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-Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Oeuvres complètes, tome 5/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: May 3, 2020 [EBook #62013]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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-
- Å’UVRES
- COMPLÈTES
- DE
- LAURENT STERNE.
-
- NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
-
- TOME CINQUIÈME.
-
- A PARIS,
- Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
- AN XI.--1803.
-
-
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-
-_Ce volume contient_
-
-
-Le Voyage sentimental avec la suite et conclusion.
-
-
-
-
-VOYAGE SENTIMENTAL.
-
-
-«Cette affaire, dis-je, est mieux réglée en France.»
-
-Vous avez été en France? me dit le plus poliment du monde, et avec un
-air de triomphe, la personne avec laquelle je disputois... Il est bien
-surprenant, dis-je en moi-même, que la navigation de vingt-un milles,
-car il n'y a absolument que cela de Douvres à Calais, puisse donner tant
-de droits à un homme... Je les examinerai... Ce projet fait aussitôt
-cesser la dispute. Je me retire chez moi... Je fais un paquet d'une
-demi-douzaine de chemises, d'une culotte de soie noire... Je jette un
-coup-d'œil sur les manches de mon habit, je vois qu'il peut passer... Je
-prends une place dans la voiture publique de Douvres. J'arrive. On me
-dit que le paquebot part le lendemain matin à neuf heures. Je
-m'embarque; et à trois heures après midi, je mange en France une
-fricassée de poulets, avec une telle certitude d'y être, que s'il
-m'étoit arrivé la nuit suivante de mourir d'indigestion, le monde entier
-n'auroit pu suspendre l'effet du droit d'aubaine. Mes chemises, ma
-culotte de soie noire, mon porte-manteau, tout aurait appartenu au roi
-de France; même ce petit portrait que j'ai si long-temps porté, et que
-je t'ai si souvent dit, Eliza, que j'emporterois avec moi dans le
-tombeau, m'auroit été arraché du cou... En vérité c'est être peu
-généreux, que de se saisir des effets d'un imprudent étranger, que la
-politesse et la civilité de vos sujets engagent à parcourir vos états.
-Par le ciel, Sire, le trait n'est pas beau: je fais ce reproche avec
-d'autant plus de peine, qu'il s'adresse au monarque d'un peuple si
-honnête, et dont la délicatesse des sentimens est si vantée par tout.
-
-A peine ai-je mis le pied dans vos états...
-
-
-
-
-CALAIS.
-
-
-Je dînai. Je bus, pour l'acquit de ma conscience, quelques rasades à la
-santé du roi de France, à qui je ne portois point rancune; je l'honorois
-et respectois au contraire infiniment, à cause de son humeur affable et
-humaine; et quand cela fut fait, je me levai de table en me croyant d'un
-pouce plus grand.
-
-Non... dis je, la race des Bourbons est bien éloignée d'être cruelle...
-Ils peuvent se laisser surprendre; c'est le sort de presque tous les
-princes; mais il est dans leur sang d'être doux et modérés. Tandis que
-cette vérité se rendoit sensible à mon ame, je sentois sur ma joue un
-épanchement d'une espèce plus délicate, une chaleur plus douce et plus
-propice que celle que pouvoit produire le vin de Bourgogne que je venois
-de boire, et qui coûtoit au moins quarante sous la bouteille.
-
-Juste Dieu! m'écriai-je, en poussant du pied mon porte-manteau de côté,
-qu'y a-t-il donc dans les biens de ce monde pour aigrir si fort nos
-esprits, et causer des querelles si vives entre ce grand nombre
-d'affectionnés frères qui s'y trouvent?
-
-Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié avec les autres, le plus pesant
-des métaux est plus léger qu'une plume dans sa main. Il tire sa bourse,
-la tient ouverte, et regarde autour de lui, comme s'il cherchoit un
-objet avec lequel il pourroit la partager. C'est précisément ce que je
-cherchois... Je sentois toutes mes veines se dilater; le battement de
-mes artères se faisoit avec un concert admirable; toutes les puissances
-de la vie accomplissoient en moi leurs mouvemens avec la plus grande
-facilité; et la précieuse la plus instruite de Paris, avec tout son
-matérialisme, auroit eu de la peine à m'appeler une machine.
-
-Je suis persuadé, me disais-je à moi-même, que je bouleverserois son
-_Credo_.
-
-Cette idée qui se joignit à celles que j'avois, éleva en moi la nature
-aussi haut qu'elle pouvoit monter... J'étois en paix avec tout le monde
-auparavant, et cette pensée acheva de me faire conclure le même traité
-avec moi-même.
-
-Si j'étois à présent roi de France, me disais-je, quel moment favorable
-à un orphelin, pour me demander, malgré le droit d'aubaine, le
-porte-manteau de son père!
-
-
-
-
-LE MOINE.
-
-CALAIS.
-
-
-Cette exclamation étoit à peine sortie de ma bouche, qu'un moine de
-l'ordre de Saint-François entra dans ma chambre, pour me demander
-quelque chose pour son couvent. Personne ne veut que le hasard dirige
-ses vertus. Un homme peut n'être généreux que de la même manière qu'un
-autre, selon la distinction des casuistes, peut être puissant. _Sed non
-quoad hanc_... Quoi qu'il en soit... car on ne peut raisonner
-réguliérement sur le flux et le reflux de nos humeurs; elles dépendent
-peut-être des mêmes causes que les marées; et si cela étoit, ce seroit
-une espèce d'excuse à cette inconstance à laquelle nous sommes si
-sujets. Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j'aimerois mieux qu'on
-dît de moi, dans une affaire où il n'y auroit ni péché ni honte, que
-j'ai été dirigé par les influences de la lune, que d'entendre attribuer
-l'action où il y en auroit, à mon _libre arbitre_.
-
-[Illustration]
-
-Quoi qu'il en soit, car il faut revenir où j'en étois, je n'eus pas
-sitôt jeté les yeux sur le moine que je me sentis _prédéterminé_ à ne
-lui pas donner un sou. Je renouai effectivement le cordon de ma bourse,
-et je la remis dans ma poche. Je pris un certain air; et la tête haute,
-j'avançai gravement vers lui: je crois même qu'il y avoit quelque chose
-de rude et de rebutant dans mes regards. Sa figure est encore présente à
-mes yeux; et il me semble, en me la rappelant, qu'elle méritoit un
-accueil plus honnête.
-
-Le moine, si j'en juge par sa tête chauve, et le peu de cheveux blancs
-qui lui restoient, pouvoit avoir soixante-dix ans. Cependant ses yeux,
-où l'on voyoit une espèce de feu que l'usage du monde avoit plutôt
-tempéré que le nombre des années, n'indiquoient que soixante ans. La
-vérité étoit peut-être au milieu de ces deux calculs; c'est-à-dire,
-qu'il pouvoit avoir soixante-cinq ans. Sa physionomie en général lui
-donnoit cet âge; les rides dont elle étoit sillonnée ne font rien à la
-chose; elles pouvoient être prématurées.
-
-C'étoit une de ces têtes qui sont si souvent sorties du pinceau du
-Guide. Une figure douce, pâle, n'ayant point l'air d'une ignorance
-nourrie par la présomption, des yeux pénétrans, et qui cependant se
-baissoient avec modestie vers la terre, et sembloient aussi viser à
-quelque chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux que moi comment cette
-tête avoit été placée sur les épaules d'un moine, et surtout d'un moine
-de son ordre: elle auroit mieux convenu à un Brachmane, et je l'aurois
-respecté, si je l'avais rencontré dans les plaines de l'Indostan.
-
-Le reste de sa figure étoit ordinaire, et il auroit été aisé de la
-peindre, parce qu'il n'y avoit rien d'agréable et de rebutant que ce que
-le caractère et l'expression rendoient tel. Sa taille au-dessus de la
-médiocre, étoit un peu raccourcie par une courbure ou un pli qu'elle
-faisoit en avant; mais c'étoit l'attitude d'un moine qui se voue à
-mendier: telle qu'elle se présente en ce moment à mon imagination, elle
-gagnoit plus qu'elle ne perdoit à être ainsi.
-
-Il fit trois pas en avant dans la chambre, mit la main gauche sur sa
-poitrine, et se tint debout avec un bâton blanc dans sa main droite.
-Lorsque je me fus avancé vers lui, il me détailla les besoins de son
-couvent, et la pauvreté de son ordre... Il le fit d'un air si naturel,
-si gracieux, si humble, qu'il falloit que j'eusse été ensorcelé pour
-n'en être pas touché...
-
-Mais la meilleure raison que je puisse alléguer de mon insensibilité,
-c'est que j'étois prédéterminé à ne lui pas donner un sou.
-
-
-
-
-LE MOINE.
-
-CALAIS.
-
-
-Il est bien vrai, lui dis-je, pour répondre à une élévation de ses yeux,
-qui avoit terminé son discours; il est bien vrai... Je souhaite que le
-ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre ressource que la charité du
-public; mais je crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour satisfaire à
-toutes les demandes qu'on lui fait à chaque instant.
-
-A ce mot de demandes, il jeta un coup-d'œil léger sur une des manches de
-sa robe... Je sentis toute l'éloquence de ce langage. Je l'avoue,
-dis-je, un habit grossier qu'il ne faut user qu'en trois ans, et un
-ordinaire apparemment fort mince... je l'avoue, tout cela n'est pas
-grand chose; mais encore est-ce dommage qu'on puisse les acquérir dans
-ce monde avec aussi peu d'industrie que votre ordre en emploie pour se
-les procurer. Il ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés aux
-aveugles, aux infirmes, aux estropiés et aux personnes âgées... Le
-captif qui, le soir en se couchant, compte les heures de ses
-afflictions, languit après une partie de cette aumône... Que n'êtes-vous
-de l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui de Saint-François.
-Pauvre comme je suis, vous voyez mon porte-manteau, il est léger; mais
-il vous seroit ouvert avec plaisir pour contribuer à la rançon des
-malheureux... Le moine me salua... Mais surtout, ajoutai-je, les
-infortunés de notre propre pays ont des droits à la préférence, et j'en
-ai laissé des milliers sur les rivages de ma patrie. Il fit un mouvement
-de tête plein de cordialité, qui sembloit me dire que la misère règne
-dans tous les coins du monde aussi bien que dans son couvent... Mais
-nous distinguons, lui dis-je, en posant la main sur la manche de sa
-robe, dans l'intention de répondre à son signe de tête, nous
-distinguons, mon bon père, ceux qui ne desirent avoir du pain que par
-leur propre travail, d'avec ceux qui au contraire ne veulent vivre
-qu'aux dépens du travail des autres, et qui n'ont d'autre plan de vie
-que de la passer dans l'oisiveté et dans l'ignorance, _pour l'amour de
-Dieu_.
-
-Le pauvre Franciscain ne répliqua pas... Un rayon de rougeur traversa
-ses joues, et se dissipa dans un clin-d'œil; il sembloit que la nature
-épuisée ne lui fournissoit point de ressentiment... du moins il n'en fit
-pas voir... Mais laissant tomber son bâton entre ses bras, il se baissa
-avec résignation, ses deux mains contre sa poitrine, et se retira.
-
-
-
-
-LE MOINE.
-
-CALAIS.
-
-
-Il n'eut pas sitôt fermé la porte, que mon cœur me fit un reproche de
-dureté... Bah! disais-je à trois fois différentes, et prenant un air
-insouciant; mais ma tranquillité ne revenoit pas. Chaque syllabe
-disgracieuse que j'avois prononcée se présentoit en foule à mon
-imagination. Je fis réflexion que je n'avois d'autre droit sur ce pauvre
-moine que de le refuser, et que c'étoit une peine assez grande pour lui,
-sans y ajouter des paroles dures. Je me rappelois ses cheveux gris; sa
-figure, son air honnête se retraçoient à mes yeux, et il me sembloit
-l'entendre dire: Quel mal vous ai-je fait?... Pourquoi me traiter
-ainsi?... En vérité, j'aurois dans ce moment donné vingt francs pour
-avoir un avocat... Je me suis mal comporté, me disais-je... Mais je ne
-fais que commencer mes voyages... J'apprendrai par la suite à me mieux
-conduire.
-
-
-
-
-LA DÉSOBLIGEANTE.
-
-CALAIS.
-
-
-J'avois remarqué qu'un homme mécontent de lui-même étoit dans une
-position d'esprit admirable pour faire un marché. Il me falloit une
-voiture pour voyager en France et en Italie. J'aperçus des chaises dans
-la cour de l'hôtellerie, et je descendis de ma chambre pour en acheter
-ou pour en louer une. Une vieille désobligeante, qui étoit placée dans
-le coin le plus reculé de la cour, me frappa d'abord les yeux, et je
-sautai dedans: je la trouvai passablement d'accord avec la disposition
-actuelle de mes sensations. Je fis donc appeler monsieur Dessein, le
-maître de l'hôtellerie... mais monsieur Dessein étoit allé à vêpres.
-J'allois descendre, lorsque j'aperçus le moine de l'autre côté de la
-cour, causant avec une dame qui venoit d'arriver à l'auberge... Je ne
-voulois pas qu'il me vît; je tirai le rideau de taffetas pour me cacher;
-et ayant résolu d'écrire mon voyage, je tirai de ma poche mon écritoire
-portative, et je me mis à en faire la préface dans la désobligeante.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-DANS LA DÉSOBLIGEANTE.
-
-
-Plus d'un philosophe péripatéticien doit avoir observé que la nature, de
-sa pleine autorité, a mis des bornes au mécontentement de l'homme: elle
-a exécuté son plan de la manière la plus commode et la plus favorable
-pour lui, en lui imposant l'invincible nécessité de se procurer
-l'aisance, et de soutenir les revers de la fortune dans son propre pays.
-Ce n'est que là qu'elle l'a pourvu d'objets les plus propres à
-participer à son bonheur, et à porter une partie de ce fardeau qui, dans
-tous les âges et dans toutes les contrées, a toujours paru trop pesant
-pour les épaules d'une seule personne. Nous sommes doués, il est vrai,
-du pouvoir de répandre quelquefois notre bonheur hors de ses limites;
-mais il est bien imparfait, par l'impossibilité de se faire entendre, le
-manque de connoissances, le défaut de liaisons, la différence qui se
-trouve dans l'éducation, les mœurs, les coutumes, les habitudes; ce qui
-nous fait trouver tant de difficultés à communiquer nos sensations hors
-notre propre sphère, qu'elles équivalent souvent à une entière
-impossibilité.
-
-Il s'ensuit de là que la balance du commerce sentimental est toujours
-contre celui qui sort de chez lui. Les gens qu'il rencontre lui font
-acheter au prix qu'ils veulent les choses dont il n'a guère besoin; ils
-prennent rarement sa conversation en échange pour la leur sans qu'il y
-perde... et il est forcé de changer souvent de correspondant, pour
-tâcher d'en trouver de plus équitables. On devine aisément tout ce qu'il
-a à souffrir.
-
-Cela me conduit à mon sujet; et si le mouvement que je fais faire à la
-désobligeante me permet d'écrire, je vais développer les causes qui
-excitent à voyager.
-
-Les gens oisifs qui quittent leur pays natal pour aller chez l'étranger,
-ont leurs raisons; elles proviennent de l'une ou de l'autre de ces trois
-causes générales:
-
- Infirmités du corps.
- Foiblesse d'esprit.
- Nécessité inévitable.
-
-Les deux premières causes renferment ceux que l'orgueil, la curiosité,
-la vanité, une humeur sombre, excitent à voyager par terre et par mer;
-et cela peut être combiné et subdivisé à l'infini.
-
-La troisième classe offre une armée de pélerins et de martyrs. C'est
-ainsi que voyagent, sous l'obédience d'un supérieur, les moines de
-toutes les couleurs; que les malfaiteurs vont chercher le châtiment de
-leurs crimes; ou que les jeunes gens de famille, aimables libertins,
-sont forcés par des parens barbares, de voyager sous la tutèle des
-gouverneurs qui leur sont recommandés par les universités d'Oxford,
-Aberdeen et Glasgow.
-
-Il y a une quatrième classe de voyageurs; mais leur nombre est si petit,
-qu'il ne mériteroit pas de distinction s'il n'étoit nécessaire, dans un
-ouvrage de la nature de celui-ci, d'observer la plus grande précision et
-exactitude, pour ne point confondre les caractères. Les hommes dont je
-veux parler ici, sont ceux qui traversent les mers et séjournent dans
-les pays étrangers par vues d'économie, pour plusieurs raisons et sous
-divers prétextes. Mais, comme ils pourroient s'épargner et aux autres
-beaucoup de peines inutiles en économisant dans leur pays... et que
-leurs raisons de voyager sont moins uniformes que celle des autres
-espèces d'émigrans, je les distinguerai sous le titre de
-
- Simples Voyageurs.
-
-Ainsi, on peut diviser le cercle entier des voyageurs comme il suit:
-
- Voyageurs oisifs,
- Voyageurs curieux,
- Voyageurs menteurs,
- Voyageurs orgueilleux,
- Voyageurs vains,
- Voyageurs sombres;
-
-Viennent ensuite,
-
- Les Voyageurs contraints, les moines,
- Les Voyageurs criminels, les coupables,
- Les Voyageurs innocens et infortunés,
- Les simples Voyageurs;
-
-Et enfin, s'il vous plaît,
-
-Le Voyageur sentimental, ou moi-même, dont je vais rendre compte. J'ai
-voyagé autant par nécessité, et par le besoin que j'avois de voyager,
-qu'aucun autre de cette classe.
-
-Je sais que mes voyages et mes observations seront d'une tournure
-différente que celle de mes prédécesseurs, et que j'aurois peut-être pu
-exiger pour moi seul une niche à part; mais en voulant attirer
-l'attention sur moi, ce seroit empiéter sur les droits du Voyageur vain;
-et j'abandonne cette prétention, jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée
-que sur l'unique nouveauté de ma voiture.
-
-Mon lecteur se placera lui-même, comme il voudra, dans la liste. Il ne
-lui faut, s'il a voyagé, que peu d'études et de réflexions, pour se
-mettre dans le rang qui lui convient. Ce sera toujours un pas qu'il aura
-fait pour se connoître; et je parierois que, malgré ses voyages, il a
-conservé quelque teinture et quelque ressemblance de ce qu'il étoit
-avant qu'il ne les commençât.
-
-L'homme qui le premier transplanta des ceps de vigne de Bourgogne au cap
-de Bonne-Espérance, ne s'imagina pas sans doute, quoique Hollandois,
-qu'il boiroit au cap du même vin que ces ceps de vigne auroient produit
-sur les côteaux de Beaune et de Pomar... Il étoit trop phlegmatique pour
-s'attendre à pareille chose; mais il étoit au moins dans l'idée qu'il
-boiroit une espèce de liqueur vineuse, bonne, médiocre, ou tout-à-fait
-mauvaise. Il savoit que tout cela ne dépendoit pas de son choix, et que
-ce qu'on appelle hasard devoit décider du succès. Cependant il en
-espéroit la meilleure réussite; mais, par une confiance trop
-présomptueuse dans la force de sa tête, et dans la profondeur de sa
-prudence, mon Hollandois auroit bien pu voir renverser l'une et l'autre
-par les fruits de son nouveau vignoble, et en montrant sa nudité devenir
-la risée du peuple.
-
-Il en est de même d'un pauvre voyageur qui se hisse dans un vaisseau, ou
-qui court la poste à travers les royaumes les plus policés du globe,
-pour s'avancer dans la recherche des connoissances et des perfections.
-
-On peut en acquérir en courant les mers et la poste dans cette vue: mais
-c'est mettre à la loterie. En supposant même qu'on obtienne ainsi des
-connoissances utiles et des perfections réelles, il faut encore savoir
-se servir de ce fonds acquis, avec précaution et avec économie, pour le
-faire tourner à son profit. Malheureusement les chances vont
-ordinairement au revers et pour l'acquisition et pour l'application.
-Cela me fait croire qu'un homme agiroit très-sagement s'il pouvoit
-prendre sur lui de vivre content dans son pays, sans connoissances et
-sans perfections étrangères, surtout si on n'y manque pas absolument des
-unes et des autres. En effet, je tombe en défaillance quand j'observe
-tous les pas que fait un voyageur curieux, pour jeter les yeux sur des
-points de vue et observer des découvertes qu'il auroit pu voir chez lui,
-comme disoit très-bien Sancho Pança à Don-Quichotte. Le siècle est si
-éclairé, qu'à peine il y a quelque pays ou quelque coin dans l'Europe,
-dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés réciproquement avec
-d'autres. Les rameaux divers des connoissances ressemblent à la musique
-dans les rues des villes d'Italie; on participe _gratis_ à ses agrémens.
-Mais il n'y a pas de nation sous le ciel, et Dieu à qui je rendrai
-compte un jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que je parle sans
-ostentation; il n'y a pas, dis-je, une nation sous le ciel qui soit plus
-féconde dans les genres variés de la littérature... où l'on courtise
-plus les muses... où l'on puisse acquérir la science plus sûrement... où
-les arts soient plus encouragés et plutôt portés à leur perfection... où
-la nature soit plus approfondie... où l'esprit enfin soit mieux nourri
-par la variété des caractères...
-
-Où donc allez-vous, mes chers compatriotes? Nous ne faisons, me dirent
-ils, que regarder cette chaise. Votre très-humble serviteur, leur dis-je
-en sautant dehors et en ôtant mon chapeau. Nous avions envie de savoir,
-me dit l'un d'eux qui étoit un voyageur curieux, ce qui occasionnoit le
-mouvement de cette chaise... C'étoit, dis-je froidement, l'agitation
-d'un homme qui écrivoit une préface... Je n'ai jamais entendu parler,
-dit l'autre qui étoit un voyageur simple, d'une préface écrite dans une
-_désobligeante_. Elle auroit peut-être été plus chaudement faite, lui
-dis-je, dans un vis-à-vis.
-
-Mais un Anglois ne voyage pas pour voir des Anglois... Je me retirai
-dans ma chambre.
-
-
-
-
-CALAIS.
-
-
-Je marchois dans le long corridor; il me sembloit qu'une ombre plus
-épaisse que la mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit effectivement
-monsieur Dessein qui, étant revenu de vêpres, me suivoit complaisamment,
-le chapeau sous le bras, pour me faire souvenir que je l'avois demandé.
-La préface que je venais de faire dans la désobligeante m'avoit dégoûté
-de cette espèce de voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla que par un
-haussement d'épaules, qui vouloit dire qu'elle ne me convenoit pas. Je
-jugeai aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur idiot, qui
-l'avoit laissée à la probité de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il
-pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit dans le coin de la cour;
-c'étoit le point marqué, où, après avoir fait son tour d'Europe, elle
-avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle n'avoit pu sortir de la
-cour sans être réparée; elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le
-Mont-Cenis. Toutes ces aventures ne l'avoient pas améliorée, et son
-repos oisif dans le coin de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit pas
-été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup, mais encore valoit-elle
-quelque chose... Et quand quelques paroles peuvent soulager la misère,
-je déteste l'homme qui en est avare...
-
-Je dis à monsieur Dessein, en appuyant le bout de mon index sur sa
-poitrine: En vérité, si j'étois à votre place, je me piquerais d'honneur
-pour me défaire de cette désobligeante; elle doit vous faire des
-reproches toutes les fois que vous en approchez.
-
-_Mon Dieu!_ dit monsieur Dessein, je n'y ai aucun intérêt... Excepté,
-dis-je, l'intérêt que des hommes d'une certaine tournure d'esprit,
-monsieur Dessein, prennent dans leurs propres sensations... Je suis
-persuadé que pour un homme qui sent pour les autres aussi bien que pour
-lui-même, et vous vous déguisez inutilement; je suis persuadé que chaque
-nuit pluvieuse vous fait de la peine... Vous souffrez, monsieur Dessein,
-autant que la machine.
-
-J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de l'_aigre doux_ dans un
-compliment, qu'un Anglois est en doute s'il se fâchera ou non. Un
-François n'est jamais embarrassé: monsieur Dessein me salua.
-
-Ce que vous dites est bien vrai, monsieur, dit-il; mais je ne ferais
-dans ce cas-là que changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous, je
-vous prie, mon cher Monsieur, si je vous vendois une voiture qui tombât
-en lambeaux avant d'être à la moitié du chemin, figurez-vous ce que
-j'aurois à souffrir de la mauvaise opinion que j'aurois donnée de moi à
-un homme d'honneur, et de m'y être exposé vis-à-vis d'un _homme
-d'esprit_.
-
-La dose étoit exactement pesée au poids que j'avois prescrit; il fallut
-que je la prisse... Je rendis à monsieur Dessein son salut; et, sans
-parler davantage de cas de conscience, nous marchâmes vers sa remise,
-pour voir son magasin de chaises.
-
-
-
-
-DANS LA RUE.
-
-CALAIS.
-
-
-Le globe que nous habitons est apparemment une espèce de monde
-querelleur. Comment, sans cela, l'acheteur d'une aussi petite chose
-qu'une mauvaise chaise de poste, pourroit-il sortir dans la rue avec
-celui qui veut la vendre, dans des dispositions pareilles à celles où
-j'étois? Il ne devoit tout au plus être question que d'en régler le
-prix; et je me trouvais dans la même position d'esprit, je regardois mon
-marchand de chaises avec les mêmes yeux de colère, que si j'avois été en
-chemin pour aller au coin de _Hyde-Parc_ me battre en duel avec lui. Je
-ne savois pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyois pas capable
-de mesurer la mienne avec celle de monsieur Dessein... mais cela
-n'empêchoit pas que je ne sentisse en moi les mouvemens dont on est
-agité dans cette espèce de situation... Je regardois monsieur Dessein
-avec des yeux perçans... Je les jetois sur lui en profil... ensuite en
-face... Il me sembloit un Juif... un Turc... Sa perruque me
-déplaisoit... J'implorois tous mes dieux pour qu'ils le maudissent... Je
-le souhaitois à tous les diables...
-
-Le cœur doit-il donc être en proie à toutes ces émotions pour une
-bagatelle? Qu'est-ce que trois ou quatre louis qu'il peut me faire payer
-de trop? Passion basse! me dis-je en me retournant avec la précipitation
-naturelle d'un homme qui change subitement de façon de penser... Passion
-basse, vile!... tu fais la guerre aux humains: ils devroient être en
-garde contre toi... Dieu m'en préserve, s'écria-t-elle, en mettant la
-main sur son front... et je vis, en me retournant, la dame que le moine
-avoit abordée dans la cour... Elle nous avoit suivis sans que nous nous
-en fussions aperçus. Dieu vous en préserve, lui dis-je en lui offrant la
-mienne... Elle avoit des gants de soie noire, qui étoient ouverts au
-bout des pouces et des doigts... Elle l'accepta sans façon, et je la
-conduisis à la porte de la remise.
-
-Monsieur Dessein avoit donné plus de cinquante fois la clef au diable
-avant de s'apercevoir que celle qu'il avoit apportée n'étoit pas la
-bonne. Nous étions aussi impatiens que lui de voir cette porte ouverte;
-et si attentifs à l'obstacle, que je continuai à tenir la main de la
-dame sans presque m'en apercevoir; de sorte que monsieur Dessein nous
-laissa ensemble, la main dans la mienne, et le visage tourné vers la
-porte de la remise, en nous disant qu'il seroit de retour dans cinq ou
-six minutes.
-
-Un colloque de cinq ou six minutes dans une pareille situation, fait
-plus d'effet que s'il duroit cinq ou six siècles le visage tourné vers
-la rue. Ce que l'on se dit dans ce dernier cas ne roule ordinairement
-que sur des objets et des événemens du dehors... Mais quand les yeux ne
-sont point distraits, et qu'ils se portent sur un point fixe, le sujet
-du dialogue ne vient uniquement que de nous-mêmes... Je sentis
-l'importance de la situation... Un seul moment de silence après le
-départ de monsieur Dessein y eût été fatal... La dame se seroit
-infailliblement retournée... Je commençai donc la conversation
-sur-le-champ.
-
-Comme je n'écris pas pour excuser les foiblesses de mon cœur, mais pour
-en faire le récit, je vais dire quelles furent les tentations que
-j'éprouvai dans cette occasion, avec la même simplicité que je les ai
-senties.
-
-
-
-
-LA PORTE DE LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas sortir de la désobligeante, parce
-que je voyois le moine en conférence avec une dame qui venoit d'arriver,
-j'ai dit la vérité... mais je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois
-bien autant retenu par l'air et la figure de la dame avec laquelle il
-s'entretenoit. Je soupçonnois qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit
-passé entre nous... quelque chose en moi-même me le suggeroit... Je
-souhaitois le moine dans son couvent.
-
-Lorsque le cœur devance l'esprit, il épargne au jugement bien des
-peines... J'étois certain qu'elle étoit du rang des plus belles
-créatures. Cependant je ne pensai plus à elle, et continuai d'écrire ma
-préface.
-
-L'impression qu'elle avoit faite sur moi revint aussitôt que je la
-rencontrai dans la rue. L'air franc et en même-temps réservé avec lequel
-elle me donna la main, me parut une preuve d'éducation et de bon sens.
-Je sentois, en la conduisant, je ne sais quelle douceur autour d'elle,
-qui répandoit le calme dans tous mes esprits.
-
-Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir on mèneroit une pareille femme
-avec soi autour du monde!
-
-Je n'avois pas encore vu son visage... mais qu'importe? son portrait
-étoit achevé long-temps avant d'arriver à la remise. L'imagination
-m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit à me faire croire qu'elle
-étoit une déesse, autant que si je l'eusse retirée du fond du Tibre... O
-magicienne! tu es séduite, et tu n'est toi-même qu'une friponne
-séduisante... Tu nous trompes sept fois par jour avec tes portraits et
-tes images... mais aussi tu les fais si gracieux, ils ont tant de
-charmes... tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant, qu'on a du
-regret à rompre avec toi.
-
-Lorsque nous fûmes près de la porte de la remise, elle ôta sa main de
-son front et le laissa voir... C'étoit une figure à-peu-près de
-vingt-six ans... une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre, et
-accommodée le plus simplement. A l'examiner en détail, ce n'étoit pas
-une beauté; mais il y avoit dans cette figure le charme qui, dans la
-situation d'esprit où je me trouvois, m'attachoit beaucoup plus que la
-beauté: elle étoit surtout intéressante... Elle avoit l'air d'une veuve
-qui avoit surmonté les premières impressions de la douleur, et qui
-commençoit à se reconcilier avec sa perte: mais mille autres revers de
-la fortune avoient pu tracer les mêmes lignes sur son visage... J'aurois
-voulu savoir ses malheurs... et si le même bon ton qui régnoit dans les
-conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui
-aurois dit: _Qu'as-tu? et pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te
-chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit?_ En un mot, je me sentis
-de la bienveillance pour elle, et je pris la résolution de lui faire _ma
-cour_ de manière ou d'autre... enfin de lui offrir mes services.
-
-Telles furent mes tentations... et disposé à les satisfaire, on me
-laissa seul avec la dame, sa main dans la mienne, ayant le visage tourné
-vers la remise, et beaucoup plus près de la porte que la nécessité ne
-l'exigeoit.
-
-
-
-
-LA PORTE DE LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement sa main, voici un de ces
-événemens qu'amène la capricieuse fortune, de prendre, pour ainsi dire
-par la main, deux parfaits étrangers... de différens sexes, et peut-être
-de différens coins du monde, et de les placer en un moment ensemble
-d'une manière si cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit à peine
-faire autant, si elle l'avoit projeté depuis un mois.
-
-«Et votre réflexion sur ce point, monsieur, fait voir combien l'aventure
-vous a embarrassé...»
-
-Lorsque notre situation est telle que nous l'aurions souhaitée, rien
-n'est plus mal-à-propos que de parler des circonstances qui la rendent
-ainsi: Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, vous avez raison...
-Le cœur le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit qu'un philosophe
-anglois qui pût en avertir l'esprit pour révoquer le jugement.
-
-En me disant cela, elle dégagea sa main avec un coup-d'œil qui me parut
-un commentaire suffisant sur le texte.
-
-Je vais donner une misérable idée de la foiblesse de mon cœur, en
-avouant qu'il éprouva une peine que des causes peut-être plus dignes
-n'auroient pu lui faire ressentir... La perte de sa main me mortifioit,
-et la manière dont je l'avois perdue ne portoit point de baume sur la
-blessure... Je sentis alors plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le
-désagrément que cause une sotte infériorité.
-
-Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un triomphe momentané; un cœur
-vraiment féminin n'en jouit pas long-temps. Cinq ou six secondes
-changèrent la scène; elle appuya sa main sur mon bras pour achever sa
-réplique, et je me remis, sans savoir comment, dans ma première
-situation.
-
-J'attendois qu'elle me parlât... elle n'avoit rien à y ajouter.
-
-Je donnai alors une autre tournure à la conversation. La morale et
-l'esprit de la sienne m'avoient fait voir que je n'avois pas bien saisi
-son caractère. Elle tourna son visage vers moi, et je m'aperçus que le
-feu qui l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit évanoui... ses
-muscles s'étoient relâchés, et je revis ce même air de peine qui m'avoit
-d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il étoit triste de voir cet esprit
-fin et délicat en proie à la douleur! Je la plaignis de toute mon ame.
-Ce que je vais dire paroîtra peut-être ridicule à un cœur insensible...
-mais en vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre et la serrer dans
-mes bras, quoique dans la rue, sans en rougir.
-
-Mes doigts serroient les siens, et le battement de mes artères qui s'y
-faisoit sentir, lui apprit ce qui se passoit en moi... Elle baissa les
-yeux... un moment de silence s'ensuivit.
-
-Je craignis avoir fait, dans cet intervalle, quelques légers efforts
-pour serrer davantage sa main; car j'éprouvai une sensation plus subtile
-dans la mienne... Ce n'étoit pas un mouvement pour retirer la sienne...
-mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit; et je l'aurois
-infailliblement perdue une seconde fois, si l'instinct, plus que la
-raison, ne m'eût suggéré fort à propos une dernière ressource dans ces
-sortes de périls... c'étoit de la tenir si légèrement, qu'il sembloit
-que j'étois sur le point de lui rendre sa liberté de mon propre gré; et
-c'est ainsi qu'elle me la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût de
-retour avec la clef. Cependant je me mis à réfléchir sur les moyens
-d'effacer les mauvaises impressions contre moi, qu'auroit pu faire sur
-son esprit mon histoire avec le pauvre moine, en cas que celui-ci lui en
-eût fait le rapport.
-
-
-
-
-LA TABATIÈRE.
-
-CALAIS.
-
-
-Le bon vieillard de moine étoit à quatre pas de nous, lorsque je me
-rappelois ce qui s'étoit passé entre lui et moi... il avançoit d'un pas
-timide, dans la crainte sans doute de se rendre importun... Il approche
-enfin d'un air libre... Il avoit une tabatière de corne à la main, et il
-me la présenta ouverte avec beaucoup de franchise... Vous goûterez de
-mon tabac, lui dis-je, en tirant de ma poche une petite tabatière
-d'écaille que je mis dans sa main... Il est excellent, dit-il. Hé bien,
-lui dis-je, faites-moi donc la grace de garder le tabac et la
-tabatière... et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous
-quelquefois que c'est l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité
-brusquement... mais qui n'en avoit pas l'intention dans le cœur.
-
-[Illustration]
-
-Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate... Mon Dieu! dit-il en
-serrant ses mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais été brusque à
-mon égard... Oh! pour cela, dit la dame, je crois qu'il en est
-incapable. Je rougis à mon tour... Et quelle en fut la cause... Je le
-laisse à deviner à ceux qui ont du sentiment... Pardonnez-moi, Madame,
-je l'ai traité très-rudement et sans aucune provocation de sa part...
-Cela est impossible, dit-elle... Mon Dieu, s'écria le moine avec une
-vivacité qui lui paroissoit étrangère, la faute en fut à moi et à
-l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit que cela ne pouvoit pas être; et
-je m'unis à elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un homme aussi
-honnête que lui pût offenser qui que ce soit.
-
-J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute pût causer une irritation
-aussi douce et aussi agréable dans toutes les parties sensitives de
-notre existence. Nous restâmes dans le silence... et nous y restâmes
-sans éprouver cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire
-dans une compagnie où l'on s'entre-regarde dix minutes sans dire mot. Le
-moine, pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière de corne sur la
-manche de son froc... Dès qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit
-une profonde inclination, et me dit qu'il ne savoit pas si c'étoit la
-foiblesse ou la bonté de nos cœurs qui nous avoit engagés dans cette
-contestation... Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de faire un
-échange de boîtes... il me présenta la sienne d'une main, et de l'autre
-tenant la mienne, il la baisa, les yeux humides de larmes, la mit dans
-son sein et s'en alla sans rien dire.
-
-Ah!... je conserve sa boîte... elle vient au secours de ma religion,
-pour aider mon esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres... Je
-la porte toujours sur moi... elle me fait souvenir de la douceur et de
-la modération de celui qui la possédoit, et je tâche de le prendre pour
-modèle dans tous les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés beaucoup.
-Son histoire qu'on m'a racontée depuis, étoit un tissu de peines et de
-désagrémens; il les avoit supportés jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans:
-mais alors, accablé par le chagrin de voir que ses services militaires
-étoient mal récompensés, et éprouvant en même-temps des revers dans la
-plus tendre des passions, il abandonna l'épée et le beau sexe à-la-fois,
-et se retira dans le sanctuaire, non pas tant de son couvent que de
-lui-même.
-
-Je sens un poids sur mon cœur en ajoutant qu'à mon retour par Calais,
-m'étant informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit mort depuis trois
-mois, et qu'il avoit désiré d'être enterré dans un petit cimetière, à
-deux lieues de la ville, appartenant à son couvent. J'eus un violent
-désir d'aller visiter son tombeau... Lorsque j'y fus, je tirai de ma
-poche sa petite boîte de corne, je m'assis près de sa tombe, et
-j'arrachai quelques orties qui n'avoient que faire de croître sur ce
-lieu sacré. Toute cette scène m'affecta à un tel point, que je versai un
-torrent de larmes... Mais je suis aussi foible qu'une femme, et je prie
-le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de me plaindre.
-
-
-
-
-LA PORTE DE LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Pendant tout ce temps, je n'avois pas quitté la main de la dame... il me
-parut qu'il étoit peu décent, après l'avoir tenue si long-temps, de la
-lâcher sans la presser contre mes lèvres, et je m'y hasardai... Son
-teint pâle et inanimé sembloit avoir repris pendant cette action son
-coloris le plus brillant.
-
-Les deux voyageurs qui m'avoient parlé dans la cour, vinrent à passer
-dans ce moment critique, et s'imaginèrent que nous étions pour le moins
-mari et femme. Le voyageur curieux s'approcha, et nous demanda si nous
-partions pour Paris le lendemain matin... Je lui dis que je ne pouvois
-répondre que pour moi-même.--La dame ajouta qu'elle alloit à Amiens...
-Nous y dînâmes hier, me dit le voyageur simple. Vous traverserez cette
-ville, me dit l'autre, en allant à Paris. J'allois lui faire mille
-remercîmens de m'avoir appris qu'Amiens étoit sur la route de Paris...
-mais je tirai de ma poche la petite boîte de corne de mon pauvre moine
-pour prendre une prise de tabac... Je les saluai d'un air tranquille, et
-leur souhaitai une bonne traversée à Douvres... Ils nous laissèrent
-seuls...
-
-Mais, me disois-je à moi-même, quel mal y auroit-il que j'offrisse à
-cette dame affligée la moitié de ma chaise?... Quel grand malheur
-pourroit-il s'ensuivre?
-
---Quel malheur? s'écrièrent en foule toutes les passions basses qui se
-réveillèrent en moi... Ne voyez-vous pas, disoit l'AVARICE, que cela
-vous obligera de prendre un troisième cheval, et qu'il vous en coûtera
-vingt francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle est, me disoit la
-PRÉCAUTION... ni les embarras que cette affaire peut vous causer, disoit
-la LACHETÉ à mon oreille.
-
-Vous pouvez compter, Yorick, ajoutoit la DISCRÉTION, que l'on dira que
-c'est votre maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre rendez-vous.
-
-Comment pourrez-vous après cela, s'écria l'HYPOCRISIE, montrer votre
-visage en public?... ou vous élever, disoit la PUSILLANIMITÉ, dans
-l'église?... ou y être autre chose qu'un petit chanoine, ajoutoit
-l'ORGUEIL.
-
-Mais... répondois-je à tout cela, c'est une honnêteté... Je n'agis guère
-que par ma première impulsion, et j'écoute surtout fort peu les
-raisonnemens qui contribuent à endurcir le cœur... Je me retournai
-précipitamment vers la dame.
-
-Elle n'étoit déjà plus là... Elle étoit partie sans que je m'en
-aperçusse, pendant que cette cause se plaidoit, et avoit déjà fait douze
-ou quinze pas dans la rue. Je courus à elle pour lui faire ma
-proposition du mieux qu'il me seroit possible... mais elle marchoit la
-joue appuyée sur sa main, les yeux fixés en terre, et du pas lent et
-mesuré d'une personne qui pense... Une idée me frappa qu'elle agitoit la
-même affaire en elle-même. Que le ciel vienne à son secours! dis-je;
-elle a probablement quelque belle-mère entichée de pruderie; quelque
-tante hypocrite, quelque vieille femme ignorante à consulter en cette
-occasion, aussi bien que moi. Ainsi, ne me souciant pas d'interrompre la
-procédure, et croyant qu'il étoit plus honnête de la prendre à
-discrétion, plutôt que par surprise, je me retournai doucement et fis
-deux ou trois tours devant la porte de la remise, tandis que, de son
-côté, elle réfléchissoit en se promenant.
-
-
-
-
-DANS LA RUE.
-
-CALAIS.
-
-
-La première fois que je l'avois vue, j'avois arrêté dans mon imagination
-qu'elle étoit charmante; ensuite j'avois posé, comme un second axiôme
-aussi incontestable que le premier, qu'elle étoit veuve et dans
-l'affliction... je n'allai pas plus loin; cette situation me plaisoit...
-Elle seroit restée avec moi jusqu'à minuit, que je m'en serois tenu à ce
-système, et ne l'aurois considérée que sous ce point de vue général.
-
-Elle s'étoit à peine éloignée de moi de vingt pas, que quelque chose
-d'intérieur en moi me faisoit désirer plus de particularités sur son
-compte... L'idée d'une longue séparation vint me saisir et m'alarmer...
-il pouvoit se faire que je ne la revisse plus... Le cœur s'attache à ce
-qu'il peut, et je voulois au moins des traces sur lesquelles mes
-souhaits pussent la rejoindre, si je ne la revoyois plus moi-même: en un
-mot, je voulois savoir son nom, celui de sa famille, son état... Je
-savois l'endroit où elle alloit, je voulois savoir l'endroit d'où elle
-venoit. Mais comment parvenir à toutes ces connoissances? Cent petites
-délicatesses s'y opposoient. Je formai vingt plans différens: je ne
-pouvois pas lui faire des questions directes, la chose du moins me
-paroissoit impossible.
-
-Un petit officier françois de fort bon air, qui venoit en dansant au
-bruit d'une ariette qu'il fredonnoit, me fit voir que ce qui me sembloit
-si difficile étoit la chose du monde la plus aisée. Il se trouva entre
-la dame et moi, au moment qu'elle revenoit à la porte de la remise. Il
-m'aborda, et à peine m'avoit-il parlé, qu'il me pria de lui faire
-l'honneur de le présenter à la dame... Je n'avois pas été présenté
-moi-même... Il se retourna aussitôt et se présenta sans moi. Vous venez
-de Paris, apparemment, lui dit-il, madame? Non; mais je vais, dit-elle,
-prendre cette route. Vous n'êtes pas de Londres? Elle répondit que non.
-Ah! madame vient de Flandres? apparemment que vous êtes Flamande? La
-dame répondit oui... De Lille, peut-être?... Non... Ni d'Arras, ni de
-Cambrai, ni de Bruxelles?... La dame dit qu'elle étoit de Bruxelles.
-
-J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement de cette ville dans la
-dernière guerre... Il faut l'avouer, cette place est admirablement bien
-située pour cela... Elle étoit remplie de noblesse, quand les Impériaux
-en furent chassés par les François... La dame lui fit une légère
-inclination de tête... Il lui raconta la part qu'il avoit eue au succès
-de cette affaire... la pria de lui faire l'honneur de lui dire son nom,
-et la salua...
-
-Et madame, sans doute, a son mari, reprit-il, en regardant derrière lui
-après avoir fait deux pas? Et sans attendre la réponse, il s'en alla en
-sautant dans la rue.
-
-Je le considérai avec des yeux attentifs... Apparemment, me dis-je, que
-je n'ai pas assez médité les importantes leçons de la _civilité_ qu'on a
-mises dans les mains de mon enfance; car je n'en pourrois pas faire
-autant.
-
-
-
-
-LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-M. Dessein étoit arrivé avec la clef de la remise à la main, il nous
-ouvrit les grands battans de son magasin de chaises.
-
-Le premier objet qui me donna dans l'œil, fut une autre guenille de
-désobligeante, le vrai portrait de celle qui m'avoit plu une heure
-auparavant, mais qui depuis avoit excité en moi une sensation si
-désagréable... Il me sembloit qu'il n'y avoit qu'un rustre, un homme
-insociable, qui eût pu imaginer une telle machine, et je pensais
-à-peu-près de même de celui qui voudroit s'en servir.
-
-J'observai qu'elle causoit autant de répugnance à la dame qu'à moi... M.
-Dessein s'en aperçut, et il nous mena vers deux chaises qui devinrent
-tout de suite l'objet de ses éloges. Les lords A. et B., dit-il, les
-avoient achetées pour faire le grand tour; mais elles n'ont pas été plus
-loin que Paris; ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes que
-neuves... Je les trouve trop bonnes, M. Dessein; et je passai à une
-autre qui étoit derrière, et qui parut me convenir... J'entrai
-sur-le-champ en négociation du prix... Cependant, dis-je, en ouvrant la
-portière et en montant dedans, il me semble qu'on auroit bien de la
-peine à y tenir deux... Ayez la bonté, madame, dit M. Dessein, en lui
-offrant son bras, d'y monter aussi... La dame hésita une demi-seconde...
-et s'y plaça... et M. Dessein, à qui un domestique faisoit signe qu'il
-vouloit lui parler, ferma la portière sur nous et nous laissa.
-
-
-
-
-LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-Voila _qui est plaisant_, dit la dame, en souriant; c'est la seconde
-fois que, par des hasards fort indifférens, on nous laisse ensemble:
-_cela est comique._
-
-Il ne manque du moins pour le rendre tel, lui dis-je, que l'usage
-comique que la galanterie d'un François voudroit faire de cette
-aventure... Faire l'amour dans le premier moment... offrir sa personne
-au second.
-
-C'est-là leur fort, répondit la dame.
-
-On le suppose au moins... et je ne sais trop comment cela est arrivé...
-mais ils ont acquis la réputation de mieux connoître et faire l'amour
-que toute autre nation de la terre... Pour moi, je les crois très-mal
-adroits... et dans le vrai, la pire espèce d'archers qui jamais exerça
-la patience du dieu d'Amour.
-
-... Croire qu'ils mettent du sentiment dans l'amour!
-
-Je croirois plutôt qu'il est possible de faire un bel habit avec des
-morceaux de reste et de toutes couleurs... Ils se déclarent tout d'un
-coup, à la première rencontre... N'est-ce pas là soumettre l'offre de
-leur amour et de leur personne à l'examen sévère d'un esprit que le cœur
-n'a pas encore échauffé?
-
-La dame m'écoutoit comme si elle s'attendoit à quelque chose de plus...
-
-Considérez donc, madame, lui dis-je, en posant ma main sur la sienne...
-
-Que les personnes graves détestent l'amour à cause du nom.
-
-Les intéressées le haïssent, parce qu'elles donnent la préférence à
-autre chose.
-
-Les hypocrites paroissent l'avoir en horreur, en feignant de n'aspirer
-qu'aux choses célestes.
-
-Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes beaucoup plus effrayés que
-blessés par cette passion... Quelque manque d'expérience que l'homme
-montre dans ces sortes d'affaires, il ne laisse échapper le mot d'amour
-qu'une heure ou deux au moins après le temps que son silence sur ce
-sujet est devenu un vrai tourment. Il me semble qu'une suite de petites
-et paisibles attentions qui n'iroient pas jusqu'à sonner l'alarme... et
-qui ne seroient pourtant pas assez vagues pour qu'on pût s'y
-méprendre... accompagnées de temps en temps d'un regard tendre, mais peu
-ou même point du tout de discours à ce sujet... laisseroient votre
-maîtresse toute à la nature, qui saura bien amollir son cœur.
-
-Eh bien, dit la dame en rougissant, je crois que vous n'avez pas cessé
-de me faire l'amour depuis que nous sommes ensemble.
-
-
-
-
-LA REMISE.
-
-CALAIS.
-
-
-M. Dessein revint pour nous ouvrir la portière, et dit à la dame que M.
-le comte de L... son frère, venoit d'arriver... Quoique je souhaitasse
-tout le bien possible à cette dame, j'avouerai que cet événement
-attrista mon cœur; et je ne pus m'empêcher de le lui dire... car en
-vérité, madame, ajoutai-je, il est fatal à une proposition que j'allois
-vous faire...
-
-Il est inutile, dit-elle, en m'interrompant et en mettant une de ses
-mains sur les deux miennes, de m'expliquer votre projet. Il est rare,
-mon bon Monsieur, qu'un homme ait quelque proposition amicale à faire à
-une femme, sans qu'elle en ait le pressentiment quelques momens
-auparavant.
-
-Oui... la nature, dis-je, l'arme de ce pressentiment, pour la garantir
-du piége... Mais, dit-elle en me fixant, je n'avois rien à craindre; et,
-à vous parler franchement, j'étois déterminée à accepter votre
-proposition. Si je l'eusse acceptée... elle s'arrêta un moment... je
-crois, reprit-elle, que vous m'auriez disposée à vous raconter une
-histoire qui auroit rendu la compassion la chose la plus dangereuse qui
-auroit pu nous arriver dans le voyage.
-
-Et me disant cela, elle me tendit la main... Je la baisai deux fois, et
-elle descendit de la chaise en me disant adieu avec un regard mêlé de
-sensibilité et de douceur.
-
-
-
-
-DANS LA RUE.
-
-CALAIS.
-
-
-Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai à m'ennuyer. Il me
-sembloit que les minutes étoient des heures, et je n'ai jamais fait un
-marché de douze guinées aussi promptement dans toute ma vie, que celui
-de ma chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des chevaux de poste, et je
-dirigeai mes pas vers l'hôtellerie.
-
-Ciel! dis-je en entendant quatre heures sonner, et en faisant réflexion
-qu'il n'y avoit guère plus d'une heure que j'étois à Calais...
-
-Quel gros volume d'aventures, en cet instant si court, ne pourroit pas
-produire un homme qui s'intéresse à tout, et ne laisse rien échapper de
-ce que le temps et le hasard lui présentent continuellement!
-
-Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelqu'utilité; peut-être qu'un
-autre réussira mieux. Mais qu'importe? c'est un essai que je fais sur la
-nature humaine... il ne me coûte que mon travail; cela suffit, il me
-fait plaisir; il anime la circulation de mon sang, dissipe les humeurs
-sombres, éclaire mon jugement et ma raison.
-
-Je plains l'homme qui, voyageant de Dan à Bersheba, peut s'écrier: Tout
-est stérile! Oui, sans doute, le monde entier est stérile pour ceux qui
-ne veulent pas cultiver les fruits qu'il présente; mais, me disois-je à
-moi-même en frottant gaiement mes mains l'une contre l'autre, je serois
-au milieu d'un désert que je trouverais de quoi réveiller mes
-affections... Un doux myrte, un triste cyprès, m'attireroient sous leur
-feuillage... Je les bénirois de l'ombrage bienfaisant qu'ils
-m'offriroient... je graverois mon nom sur leur écorce; je leur dirais:
-vous êtes les arbres les plus agréables de tout le désert... Je gémirais
-avec eux en voyant leurs feuilles dessécher et tomber, et ma joie se
-mêleroit à la leur, quand le retour de la belle saison les couronneroit
-d'une riante verdure.
-
-Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et
-ainsi de suite; mais le savant Smelfungus avoit la jaunisse. Accablé
-d'une humeur sombre, tous les objets qui se présentèrent à ses yeux, lui
-parurent décolorés et défigurés... Il nous a donné la relation de ses
-voyages: ce n'est qu'un triste détail de ses pitoyables sensations.
-
-Je rencontrai Smelfungus sous le grand portique du Panthéon... il en
-sortoit... _Ce n'est qu'un vaste cirque pour un combat de coqs_,
-dit-il... Je voudrois, lui dis-je, que vous n'eussiez rien dit de pis de
-la Vénus de Médicis... J'avois appris, en passant à Florence, qu'il
-avoit fort maltraité la déesse, parce qu'il la regardoit comme la beauté
-la plus prostituée du pays.
-
-Smelfungus revenoit de ses voyages, et je le rencontrai encore à
-Turin... Il n'eut que de tristes aventures sur la terre et sur l'onde à
-me raconter. Il n'avoit vu que des gens qui s'entre-mangent, comme les
-antropophages... Il avoit été écorché vif, et plus maltraité que
-Saint-Barthelemi, dans toutes les auberges où il étoit entré.
-
-Oh! je veux le publier dans tout l'univers, s'écria-t-il. Vous ferez
-mieux, lui dis-je, d'aller voir votre médecin.
-
-Mundungus, homme dont les richesses étoient immenses, se dit un jour:
-allons, faisons _le grand tour_. Il va de Rome à Naples, de Naples à
-Venise, de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin... et Mundungus, à son
-retour, n'avoit pas retenu une seule anecdote agréable... ou qui portoit
-un caractère de générosité... Il avoit parcouru les grandes routes sans
-jeter les yeux ni d'un côté ni de l'autre, de crainte que l'amour ou la
-compassion ne le détournât de son chemin.
-
-Que la paix soit avec eux, s'ils peuvent la trouver! Mais le ciel, s'il
-étoit possible d'y atteindre avec de pareils esprits, n'auroit point
-d'objets qui pussent fixer et amollir la dureté de leurs cœurs... Les
-doux génies, sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir de leur
-arrivée; ils n'entendroient autre chose que des cantiques de joie, des
-extases de ravissement et de bonheur... O! mes chers lecteurs, les ames
-de Smelfungus et de Mundungus... je les plains... elles manquent de
-facultés pour les sentir... Smelfungus et Mundungus seroient placés dans
-la demeure la plus heureuse du ciel... les ames de Smelfungus et de
-Mundungus s'y croiroient malheureuses, et gémiroient pendant toute
-l'éternité.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-Mon porte-manteau étoit tombé une fois de derrière la chaise; j'avois
-été obligé de descendre deux fois par la pluie, et je m'étois mis une
-autre fois dans la boue jusqu'aux genoux, pour aider le postillon à
-l'attacher... Je ne savais ce qui causoit un dérangement si fréquent.
-J'arrive à Montreuil, et l'hôte me demande si je n'ai pas besoin d'un
-domestique... A ce mot, je devine que c'est le défaut d'un domestique
-qui est cause que mon porte manteau se dérange si souvent.
-
-Un domestique! dis-je: oui, j'en ai bien besoin; il m'en faut un.
-Monsieur, dit l'hôte, c'est qu'il y a ici près un jeune homme qui seroit
-charmé d'avoir l'honneur de servir un Anglois. Et pourquoi plutôt un
-Anglois qu'un autre? Ils sont si généreux! répond l'hôte. Bon! dis-je en
-moi-même, je gage que ceci me coûtera vingt sols de plus ce soir...
-C'est qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il. Courage! me
-disais-je, autres vingt sols à noter. Pas plus tard qu'hier au soir,
-continua-t-il, un milord Anglois offrit un écu à la fille... Tant pis
-pour mademoiselle Jeanneton, dis-je.
-
-Mademoiselle Jeanneton étoit fille de l'hôte; et l'hôte s'imaginant que
-je n'entendois pas bien le françois, se hasarda à m'en donner une leçon.
-Ce n'est pas _tant pis_ que vous auriez dû dire, Monsieur, c'est _tant
-mieux_. C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque chose à gagner;
-tant pis, quand il n'y a rien... Cela revient au même, lui dis-je.
-Pardonnez-moi, Monsieur, dit l'hôte, cela est bien différent.
-
-Ces deux expressions, _tant pis_ et _tant mieux_, étant les deux grands
-pivots de presque toutes les conversations françoises, il est bon
-d'avertir qu'un étranger qui va à Paris, feroit bien de s'instruire,
-avant d'arriver, de toute l'étendue de leur usage.
-
-Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda à monsieur Hume, à la table
-de notre ambassadeur, s'il étoit monsieur Hume le poète: Non, dit
-monsieur Hume tranquillement. Tant pis, répond le marquis.
-
-C'est monsieur Hume l'historien, dit un autre. Ah! tant mieux, dit le
-marquis. Et monsieur Hume, dont le cœur, comme on sait, est excellent,
-remercia le marquis pour son tant pis et pour son tant mieux.
-
-L'hôte, après sa leçon, appela La Fleur; c'est ainsi que se nommoit le
-jeune homme qu'il me proposoit. Je ne puis rien dire de ses talens;
-Monsieur en jugera mieux que moi; mais pour sa probité, j'en réponds.
-
-Je ne sais quel ton il donna à ce qu'il disoit: mais il me fit faire
-attention à ce que j'allois faire, et La Fleur qui attendoit dehors avec
-cette impatience qu'ont tous les enfans de la nature en certaines
-occasions, fit son entrée.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-Je suis disposé à penser favorablement de tout le monde au premier
-abord, et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir ses services à un
-aussi pauvre diable que moi: mais ce penchant me donne quelquefois de la
-défiance; il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou moins,
-selon l'humeur qui me domine, et le cas dont il s'agit... Je puis
-ajouter aussi selon le sexe à qui je dois avoir affaire.
-
-Dès que La Fleur entra dans la chambre, son air nouveau et naturel
-triompha de la défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je
-l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire; mais
-je découvrirai ses talens à mesure que j'en aurai besoin... D'ailleurs,
-un François est propre à tout.
-
-Cependant la curiosité m'aiguillona; et quelle fut ma surprise! le
-pauvre La Fleur ne savoit que battre du tambour, et jouer quelques
-marches sur le fifre. Je sentis que ma foiblesse n'avoit jamais été
-insultée plus vivement que dans cette occasion par ma sagesse...
-
-La Fleur avoit commencé son entrée dans le monde, par satisfaire le
-noble desir qui enflamme presque tous ses compatriotes... Il avoit servi
-le roi pendant plusieurs années: mais s'étant aperçu que l'honneur
-d'être tambour n'ouvroit pas les portes de la récompense, ni la carrière
-de la gloire, il s'étoit retiré sur ses terres, où il vivoit comme il
-plaisoit à Dieu, c'est-à-dire, aux dépens de l'air.
-
-Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un tambour pour vous servir
-dans votre voyage en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurois-je pas
-pris? dis-je. La moitié de notre noblesse ne fait-elle pas le même
-voyage avec des _lendors_ de compagnons qu'elle paie, et qui lui
-laissent à payer de plus le flûteur, le diable et tout son train?...
-Lorsqu'on peut se débarrasser d'un mauvais marché par une équivoque...
-je trouve qu'on n'est pas à plaindre... Mais, La Fleur, vous savez sans
-doute faire quelque chose de plus? Oh qu'oui!... Il savoit faire des
-guêtres et jouer un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse... Moi, lui
-dis-je, je joue de la basse... ainsi nous pourrons concerter... Mais, La
-Fleur, vous savez raser et accommoder un peu une perruque? J'ai les
-meilleures dispositions... C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en
-l'interrompant, et cela doit me suffire... On servit le souper... Je me
-mis à table. J'avois d'un côté de ma chaise un épagneul anglois, de
-l'autre un domestique françois aussi gai qu'on peut l'être... J'étois
-content de mon empire... Et si les monarques savoient borner leurs
-desirs, ils seroient aussi heureux que je l'étois.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-La Fleur ne m'a point quitté pendant tous mes voyages, et il sera
-souvent question de lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs
-sur son compte; et pourquoi même ne parviendrais-je pas à les intéresser
-en sa faveur? Je n'ai jamais eu de raison de me repentir d'avoir suivi
-les impulsions qui m'avoient déterminé à le prendre: il a été le
-domestique le plus fidèle, le plus attaché, le plus ingénu qui jamais
-fut à la suite d'un philosophe. Ses talens de battre du tambour et de
-faire des guêtres, bons en eux-mêmes, ne m'étoient pas, à la vérité,
-d'une grande utilité; mais j'en étois bien récompensé par la gaieté
-perpétuelle de son humeur... Elle suppléoit à tous les talens qu'il
-n'avoit pas; elle auroit même, dans mon esprit, effacé ses défauts. Je
-trouvois toujours des ressources et des motifs d'encouragement dans son
-air et ses regards, et une espèce de fil qui me faisoit sortir des
-difficultés que je rencontrois... J'allois dire aussi des siennes; mais
-La Fleur étoit hors de toute atteinte des événemens. La faim, la soif,
-le froid, le chaud, les veilles, la fatigue, ne faisoient pas la moindre
-impression sur sa physionomie; il étoit éternellement le même. Je ne
-sais si je suis philosophe; Satan veut quelquefois me le persuader; mais
-si je le suis, je l'avoue, je me suis trouvé bien des fois humilié en
-réfléchissant aux obligations que j'ai au caractère philosophique de ce
-pauvre garçon. Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas excité à
-m'appliquer à une philosophie plus sublime?... Avec tout cela, La Fleur
-étoit un peu fat; mais c'étoit plutôt un mouvement de la nature, que
-l'effet de l'art. Il n'eut pas demeuré trois jours à Paris, que cette
-fatuité disparut.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-J'installai le lendemain matin, La Fleur dans sa charge. Je fis devant
-lui l'inventaire de mes six chemises et de ma culotte de soie noire, et
-je lui donnai la clef de mon porte-manteau. Je lui dis de le bien
-attacher derrière la chaise, de faire atteler les chevaux, et d'avertir
-l'hôte de m'apporter son compte.
-
-Ce garçon est heureux, dit l'hôte en adressant la parole à cinq ou six
-filles qui entouroient La Fleur, et lui souhaitoient affectueusement un
-bon voyage. La Fleur baisoit les mains des filles; ses yeux se
-mouillèrent, il les essuya trois fois, et trois fois il promit
-d'apporter des pardons de Rome à toute la bande.
-
-Toute la ville l'aime, me dit l'hôte. On le trouvera de manque à tous
-les coins de Montreuil; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être toujours
-amoureux... Bon! dis-je en moi-même; cela m'évitera la peine de mettre
-chaque nuit ma culotte sous mon oreiller; et je faisois moins, en disant
-cela, l'éloge de La Fleur, que le mien. J'ai toute ma vie été amoureux
-d'une princesse ou de quelqu'autre, et je compte bien l'être jusqu'à ma
-mort. Je suis très-persuadé que si j'étois destiné à faire une action
-basse, je ne la ferois que dans l'intervalle d'une passion à l'autre.
-J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes, et je me suis toujours
-aperçu que mon cœur étoit fermé pendant ce temps: il étoit si endurci,
-qu'il falloit que je fisse un effort sur moi pour soulager un misérable,
-en lui donnant seulement six sous. Je me hâtois alors de sortir de cet
-état d'indifférence. Le moment où je me retrouvais ranimé par la tendre
-passion, étoit le moment où je redevenois généreux et compatissant.
-J'aurois tout fait pour rendre service, pourvu qu'il n'y eût pas de
-crime...
-
-Mais que fais-je en disant tout ceci? ce n'est pas mon éloge; c'est
-celui de la passion.
-
-
-
-
-FRAGMENT.
-
-
-De toutes les villes de la Thrace, celle d'Abdère étoit la plus adonnée
-à la débauche; elle étoit plongée dans un débordement de mœurs
-effroyable. C'étoit en vain que Démocrite, qui y faisoit son séjour,
-employoit tous les efforts de l'ironie et de la risée pour l'en tirer;
-il n'y pouvoit réussir. Le poison, les conspirations, le meurtre, le
-viol, les libelles diffamatoires, les pasquinades, les séditions y
-régnoient: on n'osoit sortir le jour; c'étoit encore pis la nuit.
-
-Ces horreurs étoient portées au dernier point, lorsqu'on représenta à
-Abdère l'Andromède d'Euripide; tous les spectateurs en furent charmés;
-mais de tous les endroits dont ils furent enchantés, rien ne frappa plus
-leur imagination que les tendres accens de la nature qu'Euripide avoit
-mis dans le discours pathétique de Persée:
-
- O Amour! roi des dieux et des hommes, etc.
-
-Tout le monde, le lendemain, parloit en vers iambiques; ce discours de
-Persée faisoit le sujet de toutes les conversations... On ne faisoit que
-répéter dans chaque maison, dans chaque rue:
-
- O Amour! roi des dieux et des hommes!
-
-Tout retentissoit du nom d'Amour; chaque bouche le prononçoit comme les
-notes d'une douce mélodie dont le souvenir charme encore l'oreille, et
-qu'on ne peut s'empêcher de répéter. On n'entendoit de tous côtés,
-qu'Amour! Amour, roi des dieux et des hommes... Le même feu saisit tout
-le monde; et toute la ville, comme si ses habitans n'avoient eu qu'un
-même cœur, se livra à l'amour.
-
-Les apothicaires d'Abdère cessèrent de vendre de l'ellébore; les
-faiseurs d'armes ne vendirent plus d'instrumens de mort; l'amitié, la
-vertu, régnèrent par tout; les ennemis les plus irréconciliables
-s'entredonnèrent publiquement le baiser de paix... Le siècle d'or
-revint, et répandit ses bienfaits sur Abdère. Les Abdéritains jouoient
-des airs tendres sur le chalumeau; le beau sexe quittoit les robes de
-pourpre, et s'asséyoit modestement sur le gazon pour écouter ces doux
-concerts.
-
-Il n'y avoit, dit le fragment, que la puissance d'un dieu dont l'empire
-s'étend du ciel à la terre, et jusques dans le fond des eaux, qui pût
-opérer ce prodige.
-
-
-
-
-MONTREUIL.
-
-
-Quand tout est prêt et qu'on a discuté chaque article de la dépense, il
-y a encore, à moins que le mauvais traitement n'ait remué votre bile en
-aigrissant votre humeur, une autre affaire à ajuster à la porte avant de
-monter en chaise. C'est avec les fils et les filles de la pauvreté que
-vous avez affaire; ils vous entourent... Et que personne ne les
-rebute... Ce que souffrent ces malheureux est déjà trop cruel, pour y
-ajouter de la dureté; il vaut mieux avoir quelque monnoie à leur
-distribuer, et c'est un conseil que je donne à tous les voyageurs... Ils
-n'auront pas besoin d'écrire les motifs de leur générosité: ils seront
-enregistrés ailleurs.
-
-Personne ne donne moins que moi, parce qu'il y a peu de mes
-connoissances qui aient moins à donner: mais c'étoit le premier acte de
-cette nature que je faisois en France; je le fis avec plus d'attention.
-
-Hélas! disois-je, en les montrant au bout de mes doigts, je n'ai que
-huit sous, et il y a huit pauvres femmes et autant d'hommes pour les
-recevoir.
-
-Un de ces hommes sans chemise, et dont l'habit tomboit en lambeaux, se
-trouvoit au milieu des femmes. Il s'en retira aussitôt en faisant la
-révérence. Lorsque le parterre crie tout d'une voix: place aux dames! il
-ne montre pas plus de déférence pour le beau sexe que ce pauvre homme.
-
-Juste ciel! m'écriai-je en moi-même, par quelles sages raisons as-tu
-ordonné que la mendicité et la politesse seroient réunies dans ce pays,
-quand elles sont si opposées dans les autres régions?
-
-Je lui offris un de mes huit sous, uniquement parce qu'il avoit été
-honnête.
-
-Un pauvre petit homme plein de vivacité, et qui étoit vis-à-vis de moi,
-après avoir mis sous son bras un fragment de chapeau, tira sa tabatière
-de sa poche, et offrit généreusement une prise de tabac à toute
-l'assemblée... C'étoit un don de conséquence, et chacun le refusa en
-faisant une inclination... Il les sollicita avec un air de franchise:
-prenez, prenez-en, en regardant d'un autre côté; à la fin chacun en
-prit. Ce seroit dommage, me dis-je, que sa boîte se vidât. J'y mis deux
-sous, et j'y pris moi-même une prise de tabac pour lui rendre le don
-plus agréable. Il sentit le poids de la seconde obligation plus que
-celui de la première... C'étoit lui faire honneur; l'autre, au
-contraire, étoit humiliante: il me salua jusqu'à terre.
-
-Tenez, dis-je à un vieux soldat qui n'avoit qu'une main, et sembloit
-avoir vieilli dans le service, voilà deux sous pour vous... Vive le roi!
-s'écria le vieux soldat.
-
-Il ne me restoit plus que trois sous; j'en donnai un pour l'amour de
-Dieu: c'est à ce titre qu'on me le demandoit. La pauvre femme avoit la
-cuisse disloquée: on ne peut pas soupçonner que ce fût pour un autre
-motif.
-
-Mon cher et très-charitable monsieur!... on ne peut refuser celui-ci, me
-disois-je.
-
-Milord anglais!... le seul son de ce mot valoit l'argent, et je le payai
-du dernier de mes sous... Mais dans l'empressement où j'avois été de les
-distribuer, j'avais oublié un pauvre honteux qui n'avoit personne pour
-faire la quête, et qui peut-être auroit péri avant d'oser demander
-lui-même. Il étoit près de la chaise, mais hors du cercle; il essuyoit
-une larme qui découloit le long de son visage, et il avoit l'air d'avoir
-vu de plus beaux jours. Bon Dieu! me disois-je, et je n'ai pas un sou
-pour lui donner!... Vous en avez mille, s'écrièrent à-la-fois toutes les
-puissances de la nature qui étoient en mouvement chez moi. Je
-m'approchai de lui, et je lui donnai... il n'importe quoi... Je
-rougirois à present de dire combien... j'étois honteux alors de penser
-combien peu... Si le lecteur devine ma disposition, il peut juger entre
-ces deux points donnés, à vingt ou quarante sous près, quelle fut la
-somme précise.
-
-Je ne pouvois rien donner aux autres... Que Dieu vous bénisse! leur
-dis-je. Et le bon Dieu vous bénisse vous-même, s'écrièrent le vieux
-soldat, le petit homme, etc. etc. Le pauvre honteux ne pouvoit rien
-dire... Il tira un petit mouchoir de sa poche, et essuya ses yeux en se
-détournant. Je crus qu'il me remercioit plus que tous les autres.
-
-
-
-
-LE BIDET.
-
-
-Ces petites affaires ne furent pas sitôt ajustées, que je montai dans ma
-chaise, très-content de tout ce que j'avois fait à Montreuil... La
-Fleur, avec ses grosses bottes, sauta sur un bidet... Il s'y tenoit
-aussi droit et aussi heureux qu'un prince.
-
-Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs dans cette scène factice
-de la vie? Nous n'avions pas encore fait une lieue, qu'un âne mort
-arrêta tout court La Fleur dans sa course. Le bidet ne voulut pas
-passer. La contestation entre La Fleur et lui s'échauffa, et le pauvre
-garçon fut désarçonné et jeté par terre.
-
-Il souffrit sa chûte avec toute la patience du François qui auroit été
-le meilleur chrétien, et ne dit pas autre chose que, _diable!_ Il
-remonta à cheval sur-le-champ, et battit le bidet comme il auroit pu
-battre son tambour.
-
-Le bidet voloit du côté d'un chemin à l'autre, tantôt par-ci, tantôt
-par-là; mais il ne vouloit pas approcher de l'âne mort. La Fleur, pour
-le corriger, insistoit... et le bidet entêté le jeta encore par terre.
-
-Qu'a ton bidet, La Fleur, lui dis-je? Monsieur, c'est le cheval le plus
-opiniâtre du monde. Hé bien, s'il est obstiné, repris-je, il faut le
-laisser aller à sa fantaisie. La Fleur, qui étoit remonté, descendit; et
-dans l'idée qu'il feroit aller le bidet en avant, il lui donna un grand
-coup de fouet; mais le bidet me prit au mot, et s'en retourna en
-galoppant à Montreuil. _Peste!_ dit La Fleur.
-
-Il n'est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur,
-dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes
-d'exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils
-répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif
-et le superlatif; et l'on se sert des uns et des autres dans tous les
-accidens imprévus de la vie.
-
-_Diable_, est le premier degré, c'est le degré positif; il est d'usage
-dans les émotions ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites choses
-contraires à notre attente arrivent. Qu'on joue, par exemple, au
-passe-dix, et que l'on ne rapporte deux fois de suite que double as, ou,
-comme La Fleur, que l'on soit jeté par terre; ces petites circonstances
-et tant d'autres s'expriment par, _diable_; et c'est pour cette raison
-que, lorsqu'il est question de cocuage, on se sert de cette
-expression...
-
-Mais dans une aventure où il entre quelque chose de dépitant, comme
-lorsque le bidet s'enfuit en laissant La Fleur étendu par terre avec ses
-grosses bottes, alors vient le second. On se sert de, _peste_!
-
-Pour le troisième...
-
-Oh! c'est ici que mon cœur se gonfle de compassion, quand je songe à ce
-qu'un peuple aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit forcé à s'en
-servir.
-
-Puissance qui délies nos langues et les rends éloquentes dans la
-douleur, accorde-moi des termes décens pour exprimer ce superlatif, et
-quel que soit mon sort, je céderai à la nature!...
-
-Mais il n'y a point de ces termes décens dans la langue françoise. Je
-formai la résolution de prendre les accidens qui m'arriveroient avec
-patience et sans faire d'exclamation.
-
-La Fleur n'avoit pas fait cette convention avec lui-même. Il suivit le
-bidet des yeux tant qu'il le put voir... Et l'on peut s'imaginer, si
-l'on veut, dès qu'il ne le vit plus, de quelle expression il fit usage
-pour conclure la scène.
-
-Il n'y avoit guère de moyens, avec des bottes fortes aux jambes, de
-rattrapper un cheval effarouché. Je ne voyois qu'une alternative,
-c'étoit de faire monter La Fleur derrière la chaise, ou de l'y faire
-entrer.
-
-Il vint s'asseoir à côté de moi, et, dans une demi-heure, nous arrivâmes
-à la poste de Nampont.
-
-
-
-
-NAMPONT.
-
-L'ANE MORT.
-
-
-Voici, dit-il, en tirant de son bissac le reste d'une croûte de pain,
-voici ce que tu aurois partagé avec moi si tu avois vécu... Je croyois
-que cet homme apostrophoit son enfant; mais c'étoit à son âne qu'il
-adressoit la parole, et c'étoit le même âne que nous avions vu en
-chemin, et qui avoit été si fatal à La Fleur... Il paroissoit le
-regretter si vivement, qu'il me fit souvenir des plaintes que
-Sancho-Pança avoit faites dans une occasion semblable... Mais cet homme
-se plaignoit avec des accens plus conformes à la nature.
-
-[Illustration]
-
-Il étoit assis sur un banc de pierre à la porte. Le paneau et la bride
-de l'âne étoient à côté de lui: il les levoit de temps-en-temps, et les
-laissoit ensuite tomber... puis les regardoit et secouoit la tête... Il
-reprit ensuite sa croute de pain, comme s'il alloit la manger... Mais,
-après l'avoir tenue quelque temps à la main, il la posa sur le mors de
-la bride, en regardant avec des yeux de désir l'arrangement qu'il venoit
-de faire, et il soupira.
-
-La simplicité de sa douleur assembla une foule de monde autour de lui;
-et La Fleur s'y mêla pendant qu'on atteloit les chevaux. J'étois resté
-dans la chaise, je voyois et j'entendois par-dessus la tête des autres.
-
-Il disoit qu'il venoit d'Espagne, où il étoit allé du fond de la
-Franconie, et qu'il s'en retournoit chez lui; il étoit arrivé jusqu'à
-cet endroit lorsque son âne mourut. Chacun étoit curieux de savoir ce
-qui avoit pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long
-voyage.
-
-Hélas! dit-il, le ciel m'avoit donné trois fils, c'étoient les plus
-beaux garçons de toute l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les deux
-aînés dans la même semaine: le plus jeune étoit frappé de la même
-maladie; je craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, s'il en
-revenoit, d'aller à Saint-Jacques de Compostelle.
-
-Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la nature... et pleura amèrement.
-
-Il continua... Le ciel, dit-il, me fit la faveur d'accepter la
-condition, et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai
-perdu... Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage, il a mangé
-le même pain que moi pendant toute la route... enfin, il a été mon
-compagnon et mon ami.
-
-Chacun prenoit part à la douleur de ce pauvre homme. La Fleur lui offrit
-de l'argent. Il dit qu'il n'en avoit pas besoin. Hélas! ce n'est pas la
-valeur de l'âne que je regrette, c'est sa perte... J'étois assuré qu'il
-m'aimoit... Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui leur étoit
-arrivé en passant les Pyrénées... Ils s'étoient perdus, et avoient été
-séparés trois jours l'un de l'autre: pendant ce temps, l'âne l'avoit
-cherché autant qu'il avoit cherché l'âne; à peine purent-ils manger l'un
-et l'autre, qu'ils ne se fussent retrouvés.
-
-Tu as au moins une consolation, lui dis-je, dans la perte de ton pauvre
-animal, c'est que je suis persuadé que tu lui as été un tendre maître.
-Hélas! dit-il, je le croyois ainsi pendant qu'il vivoit: mais à présent
-qu'il est mort, je crains que la fatigue de me porter ne l'ait accablé,
-et que je ne sois responsable d'avoir abrégé sa vie...
-
-Quelle honte pour l'humanité! me dis-je en moi-même; si nous ne nous
-aimions les uns les autres qu'autant que ce pauvre homme aimoit son
-âne... ce seroit quelque chose.
-
-
-
-
-NAMPONT.
-
-LE POSTILLON.
-
-
-Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y prit pas garde, et il
-m'entraîna sur le pavé au grand galop.
-
-Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie,
-n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source, que mon ame
-aspiroit après des mouvemens tranquilles. J'aurois souhaité que le
-postillon eût parti moins vîte; mais au moment que le bon pélerin
-achevoit son histoire, il donna de si grands coups de fouet à ses
-chevaux, qu'ils partirent comme si mille diables étoient à leurs
-trousses.
-
-Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez plus doucement: mais plus je
-criais, plus il excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte donc! lui
-dis-je. Vous verrez qu'il continuera d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me
-mette en colère... ensuite il ira doucement afin de me faire goûter les
-douceurs de cet état.
-
-Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d'aller pas à
-pas... Je m'étois fâché contre lui... Je m'étois fâché ensuite contre
-moi-même pour m'être mis en colère...
-
-Un bon galop dans ce moment m'auroit fait du bien...
-
-Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon bon garçon, lui dis-je...
-
-Mais le postillon me montra la montagne... Je voulois alors me rappeler
-l'histoire du pauvre allemand et de son âne; mais j'en avois perdu le
-fil, et il me fut aussi impossible de le retrouver, qu'au postillon
-d'aller le trot.
-
-Hé bien, que tout aille à l'aventure; je me sens disposé à faire de mon
-mieux, et tout va de travers.
-
-La nature dans ses trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos
-maux. Je m'endormis, et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens qui frappa
-mon oreille.
-
-Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux... c'est ici que ma belle dame
-doit venir.
-
-
-
-
-AMIENS.
-
-
-J'eus à peine prononcé ces mots, que le comte de L... et sa sœur
-passèrent rapidement dans leur chaise de poste. Elle n'eut que le temps
-de me faire un salut de connoissance, mais avec un air qui sembloit
-désigner qu'elle avoit quelque chose à me dire. Je n'avois effectivement
-pas encore achevé de souper, que le domestique de son frère m'apporta un
-billet de sa part. Elle me prioit, le premier matin que je n'aurois rien
-à faire à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyoit à madame de
-R... Elle ajoutoit qu'elle auroit bien voulu me raconter son histoire,
-et qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir pu le faire... mais que si
-jamais je passois par Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le nom de
-madame de L... elle auroit cette satisfaction.
-
-Ah! j'irai te voir, charmante femme! disois-je en moi-même; rien ne me
-sera plus facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à traverser
-l'Allemagne, la Hollande, et retourner chez moi par la Flandre; à peine
-y aura-t-il dix postes de plus; mais y en eût-il dix mille...? Quelles
-délices, pour prix de tous mes voyages, de participer aux incidents
-d'une triste histoire que la beauté qui en est le sujet raconte
-elle-même!... de la voir pleurer! C'en seroit un plus grand encore de
-tarir la source de ses larmes; mais si je ne parviens pas à la
-dessécher, n'est-ce pas toujours une sensation exquise d'essuyer les
-joues mouillées d'une belle femme, assis à ses côtés pendant la nuit et
-dans le silence!
-
-Il n'y avoit certainement pas de mal dans cette pensée. J'en fis
-cependant un reproche amer et dur à mon cœur.
-
-J'avois toujours joui du bonheur d'aimer quelque belle. Ma dernière
-flamme, éteinte dans un accès de jalousie, s'étoit rallumée depuis trois
-mois aux beaux yeux d'Eliza, et je lui avois juré qu'elle dureroit
-pendant tous mes voyages... Et pourquoi dissimuler la chose? Je lui
-avois juré une fidélité éternelle: elle avoit des droits sur tout mon
-cœur. Partager mes affections, c'étoit diminuer ces mêmes droits... Les
-exposer, c'étoit les risquer... Et là où il y a du risque, il peut y
-avoir de la perte. Et alors, Yorick, qu'auras-tu à répondre aux plaintes
-d'un cœur si rempli de confiance, si bon, si doux, si irréprochable?...
-
-Non, non, dis-je en m'interrompant, je n'irai point à Bruxelles... Mon
-imagination vint au secours de mon Eliza. Je me rappelai ses regards au
-dernier moment de notre séparation; lorsque ni l'un ni l'autre n'eûmes
-la force de prononcer le mot, adieu! Je jetai les yeux sur son portrait
-qu'elle m'avoit attaché au cou avec un ruban noir. Je rougis en le
-fixant... J'aurois voulu le baiser... une honte secrète m'arrêtoit.
-Cette tendre fleur, dis-je, en le pressant entre mes mains, doit elle
-être flétrie jusques dans la racine! Et flétrie, Yorick, par toi qui a
-promis que ton sein seroit son abri!
-
-Source éternelle de félicité! m'écriai-je en tombant à genoux, sois
-témoin, ainsi que tous les esprits célestes, que je n'irai point à
-Bruxelles, à moins qu'Eliza ne m'y accompagne: dût ce chemin me conduire
-au suprême bonheur!
-
-Le cœur, dans des transports de cette nature, dira toujours beaucoup
-trop en dépit du jugement.
-
-
-
-
-LA LETTRE.
-
-AMIENS.
-
-
-La fortune n'avoit pas favorisé La Fleur; il n'avoit pas été heureux
-dans ses faits de chevalerie, et depuis vingt-quatre heures, à-peu-près
-qu'il étoit à mon service, rien ne s'étoit offert pour qu'il pût
-signaler son zèle. Ce pauvre garçon brûloit d'impatience. Le domestique
-du comte de L... qui m'avoit apporté la lettre, lui parut une occasion
-propice, il la saisit. Dans l'idée qu'il me feroit honneur par ses
-intentions, il le prit dans un cabinet de l'auberge, et le régala du
-meilleur vin de Picardie. Le domestique du Comte, pour n'être pas en
-reste de politesse, l'engagea à venir avec lui à l'hôtel. L'humeur gaie
-et douce de La Fleur mit bientôt tous les gens de la maison à leur aise
-vis-à-vis de lui. Il n'étoit pas chiche, en vrai françois, de montrer
-les talens qu'il possédoit; en moins de cinq ou six minutes, il prit son
-fifre; la femme-de-chambre, le maître-d'hôtel, le cuisinier, la laveuse
-de vaisselle, les laquais, les chiens, les chats, tous, jusqu'à un vieux
-singe, se mirent aussitôt à danser. Jamais cuisine n'avoit été si gaie
-depuis le déluge.
-
-Madame de L..., en passant de l'appartement de son frère dans le sien,
-surprise des ris et du bruit qu'elle entendoit, sonna sa
-femme-de-chambre pour en savoir la cause; et dès qu'elle sut que c'étoit
-le domestique du gentilhomme anglois, qui avoit répandu la gaieté dans
-la maison en jouant du fifre, elle lui fit dire de monter.
-
-La Fleur, en montant l'escalier, s'étoit chargé de mille complimens de
-la part de son maître pour Madame, ajoutant bien des choses au sujet de
-la santé de Madame; que son maître seroit au désespoir si Madame se
-trouvoit incommodée par les fatigues du voyage; et enfin, que Monsieur
-avoit reçu la lettre que Madame lui avoit fait l'honneur de lui
-écrire... Et sans doute il m'a fait l'honneur, dit Madame en
-interrompant La Fleur, de me répondre par un billet.
-
-Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçoit tellement qu'elle étoit
-sûre du fait, que La Fleur n'osa la détromper... Il trembla que je
-n'eusse fait une impolitesse; peut-être eut-il peur aussi qu'on ne le
-regardât comme un sot de s'attacher à un maître qui manquoit d'égards
-pour les dames; et lorsqu'elle lui demanda s'il avoit une lettre pour
-elle: Oh! qu'oui, dit-il, Madame. Il mit aussitôt son chapeau par terre,
-et saisissant le bas de sa poche droite avec la main gauche, il commença
-à chercher la lettre avec son autre main... Il fit la même recherche
-dans sa poche gauche: Diable! disoit-il. Ensuite il chercha dans les
-poches de sa veste, et même de son gousset: Peste! Enfin il les vida
-toutes sur le plancher, où il étala un col sale, un mouchoir, un peigne,
-une mèche de fouet, un bonnet de nuit... Il regarda entre les bords de
-son chapeau, et peu s'en fallut qu'il ne plaçât la troisième
-exclamation: Quelle étourderie, dit-il! J'aurai laissé la lettre sur la
-table de l'auberge. Je vais courir la chercher, et je serai de retour
-dans trois minutes.
-
-Je venois de me lever de table, quand La Fleur entra pour me conter son
-aventure. Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire, et ajouta
-que si Monsieur avoit par hasard oublié de répondre à la lettre de
-Madame, il pouvoit réparer cette faute par tout ce qu'il venoit de
-faire... si non, que les choses resteroient comme elles étoient d'abord.
-
-Je n'étois pas sûr que l'étiquette m'obligeât de répondre ou non. Mais
-un démon même n'auroit pas pu se fâcher contre La Fleur. C'étoit son
-zèle pour moi qui l'avoit fait agir. S'y étoit-il mal pris? me jetoit-il
-dans un embarras?... Son cœur n'avoit pas fait de faute... Je ne crois
-pas que je fusse obligé d'écrire... La Fleur avoit cependant l'air
-d'être si satisfait de lui-même, que...
-
-Cela est fort bien, lui dis-je, cela suffit... Il sortit de la chambre
-avec la vîtesse d'un éclair, et m'apporta presque aussitôt une plume, de
-l'encre et du papier... Il approcha la table d'un air si gai, si
-content, que je ne pus me défendre de prendre la plume.
-
-Mais qu'écrire? Je commençai et recommençai. Je gâtai inutilement cinq
-ou six feuilles de papier...
-
-Bref, je n'étois pas d'humeur à écrire.
-
-La Fleur, qui s'imaginoit que l'encre étoit trop épaisse, m'apporta de
-l'eau pour la délayer. Il mit ensuite devant moi de la poudre et de la
-cire d'Espagne. Tout cela ne faisoit rien. J'écrivois, j'effaçois, je
-déchirois, je brûlois, et je me remettois à écrire avec aussi peu de
-succès. Peste de l'étourdi! disois-je à voix basse... Je ne peux pas
-écrire cette lettre... Je jetai de désespoir la plume à terre.
-
-La Fleur, qui vit mon embarras, s'avança d'une manière respectueuse, et,
-en me faisant mille excuses de la liberté qu'il alloit prendre, il me
-dit qu'il avoit dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son
-régiment à la femme d'un caporal, laquelle, osoit-il dire, pourroit
-convenir dans cette occasion.
-
-Je ne demandois pas mieux que de le contenter. Voyons-la, lui dis-je.
-
-Il tira de sa poche un petit porte-feuille sale, rempli de lettres et de
-billets doux. Il dénoua la corde qui le lioit, en tira les lettres, les
-mit sur la table, les feuilleta les unes après les autres, et après les
-avoir repassées à deux reprises différentes, il s'écria: Enfin,
-Monsieur, la voici. Il la déploya, la mit devant moi, et se retira à
-trois pas de la table, pendant que je la lisois.
-
-
-
-
-LA LETTRE.
-
-
- MADAME,
-
- Je suis pénétré de la douleur la plus vive, et réduit en même-temps au
- désespoir, par ce retour imprévu du caporal qui rend notre entrevue de
- ce soir la chose du monde la plus impossible.
-
- Mais vive la joie! et toute la mienne sera de penser à vous.
-
- L'amour n'est _rien_ sans sentiment.
-
- Et le sentiment est encore _moins_ sans amour.
-
- On dit qu'on ne doit jamais se désespérer.
-
- On dit aussi que monsieur le caporal monte la garde mercredi: alors ce
- sera mon tour.
-
- _Chacun à son tour._
-
- En attendant, vive l'amour! et vive la bagatelle!
-
- Je suis,
-
- MADAME,
-
- Avec tous les sentimens les plus respectueux et les plus tendres, tout
- à vous.
-
- JACQUES ROQUE.
-
-Il n'y avoit qu'à changer le caporal en comte... ne point parler de
-monter la garde le mercredi. La lettre, au surplus, n'étoit ni bien ni
-mal. Ainsi, pour contenter le pauvre La Fleur, qui trembloit pour ma
-réputation, pour la sienne, et pour celle de sa lettre, j'habillai ce
-chef-d'œuvre à ma guise. Je cachetai ce que j'avois écrit. La Fleur le
-porta à madame de L..., et nous partîmes le lendemain matin pour Paris.
-
-
-
-
-PARIS.
-
-
-L'agréable ville, quand on a un bel équipage, une demi-douzaine de
-laquais et une couple de cuisiniers! avec quelle liberté, quelle aisance
-on vit!
-
-Mais un pauvre prince, sans cavalerie, et qui n'a pour tout bien qu'un
-fantassin, fait bien mieux d'abandonner le champ de bataille, et de se
-confiner dans le cabinet, s'il peut s'y amuser.
-
-J'avoue que mes premières sensations, dès que je fus seul dans ma
-chambre, furent bien éloignées d'être aussi flatteuses que je me l'étois
-figuré... Je m'approchai de la fenêtre, et je vis à travers les vîtres
-une foule de gens de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir:
-les vieillards, avec des lances rompues et des casques qui n'avoient
-plus leurs masques; les jeunes, chargés d'une armure brillante d'or,
-ornés de tous les riches plumages de l'Orient, et joutant tous en faveur
-du plaisir, comme les preux chevaliers faisoient autrefois dans les
-tournois pour l'amour et la gloire.
-
-Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je, que fais-tu ici? A peine es-tu
-arrivé, que ce fracas brillant te jette dans le rang des atômes. Ah!
-cherche quelque rue détournée, quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait
-jamais vu de flambeau darder ses rayons, ni entendu de carosses
-rouler... C'est-là où tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu
-quelque tendre grisette qui te le fera paroître moins long. Voilà les
-espèces de cotteries que tu pourras fréquenter.
-
-Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de mon porte-feuille la lettre
-que madame de L... m'avoit chargé de remettre. J'irai voir
-madame de R... et c'est la première chose que je ferai... La
-Fleur?--Monsieur.--Faites venir un perruquier... Vous donnerez ensuite
-un coup de vergette à mon habit.
-
-
-
-
-LA PERRUQUE.
-
-PARIS.
-
-
-Le perruquier entre. Il jette un coup-d'œil sur ma perruque, et refuse
-net d'y toucher. C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous de son art.
-Mais, comment donc faire? lui dis-je... Monsieur, il faut en prendre une
-de ma façon... j'en ai de toutes prêtes.
-
-Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant celle qu'il me montroit,
-que cette boucle ne se soutienne pas... Vous pourriez, dit-il, la
-tremper dans la mer, elle tiendroit.
-
-Tout est mesuré sur une grande échelle dans cette ville, me disois-je.
-La plus grande étendue des idées d'un perruquier anglois, n'auroit
-jamais été plus loin qu'à lui faire dire: trempez-la dans un sceau
-d'eau. Quelle différence! C'est comme le temps à l'éternité.
-
-Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions froides et
-phlegmatiques, ainsi que toutes les idées minces et bornées dont elles
-naissent; je suis ordinairement si frappé des grands ouvrages de la
-nature, que, si je le pouvois, je n'aurais jamais d'objets de
-comparaison que ce ne fût pour le moins une montagne. Tout ce qu'on peut
-objecter contre le sublime françois, dans cet exemple, c'est que la
-grandeur consiste plus dans le mot que dans la chose. La mer remplit,
-sans doute, l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si avant dans les
-terres, qu'il n'y avoit pas d'apparence que je prisse la poste pour
-aller à cent milles de là faire l'expérience dont me parloit le
-perruquier. Ainsi, le perruquier ne me disoit rien.
-
-Un sceau d'eau fait, sans contredit, une triste figure à côté de la mer;
-mais il a l'avantage d'être sous la main, et l'on peut y tremper la
-boucle en un instant...
-
-Disons le vrai. L'expression françoise exprime plus qu'on ne peut
-effectuer. C'est du moins ce que je pense, après y avoir bien réfléchi.
-
-Je ne sais, si je me trompe, mais il me semble que ces minuties sont des
-marques beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives des caractères
-nationaux, que les affaires les plus importantes de l'Etat, où il n'y a
-ordinairement que les grands qui agissent. Ils se ressemblent et parlent
-à-peu-près de même dans toutes les nations, et je ne donnerais pas douze
-sous de plus pour avoir le choix entre eux tous.
-
-Le perruquier resta si long-temps à accommoder ma perruque, que je
-trouvai qu'il étoit trop tard pour aller porter ma lettre chez madame de
-R... Cependant, quand un homme est une fois habillé pour sortir, il ne
-peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. Je pris par écrit le
-nom de l'hôtel de Modène où j'étois logé, et je sortis sans savoir où
-j'irois... J'y songerai, dis-je, en marchant.
-
-
-
-
-LE POULS.
-
-PARIS.
-
-
-Les petites douceurs de la vie en rendent le chemin plus uni et plus
-agréable. Les grâces, la beauté disposent à l'amour; elles ouvrent la
-porte de son temple, et on y entre insensiblement.
-
-Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté de me dire par où il faut prendre
-pour aller à l'_Opéra comique_. Très-volontiers, Monsieur, dit-elle en
-quittant son ouvrage.
-
-J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques, pour chercher une
-figure qui ne se renfrogneroit pas en lui faisant cette question.
-Celle-ci me plut et j'entrai.
-
-Elle étoit assise sur une chaise basse dans le fond de la boutique, en
-face de la porte, et brodoit des manchettes.
-
-Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage sur une chaise à côté
-d'elle, et elle se leva d'un air si gai, si gracieux, que si j'avois
-dépensé cinquante louis dans sa boutique, j'aurois dit: cette femme est
-reconnoissante.
-
-Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant avec moi à la porte, et en
-me montrant la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord tourner à
-votre gauche... Mais prenez garde... il y a deux rues; c'est la
-seconde... Vous la suivrez un peu, et vous verrez une église; quand vous
-l'aurez passée, vous prendrez à droite, et cette rue vous conduira au
-bas du Pont-Neuf, qu'il faudra passer... Vous ne trouverez personne qui
-ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer le reste du chemin.
-
-Elle me répéta ses instructions trois fois, avec autant de patience et
-de bonté la troisième que la première; et si des tons et des manières
-ont une signification (et ils en ont une sans doute, à moins que ce ne
-soit pour des cœurs insensibles), elle sembloit s'intéresser à ce que je
-ne me perdisse pas.
-
-Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus de l'ordre des grisettes, étoit
-charmante; mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté qui me rendit
-si sensible à sa politesse. La seule chose dont je me souvienne bien,
-c'est que je la fixai beaucoup en lui disant combien je lui étois
-obligé, et je réitérai mes remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris
-la peine de m'instruire.
-
-Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que j'avois oublié tout ce qu'elle
-m'avoit dit... Je regardai derrière moi, et je la vis qui étoit encore
-sur le pas de sa porte pour observer si je prendrois le bon chemin. Je
-retournai vers elle pour lui demander s'il falloit d'abord aller à
-droite ou à gauche... J'ai tout oublié, lui dis-je. Est-il possible?
-dit-elle en souriant. Cela est très possible, et cela arrive toujours
-quand on fait moins d'attention aux avis que l'on reçoit, qu'à la
-personne qui les donne.
-
-Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit comme toutes les femmes
-prennent les choses qui leur sont dues. Elle me fit une légère
-révérence.
-
-Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir,
-je vais envoyer un garçon dans ce quartier-là porter un paquet; si vous
-voulez avoir la complaisance d'entrer, il sera prêt dans un moment, et
-il vous accompagnera jusqu'à l'endroit même. Elle cria à son garçon, qui
-étoit dans l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai avec elle. Je
-levai de dessus la chaise où elle les avoit mises, les manchettes
-qu'elle brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; elle s'assit elle-même
-sur une chaise basse, et je me mis aussitôt à côté d'elle.
-
-Il sera prêt dans un moment, Monsieur, dit-elle... Et pendant ce moment,
-je voudrais, moi, vous dire combien je suis sensible à toutes vos
-politesses. Il n'y a personne qui ne puisse, par hasard, faire une
-action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se
-multiplient, c'est l'effet du caractère et du tempéramment. Si le sang
-qui passe dans le cœur est le même que celui qui coule vers les
-extrémités, je suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, qu'il
-n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le
-vôtre... Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me débarrassai
-aussitôt de mon chapeau; je saisis ses doigts d'une main, et j'appliquai
-sur l'artère les deux premiers doigts de mon autre main.
-
-Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit
-noir, et dans une attitude grave, aussi attentivement occupé à compter
-les battemens de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et
-du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et peut-être moralisé sur ma
-nouvelle profession... Hé bien! je t'aurois laissé rire et sermonner à
-ton aise... Crois-moi, mon cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires
-occupations dans le monde que celle de tâter le pouls d'une femme...
-Oui... mais d'une grisette! répliquerois-tu... et dans une boutique
-toute ouverte! Ah, Yorick!
-
-Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, je me mets peu en peine
-que le monde me voie dans cette occupation.
-
-
-
-
-LE MARI.
-
-PARIS.
-
-
-J'avois compté vingt battemens de pouls, et je voulois aller jusqu'à
-quarante, quand son mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul.
-C'est mon mari, dit-elle, et cela ne fait rien. Je recommençai donc à
-compter. Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle lorsqu'il passa près
-de nous, que de prendre la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta son
-chapeau, me salua, et me dit que je lui faisois trop d'honneur. Il remit
-aussitôt son chapeau, et s'en alla.
-
-Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il possible que ce soit-là son
-mari!
-
-Une foule de gens savent, sans doute, ce qui pouvoit m'autoriser à faire
-cette exclamation; qu'ils ne se fâchent pas si je vais l'expliquer à
-ceux qui l'ignorent.
-
-A Londres, un marchand ne semble faire avec sa femme qu'un même tout:
-quelquefois l'un, quelquefois l'autre brille par diverses perfections de
-l'esprit et du corps; mais ils unissent tout cela, vont de pair, et
-tâchent de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari et femme doivent le
-faire.
-
-A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres plus différens: car la
-puissance législative et exécutive de la boutique n'appartenant point au
-mari, il y paroît rarement... il se tient dans l'arrière-boutique ou
-dans quelque chambre obscure tout seul dans son bonnet de nuit: enfant
-brut de la nature, il reste tel que la nature l'a formé.
-
-Le génie d'un peuple, dans un pays où il n'y a rien de salique que la
-monarchie, ayant cédé ce département, ainsi que plusieurs autres,
-entièrement aux femmes, celles-ci, par un babillage et un commerce
-continuel avec tous ceux qui vont et viennent, sont comme ces cailloux
-de toutes sortes de formes, qui frottés les uns contre les autres,
-perdent leur rudesse, et prennent quelquefois le poli d'un diamant...
-L'époux ne vaut pas beaucoup mieux que la pierre que vous foulez aux
-pieds.
-
-Très-certainement, il n'est pas bon que l'homme soit seul... Il est fait
-pour la société et les douces communications. J'en appelle, pour preuve
-de ce que j'avance, au perfectionnement que notre nature en reçoit.
-
-Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement de mon pouls? dit-elle. Il
-est aussi doux, lui dis-je en la fixant tranquillement, que je me
-l'étois imaginé. Elle alloit me répondre quelque chose d'honnête; mais
-le garçon entra avec le paquet de gants. A propos, dis-je, j'en voudrois
-avoir une ou deux paires.
-
-
-
-
-LES GANTS.
-
-PARIS.
-
-
-La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, aveint un
-paquet, et le délie. J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous
-trop grands; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main; cela ne les
-rappetissoit pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui
-paroissoit pas si grande que les autres... Elle en ouvrit un, et ma main
-y glissa tout d'un coup... Cela ne me convient pas, dis-je en remuant un
-peu la tête. Non, dit-elle, en faisant le même mouvement.
-
-[Illustration]
-
-Il y a de certains regards combinés d'une subtilité unique, où le
-caprice, et le bon sens, et la gravité, et la sottise, sont tellement
-confondus, que tous les langages variés de la tour de Babel ne
-pourroient les exprimer... Ils se communiquent et se saisissent avec une
-telle promptitude, qu'on sait à peine quel est le contagieux... Pour
-moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce
-sujet leurs agréables volumes... Il me suffit de répéter que les gants
-ne convenoient pas... Nous pliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en
-nous appuyant sur le comptoir. Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de
-place entre nous que pour le paquet de gants.
-
-La jeune marchande regardoit quelquefois les gants, puis du côté de la
-fenêtre, puis les gants... et jetoit de temps-en-temps les yeux sur moi.
-Je n'étois pas disposé à rompre le silence... Je suivois en tout son
-exemple. Mes yeux se portoient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre,
-et sur les gants.
-
-Mais je perdais beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle
-avoit des yeux noirs, vifs, qui dardoient leurs rayons à travers deux
-longues paupières de soie, et ils étoient si perçans, qu'ils pénétroient
-jusqu'au fond de mon cœur... Cela peut paroître étrange; mais telle
-étoit l'impression qu'elle faisoit sur moi.
-
-N'importe, dis-je, je vais m'accommoder de ces deux paires de gants; et
-je les mis en poche.
-
-Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé.
-J'aurais voulu qu'elle eût demandé quelque chose de plus, et j'étois
-embarrassé comment le lui faire comprendre... Croyez-vous, Monsieur, me
-dit-elle, en se méprenant sur mon embarras, que je voudrois demander
-seulement un sou de trop à un étranger, et surtout à un étranger dont la
-politesse, plus que le besoin de gants, l'engage à prendre ce qui ne lui
-convient pas, et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en auriez crue
-capable?... Moi! non, je vous assure; mais vous l'eussiez fait, que je
-vous l'aurois pardonné de bon cœur... Je payai; et en la saluant un peu
-plus profondément que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme de
-marchand, je la quittai; et le garçon, avec son paquet, me suivit.
-
-
-
-
-LA TRADUCTION.
-
-PARIS.
-
-
-On me mit dans une loge où il n'y avoit qu'un vieil officier. J'aime les
-militaires, non-seulement parce que j'honore l'homme dont les mœurs sont
-adoucies par une profession qui développe souvent les mauvaises qualités
-de ceux qui sont méchans, mais parce que j'en ai connu un autrefois...
-car il n'est plus: pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit le
-capitaine Tobie Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser
-à la douceur et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il y ait bien
-long-temps qu'il soit mort, sans que mes yeux se remplissent de larmes;
-et j'aime, à cause lui, tout le corps des vétérans. J'enjambai
-sur-le-champ les deux bancs qui étoient devant moi, et me plaçai à côté
-de l'officier.
-
-Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le nez, une petite brochure,
-qui étoit probablement une des pièces qu'on alloit jouer. Je fus à peine
-assis, qu'il ôta ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin, et
-mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai à demi pour le saluer.
-
-Qu'on traduise ceci dans tous les langages du monde: en voici le sens.
-
-«Voilà un pauvre étranger qui entre dans la loge... il a l'air de ne
-connoître personne, et il demeureroit sept ans à Paris, qu'il ne
-connoîtroit qui que ce soit, si tous ceux dont il approcheroit gardoient
-leurs lunettes sur le nez... C'est lui fermer la porte de la
-conversation; ce seroit le traiter pire qu'un allemand.»
-
-Le vieil officier auroit pu dire tout cela à haute voix, et je ne
-l'aurois pas mieux entendu... Je lui aurois, à mon tour, traduit en
-françois le salut que je lui avois fait; je lui aurois dit «que j'étois
-très-sensible à son intention, et que je lui en rendois mille grâces.»
-
-Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité, que
-de se rendre habile dans cette manière abrégée de se faire entendre, et
-d'être prompt à expliquer en termes clairs les divers mouvemens des yeux
-et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant à moi, par une longue
-habitude, j'exerce cet art si machinalement, que, lorsque je marche dans
-les rues de Londres, je traduis tout du long du chemin; et je me suis
-souvent trouvé dans des cercles où l'on n'avoit pas dit quatre mots, et
-dont j'aurois pu rapporter vingt conversations différentes, ou les
-écrire, sans risquer de dire quelque chose qui n'auroit pas été vrai.
-
-Un soir que j'allois au concert de Martini à Milan, comme je me
-présentois à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F... en
-sortoit avec une espèce de précipitation; elle étoit presque sur moi que
-je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un saut de côté pour la
-laisser passer; elle fit de même et du même côté, et nos têtes se
-touchèrent... Elle alla aussitôt de l'autre côté; un mouvement
-involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son
-passage... Cela se répéta encore malgré nous, jusqu'au point que cela en
-devint ridicule... A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès le
-commencement; je me tins tranquille, et la marquise passa sans
-difficulté. Je sentis aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible que
-j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, je suivis la marquise des
-yeux jusqu'au bout du passage; elle tourna deux fois les siens vers moi,
-et sembloit marcher le long du mur, comme si elle vouloit faire place à
-quelqu'autre qui viendroit à passer... Non, non, dis-je, c'est là une
-mauvaise traduction; elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses,
-et l'espace quelle laisse n'est que pour m'en donner la facilité. Je
-cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avois
-causé, en lui disant que mon intention étoit de lui faire place... Elle
-répondit qu'elle avoit eu le même dessein à mon égard... et nous nous
-remerciâmes réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, et ne
-voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la
-conduire à sa voiture... Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant
-presque à chaque marche pour parler du concert et de notre aventure.
-Elle étoit dans son carosse. En vérité, madame, lui dis-je, j'ai fait
-six efforts différens pour vous laisser passer... Et moi, j'en ai fait
-autant pour vous laisser entrer... Je souhaiterois bien, ajoutai-je
-aussitôt, que vous en fissiez un septième... Très-volontiers, dit-elle
-en me faisant place... La vie est trop courte pour s'occuper de tant de
-formalités... Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez
-elle... Et que devint le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux que
-moi.
-
-Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable qui résulta de cette
-traduction, me fit plus de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur
-de faire en Italie.
-
-
-
-
-LE NAIN.
-
-PARIS.
-
-
-Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si ce n'est une seule personne
-que je nommerai probablement dans ce chapitre, eût fait une remarque que
-je fis au moment même que je jetai les yeux sur le parterre, et qui me
-frappa d'autant plus vivement, que je ne me souvenois même pas trop
-qu'on l'eût faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, en formant un
-si grand nombre de nains. Elle se joue sans doute de tous les pauvres
-humains dans tous les coins de l'univers; mais à Paris, il semble
-qu'elle ne mette point de bornes à ses amusemens. Cette bonne déesse
-paroît aussi gaie qu'elle est sage.
-
-J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes idées n'y étoient pas
-renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j'y avois été
-moi-même... Je mesurois, j'examinois tous ceux que je rencontrois dans
-les rues: c'étoit une tâche mélancolique, surtout quand la taille étoit
-petite... le visage très-brun, les yeux vifs, le nez long, les dents
-blanches, la mâchoire en avant... Je souffrois de voir tant de
-malheureux, que la force des accidents avoit chassés de la classe où ils
-devoient être, pour les contraindre à faire nombre dans une autre... Les
-uns, à cinquante pas, paroissoient à peine être des enfans par leur
-taille; les autres étoient noués, rachitiques, bossus, ou avoient les
-jambes tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge
-de six ou sept ans, par les mains de la nature; ceux-là ressembloient à
-des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne
-parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même
-espèce.
-
-Un médecin voyageur diroit peut-être que cela ne provient que des
-bandages mal faits et mal appliqués... Un médecin sombre diroit que
-c'est faute d'air; et un voyageur curieux, pour appuyer ce système, se
-mettroit à mesurer la hauteur des maisons, le peu de largeur des rues,
-et combien de pieds quarrés occupent au sixième ou septième étage les
-gens du peuple, qui mangent et couchent ensemble. M. Shandy, qui avoit
-sur bien des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, en
-causant un soir sur cette matière, que les enfans, comme d'autres
-animaux, pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient venus au monde
-sans accident; mais, ajoutoit-il, le malheur des habitans de Paris est
-d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement pas assez de place
-pour les faire... Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce pas ainsi
-qu'on doit appeler une chose qui, après vingt ou vingt-cinq ans de
-tendres soins et de bonne nourriture, n'est pas devenue plus haute que
-ma jambe?... Or, monsieur Shandy étant d'une très-petite stature, on ne
-pouvoit rien dire de plus.
-
-Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, et je m'en tiens à la
-fidélité de la remarque, qui peut se vérifier dans toutes les rues et
-dans tous les carrefours de Paris. Je descendois un jour la rue qui
-conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un petit garçon qui
-avoit de la peine à passer le ruisseau, et je lui tendis la main pour
-l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les yeux sur lui! Le petit
-garçon avoit au moins quarante ans... Mais il n'importe, dis-je...
-quelqu'autre bonne ame en fera autant pour moi quand j'en aurai
-quatre-vingt-dix.
-
-Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour
-cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce, qui n'a ni la
-force ni la taille pour se pousser et pour figurer dans le monde... Je
-n'aime point qu'on les humilie... et je ne fus pas sitôt assis à côté de
-mon vieil officier, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un
-bossu au bas de la loge où nous étions.
-
-Il y a, entre l'orchestre et la première loge de côté, un espace où
-beaucoup de spectateurs se réfugient quand il n'y a plus de place
-ailleurs. On y est debout, quoiqu'on paye aussi cher que dans
-l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce lieu
-incommode; il étoit entouré de personnes qui avoient au moins deux pieds
-et demi de plus que lui... et le nain bossu souffroit prodigieusement;
-mais ce qui le gênoit le plus, étoit un homme de plus de six pieds de
-haut, épais à proportion, allemand par-dessus tout cela, qui étoit
-précisément devant lui, et lui déroboit absolument la vue du théâtre et
-des acteurs. Mon nain faisoit ce qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'œil
-sur ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des ouvertures qui se
-faisoient quelquefois entre les bras de l'allemand et son corps; il
-guettoit d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais ses soins étoient
-inutiles; l'allemand se tenoit massivement dans une attitude carrée; il
-auroit été aussi bien dans le fond d'un puits. Il étendit en haut
-très-civilement sa main jusqu'au bras du géant, et lui conta sa peine...
-L'allemand tourne la tête, jette en bas les yeux sur lui, comme Goliath
-sur David... et inexorablement se remet dans sa situation.
-
-Je prenois en ce moment une prise de tabac dans la tabatière de corne du
-bon moine. Ah! mon bon père Laurent! comme ton esprit doux et poli, et
-qui est si bien modelé pour supporter et pour souffrir avec patience...
-comme il auroit prêté une oreille complaisante aux plaintes de ce pauvre
-nain!...
-
-Le vieil officier me vit lever les yeux avec émotion en faisant cette
-apostrophe, et me demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire en
-trois mots, en ajoutant que cela étoit inhumain.
-
-Le nain étoit poussé à bout, et dans les premiers transports, qui sont
-communément déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit sa
-longue queue avec ses ciseaux. L'allemand le regarda froidement, et lui
-dit qu'il en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre.
-
-Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, tout homme qui a du
-sentiment prend le parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit...
-J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au secours de l'opprimé...
-Le vieil officier le soulagea avec beaucoup moins de fracas... Il fit
-signe à la sentinelle, et lui montra le lieu où se passoit la scène. La
-sentinelle y pénétra... Il n'y avoit pas besoin d'explication, la chose
-étoit visible... Le soldat fit reculer l'allemand, et plaça le nain
-devant l'épais géant... Cela est bien fait! m'écriai-je, en frappant des
-mains... Vous ne souffririez pas une chose semblable en Angleterre, dit
-le vieil officier.
-
-En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous sommes tous assis à notre
-aise...
-
-Il voulut apparemment me donner quelque satisfaction de moi-même, et me
-dit: voilà un bon mot... Je le regardai, et je vis bien qu'un bon mot a
-toujours de la valeur à Paris. Il m'offrit une prise de tabac.
-
-
-
-
-LA ROSE.
-
-PARIS.
-
-
-Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avoit...
-J'entendois de tous côtés crier du parterre: _Haut les mains, monsieur
-l'abbé_, et cela m'étoit tout aussi incompréhensible qu'il avoit peu
-compris ce que j'avois dit en parlant du moine.
-
-Il me dit que c'étoit apparemment quelque abbé qui se trouvoit placé
-dans une loge derrière quelques grisettes, et que le parterre l'ayant
-vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains en l'air pendant la
-représentation... Ah! comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique
-puisse être un filou? L'officier sourit, et en me parlant à l'oreille,
-il me donna connoissance d'une chose dont je n'avois pas encore eu la
-moindre idée.
-
-Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, est-il possible qu'un peuple
-si rempli de sentiment, ait en même temps des idées si étranges, et
-qu'il se démente jusqu'à ce point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.
-
-L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au
-théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son
-Tartuffe... Mais cela se passe peu-à-peu avec le reste de nos mœurs
-gothiques... Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses
-grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la
-suite... J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où
-je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et
-le CONTRE se trouvent dans chaque nation... Il y a une balance de bien
-et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai
-préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une
-autre... Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire
-le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par-là il apprend le
-_savoir vivre_. Une tolérance réciproque nous engage à nous
-entr'aimer... Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta.
-
-Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il
-justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère...
-Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur
-l'objet... Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu
-l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence.
-
-Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre
-ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet
-qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu... mais j'avoue franchement que
-j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à
-Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas
-accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient...
-Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne
-blessoient point la pudeur.
-
-Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit
-l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa
-voiture... On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste
-qu'elle dans ses expressions... En revenant, elle me pria de tirer le
-cordon... Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je... Rien que de
-pisser, dit-elle.
-
-Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles
-nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses,
-effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez... Madame de
-Rambouillet n'en fit pas davantage... Je lui avois aidé à descendre de
-carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me
-serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près
-de sa fontaine.
-
-
-
-
-LA FEMME DE CHAMBRE.
-
-PARIS.
-
-
-Ce que le vieil officier venoit de me dire sur les voyages, me fit
-souvenir des avis que Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; ces
-avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet retraça à ma mémoire les autres
-ouvrages de Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la boutique d'un
-libraire sur le quai de Conti, pour acheter les œuvres de ce poëte.
-
-Le libraire me dit qu'il n'en avoit point de complètes. Comment! lui
-dis-je, en voilà un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai; mais
-il n'est pas à moi... Il est à monsieur le comte de B... qui me l'a
-envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai
-demain matin.
-
-Et que fait monsieur le comte de B... de ce livre? lui dis-je. Est-ce
-qu'il lit Shakespéar? Oh! dit le libraire, c'est un esprit fort... Il
-aime les livres anglois; et ce qui lui fait encore plus d'honneur,
-Monsieur, c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, lui dis-je,
-vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un anglois, par
-reconnoissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique. Le
-libraire fit une inclination, et alloit probablement dire quelque chose,
-lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui
-avoit l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la
-boutique, et demanda _Les Égaremens du cœur et de l'esprit_. Le libraire
-les lui donna aussitôt. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin
-vert, nouée d'un ruban de même couleur... Elle la délia, et mit dedans
-le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectation, pour
-prendre de l'argent, et paya. Rien ne me retenoit dans la boutique, et
-j'en sortis avec elle.
-
-Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du
-cœur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que
-l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal.
-Dieu m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cœur est
-bon, et ce seroit dommage qu'on vous le dérobât... C'est pour vous un
-trésor précieux... Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée
-de perles et de diamans.
-
-La jeune fille m'écoutoit avec une attention docile, et elle tenoit sa
-bourse par le ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la
-saisissant... et aussitôt elle l'avança vers moi... Il y a bien peu de
-chose dedans, continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes
-belle, et le ciel la remplira... J'avois encore dans la main quelques
-écus qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar; elle m'avoit
-tout-à-fait laissé aller sa bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le
-ruban, et je la lui rendis.
-
-Elle me fit, sans parler, une humble inclination... C'étoit une de ces
-inclinations tranquilles et reconnoissantes, où le cœur a plus de part
-que le geste. Le cœur sent le bienfait, et le geste exprime la
-reconnoissance. Je n'ai jamais donné un écu à une fille avec plus de
-plaisir.
-
-Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma chère, sans ce petit présent,
-quand vous verrez l'écu, vous vous souviendrez de l'avis. N'allez pas le
-dépenser en rubans...
-
-Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai... et elle me donna la
-main... Oui, Monsieur, je le mettrai à part.
-
-Une convention vertueuse qui se fait entre homme et femme, semble
-sanctifier leurs plus secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il
-faisoit obscur; malgré cela, comme nous allions du même côté, nous
-n'eûmes point de scrupule d'aller ensemble le long du quai de Conti.
-
-Elle me fit une seconde inclination lorsque nous nous mîmes en marche;
-et nous n'étions pas encore à vingt pas de la porte du libraire, que,
-croyant n'avoir pas assez fait, elle s'arrêta un petit moment pour me
-remercier encore.
-
-C'est un petit tribut, lui dis-je, que je n'ai pu m'empêcher de payer à
-la vertu, et je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte de la
-personne à qui je rends cet hommage... Mais l'innocence, ma chère, est
-peinte sur votre visage... Malheur à celui qui essaieroit de lui tendre
-des pièges!
-
-Elle parut un peu affectée de ce que je lui disois... Elle fit un
-profond soupir... Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher la cause,
-et nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue de Nevers, où nous
-devions nous séparer.
-
-Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, de l'hôtel de Modène? Oui;
-mais on peut y aller aussi par la rue Guénégaud qui est un peu plus
-loin... Hé bien! j'irai donc par la rue Guénégaud, pour deux raisons;
-d'abord, parce que cela me fera plaisir; et ensuite, pour vous
-accompagner plus long-temps. En vérité, dit-elle, je souhaiterois que
-l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères... C'est peut-être là que vous
-demeurez? lui dis-je.--Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre de madame
-de R... Bon Dieu! m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on m'a chargé
-d'une lettre à Amiens. Elle me dit que madame de R... attendoit en effet
-un étranger qui devoit lui remettre une lettre, et qu'elle étoit fort
-impatiente de le voir... Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous
-l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects, et que j'aurai l'honneur
-de la voir demain matin.
-
-C'étoit au coin de la rue de Nevers que nous disions tout cela... Nous
-étions arrêtés, parce que la jeune fille vouloit mettre les deux volumes
-qu'elle venoit d'acheter dans ses poches: je tenois le second, tandis
-qu'elle y fourroit le premier, et elle tint sa poche ouverte afin que
-j'y misse l'autre.
-
-Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos
-affections!
-
-Nous nous remîmes encore en marche... et nous n'avions pas fait trois
-pas, qu'elle me prit le bras... J'allois l'en prier, mais elle le fit
-d'elle-même, avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne
-pensoit pas du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu... Pour moi, je crus
-sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu'on appelle la
-force du sang, que je ne pus m'empêcher de la fixer pour voir si je ne
-trouverois pas en elle quelque ressemblance de famille... Hé! ne
-sommes-nous pas, dis-je, tous parens?
-
-Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je m'arrêtai pour lui dire
-décidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et pour
-lui avoir tenu compagnie. Nous avions quelque peine à nous séparer...
-Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre séparation étoit
-si cordiale, que je l'aurois scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un
-baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apôtre.
-
-Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent... Je fis ce
-qui revient à peu-près au même...
-
-Je priai Dieu de la bénir.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-PARIS.
-
-
-De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on était venu de la part de M.
-le lieutenant de police pour s'informer de moi... Diable! dis-je, j'en
-sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J'ai omis
-cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée... Je ne
-l'avois pas oubliée... mais j'avois pensé, en écrivant, qu'elle seroit
-mieux placée ici.
-
-J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avois
-pas songé que nous étions en guerre avec la France. J'étois arrivé à
-Douvres, déjà je voyois, par le secours de ma lunette d'approche, les
-hauteurs qui sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne
-m'étoit pas venue à l'esprit, que celle qu'on ne pouvoit pas aller en
-France sans passe-port... Aller seulement au bout d'une rue, et m'en
-retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le
-voyage que je commençois étoit le plus grand effort que j'eusse jamais
-fait pour acquérir des connoissances, et je ne pouvois supporter l'idée
-de retourner à Londres sans remplir mon projet... On me dit que le comte
-de... avoit loué le paquebot... Il étoit logé dans mon auberge; j'étois
-légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite...
-Il ne fit point de difficulté; mais il me prévint que son inclination à
-m'obliger ne pourroit s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit
-obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé à Calais, me dit-il, vous
-pourrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous
-chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. M. le comte, lui
-dis-je, je me tirerai alors d'embarras... Je m'embarquai donc, et je ne
-songeai plus à l'affaire.
-
-Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant de police avoit envoyé,
-je sentis dans l'instant de quoi il étoit question... L'hôte monta
-presque en même-temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on
-avoit singuliérement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que vous
-en avez un?... Moi! non, en vérité, lui dis je, je n'en ai pas.
-
-Vous n'en avez pas! et il se retira à trois pas, comme s'il eût craint
-que je ne lui communiquasse la peste; La Fleur, au contraire, avança
-trois pas avec cette espèce de mouvement que fait une bonne ame pour
-venir au secours d'une autre... Le bon garçon gagna tout-à-fait mon
-cœur. Ce seul trait me fit connoître son caractère aussi parfaitement
-que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je
-pouvois me fier entièrement à sa probité et à son attachement...
-
-Milord! s'écria l'hôte... mais se reprenant aussitôt, il changea de
-ton... Si monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a apparemment des
-amis à Paris qui peuvent lui en procurer un... Je ne connois personne,
-lui dis-je avec un air indifférent. Hé bien, monsieur, en ce cas-là,
-dit-il, vous pouvez vous attendre à vous voir fourrer à la Bastille, ou
-pour le moins au Châtelet... Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est
-rempli de bonté; il ne fait de mal à personne... Vous avez raison, mais
-cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous mette à la Bastille demain
-matin... J'ai loué, repris-je, votre appartement pour un mois, et je ne
-le quitterai pas avant le temps pour tous les rois de France dans le
-monde.
-
-La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur, mais personne ne peut
-s'opposer au roi.
-
-Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces messieurs anglois sont des
-gens bien extraordinaires; et il se retira en grommelant.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-L'HÔTEL À PARIS.
-
-
-Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et n'eus l'air de traiter la
-chose si cavaliérement, que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai
-même de paroître plus gai pendant le souper, et de causer avec lui
-d'autres choses. Paris et l'opéra comique étoient déjà pour moi un sujet
-inépuisable de conversation. La Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il
-m'avoit suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais lorsqu'il me vit en
-sortir avec la jeune fille, et que j'allois avec elle le long du quai,
-il jugea inutile de me suivre un pas de plus; et après quelques
-réflexions, il prit le chemin le plus court pour revenir à l'hôtel, où
-il avoit appris toute l'affaire de la police sur mon arrivée à Paris.
-
-Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je lui dis de descendre pour
-souper. Je me livrai alors aux plus sérieuses réflexions sur ma
-situation.
-
-Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu souriras au souvenir d'un court
-entretien que nous eûmes ensemble, presque au moment de mon départ... Je
-dois le raconter ici.
-
-Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé d'argent que de réflexion,
-m'avoit pris à part pour me demander combien j'avois. Je lui montrai ma
-bourse. Eugène branla la tête, et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit
-pas!... Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la sienne dans la mienne,
-augmente tes guinées de toutes celles que j'ai... Mais en conscience
-j'en ai assez des miennes... Je t'assure que non. Je connois mieux que
-toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être, mais vous ne faites pas
-réflexion, Eugène, lui dis-je en refusant son offre, que je ne serai pas
-trois jours à Paris sans faire quelque étourderie qui me fera mettre à
-la Bastille, où je vivrai un ou deux mois entiérement aux dépens du
-roi... Oh! excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais réellement oublié
-cette ressource.
-
-L'événement dont j'avois badiné alloit probablement se réaliser...
-
-Mais, soit folie, indifférence, philosophie, opiniâtreté, ou je ne sais
-quelle autre cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, je ne pus y
-penser que de la même manière dont j'en avois parlé à mon ami au moment
-de mon départ.
-
-La Bastille!... Mais la terreur est dans le mot... Et qu'on en dise ce
-qu'on voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une tour... et une tour
-ne veut rien dire de plus qu'une maison dont on ne peut pas sortir...
-Que le ciel soit favorable aux goutteux!... Mais ne sont-ils pas dans ce
-cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs par jour, des plumes, de
-l'encre, du papier et de la patience, on peut bien garder la maison
-pendant un mois ou six semaines sans sortir. Que craindre quand on n'a
-point fait de mal?... On n'en sort que meilleur et plus sage...
-
-La tête pleine de ces réflexions, enchanté de mes idées et de mon
-raisonnement, je descendis dans la cour je ne sais pour quelle raison.
-Je déteste, me disais-je, les pinceaux sombres, et je n'envie point
-l'art triste de peindre les maux de la vie avec des couleurs aussi
-noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il s'est grossis, et qu'il s'est
-rendus horribles à lui-même; dépouillez-les de tout ce que vous y avez
-ajouté, et il n'y fait aucune attention... Il est vrai, continuai-je,
-dans le dessein d'adoucir la proposition, que la Bastille est un mal qui
-n'est pas à mépriser... Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, que
-ses portes ne soient pas barricadées, figurez-vous que ce n'est
-simplement qu'un asile de contrainte, et supposez que c'est quelque
-infirmité qui vous y retient, et non la volonté d'un homme, alors le mal
-s'évanouit, et vous le souffrez sans vous plaindre. Je me disois tout
-cela, quand je fus interrompu, au milieu de mon soliloque, par une voix
-que je pris pour celle d'un enfant qui se plaignoit de ce qu'on ne
-pouvoit sortir. Je regardai sous la porte-cochère... Je ne vis personne,
-et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que
-j'avois entendu.
-
-Mais à peine y fus-je revenu que la même voix répéta deux fois les mêmes
-expressions... Je levai les yeux, et je vis qu'elles venoient d'un
-sansonnet qui étoit renfermé dans une petite cage... _Je ne peux pas
-sortir, je ne peux pas sortir_... disoit le sansonnet.
-
-Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs personnes passèrent sous la
-porte, et il leur fit les mêmes plaintes de sa captivité, en volant de
-leur côté dans sa cage... _Je ne peux pas sortir_... Oh! je vais à ton
-aide, m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il coûte... La porte de
-la cage étoit du côté du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec du
-fil d'archal, qu'il étoit impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en
-morceaux... J'y mis les deux mains.
-
-L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de lui procurer sa délivrance.
-Il passoit sa tête à travers le treillis, et y pressoit son estomac,
-comme s'il eût été impatient... Je crains bien, pauvre petit captif, lui
-disois-je, de ne pouvoir te rendre la liberté... _Non_, dit le
-sansonnet, _je ne peux pas sortir... je ne peux pas sortir_...
-
-Jamais mes affections ne furent plus tendrement agitées... Jamais dans
-ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promptement mes esprits
-dissipés par un foible raisonnement. Les notes n'étoient proférées que
-mécaniquement; mais elles étoient si conformes à l'accent de la nature,
-qu'elles renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la
-Bastille; et le cœur appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées
-bien différentes de celles que j'avois eues en descendant...
-
-Déguise-toi comme tu voudras, triste esclavage, tu n'es toujours qu'une
-coupe amère; et quoique des millions de mortels, dans tous les siècles,
-aient été formés pour goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins amer.
-C'est toi, ô charmante déesse! que tout le monde adore en public ou en
-secret; c'est toi, aimable LIBERTÉ, dont le goût est délicieux, et le
-sera toujours jusqu'à ce que la nature soit changée... Nulle teinture ne
-peut ternir ta robe de neige, nulle puissance chimique changer ton
-sceptre en fer... Le berger qui jouit de tes faveurs est plus heureux en
-mangeant sa croûte de pain, que son monarque, de la cour duquel tu es
-exilée... Ciel...! m'écriai-je en tombant à genoux sur la dernière
-marche de l'escalier, accorde-moi seulement la santé dont tu es le grand
-dispensateur, et donne-moi cette belle déesse pour compagne... et fais
-pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta divine providence, sur
-les têtes de ceux qui les ambitionnent.
-
-
-
-
-LE CAPTIF.
-
-PARIS.
-
-
-L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre... Je
-m'approchai de la table, et la tête appuyée sur ma main, toutes les
-peines d'une prison se retracèrent à mon esprit... J'étois disposé à
-réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.
-
-Je voulus commencer par les millions de mes semblables qui étoient nés
-pour l'esclavage... Mais trouvant que cette peinture, quelque touchante
-qu'elle fût, ne rapprochoit pas assez les idées de la situation où
-j'étois, et que la multitude de ces tristes groupes ne faisoit que me
-distraire...
-
-Je me représentai donc un seul captif renfermé dans un cachot... Je le
-regardai à travers de sa porte grillée, pour faire son portrait à la
-faveur de la lueur sombre qui éclairoit son triste souterrain.
-
-Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la
-contrainte, et je compris cette espèce de maladie de cœur qui provient
-de l'espoir différé... Je le vis, en l'examinant de plus près,
-presqu'entiérement défiguré: il étoit pâle et miné par la fièvre...
-Depuis trente ans, son sang n'avoit point été rafraîchi par le vent
-d'ouest. Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant tout ce temps...
-Ni amis, ni parens ne lui avoient fait entendre les doux sons de leurs
-voix à travers ses grilles... Ses enfans...
-
-Ici mon cœur commença à saigner, et je fus forcé de jeter les yeux sur
-une autre partie du tableau.
-
-Il étoit assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du
-cachot. C'étoit alternativement son lit et sa chaise... Il avoit la main
-sur un calendrier, qu'il s'étoit fait avec de petits bâtons, où il avoit
-marqué par des tailles les tristes jours qu'il avoit passés dans cet
-affreux séjour... Il tenoit un de ces petits bâtons, et avec un clou
-rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille, un autre jour de misère
-au nombre de ceux qui étoient passés.--Comme j'obscurcissois le peu de
-lumière qu'il avoit, il leva vers la porte des yeux éteints par le
-désespoir, les baissa ensuite, secoua la tête, et continua son
-déplorable travail. Ses chaînes, en mettant son petit bâton sur le tas
-des autres, se firent entendre... Il poussa un profond soupir... Le fer
-qui l'entouroit me sembloit pénétrer dans son ame... Je fondis en
-larmes... Je ne pus soutenir la vue de cet affreux tableau que mon
-imagination me représentoit... Je me levai en sursaut... j'appelai La
-Fleur, et je lui ordonnai d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de
-remise à neuf heures précises.
-
-J'irai, dis-je, me présenter directement à M. le duc de Choiseul.
-
-La Fleur m'auroit volontiers aidé à me mettre au lit;... mais je
-connoissois sa sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir mon air
-triste et sombre: je lui dis que je me coucherois seul, et qu'il pouvoit
-aller en faire autant.
-
-
-
-
-LE SANSONNET.
-
-CHEMIN DE VERSAILLES.
-
-
-Je montai dans mon carrosse à l'heure indiquée. La Fleur se mit
-derrière, et je dis au cocher de me mener à Versailles le plus grand
-train qu'il pourroit.
-
-Le chemin ne m'offrant rien de ce que je cherche ordinairement en
-voyageant, je ne peux mieux en remplir le vide que par l'histoire
-abrégée de mon sansonnet.
-
-Milord L... attendoit un jour que le vent devînt favorable pour passer
-de Douvres à Calais... Son laquais, en se promenant sur les hauteurs,
-attrapa le sansonnet avant qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le
-nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris.
-
-Son premier soin, en arrivant, fut de lui acheter une cage qui lui coûta
-vingt-quatre sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et pendant les
-cinq mois que son maître resta à Paris, il apprit au sansonnet, dans la
-langue de son pays, les quatre mots (et pas davantage) auxquels j'ai
-tant d'obligation.
-
-Lorsque milord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et
-la cage à l'hôte: mais son petit chant en faveur de la liberté étant un
-langage inconnu à Paris, on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il
-disoit que de lui... La Fleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et
-l'hôte lui donna le sansonnet et la cage.
-
-A mon retour d'Italie, je l'emportai avec moi, et lui fis revoir son
-pays natal. Je racontai son histoire au lord A... et le lord A... me
-pria de lui donner l'oiseau. Quelques semaines après, il en fit présent
-au lord B...; le lord B... le donna au lord C...; l'écuyer du lord C...
-le vendit au lord D... pour un scheling; le lord D... le donna au lord
-E... et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. De
-la chambre des pairs, il passa dans la chambre des communes, où il ne
-trouva pas moins de maîtres; mais comme tous ces messieurs vouloient
-_entrer dedans_... et que le sansonnet au contraire ne demandoit qu'à
-sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris...
-
-Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui...; et si
-quelqu'un par hasard l'a jamais vu, je le prie de se souvenir qu'il m'a
-appartenu...
-
-Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, sinon que depuis lors jusqu'à
-présent j'ai porté ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries.
-
-Que les hérauts d'armes lui tordent le cou, s'ils l'osent...
-
-
-
-
-LE PLACET.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Je ne voudrois pas, quand je vais implorer la protection de quelqu'un,
-que mon ennemi vît la situation de mon esprit... C'est par cette même
-raison que je tâche ordinairement d'être mon propre protecteur... mais
-c'étoit par force que je m'adressois au duc de C...; si c'eût été une
-action de choix, je suppose que je l'aurois faite tout comme un autre.
-
-Combien de formes de placets, de la tournure la plus basse, mon servile
-cœur ne conçut-il pas pendant tout le chemin! Je méritois d'aller à la
-Bastille pour chacune de ces tournures.
-
-Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des
-mots, des maximes; j'essayai des attitudes, des tons de voix pour
-s'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. Bon! disois-je, j'y
-suis: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui
-auroit fait sans lui prendre la mesure. Sot, continuai-je en
-m'apostrophant, commence par regarder M. le duc de C... observe son
-visage... le caractère qui y est tracé... remarque son attitude en
-t'écoutant, la tournure et l'expression de toute sa personne, et le
-premier mot qui sortira de sa bouche te donnera le ton que tu dois
-prendre. Vous composerez sur-le-champ votre harangue, de l'assemblage de
-toutes ces choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera
-très-vraisemblablement; c'est lui qui en aura fourni les ingrédiens.
-
-Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là. Lâche! un homme
-n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela
-est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de
-même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne
-prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et
-dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui
-refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes
-regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à
-Paris en moins d'une heure sous bonne escorte...
-
-Ma foi, dis-je, je le crois ainsi... Hé bien, par le ciel! j'irai au duc
-avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles...
-
-Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cœur tranquille ne se jette pas
-dans les extrêmes... il se possède toujours... Bien, bien, m'écriai-je,
-tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en
-acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon
-que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai
-l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice,
-ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te
-vais voir, Eliza.
-
-Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je
-ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être
-étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C...
-travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour
-obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la
-conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me
-répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus
-difficile... Je lui fis une légère inclination... Monsieur, lui dis-je,
-ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de
-côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût
-en avertir le ministre. Je retournai à lui... Je ne veux pas, monsieur,
-lui dis-je, causer ici de méprise... ce n'est pas pour M. le duc que
-l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh!
-c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr
-que c'est la même chose pour M. le duc... Cependant je le priai de me
-dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des
-équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que
-faire pendant ce temps-là? Se promener en long et en large dans une
-salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je
-descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu.
-
-Mais tel est mon destin... Il est rare que j'aille à l'endroit que je me
-propose.
-
-
-
-
-LE PATISSIER.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge que je changeai d'idée.
-Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas
-davantage de parcourir la ville; je tirai le cordon, et je dis au cocher
-de me promener par quelques-unes de ses principales rues. Cela sera
-bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu'elle n'est pas grande. Elle
-n'est pas grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est fort grande et même
-fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels... A ce mot
-d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le comte de B. dont le libraire du
-quai Conti m'avoit dit tant de bien... Hé! pourquoi n'irai-je pas chez
-un homme qui a une si haute idée des livres anglois, et des anglois
-mêmes? Je lui raconterai mon aventure... Je changeai donc d'avis une
-seconde fois... à bien compter, même, c'étoit la troisième. J'avois eu
-d'abord envie d'aller chez madame R... rue des Saints-Pères; j'avois
-chargé sa femme-de-chambre de la prévenir que je me rendrois assurément
-chez elle. Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont
-les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté
-de la rue un homme qui portoit un panier, et paroissoit avoir quelque
-chose à vendre, je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeuroit le
-comte de B...
-
-La Fleur revint précipitamment; et avec un air qui peignoit la surprise,
-il me dit que c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit des petits
-pâtés... Quel conte! lui dis-je, cela est impossible. Je ne puis,
-monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais cela est;
-j'ai vu la croix et le ruban rouge attaché à la boutonnière... J'ai
-regardé dans le panier, et j'ai vu les petits pâtés qu'il vend; il est
-impossible que je me trompe en cela.
-
-Un tel revers dans la vie d'un homme éveille dans une ame sensible un
-autre principe que la curiosité... Je l'examinai quelque temps de dedans
-mon carrosse... Plus je l'examinois, plus je le voyois avec sa croix et
-son panier, et plus mon esprit et mon cœur s'échauffoient... Je
-descendis de la voiture, et je dirigeai mes pas vers lui.
-
-Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui tomboit au-dessous des
-genoux. Sa croix pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de
-petits pâtés, étoit couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avoit une
-autre au fond, et tout cela étoit si propre, que l'on pouvoit acheter
-ses petits pâtés, aussi bien par appétit que par sentiment.
-
-Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit tranquille dans
-l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans
-y être sollicité.
-
-Il étoit âgé d'environ cinquante ans... d'une physionomie calme, mais un
-peu grave. Cela ne me surprit pas... Je m'adressai au panier plutôt qu'à
-lui. Je levai la serviette et pris un petit pâté, en le priant d'un air
-touché de m'expliquer ce phénomène.
-
-Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé sa jeunesse dans le service;
-qu'il y avoit mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu une
-compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion de la dernière paix, son
-régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d'autres
-régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification... Il se trouvoit
-dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il,
-sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me
-faisoit pitié; mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avoit à me
-dire.
-
-Le roi est un prince aussi bon que généreux, mais il ne peut récompenser
-ni soulager tout le monde; mon malheur est de me trouver de ce nombre...
-Je suis marié... Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru pouvoir mettre
-à profit le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai
-pensé, moi, qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous préserver tous
-deux des horreurs de la disette en vendant ce qu'elle fait... à moins
-que la providence ne nous eût offert un meilleur moyen.
-
-Je priverois les ames sensibles d'un plaisir, si je ne leur racontois
-pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf
-mois après.
-
-Il se tenoit ordinairement près de la grille du château. Sa croix attira
-les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi,
-et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu'il me
-l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il sut que c'étoit un brave
-officier qui avoit eu l'estime de tout son corps, et il mit fin à son
-petit commerce, en lui donnant une pension de quinze cents livres.
-
-J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir qu'elle plairoit au lecteur;
-je le prie de me permettre, pour ma propre satisfaction, d'en raconter
-une autre arrivée à une personne du même état: les deux histoires se
-donnent jour réciproquement, et ce seroit dommage qu'elles fussent
-séparées.
-
-
-
-
-L'ÉPÉE.
-
-RENNES.
-
-
-Quand les empires les plus puissans ont leurs époques de décadence, et
-éprouvent à leur tour les calamités et la misère, je ne m'arrêterai pas
-à dire les causes qui avoient insensiblement ruiné la maison d'E... en
-Bretagne. Le marquis d'E... avoit lutté avec beaucoup de fermeté contre
-les adversités de la fortune; il vouloit conserver encore aux yeux du
-monde quelques restes de l'éclat dont avoient brillé ses ancêtres; mais
-les dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui en avoient
-entièrement ôté les moyens... Il lui restoit bien assez pour le soutien
-d'une vie obscure... mais il avoit deux fils qui sembloient lui demander
-quelque chose de plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur sort.
-Ils avoient essayé de la voie des armes;... il en coûtoit trop pour
-parvenir;... l'économie ne convenoit pas à cet état... Il n'y avoit donc
-pour lui qu'une ressource, et c'étoit le commerce.
-
-Dans toute autre province de France, hormis la Bretagne, c'étoit flétrir
-pour toujours la racine du petit arbre que son orgueil et son affection
-vouloient voir refleurir... Heureusement la Bretagne a conservé le
-privilége de secouer le joug de ce préjugé. Il s'en prévaut. Les états
-étoient assemblés à Rennes; le marquis en prit occasion de se présenter
-un jour, suivi de ses deux fils, devant le sénat. Il fit valoir avec
-dignité la faveur d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement
-réclamée, n'en subsistoit pas moins dans toute sa force. Il ôta son épée
-de son côté. La voici, dit-il, prenez-la; soyez-en les fidèles
-dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la
-reprendre et de m'en servir avec honneur.
-
-Le président accepta l'épée... Le marquis s'arrêta quelques momens pour
-la voir déposer dans les archives de sa maison, et se retira.
-
-Il s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique. Une
-application assidue au commerce pendant dix-neuf ou vingt ans, et
-quelques legs inattendus de branches éloignées de sa maison, lui
-rendirent de quoi soutenir sa noblesse, et il revint chez lui pour
-réclamer son épée.
-
-J'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de cet événement
-solennel. C'est ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourroit lui
-donner un voyageur sentimental?
-
-Le marquis, tenant par la main une épouse respectable, parut avec
-modestie au milieu de l'assemblée. Son fils aîné conduisoit sa sœur. Le
-cadet étoit à côté de sa mère. Un mouchoir cachoit les larmes de ce bon
-père.
-
-Le silence le plus profond régnoit dans toute l'assemblée. Le marquis
-remit sa femme aux soins de son fils cadet et de sa fille, avança six
-pas vers le président, et lui redemanda son épée. On la lui rendit. Il
-ne l'eut pas plutôt, qu'il la tira presque toute entière hors du
-fourreau... C'étoit la face brillante d'un ami qu'il avoit perdu de vue
-depuis quelque temps. Il l'examina attentivement, comme pour s'assurer
-que c'étoit la même. Il aperçut un peu de rouille vers la pointe: il la
-porta plus près de ses yeux, et il me sembla que je vis tomber une larme
-sur l'endroit rouillé; je ne pus y être trompé par ce qui suivit.
-
-Je trouverai, dit-il, quelqu'autre moyen pour l'ôter.
-
-Il la remit ensuite dans le fourreau, remercia ceux qui en avoient été
-les dépositaires, et se retira avec son épouse, sa fille et ses deux
-fils.
-
-Que je lui enviois ses sensations!
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-J'entrai chez monsieur le comte de B... sans essuyer la moindre
-difficulté. Il feuilletoit les ouvrages de Shakespéar qui étoient sur
-son secrétaire, et je lui fis juger par mes regards que je les
-connoissois. Je suis venu, lui dis-je, sans introducteur, parce que je
-savois que je trouverois dans votre cabinet un ami qui m'introduiroit
-auprès de vous. Le voilà, c'est le grand Shakespéar, mon compatriote...
-Esprit sublime, m'écriai-je, fais moi cet honneur-là!
-
-Le comte sourit de la singularité de cette manière de se présenter... Il
-s'aperçut à mon air pâle que je ne me portois pas bien, et me pria
-aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et pour lui épargner des conjectures sur
-une visite qui n'étoit certainement pas faite dans les règles
-ordinaires, je lui racontai naïvement ce qui m'étoit arrivé chez le
-libraire, et comment cela m'avoit enhardi à venir le trouver plutôt que
-tout autre, pour lui faire part du petit embarras où je m'étois plongé.
-Quel est votre embarras? me dit-il, que je le sache. Je lui fis le même
-récit que j'ai déjà fait au lecteur.
-
-Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, m'assure, M. le comte, qu'on me
-mettra à la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis au milieu du
-peuple le plus poli de l'univers, et ma conscience me dit que je suis
-intègre. Je ne suis point venu pour jouer ici le rôle d'espion, ni pour
-observer la nudité du pays; à peine ai-je eu la pensée que je fusse
-exposé. Il ne convient pas à la générosité françoise, monsieur le comte,
-dis-je, de faire du mal à des infirmes.
-
-Je vis le teint du comte s'animer lorsque je prononçai ceci... Ne
-craignez rien, dit-il... Moi! monsieur, je ne crains réellement rien;
-d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, je suis venu en riant
-depuis Londres jusqu'à Paris, et je ne crois pas que monsieur le duc de
-C... soit assez ennemi de la joie pour me renvoyer en pleurs.
-
-Je me suis adressé à vous M. le comte, ajoutai-je en lui faisant une
-profonde inclination, pour vous engager à le prier de ne pas faire cet
-acte de cruauté.
-
-Le comte m'écoutoit avec un grand air de bonté... sans cela j'aurois
-moins parlé... Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit...
-Cependant la chose en resta là, et je ne voulus plus en parler.
-
-Il changea lui-même de discours; nous parlâmes de choses indifférentes,
-de livres, de nouvelles, de politique, des hommes... et puis des femmes.
-Que Dieu bénisse tout le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime plus
-que moi. Après tous les foibles que j'ai vus aux femmes, toutes les
-satires que j'ai lues contre elles, je les aime toujours. Je suis
-fermement persuadé qu'un homme qui n'a pas une espèce d'affection pour
-elles toutes, n'en peut aimer une seule comme il le doit.
-
-Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement le comte, vous n'êtes pas
-venu ici, dites-vous, pour espionner la nudité du pays... je vous
-crois... ni encore, j'ose le dire, celle de nos femmes. Mais
-permettez-moi de conjecturer que si par hasard vous en trouviez
-quelques-unes sur votre chemin, qui se présentassent ainsi à vos yeux,
-la vue de ces objets ne vous effraieroit pas.
-
-Il y a quelque chose en moi qui se révolte à la moindre idée indécente.
-Je me suis souvent efforcé de surmonter cette répugnance, et ce n'est
-qu'avec beaucoup de peine que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de
-femmes, des choses dont je n'aurois pas osé risquer une seule dans le
-tête-à-tête, m'eût-elle conduit au bonheur.
-
-Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si un pays aussi florissant ne
-m'offroit qu'une terre nue, je jeterois les yeux en pleurant... Pour ce
-qui est de la nudité des femmes, continuai-je en rougissant de l'idée
-qu'il avoit excitée en moi, j'observe si scrupuleusement l'évangile, je
-m'attendris tellement sur leurs foiblesses, que si j'en trouvois dans
-cet état, je les couvrirois d'un manteau, pourvu que je susse comment il
-faudroit m'y prendre... Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la
-nudité de leurs cœurs, et tâcher, à travers les différens déguisemens
-des coutumes, du climat, de la religion et des mœurs, de modeler le mien
-sur ce qu'il y a de bon...
-
-C'est pour cela que je suis venu à Paris; c'est pour la même raison, M.
-le comte, continuai-je, que je n'ai pas encore été voir le Palais-Royal,
-le Luxembourg, la façade du Louvre... Je n'ai pas non plus essayé de
-grossir le catalogue des tableaux, des statues, des églises: je me
-représente chaque beauté comme un temple dans lequel j'aimerois mieux
-entrer pour y voir les traits originaux et les légères esquisses qui s'y
-trouvent, plutôt que le fameux tableau de la transfiguration de Raphaël
-lui-même.
-
-La soif que j'en ai, continuai-je, aussi ardente que celle qui enflamme
-le sein du connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour venir en
-France, et me conduira probablement plus loin... C'est un voyage
-tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des
-affections qu'elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr'aimer un
-peu mieux que nous ne faisons.
-
-Le comte me dit des choses fort obligeantes à ce sujet; et ajouta
-poliment qu'il étoit très-redevable à Shakespéar de lui avoir procuré ma
-connoissance... Mais à propos, dit-il, cet auteur est si rempli de ses
-grandes idées, qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est de me dire
-votre nom... Cela vous met dans la nécessité de vous nommer vous-même.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé de dire qui je suis... Je
-parle plus aisément d'un autre que de moi-même; et j'ai souvent souhaité
-de pouvoir le faire en un seul mot, pour avoir plutôt fini. Ce fut le
-seul moment et la seule occasion dans ma vie où je pus me satisfaire à
-cet égard. Shakespéar étoit sous mes yeux; je me souvins que mon nom
-étoit dans la tragédie d'Hamlet; je cherchai immédiatement la scène des
-fossoyeurs, au cinquième acte; et, posant le doigt sur le nom d'Yorick,
-je présentai le volume au comte... Me voici, lui dis-je.
-
-Il importe peu de savoir si la réalité de ma personne avoit effacé ou
-non de l'esprit du comte l'idée du squelette du pauvre Yorick, ou par
-quelle magie il se trompa de sept ou huit siècles... Les François
-conçoivent mieux qu'ils ne combinent... Rien ne m'étonne dans ce monde,
-et encore moins ces espèces de méprises... Je me suis avisé de faire
-quelques volumes de sermons, bons ou mauvais; et un de nos évêques, dont
-je révère d'ailleurs la candeur et la piété, me disoit un jour qu'il
-n'avoit pas la patience de feuilleter des sermons qui avoient été
-composés par le bouffon du roi de Danemarck. Mais, Monseigneur, lui
-dis-je, il y a deux Yorick. Le Yorick dont vous parlez est mort et
-enterré il y a huit siècles... il florissoit à la cour d'Horwendillus...
-L'autre Yorick n'a brillé dans aucune cour, et c'est moi qui le suis...
-Il secoua la tête. Mon Dieu! Monseigneur, ajoutai-je, vous voudriez donc
-me faire penser que vous pourriez confondre Alexandre-le-Grand, avec
-Alexandre dont parle Saint-Paul, et qui n'étoit qu'un chaudronnier? Je
-ne sais, dit-il; mais n'est-ce pas le même?
-
-Ah! si le roi de Macédoine, lui dis-je, Monseigneur, pouvoit vous donner
-un meilleur évêché, je suis bien sûr que vous ne parleriez pas ainsi.
-
-Le comte de B... tomba dans la même erreur.
-
-Vous êtes Yorick! s'écria-t-il... Oui, je le suis... Vous? Oui,
-moi-même, moi qui ai l'honneur de vous parler. Bon Dieu! dit-il en
-m'embrassant, vous êtes Yorick!
-
-Il mit aussitôt le volume de Shakespéar dans sa poche; et me laissa seul
-dans son cabinet.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le comte de B... étoit sorti
-précipitamment, ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar dans sa
-poche... Mais des mystères qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite, ne
-valent pas le temps que l'on perd à vouloir les pénétrer... il valoit
-mieux lire Shakespéar... Je pris un des volumes qui restoient, et je
-tombai sur la pièce intitulée _Beaucoup de bruit et de fracas pour
-rien_; et du fauteuil où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ à
-Messine; je m'y occupois si fort de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix,
-que je ne pensois ni à Versailles, ni au comte, ni au passe-port.
-
-Douce flexibilité de l'esprit humain, qui peut aussitôt se livrer à des
-illusions qui adoucissent les tristes momens de l'attente et de
-l'ennui!... Il y a long-temps que je n'existerois plus, si je n'avois
-pas erré dans ces plaines enchantées... Dès que je trouve un chemin trop
-rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces, je le quitte pour
-chercher un sentier velouté et uni, que l'imagination a jonché de
-boutons de roses. J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus robuste
-et plus frais. Lorsque le mal m'accable, et que ce monde ne m'offre
-aucune retraite pour m'y soustraire, je le quitte, et je prends une
-nouvelle route... et comme j'ai une idée beaucoup plus claire des champs
-Elisées que du Ciel, je fais comme Enée, j'y entre par force... Je le
-vois qui rencontre l'ombre pensive de sa Didon abandonnée, qu'il cherche
-à reconnoître... Elle l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur de
-sa misère et de sa honte... Mes sensations se perdent dans les siennes,
-et se confondent dans ces émotions qui m'arrachoient des larmes sur son
-sort lorsque j'étois au collège.
-
-Ce n'est certainement pas là courir après une ombre vaine et se
-tourmenter inutilement pour la saisir: on se tourmente bien plus souvent
-en confiant le succès de ces émotions à la seule raison. J'assurerai
-hardiment que quant à moi, je ne fus jamais plus en état de vaincre
-aussi décidément une seule sensation désagréable dans mon cœur, qu'en y
-excitant à sa place une autre plus douce et plus agréable.
-
-J'allois finir de lire le troisième acte lorsque le comte de B... entra,
-avec mon passe-port à la main... M. le duc de C... me dit-il, est aussi
-bon prophète qu'il est grand homme d'état... Celui qui rit, dit-il, ne
-sera jamais dangereux. Pour tout autre que le bouffon du roi, je
-n'aurois pu l'avoir de plus de deux heures... Mais, M. le comte, lui
-dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi... Mais vous êtes Yorick?
-Oui... Et vous riez, vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je ne
-suis point payé pour cela... C'est toujours à mes propres frais que je
-m'amuse...
-
-Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons à la cour; le dernier que
-nous eûmes parut sous le règne licencieux de Charles II. Nos mœurs
-depuis ce temps se sont si épurées; nos grands seigneurs sont si
-désintéressés, qu'ils ne désirent plus _rien_ que les honneurs et la
-richesse de leur patrie; nos dames sont toutes si modestes, si
-réservées, si chastes, si dévotes... Ah! M. le comte, un bouffon
-n'auroit pas un seul trait de raillerie à décocher...
-
-Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage.
-
-
-
-
-LE PASSE-PORT.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Le passe-port étoit adressé à tous les gouverneurs,
-lieutenans-commandans, officiers-généraux et autres officiers de
-justice; et M. Yorick, le bouffon du roi, et son bagage pouvoient
-voyager tranquillement. On avoit ordre de les laisser passer sans les
-inquiéter... J'avoue cependant que le triomphe d'avoir obtenu ce
-passe-port me paroissoit un peu terni par la figure que j'y faisois...
-Mais quels biens dans ce monde sont sans mélange? Je connois de graves
-théologiens qui vont jusqu'à soutenir que la jouissance même est
-accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse qu'ils connoissent,
-se termine ordinairement par quelque chose approchant de la convulsion.
-
-Je me souviens que le grave et le savant Bevoriskius, dans son
-commentaire sur les générations d'Adam, étant au milieu d'une note,
-l'interrompit tout naturellement pour parler de deux moineaux qui
-étoient sur les bords de sa fenêtre, et qui l'avoient tellement
-incommodé pendant qu'il écrivoit, qu'ils lui avoient enfin fait perdre
-le fil de sa généalogie.
-
-«Cela est étrange! s'écrie-t-il, mais le fait n'en est pas moins vrai.
-Ils me troubloient par leurs caresses... J'eus la curiosité de les
-marquer une à une avec ma plume; et le moineau mâle, dans le peu de
-temps qu'il m'auroit fallu pour finir ma note, reitéra les siennes
-vingt-trois fois et demie.
-
-»Que le ciel répand de bienfaits sur ses créatures! ajoute Bevoriskius.»
-
-Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux Yorick, qui publie ce
-que tu ne peux copier ici sans rougir!
-
-Mais cette anecdote n'a rien de commun avec mes voyages... Je demande
-deux fois... trois fois excuse de cette disgression.
-
-
-
-
-CARACTÈRES.
-
-VERSAILLES.
-
-
-Eh bien, me dit le comte après qu'il m'eut donné le passe-port, comment
-trouvez-vous les françois?
-
-On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant d'honnêtetés, je ne pouvois
-répondre à cette question que d'une manière fort polie.
-
-_Passe pour cela_, dit le comte; mais parlez franchement, trouvez-vous
-dans les françois toute l'urbanité dont on leur fait honneur par tout?
-Tout ce que j'ai vu, lui dis-je, me confirme dans cette opinion... Oh!
-oui, dit le comte, les françois sont polis... Jusqu'à l'excès,
-repris-je.
-
-Ce mot excès le frappa; il prétendoit que j'entendois par-là plus que je
-ne disois. Je m'en défendis pendant long-temps aussi bien que je pus...
-Il insista sur ma réserve, et il m'engagea à parler avec franchise.
-
-Je crois, M. le comte, lui dis-je, qu'il en est des questions que l'on
-se fait dans la société, comme de la musique; on a besoin d'une clef
-pour répondre aux unes, comme pour régler l'autre. Une note exprimée
-trop haut ou trop bas, dérange tout le système de l'harmonie... Le comte
-de B... me dit qu'il ne savoit pas la musique, et me pria de m'expliquer
-de quelqu'autre façon... Une nation civilisée, M. le comte, lui dis-je
-enfin, rend le monde son tributaire. La politesse en elle-même, ainsi
-que le beau sexe, a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne au cœur
-d'en dire du mal... Je crois cependant qu'il n'y a qu'un seul point de
-perfection où l'homme en général puisse arriver. S'il le passe, il
-change plutôt de qualités qu'il n'en acquiert... Je ne prétends pas
-marquer par-là à quel degré cela se rapporte aux françois sur le point
-dont nous parlons. Mais si jamais les anglois parvenoient à cette
-politesse qui distingue les françois, et s'ils ne perdoient pas en
-même-temps cette politesse du cœur qui engage les hommes à faire plutôt
-des actes d'humanité que de pure civilité, ils perdroient au moins ce
-caractère original et varié qui les distingue non-seulement les uns des
-autres, mais aussi de tout le reste du monde.
-
-Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai quelques schelins qui avoient
-été frappés du temps du roi Guillaume, et qui étoient unis comme le
-verre: ils pouvoient servir à éclaircir ce que je venois de dire.
-
-Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant devant lui sur son bureau:
-par le frottement de ces pièces pendant soixante-dix ans qu'elles ont
-passé par tant de mains, elles sont devenues si semblables les unes aux
-autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.
-
-Les anglois, comme les anciennes médailles que l'on met à part et qui ne
-passent que par peu de mains, conservent la même rudesse que la main de
-la nature leur a donnée. Elles ne sont pas si agréables au toucher, mais
-en revanche la légende en est si lisible, que du premier coup-d'œil l'on
-voit de qui elles portent l'effigie et la suscription... Mais les
-françois, M. le comte... ajoutai-je, cherchant à adoucir ce que j'avois
-dit, ont tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien se passer de
-celle-là. Il n'y a point de peuple plus loyal, plus brave, plus
-généreux, plus spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut... c'est
-d'être trop sérieux.
-
-Mon Dieu! s'écria le comte en se levant avec surprise...
-
-Mais vous plaisantez, dit-il... Je mis la main sur ma poitrine, et
-l'assurai gravement que c'étoit mon opinion...
-
-Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne pouvoir rester, pour
-m'entendre justifier cette idée. Il étoit obligé de sortir dans le
-moment, pour aller dîner chez le duc de C... où il étoit engagé.
-
-Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez pas Versailles trop
-éloigné de Paris, pour vous empêcher d'y venir dîner avec moi... J'aurai
-peut-être alors le plaisir de vous voir rétracter votre opinion... ou
-d'apprendre comment vous la soutiendrez. En ce cas, M. l'anglois, vous
-ferez bien d'employer tous vos moyens, car vous aurez tout le monde
-contre vous... Je promis au comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui
-avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.
-
-
-
-
-LA TENTATION.
-
-PARIS.
-
-
-Je revins aussitôt à Paris. Le portier me dit qu'une jeune fille, qui
-avoit une boîte de carton, étoit venue me demander un instant avant que
-j'arrivasse. Je ne sais, dit-il, si elle s'en est allée ou non. Je pris
-la clef de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier la jeune fille qui
-descendoit.
-
-C'étoit mon aimable fille du quai de Conti. Madame de R... l'avoit
-envoyée chez une marchande de modes, à deux pas de l'hôtel de Modène: je
-ne l'avois pas été voir, et elle lui avoit dit de s'informer si je
-n'étois déjà plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas laissé une
-lettre à son adresse.
-
-Elle monta avec moi dans ma chambre, pour attendre que j'eusse écrit une
-carte.
-
-C'étoit une belle soirée de la fin du mois de mai. Les rideaux de la
-fenêtre, de taffetas cramoisi, étoient bien fermés... Le soleil se
-couchoit, et réfléchissoit à travers l'étoffe une si belle teinte sur le
-visage charmant de la jeune beauté, que je crus qu'elle rougissoit...
-Cette idée me fit rougir moi-même... Nous étions seuls, et cette
-circonstance me donna une seconde rougeur avant que la première fût
-dissipée.
-
-Il y a une espèce agréable de rougeur qui est à moitié criminelle, et
-qui provient plutôt du sang que de l'homme lui-même... Le cœur l'envoie
-avec impétuosité, et la vertu vole à sa suite... non pas pour la
-rappeler, mais pour en rendre la sensation plus délicieuse... elles vont
-de compagnie...
-
-Je ne la décrirai pas... Je sentis d'abord quelque chose en moi qui
-n'étoit pas conforme à la leçon de vertu que j'avois donnée la veille
-sur le quai de Conti; je cherchai une carte pendant cinq ou six minutes,
-quoique je susse que je n'en avois point... Je pris une plume... je la
-replaçai; ma main trembloit, le diable m'agitoit.
-
-Je sais aussi bien que tout autre que c'est un ennemi qui s'enfuit si on
-lui résiste; mais il est rare que je lui résiste, de peur d'être blessé
-au combat, quoique vainqueur... j'aime mieux, pour plus de sûreté, céder
-le triomphe; et c'est moi-même qui fuis, au lieu de le faire fuir.
-
-La jeune fille s'approcha du secrétaire, où je cherchois si inutilement
-une carte... Elle prit d'abord la plume que j'avois replacée, et
-m'offrit de me tendre le cornet... et cela d'une voix si douce, que
-j'allois l'accepter: cependant je n'osai pas. Mais, ma chère, je n'ai
-point de carte, lui dis-je, pour écrire. Qu'importe; écrivez, dit-elle
-naïvement, sur telle autre chose que ce soit.
-
-Ah! je fus tenté de lui dire: je vais donc l'écrire sur tes lèvres...
-
-Mais je suis perdu, me dis-je, si je fais cela. Je la pris par la main,
-et la menai vers la porte, en la priant de ne point oublier la leçon que
-je lui avois donnée... Elle promit de s'en souvenir, et elle fit cette
-promesse avec tant d'ardeur, qu'en se retournant elle mit ses deux mains
-dans les miennes... Il étoit impossible, dans cette situation, de ne pas
-les serrer; je voulois les laisser aller, et je les retenois encore...
-Je ne lui parlois point, je raisonnois en moi-même... L'action me
-faisoit de la peine, mais je tenois toujours ses mains serrées... Au
-même instant je m'aperçus qu'il falloit recommencer le combat; je
-sentois tout mon cœur trembler à cette idée.
-
-Le lit n'étoit qu'à deux pas de nous... Je lui tenois encore les
-mains... et je ne sais comment cela arriva... je ne lui dis pas de s'y
-asseoir... je ne l'y attirai pas... je n'y pensois même pas... cependant
-nous nous trouvâmes tous deux assis sur le pied du lit.
-
-Il faut, dit-elle, que je vous montre la petite bourse que j'ai faite ce
-matin pour mettre votre écu... Elle la chercha dans sa poche droite qui
-étoit de mon côté, et la chercha pendant quelque temps; ensuite dans sa
-poche gauche, et ne la trouvant point, elle craignoit de l'avoir
-perdue... Je n'ai jamais attendu une chose avec autant de patience.
-Enfin, elle la trouva dans sa poche droite, et l'en tira pour me la
-montrer. Elle étoit de taffetas vert doublé de satin blanc piqué, et
-n'étoit pas plus grande qu'il ne falloit pour contenir l'écu qui étoit
-dedans. Elle me la mit dans la main; elle étoit joliment faite... Je la
-tins dix minutes, le revers de ma main appuyé sur ses genoux... Je
-regardai la bourse, et quelquefois à côté.
-
-J'avois un col plissé, dont quelques fils s'étoient rompus. Elle enfila,
-sans rien dire, une aiguille, et se mit à le raccommoder... Je prévis
-alors tout le danger que couroit ma gloire... Sa main, qu'elle faisoit
-passer et repasser sur mon cou, en gardant le silence, agitoit
-violemment les lauriers que mon imagination avoit placés sur ma tête.
-
-La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite en marchant... Voyez,
-dit-elle en levant son pied, j'allois la perdre si je ne m'en étois pas
-aperçue... Je ne pouvois pas faire moins, en reconnoissance du soin
-qu'elle avoit pris de me raccommoder mon col, que de rattacher sa
-boucle... Lorsque j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si les
-boucles étoient placées l'une comme l'autre... Je le fis un peu trop
-brusquement... et la belle fille fut renversée... Et alors...
-
-
-
-
-LA CONQUÊTE.
-
-
-Oui, et alors?... O vous! dont les têtes froides et les cœurs tièdes
-peuvent vaincre ou masquer les passions par le raisonnement, dites-moi
-quelle faute un homme commet à les ressentir? Comment son esprit est-il
-responsable envers l'émanateur de tous les esprits, de la conduite qu'il
-tient quand il en est agité?
-
-[Illustration]
-
-Si la nature, en tissant sa toile d'amitié, a entrelacé dans toute la
-pièce quelques fils d'amour et de désir, faut-il déchirer toute la toile
-pour les en arracher? Oh! châtie de pareils stoïciens, grand maître de
-la nature! m'écriai-je en moi-même. En quelqu'endroit que tu me places
-pour éprouver ma vertu, quel que soit le péril où je me trouve exposé,
-quelle que soit ma situation, laisse-moi sentir les mouvemens des
-passions qui appartiennent à l'humanité!... Et si je les gouverne comme
-je le dois, j'ai toute confiance en ta justice; car c'est toi qui nous a
-formés... nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes.
-
-Je n'eus pas sitôt adressé cette courte prière au ciel, que je relevai
-la jeune fille. Je la pris par la main et la conduisis hors de la
-chambre... Elle se tint près de moi jusqu'à ce que j'eusse fermé la
-porte, et que j'en eusse mis la clef dans ma poche... Alors la victoire
-étoit décidée... et seulement alors je lui donnai un baiser sur la
-joue... Je la pris par la main, et je la conduisis en toute sûreté
-jusqu'à la porte de la rue.
-
-
-
-
-LE MYSTÈRE.
-
-PARIS.
-
-
-Un homme qui jugera le cœur humain, jugera aisément qu'il m'étoit
-impossible de retourner sitôt dans ma chambre; c'eût été passer d'un
-morceau musical dont le feu avoit animé toutes mes affections, à une
-clef froide... Je restai donc quelque temps sur la porte de l'hôtel, et
-je m'occupai à examiner les passans, et à former sur eux les conjectures
-que leurs différentes allures me suggéroient; mais un seul objet fixa
-bientôt toute mon attention, et confondit toute espèce de raisonnement
-que je pouvois faire sur lui.
-
-C'étoit un grand homme sec, d'un sérieux philosophique, et d'une mine
-hâlée, qui passoit et repassoit gravement dans la rue, et n'alloit
-jamais au-delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paroissoit
-avoir à-peu-près cinquante-deux ans; il avoit une petite canne sous le
-bras... Son habit, sa veste et sa culotte étoient de drap noir, un peu
-usé, mais encore propre. A sa manière d'ôter son chapeau, et d'accoster
-un grand nombre de passans, je jugeai qu'il demandoit l'aumône, et je
-préparai quelque monnoie pour la lui donner, quand il s'adresseroit à
-moi en passant... Mais il passa sans me rien demander, et cependant ne
-fit pas six pas sans s'arrêter vis-à-vis d'une petite femme qui venoit
-devant lui... J'avois plus l'air de lui donner qu'elle. A peine eut-il
-fini, qu'il ôta son chapeau à une autre qui venoit par le même chemin.
-Un monsieur d'un certain âge avançoit lentement, il étoit suivi d'un
-jeune homme fort bien mis... Il les laissa passer tous deux sans leur
-rien demander... Je restai à l'observer une bonne demi-heure, et il fit
-pendant ce temps une douzaine de tours en avant et en arrière, en
-suivant constamment la même conduite.
-
-Il y avoit dans cela deux choses bien singulières, et qui me faisoient
-faire inutilement beaucoup de réflexions; c'étoit de savoir d'abord
-pourquoi il ne contoit son histoire qu'aux femmes; et ensuite quelle
-espèce d'éloquence il employoit pour toucher leurs cœurs, en jugeant
-apparemment qu'elle étoit inutile pour émouvoir ceux des hommes.
-
-Deux autres circonstances me rendoient encore ce mystère plus
-impénétrable; l'une, qu'il disoit tout bas à chaque femme ce qu'il avoit
-à lui dire, et d'une façon qui avoit plutôt l'air d'un secret confié,
-que d'une demande; l'autre étoit qu'il réussissoit toujours. Il
-n'arrêtoit pas une seule femme, qui ne tirât sa bourse pour lui donner
-quelque chose.
-
-J'eus beau réfléchir, je ne pus me former de système pour expliquer ce
-phénomène.
-
-C'étoit une énigme à m'occuper tout le reste de la soirée, et je me
-retirai dans ma chambre.
-
-
-
-
-LE CAS DE CONSCIENCE.
-
-PARIS.
-
-
-Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré, qu'il me dit de chercher un
-autre logement. Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?... Pourquoi?...
-N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée
-avec vous? Cela est contre les règles de ma maison... Fort bien! lui
-dis-je, et nous nous quitterons tous bons amis; car la jeune fille n'a
-point eu de mal... ni moi non plus, et je vous laisserai comme je vous
-ai trouvé... C'en est assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de
-réputation... Cela n'est pas équivoque... Voyez, ajouta-t-il, en me
-montrant le le pied du lit où nous avions été assis... J'avoue que cela
-avoit quelqu'apparence d'un témoignage; mais mon orgueil ne souffroit
-pas que j'entrasse en explication avec lui: je lui dis donc de se
-tranquilliser, de dormir aussi bien que je le ferois cette nuit, et que
-je le paierois demain matin.
-
-Je ne me serois pas soucié, Monsieur, de vous voir une vingtaine de
-filles... Et je n'ai jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui dis-je
-en l'interrompant... Pourvu, ajouta-t-il, que c'eût été le matin...
-Est-ce que la différence des momens du jour met, à Paris, de la
-différence dans le mal? Cela en fait beaucoup, Monsieur, par rapport à
-la décence... Je goûte une bonne distinction, et je ne pouvois pas me
-fâcher bien vivement contre cet homme... J'avoue, poursuivit-il, qu'il
-est nécessaire à un étranger d'avoir la commodité d'acheter des
-dentelles, de la broderie, des bas de soie... et ce n'est rien, quand
-une femme qui vend de tout cela vient avec une boîte de carton... cela
-passe... Oh? en ce cas votre conscience et la mienne sont à l'abri; car,
-sur ma foi, et elle en avoit une, mais je n'y ai pas regardé... Monsieur
-n'a donc rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je. C'est que je vous
-recommanderois, Monsieur, une jeune fille qui vous vendra en conscience.
-A la bonne heure, mais il faut que je la voie ce soir... Il me fit une
-profonde révérence, et se retira sans répliquer.
-
-Je vais triompher de cet homme, me dis-je; mais quel profit en
-tirerai-je? Je lui ferai voir que ce n'est qu'une ame vile. Et ensuite?
-ensuite!... J'étois trop près de moi, pour dire que c'étoit pour l'amour
-des autres... Je n'avois point de bonne réponse à me faire à cette
-question... Il y avoit plus de mauvaise humeur que de principe dans mon
-projet... et il me déplaisoit même avant de l'exécuter.
-
-Une jeune grisette entra quelques minutes après, avec une boîte de
-dentelles... Elle vient bien inutilement, me dis-je, je n'acheterai
-certainement rien.
-
-Elle vouloit me faire tout voir... Mais il étoit difficile de me montrer
-quelque chose qui me plût. Cependant elle ne faisoit pas semblant de
-s'apercevoir de mon indifférence. Son petit magasin étoit ouvert, et
-elle en étala toutes les dentelles à mes yeux, les déplia et les replia
-l'une après l'autre avec beaucoup de patience et de douceur... Il ne
-tenoit qu'à moi d'acheter ou de ne point acheter; elle me laissoit le
-tout pour le prix que je voudrois lui en donner. La pauvre créature
-sembloit avoir grande envie de gagner quelques sous, et fit tout ce
-qu'elle put pour vaincre mon obstination... Le jeu de ses grâces étoit
-cependant plus animé par un air naïf et caressant, que par l'art.
-
-S'il n'y a pas dans l'homme un fond de complaisance et de bonté qui le
-rende dupe, _tant pis_. Mon cœur s'amollit, et ma dernière résolution se
-changea aussi facilement que la première... Pourquoi punir quelqu'un de
-la faute des autres? Si tu es tributaire de ce tyran d'hôte, me
-disois-je en fixant la jeune marchande, je plains ton sort.
-
-Je n'aurois eu que quelques louis dans ma bourse, que je ne l'aurois pas
-renvoyée sans en dépenser trois... Je lui pris une paire de manchettes.
-
-L'hôte va partager son profit avec elle... Qu'importe? je n'ai fait que
-payer, comme tant d'autres ont fait avant moi, pour une action qu'ils
-n'ont _pu_ commettre, ou même en avoir l'idée.
-
-
-
-
-L'ÉNIGME.
-
-PARIS.
-
-
-La Fleur, en me servant au soupé, me dit que l'hôte étoit bien fâché de
-l'affront qu'il m'avoit fait en me disant de chercher un autre logement.
-
-Un homme qui veut passer une nuit tranquille, ne se couche point avec de
-l'inimitié contre quelqu'un, quand il peut se réconcilier. Je dis donc à
-La Fleur de dire à l'hôte que j'étois fâché moi-même de lui avoir donné
-occasion de me faire ce mauvais compliment; vous pouvez même lui
-ajouter, si la jeune fille revenoit encore, que je ne veux plus la
-revoir.
-
-Ce n'étoit pas à lui que je faisois ce sacrifice, c'étoit à moi-même...
-_après l'avoir échappé aussi belle_, je m'étois résolu de ne plus courir
-de risques, et de tâcher de quitter Paris, s'il étoit possible, avec le
-même fonds de vertu que j'y avois apporté.
-
-Mais, Monsieur, La Fleur dit en me saluant jusqu'à terre, ce n'est pas
-suivre le ton... Monsieur changera sans doute de sentiment. Si par
-hasard il vouloit s'amuser... Je ne trouve point en cela d'amusement,
-lui dis-je en l'interrompant.
-
-Mon Dieu! dit La Fleur en ôtant le couvert.
-
-Il alla souper, et revint une heure après pour me coucher. Personne
-n'étoit plus attentif que lui, mais il étoit encore plus officieux qu'à
-l'ordinaire. Je voyois qu'il vouloit me dire ou me demander quelque
-chose, et qu'il n'osoit le faire. Je ne concevois pas ce que ce pouvoit
-être, et je ne me mis pas beaucoup en peine de le savoir. J'avois une
-autre énigme plus intéressante à deviner, c'étoit le manége de l'homme
-que j'avois vu demandant la charité. J'en aurois bien voulu connoître
-tous les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui m'excitoit: c'est
-en général un principe de recherche si bas que je ne donnerois pas une
-obole pour la satisfaire... Mais un secret qui amollissoit si
-promptement et avec autant d'efficacité le cœur du beau sexe, étoit, à
-mon avis, un secret qui valoit la pierre philosophale. Si les deux Indes
-m'eussent appartenu, j'en aurois donné une pour le savoir.
-
-Je le tournai et retournai inutilement toute la nuit dans ma tête. Mon
-esprit, le lendemain en m'éveillant, étoit aussi épuisé par mes rêves,
-que celui du roi de Babylone l'avoit été par ses songes. Je n'hésiterai
-pas d'affirmer que l'interprétation de cette énigme auroit embarrassé
-tous les savans de Paris, aussi bien que ceux de la Chaldée.
-
-
-
-
-LE DIMANCHE.
-
-PARIS.
-
-
-Cette nuit amena le dimanche. La Fleur, en m'apportant du café, du pain
-et du beurre, pour mon déjeûné, étoit si paré, que j'eus de la peine à
-le reconnoître.
-
-En le prenant à Montreuil, je lui avois promis un chapeau neuf avec une
-ganse et un bouton d'argent, et quatre louis pour s'habiller à Paris; le
-bon garçon avoit, on ne peut mieux, employé son argent.
-
-Il avoit acheté un fort bel habit d'écarlate, et la culotte de même...
-Cela n'avoit été porté que peu de temps... Je lui sus mauvais gré de me
-dire qu'il avoit fait cette emplette à la friperie... L'habillement
-étoit si frais, que, quoique je susse bien qu'il ne pouvoit pas être
-neuf, j'aurois souhaité pouvoir m'imaginer que je l'avois fait faire
-exprès pour lui, plutôt que d'être sorti de la friperie.
-
-Mais c'est une délicatesse à laquelle on ne fait pas beaucoup
-d'attention à Paris.
-
-La veste qu'il avoit achetée étoit de satin bleu, assez bien brodée en
-or, un peu usée, mais encore fort apparente; le bleu n'étoit pas trop
-foncé, et cela s'assortissoit très-bien avec l'habit et la culotte.
-Outre cela il avoit su tirer encore de cette somme une bourse à cheveux
-neuve et un solitaire; et il avoit tant insisté auprès du fripier, qu'il
-en avoit obtenu des jarretières d'or aux genouillères de sa culotte. Il
-avoit acheté de sa propre monnoie des manchettes brodées qui coûtoient
-quatre francs, et une paire de bas de soie blancs cinq francs. Mais
-par-dessus tout, la nature lui avoit donné une belle figure qui ne lui
-coûtoit pas un sou.
-
-C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre, ses cheveux frisés dans le
-dernier goût, et avec un gros bouquet à la boutonnière de son habit. Il
-y avoit dans tout son maintien un air de gaieté et de propreté, qui me
-rappela que c'étoit Dimanche. Je conjecturai aussitôt, en combinant ces
-deux choses, que ce qu'il avoit à me dire le soir, étoit de me demander
-la permission de passer ce jour-là comme on le passe à Paris. J'y avois
-à peine pensé, que d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte de
-confiance que je ne le refuserois pas, il me pria de lui accorder la
-journée, en ajoutant ingénument que c'étoit pour faire le galant
-vis-à-vis de sa maîtresse.
-
-Moi, j'avois précisément à le faire vis-à-vis de madame de R... J'avois
-retenu exprès mon carrosse de remise, et ma vanité n'auroit pas été peu
-flattée d'avoir un domestique aussi élégant derrière ma voiture...
-J'avois de la peine à me résoudre à me passer de lui dans cette
-occasion.
-
-Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits embarras, il faut sentir.
-Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils font avec
-nous; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de
-sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs
-maîtres... Ils ont mis à prix leur _abnégation_ d'eux-mêmes, si je peux
-me servir de cette expression; cependant leurs attentes sont quelquefois
-si déraisonnables, que si leur état ne me donnoit pas le moyen de les
-mortifier, je voudrois souvent les en frustrer... Mais quand je
-réfléchis qu'ils peuvent me dire:
-
-Je le sais bien... je sais que je suis votre domestique... Je sens alors
-que je suis désarmé de tout le pouvoir d'un maître.
-
-La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je...
-
-Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite depuis si peu de temps que
-tu es à Paris?... Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, me
-dit que c'étoit une demoiselle qu'il avoit vue chez M. le comte de B...
-La Fleur avoit un cœur fait pour la société, à dire vrai, il en laissoit
-échapper, de manière ou d'autre, aussi peu d'occasion que son maître...
-Mais comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout ce qu'il m'en dit,
-c'est que pendant que j'étois chez le comte, il avoit fait connoissance
-avec la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte m'avoit accordé sa
-protection, et La Fleur avoit su se mettre dans les bonnes grâces de la
-demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à Paris avec deux ou trois
-autres personnes de la maison de M. le comte, et il avoit fait la partie
-de passer la journée avec eux sur les boulevards.
-
-Gens heureux! qui une fois la semaine au moins, mettez de côté vos
-embarras et vos soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez
-gaiement de vous un fardeau de peines et de chagrins qui accable les
-autres nations!
-
-
-
-
-LE FRAGMENT.
-
-PARIS.
-
-
-La Fleur, sans y songer plus que moi, m'avoit laissé de quoi m'amuser
-tout le jour.
-
-Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille de figuier. Il faisoit
-chaud, et il avoit demandé une mauvaise feuille de papier pour mettre
-entre sa main et la feuille de figuier. Cela tenoit lieu d'une assiette,
-et je lui dis de mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le congé que
-je lui avois donné, m'avoit déterminé à ne point sortir. Je lui dis
-d'avertir le traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me laisser
-déjeûner.
-
-Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de figuier par la fenêtre. J'en
-allois faire autant de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée.
-J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, puis une autre, puis une
-troisième; cela excita ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en
-approchai un fauteuil, et me mis à lire.
-
-C'étoit du vieux françois, qui paroissoit être du temps de Rabelais;
-c'étoit peut-être lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit
-gothique, et si effacé par l'humidité et par l'injure du temps, que
-j'eus bien de la peine à le déchiffrer... J'en abandonnai même la
-lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène... Mais je repris le
-chiffon. Impatienté de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère Eliza, pour
-me calmer; mais irrité par la difficulté de débrouiller le maudit
-papier, je le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois à le
-comprendre n'en faisoit qu'augmenter le désir.
-
-Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par une bouteille de vin de
-Bourgogne, et je repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois heures
-d'une application presqu'aussi profonde que jamais Gruter ou Spon en
-mirent pour pénétrer le sens d'une inscription absurde, je crus
-m'apercevoir que je comprenois ce que je lisois... Mais pour m'en
-assurer davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen
-que de le traduire en anglois, pour voir la figure que cela feroit... Je
-m'en occupai à loisir comme un homme qui écrit des maximes; tantôt en
-faisant quelques tours dans ma chambre, tantôt en me mettant à la
-fenêtre; puis je reprenois ma plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin
-achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce qui suit.
-
-
-
-
-LE FRAGMENT.
-
-PARIS.
-
-
-Or, comme la femme du notaire disputoit sur ce point un peu trop
-vivement avec le notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant bas son
-parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire pour prendre acte de tout
-ceci.
-
-Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant précipitamment... La femme
-du notaire étoit une petite femme vaine et colérique... Et le notaire,
-pour éviter un ouragan, jugea à propos de répondre avec douceur...
-J'irais, dit-il, au lit... Vous pouvez aller au diable, dit la femme du
-notaire.
-
-Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement, parce que ce n'est
-pas la mode à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en soient garnies; et
-le notaire, qui ne se soucioit pas de coucher avec une femme qui venoit
-de l'envoyer au diable, prit son chapeau, sa canne, son manteau, et
-sortit de la maison. La nuit étoit pluvieuse, et venteuse, et il
-marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf.
-
-De tous les ponts qui ont jamais été faits, ceux qui ont passé sur le
-Pont-Neuf doivent avouer que c'est le pont le plus beau, le plus noble,
-le plus magnifique, le mieux éclairé, le plus long, le plus large qui
-ait jamais joint deux côtés de rivière sur la surface du globe.
-
-_A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment n'étoit pas françois._
-
-Le seul reproche que les théologiens, les docteurs de Sorbonne et tous
-les casuistes fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent à Paris,
-il n'y a point d'endroit où l'on blasphême plus souvent la nature à
-l'occasion de ce météore... et cela est vrai, mes bons amis: il y
-souffle si vigoureusement, il vous y houspille avec des bouffées si
-subites et si fortes, que de cinquante personnes qui le passent, il n'y
-en a pas une qui ne coure le risque de se voir enlever ou de montrer
-quelque chose.
-
-Le pauvre notaire, qui avoit à garantir son chapeau d'accident, appuya
-dessus le bout de sa canne: mais comme il passoit en ce moment auprès de
-la sentinelle, le bout de sa canne, en la levant, attrapa la corne du
-chapeau de la sentinelle, et le vent, qui n'avoit presque plus rien à
-faire, emporta le chapeau dans la rivière.
-
-C'est un coup de vent, dit en l'attrapant, un bachoteur qui se trouvoit
-là.
-
-La sentinelle étoit un gascon. Il devint furieux, releva sa moustache,
-et mit son arquebuse en joue.
-
-Dans ce temps-là on ne faisoit partir les arquebuses que par le secours
-d'une mèche. Le vent, qui fait des choses bien plus étranges, avoit
-éteint la lanterne de papier d'une vieille femme, et la vieille femme
-avoit emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer... Cela donna
-le temps au sang du gascon de se refroidir, et de faire tourner
-l'aventure plus avantageusement pour lui... Il courut après le notaire,
-et se saisit de son castor. C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre
-sa capture aussi légitime que celle du bachoteur.
-
-Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire; mais arrivé dans la rue
-Dauphine, il se mit à déplorer son sort.
-
-Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet
-des orages, des tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre toutes
-les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes
-confrères et contre moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir forcé
-par les foudres de l'église à contracter un mariage avec une femme qui
-est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents
-domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Me voilà tête
-nue, et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse, et
-du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer
-la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux points du compas,
-poussera chez moi les pratiques de mes confrères?
-
-Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il entendit, du fond d'une allée
-obscure, une voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher le notaire le
-plus proche... Or, le notaire qui étoit là se crut le notaire désigné...
-Il entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il trouva une petite
-porte ouverte. Là, il entra dans une grande salle, et une vieille
-servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande, où il y
-avoit pour tous meubles une longue pertuisane, une cuirasse, une vieille
-épée rouillée et une bandoulière, qui étoient suspendues à des clous à
-quatre endroits différens le long du mur.
-
-Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en
-supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse,
-étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée
-sur sa main en guise de chevet... Il y avoit une petite table tout
-auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout
-l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la
-table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une
-feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table... Il exprima du coton
-de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée
-au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le
-gentilhomme lui dictât son testament.
-
-Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui
-puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon
-histoire... Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si
-je ne l'avois léguée au public... Je vous lègue à vous, qui allez
-l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir... C'est une histoire
-si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle
-fera la fortune de votre maison... Le notaire, dont l'encre étoit
-séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les
-événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et
-les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce
-labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide
-la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé... dirige ma langue par
-l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui
-ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou
-m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle
-pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture.
-
-Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les
-sensations de la nature... Elle affligera les cœurs humains. Les ames
-les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion.
-
-Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre
-pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui
-dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit.
-
-Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma
-chambre?
-
-
-
-
-LE FRAGMENT ET LE BOUQUET.
-
-PARIS.
-
-
-Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui eus dit ce qui me manquoit. Il
-n'y en avoit que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont j'ai
-enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, et que j'ai donné à la
-demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard... Je t'en prie, La
-Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard
-elle l'a conservée. Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en
-volant.
-
-Il ne fut que quelques instans à revenir. Il étoit essoufflé, et plus
-triste que s'il eût perdu la chose la plus précieuse... Juste ciel! me
-dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un quart-d'heure que je lui ai fait le
-plus tendre adieu; et la volage, en ce peu de temps, a donné le gage de
-ma tendresse à un valet-de-pied du comte... J'ai été le lui demander; il
-l'avoit donné lui-même à une jeune lingère du coin; et celle-ci en a
-fait présent à un joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais où... et
-la feuille de papier avec? Oui, Monsieur... nos malheurs étoient
-enveloppés dans la même aventure... Je soupirai; et La Fleur soupira,
-mais un peu plus haut.
-
-Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est malheureux, disoit son
-maître.
-
-Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit La Fleur, si elle l'avoit
-perdu. Ni à moi, La Fleur, si je l'avois trouvé.
-
-L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette feuille... ou point.
-
-
-
-
-L'ACTE DE CHARITÉ.
-
-PARIS.
-
-
-Un homme qui craint d'entrer dans un passage obscur, peut être un
-très-galant homme, et propre à faire mille choses; mais il lui est
-impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de
-ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues. La nature est
-retenue et n'aime pas à agir devant les spectateurs. Mais on voit
-quelquefois, dans un coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que
-tous les sentimens d'une douzaine de tragédies du théâtre françois
-réunies... Elles sont cependant bien bonnes... Elles sont aussi utiles
-aux prédicateurs qu'aux rois, aux héros, aux guerriers; et quand je veux
-faire quelque sermon plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y
-trouve un fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce, le Pont, l'Asie,
-la Phrygie, la Pamphilie, le Mexique, me fournissent des textes aussi
-bons qu'aucun de la bible.
-
-Il y a un passage fort long et fort obscur qui va de l'opéra-comique à
-une rue fort étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent humblement
-l'arrivée d'un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied
-quand le spectacle est fini. Le bout de ce passage, vers la salle, est
-éclairé par un lampion, dont la lumière foible se perd avant qu'on
-arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile, mais il sert
-d'ornement. Il est de loin comme une étoile fixe de la moindre
-grandeur... Elle brûle, et ne fait aucun bien à l'univers.
-
-En m'en retournant le long de ce passage, j'aperçus, à cinq ou six pas
-de la porte, deux dames qui se tenoient par le bras, et qui avoient
-l'air d'attendre une voiture: comme elles étoient le plus près de la
-porte, je pensai qu'elles avoient un droit de priorité. Je me tapis donc
-le long du mur, presque à côté d'elles, et m'y tins tranquillement...
-J'étois en noir, et à peine pouvoit-on distinguer qu'il y eût là
-quelqu'un.
-
-La dame dont j'étois le plus proche, étoit grande, maigre, et d'environ
-trente-six ans; l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit environ
-quarante ans. Elles n'avoient rien qui dénotât qu'elles fussent femmes
-ou veuves. Elles sembloient être deux sœurs, vraies vestales, aussi peu
-accoutumées au doux langage des amans qu'à leurs tendres caresses...
-J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses... Mais le bonheur, ce
-soir, étoit destiné à leur venir d'une autre main.
-
-Une voix basse avec une bonne tournure d'expression, terminée par une
-douce cadence, se fit entendre, et leur demanda, pour l'amour de Dieu,
-une pièce de douze sous entr'elles deux... Il me parut singulier
-d'entendre un mendiant fixer le contingent d'une aumône, et surtout de
-le fixer à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement dans
-l'obscurité... Les dames en parurent tout aussi surprises que moi. Douze
-sous! dit l'une; une pièce de douze sous! dit l'autre; et point de
-réponse.
-
-Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre, comment demander moins à des
-personnes de votre rang, et il leur fit une profonde révérence.
-
-Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons point d'argent.
-
-Il garda le silence pendant une minute ou deux, et renouvela sa prière.
-
-Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, dit-il, à mes accens.
-Mais, mon bon homme, dit la plus jeune, nous n'avons point de monnoie...
-Que Dieu vous bénisse donc, dit-il, et multiplie envers vous ses
-faveurs!... L'aînée mit la main dans sa poche... Voyons donc, dit-elle,
-si je trouverai un sou marqué... Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de
-douze sous, dit l'homme; la nature a été libérale à votre égard,
-soyez-le envers un malheureux qu'elle semble avoir abandonné.
-
-Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois.
-
-Beauté compatissante, dit-il en s'adressant à la plus âgée, il n'y a que
-votre bonté, votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux un éclat si
-doux, si brillant... et c'est ce qui faisoit dire tout à l'heure au
-marquis de Santerre et à son frère, en passant, des choses si agréables
-de vous deux.
-
-Les deux dames parurent très-affectées; et toutes deux à-la-fois, comme
-par impulsion, mirent la main dans leur poche, et en tirèrent chacune
-une pièce de douze sous.
-
-La contestation entr'elles et le suppliant finit; il n'y en eut plus
-qu'entr'elles, pour savoir qui donneroit la pièce de douze sous; pour
-finir la dispute, chacune d'elles la donna; et l'homme se retira.
-
-
-
-
-L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.
-
-PARIS.
-
-
-Je courus vîte après lui, et je fus tout étonné de voir le même homme
-que j'avois vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit jeté l'esprit
-dans un si grand embarras... Je découvris tout d'un coup son secret, ou
-au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la flatterie.
-
-Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature!
-Comme tu remues toutes ses puissances et toutes ses foiblesses! Avec
-quelle douceur tu pénètres dans le sang, et tu l'aides à franchir les
-passages les plus difficiles qu'il rencontre dans sa route pour aller au
-cœur!
-
-L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné par le temps, et il prodigua à
-ces dames ce qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances.
-Il est sûr qu'il savoit se réduire à moins de paroles dans les cas
-pressés, tels que ceux qui arrivoient dans la rue; mais comment
-faisoit-il?... L'inquiétude de le savoir ne me tourmente pas. C'est
-assez pour moi de savoir qu'il gagna deux pièces de douze sous... Que
-ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la flatterie
-expliquent le reste; ils y réussiront mieux que moi.
-
-
-
-
-PARIS.
-
-
-Nous nous avançons moins dans le monde en rendant des services qu'en en
-recevant. Nous prenons le rejeton fané d'un œillet, nous le plantons, et
-nous l'arrosons parce que nous l'avons planté.
-
-M. le comte de B... qui m'avoit été si utile pour mon passe-port, me le
-fut encore... Il étoit venu à Paris, et devoit y rester quelques
-jours... Il s'empressa de me présenter à quelques personnes de qualité
-qui devoient me présenter à d'autres, et ainsi de suite.
-
-Je venois de découvrir, assez à temps, le secret que je voulois
-approfondir pour tirer parti de ces honneurs et les mettre à profit.
-Sans cela, je n'aurois dîné ou soupé qu'une seule fois à la ronde chez
-toutes ces personnes, comme cela se pratique ordinairement; et en
-traduisant, selon ma coutume, les figures et les attitudes françoises en
-anglois, j'aurois vu à chaque fois que j'avois pris le couvert de
-quelqu'un qui auroit été plus agréable à la compagnie que moi. L'effet
-tout naturel de ma conduite eût été de résigner toutes mes places l'une
-après l'autre, uniquement parce que je n'aurois pas su les conserver...
-Mon secret opéra si bien, que les choses n'allèrent pas mal.
-
-Je fus introduit chez le vieux marquis de ... Il s'étoit signalé
-autrefois par une foule de faits de chevalerie dans la cour de Cythère,
-et il conservoit encore l'idée de ses jeux et de ses tournois... Mais il
-auroit voulu faire croire que les choses étoient encore ailleurs que
-dans sa tête. Je veux, disoit-il, faire un tour en Angleterre; et il
-s'informoit beaucoup des dames angloises... Croyez-moi, lui dis-je, M.
-le marquis, restez où vous êtes. Les seigneurs anglois ont beaucoup de
-peine à obtenir de nos dames un seul coup-d'œil favorable; et le vieux
-marquis m'invita à souper.
-
-M. P..., fermier-général, me fit une foule de questions sur nos taxes...
-J'entends dire, me dit-il, qu'elles sont considérables. Oui, lui dis-je
-en lui faisant une profonde révérence; mais vous devriez nous donner le
-secret de les recueillir.
-
-Il me pria à souper dans sa petite maison.
-
-On avoit dit à madame de Q... que j'étois un homme d'esprit... Madame de
-Q... étoit elle-même une femme d'esprit; elle brûloit d'impatience de me
-voir et de m'entendre parler... Je ne fus pas plutôt assis, que je
-m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes étoit de savoir que j'eusse
-de l'esprit ou non... Il me sembla qu'on ne m'avoit laissé entrer que
-pour que je susse qu'elle en avoit... Je prends le ciel à témoin que je
-ne desserrai pas une fois les lèvres.
-
-Madame de Q... assuroit à tout le monde qu'elle n'avoit jamais eu avec
-qui que ce soit une conversation plus instructive que celle qu'elle
-avoit eue avec moi.
-
-Il y a trois époques dans l'empire d'une dame d'un certain ton en
-France... Elle est coquette, puis déiste... et enfin dévote. L'empire
-subsiste toujours, elle ne fait que changer de sujets. Les esclaves de
-l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième année,
-ceux de l'incrédulité leur succèdent, viennent ensuite ceux de l'église.
-
-Madame de V... chanceloit entre les deux époques; ses roses commençoient
-à se faner, et il y avoit cinq ans au moins, quand je lui rendis ma
-première visite, qu'elle devoit pencher vers le déisme.
-
-Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit, afin de parler plus
-commodément et de plus près sur la religion; nous n'avions pas causé
-quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi je ne crois à rien du tout.
-
-Il se peut, Madame, que ce soit votre principe; mais je suis sûr qu'il
-n'est pas de votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi
-puissans. Une citadelle ne résiste guères quand elle en est privée...
-Rien n'est si dangereux pour une beauté, que d'être déiste... et je dois
-cette dette à mon _credo_, de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu,
-Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y a que quatre ou cinq
-minutes que je suis auprès de vous... et j'ai déjà formé des desseins:
-qui sait si je n'aurois pas tenté de les suivre, si je n'avois été
-persuadé que les sentimens de votre religion seroient un obstacle à leur
-succès?
-
-Nous ne sommes pas des diamans, lui dis-je en lui prenant la main; il
-nous faut des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse sur nous
-et nous le donne... Mais, ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la
-main que je tenois... il est encore trop tôt. Le temps n'est pas encore
-venu.
-
-Je peux le dire... Je passai dans tout Paris pour avoir converti madame
-de V... Elle rencontra D... et l'abbé M... et leur assura que je lui en
-avois plus dit en quatre minutes en faveur de la religion révélée,
-qu'ils n'en avoient écrit contre elle dans toute leur Encyclopédie... Je
-fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de madame de V... qui
-différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme.
-
-Je me souviens que j'étois chez elle un jour; je tâchois de démontrer au
-cercle qui s'y étoit formé, la nécessité d'une première cause... J'étois
-dans le fort de mes preuves, et tout le monde y étoit attentif, lorsque
-le jeune comte de F... me prit mystérieusement par la main... Il
-m'attira dans le coin le plus reculé du sallon, et me dit tout bas: vous
-n'y avez pas pris garde... votre solitaire est attaché trop serré... il
-faut qu'il badine... voyez le mien... Je ne vous en dis pas davantage:
-un mot, M. Yorick, suffit au sage.
-
-Et un mot qui vient du sage suffit, M. le comte, répliquai-je en le
-saluant.
-
-M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur que je ne l'avois jamais été.
-
-Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde pendant trois semaines.
-Parbleu! disoit-on, ce M. Yorick a, ma foi, autant d'esprit que nous...
-Il raisonne à merveille, disoit un autre. On ne peut être de meilleure
-compagnie, ajoutoit un troisième. J'aurois pu, à ce prix, manger dans
-toutes les maisons de Paris, et passer ainsi ma vie au milieu du beau
-monde... Mais quel métier! j'en rougissois. C'étoit jouer le rôle de
-l'esclave le plus vil; tout sentiment d'honneur se révoltoit contre ce
-genre de vie... Plus les sociétés dans lesquelles je me trouvois étoient
-élevées, et plus je me trouvois forcé de faire usage du secret que
-j'avois appris dans le cul-de-sac de l'opéra comique... Plus la coterie
-avoit de réputation, et plus elle étoit fréquentée par les enfans de
-l'art... et je languissois après les enfans de la nature. Une nuit que
-je m'étois vilement prostitué à une demi-douzaine de personnes du plus
-haut parage, je me trouvai incommodé... J'allai me coucher. Je dis le
-lendemain de grand matin à La Fleur d'aller chercher des chevaux de
-poste, et je partis pour l'Italie.
-
-
-
-
-MOULINS.
-
-MARIE.
-
-
-Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras des
-richesses.--Voyager à travers le Bourbonnois, le pays le plus riant de
-la France, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la
-nature reconnoissante verse ses trésors avec profusion, et où tous les
-yeux sont rayonnans de joie.--Ne pas faire un pas sans entendre la
-musique appeler à l'ouvrage les heureux enfans du travail, qui portent
-en folatrant leurs grappes au pressoir.--Rencontrer à chaque instant des
-groupes qui présentent mille variétés aimables.--Se sentir l'ame dilatée
-par les émotions les plus délicieuses.--Juste ciel! voilà de quoi faire
-vingt volumes!
-
-Mais hélas! il ne me reste plus que quelques pages à remplir, et je dois
-en consacrer la moitié à la pauvre _Marie_, que mon ami M. Shandy
-rencontra près de Moulins.
-
-J'avois lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de cette
-fille infortunée à qui le malheur avoit fait perdre la raison. Me
-trouvant dans les environs du pays qu'elle habitoit, elle me revint
-tellement à l'esprit, que je ne pus résister à la tentation de me
-détourner d'une demi-lieue, pour aller au village où demeuroient ses
-parens demander de ses nouvelles.
-
-C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier _de la Triste-Figure_, à
-la recherche des aventures fâcheuses.--Mais, je ne sais comment cela se
-fait, je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe dans moi une ame que
-quand j'en rencontre.
-
-La vieille mère vint à la porte. Ses yeux m'avoient conté toute
-l'histoire avant qu'elle eût ouvert la bouche.--Elle avoit perdu son
-mari, enterré depuis un mois. Le malheur arrivé à sa fille avoit coûté
-la vie à ce bon père, et j'avois craint d'abord, ajouta la bonne femme,
-que ce coup n'achevât de déranger la tête de ma pauvre Marie; mais, au
-contraire, elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est
-impossible de rester en repos; et, dans ce moment, elle est à errer
-quelque part dans les environs de la route.
-
-Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement, que je le sens à peine, pendant
-que je trace ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui ne respire que la
-joie, passa-t-il deux fois la main sur ses yeux pour les essuyer?
-Pendant que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai au postillon de
-reprendre la grande route.
-
-Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à l'entrée d'un petit sentier qui
-conduisoit à un petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise sous un
-peuplier; elle avoit le coude appuyé sur ses genoux et la tête penchée
-sur sa main: un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre.
-
-Je dis au postillon de s'en aller avec la chaise à Moulins, et à La
-Fleur de faire préparer le souper;--que j'allois le suivre.
-
-Elle étoit habillée de blanc, et à-peu-près comme mon ami me l'avoit
-dépeinte, excepté que ses cheveux, qui étoient retenus par un réseau de
-soie, quand il la vit, étoient alors épars et flottans. Elle avoit aussi
-ajouté à son corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit par-dessus son
-épaule et descendoit jusqu'à sa ceinture, et son chalumeau y étoit
-suspendu.--Sa chèvre lui avoit été infidelle comme son amant; elle
-l'avoit remplacée par un petit chien qu'elle tenoit en laisse avec une
-petite corde attachée à son bras. Je regardai son chien; elle le tira
-vers elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras pas». Je fixai
-les yeux de Marie, et je vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son
-amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant ces paroles, des larmes
-couloient le long de ses joues.
-
-Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon
-mouchoir;--j'essuyois ensuite les miens;--puis encore les siens; puis
-encore les miens, et j'éprouvois des émotions qu'il me seroit impossible
-de décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient d'aucune
-combinaison de la matière et du mouvement.
-
-Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les matérialistes et tous les
-livres dont ils ont infecté le monde, ne me convaincront jamais du
-contraire.
-
-
-
-
-MARIE.
-
-
-Quand Marie fut un peu revenue à elle, je lui demandai si elle se
-souvenoit d'un homme pâle et maigre qui s'étoit assis entre elle et sa
-chèvre, il y avoit deux ans. Elle me répondit que dans ce temps-là elle
-avoit l'esprit dérangé; mais qu'elle s'en rappeloit très-bien, à cause
-de deux circonstances qui l'avoient frappée; l'une, que quoiqu'elle fût
-très-mal, elle s'étoit bien aperçue que ce Monsieur avoit pitié de son
-état; l'autre, parce que sa chèvre lui avoit pris son mouchoir, et
-qu'elle l'avoit battue pour cela.--Elle l'avoit lavé dans le ruisseau,
-et depuis elle le gardoit dans sa poche pour le lui rendre, si jamais
-elle le revoyoit.--Il me l'avoit à moitié promis, ajouta-t-elle. En
-parlant ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le montrer; il
-étoit enveloppé proprement dans deux feuilles de vigne et lié avec des
-brins d'osier; elle le déploya, et je vis qu'il étoit marqué d'une S à
-l'un des coins.
-
-Elle me raconta qu'elle avoit été depuis ce temps-là à Rome, qu'elle
-avoit fait une fois le tour de l'église de Saint Pierre... qu'elle avoit
-trouvé son chemin toute seule à travers de l'Apennin; qu'elle avoit
-traversé toute la Lombardie sans argent... et les chemins pierreux de la
-Savoie sans souliers. Elle ne se souvenoit point de la manière dont elle
-avoit été nourrie, ni comment elle avoit pu supporter tant de fatigue;
-mais Dieu, dit-elle, tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement
-tondu.
-
-Et tondu au vif! lui dis-je... Ah! si tu étois dans mon pays, où j'ai un
-petit hameau, je t'y mènerois, je te mettrois à l'abri des accidens...
-Tu mangerois de mon pain, tu boirois dans ma coupe, j'aurois soin de
-Silvio... Quand, tes accès te reprenant, tu te remettrois à errer, je te
-chercherois et te ramenerois... Je dirois mes prières quand le soleil se
-coucheroit... et, mes prières faites, tu jouerois ton chant du soir sur
-ton chalumeau... L'encens de mon sacrifice seroit plus agréable au ciel,
-quand il seroit accompagné de celui d'un cœur brisé par la douleur.
-
-Je sentois la nature fondre en moi, en disant tout cela; et Marie,
-voyant que je prenois mon mouchoir, déjà trop mouillé pour m'en servir,
-voulut le laver dans le ruisseau... mais où le ferois-tu sécher, ma
-chère enfant? Dans mon sein, dit-elle, cela me fera du bien.
-
-Est-ce que ton cœur ressent encore des feux, ma chère Marie?
-
-Je touchois là une corde sur laquelle étoient tendus tous ses maux. Elle
-me fixa quelques momens avec des yeux en désordre, puis, sans rien dire,
-elle prit son chalumeau, et joua une hymne à la Vierge... La vibration
-de la corde que j'avois touchée, cessa... Marie revint à elle, laissa
-tomber son chalumeau, et se leva.
-
-Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle me dit qu'elle alloit à
-Moulins. Hé bien! allons ensemble. Elle me prit le bras, et allongea la
-corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de
-liberté. Nous arrivâmes ainsi à Moulins.
-
-
-
-
-MARIE.
-
-MOULINS.
-
-
-Quoique je n'aime point les salutations en public, cependant, lorsque
-nous fûmes au milieu de la place, je m'arrêtai pour faire mon dernier
-adieu à Marie.
-
-Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit bien faite. L'affliction avoit
-donné à sa physionomie quelque chose de céleste. Elle avoit les traits
-délicats, et tout ce que le cœur peut désirer dans une femme... Ah! si
-elle pouvoit recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza pouvoient
-s'effacer de mon esprit, non-seulement Marie mangeroit de mon pain et
-boiroit dans ma coupe... Je ferois plus, elle seroit reçue dans mon
-sein, elle seroit ma fille.
-
-Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et le vin que la compassion d'un
-étranger verse en passant sur tes blessures... L'être qui deux fois a
-brisé ton cœur, peut seul le guérir pour toujours.
-
-
-
-
-LE BOURBONNAIS.
-
-
-Ces émotions si douces, ces rians tableaux que je m'étois promis en
-traversant cette belle partie de la France, pendant le temps des
-vendanges, s'étoient entièrement évanouis. Il ne m'en restoit plus
-rien... Mon cœur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, depuis que
-j'avois posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces
-scènes d'une joie bruyante que je rencontrois à chaque instant, je
-voyois toujours Marie, dans le fond du tableau, assise et rêveuse sous
-son peuplier; j'étois déjà aux portes de Lyon, je la voyois encore.
-
-Charmante sensibilité! source inépuisable de tout ce qu'il y a de
-précieux dans nos plaisirs et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes
-ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source
-éternelle de nos sensations! c'est ta divinité qui me donne ces
-émotions... Non que, dans certains momens funestes et maladifs, _mon ame
-s'abatte et s'effraie de la destruction_... Ce ne sont que des paroles
-pompeuses... Mais parce que je sens en moi que cette destruction doit
-être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi,
-grand EMANATEUR de ce monde! C'est toi qui amollis nos cœurs et nous
-rends compatissans aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami Eugène
-tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes
-plaintes, et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette
-douce compassion dans l'ame du pâtre grossier qui habite les montagnes
-les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du
-troupeau de son voisin... Je le vois dans ce moment, sa tête appuyée
-contre sa houlette, le contempler avec pitié... Ah! si j'étois arrivé un
-moment plus tôt, s'écrie-t-il... Le pauvre agneau perd tout son sang, il
-meurt, et le tendre cœur du berger en saigne.
-
-Que la paix soit avec toi, généreux berger! Tu t'en vas tout affligé...
-mais le plaisir balancera ta douleur, car le bonheur entoure ton
-hameau... heureuse est celle qui le partage avec toi! heureux sont les
-agneaux qui bondissent autour de toi!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE SOUPER.
-
-
-Un fer se détacha d'un pied de devant du cheval de brancard, en
-commençant la montée du mont Tarare; le postillon descendit et le mit
-dans sa poche. Comme la montée pouvoit avoir cinq ou six milles de
-longueur, et que ce cheval étoit notre unique ressource, j'insistai pour
-que nous rattachassions le fer aussi bien qu'il nous seroit possible;
-mais le postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le marteau qui
-étoit dans la chaise ne pouvant pas nous servir, je consentis à
-continuer notre route.
-
-A peine avions-nous fait cinq cens pas que, dans un chemin pierreux,
-cette pauvre bête perdit le fer de l'autre pied aussi de devant. Je
-descendis alors tout de bon de la chaise, et apercevant une maison à
-quelques portées de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du postillon
-qu'il m'y suivroit. L'air de la maison et de tout ce qui l'entouroit ne
-me fit point regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme entourée
-d'un beau clos de vigne et de quelques arpens de bled. Il y avoit d'un
-côté un potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir l'abondance
-dans la maison d'un paysan, et de l'autre un petit bois qui pouvoit
-servir d'ornement et fournir le chauffage... Il étoit à-peu-près huit
-heures du soir lorsque j'y arrivai... Je laissai au postillon le soin de
-s'arranger, et j'entrai tout droit dans la maison.
-
-La famille étoit composée d'un vieillard à cheveux blancs, de sa femme,
-de leurs fils, de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs enfans.
-
-Ils alloient se mettre à table pour manger leur soupe aux lentilles. Un
-gros pain de froment occupoit le milieu de la table, et une bouteille de
-vin à chaque bout, promettoit de la joie pendant le repas: c'étoit un
-festin d'amour et d'amitié.
-
-Le vieillard se lève aussitôt pour venir à ma rencontre, et m'invite,
-avec une cordialité respectueuse, à me mettre à table. Mon cœur s'y
-étoit mis dès le moment que j'étois entré. Je m'assis tout de suite
-comme un des enfans de la famille; et pour en prendre plus tôt le
-caractère, j'empruntai, à l'instant même, le couteau du vieillard, et je
-coupai un gros morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire,
-sembloient me dire que j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit de
-ce que je n'avois pas paru en douter.
-
-Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce autre chose qui me
-faisoit paroître ce morceau si friand? A quelle magie étois-je redevable
-des délices que je goûtois en buvant un verre de vin de cette bouteille,
-et qui semble encore m'affecter le palais?
-
-Le souper étoit de mon goût; les actions de grâces qui le suivirent en
-furent encore plus.
-
-
-
-
-ACTIONS DE GRACES.
-
-
-Le souper fini, le vieillard donne un coup sur la table avec le manche
-de son couteau. C'étoit le signal de se lever de table et de se préparer
-à danser. Dans l'instant, les femmes et les filles courent dans une
-chambre à côté pour arranger leurs cheveux, et les hommes et les garçons
-vont à la porte pour se laver le visage, et quitter leurs sabots pour
-prendre des souliers. En trois minutes, toute la troupe est prête à
-commencer le bal sur une petite esplanade de gazon qui étoit devant la
-cour. Le vieillard et sa femme sortent les derniers. Je les accompagne,
-et me place entr'eux sur un petit sofa de verdure près de la porte.
-
-Le vieillard, dans sa jeunesse, avoit su jouer assez bien de la vielle,
-et il en jouoit encore passablement. La femme l'accompagnoit de la voix;
-et les enfans et les petits enfans dansoient... Je dansois moi-même,
-quoique assis...
-
-Au milieu de la seconde danse, à quelques pauses dans les mouvemens où
-ils sembloient tous lever les yeux, je crus entrevoir que cette
-élévation étoit l'effet d'une autre cause que celle de la simple joie...
-Il me sembla, en un mot, que la religion étoit mêlée pour quelque chose
-dans la danse... Mais comme je ne l'avois jamais vue s'engager dans ce
-plaisir, je commençois à croire que c'étoit l'illusion d'une imagination
-qui me trompe continuellement, si, la danse finie, le vieillard ne m'eût
-dit: Monsieur, c'est-là ma coutume; dans toute ma vie, j'ai toujours eu
-pour règle, après souper, de faire sortir ma famille pour danser et se
-réjouir; bien sûr que le contentement et la gaîté de l'esprit sont les
-meilleures actions de graces qu'un homme comme moi, qui n'est point
-instruit, peut rendre au ciel.
-
-Ce seroient peut-être même aussi les meilleures des plus savans prélats,
-lui dis-je.
-
-
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-LE CAS DE DÉLICATESSE.
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-Quand on est arrivé au sommet de la montagne de Tarare, on est bientôt à
-Lyon. Adieu alors à tous les mouvemens rapides! Il faut voyager avec
-précaution; mais il convient mieux aux sentimens de ne pas aller si
-vîte. Je fis marché avec un voiturier pour me conduire dans ma chaise
-aussi lentement qu'il voudroit à Turin par la Savoie.
-
-Les Savoyards sont pauvres, mais patiens, tranquilles, et doués d'une
-grande probité. Chers villageois, ne craignez rien! le monde ne vous
-enviera pas votre pauvreté, trésor de vos simples vertus. Nature! parmi
-tous tes désordres, tu agis encore avec bonté lorsque tu agis avec
-parcimonie. Au milieu des grands ouvrages qui t'environnent, tu n'as
-laissé que peu ici pour la faulx et la faucille! mais ce peu est en
-sûreté; il est protégé par toi. Heureuses les demeures qui sont ainsi
-mises à l'abri de la cupidité et de l'envie!
-
-Laissez d'ailleurs le voyageur fatigué se plaindre des détours et des
-dangers de vos routes, de vos rochers, de vos précipices, des
-difficultés de les gravir, des horreurs que l'on éprouve à les
-descendre, des montagnes impraticables et des cataractes qui roulent
-avec elles de grandes pierres qu'elles ont détachées de leur sommet, et
-qui barrent le chemin. Les habitans d'un village voisin avoient
-travaillé à mettre de côté un fragment de ce genre entre Saint-Michel et
-Madane; et avant que mon conducteur pût arriver à ce dernier endroit, il
-falloit plus de deux heures d'ouvrage pour en ouvrir le passage... Il
-n'y avoit point d'autre remède que d'attendre avec patience. La nuit
-étoit pluvieuse et orageuse. Cette raison et le délai causé par les
-mauvais chemins, obligèrent le voiturier d'arrêter à cinq mille de ses
-relais, dans une petite auberge près de la route.
-
-Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher... L'air étoit
-devenu très-froid: je fis faire bon feu, et je donnai des ordres pour le
-souper... Je remerciois le ciel de ce que les choses n'étoient pas
-pires, lorsqu'une voiture, dans laquelle étoit une dame avec sa
-femme-de-chambre, arriva dans l'auberge.
-
-Il n'y avoit pas d'autre chambre à coucher dans la maison que la mienne;
-l'hôtesse les y amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avoit
-personne qu'un gentilhomme anglois... qu'il y avoit deux bons lits, et
-un cabinet à côté qui en contenoit un troisième... La manière dont elle
-parloit de ce troisième lit, n'en fit pas beaucoup l'éloge. Toutefois,
-dit-elle, il y a trois lits, et il n'y a que trois personnes; et elle
-osoit avancer que le monsieur feroit de son mieux pour arranger les
-choses. Je ne voulus pas laisser la dame un moment en suspens; je lui
-déclarai d'abord que je ferois toute chose en mon pouvoir.
-
-Mais cela ne vouloit pas dire que je la rendrois la maîtresse absolue de
-ma chambre. Je m'en crus tellement le propriétaire, que je pris le droit
-d'en faire les honneurs. Je priai donc la dame de s'asseoir; je la
-plaçai dans le coin le plus chaud, je demandai du bois; je dis à
-l'hôtesse d'augmenter le souper, et de ne point oublier que je lui avois
-recommandé de donner le meilleur vin.
-
-La dame ne fut pas cinq minutes auprès du feu, qu'elle jeta les yeux sur
-les lits. Plus elles les regardoit, et plus son inquiétude sembloit
-augmenter. J'en étois mortifié, et pour elle et pour moi; ses regards et
-le cas en lui-même m'embarrassèrent autant qu'il étoit possible que la
-dame le fût elle-même.
-
-C'en étoit assez pour causer cet embarras, que les lits fussent dans la
-même chambre. Mais ce qui nous troubloit le plus, c'étoit leur position.
-Ils étoient parallèles et si proches l'un de l'autre, qu'il n'y avoit de
-place entre les deux que pour mettre une chaise... Ils n'étoient guères
-éloignés du feu. Le manteau de la cheminée d'un côté, qui avançoit fort
-avant dans la chambre, et une grosse poutre de l'autre, formoient une
-espèce d'alcove qui n'étoit point du tout favorable à la délicatesse de
-nos sensations... Si quelque chose pouvoit ajouter à notre perplexité,
-c'étoit que les deux lits étoient si étroits, qu'il n'y avoit pas moyen
-de songer à faire coucher la femme-de-chambre avec sa maîtresse. Si cela
-avoit été faisable, l'idée qu'il falloit que je couchasse auprès d'elle,
-auroit glissé plus aisément sur l'imagination.
-
-Le cabinet nous offrit peu ou point de consolation: il étoit humide,
-froid; la fenêtre en étoit à moitié brisée; il n'y avoit point de
-vitres... le vent souffloit, et il étoit si violent, qu'il me fit
-tousser quand j'y entrai avec la dame pour le visiter. L'alternative où
-nous nous trouvâmes réduits, étoit donc fort embarrassante. La dame
-sacrifieroit-elle sa santé à sa délicatesse, en occupant le cabinet et
-en abandonnant le lit à sa femme-de-chambre, ou cette fille
-prendroit-elle le cabinet, etc. etc.?
-
-La dame étoit une jeune piémontoise d'environ trente ans, dont le teint
-l'auroit disputé à l'éclat des roses. La femme-de-chambre étoit
-lyonnoise, vive, leste, et n'avoit pas plus de vingt ans. De toute
-manière il y avoit des difficultés... L'obstacle de la grosse pierre de
-roche qui barroit notre chemin, et qui fut cause de notre détresse,
-quelque grand qu'il parût, n'étoit qu'une bagatelle, en comparaison de
-ce qui nous embarrassoit en ce moment; ajoutez à cela que le poids qui
-accabloit nos esprits, n'étoit pas allégé par la délicatesse que nous
-avions de ne pas communiquer l'un à l'autre ce que nous sentions dans
-cette occasion.
-
-Le souper vint, et nous nous mîmes à table. Je crois que si nous
-n'eussions pas eu de meilleur vin que celui qu'on nous donna, nos
-langues auroient été liées jusqu'à ce que la nécessité nous eût forcés
-de leur donner de la liberté... Mais la dame avoit heureusement quelques
-bouteilles de bon vin de Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya sa
-femme-de-chambre en chercher deux. Le souper fini, et restés seuls, nous
-nous sentîmes inspirés d'une force d'esprit suffisante pour parler au
-moins sans réserve de notre situation; nous la retournâmes dans tous les
-sens; nous l'examinâmes sous tous les points de vue. Enfin, après deux
-heures de négociations et de débats, nous convînmes de nos articles, que
-nous stipulâmes en forme d'un traité de paix; et il y eut, je crois, des
-deux côtés, autant de religion et de bonne foi que dans aucun traité qui
-jamais eût l'honneur de passer à la postérité.
-
-En voici les articles:
-
- ART. Ier. Comme le droit de la chambre à coucher appartient à
- Monsieur, et qu'il croit que le lit qui est plus proche du feu est le
- plus chaud, il le cède à Madame.
-
- _Accordé_ de la part de Madame, pourvu que les rideaux des deux lits,
- qui sont d'une toile de coton presque transparente, et trop étroits
- pour bien fermer, soient attachés à l'ouverture avec des épingles, ou
- même entièrement cousus avec une éguille et du fil, afin qu'ils soient
- censés former une barrière suffisante du côté de Monsieur.
-
- II. Il est demandé de la part de Madame, que Monsieur soit enveloppé
- toute la nuit dans sa robe de chambre.
-
- _Refusé_, parce que Monsieur n'a pas de robe de chambre, et qu'il n'a,
- dans son porte-manteau, que six chemises et une culotte de soie noire.
-
- La mention de la culotte de soie noire fit un changement total dans
- cet article... On regarda la culotte comme un équivalent de la robe de
- chambre. Il fut donc convenu que j'aurois toute la nuit ma culotte de
- soie noire.
-
- III. Il est stipulé et on insiste de la part de Madame, que dès que
- Monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront éteints,
- Monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit.
-
- _Accordé_, à condition que les prières que Monsieur fera, ne seront
- pas regardées comme une infraction au traité.
-
-Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'étoit la manière dont la dame et moi
-nous nous déshabillerions, et nous nous mettrions au lit. Il n'y avoit
-qu'une manière de le faire, et le lecteur peut la deviner... Je proteste
-que, si elle ne lui paroît pas la plus délicate et la plus décente qu'il
-y ait dans la nature, c'est la faute de son imagination... Ce ne seroit
-pas la première plainte que j'aurois à faire à cet égard.
-
-Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais si c'est la nouveauté de la
-situation ou quelqu'autre chose qui m'empêcha de dormir, mais je ne pus
-fermer les yeux... Je me tournois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre...
-Et cela dura jusqu'à deux heures du matin, qu'impatienté de tant de
-mouvemens inutiles, il m'échappa de m'écrier: Oh mon Dieu!
-
-Vous avez rompu le traité, Monsieur, dit avec précipitation la dame, qui
-n'avoit pas plus dormi que moi... Je lui fis mille excuses; mais je
-soutenois que ce n'étoit qu'une exclamation... Elle voulut que ce fût
-une infraction entière du traité... Et moi je prétendois qu'on avoit
-prévu le cas par le troisième article.
-
-La dame ne voulut pas céder, et la dispute affoiblit un peu sa barrière.
-J'entendis tomber par terre deux ou trois épingles des rideaux.
-
-Sur mon honneur, Madame, ce n'est pas moi qui les ai détachées, lui
-dis-je en étendant mon bras hors du lit, comme pour affirmer ce que je
-disois...
-
-J'allois ajouter que pour tout l'or du monde, je n'aurois pas voulu
-violer l'idée de décence que je...
-
-Mais la femme de chambre qui nous avoit entendus, et qui craignoit les
-hostilités, étoit sortie doucement de son cabinet, et, à la faveur de
-l'obscurité, s'étoit glissée dans le passage qui étoit entre le lit de
-sa maîtresse et le mien.
-
-De manière qu'en étendant le bras, je saisis la femme de chambre...
-
-
-
-
- SUITE ET CONCLUSION
- DU
- VOYAGE SENTIMENTAL.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-La suite du Voyage Sentimental n'est pas présentée comme une production
-de la plume de Sterne.
-
-La manière brusque dont se termine ce Voyage sembloit exiger une suite;
-et il est certain que si l'auteur eût vécu plus long-temps, il eût
-terminé cet ouvrage. Les matériaux étoient prêts. L'intimité qui
-subsistoit entre Sterne et l'éditeur, l'a mis à portée d'entendre
-souvent son ami raconter les incidens les plus remarquables de la
-dernière partie de son dernier Voyage: et ses récits ont fait tant
-d'impression sur son esprit, qu'il croit avoir retenu ces particularités
-assez bien pour pouvoir les publier. Il s'est attaché à imiter le style
-et la manière de son ami. Mais y est-il parvenu? c'est au lecteur à en
-juger. Quoiqu'il en soit, l'ouvrage peut, aujourd'hui, passer pour
-complet: et ceux qui ont lu le Voyage Sentimental d'Yorick, et dont la
-curiosité étoit restée en suspens, n'ont plus rien à désirer pour ce qui
-concerne les faits, les événemens, et les observations.
-
-
-
-
-SUITE DU CAS DE DÉLICATESSE.
-
-
-Je pris à la femme-de-chambre... quoi? la main. Non, non: subterfuge
-grossier, M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà ce que diront un
-critique, un casuiste et un prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie
-noire (c'étoit la première fois que je la mettois) contre une douzaine
-de bouteilles de vin de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes hier au
-soir, (car je voulois parier avec la dame) que ces messieurs ont tort.
-Cela n'est guère possible, répondent mes clair-voyans censeurs; la
-conséquence est trop visible pour qu'on s'y méprenne.
-
-La femme-de-chambre étoit, j'en conviens, aussi vive que peut être une
-françoise, et une françoise de vingt ans. Cependant, si l'on examine la
-circonstance, si l'on fait attention que cette fille avoit le visage
-tourné du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la brêche occasionnée
-par la chûte des épingles, je crois que les géomètres les plus habiles
-auroient bien de la peine à démontrer la ligne que mon bras a dû décrire
-pour prendre à la femme-de-chambre...
-
-Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde; mais étoit-ce ma faute?
-Savois-je dans quel état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer
-qu'elle viendroit sans être habillée? Hélas! une chemise pour tout
-vêtement, c'est une armure bien légère pour une affaire qui pouvoit être
-aussi chaude.
-
-Il est vrai que si elle eût été d'un caractère aussi taciturne que la
-femme-de-chambre parisienne, que je rencontrai avec ses _égaremens du
-cœur_, tout alloit pour le mieux, mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas
-plutôt senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme si l'on eût voulu la
-tuer. En effet, quand elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand c'eût
-été à sa vie, et non à sa vertu que j'en aurois voulu, elle n'auroit pas
-poussé des cris plus perçans. _Ah! milord! ah! madame! monsieur
-l'anglois il y est! il y est!_
-
-L'hôtesse et les deux voituriers accoururent. Pouvoient-ils, en
-conscience, rester tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on
-s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.--La pauvre hôtesse étoit toute
-tremblante; elle invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix se
-succédoient avec une rapidité incroyable. Les voiturins, dans cette
-bagarre, avoient oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans un état
-plus décent que moi; car j'avois sauté à bas de mon lit, et j'étois
-debout auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans notre chambre.
-
-Quand on fut revenu de la première surprise, on demanda à la jeune fille
-ce qui l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé sa porte?
-Point de réponse. Mais elle eut la présence d'esprit de s'enfuir
-précipitamment dans son cabinet.
-
-Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner des éclaircissemens, et
-qu'elle s'y refusoit, j'allois échapper aux soupçons; mais
-malheureusement en me tournant et retournant dans mon lit, sans pouvoir
-me rendormir, j'avois fait sauter un bouton très-essentiel de ma culotte
-de soie noire, et l'autre s'étoit échappé de la boutonnière. Ainsi, il
-étoit clair que j'avois violé l'article de notre capitulation relatif à
-la culotte.
-
-Je vis les yeux de la dame piémontaise se porter sur l'objet; et comme
-les miens suivoient leur direction, je reconnus que, quoique j'eusse ma
-culotte, l'état dans lequel je me trouvois devoit faire rougir la
-pudeur, plus que ne pouvoient le faire la nudité des deux voiturins, ou
-la chemise déchirée de notre hôtesse, ou même les charmes en désordre de
-la dame. J'étois, Eugène, debout tout près d'elle, quand elle
-m'aperçut... Cette découverte lui fit faire un retour sur elle-même.
-Elle se renfonça bien vîte dans son lit, s'enveloppa dans ses
-couvertures, et ordonna qu'on apportât promptement le déjeûner.
-
-A ce signal, tous les curieux se retirèrent, et nous pûmes dès-lors
-entrer en conférence réglée, et discuter librement les articles de notre
-traité.
-
-
-
-
-LA NÉGOCIATION.
-
-
-Comme les épingles, avec lesquelles on se croyoit bien en sûreté,
-n'avoient pas produit l'effet qu'on s'en étoit promis, la dame
-piémontoise, en négociateur habile, se tint armée sur tous les points,
-avant de renouer les conférences. Elle comptoit autant sur les artifices
-de sa coqueterie que sur la souplesse de son génie. Les femmes ont une
-réthorique surnaturelle à laquelle il est impossible de résister. Mais
-voici le café au lait; à peine ai-je le temps de faire mes dispositions.
-
-_La dame._ «Je ne suis pas surprise, monsieur, que la mésintelligence
-règne si souvent entre la France et l'Angleterre. Votre nation compte
-pour rien l'infraction des traités même sans provocation.»
-
-_Yorick._ «Pardon, Madame: mais daignez réfléchir un instant. Il avoit
-été stipulé par le troisième article que Monsieur pourroit faire ses
-prières; et jusqu'à ce moment je n'avois fait qu'une oraison
-jaculatoire, cependant, votre femme de chambre par ses cris
-extraordinaires, et même incompréhensibles, m'avoit jeté dans des
-convulsions si violentes, que je puis vous assurer que je n'étois point
-du tout à mon aise.»
-
-_La dame._ «Pardon, vous-même, Monsieur; mais vous avez enfreint tous
-les articles, excepté le premier; et encore la barrière dont on étoit
-convenu, a-t-elle été renversée.»
-
-_Yorick._ «Madame voudra bien observer que c'est elle-même qui l'a
-renversée, dans le feu de la discussion sur le troisième article.»
-
-_La dame._ «Mais, Monsieur, la culotte?»
-
-_Yorick._ «C'est me toucher au vif: je l'avoue, Madame, j'ai dû vous
-paroître coupable; mais soyez sûre que la volonté n'y étoit pour rien.
-L'infraction que vous me reprochez a été le résultat d'un pur accident.»
-
-_La dame._ «Mais est-ce aussi par accident que vous avez porté deux
-mains criminelles sur ma femme de chambre?»
-
-_Yorick._ «Deux mains criminelles, Madame! je ne l'ai touchée que d'une
-main: et un jury de vierges ne verroit pas autre chose dans cette
-affaire qu'une sensation fortuite.»
-
-Cette conférence se termina par un nouveau traité dans lequel tous les
-cas furent prévus, hôtelleries, lits, épingles aux rideaux; femmes de
-chambre nues, culottes malheureuses; boutons, etc. etc. etc. Il se fût
-agi d'une nouvelle convention pour la démolition du port de Dunkerque,
-ou de celui de Mardik, qu'on n'auroit pas déployé une politique plus
-circonspecte. Rien ne fut laissé à la mauvaise foi, ou au hasard.
-
-
-
-
-VÅ’UX EN FAVEUR DES PAUVRES.
-
-
-Nature! sous quelque forme que tu te montres; sur les montagnes de la
-nouvelle Zemble, ou sur le sol brûlant des tropiques, tu es toujours
-aimable! toujours tu guideras mes pas! Avec ton secours, la vie confiée
-à cette foible et frêle machine sera toujours conforme à la raison et à
-la justice. Ces douces émotions que tu inspires par une sympathie
-organisée dans toutes les parties m'apprennent à sentir, à prendre part
-au malheur des autres, à compatir à leur misère; elles sont pour moi la
-source d'une satisfaction, d'une félicité ineffable. Comment donc les
-infortunes passagères du moment peuvent-elles obscurcir ton front; ce
-front, où la sérénité devoit fixer son empire?--Loin d'ici méchant
-_Spléen_ aux yeux jaunes! empare-toi de l'hypocrite au cœur double, au
-regard louche; saisis ce misérable qui soupire, même en contemplant ses
-trésors, et tremblant en pensant à la fragilité des portes et des
-verroux;--mais songe donc, insensé, que la vie elle-même est plus
-fragile encore; calcule les jours que tu as encore à vivre,--dix années
-peut-être; et peut-être moins. Ne garde que ce qu'il te faut pour ce
-trajet si court, et donne le reste au véritable indigent.
-
-Puisse ma prière être exaucée, et la misère disparoîtra de dessus la
-terre; chaque mois sera pour le pauvre un mois de vendange.
-
-
-
-
-AMITIÉ.
-
-
-Quelque prêtre rigide s'imaginera peut-être que c'étoit avant le
-déjeûner que je faisois cette prière, et pour que ma négociation avec la
-belle piémontoise eût un heureux succès,--cela peut être.
-
-Ma vie a été un tissu d'accidens, ourdi par les mains de la fortune, sur
-un patron bisarre, mais sans être rebutant. Le fond en est léger et
-riant; les fleurs en sont si variées que le plus habile des ouvriers de
-l'imagination auroit bien de la peine à l'imiter.
-
-Une lettre de Paris, de Londres, de vous Eugène! oh! mon ami! je serai
-avec toi, à l'hôtel de Saxe, avant deux fois vingt-quatre heures.
-
-
-
-
-LE COMBAT.
-
-
-Ainsi, bel ange, je te rencontrerai à Bruxelles: mais ce ne sera qu'à
-mon retour d'Italie. Je traverserai l'Allemagne pour me rendre en
-Hollande, par la route de Flandres. Quel combat entre l'amour et
-l'amitié! ah! madame de L--! la porte de la remise a été fatale à la
-paix de mon cœur.--La boîte de corne du bon moine vous replace à chaque
-instant sous mes yeux.
-
-Si j'ai jamais désiré avoir un cœur de roche, insensible au plaisir
-comme à la peine, c'est aujourd'hui. Insensé! qu'ai-je dit? j'ai
-blasphêmé contre la religion du sentiment. J'expierai mon crime.
-Comment? en faisant à l'amitié le sacrifice de mes affections les plus
-douces; dussé-je en mourir!
-
-
-
-
-LA FAUSSE DÉLICATESSE.
-
-
-Ma résolution une fois prise, je me mis à préparer les excuses que la
-politesse vouloit que je fisse à la belle piémontoise, pour un départ
-aussi brusque; c'étoit une infraction au traité que nous avions fait
-ensemble, et qui me lioit jusqu'à Turin. Il me falloit donc un manifeste
-apologétique. Si notre première convention avoit essuyé quelques
-atteintes, les incidens et accidens qui avoient occasionné cette
-apparence de violation, pouvoient tenir lieu de justification. Mais ici
-c'étoit violer ouvertement un second traité, après une ratification
-solemnelle et religieuse. Comment donc ose-t-on faire aux potentats de
-la terre un crime d'une reprise d'hostilités, après un traité définitif,
-quand on voit cette foule d'événemens inattendus, et imprévus qui
-peuvent r'ouvrir le temple de Janus. Pendant que je faisais ce beau
-soliloque, la dame entra dans ma chambre et me dit que les voituriers
-étoient prêts, ainsi que leurs mulets.--Eugène, si la rougeur peut être
-un signe de modestie naturelle, ou de honte, et non la marque du crime,
-je t'avouerai que mon visage devint cramoisi, et que ma langue me refusa
-le service.--«Madame... une lettre,» je ne pus en dire davantage. Elle
-vit ma confusion, mais elle ne fit pas semblant de s'en appercevoir.
-
-«Nous resterons, monsieur, jusqu'à ce que vous ayez fini votre
-lettre.»--Mon trouble redoubla; et ce ne fut qu'après une pause de
-quelques minutes, qu'appelant à mon aide toutes les puissances de la
-résolution et de l'amitié, je pus lui dire: «Il faut que j'en sois
-moi-même le porteur.»
-
-T'est-il jamais arrivé, dans un besoin pressant, de t'adresser à un ami
-équivoque pour lui demander de l'argent? Que se passoit-il alors dans
-ton ame, pendant que tu examinois l'agitation de ses muscles, que tu
-voyois la terreur ou la compassion se peindre dans ses yeux; et que ton
-homme faisant taire les tendres émotions du cœur et se tournant vers
-toi, avec un sourire malin, te demandoit: «où sont mes sûretés?» As-tu
-jamais brûlé pour une beauté impérieuse, dans laquelle tu avois
-concentré tes vœux, tes espérances, et ton bonheur? C'en est fait: la
-résolution en est prise. Tu lui découvres le secret de ton cœur: tu
-tiens, dans ce moment terrible, les yeux fixés sur les siens.
-Malheureux, que vas-tu devenir? Son indignation éclate; chacun de ses
-regards est un trait qui te tue.
-
---Voilà précisément, Eugène, ce qui m'arrive. Figure-toi la belle
-piémontoise recueillant tout son orgueil et toute sa vanité dans un même
-foyer, le tout renforcé par le ressentiment dont est animée une femme
-qui se croit outragée.
-
-«C'est sans doute, là, Monsieur, de la politesse angloise; mais elle ne
-convient pas à d'honnêtes-gens.»
-
-«Eh! Madame! au nom du destin, du hasard, ou de la fatalité, ou de tout
-ce qu'il vous plaira, pourquoi les incidens, les bisarreries de ma vie,
-attirent-ils à une nation entière un pareil reproche?»
-
-Ce n'est pas bien, belle piémontoise! mais, pars! que le bonheur te
-suive et t'accompagne par tout.
-
-
-
-
-OPINIATRETÉ.
-
-
-Mais cette difficulté n'étoit pas la seule que j'eusse à surmonter, en
-changeant le plan de mes opérations. Le voiturier avec lequel j'étois
-convenu qu'il me conduiroit à Turin, ne vouloit pas retourner à
-Saint-Michel, avant d'avoir achevé son voyage, parce qu'il s'attendoit à
-trouver un voyageur qui lui payeroit son retour. Je lui représentai
-inutilement ce qu'il gagneroit pour une course aussi courte, et qu'il
-trouveroit probablement à Saint-Michel quelque personne qui voudroit
-aller à Turin. Non;--il étoit obstiné comme ses mules, on eût dit qu'il
-y avoit entr'eux une sympathie de caractère qu'il faut peut-être
-attribuer à ce qu'ils vivoient et conversoient constamment ensemble.
-Toute ma rhétorique, tous mes raisonnemens ne firent pas plus
-d'impression sur cet homme, que les excommunications et les anathêmes
-lancés religieusement par le clergé de France contre les rats et les
-chenilles, n'en font sur ces animaux.
-
-Voyant que je n'avois pas d'autre parti à prendre que de payer le
-retour, comme si nous avions été jusqu'à Turin, je finis par y
-consentir; et avec ma philantropie ordinaire je commençai à imputer
-cette soif du gain, si universellement dominante, à quelque cause cachée
-dans notre structure, ou à quelques particules invisibles d'air que nous
-humons avec notre première aspiration en poussant, quand nous faisons
-notre entrée dans ce monde, un cri de mécontentement pour le voyage
-qu'on nous force à faire.
-
-
-
-
-LE HASARD DE L'EXISTENCE.
-
-
-«Le cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire,»
-cette idée me plaît; je la crois neuve et très-bien adaptée à ma
-situation présente; je remontai dans ma chaise, en adressant un sourire
-gracieux aux mules qui sembloient avoir fait passer toutes leurs
-mauvaises qualités à leur conducteur, et je roulai dans mon esprit
-quelques conclusions étranges et sans liaison que je tirois de cette
-pensée que je trouvois si heureuse.
-
-Si donc, me disois-je, nous sommes forcés à ce voyage de la vie; si nous
-sommes engagés dans cette route sans le savoir, et sans y avoir
-consenti; si, sans un certain concours fortuit d'atômes, nous eussions
-pu être une pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi sommes-nous
-responsables de nos passions, de nos folies, et de nos caprices? Si
-vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés par quelque tyran à devenir des
-courtisans, avant d'avoir appris à danser, serions-nous punissables pour
-avoir fait gauchement la révérence? ou, si ayant appris à danser, mais
-ignorant tout-à-fait l'étiquette de la cour, on me faisoit malgré moi
-maître des cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de mon ignorance?
-Que d'Alexandres, ou de Césars ont été perdus pour le monde par une
-mal-adresse dans l'acte important de la conception! Fais attention à
-cela, Eugène, et ris de la prétendue importance des plus grands
-monarques de la terre.
-
-
-
-
-MARIE.
-
-
-A mon arrivée à Moulins je demandai des nouvelles de cette infortunée,
-et j'appris qu'elle avoit rendu le dernier soupir, dix jours après celui
-où je l'avois vue. Je m'informai de la place où elle avoit été enterrée,
-et je m'y transportai: mais pas une pierre qui dise où elle repose.
-Néanmoins voyant un espace de terre qui avoit été fraîchement remuée je
-n'eus pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai le tribut dû à sa
-vertu, et je lui accordai une larme.
-
-Hélas! ame si douce, tu es partie! mais c'est pour aller te ranger parmi
-ces anges dont tu étois une image sur la terre.--Ta coupe d'infortunes
-étoit pleine, trop pleine, et elle s'est répandue dans l'éternité.--La
-tourmente de la vie s'est convertie pour toi en un calme plein de
-douceurs.
-
-
-
-
-LE POINT D'HONNEUR.
-
-
-Après avoir rendu ces honneurs aux mânes de Marie, je remontai dans ma
-chaise, et me laissai aller au fil de mes pensées sur le bonheur et le
-malheur de l'espèce humaine: je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis
-d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, et mettant pied à terre,
-j'allai vers l'endroit d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui
-touchoit à la route. J'eus de la peine à y arriver parce que le chemin
-qui y conduisoit, étoit tortueux et malaisé.
-
-Le premier objet qui se présenta à ma vue fut un beau jeune homme, qui
-me parut expirant d'une blessure qu'il venoit de recevoir d'un autre
-homme qui n'étoit guères plus âgé, et qui pleuroit sur lui, tenant dans
-sa main une épée encore fumante. Je restai quelques instans immobile de
-frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avoit été la cause de
-ce combat sanglant; on ne me répondit que par un nouveau torrent de
-larmes.
-
-A la fin essuyant les pleurs dont ses joues étoient baignées, le
-malheureux me dit en soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a forcé à une
-action que ma conscience condamnoit: mais je n'ai pas écouté la voix de
-ma conscience: en déchirant le sein de mon ami, j'ai percé mon propre
-cœur; et la blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!» ses
-transports de douleurs recommencèrent.
-
-Quel est donc ce phantôme, honneur! qui plonge un fer homicide dans ce
-sein où l'on voudroit verser du baume. Traître! perfide! tu marches tête
-levée sous l'habit de la coutume, ou plutôt de la mode ridicule, qui,
-formée par le caprice, est devenue une loi, un code de lois, inconnu à
-nos ancêtres, inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire étoit
-donc réservé pour ce siècle de luxe, de lumières et de rafinement; pour
-le séjour des muses; pour la résidence des grâces.
-
-
-
-
-LA RECONNOISSANCE.
-
-FRAGMENT.
-
-
-La reconnoissance est un fruit qui ne peut venir que sur l'arbre de la
-bienfaisance: avec une origine aussi noble, une origine céleste, la
-reconnoissance est nécessairement une vertu parfaite.
-
-Pour moi, dit _Multifarius Secundus_, je n'hésiterai pas à la placer à
-la tête de toutes les autres vertus; d'autant plus que le Tout-Puissant
-lui-même n'en exige pas d'autre de nous: elle est la source de toutes
-celles qui sont nécessaires pour le salut.
-
-Les payens eux-mêmes faisoient un si grand cas de cette vertu, qu'ils
-avoient imaginé en son honneur trois divinités, sous le nom de grâces,
-qu'ils nommoient _Thalie_, _Aglaë_ et _Euphrosyne_. Ces trois déesses
-présidoient à la reconnoissance; on avoit jugé qu'une seule ne suffisoit
-pas pour honorer une vertu si rare. Il faut observer que les poëtes les
-ont représentées nues, pour faire comprendre que lorsqu'il s'agit de
-bienfaisance et de reconnoissance, nous devons agir avec la plus grande
-sincérité, et sans le moindre déguisement. Elles étoient peintes en
-vestales, et dans la fleur de la jeunesse, pour faire sentir que les
-bons offices doivent toujours être récens dans notre mémoire, et que
-notre reconnoissance ne doit jamais s'affoiblir, ou plier sous le poids
-du temps, et que nous devons chercher toutes les occasions de témoigner
-combien nous sommes sensibles aux bienfaits que nous avons reçus. On
-leur donnoit une figure douce et riante pour signifier la joie que nous
-éprouvons quand nous exprimons les obligations que nous avons. Leur
-nombre étoit fixé à trois, pour montrer que la reconnoissance doit être
-trois fois plus grande que le bienfait; elles se tenoient toutes trois
-par la main, pour faire voir que les services et la gratitude doivent
-être inséparables.
-
-Voilà ce que nous ont appris ces payens que nous damnons. Chrétiens!
-souvenez-vous que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez votre
-supériorité par vos vertus.
-
-
-
-
-LE COMPAGNON DE VOYAGE.
-
-
-Le malheureux inconnu, tout en déplorant la mort de son ami, oublioit sa
-propre sûreté;--comme j'aperçus quelques hommes à cheval, à une certaine
-distance, je conjecturai qu'ayant eu peut-être connoissance du duel qui
-devoit avoir lieu, ils venoient à la recherche des combattans: je le
-conjurai de monter dans ma chaise, afin de gagner Paris, avec toute la
-promptitude possible. Il pouvoit s'y tenir caché jusqu'à ce que son
-affaire eût été arrangée, ou, si elle prenoit une mauvaise tournure, il
-s'échapperoit et passeroit en pays étrangers.
-
-Mes remontrances eurent leur effet, et avec quelques instances de plus,
-j'obtins de lui que nous ferions route ensemble.
-
-Quand nous eûmes fait environ une lieue, je remarquai que ses pleurs
-étoient moins abondans, sa poitrine moins agitée, tout son extérieur
-plus tranquille. Nous n'avions pas encore ouvert la bouche depuis que
-nous étions entrés dans la voiture: voyant qu'il n'étoit pas éloigné de
-me raconter la cause de son malheur, je l'en priai poliment, et sans
-importunité: il y consentit.
-
-
-
-
-L'HISTOIRE.
-
-
-Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement de Languedoc. Ayant fini
-mes études je vins passer quelques mois à Paris où je me liai avec un
-gentilhomme un peu plus jeune que moi. Il étoit d'une famille
-distinguée, et devoit hériter d'une fortune considérable. Ses parens
-l'avoient envoyé à Paris, autant pour perfectionner son éducation, que
-pour l'éloigner d'une jeune demoiselle d'un rang inférieur au sien, dont
-il paroissoit très-épris.
-
-Il me révéla sa passion pour cette jeune personne, qui avoit, disoit-il,
-fait tant d'impression sur son cœur, que le temps, ni l'absence ne
-pourroient en effacer son image chérie. Il entretenoit avec elle une
-correspondance très-suivie. Les lettres de la demoiselle sembloient
-respirer le retour le plus tendre. Il me consulta sur ce qu'il devoit
-faire, et je lui donnai les conseils que je jugeai les meilleurs: je ne
-prétendis pas le guérir de son amour; sa maîtresse, à l'entendre, étoit
-belle comme Vénus, et, si l'on peut se prendre de passion d'après un
-portrait peint par un admirateur aussi brûlant, celui qu'il m'en faisoit
-étoit bien propre à exciter toutes les émotions de la tendresse.
-J'applaudis donc à son choix, et comme nous pensions absolument l'un
-comme l'autre, que la fortune et la grandeur ne pouvoient rien, quand
-elles se trouvent en opposition avec le bonheur, nous regardions comme
-le plus grand de tous les maux la tyrannie des parens qui forcent leurs
-enfans à se marier contre leur inclination.
-
-Sur ces entrefaites je reçus une lettre de mon père qui me rappeloit
-dans mon pays. Comme son ordre étoit très-positif, et n'étoit accompagné
-d'aucune raison, je craignois que quelques-unes de mes petites
-galanteries, (car c'est un mal auquel il est impossible d'échapper dans
-un pays comme Paris) ne fussent parvenues à sa connoissance, je me
-disposai donc à partir, et fis tristement mes préparatifs. Mon chagrin
-n'étoit que trop bien fondé. Les derniers fonds qu'on m'avoit fait
-passer devoient me durer trois mois: le premier à peine fini, je n'avois
-plus rien. Il m'étoit impossible de voyager sans argent; mais mon
-généreux ami me prévint dans cette occasion. Il m'offrit une petite
-boîte qu'il me pria de garder pour l'amour de lui. L'ayant ouverte, j'y
-trouvai une lettre-de-change à vue sur un banquier, la somme étoit plus
-que suffisante pour mes frais de route.
-
-Comme il ne laissoit jamais échapper l'occasion d'écrire à sa chère
-Angélique, je lui demandai une lettre pour elle: car elle demeuroit dans
-le voisinage de mon père. Je me chargeai aussi de lui porter le portrait
-de son amant, peint par un artiste des plus célèbres de Paris, et garni
-d'un riche entourage de brillans: elle devoit le porter en bracelet.
-
-
-
-
-RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.
-
-
-Je quittai Paris et tous ses plaisirs avec la plus grande répugnance.
-Mais ce qui m'affligeoit le plus c'étoit la perte de mon camarade, de
-mon ami; nous vivions ensemble comme deux frères. On nous nommoit
-quelquefois Pylade et Oreste. A mesure que j'approchois, je pensois
-davantage aux reproches que j'allois essuyer de mon père, pour mes
-folies et mes extravagances; je me disposois à recevoir la correction
-paternelle avec humilité, avec le respect qu'un fils, et un fils
-prodigue doit à son père.
-
-Mais quelle fut ma surprise quand j'entendis ce bon père, qui s'étoit
-précipité vers moi au moment où j'entrois, avec un visage tout rayonnant
-de joie, s'écrier: mon fils, l'empressement que vous avez témoigné à
-m'obéir, vous rend encore plus cher à mon cœur, et plus digne de la
-fortune qui vous attend. Je le remerciai de ses bontés pour moi; mais je
-lui montrai ma surprise relativement à cette bonne fortune dont il me
-parloit. «Entrez, me dit-il, et ce mystère vous sera revélé.» En parlant
-ainsi il me présenta à un vieux gentilhomme et à une jeune dame; et me
-dit: «Monsieur, voici votre femme.» Il y avoit dans cette saillie
-brusque, mais amicale de mon père, quelque chose de franc et d'honnête
-qui me parut infiniment préférable au ton mielleux des sycophantes de
-cour, espèce d'êtres que je n'ai jamais goûtés.
-
-La jeune demoiselle rougit, et moi je restai immobile. Ma langue ne
-pouvoit plus articuler, ni mes bras agir. Mes jambes fléchissoient:
-surpris à la vue de tant de beauté et d'innocence, je n'eus pas le temps
-de réfléchir: un millier de cupidons s'emparèrent de mon cœur au même
-instant, et le subjuguèrent.
-
-Revenu du trouble où cet événement inattendu m'avoit jeté, je présentai
-du mieux que je le pus, mes respects à la compagnie, et l'on me
-complimenta sur mon heureuse alliance, comme si mon mariage étoit déjà
-fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir un objet aussi divin,
-sans en venir éperdument amoureux. C'étoit pour moi le comble du
-bonheur, que l'approbation de mon père eût précédé la mienne.
-
-
-
-
-L'ENTREVUE.
-
-
-Le dîner étoit servi, et la joie éclattoit sur tous les visages, excepté
-sur celui de ma prétendue; je l'attribuai à sa modestie, et au trouble
-qu'avoit dû lui causer mon apparition soudaine. Je saisis la première
-occasion favorable, où je me trouvai seul avec elle, pour lui déclarer
-mes sentimens; et l'instruire de l'impression profonde qu'elle avoit
-faite sur mon cœur.
-
-Cette occasion se présenta bientôt après le dîner. En nous promenant
-dans le jardin, nous nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie,
-dans un petit bois que la nature, dans un de ses momens de gaieté,
-sembloit avoir réservé pour servir de retraite aux amans. «Madame, lui
-dis-je, après la déclaration que nous avons entendue, et la démarche
-concertée entre votre père et le mien, je me flatte que ce n'est pas
-vous offenser que de vous dire, que rien ne manqueroit à ma félicité,
-que je serois le plus heureux des hommes si j'apprenois de votre bouche
-que l'alliance qui se prépare a votre agrément, comme il paroît avoir
-celui de toutes les personnes qui nous entourent. Oh, dites-le moi, mon
-ange! dites-moi que ce n'est pas malgré vous que vous deviendrez mon
-épouse.--Faites-moi du moins espérer que j'aurai une petite part à votre
-affection.--Vous servir avec empressement, m'étudier constamment à vous
-plaire, fera l'occupation de toute ma vie.»
-
-«Monsieur, me répondit-elle, votre extérieur annonce une noble
-franchise: vous détestez, j'en suis sûre, le mensonge et la tromperie.
-Si je vous disois que je pourrai vous aimer un jour, je vous tromperois:
-c'est impossible.»
-
-«Ciel! qu'ai-je entendu! impossible de m'aimer! Ai-je donc une forme si
-hideuse? Suis-je donc un monstre? La nature m'a-t-elle jeté dans un
-moule si grossier, que je sois un objet de dégoût, d'horreur pour la
-plus belle, la plus aimable des créatures? s'il en est ainsi...»
-
-«Non, monsieur; vous êtes injuste envers la nature: injuste envers
-vous-même. Vous avez une figure aimable, une taille élégante, un
-extérieur agréable, embelli encore de tous les charmes de l'art, mais
-telle est ma cruelle destinée.»--Ici un torrent de larmes lui coupa la
-parole.
-
-«Oh! madame, lui dis-je, en tombant à ses genoux, je vous en conjure,
-écoutez la prière du plus ardent de vos adorateurs.--Ce n'est pas parce
-que les ordres d'un père semblent me donner un titre à votre main.--Je
-ne veux la devoir qu'à vous-même.--Mais, je vous en conjure,
-permettez-moi de m'efforcer à la mériter; permettez-moi de vous
-convaincre de la réalité de ma passion, aussi ardente qu'elle est
-insurmontable.»
-
-Dieu! Quel fut mon étonnement lorsqu'en proférant ces dernières paroles,
-j'apperçus mon ami, l'ami que j'honorois, se précipiter de derrière le
-bosquet, et tirant son épée. «Lâche, s'écria-t-il, tu paieras ta
-trahison.»
-
-La dame s'étant évanouie, il remit son épée dans le fourreau pour voler
-à son secours, on la remporta dans la maison, et il m'ordonna de le
-suivre. Je le suivis, ne sachant pas comment j'avois pu l'offenser, ni
-par quel enchantement il se trouvoit dans la maison de mon père, tandis
-que je le croyois à Paris: pendant que nous nous rendions à la forêt, il
-s'expliqua en ces termes:
-
-«Monsieur, j'ai été instruit de votre perfidie, peu d'heures après que
-vous fûtes parti de Paris, et quoique vous eussiez pris soin de me
-cacher le sujet de votre voyage, le soir même il n'étoit question que de
-votre mariage dans toute la ville. J'envoyai aussitôt chercher des
-chevaux de poste; et comme vous voyez, je suis arrivé encore à temps
-pour rompre votre union avec Angélique.»
-
-«Angélique! m'écriai-je;--Dieu sait si votre accusation, vos reproches
-sont injustes: j'ignorois que cette demoiselle fût Angélique.»
-
-«Subterfuge puérile, répondit-il, et bon tout au plus pour en imposer à
-un fol, ou à un sot.--Il me faut une autre satisfaction.--Avez-vous
-remis ma lettre et mon portrait?»
-
-«Non; cela m'a été impossible.»
-
-«Lâche, lâche!--Non: tu trouvois qu'il étoit plus sage de travailler
-pour toi-même.--J'ai entendu tout ce que tu as dit; il est donc inutile
-que tu ajoutes le mensonge à la perfidie.»
-
-Ce fut en vain que je demandai à lui prouver mon innocence;--que je
-promis de renoncer à toutes mes prétentions sur Angélique, et de voyager
-dans les contrées les plus éloignées, afin de l'oublier: il fut
-inexorable. Je ne pus jamais parvenir à lui persuader que je ne l'avois
-pas trompé à Paris; que j'avois ignoré qu'Angélique fût la personne à
-laquelle j'adressois mes vœux; en un mot, nous arrivâmes à l'endroit où
-vous nous avez trouvés; et là, malgré toute ma répugnance, je fus obligé
-de me défendre, après m'être vu traité à plusieurs reprises de lâche,
-d'infâme, de poltron: vous savez le reste.--Ainsi parla mon compagnon de
-voyage, et ses larmes recommencèrent à couler.
-
-
-
-
-L'AUBERGE.
-
-
-Cette histoire touchante avoit fait sur moi une impression si pénible,
-que je fus très-aise d'appercevoir une petite auberge sur le bord de la
-route: j'avois grand besoin d'un peu de repos. Nous y entrâmes.
-
-L'hôtesse nous souhaita le bonjour; c'étoit une femme de bonne mine,
-assez en embonpoint, ni jeune, ni vieille, ou comme on dit en France,
-d'un certain âge; ce qui ne dit pas grand'chose. Je lui donnerai donc
-environ trente-huit ans. Un cordelier la quittoit au moment où nous
-entrions, elle regardoit ce bon père d'un œil si tendre et si pieux,
-qu'il étoit aisé de voir qu'elle sortoit de confesse. Son mouchoir étoit
-un peu chiffonné: il y manquoit quelques épingles; son bonnet n'étoit
-pas tout-à-fait droit sur sa tête; mais on pouvoit attribuer ce léger
-désordre à la ferveur de sa dévotion et à l'empressement avec lequel
-elle étoit accourue au devant de ses nouveaux hôtes.
-
-Nous demandâmes une bouteille de Champagne.--Messieurs, j'en ai
-d'excellent. Il n'a pas son pareil en France. Je vois bien que Monsieur
-est anglois. Mais quoique nos deux nations soient en guerre, je rendrai
-toujours justice aux individus: il faut avouer que les milords anglois
-sont les seigneurs les plus généreux de l'Europe: je commettrois donc
-une grande injustice, si je présentois à un anglois un verre de vin qui
-ne fût pas bon pour la bouche du _grand monarque_.
-
-Il n'y avoit pas à se quereller avec une femme, sur un point aussi
-délicat; et quoique nous vissions bien, mon compagnon et moi, que
-c'étoit la plus mauvaise bouteille de Champagne dont nous eussions
-jamais tâté, je louai généreusement, je payai de même, et je fis de
-grands complimens à la maîtresse, sur sa _politesse_.
-
-A notre arrivée à Paris je remis mon compagnon de voyage à son ancien
-logis, rue Guénégaud: il se proposoit de se déguiser en abbé, espèce de
-gens qui font très-peu de sensation dans cette ville. Il faut pourtant
-en excepter ceux qui font profession de bel esprit, ou qui sont de
-déterminés critiques. Il me promit de venir me trouver au café anglois,
-vis-à-vis le Pont-Neuf, à neuf heures du soir, afin que nous pussions
-souper ensemble, et délibérer sur ce qu'il auroit à faire pour se mettre
-en sûreté. Il étoit alors cinq heures; ainsi j'en avois quatre devant
-moi pour muser et chercher un gîte.--Pouvois-je faire un meilleur emploi
-de mon temps, que d'aller causer quelques instans avec mon aimable
-marchande de gants.
-
-D'abord il n'y avoit pas dans toute la ville une femme mieux au fait des
-logemens à louer. Sa boutique étoit une espèce de bureau d'adresse pour
-les hôtels vides. Il est vrai que je ne le savois pas quand j'y entrai.
-Mais cette circonstance seroit-elle moins en ma faveur parce que je ne
-l'avois pas prévue? En second lieu, jamais femelle ne fut plus habile à
-savoir la nouvelle du jour, et il falloit que je découvrisse si
-l'affaire de mon ami étoit déjà connue à Paris; mais cette recherche
-demandoit de la précaution et de l'adresse: il fallut donc passer dans
-l'arrière-boutique.
-
-
-
-
-LES ARMOIRIES.
-
-PARIS ET LONDRES.
-
-
-Paris, ton emblême est un vaisseau: la Seine cependant n'est pas
-navigable. Que ne prends-tu pour armes la croix de Londres avec une
-Notre-Dame? car ton vaisseau remonte la Tamise avec le flux, et jette
-l'ancre dans le port marchand.
-
-Dans laquelle des neuf cents rues (je ne parle que des petites) de cette
-_capitale_ du monde, (car le moyen de contester aux Parisiens une
-dénomination qui, à la vérité n'a jamais dépassé de leur ville) dans
-laquelle, dis-je, de ses neuf cents rues prendrai-je un logement? mais
-doucement:--c'est ici que demeure ma belle marchande de gants.--Elle est
-sur sa porte. Les filets de l'amour, fiction des poëtes, sont une
-réalité chez elle.--«Madame, ma bonne fortune m'a jeté encore une fois
-dans votre quartier, sans que j'y pensasse. Comment se porte Madame?--à
-merveille, monsieur: enchantée de vous voir.»
-
-Quelle urbanité! quelle politesse de langage; et c'est la femme d'un
-gantier qui parle ainsi!
-
-
-
-
-L'ARRIÈRE BOUTIQUE.
-
-
-Il n'y avoit pas dix minutes que nous étions dans l'arrière-boutique, et
-ma belle marchande avoit déjà coulé à fond toutes les nouvelles du jour.
-Je fus bientôt au fait des nouvelles liaisons entre les danseurs de
-l'opéra, les filles d'honneur; les filles de joie, et les milords
-anglois; les barons allemands et les marquis italiens. La rapidité avec
-laquelle elle défiloit son chapelet ne peut se comparer qu'à celle du
-Rhône, ou à la chûte du Niagara. Dans l'espace de dix minutes, j'avois
-recueilli assez d'anecdotes scandaleuses pour en composer deux gros
-volumes. «Mais, à propos, dit-elle, avez-vous quelques échantillons de
-nos nouvelles manufactures de gants?»--«Où en trouve-t-on?»--Elle
-descend un carton, et me fait voir une charmante collection. «Voilà les
-gants d'amour; M. le duc D*** en est l'inventeur.--C'est une histoire
-singulière; il faut que je vous la raconte. Madame la duchesse a pour
-Sigisbée un officier écossois, qui a des éruptions d'un genre
-particulier. Vous savez, Monsieur, que cette nation est sujette à une
-maladie qui lui est propre; c'est tout comme chez nous;--tous les pays
-ont leurs maux.--Le valet-de-chambre de Madame dit en confidence à
-Monsieur qu'il craignoit que le capitaine n'eût communiqué à sa
-seigneurie quelque chose qu'il n'osoit pas nommer. «Qu'est-ce que c'est,
-dit le duc? ce n'est pas la gale?» Le valet-de-chambre leva les épaules,
-et la duchesse entra.--La politesse ne permettoit pas au duc de demander
-un éclaircissement à son épouse; il travailla donc à imaginer un moyen
-d'éviter la contagion. Il avoit entendu parler d'un colonel anglois, qui
-avoit eu une très-bonne idée, dans une circonstance à-peu-près
-semblable. Mais son nom, qu'il avoit donné à sa découverte, étoit si
-barbare, qu'il étoit impossible de le prononcer, sans blesser la
-décence. Le duc appela donc la sienne, les _gants d'amour_: et
-maintenant ces gants sont en grande faveur à Paris. Mais il est bon que
-vous sachiez que la duchesse n'avoit pas été inoculée, et qu'elle mourut
-de la petite-vérole quelques mois après. On dit que ses médecins
-s'étoient trompés sur la nature de sa maladie: ils n'avoient jamais été
-dans votre pays, et avoient oublié que la gale, ou toute autre maladie,
-cutanée, ou non, peut se transplanter ici;--mais j'espère,
-ajouta-t-elle, en me lançant à travers ses longs cils un regard amoureux
-qui pénétra dans mon cœur plus avant que je n'aurois cru un coup-d'œil
-capable de le faire; vous êtes amateur de la mode, j'espère que vous
-porterez de ces gants: j'en suis même bien sure; tout le monde en
-porte.»
-
-A ces mots elle en tira plusieurs paires de différentes grandeurs. Je
-les rejettai presque tous comme étant trop grands pour ma main. A la fin
-elle m'en montra une paire que je crus me convenir à-peu-près. «Je vais
-vous les essayer, Monsieur: mais il faut que votre main soit bien petite
-pour qu'ils vous aillent; au contraire, madame, comme elle est
-très-chaude dans ce moment, je crois que vous pouvez m'en essayer qui
-soient plus grands.»--Elle se mit à côté de moi, et y mettant les deux
-mains, elle avoit presque achevé la besogne, lorsque son mari vint à
-passer par la salle. Il secoua la tête en disant:--faites,--faites,--ne
-bougez pas.
-
-
-
-
-L'EFFET.
-
-
-Je ne sais comment vous expliquer cela: mais j'ai toujours éprouvé dans
-mon corps une espèce de tremblement quand un mari m'a trouvé en tête à
-tête avec sa femme, quoique dans une attitude très-honnête.--Certes, on
-ne niera pas que celle dans laquelle nous étions la jolie marchande et
-moi ne fût extrêmement décente.--D'ailleurs, c'étoit pour affaire.
-Peut-on blâmer une marchande de gants de ce qu'elle les fait essayer
-dans son arrière-boutique.
-
-Quoi qu'il en soit, l'apparition subite du bon homme avoit rendu les
-gants presqu'inutiles; ma main, je ne sais par quelle espèce de
-sympathie trembloit tellement qu'elle ne put plus faire son office. Elle
-glissa à travers le gant, et s'échappa de celle de ma belle. «Mon Dieu,
-dit-elle, qu'avez-vous?» Je répondis très-à-propos,--ma foi, madame, je
-n'ai rien.--Vous vous trouvez mal, monsieur: prenez une goutte de
-liqueur.» Elle en avoit dans un cabinet à côté, et elle m'en présenta.
-Ce cordial produisit quelqu'effet: mais pas assez pour dissiper le
-trouble de mes esprits, occasionné par l'apparition seule du mari:
-ensorte que je n'eus pas le courage d'essayer de sa jolie main une
-seconde paire de gants. Mais je la priai de m'en mettre de côté une
-couple de paires des plus petits. «De quelle couleur, monsieur les
-veut-il?--noirs.--Comment, avec des rubans noirs, sans être en deuil?»
-Je la tirai d'inquiétude, en lui disant que j'étois ecclésiastique, et
-que quoique je ne fusse pas en deuil, je ne pouvois pas décemment porter
-des gants, même des _gants d'amour_, qui seroient d'une couleur plus
-éclatante.
-
-Les gants que j'avois essayé, et la frayeur que m'avoit causée le mari,
-m'avoit fait oublier le sujet qui m'avoit amené dans cette
-boutique.--Mais la vérité est qu'avant de passer dans l'arrière-boutique
-j'avois déjà pris mes mesures; c'est-à-dire, que je m'étois assuré d'un
-logement. Quant à ce qui regardoit mon malheureux compagnon de voyage,
-cela ne devoit pas aller jusqu'à elle. Je me devois à moi-même,
-aussi-bien qu'à mon nouvel ami, d'être très discret sur cet article.
-
-
-
-
-LA MÉDISANCE.
-
-
-Comme je connois le bon naturel et la loyauté de mes bons amis les
-critiques, je ne doute pas que ce dernier chapitre ne soit condamné,
-sans juri, aux _assises du mois_ des auteurs, et que ce tribunal, car
-c'en est un, ne me déclare coupable de haute trahison contre le
-souverain, la décence, pour l'avoir écrit, quoi qu'il n'y ait pas un
-trait, une étoile, ou un astérisque dans mon ouvrage qui ait pu allarmer
-leur vertu; mais comme je me trouve ici parmi mes pairs, je proteste
-ainsi qu'il suit:
-
-«Je n'adhère pas à ladite résolution parce que je suis entièrement
-convaincu qu'ils ne comprennent pas ledit chapitre; et parce que sans
-entrer dans une explication complette sur ce sujet, je suis d'avis qu'il
-est au-dessus de leur intelligence.»
-
- YORICK.
-
-
-
-
-LA FILLE D'OPÉRA.
-
-
-J'ai toujours eu pour maxime que les biens de ce monde n'ont de valeur
-que par l'usage qu'on en fait. J'avois dans ma poche deux paires de
-gants d'amour que j'avois à peine essayés.--Voyant que vous n'étiez pas
-encore arrivé, mon cher Eugène, je me rendis à l'Opéra, et j'y vis
-mademoiselle Lacour danser à ravir. J'étois au parterre, et de ma place
-je découvris les plus jolies jambes du monde: je doute qu'il en soit
-sorti d'aussi parfaites de dessous le ciseau de Protogènes ou de
-Praxitèle. Ce fut un sujet de conversation entre l'abbé de M... et moi.
-L'abbé me promit de me présenter à cette aimable danseuse, et me tint
-parole. Au sortir du spectacle je conduisis mademoiselle Lacour à son
-carosse, et j'eus l'honneur de lui donner la main pour y monter. Sachant
-que j'étois anglois, elle serra la mienne d'une manière si affectueuse,
-que je sentis l'émanation passer du bout de mes doigts à mon cœur avec
-une rapidité qu'il est plus aisé d'imaginer que de décrire.
-
-Elle nous donna un petit souper très-élégant, et l'abbé se retira
-promptement après avoir bu un verre de vin seulement. La conversation
-avoit déjà pris une tournure galante et tendre, je m'étendois sur la
-félicité sentimentale, et sur les charmes de l'amour platonique; la
-belle m'interrompit par un éclat de rire, en me disant: «Je vous avoue
-que je ne suis pas du tout pour votre système, et que je préfère la
-pratique à toute cette belle théorie.»
-
-Dans toute autre circonstance une doctrine aussi grossière dans la
-bouche d'une femme, m'auroit dégoûté: mais je me sentois disposé dans ce
-moment à la gaieté, et je lui versai une rasade en disant: vive la
-bagatelle! Je lui fis voir ma nouvelle emplette, et lui demandai si elle
-me trouvoit bien à la mode. Elle me répondit que la forme en étoit
-mesquine, quoique les gants fussent à la grecque: et elle me recommanda
-d'en avoir toujours à la mousquetaire.
-
-Comme nous finissions cet intéressant sujet, on annonça Sir Thomas G...;
-le domestique essaya d'ouvrir la porte, mais éprouvant quelque
-résistance, car le verrou, je ne sais par quel hasard se trouvoit en
-dedans, le pauvre garçon en fut plus confus que nous-mêmes. Comme il
-s'imaginoit que le chevalier étoit sur ses talons, il n'osa pas se
-retourner pour l'instruire de ce qui se passoit: il glissa par le trou
-de la serrure cet avis: «Madame, le chevalier est là:» les gants d'amour
-cependant étoient en jeu, et ils couloient avec plus d'aisance sous ses
-doigts que sous ceux de la marchande elle-même. C'étoit dans l'instant
-même où je l'avois amenée à convenir que mes gants alloient bien, que ce
-maudit avis vint déconcerter l'expérience que nous allions faire de la
-noble invention du duc. «_Cachez-vous sous le lit_,» me dit mademoiselle
-Lacour.
-
-Jamais homme d'église se trouva-t-il dans une situation plus pitoyable:
-Sir Thomas G... n'auroit pas été très-satisfait peut-être d'y trouver ce
-pauvre Yorick: mais le chevalier étoit sans inquiétude: mademoiselle
-Lacour lui avoit persuadé qu'elle ne voyoit pas d'autre homme que lui;
-et pour prouver à la belle qu'il la croyoit, tous les dimanches matin,
-il lui glissoit dans la main cent louis d'or.
-
-J'aurois moins souffert cependant, si ma retraite précipitée dans la
-chambre à coucher n'avoit pas rendu ma position presqu'insupportable.
-Mon rival, sans s'en douter, triomphoit au-dessus de ma tête, et j'étois
-réduit forcément à jouer le rôle de Mercure, avec tous ses désagrémens,
-en dépit de mes dents.
-
-
-
-
-LA RETRAITE.
-
-
-On disoit, avec raison du duc de Marlborough, que de tout ce que doit
-savoir un général, la seule partie qui lui manquât étoit la science des
-retraites. L'amour se compare souvent à la guerre, et la comparaison en
-est très-juste. A l'instant, où armé de gants d'amour, je croyois avoir
-emporté Lacour par un coup de main, le commandant en chef fait un
-attaque et me force à la capitulation la plus déshonorante. «Combien je
-ressemble peu au duc de Marlborough! me dis-je,--ôserai-je jamais faire
-entrer une pareil aventure dans mon voyage sentimental?--mais je n'ai
-pas encore abandonné la place.» Comme je me livrois à ces réflexions
-Lacour me tendit sa main dessous le lit, et j'eus la consolation de la
-baiser sans être vu.
-
-Sir Thomas G... évacua enfin le poste,--et, pour ne plus parler avec
-métaphore, il me fut permis, vers les quatre heures du matin, de faire
-ma retraite avec décence et sans danger.
-
-
-
-
-RIEN.
-
-
-Vers les quatre heures du matin... dit le lecteur malin. Qu'avez-vous
-donc fait jusqu'à ce moment-là, avec une danseuse de l'Opéra, avec une
-fille de joie.--Rien; absolument rien;--non! M. Yorick, l'imposture est
-trop grossière pour qu'on vous la passe, fussiez-vous même en chaire. Et
-vos _gants d'amour_, qu'en avez-vous faits? Mademoiselle Lacour ne
-s'est-elle pas remise à l'ouvrage, pour les bien coller?--si cela est,
-que s'en est-il suivi?--encore une fois, rien.
-
-Qu'il est pénible, mon cher Eugène de se voir pressé pour révéler une
-vérité imaginaire; ou plutôt une fausseté! On m'interrogeroit dans dix
-ans, que je répondrois encore--mais rien! rien! rien!
-
-«Pauvre mademoiselle Lacour! vous aviez raison de vouloir que M. Yorick
-eût des gants à la mousquetaire.» Mais monsieur le critique, cela ne
-fait rien; rien du tout à l'affaire.
-
-Il en est de même de ce chapitre; dit un bourru de mauvaise humeur. Il
-faut donc le finir.
-
-
-
-
-LA RENCONTRE INATTENDUE.
-
-
-Comme je tournois le coin de la rue de la Harpe, en me retirant de chez
-mademoiselle Lacour, le jour commençant à poindre, j'entendis partir
-d'un fiacre un _hist, hist, hist_. Ce sifflement eût fait du mal aux
-oreilles d'un acteur, ou d'un écrivain dramatique: car pour peu qu'on
-fût enclin à la superstition, on pouvoit le prendre pour le présage
-d'une chute prochaine. Mais comme je n'ai jamais monté sur les planches,
-ni composé de comédie, tragédie, ou farce, ce bruit ne me choqua pas,
-comme il auroit pu le faire si je m'étois trouvé dans un des cas dont je
-viens de parler.
-
-Je me retournai, et j'aperçus mon abbé d'un jour qui tendoit sa tête
-hors de la portière du fiacre, et me faisoit des signes. «Ciel!
-qu'est-ce que cela veut dire! il aura été pris par la maréchaussée,
-ou par les gens du guêt; et on le mène au Châtelet ou à
-Bicêtre.--Heureusement, il n'en étoit rien. Mais ayant appris de l'homme
-honnête chez lequel il logeoit, que ces messieurs étoient à sa
-poursuite, et que pour prévenir des conséquences qui pourroient être
-fâcheuses, il n'avoit pas d'autre parti à prendre que de battre en
-retraite, aussitôt qu'il feroit jour, M. l'abbé partoit pour la Flandre.
-
-J'éprouvai dans cette occasion un sentiment confus de peine et de
-satisfaction.--Je souffrois en pensant que ce malheureux jeune homme
-étoit ainsi persécuté pour un événement qu'il s'étoit efforcé de
-prévenir;--mais d'un autre côté, j'étois bien aise de savoir qu'au bout
-de quelques heures, il auroit depassé les frontières de France, et
-seroit à l'abri des poursuites de la justice.
-
-En prenant congé de lui, après une scène des plus attendrissantes, je ne
-pus m'empêcher de lui faire entendre qu'un départ aussi précipité, et
-une route aussi longue pourroient épuiser ses finances plutôt qu'il ne
-l'auroit prévu.
-
-Il me répondit qu'il avoit autant d'argent qu'il lui en falloit pour
-gagner Niewport, et que de là il écriroit à ses amis.
-
-Oh! Eugène, tu connois ma façon de penser sur ce sujet. Je n'osai pas
-insister, de crainte d'offenser une délicatesse dont je me sentois
-moi-même très-susceptible.--Je me retirai en versant un torrent de
-larmes aussi involontaires qu'elles étoient sincères.
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-
-Mes idées étoient trop agitées et trop excentriques, pour que je pusse
-dormir,--je pris un fiacre, et fis tout le tour de Paris. C'est une
-chose étrange que les passions qui sont les bourrasques de la vie, et à
-quelques restrictions près le seul mobile de nos actions, causent en
-même-temps notre misère et toutes nos infortunes. Je réfléchissois
-encore sur les misères de la vie humaine, lorsque mon cocher me ramena
-chez moi...
-
-
-_Fin du Tome cinquième._
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES MATIÈRES
-
-Contenues dans ce Volume.
-
-
- _Voyage sentimental._ Page 1
- _Calais._ 2
- _Le moine. Calais._ 4
- _La désobligeante. Calais._ 10
- _Préface dans la désobligeante._ 11
- _Calais._ 19
- _Dans la rue. Calais._ 21
- _La porte de la remise. Calais._ 24
- _La tabatière. Calais._ 30
- _La porte de la remise. Calais._ 33
- _Dans la rue. Calais._ 36
- _La remise. Calais._ 39
- _Dans la rue. Calais._ 44
- _Montreuil._ 47
- _Fragment._ 55
- _Montreuil._ 57
- _Le bidet._ 61
- _Nampont. L'âne mort._ 64
- _Nampont. Le postillon._ 67
- _Amiens._ 69
- _La lettre. Amiens._ 72
- _La lettre._ 76
- _Paris._ 78
- _La perruque. Paris._ 79
- _Le pouls. Paris._ 82
- _Le mari. Paris._ 86
- _Les gants. Paris._ 88
- _La traduction. Paris._ 91
- _Le nain. Paris._ 95
- _La rose. Paris._ 101
- _La femme de chambre. Paris._ 104
- _Le passe-port. Paris._ 110
- _Le passe-port. L'hôtel à Paris._ 113
- _Le captif. Paris._ 119
- _Le sansonnet. Chemin de Versailles._ 121
- _Le placet. Versailles._ 124
- _Le pâtissier. Versailles._ 127
- _L'épée. Rennes._ 132
- _Le passe-port. Versailles._ 135
- _Caractères. Versailles._ 146
- _La tentation. Paris._ 150
- _La conquête._ 154
- _Le mystère. Paris._ 156
- _Le cas de conscience. Paris._ 158
- _L'énigme. Paris._ 162
- _Le dimanche. Paris._ 164
- _Le fragment. Paris._ 168
- _Le fragment et le bouquet. Paris._ 176
- _L'acte de charité. Paris._ 177
- _L'énigme expliquée. Paris._ 181
- _Paris._ 182
- _Moulins. Marie._ 188
- _Marie._ 191
- _Marie. Moulins._ 194
- _Le Bourbonnais._ 195
- _Le souper._ 197
- _Actions de grâces._ 199
- _Le cas de délicatesse._ 201
- _Préface._ 213
- _Suite du cas de délicatesse._ 215
- _La Négociation._ 218
- _Vœux en faveur des pauvres._ 220
- _Amitié._ 221
- _Le combat._ 222
- _La fausse délicatesse._ 223
- _Opiniâtreté._ 225
- _Le hasard de l'existence._ 227
- _Marie._ 228
- _Le point d'honneur._ 229
- _La reconnoissance. Fragment._ 230
- _Le compagnon de voyage._ 232
- _L'histoire._ 233
- _Retour de l'enfant prodigue._ 235
- _L'entrevue._ 237
- _L'auberge._ 242
- _Les armoiries. Paris et Londres._ 244
- _L'arrière-boutique._ 245
- _L'effet._ 248
- _La médisance._ 250
- _La fille d'opéra._ 251
- _La retraite._ 254
- _Rien._ 255
- _La rencontre inattendue._ 256
- _La conclusion._ 258
-
-
-Fin de la Table du Tome cinquième.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. fidèle/fidelle, carosse/carrosse, éguille/aiguille, etc.), en
-corrigeant toutefois de nombreuses erreurs introduites par le
-typographes. On a transcrit entre caractères soulignés les passages _en
-italique_.
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of &OElig;uvres complètes, tome 5, by Laurence Sterne.
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
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-this ebook.
-
-
-
-Title: Oeuvres complètes, tome 5/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: May 3, 2020 [EBook #62013]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>&OElig;UVRES<br />
-COMPLÈTES<br />
-DE<br />
-LAURENT STERNE.</h1>
-
-<p class="c">NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.</p>
-
-<p class="c">TOME CINQUIÈME.</p>
-
-<p class="c">A PARIS,<br />
-Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.<br />
-AN XI.&mdash;1803.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p>
-
-
-<p>Le Voyage sentimental avec la suite et
-conclusion.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">VOYAGE
-SENTIMENTAL.</h2>
-
-
-<p>«Cette affaire, dis-je, est mieux réglée
-en France.»</p>
-
-<p>Vous avez été en France? me dit le plus poliment
-du monde, et avec un air de triomphe,
-la personne avec laquelle je disputois&hellip; Il
-est bien surprenant, dis-je en moi-même,
-que la navigation de vingt-un milles, car il n'y
-a absolument que cela de Douvres à Calais,
-puisse donner tant de droits à un homme&hellip;
-Je les examinerai&hellip; Ce projet fait aussitôt
-cesser la dispute. Je me retire chez moi&hellip;
-Je fais un paquet d'une demi-douzaine de
-chemises, d'une culotte de soie noire&hellip; Je
-jette un coup-d'&oelig;il sur les manches de mon
-habit, je vois qu'il peut passer&hellip; Je prends
-une place dans la voiture publique de Douvres.
-J'arrive. On me dit que le paquebot part le
-lendemain matin à neuf heures. Je m'embarque;
-et à trois heures après midi, je
-mange en France une fricassée de poulets,
-avec une telle certitude d'y être, que s'il
-m'étoit arrivé la nuit suivante de mourir d'indigestion,
-le monde entier n'auroit pu suspendre
-l'effet du droit d'aubaine. Mes chemises,
-ma culotte de soie noire, mon porte-manteau,
-tout aurait appartenu au roi de
-France; même ce petit portrait que j'ai si
-long-temps porté, et que je t'ai si souvent
-dit, Eliza, que j'emporterois avec moi dans
-le tombeau, m'auroit été arraché du cou&hellip;
-En vérité c'est être peu généreux, que de se
-saisir des effets d'un imprudent étranger,
-que la politesse et la civilité de vos sujets
-engagent à parcourir vos états. Par le ciel,
-Sire, le trait n'est pas beau: je fais ce reproche
-avec d'autant plus de peine, qu'il
-s'adresse au monarque d'un peuple si honnête,
-et dont la délicatesse des sentimens
-est si vantée par tout.</p>
-
-<p>A peine ai-je mis le pied dans vos états&hellip;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CALAIS.</h2>
-
-
-<p>Je dînai. Je bus, pour l'acquit de ma conscience,
-quelques rasades à la santé du roi
-de France, à qui je ne portois point rancune;
-je l'honorois et respectois au contraire infiniment,
-à cause de son humeur affable et
-humaine; et quand cela fut fait, je me levai de
-table en me croyant d'un pouce plus grand.</p>
-
-<p>Non&hellip; dis je, la race des Bourbons est
-bien éloignée d'être cruelle&hellip; Ils peuvent se
-laisser surprendre; c'est le sort de presque
-tous les princes; mais il est dans leur sang
-d'être doux et modérés. Tandis que cette
-vérité se rendoit sensible à mon ame, je sentois
-sur ma joue un épanchement d'une espèce
-plus délicate, une chaleur plus douce
-et plus propice que celle que pouvoit produire
-le vin de Bourgogne que je venois de
-boire, et qui coûtoit au moins quarante sous
-la bouteille.</p>
-
-<p>Juste Dieu! m'écriai-je, en poussant du pied
-mon porte-manteau de côté, qu'y a-t-il donc
-dans les biens de ce monde pour aigrir si
-fort nos esprits, et causer des querelles si
-vives entre ce grand nombre d'affectionnés
-frères qui s'y trouvent?</p>
-
-<p>Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié
-avec les autres, le plus pesant des métaux
-est plus léger qu'une plume dans sa main.
-Il tire sa bourse, la tient ouverte, et regarde
-autour de lui, comme s'il cherchoit un objet
-avec lequel il pourroit la partager. C'est précisément
-ce que je cherchois&hellip; Je sentois
-toutes mes veines se dilater; le battement
-de mes artères se faisoit avec un concert admirable;
-toutes les puissances de la vie accomplissoient
-en moi leurs mouvemens avec
-la plus grande facilité; et la précieuse la plus
-instruite de Paris, avec tout son matérialisme,
-auroit eu de la peine à m'appeler une
-machine.</p>
-
-<p>Je suis persuadé, me disais-je à moi-même,
-que je bouleverserois son <i>Credo</i>.</p>
-
-<p>Cette idée qui se joignit à celles que j'avois,
-éleva en moi la nature aussi haut qu'elle
-pouvoit monter&hellip; J'étois en paix avec tout
-le monde auparavant, et cette pensée acheva
-de me faire conclure le même traité avec
-moi-même.</p>
-
-<p>Si j'étois à présent roi de France, me disais-je,
-quel moment favorable à un orphelin,
-pour me demander, malgré le droit d'aubaine,
-le porte-manteau de son père!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">LE MOINE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Cette exclamation étoit à peine sortie de
-ma bouche, qu'un moine de l'ordre de Saint-François
-entra dans ma chambre, pour me
-demander quelque chose pour son couvent.
-Personne ne veut que le hasard dirige ses
-vertus. Un homme peut n'être généreux que
-de la même manière qu'un autre, selon la
-distinction des casuistes, peut être puissant.
-<i lang="la" xml:lang="la">Sed non quoad hanc</i>&hellip; Quoi qu'il en soit&hellip;
-car on ne peut raisonner réguliérement sur
-le flux et le reflux de nos humeurs; elles dépendent
-peut-être des mêmes causes que les
-marées; et si cela étoit, ce seroit une espèce
-d'excuse à cette inconstance à laquelle nous
-sommes si sujets. Je sais bien, pour ce qui
-me regarde, que j'aimerois mieux qu'on dît
-de moi, dans une affaire où il n'y auroit
-ni péché ni honte, que j'ai été dirigé par
-les influences de la lune, que d'entendre
-attribuer l'action où il y en auroit, à mon
-<i>libre arbitre</i>.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" /></div>
-<p>Quoi qu'il en soit, car il faut revenir où
-j'en étois, je n'eus pas sitôt jeté les yeux sur
-le moine que je me sentis <i>prédéterminé</i> à ne
-lui pas donner un sou. Je renouai effectivement
-le cordon de ma bourse, et je la
-remis dans ma poche. Je pris un certain air;
-et la tête haute, j'avançai gravement vers
-lui: je crois même qu'il y avoit quelque chose
-de rude et de rebutant dans mes regards.
-Sa figure est encore présente à mes yeux;
-et il me semble, en me la rappelant, qu'elle
-méritoit un accueil plus honnête.</p>
-
-<p>Le moine, si j'en juge par sa tête chauve,
-et le peu de cheveux blancs qui lui restoient,
-pouvoit avoir soixante-dix ans. Cependant
-ses yeux, où l'on voyoit une espèce de feu
-que l'usage du monde avoit plutôt tempéré
-que le nombre des années, n'indiquoient
-que soixante ans. La vérité étoit peut-être
-au milieu de ces deux calculs; c'est-à-dire,
-qu'il pouvoit avoir soixante-cinq ans. Sa physionomie
-en général lui donnoit cet âge; les
-rides dont elle étoit sillonnée ne font rien à
-la chose; elles pouvoient être prématurées.</p>
-
-<p>C'étoit une de ces têtes qui sont si souvent
-sorties du pinceau du Guide. Une figure douce,
-pâle, n'ayant point l'air d'une ignorance nourrie
-par la présomption, des yeux pénétrans,
-et qui cependant se baissoient avec modestie
-vers la terre, et sembloient aussi viser à quelque
-chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux
-que moi comment cette tête avoit été placée
-sur les épaules d'un moine, et surtout d'un
-moine de son ordre: elle auroit mieux convenu
-à un Brachmane, et je l'aurois respecté,
-si je l'avais rencontré dans les plaines de
-l'Indostan.</p>
-
-<p>Le reste de sa figure étoit ordinaire, et il
-auroit été aisé de la peindre, parce qu'il n'y
-avoit rien d'agréable et de rebutant que ce
-que le caractère et l'expression rendoient tel.
-Sa taille au-dessus de la médiocre, étoit un
-peu raccourcie par une courbure ou un pli
-qu'elle faisoit en avant; mais c'étoit l'attitude
-d'un moine qui se voue à mendier: telle qu'elle
-se présente en ce moment à mon imagination,
-elle gagnoit plus qu'elle ne perdoit à
-être ainsi.</p>
-
-<p>Il fit trois pas en avant dans la chambre,
-mit la main gauche sur sa poitrine, et se tint
-debout avec un bâton blanc dans sa main
-droite. Lorsque je me fus avancé vers lui,
-il me détailla les besoins de son couvent,
-et la pauvreté de son ordre&hellip; Il le fit d'un
-air si naturel, si gracieux, si humble, qu'il
-falloit que j'eusse été ensorcelé pour n'en être
-pas touché&hellip;</p>
-
-<p>Mais la meilleure raison que je puisse alléguer
-de mon insensibilité, c'est que j'étois
-prédéterminé à ne lui pas donner un sou.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE MOINE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Il est bien vrai, lui dis-je, pour répondre à
-une élévation de ses yeux, qui avoit terminé
-son discours; il est bien vrai&hellip; Je souhaite
-que le ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre
-ressource que la charité du public; mais je
-crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour
-satisfaire à toutes les demandes qu'on lui fait
-à chaque instant.</p>
-
-<p>A ce mot de demandes, il jeta un coup-d'&oelig;il
-léger sur une des manches de sa robe&hellip;
-Je sentis toute l'éloquence de ce langage.
-Je l'avoue, dis-je, un habit grossier qu'il ne
-faut user qu'en trois ans, et un ordinaire
-apparemment fort mince&hellip; je l'avoue, tout
-cela n'est pas grand chose; mais encore est-ce
-dommage qu'on puisse les acquérir dans ce
-monde avec aussi peu d'industrie que votre
-ordre en emploie pour se les procurer. Il
-ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés
-aux aveugles, aux infirmes, aux estropiés
-et aux personnes âgées&hellip; Le captif
-qui, le soir en se couchant, compte les heures
-de ses afflictions, languit après une partie
-de cette aumône&hellip; Que n'êtes-vous de
-l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui
-de Saint-François. Pauvre comme je suis,
-vous voyez mon porte-manteau, il est léger;
-mais il vous seroit ouvert avec plaisir pour
-contribuer à la rançon des malheureux&hellip;
-Le moine me salua&hellip; Mais surtout, ajoutai-je,
-les infortunés de notre propre pays
-ont des droits à la préférence, et j'en ai laissé
-des milliers sur les rivages de ma patrie. Il
-fit un mouvement de tête plein de cordialité,
-qui sembloit me dire que la misère règne
-dans tous les coins du monde aussi bien que
-dans son couvent&hellip; Mais nous distinguons,
-lui dis-je, en posant la main sur la manche
-de sa robe, dans l'intention de répondre à
-son signe de tête, nous distinguons, mon
-bon père, ceux qui ne desirent avoir du
-pain que par leur propre travail, d'avec ceux
-qui au contraire ne veulent vivre qu'aux dépens
-du travail des autres, et qui n'ont d'autre
-plan de vie que de la passer dans l'oisiveté
-et dans l'ignorance, <i>pour l'amour de Dieu</i>.</p>
-
-<p>Le pauvre Franciscain ne répliqua pas&hellip;
-Un rayon de rougeur traversa ses joues, et
-se dissipa dans un clin-d'&oelig;il; il sembloit que
-la nature épuisée ne lui fournissoit point de
-ressentiment&hellip; du moins il n'en fit pas voir&hellip;
-Mais laissant tomber son bâton entre ses
-bras, il se baissa avec résignation, ses deux
-mains contre sa poitrine, et se retira.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE MOINE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Il n'eut pas sitôt fermé la porte, que mon
-c&oelig;ur me fit un reproche de dureté&hellip; Bah!
-disais-je à trois fois différentes, et prenant
-un air insouciant; mais ma tranquillité ne
-revenoit pas. Chaque syllabe disgracieuse que
-j'avois prononcée se présentoit en foule à
-mon imagination. Je fis réflexion que je n'avois
-d'autre droit sur ce pauvre moine que
-de le refuser, et que c'étoit une peine assez
-grande pour lui, sans y ajouter des paroles
-dures. Je me rappelois ses cheveux gris; sa
-figure, son air honnête se retraçoient à mes
-yeux, et il me sembloit l'entendre dire: Quel
-mal vous ai-je fait?&hellip; Pourquoi me traiter
-ainsi?&hellip; En vérité, j'aurois dans ce moment
-donné vingt francs pour avoir un avocat&hellip;
-Je me suis mal comporté, me disais-je&hellip;
-Mais je ne fais que commencer mes voyages&hellip;
-J'apprendrai par la suite à me mieux conduire.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">LA DÉSOBLIGEANTE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>J'avois remarqué qu'un homme mécontent
-de lui-même étoit dans une position
-d'esprit admirable pour faire un marché. Il
-me falloit une voiture pour voyager en France
-et en Italie. J'aperçus des chaises dans la
-cour de l'hôtellerie, et je descendis de ma
-chambre pour en acheter ou pour en louer
-une. Une vieille désobligeante, qui étoit placée
-dans le coin le plus reculé de la cour,
-me frappa d'abord les yeux, et je sautai dedans:
-je la trouvai passablement d'accord
-avec la disposition actuelle de mes sensations.
-Je fis donc appeler monsieur Dessein, le
-maître de l'hôtellerie&hellip; mais monsieur
-Dessein étoit allé à vêpres. J'allois descendre,
-lorsque j'aperçus le moine de l'autre côté de
-la cour, causant avec une dame qui venoit
-d'arriver à l'auberge&hellip; Je ne voulois pas
-qu'il me vît; je tirai le rideau de taffetas
-pour me cacher; et ayant résolu d'écrire
-mon voyage, je tirai de ma poche mon écritoire
-portative, et je me mis à en faire la
-préface dans la désobligeante.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">PRÉFACE<br />
-<span class="small">DANS LA DÉSOBLIGEANTE.</span></h2>
-
-
-<p>Plus d'un philosophe péripatéticien doit
-avoir observé que la nature, de sa pleine
-autorité, a mis des bornes au mécontentement
-de l'homme: elle a exécuté son plan
-de la manière la plus commode et la plus
-favorable pour lui, en lui imposant l'invincible
-nécessité de se procurer l'aisance, et
-de soutenir les revers de la fortune dans son
-propre pays. Ce n'est que là qu'elle l'a pourvu
-d'objets les plus propres à participer à son
-bonheur, et à porter une partie de ce fardeau
-qui, dans tous les âges et dans toutes
-les contrées, a toujours paru trop pesant
-pour les épaules d'une seule personne. Nous
-sommes doués, il est vrai, du pouvoir de
-répandre quelquefois notre bonheur hors de
-ses limites; mais il est bien imparfait, par
-l'impossibilité de se faire entendre, le manque
-de connoissances, le défaut de liaisons, la
-différence qui se trouve dans l'éducation,
-les m&oelig;urs, les coutumes, les habitudes; ce
-qui nous fait trouver tant de difficultés à
-communiquer nos sensations hors notre propre
-sphère, qu'elles équivalent souvent à une
-entière impossibilité.</p>
-
-<p>Il s'ensuit de là que la balance du commerce
-sentimental est toujours contre celui
-qui sort de chez lui. Les gens qu'il rencontre
-lui font acheter au prix qu'ils veulent les
-choses dont il n'a guère besoin; ils prennent
-rarement sa conversation en échange pour la
-leur sans qu'il y perde&hellip; et il est forcé
-de changer souvent de correspondant, pour
-tâcher d'en trouver de plus équitables. On
-devine aisément tout ce qu'il a à souffrir.</p>
-
-<p>Cela me conduit à mon sujet; et si le mouvement
-que je fais faire à la désobligeante me
-permet d'écrire, je vais développer les causes
-qui excitent à voyager.</p>
-
-<p>Les gens oisifs qui quittent leur pays natal
-pour aller chez l'étranger, ont leurs raisons;
-elles proviennent de l'une ou de l'autre de
-ces trois causes générales:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Infirmités du corps.</div>
-<div class="verse">Foiblesse d'esprit.</div>
-<div class="verse">Nécessité inévitable.</div>
-</div>
-
-<p>Les deux premières causes renferment ceux
-que l'orgueil, la curiosité, la vanité, une
-humeur sombre, excitent à voyager par terre
-et par mer; et cela peut être combiné et subdivisé
-à l'infini.</p>
-
-<p>La troisième classe offre une armée de
-pélerins et de martyrs. C'est ainsi que
-voyagent, sous l'obédience d'un supérieur,
-les moines de toutes les couleurs; que
-les malfaiteurs vont chercher le châtiment
-de leurs crimes; ou que les jeunes gens de
-famille, aimables libertins, sont forcés par
-des parens barbares, de voyager sous la tutèle
-des gouverneurs qui leur sont recommandés
-par les universités d'Oxford, Aberdeen
-et Glasgow.</p>
-
-<p>Il y a une quatrième classe de voyageurs;
-mais leur nombre est si petit, qu'il ne mériteroit
-pas de distinction s'il n'étoit nécessaire,
-dans un ouvrage de la nature de celui-ci,
-d'observer la plus grande précision et exactitude,
-pour ne point confondre les caractères.
-Les hommes dont je veux parler ici,
-sont ceux qui traversent les mers et séjournent
-dans les pays étrangers par vues d'économie,
-pour plusieurs raisons et sous divers prétextes.
-Mais, comme ils pourroient s'épargner
-et aux autres beaucoup de peines inutiles
-en économisant dans leur pays&hellip; et que
-leurs raisons de voyager sont moins uniformes
-que celle des autres espèces d'émigrans, je
-les distinguerai sous le titre de</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simples Voyageurs.</div>
-</div>
-
-<p>Ainsi, on peut diviser le cercle entier des
-voyageurs comme il suit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voyageurs oisifs,</div>
-<div class="verse">Voyageurs curieux,</div>
-<div class="verse">Voyageurs menteurs,</div>
-<div class="verse">Voyageurs orgueilleux,</div>
-<div class="verse">Voyageurs vains,</div>
-<div class="verse">Voyageurs sombres;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Viennent ensuite,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les Voyageurs contraints, les moines,</div>
-<div class="verse">Les Voyageurs criminels, les coupables,</div>
-<div class="verse">Les Voyageurs innocens et infortunés,</div>
-<div class="verse">Les simples Voyageurs;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Et enfin, s'il vous plaît,</p>
-
-<p class="ugap">Le Voyageur sentimental, ou moi-même,
-dont je vais rendre compte. J'ai voyagé autant
-par nécessité, et par le besoin que j'avois
-de voyager, qu'aucun autre de cette classe.</p>
-
-<p>Je sais que mes voyages et mes observations
-seront d'une tournure différente que
-celle de mes prédécesseurs, et que j'aurois
-peut-être pu exiger pour moi seul une niche
-à part; mais en voulant attirer l'attention
-sur moi, ce seroit empiéter sur les droits du
-Voyageur vain; et j'abandonne cette prétention,
-jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée
-que sur l'unique nouveauté de ma voiture.</p>
-
-<p>Mon lecteur se placera lui-même, comme
-il voudra, dans la liste. Il ne lui faut, s'il
-a voyagé, que peu d'études et de réflexions,
-pour se mettre dans le rang qui lui convient.
-Ce sera toujours un pas qu'il aura fait pour
-se connoître; et je parierois que, malgré ses
-voyages, il a conservé quelque teinture et
-quelque ressemblance de ce qu'il étoit avant
-qu'il ne les commençât.</p>
-
-<p>L'homme qui le premier transplanta des
-ceps de vigne de Bourgogne au cap de Bonne-Espérance,
-ne s'imagina pas sans doute,
-quoique Hollandois, qu'il boiroit au cap du
-même vin que ces ceps de vigne auroient
-produit sur les côteaux de Beaune et de
-Pomar&hellip; Il étoit trop phlegmatique pour
-s'attendre à pareille chose; mais il étoit au
-moins dans l'idée qu'il boiroit une espèce de
-liqueur vineuse, bonne, médiocre, ou tout-à-fait
-mauvaise. Il savoit que tout cela ne
-dépendoit pas de son choix, et que ce qu'on
-appelle hasard devoit décider du succès. Cependant
-il en espéroit la meilleure réussite;
-mais, par une confiance trop présomptueuse
-dans la force de sa tête, et dans la profondeur
-de sa prudence, mon Hollandois auroit
-bien pu voir renverser l'une et l'autre par
-les fruits de son nouveau vignoble, et en
-montrant sa nudité devenir la risée du peuple.</p>
-
-<p>Il en est de même d'un pauvre voyageur
-qui se hisse dans un vaisseau, ou qui court
-la poste à travers les royaumes les plus policés
-du globe, pour s'avancer dans la recherche
-des connoissances et des perfections.</p>
-
-<p>On peut en acquérir en courant les mers
-et la poste dans cette vue: mais c'est mettre
-à la loterie. En supposant même qu'on obtienne
-ainsi des connoissances utiles et des
-perfections réelles, il faut encore savoir se
-servir de ce fonds acquis, avec précaution
-et avec économie, pour le faire tourner à
-son profit. Malheureusement les chances vont
-ordinairement au revers et pour l'acquisition
-et pour l'application. Cela me fait croire qu'un
-homme agiroit très-sagement s'il pouvoit
-prendre sur lui de vivre content dans son
-pays, sans connoissances et sans perfections
-étrangères, surtout si on n'y manque pas
-absolument des unes et des autres. En effet,
-je tombe en défaillance quand j'observe tous
-les pas que fait un voyageur curieux, pour
-jeter les yeux sur des points de vue et observer
-des découvertes qu'il auroit pu voir
-chez lui, comme disoit très-bien Sancho
-Pança à Don-Quichotte. Le siècle est si éclairé,
-qu'à peine il y a quelque pays ou quelque
-coin dans l'Europe, dont les rayons ne soient
-pas traversés ou échangés réciproquement
-avec d'autres. Les rameaux divers des connoissances
-ressemblent à la musique dans les rues
-des villes d'Italie; on participe <i>gratis</i> à ses
-agrémens. Mais il n'y a pas de nation sous
-le ciel, et Dieu à qui je rendrai compte un
-jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que
-je parle sans ostentation; il n'y a pas, dis-je,
-une nation sous le ciel qui soit plus féconde
-dans les genres variés de la littérature&hellip; où
-l'on courtise plus les muses&hellip; où l'on puisse
-acquérir la science plus sûrement&hellip; où les
-arts soient plus encouragés et plutôt portés
-à leur perfection&hellip; où la nature soit plus
-approfondie&hellip; où l'esprit enfin soit mieux
-nourri par la variété des caractères&hellip;</p>
-
-<p>Où donc allez-vous, mes chers compatriotes?
-Nous ne faisons, me dirent ils, que
-regarder cette chaise. Votre très-humble serviteur,
-leur dis-je en sautant dehors et en
-ôtant mon chapeau. Nous avions envie de
-savoir, me dit l'un d'eux qui étoit un voyageur
-curieux, ce qui occasionnoit le mouvement
-de cette chaise&hellip; C'étoit, dis-je
-froidement, l'agitation d'un homme qui écrivoit
-une préface&hellip; Je n'ai jamais entendu
-parler, dit l'autre qui étoit un voyageur
-simple, d'une préface écrite dans une <i>désobligeante</i>.
-Elle auroit peut-être été plus
-chaudement faite, lui dis-je, dans un vis-à-vis.</p>
-
-<p>Mais un Anglois ne voyage pas pour voir
-des Anglois&hellip; Je me retirai dans ma chambre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CALAIS.</h2>
-
-
-<p>Je marchois dans le long corridor; il me
-sembloit qu'une ombre plus épaisse que la
-mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit
-effectivement monsieur Dessein qui, étant
-revenu de vêpres, me suivoit complaisamment,
-le chapeau sous le bras, pour me
-faire souvenir que je l'avois demandé. La
-préface que je venais de faire dans la désobligeante
-m'avoit dégoûté de cette espèce de
-voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla
-que par un haussement d'épaules, qui vouloit
-dire qu'elle ne me convenoit pas. Je jugeai
-aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur
-idiot, qui l'avoit laissée à la probité
-de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il
-pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit
-dans le coin de la cour; c'étoit le point marqué,
-où, après avoir fait son tour d'Europe, elle
-avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle
-n'avoit pu sortir de la cour sans être réparée;
-elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le Mont-Cenis.
-Toutes ces aventures ne l'avoient pas
-améliorée, et son repos oisif dans le coin
-de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit
-pas été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup,
-mais encore valoit-elle quelque chose&hellip;
-Et quand quelques paroles peuvent soulager
-la misère, je déteste l'homme qui en est avare&hellip;</p>
-
-<p>Je dis à monsieur Dessein, en appuyant
-le bout de mon index sur sa poitrine: En
-vérité, si j'étois à votre place, je me piquerais
-d'honneur pour me défaire de cette désobligeante;
-elle doit vous faire des reproches
-toutes les fois que vous en approchez.</p>
-
-<p><i>Mon Dieu!</i> dit monsieur Dessein, je n'y
-ai aucun intérêt&hellip; Excepté, dis-je, l'intérêt
-que des hommes d'une certaine tournure d'esprit,
-monsieur Dessein, prennent dans leurs
-propres sensations&hellip; Je suis persuadé que
-pour un homme qui sent pour les autres
-aussi bien que pour lui-même, et vous vous
-déguisez inutilement; je suis persuadé que
-chaque nuit pluvieuse vous fait de la peine&hellip;
-Vous souffrez, monsieur Dessein, autant
-que la machine.</p>
-
-<p>J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de l'<i>aigre
-doux</i> dans un compliment, qu'un Anglois
-est en doute s'il se fâchera ou non. Un François
-n'est jamais embarrassé: monsieur Dessein
-me salua.</p>
-
-<p>Ce que vous dites est bien vrai, monsieur,
-dit-il; mais je ne ferais dans ce cas-là que
-changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous,
-je vous prie, mon cher Monsieur, si
-je vous vendois une voiture qui tombât en
-lambeaux avant d'être à la moitié du chemin,
-figurez-vous ce que j'aurois à souffrir de la
-mauvaise opinion que j'aurois donnée de moi
-à un homme d'honneur, et de m'y être exposé
-vis-à-vis d'un <i>homme d'esprit</i>.</p>
-
-<p>La dose étoit exactement pesée au poids
-que j'avois prescrit; il fallut que je la prisse&hellip;
-Je rendis à monsieur Dessein son salut; et,
-sans parler davantage de cas de conscience,
-nous marchâmes vers sa remise, pour voir
-son magasin de chaises.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">DANS LA RUE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Le globe que nous habitons est apparemment
-une espèce de monde querelleur. Comment,
-sans cela, l'acheteur d'une aussi petite
-chose qu'une mauvaise chaise de poste,
-pourroit-il sortir dans la rue avec celui qui
-veut la vendre, dans des dispositions pareilles
-à celles où j'étois? Il ne devoit tout au plus
-être question que d'en régler le prix; et je
-me trouvais dans la même position d'esprit,
-je regardois mon marchand de chaises avec
-les mêmes yeux de colère, que si j'avois été
-en chemin pour aller au coin de <i>Hyde-Parc</i>
-me battre en duel avec lui. Je ne savois
-pas trop bien manier l'épée, et je ne me
-croyois pas capable de mesurer la mienne
-avec celle de monsieur Dessein&hellip; mais cela
-n'empêchoit pas que je ne sentisse en moi
-les mouvemens dont on est agité dans cette
-espèce de situation&hellip; Je regardois monsieur
-Dessein avec des yeux perçans&hellip; Je les
-jetois sur lui en profil&hellip; ensuite en face&hellip;
-Il me sembloit un Juif&hellip; un Turc&hellip; Sa
-perruque me déplaisoit&hellip; J'implorois tous
-mes dieux pour qu'ils le maudissent&hellip; Je
-le souhaitois à tous les diables&hellip;</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur doit-il donc être en proie à toutes
-ces émotions pour une bagatelle? Qu'est-ce
-que trois ou quatre louis qu'il peut me faire
-payer de trop? Passion basse! me dis-je en
-me retournant avec la précipitation naturelle
-d'un homme qui change subitement
-de façon de penser&hellip; Passion basse, vile!&hellip;
-tu fais la guerre aux humains: ils devroient
-être en garde contre toi&hellip; Dieu m'en préserve,
-s'écria-t-elle, en mettant la main sur
-son front&hellip; et je vis, en me retournant,
-la dame que le moine avoit abordée dans
-la cour&hellip; Elle nous avoit suivis sans que
-nous nous en fussions aperçus. Dieu vous
-en préserve, lui dis-je en lui offrant la mienne&hellip;
-Elle avoit des gants de soie noire, qui étoient
-ouverts au bout des pouces et des doigts&hellip;
-Elle l'accepta sans façon, et je la conduisis
-à la porte de la remise.</p>
-
-<p>Monsieur Dessein avoit donné plus de cinquante
-fois la clef au diable avant de s'apercevoir
-que celle qu'il avoit apportée n'étoit pas
-la bonne. Nous étions aussi impatiens que
-lui de voir cette porte ouverte; et si attentifs
-à l'obstacle, que je continuai à tenir la main
-de la dame sans presque m'en apercevoir;
-de sorte que monsieur Dessein nous laissa
-ensemble, la main dans la mienne, et le
-visage tourné vers la porte de la remise, en
-nous disant qu'il seroit de retour dans cinq
-ou six minutes.</p>
-
-<p>Un colloque de cinq ou six minutes dans
-une pareille situation, fait plus d'effet que
-s'il duroit cinq ou six siècles le visage tourné
-vers la rue. Ce que l'on se dit dans ce dernier
-cas ne roule ordinairement que sur des objets
-et des événemens du dehors&hellip; Mais quand
-les yeux ne sont point distraits, et qu'ils se
-portent sur un point fixe, le sujet du dialogue
-ne vient uniquement que de nous-mêmes&hellip; Je
-sentis l'importance de la situation&hellip; Un seul
-moment de silence après le départ de monsieur
-Dessein y eût été fatal&hellip; La dame
-se seroit infailliblement retournée&hellip; Je commençai
-donc la conversation sur-le-champ.</p>
-
-<p>Comme je n'écris pas pour excuser les foiblesses
-de mon c&oelig;ur, mais pour en faire
-le récit, je vais dire quelles furent les tentations
-que j'éprouvai dans cette occasion,
-avec la même simplicité que je les ai senties.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LA PORTE DE LA REMISE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas
-sortir de la désobligeante, parce que je voyois
-le moine en conférence avec une dame qui
-venoit d'arriver, j'ai dit la vérité&hellip; mais
-je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois bien
-autant retenu par l'air et la figure de la dame
-avec laquelle il s'entretenoit. Je soupçonnois
-qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit passé
-entre nous&hellip; quelque chose en moi-même
-me le suggeroit&hellip; Je souhaitois le moine
-dans son couvent.</p>
-
-<p>Lorsque le c&oelig;ur devance l'esprit, il épargne
-au jugement bien des peines&hellip; J'étois certain
-qu'elle étoit du rang des plus belles créatures.
-Cependant je ne pensai plus à elle,
-et continuai d'écrire ma préface.</p>
-
-<p>L'impression qu'elle avoit faite sur moi
-revint aussitôt que je la rencontrai dans la
-rue. L'air franc et en même-temps réservé
-avec lequel elle me donna la main, me parut
-une preuve d'éducation et de bon sens. Je
-sentois, en la conduisant, je ne sais quelle
-douceur autour d'elle, qui répandoit le calme
-dans tous mes esprits.</p>
-
-<p>Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir
-on mèneroit une pareille femme avec soi
-autour du monde!</p>
-
-<p>Je n'avois pas encore vu son visage&hellip; mais
-qu'importe? son portrait étoit achevé long-temps
-avant d'arriver à la remise. L'imagination
-m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit
-à me faire croire qu'elle étoit une déesse,
-autant que si je l'eusse retirée du fond du
-Tibre&hellip; O magicienne! tu es séduite, et tu
-n'est toi-même qu'une friponne séduisante&hellip;
-Tu nous trompes sept fois par jour avec tes
-portraits et tes images&hellip; mais aussi tu les
-fais si gracieux, ils ont tant de charmes&hellip;
-tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant,
-qu'on a du regret à rompre avec toi.</p>
-
-<p>Lorsque nous fûmes près de la porte de
-la remise, elle ôta sa main de son front et
-le laissa voir&hellip; C'étoit une figure à-peu-près
-de vingt-six ans&hellip; une brune claire,
-piquante, sans rouge, sans poudre, et accommodée
-le plus simplement. A l'examiner
-en détail, ce n'étoit pas une beauté; mais
-il y avoit dans cette figure le charme qui,
-dans la situation d'esprit où je me trouvois,
-m'attachoit beaucoup plus que la beauté:
-elle étoit surtout intéressante&hellip; Elle avoit
-l'air d'une veuve qui avoit surmonté les premières
-impressions de la douleur, et qui commençoit
-à se reconcilier avec sa perte: mais
-mille autres revers de la fortune avoient pu
-tracer les mêmes lignes sur son visage&hellip;
-J'aurois voulu savoir ses malheurs&hellip; et si
-le même bon ton qui régnoit dans les conversations
-du temps d'Esdras eût été à la mode
-en celui-ci, je lui aurois dit: <i>Qu'as-tu? et
-pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te
-chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit?</i>
-En un mot, je me sentis de la bienveillance
-pour elle, et je pris la résolution
-de lui faire <i>ma cour</i> de manière ou d'autre&hellip;
-enfin de lui offrir mes services.</p>
-
-<p>Telles furent mes tentations&hellip; et disposé à
-les satisfaire, on me laissa seul avec la dame,
-sa main dans la mienne, ayant le visage tourné
-vers la remise, et beaucoup plus près de la
-porte que la nécessité ne l'exigeoit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LA PORTE DE LA REMISE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement
-sa main, voici un de ces événemens
-qu'amène la capricieuse fortune, de prendre,
-pour ainsi dire par la main, deux parfaits
-étrangers&hellip; de différens sexes, et peut-être
-de différens coins du monde, et de les placer
-en un moment ensemble d'une manière si
-cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit
-à peine faire autant, si elle l'avoit projeté
-depuis un mois.</p>
-
-<p>«Et votre réflexion sur ce point, monsieur,
-fait voir combien l'aventure vous
-a embarrassé&hellip;»</p>
-
-<p>Lorsque notre situation est telle que nous
-l'aurions souhaitée, rien n'est plus mal-à-propos
-que de parler des circonstances qui
-la rendent ainsi: Vous remerciez la fortune,
-continua-t-elle, vous avez raison&hellip; Le c&oelig;ur
-le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit
-qu'un philosophe anglois qui pût en avertir
-l'esprit pour révoquer le jugement.</p>
-
-<p>En me disant cela, elle dégagea sa main
-avec un coup-d'&oelig;il qui me parut un commentaire
-suffisant sur le texte.</p>
-
-<p>Je vais donner une misérable idée de la
-foiblesse de mon c&oelig;ur, en avouant qu'il
-éprouva une peine que des causes peut-être
-plus dignes n'auroient pu lui faire ressentir&hellip;
-La perte de sa main me mortifioit, et la manière
-dont je l'avois perdue ne portoit point
-de baume sur la blessure&hellip; Je sentis alors
-plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le
-désagrément que cause une sotte infériorité.</p>
-
-<p>Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un
-triomphe momentané; un c&oelig;ur vraiment féminin
-n'en jouit pas long-temps. Cinq ou
-six secondes changèrent la scène; elle appuya
-sa main sur mon bras pour achever sa réplique,
-et je me remis, sans savoir comment,
-dans ma première situation.</p>
-
-<p>J'attendois qu'elle me parlât&hellip; elle n'avoit
-rien à y ajouter.</p>
-
-<p>Je donnai alors une autre tournure à la
-conversation. La morale et l'esprit de la sienne
-m'avoient fait voir que je n'avois pas bien
-saisi son caractère. Elle tourna son visage
-vers moi, et je m'aperçus que le feu qui
-l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit
-évanoui&hellip; ses muscles s'étoient relâchés,
-et je revis ce même air de peine qui
-m'avoit d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il
-étoit triste de voir cet esprit fin et délicat
-en proie à la douleur! Je la plaignis de toute
-mon ame. Ce que je vais dire paroîtra peut-être
-ridicule à un c&oelig;ur insensible&hellip; mais en
-vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre
-et la serrer dans mes bras, quoique dans la
-rue, sans en rougir.</p>
-
-<p>Mes doigts serroient les siens, et le battement
-de mes artères qui s'y faisoit sentir,
-lui apprit ce qui se passoit en moi&hellip; Elle
-baissa les yeux&hellip; un moment de silence
-s'ensuivit.</p>
-
-<p>Je craignis avoir fait, dans cet intervalle,
-quelques légers efforts pour serrer davantage
-sa main; car j'éprouvai une sensation
-plus subtile dans la mienne&hellip; Ce n'étoit
-pas un mouvement pour retirer la sienne&hellip;
-mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit;
-et je l'aurois infailliblement perdue une seconde
-fois, si l'instinct, plus que la raison,
-ne m'eût suggéré fort à propos une dernière
-ressource dans ces sortes de périls&hellip; c'étoit
-de la tenir si légèrement, qu'il sembloit que
-j'étois sur le point de lui rendre sa liberté
-de mon propre gré; et c'est ainsi qu'elle me
-la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût
-de retour avec la clef. Cependant je me mis
-à réfléchir sur les moyens d'effacer les mauvaises
-impressions contre moi, qu'auroit pu
-faire sur son esprit mon histoire avec le
-pauvre moine, en cas que celui-ci lui en
-eût fait le rapport.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LA TABATIÈRE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Le bon vieillard de moine étoit à quatre
-pas de nous, lorsque je me rappelois ce qui
-s'étoit passé entre lui et moi&hellip; il avançoit
-d'un pas timide, dans la crainte sans doute
-de se rendre importun&hellip; Il approche enfin
-d'un air libre&hellip; Il avoit une tabatière de
-corne à la main, et il me la présenta ouverte
-avec beaucoup de franchise&hellip; Vous goûterez
-de mon tabac, lui dis-je, en tirant
-de ma poche une petite tabatière d'écaille
-que je mis dans sa main&hellip; Il est excellent,
-dit-il. Hé bien, lui dis-je, faites-moi donc
-la grace de garder le tabac et la tabatière&hellip;
-et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous
-quelquefois que c'est l'offrande
-de paix d'un homme qui vous a traité brusquement&hellip;
-mais qui n'en avoit pas l'intention
-dans le c&oelig;ur.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="[Illustration]" /></div>
-<p>Le pauvre moine devint rouge comme de
-l'écarlate&hellip; Mon Dieu! dit-il en serrant ses
-mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais
-été brusque à mon égard&hellip; Oh! pour
-cela, dit la dame, je crois qu'il en est incapable.
-Je rougis à mon tour&hellip; Et quelle
-en fut la cause&hellip; Je le laisse à deviner à
-ceux qui ont du sentiment&hellip; Pardonnez-moi,
-Madame, je l'ai traité très-rudement
-et sans aucune provocation de sa part&hellip;
-Cela est impossible, dit-elle&hellip; Mon Dieu,
-s'écria le moine avec une vivacité qui lui
-paroissoit étrangère, la faute en fut à moi
-et à l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit
-que cela ne pouvoit pas être; et je m'unis à
-elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un
-homme aussi honnête que lui pût offenser
-qui que ce soit.</p>
-
-<p>J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute
-pût causer une irritation aussi douce
-et aussi agréable dans toutes les parties sensitives
-de notre existence. Nous restâmes dans
-le silence&hellip; et nous y restâmes sans éprouver
-cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire
-dans une compagnie où l'on s'entre-regarde
-dix minutes sans dire mot. Le moine,
-pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière
-de corne sur la manche de son froc&hellip; Dès
-qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit
-une profonde inclination, et me dit qu'il ne
-savoit pas si c'étoit la foiblesse ou la bonté
-de nos c&oelig;urs qui nous avoit engagés dans
-cette contestation&hellip; Quoi qu'il en soit, Monsieur,
-je vous prie de faire un échange de
-boîtes&hellip; il me présenta la sienne d'une main,
-et de l'autre tenant la mienne, il la baisa,
-les yeux humides de larmes, la mit dans son
-sein et s'en alla sans rien dire.</p>
-
-<p>Ah!&hellip; je conserve sa boîte&hellip; elle vient
-au secours de ma religion, pour aider mon
-esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres&hellip;
-Je la porte toujours sur moi&hellip;
-elle me fait souvenir de la douceur et de
-la modération de celui qui la possédoit, et
-je tâche de le prendre pour modèle dans tous
-les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés
-beaucoup. Son histoire qu'on m'a racontée
-depuis, étoit un tissu de peines et de désagrémens;
-il les avoit supportés jusqu'à
-l'âge de quarante-cinq ans: mais alors, accablé
-par le chagrin de voir que ses services
-militaires étoient mal récompensés, et éprouvant
-en même-temps des revers dans la plus
-tendre des passions, il abandonna l'épée et
-le beau sexe à-la-fois, et se retira dans le
-sanctuaire, non pas tant de son couvent que
-de lui-même.</p>
-
-<p>Je sens un poids sur mon c&oelig;ur en ajoutant
-qu'à mon retour par Calais, m'étant
-informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit
-mort depuis trois mois, et qu'il avoit désiré
-d'être enterré dans un petit cimetière, à deux
-lieues de la ville, appartenant à son couvent.
-J'eus un violent désir d'aller visiter son tombeau&hellip;
-Lorsque j'y fus, je tirai de ma poche
-sa petite boîte de corne, je m'assis près de
-sa tombe, et j'arrachai quelques orties qui
-n'avoient que faire de croître sur ce lieu sacré.
-Toute cette scène m'affecta à un tel point,
-que je versai un torrent de larmes&hellip; Mais
-je suis aussi foible qu'une femme, et je prie
-le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de
-me plaindre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">LA PORTE DE LA REMISE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Pendant tout ce temps, je n'avois pas
-quitté la main de la dame&hellip; il me parut qu'il
-étoit peu décent, après l'avoir tenue si long-temps,
-de la lâcher sans la presser contre
-mes lèvres, et je m'y hasardai&hellip; Son teint
-pâle et inanimé sembloit avoir repris pendant
-cette action son coloris le plus brillant.</p>
-
-<p>Les deux voyageurs qui m'avoient parlé
-dans la cour, vinrent à passer dans ce moment
-critique, et s'imaginèrent que nous
-étions pour le moins mari et femme. Le
-voyageur curieux s'approcha, et nous demanda
-si nous partions pour Paris le lendemain
-matin&hellip; Je lui dis que je ne pouvois
-répondre que pour moi-même.&mdash;La dame
-ajouta qu'elle alloit à Amiens&hellip; Nous y
-dînâmes hier, me dit le voyageur simple.
-Vous traverserez cette ville, me dit l'autre,
-en allant à Paris. J'allois lui faire mille remercîmens
-de m'avoir appris qu'Amiens étoit
-sur la route de Paris&hellip; mais je tirai de ma
-poche la petite boîte de corne de mon pauvre
-moine pour prendre une prise de tabac&hellip; Je
-les saluai d'un air tranquille, et leur souhaitai
-une bonne traversée à Douvres&hellip; Ils
-nous laissèrent seuls&hellip;</p>
-
-<p>Mais, me disois-je à moi-même, quel mal
-y auroit-il que j'offrisse à cette dame affligée
-la moitié de ma chaise?&hellip; Quel grand malheur
-pourroit-il s'ensuivre?</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur? s'écrièrent en foule toutes
-les passions basses qui se réveillèrent en
-moi&hellip; Ne voyez-vous pas, disoit l'<span class="sc">Avarice</span>,
-que cela vous obligera de prendre un troisième
-cheval, et qu'il vous en coûtera vingt
-francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle
-est, me disoit la <span class="sc">Précaution</span>&hellip; ni les embarras
-que cette affaire peut vous causer,
-disoit la <span class="sc">Lacheté</span> à mon oreille.</p>
-
-<p>Vous pouvez compter, Yorick, ajoutoit la
-<span class="sc">Discrétion</span>, que l'on dira que c'est votre
-maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre
-rendez-vous.</p>
-
-<p>Comment pourrez-vous après cela, s'écria
-l'<span class="sc">Hypocrisie</span>, montrer votre visage en public?&hellip;
-ou vous élever, disoit la <span class="sc">Pusillanimité</span>,
-dans l'église?&hellip; ou y être autre chose qu'un
-petit chanoine, ajoutoit l'<span class="sc">Orgueil</span>.</p>
-
-<p>Mais&hellip; répondois-je à tout cela, c'est
-une honnêteté&hellip; Je n'agis guère que par
-ma première impulsion, et j'écoute surtout
-fort peu les raisonnemens qui contribuent à
-endurcir le c&oelig;ur&hellip; Je me retournai précipitamment
-vers la dame.</p>
-
-<p>Elle n'étoit déjà plus là&hellip; Elle étoit partie
-sans que je m'en aperçusse, pendant que
-cette cause se plaidoit, et avoit déjà fait
-douze ou quinze pas dans la rue. Je courus
-à elle pour lui faire ma proposition du mieux
-qu'il me seroit possible&hellip; mais elle marchoit
-la joue appuyée sur sa main, les yeux fixés
-en terre, et du pas lent et mesuré d'une
-personne qui pense&hellip; Une idée me frappa
-qu'elle agitoit la même affaire en elle-même.
-Que le ciel vienne à son secours! dis-je; elle
-a probablement quelque belle-mère entichée
-de pruderie; quelque tante hypocrite, quelque
-vieille femme ignorante à consulter en
-cette occasion, aussi bien que moi. Ainsi,
-ne me souciant pas d'interrompre la procédure,
-et croyant qu'il étoit plus honnête de
-la prendre à discrétion, plutôt que par surprise,
-je me retournai doucement et fis deux
-ou trois tours devant la porte de la remise,
-tandis que, de son côté, elle réfléchissoit
-en se promenant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">DANS LA RUE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>La première fois que je l'avois vue, j'avois
-arrêté dans mon imagination qu'elle étoit
-charmante; ensuite j'avois posé, comme un
-second axiôme aussi incontestable que le
-premier, qu'elle étoit veuve et dans l'affliction&hellip;
-je n'allai pas plus loin; cette situation
-me plaisoit&hellip; Elle seroit restée avec moi
-jusqu'à minuit, que je m'en serois tenu à
-ce système, et ne l'aurois considérée que
-sous ce point de vue général.</p>
-
-<p>Elle s'étoit à peine éloignée de moi de vingt
-pas, que quelque chose d'intérieur en moi
-me faisoit désirer plus de particularités sur
-son compte&hellip; L'idée d'une longue séparation
-vint me saisir et m'alarmer&hellip; il pouvoit se
-faire que je ne la revisse plus&hellip; Le c&oelig;ur
-s'attache à ce qu'il peut, et je voulois au
-moins des traces sur lesquelles mes souhaits
-pussent la rejoindre, si je ne la revoyois plus
-moi-même: en un mot, je voulois savoir son
-nom, celui de sa famille, son état&hellip; Je
-savois l'endroit où elle alloit, je voulois savoir
-l'endroit d'où elle venoit. Mais comment
-parvenir à toutes ces connoissances? Cent
-petites délicatesses s'y opposoient. Je formai
-vingt plans différens: je ne pouvois pas lui
-faire des questions directes, la chose du
-moins me paroissoit impossible.</p>
-
-<p>Un petit officier françois de fort bon air,
-qui venoit en dansant au bruit d'une ariette
-qu'il fredonnoit, me fit voir que ce qui me
-sembloit si difficile étoit la chose du monde
-la plus aisée. Il se trouva entre la dame et
-moi, au moment qu'elle revenoit à la porte
-de la remise. Il m'aborda, et à peine m'avoit-il
-parlé, qu'il me pria de lui faire l'honneur
-de le présenter à la dame&hellip; Je n'avois pas
-été présenté moi-même&hellip; Il se retourna
-aussitôt et se présenta sans moi. Vous venez
-de Paris, apparemment, lui dit-il, madame?
-Non; mais je vais, dit-elle, prendre cette
-route. Vous n'êtes pas de Londres? Elle répondit
-que non. Ah! madame vient de Flandres?
-apparemment que vous êtes Flamande?
-La dame répondit oui&hellip; De Lille, peut-être?&hellip;
-Non&hellip; Ni d'Arras, ni de Cambrai, ni de
-Bruxelles?&hellip; La dame dit qu'elle étoit de
-Bruxelles.</p>
-
-<p>J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement
-de cette ville dans la dernière guerre&hellip;
-Il faut l'avouer, cette place est admirablement
-bien située pour cela&hellip; Elle étoit remplie
-de noblesse, quand les Impériaux en
-furent chassés par les François&hellip; La dame
-lui fit une légère inclination de tête&hellip; Il lui
-raconta la part qu'il avoit eue au succès de
-cette affaire&hellip; la pria de lui faire l'honneur
-de lui dire son nom, et la salua&hellip;</p>
-
-<p>Et madame, sans doute, a son mari, reprit-il,
-en regardant derrière lui après avoir
-fait deux pas? Et sans attendre la réponse,
-il s'en alla en sautant dans la rue.</p>
-
-<p>Je le considérai avec des yeux attentifs&hellip;
-Apparemment, me dis-je, que je n'ai pas
-assez médité les importantes leçons de la
-<i>civilité</i> qu'on a mises dans les mains de mon
-enfance; car je n'en pourrois pas faire autant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">LA REMISE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>M. Dessein étoit arrivé avec la clef de la
-remise à la main, il nous ouvrit les grands
-battans de son magasin de chaises.</p>
-
-<p>Le premier objet qui me donna dans l'&oelig;il,
-fut une autre guenille de désobligeante, le
-vrai portrait de celle qui m'avoit plu une
-heure auparavant, mais qui depuis avoit
-excité en moi une sensation si désagréable&hellip;
-Il me sembloit qu'il n'y avoit qu'un rustre,
-un homme insociable, qui eût pu imaginer
-une telle machine, et je pensais à-peu-près
-de même de celui qui voudroit s'en servir.</p>
-
-<p>J'observai qu'elle causoit autant de répugnance
-à la dame qu'à moi&hellip; M. Dessein
-s'en aperçut, et il nous mena vers deux
-chaises qui devinrent tout de suite l'objet de
-ses éloges. Les lords A. et B., dit-il, les
-avoient achetées pour faire le grand tour;
-mais elles n'ont pas été plus loin que Paris;
-ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes
-que neuves&hellip; Je les trouve trop bonnes,
-M. Dessein; et je passai à une autre qui
-étoit derrière, et qui parut me convenir&hellip;
-J'entrai sur-le-champ en négociation du
-prix&hellip; Cependant, dis-je, en ouvrant la
-portière et en montant dedans, il me semble
-qu'on auroit bien de la peine à y tenir deux&hellip;
-Ayez la bonté, madame, dit M. Dessein, en
-lui offrant son bras, d'y monter aussi&hellip; La
-dame hésita une demi-seconde&hellip; et s'y
-plaça&hellip; et M. Dessein, à qui un domestique
-faisoit signe qu'il vouloit lui parler, ferma
-la portière sur nous et nous laissa.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LA REMISE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Voila <i>qui est plaisant</i>, dit la dame, en
-souriant; c'est la seconde fois que, par des
-hasards fort indifférens, on nous laisse ensemble:
-<i>cela est comique.</i></p>
-
-<p>Il ne manque du moins pour le rendre tel,
-lui dis-je, que l'usage comique que la galanterie
-d'un François voudroit faire de cette
-aventure&hellip; Faire l'amour dans le premier
-moment&hellip; offrir sa personne au second.</p>
-
-<p>C'est-là leur fort, répondit la dame.</p>
-
-<p>On le suppose au moins&hellip; et je ne sais
-trop comment cela est arrivé&hellip; mais ils ont
-acquis la réputation de mieux connoître et
-faire l'amour que toute autre nation de la
-terre&hellip; Pour moi, je les crois très-mal
-adroits&hellip; et dans le vrai, la pire espèce
-d'archers qui jamais exerça la patience du
-dieu d'Amour.</p>
-
-<p>&hellip; Croire qu'ils mettent du sentiment
-dans l'amour!</p>
-
-<p>Je croirois plutôt qu'il est possible de faire
-un bel habit avec des morceaux de reste et
-de toutes couleurs&hellip; Ils se déclarent tout
-d'un coup, à la première rencontre&hellip; N'est-ce
-pas là soumettre l'offre de leur amour et
-de leur personne à l'examen sévère d'un esprit
-que le c&oelig;ur n'a pas encore échauffé?</p>
-
-<p>La dame m'écoutoit comme si elle s'attendoit
-à quelque chose de plus&hellip;</p>
-
-<p>Considérez donc, madame, lui dis-je, en
-posant ma main sur la sienne&hellip;</p>
-
-<p>Que les personnes graves détestent l'amour
-à cause du nom.</p>
-
-<p>Les intéressées le haïssent, parce qu'elles
-donnent la préférence à autre chose.</p>
-
-<p>Les hypocrites paroissent l'avoir en horreur,
-en feignant de n'aspirer qu'aux choses
-célestes.</p>
-
-<p>Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes
-beaucoup plus effrayés que blessés par cette
-passion&hellip; Quelque manque d'expérience
-que l'homme montre dans ces sortes d'affaires,
-il ne laisse échapper le mot d'amour
-qu'une heure ou deux au moins après le
-temps que son silence sur ce sujet est devenu
-un vrai tourment. Il me semble qu'une suite
-de petites et paisibles attentions qui n'iroient
-pas jusqu'à sonner l'alarme&hellip; et qui ne
-seroient pourtant pas assez vagues pour qu'on
-pût s'y méprendre&hellip; accompagnées de temps
-en temps d'un regard tendre, mais peu ou
-même point du tout de discours à ce sujet&hellip;
-laisseroient votre maîtresse toute à la nature,
-qui saura bien amollir son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Eh bien, dit la dame en rougissant, je
-crois que vous n'avez pas cessé de me faire
-l'amour depuis que nous sommes ensemble.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LA REMISE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>M. Dessein revint pour nous ouvrir la
-portière, et dit à la dame que M. le comte
-de L&hellip; son frère, venoit d'arriver&hellip; Quoique
-je souhaitasse tout le bien possible à cette
-dame, j'avouerai que cet événement attrista
-mon c&oelig;ur; et je ne pus m'empêcher de le
-lui dire&hellip; car en vérité, madame, ajoutai-je,
-il est fatal à une proposition que j'allois
-vous faire&hellip;</p>
-
-<p>Il est inutile, dit-elle, en m'interrompant
-et en mettant une de ses mains sur les deux
-miennes, de m'expliquer votre projet. Il est
-rare, mon bon Monsieur, qu'un homme ait
-quelque proposition amicale à faire à une
-femme, sans qu'elle en ait le pressentiment
-quelques momens auparavant.</p>
-
-<p>Oui&hellip; la nature, dis-je, l'arme de ce
-pressentiment, pour la garantir du piége&hellip;
-Mais, dit-elle en me fixant, je n'avois rien
-à craindre; et, à vous parler franchement,
-j'étois déterminée à accepter votre proposition.
-Si je l'eusse acceptée&hellip; elle s'arrêta
-un moment&hellip; je crois, reprit-elle, que vous
-m'auriez disposée à vous raconter une histoire
-qui auroit rendu la compassion la chose la
-plus dangereuse qui auroit pu nous arriver
-dans le voyage.</p>
-
-<p>Et me disant cela, elle me tendit la main&hellip;
-Je la baisai deux fois, et elle descendit de la
-chaise en me disant adieu avec un regard
-mêlé de sensibilité et de douceur.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">DANS LA RUE.<br />
-<span class="sc">Calais.</span></h2>
-
-
-<p>Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai
-à m'ennuyer. Il me sembloit que les
-minutes étoient des heures, et je n'ai jamais
-fait un marché de douze guinées aussi promptement
-dans toute ma vie, que celui de ma
-chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des
-chevaux de poste, et je dirigeai mes pas vers
-l'hôtellerie.</p>
-
-<p>Ciel! dis-je en entendant quatre heures
-sonner, et en faisant réflexion qu'il n'y avoit
-guère plus d'une heure que j'étois à Calais&hellip;</p>
-
-<p>Quel gros volume d'aventures, en cet instant
-si court, ne pourroit pas produire un
-homme qui s'intéresse à tout, et ne laisse
-rien échapper de ce que le temps et le hasard
-lui présentent continuellement!</p>
-
-<p>Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelqu'utilité;
-peut-être qu'un autre réussira
-mieux. Mais qu'importe? c'est un essai que
-je fais sur la nature humaine&hellip; il ne me
-coûte que mon travail; cela suffit, il me
-fait plaisir; il anime la circulation de mon
-sang, dissipe les humeurs sombres, éclaire
-mon jugement et ma raison.</p>
-
-<p>Je plains l'homme qui, voyageant de Dan
-à Bersheba, peut s'écrier: Tout est stérile!
-Oui, sans doute, le monde entier est stérile
-pour ceux qui ne veulent pas cultiver
-les fruits qu'il présente; mais, me disois-je à
-moi-même en frottant gaiement mes mains
-l'une contre l'autre, je serois au milieu d'un
-désert que je trouverais de quoi réveiller mes
-affections&hellip; Un doux myrte, un triste cyprès,
-m'attireroient sous leur feuillage&hellip;
-Je les bénirois de l'ombrage bienfaisant qu'ils
-m'offriroient&hellip; je graverois mon nom sur
-leur écorce; je leur dirais: vous êtes les arbres
-les plus agréables de tout le désert&hellip; Je
-gémirais avec eux en voyant leurs feuilles
-dessécher et tomber, et ma joie se mêleroit
-à la leur, quand le retour de la belle saison
-les couronneroit d'une riante verdure.</p>
-
-<p>Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne
-à Paris, de Paris à Rome, et ainsi de suite;
-mais le savant Smelfungus avoit la jaunisse.
-Accablé d'une humeur sombre, tous les objets
-qui se présentèrent à ses yeux, lui parurent
-décolorés et défigurés&hellip; Il nous
-a donné la relation de ses voyages: ce
-n'est qu'un triste détail de ses pitoyables
-sensations.</p>
-
-<p>Je rencontrai Smelfungus sous le grand
-portique du Panthéon&hellip; il en sortoit&hellip; <i>Ce
-n'est qu'un vaste cirque pour un combat de
-coqs</i>, dit-il&hellip; Je voudrois, lui dis-je, que
-vous n'eussiez rien dit de pis de la Vénus
-de Médicis&hellip; J'avois appris, en passant à
-Florence, qu'il avoit fort maltraité la déesse,
-parce qu'il la regardoit comme la beauté
-la plus prostituée du pays.</p>
-
-<p>Smelfungus revenoit de ses voyages, et
-je le rencontrai encore à Turin&hellip; Il n'eut
-que de tristes aventures sur la terre et sur
-l'onde à me raconter. Il n'avoit vu que des
-gens qui s'entre-mangent, comme les antropophages&hellip;
-Il avoit été écorché vif, et plus
-maltraité que Saint-Barthelemi, dans toutes
-les auberges où il étoit entré.</p>
-
-<p>Oh! je veux le publier dans tout l'univers,
-s'écria-t-il. Vous ferez mieux, lui dis-je, d'aller
-voir votre médecin.</p>
-
-<p>Mundungus, homme dont les richesses
-étoient immenses, se dit un jour: allons,
-faisons <i>le grand tour</i>. Il va de Rome à Naples,
-de Naples à Venise, de Venise à Vienne,
-à Dresde, à Berlin&hellip; et Mundungus, à son
-retour, n'avoit pas retenu une seule anecdote
-agréable&hellip; ou qui portoit un caractère
-de générosité&hellip; Il avoit parcouru les grandes
-routes sans jeter les yeux ni d'un côté ni
-de l'autre, de crainte que l'amour ou la compassion
-ne le détournât de son chemin.</p>
-
-<p>Que la paix soit avec eux, s'ils peuvent
-la trouver! Mais le ciel, s'il étoit possible
-d'y atteindre avec de pareils esprits, n'auroit
-point d'objets qui pussent fixer et amollir la
-dureté de leurs c&oelig;urs&hellip; Les doux génies,
-sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir
-de leur arrivée; ils n'entendroient autre chose
-que des cantiques de joie, des extases de
-ravissement et de bonheur&hellip; O! mes chers
-lecteurs, les ames de Smelfungus et de Mundungus&hellip;
-je les plains&hellip; elles manquent de
-facultés pour les sentir&hellip; Smelfungus et Mundungus
-seroient placés dans la demeure la
-plus heureuse du ciel&hellip; les ames de Smelfungus
-et de Mundungus s'y croiroient malheureuses,
-et gémiroient pendant toute
-l'éternité.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">MONTREUIL.</h2>
-
-
-<p>Mon porte-manteau étoit tombé une fois
-de derrière la chaise; j'avois été obligé de
-descendre deux fois par la pluie, et je m'étois
-mis une autre fois dans la boue jusqu'aux
-genoux, pour aider le postillon à l'attacher&hellip;
-Je ne savais ce qui causoit un dérangement
-si fréquent. J'arrive à Montreuil, et l'hôte
-me demande si je n'ai pas besoin d'un domestique&hellip;
-A ce mot, je devine que c'est
-le défaut d'un domestique qui est cause que
-mon porte manteau se dérange si souvent.</p>
-
-<p>Un domestique! dis-je: oui, j'en ai bien
-besoin; il m'en faut un. Monsieur, dit l'hôte,
-c'est qu'il y a ici près un jeune homme qui
-seroit charmé d'avoir l'honneur de servir un
-Anglois. Et pourquoi plutôt un Anglois qu'un
-autre? Ils sont si généreux! répond l'hôte.
-Bon! dis-je en moi-même, je gage que ceci
-me coûtera vingt sols de plus ce soir&hellip; C'est
-qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il.
-Courage! me disais-je, autres vingt sols
-à noter. Pas plus tard qu'hier au soir, continua-t-il,
-un milord Anglois offrit un écu
-à la fille&hellip; Tant pis pour mademoiselle
-Jeanneton, dis-je.</p>
-
-<p>Mademoiselle Jeanneton étoit fille de l'hôte;
-et l'hôte s'imaginant que je n'entendois pas
-bien le françois, se hasarda à m'en donner
-une leçon. Ce n'est pas <i>tant pis</i> que vous
-auriez dû dire, Monsieur, c'est <i>tant mieux</i>.
-C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque
-chose à gagner; tant pis, quand il n'y a
-rien&hellip; Cela revient au même, lui dis-je.
-Pardonnez-moi, Monsieur, dit l'hôte, cela
-est bien différent.</p>
-
-<p>Ces deux expressions, <i>tant pis</i> et <i>tant mieux</i>,
-étant les deux grands pivots de presque toutes
-les conversations françoises, il est bon d'avertir
-qu'un étranger qui va à Paris, feroit
-bien de s'instruire, avant d'arriver, de toute
-l'étendue de leur usage.</p>
-
-<p>Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda
-à monsieur Hume, à la table de notre
-ambassadeur, s'il étoit monsieur Hume le
-poète: Non, dit monsieur Hume tranquillement.
-Tant pis, répond le marquis.</p>
-
-<p>C'est monsieur Hume l'historien, dit un
-autre. Ah! tant mieux, dit le marquis. Et
-monsieur Hume, dont le c&oelig;ur, comme on
-sait, est excellent, remercia le marquis pour
-son tant pis et pour son tant mieux.</p>
-
-<p>L'hôte, après sa leçon, appela La Fleur;
-c'est ainsi que se nommoit le jeune homme
-qu'il me proposoit. Je ne puis rien dire de
-ses talens; Monsieur en jugera mieux que
-moi; mais pour sa probité, j'en réponds.</p>
-
-<p>Je ne sais quel ton il donna à ce qu'il disoit:
-mais il me fit faire attention à ce que j'allois
-faire, et La Fleur qui attendoit dehors avec
-cette impatience qu'ont tous les enfans de la
-nature en certaines occasions, fit son entrée.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">MONTREUIL.</h2>
-
-
-<p>Je suis disposé à penser favorablement de
-tout le monde au premier abord, et surtout
-d'un pauvre diable qui vient offrir ses services
-à un aussi pauvre diable que moi: mais
-ce penchant me donne quelquefois de la défiance;
-il m'autorise du moins à en avoir.
-J'en prends plus ou moins, selon l'humeur
-qui me domine, et le cas dont il s'agit&hellip;
-Je puis ajouter aussi selon le sexe à qui je
-dois avoir affaire.</p>
-
-<p>Dès que La Fleur entra dans la chambre,
-son air nouveau et naturel triompha de la
-défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa
-faveur, et je l'arrêtai sans hésiter. J'ignore,
-à la vérité, ce qu'il sait faire; mais je découvrirai
-ses talens à mesure que j'en aurai
-besoin&hellip; D'ailleurs, un François est propre
-à tout.</p>
-
-<p>Cependant la curiosité m'aiguillona; et
-quelle fut ma surprise! le pauvre La Fleur
-ne savoit que battre du tambour, et jouer
-quelques marches sur le fifre. Je sentis que
-ma foiblesse n'avoit jamais été insultée plus
-vivement que dans cette occasion par ma
-sagesse&hellip;</p>
-
-<p>La Fleur avoit commencé son entrée dans
-le monde, par satisfaire le noble desir qui
-enflamme presque tous ses compatriotes&hellip;
-Il avoit servi le roi pendant plusieurs années:
-mais s'étant aperçu que l'honneur d'être tambour
-n'ouvroit pas les portes de la récompense,
-ni la carrière de la gloire, il s'étoit
-retiré sur ses terres, où il vivoit comme il
-plaisoit à Dieu, c'est-à-dire, aux dépens de
-l'air.</p>
-
-<p>Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un
-tambour pour vous servir dans votre voyage
-en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurois-je
-pas pris? dis-je. La moitié de notre
-noblesse ne fait-elle pas le même voyage avec
-des <i>lendors</i> de compagnons qu'elle paie, et
-qui lui laissent à payer de plus le flûteur,
-le diable et tout son train?&hellip; Lorsqu'on
-peut se débarrasser d'un mauvais marché par
-une équivoque&hellip; je trouve qu'on n'est pas
-à plaindre&hellip; Mais, La Fleur, vous savez
-sans doute faire quelque chose de plus? Oh
-qu'oui!&hellip; Il savoit faire des guêtres et jouer
-un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse&hellip;
-Moi, lui dis-je, je joue de la basse&hellip; ainsi
-nous pourrons concerter&hellip; Mais, La Fleur,
-vous savez raser et accommoder un peu une
-perruque? J'ai les meilleures dispositions&hellip;
-C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en
-l'interrompant, et cela doit me suffire&hellip;
-On servit le souper&hellip; Je me mis à table.
-J'avois d'un côté de ma chaise un épagneul
-anglois, de l'autre un domestique françois
-aussi gai qu'on peut l'être&hellip; J'étois content
-de mon empire&hellip; Et si les monarques savoient
-borner leurs desirs, ils seroient aussi
-heureux que je l'étois.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">MONTREUIL.</h2>
-
-
-<p>La Fleur ne m'a point quitté pendant tous
-mes voyages, et il sera souvent question de
-lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs
-sur son compte; et pourquoi même
-ne parviendrais-je pas à les intéresser en sa
-faveur? Je n'ai jamais eu de raison de me
-repentir d'avoir suivi les impulsions qui m'avoient
-déterminé à le prendre: il a été le
-domestique le plus fidèle, le plus attaché,
-le plus ingénu qui jamais fut à la suite d'un
-philosophe. Ses talens de battre du tambour
-et de faire des guêtres, bons en eux-mêmes,
-ne m'étoient pas, à la vérité, d'une grande
-utilité; mais j'en étois bien récompensé par
-la gaieté perpétuelle de son humeur&hellip; Elle
-suppléoit à tous les talens qu'il n'avoit pas;
-elle auroit même, dans mon esprit, effacé
-ses défauts. Je trouvois toujours des ressources
-et des motifs d'encouragement dans son air
-et ses regards, et une espèce de fil qui me
-faisoit sortir des difficultés que je rencontrois&hellip;
-J'allois dire aussi des siennes; mais
-La Fleur étoit hors de toute atteinte des
-événemens. La faim, la soif, le froid, le chaud,
-les veilles, la fatigue, ne faisoient pas la
-moindre impression sur sa physionomie; il
-étoit éternellement le même. Je ne sais si
-je suis philosophe; Satan veut quelquefois
-me le persuader; mais si je le suis, je l'avoue,
-je me suis trouvé bien des fois humilié en
-réfléchissant aux obligations que j'ai au caractère
-philosophique de ce pauvre garçon.
-Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas
-excité à m'appliquer à une philosophie plus
-sublime?&hellip; Avec tout cela, La Fleur étoit
-un peu fat; mais c'étoit plutôt un mouvement
-de la nature, que l'effet de l'art. Il
-n'eut pas demeuré trois jours à Paris, que
-cette fatuité disparut.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">MONTREUIL.</h2>
-
-
-<p>J'installai le lendemain matin, La Fleur
-dans sa charge. Je fis devant lui l'inventaire
-de mes six chemises et de ma culotte de
-soie noire, et je lui donnai la clef de mon
-porte-manteau. Je lui dis de le bien attacher
-derrière la chaise, de faire atteler les chevaux,
-et d'avertir l'hôte de m'apporter son
-compte.</p>
-
-<p>Ce garçon est heureux, dit l'hôte en adressant
-la parole à cinq ou six filles qui entouroient
-La Fleur, et lui souhaitoient affectueusement
-un bon voyage. La Fleur baisoit les mains des
-filles; ses yeux se mouillèrent, il les essuya
-trois fois, et trois fois il promit d'apporter
-des pardons de Rome à toute la bande.</p>
-
-<p>Toute la ville l'aime, me dit l'hôte. On
-le trouvera de manque à tous les coins de
-Montreuil; il n'a qu'un seul défaut, c'est
-d'être toujours amoureux&hellip; Bon! dis-je en
-moi-même; cela m'évitera la peine de mettre
-chaque nuit ma culotte sous mon oreiller;
-et je faisois moins, en disant cela, l'éloge
-de La Fleur, que le mien. J'ai toute ma vie
-été amoureux d'une princesse ou de quelqu'autre,
-et je compte bien l'être jusqu'à
-ma mort. Je suis très-persuadé que si j'étois
-destiné à faire une action basse, je ne la
-ferois que dans l'intervalle d'une passion à
-l'autre. J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes,
-et je me suis toujours aperçu que
-mon c&oelig;ur étoit fermé pendant ce temps:
-il étoit si endurci, qu'il falloit que je fisse
-un effort sur moi pour soulager un misérable,
-en lui donnant seulement six sous.
-Je me hâtois alors de sortir de cet état d'indifférence.
-Le moment où je me retrouvais
-ranimé par la tendre passion, étoit le moment
-où je redevenois généreux et compatissant.
-J'aurois tout fait pour rendre service,
-pourvu qu'il n'y eût pas de crime&hellip;</p>
-
-<p>Mais que fais-je en disant tout ceci? ce
-n'est pas mon éloge; c'est celui de la passion.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">FRAGMENT.</h2>
-
-
-<p>De toutes les villes de la Thrace, celle
-d'Abdère étoit la plus adonnée à la débauche;
-elle étoit plongée dans un débordement de
-m&oelig;urs effroyable. C'étoit en vain que Démocrite,
-qui y faisoit son séjour, employoit
-tous les efforts de l'ironie et de la risée pour
-l'en tirer; il n'y pouvoit réussir. Le poison,
-les conspirations, le meurtre, le viol, les
-libelles diffamatoires, les pasquinades, les
-séditions y régnoient: on n'osoit sortir le jour;
-c'étoit encore pis la nuit.</p>
-
-<p>Ces horreurs étoient portées au dernier point,
-lorsqu'on représenta à Abdère l'Andromède
-d'Euripide; tous les spectateurs en furent
-charmés; mais de tous les endroits dont ils
-furent enchantés, rien ne frappa plus leur
-imagination que les tendres accens de la
-nature qu'Euripide avoit mis dans le discours
-pathétique de Persée:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O Amour! roi des dieux et des hommes, etc.</div>
-</div>
-
-<p>Tout le monde, le lendemain, parloit en
-vers iambiques; ce discours de Persée faisoit
-le sujet de toutes les conversations&hellip; On
-ne faisoit que répéter dans chaque maison,
-dans chaque rue:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O Amour! roi des dieux et des hommes!</div>
-</div>
-
-<p>Tout retentissoit du nom d'Amour; chaque
-bouche le prononçoit comme les notes d'une
-douce mélodie dont le souvenir charme encore
-l'oreille, et qu'on ne peut s'empêcher
-de répéter. On n'entendoit de tous côtés,
-qu'Amour! Amour, roi des dieux et des
-hommes&hellip; Le même feu saisit tout le monde;
-et toute la ville, comme si ses habitans n'avoient
-eu qu'un même c&oelig;ur, se livra à
-l'amour.</p>
-
-<p>Les apothicaires d'Abdère cessèrent de
-vendre de l'ellébore; les faiseurs d'armes ne
-vendirent plus d'instrumens de mort; l'amitié,
-la vertu, régnèrent par tout; les ennemis
-les plus irréconciliables s'entredonnèrent publiquement
-le baiser de paix&hellip; Le siècle
-d'or revint, et répandit ses bienfaits sur
-Abdère. Les Abdéritains jouoient des airs
-tendres sur le chalumeau; le beau sexe quittoit
-les robes de pourpre, et s'asséyoit modestement
-sur le gazon pour écouter ces doux
-concerts.</p>
-
-<p>Il n'y avoit, dit le fragment, que la puissance
-d'un dieu dont l'empire s'étend du ciel
-à la terre, et jusques dans le fond des eaux,
-qui pût opérer ce prodige.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">MONTREUIL.</h2>
-
-
-<p>Quand tout est prêt et qu'on a discuté
-chaque article de la dépense, il y a encore,
-à moins que le mauvais traitement n'ait
-remué votre bile en aigrissant votre humeur,
-une autre affaire à ajuster à la porte avant
-de monter en chaise. C'est avec les fils et
-les filles de la pauvreté que vous avez affaire;
-ils vous entourent&hellip; Et que personne ne les
-rebute&hellip; Ce que souffrent ces malheureux
-est déjà trop cruel, pour y ajouter de la
-dureté; il vaut mieux avoir quelque monnoie
-à leur distribuer, et c'est un conseil que je
-donne à tous les voyageurs&hellip; Ils n'auront
-pas besoin d'écrire les motifs de leur générosité:
-ils seront enregistrés ailleurs.</p>
-
-<p>Personne ne donne moins que moi, parce
-qu'il y a peu de mes connoissances qui aient
-moins à donner: mais c'étoit le premier acte
-de cette nature que je faisois en France; je
-le fis avec plus d'attention.</p>
-
-<p>Hélas! disois-je, en les montrant au bout
-de mes doigts, je n'ai que huit sous, et il y a
-huit pauvres femmes et autant d'hommes
-pour les recevoir.</p>
-
-<p>Un de ces hommes sans chemise, et dont
-l'habit tomboit en lambeaux, se trouvoit au
-milieu des femmes. Il s'en retira aussitôt en
-faisant la révérence. Lorsque le parterre crie
-tout d'une voix: place aux dames! il ne
-montre pas plus de déférence pour le beau
-sexe que ce pauvre homme.</p>
-
-<p>Juste ciel! m'écriai-je en moi-même, par
-quelles sages raisons as-tu ordonné que la
-mendicité et la politesse seroient réunies dans
-ce pays, quand elles sont si opposées dans
-les autres régions?</p>
-
-<p>Je lui offris un de mes huit sous, uniquement
-parce qu'il avoit été honnête.</p>
-
-<p>Un pauvre petit homme plein de vivacité,
-et qui étoit vis-à-vis de moi, après avoir
-mis sous son bras un fragment de chapeau,
-tira sa tabatière de sa poche, et offrit généreusement
-une prise de tabac à toute l'assemblée&hellip;
-C'étoit un don de conséquence, et
-chacun le refusa en faisant une inclination&hellip;
-Il les sollicita avec un air de franchise: prenez,
-prenez-en, en regardant d'un autre côté; à
-la fin chacun en prit. Ce seroit dommage,
-me dis-je, que sa boîte se vidât. J'y mis deux
-sous, et j'y pris moi-même une prise de tabac
-pour lui rendre le don plus agréable. Il sentit
-le poids de la seconde obligation plus que
-celui de la première&hellip; C'étoit lui faire honneur;
-l'autre, au contraire, étoit humiliante:
-il me salua jusqu'à terre.</p>
-
-<p>Tenez, dis-je à un vieux soldat qui n'avoit
-qu'une main, et sembloit avoir vieilli dans
-le service, voilà deux sous pour vous&hellip; Vive
-le roi! s'écria le vieux soldat.</p>
-
-<p>Il ne me restoit plus que trois sous; j'en
-donnai un pour l'amour de Dieu: c'est à ce
-titre qu'on me le demandoit. La pauvre
-femme avoit la cuisse disloquée: on ne peut
-pas soupçonner que ce fût pour un autre
-motif.</p>
-
-<p>Mon cher et très-charitable monsieur!&hellip;
-on ne peut refuser celui-ci, me disois-je.</p>
-
-<p>Milord anglais!&hellip; le seul son de ce mot
-valoit l'argent, et je le payai du dernier de
-mes sous&hellip; Mais dans l'empressement où
-j'avois été de les distribuer, j'avais oublié un
-pauvre honteux qui n'avoit personne pour
-faire la quête, et qui peut-être auroit péri
-avant d'oser demander lui-même. Il étoit
-près de la chaise, mais hors du cercle; il
-essuyoit une larme qui découloit le long de
-son visage, et il avoit l'air d'avoir vu de
-plus beaux jours. Bon Dieu! me disois-je,
-et je n'ai pas un sou pour lui donner!&hellip;
-Vous en avez mille, s'écrièrent à-la-fois
-toutes les puissances de la nature qui étoient
-en mouvement chez moi. Je m'approchai de
-lui, et je lui donnai&hellip; il n'importe quoi&hellip;
-Je rougirois à present de dire combien&hellip;
-j'étois honteux alors de penser combien peu&hellip;
-Si le lecteur devine ma disposition, il peut
-juger entre ces deux points donnés, à vingt
-ou quarante sous près, quelle fut la somme
-précise.</p>
-
-<p>Je ne pouvois rien donner aux autres&hellip;
-Que Dieu vous bénisse! leur dis-je. Et le bon
-Dieu vous bénisse vous-même, s'écrièrent
-le vieux soldat, le petit homme, etc. etc.
-Le pauvre honteux ne pouvoit rien dire&hellip;
-Il tira un petit mouchoir de sa poche, et
-essuya ses yeux en se détournant. Je crus
-qu'il me remercioit plus que tous les autres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">LE BIDET.</h2>
-
-
-<p>Ces petites affaires ne furent pas sitôt
-ajustées, que je montai dans ma chaise,
-très-content de tout ce que j'avois fait à
-Montreuil&hellip; La Fleur, avec ses grosses
-bottes, sauta sur un bidet&hellip; Il s'y tenoit
-aussi droit et aussi heureux qu'un prince.</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs
-dans cette scène factice de la vie?
-Nous n'avions pas encore fait une lieue,
-qu'un âne mort arrêta tout court La Fleur
-dans sa course. Le bidet ne voulut pas
-passer. La contestation entre La Fleur et
-lui s'échauffa, et le pauvre garçon fut désarçonné
-et jeté par terre.</p>
-
-<p>Il souffrit sa chûte avec toute la patience
-du François qui auroit été le meilleur chrétien,
-et ne dit pas autre chose que, <i>diable!</i>
-Il remonta à cheval sur-le-champ, et battit
-le bidet comme il auroit pu battre son tambour.</p>
-
-<p>Le bidet voloit du côté d'un chemin à
-l'autre, tantôt par-ci, tantôt par-là; mais il
-ne vouloit pas approcher de l'âne mort. La
-Fleur, pour le corriger, insistoit&hellip; et le
-bidet entêté le jeta encore par terre.</p>
-
-<p>Qu'a ton bidet, La Fleur, lui dis-je?
-Monsieur, c'est le cheval le plus opiniâtre
-du monde. Hé bien, s'il est obstiné, repris-je,
-il faut le laisser aller à sa fantaisie. La Fleur,
-qui étoit remonté, descendit; et dans l'idée
-qu'il feroit aller le bidet en avant, il lui
-donna un grand coup de fouet; mais le bidet
-me prit au mot, et s'en retourna en galoppant
-à Montreuil. <i>Peste!</i> dit La Fleur.</p>
-
-<p>Il n'est pas hors de propos de remarquer
-ici, que, quoique La Fleur, dans ces accidents,
-ne se fût servi que de ces deux termes
-d'exclamation, il y en a cependant trois dans
-la langue françoise. Ils répondent à ce que
-les grammairiens appellent le positif, le
-comparatif et le superlatif; et l'on se sert
-des uns et des autres dans tous les accidens
-imprévus de la vie.</p>
-
-<p><i>Diable</i>, est le premier degré, c'est le
-degré positif; il est d'usage dans les émotions
-ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites
-choses contraires à notre attente arrivent.
-Qu'on joue, par exemple, au passe-dix, et
-que l'on ne rapporte deux fois de suite que
-double as, ou, comme La Fleur, que l'on
-soit jeté par terre; ces petites circonstances
-et tant d'autres s'expriment par, <i>diable</i>; et
-c'est pour cette raison que, lorsqu'il est
-question de cocuage, on se sert de cette
-expression&hellip;</p>
-
-<p>Mais dans une aventure où il entre quelque
-chose de dépitant, comme lorsque le bidet
-s'enfuit en laissant La Fleur étendu par terre
-avec ses grosses bottes, alors vient le second.
-On se sert de, <i>peste</i>!</p>
-
-<p>Pour le troisième&hellip;</p>
-
-<p>Oh! c'est ici que mon c&oelig;ur se gonfle de
-compassion, quand je songe à ce qu'un peuple
-aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit
-forcé à s'en servir.</p>
-
-<p>Puissance qui délies nos langues et les rends
-éloquentes dans la douleur, accorde-moi des
-termes décens pour exprimer ce superlatif,
-et quel que soit mon sort, je céderai à la
-nature!&hellip;</p>
-
-<p>Mais il n'y a point de ces termes décens
-dans la langue françoise. Je formai la résolution
-de prendre les accidens qui m'arriveroient
-avec patience et sans faire d'exclamation.</p>
-
-<p>La Fleur n'avoit pas fait cette convention
-avec lui-même. Il suivit le bidet des yeux tant
-qu'il le put voir&hellip; Et l'on peut s'imaginer,
-si l'on veut, dès qu'il ne le vit plus, de
-quelle expression il fit usage pour conclure
-la scène.</p>
-
-<p>Il n'y avoit guère de moyens, avec des
-bottes fortes aux jambes, de rattrapper un
-cheval effarouché. Je ne voyois qu'une alternative,
-c'étoit de faire monter La Fleur derrière
-la chaise, ou de l'y faire entrer.</p>
-
-<p>Il vint s'asseoir à côté de moi, et, dans
-une demi-heure, nous arrivâmes à la poste
-de Nampont.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">NAMPONT.<br />
-<span class="sc">L'ane mort.</span></h2>
-
-
-<p>Voici, dit-il, en tirant de son bissac le
-reste d'une croûte de pain, voici ce que tu
-aurois partagé avec moi si tu avois vécu&hellip;
-Je croyois que cet homme apostrophoit son
-enfant; mais c'étoit à son âne qu'il adressoit
-la parole, et c'étoit le même âne que nous
-avions vu en chemin, et qui avoit été si fatal
-à La Fleur&hellip; Il paroissoit le regretter si vivement,
-qu'il me fit souvenir des plaintes que
-Sancho-Pança avoit faites dans une occasion
-semblable&hellip; Mais cet homme se plaignoit
-avec des accens plus conformes à la nature.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu3.jpg" alt="[Illustration]" /></div>
-<p>Il étoit assis sur un banc de pierre à la
-porte. Le paneau et la bride de l'âne étoient
-à côté de lui: il les levoit de temps-en-temps,
-et les laissoit ensuite tomber&hellip; puis les regardoit
-et secouoit la tête&hellip; Il reprit ensuite
-sa croute de pain, comme s'il alloit la manger&hellip;
-Mais, après l'avoir tenue quelque
-temps à la main, il la posa sur le mors de
-la bride, en regardant avec des yeux de désir
-l'arrangement qu'il venoit de faire, et il
-soupira.</p>
-
-<p>La simplicité de sa douleur assembla une
-foule de monde autour de lui; et La Fleur s'y
-mêla pendant qu'on atteloit les chevaux. J'étois
-resté dans la chaise, je voyois et j'entendois
-par-dessus la tête des autres.</p>
-
-<p>Il disoit qu'il venoit d'Espagne, où il étoit
-allé du fond de la Franconie, et qu'il s'en
-retournoit chez lui; il étoit arrivé jusqu'à
-cet endroit lorsque son âne mourut. Chacun
-étoit curieux de savoir ce qui avoit pu engager
-ce pauvre vieillard à entreprendre un
-si long voyage.</p>
-
-<p>Hélas! dit-il, le ciel m'avoit donné trois fils,
-c'étoient les plus beaux garçons de toute
-l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les
-deux aînés dans la même semaine: le plus
-jeune étoit frappé de la même maladie; je
-craignis aussi de le perdre, et je fis v&oelig;u,
-s'il en revenoit, d'aller à Saint-Jacques de
-Compostelle.</p>
-
-<p>Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la
-nature&hellip; et pleura amèrement.</p>
-
-<p>Il continua&hellip; Le ciel, dit-il, me fit la
-faveur d'accepter la condition, et je partis
-de mon hameau avec le pauvre animal que
-j'ai perdu&hellip; Il a participé à toutes les fatigues
-de mon voyage, il a mangé le même
-pain que moi pendant toute la route&hellip; enfin,
-il a été mon compagnon et mon ami.</p>
-
-<p>Chacun prenoit part à la douleur de ce
-pauvre homme. La Fleur lui offrit de l'argent.
-Il dit qu'il n'en avoit pas besoin. Hélas!
-ce n'est pas la valeur de l'âne que je regrette,
-c'est sa perte&hellip; J'étois assuré qu'il m'aimoit&hellip;
-Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui
-leur étoit arrivé en passant les Pyrénées&hellip;
-Ils s'étoient perdus, et avoient été séparés
-trois jours l'un de l'autre: pendant ce temps,
-l'âne l'avoit cherché autant qu'il avoit cherché
-l'âne; à peine purent-ils manger l'un et
-l'autre, qu'ils ne se fussent retrouvés.</p>
-
-<p>Tu as au moins une consolation, lui dis-je,
-dans la perte de ton pauvre animal, c'est
-que je suis persuadé que tu lui as été un
-tendre maître. Hélas! dit-il, je le croyois
-ainsi pendant qu'il vivoit: mais à présent qu'il
-est mort, je crains que la fatigue de me porter
-ne l'ait accablé, et que je ne sois responsable
-d'avoir abrégé sa vie&hellip;</p>
-
-<p>Quelle honte pour l'humanité! me dis-je
-en moi-même; si nous ne nous aimions les
-uns les autres qu'autant que ce pauvre homme
-aimoit son âne&hellip; ce seroit quelque chose.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">NAMPONT.<br />
-<span class="sc">Le Postillon.</span></h2>
-
-
-<p>Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y
-prit pas garde, et il m'entraîna sur le pavé
-au grand galop.</p>
-
-<p>Le voyageur qui brûle de soif dans les
-déserts sablonneux de l'Arabie, n'aspire pas
-plus vivement au bonheur de trouver une
-source, que mon ame aspiroit après des mouvemens
-tranquilles. J'aurois souhaité que le
-postillon eût parti moins vîte; mais au moment
-que le bon pélerin achevoit son histoire,
-il donna de si grands coups de fouet
-à ses chevaux, qu'ils partirent comme si mille
-diables étoient à leurs trousses.</p>
-
-<p>Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez
-plus doucement: mais plus je criais, plus il
-excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte
-donc! lui dis-je. Vous verrez qu'il continuera
-d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me mette en colère&hellip;
-ensuite il ira doucement afin de me
-faire goûter les douceurs de cet état.</p>
-
-<p>Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur,
-et fut obligé d'aller pas à pas&hellip; Je m'étois
-fâché contre lui&hellip; Je m'étois fâché ensuite
-contre moi-même pour m'être mis en colère&hellip;</p>
-
-<p>Un bon galop dans ce moment m'auroit
-fait du bien&hellip;</p>
-
-<p>Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon
-bon garçon, lui dis-je&hellip;</p>
-
-<p>Mais le postillon me montra la montagne&hellip;
-Je voulois alors me rappeler l'histoire du
-pauvre allemand et de son âne; mais j'en
-avois perdu le fil, et il me fut aussi impossible
-de le retrouver, qu'au postillon d'aller
-le trot.</p>
-
-<p>Hé bien, que tout aille à l'aventure; je
-me sens disposé à faire de mon mieux, et
-tout va de travers.</p>
-
-<p>La nature dans ses trésors a toujours des
-lénitifs pour adoucir nos maux. Je m'endormis,
-et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens
-qui frappa mon oreille.</p>
-
-<p>Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux&hellip;
-c'est ici que ma belle dame doit venir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">AMIENS.</h2>
-
-
-<p>J'eus à peine prononcé ces mots, que le
-comte de L&hellip; et sa s&oelig;ur passèrent rapidement
-dans leur chaise de poste. Elle n'eut
-que le temps de me faire un salut de connoissance,
-mais avec un air qui sembloit
-désigner qu'elle avoit quelque chose à me
-dire. Je n'avois effectivement pas encore achevé
-de souper, que le domestique de son frère
-m'apporta un billet de sa part. Elle me prioit,
-le premier matin que je n'aurois rien à faire
-à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyoit
-à madame de R&hellip; Elle ajoutoit qu'elle
-auroit bien voulu me raconter son histoire,
-et qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir pu le
-faire&hellip; mais que si jamais je passois par
-Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le
-nom de madame de L&hellip; elle auroit cette
-satisfaction.</p>
-
-<p>Ah! j'irai te voir, charmante femme! disois-je
-en moi-même; rien ne me sera plus
-facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à
-traverser l'Allemagne, la Hollande, et retourner
-chez moi par la Flandre; à peine
-y aura-t-il dix postes de plus; mais y en eût-il
-dix mille&hellip;? Quelles délices, pour prix de
-tous mes voyages, de participer aux incidents
-d'une triste histoire que la beauté qui
-en est le sujet raconte elle-même!&hellip; de la
-voir pleurer! C'en seroit un plus grand encore
-de tarir la source de ses larmes; mais
-si je ne parviens pas à la dessécher, n'est-ce
-pas toujours une sensation exquise d'essuyer
-les joues mouillées d'une belle femme, assis
-à ses côtés pendant la nuit et dans le silence!</p>
-
-<p>Il n'y avoit certainement pas de mal dans
-cette pensée. J'en fis cependant un reproche
-amer et dur à mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>J'avois toujours joui du bonheur d'aimer
-quelque belle. Ma dernière flamme, éteinte
-dans un accès de jalousie, s'étoit rallumée
-depuis trois mois aux beaux yeux d'Eliza,
-et je lui avois juré qu'elle dureroit pendant
-tous mes voyages&hellip; Et pourquoi dissimuler
-la chose? Je lui avois juré une fidélité éternelle:
-elle avoit des droits sur tout mon c&oelig;ur.
-Partager mes affections, c'étoit diminuer ces
-mêmes droits&hellip; Les exposer, c'étoit les
-risquer&hellip; Et là où il y a du risque, il
-peut y avoir de la perte. Et alors, Yorick,
-qu'auras-tu à répondre aux plaintes d'un c&oelig;ur
-si rempli de confiance, si bon, si doux, si
-irréprochable?&hellip;</p>
-
-<p>Non, non, dis-je en m'interrompant, je
-n'irai point à Bruxelles&hellip; Mon imagination
-vint au secours de mon Eliza. Je me
-rappelai ses regards au dernier moment de
-notre séparation; lorsque ni l'un ni l'autre
-n'eûmes la force de prononcer le mot, adieu!
-Je jetai les yeux sur son portrait qu'elle m'avoit
-attaché au cou avec un ruban noir. Je
-rougis en le fixant&hellip; J'aurois voulu le baiser&hellip;
-une honte secrète m'arrêtoit. Cette tendre
-fleur, dis-je, en le pressant entre mes mains,
-doit elle être flétrie jusques dans la racine!
-Et flétrie, Yorick, par toi qui a promis que
-ton sein seroit son abri!</p>
-
-<p>Source éternelle de félicité! m'écriai-je en
-tombant à genoux, sois témoin, ainsi que
-tous les esprits célestes, que je n'irai point à
-Bruxelles, à moins qu'Eliza ne m'y accompagne:
-dût ce chemin me conduire au suprême
-bonheur!</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur, dans des transports de cette nature,
-dira toujours beaucoup trop en dépit
-du jugement.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">LA LETTRE.<br />
-<span class="sc">Amiens.</span></h2>
-
-
-<p>La fortune n'avoit pas favorisé La Fleur;
-il n'avoit pas été heureux dans ses faits de
-chevalerie, et depuis vingt-quatre heures, à-peu-près
-qu'il étoit à mon service, rien ne
-s'étoit offert pour qu'il pût signaler son zèle.
-Ce pauvre garçon brûloit d'impatience. Le
-domestique du comte de L&hellip; qui m'avoit
-apporté la lettre, lui parut une occasion
-propice, il la saisit. Dans l'idée qu'il me feroit
-honneur par ses intentions, il le prit dans
-un cabinet de l'auberge, et le régala du
-meilleur vin de Picardie. Le domestique du
-Comte, pour n'être pas en reste de politesse,
-l'engagea à venir avec lui à l'hôtel. L'humeur
-gaie et douce de La Fleur mit bientôt
-tous les gens de la maison à leur aise vis-à-vis
-de lui. Il n'étoit pas chiche, en vrai françois,
-de montrer les talens qu'il possédoit;
-en moins de cinq ou six minutes, il prit son
-fifre; la femme-de-chambre, le maître-d'hôtel,
-le cuisinier, la laveuse de vaisselle, les
-laquais, les chiens, les chats, tous, jusqu'à
-un vieux singe, se mirent aussitôt à danser.
-Jamais cuisine n'avoit été si gaie depuis le
-déluge.</p>
-
-<p>Madame de L&hellip;, en passant de l'appartement
-de son frère dans le sien, surprise
-des ris et du bruit qu'elle entendoit, sonna
-sa femme-de-chambre pour en savoir la cause;
-et dès qu'elle sut que c'étoit le domestique
-du gentilhomme anglois, qui avoit répandu
-la gaieté dans la maison en jouant du fifre,
-elle lui fit dire de monter.</p>
-
-<p>La Fleur, en montant l'escalier, s'étoit
-chargé de mille complimens de la part de
-son maître pour Madame, ajoutant bien des
-choses au sujet de la santé de Madame; que
-son maître seroit au désespoir si Madame
-se trouvoit incommodée par les fatigues du
-voyage; et enfin, que Monsieur avoit reçu
-la lettre que Madame lui avoit fait l'honneur
-de lui écrire&hellip; Et sans doute il m'a fait
-l'honneur, dit Madame en interrompant La
-Fleur, de me répondre par un billet.</p>
-
-<p>Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçoit
-tellement qu'elle étoit sûre du fait,
-que La Fleur n'osa la détromper&hellip; Il trembla
-que je n'eusse fait une impolitesse; peut-être
-eut-il peur aussi qu'on ne le regardât
-comme un sot de s'attacher à un maître qui
-manquoit d'égards pour les dames; et lorsqu'elle
-lui demanda s'il avoit une lettre pour
-elle: Oh! qu'oui, dit-il, Madame. Il mit aussitôt
-son chapeau par terre, et saisissant le
-bas de sa poche droite avec la main gauche,
-il commença à chercher la lettre avec son
-autre main&hellip; Il fit la même recherche dans
-sa poche gauche: Diable! disoit-il. Ensuite
-il chercha dans les poches de sa veste, et
-même de son gousset: Peste! Enfin il les vida
-toutes sur le plancher, où il étala un col
-sale, un mouchoir, un peigne, une mèche
-de fouet, un bonnet de nuit&hellip; Il regarda
-entre les bords de son chapeau, et peu s'en
-fallut qu'il ne plaçât la troisième exclamation:
-Quelle étourderie, dit-il! J'aurai laissé
-la lettre sur la table de l'auberge. Je vais courir
-la chercher, et je serai de retour dans
-trois minutes.</p>
-
-<p>Je venois de me lever de table, quand La
-Fleur entra pour me conter son aventure.
-Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire,
-et ajouta que si Monsieur avoit par
-hasard oublié de répondre à la lettre de Madame,
-il pouvoit réparer cette faute par tout
-ce qu'il venoit de faire&hellip; si non, que les
-choses resteroient comme elles étoient d'abord.</p>
-
-<p>Je n'étois pas sûr que l'étiquette m'obligeât
-de répondre ou non. Mais un démon même
-n'auroit pas pu se fâcher contre La Fleur.
-C'étoit son zèle pour moi qui l'avoit fait agir.
-S'y étoit-il mal pris? me jetoit-il dans un
-embarras?&hellip; Son c&oelig;ur n'avoit pas fait de
-faute&hellip; Je ne crois pas que je fusse obligé
-d'écrire&hellip; La Fleur avoit cependant l'air
-d'être si satisfait de lui-même, que&hellip;</p>
-
-<p>Cela est fort bien, lui dis-je, cela suffit&hellip;
-Il sortit de la chambre avec la vîtesse d'un
-éclair, et m'apporta presque aussitôt une
-plume, de l'encre et du papier&hellip; Il approcha
-la table d'un air si gai, si content, que
-je ne pus me défendre de prendre la plume.</p>
-
-<p>Mais qu'écrire? Je commençai et recommençai.
-Je gâtai inutilement cinq ou six feuilles
-de papier&hellip;</p>
-
-<p>Bref, je n'étois pas d'humeur à écrire.</p>
-
-<p>La Fleur, qui s'imaginoit que l'encre étoit
-trop épaisse, m'apporta de l'eau pour la délayer.
-Il mit ensuite devant moi de la poudre
-et de la cire d'Espagne. Tout cela ne faisoit
-rien. J'écrivois, j'effaçois, je déchirois, je
-brûlois, et je me remettois à écrire avec aussi
-peu de succès. Peste de l'étourdi! disois-je
-à voix basse&hellip; Je ne peux pas écrire cette
-lettre&hellip; Je jetai de désespoir la plume à
-terre.</p>
-
-<p>La Fleur, qui vit mon embarras, s'avança
-d'une manière respectueuse, et, en me faisant
-mille excuses de la liberté qu'il alloit
-prendre, il me dit qu'il avoit dans sa poche
-une lettre écrite par un tambour de son régiment
-à la femme d'un caporal, laquelle,
-osoit-il dire, pourroit convenir dans cette
-occasion.</p>
-
-<p>Je ne demandois pas mieux que de le contenter.
-Voyons-la, lui dis-je.</p>
-
-<p>Il tira de sa poche un petit porte-feuille
-sale, rempli de lettres et de billets doux.
-Il dénoua la corde qui le lioit, en tira les
-lettres, les mit sur la table, les feuilleta les
-unes après les autres, et après les avoir repassées
-à deux reprises différentes, il s'écria:
-Enfin, Monsieur, la voici. Il la déploya, la
-mit devant moi, et se retira à trois pas de
-la table, pendant que je la lisois.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">LA LETTRE.</h2>
-
-
-<blockquote>
-<p class="noindent"><span class="sc">Madame</span>,</p>
-
-<p class="ugap">Je suis pénétré de la douleur la plus vive,
-et réduit en même-temps au désespoir, par
-ce retour imprévu du caporal qui rend notre
-entrevue de ce soir la chose du monde la
-plus impossible.</p>
-
-<p>Mais vive la joie! et toute la mienne sera
-de penser à vous.</p>
-
-<p>L'amour n'est <i>rien</i> sans sentiment.</p>
-
-<p>Et le sentiment est encore <i>moins</i> sans amour.</p>
-
-<p>On dit qu'on ne doit jamais se désespérer.</p>
-
-<p>On dit aussi que monsieur le caporal monte
-la garde mercredi: alors ce sera mon tour.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><i>Chacun à son tour.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>En attendant, vive l'amour! et vive la
-bagatelle!</p>
-
-<p>Je suis,</p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Madame</span>,</p>
-
-<p class="drap40">Avec tous les sentimens les plus
-respectueux et les plus tendres,
-tout à vous.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Jacques Roque.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Il n'y avoit qu'à changer le caporal en
-comte&hellip; ne point parler de monter la garde
-le mercredi. La lettre, au surplus, n'étoit ni
-bien ni mal. Ainsi, pour contenter le pauvre
-La Fleur, qui trembloit pour ma réputation,
-pour la sienne, et pour celle de sa lettre,
-j'habillai ce chef-d'&oelig;uvre à ma guise. Je
-cachetai ce que j'avois écrit. La Fleur le porta
-à madame de L&hellip;, et nous partîmes le lendemain
-matin pour Paris.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">PARIS.</h2>
-
-
-<p>L'agréable ville, quand on a un bel
-équipage, une demi-douzaine de laquais et
-une couple de cuisiniers! avec quelle liberté,
-quelle aisance on vit!</p>
-
-<p>Mais un pauvre prince, sans cavalerie,
-et qui n'a pour tout bien qu'un fantassin,
-fait bien mieux d'abandonner le champ de
-bataille, et de se confiner dans le cabinet,
-s'il peut s'y amuser.</p>
-
-<p>J'avoue que mes premières sensations, dès
-que je fus seul dans ma chambre, furent bien
-éloignées d'être aussi flatteuses que je me
-l'étois figuré&hellip; Je m'approchai de la fenêtre,
-et je vis à travers les vîtres une foule de gens
-de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir:
-les vieillards, avec des lances rompues et
-des casques qui n'avoient plus leurs masques;
-les jeunes, chargés d'une armure brillante
-d'or, ornés de tous les riches plumages de
-l'Orient, et joutant tous en faveur du plaisir,
-comme les preux chevaliers faisoient autrefois
-dans les tournois pour l'amour et la
-gloire.</p>
-
-<p>Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je,
-que fais-tu ici? A peine es-tu arrivé, que
-ce fracas brillant te jette dans le rang des
-atômes. Ah! cherche quelque rue détournée,
-quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait
-jamais vu de flambeau darder ses rayons,
-ni entendu de carosses rouler&hellip; C'est-là où
-tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu
-quelque tendre grisette qui te le fera
-paroître moins long. Voilà les espèces de cotteries
-que tu pourras fréquenter.</p>
-
-<p>Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de
-mon porte-feuille la lettre que madame de
-L&hellip; m'avoit chargé de remettre. J'irai voir
-madame de R&hellip; et c'est la première chose
-que je ferai&hellip; La Fleur?&mdash;Monsieur.&mdash;Faites
-venir un perruquier&hellip; Vous donnerez
-ensuite un coup de vergette à mon habit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">LA PERRUQUE.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Le perruquier entre. Il jette un coup-d'&oelig;il
-sur ma perruque, et refuse net d'y toucher.
-C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous
-de son art. Mais, comment donc faire? lui
-dis-je&hellip; Monsieur, il faut en prendre une
-de ma façon&hellip; j'en ai de toutes prêtes.</p>
-
-<p>Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant
-celle qu'il me montroit, que cette
-boucle ne se soutienne pas&hellip; Vous pourriez,
-dit-il, la tremper dans la mer, elle tiendroit.</p>
-
-<p>Tout est mesuré sur une grande échelle
-dans cette ville, me disois-je. La plus grande
-étendue des idées d'un perruquier anglois,
-n'auroit jamais été plus loin qu'à lui faire
-dire: trempez-la dans un sceau d'eau. Quelle
-différence! C'est comme le temps à l'éternité.</p>
-
-<p>Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions
-froides et phlegmatiques, ainsi que
-toutes les idées minces et bornées dont elles
-naissent; je suis ordinairement si frappé des
-grands ouvrages de la nature, que, si je le
-pouvois, je n'aurais jamais d'objets de comparaison
-que ce ne fût pour le moins une montagne.
-Tout ce qu'on peut objecter contre
-le sublime françois, dans cet exemple, c'est
-que la grandeur consiste plus dans le mot que
-dans la chose. La mer remplit, sans doute,
-l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si
-avant dans les terres, qu'il n'y avoit pas
-d'apparence que je prisse la poste pour aller
-à cent milles de là faire l'expérience dont
-me parloit le perruquier. Ainsi, le perruquier
-ne me disoit rien.</p>
-
-<p>Un sceau d'eau fait, sans contredit, une
-triste figure à côté de la mer; mais il a
-l'avantage d'être sous la main, et l'on peut
-y tremper la boucle en un instant&hellip;</p>
-
-<p>Disons le vrai. L'expression françoise exprime
-plus qu'on ne peut effectuer. C'est du
-moins ce que je pense, après y avoir bien
-réfléchi.</p>
-
-<p>Je ne sais, si je me trompe, mais il me
-semble que ces minuties sont des marques
-beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives
-des caractères nationaux, que les
-affaires les plus importantes de l'Etat, où il
-n'y a ordinairement que les grands qui agissent.
-Ils se ressemblent et parlent à-peu-près de
-même dans toutes les nations, et je ne donnerais
-pas douze sous de plus pour avoir le
-choix entre eux tous.</p>
-
-<p>Le perruquier resta si long-temps à accommoder
-ma perruque, que je trouvai qu'il étoit
-trop tard pour aller porter ma lettre chez
-madame de R&hellip; Cependant, quand un
-homme est une fois habillé pour sortir, il
-ne peut guère se livrer à des réflexions sérieuses.
-Je pris par écrit le nom de l'hôtel
-de Modène où j'étois logé, et je sortis sans
-savoir où j'irois&hellip; J'y songerai, dis-je, en
-marchant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">LE POULS.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Les petites douceurs de la vie en rendent
-le chemin plus uni et plus agréable. Les
-grâces, la beauté disposent à l'amour; elles
-ouvrent la porte de son temple, et on y
-entre insensiblement.</p>
-
-<p>Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté
-de me dire par où il faut prendre pour aller
-à l'<i>Opéra comique</i>. Très-volontiers, Monsieur,
-dit-elle en quittant son ouvrage.</p>
-
-<p>J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques,
-pour chercher une figure qui ne se
-renfrogneroit pas en lui faisant cette question.
-Celle-ci me plut et j'entrai.</p>
-
-<p>Elle étoit assise sur une chaise basse dans
-le fond de la boutique, en face de la porte,
-et brodoit des manchettes.</p>
-
-<p>Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage
-sur une chaise à côté d'elle, et elle
-se leva d'un air si gai, si gracieux, que si
-j'avois dépensé cinquante louis dans sa boutique,
-j'aurois dit: cette femme est reconnoissante.</p>
-
-<p>Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant
-avec moi à la porte, et en me montrant
-la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord
-tourner à votre gauche&hellip; Mais prenez
-garde&hellip; il y a deux rues; c'est la seconde&hellip;
-Vous la suivrez un peu, et vous
-verrez une église; quand vous l'aurez passée,
-vous prendrez à droite, et cette rue vous
-conduira au bas du Pont-Neuf, qu'il faudra
-passer&hellip; Vous ne trouverez personne qui
-ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer
-le reste du chemin.</p>
-
-<p>Elle me répéta ses instructions trois fois,
-avec autant de patience et de bonté la troisième
-que la première; et si des tons et des
-manières ont une signification (et ils en ont
-une sans doute, à moins que ce ne soit pour
-des c&oelig;urs insensibles), elle sembloit s'intéresser
-à ce que je ne me perdisse pas.</p>
-
-<p>Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus
-de l'ordre des grisettes, étoit charmante;
-mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté
-qui me rendit si sensible à sa politesse. La
-seule chose dont je me souvienne bien, c'est
-que je la fixai beaucoup en lui disant combien
-je lui étois obligé, et je réitérai mes
-remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris
-la peine de m'instruire.</p>
-
-<p>Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que
-j'avois oublié tout ce qu'elle m'avoit dit&hellip;
-Je regardai derrière moi, et je la vis qui
-étoit encore sur le pas de sa porte pour observer
-si je prendrois le bon chemin. Je retournai
-vers elle pour lui demander s'il falloit
-d'abord aller à droite ou à gauche&hellip; J'ai tout
-oublié, lui dis-je. Est-il possible? dit-elle en
-souriant. Cela est très possible, et cela arrive
-toujours quand on fait moins d'attention aux
-avis que l'on reçoit, qu'à la personne qui
-les donne.</p>
-
-<p>Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit
-comme toutes les femmes prennent les choses
-qui leur sont dues. Elle me fit une légère
-révérence.</p>
-
-<p>Attendez, me dit-elle en mettant sa main
-sur mon bras pour me retenir, je vais envoyer
-un garçon dans ce quartier-là porter
-un paquet; si vous voulez avoir la complaisance
-d'entrer, il sera prêt dans un moment,
-et il vous accompagnera jusqu'à l'endroit
-même. Elle cria à son garçon, qui étoit dans
-l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai
-avec elle. Je levai de dessus la chaise où
-elle les avoit mises, les manchettes qu'elle
-brodoit, dans l'intention de m'y asseoir;
-elle s'assit elle-même sur une chaise basse,
-et je me mis aussitôt à côté d'elle.</p>
-
-<p>Il sera prêt dans un moment, Monsieur,
-dit-elle&hellip; Et pendant ce moment, je voudrais,
-moi, vous dire combien je suis sensible
-à toutes vos politesses. Il n'y a personne
-qui ne puisse, par hasard, faire une action
-qui annonce un bon naturel; mais quand
-les actions de ce genre se multiplient, c'est
-l'effet du caractère et du tempéramment. Si
-le sang qui passe dans le c&oelig;ur est le même
-que celui qui coule vers les extrémités, je
-suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet,
-qu'il n'y a point de femme dans le monde
-qui ait un meilleur pouls que le vôtre&hellip;
-Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me
-débarrassai aussitôt de mon chapeau; je saisis
-ses doigts d'une main, et j'appliquai sur l'artère
-les deux premiers doigts de mon autre
-main.</p>
-
-<p>Que n'as-tu passé en ce moment, mon
-cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit noir,
-et dans une attitude grave, aussi attentivement
-occupé à compter les battemens de son
-pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux
-et du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et
-peut-être moralisé sur ma nouvelle profession&hellip;
-Hé bien! je t'aurois laissé rire et
-sermonner à ton aise&hellip; Crois-moi, mon
-cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires
-occupations dans le monde que celle de tâter
-le pouls d'une femme&hellip; Oui&hellip; mais d'une
-grisette! répliquerois-tu&hellip; et dans une boutique
-toute ouverte! Ah, Yorick!</p>
-
-<p>Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes,
-je me mets peu en peine que le monde
-me voie dans cette occupation.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">LE MARI.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>J'avois compté vingt battemens de pouls,
-et je voulois aller jusqu'à quarante, quand
-son mari parut à l'improviste et dérangea
-mon calcul. C'est mon mari, dit-elle, et cela
-ne fait rien. Je recommençai donc à compter.
-Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle
-lorsqu'il passa près de nous, que de prendre
-la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta
-son chapeau, me salua, et me dit que je
-lui faisois trop d'honneur. Il remit aussitôt
-son chapeau, et s'en alla.</p>
-
-<p>Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il
-possible que ce soit-là son mari!</p>
-
-<p>Une foule de gens savent, sans doute,
-ce qui pouvoit m'autoriser à faire cette exclamation;
-qu'ils ne se fâchent pas si je vais
-l'expliquer à ceux qui l'ignorent.</p>
-
-<p>A Londres, un marchand ne semble faire
-avec sa femme qu'un même tout: quelquefois
-l'un, quelquefois l'autre brille par diverses
-perfections de l'esprit et du corps; mais ils
-unissent tout cela, vont de pair, et tâchent
-de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari
-et femme doivent le faire.</p>
-
-<p>A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres
-plus différens: car la puissance législative et
-exécutive de la boutique n'appartenant point
-au mari, il y paroît rarement&hellip; il se tient dans
-l'arrière-boutique ou dans quelque chambre
-obscure tout seul dans son bonnet de nuit:
-enfant brut de la nature, il reste tel que
-la nature l'a formé.</p>
-
-<p>Le génie d'un peuple, dans un pays où il
-n'y a rien de salique que la monarchie, ayant
-cédé ce département, ainsi que plusieurs
-autres, entièrement aux femmes, celles-ci,
-par un babillage et un commerce continuel
-avec tous ceux qui vont et viennent, sont
-comme ces cailloux de toutes sortes de formes,
-qui frottés les uns contre les autres, perdent
-leur rudesse, et prennent quelquefois le poli
-d'un diamant&hellip; L'époux ne vaut pas beaucoup
-mieux que la pierre que vous foulez
-aux pieds.</p>
-
-<p>Très-certainement, il n'est pas bon que
-l'homme soit seul&hellip; Il est fait pour la société
-et les douces communications. J'en appelle,
-pour preuve de ce que j'avance, au
-perfectionnement que notre nature en reçoit.</p>
-
-<p>Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement
-de mon pouls? dit-elle. Il est aussi
-doux, lui dis-je en la fixant tranquillement,
-que je me l'étois imaginé. Elle alloit me répondre
-quelque chose d'honnête; mais le
-garçon entra avec le paquet de gants. A propos,
-dis-je, j'en voudrois avoir une ou deux
-paires.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">LES GANTS.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>La belle marchande se lève, passe derrière
-son comptoir, aveint un paquet, et le délie.
-J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous
-trop grands; elle les mesura l'un après l'autre
-sur ma main; cela ne les rappetissoit pas.
-Elle me pria d'en essayer une paire qui ne
-lui paroissoit pas si grande que les autres&hellip;
-Elle en ouvrit un, et ma main y glissa tout
-d'un coup&hellip; Cela ne me convient pas,
-dis-je en remuant un peu la tête. Non, dit-elle,
-en faisant le même mouvement.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu4.jpg" alt="[Illustration]" /></div>
-<p>Il y a de certains regards combinés d'une
-subtilité unique, où le caprice, et le bon sens,
-et la gravité, et la sottise, sont tellement
-confondus, que tous les langages variés de
-la tour de Babel ne pourroient les exprimer&hellip;
-Ils se communiquent et se saisissent avec une
-telle promptitude, qu'on sait à peine quel
-est le contagieux&hellip; Pour moi, je laisse à
-messieurs les dissertateurs le soin de grossir
-de ce sujet leurs agréables volumes&hellip; Il me
-suffit de répéter que les gants ne convenoient
-pas&hellip; Nous pliâmes tous deux nos mains
-dans nos bras, en nous appuyant sur le comptoir.
-Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de place
-entre nous que pour le paquet de gants.</p>
-
-<p>La jeune marchande regardoit quelquefois
-les gants, puis du côté de la fenêtre, puis
-les gants&hellip; et jetoit de temps-en-temps
-les yeux sur moi. Je n'étois pas disposé à
-rompre le silence&hellip; Je suivois en tout son
-exemple. Mes yeux se portoient tour à tour
-sur elle, et sur la fenêtre, et sur les gants.</p>
-
-<p>Mais je perdais beaucoup dans toutes ces
-attaques d'imitation. Elle avoit des yeux noirs,
-vifs, qui dardoient leurs rayons à travers
-deux longues paupières de soie, et ils étoient
-si perçans, qu'ils pénétroient jusqu'au fond
-de mon c&oelig;ur&hellip; Cela peut paroître étrange;
-mais telle étoit l'impression qu'elle faisoit sur
-moi.</p>
-
-<p>N'importe, dis-je, je vais m'accommoder
-de ces deux paires de gants; et je les mis
-en poche.</p>
-
-<p>Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je
-fus sensible à ce procédé. J'aurais voulu qu'elle
-eût demandé quelque chose de plus, et j'étois
-embarrassé comment le lui faire comprendre&hellip;
-Croyez-vous, Monsieur, me dit-elle, en se
-méprenant sur mon embarras, que je voudrois
-demander seulement un sou de trop
-à un étranger, et surtout à un étranger dont
-la politesse, plus que le besoin de gants,
-l'engage à prendre ce qui ne lui convient pas,
-et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en
-auriez crue capable?&hellip; Moi! non, je vous
-assure; mais vous l'eussiez fait, que je vous
-l'aurois pardonné de bon c&oelig;ur&hellip; Je payai;
-et en la saluant un peu plus profondément
-que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme
-de marchand, je la quittai; et le garçon,
-avec son paquet, me suivit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">LA TRADUCTION.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>On me mit dans une loge où il n'y avoit
-qu'un vieil officier. J'aime les militaires, non-seulement
-parce que j'honore l'homme dont
-les m&oelig;urs sont adoucies par une profession
-qui développe souvent les mauvaises qualités
-de ceux qui sont méchans, mais parce que
-j'en ai connu un autrefois&hellip; car il n'est plus:
-pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit
-le capitaine Tobie Shandy, le plus cher de
-tous mes amis. Je ne puis penser à la douceur
-et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il
-y ait bien long-temps qu'il soit mort,
-sans que mes yeux se remplissent de larmes;
-et j'aime, à cause lui, tout le corps des
-vétérans. J'enjambai sur-le-champ les deux
-bancs qui étoient devant moi, et me plaçai
-à côté de l'officier.</p>
-
-<p>Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le
-nez, une petite brochure, qui étoit probablement
-une des pièces qu'on alloit jouer.
-Je fus à peine assis, qu'il ôta ses lunettes,
-les enferma dans un étui de chagrin, et mit
-le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai
-à demi pour le saluer.</p>
-
-<p>Qu'on traduise ceci dans tous les langages
-du monde: en voici le sens.</p>
-
-<p>«Voilà un pauvre étranger qui entre dans
-la loge&hellip; il a l'air de ne connoître personne,
-et il demeureroit sept ans à Paris,
-qu'il ne connoîtroit qui que ce soit, si tous
-ceux dont il approcheroit gardoient leurs
-lunettes sur le nez&hellip; C'est lui fermer la
-porte de la conversation; ce seroit le traiter
-pire qu'un allemand.»</p>
-
-<p>Le vieil officier auroit pu dire tout cela à
-haute voix, et je ne l'aurois pas mieux entendu&hellip;
-Je lui aurois, à mon tour, traduit
-en françois le salut que je lui avois fait; je
-lui aurois dit «que j'étois très-sensible à son
-intention, et que je lui en rendois mille
-grâces.»</p>
-
-<p>Il n'y a point de secret qui aide plus au
-progrès de la sociabilité, que de se rendre
-habile dans cette manière abrégée de se faire
-entendre, et d'être prompt à expliquer en
-termes clairs les divers mouvemens des yeux
-et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant
-à moi, par une longue habitude, j'exerce
-cet art si machinalement, que, lorsque je
-marche dans les rues de Londres, je traduis
-tout du long du chemin; et je me suis souvent
-trouvé dans des cercles où l'on n'avoit
-pas dit quatre mots, et dont j'aurois pu
-rapporter vingt conversations différentes, ou
-les écrire, sans risquer de dire quelque chose
-qui n'auroit pas été vrai.</p>
-
-<p>Un soir que j'allois au concert de Martini
-à Milan, comme je me présentois à la
-porte de la salle pour entrer, la marquise
-de F&hellip; en sortoit avec une espèce de précipitation;
-elle étoit presque sur moi que
-je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un
-saut de côté pour la laisser passer; elle fit
-de même et du même côté, et nos têtes se
-touchèrent&hellip; Elle alla aussitôt de l'autre
-côté; un mouvement involontaire m'y porta,
-et je m'opposai encore innocemment à son
-passage&hellip; Cela se répéta encore malgré nous,
-jusqu'au point que cela en devint ridicule&hellip;
-A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès
-le commencement; je me tins tranquille,
-et la marquise passa sans difficulté. Je sentis
-aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible
-que j'entrasse avant de la réparer. Pour cela,
-je suivis la marquise des yeux jusqu'au bout
-du passage; elle tourna deux fois les siens
-vers moi, et sembloit marcher le long du
-mur, comme si elle vouloit faire place à quelqu'autre
-qui viendroit à passer&hellip; Non,
-non, dis-je, c'est là une mauvaise traduction;
-elle a droit d'exiger que je lui fasse
-des excuses, et l'espace quelle laisse n'est
-que pour m'en donner la facilité. Je cours
-donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras
-que je lui avois causé, en lui disant
-que mon intention étoit de lui faire place&hellip;
-Elle répondit qu'elle avoit eu le même dessein
-à mon égard&hellip; et nous nous remerciâmes
-réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier,
-et ne voyant point d'écuyer près d'elle,
-je lui offris la main pour la conduire à sa
-voiture&hellip; Nous descendîmes l'escalier, en
-nous arrêtant presque à chaque marche pour
-parler du concert et de notre aventure. Elle
-étoit dans son carosse. En vérité, madame,
-lui dis-je, j'ai fait six efforts différens pour
-vous laisser passer&hellip; Et moi, j'en ai fait
-autant pour vous laisser entrer&hellip; Je souhaiterois
-bien, ajoutai-je aussitôt, que vous
-en fissiez un septième&hellip; Très-volontiers,
-dit-elle en me faisant place&hellip; La vie est
-trop courte pour s'occuper de tant de formalités&hellip;
-Je montai dans la voiture, et
-je l'accompagnai chez elle&hellip; Et que devint
-le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux
-que moi.</p>
-
-<p>Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable
-qui résulta de cette traduction, me fit plus
-de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur
-de faire en Italie.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">LE NAIN.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si
-ce n'est une seule personne que je nommerai
-probablement dans ce chapitre, eût fait une
-remarque que je fis au moment même que
-je jetai les yeux sur le parterre, et qui me
-frappa d'autant plus vivement, que je ne
-me souvenois même pas trop qu'on l'eût
-faite; c'est le jeu inconcevable de la nature,
-en formant un si grand nombre de nains.
-Elle se joue sans doute de tous les pauvres
-humains dans tous les coins de l'univers;
-mais à Paris, il semble qu'elle ne mette point
-de bornes à ses amusemens. Cette bonne
-déesse paroît aussi gaie qu'elle est sage.</p>
-
-<p>J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes
-idées n'y étoient pas renfermées, et elles se
-promenoient dehors comme si j'y avois été
-moi-même&hellip; Je mesurois, j'examinois tous
-ceux que je rencontrois dans les rues: c'étoit
-une tâche mélancolique, surtout quand la
-taille étoit petite&hellip; le visage très-brun,
-les yeux vifs, le nez long, les dents blanches,
-la mâchoire en avant&hellip; Je souffrois de
-voir tant de malheureux, que la force des
-accidents avoit chassés de la classe où ils
-devoient être, pour les contraindre à faire
-nombre dans une autre&hellip; Les uns, à cinquante
-pas, paroissoient à peine être des
-enfans par leur taille; les autres étoient noués,
-rachitiques, bossus, ou avoient les jambes
-tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur
-croissance, dès l'âge de six ou sept ans,
-par les mains de la nature; ceux-là ressembloient
-à des pommiers nains qui, dès leur
-première existence, font voir qu'ils ne parviendront
-jamais à la hauteur commune des
-autres arbres de la même espèce.</p>
-
-<p>Un médecin voyageur diroit peut-être que
-cela ne provient que des bandages mal faits
-et mal appliqués&hellip; Un médecin sombre
-diroit que c'est faute d'air; et un voyageur
-curieux, pour appuyer ce système, se mettroit
-à mesurer la hauteur des maisons, le
-peu de largeur des rues, et combien de pieds
-quarrés occupent au sixième ou septième étage
-les gens du peuple, qui mangent et couchent
-ensemble. M. Shandy, qui avoit sur bien
-des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit,
-en causant un soir sur cette matière,
-que les enfans, comme d'autres animaux,
-pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient
-venus au monde sans accident; mais, ajoutoit-il,
-le malheur des habitans de Paris est
-d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement
-pas assez de place pour les faire&hellip;
-Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce
-pas ainsi qu'on doit appeler une chose qui,
-après vingt ou vingt-cinq ans de tendres soins
-et de bonne nourriture, n'est pas devenue
-plus haute que ma jambe?&hellip; Or, monsieur
-Shandy étant d'une très-petite stature, on
-ne pouvoit rien dire de plus.</p>
-
-<p>Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement,
-et je m'en tiens à la fidélité de la
-remarque, qui peut se vérifier dans toutes
-les rues et dans tous les carrefours de Paris.
-Je descendois un jour la rue qui conduit
-du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un
-petit garçon qui avoit de la peine à passer
-le ruisseau, et je lui tendis la main pour
-l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les
-yeux sur lui! Le petit garçon avoit au moins
-quarante ans&hellip; Mais il n'importe, dis-je&hellip;
-quelqu'autre bonne ame en fera autant pour
-moi quand j'en aurai quatre-vingt-dix.</p>
-
-<p>Je sens en moi je ne sais quels principes
-d'égards et de compassion pour cette portion
-défectueuse et diminutive de mon espèce,
-qui n'a ni la force ni la taille pour se pousser
-et pour figurer dans le monde&hellip; Je n'aime
-point qu'on les humilie&hellip; et je ne fus pas
-sitôt assis à côté de mon vieil officier, que
-j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un
-bossu au bas de la loge où nous étions.</p>
-
-<p>Il y a, entre l'orchestre et la première loge
-de côté, un espace où beaucoup de spectateurs
-se réfugient quand il n'y a plus de
-place ailleurs. On y est debout, quoiqu'on
-paye aussi cher que dans l'orchestre. Un pauvre
-hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce
-lieu incommode; il étoit entouré de personnes
-qui avoient au moins deux pieds et demi de
-plus que lui&hellip; et le nain bossu souffroit
-prodigieusement; mais ce qui le gênoit le
-plus, étoit un homme de plus de six pieds
-de haut, épais à proportion, allemand par-dessus
-tout cela, qui étoit précisément devant
-lui, et lui déroboit absolument la vue du
-théâtre et des acteurs. Mon nain faisoit ce
-qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'&oelig;il sur
-ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des
-ouvertures qui se faisoient quelquefois entre
-les bras de l'allemand et son corps; il guettoit
-d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais
-ses soins étoient inutiles; l'allemand se tenoit
-massivement dans une attitude carrée;
-il auroit été aussi bien dans le fond d'un
-puits. Il étendit en haut très-civilement sa
-main jusqu'au bras du géant, et lui conta
-sa peine&hellip; L'allemand tourne la tête, jette
-en bas les yeux sur lui, comme Goliath sur
-David&hellip; et inexorablement se remet dans
-sa situation.</p>
-
-<p>Je prenois en ce moment une prise de tabac
-dans la tabatière de corne du bon moine. Ah!
-mon bon père Laurent! comme ton esprit doux
-et poli, et qui est si bien modelé pour supporter
-et pour souffrir avec patience&hellip; comme
-il auroit prêté une oreille complaisante aux
-plaintes de ce pauvre nain!&hellip;</p>
-
-<p>Le vieil officier me vit lever les yeux avec
-émotion en faisant cette apostrophe, et me
-demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire
-en trois mots, en ajoutant que cela étoit
-inhumain.</p>
-
-<p>Le nain étoit poussé à bout, et dans les
-premiers transports, qui sont communément
-déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit
-sa longue queue avec ses ciseaux. L'allemand
-le regarda froidement, et lui dit qu'il
-en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre.</p>
-
-<p>Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte,
-tout homme qui a du sentiment prend le
-parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit&hellip;
-J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au
-secours de l'opprimé&hellip; Le vieil officier le
-soulagea avec beaucoup moins de fracas&hellip;
-Il fit signe à la sentinelle, et lui montra le
-lieu où se passoit la scène. La sentinelle y
-pénétra&hellip; Il n'y avoit pas besoin d'explication,
-la chose étoit visible&hellip; Le soldat
-fit reculer l'allemand, et plaça le nain devant
-l'épais géant&hellip; Cela est bien fait! m'écriai-je,
-en frappant des mains&hellip; Vous ne souffririez
-pas une chose semblable en Angleterre,
-dit le vieil officier.</p>
-
-<p>En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous
-sommes tous assis à notre aise&hellip;</p>
-
-<p>Il voulut apparemment me donner quelque
-satisfaction de moi-même, et me dit: voilà
-un bon mot&hellip; Je le regardai, et je vis bien
-qu'un bon mot a toujours de la valeur à
-Paris. Il m'offrit une prise de tabac.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">LA ROSE.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Mon tour vint de demander au vieil officier
-ce qu'il y avoit&hellip; J'entendois de tous
-côtés crier du parterre: <i>Haut les mains,
-monsieur l'abbé</i>, et cela m'étoit tout aussi
-incompréhensible qu'il avoit peu compris ce
-que j'avois dit en parlant du moine.</p>
-
-<p>Il me dit que c'étoit apparemment quelque
-abbé qui se trouvoit placé dans une loge
-derrière quelques grisettes, et que le parterre
-l'ayant vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains
-en l'air pendant la représentation&hellip; Ah!
-comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique
-puisse être un filou? L'officier sourit,
-et en me parlant à l'oreille, il me donna
-connoissance d'une chose dont je n'avois pas
-encore eu la moindre idée.</p>
-
-<p>Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement,
-est-il possible qu'un peuple si rempli
-de sentiment, ait en même temps des idées
-si étranges, et qu'il se démente jusqu'à ce
-point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.</p>
-
-<p>L'officier me dit: c'est une raillerie piquante
-qui a commencé au théâtre contre les ecclésiastiques,
-du temps que Molière donna son
-Tartuffe&hellip; Mais cela se passe peu-à-peu
-avec le reste de nos m&oelig;urs gothiques&hellip;
-Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses
-et ses grossièretés qui règnent pendant
-quelque temps, et se perdent par la suite&hellip;
-J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai
-pas vu un seul où je n'aie trouvé des raffinemens
-qui manquoient dans d'autres. Le
-<span class="small">POUR</span> et le <span class="small">CONTRE</span> se trouvent dans chaque
-nation&hellip; Il y a une balance de bien et de
-mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer.
-C'est le vrai préservatif des préjugés
-que le vulgaire d'une nation prend contre
-une autre&hellip; Un voyageur a l'avantage de
-voir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle
-des hommes et de leurs m&oelig;urs, et par-là il
-apprend le <i>savoir vivre</i>. Une tolérance réciproque
-nous engage à nous entr'aimer&hellip;
-Il me fit, en disant cela, une inclination et
-me quitta.</p>
-
-<p>Il me tint ce discours avec tant de candeur
-et de bon sens, qu'il justifia les impressions
-favorables que j'avois eues de son
-caractère&hellip; Je croyois aimer l'homme; mais
-je craignois de me méprendre sur l'objet&hellip;
-Il venoit de tracer ma façon de penser. Je
-n'aurois pas pu l'exprimer aussi bien; c'étoit
-la seule différence.</p>
-
-<p>Rien n'est plus incommode pour un cavalier,
-que d'avoir un cheval entre ses jambes
-qui dresse les oreilles et fait des écarts à
-chaque objet qu'il aperçoit: cela m'inquiète
-fort peu&hellip; mais j'avoue franchement que
-j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier
-mois que j'ai passé à Paris, d'entendre prononcer
-certains mots auxquels je n'étois pas
-accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens,
-et ils me soulevoient&hellip; Mais je trouvai, le
-second mois, qu'ils étoient sans conséquence,
-et ne blessoient point la pudeur.</p>
-
-<p>Madame de Rambouillet, après six semaines
-de connoissance, me fit l'honneur
-de me mener avec elle à deux lieues de Paris
-dans sa voiture&hellip; On ne peut être plus
-polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle
-dans ses expressions&hellip; En revenant, elle
-me pria de tirer le cordon&hellip; Avez-vous
-besoin de quelque chose? lui dis-je&hellip; Rien
-que de pisser, dit-elle.</p>
-
-<p>Ami voyageur, ne troublez point madame
-de Rambouillet; et vous, belles nymphes qui
-faites les mystérieuses, allez cueillir des roses,
-effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez&hellip;
-Madame de Rambouillet n'en fit
-pas davantage&hellip; Je lui avois aidé à descendre
-de carrosse, et j'eusse été le prêtre
-de la chaste Castalie, que je ne me serois
-pas tenu dans une attitude plus décente et
-plus respectueuse près de sa fontaine.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">LA FEMME DE CHAMBRE.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Ce que le vieil officier venoit de me dire
-sur les voyages, me fit souvenir des avis que
-Polonius donnoit à son fils sur le même sujet;
-ces avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet
-retraça à ma mémoire les autres ouvrages de
-Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la
-boutique d'un libraire sur le quai de Conti,
-pour acheter les &oelig;uvres de ce poëte.</p>
-
-<p>Le libraire me dit qu'il n'en avoit point
-de complètes. Comment! lui dis-je, en voilà
-un exemplaire sur votre comptoir. Cela est
-vrai; mais il n'est pas à moi&hellip; Il est à
-monsieur le comte de B&hellip; qui me l'a envoyé
-de Versailles pour le faire relier, et auquel
-je le renverrai demain matin.</p>
-
-<p>Et que fait monsieur le comte de B&hellip;
-de ce livre? lui dis-je. Est-ce qu'il lit Shakespéar?
-Oh! dit le libraire, c'est un esprit
-fort&hellip; Il aime les livres anglois; et ce qui
-lui fait encore plus d'honneur, Monsieur,
-c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité,
-lui dis-je, vous parlez si poliment, que vous
-forceriez presque un anglois, par reconnoissance,
-à dépenser quelques louis dans votre
-boutique. Le libraire fit une inclination, et
-alloit probablement dire quelque chose, lorsqu'une
-jeune fille d'environ vingt ans, fort
-décemment mise, et qui avoit l'air d'être au
-service de quelque dévote à la mode, entra
-dans la boutique, et demanda <i>Les Égaremens
-du c&oelig;ur et de l'esprit</i>. Le libraire les lui donna
-aussitôt. Elle tira de sa poche une petite
-bourse de satin vert, nouée d'un ruban de
-même couleur&hellip; Elle la délia, et mit dedans
-le pouce et le doigt avec délicatesse,
-mais sans affectation, pour prendre de l'argent,
-et paya. Rien ne me retenoit dans la
-boutique, et j'en sortis avec elle.</p>
-
-<p>Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous
-des égaremens du c&oelig;ur? A peine savez-vous
-encore que vous en ayez un, jusqu'à
-ce que l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger
-infidèle lui ait causé du mal. Dieu m'en garde!
-répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre
-c&oelig;ur est bon, et ce seroit dommage qu'on
-vous le dérobât&hellip; C'est pour vous un trésor
-précieux&hellip; Il vous donne un meilleur air que
-si vous étiez parée de perles et de diamans.</p>
-
-<p>La jeune fille m'écoutoit avec une attention
-docile, et elle tenoit sa bourse par le
-ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la
-saisissant&hellip; et aussitôt elle l'avança vers
-moi&hellip; Il y a bien peu de chose dedans,
-continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage
-que vous êtes belle, et le ciel la remplira&hellip;
-J'avois encore dans la main quelques écus
-qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar;
-elle m'avoit tout-à-fait laissé aller sa
-bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le ruban,
-et je la lui rendis.</p>
-
-<p>Elle me fit, sans parler, une humble inclination&hellip;
-C'étoit une de ces inclinations
-tranquilles et reconnoissantes, où le c&oelig;ur
-a plus de part que le geste. Le c&oelig;ur sent
-le bienfait, et le geste exprime la reconnoissance.
-Je n'ai jamais donné un écu à une
-fille avec plus de plaisir.</p>
-
-<p>Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma
-chère, sans ce petit présent, quand vous verrez
-l'écu, vous vous souviendrez de l'avis.
-N'allez pas le dépenser en rubans&hellip;</p>
-
-<p>Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai&hellip;
-et elle me donna la main&hellip;
-Oui, Monsieur, je le mettrai à part.</p>
-
-<p>Une convention vertueuse qui se fait entre
-homme et femme, semble sanctifier leurs plus
-secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il
-faisoit obscur; malgré cela, comme nous
-allions du même côté, nous n'eûmes point
-de scrupule d'aller ensemble le long du quai
-de Conti.</p>
-
-<p>Elle me fit une seconde inclination lorsque
-nous nous mîmes en marche; et nous n'étions
-pas encore à vingt pas de la porte du
-libraire, que, croyant n'avoir pas assez
-fait, elle s'arrêta un petit moment pour me
-remercier encore.</p>
-
-<p>C'est un petit tribut, lui dis-je, que je
-n'ai pu m'empêcher de payer à la vertu, et
-je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte
-de la personne à qui je rends cet hommage&hellip;
-Mais l'innocence, ma chère, est peinte sur
-votre visage&hellip; Malheur à celui qui essaieroit
-de lui tendre des pièges!</p>
-
-<p>Elle parut un peu affectée de ce que je
-lui disois&hellip; Elle fit un profond soupir&hellip;
-Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher
-la cause, et nous gardâmes le silence jusqu'au
-coin de la rue de Nevers, où nous devions
-nous séparer.</p>
-
-<p>Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère,
-de l'hôtel de Modène? Oui; mais on peut
-y aller aussi par la rue Guénégaud qui est
-un peu plus loin&hellip; Hé bien! j'irai donc par
-la rue Guénégaud, pour deux raisons; d'abord,
-parce que cela me fera plaisir; et ensuite,
-pour vous accompagner plus long-temps.
-En vérité, dit-elle, je souhaiterois que
-l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères&hellip;
-C'est peut-être là que vous demeurez? lui
-dis-je.&mdash;Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre
-de madame de R&hellip; Bon Dieu!
-m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on
-m'a chargé d'une lettre à Amiens. Elle me
-dit que madame de R&hellip; attendoit en effet
-un étranger qui devoit lui remettre une lettre,
-et qu'elle étoit fort impatiente de le voir&hellip;
-Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous
-l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects,
-et que j'aurai l'honneur de la voir demain
-matin.</p>
-
-<p>C'étoit au coin de la rue de Nevers que
-nous disions tout cela&hellip; Nous étions arrêtés,
-parce que la jeune fille vouloit mettre
-les deux volumes qu'elle venoit d'acheter dans
-ses poches: je tenois le second, tandis qu'elle
-y fourroit le premier, et elle tint sa poche
-ouverte afin que j'y misse l'autre.</p>
-
-<p>Qu'il est doux de sentir la finesse des liens
-qui attachent nos affections!</p>
-
-<p>Nous nous remîmes encore en marche&hellip;
-et nous n'avions pas fait trois pas, qu'elle
-me prit le bras&hellip; J'allois l'en prier, mais
-elle le fit d'elle-même, avec cette simplicité
-irréfléchie qui montre qu'elle ne pensoit pas
-du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu&hellip; Pour
-moi, je crus sentir si vivement en ce moment
-les influences de ce qu'on appelle la force
-du sang, que je ne pus m'empêcher de la
-fixer pour voir si je ne trouverois pas en
-elle quelque ressemblance de famille&hellip; Hé!
-ne sommes-nous pas, dis-je, tous parens?</p>
-
-<p>Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je
-m'arrêtai pour lui dire décidément adieu.
-Elle me remercia encore, et pour ma politesse,
-et pour lui avoir tenu compagnie.
-Nous avions quelque peine à nous séparer&hellip;
-Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux
-fois. Notre séparation étoit si cordiale, que
-je l'aurois scellée, je crois, en tout autre
-lieu, d'un baiser de charité aussi saint, aussi
-chaud que celui d'un apôtre.</p>
-
-<p>Mais à Paris il n'y a guère que les hommes
-qui s'embrassent&hellip; Je fis ce qui revient à
-peu-près au même&hellip;</p>
-
-<p>Je priai Dieu de la bénir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32">LE PASSE-PORT.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on
-était venu de la part de M. le lieutenant de
-police pour s'informer de moi&hellip; Diable!
-dis-je, j'en sais la raison, et il est temps d'en
-informer le lecteur. J'ai omis cette partie de
-l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée&hellip;
-Je ne l'avois pas oubliée&hellip; mais j'avois
-pensé, en écrivant, qu'elle seroit mieux
-placée ici.</p>
-
-<p>J'étois parti de Londres avec une telle précipitation,
-que je n'avois pas songé que nous
-étions en guerre avec la France. J'étois arrivé
-à Douvres, déjà je voyois, par le secours
-de ma lunette d'approche, les hauteurs qui
-sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la
-guerre ne m'étoit pas venue à l'esprit, que
-celle qu'on ne pouvoit pas aller en France
-sans passe-port&hellip; Aller seulement au
-bout d'une rue, et m'en retourner sans avoir
-rien fait, est pour moi une chose pénible.
-Le voyage que je commençois étoit le plus
-grand effort que j'eusse jamais fait pour
-acquérir des connoissances, et je ne pouvois
-supporter l'idée de retourner à Londres
-sans remplir mon projet&hellip; On me dit
-que le comte de&hellip; avoit loué le paquebot&hellip;
-Il étoit logé dans mon auberge;
-j'étois légèrement connu de lui, et j'allai le
-prier de me prendre à sa suite&hellip; Il ne fit
-point de difficulté; mais il me prévint que
-son inclination à m'obliger ne pourroit s'étendre
-que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit
-obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé
-à Calais, me dit-il, vous pourrez sans crainte
-aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous
-chercherez des amis pour pourvoir à votre
-sûreté. M. le comte, lui dis-je, je me tirerai
-alors d'embarras&hellip; Je m'embarquai
-donc, et je ne songeai plus à l'affaire.</p>
-
-<p>Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant
-de police avoit envoyé, je sentis dans
-l'instant de quoi il étoit question&hellip;
-L'hôte monta presque en même-temps pour
-me dire la même chose, en ajoutant qu'on
-avoit singuliérement demandé mon passe-port.
-J'espère, dit-il, que vous en avez
-un?&hellip; Moi! non, en vérité, lui dis je,
-je n'en ai pas.</p>
-
-<p>Vous n'en avez pas! et il se retira à trois
-pas, comme s'il eût craint que je ne lui communiquasse
-la peste; La Fleur, au contraire,
-avança trois pas avec cette espèce de mouvement
-que fait une bonne ame pour venir
-au secours d'une autre&hellip; Le bon garçon
-gagna tout-à-fait mon c&oelig;ur. Ce seul trait me
-fit connoître son caractère aussi parfaitement
-que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant
-sept ans; et je vis que je pouvois me fier
-entièrement à sa probité et à son attachement&hellip;</p>
-
-<p>Milord! s'écria l'hôte&hellip; mais se reprenant
-aussitôt, il changea de ton&hellip; Si
-monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a
-apparemment des amis à Paris qui peuvent
-lui en procurer un&hellip; Je ne connois personne,
-lui dis-je avec un air indifférent. Hé
-bien, monsieur, en ce cas-là, dit-il, vous
-pouvez vous attendre à vous voir fourrer à
-la Bastille, ou pour le moins au Châtelet&hellip;
-Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est
-rempli de bonté; il ne fait de mal à personne&hellip;
-Vous avez raison, mais cela
-n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous
-mette à la Bastille demain matin&hellip; J'ai
-loué, repris-je, votre appartement pour un
-mois, et je ne le quitterai pas avant le temps
-pour tous les rois de France dans le monde.</p>
-
-<p>La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur,
-mais personne ne peut s'opposer au roi.</p>
-
-<p>Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces
-messieurs anglois sont des gens bien extraordinaires;
-et il se retira en grommelant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch33">LE PASSE-PORT.<br />
-<span class="sc">L'hôtel à Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et
-n'eus l'air de traiter la chose si cavaliérement,
-que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai
-même de paroître plus gai pendant le
-souper, et de causer avec lui d'autres choses.
-Paris et l'opéra comique étoient déjà pour
-moi un sujet inépuisable de conversation. La
-Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il m'avoit
-suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais
-lorsqu'il me vit en sortir avec la jeune fille,
-et que j'allois avec elle le long du quai, il
-jugea inutile de me suivre un pas de plus;
-et après quelques réflexions, il prit le chemin
-le plus court pour revenir à l'hôtel, où
-il avoit appris toute l'affaire de la police sur
-mon arrivée à Paris.</p>
-
-<p>Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je
-lui dis de descendre pour souper. Je me livrai
-alors aux plus sérieuses réflexions sur ma situation.</p>
-
-<p>Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu
-souriras au souvenir d'un court entretien que
-nous eûmes ensemble, presque au moment
-de mon départ&hellip; Je dois le raconter ici.</p>
-
-<p>Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé
-d'argent que de réflexion, m'avoit pris à part
-pour me demander combien j'avois. Je lui
-montrai ma bourse. Eugène branla la tête,
-et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit pas!&hellip;
-Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la
-sienne dans la mienne, augmente tes guinées
-de toutes celles que j'ai&hellip; Mais en
-conscience j'en ai assez des miennes&hellip;
-Je t'assure que non. Je connois mieux que
-toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être,
-mais vous ne faites pas réflexion,
-Eugène, lui dis-je en refusant son offre,
-que je ne serai pas trois jours à Paris sans
-faire quelque étourderie qui me fera mettre
-à la Bastille, où je vivrai un ou deux mois
-entiérement aux dépens du roi&hellip; Oh!
-excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais
-réellement oublié cette ressource.</p>
-
-<p>L'événement dont j'avois badiné alloit probablement
-se réaliser&hellip;</p>
-
-<p>Mais, soit folie, indifférence, philosophie,
-opiniâtreté, ou je ne sais quelle autre
-cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire,
-je ne pus y penser que de la même manière
-dont j'en avois parlé à mon ami au moment
-de mon départ.</p>
-
-<p>La Bastille!&hellip; Mais la terreur est dans
-le mot&hellip; Et qu'on en dise ce qu'on
-voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une
-tour&hellip; et une tour ne veut rien dire de
-plus qu'une maison dont on ne peut pas
-sortir&hellip; Que le ciel soit favorable aux
-goutteux!&hellip; Mais ne sont-ils pas dans ce
-cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs
-par jour, des plumes, de l'encre, du papier
-et de la patience, on peut bien garder
-la maison pendant un mois ou six semaines
-sans sortir. Que craindre quand on n'a point
-fait de mal?&hellip; On n'en sort que meilleur
-et plus sage&hellip;</p>
-
-<p>La tête pleine de ces réflexions, enchanté
-de mes idées et de mon raisonnement, je
-descendis dans la cour je ne sais pour quelle
-raison. Je déteste, me disais-je, les pinceaux
-sombres, et je n'envie point l'art triste de
-peindre les maux de la vie avec des couleurs
-aussi noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il
-s'est grossis, et qu'il s'est rendus horribles
-à lui-même; dépouillez-les de tout ce que
-vous y avez ajouté, et il n'y fait aucune
-attention&hellip; Il est vrai, continuai-je, dans
-le dessein d'adoucir la proposition, que la
-Bastille est un mal qui n'est pas à mépriser&hellip;
-Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés,
-que ses portes ne soient pas barricadées,
-figurez-vous que ce n'est simplement qu'un
-asile de contrainte, et supposez que c'est
-quelque infirmité qui vous y retient, et non
-la volonté d'un homme, alors le mal s'évanouit,
-et vous le souffrez sans vous plaindre.
-Je me disois tout cela, quand je fus interrompu,
-au milieu de mon soliloque, par une
-voix que je pris pour celle d'un enfant qui
-se plaignoit de ce qu'on ne pouvoit sortir.
-Je regardai sous la porte-cochère&hellip; Je ne
-vis personne, et je revins dans la cour sans
-faire la moindre attention à ce que j'avois
-entendu.</p>
-
-<p>Mais à peine y fus-je revenu que la même
-voix répéta deux fois les mêmes expressions&hellip;
-Je levai les yeux, et je vis
-qu'elles venoient d'un sansonnet qui étoit
-renfermé dans une petite cage&hellip; <i>Je ne peux
-pas sortir, je ne peux pas sortir</i>&hellip; disoit le
-sansonnet.</p>
-
-<p>Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs
-personnes passèrent sous la porte, et il leur
-fit les mêmes plaintes de sa captivité, en
-volant de leur côté dans sa cage&hellip; <i>Je ne
-peux pas sortir</i>&hellip; Oh! je vais à ton aide,
-m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il
-coûte&hellip; La porte de la cage étoit du côté
-du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec
-du fil d'archal, qu'il étoit impossible de
-l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux&hellip;
-J'y mis les deux mains.</p>
-
-<p>L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de
-lui procurer sa délivrance. Il passoit sa tête
-à travers le treillis, et y pressoit son estomac,
-comme s'il eût été impatient&hellip; Je
-crains bien, pauvre petit captif, lui disois-je,
-de ne pouvoir te rendre la liberté&hellip;
-<i>Non</i>, dit le sansonnet, <i>je ne peux pas
-sortir&hellip; je ne peux pas sortir</i>&hellip;</p>
-
-<p>Jamais mes affections ne furent plus tendrement
-agitées&hellip; Jamais dans ma vie
-aucun accident ne m'a rappelé plus promptement
-mes esprits dissipés par un foible
-raisonnement. Les notes n'étoient proférées
-que mécaniquement; mais elles étoient si
-conformes à l'accent de la nature, qu'elles
-renversèrent en un instant tout mon plan
-systématique sur la Bastille; et le c&oelig;ur appesanti,
-je remontai l'escalier avec des pensées
-bien différentes de celles que j'avois eues en
-descendant&hellip;</p>
-
-<p>Déguise-toi comme tu voudras, triste
-esclavage, tu n'es toujours qu'une coupe
-amère; et quoique des millions de mortels,
-dans tous les siècles, aient été formés pour
-goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins
-amer. C'est toi, ô charmante déesse! que
-tout le monde adore en public ou en secret;
-c'est toi, aimable <span class="small">LIBERTÉ</span>, dont le goût est
-délicieux, et le sera toujours jusqu'à ce que
-la nature soit changée&hellip; Nulle teinture
-ne peut ternir ta robe de neige, nulle puissance
-chimique changer ton sceptre en fer&hellip;
-Le berger qui jouit de tes faveurs est plus
-heureux en mangeant sa croûte de pain,
-que son monarque, de la cour duquel tu es
-exilée&hellip; Ciel&hellip;! m'écriai-je en tombant à
-genoux sur la dernière marche de l'escalier,
-accorde-moi seulement la santé dont tu es
-le grand dispensateur, et donne-moi cette
-belle déesse pour compagne&hellip; et fais
-pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta
-divine providence, sur les têtes de ceux qui
-les ambitionnent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch34">LE CAPTIF.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>L'idée du sansonnet en cage me suivit
-jusque dans ma chambre&hellip; Je m'approchai
-de la table, et la tête appuyée sur ma
-main, toutes les peines d'une prison se retracèrent
-à mon esprit&hellip; J'étois disposé à
-réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.</p>
-
-<p>Je voulus commencer par les millions de
-mes semblables qui étoient nés pour l'esclavage&hellip;
-Mais trouvant que cette peinture,
-quelque touchante qu'elle fût, ne rapprochoit
-pas assez les idées de la situation où
-j'étois, et que la multitude de ces tristes
-groupes ne faisoit que me distraire&hellip;</p>
-
-<p>Je me représentai donc un seul captif renfermé
-dans un cachot&hellip; Je le regardai à
-travers de sa porte grillée, pour faire son
-portrait à la faveur de la lueur sombre qui
-éclairoit son triste souterrain.</p>
-
-<p>Je considérai son corps à demi usé par
-l'ennui de l'attente et de la contrainte, et je
-compris cette espèce de maladie de c&oelig;ur qui
-provient de l'espoir différé&hellip; Je le
-vis, en l'examinant de plus près, presqu'entiérement
-défiguré: il étoit pâle et miné par
-la fièvre&hellip; Depuis trente ans, son sang
-n'avoit point été rafraîchi par le vent d'ouest.
-Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant
-tout ce temps&hellip; Ni amis, ni parens ne
-lui avoient fait entendre les doux sons de
-leurs voix à travers ses grilles&hellip; Ses
-enfans&hellip;</p>
-
-<p>Ici mon c&oelig;ur commença à saigner, et je
-fus forcé de jeter les yeux sur une autre partie
-du tableau.</p>
-
-<p>Il étoit assis sur un peu de paille dans le
-coin le plus reculé du cachot. C'étoit alternativement
-son lit et sa chaise&hellip; Il avoit
-la main sur un calendrier, qu'il s'étoit fait
-avec de petits bâtons, où il avoit marqué
-par des tailles les tristes jours qu'il avoit
-passés dans cet affreux séjour&hellip; Il tenoit
-un de ces petits bâtons, et avec un clou
-rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille,
-un autre jour de misère au nombre de ceux
-qui étoient passés.&mdash;Comme j'obscurcissois
-le peu de lumière qu'il avoit, il leva vers la
-porte des yeux éteints par le désespoir, les
-baissa ensuite, secoua la tête, et continua
-son déplorable travail. Ses chaînes, en mettant
-son petit bâton sur le tas des autres,
-se firent entendre&hellip; Il poussa un profond
-soupir&hellip; Le fer qui l'entouroit me sembloit
-pénétrer dans son ame&hellip; Je fondis
-en larmes&hellip; Je ne pus soutenir la vue
-de cet affreux tableau que mon imagination
-me représentoit&hellip; Je me levai en sursaut&hellip;
-j'appelai La Fleur, et je lui ordonnai
-d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de
-remise à neuf heures précises.</p>
-
-<p>J'irai, dis-je, me présenter directement à
-M. le duc de Choiseul.</p>
-
-<p>La Fleur m'auroit volontiers aidé à me
-mettre au lit;&hellip; mais je connoissois sa
-sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir
-mon air triste et sombre: je lui dis que je
-me coucherois seul, et qu'il pouvoit aller en
-faire autant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch35">LE SANSONNET.<br />
-<span class="sc">Chemin de Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>Je montai dans mon carrosse à l'heure
-indiquée. La Fleur se mit derrière, et je dis
-au cocher de me mener à Versailles le plus
-grand train qu'il pourroit.</p>
-
-<p>Le chemin ne m'offrant rien de ce que je
-cherche ordinairement en voyageant, je ne
-peux mieux en remplir le vide que par l'histoire
-abrégée de mon sansonnet.</p>
-
-<p>Milord L&hellip; attendoit un jour que le vent
-devînt favorable pour passer de Douvres à
-Calais&hellip; Son laquais, en se promenant
-sur les hauteurs, attrapa le sansonnet avant
-qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le
-nourrit, le prit en affection, et l'apporta
-à Paris.</p>
-
-<p>Son premier soin, en arrivant, fut de lui
-acheter une cage qui lui coûta vingt-quatre
-sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et
-pendant les cinq mois que son maître resta
-à Paris, il apprit au sansonnet, dans la
-langue de son pays, les quatre mots (et
-pas davantage) auxquels j'ai tant d'obligation.</p>
-
-<p>Lorsque milord partit pour l'Italie, son
-laquais donna le sansonnet et la cage à
-l'hôte: mais son petit chant en faveur de
-la liberté étant un langage inconnu à Paris,
-on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il
-disoit que de lui&hellip; La Fleur offrit une
-bouteille de vin à l'hôte, et l'hôte lui donna
-le sansonnet et la cage.</p>
-
-<p>A mon retour d'Italie, je l'emportai avec
-moi, et lui fis revoir son pays natal. Je racontai
-son histoire au lord A&hellip; et le lord
-A&hellip; me pria de lui donner l'oiseau. Quelques
-semaines après, il en fit présent au
-lord B&hellip;; le lord B&hellip; le donna au lord
-C&hellip;; l'écuyer du lord C&hellip; le vendit au
-lord D&hellip; pour un scheling; le lord D&hellip;
-le donna au lord E&hellip; et mon sansonnet
-fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet.
-De la chambre des pairs, il passa dans la
-chambre des communes, où il ne trouva pas
-moins de maîtres; mais comme tous ces
-messieurs vouloient <i>entrer dedans</i>&hellip; et
-que le sansonnet au contraire ne demandoit
-qu'à sortir, il fut presque aussi méprisé à
-Londres qu'à Paris&hellip;</p>
-
-<p>Plusieurs de mes lecteurs ont assurément
-entendu parler de lui&hellip;; et si quelqu'un
-par hasard l'a jamais vu, je le prie de se
-souvenir qu'il m'a appartenu&hellip;</p>
-
-<p>Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet,
-sinon que depuis lors jusqu'à présent j'ai porté
-ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries.</p>
-
-<p>Que les hérauts d'armes lui tordent le cou,
-s'ils l'osent&hellip;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch36">LE PLACET.<br />
-<span class="sc">Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>Je ne voudrois pas, quand je vais implorer
-la protection de quelqu'un, que mon ennemi
-vît la situation de mon esprit&hellip; C'est par
-cette même raison que je tâche ordinairement
-d'être mon propre protecteur&hellip; mais
-c'étoit par force que je m'adressois au duc
-de C&hellip;; si c'eût été une action de choix,
-je suppose que je l'aurois faite tout comme
-un autre.</p>
-
-<p>Combien de formes de placets, de la tournure
-la plus basse, mon servile c&oelig;ur ne
-conçut-il pas pendant tout le chemin! Je
-méritois d'aller à la Bastille pour chacune de
-ces tournures.</p>
-
-<p>Arrivé à la vue de Versailles, je voulus
-m'occuper à rassembler des mots, des maximes;
-j'essayai des attitudes, des tons de voix
-pour s'insinuer dans les bonnes grâces de
-M. le duc. Bon! disois-je, j'y suis: ceci
-fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit
-qu'on lui auroit fait sans lui prendre la mesure.
-Sot, continuai-je en m'apostrophant, commence
-par regarder M. le duc de C&hellip;
-observe son visage&hellip; le caractère qui y est
-tracé&hellip; remarque son attitude en t'écoutant,
-la tournure et l'expression de toute sa
-personne, et le premier mot qui sortira de
-sa bouche te donnera le ton que tu dois
-prendre. Vous composerez sur-le-champ votre
-harangue, de l'assemblage de toutes ces
-choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera
-très-vraisemblablement; c'est lui qui en
-aura fourni les ingrédiens.</p>
-
-<p>Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait
-ce pas-là. Lâche! un homme n'est-il donc
-pas égal à un autre sur toute la surface du
-globe? Cela est ainsi dans un champ de bataille;
-pourquoi cela ne seroit-il pas de même
-face à face dans le cabinet? Crois-moi,
-Yorick, un homme qui ne prend pas cette
-noble assurance, se manque à lui-même, se
-dégrade et dément ses propres ressources dix
-fois sur une que la nature les lui refuse. Présente-toi
-au duc avec la crainte de la Bastille
-dans tes regards et dans ta contenance, et
-sois assuré que tu seras renvoyé à Paris en
-moins d'une heure sous bonne escorte&hellip;</p>
-
-<p>Ma foi, dis-je, je le crois ainsi&hellip; Hé bien,
-par le ciel! j'irai au duc avec toute l'assurance
-et toute la gaieté possibles&hellip;</p>
-
-<p>Vous vous égarez encore, me dis-je. Un
-c&oelig;ur tranquille ne se jette pas dans les extrêmes&hellip;
-il se possède toujours&hellip; Bien,
-bien, m'écriai-je, tandis que le cocher entroit
-dans les cours; je vois que je m'en acquitterai
-très-bien. Et quand il s'arrêta, je me
-trouvai, par la leçon que je venois de me
-donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne
-montai l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont
-les victimes de la justice, ni avec cette humeur
-vive et badine qui m'anime toujours
-quand je te vais voir, Eliza.</p>
-
-<p>Dès que je parus dans le salon, une personne
-vint au-devant de moi; je ne sais si
-c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre,
-peut-être étoit-ce quelque sous-secrétaire;
-elle me dit que M. le duc de C&hellip;
-travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il
-faut s'y prendre pour obtenir audience; je
-suis étranger, et ce qui est encore pis dans
-la conjoncture des affaires présentes, c'est
-que je suis anglois. Elle me répondit que
-cette circonstance ne rendoit pas la chose
-plus difficile&hellip; Je lui fis une légère inclination&hellip;
-Monsieur, lui dis-je, ce que
-j'ai à communiquer à M. le duc est fort
-important. Il regarda de côté et d'autre,
-pour voir apparemment s'il n'y avoit personne
-qui pût en avertir le ministre. Je retournai
-à lui&hellip; Je ne veux pas, monsieur,
-lui dis-je, causer ici de méprise&hellip; ce n'est
-pas pour M. le duc que l'affaire dont j'ai à
-lui parler est importante, c'est pour moi.
-Oh! c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur,
-repris-je, je suis sûr que c'est la même
-chose pour M. le duc&hellip; Cependant je le
-priai de me dire quand pourrais avoir accès.
-Dans deux heures, dit-il. Le nombre des
-équipages qui étoient dans la cour sembloit
-justifier ce calcul. Que faire pendant ce
-temps-là? Se promener en long et en large
-dans une salle d'audience, ne me paroissoit
-pas un passe-temps fort agréable. Je descendis,
-et j'ordonnai au cocher de me mener
-au cordon-bleu.</p>
-
-<p>Mais tel est mon destin&hellip; Il est rare que
-j'aille à l'endroit que je me propose.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch37">LE PATISSIER.<br />
-<span class="sc">Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge
-que je changeai d'idée. Puisque je suis à
-Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas
-davantage de parcourir la ville; je tirai le
-cordon, et je dis au cocher de me promener
-par quelques-unes de ses principales rues.
-Cela sera bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose
-qu'elle n'est pas grande. Elle n'est pas
-grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est
-fort grande et même fort belle. La plupart
-des seigneurs y ont des hôtels&hellip; A ce mot
-d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le
-comte de B. dont le libraire du quai Conti
-m'avoit dit tant de bien&hellip; Hé! pourquoi
-n'irai-je pas chez un homme qui a une si
-haute idée des livres anglois, et des anglois
-mêmes? Je lui raconterai mon aventure&hellip;
-Je changeai donc d'avis une seconde fois&hellip;
-à bien compter, même, c'étoit la troisième.
-J'avois eu d'abord envie d'aller chez madame
-R&hellip; rue des Saints-Pères; j'avois chargé sa
-femme-de-chambre de la prévenir que je me
-rendrois assurément chez elle. Mais ce n'est
-pas moi qui règle les circonstances, ce sont
-les circonstances qui me gouvernent. Ayant
-donc aperçu de l'autre côté de la rue un
-homme qui portoit un panier, et paroissoit
-avoir quelque chose à vendre, je dis à La
-Fleur d'aller lui demander où demeuroit le
-comte de B&hellip;</p>
-
-<p>La Fleur revint précipitamment; et avec
-un air qui peignoit la surprise, il me dit que
-c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit
-des petits pâtés&hellip; Quel conte! lui
-dis-je, cela est impossible. Je ne puis, monsieur,
-vous expliquer la raison de ce que
-j'ai vu; mais cela est; j'ai vu la croix et le
-ruban rouge attaché à la boutonnière&hellip;
-J'ai regardé dans le panier, et j'ai vu les petits
-pâtés qu'il vend; il est impossible que je me
-trompe en cela.</p>
-
-<p>Un tel revers dans la vie d'un homme éveille
-dans une ame sensible un autre principe que
-la curiosité&hellip; Je l'examinai quelque temps
-de dedans mon carrosse&hellip; Plus je l'examinois,
-plus je le voyois avec sa croix et
-son panier, et plus mon esprit et mon c&oelig;ur
-s'échauffoient&hellip; Je descendis de la voiture,
-et je dirigeai mes pas vers lui.</p>
-
-<p>Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui
-tomboit au-dessous des genoux. Sa croix
-pendoit au-dessus de la bavette. Son panier,
-rempli de petits pâtés, étoit couvert d'une
-serviette ouvrée. Il y en avoit une autre au
-fond, et tout cela étoit si propre, que l'on
-pouvoit acheter ses petits pâtés, aussi bien
-par appétit que par sentiment.</p>
-
-<p>Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit
-tranquille dans l'encoignure d'un hôtel,
-dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans
-y être sollicité.</p>
-
-<p>Il étoit âgé d'environ cinquante ans&hellip;
-d'une physionomie calme, mais un peu grave.
-Cela ne me surprit pas&hellip; Je m'adressai au
-panier plutôt qu'à lui. Je levai la serviette et
-pris un petit pâté, en le priant d'un air touché
-de m'expliquer ce phénomène.</p>
-
-<p>Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé
-sa jeunesse dans le service; qu'il y avoit
-mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu
-une compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion
-de la dernière paix, son régiment fut
-réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux
-d'autres régimens, fut renvoyé sans pension
-ni gratification&hellip; Il se trouvoit dans le
-monde sans amis, sans argent, et bien réellement,
-ajouta-t-il, sans autre chose que ceci
-(montrant sa croix). Le pauvre chevalier me
-faisoit pitié; mais il gagna mon estime en
-achevant ce qu'il avoit à me dire.</p>
-
-<p>Le roi est un prince aussi bon que généreux,
-mais il ne peut récompenser ni soulager
-tout le monde; mon malheur est de me
-trouver de ce nombre&hellip; Je suis marié&hellip;
-Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru
-pouvoir mettre à profit le petit talent qu'elle
-a de faire de la pâtisserie, et j'ai pensé, moi,
-qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous
-préserver tous deux des horreurs de la disette
-en vendant ce qu'elle fait&hellip; à moins
-que la providence ne nous eût offert un
-meilleur moyen.</p>
-
-<p>Je priverois les ames sensibles d'un plaisir,
-si je ne leur racontois pas ce qui arriva à ce
-pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf
-mois après.</p>
-
-<p>Il se tenoit ordinairement près de la grille
-du château. Sa croix attira les regards de
-plusieurs personnes qui eurent la même curiosité
-que moi, et il leur raconta la même
-histoire avec la même modestie qu'il me
-l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il
-sut que c'étoit un brave officier qui avoit eu
-l'estime de tout son corps, et il mit fin à
-son petit commerce, en lui donnant une
-pension de quinze cents livres.</p>
-
-<p>J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir
-qu'elle plairoit au lecteur; je le prie de me
-permettre, pour ma propre satisfaction, d'en
-raconter une autre arrivée à une personne du
-même état: les deux histoires se donnent
-jour réciproquement, et ce seroit dommage
-qu'elles fussent séparées.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch38">L'ÉPÉE.<br />
-<span class="sc">Rennes.</span></h2>
-
-
-<p>Quand les empires les plus puissans ont
-leurs époques de décadence, et éprouvent
-à leur tour les calamités et la misère, je ne
-m'arrêterai pas à dire les causes qui avoient
-insensiblement ruiné la maison d'E&hellip; en
-Bretagne. Le marquis d'E&hellip; avoit lutté
-avec beaucoup de fermeté contre les adversités
-de la fortune; il vouloit conserver encore
-aux yeux du monde quelques restes de l'éclat
-dont avoient brillé ses ancêtres; mais les
-dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui
-en avoient entièrement ôté les moyens&hellip;
-Il lui restoit bien assez pour le soutien d'une
-vie obscure&hellip; mais il avoit deux fils qui
-sembloient lui demander quelque chose de
-plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur
-sort. Ils avoient essayé de la voie des
-armes;&hellip; il en coûtoit trop pour parvenir;&hellip;
-l'économie ne convenoit pas à cet état&hellip;
-Il n'y avoit donc pour lui qu'une ressource,
-et c'étoit le commerce.</p>
-
-<p>Dans toute autre province de France, hormis
-la Bretagne, c'étoit flétrir pour toujours
-la racine du petit arbre que son orgueil et
-son affection vouloient voir refleurir&hellip;
-Heureusement la Bretagne a conservé le privilége
-de secouer le joug de ce préjugé. Il
-s'en prévaut. Les états étoient assemblés à
-Rennes; le marquis en prit occasion de se
-présenter un jour, suivi de ses deux fils,
-devant le sénat. Il fit valoir avec dignité la
-faveur d'une ancienne loi du duché, qui,
-quoique rarement réclamée, n'en subsistoit
-pas moins dans toute sa force. Il ôta son
-épée de son côté. La voici, dit-il, prenez-la;
-soyez-en les fidèles dépositaires, jusqu'à
-ce qu'une meilleure fortune me mette en
-état de la reprendre et de m'en servir avec
-honneur.</p>
-
-<p>Le président accepta l'épée&hellip; Le marquis
-s'arrêta quelques momens pour la voir
-déposer dans les archives de sa maison, et se
-retira.</p>
-
-<p>Il s'embarqua le lendemain avec toute sa
-famille pour la Martinique. Une application
-assidue au commerce pendant dix-neuf ou
-vingt ans, et quelques legs inattendus de
-branches éloignées de sa maison, lui rendirent
-de quoi soutenir sa noblesse, et il revint
-chez lui pour réclamer son épée.</p>
-
-<p>J'eus le bonheur de me trouver à Rennes
-le jour de cet événement solennel. C'est
-ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourroit
-lui donner un voyageur sentimental?</p>
-
-<p>Le marquis, tenant par la main une épouse
-respectable, parut avec modestie au milieu
-de l'assemblée. Son fils aîné conduisoit sa
-s&oelig;ur. Le cadet étoit à côté de sa mère.
-Un mouchoir cachoit les larmes de ce bon
-père.</p>
-
-<p>Le silence le plus profond régnoit dans
-toute l'assemblée. Le marquis remit sa femme
-aux soins de son fils cadet et de sa fille,
-avança six pas vers le président, et lui redemanda
-son épée. On la lui rendit. Il ne
-l'eut pas plutôt, qu'il la tira presque toute
-entière hors du fourreau&hellip; C'étoit la face
-brillante d'un ami qu'il avoit perdu de vue
-depuis quelque temps. Il l'examina attentivement,
-comme pour s'assurer que c'étoit la
-même. Il aperçut un peu de rouille vers la
-pointe: il la porta plus près de ses yeux, et il
-me sembla que je vis tomber une larme sur
-l'endroit rouillé; je ne pus y être trompé par
-ce qui suivit.</p>
-
-<p>Je trouverai, dit-il, quelqu'autre moyen
-pour l'ôter.</p>
-
-<p>Il la remit ensuite dans le fourreau, remercia
-ceux qui en avoient été les dépositaires,
-et se retira avec son épouse, sa fille
-et ses deux fils.</p>
-
-<p>Que je lui enviois ses sensations!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch39">LE PASSE-PORT.<br />
-<span class="sc">Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>J'entrai chez monsieur le comte de B&hellip;
-sans essuyer la moindre difficulté. Il feuilletoit
-les ouvrages de Shakespéar qui étoient
-sur son secrétaire, et je lui fis juger par mes
-regards que je les connoissois. Je suis venu,
-lui dis-je, sans introducteur, parce que je
-savois que je trouverois dans votre cabinet
-un ami qui m'introduiroit auprès de vous.
-Le voilà, c'est le grand Shakespéar, mon
-compatriote&hellip; Esprit sublime, m'écriai-je,
-fais moi cet honneur-là!</p>
-
-<p>Le comte sourit de la singularité de cette
-manière de se présenter&hellip; Il s'aperçut à
-mon air pâle que je ne me portois pas bien,
-et me pria aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et
-pour lui épargner des conjectures sur une
-visite qui n'étoit certainement pas faite dans
-les règles ordinaires, je lui racontai naïvement
-ce qui m'étoit arrivé chez le libraire,
-et comment cela m'avoit enhardi à venir le
-trouver plutôt que tout autre, pour lui faire
-part du petit embarras où je m'étois plongé.
-Quel est votre embarras? me dit-il, que je
-le sache. Je lui fis le même récit que j'ai
-déjà fait au lecteur.</p>
-
-<p>Mon hôte, ajoutai-je en le terminant,
-m'assure, M. le comte, qu'on me mettra à
-la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis
-au milieu du peuple le plus poli de l'univers,
-et ma conscience me dit que je suis
-intègre. Je ne suis point venu pour jouer
-ici le rôle d'espion, ni pour observer la nudité
-du pays; à peine ai-je eu la pensée que
-je fusse exposé. Il ne convient pas à la générosité
-françoise, monsieur le comte, dis-je,
-de faire du mal à des infirmes.</p>
-
-<p>Je vis le teint du comte s'animer lorsque
-je prononçai ceci&hellip; Ne craignez rien, dit-il&hellip;
-Moi! monsieur, je ne crains réellement rien;
-d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin,
-je suis venu en riant depuis Londres jusqu'à
-Paris, et je ne crois pas que monsieur le
-duc de C&hellip; soit assez ennemi de la joie
-pour me renvoyer en pleurs.</p>
-
-<p>Je me suis adressé à vous M. le comte,
-ajoutai-je en lui faisant une profonde inclination,
-pour vous engager à le prier de ne
-pas faire cet acte de cruauté.</p>
-
-<p>Le comte m'écoutoit avec un grand air de
-bonté&hellip; sans cela j'aurois moins parlé&hellip;
-Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit&hellip;
-Cependant la chose en resta là, et je ne voulus
-plus en parler.</p>
-
-<p>Il changea lui-même de discours; nous
-parlâmes de choses indifférentes, de livres,
-de nouvelles, de politique, des hommes&hellip;
-et puis des femmes. Que Dieu bénisse tout
-le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime
-plus que moi. Après tous les foibles que
-j'ai vus aux femmes, toutes les satires que
-j'ai lues contre elles, je les aime toujours.
-Je suis fermement persuadé qu'un homme
-qui n'a pas une espèce d'affection pour elles
-toutes, n'en peut aimer une seule comme
-il le doit.</p>
-
-<p>Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement
-le comte, vous n'êtes pas venu ici,
-dites-vous, pour espionner la nudité du pays&hellip;
-je vous crois&hellip; ni encore, j'ose le dire,
-celle de nos femmes. Mais permettez-moi
-de conjecturer que si par hasard vous en trouviez
-quelques-unes sur votre chemin, qui
-se présentassent ainsi à vos yeux, la vue
-de ces objets ne vous effraieroit pas.</p>
-
-<p>Il y a quelque chose en moi qui se révolte
-à la moindre idée indécente. Je me suis
-souvent efforcé de surmonter cette répugnance,
-et ce n'est qu'avec beaucoup de peine
-que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de
-femmes, des choses dont je n'aurois pas
-osé risquer une seule dans le tête-à-tête,
-m'eût-elle conduit au bonheur.</p>
-
-<p>Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si
-un pays aussi florissant ne m'offroit qu'une
-terre nue, je jeterois les yeux en pleurant&hellip;
-Pour ce qui est de la nudité des femmes,
-continuai-je en rougissant de l'idée qu'il avoit
-excitée en moi, j'observe si scrupuleusement
-l'évangile, je m'attendris tellement sur leurs
-foiblesses, que si j'en trouvois dans cet état,
-je les couvrirois d'un manteau, pourvu que
-je susse comment il faudroit m'y prendre&hellip;
-Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la
-nudité de leurs c&oelig;urs, et tâcher, à travers
-les différens déguisemens des coutumes, du
-climat, de la religion et des m&oelig;urs, de modeler
-le mien sur ce qu'il y a de bon&hellip;</p>
-
-<p>C'est pour cela que je suis venu à Paris;
-c'est pour la même raison, M. le comte,
-continuai-je, que je n'ai pas encore été voir
-le Palais-Royal, le Luxembourg, la façade
-du Louvre&hellip; Je n'ai pas non plus essayé
-de grossir le catalogue des tableaux, des statues,
-des églises: je me représente chaque
-beauté comme un temple dans lequel j'aimerois
-mieux entrer pour y voir les traits originaux
-et les légères esquisses qui s'y trouvent,
-plutôt que le fameux tableau de la transfiguration
-de Raphaël lui-même.</p>
-
-<p>La soif que j'en ai, continuai-je, aussi
-ardente que celle qui enflamme le sein du
-connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour
-venir en France, et me conduira probablement
-plus loin&hellip; C'est un voyage tranquille
-que le c&oelig;ur fait à la poursuite de la nature
-et des affections qu'elle fait éprouver, et
-qui nous porte à nous entr'aimer un peu
-mieux que nous ne faisons.</p>
-
-<p>Le comte me dit des choses fort obligeantes
-à ce sujet; et ajouta poliment qu'il étoit très-redevable
-à Shakespéar de lui avoir procuré
-ma connoissance&hellip; Mais à propos, dit-il,
-cet auteur est si rempli de ses grandes idées,
-qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est
-de me dire votre nom&hellip; Cela vous met
-dans la nécessité de vous nommer vous-même.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE PASSE-PORT.<br />
-<span class="sc">Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé
-de dire qui je suis&hellip; Je parle plus aisément
-d'un autre que de moi-même; et j'ai
-souvent souhaité de pouvoir le faire en un
-seul mot, pour avoir plutôt fini. Ce fut le
-seul moment et la seule occasion dans ma
-vie où je pus me satisfaire à cet égard. Shakespéar
-étoit sous mes yeux; je me souvins
-que mon nom étoit dans la tragédie d'Hamlet;
-je cherchai immédiatement la scène des
-fossoyeurs, au cinquième acte; et, posant
-le doigt sur le nom d'Yorick, je présentai
-le volume au comte&hellip; Me voici, lui dis-je.</p>
-
-<p>Il importe peu de savoir si la réalité de
-ma personne avoit effacé ou non de l'esprit
-du comte l'idée du squelette du pauvre Yorick,
-ou par quelle magie il se trompa de sept ou
-huit siècles&hellip; Les François conçoivent mieux
-qu'ils ne combinent&hellip; Rien ne m'étonne
-dans ce monde, et encore moins ces espèces
-de méprises&hellip; Je me suis avisé de faire
-quelques volumes de sermons, bons ou mauvais;
-et un de nos évêques, dont je révère
-d'ailleurs la candeur et la piété, me disoit
-un jour qu'il n'avoit pas la patience de feuilleter
-des sermons qui avoient été composés
-par le bouffon du roi de Danemarck. Mais,
-Monseigneur, lui dis-je, il y a deux Yorick.
-Le Yorick dont vous parlez est mort et enterré
-il y a huit siècles&hellip; il florissoit à la
-cour d'Horwendillus&hellip; L'autre Yorick n'a
-brillé dans aucune cour, et c'est moi qui le
-suis&hellip; Il secoua la tête. Mon Dieu! Monseigneur,
-ajoutai-je, vous voudriez donc me
-faire penser que vous pourriez confondre
-Alexandre-le-Grand, avec Alexandre dont
-parle Saint-Paul, et qui n'étoit qu'un chaudronnier?
-Je ne sais, dit-il; mais n'est-ce pas
-le même?</p>
-
-<p>Ah! si le roi de Macédoine, lui dis-je, Monseigneur,
-pouvoit vous donner un meilleur
-évêché, je suis bien sûr que vous ne parleriez
-pas ainsi.</p>
-
-<p>Le comte de B&hellip; tomba dans la même
-erreur.</p>
-
-<p>Vous êtes Yorick! s'écria-t-il&hellip; Oui, je
-le suis&hellip; Vous? Oui, moi-même, moi qui
-ai l'honneur de vous parler. Bon Dieu! dit-il
-en m'embrassant, vous êtes Yorick!</p>
-
-<p>Il mit aussitôt le volume de Shakespéar
-dans sa poche; et me laissa seul dans son
-cabinet.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE PASSE-PORT.<br />
-<span class="sc">Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le
-comte de B&hellip; étoit sorti précipitamment,
-ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar
-dans sa poche&hellip; Mais des mystères
-qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite,
-ne valent pas le temps que l'on perd à vouloir
-les pénétrer&hellip; il valoit mieux lire Shakespéar&hellip;
-Je pris un des volumes qui restoient,
-et je tombai sur la pièce intitulée <i>Beaucoup
-de bruit et de fracas pour rien</i>; et du fauteuil
-où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ
-à Messine; je m'y occupois si fort
-de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix, que
-je ne pensois ni à Versailles, ni au comte,
-ni au passe-port.</p>
-
-<p>Douce flexibilité de l'esprit humain, qui
-peut aussitôt se livrer à des illusions qui adoucissent
-les tristes momens de l'attente et de
-l'ennui!&hellip; Il y a long-temps que je n'existerois
-plus, si je n'avois pas erré dans ces
-plaines enchantées&hellip; Dès que je trouve
-un chemin trop rude pour mes pieds, ou
-trop escarpé pour mes forces, je le quitte
-pour chercher un sentier velouté et uni, que
-l'imagination a jonché de boutons de roses.
-J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus
-robuste et plus frais. Lorsque le mal m'accable,
-et que ce monde ne m'offre aucune
-retraite pour m'y soustraire, je le quitte,
-et je prends une nouvelle route&hellip; et comme
-j'ai une idée beaucoup plus claire des champs
-Elisées que du Ciel, je fais comme Enée,
-j'y entre par force&hellip; Je le vois qui rencontre
-l'ombre pensive de sa Didon abandonnée,
-qu'il cherche à reconnoître&hellip; Elle
-l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur
-de sa misère et de sa honte&hellip; Mes
-sensations se perdent dans les siennes, et se
-confondent dans ces émotions qui m'arrachoient
-des larmes sur son sort lorsque j'étois
-au collège.</p>
-
-<p>Ce n'est certainement pas là courir après
-une ombre vaine et se tourmenter inutilement
-pour la saisir: on se tourmente bien
-plus souvent en confiant le succès de ces
-émotions à la seule raison. J'assurerai hardiment
-que quant à moi, je ne fus jamais
-plus en état de vaincre aussi décidément une
-seule sensation désagréable dans mon c&oelig;ur,
-qu'en y excitant à sa place une autre plus
-douce et plus agréable.</p>
-
-<p>J'allois finir de lire le troisième acte lorsque
-le comte de B&hellip; entra, avec mon passe-port
-à la main&hellip; M. le duc de C&hellip; me
-dit-il, est aussi bon prophète qu'il est grand
-homme d'état&hellip; Celui qui rit, dit-il, ne
-sera jamais dangereux. Pour tout autre que
-le bouffon du roi, je n'aurois pu l'avoir de
-plus de deux heures&hellip; Mais, M. le comte,
-lui dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi&hellip;
-Mais vous êtes Yorick? Oui&hellip; Et vous riez,
-vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je
-ne suis point payé pour cela&hellip; C'est toujours
-à mes propres frais que je m'amuse&hellip;</p>
-
-<p>Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons
-à la cour; le dernier que nous eûmes
-parut sous le règne licencieux de Charles II.
-Nos m&oelig;urs depuis ce temps se sont si épurées;
-nos grands seigneurs sont si désintéressés,
-qu'ils ne désirent plus <i>rien</i> que les
-honneurs et la richesse de leur patrie; nos
-dames sont toutes si modestes, si réservées,
-si chastes, si dévotes&hellip; Ah! M. le comte,
-un bouffon n'auroit pas un seul trait de raillerie
-à décocher&hellip;</p>
-
-<p>Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE PASSE-PORT.<br />
-<span class="sc">Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>Le passe-port étoit adressé à tous les gouverneurs,
-lieutenans-commandans, officiers-généraux
-et autres officiers de justice; et M.
-Yorick, le bouffon du roi, et son bagage
-pouvoient voyager tranquillement. On avoit
-ordre de les laisser passer sans les inquiéter&hellip;
-J'avoue cependant que le triomphe d'avoir
-obtenu ce passe-port me paroissoit un peu
-terni par la figure que j'y faisois&hellip; Mais
-quels biens dans ce monde sont sans mélange?
-Je connois de graves théologiens qui vont
-jusqu'à soutenir que la jouissance même est
-accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse
-qu'ils connoissent, se termine ordinairement
-par quelque chose approchant
-de la convulsion.</p>
-
-<p>Je me souviens que le grave et le savant
-Bevoriskius, dans son commentaire sur les
-générations d'Adam, étant au milieu d'une
-note, l'interrompit tout naturellement pour
-parler de deux moineaux qui étoient sur les
-bords de sa fenêtre, et qui l'avoient tellement
-incommodé pendant qu'il écrivoit,
-qu'ils lui avoient enfin fait perdre le fil de
-sa généalogie.</p>
-
-<p>«Cela est étrange! s'écrie-t-il, mais le fait
-n'en est pas moins vrai. Ils me troubloient
-par leurs caresses&hellip; J'eus la curiosité de
-les marquer une à une avec ma plume;
-et le moineau mâle, dans le peu de temps
-qu'il m'auroit fallu pour finir ma note,
-reitéra les siennes vingt-trois fois et demie.</p>
-
-<p>»Que le ciel répand de bienfaits sur ses
-créatures! ajoute Bevoriskius.»</p>
-
-<p>Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux
-Yorick, qui publie ce que tu ne
-peux copier ici sans rougir!</p>
-
-<p>Mais cette anecdote n'a rien de commun
-avec mes voyages&hellip; Je demande deux fois&hellip;
-trois fois excuse de cette disgression.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch40">CARACTÈRES.<br />
-<span class="sc">Versailles.</span></h2>
-
-
-<p>Eh bien, me dit le comte après qu'il m'eut
-donné le passe-port, comment trouvez-vous
-les françois?</p>
-
-<p>On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant
-d'honnêtetés, je ne pouvois répondre à cette
-question que d'une manière fort polie.</p>
-
-<p><i>Passe pour cela</i>, dit le comte; mais parlez
-franchement, trouvez-vous dans les françois
-toute l'urbanité dont on leur fait honneur
-par tout? Tout ce que j'ai vu, lui dis-je,
-me confirme dans cette opinion&hellip; Oh! oui,
-dit le comte, les françois sont polis&hellip; Jusqu'à
-l'excès, repris-je.</p>
-
-<p>Ce mot excès le frappa; il prétendoit que
-j'entendois par-là plus que je ne disois. Je
-m'en défendis pendant long-temps aussi bien
-que je pus&hellip; Il insista sur ma réserve,
-et il m'engagea à parler avec franchise.</p>
-
-<p>Je crois, M. le comte, lui dis-je, qu'il en
-est des questions que l'on se fait dans la
-société, comme de la musique; on a besoin
-d'une clef pour répondre aux unes, comme
-pour régler l'autre. Une note exprimée trop
-haut ou trop bas, dérange tout le système
-de l'harmonie&hellip; Le comte de B&hellip; me
-dit qu'il ne savoit pas la musique, et me
-pria de m'expliquer de quelqu'autre façon&hellip;
-Une nation civilisée, M. le comte, lui dis-je
-enfin, rend le monde son tributaire. La politesse
-en elle-même, ainsi que le beau sexe,
-a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne
-au c&oelig;ur d'en dire du mal&hellip; Je crois cependant
-qu'il n'y a qu'un seul point de perfection
-où l'homme en général puisse arriver.
-S'il le passe, il change plutôt de qualités
-qu'il n'en acquiert&hellip; Je ne prétends pas
-marquer par-là à quel degré cela se rapporte
-aux françois sur le point dont nous parlons.
-Mais si jamais les anglois parvenoient à cette
-politesse qui distingue les françois, et s'ils
-ne perdoient pas en même-temps cette politesse
-du c&oelig;ur qui engage les hommes à
-faire plutôt des actes d'humanité que de pure
-civilité, ils perdroient au moins ce caractère
-original et varié qui les distingue non-seulement
-les uns des autres, mais aussi de
-tout le reste du monde.</p>
-
-<p>Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai
-quelques schelins qui avoient été frappés du
-temps du roi Guillaume, et qui étoient unis
-comme le verre: ils pouvoient servir à éclaircir
-ce que je venois de dire.</p>
-
-<p>Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant
-devant lui sur son bureau: par le frottement
-de ces pièces pendant soixante-dix
-ans qu'elles ont passé par tant de mains,
-elles sont devenues si semblables les unes aux
-autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.</p>
-
-<p>Les anglois, comme les anciennes médailles
-que l'on met à part et qui ne passent
-que par peu de mains, conservent la même
-rudesse que la main de la nature leur a donnée.
-Elles ne sont pas si agréables au toucher,
-mais en revanche la légende en est si lisible,
-que du premier coup-d'&oelig;il l'on voit de qui
-elles portent l'effigie et la suscription&hellip;
-Mais les françois, M. le comte&hellip; ajoutai-je,
-cherchant à adoucir ce que j'avois dit, ont
-tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien
-se passer de celle-là. Il n'y a point de peuple
-plus loyal, plus brave, plus généreux, plus
-spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut&hellip;
-c'est d'être trop sérieux.</p>
-
-<p>Mon Dieu! s'écria le comte en se levant
-avec surprise&hellip;</p>
-
-<p>Mais vous plaisantez, dit-il&hellip; Je mis la
-main sur ma poitrine, et l'assurai gravement
-que c'étoit mon opinion&hellip;</p>
-
-<p>Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne
-pouvoir rester, pour m'entendre justifier cette
-idée. Il étoit obligé de sortir dans le moment,
-pour aller dîner chez le duc de C&hellip; où il
-étoit engagé.</p>
-
-<p>Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez
-pas Versailles trop éloigné de Paris,
-pour vous empêcher d'y venir dîner avec
-moi&hellip; J'aurai peut-être alors le plaisir de
-vous voir rétracter votre opinion&hellip; ou
-d'apprendre comment vous la soutiendrez.
-En ce cas, M. l'anglois, vous ferez bien
-d'employer tous vos moyens, car vous aurez
-tout le monde contre vous&hellip; Je promis au
-comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui
-avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch41">LA TENTATION.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Je revins aussitôt à Paris. Le portier me
-dit qu'une jeune fille, qui avoit une boîte
-de carton, étoit venue me demander un instant
-avant que j'arrivasse. Je ne sais, dit-il,
-si elle s'en est allée ou non. Je pris la clef
-de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier
-la jeune fille qui descendoit.</p>
-
-<p>C'étoit mon aimable fille du quai de Conti.
-Madame de R&hellip; l'avoit envoyée chez une
-marchande de modes, à deux pas de l'hôtel
-de Modène: je ne l'avois pas été voir, et elle
-lui avoit dit de s'informer si je n'étois déjà
-plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas
-laissé une lettre à son adresse.</p>
-
-<p>Elle monta avec moi dans ma chambre,
-pour attendre que j'eusse écrit une carte.</p>
-
-<p>C'étoit une belle soirée de la fin du mois
-de mai. Les rideaux de la fenêtre, de taffetas
-cramoisi, étoient bien fermés&hellip; Le soleil
-se couchoit, et réfléchissoit à travers l'étoffe
-une si belle teinte sur le visage charmant de
-la jeune beauté, que je crus qu'elle rougissoit&hellip;
-Cette idée me fit rougir moi-même&hellip;
-Nous étions seuls, et cette circonstance me
-donna une seconde rougeur avant que la
-première fût dissipée.</p>
-
-<p>Il y a une espèce agréable de rougeur qui
-est à moitié criminelle, et qui provient plutôt
-du sang que de l'homme lui-même&hellip; Le
-c&oelig;ur l'envoie avec impétuosité, et la vertu
-vole à sa suite&hellip; non pas pour la rappeler,
-mais pour en rendre la sensation plus
-délicieuse&hellip; elles vont de compagnie&hellip;</p>
-
-<p>Je ne la décrirai pas&hellip; Je sentis d'abord
-quelque chose en moi qui n'étoit pas conforme
-à la leçon de vertu que j'avois donnée
-la veille sur le quai de Conti; je cherchai une
-carte pendant cinq ou six minutes, quoique
-je susse que je n'en avois point&hellip; Je pris
-une plume&hellip; je la replaçai; ma main trembloit,
-le diable m'agitoit.</p>
-
-<p>Je sais aussi bien que tout autre que c'est
-un ennemi qui s'enfuit si on lui résiste; mais
-il est rare que je lui résiste, de peur d'être
-blessé au combat, quoique vainqueur&hellip;
-j'aime mieux, pour plus de sûreté, céder le
-triomphe; et c'est moi-même qui fuis, au lieu
-de le faire fuir.</p>
-
-<p>La jeune fille s'approcha du secrétaire, où
-je cherchois si inutilement une carte&hellip;
-Elle prit d'abord la plume que j'avois replacée,
-et m'offrit de me tendre le cornet&hellip;
-et cela d'une voix si douce, que j'allois l'accepter:
-cependant je n'osai pas. Mais, ma
-chère, je n'ai point de carte, lui dis-je, pour
-écrire. Qu'importe; écrivez, dit-elle naïvement,
-sur telle autre chose que ce soit.</p>
-
-<p>Ah! je fus tenté de lui dire: je vais donc
-l'écrire sur tes lèvres&hellip;</p>
-
-<p>Mais je suis perdu, me dis-je, si je fais
-cela. Je la pris par la main, et la menai vers
-la porte, en la priant de ne point oublier la
-leçon que je lui avois donnée&hellip; Elle promit
-de s'en souvenir, et elle fit cette promesse
-avec tant d'ardeur, qu'en se retournant elle
-mit ses deux mains dans les miennes&hellip;
-Il étoit impossible, dans cette situation, de
-ne pas les serrer; je voulois les laisser aller,
-et je les retenois encore&hellip; Je ne lui parlois
-point, je raisonnois en moi-même&hellip; L'action
-me faisoit de la peine, mais je tenois toujours
-ses mains serrées&hellip; Au même instant
-je m'aperçus qu'il falloit recommencer le
-combat; je sentois tout mon c&oelig;ur trembler à
-cette idée.</p>
-
-<p>Le lit n'étoit qu'à deux pas de nous&hellip;
-Je lui tenois encore les mains&hellip; et je ne
-sais comment cela arriva&hellip; je ne lui dis
-pas de s'y asseoir&hellip; je ne l'y attirai pas&hellip;
-je n'y pensois même pas&hellip; cependant nous
-nous trouvâmes tous deux assis sur le pied
-du lit.</p>
-
-<p>Il faut, dit-elle, que je vous montre la
-petite bourse que j'ai faite ce matin pour
-mettre votre écu&hellip; Elle la chercha dans
-sa poche droite qui étoit de mon côté, et la
-chercha pendant quelque temps; ensuite dans
-sa poche gauche, et ne la trouvant point,
-elle craignoit de l'avoir perdue&hellip; Je n'ai
-jamais attendu une chose avec autant de patience.
-Enfin, elle la trouva dans sa poche
-droite, et l'en tira pour me la montrer. Elle
-étoit de taffetas vert doublé de satin blanc
-piqué, et n'étoit pas plus grande qu'il ne
-falloit pour contenir l'écu qui étoit dedans.
-Elle me la mit dans la main; elle étoit joliment
-faite&hellip; Je la tins dix minutes, le
-revers de ma main appuyé sur ses genoux&hellip;
-Je regardai la bourse, et quelquefois à côté.</p>
-
-<p>J'avois un col plissé, dont quelques fils
-s'étoient rompus. Elle enfila, sans rien dire,
-une aiguille, et se mit à le raccommoder&hellip;
-Je prévis alors tout le danger que couroit
-ma gloire&hellip; Sa main, qu'elle faisoit passer
-et repasser sur mon cou, en gardant le silence,
-agitoit violemment les lauriers que mon
-imagination avoit placés sur ma tête.</p>
-
-<p>La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite
-en marchant&hellip; Voyez, dit-elle en
-levant son pied, j'allois la perdre si je ne
-m'en étois pas aperçue&hellip; Je ne pouvois
-pas faire moins, en reconnoissance du soin
-qu'elle avoit pris de me raccommoder mon
-col, que de rattacher sa boucle&hellip; Lorsque
-j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si
-les boucles étoient placées l'une comme
-l'autre&hellip; Je le fis un peu trop brusquement&hellip;
-et la belle fille fut renversée&hellip;
-Et alors&hellip;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch42">LA CONQUÊTE.</h2>
-
-
-<p>Oui, et alors?&hellip; O vous! dont les têtes
-froides et les c&oelig;urs tièdes peuvent vaincre
-ou masquer les passions par le raisonnement,
-dites-moi quelle faute un homme commet à
-les ressentir? Comment son esprit est-il responsable
-envers l'émanateur de tous les esprits,
-de la conduite qu'il tient quand il en
-est agité?</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu5.jpg" alt="[Illustration]" /></div>
-<p>Si la nature, en tissant sa toile d'amitié,
-a entrelacé dans toute la pièce quelques fils
-d'amour et de désir, faut-il déchirer toute
-la toile pour les en arracher? Oh! châtie de
-pareils stoïciens, grand maître de la nature!
-m'écriai-je en moi-même. En quelqu'endroit
-que tu me places pour éprouver ma vertu,
-quel que soit le péril où je me trouve exposé,
-quelle que soit ma situation, laisse-moi sentir
-les mouvemens des passions qui appartiennent
-à l'humanité!&hellip; Et si je les gouverne
-comme je le dois, j'ai toute confiance
-en ta justice; car c'est toi qui nous a formés&hellip;
-nous ne nous sommes pas faits
-nous-mêmes.</p>
-
-<p>Je n'eus pas sitôt adressé cette courte prière
-au ciel, que je relevai la jeune fille. Je la
-pris par la main et la conduisis hors de la
-chambre&hellip; Elle se tint près de moi jusqu'à
-ce que j'eusse fermé la porte, et que j'en
-eusse mis la clef dans ma poche&hellip;
-Alors la victoire étoit décidée&hellip; et seulement
-alors je lui donnai un baiser sur la
-joue&hellip; Je la pris par la main, et je la conduisis
-en toute sûreté jusqu'à la porte de
-la rue.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch43">LE MYSTÈRE.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Un homme qui jugera le c&oelig;ur humain,
-jugera aisément qu'il m'étoit impossible de
-retourner sitôt dans ma chambre; c'eût été
-passer d'un morceau musical dont le feu
-avoit animé toutes mes affections, à une clef
-froide&hellip; Je restai donc quelque temps sur
-la porte de l'hôtel, et je m'occupai à examiner
-les passans, et à former sur eux les
-conjectures que leurs différentes allures me
-suggéroient; mais un seul objet fixa bientôt
-toute mon attention, et confondit toute
-espèce de raisonnement que je pouvois faire
-sur lui.</p>
-
-<p>C'étoit un grand homme sec, d'un sérieux
-philosophique, et d'une mine hâlée, qui
-passoit et repassoit gravement dans la rue,
-et n'alloit jamais au-delà de soixante pas de
-chaque côté de la porte. Il paroissoit avoir
-à-peu-près cinquante-deux ans; il avoit une
-petite canne sous le bras&hellip; Son habit, sa
-veste et sa culotte étoient de drap noir, un
-peu usé, mais encore propre. A sa manière
-d'ôter son chapeau, et d'accoster un grand
-nombre de passans, je jugeai qu'il demandoit
-l'aumône, et je préparai quelque monnoie
-pour la lui donner, quand il s'adresseroit à
-moi en passant&hellip; Mais il passa sans me
-rien demander, et cependant ne fit pas six
-pas sans s'arrêter vis-à-vis d'une petite femme
-qui venoit devant lui&hellip; J'avois plus l'air
-de lui donner qu'elle. A peine eut-il fini,
-qu'il ôta son chapeau à une autre qui venoit
-par le même chemin. Un monsieur d'un certain
-âge avançoit lentement, il étoit suivi
-d'un jeune homme fort bien mis&hellip; Il les
-laissa passer tous deux sans leur rien demander&hellip;
-Je restai à l'observer une bonne
-demi-heure, et il fit pendant ce temps une
-douzaine de tours en avant et en arrière, en
-suivant constamment la même conduite.</p>
-
-<p>Il y avoit dans cela deux choses bien singulières,
-et qui me faisoient faire inutilement
-beaucoup de réflexions; c'étoit de savoir
-d'abord pourquoi il ne contoit son histoire
-qu'aux femmes; et ensuite quelle espèce
-d'éloquence il employoit pour toucher leurs
-c&oelig;urs, en jugeant apparemment qu'elle étoit
-inutile pour émouvoir ceux des hommes.</p>
-
-<p>Deux autres circonstances me rendoient
-encore ce mystère plus impénétrable; l'une,
-qu'il disoit tout bas à chaque femme ce
-qu'il avoit à lui dire, et d'une façon qui avoit
-plutôt l'air d'un secret confié, que d'une demande;
-l'autre étoit qu'il réussissoit toujours.
-Il n'arrêtoit pas une seule femme, qui ne tirât
-sa bourse pour lui donner quelque chose.</p>
-
-<p>J'eus beau réfléchir, je ne pus me former
-de système pour expliquer ce phénomène.</p>
-
-<p>C'étoit une énigme à m'occuper tout le reste
-de la soirée, et je me retirai dans ma chambre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch44">LE CAS DE CONSCIENCE.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré,
-qu'il me dit de chercher un autre logement.
-Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?&hellip; Pourquoi?&hellip;
-N'avez-vous donc pas eu pendant
-deux heures une jeune fille enfermée avec
-vous? Cela est contre les règles de ma maison&hellip;
-Fort bien! lui dis-je, et nous nous quitterons
-tous bons amis; car la jeune fille n'a
-point eu de mal&hellip; ni moi non plus, et je vous
-laisserai comme je vous ai trouvé&hellip; C'en est
-assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de
-réputation&hellip; Cela n'est pas équivoque&hellip;
-Voyez, ajouta-t-il, en me montrant le
-le pied du lit où nous avions été assis&hellip;
-J'avoue que cela avoit quelqu'apparence d'un
-témoignage; mais mon orgueil ne souffroit
-pas que j'entrasse en explication avec lui: je
-lui dis donc de se tranquilliser, de dormir
-aussi bien que je le ferois cette nuit, et que je
-le paierois demain matin.</p>
-
-<p>Je ne me serois pas soucié, Monsieur, de
-vous voir une vingtaine de filles&hellip; Et je n'ai
-jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui
-dis-je en l'interrompant&hellip; Pourvu, ajouta-t-il,
-que c'eût été le matin&hellip; Est-ce que la
-différence des momens du jour met, à Paris,
-de la différence dans le mal? Cela en fait
-beaucoup, Monsieur, par rapport à la décence&hellip;
-Je goûte une bonne distinction, et
-je ne pouvois pas me fâcher bien vivement
-contre cet homme&hellip; J'avoue, poursuivit-il,
-qu'il est nécessaire à un étranger d'avoir la
-commodité d'acheter des dentelles, de la
-broderie, des bas de soie&hellip; et ce n'est rien,
-quand une femme qui vend de tout cela vient
-avec une boîte de carton&hellip; cela passe&hellip; Oh?
-en ce cas votre conscience et la mienne sont
-à l'abri; car, sur ma foi, et elle en avoit une,
-mais je n'y ai pas regardé&hellip; Monsieur n'a
-donc rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je.
-C'est que je vous recommanderois, Monsieur,
-une jeune fille qui vous vendra en conscience.
-A la bonne heure, mais il faut que je
-la voie ce soir&hellip; Il me fit une profonde révérence,
-et se retira sans répliquer.</p>
-
-<p>Je vais triompher de cet homme, me dis-je;
-mais quel profit en tirerai-je? Je lui ferai
-voir que ce n'est qu'une ame vile. Et ensuite?
-ensuite!&hellip; J'étois trop près de moi, pour
-dire que c'étoit pour l'amour des autres&hellip; Je
-n'avois point de bonne réponse à me faire à
-cette question&hellip; Il y avoit plus de
-mauvaise humeur que de principe dans mon
-projet&hellip; et il me déplaisoit même avant de
-l'exécuter.</p>
-
-<p>Une jeune grisette entra quelques minutes
-après, avec une boîte de dentelles&hellip; Elle
-vient bien inutilement, me dis-je, je n'acheterai
-certainement rien.</p>
-
-<p>Elle vouloit me faire tout voir&hellip; Mais il
-étoit difficile de me montrer quelque chose
-qui me plût. Cependant elle ne faisoit pas
-semblant de s'apercevoir de mon indifférence.
-Son petit magasin étoit ouvert, et
-elle en étala toutes les dentelles à mes
-yeux, les déplia et les replia l'une après
-l'autre avec beaucoup de patience et de douceur&hellip;
-Il ne tenoit qu'à moi d'acheter ou de
-ne point acheter; elle me laissoit le tout pour
-le prix que je voudrois lui en donner. La
-pauvre créature sembloit avoir grande envie
-de gagner quelques sous, et fit tout ce qu'elle
-put pour vaincre mon obstination&hellip; Le jeu
-de ses grâces étoit cependant plus animé par
-un air naïf et caressant, que par l'art.</p>
-
-<p>S'il n'y a pas dans l'homme un fond de
-complaisance et de bonté qui le rende
-dupe, <i>tant pis</i>. Mon c&oelig;ur s'amollit, et ma
-dernière résolution se changea aussi facilement
-que la première&hellip; Pourquoi punir quelqu'un
-de la faute des autres? Si tu es tributaire
-de ce tyran d'hôte, me disois-je en
-fixant la jeune marchande, je plains ton
-sort.</p>
-
-<p>Je n'aurois eu que quelques louis dans ma
-bourse, que je ne l'aurois pas renvoyée sans
-en dépenser trois&hellip; Je lui pris une paire de
-manchettes.</p>
-
-<p>L'hôte va partager son profit avec elle&hellip;
-Qu'importe? je n'ai fait que payer, comme
-tant d'autres ont fait avant moi, pour une
-action qu'ils n'ont <i>pu</i> commettre, ou même
-en avoir l'idée.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch45">L'ÉNIGME.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>La Fleur, en me servant au soupé, me dit
-que l'hôte étoit bien fâché de l'affront qu'il
-m'avoit fait en me disant de chercher un
-autre logement.</p>
-
-<p>Un homme qui veut passer une nuit tranquille,
-ne se couche point avec de l'inimitié
-contre quelqu'un, quand il peut se réconcilier.
-Je dis donc à La Fleur de dire à l'hôte
-que j'étois fâché moi-même de lui avoir donné
-occasion de me faire ce mauvais compliment;
-vous pouvez même lui ajouter, si la jeune fille
-revenoit encore, que je ne veux plus la revoir.</p>
-
-<p>Ce n'étoit pas à lui que je faisois ce sacrifice,
-c'étoit à moi-même&hellip; <i>après l'avoir
-échappé aussi belle</i>, je m'étois résolu de ne
-plus courir de risques, et de tâcher de quitter
-Paris, s'il étoit possible, avec le même fonds
-de vertu que j'y avois apporté.</p>
-
-<p>Mais, Monsieur, La Fleur dit en me saluant
-jusqu'à terre, ce n'est pas suivre le ton&hellip;
-Monsieur changera sans doute de sentiment.
-Si par hasard il vouloit s'amuser&hellip; Je ne trouve
-point en cela d'amusement, lui dis-je en
-l'interrompant.</p>
-
-<p>Mon Dieu! dit La Fleur en ôtant le couvert.</p>
-
-<p>Il alla souper, et revint une heure après
-pour me coucher. Personne n'étoit plus attentif
-que lui, mais il étoit encore plus officieux
-qu'à l'ordinaire. Je voyois qu'il vouloit me
-dire ou me demander quelque chose, et qu'il
-n'osoit le faire. Je ne concevois pas ce que ce
-pouvoit être, et je ne me mis pas beaucoup
-en peine de le savoir. J'avois une autre énigme
-plus intéressante à deviner, c'étoit le manége
-de l'homme que j'avois vu demandant la charité.
-J'en aurois bien voulu connoître tous
-les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui
-m'excitoit: c'est en général un principe de
-recherche si bas que je ne donnerois pas une
-obole pour la satisfaire&hellip; Mais un secret qui
-amollissoit si promptement et avec autant
-d'efficacité le c&oelig;ur du beau sexe, étoit, à
-mon avis, un secret qui valoit la pierre philosophale.
-Si les deux Indes m'eussent appartenu,
-j'en aurois donné une pour le savoir.</p>
-
-<p>Je le tournai et retournai inutilement toute
-la nuit dans ma tête. Mon esprit, le lendemain
-en m'éveillant, étoit aussi épuisé par
-mes rêves, que celui du roi de Babylone
-l'avoit été par ses songes. Je n'hésiterai pas
-d'affirmer que l'interprétation de cette énigme
-auroit embarrassé tous les savans de Paris,
-aussi bien que ceux de la Chaldée.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch46">LE DIMANCHE.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Cette nuit amena le dimanche. La Fleur,
-en m'apportant du café, du pain et du beurre,
-pour mon déjeûné, étoit si paré, que j'eus
-de la peine à le reconnoître.</p>
-
-<p>En le prenant à Montreuil, je lui avois
-promis un chapeau neuf avec une ganse et un
-bouton d'argent, et quatre louis pour s'habiller
-à Paris; le bon garçon avoit, on ne peut
-mieux, employé son argent.</p>
-
-<p>Il avoit acheté un fort bel habit d'écarlate,
-et la culotte de même&hellip; Cela n'avoit été
-porté que peu de temps&hellip; Je lui sus mauvais
-gré de me dire qu'il avoit fait cette emplette
-à la friperie&hellip; L'habillement étoit si
-frais, que, quoique je susse bien qu'il ne pouvoit pas
-être neuf, j'aurois souhaité pouvoir
-m'imaginer que je l'avois fait faire exprès
-pour lui, plutôt que d'être sorti de la
-friperie.</p>
-
-<p>Mais c'est une délicatesse à laquelle on ne
-fait pas beaucoup d'attention à Paris.</p>
-
-<p>La veste qu'il avoit achetée étoit de satin
-bleu, assez bien brodée en or, un peu usée,
-mais encore fort apparente; le bleu n'étoit
-pas trop foncé, et cela s'assortissoit très-bien
-avec l'habit et la culotte. Outre cela il avoit
-su tirer encore de cette somme une bourse à
-cheveux neuve et un solitaire; et il avoit tant
-insisté auprès du fripier, qu'il en avoit obtenu
-des jarretières d'or aux genouillères de sa
-culotte. Il avoit acheté de sa propre monnoie
-des manchettes brodées qui coûtoient quatre
-francs, et une paire de bas de soie blancs cinq
-francs. Mais par-dessus tout, la nature lui
-avoit donné une belle figure qui ne lui coûtoit
-pas un sou.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre,
-ses cheveux frisés dans le dernier goût, et
-avec un gros bouquet à la boutonnière de son
-habit. Il y avoit dans tout son maintien un
-air de gaieté et de propreté, qui me rappela
-que c'étoit Dimanche. Je conjecturai aussitôt,
-en combinant ces deux choses, que ce qu'il
-avoit à me dire le soir, étoit de me demander
-la permission de passer ce jour-là comme on
-le passe à Paris. J'y avois à peine pensé, que
-d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte
-de confiance que je ne le refuserois pas, il me
-pria de lui accorder la journée, en ajoutant
-ingénument que c'étoit pour faire le galant
-vis-à-vis de sa maîtresse.</p>
-
-<p>Moi, j'avois précisément à le faire vis-à-vis
-de madame de R&hellip; J'avois retenu exprès
-mon carrosse de remise, et ma vanité n'auroit
-pas été peu flattée d'avoir un domestique aussi
-élégant derrière ma voiture&hellip; J'avois de la
-peine à me résoudre à me passer de lui dans
-cette occasion.</p>
-
-<p>Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits
-embarras, il faut sentir. Les domestiques
-sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils
-font avec nous; mais ils ne sacrifient pas la
-nature. Ils sont de chair et de sang, et ils ont
-leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que
-leurs maîtres&hellip; Ils ont mis à prix leur <i>abnégation</i>
-d'eux-mêmes, si je peux me servir de
-cette expression; cependant leurs attentes
-sont quelquefois si déraisonnables, que si
-leur état ne me donnoit pas le moyen de les
-mortifier, je voudrois souvent les en frustrer&hellip;
-Mais quand je réfléchis qu'ils peuvent
-me dire:</p>
-
-<p>Je le sais bien&hellip; je sais que je suis votre
-domestique&hellip; Je sens alors que je suis désarmé
-de tout le pouvoir d'un maître.</p>
-
-<p>La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je&hellip;</p>
-
-<p>Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite
-depuis si peu de temps que tu es à Paris?&hellip;
-Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine,
-me dit que c'étoit une demoiselle qu'il
-avoit vue chez M. le comte de B&hellip; La Fleur
-avoit un c&oelig;ur fait pour la société, à dire vrai, il
-en laissoit échapper, de manière ou d'autre,
-aussi peu d'occasion que son maître&hellip; Mais
-comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout
-ce qu'il m'en dit, c'est que pendant que j'étois
-chez le comte, il avoit fait connoissance avec
-la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte
-m'avoit accordé sa protection, et La Fleur
-avoit su se mettre dans les bonnes grâces de
-la demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à
-Paris avec deux ou trois autres personnes de
-la maison de M. le comte, et il avoit fait la
-partie de passer la journée avec eux sur les
-boulevards.</p>
-
-<p>Gens heureux! qui une fois la semaine au
-moins, mettez de côté vos embarras et vos
-soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez
-gaiement de vous un fardeau de peines
-et de chagrins qui accable les autres nations!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch47">LE FRAGMENT.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>La Fleur, sans y songer plus que moi,
-m'avoit laissé de quoi m'amuser tout le jour.</p>
-
-<p>Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille
-de figuier. Il faisoit chaud, et il avoit demandé
-une mauvaise feuille de papier pour
-mettre entre sa main et la feuille de figuier.
-Cela tenoit lieu d'une assiette, et je lui dis de
-mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le
-congé que je lui avois donné, m'avoit déterminé
-à ne point sortir. Je lui dis d'avertir le
-traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me
-laisser déjeûner.</p>
-
-<p>Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de
-figuier par la fenêtre. J'en allois faire autant
-de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée.
-J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne,
-puis une autre, puis une troisième; cela excita
-ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en approchai
-un fauteuil, et me mis à lire.</p>
-
-<p>C'étoit du vieux françois, qui paroissoit
-être du temps de Rabelais; c'étoit peut-être
-lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit
-gothique, et si effacé par l'humidité et par
-l'injure du temps, que j'eus bien de la peine
-à le déchiffrer&hellip; J'en abandonnai même la
-lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène&hellip;
-Mais je repris le chiffon. Impatienté
-de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère
-Eliza, pour me calmer; mais irrité par la
-difficulté de débrouiller le maudit papier, je
-le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois
-à le comprendre n'en faisoit qu'augmenter
-le désir.</p>
-
-<p>Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par
-une bouteille de vin de Bourgogne, et je
-repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois
-heures d'une application presqu'aussi profonde
-que jamais Gruter ou Spon en mirent
-pour pénétrer le sens d'une inscription absurde,
-je crus m'apercevoir que je comprenois
-ce que je lisois&hellip; Mais pour m'en assurer
-davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit
-pas de meilleur moyen que de le traduire en
-anglois, pour voir la figure que cela feroit&hellip;
-Je m'en occupai à loisir comme un homme
-qui écrit des maximes; tantôt en faisant quelques
-tours dans ma chambre, tantôt en me
-mettant à la fenêtre; puis je reprenois ma
-plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin
-achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce
-qui suit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE FRAGMENT.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Or, comme la femme du notaire disputoit
-sur ce point un peu trop vivement avec le
-notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant
-bas son parchemin, qu'il y eût ici un
-autre notaire pour prendre acte de tout ceci.</p>
-
-<p>Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant
-précipitamment&hellip; La femme du notaire
-étoit une petite femme vaine et colérique&hellip;
-Et le notaire, pour éviter un ouragan, jugea
-à propos de répondre avec douceur&hellip; J'irais,
-dit-il, au lit&hellip; Vous pouvez aller au diable,
-dit la femme du notaire.</p>
-
-<p>Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement,
-parce que ce n'est pas la mode
-à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en
-soient garnies; et le notaire, qui ne se soucioit
-pas de coucher avec une femme qui venoit
-de l'envoyer au diable, prit son chapeau,
-sa canne, son manteau, et sortit de la maison.
-La nuit étoit pluvieuse, et venteuse,
-et il marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf.</p>
-
-<p>De tous les ponts qui ont jamais été faits,
-ceux qui ont passé sur le Pont-Neuf doivent
-avouer que c'est le pont le plus beau, le plus
-noble, le plus magnifique, le mieux éclairé,
-le plus long, le plus large qui ait jamais
-joint deux côtés de rivière sur la surface du
-globe.</p>
-
-<p><i>A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment
-n'étoit pas françois.</i></p>
-
-<p>Le seul reproche que les théologiens, les
-docteurs de Sorbonne et tous les casuistes
-fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent
-à Paris, il n'y a point d'endroit où l'on blasphême
-plus souvent la nature à l'occasion
-de ce météore&hellip; et cela est vrai, mes bons
-amis: il y souffle si vigoureusement, il vous
-y houspille avec des bouffées si subites et
-si fortes, que de cinquante personnes qui le
-passent, il n'y en a pas une qui ne coure
-le risque de se voir enlever ou de montrer
-quelque chose.</p>
-
-<p>Le pauvre notaire, qui avoit à garantir
-son chapeau d'accident, appuya dessus le
-bout de sa canne: mais comme il passoit en
-ce moment auprès de la sentinelle, le bout
-de sa canne, en la levant, attrapa la corne
-du chapeau de la sentinelle, et le vent, qui
-n'avoit presque plus rien à faire, emporta
-le chapeau dans la rivière.</p>
-
-<p>C'est un coup de vent, dit en l'attrapant,
-un bachoteur qui se trouvoit là.</p>
-
-<p>La sentinelle étoit un gascon. Il devint
-furieux, releva sa moustache, et mit son
-arquebuse en joue.</p>
-
-<p>Dans ce temps-là on ne faisoit partir les
-arquebuses que par le secours d'une mèche.
-Le vent, qui fait des choses bien plus étranges,
-avoit éteint la lanterne de papier d'une vieille
-femme, et la vieille femme avoit emprunté
-la mèche de la sentinelle pour la rallumer&hellip;
-Cela donna le temps au sang du gascon de
-se refroidir, et de faire tourner l'aventure
-plus avantageusement pour lui&hellip; Il courut
-après le notaire, et se saisit de son castor.
-C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre sa
-capture aussi légitime que celle du bachoteur.</p>
-
-<p>Le pauvre notaire passa le pont sans rien
-dire; mais arrivé dans la rue Dauphine, il
-se mit à déplorer son sort.</p>
-
-<p>Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je
-donc toute ma vie le jouet des orages, des
-tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre
-toutes les injures, les imprécations qu'on
-vomit sans cesse contre mes confrères et contre
-moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir
-forcé par les foudres de l'église à contracter
-un mariage avec une femme qui est pire qu'une
-furie? d'être chassé de chez moi par des vents
-domestiques, et dépouillé de mon castor par
-ceux du pont? Me voilà tête nue, et à la
-merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse
-et orageuse, et du flux et reflux des accidens
-qui l'accompagnent. Où aller? où passer
-la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux
-points du compas, poussera chez moi
-les pratiques de mes confrères?</p>
-
-<p>Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il
-entendit, du fond d'une allée obscure, une
-voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher
-le notaire le plus proche&hellip; Or, le notaire
-qui étoit là se crut le notaire désigné&hellip; Il
-entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce
-qu'il trouva une petite porte ouverte. Là,
-il entra dans une grande salle, et une vieille
-servante l'introduisit dans une chambre encore
-plus grande, où il y avoit pour tous
-meubles une longue pertuisane, une cuirasse,
-une vieille épée rouillée et une bandoulière,
-qui étoient suspendues à des clous à quatre
-endroits différens le long du mur.</p>
-
-<p>Un vieux personnage, autrefois gentilhomme,
-et qui l'étoit encore, en supposant que l'adversité
-et la misère ne flétrissent pas la noblesse,
-étoit couché dans un lit à moitié
-entouré de rideaux, la tête appuyée sur sa
-main en guise de chevet&hellip; Il y avoit une
-petite table tout auprès du lit, et sur la petite
-table, une chandelle qui éclairoit tout l'appartement.
-On avoit placé la seule chaise
-qu'il y eût près de la table, et le notaire
-s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire
-et une feuille ou deux de papier qu'il mit
-sur la table&hellip; Il exprima du coton de son
-cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la
-tête baissée au-dessus de son papier, il
-attendoit, d'une oreille attentive, que le
-gentilhomme lui dictât son testament.</p>
-
-<p>Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme,
-je n'ai rien à donner qui puisse seulement
-payer les frais de mon testament, si ce n'est
-mon histoire&hellip; Et je vous avoue que je ne
-mourrois pas tranquillement, si je ne l'avois
-léguée au public&hellip; Je vous lègue à vous,
-qui allez l'écrire, les profits qui pourront
-vous en revenir&hellip; C'est une histoire si
-extraordinaire, que tout le genre humain
-la lira avec avidité. Elle fera la fortune
-de votre maison&hellip; Le notaire, dont
-l'encre étoit séchée, en puisa encore comme
-il put. Puissant directeur de tous les événemens
-de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme
-en levant les yeux et les mains vers le ciel;
-ô toi dont la main m'a conduit, à travers
-ce labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à
-cette scène de désolation, aide la mémoire
-fautive d'un homme infirme et affligé&hellip; dirige
-ma langue par l'esprit de la vérité éternelle,
-et que cet étranger n'écrive rien qui
-ne soit déjà écrit dans ce <span class="small">LIVRE</span> invisible qui
-doit me condamner ou m'absoudre! Le notaire
-éleva sa plume entre ses yeux et la
-chandelle pour voir si rien ne s'opposeroit à
-la netteté de son écriture.</p>
-
-<p>Cette histoire, M. le notaire, ajouta le
-moribond, réveillera toutes les sensations
-de la nature&hellip; Elle affligera les c&oelig;urs
-humains. Les ames les plus dures, les plus
-cruelles, en seront émues de compassion.</p>
-
-<p>Le notaire brûloit d'impatience de la commencer;
-il reprit de l'encre pour la troisième
-fois, et le moribond, en se tournant de son
-côté, lui dit: Ecrivez, monsieur le notaire,
-et le notaire écrivit ce qui suit.</p>
-
-<p>Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra
-dans ce moment dans ma chambre?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch48">LE FRAGMENT
-ET LE BOUQUET.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui
-eus dit ce qui me manquoit. Il n'y en avoit
-que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont
-j'ai enveloppé les tiges du bouquet que j'avois,
-et que j'ai donné à la demoiselle que
-j'ai été trouver sur le boulevard&hellip; Je t'en
-prie, La Fleur, retourne la voir, et demande-lui
-l'autre feuille, si par hasard elle l'a conservée.
-Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en
-volant.</p>
-
-<p>Il ne fut que quelques instans à revenir.
-Il étoit essoufflé, et plus triste que s'il eût
-perdu la chose la plus précieuse&hellip; Juste
-ciel! me dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un
-quart-d'heure que je lui ai fait le plus tendre
-adieu; et la volage, en ce peu de temps,
-a donné le gage de ma tendresse à un valet-de-pied
-du comte&hellip; J'ai été le lui demander;
-il l'avoit donné lui-même à une jeune lingère
-du coin; et celle-ci en a fait présent à un
-joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais
-où&hellip; et la feuille de papier avec? Oui, Monsieur&hellip;
-nos malheurs étoient enveloppés
-dans la même aventure&hellip; Je soupirai; et
-La Fleur soupira, mais un peu plus haut.</p>
-
-<p>Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est
-malheureux, disoit son maître.</p>
-
-<p>Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit
-La Fleur, si elle l'avoit perdu. Ni à moi,
-La Fleur, si je l'avois trouvé.</p>
-
-<p>L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette
-feuille&hellip; ou point.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch49">L'ACTE DE CHARITÉ.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Un homme qui craint d'entrer dans un passage
-obscur, peut être un très-galant homme,
-et propre à faire mille choses; mais il lui
-est impossible de faire un bon voyageur sentimental.
-Je fais peu de cas de ce qui se passe
-au grand jour et dans les grandes rues. La
-nature est retenue et n'aime pas à agir devant
-les spectateurs. Mais on voit quelquefois,
-dans un coin retiré, de courtes scènes qui
-valent mieux que tous les sentimens d'une
-douzaine de tragédies du théâtre françois
-réunies&hellip; Elles sont cependant bien bonnes&hellip;
-Elles sont aussi utiles aux prédicateurs qu'aux
-rois, aux héros, aux guerriers; et quand
-je veux faire quelque sermon plus brillant
-qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y trouve un
-fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce,
-le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphilie,
-le Mexique, me fournissent des textes
-aussi bons qu'aucun de la bible.</p>
-
-<p>Il y a un passage fort long et fort obscur
-qui va de l'opéra-comique à une rue fort
-étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent
-humblement l'arrivée d'un fiacre, ou qui
-veulent se retirer tranquillement à pied quand
-le spectacle est fini. Le bout de ce passage,
-vers la salle, est éclairé par un lampion,
-dont la lumière foible se perd avant qu'on
-arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu
-utile, mais il sert d'ornement. Il est de loin
-comme une étoile fixe de la moindre grandeur&hellip;
-Elle brûle, et ne fait aucun bien
-à l'univers.</p>
-
-<p>En m'en retournant le long de ce passage,
-j'aperçus, à cinq ou six pas de la porte,
-deux dames qui se tenoient par le bras, et qui
-avoient l'air d'attendre une voiture: comme
-elles étoient le plus près de la porte, je pensai
-qu'elles avoient un droit de priorité. Je me
-tapis donc le long du mur, presque à côté
-d'elles, et m'y tins tranquillement&hellip; J'étois
-en noir, et à peine pouvoit-on distinguer
-qu'il y eût là quelqu'un.</p>
-
-<p>La dame dont j'étois le plus proche, étoit
-grande, maigre, et d'environ trente-six ans;
-l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit
-environ quarante ans. Elles n'avoient rien
-qui dénotât qu'elles fussent femmes ou veuves.
-Elles sembloient être deux s&oelig;urs, vraies vestales,
-aussi peu accoutumées au doux langage
-des amans qu'à leurs tendres caresses&hellip;
-J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses&hellip;
-Mais le bonheur, ce soir, étoit
-destiné à leur venir d'une autre main.</p>
-
-<p>Une voix basse avec une bonne tournure
-d'expression, terminée par une douce cadence,
-se fit entendre, et leur demanda,
-pour l'amour de Dieu, une pièce de douze
-sous entr'elles deux&hellip; Il me parut singulier
-d'entendre un mendiant fixer le contingent
-d'une aumône, et surtout de le fixer
-à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement
-dans l'obscurité&hellip; Les dames
-en parurent tout aussi surprises que moi.
-Douze sous! dit l'une; une pièce de douze
-sous! dit l'autre; et point de réponse.</p>
-
-<p>Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre,
-comment demander moins à des personnes
-de votre rang, et il leur fit une profonde
-révérence.</p>
-
-<p>Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons
-point d'argent.</p>
-
-<p>Il garda le silence pendant une minute ou
-deux, et renouvela sa prière.</p>
-
-<p>Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames,
-dit-il, à mes accens. Mais, mon bon homme,
-dit la plus jeune, nous n'avons point de
-monnoie&hellip; Que Dieu vous bénisse donc,
-dit-il, et multiplie envers vous ses faveurs!&hellip;
-L'aînée mit la main dans sa poche&hellip; Voyons
-donc, dit-elle, si je trouverai un sou marqué&hellip;
-Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de douze
-sous, dit l'homme; la nature a été libérale
-à votre égard, soyez-le envers un malheureux
-qu'elle semble avoir abandonné.</p>
-
-<p>Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois.</p>
-
-<p>Beauté compatissante, dit-il en s'adressant
-à la plus âgée, il n'y a que votre bonté,
-votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux
-un éclat si doux, si brillant&hellip; et c'est ce
-qui faisoit dire tout à l'heure au marquis de
-Santerre et à son frère, en passant, des choses
-si agréables de vous deux.</p>
-
-<p>Les deux dames parurent très-affectées;
-et toutes deux à-la-fois, comme par impulsion,
-mirent la main dans leur poche, et
-en tirèrent chacune une pièce de douze sous.</p>
-
-<p>La contestation entr'elles et le suppliant
-finit; il n'y en eut plus qu'entr'elles, pour
-savoir qui donneroit la pièce de douze sous;
-pour finir la dispute, chacune d'elles la donna;
-et l'homme se retira.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch50">L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.<br />
-<span class="sc">Paris.</span></h2>
-
-
-<p>Je courus vîte après lui, et je fus tout
-étonné de voir le même homme que j'avois
-vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit
-jeté l'esprit dans un si grand embarras&hellip;
-Je découvris tout d'un coup son secret, ou
-au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la
-flatterie.</p>
-
-<p>Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne
-donnes-tu pas à la nature! Comme tu remues
-toutes ses puissances et toutes ses foiblesses!
-Avec quelle douceur tu pénètres dans le sang,
-et tu l'aides à franchir les passages les plus
-difficiles qu'il rencontre dans sa route pour
-aller au c&oelig;ur!</p>
-
-<p>L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné
-par le temps, et il prodigua à ces dames ce
-qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances.
-Il est sûr qu'il savoit se réduire
-à moins de paroles dans les cas pressés, tels
-que ceux qui arrivoient dans la rue; mais
-comment faisoit-il?&hellip; L'inquiétude de le
-savoir ne me tourmente pas. C'est assez pour
-moi de savoir qu'il gagna deux pièces de
-douze sous&hellip; Que ceux qui ont fait une fortune
-plus considérable par la flatterie expliquent
-le reste; ils y réussiront mieux que moi.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch51">PARIS.</h2>
-
-
-<p>Nous nous avançons moins dans le monde
-en rendant des services qu'en en recevant.
-Nous prenons le rejeton fané d'un &oelig;illet,
-nous le plantons, et nous l'arrosons parce
-que nous l'avons planté.</p>
-
-<p>M. le comte de B&hellip; qui m'avoit été
-si utile pour mon passe-port, me le fut
-encore&hellip; Il étoit venu à Paris, et devoit
-y rester quelques jours&hellip; Il s'empressa de
-me présenter à quelques personnes de qualité
-qui devoient me présenter à d'autres,
-et ainsi de suite.</p>
-
-<p>Je venois de découvrir, assez à temps, le
-secret que je voulois approfondir pour tirer
-parti de ces honneurs et les mettre à profit.
-Sans cela, je n'aurois dîné ou soupé qu'une
-seule fois à la ronde chez toutes ces personnes,
-comme cela se pratique ordinairement;
-et en traduisant, selon ma coutume, les
-figures et les attitudes françoises en anglois,
-j'aurois vu à chaque fois que j'avois pris le
-couvert de quelqu'un qui auroit été plus
-agréable à la compagnie que moi. L'effet tout
-naturel de ma conduite eût été de résigner
-toutes mes places l'une après l'autre, uniquement
-parce que je n'aurois pas su les
-conserver&hellip; Mon secret opéra si bien, que
-les choses n'allèrent pas mal.</p>
-
-<p>Je fus introduit chez le vieux marquis de &hellip;
-Il s'étoit signalé autrefois par une foule de
-faits de chevalerie dans la cour de Cythère,
-et il conservoit encore l'idée de ses jeux et
-de ses tournois&hellip; Mais il auroit voulu faire
-croire que les choses étoient encore ailleurs
-que dans sa tête. Je veux, disoit-il, faire
-un tour en Angleterre; et il s'informoit beaucoup
-des dames angloises&hellip; Croyez-moi,
-lui dis-je, M. le marquis, restez où vous
-êtes. Les seigneurs anglois ont beaucoup de
-peine à obtenir de nos dames un seul coup-d'&oelig;il
-favorable; et le vieux marquis m'invita
-à souper.</p>
-
-<p>M. P&hellip;, fermier-général, me fit une foule
-de questions sur nos taxes&hellip; J'entends dire,
-me dit-il, qu'elles sont considérables. Oui,
-lui dis-je en lui faisant une profonde révérence;
-mais vous devriez nous donner le
-secret de les recueillir.</p>
-
-<p>Il me pria à souper dans sa petite maison.</p>
-
-<p>On avoit dit à madame de Q&hellip; que j'étois
-un homme d'esprit&hellip; Madame de Q&hellip; étoit
-elle-même une femme d'esprit; elle brûloit
-d'impatience de me voir et de m'entendre
-parler&hellip; Je ne fus pas plutôt assis, que
-je m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes
-étoit de savoir que j'eusse de l'esprit
-ou non&hellip; Il me sembla qu'on ne m'avoit
-laissé entrer que pour que je susse qu'elle en
-avoit&hellip; Je prends le ciel à témoin que je ne
-desserrai pas une fois les lèvres.</p>
-
-<p>Madame de Q&hellip; assuroit à tout le monde
-qu'elle n'avoit jamais eu avec qui que ce soit
-une conversation plus instructive que celle
-qu'elle avoit eue avec moi.</p>
-
-<p>Il y a trois époques dans l'empire d'une
-dame d'un certain ton en France&hellip; Elle est
-coquette, puis déiste&hellip; et enfin dévote.
-L'empire subsiste toujours, elle ne fait que
-changer de sujets. Les esclaves de l'amour
-se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième
-année, ceux de l'incrédulité leur
-succèdent, viennent ensuite ceux de l'église.</p>
-
-<p>Madame de V&hellip; chanceloit entre les deux
-époques; ses roses commençoient à se faner,
-et il y avoit cinq ans au moins, quand je
-lui rendis ma première visite, qu'elle devoit
-pencher vers le déisme.</p>
-
-<p>Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit,
-afin de parler plus commodément et de plus
-près sur la religion; nous n'avions pas causé
-quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi
-je ne crois à rien du tout.</p>
-
-<p>Il se peut, Madame, que ce soit votre
-principe; mais je suis sûr qu'il n'est pas de
-votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs
-aussi puissans. Une citadelle ne résiste
-guères quand elle en est privée&hellip; Rien
-n'est si dangereux pour une beauté, que d'être
-déiste&hellip; et je dois cette dette à mon <i>credo</i>,
-de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu,
-Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y
-a que quatre ou cinq minutes que je suis
-auprès de vous&hellip; et j'ai déjà formé des
-desseins: qui sait si je n'aurois pas tenté de
-les suivre, si je n'avois été persuadé que les
-sentimens de votre religion seroient un obstacle
-à leur succès?</p>
-
-<p>Nous ne sommes pas des diamans, lui
-dis-je en lui prenant la main; il nous faut
-des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse
-sur nous et nous le donne&hellip; Mais,
-ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la
-main que je tenois&hellip; il est encore trop
-tôt. Le temps n'est pas encore venu.</p>
-
-<p>Je peux le dire&hellip; Je passai dans tout
-Paris pour avoir converti madame de V&hellip;
-Elle rencontra D&hellip; et l'abbé M&hellip; et leur
-assura que je lui en avois plus dit en quatre
-minutes en faveur de la religion révélée, qu'ils
-n'en avoient écrit contre elle dans toute leur
-Encyclopédie&hellip; Je fus enregistré sur-le-champ
-dans la coterie de madame de V&hellip;
-qui différa de deux ans l'époque déjà commencée
-de son déisme.</p>
-
-<p>Je me souviens que j'étois chez elle un
-jour; je tâchois de démontrer au cercle qui
-s'y étoit formé, la nécessité d'une première
-cause&hellip; J'étois dans le fort de mes preuves,
-et tout le monde y étoit attentif, lorsque
-le jeune comte de F&hellip; me prit mystérieusement
-par la main&hellip; Il m'attira dans le
-coin le plus reculé du sallon, et me dit tout
-bas: vous n'y avez pas pris garde&hellip; votre
-solitaire est attaché trop serré&hellip; il faut qu'il
-badine&hellip; voyez le mien&hellip; Je ne vous en
-dis pas davantage: un mot, M. Yorick, suffit
-au sage.</p>
-
-<p>Et un mot qui vient du sage suffit,
-M. le comte, répliquai-je en le saluant.</p>
-
-<p>M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur
-que je ne l'avois jamais été.</p>
-
-<p>Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde
-pendant trois semaines. Parbleu! disoit-on,
-ce M. Yorick a, ma foi, autant d'esprit que
-nous&hellip; Il raisonne à merveille, disoit un
-autre. On ne peut être de meilleure compagnie,
-ajoutoit un troisième. J'aurois pu,
-à ce prix, manger dans toutes les maisons de
-Paris, et passer ainsi ma vie au milieu du
-beau monde&hellip; Mais quel métier! j'en rougissois.
-C'étoit jouer le rôle de l'esclave le
-plus vil; tout sentiment d'honneur se révoltoit
-contre ce genre de vie&hellip; Plus les
-sociétés dans lesquelles je me trouvois étoient
-élevées, et plus je me trouvois forcé de faire
-usage du secret que j'avois appris dans le
-cul-de-sac de l'opéra comique&hellip; Plus la
-coterie avoit de réputation, et plus elle étoit
-fréquentée par les enfans de l'art&hellip; et je
-languissois après les enfans de la nature.
-Une nuit que je m'étois vilement prostitué
-à une demi-douzaine de personnes du plus
-haut parage, je me trouvai incommodé&hellip;
-J'allai me coucher. Je dis le lendemain de
-grand matin à La Fleur d'aller chercher des
-chevaux de poste, et je partis pour l'Italie.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch52">MOULINS.<br />
-<span class="sc">Marie.</span></h2>
-
-
-<p>Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras
-des richesses.&mdash;Voyager à travers le
-Bourbonnois, le pays le plus riant de la
-France, dans les beaux jours de la vendange,
-dans ce moment où la nature reconnoissante
-verse ses trésors avec profusion, et où
-tous les yeux sont rayonnans de joie.&mdash;Ne
-pas faire un pas sans entendre la
-musique appeler à l'ouvrage les heureux
-enfans du travail, qui portent en folatrant
-leurs grappes au pressoir.&mdash;Rencontrer
-à chaque instant des groupes qui présentent
-mille variétés aimables.&mdash;Se sentir l'ame
-dilatée par les émotions les plus délicieuses.&mdash;Juste
-ciel! voilà de quoi faire vingt
-volumes!</p>
-
-<p>Mais hélas! il ne me reste plus que quelques
-pages à remplir, et je dois en consacrer
-la moitié à la pauvre <i>Marie</i>, que mon ami
-M. Shandy rencontra près de Moulins.</p>
-
-<p>J'avois lu avec attendrissement l'histoire
-qu'il nous a donnée de cette fille infortunée
-à qui le malheur avoit fait perdre la raison.
-Me trouvant dans les environs du pays
-qu'elle habitoit, elle me revint tellement à
-l'esprit, que je ne pus résister à la tentation
-de me détourner d'une demi-lieue, pour
-aller au village où demeuroient ses parens
-demander de ses nouvelles.</p>
-
-<p>C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier
-<i>de la Triste-Figure</i>, à la recherche des
-aventures fâcheuses.&mdash;Mais, je ne sais comment
-cela se fait, je ne suis jamais plus convaincu
-qu'il existe dans moi une ame que
-quand j'en rencontre.</p>
-
-<p>La vieille mère vint à la porte. Ses yeux
-m'avoient conté toute l'histoire avant qu'elle
-eût ouvert la bouche.&mdash;Elle avoit perdu son
-mari, enterré depuis un mois. Le malheur
-arrivé à sa fille avoit coûté la vie à ce bon
-père, et j'avois craint d'abord, ajouta la
-bonne femme, que ce coup n'achevât de
-déranger la tête de ma pauvre Marie; mais,
-au contraire, elle lui est un peu revenue depuis.
-Cependant il lui est impossible de rester
-en repos; et, dans ce moment, elle est à
-errer quelque part dans les environs de la
-route.</p>
-
-<p>Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement,
-que je le sens à peine, pendant que je trace
-ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui
-ne respire que la joie, passa-t-il deux fois la
-main sur ses yeux pour les essuyer? Pendant
-que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai
-au postillon de reprendre la grande route.</p>
-
-<p>Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à
-l'entrée d'un petit sentier qui conduisoit à un
-petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise
-sous un peuplier; elle avoit le coude appuyé
-sur ses genoux et la tête penchée sur sa main:
-un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre.</p>
-
-<p>Je dis au postillon de s'en aller avec la
-chaise à Moulins, et à La Fleur de faire préparer
-le souper;&mdash;que j'allois le suivre.</p>
-
-<p>Elle étoit habillée de blanc, et à-peu-près
-comme mon ami me l'avoit dépeinte, excepté
-que ses cheveux, qui étoient retenus par un
-réseau de soie, quand il la vit, étoient alors
-épars et flottans. Elle avoit aussi ajouté à son
-corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit
-par-dessus son épaule et descendoit jusqu'à
-sa ceinture, et son chalumeau y
-étoit suspendu.&mdash;Sa chèvre lui avoit été infidelle
-comme son amant; elle l'avoit remplacée
-par un petit chien qu'elle tenoit en
-laisse avec une petite corde attachée à son
-bras. Je regardai son chien; elle le tira vers
-elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras
-pas». Je fixai les yeux de Marie, et je
-vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son
-amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant
-ces paroles, des larmes couloient le long
-de ses joues.</p>
-
-<p>Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa
-essuyer ses pleurs avec mon mouchoir;&mdash;j'essuyois
-ensuite les miens;&mdash;puis encore
-les siens; puis encore les miens, et j'éprouvois
-des émotions qu'il me seroit impossible de
-décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient
-d'aucune combinaison de la matière
-et du mouvement.</p>
-
-<p>Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les
-matérialistes et tous les livres dont ils ont
-infecté le monde, ne me convaincront jamais
-du contraire.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch53">MARIE.</h2>
-
-
-<p>Quand Marie fut un peu revenue à elle,
-je lui demandai si elle se souvenoit d'un
-homme pâle et maigre qui s'étoit assis entre
-elle et sa chèvre, il y avoit deux ans. Elle me
-répondit que dans ce temps-là elle avoit
-l'esprit dérangé; mais qu'elle s'en rappeloit
-très-bien, à cause de deux circonstances qui
-l'avoient frappée; l'une, que quoiqu'elle fût
-très-mal, elle s'étoit bien aperçue que ce
-Monsieur avoit pitié de son état; l'autre,
-parce que sa chèvre lui avoit pris son mouchoir,
-et qu'elle l'avoit battue pour cela.&mdash;Elle
-l'avoit lavé dans le ruisseau, et depuis
-elle le gardoit dans sa poche pour le lui
-rendre, si jamais elle le revoyoit.&mdash;Il me
-l'avoit à moitié promis, ajouta-t-elle. En parlant
-ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche
-pour me le montrer; il étoit enveloppé proprement
-dans deux feuilles de vigne et lié
-avec des brins d'osier; elle le déploya, et je
-vis qu'il étoit marqué d'une S à l'un des
-coins.</p>
-
-<p>Elle me raconta qu'elle avoit été depuis ce
-temps-là à Rome, qu'elle avoit fait une fois
-le tour de l'église de Saint Pierre&hellip; qu'elle
-avoit trouvé son chemin toute seule à travers
-de l'Apennin; qu'elle avoit traversé toute
-la Lombardie sans argent&hellip; et les chemins
-pierreux de la Savoie sans souliers. Elle ne se
-souvenoit point de la manière dont elle avoit
-été nourrie, ni comment elle avoit pu supporter
-tant de fatigue; mais Dieu, dit-elle,
-tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement
-tondu.</p>
-
-<p>Et tondu au vif! lui dis-je&hellip; Ah! si tu étois
-dans mon pays, où j'ai un petit hameau, je
-t'y mènerois, je te mettrois à l'abri des accidens&hellip;
-Tu mangerois de mon pain, tu boirois
-dans ma coupe, j'aurois soin de Silvio&hellip;
-Quand, tes accès te reprenant, tu te remettrois
-à errer, je te chercherois et te ramenerois&hellip;
-Je dirois mes prières quand le soleil se
-coucheroit&hellip; et, mes prières faites, tu jouerois
-ton chant du soir sur ton chalumeau&hellip;
-L'encens de mon sacrifice seroit plus agréable
-au ciel, quand il seroit accompagné de celui
-d'un c&oelig;ur brisé par la douleur.</p>
-
-<p>Je sentois la nature fondre en moi, en disant
-tout cela; et Marie, voyant que je prenois
-mon mouchoir, déjà trop mouillé pour m'en
-servir, voulut le laver dans le ruisseau&hellip;
-mais où le ferois-tu sécher, ma chère enfant?
-Dans mon sein, dit-elle, cela me fera
-du bien.</p>
-
-<p>Est-ce que ton c&oelig;ur ressent encore des feux,
-ma chère Marie?</p>
-
-<p>Je touchois là une corde sur laquelle étoient
-tendus tous ses maux. Elle me fixa quelques
-momens avec des yeux en désordre, puis, sans
-rien dire, elle prit son chalumeau, et joua une
-hymne à la Vierge&hellip; La vibration de la corde
-que j'avois touchée, cessa&hellip; Marie revint
-à elle, laissa tomber son chalumeau, et se
-leva.</p>
-
-<p>Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle
-me dit qu'elle alloit à Moulins. Hé bien!
-allons ensemble. Elle me prit le bras, et
-allongea la corde pour laisser à son chien la
-facilité de nous suivre avec plus de liberté.
-Nous arrivâmes ainsi à Moulins.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch54">MARIE.<br />
-<span class="sc">Moulins.</span></h2>
-
-
-<p>Quoique je n'aime point les salutations en
-public, cependant, lorsque nous fûmes au
-milieu de la place, je m'arrêtai pour faire
-mon dernier adieu à Marie.</p>
-
-<p>Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit
-bien faite. L'affliction avoit donné à sa physionomie
-quelque chose de céleste. Elle avoit
-les traits délicats, et tout ce que le c&oelig;ur peut
-désirer dans une femme&hellip; Ah! si elle pouvoit
-recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza
-pouvoient s'effacer de mon esprit, non-seulement
-Marie mangeroit de mon pain et boiroit
-dans ma coupe&hellip; Je ferois plus, elle
-seroit reçue dans mon sein, elle seroit ma
-fille.</p>
-
-<p>Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et
-le vin que la compassion d'un étranger verse
-en passant sur tes blessures&hellip; L'être qui deux
-fois a brisé ton c&oelig;ur, peut seul le guérir pour
-toujours.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch55">LE BOURBONNAIS.</h2>
-
-
-<p>Ces émotions si douces, ces rians tableaux
-que je m'étois promis en traversant cette
-belle partie de la France, pendant le temps
-des vendanges, s'étoient entièrement évanouis.
-Il ne m'en restoit plus rien&hellip; Mon
-c&oelig;ur s'étoit fermé au sentiment du bonheur,
-depuis que j'avois posé le pied sur une terre
-d'affliction. Au milieu de toutes ces scènes
-d'une joie bruyante que je rencontrois à
-chaque instant, je voyois toujours Marie,
-dans le fond du tableau, assise et rêveuse
-sous son peuplier; j'étois déjà aux portes de
-Lyon, je la voyois encore.</p>
-
-<p>Charmante sensibilité! source inépuisable
-de tout ce qu'il y a de précieux dans nos plaisirs
-et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes
-ton martyr sur son lit de paille, ou
-tu l'élèves jusqu'au ciel. Source éternelle de
-nos sensations! c'est ta divinité qui me donne
-ces émotions&hellip; Non que, dans certains
-momens funestes et maladifs, <i>mon ame s'abatte
-et s'effraie de la destruction</i>&hellip; Ce ne
-sont que des paroles pompeuses&hellip; Mais
-parce que je sens en moi que cette destruction
-doit être suivie des plaisirs et des soins
-les plus doux. Tout vient de toi, grand
-<span class="sc">Emanateur</span> de ce monde! C'est toi qui amollis
-nos c&oelig;urs et nous rends compatissans aux
-maux d'autrui. C'est par toi que mon ami
-Eugène tire les rideaux de mon lit quand je
-suis languissant, qu'il écoute mes plaintes, et
-cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois
-cette douce compassion dans l'ame
-du pâtre grossier qui habite les montagnes
-les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve
-égorgé un agneau du troupeau de son voisin&hellip;
-Je le vois dans ce moment, sa tête
-appuyée contre sa houlette, le contempler
-avec pitié&hellip; Ah! si j'étois arrivé un moment
-plus tôt, s'écrie-t-il&hellip; Le pauvre agneau perd
-tout son sang, il meurt, et le tendre c&oelig;ur du
-berger en saigne.</p>
-
-<p>Que la paix soit avec toi, généreux berger!
-Tu t'en vas tout affligé&hellip; mais le plaisir
-balancera ta douleur, car le bonheur entoure
-ton hameau&hellip; heureuse est celle qui le partage
-avec toi! heureux sont les agneaux qui
-bondissent autour de toi!</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu6.jpg" alt="[Illustration]" /></div>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch56">LE SOUPER.</h2>
-
-
-<p>Un fer se détacha d'un pied de devant du
-cheval de brancard, en commençant la montée
-du mont Tarare; le postillon descendit
-et le mit dans sa poche. Comme la montée
-pouvoit avoir cinq ou six milles de longueur,
-et que ce cheval étoit notre unique ressource,
-j'insistai pour que nous rattachassions le fer
-aussi bien qu'il nous seroit possible; mais le
-postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le
-marteau qui étoit dans la chaise ne pouvant
-pas nous servir, je consentis à continuer notre
-route.</p>
-
-<p>A peine avions-nous fait cinq cens pas que,
-dans un chemin pierreux, cette pauvre bête
-perdit le fer de l'autre pied aussi de devant.
-Je descendis alors tout de bon de la chaise,
-et apercevant une maison à quelques portées
-de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du
-postillon qu'il m'y suivroit. L'air de la maison
-et de tout ce qui l'entouroit ne me fit point
-regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme
-entourée d'un beau clos de vigne et de quelques
-arpens de bled. Il y avoit d'un côté un
-potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir
-l'abondance dans la maison d'un paysan,
-et de l'autre un petit bois qui pouvoit
-servir d'ornement et fournir le chauffage&hellip;
-Il étoit à-peu-près huit heures du soir lorsque
-j'y arrivai&hellip; Je laissai au postillon le soin
-de s'arranger, et j'entrai tout droit dans la
-maison.</p>
-
-<p>La famille étoit composée d'un vieillard à
-cheveux blancs, de sa femme, de leurs fils,
-de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs
-enfans.</p>
-
-<p>Ils alloient se mettre à table pour manger
-leur soupe aux lentilles. Un gros pain de
-froment occupoit le milieu de la table, et
-une bouteille de vin à chaque bout, promettoit
-de la joie pendant le repas: c'étoit un
-festin d'amour et d'amitié.</p>
-
-<p>Le vieillard se lève aussitôt pour venir à
-ma rencontre, et m'invite, avec une cordialité
-respectueuse, à me mettre à table. Mon
-c&oelig;ur s'y étoit mis dès le moment que j'étois
-entré. Je m'assis tout de suite comme un des
-enfans de la famille; et pour en prendre plus
-tôt le caractère, j'empruntai, à l'instant
-même, le couteau du vieillard, et je coupai
-un gros morceau de pain. Tous les yeux,
-en me voyant faire, sembloient me dire que
-j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit
-de ce que je n'avois pas paru en douter.</p>
-
-<p>Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce
-autre chose qui me faisoit paroître ce morceau
-si friand? A quelle magie étois-je redevable
-des délices que je goûtois en buvant un
-verre de vin de cette bouteille, et qui semble
-encore m'affecter le palais?</p>
-
-<p>Le souper étoit de mon goût; les actions
-de grâces qui le suivirent en furent encore
-plus.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch57">ACTIONS DE GRACES.</h2>
-
-
-<p>Le souper fini, le vieillard donne un coup
-sur la table avec le manche de son couteau.
-C'étoit le signal de se lever de table et de
-se préparer à danser. Dans l'instant, les
-femmes et les filles courent dans une chambre
-à côté pour arranger leurs cheveux, et les
-hommes et les garçons vont à la porte pour
-se laver le visage, et quitter leurs sabots pour
-prendre des souliers. En trois minutes, toute
-la troupe est prête à commencer le bal sur
-une petite esplanade de gazon qui étoit devant
-la cour. Le vieillard et sa femme sortent
-les derniers. Je les accompagne, et me place
-entr'eux sur un petit sofa de verdure près
-de la porte.</p>
-
-<p>Le vieillard, dans sa jeunesse, avoit su
-jouer assez bien de la vielle, et il en jouoit
-encore passablement. La femme l'accompagnoit
-de la voix; et les enfans et les petits
-enfans dansoient&hellip; Je dansois moi-même,
-quoique assis&hellip;</p>
-
-<p>Au milieu de la seconde danse, à quelques
-pauses dans les mouvemens où ils sembloient
-tous lever les yeux, je crus entrevoir que
-cette élévation étoit l'effet d'une autre cause
-que celle de la simple joie&hellip; Il me sembla,
-en un mot, que la religion étoit mêlée pour
-quelque chose dans la danse&hellip; Mais comme
-je ne l'avois jamais vue s'engager dans ce
-plaisir, je commençois à croire que c'étoit
-l'illusion d'une imagination qui me trompe
-continuellement, si, la danse finie, le vieillard
-ne m'eût dit: Monsieur, c'est-là ma coutume;
-dans toute ma vie, j'ai toujours eu
-pour règle, après souper, de faire sortir
-ma famille pour danser et se réjouir; bien
-sûr que le contentement et la gaîté de l'esprit
-sont les meilleures actions de graces qu'un
-homme comme moi, qui n'est point instruit,
-peut rendre au ciel.</p>
-
-<p>Ce seroient peut-être même aussi les
-meilleures des plus savans prélats, lui dis-je.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch58">LE CAS DE DÉLICATESSE.</h2>
-
-
-<p>Quand on est arrivé au sommet de la montagne
-de Tarare, on est bientôt à Lyon.
-Adieu alors à tous les mouvemens rapides!
-Il faut voyager avec précaution; mais il convient
-mieux aux sentimens de ne pas aller
-si vîte. Je fis marché avec un voiturier pour
-me conduire dans ma chaise aussi lentement
-qu'il voudroit à Turin par la Savoie.</p>
-
-<p>Les Savoyards sont pauvres, mais patiens,
-tranquilles, et doués d'une grande probité.
-Chers villageois, ne craignez rien! le monde
-ne vous enviera pas votre pauvreté, trésor
-de vos simples vertus. Nature! parmi tous
-tes désordres, tu agis encore avec bonté lorsque
-tu agis avec parcimonie. Au milieu des grands
-ouvrages qui t'environnent, tu n'as laissé
-que peu ici pour la faulx et la faucille! mais
-ce peu est en sûreté; il est protégé par toi.
-Heureuses les demeures qui sont ainsi mises à
-l'abri de la cupidité et de l'envie!</p>
-
-<p>Laissez d'ailleurs le voyageur fatigué se
-plaindre des détours et des dangers de vos
-routes, de vos rochers, de vos précipices,
-des difficultés de les gravir, des horreurs que
-l'on éprouve à les descendre, des montagnes
-impraticables et des cataractes qui roulent
-avec elles de grandes pierres qu'elles ont
-détachées de leur sommet, et qui barrent
-le chemin. Les habitans d'un village voisin
-avoient travaillé à mettre de côté un fragment
-de ce genre entre Saint-Michel et Madane;
-et avant que mon conducteur pût
-arriver à ce dernier endroit, il falloit plus
-de deux heures d'ouvrage pour en ouvrir le
-passage&hellip; Il n'y avoit point d'autre remède
-que d'attendre avec patience. La nuit étoit
-pluvieuse et orageuse. Cette raison et le délai
-causé par les mauvais chemins, obligèrent
-le voiturier d'arrêter à cinq mille de ses relais,
-dans une petite auberge près de la route.</p>
-
-<p>Je pris aussitôt possession de ma chambre
-à coucher&hellip; L'air étoit devenu très-froid:
-je fis faire bon feu, et je donnai des ordres
-pour le souper&hellip; Je remerciois le ciel de
-ce que les choses n'étoient pas pires, lorsqu'une
-voiture, dans laquelle étoit une dame
-avec sa femme-de-chambre, arriva dans
-l'auberge.</p>
-
-<p>Il n'y avoit pas d'autre chambre à coucher
-dans la maison que la mienne; l'hôtesse les y
-amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avoit
-personne qu'un gentilhomme anglois&hellip; qu'il
-y avoit deux bons lits, et un cabinet à côté qui
-en contenoit un troisième&hellip; La manière dont
-elle parloit de ce troisième lit, n'en fit pas
-beaucoup l'éloge. Toutefois, dit-elle, il y
-a trois lits, et il n'y a que trois personnes;
-et elle osoit avancer que le monsieur feroit de
-son mieux pour arranger les choses. Je ne
-voulus pas laisser la dame un moment en
-suspens; je lui déclarai d'abord que je ferois
-toute chose en mon pouvoir.</p>
-
-<p>Mais cela ne vouloit pas dire que je la rendrois
-la maîtresse absolue de ma chambre.
-Je m'en crus tellement le propriétaire, que
-je pris le droit d'en faire les honneurs. Je
-priai donc la dame de s'asseoir; je la plaçai
-dans le coin le plus chaud, je demandai du
-bois; je dis à l'hôtesse d'augmenter le souper,
-et de ne point oublier que je lui avois recommandé
-de donner le meilleur vin.</p>
-
-<p>La dame ne fut pas cinq minutes auprès
-du feu, qu'elle jeta les yeux sur les lits. Plus
-elles les regardoit, et plus son inquiétude
-sembloit augmenter. J'en étois mortifié, et
-pour elle et pour moi; ses regards et le cas
-en lui-même m'embarrassèrent autant qu'il
-étoit possible que la dame le fût elle-même.</p>
-
-<p>C'en étoit assez pour causer cet embarras,
-que les lits fussent dans la même chambre.
-Mais ce qui nous troubloit le plus, c'étoit
-leur position. Ils étoient parallèles et si proches
-l'un de l'autre, qu'il n'y avoit de place entre
-les deux que pour mettre une chaise&hellip; Ils
-n'étoient guères éloignés du feu. Le manteau
-de la cheminée d'un côté, qui avançoit fort
-avant dans la chambre, et une grosse poutre
-de l'autre, formoient une espèce d'alcove
-qui n'étoit point du tout favorable à la délicatesse
-de nos sensations&hellip; Si quelque
-chose pouvoit ajouter à notre perplexité, c'étoit
-que les deux lits étoient si étroits, qu'il
-n'y avoit pas moyen de songer à faire coucher
-la femme-de-chambre avec sa maîtresse. Si
-cela avoit été faisable, l'idée qu'il falloit que
-je couchasse auprès d'elle, auroit glissé plus
-aisément sur l'imagination.</p>
-
-<p>Le cabinet nous offrit peu ou point de consolation:
-il étoit humide, froid; la fenêtre en
-étoit à moitié brisée; il n'y avoit point de
-vitres&hellip; le vent souffloit, et il étoit si
-violent, qu'il me fit tousser quand j'y entrai
-avec la dame pour le visiter. L'alternative
-où nous nous trouvâmes réduits, étoit donc
-fort embarrassante. La dame sacrifieroit-elle
-sa santé à sa délicatesse, en occupant le
-cabinet et en abandonnant le lit à sa femme-de-chambre,
-ou cette fille prendroit-elle le
-cabinet, etc. etc.?</p>
-
-<p>La dame étoit une jeune piémontoise d'environ
-trente ans, dont le teint l'auroit disputé
-à l'éclat des roses. La femme-de-chambre
-étoit lyonnoise, vive, leste, et n'avoit pas
-plus de vingt ans. De toute manière il y
-avoit des difficultés&hellip; L'obstacle de la grosse
-pierre de roche qui barroit notre chemin,
-et qui fut cause de notre détresse, quelque
-grand qu'il parût, n'étoit qu'une bagatelle,
-en comparaison de ce qui nous embarrassoit
-en ce moment; ajoutez à cela que le poids
-qui accabloit nos esprits, n'étoit pas allégé
-par la délicatesse que nous avions de ne
-pas communiquer l'un à l'autre ce que nous
-sentions dans cette occasion.</p>
-
-<p>Le souper vint, et nous nous mîmes à
-table. Je crois que si nous n'eussions pas eu
-de meilleur vin que celui qu'on nous donna,
-nos langues auroient été liées jusqu'à ce que
-la nécessité nous eût forcés de leur donner
-de la liberté&hellip; Mais la dame avoit heureusement
-quelques bouteilles de bon vin de
-Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya
-sa femme-de-chambre en chercher deux. Le
-souper fini, et restés seuls, nous nous sentîmes
-inspirés d'une force d'esprit suffisante
-pour parler au moins sans réserve de notre
-situation; nous la retournâmes dans tous les
-sens; nous l'examinâmes sous tous les points
-de vue. Enfin, après deux heures de négociations
-et de débats, nous convînmes de
-nos articles, que nous stipulâmes en forme
-d'un traité de paix; et il y eut, je crois,
-des deux côtés, autant de religion et de bonne
-foi que dans aucun traité qui jamais eût
-l'honneur de passer à la postérité.</p>
-
-<p>En voici les articles:</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="sc">Art.</span> I<sup>er</sup>. Comme le droit de la chambre
-à coucher appartient à Monsieur, et qu'il
-croit que le lit qui est plus proche du feu
-est le plus chaud, il le cède à Madame.</p>
-
-<p><i>Accordé</i> de la part de Madame, pourvu
-que les rideaux des deux lits, qui sont d'une
-toile de coton presque transparente, et trop
-étroits pour bien fermer, soient attachés à
-l'ouverture avec des épingles, ou même entièrement
-cousus avec une éguille et du fil,
-afin qu'ils soient censés former une barrière
-suffisante du côté de Monsieur.</p>
-
-<p>II. Il est demandé de la part de Madame,
-que Monsieur soit enveloppé toute la nuit
-dans sa robe de chambre.</p>
-
-<p><i>Refusé</i>, parce que Monsieur n'a pas de
-robe de chambre, et qu'il n'a, dans son porte-manteau,
-que six chemises et une culotte
-de soie noire.</p>
-
-<p>La mention de la culotte de soie noire fit
-un changement total dans cet article&hellip; On
-regarda la culotte comme un équivalent de
-la robe de chambre. Il fut donc convenu
-que j'aurois toute la nuit ma culotte de soie
-noire.</p>
-
-<p>III. Il est stipulé et on insiste de la part
-de Madame, que dès que Monsieur sera au
-lit, et que le feu et la chandelle seront éteints,
-Monsieur ne dira pas un seul mot pendant
-toute la nuit.</p>
-
-<p><i>Accordé</i>, à condition que les prières que
-Monsieur fera, ne seront pas regardées comme
-une infraction au traité.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'étoit la
-manière dont la dame et moi nous nous
-déshabillerions, et nous nous mettrions au lit.
-Il n'y avoit qu'une manière de le faire, et
-le lecteur peut la deviner&hellip; Je proteste que,
-si elle ne lui paroît pas la plus délicate et
-la plus décente qu'il y ait dans la nature,
-c'est la faute de son imagination&hellip; Ce ne seroit
-pas la première plainte que j'aurois à faire
-à cet égard.</p>
-
-<p>Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais
-si c'est la nouveauté de la situation ou quelqu'autre
-chose qui m'empêcha de dormir,
-mais je ne pus fermer les yeux&hellip; Je me
-tournois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre&hellip;
-Et cela dura jusqu'à deux heures du matin,
-qu'impatienté de tant de mouvemens inutiles,
-il m'échappa de m'écrier: Oh mon Dieu!</p>
-
-<p>Vous avez rompu le traité, Monsieur, dit
-avec précipitation la dame, qui n'avoit pas
-plus dormi que moi&hellip; Je lui fis mille excuses;
-mais je soutenois que ce n'étoit qu'une
-exclamation&hellip; Elle voulut que ce fût une
-infraction entière du traité&hellip; Et moi je
-prétendois qu'on avoit prévu le cas par le
-troisième article.</p>
-
-<p>La dame ne voulut pas céder, et la dispute
-affoiblit un peu sa barrière. J'entendis
-tomber par terre deux ou trois épingles des
-rideaux.</p>
-
-<p>Sur mon honneur, Madame, ce n'est pas
-moi qui les ai détachées, lui dis-je en étendant
-mon bras hors du lit, comme pour affirmer
-ce que je disois&hellip;</p>
-
-<p>J'allois ajouter que pour tout l'or du monde,
-je n'aurois pas voulu violer l'idée de décence
-que je&hellip;</p>
-
-<p>Mais la femme de chambre qui nous avoit
-entendus, et qui craignoit les hostilités, étoit
-sortie doucement de son cabinet, et, à la
-faveur de l'obscurité, s'étoit glissée dans le
-passage qui étoit entre le lit de sa maîtresse
-et le mien.</p>
-
-<p>De manière qu'en étendant le bras, je saisis
-la femme de chambre&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">SUITE ET CONCLUSION<br />
-<span class="small">DU</span><br />
-<span class="large">VOYAGE SENTIMENTAL.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch59">PRÉFACE.</h2>
-
-
-<p>La suite du Voyage Sentimental
-n'est pas présentée comme une production
-de la plume de Sterne.</p>
-
-<p>La manière brusque dont se termine
-ce Voyage sembloit exiger
-une suite; et il est certain que si
-l'auteur eût vécu plus long-temps,
-il eût terminé cet ouvrage. Les
-matériaux étoient prêts. L'intimité
-qui subsistoit entre Sterne et l'éditeur,
-l'a mis à portée d'entendre souvent
-son ami raconter les incidens
-les plus remarquables de la dernière
-partie de son dernier Voyage: et
-ses récits ont fait tant d'impression
-sur son esprit, qu'il croit avoir
-retenu ces particularités assez bien
-pour pouvoir les publier. Il s'est
-attaché à imiter le style et la
-manière de son ami. Mais y est-il
-parvenu? c'est au lecteur à en juger.
-Quoiqu'il en soit, l'ouvrage peut,
-aujourd'hui, passer pour complet:
-et ceux qui ont lu le Voyage Sentimental
-d'Yorick, et dont la curiosité
-étoit restée en suspens, n'ont plus
-rien à désirer pour ce qui concerne
-les faits, les événemens, et les
-observations.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch60">SUITE DU CAS DE DÉLICATESSE.</h2>
-
-
-<p>Je pris à la femme-de-chambre&hellip; quoi?
-la main. Non, non: subterfuge grossier,
-M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà
-ce que diront un critique, un casuiste et un
-prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie
-noire (c'étoit la première fois que je la mettois)
-contre une douzaine de bouteilles de vin
-de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes
-hier au soir, (car je voulois parier avec la
-dame) que ces messieurs ont tort. Cela n'est
-guère possible, répondent mes clair-voyans
-censeurs; la conséquence est trop visible pour
-qu'on s'y méprenne.</p>
-
-<p>La femme-de-chambre étoit, j'en conviens,
-aussi vive que peut être une françoise, et
-une françoise de vingt ans. Cependant, si
-l'on examine la circonstance, si l'on fait
-attention que cette fille avoit le visage tourné
-du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la
-brêche occasionnée par la chûte des épingles,
-je crois que les géomètres les plus habiles
-auroient bien de la peine à démontrer
-la ligne que mon bras a dû décrire pour
-prendre à la femme-de-chambre&hellip;</p>
-
-<p>Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde;
-mais étoit-ce ma faute? Savois-je dans quel
-état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer
-qu'elle viendroit sans être habillée?
-Hélas! une chemise pour tout vêtement,
-c'est une armure bien légère pour une affaire
-qui pouvoit être aussi chaude.</p>
-
-<p>Il est vrai que si elle eût été d'un caractère
-aussi taciturne que la femme-de-chambre
-parisienne, que je rencontrai avec ses <i>égaremens
-du c&oelig;ur</i>, tout alloit pour le mieux,
-mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas plutôt
-senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme
-si l'on eût voulu la tuer. En effet, quand
-elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand
-c'eût été à sa vie, et non à sa vertu que
-j'en aurois voulu, elle n'auroit pas poussé
-des cris plus perçans. <i>Ah! milord! ah! madame!
-monsieur l'anglois il y est! il y est!</i></p>
-
-<p>L'hôtesse et les deux voituriers accoururent.
-Pouvoient-ils, en conscience, rester
-tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on
-s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.&mdash;La
-pauvre hôtesse étoit toute tremblante; elle
-invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix
-se succédoient avec une rapidité incroyable.
-Les voiturins, dans cette bagarre, avoient
-oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans
-un état plus décent que moi; car j'avois
-sauté à bas de mon lit, et j'étois debout
-auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans
-notre chambre.</p>
-
-<p>Quand on fut revenu de la première surprise,
-on demanda à la jeune fille ce qui
-l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé
-sa porte? Point de réponse. Mais elle
-eut la présence d'esprit de s'enfuir précipitamment
-dans son cabinet.</p>
-
-<p>Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner
-des éclaircissemens, et qu'elle s'y refusoit,
-j'allois échapper aux soupçons; mais malheureusement
-en me tournant et retournant
-dans mon lit, sans pouvoir me rendormir,
-j'avois fait sauter un bouton très-essentiel
-de ma culotte de soie noire, et l'autre s'étoit
-échappé de la boutonnière. Ainsi, il étoit
-clair que j'avois violé l'article de notre capitulation
-relatif à la culotte.</p>
-
-<p>Je vis les yeux de la dame piémontaise se
-porter sur l'objet; et comme les miens suivoient
-leur direction, je reconnus que, quoique
-j'eusse ma culotte, l'état dans lequel je
-me trouvois devoit faire rougir la pudeur,
-plus que ne pouvoient le faire la nudité des
-deux voiturins, ou la chemise déchirée de
-notre hôtesse, ou même les charmes en désordre
-de la dame. J'étois, Eugène, debout
-tout près d'elle, quand elle m'aperçut&hellip;
-Cette découverte lui fit faire un retour sur
-elle-même. Elle se renfonça bien vîte dans
-son lit, s'enveloppa dans ses couvertures,
-et ordonna qu'on apportât promptement le
-déjeûner.</p>
-
-<p>A ce signal, tous les curieux se retirèrent,
-et nous pûmes dès-lors entrer en conférence
-réglée, et discuter librement les articles de
-notre traité.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch61">LA NÉGOCIATION.</h2>
-
-
-<p>Comme les épingles, avec lesquelles on se
-croyoit bien en sûreté, n'avoient pas produit
-l'effet qu'on s'en étoit promis, la dame
-piémontoise, en négociateur habile, se tint
-armée sur tous les points, avant de renouer
-les conférences. Elle comptoit autant sur les
-artifices de sa coqueterie que sur la souplesse
-de son génie. Les femmes ont une réthorique
-surnaturelle à laquelle il est impossible de
-résister. Mais voici le café au lait; à peine
-ai-je le temps de faire mes dispositions.</p>
-
-<p><i>La dame.</i> «Je ne suis pas surprise, monsieur,
-que la mésintelligence règne si souvent
-entre la France et l'Angleterre. Votre
-nation compte pour rien l'infraction des traités
-même sans provocation.»</p>
-
-<p><i>Yorick.</i> «Pardon, Madame: mais daignez
-réfléchir un instant. Il avoit été stipulé par
-le troisième article que Monsieur pourroit
-faire ses prières; et jusqu'à ce moment je
-n'avois fait qu'une oraison jaculatoire, cependant,
-votre femme de chambre par ses
-cris extraordinaires, et même incompréhensibles,
-m'avoit jeté dans des convulsions si
-violentes, que je puis vous assurer que je
-n'étois point du tout à mon aise.»</p>
-
-<p><i>La dame.</i> «Pardon, vous-même, Monsieur;
-mais vous avez enfreint tous les articles,
-excepté le premier; et encore la barrière dont
-on étoit convenu, a-t-elle été renversée.»</p>
-
-<p><i>Yorick.</i> «Madame voudra bien observer
-que c'est elle-même qui l'a renversée, dans
-le feu de la discussion sur le troisième article.»</p>
-
-<p><i>La dame.</i> «Mais, Monsieur, la culotte?»</p>
-
-<p><i>Yorick.</i> «C'est me toucher au vif: je l'avoue,
-Madame, j'ai dû vous paroître coupable;
-mais soyez sûre que la volonté n'y
-étoit pour rien. L'infraction que vous me
-reprochez a été le résultat d'un pur accident.»</p>
-
-<p><i>La dame.</i> «Mais est-ce aussi par accident
-que vous avez porté deux mains criminelles
-sur ma femme de chambre?»</p>
-
-<p><i>Yorick.</i> «Deux mains criminelles, Madame!
-je ne l'ai touchée que d'une main: et un jury
-de vierges ne verroit pas autre chose dans
-cette affaire qu'une sensation fortuite.»</p>
-
-<p>Cette conférence se termina par un nouveau
-traité dans lequel tous les cas furent
-prévus, hôtelleries, lits, épingles aux rideaux;
-femmes de chambre nues, culottes malheureuses;
-boutons, etc. etc. etc. Il se fût agi
-d'une nouvelle convention pour la démolition
-du port de Dunkerque, ou de celui de
-Mardik, qu'on n'auroit pas déployé une politique
-plus circonspecte. Rien ne fut laissé
-à la mauvaise foi, ou au hasard.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch62">V&OElig;UX EN FAVEUR DES PAUVRES.</h2>
-
-
-<p>Nature! sous quelque forme que tu te
-montres; sur les montagnes de la nouvelle
-Zemble, ou sur le sol brûlant des tropiques,
-tu es toujours aimable! toujours tu guideras
-mes pas! Avec ton secours, la vie confiée à
-cette foible et frêle machine sera toujours
-conforme à la raison et à la justice. Ces douces
-émotions que tu inspires par une sympathie
-organisée dans toutes les parties m'apprennent
-à sentir, à prendre part au malheur des autres,
-à compatir à leur misère; elles sont pour
-moi la source d'une satisfaction, d'une félicité
-ineffable. Comment donc les infortunes
-passagères du moment peuvent-elles obscurcir
-ton front; ce front, où la sérénité
-devoit fixer son empire?&mdash;Loin d'ici méchant
-<i>Spléen</i> aux yeux jaunes! empare-toi
-de l'hypocrite au c&oelig;ur double, au regard
-louche; saisis ce misérable qui soupire, même
-en contemplant ses trésors, et tremblant en
-pensant à la fragilité des portes et des verroux;&mdash;mais
-songe donc, insensé, que la vie
-elle-même est plus fragile encore; calcule
-les jours que tu as encore à vivre,&mdash;dix
-années peut-être; et peut-être moins. Ne
-garde que ce qu'il te faut pour ce trajet si
-court, et donne le reste au véritable indigent.</p>
-
-<p>Puisse ma prière être exaucée, et la misère
-disparoîtra de dessus la terre; chaque mois
-sera pour le pauvre un mois de vendange.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch63">AMITIÉ.</h2>
-
-
-<p>Quelque prêtre rigide s'imaginera peut-être
-que c'étoit avant le déjeûner que je faisois
-cette prière, et pour que ma négociation
-avec la belle piémontoise eût un heureux
-succès,&mdash;cela peut être.</p>
-
-<p>Ma vie a été un tissu d'accidens, ourdi
-par les mains de la fortune, sur un patron
-bisarre, mais sans être rebutant. Le fond en
-est léger et riant; les fleurs en sont si variées
-que le plus habile des ouvriers de l'imagination
-auroit bien de la peine à l'imiter.</p>
-
-<p>Une lettre de Paris, de Londres, de vous
-Eugène! oh! mon ami! je serai avec toi, à
-l'hôtel de Saxe, avant deux fois vingt-quatre
-heures.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch64">LE COMBAT.</h2>
-
-
-<p>Ainsi, bel ange, je te rencontrerai à
-Bruxelles: mais ce ne sera qu'à mon retour
-d'Italie. Je traverserai l'Allemagne pour me
-rendre en Hollande, par la route de Flandres.
-Quel combat entre l'amour et l'amitié! ah!
-madame de L&mdash;! la porte de la remise a été
-fatale à la paix de mon c&oelig;ur.&mdash;La boîte
-de corne du bon moine vous replace à chaque
-instant sous mes yeux.</p>
-
-<p>Si j'ai jamais désiré avoir un c&oelig;ur de roche,
-insensible au plaisir comme à la peine, c'est
-aujourd'hui. Insensé! qu'ai-je dit? j'ai blasphêmé
-contre la religion du sentiment. J'expierai
-mon crime. Comment? en faisant à
-l'amitié le sacrifice de mes affections les plus
-douces; dussé-je en mourir!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch65">LA FAUSSE DÉLICATESSE.</h2>
-
-
-<p>Ma résolution une fois prise, je me mis
-à préparer les excuses que la politesse vouloit
-que je fisse à la belle piémontoise, pour
-un départ aussi brusque; c'étoit une infraction
-au traité que nous avions fait ensemble,
-et qui me lioit jusqu'à Turin. Il me falloit
-donc un manifeste apologétique. Si notre première
-convention avoit essuyé quelques atteintes,
-les incidens et accidens qui avoient
-occasionné cette apparence de violation,
-pouvoient tenir lieu de justification. Mais
-ici c'étoit violer ouvertement un second traité,
-après une ratification solemnelle et religieuse.
-Comment donc ose-t-on faire aux potentats
-de la terre un crime d'une reprise d'hostilités,
-après un traité définitif, quand on
-voit cette foule d'événemens inattendus, et
-imprévus qui peuvent r'ouvrir le temple de
-Janus. Pendant que je faisais ce beau soliloque,
-la dame entra dans ma chambre et
-me dit que les voituriers étoient prêts, ainsi
-que leurs mulets.&mdash;Eugène, si la rougeur
-peut être un signe de modestie naturelle, ou
-de honte, et non la marque du crime, je
-t'avouerai que mon visage devint cramoisi,
-et que ma langue me refusa le service.&mdash;«Madame&hellip;
-une lettre,» je ne pus en dire
-davantage. Elle vit ma confusion, mais elle
-ne fit pas semblant de s'en appercevoir.</p>
-
-<p>«Nous resterons, monsieur, jusqu'à ce que
-vous ayez fini votre lettre.»&mdash;Mon trouble
-redoubla; et ce ne fut qu'après une pause
-de quelques minutes, qu'appelant à mon aide
-toutes les puissances de la résolution et de
-l'amitié, je pus lui dire: «Il faut que j'en
-sois moi-même le porteur.»</p>
-
-<p>T'est-il jamais arrivé, dans un besoin pressant,
-de t'adresser à un ami équivoque pour
-lui demander de l'argent? Que se passoit-il
-alors dans ton ame, pendant que tu examinois
-l'agitation de ses muscles, que tu
-voyois la terreur ou la compassion se peindre
-dans ses yeux; et que ton homme faisant taire
-les tendres émotions du c&oelig;ur et se tournant
-vers toi, avec un sourire malin, te demandoit:
-«où sont mes sûretés?» As-tu jamais brûlé
-pour une beauté impérieuse, dans laquelle
-tu avois concentré tes v&oelig;ux, tes espérances,
-et ton bonheur? C'en est fait: la résolution
-en est prise. Tu lui découvres le secret de
-ton c&oelig;ur: tu tiens, dans ce moment terrible,
-les yeux fixés sur les siens. Malheureux, que
-vas-tu devenir? Son indignation éclate; chacun
-de ses regards est un trait qui te tue.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà précisément, Eugène, ce qui m'arrive.
-Figure-toi la belle piémontoise recueillant
-tout son orgueil et toute sa vanité dans un
-même foyer, le tout renforcé par le ressentiment
-dont est animée une femme qui se
-croit outragée.</p>
-
-<p>«C'est sans doute, là, Monsieur, de la
-politesse angloise; mais elle ne convient pas
-à d'honnêtes-gens.»</p>
-
-<p>«Eh! Madame! au nom du destin, du hasard,
-ou de la fatalité, ou de tout ce qu'il
-vous plaira, pourquoi les incidens, les bisarreries
-de ma vie, attirent-ils à une nation
-entière un pareil reproche?»</p>
-
-<p>Ce n'est pas bien, belle piémontoise! mais,
-pars! que le bonheur te suive et t'accompagne
-par tout.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch66">OPINIATRETÉ.</h2>
-
-
-<p>Mais cette difficulté n'étoit pas la seule
-que j'eusse à surmonter, en changeant le
-plan de mes opérations. Le voiturier avec
-lequel j'étois convenu qu'il me conduiroit à
-Turin, ne vouloit pas retourner à Saint-Michel,
-avant d'avoir achevé son voyage,
-parce qu'il s'attendoit à trouver un voyageur
-qui lui payeroit son retour. Je lui représentai
-inutilement ce qu'il gagneroit pour une course
-aussi courte, et qu'il trouveroit probablement
-à Saint-Michel quelque personne qui
-voudroit aller à Turin. Non;&mdash;il étoit obstiné
-comme ses mules, on eût dit qu'il y
-avoit entr'eux une sympathie de caractère
-qu'il faut peut-être attribuer à ce qu'ils vivoient
-et conversoient constamment ensemble.
-Toute ma rhétorique, tous mes raisonnemens
-ne firent pas plus d'impression sur cet homme,
-que les excommunications et les anathêmes
-lancés religieusement par le clergé de France
-contre les rats et les chenilles, n'en font sur
-ces animaux.</p>
-
-<p>Voyant que je n'avois pas d'autre parti à
-prendre que de payer le retour, comme si
-nous avions été jusqu'à Turin, je finis par
-y consentir; et avec ma philantropie ordinaire
-je commençai à imputer cette soif du
-gain, si universellement dominante, à quelque
-cause cachée dans notre structure, ou à
-quelques particules invisibles d'air que nous
-humons avec notre première aspiration en
-poussant, quand nous faisons notre entrée
-dans ce monde, un cri de mécontentement
-pour le voyage qu'on nous force à faire.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch67">LE HASARD DE L'EXISTENCE.</h2>
-
-
-<p>«Le cri de mécontentement pour le voyage
-qu'on nous force à faire,» cette idée me plaît;
-je la crois neuve et très-bien adaptée à ma
-situation présente; je remontai dans ma chaise,
-en adressant un sourire gracieux aux mules qui
-sembloient avoir fait passer toutes leurs mauvaises
-qualités à leur conducteur, et je roulai
-dans mon esprit quelques conclusions étranges
-et sans liaison que je tirois de cette pensée
-que je trouvois si heureuse.</p>
-
-<p>Si donc, me disois-je, nous sommes forcés
-à ce voyage de la vie; si nous sommes engagés
-dans cette route sans le savoir, et sans
-y avoir consenti; si, sans un certain concours
-fortuit d'atômes, nous eussions pu être une
-pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi
-sommes-nous responsables de nos passions,
-de nos folies, et de nos caprices? Si
-vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés
-par quelque tyran à devenir des courtisans,
-avant d'avoir appris à danser, serions-nous
-punissables pour avoir fait gauchement la
-révérence? ou, si ayant appris à danser,
-mais ignorant tout-à-fait l'étiquette de la
-cour, on me faisoit malgré moi maître des
-cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de
-mon ignorance? Que d'Alexandres, ou de
-Césars ont été perdus pour le monde par une
-mal-adresse dans l'acte important de la conception!
-Fais attention à cela, Eugène, et
-ris de la prétendue importance des plus grands
-monarques de la terre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch68">MARIE.</h2>
-
-
-<p>A mon arrivée à Moulins je demandai des
-nouvelles de cette infortunée, et j'appris qu'elle
-avoit rendu le dernier soupir, dix jours après
-celui où je l'avois vue. Je m'informai de la
-place où elle avoit été enterrée, et je m'y
-transportai: mais pas une pierre qui dise où
-elle repose. Néanmoins voyant un espace de
-terre qui avoit été fraîchement remuée je n'eus
-pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai
-le tribut dû à sa vertu, et je lui accordai
-une larme.</p>
-
-<p>Hélas! ame si douce, tu es partie! mais
-c'est pour aller te ranger parmi ces anges
-dont tu étois une image sur la terre.&mdash;Ta
-coupe d'infortunes étoit pleine, trop pleine,
-et elle s'est répandue dans l'éternité.&mdash;La
-tourmente de la vie s'est convertie pour toi
-en un calme plein de douceurs.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch69">LE POINT D'HONNEUR.</h2>
-
-
-<p>Après avoir rendu ces honneurs aux mânes
-de Marie, je remontai dans ma chaise, et
-me laissai aller au fil de mes pensées sur le
-bonheur et le malheur de l'espèce humaine:
-je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis
-d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter,
-et mettant pied à terre, j'allai vers l'endroit
-d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui
-touchoit à la route. J'eus de la peine à y
-arriver parce que le chemin qui y conduisoit,
-étoit tortueux et malaisé.</p>
-
-<p>Le premier objet qui se présenta à ma vue
-fut un beau jeune homme, qui me parut expirant
-d'une blessure qu'il venoit de recevoir
-d'un autre homme qui n'étoit guères plus âgé,
-et qui pleuroit sur lui, tenant dans sa main
-une épée encore fumante. Je restai quelques
-instans immobile de frayeur. Revenu de ma
-surprise, je demandai quelle avoit été la cause
-de ce combat sanglant; on ne me répondit
-que par un nouveau torrent de larmes.</p>
-
-<p>A la fin essuyant les pleurs dont ses joues
-étoient baignées, le malheureux me dit en
-soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a
-forcé à une action que ma conscience condamnoit:
-mais je n'ai pas écouté la voix
-de ma conscience: en déchirant le sein de
-mon ami, j'ai percé mon propre c&oelig;ur; et la
-blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!»
-ses transports de douleurs recommencèrent.</p>
-
-<p>Quel est donc ce phantôme, honneur! qui
-plonge un fer homicide dans ce sein où l'on
-voudroit verser du baume. Traître! perfide!
-tu marches tête levée sous l'habit de la coutume,
-ou plutôt de la mode ridicule, qui,
-formée par le caprice, est devenue une loi,
-un code de lois, inconnu à nos ancêtres,
-inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire
-étoit donc réservé pour ce siècle
-de luxe, de lumières et de rafinement; pour
-le séjour des muses; pour la résidence des
-grâces.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch70">LA RECONNOISSANCE.<br />
-<span class="sc">Fragment.</span></h2>
-
-
-<p>La reconnoissance est un fruit qui ne peut
-venir que sur l'arbre de la bienfaisance: avec
-une origine aussi noble, une origine céleste,
-la reconnoissance est nécessairement une
-vertu parfaite.</p>
-
-<p>Pour moi, dit <i>Multifarius Secundus</i>, je
-n'hésiterai pas à la placer à la tête de toutes
-les autres vertus; d'autant plus que le Tout-Puissant
-lui-même n'en exige pas d'autre de
-nous: elle est la source de toutes celles qui
-sont nécessaires pour le salut.</p>
-
-<p>Les payens eux-mêmes faisoient un si grand
-cas de cette vertu, qu'ils avoient imaginé en
-son honneur trois divinités, sous le nom de
-grâces, qu'ils nommoient <i>Thalie</i>, <i>Aglaë</i> et
-<i>Euphrosyne</i>. Ces trois déesses présidoient à
-la reconnoissance; on avoit jugé qu'une seule
-ne suffisoit pas pour honorer une vertu si
-rare. Il faut observer que les poëtes les ont
-représentées nues, pour faire comprendre
-que lorsqu'il s'agit de bienfaisance et de reconnoissance,
-nous devons agir avec la plus
-grande sincérité, et sans le moindre déguisement.
-Elles étoient peintes en vestales, et
-dans la fleur de la jeunesse, pour faire sentir
-que les bons offices doivent toujours être
-récens dans notre mémoire, et que notre
-reconnoissance ne doit jamais s'affoiblir, ou
-plier sous le poids du temps, et que nous devons
-chercher toutes les occasions de témoigner
-combien nous sommes sensibles aux bienfaits
-que nous avons reçus. On leur donnoit une
-figure douce et riante pour signifier la joie
-que nous éprouvons quand nous exprimons
-les obligations que nous avons. Leur nombre
-étoit fixé à trois, pour montrer que la reconnoissance
-doit être trois fois plus grande
-que le bienfait; elles se tenoient toutes trois
-par la main, pour faire voir que les services
-et la gratitude doivent être inséparables.</p>
-
-<p>Voilà ce que nous ont appris ces payens
-que nous damnons. Chrétiens! souvenez-vous
-que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez
-votre supériorité par vos vertus.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch71">LE COMPAGNON DE VOYAGE.</h2>
-
-
-<p>Le malheureux inconnu, tout en déplorant
-la mort de son ami, oublioit sa propre
-sûreté;&mdash;comme j'aperçus quelques hommes
-à cheval, à une certaine distance, je conjecturai
-qu'ayant eu peut-être connoissance
-du duel qui devoit avoir lieu, ils venoient
-à la recherche des combattans: je le conjurai
-de monter dans ma chaise, afin de gagner
-Paris, avec toute la promptitude possible.
-Il pouvoit s'y tenir caché jusqu'à ce que son
-affaire eût été arrangée, ou, si elle prenoit
-une mauvaise tournure, il s'échapperoit et
-passeroit en pays étrangers.</p>
-
-<p>Mes remontrances eurent leur effet, et avec
-quelques instances de plus, j'obtins de lui
-que nous ferions route ensemble.</p>
-
-<p>Quand nous eûmes fait environ une lieue,
-je remarquai que ses pleurs étoient moins
-abondans, sa poitrine moins agitée, tout
-son extérieur plus tranquille. Nous n'avions
-pas encore ouvert la bouche depuis que nous
-étions entrés dans la voiture: voyant qu'il
-n'étoit pas éloigné de me raconter la cause
-de son malheur, je l'en priai poliment, et
-sans importunité: il y consentit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch72">L'HISTOIRE.</h2>
-
-
-<p>Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement
-de Languedoc. Ayant fini mes études
-je vins passer quelques mois à Paris où je me
-liai avec un gentilhomme un peu plus jeune
-que moi. Il étoit d'une famille distinguée,
-et devoit hériter d'une fortune considérable.
-Ses parens l'avoient envoyé à Paris, autant
-pour perfectionner son éducation, que pour
-l'éloigner d'une jeune demoiselle d'un rang
-inférieur au sien, dont il paroissoit très-épris.</p>
-
-<p>Il me révéla sa passion pour cette jeune
-personne, qui avoit, disoit-il, fait tant d'impression
-sur son c&oelig;ur, que le temps, ni
-l'absence ne pourroient en effacer son image
-chérie. Il entretenoit avec elle une correspondance
-très-suivie. Les lettres de la demoiselle
-sembloient respirer le retour le plus
-tendre. Il me consulta sur ce qu'il devoit faire,
-et je lui donnai les conseils que je jugeai
-les meilleurs: je ne prétendis pas le guérir
-de son amour; sa maîtresse, à l'entendre,
-étoit belle comme Vénus, et, si l'on peut
-se prendre de passion d'après un portrait
-peint par un admirateur aussi brûlant, celui
-qu'il m'en faisoit étoit bien propre à exciter
-toutes les émotions de la tendresse. J'applaudis
-donc à son choix, et comme nous pensions
-absolument l'un comme l'autre, que
-la fortune et la grandeur ne pouvoient rien,
-quand elles se trouvent en opposition avec
-le bonheur, nous regardions comme le plus
-grand de tous les maux la tyrannie des parens
-qui forcent leurs enfans à se marier contre
-leur inclination.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites je reçus une lettre de
-mon père qui me rappeloit dans mon pays.
-Comme son ordre étoit très-positif, et n'étoit
-accompagné d'aucune raison, je craignois
-que quelques-unes de mes petites galanteries,
-(car c'est un mal auquel il est impossible
-d'échapper dans un pays comme Paris) ne
-fussent parvenues à sa connoissance, je me
-disposai donc à partir, et fis tristement mes
-préparatifs. Mon chagrin n'étoit que trop bien
-fondé. Les derniers fonds qu'on m'avoit fait
-passer devoient me durer trois mois: le premier
-à peine fini, je n'avois plus rien. Il m'étoit
-impossible de voyager sans argent; mais
-mon généreux ami me prévint dans cette occasion.
-Il m'offrit une petite boîte qu'il me
-pria de garder pour l'amour de lui. L'ayant
-ouverte, j'y trouvai une lettre-de-change à
-vue sur un banquier, la somme étoit plus
-que suffisante pour mes frais de route.</p>
-
-<p>Comme il ne laissoit jamais échapper l'occasion
-d'écrire à sa chère Angélique, je lui
-demandai une lettre pour elle: car elle demeuroit
-dans le voisinage de mon père. Je
-me chargeai aussi de lui porter le portrait
-de son amant, peint par un artiste des plus
-célèbres de Paris, et garni d'un riche entourage
-de brillans: elle devoit le porter en
-bracelet.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch73">RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.</h2>
-
-
-<p>Je quittai Paris et tous ses plaisirs avec la
-plus grande répugnance. Mais ce qui m'affligeoit
-le plus c'étoit la perte de mon camarade,
-de mon ami; nous vivions ensemble
-comme deux frères. On nous nommoit quelquefois
-Pylade et Oreste. A mesure que j'approchois,
-je pensois davantage aux reproches
-que j'allois essuyer de mon père, pour mes
-folies et mes extravagances; je me disposois
-à recevoir la correction paternelle avec
-humilité, avec le respect qu'un fils, et un
-fils prodigue doit à son père.</p>
-
-<p>Mais quelle fut ma surprise quand j'entendis
-ce bon père, qui s'étoit précipité
-vers moi au moment où j'entrois, avec un
-visage tout rayonnant de joie, s'écrier:
-mon fils, l'empressement que vous avez
-témoigné à m'obéir, vous rend encore
-plus cher à mon c&oelig;ur, et plus digne de la
-fortune qui vous attend. Je le remerciai de
-ses bontés pour moi; mais je lui montrai ma
-surprise relativement à cette bonne fortune
-dont il me parloit. «Entrez, me dit-il, et
-ce mystère vous sera revélé.» En parlant
-ainsi il me présenta à un vieux gentilhomme
-et à une jeune dame; et me dit: «Monsieur,
-voici votre femme.» Il y avoit dans cette
-saillie brusque, mais amicale de mon père,
-quelque chose de franc et d'honnête qui me
-parut infiniment préférable au ton mielleux
-des sycophantes de cour, espèce d'êtres que
-je n'ai jamais goûtés.</p>
-
-<p>La jeune demoiselle rougit, et moi je restai
-immobile. Ma langue ne pouvoit plus articuler,
-ni mes bras agir. Mes jambes fléchissoient:
-surpris à la vue de tant de beauté et
-d'innocence, je n'eus pas le temps de réfléchir:
-un millier de cupidons s'emparèrent
-de mon c&oelig;ur au même instant, et le subjuguèrent.</p>
-
-<p>Revenu du trouble où cet événement inattendu
-m'avoit jeté, je présentai du mieux que
-je le pus, mes respects à la compagnie, et
-l'on me complimenta sur mon heureuse alliance,
-comme si mon mariage étoit déjà
-fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir
-un objet aussi divin, sans en venir éperdument
-amoureux. C'étoit pour moi le comble
-du bonheur, que l'approbation de mon père
-eût précédé la mienne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch74">L'ENTREVUE.</h2>
-
-
-<p>Le dîner étoit servi, et la joie éclattoit sur
-tous les visages, excepté sur celui de ma prétendue;
-je l'attribuai à sa modestie, et au
-trouble qu'avoit dû lui causer mon apparition
-soudaine. Je saisis la première occasion
-favorable, où je me trouvai seul avec elle,
-pour lui déclarer mes sentimens; et l'instruire
-de l'impression profonde qu'elle avoit faite
-sur mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Cette occasion se présenta bientôt après
-le dîner. En nous promenant dans le jardin,
-nous nous trouvâmes séparés du reste de
-la compagnie, dans un petit bois que la nature,
-dans un de ses momens de gaieté,
-sembloit avoir réservé pour servir de retraite
-aux amans. «Madame, lui dis-je, après la
-déclaration que nous avons entendue, et la
-démarche concertée entre votre père et le
-mien, je me flatte que ce n'est pas vous
-offenser que de vous dire, que rien ne manqueroit
-à ma félicité, que je serois le plus
-heureux des hommes si j'apprenois de votre
-bouche que l'alliance qui se prépare a votre
-agrément, comme il paroît avoir celui de
-toutes les personnes qui nous entourent. Oh,
-dites-le moi, mon ange! dites-moi que ce
-n'est pas malgré vous que vous deviendrez
-mon épouse.&mdash;Faites-moi du moins espérer
-que j'aurai une petite part à votre affection.&mdash;Vous
-servir avec empressement, m'étudier
-constamment à vous plaire, fera l'occupation
-de toute ma vie.»</p>
-
-<p>«Monsieur, me répondit-elle, votre extérieur
-annonce une noble franchise: vous
-détestez, j'en suis sûre, le mensonge et
-la tromperie. Si je vous disois que je pourrai
-vous aimer un jour, je vous tromperois:
-c'est impossible.»</p>
-
-<p>«Ciel! qu'ai-je entendu! impossible de m'aimer!
-Ai-je donc une forme si hideuse?
-Suis-je donc un monstre? La nature m'a-t-elle
-jeté dans un moule si grossier, que
-je sois un objet de dégoût, d'horreur pour
-la plus belle, la plus aimable des créatures?
-s'il en est ainsi&hellip;»</p>
-
-<p>«Non, monsieur; vous êtes injuste envers
-la nature: injuste envers vous-même. Vous
-avez une figure aimable, une taille élégante,
-un extérieur agréable, embelli encore
-de tous les charmes de l'art, mais
-telle est ma cruelle destinée.»&mdash;Ici un
-torrent de larmes lui coupa la parole.</p>
-
-<p>«Oh! madame, lui dis-je, en tombant à
-ses genoux, je vous en conjure, écoutez
-la prière du plus ardent de vos adorateurs.&mdash;Ce
-n'est pas parce que les ordres d'un
-père semblent me donner un titre à votre
-main.&mdash;Je ne veux la devoir qu'à vous-même.&mdash;Mais,
-je vous en conjure, permettez-moi
-de m'efforcer à la mériter;
-permettez-moi de vous convaincre de la
-réalité de ma passion, aussi ardente qu'elle
-est insurmontable.»</p>
-
-<p>Dieu! Quel fut mon étonnement lorsqu'en
-proférant ces dernières paroles, j'apperçus
-mon ami, l'ami que j'honorois, se précipiter
-de derrière le bosquet, et tirant son épée.
-«Lâche, s'écria-t-il, tu paieras ta trahison.»</p>
-
-<p>La dame s'étant évanouie, il remit son
-épée dans le fourreau pour voler à son secours,
-on la remporta dans la maison, et
-il m'ordonna de le suivre. Je le suivis, ne
-sachant pas comment j'avois pu l'offenser,
-ni par quel enchantement il se trouvoit dans
-la maison de mon père, tandis que je le croyois
-à Paris: pendant que nous nous rendions à
-la forêt, il s'expliqua en ces termes:</p>
-
-<p>«Monsieur, j'ai été instruit de votre perfidie,
-peu d'heures après que vous fûtes
-parti de Paris, et quoique vous eussiez pris
-soin de me cacher le sujet de votre voyage,
-le soir même il n'étoit question que de
-votre mariage dans toute la ville. J'envoyai
-aussitôt chercher des chevaux de poste; et
-comme vous voyez, je suis arrivé encore
-à temps pour rompre votre union avec
-Angélique.»</p>
-
-<p>«Angélique! m'écriai-je;&mdash;Dieu sait si
-votre accusation, vos reproches sont injustes:
-j'ignorois que cette demoiselle fût
-Angélique.»</p>
-
-<p>«Subterfuge puérile, répondit-il, et bon
-tout au plus pour en imposer à un fol,
-ou à un sot.&mdash;Il me faut une autre satisfaction.&mdash;Avez-vous
-remis ma lettre et
-mon portrait?»</p>
-
-<p>«Non; cela m'a été impossible.»</p>
-
-<p>«Lâche, lâche!&mdash;Non: tu trouvois qu'il
-étoit plus sage de travailler pour toi-même.&mdash;J'ai
-entendu tout ce que tu as dit; il
-est donc inutile que tu ajoutes le mensonge
-à la perfidie.»</p>
-
-<p>Ce fut en vain que je demandai à lui prouver
-mon innocence;&mdash;que je promis de renoncer
-à toutes mes prétentions sur Angélique, et
-de voyager dans les contrées les plus éloignées,
-afin de l'oublier: il fut inexorable. Je
-ne pus jamais parvenir à lui persuader que je
-ne l'avois pas trompé à Paris; que j'avois ignoré
-qu'Angélique fût la personne à laquelle j'adressois
-mes v&oelig;ux; en un mot, nous arrivâmes
-à l'endroit où vous nous avez trouvés;
-et là, malgré toute ma répugnance, je fus
-obligé de me défendre, après m'être vu traité
-à plusieurs reprises de lâche, d'infâme, de
-poltron: vous savez le reste.&mdash;Ainsi parla
-mon compagnon de voyage, et ses larmes
-recommencèrent à couler.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch75">L'AUBERGE.</h2>
-
-
-<p>Cette histoire touchante avoit fait sur moi
-une impression si pénible, que je fus très-aise
-d'appercevoir une petite auberge sur le
-bord de la route: j'avois grand besoin d'un
-peu de repos. Nous y entrâmes.</p>
-
-<p>L'hôtesse nous souhaita le bonjour; c'étoit
-une femme de bonne mine, assez en embonpoint,
-ni jeune, ni vieille, ou comme
-on dit en France, d'un certain âge; ce qui
-ne dit pas grand'chose. Je lui donnerai donc
-environ trente-huit ans. Un cordelier la quittoit
-au moment où nous entrions, elle regardoit
-ce bon père d'un &oelig;il si tendre et si pieux,
-qu'il étoit aisé de voir qu'elle sortoit de confesse.
-Son mouchoir étoit un peu chiffonné:
-il y manquoit quelques épingles; son bonnet
-n'étoit pas tout-à-fait droit sur sa tête; mais
-on pouvoit attribuer ce léger désordre à la
-ferveur de sa dévotion et à l'empressement
-avec lequel elle étoit accourue au devant de
-ses nouveaux hôtes.</p>
-
-<p>Nous demandâmes une bouteille de Champagne.&mdash;Messieurs,
-j'en ai d'excellent. Il n'a
-pas son pareil en France. Je vois bien que
-Monsieur est anglois. Mais quoique nos deux
-nations soient en guerre, je rendrai toujours
-justice aux individus: il faut avouer que les
-milords anglois sont les seigneurs les plus
-généreux de l'Europe: je commettrois donc
-une grande injustice, si je présentois à un
-anglois un verre de vin qui ne fût pas bon
-pour la bouche du <i>grand monarque</i>.</p>
-
-<p>Il n'y avoit pas à se quereller avec une
-femme, sur un point aussi délicat; et quoique
-nous vissions bien, mon compagnon et moi,
-que c'étoit la plus mauvaise bouteille de Champagne
-dont nous eussions jamais tâté, je louai
-généreusement, je payai de même, et je fis
-de grands complimens à la maîtresse, sur sa
-<i>politesse</i>.</p>
-
-<p>A notre arrivée à Paris je remis mon compagnon
-de voyage à son ancien logis, rue Guénégaud:
-il se proposoit de se déguiser en
-abbé, espèce de gens qui font très-peu de
-sensation dans cette ville. Il faut pourtant
-en excepter ceux qui font profession de bel
-esprit, ou qui sont de déterminés critiques.
-Il me promit de venir me trouver au café
-anglois, vis-à-vis le Pont-Neuf, à neuf heures
-du soir, afin que nous pussions souper ensemble,
-et délibérer sur ce qu'il auroit à faire
-pour se mettre en sûreté. Il étoit alors cinq
-heures; ainsi j'en avois quatre devant moi
-pour muser et chercher un gîte.&mdash;Pouvois-je
-faire un meilleur emploi de mon temps, que
-d'aller causer quelques instans avec mon
-aimable marchande de gants.</p>
-
-<p>D'abord il n'y avoit pas dans toute la ville
-une femme mieux au fait des logemens à
-louer. Sa boutique étoit une espèce de bureau
-d'adresse pour les hôtels vides. Il est vrai
-que je ne le savois pas quand j'y entrai. Mais
-cette circonstance seroit-elle moins en ma
-faveur parce que je ne l'avois pas prévue? En
-second lieu, jamais femelle ne fut plus habile
-à savoir la nouvelle du jour, et il falloit que
-je découvrisse si l'affaire de mon ami étoit
-déjà connue à Paris; mais cette recherche
-demandoit de la précaution et de l'adresse:
-il fallut donc passer dans l'arrière-boutique.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch76">LES ARMOIRIES.<br />
-<span class="sc">Paris et Londres.</span></h2>
-
-
-<p>Paris, ton emblême est un vaisseau: la
-Seine cependant n'est pas navigable. Que ne
-prends-tu pour armes la croix de Londres
-avec une Notre-Dame? car ton vaisseau remonte
-la Tamise avec le flux, et jette l'ancre
-dans le port marchand.</p>
-
-<p>Dans laquelle des neuf cents rues (je ne
-parle que des petites) de cette <i>capitale</i> du
-monde, (car le moyen de contester aux Parisiens
-une dénomination qui, à la vérité n'a
-jamais dépassé de leur ville) dans laquelle,
-dis-je, de ses neuf cents rues prendrai-je
-un logement? mais doucement:&mdash;c'est ici
-que demeure ma belle marchande de gants.&mdash;Elle
-est sur sa porte. Les filets de l'amour,
-fiction des poëtes, sont une réalité chez elle.&mdash;«Madame,
-ma bonne fortune m'a jeté encore
-une fois dans votre quartier, sans que
-j'y pensasse. Comment se porte Madame?&mdash;à
-merveille, monsieur: enchantée de vous
-voir.»</p>
-
-<p>Quelle urbanité! quelle politesse de langage;
-et c'est la femme d'un gantier qui parle ainsi!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch77">L'ARRIÈRE BOUTIQUE.</h2>
-
-
-<p>Il n'y avoit pas dix minutes que nous étions
-dans l'arrière-boutique, et ma belle marchande
-avoit déjà coulé à fond toutes les nouvelles
-du jour. Je fus bientôt au fait des nouvelles
-liaisons entre les danseurs de l'opéra, les filles
-d'honneur; les filles de joie, et les milords
-anglois; les barons allemands et les marquis
-italiens. La rapidité avec laquelle elle défiloit
-son chapelet ne peut se comparer qu'à celle
-du Rhône, ou à la chûte du Niagara. Dans
-l'espace de dix minutes, j'avois recueilli assez
-d'anecdotes scandaleuses pour en composer
-deux gros volumes. «Mais, à propos,
-dit-elle, avez-vous quelques échantillons de
-nos nouvelles manufactures de gants?»&mdash;«Où
-en trouve-t-on?»&mdash;Elle descend un
-carton, et me fait voir une charmante collection.
-«Voilà les gants d'amour; M. le
-duc D*** en est l'inventeur.&mdash;C'est une histoire
-singulière; il faut que je vous la raconte.
-Madame la duchesse a pour Sigisbée
-un officier écossois, qui a des éruptions d'un
-genre particulier. Vous savez, Monsieur, que
-cette nation est sujette à une maladie qui lui
-est propre; c'est tout comme chez nous;&mdash;tous
-les pays ont leurs maux.&mdash;Le valet-de-chambre
-de Madame dit en confidence
-à Monsieur qu'il craignoit que le capitaine
-n'eût communiqué à sa seigneurie quelque
-chose qu'il n'osoit pas nommer. «Qu'est-ce
-que c'est, dit le duc? ce n'est pas la gale?»
-Le valet-de-chambre leva les épaules, et la
-duchesse entra.&mdash;La politesse ne permettoit
-pas au duc de demander un éclaircissement
-à son épouse; il travailla donc à imaginer
-un moyen d'éviter la contagion. Il avoit entendu
-parler d'un colonel anglois, qui avoit
-eu une très-bonne idée, dans une circonstance
-à-peu-près semblable. Mais son nom,
-qu'il avoit donné à sa découverte, étoit si
-barbare, qu'il étoit impossible de le prononcer,
-sans blesser la décence. Le duc appela donc
-la sienne, les <i>gants d'amour</i>: et maintenant
-ces gants sont en grande faveur à Paris.
-Mais il est bon que vous sachiez que la duchesse
-n'avoit pas été inoculée, et qu'elle
-mourut de la petite-vérole quelques mois
-après. On dit que ses médecins s'étoient trompés
-sur la nature de sa maladie: ils n'avoient
-jamais été dans votre pays, et avoient oublié
-que la gale, ou toute autre maladie,
-cutanée, ou non, peut se transplanter ici;&mdash;mais
-j'espère, ajouta-t-elle, en me lançant
-à travers ses longs cils un regard amoureux
-qui pénétra dans mon c&oelig;ur plus avant que
-je n'aurois cru un coup-d'&oelig;il capable de le
-faire; vous êtes amateur de la mode, j'espère
-que vous porterez de ces gants: j'en
-suis même bien sure; tout le monde en porte.»</p>
-
-<p>A ces mots elle en tira plusieurs paires
-de différentes grandeurs. Je les rejettai presque
-tous comme étant trop grands pour ma main.
-A la fin elle m'en montra une paire que je
-crus me convenir à-peu-près. «Je vais vous
-les essayer, Monsieur: mais il faut que votre
-main soit bien petite pour qu'ils vous aillent;
-au contraire, madame, comme elle est très-chaude
-dans ce moment, je crois que vous
-pouvez m'en essayer qui soient plus grands.»&mdash;Elle
-se mit à côté de moi, et y mettant
-les deux mains, elle avoit presque achevé la
-besogne, lorsque son mari vint à passer par
-la salle. Il secoua la tête en disant:&mdash;faites,&mdash;faites,&mdash;ne
-bougez pas.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch78">L'EFFET.</h2>
-
-
-<p>Je ne sais comment vous expliquer cela:
-mais j'ai toujours éprouvé dans mon corps
-une espèce de tremblement quand un mari
-m'a trouvé en tête à tête avec sa femme,
-quoique dans une attitude très-honnête.&mdash;Certes,
-on ne niera pas que celle dans laquelle
-nous étions la jolie marchande et moi ne
-fût extrêmement décente.&mdash;D'ailleurs, c'étoit
-pour affaire. Peut-on blâmer une marchande
-de gants de ce qu'elle les fait essayer
-dans son arrière-boutique.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, l'apparition subite du
-bon homme avoit rendu les gants presqu'inutiles;
-ma main, je ne sais par quelle espèce
-de sympathie trembloit tellement qu'elle
-ne put plus faire son office. Elle glissa à
-travers le gant, et s'échappa de celle de ma
-belle. «Mon Dieu, dit-elle, qu'avez-vous?»
-Je répondis très-à-propos,&mdash;ma foi, madame,
-je n'ai rien.&mdash;Vous vous trouvez
-mal, monsieur: prenez une goutte de liqueur.»
-Elle en avoit dans un cabinet à côté, et elle
-m'en présenta. Ce cordial produisit quelqu'effet:
-mais pas assez pour dissiper le trouble
-de mes esprits, occasionné par l'apparition
-seule du mari: ensorte que je n'eus pas le
-courage d'essayer de sa jolie main une seconde
-paire de gants. Mais je la priai de m'en
-mettre de côté une couple de paires des plus
-petits. «De quelle couleur, monsieur les
-veut-il?&mdash;noirs.&mdash;Comment, avec des rubans
-noirs, sans être en deuil?» Je la tirai
-d'inquiétude, en lui disant que j'étois ecclésiastique,
-et que quoique je ne fusse pas en
-deuil, je ne pouvois pas décemment porter
-des gants, même des <i>gants d'amour</i>, qui
-seroient d'une couleur plus éclatante.</p>
-
-<p>Les gants que j'avois essayé, et la frayeur
-que m'avoit causée le mari, m'avoit fait oublier
-le sujet qui m'avoit amené dans cette
-boutique.&mdash;Mais la vérité est qu'avant de
-passer dans l'arrière-boutique j'avois déjà pris
-mes mesures; c'est-à-dire, que je m'étois
-assuré d'un logement. Quant à ce qui regardoit
-mon malheureux compagnon de voyage,
-cela ne devoit pas aller jusqu'à elle. Je me
-devois à moi-même, aussi-bien qu'à mon
-nouvel ami, d'être très discret sur cet article.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch79">LA MÉDISANCE.</h2>
-
-
-<p>Comme je connois le bon naturel et la loyauté
-de mes bons amis les critiques, je ne doute pas
-que ce dernier chapitre ne soit condamné, sans
-juri, aux <i>assises du mois</i> des auteurs, et que
-ce tribunal, car c'en est un, ne me déclare
-coupable de haute trahison contre le souverain,
-la décence, pour l'avoir écrit, quoi
-qu'il n'y ait pas un trait, une étoile, ou un
-astérisque dans mon ouvrage qui ait pu allarmer
-leur vertu; mais comme je me trouve
-ici parmi mes pairs, je proteste ainsi qu'il
-suit:</p>
-
-<p>«Je n'adhère pas à ladite résolution parce
-que je suis entièrement convaincu qu'ils
-ne comprennent pas ledit chapitre; et parce
-que sans entrer dans une explication complette
-sur ce sujet, je suis d'avis qu'il est
-au-dessus de leur intelligence.»</p>
-
-<p class="sign">YORICK.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch80">LA FILLE D'OPÉRA.</h2>
-
-
-<p>J'ai toujours eu pour maxime que les biens
-de ce monde n'ont de valeur que par l'usage
-qu'on en fait. J'avois dans ma poche deux
-paires de gants d'amour que j'avois à peine
-essayés.&mdash;Voyant que vous n'étiez pas encore
-arrivé, mon cher Eugène, je me rendis
-à l'Opéra, et j'y vis mademoiselle Lacour
-danser à ravir. J'étois au parterre, et de ma
-place je découvris les plus jolies jambes du
-monde: je doute qu'il en soit sorti d'aussi
-parfaites de dessous le ciseau de Protogènes
-ou de Praxitèle. Ce fut un sujet de conversation
-entre l'abbé de M&hellip; et moi. L'abbé
-me promit de me présenter à cette aimable
-danseuse, et me tint parole. Au sortir du
-spectacle je conduisis mademoiselle Lacour
-à son carosse, et j'eus l'honneur de lui donner
-la main pour y monter. Sachant que j'étois
-anglois, elle serra la mienne d'une manière
-si affectueuse, que je sentis l'émanation passer
-du bout de mes doigts à mon c&oelig;ur avec une
-rapidité qu'il est plus aisé d'imaginer que
-de décrire.</p>
-
-<p>Elle nous donna un petit souper très-élégant,
-et l'abbé se retira promptement après
-avoir bu un verre de vin seulement. La conversation
-avoit déjà pris une tournure galante
-et tendre, je m'étendois sur la félicité sentimentale,
-et sur les charmes de l'amour platonique;
-la belle m'interrompit par un éclat
-de rire, en me disant: «Je vous avoue que
-je ne suis pas du tout pour votre système,
-et que je préfère la pratique à toute cette
-belle théorie.»</p>
-
-<p>Dans toute autre circonstance une doctrine
-aussi grossière dans la bouche d'une femme,
-m'auroit dégoûté: mais je me sentois disposé
-dans ce moment à la gaieté, et je lui versai
-une rasade en disant: vive la bagatelle! Je
-lui fis voir ma nouvelle emplette, et lui demandai
-si elle me trouvoit bien à la mode.
-Elle me répondit que la forme en étoit mesquine,
-quoique les gants fussent à la grecque:
-et elle me recommanda d'en avoir toujours
-à la mousquetaire.</p>
-
-<p>Comme nous finissions cet intéressant sujet,
-on annonça Sir Thomas G&hellip;; le domestique
-essaya d'ouvrir la porte, mais éprouvant
-quelque résistance, car le verrou, je ne sais
-par quel hasard se trouvoit en dedans, le
-pauvre garçon en fut plus confus que nous-mêmes.
-Comme il s'imaginoit que le chevalier
-étoit sur ses talons, il n'osa pas se retourner
-pour l'instruire de ce qui se passoit: il glissa
-par le trou de la serrure cet avis: «Madame, le
-chevalier est là:» les gants d'amour cependant
-étoient en jeu, et ils couloient avec plus d'aisance
-sous ses doigts que sous ceux de la marchande
-elle-même. C'étoit dans l'instant même
-où je l'avois amenée à convenir que mes gants
-alloient bien, que ce maudit avis vint déconcerter
-l'expérience que nous allions faire de
-la noble invention du duc. «<i>Cachez-vous
-sous le lit</i>,» me dit mademoiselle Lacour.</p>
-
-<p>Jamais homme d'église se trouva-t-il dans
-une situation plus pitoyable: Sir Thomas G&hellip;
-n'auroit pas été très-satisfait peut-être d'y
-trouver ce pauvre Yorick: mais le chevalier
-étoit sans inquiétude: mademoiselle Lacour
-lui avoit persuadé qu'elle ne voyoit pas d'autre
-homme que lui; et pour prouver à la belle
-qu'il la croyoit, tous les dimanches matin,
-il lui glissoit dans la main cent louis d'or.</p>
-
-<p>J'aurois moins souffert cependant, si ma
-retraite précipitée dans la chambre à coucher
-n'avoit pas rendu ma position presqu'insupportable.
-Mon rival, sans s'en douter, triomphoit
-au-dessus de ma tête, et j'étois réduit
-forcément à jouer le rôle de Mercure, avec
-tous ses désagrémens, en dépit de mes dents.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch81">LA RETRAITE.</h2>
-
-
-<p>On disoit, avec raison du duc de Marlborough,
-que de tout ce que doit savoir un
-général, la seule partie qui lui manquât étoit
-la science des retraites. L'amour se compare
-souvent à la guerre, et la comparaison en
-est très-juste. A l'instant, où armé de gants
-d'amour, je croyois avoir emporté Lacour
-par un coup de main, le commandant en chef
-fait un attaque et me force à la capitulation
-la plus déshonorante. «Combien je ressemble
-peu au duc de Marlborough! me dis-je,&mdash;ôserai-je
-jamais faire entrer une pareil aventure
-dans mon voyage sentimental?&mdash;mais
-je n'ai pas encore abandonné la place.»
-Comme je me livrois à ces réflexions Lacour
-me tendit sa main dessous le lit, et j'eus la
-consolation de la baiser sans être vu.</p>
-
-<p>Sir Thomas G&hellip; évacua enfin le poste,&mdash;et,
-pour ne plus parler avec métaphore, il me
-fut permis, vers les quatre heures du matin,
-de faire ma retraite avec décence et sans
-danger.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch82">RIEN.</h2>
-
-
-<p>Vers les quatre heures du matin&hellip; dit
-le lecteur malin. Qu'avez-vous donc fait jusqu'à
-ce moment-là, avec une danseuse de
-l'Opéra, avec une fille de joie.&mdash;Rien; absolument
-rien;&mdash;non! M. Yorick, l'imposture
-est trop grossière pour qu'on vous
-la passe, fussiez-vous même en chaire. Et
-vos <i>gants d'amour</i>, qu'en avez-vous faits?
-Mademoiselle Lacour ne s'est-elle pas remise
-à l'ouvrage, pour les bien coller?&mdash;si cela
-est, que s'en est-il suivi?&mdash;encore une fois,
-rien.</p>
-
-<p>Qu'il est pénible, mon cher Eugène de se
-voir pressé pour révéler une vérité imaginaire;
-ou plutôt une fausseté! On m'interrogeroit
-dans dix ans, que je répondrois encore&mdash;mais
-rien! rien! rien!</p>
-
-<p>«Pauvre mademoiselle Lacour! vous aviez
-raison de vouloir que M. Yorick eût des
-gants à la mousquetaire.» Mais monsieur
-le critique, cela ne fait rien; rien du tout
-à l'affaire.</p>
-
-<p>Il en est de même de ce chapitre; dit un
-bourru de mauvaise humeur. Il faut donc le
-finir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch83">LA RENCONTRE INATTENDUE.</h2>
-
-
-<p>Comme je tournois le coin de la rue de
-la Harpe, en me retirant de chez mademoiselle
-Lacour, le jour commençant à poindre,
-j'entendis partir d'un fiacre un <i>hist, hist,
-hist</i>. Ce sifflement eût fait du mal aux oreilles
-d'un acteur, ou d'un écrivain dramatique:
-car pour peu qu'on fût enclin à la superstition,
-on pouvoit le prendre pour le présage
-d'une chute prochaine. Mais comme je
-n'ai jamais monté sur les planches, ni composé
-de comédie, tragédie, ou farce, ce bruit
-ne me choqua pas, comme il auroit pu le
-faire si je m'étois trouvé dans un des cas
-dont je viens de parler.</p>
-
-<p>Je me retournai, et j'aperçus mon abbé
-d'un jour qui tendoit sa tête hors de la portière
-du fiacre, et me faisoit des signes. «Ciel!
-qu'est-ce que cela veut dire! il aura été pris
-par la maréchaussée, ou par les gens du guêt;
-et on le mène au Châtelet ou à Bicêtre.&mdash;Heureusement,
-il n'en étoit rien. Mais ayant
-appris de l'homme honnête chez lequel il logeoit,
-que ces messieurs étoient à sa poursuite,
-et que pour prévenir des conséquences
-qui pourroient être fâcheuses, il n'avoit pas
-d'autre parti à prendre que de battre en retraite,
-aussitôt qu'il feroit jour, M. l'abbé
-partoit pour la Flandre.</p>
-
-<p>J'éprouvai dans cette occasion un sentiment
-confus de peine et de satisfaction.&mdash;Je
-souffrois en pensant que ce malheureux
-jeune homme étoit ainsi persécuté pour un
-événement qu'il s'étoit efforcé de prévenir;&mdash;mais
-d'un autre côté, j'étois bien aise de
-savoir qu'au bout de quelques heures, il auroit
-depassé les frontières de France, et seroit à
-l'abri des poursuites de la justice.</p>
-
-<p>En prenant congé de lui, après une scène
-des plus attendrissantes, je ne pus m'empêcher
-de lui faire entendre qu'un départ
-aussi précipité, et une route aussi longue
-pourroient épuiser ses finances plutôt qu'il
-ne l'auroit prévu.</p>
-
-<p>Il me répondit qu'il avoit autant d'argent
-qu'il lui en falloit pour gagner Niewport,
-et que de là il écriroit à ses amis.</p>
-
-<p>Oh! Eugène, tu connois ma façon de penser
-sur ce sujet. Je n'osai pas insister, de crainte
-d'offenser une délicatesse dont je me sentois
-moi-même très-susceptible.&mdash;Je me retirai
-en versant un torrent de larmes aussi involontaires
-qu'elles étoient sincères.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch84">CONCLUSION.</h2>
-
-
-<p>Mes idées étoient trop agitées et trop excentriques,
-pour que je pusse dormir,&mdash;je
-pris un fiacre, et fis tout le tour de Paris.
-C'est une chose étrange que les passions qui
-sont les bourrasques de la vie, et à quelques
-restrictions près le seul mobile de nos actions,
-causent en même-temps notre misère et toutes
-nos infortunes. Je réfléchissois encore sur
-les misères de la vie humaine, lorsque mon
-cocher me ramena chez moi&hellip;</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Fin du Tome cinquième.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2>TABLE<br />
-DES MATIÈRES<br />
-Contenues dans ce Volume.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td><i>Voyage sentimental.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch1">Page 1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">2</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le moine. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch3">4</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La désobligeante. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch4">10</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Préface dans la désobligeante.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch5">11</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">19</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Dans la rue.> Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch7">21</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La porte de la remise. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch8">24</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La tabatière. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch9">30</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La porte de la remise. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch10">33</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Dans la rue. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch11">36</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La remise. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch12">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Dans la rue. Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch13">44</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Montreuil.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch14">47</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Fragment.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch15">55</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Montreuil.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch16">57</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le bidet.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch17">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Nampont. L'âne mort.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch18">64</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Nampont. Le postillon.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch19">67</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Amiens.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch20">69</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La lettre. Amiens.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch21">72</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La lettre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch22">76</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch23">78</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La perruque. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch24">79</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le pouls. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch25">82</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le mari. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch26">86</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Les gants. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch27">88</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La traduction. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch28">91</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le nain. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch29">95</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La rose. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch30">101</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La femme de chambre. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch31">104</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le passe-port. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch32">110</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le passe-port. L'hôtel à Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch33">113</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le captif. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch34">119</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le sansonnet. Chemin de Versailles.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch35">121</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le placet. Versailles.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch36">124</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le pâtissier. Versailles.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch37">127</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'épée. Rennes.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch38">132</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le passe-port. Versailles.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch39">135</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Caractères. Versailles.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch40">146</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La tentation. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch41">150</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La conquête.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch42">154</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le mystère. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch43">156</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le cas de conscience. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch44">158</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'énigme. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch45">162</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le dimanche. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch46">164</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le fragment. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch47">168</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le fragment et le bouquet. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch48">176</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'acte de charité. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch49">177</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'énigme expliquée. Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch50">181</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Paris.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch51">182</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Moulins. Marie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch52">188</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Marie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch53">191</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Marie. Moulins.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch54">194</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le Bourbonnais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch55">195</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le souper.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch56">197</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Actions de grâces.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch57">199</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le cas de délicatesse.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch58">201</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Préface.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch59">213</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Suite du cas de délicatesse.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch60">215</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La Négociation.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch61">218</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>V&oelig;ux en faveur des pauvres.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch62">220</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Amitié.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch63">221</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le combat.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch64">222</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La fausse délicatesse.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch65">223</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Opiniâtreté.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch66">225</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le hasard de l'existence.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch67">227</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Marie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch68">228</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le point d'honneur.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch69">229</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La reconnoissance. Fragment.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch70">230</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Le compagnon de voyage.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch71">232</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'histoire.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch72">233</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Retour de l'enfant prodigue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch73">235</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'entrevue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch74">237</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'auberge.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch75">242</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Las armoiries. Paris et Londres.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch76">244</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'arrière-boutique.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch77">245</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>L'effet.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch78">248</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La médisance.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch79">250</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La fille d'opéra.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch80">251</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La retraite.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch81">254</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Rien.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch82">255</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La rencontre inattendue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch83">256</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>La conclusion.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch84">258</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap">Fin de la Table du Tome cinquième.</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-<p>On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. fidèle/fidelle, carosse/carrosse, éguille/aiguille, etc.), en corrigeant toutefois de nombreuses erreurs
-introduites par le typographes.</p>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 5/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5/6 ***
-
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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