguré: il étoit pâle et miné par la fièvre...
-Depuis trente ans, son sang n'avoit point été rafraîchi par le vent
-d'ouest. Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant tout ce temps...
-Ni amis, ni parens ne lui avoient fait entendre les doux sons de leurs
-voix à travers ses grilles... Ses enfans...
-
-Ici mon cœur commença à saigner, et je fus forcé de jeter les yeux sur
-une autre partie du tableau.
-
-Il étoit assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du
-cachot. C'étoit alternativement son lit et sa chaise... Il avoit la main
-sur un calendrier, qu'il s'étoit fait avec de petits bâtons, où il avoit
-marqué par des tailles les tristes jours qu'il avoit passés dans cet
-affreux séjour... Il tenoit un de ces petits bâtons, et avec un clou
-rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille, un autre jour de misère
-au nombre de ceux qui étoient passés.--Comme j'obscurcissois le peu de
-lumière qu'il avoit, il leva vers la porte des yeux éteints par le
-désespoir, les baissa ensuite, secoua la tête, et continua son
-déplorable travail. Ses chaînes, en mettant son petit bâton sur le tas
-des autres, se firent entendre... Il poussa un profond soupir... Le fer
-qui l'entouroit me sembloit pénétrer dans son ame... Je fondis en
-larmes... Je ne pus soutenir la vue de cet affreux tableau que mon
-imagination me représentoit... Je me levai en sursaut... j'appelai La
-Fleur, et je lui ordonnai d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de
-remise à neuf heures précises.
-
-J'irai, dis-je, me présenter directement à M. le duc de Choiseul.
-
-La Fleur m'auroit volontiers aidé à me mettre au lit;... mais je
-connoissois sa sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir mon air
-triste et sombre: je lui dis que je me coucherois seul, et qu'il pouvoit
-aller en faire autant.
-
-
-
-
-LE SANSONNET.
-
-CHEMIN DE VERSAILLES.
-
-
-Je montai dans mon carrosse à l'heure indiquée. La Fleur se mit
-derrière, et je dis au cocher de me mener à Versailles le plus grand
-train qu'il pourroit.
-
-Le chemin ne m'offrant rien de ce que je cherche ordinairement en
-voyageant, je ne peux mieux en remplir le vide que par l'histoire
-abrégée de mon sansonnet.
-
-Milord L... attendoit un jour que le vent devînt favorable pour passer
-de Douvres à Calais... Son laquais, en se promenant sur les hauteurs,
-attrapa le sansonnet avant qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le
-nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris.
-
-Son premier soin, en arrivant, fut de lui acheter une cage qui lui coûta
-vingt-quatre sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et pendant les
-cinq mois que son maître resta à Paris, il apprit au sansonnet, dans la
-langue de son pays, les quatre mots (et pas davantage) auxquels j'ai
-tant d'obligation.
-
-Lorsque milord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et
-la cage à l'hôte: mais son petit chant en faveur de la liberté étant un
-langage inconnu à Paris, on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il
-disoit que de lui... La Fleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et
-l'hôte lui donna le sansonnet et la cage.
-
-A mon retour d'Italie, je l'emportai avec moi, et lui fis revoir son
-pays natal. Je racontai son histoire au lord A... et le lord A... me
-pria de lui donner l'oiseau. Quelques semaines après, il en fit présent
-au lord B...; le lord B... le donna au lord C...; l'écuyer du lord C...
-le vendit au lord D... pour un scheling; le lord D... le donna au lord
-E... et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. De
-la chambre des pairs, il passa dans la chambre des communes, où il ne
-trouva pas moins de maîtres; mais comme tous ces messieurs vouloient
-_entrer dedans_... et que le sansonnet au contraire ne demandoit qu'à
-sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris...
-
-Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui...; et si
-quelqu'un par hasard l'a jamais vu, je le prie de se souvenir qu'il m'a
-appartenu...
-
-Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, sinon que depuis lors jusqu'à
-présent j'ai porté ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries.
-
-Que les hérauts d'armes lui tordent le cou, s'ils l'osent...
-
-
-
-
-LE PLACET.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Je ne voudrois pas, quand je vais implorer la protection de quelqu'un,
-que mon ennemi vît la situation de mon esprit... C'est par cette même
-raison que je tâche ordinairement d'être mon propre protecteur... mais
-c'étoit par force que je m'adressois au duc de C...; si c'eût été une
-action de choix, je suppose que je l'aurois faite tout comme un autre.
-
-Combien de formes de placets, de la tournure la plus basse, mon servile
-cœur ne conçut-il pas pendant tout le chemin! Je méritois d'aller à la
-Bastille pour chacune de ces tournures.
-
-Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des
-mots, des maximes; j'essayai des attitudes, des tons de voix pour
-s'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. Bon! disois-je, j'y
-suis: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui
-auroit fait sans lui prendre la mesure. Sot, continuai-je en
-m'apostrophant, commence par regarder M. le duc de C... observe son
-visage... le caractère qui y est tracé... remarque son attitude en
-t'écoutant, la tournure et l'expression de toute sa personne, et le
-premier mot qui sortira de sa bouche te donnera le ton que tu dois
-prendre. Vous composerez sur-le-champ votre harangue, de l'assemblage de
-toutes ces choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera
-très-vraisemblablement; c'est lui qui en aura fourni les ingrédiens.
-
-Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là. Lâche! un homme
-n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela
-est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de
-même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne
-prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et
-dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui
-refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes
-regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à
-Paris en moins d'une heure sous bonne escorte...
-
-Ma foi, dis-je, je le crois ainsi... Hé bien, par le ciel! j'irai au duc
-avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles...
-
-Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cœur tranquille ne se jette pas
-dans les extrêmes... il se possède toujours... Bien, bien, m'écriai-je,
-tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en
-acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon
-que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai
-l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice,
-ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te
-vais voir, Eliza.
-
-Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je
-ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être
-étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C...
-travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour
-obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la
-conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me
-répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus
-difficile... Je lui fis une légère inclination... Monsieur, lui dis-je,
-ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de
-côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût
-en avertir le ministre. Je retournai à lui... Je ne veux pas, monsieur,
-lui dis-je, causer ici de méprise... ce n'est pas pour M. le duc que
-l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh!
-c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr
-que c'est la même chose pour M. le duc... Cependant je le priai de me
-dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des
-équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que
-faire pendant ce temps-là? Se promener en long et en large dans une
-salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je
-descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu.
-
-Mais tel est mon destin... Il est rare que j'aille à l'endroit que je me
-propose.
-
-
-
-
-LE PATISSIER.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge que je changeai d'idée.
-Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas
-davantage de parcourir la ville; je tirai le cordon, et je dis au cocher
-de me promener par quelques-unes de ses principales rues. Cela sera
-bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu'elle n'est pas grande. Elle
-n'est pas grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est fort grande et même
-fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels... A ce mot
-d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le comte de B. dont le libraire du
-quai Conti m'avoit dit tant de bien... Hé! pourquoi n'irai-je pas chez
-un homme qui a une si haute idée des livres anglois, et des anglois
-mêmes? Je lui raconterai mon aventure... Je changeai donc d'avis une
-seconde fois... à bien compter, même, c'étoit la troisième. J'avois eu
-d'abord envie d'aller chez madame R... rue des Saints-Pères; j'avois
-chargé sa femme-de-chambre de la prévenir que je me rendrois assurément
-chez elle. Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont
-les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté
-de la rue un homme qui portoit un panier, et paroissoit avoir quelque
-chose à vendre, je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeuroit le
-comte de B...
-
-La Fleur revint précipitamment; et avec un air qui peignoit la surprise,
-il me dit que c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit des petits
-pâtés... Quel conte! lui dis-je, cela est impossible. Je ne puis,
-monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais cela est;
-j'ai vu la croix et le ruban rouge attaché à la boutonnière... J'ai
-regardé dans le panier, et j'ai vu les petits pâtés qu'il vend; il est
-impossible que je me trompe en cela.
-
-Un tel revers dans la vie d'un homme éveille dans une ame sensible un
-autre principe que la curiosité... Je l'examinai quelque temps de dedans
-mon carrosse... Plus je l'examinois, plus je le voyois avec sa croix et
-son panier, et plus mon esprit et mon cœur s'échauffoient... Je
-descendis de la voiture, et je dirigeai mes pas vers lui.
-
-Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui tomboit au-dessous des
-genoux. Sa croix pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de
-petits pâtés, étoit couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avoit une
-autre au fond, et tout cela étoit si propre, que l'on pouvoit acheter
-ses petits pâtés, aussi bien par appétit que par sentiment.
-
-Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit tranquille dans
-l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans
-y être sollicité.
-
-Il étoit âgé d'environ cinquante ans... d'une physionomie calme, mais un
-peu grave. Cela ne me surprit pas... Je m'adressai au panier plutôt qu'à
-lui. Je levai la serviette et pris un petit pâté, en le priant d'un air
-touché de m'expliquer ce phénomène.
-
-Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé sa jeunesse dans le service;
-qu'il y avoit mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu une
-compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion de la dernière paix, son
-régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d'autres
-régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification... Il se trouvoit
-dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il,
-sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me
-faisoit pitié; mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avoit à me
-dire.
-
-Le roi est un prince aussi bon que généreux, mais il ne peut récompenser
-ni soulager tout le monde; mon malheur est de me trouver de ce nombre...
-Je suis marié... Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru pouvoir mettre
-à profit le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai
-pensé, moi, qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous préserver tous
-deux des horreurs de la disette en vendant ce qu'elle fait... à moins
-que la providence ne nous eût offert un meilleur moyen.
-
-Je priverois les ames sensibles d'un plaisir, si je ne leur racontois
-pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf
-mois après.
-
-Il se tenoit ordinairement près de la grille du château. Sa croix attira
-les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi,
-et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu'il me
-l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il sut que c'étoit un brave
-officier qui avoit eu l'estime de tout son corps, et il mit fin à son
-petit commerce, en lui donnant une pension de quinze cents livres.
-
-J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir qu'elle plairoit au lecteur;
-je le prie de me permettre, pour ma propre satisfaction, d'en raconter
-une autre arrivée à une personne du même état: les deux histoires se
-donnent jour réciproquement, et ce seroit dommage qu'elles fussent
-séparées.
-
-
-
-
-L'ÉPÉE.
-
-RENNES.
-
-
-Quand les empires les plus puissans ont leurs époques de décadence, et
-éprouvent à leur tour les calamités et la misère, je ne m'arrêterai pas
-à dire les causes qui avoient insensiblement ruiné la maison d'E... en
-Bretagne. Le marquis d'E... avoit lutté avec beaucoup de fermeté contre
-les adversités de la fortune; il vouloit conserver encore aux yeux du
-monde quelques restes de l'éclat dont avoient brillé ses ancêtres; mais
-les dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui en avoient
-entièrement ôté les moyens... Il lui restoit bien assez pour le soutien
-d'une vie obscure... mais il avoit deux fils qui sembloient lui demander
-quelque chose de plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur sort.
-Ils avoient essayé de la voie des armes;... il en coûtoit trop pour
-parvenir;... l'économie ne convenoit pas à cet état... Il n'y avoit donc
-pour lui qu'une ressource, et c'étoit le commerce.
-
-Dans toute autre province de France, hormis la Bretagne, c'étoit flétrir
-pour toujours la racine du petit arbre que son orgueil et son affection
-vouloient voir refleurir... Heureusement la Bretagne a conservé le
-privilége de secouer le joug de ce préjugé. Il s'en prévaut. Les états
-étoient assemblés à Rennes; le marquis en prit occasion de se présenter
-un jour, suivi de ses deux fils, devant le sénat. Il fit valoir avec
-dignité la faveur d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement
-réclamée, n'en subsistoit pas moins dans toute sa force. Il ôta son épée
-de son côté. La voici, dit-il, prenez-la; soyez-en les fidèles
-dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la
-reprendre et de m'en servir avec honneur.
-
-Le président accepta l'épée... Le marquis s'arrêta quelques momens pour
-la voir déposer dans les archives de sa maison, et se retira.
-
-Il s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique. Une
-application assidue au commerce pendant dix-neuf ou vingt ans, et
-quelques legs inattendus de branches éloignées de sa maison, lui
-rendirent de quoi soutenir sa noblesse, et il revint chez lui pour
-réclamer son épée.
-
-J'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de cet événement
-solennel. C'est ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourroit lui
-donner un voyageur sentimental?
-
-Le marquis, tenant par la main une épouse respectable, parut avec
-modestie au milieu de l'assemblée. Son fils aîné conduisoit sa sœur. Le
-cadet étoit à côté de sa mère. Un mouchoir cachoit les larmes de ce bon
-père.
-
-Le silence le plus profond régnoit dans toute l'assemblée. Le marquis
-remit sa femme aux soins de son fils cadet et de sa fille, avança six
-pas vers le président, et lui redemanda son épée. On la lui rendit. Il
-ne l'eut pas plutôt, qu'il la tira presque toute entière hors du
-fourreau... C'étoit la face brillante d'un ami qu'il avoit perdu de vue
-depuis quelque temps. Il l'examina attentivement, comme pour s'assurer
-que c'étoit la même. Il aperçut un peu de rouille vers la pointe: il la
-porta plus près de ses yeux, et il me sembla que je vis tomber une larme
-sur l'endroit rouillé; je ne pus y être trompé par ce qui suivit.
-
-Je trouverai, dit-il, quelqu'autre moyen pour l'ôter.
-
-Il la remit ensuite dans le fourreau, remercia ceux qui en avoient été
-les dépositaires, et se retira avec son épouse, sa fille et ses deux
-fils.
-
-Que je lui enviois ses sensations!
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-J'entrai chez monsieur le comte de B... sans essuyer la moindre
-difficulté. Il feuilletoit les ouvrages de Shakespéar qui étoient sur
-son secrétaire, et je lui fis juger par mes regards que je les
-connoissois. Je suis venu, lui dis-je, sans introducteur, parce que je
-savois que je trouverois dans votre cabinet un ami qui m'introduiroit
-auprès de vous. Le voilà, c'est le grand Shakespéar, mon compatriote...
-Esprit sublime, m'écriai-je, fais moi cet honneur-là!
-
-Le comte sourit de la singularité de cette manière de se présenter... Il
-s'aperçut à mon air pâle que je ne me portois pas bien, et me pria
-aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et pour lui épargner des conjectures sur
-une visite qui n'étoit certainement pas faite dans les règles
-ordinaires, je lui racontai naïvement ce qui m'étoit arrivé chez le
-libraire, et comment cela m'avoit enhardi à venir le trouver plutôt que
-tout autre, pour lui faire part du petit embarras où je m'étois plongé.
-Quel est votre embarras? me dit-il, que je le sache. Je lui fis le même
-récit que j'ai déjà fait au lecteur.
-
-Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, m'assure, M. le comte, qu'on me
-mettra à la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis au milieu du
-peuple le plus poli de l'univers, et ma conscience me dit que je suis
-intègre. Je ne suis point venu pour jouer ici le rôle d'espion, ni pour
-observer la nudité du pays; à peine ai-je eu la pensée que je fusse
-exposé. Il ne convient pas à la générosité françoise, monsieur le comte,
-dis-je, de faire du mal à des infirmes.
-
-Je vis le teint du comte s'animer lorsque je prononçai ceci... Ne
-craignez rien, dit-il... Moi! monsieur, je ne crains réellement rien;
-d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, je suis venu en riant
-depuis Londres jusqu'à Paris, et je ne crois pas que monsieur le duc de
-C... soit assez ennemi de la joie pour me renvoyer en pleurs.
-
-Je me suis adressé à vous M. le comte, ajoutai-je en lui faisant une
-profonde inclination, pour vous engager à le prier de ne pas faire cet
-acte de cruauté.
-
-Le comte m'écoutoit avec un grand air de bonté... sans cela j'aurois
-moins parlé... Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit...
-Cependant la chose en resta là, et je ne voulus plus en parler.
-
-Il changea lui-même de discours; nous parlâmes de choses indifférentes,
-de livres, de nouvelles, de politique, des hommes... et puis des femmes.
-Que Dieu bénisse tout le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime plus
-que moi. Après tous les foibles que j'ai vus aux femmes, toutes les
-satires que j'ai lues contre elles, je les aime toujours. Je suis
-fermement persuadé qu'un homme qui n'a pas une espèce d'affection pour
-elles toutes, n'en peut aimer une seule comme il le doit.
-
-Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement le comte, vous n'êtes pas
-venu ici, dites-vous, pour espionner la nudité du pays... je vous
-crois... ni encore, j'ose le dire, celle de nos femmes. Mais
-permettez-moi de conjecturer que si par hasard vous en trouviez
-quelques-unes sur votre chemin, qui se présentassent ainsi à vos yeux,
-la vue de ces objets ne vous effraieroit pas.
-
-Il y a quelque chose en moi qui se révolte à la moindre idée indécente.
-Je me suis souvent efforcé de surmonter cette répugnance, et ce n'est
-qu'avec beaucoup de peine que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de
-femmes, des choses dont je n'aurois pas osé risquer une seule dans le
-tête-à-tête, m'eût-elle conduit au bonheur.
-
-Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si un pays aussi florissant ne
-m'offroit qu'une terre nue, je jeterois les yeux en pleurant... Pour ce
-qui est de la nudité des femmes, continuai-je en rougissant de l'idée
-qu'il avoit excitée en moi, j'observe si scrupuleusement l'évangile, je
-m'attendris tellement sur leurs foiblesses, que si j'en trouvois dans
-cet état, je les couvrirois d'un manteau, pourvu que je susse comment il
-faudroit m'y prendre... Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la
-nudité de leurs cœurs, et tâcher, à travers les différens déguisemens
-des coutumes, du climat, de la religion et des mœurs, de modeler le mien
-sur ce qu'il y a de bon...
-
-C'est pour cela que je suis venu à Paris; c'est pour la même raison, M.
-le comte, continuai-je, que je n'ai pas encore été voir le Palais-Royal,
-le Luxembourg, la façade du Louvre... Je n'ai pas non plus essayé de
-grossir le catalogue des tableaux, des statues, des églises: je me
-représente chaque beauté comme un temple dans lequel j'aimerois mieux
-entrer pour y voir les traits originaux et les légères esquisses qui s'y
-trouvent, plutôt que le fameux tableau de la transfiguration de Raphaël
-lui-même.
-
-La soif que j'en ai, continuai-je, aussi ardente que celle qui enflamme
-le sein du connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour venir en
-France, et me conduira probablement plus loin... C'est un voyage
-tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des
-affections qu'elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr'aimer un
-peu mieux que nous ne faisons.
-
-Le comte me dit des choses fort obligeantes à ce sujet; et ajouta
-poliment qu'il étoit très-redevable à Shakespéar de lui avoir procuré ma
-connoissance... Mais à propos, dit-il, cet auteur est si rempli de ses
-grandes idées, qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est de me dire
-votre nom... Cela vous met dans la nécessité de vous nommer vous-même.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé de dire qui je suis... Je
-parle plus aisément d'un autre que de moi-même; et j'ai souvent souhaité
-de pouvoir le faire en un seul mot, pour avoir plutôt fini. Ce fut le
-seul moment et la seule occasion dans ma vie où je pus me satisfaire à
-cet égard. Shakespéar étoit sous mes yeux; je me souvins que mon nom
-étoit dans la tragédie d'Hamlet; je cherchai immédiatement la scène des
-fossoyeurs, au cinquième acte; et, posant le doigt sur le nom d'Yorick,
-je présentai le volume au comte... Me voici, lui dis-je.
-
-Il importe peu de savoir si la réalité de ma personne avoit effacé ou
-non de l'esprit du comte l'idée du squelette du pauvre Yorick, ou par
-quelle magie il se trompa de sept ou huit siècles... Les François
-conçoivent mieux qu'ils ne combinent... Rien ne m'étonne dans ce monde,
-et encore moins ces espèces de méprises... Je me suis avisé de faire
-quelques volumes de sermons, bons ou mauvais; et un de nos évêques, dont
-je révère d'ailleurs la candeur et la piété, me disoit un jour qu'il
-n'avoit pas la patience de feuilleter des sermons qui avoient été
-composés par le bouffon du roi de Danemarck. Mais, Monseigneur, lui
-dis-je, il y a deux Yorick. Le Yorick dont vous parlez est mort et
-enterré il y a huit siècles... il florissoit à la cour d'Horwendillus...
-L'autre Yorick n'a brillé dans aucune cour, et c'est moi qui le suis...
-Il secoua la tête. Mon Dieu! Monseigneur, ajoutai-je, vous voudriez donc
-me faire penser que vous pourriez confondre Alexandre-le-Grand, avec
-Alexandre dont parle Saint-Paul, et qui n'étoit qu'un chaudronnier? Je
-ne sais, dit-il; mais n'est-ce pas le même?
-
-Ah! si le roi de Macédoine, lui dis-je, Monseigneur, pouvoit vous donner
-un meilleur évêché, je suis bien sûr que vous ne parleriez pas ainsi.
-
-Le comte de B... tomba dans la même erreur.
-
-Vous êtes Yorick! s'écria-t-il... Oui, je le suis... Vous? Oui,
-moi-même, moi qui ai l'honneur de vous parler. Bon Dieu! dit-il en
-m'embrassant, vous êtes Yorick!
-
-Il mit aussitôt le volume de Shakespéar dans sa poche; et me laissa seul
-dans son cabinet.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le comte de B... étoit sorti
-précipitamment, ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar dans sa
-poche... Mais des mystères qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite, ne
-valent pas le temps que l'on perd à vouloir les pénétrer... il valoit
-mieux lire Shakespéar... Je pris un des volumes qui restoient, et je
-tombai sur la pièce intitulée _Beaucoup de bruit et de fracas pour
-rien_; et du fauteuil où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ à
-Messine; je m'y occupois si fort de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix,
-que je ne pensois ni à Versailles, ni au comte, ni au passe-port.
-
-Douce flexibilité de l'esprit humain, qui peut aussitôt se livrer à des
-illusions qui adoucissent les tristes momens de l'attente et de
-l'ennui!... Il y a long-temps que je n'existerois plus, si je n'avois
-pas erré dans ces plaines enchantées... Dès que je trouve un chemin trop
-rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces, je le quitte pour
-chercher un sentier velouté et uni, que l'imagination a jonché de
-boutons de roses. J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus robuste
-et plus frais. Lorsque le mal m'accable, et que ce monde ne m'offre
-aucune retraite pour m'y soustraire, je le quitte, et je prends une
-nouvelle route... et comme j'ai une idée beaucoup plus claire des champs
-Elisées que du Ciel, je fais comme Enée, j'y entre par force... Je le
-vois qui rencontre l'ombre pensive de sa Didon abandonnée, qu'il cherche
-à reconnoître... Elle l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur de
-sa misère et de sa honte... Mes sensations se perdent dans les siennes,
-et se confondent dans ces émotions qui m'arrachoient des larmes sur son
-sort lorsque j'étois au collège.
-
-Ce n'est certainement pas là courir après une ombre vaine et se
-tourmenter inutilement pour la saisir: on se tourmente bien plus souvent
-en confiant le succès de ces émotions à la seule raison. J'assurerai
-hardiment que quant à moi, je ne fus jamais plus en état de vaincre
-aussi décidément une seule sensation désagréable dans mon cœur, qu'en y
-excitant à sa place une autre plus douce et plus agréable.
-
-J'allois finir de lire le troisième acte lorsque le comte de B... entra,
-avec mon passe-port à la main... M. le duc de C... me dit-il, est aussi
-bon prophète qu'il est grand homme d'état... Celui qui rit, dit-il, ne
-sera jamais dangereux. Pour tout autre que le bouffon du roi, je
-n'aurois pu l'avoir de plus de deux heures... Mais, M. le comte, lui
-dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi... Mais vous êtes Yorick?
-Oui... Et vous riez, vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je ne
-suis point payé pour cela... C'est toujours à mes propres frais que je
-m'amuse...
-
-Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons à la cour; le dernier que
-nous eûmes parut sous le règne licencieux de Charles II. Nos mœurs
-depuis ce temps se sont si épurées; nos grands seigneurs sont si
-désintéressés, qu'ils ne désirent plus _rien_ que les honneurs et la
-richesse de leur patrie; nos dames sont toutes si modestes, si
-réservées, si chastes, si dévotes... Ah! M. le comte, un bouffon
-n'auroit pas un seul trait de raillerie à décocher...
-
-Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Le passe-port étoit adressé à tous les gouverneurs,
-lieutenans-commandans, officiers-généraux et autres officiers de
-justice; et M. Yorick, le bouffon du roi, et son bagage pouvoient
-voyager tranquillement. On avoit ordre de les laisser passer sans les
-inquiéter... J'avoue cependant que le triomphe d'avoir obtenu ce
-passe-port me paroissoit un peu terni par la figure que j'y faisois...
-Mais quels biens dans ce monde sont sans mélange? Je connois de graves
-théologiens qui vont jusqu'à soutenir que la jouissance même est
-accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse qu'ils connoissent,
-se termine ordinairement par quelque chose approchant de la convulsion.
-
-Je me souviens que le grave et le savant Bevoriskius, dans son
-commentaire sur les générations d'Adam, étant au milieu d'une note,
-l'interrompit tout naturellement pour parler de deux moineaux qui
-étoient sur les bords de sa fenêtre, et qui l'avoient tellement
-incommodé pendant qu'il écrivoit, qu'ils lui avoient enfin fait perdre
-le fil de sa généalogie.
-
-«Cela est étrange! s'écrie-t-il, mais le fait n'en est pas moins vrai.
-Ils me troubloient par leurs caresses... J'eus la curiosité de les
-marquer une à une avec ma plume; et le moineau mâle, dans le peu de
-temps qu'il m'auroit fallu pour finir ma note, reitéra les siennes
-vingt-trois fois et demie.
-
-»Que le ciel répand de bienfaits sur ses créatures! ajoute Bevoriskius.»
-
-Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux Yorick, qui publie ce
-que tu ne peux copier ici sans rougir!
-
-Mais cette anecdote n'a rien de commun avec mes voyages... Je demande
-deux fois... trois fois excuse de cette disgression.
-
-
-
-
-CARACTÈRES.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Eh bien, me dit le comte après qu'il m'eut donné le passe-port, comment
-trouvez-vous les françois?
-
-On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant d'honnêtetés, je ne pouvois
-répondre à cette question que d'une manière fort polie.
-
-_Passe pour cela_, dit le comte; mais parlez franchement, trouvez-vous
-dans les françois toute l'urbanité dont on leur fait honneur par tout?
-Tout ce que j'ai vu, lui dis-je, me confirme dans cette opinion... Oh!
-oui, dit le comte, les françois sont polis... Jusqu'à l'excès,
-repris-je.
-
-Ce mot excès le frappa; il prétendoit que j'entendois par-là plus que je
-ne disois. Je m'en défendis pendant long-temps aussi bien que je pus...
-Il insista sur ma réserve, et il m'engagea à parler avec franchise.
-
-Je crois, M. le comte, lui dis-je, qu'il en est des questions que l'on
-se fait dans la société, comme de la musique; on a besoin d'une clef
-pour répondre aux unes, comme pour régler l'autre. Une note exprimée
-trop haut ou trop bas, dérange tout le système de l'harmonie... Le comte
-de B... me dit qu'il ne savoit pas la musique, et me pria de m'expliquer
-de quelqu'autre façon... Une nation civilisée, M. le comte, lui dis-je
-enfin, rend le monde son tributaire. La politesse en elle-même, ainsi
-que le beau sexe, a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne au cœur
-d'en dire du mal... Je crois cependant qu'il n'y a qu'un seul point de
-perfection où l'homme en général puisse arriver. S'il le passe, il
-change plutôt de qualités qu'il n'en acquiert... Je ne prétends pas
-marquer par-là à quel degré cela se rapporte aux françois sur le point
-dont nous parlons. Mais si jamais les anglois parvenoient à cette
-politesse qui distingue les françois, et s'ils ne perdoient pas en
-même-temps cette politesse du cœur qui engage les hommes à faire plutôt
-des actes d'humanité que de pure civilité, ils perdroient au moins ce
-caractère original et varié qui les distingue non-seulement les uns des
-autres, mais aussi de tout le reste du monde.
-
-Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai quelques schelins qui avoient
-été frappés du temps du roi Guillaume, et qui étoient unis comme le
-verre: ils pouvoient servir à éclaircir ce que je venois de dire.
-
-Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant devant lui sur son bureau:
-par le frottement de ces pièces pendant soixante-dix ans qu'elles ont
-passé par tant de mains, elles sont devenues si semblables les unes aux
-autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.
-
-Les anglois, comme les anciennes médailles que l'on met à part et qui ne
-passent que par peu de mains, conservent la même rudesse que la main de
-la nature leur a donnée. Elles ne sont pas si agréables au toucher, mais
-en revanche la légende en est si lisible, que du premier coup-d'œil l'on
-voit de qui elles portent l'effigie et la suscription... Mais les
-françois, M. le comte... ajoutai-je, cherchant à adoucir ce que j'avois
-dit, ont tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien se passer de
-celle-là. Il n'y a point de peuple plus loyal, plus brave, plus
-généreux, plus spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut... c'est
-d'être trop sérieux.
-
-Mon Dieu! s'écria le comte en se levant avec surprise...
-
-Mais vous plaisantez, dit-il... Je mis la main sur ma poitrine, et
-l'assurai gravement que c'étoit mon opinion...
-
-Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne pouvoir rester, pour
-m'entendre justifier cette idée. Il étoit obligé de sortir dans le
-moment, pour aller dîner chez le duc de C... où il étoit engagé.
-
-Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez pas Versailles trop
-éloigné de Paris, pour vous empêcher d'y venir dîner avec moi... J'aurai
-peut-être alors le plaisir de vous voir rétracter votre opinion... ou
-d'apprendre comment vous la soutiendrez. En ce cas, M. l'anglois, vous
-ferez bien d'employer tous vos moyens, car vous aurez tout le monde
-contre vous... Je promis au comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui
-avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.
-
-
-
-
-LA TENTATION.
-
-PARIS.
-
-
-Je revins aussitôt à Paris. Le portier me dit qu'une jeune fille, qui
-avoit une boîte de carton, étoit venue me demander un instant avant que
-j'arrivasse. Je ne sais, dit-il, si elle s'en est allée ou non. Je pris
-la clef de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier la jeune fille qui
-descendoit.
-
-C'étoit mon aimable fille du quai de Conti. Madame de R... l'avoit
-envoyée chez une marchande de modes, à deux pas de l'hôtel de Modène: je
-ne l'avois pas été voir, et elle lui avoit dit de s'informer si je
-n'étois déjà plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas laissé une
-lettre à son adresse.
-
-Elle monta avec moi dans ma chambre, pour attendre que j'eusse écrit une
-carte.
-
-C'étoit une belle soirée de la fin du mois de mai. Les rideaux de la
-fenêtre, de taffetas cramoisi, étoient bien fermés... Le soleil se
-couchoit, et réfléchissoit à travers l'étoffe une si belle teinte sur le
-visage charmant de la jeune beauté, que je crus qu'elle rougissoit...
-Cette idée me fit rougir moi-même... Nous étions seuls, et cette
-circonstance me donna une seconde rougeur avant que la première fût
-dissipée.
-
-Il y a une espèce agréable de rougeur qui est à moitié criminelle, et
-qui provient plutôt du sang que de l'homme lui-même... Le cœur l'envoie
-avec impétuosité, et la vertu vole à sa suite... non pas pour la
-rappeler, mais pour en rendre la sensation plus délicieuse... elles vont
-de compagnie...
-
-Je ne la décrirai pas... Je sentis d'abord quelque chose en moi qui
-n'étoit pas conforme à la leçon de vertu que j'avois donnée la veille
-sur le quai de Conti; je cherchai une carte pendant cinq ou six minutes,
-quoique je susse que je n'en avois point... Je pris une plume... je la
-replaçai; ma main trembloit, le diable m'agitoit.
-
-Je sais aussi bien que tout autre que c'est un ennemi qui s'enfuit si on
-lui résiste; mais il est rare que je lui résiste, de peur d'être blessé
-au combat, quoique vainqueur... j'aime mieux, pour plus de sûreté, céder
-le triomphe; et c'est moi-même qui fuis, au lieu de le faire fuir.
-
-La jeune fille s'approcha du secrétaire, où je cherchois si inutilement
-une carte... Elle prit d'abord la plume que j'avois replacée, et
-m'offrit de me tendre le cornet... et cela d'une voix si douce, que
-j'allois l'accepter: cependant je n'osai pas. Mais, ma chère, je n'ai
-point de carte, lui dis-je, pour écrire. Qu'importe; écrivez, dit-elle
-naïvement, sur telle autre chose que ce soit.
-
-Ah! je fus tenté de lui dire: je vais donc l'écrire sur tes lèvres...
-
-Mais je suis perdu, me dis-je, si je fais cela. Je la pris par la main,
-et la menai vers la porte, en la priant de ne point oublier la leçon que
-je lui avois donnée... Elle promit de s'en souvenir, et elle fit cette
-promesse avec tant d'ardeur, qu'en se retournant elle mit ses deux mains
-dans les miennes... Il étoit impossible, dans cette situation, de ne pas
-les serrer; je voulois les laisser aller, et je les retenois encore...
-Je ne lui parlois point, je raisonnois en moi-même... L'action me
-faisoit de la peine, mais je tenois toujours ses mains serrées... Au
-même instant je m'aperçus qu'il falloit recommencer le combat; je
-sentois tout mon cœur trembler à cette idée.
-
-Le lit n'étoit qu'à deux pas de nous... Je lui tenois encore les
-mains... et je ne sais comment cela arriva... je ne lui dis pas de s'y
-asseoir... je ne l'y attirai pas... je n'y pensois même pas... cependant
-nous nous trouvâmes tous deux assis sur le pied du lit.
-
-Il faut, dit-elle, que je vous montre la petite bourse que j'ai faite ce
-matin pour mettre votre écu... Elle la chercha dans sa poche droite qui
-étoit de mon côté, et la chercha pendant quelque temps; ensuite dans sa
-poche gauche, et ne la trouvant point, elle craignoit de l'avoir
-perdue... Je n'ai jamais attendu une chose avec autant de patience.
-Enfin, elle la trouva dans sa poche droite, et l'en tira pour me la
-montrer. Elle étoit de taffetas vert doublé de satin blanc piqué, et
-n'étoit pas plus grande qu'il ne falloit pour contenir l'écu qui étoit
-dedans. Elle me la mit dans la main; elle étoit joliment faite... Je la
-tins dix minutes, le revers de ma main appuyé sur ses genoux... Je
-regardai la bourse, et quelquefois à côté.
-
-J'avois un col plissé, dont quelques fils s'étoient rompus. Elle enfila,
-sans rien dire, une aiguille, et se mit à le raccommoder... Je prévis
-alors tout le danger que couroit ma gloire... Sa main, qu'elle faisoit
-passer et repasser sur mon cou, en gardant le silence, agitoit
-violemment les lauriers que mon imagination avoit placés sur ma tête.
-
-La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite en marchant... Voyez,
-dit-elle en levant son pied, j'allois la perdre si je ne m'en étois pas
-aperçue... Je ne pouvois pas faire moins, en reconnoissance du soin
-qu'elle avoit pris de me raccommoder mon col, que de rattacher sa
-boucle... Lorsque j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si les
-boucles étoient placées l'une comme l'autre... Je le fis un peu trop
-brusquement... et la belle fille fut renversée... Et alors...
-
-
-
-
-LA CONQUÊTE.
-
-
-Oui, et alors?... O vous! dont les têtes froides et les cœurs tièdes
-peuvent vaincre ou masquer les passions par le raisonnement, dites-moi
-quelle faute un homme commet à les ressentir? Comment son esprit est-il
-responsable envers l'émanateur de tous les esprits, de la conduite qu'il
-tient quand il en est agité?
-
-[Illustration]
-
-Si la nature, en tissant sa toile d'amitié, a entrelacé dans toute la
-pièce quelques fils d'amour et de désir, faut-il déchirer toute la toile
-pour les en arracher? Oh! châtie de pareils stoïciens, grand maître de
-la nature! m'écriai-je en moi-même. En quelqu'endroit que tu me places
-pour éprouver ma vertu, quel que soit le péril où je me trouve exposé,
-quelle que soit ma situation, laisse-moi sentir les mouvemens des
-passions qui appartiennent à l'humanité!... Et si je les gouverne comme
-je le dois, j'ai toute confiance en ta justice; car c'est toi qui nous a
-formés... nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes.
-
-Je n'eus pas sitôt adressé cette courte prière au ciel, que je relevai
-la jeune fille. Je la pris par la main et la conduisis hors de la
-chambre... Elle se tint près de moi jusqu'à ce que j'eusse fermé la
-porte, et que j'en eusse mis la clef dans ma poche... Alors la victoire
-étoit décidée... et seulement alors je lui donnai un baiser sur la
-joue... Je la pris par la main, et je la conduisis en toute sûreté
-jusqu'à la porte de la rue.
-
-
-
-
-LE MYSTÈRE.
-
-PARIS.
-
-
-Un homme qui jugera le cœur humain, jugera aisément qu'il m'étoit
-impossible de retourner sitôt dans ma chambre; c'eût été passer d'un
-morceau musical dont le feu avoit animé toutes mes affections, à une
-clef froide... Je restai donc quelque temps sur la porte de l'hôtel, et
-je m'occupai à examiner les passans, et à former sur eux les conjectures
-que leurs différentes allures me suggéroient; mais un seul objet fixa
-bientôt toute mon attention, et confondit toute espèce de raisonnement
-que je pouvois faire sur lui.
-
-C'étoit un grand homme sec, d'un sérieux philosophique, et d'une mine
-hâlée, qui passoit et repassoit gravement dans la rue, et n'alloit
-jamais au-delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paroissoit
-avoir à-peu-près cinquante-deux ans; il avoit une petite canne sous le
-bras... Son habit, sa veste et sa culotte étoient de drap noir, un peu
-usé, mais encore propre. A sa manière d'ôter son chapeau, et d'accoster
-un grand nombre de passans, je jugeai qu'il demandoit l'aumône, et je
-préparai quelque monnoie pour la lui donner, quand il s'adresseroit à
-moi en passant... Mais il passa sans me rien demander, et cependant ne
-fit pas six pas sans s'arrêter vis-à-vis d'une petite femme qui venoit
-devant lui... J'avois plus l'air de lui donner qu'elle. A peine eut-il
-fini, qu'il ôta son chapeau à une autre qui venoit par le même chemin.
-Un monsieur d'un certain âge avançoit lentement, il étoit suivi d'un
-jeune homme fort bien mis... Il les laissa passer tous deux sans leur
-rien demander... Je restai à l'observer une bonne demi-heure, et il fit
-pendant ce temps une douzaine de tours en avant et en arrière, en
-suivant constamment la même conduite.
-
-Il y avoit dans cela deux choses bien singulières, et qui me faisoient
-faire inutilement beaucoup de réflexions; c'étoit de savoir d'abord
-pourquoi il ne contoit son histoire qu'aux femmes; et ensuite quelle
-espèce d'éloquence il employoit pour toucher leurs cœurs, en jugeant
-apparemment qu'elle étoit inutile pour émouvoir ceux des hommes.
-
-Deux autres circonstances me rendoient encore ce mystère plus
-impénétrable; l'une, qu'il disoit tout bas à chaque femme ce qu'il avoit
-à lui dire, et d'une façon qui avoit plutôt l'air d'un secret confié,
-que d'une demande; l'autre étoit qu'il réussissoit toujours. Il
-n'arrêtoit pas une seule femme, qui ne tirât sa bourse pour lui donner
-quelque chose.
-
-J'eus beau réfléchir, je ne pus me former de système pour expliquer ce
-phénomène.
-
-C'étoit une énigme à m'occuper tout le reste de la soirée, et je me
-retirai dans ma chambre.
-
-
-
-
-LE CAS DE CONSCIENCE.
-
-PARIS.
-
-
-Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré, qu'il me dit de chercher un
-autre logement. Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?... Pourquoi?...
-N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée
-avec vous? Cela est contre les règles de ma maison... Fort bien! lui
-dis-je, et nous nous quitterons tous bons amis; car la jeune fille n'a
-point eu de mal... ni moi non plus, et je vous laisserai comme je vous
-ai trouvé... C'en est assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de
-réputation... Cela n'est pas équivoque... Voyez, ajouta-t-il, en me
-montrant le le pied du lit où nous avions été assis... J'avoue que cela
-avoit quelqu'apparence d'un témoignage; mais mon orgueil ne souffroit
-pas que j'entrasse en explication avec lui: je lui dis donc de se
-tranquilliser, de dormir aussi bien que je le ferois cette nuit, et que
-je le paierois demain matin.
-
-Je ne me serois pas soucié, Monsieur, de vous voir une vingtaine de
-filles... Et je n'ai jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui dis-je
-en l'interrompant... Pourvu, ajouta-t-il, que c'eût été le matin...
-Est-ce que la différence des momens du jour met, à Paris, de la
-différence dans le mal? Cela en fait beaucoup, Monsieur, par rapport à
-la décence... Je goûte une bonne distinction, et je ne pouvois pas me
-fâcher bien vivement contre cet homme... J'avoue, poursuivit-il, qu'il
-est nécessaire à un étranger d'avoir la commodité d'acheter des
-dentelles, de la broderie, des bas de soie... et ce n'est rien, quand
-une femme qui vend de tout cela vient avec une boîte de carton... cela
-passe... Oh? en ce cas votre conscience et la mienne sont à l'abri; car,
-sur ma foi, et elle en avoit une, mais je n'y ai pas regardé... Monsieur
-n'a donc rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je. C'est que je vous
-recommanderois, Monsieur, une jeune fille qui vous vendra en conscience.
-A la bonne heure, mais il faut que je la voie ce soir... Il me fit une
-profonde révérence, et se retira sans répliquer.
-
-Je vais triompher de cet homme, me dis-je; mais quel profit en
-tirerai-je? Je lui ferai voir que ce n'est qu'une ame vile. Et ensuite?
-ensuite!... J'étois trop près de moi, pour dire que c'étoit pour l'amour
-des autres... Je n'avois point de bonne réponse à me faire à cette
-question... Il y avoit plus de mauvaise humeur que de principe dans mon
-projet... et il me déplaisoit même avant de l'exécuter.
-
-Une jeune grisette entra quelques minutes après, avec une boîte de
-dentelles... Elle vient bien inutilement, me dis-je, je n'acheterai
-certainement rien.
-
-Elle vouloit me faire tout voir... Mais il étoit difficile de me montrer
-quelque chose qui me plût. Cependant elle ne faisoit pas semblant de
-s'apercevoir de mon indifférence. Son petit magasin étoit ouvert, et
-elle en étala toutes les dentelles à mes yeux, les déplia et les replia
-l'une après l'autre avec beaucoup de patience et de douceur... Il ne
-tenoit qu'à moi d'acheter ou de ne point acheter; elle me laissoit le
-tout pour le prix que je voudrois lui en donner. La pauvre créature
-sembloit avoir grande envie de gagner quelques sous, et fit tout ce
-qu'elle put pour vaincre mon obstination... Le jeu de ses grâces étoit
-cependant plus animé par un air naïf et caressant, que par l'art.
-
-S'il n'y a pas dans l'homme un fond de complaisance et de bonté qui le
-rende dupe, _tant pis_. Mon cœur s'amollit, et ma dernière résolution se
-changea aussi facilement que la première... Pourquoi punir quelqu'un de
-la faute des autres? Si tu es tributaire de ce tyran d'hôte, me
-disois-je en fixant la jeune marchande, je plains ton sort.
-
-Je n'aurois eu que quelques louis dans ma bourse, que je ne l'aurois pas
-renvoyée sans en dépenser trois... Je lui pris une paire de manchettes.
-
-L'hôte va partager son profit avec elle... Qu'importe? je n'ai fait que
-payer, comme tant d'autres ont fait avant moi, pour une action qu'ils
-n'ont _pu_ commettre, ou même en avoir l'idée.
-
-
-
-
-L'ÉNIGME.
-
-PARIS.
-
-
-La Fleur, en me servant au soupé, me dit que l'hôte étoit bien fâché de
-l'affront qu'il m'avoit fait en me disant de chercher un autre logement.
-
-Un homme qui veut passer une nuit tranquille, ne se couche point avec de
-l'inimitié contre quelqu'un, quand il peut se réconcilier. Je dis donc à
-La Fleur de dire à l'hôte que j'étois fâché moi-même de lui avoir donné
-occasion de me faire ce mauvais compliment; vous pouvez même lui
-ajouter, si la jeune fille revenoit encore, que je ne veux plus la
-revoir.
-
-Ce n'étoit pas à lui que je faisois ce sacrifice, c'étoit à moi-même...
-_après l'avoir échappé aussi belle_, je m'étois résolu de ne plus courir
-de risques, et de tâcher de quitter Paris, s'il étoit possible, avec le
-même fonds de vertu que j'y avois apporté.
-
-Mais, Monsieur, La Fleur dit en me saluant jusqu'à terre, ce n'est pas
-suivre le ton... Monsieur changera sans doute de sentiment. Si par
-hasard il vouloit s'amuser... Je ne trouve point en cela d'amusement,
-lui dis-je en l'interrompant.
-
-Mon Dieu! dit La Fleur en ôtant le couvert.
-
-Il alla souper, et revint une heure après pour me coucher. Personne
-n'étoit plus attentif que lui, mais il étoit encore plus officieux qu'à
-l'ordinaire. Je voyois qu'il vouloit me dire ou me demander quelque
-chose, et qu'il n'osoit le faire. Je ne concevois pas ce que ce pouvoit
-être, et je ne me mis pas beaucoup en peine de le savoir. J'avois une
-autre énigme plus intéressante à deviner, c'étoit le manége de l'homme
-que j'avois vu demandant la charité. J'en aurois bien voulu connoître
-tous les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui m'excitoit: c'est
-en général un principe de recherche si bas que je ne donnerois pas une
-obole pour la satisfaire... Mais un secret qui amollissoit si
-promptement et avec autant d'efficacité le cœur du beau sexe, étoit, à
-mon avis, un secret qui valoit la pierre philosophale. Si les deux Indes
-m'eussent appartenu, j'en aurois donné une pour le savoir.
-
-Je le tournai et retournai inutilement toute la nuit dans ma tête. Mon
-esprit, le lendemain en m'éveillant, étoit aussi épuisé par mes rêves,
-que celui du roi de Babylone l'avoit été par ses songes. Je n'hésiterai
-pas d'affirmer que l'interprétation de cette énigme auroit embarrassé
-tous les savans de Paris, aussi bien que ceux de la Chaldée.
-
-
-
-
-LE DIMANCHE.
-
-PARIS.
-
-
-Cette nuit amena le dimanche. La Fleur, en m'apportant du café, du pain
-et du beurre, pour mon déjeûné, étoit si paré, que j'eus de la peine à
-le reconnoître.
-
-En le prenant à Montreuil, je lui avois promis un chapeau neuf avec une
-ganse et un bouton d'argent, et quatre louis pour s'habiller à Paris; le
-bon garçon avoit, on ne peut mieux, employé son argent.
-
-Il avoit acheté un fort bel habit d'écarlate, et la culotte de même...
-Cela n'avoit été porté que peu de temps... Je lui sus mauvais gré de me
-dire qu'il avoit fait cette emplette à la friperie... L'habillement
-étoit si frais, que, quoique je susse bien qu'il ne pouvoit pas être
-neuf, j'aurois souhaité pouvoir m'imaginer que je l'avois fait faire
-exprès pour lui, plutôt que d'être sorti de la friperie.
-
-Mais c'est une délicatesse à laquelle on ne fait pas beaucoup
-d'attention à Paris.
-
-La veste qu'il avoit achetée étoit de satin bleu, assez bien brodée en
-or, un peu usée, mais encore fort apparente; le bleu n'étoit pas trop
-foncé, et cela s'assortissoit très-bien avec l'habit et la culotte.
-Outre cela il avoit su tirer encore de cette somme une bourse à cheveux
-neuve et un solitaire; et il avoit tant insisté auprès du fripier, qu'il
-en avoit obtenu des jarretières d'or aux genouillères de sa culotte. Il
-avoit acheté de sa propre monnoie des manchettes brodées qui coûtoient
-quatre francs, et une paire de bas de soie blancs cinq francs. Mais
-par-dessus tout, la nature lui avoit donné une belle figure qui ne lui
-coûtoit pas un sou.
-
-C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre, ses cheveux frisés dans le
-dernier goût, et avec un gros bouquet à la boutonnière de son habit. Il
-y avoit dans tout son maintien un air de gaieté et de propreté, qui me
-rappela que c'étoit Dimanche. Je conjecturai aussitôt, en combinant ces
-deux choses, que ce qu'il avoit à me dire le soir, étoit de me demander
-la permission de passer ce jour-là comme on le passe à Paris. J'y avois
-à peine pensé, que d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte de
-confiance que je ne le refuserois pas, il me pria de lui accorder la
-journée, en ajoutant ingénument que c'étoit pour faire le galant
-vis-à-vis de sa maîtresse.
-
-Moi, j'avois précisément à le faire vis-à-vis de madame de R... J'avois
-retenu exprès mon carrosse de remise, et ma vanité n'auroit pas été peu
-flattée d'avoir un domestique aussi élégant derrière ma voiture...
-J'avois de la peine à me résoudre à me passer de lui dans cette
-occasion.
-
-Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits embarras, il faut sentir.
-Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils font avec
-nous; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de
-sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs
-maîtres... Ils ont mis à prix leur _abnégation_ d'eux-mêmes, si je peux
-me servir de cette expression; cependant leurs attentes sont quelquefois
-si déraisonnables, que si leur état ne me donnoit pas le moyen de les
-mortifier, je voudrois souvent les en frustrer... Mais quand je
-réfléchis qu'ils peuvent me dire:
-
-Je le sais bien... je sais que je suis votre domestique... Je sens alors
-que je suis désarmé de tout le pouvoir d'un maître.
-
-La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je...
-
-Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite depuis si peu de temps que
-tu es à Paris?... Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, me
-dit que c'étoit une demoiselle qu'il avoit vue chez M. le comte de B...
-La Fleur avoit un cœur fait pour la société, à dire vrai, il en laissoit
-échapper, de manière ou d'autre, aussi peu d'occasion que son maître...
-Mais comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout ce qu'il m'en dit,
-c'est que pendant que j'étois chez le comte, il avoit fait connoissance
-avec la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte m'avoit accordé sa
-protection, et La Fleur avoit su se mettre dans les bonnes grâces de la
-demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à Paris avec deux ou trois
-autres personnes de la maison de M. le comte, et il avoit fait la partie
-de passer la journée avec eux sur les boulevards.
-
-Gens heureux! qui une fois la semaine au moins, mettez de côté vos
-embarras et vos soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez
-gaiement de vous un fardeau de peines et de chagrins qui accable les
-autres nations!
-
-
-
-
-LE FRAGMENT.
-
-PARIS.
-
-
-La Fleur, sans y songer plus que moi, m'avoit laissé de quoi m'amuser
-tout le jour.
-
-Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille de figuier. Il faisoit
-chaud, et il avoit demandé une mauvaise feuille de papier pour mettre
-entre sa main et la feuille de figuier. Cela tenoit lieu d'une assiette,
-et je lui dis de mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le congé que
-je lui avois donné, m'avoit déterminé à ne point sortir. Je lui dis
-d'avertir le traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me laisser
-déjeûner.
-
-Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de figuier par la fenêtre. J'en
-allois faire autant de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée.
-J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, puis une autre, puis une
-troisième; cela excita ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en
-approchai un fauteuil, et me mis à lire.
-
-C'étoit du vieux françois, qui paroissoit être du temps de Rabelais;
-c'étoit peut-être lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit
-gothique, et si effacé par l'humidité et par l'injure du temps, que
-j'eus bien de la peine à le déchiffrer... J'en abandonnai même la
-lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène... Mais je repris le
-chiffon. Impatienté de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère Eliza, pour
-me calmer; mais irrité par la difficulté de débrouiller le maudit
-papier, je le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois à le
-comprendre n'en faisoit qu'augmenter le désir.
-
-Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par une bouteille de vin de
-Bourgogne, et je repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois heures
-d'une application presqu'aussi profonde que jamais Gruter ou Spon en
-mirent pour pénétrer le sens d'une inscription absurde, je crus
-m'apercevoir que je comprenois ce que je lisois... Mais pour m'en
-assurer davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen
-que de le traduire en anglois, pour voir la figure que cela feroit... Je
-m'en occupai à loisir comme un homme qui écrit des maximes; tantôt en
-faisant quelques tours dans ma chambre, tantôt en me mettant à la
-fenêtre; puis je reprenois ma plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin
-achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce qui suit.
-
-
-
-
-LE FRAGMENT.
-
-PARIS.
-
-
-Or, comme la femme du notaire disputoit sur ce point un peu trop
-vivement avec le notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant bas son
-parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire pour prendre acte de tout
-ceci.
-
-Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant précipitamment... La femme
-du notaire étoit une petite femme vaine et colérique... Et le notaire,
-pour éviter un ouragan, jugea à propos de répondre avec douceur...
-J'irais, dit-il, au lit... Vous pouvez aller au diable, dit la femme du
-notaire.
-
-Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement, parce que ce n'est
-pas la mode à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en soient garnies; et
-le notaire, qui ne se soucioit pas de coucher avec une femme qui venoit
-de l'envoyer au diable, prit son chapeau, sa canne, son manteau, et
-sortit de la maison. La nuit étoit pluvieuse, et venteuse, et il
-marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf.
-
-De tous les ponts qui ont jamais été faits, ceux qui ont passé sur le
-Pont-Neuf doivent avouer que c'est le pont le plus beau, le plus noble,
-le plus magnifique, le mieux éclairé, le plus long, le plus large qui
-ait jamais joint deux côtés de rivière sur la surface du globe.
-
-_A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment n'étoit pas françois._
-
-Le seul reproche que les théologiens, les docteurs de Sorbonne et tous
-les casuistes fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent à Paris,
-il n'y a point d'endroit où l'on blasphême plus souvent la nature à
-l'occasion de ce météore... et cela est vrai, mes bons amis: il y
-souffle si vigoureusement, il vous y houspille avec des bouffées si
-subites et si fortes, que de cinquante personnes qui le passent, il n'y
-en a pas une qui ne coure le risque de se voir enlever ou de montrer
-quelque chose.
-
-Le pauvre notaire, qui avoit à garantir son chapeau d'accident, appuya
-dessus le bout de sa canne: mais comme il passoit en ce moment auprès de
-la sentinelle, le bout de sa canne, en la levant, attrapa la corne du
-chapeau de la sentinelle, et le vent, qui n'avoit presque plus rien à
-faire, emporta le chapeau dans la rivière.
-
-C'est un coup de vent, dit en l'attrapant, un bachoteur qui se trouvoit
-là.
-
-La sentinelle étoit un gascon. Il devint furieux, releva sa moustache,
-et mit son arquebuse en joue.
-
-Dans ce temps-là on ne faisoit partir les arquebuses que par le secours
-d'une mèche. Le vent, qui fait des choses bien plus étranges, avoit
-éteint la lanterne de papier d'une vieille femme, et la vieille femme
-avoit emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer... Cela donna
-le temps au sang du gascon de se refroidir, et de faire tourner
-l'aventure plus avantageusement pour lui... Il courut après le notaire,
-et se saisit de son castor. C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre
-sa capture aussi légitime que celle du bachoteur.
-
-Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire; mais arrivé dans la rue
-Dauphine, il se mit à déplorer son sort.
-
-Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet
-des orages, des tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre toutes
-les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes
-confrères et contre moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir forcé
-par les foudres de l'église à contracter un mariage avec une femme qui
-est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents
-domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Me voilà tête
-nue, et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse, et
-du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer
-la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux points du compas,
-poussera chez moi les pratiques de mes confrères?
-
-Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il entendit, du fond d'une allée
-obscure, une voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher le notaire le
-plus proche... Or, le notaire qui étoit là se crut le notaire désigné...
-Il entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il trouva une petite
-porte ouverte. Là, il entra dans une grande salle, et une vieille
-servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande, où il y
-avoit pour tous meubles une longue pertuisane, une cuirasse, une vieille
-épée rouillée et une bandoulière, qui étoient suspendues à des clous à
-quatre endroits différens le long du mur.
-
-Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en
-supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse,
-étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée
-sur sa main en guise de chevet... Il y avoit une petite table tout
-auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout
-l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la
-table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une
-feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table... Il exprima du coton
-de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée
-au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le
-gentilhomme lui dictât son testament.
-
-Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui
-puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon
-histoire... Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si
-je ne l'avois léguée au public... Je vous lègue à vous, qui allez
-l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir... C'est une histoire
-si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle
-fera la fortune de votre maison... Le notaire, dont l'encre étoit
-séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les
-événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et
-les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce
-labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide
-la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé... dirige ma langue par
-l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui
-ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou
-m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle
-pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture.
-
-Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les
-sensations de la nature... Elle affligera les cœurs humains. Les ames
-les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion.
-
-Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre
-pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui
-dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit.
-
-Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma
-chambre?
-
-
-
-
-LE FRAGMENT ET LE BOUQUET.
-
-PARIS.
-
-
-Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui eus dit ce qui me manquoit. Il
-n'y en avoit que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont j'ai
-enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, et que j'ai donné à la
-demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard... Je t'en prie, La
-Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard
-elle l'a conservée. Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en
-volant.
-
-Il ne fut que quelques instans à revenir. Il étoit essoufflé, et plus
-triste que s'il eût perdu la chose la plus précieuse... Juste ciel! me
-dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un quart-d'heure que je lui ai fait le
-plus tendre adieu; et la volage, en ce peu de temps, a donné le gage de
-ma tendresse à un valet-de-pied du comte... J'ai été le lui demander; il
-l'avoit donné lui-même à une jeune lingère du coin; et celle-ci en a
-fait présent à un joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais où... et
-la feuille de papier avec? Oui, Monsieur... nos malheurs étoient
-enveloppés dans la même aventure... Je soupirai; et La Fleur soupira,
-mais un peu plus haut.
-
-Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est malheureux, disoit son
-maître.
-
-Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit La Fleur, si elle l'avoit
-perdu. Ni à moi, La Fleur, si je l'avois trouvé.
-
-L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette feuille... ou point.
-
-
-
-
-L'ACTE DE CHARITÉ.
-
-PARIS.
-
-
-Un homme qui craint d'entrer dans un passage obscur, peut être un
-très-galant homme, et propre à faire mille choses; mais il lui est
-impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de
-ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues. La nature est
-retenue et n'aime pas à agir devant les spectateurs. Mais on voit
-quelquefois, dans un coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que
-tous les sentimens d'une douzaine de tragédies du théâtre françois
-réunies... Elles sont cependant bien bonnes... Elles sont aussi utiles
-aux prédicateurs qu'aux rois, aux héros, aux guerriers; et quand je veux
-faire quelque sermon plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y
-trouve un fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce, le Pont, l'Asie,
-la Phrygie, la Pamphilie, le Mexique, me fournissent des textes aussi
-bons qu'aucun de la bible.
-
-Il y a un passage fort long et fort obscur qui va de l'opéra-comique à
-une rue fort étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent humblement
-l'arrivée d'un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied
-quand le spectacle est fini. Le bout de ce passage, vers la salle, est
-éclairé par un lampion, dont la lumière foible se perd avant qu'on
-arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile, mais il sert
-d'ornement. Il est de loin comme une étoile fixe de la moindre
-grandeur... Elle brûle, et ne fait aucun bien à l'univers.
-
-En m'en retournant le long de ce passage, j'aperçus, à cinq ou six pas
-de la porte, deux dames qui se tenoient par le bras, et qui avoient
-l'air d'attendre une voiture: comme elles étoient le plus près de la
-porte, je pensai qu'elles avoient un droit de priorité. Je me tapis donc
-le long du mur, presque à côté d'elles, et m'y tins tranquillement...
-J'étois en noir, et à peine pouvoit-on distinguer qu'il y eût là
-quelqu'un.
-
-La dame dont j'étois le plus proche, étoit grande, maigre, et d'environ
-trente-six ans; l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit environ
-quarante ans. Elles n'avoient rien qui dénotât qu'elles fussent femmes
-ou veuves. Elles sembloient être deux sœurs, vraies vestales, aussi peu
-accoutumées au doux langage des amans qu'à leurs tendres caresses...
-J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses... Mais le bonheur, ce
-soir, étoit destiné à leur venir d'une autre main.
-
-Une voix basse avec une bonne tournure d'expression, terminée par une
-douce cadence, se fit entendre, et leur demanda, pour l'amour de Dieu,
-une pièce de douze sous entr'elles deux... Il me parut singulier
-d'entendre un mendiant fixer le contingent d'une aumône, et surtout de
-le fixer à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement dans
-l'obscurité... Les dames en parurent tout aussi surprises que moi. Douze
-sous! dit l'une; une pièce de douze sous! dit l'autre; et point de
-réponse.
-
-Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre, comment demander moins à des
-personnes de votre rang, et il leur fit une profonde révérence.
-
-Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons point d'argent.
-
-Il garda le silence pendant une minute ou deux, et renouvela sa prière.
-
-Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, dit-il, à mes accens.
-Mais, mon bon homme, dit la plus jeune, nous n'avons point de monnoie...
-Que Dieu vous bénisse donc, dit-il, et multiplie envers vous ses
-faveurs!... L'aînée mit la main dans sa poche... Voyons donc, dit-elle,
-si je trouverai un sou marqué... Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de
-douze sous, dit l'homme; la nature a été libérale à votre égard,
-soyez-le envers un malheureux qu'elle semble avoir abandonné.
-
-Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois.
-
-Beauté compatissante, dit-il en s'adressant à la plus âgée, il n'y a que
-votre bonté, votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux un éclat si
-doux, si brillant... et c'est ce qui faisoit dire tout à l'heure au
-marquis de Santerre et à son frère, en passant, des choses si agréables
-de vous deux.
-
-Les deux dames parurent très-affectées; et toutes deux à-la-fois, comme
-par impulsion, mirent la main dans leur poche, et en tirèrent chacune
-une pièce de douze sous.
-
-La contestation entr'elles et le suppliant finit; il n'y en eut plus
-qu'entr'elles, pour savoir qui donneroit la pièce de douze sous; pour
-finir la dispute, chacune d'elles la donna; et l'homme se retira.
-
-
-
-
-L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.
-
-PARIS.
-
-
-Je courus vîte après lui, et je fus tout étonné de voir le même homme
-que j'avois vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit jeté l'esprit
-dans un si grand embarras... Je découvris tout d'un coup son secret, ou
-au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la flatterie.
-
-Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature!
-Comme tu remues toutes ses puissances et toutes ses foiblesses! Avec
-quelle douceur tu pénètres dans le sang, et tu l'aides à franchir les
-passages les plus difficiles qu'il rencontre dans sa route pour aller au
-cœur!
-
-L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné par le temps, et il prodigua à
-ces dames ce qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances.
-Il est sûr qu'il savoit se réduire à moins de paroles dans les cas
-pressés, tels que ceux qui arrivoient dans la rue; mais comment
-faisoit-il?... L'inquiétude de le savoir ne me tourmente pas. C'est
-assez pour moi de savoir qu'il gagna deux pièces de douze sous... Que
-ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la flatterie
-expliquent le reste; ils y réussiront mieux que moi.
-
-
-
-
-PARIS.
-
-
-Nous nous avançons moins dans le monde en rendant des services qu'en en
-recevant. Nous prenons le rejeton fané d'un œillet, nous le plantons, et
-nous l'arrosons parce que nous l'avons planté.
-
-M. le comte de B... qui m'avoit été si utile pour mon passe-port, me le
-fut encore... Il étoit venu à Paris, et devoit y rester quelques
-jours... Il s'empressa de me présenter à quelques personnes de qualité
-qui devoient me présenter à d'autres, et ainsi de suite.
-
-Je venois de découvrir, assez à temps, le secret que je voulois
-approfondir pour tirer parti de ces honneurs et les mettre à profit.
-Sans cela, je n'aurois dîné ou soupé qu'une seule fois à la ronde chez
-toutes ces personnes, comme cela se pratique ordinairement; et en
-traduisant, selon ma coutume, les figures et les attitudes françoises en
-anglois, j'aurois vu à chaque fois que j'avois pris le couvert de
-quelqu'un qui auroit été plus agréable à la compagnie que moi. L'effet
-tout naturel de ma conduite eût été de résigner toutes mes places l'une
-après l'autre, uniquement parce que je n'aurois pas su les conserver...
-Mon secret opéra si bien, que les choses n'allèrent pas mal.
-
-Je fus introduit chez le vieux marquis de ... Il s'étoit signalé
-autrefois par une foule de faits de chevalerie dans la cour de Cythère,
-et il conservoit encore l'idée de ses jeux et de ses tournois... Mais il
-auroit voulu faire croire que les choses étoient encore ailleurs que
-dans sa tête. Je veux, disoit-il, faire un tour en Angleterre; et il
-s'informoit beaucoup des dames angloises... Croyez-moi, lui dis-je, M.
-le marquis, restez où vous êtes. Les seigneurs anglois ont beaucoup de
-peine à obtenir de nos dames un seul coup-d'œil favorable; et le vieux
-marquis m'invita à souper.
-
-M. P..., fermier-général, me fit une foule de questions sur nos taxes...
-J'entends dire, me dit-il, qu'elles sont considérables. Oui, lui dis-je
-en lui faisant une profonde révérence; mais vous devriez nous donner le
-secret de les recueillir.
-
-Il me pria à souper dans sa petite maison.
-
-On avoit dit à madame de Q... que j'étois un homme d'esprit... Madame de
-Q... étoit elle-même une femme d'esprit; elle brûloit d'impatience de me
-voir et de m'entendre parler... Je ne fus pas plutôt assis, que je
-m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes étoit de savoir que j'eusse
-de l'esprit ou non... Il me sembla qu'on ne m'avoit laissé entrer que
-pour que je susse qu'elle en avoit... Je prends le ciel à témoin que je
-ne desserrai pas une fois les lèvres.
-
-Madame de Q... assuroit à tout le monde qu'elle n'avoit jamais eu avec
-qui que ce soit une conversation plus instructive que celle qu'elle
-avoit eue avec moi.
-
-Il y a trois époques dans l'empire d'une dame d'un certain ton en
-France... Elle est coquette, puis déiste... et enfin dévote. L'empire
-subsiste toujours, elle ne fait que changer de sujets. Les esclaves de
-l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième année,
-ceux de l'incrédulité leur succèdent, viennent ensuite ceux de l'église.
-
-Madame de V... chanceloit entre les deux époques; ses roses commençoient
-à se faner, et il y avoit cinq ans au moins, quand je lui rendis ma
-première visite, qu'elle devoit pencher vers le déisme.
-
-Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit, afin de parler plus
-commodément et de plus près sur la religion; nous n'avions pas causé
-quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi je ne crois à rien du tout.
-
-Il se peut, Madame, que ce soit votre principe; mais je suis sûr qu'il
-n'est pas de votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi
-puissans. Une citadelle ne résiste guères quand elle en est privée...
-Rien n'est si dangereux pour une beauté, que d'être déiste... et je dois
-cette dette à mon _credo_, de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu,
-Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y a que quatre ou cinq
-minutes que je suis auprès de vous... et j'ai déjà formé des desseins:
-qui sait si je n'aurois pas tenté de les suivre, si je n'avois été
-persuadé que les sentimens de votre religion seroient un obstacle à leur
-succès?
-
-Nous ne sommes pas des diamans, lui dis-je en lui prenant la main; il
-nous faut des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse sur nous
-et nous le donne... Mais, ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la
-main que je tenois... il est encore trop tôt. Le temps n'est pas encore
-venu.
-
-Je peux le dire... Je passai dans tout Paris pour avoir converti madame
-de V... Elle rencontra D... et l'abbé M... et leur assura que je lui en
-avois plus dit en quatre minutes en faveur de la religion révélée,
-qu'ils n'en avoient écrit contre elle dans toute leur Encyclopédie... Je
-fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de madame de V... qui
-différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme.
-
-Je me souviens que j'étois chez elle un jour; je tâchois de démontrer au
-cercle qui s'y étoit formé, la nécessité d'une première cause... J'étois
-dans le fort de mes preuves, et tout le monde y étoit attentif, lorsque
-le jeune comte de F... me prit mystérieusement par la main... Il
-m'attira dans le coin le plus reculé du sallon, et me dit tout bas: vous
-n'y avez pas pris garde... votre solitaire est attaché trop serré... il
-faut qu'il badine... voyez le mien... Je ne vous en dis pas davantage:
-un mot, M. Yorick, suffit au sage.
-
-Et un mot qui vient du sage suffit, M. le comte, répliquai-je en le
-saluant.
-
-M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur que je ne l'avois jamais été.
-
-Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde pendant trois semaines.
-Parbleu! disoit-on, ce M. Yorick a, ma foi, autant d'esprit que nous...
-Il raisonne à merveille, disoit un autre. On ne peut être de meilleure
-compagnie, ajoutoit un troisième. J'aurois pu, à ce prix, manger dans
-toutes les maisons de Paris, et passer ainsi ma vie au milieu du beau
-monde... Mais quel métier! j'en rougissois. C'étoit jouer le rôle de
-l'esclave le plus vil; tout sentiment d'honneur se révoltoit contre ce
-genre de vie... Plus les sociétés dans lesquelles je me trouvois étoient
-élevées, et plus je me trouvois forcé de faire usage du secret que
-j'avois appris dans le cul-de-sac de l'opéra comique... Plus la coterie
-avoit de réputation, et plus elle étoit fréquentée par les enfans de
-l'art... et je languissois après les enfans de la nature. Une nuit que
-je m'étois vilement prostitué à une demi-douzaine de personnes du plus
-haut parage, je me trouvai incommodé... J'allai me coucher. Je dis le
-lendemain de grand matin à La Fleur d'aller chercher des chevaux de
-poste, et je partis pour l'Italie.
-
-
-
-
-MOULINS.
-
-MARIE.
-
-
-Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras des
-richesses.--Voyager à travers le Bourbonnois, le pays le plus riant de
-la France, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la
-nature reconnoissante verse ses trésors avec profusion, et où tous les
-yeux sont rayonnans de joie.--Ne pas faire un pas sans entendre la
-musique appeler à l'ouvrage les heureux enfans du travail, qui portent
-en folatrant leurs grappes au pressoir.--Rencontrer à chaque instant des
-groupes qui présentent mille variétés aimables.--Se sentir l'ame dilatée
-par les émotions les plus délicieuses.--Juste ciel! voilà de quoi faire
-vingt volumes!
-
-Mais hélas! il ne me reste plus que quelques pages à remplir, et je dois
-en consacrer la moitié à la pauvre _Marie_, que mon ami M. Shandy
-rencontra près de Moulins.
-
-J'avois lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de cette
-fille infortunée à qui le malheur avoit fait perdre la raison. Me
-trouvant dans les environs du pays qu'elle habitoit, elle me revint
-tellement à l'esprit, que je ne pus résister à la tentation de me
-détourner d'une demi-lieue, pour aller au village où demeuroient ses
-parens demander de ses nouvelles.
-
-C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier _de la Triste-Figure_, à
-la recherche des aventures fâcheuses.--Mais, je ne sais comment cela se
-fait, je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe dans moi une ame que
-quand j'en rencontre.
-
-La vieille mère vint à la porte. Ses yeux m'avoient conté toute
-l'histoire avant qu'elle eût ouvert la bouche.--Elle avoit perdu son
-mari, enterré depuis un mois. Le malheur arrivé à sa fille avoit coûté
-la vie à ce bon père, et j'avois craint d'abord, ajouta la bonne femme,
-que ce coup n'achevât de déranger la tête de ma pauvre Marie; mais, au
-contraire, elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est
-impossible de rester en repos; et, dans ce moment, elle est à errer
-quelque part dans les environs de la route.
-
-Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement, que je le sens à peine, pendant
-que je trace ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui ne respire que la
-joie, passa-t-il deux fois la main sur ses yeux pour les essuyer?
-Pendant que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai au postillon de
-reprendre la grande route.
-
-Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à l'entrée d'un petit sentier qui
-conduisoit à un petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise sous un
-peuplier; elle avoit le coude appuyé sur ses genoux et la tête penchée
-sur sa main: un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre.
-
-Je dis au postillon de s'en aller avec la chaise à Moulins, et à La
-Fleur de faire préparer le souper;--que j'allois le suivre.
-
-Elle étoit habillée de blanc, et à-peu-près comme mon ami me l'avoit
-dépeinte, excepté que ses cheveux, qui étoient retenus par un réseau de
-soie, quand il la vit, étoient alors épars et flottans. Elle avoit aussi
-ajouté à son corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit par-dessus son
-épaule et descendoit jusqu'à sa ceinture, et son chalumeau y étoit
-suspendu.--Sa chèvre lui avoit été infidelle comme son amant; elle
-l'avoit remplacée par un petit chien qu'elle tenoit en laisse avec une
-petite corde attachée à son bras. Je regardai son chien; elle le tira
-vers elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras pas». Je fixai
-les yeux de Marie, et je vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son
-amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant ces paroles, des larmes
-couloient le long de ses joues.
-
-Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon
-mouchoir;--j'essuyois ensuite les miens;--puis encore les siens; puis
-encore les miens, et j'éprouvois des émotions qu'il me seroit impossible
-de décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient d'aucune
-combinaison de la matière et du mouvement.
-
-Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les matérialistes et tous les
-livres dont ils ont infecté le monde, ne me convaincront jamais du
-contraire.
-
-
-
-
-MARIE.
-
-
-Quand Marie fut un peu revenue à elle, je lui demandai si elle se
-souvenoit d'un homme pâle et maigre qui s'étoit assis entre elle et sa
-chèvre, il y avoit deux ans. Elle me répondit que dans ce temps-là elle
-avoit l'esprit dérangé; mais qu'elle s'en rappeloit très-bien, à cause
-de deux circonstances qui l'avoient frappée; l'une, que quoiqu'elle fût
-très-mal, elle s'étoit bien aperçue que ce Monsieur avoit pitié de son
-état; l'autre, parce que sa chèvre lui avoit pris son mouchoir, et
-qu'elle l'avoit battue pour cela.--Elle l'avoit lavé dans le ruisseau,
-et depuis elle le gardoit dans sa poche pour le lui rendre, si jamais
-elle le revoyoit.--Il me l'avoit à moitié promis, ajouta-t-elle. En
-parlant ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le montrer; il
-étoit enveloppé proprement dans deux feuilles de vigne et lié avec des
-brins d'osier; elle le déploya, et je vis qu'il étoit marqué d'une S à
-l'un des coins.
-
-Elle me raconta qu'elle avoit été depuis ce temps-là à Rome, qu'elle
-avoit fait une fois le tour de l'église de Saint Pierre... qu'elle avoit
-trouvé son chemin toute seule à travers de l'Apennin; qu'elle avoit
-traversé toute la Lombardie sans argent... et les chemins pierreux de la
-Savoie sans souliers. Elle ne se souvenoit point de la manière dont elle
-avoit été nourrie, ni comment elle avoit pu supporter tant de fatigue;
-mais Dieu, dit-elle, tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement
-tondu.
-
-Et tondu au vif! lui dis-je... Ah! si tu étois dans mon pays, où j'ai un
-petit hameau, je t'y mènerois, je te mettrois à l'abri des accidens...
-Tu mangerois de mon pain, tu boirois dans ma coupe, j'aurois soin de
-Silvio... Quand, tes accès te reprenant, tu te remettrois à errer, je te
-chercherois et te ramenerois... Je dirois mes prières quand le soleil se
-coucheroit... et, mes prières faites, tu jouerois ton chant du soir sur
-ton chalumeau... L'encens de mon sacrifice seroit plus agréable au ciel,
-quand il seroit accompagné de celui d'un cœur brisé par la douleur.
-
-Je sentois la nature fondre en moi, en disant tout cela; et Marie,
-voyant que je prenois mon mouchoir, déjà trop mouillé pour m'en servir,
-voulut le laver dans le ruisseau... mais où le ferois-tu sécher, ma
-chère enfant? Dans mon sein, dit-elle, cela me fera du bien.
-
-Est-ce que ton cœur ressent encore des feux, ma chère Marie?
-
-Je touchois là une corde sur laquelle étoient tendus tous ses maux. Elle
-me fixa quelques momens avec des yeux en désordre, puis, sans rien dire,
-elle prit son chalumeau, et joua une hymne à la Vierge... La vibration
-de la corde que j'avois touchée, cessa... Marie revint à elle, laissa
-tomber son chalumeau, et se leva.
-
-Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle me dit qu'elle alloit à
-Moulins. Hé bien! allons ensemble. Elle me prit le bras, et allongea la
-corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de
-liberté. Nous arrivâmes ainsi à Moulins.
-
-
-
-
-MARIE.
-
-MOULINS.
-
-
-Quoique je n'aime point les salutations en public, cependant, lorsque
-nous fûmes au milieu de la place, je m'arrêtai pour faire mon dernier
-adieu à Marie.
-
-Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit bien faite. L'affliction avoit
-donné à sa physionomie quelque chose de céleste. Elle avoit les traits
-délicats, et tout ce que le cœur peut désirer dans une femme... Ah! si
-elle pouvoit recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza pouvoient
-s'effacer de mon esprit, non-seulement Marie mangeroit de mon pain et
-boiroit dans ma coupe... Je ferois plus, elle seroit reçue dans mon
-sein, elle seroit ma fille.
-
-Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et le vin que la compassion d'un
-étranger verse en passant sur tes blessures... L'être qui deux fois a
-brisé ton cœur, peut seul le guérir pour toujours.
-
-
-
-
-LE BOURBONNAIS.
-
-
-Ces émotions si douces, ces rians tableaux que je m'étois promis en
-traversant cette belle partie de la France, pendant le temps des
-vendanges, s'étoient entièrement évanouis. Il ne m'en restoit plus
-rien... Mon cœur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, depuis que
-j'avois posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces
-scènes d'une joie bruyante que je rencontrois à chaque instant, je
-voyois toujours Marie, dans le fond du tableau, assise et rêveuse sous
-son peuplier; j'étois déjà aux portes de Lyon, je la voyois encore.
-
-Charmante sensibilité! source inépuisable de tout ce qu'il y a de
-précieux dans nos plaisirs et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes
-ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source
-éternelle de nos sensations! c'est ta divinité qui me donne ces
-émotions... Non que, dans certains momens funestes et maladifs, _mon ame
-s'abatte et s'effraie de la destruction_... Ce ne sont que des paroles
-pompeuses... Mais parce que je sens en moi que cette destruction doit
-être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi,
-grand EMANATEUR de ce monde! C'est toi qui amollis nos cœurs et nous
-rends compatissans aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami Eugène
-tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes
-plaintes, et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette
-douce compassion dans l'ame du pâtre grossier qui habite les montagnes
-les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du
-troupeau de son voisin... Je le vois dans ce moment, sa tête appuyée
-contre sa houlette, le contempler avec pitié... Ah! si j'étois arrivé un
-moment plus tôt, s'écrie-t-il... Le pauvre agneau perd tout son sang, il
-meurt, et le tendre cœur du berger en saigne.
-
-Que la paix soit avec toi, généreux berger! Tu t'en vas tout affligé...
-mais le plaisir balancera ta douleur, car le bonheur entoure ton
-hameau... heureuse est celle qui le partage avec toi! heureux sont les
-agneaux qui bondissent autour de toi!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE SOUPER.
-
-
-Un fer se détacha d'un pied de devant du cheval de brancard, en
-commençant la montée du mont Tarare; le postillon descendit et le mit
-dans sa poche. Comme la montée pouvoit avoir cinq ou six milles de
-longueur, et que ce cheval étoit notre unique ressource, j'insistai pour
-que nous rattachassions le fer aussi bien qu'il nous seroit possible;
-mais le postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le marteau qui
-étoit dans la chaise ne pouvant pas nous servir, je consentis à
-continuer notre route.
-
-A peine avions-nous fait cinq cens pas que, dans un chemin pierreux,
-cette pauvre bête perdit le fer de l'autre pied aussi de devant. Je
-descendis alors tout de bon de la chaise, et apercevant une maison à
-quelques portées de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du postillon
-qu'il m'y suivroit. L'air de la maison et de tout ce qui l'entouroit ne
-me fit point regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme entourée
-d'un beau clos de vigne et de quelques arpens de bled. Il y avoit d'un
-côté un potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir l'abondance
-dans la maison d'un paysan, et de l'autre un petit bois qui pouvoit
-servir d'ornement et fournir le chauffage... Il étoit à-peu-près huit
-heures du soir lorsque j'y arrivai... Je laissai au postillon le soin de
-s'arranger, et j'entrai tout droit dans la maison.
-
-La famille étoit composée d'un vieillard à cheveux blancs, de sa femme,
-de leurs fils, de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs enfans.
-
-Ils alloient se mettre à table pour manger leur soupe aux lentilles. Un
-gros pain de froment occupoit le milieu de la table, et une bouteille de
-vin à chaque bout, promettoit de la joie pendant le repas: c'étoit un
-festin d'amour et d'amitié.
-
-Le vieillard se lève aussitôt pour venir à ma rencontre, et m'invite,
-avec une cordialité respectueuse, à me mettre à table. Mon cœur s'y
-étoit mis dès le moment que j'étois entré. Je m'assis tout de suite
-comme un des enfans de la famille; et pour en prendre plus tôt le
-caractère, j'empruntai, à l'instant même, le couteau du vieillard, et je
-coupai un gros morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire,
-sembloient me dire que j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit de
-ce que je n'avois pas paru en douter.
-
-Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce autre chose qui me
-faisoit paroître ce morceau si friand? A quelle magie étois-je redevable
-des délices que je goûtois en buvant un verre de vin de cette bouteille,
-et qui semble encore m'affecter le palais?
-
-Le souper étoit de mon goût; les actions de grâces qui le suivirent en
-furent encore plus.
-
-
-
-
-ACTIONS DE GRACES.
-
-
-Le souper fini, le vieillard donne un coup sur la table avec le manche
-de son couteau. C'étoit le signal de se lever de table et de se préparer
-à danser. Dans l'instant, les femmes et les filles courent dans une
-chambre à côté pour arranger leurs cheveux, et les hommes et les garçons
-vont à la porte pour se laver le visage, et quitter leurs sabots pour
-prendre des souliers. En trois minutes, toute la troupe est prête à
-commencer le bal sur une petite esplanade de gazon qui étoit devant la
-cour. Le vieillard et sa femme sortent les derniers. Je les accompagne,
-et me place entr'eux sur un petit sofa de verdure près de la porte.
-
-Le vieillard, dans sa jeunesse, avoit su jouer assez bien de la vielle,
-et il en jouoit encore passablement. La femme l'accompagnoit de la voix;
-et les enfans et les petits enfans dansoient... Je dansois moi-même,
-quoique assis...
-
-Au milieu de la seconde danse, à quelques pauses dans les mouvemens où
-ils sembloient tous lever les yeux, je crus entrevoir que cette
-élévation étoit l'effet d'une autre cause que celle de la simple joie...
-Il me sembla, en un mot, que la religion étoit mêlée pour quelque chose
-dans la danse... Mais comme je ne l'avois jamais vue s'engager dans ce
-plaisir, je commençois à croire que c'étoit l'illusion d'une imagination
-qui me trompe continuellement, si, la danse finie, le vieillard ne m'eût
-dit: Monsieur, c'est-là ma coutume; dans toute ma vie, j'ai toujours eu
-pour règle, après souper, de faire sortir ma famille pour danser et se
-réjouir; bien sûr que le contentement et la gaîté de l'esprit sont les
-meilleures actions de graces qu'un homme comme moi, qui n'est point
-instruit, peut rendre au ciel.
-
-Ce seroient peut-être même aussi les meilleures des plus savans prélats,
-lui dis-je.
-
-
-
-
-LE CAS DE DÉLICATESSE.
-
-
-Quand on est arrivé au sommet de la montagne de Tarare, on est bientôt à
-Lyon. Adieu alors à tous les mouvemens rapides! Il faut voyager avec
-précaution; mais il convient mieux aux sentimens de ne pas aller si
-vîte. Je fis marché avec un voiturier pour me conduire dans ma chaise
-aussi lentement qu'il voudroit à Turin par la Savoie.
-
-Les Savoyards sont pauvres, mais patiens, tranquilles, et doués d'une
-grande probité. Chers villageois, ne craignez rien! le monde ne vous
-enviera pas votre pauvreté, trésor de vos simples vertus. Nature! parmi
-tous tes désordres, tu agis encore avec bonté lorsque tu agis avec
-parcimonie. Au milieu des grands ouvrages qui t'environnent, tu n'as
-laissé que peu ici pour la faulx et la faucille! mais ce peu est en
-sûreté; il est protégé par toi. Heureuses les demeures qui sont ainsi
-mises à l'abri de la cupidité et de l'envie!
-
-Laissez d'ailleurs le voyageur fatigué se plaindre des détours et des
-dangers de vos routes, de vos rochers, de vos précipices, des
-difficultés de les gravir, des horreurs que l'on éprouve à les
-descendre, des montagnes impraticables et des cataractes qui roulent
-avec elles de grandes pierres qu'elles ont détachées de leur sommet, et
-qui barrent le chemin. Les habitans d'un village voisin avoient
-travaillé à mettre de côté un fragment de ce genre entre Saint-Michel et
-Madane; et avant que mon conducteur pût arriver à ce dernier endroit, il
-falloit plus de deux heures d'ouvrage pour en ouvrir le passage... Il
-n'y avoit point d'autre remède que d'attendre avec patience. La nuit
-étoit pluvieuse et orageuse. Cette raison et le délai causé par les
-mauvais chemins, obligèrent le voiturier d'arrêter à cinq mille de ses
-relais, dans une petite auberge près de la route.
-
-Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher... L'air étoit
-devenu très-froid: je fis faire bon feu, et je donnai des ordres pour le
-souper... Je remerciois le ciel de ce que les choses n'étoient pas
-pires, lorsqu'une voiture, dans laquelle étoit une dame avec sa
-femme-de-chambre, arriva dans l'auberge.
-
-Il n'y avoit pas d'autre chambre à coucher dans la maison que la mienne;
-l'hôtesse les y amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avoit
-personne qu'un gentilhomme anglois... qu'il y avoit deux bons lits, et
-un cabinet à côté qui en contenoit un troisième... La manière dont elle
-parloit de ce troisième lit, n'en fit pas beaucoup l'éloge. Toutefois,
-dit-elle, il y a trois lits, et il n'y a que trois personnes; et elle
-osoit avancer que le monsieur feroit de son mieux pour arranger les
-choses. Je ne voulus pas laisser la dame un moment en suspens; je lui
-déclarai d'abord que je ferois toute chose en mon pouvoir.
-
-Mais cela ne vouloit pas dire que je la rendrois la maîtresse absolue de
-ma chambre. Je m'en crus tellement le propriétaire, que je pris le droit
-d'en faire les honneurs. Je priai donc la dame de s'asseoir; je la
-plaçai dans le coin le plus chaud, je demandai du bois; je dis à
-l'hôtesse d'augmenter le souper, et de ne point oublier que je lui avois
-recommandé de donner le meilleur vin.
-
-La dame ne fut pas cinq minutes auprès du feu, qu'elle jeta les yeux sur
-les lits. Plus elles les regardoit, et plus son inquiétude sembloit
-augmenter. J'en étois mortifié, et pour elle et pour moi; ses regards et
-le cas en lui-même m'embarrassèrent autant qu'il étoit possible que la
-dame le fût elle-même.
-
-C'en étoit assez pour causer cet embarras, que les lits fussent dans la
-même chambre. Mais ce qui nous troubloit le plus, c'étoit leur position.
-Ils étoient parallèles et si proches l'un de l'autre, qu'il n'y avoit de
-place entre les deux que pour mettre une chaise... Ils n'étoient guères
-éloignés du feu. Le manteau de la cheminée d'un côté, qui avançoit fort
-avant dans la chambre, et une grosse poutre de l'autre, formoient une
-espèce d'alcove qui n'étoit point du tout favorable à la délicatesse de
-nos sensations... Si quelque chose pouvoit ajouter à notre perplexité,
-c'étoit que les deux lits étoient si étroits, qu'il n'y avoit pas moyen
-de songer à faire coucher la femme-de-chambre avec sa maîtresse. Si cela
-avoit été faisable, l'idée qu'il falloit que je couchasse auprès d'elle,
-auroit glissé plus aisément sur l'imagination.
-
-Le cabinet nous offrit peu ou point de consolation: il étoit humide,
-froid; la fenêtre en étoit à moitié brisée; il n'y avoit point de
-vitres... le vent souffloit, et il étoit si violent, qu'il me fit
-tousser quand j'y entrai avec la dame pour le visiter. L'alternative où
-nous nous trouvâmes réduits, étoit donc fort embarrassante. La dame
-sacrifieroit-elle sa santé à sa délicatesse, en occupant le cabinet et
-en abandonnant le lit à sa femme-de-chambre, ou cette fille
-prendroit-elle le cabinet, etc. etc.?
-
-La dame étoit une jeune piémontoise d'environ trente ans, dont le teint
-l'auroit disputé à l'éclat des roses. La femme-de-chambre étoit
-lyonnoise, vive, leste, et n'avoit pas plus de vingt ans. De toute
-manière il y avoit des difficultés... L'obstacle de la grosse pierre de
-roche qui barroit notre chemin, et qui fut cause de notre détresse,
-quelque grand qu'il parût, n'étoit qu'une bagatelle, en comparaison de
-ce qui nous embarrassoit en ce moment; ajoutez à cela que le poids qui
-accabloit nos esprits, n'étoit pas allégé par la délicatesse que nous
-avions de ne pas communiquer l'un à l'autre ce que nous sentions dans
-cette occasion.
-
-Le souper vint, et nous nous mîmes à table. Je crois que si nous
-n'eussions pas eu de meilleur vin que celui qu'on nous donna, nos
-langues auroient été liées jusqu'à ce que la nécessité nous eût forcés
-de leur donner de la liberté... Mais la dame avoit heureusement quelques
-bouteilles de bon vin de Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya sa
-femme-de-chambre en chercher deux. Le souper fini, et restés seuls, nous
-nous sentîmes inspirés d'une force d'esprit suffisante pour parler au
-moins sans réserve de notre situation; nous la retournâmes dans tous les
-sens; nous l'examinâmes sous tous les points de vue. Enfin, après deux
-heures de négociations et de débats, nous convînmes de nos articles, que
-nous stipulâmes en forme d'un traité de paix; et il y eut, je crois, des
-deux côtés, autant de religion et de bonne foi que dans aucun traité qui
-jamais eût l'honneur de passer à la postérité.
-
-En voici les articles:
-
- ART. Ier. Comme le droit de la chambre à coucher appartient à
- Monsieur, et qu'il croit que le lit qui est plus proche du feu est le
- plus chaud, il le cède à Madame.
-
- _Accordé_ de la part de Madame, pourvu que les rideaux des deux lits,
- qui sont d'une toile de coton presque transparente, et trop étroits
- pour bien fermer, soient attachés à l'ouverture avec des épingles, ou
- même entièrement cousus avec une éguille et du fil, afin qu'ils soient
- censés former une barrière suffisante du côté de Monsieur.
-
- II. Il est demandé de la part de Madame, que Monsieur soit enveloppé
- toute la nuit dans sa robe de chambre.
-
- _Refusé_, parce que Monsieur n'a pas de robe de chambre, et qu'il n'a,
- dans son porte-manteau, que six chemises et une culotte de soie noire.
-
- La mention de la culotte de soie noire fit un changement total dans
- cet article... On regarda la culotte comme un équivalent de la robe de
- chambre. Il fut donc convenu que j'aurois toute la nuit ma culotte de
- soie noire.
-
- III. Il est stipulé et on insiste de la part de Madame, que dès que
- Monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront éteints,
- Monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit.
-
- _Accordé_, à condition que les prières que Monsieur fera, ne seront
- pas regardées comme une infraction au traité.
-
-Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'étoit la manière dont la dame et moi
-nous nous déshabillerions, et nous nous mettrions au lit. Il n'y avoit
-qu'une manière de le faire, et le lecteur peut la deviner... Je proteste
-que, si elle ne lui paroît pas la plus délicate et la plus décente qu'il
-y ait dans la nature, c'est la faute de son imagination... Ce ne seroit
-pas la première plainte que j'aurois à faire à cet égard.
-
-Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais si c'est la nouveauté de la
-situation ou quelqu'autre chose qui m'empêcha de dormir, mais je ne pus
-fermer les yeux... Je me tournois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre...
-Et cela dura jusqu'à deux heures du matin, qu'impatienté de tant de
-mouvemens inutiles, il m'échappa de m'écrier: Oh mon Dieu!
-
-Vous avez rompu le traité, Monsieur, dit avec précipitation la dame, qui
-n'avoit pas plus dormi que moi... Je lui fis mille excuses; mais je
-soutenois que ce n'étoit qu'une exclamation... Elle voulut que ce fût
-une infraction entière du traité... Et moi je prétendois qu'on avoit
-prévu le cas par le troisième article.
-
-La dame ne voulut pas céder, et la dispute affoiblit un peu sa barrière.
-J'entendis tomber par terre deux ou trois épingles des rideaux.
-
-Sur mon honneur, Madame, ce n'est pas moi qui les ai détachées, lui
-dis-je en étendant mon bras hors du lit, comme pour affirmer ce que je
-disois...
-
-J'allois ajouter que pour tout l'or du monde, je n'aurois pas voulu
-violer l'idée de décence que je...
-
-Mais la femme de chambre qui nous avoit entendus, et qui craignoit les
-hostilités, étoit sortie doucement de son cabinet, et, à la faveur de
-l'obscurité, s'étoit glissée dans le passage qui étoit entre le lit de
-sa maîtresse et le mien.
-
-De manière qu'en étendant le bras, je saisis la femme de chambre...
-
-
-
-
- SUITE ET CONCLUSION
- DU
- VOYAGE SENTIMENTAL.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-La suite du Voyage Sentimental n'est pas présentée comme une production
-de la plume de Sterne.
-
-La manière brusque dont se termine ce Voyage sembloit exiger une suite;
-et il est certain que si l'auteur eût vécu plus long-temps, il eût
-terminé cet ouvrage. Les matériaux étoient prêts. L'intimité qui
-subsistoit entre Sterne et l'éditeur, l'a mis à portée d'entendre
-souvent son ami raconter les incidens les plus remarquables de la
-dernière partie de son dernier Voyage: et ses récits ont fait tant
-d'impression sur son esprit, qu'il croit avoir retenu ces particularités
-assez bien pour pouvoir les publier. Il s'est attaché à imiter le style
-et la manière de son ami. Mais y est-il parvenu? c'est au lecteur à en
-juger. Quoiqu'il en soit, l'ouvrage peut, aujourd'hui, passer pour
-complet: et ceux qui ont lu le Voyage Sentimental d'Yorick, et dont la
-curiosité étoit restée en suspens, n'ont plus rien à désirer pour ce qui
-concerne les faits, les événemens, et les observations.
-
-
-
-
-SUITE DU CAS DE DÉLICATESSE.
-
-
-Je pris à la femme-de-chambre... quoi? la main. Non, non: subterfuge
-grossier, M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà ce que diront un
-critique, un casuiste et un prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie
-noire (c'étoit la première fois que je la mettois) contre une douzaine
-de bouteilles de vin de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes hier au
-soir, (car je voulois parier avec la dame) que ces messieurs ont tort.
-Cela n'est guère possible, répondent mes clair-voyans censeurs; la
-conséquence est trop visible pour qu'on s'y méprenne.
-
-La femme-de-chambre étoit, j'en conviens, aussi vive que peut être une
-françoise, et une françoise de vingt ans. Cependant, si l'on examine la
-circonstance, si l'on fait attention que cette fille avoit le visage
-tourné du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la brêche occasionnée
-par la chûte des épingles, je crois que les géomètres les plus habiles
-auroient bien de la peine à démontrer la ligne que mon bras a dû décrire
-pour prendre à la femme-de-chambre...
-
-Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde; mais étoit-ce ma faute?
-Savois-je dans quel état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer
-qu'elle viendroit sans être habillée? Hélas! une chemise pour tout
-vêtement, c'est une armure bien légère pour une affaire qui pouvoit être
-aussi chaude.
-
-Il est vrai que si elle eût été d'un caractère aussi taciturne que la
-femme-de-chambre parisienne, que je rencontrai avec ses _égaremens du
-cœur_, tout alloit pour le mieux, mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas
-plutôt senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme si l'on eût voulu la
-tuer. En effet, quand elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand c'eût
-été à sa vie, et non à sa vertu que j'en aurois voulu, elle n'auroit pas
-poussé des cris plus perçans. _Ah! milord! ah! madame! monsieur
-l'anglois il y est! il y est!_
-
-L'hôtesse et les deux voituriers accoururent. Pouvoient-ils, en
-conscience, rester tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on
-s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.--La pauvre hôtesse étoit toute
-tremblante; elle invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix se
-succédoient avec une rapidité incroyable. Les voiturins, dans cette
-bagarre, avoient oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans un état
-plus décent que moi; car j'avois sauté à bas de mon lit, et j'étois
-debout auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans notre chambre.
-
-Quand on fut revenu de la première surprise, on demanda à la jeune fille
-ce qui l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé sa porte?
-Point de réponse. Mais elle eut la présence d'esprit de s'enfuir
-précipitamment dans son cabinet.
-
-Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner des éclaircissemens, et
-qu'elle s'y refusoit, j'allois échapper aux soupçons; mais
-malheureusement en me tournant et retournant dans mon lit, sans pouvoir
-me rendormir, j'avois fait sauter un bouton très-essentiel de ma culotte
-de soie noire, et l'autre s'étoit échappé de la boutonnière. Ainsi, il
-étoit clair que j'avois violé l'article de notre capitulation relatif à
-la culotte.
-
-Je vis les yeux de la dame piémontaise se porter sur l'objet; et comme
-les miens suivoient leur direction, je reconnus que, quoique j'eusse ma
-culotte, l'état dans lequel je me trouvois devoit faire rougir la
-pudeur, plus que ne pouvoient le faire la nudité des deux voiturins, ou
-la chemise déchirée de notre hôtesse, ou même les charmes en désordre de
-la dame. J'étois, Eugène, debout tout près d'elle, quand elle
-m'aperçut... Cette découverte lui fit faire un retour sur elle-même.
-Elle se renfonça bien vîte dans son lit, s'enveloppa dans ses
-couvertures, et ordonna qu'on apportât promptement le déjeûner.
-
-A ce signal, tous les curieux se retirèrent, et nous pûmes dès-lors
-entrer en conférence réglée, et discuter librement les articles de notre
-traité.
-
-
-
-
-LA NÉGOCIATION.
-
-
-Comme les épingles, avec lesquelles on se croyoit bien en sûreté,
-n'avoient pas produit l'effet qu'on s'en étoit promis, la dame
-piémontoise, en négociateur habile, se tint armée sur tous les points,
-avant de renouer les conférences. Elle comptoit autant sur les artifices
-de sa coqueterie que sur la souplesse de son génie. Les femmes ont une
-réthorique surnaturelle à laquelle il est impossible de résister. Mais
-voici le café au lait; à peine ai-je le temps de faire mes dispositions.
-
-_La dame._ «Je ne suis pas surprise, monsieur, que la mésintelligence
-règne si souvent entre la France et l'Angleterre. Votre nation compte
-pour rien l'infraction des traités même sans provocation.»
-
-_Yorick._ «Pardon, Madame: mais daignez réfléchir un instant. Il avoit
-été stipulé par le troisième article que Monsieur pourroit faire ses
-prières; et jusqu'à ce moment je n'avois fait qu'une oraison
-jaculatoire, cependant, votre femme de chambre par ses cris
-extraordinaires, et même incompréhensibles, m'avoit jeté dans des
-convulsions si violentes, que je puis vous assurer que je n'étois point
-du tout à mon aise.»
-
-_La dame._ «Pardon, vous-même, Monsieur; mais vous avez enfreint tous
-les articles, excepté le premier; et encore la barrière dont on étoit
-convenu, a-t-elle été renversée.»
-
-_Yorick._ «Madame voudra bien observer que c'est elle-même qui l'a
-renversée, dans le feu de la discussion sur le troisième article.»
-
-_La dame._ «Mais, Monsieur, la culotte?»
-
-_Yorick._ «C'est me toucher au vif: je l'avoue, Madame, j'ai dû vous
-paroître coupable; mais soyez sûre que la volonté n'y étoit pour rien.
-L'infraction que vous me reprochez a été le résultat d'un pur accident.»
-
-_La dame._ «Mais est-ce aussi par accident que vous avez porté deux
-mains criminelles sur ma femme de chambre?»
-
-_Yorick._ «Deux mains criminelles, Madame! je ne l'ai touchée que d'une
-main: et un jury de vierges ne verroit pas autre chose dans cette
-affaire qu'une sensation fortuite.»
-
-Cette conférence se termina par un nouveau traité dans lequel tous les
-cas furent prévus, hôtelleries, lits, épingles aux rideaux; femmes de
-chambre nues, culottes malheureuses; boutons, etc. etc. etc. Il se fût
-agi d'une nouvelle convention pour la démolition du port de Dunkerque,
-ou de celui de Mardik, qu'on n'auroit pas déployé une politique plus
-circonspecte. Rien ne fut laissé à la mauvaise foi, ou au hasard.
-
-
-
-
-VŒUX EN FAVEUR DES PAUVRES.
-
-
-Nature! sous quelque forme que tu te montres; sur les montagnes de la
-nouvelle Zemble, ou sur le sol brûlant des tropiques, tu es toujours
-aimable! toujours tu guideras mes pas! Avec ton secours, la vie confiée
-à cette foible et frêle machine sera toujours conforme à la raison et à
-la justice. Ces douces émotions que tu inspires par une sympathie
-organisée dans toutes les parties m'apprennent à sentir, à prendre part
-au malheur des autres, à compatir à leur misère; elles sont pour moi la
-source d'une satisfaction, d'une félicité ineffable. Comment donc les
-infortunes passagères du moment peuvent-elles obscurcir ton front; ce
-front, où la sérénité devoit fixer son empire?--Loin d'ici méchant
-_Spléen_ aux yeux jaunes! empare-toi de l'hypocrite au cœur double, au
-regard louche; saisis ce misérable qui soupire, même en contemplant ses
-trésors, et tremblant en pensant à la fragilité des portes et des
-verroux;--mais songe donc, insensé, que la vie elle-même est plus
-fragile encore; calcule les jours que tu as encore à vivre,--dix années
-peut-être; et peut-être moins. Ne garde que ce qu'il te faut pour ce
-trajet si court, et donne le reste au véritable indigent.
-
-Puisse ma prière être exaucée, et la misère disparoîtra de dessus la
-terre; chaque mois sera pour le pauvre un mois de vendange.
-
-
-
-
-AMITIÉ.
-
-
-Quelque prêtre rigide s'imaginera peut-être que c'étoit avant le
-déjeûner que je faisois cette prière, et pour que ma négociation avec la
-belle piémontoise eût un heureux succès,--cela peut être.
-
-Ma vie a été un tissu d'accidens, ourdi par les mains de la fortune, sur
-un patron bisarre, mais sans être rebutant. Le fond en est léger et
-riant; les fleurs en sont si variées que le plus habile des ouvriers de
-l'imagination auroit bien de la peine à l'imiter.
-
-Une lettre de Paris, de Londres, de vous Eugène! oh! mon ami! je serai
-avec toi, à l'hôtel de Saxe, avant deux fois vingt-quatre heures.
-
-
-
-
-LE COMBAT.
-
-
-Ainsi, bel ange, je te rencontrerai à Bruxelles: mais ce ne sera qu'à
-mon retour d'Italie. Je traverserai l'Allemagne pour me rendre en
-Hollande, par la route de Flandres. Quel combat entre l'amour et
-l'amitié! ah! madame de L--! la porte de la remise a été fatale à la
-paix de mon cœur.--La boîte de corne du bon moine vous replace à chaque
-instant sous mes yeux.
-
-Si j'ai jamais désiré avoir un cœur de roche, insensible au plaisir
-comme à la peine, c'est aujourd'hui. Insensé! qu'ai-je dit? j'ai
-blasphêmé contre la religion du sentiment. J'expierai mon crime.
-Comment? en faisant à l'amitié le sacrifice de mes affections les plus
-douces; dussé-je en mourir!
-
-
-
-
-LA FAUSSE DÉLICATESSE.
-
-
-Ma résolution une fois prise, je me mis à préparer les excuses que la
-politesse vouloit que je fisse à la belle piémontoise, pour un départ
-aussi brusque; c'étoit une infraction au traité que nous avions fait
-ensemble, et qui me lioit jusqu'à Turin. Il me falloit donc un manifeste
-apologétique. Si notre première convention avoit essuyé quelques
-atteintes, les incidens et accidens qui avoient occasionné cette
-apparence de violation, pouvoient tenir lieu de justification. Mais ici
-c'étoit violer ouvertement un second traité, après une ratification
-solemnelle et religieuse. Comment donc ose-t-on faire aux potentats de
-la terre un crime d'une reprise d'hostilités, après un traité définitif,
-quand on voit cette foule d'événemens inattendus, et imprévus qui
-peuvent r'ouvrir le temple de Janus. Pendant que je faisais ce beau
-soliloque, la dame entra dans ma chambre et me dit que les voituriers
-étoient prêts, ainsi que leurs mulets.--Eugène, si la rougeur peut être
-un signe de modestie naturelle, ou de honte, et non la marque du crime,
-je t'avouerai que mon visage devint cramoisi, et que ma langue me refusa
-le service.--«Madame... une lettre,» je ne pus en dire davantage. Elle
-vit ma confusion, mais elle ne fit pas semblant de s'en appercevoir.
-
-«Nous resterons, monsieur, jusqu'à ce que vous ayez fini votre
-lettre.»--Mon trouble redoubla; et ce ne fut qu'après une pause de
-quelques minutes, qu'appelant à mon aide toutes les puissances de la
-résolution et de l'amitié, je pus lui dire: «Il faut que j'en sois
-moi-même le porteur.»
-
-T'est-il jamais arrivé, dans un besoin pressant, de t'adresser à un ami
-équivoque pour lui demander de l'argent? Que se passoit-il alors dans
-ton ame, pendant que tu examinois l'agitation de ses muscles, que tu
-voyois la terreur ou la compassion se peindre dans ses yeux; et que ton
-homme faisant taire les tendres émotions du cœur et se tournant vers
-toi, avec un sourire malin, te demandoit: «où sont mes sûretés?» As-tu
-jamais brûlé pour une beauté impérieuse, dans laquelle tu avois
-concentré tes vœux, tes espérances, et ton bonheur? C'en est fait: la
-résolution en est prise. Tu lui découvres le secret de ton cœur: tu
-tiens, dans ce moment terrible, les yeux fixés sur les siens.
-Malheureux, que vas-tu devenir? Son indignation éclate; chacun de ses
-regards est un trait qui te tue.
-
---Voilà précisément, Eugène, ce qui m'arrive. Figure-toi la belle
-piémontoise recueillant tout son orgueil et toute sa vanité dans un même
-foyer, le tout renforcé par le ressentiment dont est animée une femme
-qui se croit outragée.
-
-«C'est sans doute, là, Monsieur, de la politesse angloise; mais elle ne
-convient pas à d'honnêtes-gens.»
-
-«Eh! Madame! au nom du destin, du hasard, ou de la fatalité, ou de tout
-ce qu'il vous plaira, pourquoi les incidens, les bisarreries de ma vie,
-attirent-ils à une nation entière un pareil reproche?»
-
-Ce n'est pas bien, belle piémontoise! mais, pars! que le bonheur te
-suive et t'accompagne par tout.
-
-
-
-
-OPINIATRETÉ.
-
-
-Mais cette difficulté n'étoit pas la seule que j'eusse à surmonter, en
-changeant le plan de mes opérations. Le voiturier avec lequel j'étois
-convenu qu'il me conduiroit à Turin, ne vouloit pas retourner à
-Saint-Michel, avant d'avoir achevé son voyage, parce qu'il s'attendoit à
-trouver un voyageur qui lui payeroit son retour. Je lui représentai
-inutilement ce qu'il gagneroit pour une course aussi courte, et qu'il
-trouveroit probablement à Saint-Michel quelque personne qui voudroit
-aller à Turin. Non;--il étoit obstiné comme ses mules, on eût dit qu'il
-y avoit entr'eux une sympathie de caractère qu'il faut peut-être
-attribuer à ce qu'ils vivoient et conversoient constamment ensemble.
-Toute ma rhétorique, tous mes raisonnemens ne firent pas plus
-d'impression sur cet homme, que les excommunications et les anathêmes
-lancés religieusement par le clergé de France contre les rats et les
-chenilles, n'en font sur ces animaux.
-
-Voyant que je n'avois pas d'autre parti à prendre que de payer le
-retour, comme si nous avions été jusqu'à Turin, je finis par y
-consentir; et avec ma philantropie ordinaire je commençai à imputer
-cette soif du gain, si universellement dominante, à quelque cause cachée
-dans notre structure, ou à quelques particules invisibles d'air que nous
-humons avec notre première aspiration en poussant, quand nous faisons
-notre entrée dans ce monde, un cri de mécontentement pour le voyage
-qu'on nous force à faire.
-
-
-
-
-LE HASARD DE L'EXISTENCE.
-
-
-«Le cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire,»
-cette idée me plaît; je la crois neuve et très-bien adaptée à ma
-situation présente; je remontai dans ma chaise, en adressant un sourire
-gracieux aux mules qui sembloient avoir fait passer toutes leurs
-mauvaises qualités à leur conducteur, et je roulai dans mon esprit
-quelques conclusions étranges et sans liaison que je tirois de cette
-pensée que je trouvois si heureuse.
-
-Si donc, me disois-je, nous sommes forcés à ce voyage de la vie; si nous
-sommes engagés dans cette route sans le savoir, et sans y avoir
-consenti; si, sans un certain concours fortuit d'atômes, nous eussions
-pu être une pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi sommes-nous
-responsables de nos passions, de nos folies, et de nos caprices? Si
-vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés par quelque tyran à devenir des
-courtisans, avant d'avoir appris à danser, serions-nous punissables pour
-avoir fait gauchement la révérence? ou, si ayant appris à danser, mais
-ignorant tout-à-fait l'étiquette de la cour, on me faisoit malgré moi
-maître des cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de mon ignorance?
-Que d'Alexandres, ou de Césars ont été perdus pour le monde par une
-mal-adresse dans l'acte important de la conception! Fais attention à
-cela, Eugène, et ris de la prétendue importance des plus grands
-monarques de la terre.
-
-
-
-
-MARIE.
-
-
-A mon arrivée à Moulins je demandai des nouvelles de cette infortunée,
-et j'appris qu'elle avoit rendu le dernier soupir, dix jours après celui
-où je l'avois vue. Je m'informai de la place où elle avoit été enterrée,
-et je m'y transportai: mais pas une pierre qui dise où elle repose.
-Néanmoins voyant un espace de terre qui avoit été fraîchement remuée je
-n'eus pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai le tribut dû à sa
-vertu, et je lui accordai une larme.
-
-Hélas! ame si douce, tu es partie! mais c'est pour aller te ranger parmi
-ces anges dont tu étois une image sur la terre.--Ta coupe d'infortunes
-étoit pleine, trop pleine, et elle s'est répandue dans l'éternité.--La
-tourmente de la vie s'est convertie pour toi en un calme plein de
-douceurs.
-
-
-
-
-LE POINT D'HONNEUR.
-
-
-Après avoir rendu ces honneurs aux mânes de Marie, je remontai dans ma
-chaise, et me laissai aller au fil de mes pensées sur le bonheur et le
-malheur de l'espèce humaine: je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis
-d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, et mettant pied à terre,
-j'allai vers l'endroit d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui
-touchoit à la route. J'eus de la peine à y arriver parce que le chemin
-qui y conduisoit, étoit tortueux et malaisé.
-
-Le premier objet qui se présenta à ma vue fut un beau jeune homme, qui
-me parut expirant d'une blessure qu'il venoit de recevoir d'un autre
-homme qui n'étoit guères plus âgé, et qui pleuroit sur lui, tenant dans
-sa main une épée encore fumante. Je restai quelques instans immobile de
-frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avoit été la cause de
-ce combat sanglant; on ne me répondit que par un nouveau torrent de
-larmes.
-
-A la fin essuyant les pleurs dont ses joues étoient baignées, le
-malheureux me dit en soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a forcé à une
-action que ma conscience condamnoit: mais je n'ai pas écouté la voix de
-ma conscience: en déchirant le sein de mon ami, j'ai percé mon propre
-cœur; et la blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!» ses
-transports de douleurs recommencèrent.
-
-Quel est donc ce phantôme, honneur! qui plonge un fer homicide dans ce
-sein où l'on voudroit verser du baume. Traître! perfide! tu marches tête
-levée sous l'habit de la coutume, ou plutôt de la mode ridicule, qui,
-formée par le caprice, est devenue une loi, un code de lois, inconnu à
-nos ancêtres, inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire étoit
-donc réservé pour ce siècle de luxe, de lumières et de rafinement; pour
-le séjour des muses; pour la résidence des grâces.
-
-
-
-
-LA RECONNOISSANCE.
-
-FRAGMENT.
-
-
-La reconnoissance est un fruit qui ne peut venir que sur l'arbre de la
-bienfaisance: avec une origine aussi noble, une origine céleste, la
-reconnoissance est nécessairement une vertu parfaite.
-
-Pour moi, dit _Multifarius Secundus_, je n'hésiterai pas à la placer à
-la tête de toutes les autres vertus; d'autant plus que le Tout-Puissant
-lui-même n'en exige pas d'autre de nous: elle est la source de toutes
-celles qui sont nécessaires pour le salut.
-
-Les payens eux-mêmes faisoient un si grand cas de cette vertu, qu'ils
-avoient imaginé en son honneur trois divinités, sous le nom de grâces,
-qu'ils nommoient _Thalie_, _Aglaë_ et _Euphrosyne_. Ces trois déesses
-présidoient à la reconnoissance; on avoit jugé qu'une seule ne suffisoit
-pas pour honorer une vertu si rare. Il faut observer que les poëtes les
-ont représentées nues, pour faire comprendre que lorsqu'il s'agit de
-bienfaisance et de reconnoissance, nous devons agir avec la plus grande
-sincérité, et sans le moindre déguisement. Elles étoient peintes en
-vestales, et dans la fleur de la jeunesse, pour faire sentir que les
-bons offices doivent toujours être récens dans notre mémoire, et que
-notre reconnoissance ne doit jamais s'affoiblir, ou plier sous le poids
-du temps, et que nous devons chercher toutes les occasions de témoigner
-combien nous sommes sensibles aux bienfaits que nous avons reçus. On
-leur donnoit une figure douce et riante pour signifier la joie que nous
-éprouvons quand nous exprimons les obligations que nous avons. Leur
-nombre étoit fixé à trois, pour montrer que la reconnoissance doit être
-trois fois plus grande que le bienfait; elles se tenoient toutes trois
-par la main, pour faire voir que les services et la gratitude doivent
-être inséparables.
-
-Voilà ce que nous ont appris ces payens que nous damnons. Chrétiens!
-souvenez-vous que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez votre
-supériorité par vos vertus.
-
-
-
-
-LE COMPAGNON DE VOYAGE.
-
-
-Le malheureux inconnu, tout en déplorant la mort de son ami, oublioit sa
-propre sûreté;--comme j'aperçus quelques hommes à cheval, à une certaine
-distance, je conjecturai qu'ayant eu peut-être connoissance du duel qui
-devoit avoir lieu, ils venoient à la recherche des combattans: je le
-conjurai de monter dans ma chaise, afin de gagner Paris, avec toute la
-promptitude possible. Il pouvoit s'y tenir caché jusqu'à ce que son
-affaire eût été arrangée, ou, si elle prenoit une mauvaise tournure, il
-s'échapperoit et passeroit en pays étrangers.
-
-Mes remontrances eurent leur effet, et avec quelques instances de plus,
-j'obtins de lui que nous ferions route ensemble.
-
-Quand nous eûmes fait environ une lieue, je remarquai que ses pleurs
-étoient moins abondans, sa poitrine moins agitée, tout son extérieur
-plus tranquille. Nous n'avions pas encore ouvert la bouche depuis que
-nous étions entrés dans la voiture: voyant qu'il n'étoit pas éloigné de
-me raconter la cause de son malheur, je l'en priai poliment, et sans
-importunité: il y consentit.
-
-
-
-
-L'HISTOIRE.
-
-
-Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement de Languedoc. Ayant fini
-mes études je vins passer quelques mois à Paris où je me liai avec un
-gentilhomme un peu plus jeune que moi. Il étoit d'une famille
-distinguée, et devoit hériter d'une fortune considérable. Ses parens
-l'avoient envoyé à Paris, autant pour perfectionner son éducation, que
-pour l'éloigner d'une jeune demoiselle d'un rang inférieur au sien, dont
-il paroissoit très-épris.
-
-Il me révéla sa passion pour cette jeune personne, qui avoit, disoit-il,
-fait tant d'impression sur son cœur, que le temps, ni l'absence ne
-pourroient en effacer son image chérie. Il entretenoit avec elle une
-correspondance très-suivie. Les lettres de la demoiselle sembloient
-respirer le retour le plus tendre. Il me consulta sur ce qu'il devoit
-faire, et je lui donnai les conseils que je jugeai les meilleurs: je ne
-prétendis pas le guérir de son amour; sa maîtresse, à l'entendre, étoit
-belle comme Vénus, et, si l'on peut se prendre de passion d'après un
-portrait peint par un admirateur aussi brûlant, celui qu'il m'en faisoit
-étoit bien propre à exciter toutes les émotions de la tendresse.
-J'applaudis donc à son choix, et comme nous pensions absolument l'un
-comme l'autre, que la fortune et la grandeur ne pouvoient rien, quand
-elles se trouvent en opposition avec le bonheur, nous regardions comme
-le plus grand de tous les maux la tyrannie des parens qui forcent leurs
-enfans à se marier contre leur inclination.
-
-Sur ces entrefaites je reçus une lettre de mon père qui me rappeloit
-dans mon pays. Comme son ordre étoit très-positif, et n'étoit accompagné
-d'aucune raison, je craignois que quelques-unes de mes petites
-galanteries, (car c'est un mal auquel il est impossible d'échapper dans
-un pays comme Paris) ne fussent parvenues à sa connoissance, je me
-disposai donc à partir, et fis tristement mes préparatifs. Mon chagrin
-n'étoit que trop bien fondé. Les derniers fonds qu'on m'avoit fait
-passer devoient me durer trois mois: le premier à peine fini, je n'avois
-plus rien. Il m'étoit impossible de voyager sans argent; mais mon
-généreux ami me prévint dans cette occasion. Il m'offrit une petite
-boîte qu'il me pria de garder pour l'amour de lui. L'ayant ouverte, j'y
-trouvai une lettre-de-change à vue sur un banquier, la somme étoit plus
-que suffisante pour mes frais de route.
-
-Comme il ne laissoit jamais échapper l'occasion d'écrire à sa chère
-Angélique, je lui demandai une lettre pour elle: car elle demeuroit dans
-le voisinage de mon père. Je me chargeai aussi de lui porter le portrait
-de son amant, peint par un artiste des plus célèbres de Paris, et garni
-d'un riche entourage de brillans: elle devoit le porter en bracelet.
-
-
-
-
-RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.
-
-
-Je quittai Paris et tous ses plaisirs avec la plus grande répugnance.
-Mais ce qui m'affligeoit le plus c'étoit la perte de mon camarade, de
-mon ami; nous vivions ensemble comme deux frères. On nous nommoit
-quelquefois Pylade et Oreste. A mesure que j'approchois, je pensois
-davantage aux reproches que j'allois essuyer de mon père, pour mes
-folies et mes extravagances; je me disposois à recevoir la correction
-paternelle avec humilité, avec le respect qu'un fils, et un fils
-prodigue doit à son père.
-
-Mais quelle fut ma surprise quand j'entendis ce bon père, qui s'étoit
-précipité vers moi au moment où j'entrois, avec un visage tout rayonnant
-de joie, s'écrier: mon fils, l'empressement que vous avez témoigné à
-m'obéir, vous rend encore plus cher à mon cœur, et plus digne de la
-fortune qui vous attend. Je le remerciai de ses bontés pour moi; mais je
-lui montrai ma surprise relativement à cette bonne fortune dont il me
-parloit. «Entrez, me dit-il, et ce mystère vous sera revélé.» En parlant
-ainsi il me présenta à un vieux gentilhomme et à une jeune dame; et me
-dit: «Monsieur, voici votre femme.» Il y avoit dans cette saillie
-brusque, mais amicale de mon père, quelque chose de franc et d'honnête
-qui me parut infiniment préférable au ton mielleux des sycophantes de
-cour, espèce d'êtres que je n'ai jamais goûtés.
-
-La jeune demoiselle rougit, et moi je restai immobile. Ma langue ne
-pouvoit plus articuler, ni mes bras agir. Mes jambes fléchissoient:
-surpris à la vue de tant de beauté et d'innocence, je n'eus pas le temps
-de réfléchir: un millier de cupidons s'emparèrent de mon cœur au même
-instant, et le subjuguèrent.
-
-Revenu du trouble où cet événement inattendu m'avoit jeté, je présentai
-du mieux que je le pus, mes respects à la compagnie, et l'on me
-complimenta sur mon heureuse alliance, comme si mon mariage étoit déjà
-fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir un objet aussi divin,
-sans en venir éperdument amoureux. C'étoit pour moi le comble du
-bonheur, que l'approbation de mon père eût précédé la mienne.
-
-
-
-
-L'ENTREVUE.
-
-
-Le dîner étoit servi, et la joie éclattoit sur tous les visages, excepté
-sur celui de ma prétendue; je l'attribuai à sa modestie, et au trouble
-qu'avoit dû lui causer mon apparition soudaine. Je saisis la première
-occasion favorable, où je me trouvai seul avec elle, pour lui déclarer
-mes sentimens; et l'instruire de l'impression profonde qu'elle avoit
-faite sur mon cœur.
-
-Cette occasion se présenta bientôt après le dîner. En nous promenant
-dans le jardin, nous nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie,
-dans un petit bois que la nature, dans un de ses momens de gaieté,
-sembloit avoir réservé pour servir de retraite aux amans. «Madame, lui
-dis-je, après la déclaration que nous avons entendue, et la démarche
-concertée entre votre père et le mien, je me flatte que ce n'est pas
-vous offenser que de vous dire, que rien ne manqueroit à ma félicité,
-que je serois le plus heureux des hommes si j'apprenois de votre bouche
-que l'alliance qui se prépare a votre agrément, comme il paroît avoir
-celui de toutes les personnes qui nous entourent. Oh, dites-le moi, mon
-ange! dites-moi que ce n'est pas malgré vous que vous deviendrez mon
-épouse.--Faites-moi du moins espérer que j'aurai une petite part à votre
-affection.--Vous servir avec empressement, m'étudier constamment à vous
-plaire, fera l'occupation de toute ma vie.»
-
-«Monsieur, me répondit-elle, votre extérieur annonce une noble
-franchise: vous détestez, j'en suis sûre, le mensonge et la tromperie.
-Si je vous disois que je pourrai vous aimer un jour, je vous tromperois:
-c'est impossible.»
-
-«Ciel! qu'ai-je entendu! impossible de m'aimer! Ai-je donc une forme si
-hideuse? Suis-je donc un monstre? La nature m'a-t-elle jeté dans un
-moule si grossier, que je sois un objet de dégoût, d'horreur pour la
-plus belle, la plus aimable des créatures? s'il en est ainsi...»
-
-«Non, monsieur; vous êtes injuste envers la nature: injuste envers
-vous-même. Vous avez une figure aimable, une taille élégante, un
-extérieur agréable, embelli encore de tous les charmes de l'art, mais
-telle est ma cruelle destinée.»--Ici un torrent de larmes lui coupa la
-parole.
-
-«Oh! madame, lui dis-je, en tombant à ses genoux, je vous en conjure,
-écoutez la prière du plus ardent de vos adorateurs.--Ce n'est pas parce
-que les ordres d'un père semblent me donner un titre à votre main.--Je
-ne veux la devoir qu'à vous-même.--Mais, je vous en conjure,
-permettez-moi de m'efforcer à la mériter; permettez-moi de vous
-convaincre de la réalité de ma passion, aussi ardente qu'elle est
-insurmontable.»
-
-Dieu! Quel fut mon étonnement lorsqu'en proférant ces dernières paroles,
-j'apperçus mon ami, l'ami que j'honorois, se précipiter de derrière le
-bosquet, et tirant son épée. «Lâche, s'écria-t-il, tu paieras ta
-trahison.»
-
-La dame s'étant évanouie, il remit son épée dans le fourreau pour voler
-à son secours, on la remporta dans la maison, et il m'ordonna de le
-suivre. Je le suivis, ne sachant pas comment j'avois pu l'offenser, ni
-par quel enchantement il se trouvoit dans la maison de mon père, tandis
-que je le croyois à Paris: pendant que nous nous rendions à la forêt, il
-s'expliqua en ces termes:
-
-«Monsieur, j'ai été instruit de votre perfidie, peu d'heures après que
-vous fûtes parti de Paris, et quoique vous eussiez pris soin de me
-cacher le sujet de votre voyage, le soir même il n'étoit question que de
-votre mariage dans toute la ville. J'envoyai aussitôt chercher des
-chevaux de poste; et comme vous voyez, je suis arrivé encore à temps
-pour rompre votre union avec Angélique.»
-
-«Angélique! m'écriai-je;--Dieu sait si votre accusation, vos reproches
-sont injustes: j'ignorois que cette demoiselle fût Angélique.»
-
-«Subterfuge puérile, répondit-il, et bon tout au plus pour en imposer à
-un fol, ou à un sot.--Il me faut une autre satisfaction.--Avez-vous
-remis ma lettre et mon portrait?»
-
-«Non; cela m'a été impossible.»
-
-«Lâche, lâche!--Non: tu trouvois qu'il étoit plus sage de travailler
-pour toi-même.--J'ai entendu tout ce que tu as dit; il est donc inutile
-que tu ajoutes le mensonge à la perfidie.»
-
-Ce fut en vain que je demandai à lui prouver mon innocence;--que je
-promis de renoncer à toutes mes prétentions sur Angélique, et de voyager
-dans les contrées les plus éloignées, afin de l'oublier: il fut
-inexorable. Je ne pus jamais parvenir à lui persuader que je ne l'avois
-pas trompé à Paris; que j'avois ignoré qu'Angélique fût la personne à
-laquelle j'adressois mes vœux; en un mot, nous arrivâmes à l'endroit où
-vous nous avez trouvés; et là, malgré toute ma répugnance, je fus obligé
-de me défendre, après m'être vu traité à plusieurs reprises de lâche,
-d'infâme, de poltron: vous savez le reste.--Ainsi parla mon compagnon de
-voyage, et ses larmes recommencèrent à couler.
-
-
-
-
-L'AUBERGE.
-
-
-Cette histoire touchante avoit fait sur moi une impression si pénible,
-que je fus très-aise d'appercevoir une petite auberge sur le bord de la
-route: j'avois grand besoin d'un peu de repos. Nous y entrâmes.
-
-L'hôtesse nous souhaita le bonjour; c'étoit une femme de bonne mine,
-assez en embonpoint, ni jeune, ni vieille, ou comme on dit en France,
-d'un certain âge; ce qui ne dit pas grand'chose. Je lui donnerai donc
-environ trente-huit ans. Un cordelier la quittoit au moment où nous
-entrions, elle regardoit ce bon père d'un œil si tendre et si pieux,
-qu'il étoit aisé de voir qu'elle sortoit de confesse. Son mouchoir étoit
-un peu chiffonné: il y manquoit quelques épingles; son bonnet n'étoit
-pas tout-à-fait droit sur sa tête; mais on pouvoit attribuer ce léger
-désordre à la ferveur de sa dévotion et à l'empressement avec lequel
-elle étoit accourue au devant de ses nouveaux hôtes.
-
-Nous demandâmes une bouteille de Champagne.--Messieurs, j'en ai
-d'excellent. Il n'a pas son pareil en France. Je vois bien que Monsieur
-est anglois. Mais quoique nos deux nations soient en guerre, je rendrai
-toujours justice aux individus: il faut avouer que les milords anglois
-sont les seigneurs les plus généreux de l'Europe: je commettrois donc
-une grande injustice, si je présentois à un anglois un verre de vin qui
-ne fût pas bon pour la bouche du _grand monarque_.
-
-Il n'y avoit pas à se quereller avec une femme, sur un point aussi
-délicat; et quoique nous vissions bien, mon compagnon et moi, que
-c'étoit la plus mauvaise bouteille de Champagne dont nous eussions
-jamais tâté, je louai généreusement, je payai de même, et je fis de
-grands complimens à la maîtresse, sur sa _politesse_.
-
-A notre arrivée à Paris je remis mon compagnon de voyage à son ancien
-logis, rue Guénégaud: il se proposoit de se déguiser en abbé, espèce de
-gens qui font très-peu de sensation dans cette ville. Il faut pourtant
-en excepter ceux qui font profession de bel esprit, ou qui sont de
-déterminés critiques. Il me promit de venir me trouver au café anglois,
-vis-à-vis le Pont-Neuf, à neuf heures du soir, afin que nous pussions
-souper ensemble, et délibérer sur ce qu'il auroit à faire pour se mettre
-en sûreté. Il étoit alors cinq heures; ainsi j'en avois quatre devant
-moi pour muser et chercher un gîte.--Pouvois-je faire un meilleur emploi
-de mon temps, que d'aller causer quelques instans avec mon aimable
-marchande de gants.
-
-D'abord il n'y avoit pas dans toute la ville une femme mieux au fait des
-logemens à louer. Sa boutique étoit une espèce de bureau d'adresse pour
-les hôtels vides. Il est vrai que je ne le savois pas quand j'y entrai.
-Mais cette circonstance seroit-elle moins en ma faveur parce que je ne
-l'avois pas prévue? En second lieu, jamais femelle ne fut plus habile à
-savoir la nouvelle du jour, et il falloit que je découvrisse si
-l'affaire de mon ami étoit déjà connue à Paris; mais cette recherche
-demandoit de la précaution et de l'adresse: il fallut donc passer dans
-l'arrière-boutique.
-
-
-
-
-LES ARMOIRIES.
-
-PARIS ET LONDRES.
-
-
-Paris, ton emblême est un vaisseau: la Seine cependant n'est pas
-navigable. Que ne prends-tu pour armes la croix de Londres avec une
-Notre-Dame? car ton vaisseau remonte la Tamise avec le flux, et jette
-l'ancre dans le port marchand.
-
-Dans laquelle des neuf cents rues (je ne parle que des petites) de cette
-_capitale_ du monde, (car le moyen de contester aux Parisiens une
-dénomination qui, à la vérité n'a jamais dépassé de leur ville) dans
-laquelle, dis-je, de ses neuf cents rues prendrai-je un logement? mais
-doucement:--c'est ici que demeure ma belle marchande de gants.--Elle est
-sur sa porte. Les filets de l'amour, fiction des poëtes, sont une
-réalité chez elle.--«Madame, ma bonne fortune m'a jeté encore une fois
-dans votre quartier, sans que j'y pensasse. Comment se porte Madame?--à
-merveille, monsieur: enchantée de vous voir.»
-
-Quelle urbanité! quelle politesse de langage; et c'est la femme d'un
-gantier qui parle ainsi!
-
-
-
-
-L'ARRIÈRE BOUTIQUE.
-
-
-Il n'y avoit pas dix minutes que nous étions dans l'arrière-boutique, et
-ma belle marchande avoit déjà coulé à fond toutes les nouvelles du jour.
-Je fus bientôt au fait des nouvelles liaisons entre les danseurs de
-l'opéra, les filles d'honneur; les filles de joie, et les milords
-anglois; les barons allemands et les marquis italiens. La rapidité avec
-laquelle elle défiloit son chapelet ne peut se comparer qu'à celle du
-Rhône, ou à la chûte du Niagara. Dans l'espace de dix minutes, j'avois
-recueilli assez d'anecdotes scandaleuses pour en composer deux gros
-volumes. «Mais, à propos, dit-elle, avez-vous quelques échantillons de
-nos nouvelles manufactures de gants?»--«Où en trouve-t-on?»--Elle
-descend un carton, et me fait voir une charmante collection. «Voilà les
-gants d'amour; M. le duc D*** en est l'inventeur.--C'est une histoire
-singulière; il faut que je vous la raconte. Madame la duchesse a pour
-Sigisbée un officier écossois, qui a des éruptions d'un genre
-particulier. Vous savez, Monsieur, que cette nation est sujette à une
-maladie qui lui est propre; c'est tout comme chez nous;--tous les pays
-ont leurs maux.--Le valet-de-chambre de Madame dit en confidence à
-Monsieur qu'il craignoit que le capitaine n'eût communiqué à sa
-seigneurie quelque chose qu'il n'osoit pas nommer. «Qu'est-ce que c'est,
-dit le duc? ce n'est pas la gale?» Le valet-de-chambre leva les épaules,
-et la duchesse entra.--La politesse ne permettoit pas au duc de demander
-un éclaircissement à son épouse; il travailla donc à imaginer un moyen
-d'éviter la contagion. Il avoit entendu parler d'un colonel anglois, qui
-avoit eu une très-bonne idée, dans une circonstance à-peu-près
-semblable. Mais son nom, qu'il avoit donné à sa découverte, étoit si
-barbare, qu'il étoit impossible de le prononcer, sans blesser la
-décence. Le duc appela donc la sienne, les _gants d'amour_: et
-maintenant ces gants sont en grande faveur à Paris. Mais il est bon que
-vous sachiez que la duchesse n'avoit pas été inoculée, et qu'elle mourut
-de la petite-vérole quelques mois après. On dit que ses médecins
-s'étoient trompés sur la nature de sa maladie: ils n'avoient jamais été
-dans votre pays, et avoient oublié que la gale, ou toute autre maladie,
-cutanée, ou non, peut se transplanter ici;--mais j'espère,
-ajouta-t-elle, en me lançant à travers ses longs cils un regard amoureux
-qui pénétra dans mon cœur plus avant que je n'aurois cru un coup-d'œil
-capable de le faire; vous êtes amateur de la mode, j'espère que vous
-porterez de ces gants: j'en suis même bien sure; tout le monde en
-porte.»
-
-A ces mots elle en tira plusieurs paires de différentes grandeurs. Je
-les rejettai presque tous comme étant trop grands pour ma main. A la fin
-elle m'en montra une paire que je crus me convenir à-peu-près. «Je vais
-vous les essayer, Monsieur: mais il faut que votre main soit bien petite
-pour qu'ils vous aillent; au contraire, madame, comme elle est
-très-chaude dans ce moment, je crois que vous pouvez m'en essayer qui
-soient plus grands.»--Elle se mit à côté de moi, et y mettant les deux
-mains, elle avoit presque achevé la besogne, lorsque son mari vint à
-passer par la salle. Il secoua la tête en disant:--faites,--faites,--ne
-bougez pas.
-
-
-
-
-L'EFFET.
-
-
-Je ne sais comment vous expliquer cela: mais j'ai toujours éprouvé dans
-mon corps une espèce de tremblement quand un mari m'a trouvé en tête à
-tête avec sa femme, quoique dans une attitude très-honnête.--Certes, on
-ne niera pas que celle dans laquelle nous étions la jolie marchande et
-moi ne fût extrêmement décente.--D'ailleurs, c'étoit pour affaire.
-Peut-on blâmer une marchande de gants de ce qu'elle les fait essayer
-dans son arrière-boutique.
-
-Quoi qu'il en soit, l'apparition subite du bon homme avoit rendu les
-gants presqu'inutiles; ma main, je ne sais par quelle espèce de
-sympathie trembloit tellement qu'elle ne put plus faire son office. Elle
-glissa à travers le gant, et s'échappa de celle de ma belle. «Mon Dieu,
-dit-elle, qu'avez-vous?» Je répondis très-à-propos,--ma foi, madame, je
-n'ai rien.--Vous vous trouvez mal, monsieur: prenez une goutte de
-liqueur.» Elle en avoit dans un cabinet à côté, et elle m'en présenta.
-Ce cordial produisit quelqu'effet: mais pas assez pour dissiper le
-trouble de mes esprits, occasionné par l'apparition seule du mari:
-ensorte que je n'eus pas le courage d'essayer de sa jolie main une
-seconde paire de gants. Mais je la priai de m'en mettre de côté une
-couple de paires des plus petits. «De quelle couleur, monsieur les
-veut-il?--noirs.--Comment, avec des rubans noirs, sans être en deuil?»
-Je la tirai d'inquiétude, en lui disant que j'étois ecclésiastique, et
-que quoique je ne fusse pas en deuil, je ne pouvois pas décemment porter
-des gants, même des _gants d'amour_, qui seroient d'une couleur plus
-éclatante.
-
-Les gants que j'avois essayé, et la frayeur que m'avoit causée le mari,
-m'avoit fait oublier le sujet qui m'avoit amené dans cette
-boutique.--Mais la vérité est qu'avant de passer dans l'arrière-boutique
-j'avois déjà pris mes mesures; c'est-à-dire, que je m'étois assuré d'un
-logement. Quant à ce qui regardoit mon malheureux compagnon de voyage,
-cela ne devoit pas aller jusqu'à elle. Je me devois à moi-même,
-aussi-bien qu'à mon nouvel ami, d'être très discret sur cet article.
-
-
-
-
-LA MÉDISANCE.
-
-
-Comme je connois le bon naturel et la loyauté de mes bons amis les
-critiques, je ne doute pas que ce dernier chapitre ne soit condamné,
-sans juri, aux _assises du mois_ des auteurs, et que ce tribunal, car
-c'en est un, ne me déclare coupable de haute trahison contre le
-souverain, la décence, pour l'avoir écrit, quoi qu'il n'y ait pas un
-trait, une étoile, ou un astérisque dans mon ouvrage qui ait pu allarmer
-leur vertu; mais comme je me trouve ici parmi mes pairs, je proteste
-ainsi qu'il suit:
-
-«Je n'adhère pas à ladite résolution parce que je suis entièrement
-convaincu qu'ils ne comprennent pas ledit chapitre; et parce que sans
-entrer dans une explication complette sur ce sujet, je suis d'avis qu'il
-est au-dessus de leur intelligence.»
-
- YORICK.
-
-
-
-
-LA FILLE D'OPÉRA.
-
-
-J'ai toujours eu pour maxime que les biens de ce monde n'ont de valeur
-que par l'usage qu'on en fait. J'avois dans ma poche deux paires de
-gants d'amour que j'avois à peine essayés.--Voyant que vous n'étiez pas
-encore arrivé, mon cher Eugène, je me rendis à l'Opéra, et j'y vis
-mademoiselle Lacour danser à ravir. J'étois au parterre, et de ma place
-je découvris les plus jolies jambes du monde: je doute qu'il en soit
-sorti d'aussi parfaites de dessous le ciseau de Protogènes ou de
-Praxitèle. Ce fut un sujet de conversation entre l'abbé de M... et moi.
-L'abbé me promit de me présenter à cette aimable danseuse, et me tint
-parole. Au sortir du spectacle je conduisis mademoiselle Lacour à son
-carosse, et j'eus l'honneur de lui donner la main pour y monter. Sachant
-que j'étois anglois, elle serra la mienne d'une manière si affectueuse,
-que je sentis l'émanation passer du bout de mes doigts à mon cœur avec
-une rapidité qu'il est plus aisé d'imaginer que de décrire.
-
-Elle nous donna un petit souper très-élégant, et l'abbé se retira
-promptement après avoir bu un verre de vin seulement. La conversation
-avoit déjà pris une tournure galante et tendre, je m'étendois sur la
-félicité sentimentale, et sur les charmes de l'amour platonique; la
-belle m'interrompit par un éclat de rire, en me disant: «Je vous avoue
-que je ne suis pas du tout pour votre système, et que je préfère la
-pratique à toute cette belle théorie.»
-
-Dans toute autre circonstance une doctrine aussi grossière dans la
-bouche d'une femme, m'auroit dégoûté: mais je me sentois disposé dans ce
-moment à la gaieté, et je lui versai une rasade en disant: vive la
-bagatelle! Je lui fis voir ma nouvelle emplette, et lui demandai si elle
-me trouvoit bien à la mode. Elle me répondit que la forme en étoit
-mesquine, quoique les gants fussent à la grecque: et elle me recommanda
-d'en avoir toujours à la mousquetaire.
-
-Comme nous finissions cet intéressant sujet, on annonça Sir Thomas G...;
-le domestique essaya d'ouvrir la porte, mais éprouvant quelque
-résistance, car le verrou, je ne sais par quel hasard se trouvoit en
-dedans, le pauvre garçon en fut plus confus que nous-mêmes. Comme il
-s'imaginoit que le chevalier étoit sur ses talons, il n'osa pas se
-retourner pour l'instruire de ce qui se passoit: il glissa par le trou
-de la serrure cet avis: «Madame, le chevalier est là:» les gants d'amour
-cependant étoient en jeu, et ils couloient avec plus d'aisance sous ses
-doigts que sous ceux de la marchande elle-même. C'étoit dans l'instant
-même où je l'avois amenée à convenir que mes gants alloient bien, que ce
-maudit avis vint déconcerter l'expérience que nous allions faire de la
-noble invention du duc. «_Cachez-vous sous le lit_,» me dit mademoiselle
-Lacour.
-
-Jamais homme d'église se trouva-t-il dans une situation plus pitoyable:
-Sir Thomas G... n'auroit pas été très-satisfait peut-être d'y trouver ce
-pauvre Yorick: mais le chevalier étoit sans inquiétude: mademoiselle
-Lacour lui avoit persuadé qu'elle ne voyoit pas d'autre homme que lui;
-et pour prouver à la belle qu'il la croyoit, tous les dimanches matin,
-il lui glissoit dans la main cent louis d'or.
-
-J'aurois moins souffert cependant, si ma retraite précipitée dans la
-chambre à coucher n'avoit pas rendu ma position presqu'insupportable.
-Mon rival, sans s'en douter, triomphoit au-dessus de ma tête, et j'étois
-réduit forcément à jouer le rôle de Mercure, avec tous ses désagrémens,
-en dépit de mes dents.
-
-
-
-
-LA RETRAITE.
-
-
-On disoit, avec raison du duc de Marlborough, que de tout ce que doit
-savoir un général, la seule partie qui lui manquât étoit la science des
-retraites. L'amour se compare souvent à la guerre, et la comparaison en
-est très-juste. A l'instant, où armé de gants d'amour, je croyois avoir
-emporté Lacour par un coup de main, le commandant en chef fait un
-attaque et me force à la capitulation la plus déshonorante. «Combien je
-ressemble peu au duc de Marlborough! me dis-je,--ôserai-je jamais faire
-entrer une pareil aventure dans mon voyage sentimental?--mais je n'ai
-pas encore abandonné la place.» Comme je me livrois à ces réflexions
-Lacour me tendit sa main dessous le lit, et j'eus la consolation de la
-baiser sans être vu.
-
-Sir Thomas G... évacua enfin le poste,--et, pour ne plus parler avec
-métaphore, il me fut permis, vers les quatre heures du matin, de faire
-ma retraite avec décence et sans danger.
-
-
-
-
-RIEN.
-
-
-Vers les quatre heures du matin... dit le lecteur malin. Qu'avez-vous
-donc fait jusqu'à ce moment-là, avec une danseuse de l'Opéra, avec une
-fille de joie.--Rien; absolument rien;--non! M. Yorick, l'imposture est
-trop grossière pour qu'on vous la passe, fussiez-vous même en chaire. Et
-vos _gants d'amour_, qu'en avez-vous faits? Mademoiselle Lacour ne
-s'est-elle pas remise à l'ouvrage, pour les bien coller?--si cela est,
-que s'en est-il suivi?--encore une fois, rien.
-
-Qu'il est pénible, mon cher Eugène de se voir pressé pour révéler une
-vérité imaginaire; ou plutôt une fausseté! On m'interrogeroit dans dix
-ans, que je répondrois encore--mais rien! rien! rien!
-
-«Pauvre mademoiselle Lacour! vous aviez raison de vouloir que M. Yorick
-eût des gants à la mousquetaire.» Mais monsieur le critique, cela ne
-fait rien; rien du tout à l'affaire.
-
-Il en est de même de ce chapitre; dit un bourru de mauvaise humeur. Il
-faut donc le finir.
-
-
-
-
-LA RENCONTRE INATTENDUE.
-
-
-Comme je tournois le coin de la rue de la Harpe, en me retirant de chez
-mademoiselle Lacour, le jour commençant à poindre, j'entendis partir
-d'un fiacre un _hist, hist, hist_. Ce sifflement eût fait du mal aux
-oreilles d'un acteur, ou d'un écrivain dramatique: car pour peu qu'on
-fût enclin à la superstition, on pouvoit le prendre pour le présage
-d'une chute prochaine. Mais comme je n'ai jamais monté sur les planches,
-ni composé de comédie, tragédie, ou farce, ce bruit ne me choqua pas,
-comme il auroit pu le faire si je m'étois trouvé dans un des cas dont je
-viens de parler.
-
-Je me retournai, et j'aperçus mon abbé d'un jour qui tendoit sa tête
-hors de la portière du fiacre, et me faisoit des signes. «Ciel!
-qu'est-ce que cela veut dire! il aura été pris par la maréchaussée,
-ou par les gens du guêt; et on le mène au Châtelet ou à
-Bicêtre.--Heureusement, il n'en étoit rien. Mais ayant appris de l'homme
-honnête chez lequel il logeoit, que ces messieurs étoient à sa
-poursuite, et que pour prévenir des conséquences qui pourroient être
-fâcheuses, il n'avoit pas d'autre parti à prendre que de battre en
-retraite, aussitôt qu'il feroit jour, M. l'abbé partoit pour la Flandre.
-
-J'éprouvai dans cette occasion un sentiment confus de peine et de
-satisfaction.--Je souffrois en pensant que ce malheureux jeune homme
-étoit ainsi persécuté pour un événement qu'il s'étoit efforcé de
-prévenir;--mais d'un autre côté, j'étois bien aise de savoir qu'au bout
-de quelques heures, il auroit depassé les frontières de France, et
-seroit à l'abri des poursuites de la justice.
-
-En prenant congé de lui, après une scène des plus attendrissantes, je ne
-pus m'empêcher de lui faire entendre qu'un départ aussi précipité, et
-une route aussi longue pourroient épuiser ses finances plutôt qu'il ne
-l'auroit prévu.
-
-Il me répondit qu'il avoit autant d'argent qu'il lui en falloit pour
-gagner Niewport, et que de là il écriroit à ses amis.
-
-Oh! Eugène, tu connois ma façon de penser sur ce sujet. Je n'osai pas
-insister, de crainte d'offenser une délicatesse dont je me sentois
-moi-même très-susceptible.--Je me retirai en versant un torrent de
-larmes aussi involontaires qu'elles étoient sincères.
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-
-Mes idées étoient trop agitées et trop excentriques, pour que je pusse
-dormir,--je pris un fiacre, et fis tout le tour de Paris. C'est une
-chose étrange que les passions qui sont les bourrasques de la vie, et à
-quelques restrictions près le seul mobile de nos actions, causent en
-même-temps notre misère et toutes nos infortunes. Je réfléchissois
-encore sur les misères de la vie humaine, lorsque mon cocher me ramena
-chez moi...
-
-
-_Fin du Tome cinquième._
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES MATIÈRES
-
-Contenues dans ce Volume.
-
-
- _Voyage sentimental._ Page 1
- _Calais._ 2
- _Le moine. Calais._ 4
- _La désobligeante. Calais._ 10
- _Préface dans la désobligeante._ 11
- _Calais._ 19
- _Dans la rue. Calais._ 21
- _La porte de la remise. Calais._ 24
- _La tabatière. Calais._ 30
- _La porte de la remise. Calais._ 33
- _Dans la rue. Calais._ 36
- _La remise. Calais._ 39
- _Dans la rue. Calais._ 44
- _Montreuil._ 47
- _Fragment._ 55
- _Montreuil._ 57
- _Le bidet._ 61
- _Nampont. L'âne mort._ 64
- _Nampont. Le postillon._ 67
- _Amiens._ 69
- _La lettre. Amiens._ 72
- _La lettre._ 76
- _Paris._ 78
- _La perruque. Paris._ 79
- _Le pouls. Paris._ 82
- _Le mari. Paris._ 86
- _Les gants. Paris._ 88
- _La traduction. Paris._ 91
- _Le nain. Paris._ 95
- _La rose. Paris._ 101
- _La femme de chambre. Paris._ 104
- _Le passe-port. Paris._ 110
- _Le passe-port. L'hôtel à Paris._ 113
- _Le captif. Paris._ 119
- _Le sansonnet. Chemin de Versailles._ 121
- _Le placet. Versailles._ 124
- _Le pâtissier. Versailles._ 127
- _L'épée. Rennes._ 132
- _Le passe-port. Versailles._ 135
- _Caractères. Versailles._ 146
- _La tentation. Paris._ 150
- _La conquête._ 154
- _Le mystère. Paris._ 156
- _Le cas de conscience. Paris._ 158
- _L'énigme. Paris._ 162
- _Le dimanche. Paris._ 164
- _Le fragment. Paris._ 168
- _Le fragment et le bouquet. Paris._ 176
- _L'acte de charité. Paris._ 177
- _L'énigme expliquée. Paris._ 181
- _Paris._ 182
- _Moulins. Marie._ 188
- _Marie._ 191
- _Marie. Moulins._ 194
- _Le Bourbonnais._ 195
- _Le souper._ 197
- _Actions de grâces._ 199
- _Le cas de délicatesse._ 201
- _Préface._ 213
- _Suite du cas de délicatesse._ 215
- _La Négociation._ 218
- _Vœux en faveur des pauvres._ 220
- _Amitié._ 221
- _Le combat._ 222
- _La fausse délicatesse._ 223
- _Opiniâtreté._ 225
- _Le hasard de l'existence._ 227
- _Marie._ 228
- _Le point d'honneur._ 229
- _La reconnoissance. Fragment._ 230
- _Le compagnon de voyage._ 232
- _L'histoire._ 233
- _Retour de l'enfant prodigue._ 235
- _L'entrevue._ 237
- _L'auberge._ 242
- _Les armoiries. Paris et Londres._ 244
- _L'arrière-boutique._ 245
- _L'effet._ 248
- _La médisance._ 250
- _La fille d'opéra._ 251
- _La retraite._ 254
- _Rien._ 255
- _La rencontre inattendue._ 256
- _La conclusion._ 258
-
-
-Fin de la Table du Tome cinquième.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. fidèle/fidelle, carosse/carrosse, éguille/aiguille, etc.), en
-corrigeant toutefois de nombreuses erreurs introduites par le
-typographes. On a transcrit entre caractères soulignés les passages _en
-italique_.
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 ***
-
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