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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Oeuvres complètes, tome 5/6 - -Author: Laurence Sterne - -Release Date: May 3, 2020 [EBook #62013] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - Å’UVRES - COMPLÈTES - DE - LAURENT STERNE. - - NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES. - - TOME CINQUIÈME. - - A PARIS, - Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN. - AN XI.--1803. - - - - -_Ce volume contient_ - - -Le Voyage sentimental avec la suite et conclusion. - - - - -VOYAGE SENTIMENTAL. - - -«Cette affaire, dis-je, est mieux réglée en France.» - -Vous avez été en France? me dit le plus poliment du monde, et avec un -air de triomphe, la personne avec laquelle je disputois... Il est bien -surprenant, dis-je en moi-même, que la navigation de vingt-un milles, -car il n'y a absolument que cela de Douvres à Calais, puisse donner tant -de droits à un homme... Je les examinerai... Ce projet fait aussitôt -cesser la dispute. Je me retire chez moi... Je fais un paquet d'une -demi-douzaine de chemises, d'une culotte de soie noire... Je jette un -coup-d'Å“il sur les manches de mon habit, je vois qu'il peut passer... Je -prends une place dans la voiture publique de Douvres. J'arrive. On me -dit que le paquebot part le lendemain matin à neuf heures. Je -m'embarque; et à trois heures après midi, je mange en France une -fricassée de poulets, avec une telle certitude d'y être, que s'il -m'étoit arrivé la nuit suivante de mourir d'indigestion, le monde entier -n'auroit pu suspendre l'effet du droit d'aubaine. Mes chemises, ma -culotte de soie noire, mon porte-manteau, tout aurait appartenu au roi -de France; même ce petit portrait que j'ai si long-temps porté, et que -je t'ai si souvent dit, Eliza, que j'emporterois avec moi dans le -tombeau, m'auroit été arraché du cou... En vérité c'est être peu -généreux, que de se saisir des effets d'un imprudent étranger, que la -politesse et la civilité de vos sujets engagent à parcourir vos états. -Par le ciel, Sire, le trait n'est pas beau: je fais ce reproche avec -d'autant plus de peine, qu'il s'adresse au monarque d'un peuple si -honnête, et dont la délicatesse des sentimens est si vantée par tout. - -A peine ai-je mis le pied dans vos états... - - - - -CALAIS. - - -Je dînai. Je bus, pour l'acquit de ma conscience, quelques rasades à la -santé du roi de France, à qui je ne portois point rancune; je l'honorois -et respectois au contraire infiniment, à cause de son humeur affable et -humaine; et quand cela fut fait, je me levai de table en me croyant d'un -pouce plus grand. - -Non... dis je, la race des Bourbons est bien éloignée d'être cruelle... -Ils peuvent se laisser surprendre; c'est le sort de presque tous les -princes; mais il est dans leur sang d'être doux et modérés. Tandis que -cette vérité se rendoit sensible à mon ame, je sentois sur ma joue un -épanchement d'une espèce plus délicate, une chaleur plus douce et plus -propice que celle que pouvoit produire le vin de Bourgogne que je venois -de boire, et qui coûtoit au moins quarante sous la bouteille. - -Juste Dieu! m'écriai-je, en poussant du pied mon porte-manteau de côté, -qu'y a-t-il donc dans les biens de ce monde pour aigrir si fort nos -esprits, et causer des querelles si vives entre ce grand nombre -d'affectionnés frères qui s'y trouvent? - -Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié avec les autres, le plus pesant -des métaux est plus léger qu'une plume dans sa main. Il tire sa bourse, -la tient ouverte, et regarde autour de lui, comme s'il cherchoit un -objet avec lequel il pourroit la partager. C'est précisément ce que je -cherchois... Je sentois toutes mes veines se dilater; le battement de -mes artères se faisoit avec un concert admirable; toutes les puissances -de la vie accomplissoient en moi leurs mouvemens avec la plus grande -facilité; et la précieuse la plus instruite de Paris, avec tout son -matérialisme, auroit eu de la peine à m'appeler une machine. - -Je suis persuadé, me disais-je à moi-même, que je bouleverserois son -_Credo_. - -Cette idée qui se joignit à celles que j'avois, éleva en moi la nature -aussi haut qu'elle pouvoit monter... J'étois en paix avec tout le monde -auparavant, et cette pensée acheva de me faire conclure le même traité -avec moi-même. - -Si j'étois à présent roi de France, me disais-je, quel moment favorable -à un orphelin, pour me demander, malgré le droit d'aubaine, le -porte-manteau de son père! - - - - -LE MOINE. - -CALAIS. - - -Cette exclamation étoit à peine sortie de ma bouche, qu'un moine de -l'ordre de Saint-François entra dans ma chambre, pour me demander -quelque chose pour son couvent. Personne ne veut que le hasard dirige -ses vertus. Un homme peut n'être généreux que de la même manière qu'un -autre, selon la distinction des casuistes, peut être puissant. _Sed non -quoad hanc_... Quoi qu'il en soit... car on ne peut raisonner -réguliérement sur le flux et le reflux de nos humeurs; elles dépendent -peut-être des mêmes causes que les marées; et si cela étoit, ce seroit -une espèce d'excuse à cette inconstance à laquelle nous sommes si -sujets. Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j'aimerois mieux qu'on -dît de moi, dans une affaire où il n'y auroit ni péché ni honte, que -j'ai été dirigé par les influences de la lune, que d'entendre attribuer -l'action où il y en auroit, à mon _libre arbitre_. - -[Illustration] - -Quoi qu'il en soit, car il faut revenir où j'en étois, je n'eus pas -sitôt jeté les yeux sur le moine que je me sentis _prédéterminé_ à ne -lui pas donner un sou. Je renouai effectivement le cordon de ma bourse, -et je la remis dans ma poche. Je pris un certain air; et la tête haute, -j'avançai gravement vers lui: je crois même qu'il y avoit quelque chose -de rude et de rebutant dans mes regards. Sa figure est encore présente à -mes yeux; et il me semble, en me la rappelant, qu'elle méritoit un -accueil plus honnête. - -Le moine, si j'en juge par sa tête chauve, et le peu de cheveux blancs -qui lui restoient, pouvoit avoir soixante-dix ans. Cependant ses yeux, -où l'on voyoit une espèce de feu que l'usage du monde avoit plutôt -tempéré que le nombre des années, n'indiquoient que soixante ans. La -vérité étoit peut-être au milieu de ces deux calculs; c'est-à -dire, -qu'il pouvoit avoir soixante-cinq ans. Sa physionomie en général lui -donnoit cet âge; les rides dont elle étoit sillonnée ne font rien à la -chose; elles pouvoient être prématurées. - -C'étoit une de ces têtes qui sont si souvent sorties du pinceau du -Guide. Une figure douce, pâle, n'ayant point l'air d'une ignorance -nourrie par la présomption, des yeux pénétrans, et qui cependant se -baissoient avec modestie vers la terre, et sembloient aussi viser à -quelque chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux que moi comment cette -tête avoit été placée sur les épaules d'un moine, et surtout d'un moine -de son ordre: elle auroit mieux convenu à un Brachmane, et je l'aurois -respecté, si je l'avais rencontré dans les plaines de l'Indostan. - -Le reste de sa figure étoit ordinaire, et il auroit été aisé de la -peindre, parce qu'il n'y avoit rien d'agréable et de rebutant que ce que -le caractère et l'expression rendoient tel. Sa taille au-dessus de la -médiocre, étoit un peu raccourcie par une courbure ou un pli qu'elle -faisoit en avant; mais c'étoit l'attitude d'un moine qui se voue à -mendier: telle qu'elle se présente en ce moment à mon imagination, elle -gagnoit plus qu'elle ne perdoit à être ainsi. - -Il fit trois pas en avant dans la chambre, mit la main gauche sur sa -poitrine, et se tint debout avec un bâton blanc dans sa main droite. -Lorsque je me fus avancé vers lui, il me détailla les besoins de son -couvent, et la pauvreté de son ordre... Il le fit d'un air si naturel, -si gracieux, si humble, qu'il falloit que j'eusse été ensorcelé pour -n'en être pas touché... - -Mais la meilleure raison que je puisse alléguer de mon insensibilité, -c'est que j'étois prédéterminé à ne lui pas donner un sou. - - - - -LE MOINE. - -CALAIS. - - -Il est bien vrai, lui dis-je, pour répondre à une élévation de ses yeux, -qui avoit terminé son discours; il est bien vrai... Je souhaite que le -ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre ressource que la charité du -public; mais je crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour satisfaire à -toutes les demandes qu'on lui fait à chaque instant. - -A ce mot de demandes, il jeta un coup-d'Å“il léger sur une des manches de -sa robe... Je sentis toute l'éloquence de ce langage. Je l'avoue, -dis-je, un habit grossier qu'il ne faut user qu'en trois ans, et un -ordinaire apparemment fort mince... je l'avoue, tout cela n'est pas -grand chose; mais encore est-ce dommage qu'on puisse les acquérir dans -ce monde avec aussi peu d'industrie que votre ordre en emploie pour se -les procurer. Il ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés aux -aveugles, aux infirmes, aux estropiés et aux personnes âgées... Le -captif qui, le soir en se couchant, compte les heures de ses -afflictions, languit après une partie de cette aumône... Que n'êtes-vous -de l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui de Saint-François. -Pauvre comme je suis, vous voyez mon porte-manteau, il est léger; mais -il vous seroit ouvert avec plaisir pour contribuer à la rançon des -malheureux... Le moine me salua... Mais surtout, ajoutai-je, les -infortunés de notre propre pays ont des droits à la préférence, et j'en -ai laissé des milliers sur les rivages de ma patrie. Il fit un mouvement -de tête plein de cordialité, qui sembloit me dire que la misère règne -dans tous les coins du monde aussi bien que dans son couvent... Mais -nous distinguons, lui dis-je, en posant la main sur la manche de sa -robe, dans l'intention de répondre à son signe de tête, nous -distinguons, mon bon père, ceux qui ne desirent avoir du pain que par -leur propre travail, d'avec ceux qui au contraire ne veulent vivre -qu'aux dépens du travail des autres, et qui n'ont d'autre plan de vie -que de la passer dans l'oisiveté et dans l'ignorance, _pour l'amour de -Dieu_. - -Le pauvre Franciscain ne répliqua pas... Un rayon de rougeur traversa -ses joues, et se dissipa dans un clin-d'Å“il; il sembloit que la nature -épuisée ne lui fournissoit point de ressentiment... du moins il n'en fit -pas voir... Mais laissant tomber son bâton entre ses bras, il se baissa -avec résignation, ses deux mains contre sa poitrine, et se retira. - - - - -LE MOINE. - -CALAIS. - - -Il n'eut pas sitôt fermé la porte, que mon cÅ“ur me fit un reproche de -dureté... Bah! disais-je à trois fois différentes, et prenant un air -insouciant; mais ma tranquillité ne revenoit pas. Chaque syllabe -disgracieuse que j'avois prononcée se présentoit en foule à mon -imagination. Je fis réflexion que je n'avois d'autre droit sur ce pauvre -moine que de le refuser, et que c'étoit une peine assez grande pour lui, -sans y ajouter des paroles dures. Je me rappelois ses cheveux gris; sa -figure, son air honnête se retraçoient à mes yeux, et il me sembloit -l'entendre dire: Quel mal vous ai-je fait?... Pourquoi me traiter -ainsi?... En vérité, j'aurois dans ce moment donné vingt francs pour -avoir un avocat... Je me suis mal comporté, me disais-je... Mais je ne -fais que commencer mes voyages... J'apprendrai par la suite à me mieux -conduire. - - - - -LA DÉSOBLIGEANTE. - -CALAIS. - - -J'avois remarqué qu'un homme mécontent de lui-même étoit dans une -position d'esprit admirable pour faire un marché. Il me falloit une -voiture pour voyager en France et en Italie. J'aperçus des chaises dans -la cour de l'hôtellerie, et je descendis de ma chambre pour en acheter -ou pour en louer une. Une vieille désobligeante, qui étoit placée dans -le coin le plus reculé de la cour, me frappa d'abord les yeux, et je -sautai dedans: je la trouvai passablement d'accord avec la disposition -actuelle de mes sensations. Je fis donc appeler monsieur Dessein, le -maître de l'hôtellerie... mais monsieur Dessein étoit allé à vêpres. -J'allois descendre, lorsque j'aperçus le moine de l'autre côté de la -cour, causant avec une dame qui venoit d'arriver à l'auberge... Je ne -voulois pas qu'il me vît; je tirai le rideau de taffetas pour me cacher; -et ayant résolu d'écrire mon voyage, je tirai de ma poche mon écritoire -portative, et je me mis à en faire la préface dans la désobligeante. - - - - -PRÉFACE - -DANS LA DÉSOBLIGEANTE. - - -Plus d'un philosophe péripatéticien doit avoir observé que la nature, de -sa pleine autorité, a mis des bornes au mécontentement de l'homme: elle -a exécuté son plan de la manière la plus commode et la plus favorable -pour lui, en lui imposant l'invincible nécessité de se procurer -l'aisance, et de soutenir les revers de la fortune dans son propre pays. -Ce n'est que là qu'elle l'a pourvu d'objets les plus propres à -participer à son bonheur, et à porter une partie de ce fardeau qui, dans -tous les âges et dans toutes les contrées, a toujours paru trop pesant -pour les épaules d'une seule personne. Nous sommes doués, il est vrai, -du pouvoir de répandre quelquefois notre bonheur hors de ses limites; -mais il est bien imparfait, par l'impossibilité de se faire entendre, le -manque de connoissances, le défaut de liaisons, la différence qui se -trouve dans l'éducation, les mÅ“urs, les coutumes, les habitudes; ce qui -nous fait trouver tant de difficultés à communiquer nos sensations hors -notre propre sphère, qu'elles équivalent souvent à une entière -impossibilité. - -Il s'ensuit de là que la balance du commerce sentimental est toujours -contre celui qui sort de chez lui. Les gens qu'il rencontre lui font -acheter au prix qu'ils veulent les choses dont il n'a guère besoin; ils -prennent rarement sa conversation en échange pour la leur sans qu'il y -perde... et il est forcé de changer souvent de correspondant, pour -tâcher d'en trouver de plus équitables. On devine aisément tout ce qu'il -a à souffrir. - -Cela me conduit à mon sujet; et si le mouvement que je fais faire à la -désobligeante me permet d'écrire, je vais développer les causes qui -excitent à voyager. - -Les gens oisifs qui quittent leur pays natal pour aller chez l'étranger, -ont leurs raisons; elles proviennent de l'une ou de l'autre de ces trois -causes générales: - - Infirmités du corps. - Foiblesse d'esprit. - Nécessité inévitable. - -Les deux premières causes renferment ceux que l'orgueil, la curiosité, -la vanité, une humeur sombre, excitent à voyager par terre et par mer; -et cela peut être combiné et subdivisé à l'infini. - -La troisième classe offre une armée de pélerins et de martyrs. C'est -ainsi que voyagent, sous l'obédience d'un supérieur, les moines de -toutes les couleurs; que les malfaiteurs vont chercher le châtiment de -leurs crimes; ou que les jeunes gens de famille, aimables libertins, -sont forcés par des parens barbares, de voyager sous la tutèle des -gouverneurs qui leur sont recommandés par les universités d'Oxford, -Aberdeen et Glasgow. - -Il y a une quatrième classe de voyageurs; mais leur nombre est si petit, -qu'il ne mériteroit pas de distinction s'il n'étoit nécessaire, dans un -ouvrage de la nature de celui-ci, d'observer la plus grande précision et -exactitude, pour ne point confondre les caractères. Les hommes dont je -veux parler ici, sont ceux qui traversent les mers et séjournent dans -les pays étrangers par vues d'économie, pour plusieurs raisons et sous -divers prétextes. Mais, comme ils pourroient s'épargner et aux autres -beaucoup de peines inutiles en économisant dans leur pays... et que -leurs raisons de voyager sont moins uniformes que celle des autres -espèces d'émigrans, je les distinguerai sous le titre de - - Simples Voyageurs. - -Ainsi, on peut diviser le cercle entier des voyageurs comme il suit: - - Voyageurs oisifs, - Voyageurs curieux, - Voyageurs menteurs, - Voyageurs orgueilleux, - Voyageurs vains, - Voyageurs sombres; - -Viennent ensuite, - - Les Voyageurs contraints, les moines, - Les Voyageurs criminels, les coupables, - Les Voyageurs innocens et infortunés, - Les simples Voyageurs; - -Et enfin, s'il vous plaît, - -Le Voyageur sentimental, ou moi-même, dont je vais rendre compte. J'ai -voyagé autant par nécessité, et par le besoin que j'avois de voyager, -qu'aucun autre de cette classe. - -Je sais que mes voyages et mes observations seront d'une tournure -différente que celle de mes prédécesseurs, et que j'aurois peut-être pu -exiger pour moi seul une niche à part; mais en voulant attirer -l'attention sur moi, ce seroit empiéter sur les droits du Voyageur vain; -et j'abandonne cette prétention, jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée -que sur l'unique nouveauté de ma voiture. - -Mon lecteur se placera lui-même, comme il voudra, dans la liste. Il ne -lui faut, s'il a voyagé, que peu d'études et de réflexions, pour se -mettre dans le rang qui lui convient. Ce sera toujours un pas qu'il aura -fait pour se connoître; et je parierois que, malgré ses voyages, il a -conservé quelque teinture et quelque ressemblance de ce qu'il étoit -avant qu'il ne les commençât. - -L'homme qui le premier transplanta des ceps de vigne de Bourgogne au cap -de Bonne-Espérance, ne s'imagina pas sans doute, quoique Hollandois, -qu'il boiroit au cap du même vin que ces ceps de vigne auroient produit -sur les côteaux de Beaune et de Pomar... Il étoit trop phlegmatique pour -s'attendre à pareille chose; mais il étoit au moins dans l'idée qu'il -boiroit une espèce de liqueur vineuse, bonne, médiocre, ou tout-à -fait -mauvaise. Il savoit que tout cela ne dépendoit pas de son choix, et que -ce qu'on appelle hasard devoit décider du succès. Cependant il en -espéroit la meilleure réussite; mais, par une confiance trop -présomptueuse dans la force de sa tête, et dans la profondeur de sa -prudence, mon Hollandois auroit bien pu voir renverser l'une et l'autre -par les fruits de son nouveau vignoble, et en montrant sa nudité devenir -la risée du peuple. - -Il en est de même d'un pauvre voyageur qui se hisse dans un vaisseau, ou -qui court la poste à travers les royaumes les plus policés du globe, -pour s'avancer dans la recherche des connoissances et des perfections. - -On peut en acquérir en courant les mers et la poste dans cette vue: mais -c'est mettre à la loterie. En supposant même qu'on obtienne ainsi des -connoissances utiles et des perfections réelles, il faut encore savoir -se servir de ce fonds acquis, avec précaution et avec économie, pour le -faire tourner à son profit. Malheureusement les chances vont -ordinairement au revers et pour l'acquisition et pour l'application. -Cela me fait croire qu'un homme agiroit très-sagement s'il pouvoit -prendre sur lui de vivre content dans son pays, sans connoissances et -sans perfections étrangères, surtout si on n'y manque pas absolument des -unes et des autres. En effet, je tombe en défaillance quand j'observe -tous les pas que fait un voyageur curieux, pour jeter les yeux sur des -points de vue et observer des découvertes qu'il auroit pu voir chez lui, -comme disoit très-bien Sancho Pança à Don-Quichotte. Le siècle est si -éclairé, qu'à peine il y a quelque pays ou quelque coin dans l'Europe, -dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés réciproquement avec -d'autres. Les rameaux divers des connoissances ressemblent à la musique -dans les rues des villes d'Italie; on participe _gratis_ à ses agrémens. -Mais il n'y a pas de nation sous le ciel, et Dieu à qui je rendrai -compte un jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que je parle sans -ostentation; il n'y a pas, dis-je, une nation sous le ciel qui soit plus -féconde dans les genres variés de la littérature... où l'on courtise -plus les muses... où l'on puisse acquérir la science plus sûrement... où -les arts soient plus encouragés et plutôt portés à leur perfection... où -la nature soit plus approfondie... où l'esprit enfin soit mieux nourri -par la variété des caractères... - -Où donc allez-vous, mes chers compatriotes? Nous ne faisons, me dirent -ils, que regarder cette chaise. Votre très-humble serviteur, leur dis-je -en sautant dehors et en ôtant mon chapeau. Nous avions envie de savoir, -me dit l'un d'eux qui étoit un voyageur curieux, ce qui occasionnoit le -mouvement de cette chaise... C'étoit, dis-je froidement, l'agitation -d'un homme qui écrivoit une préface... Je n'ai jamais entendu parler, -dit l'autre qui étoit un voyageur simple, d'une préface écrite dans une -_désobligeante_. Elle auroit peut-être été plus chaudement faite, lui -dis-je, dans un vis-à -vis. - -Mais un Anglois ne voyage pas pour voir des Anglois... Je me retirai -dans ma chambre. - - - - -CALAIS. - - -Je marchois dans le long corridor; il me sembloit qu'une ombre plus -épaisse que la mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit effectivement -monsieur Dessein qui, étant revenu de vêpres, me suivoit complaisamment, -le chapeau sous le bras, pour me faire souvenir que je l'avois demandé. -La préface que je venais de faire dans la désobligeante m'avoit dégoûté -de cette espèce de voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla que par un -haussement d'épaules, qui vouloit dire qu'elle ne me convenoit pas. Je -jugeai aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur idiot, qui -l'avoit laissée à la probité de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il -pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit dans le coin de la cour; -c'étoit le point marqué, où, après avoir fait son tour d'Europe, elle -avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle n'avoit pu sortir de la -cour sans être réparée; elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le -Mont-Cenis. Toutes ces aventures ne l'avoient pas améliorée, et son -repos oisif dans le coin de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit pas -été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup, mais encore valoit-elle -quelque chose... Et quand quelques paroles peuvent soulager la misère, -je déteste l'homme qui en est avare... - -Je dis à monsieur Dessein, en appuyant le bout de mon index sur sa -poitrine: En vérité, si j'étois à votre place, je me piquerais d'honneur -pour me défaire de cette désobligeante; elle doit vous faire des -reproches toutes les fois que vous en approchez. - -_Mon Dieu!_ dit monsieur Dessein, je n'y ai aucun intérêt... Excepté, -dis-je, l'intérêt que des hommes d'une certaine tournure d'esprit, -monsieur Dessein, prennent dans leurs propres sensations... Je suis -persuadé que pour un homme qui sent pour les autres aussi bien que pour -lui-même, et vous vous déguisez inutilement; je suis persuadé que chaque -nuit pluvieuse vous fait de la peine... Vous souffrez, monsieur Dessein, -autant que la machine. - -J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de l'_aigre doux_ dans un -compliment, qu'un Anglois est en doute s'il se fâchera ou non. Un -François n'est jamais embarrassé: monsieur Dessein me salua. - -Ce que vous dites est bien vrai, monsieur, dit-il; mais je ne ferais -dans ce cas-là que changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous, je -vous prie, mon cher Monsieur, si je vous vendois une voiture qui tombât -en lambeaux avant d'être à la moitié du chemin, figurez-vous ce que -j'aurois à souffrir de la mauvaise opinion que j'aurois donnée de moi à -un homme d'honneur, et de m'y être exposé vis-à -vis d'un _homme -d'esprit_. - -La dose étoit exactement pesée au poids que j'avois prescrit; il fallut -que je la prisse... Je rendis à monsieur Dessein son salut; et, sans -parler davantage de cas de conscience, nous marchâmes vers sa remise, -pour voir son magasin de chaises. - - - - -DANS LA RUE. - -CALAIS. - - -Le globe que nous habitons est apparemment une espèce de monde -querelleur. Comment, sans cela, l'acheteur d'une aussi petite chose -qu'une mauvaise chaise de poste, pourroit-il sortir dans la rue avec -celui qui veut la vendre, dans des dispositions pareilles à celles où -j'étois? Il ne devoit tout au plus être question que d'en régler le -prix; et je me trouvais dans la même position d'esprit, je regardois mon -marchand de chaises avec les mêmes yeux de colère, que si j'avois été en -chemin pour aller au coin de _Hyde-Parc_ me battre en duel avec lui. Je -ne savois pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyois pas capable -de mesurer la mienne avec celle de monsieur Dessein... mais cela -n'empêchoit pas que je ne sentisse en moi les mouvemens dont on est -agité dans cette espèce de situation... Je regardois monsieur Dessein -avec des yeux perçans... Je les jetois sur lui en profil... ensuite en -face... Il me sembloit un Juif... un Turc... Sa perruque me -déplaisoit... J'implorois tous mes dieux pour qu'ils le maudissent... Je -le souhaitois à tous les diables... - -Le cÅ“ur doit-il donc être en proie à toutes ces émotions pour une -bagatelle? Qu'est-ce que trois ou quatre louis qu'il peut me faire payer -de trop? Passion basse! me dis-je en me retournant avec la précipitation -naturelle d'un homme qui change subitement de façon de penser... Passion -basse, vile!... tu fais la guerre aux humains: ils devroient être en -garde contre toi... Dieu m'en préserve, s'écria-t-elle, en mettant la -main sur son front... et je vis, en me retournant, la dame que le moine -avoit abordée dans la cour... Elle nous avoit suivis sans que nous nous -en fussions aperçus. Dieu vous en préserve, lui dis-je en lui offrant la -mienne... Elle avoit des gants de soie noire, qui étoient ouverts au -bout des pouces et des doigts... Elle l'accepta sans façon, et je la -conduisis à la porte de la remise. - -Monsieur Dessein avoit donné plus de cinquante fois la clef au diable -avant de s'apercevoir que celle qu'il avoit apportée n'étoit pas la -bonne. Nous étions aussi impatiens que lui de voir cette porte ouverte; -et si attentifs à l'obstacle, que je continuai à tenir la main de la -dame sans presque m'en apercevoir; de sorte que monsieur Dessein nous -laissa ensemble, la main dans la mienne, et le visage tourné vers la -porte de la remise, en nous disant qu'il seroit de retour dans cinq ou -six minutes. - -Un colloque de cinq ou six minutes dans une pareille situation, fait -plus d'effet que s'il duroit cinq ou six siècles le visage tourné vers -la rue. Ce que l'on se dit dans ce dernier cas ne roule ordinairement -que sur des objets et des événemens du dehors... Mais quand les yeux ne -sont point distraits, et qu'ils se portent sur un point fixe, le sujet -du dialogue ne vient uniquement que de nous-mêmes... Je sentis -l'importance de la situation... Un seul moment de silence après le -départ de monsieur Dessein y eût été fatal... La dame se seroit -infailliblement retournée... Je commençai donc la conversation -sur-le-champ. - -Comme je n'écris pas pour excuser les foiblesses de mon cÅ“ur, mais pour -en faire le récit, je vais dire quelles furent les tentations que -j'éprouvai dans cette occasion, avec la même simplicité que je les ai -senties. - - - - -LA PORTE DE LA REMISE. - -CALAIS. - - -Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas sortir de la désobligeante, parce -que je voyois le moine en conférence avec une dame qui venoit d'arriver, -j'ai dit la vérité... mais je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois -bien autant retenu par l'air et la figure de la dame avec laquelle il -s'entretenoit. Je soupçonnois qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit -passé entre nous... quelque chose en moi-même me le suggeroit... Je -souhaitois le moine dans son couvent. - -Lorsque le cÅ“ur devance l'esprit, il épargne au jugement bien des -peines... J'étois certain qu'elle étoit du rang des plus belles -créatures. Cependant je ne pensai plus à elle, et continuai d'écrire ma -préface. - -L'impression qu'elle avoit faite sur moi revint aussitôt que je la -rencontrai dans la rue. L'air franc et en même-temps réservé avec lequel -elle me donna la main, me parut une preuve d'éducation et de bon sens. -Je sentois, en la conduisant, je ne sais quelle douceur autour d'elle, -qui répandoit le calme dans tous mes esprits. - -Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir on mèneroit une pareille femme -avec soi autour du monde! - -Je n'avois pas encore vu son visage... mais qu'importe? son portrait -étoit achevé long-temps avant d'arriver à la remise. L'imagination -m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit à me faire croire qu'elle -étoit une déesse, autant que si je l'eusse retirée du fond du Tibre... O -magicienne! tu es séduite, et tu n'est toi-même qu'une friponne -séduisante... Tu nous trompes sept fois par jour avec tes portraits et -tes images... mais aussi tu les fais si gracieux, ils ont tant de -charmes... tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant, qu'on a du -regret à rompre avec toi. - -Lorsque nous fûmes près de la porte de la remise, elle ôta sa main de -son front et le laissa voir... C'étoit une figure à -peu-près de -vingt-six ans... une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre, et -accommodée le plus simplement. A l'examiner en détail, ce n'étoit pas -une beauté; mais il y avoit dans cette figure le charme qui, dans la -situation d'esprit où je me trouvois, m'attachoit beaucoup plus que la -beauté: elle étoit surtout intéressante... Elle avoit l'air d'une veuve -qui avoit surmonté les premières impressions de la douleur, et qui -commençoit à se reconcilier avec sa perte: mais mille autres revers de -la fortune avoient pu tracer les mêmes lignes sur son visage... J'aurois -voulu savoir ses malheurs... et si le même bon ton qui régnoit dans les -conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui -aurois dit: _Qu'as-tu? et pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te -chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit?_ En un mot, je me sentis -de la bienveillance pour elle, et je pris la résolution de lui faire _ma -cour_ de manière ou d'autre... enfin de lui offrir mes services. - -Telles furent mes tentations... et disposé à les satisfaire, on me -laissa seul avec la dame, sa main dans la mienne, ayant le visage tourné -vers la remise, et beaucoup plus près de la porte que la nécessité ne -l'exigeoit. - - - - -LA PORTE DE LA REMISE. - -CALAIS. - - -Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement sa main, voici un de ces -événemens qu'amène la capricieuse fortune, de prendre, pour ainsi dire -par la main, deux parfaits étrangers... de différens sexes, et peut-être -de différens coins du monde, et de les placer en un moment ensemble -d'une manière si cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit à peine -faire autant, si elle l'avoit projeté depuis un mois. - -«Et votre réflexion sur ce point, monsieur, fait voir combien l'aventure -vous a embarrassé...» - -Lorsque notre situation est telle que nous l'aurions souhaitée, rien -n'est plus mal-à -propos que de parler des circonstances qui la rendent -ainsi: Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, vous avez raison... -Le cÅ“ur le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit qu'un philosophe -anglois qui pût en avertir l'esprit pour révoquer le jugement. - -En me disant cela, elle dégagea sa main avec un coup-d'Å“il qui me parut -un commentaire suffisant sur le texte. - -Je vais donner une misérable idée de la foiblesse de mon cÅ“ur, en -avouant qu'il éprouva une peine que des causes peut-être plus dignes -n'auroient pu lui faire ressentir... La perte de sa main me mortifioit, -et la manière dont je l'avois perdue ne portoit point de baume sur la -blessure... Je sentis alors plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le -désagrément que cause une sotte infériorité. - -Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un triomphe momentané; un cÅ“ur -vraiment féminin n'en jouit pas long-temps. Cinq ou six secondes -changèrent la scène; elle appuya sa main sur mon bras pour achever sa -réplique, et je me remis, sans savoir comment, dans ma première -situation. - -J'attendois qu'elle me parlât... elle n'avoit rien à y ajouter. - -Je donnai alors une autre tournure à la conversation. La morale et -l'esprit de la sienne m'avoient fait voir que je n'avois pas bien saisi -son caractère. Elle tourna son visage vers moi, et je m'aperçus que le -feu qui l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit évanoui... ses -muscles s'étoient relâchés, et je revis ce même air de peine qui m'avoit -d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il étoit triste de voir cet esprit -fin et délicat en proie à la douleur! Je la plaignis de toute mon ame. -Ce que je vais dire paroîtra peut-être ridicule à un cÅ“ur insensible... -mais en vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre et la serrer dans -mes bras, quoique dans la rue, sans en rougir. - -Mes doigts serroient les siens, et le battement de mes artères qui s'y -faisoit sentir, lui apprit ce qui se passoit en moi... Elle baissa les -yeux... un moment de silence s'ensuivit. - -Je craignis avoir fait, dans cet intervalle, quelques légers efforts -pour serrer davantage sa main; car j'éprouvai une sensation plus subtile -dans la mienne... Ce n'étoit pas un mouvement pour retirer la sienne... -mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit; et je l'aurois -infailliblement perdue une seconde fois, si l'instinct, plus que la -raison, ne m'eût suggéré fort à propos une dernière ressource dans ces -sortes de périls... c'étoit de la tenir si légèrement, qu'il sembloit -que j'étois sur le point de lui rendre sa liberté de mon propre gré; et -c'est ainsi qu'elle me la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût de -retour avec la clef. Cependant je me mis à réfléchir sur les moyens -d'effacer les mauvaises impressions contre moi, qu'auroit pu faire sur -son esprit mon histoire avec le pauvre moine, en cas que celui-ci lui en -eût fait le rapport. - - - - -LA TABATIÈRE. - -CALAIS. - - -Le bon vieillard de moine étoit à quatre pas de nous, lorsque je me -rappelois ce qui s'étoit passé entre lui et moi... il avançoit d'un pas -timide, dans la crainte sans doute de se rendre importun... Il approche -enfin d'un air libre... Il avoit une tabatière de corne à la main, et il -me la présenta ouverte avec beaucoup de franchise... Vous goûterez de -mon tabac, lui dis-je, en tirant de ma poche une petite tabatière -d'écaille que je mis dans sa main... Il est excellent, dit-il. Hé bien, -lui dis-je, faites-moi donc la grace de garder le tabac et la -tabatière... et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous -quelquefois que c'est l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité -brusquement... mais qui n'en avoit pas l'intention dans le cÅ“ur. - -[Illustration] - -Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate... Mon Dieu! dit-il en -serrant ses mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais été brusque à -mon égard... Oh! pour cela, dit la dame, je crois qu'il en est -incapable. Je rougis à mon tour... Et quelle en fut la cause... Je le -laisse à deviner à ceux qui ont du sentiment... Pardonnez-moi, Madame, -je l'ai traité très-rudement et sans aucune provocation de sa part... -Cela est impossible, dit-elle... Mon Dieu, s'écria le moine avec une -vivacité qui lui paroissoit étrangère, la faute en fut à moi et à -l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit que cela ne pouvoit pas être; et -je m'unis à elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un homme aussi -honnête que lui pût offenser qui que ce soit. - -J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute pût causer une irritation -aussi douce et aussi agréable dans toutes les parties sensitives de -notre existence. Nous restâmes dans le silence... et nous y restâmes -sans éprouver cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire -dans une compagnie où l'on s'entre-regarde dix minutes sans dire mot. Le -moine, pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière de corne sur la -manche de son froc... Dès qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit -une profonde inclination, et me dit qu'il ne savoit pas si c'étoit la -foiblesse ou la bonté de nos cÅ“urs qui nous avoit engagés dans cette -contestation... Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de faire un -échange de boîtes... il me présenta la sienne d'une main, et de l'autre -tenant la mienne, il la baisa, les yeux humides de larmes, la mit dans -son sein et s'en alla sans rien dire. - -Ah!... je conserve sa boîte... elle vient au secours de ma religion, -pour aider mon esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres... Je -la porte toujours sur moi... elle me fait souvenir de la douceur et de -la modération de celui qui la possédoit, et je tâche de le prendre pour -modèle dans tous les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés beaucoup. -Son histoire qu'on m'a racontée depuis, étoit un tissu de peines et de -désagrémens; il les avoit supportés jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans: -mais alors, accablé par le chagrin de voir que ses services militaires -étoient mal récompensés, et éprouvant en même-temps des revers dans la -plus tendre des passions, il abandonna l'épée et le beau sexe à -la-fois, -et se retira dans le sanctuaire, non pas tant de son couvent que de -lui-même. - -Je sens un poids sur mon cÅ“ur en ajoutant qu'à mon retour par Calais, -m'étant informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit mort depuis trois -mois, et qu'il avoit désiré d'être enterré dans un petit cimetière, à -deux lieues de la ville, appartenant à son couvent. J'eus un violent -désir d'aller visiter son tombeau... Lorsque j'y fus, je tirai de ma -poche sa petite boîte de corne, je m'assis près de sa tombe, et -j'arrachai quelques orties qui n'avoient que faire de croître sur ce -lieu sacré. Toute cette scène m'affecta à un tel point, que je versai un -torrent de larmes... Mais je suis aussi foible qu'une femme, et je prie -le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de me plaindre. - - - - -LA PORTE DE LA REMISE. - -CALAIS. - - -Pendant tout ce temps, je n'avois pas quitté la main de la dame... il me -parut qu'il étoit peu décent, après l'avoir tenue si long-temps, de la -lâcher sans la presser contre mes lèvres, et je m'y hasardai... Son -teint pâle et inanimé sembloit avoir repris pendant cette action son -coloris le plus brillant. - -Les deux voyageurs qui m'avoient parlé dans la cour, vinrent à passer -dans ce moment critique, et s'imaginèrent que nous étions pour le moins -mari et femme. Le voyageur curieux s'approcha, et nous demanda si nous -partions pour Paris le lendemain matin... Je lui dis que je ne pouvois -répondre que pour moi-même.--La dame ajouta qu'elle alloit à Amiens... -Nous y dînâmes hier, me dit le voyageur simple. Vous traverserez cette -ville, me dit l'autre, en allant à Paris. J'allois lui faire mille -remercîmens de m'avoir appris qu'Amiens étoit sur la route de Paris... -mais je tirai de ma poche la petite boîte de corne de mon pauvre moine -pour prendre une prise de tabac... Je les saluai d'un air tranquille, et -leur souhaitai une bonne traversée à Douvres... Ils nous laissèrent -seuls... - -Mais, me disois-je à moi-même, quel mal y auroit-il que j'offrisse à -cette dame affligée la moitié de ma chaise?... Quel grand malheur -pourroit-il s'ensuivre? - ---Quel malheur? s'écrièrent en foule toutes les passions basses qui se -réveillèrent en moi... Ne voyez-vous pas, disoit l'AVARICE, que cela -vous obligera de prendre un troisième cheval, et qu'il vous en coûtera -vingt francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle est, me disoit la -PRÉCAUTION... ni les embarras que cette affaire peut vous causer, disoit -la LACHETÉ à mon oreille. - -Vous pouvez compter, Yorick, ajoutoit la DISCRÉTION, que l'on dira que -c'est votre maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre rendez-vous. - -Comment pourrez-vous après cela, s'écria l'HYPOCRISIE, montrer votre -visage en public?... ou vous élever, disoit la PUSILLANIMITÉ, dans -l'église?... ou y être autre chose qu'un petit chanoine, ajoutoit -l'ORGUEIL. - -Mais... répondois-je à tout cela, c'est une honnêteté... Je n'agis guère -que par ma première impulsion, et j'écoute surtout fort peu les -raisonnemens qui contribuent à endurcir le cÅ“ur... Je me retournai -précipitamment vers la dame. - -Elle n'étoit déjà plus là ... Elle étoit partie sans que je m'en -aperçusse, pendant que cette cause se plaidoit, et avoit déjà fait douze -ou quinze pas dans la rue. Je courus à elle pour lui faire ma -proposition du mieux qu'il me seroit possible... mais elle marchoit la -joue appuyée sur sa main, les yeux fixés en terre, et du pas lent et -mesuré d'une personne qui pense... Une idée me frappa qu'elle agitoit la -même affaire en elle-même. Que le ciel vienne à son secours! dis-je; -elle a probablement quelque belle-mère entichée de pruderie; quelque -tante hypocrite, quelque vieille femme ignorante à consulter en cette -occasion, aussi bien que moi. Ainsi, ne me souciant pas d'interrompre la -procédure, et croyant qu'il étoit plus honnête de la prendre à -discrétion, plutôt que par surprise, je me retournai doucement et fis -deux ou trois tours devant la porte de la remise, tandis que, de son -côté, elle réfléchissoit en se promenant. - - - - -DANS LA RUE. - -CALAIS. - - -La première fois que je l'avois vue, j'avois arrêté dans mon imagination -qu'elle étoit charmante; ensuite j'avois posé, comme un second axiôme -aussi incontestable que le premier, qu'elle étoit veuve et dans -l'affliction... je n'allai pas plus loin; cette situation me plaisoit... -Elle seroit restée avec moi jusqu'à minuit, que je m'en serois tenu à ce -système, et ne l'aurois considérée que sous ce point de vue général. - -Elle s'étoit à peine éloignée de moi de vingt pas, que quelque chose -d'intérieur en moi me faisoit désirer plus de particularités sur son -compte... L'idée d'une longue séparation vint me saisir et m'alarmer... -il pouvoit se faire que je ne la revisse plus... Le cÅ“ur s'attache à ce -qu'il peut, et je voulois au moins des traces sur lesquelles mes -souhaits pussent la rejoindre, si je ne la revoyois plus moi-même: en un -mot, je voulois savoir son nom, celui de sa famille, son état... Je -savois l'endroit où elle alloit, je voulois savoir l'endroit d'où elle -venoit. Mais comment parvenir à toutes ces connoissances? Cent petites -délicatesses s'y opposoient. Je formai vingt plans différens: je ne -pouvois pas lui faire des questions directes, la chose du moins me -paroissoit impossible. - -Un petit officier françois de fort bon air, qui venoit en dansant au -bruit d'une ariette qu'il fredonnoit, me fit voir que ce qui me sembloit -si difficile étoit la chose du monde la plus aisée. Il se trouva entre -la dame et moi, au moment qu'elle revenoit à la porte de la remise. Il -m'aborda, et à peine m'avoit-il parlé, qu'il me pria de lui faire -l'honneur de le présenter à la dame... Je n'avois pas été présenté -moi-même... Il se retourna aussitôt et se présenta sans moi. Vous venez -de Paris, apparemment, lui dit-il, madame? Non; mais je vais, dit-elle, -prendre cette route. Vous n'êtes pas de Londres? Elle répondit que non. -Ah! madame vient de Flandres? apparemment que vous êtes Flamande? La -dame répondit oui... De Lille, peut-être?... Non... Ni d'Arras, ni de -Cambrai, ni de Bruxelles?... La dame dit qu'elle étoit de Bruxelles. - -J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement de cette ville dans la -dernière guerre... Il faut l'avouer, cette place est admirablement bien -située pour cela... Elle étoit remplie de noblesse, quand les Impériaux -en furent chassés par les François... La dame lui fit une légère -inclination de tête... Il lui raconta la part qu'il avoit eue au succès -de cette affaire... la pria de lui faire l'honneur de lui dire son nom, -et la salua... - -Et madame, sans doute, a son mari, reprit-il, en regardant derrière lui -après avoir fait deux pas? Et sans attendre la réponse, il s'en alla en -sautant dans la rue. - -Je le considérai avec des yeux attentifs... Apparemment, me dis-je, que -je n'ai pas assez médité les importantes leçons de la _civilité_ qu'on a -mises dans les mains de mon enfance; car je n'en pourrois pas faire -autant. - - - - -LA REMISE. - -CALAIS. - - -M. Dessein étoit arrivé avec la clef de la remise à la main, il nous -ouvrit les grands battans de son magasin de chaises. - -Le premier objet qui me donna dans l'Å“il, fut une autre guenille de -désobligeante, le vrai portrait de celle qui m'avoit plu une heure -auparavant, mais qui depuis avoit excité en moi une sensation si -désagréable... Il me sembloit qu'il n'y avoit qu'un rustre, un homme -insociable, qui eût pu imaginer une telle machine, et je pensais -à -peu-près de même de celui qui voudroit s'en servir. - -J'observai qu'elle causoit autant de répugnance à la dame qu'à moi... M. -Dessein s'en aperçut, et il nous mena vers deux chaises qui devinrent -tout de suite l'objet de ses éloges. Les lords A. et B., dit-il, les -avoient achetées pour faire le grand tour; mais elles n'ont pas été plus -loin que Paris; ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes que -neuves... Je les trouve trop bonnes, M. Dessein; et je passai à une -autre qui étoit derrière, et qui parut me convenir... J'entrai -sur-le-champ en négociation du prix... Cependant, dis-je, en ouvrant la -portière et en montant dedans, il me semble qu'on auroit bien de la -peine à y tenir deux... Ayez la bonté, madame, dit M. Dessein, en lui -offrant son bras, d'y monter aussi... La dame hésita une demi-seconde... -et s'y plaça... et M. Dessein, à qui un domestique faisoit signe qu'il -vouloit lui parler, ferma la portière sur nous et nous laissa. - - - - -LA REMISE. - -CALAIS. - - -Voila _qui est plaisant_, dit la dame, en souriant; c'est la seconde -fois que, par des hasards fort indifférens, on nous laisse ensemble: -_cela est comique._ - -Il ne manque du moins pour le rendre tel, lui dis-je, que l'usage -comique que la galanterie d'un François voudroit faire de cette -aventure... Faire l'amour dans le premier moment... offrir sa personne -au second. - -C'est-là leur fort, répondit la dame. - -On le suppose au moins... et je ne sais trop comment cela est arrivé... -mais ils ont acquis la réputation de mieux connoître et faire l'amour -que toute autre nation de la terre... Pour moi, je les crois très-mal -adroits... et dans le vrai, la pire espèce d'archers qui jamais exerça -la patience du dieu d'Amour. - -... Croire qu'ils mettent du sentiment dans l'amour! - -Je croirois plutôt qu'il est possible de faire un bel habit avec des -morceaux de reste et de toutes couleurs... Ils se déclarent tout d'un -coup, à la première rencontre... N'est-ce pas là soumettre l'offre de -leur amour et de leur personne à l'examen sévère d'un esprit que le cÅ“ur -n'a pas encore échauffé? - -La dame m'écoutoit comme si elle s'attendoit à quelque chose de plus... - -Considérez donc, madame, lui dis-je, en posant ma main sur la sienne... - -Que les personnes graves détestent l'amour à cause du nom. - -Les intéressées le haïssent, parce qu'elles donnent la préférence à -autre chose. - -Les hypocrites paroissent l'avoir en horreur, en feignant de n'aspirer -qu'aux choses célestes. - -Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes beaucoup plus effrayés que -blessés par cette passion... Quelque manque d'expérience que l'homme -montre dans ces sortes d'affaires, il ne laisse échapper le mot d'amour -qu'une heure ou deux au moins après le temps que son silence sur ce -sujet est devenu un vrai tourment. Il me semble qu'une suite de petites -et paisibles attentions qui n'iroient pas jusqu'à sonner l'alarme... et -qui ne seroient pourtant pas assez vagues pour qu'on pût s'y -méprendre... accompagnées de temps en temps d'un regard tendre, mais peu -ou même point du tout de discours à ce sujet... laisseroient votre -maîtresse toute à la nature, qui saura bien amollir son cÅ“ur. - -Eh bien, dit la dame en rougissant, je crois que vous n'avez pas cessé -de me faire l'amour depuis que nous sommes ensemble. - - - - -LA REMISE. - -CALAIS. - - -M. Dessein revint pour nous ouvrir la portière, et dit à la dame que M. -le comte de L... son frère, venoit d'arriver... Quoique je souhaitasse -tout le bien possible à cette dame, j'avouerai que cet événement -attrista mon cÅ“ur; et je ne pus m'empêcher de le lui dire... car en -vérité, madame, ajoutai-je, il est fatal à une proposition que j'allois -vous faire... - -Il est inutile, dit-elle, en m'interrompant et en mettant une de ses -mains sur les deux miennes, de m'expliquer votre projet. Il est rare, -mon bon Monsieur, qu'un homme ait quelque proposition amicale à faire à -une femme, sans qu'elle en ait le pressentiment quelques momens -auparavant. - -Oui... la nature, dis-je, l'arme de ce pressentiment, pour la garantir -du piége... Mais, dit-elle en me fixant, je n'avois rien à craindre; et, -à vous parler franchement, j'étois déterminée à accepter votre -proposition. Si je l'eusse acceptée... elle s'arrêta un moment... je -crois, reprit-elle, que vous m'auriez disposée à vous raconter une -histoire qui auroit rendu la compassion la chose la plus dangereuse qui -auroit pu nous arriver dans le voyage. - -Et me disant cela, elle me tendit la main... Je la baisai deux fois, et -elle descendit de la chaise en me disant adieu avec un regard mêlé de -sensibilité et de douceur. - - - - -DANS LA RUE. - -CALAIS. - - -Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai à m'ennuyer. Il me -sembloit que les minutes étoient des heures, et je n'ai jamais fait un -marché de douze guinées aussi promptement dans toute ma vie, que celui -de ma chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des chevaux de poste, et je -dirigeai mes pas vers l'hôtellerie. - -Ciel! dis-je en entendant quatre heures sonner, et en faisant réflexion -qu'il n'y avoit guère plus d'une heure que j'étois à Calais... - -Quel gros volume d'aventures, en cet instant si court, ne pourroit pas -produire un homme qui s'intéresse à tout, et ne laisse rien échapper de -ce que le temps et le hasard lui présentent continuellement! - -Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelqu'utilité; peut-être qu'un -autre réussira mieux. Mais qu'importe? c'est un essai que je fais sur la -nature humaine... il ne me coûte que mon travail; cela suffit, il me -fait plaisir; il anime la circulation de mon sang, dissipe les humeurs -sombres, éclaire mon jugement et ma raison. - -Je plains l'homme qui, voyageant de Dan à Bersheba, peut s'écrier: Tout -est stérile! Oui, sans doute, le monde entier est stérile pour ceux qui -ne veulent pas cultiver les fruits qu'il présente; mais, me disois-je à -moi-même en frottant gaiement mes mains l'une contre l'autre, je serois -au milieu d'un désert que je trouverais de quoi réveiller mes -affections... Un doux myrte, un triste cyprès, m'attireroient sous leur -feuillage... Je les bénirois de l'ombrage bienfaisant qu'ils -m'offriroient... je graverois mon nom sur leur écorce; je leur dirais: -vous êtes les arbres les plus agréables de tout le désert... Je gémirais -avec eux en voyant leurs feuilles dessécher et tomber, et ma joie se -mêleroit à la leur, quand le retour de la belle saison les couronneroit -d'une riante verdure. - -Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et -ainsi de suite; mais le savant Smelfungus avoit la jaunisse. Accablé -d'une humeur sombre, tous les objets qui se présentèrent à ses yeux, lui -parurent décolorés et défigurés... Il nous a donné la relation de ses -voyages: ce n'est qu'un triste détail de ses pitoyables sensations. - -Je rencontrai Smelfungus sous le grand portique du Panthéon... il en -sortoit... _Ce n'est qu'un vaste cirque pour un combat de coqs_, -dit-il... Je voudrois, lui dis-je, que vous n'eussiez rien dit de pis de -la Vénus de Médicis... J'avois appris, en passant à Florence, qu'il -avoit fort maltraité la déesse, parce qu'il la regardoit comme la beauté -la plus prostituée du pays. - -Smelfungus revenoit de ses voyages, et je le rencontrai encore à -Turin... Il n'eut que de tristes aventures sur la terre et sur l'onde à -me raconter. Il n'avoit vu que des gens qui s'entre-mangent, comme les -antropophages... Il avoit été écorché vif, et plus maltraité que -Saint-Barthelemi, dans toutes les auberges où il étoit entré. - -Oh! je veux le publier dans tout l'univers, s'écria-t-il. Vous ferez -mieux, lui dis-je, d'aller voir votre médecin. - -Mundungus, homme dont les richesses étoient immenses, se dit un jour: -allons, faisons _le grand tour_. Il va de Rome à Naples, de Naples à -Venise, de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin... et Mundungus, à son -retour, n'avoit pas retenu une seule anecdote agréable... ou qui portoit -un caractère de générosité... Il avoit parcouru les grandes routes sans -jeter les yeux ni d'un côté ni de l'autre, de crainte que l'amour ou la -compassion ne le détournât de son chemin. - -Que la paix soit avec eux, s'ils peuvent la trouver! Mais le ciel, s'il -étoit possible d'y atteindre avec de pareils esprits, n'auroit point -d'objets qui pussent fixer et amollir la dureté de leurs cÅ“urs... Les -doux génies, sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir de leur -arrivée; ils n'entendroient autre chose que des cantiques de joie, des -extases de ravissement et de bonheur... O! mes chers lecteurs, les ames -de Smelfungus et de Mundungus... je les plains... elles manquent de -facultés pour les sentir... Smelfungus et Mundungus seroient placés dans -la demeure la plus heureuse du ciel... les ames de Smelfungus et de -Mundungus s'y croiroient malheureuses, et gémiroient pendant toute -l'éternité. - - - - -MONTREUIL. - - -Mon porte-manteau étoit tombé une fois de derrière la chaise; j'avois -été obligé de descendre deux fois par la pluie, et je m'étois mis une -autre fois dans la boue jusqu'aux genoux, pour aider le postillon à -l'attacher... Je ne savais ce qui causoit un dérangement si fréquent. -J'arrive à Montreuil, et l'hôte me demande si je n'ai pas besoin d'un -domestique... A ce mot, je devine que c'est le défaut d'un domestique -qui est cause que mon porte manteau se dérange si souvent. - -Un domestique! dis-je: oui, j'en ai bien besoin; il m'en faut un. -Monsieur, dit l'hôte, c'est qu'il y a ici près un jeune homme qui seroit -charmé d'avoir l'honneur de servir un Anglois. Et pourquoi plutôt un -Anglois qu'un autre? Ils sont si généreux! répond l'hôte. Bon! dis-je en -moi-même, je gage que ceci me coûtera vingt sols de plus ce soir... -C'est qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il. Courage! me -disais-je, autres vingt sols à noter. Pas plus tard qu'hier au soir, -continua-t-il, un milord Anglois offrit un écu à la fille... Tant pis -pour mademoiselle Jeanneton, dis-je. - -Mademoiselle Jeanneton étoit fille de l'hôte; et l'hôte s'imaginant que -je n'entendois pas bien le françois, se hasarda à m'en donner une leçon. -Ce n'est pas _tant pis_ que vous auriez dû dire, Monsieur, c'est _tant -mieux_. C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque chose à gagner; -tant pis, quand il n'y a rien... Cela revient au même, lui dis-je. -Pardonnez-moi, Monsieur, dit l'hôte, cela est bien différent. - -Ces deux expressions, _tant pis_ et _tant mieux_, étant les deux grands -pivots de presque toutes les conversations françoises, il est bon -d'avertir qu'un étranger qui va à Paris, feroit bien de s'instruire, -avant d'arriver, de toute l'étendue de leur usage. - -Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda à monsieur Hume, à la table -de notre ambassadeur, s'il étoit monsieur Hume le poète: Non, dit -monsieur Hume tranquillement. Tant pis, répond le marquis. - -C'est monsieur Hume l'historien, dit un autre. Ah! tant mieux, dit le -marquis. Et monsieur Hume, dont le cÅ“ur, comme on sait, est excellent, -remercia le marquis pour son tant pis et pour son tant mieux. - -L'hôte, après sa leçon, appela La Fleur; c'est ainsi que se nommoit le -jeune homme qu'il me proposoit. Je ne puis rien dire de ses talens; -Monsieur en jugera mieux que moi; mais pour sa probité, j'en réponds. - -Je ne sais quel ton il donna à ce qu'il disoit: mais il me fit faire -attention à ce que j'allois faire, et La Fleur qui attendoit dehors avec -cette impatience qu'ont tous les enfans de la nature en certaines -occasions, fit son entrée. - - - - -MONTREUIL. - - -Je suis disposé à penser favorablement de tout le monde au premier -abord, et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir ses services à un -aussi pauvre diable que moi: mais ce penchant me donne quelquefois de la -défiance; il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou moins, -selon l'humeur qui me domine, et le cas dont il s'agit... Je puis -ajouter aussi selon le sexe à qui je dois avoir affaire. - -Dès que La Fleur entra dans la chambre, son air nouveau et naturel -triompha de la défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je -l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire; mais -je découvrirai ses talens à mesure que j'en aurai besoin... D'ailleurs, -un François est propre à tout. - -Cependant la curiosité m'aiguillona; et quelle fut ma surprise! le -pauvre La Fleur ne savoit que battre du tambour, et jouer quelques -marches sur le fifre. Je sentis que ma foiblesse n'avoit jamais été -insultée plus vivement que dans cette occasion par ma sagesse... - -La Fleur avoit commencé son entrée dans le monde, par satisfaire le -noble desir qui enflamme presque tous ses compatriotes... Il avoit servi -le roi pendant plusieurs années: mais s'étant aperçu que l'honneur -d'être tambour n'ouvroit pas les portes de la récompense, ni la carrière -de la gloire, il s'étoit retiré sur ses terres, où il vivoit comme il -plaisoit à Dieu, c'est-à -dire, aux dépens de l'air. - -Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un tambour pour vous servir -dans votre voyage en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurois-je pas -pris? dis-je. La moitié de notre noblesse ne fait-elle pas le même -voyage avec des _lendors_ de compagnons qu'elle paie, et qui lui -laissent à payer de plus le flûteur, le diable et tout son train?... -Lorsqu'on peut se débarrasser d'un mauvais marché par une équivoque... -je trouve qu'on n'est pas à plaindre... Mais, La Fleur, vous savez sans -doute faire quelque chose de plus? Oh qu'oui!... Il savoit faire des -guêtres et jouer un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse... Moi, lui -dis-je, je joue de la basse... ainsi nous pourrons concerter... Mais, La -Fleur, vous savez raser et accommoder un peu une perruque? J'ai les -meilleures dispositions... C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en -l'interrompant, et cela doit me suffire... On servit le souper... Je me -mis à table. J'avois d'un côté de ma chaise un épagneul anglois, de -l'autre un domestique françois aussi gai qu'on peut l'être... J'étois -content de mon empire... Et si les monarques savoient borner leurs -desirs, ils seroient aussi heureux que je l'étois. - - - - -MONTREUIL. - - -La Fleur ne m'a point quitté pendant tous mes voyages, et il sera -souvent question de lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs -sur son compte; et pourquoi même ne parviendrais-je pas à les intéresser -en sa faveur? Je n'ai jamais eu de raison de me repentir d'avoir suivi -les impulsions qui m'avoient déterminé à le prendre: il a été le -domestique le plus fidèle, le plus attaché, le plus ingénu qui jamais -fut à la suite d'un philosophe. Ses talens de battre du tambour et de -faire des guêtres, bons en eux-mêmes, ne m'étoient pas, à la vérité, -d'une grande utilité; mais j'en étois bien récompensé par la gaieté -perpétuelle de son humeur... Elle suppléoit à tous les talens qu'il -n'avoit pas; elle auroit même, dans mon esprit, effacé ses défauts. Je -trouvois toujours des ressources et des motifs d'encouragement dans son -air et ses regards, et une espèce de fil qui me faisoit sortir des -difficultés que je rencontrois... J'allois dire aussi des siennes; mais -La Fleur étoit hors de toute atteinte des événemens. La faim, la soif, -le froid, le chaud, les veilles, la fatigue, ne faisoient pas la moindre -impression sur sa physionomie; il étoit éternellement le même. Je ne -sais si je suis philosophe; Satan veut quelquefois me le persuader; mais -si je le suis, je l'avoue, je me suis trouvé bien des fois humilié en -réfléchissant aux obligations que j'ai au caractère philosophique de ce -pauvre garçon. Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas excité à -m'appliquer à une philosophie plus sublime?... Avec tout cela, La Fleur -étoit un peu fat; mais c'étoit plutôt un mouvement de la nature, que -l'effet de l'art. Il n'eut pas demeuré trois jours à Paris, que cette -fatuité disparut. - - - - -MONTREUIL. - - -J'installai le lendemain matin, La Fleur dans sa charge. Je fis devant -lui l'inventaire de mes six chemises et de ma culotte de soie noire, et -je lui donnai la clef de mon porte-manteau. Je lui dis de le bien -attacher derrière la chaise, de faire atteler les chevaux, et d'avertir -l'hôte de m'apporter son compte. - -Ce garçon est heureux, dit l'hôte en adressant la parole à cinq ou six -filles qui entouroient La Fleur, et lui souhaitoient affectueusement un -bon voyage. La Fleur baisoit les mains des filles; ses yeux se -mouillèrent, il les essuya trois fois, et trois fois il promit -d'apporter des pardons de Rome à toute la bande. - -Toute la ville l'aime, me dit l'hôte. On le trouvera de manque à tous -les coins de Montreuil; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être toujours -amoureux... Bon! dis-je en moi-même; cela m'évitera la peine de mettre -chaque nuit ma culotte sous mon oreiller; et je faisois moins, en disant -cela, l'éloge de La Fleur, que le mien. J'ai toute ma vie été amoureux -d'une princesse ou de quelqu'autre, et je compte bien l'être jusqu'à ma -mort. Je suis très-persuadé que si j'étois destiné à faire une action -basse, je ne la ferois que dans l'intervalle d'une passion à l'autre. -J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes, et je me suis toujours -aperçu que mon cÅ“ur étoit fermé pendant ce temps: il étoit si endurci, -qu'il falloit que je fisse un effort sur moi pour soulager un misérable, -en lui donnant seulement six sous. Je me hâtois alors de sortir de cet -état d'indifférence. Le moment où je me retrouvais ranimé par la tendre -passion, étoit le moment où je redevenois généreux et compatissant. -J'aurois tout fait pour rendre service, pourvu qu'il n'y eût pas de -crime... - -Mais que fais-je en disant tout ceci? ce n'est pas mon éloge; c'est -celui de la passion. - - - - -FRAGMENT. - - -De toutes les villes de la Thrace, celle d'Abdère étoit la plus adonnée -à la débauche; elle étoit plongée dans un débordement de mÅ“urs -effroyable. C'étoit en vain que Démocrite, qui y faisoit son séjour, -employoit tous les efforts de l'ironie et de la risée pour l'en tirer; -il n'y pouvoit réussir. Le poison, les conspirations, le meurtre, le -viol, les libelles diffamatoires, les pasquinades, les séditions y -régnoient: on n'osoit sortir le jour; c'étoit encore pis la nuit. - -Ces horreurs étoient portées au dernier point, lorsqu'on représenta à -Abdère l'Andromède d'Euripide; tous les spectateurs en furent charmés; -mais de tous les endroits dont ils furent enchantés, rien ne frappa plus -leur imagination que les tendres accens de la nature qu'Euripide avoit -mis dans le discours pathétique de Persée: - - O Amour! roi des dieux et des hommes, etc. - -Tout le monde, le lendemain, parloit en vers iambiques; ce discours de -Persée faisoit le sujet de toutes les conversations... On ne faisoit que -répéter dans chaque maison, dans chaque rue: - - O Amour! roi des dieux et des hommes! - -Tout retentissoit du nom d'Amour; chaque bouche le prononçoit comme les -notes d'une douce mélodie dont le souvenir charme encore l'oreille, et -qu'on ne peut s'empêcher de répéter. On n'entendoit de tous côtés, -qu'Amour! Amour, roi des dieux et des hommes... Le même feu saisit tout -le monde; et toute la ville, comme si ses habitans n'avoient eu qu'un -même cÅ“ur, se livra à l'amour. - -Les apothicaires d'Abdère cessèrent de vendre de l'ellébore; les -faiseurs d'armes ne vendirent plus d'instrumens de mort; l'amitié, la -vertu, régnèrent par tout; les ennemis les plus irréconciliables -s'entredonnèrent publiquement le baiser de paix... Le siècle d'or -revint, et répandit ses bienfaits sur Abdère. Les Abdéritains jouoient -des airs tendres sur le chalumeau; le beau sexe quittoit les robes de -pourpre, et s'asséyoit modestement sur le gazon pour écouter ces doux -concerts. - -Il n'y avoit, dit le fragment, que la puissance d'un dieu dont l'empire -s'étend du ciel à la terre, et jusques dans le fond des eaux, qui pût -opérer ce prodige. - - - - -MONTREUIL. - - -Quand tout est prêt et qu'on a discuté chaque article de la dépense, il -y a encore, à moins que le mauvais traitement n'ait remué votre bile en -aigrissant votre humeur, une autre affaire à ajuster à la porte avant de -monter en chaise. C'est avec les fils et les filles de la pauvreté que -vous avez affaire; ils vous entourent... Et que personne ne les -rebute... Ce que souffrent ces malheureux est déjà trop cruel, pour y -ajouter de la dureté; il vaut mieux avoir quelque monnoie à leur -distribuer, et c'est un conseil que je donne à tous les voyageurs... Ils -n'auront pas besoin d'écrire les motifs de leur générosité: ils seront -enregistrés ailleurs. - -Personne ne donne moins que moi, parce qu'il y a peu de mes -connoissances qui aient moins à donner: mais c'étoit le premier acte de -cette nature que je faisois en France; je le fis avec plus d'attention. - -Hélas! disois-je, en les montrant au bout de mes doigts, je n'ai que -huit sous, et il y a huit pauvres femmes et autant d'hommes pour les -recevoir. - -Un de ces hommes sans chemise, et dont l'habit tomboit en lambeaux, se -trouvoit au milieu des femmes. Il s'en retira aussitôt en faisant la -révérence. Lorsque le parterre crie tout d'une voix: place aux dames! il -ne montre pas plus de déférence pour le beau sexe que ce pauvre homme. - -Juste ciel! m'écriai-je en moi-même, par quelles sages raisons as-tu -ordonné que la mendicité et la politesse seroient réunies dans ce pays, -quand elles sont si opposées dans les autres régions? - -Je lui offris un de mes huit sous, uniquement parce qu'il avoit été -honnête. - -Un pauvre petit homme plein de vivacité, et qui étoit vis-à -vis de moi, -après avoir mis sous son bras un fragment de chapeau, tira sa tabatière -de sa poche, et offrit généreusement une prise de tabac à toute -l'assemblée... C'étoit un don de conséquence, et chacun le refusa en -faisant une inclination... Il les sollicita avec un air de franchise: -prenez, prenez-en, en regardant d'un autre côté; à la fin chacun en -prit. Ce seroit dommage, me dis-je, que sa boîte se vidât. J'y mis deux -sous, et j'y pris moi-même une prise de tabac pour lui rendre le don -plus agréable. Il sentit le poids de la seconde obligation plus que -celui de la première... C'étoit lui faire honneur; l'autre, au -contraire, étoit humiliante: il me salua jusqu'à terre. - -Tenez, dis-je à un vieux soldat qui n'avoit qu'une main, et sembloit -avoir vieilli dans le service, voilà deux sous pour vous... Vive le roi! -s'écria le vieux soldat. - -Il ne me restoit plus que trois sous; j'en donnai un pour l'amour de -Dieu: c'est à ce titre qu'on me le demandoit. La pauvre femme avoit la -cuisse disloquée: on ne peut pas soupçonner que ce fût pour un autre -motif. - -Mon cher et très-charitable monsieur!... on ne peut refuser celui-ci, me -disois-je. - -Milord anglais!... le seul son de ce mot valoit l'argent, et je le payai -du dernier de mes sous... Mais dans l'empressement où j'avois été de les -distribuer, j'avais oublié un pauvre honteux qui n'avoit personne pour -faire la quête, et qui peut-être auroit péri avant d'oser demander -lui-même. Il étoit près de la chaise, mais hors du cercle; il essuyoit -une larme qui découloit le long de son visage, et il avoit l'air d'avoir -vu de plus beaux jours. Bon Dieu! me disois-je, et je n'ai pas un sou -pour lui donner!... Vous en avez mille, s'écrièrent à -la-fois toutes les -puissances de la nature qui étoient en mouvement chez moi. Je -m'approchai de lui, et je lui donnai... il n'importe quoi... Je -rougirois à present de dire combien... j'étois honteux alors de penser -combien peu... Si le lecteur devine ma disposition, il peut juger entre -ces deux points donnés, à vingt ou quarante sous près, quelle fut la -somme précise. - -Je ne pouvois rien donner aux autres... Que Dieu vous bénisse! leur -dis-je. Et le bon Dieu vous bénisse vous-même, s'écrièrent le vieux -soldat, le petit homme, etc. etc. Le pauvre honteux ne pouvoit rien -dire... Il tira un petit mouchoir de sa poche, et essuya ses yeux en se -détournant. Je crus qu'il me remercioit plus que tous les autres. - - - - -LE BIDET. - - -Ces petites affaires ne furent pas sitôt ajustées, que je montai dans ma -chaise, très-content de tout ce que j'avois fait à Montreuil... La -Fleur, avec ses grosses bottes, sauta sur un bidet... Il s'y tenoit -aussi droit et aussi heureux qu'un prince. - -Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs dans cette scène factice -de la vie? Nous n'avions pas encore fait une lieue, qu'un âne mort -arrêta tout court La Fleur dans sa course. Le bidet ne voulut pas -passer. La contestation entre La Fleur et lui s'échauffa, et le pauvre -garçon fut désarçonné et jeté par terre. - -Il souffrit sa chûte avec toute la patience du François qui auroit été -le meilleur chrétien, et ne dit pas autre chose que, _diable!_ Il -remonta à cheval sur-le-champ, et battit le bidet comme il auroit pu -battre son tambour. - -Le bidet voloit du côté d'un chemin à l'autre, tantôt par-ci, tantôt -par-là ; mais il ne vouloit pas approcher de l'âne mort. La Fleur, pour -le corriger, insistoit... et le bidet entêté le jeta encore par terre. - -Qu'a ton bidet, La Fleur, lui dis-je? Monsieur, c'est le cheval le plus -opiniâtre du monde. Hé bien, s'il est obstiné, repris-je, il faut le -laisser aller à sa fantaisie. La Fleur, qui étoit remonté, descendit; et -dans l'idée qu'il feroit aller le bidet en avant, il lui donna un grand -coup de fouet; mais le bidet me prit au mot, et s'en retourna en -galoppant à Montreuil. _Peste!_ dit La Fleur. - -Il n'est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur, -dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes -d'exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils -répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif -et le superlatif; et l'on se sert des uns et des autres dans tous les -accidens imprévus de la vie. - -_Diable_, est le premier degré, c'est le degré positif; il est d'usage -dans les émotions ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites choses -contraires à notre attente arrivent. Qu'on joue, par exemple, au -passe-dix, et que l'on ne rapporte deux fois de suite que double as, ou, -comme La Fleur, que l'on soit jeté par terre; ces petites circonstances -et tant d'autres s'expriment par, _diable_; et c'est pour cette raison -que, lorsqu'il est question de cocuage, on se sert de cette -expression... - -Mais dans une aventure où il entre quelque chose de dépitant, comme -lorsque le bidet s'enfuit en laissant La Fleur étendu par terre avec ses -grosses bottes, alors vient le second. On se sert de, _peste_! - -Pour le troisième... - -Oh! c'est ici que mon cÅ“ur se gonfle de compassion, quand je songe à ce -qu'un peuple aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit forcé à s'en -servir. - -Puissance qui délies nos langues et les rends éloquentes dans la -douleur, accorde-moi des termes décens pour exprimer ce superlatif, et -quel que soit mon sort, je céderai à la nature!... - -Mais il n'y a point de ces termes décens dans la langue françoise. Je -formai la résolution de prendre les accidens qui m'arriveroient avec -patience et sans faire d'exclamation. - -La Fleur n'avoit pas fait cette convention avec lui-même. Il suivit le -bidet des yeux tant qu'il le put voir... Et l'on peut s'imaginer, si -l'on veut, dès qu'il ne le vit plus, de quelle expression il fit usage -pour conclure la scène. - -Il n'y avoit guère de moyens, avec des bottes fortes aux jambes, de -rattrapper un cheval effarouché. Je ne voyois qu'une alternative, -c'étoit de faire monter La Fleur derrière la chaise, ou de l'y faire -entrer. - -Il vint s'asseoir à côté de moi, et, dans une demi-heure, nous arrivâmes -à la poste de Nampont. - - - - -NAMPONT. - -L'ANE MORT. - - -Voici, dit-il, en tirant de son bissac le reste d'une croûte de pain, -voici ce que tu aurois partagé avec moi si tu avois vécu... Je croyois -que cet homme apostrophoit son enfant; mais c'étoit à son âne qu'il -adressoit la parole, et c'étoit le même âne que nous avions vu en -chemin, et qui avoit été si fatal à La Fleur... Il paroissoit le -regretter si vivement, qu'il me fit souvenir des plaintes que -Sancho-Pança avoit faites dans une occasion semblable... Mais cet homme -se plaignoit avec des accens plus conformes à la nature. - -[Illustration] - -Il étoit assis sur un banc de pierre à la porte. Le paneau et la bride -de l'âne étoient à côté de lui: il les levoit de temps-en-temps, et les -laissoit ensuite tomber... puis les regardoit et secouoit la tête... Il -reprit ensuite sa croute de pain, comme s'il alloit la manger... Mais, -après l'avoir tenue quelque temps à la main, il la posa sur le mors de -la bride, en regardant avec des yeux de désir l'arrangement qu'il venoit -de faire, et il soupira. - -La simplicité de sa douleur assembla une foule de monde autour de lui; -et La Fleur s'y mêla pendant qu'on atteloit les chevaux. J'étois resté -dans la chaise, je voyois et j'entendois par-dessus la tête des autres. - -Il disoit qu'il venoit d'Espagne, où il étoit allé du fond de la -Franconie, et qu'il s'en retournoit chez lui; il étoit arrivé jusqu'à -cet endroit lorsque son âne mourut. Chacun étoit curieux de savoir ce -qui avoit pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long -voyage. - -Hélas! dit-il, le ciel m'avoit donné trois fils, c'étoient les plus -beaux garçons de toute l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les deux -aînés dans la même semaine: le plus jeune étoit frappé de la même -maladie; je craignis aussi de le perdre, et je fis vÅ“u, s'il en -revenoit, d'aller à Saint-Jacques de Compostelle. - -Là , il s'arrêta pour payer un tribut à la nature... et pleura amèrement. - -Il continua... Le ciel, dit-il, me fit la faveur d'accepter la -condition, et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai -perdu... Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage, il a mangé -le même pain que moi pendant toute la route... enfin, il a été mon -compagnon et mon ami. - -Chacun prenoit part à la douleur de ce pauvre homme. La Fleur lui offrit -de l'argent. Il dit qu'il n'en avoit pas besoin. Hélas! ce n'est pas la -valeur de l'âne que je regrette, c'est sa perte... J'étois assuré qu'il -m'aimoit... Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui leur étoit -arrivé en passant les Pyrénées... Ils s'étoient perdus, et avoient été -séparés trois jours l'un de l'autre: pendant ce temps, l'âne l'avoit -cherché autant qu'il avoit cherché l'âne; à peine purent-ils manger l'un -et l'autre, qu'ils ne se fussent retrouvés. - -Tu as au moins une consolation, lui dis-je, dans la perte de ton pauvre -animal, c'est que je suis persuadé que tu lui as été un tendre maître. -Hélas! dit-il, je le croyois ainsi pendant qu'il vivoit: mais à présent -qu'il est mort, je crains que la fatigue de me porter ne l'ait accablé, -et que je ne sois responsable d'avoir abrégé sa vie... - -Quelle honte pour l'humanité! me dis-je en moi-même; si nous ne nous -aimions les uns les autres qu'autant que ce pauvre homme aimoit son -âne... ce seroit quelque chose. - - - - -NAMPONT. - -LE POSTILLON. - - -Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y prit pas garde, et il -m'entraîna sur le pavé au grand galop. - -Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie, -n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source, que mon ame -aspiroit après des mouvemens tranquilles. J'aurois souhaité que le -postillon eût parti moins vîte; mais au moment que le bon pélerin -achevoit son histoire, il donna de si grands coups de fouet à ses -chevaux, qu'ils partirent comme si mille diables étoient à leurs -trousses. - -Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez plus doucement: mais plus je -criais, plus il excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte donc! lui -dis-je. Vous verrez qu'il continuera d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me -mette en colère... ensuite il ira doucement afin de me faire goûter les -douceurs de cet état. - -Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d'aller pas à -pas... Je m'étois fâché contre lui... Je m'étois fâché ensuite contre -moi-même pour m'être mis en colère... - -Un bon galop dans ce moment m'auroit fait du bien... - -Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon bon garçon, lui dis-je... - -Mais le postillon me montra la montagne... Je voulois alors me rappeler -l'histoire du pauvre allemand et de son âne; mais j'en avois perdu le -fil, et il me fut aussi impossible de le retrouver, qu'au postillon -d'aller le trot. - -Hé bien, que tout aille à l'aventure; je me sens disposé à faire de mon -mieux, et tout va de travers. - -La nature dans ses trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos -maux. Je m'endormis, et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens qui frappa -mon oreille. - -Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux... c'est ici que ma belle dame -doit venir. - - - - -AMIENS. - - -J'eus à peine prononcé ces mots, que le comte de L... et sa sÅ“ur -passèrent rapidement dans leur chaise de poste. Elle n'eut que le temps -de me faire un salut de connoissance, mais avec un air qui sembloit -désigner qu'elle avoit quelque chose à me dire. Je n'avois effectivement -pas encore achevé de souper, que le domestique de son frère m'apporta un -billet de sa part. Elle me prioit, le premier matin que je n'aurois rien -à faire à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyoit à madame de -R... Elle ajoutoit qu'elle auroit bien voulu me raconter son histoire, -et qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir pu le faire... mais que si -jamais je passois par Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le nom de -madame de L... elle auroit cette satisfaction. - -Ah! j'irai te voir, charmante femme! disois-je en moi-même; rien ne me -sera plus facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à traverser -l'Allemagne, la Hollande, et retourner chez moi par la Flandre; à peine -y aura-t-il dix postes de plus; mais y en eût-il dix mille...? Quelles -délices, pour prix de tous mes voyages, de participer aux incidents -d'une triste histoire que la beauté qui en est le sujet raconte -elle-même!... de la voir pleurer! C'en seroit un plus grand encore de -tarir la source de ses larmes; mais si je ne parviens pas à la -dessécher, n'est-ce pas toujours une sensation exquise d'essuyer les -joues mouillées d'une belle femme, assis à ses côtés pendant la nuit et -dans le silence! - -Il n'y avoit certainement pas de mal dans cette pensée. J'en fis -cependant un reproche amer et dur à mon cÅ“ur. - -J'avois toujours joui du bonheur d'aimer quelque belle. Ma dernière -flamme, éteinte dans un accès de jalousie, s'étoit rallumée depuis trois -mois aux beaux yeux d'Eliza, et je lui avois juré qu'elle dureroit -pendant tous mes voyages... Et pourquoi dissimuler la chose? Je lui -avois juré une fidélité éternelle: elle avoit des droits sur tout mon -cÅ“ur. Partager mes affections, c'étoit diminuer ces mêmes droits... Les -exposer, c'étoit les risquer... Et là où il y a du risque, il peut y -avoir de la perte. Et alors, Yorick, qu'auras-tu à répondre aux plaintes -d'un cÅ“ur si rempli de confiance, si bon, si doux, si irréprochable?... - -Non, non, dis-je en m'interrompant, je n'irai point à Bruxelles... Mon -imagination vint au secours de mon Eliza. Je me rappelai ses regards au -dernier moment de notre séparation; lorsque ni l'un ni l'autre n'eûmes -la force de prononcer le mot, adieu! Je jetai les yeux sur son portrait -qu'elle m'avoit attaché au cou avec un ruban noir. Je rougis en le -fixant... J'aurois voulu le baiser... une honte secrète m'arrêtoit. -Cette tendre fleur, dis-je, en le pressant entre mes mains, doit elle -être flétrie jusques dans la racine! Et flétrie, Yorick, par toi qui a -promis que ton sein seroit son abri! - -Source éternelle de félicité! m'écriai-je en tombant à genoux, sois -témoin, ainsi que tous les esprits célestes, que je n'irai point à -Bruxelles, à moins qu'Eliza ne m'y accompagne: dût ce chemin me conduire -au suprême bonheur! - -Le cÅ“ur, dans des transports de cette nature, dira toujours beaucoup -trop en dépit du jugement. - - - - -LA LETTRE. - -AMIENS. - - -La fortune n'avoit pas favorisé La Fleur; il n'avoit pas été heureux -dans ses faits de chevalerie, et depuis vingt-quatre heures, à -peu-près -qu'il étoit à mon service, rien ne s'étoit offert pour qu'il pût -signaler son zèle. Ce pauvre garçon brûloit d'impatience. Le domestique -du comte de L... qui m'avoit apporté la lettre, lui parut une occasion -propice, il la saisit. Dans l'idée qu'il me feroit honneur par ses -intentions, il le prit dans un cabinet de l'auberge, et le régala du -meilleur vin de Picardie. Le domestique du Comte, pour n'être pas en -reste de politesse, l'engagea à venir avec lui à l'hôtel. L'humeur gaie -et douce de La Fleur mit bientôt tous les gens de la maison à leur aise -vis-à -vis de lui. Il n'étoit pas chiche, en vrai françois, de montrer -les talens qu'il possédoit; en moins de cinq ou six minutes, il prit son -fifre; la femme-de-chambre, le maître-d'hôtel, le cuisinier, la laveuse -de vaisselle, les laquais, les chiens, les chats, tous, jusqu'à un vieux -singe, se mirent aussitôt à danser. Jamais cuisine n'avoit été si gaie -depuis le déluge. - -Madame de L..., en passant de l'appartement de son frère dans le sien, -surprise des ris et du bruit qu'elle entendoit, sonna sa -femme-de-chambre pour en savoir la cause; et dès qu'elle sut que c'étoit -le domestique du gentilhomme anglois, qui avoit répandu la gaieté dans -la maison en jouant du fifre, elle lui fit dire de monter. - -La Fleur, en montant l'escalier, s'étoit chargé de mille complimens de -la part de son maître pour Madame, ajoutant bien des choses au sujet de -la santé de Madame; que son maître seroit au désespoir si Madame se -trouvoit incommodée par les fatigues du voyage; et enfin, que Monsieur -avoit reçu la lettre que Madame lui avoit fait l'honneur de lui -écrire... Et sans doute il m'a fait l'honneur, dit Madame en -interrompant La Fleur, de me répondre par un billet. - -Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçoit tellement qu'elle étoit -sûre du fait, que La Fleur n'osa la détromper... Il trembla que je -n'eusse fait une impolitesse; peut-être eut-il peur aussi qu'on ne le -regardât comme un sot de s'attacher à un maître qui manquoit d'égards -pour les dames; et lorsqu'elle lui demanda s'il avoit une lettre pour -elle: Oh! qu'oui, dit-il, Madame. Il mit aussitôt son chapeau par terre, -et saisissant le bas de sa poche droite avec la main gauche, il commença -à chercher la lettre avec son autre main... Il fit la même recherche -dans sa poche gauche: Diable! disoit-il. Ensuite il chercha dans les -poches de sa veste, et même de son gousset: Peste! Enfin il les vida -toutes sur le plancher, où il étala un col sale, un mouchoir, un peigne, -une mèche de fouet, un bonnet de nuit... Il regarda entre les bords de -son chapeau, et peu s'en fallut qu'il ne plaçât la troisième -exclamation: Quelle étourderie, dit-il! J'aurai laissé la lettre sur la -table de l'auberge. Je vais courir la chercher, et je serai de retour -dans trois minutes. - -Je venois de me lever de table, quand La Fleur entra pour me conter son -aventure. Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire, et ajouta -que si Monsieur avoit par hasard oublié de répondre à la lettre de -Madame, il pouvoit réparer cette faute par tout ce qu'il venoit de -faire... si non, que les choses resteroient comme elles étoient d'abord. - -Je n'étois pas sûr que l'étiquette m'obligeât de répondre ou non. Mais -un démon même n'auroit pas pu se fâcher contre La Fleur. C'étoit son -zèle pour moi qui l'avoit fait agir. S'y étoit-il mal pris? me jetoit-il -dans un embarras?... Son cÅ“ur n'avoit pas fait de faute... Je ne crois -pas que je fusse obligé d'écrire... La Fleur avoit cependant l'air -d'être si satisfait de lui-même, que... - -Cela est fort bien, lui dis-je, cela suffit... Il sortit de la chambre -avec la vîtesse d'un éclair, et m'apporta presque aussitôt une plume, de -l'encre et du papier... Il approcha la table d'un air si gai, si -content, que je ne pus me défendre de prendre la plume. - -Mais qu'écrire? Je commençai et recommençai. Je gâtai inutilement cinq -ou six feuilles de papier... - -Bref, je n'étois pas d'humeur à écrire. - -La Fleur, qui s'imaginoit que l'encre étoit trop épaisse, m'apporta de -l'eau pour la délayer. Il mit ensuite devant moi de la poudre et de la -cire d'Espagne. Tout cela ne faisoit rien. J'écrivois, j'effaçois, je -déchirois, je brûlois, et je me remettois à écrire avec aussi peu de -succès. Peste de l'étourdi! disois-je à voix basse... Je ne peux pas -écrire cette lettre... Je jetai de désespoir la plume à terre. - -La Fleur, qui vit mon embarras, s'avança d'une manière respectueuse, et, -en me faisant mille excuses de la liberté qu'il alloit prendre, il me -dit qu'il avoit dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son -régiment à la femme d'un caporal, laquelle, osoit-il dire, pourroit -convenir dans cette occasion. - -Je ne demandois pas mieux que de le contenter. Voyons-la, lui dis-je. - -Il tira de sa poche un petit porte-feuille sale, rempli de lettres et de -billets doux. Il dénoua la corde qui le lioit, en tira les lettres, les -mit sur la table, les feuilleta les unes après les autres, et après les -avoir repassées à deux reprises différentes, il s'écria: Enfin, -Monsieur, la voici. Il la déploya, la mit devant moi, et se retira à -trois pas de la table, pendant que je la lisois. - - - - -LA LETTRE. - - - MADAME, - - Je suis pénétré de la douleur la plus vive, et réduit en même-temps au - désespoir, par ce retour imprévu du caporal qui rend notre entrevue de - ce soir la chose du monde la plus impossible. - - Mais vive la joie! et toute la mienne sera de penser à vous. - - L'amour n'est _rien_ sans sentiment. - - Et le sentiment est encore _moins_ sans amour. - - On dit qu'on ne doit jamais se désespérer. - - On dit aussi que monsieur le caporal monte la garde mercredi: alors ce - sera mon tour. - - _Chacun à son tour._ - - En attendant, vive l'amour! et vive la bagatelle! - - Je suis, - - MADAME, - - Avec tous les sentimens les plus respectueux et les plus tendres, tout - à vous. - - JACQUES ROQUE. - -Il n'y avoit qu'à changer le caporal en comte... ne point parler de -monter la garde le mercredi. La lettre, au surplus, n'étoit ni bien ni -mal. Ainsi, pour contenter le pauvre La Fleur, qui trembloit pour ma -réputation, pour la sienne, et pour celle de sa lettre, j'habillai ce -chef-d'Å“uvre à ma guise. Je cachetai ce que j'avois écrit. La Fleur le -porta à madame de L..., et nous partîmes le lendemain matin pour Paris. - - - - -PARIS. - - -L'agréable ville, quand on a un bel équipage, une demi-douzaine de -laquais et une couple de cuisiniers! avec quelle liberté, quelle aisance -on vit! - -Mais un pauvre prince, sans cavalerie, et qui n'a pour tout bien qu'un -fantassin, fait bien mieux d'abandonner le champ de bataille, et de se -confiner dans le cabinet, s'il peut s'y amuser. - -J'avoue que mes premières sensations, dès que je fus seul dans ma -chambre, furent bien éloignées d'être aussi flatteuses que je me l'étois -figuré... Je m'approchai de la fenêtre, et je vis à travers les vîtres -une foule de gens de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir: -les vieillards, avec des lances rompues et des casques qui n'avoient -plus leurs masques; les jeunes, chargés d'une armure brillante d'or, -ornés de tous les riches plumages de l'Orient, et joutant tous en faveur -du plaisir, comme les preux chevaliers faisoient autrefois dans les -tournois pour l'amour et la gloire. - -Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je, que fais-tu ici? A peine es-tu -arrivé, que ce fracas brillant te jette dans le rang des atômes. Ah! -cherche quelque rue détournée, quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait -jamais vu de flambeau darder ses rayons, ni entendu de carosses -rouler... C'est-là où tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu -quelque tendre grisette qui te le fera paroître moins long. Voilà les -espèces de cotteries que tu pourras fréquenter. - -Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de mon porte-feuille la lettre -que madame de L... m'avoit chargé de remettre. J'irai voir -madame de R... et c'est la première chose que je ferai... La -Fleur?--Monsieur.--Faites venir un perruquier... Vous donnerez ensuite -un coup de vergette à mon habit. - - - - -LA PERRUQUE. - -PARIS. - - -Le perruquier entre. Il jette un coup-d'Å“il sur ma perruque, et refuse -net d'y toucher. C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous de son art. -Mais, comment donc faire? lui dis-je... Monsieur, il faut en prendre une -de ma façon... j'en ai de toutes prêtes. - -Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant celle qu'il me montroit, -que cette boucle ne se soutienne pas... Vous pourriez, dit-il, la -tremper dans la mer, elle tiendroit. - -Tout est mesuré sur une grande échelle dans cette ville, me disois-je. -La plus grande étendue des idées d'un perruquier anglois, n'auroit -jamais été plus loin qu'à lui faire dire: trempez-la dans un sceau -d'eau. Quelle différence! C'est comme le temps à l'éternité. - -Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions froides et -phlegmatiques, ainsi que toutes les idées minces et bornées dont elles -naissent; je suis ordinairement si frappé des grands ouvrages de la -nature, que, si je le pouvois, je n'aurais jamais d'objets de -comparaison que ce ne fût pour le moins une montagne. Tout ce qu'on peut -objecter contre le sublime françois, dans cet exemple, c'est que la -grandeur consiste plus dans le mot que dans la chose. La mer remplit, -sans doute, l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si avant dans les -terres, qu'il n'y avoit pas d'apparence que je prisse la poste pour -aller à cent milles de là faire l'expérience dont me parloit le -perruquier. Ainsi, le perruquier ne me disoit rien. - -Un sceau d'eau fait, sans contredit, une triste figure à côté de la mer; -mais il a l'avantage d'être sous la main, et l'on peut y tremper la -boucle en un instant... - -Disons le vrai. L'expression françoise exprime plus qu'on ne peut -effectuer. C'est du moins ce que je pense, après y avoir bien réfléchi. - -Je ne sais, si je me trompe, mais il me semble que ces minuties sont des -marques beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives des caractères -nationaux, que les affaires les plus importantes de l'Etat, où il n'y a -ordinairement que les grands qui agissent. Ils se ressemblent et parlent -à -peu-près de même dans toutes les nations, et je ne donnerais pas douze -sous de plus pour avoir le choix entre eux tous. - -Le perruquier resta si long-temps à accommoder ma perruque, que je -trouvai qu'il étoit trop tard pour aller porter ma lettre chez madame de -R... Cependant, quand un homme est une fois habillé pour sortir, il ne -peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. Je pris par écrit le -nom de l'hôtel de Modène où j'étois logé, et je sortis sans savoir où -j'irois... J'y songerai, dis-je, en marchant. - - - - -LE POULS. - -PARIS. - - -Les petites douceurs de la vie en rendent le chemin plus uni et plus -agréable. Les grâces, la beauté disposent à l'amour; elles ouvrent la -porte de son temple, et on y entre insensiblement. - -Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté de me dire par où il faut prendre -pour aller à l'_Opéra comique_. Très-volontiers, Monsieur, dit-elle en -quittant son ouvrage. - -J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques, pour chercher une -figure qui ne se renfrogneroit pas en lui faisant cette question. -Celle-ci me plut et j'entrai. - -Elle étoit assise sur une chaise basse dans le fond de la boutique, en -face de la porte, et brodoit des manchettes. - -Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage sur une chaise à côté -d'elle, et elle se leva d'un air si gai, si gracieux, que si j'avois -dépensé cinquante louis dans sa boutique, j'aurois dit: cette femme est -reconnoissante. - -Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant avec moi à la porte, et en -me montrant la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord tourner à -votre gauche... Mais prenez garde... il y a deux rues; c'est la -seconde... Vous la suivrez un peu, et vous verrez une église; quand vous -l'aurez passée, vous prendrez à droite, et cette rue vous conduira au -bas du Pont-Neuf, qu'il faudra passer... Vous ne trouverez personne qui -ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer le reste du chemin. - -Elle me répéta ses instructions trois fois, avec autant de patience et -de bonté la troisième que la première; et si des tons et des manières -ont une signification (et ils en ont une sans doute, à moins que ce ne -soit pour des cÅ“urs insensibles), elle sembloit s'intéresser à ce que je -ne me perdisse pas. - -Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus de l'ordre des grisettes, étoit -charmante; mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté qui me rendit -si sensible à sa politesse. La seule chose dont je me souvienne bien, -c'est que je la fixai beaucoup en lui disant combien je lui étois -obligé, et je réitérai mes remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris -la peine de m'instruire. - -Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que j'avois oublié tout ce qu'elle -m'avoit dit... Je regardai derrière moi, et je la vis qui étoit encore -sur le pas de sa porte pour observer si je prendrois le bon chemin. Je -retournai vers elle pour lui demander s'il falloit d'abord aller à -droite ou à gauche... J'ai tout oublié, lui dis-je. Est-il possible? -dit-elle en souriant. Cela est très possible, et cela arrive toujours -quand on fait moins d'attention aux avis que l'on reçoit, qu'à la -personne qui les donne. - -Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit comme toutes les femmes -prennent les choses qui leur sont dues. Elle me fit une légère -révérence. - -Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir, -je vais envoyer un garçon dans ce quartier-là porter un paquet; si vous -voulez avoir la complaisance d'entrer, il sera prêt dans un moment, et -il vous accompagnera jusqu'à l'endroit même. Elle cria à son garçon, qui -étoit dans l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai avec elle. Je -levai de dessus la chaise où elle les avoit mises, les manchettes -qu'elle brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; elle s'assit elle-même -sur une chaise basse, et je me mis aussitôt à côté d'elle. - -Il sera prêt dans un moment, Monsieur, dit-elle... Et pendant ce moment, -je voudrais, moi, vous dire combien je suis sensible à toutes vos -politesses. Il n'y a personne qui ne puisse, par hasard, faire une -action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se -multiplient, c'est l'effet du caractère et du tempéramment. Si le sang -qui passe dans le cÅ“ur est le même que celui qui coule vers les -extrémités, je suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, qu'il -n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le -vôtre... Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me débarrassai -aussitôt de mon chapeau; je saisis ses doigts d'une main, et j'appliquai -sur l'artère les deux premiers doigts de mon autre main. - -Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit -noir, et dans une attitude grave, aussi attentivement occupé à compter -les battemens de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et -du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et peut-être moralisé sur ma -nouvelle profession... Hé bien! je t'aurois laissé rire et sermonner à -ton aise... Crois-moi, mon cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires -occupations dans le monde que celle de tâter le pouls d'une femme... -Oui... mais d'une grisette! répliquerois-tu... et dans une boutique -toute ouverte! Ah, Yorick! - -Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, je me mets peu en peine -que le monde me voie dans cette occupation. - - - - -LE MARI. - -PARIS. - - -J'avois compté vingt battemens de pouls, et je voulois aller jusqu'à -quarante, quand son mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul. -C'est mon mari, dit-elle, et cela ne fait rien. Je recommençai donc à -compter. Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle lorsqu'il passa près -de nous, que de prendre la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta son -chapeau, me salua, et me dit que je lui faisois trop d'honneur. Il remit -aussitôt son chapeau, et s'en alla. - -Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il possible que ce soit-là son -mari! - -Une foule de gens savent, sans doute, ce qui pouvoit m'autoriser à faire -cette exclamation; qu'ils ne se fâchent pas si je vais l'expliquer à -ceux qui l'ignorent. - -A Londres, un marchand ne semble faire avec sa femme qu'un même tout: -quelquefois l'un, quelquefois l'autre brille par diverses perfections de -l'esprit et du corps; mais ils unissent tout cela, vont de pair, et -tâchent de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari et femme doivent le -faire. - -A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres plus différens: car la -puissance législative et exécutive de la boutique n'appartenant point au -mari, il y paroît rarement... il se tient dans l'arrière-boutique ou -dans quelque chambre obscure tout seul dans son bonnet de nuit: enfant -brut de la nature, il reste tel que la nature l'a formé. - -Le génie d'un peuple, dans un pays où il n'y a rien de salique que la -monarchie, ayant cédé ce département, ainsi que plusieurs autres, -entièrement aux femmes, celles-ci, par un babillage et un commerce -continuel avec tous ceux qui vont et viennent, sont comme ces cailloux -de toutes sortes de formes, qui frottés les uns contre les autres, -perdent leur rudesse, et prennent quelquefois le poli d'un diamant... -L'époux ne vaut pas beaucoup mieux que la pierre que vous foulez aux -pieds. - -Très-certainement, il n'est pas bon que l'homme soit seul... Il est fait -pour la société et les douces communications. J'en appelle, pour preuve -de ce que j'avance, au perfectionnement que notre nature en reçoit. - -Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement de mon pouls? dit-elle. Il -est aussi doux, lui dis-je en la fixant tranquillement, que je me -l'étois imaginé. Elle alloit me répondre quelque chose d'honnête; mais -le garçon entra avec le paquet de gants. A propos, dis-je, j'en voudrois -avoir une ou deux paires. - - - - -LES GANTS. - -PARIS. - - -La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, aveint un -paquet, et le délie. J'avance vis-à -vis d'elle: les gants étoient tous -trop grands; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main; cela ne les -rappetissoit pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui -paroissoit pas si grande que les autres... Elle en ouvrit un, et ma main -y glissa tout d'un coup... Cela ne me convient pas, dis-je en remuant un -peu la tête. Non, dit-elle, en faisant le même mouvement. - -[Illustration] - -Il y a de certains regards combinés d'une subtilité unique, où le -caprice, et le bon sens, et la gravité, et la sottise, sont tellement -confondus, que tous les langages variés de la tour de Babel ne -pourroient les exprimer... Ils se communiquent et se saisissent avec une -telle promptitude, qu'on sait à peine quel est le contagieux... Pour -moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce -sujet leurs agréables volumes... Il me suffit de répéter que les gants -ne convenoient pas... Nous pliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en -nous appuyant sur le comptoir. Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de -place entre nous que pour le paquet de gants. - -La jeune marchande regardoit quelquefois les gants, puis du côté de la -fenêtre, puis les gants... et jetoit de temps-en-temps les yeux sur moi. -Je n'étois pas disposé à rompre le silence... Je suivois en tout son -exemple. Mes yeux se portoient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre, -et sur les gants. - -Mais je perdais beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle -avoit des yeux noirs, vifs, qui dardoient leurs rayons à travers deux -longues paupières de soie, et ils étoient si perçans, qu'ils pénétroient -jusqu'au fond de mon cÅ“ur... Cela peut paroître étrange; mais telle -étoit l'impression qu'elle faisoit sur moi. - -N'importe, dis-je, je vais m'accommoder de ces deux paires de gants; et -je les mis en poche. - -Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé. -J'aurais voulu qu'elle eût demandé quelque chose de plus, et j'étois -embarrassé comment le lui faire comprendre... Croyez-vous, Monsieur, me -dit-elle, en se méprenant sur mon embarras, que je voudrois demander -seulement un sou de trop à un étranger, et surtout à un étranger dont la -politesse, plus que le besoin de gants, l'engage à prendre ce qui ne lui -convient pas, et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en auriez crue -capable?... Moi! non, je vous assure; mais vous l'eussiez fait, que je -vous l'aurois pardonné de bon cÅ“ur... Je payai; et en la saluant un peu -plus profondément que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme de -marchand, je la quittai; et le garçon, avec son paquet, me suivit. - - - - -LA TRADUCTION. - -PARIS. - - -On me mit dans une loge où il n'y avoit qu'un vieil officier. J'aime les -militaires, non-seulement parce que j'honore l'homme dont les mÅ“urs sont -adoucies par une profession qui développe souvent les mauvaises qualités -de ceux qui sont méchans, mais parce que j'en ai connu un autrefois... -car il n'est plus: pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit le -capitaine Tobie Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser -à la douceur et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il y ait bien -long-temps qu'il soit mort, sans que mes yeux se remplissent de larmes; -et j'aime, à cause lui, tout le corps des vétérans. J'enjambai -sur-le-champ les deux bancs qui étoient devant moi, et me plaçai à côté -de l'officier. - -Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le nez, une petite brochure, -qui étoit probablement une des pièces qu'on alloit jouer. Je fus à peine -assis, qu'il ôta ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin, et -mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai à demi pour le saluer. - -Qu'on traduise ceci dans tous les langages du monde: en voici le sens. - -«Voilà un pauvre étranger qui entre dans la loge... il a l'air de ne -connoître personne, et il demeureroit sept ans à Paris, qu'il ne -connoîtroit qui que ce soit, si tous ceux dont il approcheroit gardoient -leurs lunettes sur le nez... C'est lui fermer la porte de la -conversation; ce seroit le traiter pire qu'un allemand.» - -Le vieil officier auroit pu dire tout cela à haute voix, et je ne -l'aurois pas mieux entendu... Je lui aurois, à mon tour, traduit en -françois le salut que je lui avois fait; je lui aurois dit «que j'étois -très-sensible à son intention, et que je lui en rendois mille grâces.» - -Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité, que -de se rendre habile dans cette manière abrégée de se faire entendre, et -d'être prompt à expliquer en termes clairs les divers mouvemens des yeux -et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant à moi, par une longue -habitude, j'exerce cet art si machinalement, que, lorsque je marche dans -les rues de Londres, je traduis tout du long du chemin; et je me suis -souvent trouvé dans des cercles où l'on n'avoit pas dit quatre mots, et -dont j'aurois pu rapporter vingt conversations différentes, ou les -écrire, sans risquer de dire quelque chose qui n'auroit pas été vrai. - -Un soir que j'allois au concert de Martini à Milan, comme je me -présentois à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F... en -sortoit avec une espèce de précipitation; elle étoit presque sur moi que -je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un saut de côté pour la -laisser passer; elle fit de même et du même côté, et nos têtes se -touchèrent... Elle alla aussitôt de l'autre côté; un mouvement -involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son -passage... Cela se répéta encore malgré nous, jusqu'au point que cela en -devint ridicule... A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès le -commencement; je me tins tranquille, et la marquise passa sans -difficulté. Je sentis aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible que -j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, je suivis la marquise des -yeux jusqu'au bout du passage; elle tourna deux fois les siens vers moi, -et sembloit marcher le long du mur, comme si elle vouloit faire place à -quelqu'autre qui viendroit à passer... Non, non, dis-je, c'est là une -mauvaise traduction; elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses, -et l'espace quelle laisse n'est que pour m'en donner la facilité. Je -cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avois -causé, en lui disant que mon intention étoit de lui faire place... Elle -répondit qu'elle avoit eu le même dessein à mon égard... et nous nous -remerciâmes réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, et ne -voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la -conduire à sa voiture... Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant -presque à chaque marche pour parler du concert et de notre aventure. -Elle étoit dans son carosse. En vérité, madame, lui dis-je, j'ai fait -six efforts différens pour vous laisser passer... Et moi, j'en ai fait -autant pour vous laisser entrer... Je souhaiterois bien, ajoutai-je -aussitôt, que vous en fissiez un septième... Très-volontiers, dit-elle -en me faisant place... La vie est trop courte pour s'occuper de tant de -formalités... Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez -elle... Et que devint le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux que -moi. - -Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable qui résulta de cette -traduction, me fit plus de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur -de faire en Italie. - - - - -LE NAIN. - -PARIS. - - -Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si ce n'est une seule personne -que je nommerai probablement dans ce chapitre, eût fait une remarque que -je fis au moment même que je jetai les yeux sur le parterre, et qui me -frappa d'autant plus vivement, que je ne me souvenois même pas trop -qu'on l'eût faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, en formant un -si grand nombre de nains. Elle se joue sans doute de tous les pauvres -humains dans tous les coins de l'univers; mais à Paris, il semble -qu'elle ne mette point de bornes à ses amusemens. Cette bonne déesse -paroît aussi gaie qu'elle est sage. - -J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes idées n'y étoient pas -renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j'y avois été -moi-même... Je mesurois, j'examinois tous ceux que je rencontrois dans -les rues: c'étoit une tâche mélancolique, surtout quand la taille étoit -petite... le visage très-brun, les yeux vifs, le nez long, les dents -blanches, la mâchoire en avant... Je souffrois de voir tant de -malheureux, que la force des accidents avoit chassés de la classe où ils -devoient être, pour les contraindre à faire nombre dans une autre... Les -uns, à cinquante pas, paroissoient à peine être des enfans par leur -taille; les autres étoient noués, rachitiques, bossus, ou avoient les -jambes tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge -de six ou sept ans, par les mains de la nature; ceux-là ressembloient à -des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne -parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même -espèce. - -Un médecin voyageur diroit peut-être que cela ne provient que des -bandages mal faits et mal appliqués... Un médecin sombre diroit que -c'est faute d'air; et un voyageur curieux, pour appuyer ce système, se -mettroit à mesurer la hauteur des maisons, le peu de largeur des rues, -et combien de pieds quarrés occupent au sixième ou septième étage les -gens du peuple, qui mangent et couchent ensemble. M. Shandy, qui avoit -sur bien des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, en -causant un soir sur cette matière, que les enfans, comme d'autres -animaux, pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient venus au monde -sans accident; mais, ajoutoit-il, le malheur des habitans de Paris est -d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement pas assez de place -pour les faire... Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce pas ainsi -qu'on doit appeler une chose qui, après vingt ou vingt-cinq ans de -tendres soins et de bonne nourriture, n'est pas devenue plus haute que -ma jambe?... Or, monsieur Shandy étant d'une très-petite stature, on ne -pouvoit rien dire de plus. - -Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, et je m'en tiens à la -fidélité de la remarque, qui peut se vérifier dans toutes les rues et -dans tous les carrefours de Paris. Je descendois un jour la rue qui -conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un petit garçon qui -avoit de la peine à passer le ruisseau, et je lui tendis la main pour -l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les yeux sur lui! Le petit -garçon avoit au moins quarante ans... Mais il n'importe, dis-je... -quelqu'autre bonne ame en fera autant pour moi quand j'en aurai -quatre-vingt-dix. - -Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour -cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce, qui n'a ni la -force ni la taille pour se pousser et pour figurer dans le monde... Je -n'aime point qu'on les humilie... et je ne fus pas sitôt assis à côté de -mon vieil officier, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un -bossu au bas de la loge où nous étions. - -Il y a, entre l'orchestre et la première loge de côté, un espace où -beaucoup de spectateurs se réfugient quand il n'y a plus de place -ailleurs. On y est debout, quoiqu'on paye aussi cher que dans -l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce lieu -incommode; il étoit entouré de personnes qui avoient au moins deux pieds -et demi de plus que lui... et le nain bossu souffroit prodigieusement; -mais ce qui le gênoit le plus, étoit un homme de plus de six pieds de -haut, épais à proportion, allemand par-dessus tout cela, qui étoit -précisément devant lui, et lui déroboit absolument la vue du théâtre et -des acteurs. Mon nain faisoit ce qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'Å“il -sur ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des ouvertures qui se -faisoient quelquefois entre les bras de l'allemand et son corps; il -guettoit d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais ses soins étoient -inutiles; l'allemand se tenoit massivement dans une attitude carrée; il -auroit été aussi bien dans le fond d'un puits. Il étendit en haut -très-civilement sa main jusqu'au bras du géant, et lui conta sa peine... -L'allemand tourne la tête, jette en bas les yeux sur lui, comme Goliath -sur David... et inexorablement se remet dans sa situation. - -Je prenois en ce moment une prise de tabac dans la tabatière de corne du -bon moine. Ah! mon bon père Laurent! comme ton esprit doux et poli, et -qui est si bien modelé pour supporter et pour souffrir avec patience... -comme il auroit prêté une oreille complaisante aux plaintes de ce pauvre -nain!... - -Le vieil officier me vit lever les yeux avec émotion en faisant cette -apostrophe, et me demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire en -trois mots, en ajoutant que cela étoit inhumain. - -Le nain étoit poussé à bout, et dans les premiers transports, qui sont -communément déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit sa -longue queue avec ses ciseaux. L'allemand le regarda froidement, et lui -dit qu'il en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre. - -Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, tout homme qui a du -sentiment prend le parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit... -J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au secours de l'opprimé... -Le vieil officier le soulagea avec beaucoup moins de fracas... Il fit -signe à la sentinelle, et lui montra le lieu où se passoit la scène. La -sentinelle y pénétra... Il n'y avoit pas besoin d'explication, la chose -étoit visible... Le soldat fit reculer l'allemand, et plaça le nain -devant l'épais géant... Cela est bien fait! m'écriai-je, en frappant des -mains... Vous ne souffririez pas une chose semblable en Angleterre, dit -le vieil officier. - -En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous sommes tous assis à notre -aise... - -Il voulut apparemment me donner quelque satisfaction de moi-même, et me -dit: voilà un bon mot... Je le regardai, et je vis bien qu'un bon mot a -toujours de la valeur à Paris. Il m'offrit une prise de tabac. - - - - -LA ROSE. - -PARIS. - - -Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avoit... -J'entendois de tous côtés crier du parterre: _Haut les mains, monsieur -l'abbé_, et cela m'étoit tout aussi incompréhensible qu'il avoit peu -compris ce que j'avois dit en parlant du moine. - -Il me dit que c'étoit apparemment quelque abbé qui se trouvoit placé -dans une loge derrière quelques grisettes, et que le parterre l'ayant -vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains en l'air pendant la -représentation... Ah! comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique -puisse être un filou? L'officier sourit, et en me parlant à l'oreille, -il me donna connoissance d'une chose dont je n'avois pas encore eu la -moindre idée. - -Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, est-il possible qu'un peuple -si rempli de sentiment, ait en même temps des idées si étranges, et -qu'il se démente jusqu'à ce point? Quelle grossièreté! ajoutai-je. - -L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au -théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son -Tartuffe... Mais cela se passe peu-à -peu avec le reste de nos mÅ“urs -gothiques... Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses -grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la -suite... J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où -je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et -le CONTRE se trouvent dans chaque nation... Il y a une balance de bien -et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai -préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une -autre... Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire -le parallèle des hommes et de leurs mÅ“urs, et par-là il apprend le -_savoir vivre_. Une tolérance réciproque nous engage à nous -entr'aimer... Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta. - -Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il -justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère... -Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur -l'objet... Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu -l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence. - -Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre -ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet -qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu... mais j'avoue franchement que -j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à -Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas -accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient... -Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne -blessoient point la pudeur. - -Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit -l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa -voiture... On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste -qu'elle dans ses expressions... En revenant, elle me pria de tirer le -cordon... Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je... Rien que de -pisser, dit-elle. - -Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles -nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses, -effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez... Madame de -Rambouillet n'en fit pas davantage... Je lui avois aidé à descendre de -carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me -serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près -de sa fontaine. - - - - -LA FEMME DE CHAMBRE. - -PARIS. - - -Ce que le vieil officier venoit de me dire sur les voyages, me fit -souvenir des avis que Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; ces -avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet retraça à ma mémoire les autres -ouvrages de Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la boutique d'un -libraire sur le quai de Conti, pour acheter les Å“uvres de ce poëte. - -Le libraire me dit qu'il n'en avoit point de complètes. Comment! lui -dis-je, en voilà un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai; mais -il n'est pas à moi... Il est à monsieur le comte de B... qui me l'a -envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai -demain matin. - -Et que fait monsieur le comte de B... de ce livre? lui dis-je. Est-ce -qu'il lit Shakespéar? Oh! dit le libraire, c'est un esprit fort... Il -aime les livres anglois; et ce qui lui fait encore plus d'honneur, -Monsieur, c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, lui dis-je, -vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un anglois, par -reconnoissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique. Le -libraire fit une inclination, et alloit probablement dire quelque chose, -lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui -avoit l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la -boutique, et demanda _Les Égaremens du cÅ“ur et de l'esprit_. Le libraire -les lui donna aussitôt. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin -vert, nouée d'un ruban de même couleur... Elle la délia, et mit dedans -le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectation, pour -prendre de l'argent, et paya. Rien ne me retenoit dans la boutique, et -j'en sortis avec elle. - -Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du -cÅ“ur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que -l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal. -Dieu m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cÅ“ur est -bon, et ce seroit dommage qu'on vous le dérobât... C'est pour vous un -trésor précieux... Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée -de perles et de diamans. - -La jeune fille m'écoutoit avec une attention docile, et elle tenoit sa -bourse par le ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la -saisissant... et aussitôt elle l'avança vers moi... Il y a bien peu de -chose dedans, continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes -belle, et le ciel la remplira... J'avois encore dans la main quelques -écus qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar; elle m'avoit -tout-à -fait laissé aller sa bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le -ruban, et je la lui rendis. - -Elle me fit, sans parler, une humble inclination... C'étoit une de ces -inclinations tranquilles et reconnoissantes, où le cÅ“ur a plus de part -que le geste. Le cÅ“ur sent le bienfait, et le geste exprime la -reconnoissance. Je n'ai jamais donné un écu à une fille avec plus de -plaisir. - -Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma chère, sans ce petit présent, -quand vous verrez l'écu, vous vous souviendrez de l'avis. N'allez pas le -dépenser en rubans... - -Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai... et elle me donna la -main... Oui, Monsieur, je le mettrai à part. - -Une convention vertueuse qui se fait entre homme et femme, semble -sanctifier leurs plus secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il -faisoit obscur; malgré cela, comme nous allions du même côté, nous -n'eûmes point de scrupule d'aller ensemble le long du quai de Conti. - -Elle me fit une seconde inclination lorsque nous nous mîmes en marche; -et nous n'étions pas encore à vingt pas de la porte du libraire, que, -croyant n'avoir pas assez fait, elle s'arrêta un petit moment pour me -remercier encore. - -C'est un petit tribut, lui dis-je, que je n'ai pu m'empêcher de payer à -la vertu, et je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte de la -personne à qui je rends cet hommage... Mais l'innocence, ma chère, est -peinte sur votre visage... Malheur à celui qui essaieroit de lui tendre -des pièges! - -Elle parut un peu affectée de ce que je lui disois... Elle fit un -profond soupir... Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher la cause, -et nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue de Nevers, où nous -devions nous séparer. - -Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, de l'hôtel de Modène? Oui; -mais on peut y aller aussi par la rue Guénégaud qui est un peu plus -loin... Hé bien! j'irai donc par la rue Guénégaud, pour deux raisons; -d'abord, parce que cela me fera plaisir; et ensuite, pour vous -accompagner plus long-temps. En vérité, dit-elle, je souhaiterois que -l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères... C'est peut-être là que vous -demeurez? lui dis-je.--Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre de madame -de R... Bon Dieu! m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on m'a chargé -d'une lettre à Amiens. Elle me dit que madame de R... attendoit en effet -un étranger qui devoit lui remettre une lettre, et qu'elle étoit fort -impatiente de le voir... Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous -l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects, et que j'aurai l'honneur -de la voir demain matin. - -C'étoit au coin de la rue de Nevers que nous disions tout cela... Nous -étions arrêtés, parce que la jeune fille vouloit mettre les deux volumes -qu'elle venoit d'acheter dans ses poches: je tenois le second, tandis -qu'elle y fourroit le premier, et elle tint sa poche ouverte afin que -j'y misse l'autre. - -Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos -affections! - -Nous nous remîmes encore en marche... et nous n'avions pas fait trois -pas, qu'elle me prit le bras... J'allois l'en prier, mais elle le fit -d'elle-même, avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne -pensoit pas du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu... Pour moi, je crus -sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu'on appelle la -force du sang, que je ne pus m'empêcher de la fixer pour voir si je ne -trouverois pas en elle quelque ressemblance de famille... Hé! ne -sommes-nous pas, dis-je, tous parens? - -Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je m'arrêtai pour lui dire -décidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et pour -lui avoir tenu compagnie. Nous avions quelque peine à nous séparer... -Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre séparation étoit -si cordiale, que je l'aurois scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un -baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apôtre. - -Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent... Je fis ce -qui revient à peu-près au même... - -Je priai Dieu de la bénir. - - - - -LE PASSE-PORT. - -PARIS. - - -De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on était venu de la part de M. -le lieutenant de police pour s'informer de moi... Diable! dis-je, j'en -sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J'ai omis -cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée... Je ne -l'avois pas oubliée... mais j'avois pensé, en écrivant, qu'elle seroit -mieux placée ici. - -J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avois -pas songé que nous étions en guerre avec la France. J'étois arrivé à -Douvres, déjà je voyois, par le secours de ma lunette d'approche, les -hauteurs qui sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne -m'étoit pas venue à l'esprit, que celle qu'on ne pouvoit pas aller en -France sans passe-port... Aller seulement au bout d'une rue, et m'en -retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le -voyage que je commençois étoit le plus grand effort que j'eusse jamais -fait pour acquérir des connoissances, et je ne pouvois supporter l'idée -de retourner à Londres sans remplir mon projet... On me dit que le comte -de... avoit loué le paquebot... Il étoit logé dans mon auberge; j'étois -légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite... -Il ne fit point de difficulté; mais il me prévint que son inclination à -m'obliger ne pourroit s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit -obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé à Calais, me dit-il, vous -pourrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous -chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. M. le comte, lui -dis-je, je me tirerai alors d'embarras... Je m'embarquai donc, et je ne -songeai plus à l'affaire. - -Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant de police avoit envoyé, -je sentis dans l'instant de quoi il étoit question... L'hôte monta -presque en même-temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on -avoit singuliérement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que vous -en avez un?... Moi! non, en vérité, lui dis je, je n'en ai pas. - -Vous n'en avez pas! et il se retira à trois pas, comme s'il eût craint -que je ne lui communiquasse la peste; La Fleur, au contraire, avança -trois pas avec cette espèce de mouvement que fait une bonne ame pour -venir au secours d'une autre... Le bon garçon gagna tout-à -fait mon -cÅ“ur. Ce seul trait me fit connoître son caractère aussi parfaitement -que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je -pouvois me fier entièrement à sa probité et à son attachement... - -Milord! s'écria l'hôte... mais se reprenant aussitôt, il changea de -ton... Si monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a apparemment des -amis à Paris qui peuvent lui en procurer un... Je ne connois personne, -lui dis-je avec un air indifférent. Hé bien, monsieur, en ce cas-là , -dit-il, vous pouvez vous attendre à vous voir fourrer à la Bastille, ou -pour le moins au Châtelet... Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est -rempli de bonté; il ne fait de mal à personne... Vous avez raison, mais -cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous mette à la Bastille demain -matin... J'ai loué, repris-je, votre appartement pour un mois, et je ne -le quitterai pas avant le temps pour tous les rois de France dans le -monde. - -La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur, mais personne ne peut -s'opposer au roi. - -Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces messieurs anglois sont des -gens bien extraordinaires; et il se retira en grommelant. - - - - -LE PASSE-PORT. - -L'HÔTEL À PARIS. - - -Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et n'eus l'air de traiter la -chose si cavaliérement, que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai -même de paroître plus gai pendant le souper, et de causer avec lui -d'autres choses. Paris et l'opéra comique étoient déjà pour moi un sujet -inépuisable de conversation. La Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il -m'avoit suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais lorsqu'il me vit en -sortir avec la jeune fille, et que j'allois avec elle le long du quai, -il jugea inutile de me suivre un pas de plus; et après quelques -réflexions, il prit le chemin le plus court pour revenir à l'hôtel, où -il avoit appris toute l'affaire de la police sur mon arrivée à Paris. - -Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je lui dis de descendre pour -souper. Je me livrai alors aux plus sérieuses réflexions sur ma -situation. - -Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu souriras au souvenir d'un court -entretien que nous eûmes ensemble, presque au moment de mon départ... Je -dois le raconter ici. - -Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé d'argent que de réflexion, -m'avoit pris à part pour me demander combien j'avois. Je lui montrai ma -bourse. Eugène branla la tête, et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit -pas!... Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la sienne dans la mienne, -augmente tes guinées de toutes celles que j'ai... Mais en conscience -j'en ai assez des miennes... Je t'assure que non. Je connois mieux que -toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être, mais vous ne faites pas -réflexion, Eugène, lui dis-je en refusant son offre, que je ne serai pas -trois jours à Paris sans faire quelque étourderie qui me fera mettre à -la Bastille, où je vivrai un ou deux mois entiérement aux dépens du -roi... Oh! excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais réellement oublié -cette ressource. - -L'événement dont j'avois badiné alloit probablement se réaliser... - -Mais, soit folie, indifférence, philosophie, opiniâtreté, ou je ne sais -quelle autre cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, je ne pus y -penser que de la même manière dont j'en avois parlé à mon ami au moment -de mon départ. - -La Bastille!... Mais la terreur est dans le mot... Et qu'on en dise ce -qu'on voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une tour... et une tour -ne veut rien dire de plus qu'une maison dont on ne peut pas sortir... -Que le ciel soit favorable aux goutteux!... Mais ne sont-ils pas dans ce -cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs par jour, des plumes, de -l'encre, du papier et de la patience, on peut bien garder la maison -pendant un mois ou six semaines sans sortir. Que craindre quand on n'a -point fait de mal?... On n'en sort que meilleur et plus sage... - -La tête pleine de ces réflexions, enchanté de mes idées et de mon -raisonnement, je descendis dans la cour je ne sais pour quelle raison. -Je déteste, me disais-je, les pinceaux sombres, et je n'envie point -l'art triste de peindre les maux de la vie avec des couleurs aussi -noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il s'est grossis, et qu'il s'est -rendus horribles à lui-même; dépouillez-les de tout ce que vous y avez -ajouté, et il n'y fait aucune attention... Il est vrai, continuai-je, -dans le dessein d'adoucir la proposition, que la Bastille est un mal qui -n'est pas à mépriser... Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, que -ses portes ne soient pas barricadées, figurez-vous que ce n'est -simplement qu'un asile de contrainte, et supposez que c'est quelque -infirmité qui vous y retient, et non la volonté d'un homme, alors le mal -s'évanouit, et vous le souffrez sans vous plaindre. Je me disois tout -cela, quand je fus interrompu, au milieu de mon soliloque, par une voix -que je pris pour celle d'un enfant qui se plaignoit de ce qu'on ne -pouvoit sortir. Je regardai sous la porte-cochère... Je ne vis personne, -et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que -j'avois entendu. - -Mais à peine y fus-je revenu que la même voix répéta deux fois les mêmes -expressions... Je levai les yeux, et je vis qu'elles venoient d'un -sansonnet qui étoit renfermé dans une petite cage... _Je ne peux pas -sortir, je ne peux pas sortir_... disoit le sansonnet. - -Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs personnes passèrent sous la -porte, et il leur fit les mêmes plaintes de sa captivité, en volant de -leur côté dans sa cage... _Je ne peux pas sortir_... Oh! je vais à ton -aide, m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il coûte... La porte de -la cage étoit du côté du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec du -fil d'archal, qu'il étoit impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en -morceaux... J'y mis les deux mains. - -L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de lui procurer sa délivrance. -Il passoit sa tête à travers le treillis, et y pressoit son estomac, -comme s'il eût été impatient... Je crains bien, pauvre petit captif, lui -disois-je, de ne pouvoir te rendre la liberté... _Non_, dit le -sansonnet, _je ne peux pas sortir... je ne peux pas sortir_... - -Jamais mes affections ne furent plus tendrement agitées... Jamais dans -ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promptement mes esprits -dissipés par un foible raisonnement. Les notes n'étoient proférées que -mécaniquement; mais elles étoient si conformes à l'accent de la nature, -qu'elles renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la -Bastille; et le cÅ“ur appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées -bien différentes de celles que j'avois eues en descendant... - -Déguise-toi comme tu voudras, triste esclavage, tu n'es toujours qu'une -coupe amère; et quoique des millions de mortels, dans tous les siècles, -aient été formés pour goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins amer. -C'est toi, ô charmante déesse! que tout le monde adore en public ou en -secret; c'est toi, aimable LIBERTÉ, dont le goût est délicieux, et le -sera toujours jusqu'à ce que la nature soit changée... Nulle teinture ne -peut ternir ta robe de neige, nulle puissance chimique changer ton -sceptre en fer... Le berger qui jouit de tes faveurs est plus heureux en -mangeant sa croûte de pain, que son monarque, de la cour duquel tu es -exilée... Ciel...! m'écriai-je en tombant à genoux sur la dernière -marche de l'escalier, accorde-moi seulement la santé dont tu es le grand -dispensateur, et donne-moi cette belle déesse pour compagne... et fais -pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta divine providence, sur -les têtes de ceux qui les ambitionnent. - - - - -LE CAPTIF. - -PARIS. - - -L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre... Je -m'approchai de la table, et la tête appuyée sur ma main, toutes les -peines d'une prison se retracèrent à mon esprit... J'étois disposé à -réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination. - -Je voulus commencer par les millions de mes semblables qui étoient nés -pour l'esclavage... Mais trouvant que cette peinture, quelque touchante -qu'elle fût, ne rapprochoit pas assez les idées de la situation où -j'étois, et que la multitude de ces tristes groupes ne faisoit que me -distraire... - -Je me représentai donc un seul captif renfermé dans un cachot... Je le -regardai à travers de sa porte grillée, pour faire son portrait à la -faveur de la lueur sombre qui éclairoit son triste souterrain. - -Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la -contrainte, et je compris cette espèce de maladie de cÅ“ur qui provient -de l'espoir différé... Je le vis, en l'examinant de plus près, -presqu'entiérement défiguré: il étoit pâle et miné par la fièvre... -Depuis trente ans, son sang n'avoit point été rafraîchi par le vent -d'ouest. Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant tout ce temps... -Ni amis, ni parens ne lui avoient fait entendre les doux sons de leurs -voix à travers ses grilles... Ses enfans... - -Ici mon cÅ“ur commença à saigner, et je fus forcé de jeter les yeux sur -une autre partie du tableau. - -Il étoit assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du -cachot. C'étoit alternativement son lit et sa chaise... Il avoit la main -sur un calendrier, qu'il s'étoit fait avec de petits bâtons, où il avoit -marqué par des tailles les tristes jours qu'il avoit passés dans cet -affreux séjour... Il tenoit un de ces petits bâtons, et avec un clou -rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille, un autre jour de misère -au nombre de ceux qui étoient passés.--Comme j'obscurcissois le peu de -lumière qu'il avoit, il leva vers la porte des yeux éteints par le -désespoir, les baissa ensuite, secoua la tête, et continua son -déplorable travail. Ses chaînes, en mettant son petit bâton sur le tas -des autres, se firent entendre... Il poussa un profond soupir... Le fer -qui l'entouroit me sembloit pénétrer dans son ame... Je fondis en -larmes... Je ne pus soutenir la vue de cet affreux tableau que mon -imagination me représentoit... Je me levai en sursaut... j'appelai La -Fleur, et je lui ordonnai d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de -remise à neuf heures précises. - -J'irai, dis-je, me présenter directement à M. le duc de Choiseul. - -La Fleur m'auroit volontiers aidé à me mettre au lit;... mais je -connoissois sa sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir mon air -triste et sombre: je lui dis que je me coucherois seul, et qu'il pouvoit -aller en faire autant. - - - - -LE SANSONNET. - -CHEMIN DE VERSAILLES. - - -Je montai dans mon carrosse à l'heure indiquée. La Fleur se mit -derrière, et je dis au cocher de me mener à Versailles le plus grand -train qu'il pourroit. - -Le chemin ne m'offrant rien de ce que je cherche ordinairement en -voyageant, je ne peux mieux en remplir le vide que par l'histoire -abrégée de mon sansonnet. - -Milord L... attendoit un jour que le vent devînt favorable pour passer -de Douvres à Calais... Son laquais, en se promenant sur les hauteurs, -attrapa le sansonnet avant qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le -nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris. - -Son premier soin, en arrivant, fut de lui acheter une cage qui lui coûta -vingt-quatre sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et pendant les -cinq mois que son maître resta à Paris, il apprit au sansonnet, dans la -langue de son pays, les quatre mots (et pas davantage) auxquels j'ai -tant d'obligation. - -Lorsque milord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et -la cage à l'hôte: mais son petit chant en faveur de la liberté étant un -langage inconnu à Paris, on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il -disoit que de lui... La Fleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et -l'hôte lui donna le sansonnet et la cage. - -A mon retour d'Italie, je l'emportai avec moi, et lui fis revoir son -pays natal. Je racontai son histoire au lord A... et le lord A... me -pria de lui donner l'oiseau. Quelques semaines après, il en fit présent -au lord B...; le lord B... le donna au lord C...; l'écuyer du lord C... -le vendit au lord D... pour un scheling; le lord D... le donna au lord -E... et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. De -la chambre des pairs, il passa dans la chambre des communes, où il ne -trouva pas moins de maîtres; mais comme tous ces messieurs vouloient -_entrer dedans_... et que le sansonnet au contraire ne demandoit qu'à -sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris... - -Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui...; et si -quelqu'un par hasard l'a jamais vu, je le prie de se souvenir qu'il m'a -appartenu... - -Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, sinon que depuis lors jusqu'à -présent j'ai porté ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries. - -Que les hérauts d'armes lui tordent le cou, s'ils l'osent... - - - - -LE PLACET. - -VERSAILLES. - - -Je ne voudrois pas, quand je vais implorer la protection de quelqu'un, -que mon ennemi vît la situation de mon esprit... C'est par cette même -raison que je tâche ordinairement d'être mon propre protecteur... mais -c'étoit par force que je m'adressois au duc de C...; si c'eût été une -action de choix, je suppose que je l'aurois faite tout comme un autre. - -Combien de formes de placets, de la tournure la plus basse, mon servile -cÅ“ur ne conçut-il pas pendant tout le chemin! Je méritois d'aller à la -Bastille pour chacune de ces tournures. - -Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des -mots, des maximes; j'essayai des attitudes, des tons de voix pour -s'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. Bon! disois-je, j'y -suis: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui -auroit fait sans lui prendre la mesure. Sot, continuai-je en -m'apostrophant, commence par regarder M. le duc de C... observe son -visage... le caractère qui y est tracé... remarque son attitude en -t'écoutant, la tournure et l'expression de toute sa personne, et le -premier mot qui sortira de sa bouche te donnera le ton que tu dois -prendre. Vous composerez sur-le-champ votre harangue, de l'assemblage de -toutes ces choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera -très-vraisemblablement; c'est lui qui en aura fourni les ingrédiens. - -Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là . Lâche! un homme -n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela -est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de -même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne -prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et -dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui -refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes -regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à -Paris en moins d'une heure sous bonne escorte... - -Ma foi, dis-je, je le crois ainsi... Hé bien, par le ciel! j'irai au duc -avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles... - -Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cÅ“ur tranquille ne se jette pas -dans les extrêmes... il se possède toujours... Bien, bien, m'écriai-je, -tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en -acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon -que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai -l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice, -ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te -vais voir, Eliza. - -Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je -ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être -étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C... -travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour -obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la -conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me -répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus -difficile... Je lui fis une légère inclination... Monsieur, lui dis-je, -ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de -côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût -en avertir le ministre. Je retournai à lui... Je ne veux pas, monsieur, -lui dis-je, causer ici de méprise... ce n'est pas pour M. le duc que -l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh! -c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr -que c'est la même chose pour M. le duc... Cependant je le priai de me -dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des -équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que -faire pendant ce temps-là ? Se promener en long et en large dans une -salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je -descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu. - -Mais tel est mon destin... Il est rare que j'aille à l'endroit que je me -propose. - - - - -LE PATISSIER. - -VERSAILLES. - - -Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge que je changeai d'idée. -Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas -davantage de parcourir la ville; je tirai le cordon, et je dis au cocher -de me promener par quelques-unes de ses principales rues. Cela sera -bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu'elle n'est pas grande. Elle -n'est pas grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est fort grande et même -fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels... A ce mot -d'hôtels, je me rappelai tout-à -coup le comte de B. dont le libraire du -quai Conti m'avoit dit tant de bien... Hé! pourquoi n'irai-je pas chez -un homme qui a une si haute idée des livres anglois, et des anglois -mêmes? Je lui raconterai mon aventure... Je changeai donc d'avis une -seconde fois... à bien compter, même, c'étoit la troisième. J'avois eu -d'abord envie d'aller chez madame R... rue des Saints-Pères; j'avois -chargé sa femme-de-chambre de la prévenir que je me rendrois assurément -chez elle. Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont -les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté -de la rue un homme qui portoit un panier, et paroissoit avoir quelque -chose à vendre, je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeuroit le -comte de B... - -La Fleur revint précipitamment; et avec un air qui peignoit la surprise, -il me dit que c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit des petits -pâtés... Quel conte! lui dis-je, cela est impossible. Je ne puis, -monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais cela est; -j'ai vu la croix et le ruban rouge attaché à la boutonnière... J'ai -regardé dans le panier, et j'ai vu les petits pâtés qu'il vend; il est -impossible que je me trompe en cela. - -Un tel revers dans la vie d'un homme éveille dans une ame sensible un -autre principe que la curiosité... Je l'examinai quelque temps de dedans -mon carrosse... Plus je l'examinois, plus je le voyois avec sa croix et -son panier, et plus mon esprit et mon cÅ“ur s'échauffoient... Je -descendis de la voiture, et je dirigeai mes pas vers lui. - -Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui tomboit au-dessous des -genoux. Sa croix pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de -petits pâtés, étoit couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avoit une -autre au fond, et tout cela étoit si propre, que l'on pouvoit acheter -ses petits pâtés, aussi bien par appétit que par sentiment. - -Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit tranquille dans -l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans -y être sollicité. - -Il étoit âgé d'environ cinquante ans... d'une physionomie calme, mais un -peu grave. Cela ne me surprit pas... Je m'adressai au panier plutôt qu'à -lui. Je levai la serviette et pris un petit pâté, en le priant d'un air -touché de m'expliquer ce phénomène. - -Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé sa jeunesse dans le service; -qu'il y avoit mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu une -compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion de la dernière paix, son -régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d'autres -régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification... Il se trouvoit -dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il, -sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me -faisoit pitié; mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avoit à me -dire. - -Le roi est un prince aussi bon que généreux, mais il ne peut récompenser -ni soulager tout le monde; mon malheur est de me trouver de ce nombre... -Je suis marié... Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru pouvoir mettre -à profit le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai -pensé, moi, qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous préserver tous -deux des horreurs de la disette en vendant ce qu'elle fait... à moins -que la providence ne nous eût offert un meilleur moyen. - -Je priverois les ames sensibles d'un plaisir, si je ne leur racontois -pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf -mois après. - -Il se tenoit ordinairement près de la grille du château. Sa croix attira -les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi, -et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu'il me -l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il sut que c'étoit un brave -officier qui avoit eu l'estime de tout son corps, et il mit fin à son -petit commerce, en lui donnant une pension de quinze cents livres. - -J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir qu'elle plairoit au lecteur; -je le prie de me permettre, pour ma propre satisfaction, d'en raconter -une autre arrivée à une personne du même état: les deux histoires se -donnent jour réciproquement, et ce seroit dommage qu'elles fussent -séparées. - - - - -L'ÉPÉE. - -RENNES. - - -Quand les empires les plus puissans ont leurs époques de décadence, et -éprouvent à leur tour les calamités et la misère, je ne m'arrêterai pas -à dire les causes qui avoient insensiblement ruiné la maison d'E... en -Bretagne. Le marquis d'E... avoit lutté avec beaucoup de fermeté contre -les adversités de la fortune; il vouloit conserver encore aux yeux du -monde quelques restes de l'éclat dont avoient brillé ses ancêtres; mais -les dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui en avoient -entièrement ôté les moyens... Il lui restoit bien assez pour le soutien -d'une vie obscure... mais il avoit deux fils qui sembloient lui demander -quelque chose de plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur sort. -Ils avoient essayé de la voie des armes;... il en coûtoit trop pour -parvenir;... l'économie ne convenoit pas à cet état... Il n'y avoit donc -pour lui qu'une ressource, et c'étoit le commerce. - -Dans toute autre province de France, hormis la Bretagne, c'étoit flétrir -pour toujours la racine du petit arbre que son orgueil et son affection -vouloient voir refleurir... Heureusement la Bretagne a conservé le -privilége de secouer le joug de ce préjugé. Il s'en prévaut. Les états -étoient assemblés à Rennes; le marquis en prit occasion de se présenter -un jour, suivi de ses deux fils, devant le sénat. Il fit valoir avec -dignité la faveur d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement -réclamée, n'en subsistoit pas moins dans toute sa force. Il ôta son épée -de son côté. La voici, dit-il, prenez-la; soyez-en les fidèles -dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la -reprendre et de m'en servir avec honneur. - -Le président accepta l'épée... Le marquis s'arrêta quelques momens pour -la voir déposer dans les archives de sa maison, et se retira. - -Il s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique. Une -application assidue au commerce pendant dix-neuf ou vingt ans, et -quelques legs inattendus de branches éloignées de sa maison, lui -rendirent de quoi soutenir sa noblesse, et il revint chez lui pour -réclamer son épée. - -J'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de cet événement -solennel. C'est ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourroit lui -donner un voyageur sentimental? - -Le marquis, tenant par la main une épouse respectable, parut avec -modestie au milieu de l'assemblée. Son fils aîné conduisoit sa sÅ“ur. Le -cadet étoit à côté de sa mère. Un mouchoir cachoit les larmes de ce bon -père. - -Le silence le plus profond régnoit dans toute l'assemblée. Le marquis -remit sa femme aux soins de son fils cadet et de sa fille, avança six -pas vers le président, et lui redemanda son épée. On la lui rendit. Il -ne l'eut pas plutôt, qu'il la tira presque toute entière hors du -fourreau... C'étoit la face brillante d'un ami qu'il avoit perdu de vue -depuis quelque temps. Il l'examina attentivement, comme pour s'assurer -que c'étoit la même. Il aperçut un peu de rouille vers la pointe: il la -porta plus près de ses yeux, et il me sembla que je vis tomber une larme -sur l'endroit rouillé; je ne pus y être trompé par ce qui suivit. - -Je trouverai, dit-il, quelqu'autre moyen pour l'ôter. - -Il la remit ensuite dans le fourreau, remercia ceux qui en avoient été -les dépositaires, et se retira avec son épouse, sa fille et ses deux -fils. - -Que je lui enviois ses sensations! - - - - -LE PASSE-PORT. - -VERSAILLES. - - -J'entrai chez monsieur le comte de B... sans essuyer la moindre -difficulté. Il feuilletoit les ouvrages de Shakespéar qui étoient sur -son secrétaire, et je lui fis juger par mes regards que je les -connoissois. Je suis venu, lui dis-je, sans introducteur, parce que je -savois que je trouverois dans votre cabinet un ami qui m'introduiroit -auprès de vous. Le voilà , c'est le grand Shakespéar, mon compatriote... -Esprit sublime, m'écriai-je, fais moi cet honneur-là ! - -Le comte sourit de la singularité de cette manière de se présenter... Il -s'aperçut à mon air pâle que je ne me portois pas bien, et me pria -aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et pour lui épargner des conjectures sur -une visite qui n'étoit certainement pas faite dans les règles -ordinaires, je lui racontai naïvement ce qui m'étoit arrivé chez le -libraire, et comment cela m'avoit enhardi à venir le trouver plutôt que -tout autre, pour lui faire part du petit embarras où je m'étois plongé. -Quel est votre embarras? me dit-il, que je le sache. Je lui fis le même -récit que j'ai déjà fait au lecteur. - -Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, m'assure, M. le comte, qu'on me -mettra à la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis au milieu du -peuple le plus poli de l'univers, et ma conscience me dit que je suis -intègre. Je ne suis point venu pour jouer ici le rôle d'espion, ni pour -observer la nudité du pays; à peine ai-je eu la pensée que je fusse -exposé. Il ne convient pas à la générosité françoise, monsieur le comte, -dis-je, de faire du mal à des infirmes. - -Je vis le teint du comte s'animer lorsque je prononçai ceci... Ne -craignez rien, dit-il... Moi! monsieur, je ne crains réellement rien; -d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, je suis venu en riant -depuis Londres jusqu'à Paris, et je ne crois pas que monsieur le duc de -C... soit assez ennemi de la joie pour me renvoyer en pleurs. - -Je me suis adressé à vous M. le comte, ajoutai-je en lui faisant une -profonde inclination, pour vous engager à le prier de ne pas faire cet -acte de cruauté. - -Le comte m'écoutoit avec un grand air de bonté... sans cela j'aurois -moins parlé... Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit... -Cependant la chose en resta là , et je ne voulus plus en parler. - -Il changea lui-même de discours; nous parlâmes de choses indifférentes, -de livres, de nouvelles, de politique, des hommes... et puis des femmes. -Que Dieu bénisse tout le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime plus -que moi. Après tous les foibles que j'ai vus aux femmes, toutes les -satires que j'ai lues contre elles, je les aime toujours. Je suis -fermement persuadé qu'un homme qui n'a pas une espèce d'affection pour -elles toutes, n'en peut aimer une seule comme il le doit. - -Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement le comte, vous n'êtes pas -venu ici, dites-vous, pour espionner la nudité du pays... je vous -crois... ni encore, j'ose le dire, celle de nos femmes. Mais -permettez-moi de conjecturer que si par hasard vous en trouviez -quelques-unes sur votre chemin, qui se présentassent ainsi à vos yeux, -la vue de ces objets ne vous effraieroit pas. - -Il y a quelque chose en moi qui se révolte à la moindre idée indécente. -Je me suis souvent efforcé de surmonter cette répugnance, et ce n'est -qu'avec beaucoup de peine que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de -femmes, des choses dont je n'aurois pas osé risquer une seule dans le -tête-à -tête, m'eût-elle conduit au bonheur. - -Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si un pays aussi florissant ne -m'offroit qu'une terre nue, je jeterois les yeux en pleurant... Pour ce -qui est de la nudité des femmes, continuai-je en rougissant de l'idée -qu'il avoit excitée en moi, j'observe si scrupuleusement l'évangile, je -m'attendris tellement sur leurs foiblesses, que si j'en trouvois dans -cet état, je les couvrirois d'un manteau, pourvu que je susse comment il -faudroit m'y prendre... Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la -nudité de leurs cÅ“urs, et tâcher, à travers les différens déguisemens -des coutumes, du climat, de la religion et des mÅ“urs, de modeler le mien -sur ce qu'il y a de bon... - -C'est pour cela que je suis venu à Paris; c'est pour la même raison, M. -le comte, continuai-je, que je n'ai pas encore été voir le Palais-Royal, -le Luxembourg, la façade du Louvre... Je n'ai pas non plus essayé de -grossir le catalogue des tableaux, des statues, des églises: je me -représente chaque beauté comme un temple dans lequel j'aimerois mieux -entrer pour y voir les traits originaux et les légères esquisses qui s'y -trouvent, plutôt que le fameux tableau de la transfiguration de Raphaël -lui-même. - -La soif que j'en ai, continuai-je, aussi ardente que celle qui enflamme -le sein du connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour venir en -France, et me conduira probablement plus loin... C'est un voyage -tranquille que le cÅ“ur fait à la poursuite de la nature et des -affections qu'elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr'aimer un -peu mieux que nous ne faisons. - -Le comte me dit des choses fort obligeantes à ce sujet; et ajouta -poliment qu'il étoit très-redevable à Shakespéar de lui avoir procuré ma -connoissance... Mais à propos, dit-il, cet auteur est si rempli de ses -grandes idées, qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est de me dire -votre nom... Cela vous met dans la nécessité de vous nommer vous-même. - - - - -LE PASSE-PORT. - -VERSAILLES. - - -Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé de dire qui je suis... Je -parle plus aisément d'un autre que de moi-même; et j'ai souvent souhaité -de pouvoir le faire en un seul mot, pour avoir plutôt fini. Ce fut le -seul moment et la seule occasion dans ma vie où je pus me satisfaire à -cet égard. Shakespéar étoit sous mes yeux; je me souvins que mon nom -étoit dans la tragédie d'Hamlet; je cherchai immédiatement la scène des -fossoyeurs, au cinquième acte; et, posant le doigt sur le nom d'Yorick, -je présentai le volume au comte... Me voici, lui dis-je. - -Il importe peu de savoir si la réalité de ma personne avoit effacé ou -non de l'esprit du comte l'idée du squelette du pauvre Yorick, ou par -quelle magie il se trompa de sept ou huit siècles... Les François -conçoivent mieux qu'ils ne combinent... Rien ne m'étonne dans ce monde, -et encore moins ces espèces de méprises... Je me suis avisé de faire -quelques volumes de sermons, bons ou mauvais; et un de nos évêques, dont -je révère d'ailleurs la candeur et la piété, me disoit un jour qu'il -n'avoit pas la patience de feuilleter des sermons qui avoient été -composés par le bouffon du roi de Danemarck. Mais, Monseigneur, lui -dis-je, il y a deux Yorick. Le Yorick dont vous parlez est mort et -enterré il y a huit siècles... il florissoit à la cour d'Horwendillus... -L'autre Yorick n'a brillé dans aucune cour, et c'est moi qui le suis... -Il secoua la tête. Mon Dieu! Monseigneur, ajoutai-je, vous voudriez donc -me faire penser que vous pourriez confondre Alexandre-le-Grand, avec -Alexandre dont parle Saint-Paul, et qui n'étoit qu'un chaudronnier? Je -ne sais, dit-il; mais n'est-ce pas le même? - -Ah! si le roi de Macédoine, lui dis-je, Monseigneur, pouvoit vous donner -un meilleur évêché, je suis bien sûr que vous ne parleriez pas ainsi. - -Le comte de B... tomba dans la même erreur. - -Vous êtes Yorick! s'écria-t-il... Oui, je le suis... Vous? Oui, -moi-même, moi qui ai l'honneur de vous parler. Bon Dieu! dit-il en -m'embrassant, vous êtes Yorick! - -Il mit aussitôt le volume de Shakespéar dans sa poche; et me laissa seul -dans son cabinet. - - - - -LE PASSE-PORT. - -VERSAILLES. - - -Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le comte de B... étoit sorti -précipitamment, ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar dans sa -poche... Mais des mystères qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite, ne -valent pas le temps que l'on perd à vouloir les pénétrer... il valoit -mieux lire Shakespéar... Je pris un des volumes qui restoient, et je -tombai sur la pièce intitulée _Beaucoup de bruit et de fracas pour -rien_; et du fauteuil où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ à -Messine; je m'y occupois si fort de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix, -que je ne pensois ni à Versailles, ni au comte, ni au passe-port. - -Douce flexibilité de l'esprit humain, qui peut aussitôt se livrer à des -illusions qui adoucissent les tristes momens de l'attente et de -l'ennui!... Il y a long-temps que je n'existerois plus, si je n'avois -pas erré dans ces plaines enchantées... Dès que je trouve un chemin trop -rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces, je le quitte pour -chercher un sentier velouté et uni, que l'imagination a jonché de -boutons de roses. J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus robuste -et plus frais. Lorsque le mal m'accable, et que ce monde ne m'offre -aucune retraite pour m'y soustraire, je le quitte, et je prends une -nouvelle route... et comme j'ai une idée beaucoup plus claire des champs -Elisées que du Ciel, je fais comme Enée, j'y entre par force... Je le -vois qui rencontre l'ombre pensive de sa Didon abandonnée, qu'il cherche -à reconnoître... Elle l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur de -sa misère et de sa honte... Mes sensations se perdent dans les siennes, -et se confondent dans ces émotions qui m'arrachoient des larmes sur son -sort lorsque j'étois au collège. - -Ce n'est certainement pas là courir après une ombre vaine et se -tourmenter inutilement pour la saisir: on se tourmente bien plus souvent -en confiant le succès de ces émotions à la seule raison. J'assurerai -hardiment que quant à moi, je ne fus jamais plus en état de vaincre -aussi décidément une seule sensation désagréable dans mon cÅ“ur, qu'en y -excitant à sa place une autre plus douce et plus agréable. - -J'allois finir de lire le troisième acte lorsque le comte de B... entra, -avec mon passe-port à la main... M. le duc de C... me dit-il, est aussi -bon prophète qu'il est grand homme d'état... Celui qui rit, dit-il, ne -sera jamais dangereux. Pour tout autre que le bouffon du roi, je -n'aurois pu l'avoir de plus de deux heures... Mais, M. le comte, lui -dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi... Mais vous êtes Yorick? -Oui... Et vous riez, vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je ne -suis point payé pour cela... C'est toujours à mes propres frais que je -m'amuse... - -Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons à la cour; le dernier que -nous eûmes parut sous le règne licencieux de Charles II. Nos mÅ“urs -depuis ce temps se sont si épurées; nos grands seigneurs sont si -désintéressés, qu'ils ne désirent plus _rien_ que les honneurs et la -richesse de leur patrie; nos dames sont toutes si modestes, si -réservées, si chastes, si dévotes... Ah! M. le comte, un bouffon -n'auroit pas un seul trait de raillerie à décocher... - -Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage. - - - - -LE PASSE-PORT. - -VERSAILLES. - - -Le passe-port étoit adressé à tous les gouverneurs, -lieutenans-commandans, officiers-généraux et autres officiers de -justice; et M. Yorick, le bouffon du roi, et son bagage pouvoient -voyager tranquillement. On avoit ordre de les laisser passer sans les -inquiéter... J'avoue cependant que le triomphe d'avoir obtenu ce -passe-port me paroissoit un peu terni par la figure que j'y faisois... -Mais quels biens dans ce monde sont sans mélange? Je connois de graves -théologiens qui vont jusqu'à soutenir que la jouissance même est -accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse qu'ils connoissent, -se termine ordinairement par quelque chose approchant de la convulsion. - -Je me souviens que le grave et le savant Bevoriskius, dans son -commentaire sur les générations d'Adam, étant au milieu d'une note, -l'interrompit tout naturellement pour parler de deux moineaux qui -étoient sur les bords de sa fenêtre, et qui l'avoient tellement -incommodé pendant qu'il écrivoit, qu'ils lui avoient enfin fait perdre -le fil de sa généalogie. - -«Cela est étrange! s'écrie-t-il, mais le fait n'en est pas moins vrai. -Ils me troubloient par leurs caresses... J'eus la curiosité de les -marquer une à une avec ma plume; et le moineau mâle, dans le peu de -temps qu'il m'auroit fallu pour finir ma note, reitéra les siennes -vingt-trois fois et demie. - -»Que le ciel répand de bienfaits sur ses créatures! ajoute Bevoriskius.» - -Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux Yorick, qui publie ce -que tu ne peux copier ici sans rougir! - -Mais cette anecdote n'a rien de commun avec mes voyages... Je demande -deux fois... trois fois excuse de cette disgression. - - - - -CARACTÈRES. - -VERSAILLES. - - -Eh bien, me dit le comte après qu'il m'eut donné le passe-port, comment -trouvez-vous les françois? - -On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant d'honnêtetés, je ne pouvois -répondre à cette question que d'une manière fort polie. - -_Passe pour cela_, dit le comte; mais parlez franchement, trouvez-vous -dans les françois toute l'urbanité dont on leur fait honneur par tout? -Tout ce que j'ai vu, lui dis-je, me confirme dans cette opinion... Oh! -oui, dit le comte, les françois sont polis... Jusqu'à l'excès, -repris-je. - -Ce mot excès le frappa; il prétendoit que j'entendois par-là plus que je -ne disois. Je m'en défendis pendant long-temps aussi bien que je pus... -Il insista sur ma réserve, et il m'engagea à parler avec franchise. - -Je crois, M. le comte, lui dis-je, qu'il en est des questions que l'on -se fait dans la société, comme de la musique; on a besoin d'une clef -pour répondre aux unes, comme pour régler l'autre. Une note exprimée -trop haut ou trop bas, dérange tout le système de l'harmonie... Le comte -de B... me dit qu'il ne savoit pas la musique, et me pria de m'expliquer -de quelqu'autre façon... Une nation civilisée, M. le comte, lui dis-je -enfin, rend le monde son tributaire. La politesse en elle-même, ainsi -que le beau sexe, a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne au cÅ“ur -d'en dire du mal... Je crois cependant qu'il n'y a qu'un seul point de -perfection où l'homme en général puisse arriver. S'il le passe, il -change plutôt de qualités qu'il n'en acquiert... Je ne prétends pas -marquer par-là à quel degré cela se rapporte aux françois sur le point -dont nous parlons. Mais si jamais les anglois parvenoient à cette -politesse qui distingue les françois, et s'ils ne perdoient pas en -même-temps cette politesse du cÅ“ur qui engage les hommes à faire plutôt -des actes d'humanité que de pure civilité, ils perdroient au moins ce -caractère original et varié qui les distingue non-seulement les uns des -autres, mais aussi de tout le reste du monde. - -Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai quelques schelins qui avoient -été frappés du temps du roi Guillaume, et qui étoient unis comme le -verre: ils pouvoient servir à éclaircir ce que je venois de dire. - -Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant devant lui sur son bureau: -par le frottement de ces pièces pendant soixante-dix ans qu'elles ont -passé par tant de mains, elles sont devenues si semblables les unes aux -autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer. - -Les anglois, comme les anciennes médailles que l'on met à part et qui ne -passent que par peu de mains, conservent la même rudesse que la main de -la nature leur a donnée. Elles ne sont pas si agréables au toucher, mais -en revanche la légende en est si lisible, que du premier coup-d'Å“il l'on -voit de qui elles portent l'effigie et la suscription... Mais les -françois, M. le comte... ajoutai-je, cherchant à adoucir ce que j'avois -dit, ont tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien se passer de -celle-là . Il n'y a point de peuple plus loyal, plus brave, plus -généreux, plus spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut... c'est -d'être trop sérieux. - -Mon Dieu! s'écria le comte en se levant avec surprise... - -Mais vous plaisantez, dit-il... Je mis la main sur ma poitrine, et -l'assurai gravement que c'étoit mon opinion... - -Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne pouvoir rester, pour -m'entendre justifier cette idée. Il étoit obligé de sortir dans le -moment, pour aller dîner chez le duc de C... où il étoit engagé. - -Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez pas Versailles trop -éloigné de Paris, pour vous empêcher d'y venir dîner avec moi... J'aurai -peut-être alors le plaisir de vous voir rétracter votre opinion... ou -d'apprendre comment vous la soutiendrez. En ce cas, M. l'anglois, vous -ferez bien d'employer tous vos moyens, car vous aurez tout le monde -contre vous... Je promis au comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui -avant de partir pour l'Italie, et je me retirai. - - - - -LA TENTATION. - -PARIS. - - -Je revins aussitôt à Paris. Le portier me dit qu'une jeune fille, qui -avoit une boîte de carton, étoit venue me demander un instant avant que -j'arrivasse. Je ne sais, dit-il, si elle s'en est allée ou non. Je pris -la clef de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier la jeune fille qui -descendoit. - -C'étoit mon aimable fille du quai de Conti. Madame de R... l'avoit -envoyée chez une marchande de modes, à deux pas de l'hôtel de Modène: je -ne l'avois pas été voir, et elle lui avoit dit de s'informer si je -n'étois déjà plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas laissé une -lettre à son adresse. - -Elle monta avec moi dans ma chambre, pour attendre que j'eusse écrit une -carte. - -C'étoit une belle soirée de la fin du mois de mai. Les rideaux de la -fenêtre, de taffetas cramoisi, étoient bien fermés... Le soleil se -couchoit, et réfléchissoit à travers l'étoffe une si belle teinte sur le -visage charmant de la jeune beauté, que je crus qu'elle rougissoit... -Cette idée me fit rougir moi-même... Nous étions seuls, et cette -circonstance me donna une seconde rougeur avant que la première fût -dissipée. - -Il y a une espèce agréable de rougeur qui est à moitié criminelle, et -qui provient plutôt du sang que de l'homme lui-même... Le cÅ“ur l'envoie -avec impétuosité, et la vertu vole à sa suite... non pas pour la -rappeler, mais pour en rendre la sensation plus délicieuse... elles vont -de compagnie... - -Je ne la décrirai pas... Je sentis d'abord quelque chose en moi qui -n'étoit pas conforme à la leçon de vertu que j'avois donnée la veille -sur le quai de Conti; je cherchai une carte pendant cinq ou six minutes, -quoique je susse que je n'en avois point... Je pris une plume... je la -replaçai; ma main trembloit, le diable m'agitoit. - -Je sais aussi bien que tout autre que c'est un ennemi qui s'enfuit si on -lui résiste; mais il est rare que je lui résiste, de peur d'être blessé -au combat, quoique vainqueur... j'aime mieux, pour plus de sûreté, céder -le triomphe; et c'est moi-même qui fuis, au lieu de le faire fuir. - -La jeune fille s'approcha du secrétaire, où je cherchois si inutilement -une carte... Elle prit d'abord la plume que j'avois replacée, et -m'offrit de me tendre le cornet... et cela d'une voix si douce, que -j'allois l'accepter: cependant je n'osai pas. Mais, ma chère, je n'ai -point de carte, lui dis-je, pour écrire. Qu'importe; écrivez, dit-elle -naïvement, sur telle autre chose que ce soit. - -Ah! je fus tenté de lui dire: je vais donc l'écrire sur tes lèvres... - -Mais je suis perdu, me dis-je, si je fais cela. Je la pris par la main, -et la menai vers la porte, en la priant de ne point oublier la leçon que -je lui avois donnée... Elle promit de s'en souvenir, et elle fit cette -promesse avec tant d'ardeur, qu'en se retournant elle mit ses deux mains -dans les miennes... Il étoit impossible, dans cette situation, de ne pas -les serrer; je voulois les laisser aller, et je les retenois encore... -Je ne lui parlois point, je raisonnois en moi-même... L'action me -faisoit de la peine, mais je tenois toujours ses mains serrées... Au -même instant je m'aperçus qu'il falloit recommencer le combat; je -sentois tout mon cÅ“ur trembler à cette idée. - -Le lit n'étoit qu'à deux pas de nous... Je lui tenois encore les -mains... et je ne sais comment cela arriva... je ne lui dis pas de s'y -asseoir... je ne l'y attirai pas... je n'y pensois même pas... cependant -nous nous trouvâmes tous deux assis sur le pied du lit. - -Il faut, dit-elle, que je vous montre la petite bourse que j'ai faite ce -matin pour mettre votre écu... Elle la chercha dans sa poche droite qui -étoit de mon côté, et la chercha pendant quelque temps; ensuite dans sa -poche gauche, et ne la trouvant point, elle craignoit de l'avoir -perdue... Je n'ai jamais attendu une chose avec autant de patience. -Enfin, elle la trouva dans sa poche droite, et l'en tira pour me la -montrer. Elle étoit de taffetas vert doublé de satin blanc piqué, et -n'étoit pas plus grande qu'il ne falloit pour contenir l'écu qui étoit -dedans. Elle me la mit dans la main; elle étoit joliment faite... Je la -tins dix minutes, le revers de ma main appuyé sur ses genoux... Je -regardai la bourse, et quelquefois à côté. - -J'avois un col plissé, dont quelques fils s'étoient rompus. Elle enfila, -sans rien dire, une aiguille, et se mit à le raccommoder... Je prévis -alors tout le danger que couroit ma gloire... Sa main, qu'elle faisoit -passer et repasser sur mon cou, en gardant le silence, agitoit -violemment les lauriers que mon imagination avoit placés sur ma tête. - -La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite en marchant... Voyez, -dit-elle en levant son pied, j'allois la perdre si je ne m'en étois pas -aperçue... Je ne pouvois pas faire moins, en reconnoissance du soin -qu'elle avoit pris de me raccommoder mon col, que de rattacher sa -boucle... Lorsque j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si les -boucles étoient placées l'une comme l'autre... Je le fis un peu trop -brusquement... et la belle fille fut renversée... Et alors... - - - - -LA CONQUÊTE. - - -Oui, et alors?... O vous! dont les têtes froides et les cÅ“urs tièdes -peuvent vaincre ou masquer les passions par le raisonnement, dites-moi -quelle faute un homme commet à les ressentir? Comment son esprit est-il -responsable envers l'émanateur de tous les esprits, de la conduite qu'il -tient quand il en est agité? - -[Illustration] - -Si la nature, en tissant sa toile d'amitié, a entrelacé dans toute la -pièce quelques fils d'amour et de désir, faut-il déchirer toute la toile -pour les en arracher? Oh! châtie de pareils stoïciens, grand maître de -la nature! m'écriai-je en moi-même. En quelqu'endroit que tu me places -pour éprouver ma vertu, quel que soit le péril où je me trouve exposé, -quelle que soit ma situation, laisse-moi sentir les mouvemens des -passions qui appartiennent à l'humanité!... Et si je les gouverne comme -je le dois, j'ai toute confiance en ta justice; car c'est toi qui nous a -formés... nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. - -Je n'eus pas sitôt adressé cette courte prière au ciel, que je relevai -la jeune fille. Je la pris par la main et la conduisis hors de la -chambre... Elle se tint près de moi jusqu'à ce que j'eusse fermé la -porte, et que j'en eusse mis la clef dans ma poche... Alors la victoire -étoit décidée... et seulement alors je lui donnai un baiser sur la -joue... Je la pris par la main, et je la conduisis en toute sûreté -jusqu'à la porte de la rue. - - - - -LE MYSTÈRE. - -PARIS. - - -Un homme qui jugera le cÅ“ur humain, jugera aisément qu'il m'étoit -impossible de retourner sitôt dans ma chambre; c'eût été passer d'un -morceau musical dont le feu avoit animé toutes mes affections, à une -clef froide... Je restai donc quelque temps sur la porte de l'hôtel, et -je m'occupai à examiner les passans, et à former sur eux les conjectures -que leurs différentes allures me suggéroient; mais un seul objet fixa -bientôt toute mon attention, et confondit toute espèce de raisonnement -que je pouvois faire sur lui. - -C'étoit un grand homme sec, d'un sérieux philosophique, et d'une mine -hâlée, qui passoit et repassoit gravement dans la rue, et n'alloit -jamais au-delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paroissoit -avoir à -peu-près cinquante-deux ans; il avoit une petite canne sous le -bras... Son habit, sa veste et sa culotte étoient de drap noir, un peu -usé, mais encore propre. A sa manière d'ôter son chapeau, et d'accoster -un grand nombre de passans, je jugeai qu'il demandoit l'aumône, et je -préparai quelque monnoie pour la lui donner, quand il s'adresseroit à -moi en passant... Mais il passa sans me rien demander, et cependant ne -fit pas six pas sans s'arrêter vis-à -vis d'une petite femme qui venoit -devant lui... J'avois plus l'air de lui donner qu'elle. A peine eut-il -fini, qu'il ôta son chapeau à une autre qui venoit par le même chemin. -Un monsieur d'un certain âge avançoit lentement, il étoit suivi d'un -jeune homme fort bien mis... Il les laissa passer tous deux sans leur -rien demander... Je restai à l'observer une bonne demi-heure, et il fit -pendant ce temps une douzaine de tours en avant et en arrière, en -suivant constamment la même conduite. - -Il y avoit dans cela deux choses bien singulières, et qui me faisoient -faire inutilement beaucoup de réflexions; c'étoit de savoir d'abord -pourquoi il ne contoit son histoire qu'aux femmes; et ensuite quelle -espèce d'éloquence il employoit pour toucher leurs cÅ“urs, en jugeant -apparemment qu'elle étoit inutile pour émouvoir ceux des hommes. - -Deux autres circonstances me rendoient encore ce mystère plus -impénétrable; l'une, qu'il disoit tout bas à chaque femme ce qu'il avoit -à lui dire, et d'une façon qui avoit plutôt l'air d'un secret confié, -que d'une demande; l'autre étoit qu'il réussissoit toujours. Il -n'arrêtoit pas une seule femme, qui ne tirât sa bourse pour lui donner -quelque chose. - -J'eus beau réfléchir, je ne pus me former de système pour expliquer ce -phénomène. - -C'étoit une énigme à m'occuper tout le reste de la soirée, et je me -retirai dans ma chambre. - - - - -LE CAS DE CONSCIENCE. - -PARIS. - - -Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré, qu'il me dit de chercher un -autre logement. Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?... Pourquoi?... -N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée -avec vous? Cela est contre les règles de ma maison... Fort bien! lui -dis-je, et nous nous quitterons tous bons amis; car la jeune fille n'a -point eu de mal... ni moi non plus, et je vous laisserai comme je vous -ai trouvé... C'en est assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de -réputation... Cela n'est pas équivoque... Voyez, ajouta-t-il, en me -montrant le le pied du lit où nous avions été assis... J'avoue que cela -avoit quelqu'apparence d'un témoignage; mais mon orgueil ne souffroit -pas que j'entrasse en explication avec lui: je lui dis donc de se -tranquilliser, de dormir aussi bien que je le ferois cette nuit, et que -je le paierois demain matin. - -Je ne me serois pas soucié, Monsieur, de vous voir une vingtaine de -filles... Et je n'ai jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui dis-je -en l'interrompant... Pourvu, ajouta-t-il, que c'eût été le matin... -Est-ce que la différence des momens du jour met, à Paris, de la -différence dans le mal? Cela en fait beaucoup, Monsieur, par rapport à -la décence... Je goûte une bonne distinction, et je ne pouvois pas me -fâcher bien vivement contre cet homme... J'avoue, poursuivit-il, qu'il -est nécessaire à un étranger d'avoir la commodité d'acheter des -dentelles, de la broderie, des bas de soie... et ce n'est rien, quand -une femme qui vend de tout cela vient avec une boîte de carton... cela -passe... Oh? en ce cas votre conscience et la mienne sont à l'abri; car, -sur ma foi, et elle en avoit une, mais je n'y ai pas regardé... Monsieur -n'a donc rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je. C'est que je vous -recommanderois, Monsieur, une jeune fille qui vous vendra en conscience. -A la bonne heure, mais il faut que je la voie ce soir... Il me fit une -profonde révérence, et se retira sans répliquer. - -Je vais triompher de cet homme, me dis-je; mais quel profit en -tirerai-je? Je lui ferai voir que ce n'est qu'une ame vile. Et ensuite? -ensuite!... J'étois trop près de moi, pour dire que c'étoit pour l'amour -des autres... Je n'avois point de bonne réponse à me faire à cette -question... Il y avoit plus de mauvaise humeur que de principe dans mon -projet... et il me déplaisoit même avant de l'exécuter. - -Une jeune grisette entra quelques minutes après, avec une boîte de -dentelles... Elle vient bien inutilement, me dis-je, je n'acheterai -certainement rien. - -Elle vouloit me faire tout voir... Mais il étoit difficile de me montrer -quelque chose qui me plût. Cependant elle ne faisoit pas semblant de -s'apercevoir de mon indifférence. Son petit magasin étoit ouvert, et -elle en étala toutes les dentelles à mes yeux, les déplia et les replia -l'une après l'autre avec beaucoup de patience et de douceur... Il ne -tenoit qu'à moi d'acheter ou de ne point acheter; elle me laissoit le -tout pour le prix que je voudrois lui en donner. La pauvre créature -sembloit avoir grande envie de gagner quelques sous, et fit tout ce -qu'elle put pour vaincre mon obstination... Le jeu de ses grâces étoit -cependant plus animé par un air naïf et caressant, que par l'art. - -S'il n'y a pas dans l'homme un fond de complaisance et de bonté qui le -rende dupe, _tant pis_. Mon cÅ“ur s'amollit, et ma dernière résolution se -changea aussi facilement que la première... Pourquoi punir quelqu'un de -la faute des autres? Si tu es tributaire de ce tyran d'hôte, me -disois-je en fixant la jeune marchande, je plains ton sort. - -Je n'aurois eu que quelques louis dans ma bourse, que je ne l'aurois pas -renvoyée sans en dépenser trois... Je lui pris une paire de manchettes. - -L'hôte va partager son profit avec elle... Qu'importe? je n'ai fait que -payer, comme tant d'autres ont fait avant moi, pour une action qu'ils -n'ont _pu_ commettre, ou même en avoir l'idée. - - - - -L'ÉNIGME. - -PARIS. - - -La Fleur, en me servant au soupé, me dit que l'hôte étoit bien fâché de -l'affront qu'il m'avoit fait en me disant de chercher un autre logement. - -Un homme qui veut passer une nuit tranquille, ne se couche point avec de -l'inimitié contre quelqu'un, quand il peut se réconcilier. Je dis donc à -La Fleur de dire à l'hôte que j'étois fâché moi-même de lui avoir donné -occasion de me faire ce mauvais compliment; vous pouvez même lui -ajouter, si la jeune fille revenoit encore, que je ne veux plus la -revoir. - -Ce n'étoit pas à lui que je faisois ce sacrifice, c'étoit à moi-même... -_après l'avoir échappé aussi belle_, je m'étois résolu de ne plus courir -de risques, et de tâcher de quitter Paris, s'il étoit possible, avec le -même fonds de vertu que j'y avois apporté. - -Mais, Monsieur, La Fleur dit en me saluant jusqu'à terre, ce n'est pas -suivre le ton... Monsieur changera sans doute de sentiment. Si par -hasard il vouloit s'amuser... Je ne trouve point en cela d'amusement, -lui dis-je en l'interrompant. - -Mon Dieu! dit La Fleur en ôtant le couvert. - -Il alla souper, et revint une heure après pour me coucher. Personne -n'étoit plus attentif que lui, mais il étoit encore plus officieux qu'à -l'ordinaire. Je voyois qu'il vouloit me dire ou me demander quelque -chose, et qu'il n'osoit le faire. Je ne concevois pas ce que ce pouvoit -être, et je ne me mis pas beaucoup en peine de le savoir. J'avois une -autre énigme plus intéressante à deviner, c'étoit le manége de l'homme -que j'avois vu demandant la charité. J'en aurois bien voulu connoître -tous les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui m'excitoit: c'est -en général un principe de recherche si bas que je ne donnerois pas une -obole pour la satisfaire... Mais un secret qui amollissoit si -promptement et avec autant d'efficacité le cÅ“ur du beau sexe, étoit, à -mon avis, un secret qui valoit la pierre philosophale. Si les deux Indes -m'eussent appartenu, j'en aurois donné une pour le savoir. - -Je le tournai et retournai inutilement toute la nuit dans ma tête. Mon -esprit, le lendemain en m'éveillant, étoit aussi épuisé par mes rêves, -que celui du roi de Babylone l'avoit été par ses songes. Je n'hésiterai -pas d'affirmer que l'interprétation de cette énigme auroit embarrassé -tous les savans de Paris, aussi bien que ceux de la Chaldée. - - - - -LE DIMANCHE. - -PARIS. - - -Cette nuit amena le dimanche. La Fleur, en m'apportant du café, du pain -et du beurre, pour mon déjeûné, étoit si paré, que j'eus de la peine à -le reconnoître. - -En le prenant à Montreuil, je lui avois promis un chapeau neuf avec une -ganse et un bouton d'argent, et quatre louis pour s'habiller à Paris; le -bon garçon avoit, on ne peut mieux, employé son argent. - -Il avoit acheté un fort bel habit d'écarlate, et la culotte de même... -Cela n'avoit été porté que peu de temps... Je lui sus mauvais gré de me -dire qu'il avoit fait cette emplette à la friperie... L'habillement -étoit si frais, que, quoique je susse bien qu'il ne pouvoit pas être -neuf, j'aurois souhaité pouvoir m'imaginer que je l'avois fait faire -exprès pour lui, plutôt que d'être sorti de la friperie. - -Mais c'est une délicatesse à laquelle on ne fait pas beaucoup -d'attention à Paris. - -La veste qu'il avoit achetée étoit de satin bleu, assez bien brodée en -or, un peu usée, mais encore fort apparente; le bleu n'étoit pas trop -foncé, et cela s'assortissoit très-bien avec l'habit et la culotte. -Outre cela il avoit su tirer encore de cette somme une bourse à cheveux -neuve et un solitaire; et il avoit tant insisté auprès du fripier, qu'il -en avoit obtenu des jarretières d'or aux genouillères de sa culotte. Il -avoit acheté de sa propre monnoie des manchettes brodées qui coûtoient -quatre francs, et une paire de bas de soie blancs cinq francs. Mais -par-dessus tout, la nature lui avoit donné une belle figure qui ne lui -coûtoit pas un sou. - -C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre, ses cheveux frisés dans le -dernier goût, et avec un gros bouquet à la boutonnière de son habit. Il -y avoit dans tout son maintien un air de gaieté et de propreté, qui me -rappela que c'étoit Dimanche. Je conjecturai aussitôt, en combinant ces -deux choses, que ce qu'il avoit à me dire le soir, étoit de me demander -la permission de passer ce jour-là comme on le passe à Paris. J'y avois -à peine pensé, que d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte de -confiance que je ne le refuserois pas, il me pria de lui accorder la -journée, en ajoutant ingénument que c'étoit pour faire le galant -vis-à -vis de sa maîtresse. - -Moi, j'avois précisément à le faire vis-à -vis de madame de R... J'avois -retenu exprès mon carrosse de remise, et ma vanité n'auroit pas été peu -flattée d'avoir un domestique aussi élégant derrière ma voiture... -J'avois de la peine à me résoudre à me passer de lui dans cette -occasion. - -Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits embarras, il faut sentir. -Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils font avec -nous; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de -sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs -maîtres... Ils ont mis à prix leur _abnégation_ d'eux-mêmes, si je peux -me servir de cette expression; cependant leurs attentes sont quelquefois -si déraisonnables, que si leur état ne me donnoit pas le moyen de les -mortifier, je voudrois souvent les en frustrer... Mais quand je -réfléchis qu'ils peuvent me dire: - -Je le sais bien... je sais que je suis votre domestique... Je sens alors -que je suis désarmé de tout le pouvoir d'un maître. - -La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je... - -Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite depuis si peu de temps que -tu es à Paris?... Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, me -dit que c'étoit une demoiselle qu'il avoit vue chez M. le comte de B... -La Fleur avoit un cÅ“ur fait pour la société, à dire vrai, il en laissoit -échapper, de manière ou d'autre, aussi peu d'occasion que son maître... -Mais comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout ce qu'il m'en dit, -c'est que pendant que j'étois chez le comte, il avoit fait connoissance -avec la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte m'avoit accordé sa -protection, et La Fleur avoit su se mettre dans les bonnes grâces de la -demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à Paris avec deux ou trois -autres personnes de la maison de M. le comte, et il avoit fait la partie -de passer la journée avec eux sur les boulevards. - -Gens heureux! qui une fois la semaine au moins, mettez de côté vos -embarras et vos soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez -gaiement de vous un fardeau de peines et de chagrins qui accable les -autres nations! - - - - -LE FRAGMENT. - -PARIS. - - -La Fleur, sans y songer plus que moi, m'avoit laissé de quoi m'amuser -tout le jour. - -Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille de figuier. Il faisoit -chaud, et il avoit demandé une mauvaise feuille de papier pour mettre -entre sa main et la feuille de figuier. Cela tenoit lieu d'une assiette, -et je lui dis de mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le congé que -je lui avois donné, m'avoit déterminé à ne point sortir. Je lui dis -d'avertir le traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me laisser -déjeûner. - -Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de figuier par la fenêtre. J'en -allois faire autant de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée. -J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, puis une autre, puis une -troisième; cela excita ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en -approchai un fauteuil, et me mis à lire. - -C'étoit du vieux françois, qui paroissoit être du temps de Rabelais; -c'étoit peut-être lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit -gothique, et si effacé par l'humidité et par l'injure du temps, que -j'eus bien de la peine à le déchiffrer... J'en abandonnai même la -lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène... Mais je repris le -chiffon. Impatienté de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère Eliza, pour -me calmer; mais irrité par la difficulté de débrouiller le maudit -papier, je le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois à le -comprendre n'en faisoit qu'augmenter le désir. - -Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par une bouteille de vin de -Bourgogne, et je repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois heures -d'une application presqu'aussi profonde que jamais Gruter ou Spon en -mirent pour pénétrer le sens d'une inscription absurde, je crus -m'apercevoir que je comprenois ce que je lisois... Mais pour m'en -assurer davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen -que de le traduire en anglois, pour voir la figure que cela feroit... Je -m'en occupai à loisir comme un homme qui écrit des maximes; tantôt en -faisant quelques tours dans ma chambre, tantôt en me mettant à la -fenêtre; puis je reprenois ma plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin -achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce qui suit. - - - - -LE FRAGMENT. - -PARIS. - - -Or, comme la femme du notaire disputoit sur ce point un peu trop -vivement avec le notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant bas son -parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire pour prendre acte de tout -ceci. - -Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant précipitamment... La femme -du notaire étoit une petite femme vaine et colérique... Et le notaire, -pour éviter un ouragan, jugea à propos de répondre avec douceur... -J'irais, dit-il, au lit... Vous pouvez aller au diable, dit la femme du -notaire. - -Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement, parce que ce n'est -pas la mode à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en soient garnies; et -le notaire, qui ne se soucioit pas de coucher avec une femme qui venoit -de l'envoyer au diable, prit son chapeau, sa canne, son manteau, et -sortit de la maison. La nuit étoit pluvieuse, et venteuse, et il -marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf. - -De tous les ponts qui ont jamais été faits, ceux qui ont passé sur le -Pont-Neuf doivent avouer que c'est le pont le plus beau, le plus noble, -le plus magnifique, le mieux éclairé, le plus long, le plus large qui -ait jamais joint deux côtés de rivière sur la surface du globe. - -_A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment n'étoit pas françois._ - -Le seul reproche que les théologiens, les docteurs de Sorbonne et tous -les casuistes fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent à Paris, -il n'y a point d'endroit où l'on blasphême plus souvent la nature à -l'occasion de ce météore... et cela est vrai, mes bons amis: il y -souffle si vigoureusement, il vous y houspille avec des bouffées si -subites et si fortes, que de cinquante personnes qui le passent, il n'y -en a pas une qui ne coure le risque de se voir enlever ou de montrer -quelque chose. - -Le pauvre notaire, qui avoit à garantir son chapeau d'accident, appuya -dessus le bout de sa canne: mais comme il passoit en ce moment auprès de -la sentinelle, le bout de sa canne, en la levant, attrapa la corne du -chapeau de la sentinelle, et le vent, qui n'avoit presque plus rien à -faire, emporta le chapeau dans la rivière. - -C'est un coup de vent, dit en l'attrapant, un bachoteur qui se trouvoit -là . - -La sentinelle étoit un gascon. Il devint furieux, releva sa moustache, -et mit son arquebuse en joue. - -Dans ce temps-là on ne faisoit partir les arquebuses que par le secours -d'une mèche. Le vent, qui fait des choses bien plus étranges, avoit -éteint la lanterne de papier d'une vieille femme, et la vieille femme -avoit emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer... Cela donna -le temps au sang du gascon de se refroidir, et de faire tourner -l'aventure plus avantageusement pour lui... Il courut après le notaire, -et se saisit de son castor. C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre -sa capture aussi légitime que celle du bachoteur. - -Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire; mais arrivé dans la rue -Dauphine, il se mit à déplorer son sort. - -Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet -des orages, des tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre toutes -les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes -confrères et contre moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir forcé -par les foudres de l'église à contracter un mariage avec une femme qui -est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents -domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Me voilà tête -nue, et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse, et -du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer -la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux points du compas, -poussera chez moi les pratiques de mes confrères? - -Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il entendit, du fond d'une allée -obscure, une voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher le notaire le -plus proche... Or, le notaire qui étoit là se crut le notaire désigné... -Il entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il trouva une petite -porte ouverte. Là , il entra dans une grande salle, et une vieille -servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande, où il y -avoit pour tous meubles une longue pertuisane, une cuirasse, une vieille -épée rouillée et une bandoulière, qui étoient suspendues à des clous à -quatre endroits différens le long du mur. - -Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en -supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse, -étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée -sur sa main en guise de chevet... Il y avoit une petite table tout -auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout -l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la -table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une -feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table... Il exprima du coton -de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée -au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le -gentilhomme lui dictât son testament. - -Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui -puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon -histoire... Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si -je ne l'avois léguée au public... Je vous lègue à vous, qui allez -l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir... C'est une histoire -si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle -fera la fortune de votre maison... Le notaire, dont l'encre étoit -séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les -événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et -les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce -labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide -la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé... dirige ma langue par -l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui -ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou -m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle -pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture. - -Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les -sensations de la nature... Elle affligera les cÅ“urs humains. Les ames -les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion. - -Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre -pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui -dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit. - -Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma -chambre? - - - - -LE FRAGMENT ET LE BOUQUET. - -PARIS. - - -Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui eus dit ce qui me manquoit. Il -n'y en avoit que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont j'ai -enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, et que j'ai donné à la -demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard... Je t'en prie, La -Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard -elle l'a conservée. Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en -volant. - -Il ne fut que quelques instans à revenir. Il étoit essoufflé, et plus -triste que s'il eût perdu la chose la plus précieuse... Juste ciel! me -dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un quart-d'heure que je lui ai fait le -plus tendre adieu; et la volage, en ce peu de temps, a donné le gage de -ma tendresse à un valet-de-pied du comte... J'ai été le lui demander; il -l'avoit donné lui-même à une jeune lingère du coin; et celle-ci en a -fait présent à un joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais où... et -la feuille de papier avec? Oui, Monsieur... nos malheurs étoient -enveloppés dans la même aventure... Je soupirai; et La Fleur soupira, -mais un peu plus haut. - -Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est malheureux, disoit son -maître. - -Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit La Fleur, si elle l'avoit -perdu. Ni à moi, La Fleur, si je l'avois trouvé. - -L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette feuille... ou point. - - - - -L'ACTE DE CHARITÉ. - -PARIS. - - -Un homme qui craint d'entrer dans un passage obscur, peut être un -très-galant homme, et propre à faire mille choses; mais il lui est -impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de -ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues. La nature est -retenue et n'aime pas à agir devant les spectateurs. Mais on voit -quelquefois, dans un coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que -tous les sentimens d'une douzaine de tragédies du théâtre françois -réunies... Elles sont cependant bien bonnes... Elles sont aussi utiles -aux prédicateurs qu'aux rois, aux héros, aux guerriers; et quand je veux -faire quelque sermon plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y -trouve un fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce, le Pont, l'Asie, -la Phrygie, la Pamphilie, le Mexique, me fournissent des textes aussi -bons qu'aucun de la bible. - -Il y a un passage fort long et fort obscur qui va de l'opéra-comique à -une rue fort étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent humblement -l'arrivée d'un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied -quand le spectacle est fini. Le bout de ce passage, vers la salle, est -éclairé par un lampion, dont la lumière foible se perd avant qu'on -arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile, mais il sert -d'ornement. Il est de loin comme une étoile fixe de la moindre -grandeur... Elle brûle, et ne fait aucun bien à l'univers. - -En m'en retournant le long de ce passage, j'aperçus, à cinq ou six pas -de la porte, deux dames qui se tenoient par le bras, et qui avoient -l'air d'attendre une voiture: comme elles étoient le plus près de la -porte, je pensai qu'elles avoient un droit de priorité. Je me tapis donc -le long du mur, presque à côté d'elles, et m'y tins tranquillement... -J'étois en noir, et à peine pouvoit-on distinguer qu'il y eût là -quelqu'un. - -La dame dont j'étois le plus proche, étoit grande, maigre, et d'environ -trente-six ans; l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit environ -quarante ans. Elles n'avoient rien qui dénotât qu'elles fussent femmes -ou veuves. Elles sembloient être deux sÅ“urs, vraies vestales, aussi peu -accoutumées au doux langage des amans qu'à leurs tendres caresses... -J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses... Mais le bonheur, ce -soir, étoit destiné à leur venir d'une autre main. - -Une voix basse avec une bonne tournure d'expression, terminée par une -douce cadence, se fit entendre, et leur demanda, pour l'amour de Dieu, -une pièce de douze sous entr'elles deux... Il me parut singulier -d'entendre un mendiant fixer le contingent d'une aumône, et surtout de -le fixer à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement dans -l'obscurité... Les dames en parurent tout aussi surprises que moi. Douze -sous! dit l'une; une pièce de douze sous! dit l'autre; et point de -réponse. - -Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre, comment demander moins à des -personnes de votre rang, et il leur fit une profonde révérence. - -Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons point d'argent. - -Il garda le silence pendant une minute ou deux, et renouvela sa prière. - -Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, dit-il, à mes accens. -Mais, mon bon homme, dit la plus jeune, nous n'avons point de monnoie... -Que Dieu vous bénisse donc, dit-il, et multiplie envers vous ses -faveurs!... L'aînée mit la main dans sa poche... Voyons donc, dit-elle, -si je trouverai un sou marqué... Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de -douze sous, dit l'homme; la nature a été libérale à votre égard, -soyez-le envers un malheureux qu'elle semble avoir abandonné. - -Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois. - -Beauté compatissante, dit-il en s'adressant à la plus âgée, il n'y a que -votre bonté, votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux un éclat si -doux, si brillant... et c'est ce qui faisoit dire tout à l'heure au -marquis de Santerre et à son frère, en passant, des choses si agréables -de vous deux. - -Les deux dames parurent très-affectées; et toutes deux à -la-fois, comme -par impulsion, mirent la main dans leur poche, et en tirèrent chacune -une pièce de douze sous. - -La contestation entr'elles et le suppliant finit; il n'y en eut plus -qu'entr'elles, pour savoir qui donneroit la pièce de douze sous; pour -finir la dispute, chacune d'elles la donna; et l'homme se retira. - - - - -L'ÉNIGME EXPLIQUÉE. - -PARIS. - - -Je courus vîte après lui, et je fus tout étonné de voir le même homme -que j'avois vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit jeté l'esprit -dans un si grand embarras... Je découvris tout d'un coup son secret, ou -au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la flatterie. - -Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature! -Comme tu remues toutes ses puissances et toutes ses foiblesses! Avec -quelle douceur tu pénètres dans le sang, et tu l'aides à franchir les -passages les plus difficiles qu'il rencontre dans sa route pour aller au -cÅ“ur! - -L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné par le temps, et il prodigua à -ces dames ce qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances. -Il est sûr qu'il savoit se réduire à moins de paroles dans les cas -pressés, tels que ceux qui arrivoient dans la rue; mais comment -faisoit-il?... L'inquiétude de le savoir ne me tourmente pas. C'est -assez pour moi de savoir qu'il gagna deux pièces de douze sous... Que -ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la flatterie -expliquent le reste; ils y réussiront mieux que moi. - - - - -PARIS. - - -Nous nous avançons moins dans le monde en rendant des services qu'en en -recevant. Nous prenons le rejeton fané d'un Å“illet, nous le plantons, et -nous l'arrosons parce que nous l'avons planté. - -M. le comte de B... qui m'avoit été si utile pour mon passe-port, me le -fut encore... Il étoit venu à Paris, et devoit y rester quelques -jours... Il s'empressa de me présenter à quelques personnes de qualité -qui devoient me présenter à d'autres, et ainsi de suite. - -Je venois de découvrir, assez à temps, le secret que je voulois -approfondir pour tirer parti de ces honneurs et les mettre à profit. -Sans cela, je n'aurois dîné ou soupé qu'une seule fois à la ronde chez -toutes ces personnes, comme cela se pratique ordinairement; et en -traduisant, selon ma coutume, les figures et les attitudes françoises en -anglois, j'aurois vu à chaque fois que j'avois pris le couvert de -quelqu'un qui auroit été plus agréable à la compagnie que moi. L'effet -tout naturel de ma conduite eût été de résigner toutes mes places l'une -après l'autre, uniquement parce que je n'aurois pas su les conserver... -Mon secret opéra si bien, que les choses n'allèrent pas mal. - -Je fus introduit chez le vieux marquis de ... Il s'étoit signalé -autrefois par une foule de faits de chevalerie dans la cour de Cythère, -et il conservoit encore l'idée de ses jeux et de ses tournois... Mais il -auroit voulu faire croire que les choses étoient encore ailleurs que -dans sa tête. Je veux, disoit-il, faire un tour en Angleterre; et il -s'informoit beaucoup des dames angloises... Croyez-moi, lui dis-je, M. -le marquis, restez où vous êtes. Les seigneurs anglois ont beaucoup de -peine à obtenir de nos dames un seul coup-d'Å“il favorable; et le vieux -marquis m'invita à souper. - -M. P..., fermier-général, me fit une foule de questions sur nos taxes... -J'entends dire, me dit-il, qu'elles sont considérables. Oui, lui dis-je -en lui faisant une profonde révérence; mais vous devriez nous donner le -secret de les recueillir. - -Il me pria à souper dans sa petite maison. - -On avoit dit à madame de Q... que j'étois un homme d'esprit... Madame de -Q... étoit elle-même une femme d'esprit; elle brûloit d'impatience de me -voir et de m'entendre parler... Je ne fus pas plutôt assis, que je -m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes étoit de savoir que j'eusse -de l'esprit ou non... Il me sembla qu'on ne m'avoit laissé entrer que -pour que je susse qu'elle en avoit... Je prends le ciel à témoin que je -ne desserrai pas une fois les lèvres. - -Madame de Q... assuroit à tout le monde qu'elle n'avoit jamais eu avec -qui que ce soit une conversation plus instructive que celle qu'elle -avoit eue avec moi. - -Il y a trois époques dans l'empire d'une dame d'un certain ton en -France... Elle est coquette, puis déiste... et enfin dévote. L'empire -subsiste toujours, elle ne fait que changer de sujets. Les esclaves de -l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième année, -ceux de l'incrédulité leur succèdent, viennent ensuite ceux de l'église. - -Madame de V... chanceloit entre les deux époques; ses roses commençoient -à se faner, et il y avoit cinq ans au moins, quand je lui rendis ma -première visite, qu'elle devoit pencher vers le déisme. - -Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit, afin de parler plus -commodément et de plus près sur la religion; nous n'avions pas causé -quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi je ne crois à rien du tout. - -Il se peut, Madame, que ce soit votre principe; mais je suis sûr qu'il -n'est pas de votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi -puissans. Une citadelle ne résiste guères quand elle en est privée... -Rien n'est si dangereux pour une beauté, que d'être déiste... et je dois -cette dette à mon _credo_, de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu, -Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y a que quatre ou cinq -minutes que je suis auprès de vous... et j'ai déjà formé des desseins: -qui sait si je n'aurois pas tenté de les suivre, si je n'avois été -persuadé que les sentimens de votre religion seroient un obstacle à leur -succès? - -Nous ne sommes pas des diamans, lui dis-je en lui prenant la main; il -nous faut des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse sur nous -et nous le donne... Mais, ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la -main que je tenois... il est encore trop tôt. Le temps n'est pas encore -venu. - -Je peux le dire... Je passai dans tout Paris pour avoir converti madame -de V... Elle rencontra D... et l'abbé M... et leur assura que je lui en -avois plus dit en quatre minutes en faveur de la religion révélée, -qu'ils n'en avoient écrit contre elle dans toute leur Encyclopédie... Je -fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de madame de V... qui -différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme. - -Je me souviens que j'étois chez elle un jour; je tâchois de démontrer au -cercle qui s'y étoit formé, la nécessité d'une première cause... J'étois -dans le fort de mes preuves, et tout le monde y étoit attentif, lorsque -le jeune comte de F... me prit mystérieusement par la main... Il -m'attira dans le coin le plus reculé du sallon, et me dit tout bas: vous -n'y avez pas pris garde... votre solitaire est attaché trop serré... il -faut qu'il badine... voyez le mien... Je ne vous en dis pas davantage: -un mot, M. Yorick, suffit au sage. - -Et un mot qui vient du sage suffit, M. le comte, répliquai-je en le -saluant. - -M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur que je ne l'avois jamais été. - -Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde pendant trois semaines. -Parbleu! disoit-on, ce M. Yorick a, ma foi, autant d'esprit que nous... -Il raisonne à merveille, disoit un autre. On ne peut être de meilleure -compagnie, ajoutoit un troisième. J'aurois pu, à ce prix, manger dans -toutes les maisons de Paris, et passer ainsi ma vie au milieu du beau -monde... Mais quel métier! j'en rougissois. C'étoit jouer le rôle de -l'esclave le plus vil; tout sentiment d'honneur se révoltoit contre ce -genre de vie... Plus les sociétés dans lesquelles je me trouvois étoient -élevées, et plus je me trouvois forcé de faire usage du secret que -j'avois appris dans le cul-de-sac de l'opéra comique... Plus la coterie -avoit de réputation, et plus elle étoit fréquentée par les enfans de -l'art... et je languissois après les enfans de la nature. Une nuit que -je m'étois vilement prostitué à une demi-douzaine de personnes du plus -haut parage, je me trouvai incommodé... J'allai me coucher. Je dis le -lendemain de grand matin à La Fleur d'aller chercher des chevaux de -poste, et je partis pour l'Italie. - - - - -MOULINS. - -MARIE. - - -Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras des -richesses.--Voyager à travers le Bourbonnois, le pays le plus riant de -la France, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la -nature reconnoissante verse ses trésors avec profusion, et où tous les -yeux sont rayonnans de joie.--Ne pas faire un pas sans entendre la -musique appeler à l'ouvrage les heureux enfans du travail, qui portent -en folatrant leurs grappes au pressoir.--Rencontrer à chaque instant des -groupes qui présentent mille variétés aimables.--Se sentir l'ame dilatée -par les émotions les plus délicieuses.--Juste ciel! voilà de quoi faire -vingt volumes! - -Mais hélas! il ne me reste plus que quelques pages à remplir, et je dois -en consacrer la moitié à la pauvre _Marie_, que mon ami M. Shandy -rencontra près de Moulins. - -J'avois lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de cette -fille infortunée à qui le malheur avoit fait perdre la raison. Me -trouvant dans les environs du pays qu'elle habitoit, elle me revint -tellement à l'esprit, que je ne pus résister à la tentation de me -détourner d'une demi-lieue, pour aller au village où demeuroient ses -parens demander de ses nouvelles. - -C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier _de la Triste-Figure_, à -la recherche des aventures fâcheuses.--Mais, je ne sais comment cela se -fait, je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe dans moi une ame que -quand j'en rencontre. - -La vieille mère vint à la porte. Ses yeux m'avoient conté toute -l'histoire avant qu'elle eût ouvert la bouche.--Elle avoit perdu son -mari, enterré depuis un mois. Le malheur arrivé à sa fille avoit coûté -la vie à ce bon père, et j'avois craint d'abord, ajouta la bonne femme, -que ce coup n'achevât de déranger la tête de ma pauvre Marie; mais, au -contraire, elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est -impossible de rester en repos; et, dans ce moment, elle est à errer -quelque part dans les environs de la route. - -Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement, que je le sens à peine, pendant -que je trace ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui ne respire que la -joie, passa-t-il deux fois la main sur ses yeux pour les essuyer? -Pendant que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai au postillon de -reprendre la grande route. - -Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à l'entrée d'un petit sentier qui -conduisoit à un petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise sous un -peuplier; elle avoit le coude appuyé sur ses genoux et la tête penchée -sur sa main: un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre. - -Je dis au postillon de s'en aller avec la chaise à Moulins, et à La -Fleur de faire préparer le souper;--que j'allois le suivre. - -Elle étoit habillée de blanc, et à -peu-près comme mon ami me l'avoit -dépeinte, excepté que ses cheveux, qui étoient retenus par un réseau de -soie, quand il la vit, étoient alors épars et flottans. Elle avoit aussi -ajouté à son corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit par-dessus son -épaule et descendoit jusqu'à sa ceinture, et son chalumeau y étoit -suspendu.--Sa chèvre lui avoit été infidelle comme son amant; elle -l'avoit remplacée par un petit chien qu'elle tenoit en laisse avec une -petite corde attachée à son bras. Je regardai son chien; elle le tira -vers elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras pas». Je fixai -les yeux de Marie, et je vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son -amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant ces paroles, des larmes -couloient le long de ses joues. - -Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon -mouchoir;--j'essuyois ensuite les miens;--puis encore les siens; puis -encore les miens, et j'éprouvois des émotions qu'il me seroit impossible -de décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient d'aucune -combinaison de la matière et du mouvement. - -Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les matérialistes et tous les -livres dont ils ont infecté le monde, ne me convaincront jamais du -contraire. - - - - -MARIE. - - -Quand Marie fut un peu revenue à elle, je lui demandai si elle se -souvenoit d'un homme pâle et maigre qui s'étoit assis entre elle et sa -chèvre, il y avoit deux ans. Elle me répondit que dans ce temps-là elle -avoit l'esprit dérangé; mais qu'elle s'en rappeloit très-bien, à cause -de deux circonstances qui l'avoient frappée; l'une, que quoiqu'elle fût -très-mal, elle s'étoit bien aperçue que ce Monsieur avoit pitié de son -état; l'autre, parce que sa chèvre lui avoit pris son mouchoir, et -qu'elle l'avoit battue pour cela.--Elle l'avoit lavé dans le ruisseau, -et depuis elle le gardoit dans sa poche pour le lui rendre, si jamais -elle le revoyoit.--Il me l'avoit à moitié promis, ajouta-t-elle. En -parlant ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le montrer; il -étoit enveloppé proprement dans deux feuilles de vigne et lié avec des -brins d'osier; elle le déploya, et je vis qu'il étoit marqué d'une S à -l'un des coins. - -Elle me raconta qu'elle avoit été depuis ce temps-là à Rome, qu'elle -avoit fait une fois le tour de l'église de Saint Pierre... qu'elle avoit -trouvé son chemin toute seule à travers de l'Apennin; qu'elle avoit -traversé toute la Lombardie sans argent... et les chemins pierreux de la -Savoie sans souliers. Elle ne se souvenoit point de la manière dont elle -avoit été nourrie, ni comment elle avoit pu supporter tant de fatigue; -mais Dieu, dit-elle, tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement -tondu. - -Et tondu au vif! lui dis-je... Ah! si tu étois dans mon pays, où j'ai un -petit hameau, je t'y mènerois, je te mettrois à l'abri des accidens... -Tu mangerois de mon pain, tu boirois dans ma coupe, j'aurois soin de -Silvio... Quand, tes accès te reprenant, tu te remettrois à errer, je te -chercherois et te ramenerois... Je dirois mes prières quand le soleil se -coucheroit... et, mes prières faites, tu jouerois ton chant du soir sur -ton chalumeau... L'encens de mon sacrifice seroit plus agréable au ciel, -quand il seroit accompagné de celui d'un cÅ“ur brisé par la douleur. - -Je sentois la nature fondre en moi, en disant tout cela; et Marie, -voyant que je prenois mon mouchoir, déjà trop mouillé pour m'en servir, -voulut le laver dans le ruisseau... mais où le ferois-tu sécher, ma -chère enfant? Dans mon sein, dit-elle, cela me fera du bien. - -Est-ce que ton cÅ“ur ressent encore des feux, ma chère Marie? - -Je touchois là une corde sur laquelle étoient tendus tous ses maux. Elle -me fixa quelques momens avec des yeux en désordre, puis, sans rien dire, -elle prit son chalumeau, et joua une hymne à la Vierge... La vibration -de la corde que j'avois touchée, cessa... Marie revint à elle, laissa -tomber son chalumeau, et se leva. - -Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle me dit qu'elle alloit à -Moulins. Hé bien! allons ensemble. Elle me prit le bras, et allongea la -corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de -liberté. Nous arrivâmes ainsi à Moulins. - - - - -MARIE. - -MOULINS. - - -Quoique je n'aime point les salutations en public, cependant, lorsque -nous fûmes au milieu de la place, je m'arrêtai pour faire mon dernier -adieu à Marie. - -Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit bien faite. L'affliction avoit -donné à sa physionomie quelque chose de céleste. Elle avoit les traits -délicats, et tout ce que le cÅ“ur peut désirer dans une femme... Ah! si -elle pouvoit recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza pouvoient -s'effacer de mon esprit, non-seulement Marie mangeroit de mon pain et -boiroit dans ma coupe... Je ferois plus, elle seroit reçue dans mon -sein, elle seroit ma fille. - -Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et le vin que la compassion d'un -étranger verse en passant sur tes blessures... L'être qui deux fois a -brisé ton cÅ“ur, peut seul le guérir pour toujours. - - - - -LE BOURBONNAIS. - - -Ces émotions si douces, ces rians tableaux que je m'étois promis en -traversant cette belle partie de la France, pendant le temps des -vendanges, s'étoient entièrement évanouis. Il ne m'en restoit plus -rien... Mon cÅ“ur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, depuis que -j'avois posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces -scènes d'une joie bruyante que je rencontrois à chaque instant, je -voyois toujours Marie, dans le fond du tableau, assise et rêveuse sous -son peuplier; j'étois déjà aux portes de Lyon, je la voyois encore. - -Charmante sensibilité! source inépuisable de tout ce qu'il y a de -précieux dans nos plaisirs et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes -ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source -éternelle de nos sensations! c'est ta divinité qui me donne ces -émotions... Non que, dans certains momens funestes et maladifs, _mon ame -s'abatte et s'effraie de la destruction_... Ce ne sont que des paroles -pompeuses... Mais parce que je sens en moi que cette destruction doit -être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi, -grand EMANATEUR de ce monde! C'est toi qui amollis nos cÅ“urs et nous -rends compatissans aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami Eugène -tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes -plaintes, et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette -douce compassion dans l'ame du pâtre grossier qui habite les montagnes -les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du -troupeau de son voisin... Je le vois dans ce moment, sa tête appuyée -contre sa houlette, le contempler avec pitié... Ah! si j'étois arrivé un -moment plus tôt, s'écrie-t-il... Le pauvre agneau perd tout son sang, il -meurt, et le tendre cÅ“ur du berger en saigne. - -Que la paix soit avec toi, généreux berger! Tu t'en vas tout affligé... -mais le plaisir balancera ta douleur, car le bonheur entoure ton -hameau... heureuse est celle qui le partage avec toi! heureux sont les -agneaux qui bondissent autour de toi! - -[Illustration] - - - - -LE SOUPER. - - -Un fer se détacha d'un pied de devant du cheval de brancard, en -commençant la montée du mont Tarare; le postillon descendit et le mit -dans sa poche. Comme la montée pouvoit avoir cinq ou six milles de -longueur, et que ce cheval étoit notre unique ressource, j'insistai pour -que nous rattachassions le fer aussi bien qu'il nous seroit possible; -mais le postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le marteau qui -étoit dans la chaise ne pouvant pas nous servir, je consentis à -continuer notre route. - -A peine avions-nous fait cinq cens pas que, dans un chemin pierreux, -cette pauvre bête perdit le fer de l'autre pied aussi de devant. Je -descendis alors tout de bon de la chaise, et apercevant une maison à -quelques portées de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du postillon -qu'il m'y suivroit. L'air de la maison et de tout ce qui l'entouroit ne -me fit point regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme entourée -d'un beau clos de vigne et de quelques arpens de bled. Il y avoit d'un -côté un potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir l'abondance -dans la maison d'un paysan, et de l'autre un petit bois qui pouvoit -servir d'ornement et fournir le chauffage... Il étoit à -peu-près huit -heures du soir lorsque j'y arrivai... Je laissai au postillon le soin de -s'arranger, et j'entrai tout droit dans la maison. - -La famille étoit composée d'un vieillard à cheveux blancs, de sa femme, -de leurs fils, de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs enfans. - -Ils alloient se mettre à table pour manger leur soupe aux lentilles. Un -gros pain de froment occupoit le milieu de la table, et une bouteille de -vin à chaque bout, promettoit de la joie pendant le repas: c'étoit un -festin d'amour et d'amitié. - -Le vieillard se lève aussitôt pour venir à ma rencontre, et m'invite, -avec une cordialité respectueuse, à me mettre à table. Mon cÅ“ur s'y -étoit mis dès le moment que j'étois entré. Je m'assis tout de suite -comme un des enfans de la famille; et pour en prendre plus tôt le -caractère, j'empruntai, à l'instant même, le couteau du vieillard, et je -coupai un gros morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire, -sembloient me dire que j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit de -ce que je n'avois pas paru en douter. - -Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce autre chose qui me -faisoit paroître ce morceau si friand? A quelle magie étois-je redevable -des délices que je goûtois en buvant un verre de vin de cette bouteille, -et qui semble encore m'affecter le palais? - -Le souper étoit de mon goût; les actions de grâces qui le suivirent en -furent encore plus. - - - - -ACTIONS DE GRACES. - - -Le souper fini, le vieillard donne un coup sur la table avec le manche -de son couteau. C'étoit le signal de se lever de table et de se préparer -à danser. Dans l'instant, les femmes et les filles courent dans une -chambre à côté pour arranger leurs cheveux, et les hommes et les garçons -vont à la porte pour se laver le visage, et quitter leurs sabots pour -prendre des souliers. En trois minutes, toute la troupe est prête à -commencer le bal sur une petite esplanade de gazon qui étoit devant la -cour. Le vieillard et sa femme sortent les derniers. Je les accompagne, -et me place entr'eux sur un petit sofa de verdure près de la porte. - -Le vieillard, dans sa jeunesse, avoit su jouer assez bien de la vielle, -et il en jouoit encore passablement. La femme l'accompagnoit de la voix; -et les enfans et les petits enfans dansoient... Je dansois moi-même, -quoique assis... - -Au milieu de la seconde danse, à quelques pauses dans les mouvemens où -ils sembloient tous lever les yeux, je crus entrevoir que cette -élévation étoit l'effet d'une autre cause que celle de la simple joie... -Il me sembla, en un mot, que la religion étoit mêlée pour quelque chose -dans la danse... Mais comme je ne l'avois jamais vue s'engager dans ce -plaisir, je commençois à croire que c'étoit l'illusion d'une imagination -qui me trompe continuellement, si, la danse finie, le vieillard ne m'eût -dit: Monsieur, c'est-là ma coutume; dans toute ma vie, j'ai toujours eu -pour règle, après souper, de faire sortir ma famille pour danser et se -réjouir; bien sûr que le contentement et la gaîté de l'esprit sont les -meilleures actions de graces qu'un homme comme moi, qui n'est point -instruit, peut rendre au ciel. - -Ce seroient peut-être même aussi les meilleures des plus savans prélats, -lui dis-je. - - - - -LE CAS DE DÉLICATESSE. - - -Quand on est arrivé au sommet de la montagne de Tarare, on est bientôt à -Lyon. Adieu alors à tous les mouvemens rapides! Il faut voyager avec -précaution; mais il convient mieux aux sentimens de ne pas aller si -vîte. Je fis marché avec un voiturier pour me conduire dans ma chaise -aussi lentement qu'il voudroit à Turin par la Savoie. - -Les Savoyards sont pauvres, mais patiens, tranquilles, et doués d'une -grande probité. Chers villageois, ne craignez rien! le monde ne vous -enviera pas votre pauvreté, trésor de vos simples vertus. Nature! parmi -tous tes désordres, tu agis encore avec bonté lorsque tu agis avec -parcimonie. Au milieu des grands ouvrages qui t'environnent, tu n'as -laissé que peu ici pour la faulx et la faucille! mais ce peu est en -sûreté; il est protégé par toi. Heureuses les demeures qui sont ainsi -mises à l'abri de la cupidité et de l'envie! - -Laissez d'ailleurs le voyageur fatigué se plaindre des détours et des -dangers de vos routes, de vos rochers, de vos précipices, des -difficultés de les gravir, des horreurs que l'on éprouve à les -descendre, des montagnes impraticables et des cataractes qui roulent -avec elles de grandes pierres qu'elles ont détachées de leur sommet, et -qui barrent le chemin. Les habitans d'un village voisin avoient -travaillé à mettre de côté un fragment de ce genre entre Saint-Michel et -Madane; et avant que mon conducteur pût arriver à ce dernier endroit, il -falloit plus de deux heures d'ouvrage pour en ouvrir le passage... Il -n'y avoit point d'autre remède que d'attendre avec patience. La nuit -étoit pluvieuse et orageuse. Cette raison et le délai causé par les -mauvais chemins, obligèrent le voiturier d'arrêter à cinq mille de ses -relais, dans une petite auberge près de la route. - -Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher... L'air étoit -devenu très-froid: je fis faire bon feu, et je donnai des ordres pour le -souper... Je remerciois le ciel de ce que les choses n'étoient pas -pires, lorsqu'une voiture, dans laquelle étoit une dame avec sa -femme-de-chambre, arriva dans l'auberge. - -Il n'y avoit pas d'autre chambre à coucher dans la maison que la mienne; -l'hôtesse les y amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avoit -personne qu'un gentilhomme anglois... qu'il y avoit deux bons lits, et -un cabinet à côté qui en contenoit un troisième... La manière dont elle -parloit de ce troisième lit, n'en fit pas beaucoup l'éloge. Toutefois, -dit-elle, il y a trois lits, et il n'y a que trois personnes; et elle -osoit avancer que le monsieur feroit de son mieux pour arranger les -choses. Je ne voulus pas laisser la dame un moment en suspens; je lui -déclarai d'abord que je ferois toute chose en mon pouvoir. - -Mais cela ne vouloit pas dire que je la rendrois la maîtresse absolue de -ma chambre. Je m'en crus tellement le propriétaire, que je pris le droit -d'en faire les honneurs. Je priai donc la dame de s'asseoir; je la -plaçai dans le coin le plus chaud, je demandai du bois; je dis à -l'hôtesse d'augmenter le souper, et de ne point oublier que je lui avois -recommandé de donner le meilleur vin. - -La dame ne fut pas cinq minutes auprès du feu, qu'elle jeta les yeux sur -les lits. Plus elles les regardoit, et plus son inquiétude sembloit -augmenter. J'en étois mortifié, et pour elle et pour moi; ses regards et -le cas en lui-même m'embarrassèrent autant qu'il étoit possible que la -dame le fût elle-même. - -C'en étoit assez pour causer cet embarras, que les lits fussent dans la -même chambre. Mais ce qui nous troubloit le plus, c'étoit leur position. -Ils étoient parallèles et si proches l'un de l'autre, qu'il n'y avoit de -place entre les deux que pour mettre une chaise... Ils n'étoient guères -éloignés du feu. Le manteau de la cheminée d'un côté, qui avançoit fort -avant dans la chambre, et une grosse poutre de l'autre, formoient une -espèce d'alcove qui n'étoit point du tout favorable à la délicatesse de -nos sensations... Si quelque chose pouvoit ajouter à notre perplexité, -c'étoit que les deux lits étoient si étroits, qu'il n'y avoit pas moyen -de songer à faire coucher la femme-de-chambre avec sa maîtresse. Si cela -avoit été faisable, l'idée qu'il falloit que je couchasse auprès d'elle, -auroit glissé plus aisément sur l'imagination. - -Le cabinet nous offrit peu ou point de consolation: il étoit humide, -froid; la fenêtre en étoit à moitié brisée; il n'y avoit point de -vitres... le vent souffloit, et il étoit si violent, qu'il me fit -tousser quand j'y entrai avec la dame pour le visiter. L'alternative où -nous nous trouvâmes réduits, étoit donc fort embarrassante. La dame -sacrifieroit-elle sa santé à sa délicatesse, en occupant le cabinet et -en abandonnant le lit à sa femme-de-chambre, ou cette fille -prendroit-elle le cabinet, etc. etc.? - -La dame étoit une jeune piémontoise d'environ trente ans, dont le teint -l'auroit disputé à l'éclat des roses. La femme-de-chambre étoit -lyonnoise, vive, leste, et n'avoit pas plus de vingt ans. De toute -manière il y avoit des difficultés... L'obstacle de la grosse pierre de -roche qui barroit notre chemin, et qui fut cause de notre détresse, -quelque grand qu'il parût, n'étoit qu'une bagatelle, en comparaison de -ce qui nous embarrassoit en ce moment; ajoutez à cela que le poids qui -accabloit nos esprits, n'étoit pas allégé par la délicatesse que nous -avions de ne pas communiquer l'un à l'autre ce que nous sentions dans -cette occasion. - -Le souper vint, et nous nous mîmes à table. Je crois que si nous -n'eussions pas eu de meilleur vin que celui qu'on nous donna, nos -langues auroient été liées jusqu'à ce que la nécessité nous eût forcés -de leur donner de la liberté... Mais la dame avoit heureusement quelques -bouteilles de bon vin de Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya sa -femme-de-chambre en chercher deux. Le souper fini, et restés seuls, nous -nous sentîmes inspirés d'une force d'esprit suffisante pour parler au -moins sans réserve de notre situation; nous la retournâmes dans tous les -sens; nous l'examinâmes sous tous les points de vue. Enfin, après deux -heures de négociations et de débats, nous convînmes de nos articles, que -nous stipulâmes en forme d'un traité de paix; et il y eut, je crois, des -deux côtés, autant de religion et de bonne foi que dans aucun traité qui -jamais eût l'honneur de passer à la postérité. - -En voici les articles: - - ART. Ier. Comme le droit de la chambre à coucher appartient à - Monsieur, et qu'il croit que le lit qui est plus proche du feu est le - plus chaud, il le cède à Madame. - - _Accordé_ de la part de Madame, pourvu que les rideaux des deux lits, - qui sont d'une toile de coton presque transparente, et trop étroits - pour bien fermer, soient attachés à l'ouverture avec des épingles, ou - même entièrement cousus avec une éguille et du fil, afin qu'ils soient - censés former une barrière suffisante du côté de Monsieur. - - II. Il est demandé de la part de Madame, que Monsieur soit enveloppé - toute la nuit dans sa robe de chambre. - - _Refusé_, parce que Monsieur n'a pas de robe de chambre, et qu'il n'a, - dans son porte-manteau, que six chemises et une culotte de soie noire. - - La mention de la culotte de soie noire fit un changement total dans - cet article... On regarda la culotte comme un équivalent de la robe de - chambre. Il fut donc convenu que j'aurois toute la nuit ma culotte de - soie noire. - - III. Il est stipulé et on insiste de la part de Madame, que dès que - Monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront éteints, - Monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit. - - _Accordé_, à condition que les prières que Monsieur fera, ne seront - pas regardées comme une infraction au traité. - -Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'étoit la manière dont la dame et moi -nous nous déshabillerions, et nous nous mettrions au lit. Il n'y avoit -qu'une manière de le faire, et le lecteur peut la deviner... Je proteste -que, si elle ne lui paroît pas la plus délicate et la plus décente qu'il -y ait dans la nature, c'est la faute de son imagination... Ce ne seroit -pas la première plainte que j'aurois à faire à cet égard. - -Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais si c'est la nouveauté de la -situation ou quelqu'autre chose qui m'empêcha de dormir, mais je ne pus -fermer les yeux... Je me tournois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre... -Et cela dura jusqu'à deux heures du matin, qu'impatienté de tant de -mouvemens inutiles, il m'échappa de m'écrier: Oh mon Dieu! - -Vous avez rompu le traité, Monsieur, dit avec précipitation la dame, qui -n'avoit pas plus dormi que moi... Je lui fis mille excuses; mais je -soutenois que ce n'étoit qu'une exclamation... Elle voulut que ce fût -une infraction entière du traité... Et moi je prétendois qu'on avoit -prévu le cas par le troisième article. - -La dame ne voulut pas céder, et la dispute affoiblit un peu sa barrière. -J'entendis tomber par terre deux ou trois épingles des rideaux. - -Sur mon honneur, Madame, ce n'est pas moi qui les ai détachées, lui -dis-je en étendant mon bras hors du lit, comme pour affirmer ce que je -disois... - -J'allois ajouter que pour tout l'or du monde, je n'aurois pas voulu -violer l'idée de décence que je... - -Mais la femme de chambre qui nous avoit entendus, et qui craignoit les -hostilités, étoit sortie doucement de son cabinet, et, à la faveur de -l'obscurité, s'étoit glissée dans le passage qui étoit entre le lit de -sa maîtresse et le mien. - -De manière qu'en étendant le bras, je saisis la femme de chambre... - - - - - SUITE ET CONCLUSION - DU - VOYAGE SENTIMENTAL. - - - - -PRÉFACE. - - -La suite du Voyage Sentimental n'est pas présentée comme une production -de la plume de Sterne. - -La manière brusque dont se termine ce Voyage sembloit exiger une suite; -et il est certain que si l'auteur eût vécu plus long-temps, il eût -terminé cet ouvrage. Les matériaux étoient prêts. L'intimité qui -subsistoit entre Sterne et l'éditeur, l'a mis à portée d'entendre -souvent son ami raconter les incidens les plus remarquables de la -dernière partie de son dernier Voyage: et ses récits ont fait tant -d'impression sur son esprit, qu'il croit avoir retenu ces particularités -assez bien pour pouvoir les publier. Il s'est attaché à imiter le style -et la manière de son ami. Mais y est-il parvenu? c'est au lecteur à en -juger. Quoiqu'il en soit, l'ouvrage peut, aujourd'hui, passer pour -complet: et ceux qui ont lu le Voyage Sentimental d'Yorick, et dont la -curiosité étoit restée en suspens, n'ont plus rien à désirer pour ce qui -concerne les faits, les événemens, et les observations. - - - - -SUITE DU CAS DE DÉLICATESSE. - - -Je pris à la femme-de-chambre... quoi? la main. Non, non: subterfuge -grossier, M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà ce que diront un -critique, un casuiste et un prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie -noire (c'étoit la première fois que je la mettois) contre une douzaine -de bouteilles de vin de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes hier au -soir, (car je voulois parier avec la dame) que ces messieurs ont tort. -Cela n'est guère possible, répondent mes clair-voyans censeurs; la -conséquence est trop visible pour qu'on s'y méprenne. - -La femme-de-chambre étoit, j'en conviens, aussi vive que peut être une -françoise, et une françoise de vingt ans. Cependant, si l'on examine la -circonstance, si l'on fait attention que cette fille avoit le visage -tourné du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la brêche occasionnée -par la chûte des épingles, je crois que les géomètres les plus habiles -auroient bien de la peine à démontrer la ligne que mon bras a dû décrire -pour prendre à la femme-de-chambre... - -Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde; mais étoit-ce ma faute? -Savois-je dans quel état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer -qu'elle viendroit sans être habillée? Hélas! une chemise pour tout -vêtement, c'est une armure bien légère pour une affaire qui pouvoit être -aussi chaude. - -Il est vrai que si elle eût été d'un caractère aussi taciturne que la -femme-de-chambre parisienne, que je rencontrai avec ses _égaremens du -cÅ“ur_, tout alloit pour le mieux, mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas -plutôt senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme si l'on eût voulu la -tuer. En effet, quand elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand c'eût -été à sa vie, et non à sa vertu que j'en aurois voulu, elle n'auroit pas -poussé des cris plus perçans. _Ah! milord! ah! madame! monsieur -l'anglois il y est! il y est!_ - -L'hôtesse et les deux voituriers accoururent. Pouvoient-ils, en -conscience, rester tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on -s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.--La pauvre hôtesse étoit toute -tremblante; elle invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix se -succédoient avec une rapidité incroyable. Les voiturins, dans cette -bagarre, avoient oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans un état -plus décent que moi; car j'avois sauté à bas de mon lit, et j'étois -debout auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans notre chambre. - -Quand on fut revenu de la première surprise, on demanda à la jeune fille -ce qui l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé sa porte? -Point de réponse. Mais elle eut la présence d'esprit de s'enfuir -précipitamment dans son cabinet. - -Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner des éclaircissemens, et -qu'elle s'y refusoit, j'allois échapper aux soupçons; mais -malheureusement en me tournant et retournant dans mon lit, sans pouvoir -me rendormir, j'avois fait sauter un bouton très-essentiel de ma culotte -de soie noire, et l'autre s'étoit échappé de la boutonnière. Ainsi, il -étoit clair que j'avois violé l'article de notre capitulation relatif à -la culotte. - -Je vis les yeux de la dame piémontaise se porter sur l'objet; et comme -les miens suivoient leur direction, je reconnus que, quoique j'eusse ma -culotte, l'état dans lequel je me trouvois devoit faire rougir la -pudeur, plus que ne pouvoient le faire la nudité des deux voiturins, ou -la chemise déchirée de notre hôtesse, ou même les charmes en désordre de -la dame. J'étois, Eugène, debout tout près d'elle, quand elle -m'aperçut... Cette découverte lui fit faire un retour sur elle-même. -Elle se renfonça bien vîte dans son lit, s'enveloppa dans ses -couvertures, et ordonna qu'on apportât promptement le déjeûner. - -A ce signal, tous les curieux se retirèrent, et nous pûmes dès-lors -entrer en conférence réglée, et discuter librement les articles de notre -traité. - - - - -LA NÉGOCIATION. - - -Comme les épingles, avec lesquelles on se croyoit bien en sûreté, -n'avoient pas produit l'effet qu'on s'en étoit promis, la dame -piémontoise, en négociateur habile, se tint armée sur tous les points, -avant de renouer les conférences. Elle comptoit autant sur les artifices -de sa coqueterie que sur la souplesse de son génie. Les femmes ont une -réthorique surnaturelle à laquelle il est impossible de résister. Mais -voici le café au lait; à peine ai-je le temps de faire mes dispositions. - -_La dame._ «Je ne suis pas surprise, monsieur, que la mésintelligence -règne si souvent entre la France et l'Angleterre. Votre nation compte -pour rien l'infraction des traités même sans provocation.» - -_Yorick._ «Pardon, Madame: mais daignez réfléchir un instant. Il avoit -été stipulé par le troisième article que Monsieur pourroit faire ses -prières; et jusqu'à ce moment je n'avois fait qu'une oraison -jaculatoire, cependant, votre femme de chambre par ses cris -extraordinaires, et même incompréhensibles, m'avoit jeté dans des -convulsions si violentes, que je puis vous assurer que je n'étois point -du tout à mon aise.» - -_La dame._ «Pardon, vous-même, Monsieur; mais vous avez enfreint tous -les articles, excepté le premier; et encore la barrière dont on étoit -convenu, a-t-elle été renversée.» - -_Yorick._ «Madame voudra bien observer que c'est elle-même qui l'a -renversée, dans le feu de la discussion sur le troisième article.» - -_La dame._ «Mais, Monsieur, la culotte?» - -_Yorick._ «C'est me toucher au vif: je l'avoue, Madame, j'ai dû vous -paroître coupable; mais soyez sûre que la volonté n'y étoit pour rien. -L'infraction que vous me reprochez a été le résultat d'un pur accident.» - -_La dame._ «Mais est-ce aussi par accident que vous avez porté deux -mains criminelles sur ma femme de chambre?» - -_Yorick._ «Deux mains criminelles, Madame! je ne l'ai touchée que d'une -main: et un jury de vierges ne verroit pas autre chose dans cette -affaire qu'une sensation fortuite.» - -Cette conférence se termina par un nouveau traité dans lequel tous les -cas furent prévus, hôtelleries, lits, épingles aux rideaux; femmes de -chambre nues, culottes malheureuses; boutons, etc. etc. etc. Il se fût -agi d'une nouvelle convention pour la démolition du port de Dunkerque, -ou de celui de Mardik, qu'on n'auroit pas déployé une politique plus -circonspecte. Rien ne fut laissé à la mauvaise foi, ou au hasard. - - - - -VÅ’UX EN FAVEUR DES PAUVRES. - - -Nature! sous quelque forme que tu te montres; sur les montagnes de la -nouvelle Zemble, ou sur le sol brûlant des tropiques, tu es toujours -aimable! toujours tu guideras mes pas! Avec ton secours, la vie confiée -à cette foible et frêle machine sera toujours conforme à la raison et à -la justice. Ces douces émotions que tu inspires par une sympathie -organisée dans toutes les parties m'apprennent à sentir, à prendre part -au malheur des autres, à compatir à leur misère; elles sont pour moi la -source d'une satisfaction, d'une félicité ineffable. Comment donc les -infortunes passagères du moment peuvent-elles obscurcir ton front; ce -front, où la sérénité devoit fixer son empire?--Loin d'ici méchant -_Spléen_ aux yeux jaunes! empare-toi de l'hypocrite au cÅ“ur double, au -regard louche; saisis ce misérable qui soupire, même en contemplant ses -trésors, et tremblant en pensant à la fragilité des portes et des -verroux;--mais songe donc, insensé, que la vie elle-même est plus -fragile encore; calcule les jours que tu as encore à vivre,--dix années -peut-être; et peut-être moins. Ne garde que ce qu'il te faut pour ce -trajet si court, et donne le reste au véritable indigent. - -Puisse ma prière être exaucée, et la misère disparoîtra de dessus la -terre; chaque mois sera pour le pauvre un mois de vendange. - - - - -AMITIÉ. - - -Quelque prêtre rigide s'imaginera peut-être que c'étoit avant le -déjeûner que je faisois cette prière, et pour que ma négociation avec la -belle piémontoise eût un heureux succès,--cela peut être. - -Ma vie a été un tissu d'accidens, ourdi par les mains de la fortune, sur -un patron bisarre, mais sans être rebutant. Le fond en est léger et -riant; les fleurs en sont si variées que le plus habile des ouvriers de -l'imagination auroit bien de la peine à l'imiter. - -Une lettre de Paris, de Londres, de vous Eugène! oh! mon ami! je serai -avec toi, à l'hôtel de Saxe, avant deux fois vingt-quatre heures. - - - - -LE COMBAT. - - -Ainsi, bel ange, je te rencontrerai à Bruxelles: mais ce ne sera qu'à -mon retour d'Italie. Je traverserai l'Allemagne pour me rendre en -Hollande, par la route de Flandres. Quel combat entre l'amour et -l'amitié! ah! madame de L--! la porte de la remise a été fatale à la -paix de mon cÅ“ur.--La boîte de corne du bon moine vous replace à chaque -instant sous mes yeux. - -Si j'ai jamais désiré avoir un cÅ“ur de roche, insensible au plaisir -comme à la peine, c'est aujourd'hui. Insensé! qu'ai-je dit? j'ai -blasphêmé contre la religion du sentiment. J'expierai mon crime. -Comment? en faisant à l'amitié le sacrifice de mes affections les plus -douces; dussé-je en mourir! - - - - -LA FAUSSE DÉLICATESSE. - - -Ma résolution une fois prise, je me mis à préparer les excuses que la -politesse vouloit que je fisse à la belle piémontoise, pour un départ -aussi brusque; c'étoit une infraction au traité que nous avions fait -ensemble, et qui me lioit jusqu'à Turin. Il me falloit donc un manifeste -apologétique. Si notre première convention avoit essuyé quelques -atteintes, les incidens et accidens qui avoient occasionné cette -apparence de violation, pouvoient tenir lieu de justification. Mais ici -c'étoit violer ouvertement un second traité, après une ratification -solemnelle et religieuse. Comment donc ose-t-on faire aux potentats de -la terre un crime d'une reprise d'hostilités, après un traité définitif, -quand on voit cette foule d'événemens inattendus, et imprévus qui -peuvent r'ouvrir le temple de Janus. Pendant que je faisais ce beau -soliloque, la dame entra dans ma chambre et me dit que les voituriers -étoient prêts, ainsi que leurs mulets.--Eugène, si la rougeur peut être -un signe de modestie naturelle, ou de honte, et non la marque du crime, -je t'avouerai que mon visage devint cramoisi, et que ma langue me refusa -le service.--«Madame... une lettre,» je ne pus en dire davantage. Elle -vit ma confusion, mais elle ne fit pas semblant de s'en appercevoir. - -«Nous resterons, monsieur, jusqu'à ce que vous ayez fini votre -lettre.»--Mon trouble redoubla; et ce ne fut qu'après une pause de -quelques minutes, qu'appelant à mon aide toutes les puissances de la -résolution et de l'amitié, je pus lui dire: «Il faut que j'en sois -moi-même le porteur.» - -T'est-il jamais arrivé, dans un besoin pressant, de t'adresser à un ami -équivoque pour lui demander de l'argent? Que se passoit-il alors dans -ton ame, pendant que tu examinois l'agitation de ses muscles, que tu -voyois la terreur ou la compassion se peindre dans ses yeux; et que ton -homme faisant taire les tendres émotions du cÅ“ur et se tournant vers -toi, avec un sourire malin, te demandoit: «où sont mes sûretés?» As-tu -jamais brûlé pour une beauté impérieuse, dans laquelle tu avois -concentré tes vÅ“ux, tes espérances, et ton bonheur? C'en est fait: la -résolution en est prise. Tu lui découvres le secret de ton cÅ“ur: tu -tiens, dans ce moment terrible, les yeux fixés sur les siens. -Malheureux, que vas-tu devenir? Son indignation éclate; chacun de ses -regards est un trait qui te tue. - ---Voilà précisément, Eugène, ce qui m'arrive. Figure-toi la belle -piémontoise recueillant tout son orgueil et toute sa vanité dans un même -foyer, le tout renforcé par le ressentiment dont est animée une femme -qui se croit outragée. - -«C'est sans doute, là , Monsieur, de la politesse angloise; mais elle ne -convient pas à d'honnêtes-gens.» - -«Eh! Madame! au nom du destin, du hasard, ou de la fatalité, ou de tout -ce qu'il vous plaira, pourquoi les incidens, les bisarreries de ma vie, -attirent-ils à une nation entière un pareil reproche?» - -Ce n'est pas bien, belle piémontoise! mais, pars! que le bonheur te -suive et t'accompagne par tout. - - - - -OPINIATRETÉ. - - -Mais cette difficulté n'étoit pas la seule que j'eusse à surmonter, en -changeant le plan de mes opérations. Le voiturier avec lequel j'étois -convenu qu'il me conduiroit à Turin, ne vouloit pas retourner à -Saint-Michel, avant d'avoir achevé son voyage, parce qu'il s'attendoit à -trouver un voyageur qui lui payeroit son retour. Je lui représentai -inutilement ce qu'il gagneroit pour une course aussi courte, et qu'il -trouveroit probablement à Saint-Michel quelque personne qui voudroit -aller à Turin. Non;--il étoit obstiné comme ses mules, on eût dit qu'il -y avoit entr'eux une sympathie de caractère qu'il faut peut-être -attribuer à ce qu'ils vivoient et conversoient constamment ensemble. -Toute ma rhétorique, tous mes raisonnemens ne firent pas plus -d'impression sur cet homme, que les excommunications et les anathêmes -lancés religieusement par le clergé de France contre les rats et les -chenilles, n'en font sur ces animaux. - -Voyant que je n'avois pas d'autre parti à prendre que de payer le -retour, comme si nous avions été jusqu'à Turin, je finis par y -consentir; et avec ma philantropie ordinaire je commençai à imputer -cette soif du gain, si universellement dominante, à quelque cause cachée -dans notre structure, ou à quelques particules invisibles d'air que nous -humons avec notre première aspiration en poussant, quand nous faisons -notre entrée dans ce monde, un cri de mécontentement pour le voyage -qu'on nous force à faire. - - - - -LE HASARD DE L'EXISTENCE. - - -«Le cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire,» -cette idée me plaît; je la crois neuve et très-bien adaptée à ma -situation présente; je remontai dans ma chaise, en adressant un sourire -gracieux aux mules qui sembloient avoir fait passer toutes leurs -mauvaises qualités à leur conducteur, et je roulai dans mon esprit -quelques conclusions étranges et sans liaison que je tirois de cette -pensée que je trouvois si heureuse. - -Si donc, me disois-je, nous sommes forcés à ce voyage de la vie; si nous -sommes engagés dans cette route sans le savoir, et sans y avoir -consenti; si, sans un certain concours fortuit d'atômes, nous eussions -pu être une pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi sommes-nous -responsables de nos passions, de nos folies, et de nos caprices? Si -vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés par quelque tyran à devenir des -courtisans, avant d'avoir appris à danser, serions-nous punissables pour -avoir fait gauchement la révérence? ou, si ayant appris à danser, mais -ignorant tout-à -fait l'étiquette de la cour, on me faisoit malgré moi -maître des cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de mon ignorance? -Que d'Alexandres, ou de Césars ont été perdus pour le monde par une -mal-adresse dans l'acte important de la conception! Fais attention à -cela, Eugène, et ris de la prétendue importance des plus grands -monarques de la terre. - - - - -MARIE. - - -A mon arrivée à Moulins je demandai des nouvelles de cette infortunée, -et j'appris qu'elle avoit rendu le dernier soupir, dix jours après celui -où je l'avois vue. Je m'informai de la place où elle avoit été enterrée, -et je m'y transportai: mais pas une pierre qui dise où elle repose. -Néanmoins voyant un espace de terre qui avoit été fraîchement remuée je -n'eus pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai le tribut dû à sa -vertu, et je lui accordai une larme. - -Hélas! ame si douce, tu es partie! mais c'est pour aller te ranger parmi -ces anges dont tu étois une image sur la terre.--Ta coupe d'infortunes -étoit pleine, trop pleine, et elle s'est répandue dans l'éternité.--La -tourmente de la vie s'est convertie pour toi en un calme plein de -douceurs. - - - - -LE POINT D'HONNEUR. - - -Après avoir rendu ces honneurs aux mânes de Marie, je remontai dans ma -chaise, et me laissai aller au fil de mes pensées sur le bonheur et le -malheur de l'espèce humaine: je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis -d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, et mettant pied à terre, -j'allai vers l'endroit d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui -touchoit à la route. J'eus de la peine à y arriver parce que le chemin -qui y conduisoit, étoit tortueux et malaisé. - -Le premier objet qui se présenta à ma vue fut un beau jeune homme, qui -me parut expirant d'une blessure qu'il venoit de recevoir d'un autre -homme qui n'étoit guères plus âgé, et qui pleuroit sur lui, tenant dans -sa main une épée encore fumante. Je restai quelques instans immobile de -frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avoit été la cause de -ce combat sanglant; on ne me répondit que par un nouveau torrent de -larmes. - -A la fin essuyant les pleurs dont ses joues étoient baignées, le -malheureux me dit en soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a forcé à une -action que ma conscience condamnoit: mais je n'ai pas écouté la voix de -ma conscience: en déchirant le sein de mon ami, j'ai percé mon propre -cÅ“ur; et la blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!» ses -transports de douleurs recommencèrent. - -Quel est donc ce phantôme, honneur! qui plonge un fer homicide dans ce -sein où l'on voudroit verser du baume. Traître! perfide! tu marches tête -levée sous l'habit de la coutume, ou plutôt de la mode ridicule, qui, -formée par le caprice, est devenue une loi, un code de lois, inconnu à -nos ancêtres, inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire étoit -donc réservé pour ce siècle de luxe, de lumières et de rafinement; pour -le séjour des muses; pour la résidence des grâces. - - - - -LA RECONNOISSANCE. - -FRAGMENT. - - -La reconnoissance est un fruit qui ne peut venir que sur l'arbre de la -bienfaisance: avec une origine aussi noble, une origine céleste, la -reconnoissance est nécessairement une vertu parfaite. - -Pour moi, dit _Multifarius Secundus_, je n'hésiterai pas à la placer à -la tête de toutes les autres vertus; d'autant plus que le Tout-Puissant -lui-même n'en exige pas d'autre de nous: elle est la source de toutes -celles qui sont nécessaires pour le salut. - -Les payens eux-mêmes faisoient un si grand cas de cette vertu, qu'ils -avoient imaginé en son honneur trois divinités, sous le nom de grâces, -qu'ils nommoient _Thalie_, _Aglaë_ et _Euphrosyne_. Ces trois déesses -présidoient à la reconnoissance; on avoit jugé qu'une seule ne suffisoit -pas pour honorer une vertu si rare. Il faut observer que les poëtes les -ont représentées nues, pour faire comprendre que lorsqu'il s'agit de -bienfaisance et de reconnoissance, nous devons agir avec la plus grande -sincérité, et sans le moindre déguisement. Elles étoient peintes en -vestales, et dans la fleur de la jeunesse, pour faire sentir que les -bons offices doivent toujours être récens dans notre mémoire, et que -notre reconnoissance ne doit jamais s'affoiblir, ou plier sous le poids -du temps, et que nous devons chercher toutes les occasions de témoigner -combien nous sommes sensibles aux bienfaits que nous avons reçus. On -leur donnoit une figure douce et riante pour signifier la joie que nous -éprouvons quand nous exprimons les obligations que nous avons. Leur -nombre étoit fixé à trois, pour montrer que la reconnoissance doit être -trois fois plus grande que le bienfait; elles se tenoient toutes trois -par la main, pour faire voir que les services et la gratitude doivent -être inséparables. - -Voilà ce que nous ont appris ces payens que nous damnons. Chrétiens! -souvenez-vous que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez votre -supériorité par vos vertus. - - - - -LE COMPAGNON DE VOYAGE. - - -Le malheureux inconnu, tout en déplorant la mort de son ami, oublioit sa -propre sûreté;--comme j'aperçus quelques hommes à cheval, à une certaine -distance, je conjecturai qu'ayant eu peut-être connoissance du duel qui -devoit avoir lieu, ils venoient à la recherche des combattans: je le -conjurai de monter dans ma chaise, afin de gagner Paris, avec toute la -promptitude possible. Il pouvoit s'y tenir caché jusqu'à ce que son -affaire eût été arrangée, ou, si elle prenoit une mauvaise tournure, il -s'échapperoit et passeroit en pays étrangers. - -Mes remontrances eurent leur effet, et avec quelques instances de plus, -j'obtins de lui que nous ferions route ensemble. - -Quand nous eûmes fait environ une lieue, je remarquai que ses pleurs -étoient moins abondans, sa poitrine moins agitée, tout son extérieur -plus tranquille. Nous n'avions pas encore ouvert la bouche depuis que -nous étions entrés dans la voiture: voyant qu'il n'étoit pas éloigné de -me raconter la cause de son malheur, je l'en priai poliment, et sans -importunité: il y consentit. - - - - -L'HISTOIRE. - - -Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement de Languedoc. Ayant fini -mes études je vins passer quelques mois à Paris où je me liai avec un -gentilhomme un peu plus jeune que moi. Il étoit d'une famille -distinguée, et devoit hériter d'une fortune considérable. Ses parens -l'avoient envoyé à Paris, autant pour perfectionner son éducation, que -pour l'éloigner d'une jeune demoiselle d'un rang inférieur au sien, dont -il paroissoit très-épris. - -Il me révéla sa passion pour cette jeune personne, qui avoit, disoit-il, -fait tant d'impression sur son cÅ“ur, que le temps, ni l'absence ne -pourroient en effacer son image chérie. Il entretenoit avec elle une -correspondance très-suivie. Les lettres de la demoiselle sembloient -respirer le retour le plus tendre. Il me consulta sur ce qu'il devoit -faire, et je lui donnai les conseils que je jugeai les meilleurs: je ne -prétendis pas le guérir de son amour; sa maîtresse, à l'entendre, étoit -belle comme Vénus, et, si l'on peut se prendre de passion d'après un -portrait peint par un admirateur aussi brûlant, celui qu'il m'en faisoit -étoit bien propre à exciter toutes les émotions de la tendresse. -J'applaudis donc à son choix, et comme nous pensions absolument l'un -comme l'autre, que la fortune et la grandeur ne pouvoient rien, quand -elles se trouvent en opposition avec le bonheur, nous regardions comme -le plus grand de tous les maux la tyrannie des parens qui forcent leurs -enfans à se marier contre leur inclination. - -Sur ces entrefaites je reçus une lettre de mon père qui me rappeloit -dans mon pays. Comme son ordre étoit très-positif, et n'étoit accompagné -d'aucune raison, je craignois que quelques-unes de mes petites -galanteries, (car c'est un mal auquel il est impossible d'échapper dans -un pays comme Paris) ne fussent parvenues à sa connoissance, je me -disposai donc à partir, et fis tristement mes préparatifs. Mon chagrin -n'étoit que trop bien fondé. Les derniers fonds qu'on m'avoit fait -passer devoient me durer trois mois: le premier à peine fini, je n'avois -plus rien. Il m'étoit impossible de voyager sans argent; mais mon -généreux ami me prévint dans cette occasion. Il m'offrit une petite -boîte qu'il me pria de garder pour l'amour de lui. L'ayant ouverte, j'y -trouvai une lettre-de-change à vue sur un banquier, la somme étoit plus -que suffisante pour mes frais de route. - -Comme il ne laissoit jamais échapper l'occasion d'écrire à sa chère -Angélique, je lui demandai une lettre pour elle: car elle demeuroit dans -le voisinage de mon père. Je me chargeai aussi de lui porter le portrait -de son amant, peint par un artiste des plus célèbres de Paris, et garni -d'un riche entourage de brillans: elle devoit le porter en bracelet. - - - - -RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE. - - -Je quittai Paris et tous ses plaisirs avec la plus grande répugnance. -Mais ce qui m'affligeoit le plus c'étoit la perte de mon camarade, de -mon ami; nous vivions ensemble comme deux frères. On nous nommoit -quelquefois Pylade et Oreste. A mesure que j'approchois, je pensois -davantage aux reproches que j'allois essuyer de mon père, pour mes -folies et mes extravagances; je me disposois à recevoir la correction -paternelle avec humilité, avec le respect qu'un fils, et un fils -prodigue doit à son père. - -Mais quelle fut ma surprise quand j'entendis ce bon père, qui s'étoit -précipité vers moi au moment où j'entrois, avec un visage tout rayonnant -de joie, s'écrier: mon fils, l'empressement que vous avez témoigné à -m'obéir, vous rend encore plus cher à mon cÅ“ur, et plus digne de la -fortune qui vous attend. Je le remerciai de ses bontés pour moi; mais je -lui montrai ma surprise relativement à cette bonne fortune dont il me -parloit. «Entrez, me dit-il, et ce mystère vous sera revélé.» En parlant -ainsi il me présenta à un vieux gentilhomme et à une jeune dame; et me -dit: «Monsieur, voici votre femme.» Il y avoit dans cette saillie -brusque, mais amicale de mon père, quelque chose de franc et d'honnête -qui me parut infiniment préférable au ton mielleux des sycophantes de -cour, espèce d'êtres que je n'ai jamais goûtés. - -La jeune demoiselle rougit, et moi je restai immobile. Ma langue ne -pouvoit plus articuler, ni mes bras agir. Mes jambes fléchissoient: -surpris à la vue de tant de beauté et d'innocence, je n'eus pas le temps -de réfléchir: un millier de cupidons s'emparèrent de mon cÅ“ur au même -instant, et le subjuguèrent. - -Revenu du trouble où cet événement inattendu m'avoit jeté, je présentai -du mieux que je le pus, mes respects à la compagnie, et l'on me -complimenta sur mon heureuse alliance, comme si mon mariage étoit déjà -fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir un objet aussi divin, -sans en venir éperdument amoureux. C'étoit pour moi le comble du -bonheur, que l'approbation de mon père eût précédé la mienne. - - - - -L'ENTREVUE. - - -Le dîner étoit servi, et la joie éclattoit sur tous les visages, excepté -sur celui de ma prétendue; je l'attribuai à sa modestie, et au trouble -qu'avoit dû lui causer mon apparition soudaine. Je saisis la première -occasion favorable, où je me trouvai seul avec elle, pour lui déclarer -mes sentimens; et l'instruire de l'impression profonde qu'elle avoit -faite sur mon cÅ“ur. - -Cette occasion se présenta bientôt après le dîner. En nous promenant -dans le jardin, nous nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie, -dans un petit bois que la nature, dans un de ses momens de gaieté, -sembloit avoir réservé pour servir de retraite aux amans. «Madame, lui -dis-je, après la déclaration que nous avons entendue, et la démarche -concertée entre votre père et le mien, je me flatte que ce n'est pas -vous offenser que de vous dire, que rien ne manqueroit à ma félicité, -que je serois le plus heureux des hommes si j'apprenois de votre bouche -que l'alliance qui se prépare a votre agrément, comme il paroît avoir -celui de toutes les personnes qui nous entourent. Oh, dites-le moi, mon -ange! dites-moi que ce n'est pas malgré vous que vous deviendrez mon -épouse.--Faites-moi du moins espérer que j'aurai une petite part à votre -affection.--Vous servir avec empressement, m'étudier constamment à vous -plaire, fera l'occupation de toute ma vie.» - -«Monsieur, me répondit-elle, votre extérieur annonce une noble -franchise: vous détestez, j'en suis sûre, le mensonge et la tromperie. -Si je vous disois que je pourrai vous aimer un jour, je vous tromperois: -c'est impossible.» - -«Ciel! qu'ai-je entendu! impossible de m'aimer! Ai-je donc une forme si -hideuse? Suis-je donc un monstre? La nature m'a-t-elle jeté dans un -moule si grossier, que je sois un objet de dégoût, d'horreur pour la -plus belle, la plus aimable des créatures? s'il en est ainsi...» - -«Non, monsieur; vous êtes injuste envers la nature: injuste envers -vous-même. Vous avez une figure aimable, une taille élégante, un -extérieur agréable, embelli encore de tous les charmes de l'art, mais -telle est ma cruelle destinée.»--Ici un torrent de larmes lui coupa la -parole. - -«Oh! madame, lui dis-je, en tombant à ses genoux, je vous en conjure, -écoutez la prière du plus ardent de vos adorateurs.--Ce n'est pas parce -que les ordres d'un père semblent me donner un titre à votre main.--Je -ne veux la devoir qu'à vous-même.--Mais, je vous en conjure, -permettez-moi de m'efforcer à la mériter; permettez-moi de vous -convaincre de la réalité de ma passion, aussi ardente qu'elle est -insurmontable.» - -Dieu! Quel fut mon étonnement lorsqu'en proférant ces dernières paroles, -j'apperçus mon ami, l'ami que j'honorois, se précipiter de derrière le -bosquet, et tirant son épée. «Lâche, s'écria-t-il, tu paieras ta -trahison.» - -La dame s'étant évanouie, il remit son épée dans le fourreau pour voler -à son secours, on la remporta dans la maison, et il m'ordonna de le -suivre. Je le suivis, ne sachant pas comment j'avois pu l'offenser, ni -par quel enchantement il se trouvoit dans la maison de mon père, tandis -que je le croyois à Paris: pendant que nous nous rendions à la forêt, il -s'expliqua en ces termes: - -«Monsieur, j'ai été instruit de votre perfidie, peu d'heures après que -vous fûtes parti de Paris, et quoique vous eussiez pris soin de me -cacher le sujet de votre voyage, le soir même il n'étoit question que de -votre mariage dans toute la ville. J'envoyai aussitôt chercher des -chevaux de poste; et comme vous voyez, je suis arrivé encore à temps -pour rompre votre union avec Angélique.» - -«Angélique! m'écriai-je;--Dieu sait si votre accusation, vos reproches -sont injustes: j'ignorois que cette demoiselle fût Angélique.» - -«Subterfuge puérile, répondit-il, et bon tout au plus pour en imposer à -un fol, ou à un sot.--Il me faut une autre satisfaction.--Avez-vous -remis ma lettre et mon portrait?» - -«Non; cela m'a été impossible.» - -«Lâche, lâche!--Non: tu trouvois qu'il étoit plus sage de travailler -pour toi-même.--J'ai entendu tout ce que tu as dit; il est donc inutile -que tu ajoutes le mensonge à la perfidie.» - -Ce fut en vain que je demandai à lui prouver mon innocence;--que je -promis de renoncer à toutes mes prétentions sur Angélique, et de voyager -dans les contrées les plus éloignées, afin de l'oublier: il fut -inexorable. Je ne pus jamais parvenir à lui persuader que je ne l'avois -pas trompé à Paris; que j'avois ignoré qu'Angélique fût la personne à -laquelle j'adressois mes vÅ“ux; en un mot, nous arrivâmes à l'endroit où -vous nous avez trouvés; et là , malgré toute ma répugnance, je fus obligé -de me défendre, après m'être vu traité à plusieurs reprises de lâche, -d'infâme, de poltron: vous savez le reste.--Ainsi parla mon compagnon de -voyage, et ses larmes recommencèrent à couler. - - - - -L'AUBERGE. - - -Cette histoire touchante avoit fait sur moi une impression si pénible, -que je fus très-aise d'appercevoir une petite auberge sur le bord de la -route: j'avois grand besoin d'un peu de repos. Nous y entrâmes. - -L'hôtesse nous souhaita le bonjour; c'étoit une femme de bonne mine, -assez en embonpoint, ni jeune, ni vieille, ou comme on dit en France, -d'un certain âge; ce qui ne dit pas grand'chose. Je lui donnerai donc -environ trente-huit ans. Un cordelier la quittoit au moment où nous -entrions, elle regardoit ce bon père d'un Å“il si tendre et si pieux, -qu'il étoit aisé de voir qu'elle sortoit de confesse. Son mouchoir étoit -un peu chiffonné: il y manquoit quelques épingles; son bonnet n'étoit -pas tout-à -fait droit sur sa tête; mais on pouvoit attribuer ce léger -désordre à la ferveur de sa dévotion et à l'empressement avec lequel -elle étoit accourue au devant de ses nouveaux hôtes. - -Nous demandâmes une bouteille de Champagne.--Messieurs, j'en ai -d'excellent. Il n'a pas son pareil en France. Je vois bien que Monsieur -est anglois. Mais quoique nos deux nations soient en guerre, je rendrai -toujours justice aux individus: il faut avouer que les milords anglois -sont les seigneurs les plus généreux de l'Europe: je commettrois donc -une grande injustice, si je présentois à un anglois un verre de vin qui -ne fût pas bon pour la bouche du _grand monarque_. - -Il n'y avoit pas à se quereller avec une femme, sur un point aussi -délicat; et quoique nous vissions bien, mon compagnon et moi, que -c'étoit la plus mauvaise bouteille de Champagne dont nous eussions -jamais tâté, je louai généreusement, je payai de même, et je fis de -grands complimens à la maîtresse, sur sa _politesse_. - -A notre arrivée à Paris je remis mon compagnon de voyage à son ancien -logis, rue Guénégaud: il se proposoit de se déguiser en abbé, espèce de -gens qui font très-peu de sensation dans cette ville. Il faut pourtant -en excepter ceux qui font profession de bel esprit, ou qui sont de -déterminés critiques. Il me promit de venir me trouver au café anglois, -vis-à -vis le Pont-Neuf, à neuf heures du soir, afin que nous pussions -souper ensemble, et délibérer sur ce qu'il auroit à faire pour se mettre -en sûreté. Il étoit alors cinq heures; ainsi j'en avois quatre devant -moi pour muser et chercher un gîte.--Pouvois-je faire un meilleur emploi -de mon temps, que d'aller causer quelques instans avec mon aimable -marchande de gants. - -D'abord il n'y avoit pas dans toute la ville une femme mieux au fait des -logemens à louer. Sa boutique étoit une espèce de bureau d'adresse pour -les hôtels vides. Il est vrai que je ne le savois pas quand j'y entrai. -Mais cette circonstance seroit-elle moins en ma faveur parce que je ne -l'avois pas prévue? En second lieu, jamais femelle ne fut plus habile à -savoir la nouvelle du jour, et il falloit que je découvrisse si -l'affaire de mon ami étoit déjà connue à Paris; mais cette recherche -demandoit de la précaution et de l'adresse: il fallut donc passer dans -l'arrière-boutique. - - - - -LES ARMOIRIES. - -PARIS ET LONDRES. - - -Paris, ton emblême est un vaisseau: la Seine cependant n'est pas -navigable. Que ne prends-tu pour armes la croix de Londres avec une -Notre-Dame? car ton vaisseau remonte la Tamise avec le flux, et jette -l'ancre dans le port marchand. - -Dans laquelle des neuf cents rues (je ne parle que des petites) de cette -_capitale_ du monde, (car le moyen de contester aux Parisiens une -dénomination qui, à la vérité n'a jamais dépassé de leur ville) dans -laquelle, dis-je, de ses neuf cents rues prendrai-je un logement? mais -doucement:--c'est ici que demeure ma belle marchande de gants.--Elle est -sur sa porte. Les filets de l'amour, fiction des poëtes, sont une -réalité chez elle.--«Madame, ma bonne fortune m'a jeté encore une fois -dans votre quartier, sans que j'y pensasse. Comment se porte Madame?--à -merveille, monsieur: enchantée de vous voir.» - -Quelle urbanité! quelle politesse de langage; et c'est la femme d'un -gantier qui parle ainsi! - - - - -L'ARRIÈRE BOUTIQUE. - - -Il n'y avoit pas dix minutes que nous étions dans l'arrière-boutique, et -ma belle marchande avoit déjà coulé à fond toutes les nouvelles du jour. -Je fus bientôt au fait des nouvelles liaisons entre les danseurs de -l'opéra, les filles d'honneur; les filles de joie, et les milords -anglois; les barons allemands et les marquis italiens. La rapidité avec -laquelle elle défiloit son chapelet ne peut se comparer qu'à celle du -Rhône, ou à la chûte du Niagara. Dans l'espace de dix minutes, j'avois -recueilli assez d'anecdotes scandaleuses pour en composer deux gros -volumes. «Mais, à propos, dit-elle, avez-vous quelques échantillons de -nos nouvelles manufactures de gants?»--«Où en trouve-t-on?»--Elle -descend un carton, et me fait voir une charmante collection. «Voilà les -gants d'amour; M. le duc D*** en est l'inventeur.--C'est une histoire -singulière; il faut que je vous la raconte. Madame la duchesse a pour -Sigisbée un officier écossois, qui a des éruptions d'un genre -particulier. Vous savez, Monsieur, que cette nation est sujette à une -maladie qui lui est propre; c'est tout comme chez nous;--tous les pays -ont leurs maux.--Le valet-de-chambre de Madame dit en confidence à -Monsieur qu'il craignoit que le capitaine n'eût communiqué à sa -seigneurie quelque chose qu'il n'osoit pas nommer. «Qu'est-ce que c'est, -dit le duc? ce n'est pas la gale?» Le valet-de-chambre leva les épaules, -et la duchesse entra.--La politesse ne permettoit pas au duc de demander -un éclaircissement à son épouse; il travailla donc à imaginer un moyen -d'éviter la contagion. Il avoit entendu parler d'un colonel anglois, qui -avoit eu une très-bonne idée, dans une circonstance à -peu-près -semblable. Mais son nom, qu'il avoit donné à sa découverte, étoit si -barbare, qu'il étoit impossible de le prononcer, sans blesser la -décence. Le duc appela donc la sienne, les _gants d'amour_: et -maintenant ces gants sont en grande faveur à Paris. Mais il est bon que -vous sachiez que la duchesse n'avoit pas été inoculée, et qu'elle mourut -de la petite-vérole quelques mois après. On dit que ses médecins -s'étoient trompés sur la nature de sa maladie: ils n'avoient jamais été -dans votre pays, et avoient oublié que la gale, ou toute autre maladie, -cutanée, ou non, peut se transplanter ici;--mais j'espère, -ajouta-t-elle, en me lançant à travers ses longs cils un regard amoureux -qui pénétra dans mon cÅ“ur plus avant que je n'aurois cru un coup-d'Å“il -capable de le faire; vous êtes amateur de la mode, j'espère que vous -porterez de ces gants: j'en suis même bien sure; tout le monde en -porte.» - -A ces mots elle en tira plusieurs paires de différentes grandeurs. Je -les rejettai presque tous comme étant trop grands pour ma main. A la fin -elle m'en montra une paire que je crus me convenir à -peu-près. «Je vais -vous les essayer, Monsieur: mais il faut que votre main soit bien petite -pour qu'ils vous aillent; au contraire, madame, comme elle est -très-chaude dans ce moment, je crois que vous pouvez m'en essayer qui -soient plus grands.»--Elle se mit à côté de moi, et y mettant les deux -mains, elle avoit presque achevé la besogne, lorsque son mari vint à -passer par la salle. Il secoua la tête en disant:--faites,--faites,--ne -bougez pas. - - - - -L'EFFET. - - -Je ne sais comment vous expliquer cela: mais j'ai toujours éprouvé dans -mon corps une espèce de tremblement quand un mari m'a trouvé en tête à -tête avec sa femme, quoique dans une attitude très-honnête.--Certes, on -ne niera pas que celle dans laquelle nous étions la jolie marchande et -moi ne fût extrêmement décente.--D'ailleurs, c'étoit pour affaire. -Peut-on blâmer une marchande de gants de ce qu'elle les fait essayer -dans son arrière-boutique. - -Quoi qu'il en soit, l'apparition subite du bon homme avoit rendu les -gants presqu'inutiles; ma main, je ne sais par quelle espèce de -sympathie trembloit tellement qu'elle ne put plus faire son office. Elle -glissa à travers le gant, et s'échappa de celle de ma belle. «Mon Dieu, -dit-elle, qu'avez-vous?» Je répondis très-à -propos,--ma foi, madame, je -n'ai rien.--Vous vous trouvez mal, monsieur: prenez une goutte de -liqueur.» Elle en avoit dans un cabinet à côté, et elle m'en présenta. -Ce cordial produisit quelqu'effet: mais pas assez pour dissiper le -trouble de mes esprits, occasionné par l'apparition seule du mari: -ensorte que je n'eus pas le courage d'essayer de sa jolie main une -seconde paire de gants. Mais je la priai de m'en mettre de côté une -couple de paires des plus petits. «De quelle couleur, monsieur les -veut-il?--noirs.--Comment, avec des rubans noirs, sans être en deuil?» -Je la tirai d'inquiétude, en lui disant que j'étois ecclésiastique, et -que quoique je ne fusse pas en deuil, je ne pouvois pas décemment porter -des gants, même des _gants d'amour_, qui seroient d'une couleur plus -éclatante. - -Les gants que j'avois essayé, et la frayeur que m'avoit causée le mari, -m'avoit fait oublier le sujet qui m'avoit amené dans cette -boutique.--Mais la vérité est qu'avant de passer dans l'arrière-boutique -j'avois déjà pris mes mesures; c'est-à -dire, que je m'étois assuré d'un -logement. Quant à ce qui regardoit mon malheureux compagnon de voyage, -cela ne devoit pas aller jusqu'à elle. Je me devois à moi-même, -aussi-bien qu'à mon nouvel ami, d'être très discret sur cet article. - - - - -LA MÉDISANCE. - - -Comme je connois le bon naturel et la loyauté de mes bons amis les -critiques, je ne doute pas que ce dernier chapitre ne soit condamné, -sans juri, aux _assises du mois_ des auteurs, et que ce tribunal, car -c'en est un, ne me déclare coupable de haute trahison contre le -souverain, la décence, pour l'avoir écrit, quoi qu'il n'y ait pas un -trait, une étoile, ou un astérisque dans mon ouvrage qui ait pu allarmer -leur vertu; mais comme je me trouve ici parmi mes pairs, je proteste -ainsi qu'il suit: - -«Je n'adhère pas à ladite résolution parce que je suis entièrement -convaincu qu'ils ne comprennent pas ledit chapitre; et parce que sans -entrer dans une explication complette sur ce sujet, je suis d'avis qu'il -est au-dessus de leur intelligence.» - - YORICK. - - - - -LA FILLE D'OPÉRA. - - -J'ai toujours eu pour maxime que les biens de ce monde n'ont de valeur -que par l'usage qu'on en fait. J'avois dans ma poche deux paires de -gants d'amour que j'avois à peine essayés.--Voyant que vous n'étiez pas -encore arrivé, mon cher Eugène, je me rendis à l'Opéra, et j'y vis -mademoiselle Lacour danser à ravir. J'étois au parterre, et de ma place -je découvris les plus jolies jambes du monde: je doute qu'il en soit -sorti d'aussi parfaites de dessous le ciseau de Protogènes ou de -Praxitèle. Ce fut un sujet de conversation entre l'abbé de M... et moi. -L'abbé me promit de me présenter à cette aimable danseuse, et me tint -parole. Au sortir du spectacle je conduisis mademoiselle Lacour à son -carosse, et j'eus l'honneur de lui donner la main pour y monter. Sachant -que j'étois anglois, elle serra la mienne d'une manière si affectueuse, -que je sentis l'émanation passer du bout de mes doigts à mon cÅ“ur avec -une rapidité qu'il est plus aisé d'imaginer que de décrire. - -Elle nous donna un petit souper très-élégant, et l'abbé se retira -promptement après avoir bu un verre de vin seulement. La conversation -avoit déjà pris une tournure galante et tendre, je m'étendois sur la -félicité sentimentale, et sur les charmes de l'amour platonique; la -belle m'interrompit par un éclat de rire, en me disant: «Je vous avoue -que je ne suis pas du tout pour votre système, et que je préfère la -pratique à toute cette belle théorie.» - -Dans toute autre circonstance une doctrine aussi grossière dans la -bouche d'une femme, m'auroit dégoûté: mais je me sentois disposé dans ce -moment à la gaieté, et je lui versai une rasade en disant: vive la -bagatelle! Je lui fis voir ma nouvelle emplette, et lui demandai si elle -me trouvoit bien à la mode. Elle me répondit que la forme en étoit -mesquine, quoique les gants fussent à la grecque: et elle me recommanda -d'en avoir toujours à la mousquetaire. - -Comme nous finissions cet intéressant sujet, on annonça Sir Thomas G...; -le domestique essaya d'ouvrir la porte, mais éprouvant quelque -résistance, car le verrou, je ne sais par quel hasard se trouvoit en -dedans, le pauvre garçon en fut plus confus que nous-mêmes. Comme il -s'imaginoit que le chevalier étoit sur ses talons, il n'osa pas se -retourner pour l'instruire de ce qui se passoit: il glissa par le trou -de la serrure cet avis: «Madame, le chevalier est là :» les gants d'amour -cependant étoient en jeu, et ils couloient avec plus d'aisance sous ses -doigts que sous ceux de la marchande elle-même. C'étoit dans l'instant -même où je l'avois amenée à convenir que mes gants alloient bien, que ce -maudit avis vint déconcerter l'expérience que nous allions faire de la -noble invention du duc. «_Cachez-vous sous le lit_,» me dit mademoiselle -Lacour. - -Jamais homme d'église se trouva-t-il dans une situation plus pitoyable: -Sir Thomas G... n'auroit pas été très-satisfait peut-être d'y trouver ce -pauvre Yorick: mais le chevalier étoit sans inquiétude: mademoiselle -Lacour lui avoit persuadé qu'elle ne voyoit pas d'autre homme que lui; -et pour prouver à la belle qu'il la croyoit, tous les dimanches matin, -il lui glissoit dans la main cent louis d'or. - -J'aurois moins souffert cependant, si ma retraite précipitée dans la -chambre à coucher n'avoit pas rendu ma position presqu'insupportable. -Mon rival, sans s'en douter, triomphoit au-dessus de ma tête, et j'étois -réduit forcément à jouer le rôle de Mercure, avec tous ses désagrémens, -en dépit de mes dents. - - - - -LA RETRAITE. - - -On disoit, avec raison du duc de Marlborough, que de tout ce que doit -savoir un général, la seule partie qui lui manquât étoit la science des -retraites. L'amour se compare souvent à la guerre, et la comparaison en -est très-juste. A l'instant, où armé de gants d'amour, je croyois avoir -emporté Lacour par un coup de main, le commandant en chef fait un -attaque et me force à la capitulation la plus déshonorante. «Combien je -ressemble peu au duc de Marlborough! me dis-je,--ôserai-je jamais faire -entrer une pareil aventure dans mon voyage sentimental?--mais je n'ai -pas encore abandonné la place.» Comme je me livrois à ces réflexions -Lacour me tendit sa main dessous le lit, et j'eus la consolation de la -baiser sans être vu. - -Sir Thomas G... évacua enfin le poste,--et, pour ne plus parler avec -métaphore, il me fut permis, vers les quatre heures du matin, de faire -ma retraite avec décence et sans danger. - - - - -RIEN. - - -Vers les quatre heures du matin... dit le lecteur malin. Qu'avez-vous -donc fait jusqu'à ce moment-là , avec une danseuse de l'Opéra, avec une -fille de joie.--Rien; absolument rien;--non! M. Yorick, l'imposture est -trop grossière pour qu'on vous la passe, fussiez-vous même en chaire. Et -vos _gants d'amour_, qu'en avez-vous faits? Mademoiselle Lacour ne -s'est-elle pas remise à l'ouvrage, pour les bien coller?--si cela est, -que s'en est-il suivi?--encore une fois, rien. - -Qu'il est pénible, mon cher Eugène de se voir pressé pour révéler une -vérité imaginaire; ou plutôt une fausseté! On m'interrogeroit dans dix -ans, que je répondrois encore--mais rien! rien! rien! - -«Pauvre mademoiselle Lacour! vous aviez raison de vouloir que M. Yorick -eût des gants à la mousquetaire.» Mais monsieur le critique, cela ne -fait rien; rien du tout à l'affaire. - -Il en est de même de ce chapitre; dit un bourru de mauvaise humeur. Il -faut donc le finir. - - - - -LA RENCONTRE INATTENDUE. - - -Comme je tournois le coin de la rue de la Harpe, en me retirant de chez -mademoiselle Lacour, le jour commençant à poindre, j'entendis partir -d'un fiacre un _hist, hist, hist_. Ce sifflement eût fait du mal aux -oreilles d'un acteur, ou d'un écrivain dramatique: car pour peu qu'on -fût enclin à la superstition, on pouvoit le prendre pour le présage -d'une chute prochaine. Mais comme je n'ai jamais monté sur les planches, -ni composé de comédie, tragédie, ou farce, ce bruit ne me choqua pas, -comme il auroit pu le faire si je m'étois trouvé dans un des cas dont je -viens de parler. - -Je me retournai, et j'aperçus mon abbé d'un jour qui tendoit sa tête -hors de la portière du fiacre, et me faisoit des signes. «Ciel! -qu'est-ce que cela veut dire! il aura été pris par la maréchaussée, -ou par les gens du guêt; et on le mène au Châtelet ou à -Bicêtre.--Heureusement, il n'en étoit rien. Mais ayant appris de l'homme -honnête chez lequel il logeoit, que ces messieurs étoient à sa -poursuite, et que pour prévenir des conséquences qui pourroient être -fâcheuses, il n'avoit pas d'autre parti à prendre que de battre en -retraite, aussitôt qu'il feroit jour, M. l'abbé partoit pour la Flandre. - -J'éprouvai dans cette occasion un sentiment confus de peine et de -satisfaction.--Je souffrois en pensant que ce malheureux jeune homme -étoit ainsi persécuté pour un événement qu'il s'étoit efforcé de -prévenir;--mais d'un autre côté, j'étois bien aise de savoir qu'au bout -de quelques heures, il auroit depassé les frontières de France, et -seroit à l'abri des poursuites de la justice. - -En prenant congé de lui, après une scène des plus attendrissantes, je ne -pus m'empêcher de lui faire entendre qu'un départ aussi précipité, et -une route aussi longue pourroient épuiser ses finances plutôt qu'il ne -l'auroit prévu. - -Il me répondit qu'il avoit autant d'argent qu'il lui en falloit pour -gagner Niewport, et que de là il écriroit à ses amis. - -Oh! Eugène, tu connois ma façon de penser sur ce sujet. Je n'osai pas -insister, de crainte d'offenser une délicatesse dont je me sentois -moi-même très-susceptible.--Je me retirai en versant un torrent de -larmes aussi involontaires qu'elles étoient sincères. - - - - -CONCLUSION. - - -Mes idées étoient trop agitées et trop excentriques, pour que je pusse -dormir,--je pris un fiacre, et fis tout le tour de Paris. C'est une -chose étrange que les passions qui sont les bourrasques de la vie, et à -quelques restrictions près le seul mobile de nos actions, causent en -même-temps notre misère et toutes nos infortunes. Je réfléchissois -encore sur les misères de la vie humaine, lorsque mon cocher me ramena -chez moi... - - -_Fin du Tome cinquième._ - - - - -TABLE - -DES MATIÈRES - -Contenues dans ce Volume. - - - _Voyage sentimental._ Page 1 - _Calais._ 2 - _Le moine. Calais._ 4 - _La désobligeante. Calais._ 10 - _Préface dans la désobligeante._ 11 - _Calais._ 19 - _Dans la rue. Calais._ 21 - _La porte de la remise. Calais._ 24 - _La tabatière. Calais._ 30 - _La porte de la remise. Calais._ 33 - _Dans la rue. Calais._ 36 - _La remise. Calais._ 39 - _Dans la rue. Calais._ 44 - _Montreuil._ 47 - _Fragment._ 55 - _Montreuil._ 57 - _Le bidet._ 61 - _Nampont. L'âne mort._ 64 - _Nampont. Le postillon._ 67 - _Amiens._ 69 - _La lettre. Amiens._ 72 - _La lettre._ 76 - _Paris._ 78 - _La perruque. Paris._ 79 - _Le pouls. Paris._ 82 - _Le mari. Paris._ 86 - _Les gants. Paris._ 88 - _La traduction. Paris._ 91 - _Le nain. Paris._ 95 - _La rose. Paris._ 101 - _La femme de chambre. Paris._ 104 - _Le passe-port. Paris._ 110 - _Le passe-port. L'hôtel à Paris._ 113 - _Le captif. Paris._ 119 - _Le sansonnet. Chemin de Versailles._ 121 - _Le placet. Versailles._ 124 - _Le pâtissier. Versailles._ 127 - _L'épée. Rennes._ 132 - _Le passe-port. Versailles._ 135 - _Caractères. Versailles._ 146 - _La tentation. Paris._ 150 - _La conquête._ 154 - _Le mystère. Paris._ 156 - _Le cas de conscience. Paris._ 158 - _L'énigme. Paris._ 162 - _Le dimanche. Paris._ 164 - _Le fragment. Paris._ 168 - _Le fragment et le bouquet. Paris._ 176 - _L'acte de charité. Paris._ 177 - _L'énigme expliquée. Paris._ 181 - _Paris._ 182 - _Moulins. Marie._ 188 - _Marie._ 191 - _Marie. Moulins._ 194 - _Le Bourbonnais._ 195 - _Le souper._ 197 - _Actions de grâces._ 199 - _Le cas de délicatesse._ 201 - _Préface._ 213 - _Suite du cas de délicatesse._ 215 - _La Négociation._ 218 - _VÅ“ux en faveur des pauvres._ 220 - _Amitié._ 221 - _Le combat._ 222 - _La fausse délicatesse._ 223 - _Opiniâtreté._ 225 - _Le hasard de l'existence._ 227 - _Marie._ 228 - _Le point d'honneur._ 229 - _La reconnoissance. Fragment._ 230 - _Le compagnon de voyage._ 232 - _L'histoire._ 233 - _Retour de l'enfant prodigue._ 235 - _L'entrevue._ 237 - _L'auberge._ 242 - _Les armoiries. Paris et Londres._ 244 - _L'arrière-boutique._ 245 - _L'effet._ 248 - _La médisance._ 250 - _La fille d'opéra._ 251 - _La retraite._ 254 - _Rien._ 255 - _La rencontre inattendue._ 256 - _La conclusion._ 258 - - -Fin de la Table du Tome cinquième. - - - - -Note du transcripteur - -On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par -ex. fidèle/fidelle, carosse/carrosse, éguille/aiguille, etc.), en -corrigeant toutefois de nombreuses erreurs introduites par le -typographes. On a transcrit entre caractères soulignés les passages _en -italique_. - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 *** - -***** This file should be named 62013-0.txt or 62013-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/0/1/62013/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Oeuvres complètes, tome 5/6 - -Author: Laurence Sterne - -Release Date: May 3, 2020 [EBook #62013] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1>ŒUVRES<br /> -COMPLÈTES<br /> -DE<br /> -LAURENT STERNE.</h1> - -<p class="c">NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.</p> - -<p class="c">TOME CINQUIÈME.</p> - -<p class="c">A PARIS,<br /> -Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.<br /> -AN XI.—1803.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p> - - -<p>Le Voyage sentimental avec la suite et -conclusion.</p> - -<div class="break"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">VOYAGE -SENTIMENTAL.</h2> - - -<p>«Cette affaire, dis-je, est mieux réglée -en France.»</p> - -<p>Vous avez été en France? me dit le plus poliment -du monde, et avec un air de triomphe, -la personne avec laquelle je disputois… Il -est bien surprenant, dis-je en moi-même, -que la navigation de vingt-un milles, car il n'y -a absolument que cela de Douvres à Calais, -puisse donner tant de droits à un homme… -Je les examinerai… Ce projet fait aussitôt -cesser la dispute. Je me retire chez moi… -Je fais un paquet d'une demi-douzaine de -chemises, d'une culotte de soie noire… Je -jette un coup-d'œil sur les manches de mon -habit, je vois qu'il peut passer… Je prends -une place dans la voiture publique de Douvres. -J'arrive. On me dit que le paquebot part le -lendemain matin à neuf heures. Je m'embarque; -et à trois heures après midi, je -mange en France une fricassée de poulets, -avec une telle certitude d'y être, que s'il -m'étoit arrivé la nuit suivante de mourir d'indigestion, -le monde entier n'auroit pu suspendre -l'effet du droit d'aubaine. Mes chemises, -ma culotte de soie noire, mon porte-manteau, -tout aurait appartenu au roi de -France; même ce petit portrait que j'ai si -long-temps porté, et que je t'ai si souvent -dit, Eliza, que j'emporterois avec moi dans -le tombeau, m'auroit été arraché du cou… -En vérité c'est être peu généreux, que de se -saisir des effets d'un imprudent étranger, -que la politesse et la civilité de vos sujets -engagent à parcourir vos états. Par le ciel, -Sire, le trait n'est pas beau: je fais ce reproche -avec d'autant plus de peine, qu'il -s'adresse au monarque d'un peuple si honnête, -et dont la délicatesse des sentimens -est si vantée par tout.</p> - -<p>A peine ai-je mis le pied dans vos états…</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CALAIS.</h2> - - -<p>Je dînai. Je bus, pour l'acquit de ma conscience, -quelques rasades à la santé du roi -de France, à qui je ne portois point rancune; -je l'honorois et respectois au contraire infiniment, -à cause de son humeur affable et -humaine; et quand cela fut fait, je me levai de -table en me croyant d'un pouce plus grand.</p> - -<p>Non… dis je, la race des Bourbons est -bien éloignée d'être cruelle… Ils peuvent se -laisser surprendre; c'est le sort de presque -tous les princes; mais il est dans leur sang -d'être doux et modérés. Tandis que cette -vérité se rendoit sensible à mon ame, je sentois -sur ma joue un épanchement d'une espèce -plus délicate, une chaleur plus douce -et plus propice que celle que pouvoit produire -le vin de Bourgogne que je venois de -boire, et qui coûtoit au moins quarante sous -la bouteille.</p> - -<p>Juste Dieu! m'écriai-je, en poussant du pied -mon porte-manteau de côté, qu'y a-t-il donc -dans les biens de ce monde pour aigrir si -fort nos esprits, et causer des querelles si -vives entre ce grand nombre d'affectionnés -frères qui s'y trouvent?</p> - -<p>Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié -avec les autres, le plus pesant des métaux -est plus léger qu'une plume dans sa main. -Il tire sa bourse, la tient ouverte, et regarde -autour de lui, comme s'il cherchoit un objet -avec lequel il pourroit la partager. C'est précisément -ce que je cherchois… Je sentois -toutes mes veines se dilater; le battement -de mes artères se faisoit avec un concert admirable; -toutes les puissances de la vie accomplissoient -en moi leurs mouvemens avec -la plus grande facilité; et la précieuse la plus -instruite de Paris, avec tout son matérialisme, -auroit eu de la peine à m'appeler une -machine.</p> - -<p>Je suis persuadé, me disais-je à moi-même, -que je bouleverserois son <i>Credo</i>.</p> - -<p>Cette idée qui se joignit à celles que j'avois, -éleva en moi la nature aussi haut qu'elle -pouvoit monter… J'étois en paix avec tout -le monde auparavant, et cette pensée acheva -de me faire conclure le même traité avec -moi-même.</p> - -<p>Si j'étois à présent roi de France, me disais-je, -quel moment favorable à un orphelin, -pour me demander, malgré le droit d'aubaine, -le porte-manteau de son père!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch3">LE MOINE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Cette exclamation étoit à peine sortie de -ma bouche, qu'un moine de l'ordre de Saint-François -entra dans ma chambre, pour me -demander quelque chose pour son couvent. -Personne ne veut que le hasard dirige ses -vertus. Un homme peut n'être généreux que -de la même manière qu'un autre, selon la -distinction des casuistes, peut être puissant. -<i lang="la" xml:lang="la">Sed non quoad hanc</i>… Quoi qu'il en soit… -car on ne peut raisonner réguliérement sur -le flux et le reflux de nos humeurs; elles dépendent -peut-être des mêmes causes que les -marées; et si cela étoit, ce seroit une espèce -d'excuse à cette inconstance à laquelle nous -sommes si sujets. Je sais bien, pour ce qui -me regarde, que j'aimerois mieux qu'on dît -de moi, dans une affaire où il n'y auroit -ni péché ni honte, que j'ai été dirigé par -les influences de la lune, que d'entendre -attribuer l'action où il y en auroit, à mon -<i>libre arbitre</i>.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" /></div> -<p>Quoi qu'il en soit, car il faut revenir où -j'en étois, je n'eus pas sitôt jeté les yeux sur -le moine que je me sentis <i>prédéterminé</i> à ne -lui pas donner un sou. Je renouai effectivement -le cordon de ma bourse, et je la -remis dans ma poche. Je pris un certain air; -et la tête haute, j'avançai gravement vers -lui: je crois même qu'il y avoit quelque chose -de rude et de rebutant dans mes regards. -Sa figure est encore présente à mes yeux; -et il me semble, en me la rappelant, qu'elle -méritoit un accueil plus honnête.</p> - -<p>Le moine, si j'en juge par sa tête chauve, -et le peu de cheveux blancs qui lui restoient, -pouvoit avoir soixante-dix ans. Cependant -ses yeux, où l'on voyoit une espèce de feu -que l'usage du monde avoit plutôt tempéré -que le nombre des années, n'indiquoient -que soixante ans. La vérité étoit peut-être -au milieu de ces deux calculs; c'est-à-dire, -qu'il pouvoit avoir soixante-cinq ans. Sa physionomie -en général lui donnoit cet âge; les -rides dont elle étoit sillonnée ne font rien à -la chose; elles pouvoient être prématurées.</p> - -<p>C'étoit une de ces têtes qui sont si souvent -sorties du pinceau du Guide. Une figure douce, -pâle, n'ayant point l'air d'une ignorance nourrie -par la présomption, des yeux pénétrans, -et qui cependant se baissoient avec modestie -vers la terre, et sembloient aussi viser à quelque -chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux -que moi comment cette tête avoit été placée -sur les épaules d'un moine, et surtout d'un -moine de son ordre: elle auroit mieux convenu -à un Brachmane, et je l'aurois respecté, -si je l'avais rencontré dans les plaines de -l'Indostan.</p> - -<p>Le reste de sa figure étoit ordinaire, et il -auroit été aisé de la peindre, parce qu'il n'y -avoit rien d'agréable et de rebutant que ce -que le caractère et l'expression rendoient tel. -Sa taille au-dessus de la médiocre, étoit un -peu raccourcie par une courbure ou un pli -qu'elle faisoit en avant; mais c'étoit l'attitude -d'un moine qui se voue à mendier: telle qu'elle -se présente en ce moment à mon imagination, -elle gagnoit plus qu'elle ne perdoit à -être ainsi.</p> - -<p>Il fit trois pas en avant dans la chambre, -mit la main gauche sur sa poitrine, et se tint -debout avec un bâton blanc dans sa main -droite. Lorsque je me fus avancé vers lui, -il me détailla les besoins de son couvent, -et la pauvreté de son ordre… Il le fit d'un -air si naturel, si gracieux, si humble, qu'il -falloit que j'eusse été ensorcelé pour n'en être -pas touché…</p> - -<p>Mais la meilleure raison que je puisse alléguer -de mon insensibilité, c'est que j'étois -prédéterminé à ne lui pas donner un sou.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE MOINE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Il est bien vrai, lui dis-je, pour répondre à -une élévation de ses yeux, qui avoit terminé -son discours; il est bien vrai… Je souhaite -que le ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre -ressource que la charité du public; mais je -crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour -satisfaire à toutes les demandes qu'on lui fait -à chaque instant.</p> - -<p>A ce mot de demandes, il jeta un coup-d'œil -léger sur une des manches de sa robe… -Je sentis toute l'éloquence de ce langage. -Je l'avoue, dis-je, un habit grossier qu'il ne -faut user qu'en trois ans, et un ordinaire -apparemment fort mince… je l'avoue, tout -cela n'est pas grand chose; mais encore est-ce -dommage qu'on puisse les acquérir dans ce -monde avec aussi peu d'industrie que votre -ordre en emploie pour se les procurer. Il -ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés -aux aveugles, aux infirmes, aux estropiés -et aux personnes âgées… Le captif -qui, le soir en se couchant, compte les heures -de ses afflictions, languit après une partie -de cette aumône… Que n'êtes-vous de -l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui -de Saint-François. Pauvre comme je suis, -vous voyez mon porte-manteau, il est léger; -mais il vous seroit ouvert avec plaisir pour -contribuer à la rançon des malheureux… -Le moine me salua… Mais surtout, ajoutai-je, -les infortunés de notre propre pays -ont des droits à la préférence, et j'en ai laissé -des milliers sur les rivages de ma patrie. Il -fit un mouvement de tête plein de cordialité, -qui sembloit me dire que la misère règne -dans tous les coins du monde aussi bien que -dans son couvent… Mais nous distinguons, -lui dis-je, en posant la main sur la manche -de sa robe, dans l'intention de répondre à -son signe de tête, nous distinguons, mon -bon père, ceux qui ne desirent avoir du -pain que par leur propre travail, d'avec ceux -qui au contraire ne veulent vivre qu'aux dépens -du travail des autres, et qui n'ont d'autre -plan de vie que de la passer dans l'oisiveté -et dans l'ignorance, <i>pour l'amour de Dieu</i>.</p> - -<p>Le pauvre Franciscain ne répliqua pas… -Un rayon de rougeur traversa ses joues, et -se dissipa dans un clin-d'œil; il sembloit que -la nature épuisée ne lui fournissoit point de -ressentiment… du moins il n'en fit pas voir… -Mais laissant tomber son bâton entre ses -bras, il se baissa avec résignation, ses deux -mains contre sa poitrine, et se retira.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE MOINE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Il n'eut pas sitôt fermé la porte, que mon -cœur me fit un reproche de dureté… Bah! -disais-je à trois fois différentes, et prenant -un air insouciant; mais ma tranquillité ne -revenoit pas. Chaque syllabe disgracieuse que -j'avois prononcée se présentoit en foule à -mon imagination. Je fis réflexion que je n'avois -d'autre droit sur ce pauvre moine que -de le refuser, et que c'étoit une peine assez -grande pour lui, sans y ajouter des paroles -dures. Je me rappelois ses cheveux gris; sa -figure, son air honnête se retraçoient à mes -yeux, et il me sembloit l'entendre dire: Quel -mal vous ai-je fait?… Pourquoi me traiter -ainsi?… En vérité, j'aurois dans ce moment -donné vingt francs pour avoir un avocat… -Je me suis mal comporté, me disais-je… -Mais je ne fais que commencer mes voyages… -J'apprendrai par la suite à me mieux conduire.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch4">LA DÉSOBLIGEANTE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>J'avois remarqué qu'un homme mécontent -de lui-même étoit dans une position -d'esprit admirable pour faire un marché. Il -me falloit une voiture pour voyager en France -et en Italie. J'aperçus des chaises dans la -cour de l'hôtellerie, et je descendis de ma -chambre pour en acheter ou pour en louer -une. Une vieille désobligeante, qui étoit placée -dans le coin le plus reculé de la cour, -me frappa d'abord les yeux, et je sautai dedans: -je la trouvai passablement d'accord -avec la disposition actuelle de mes sensations. -Je fis donc appeler monsieur Dessein, le -maître de l'hôtellerie… mais monsieur -Dessein étoit allé à vêpres. J'allois descendre, -lorsque j'aperçus le moine de l'autre côté de -la cour, causant avec une dame qui venoit -d'arriver à l'auberge… Je ne voulois pas -qu'il me vît; je tirai le rideau de taffetas -pour me cacher; et ayant résolu d'écrire -mon voyage, je tirai de ma poche mon écritoire -portative, et je me mis à en faire la -préface dans la désobligeante.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch5">PRÉFACE<br /> -<span class="small">DANS LA DÉSOBLIGEANTE.</span></h2> - - -<p>Plus d'un philosophe péripatéticien doit -avoir observé que la nature, de sa pleine -autorité, a mis des bornes au mécontentement -de l'homme: elle a exécuté son plan -de la manière la plus commode et la plus -favorable pour lui, en lui imposant l'invincible -nécessité de se procurer l'aisance, et -de soutenir les revers de la fortune dans son -propre pays. Ce n'est que là qu'elle l'a pourvu -d'objets les plus propres à participer à son -bonheur, et à porter une partie de ce fardeau -qui, dans tous les âges et dans toutes -les contrées, a toujours paru trop pesant -pour les épaules d'une seule personne. Nous -sommes doués, il est vrai, du pouvoir de -répandre quelquefois notre bonheur hors de -ses limites; mais il est bien imparfait, par -l'impossibilité de se faire entendre, le manque -de connoissances, le défaut de liaisons, la -différence qui se trouve dans l'éducation, -les mœurs, les coutumes, les habitudes; ce -qui nous fait trouver tant de difficultés à -communiquer nos sensations hors notre propre -sphère, qu'elles équivalent souvent à une -entière impossibilité.</p> - -<p>Il s'ensuit de là que la balance du commerce -sentimental est toujours contre celui -qui sort de chez lui. Les gens qu'il rencontre -lui font acheter au prix qu'ils veulent les -choses dont il n'a guère besoin; ils prennent -rarement sa conversation en échange pour la -leur sans qu'il y perde… et il est forcé -de changer souvent de correspondant, pour -tâcher d'en trouver de plus équitables. On -devine aisément tout ce qu'il a à souffrir.</p> - -<p>Cela me conduit à mon sujet; et si le mouvement -que je fais faire à la désobligeante me -permet d'écrire, je vais développer les causes -qui excitent à voyager.</p> - -<p>Les gens oisifs qui quittent leur pays natal -pour aller chez l'étranger, ont leurs raisons; -elles proviennent de l'une ou de l'autre de -ces trois causes générales:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Infirmités du corps.</div> -<div class="verse">Foiblesse d'esprit.</div> -<div class="verse">Nécessité inévitable.</div> -</div> - -<p>Les deux premières causes renferment ceux -que l'orgueil, la curiosité, la vanité, une -humeur sombre, excitent à voyager par terre -et par mer; et cela peut être combiné et subdivisé -à l'infini.</p> - -<p>La troisième classe offre une armée de -pélerins et de martyrs. C'est ainsi que -voyagent, sous l'obédience d'un supérieur, -les moines de toutes les couleurs; que -les malfaiteurs vont chercher le châtiment -de leurs crimes; ou que les jeunes gens de -famille, aimables libertins, sont forcés par -des parens barbares, de voyager sous la tutèle -des gouverneurs qui leur sont recommandés -par les universités d'Oxford, Aberdeen -et Glasgow.</p> - -<p>Il y a une quatrième classe de voyageurs; -mais leur nombre est si petit, qu'il ne mériteroit -pas de distinction s'il n'étoit nécessaire, -dans un ouvrage de la nature de celui-ci, -d'observer la plus grande précision et exactitude, -pour ne point confondre les caractères. -Les hommes dont je veux parler ici, -sont ceux qui traversent les mers et séjournent -dans les pays étrangers par vues d'économie, -pour plusieurs raisons et sous divers prétextes. -Mais, comme ils pourroient s'épargner -et aux autres beaucoup de peines inutiles -en économisant dans leur pays… et que -leurs raisons de voyager sont moins uniformes -que celle des autres espèces d'émigrans, je -les distinguerai sous le titre de</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Simples Voyageurs.</div> -</div> - -<p>Ainsi, on peut diviser le cercle entier des -voyageurs comme il suit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voyageurs oisifs,</div> -<div class="verse">Voyageurs curieux,</div> -<div class="verse">Voyageurs menteurs,</div> -<div class="verse">Voyageurs orgueilleux,</div> -<div class="verse">Voyageurs vains,</div> -<div class="verse">Voyageurs sombres;</div> -</div> - -<p class="noindent">Viennent ensuite,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les Voyageurs contraints, les moines,</div> -<div class="verse">Les Voyageurs criminels, les coupables,</div> -<div class="verse">Les Voyageurs innocens et infortunés,</div> -<div class="verse">Les simples Voyageurs;</div> -</div> - -<p class="noindent">Et enfin, s'il vous plaît,</p> - -<p class="ugap">Le Voyageur sentimental, ou moi-même, -dont je vais rendre compte. J'ai voyagé autant -par nécessité, et par le besoin que j'avois -de voyager, qu'aucun autre de cette classe.</p> - -<p>Je sais que mes voyages et mes observations -seront d'une tournure différente que -celle de mes prédécesseurs, et que j'aurois -peut-être pu exiger pour moi seul une niche -à part; mais en voulant attirer l'attention -sur moi, ce seroit empiéter sur les droits du -Voyageur vain; et j'abandonne cette prétention, -jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée -que sur l'unique nouveauté de ma voiture.</p> - -<p>Mon lecteur se placera lui-même, comme -il voudra, dans la liste. Il ne lui faut, s'il -a voyagé, que peu d'études et de réflexions, -pour se mettre dans le rang qui lui convient. -Ce sera toujours un pas qu'il aura fait pour -se connoître; et je parierois que, malgré ses -voyages, il a conservé quelque teinture et -quelque ressemblance de ce qu'il étoit avant -qu'il ne les commençât.</p> - -<p>L'homme qui le premier transplanta des -ceps de vigne de Bourgogne au cap de Bonne-Espérance, -ne s'imagina pas sans doute, -quoique Hollandois, qu'il boiroit au cap du -même vin que ces ceps de vigne auroient -produit sur les côteaux de Beaune et de -Pomar… Il étoit trop phlegmatique pour -s'attendre à pareille chose; mais il étoit au -moins dans l'idée qu'il boiroit une espèce de -liqueur vineuse, bonne, médiocre, ou tout-à-fait -mauvaise. Il savoit que tout cela ne -dépendoit pas de son choix, et que ce qu'on -appelle hasard devoit décider du succès. Cependant -il en espéroit la meilleure réussite; -mais, par une confiance trop présomptueuse -dans la force de sa tête, et dans la profondeur -de sa prudence, mon Hollandois auroit -bien pu voir renverser l'une et l'autre par -les fruits de son nouveau vignoble, et en -montrant sa nudité devenir la risée du peuple.</p> - -<p>Il en est de même d'un pauvre voyageur -qui se hisse dans un vaisseau, ou qui court -la poste à travers les royaumes les plus policés -du globe, pour s'avancer dans la recherche -des connoissances et des perfections.</p> - -<p>On peut en acquérir en courant les mers -et la poste dans cette vue: mais c'est mettre -à la loterie. En supposant même qu'on obtienne -ainsi des connoissances utiles et des -perfections réelles, il faut encore savoir se -servir de ce fonds acquis, avec précaution -et avec économie, pour le faire tourner à -son profit. Malheureusement les chances vont -ordinairement au revers et pour l'acquisition -et pour l'application. Cela me fait croire qu'un -homme agiroit très-sagement s'il pouvoit -prendre sur lui de vivre content dans son -pays, sans connoissances et sans perfections -étrangères, surtout si on n'y manque pas -absolument des unes et des autres. En effet, -je tombe en défaillance quand j'observe tous -les pas que fait un voyageur curieux, pour -jeter les yeux sur des points de vue et observer -des découvertes qu'il auroit pu voir -chez lui, comme disoit très-bien Sancho -Pança à Don-Quichotte. Le siècle est si éclairé, -qu'à peine il y a quelque pays ou quelque -coin dans l'Europe, dont les rayons ne soient -pas traversés ou échangés réciproquement -avec d'autres. Les rameaux divers des connoissances -ressemblent à la musique dans les rues -des villes d'Italie; on participe <i>gratis</i> à ses -agrémens. Mais il n'y a pas de nation sous -le ciel, et Dieu à qui je rendrai compte un -jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que -je parle sans ostentation; il n'y a pas, dis-je, -une nation sous le ciel qui soit plus féconde -dans les genres variés de la littérature… où -l'on courtise plus les muses… où l'on puisse -acquérir la science plus sûrement… où les -arts soient plus encouragés et plutôt portés -à leur perfection… où la nature soit plus -approfondie… où l'esprit enfin soit mieux -nourri par la variété des caractères…</p> - -<p>Où donc allez-vous, mes chers compatriotes? -Nous ne faisons, me dirent ils, que -regarder cette chaise. Votre très-humble serviteur, -leur dis-je en sautant dehors et en -ôtant mon chapeau. Nous avions envie de -savoir, me dit l'un d'eux qui étoit un voyageur -curieux, ce qui occasionnoit le mouvement -de cette chaise… C'étoit, dis-je -froidement, l'agitation d'un homme qui écrivoit -une préface… Je n'ai jamais entendu -parler, dit l'autre qui étoit un voyageur -simple, d'une préface écrite dans une <i>désobligeante</i>. -Elle auroit peut-être été plus -chaudement faite, lui dis-je, dans un vis-à-vis.</p> - -<p>Mais un Anglois ne voyage pas pour voir -des Anglois… Je me retirai dans ma chambre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CALAIS.</h2> - - -<p>Je marchois dans le long corridor; il me -sembloit qu'une ombre plus épaisse que la -mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit -effectivement monsieur Dessein qui, étant -revenu de vêpres, me suivoit complaisamment, -le chapeau sous le bras, pour me -faire souvenir que je l'avois demandé. La -préface que je venais de faire dans la désobligeante -m'avoit dégoûté de cette espèce de -voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla -que par un haussement d'épaules, qui vouloit -dire qu'elle ne me convenoit pas. Je jugeai -aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur -idiot, qui l'avoit laissée à la probité -de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il -pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit -dans le coin de la cour; c'étoit le point marqué, -où, après avoir fait son tour d'Europe, elle -avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle -n'avoit pu sortir de la cour sans être réparée; -elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le Mont-Cenis. -Toutes ces aventures ne l'avoient pas -améliorée, et son repos oisif dans le coin -de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit -pas été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup, -mais encore valoit-elle quelque chose… -Et quand quelques paroles peuvent soulager -la misère, je déteste l'homme qui en est avare…</p> - -<p>Je dis à monsieur Dessein, en appuyant -le bout de mon index sur sa poitrine: En -vérité, si j'étois à votre place, je me piquerais -d'honneur pour me défaire de cette désobligeante; -elle doit vous faire des reproches -toutes les fois que vous en approchez.</p> - -<p><i>Mon Dieu!</i> dit monsieur Dessein, je n'y -ai aucun intérêt… Excepté, dis-je, l'intérêt -que des hommes d'une certaine tournure d'esprit, -monsieur Dessein, prennent dans leurs -propres sensations… Je suis persuadé que -pour un homme qui sent pour les autres -aussi bien que pour lui-même, et vous vous -déguisez inutilement; je suis persuadé que -chaque nuit pluvieuse vous fait de la peine… -Vous souffrez, monsieur Dessein, autant -que la machine.</p> - -<p>J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de l'<i>aigre -doux</i> dans un compliment, qu'un Anglois -est en doute s'il se fâchera ou non. Un François -n'est jamais embarrassé: monsieur Dessein -me salua.</p> - -<p>Ce que vous dites est bien vrai, monsieur, -dit-il; mais je ne ferais dans ce cas-là que -changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous, -je vous prie, mon cher Monsieur, si -je vous vendois une voiture qui tombât en -lambeaux avant d'être à la moitié du chemin, -figurez-vous ce que j'aurois à souffrir de la -mauvaise opinion que j'aurois donnée de moi -à un homme d'honneur, et de m'y être exposé -vis-à-vis d'un <i>homme d'esprit</i>.</p> - -<p>La dose étoit exactement pesée au poids -que j'avois prescrit; il fallut que je la prisse… -Je rendis à monsieur Dessein son salut; et, -sans parler davantage de cas de conscience, -nous marchâmes vers sa remise, pour voir -son magasin de chaises.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch7">DANS LA RUE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Le globe que nous habitons est apparemment -une espèce de monde querelleur. Comment, -sans cela, l'acheteur d'une aussi petite -chose qu'une mauvaise chaise de poste, -pourroit-il sortir dans la rue avec celui qui -veut la vendre, dans des dispositions pareilles -à celles où j'étois? Il ne devoit tout au plus -être question que d'en régler le prix; et je -me trouvais dans la même position d'esprit, -je regardois mon marchand de chaises avec -les mêmes yeux de colère, que si j'avois été -en chemin pour aller au coin de <i>Hyde-Parc</i> -me battre en duel avec lui. Je ne savois -pas trop bien manier l'épée, et je ne me -croyois pas capable de mesurer la mienne -avec celle de monsieur Dessein… mais cela -n'empêchoit pas que je ne sentisse en moi -les mouvemens dont on est agité dans cette -espèce de situation… Je regardois monsieur -Dessein avec des yeux perçans… Je les -jetois sur lui en profil… ensuite en face… -Il me sembloit un Juif… un Turc… Sa -perruque me déplaisoit… J'implorois tous -mes dieux pour qu'ils le maudissent… Je -le souhaitois à tous les diables…</p> - -<p>Le cœur doit-il donc être en proie à toutes -ces émotions pour une bagatelle? Qu'est-ce -que trois ou quatre louis qu'il peut me faire -payer de trop? Passion basse! me dis-je en -me retournant avec la précipitation naturelle -d'un homme qui change subitement -de façon de penser… Passion basse, vile!… -tu fais la guerre aux humains: ils devroient -être en garde contre toi… Dieu m'en préserve, -s'écria-t-elle, en mettant la main sur -son front… et je vis, en me retournant, -la dame que le moine avoit abordée dans -la cour… Elle nous avoit suivis sans que -nous nous en fussions aperçus. Dieu vous -en préserve, lui dis-je en lui offrant la mienne… -Elle avoit des gants de soie noire, qui étoient -ouverts au bout des pouces et des doigts… -Elle l'accepta sans façon, et je la conduisis -à la porte de la remise.</p> - -<p>Monsieur Dessein avoit donné plus de cinquante -fois la clef au diable avant de s'apercevoir -que celle qu'il avoit apportée n'étoit pas -la bonne. Nous étions aussi impatiens que -lui de voir cette porte ouverte; et si attentifs -à l'obstacle, que je continuai à tenir la main -de la dame sans presque m'en apercevoir; -de sorte que monsieur Dessein nous laissa -ensemble, la main dans la mienne, et le -visage tourné vers la porte de la remise, en -nous disant qu'il seroit de retour dans cinq -ou six minutes.</p> - -<p>Un colloque de cinq ou six minutes dans -une pareille situation, fait plus d'effet que -s'il duroit cinq ou six siècles le visage tourné -vers la rue. Ce que l'on se dit dans ce dernier -cas ne roule ordinairement que sur des objets -et des événemens du dehors… Mais quand -les yeux ne sont point distraits, et qu'ils se -portent sur un point fixe, le sujet du dialogue -ne vient uniquement que de nous-mêmes… Je -sentis l'importance de la situation… Un seul -moment de silence après le départ de monsieur -Dessein y eût été fatal… La dame -se seroit infailliblement retournée… Je commençai -donc la conversation sur-le-champ.</p> - -<p>Comme je n'écris pas pour excuser les foiblesses -de mon cœur, mais pour en faire -le récit, je vais dire quelles furent les tentations -que j'éprouvai dans cette occasion, -avec la même simplicité que je les ai senties.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch8">LA PORTE DE LA REMISE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas -sortir de la désobligeante, parce que je voyois -le moine en conférence avec une dame qui -venoit d'arriver, j'ai dit la vérité… mais -je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois bien -autant retenu par l'air et la figure de la dame -avec laquelle il s'entretenoit. Je soupçonnois -qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit passé -entre nous… quelque chose en moi-même -me le suggeroit… Je souhaitois le moine -dans son couvent.</p> - -<p>Lorsque le cœur devance l'esprit, il épargne -au jugement bien des peines… J'étois certain -qu'elle étoit du rang des plus belles créatures. -Cependant je ne pensai plus à elle, -et continuai d'écrire ma préface.</p> - -<p>L'impression qu'elle avoit faite sur moi -revint aussitôt que je la rencontrai dans la -rue. L'air franc et en même-temps réservé -avec lequel elle me donna la main, me parut -une preuve d'éducation et de bon sens. Je -sentois, en la conduisant, je ne sais quelle -douceur autour d'elle, qui répandoit le calme -dans tous mes esprits.</p> - -<p>Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir -on mèneroit une pareille femme avec soi -autour du monde!</p> - -<p>Je n'avois pas encore vu son visage… mais -qu'importe? son portrait étoit achevé long-temps -avant d'arriver à la remise. L'imagination -m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit -à me faire croire qu'elle étoit une déesse, -autant que si je l'eusse retirée du fond du -Tibre… O magicienne! tu es séduite, et tu -n'est toi-même qu'une friponne séduisante… -Tu nous trompes sept fois par jour avec tes -portraits et tes images… mais aussi tu les -fais si gracieux, ils ont tant de charmes… -tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant, -qu'on a du regret à rompre avec toi.</p> - -<p>Lorsque nous fûmes près de la porte de -la remise, elle ôta sa main de son front et -le laissa voir… C'étoit une figure à-peu-près -de vingt-six ans… une brune claire, -piquante, sans rouge, sans poudre, et accommodée -le plus simplement. A l'examiner -en détail, ce n'étoit pas une beauté; mais -il y avoit dans cette figure le charme qui, -dans la situation d'esprit où je me trouvois, -m'attachoit beaucoup plus que la beauté: -elle étoit surtout intéressante… Elle avoit -l'air d'une veuve qui avoit surmonté les premières -impressions de la douleur, et qui commençoit -à se reconcilier avec sa perte: mais -mille autres revers de la fortune avoient pu -tracer les mêmes lignes sur son visage… -J'aurois voulu savoir ses malheurs… et si -le même bon ton qui régnoit dans les conversations -du temps d'Esdras eût été à la mode -en celui-ci, je lui aurois dit: <i>Qu'as-tu? et -pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te -chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit?</i> -En un mot, je me sentis de la bienveillance -pour elle, et je pris la résolution -de lui faire <i>ma cour</i> de manière ou d'autre… -enfin de lui offrir mes services.</p> - -<p>Telles furent mes tentations… et disposé à -les satisfaire, on me laissa seul avec la dame, -sa main dans la mienne, ayant le visage tourné -vers la remise, et beaucoup plus près de la -porte que la nécessité ne l'exigeoit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LA PORTE DE LA REMISE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement -sa main, voici un de ces événemens -qu'amène la capricieuse fortune, de prendre, -pour ainsi dire par la main, deux parfaits -étrangers… de différens sexes, et peut-être -de différens coins du monde, et de les placer -en un moment ensemble d'une manière si -cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit -à peine faire autant, si elle l'avoit projeté -depuis un mois.</p> - -<p>«Et votre réflexion sur ce point, monsieur, -fait voir combien l'aventure vous -a embarrassé…»</p> - -<p>Lorsque notre situation est telle que nous -l'aurions souhaitée, rien n'est plus mal-à-propos -que de parler des circonstances qui -la rendent ainsi: Vous remerciez la fortune, -continua-t-elle, vous avez raison… Le cœur -le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit -qu'un philosophe anglois qui pût en avertir -l'esprit pour révoquer le jugement.</p> - -<p>En me disant cela, elle dégagea sa main -avec un coup-d'œil qui me parut un commentaire -suffisant sur le texte.</p> - -<p>Je vais donner une misérable idée de la -foiblesse de mon cœur, en avouant qu'il -éprouva une peine que des causes peut-être -plus dignes n'auroient pu lui faire ressentir… -La perte de sa main me mortifioit, et la manière -dont je l'avois perdue ne portoit point -de baume sur la blessure… Je sentis alors -plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le -désagrément que cause une sotte infériorité.</p> - -<p>Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un -triomphe momentané; un cœur vraiment féminin -n'en jouit pas long-temps. Cinq ou -six secondes changèrent la scène; elle appuya -sa main sur mon bras pour achever sa réplique, -et je me remis, sans savoir comment, -dans ma première situation.</p> - -<p>J'attendois qu'elle me parlât… elle n'avoit -rien à y ajouter.</p> - -<p>Je donnai alors une autre tournure à la -conversation. La morale et l'esprit de la sienne -m'avoient fait voir que je n'avois pas bien -saisi son caractère. Elle tourna son visage -vers moi, et je m'aperçus que le feu qui -l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit -évanoui… ses muscles s'étoient relâchés, -et je revis ce même air de peine qui -m'avoit d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il -étoit triste de voir cet esprit fin et délicat -en proie à la douleur! Je la plaignis de toute -mon ame. Ce que je vais dire paroîtra peut-être -ridicule à un cœur insensible… mais en -vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre -et la serrer dans mes bras, quoique dans la -rue, sans en rougir.</p> - -<p>Mes doigts serroient les siens, et le battement -de mes artères qui s'y faisoit sentir, -lui apprit ce qui se passoit en moi… Elle -baissa les yeux… un moment de silence -s'ensuivit.</p> - -<p>Je craignis avoir fait, dans cet intervalle, -quelques légers efforts pour serrer davantage -sa main; car j'éprouvai une sensation -plus subtile dans la mienne… Ce n'étoit -pas un mouvement pour retirer la sienne… -mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit; -et je l'aurois infailliblement perdue une seconde -fois, si l'instinct, plus que la raison, -ne m'eût suggéré fort à propos une dernière -ressource dans ces sortes de périls… c'étoit -de la tenir si légèrement, qu'il sembloit que -j'étois sur le point de lui rendre sa liberté -de mon propre gré; et c'est ainsi qu'elle me -la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût -de retour avec la clef. Cependant je me mis -à réfléchir sur les moyens d'effacer les mauvaises -impressions contre moi, qu'auroit pu -faire sur son esprit mon histoire avec le -pauvre moine, en cas que celui-ci lui en -eût fait le rapport.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch9">LA TABATIÈRE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Le bon vieillard de moine étoit à quatre -pas de nous, lorsque je me rappelois ce qui -s'étoit passé entre lui et moi… il avançoit -d'un pas timide, dans la crainte sans doute -de se rendre importun… Il approche enfin -d'un air libre… Il avoit une tabatière de -corne à la main, et il me la présenta ouverte -avec beaucoup de franchise… Vous goûterez -de mon tabac, lui dis-je, en tirant -de ma poche une petite tabatière d'écaille -que je mis dans sa main… Il est excellent, -dit-il. Hé bien, lui dis-je, faites-moi donc -la grace de garder le tabac et la tabatière… -et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous -quelquefois que c'est l'offrande -de paix d'un homme qui vous a traité brusquement… -mais qui n'en avoit pas l'intention -dans le cœur.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="[Illustration]" /></div> -<p>Le pauvre moine devint rouge comme de -l'écarlate… Mon Dieu! dit-il en serrant ses -mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais -été brusque à mon égard… Oh! pour -cela, dit la dame, je crois qu'il en est incapable. -Je rougis à mon tour… Et quelle -en fut la cause… Je le laisse à deviner à -ceux qui ont du sentiment… Pardonnez-moi, -Madame, je l'ai traité très-rudement -et sans aucune provocation de sa part… -Cela est impossible, dit-elle… Mon Dieu, -s'écria le moine avec une vivacité qui lui -paroissoit étrangère, la faute en fut à moi -et à l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit -que cela ne pouvoit pas être; et je m'unis à -elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un -homme aussi honnête que lui pût offenser -qui que ce soit.</p> - -<p>J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute -pût causer une irritation aussi douce -et aussi agréable dans toutes les parties sensitives -de notre existence. Nous restâmes dans -le silence… et nous y restâmes sans éprouver -cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire -dans une compagnie où l'on s'entre-regarde -dix minutes sans dire mot. Le moine, -pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière -de corne sur la manche de son froc… Dès -qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit -une profonde inclination, et me dit qu'il ne -savoit pas si c'étoit la foiblesse ou la bonté -de nos cœurs qui nous avoit engagés dans -cette contestation… Quoi qu'il en soit, Monsieur, -je vous prie de faire un échange de -boîtes… il me présenta la sienne d'une main, -et de l'autre tenant la mienne, il la baisa, -les yeux humides de larmes, la mit dans son -sein et s'en alla sans rien dire.</p> - -<p>Ah!… je conserve sa boîte… elle vient -au secours de ma religion, pour aider mon -esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres… -Je la porte toujours sur moi… -elle me fait souvenir de la douceur et de -la modération de celui qui la possédoit, et -je tâche de le prendre pour modèle dans tous -les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés -beaucoup. Son histoire qu'on m'a racontée -depuis, étoit un tissu de peines et de désagrémens; -il les avoit supportés jusqu'à -l'âge de quarante-cinq ans: mais alors, accablé -par le chagrin de voir que ses services -militaires étoient mal récompensés, et éprouvant -en même-temps des revers dans la plus -tendre des passions, il abandonna l'épée et -le beau sexe à-la-fois, et se retira dans le -sanctuaire, non pas tant de son couvent que -de lui-même.</p> - -<p>Je sens un poids sur mon cœur en ajoutant -qu'à mon retour par Calais, m'étant -informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit -mort depuis trois mois, et qu'il avoit désiré -d'être enterré dans un petit cimetière, à deux -lieues de la ville, appartenant à son couvent. -J'eus un violent désir d'aller visiter son tombeau… -Lorsque j'y fus, je tirai de ma poche -sa petite boîte de corne, je m'assis près de -sa tombe, et j'arrachai quelques orties qui -n'avoient que faire de croître sur ce lieu sacré. -Toute cette scène m'affecta à un tel point, -que je versai un torrent de larmes… Mais -je suis aussi foible qu'une femme, et je prie -le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de -me plaindre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch10">LA PORTE DE LA REMISE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Pendant tout ce temps, je n'avois pas -quitté la main de la dame… il me parut qu'il -étoit peu décent, après l'avoir tenue si long-temps, -de la lâcher sans la presser contre -mes lèvres, et je m'y hasardai… Son teint -pâle et inanimé sembloit avoir repris pendant -cette action son coloris le plus brillant.</p> - -<p>Les deux voyageurs qui m'avoient parlé -dans la cour, vinrent à passer dans ce moment -critique, et s'imaginèrent que nous -étions pour le moins mari et femme. Le -voyageur curieux s'approcha, et nous demanda -si nous partions pour Paris le lendemain -matin… Je lui dis que je ne pouvois -répondre que pour moi-même.—La dame -ajouta qu'elle alloit à Amiens… Nous y -dînâmes hier, me dit le voyageur simple. -Vous traverserez cette ville, me dit l'autre, -en allant à Paris. J'allois lui faire mille remercîmens -de m'avoir appris qu'Amiens étoit -sur la route de Paris… mais je tirai de ma -poche la petite boîte de corne de mon pauvre -moine pour prendre une prise de tabac… Je -les saluai d'un air tranquille, et leur souhaitai -une bonne traversée à Douvres… Ils -nous laissèrent seuls…</p> - -<p>Mais, me disois-je à moi-même, quel mal -y auroit-il que j'offrisse à cette dame affligée -la moitié de ma chaise?… Quel grand malheur -pourroit-il s'ensuivre?</p> - -<p>—Quel malheur? s'écrièrent en foule toutes -les passions basses qui se réveillèrent en -moi… Ne voyez-vous pas, disoit l'<span class="sc">Avarice</span>, -que cela vous obligera de prendre un troisième -cheval, et qu'il vous en coûtera vingt -francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle -est, me disoit la <span class="sc">Précaution</span>… ni les embarras -que cette affaire peut vous causer, -disoit la <span class="sc">Lacheté</span> à mon oreille.</p> - -<p>Vous pouvez compter, Yorick, ajoutoit la -<span class="sc">Discrétion</span>, que l'on dira que c'est votre -maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre -rendez-vous.</p> - -<p>Comment pourrez-vous après cela, s'écria -l'<span class="sc">Hypocrisie</span>, montrer votre visage en public?… -ou vous élever, disoit la <span class="sc">Pusillanimité</span>, -dans l'église?… ou y être autre chose qu'un -petit chanoine, ajoutoit l'<span class="sc">Orgueil</span>.</p> - -<p>Mais… répondois-je à tout cela, c'est -une honnêteté… Je n'agis guère que par -ma première impulsion, et j'écoute surtout -fort peu les raisonnemens qui contribuent à -endurcir le cœur… Je me retournai précipitamment -vers la dame.</p> - -<p>Elle n'étoit déjà plus là… Elle étoit partie -sans que je m'en aperçusse, pendant que -cette cause se plaidoit, et avoit déjà fait -douze ou quinze pas dans la rue. Je courus -à elle pour lui faire ma proposition du mieux -qu'il me seroit possible… mais elle marchoit -la joue appuyée sur sa main, les yeux fixés -en terre, et du pas lent et mesuré d'une -personne qui pense… Une idée me frappa -qu'elle agitoit la même affaire en elle-même. -Que le ciel vienne à son secours! dis-je; elle -a probablement quelque belle-mère entichée -de pruderie; quelque tante hypocrite, quelque -vieille femme ignorante à consulter en -cette occasion, aussi bien que moi. Ainsi, -ne me souciant pas d'interrompre la procédure, -et croyant qu'il étoit plus honnête de -la prendre à discrétion, plutôt que par surprise, -je me retournai doucement et fis deux -ou trois tours devant la porte de la remise, -tandis que, de son côté, elle réfléchissoit -en se promenant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch11">DANS LA RUE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>La première fois que je l'avois vue, j'avois -arrêté dans mon imagination qu'elle étoit -charmante; ensuite j'avois posé, comme un -second axiôme aussi incontestable que le -premier, qu'elle étoit veuve et dans l'affliction… -je n'allai pas plus loin; cette situation -me plaisoit… Elle seroit restée avec moi -jusqu'à minuit, que je m'en serois tenu à -ce système, et ne l'aurois considérée que -sous ce point de vue général.</p> - -<p>Elle s'étoit à peine éloignée de moi de vingt -pas, que quelque chose d'intérieur en moi -me faisoit désirer plus de particularités sur -son compte… L'idée d'une longue séparation -vint me saisir et m'alarmer… il pouvoit se -faire que je ne la revisse plus… Le cœur -s'attache à ce qu'il peut, et je voulois au -moins des traces sur lesquelles mes souhaits -pussent la rejoindre, si je ne la revoyois plus -moi-même: en un mot, je voulois savoir son -nom, celui de sa famille, son état… Je -savois l'endroit où elle alloit, je voulois savoir -l'endroit d'où elle venoit. Mais comment -parvenir à toutes ces connoissances? Cent -petites délicatesses s'y opposoient. Je formai -vingt plans différens: je ne pouvois pas lui -faire des questions directes, la chose du -moins me paroissoit impossible.</p> - -<p>Un petit officier françois de fort bon air, -qui venoit en dansant au bruit d'une ariette -qu'il fredonnoit, me fit voir que ce qui me -sembloit si difficile étoit la chose du monde -la plus aisée. Il se trouva entre la dame et -moi, au moment qu'elle revenoit à la porte -de la remise. Il m'aborda, et à peine m'avoit-il -parlé, qu'il me pria de lui faire l'honneur -de le présenter à la dame… Je n'avois pas -été présenté moi-même… Il se retourna -aussitôt et se présenta sans moi. Vous venez -de Paris, apparemment, lui dit-il, madame? -Non; mais je vais, dit-elle, prendre cette -route. Vous n'êtes pas de Londres? Elle répondit -que non. Ah! madame vient de Flandres? -apparemment que vous êtes Flamande? -La dame répondit oui… De Lille, peut-être?… -Non… Ni d'Arras, ni de Cambrai, ni de -Bruxelles?… La dame dit qu'elle étoit de -Bruxelles.</p> - -<p>J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement -de cette ville dans la dernière guerre… -Il faut l'avouer, cette place est admirablement -bien située pour cela… Elle étoit remplie -de noblesse, quand les Impériaux en -furent chassés par les François… La dame -lui fit une légère inclination de tête… Il lui -raconta la part qu'il avoit eue au succès de -cette affaire… la pria de lui faire l'honneur -de lui dire son nom, et la salua…</p> - -<p>Et madame, sans doute, a son mari, reprit-il, -en regardant derrière lui après avoir -fait deux pas? Et sans attendre la réponse, -il s'en alla en sautant dans la rue.</p> - -<p>Je le considérai avec des yeux attentifs… -Apparemment, me dis-je, que je n'ai pas -assez médité les importantes leçons de la -<i>civilité</i> qu'on a mises dans les mains de mon -enfance; car je n'en pourrois pas faire autant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch12">LA REMISE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>M. Dessein étoit arrivé avec la clef de la -remise à la main, il nous ouvrit les grands -battans de son magasin de chaises.</p> - -<p>Le premier objet qui me donna dans l'œil, -fut une autre guenille de désobligeante, le -vrai portrait de celle qui m'avoit plu une -heure auparavant, mais qui depuis avoit -excité en moi une sensation si désagréable… -Il me sembloit qu'il n'y avoit qu'un rustre, -un homme insociable, qui eût pu imaginer -une telle machine, et je pensais à-peu-près -de même de celui qui voudroit s'en servir.</p> - -<p>J'observai qu'elle causoit autant de répugnance -à la dame qu'à moi… M. Dessein -s'en aperçut, et il nous mena vers deux -chaises qui devinrent tout de suite l'objet de -ses éloges. Les lords A. et B., dit-il, les -avoient achetées pour faire le grand tour; -mais elles n'ont pas été plus loin que Paris; -ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes -que neuves… Je les trouve trop bonnes, -M. Dessein; et je passai à une autre qui -étoit derrière, et qui parut me convenir… -J'entrai sur-le-champ en négociation du -prix… Cependant, dis-je, en ouvrant la -portière et en montant dedans, il me semble -qu'on auroit bien de la peine à y tenir deux… -Ayez la bonté, madame, dit M. Dessein, en -lui offrant son bras, d'y monter aussi… La -dame hésita une demi-seconde… et s'y -plaça… et M. Dessein, à qui un domestique -faisoit signe qu'il vouloit lui parler, ferma -la portière sur nous et nous laissa.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LA REMISE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Voila <i>qui est plaisant</i>, dit la dame, en -souriant; c'est la seconde fois que, par des -hasards fort indifférens, on nous laisse ensemble: -<i>cela est comique.</i></p> - -<p>Il ne manque du moins pour le rendre tel, -lui dis-je, que l'usage comique que la galanterie -d'un François voudroit faire de cette -aventure… Faire l'amour dans le premier -moment… offrir sa personne au second.</p> - -<p>C'est-là leur fort, répondit la dame.</p> - -<p>On le suppose au moins… et je ne sais -trop comment cela est arrivé… mais ils ont -acquis la réputation de mieux connoître et -faire l'amour que toute autre nation de la -terre… Pour moi, je les crois très-mal -adroits… et dans le vrai, la pire espèce -d'archers qui jamais exerça la patience du -dieu d'Amour.</p> - -<p>… Croire qu'ils mettent du sentiment -dans l'amour!</p> - -<p>Je croirois plutôt qu'il est possible de faire -un bel habit avec des morceaux de reste et -de toutes couleurs… Ils se déclarent tout -d'un coup, à la première rencontre… N'est-ce -pas là soumettre l'offre de leur amour et -de leur personne à l'examen sévère d'un esprit -que le cœur n'a pas encore échauffé?</p> - -<p>La dame m'écoutoit comme si elle s'attendoit -à quelque chose de plus…</p> - -<p>Considérez donc, madame, lui dis-je, en -posant ma main sur la sienne…</p> - -<p>Que les personnes graves détestent l'amour -à cause du nom.</p> - -<p>Les intéressées le haïssent, parce qu'elles -donnent la préférence à autre chose.</p> - -<p>Les hypocrites paroissent l'avoir en horreur, -en feignant de n'aspirer qu'aux choses -célestes.</p> - -<p>Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes -beaucoup plus effrayés que blessés par cette -passion… Quelque manque d'expérience -que l'homme montre dans ces sortes d'affaires, -il ne laisse échapper le mot d'amour -qu'une heure ou deux au moins après le -temps que son silence sur ce sujet est devenu -un vrai tourment. Il me semble qu'une suite -de petites et paisibles attentions qui n'iroient -pas jusqu'à sonner l'alarme… et qui ne -seroient pourtant pas assez vagues pour qu'on -pût s'y méprendre… accompagnées de temps -en temps d'un regard tendre, mais peu ou -même point du tout de discours à ce sujet… -laisseroient votre maîtresse toute à la nature, -qui saura bien amollir son cœur.</p> - -<p>Eh bien, dit la dame en rougissant, je -crois que vous n'avez pas cessé de me faire -l'amour depuis que nous sommes ensemble.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LA REMISE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>M. Dessein revint pour nous ouvrir la -portière, et dit à la dame que M. le comte -de L… son frère, venoit d'arriver… Quoique -je souhaitasse tout le bien possible à cette -dame, j'avouerai que cet événement attrista -mon cœur; et je ne pus m'empêcher de le -lui dire… car en vérité, madame, ajoutai-je, -il est fatal à une proposition que j'allois -vous faire…</p> - -<p>Il est inutile, dit-elle, en m'interrompant -et en mettant une de ses mains sur les deux -miennes, de m'expliquer votre projet. Il est -rare, mon bon Monsieur, qu'un homme ait -quelque proposition amicale à faire à une -femme, sans qu'elle en ait le pressentiment -quelques momens auparavant.</p> - -<p>Oui… la nature, dis-je, l'arme de ce -pressentiment, pour la garantir du piége… -Mais, dit-elle en me fixant, je n'avois rien -à craindre; et, à vous parler franchement, -j'étois déterminée à accepter votre proposition. -Si je l'eusse acceptée… elle s'arrêta -un moment… je crois, reprit-elle, que vous -m'auriez disposée à vous raconter une histoire -qui auroit rendu la compassion la chose la -plus dangereuse qui auroit pu nous arriver -dans le voyage.</p> - -<p>Et me disant cela, elle me tendit la main… -Je la baisai deux fois, et elle descendit de la -chaise en me disant adieu avec un regard -mêlé de sensibilité et de douceur.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch13">DANS LA RUE.<br /> -<span class="sc">Calais.</span></h2> - - -<p>Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai -à m'ennuyer. Il me sembloit que les -minutes étoient des heures, et je n'ai jamais -fait un marché de douze guinées aussi promptement -dans toute ma vie, que celui de ma -chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des -chevaux de poste, et je dirigeai mes pas vers -l'hôtellerie.</p> - -<p>Ciel! dis-je en entendant quatre heures -sonner, et en faisant réflexion qu'il n'y avoit -guère plus d'une heure que j'étois à Calais…</p> - -<p>Quel gros volume d'aventures, en cet instant -si court, ne pourroit pas produire un -homme qui s'intéresse à tout, et ne laisse -rien échapper de ce que le temps et le hasard -lui présentent continuellement!</p> - -<p>Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelqu'utilité; -peut-être qu'un autre réussira -mieux. Mais qu'importe? c'est un essai que -je fais sur la nature humaine… il ne me -coûte que mon travail; cela suffit, il me -fait plaisir; il anime la circulation de mon -sang, dissipe les humeurs sombres, éclaire -mon jugement et ma raison.</p> - -<p>Je plains l'homme qui, voyageant de Dan -à Bersheba, peut s'écrier: Tout est stérile! -Oui, sans doute, le monde entier est stérile -pour ceux qui ne veulent pas cultiver -les fruits qu'il présente; mais, me disois-je à -moi-même en frottant gaiement mes mains -l'une contre l'autre, je serois au milieu d'un -désert que je trouverais de quoi réveiller mes -affections… Un doux myrte, un triste cyprès, -m'attireroient sous leur feuillage… -Je les bénirois de l'ombrage bienfaisant qu'ils -m'offriroient… je graverois mon nom sur -leur écorce; je leur dirais: vous êtes les arbres -les plus agréables de tout le désert… Je -gémirais avec eux en voyant leurs feuilles -dessécher et tomber, et ma joie se mêleroit -à la leur, quand le retour de la belle saison -les couronneroit d'une riante verdure.</p> - -<p>Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne -à Paris, de Paris à Rome, et ainsi de suite; -mais le savant Smelfungus avoit la jaunisse. -Accablé d'une humeur sombre, tous les objets -qui se présentèrent à ses yeux, lui parurent -décolorés et défigurés… Il nous -a donné la relation de ses voyages: ce -n'est qu'un triste détail de ses pitoyables -sensations.</p> - -<p>Je rencontrai Smelfungus sous le grand -portique du Panthéon… il en sortoit… <i>Ce -n'est qu'un vaste cirque pour un combat de -coqs</i>, dit-il… Je voudrois, lui dis-je, que -vous n'eussiez rien dit de pis de la Vénus -de Médicis… J'avois appris, en passant à -Florence, qu'il avoit fort maltraité la déesse, -parce qu'il la regardoit comme la beauté -la plus prostituée du pays.</p> - -<p>Smelfungus revenoit de ses voyages, et -je le rencontrai encore à Turin… Il n'eut -que de tristes aventures sur la terre et sur -l'onde à me raconter. Il n'avoit vu que des -gens qui s'entre-mangent, comme les antropophages… -Il avoit été écorché vif, et plus -maltraité que Saint-Barthelemi, dans toutes -les auberges où il étoit entré.</p> - -<p>Oh! je veux le publier dans tout l'univers, -s'écria-t-il. Vous ferez mieux, lui dis-je, d'aller -voir votre médecin.</p> - -<p>Mundungus, homme dont les richesses -étoient immenses, se dit un jour: allons, -faisons <i>le grand tour</i>. Il va de Rome à Naples, -de Naples à Venise, de Venise à Vienne, -à Dresde, à Berlin… et Mundungus, à son -retour, n'avoit pas retenu une seule anecdote -agréable… ou qui portoit un caractère -de générosité… Il avoit parcouru les grandes -routes sans jeter les yeux ni d'un côté ni -de l'autre, de crainte que l'amour ou la compassion -ne le détournât de son chemin.</p> - -<p>Que la paix soit avec eux, s'ils peuvent -la trouver! Mais le ciel, s'il étoit possible -d'y atteindre avec de pareils esprits, n'auroit -point d'objets qui pussent fixer et amollir la -dureté de leurs cœurs… Les doux génies, -sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir -de leur arrivée; ils n'entendroient autre chose -que des cantiques de joie, des extases de -ravissement et de bonheur… O! mes chers -lecteurs, les ames de Smelfungus et de Mundungus… -je les plains… elles manquent de -facultés pour les sentir… Smelfungus et Mundungus -seroient placés dans la demeure la -plus heureuse du ciel… les ames de Smelfungus -et de Mundungus s'y croiroient malheureuses, -et gémiroient pendant toute -l'éternité.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch14">MONTREUIL.</h2> - - -<p>Mon porte-manteau étoit tombé une fois -de derrière la chaise; j'avois été obligé de -descendre deux fois par la pluie, et je m'étois -mis une autre fois dans la boue jusqu'aux -genoux, pour aider le postillon à l'attacher… -Je ne savais ce qui causoit un dérangement -si fréquent. J'arrive à Montreuil, et l'hôte -me demande si je n'ai pas besoin d'un domestique… -A ce mot, je devine que c'est -le défaut d'un domestique qui est cause que -mon porte manteau se dérange si souvent.</p> - -<p>Un domestique! dis-je: oui, j'en ai bien -besoin; il m'en faut un. Monsieur, dit l'hôte, -c'est qu'il y a ici près un jeune homme qui -seroit charmé d'avoir l'honneur de servir un -Anglois. Et pourquoi plutôt un Anglois qu'un -autre? Ils sont si généreux! répond l'hôte. -Bon! dis-je en moi-même, je gage que ceci -me coûtera vingt sols de plus ce soir… C'est -qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il. -Courage! me disais-je, autres vingt sols -à noter. Pas plus tard qu'hier au soir, continua-t-il, -un milord Anglois offrit un écu -à la fille… Tant pis pour mademoiselle -Jeanneton, dis-je.</p> - -<p>Mademoiselle Jeanneton étoit fille de l'hôte; -et l'hôte s'imaginant que je n'entendois pas -bien le françois, se hasarda à m'en donner -une leçon. Ce n'est pas <i>tant pis</i> que vous -auriez dû dire, Monsieur, c'est <i>tant mieux</i>. -C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque -chose à gagner; tant pis, quand il n'y a -rien… Cela revient au même, lui dis-je. -Pardonnez-moi, Monsieur, dit l'hôte, cela -est bien différent.</p> - -<p>Ces deux expressions, <i>tant pis</i> et <i>tant mieux</i>, -étant les deux grands pivots de presque toutes -les conversations françoises, il est bon d'avertir -qu'un étranger qui va à Paris, feroit -bien de s'instruire, avant d'arriver, de toute -l'étendue de leur usage.</p> - -<p>Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda -à monsieur Hume, à la table de notre -ambassadeur, s'il étoit monsieur Hume le -poète: Non, dit monsieur Hume tranquillement. -Tant pis, répond le marquis.</p> - -<p>C'est monsieur Hume l'historien, dit un -autre. Ah! tant mieux, dit le marquis. Et -monsieur Hume, dont le cœur, comme on -sait, est excellent, remercia le marquis pour -son tant pis et pour son tant mieux.</p> - -<p>L'hôte, après sa leçon, appela La Fleur; -c'est ainsi que se nommoit le jeune homme -qu'il me proposoit. Je ne puis rien dire de -ses talens; Monsieur en jugera mieux que -moi; mais pour sa probité, j'en réponds.</p> - -<p>Je ne sais quel ton il donna à ce qu'il disoit: -mais il me fit faire attention à ce que j'allois -faire, et La Fleur qui attendoit dehors avec -cette impatience qu'ont tous les enfans de la -nature en certaines occasions, fit son entrée.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">MONTREUIL.</h2> - - -<p>Je suis disposé à penser favorablement de -tout le monde au premier abord, et surtout -d'un pauvre diable qui vient offrir ses services -à un aussi pauvre diable que moi: mais -ce penchant me donne quelquefois de la défiance; -il m'autorise du moins à en avoir. -J'en prends plus ou moins, selon l'humeur -qui me domine, et le cas dont il s'agit… -Je puis ajouter aussi selon le sexe à qui je -dois avoir affaire.</p> - -<p>Dès que La Fleur entra dans la chambre, -son air nouveau et naturel triompha de la -défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa -faveur, et je l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, -à la vérité, ce qu'il sait faire; mais je découvrirai -ses talens à mesure que j'en aurai -besoin… D'ailleurs, un François est propre -à tout.</p> - -<p>Cependant la curiosité m'aiguillona; et -quelle fut ma surprise! le pauvre La Fleur -ne savoit que battre du tambour, et jouer -quelques marches sur le fifre. Je sentis que -ma foiblesse n'avoit jamais été insultée plus -vivement que dans cette occasion par ma -sagesse…</p> - -<p>La Fleur avoit commencé son entrée dans -le monde, par satisfaire le noble desir qui -enflamme presque tous ses compatriotes… -Il avoit servi le roi pendant plusieurs années: -mais s'étant aperçu que l'honneur d'être tambour -n'ouvroit pas les portes de la récompense, -ni la carrière de la gloire, il s'étoit -retiré sur ses terres, où il vivoit comme il -plaisoit à Dieu, c'est-à-dire, aux dépens de -l'air.</p> - -<p>Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un -tambour pour vous servir dans votre voyage -en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurois-je -pas pris? dis-je. La moitié de notre -noblesse ne fait-elle pas le même voyage avec -des <i>lendors</i> de compagnons qu'elle paie, et -qui lui laissent à payer de plus le flûteur, -le diable et tout son train?… Lorsqu'on -peut se débarrasser d'un mauvais marché par -une équivoque… je trouve qu'on n'est pas -à plaindre… Mais, La Fleur, vous savez -sans doute faire quelque chose de plus? Oh -qu'oui!… Il savoit faire des guêtres et jouer -un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse… -Moi, lui dis-je, je joue de la basse… ainsi -nous pourrons concerter… Mais, La Fleur, -vous savez raser et accommoder un peu une -perruque? J'ai les meilleures dispositions… -C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en -l'interrompant, et cela doit me suffire… -On servit le souper… Je me mis à table. -J'avois d'un côté de ma chaise un épagneul -anglois, de l'autre un domestique françois -aussi gai qu'on peut l'être… J'étois content -de mon empire… Et si les monarques savoient -borner leurs desirs, ils seroient aussi -heureux que je l'étois.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">MONTREUIL.</h2> - - -<p>La Fleur ne m'a point quitté pendant tous -mes voyages, et il sera souvent question de -lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs -sur son compte; et pourquoi même -ne parviendrais-je pas à les intéresser en sa -faveur? Je n'ai jamais eu de raison de me -repentir d'avoir suivi les impulsions qui m'avoient -déterminé à le prendre: il a été le -domestique le plus fidèle, le plus attaché, -le plus ingénu qui jamais fut à la suite d'un -philosophe. Ses talens de battre du tambour -et de faire des guêtres, bons en eux-mêmes, -ne m'étoient pas, à la vérité, d'une grande -utilité; mais j'en étois bien récompensé par -la gaieté perpétuelle de son humeur… Elle -suppléoit à tous les talens qu'il n'avoit pas; -elle auroit même, dans mon esprit, effacé -ses défauts. Je trouvois toujours des ressources -et des motifs d'encouragement dans son air -et ses regards, et une espèce de fil qui me -faisoit sortir des difficultés que je rencontrois… -J'allois dire aussi des siennes; mais -La Fleur étoit hors de toute atteinte des -événemens. La faim, la soif, le froid, le chaud, -les veilles, la fatigue, ne faisoient pas la -moindre impression sur sa physionomie; il -étoit éternellement le même. Je ne sais si -je suis philosophe; Satan veut quelquefois -me le persuader; mais si je le suis, je l'avoue, -je me suis trouvé bien des fois humilié en -réfléchissant aux obligations que j'ai au caractère -philosophique de ce pauvre garçon. -Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas -excité à m'appliquer à une philosophie plus -sublime?… Avec tout cela, La Fleur étoit -un peu fat; mais c'étoit plutôt un mouvement -de la nature, que l'effet de l'art. Il -n'eut pas demeuré trois jours à Paris, que -cette fatuité disparut.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">MONTREUIL.</h2> - - -<p>J'installai le lendemain matin, La Fleur -dans sa charge. Je fis devant lui l'inventaire -de mes six chemises et de ma culotte de -soie noire, et je lui donnai la clef de mon -porte-manteau. Je lui dis de le bien attacher -derrière la chaise, de faire atteler les chevaux, -et d'avertir l'hôte de m'apporter son -compte.</p> - -<p>Ce garçon est heureux, dit l'hôte en adressant -la parole à cinq ou six filles qui entouroient -La Fleur, et lui souhaitoient affectueusement -un bon voyage. La Fleur baisoit les mains des -filles; ses yeux se mouillèrent, il les essuya -trois fois, et trois fois il promit d'apporter -des pardons de Rome à toute la bande.</p> - -<p>Toute la ville l'aime, me dit l'hôte. On -le trouvera de manque à tous les coins de -Montreuil; il n'a qu'un seul défaut, c'est -d'être toujours amoureux… Bon! dis-je en -moi-même; cela m'évitera la peine de mettre -chaque nuit ma culotte sous mon oreiller; -et je faisois moins, en disant cela, l'éloge -de La Fleur, que le mien. J'ai toute ma vie -été amoureux d'une princesse ou de quelqu'autre, -et je compte bien l'être jusqu'à -ma mort. Je suis très-persuadé que si j'étois -destiné à faire une action basse, je ne la -ferois que dans l'intervalle d'une passion à -l'autre. J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes, -et je me suis toujours aperçu que -mon cœur étoit fermé pendant ce temps: -il étoit si endurci, qu'il falloit que je fisse -un effort sur moi pour soulager un misérable, -en lui donnant seulement six sous. -Je me hâtois alors de sortir de cet état d'indifférence. -Le moment où je me retrouvais -ranimé par la tendre passion, étoit le moment -où je redevenois généreux et compatissant. -J'aurois tout fait pour rendre service, -pourvu qu'il n'y eût pas de crime…</p> - -<p>Mais que fais-je en disant tout ceci? ce -n'est pas mon éloge; c'est celui de la passion.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch15">FRAGMENT.</h2> - - -<p>De toutes les villes de la Thrace, celle -d'Abdère étoit la plus adonnée à la débauche; -elle étoit plongée dans un débordement de -mœurs effroyable. C'étoit en vain que Démocrite, -qui y faisoit son séjour, employoit -tous les efforts de l'ironie et de la risée pour -l'en tirer; il n'y pouvoit réussir. Le poison, -les conspirations, le meurtre, le viol, les -libelles diffamatoires, les pasquinades, les -séditions y régnoient: on n'osoit sortir le jour; -c'étoit encore pis la nuit.</p> - -<p>Ces horreurs étoient portées au dernier point, -lorsqu'on représenta à Abdère l'Andromède -d'Euripide; tous les spectateurs en furent -charmés; mais de tous les endroits dont ils -furent enchantés, rien ne frappa plus leur -imagination que les tendres accens de la -nature qu'Euripide avoit mis dans le discours -pathétique de Persée:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O Amour! roi des dieux et des hommes, etc.</div> -</div> - -<p>Tout le monde, le lendemain, parloit en -vers iambiques; ce discours de Persée faisoit -le sujet de toutes les conversations… On -ne faisoit que répéter dans chaque maison, -dans chaque rue:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O Amour! roi des dieux et des hommes!</div> -</div> - -<p>Tout retentissoit du nom d'Amour; chaque -bouche le prononçoit comme les notes d'une -douce mélodie dont le souvenir charme encore -l'oreille, et qu'on ne peut s'empêcher -de répéter. On n'entendoit de tous côtés, -qu'Amour! Amour, roi des dieux et des -hommes… Le même feu saisit tout le monde; -et toute la ville, comme si ses habitans n'avoient -eu qu'un même cœur, se livra à -l'amour.</p> - -<p>Les apothicaires d'Abdère cessèrent de -vendre de l'ellébore; les faiseurs d'armes ne -vendirent plus d'instrumens de mort; l'amitié, -la vertu, régnèrent par tout; les ennemis -les plus irréconciliables s'entredonnèrent publiquement -le baiser de paix… Le siècle -d'or revint, et répandit ses bienfaits sur -Abdère. Les Abdéritains jouoient des airs -tendres sur le chalumeau; le beau sexe quittoit -les robes de pourpre, et s'asséyoit modestement -sur le gazon pour écouter ces doux -concerts.</p> - -<p>Il n'y avoit, dit le fragment, que la puissance -d'un dieu dont l'empire s'étend du ciel -à la terre, et jusques dans le fond des eaux, -qui pût opérer ce prodige.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch16">MONTREUIL.</h2> - - -<p>Quand tout est prêt et qu'on a discuté -chaque article de la dépense, il y a encore, -à moins que le mauvais traitement n'ait -remué votre bile en aigrissant votre humeur, -une autre affaire à ajuster à la porte avant -de monter en chaise. C'est avec les fils et -les filles de la pauvreté que vous avez affaire; -ils vous entourent… Et que personne ne les -rebute… Ce que souffrent ces malheureux -est déjà trop cruel, pour y ajouter de la -dureté; il vaut mieux avoir quelque monnoie -à leur distribuer, et c'est un conseil que je -donne à tous les voyageurs… Ils n'auront -pas besoin d'écrire les motifs de leur générosité: -ils seront enregistrés ailleurs.</p> - -<p>Personne ne donne moins que moi, parce -qu'il y a peu de mes connoissances qui aient -moins à donner: mais c'étoit le premier acte -de cette nature que je faisois en France; je -le fis avec plus d'attention.</p> - -<p>Hélas! disois-je, en les montrant au bout -de mes doigts, je n'ai que huit sous, et il y a -huit pauvres femmes et autant d'hommes -pour les recevoir.</p> - -<p>Un de ces hommes sans chemise, et dont -l'habit tomboit en lambeaux, se trouvoit au -milieu des femmes. Il s'en retira aussitôt en -faisant la révérence. Lorsque le parterre crie -tout d'une voix: place aux dames! il ne -montre pas plus de déférence pour le beau -sexe que ce pauvre homme.</p> - -<p>Juste ciel! m'écriai-je en moi-même, par -quelles sages raisons as-tu ordonné que la -mendicité et la politesse seroient réunies dans -ce pays, quand elles sont si opposées dans -les autres régions?</p> - -<p>Je lui offris un de mes huit sous, uniquement -parce qu'il avoit été honnête.</p> - -<p>Un pauvre petit homme plein de vivacité, -et qui étoit vis-à-vis de moi, après avoir -mis sous son bras un fragment de chapeau, -tira sa tabatière de sa poche, et offrit généreusement -une prise de tabac à toute l'assemblée… -C'étoit un don de conséquence, et -chacun le refusa en faisant une inclination… -Il les sollicita avec un air de franchise: prenez, -prenez-en, en regardant d'un autre côté; à -la fin chacun en prit. Ce seroit dommage, -me dis-je, que sa boîte se vidât. J'y mis deux -sous, et j'y pris moi-même une prise de tabac -pour lui rendre le don plus agréable. Il sentit -le poids de la seconde obligation plus que -celui de la première… C'étoit lui faire honneur; -l'autre, au contraire, étoit humiliante: -il me salua jusqu'à terre.</p> - -<p>Tenez, dis-je à un vieux soldat qui n'avoit -qu'une main, et sembloit avoir vieilli dans -le service, voilà deux sous pour vous… Vive -le roi! s'écria le vieux soldat.</p> - -<p>Il ne me restoit plus que trois sous; j'en -donnai un pour l'amour de Dieu: c'est à ce -titre qu'on me le demandoit. La pauvre -femme avoit la cuisse disloquée: on ne peut -pas soupçonner que ce fût pour un autre -motif.</p> - -<p>Mon cher et très-charitable monsieur!… -on ne peut refuser celui-ci, me disois-je.</p> - -<p>Milord anglais!… le seul son de ce mot -valoit l'argent, et je le payai du dernier de -mes sous… Mais dans l'empressement où -j'avois été de les distribuer, j'avais oublié un -pauvre honteux qui n'avoit personne pour -faire la quête, et qui peut-être auroit péri -avant d'oser demander lui-même. Il étoit -près de la chaise, mais hors du cercle; il -essuyoit une larme qui découloit le long de -son visage, et il avoit l'air d'avoir vu de -plus beaux jours. Bon Dieu! me disois-je, -et je n'ai pas un sou pour lui donner!… -Vous en avez mille, s'écrièrent à-la-fois -toutes les puissances de la nature qui étoient -en mouvement chez moi. Je m'approchai de -lui, et je lui donnai… il n'importe quoi… -Je rougirois à present de dire combien… -j'étois honteux alors de penser combien peu… -Si le lecteur devine ma disposition, il peut -juger entre ces deux points donnés, à vingt -ou quarante sous près, quelle fut la somme -précise.</p> - -<p>Je ne pouvois rien donner aux autres… -Que Dieu vous bénisse! leur dis-je. Et le bon -Dieu vous bénisse vous-même, s'écrièrent -le vieux soldat, le petit homme, etc. etc. -Le pauvre honteux ne pouvoit rien dire… -Il tira un petit mouchoir de sa poche, et -essuya ses yeux en se détournant. Je crus -qu'il me remercioit plus que tous les autres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch17">LE BIDET.</h2> - - -<p>Ces petites affaires ne furent pas sitôt -ajustées, que je montai dans ma chaise, -très-content de tout ce que j'avois fait à -Montreuil… La Fleur, avec ses grosses -bottes, sauta sur un bidet… Il s'y tenoit -aussi droit et aussi heureux qu'un prince.</p> - -<p>Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs -dans cette scène factice de la vie? -Nous n'avions pas encore fait une lieue, -qu'un âne mort arrêta tout court La Fleur -dans sa course. Le bidet ne voulut pas -passer. La contestation entre La Fleur et -lui s'échauffa, et le pauvre garçon fut désarçonné -et jeté par terre.</p> - -<p>Il souffrit sa chûte avec toute la patience -du François qui auroit été le meilleur chrétien, -et ne dit pas autre chose que, <i>diable!</i> -Il remonta à cheval sur-le-champ, et battit -le bidet comme il auroit pu battre son tambour.</p> - -<p>Le bidet voloit du côté d'un chemin à -l'autre, tantôt par-ci, tantôt par-là; mais il -ne vouloit pas approcher de l'âne mort. La -Fleur, pour le corriger, insistoit… et le -bidet entêté le jeta encore par terre.</p> - -<p>Qu'a ton bidet, La Fleur, lui dis-je? -Monsieur, c'est le cheval le plus opiniâtre -du monde. Hé bien, s'il est obstiné, repris-je, -il faut le laisser aller à sa fantaisie. La Fleur, -qui étoit remonté, descendit; et dans l'idée -qu'il feroit aller le bidet en avant, il lui -donna un grand coup de fouet; mais le bidet -me prit au mot, et s'en retourna en galoppant -à Montreuil. <i>Peste!</i> dit La Fleur.</p> - -<p>Il n'est pas hors de propos de remarquer -ici, que, quoique La Fleur, dans ces accidents, -ne se fût servi que de ces deux termes -d'exclamation, il y en a cependant trois dans -la langue françoise. Ils répondent à ce que -les grammairiens appellent le positif, le -comparatif et le superlatif; et l'on se sert -des uns et des autres dans tous les accidens -imprévus de la vie.</p> - -<p><i>Diable</i>, est le premier degré, c'est le -degré positif; il est d'usage dans les émotions -ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites -choses contraires à notre attente arrivent. -Qu'on joue, par exemple, au passe-dix, et -que l'on ne rapporte deux fois de suite que -double as, ou, comme La Fleur, que l'on -soit jeté par terre; ces petites circonstances -et tant d'autres s'expriment par, <i>diable</i>; et -c'est pour cette raison que, lorsqu'il est -question de cocuage, on se sert de cette -expression…</p> - -<p>Mais dans une aventure où il entre quelque -chose de dépitant, comme lorsque le bidet -s'enfuit en laissant La Fleur étendu par terre -avec ses grosses bottes, alors vient le second. -On se sert de, <i>peste</i>!</p> - -<p>Pour le troisième…</p> - -<p>Oh! c'est ici que mon cœur se gonfle de -compassion, quand je songe à ce qu'un peuple -aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit -forcé à s'en servir.</p> - -<p>Puissance qui délies nos langues et les rends -éloquentes dans la douleur, accorde-moi des -termes décens pour exprimer ce superlatif, -et quel que soit mon sort, je céderai à la -nature!…</p> - -<p>Mais il n'y a point de ces termes décens -dans la langue françoise. Je formai la résolution -de prendre les accidens qui m'arriveroient -avec patience et sans faire d'exclamation.</p> - -<p>La Fleur n'avoit pas fait cette convention -avec lui-même. Il suivit le bidet des yeux tant -qu'il le put voir… Et l'on peut s'imaginer, -si l'on veut, dès qu'il ne le vit plus, de -quelle expression il fit usage pour conclure -la scène.</p> - -<p>Il n'y avoit guère de moyens, avec des -bottes fortes aux jambes, de rattrapper un -cheval effarouché. Je ne voyois qu'une alternative, -c'étoit de faire monter La Fleur derrière -la chaise, ou de l'y faire entrer.</p> - -<p>Il vint s'asseoir à côté de moi, et, dans -une demi-heure, nous arrivâmes à la poste -de Nampont.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch18">NAMPONT.<br /> -<span class="sc">L'ane mort.</span></h2> - - -<p>Voici, dit-il, en tirant de son bissac le -reste d'une croûte de pain, voici ce que tu -aurois partagé avec moi si tu avois vécu… -Je croyois que cet homme apostrophoit son -enfant; mais c'étoit à son âne qu'il adressoit -la parole, et c'étoit le même âne que nous -avions vu en chemin, et qui avoit été si fatal -à La Fleur… Il paroissoit le regretter si vivement, -qu'il me fit souvenir des plaintes que -Sancho-Pança avoit faites dans une occasion -semblable… Mais cet homme se plaignoit -avec des accens plus conformes à la nature.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu3.jpg" alt="[Illustration]" /></div> -<p>Il étoit assis sur un banc de pierre à la -porte. Le paneau et la bride de l'âne étoient -à côté de lui: il les levoit de temps-en-temps, -et les laissoit ensuite tomber… puis les regardoit -et secouoit la tête… Il reprit ensuite -sa croute de pain, comme s'il alloit la manger… -Mais, après l'avoir tenue quelque -temps à la main, il la posa sur le mors de -la bride, en regardant avec des yeux de désir -l'arrangement qu'il venoit de faire, et il -soupira.</p> - -<p>La simplicité de sa douleur assembla une -foule de monde autour de lui; et La Fleur s'y -mêla pendant qu'on atteloit les chevaux. J'étois -resté dans la chaise, je voyois et j'entendois -par-dessus la tête des autres.</p> - -<p>Il disoit qu'il venoit d'Espagne, où il étoit -allé du fond de la Franconie, et qu'il s'en -retournoit chez lui; il étoit arrivé jusqu'à -cet endroit lorsque son âne mourut. Chacun -étoit curieux de savoir ce qui avoit pu engager -ce pauvre vieillard à entreprendre un -si long voyage.</p> - -<p>Hélas! dit-il, le ciel m'avoit donné trois fils, -c'étoient les plus beaux garçons de toute -l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les -deux aînés dans la même semaine: le plus -jeune étoit frappé de la même maladie; je -craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, -s'il en revenoit, d'aller à Saint-Jacques de -Compostelle.</p> - -<p>Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la -nature… et pleura amèrement.</p> - -<p>Il continua… Le ciel, dit-il, me fit la -faveur d'accepter la condition, et je partis -de mon hameau avec le pauvre animal que -j'ai perdu… Il a participé à toutes les fatigues -de mon voyage, il a mangé le même -pain que moi pendant toute la route… enfin, -il a été mon compagnon et mon ami.</p> - -<p>Chacun prenoit part à la douleur de ce -pauvre homme. La Fleur lui offrit de l'argent. -Il dit qu'il n'en avoit pas besoin. Hélas! -ce n'est pas la valeur de l'âne que je regrette, -c'est sa perte… J'étois assuré qu'il m'aimoit… -Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui -leur étoit arrivé en passant les Pyrénées… -Ils s'étoient perdus, et avoient été séparés -trois jours l'un de l'autre: pendant ce temps, -l'âne l'avoit cherché autant qu'il avoit cherché -l'âne; à peine purent-ils manger l'un et -l'autre, qu'ils ne se fussent retrouvés.</p> - -<p>Tu as au moins une consolation, lui dis-je, -dans la perte de ton pauvre animal, c'est -que je suis persuadé que tu lui as été un -tendre maître. Hélas! dit-il, je le croyois -ainsi pendant qu'il vivoit: mais à présent qu'il -est mort, je crains que la fatigue de me porter -ne l'ait accablé, et que je ne sois responsable -d'avoir abrégé sa vie…</p> - -<p>Quelle honte pour l'humanité! me dis-je -en moi-même; si nous ne nous aimions les -uns les autres qu'autant que ce pauvre homme -aimoit son âne… ce seroit quelque chose.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch19">NAMPONT.<br /> -<span class="sc">Le Postillon.</span></h2> - - -<p>Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y -prit pas garde, et il m'entraîna sur le pavé -au grand galop.</p> - -<p>Le voyageur qui brûle de soif dans les -déserts sablonneux de l'Arabie, n'aspire pas -plus vivement au bonheur de trouver une -source, que mon ame aspiroit après des mouvemens -tranquilles. J'aurois souhaité que le -postillon eût parti moins vîte; mais au moment -que le bon pélerin achevoit son histoire, -il donna de si grands coups de fouet -à ses chevaux, qu'ils partirent comme si mille -diables étoient à leurs trousses.</p> - -<p>Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez -plus doucement: mais plus je criais, plus il -excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte -donc! lui dis-je. Vous verrez qu'il continuera -d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me mette en colère… -ensuite il ira doucement afin de me -faire goûter les douceurs de cet état.</p> - -<p>Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, -et fut obligé d'aller pas à pas… Je m'étois -fâché contre lui… Je m'étois fâché ensuite -contre moi-même pour m'être mis en colère…</p> - -<p>Un bon galop dans ce moment m'auroit -fait du bien…</p> - -<p>Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon -bon garçon, lui dis-je…</p> - -<p>Mais le postillon me montra la montagne… -Je voulois alors me rappeler l'histoire du -pauvre allemand et de son âne; mais j'en -avois perdu le fil, et il me fut aussi impossible -de le retrouver, qu'au postillon d'aller -le trot.</p> - -<p>Hé bien, que tout aille à l'aventure; je -me sens disposé à faire de mon mieux, et -tout va de travers.</p> - -<p>La nature dans ses trésors a toujours des -lénitifs pour adoucir nos maux. Je m'endormis, -et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens -qui frappa mon oreille.</p> - -<p>Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux… -c'est ici que ma belle dame doit venir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch20">AMIENS.</h2> - - -<p>J'eus à peine prononcé ces mots, que le -comte de L… et sa sœur passèrent rapidement -dans leur chaise de poste. Elle n'eut -que le temps de me faire un salut de connoissance, -mais avec un air qui sembloit -désigner qu'elle avoit quelque chose à me -dire. Je n'avois effectivement pas encore achevé -de souper, que le domestique de son frère -m'apporta un billet de sa part. Elle me prioit, -le premier matin que je n'aurois rien à faire -à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyoit -à madame de R… Elle ajoutoit qu'elle -auroit bien voulu me raconter son histoire, -et qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir pu le -faire… mais que si jamais je passois par -Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le -nom de madame de L… elle auroit cette -satisfaction.</p> - -<p>Ah! j'irai te voir, charmante femme! disois-je -en moi-même; rien ne me sera plus -facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à -traverser l'Allemagne, la Hollande, et retourner -chez moi par la Flandre; à peine -y aura-t-il dix postes de plus; mais y en eût-il -dix mille…? Quelles délices, pour prix de -tous mes voyages, de participer aux incidents -d'une triste histoire que la beauté qui -en est le sujet raconte elle-même!… de la -voir pleurer! C'en seroit un plus grand encore -de tarir la source de ses larmes; mais -si je ne parviens pas à la dessécher, n'est-ce -pas toujours une sensation exquise d'essuyer -les joues mouillées d'une belle femme, assis -à ses côtés pendant la nuit et dans le silence!</p> - -<p>Il n'y avoit certainement pas de mal dans -cette pensée. J'en fis cependant un reproche -amer et dur à mon cœur.</p> - -<p>J'avois toujours joui du bonheur d'aimer -quelque belle. Ma dernière flamme, éteinte -dans un accès de jalousie, s'étoit rallumée -depuis trois mois aux beaux yeux d'Eliza, -et je lui avois juré qu'elle dureroit pendant -tous mes voyages… Et pourquoi dissimuler -la chose? Je lui avois juré une fidélité éternelle: -elle avoit des droits sur tout mon cœur. -Partager mes affections, c'étoit diminuer ces -mêmes droits… Les exposer, c'étoit les -risquer… Et là où il y a du risque, il -peut y avoir de la perte. Et alors, Yorick, -qu'auras-tu à répondre aux plaintes d'un cœur -si rempli de confiance, si bon, si doux, si -irréprochable?…</p> - -<p>Non, non, dis-je en m'interrompant, je -n'irai point à Bruxelles… Mon imagination -vint au secours de mon Eliza. Je me -rappelai ses regards au dernier moment de -notre séparation; lorsque ni l'un ni l'autre -n'eûmes la force de prononcer le mot, adieu! -Je jetai les yeux sur son portrait qu'elle m'avoit -attaché au cou avec un ruban noir. Je -rougis en le fixant… J'aurois voulu le baiser… -une honte secrète m'arrêtoit. Cette tendre -fleur, dis-je, en le pressant entre mes mains, -doit elle être flétrie jusques dans la racine! -Et flétrie, Yorick, par toi qui a promis que -ton sein seroit son abri!</p> - -<p>Source éternelle de félicité! m'écriai-je en -tombant à genoux, sois témoin, ainsi que -tous les esprits célestes, que je n'irai point à -Bruxelles, à moins qu'Eliza ne m'y accompagne: -dût ce chemin me conduire au suprême -bonheur!</p> - -<p>Le cœur, dans des transports de cette nature, -dira toujours beaucoup trop en dépit -du jugement.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch21">LA LETTRE.<br /> -<span class="sc">Amiens.</span></h2> - - -<p>La fortune n'avoit pas favorisé La Fleur; -il n'avoit pas été heureux dans ses faits de -chevalerie, et depuis vingt-quatre heures, à-peu-près -qu'il étoit à mon service, rien ne -s'étoit offert pour qu'il pût signaler son zèle. -Ce pauvre garçon brûloit d'impatience. Le -domestique du comte de L… qui m'avoit -apporté la lettre, lui parut une occasion -propice, il la saisit. Dans l'idée qu'il me feroit -honneur par ses intentions, il le prit dans -un cabinet de l'auberge, et le régala du -meilleur vin de Picardie. Le domestique du -Comte, pour n'être pas en reste de politesse, -l'engagea à venir avec lui à l'hôtel. L'humeur -gaie et douce de La Fleur mit bientôt -tous les gens de la maison à leur aise vis-à-vis -de lui. Il n'étoit pas chiche, en vrai françois, -de montrer les talens qu'il possédoit; -en moins de cinq ou six minutes, il prit son -fifre; la femme-de-chambre, le maître-d'hôtel, -le cuisinier, la laveuse de vaisselle, les -laquais, les chiens, les chats, tous, jusqu'à -un vieux singe, se mirent aussitôt à danser. -Jamais cuisine n'avoit été si gaie depuis le -déluge.</p> - -<p>Madame de L…, en passant de l'appartement -de son frère dans le sien, surprise -des ris et du bruit qu'elle entendoit, sonna -sa femme-de-chambre pour en savoir la cause; -et dès qu'elle sut que c'étoit le domestique -du gentilhomme anglois, qui avoit répandu -la gaieté dans la maison en jouant du fifre, -elle lui fit dire de monter.</p> - -<p>La Fleur, en montant l'escalier, s'étoit -chargé de mille complimens de la part de -son maître pour Madame, ajoutant bien des -choses au sujet de la santé de Madame; que -son maître seroit au désespoir si Madame -se trouvoit incommodée par les fatigues du -voyage; et enfin, que Monsieur avoit reçu -la lettre que Madame lui avoit fait l'honneur -de lui écrire… Et sans doute il m'a fait -l'honneur, dit Madame en interrompant La -Fleur, de me répondre par un billet.</p> - -<p>Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçoit -tellement qu'elle étoit sûre du fait, -que La Fleur n'osa la détromper… Il trembla -que je n'eusse fait une impolitesse; peut-être -eut-il peur aussi qu'on ne le regardât -comme un sot de s'attacher à un maître qui -manquoit d'égards pour les dames; et lorsqu'elle -lui demanda s'il avoit une lettre pour -elle: Oh! qu'oui, dit-il, Madame. Il mit aussitôt -son chapeau par terre, et saisissant le -bas de sa poche droite avec la main gauche, -il commença à chercher la lettre avec son -autre main… Il fit la même recherche dans -sa poche gauche: Diable! disoit-il. Ensuite -il chercha dans les poches de sa veste, et -même de son gousset: Peste! Enfin il les vida -toutes sur le plancher, où il étala un col -sale, un mouchoir, un peigne, une mèche -de fouet, un bonnet de nuit… Il regarda -entre les bords de son chapeau, et peu s'en -fallut qu'il ne plaçât la troisième exclamation: -Quelle étourderie, dit-il! J'aurai laissé -la lettre sur la table de l'auberge. Je vais courir -la chercher, et je serai de retour dans -trois minutes.</p> - -<p>Je venois de me lever de table, quand La -Fleur entra pour me conter son aventure. -Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire, -et ajouta que si Monsieur avoit par -hasard oublié de répondre à la lettre de Madame, -il pouvoit réparer cette faute par tout -ce qu'il venoit de faire… si non, que les -choses resteroient comme elles étoient d'abord.</p> - -<p>Je n'étois pas sûr que l'étiquette m'obligeât -de répondre ou non. Mais un démon même -n'auroit pas pu se fâcher contre La Fleur. -C'étoit son zèle pour moi qui l'avoit fait agir. -S'y étoit-il mal pris? me jetoit-il dans un -embarras?… Son cœur n'avoit pas fait de -faute… Je ne crois pas que je fusse obligé -d'écrire… La Fleur avoit cependant l'air -d'être si satisfait de lui-même, que…</p> - -<p>Cela est fort bien, lui dis-je, cela suffit… -Il sortit de la chambre avec la vîtesse d'un -éclair, et m'apporta presque aussitôt une -plume, de l'encre et du papier… Il approcha -la table d'un air si gai, si content, que -je ne pus me défendre de prendre la plume.</p> - -<p>Mais qu'écrire? Je commençai et recommençai. -Je gâtai inutilement cinq ou six feuilles -de papier…</p> - -<p>Bref, je n'étois pas d'humeur à écrire.</p> - -<p>La Fleur, qui s'imaginoit que l'encre étoit -trop épaisse, m'apporta de l'eau pour la délayer. -Il mit ensuite devant moi de la poudre -et de la cire d'Espagne. Tout cela ne faisoit -rien. J'écrivois, j'effaçois, je déchirois, je -brûlois, et je me remettois à écrire avec aussi -peu de succès. Peste de l'étourdi! disois-je -à voix basse… Je ne peux pas écrire cette -lettre… Je jetai de désespoir la plume à -terre.</p> - -<p>La Fleur, qui vit mon embarras, s'avança -d'une manière respectueuse, et, en me faisant -mille excuses de la liberté qu'il alloit -prendre, il me dit qu'il avoit dans sa poche -une lettre écrite par un tambour de son régiment -à la femme d'un caporal, laquelle, -osoit-il dire, pourroit convenir dans cette -occasion.</p> - -<p>Je ne demandois pas mieux que de le contenter. -Voyons-la, lui dis-je.</p> - -<p>Il tira de sa poche un petit porte-feuille -sale, rempli de lettres et de billets doux. -Il dénoua la corde qui le lioit, en tira les -lettres, les mit sur la table, les feuilleta les -unes après les autres, et après les avoir repassées -à deux reprises différentes, il s'écria: -Enfin, Monsieur, la voici. Il la déploya, la -mit devant moi, et se retira à trois pas de -la table, pendant que je la lisois.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch22">LA LETTRE.</h2> - - -<blockquote> -<p class="noindent"><span class="sc">Madame</span>,</p> - -<p class="ugap">Je suis pénétré de la douleur la plus vive, -et réduit en même-temps au désespoir, par -ce retour imprévu du caporal qui rend notre -entrevue de ce soir la chose du monde la -plus impossible.</p> - -<p>Mais vive la joie! et toute la mienne sera -de penser à vous.</p> - -<p>L'amour n'est <i>rien</i> sans sentiment.</p> - -<p>Et le sentiment est encore <i>moins</i> sans amour.</p> - -<p>On dit qu'on ne doit jamais se désespérer.</p> - -<p>On dit aussi que monsieur le caporal monte -la garde mercredi: alors ce sera mon tour.</p> - -<blockquote> -<p class="c"><i>Chacun à son tour.</i></p> -</blockquote> - -<p>En attendant, vive l'amour! et vive la -bagatelle!</p> - -<p>Je suis,</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Madame</span>,</p> - -<p class="drap40">Avec tous les sentimens les plus -respectueux et les plus tendres, -tout à vous.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jacques Roque.</span></p> -</blockquote> - -<p>Il n'y avoit qu'à changer le caporal en -comte… ne point parler de monter la garde -le mercredi. La lettre, au surplus, n'étoit ni -bien ni mal. Ainsi, pour contenter le pauvre -La Fleur, qui trembloit pour ma réputation, -pour la sienne, et pour celle de sa lettre, -j'habillai ce chef-d'œuvre à ma guise. Je -cachetai ce que j'avois écrit. La Fleur le porta -à madame de L…, et nous partîmes le lendemain -matin pour Paris.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch23">PARIS.</h2> - - -<p>L'agréable ville, quand on a un bel -équipage, une demi-douzaine de laquais et -une couple de cuisiniers! avec quelle liberté, -quelle aisance on vit!</p> - -<p>Mais un pauvre prince, sans cavalerie, -et qui n'a pour tout bien qu'un fantassin, -fait bien mieux d'abandonner le champ de -bataille, et de se confiner dans le cabinet, -s'il peut s'y amuser.</p> - -<p>J'avoue que mes premières sensations, dès -que je fus seul dans ma chambre, furent bien -éloignées d'être aussi flatteuses que je me -l'étois figuré… Je m'approchai de la fenêtre, -et je vis à travers les vîtres une foule de gens -de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir: -les vieillards, avec des lances rompues et -des casques qui n'avoient plus leurs masques; -les jeunes, chargés d'une armure brillante -d'or, ornés de tous les riches plumages de -l'Orient, et joutant tous en faveur du plaisir, -comme les preux chevaliers faisoient autrefois -dans les tournois pour l'amour et la -gloire.</p> - -<p>Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je, -que fais-tu ici? A peine es-tu arrivé, que -ce fracas brillant te jette dans le rang des -atômes. Ah! cherche quelque rue détournée, -quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait -jamais vu de flambeau darder ses rayons, -ni entendu de carosses rouler… C'est-là où -tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu -quelque tendre grisette qui te le fera -paroître moins long. Voilà les espèces de cotteries -que tu pourras fréquenter.</p> - -<p>Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de -mon porte-feuille la lettre que madame de -L… m'avoit chargé de remettre. J'irai voir -madame de R… et c'est la première chose -que je ferai… La Fleur?—Monsieur.—Faites -venir un perruquier… Vous donnerez -ensuite un coup de vergette à mon habit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch24">LA PERRUQUE.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Le perruquier entre. Il jette un coup-d'œil -sur ma perruque, et refuse net d'y toucher. -C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous -de son art. Mais, comment donc faire? lui -dis-je… Monsieur, il faut en prendre une -de ma façon… j'en ai de toutes prêtes.</p> - -<p>Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant -celle qu'il me montroit, que cette -boucle ne se soutienne pas… Vous pourriez, -dit-il, la tremper dans la mer, elle tiendroit.</p> - -<p>Tout est mesuré sur une grande échelle -dans cette ville, me disois-je. La plus grande -étendue des idées d'un perruquier anglois, -n'auroit jamais été plus loin qu'à lui faire -dire: trempez-la dans un sceau d'eau. Quelle -différence! C'est comme le temps à l'éternité.</p> - -<p>Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions -froides et phlegmatiques, ainsi que -toutes les idées minces et bornées dont elles -naissent; je suis ordinairement si frappé des -grands ouvrages de la nature, que, si je le -pouvois, je n'aurais jamais d'objets de comparaison -que ce ne fût pour le moins une montagne. -Tout ce qu'on peut objecter contre -le sublime françois, dans cet exemple, c'est -que la grandeur consiste plus dans le mot que -dans la chose. La mer remplit, sans doute, -l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si -avant dans les terres, qu'il n'y avoit pas -d'apparence que je prisse la poste pour aller -à cent milles de là faire l'expérience dont -me parloit le perruquier. Ainsi, le perruquier -ne me disoit rien.</p> - -<p>Un sceau d'eau fait, sans contredit, une -triste figure à côté de la mer; mais il a -l'avantage d'être sous la main, et l'on peut -y tremper la boucle en un instant…</p> - -<p>Disons le vrai. L'expression françoise exprime -plus qu'on ne peut effectuer. C'est du -moins ce que je pense, après y avoir bien -réfléchi.</p> - -<p>Je ne sais, si je me trompe, mais il me -semble que ces minuties sont des marques -beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives -des caractères nationaux, que les -affaires les plus importantes de l'Etat, où il -n'y a ordinairement que les grands qui agissent. -Ils se ressemblent et parlent à-peu-près de -même dans toutes les nations, et je ne donnerais -pas douze sous de plus pour avoir le -choix entre eux tous.</p> - -<p>Le perruquier resta si long-temps à accommoder -ma perruque, que je trouvai qu'il étoit -trop tard pour aller porter ma lettre chez -madame de R… Cependant, quand un -homme est une fois habillé pour sortir, il -ne peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. -Je pris par écrit le nom de l'hôtel -de Modène où j'étois logé, et je sortis sans -savoir où j'irois… J'y songerai, dis-je, en -marchant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch25">LE POULS.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Les petites douceurs de la vie en rendent -le chemin plus uni et plus agréable. Les -grâces, la beauté disposent à l'amour; elles -ouvrent la porte de son temple, et on y -entre insensiblement.</p> - -<p>Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté -de me dire par où il faut prendre pour aller -à l'<i>Opéra comique</i>. Très-volontiers, Monsieur, -dit-elle en quittant son ouvrage.</p> - -<p>J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques, -pour chercher une figure qui ne se -renfrogneroit pas en lui faisant cette question. -Celle-ci me plut et j'entrai.</p> - -<p>Elle étoit assise sur une chaise basse dans -le fond de la boutique, en face de la porte, -et brodoit des manchettes.</p> - -<p>Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage -sur une chaise à côté d'elle, et elle -se leva d'un air si gai, si gracieux, que si -j'avois dépensé cinquante louis dans sa boutique, -j'aurois dit: cette femme est reconnoissante.</p> - -<p>Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant -avec moi à la porte, et en me montrant -la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord -tourner à votre gauche… Mais prenez -garde… il y a deux rues; c'est la seconde… -Vous la suivrez un peu, et vous -verrez une église; quand vous l'aurez passée, -vous prendrez à droite, et cette rue vous -conduira au bas du Pont-Neuf, qu'il faudra -passer… Vous ne trouverez personne qui -ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer -le reste du chemin.</p> - -<p>Elle me répéta ses instructions trois fois, -avec autant de patience et de bonté la troisième -que la première; et si des tons et des -manières ont une signification (et ils en ont -une sans doute, à moins que ce ne soit pour -des cœurs insensibles), elle sembloit s'intéresser -à ce que je ne me perdisse pas.</p> - -<p>Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus -de l'ordre des grisettes, étoit charmante; -mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté -qui me rendit si sensible à sa politesse. La -seule chose dont je me souvienne bien, c'est -que je la fixai beaucoup en lui disant combien -je lui étois obligé, et je réitérai mes -remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris -la peine de m'instruire.</p> - -<p>Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que -j'avois oublié tout ce qu'elle m'avoit dit… -Je regardai derrière moi, et je la vis qui -étoit encore sur le pas de sa porte pour observer -si je prendrois le bon chemin. Je retournai -vers elle pour lui demander s'il falloit -d'abord aller à droite ou à gauche… J'ai tout -oublié, lui dis-je. Est-il possible? dit-elle en -souriant. Cela est très possible, et cela arrive -toujours quand on fait moins d'attention aux -avis que l'on reçoit, qu'à la personne qui -les donne.</p> - -<p>Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit -comme toutes les femmes prennent les choses -qui leur sont dues. Elle me fit une légère -révérence.</p> - -<p>Attendez, me dit-elle en mettant sa main -sur mon bras pour me retenir, je vais envoyer -un garçon dans ce quartier-là porter -un paquet; si vous voulez avoir la complaisance -d'entrer, il sera prêt dans un moment, -et il vous accompagnera jusqu'à l'endroit -même. Elle cria à son garçon, qui étoit dans -l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai -avec elle. Je levai de dessus la chaise où -elle les avoit mises, les manchettes qu'elle -brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; -elle s'assit elle-même sur une chaise basse, -et je me mis aussitôt à côté d'elle.</p> - -<p>Il sera prêt dans un moment, Monsieur, -dit-elle… Et pendant ce moment, je voudrais, -moi, vous dire combien je suis sensible -à toutes vos politesses. Il n'y a personne -qui ne puisse, par hasard, faire une action -qui annonce un bon naturel; mais quand -les actions de ce genre se multiplient, c'est -l'effet du caractère et du tempéramment. Si -le sang qui passe dans le cœur est le même -que celui qui coule vers les extrémités, je -suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, -qu'il n'y a point de femme dans le monde -qui ait un meilleur pouls que le vôtre… -Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me -débarrassai aussitôt de mon chapeau; je saisis -ses doigts d'une main, et j'appliquai sur l'artère -les deux premiers doigts de mon autre -main.</p> - -<p>Que n'as-tu passé en ce moment, mon -cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit noir, -et dans une attitude grave, aussi attentivement -occupé à compter les battemens de son -pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux -et du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et -peut-être moralisé sur ma nouvelle profession… -Hé bien! je t'aurois laissé rire et -sermonner à ton aise… Crois-moi, mon -cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires -occupations dans le monde que celle de tâter -le pouls d'une femme… Oui… mais d'une -grisette! répliquerois-tu… et dans une boutique -toute ouverte! Ah, Yorick!</p> - -<p>Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, -je me mets peu en peine que le monde -me voie dans cette occupation.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch26">LE MARI.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>J'avois compté vingt battemens de pouls, -et je voulois aller jusqu'à quarante, quand -son mari parut à l'improviste et dérangea -mon calcul. C'est mon mari, dit-elle, et cela -ne fait rien. Je recommençai donc à compter. -Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle -lorsqu'il passa près de nous, que de prendre -la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta -son chapeau, me salua, et me dit que je -lui faisois trop d'honneur. Il remit aussitôt -son chapeau, et s'en alla.</p> - -<p>Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il -possible que ce soit-là son mari!</p> - -<p>Une foule de gens savent, sans doute, -ce qui pouvoit m'autoriser à faire cette exclamation; -qu'ils ne se fâchent pas si je vais -l'expliquer à ceux qui l'ignorent.</p> - -<p>A Londres, un marchand ne semble faire -avec sa femme qu'un même tout: quelquefois -l'un, quelquefois l'autre brille par diverses -perfections de l'esprit et du corps; mais ils -unissent tout cela, vont de pair, et tâchent -de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari -et femme doivent le faire.</p> - -<p>A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres -plus différens: car la puissance législative et -exécutive de la boutique n'appartenant point -au mari, il y paroît rarement… il se tient dans -l'arrière-boutique ou dans quelque chambre -obscure tout seul dans son bonnet de nuit: -enfant brut de la nature, il reste tel que -la nature l'a formé.</p> - -<p>Le génie d'un peuple, dans un pays où il -n'y a rien de salique que la monarchie, ayant -cédé ce département, ainsi que plusieurs -autres, entièrement aux femmes, celles-ci, -par un babillage et un commerce continuel -avec tous ceux qui vont et viennent, sont -comme ces cailloux de toutes sortes de formes, -qui frottés les uns contre les autres, perdent -leur rudesse, et prennent quelquefois le poli -d'un diamant… L'époux ne vaut pas beaucoup -mieux que la pierre que vous foulez -aux pieds.</p> - -<p>Très-certainement, il n'est pas bon que -l'homme soit seul… Il est fait pour la société -et les douces communications. J'en appelle, -pour preuve de ce que j'avance, au -perfectionnement que notre nature en reçoit.</p> - -<p>Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement -de mon pouls? dit-elle. Il est aussi -doux, lui dis-je en la fixant tranquillement, -que je me l'étois imaginé. Elle alloit me répondre -quelque chose d'honnête; mais le -garçon entra avec le paquet de gants. A propos, -dis-je, j'en voudrois avoir une ou deux -paires.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch27">LES GANTS.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>La belle marchande se lève, passe derrière -son comptoir, aveint un paquet, et le délie. -J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous -trop grands; elle les mesura l'un après l'autre -sur ma main; cela ne les rappetissoit pas. -Elle me pria d'en essayer une paire qui ne -lui paroissoit pas si grande que les autres… -Elle en ouvrit un, et ma main y glissa tout -d'un coup… Cela ne me convient pas, -dis-je en remuant un peu la tête. Non, dit-elle, -en faisant le même mouvement.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu4.jpg" alt="[Illustration]" /></div> -<p>Il y a de certains regards combinés d'une -subtilité unique, où le caprice, et le bon sens, -et la gravité, et la sottise, sont tellement -confondus, que tous les langages variés de -la tour de Babel ne pourroient les exprimer… -Ils se communiquent et se saisissent avec une -telle promptitude, qu'on sait à peine quel -est le contagieux… Pour moi, je laisse à -messieurs les dissertateurs le soin de grossir -de ce sujet leurs agréables volumes… Il me -suffit de répéter que les gants ne convenoient -pas… Nous pliâmes tous deux nos mains -dans nos bras, en nous appuyant sur le comptoir. -Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de place -entre nous que pour le paquet de gants.</p> - -<p>La jeune marchande regardoit quelquefois -les gants, puis du côté de la fenêtre, puis -les gants… et jetoit de temps-en-temps -les yeux sur moi. Je n'étois pas disposé à -rompre le silence… Je suivois en tout son -exemple. Mes yeux se portoient tour à tour -sur elle, et sur la fenêtre, et sur les gants.</p> - -<p>Mais je perdais beaucoup dans toutes ces -attaques d'imitation. Elle avoit des yeux noirs, -vifs, qui dardoient leurs rayons à travers -deux longues paupières de soie, et ils étoient -si perçans, qu'ils pénétroient jusqu'au fond -de mon cœur… Cela peut paroître étrange; -mais telle étoit l'impression qu'elle faisoit sur -moi.</p> - -<p>N'importe, dis-je, je vais m'accommoder -de ces deux paires de gants; et je les mis -en poche.</p> - -<p>Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je -fus sensible à ce procédé. J'aurais voulu qu'elle -eût demandé quelque chose de plus, et j'étois -embarrassé comment le lui faire comprendre… -Croyez-vous, Monsieur, me dit-elle, en se -méprenant sur mon embarras, que je voudrois -demander seulement un sou de trop -à un étranger, et surtout à un étranger dont -la politesse, plus que le besoin de gants, -l'engage à prendre ce qui ne lui convient pas, -et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en -auriez crue capable?… Moi! non, je vous -assure; mais vous l'eussiez fait, que je vous -l'aurois pardonné de bon cœur… Je payai; -et en la saluant un peu plus profondément -que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme -de marchand, je la quittai; et le garçon, -avec son paquet, me suivit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch28">LA TRADUCTION.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>On me mit dans une loge où il n'y avoit -qu'un vieil officier. J'aime les militaires, non-seulement -parce que j'honore l'homme dont -les mœurs sont adoucies par une profession -qui développe souvent les mauvaises qualités -de ceux qui sont méchans, mais parce que -j'en ai connu un autrefois… car il n'est plus: -pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit -le capitaine Tobie Shandy, le plus cher de -tous mes amis. Je ne puis penser à la douceur -et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il -y ait bien long-temps qu'il soit mort, -sans que mes yeux se remplissent de larmes; -et j'aime, à cause lui, tout le corps des -vétérans. J'enjambai sur-le-champ les deux -bancs qui étoient devant moi, et me plaçai -à côté de l'officier.</p> - -<p>Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le -nez, une petite brochure, qui étoit probablement -une des pièces qu'on alloit jouer. -Je fus à peine assis, qu'il ôta ses lunettes, -les enferma dans un étui de chagrin, et mit -le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai -à demi pour le saluer.</p> - -<p>Qu'on traduise ceci dans tous les langages -du monde: en voici le sens.</p> - -<p>«Voilà un pauvre étranger qui entre dans -la loge… il a l'air de ne connoître personne, -et il demeureroit sept ans à Paris, -qu'il ne connoîtroit qui que ce soit, si tous -ceux dont il approcheroit gardoient leurs -lunettes sur le nez… C'est lui fermer la -porte de la conversation; ce seroit le traiter -pire qu'un allemand.»</p> - -<p>Le vieil officier auroit pu dire tout cela à -haute voix, et je ne l'aurois pas mieux entendu… -Je lui aurois, à mon tour, traduit -en françois le salut que je lui avois fait; je -lui aurois dit «que j'étois très-sensible à son -intention, et que je lui en rendois mille -grâces.»</p> - -<p>Il n'y a point de secret qui aide plus au -progrès de la sociabilité, que de se rendre -habile dans cette manière abrégée de se faire -entendre, et d'être prompt à expliquer en -termes clairs les divers mouvemens des yeux -et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant -à moi, par une longue habitude, j'exerce -cet art si machinalement, que, lorsque je -marche dans les rues de Londres, je traduis -tout du long du chemin; et je me suis souvent -trouvé dans des cercles où l'on n'avoit -pas dit quatre mots, et dont j'aurois pu -rapporter vingt conversations différentes, ou -les écrire, sans risquer de dire quelque chose -qui n'auroit pas été vrai.</p> - -<p>Un soir que j'allois au concert de Martini -à Milan, comme je me présentois à la -porte de la salle pour entrer, la marquise -de F… en sortoit avec une espèce de précipitation; -elle étoit presque sur moi que -je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un -saut de côté pour la laisser passer; elle fit -de même et du même côté, et nos têtes se -touchèrent… Elle alla aussitôt de l'autre -côté; un mouvement involontaire m'y porta, -et je m'opposai encore innocemment à son -passage… Cela se répéta encore malgré nous, -jusqu'au point que cela en devint ridicule… -A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès -le commencement; je me tins tranquille, -et la marquise passa sans difficulté. Je sentis -aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible -que j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, -je suivis la marquise des yeux jusqu'au bout -du passage; elle tourna deux fois les siens -vers moi, et sembloit marcher le long du -mur, comme si elle vouloit faire place à quelqu'autre -qui viendroit à passer… Non, -non, dis-je, c'est là une mauvaise traduction; -elle a droit d'exiger que je lui fasse -des excuses, et l'espace quelle laisse n'est -que pour m'en donner la facilité. Je cours -donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras -que je lui avois causé, en lui disant -que mon intention étoit de lui faire place… -Elle répondit qu'elle avoit eu le même dessein -à mon égard… et nous nous remerciâmes -réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, -et ne voyant point d'écuyer près d'elle, -je lui offris la main pour la conduire à sa -voiture… Nous descendîmes l'escalier, en -nous arrêtant presque à chaque marche pour -parler du concert et de notre aventure. Elle -étoit dans son carosse. En vérité, madame, -lui dis-je, j'ai fait six efforts différens pour -vous laisser passer… Et moi, j'en ai fait -autant pour vous laisser entrer… Je souhaiterois -bien, ajoutai-je aussitôt, que vous -en fissiez un septième… Très-volontiers, -dit-elle en me faisant place… La vie est -trop courte pour s'occuper de tant de formalités… -Je montai dans la voiture, et -je l'accompagnai chez elle… Et que devint -le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux -que moi.</p> - -<p>Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable -qui résulta de cette traduction, me fit plus -de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur -de faire en Italie.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch29">LE NAIN.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si -ce n'est une seule personne que je nommerai -probablement dans ce chapitre, eût fait une -remarque que je fis au moment même que -je jetai les yeux sur le parterre, et qui me -frappa d'autant plus vivement, que je ne -me souvenois même pas trop qu'on l'eût -faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, -en formant un si grand nombre de nains. -Elle se joue sans doute de tous les pauvres -humains dans tous les coins de l'univers; -mais à Paris, il semble qu'elle ne mette point -de bornes à ses amusemens. Cette bonne -déesse paroît aussi gaie qu'elle est sage.</p> - -<p>J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes -idées n'y étoient pas renfermées, et elles se -promenoient dehors comme si j'y avois été -moi-même… Je mesurois, j'examinois tous -ceux que je rencontrois dans les rues: c'étoit -une tâche mélancolique, surtout quand la -taille étoit petite… le visage très-brun, -les yeux vifs, le nez long, les dents blanches, -la mâchoire en avant… Je souffrois de -voir tant de malheureux, que la force des -accidents avoit chassés de la classe où ils -devoient être, pour les contraindre à faire -nombre dans une autre… Les uns, à cinquante -pas, paroissoient à peine être des -enfans par leur taille; les autres étoient noués, -rachitiques, bossus, ou avoient les jambes -tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur -croissance, dès l'âge de six ou sept ans, -par les mains de la nature; ceux-là ressembloient -à des pommiers nains qui, dès leur -première existence, font voir qu'ils ne parviendront -jamais à la hauteur commune des -autres arbres de la même espèce.</p> - -<p>Un médecin voyageur diroit peut-être que -cela ne provient que des bandages mal faits -et mal appliqués… Un médecin sombre -diroit que c'est faute d'air; et un voyageur -curieux, pour appuyer ce système, se mettroit -à mesurer la hauteur des maisons, le -peu de largeur des rues, et combien de pieds -quarrés occupent au sixième ou septième étage -les gens du peuple, qui mangent et couchent -ensemble. M. Shandy, qui avoit sur bien -des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, -en causant un soir sur cette matière, -que les enfans, comme d'autres animaux, -pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient -venus au monde sans accident; mais, ajoutoit-il, -le malheur des habitans de Paris est -d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement -pas assez de place pour les faire… -Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce -pas ainsi qu'on doit appeler une chose qui, -après vingt ou vingt-cinq ans de tendres soins -et de bonne nourriture, n'est pas devenue -plus haute que ma jambe?… Or, monsieur -Shandy étant d'une très-petite stature, on -ne pouvoit rien dire de plus.</p> - -<p>Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, -et je m'en tiens à la fidélité de la -remarque, qui peut se vérifier dans toutes -les rues et dans tous les carrefours de Paris. -Je descendois un jour la rue qui conduit -du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un -petit garçon qui avoit de la peine à passer -le ruisseau, et je lui tendis la main pour -l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les -yeux sur lui! Le petit garçon avoit au moins -quarante ans… Mais il n'importe, dis-je… -quelqu'autre bonne ame en fera autant pour -moi quand j'en aurai quatre-vingt-dix.</p> - -<p>Je sens en moi je ne sais quels principes -d'égards et de compassion pour cette portion -défectueuse et diminutive de mon espèce, -qui n'a ni la force ni la taille pour se pousser -et pour figurer dans le monde… Je n'aime -point qu'on les humilie… et je ne fus pas -sitôt assis à côté de mon vieil officier, que -j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un -bossu au bas de la loge où nous étions.</p> - -<p>Il y a, entre l'orchestre et la première loge -de côté, un espace où beaucoup de spectateurs -se réfugient quand il n'y a plus de -place ailleurs. On y est debout, quoiqu'on -paye aussi cher que dans l'orchestre. Un pauvre -hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce -lieu incommode; il étoit entouré de personnes -qui avoient au moins deux pieds et demi de -plus que lui… et le nain bossu souffroit -prodigieusement; mais ce qui le gênoit le -plus, étoit un homme de plus de six pieds -de haut, épais à proportion, allemand par-dessus -tout cela, qui étoit précisément devant -lui, et lui déroboit absolument la vue du -théâtre et des acteurs. Mon nain faisoit ce -qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'œil sur -ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des -ouvertures qui se faisoient quelquefois entre -les bras de l'allemand et son corps; il guettoit -d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais -ses soins étoient inutiles; l'allemand se tenoit -massivement dans une attitude carrée; -il auroit été aussi bien dans le fond d'un -puits. Il étendit en haut très-civilement sa -main jusqu'au bras du géant, et lui conta -sa peine… L'allemand tourne la tête, jette -en bas les yeux sur lui, comme Goliath sur -David… et inexorablement se remet dans -sa situation.</p> - -<p>Je prenois en ce moment une prise de tabac -dans la tabatière de corne du bon moine. Ah! -mon bon père Laurent! comme ton esprit doux -et poli, et qui est si bien modelé pour supporter -et pour souffrir avec patience… comme -il auroit prêté une oreille complaisante aux -plaintes de ce pauvre nain!…</p> - -<p>Le vieil officier me vit lever les yeux avec -émotion en faisant cette apostrophe, et me -demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire -en trois mots, en ajoutant que cela étoit -inhumain.</p> - -<p>Le nain étoit poussé à bout, et dans les -premiers transports, qui sont communément -déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit -sa longue queue avec ses ciseaux. L'allemand -le regarda froidement, et lui dit qu'il -en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre.</p> - -<p>Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, -tout homme qui a du sentiment prend le -parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit… -J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au -secours de l'opprimé… Le vieil officier le -soulagea avec beaucoup moins de fracas… -Il fit signe à la sentinelle, et lui montra le -lieu où se passoit la scène. La sentinelle y -pénétra… Il n'y avoit pas besoin d'explication, -la chose étoit visible… Le soldat -fit reculer l'allemand, et plaça le nain devant -l'épais géant… Cela est bien fait! m'écriai-je, -en frappant des mains… Vous ne souffririez -pas une chose semblable en Angleterre, -dit le vieil officier.</p> - -<p>En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous -sommes tous assis à notre aise…</p> - -<p>Il voulut apparemment me donner quelque -satisfaction de moi-même, et me dit: voilà -un bon mot… Je le regardai, et je vis bien -qu'un bon mot a toujours de la valeur à -Paris. Il m'offrit une prise de tabac.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch30">LA ROSE.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Mon tour vint de demander au vieil officier -ce qu'il y avoit… J'entendois de tous -côtés crier du parterre: <i>Haut les mains, -monsieur l'abbé</i>, et cela m'étoit tout aussi -incompréhensible qu'il avoit peu compris ce -que j'avois dit en parlant du moine.</p> - -<p>Il me dit que c'étoit apparemment quelque -abbé qui se trouvoit placé dans une loge -derrière quelques grisettes, et que le parterre -l'ayant vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains -en l'air pendant la représentation… Ah! -comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique -puisse être un filou? L'officier sourit, -et en me parlant à l'oreille, il me donna -connoissance d'une chose dont je n'avois pas -encore eu la moindre idée.</p> - -<p>Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, -est-il possible qu'un peuple si rempli -de sentiment, ait en même temps des idées -si étranges, et qu'il se démente jusqu'à ce -point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.</p> - -<p>L'officier me dit: c'est une raillerie piquante -qui a commencé au théâtre contre les ecclésiastiques, -du temps que Molière donna son -Tartuffe… Mais cela se passe peu-à-peu -avec le reste de nos mœurs gothiques… -Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses -et ses grossièretés qui règnent pendant -quelque temps, et se perdent par la suite… -J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai -pas vu un seul où je n'aie trouvé des raffinemens -qui manquoient dans d'autres. Le -<span class="small">POUR</span> et le <span class="small">CONTRE</span> se trouvent dans chaque -nation… Il y a une balance de bien et de -mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. -C'est le vrai préservatif des préjugés -que le vulgaire d'une nation prend contre -une autre… Un voyageur a l'avantage de -voir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle -des hommes et de leurs mœurs, et par-là il -apprend le <i>savoir vivre</i>. Une tolérance réciproque -nous engage à nous entr'aimer… -Il me fit, en disant cela, une inclination et -me quitta.</p> - -<p>Il me tint ce discours avec tant de candeur -et de bon sens, qu'il justifia les impressions -favorables que j'avois eues de son -caractère… Je croyois aimer l'homme; mais -je craignois de me méprendre sur l'objet… -Il venoit de tracer ma façon de penser. Je -n'aurois pas pu l'exprimer aussi bien; c'étoit -la seule différence.</p> - -<p>Rien n'est plus incommode pour un cavalier, -que d'avoir un cheval entre ses jambes -qui dresse les oreilles et fait des écarts à -chaque objet qu'il aperçoit: cela m'inquiète -fort peu… mais j'avoue franchement que -j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier -mois que j'ai passé à Paris, d'entendre prononcer -certains mots auxquels je n'étois pas -accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, -et ils me soulevoient… Mais je trouvai, le -second mois, qu'ils étoient sans conséquence, -et ne blessoient point la pudeur.</p> - -<p>Madame de Rambouillet, après six semaines -de connoissance, me fit l'honneur -de me mener avec elle à deux lieues de Paris -dans sa voiture… On ne peut être plus -polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle -dans ses expressions… En revenant, elle -me pria de tirer le cordon… Avez-vous -besoin de quelque chose? lui dis-je… Rien -que de pisser, dit-elle.</p> - -<p>Ami voyageur, ne troublez point madame -de Rambouillet; et vous, belles nymphes qui -faites les mystérieuses, allez cueillir des roses, -effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez… -Madame de Rambouillet n'en fit -pas davantage… Je lui avois aidé à descendre -de carrosse, et j'eusse été le prêtre -de la chaste Castalie, que je ne me serois -pas tenu dans une attitude plus décente et -plus respectueuse près de sa fontaine.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch31">LA FEMME DE CHAMBRE.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Ce que le vieil officier venoit de me dire -sur les voyages, me fit souvenir des avis que -Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; -ces avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet -retraça à ma mémoire les autres ouvrages de -Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la -boutique d'un libraire sur le quai de Conti, -pour acheter les œuvres de ce poëte.</p> - -<p>Le libraire me dit qu'il n'en avoit point -de complètes. Comment! lui dis-je, en voilà -un exemplaire sur votre comptoir. Cela est -vrai; mais il n'est pas à moi… Il est à -monsieur le comte de B… qui me l'a envoyé -de Versailles pour le faire relier, et auquel -je le renverrai demain matin.</p> - -<p>Et que fait monsieur le comte de B… -de ce livre? lui dis-je. Est-ce qu'il lit Shakespéar? -Oh! dit le libraire, c'est un esprit -fort… Il aime les livres anglois; et ce qui -lui fait encore plus d'honneur, Monsieur, -c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, -lui dis-je, vous parlez si poliment, que vous -forceriez presque un anglois, par reconnoissance, -à dépenser quelques louis dans votre -boutique. Le libraire fit une inclination, et -alloit probablement dire quelque chose, lorsqu'une -jeune fille d'environ vingt ans, fort -décemment mise, et qui avoit l'air d'être au -service de quelque dévote à la mode, entra -dans la boutique, et demanda <i>Les Égaremens -du cœur et de l'esprit</i>. Le libraire les lui donna -aussitôt. Elle tira de sa poche une petite -bourse de satin vert, nouée d'un ruban de -même couleur… Elle la délia, et mit dedans -le pouce et le doigt avec délicatesse, -mais sans affectation, pour prendre de l'argent, -et paya. Rien ne me retenoit dans la -boutique, et j'en sortis avec elle.</p> - -<p>Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous -des égaremens du cœur? A peine savez-vous -encore que vous en ayez un, jusqu'à -ce que l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger -infidèle lui ait causé du mal. Dieu m'en garde! -répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre -cœur est bon, et ce seroit dommage qu'on -vous le dérobât… C'est pour vous un trésor -précieux… Il vous donne un meilleur air que -si vous étiez parée de perles et de diamans.</p> - -<p>La jeune fille m'écoutoit avec une attention -docile, et elle tenoit sa bourse par le -ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la -saisissant… et aussitôt elle l'avança vers -moi… Il y a bien peu de chose dedans, -continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage -que vous êtes belle, et le ciel la remplira… -J'avois encore dans la main quelques écus -qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar; -elle m'avoit tout-à-fait laissé aller sa -bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le ruban, -et je la lui rendis.</p> - -<p>Elle me fit, sans parler, une humble inclination… -C'étoit une de ces inclinations -tranquilles et reconnoissantes, où le cœur -a plus de part que le geste. Le cœur sent -le bienfait, et le geste exprime la reconnoissance. -Je n'ai jamais donné un écu à une -fille avec plus de plaisir.</p> - -<p>Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma -chère, sans ce petit présent, quand vous verrez -l'écu, vous vous souviendrez de l'avis. -N'allez pas le dépenser en rubans…</p> - -<p>Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai… -et elle me donna la main… -Oui, Monsieur, je le mettrai à part.</p> - -<p>Une convention vertueuse qui se fait entre -homme et femme, semble sanctifier leurs plus -secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il -faisoit obscur; malgré cela, comme nous -allions du même côté, nous n'eûmes point -de scrupule d'aller ensemble le long du quai -de Conti.</p> - -<p>Elle me fit une seconde inclination lorsque -nous nous mîmes en marche; et nous n'étions -pas encore à vingt pas de la porte du -libraire, que, croyant n'avoir pas assez -fait, elle s'arrêta un petit moment pour me -remercier encore.</p> - -<p>C'est un petit tribut, lui dis-je, que je -n'ai pu m'empêcher de payer à la vertu, et -je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte -de la personne à qui je rends cet hommage… -Mais l'innocence, ma chère, est peinte sur -votre visage… Malheur à celui qui essaieroit -de lui tendre des pièges!</p> - -<p>Elle parut un peu affectée de ce que je -lui disois… Elle fit un profond soupir… -Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher -la cause, et nous gardâmes le silence jusqu'au -coin de la rue de Nevers, où nous devions -nous séparer.</p> - -<p>Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, -de l'hôtel de Modène? Oui; mais on peut -y aller aussi par la rue Guénégaud qui est -un peu plus loin… Hé bien! j'irai donc par -la rue Guénégaud, pour deux raisons; d'abord, -parce que cela me fera plaisir; et ensuite, -pour vous accompagner plus long-temps. -En vérité, dit-elle, je souhaiterois que -l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères… -C'est peut-être là que vous demeurez? lui -dis-je.—Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre -de madame de R… Bon Dieu! -m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on -m'a chargé d'une lettre à Amiens. Elle me -dit que madame de R… attendoit en effet -un étranger qui devoit lui remettre une lettre, -et qu'elle étoit fort impatiente de le voir… -Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous -l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects, -et que j'aurai l'honneur de la voir demain -matin.</p> - -<p>C'étoit au coin de la rue de Nevers que -nous disions tout cela… Nous étions arrêtés, -parce que la jeune fille vouloit mettre -les deux volumes qu'elle venoit d'acheter dans -ses poches: je tenois le second, tandis qu'elle -y fourroit le premier, et elle tint sa poche -ouverte afin que j'y misse l'autre.</p> - -<p>Qu'il est doux de sentir la finesse des liens -qui attachent nos affections!</p> - -<p>Nous nous remîmes encore en marche… -et nous n'avions pas fait trois pas, qu'elle -me prit le bras… J'allois l'en prier, mais -elle le fit d'elle-même, avec cette simplicité -irréfléchie qui montre qu'elle ne pensoit pas -du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu… Pour -moi, je crus sentir si vivement en ce moment -les influences de ce qu'on appelle la force -du sang, que je ne pus m'empêcher de la -fixer pour voir si je ne trouverois pas en -elle quelque ressemblance de famille… Hé! -ne sommes-nous pas, dis-je, tous parens?</p> - -<p>Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je -m'arrêtai pour lui dire décidément adieu. -Elle me remercia encore, et pour ma politesse, -et pour lui avoir tenu compagnie. -Nous avions quelque peine à nous séparer… -Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux -fois. Notre séparation étoit si cordiale, que -je l'aurois scellée, je crois, en tout autre -lieu, d'un baiser de charité aussi saint, aussi -chaud que celui d'un apôtre.</p> - -<p>Mais à Paris il n'y a guère que les hommes -qui s'embrassent… Je fis ce qui revient à -peu-près au même…</p> - -<p>Je priai Dieu de la bénir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch32">LE PASSE-PORT.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on -était venu de la part de M. le lieutenant de -police pour s'informer de moi… Diable! -dis-je, j'en sais la raison, et il est temps d'en -informer le lecteur. J'ai omis cette partie de -l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée… -Je ne l'avois pas oubliée… mais j'avois -pensé, en écrivant, qu'elle seroit mieux -placée ici.</p> - -<p>J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, -que je n'avois pas songé que nous -étions en guerre avec la France. J'étois arrivé -à Douvres, déjà je voyois, par le secours -de ma lunette d'approche, les hauteurs qui -sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la -guerre ne m'étoit pas venue à l'esprit, que -celle qu'on ne pouvoit pas aller en France -sans passe-port… Aller seulement au -bout d'une rue, et m'en retourner sans avoir -rien fait, est pour moi une chose pénible. -Le voyage que je commençois étoit le plus -grand effort que j'eusse jamais fait pour -acquérir des connoissances, et je ne pouvois -supporter l'idée de retourner à Londres -sans remplir mon projet… On me dit -que le comte de… avoit loué le paquebot… -Il étoit logé dans mon auberge; -j'étois légèrement connu de lui, et j'allai le -prier de me prendre à sa suite… Il ne fit -point de difficulté; mais il me prévint que -son inclination à m'obliger ne pourroit s'étendre -que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit -obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé -à Calais, me dit-il, vous pourrez sans crainte -aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous -chercherez des amis pour pourvoir à votre -sûreté. M. le comte, lui dis-je, je me tirerai -alors d'embarras… Je m'embarquai -donc, et je ne songeai plus à l'affaire.</p> - -<p>Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant -de police avoit envoyé, je sentis dans -l'instant de quoi il étoit question… -L'hôte monta presque en même-temps pour -me dire la même chose, en ajoutant qu'on -avoit singuliérement demandé mon passe-port. -J'espère, dit-il, que vous en avez -un?… Moi! non, en vérité, lui dis je, -je n'en ai pas.</p> - -<p>Vous n'en avez pas! et il se retira à trois -pas, comme s'il eût craint que je ne lui communiquasse -la peste; La Fleur, au contraire, -avança trois pas avec cette espèce de mouvement -que fait une bonne ame pour venir -au secours d'une autre… Le bon garçon -gagna tout-à-fait mon cœur. Ce seul trait me -fit connoître son caractère aussi parfaitement -que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant -sept ans; et je vis que je pouvois me fier -entièrement à sa probité et à son attachement…</p> - -<p>Milord! s'écria l'hôte… mais se reprenant -aussitôt, il changea de ton… Si -monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a -apparemment des amis à Paris qui peuvent -lui en procurer un… Je ne connois personne, -lui dis-je avec un air indifférent. Hé -bien, monsieur, en ce cas-là, dit-il, vous -pouvez vous attendre à vous voir fourrer à -la Bastille, ou pour le moins au Châtelet… -Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est -rempli de bonté; il ne fait de mal à personne… -Vous avez raison, mais cela -n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous -mette à la Bastille demain matin… J'ai -loué, repris-je, votre appartement pour un -mois, et je ne le quitterai pas avant le temps -pour tous les rois de France dans le monde.</p> - -<p>La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur, -mais personne ne peut s'opposer au roi.</p> - -<p>Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces -messieurs anglois sont des gens bien extraordinaires; -et il se retira en grommelant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch33">LE PASSE-PORT.<br /> -<span class="sc">L'hôtel à Paris.</span></h2> - - -<p>Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et -n'eus l'air de traiter la chose si cavaliérement, -que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai -même de paroître plus gai pendant le -souper, et de causer avec lui d'autres choses. -Paris et l'opéra comique étoient déjà pour -moi un sujet inépuisable de conversation. La -Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il m'avoit -suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais -lorsqu'il me vit en sortir avec la jeune fille, -et que j'allois avec elle le long du quai, il -jugea inutile de me suivre un pas de plus; -et après quelques réflexions, il prit le chemin -le plus court pour revenir à l'hôtel, où -il avoit appris toute l'affaire de la police sur -mon arrivée à Paris.</p> - -<p>Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je -lui dis de descendre pour souper. Je me livrai -alors aux plus sérieuses réflexions sur ma situation.</p> - -<p>Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu -souriras au souvenir d'un court entretien que -nous eûmes ensemble, presque au moment -de mon départ… Je dois le raconter ici.</p> - -<p>Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé -d'argent que de réflexion, m'avoit pris à part -pour me demander combien j'avois. Je lui -montrai ma bourse. Eugène branla la tête, -et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit pas!… -Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la -sienne dans la mienne, augmente tes guinées -de toutes celles que j'ai… Mais en -conscience j'en ai assez des miennes… -Je t'assure que non. Je connois mieux que -toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être, -mais vous ne faites pas réflexion, -Eugène, lui dis-je en refusant son offre, -que je ne serai pas trois jours à Paris sans -faire quelque étourderie qui me fera mettre -à la Bastille, où je vivrai un ou deux mois -entiérement aux dépens du roi… Oh! -excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais -réellement oublié cette ressource.</p> - -<p>L'événement dont j'avois badiné alloit probablement -se réaliser…</p> - -<p>Mais, soit folie, indifférence, philosophie, -opiniâtreté, ou je ne sais quelle autre -cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, -je ne pus y penser que de la même manière -dont j'en avois parlé à mon ami au moment -de mon départ.</p> - -<p>La Bastille!… Mais la terreur est dans -le mot… Et qu'on en dise ce qu'on -voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une -tour… et une tour ne veut rien dire de -plus qu'une maison dont on ne peut pas -sortir… Que le ciel soit favorable aux -goutteux!… Mais ne sont-ils pas dans ce -cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs -par jour, des plumes, de l'encre, du papier -et de la patience, on peut bien garder -la maison pendant un mois ou six semaines -sans sortir. Que craindre quand on n'a point -fait de mal?… On n'en sort que meilleur -et plus sage…</p> - -<p>La tête pleine de ces réflexions, enchanté -de mes idées et de mon raisonnement, je -descendis dans la cour je ne sais pour quelle -raison. Je déteste, me disais-je, les pinceaux -sombres, et je n'envie point l'art triste de -peindre les maux de la vie avec des couleurs -aussi noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il -s'est grossis, et qu'il s'est rendus horribles -à lui-même; dépouillez-les de tout ce que -vous y avez ajouté, et il n'y fait aucune -attention… Il est vrai, continuai-je, dans -le dessein d'adoucir la proposition, que la -Bastille est un mal qui n'est pas à mépriser… -Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, -que ses portes ne soient pas barricadées, -figurez-vous que ce n'est simplement qu'un -asile de contrainte, et supposez que c'est -quelque infirmité qui vous y retient, et non -la volonté d'un homme, alors le mal s'évanouit, -et vous le souffrez sans vous plaindre. -Je me disois tout cela, quand je fus interrompu, -au milieu de mon soliloque, par une -voix que je pris pour celle d'un enfant qui -se plaignoit de ce qu'on ne pouvoit sortir. -Je regardai sous la porte-cochère… Je ne -vis personne, et je revins dans la cour sans -faire la moindre attention à ce que j'avois -entendu.</p> - -<p>Mais à peine y fus-je revenu que la même -voix répéta deux fois les mêmes expressions… -Je levai les yeux, et je vis -qu'elles venoient d'un sansonnet qui étoit -renfermé dans une petite cage… <i>Je ne peux -pas sortir, je ne peux pas sortir</i>… disoit le -sansonnet.</p> - -<p>Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs -personnes passèrent sous la porte, et il leur -fit les mêmes plaintes de sa captivité, en -volant de leur côté dans sa cage… <i>Je ne -peux pas sortir</i>… Oh! je vais à ton aide, -m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il -coûte… La porte de la cage étoit du côté -du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec -du fil d'archal, qu'il étoit impossible de -l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux… -J'y mis les deux mains.</p> - -<p>L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de -lui procurer sa délivrance. Il passoit sa tête -à travers le treillis, et y pressoit son estomac, -comme s'il eût été impatient… Je -crains bien, pauvre petit captif, lui disois-je, -de ne pouvoir te rendre la liberté… -<i>Non</i>, dit le sansonnet, <i>je ne peux pas -sortir… je ne peux pas sortir</i>…</p> - -<p>Jamais mes affections ne furent plus tendrement -agitées… Jamais dans ma vie -aucun accident ne m'a rappelé plus promptement -mes esprits dissipés par un foible -raisonnement. Les notes n'étoient proférées -que mécaniquement; mais elles étoient si -conformes à l'accent de la nature, qu'elles -renversèrent en un instant tout mon plan -systématique sur la Bastille; et le cœur appesanti, -je remontai l'escalier avec des pensées -bien différentes de celles que j'avois eues en -descendant…</p> - -<p>Déguise-toi comme tu voudras, triste -esclavage, tu n'es toujours qu'une coupe -amère; et quoique des millions de mortels, -dans tous les siècles, aient été formés pour -goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins -amer. C'est toi, ô charmante déesse! que -tout le monde adore en public ou en secret; -c'est toi, aimable <span class="small">LIBERTÉ</span>, dont le goût est -délicieux, et le sera toujours jusqu'à ce que -la nature soit changée… Nulle teinture -ne peut ternir ta robe de neige, nulle puissance -chimique changer ton sceptre en fer… -Le berger qui jouit de tes faveurs est plus -heureux en mangeant sa croûte de pain, -que son monarque, de la cour duquel tu es -exilée… Ciel…! m'écriai-je en tombant à -genoux sur la dernière marche de l'escalier, -accorde-moi seulement la santé dont tu es -le grand dispensateur, et donne-moi cette -belle déesse pour compagne… et fais -pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta -divine providence, sur les têtes de ceux qui -les ambitionnent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch34">LE CAPTIF.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>L'idée du sansonnet en cage me suivit -jusque dans ma chambre… Je m'approchai -de la table, et la tête appuyée sur ma -main, toutes les peines d'une prison se retracèrent -à mon esprit… J'étois disposé à -réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.</p> - -<p>Je voulus commencer par les millions de -mes semblables qui étoient nés pour l'esclavage… -Mais trouvant que cette peinture, -quelque touchante qu'elle fût, ne rapprochoit -pas assez les idées de la situation où -j'étois, et que la multitude de ces tristes -groupes ne faisoit que me distraire…</p> - -<p>Je me représentai donc un seul captif renfermé -dans un cachot… Je le regardai à -travers de sa porte grillée, pour faire son -portrait à la faveur de la lueur sombre qui -éclairoit son triste souterrain.</p> - -<p>Je considérai son corps à demi usé par -l'ennui de l'attente et de la contrainte, et je -compris cette espèce de maladie de cœur qui -provient de l'espoir différé… Je le -vis, en l'examinant de plus près, presqu'entiérement -défiguré: il étoit pâle et miné par -la fièvre… Depuis trente ans, son sang -n'avoit point été rafraîchi par le vent d'ouest. -Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant -tout ce temps… Ni amis, ni parens ne -lui avoient fait entendre les doux sons de -leurs voix à travers ses grilles… Ses -enfans…</p> - -<p>Ici mon cœur commença à saigner, et je -fus forcé de jeter les yeux sur une autre partie -du tableau.</p> - -<p>Il étoit assis sur un peu de paille dans le -coin le plus reculé du cachot. C'étoit alternativement -son lit et sa chaise… Il avoit -la main sur un calendrier, qu'il s'étoit fait -avec de petits bâtons, où il avoit marqué -par des tailles les tristes jours qu'il avoit -passés dans cet affreux séjour… Il tenoit -un de ces petits bâtons, et avec un clou -rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille, -un autre jour de misère au nombre de ceux -qui étoient passés.—Comme j'obscurcissois -le peu de lumière qu'il avoit, il leva vers la -porte des yeux éteints par le désespoir, les -baissa ensuite, secoua la tête, et continua -son déplorable travail. Ses chaînes, en mettant -son petit bâton sur le tas des autres, -se firent entendre… Il poussa un profond -soupir… Le fer qui l'entouroit me sembloit -pénétrer dans son ame… Je fondis -en larmes… Je ne pus soutenir la vue -de cet affreux tableau que mon imagination -me représentoit… Je me levai en sursaut… -j'appelai La Fleur, et je lui ordonnai -d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de -remise à neuf heures précises.</p> - -<p>J'irai, dis-je, me présenter directement à -M. le duc de Choiseul.</p> - -<p>La Fleur m'auroit volontiers aidé à me -mettre au lit;… mais je connoissois sa -sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir -mon air triste et sombre: je lui dis que je -me coucherois seul, et qu'il pouvoit aller en -faire autant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch35">LE SANSONNET.<br /> -<span class="sc">Chemin de Versailles.</span></h2> - - -<p>Je montai dans mon carrosse à l'heure -indiquée. La Fleur se mit derrière, et je dis -au cocher de me mener à Versailles le plus -grand train qu'il pourroit.</p> - -<p>Le chemin ne m'offrant rien de ce que je -cherche ordinairement en voyageant, je ne -peux mieux en remplir le vide que par l'histoire -abrégée de mon sansonnet.</p> - -<p>Milord L… attendoit un jour que le vent -devînt favorable pour passer de Douvres à -Calais… Son laquais, en se promenant -sur les hauteurs, attrapa le sansonnet avant -qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le -nourrit, le prit en affection, et l'apporta -à Paris.</p> - -<p>Son premier soin, en arrivant, fut de lui -acheter une cage qui lui coûta vingt-quatre -sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et -pendant les cinq mois que son maître resta -à Paris, il apprit au sansonnet, dans la -langue de son pays, les quatre mots (et -pas davantage) auxquels j'ai tant d'obligation.</p> - -<p>Lorsque milord partit pour l'Italie, son -laquais donna le sansonnet et la cage à -l'hôte: mais son petit chant en faveur de -la liberté étant un langage inconnu à Paris, -on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il -disoit que de lui… La Fleur offrit une -bouteille de vin à l'hôte, et l'hôte lui donna -le sansonnet et la cage.</p> - -<p>A mon retour d'Italie, je l'emportai avec -moi, et lui fis revoir son pays natal. Je racontai -son histoire au lord A… et le lord -A… me pria de lui donner l'oiseau. Quelques -semaines après, il en fit présent au -lord B…; le lord B… le donna au lord -C…; l'écuyer du lord C… le vendit au -lord D… pour un scheling; le lord D… -le donna au lord E… et mon sansonnet -fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. -De la chambre des pairs, il passa dans la -chambre des communes, où il ne trouva pas -moins de maîtres; mais comme tous ces -messieurs vouloient <i>entrer dedans</i>… et -que le sansonnet au contraire ne demandoit -qu'à sortir, il fut presque aussi méprisé à -Londres qu'à Paris…</p> - -<p>Plusieurs de mes lecteurs ont assurément -entendu parler de lui…; et si quelqu'un -par hasard l'a jamais vu, je le prie de se -souvenir qu'il m'a appartenu…</p> - -<p>Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, -sinon que depuis lors jusqu'à présent j'ai porté -ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries.</p> - -<p>Que les hérauts d'armes lui tordent le cou, -s'ils l'osent…</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch36">LE PLACET.<br /> -<span class="sc">Versailles.</span></h2> - - -<p>Je ne voudrois pas, quand je vais implorer -la protection de quelqu'un, que mon ennemi -vît la situation de mon esprit… C'est par -cette même raison que je tâche ordinairement -d'être mon propre protecteur… mais -c'étoit par force que je m'adressois au duc -de C…; si c'eût été une action de choix, -je suppose que je l'aurois faite tout comme -un autre.</p> - -<p>Combien de formes de placets, de la tournure -la plus basse, mon servile cœur ne -conçut-il pas pendant tout le chemin! Je -méritois d'aller à la Bastille pour chacune de -ces tournures.</p> - -<p>Arrivé à la vue de Versailles, je voulus -m'occuper à rassembler des mots, des maximes; -j'essayai des attitudes, des tons de voix -pour s'insinuer dans les bonnes grâces de -M. le duc. Bon! disois-je, j'y suis: ceci -fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit -qu'on lui auroit fait sans lui prendre la mesure. -Sot, continuai-je en m'apostrophant, commence -par regarder M. le duc de C… -observe son visage… le caractère qui y est -tracé… remarque son attitude en t'écoutant, -la tournure et l'expression de toute sa -personne, et le premier mot qui sortira de -sa bouche te donnera le ton que tu dois -prendre. Vous composerez sur-le-champ votre -harangue, de l'assemblage de toutes ces -choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera -très-vraisemblablement; c'est lui qui en -aura fourni les ingrédiens.</p> - -<p>Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait -ce pas-là. Lâche! un homme n'est-il donc -pas égal à un autre sur toute la surface du -globe? Cela est ainsi dans un champ de bataille; -pourquoi cela ne seroit-il pas de même -face à face dans le cabinet? Crois-moi, -Yorick, un homme qui ne prend pas cette -noble assurance, se manque à lui-même, se -dégrade et dément ses propres ressources dix -fois sur une que la nature les lui refuse. Présente-toi -au duc avec la crainte de la Bastille -dans tes regards et dans ta contenance, et -sois assuré que tu seras renvoyé à Paris en -moins d'une heure sous bonne escorte…</p> - -<p>Ma foi, dis-je, je le crois ainsi… Hé bien, -par le ciel! j'irai au duc avec toute l'assurance -et toute la gaieté possibles…</p> - -<p>Vous vous égarez encore, me dis-je. Un -cœur tranquille ne se jette pas dans les extrêmes… -il se possède toujours… Bien, -bien, m'écriai-je, tandis que le cocher entroit -dans les cours; je vois que je m'en acquitterai -très-bien. Et quand il s'arrêta, je me -trouvai, par la leçon que je venois de me -donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne -montai l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont -les victimes de la justice, ni avec cette humeur -vive et badine qui m'anime toujours -quand je te vais voir, Eliza.</p> - -<p>Dès que je parus dans le salon, une personne -vint au-devant de moi; je ne sais si -c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, -peut-être étoit-ce quelque sous-secrétaire; -elle me dit que M. le duc de C… -travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il -faut s'y prendre pour obtenir audience; je -suis étranger, et ce qui est encore pis dans -la conjoncture des affaires présentes, c'est -que je suis anglois. Elle me répondit que -cette circonstance ne rendoit pas la chose -plus difficile… Je lui fis une légère inclination… -Monsieur, lui dis-je, ce que -j'ai à communiquer à M. le duc est fort -important. Il regarda de côté et d'autre, -pour voir apparemment s'il n'y avoit personne -qui pût en avertir le ministre. Je retournai -à lui… Je ne veux pas, monsieur, -lui dis-je, causer ici de méprise… ce n'est -pas pour M. le duc que l'affaire dont j'ai à -lui parler est importante, c'est pour moi. -Oh! c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, -repris-je, je suis sûr que c'est la même -chose pour M. le duc… Cependant je le -priai de me dire quand pourrais avoir accès. -Dans deux heures, dit-il. Le nombre des -équipages qui étoient dans la cour sembloit -justifier ce calcul. Que faire pendant ce -temps-là? Se promener en long et en large -dans une salle d'audience, ne me paroissoit -pas un passe-temps fort agréable. Je descendis, -et j'ordonnai au cocher de me mener -au cordon-bleu.</p> - -<p>Mais tel est mon destin… Il est rare que -j'aille à l'endroit que je me propose.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch37">LE PATISSIER.<br /> -<span class="sc">Versailles.</span></h2> - - -<p>Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge -que je changeai d'idée. Puisque je suis à -Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas -davantage de parcourir la ville; je tirai le -cordon, et je dis au cocher de me promener -par quelques-unes de ses principales rues. -Cela sera bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose -qu'elle n'est pas grande. Elle n'est pas -grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est -fort grande et même fort belle. La plupart -des seigneurs y ont des hôtels… A ce mot -d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le -comte de B. dont le libraire du quai Conti -m'avoit dit tant de bien… Hé! pourquoi -n'irai-je pas chez un homme qui a une si -haute idée des livres anglois, et des anglois -mêmes? Je lui raconterai mon aventure… -Je changeai donc d'avis une seconde fois… -à bien compter, même, c'étoit la troisième. -J'avois eu d'abord envie d'aller chez madame -R… rue des Saints-Pères; j'avois chargé sa -femme-de-chambre de la prévenir que je me -rendrois assurément chez elle. Mais ce n'est -pas moi qui règle les circonstances, ce sont -les circonstances qui me gouvernent. Ayant -donc aperçu de l'autre côté de la rue un -homme qui portoit un panier, et paroissoit -avoir quelque chose à vendre, je dis à La -Fleur d'aller lui demander où demeuroit le -comte de B…</p> - -<p>La Fleur revint précipitamment; et avec -un air qui peignoit la surprise, il me dit que -c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit -des petits pâtés… Quel conte! lui -dis-je, cela est impossible. Je ne puis, monsieur, -vous expliquer la raison de ce que -j'ai vu; mais cela est; j'ai vu la croix et le -ruban rouge attaché à la boutonnière… -J'ai regardé dans le panier, et j'ai vu les petits -pâtés qu'il vend; il est impossible que je me -trompe en cela.</p> - -<p>Un tel revers dans la vie d'un homme éveille -dans une ame sensible un autre principe que -la curiosité… Je l'examinai quelque temps -de dedans mon carrosse… Plus je l'examinois, -plus je le voyois avec sa croix et -son panier, et plus mon esprit et mon cœur -s'échauffoient… Je descendis de la voiture, -et je dirigeai mes pas vers lui.</p> - -<p>Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui -tomboit au-dessous des genoux. Sa croix -pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, -rempli de petits pâtés, étoit couvert d'une -serviette ouvrée. Il y en avoit une autre au -fond, et tout cela étoit si propre, que l'on -pouvoit acheter ses petits pâtés, aussi bien -par appétit que par sentiment.</p> - -<p>Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit -tranquille dans l'encoignure d'un hôtel, -dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans -y être sollicité.</p> - -<p>Il étoit âgé d'environ cinquante ans… -d'une physionomie calme, mais un peu grave. -Cela ne me surprit pas… Je m'adressai au -panier plutôt qu'à lui. Je levai la serviette et -pris un petit pâté, en le priant d'un air touché -de m'expliquer ce phénomène.</p> - -<p>Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé -sa jeunesse dans le service; qu'il y avoit -mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu -une compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion -de la dernière paix, son régiment fut -réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux -d'autres régimens, fut renvoyé sans pension -ni gratification… Il se trouvoit dans le -monde sans amis, sans argent, et bien réellement, -ajouta-t-il, sans autre chose que ceci -(montrant sa croix). Le pauvre chevalier me -faisoit pitié; mais il gagna mon estime en -achevant ce qu'il avoit à me dire.</p> - -<p>Le roi est un prince aussi bon que généreux, -mais il ne peut récompenser ni soulager -tout le monde; mon malheur est de me -trouver de ce nombre… Je suis marié… -Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru -pouvoir mettre à profit le petit talent qu'elle -a de faire de la pâtisserie, et j'ai pensé, moi, -qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous -préserver tous deux des horreurs de la disette -en vendant ce qu'elle fait… à moins -que la providence ne nous eût offert un -meilleur moyen.</p> - -<p>Je priverois les ames sensibles d'un plaisir, -si je ne leur racontois pas ce qui arriva à ce -pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf -mois après.</p> - -<p>Il se tenoit ordinairement près de la grille -du château. Sa croix attira les regards de -plusieurs personnes qui eurent la même curiosité -que moi, et il leur raconta la même -histoire avec la même modestie qu'il me -l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il -sut que c'étoit un brave officier qui avoit eu -l'estime de tout son corps, et il mit fin à -son petit commerce, en lui donnant une -pension de quinze cents livres.</p> - -<p>J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir -qu'elle plairoit au lecteur; je le prie de me -permettre, pour ma propre satisfaction, d'en -raconter une autre arrivée à une personne du -même état: les deux histoires se donnent -jour réciproquement, et ce seroit dommage -qu'elles fussent séparées.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch38">L'ÉPÉE.<br /> -<span class="sc">Rennes.</span></h2> - - -<p>Quand les empires les plus puissans ont -leurs époques de décadence, et éprouvent -à leur tour les calamités et la misère, je ne -m'arrêterai pas à dire les causes qui avoient -insensiblement ruiné la maison d'E… en -Bretagne. Le marquis d'E… avoit lutté -avec beaucoup de fermeté contre les adversités -de la fortune; il vouloit conserver encore -aux yeux du monde quelques restes de l'éclat -dont avoient brillé ses ancêtres; mais les -dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui -en avoient entièrement ôté les moyens… -Il lui restoit bien assez pour le soutien d'une -vie obscure… mais il avoit deux fils qui -sembloient lui demander quelque chose de -plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur -sort. Ils avoient essayé de la voie des -armes;… il en coûtoit trop pour parvenir;… -l'économie ne convenoit pas à cet état… -Il n'y avoit donc pour lui qu'une ressource, -et c'étoit le commerce.</p> - -<p>Dans toute autre province de France, hormis -la Bretagne, c'étoit flétrir pour toujours -la racine du petit arbre que son orgueil et -son affection vouloient voir refleurir… -Heureusement la Bretagne a conservé le privilége -de secouer le joug de ce préjugé. Il -s'en prévaut. Les états étoient assemblés à -Rennes; le marquis en prit occasion de se -présenter un jour, suivi de ses deux fils, -devant le sénat. Il fit valoir avec dignité la -faveur d'une ancienne loi du duché, qui, -quoique rarement réclamée, n'en subsistoit -pas moins dans toute sa force. Il ôta son -épée de son côté. La voici, dit-il, prenez-la; -soyez-en les fidèles dépositaires, jusqu'à -ce qu'une meilleure fortune me mette en -état de la reprendre et de m'en servir avec -honneur.</p> - -<p>Le président accepta l'épée… Le marquis -s'arrêta quelques momens pour la voir -déposer dans les archives de sa maison, et se -retira.</p> - -<p>Il s'embarqua le lendemain avec toute sa -famille pour la Martinique. Une application -assidue au commerce pendant dix-neuf ou -vingt ans, et quelques legs inattendus de -branches éloignées de sa maison, lui rendirent -de quoi soutenir sa noblesse, et il revint -chez lui pour réclamer son épée.</p> - -<p>J'eus le bonheur de me trouver à Rennes -le jour de cet événement solennel. C'est -ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourroit -lui donner un voyageur sentimental?</p> - -<p>Le marquis, tenant par la main une épouse -respectable, parut avec modestie au milieu -de l'assemblée. Son fils aîné conduisoit sa -sœur. Le cadet étoit à côté de sa mère. -Un mouchoir cachoit les larmes de ce bon -père.</p> - -<p>Le silence le plus profond régnoit dans -toute l'assemblée. Le marquis remit sa femme -aux soins de son fils cadet et de sa fille, -avança six pas vers le président, et lui redemanda -son épée. On la lui rendit. Il ne -l'eut pas plutôt, qu'il la tira presque toute -entière hors du fourreau… C'étoit la face -brillante d'un ami qu'il avoit perdu de vue -depuis quelque temps. Il l'examina attentivement, -comme pour s'assurer que c'étoit la -même. Il aperçut un peu de rouille vers la -pointe: il la porta plus près de ses yeux, et il -me sembla que je vis tomber une larme sur -l'endroit rouillé; je ne pus y être trompé par -ce qui suivit.</p> - -<p>Je trouverai, dit-il, quelqu'autre moyen -pour l'ôter.</p> - -<p>Il la remit ensuite dans le fourreau, remercia -ceux qui en avoient été les dépositaires, -et se retira avec son épouse, sa fille -et ses deux fils.</p> - -<p>Que je lui enviois ses sensations!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch39">LE PASSE-PORT.<br /> -<span class="sc">Versailles.</span></h2> - - -<p>J'entrai chez monsieur le comte de B… -sans essuyer la moindre difficulté. Il feuilletoit -les ouvrages de Shakespéar qui étoient -sur son secrétaire, et je lui fis juger par mes -regards que je les connoissois. Je suis venu, -lui dis-je, sans introducteur, parce que je -savois que je trouverois dans votre cabinet -un ami qui m'introduiroit auprès de vous. -Le voilà, c'est le grand Shakespéar, mon -compatriote… Esprit sublime, m'écriai-je, -fais moi cet honneur-là!</p> - -<p>Le comte sourit de la singularité de cette -manière de se présenter… Il s'aperçut à -mon air pâle que je ne me portois pas bien, -et me pria aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et -pour lui épargner des conjectures sur une -visite qui n'étoit certainement pas faite dans -les règles ordinaires, je lui racontai naïvement -ce qui m'étoit arrivé chez le libraire, -et comment cela m'avoit enhardi à venir le -trouver plutôt que tout autre, pour lui faire -part du petit embarras où je m'étois plongé. -Quel est votre embarras? me dit-il, que je -le sache. Je lui fis le même récit que j'ai -déjà fait au lecteur.</p> - -<p>Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, -m'assure, M. le comte, qu'on me mettra à -la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis -au milieu du peuple le plus poli de l'univers, -et ma conscience me dit que je suis -intègre. Je ne suis point venu pour jouer -ici le rôle d'espion, ni pour observer la nudité -du pays; à peine ai-je eu la pensée que -je fusse exposé. Il ne convient pas à la générosité -françoise, monsieur le comte, dis-je, -de faire du mal à des infirmes.</p> - -<p>Je vis le teint du comte s'animer lorsque -je prononçai ceci… Ne craignez rien, dit-il… -Moi! monsieur, je ne crains réellement rien; -d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, -je suis venu en riant depuis Londres jusqu'à -Paris, et je ne crois pas que monsieur le -duc de C… soit assez ennemi de la joie -pour me renvoyer en pleurs.</p> - -<p>Je me suis adressé à vous M. le comte, -ajoutai-je en lui faisant une profonde inclination, -pour vous engager à le prier de ne -pas faire cet acte de cruauté.</p> - -<p>Le comte m'écoutoit avec un grand air de -bonté… sans cela j'aurois moins parlé… -Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit… -Cependant la chose en resta là, et je ne voulus -plus en parler.</p> - -<p>Il changea lui-même de discours; nous -parlâmes de choses indifférentes, de livres, -de nouvelles, de politique, des hommes… -et puis des femmes. Que Dieu bénisse tout -le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime -plus que moi. Après tous les foibles que -j'ai vus aux femmes, toutes les satires que -j'ai lues contre elles, je les aime toujours. -Je suis fermement persuadé qu'un homme -qui n'a pas une espèce d'affection pour elles -toutes, n'en peut aimer une seule comme -il le doit.</p> - -<p>Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement -le comte, vous n'êtes pas venu ici, -dites-vous, pour espionner la nudité du pays… -je vous crois… ni encore, j'ose le dire, -celle de nos femmes. Mais permettez-moi -de conjecturer que si par hasard vous en trouviez -quelques-unes sur votre chemin, qui -se présentassent ainsi à vos yeux, la vue -de ces objets ne vous effraieroit pas.</p> - -<p>Il y a quelque chose en moi qui se révolte -à la moindre idée indécente. Je me suis -souvent efforcé de surmonter cette répugnance, -et ce n'est qu'avec beaucoup de peine -que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de -femmes, des choses dont je n'aurois pas -osé risquer une seule dans le tête-à-tête, -m'eût-elle conduit au bonheur.</p> - -<p>Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si -un pays aussi florissant ne m'offroit qu'une -terre nue, je jeterois les yeux en pleurant… -Pour ce qui est de la nudité des femmes, -continuai-je en rougissant de l'idée qu'il avoit -excitée en moi, j'observe si scrupuleusement -l'évangile, je m'attendris tellement sur leurs -foiblesses, que si j'en trouvois dans cet état, -je les couvrirois d'un manteau, pourvu que -je susse comment il faudroit m'y prendre… -Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la -nudité de leurs cœurs, et tâcher, à travers -les différens déguisemens des coutumes, du -climat, de la religion et des mœurs, de modeler -le mien sur ce qu'il y a de bon…</p> - -<p>C'est pour cela que je suis venu à Paris; -c'est pour la même raison, M. le comte, -continuai-je, que je n'ai pas encore été voir -le Palais-Royal, le Luxembourg, la façade -du Louvre… Je n'ai pas non plus essayé -de grossir le catalogue des tableaux, des statues, -des églises: je me représente chaque -beauté comme un temple dans lequel j'aimerois -mieux entrer pour y voir les traits originaux -et les légères esquisses qui s'y trouvent, -plutôt que le fameux tableau de la transfiguration -de Raphaël lui-même.</p> - -<p>La soif que j'en ai, continuai-je, aussi -ardente que celle qui enflamme le sein du -connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour -venir en France, et me conduira probablement -plus loin… C'est un voyage tranquille -que le cœur fait à la poursuite de la nature -et des affections qu'elle fait éprouver, et -qui nous porte à nous entr'aimer un peu -mieux que nous ne faisons.</p> - -<p>Le comte me dit des choses fort obligeantes -à ce sujet; et ajouta poliment qu'il étoit très-redevable -à Shakespéar de lui avoir procuré -ma connoissance… Mais à propos, dit-il, -cet auteur est si rempli de ses grandes idées, -qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est -de me dire votre nom… Cela vous met -dans la nécessité de vous nommer vous-même.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE PASSE-PORT.<br /> -<span class="sc">Versailles.</span></h2> - - -<p>Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé -de dire qui je suis… Je parle plus aisément -d'un autre que de moi-même; et j'ai -souvent souhaité de pouvoir le faire en un -seul mot, pour avoir plutôt fini. Ce fut le -seul moment et la seule occasion dans ma -vie où je pus me satisfaire à cet égard. Shakespéar -étoit sous mes yeux; je me souvins -que mon nom étoit dans la tragédie d'Hamlet; -je cherchai immédiatement la scène des -fossoyeurs, au cinquième acte; et, posant -le doigt sur le nom d'Yorick, je présentai -le volume au comte… Me voici, lui dis-je.</p> - -<p>Il importe peu de savoir si la réalité de -ma personne avoit effacé ou non de l'esprit -du comte l'idée du squelette du pauvre Yorick, -ou par quelle magie il se trompa de sept ou -huit siècles… Les François conçoivent mieux -qu'ils ne combinent… Rien ne m'étonne -dans ce monde, et encore moins ces espèces -de méprises… Je me suis avisé de faire -quelques volumes de sermons, bons ou mauvais; -et un de nos évêques, dont je révère -d'ailleurs la candeur et la piété, me disoit -un jour qu'il n'avoit pas la patience de feuilleter -des sermons qui avoient été composés -par le bouffon du roi de Danemarck. Mais, -Monseigneur, lui dis-je, il y a deux Yorick. -Le Yorick dont vous parlez est mort et enterré -il y a huit siècles… il florissoit à la -cour d'Horwendillus… L'autre Yorick n'a -brillé dans aucune cour, et c'est moi qui le -suis… Il secoua la tête. Mon Dieu! Monseigneur, -ajoutai-je, vous voudriez donc me -faire penser que vous pourriez confondre -Alexandre-le-Grand, avec Alexandre dont -parle Saint-Paul, et qui n'étoit qu'un chaudronnier? -Je ne sais, dit-il; mais n'est-ce pas -le même?</p> - -<p>Ah! si le roi de Macédoine, lui dis-je, Monseigneur, -pouvoit vous donner un meilleur -évêché, je suis bien sûr que vous ne parleriez -pas ainsi.</p> - -<p>Le comte de B… tomba dans la même -erreur.</p> - -<p>Vous êtes Yorick! s'écria-t-il… Oui, je -le suis… Vous? Oui, moi-même, moi qui -ai l'honneur de vous parler. Bon Dieu! dit-il -en m'embrassant, vous êtes Yorick!</p> - -<p>Il mit aussitôt le volume de Shakespéar -dans sa poche; et me laissa seul dans son -cabinet.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE PASSE-PORT.<br /> -<span class="sc">Versailles.</span></h2> - - -<p>Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le -comte de B… étoit sorti précipitamment, -ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar -dans sa poche… Mais des mystères -qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite, -ne valent pas le temps que l'on perd à vouloir -les pénétrer… il valoit mieux lire Shakespéar… -Je pris un des volumes qui restoient, -et je tombai sur la pièce intitulée <i>Beaucoup -de bruit et de fracas pour rien</i>; et du fauteuil -où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ -à Messine; je m'y occupois si fort -de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix, que -je ne pensois ni à Versailles, ni au comte, -ni au passe-port.</p> - -<p>Douce flexibilité de l'esprit humain, qui -peut aussitôt se livrer à des illusions qui adoucissent -les tristes momens de l'attente et de -l'ennui!… Il y a long-temps que je n'existerois -plus, si je n'avois pas erré dans ces -plaines enchantées… Dès que je trouve -un chemin trop rude pour mes pieds, ou -trop escarpé pour mes forces, je le quitte -pour chercher un sentier velouté et uni, que -l'imagination a jonché de boutons de roses. -J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus -robuste et plus frais. Lorsque le mal m'accable, -et que ce monde ne m'offre aucune -retraite pour m'y soustraire, je le quitte, -et je prends une nouvelle route… et comme -j'ai une idée beaucoup plus claire des champs -Elisées que du Ciel, je fais comme Enée, -j'y entre par force… Je le vois qui rencontre -l'ombre pensive de sa Didon abandonnée, -qu'il cherche à reconnoître… Elle -l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur -de sa misère et de sa honte… Mes -sensations se perdent dans les siennes, et se -confondent dans ces émotions qui m'arrachoient -des larmes sur son sort lorsque j'étois -au collège.</p> - -<p>Ce n'est certainement pas là courir après -une ombre vaine et se tourmenter inutilement -pour la saisir: on se tourmente bien -plus souvent en confiant le succès de ces -émotions à la seule raison. J'assurerai hardiment -que quant à moi, je ne fus jamais -plus en état de vaincre aussi décidément une -seule sensation désagréable dans mon cœur, -qu'en y excitant à sa place une autre plus -douce et plus agréable.</p> - -<p>J'allois finir de lire le troisième acte lorsque -le comte de B… entra, avec mon passe-port -à la main… M. le duc de C… me -dit-il, est aussi bon prophète qu'il est grand -homme d'état… Celui qui rit, dit-il, ne -sera jamais dangereux. Pour tout autre que -le bouffon du roi, je n'aurois pu l'avoir de -plus de deux heures… Mais, M. le comte, -lui dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi… -Mais vous êtes Yorick? Oui… Et vous riez, -vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je -ne suis point payé pour cela… C'est toujours -à mes propres frais que je m'amuse…</p> - -<p>Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons -à la cour; le dernier que nous eûmes -parut sous le règne licencieux de Charles II. -Nos mœurs depuis ce temps se sont si épurées; -nos grands seigneurs sont si désintéressés, -qu'ils ne désirent plus <i>rien</i> que les -honneurs et la richesse de leur patrie; nos -dames sont toutes si modestes, si réservées, -si chastes, si dévotes… Ah! M. le comte, -un bouffon n'auroit pas un seul trait de raillerie -à décocher…</p> - -<p>Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE PASSE-PORT.<br /> -<span class="sc">Versailles.</span></h2> - - -<p>Le passe-port étoit adressé à tous les gouverneurs, -lieutenans-commandans, officiers-généraux -et autres officiers de justice; et M. -Yorick, le bouffon du roi, et son bagage -pouvoient voyager tranquillement. On avoit -ordre de les laisser passer sans les inquiéter… -J'avoue cependant que le triomphe d'avoir -obtenu ce passe-port me paroissoit un peu -terni par la figure que j'y faisois… Mais -quels biens dans ce monde sont sans mélange? -Je connois de graves théologiens qui vont -jusqu'à soutenir que la jouissance même est -accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse -qu'ils connoissent, se termine ordinairement -par quelque chose approchant -de la convulsion.</p> - -<p>Je me souviens que le grave et le savant -Bevoriskius, dans son commentaire sur les -générations d'Adam, étant au milieu d'une -note, l'interrompit tout naturellement pour -parler de deux moineaux qui étoient sur les -bords de sa fenêtre, et qui l'avoient tellement -incommodé pendant qu'il écrivoit, -qu'ils lui avoient enfin fait perdre le fil de -sa généalogie.</p> - -<p>«Cela est étrange! s'écrie-t-il, mais le fait -n'en est pas moins vrai. Ils me troubloient -par leurs caresses… J'eus la curiosité de -les marquer une à une avec ma plume; -et le moineau mâle, dans le peu de temps -qu'il m'auroit fallu pour finir ma note, -reitéra les siennes vingt-trois fois et demie.</p> - -<p>»Que le ciel répand de bienfaits sur ses -créatures! ajoute Bevoriskius.»</p> - -<p>Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux -Yorick, qui publie ce que tu ne -peux copier ici sans rougir!</p> - -<p>Mais cette anecdote n'a rien de commun -avec mes voyages… Je demande deux fois… -trois fois excuse de cette disgression.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch40">CARACTÈRES.<br /> -<span class="sc">Versailles.</span></h2> - - -<p>Eh bien, me dit le comte après qu'il m'eut -donné le passe-port, comment trouvez-vous -les françois?</p> - -<p>On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant -d'honnêtetés, je ne pouvois répondre à cette -question que d'une manière fort polie.</p> - -<p><i>Passe pour cela</i>, dit le comte; mais parlez -franchement, trouvez-vous dans les françois -toute l'urbanité dont on leur fait honneur -par tout? Tout ce que j'ai vu, lui dis-je, -me confirme dans cette opinion… Oh! oui, -dit le comte, les françois sont polis… Jusqu'à -l'excès, repris-je.</p> - -<p>Ce mot excès le frappa; il prétendoit que -j'entendois par-là plus que je ne disois. Je -m'en défendis pendant long-temps aussi bien -que je pus… Il insista sur ma réserve, -et il m'engagea à parler avec franchise.</p> - -<p>Je crois, M. le comte, lui dis-je, qu'il en -est des questions que l'on se fait dans la -société, comme de la musique; on a besoin -d'une clef pour répondre aux unes, comme -pour régler l'autre. Une note exprimée trop -haut ou trop bas, dérange tout le système -de l'harmonie… Le comte de B… me -dit qu'il ne savoit pas la musique, et me -pria de m'expliquer de quelqu'autre façon… -Une nation civilisée, M. le comte, lui dis-je -enfin, rend le monde son tributaire. La politesse -en elle-même, ainsi que le beau sexe, -a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne -au cœur d'en dire du mal… Je crois cependant -qu'il n'y a qu'un seul point de perfection -où l'homme en général puisse arriver. -S'il le passe, il change plutôt de qualités -qu'il n'en acquiert… Je ne prétends pas -marquer par-là à quel degré cela se rapporte -aux françois sur le point dont nous parlons. -Mais si jamais les anglois parvenoient à cette -politesse qui distingue les françois, et s'ils -ne perdoient pas en même-temps cette politesse -du cœur qui engage les hommes à -faire plutôt des actes d'humanité que de pure -civilité, ils perdroient au moins ce caractère -original et varié qui les distingue non-seulement -les uns des autres, mais aussi de -tout le reste du monde.</p> - -<p>Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai -quelques schelins qui avoient été frappés du -temps du roi Guillaume, et qui étoient unis -comme le verre: ils pouvoient servir à éclaircir -ce que je venois de dire.</p> - -<p>Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant -devant lui sur son bureau: par le frottement -de ces pièces pendant soixante-dix -ans qu'elles ont passé par tant de mains, -elles sont devenues si semblables les unes aux -autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.</p> - -<p>Les anglois, comme les anciennes médailles -que l'on met à part et qui ne passent -que par peu de mains, conservent la même -rudesse que la main de la nature leur a donnée. -Elles ne sont pas si agréables au toucher, -mais en revanche la légende en est si lisible, -que du premier coup-d'œil l'on voit de qui -elles portent l'effigie et la suscription… -Mais les françois, M. le comte… ajoutai-je, -cherchant à adoucir ce que j'avois dit, ont -tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien -se passer de celle-là. Il n'y a point de peuple -plus loyal, plus brave, plus généreux, plus -spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut… -c'est d'être trop sérieux.</p> - -<p>Mon Dieu! s'écria le comte en se levant -avec surprise…</p> - -<p>Mais vous plaisantez, dit-il… Je mis la -main sur ma poitrine, et l'assurai gravement -que c'étoit mon opinion…</p> - -<p>Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne -pouvoir rester, pour m'entendre justifier cette -idée. Il étoit obligé de sortir dans le moment, -pour aller dîner chez le duc de C… où il -étoit engagé.</p> - -<p>Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez -pas Versailles trop éloigné de Paris, -pour vous empêcher d'y venir dîner avec -moi… J'aurai peut-être alors le plaisir de -vous voir rétracter votre opinion… ou -d'apprendre comment vous la soutiendrez. -En ce cas, M. l'anglois, vous ferez bien -d'employer tous vos moyens, car vous aurez -tout le monde contre vous… Je promis au -comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui -avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch41">LA TENTATION.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Je revins aussitôt à Paris. Le portier me -dit qu'une jeune fille, qui avoit une boîte -de carton, étoit venue me demander un instant -avant que j'arrivasse. Je ne sais, dit-il, -si elle s'en est allée ou non. Je pris la clef -de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier -la jeune fille qui descendoit.</p> - -<p>C'étoit mon aimable fille du quai de Conti. -Madame de R… l'avoit envoyée chez une -marchande de modes, à deux pas de l'hôtel -de Modène: je ne l'avois pas été voir, et elle -lui avoit dit de s'informer si je n'étois déjà -plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas -laissé une lettre à son adresse.</p> - -<p>Elle monta avec moi dans ma chambre, -pour attendre que j'eusse écrit une carte.</p> - -<p>C'étoit une belle soirée de la fin du mois -de mai. Les rideaux de la fenêtre, de taffetas -cramoisi, étoient bien fermés… Le soleil -se couchoit, et réfléchissoit à travers l'étoffe -une si belle teinte sur le visage charmant de -la jeune beauté, que je crus qu'elle rougissoit… -Cette idée me fit rougir moi-même… -Nous étions seuls, et cette circonstance me -donna une seconde rougeur avant que la -première fût dissipée.</p> - -<p>Il y a une espèce agréable de rougeur qui -est à moitié criminelle, et qui provient plutôt -du sang que de l'homme lui-même… Le -cœur l'envoie avec impétuosité, et la vertu -vole à sa suite… non pas pour la rappeler, -mais pour en rendre la sensation plus -délicieuse… elles vont de compagnie…</p> - -<p>Je ne la décrirai pas… Je sentis d'abord -quelque chose en moi qui n'étoit pas conforme -à la leçon de vertu que j'avois donnée -la veille sur le quai de Conti; je cherchai une -carte pendant cinq ou six minutes, quoique -je susse que je n'en avois point… Je pris -une plume… je la replaçai; ma main trembloit, -le diable m'agitoit.</p> - -<p>Je sais aussi bien que tout autre que c'est -un ennemi qui s'enfuit si on lui résiste; mais -il est rare que je lui résiste, de peur d'être -blessé au combat, quoique vainqueur… -j'aime mieux, pour plus de sûreté, céder le -triomphe; et c'est moi-même qui fuis, au lieu -de le faire fuir.</p> - -<p>La jeune fille s'approcha du secrétaire, où -je cherchois si inutilement une carte… -Elle prit d'abord la plume que j'avois replacée, -et m'offrit de me tendre le cornet… -et cela d'une voix si douce, que j'allois l'accepter: -cependant je n'osai pas. Mais, ma -chère, je n'ai point de carte, lui dis-je, pour -écrire. Qu'importe; écrivez, dit-elle naïvement, -sur telle autre chose que ce soit.</p> - -<p>Ah! je fus tenté de lui dire: je vais donc -l'écrire sur tes lèvres…</p> - -<p>Mais je suis perdu, me dis-je, si je fais -cela. Je la pris par la main, et la menai vers -la porte, en la priant de ne point oublier la -leçon que je lui avois donnée… Elle promit -de s'en souvenir, et elle fit cette promesse -avec tant d'ardeur, qu'en se retournant elle -mit ses deux mains dans les miennes… -Il étoit impossible, dans cette situation, de -ne pas les serrer; je voulois les laisser aller, -et je les retenois encore… Je ne lui parlois -point, je raisonnois en moi-même… L'action -me faisoit de la peine, mais je tenois toujours -ses mains serrées… Au même instant -je m'aperçus qu'il falloit recommencer le -combat; je sentois tout mon cœur trembler à -cette idée.</p> - -<p>Le lit n'étoit qu'à deux pas de nous… -Je lui tenois encore les mains… et je ne -sais comment cela arriva… je ne lui dis -pas de s'y asseoir… je ne l'y attirai pas… -je n'y pensois même pas… cependant nous -nous trouvâmes tous deux assis sur le pied -du lit.</p> - -<p>Il faut, dit-elle, que je vous montre la -petite bourse que j'ai faite ce matin pour -mettre votre écu… Elle la chercha dans -sa poche droite qui étoit de mon côté, et la -chercha pendant quelque temps; ensuite dans -sa poche gauche, et ne la trouvant point, -elle craignoit de l'avoir perdue… Je n'ai -jamais attendu une chose avec autant de patience. -Enfin, elle la trouva dans sa poche -droite, et l'en tira pour me la montrer. Elle -étoit de taffetas vert doublé de satin blanc -piqué, et n'étoit pas plus grande qu'il ne -falloit pour contenir l'écu qui étoit dedans. -Elle me la mit dans la main; elle étoit joliment -faite… Je la tins dix minutes, le -revers de ma main appuyé sur ses genoux… -Je regardai la bourse, et quelquefois à côté.</p> - -<p>J'avois un col plissé, dont quelques fils -s'étoient rompus. Elle enfila, sans rien dire, -une aiguille, et se mit à le raccommoder… -Je prévis alors tout le danger que couroit -ma gloire… Sa main, qu'elle faisoit passer -et repasser sur mon cou, en gardant le silence, -agitoit violemment les lauriers que mon -imagination avoit placés sur ma tête.</p> - -<p>La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite -en marchant… Voyez, dit-elle en -levant son pied, j'allois la perdre si je ne -m'en étois pas aperçue… Je ne pouvois -pas faire moins, en reconnoissance du soin -qu'elle avoit pris de me raccommoder mon -col, que de rattacher sa boucle… Lorsque -j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si -les boucles étoient placées l'une comme -l'autre… Je le fis un peu trop brusquement… -et la belle fille fut renversée… -Et alors…</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch42">LA CONQUÊTE.</h2> - - -<p>Oui, et alors?… O vous! dont les têtes -froides et les cœurs tièdes peuvent vaincre -ou masquer les passions par le raisonnement, -dites-moi quelle faute un homme commet à -les ressentir? Comment son esprit est-il responsable -envers l'émanateur de tous les esprits, -de la conduite qu'il tient quand il en -est agité?</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu5.jpg" alt="[Illustration]" /></div> -<p>Si la nature, en tissant sa toile d'amitié, -a entrelacé dans toute la pièce quelques fils -d'amour et de désir, faut-il déchirer toute -la toile pour les en arracher? Oh! châtie de -pareils stoïciens, grand maître de la nature! -m'écriai-je en moi-même. En quelqu'endroit -que tu me places pour éprouver ma vertu, -quel que soit le péril où je me trouve exposé, -quelle que soit ma situation, laisse-moi sentir -les mouvemens des passions qui appartiennent -à l'humanité!… Et si je les gouverne -comme je le dois, j'ai toute confiance -en ta justice; car c'est toi qui nous a formés… -nous ne nous sommes pas faits -nous-mêmes.</p> - -<p>Je n'eus pas sitôt adressé cette courte prière -au ciel, que je relevai la jeune fille. Je la -pris par la main et la conduisis hors de la -chambre… Elle se tint près de moi jusqu'à -ce que j'eusse fermé la porte, et que j'en -eusse mis la clef dans ma poche… -Alors la victoire étoit décidée… et seulement -alors je lui donnai un baiser sur la -joue… Je la pris par la main, et je la conduisis -en toute sûreté jusqu'à la porte de -la rue.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch43">LE MYSTÈRE.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Un homme qui jugera le cœur humain, -jugera aisément qu'il m'étoit impossible de -retourner sitôt dans ma chambre; c'eût été -passer d'un morceau musical dont le feu -avoit animé toutes mes affections, à une clef -froide… Je restai donc quelque temps sur -la porte de l'hôtel, et je m'occupai à examiner -les passans, et à former sur eux les -conjectures que leurs différentes allures me -suggéroient; mais un seul objet fixa bientôt -toute mon attention, et confondit toute -espèce de raisonnement que je pouvois faire -sur lui.</p> - -<p>C'étoit un grand homme sec, d'un sérieux -philosophique, et d'une mine hâlée, qui -passoit et repassoit gravement dans la rue, -et n'alloit jamais au-delà de soixante pas de -chaque côté de la porte. Il paroissoit avoir -à-peu-près cinquante-deux ans; il avoit une -petite canne sous le bras… Son habit, sa -veste et sa culotte étoient de drap noir, un -peu usé, mais encore propre. A sa manière -d'ôter son chapeau, et d'accoster un grand -nombre de passans, je jugeai qu'il demandoit -l'aumône, et je préparai quelque monnoie -pour la lui donner, quand il s'adresseroit à -moi en passant… Mais il passa sans me -rien demander, et cependant ne fit pas six -pas sans s'arrêter vis-à-vis d'une petite femme -qui venoit devant lui… J'avois plus l'air -de lui donner qu'elle. A peine eut-il fini, -qu'il ôta son chapeau à une autre qui venoit -par le même chemin. Un monsieur d'un certain -âge avançoit lentement, il étoit suivi -d'un jeune homme fort bien mis… Il les -laissa passer tous deux sans leur rien demander… -Je restai à l'observer une bonne -demi-heure, et il fit pendant ce temps une -douzaine de tours en avant et en arrière, en -suivant constamment la même conduite.</p> - -<p>Il y avoit dans cela deux choses bien singulières, -et qui me faisoient faire inutilement -beaucoup de réflexions; c'étoit de savoir -d'abord pourquoi il ne contoit son histoire -qu'aux femmes; et ensuite quelle espèce -d'éloquence il employoit pour toucher leurs -cœurs, en jugeant apparemment qu'elle étoit -inutile pour émouvoir ceux des hommes.</p> - -<p>Deux autres circonstances me rendoient -encore ce mystère plus impénétrable; l'une, -qu'il disoit tout bas à chaque femme ce -qu'il avoit à lui dire, et d'une façon qui avoit -plutôt l'air d'un secret confié, que d'une demande; -l'autre étoit qu'il réussissoit toujours. -Il n'arrêtoit pas une seule femme, qui ne tirât -sa bourse pour lui donner quelque chose.</p> - -<p>J'eus beau réfléchir, je ne pus me former -de système pour expliquer ce phénomène.</p> - -<p>C'étoit une énigme à m'occuper tout le reste -de la soirée, et je me retirai dans ma chambre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch44">LE CAS DE CONSCIENCE.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré, -qu'il me dit de chercher un autre logement. -Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?… Pourquoi?… -N'avez-vous donc pas eu pendant -deux heures une jeune fille enfermée avec -vous? Cela est contre les règles de ma maison… -Fort bien! lui dis-je, et nous nous quitterons -tous bons amis; car la jeune fille n'a -point eu de mal… ni moi non plus, et je vous -laisserai comme je vous ai trouvé… C'en est -assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de -réputation… Cela n'est pas équivoque… -Voyez, ajouta-t-il, en me montrant le -le pied du lit où nous avions été assis… -J'avoue que cela avoit quelqu'apparence d'un -témoignage; mais mon orgueil ne souffroit -pas que j'entrasse en explication avec lui: je -lui dis donc de se tranquilliser, de dormir -aussi bien que je le ferois cette nuit, et que je -le paierois demain matin.</p> - -<p>Je ne me serois pas soucié, Monsieur, de -vous voir une vingtaine de filles… Et je n'ai -jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui -dis-je en l'interrompant… Pourvu, ajouta-t-il, -que c'eût été le matin… Est-ce que la -différence des momens du jour met, à Paris, -de la différence dans le mal? Cela en fait -beaucoup, Monsieur, par rapport à la décence… -Je goûte une bonne distinction, et -je ne pouvois pas me fâcher bien vivement -contre cet homme… J'avoue, poursuivit-il, -qu'il est nécessaire à un étranger d'avoir la -commodité d'acheter des dentelles, de la -broderie, des bas de soie… et ce n'est rien, -quand une femme qui vend de tout cela vient -avec une boîte de carton… cela passe… Oh? -en ce cas votre conscience et la mienne sont -à l'abri; car, sur ma foi, et elle en avoit une, -mais je n'y ai pas regardé… Monsieur n'a -donc rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je. -C'est que je vous recommanderois, Monsieur, -une jeune fille qui vous vendra en conscience. -A la bonne heure, mais il faut que je -la voie ce soir… Il me fit une profonde révérence, -et se retira sans répliquer.</p> - -<p>Je vais triompher de cet homme, me dis-je; -mais quel profit en tirerai-je? Je lui ferai -voir que ce n'est qu'une ame vile. Et ensuite? -ensuite!… J'étois trop près de moi, pour -dire que c'étoit pour l'amour des autres… Je -n'avois point de bonne réponse à me faire à -cette question… Il y avoit plus de -mauvaise humeur que de principe dans mon -projet… et il me déplaisoit même avant de -l'exécuter.</p> - -<p>Une jeune grisette entra quelques minutes -après, avec une boîte de dentelles… Elle -vient bien inutilement, me dis-je, je n'acheterai -certainement rien.</p> - -<p>Elle vouloit me faire tout voir… Mais il -étoit difficile de me montrer quelque chose -qui me plût. Cependant elle ne faisoit pas -semblant de s'apercevoir de mon indifférence. -Son petit magasin étoit ouvert, et -elle en étala toutes les dentelles à mes -yeux, les déplia et les replia l'une après -l'autre avec beaucoup de patience et de douceur… -Il ne tenoit qu'à moi d'acheter ou de -ne point acheter; elle me laissoit le tout pour -le prix que je voudrois lui en donner. La -pauvre créature sembloit avoir grande envie -de gagner quelques sous, et fit tout ce qu'elle -put pour vaincre mon obstination… Le jeu -de ses grâces étoit cependant plus animé par -un air naïf et caressant, que par l'art.</p> - -<p>S'il n'y a pas dans l'homme un fond de -complaisance et de bonté qui le rende -dupe, <i>tant pis</i>. Mon cœur s'amollit, et ma -dernière résolution se changea aussi facilement -que la première… Pourquoi punir quelqu'un -de la faute des autres? Si tu es tributaire -de ce tyran d'hôte, me disois-je en -fixant la jeune marchande, je plains ton -sort.</p> - -<p>Je n'aurois eu que quelques louis dans ma -bourse, que je ne l'aurois pas renvoyée sans -en dépenser trois… Je lui pris une paire de -manchettes.</p> - -<p>L'hôte va partager son profit avec elle… -Qu'importe? je n'ai fait que payer, comme -tant d'autres ont fait avant moi, pour une -action qu'ils n'ont <i>pu</i> commettre, ou même -en avoir l'idée.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch45">L'ÉNIGME.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>La Fleur, en me servant au soupé, me dit -que l'hôte étoit bien fâché de l'affront qu'il -m'avoit fait en me disant de chercher un -autre logement.</p> - -<p>Un homme qui veut passer une nuit tranquille, -ne se couche point avec de l'inimitié -contre quelqu'un, quand il peut se réconcilier. -Je dis donc à La Fleur de dire à l'hôte -que j'étois fâché moi-même de lui avoir donné -occasion de me faire ce mauvais compliment; -vous pouvez même lui ajouter, si la jeune fille -revenoit encore, que je ne veux plus la revoir.</p> - -<p>Ce n'étoit pas à lui que je faisois ce sacrifice, -c'étoit à moi-même… <i>après l'avoir -échappé aussi belle</i>, je m'étois résolu de ne -plus courir de risques, et de tâcher de quitter -Paris, s'il étoit possible, avec le même fonds -de vertu que j'y avois apporté.</p> - -<p>Mais, Monsieur, La Fleur dit en me saluant -jusqu'à terre, ce n'est pas suivre le ton… -Monsieur changera sans doute de sentiment. -Si par hasard il vouloit s'amuser… Je ne trouve -point en cela d'amusement, lui dis-je en -l'interrompant.</p> - -<p>Mon Dieu! dit La Fleur en ôtant le couvert.</p> - -<p>Il alla souper, et revint une heure après -pour me coucher. Personne n'étoit plus attentif -que lui, mais il étoit encore plus officieux -qu'à l'ordinaire. Je voyois qu'il vouloit me -dire ou me demander quelque chose, et qu'il -n'osoit le faire. Je ne concevois pas ce que ce -pouvoit être, et je ne me mis pas beaucoup -en peine de le savoir. J'avois une autre énigme -plus intéressante à deviner, c'étoit le manége -de l'homme que j'avois vu demandant la charité. -J'en aurois bien voulu connoître tous -les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui -m'excitoit: c'est en général un principe de -recherche si bas que je ne donnerois pas une -obole pour la satisfaire… Mais un secret qui -amollissoit si promptement et avec autant -d'efficacité le cœur du beau sexe, étoit, à -mon avis, un secret qui valoit la pierre philosophale. -Si les deux Indes m'eussent appartenu, -j'en aurois donné une pour le savoir.</p> - -<p>Je le tournai et retournai inutilement toute -la nuit dans ma tête. Mon esprit, le lendemain -en m'éveillant, étoit aussi épuisé par -mes rêves, que celui du roi de Babylone -l'avoit été par ses songes. Je n'hésiterai pas -d'affirmer que l'interprétation de cette énigme -auroit embarrassé tous les savans de Paris, -aussi bien que ceux de la Chaldée.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch46">LE DIMANCHE.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Cette nuit amena le dimanche. La Fleur, -en m'apportant du café, du pain et du beurre, -pour mon déjeûné, étoit si paré, que j'eus -de la peine à le reconnoître.</p> - -<p>En le prenant à Montreuil, je lui avois -promis un chapeau neuf avec une ganse et un -bouton d'argent, et quatre louis pour s'habiller -à Paris; le bon garçon avoit, on ne peut -mieux, employé son argent.</p> - -<p>Il avoit acheté un fort bel habit d'écarlate, -et la culotte de même… Cela n'avoit été -porté que peu de temps… Je lui sus mauvais -gré de me dire qu'il avoit fait cette emplette -à la friperie… L'habillement étoit si -frais, que, quoique je susse bien qu'il ne pouvoit pas -être neuf, j'aurois souhaité pouvoir -m'imaginer que je l'avois fait faire exprès -pour lui, plutôt que d'être sorti de la -friperie.</p> - -<p>Mais c'est une délicatesse à laquelle on ne -fait pas beaucoup d'attention à Paris.</p> - -<p>La veste qu'il avoit achetée étoit de satin -bleu, assez bien brodée en or, un peu usée, -mais encore fort apparente; le bleu n'étoit -pas trop foncé, et cela s'assortissoit très-bien -avec l'habit et la culotte. Outre cela il avoit -su tirer encore de cette somme une bourse à -cheveux neuve et un solitaire; et il avoit tant -insisté auprès du fripier, qu'il en avoit obtenu -des jarretières d'or aux genouillères de sa -culotte. Il avoit acheté de sa propre monnoie -des manchettes brodées qui coûtoient quatre -francs, et une paire de bas de soie blancs cinq -francs. Mais par-dessus tout, la nature lui -avoit donné une belle figure qui ne lui coûtoit -pas un sou.</p> - -<p>C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre, -ses cheveux frisés dans le dernier goût, et -avec un gros bouquet à la boutonnière de son -habit. Il y avoit dans tout son maintien un -air de gaieté et de propreté, qui me rappela -que c'étoit Dimanche. Je conjecturai aussitôt, -en combinant ces deux choses, que ce qu'il -avoit à me dire le soir, étoit de me demander -la permission de passer ce jour-là comme on -le passe à Paris. J'y avois à peine pensé, que -d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte -de confiance que je ne le refuserois pas, il me -pria de lui accorder la journée, en ajoutant -ingénument que c'étoit pour faire le galant -vis-à-vis de sa maîtresse.</p> - -<p>Moi, j'avois précisément à le faire vis-à-vis -de madame de R… J'avois retenu exprès -mon carrosse de remise, et ma vanité n'auroit -pas été peu flattée d'avoir un domestique aussi -élégant derrière ma voiture… J'avois de la -peine à me résoudre à me passer de lui dans -cette occasion.</p> - -<p>Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits -embarras, il faut sentir. Les domestiques -sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils -font avec nous; mais ils ne sacrifient pas la -nature. Ils sont de chair et de sang, et ils ont -leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que -leurs maîtres… Ils ont mis à prix leur <i>abnégation</i> -d'eux-mêmes, si je peux me servir de -cette expression; cependant leurs attentes -sont quelquefois si déraisonnables, que si -leur état ne me donnoit pas le moyen de les -mortifier, je voudrois souvent les en frustrer… -Mais quand je réfléchis qu'ils peuvent -me dire:</p> - -<p>Je le sais bien… je sais que je suis votre -domestique… Je sens alors que je suis désarmé -de tout le pouvoir d'un maître.</p> - -<p>La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je…</p> - -<p>Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite -depuis si peu de temps que tu es à Paris?… -Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, -me dit que c'étoit une demoiselle qu'il -avoit vue chez M. le comte de B… La Fleur -avoit un cœur fait pour la société, à dire vrai, il -en laissoit échapper, de manière ou d'autre, -aussi peu d'occasion que son maître… Mais -comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout -ce qu'il m'en dit, c'est que pendant que j'étois -chez le comte, il avoit fait connoissance avec -la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte -m'avoit accordé sa protection, et La Fleur -avoit su se mettre dans les bonnes grâces de -la demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à -Paris avec deux ou trois autres personnes de -la maison de M. le comte, et il avoit fait la -partie de passer la journée avec eux sur les -boulevards.</p> - -<p>Gens heureux! qui une fois la semaine au -moins, mettez de côté vos embarras et vos -soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez -gaiement de vous un fardeau de peines -et de chagrins qui accable les autres nations!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch47">LE FRAGMENT.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>La Fleur, sans y songer plus que moi, -m'avoit laissé de quoi m'amuser tout le jour.</p> - -<p>Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille -de figuier. Il faisoit chaud, et il avoit demandé -une mauvaise feuille de papier pour -mettre entre sa main et la feuille de figuier. -Cela tenoit lieu d'une assiette, et je lui dis de -mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le -congé que je lui avois donné, m'avoit déterminé -à ne point sortir. Je lui dis d'avertir le -traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me -laisser déjeûner.</p> - -<p>Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de -figuier par la fenêtre. J'en allois faire autant -de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée. -J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, -puis une autre, puis une troisième; cela excita -ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en approchai -un fauteuil, et me mis à lire.</p> - -<p>C'étoit du vieux françois, qui paroissoit -être du temps de Rabelais; c'étoit peut-être -lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit -gothique, et si effacé par l'humidité et par -l'injure du temps, que j'eus bien de la peine -à le déchiffrer… J'en abandonnai même la -lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène… -Mais je repris le chiffon. Impatienté -de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère -Eliza, pour me calmer; mais irrité par la -difficulté de débrouiller le maudit papier, je -le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois -à le comprendre n'en faisoit qu'augmenter -le désir.</p> - -<p>Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par -une bouteille de vin de Bourgogne, et je -repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois -heures d'une application presqu'aussi profonde -que jamais Gruter ou Spon en mirent -pour pénétrer le sens d'une inscription absurde, -je crus m'apercevoir que je comprenois -ce que je lisois… Mais pour m'en assurer -davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit -pas de meilleur moyen que de le traduire en -anglois, pour voir la figure que cela feroit… -Je m'en occupai à loisir comme un homme -qui écrit des maximes; tantôt en faisant quelques -tours dans ma chambre, tantôt en me -mettant à la fenêtre; puis je reprenois ma -plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin -achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce -qui suit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE FRAGMENT.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Or, comme la femme du notaire disputoit -sur ce point un peu trop vivement avec le -notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant -bas son parchemin, qu'il y eût ici un -autre notaire pour prendre acte de tout ceci.</p> - -<p>Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant -précipitamment… La femme du notaire -étoit une petite femme vaine et colérique… -Et le notaire, pour éviter un ouragan, jugea -à propos de répondre avec douceur… J'irais, -dit-il, au lit… Vous pouvez aller au diable, -dit la femme du notaire.</p> - -<p>Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement, -parce que ce n'est pas la mode -à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en -soient garnies; et le notaire, qui ne se soucioit -pas de coucher avec une femme qui venoit -de l'envoyer au diable, prit son chapeau, -sa canne, son manteau, et sortit de la maison. -La nuit étoit pluvieuse, et venteuse, -et il marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf.</p> - -<p>De tous les ponts qui ont jamais été faits, -ceux qui ont passé sur le Pont-Neuf doivent -avouer que c'est le pont le plus beau, le plus -noble, le plus magnifique, le mieux éclairé, -le plus long, le plus large qui ait jamais -joint deux côtés de rivière sur la surface du -globe.</p> - -<p><i>A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment -n'étoit pas françois.</i></p> - -<p>Le seul reproche que les théologiens, les -docteurs de Sorbonne et tous les casuistes -fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent -à Paris, il n'y a point d'endroit où l'on blasphême -plus souvent la nature à l'occasion -de ce météore… et cela est vrai, mes bons -amis: il y souffle si vigoureusement, il vous -y houspille avec des bouffées si subites et -si fortes, que de cinquante personnes qui le -passent, il n'y en a pas une qui ne coure -le risque de se voir enlever ou de montrer -quelque chose.</p> - -<p>Le pauvre notaire, qui avoit à garantir -son chapeau d'accident, appuya dessus le -bout de sa canne: mais comme il passoit en -ce moment auprès de la sentinelle, le bout -de sa canne, en la levant, attrapa la corne -du chapeau de la sentinelle, et le vent, qui -n'avoit presque plus rien à faire, emporta -le chapeau dans la rivière.</p> - -<p>C'est un coup de vent, dit en l'attrapant, -un bachoteur qui se trouvoit là.</p> - -<p>La sentinelle étoit un gascon. Il devint -furieux, releva sa moustache, et mit son -arquebuse en joue.</p> - -<p>Dans ce temps-là on ne faisoit partir les -arquebuses que par le secours d'une mèche. -Le vent, qui fait des choses bien plus étranges, -avoit éteint la lanterne de papier d'une vieille -femme, et la vieille femme avoit emprunté -la mèche de la sentinelle pour la rallumer… -Cela donna le temps au sang du gascon de -se refroidir, et de faire tourner l'aventure -plus avantageusement pour lui… Il courut -après le notaire, et se saisit de son castor. -C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre sa -capture aussi légitime que celle du bachoteur.</p> - -<p>Le pauvre notaire passa le pont sans rien -dire; mais arrivé dans la rue Dauphine, il -se mit à déplorer son sort.</p> - -<p>Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je -donc toute ma vie le jouet des orages, des -tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre -toutes les injures, les imprécations qu'on -vomit sans cesse contre mes confrères et contre -moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir -forcé par les foudres de l'église à contracter -un mariage avec une femme qui est pire qu'une -furie? d'être chassé de chez moi par des vents -domestiques, et dépouillé de mon castor par -ceux du pont? Me voilà tête nue, et à la -merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse -et orageuse, et du flux et reflux des accidens -qui l'accompagnent. Où aller? où passer -la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux -points du compas, poussera chez moi -les pratiques de mes confrères?</p> - -<p>Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il -entendit, du fond d'une allée obscure, une -voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher -le notaire le plus proche… Or, le notaire -qui étoit là se crut le notaire désigné… Il -entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce -qu'il trouva une petite porte ouverte. Là, -il entra dans une grande salle, et une vieille -servante l'introduisit dans une chambre encore -plus grande, où il y avoit pour tous -meubles une longue pertuisane, une cuirasse, -une vieille épée rouillée et une bandoulière, -qui étoient suspendues à des clous à quatre -endroits différens le long du mur.</p> - -<p>Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, -et qui l'étoit encore, en supposant que l'adversité -et la misère ne flétrissent pas la noblesse, -étoit couché dans un lit à moitié -entouré de rideaux, la tête appuyée sur sa -main en guise de chevet… Il y avoit une -petite table tout auprès du lit, et sur la petite -table, une chandelle qui éclairoit tout l'appartement. -On avoit placé la seule chaise -qu'il y eût près de la table, et le notaire -s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire -et une feuille ou deux de papier qu'il mit -sur la table… Il exprima du coton de son -cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la -tête baissée au-dessus de son papier, il -attendoit, d'une oreille attentive, que le -gentilhomme lui dictât son testament.</p> - -<p>Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, -je n'ai rien à donner qui puisse seulement -payer les frais de mon testament, si ce n'est -mon histoire… Et je vous avoue que je ne -mourrois pas tranquillement, si je ne l'avois -léguée au public… Je vous lègue à vous, -qui allez l'écrire, les profits qui pourront -vous en revenir… C'est une histoire si -extraordinaire, que tout le genre humain -la lira avec avidité. Elle fera la fortune -de votre maison… Le notaire, dont -l'encre étoit séchée, en puisa encore comme -il put. Puissant directeur de tous les événemens -de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme -en levant les yeux et les mains vers le ciel; -ô toi dont la main m'a conduit, à travers -ce labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à -cette scène de désolation, aide la mémoire -fautive d'un homme infirme et affligé… dirige -ma langue par l'esprit de la vérité éternelle, -et que cet étranger n'écrive rien qui -ne soit déjà écrit dans ce <span class="small">LIVRE</span> invisible qui -doit me condamner ou m'absoudre! Le notaire -éleva sa plume entre ses yeux et la -chandelle pour voir si rien ne s'opposeroit à -la netteté de son écriture.</p> - -<p>Cette histoire, M. le notaire, ajouta le -moribond, réveillera toutes les sensations -de la nature… Elle affligera les cœurs -humains. Les ames les plus dures, les plus -cruelles, en seront émues de compassion.</p> - -<p>Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; -il reprit de l'encre pour la troisième -fois, et le moribond, en se tournant de son -côté, lui dit: Ecrivez, monsieur le notaire, -et le notaire écrivit ce qui suit.</p> - -<p>Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra -dans ce moment dans ma chambre?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch48">LE FRAGMENT -ET LE BOUQUET.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui -eus dit ce qui me manquoit. Il n'y en avoit -que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont -j'ai enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, -et que j'ai donné à la demoiselle que -j'ai été trouver sur le boulevard… Je t'en -prie, La Fleur, retourne la voir, et demande-lui -l'autre feuille, si par hasard elle l'a conservée. -Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en -volant.</p> - -<p>Il ne fut que quelques instans à revenir. -Il étoit essoufflé, et plus triste que s'il eût -perdu la chose la plus précieuse… Juste -ciel! me dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un -quart-d'heure que je lui ai fait le plus tendre -adieu; et la volage, en ce peu de temps, -a donné le gage de ma tendresse à un valet-de-pied -du comte… J'ai été le lui demander; -il l'avoit donné lui-même à une jeune lingère -du coin; et celle-ci en a fait présent à un -joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais -où… et la feuille de papier avec? Oui, Monsieur… -nos malheurs étoient enveloppés -dans la même aventure… Je soupirai; et -La Fleur soupira, mais un peu plus haut.</p> - -<p>Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est -malheureux, disoit son maître.</p> - -<p>Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit -La Fleur, si elle l'avoit perdu. Ni à moi, -La Fleur, si je l'avois trouvé.</p> - -<p>L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette -feuille… ou point.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch49">L'ACTE DE CHARITÉ.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Un homme qui craint d'entrer dans un passage -obscur, peut être un très-galant homme, -et propre à faire mille choses; mais il lui -est impossible de faire un bon voyageur sentimental. -Je fais peu de cas de ce qui se passe -au grand jour et dans les grandes rues. La -nature est retenue et n'aime pas à agir devant -les spectateurs. Mais on voit quelquefois, -dans un coin retiré, de courtes scènes qui -valent mieux que tous les sentimens d'une -douzaine de tragédies du théâtre françois -réunies… Elles sont cependant bien bonnes… -Elles sont aussi utiles aux prédicateurs qu'aux -rois, aux héros, aux guerriers; et quand -je veux faire quelque sermon plus brillant -qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y trouve un -fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce, -le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphilie, -le Mexique, me fournissent des textes -aussi bons qu'aucun de la bible.</p> - -<p>Il y a un passage fort long et fort obscur -qui va de l'opéra-comique à une rue fort -étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent -humblement l'arrivée d'un fiacre, ou qui -veulent se retirer tranquillement à pied quand -le spectacle est fini. Le bout de ce passage, -vers la salle, est éclairé par un lampion, -dont la lumière foible se perd avant qu'on -arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu -utile, mais il sert d'ornement. Il est de loin -comme une étoile fixe de la moindre grandeur… -Elle brûle, et ne fait aucun bien -à l'univers.</p> - -<p>En m'en retournant le long de ce passage, -j'aperçus, à cinq ou six pas de la porte, -deux dames qui se tenoient par le bras, et qui -avoient l'air d'attendre une voiture: comme -elles étoient le plus près de la porte, je pensai -qu'elles avoient un droit de priorité. Je me -tapis donc le long du mur, presque à côté -d'elles, et m'y tins tranquillement… J'étois -en noir, et à peine pouvoit-on distinguer -qu'il y eût là quelqu'un.</p> - -<p>La dame dont j'étois le plus proche, étoit -grande, maigre, et d'environ trente-six ans; -l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit -environ quarante ans. Elles n'avoient rien -qui dénotât qu'elles fussent femmes ou veuves. -Elles sembloient être deux sœurs, vraies vestales, -aussi peu accoutumées au doux langage -des amans qu'à leurs tendres caresses… -J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses… -Mais le bonheur, ce soir, étoit -destiné à leur venir d'une autre main.</p> - -<p>Une voix basse avec une bonne tournure -d'expression, terminée par une douce cadence, -se fit entendre, et leur demanda, -pour l'amour de Dieu, une pièce de douze -sous entr'elles deux… Il me parut singulier -d'entendre un mendiant fixer le contingent -d'une aumône, et surtout de le fixer -à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement -dans l'obscurité… Les dames -en parurent tout aussi surprises que moi. -Douze sous! dit l'une; une pièce de douze -sous! dit l'autre; et point de réponse.</p> - -<p>Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre, -comment demander moins à des personnes -de votre rang, et il leur fit une profonde -révérence.</p> - -<p>Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons -point d'argent.</p> - -<p>Il garda le silence pendant une minute ou -deux, et renouvela sa prière.</p> - -<p>Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, -dit-il, à mes accens. Mais, mon bon homme, -dit la plus jeune, nous n'avons point de -monnoie… Que Dieu vous bénisse donc, -dit-il, et multiplie envers vous ses faveurs!… -L'aînée mit la main dans sa poche… Voyons -donc, dit-elle, si je trouverai un sou marqué… -Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de douze -sous, dit l'homme; la nature a été libérale -à votre égard, soyez-le envers un malheureux -qu'elle semble avoir abandonné.</p> - -<p>Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois.</p> - -<p>Beauté compatissante, dit-il en s'adressant -à la plus âgée, il n'y a que votre bonté, -votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux -un éclat si doux, si brillant… et c'est ce -qui faisoit dire tout à l'heure au marquis de -Santerre et à son frère, en passant, des choses -si agréables de vous deux.</p> - -<p>Les deux dames parurent très-affectées; -et toutes deux à-la-fois, comme par impulsion, -mirent la main dans leur poche, et -en tirèrent chacune une pièce de douze sous.</p> - -<p>La contestation entr'elles et le suppliant -finit; il n'y en eut plus qu'entr'elles, pour -savoir qui donneroit la pièce de douze sous; -pour finir la dispute, chacune d'elles la donna; -et l'homme se retira.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch50">L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.<br /> -<span class="sc">Paris.</span></h2> - - -<p>Je courus vîte après lui, et je fus tout -étonné de voir le même homme que j'avois -vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit -jeté l'esprit dans un si grand embarras… -Je découvris tout d'un coup son secret, ou -au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la -flatterie.</p> - -<p>Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne -donnes-tu pas à la nature! Comme tu remues -toutes ses puissances et toutes ses foiblesses! -Avec quelle douceur tu pénètres dans le sang, -et tu l'aides à franchir les passages les plus -difficiles qu'il rencontre dans sa route pour -aller au cœur!</p> - -<p>L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné -par le temps, et il prodigua à ces dames ce -qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances. -Il est sûr qu'il savoit se réduire -à moins de paroles dans les cas pressés, tels -que ceux qui arrivoient dans la rue; mais -comment faisoit-il?… L'inquiétude de le -savoir ne me tourmente pas. C'est assez pour -moi de savoir qu'il gagna deux pièces de -douze sous… Que ceux qui ont fait une fortune -plus considérable par la flatterie expliquent -le reste; ils y réussiront mieux que moi.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch51">PARIS.</h2> - - -<p>Nous nous avançons moins dans le monde -en rendant des services qu'en en recevant. -Nous prenons le rejeton fané d'un œillet, -nous le plantons, et nous l'arrosons parce -que nous l'avons planté.</p> - -<p>M. le comte de B… qui m'avoit été -si utile pour mon passe-port, me le fut -encore… Il étoit venu à Paris, et devoit -y rester quelques jours… Il s'empressa de -me présenter à quelques personnes de qualité -qui devoient me présenter à d'autres, -et ainsi de suite.</p> - -<p>Je venois de découvrir, assez à temps, le -secret que je voulois approfondir pour tirer -parti de ces honneurs et les mettre à profit. -Sans cela, je n'aurois dîné ou soupé qu'une -seule fois à la ronde chez toutes ces personnes, -comme cela se pratique ordinairement; -et en traduisant, selon ma coutume, les -figures et les attitudes françoises en anglois, -j'aurois vu à chaque fois que j'avois pris le -couvert de quelqu'un qui auroit été plus -agréable à la compagnie que moi. L'effet tout -naturel de ma conduite eût été de résigner -toutes mes places l'une après l'autre, uniquement -parce que je n'aurois pas su les -conserver… Mon secret opéra si bien, que -les choses n'allèrent pas mal.</p> - -<p>Je fus introduit chez le vieux marquis de … -Il s'étoit signalé autrefois par une foule de -faits de chevalerie dans la cour de Cythère, -et il conservoit encore l'idée de ses jeux et -de ses tournois… Mais il auroit voulu faire -croire que les choses étoient encore ailleurs -que dans sa tête. Je veux, disoit-il, faire -un tour en Angleterre; et il s'informoit beaucoup -des dames angloises… Croyez-moi, -lui dis-je, M. le marquis, restez où vous -êtes. Les seigneurs anglois ont beaucoup de -peine à obtenir de nos dames un seul coup-d'œil -favorable; et le vieux marquis m'invita -à souper.</p> - -<p>M. P…, fermier-général, me fit une foule -de questions sur nos taxes… J'entends dire, -me dit-il, qu'elles sont considérables. Oui, -lui dis-je en lui faisant une profonde révérence; -mais vous devriez nous donner le -secret de les recueillir.</p> - -<p>Il me pria à souper dans sa petite maison.</p> - -<p>On avoit dit à madame de Q… que j'étois -un homme d'esprit… Madame de Q… étoit -elle-même une femme d'esprit; elle brûloit -d'impatience de me voir et de m'entendre -parler… Je ne fus pas plutôt assis, que -je m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes -étoit de savoir que j'eusse de l'esprit -ou non… Il me sembla qu'on ne m'avoit -laissé entrer que pour que je susse qu'elle en -avoit… Je prends le ciel à témoin que je ne -desserrai pas une fois les lèvres.</p> - -<p>Madame de Q… assuroit à tout le monde -qu'elle n'avoit jamais eu avec qui que ce soit -une conversation plus instructive que celle -qu'elle avoit eue avec moi.</p> - -<p>Il y a trois époques dans l'empire d'une -dame d'un certain ton en France… Elle est -coquette, puis déiste… et enfin dévote. -L'empire subsiste toujours, elle ne fait que -changer de sujets. Les esclaves de l'amour -se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième -année, ceux de l'incrédulité leur -succèdent, viennent ensuite ceux de l'église.</p> - -<p>Madame de V… chanceloit entre les deux -époques; ses roses commençoient à se faner, -et il y avoit cinq ans au moins, quand je -lui rendis ma première visite, qu'elle devoit -pencher vers le déisme.</p> - -<p>Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit, -afin de parler plus commodément et de plus -près sur la religion; nous n'avions pas causé -quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi -je ne crois à rien du tout.</p> - -<p>Il se peut, Madame, que ce soit votre -principe; mais je suis sûr qu'il n'est pas de -votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs -aussi puissans. Une citadelle ne résiste -guères quand elle en est privée… Rien -n'est si dangereux pour une beauté, que d'être -déiste… et je dois cette dette à mon <i>credo</i>, -de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu, -Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y -a que quatre ou cinq minutes que je suis -auprès de vous… et j'ai déjà formé des -desseins: qui sait si je n'aurois pas tenté de -les suivre, si je n'avois été persuadé que les -sentimens de votre religion seroient un obstacle -à leur succès?</p> - -<p>Nous ne sommes pas des diamans, lui -dis-je en lui prenant la main; il nous faut -des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse -sur nous et nous le donne… Mais, -ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la -main que je tenois… il est encore trop -tôt. Le temps n'est pas encore venu.</p> - -<p>Je peux le dire… Je passai dans tout -Paris pour avoir converti madame de V… -Elle rencontra D… et l'abbé M… et leur -assura que je lui en avois plus dit en quatre -minutes en faveur de la religion révélée, qu'ils -n'en avoient écrit contre elle dans toute leur -Encyclopédie… Je fus enregistré sur-le-champ -dans la coterie de madame de V… -qui différa de deux ans l'époque déjà commencée -de son déisme.</p> - -<p>Je me souviens que j'étois chez elle un -jour; je tâchois de démontrer au cercle qui -s'y étoit formé, la nécessité d'une première -cause… J'étois dans le fort de mes preuves, -et tout le monde y étoit attentif, lorsque -le jeune comte de F… me prit mystérieusement -par la main… Il m'attira dans le -coin le plus reculé du sallon, et me dit tout -bas: vous n'y avez pas pris garde… votre -solitaire est attaché trop serré… il faut qu'il -badine… voyez le mien… Je ne vous en -dis pas davantage: un mot, M. Yorick, suffit -au sage.</p> - -<p>Et un mot qui vient du sage suffit, -M. le comte, répliquai-je en le saluant.</p> - -<p>M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur -que je ne l'avois jamais été.</p> - -<p>Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde -pendant trois semaines. Parbleu! disoit-on, -ce M. Yorick a, ma foi, autant d'esprit que -nous… Il raisonne à merveille, disoit un -autre. On ne peut être de meilleure compagnie, -ajoutoit un troisième. J'aurois pu, -à ce prix, manger dans toutes les maisons de -Paris, et passer ainsi ma vie au milieu du -beau monde… Mais quel métier! j'en rougissois. -C'étoit jouer le rôle de l'esclave le -plus vil; tout sentiment d'honneur se révoltoit -contre ce genre de vie… Plus les -sociétés dans lesquelles je me trouvois étoient -élevées, et plus je me trouvois forcé de faire -usage du secret que j'avois appris dans le -cul-de-sac de l'opéra comique… Plus la -coterie avoit de réputation, et plus elle étoit -fréquentée par les enfans de l'art… et je -languissois après les enfans de la nature. -Une nuit que je m'étois vilement prostitué -à une demi-douzaine de personnes du plus -haut parage, je me trouvai incommodé… -J'allai me coucher. Je dis le lendemain de -grand matin à La Fleur d'aller chercher des -chevaux de poste, et je partis pour l'Italie.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch52">MOULINS.<br /> -<span class="sc">Marie.</span></h2> - - -<p>Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras -des richesses.—Voyager à travers le -Bourbonnois, le pays le plus riant de la -France, dans les beaux jours de la vendange, -dans ce moment où la nature reconnoissante -verse ses trésors avec profusion, et où -tous les yeux sont rayonnans de joie.—Ne -pas faire un pas sans entendre la -musique appeler à l'ouvrage les heureux -enfans du travail, qui portent en folatrant -leurs grappes au pressoir.—Rencontrer -à chaque instant des groupes qui présentent -mille variétés aimables.—Se sentir l'ame -dilatée par les émotions les plus délicieuses.—Juste -ciel! voilà de quoi faire vingt -volumes!</p> - -<p>Mais hélas! il ne me reste plus que quelques -pages à remplir, et je dois en consacrer -la moitié à la pauvre <i>Marie</i>, que mon ami -M. Shandy rencontra près de Moulins.</p> - -<p>J'avois lu avec attendrissement l'histoire -qu'il nous a donnée de cette fille infortunée -à qui le malheur avoit fait perdre la raison. -Me trouvant dans les environs du pays -qu'elle habitoit, elle me revint tellement à -l'esprit, que je ne pus résister à la tentation -de me détourner d'une demi-lieue, pour -aller au village où demeuroient ses parens -demander de ses nouvelles.</p> - -<p>C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier -<i>de la Triste-Figure</i>, à la recherche des -aventures fâcheuses.—Mais, je ne sais comment -cela se fait, je ne suis jamais plus convaincu -qu'il existe dans moi une ame que -quand j'en rencontre.</p> - -<p>La vieille mère vint à la porte. Ses yeux -m'avoient conté toute l'histoire avant qu'elle -eût ouvert la bouche.—Elle avoit perdu son -mari, enterré depuis un mois. Le malheur -arrivé à sa fille avoit coûté la vie à ce bon -père, et j'avois craint d'abord, ajouta la -bonne femme, que ce coup n'achevât de -déranger la tête de ma pauvre Marie; mais, -au contraire, elle lui est un peu revenue depuis. -Cependant il lui est impossible de rester -en repos; et, dans ce moment, elle est à -errer quelque part dans les environs de la -route.</p> - -<p>Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement, -que je le sens à peine, pendant que je trace -ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui -ne respire que la joie, passa-t-il deux fois la -main sur ses yeux pour les essuyer? Pendant -que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai -au postillon de reprendre la grande route.</p> - -<p>Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à -l'entrée d'un petit sentier qui conduisoit à un -petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise -sous un peuplier; elle avoit le coude appuyé -sur ses genoux et la tête penchée sur sa main: -un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre.</p> - -<p>Je dis au postillon de s'en aller avec la -chaise à Moulins, et à La Fleur de faire préparer -le souper;—que j'allois le suivre.</p> - -<p>Elle étoit habillée de blanc, et à-peu-près -comme mon ami me l'avoit dépeinte, excepté -que ses cheveux, qui étoient retenus par un -réseau de soie, quand il la vit, étoient alors -épars et flottans. Elle avoit aussi ajouté à son -corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit -par-dessus son épaule et descendoit jusqu'à -sa ceinture, et son chalumeau y -étoit suspendu.—Sa chèvre lui avoit été infidelle -comme son amant; elle l'avoit remplacée -par un petit chien qu'elle tenoit en -laisse avec une petite corde attachée à son -bras. Je regardai son chien; elle le tira vers -elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras -pas». Je fixai les yeux de Marie, et je -vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son -amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant -ces paroles, des larmes couloient le long -de ses joues.</p> - -<p>Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa -essuyer ses pleurs avec mon mouchoir;—j'essuyois -ensuite les miens;—puis encore -les siens; puis encore les miens, et j'éprouvois -des émotions qu'il me seroit impossible de -décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient -d'aucune combinaison de la matière -et du mouvement.</p> - -<p>Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les -matérialistes et tous les livres dont ils ont -infecté le monde, ne me convaincront jamais -du contraire.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch53">MARIE.</h2> - - -<p>Quand Marie fut un peu revenue à elle, -je lui demandai si elle se souvenoit d'un -homme pâle et maigre qui s'étoit assis entre -elle et sa chèvre, il y avoit deux ans. Elle me -répondit que dans ce temps-là elle avoit -l'esprit dérangé; mais qu'elle s'en rappeloit -très-bien, à cause de deux circonstances qui -l'avoient frappée; l'une, que quoiqu'elle fût -très-mal, elle s'étoit bien aperçue que ce -Monsieur avoit pitié de son état; l'autre, -parce que sa chèvre lui avoit pris son mouchoir, -et qu'elle l'avoit battue pour cela.—Elle -l'avoit lavé dans le ruisseau, et depuis -elle le gardoit dans sa poche pour le lui -rendre, si jamais elle le revoyoit.—Il me -l'avoit à moitié promis, ajouta-t-elle. En parlant -ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche -pour me le montrer; il étoit enveloppé proprement -dans deux feuilles de vigne et lié -avec des brins d'osier; elle le déploya, et je -vis qu'il étoit marqué d'une S à l'un des -coins.</p> - -<p>Elle me raconta qu'elle avoit été depuis ce -temps-là à Rome, qu'elle avoit fait une fois -le tour de l'église de Saint Pierre… qu'elle -avoit trouvé son chemin toute seule à travers -de l'Apennin; qu'elle avoit traversé toute -la Lombardie sans argent… et les chemins -pierreux de la Savoie sans souliers. Elle ne se -souvenoit point de la manière dont elle avoit -été nourrie, ni comment elle avoit pu supporter -tant de fatigue; mais Dieu, dit-elle, -tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement -tondu.</p> - -<p>Et tondu au vif! lui dis-je… Ah! si tu étois -dans mon pays, où j'ai un petit hameau, je -t'y mènerois, je te mettrois à l'abri des accidens… -Tu mangerois de mon pain, tu boirois -dans ma coupe, j'aurois soin de Silvio… -Quand, tes accès te reprenant, tu te remettrois -à errer, je te chercherois et te ramenerois… -Je dirois mes prières quand le soleil se -coucheroit… et, mes prières faites, tu jouerois -ton chant du soir sur ton chalumeau… -L'encens de mon sacrifice seroit plus agréable -au ciel, quand il seroit accompagné de celui -d'un cœur brisé par la douleur.</p> - -<p>Je sentois la nature fondre en moi, en disant -tout cela; et Marie, voyant que je prenois -mon mouchoir, déjà trop mouillé pour m'en -servir, voulut le laver dans le ruisseau… -mais où le ferois-tu sécher, ma chère enfant? -Dans mon sein, dit-elle, cela me fera -du bien.</p> - -<p>Est-ce que ton cœur ressent encore des feux, -ma chère Marie?</p> - -<p>Je touchois là une corde sur laquelle étoient -tendus tous ses maux. Elle me fixa quelques -momens avec des yeux en désordre, puis, sans -rien dire, elle prit son chalumeau, et joua une -hymne à la Vierge… La vibration de la corde -que j'avois touchée, cessa… Marie revint -à elle, laissa tomber son chalumeau, et se -leva.</p> - -<p>Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle -me dit qu'elle alloit à Moulins. Hé bien! -allons ensemble. Elle me prit le bras, et -allongea la corde pour laisser à son chien la -facilité de nous suivre avec plus de liberté. -Nous arrivâmes ainsi à Moulins.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch54">MARIE.<br /> -<span class="sc">Moulins.</span></h2> - - -<p>Quoique je n'aime point les salutations en -public, cependant, lorsque nous fûmes au -milieu de la place, je m'arrêtai pour faire -mon dernier adieu à Marie.</p> - -<p>Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit -bien faite. L'affliction avoit donné à sa physionomie -quelque chose de céleste. Elle avoit -les traits délicats, et tout ce que le cœur peut -désirer dans une femme… Ah! si elle pouvoit -recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza -pouvoient s'effacer de mon esprit, non-seulement -Marie mangeroit de mon pain et boiroit -dans ma coupe… Je ferois plus, elle -seroit reçue dans mon sein, elle seroit ma -fille.</p> - -<p>Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et -le vin que la compassion d'un étranger verse -en passant sur tes blessures… L'être qui deux -fois a brisé ton cœur, peut seul le guérir pour -toujours.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch55">LE BOURBONNAIS.</h2> - - -<p>Ces émotions si douces, ces rians tableaux -que je m'étois promis en traversant cette -belle partie de la France, pendant le temps -des vendanges, s'étoient entièrement évanouis. -Il ne m'en restoit plus rien… Mon -cœur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, -depuis que j'avois posé le pied sur une terre -d'affliction. Au milieu de toutes ces scènes -d'une joie bruyante que je rencontrois à -chaque instant, je voyois toujours Marie, -dans le fond du tableau, assise et rêveuse -sous son peuplier; j'étois déjà aux portes de -Lyon, je la voyois encore.</p> - -<p>Charmante sensibilité! source inépuisable -de tout ce qu'il y a de précieux dans nos plaisirs -et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes -ton martyr sur son lit de paille, ou -tu l'élèves jusqu'au ciel. Source éternelle de -nos sensations! c'est ta divinité qui me donne -ces émotions… Non que, dans certains -momens funestes et maladifs, <i>mon ame s'abatte -et s'effraie de la destruction</i>… Ce ne -sont que des paroles pompeuses… Mais -parce que je sens en moi que cette destruction -doit être suivie des plaisirs et des soins -les plus doux. Tout vient de toi, grand -<span class="sc">Emanateur</span> de ce monde! C'est toi qui amollis -nos cœurs et nous rends compatissans aux -maux d'autrui. C'est par toi que mon ami -Eugène tire les rideaux de mon lit quand je -suis languissant, qu'il écoute mes plaintes, et -cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois -cette douce compassion dans l'ame -du pâtre grossier qui habite les montagnes -les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve -égorgé un agneau du troupeau de son voisin… -Je le vois dans ce moment, sa tête -appuyée contre sa houlette, le contempler -avec pitié… Ah! si j'étois arrivé un moment -plus tôt, s'écrie-t-il… Le pauvre agneau perd -tout son sang, il meurt, et le tendre cœur du -berger en saigne.</p> - -<p>Que la paix soit avec toi, généreux berger! -Tu t'en vas tout affligé… mais le plaisir -balancera ta douleur, car le bonheur entoure -ton hameau… heureuse est celle qui le partage -avec toi! heureux sont les agneaux qui -bondissent autour de toi!</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu6.jpg" alt="[Illustration]" /></div> - - - -<h2 class="nobreak" id="ch56">LE SOUPER.</h2> - - -<p>Un fer se détacha d'un pied de devant du -cheval de brancard, en commençant la montée -du mont Tarare; le postillon descendit -et le mit dans sa poche. Comme la montée -pouvoit avoir cinq ou six milles de longueur, -et que ce cheval étoit notre unique ressource, -j'insistai pour que nous rattachassions le fer -aussi bien qu'il nous seroit possible; mais le -postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le -marteau qui étoit dans la chaise ne pouvant -pas nous servir, je consentis à continuer notre -route.</p> - -<p>A peine avions-nous fait cinq cens pas que, -dans un chemin pierreux, cette pauvre bête -perdit le fer de l'autre pied aussi de devant. -Je descendis alors tout de bon de la chaise, -et apercevant une maison à quelques portées -de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du -postillon qu'il m'y suivroit. L'air de la maison -et de tout ce qui l'entouroit ne me fit point -regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme -entourée d'un beau clos de vigne et de quelques -arpens de bled. Il y avoit d'un côté un -potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir -l'abondance dans la maison d'un paysan, -et de l'autre un petit bois qui pouvoit -servir d'ornement et fournir le chauffage… -Il étoit à-peu-près huit heures du soir lorsque -j'y arrivai… Je laissai au postillon le soin -de s'arranger, et j'entrai tout droit dans la -maison.</p> - -<p>La famille étoit composée d'un vieillard à -cheveux blancs, de sa femme, de leurs fils, -de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs -enfans.</p> - -<p>Ils alloient se mettre à table pour manger -leur soupe aux lentilles. Un gros pain de -froment occupoit le milieu de la table, et -une bouteille de vin à chaque bout, promettoit -de la joie pendant le repas: c'étoit un -festin d'amour et d'amitié.</p> - -<p>Le vieillard se lève aussitôt pour venir à -ma rencontre, et m'invite, avec une cordialité -respectueuse, à me mettre à table. Mon -cœur s'y étoit mis dès le moment que j'étois -entré. Je m'assis tout de suite comme un des -enfans de la famille; et pour en prendre plus -tôt le caractère, j'empruntai, à l'instant -même, le couteau du vieillard, et je coupai -un gros morceau de pain. Tous les yeux, -en me voyant faire, sembloient me dire que -j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit -de ce que je n'avois pas paru en douter.</p> - -<p>Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce -autre chose qui me faisoit paroître ce morceau -si friand? A quelle magie étois-je redevable -des délices que je goûtois en buvant un -verre de vin de cette bouteille, et qui semble -encore m'affecter le palais?</p> - -<p>Le souper étoit de mon goût; les actions -de grâces qui le suivirent en furent encore -plus.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch57">ACTIONS DE GRACES.</h2> - - -<p>Le souper fini, le vieillard donne un coup -sur la table avec le manche de son couteau. -C'étoit le signal de se lever de table et de -se préparer à danser. Dans l'instant, les -femmes et les filles courent dans une chambre -à côté pour arranger leurs cheveux, et les -hommes et les garçons vont à la porte pour -se laver le visage, et quitter leurs sabots pour -prendre des souliers. En trois minutes, toute -la troupe est prête à commencer le bal sur -une petite esplanade de gazon qui étoit devant -la cour. Le vieillard et sa femme sortent -les derniers. Je les accompagne, et me place -entr'eux sur un petit sofa de verdure près -de la porte.</p> - -<p>Le vieillard, dans sa jeunesse, avoit su -jouer assez bien de la vielle, et il en jouoit -encore passablement. La femme l'accompagnoit -de la voix; et les enfans et les petits -enfans dansoient… Je dansois moi-même, -quoique assis…</p> - -<p>Au milieu de la seconde danse, à quelques -pauses dans les mouvemens où ils sembloient -tous lever les yeux, je crus entrevoir que -cette élévation étoit l'effet d'une autre cause -que celle de la simple joie… Il me sembla, -en un mot, que la religion étoit mêlée pour -quelque chose dans la danse… Mais comme -je ne l'avois jamais vue s'engager dans ce -plaisir, je commençois à croire que c'étoit -l'illusion d'une imagination qui me trompe -continuellement, si, la danse finie, le vieillard -ne m'eût dit: Monsieur, c'est-là ma coutume; -dans toute ma vie, j'ai toujours eu -pour règle, après souper, de faire sortir -ma famille pour danser et se réjouir; bien -sûr que le contentement et la gaîté de l'esprit -sont les meilleures actions de graces qu'un -homme comme moi, qui n'est point instruit, -peut rendre au ciel.</p> - -<p>Ce seroient peut-être même aussi les -meilleures des plus savans prélats, lui dis-je.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch58">LE CAS DE DÉLICATESSE.</h2> - - -<p>Quand on est arrivé au sommet de la montagne -de Tarare, on est bientôt à Lyon. -Adieu alors à tous les mouvemens rapides! -Il faut voyager avec précaution; mais il convient -mieux aux sentimens de ne pas aller -si vîte. Je fis marché avec un voiturier pour -me conduire dans ma chaise aussi lentement -qu'il voudroit à Turin par la Savoie.</p> - -<p>Les Savoyards sont pauvres, mais patiens, -tranquilles, et doués d'une grande probité. -Chers villageois, ne craignez rien! le monde -ne vous enviera pas votre pauvreté, trésor -de vos simples vertus. Nature! parmi tous -tes désordres, tu agis encore avec bonté lorsque -tu agis avec parcimonie. Au milieu des grands -ouvrages qui t'environnent, tu n'as laissé -que peu ici pour la faulx et la faucille! mais -ce peu est en sûreté; il est protégé par toi. -Heureuses les demeures qui sont ainsi mises à -l'abri de la cupidité et de l'envie!</p> - -<p>Laissez d'ailleurs le voyageur fatigué se -plaindre des détours et des dangers de vos -routes, de vos rochers, de vos précipices, -des difficultés de les gravir, des horreurs que -l'on éprouve à les descendre, des montagnes -impraticables et des cataractes qui roulent -avec elles de grandes pierres qu'elles ont -détachées de leur sommet, et qui barrent -le chemin. Les habitans d'un village voisin -avoient travaillé à mettre de côté un fragment -de ce genre entre Saint-Michel et Madane; -et avant que mon conducteur pût -arriver à ce dernier endroit, il falloit plus -de deux heures d'ouvrage pour en ouvrir le -passage… Il n'y avoit point d'autre remède -que d'attendre avec patience. La nuit étoit -pluvieuse et orageuse. Cette raison et le délai -causé par les mauvais chemins, obligèrent -le voiturier d'arrêter à cinq mille de ses relais, -dans une petite auberge près de la route.</p> - -<p>Je pris aussitôt possession de ma chambre -à coucher… L'air étoit devenu très-froid: -je fis faire bon feu, et je donnai des ordres -pour le souper… Je remerciois le ciel de -ce que les choses n'étoient pas pires, lorsqu'une -voiture, dans laquelle étoit une dame -avec sa femme-de-chambre, arriva dans -l'auberge.</p> - -<p>Il n'y avoit pas d'autre chambre à coucher -dans la maison que la mienne; l'hôtesse les y -amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avoit -personne qu'un gentilhomme anglois… qu'il -y avoit deux bons lits, et un cabinet à côté qui -en contenoit un troisième… La manière dont -elle parloit de ce troisième lit, n'en fit pas -beaucoup l'éloge. Toutefois, dit-elle, il y -a trois lits, et il n'y a que trois personnes; -et elle osoit avancer que le monsieur feroit de -son mieux pour arranger les choses. Je ne -voulus pas laisser la dame un moment en -suspens; je lui déclarai d'abord que je ferois -toute chose en mon pouvoir.</p> - -<p>Mais cela ne vouloit pas dire que je la rendrois -la maîtresse absolue de ma chambre. -Je m'en crus tellement le propriétaire, que -je pris le droit d'en faire les honneurs. Je -priai donc la dame de s'asseoir; je la plaçai -dans le coin le plus chaud, je demandai du -bois; je dis à l'hôtesse d'augmenter le souper, -et de ne point oublier que je lui avois recommandé -de donner le meilleur vin.</p> - -<p>La dame ne fut pas cinq minutes auprès -du feu, qu'elle jeta les yeux sur les lits. Plus -elles les regardoit, et plus son inquiétude -sembloit augmenter. J'en étois mortifié, et -pour elle et pour moi; ses regards et le cas -en lui-même m'embarrassèrent autant qu'il -étoit possible que la dame le fût elle-même.</p> - -<p>C'en étoit assez pour causer cet embarras, -que les lits fussent dans la même chambre. -Mais ce qui nous troubloit le plus, c'étoit -leur position. Ils étoient parallèles et si proches -l'un de l'autre, qu'il n'y avoit de place entre -les deux que pour mettre une chaise… Ils -n'étoient guères éloignés du feu. Le manteau -de la cheminée d'un côté, qui avançoit fort -avant dans la chambre, et une grosse poutre -de l'autre, formoient une espèce d'alcove -qui n'étoit point du tout favorable à la délicatesse -de nos sensations… Si quelque -chose pouvoit ajouter à notre perplexité, c'étoit -que les deux lits étoient si étroits, qu'il -n'y avoit pas moyen de songer à faire coucher -la femme-de-chambre avec sa maîtresse. Si -cela avoit été faisable, l'idée qu'il falloit que -je couchasse auprès d'elle, auroit glissé plus -aisément sur l'imagination.</p> - -<p>Le cabinet nous offrit peu ou point de consolation: -il étoit humide, froid; la fenêtre en -étoit à moitié brisée; il n'y avoit point de -vitres… le vent souffloit, et il étoit si -violent, qu'il me fit tousser quand j'y entrai -avec la dame pour le visiter. L'alternative -où nous nous trouvâmes réduits, étoit donc -fort embarrassante. La dame sacrifieroit-elle -sa santé à sa délicatesse, en occupant le -cabinet et en abandonnant le lit à sa femme-de-chambre, -ou cette fille prendroit-elle le -cabinet, etc. etc.?</p> - -<p>La dame étoit une jeune piémontoise d'environ -trente ans, dont le teint l'auroit disputé -à l'éclat des roses. La femme-de-chambre -étoit lyonnoise, vive, leste, et n'avoit pas -plus de vingt ans. De toute manière il y -avoit des difficultés… L'obstacle de la grosse -pierre de roche qui barroit notre chemin, -et qui fut cause de notre détresse, quelque -grand qu'il parût, n'étoit qu'une bagatelle, -en comparaison de ce qui nous embarrassoit -en ce moment; ajoutez à cela que le poids -qui accabloit nos esprits, n'étoit pas allégé -par la délicatesse que nous avions de ne -pas communiquer l'un à l'autre ce que nous -sentions dans cette occasion.</p> - -<p>Le souper vint, et nous nous mîmes à -table. Je crois que si nous n'eussions pas eu -de meilleur vin que celui qu'on nous donna, -nos langues auroient été liées jusqu'à ce que -la nécessité nous eût forcés de leur donner -de la liberté… Mais la dame avoit heureusement -quelques bouteilles de bon vin de -Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya -sa femme-de-chambre en chercher deux. Le -souper fini, et restés seuls, nous nous sentîmes -inspirés d'une force d'esprit suffisante -pour parler au moins sans réserve de notre -situation; nous la retournâmes dans tous les -sens; nous l'examinâmes sous tous les points -de vue. Enfin, après deux heures de négociations -et de débats, nous convînmes de -nos articles, que nous stipulâmes en forme -d'un traité de paix; et il y eut, je crois, -des deux côtés, autant de religion et de bonne -foi que dans aucun traité qui jamais eût -l'honneur de passer à la postérité.</p> - -<p>En voici les articles:</p> - -<blockquote> -<p><span class="sc">Art.</span> I<sup>er</sup>. Comme le droit de la chambre -à coucher appartient à Monsieur, et qu'il -croit que le lit qui est plus proche du feu -est le plus chaud, il le cède à Madame.</p> - -<p><i>Accordé</i> de la part de Madame, pourvu -que les rideaux des deux lits, qui sont d'une -toile de coton presque transparente, et trop -étroits pour bien fermer, soient attachés à -l'ouverture avec des épingles, ou même entièrement -cousus avec une éguille et du fil, -afin qu'ils soient censés former une barrière -suffisante du côté de Monsieur.</p> - -<p>II. Il est demandé de la part de Madame, -que Monsieur soit enveloppé toute la nuit -dans sa robe de chambre.</p> - -<p><i>Refusé</i>, parce que Monsieur n'a pas de -robe de chambre, et qu'il n'a, dans son porte-manteau, -que six chemises et une culotte -de soie noire.</p> - -<p>La mention de la culotte de soie noire fit -un changement total dans cet article… On -regarda la culotte comme un équivalent de -la robe de chambre. Il fut donc convenu -que j'aurois toute la nuit ma culotte de soie -noire.</p> - -<p>III. Il est stipulé et on insiste de la part -de Madame, que dès que Monsieur sera au -lit, et que le feu et la chandelle seront éteints, -Monsieur ne dira pas un seul mot pendant -toute la nuit.</p> - -<p><i>Accordé</i>, à condition que les prières que -Monsieur fera, ne seront pas regardées comme -une infraction au traité.</p> -</blockquote> - -<p>Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'étoit la -manière dont la dame et moi nous nous -déshabillerions, et nous nous mettrions au lit. -Il n'y avoit qu'une manière de le faire, et -le lecteur peut la deviner… Je proteste que, -si elle ne lui paroît pas la plus délicate et -la plus décente qu'il y ait dans la nature, -c'est la faute de son imagination… Ce ne seroit -pas la première plainte que j'aurois à faire -à cet égard.</p> - -<p>Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais -si c'est la nouveauté de la situation ou quelqu'autre -chose qui m'empêcha de dormir, -mais je ne pus fermer les yeux… Je me -tournois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre… -Et cela dura jusqu'à deux heures du matin, -qu'impatienté de tant de mouvemens inutiles, -il m'échappa de m'écrier: Oh mon Dieu!</p> - -<p>Vous avez rompu le traité, Monsieur, dit -avec précipitation la dame, qui n'avoit pas -plus dormi que moi… Je lui fis mille excuses; -mais je soutenois que ce n'étoit qu'une -exclamation… Elle voulut que ce fût une -infraction entière du traité… Et moi je -prétendois qu'on avoit prévu le cas par le -troisième article.</p> - -<p>La dame ne voulut pas céder, et la dispute -affoiblit un peu sa barrière. J'entendis -tomber par terre deux ou trois épingles des -rideaux.</p> - -<p>Sur mon honneur, Madame, ce n'est pas -moi qui les ai détachées, lui dis-je en étendant -mon bras hors du lit, comme pour affirmer -ce que je disois…</p> - -<p>J'allois ajouter que pour tout l'or du monde, -je n'aurois pas voulu violer l'idée de décence -que je…</p> - -<p>Mais la femme de chambre qui nous avoit -entendus, et qui craignoit les hostilités, étoit -sortie doucement de son cabinet, et, à la -faveur de l'obscurité, s'étoit glissée dans le -passage qui étoit entre le lit de sa maîtresse -et le mien.</p> - -<p>De manière qu'en étendant le bras, je saisis -la femme de chambre…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">SUITE ET CONCLUSION<br /> -<span class="small">DU</span><br /> -<span class="large">VOYAGE SENTIMENTAL.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch59">PRÉFACE.</h2> - - -<p>La suite du Voyage Sentimental -n'est pas présentée comme une production -de la plume de Sterne.</p> - -<p>La manière brusque dont se termine -ce Voyage sembloit exiger -une suite; et il est certain que si -l'auteur eût vécu plus long-temps, -il eût terminé cet ouvrage. Les -matériaux étoient prêts. L'intimité -qui subsistoit entre Sterne et l'éditeur, -l'a mis à portée d'entendre souvent -son ami raconter les incidens -les plus remarquables de la dernière -partie de son dernier Voyage: et -ses récits ont fait tant d'impression -sur son esprit, qu'il croit avoir -retenu ces particularités assez bien -pour pouvoir les publier. Il s'est -attaché à imiter le style et la -manière de son ami. Mais y est-il -parvenu? c'est au lecteur à en juger. -Quoiqu'il en soit, l'ouvrage peut, -aujourd'hui, passer pour complet: -et ceux qui ont lu le Voyage Sentimental -d'Yorick, et dont la curiosité -étoit restée en suspens, n'ont plus -rien à désirer pour ce qui concerne -les faits, les événemens, et les -observations.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch60">SUITE DU CAS DE DÉLICATESSE.</h2> - - -<p>Je pris à la femme-de-chambre… quoi? -la main. Non, non: subterfuge grossier, -M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà -ce que diront un critique, un casuiste et un -prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie -noire (c'étoit la première fois que je la mettois) -contre une douzaine de bouteilles de vin -de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes -hier au soir, (car je voulois parier avec la -dame) que ces messieurs ont tort. Cela n'est -guère possible, répondent mes clair-voyans -censeurs; la conséquence est trop visible pour -qu'on s'y méprenne.</p> - -<p>La femme-de-chambre étoit, j'en conviens, -aussi vive que peut être une françoise, et -une françoise de vingt ans. Cependant, si -l'on examine la circonstance, si l'on fait -attention que cette fille avoit le visage tourné -du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la -brêche occasionnée par la chûte des épingles, -je crois que les géomètres les plus habiles -auroient bien de la peine à démontrer -la ligne que mon bras a dû décrire pour -prendre à la femme-de-chambre…</p> - -<p>Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde; -mais étoit-ce ma faute? Savois-je dans quel -état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer -qu'elle viendroit sans être habillée? -Hélas! une chemise pour tout vêtement, -c'est une armure bien légère pour une affaire -qui pouvoit être aussi chaude.</p> - -<p>Il est vrai que si elle eût été d'un caractère -aussi taciturne que la femme-de-chambre -parisienne, que je rencontrai avec ses <i>égaremens -du cœur</i>, tout alloit pour le mieux, -mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas plutôt -senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme -si l'on eût voulu la tuer. En effet, quand -elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand -c'eût été à sa vie, et non à sa vertu que -j'en aurois voulu, elle n'auroit pas poussé -des cris plus perçans. <i>Ah! milord! ah! madame! -monsieur l'anglois il y est! il y est!</i></p> - -<p>L'hôtesse et les deux voituriers accoururent. -Pouvoient-ils, en conscience, rester -tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on -s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.—La -pauvre hôtesse étoit toute tremblante; elle -invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix -se succédoient avec une rapidité incroyable. -Les voiturins, dans cette bagarre, avoient -oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans -un état plus décent que moi; car j'avois -sauté à bas de mon lit, et j'étois debout -auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans -notre chambre.</p> - -<p>Quand on fut revenu de la première surprise, -on demanda à la jeune fille ce qui -l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé -sa porte? Point de réponse. Mais elle -eut la présence d'esprit de s'enfuir précipitamment -dans son cabinet.</p> - -<p>Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner -des éclaircissemens, et qu'elle s'y refusoit, -j'allois échapper aux soupçons; mais malheureusement -en me tournant et retournant -dans mon lit, sans pouvoir me rendormir, -j'avois fait sauter un bouton très-essentiel -de ma culotte de soie noire, et l'autre s'étoit -échappé de la boutonnière. Ainsi, il étoit -clair que j'avois violé l'article de notre capitulation -relatif à la culotte.</p> - -<p>Je vis les yeux de la dame piémontaise se -porter sur l'objet; et comme les miens suivoient -leur direction, je reconnus que, quoique -j'eusse ma culotte, l'état dans lequel je -me trouvois devoit faire rougir la pudeur, -plus que ne pouvoient le faire la nudité des -deux voiturins, ou la chemise déchirée de -notre hôtesse, ou même les charmes en désordre -de la dame. J'étois, Eugène, debout -tout près d'elle, quand elle m'aperçut… -Cette découverte lui fit faire un retour sur -elle-même. Elle se renfonça bien vîte dans -son lit, s'enveloppa dans ses couvertures, -et ordonna qu'on apportât promptement le -déjeûner.</p> - -<p>A ce signal, tous les curieux se retirèrent, -et nous pûmes dès-lors entrer en conférence -réglée, et discuter librement les articles de -notre traité.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch61">LA NÉGOCIATION.</h2> - - -<p>Comme les épingles, avec lesquelles on se -croyoit bien en sûreté, n'avoient pas produit -l'effet qu'on s'en étoit promis, la dame -piémontoise, en négociateur habile, se tint -armée sur tous les points, avant de renouer -les conférences. Elle comptoit autant sur les -artifices de sa coqueterie que sur la souplesse -de son génie. Les femmes ont une réthorique -surnaturelle à laquelle il est impossible de -résister. Mais voici le café au lait; à peine -ai-je le temps de faire mes dispositions.</p> - -<p><i>La dame.</i> «Je ne suis pas surprise, monsieur, -que la mésintelligence règne si souvent -entre la France et l'Angleterre. Votre -nation compte pour rien l'infraction des traités -même sans provocation.»</p> - -<p><i>Yorick.</i> «Pardon, Madame: mais daignez -réfléchir un instant. Il avoit été stipulé par -le troisième article que Monsieur pourroit -faire ses prières; et jusqu'à ce moment je -n'avois fait qu'une oraison jaculatoire, cependant, -votre femme de chambre par ses -cris extraordinaires, et même incompréhensibles, -m'avoit jeté dans des convulsions si -violentes, que je puis vous assurer que je -n'étois point du tout à mon aise.»</p> - -<p><i>La dame.</i> «Pardon, vous-même, Monsieur; -mais vous avez enfreint tous les articles, -excepté le premier; et encore la barrière dont -on étoit convenu, a-t-elle été renversée.»</p> - -<p><i>Yorick.</i> «Madame voudra bien observer -que c'est elle-même qui l'a renversée, dans -le feu de la discussion sur le troisième article.»</p> - -<p><i>La dame.</i> «Mais, Monsieur, la culotte?»</p> - -<p><i>Yorick.</i> «C'est me toucher au vif: je l'avoue, -Madame, j'ai dû vous paroître coupable; -mais soyez sûre que la volonté n'y -étoit pour rien. L'infraction que vous me -reprochez a été le résultat d'un pur accident.»</p> - -<p><i>La dame.</i> «Mais est-ce aussi par accident -que vous avez porté deux mains criminelles -sur ma femme de chambre?»</p> - -<p><i>Yorick.</i> «Deux mains criminelles, Madame! -je ne l'ai touchée que d'une main: et un jury -de vierges ne verroit pas autre chose dans -cette affaire qu'une sensation fortuite.»</p> - -<p>Cette conférence se termina par un nouveau -traité dans lequel tous les cas furent -prévus, hôtelleries, lits, épingles aux rideaux; -femmes de chambre nues, culottes malheureuses; -boutons, etc. etc. etc. Il se fût agi -d'une nouvelle convention pour la démolition -du port de Dunkerque, ou de celui de -Mardik, qu'on n'auroit pas déployé une politique -plus circonspecte. Rien ne fut laissé -à la mauvaise foi, ou au hasard.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch62">VŒUX EN FAVEUR DES PAUVRES.</h2> - - -<p>Nature! sous quelque forme que tu te -montres; sur les montagnes de la nouvelle -Zemble, ou sur le sol brûlant des tropiques, -tu es toujours aimable! toujours tu guideras -mes pas! Avec ton secours, la vie confiée à -cette foible et frêle machine sera toujours -conforme à la raison et à la justice. Ces douces -émotions que tu inspires par une sympathie -organisée dans toutes les parties m'apprennent -à sentir, à prendre part au malheur des autres, -à compatir à leur misère; elles sont pour -moi la source d'une satisfaction, d'une félicité -ineffable. Comment donc les infortunes -passagères du moment peuvent-elles obscurcir -ton front; ce front, où la sérénité -devoit fixer son empire?—Loin d'ici méchant -<i>Spléen</i> aux yeux jaunes! empare-toi -de l'hypocrite au cœur double, au regard -louche; saisis ce misérable qui soupire, même -en contemplant ses trésors, et tremblant en -pensant à la fragilité des portes et des verroux;—mais -songe donc, insensé, que la vie -elle-même est plus fragile encore; calcule -les jours que tu as encore à vivre,—dix -années peut-être; et peut-être moins. Ne -garde que ce qu'il te faut pour ce trajet si -court, et donne le reste au véritable indigent.</p> - -<p>Puisse ma prière être exaucée, et la misère -disparoîtra de dessus la terre; chaque mois -sera pour le pauvre un mois de vendange.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch63">AMITIÉ.</h2> - - -<p>Quelque prêtre rigide s'imaginera peut-être -que c'étoit avant le déjeûner que je faisois -cette prière, et pour que ma négociation -avec la belle piémontoise eût un heureux -succès,—cela peut être.</p> - -<p>Ma vie a été un tissu d'accidens, ourdi -par les mains de la fortune, sur un patron -bisarre, mais sans être rebutant. Le fond en -est léger et riant; les fleurs en sont si variées -que le plus habile des ouvriers de l'imagination -auroit bien de la peine à l'imiter.</p> - -<p>Une lettre de Paris, de Londres, de vous -Eugène! oh! mon ami! je serai avec toi, à -l'hôtel de Saxe, avant deux fois vingt-quatre -heures.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch64">LE COMBAT.</h2> - - -<p>Ainsi, bel ange, je te rencontrerai à -Bruxelles: mais ce ne sera qu'à mon retour -d'Italie. Je traverserai l'Allemagne pour me -rendre en Hollande, par la route de Flandres. -Quel combat entre l'amour et l'amitié! ah! -madame de L—! la porte de la remise a été -fatale à la paix de mon cœur.—La boîte -de corne du bon moine vous replace à chaque -instant sous mes yeux.</p> - -<p>Si j'ai jamais désiré avoir un cœur de roche, -insensible au plaisir comme à la peine, c'est -aujourd'hui. Insensé! qu'ai-je dit? j'ai blasphêmé -contre la religion du sentiment. J'expierai -mon crime. Comment? en faisant à -l'amitié le sacrifice de mes affections les plus -douces; dussé-je en mourir!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch65">LA FAUSSE DÉLICATESSE.</h2> - - -<p>Ma résolution une fois prise, je me mis -à préparer les excuses que la politesse vouloit -que je fisse à la belle piémontoise, pour -un départ aussi brusque; c'étoit une infraction -au traité que nous avions fait ensemble, -et qui me lioit jusqu'à Turin. Il me falloit -donc un manifeste apologétique. Si notre première -convention avoit essuyé quelques atteintes, -les incidens et accidens qui avoient -occasionné cette apparence de violation, -pouvoient tenir lieu de justification. Mais -ici c'étoit violer ouvertement un second traité, -après une ratification solemnelle et religieuse. -Comment donc ose-t-on faire aux potentats -de la terre un crime d'une reprise d'hostilités, -après un traité définitif, quand on -voit cette foule d'événemens inattendus, et -imprévus qui peuvent r'ouvrir le temple de -Janus. Pendant que je faisais ce beau soliloque, -la dame entra dans ma chambre et -me dit que les voituriers étoient prêts, ainsi -que leurs mulets.—Eugène, si la rougeur -peut être un signe de modestie naturelle, ou -de honte, et non la marque du crime, je -t'avouerai que mon visage devint cramoisi, -et que ma langue me refusa le service.—«Madame… -une lettre,» je ne pus en dire -davantage. Elle vit ma confusion, mais elle -ne fit pas semblant de s'en appercevoir.</p> - -<p>«Nous resterons, monsieur, jusqu'à ce que -vous ayez fini votre lettre.»—Mon trouble -redoubla; et ce ne fut qu'après une pause -de quelques minutes, qu'appelant à mon aide -toutes les puissances de la résolution et de -l'amitié, je pus lui dire: «Il faut que j'en -sois moi-même le porteur.»</p> - -<p>T'est-il jamais arrivé, dans un besoin pressant, -de t'adresser à un ami équivoque pour -lui demander de l'argent? Que se passoit-il -alors dans ton ame, pendant que tu examinois -l'agitation de ses muscles, que tu -voyois la terreur ou la compassion se peindre -dans ses yeux; et que ton homme faisant taire -les tendres émotions du cœur et se tournant -vers toi, avec un sourire malin, te demandoit: -«où sont mes sûretés?» As-tu jamais brûlé -pour une beauté impérieuse, dans laquelle -tu avois concentré tes vœux, tes espérances, -et ton bonheur? C'en est fait: la résolution -en est prise. Tu lui découvres le secret de -ton cœur: tu tiens, dans ce moment terrible, -les yeux fixés sur les siens. Malheureux, que -vas-tu devenir? Son indignation éclate; chacun -de ses regards est un trait qui te tue.</p> - -<p>—Voilà précisément, Eugène, ce qui m'arrive. -Figure-toi la belle piémontoise recueillant -tout son orgueil et toute sa vanité dans un -même foyer, le tout renforcé par le ressentiment -dont est animée une femme qui se -croit outragée.</p> - -<p>«C'est sans doute, là, Monsieur, de la -politesse angloise; mais elle ne convient pas -à d'honnêtes-gens.»</p> - -<p>«Eh! Madame! au nom du destin, du hasard, -ou de la fatalité, ou de tout ce qu'il -vous plaira, pourquoi les incidens, les bisarreries -de ma vie, attirent-ils à une nation -entière un pareil reproche?»</p> - -<p>Ce n'est pas bien, belle piémontoise! mais, -pars! que le bonheur te suive et t'accompagne -par tout.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch66">OPINIATRETÉ.</h2> - - -<p>Mais cette difficulté n'étoit pas la seule -que j'eusse à surmonter, en changeant le -plan de mes opérations. Le voiturier avec -lequel j'étois convenu qu'il me conduiroit à -Turin, ne vouloit pas retourner à Saint-Michel, -avant d'avoir achevé son voyage, -parce qu'il s'attendoit à trouver un voyageur -qui lui payeroit son retour. Je lui représentai -inutilement ce qu'il gagneroit pour une course -aussi courte, et qu'il trouveroit probablement -à Saint-Michel quelque personne qui -voudroit aller à Turin. Non;—il étoit obstiné -comme ses mules, on eût dit qu'il y -avoit entr'eux une sympathie de caractère -qu'il faut peut-être attribuer à ce qu'ils vivoient -et conversoient constamment ensemble. -Toute ma rhétorique, tous mes raisonnemens -ne firent pas plus d'impression sur cet homme, -que les excommunications et les anathêmes -lancés religieusement par le clergé de France -contre les rats et les chenilles, n'en font sur -ces animaux.</p> - -<p>Voyant que je n'avois pas d'autre parti à -prendre que de payer le retour, comme si -nous avions été jusqu'à Turin, je finis par -y consentir; et avec ma philantropie ordinaire -je commençai à imputer cette soif du -gain, si universellement dominante, à quelque -cause cachée dans notre structure, ou à -quelques particules invisibles d'air que nous -humons avec notre première aspiration en -poussant, quand nous faisons notre entrée -dans ce monde, un cri de mécontentement -pour le voyage qu'on nous force à faire.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch67">LE HASARD DE L'EXISTENCE.</h2> - - -<p>«Le cri de mécontentement pour le voyage -qu'on nous force à faire,» cette idée me plaît; -je la crois neuve et très-bien adaptée à ma -situation présente; je remontai dans ma chaise, -en adressant un sourire gracieux aux mules qui -sembloient avoir fait passer toutes leurs mauvaises -qualités à leur conducteur, et je roulai -dans mon esprit quelques conclusions étranges -et sans liaison que je tirois de cette pensée -que je trouvois si heureuse.</p> - -<p>Si donc, me disois-je, nous sommes forcés -à ce voyage de la vie; si nous sommes engagés -dans cette route sans le savoir, et sans -y avoir consenti; si, sans un certain concours -fortuit d'atômes, nous eussions pu être une -pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi -sommes-nous responsables de nos passions, -de nos folies, et de nos caprices? Si -vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés -par quelque tyran à devenir des courtisans, -avant d'avoir appris à danser, serions-nous -punissables pour avoir fait gauchement la -révérence? ou, si ayant appris à danser, -mais ignorant tout-à-fait l'étiquette de la -cour, on me faisoit malgré moi maître des -cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de -mon ignorance? Que d'Alexandres, ou de -Césars ont été perdus pour le monde par une -mal-adresse dans l'acte important de la conception! -Fais attention à cela, Eugène, et -ris de la prétendue importance des plus grands -monarques de la terre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch68">MARIE.</h2> - - -<p>A mon arrivée à Moulins je demandai des -nouvelles de cette infortunée, et j'appris qu'elle -avoit rendu le dernier soupir, dix jours après -celui où je l'avois vue. Je m'informai de la -place où elle avoit été enterrée, et je m'y -transportai: mais pas une pierre qui dise où -elle repose. Néanmoins voyant un espace de -terre qui avoit été fraîchement remuée je n'eus -pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai -le tribut dû à sa vertu, et je lui accordai -une larme.</p> - -<p>Hélas! ame si douce, tu es partie! mais -c'est pour aller te ranger parmi ces anges -dont tu étois une image sur la terre.—Ta -coupe d'infortunes étoit pleine, trop pleine, -et elle s'est répandue dans l'éternité.—La -tourmente de la vie s'est convertie pour toi -en un calme plein de douceurs.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch69">LE POINT D'HONNEUR.</h2> - - -<p>Après avoir rendu ces honneurs aux mânes -de Marie, je remontai dans ma chaise, et -me laissai aller au fil de mes pensées sur le -bonheur et le malheur de l'espèce humaine: -je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis -d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, -et mettant pied à terre, j'allai vers l'endroit -d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui -touchoit à la route. J'eus de la peine à y -arriver parce que le chemin qui y conduisoit, -étoit tortueux et malaisé.</p> - -<p>Le premier objet qui se présenta à ma vue -fut un beau jeune homme, qui me parut expirant -d'une blessure qu'il venoit de recevoir -d'un autre homme qui n'étoit guères plus âgé, -et qui pleuroit sur lui, tenant dans sa main -une épée encore fumante. Je restai quelques -instans immobile de frayeur. Revenu de ma -surprise, je demandai quelle avoit été la cause -de ce combat sanglant; on ne me répondit -que par un nouveau torrent de larmes.</p> - -<p>A la fin essuyant les pleurs dont ses joues -étoient baignées, le malheureux me dit en -soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a -forcé à une action que ma conscience condamnoit: -mais je n'ai pas écouté la voix -de ma conscience: en déchirant le sein de -mon ami, j'ai percé mon propre cœur; et la -blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!» -ses transports de douleurs recommencèrent.</p> - -<p>Quel est donc ce phantôme, honneur! qui -plonge un fer homicide dans ce sein où l'on -voudroit verser du baume. Traître! perfide! -tu marches tête levée sous l'habit de la coutume, -ou plutôt de la mode ridicule, qui, -formée par le caprice, est devenue une loi, -un code de lois, inconnu à nos ancêtres, -inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire -étoit donc réservé pour ce siècle -de luxe, de lumières et de rafinement; pour -le séjour des muses; pour la résidence des -grâces.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch70">LA RECONNOISSANCE.<br /> -<span class="sc">Fragment.</span></h2> - - -<p>La reconnoissance est un fruit qui ne peut -venir que sur l'arbre de la bienfaisance: avec -une origine aussi noble, une origine céleste, -la reconnoissance est nécessairement une -vertu parfaite.</p> - -<p>Pour moi, dit <i>Multifarius Secundus</i>, je -n'hésiterai pas à la placer à la tête de toutes -les autres vertus; d'autant plus que le Tout-Puissant -lui-même n'en exige pas d'autre de -nous: elle est la source de toutes celles qui -sont nécessaires pour le salut.</p> - -<p>Les payens eux-mêmes faisoient un si grand -cas de cette vertu, qu'ils avoient imaginé en -son honneur trois divinités, sous le nom de -grâces, qu'ils nommoient <i>Thalie</i>, <i>Aglaë</i> et -<i>Euphrosyne</i>. Ces trois déesses présidoient à -la reconnoissance; on avoit jugé qu'une seule -ne suffisoit pas pour honorer une vertu si -rare. Il faut observer que les poëtes les ont -représentées nues, pour faire comprendre -que lorsqu'il s'agit de bienfaisance et de reconnoissance, -nous devons agir avec la plus -grande sincérité, et sans le moindre déguisement. -Elles étoient peintes en vestales, et -dans la fleur de la jeunesse, pour faire sentir -que les bons offices doivent toujours être -récens dans notre mémoire, et que notre -reconnoissance ne doit jamais s'affoiblir, ou -plier sous le poids du temps, et que nous devons -chercher toutes les occasions de témoigner -combien nous sommes sensibles aux bienfaits -que nous avons reçus. On leur donnoit une -figure douce et riante pour signifier la joie -que nous éprouvons quand nous exprimons -les obligations que nous avons. Leur nombre -étoit fixé à trois, pour montrer que la reconnoissance -doit être trois fois plus grande -que le bienfait; elles se tenoient toutes trois -par la main, pour faire voir que les services -et la gratitude doivent être inséparables.</p> - -<p>Voilà ce que nous ont appris ces payens -que nous damnons. Chrétiens! souvenez-vous -que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez -votre supériorité par vos vertus.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch71">LE COMPAGNON DE VOYAGE.</h2> - - -<p>Le malheureux inconnu, tout en déplorant -la mort de son ami, oublioit sa propre -sûreté;—comme j'aperçus quelques hommes -à cheval, à une certaine distance, je conjecturai -qu'ayant eu peut-être connoissance -du duel qui devoit avoir lieu, ils venoient -à la recherche des combattans: je le conjurai -de monter dans ma chaise, afin de gagner -Paris, avec toute la promptitude possible. -Il pouvoit s'y tenir caché jusqu'à ce que son -affaire eût été arrangée, ou, si elle prenoit -une mauvaise tournure, il s'échapperoit et -passeroit en pays étrangers.</p> - -<p>Mes remontrances eurent leur effet, et avec -quelques instances de plus, j'obtins de lui -que nous ferions route ensemble.</p> - -<p>Quand nous eûmes fait environ une lieue, -je remarquai que ses pleurs étoient moins -abondans, sa poitrine moins agitée, tout -son extérieur plus tranquille. Nous n'avions -pas encore ouvert la bouche depuis que nous -étions entrés dans la voiture: voyant qu'il -n'étoit pas éloigné de me raconter la cause -de son malheur, je l'en priai poliment, et -sans importunité: il y consentit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch72">L'HISTOIRE.</h2> - - -<p>Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement -de Languedoc. Ayant fini mes études -je vins passer quelques mois à Paris où je me -liai avec un gentilhomme un peu plus jeune -que moi. Il étoit d'une famille distinguée, -et devoit hériter d'une fortune considérable. -Ses parens l'avoient envoyé à Paris, autant -pour perfectionner son éducation, que pour -l'éloigner d'une jeune demoiselle d'un rang -inférieur au sien, dont il paroissoit très-épris.</p> - -<p>Il me révéla sa passion pour cette jeune -personne, qui avoit, disoit-il, fait tant d'impression -sur son cœur, que le temps, ni -l'absence ne pourroient en effacer son image -chérie. Il entretenoit avec elle une correspondance -très-suivie. Les lettres de la demoiselle -sembloient respirer le retour le plus -tendre. Il me consulta sur ce qu'il devoit faire, -et je lui donnai les conseils que je jugeai -les meilleurs: je ne prétendis pas le guérir -de son amour; sa maîtresse, à l'entendre, -étoit belle comme Vénus, et, si l'on peut -se prendre de passion d'après un portrait -peint par un admirateur aussi brûlant, celui -qu'il m'en faisoit étoit bien propre à exciter -toutes les émotions de la tendresse. J'applaudis -donc à son choix, et comme nous pensions -absolument l'un comme l'autre, que -la fortune et la grandeur ne pouvoient rien, -quand elles se trouvent en opposition avec -le bonheur, nous regardions comme le plus -grand de tous les maux la tyrannie des parens -qui forcent leurs enfans à se marier contre -leur inclination.</p> - -<p>Sur ces entrefaites je reçus une lettre de -mon père qui me rappeloit dans mon pays. -Comme son ordre étoit très-positif, et n'étoit -accompagné d'aucune raison, je craignois -que quelques-unes de mes petites galanteries, -(car c'est un mal auquel il est impossible -d'échapper dans un pays comme Paris) ne -fussent parvenues à sa connoissance, je me -disposai donc à partir, et fis tristement mes -préparatifs. Mon chagrin n'étoit que trop bien -fondé. Les derniers fonds qu'on m'avoit fait -passer devoient me durer trois mois: le premier -à peine fini, je n'avois plus rien. Il m'étoit -impossible de voyager sans argent; mais -mon généreux ami me prévint dans cette occasion. -Il m'offrit une petite boîte qu'il me -pria de garder pour l'amour de lui. L'ayant -ouverte, j'y trouvai une lettre-de-change à -vue sur un banquier, la somme étoit plus -que suffisante pour mes frais de route.</p> - -<p>Comme il ne laissoit jamais échapper l'occasion -d'écrire à sa chère Angélique, je lui -demandai une lettre pour elle: car elle demeuroit -dans le voisinage de mon père. Je -me chargeai aussi de lui porter le portrait -de son amant, peint par un artiste des plus -célèbres de Paris, et garni d'un riche entourage -de brillans: elle devoit le porter en -bracelet.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch73">RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.</h2> - - -<p>Je quittai Paris et tous ses plaisirs avec la -plus grande répugnance. Mais ce qui m'affligeoit -le plus c'étoit la perte de mon camarade, -de mon ami; nous vivions ensemble -comme deux frères. On nous nommoit quelquefois -Pylade et Oreste. A mesure que j'approchois, -je pensois davantage aux reproches -que j'allois essuyer de mon père, pour mes -folies et mes extravagances; je me disposois -à recevoir la correction paternelle avec -humilité, avec le respect qu'un fils, et un -fils prodigue doit à son père.</p> - -<p>Mais quelle fut ma surprise quand j'entendis -ce bon père, qui s'étoit précipité -vers moi au moment où j'entrois, avec un -visage tout rayonnant de joie, s'écrier: -mon fils, l'empressement que vous avez -témoigné à m'obéir, vous rend encore -plus cher à mon cœur, et plus digne de la -fortune qui vous attend. Je le remerciai de -ses bontés pour moi; mais je lui montrai ma -surprise relativement à cette bonne fortune -dont il me parloit. «Entrez, me dit-il, et -ce mystère vous sera revélé.» En parlant -ainsi il me présenta à un vieux gentilhomme -et à une jeune dame; et me dit: «Monsieur, -voici votre femme.» Il y avoit dans cette -saillie brusque, mais amicale de mon père, -quelque chose de franc et d'honnête qui me -parut infiniment préférable au ton mielleux -des sycophantes de cour, espèce d'êtres que -je n'ai jamais goûtés.</p> - -<p>La jeune demoiselle rougit, et moi je restai -immobile. Ma langue ne pouvoit plus articuler, -ni mes bras agir. Mes jambes fléchissoient: -surpris à la vue de tant de beauté et -d'innocence, je n'eus pas le temps de réfléchir: -un millier de cupidons s'emparèrent -de mon cœur au même instant, et le subjuguèrent.</p> - -<p>Revenu du trouble où cet événement inattendu -m'avoit jeté, je présentai du mieux que -je le pus, mes respects à la compagnie, et -l'on me complimenta sur mon heureuse alliance, -comme si mon mariage étoit déjà -fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir -un objet aussi divin, sans en venir éperdument -amoureux. C'étoit pour moi le comble -du bonheur, que l'approbation de mon père -eût précédé la mienne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch74">L'ENTREVUE.</h2> - - -<p>Le dîner étoit servi, et la joie éclattoit sur -tous les visages, excepté sur celui de ma prétendue; -je l'attribuai à sa modestie, et au -trouble qu'avoit dû lui causer mon apparition -soudaine. Je saisis la première occasion -favorable, où je me trouvai seul avec elle, -pour lui déclarer mes sentimens; et l'instruire -de l'impression profonde qu'elle avoit faite -sur mon cœur.</p> - -<p>Cette occasion se présenta bientôt après -le dîner. En nous promenant dans le jardin, -nous nous trouvâmes séparés du reste de -la compagnie, dans un petit bois que la nature, -dans un de ses momens de gaieté, -sembloit avoir réservé pour servir de retraite -aux amans. «Madame, lui dis-je, après la -déclaration que nous avons entendue, et la -démarche concertée entre votre père et le -mien, je me flatte que ce n'est pas vous -offenser que de vous dire, que rien ne manqueroit -à ma félicité, que je serois le plus -heureux des hommes si j'apprenois de votre -bouche que l'alliance qui se prépare a votre -agrément, comme il paroît avoir celui de -toutes les personnes qui nous entourent. Oh, -dites-le moi, mon ange! dites-moi que ce -n'est pas malgré vous que vous deviendrez -mon épouse.—Faites-moi du moins espérer -que j'aurai une petite part à votre affection.—Vous -servir avec empressement, m'étudier -constamment à vous plaire, fera l'occupation -de toute ma vie.»</p> - -<p>«Monsieur, me répondit-elle, votre extérieur -annonce une noble franchise: vous -détestez, j'en suis sûre, le mensonge et -la tromperie. Si je vous disois que je pourrai -vous aimer un jour, je vous tromperois: -c'est impossible.»</p> - -<p>«Ciel! qu'ai-je entendu! impossible de m'aimer! -Ai-je donc une forme si hideuse? -Suis-je donc un monstre? La nature m'a-t-elle -jeté dans un moule si grossier, que -je sois un objet de dégoût, d'horreur pour -la plus belle, la plus aimable des créatures? -s'il en est ainsi…»</p> - -<p>«Non, monsieur; vous êtes injuste envers -la nature: injuste envers vous-même. Vous -avez une figure aimable, une taille élégante, -un extérieur agréable, embelli encore -de tous les charmes de l'art, mais -telle est ma cruelle destinée.»—Ici un -torrent de larmes lui coupa la parole.</p> - -<p>«Oh! madame, lui dis-je, en tombant à -ses genoux, je vous en conjure, écoutez -la prière du plus ardent de vos adorateurs.—Ce -n'est pas parce que les ordres d'un -père semblent me donner un titre à votre -main.—Je ne veux la devoir qu'à vous-même.—Mais, -je vous en conjure, permettez-moi -de m'efforcer à la mériter; -permettez-moi de vous convaincre de la -réalité de ma passion, aussi ardente qu'elle -est insurmontable.»</p> - -<p>Dieu! Quel fut mon étonnement lorsqu'en -proférant ces dernières paroles, j'apperçus -mon ami, l'ami que j'honorois, se précipiter -de derrière le bosquet, et tirant son épée. -«Lâche, s'écria-t-il, tu paieras ta trahison.»</p> - -<p>La dame s'étant évanouie, il remit son -épée dans le fourreau pour voler à son secours, -on la remporta dans la maison, et -il m'ordonna de le suivre. Je le suivis, ne -sachant pas comment j'avois pu l'offenser, -ni par quel enchantement il se trouvoit dans -la maison de mon père, tandis que je le croyois -à Paris: pendant que nous nous rendions à -la forêt, il s'expliqua en ces termes:</p> - -<p>«Monsieur, j'ai été instruit de votre perfidie, -peu d'heures après que vous fûtes -parti de Paris, et quoique vous eussiez pris -soin de me cacher le sujet de votre voyage, -le soir même il n'étoit question que de -votre mariage dans toute la ville. J'envoyai -aussitôt chercher des chevaux de poste; et -comme vous voyez, je suis arrivé encore -à temps pour rompre votre union avec -Angélique.»</p> - -<p>«Angélique! m'écriai-je;—Dieu sait si -votre accusation, vos reproches sont injustes: -j'ignorois que cette demoiselle fût -Angélique.»</p> - -<p>«Subterfuge puérile, répondit-il, et bon -tout au plus pour en imposer à un fol, -ou à un sot.—Il me faut une autre satisfaction.—Avez-vous -remis ma lettre et -mon portrait?»</p> - -<p>«Non; cela m'a été impossible.»</p> - -<p>«Lâche, lâche!—Non: tu trouvois qu'il -étoit plus sage de travailler pour toi-même.—J'ai -entendu tout ce que tu as dit; il -est donc inutile que tu ajoutes le mensonge -à la perfidie.»</p> - -<p>Ce fut en vain que je demandai à lui prouver -mon innocence;—que je promis de renoncer -à toutes mes prétentions sur Angélique, et -de voyager dans les contrées les plus éloignées, -afin de l'oublier: il fut inexorable. Je -ne pus jamais parvenir à lui persuader que je -ne l'avois pas trompé à Paris; que j'avois ignoré -qu'Angélique fût la personne à laquelle j'adressois -mes vœux; en un mot, nous arrivâmes -à l'endroit où vous nous avez trouvés; -et là, malgré toute ma répugnance, je fus -obligé de me défendre, après m'être vu traité -à plusieurs reprises de lâche, d'infâme, de -poltron: vous savez le reste.—Ainsi parla -mon compagnon de voyage, et ses larmes -recommencèrent à couler.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch75">L'AUBERGE.</h2> - - -<p>Cette histoire touchante avoit fait sur moi -une impression si pénible, que je fus très-aise -d'appercevoir une petite auberge sur le -bord de la route: j'avois grand besoin d'un -peu de repos. Nous y entrâmes.</p> - -<p>L'hôtesse nous souhaita le bonjour; c'étoit -une femme de bonne mine, assez en embonpoint, -ni jeune, ni vieille, ou comme -on dit en France, d'un certain âge; ce qui -ne dit pas grand'chose. Je lui donnerai donc -environ trente-huit ans. Un cordelier la quittoit -au moment où nous entrions, elle regardoit -ce bon père d'un œil si tendre et si pieux, -qu'il étoit aisé de voir qu'elle sortoit de confesse. -Son mouchoir étoit un peu chiffonné: -il y manquoit quelques épingles; son bonnet -n'étoit pas tout-à-fait droit sur sa tête; mais -on pouvoit attribuer ce léger désordre à la -ferveur de sa dévotion et à l'empressement -avec lequel elle étoit accourue au devant de -ses nouveaux hôtes.</p> - -<p>Nous demandâmes une bouteille de Champagne.—Messieurs, -j'en ai d'excellent. Il n'a -pas son pareil en France. Je vois bien que -Monsieur est anglois. Mais quoique nos deux -nations soient en guerre, je rendrai toujours -justice aux individus: il faut avouer que les -milords anglois sont les seigneurs les plus -généreux de l'Europe: je commettrois donc -une grande injustice, si je présentois à un -anglois un verre de vin qui ne fût pas bon -pour la bouche du <i>grand monarque</i>.</p> - -<p>Il n'y avoit pas à se quereller avec une -femme, sur un point aussi délicat; et quoique -nous vissions bien, mon compagnon et moi, -que c'étoit la plus mauvaise bouteille de Champagne -dont nous eussions jamais tâté, je louai -généreusement, je payai de même, et je fis -de grands complimens à la maîtresse, sur sa -<i>politesse</i>.</p> - -<p>A notre arrivée à Paris je remis mon compagnon -de voyage à son ancien logis, rue Guénégaud: -il se proposoit de se déguiser en -abbé, espèce de gens qui font très-peu de -sensation dans cette ville. Il faut pourtant -en excepter ceux qui font profession de bel -esprit, ou qui sont de déterminés critiques. -Il me promit de venir me trouver au café -anglois, vis-à-vis le Pont-Neuf, à neuf heures -du soir, afin que nous pussions souper ensemble, -et délibérer sur ce qu'il auroit à faire -pour se mettre en sûreté. Il étoit alors cinq -heures; ainsi j'en avois quatre devant moi -pour muser et chercher un gîte.—Pouvois-je -faire un meilleur emploi de mon temps, que -d'aller causer quelques instans avec mon -aimable marchande de gants.</p> - -<p>D'abord il n'y avoit pas dans toute la ville -une femme mieux au fait des logemens à -louer. Sa boutique étoit une espèce de bureau -d'adresse pour les hôtels vides. Il est vrai -que je ne le savois pas quand j'y entrai. Mais -cette circonstance seroit-elle moins en ma -faveur parce que je ne l'avois pas prévue? En -second lieu, jamais femelle ne fut plus habile -à savoir la nouvelle du jour, et il falloit que -je découvrisse si l'affaire de mon ami étoit -déjà connue à Paris; mais cette recherche -demandoit de la précaution et de l'adresse: -il fallut donc passer dans l'arrière-boutique.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch76">LES ARMOIRIES.<br /> -<span class="sc">Paris et Londres.</span></h2> - - -<p>Paris, ton emblême est un vaisseau: la -Seine cependant n'est pas navigable. Que ne -prends-tu pour armes la croix de Londres -avec une Notre-Dame? car ton vaisseau remonte -la Tamise avec le flux, et jette l'ancre -dans le port marchand.</p> - -<p>Dans laquelle des neuf cents rues (je ne -parle que des petites) de cette <i>capitale</i> du -monde, (car le moyen de contester aux Parisiens -une dénomination qui, à la vérité n'a -jamais dépassé de leur ville) dans laquelle, -dis-je, de ses neuf cents rues prendrai-je -un logement? mais doucement:—c'est ici -que demeure ma belle marchande de gants.—Elle -est sur sa porte. Les filets de l'amour, -fiction des poëtes, sont une réalité chez elle.—«Madame, -ma bonne fortune m'a jeté encore -une fois dans votre quartier, sans que -j'y pensasse. Comment se porte Madame?—à -merveille, monsieur: enchantée de vous -voir.»</p> - -<p>Quelle urbanité! quelle politesse de langage; -et c'est la femme d'un gantier qui parle ainsi!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch77">L'ARRIÈRE BOUTIQUE.</h2> - - -<p>Il n'y avoit pas dix minutes que nous étions -dans l'arrière-boutique, et ma belle marchande -avoit déjà coulé à fond toutes les nouvelles -du jour. Je fus bientôt au fait des nouvelles -liaisons entre les danseurs de l'opéra, les filles -d'honneur; les filles de joie, et les milords -anglois; les barons allemands et les marquis -italiens. La rapidité avec laquelle elle défiloit -son chapelet ne peut se comparer qu'à celle -du Rhône, ou à la chûte du Niagara. Dans -l'espace de dix minutes, j'avois recueilli assez -d'anecdotes scandaleuses pour en composer -deux gros volumes. «Mais, à propos, -dit-elle, avez-vous quelques échantillons de -nos nouvelles manufactures de gants?»—«Où -en trouve-t-on?»—Elle descend un -carton, et me fait voir une charmante collection. -«Voilà les gants d'amour; M. le -duc D*** en est l'inventeur.—C'est une histoire -singulière; il faut que je vous la raconte. -Madame la duchesse a pour Sigisbée -un officier écossois, qui a des éruptions d'un -genre particulier. Vous savez, Monsieur, que -cette nation est sujette à une maladie qui lui -est propre; c'est tout comme chez nous;—tous -les pays ont leurs maux.—Le valet-de-chambre -de Madame dit en confidence -à Monsieur qu'il craignoit que le capitaine -n'eût communiqué à sa seigneurie quelque -chose qu'il n'osoit pas nommer. «Qu'est-ce -que c'est, dit le duc? ce n'est pas la gale?» -Le valet-de-chambre leva les épaules, et la -duchesse entra.—La politesse ne permettoit -pas au duc de demander un éclaircissement -à son épouse; il travailla donc à imaginer -un moyen d'éviter la contagion. Il avoit entendu -parler d'un colonel anglois, qui avoit -eu une très-bonne idée, dans une circonstance -à-peu-près semblable. Mais son nom, -qu'il avoit donné à sa découverte, étoit si -barbare, qu'il étoit impossible de le prononcer, -sans blesser la décence. Le duc appela donc -la sienne, les <i>gants d'amour</i>: et maintenant -ces gants sont en grande faveur à Paris. -Mais il est bon que vous sachiez que la duchesse -n'avoit pas été inoculée, et qu'elle -mourut de la petite-vérole quelques mois -après. On dit que ses médecins s'étoient trompés -sur la nature de sa maladie: ils n'avoient -jamais été dans votre pays, et avoient oublié -que la gale, ou toute autre maladie, -cutanée, ou non, peut se transplanter ici;—mais -j'espère, ajouta-t-elle, en me lançant -à travers ses longs cils un regard amoureux -qui pénétra dans mon cœur plus avant que -je n'aurois cru un coup-d'œil capable de le -faire; vous êtes amateur de la mode, j'espère -que vous porterez de ces gants: j'en -suis même bien sure; tout le monde en porte.»</p> - -<p>A ces mots elle en tira plusieurs paires -de différentes grandeurs. Je les rejettai presque -tous comme étant trop grands pour ma main. -A la fin elle m'en montra une paire que je -crus me convenir à-peu-près. «Je vais vous -les essayer, Monsieur: mais il faut que votre -main soit bien petite pour qu'ils vous aillent; -au contraire, madame, comme elle est très-chaude -dans ce moment, je crois que vous -pouvez m'en essayer qui soient plus grands.»—Elle -se mit à côté de moi, et y mettant -les deux mains, elle avoit presque achevé la -besogne, lorsque son mari vint à passer par -la salle. Il secoua la tête en disant:—faites,—faites,—ne -bougez pas.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch78">L'EFFET.</h2> - - -<p>Je ne sais comment vous expliquer cela: -mais j'ai toujours éprouvé dans mon corps -une espèce de tremblement quand un mari -m'a trouvé en tête à tête avec sa femme, -quoique dans une attitude très-honnête.—Certes, -on ne niera pas que celle dans laquelle -nous étions la jolie marchande et moi ne -fût extrêmement décente.—D'ailleurs, c'étoit -pour affaire. Peut-on blâmer une marchande -de gants de ce qu'elle les fait essayer -dans son arrière-boutique.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, l'apparition subite du -bon homme avoit rendu les gants presqu'inutiles; -ma main, je ne sais par quelle espèce -de sympathie trembloit tellement qu'elle -ne put plus faire son office. Elle glissa à -travers le gant, et s'échappa de celle de ma -belle. «Mon Dieu, dit-elle, qu'avez-vous?» -Je répondis très-à-propos,—ma foi, madame, -je n'ai rien.—Vous vous trouvez -mal, monsieur: prenez une goutte de liqueur.» -Elle en avoit dans un cabinet à côté, et elle -m'en présenta. Ce cordial produisit quelqu'effet: -mais pas assez pour dissiper le trouble -de mes esprits, occasionné par l'apparition -seule du mari: ensorte que je n'eus pas le -courage d'essayer de sa jolie main une seconde -paire de gants. Mais je la priai de m'en -mettre de côté une couple de paires des plus -petits. «De quelle couleur, monsieur les -veut-il?—noirs.—Comment, avec des rubans -noirs, sans être en deuil?» Je la tirai -d'inquiétude, en lui disant que j'étois ecclésiastique, -et que quoique je ne fusse pas en -deuil, je ne pouvois pas décemment porter -des gants, même des <i>gants d'amour</i>, qui -seroient d'une couleur plus éclatante.</p> - -<p>Les gants que j'avois essayé, et la frayeur -que m'avoit causée le mari, m'avoit fait oublier -le sujet qui m'avoit amené dans cette -boutique.—Mais la vérité est qu'avant de -passer dans l'arrière-boutique j'avois déjà pris -mes mesures; c'est-à-dire, que je m'étois -assuré d'un logement. Quant à ce qui regardoit -mon malheureux compagnon de voyage, -cela ne devoit pas aller jusqu'à elle. Je me -devois à moi-même, aussi-bien qu'à mon -nouvel ami, d'être très discret sur cet article.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch79">LA MÉDISANCE.</h2> - - -<p>Comme je connois le bon naturel et la loyauté -de mes bons amis les critiques, je ne doute pas -que ce dernier chapitre ne soit condamné, sans -juri, aux <i>assises du mois</i> des auteurs, et que -ce tribunal, car c'en est un, ne me déclare -coupable de haute trahison contre le souverain, -la décence, pour l'avoir écrit, quoi -qu'il n'y ait pas un trait, une étoile, ou un -astérisque dans mon ouvrage qui ait pu allarmer -leur vertu; mais comme je me trouve -ici parmi mes pairs, je proteste ainsi qu'il -suit:</p> - -<p>«Je n'adhère pas à ladite résolution parce -que je suis entièrement convaincu qu'ils -ne comprennent pas ledit chapitre; et parce -que sans entrer dans une explication complette -sur ce sujet, je suis d'avis qu'il est -au-dessus de leur intelligence.»</p> - -<p class="sign">YORICK.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch80">LA FILLE D'OPÉRA.</h2> - - -<p>J'ai toujours eu pour maxime que les biens -de ce monde n'ont de valeur que par l'usage -qu'on en fait. J'avois dans ma poche deux -paires de gants d'amour que j'avois à peine -essayés.—Voyant que vous n'étiez pas encore -arrivé, mon cher Eugène, je me rendis -à l'Opéra, et j'y vis mademoiselle Lacour -danser à ravir. J'étois au parterre, et de ma -place je découvris les plus jolies jambes du -monde: je doute qu'il en soit sorti d'aussi -parfaites de dessous le ciseau de Protogènes -ou de Praxitèle. Ce fut un sujet de conversation -entre l'abbé de M… et moi. L'abbé -me promit de me présenter à cette aimable -danseuse, et me tint parole. Au sortir du -spectacle je conduisis mademoiselle Lacour -à son carosse, et j'eus l'honneur de lui donner -la main pour y monter. Sachant que j'étois -anglois, elle serra la mienne d'une manière -si affectueuse, que je sentis l'émanation passer -du bout de mes doigts à mon cœur avec une -rapidité qu'il est plus aisé d'imaginer que -de décrire.</p> - -<p>Elle nous donna un petit souper très-élégant, -et l'abbé se retira promptement après -avoir bu un verre de vin seulement. La conversation -avoit déjà pris une tournure galante -et tendre, je m'étendois sur la félicité sentimentale, -et sur les charmes de l'amour platonique; -la belle m'interrompit par un éclat -de rire, en me disant: «Je vous avoue que -je ne suis pas du tout pour votre système, -et que je préfère la pratique à toute cette -belle théorie.»</p> - -<p>Dans toute autre circonstance une doctrine -aussi grossière dans la bouche d'une femme, -m'auroit dégoûté: mais je me sentois disposé -dans ce moment à la gaieté, et je lui versai -une rasade en disant: vive la bagatelle! Je -lui fis voir ma nouvelle emplette, et lui demandai -si elle me trouvoit bien à la mode. -Elle me répondit que la forme en étoit mesquine, -quoique les gants fussent à la grecque: -et elle me recommanda d'en avoir toujours -à la mousquetaire.</p> - -<p>Comme nous finissions cet intéressant sujet, -on annonça Sir Thomas G…; le domestique -essaya d'ouvrir la porte, mais éprouvant -quelque résistance, car le verrou, je ne sais -par quel hasard se trouvoit en dedans, le -pauvre garçon en fut plus confus que nous-mêmes. -Comme il s'imaginoit que le chevalier -étoit sur ses talons, il n'osa pas se retourner -pour l'instruire de ce qui se passoit: il glissa -par le trou de la serrure cet avis: «Madame, le -chevalier est là:» les gants d'amour cependant -étoient en jeu, et ils couloient avec plus d'aisance -sous ses doigts que sous ceux de la marchande -elle-même. C'étoit dans l'instant même -où je l'avois amenée à convenir que mes gants -alloient bien, que ce maudit avis vint déconcerter -l'expérience que nous allions faire de -la noble invention du duc. «<i>Cachez-vous -sous le lit</i>,» me dit mademoiselle Lacour.</p> - -<p>Jamais homme d'église se trouva-t-il dans -une situation plus pitoyable: Sir Thomas G… -n'auroit pas été très-satisfait peut-être d'y -trouver ce pauvre Yorick: mais le chevalier -étoit sans inquiétude: mademoiselle Lacour -lui avoit persuadé qu'elle ne voyoit pas d'autre -homme que lui; et pour prouver à la belle -qu'il la croyoit, tous les dimanches matin, -il lui glissoit dans la main cent louis d'or.</p> - -<p>J'aurois moins souffert cependant, si ma -retraite précipitée dans la chambre à coucher -n'avoit pas rendu ma position presqu'insupportable. -Mon rival, sans s'en douter, triomphoit -au-dessus de ma tête, et j'étois réduit -forcément à jouer le rôle de Mercure, avec -tous ses désagrémens, en dépit de mes dents.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch81">LA RETRAITE.</h2> - - -<p>On disoit, avec raison du duc de Marlborough, -que de tout ce que doit savoir un -général, la seule partie qui lui manquât étoit -la science des retraites. L'amour se compare -souvent à la guerre, et la comparaison en -est très-juste. A l'instant, où armé de gants -d'amour, je croyois avoir emporté Lacour -par un coup de main, le commandant en chef -fait un attaque et me force à la capitulation -la plus déshonorante. «Combien je ressemble -peu au duc de Marlborough! me dis-je,—ôserai-je -jamais faire entrer une pareil aventure -dans mon voyage sentimental?—mais -je n'ai pas encore abandonné la place.» -Comme je me livrois à ces réflexions Lacour -me tendit sa main dessous le lit, et j'eus la -consolation de la baiser sans être vu.</p> - -<p>Sir Thomas G… évacua enfin le poste,—et, -pour ne plus parler avec métaphore, il me -fut permis, vers les quatre heures du matin, -de faire ma retraite avec décence et sans -danger.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch82">RIEN.</h2> - - -<p>Vers les quatre heures du matin… dit -le lecteur malin. Qu'avez-vous donc fait jusqu'à -ce moment-là, avec une danseuse de -l'Opéra, avec une fille de joie.—Rien; absolument -rien;—non! M. Yorick, l'imposture -est trop grossière pour qu'on vous -la passe, fussiez-vous même en chaire. Et -vos <i>gants d'amour</i>, qu'en avez-vous faits? -Mademoiselle Lacour ne s'est-elle pas remise -à l'ouvrage, pour les bien coller?—si cela -est, que s'en est-il suivi?—encore une fois, -rien.</p> - -<p>Qu'il est pénible, mon cher Eugène de se -voir pressé pour révéler une vérité imaginaire; -ou plutôt une fausseté! On m'interrogeroit -dans dix ans, que je répondrois encore—mais -rien! rien! rien!</p> - -<p>«Pauvre mademoiselle Lacour! vous aviez -raison de vouloir que M. Yorick eût des -gants à la mousquetaire.» Mais monsieur -le critique, cela ne fait rien; rien du tout -à l'affaire.</p> - -<p>Il en est de même de ce chapitre; dit un -bourru de mauvaise humeur. Il faut donc le -finir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch83">LA RENCONTRE INATTENDUE.</h2> - - -<p>Comme je tournois le coin de la rue de -la Harpe, en me retirant de chez mademoiselle -Lacour, le jour commençant à poindre, -j'entendis partir d'un fiacre un <i>hist, hist, -hist</i>. Ce sifflement eût fait du mal aux oreilles -d'un acteur, ou d'un écrivain dramatique: -car pour peu qu'on fût enclin à la superstition, -on pouvoit le prendre pour le présage -d'une chute prochaine. Mais comme je -n'ai jamais monté sur les planches, ni composé -de comédie, tragédie, ou farce, ce bruit -ne me choqua pas, comme il auroit pu le -faire si je m'étois trouvé dans un des cas -dont je viens de parler.</p> - -<p>Je me retournai, et j'aperçus mon abbé -d'un jour qui tendoit sa tête hors de la portière -du fiacre, et me faisoit des signes. «Ciel! -qu'est-ce que cela veut dire! il aura été pris -par la maréchaussée, ou par les gens du guêt; -et on le mène au Châtelet ou à Bicêtre.—Heureusement, -il n'en étoit rien. Mais ayant -appris de l'homme honnête chez lequel il logeoit, -que ces messieurs étoient à sa poursuite, -et que pour prévenir des conséquences -qui pourroient être fâcheuses, il n'avoit pas -d'autre parti à prendre que de battre en retraite, -aussitôt qu'il feroit jour, M. l'abbé -partoit pour la Flandre.</p> - -<p>J'éprouvai dans cette occasion un sentiment -confus de peine et de satisfaction.—Je -souffrois en pensant que ce malheureux -jeune homme étoit ainsi persécuté pour un -événement qu'il s'étoit efforcé de prévenir;—mais -d'un autre côté, j'étois bien aise de -savoir qu'au bout de quelques heures, il auroit -depassé les frontières de France, et seroit à -l'abri des poursuites de la justice.</p> - -<p>En prenant congé de lui, après une scène -des plus attendrissantes, je ne pus m'empêcher -de lui faire entendre qu'un départ -aussi précipité, et une route aussi longue -pourroient épuiser ses finances plutôt qu'il -ne l'auroit prévu.</p> - -<p>Il me répondit qu'il avoit autant d'argent -qu'il lui en falloit pour gagner Niewport, -et que de là il écriroit à ses amis.</p> - -<p>Oh! Eugène, tu connois ma façon de penser -sur ce sujet. Je n'osai pas insister, de crainte -d'offenser une délicatesse dont je me sentois -moi-même très-susceptible.—Je me retirai -en versant un torrent de larmes aussi involontaires -qu'elles étoient sincères.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch84">CONCLUSION.</h2> - - -<p>Mes idées étoient trop agitées et trop excentriques, -pour que je pusse dormir,—je -pris un fiacre, et fis tout le tour de Paris. -C'est une chose étrange que les passions qui -sont les bourrasques de la vie, et à quelques -restrictions près le seul mobile de nos actions, -causent en même-temps notre misère et toutes -nos infortunes. Je réfléchissois encore sur -les misères de la vie humaine, lorsque mon -cocher me ramena chez moi…</p> - - -<p class="c gap"><i>Fin du Tome cinquième.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2>TABLE<br /> -DES MATIÈRES<br /> -Contenues dans ce Volume.</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td><i>Voyage sentimental.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch1">Page 1</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch2">2</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le moine. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch3">4</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La désobligeante. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch4">10</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Préface dans la désobligeante.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch5">11</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch6">19</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Dans la rue.> Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch7">21</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La porte de la remise. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch8">24</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La tabatière. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch9">30</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La porte de la remise. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch10">33</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Dans la rue. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch11">36</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La remise. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch12">39</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Dans la rue. Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch13">44</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Montreuil.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch14">47</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Fragment.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch15">55</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Montreuil.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch16">57</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le bidet.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch17">61</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Nampont. L'âne mort.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch18">64</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Nampont. Le postillon.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch19">67</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Amiens.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch20">69</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La lettre. Amiens.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch21">72</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La lettre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch22">76</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch23">78</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La perruque. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch24">79</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le pouls. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch25">82</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le mari. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch26">86</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Les gants. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch27">88</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La traduction. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch28">91</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le nain. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch29">95</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La rose. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch30">101</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La femme de chambre. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch31">104</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le passe-port. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch32">110</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le passe-port. L'hôtel à Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch33">113</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le captif. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch34">119</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le sansonnet. Chemin de Versailles.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch35">121</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le placet. Versailles.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch36">124</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le pâtissier. Versailles.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch37">127</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'épée. Rennes.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch38">132</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le passe-port. Versailles.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch39">135</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Caractères. Versailles.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch40">146</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La tentation. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch41">150</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La conquête.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch42">154</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le mystère. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch43">156</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le cas de conscience. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch44">158</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'énigme. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch45">162</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le dimanche. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch46">164</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le fragment. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch47">168</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le fragment et le bouquet. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch48">176</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'acte de charité. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch49">177</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'énigme expliquée. Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch50">181</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Paris.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch51">182</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Moulins. Marie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch52">188</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Marie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch53">191</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Marie. Moulins.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch54">194</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le Bourbonnais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch55">195</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le souper.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch56">197</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Actions de grâces.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch57">199</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le cas de délicatesse.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch58">201</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Préface.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch59">213</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Suite du cas de délicatesse.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch60">215</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La Négociation.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch61">218</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Vœux en faveur des pauvres.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch62">220</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Amitié.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch63">221</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le combat.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch64">222</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La fausse délicatesse.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch65">223</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Opiniâtreté.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch66">225</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le hasard de l'existence.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch67">227</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Marie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch68">228</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le point d'honneur.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch69">229</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La reconnoissance. Fragment.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch70">230</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Le compagnon de voyage.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch71">232</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'histoire.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch72">233</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Retour de l'enfant prodigue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch73">235</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'entrevue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch74">237</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'auberge.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch75">242</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Las armoiries. Paris et Londres.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch76">244</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'arrière-boutique.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch77">245</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>L'effet.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch78">248</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La médisance.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch79">250</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La fille d'opéra.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch80">251</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La retraite.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch81">254</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>Rien.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch82">255</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La rencontre inattendue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch83">256</a></td> -</tr> -<tr> -<td><i>La conclusion.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch84">258</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap">Fin de la Table du Tome cinquième.</p> - - -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2> - -<p>On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par -ex. fidèle/fidelle, carosse/carrosse, éguille/aiguille, etc.), en corrigeant toutefois de nombreuses erreurs -introduites par le typographes.</p> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 *** - -***** This file should be named 62013-h.htm or 62013-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/0/1/62013/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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