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-The Project Gutenberg EBook of Olivier Twist, by Charles Dickens
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Olivier Twist
- Les voleurs de Londres
-
-Author: Charles Dickens
-
-Translator: Emile de La Bédollière
-
-Release Date: May 2, 2020 [EBook #61994]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVIER TWIST ***
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-
-Produced by Mohammad Aboomar for the QuantiQual Project;
-Project ID: COALESCE/2017/117 (Irish Research Council)
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-[Transcriber's Note: The table of contents was moved from the end of the
-book to the beginning. Footnotes appearing throughtout the text were
-collected at the end of the ebook under _Notes des Éditeurs_ as they are
-marked in the book.]
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-
-
-OLIVIER TWIST
-
-2' SERIE IN-4'.
-
-
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-
-PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS.
-
-
-AVIS IMPORTANT.
-
-
-Tous les Ouvrages traduits de l'anglais que nous publions sont choisis
-parmi les meilleurs de Walter Scott, Charles Dickens, Fenimore Cooper,
-Miss Cumming, etc., etc. Les textes sont soigneusement revus, et
-quelquefois annotés, sous le contrôle d'un comité d'une OEuvre
-centrale des Bons Livres.
-
-
-
-
-CHARLES DICKENS
-
-OLIVIER TWIST
-
-LES VOLEURS DE LONDRES
-
-TRADUCTION DE LA BÉDOLLIÈRE
-
-NOUVELLE ÉDITION REVUE.
-
-LIMOGES
-
-EUGÈNE ARDANT ET Cle, ÉDITEURS.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-I. --Du lieu où Olivier Twist reçut le jour, et des circonstances qui
-accompagnèrent sa naissance.
-
-II. --De la manière dont fut élevé Olivier Twist, de sa croissance, de
-son éducation.
-
-III. --Comment Olivier Twist fut sur le point d'accepter une place qui
-n'était rien moins qu'une sinécure.
-
-IV. --Une autre place étant offerte à Olivier, il fait son entrée dans
-le monde.
-
-V. --Olivier fait connaissance de nouveaux personnages.
-
-VI. --Olivier, poussé à bout par les railleries amères de Noé, entre
-en fureur, et surprend ce dernier par son audace.
-
-VII. --Olivier est décidément réfractaire.
-
-VIII. --Olivier se rend à Londres, et rencontre en chemin un singulier
-jeune homme.
-
-IX. --Quelques détails concernant le facétieux vieillard et ses
-élèves intelligents.
-
-X. --Olivier connaît mieux le caractère de ses nouveaux compagnons et
-acquiert de l'expérience à ses dépens. Importance des détails
-contenus dans ce chapitre.
-
-XI. --De la manière dont M. Fang le magistrat rend la justice.
-
-XII. --Olivier est mieux traité qu'il ne l'a jamais été auparavant.
---Particularité concernant un portrait.
-
-XIII. --Comment, par le moyen du facétieux vieillard, lé lecteur
-intelligent va faire la connaissance d'un nouveau personnage.
---Particularités et faits intéressants appartenant a cette histoire.
-
-XIV. --Détails concernant le séjour d'Oliver chez M. Brownlow.
---Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig au sujet d'un message
-dont l'enfant est chargé.
-
-XV. --Montrant jusqu'à quel point le vieux juif et mademoiselle Nancy
-aimaient Olivier.
-
-XVI. --De ce que devint Olivier, après avoir été réclamé par Nancy.
-
-XVII. --Arrivée à Londres d’un personnage illustre qui perd Olivier
-de réputation.
-
-XVIII. --Comment Olivier passe Le temps en la société de ses estimables
-amis.
-
-XIX. --Un grand projet est discuté, et l’on en détermine l'exécution.
-
-XX. --Olivier est remis entre les mains de Guillaume Sikes.
-
-XXI. --Expédition.
-
-XXII. --Le vol de nuit avec effraction.
-
-XXIII. --Entretien entre M. Bumble et madame Gorney.
-
-XXIV. --Détails obscurs en apparence, mais qui ne laissent pas que
-d'être de quelque importance dans cette histoire.
-
-XXV. --Encore Fagin et compagnie.
-
-XXVI. --Un mystérieux personnage paraît sur la scène.
---Particularités inséparables de cette histoire.
-
-XXVII. --Amende honorable pour une impolitesse faite à une dame que nous
-avons quittée de la manière la plus incivile dans le chapitre
-précédent.
-
-XXVIII. --Suite des aventures d'Olivier.
-
-XXIX. --Caractère des commensaux de la maison où se trouve Olivier.
---Ce qu'ils pensent de lui.
-
-XXX. --Position critique.
-
-XXXI. --De la vie heureuse qu'Olivier mène avec ses amis.
-
-XXXII. --Un incident imprévu vient troubler le bonheur de nos trois amis.
-
-XXXIII. --Un nouveau personnage est introduit sur la scène. --Encore une
-aventure qui survient à Olivier.
-
-XXXIV. --Résultat peu satisfaisant de l’aventure d'Olivier.
---Entretien de quelque importance entre Henri Maylie et mademoiselle Rose.
-
-XXXV. --Qui, bien qu’il soit court, n’en est pas moins d'une certaine
-importance pour cette histoire, en ce qu’il fait suite au chapitre
-précédent, et qu’il conduit nécessairement au chapitre suivant.
-
-XXXVI. --Dans lequel, en se reportant au chapitre XXVII de cet ouvrage,
-on apercevra un contraste malheureusement trop commun dans le mariage.
-
-XXXVII. --De ce qui se passa entre Monks et les époux Bumble le soir de
-leur entrevue.
-
-XXXVIII. --Le lecteur se retrouve avec d'anciennes connaissances. --Monks
-et Fagin se concertent entre eux.
-
-XXXIX. --Singulière entrevue en conséquence de ce qui s’est passé
-dans le chapitre précèdent.
-
-XL. --Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que
-les malheurs, viennent rarement seules.
-
-XLI. --Une vieille connaissance d’Olivier, donnant des preuves d'un
-génie supérieur, devient un personnage public dans la métropole.
-
-XLII. --Le Matois se fait de mauvaises affaires.
-
-XLIII. --Le temps est arrivé pour Nancy de tenir sa promesse envers
-Rose. --Elle y manque. --Noé Claypole est employé par Fagin pour une
-mission secrète.
-
-XLIV. --Nancy est exacte au rendez-vous.
-
-XLV. --Conséquence fatale.
-
-XLVI. --Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. --Entretien qu’ils
-eurent ensemble, et de quelle manière il fut interrompu.
-
-XLVII. --Sikes est poursuivi. --Comment il échappe à la police.
-
-XLVIII. --Eclaircissement de plus d’un mystère. --Proposition de
-mariage sans dot et sans épingles.
-
-XLIX. --Le dernier jour d’un condamné.
-
-L. --Conclusion.
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-Limoges. -- Impr. Eugéne Ardant et Cle.
-
-
-
-
-OLIVIER TWIST
-
-
-I. --Du lieu où Olivier Twist reçut le jour, et des circonstances qui
-accompagnèrent sa naissance.
-
-
-Au nombre des établissements publics d'une certaine ville d'Angleterre
-que, pour bien des raisons, je m'abstiendrai prudemment de désigner, et
-à laquelle, pourtant, je ne prêterai aucun nom imaginaire, il en est
-un, commun à presque toutes les villes, petites ou grandes, qu'elle se
-fait gloire de posséder: un dépôt de mendicité; et dans cet asile
-philanthropique, un certain jour et à une certaine époque que je ne
-crois pas nécessaire de préciser, d'autant plus que cela ne serait
-d'aucune utilité pour le lecteur, du moins pour le présent, naquit le
-petit mortel dont le nom est placé en tête de ce chapitre.
-
-Il y avait déjà près de cinq minutes que le chirurgien des pauvres de
-la paroisse l'avait introduit dans ce monde de misères et de
-souffrances, qu'on doutait encore qu'il pût vivre pour porter un nom
-quelconque. Il s'ensuivit que, après plusieurs efforts, il respira,
-éternua, et, par un cri aussi perçant qu'on pouvait raisonnablement
-l'attendre d'un enfant mâle qui ne possédait cet apanage si utile, le
-don de la voix, que depuis cinq minutes et quelques secondes, il annonça
-aux commensaux du dépôt de mendicité le fait d'une nouvelle charge que
-son entrée dans le monde allait imposer à la paroisse.
-
-En même temps qu'Olivier donnait cette première preuve non équivoque
-de la force et de la liberté de ses poumons, la courtepointe à mille
-pièces qui recouvrait le lit de fer fit un léger bruissement, et laissa
-voir le visage pâle et livide d'une jeune femme, qui, soulevant
-péniblement sa tête, dit d'une voix languissante ces paroles qu'on
-entendit à peine:
-
---Que je voie mon enfant avant de mourir!
-
-Le chirurgien qui était assis devant la cheminée, présentant ses mains
-au feu et les frottant alternativement, se leva à la voix de la jeune
-femme, et, s'approchant du lit, dit avec douceur:
-
--- Oh! il ne faut pas encore parler de mourir!
-
--- Bien sûr que non, pauvre chère femme! que Dieu l'en préserve!
-reprit la garde mettant précipitamment dans sa poche une bouteille dont
-elle avait entamé le contenu, dans un coin, avec une évidente
-satisfaction; que Dieu l'en préserve! Quand elle sera arrivée à mon
-âge, mon cher Monsieur, qu'elle aura eu comme moi treize enfants à elle
-en propre, dont que l'bon Dieu m'en a r'tiré onze, et qu'y n'm'en reste
-pu qu'deux qui sont ici avec moi au dépôt, elle pensera bien autrement,
-au lieur de s'laisser abattre comme ça par le chagrin. Et s'adressant à
-l'accouchée: --Allons, mon p'tit chou, songez au bonheur qu'y a d'être
-mère, et qu'faut vivre pour votr'enfant. Songez-y, là, comme une bonne
-petite femme.
-
-Cette consolante perspective des joies d'une mère ne produisit pas
-apparemment tout l'effet qu'elle devait: la malade secoua la tête en
-signe de doute, et étendit les bras vers son enfant. Le chirurgien le
-lui ayant présenté, elle imprima avec passion sur le front de
-l'innocent ses lèvres froides et décolorées; puis, passant ses mains
-sur son visage à elle-même, comme pour se rappeler une idée confuse,
-elle jeta autour d'elle un regard fixe, égaré, tressaillit d'horreur,
-retomba sur le lit et mourut . . . Ils lui frictionnèrent les mains et
-les tempes pour tâcher de la rappeler à la vie, mais inutilement: le
-sang s'était glacé pour toujours!!!
-
---Tout est fini, la mère! dit alors le chirurgien.
-
---Pauv'jeune femme! c'est pourtant vrai! reprit la garde ramassant le
-bouchon de la bouteille, qui était tombé sur l'oreiller, comme elle se
-baissait pour prendre l'enfant,-- pauv'jeunesse! c'que c'est que d'nous,
-pourtant!
-
---Vous n'avez pas besoin de m'envoyer chercher si l'enfant crie,
-entendez-vous, la garde, dit le chirurgien mettant ses gants d'un air
-délibéré. Il est bien probable qu'il sera méchant; vous lui donnerez
-alors un peu de gruau. Disant cela, il prit son chapeau, et, s'arrêtent
-près du lit, comme il se dirigeait vers la porte, il ajouta: D'où
-venait-elle?
-
---Ils l'ont amenée ici hier au soir par ordre de l'inspecteur, dit la
-vieille. On l'a trouvée couchée au beau milieu de la rue. Y a tout lieu
-d'croire qu'elle avait fait une longue route, car ses souliers sont tout
-usés; mais d'où elle venait et où elle allait, c'est ce que personne
-ne sait.
-
-Le chirurgien se pencha sur le lit, et soulevant la main gauche de la
-morte: --Toujours même histoire! dit-il en branlant la tête; elle n'a
-pas d'alliance, à ce que je vois. Allons, bonsoir!
-
-L'homme de la faculté s'en alla dîner; et la garde, ayant eu de nouveau
-recours à la bouteille, s'assit sur une chaise basse devant le feu, et
-se mit en devoir d'habiller l'enfant.
-
-Quel exemple frappant du pouvoir de la parure offrait dans cet état le
-petit Olivier Twist! Enveloppé dans la couverture qui jusqu'alors avait
-formé son seul vêtement, il eût pu être le fils d'un noble seigneur
-tout aussi bien que celui d'un pauvre mendiant. L'homme le plus
-présomptueux qui ne l'aurait pas connu eût été fort embarrassé de
-lui assigner un rang dans la société. Mais à peine fut-il affublé de
-la vieille robe de calicot, devenue jaune à force de servir, qu'il fut
-pour ainsi dire marqué et étiqueté, et se trouva tout d'un coup à sa
-place: le pauvre enfant de la paroisse, l'orphelin du dépôt de
-mendicité; plus tard, l'humble goujat réduit à manquer du plus strict
-nécessaire, destiné aux coups et aux mauvais traitements, méprisé de
-tout le monde et plaint par personne.
-
-Olivier cria bien fort. S'il eût su qu'il était orphelin, abandonné à
-la merci des marguilliers et des inspecteurs, il n'en eût crié
-peut-être que plus fort.
-
-
-
-
-II. --De la manière dont fut élevé Olivier Twist, de sa croissance, de
-son éducation.
-
-
-Pendant les huit ou dix premiers mois, Olivier fut victime d'un cours
-systématique de tromperies et de déceptions: il fut élevé au biberon.
-L'état chétif du petit orphelin, causé par la privation d'une
-nourriture naturelle, fut rapporté fidèlement par les _autorités du
-dépôt de mendicité_ aux _autorités de la paroisse_. Les _autorités
-de la paroisse_ s'informèrent avec dignité auprès des _autorités du
-dépôt de mendicité_ s'il n'y aurait pas dans ledit dépôt quelque
-femme qui fut dans le cas de prodiguer à l'enfant le soulagement et la
-nourriture dont il avait besoin; et, sur la réponse négative faite
-humblement par les _autorités du dépôt de mendicité_, les _autorités
-de la paroisse_, suivant l'impulsion de leur cœur en faveur de
-l'humanité souffrante, résolurent d'un commun accord qu'Olivier Twist
-serait _affermé_; c'est-à-dire, pour parler plus clairement, qu'il
-serait envoyé à deux ou trois milles de là, dans une succursale du
-dépôt, où vingt à trente jeunes _contrevenants_ à la loi sur la
-mendicité se roulaient tout le jour sans courir le risque d'être
-incommodés par l'excès de nourriture ou par le surcroît de vêtements.
-La direction de cette succursale était confiée à la surveillance toute
-maternelle d'une vieille femme qui recevait les _jeunes coupables_ à
-raison de soixante-quinze centimes par semaine pour chaque enfant.
-
-Quinze sous par semaine pour la nourriture d'un petit enfant font une
-somme encore assez ronde. On peut se procurer bien des douceurs avec
-quinze sous, assez du moins pour se surcharger l'estomac à s'en rendre
-malade. La vieille en question savait bien ce qui convenait aux enfants,
-et encore mieux ce qui était bon pour elle-même; aussi elle
-s'appropriait pour son propre usage la plus grande partie des revenus
-hebdomadaires.
-
-Tout le monde connaît l'histoire de ce philosophe expérimenté qui,
-ayant trouvé le moyen de faire vivre un cheval sans lui donner à
-manger, en fit l'essai sur le sien, qu'il amena à ne plus manger qu'un
-brin de paille par jour, et qu'il aurait rendu, sans aucun doute,
-l'animal le plus vif et le plus fringant, en ne lui donnant plus rien du
-tout, si la pauvre bête ne fut venue à mourir justement vingt-quatre
-heures avant de recevoir sa première ration d'_air pur_.
-
-Malheureusement pour la philosophie expérimentale de la vieille aux
-tendres soins de qui Olivier Twist fut confié, un résultat semblable
-accompagnait ordinairement _son système d'opération_; car, au moment
-où un enfant en était venu à ce point de pouvoir exister de la plus
-petite portion de la plus maigre nourriture possible, il arrivait, par
-une de ces fatalités perverses du sort, et cela huit fois et demie sur
-dix, qu'il devenait malade de besoin et de froid ou qu'il tombait dans le
-feu par défaut de surveillance, ou bien encore qu'il était étouffé
-par accident; dans l'un ou l'autre desquels cas le pauvre petit être
-allait presque toujours rejoindre dans l'autre monde ses parents qu'il
-n'avait jamais connus dans celui-ci.
-
-On ne doit pas s'attendre à trouver un excès d'embonpoint chez de
-jeunes enfants élevés d'après le système que je viens de décrire.
-Olivier venait d'entrer dans sa neuvième année, et il était fluet,
-chétif et petit pour son âge; mais il avait une âme forte et un
-jugement sain qui s'était développé chez lui, grâce à la diète à
-laquelle il était soumis; et peut-être est-ce à cette circonstance
-qu'il dut d'avoir atteint pour la neuvième fois l'anniversaire de sa
-naissance. Qu'il en soit ce qu'il voudra, le fait est que c'était
-l'anniversaire de sa naissance, et il le célébrait tristement dans le
-cellier, en compagnie de deux de ses petits camarades qui, après avoir
-partagé avec lui une grêle de coups, y avaient été enfermés pour
-avoir osé _prétendre_ qu'ils avaient faim, lorsque madame Mann,
-l'aimable hôtesse du logis, aperçut tout à coup M. Bumble, le bedeau,
-qui faisait tous ses efforts pour ouvrir la petite porte du jardin.
-
---Dieu m'pardonne, je crois qu'c'est M. Bumble! dit-elle avec une joie
-affectée en mettant la tête à la fenêtre; Suzanne, poursuivit-elle en
-s'adressant à la bonne,-- courez ouvrir à Olivier et aux deux autres
-petits vauriens et débarbouillez-les vite. Dieu! monsieur Bumble, que
-j'suis donc contente de vous voir!
-
-Il faut savoir que M. Bumble était de ces hommes corpulents et
-irascibles, qui, au lieu de répondre comme il le devait à cette
-affectueuse réception, secoua le guichet avec force et donna dans la
-porte un coup qui ne pouvait provenir que du pied d'un bedeau.
-
---Là, voyez-vous ça! dit madame Mann courant ouvrir la porte (car les
-trois petits marmots avaient été mis en liberté pendant ce temps).
-A-t-on jamais vu! dire que j'oubliais que la porte était fermée
-en-dedans à cause de ces chers petits! Voyez-vous ça! Donnez-vous la
-peine d'entrer, monsieur Bumble, je vous en prie.
-
-Quoique cette invitation fût faite avec une courtoisie capable d'adoucir
-le cœur d'un marguillier, elle ne toucha aucunement le bedeau.
-
---Croyez-vous, madame Mann, dit M. Bumble en pressant fortement sa
-canne,-- croyez-vous qu'il soit respectueux ou convenable de faire
-attendre à la porte de votre jardin les _officiers paroissiaux_ quand
-ils viennent pour des _affaires paroissiales_? Savez-vous bien, madame
-Mann, que vous êtes, si je puis m'exprimer ainsi, une déléguée
-paroissiale, salariée par la paroisse!
-
---Cer . . . tai . . . ne . . . ment, monsieur Bumble, répondit madame
-Mann d'un ton flatteur; c'est que j'étais allée dire à deux ou trois
-de ces chers enfants qui vous aiment tant que c'était vous qui veniez,
-monsieur Bumble.
-
-M. Bumble avait une haute idée de ses facultés oratoires et de son
-importance.
-
---C'est bien, c'est bien, madame Mann! reprit-il d'un ton plus calme,
-c'est possible, je ne dis pas le contraire; mais entrons chez vous, j'ai
-quelque chose à vous communiquer.
-
-Madame Mann fit entrer le bedeau dans une petite salle basse carrelée et
-le débarrassa de sa canne, qu'elle plaça avec symétrie sur une table
-qui était devant lui.
-
---N'allez pas vous fâcher de c'que j'vas vous dire, monsieur Bumble,
-hasarda madame Mann avec grâce, vous avez fait un bon bout d'chemin,
-vous avez chaud, ça s'voit bien, monsieur Bumble, sans quoi je n'me
-permettrais pas . . . Voulez-vous accepter un p'tit verre de
-queuqu'chose, monsieur Bumble?
-
---Merci bien! pas la moindre des choses, dit M. Bumble en agitant sa main
-d'un air de bienveillante dignité.
-
---Vous n'me r'fuserez pas, dit madame Mann, qui devinait un consentement
-facile dans le ton du refus aussi bien que dans le geste qui
-l'accompagnait, rien qu'une petite goutte avec un peu d'eau froide et un
-morceau de suc . . .
-
-M. Bumble toussa.
-
---Rien qu'une larme, ajouta-t-elle d'un petit air engageant.
-
---Qu'allez-vous me donner? demanda le bedeau.
-
---C'est ce que je suis obligée d'avoir quelquefois dans la maison pour
-mettre dans le daffy d'ces chers enfants quand ils sont malades, dit
-madame Mann ouvrant un petit buffet placé dans une encoignure et en
-tirant une bouteille et un verre: c'est du genièvre, monsieur Bumble.
-
---Est-ce que vous donnez du daffy aux enfants, madame Mann? demanda
-celui-ci suivant des yeux l'attrayante action du mélange. [1]
-
---Bien sûr que je leur z'en donne, malgré l'prix qu'ça m'coûte!
-reprit la serveuse. J'n'aurais pas l'cœur d'les voir souffrir devant mes
-yeux, savez-vous bien, monsieur Bumble!
-
---Sans doute, fit l'autre avec un signe d'approbation. Je pense bien que
-vous ne pourriez pas. Vous êtes une femme compatissante, madame Mann.
-(Elle pose le verre sur la table). J'en glisserai un mot à ces messieurs
-de l'administration, madame Mann. (Il approche le verre). Vous avez des
-entrailles de mère, madame Mann. (Il tourne l'eau et le genièvre). J'ai
-bien l'honneur de boire à votre santé, madame Mann. (Il en boit la
-moitié). Ah! ça, pour en revenir au sujet de ma visite, dit le bedeau
-tirant de sa poche un portefeuille de cuir, l'enfant qui a été ondoyé
-sous le nom d'Olivier Twist a aujourd'hui neuf ans.
-
---Que Dieu l'ait en sa sainte garde! s'écria madame Mann se frottant
-l'œil gauche avec le coin de son tablier.
-
---Cependant, poursuivit le bedeau, malgré la récompense promise de dix
-livres sterling, laquelle a été depuis portée jusqu'à vingt, malgré
-les recherches les plus _excessives_, et, si je puis m'exprimer ainsi,
-les plus _surnaturelles_ de la part des administrateurs de cette
-paroisse, nous n'avons jamais pu découvrir qui est son père, pas plus
-que le nom et le pays de sa mère.
-
-Madame Mann joignit les mains en signe d'étonnement, et après un
-instant de réflexion:
-
---Comment se fait-il donc alors qu'il ait un nom? demanda-t-elle. Le
-bedeau se redressant avec dignité:
-
---C'est moi que j'l'ai inventé! répondit-il.
-
---Vous, monsieur Bumble?
-
---Moi-même, madame Mann; nous nommons nos enfants trouvés par ordre
-alphabétique. Le dernier était à l'S, je l'ai nommé Swubble; celui-ci
-en était à la lettre T, je lui ai donné le nom de Twist; le premier
-qui nous arrivera s'appellera Unwin, le suivant Vilkins, et ainsi de
-suite. Nous avons des noms tout prêts jusqu'à la concurrence du Z, à
-charge par nous de recommencer quand nous aurons épuisé l'alphabet.
-
---Vraiment, monsieur Bumble, c'est pas pour dire, mais faut avouer
-qu'vous êtes fièrement instruit!
-
---C'est bien possible, madame Mann, dit le bedeau évidemment satisfait
-du compliment, c'est bien possible. (Il vide son verre). Or donc, Olivier
-étant maintenant trop grand pour rester ici, l'administration a décidé
-qu'il retournerait au dépôt, et je suis venu moi-même à cet effet
-pour le chercher; ainsi, faites-le venir, que je le voie.
-
---Je vais vous l'amener à l'instant, dit madame Mann en quittant la
-salle.
-
-Olivier, qu'on avait débarrassé du plus gros d'une couche de crasse qui
-formait croûte sur son visage et sur ses mains (autant du moins qu'on en
-put ôter en une seule fois), entra dans la salle conduit par sa
-bienveillante protectrice.
-
---Saluez, monsieur Olivier, dit madame Mann.
-
-L'enfant fit un salut partagé entre le bedeau assis sur la chaise et le
-tricorne posé sur la table.
-
---Veux-tu venir avec moi, Olivier? dit avec majesté M. Bumble.
-
-Olivier allait répondre qu'il suivrait le premier venu avec le plus
-grand plaisir, lorsque, levant les yeux, que par respect il avait tenus
-baissés jusqu'alors, son regard rencontra celui de madame Mann, qui,
-placée derrière la chaise du bedeau, lui montrait le poing d'un air
-furieux. Il comprit parfaitement l'insinuation dès l'abord: ce poing-là
-avait été trop souvent imprimé sur son dos pour ne pas être
-profondément gravé dans sa mémoire.
-
---Et elle, viendra-t-elle avec moi? demanda le pauvre Olivier.
-
---Non, cela ne se peut pas; mais elle viendra te voir quelquefois
-répondit M. Bumble.
-
-Ceci n'était pas très rassurant pour Olivier; mais, tout jeune qu'il
-était, il eut assez de bon sens pour feindre un vif regret de s'en
-aller. Ce ne fut pas d'ailleurs chose difficile pour lui d'appeler les
-larmes dans ses yeux; la faim et des coups encore tout récents sont de
-puissants motifs pour pleurer, aussi pleura-t-il naturellement. Madame
-Mann lui donna mille baisers et ce dont il avait le plus besoin: une
-tartine de pain et de beurre, dans la crainte qu'il ne parût trop
-affamé en arrivant au dépôt.
-
-Sa tranche de pain d'une main, et de l'autre s'accrochant à la manche de
-M. Bumble, Olivier suivait comme il pouvait en s'inquiétant _s'ils
-allaient bientôt arriver_. M. Bumble répondait d'un ton bref et bourru;
-car la douceur momentanée qu'inspire le _grog_ dans certaines âmes
-s'était évaporée du cœur de M. Bumble, et il était redevenu bedeau.
-À peine était-il arrivé depuis un quart d'heure au dépôt, que M.
-Bumble vint lui annoncer que le _conseil_ était assemblé, et qu'on
-l'attendait au _parquet_. Il lui ordonna de le suivre, en accompagnant
-cette recommandation de deux coups de canne. Olivier arriva dans une
-salle où dix messieurs gros et gras étaient assis autour d'une table.
-
---Salue le parquet, dit Bumble. Olivier salua.
-
---Comment t'appelles-tu, petit?
-
-Olivier n'ayant jamais vu tant de personnages, et d'ailleurs ayant reçu
-de Bumble un vigoureux coup de canne en manière d'encouragement, se mit
-à pleurer. Ces messieurs le déclarèrent idiot. Puis on lui apprit
-qu'il était orphelin, à la charge de la paroisse, et qu'il était
-destiné à apprendre un état, qui consistait à effiler de vieilles
-cordes pour faire de l'étoupe. Et il fut emmené par le bedeau dans une
-chambrée où il s'endormit sur un lit bien dur, car les douces lois de
-ce bon pays permettent aux pauvres de dormir, peu il est vrai, mais enfin
-quelquefois.
-
-Ce jour-là même, pendant qu'Olivier sommeillait dans son innocence, le
-conseil prenait une décision qui devait influer sur son avenir. En
-effet, l'administration trouva que les pauvres étaient trop bien, que le
-dépôt était un rendez-vous de passe-temps agréable, où les
-déjeuners, les dîners, les soupers pleuvaient tout le long de l'année,
-un Elysée où tout était plaisir. Alors ils firent un règlement par
-lequel les pauvres avaient leur libre arbitre, ou de mourir de
-consomption et de faim dans le dépôt, ou plus promptement hors de la
-maison. À cet effet, ils passèrent un marché avec l'administration des
-eaux pour en avoir une provision illimitée, et un autre avec un marchand
-de blé, qui devait fournir de temps en temps une petite quantité de
-farine d'avoine dont ils composèrent trois repas d'un gruau clair par
-jour, avec un oignon deux fois la semaine et la moitié d'un petit pain
-le dimanche.
-
-Six mois après l'arrivée d'Olivier au dépôt, le nouveau système
-était en pleine activité. Il devint coûteux tout d'abord à cause de
-l'augmentation du mémoire de l'entrepreneur des pompes funèbres, mais
-le nombre des pensionnaires diminuait considérablement, et
-l'administration était ravie. À l'heure des repas chaque enfant
-recevait un plein bol de gruau et _jamais plus_, à l'exception des jours
-de fête, où il recevait en plus deux onces un quart de pain. Les bols
-n'avaient jamais besoin d'être lavés, les enfants les polissaient avec
-leurs cuillers jusqu'à ce qu'ils fussent redevenus brillants; et quand
-ils avaient fini cette opération, qui ne demandait pas beaucoup de
-temps, ils fixaient sur le chaudron des yeux si avides, qu'ils semblaient
-vouloir dévorer jusqu'aux briques qui le soutenaient. Ces malheureux
-mangeaient si peu, et ils étaient devenus si voraces et si sauvages,
-qu'un d'entre eux donna à entendre à ses compagnons qu'à moins qu'on
-ne lui accordât un autre bol de gruau par jour, il se verrait dans la
-nécessité une belle nuit de dévorer son camarade de lit. Il avait les
-yeux hagards en disant cela, et ils le crurent capable de le faire; c'est
-pourquoi ils tirèrent à la courte paille pour savoir lequel d'entre eux
-irait à souper demander au chef un second bol de gruau. Le sort tomba
-sur Olivier. Tout enfant qu'il était, la faim l'avait exaspéré. Il se
-leva donc de table, et, alarmé lui-même de sa témérité, il s'avança
-vers le chef:
-
---Voudriez-vous m'en donner encore, s'il vous plaît, Monsieur?
-
-Le chef devint pâle et tremblant. Il regarda le jeune _rebelle_ avec un
-étonnement stupide. Les aides furent paralysés de surprise et les
-enfants de terreur.
-
---Que veux-tu? demanda-t-il d'une voix altérée.
-
---J'en voudrais encore, Monsieur, s'il vous plaît, répondit Olivier.
-
-Le chef visa un coup de sa cuiller à pot à la tête, de l'enfant, lui
-mit les mains derrière le dos, et appela à haute voix le bedeau.
-
-Les administrateurs étaient assemblés en _grand conclave_, lorsque M.
-Bumble se précipita, tout hors d'haleine, dans la salle du conseil.
-
---Monsieur Limbkins, dit-il en s'adressant au gros monsieur qui occupait
-le fauteuil, pardon si je vous dérange, monsieur Limbkins, Olivier a
-redemandé du gruau!
-
-Un murmure général s'éleva dans l'assemblée, une expression d'horreur
-se peignit sur tous les visages.
-
---Il en a redemandé! dit M. Limbkins. Calmez-vous, Bumble, et
-répondez-moi distinctement. Ai-je bien compris qu'il en a redemandé,
-après avoir mangé la ration que la règle de cette maison lui accorde?
-
---Oui, Monsieur, répliqua Bumble.
-
---Cet enfant se fera pendre un jour, dit l'homme au gilet blanc. J'en
-suis certain.
-
-Personne ne contesta la prophétie de l'orateur. Une vive discussion eut
-lieu, à la suite de laquelle Olivier fut condamné à être enfermé
-sur-le-champ; et le lendemain une affiche fut posée sur la porte
-extérieure du dépôt, promettant une récompense de cinq livres
-sterling à quiconque débarrasserait la paroisse du jeune Olivier Twist:
-en d'autres termes, cinq livres sterling avec Olivier Twist étaient
-offerts à quiconque (homme ou femme) aurait besoin d'un apprenti pour le
-commerce, les affaires ou quelque genre d'état que ce fut.
-
---Jamais de ma vie je ne fus plus certain d'une chose, dit l'homme au
-gilet blanc, le lendemain matin, comme il parcourait l'affiche en
-frappant à la porte du dépôt de mendicité; jamais de ma vie je ne fus
-plus certain d'une chose, c'est que cet enfant se fera pendre un jour.
-
-Comme je me propose de faire savoir par la suite si la prévision de
-l'homme au gilet blanc était bien ou mal fondée, je croirais détruire
-l'intérêt de ce récit, en supposant toutefois qu'il y en eût, si je
-me hasardais de donner à entendre, dès à présent, que la vie
-d'Olivier Twist eut cette fin tragique ou non.
-
-
-
-
-III. --Comment Olivier Twist fut sur le point d'accepter une place qui
-n'était rien moins qu'une sinécure.
-
-
-Depuis huit jours qu'Olivier s'était rendu coupable du _crime affreux_
-de redemander du gruau, il habitait un réduit obscur, où, par la
-_clémence_ et la _sagesse_ de l'administration, il était détenu
-prisonnier. Il ne paraît pas déraisonnable dès l'abord de supposer
-que, pour peu qu'il eût entretenu pour la prédiction de l'homme au
-gilet blanc un sentiment convenable de respect, il aurait pu établir une
-fois pour toujours la réputation prophétique de ce sage individu, en
-attachant à un crochet dans la muraille un des coins de son mouchoir de
-poche et se passant ensuite l'autre à son cou. Pour en venir là,
-cependant, il y avait un obstacle: c'est que les mouchoirs, étant
-considérés comme _articles de luxe_, avaient été prohibés pour tous
-les temps et siècles à venir, et soustraits par conséquent du nez des
-pauvres par un ordre exprès émané de l'administration assemblée en
-grand conseil à cet effet; lequel ordre fut donné solennellement,
-approuvé, signé et paraphé de chacun des membres du conseil, et
-revêtu du sceau de l'administration.
-
-Un autre obstacle, encore plus grand pour Olivier, c'est sa jeunesse et
-son inexpérience. Le pauvre enfant se contentait de pleurer amèrement
-tout le jour; et lorsque la nuit arrivait lente et froide, il étendait
-ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir l'obscurité, et se
-tapissait dans un coin pour tâcher de s'y endormir.
-
-Que les ennemis du _nouveau système_ n'aillent pas supposer que, durant
-le temps de sa réclusion, Olivier fut privé du bienfait de l'exercice,
-du plaisir de la société et des avantages réels d'une consolation
-religieuse. Quant à l'exercice, c'était par un froid piquant, mais
-sain, qu'il lui était permis d'aller chaque matin dans une cour pavée
-se laver sous la pompe en présence de M. Bumble, qui, pour l'empêcher
-d'attraper un rhume, lui procurait une vive sensation par tout le corps
-en lui distribuant quelques coups de canne avec une libéralité peu
-commune. Quant à ce qui est de la société, on le faisait venir de deux
-jours l'un dans le réfectoire pendant le dîner des enfants, pour y
-être fouetté publiquement, afin de servir d'exemple et de leçon pour
-l'avenir; et, bien loin de le priver des avantages d'une consolation
-religieuse, on l'introduisait à coups de pied dans le même endroit à
-l'heure de la prière du soir, pendant laquelle il pouvait à loisir
-lénifier son âme en prêtant l'oreille à une _formule_ ajoutée à la
-prière ordinaire par l'ordre exprès de l'administration. Par ce
-surcroît de prière, les enfants demandaient à Dieu, avec instances, de
-leur faire la grâce de devenir bons, vertueux, contents et obéissants,
-et d'être préservés des fautes d'Olivier Twist, que la formule
-signalait comme étant sous le patronage exclusif, la protection et la
-puissance du démon, et comme étant lui-même sorti de la fabrique de
-Satan.
-
-Tandis que les affaires d'Olivier étaient dans cet état favorable, et
-se présentaient sous un aussi beau jour, il arriva que M. Gamfield,
-ramoneur de cheminées, se dirigeait un matin vers la Grande-Rue, pensant
-sérieusement aux moyens de payer plusieurs termes échus de loyer, pour
-lesquels son propriétaire devenait un peu pressant. Malgré les
-connaissances étendues de M. Gamfield en arithmétique, il ne pouvait
-parvenir à réaliser cinq livres sterling (montant de sa dette); et,
-dans une sorte de désespoir mathématique, il frappait alternativement
-son front et son baudet, lorsque, venant à passer devant le dépôt, ses
-yeux rencontrèrent l'affiche collée sur la porte.
-
---Oh! . . . o . . . o . . . oh! fit le ramoneur s'adressant à son âne.
-
-Le _monsieur_ au gilet blanc se tenait sur le seuil de la porte, les
-mains derrière le dos, venant sans doute de prononcer un superbe
-discours dans la salle du conseil. Ayant été témoin du petit
-différend entre M. Gamfield et son baudet, il sourit gracieusement en
-voyant le premier lire l'affiche, car il pensa dès l'abord que c'était
-justement le genre de maître qui convenait à Olivier. M. Gamfield
-sourit aussi à part lui en parcourant l'affiche, car cinq livres
-sterling faisaient justement la somme dont il avait besoin; et quant à
-l'enfant dont il fallait se charger, le ramoneur pensa qu'avec le régime
-de vie auquel il avait été soumis il devait être de taille à passer
-dans les cheminées étroites. Il épela donc l'affiche pour la seconde
-fois, depuis le premier mot jusqu'au dernier; et portant la main à sa
-casquette de loutre avec le plus grand respect, il accosta le _monsieur_
-au gilet blanc en ces termes:
-
---Pardon, excuse, Monsieur! Est-ce point ici qu'y n'ia un enfant que la
-paroisse voudrait mettre en apprentissage?
-
---Oui, mon brave homme, dit l'autre avec un sourire gracieux, que lui
-voulez-vous?
-
---Si la paroisse désire lui donner un état agréable et pas fatigant du
-tout, dans l'art de ramoner les cheminées, par exemple, je le prendrais
-assez volontiers; avec ça que j'ai besoin d'un apprenti.
-
---Entrez, dit l'homme au gilet blanc.
-
-M. Gamfield ayant fait quelques pas rétrogrades pour donner à son âne
-un autre coup sur la tête et une nouvelle secousse à la mâchoire, en
-guise d'avertissement de ne pas bouger pendant son absence, suivit le
-_monsieur_ au gilet blanc dans la salle où Olivier Twist l'avait vu pour
-la première fois.
-
---C'est un état bien sale! dit M. Limbkins lorsque Gamfield eut exprimé
-de nouveau son désir.
-
---Il paraît qu'il y a eu déjà de jeunes garçons étouffés dans les
-cheminées, dit un autre.
-
---C'est qu'on mouillait la paille avant d'y mettre le feu pour les en
-faire descendre, dit Gamfield. C'n'est que d'la fumée sans flamme. Avec
-ça qu'la fumée n'sert de rien du tout pour faire descendre un enfant
-d'une cheminée, bien du contraire: c'n'est bon qu'à l'endormir, et
-c'est c'qui d'mande. Les enfants, comme vous savez, Messieurs, sont
-paresseux et obstinés comme l'diable, et n'y a rien de tell qu'une bonne
-flamme bien vive pour les faire déguerpir. Bien plus, c'est un service
-à leur z'y rendre parce que, voyez-vous, Messieurs, lorsqu'ils sont
-engourdis dans la cheminée, d'leur z'y rôtir un peu la plante des
-pieds, ça n'les en fait dégringoler que plus vite.
-
-L'homme au gilet blanc parut très satisfait de cette explication; mais
-un coup d'œil de M. Limbkins réprima sur-le-champ sa gaieté. Les
-membres du conseil continuèrent à causer entre eux pendant quelques
-instants, mais si bas que ces mots: _Visons à l'économie, voyons le
-livre de comptes, faisons imprimer un rapport_, furent seuls entendus,
-parce qu'ils furent répétés souvent et avec beaucoup d'emphase.
-
-Enfin le chuchotement cessa et les membres du conseil ayant repris tout
-à la fois leurs sièges et leur dignité, M. Limbkins prit la parole:
-
---Nous avons considéré votre proposition et nous ne l'approuvons pas,
-dit-il à Gamfield.
-
---Pas le moins du monde, dit le _monsieur_ au gilet blanc.
-
---Tout bien réfléchi, non! reprirent les autres membres.
-
-Comme M. Gamfield passait pour avoir roué de coups trois ou quatre
-jeunes enfants qui en étaient morts, il lui vint en esprit que, sans
-doute, les membres du conseil, par un caprice inconcevable, s'étaient
-imaginé que cette circonstance qui leur était étrangère devait
-influer sur leur conduite à cet égard. S'il en eût été ainsi, c'eût
-été bien contraire à leur manière habituelle de penser et d'agir.
-Néanmoins, comme il n'avait nullement envie de faire revivre la rumeur
-publique, il s'éloigna lentement de la table en tournant sa casquette
-dans ses mains.
-
---De sorte que vous ne voulez pas me l'donner, Messieurs? dit-il en
-s'arrêtant sur le seuil de la porte.
-
---Non, dit M. Limbkins. Du moins, comme c'est un état sale, nous pensons
-que vous devriez prendre quelque chose de moins que la somme offerte sur
-l'affiche.
-
-Les yeux du ramoneur étincelèrent de joie comme il revint sur ses pas
-en disant:
-
---Voyons, Messieurs, que voulez-vous donner? Ne soyez pas si durs envers
-un pauvre diable comme moi. Que voulez-vous donner?
-
---Je pense que trois livres dix shillings, c'est bien raisonnable, dit M.
-Limbkins.
-
---Dix shillings de trop, dit l'homme au gilet blanc.
-
---Voyons, dit Gamfield, dites quatre livres et vous en serez
-débarrassés une bonne fois pour toujours. Voyons, Messieurs.
-
---Trois livres dix shillings, répéta M. Limbkins avec fermeté.
-
---Eh bien! partageons la différence, Messieurs, insista Gamfield. Disons
-trois livres quinze shillings.
-
---Pas un liard de plus! Telle fut la réponse de M. Limbkins.
-
---Vous êtes d'une rigueur désespérante envers moi, Messieurs, dit le
-ramoneur en hésitant.
-
-Cependant, après débat le marché fut conclu, et M. Bumble fut chargé
-d'amener Olivier Twist avec un acte d'apprentissage qui devait être
-signé et approuvé par le magistrat dans l'après-midi du même jour.
-
-En conséquence de cette détermination, le petit Olivier fut, à son
-grand étonnement, délivré de sa captivité et reçut l'ordre de mettre
-une chemise blanche. Il avait à peine achevé cet exercice gymnastique
-(auquel il se livrait si rarement), que M. Bumble lui apporta de ses
-propres mains un bol de gruau et la ration des jours de fête,
-c'est-à-dire deux onces un quart de pain; ce que voyant Olivier, il se
-prit à pleurer à chaudes larmes, pensant tout naturellement qu'il
-fallait qu'on eût résolu de le tuer dans quelque vue avantageuse, sans
-quoi on ne commencerait pas à l'engraisser ainsi.
-
---Ne va pas te faire devenir les yeux rouges, dit M. Bumble affectant un
-air de grandeur; mais mange et sois reconnaissant, Olivier. Tu vas entrer
-en apprentissage, mon garçon.
-
---En apprentissage, Monsieur! dit l'enfant d'une voix tremblante.
-
---Oui, Olivier, reprit M. Bumble, les hommes _sensibles_ et _généreux_
-qui sont pour toi comme autant de parents, puisqu'il est vrai que tu en
-es privé, vont te mettre en apprentissage, te lancer dans le monde et
-faire un homme de toi, quoiqu'il en coûte à la paroisse trois livres
-dix shillings! . . . Trois livres dix shillings, Olivier! Soixante-dix
-shillings! Cent quarante pièces de six sous!!! . . . Et tout cela pour
-qui? Pour un mauvais garnement, un méchant orphelin que tout le monde
-déteste!
-
-Comme M. Bumble s'arrêta pour reprendre haleine après avoir débité
-cette harangue d'un ton imposant, des larmes ruisselèrent le long des
-joues du pauvre enfant et il sanglota amèrement.
-
---Allons, dit M. Bumble d'un air un peu moins doctoral, car il était
-flatté de l'effet qu'avait produit son éloquence; allons, Olivier,
-essuie tes yeux avec la manche de ta veste et ne pleure pas comme ça
-dans ton gruau, mon garçon. C'est une bêtise de pleurer ainsi dans ton
-gruau. (Oui, certes, c'en était une: il y avait déjà assez d'eau dans
-son gruau.)
-
-En se rendant chez les magistrats, M. Bumble donna à entendre à Olivier
-que tout ce qu'il avait à faire était de paraître fort content et de
-répondre, lorsque le _moniteur_ lui demanderait s'il voulait être mis
-en apprentissage, qu'il le désirait de tout son cœur; à l'une et
-l'autre desquelles recommandations Olivier promit de se conformer,
-d'autant plus que le bedeau lui fit comprendre adroitement que s'il y
-manquait on ne pouvait répondre de ce qui lui serait fait. Lorsqu'ils
-furent arrivés au bureau du magistrat, l'enfant fut renfermé et livré
-seul à lui-même dans un cabinet avec ordre d'attendre le retour de M.
-Bumble. Il y resta le cœur palpitant de crainte pendant une demi-heure,
-à l'expiration de laquelle ce dernier entrouvrit la porte; et passant sa
-tête dégarnie de son tricorne, il dit de manière à être entendu:
-
---Maintenant, mon petit ami, viens voir M. le magistrat.
-
-Après quoi, prenant un air menaçant, il ajouta à voix basse:
-
---N'oublie pas ce que je viens de te dire, toi, petit drôle!
-
-Olivier fixa M. Bumble avec bonhomie, étonné qu'il était d'une façon
-de parler si contradictoire. Mais ce digne homme ne lui donna pas le
-temps de faire de commentaire à cet égard, car il l'introduisit dans
-une pièce voisine dont la porte était ouverte. C'était une vaste salle
-éclairée par une grande croisée. Derrière une balustrade, assis à un
-bureau, étaient deux vieux messieurs à la tête poudrée, dont un
-lisait le journal, et l'autre, à l'aide d'une paire de lunettes
-d'écaille, parcourait une petite feuille de parchemin placée devant
-lui. D'un côté, en avant du bureau, se tenait M. Limbkins, et de
-l'autre M. Gamfield avec sa figure barbouillée de suie; tandis que deux
-ou trois gros joufflus, en bottes à revers, se pavanaient au beau milieu
-de la salle.
-
-Le vieux monsieur aux lunettes s'assoupit par degrés sur la feuille de
-parchemin, et il y eut un moment d'intervalle après qu'Olivier eut été
-placé par M. Bumble devant le bureau.
-
---Voici l'enfant, monsieur le magistrat, dit Bumble.
-
-Le vieux monsieur qui lisait le journal se détourna un peu, et parvint
-à éveiller l'autre en le tirant par la manche.
-
---Ah! est-ce là l'enfant? dit celui-ci.
-
---C'est lui-même, Monsieur, répondit le bedeau . . . Salue monsieur le
-magistrat, mon ami.
-
-Olivier, s'armant de courage, fit un salut de son mieux. Les yeux fixés
-tout le temps sur les têtes poudrées des magistrats, il se demandait à
-lui-même si tous les membres des cours de justice naissaient avec cette
-matière blanche sur les cheveux, et si ce n'était pas pour cela qu'ils
-devenaient magistrats.
-
---C'est bien, reprit le monsieur aux lunettes; je pense qu'il a du goût
-pour ramoner les cheminées!
-
---Il en raffole, monsieur le magistrat, répliqua Bumble pinçant
-adroitement Olivier pour lui faire comprendre qu'il ferait bien de ne pas
-dire le contraire.
-
---Alors il veut être ramoneur, n'est-ce pas? demanda le magistrat.
-
---Si nous fussions pour l'obliger à prendre un autre état, il s'en
-sauverait simultanément dès demain, monsieur le magistrat, répondit
-Bumble.
-
---Et c'est cet homme qui va être son maître? . . . Vous, Monsieur? Vous
-le traiterez bien, n'est-ce pas? vous le nourrirez bien? enfin vous en
-aurez bien soin, n'est-il pas vrai?
-
---Si on dit qu'on l'fera, c'est qu'on a intention de l'faire, reprit
-Gamfield d'un air bourru.
-
---Vous avez la parole vive et le ton brusque, mon ami, mais vous me
-paraissez franc et honnête, dit le magistrat dirigeant ses lunettes vers
-le prétendant à la prime annoncée sur l'affiche, dont les traits
-ignobles portaient l'empreinte de la cruauté; mais le magistrat était
-à moitié aveugle et à moitié en enfance, aussi on ne doit pas
-s'étonner qu'il n'ait pas discerné ce que tout le monde pouvait
-apercevoir dès l'abord.
-
---Un peu qu'je l'suis et que j'm'en vante! dit le ramoneur avec un
-sourire affreux.
-
---Je n'en doute pas, dit le magistrat fixant ses lunettes plus avant sur
-son nez et cherchant des yeux l'encrier.
-
-C'était le moment critique touchant le sort d'Olivier. Si l'encrier eût
-été où le magistrat croyait qu'il devait être, il y aurait
-indubitablement plongé sa plume, aurait signé l'acte, et Olivier eût
-été emmené sans plus tarder; mais comme il se trouvait être justement
-sous ses yeux, il s'ensuivit naturellement qu'il le chercha partout
-autour de son pupitre sans pouvoir le trouver. Et, comme dans sa
-recherche il lui arriva de regarder droit devant lui, son regard
-rencontra le visage pâle et livide d'Olivier, qui, malgré les coups
-d'œil significatifs et les avertissements touchants de M. Bumble, qui
-continuait à le pincer, regardait la physionomie répulsive de son futur
-patron avec une expression d'horreur mêlée d'effroi, trop évidente
-pour qu'un magistrat, quelque aveugle qu'il fût, pût s'y méprendre.
-
-Le vieux monsieur cessa de chercher plus longtemps; il posa sa plume sur
-la table et regarda alternativement Olivier et M. Limbkins, qui prit une
-prise de tabac en affectant un air enjoué et indifférent tout à la
-fois.
-
---Mon enfant, dit le magistrat en se penchant sur son pupitre.
-
-Olivier tressaillit au son de sa voix. En cela, il était bien excusable;
-ces paroles étaient dictées par la bienveillance, et des sons
-étrangers nous effrayent ordinairement. Il trembla de tous ses membres
-et fondit en larmes.
-
---Mon enfant, poursuivit le magistrat, vous êtes pâle et vous paraissez
-effrayé! Dites-moi, qu'avez-vous?
-
---Eloignez-vous un peu de lui, bedeau! dit l'autre magistrat mettant le
-journal de côté et se penchant avec un air d'intérêt . . .
-Maintenant, mon garçon, dis-nous ce que tu as, ne crains rien.
-
-Olivier tomba à genoux, les mains jointes, et dit d'un ton suppliant:
-
---Reconduisez-moi en prison dans la chambre noire, laissez-moi mourir de
-faim; . . . battez-moi, tuez-moi, si vous voulez, plutôt que de
-m'envoyer avec cet homme affreux!
-
---C'est bien! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l'air le plus
-mystique. De tous les orphelins trompeurs et rusés que j'aie jamais vu,
-Olivier, tu es le plus effronté que je connaisse.
-
---Taisez-vous, bedeau! dit le second magistrat lorsque celui-ci eut
-lâché cette triple épithète.
-
---Pardon, monsieur le magistrat, dit Bumble croyant avoir mal entendu, ne
-m'avez-vous pas adressé la parole?
-
---Oui, sans doute; je vous ai dit de vous taire.
-
-M. Bumble resta interdit. Imposer silence à un bedeau! Quelle
-révolution morale!!!
-
-Le magistrat aux lunettes d'écaille regarda son collègue et lui fit un
-signe de tête significatif.
-
---Nous refusons de sanctionner cet acte! dit-il en agitant la feuille de
-parchemin.
-
---J'espère, balbutia M. Limbkins, que sur le simple témoignage d'un
-enfant, messieurs les magistrats n'induiront pas de là que les
-autorités se sont mal conduites en cette circonstance.
-
---Les magistrats ne sont pas appelés à donner leur opinion sur ce
-sujet, reprit le second magistrat . . . Reconduisez cet enfant au dépôt
-et traitez-le avec douceur, il paraît en avoir besoin.
-
-Le même soir, l'homme au gilet blanc affirma, plus positivement que
-jamais que non seulement Olivier serait pendu, mais encore qu'il serait
-écartelé par-dessus le marché. M. Bumble secoua la tête d'un air
-mystérieux et sombre, et dit qu'il souhaitait que l'enfant vînt à
-bien, sur quoi M. Gamfield ajouta qu'il désirait qu'il vînt à lui,
-désir qui semble d'une nature toute différente quoique, sur bien des
-points, le ramoneur fût d'accord avec le bedeau.
-
-Le lendemain matin, le public fut de nouveau informé qu'Olivier Twist
-était encore à louer, et que cinq livres sterling seraient comptées à
-quiconque voudrait s'en charger.
-
-
-
-
-IV. --Une autre place étant offerte à Olivier, il fait son entrée dans
-le monde.
-
-
-Dans les familles nombreuses, lorsque pour le jeune homme qui commence à
-prendre de l'âge on n'a en vue aucune place avantageuse, soit par droit
-de succession, de survivance ou au demeurant, c'est une coutume assez
-commune de l'envoyer sur mer. Les administrateurs, à l'instar d'une
-conduite si sage et si exemplaire, tinrent conseil entre eux, afin
-d'aviser aux moyens de faire passer Olivier Twist à bord d'un petit
-vaisseau marchand en charge pour quelque port malsain; et ils adoptèrent
-ce parti comme étant ce qu'il y avait de mieux pour l'enfant. Car il
-était probable que quelque jour, après son dîner, le patron du
-bâtiment, pour se procurer quelque distraction ou quelque amusement
-nécessaire à la digestion, le ferait périr sous les coups de garcette,
-ou lui ferait sauter la cervelle avec une barre de fer (passe-temps qui,
-nous le savons fort bien, sont très recherchés et fort prisés de
-messieurs les marins). [2]
-
-M. Bumble avait été dépêché pour faire quelques recherches
-préliminaires, à l'effet de trouver un capitaine quelconque ayant
-besoin sur son bord d'un mousse sans parents ni amis, et il s'en revenait
-au dépôt, pour y rendre compte du résultat de sa mission, lorsque, sur
-le seuil de la porte, il se trouva face à face avec un personnage qui
-n'était rien moins que M. Sowerberry, l'entrepreneur paroissial des
-pompes funèbres.
-
---Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la nuit
-dernière, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur.
-
---Vous ferez votre fortune, monsieur Sowerberry! dit le bedeau
-introduisant avec dextérité le pouce et l'index dans la tabatière que
-lui présenta l'entrepreneur, laquelle était un joli petit modèle de
-cercueil patenté. Je vous dis que vous ferez votre fortune,
-continua-t-il en donnant en signe d'amitié un petit coup de canne sur
-l'épaule de ce dernier.
-
---Vous croyez? dit l'autre d'un air qui semblait admettre et repousser en
-même temps la probabilité du fait. Les prix qui me sont alloués par
-l'administration du dépôt sont bien minces, monsieur Bumble!
-
---Ainsi sont vos cercueils, répliqua le bedeau d'un air qui approchait
-de la plaisanterie sans cependant dépasser les bornes de la gravité qui
-convient si bien à un homme en place . . .
-
-M. Sowerberry fut pour ainsi dire chatouillé par cette réponse si à
-propos de M. Bumble. Il ne fallait rien moins que cela pour provoquer sa
-belle humeur, et il partit d'un éclat de rire qui paraissait ne pas
-devoir finir de sitôt.
-
---C'est juste, au fait, monsieur Bumble, dit-il lorsqu'il eut repris ses
-sens, j'avouerai franchement que, depuis le système de nourriture
-adopté nouvellement dans cette maison, les bières sont un peu plus
-étroites et moins profondes qu'auparavant. Mais il faut avoir un petit
-profit, monsieur Bumble. Le bois tel que nous l'employons est un article
-très cher, savez-vous bien; et les poignées en fer nous viennent de
-Birmingham par le canal.
-
---Sans doute, sans doute, répliqua M. Bumble, chaque état a son bon et
-son mauvais côté, et un profit honnête n'est pas à dédaigner.
-
---Comme de raison, dit l'autre. Et si je ne gagne pas grand-chose sur tel
-ou tel article, eh bien! je me retire sur la quantité, comme vous voyez,
-hé! hé! hé!
-
---Justement, fit M. Bumble.
-
---Quoique je puisse dire, poursuivit l'entrepreneur reprenant le cours de
-ses observations que le bedeau avait interrompues, quoique je puisse dire
-que j'ai à lutter contre un grand désavantage; c'est que les gens
-robustes partent toujours les premiers: je veux dire que les personnes
-qui ont joui autrefois d'une certaine aisance, et qui ont payé leurs
-contributions pendant nombre d'années, sont les premières à descendre
-la garde, une fois qu'elles ont goûté du régime de cette maison. Et,
-soit dit en passant, monsieur Bumble, trois ou quatre pouces en plus sur
-le compte d'un individu font une fameuse brèche dans ses profits,
-surtout quand il a une famille à soutenir.
-
-Comme M. Sowerberry disait cela de l'air d'indignation qui convient à un
-homme trompé, et que M. Bumble sentait qu'en insistant sur ce point il
-pourrait s'ensuivre quelque réflexion désagréable concernant l'honneur
-de la paroisse, ce dernier jugea prudent de changer de sujet de
-conversation, et Olivier lui en fournit la matière.
-
---Quelquefois, par hasard, dit-il, vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui
-aurait besoin d'un apprenti! C'est un enfant de la paroisse, qui est en
-ce moment une charge monstrueuse, et, si je puis m'exprimer ainsi, une
-meule à moulin pendue au cou de la paroisse. Des conditions
-avantageuses, monsieur Sowerberry! des conditions très avantageuses!
-Disant cela, il donna avec sa canne trois petits coups bien distincts sur
-les mots: _cinq livres sterling_, imprimés sur l'affiche en romaines
-capitales d'une taille gigantesque.
-
---Hum! fit l'entrepreneur prenant M. Bumble par le pan de son habit
-d'ordonnance, c'est justement ce dont je voulais vous parler. Vous savez
-. . . quel joli genre de bouton vous avez là, monsieur Bumble! Il me
-semble que je ne vous l'ai jamais vu auparavant?
-
---Oui, il est assez bien, dit le bedeau flatté de la remarque. Le sujet
-est le même que celui du sceau _paroissial (le bon Samaritain pansant
-les plaies d'un pauvre blessé)_. L'administration m'en a fait présent
-au premier jour de l'an, monsieur Sowerberry. Je l'ai porté pour la
-première fois, si je me rappelle, pour assister à l'enquête de ce
-marchand ruiné qui mourut sous une grande perte au milieu de la nuit.
-
---Je me rappelle, dit l'autre. Le jury rendit son verdict en ces termes:
-_Mort de faim et de froid_; n'est-ce pas?
-
-M. Bumble fit un signe affirmatif.
-
-Et il ajouta d'une manière spéciale que, si l'officier de surveillance
-avait . . .
-
---Ta, ta, ta, ta! fit le bedeau avec aigreur. Si l'administration voulait
-prêter l'oreille à toutes les balivernes que débitent ces jurés
-ignorants, elle aurait beaucoup à faire.
-
---C'est vrai, dit Sowerberry.
-
---Les jurés, poursuivit M. Bumble pressant sa canne fortement dans sa
-main, habitude qu'il avait lorsqu'il était en colère, les jurés,
-voyez-vous, sont des êtres vils, bas et rampants, au-delà de toute
-expression.
-
---C'est encore vrai, dit l'autre.
-
---Ils n'ont pas plus de philosophie ni d'économie politique à eux tous
-que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts en signe de mépris.
-
---Non, sans doute, reprit l'autre.
-
---Je les méprise! poursuivit le bedeau, à qui le rouge montait au
-visage.
-
---Et moi de même, ajouta Sowerberry.
-
---Je voudrais seulement que nous eussions un de ces jurés si
-présomptueux pendant une quinzaine de jours dans l'établissement: les
-règles et les statuts de l'administration auraient bientôt dompté leur
-esprit d'indépendance.
-
---Il faut les laisser pour ce qu'ils sont, allez, monsieur Bumble, dit
-Sowerberry souriant d'un air approbatif pour calmer le courroux croissant
-du fonctionnaire indigné.
-
-M. Bumble, soulevant son chapeau, en ôta son mouchoir, essuya de son
-front la sueur que l'indignation y avait provoquée, replaça son
-tricorne sur sa tête, et, se tournant vers M. Sowerberry, il dit d'un
-ton plus calme:
-
---Eh bien! quoi, au sujet de cet enfant?
-
---Eh bien! reprit l'autre, vous savez bien, monsieur Bumble, je paye une
-forte taxe pour les pauvres.
-
---Hem! fit le bedeau. Eh bien?
-
---Eh bien! reprit Sowerberry, je pense que si je paye tant pour eux, il
-est bien juste que j'en tire le plus que je peux. C'est pourquoi, tout
-bien réfléchi, je crois que je prendrai cet enfant moi-même.
-
-M. Bumble prit le croque-mort par le bras et le fit entrer au dépôt. M.
-Sowerberry resta enfermé avec les administrateurs environ cinq minutes,
-pendant lequel temps il fut convenu qu'il prendrait Olivier à l'essai,
-et que ce dernier irait chez lui à cet effet le soir même.
-
-Quand Olivier parut le même soir devant ces messieurs, qu'il eut appris
-qu'il allait entrer en qualité d'apprenti chez un fabricant de
-cercueils, et que, s'il se plaignait de sa condition, ou qu'il revint
-jamais à la charge de la paroisse, on l'enverrait sur mer, où il
-courrait la chance d'être assommé ou noyé, il fit paraître si peu
-d'émotion, que chacun s'écria que c'était un petit vaurien, dont le
-cœur était endurci; et M. Bumble reçut l'ordre de l'emmener
-sur-le-champ.
-
-Puis M. Bumble fut chargé de conduire Olivier chez son nouveau patron;
-ce qu'il fit non sans administrer au pauvre enfant quelques coups de
-canne et pas mal de conseils, comme il convient à tout digne bedeau.
-L'enfant pleurait, il se sentait si seul et si abandonné, qu'il ne put
-s'empêcher de faire remarquer son isolement à M. Bumble. Tout autre
-mortel eût peut-être été attendri de la naïve douleur du petit
-malheureux, mais un bedeau! M. Bumble croyait la sensibilité indigne de
-sa dignité paroissiale.
-
-L'entrepreneur venait de fermer les volets de sa boutique, et il était
-en train d'inscrire quelques entrées sur son grand-livre, à la faveur
-d'une chandelle dont la sombre clarté convenait fort bien à la
-tristesse du lieu, quand M. Bumble entra.
-
---Ah! ah! dit-il, levant les yeux de dessus son livre, et s'arrêtant au
-milieu d'un mot; c'est vous, monsieur Bumble?
-
---Personne autre, monsieur Sowerberry, répliqua celui-ci. Voici l'enfant
-que je vous amène. (Olivier fit un salut.)
-
---Ah! c'est là l'enfant, n'est-ce pas? dit l'autre levant la chandelle
-au-dessus de sa tête pour mieux considérer Olivier. Madame Sowerberry!
-. . . voulez-vous voir un instant, ma chère?
-
-Madame Sowerberry sortit de l'arrière-boutique, et présenta la forme
-d'une petite femme maigrelette à la mine grondeuse et rechignée.
-
---Ma chère, dit son mari avec déférence, voici le petit garçon du
-dépôt de mendicité, dont je vous ai parlé. (Olivier salua de nouveau.)
-
---Bon Dieu! qu'il est petit! dit celle-ci.
-
---Il est un peu petit, c'est vrai, répliqua M. Bumble regardant Olivier
-d'un air de reproche, comme si c'eût été la faute de cet enfant s'il
-n'était pas plus grand; il est un peu petit, on ne peut pas dire le
-contraire, mais il grandira, madame Sowerberry, il grandira, soyez-en
-sûre.
-
---Ah! sans doute, il grandira, reprit sèchement la dame, avec notre
-boire et notre manger. La belle malice! n'y a rien à gagner sur les
-enfants de la paroisse, y coûtent toujours plus cher qu'y n'valent.
-Malgré ça, les hommes s'imaginent qu'y zont plus raison qu'leurs
-femmes. Avance ici, toi, petit squelette!
-
-En même temps elle ouvrit une petite porte et poussa Olivier vers un
-escalier rapide conduisant dans une petite pièce sombre et humide,
-attenante au bûcher, et qu'on appelait la cuisine, où était assise une
-fille malpropre ayant aux pieds des souliers éculés et aux jambes des
-bas d'estame bleus hors d'état de servir.
-
---Charlotte, dit madame Sowerberry, qui avait suivi Olivier, donnez à ce
-garçon quelques-uns de ces morceaux de viande froide que vous avez mis
-de côté ce matin pour Frip: puisqu'y n'est pas rentré à la maison de
-la journée, y s'en passera.
-
---J'pense bien qu'tu n's'ras pas dégoûté d'les manger, pas vrai?
-
-Olivier, dont les yeux brillèrent en entendant parler de viande, et qui
-tremblait d'avance du désir de les dévorer, répondit aussitôt que
-non; et un plat de viande, composé des morceaux les plus grossiers, fut
-placé devant lui.
-
-En une minute Olivier avala tout ce qu'il y avait dans le plat, sans se
-donner la peine de mâcher les bouchées. Madame Sowerberry le regardait
-avec une silencieuse horreur, considérant cet appétit comme d'un
-mauvais augure pour l'avenir. Puis elle le conduisit au milieu des
-bières, et, avec sa gracieuseté ordinaire, elle le fourra sous le
-comptoir, qui était la chambre à coucher du nouvel apprenti.
-
-
-
-
-V. --Olivier fait connaissance de nouveaux personnages.
-
-
-Olivier, livré seul à lui-même dans la boutique de l'entrepreneur de
-funérailles, posa sa lampe sur le banc d'un ouvrier, et regarda
-timidement autour de lui, saisi tout à la fois de terreur et de crainte
-(ce que bien des gens plus âgés que lui comprendront facilement). Un
-cercueil en train, placé sur deux tréteaux noirs, au milieu de la
-boutique, ressemblait tellement à l'image de la mort, qu'un froid
-glacial accompagné d'un tremblement convulsif parcourait tous ses
-membres chaque fois que son regard se portait involontairement sur cet
-affreux objet, d'où, à chaque instant, il s'attendait à voir un
-spectre effrayant lever sa tête hideuse pour l'épouvanter à le faire
-devenir fou de terreur.
-
-Il fut éveillé le lendemain matin par un bruit redoublé de coups de
-pieds en-dehors de la porte de la boutique, lesquels, pendant qu'il
-mettait ses habits à la hâte, se renouvelèrent jusqu'à vingt-cinq ou
-trente fois environ; et quand il eut commencé à tirer les verrous, les
-pieds cessèrent de frapper et une voix se fit entendre:
-
---Ouvre la porte, veux-tu? dit la voix appartenant aux pieds qui avaient
-frappé.
-
---Je suis à vous à l'instant, Monsieur, répondit Olivier tirant les
-verrous en tournant la clef.
-
---Tu es sans doute l'apprenti qu'on attendait, n'est-ce pas? reprit la
-voix à travers le trou de la serrure.
-
---Oui, Monsieur, répliqua Olivier.
-
---Quel âge as-tu? demanda la voix.
-
---Dix ans, Monsieur, répondit Olivier.
-
---Alors, j'm'en vas t'en ficher en entrant, poursuivit la voix, tu vas
-voir si j'm'en passe, je n'te dis qu'ça, méchant orphelin!
-
-Après avoir fait cette promesse gracieuse, la voix se mit à siffler.
-
-Olivier avait été trop souvent assujetti aux effets d'une semblable
-menace pour douter, en aucune manière, que le maître de la voix, quel
-qu'il fût, ne tint fidèlement sa parole. Il tira les verrous d'une main
-tremblante, et ouvrit la porte. Il regarda pendant quelque temps à
-droite, à gauche et en face de lui, persuadé que l'inconnu qui lui
-avait parlé par le trou de la serrure avait fait quelques pas de plus
-pour se réchauffer; car il ne vit personne si ce n'est un gros garçon
-de l'école de charité, assis sur une borne, en face de la boutique, et
-occupé à manger une tartine de pain et de beurre qu'il coupait par
-morceaux de la largeur de sa bouche, à l'aide d'un méchant eustache, et
-qu'il avalait ensuite avec assez de voracité.
-
---Je vous demande bien pardon, Monsieur, dit enfin Olivier, voyant que
-personne autre ne paraissait, est-ce vous qui avez frappé?
-
---J'ai donné des coups de pied, répondit l'autre.
-
---Auriez-vous besoin d'un cercueil? dit Olivier ingénument.
-
-A cette question, le garçon de charité parut terriblement furieux, et
-jura qu'Olivier en aurait besoin d'un avant peu s'il se permettait de
-plaisanter ainsi avec ses supérieurs.
-
---Tu ne sais pas, sans doute, qui je suis, méchant orphelin? dit-il
-descendant de la borne sur laquelle il était assis et s'avançant, les
-mains dans ses poches, avec une édifiante gravité,
-
---Non, Monsieur, répondit Olivier.
-
---Je suis le sieur Noé Claypole, poursuivit l'autre. Et tu es sous moi.
-Allons! ouvre la boutique et descends les volets. En même temps le sieur
-Claypole administra un coup de pied à Olivier, et entra dans la boutique
-d'un air majestueux qui lui donna beaucoup d'importance.
-
-Ayant descendu les volets et cassé en même temps un carreau en faisant
-ses efforts pour porter le premier volet dans une petite cour derrière
-la maison, où on les mettait pendant le jour, Olivier fut gracieusement
-assisté par Noé, qui, après l'avoir consolé en l'assurant qu'il le
-paierait, consentait à lui donner un coup de main. M. Sowerberry
-descendit peu de temps après et fut bientôt suivi de madame Sowerberry;
-et Olivier, ayant payé pour le carreau, selon que Noé l'avait prédit,
-suivit ce dernier à la cuisine pour y prendre son déjeuner.
-
---Approchez-vous du feu, Noé, dit Charlotte. J'ai mis de côté pour
-vous un p'tit morceau d'lard que j'ai r'tiré du déjeuner de Monsieur.
---Toi, Olivier, ferme cette porte derrière M. Noé, et prends ces p'tits
-morceaux de pain qui sont là pour toi. Prends ton thé sur ce coffre,
-là-bas dans l'coin, et mets les morceaux doubles car y faut qu't'aille
-garder la boutique; tu m'entends?
-
---Entends-tu, orphelin? dit Noé Claypole.
-
---Quel drôle de corps vous êtes, allez, Noé! reprit Charlotte.
-N'pouvez-vous laisser c't enfant tranquille.
-
---Qu'je l'laisse tranquille! dit Noé. Y'm'semble qu'chacun l'laisse
-assez tranquille comme ça! c'n'est pas là c'qui gêne. C'n'est ni son
-père, ni sa mère qui viendront jamais l'contredire; n'y a pas d'danger!
-Tous ses parents l'laissent bien faire comme il l'entend; hein,
-Charlotte! hé! hé! hé!
-
---Farceur que vous êtes, allez! répliqua Charlotte éclatant de rire,
-ce en quoi elle fut imitée par Noé; et tous deux jetèrent un regard de
-dédain sur le pauvre Olivier, qui, assis sur un coffre dans le coin le
-plus froid de la cuisine, mangeait en grelottant les morceaux de pain dur
-qui avaient été spécialement réservés pour lui.
-
-Noé était un enfant de charité, mais non pas un orphelin du dépôt de
-mendicité. Il était encore moins l'enfant du hasard, car il pouvait
-tracer sa généalogie en remontant jusqu'à ses parents, qui vivaient à
-quelques pas de là: sa mère était blanchisseuse et son père un ancien
-soldat, vieil ivrogne retiré du service avec une jambe de bois et une
-pension de cinq sous trois deniers par jour. Les garçons de boutique du
-voisinage avaient eu longtemps pour habitude d'insulter Noé en pleine
-rue en lui donnant les épithètes les moins flatteuses, et il avait
-souffert cela le plus patiemment du monde; mais maintenant que la fortune
-avait jeté sur son chemin un pauvre orphelin, sans nom, que l'être le
-plus abject pouvait montrer du doigt et insulter impunément, il lui fit
-expier avec usure les torts dont les autres s'étaient rendus coupables
-envers lui.
-
-
-
-
-VI. --Olivier, poussé à bout par les railleries amères de Noé, entre
-en fureur, et surprend ce dernier par son audace.
-
-
-Le mois d'épreuves étant écoulé, l'acte d'apprentissage d'Olivier fut
-signé dans toutes les formes voulues. On était alors dans une saison
-très favorable aux décès, et, pour me servir d'une expression
-commerciale, la vente des cercueils était à la hausse; de sorte qu'en
-peu de temps Olivier eut acquis beaucoup d'expérience. Les succès de
-l'ingénieuse industrie de M. Sowerberry allaient même au-delà de son
-attente. De mémoire d'homme on n'avait vu la rougeole exercer ses
-funestes ravages avec autant de force sur les jeunes enfants. Aussi
-voyait-on maint et maint convoi, à la tête desquels, coiffé d'un
-chapeau orné d'un large crêpe qui lui descendait jusqu'aux jarrets,
-marchait le petit Olivier, à l'admiration indicible de toutes les
-mères, émues par la nouveauté de ce spectacle.
-
-Comme Olivier accompagnait aussi son maître dans la plupart de ses
-expéditions funèbres pour de grands corps, afin d'acquérir cette
-fermeté de caractère et cet ascendant sur sa sensibilité qui
-distinguent le croque-mort des autres classes de la société, il eut
-plus d'une fois l'occasion d'observer avec quelle résignation et quel
-noble courage certains esprits forts supportaient leurs épreuves et
-leurs pertes.
-
-Une chose digne de remarque, c'est que les personnes de l'un et de
-l'autre sexe qui, tout le temps que durait l'enterrement, se livraient au
-plus violent désespoir, se trouvaient beaucoup mieux en arrivant au
-logis et devenaient tout à fait calmes avant la fin du repas. Toutes ces
-choses étaient tout à la fois plaisantes et instructives à voir, et
-Olivier les observait avec beaucoup d'étonnement.
-
-Qu'Olivier Twist ait été porté à la résignation par l'exemple de ces
-bonnes gens, c'est une chose que je ne puis entreprendre d'affirmer avec
-confiance, bien que je sois son biographe. Tout ce que je puis dire,
-c'est que, pendant plusieurs mois, il continua de se soumettre avec
-douceur à la tyrannie et aux mauvais traitements de Noé Claypole, qui
-en usait avec lui bien pis qu'auparavant, maintenant qu'il était jaloux
-de voir le nouveau venu promu au bâton noir et au chapeau à crêpe,
-tandis que lui, premier arrivé, en était resté à la casquette ronde
-et à la calotte de peau. Charlotte, de son côté, le maltraitait parce
-qu'ainsi faisait Noé, et madame Sowerberry était son ennemie déclarée
-parce que M. Sowerberry était disposé à le protéger. De sorte que,
-ayant à lutter d'un côté contre ces trois personnes, et, de l'autre,
-contre un dégoût des funérailles, Olivier était loin d'être à son
-aise.
-
-Mais me voilà arrivé à un passage important de son histoire; j'ai à
-citer un fait qui, bien que léger en apparence et sans aucune importance
-en soi, n'en produisit pas moins un changement total dans tout son avenir.
-
-Un jour qu'Olivier et Noé étaient descendus dans la cuisine, à l'heure
-ordinaire du dîner, pour y prendre leur part d'une livre et demie de
-mauvaise viande, Charlotte se trouvant absente pour le moment, il
-s'ensuivit un court intervalle pendant lequel Noé Claypole, qui était
-tout à la fois affamé et vicieux, ne crut mieux faire que de harceler
-et de tourmenter le jeune Twist. À cet effet, il commença par mettre
-les pieds sur la nappe, tira les cheveux d'Olivier, lui pinça les
-oreilles, lui donna à entendre qu'il était un capon, et alla jusqu'à
-manifester le plaisir qu'il aurait de le voir pendre un jour: en un mot,
-il n'y eut pas de méchancetés qu'il n'exerçât sur ce pauvre enfant,
-suivant en cela son mauvais naturel d'enfant de charité qu'il était.
-Mais, voyant que tout cela ne produisait pas l'effet qu'il en attendait,
-de faire pleurer Olivier, il changea ses batteries; et, pour se rendre
-encore plus facétieux, il fit ce que font bien des petits esprits, gens
-plus huppés que Noé, lorsqu'ils veulent faire les plaisants, il
-l'attaqua personnellement.
-
---Orphelin! dit-il, comment se porte madame ta mère?
-
---Elle est morte, répondit Olivier. Ne m'en parlez pas, je vous en prie!
-
-Le rouge monta au visage de l'enfant; comme il disait cela, sa
-respiration devint gênée, et il y eut, sur ses lèvres et dans ses
-narines, un jeu étonnant que le sieur Claypole pensa être
-l'avant-coureur l'une forte envie de pleurer. Dans cette pensée, il
-revint à la charge.
-
---De quoi est-elle morte, orphelin? demanda-t-il.
-
---Elle est morte de chagrin! C'est du moins ce que m'ont dit quelques
-vieilles femmes du dépôt, reprit Olivier paraissant plutôt s'adresser
-à lui-même que répondre à Noé. Je devine bien ce que c'est que
-mourir de chagrin.
-
---La faridondaine, la faridondon! fredonna Noé voyant une larme rouler
-sur la joue de l'enfant. Tiens, qu'est-ce qui te fait pleurnicher
-maintenant?
-
---Ce n'est pas vous, au moins! repartit Olivier, passant rapidement sa
-main sur sa joue pour en essuyer une larme prête à tomber. Ne croyez
-pas que ce soit vous!
-
---Du plus souvent que ce n'est pas moi! reprit Noé d'un air goguenard.
-
---Non, certainement! répliqua vivement Olivier. Allons! en voilà assez
-là-dessus. Ne me parlez plus d'elle, c'est ce que vous pourrez faire de
-mieux!
-
---C'que j'pourrai faire de mieux! s'écria Noé. S'cusez du peu! C'que
-j'pourrai faire de mieux! Pu qu'ça d'monnaie! Pas d'insolences,
-orphelin, ou j'me fâche! Ta respectable mère, c'était un beau brin
-d'femme, hein?
-
-Disant cela, Noé secoua la tête avec malice, et fronça son petit nez
-rouge autant que ses muscles le lui permirent en cette occasion.
-
---Tu sais bien, poursuivit-il enhardi par le silence d'Olivier et
-affectant un air de pitié (de tous, le plus vexant), tu sais bien qu'on
-n'peut rien y faire maintenant; toi-même tu n'y pourrais rien non plus;
-alors, j'en suis vraiment fâché, je t'assure, et j'te plains de tout
-mon cœur, ainsi que ceux qui te connaissent; mais, vois-tu, orphelin,
-faut avouer que ta mère était une vraie coureuse.
-
---Une vraie quoi? demanda Olivier levant promptement la tête.
-
---Une vraie coureuse, orphelin, reprit froidement Noé, et vaut-il pas
-mieux qu'elle soit morte comme ça que de s'faire enfermer à Bridewell,
-ou transporter à Botany-Bay, ou bien (c'qu'est encore plus probable) de
-s'faire pendre devant Newgate?
-
-Rouge de colère, Olivier s'élança de sa place, renversa table et
-chaises, saisit Noé à la gorge, et, dans la violence de sa rage, le
-secoua d'une telle force que ses dents claquèrent dans sa tête; puis,
-rassemblant son courage, il lui porta un coup si violent qu'il l'étendit
-à ses pieds.
-
-Il n'y avait pas une minute, ce même enfant, accablé par les mauvais
-traitements, était la douceur même; mais son courage s'était
-réveillé en lui, à la fin. L'affront sanglant fait à la mémoire de
-sa mère avait fait bouillonner son sang dans ses veines, son cœur
-palpitait fortement; son attitude était fière, son œil était vif et
-brillant: ce n'était plus du tout le même enfant maintenant qu'il
-regardait fièrement son lâche persécuteur étendu à ses pieds, et
-qu'il le défiait avec une énergie qu'il ne s'était jamais connue
-auparavant.
-
---Au secours! cria Noé. Char . . . lotte! Ma . . . da . . . me! Olivier
-m'assassine! Au secours! au secours!
-
-Les hurlements de Noé furent entendus de Charlotte, qui y répondit par
-un cri perçant, et de madame Sowerberry, dont la voix se fit entendre
-sur un diapason encore plus haut. La première s'élança dans la cuisine
-par une porte latérale; et sa maîtresse s'arrêta sur l'escalier
-jusqu'à ce qu'elle se fût assurée que ses jours n'étaient point en
-danger.
-
---Petit misérable! s'écria Charlotte secouant Olivier de toute sa
-force, qui égalait, pour le moins, celle d'un homme robuste quand il est
-bien disposé, ingrat! scélérat! assassin! et à chaque syllabe elle
-assénait un fameux coup de poing qu'elle accompagnait d'un cri perçant
-pour le bien de la société.
-
-Bien que le poing de Charlotte ne fût rien moins que léger, madame
-Sowerberry, craignant, sans doute, qu'il ne produisît pas tout l'effet
-nécessaire pour calmer le courroux d'Olivier, se précipita dans la
-cuisine, le saisit d'une main au collet, et, de l'autre, lui déchira le
-visage, tandis que Noé, profitant de cet avantage immense, se releva et
-lui donna des coups par derrière.
-
-Cet exercice était trop violent pour pouvoir durer longtemps: lorsqu'ils
-furent tous les deux épuisés de fatigue, à force de battre et de
-déchirer, ils entraînèrent l'enfant criant et se débattant, mais
-nullement intimidé, dans le cellier au charbon, et l'y enfermèrent à
-clef, après quoi madame Sowerberry se laissa tomber sur une chaise, et
-fondit en larmes.
-
---Juste ciel! la v'là qui s'trouve mal! dit Charlotte. Noé! vite, mon
-cher, un verre d'eau!
-
---Hélas! mon Dieu! Charlotte, dit madame Sowerberry parlant du mieux
-qu'elle put, c'est-à-dire autant que le lui permettaient un manque de
-respiration et une quantité d'eau froide que Noé lui avait jetée sur
-la tête et sur les épaules, oh! Charlotte! quel bonheur que nous
-n'ayons pas tous été assassinés dans notre lit!
-
---Ah! sans doute que c'en est un grand, Madame, repartit celle-ci, je
-souhaite seulement qu'ça apprenne à Monsieur à n'plus avoir chez lui
-d'ces êtres horribles qui sont nés voleurs et assassins dès leur
-berceau. Pour Noé, y s'en fallait bien peu qu'y n'soit tué quand j'suis
-entrée dans la cuisine.
-
---Pauvre garçon! dit madame Sowerberry jetant un regard de compassion
-sur son apprenti.
-
-Noé, qui était plus grand qu'Olivier de la tête et des épaules pour
-le moins, se voyant l'objet de la commisération de ces dames, se frotta
-les yeux avec les paumes de ses deux mains, faisant mine de pleurer.
-
---Qu'allons-nous faire, s'écria madame Sowerberry, Monsieur n'est pas à
-la maison, il n'y a personne ici, et il enfoncera la porte avant qu'il
-soit dix minutes.
-
-Les violentes secousses qu'Olivier donnait à la porte en question
-rendaient la crainte assez fondée.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! j'n'sais vraiment pas, Madame, dit Charlotte, à
-moins que nous n'envoyions chercher les agents de la police!
-
---Ou bien la garde, proposa le sieur Claypole.
-
---Non, non, reprit madame Sowerberry pensant aussitôt au vieil ami
-d'Olivier, va vite trouver M. Bumble, Noé; dis-lui de venir ici tout de
-suite, sans perdre une minute. N'importe ta casquette, dépêche-toi et
-mets une lame de couteau sur ton œil, tout le long du chemin, ça
-calmera l'enflure.
-
-Noé, sans se donner le temps de répondre, s'élança hors de la maison
-et courut aussi vite que ses jambes le lui permirent. Les personnes qu'il
-rencontra sur son chemin ne furent pas peu surprises de voir un grand
-garçon de l'école de charité courir à perdre haleine le long des
-rues, sans casquette sur sa tête, et une lame de couteau sur son œil.
-
-
-
-
-VII. --Olivier est décidément réfractaire.
-
-
-Noé Claypole courut à toutes jambes le long des rues, et ne s'arrêta,
-pour reprendre haleine, que quand il fut arrivé au dépôt de
-mendicité. Ayant attendu là quelques minutes pour donner le temps aux
-larmes et aux sanglots de venir à son aide, et pour prêter à sa
-physionomie un air de terreur et d'effroi, il frappa rudement à la porte
-et présenta une mine si piteuse au vieux pauvre qui la lui ouvrit, que
-ce dernier, bien qu'accoutumé à ne voir autour de lui que des mines
-piteuses, même aux plus beaux jours de l'année, recula d'étonnement.
-
---Qu'est-il donc arrivé à ce garçon? demanda le vieux pauvre.
-
---M. Bumble! M. Bumble! s'écria Noé feignant l'épouvante et
-s'exprimant si haut, que non seulement ses accents parvinrent aux
-oreilles de M. Bumble, qui était à quelques pas de là, mais qu'ils
-effrayèrent tellement ce digne fonctionnaire, qu'il se précipita dans
-la cour sans son fidèle tricorne (circonstance aussi rare que curieuse,
-qui nous fait voir que, quand il est mu par une impulsion soudaine et
-puissante, un bedeau même peut être atteint d'une Visitation
-momentanée de l'oubli de soi-même en même temps que de sa dignité
-personnelle).
-
---Monsieur Bumble, dit Noé, si vous saviez, Monsieur . . . Olivier a . .
-.
-
---Eh bien! quoi? qu'a-t-il fait, Olivier? demanda le bedeau avec un rayon
-de plaisir dans ses yeux métalliques. Il ne se serait pas sauvé, par
-hasard? aurait-il fait ce coup-là, Noé?
-
---Non, Monsieur, bien du contraire, y n's'a pas en sauvé; mais il est
-devenu assassin, répliqua Noé. Il a voulu m'assassiner, Monsieur, et
-puis Charlotte, et puis Madame. Oh! la, la, la, la, mon Dieu, que je
-souffre! si vous saviez, Monsieur! (Et en même temps il se tortillait
-dans tous les sens, se tenant le ventre à deux mains, et faisant des
-contorsions et des grimaces horribles pour faire croire à M. Bumble que
-de l'attaque violente qu'il avait soutenue, il avait eu quelque chose de
-dérangé dans le corps, qui le faisait cruellement souffrir en ce
-moment.)
-
-Voyant qu'il avait atteint le but qu'il s'était proposé, et que son
-rapport avait entièrement paralysé le bedeau, il jugea à propos
-d'ajouter à l'effet qu'il venait de produire en se lamentant sur une
-octave et demie plus haut qu'auparavant, et ayant aperçu un monsieur en
-gilet blanc, qui traversait la cour, il conçut l'heureuse idée
-d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation du susdit monsieur en
-criant plus fort que jamais.
-
-En effet, le monsieur n'eut pas fait deux pas, qu'il se retourna
-brusquement, s'informant du motif qui faisait ainsi hurler ce jeune
-dogue, et pourquoi M. Bumble ne lui administrait pas quelques bons coups
-de canne, pour le faire pleurer pour quelque chose.
-
---C'est un pauvre garçon de l'école de charité, dit Bumble, qui a
-manqué d'être assassiné par le jeune Twist.
-
---J'en étais sûr! dit l'homme au gilet blanc s'arrêtant tout court. Je
-le savais bien! J'eus, dès le premier abord, un étrange pressentiment
-que ce petit audacieux se ferait pendre un jour!
-
---Il a voulu aussi assassiner la domestique, dit Bumble tout pâle de
-frayeur.
-
---Et puis sa maîtresse, reprit Noé.
-
---Et son maître aussi, m'avez-vous dit, je crois, Noé? ajouta le bedeau.
-
---Non, Monsieur, il est sorti, sans quoi il l'aurait assassiné,
-répliqua Noé; il a dit qu'il voulait l'assassiner.
-
---Ah! il a dit qu'il le voulait, n'est-ce pas, mon garçon? dit le
-monsieur au gilet blanc.
-
---Oui, repartit Noé. --Oh! à propos, Monsieur, ma maîtresse m'envoie
-demander à M. Bumble s'il pourrait venir un moment à la maison pour
-fouailler Olivier, vu que mon maître est sorti.
-
---Certainement, mon garçon, certainement! dit le monsieur au gilet blanc
-d'un air gracieux. Et, passant sa main sur la tête de Noé, qui était
-plus grand que lui de trois pouces pour le moins: Tu es un bon garçon,
-un bien bon garçon, ajouta-t-il. Tiens, voilà un sou pour toi. Bumble!
-courez de ce pas avec votre canne chez Sowerberry, et voyez vous-même ce
-qu'il y a de mieux à faire. Ne le ménagez pas, Bumble, entendez-vous?
-
---Non, Monsieur, répliqua l'autre ajustant un fouet qui s'adaptait au
-bout de sa canne, et dont il se servait pour infliger des corrections
-paroissiales.
-
---Dites à Sowerberry de ne pas l'épargner non plus. On n'en fera jamais
-rien que par les coups, dit l'homme au gilet blanc.
-
---Je n'y manquerai pas, Monsieur, reprit le bedeau.
-
-Pendant ce temps la canne et le tricorne ayant été ajustés chacun en
-son lieu et place, à la satisfaction de leur commun maître, M. Bumble
-et Noé Claypole se rendirent en toute hâte vers la demeure de
-Sowerberry.
-
-La situation des affaires ne s'était pas améliorée. M. Sowerberry
-n'était pas encore de retour, et Olivier continuait de donner des coups
-de pied dans la porte du cellier avec une égale vigueur. Le rapport
-fidèle que firent Charlotte et madame Sowerberry, au sujet de la
-férocité de l'enfant, fut d'une nature si alarmante, que M. Bumble
-jugea prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. En conséquence il
-y donna lui-même un coup de pied, en manière d'exorde, et, appliquant
-ses lèvres au trou de la serrure, il dit d'un ton grave et imposant:
-
---Olivier!
-
---Ouvrez-moi la porte, vous! répondit l'enfant.
-
---Reconnais-tu bien cette voix, Olivier? demanda le bedeau.
-
---Oui, reprit Olivier.
-
---N'en avez-vous pas peur, Monsieur, ne tremblez-vous pas de tous vos
-membres tandis que je vous parle? poursuivit le bedeau.
-
---Non, répondit hardiment Olivier.
-
-Une réponse si différente de celle à laquelle il avait droit de
-s'attendre, et qu'il était habitué à recevoir, n'ébranla pas peu M.
-Bumble. Il fit trois pas en arrière, se redressa de toute sa hauteur, et
-porta ses regards alternativement sur les trois spectateurs, sans pouvoir
-proférer une parole.
-
---Oh! vous voyez, monsieur Bumble, dit madame Sowerberry, il faut qu'il
-soit fou! Un enfant qui ne posséderait que la moitié de sa raison
-n'oserait pas vous parler ainsi.
-
---Ce n'est pas de la folie, Madame, dit M. Bumble après quelques
-instants d'une mûre réflexion, c'est la viande.
-
---Qu'est-ce que vous dites que c'est? s'écria madame Sowerberry.
-
---La viande, Madame, repartit le bedeau d'un ton emphatique, c'est tout
-bonnement la viande. Vous l'avez surchargé de nourriture, vous avez
-_érigé_ en lui une âme et un esprit artificiels qui ne conviennent
-nullement à une personne de sa condition: comme les administrateurs, qui
-sont des philosophes expérimentés vous le diront eux-mêmes, madame
-Sowerberry. Quelle est la nécessité pour les pauvres d'avoir un esprit
-et une âme? N'est-ce pas assez que nous les fassions vivre? Si vous ne
-lui aviez donné que du gruau, Madame, ceci ne serait jamais arrivé.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! fit madame Sowerberry levant pieusement les yeux
-vers le plafond de la cuisine, faut-il que cela vienne d'un excès de
-libéralité!
-
-La libéralité de madame Sowerberry envers Olivier consistait en une
-prodigalité confuse de rogatons que personne autre que lui n'aurait
-voulu manger: aussi y avait-il beaucoup d'abnégation et de dévouement
-à rester volontairement sous la lourde accusation de M. Bumble, dont (à
-lui rendre justice) elle était innocente de pensée, de parole et
-d'action.
-
---Eh bien! dit le bedeau lorsque la dame, revenue de son extase, eut
-ramené ses yeux vers la terre, la seule chose qu'il y ait à faire
-maintenant, selon moi, est de le laisser là vingt-quatre heures,
-jusqu'à ce que la faim se fasse un peu sentir chez lui; après quoi vous
-le laisserez sortir, et vous le mettrez au gruau pendant tout le temps de
-son apprentissage. Il provient de mauvaises gens, madame Sowrerberry; des
-pas grand-choses, rien qu'ça. Le médecin et la garde m'ont dit que sa
-mère est venue ici au milieu de difficultés et de peines qui auraient
-tué une femme vertueuse longtemps auparavant.
-
-A ce point du discours du bedeau, Olivier, en ayant assez entendu pour
-savoir qu'on faisait de nouveau allusion à sa mère, se remit à frapper
-d'une telle force qu'on ne pouvait plus s'entendre. M. Sowerberry rentra
-sur ces entrefaites, et le crime d'Olivier lui ayant été raconté avec
-toute l'exagération que ces dames jugèrent la plus capable d'exciter
-son courroux, il ouvrit en un clin d'œil la porte du cellier et en fit
-sortir son apprenti rebelle en le prenant au collet.
-
-Les habits d'Olivier avaient été déchirés dans la lutte, son visage
-était meurtri et égratigné, et ses cheveux étaient épars sur son
-front. Le rouge de la colère n'avait pas encore disparu de ses joues;
-et, lorsqu'il fut tiré de sa prison, loin de paraître intimidé, il
-lança à Noé un regard menaçant.
-
---Vous êtes un gentil garçon! dit Sowerberry secouant Olivier par le
-collet, et lui appliquant un soufflet sur l'oreille.
-
---Il a dit du mal de ma mère, reprit l'enfant.
-
---Eh bien! quand même encore! dit madame Sowerberry, petit scélérat!
-
---Il n'a pas encore dit tout c'qu'elle mérite.
-
---Elle ne le mérite pas, dit Olivier.
-
---Elle le mérite, dit madame Sowerberry.
-
---C'est un mensonge! repartit Olivier. [3]
-
-Madame Sowerberry versa un torrent de larmes. Ce torrent de larmes ne
-laissait à M. Sowerberry aucune alternative. Le lecteur avisé
-comprendra facilement que, si ce dernier eût hésité un seul instant à
-punir très sévèrement Olivier, il eût été, eu égard à tous ces
-usages reçus en fait de disputes matrimoniales, une brute, un mari
-dénaturé, une basse imitation de l'homme, et tant d'autres charmantes
-épithètes, trop nombreuses pour être insérées dans ce chapitre. À
-lui rendre justice, il était, autant que s'étendait son pouvoir qui
-n'allait pas bien loin, assez bien disposé en faveur de l'enfant
-peut-être bien parce qu'il y allait de son intérêt; peut-être encore
-parce que sa femme ne pouvait le souffrir. Pourtant, comme je viens de le
-dire, ce torrent de larmes ne lui laissait point d'alternative, il
-l'étrilla de manière à satisfaire son épouse outragée, et à rendre
-inutile l'usage de la canne paroissiale. Notre jeune héros fut enfermé
-tout le reste du jour dans l'arrière-cuisine, en compagnie d'une pompe
-et d'un morceau de pain sec. À la nuit, madame Sowerberry lui ouvrit,
-non sans avoir fait auparavant quelques remarques peu flatteuses au sujet
-de sa mère, et ce fut au milieu des railleries et des sarcasmes de Noé
-et de Charlotte qu'il alla rejoindre son lit de douleur.
-
-Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul dans l'atelier du croquemort qu'il
-donna un libre cours à l'émotion que le traitement de la journée avait
-dû éveiller dans son cœur d'enfant. Il avait entendu leurs sarcasmes
-avec mépris, il avait supporté les coups sans proférer une seule
-plainte, car il avait senti naître en lui cette noble fierté capable
-d'étouffer le moindre cri, quand même on l'aurait brûlé vif; mais
-maintenant qu'il n'y avait personne qui pût le voir ou l'entendre, il se
-laissa tomber à genoux sur le plancher, et, cachant son visage dans ses
-mains, il répandit de telles larmes, que Dieu veuille que pour le bien
-de notre esprit, peu d'enfants aussi jeunes aient jamais occasion d'en
-répandre devant lui!
-
-Olivier resta longtemps immobile dans cette position, la chandelle était
-près de finir dans sa bobèche lorsqu'il se releva; et ayant regardé
-autour de lui avec précaution en écoutant attentivement, il tira les
-verrous de la porte d'entrée et jeta un coup d'œil dans la rue.
-
-La nuit était sombre et froide, et les étoiles parurent aux yeux de
-l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais vues
-auparavant. Il ne faisait pas de vent; et les ombres noires des arbres,
-par leur immobilité, avaient quelque chose de sépulcral comme la mort
-même. Il referma doucement la porte, et ayant profité de la lumière
-vacillante du bout de chandelle qui finissait pour envelopper dans un
-mouchoir le peu de vêtements qu'il avait, il s'assit sur un banc en
-attendant le jour.
-
-Aux premiers rayons de l'aurore qui commencèrent à poindre à travers
-les fentes des volets de la boutique, Olivier se leva et ouvrit de
-nouveau la porte. Un regard craintif autour de lui, un moment
-d'hésitation . . . il l'a refermée sur lui et le voilà au milieu de la
-rue . . . Il regarde à droite et à gauche, ne sachant trop de quel
-côté fuir. Il se rappelle avoir vu les chariots, lorsqu'ils quittaient
-le pays, gravir lentement la colline: il se dirige de ce côté; et
-étant arrivé à un sentier qu'il savait rejoindre la route un peu plus
-loin, il le prit et marcha bon train.
-
-Le long de ce même sentier, Olivier se ressouvint d'avoir trotté côte
-à côte avec M. Bumble, lorsque ce dernier le ramenait de la succursale
-au dépôt de mendicité. Ce chemin conduisait à la chaumière. Son
-cœur battit bien fort en y pensant, et il lui prit envie de revenir sur
-ses pas. Il avait cependant fait un bon bout de chemin et il perdrait
-beaucoup de temps en agissant ainsi; et puis il était si matin, qu'il
-n'y avait pas de danger qu'on l'aperçût. Il continua donc et arriva
-devant la maison. Il n'y avait pas d'apparence que les commensaux fussent
-levés à une heure si matinale. Il s'arrêta et regarda avec précaution
-dans le jardin. Un enfant y était occupé à arracher les mauvaises
-herbes d'un carré; et venant à lever la tête pour se reposer, Olivier
-reconnut en lui un de ses camarades d'enfance. Il fut bien aise de le
-voir avant de partir; car, quoique plus jeune que lui, cet enfant avait
-été son ami et son compagnon de jeu; ils avaient été affamés, battus
-et enfermés ensemble tant et tant de fois!
-
---Chut, Richard! fit Olivier comme le petit garçon courut à la porte,
-et passa ses petits bras au travers de la grille pour lui faire accueil.
-Est-on levé ici?
-
---Non, il n'y a que moi! repartit l'enfant.
-
---N'faut pas dire que tu m'as vu, entends-tu, Richard, dit Olivier. Je me
-sauve: on me battait et on me maltraitait, j'm'en vas chercher fortune
-ailleurs, bien loin d'ici, je ne sais pas où. Comme tu es pâle!
-
---J'ai entendu l'médecin leur dire que j'me mourais, reprit l'enfant
-avec un sourire languissant. J'suis si content d'te voir, mon cher ami!
-Mais, ne t'amuse pas; va-t'en bien vite!
-
---Non, non, je veux te dire au revoir, poursuivit Olivier. Je te
-reverrai, Richard, j'en suis sûr! Tu seras bien portant et plus heureux
-alors.
-
---Je l'espère bien, dit l'enfant, mais quand je serai mort, pas avant.
-Je sais bien que le médecin a raison, Olivier, parce que je rêve si
-souvent du ciel et des anges, et je vois des figures douces comme je n'en
-ai jamais vu quand je suis éveillé. Embrasse-moi, continua-t-il en
-grimpant sur la porte du jardin. Et passant ses petits bras autour du cou
-d'Olivier: Au revoir, mon ami! que Dieu te bénisse!
-
-Quoique donnée par un enfant, cette bénédiction était la première
-qu'Olivier eût jamais entendu invoquer sur sa tête; et au milieu des
-souffrances et des vicissitudes de sa vie future, il ne l'oublia jamais
-une seule fois.
-
-
-
-
-VIII. --Olivier se rend à Londres, et rencontre en chemin un singulier
-jeune homme.
-
-
-Olivier, arrivé à la barrière où aboutissait le sentier, se trouva de
-nouveau sur la grand-route. Il était alors huit heures; quoiqu'il eût
-déjà fait cinq milles, il courut et se cacha tour à tour derrière les
-haies jusqu'à midi, dans la crainte d'être rattrapé dans le cas où
-l'on serait à sa poursuite. Alors il s'assit auprès d'une borne et se
-mit à penser, pour la première fois, à l'endroit où il devait aller
-pour tâcher de gagner sa vie.
-
-Ayant souvent entendu dire par les vieillards du dépôt de mendicité
-qu'un garçon d'esprit ne pouvait manquer de réussir à Londres, et
-qu'il y avait dans cette grande ville des ressources dont les habitants
-de la province ne se faisaient aucune idée, c'était justement l'endroit
-qui convenait à l'enfant sans asile, et qui pouvait mourir dans la rue
-si personne ne venait à son secours. Il marcha donc avec courage,
-couchant en plein champ, vivant tantôt d'aumônes, tantôt de débris
-jetés à la borne, rebuté partout, chassé de partout.
-
-Le septième jour de son départ, il entra de très grand matin,
-clopin-clopant, dans la petite ville de Barnet. Les contrevents des
-maisons étaient fermés, les rues désertes; personne n'était encore
-levé pour vaquer aux occupations de la journée. Le soleil se levait
-tout radieux; mais sa lumière ne faisait que montrer à l'enfant, d'une
-manière plus sensible, et sa tristesse et sa misère, en même temps
-qu'il s'assit sur les marches froides d'un perron les pieds en sang et
-couverts de poussière.
-
-Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores se levèrent et les gens
-commencèrent à circuler dans les rues. Quelques personnes (un bien
-petit nombre) s'arrêtèrent un moment pour le considérer, ou se
-détournèrent seulement en passant rapidement; mais pas un ne le
-secourut, on ne se donna même pas la peine de s'informer comment il se
-trouvait en cet endroit. Le pauvre enfant n'avait pas le cœur de
-mendier, et il était assis là sans savoir que devenir.
-
-Il y avait déjà quelque temps qu'il était sur les marches de ce
-perron, s'étonnant du grand nombre de tavernes qu'il voyait (presque
-toutes les maisons de Barnet étant des tavernes), et regardant avec
-insouciance les voitures publiques qui passaient devant lui, surpris
-cependant de la rapidité et de la légèreté avec laquelle elles
-franchissaient en peu d'heures une distance qui lui avait demandé, à
-lui, toute une semaine d'un courage et d'une résolution au-dessus de son
-âge, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune
-garçon qui quelques instants auparavant venait de passer, sans paraître
-le remarquer, était revenu se placer de l'autre côté de la rue et le
-considérait avec la plus grande attention. D'abord il n'y attacha aucune
-importance; mais, voyant que ce garçon restait si longtemps dans la
-même attitude, il leva la tête et le regarda de la même manière.
-Alors celui-ci traversa la rue et venant droit à lui:
-
---Eh bien! vieux, de quoi qu'il en r'tourne? dit-il en s'adressant à
-Olivier.
-
-L'individu qui fit cette question à notre jeune voyageur était à peu
-près de son âge; mais c'était bien le garçon le plus original
-qu'Olivier eût jamais vu.
-
---Eh bien! vieux, de quoi qu'il en r'tourne?
-
---Je meurs de faim et je suis très fatigué, répondit Olivier les
-larmes aux yeux; j'ai fait une longue trotte: j'ai marché pendant sept
-jours.
-
---Pendant sept jours! dit le jeune homme. Ah! je devine. Par ordre du
-bec. Hein? --Mais, ajouta-t-il remarquant la surprise d'Olivier, je pense
-que tu ne sais peut-être pas ce que c'est qu'un bec, mon jeune camarade?
-
-Olivier répondit ingénument qu'il avait toujours entendu dire qu'un bec
-était la bouche d'un oiseau.
-
---En v'là un _jobard_! s'écria le _jeune homme_: le _bec_, c'est le
-magistrat. _Marcher par ordre du bec_, c'n'est pas aller tout droit, mais
-toujours grimper, sans jamais redescendre. N'as-tu jamais été sur le
-_moulin_?
-
---Quel moulin? demanda Olivier.
-
---Quel moulin! quel moulin! le moulin qui va cent fois plus vite quand
-les eaux sont basses, c'est-à-dire quand la bourse est à sec, que quand
-elles sont hautes, parce que, dans ce dernier cas, il y a toujours bien
-moins d'ouvriers. Ça s'comprend facilement du reste. Viens avec moi, tu
-n'as rien à mettre sous la dent, et faut que tu tortilles. N'y a pas
-grand-chose à la poche, seulement un rond et un jacques, voilà tout,
-mais aussi loin qu'ça ira, ça ira. Allons, en avant les cliquettes!
-
-Ayant aidé Olivier à se soulever, le jeune monsieur entraîna ce
-dernier vers une boutique de regrattier, où il acheta un peu de jambon
-et un petit pain de deux livres, dans lequel il fit un trou où il
-introduisit le jambon pour le garantir de la poussière; puis, mettant le
-tout sous son bras, il se dirigea vers un cabaret de chétive apparence,
-et entra dans une salle sur le derrière. Là, un pot de bière ayant
-été apporté par ordre du mystérieux jeune homme, Olivier donna dessus
-à un signe de son nouvel ami, et fit un long et splendide repas, pendant
-lequel l'étrange garçon l'observait de temps en temps avec la plus
-grande attention.
-
---Tu vas à Londres? dit le jeune monsieur quand Olivier eut fini.
-
---Oui.
-
---As-tu un logement?
-
---Non.
-
---De l'argent?
-
---Non.
-
-L'étrange garçon siffla et mit les mains dans ses poches, aussi avant
-toutefois que les manches de son habit le lui permirent.
-
---Demeurez-vous à Londres? demanda Olivier.
-
---Oui, quand je suis chez moi! répondit l'autre. Je pense que tu ne sais
-pas où coucher cette nuit, hein?
-
---Non, reprit Olivier. Je n'ai pas dormi à couvert depuis que j'ai
-quitté mon pays.
-
---Ne te fais pas de bile pour ça. T'as tort de te tourmenter ainsi les
-paupières, répliqua le jeune monsieur. J'dois être moi-même à
-Londres ce soir, et j'connais là un vieillard respectable qui te donnera
-un logement pour rien, et y n'aura pas la peine de t'rendre la monnaie de
-ta pièce; c'est-à-dire si tu es présenté par quelqu'un de ses amis,
-bien entendu. Et avec ça qu'y n'me connaît pas du tout! Non, s'cusez!
-pus qu'ça d'connaissance!
-
-Disant cela, le jeune monsieur sourit, pour donner à entendre que la
-dernière partie de son soliloque était purement ironique, et il vida
-son verre incontinent.
-
-Cette offre inattendue d'un logement était trop séduisante pour être
-refusée, surtout lorsqu'elle fut immédiatement suivie de l'assurance
-qu'une fois connu du vieux monsieur, ce dernier ne serait pas longtemps
-sans procurer à Olivier quelque place bien avantageuse. Ceci conduisit
-à un entretien plus confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son
-ami, qui s'appelait Jack Dawkins, était l'ami intime et le protégé du
-vieux monsieur en question.
-
-L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des
-avantages que son patron obtenait pour ceux qu'il prenait sous sa
-protection; mais comme il avait une manière de s'exprimer si prompte et
-si obscure tout à la fois, et qu'en outre il avoua que, parmi ses
-coteries, il était mieux connu sous le sobriquet de _fin Matois_,
-Olivier conclut de là que son compagnon étant peut-être insouciant et
-léger, la morale du vieux monsieur avait été perdue en lui. Dans cette
-pensée, il résolut, à part lui, de la mettre à profit aussitôt que
-possible, et que, s'il trouvait le Matois incorrigible, comme il avait
-tout lieu de le croire, il renoncerait à l'honneur de le fréquenter.
-
-Comme Jack Dawkins déclara ne vouloir entrer dans Londres qu'à la nuit,
-il était près de onze heures quand ils arrivèrent à la barrière
-d'Islington. Ils passèrent devant la taverne de l'Ange, au coin de la
-rue Saint-Jean, enfilèrent la petite rue qui conduit au théâtre
-Sadlerswells, longèrent la rue d'Exmouth et Coppice-Row, descendirent la
-petite cour près du dépôt de mendicité; et ayant traversé le terrain
-classique nommé autrefois Hocley-in-the-Hole, ils gagnèrent
-Little-Saffron-Hill et Great-Saffron-Hill, que le fin Matois arpenta au
-pas de course, recommandant à Olivier de le suivre de près.
-
-Olivier réfléchissait justement s'il ne ferait pas mieux de se sauver,
-lorsqu'ils atteignirent le bout de la rue. Son compagnon, le prenant
-alors par le bras, poussa la porte d'une maison près de Field-Lane, et,
-l'entraînant dans le passage, ferma la porte derrière eux.
-
---Qui va là? cria une voix qui venait d'en dessous en réponse à un
-coup de sifflet du Matois.
-
---Plummy et Slam! telle fut la réponse.
-
-C'était apparemment le mot du guet ou le signal qu'il n'y avait rien à
-craindre; car la faible lumière d'une chandelle se refléta sur la
-muraille, à l'extrémité opposée du passage, et une tête se montra à
-leur de terre, à l'endroit où était jadis la vieille rampe de
-l'escalier de la cuisine.
-
---Vous êtes deux? dit l'homme avançant un peu plus la chandelle et
-mettant sa main sur ses yeux pour mieux voir; qui est l'autre?
-
---Un pophyte, répondit Jack Dawkins poussant Olivier en avant.
-
---D'où vient-il?
-
---Du pays de la Jobardière. Fagin est-il en haut?
-
---Oui, il assortit les blavins. Allons, montez.
-
-La lumière s'éloigna et la tête disparut.
-
-Olivier, cherchant son chemin à tâtons d'une main, et de l'autre tenant
-les basques de l'habit de son compagnon, arriva non sans peine au haut de
-l'escalier sombre et à moitié brisé que le fin Matois escalada avec
-une assurance et une agilité qui prouvaient assez que le chemin lui
-était connu. Celui-ci ouvrit la porte d'une chambre donnant sur le
-derrière de la maison, et y fit entrer sa nouvelle connaissance.
-
---C'est mon ami Olivier Twist, que je vous présente, Fagin, dit le
-Matois.
-
-Le juif sourit, et, faisant un profond salut à Olivier, il le prit par
-la main en lui disant qu'il espérait avoir l'honneur de faire sa
-connaissance. [4]
-
---Nous sommes charmés de te voir, assurément! dit le juif. _Le Matois_!
-retire les saucisses de la poêle et approche du feu ce paquet pour
-qu'Olivier s'asseye. --Ah! tu regardes les mouchoirs de poche, hein, mon
-ami? N'y en a pas mal, n'est-ce pas? Nous venons justement de les compter
-pour les envoyer au blanchissage; voilà tout, Olivier. Ha! ha! ha!
-
-Ces dernières paroles du juif excitèrent les applaudissements de ses
-jeunes élèves, et ce fut au milieu des éclats de rire de la compagnie
-qu'on se mit à table.
-
-Olivier prit sa part du souper; et le juif lui ayant versé un verre de
-genièvre et d'eau chaude, en lui recommandant de le boire tout de suite,
-afin de passer son gobelet à un autre, il ne l'eut pas plus tôt avalé
-qu'il se sentit porter doucement sur l'un des sacs, où il s'endormit
-d'un profond sommeil.
-
-
-
-
-IX. --Quelques détails concernant le facétieux vieillard et ses
-élèves intelligents.
-
-
-Il était tard quand Olivier s'éveilla le lendemain matin. Il n'y avait
-dans la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café en
-sifflant tout bas, tandis qu'il le remuait avec une cuiller de fer. De
-temps à autre, il s'arrêtait pour écouter, au moindre bruit qui se
-faisait au-dessous, et, quand il avait satisfait sa curiosité, il se
-remettait à tourner le café et à siffler de plus belle.
-
-Lorsque le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et, ne
-sachant trop comment passer le temps, il se tourna machinalement vers
-Olivier et l'appela par son nom; il y eut toute apparence que l'enfant
-dormait, car il ne répondit pas. S'en étant assuré, il se dirigea
-doucement vers la porte, qu'il ferma aux verrous, puis, selon qu'il parut
-à Olivier, il tira, d'une trappe pratiquée dans le plancher, une petite
-boîte et la plaça sur la table. Ses yeux brillèrent en même temps
-qu'il leva le couvercle et qu'il y plongea son regard. Alors, approchant
-une vieille chaise, il s'assit et tira de la boite une montre d'or
-magnifique étincelante de diamants.
-
---Ah! ah! dit-il haussant les épaules et faisant une grimace horrible,
-de fameux lapins ceux-là! de vrais lurons! Fermes jusqu'à la fin! Pas
-si bêtes que de dire au vieux prêtre où ça s'trouverait! Jamais ils
-n'ont vendu le vieux Fagin! Et d'ailleurs, à quoi ça leur aurait-il
-servi de manger le morceau? Ça n'aurait pas desserré le nœud coulant,
-ni laissé l'échelle une minute de plus. Non! non! Ah! c'étaient de
-bons vivants! de fameux lapins!
-
-Tout en faisant ces réflexions, ainsi que d'autres de même nature, le
-juif remit encore fois la montre en son lieu de sûreté; cinq ou six
-autres, pour le moins, furent tirées tour à tour de la même boîte et
-passées en revue avec la même satisfaction, ainsi que des bagues, des
-broches, des bracelets et d'autres articles de bijouterie d'une matière
-si magnifique et d'un travail si précieux, qu'Olivier n'en savait même
-pas le nom.
-
-Ayant replacé ces joyaux, le juif en prit un autre si petit, qu'il
-tenait dans le creux de sa main. Une inscription très fine paraissait y
-être gravée, car il le posa sur la table, et, le garantissant du faux
-jour en mettant sa main devant, il l'examina longtemps avec la plus
-grande attention. Enfin, renonçant à l'espoir d'en déchiffrer la
-légende, il le remit dans la boîte, et se penchant sur le dos de sa
-chaise:
-
---Quelle belle chose que la peine capitale! murmura-t-il entre ses dents.
-Les morts ne reviennent jamais pour jaser. Ah! c'est une bien grande
-sécurité pour le commerce! cinq d'entre eux accrochés à la file l'un
-de l'autre; et pas un n'a été assez capon pour manger l'morceau!
-
-Disant cela, le juif, qui jusqu'alors avait tenu ses yeux noirs et
-perçants sur le bijou dans un état de fixité extatique, les reposa sur
-Olivier, et, voyant que l'enfant le regardait avec une muette curiosité,
-il comprit qu'il en avait été observé. Alors, fermant brusquement la
-boîte, il s'empara d'un couteau qui était sur la table, et se leva d'un
-air furieux. Il n'était pas rassuré cependant, car, malgré sa frayeur,
-Olivier put s'apercevoir que le couteau tremblait dans la main du
-vieillard.
-
---Qu'est-ce que cela? dit le juif, m'espionnais-tu? Quoi donc! étais-tu
-éveillé? Qu'as-tu vu? parle, enfant! réponds vite! Il y va de ta vie!
-
---Je n'ai pas pu dormir plus longtemps, Monsieur, répondit Olivier, je
-suis bien fâché de vous avoir interrompu, en vérité.
-
---Tu n'étais pas éveillé il y a une heure? demanda le juif d'un air
-égaré.
-
---Non, Monsieur, bien sûr! reprit Olivier.
-
---En es-tu bien sûr? s'écria le juif donnant à son regard une
-expression encore plus farouche et prenant une attitude menaçante.
-
---Oui, oui, Monsieur, ma parole d'honneur, répliqua l'enfant avec
-empressement; je vous assure que je n'étais pas éveillé; bien vrai,
-bien vrai!
-
---Tais-toi, tais-toi, mon ami! dit le juif reprenant tout à coup ses
-manières ordinaires et faisant semblant de jouer avec le couteau avant
-de le remettre sur la table, pour donner à entendre qu'il ne l'avait
-pris que par badinage. Sans doute, je savais bien cela, mon ami; aussi
-c'était seulement pour te faire peur, histoire de rire. --Sais-tu que tu
-es brave, mon garçon! Ah! ah! tu es un brave, Olivier! (Disant cela, il
-frottait ses mains en ricanant, tout en regardant la boite avec
-inquiétude cependant.) Alors, posant sa main sur le couvercle, il
-ajouta, après un moment de silence:-- As-tu vu quelques-unes de ces
-jolies choses, mon ami?
-
---Oui, Monsieur, répondit Olivier.
-
---Ah! fit le juif changeant de couleur, ce . . . sont . . . c'est . . .
-mon petit avoir, Olivier; c'est ma propriété, c'est tout ce que j'ai
-pour me retirer sur mes vieux jours. Le monde dit que je suis avare, oui,
-mon ami, seulement avare, rien que cela.
-
-Olivier pensa que le _vieux monsieur_ devait être avare en effet pour
-vivre dans un endroit si sale avec tant de montres; mais, s'imaginant que
-sans doute sa tendresse pour le _fin Matois_ et les autres garçons lui
-coûtait beaucoup d'argent, il n'en eut que plus d'estime pour lui, et
-lui demanda respectueusement s'il pouvait se lever.
-
---Certainement, mon ami! certainement! répondit le vieux _juif_,
-attends! il y a une cruchée d'eau là, dans le coin, derrière la porte;
-apporte-la ici, je m'en vais te donner une cuvette pour te laver.
-
-Olivier se leva, traversa la chambre et se baissa pour prendre la cruche;
-quand il se retourna la boîte avait disparu.
-
-Il avait à peine fini de se laver et de remettre chaque chose à sa
-place, après avoir conformément aux ordres du juif vidé la cuvette par
-la fenêtre, lorsque le _fin Matois_ rentra accompagné d'un de ses amis,
-jeune gaillard qu'Olivier avait vu la veille la pipe à la bouche, et qui
-lui fut présenté avec toutes les formalités voulues comme étant le
-sieur Charlot Bates. Chacun se mit à table et mangea avec le café des
-petits pains tout chauds et du jambon, que le _Matois_ avait apportés
-dans le fond de son chapeau.
-
---Eh bien! dit le juif jetant sur Olivier un regard malin, en même temps
-qu'il s'adressait au Matois, j'espère que vous avez été à l'_ouvrage_
-ce matin, les amis!
-
---Un peu, mon neveu! répondit le Matois.
-
---Hardis comme des pages! reprit Charlot.
-
---Allons! allons! vous êtes de bons enfants! de bien bons enfants! dit
-le juif. Qu'est-ce que tu as rapporté, toi, Jack?
-
---Deux _agenda_, répondit celui-ci.
-
---Garnis, hein? demanda le juif avec empressement.
-
---Pas mal, répliqua le _Matois_, tirant de sa poche deux _agenda_ dont
-un rouge et l'autre vert.
-
---Pas aussi lourds qu'ils le devraient, dit le juif après avoir examiné
-le dedans avec une scrupuleuse attention. Du reste, c'est très propre et
-fait dans le soigné.
-
---C'est d'un _habile ouvrier_, n'est-ce pas, Olivier?
-
---Très _habile_ certainement, Monsieur, répondit Olivier.
-
-Là-dessus, le sieur Charlot partit d'un grand éclat de rire, au grand
-étonnement de l'enfant, qui ne voyait rien de risible en cela.
-
---Et toi, mon vieux! dit Fagin à Charlot, qu'est-ce que tu nous
-rapportes? --Des _blavins_, reprit maître Bates proposant quatre
-mouchoirs de poche. --C'est bien! repartit le juif après les avoir
-passés en revue; ils ne sont pas mauvais. Oui, mais tu ne les as pas
-bien marqués, Charlot, faudra en ôter la marque avec une aiguille, et
-nous montrerons à Olivier comment il faut s'y prendre.
-
---Ça va-t-il, Olivier? hein! ha! ha! ha!
-
---Volontiers, Monsieur, répondit Olivier.
-
---Tu voudrais bien savoir _faire le mouchoir_ aussi habilement que
-Charlot Bates, n'est-il pas vrai, mon ami? demanda le juif.
-
---Oh! oui, Monsieur, j'aimerais beaucoup cela. Si vous vouliez me
-l'enseigner, reprit l'enfant.
-
-Maître Bates vit dans cette réponse quelque chose de si plaisant, qu'il
-partit d'un nouvel éclat de rire qui, lui ayant fait avaler son café de
-travers, il s'en fallut de bien peu qu'il ne suffoquât.
-
---Il est vraiment si _neuf_! dit Charlot lorsqu'il fut remis, comme pour
-excuser sa conduite incivile.
-
-Le _Matois_, passant sa main sur la tête d'Olivier en lui rabattant ses
-cheveux sur le visage, dit qu'il en saurait bientôt assez; sur quoi le
-vieux juif, voyant que le rouge montait au visage de l'enfant, changea de
-conversation en demandant s'il y avait eu beaucoup de monde à
-l'exécution qui avait dû avoir lieu le matin même. Cela surprit
-d'autant plus Olivier, que par les réponses des deux jeunes _garçons_,
-il était évident qu'ils y avaient assisté, et il ne comprenait pas
-qu'ils eussent eu assez de temps pour être si laborieux.
-
-Quand on eut desservi, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens
-jouèrent à un jeu aussi curieux qu'il était peu commun. Le premier mit
-une tabatière dans un des goussets de son pantalon, et un portefeuille
-dans l'autre; dans la poche de son gilet une montre à laquelle était
-attachée une chaîne de sûreté, qu'il passa autour de son cou; et
-fichant sur sa chemise une épingle montée en faux, il se boutonna
-jusqu'en haut; puis plaçant son étui à lunettes et son mouchoir dans
-les poches de sa redingote, il se promena de long en large dans la
-chambre, une canne à la main: de même qu'on voit nos vieux messieurs
-dans les rues à chaque instant du jour. Tantôt il s'arrêtait devant la
-cheminée, et tantôt à la porte, feignant d'examiner les marchandises
-aux fenêtres des boutiques. Parfois, il regardait autour de lui et
-tâtait ses poches alternativement pour s'assurer si on ne l'avait point
-volé; et il faisait cela si naturellement, qu'Olivier en riait jusqu'aux
-larmes. Pendant tout ce temps, les deux jeunes _messieurs_ le suivaient
-de près, évitant si adroitement ses regards chaque fois qu'il se
-retournait, qu'il était impossible à l'œil de suivre leurs mouvements.
-À la fin le _Matois_ lui marcha sur le pied, tandis que Charlot le
-heurta (sans le faire exprès, bien entendu), et, en ce moment même, ils
-lui soulevèrent en moins de rien et avec la plus étonnante dextérité
-tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir
-de poche, ainsi que l'étui à lunettes. Si le vieux _monsieur_ sentait
-une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et le jeu
-était à recommencer.
-
-Lorsqu'on eut joué à ce jeu un grand nombre de fois, deux jeunes
-_demoiselles_ vinrent faire une visite aux deux jeunes _messieurs_. L'une
-se nommait Betzy, et l'autre Nancy. Leur chevelure naturellement épaisse
-n'était pas des mieux soignée; leurs souliers n'avaient point de
-cordons, et leurs bas étaient négligemment tirés. Elles avaient de
-grosses couleurs et paraissaient assez gaillardes. Comme elles avaient
-des manières excessivement enjouées, Olivier pensa qu'elles étaient
-fort aimables (comme elles l'étaient, à n'en point douter).
-
-Ces demoiselles restèrent assez longtemps, et des liqueurs ayant été
-apportées par suite de la réflexion de l'une d'elles, qui se plaignit
-d'avoir l'estomac _glacé_, la conversation devint vive et animée. À la
-fin Charlot dit qu'il pensait qu'il était grandement temps de _battre la
-semelle_, expression qu'Olivier crut être le français de sortir; car,
-aussitôt après, le _Matois_ et Charlot et les deux jeunes _demoiselles_
-s'en allèrent ensemble, munis de quelque argent que leur donna le bon
-vieux juif pour dépenser en chemin.
-
---Eh bien! mon ami, n'est-ce pas une vie agréable que celle-ci, hein?
-dit Fagin; les voilà partis pour toute la journée!
-
---Ont-ils fini de travailler, Monsieur? demanda Olivier.
-
---Oui, repartit le juif, à moins qu'ils ne trouvent de la besogne en
-route; alors ils ne la négligeront pas, tu peux bien y compter. Prends
-exemple sur eux, mon ami: prends exemple sur eux! continua-t-il en
-frappant l'âtre de la cheminée avec la pelle à feu, comme pour donner
-plus de force à ses paroles: fais tout ce qu'ils te diront, et
-consulte-les en toutes choses, principalement le _Matois_. Il fera un
-grand homme lui-même, et tu deviendras comme lui si tu le prends pour
-modèle. Est-ce que mon mouchoir sort de ma poche, mon ami? demanda-t-il
-en s'arrêtant tout court.
-
---Oui, Monsieur, répondit Olivier.
-
---Essaye donc un peu si tu pourrais le prendre sans que je m'en
-aperçusse, de même que tu les as vus faire quand nous nous amusions ce
-matin.
-
-Olivier souleva la poche d'une main, comme il l'avait vu faire au _fin
-Matois_, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.
-
---Est-ce fait? demanda le juif.
-
---Le voilà, Monsieur, dit Olivier en le lui montrant.
-
---Tu es un garçon fort adroit, mon ami! dit le plaisant vieillard
-passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je n'ai
-jamais vu un garçon plus habile. Tiens, voilà un schelling pour toi. Si
-tu continues de ce train-là, tu seras le plus grand homme de ton
-siècle. Maintenant, viens ici que je te montre à ôter les marques des
-mouchoirs.
-
-Olivier se demanda à lui-même ce qu'avait de commun l'action
-d'escamoter, en plaisantant, le mouchoir du vieillard, avec la chance de
-devenir un grand homme; mais pensant que le juif, étant beaucoup plus
-âgé que lui, devait en savoir davantage, il s'approcha de la table et
-fut bientôt livré profondément à sa nouvelle étude.
-
-
-
-
-X. --Olivier connaît mieux le caractère de ses nouveaux compagnons et
-acquiert de l'expérience à ses dépens. Importance des détails
-contenus dans ce chapitre.
-
-
-Pendant plusieurs jours Olivier resta dans la chambre du juif,
-démarquant les mouchoirs, qui arrivaient en foule au logis, et
-quelquefois aussi prenant part au susdit jeu auquel ce dernier et les
-deux jeunes messieurs s'exerçaient régulièrement tous les matins. À
-la fin, il commença à soupirer après le grand air, et chercha
-plusieurs fois l'occasion de supplier le vieillard de le laisser sortir
-pour _travailler_ avec ses deux camarades.
-
-Il désirait d'autant plus ardemment d'être mis en activité, qu'il
-avait vu un échantillon de la morale austère du _vieux monsieur_.
-Chaque fois que le _Matois_ ou Charlot Bates rentrait le soir les mains
-vides, il leur faisait une longue mercuriale, s'étendant au long sur les
-maux qu'engendrent la paresse et l'oisiveté, et, pour graver plus
-fortement cette vérité dans leur mémoire, il les envoyait coucher sans
-souper. Une fois entre autres il les précipita du haut en bas de
-l'escalier. Mais cet excès de zèle chez ce _vertueux_ vieillard
-n'était pas souvent porté à ce point.
-
-Enfin, un beau matin Olivier obtint la permission qu'il avait si
-ardemment désirée. Il y avait déjà deux ou trois jours qu'il n'avait
-plus de mouchoirs à démarquer, et les repas étaient un peu maigres.
-Peut-être ce furent les motifs qui engagèrent Fagin à donner son
-consentement. Que ce soit cela ou non, il dit à Olivier qu'il pouvait
-sortir, et le plaça sous la sauvegarde de Charlot Bates et de son ami
-_le Matois_.
-
-Les trois amis s'en allèrent: _le Matois_, les manches retroussées et
-le chapeau sur l'oreille comme de coutume; maître Charlot, les mains
-dans ses poches en se dandinant, et Olivier entre eux deux, s'étonnant
-où ils pouvaient aller et dans quelle branche d'industrie on allait
-d'abord le lancer.
-
-Ils marchaient si lentement et ils paraissaient si incertains quant au
-chemin qu'ils devaient prendre, qu'Olivier pensa que ses compagnons
-trompaient le vieux _monsieur_ en n'allant pas du tout à l'ouvrage. Le
-_Matois_ avait un malin penchant aussi: c'était d'ôter les casquettes
-des petits garçons et de les jeter ensuite dans les cours. Charlot, de
-son côté, montrait des principes bien relâchés quant au respect qu'on
-doit avoir pour le bien d'autrui, en escamotant aux échoppes des
-fruitières des ognons et des pommes qu'il mettait dans ses poches, qui
-étaient si grandes qu'elles semblaient envahir ses habits dans tous les
-sens. Cela parut si inconvenant à Olivier, qu'il était sur le point de
-leur déclarer son intention de les quitter pour s'en retourner à la
-maison comme il pourrait, lorsque ses pensées furent dirigées tout à
-coup vers un autre sujet par un changement mystérieux dans la conduite
-du _Matois_.
-
-Ils venaient de sortir d'un étroit passage près de Clerkenwell, qu'on
-appelle encore, par une étrange corruption de mots, le Boulingrin,
-lorsque le _Matois_ s'arrêta tout à coup, et, posant son doigt sur ses
-lèvres, fit rétrograder ses camarades avec la plus grande
-circonspection.
-
---Qu'est-ce que c'est? demanda Olivier.
-
---Chut! fit le _Matois_, vois-tu ce vieux _pante_ devant l'étalage du
-libraire?
-
---Le vieux monsieur de l'autre côté de la rue? reprit l'enfant. Oui, je
-le vois.
-
---_Il y passera_, poursuivit le _Matois_.
-
---_Il y a gras_, répliqua Charlot.
-
-Olivier les regarda alternativement l'un et l'autre avec la plus grande
-surprise, mais il n'eut le temps de faire aucune question; car ses deux
-compagnons traversèrent la rue sans faire semblant de rien, et se
-glissèrent furtivement derrière le monsieur sur qui son attention
-était fixée. Il fit quelques pas dans la même direction, et, ne
-sachant s'il devait avancer ou reculer, il les regarda avec un silencieux
-étonnement.
-
-Ce monsieur, qui avait la tête poudrée et des lunettes d'or, paraissait
-être très respectable; il portait un habit vert-bouteille avec un
-collet de velours noir et un pantalon blanc, et il avait sous le bras un
-élégant bambou. Il venait de prendre un livre à l'étalage, et il
-était là comme chez lui, lisant aussi tranquillement que s'il eût
-été dans son fauteuil, et il est bien probable qu'il s'y croyait
-réellement, car il était évident qu'absorbé comme il l'était dans sa
-lecture, il ne voyait ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les deux
-garçons, rien autre chose enfin que le livre qu'il parcourait en entier,
-tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une page, recommençant
-à la première ligne de la suivante, et ainsi de suite, avec le plus vif
-intérêt et le plus grand empressement.
-
-Quelles furent la surprise et l'horreur d'Olivier quand, ouvrant des yeux
-aussi grands que ses paupières le lui permettaient, il vit le _Matois_
-plonger sa main dans la poche du monsieur et en retirer un mouchoir qu'il
-passa à Charlot, après quoi ils tournèrent le coin de la rue en se
-sauvant à toutes jambes!
-
-En un instant tout le mystère des mouchoirs, des montres, des bijoux et
-du juif lui-même fut dévoilé à ses yeux. Il resta là un moment
-abasourdi; son sang bouillonnait dans ses veines avec une telle force,
-qu'il se crut dans un brasier ardent; puis, confus et effrayé tout à la
-fois, il s'en prit à ses jambes; et, sans savoir ce qu'il faisait ni où
-il allait, il s'enfuit au plus vite.
-
-Tout ceci fut l'affaire d'un rien. Au même instant qu'Olivier se mit à
-courir, il arriva que le monsieur, venant à fouiller dans sa poche et
-n'y trouvant plus son mouchoir, se retourna brusquement, et, comme il
-aperçut l'enfant se sauver aussi rapidement, il conclut de là que
-c'était lui qui avait fait le larcin, et il le poursuivit le livre en
-main, en criant de toutes ses forces:
-
---Au voleur! au voleur!
-
-Il n'était pas le seul qui criât haro sur Olivier: le _fin Matois_ et
-Charlot Bates, craignant d'attirer sur eux l'attention en courant,
-s'étaient tout bonnement cachés sous la première porte-cochère qui
-s'offrit à eux; mais ils n'eurent pas plus tôt entendu le cri et vu
-courir l'enfant que, devinant ce que c'était, ils se mêlèrent aux
-poursuivants (comme de bons citoyens qu'ils étaient) en criant comme les
-autres:
-
---Au voleur! au voleur!
-
-Olivier, élevé par des _philosophes_, ne connaissait pourtant pas par
-théorie leur maxime sublime que _le soin de soi-même est la première
-loi de la nature_. S'il l'eût connue, peut-être y eût-il été
-préparé; mais, comme il ne l'était pas, il n'en fut que plus effrayé:
-aussi il allait comme le vent, ayant le vieux monsieur et les deux
-garçons à ses trousses.
-
---Au voleur! au voleur!
-
-Il y a quelque chose de magnétique dans ce cri. Le marchand quitte son
-comptoir et le charretier sa voiture; le boucher met là son panier, le
-boulanger sa corbeille, le laitier ses brocs, le commissionnaire ses
-paquets, l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa
-raquette; chacun court pêle-mêle, criant, hurlant, se culbutant,
-renversant les passants au détour des rues, agaçant les chiens,
-effarouchant les poules et faisant retentir les rues, les places et les
-carrefours de ce cri:
-
---Au voleur! au voleur!
-
-Ce cri est répété par cent voix, et la foule grossit à chaque coin de
-rue. Elle l'éloigne en pataugeant dans la boue et en faisant résonner
-le bruit de ses pas sur les trottoirs. Les croisées s'ouvrent, le monde
-sort des maisons, les gens se précipitent; toute une audience déserte
-Polichinelle au moment le plus intéressant de la pièce, et, se joignant
-à la presse, augmente le bruit en prêtant une nouvelle vigueur aux cris
-répétés: _Au voleur_! _au voleur_!
-
---Au voleur! au voleur!
-
-Il y a chez l'homme une passion fortement enracinée pour courir après
-quelque chose. Un malheureux enfant hors d'haleine et épuisé de
-fatigue, la terreur dans les yeux et l'agonie dans le cœur, ayant le
-visage couvert de sueur, redouble d'efforts pour conserver l'avance sur
-ceux qui le poursuivent et qui, à mesure qu'ils gagnent sur lui, saluent
-ses forces défaillantes par des huées et des vociférations de joie:
-
---Au voleur! au voleur! Arrêtez! arrêtez-le! Ne fût-ce que par pitié,
-arrêtez-le!
-
---Le voilà arrêté à la fin! C'est un fameux coup, ça! Il est étendu
-sur le trottoir, et la foule empressée s'assemble autour de lui; chaque
-nouveau venu coudoyant et se poussant pour l'entrevoir. Reculez-vous!
---Donnez-lui un peu d'air! --C'te bêtise! Il ne mérite pas . . . --Où
-est le monsieur? --Le voilà qui vient. --Faites place au monsieur!
---Est-ce bien là le garçon, Monsieur? --Oui.
-
-Olivier était là, couvert de boue et de poussière, la bouche
-ensanglantée et regardant d'un air égaré toutes ces figures qui
-l'environnaient, lorsque le vieux monsieur fut introduit, pour ne pas
-dire porté dans le cercle, par l'avant-garde des poursuivants, et qu'il
-fit cette réponse.
-
---Oui, dit-il avec un air de bonté, j'ai bien peur que ce ne soit lui.
-
---Peur! murmura la foule. En v'là d'une bonne!
-
---Pauvre petit diable! dit le monsieur, il s'est fait mal!
-
---C'est moi qui l'ai arrangé comme ça, Monsieur, dit un grand flandrin
-en s'avançant, et je me suis joliment coupé la main contre ses dents.
-C'est moi qui l'ai arrêté, Monsieur.
-
-Disant cela, l'individu porta alors la main à son chapeau, souriant
-bêtement et s'attendant sans doute à recevoir quelque chose pour sa
-peine; mais le monsieur, l'examinant avec un air de mépris, jeta un
-regard inquiet autour de lui comme s'il eût cherché à s'esquiver
-lui-même: ce qu'il eût fait sans doute, et il eût donné lieu par-là
-à une autre poursuite, si un agent de police (la dernière personne qui
-arrive toujours en pareil cas) n'eût percé la foule en ce moment et
-n'eût saisi Olivier au collet.
-
---Ce n'est pas moi, Monsieur, bien sûr, bien sûr! C'est deux autres
-garçons, dit Olivier joignant les mains d'un air suppliant et regardant
-autour de lui; ils doivent être là, quelque part.
-
---Oh! que non, ils ne sont pas là! reprit l'agent de police d'un air
-moqueur.
-
-Il disait vrai sans le savoir. (Le _Matois_ et Charlot s'étaient
-faufilés dans la première cour qu'ils avaient rencontrée sur leur
-chemin.)
-
---Allons, lève-toi!
-
-Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.
-
---Oh! je ne veux pas lui faire de mal, reprit l'autre arrachant la veste
-de l'enfant, en le forçant à se relever, pour preuve de ce qu'il
-avançait. Allons, viens! Je te connais; ça n'peut prendre avec moi, ces
-couleurs-là! Veux-tu bien te tenir sur tes jambes, petit vaurien!
-
-
-
-
-XI. --De la manière dont M. Fang le magistrat rend la justice.
-
-
-Le vol avait été commis dans la juridiction, et, de fait, dans le
-voisinage immédiat d'un bureau de police métropolitain très renommé.
-Les curieux eurent seulement la satisfaction d'accompagner Olivier un
-bout de chemin, c'est-à-dire jusqu'à un endroit nommé _Multon-Hill_,
-où on le fit passer sous une voûte sombre et basse qui conduisait à
-une cour malpropre sur le derrière de ce dispensaire de la prompte
-justice. Ils y rencontrèrent un fort gaillard ayant d'énormes favoris
-sur la figure et un gros trousseau de clefs à la main.
-
---Qu'y a-t-il de neuf? demanda-t-il avec insouciance.
-
---C'est un jeune _pègre_ (filou), reprit l'agent de police.
-
---Est-ce vous qui avez été volé, Monsieur? demanda le geôlier.
-
---Oui, dit le vieux monsieur, c'est moi, mais je ne suis pas sûr que ce
-soit cet enfant qui ait pris le mouchoir; c'est pourquoi je . . .
-j'aimerais mieux ne pas donner suite à l'affaire.
-
---Il est trop tard! Il faut qu'il aille devant le magistrat, reprit le
-geôlier. Il va être libre à l'instant.
-
-Et s'adressant à Olivier:
-
---Voyons, toi, gibier de potence! à nous deux!
-
-C'était pour l'enfant une invitation d'entrer dans une cellule dont
-l'homme ouvrit la porte et où il l'enferma, bien qu'après l'avoir
-fouillé il n'eût rien trouvé sur lui.
-
-Le vieux monsieur parut presque aussi triste qu'Olivier, lorsque la clef
-cria dans la serrure, et il jeta les yeux en soupirant sur le livre qui
-était la cause innocente de tout ce tumulte.
-
---Il y a quelque chose dans la figure de cet enfant, se dit-il à
-lui-même en faisant quelques pas et en se frappant le menton avec le
-livre, absorbé qu'il était dans ses réflexions, quelque chose qui me
-touche et m'intéresse. Serait-il innocent? . . . Il ressemble . . . À
-propos, s'écria-t-il s'arrêtant tout court et regardant fixement les
-nuages, ou donc ai-je vu une figure semblable à la sienne?
-
-Après avoir réfléchi quelques instants, le vieux monsieur s'avança
-d'un air pensif vers une petite salle qui donnait sur la cour; et là,
-retiré à l'écart, il passa en revue dans son esprit un grand nombre de
-visages qu'il avait perdus de vue depuis bien des années, et sur
-lesquels un voile sombre s'était étendu.
-
-Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui, lui donnant un petit
-coup sur l'épaule, lui fit signe de le suivre. Il ferma aussitôt son
-livre et fut bientôt en la présence imposante du célèbre M. Fang. La
-salle d'audience, qui donnait sur la rue, était lambrissée. M. Fang
-était assis en-deçà d'une petite balustrade à l'extrémité; et d'un
-côté de la porte, sur une sellette placée à cet effet, se tenait le
-pauvre petit Olivier, effrayé de la gravité de cette scène.
-
-Le vieux monsieur s'inclina respectueusement, et, s'avançant vers le
-bureau du magistrat, il dit en ajoutant l'action à la parole:
-
---Voici mon adresse, Monsieur. Et, faisant trois pas en arrière, il
-s'inclina de nouveau et attendit qu'on le questionnât.
-
-Il arriva que M. Fang était occupé à lire dans le _Morning Chronicle_
-un article concernant un jugement qu'il avait rendu, lequel article le
-recommandait pour la mille et unième fois à l'attention particulière
-du ministre de l'intérieur. Il était de mauvaise humeur et il leva la
-tête d'un air rechigné.
-
---Qui êtes-vous? demanda-t-il.
-
-Le vieux monsieur montra du doigt sa carte avec quelque surprise.
-
---Officier de police! dit M. Fang secouant avec mépris la carte et le
-journal, quel est cet individu?
-
---Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec aisance, mon nom est
-Brownlow. Qu'il me soit permis, à mon tour, de demander le nom du
-magistrat qui, sous la protection de la loi, insulte gratuitement un
-homme respectable sans y être provoqué. Disant cela, M. Brownlow jeta
-un regard autour de lui comme pour chercher quelqu'un qui voulût bien
-répondre à sa question.
-
---Officier de police, dit M. Fang en jetant le journal de côté, de quoi
-cet individu est-il accusé?
-
-Il n'est point accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit
-l'officier de police, il comparaît contre ce garçon.
-
-Le magistrat savait bien cela; mais c'était un moyen tout comme un autre
-de vexer, les gens impunément.
-
---Ah! il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? répliqua M. Fang
-examinant M. Brownlow de la tête aux pieds avec un air de dédain.
-Recevez son serment.
-
---Avant de prêter serment, dit M. Brownlow, je me permettrai de dire un
-seul mot: c'est que, sans une preuve aussi convaincante, je n'aurais
-jamais voulu croire que . . .
-
---Taisez-vous, Monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.
-
---Je ne me tairai pas, Monsieur! répliqua M. Brownlow.
-
---Taisez-vous à l'instant, si vous ne voulez que je vous fasse mettre à
-la porte! dit M. Fang. Vous êtes un impertinent, un drôle, d'oser ainsi
-braver un magistrat dans l'exercice de ses fonctions.
-
---Quoi! s'écria le vieux monsieur en rougissant.
-
---Faites prêter serment à cet homme, dit M. Fang au greffier: je n'en
-entendrai pas davantage. Faites-lui prêter serment.
-
-L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais, réfléchissant
-qu'en y donnant cours, il pourrait faire du tort à l'enfant, il se
-retint et prêta serment sur-le-champ.
-
---Maintenant, dit M. Fang, de quoi ce garçon est-il accusé?
-Qu'avez-vous à déposer contre lui?
-
---J'étais à l'étalage d'un libraire, commença M. Brownlow.
-
---Taisez-vous, Monsieur, reprit M. Fang. Agent de police! Où est l'agent
-de police? Approchez. Faites-lui prêter serment, greffier. Maintenant
-parlez. Qu'avez-vous à dire?
-
-L'agent de police raconta avec une bienséante soumission comment il
-avait arrêté l'enfant; comme quoi, l'ayant fouillé, il n'avait rien
-trouvé sur lui, ajoutant que c'était tout ce qu'il avait à dire.
-
---Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.
-
---Non, Monsieur le magistrat, répondit l'agent de police.
-
-M. Fang garda le silence pendant quelques instants; puis, se tournant
-vers la partie civile, il dit d'un air courroucé:
-
-Voulez-vous expliquer le sujet de votre plainte contre ce garçon, ou ne
-le voulez-vous pas? Si vous refusez de donner des preuves, je m'en vais
-vous punir pour manquer de respect envers un _magistrat_. Je le ferai par
-. . .
-
-Par qui ou par quoi, c'est ce que personne ne sait: car au même instant
-le greffier et le geôlier toussèrent bien fort et très à propos sans
-doute; et le premier ayant laissé tomber _par mégarde_ un gros livre
-sur le parquet, le reste ne put être entendu.
-
-Au milieu des nombreuses interruptions et des insultes réitérées de M.
-Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; observant que, dans la
-surprise du moment, il avait couru après l'enfant, parce qu'il l'avait
-vu se sauver. Et, ajouta-t-il, oserai-je espérer que, dans le cas où M.
-le magistrat considérerait ce petit garçon, sinon comme voleur, du
-moins comme étant lié avec des voleurs, il voudra bien en agir avec lui
-aussi doucement que la justice le lui permet? D'ailleurs il est blessé,
-et je crains bien, poursuivit-il d'un air de compassion en se tournant
-vers la barre, je crains réellement qu'il ne soit pas bien du tout.
-
---Oh! sans doute, cela se comprend, observa Fang d'un air moqueur.
-Allons, toi, petit vagabond! Tes malices sont cousues de fil blanc. Ça
-ne prendra pas avec moi. Comment t'appelles-tu?
-
-Olivier essaya de répondre, mais sa langue resta attachée à son
-palais. Il était d'une pâleur effrayante et tout semblait tourner
-autour de lui.
-
---Comment t'appelles-tu, petit fripon? cria Fang d'une voix de tonnerre.
-Officier! quel est son nom?
-
-Ceci s'adressait à un gros joufflu, au gilet rayé, qui se tenait près
-de la barre. Il se pencha vers l'enfant et répéta la question; mais,
-voyant qu'il était réellement incapable de comprendre, et sachant que
-son silence ne ferait qu'accroître la colère du magistrat, et, par
-conséquent, ajouter à la sévérité de la sentence, il répondit au
-hasard:
-
---Il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.
-
---Oh! il ne veut pas parler, n'est-ce pas? dit Fang. Fort bien! Où
-demeure-t-il?
-
---Où il peut, monsieur le magistrat, répondit ce brave homme feignant
-de recevoir la réponse d'Olivier.
-
---A-t-il des parents? demanda M. Fang.
-
---Il dit qu'ils sont morts depuis son enfance, répliqua l'autre de la
-même manière.
-
-A cet endroit de la question, Olivier leva la tête, et, jetant autour de
-lui un regard suppliant, demanda, d'une voix mourante, qu'on voulût bien
-lui donner un verre d'eau.
-
---Grimaces que tout cela, dit Fang, ne pense pas me prendre pour dupe.
-
---Je crois qu'il n'est vraiment pas bien, monsieur le magistrat, dit
-l'officier de police.
-
---J'en sais plus long que vous là-dessus, dit Fang.
-
---Prenez garde, officier de police, dit le vieux monsieur levant les
-mains instinctivement, prenez garde, il va tomber.
-
---Retirez-vous de là, officier de police, s'écria Fang d'un air brutal,
-et qu'il tombe si cela lui plaît.
-
-Olivier profita de l'obligeante permission, et tomba évanoui sur le
-plancher. Les hommes de service, dans la salle, se regardèrent les uns
-les autres, mais pas un seul n'osa bouger.
-
---Je savais bien qu'il le faisait exprès, dit Fang (comme si cet
-accident eût été pour lui la preuve incontestable de ce qu'il
-avançait), il en sera bientôt las.
-
---Qu'allez-vous prononcer, Monsieur? demanda à voix basse le greffier.
-
---Le condamner sommairement, dit Fang, à trois mois de prison, et au
-_tread-mill_, [5] bien entendu. Evacuez la salle!
-
-La porte était déjà ouverte à cet effet, et deux hommes se
-préparaient à porter dans la prison le pauvre Olivier, qui n'avait pas
-encore repris ses sens, lorsqu'un homme d'un certain âge et d'un
-extérieur décent, quoique pauvre, à en juger par ses habits noirs un
-tant soit peu râpés, se précipita dans la salle; et s'approchant de la
-barre:
-
---Arrêtez! dit-il tout hors d'haleine, et sans se donner le temps de
-respirer, ne l'emmenez pas! suspendez le jugement!
-
-Malgré la mauvaise humeur et les grossièretés du juge Fang, il lui
-fallut écouter le témoin. C'était le libraire; il avait tout vu, il
-raconta le fait, et Olivier fut remis en liberté. M. Brownlow était
-indigné de la conduite de Fang. Il voulut protester, mais on le jeta
-hors de la salle. Une pâleur mortelle couvrait les joues d'Olivier; à
-peine il pouvait se tenir. Le compatissant vieillard fit approcher un
-fiacre, et, ayant déposé l'enfant sur l'un des coussins, ils partirent.
-
-
-
-
-XII. --Olivier est mieux traité qu'il ne l'a jamais été auparavant.
---Particularité concernant un portrait.
-
-
-Le fiacre roula le long de Mont-Plaisir, gagna la rue d'Exmouth,
-parcourant à peu près le même chemin qu'Olivier avait dû prendre la
-première fois qu'il entra à Londres en compagnie du _Matois_; et,
-prenant une route différente quand il eut atteint la taverne de l'Ange,
-à Islington, il s'arrêta enfin devant une petite maison de belle
-apparence, dans une rue bourgeoise et retirée de Pentonville. Là, sans
-perdre de temps, on prépara un lit dans lequel M. Brownlow fit placer le
-pauvre enfant, qui fut gardé avec une sollicitude et une tendresse sans
-égale.
-
-Pendant plusieurs jours, Olivier demeura sans connaissance entre la vie
-et la mort. Il sortit enfin de cet état; il jeta un regard inquiet
-autour de lui:
-
---Quelle est cette chambre? Où m'a-t-on amené? dit Olivier.
-
-Il prononça ces mots d'une voix faible, étant épuisé lui-même; mais
-ils furent entendus dès l'abord, car le rideau de son lit fut tiré
-aussitôt, et une bonne dame âgée, décemment vêtue, se leva en même
-temps d'un fauteuil qu'elle occupait près du lit, et dans lequel elle
-tricotait.
-
---Chut! mon ami, dit la vieille dame avec douceur. Il faut être bien
-tranquille, ou vous retomberiez malade; et vous avez été bien mal,--
-aussi mal qu'on peut être. Là! recouchez-vous comme un bon petit
-garçon. Disant cela, la bonne dame replaça doucement la tête d'Olivier
-sur l'oreiller; et, écartant les mèches de cheveux qui tombaient sur
-son front, elle le regarda d'un air si bon et si affectueux, qu'il ne put
-s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur la sienne et de
-l'attirer autour de son cou.
-
---Dieu! dit la vieille dame les larmes aux yeux, quel bon petit cœur!
-comme il est reconnaissant! Que dirait sa mère si, après l'avoir gardé
-nuit et jour, comme je l'ai fait, elle pouvait le voir à présent?
-
---Peut-être bien qu'elle me voit, chuchota Olivier en joignant les
-mains, peut-être bien qu'elle était assise auprès de moi, Madame; il
-me semble qu'elle était auprès de moi.
-
---C'est l'effet de la fièvre, mon ami, dit la bonne dame.
-
---C'est bien possible, reprit Olivier d'un air pensif, parce qu'il y a
-bien loin d'ici au ciel, et on y est trop heureux pour descendre près du
-lit d'un pauvre enfant. Pourtant, si elle a su que j'étais malade, elle
-m'aura plaint de là-haut, car elle a tant souffert elle-même avant de
-mourir! Elle ne peut rien savoir de ce qui m'arrive cependant,
-ajouta-t-il après un moment de silence; car, si elle m'avait vu battre,
-cela l'aurait rendue triste, et son visage était toujours si doux et si
-riant chaque fois que j'ai rêvé d'elle!
-
-La vieille dame ne répondit rien; mais, essuyant ses yeux d'abord, puis
-ses lunettes, qui étaient sur la courtepointe, elle donna à l'enfant
-une boisson rafraîchissante, et, lui passant la main sur la joue, lui
-recommanda de rester bien tranquillement dans son lit, sans quoi il
-retomberait malade.
-
-Olivier se tint coi; d'abord parce qu'il voulait obéir en tout à la
-bonne dame, et aussi, à dire le vrai, parce qu'il était tout à fait
-épuisé par ce qu'il venait de dire. Il se laissa bien aller à un
-sommeil réparateur dont il fut tiré par la lumière d'une chandelle
-qui, approchée de son lit, lui laissa voir un monsieur qui, lui tâtant
-le pouls tout en consultant une grosse montre d'or, à tic-tac fortement
-prononcé, qu'il tenait à la main, dit qu'il le trouvait beaucoup mieux.
-
---Vous êtes beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit ce dernier.
-
---Oui, Monsieur, je vous remercie, répliqua Olivier.
-
---Je sais bien que vous devez être mieux, reprit l'autre. Vous avez
-faim, n'est-il pas vrai?
-
---Non, Monsieur, répondit l'enfant.
-
---Hein! fit le monsieur. Non, je sais bien que vous ne devez pas avoir
-faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin, continua-t-il d'un air d'importance
-en se tournant vers la vieille dame.
-
-Celle-ci fit un signe de tête respectueux qui semblait dire qu'elle
-croyait le docteur un très habile homme: celui-ci, de son côté, parut
-avoir de lui la même opinion.
-
---Vous avez sommeil, n'est-il pas vrai, mon ami? poursuivit le docteur.
-
---Non, Monsieur, répondit Olivier.
-
---Non, reprit l'autre d'un air de connaisseur, vous n'avez pas sommeil.
-Vous n'avez pas soif, non plus, n'est-ce pas?
-
---Si, Monsieur, je suis un peu altéré, répliqua l'enfant.
-
---C'est justement ce que je pensais, madame Bedwin, dit le docteur. C'est
-tout naturel, au fait, qu'il soit altéré; c'est tout à fait naturel.
-Vous pouvez lui donner un peu de thé et une rôtie sans beurre. Ne le
-tenez pas trop chaudement, madame Bedwin; cependant ayez bien soin qu'il
-n'ait pas trop froid. Vous comprenez, n'est-ce pas?
-
-La bonne dame fit une révérence, et le docteur, ayant goûté la potion
-rafraîchissante et fait une signe d'approbation, s'éloigna en faisant
-craquer ses bottes sur le parquet d'un air d'importance et de dignité.
-Olivier se rendormit peu après, et il était près de minuit quand il
-s'éveilla. Madame Bedwin alors lui souhaita une bonne nuit et le laissa
-aux soins d'une grosse vieille femme qui venait d'entrer apportant dans
-son ridicule un petit livre de prières et un large bonnet de nuit.
-
-Il y avait déjà longtemps qu'il faisait jour quand Olivier s'éveilla
-frais et dispos. La crise du mal s'était passée sans danger, et il
-appartenait encore à ce monde. En moins de trois jours il fut capable de
-s'asseoir sur une chaise longue, appuyé sur des oreillers; et, comme il
-était encore trop faible pour marcher, madame Bedwin l'avait descendu
-dans sa propre chambre, où elle s'asseyait auprès de lui, au coin du
-feu, et, enchantée qu'elle était de voir en lui un mieux si sensible,
-elle versa des larmes d'attendrissement.
-
---Ne faites pas attention, mon ami, mais ça part malgré moi, dit-elle;
-là! voilà que c'est fini, maintenant, et je me sens tout à fait
-soulagée!
-
---Vous êtes bien bonne pour moi, Madame, en vérité, dit Olivier.
-
---C'est bon! n'parlons pas de ça, mon ami, reprit la bonne dame. Ça n'a
-rien à faire avec votre bouillon, et il est grandement temps que vous le
-preniez; car le docteur dit que M. Brownlow pourrait venir vous voir ce
-matin, et il faut que nous soyons sur notre _quarante-huit_: parce que
-meilleure mine nous aurons, plus il sera content.
-
-Disant cela, la bonne dame fit chauffer dans une casserole un plein bol
-de bouillon assez fort (s'il eût été réduit à la force requise dans
-les dépôts de mendicité) pour fournir un copieux dîner à trois cent
-cinquante pauvres pour le moins.
-
---Aimez-vous les tableaux, mon ami? demanda la bonne dame voyant
-qu'Olivier avait les yeux fixés avec une attention toute particulière
-sur un portrait accroché à la muraille juste en face de lui.
-
---Je ne saurais vous dire, Madame! répondit celui-ci sans quitter les
-yeux de dessus le tableau. J'en ai vu si peu, que je ne sais vraiment pas
-. . . Quelle figure douce et belle elle a, cette dame!
-
---Ah! dit la bonne dame, les peintres font toujours les personnes plus
-jolies qu'elles ne sont; sans quoi ils n'auraient pas de pratiques, mon
-enfant. Celui qui a inventé la machine pour prendre des ressemblances
-aurait bien dû savoir que ça ne réussirait jamais: c'est beaucoup trop
-fidèle, beaucoup trop! reprit-elle en riant de tout son cœur de la
-malice avec laquelle elle avait dit cela.
-
---Est-ce que ça ressemble à quelqu'un, Madame? demanda Olivier.
-
---Oui, répliqua la bonne dame levant les yeux un instant; c'est ce qu'on
-appelle un portrait.
-
---À qui ressemble-t-il? demanda l'enfant avec curiosité.
-
---Ah! dame, je ne sais pas, mon ami, reprit-elle d'un air enjoué; ce
-n'est probablement pas à quelqu'un que ni vous ni moi connaissions, du
-moins que je sache. Vous avez l'air de prendre plaisir à le regarder,
-mon ami?
-
---Il est si joli! si beau! répliqua Olivier.
-
---Je pense que vous n'en avez pas peur? dit la bonne dame observant avec
-surprise l'air de respect avec lequel l'enfant regardait le portrait.
-
---Oh! bien sûr que non, répondit promptement celui-ci; mais les yeux de
-cette dame paraissent si tristes, et, d'où je suis, ils semblent fixés
-sur moi . . . Cela me fait battre le cœur, comme s'il était vivant
-(poursuivit-il d'un ton plus bas), et qu'il voulût me parler, mais qu'il
-ne pût pas.
-
---Que le bon Dieu vous bénisse! s'écria la bonne dame en tressaillant;
-ne parlez pas comme ça, enfant! vous êtes faible et nerveux après la
-maladie que vous venez de faire; laissez-moi tourner votre chaise de
-l'autre côté, et, alors, vous ne la verrez pas; là! dit-elle en
-joignant l'action à la parole; vous ne pouvez plus le voir maintenant,
-du moins!
-
-Olivier le voyait en imagination aussi bien que si on ne l'eût pas
-changé de place; mais il pensa qu'il ferait mieux de ne pas chagriner la
-bonne dame, aussi il sourit gracieusement quand elle le regarda; et
-madame Bedwin, de son côté, contente de voir qu'il se trouvait plus à
-l'aise, sala son bouillon et y mit de petites croûtes de pain rôti avec
-tout l'apparat qui convient à un apprêt si solennel. Il l'expédia avec
-une promptitude extraordinaire; et il avait à peine avalé la dernière
-cuillerée, qu'on frappa doucement à la porte.
-
---Entrez! dit la bonne dame.
-
-M. Brownlow (car c'était lui) entra aussi lestement que possible; mais
-il n'eut pas plus tôt haussé ses lunettes sur son front, et mis ses
-mains derrière les pans de sa robe de chambre pour bien examiner
-Olivier, que sa figure changea plusieurs fois d'expression, et qu'elle
-fit des contorsions toutes plus grotesques les unes que les autres.
-Olivier était affaibli par la maladie, et comme, par respect pour son
-bienfaiteur, il faisait des efforts inutiles pour se tenir debout, il
-finissait toujours par retomber en arrière sur sa chaise; de sorte que
-M. Brownlow, qui, à dire vrai, avait à lui seul plus de sensibilité
-qu'une demi-douzaine d'hommes comme lui, ne put retenir des larmes qui
-s'échappèrent de ses yeux comme par un procédé hydraulique que nous
-ne sommes pas assez philosophe pour pouvoir expliquer.
-
---Pauvre enfant! pauvre enfant! dit-il en éclaircissant sa voix. Je suis
-un peu enroué, ce matin, madame Bedwin, je crains d'avoir attrapé un
-rhume.
-
---Faut espérer que non, Monsieur, reprit celle-ci, tout le linge que je
-vous ai donné était bien sec.
-
---Je ne sais pas, Bedwin, je ne sais pas, poursuivit M. Brownlow, il me
-semble que la serviette que vous m'avez donnée hier, à dîner, était
-un peu humide. Mais n'importe! Comment vous trouvez-vous, mon ami?
-
---Très heureux, Monsieur, répondit Olivier, et très reconnaissant de
-vos bontés pour moi.
-
---Charmant enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous
-donné quelque nourriture, Bedwin? quelque bouillon, hein!
-
---Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit madame
-Bedwin se relevant de toute sa hauteur, et prononçant ces derniers mots
-avec emphase pour faire comprendre qu'entre un bouillon et un consommé,
-il n'y avait pas le moindre rapport.
-
---Pouah! fit M. Brownlow haussant les épaules, deux ou trois verres de
-vin de Porto lui auraient fait beaucoup plus de bien, n'est-il pas vrai,
-Tom White, hein?
-
---Je m'appelle Olivier, Monsieur, reprit le jeune convalescent d'un air
-étonné.
-
---Olivier! dit M. Brownlow; Olivier qui? Olivier White, hein?
-
---Non, Monsieur, Twist; Olivier Twist.
-
---Drôle de nom! dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au
-magistrat que vous vous nommiez White?
-
---Je ne lui ai jamais dit cela, Monsieur, répondit Olivier avec un
-surcroît d'étonnement.
-
-Ceci ressemblait tellement à un mensonge, que le vieux monsieur regarda
-fixement Olivier. Il était impossible de ne pas le croire: le caractère
-de la vérité était empreint sur tous les traits fins et délicats de
-son visage.
-
-C'est sans doute une erreur, dit M. Brownlow. Mais, quoique ce dernier
-n'eût plus de motif pour considérer attentivement Olivier, l'idée de
-ressemblance entre ses traits et quelque visage qui lui était connu le
-travaillait si fortement, qu'il ne pouvait détourner les yeux de dessus
-lui.
-
---Vous n'êtes pas fâché contre moi, n'est-ce pas, Monsieur? dit
-Olivier avec un regard suppliant.
-
---Non, non, répondit M. Brownlow. Dieu! voyez donc, Bedwin! regardez
-donc là!
-
---En parlant ainsi, il comparait du doigt le portrait et le visage de
-l'enfant. Il y avait une ressemblance parfaite. Les yeux, la bouche, les
-traits, la forme de la tête étaient absolument les mêmes. L'expression
-de la physionomie était tellement pareille en ce moment, que les
-moindres lignes y semblaient copiées avec une exactitude qui n'avait
-rien de terrestre.
-
-Olivier ignora la cause de cette exclamation subite, car il était si
-faible, qu'il ne put supporter le tressaillement qu'elle lui causa, et il
-s'évanouit.
-
-
-
-
-XIII. --Comment, par le moyen du facétieux vieillard, le lecteur
-intelligent va faire la connaissance d'un nouveau personnage.
---Particularités et faits intéressants appartenant à cette histoire.
-
-
-Quand le _Matois_ et son digne ami, maître Bates, se joignirent à ceux
-qui poursuivaient Olivier, en conséquence de leur attentat à la
-propriété de M. Brownlow, ils agissaient dans leur propre intérêt;
-car comme la liberté individuelle est la première chose dont se vante
-un Anglais de vraie race, je n'ai pas besoin de faire remarquer au
-lecteur que cette action doit les exalter aux yeux de tout bon patriote.
-
-Ce ne fut que lorsque nos deux garçons eurent parcouru un labyrinthe de
-cours et de rues étroites qu'ils s'arrêtèrent d'un commun accord sous
-une voûte basse et sombre. Y étant restés en silence le temps juste
-qu'il leur fallait pour reprendre haleine, maître Bates poussa un cri de
-satisfaction et de joie; et, partant d'un grand éclat de rire, il se
-laissa tomber sur le seuil d'une porte et s'en donna à cœur joie.
-
---Qu'est-ce qu'y a? demanda le _Matois_.
-
---Ah! ah! ah! fit Charlot.
-
---Tu vas te taire, dit le _Matois_, regardant autour de lui avec
-précaution. As-tu envie de nous faire _pincer_, animal?
-
---C'est plus fort que moi, dit Charlot; j'peux pas m'en empêcher, quoi!
-Y m'semble encore le voir courir et s'rendre dans les poteaux au détour
-des rues, puis, comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, de r'prendre
-ses jambes à son cou comme de plus belle, et moi, avec l'_blavin_ dans
-ma poche, criant après lui comme les autres; ah! Dieu, s'il est
-possible! . . .
-
-L'imagination active de maître Bates lui représentait la scène sous
-des couleurs trop fortes; quand il en fut à ce point de son discours, il
-se roula sur le seuil de la porte, et se mit à rire encore plus fort
-qu'auparavant.
-
---Qu'est-ce que va dire Fagin? demanda le _Matois_, profitant pour cela
-du moment où son ami, n'en pouvant plus, gardait le silence.
-
---Quoi? reprit Charlot.
-
---Oui, quoi? dit le _Matois_.
-
---Eh bien! répliqua. Charlot un tant soit peu frappé de la manière
-avec laquelle le _Matois_ fit cette remarque, qu'est-ce qu'y peut dire?
-
-Le _Matois_, en guise de réponse, s'amusa à siffler, puis il ôta son
-chapeau et se gratta la tête en faisant deux ou trois grimaces.
-
---Je n'te comprends pas, dit Charlot.
-
---Tra de ri de ra . . . c'est la mère Michel qu'a perdu son . . . fit le
-_Matois_ d'un air goguenard.
-
-Ceci était explicatif, mais non pas satisfaisant. Maître Bates le
-sentit bien, et demanda à son ami ce qu'il voulait dire.
-
-Le _Matois_ ne répondit rien; mais, donnant un léger coup de tête pour
-remettre son chapeau en place, et prenant sous ses bras les longs pans de
-son habit, il se fit une bosse à la joue avec sa langue, se donna
-quelques chiquenaudes sur le nez d'un air familier, mais expressif, et
-faisant une pirouette, il s'élança dans la cour. Maître Bates le
-suivit d'un air pensif. Le bruit de leurs pas sur les marches du vieil
-escalier attira l'attention du juif assis en ce moment devant le feu, un
-cervelas et un petit pain dans sa main gauche, un couteau dans sa droite
-et un pot d'étain sur le trépied. On eût pu apercevoir un ignoble
-sourire sur sa figure blême, quand il se détourna pour écouter
-attentivement, penchant l'oreille vers la porte, et jetant un regard
-fauve de dessous ses sourcils rouges.
-
---Comment cela se fait-il? murmura-t-il changeant de contenance, ils ne
-sont que deux maintenant! Où est le troisième? Leur serait-il arrivé
-quelque chose? Ecoutons!
-
-Les pas se firent entendre plus distinctement. Les deux jeunes
-_messieurs_ atteignirent le palier, la porte s'ouvrit lentement et elle
-se referma derrière eux.
-
---Où est Olivier? dit le juif d'un air furieux, qu'avez-vous fait de cet
-enfant?
-
-Les jeunes filous se regardèrent l'un l'autre d'un air embarrassé,
-comme s'ils redoutaient la colère du juif; mais ils gardèrent le
-silence.
-
---Qu'est devenu Olivier? dit le juif saisissant le Matois au collet et le
-menaçant avec d'horribles imprécations. Parle, ou je t'étrangle!
-Parleras-tu, dit-il d'une voix de tonnerre, et le secouant d'une telle
-force qu'il était tout à fait surprenant qu'il pût tenir dans son
-habit, qui, comme on le sait, n'était pas des plus étroits.
-
---Eh bien! il _est pincé_ et voilà tout, dit enfin le Matois d'un air
-bourru. Voyons, lâchez-moi, voulez-vous? Il dit, et, d'un seul élan se
-dégageant de son habit qui resta entre les mains du juif, il saisit la
-fourchette à faire rôtir, et visa au gilet du facétieux vieillard une
-botte qui, si elle eût porté, l'aurait privé de sa gaieté pour six
-semaines ou deux mois pour le moins.
-
-Le juif, en cette circonstance, recula avec plus d'agilité qu'on n'eût
-pu l'attendre d'un homme de son âge, et s'emparant du pot d'étain, il
-s'apprêtait à le lancer à la tête de son adversaire, quand Charlot
-Bates, détournant en ce moment son attention par un hurlement affreux,
-changea la destination du pot, et Fagin le jeta plein de bière à la
-tête de ce dernier.
-
---Allons, maintenant, que se passe-t-il ici? murmura une grosse voix: qui
-est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est bien heureux que je n'aie
-reçu que la bière et non pas le pot, sans quoi j'aurais fait l'affaire
-à quelqu'un. Il ne me serait jamais venu à l'idée qu'un vieux voleur
-de juif puisse jeter autre chose que de l'eau, et pas même encore ça,
-à moins qu'il ne fraude la compagnie des eaux filtrées. Qu'est-ce que
-tout ça, Fagin? Ma cravate pleine de bière!
-
---Venez-vous-en ici, vous! Quéqu'vous avez à rester là à c'te porte?
-Comme si vous aviez à rougir de vot'maître!
-
-L'homme qui gronda ces mots était un fort gaillard de trente-cinq ans à
-peu près, portant une redingote de velours de coton noir, une culotte
-courte de gros drap brun tout usée, des brodequins et des bas de coton
-gris qui recouvraient des jambes massives surmontées de gros mollets; de
-ces jambes auxquelles il semble toujours manquer quelque chose, si elles
-ne sont garnies de chaînes.
-
---Venez ici, m'entendez-vous? dit-il d'un air qui n'était rien moins
-qu'engageant.
-
-Un chien blanc au poil long et sale, ayant la tête déchirée en vingt
-endroits différents, entra en rampant dans la chambre.
-
---Vous vous faites bien prier, dit l'homme. Vous êtes devenu trop fier
-sans doute pour me reconnaître en compagnie, n'est-ce pas? . . . Couchez
-là!
-
-Cet ordre fut accompagné d'un coup de pied qui envoya l'animal à
-l'autre bout de la chambre.
-
---Après qui en avez-vous donc? Vous maltraitez les garçons, vous, vieux
-ladre que vous êtes, vieux recéleur? dit l'homme s'asseyant d'un air
-délibéré. Je m'étonne qu'y n'vous assassinent pas. Si j'étais que
-d'eux je l'ferais. Si j'avais été votre apprenti, y a longtemps qu'ça
-s'rait fait, et que . . . mais non, j'aurais pas pu tirer un sou
-d'vot'peau après tout, car vous n'êtes bon à rien qu'à mettre en
-bouteille pour vous faire voir comme un phénomène de laideur; et
-j'pense bien qu'on n'en souffle pas d'assez grandes pour vous contenir.
-
---Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant. Ne parlez pas
-si haut.
-
---Pas tant de cérémonies s'il vous plaît, poursuivit le brigand, avec
-vot'air de m'appeler _monsieur_. Je sais bien où vous voulez en venir
-quand vous prenez c'ton-là; ça n'dénote rien de bon. Appelez-moi par
-mon nom, vous le connaissez bien. --Je ne le déshonorerai pas, allez,
-quand mon heure sera venue!
-
---C'est bon, c'est bon, Guillaume! dit le juif avec une abjecte
-humilité; vous me paraissez de mauvaise humeur, Guillaume?
-
---Peut-être bien, répliqua Sikes; vous n'faites pas l'effet vous-même
-d'être dans vos bons moments quand vous vous amusez à lancer des pots
-d'étain à la tête des gens, à moins que votre intention n'soit pas
-d'leur faire plus d'mal que quand vous les dénoncez, et que . . .
-
---Avez-vous perdu la tête? dit le juif prenant l'autre par la manche et
-lui montrant du doigt les enfants.
-
-Sikes pour toute réponse fit semblant de se passer un nœud coulant
-autour du cou, et laissa tomber sa tête en la secouant sur l'épaule
-droite, pantomime que le juif parut comprendre parfaitement; puis en
-termes d'argot dont sa conversation était remplie, mais qu'il est
-inutile de rapporter ici, puisqu'ils ne seraient pas compris, il demanda
-un verre de liqueur.
-
---Et n'allez pas y mettre du poison, au moins! dit Sikes posant son
-chapeau sur la table.
-
-Ceci fut dit en plaisantant; mais s'il eût pu voir le sourire amer avec
-lequel le juif se mordit la lèvre en se dirigeant vers le buffet, il
-eût pensé que la précaution n'était pas tout à fait inutile, ou que
-le désir en tout cas d'enchérir sur l'art du distillateur n'était pas
-éloigné du cœur du facétieux vieillard.
-
-Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueurs, Sikes voulut bien
-faire attention aux deux jeunes messieurs, condescendance de sa part qui
-amena une conversation dans laquelle la cause de l'arrestation d'Olivier
-fut racontée avec tels détails et changements que le Matois jugea plus
-convenable de faire selon les circonstances.
-
---J'ai bien peur, dit le juif, qu'il ne nous fasse de mauvaises affaires
-s'il vient à _jaser_.
-
---C'est encore possible, reprit Sikes avec un malin sourire; vous êtes
-_flambé_, Fagin!
-
---Et j'ai bien peur aussi, poursuivit le juif regardant l'autre fixement,
-sans paraître faire attention à la remarque qu'il venait de faire, j'ai
-bien peur que, si la mèche est découverte pour moi, elle ne le soit
-aussi pour bien d'autres, et ça deviendrait du _vilain_ pour vous encore
-plus que pour moi, mon cher Sikes.
-
---Il faut que quelqu'un aille savoir ce qui s'est passé au bureau de
-police, dit Sikes d'un ton plus bas que celui qu'il avait pris depuis
-qu'il était entré.
-
-Le juif fit un signe d'approbation.
-
---S'il n'a pas _jasé_ et qu'il soit en prison, n'y a pas d'danger
-jusqu'à c'qu'y sorte, reprit Sikes, et alors y n'faut pas l'perdre de
-vue. Faut mettre la main dessus d'une façon ou d'autre.
-
-Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.
-
-La prudence de ce plan de conduite était évidente, sans aucun doute;
-mais malheureusement il y avait un obstacle à surmonter pour le mettre
-à exécution: c'est que le Matois, Charlot, Fagin et Sikes lui-même se
-trouvaient avoir l'antipathie la plus grande pour approcher d'un bureau
-de police, pour quelque cause et quelque prétexte que ce fût.
-
-Combien de temps ils auraient pu être là à se regarder les uns les
-autres dans un état d'incertitude rien moins qu'agréable, c'est ce
-qu'on ne peut savoir. Il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, de faire
-aucune conjecture à ce sujet, car l'entrée subite de deux jeunes
-demoiselles qu'Olivier avait déjà vues auparavant ranima la
-conversation.
-
---Voilà justement notre affaire! dit Fagin. Betty ira, n'est-ce pas, ma
-chère?
-
---Où donc? demanda celle-ci.
-
---Seulement jusqu'au bureau de police, ma chère, dit le juif d'un ton
-doucereux.
-
-C'est une justice à rendre à celle-ci de dire qu'elle ne refusa pas
-positivement, mais qu'elle exprima simplement le désir _de se donner, au
-diable_ plutôt que d'y aller: excuse honnête et délicate qui prouve
-que la jeune _demoiselle_ était douée de cette politesse naturelle qui
-fait qu'on ne peut affliger son semblable par un refus formel.
-
-Le juif, un tant soit peu décontenancé de la réponse de cette
-_demoiselle_, qui était _gaiement_ (pour ne pas dire _magnifiquement_)
-parée d'une robe rouge, avec des bottines vertes et des papillotes
-jaunes, s'adressa à l'autre.
-
---Nancy, ma chère, dit-il d'un air flatteur, qu'en dis-tu?
-
---Que ça ne me va pas, Fagin, répondit Nancy. Ainsi ce n'est guère la
-peine de m'en parler.
-
---Que veux-tu dire par là? dit Sikes levant brusquement la tête.
-
---C'est comme je l'dis, Guillaume, reprit la fille avec le plus grand
-sang-froid.
-
---Pourquoi cela? répliqua Sikes. Tu es justement la personne qui
-convient; personne ne te connaît dans ce quartier.
-
---Avec ça que j'n'ai pas envie non plus qu'on me connaisse, continua
-Nancy sur le même ton; c'est plutôt _non_ que _oui_ avec moi, Guillaume.
-
---Elle ira, Fagin, dit Sikes.
-
---Non, elle n'ira pas, Fagin, s'écria Nancy.
-
---Je vous dis qu'elle ira, Fagin, répliqua Sikes.
-
-Celui-ci avait raison: à force de menaces, de promesses et de présents
-alternativement, la demoiselle en question se laissa enfin persuader.
-Elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable
-amie, ayant quitté récemment l'élégant faubourg de _Ratcliffe_ pour
-venir habiter le quartier _de Field-Lane_, qui lui est tout opposé; elle
-n'avait donc point la crainte d'être reconnue par aucune de ses
-nombreuses connaissances.
-
-En conséquence, ayant mis un tablier blanc et enfoncé ses papillotes
-sous un chapeau de paille (deux articles de parure tirés du magasin
-inépuisable du juif), Nancy se disposa à remplir sa mission.
-
---Attends un instant, ma chère, dit le juif apportant un petit panier
-couvert. Prends cela, ça donne toujours un air plus respectable.
-
---Donne-lui aussi une grosse clef, pour porter de l'autre main, Fagin,
-dit Sikes, ça ressemble mieux à une cuisinière qui va au marché.
-
---C'est vrai, reprit le juif passant une grosse clef à l'index de la
-main droite de la jeune fille. Là! . . . c'est vraiment ça!
-continua-t-il en se frottant les mains.
-
---Oh! mon frère! mon frère bien-aimé! mon cher petit frère! s'écria
-Nancy feignant le chagrin, et se tordant les mains en signe de
-désespoir, qu'est-il devenu? Où l'a-t-on emmené? Ah! par pitié,
-Messieurs, dites-moi ce qu'est devenu cet enfant; je vous en supplie,
-Messieurs, dites-le-moi!
-
-Ayant dit ces paroles du ton le plus lamentable, à la satisfaction
-indicible de ses auditeurs, Nancy se tut, jeta un regard à la compagnie,
-fit un sourire d'intelligence à chacun et disparut.
-
---Ah! c'est une fille bien adroite, mes enfants! dit le juif en secouant
-la tête d'un air grave comme un muet avertissement de suivre
-l'_illustre_ exemple qu'ils avaient devant les yeux.
-
---Elle est la gloire et l'honneur de son _sesque_, dit Sikes remplissant
-son verre et donnant un coup de son énorme poing sur la table.
-
---A sa santé! Dieu veuille que toutes les femmes lui ressemblent!
-
-Tandis qu'en son absence on faisait ainsi son éloge, l'incomparable
-jeunesse se dirigeait de son mieux vers le bureau de police, où, malgré
-quelque peu de timidité naturelle à son sexe de marcher ainsi seule
-dans les rues, elle arriva peu de temps après en toute sûreté.
-
-Prenant par les derrières du bâtiment, elle frappa doucement avec sa
-clef à la porte d'une des cellules et prêta l'oreille; comme elle
-n'entendit aucun bruit en-dedans, elle toussa et écouta encore, et,
-voyant qu'on ne répondait pas, elle appela.
-
---Olivier, dit Nancy d'une voix douce, Olivier! mon ami!
-
---Qui est là? répondit-on d'une voix faible et languissante.
-
---N'y a-t-il pas un petit garçon ici? demanda Nancy en soupirant.
-
---Non, fut-il répondu que Dieu l'en préserve!
-
-Comme aucun de ces criminels ne répondit au nom d'Olivier et ne put en
-donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de la police (le gros
-joufflu au gilet rayé dont il a déjà été parlé), et, avec des
-lamentations et des cris qu'elle rendit encore plus pitoyables en agitant
-son panier et sa clef, elle demanda son frère chéri.
-
---Il n'est pas ici, ma chère, dit ce dernier.
-
---Où est-il? dit Nancy d'un air égaré.
-
---Le monsieur l'a emmené, reprit l'autre.
-
---Quel monsieur? oh! Dieu du ciel! quel monsieur? s'écria la fille.
-
-En réponse à ces questions incohérentes, l'agent de police raconta à
-cette sœur affligée comme quoi Olivier s'était évanoui dans le bureau
-du magistrat, et comment, sur la déposition d'un témoin qui avait
-prouvé que le vol avait été commis par un autre enfant, qui s'était
-sauvé, il avait été acquitté et emmené par le plaignant à la
-demeure de ce dernier, quelque part du côté de Pentonville, d'après
-l'adresse que le monsieur avait donnée au cocher en montant dans le
-fiacre.
-
-Dans un état affreux de doute et d'incertitude, l'éplorée se retira en
-chancelant; mais à peine eut-elle franchi le seuil de la porte, que,
-reprenant sa démarche ferme et assurée, elle se rendit en toute hâte
-à la demeure du juif par le chemin le plus long et le plus détourné.
-
-Guillaume Sikes n'eut pas plus tôt connu le résultat de la démarche de
-Nancy, qu'appelant son chien brusquement et mettant son chapeau sur sa
-tête, il s'en alla sans dire adieu à la compagnie.
-
---Il faut que nous sachions où il est, mes enfants; il faut que nous le
-trouvions, dit le juif grandement troublé. Charlot, ne fais rien autre
-chose que d'aller à sa recherche, jusqu'à ce que tu nous aies rapporté
-de ses nouvelles. Nancy, ma chère, il faut que je le trouve, n'y a pas
-à dire. Je compte sur toi, ma chère; sur toi et sur le _Matois_, pour
-tout cela.
-
---Attendez! attendez! ajouta-t-il ouvrant un des tiroirs de la commode
-d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai cette
-_boutique_ ce soir. Vous savez où me trouver; ne vous arrêtez pas ici
-un instant, pas un seul instant, mes amis. Disant cela, il les poussa
-hors de la chambre, et, fermant soigneusement la porte aux verrous et à
-la clef, il tira de sa cachette la boite qu'il avait, sans le vouloir,
-découverte aux yeux d'Olivier, il se mit en devoir de cacher les montres
-et les bijoux sous ses vêtements.
-
-
-
-
-XIV. --Détails concernant le séjour d'Olivier chez M. Brownlow.
---Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig au sujet d'un message
-dont l'enfant est chargé.
-
-
-Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la
-brusque exclamation de M. Brownlow; et, le sujet du tableau ayant été
-évité avec soin, de même que ce qui pouvait avoir rapport à
-l'histoire ou à l'avenir de l'enfant, la conversation roula sur des
-choses capables de l'amuser sans exciter sa sensibilité. Il était
-encore trop faible pour se lever à l'heure du déjeuner; mais le
-lendemain, lorsqu'il descendit dans la chambre de la femme de charge, son
-premier soin fut de jeter un coup d'œil sur la muraille dans l'espoir de
-revoir la figure de la belle dame.
-
---Ah! fit la femme de charge suivant des yeux le regard d'Olivier, il est
-parti, comme vous le voyez.
-
---Je vois bien, Madame, reprit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-t-on
-ôté de là?
-
---On l'a descendu dans le salon, mon enfant, parce que M. Brownlow dit
-que, comme la vue de ce portrait paraît vous faire mal, cela pourrait
-retarder votre guérison, poursuivit la bonne dame.
-
---Oh! que non, Madame! répliqua Olivier; cela ne me faisait pas de mal,
-je vous assure; j'avais tant de plaisir à le voir!
-
---C'est bon, c'est bon! dit la dame d'un air enjoué; rétablissez-vous
-le plus vite que vous pourrez, et on le remettra à sa place, c'est moi
-qui vous le dis. Maintenant, parlons d'autre chose.
-
-Voilà tout ce qu'Olivier put savoir pour cette fois du tableau
-mystérieux; et comme la vieille dame s'était montrée si bonne envers
-lui pendant sa maladie, il essaya de porter son attention sur un autre
-objet: c'est pourquoi il prêta une oreille attentive aux récits
-nombreux qu'elle lui fit au sujet de sa fille, mariée à un grand bel
-homme, habitant tous deux la province.
-
-M. Brownlow lui fit acheter un habillement neuf, et lui laissa la
-liberté de disposer à son gré de ses vieilles hardes. Il les donna à
-un domestique, qui les vendit le jour même à un juif.
-
-Un soir qu'il était à causer avec madame Bedwin, quelques jours après
-l'aventure du portrait, M. Brownlow envoya dire que, si Olivier se
-sentait bien, il le priait de venir dans son cabinet pour causer un
-instant avec lui.
-
---Bonne Vierge Marie! s'écria madame Bedwin, lavez-vous bien vite les
-mains, et venez ensuite que je vous arrange un peu les cheveux. Si
-j'avais pu prévoir ça, je vous aurais mis un col blanc et je vous
-aurais fait propre comme un sou.
-
-Olivier se lava les mains, selon que la bonne dame le lui avait dit; et,
-quoique celle-ci regrettât beaucoup de n'avoir seulement pas le temps de
-plisser la petite collerette de son jeune protégé, il avait vraiment si
-bonne mine qu'elle ne put s'empêcher de dire en le regardant des pieds
-à la tête, qu'elle ne savait réellement pas s'il lui aurait été
-possible, lors même qu'elle eût été prévenue longtemps d'avance,
-d'opérer en lui un plus grand changement en mieux.
-
-Ainsi encouragé par ces paroles de la bonne dame, Olivier entra dans le
-cabinet de Brownlow, après avoir frappé doucement à la porte. C'était
-une jolie petite pièce remplie de livres, ayant vue sur des jardins
-superbes. À une table auprès de la croisée était assis ce monsieur
-avec un volume à la main. Il posa son livre sur la table à la vue
-d'Olivier, et lui dit de venir s'asseoir auprès de lui.
-
---Maintenant, dit M. Brownlow prenant un ton plus doux et plus sérieux
-cependant, j'ai besoin que vous prêtiez une oreille attentive à ce que
-je vais vous dire, mon ami. Je vous parlerai à cœur ouvert, persuadé
-que je suis que vous êtes aussi capable de me comprendre que bien des
-personnes plus âgées que vous.
-
---Oh! ne me parlez pas de me renvoyer, Monsieur, je vous en conjure!
-s'écria l'enfant effrayé du ton avec lequel M. Brownlow fit cet exorde.
-Ne m'exposez pas à errer de nouveau dans les rues! Gardez-moi ici comme
-domestique! Ne me renvoyez pas à l'affreux endroit d'où je viens! ayez
-pitié d'un pauvre enfant, Monsieur, je vous en supplie!
-
---Mon cher enfant, dit le vieux monsieur touché de l'accent avec lequel
-Olivier fit cet appel soudain à sa sensibilité, vous n'avez pas besoin
-de craindre que je vous abandonne, à moins que vous ne m'en donniez le
-sujet.
-
---Jamais, Monsieur! jamais, je vous assure! répliqua Olivier.
-
---J'ai tout lieu de le croire, reprit à son tour le vieux monsieur;
-j'espère bien que vous ne m'en donnerez jamais le sujet. J'ai déjà
-été trompé auparavant par des gens à qui j'ai voulu faire du bien
-malgré cela, je me sens tout disposé à vous accorder ma confiance, et
-je suis plus intéressé en votre faveur que je ne puis m'en rendre
-compte à moi-même. Les personnes qui ont possédé mon affection la
-plus tendre reposent en paix dans la tombe; mais, quoique la joie et le
-bonheur de ma vie les y aient suivies, je n'ai pas fait un cercueil de
-mon cœur, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces
-émotions. Une profonde affliction n'a fait que les rendre plus fortes,
-et cela doit être, car elle épure notre cœur. C'est bien, c'est bien,
-poursuivit-il d'un air enjoué; je dis cela, parce que vous avez un jeune
-cœur, et que, sachant que j'ai eu de grands chagrins, vous éviterez
-avec plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin,
-sans un seul ami sur la terre; toutes les recherches que j'ai faites à
-ce sujet confirment votre rapport; racontez-moi votre histoire, d'où
-vous venez, qui vous a élevé, et comment vous vous êtes trouvé en
-compagnie de ceux avec qui je vous ai vu. Dites-moi la vérité, et si je
-vois que vous n'ayez commis aucun crime, vous ne serez jamais sans ami
-tant que je vivrai.
-
-Les sanglots d'Olivier lui ôtèrent la parole pendant quelques instants,
-et comme il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme,
-et, de là emmené par M. Bumble au dépôt de mendicité, deux coups de
-marteau qui partaient d'une main impatiente se firent entendre à la
-porte de la rue, et presque aussitôt la domestique vint annoncer M.
-Grimwig.
-
---Monte-t-il? demanda M. Brownlow.
-
---Oui, Monsieur, répondit celle-ci; il s'est informé s'il y avait des
-_muffins_ à la maison, et comme je lui ai répondu que oui, il a dit
-qu'il était venu pour prendre le thé avec vous.
-
-M. Brownlow sourit, et se tournant vers Olivier:
-
---M. Grimwig, dit-il, est une vieille connaissance. Il ne faut pas faire
-attention s'il a les manières un peu brusques, c'est un digne homme, du
-reste, et que j'estime sincèrement.
-
---Faut-il que je descende, Monsieur? demanda Olivier.
-
---Non pas, reprit M. Brownlow, je préfère que vous restiez.
-
-En ce moment parut un gros individu boitant tout bas d'une jambe et
-s'appuyant sur une canne énorme. Il avait l'habitude, en parlant, de
-pencher sa tête d'un côté et de la tourner en manière de spirale,
-comme le fait un perroquet. C'est dans cette attitude, qu'ayant à la
-main un petit morceau d'écorce d'orange qu'il tenait à bras tendu, il
-s'écria d'une voix rauque et chagrine:
-
---Tenez! voyez-vous bien ceci? N'est-ce pas la chose la plus
-extraordinaire et la plus surprenante, que je ne puisse entrer dans
-aucune maison sans y trouver un morceau d'orange dans l'escalier! j'ai
-déjà été estropié une fois avec de l'écorce d'orange, et je sais
-que l'écorce d'orange sera ma mort; oui, j'en suis certain, l'écorce
-d'orange causera ma mort. J'en _mangerais ma tête_, que l'écorce
-d'orange sera ma mort!
-
-C'était l'offre avec laquelle M. Grimwig appuyait presque toutes les
-assertions qu'il faisait. Ce qui rendait la chose d'autant plus
-extraordinaire en ce cas, c'est que, en admettant même (en faveur de
-l'argument) que les progrès scientifiques fussent portés à ce point de
-donner à un homme la facilité de manger sa propre tête, s'il était
-bien résolu à le faire, celle du susdit monsieur était tellement
-grosse, que l'homme le plus ardent à prouver cette possibilité physique
-n'eût jamais été assez téméraire pour espérer d'en venir à bout en
-un seul repas, abstraction faite d'une couche épaisse de poudre dont
-elle était garnie.
-
---J'en mangerais ma tête! répéta M. Grimwig frappant de son bâton sur
-le parquet en apercevant Olivier. Allons! qu'est-ce que c'est que ça?
-ajouta-t-il, faisant deux ou trois pas en arrière.
-
---C'est le petit Olivier Twist dont je vous ai parlé, dit M. Brownlow.
-
-Olivier fit un salut.
-
---Vous ne voulez pas dire que c'est cet enfant qui a eu la fièvre, je
-pense? dit M. Grimwig reculant encore. Attendez un peu! ne dites rien!
-M'y voilà! ajouta-t-il brusquement, perdant toute crainte de la fièvre,
-enchanté qu'il était de sa découverte; c'est cet enfant qui a mangé
-une orange, et qui en aura jeté l'écorce dans l'escalier! Si ce n'est
-pas lui, je veux manger ma tête et la sienne par-dessus le marché!
-
---Non; vous vous trompez; il n'a pas mangé d'orange, dit en souriant M.
-Brownlow. Allons, posez là votre chapeau, et parlez à mon jeune ami.
-
---C'est là le garçon dont vous m'avez parlé, n'est-ce pas? dit enfin
-M. Grimwig.
-
---C'est lui-même, répondit M. Brownlow, faisant un signe de tête
-amical à Olivier.
-
---Eh bien! comment vous portez-vous, mon garçon? reprit Grimwig.
-
---Beaucoup mieux, Monsieur, je vous remercie, répondit Olivier.
-
-M. Brownlow, craignant que son singulier ami ne dit quelque chose de
-désagréable à son jeune protégé, pria celui-ci d'aller dire à
-madame Bedwin qu'ils étaient prêts pour le thé, ce qui fit d'autant
-plus de plaisir à l'enfant, que les manières du nouveau venu ne lui
-revenaient qu'à moitié.
-
---Ne trouvez-vous pas que cet enfant est intéressant? demanda M.
-Brownlow.
-
---Je ne sais pas trop, reprit sèchement Grimwig.
-
---Vous ne savez pas?
-
---Non, en vérité. Je ne vois pas de différence dans les enfants; ne
-connais que deux espèces d'enfants: les uns pâles et fluets, et autres
-colorés et joufflus.
-
---Et dans quelle catégorie rangez-vous Olivier?
-
---Dans celle des fluets. J'ai un de mes amis qui a un gros garçon bouffi
-(un beau garçon qu'ils appellent ça), avec une tête comme une boule,
-des joues rouges et des yeux étincelants, un enfant horrible, quoi? dont
-le corps et les membres semblent forcer les coutures de ses habits, ayant
-avec tout cela une voix de pilote et un appétit de loup. Je le connais,
-le monstre!
-
---Allons! dit M. Brownlow, ce n'est pas là le défaut d'Olivier; ainsi
-il ne peut exciter votre courroux.
-
---Sans doute, il n'a pas ce défaut-là, mais il peut en avoir de pires.
-
-En ce moment M. Brownlow toussa avec impatience; ce qui parut faire grand
-plaisir à M. Grimwig.
-
---Oui, je le répète, dit ce dernier, il peut en avoir de pires. D'où
-vient-il? qui est-il? et quel est-il? . . .
-
-Il a eu la fièvre. Qu'est-ce que cela prouve? La fièvre n'est pas
-particulière aux honnêtes gens, du moins que je sache. Les méchantes
-gens n'ont-ils pas aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu, dans
-la Jamaïque, un homme qui s'est fait pendre pour avoir assassiné son
-maître; il avait eu six fois la fièvre. On ne l'a pas recommandé pour
-cela à la clémence de la cour, pouah! c'te bêtise!
-
-Le fait est que, dans le fond de son cœur, M. Grimwig était fortement
-disposé à convenir que l'air et les manières d'Olivier parlaient en sa
-faveur, mais il était disposé plus que jamais à contredire, excité
-qu'il était d'ailleurs par l'écorce d'orange; et comme il avait mis
-dans sa tête que personne ne lui ferait avouer si un enfant était bien
-ou non, il avait résolu dès l'abord de combattre l'opinion de son ami.
-
-Aussi, lorsque celui-ci eut avoué qu'il ne pouvait répondre d'une
-manière satisfaisante à aucune de ses questions, et qu'il avait
-attendu, pour interroger Olivier sur ses antécédents, que ce dernier
-fût mieux portant, M. Grimwig ricana malicieusement, et demanda d'un air
-moqueur si la femme de chambre avait coutume de compter l'argenterie
-chaque soir; parce que si un de ces quatre matins il ne lui manquait pas
-deux ou trois cuillers, il mangerait, etc., etc.
-
---Et quand devez-vous entendre le récit fidèle et circonstancié de la
-vie et des aventures d'Olivier Twist? demanda Grimwig à M. Brownlow vers
-la fin du repas, lorgnant en même temps Olivier du coin de l'œil.
-
---Demain matin, répondit M. Brownlow. Je préfère qu'il soit seul avec
-moi pour cela. Venez me trouver demain matin à dix heures, mon ami,
-continua-t-il en s'adressant à Olivier.
-
---Oui, Monsieur, reprit l'enfant avec quelque hésitation, honteux de se
-voir observé si attentivement par M. Grimwig.
-
---Voulez-vous parier qu'il n'ira pas vous trouver demain matin? dit tout
-bas ce dernier à l'oreille de M. Brownlow. Je l'ai vu hésiter; il vous
-trompe, mon cher.
-
---Je jurerais que non, dit M. Brownlow avec chaleur.
-
---S'il ne vous trompe pas, reprit l'autre, je veux bien . . . (Et le
-bâton de retentir sur le parquet.)
-
---Je répondrais sur ma vie que cet enfant dit la vérité, dit M.
-Brownlow frappant du poing sur la table.
-
---Et moi, sur ma tête, qu'il vous trompe, reprit l'autre frappant aussi
-sur la table.
-
---Nous verrons bien, dit M. Brownlow cherchant à cacher son dépit.
-
---Oui, c'est ce que nous verrons, repartit Grimwig avec un sourire
-moqueur, c'est ce que nous verrons!
-
-Comme si le sort l'eût fait exprès, madame Bedwin entra sur ces
-entrefaites, apportant un petit paquet de livres que M. Brownlow avait
-achetés le matin même du bouquiniste qui a déjà figuré dans cette
-histoire, et, l'ayant posé sur la table, elle se disposait à sortir de
-la chambre.
-
---Dites au garçon d'attendre, madame Bedwin, dit M. Brownlow, il y a
-quelque chose à remporter.
-
---Il est parti, Monsieur, reprit madame Bedwin.
-
---Rappelez-le, c'est important, répliqua M. Brownlow. Cet homme n'est
-pas riche, et ces livres ne sont pas payés: il y a aussi d'autres livres
-à remporter.
-
-La porte de la rue fut ouverte; Olivier courut d'un côté et la bonne de
-l'autre, tandis que, du perron, madame Bedwin appelait le garçon; mais
-celui-ci était déjà bien loin, et Olivier, ainsi que la bonne,
-revinrent tout essoufflés sans avoir pu le rejoindre.
-
---J'en suis vraiment fâché, s'écria M. Brownlow; j'aurais désiré que
-ces livres fussent reportés ce soir.
-
---Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig avec malice; vous êtes sûr
-qu'il les remettra fidèlement.
-
---Oh! oui, Monsieur, laissez-moi les reporter, je vous en prie dit
-Olivier; je courrai tout le long du chemin; j'aurai bientôt fait.
-
-M. Brownlow allait dire qu'Olivier ne devait sortir pour quelque cause
-que ce fût, lorsqu'un coup d'œil malin de son vieil ami le détermina
-à laisser partir l'enfant qui, par un prompt retour, prouverait
-sur-le-champ à ce dernier l'injustice de ses soupçons, sur ce point du
-moins.
-
---Eh bien! oui, vous irez, mon ami, dit M. Brownlow. Les livres sont sur
-une chaise près de mon bureau; montez les chercher.
-
-Olivier, enchanté de pouvoir se rendre utile, apporta les livres sous
-son bras avec beaucoup d'empressement, et attendit, la casquette à la
-main, qu'on lui expliquât ce qu'il avait à faire.
-
---Vous direz, ajouta M. Brownlow regardant fixement M. Grimwig, vous
-direz que vous venez porter ces livres et payer en même temps les quatre
-livres dix shillings que je dois. Voici un billet de banque de cinq
-livres; vous aurez dix shillings à me remettre.
-
---Je ne serai pas dix minutes, dit Olivier tout joyeux.
-
-En même temps, il serra le billet de banque dans la poche de sa veste,
-qu'il boutonna jusqu'en haut, mit les livres sous son bras, et, ayant
-fait un salut respectueux, il sortit. Madame Bedwin le suivit jusqu'à la
-porte de la rue, lui donnant des renseignements sur le plus court chemin,
-sur le nom et l'adresse du libraire, toutes choses qu'Olivier dit très
-bien comprendre; et, lui ayant recommandé en outre de bien prendre garde
-de ne pas attraper un rhume, la bonne dame le laissa enfin partir.
-
---Que Dieu le bénisse! dit-elle en le regardant s'éloigner. Je ne sais
-pas pourquoi, mais je n'approuve pas qu'on le laisse ainsi partir.
-
-En ce moment, Olivier tourna gaiement la tête et fit un signe gracieux
-avant que d'entrer dans une autre rue. Madame Bedwin lui rendit son salut
-en souriant; et ayant fermé la porte, elle se retira dans sa chambre.
-
-Voyons un peu, dit M. Brownlow, tirant sa montre de son gousset et la
-posant sur la table. Il sera de retour dans vingt minutes au plus tard.
-Il fera nuit alors.
-
---Comptez-vous vraiment qu'il reviendra? demanda M. Grimwig.
-
---Et vous, ne le croyez-vous pas? dit en souriant M. Brownlow. M.
-Grimwig, déjà porté à la contradiction, le fut encore bien davantage,
-excité qu'il était par le sourire confiant de son ami.
-
---Non, dit-il en donnant un coup de poing sur la table; je ne le crois
-pas. Ce garçon a un habillement tout neuf sur le corps, un paquet de
-livres précieux sous le bras, et un billet de banque de cinq livres dans
-sa poche, il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de
-vous. Si jamais il revient dans cette maison, je veux manger ma tête!
-Disant cela, il approcha sa chaise de la table, et les deux amis
-attendirent en silence, la montre devant eux.
-
-
-
-
-XV. --Montrant jusqu'à quel point le vieux juif et mademoiselle Nancy
-aimaient Olivier.
-
-
-Cependant Fagin, Sikes et Nancy déguisée en cuisinière s'étaient
-réunis dans un cabaret du plus sale quartier de Londres, et là ils
-tenaient conseil en compagnie du chien au long poil blanc et sale. Sikes
-toujours bourru, le juif plus obséquieux, et Nancy déterminée plus que
-jamais à se mettre à l'_affût_ pour surprendre Olivier.
-
---Allons, tu vas te mettre en chasse, n'est-ce pas, Nancy? dit Sikes en
-lui présentant un verre.
-
---Oui, Guillaume, répondit la fille après avoir avalé la liqueur d'un
-seul trait; et j'en ai bien assez, Dieu merci! Le pauv'p'tit a été
-malade et obligé de garder le lit; et . . .
-
---Ah! chère Nancy! dit Fagin levant la tête.
-
-Soit qu'un coup d'œil significatif et un froncement des sourcils rouges
-du juif avertirent Nancy qu'elle allait être trop communicative, c'est
-ce qu'il nous importe peu de savoir; le fait seul est ce à quoi nous
-attachons de l'importance: qu'elle se tut, et, souriant gracieusement à
-Sikes, elle amena la conversation sur un autre sujet. Peu après, le
-vieux Fagin fut pris d'une toux si violente, que Nancy, jetant son châle
-sur ses épaules, déclara qu'il était temps de partir. Sikes, qui
-allait du même côté une partie du chemin, exprima son intention de
-l'accompagner; et ils sortirent ensemble, suivis, à peu de distance, du
-chien qui sortit d'une petite cour aussitôt que son maître fut hors de
-sa vue. Le vieux juif mit la tête à la porte de la salle aussitôt que
-Sikes fut parti, et, le regardant longer l'allée obscure et étroite, il
-lui montra le poing en proférant d'horribles imprécations et en
-grinçant les dents; après quoi il se rassit à la table, où il fut
-bientôt enseveli profondément dans les pages intéressantes de la
-_Gazette des Tribunaux_.
-
-Pendant ce temps-là, Olivier, ne se doutant guère qu'il était si près
-de la demeure du facétieux vieillard, se dirigeait vers la boutique du
-libraire. Quand il fut dans Clerkenwell, il prit par mégarde une rue
-qui, bien que parallèle, le détournait cependant un peu de son chemin;
-mais, ne s'apercevant de sa méprise que quand il l'eut parcourue aux
-deux tiers, et sachant d'ailleurs qu'elle le conduisait dans la même
-direction, il ne jugea pas à propos de revenir sur ses pas, et il
-avança bon train, avec ses livres sous son bras.
-
-Tout en marchant, il pensait en lui-même combien il devait se trouver
-heureux et content, et ce qu'il ne donnerait pas pour voir: seulement le
-petit Richard qui, battu et manquant de pain, était peut-être bien en
-train de pleurer en ce moment même, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie
-par la voix d'une femme, criant à tue-tête:
-
---O mon cher frère! Et à peine eut-il tourné la tête pour voir qui
-c'était, qu'il se sentit étroitement pressé par deux bras vigoureux
-lourdement passés autour de son cou.
-
---Laissez-moi tranquille! cria-t-il en se débattant. Laissez-moi aller!
-Qui êtes-vous? Pourquoi m'arrêtez-vous?
-
-La réponse à ceci fut une foule de doléances et de lamentations de la
-part de la jeune fille qui l'embrassait avec transport, et qui avait un
-petit panier et une grosse clef à la main.
-
---Ah! grâce à Dieu, dit-elle, je l'ai enfin trouvé! Olivier! Olivier!
-méchant enfant que tu es de m'avoir rendue si malheureuse à ton sujet!
-Viens, viens avec moi à la maison. Dieu! c'est donc bien lui! O bonheur!
-je l'ai donc retrouvé!
-
-Au milieu de ces exclamations incohérentes, la jeune fille tomba dans un
-accès qui fit tellement craindre pour ses jours, que quelques femmes,
-attirées par ses cris, demandèrent à un garçon boucher, à la
-chevelure luisante de suif, qui se trouvait là par hasard, s'il ne
-ferait pas bien d'aller chercher le médecin; ce à quoi celui-ci, qui
-était d'une nature assez lente (pour ne pas dire indolente), répondit
-qu'il ne pensait pas que ce fût nécessaire.
-
---Oh! non, non! Ne faites pas attention, dit Nancy saisissant la main
-d'Olivier; je me sens bien mieux maintenant. Allons! viens-t'en vite à
-la maison, toi, petit malheureux!
-
---Quoi qu'y n'y a, mam'zelle? demanda une des femmes.
-
---Oh! Madame, répondit la fille, il y a un mois qu'il s'est sauvé de
-chez son père et sa mère (personnes très respectables et de bons
-ouvriers), et il s'est joint à une bande de voleurs et de mauvais
-sujets; au point que sa pauv'mère en est presque morte de chagrin!
-
---Petit misérable! dit une femme.
-
---Veux-tu bien vite t'en retourner chez vous, toi, petit sauvage! reprit
-une autre.
-
---Ce n'est pas vrai! s'écria Olivier grandement alarmé. Je ne la
-connais pas! Je n'ai pas de sœur, ni de père, ni de mère! Je suis
-orphelin! Je demeure à Pentonville!
-
---Oh! faut-il être effronté pour soutenir des choses pareilles! dit
-Nancy.
-
---Quoi! c'est Nancy! s'écria Olivier, qui, la reconnaissant enfin,
-recula d'étonnement.
-
---Vous voyez bien qu'il me connaît! reprit Nancy, faisant un appel aux
-assistants: il ne peut pas faire autrement! Aidez-moi à le ramener chez
-nous, comme de braves gens que vous êtes, ou bien il tuera son père et
-sa mère, et j'en mourrai de chagrin!
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? dit un homme sortant précipitamment d'un
-cabaret, suivi d'un chien blanc tout crotté. Oh! c'est le petit Olivier!
-Veux-tu bien vite retourner avec ta pauvre mère, toi, petit vaurien! et
-plus vite que ça!
-
---Je ne leur appartiens pas! Je ne les connais pas! Au secours! au
-secours! cria l'enfant cherchant à se débarrasser des mains de l'homme.
-
---Ah! tu cries au secours! reprit celui-ci. Je m'en vas t'en donner du
-secours, petit drôle. Qu'est-ce que c'est que ces livres que tu as là?
-Tu les auras volés, sans doute? Donne-moi ça bien vite!
-
-Disant cela, il lui arracha les volumes des mains, et lui donna un grand
-coup de poing sur la tête.
-
---C'est ça! dit un homme qui regardait par la fenêtre d'un grenier.
-C'est le seul moyen de lui faire entendre raison.
-
-N'y a pas de doute! s'écria un menuisier à moitié endormi en jetant un
-regard approbateur à celui qui venait de parler.
-
---Ça lui fera du bien! dirent les deux femmes.
-
---Et c'est justement pour ça qu'je n'veux pas qu'y s'en passe, reprit le
-brigand saisissant Olivier au collet et lui assénant un autre coup de
-poing. Veux-tu avancer, toi, petit vaurien! À moi, César, à moi!
-poursuivit-il en s'adressant à son chien.
-
-Affaibli par la maladie qu'il venait de faire, interdit par les coups et
-par une attaque si subite, épouvanté par l'affreux grognement du chien
-et la brutalité de l'homme, et accablé par la conviction des assistants
-qui le prenaient pour ce qu'il n'était pas, que pouvait ce pauvre enfant
-en cette occurrence? L'obscurité de la nuit, dans un tel quartier,
-rendait tout secours improbable et toute résistance inutile. En moins de
-rien, il fut entraîné dans un labyrinthe de cours sombres et étroites,
-avec une telle rapidité, que les quelques cris qu'il osa proférer ne
-furent point entendus; et l'eussent-ils été, d'ailleurs, qu'il n'y
-avait personne pour y faire attention . . .
-
-Les réverbères étaient allumés partout; madame Bedwin attendait avec
-anxiété à la porte de la cour; la domestique avait couru vingt fois
-jusqu'au bout de la rue pour voir si elle ne rencontrerait pas Olivier,
-et les deux amis étaient dans le salon, sans lumière, ayant toujours la
-montre devant eux.
-
-
-
-
-XVI. --De ce que devint Olivier, après avoir été réclamé par Nancy.
-
-
-Après avoir traversé un certain nombre de cours et de ruelles, ils se
-trouvèrent enfin sur une grande place qui, à en juger par les claies et
-les parcs dont elle se trouvait garnie, devait être un marché aux
-bestiaux. Sikes alors ralentit le pas, la jeune fille étant incapable de
-le suivre plus longtemps, au train dont il les avait entraînés, et se
-tournant vers Olivier il lui ordonna brusquement de donner la main à
-Nancy.
-
---Entends-tu c'que j'te dis? gronda Sikes, s'apercevant que l'enfant
-hésitait et regardait autour de lui.
-
-Ils étaient dans un endroit très sombre, tout à fait éloigné des
-passants, et Olivier ne devina que trop bien que la résistance serait
-inutile. Il tendit donc à Nancy sa main, que celle-ci tint étroitement
-serrée dans la sienne.
-
---Maintenant donne-moi celle-ci! continua Sikes, s'emparant de l'autre
-main.
-
---Ici, César! (Le chien leva la tête et se mit à grogner.) Tu vois
-bien ce garçon? poursuivit-il montrant du doigt le gosier de l'enfant et
-faisant d'horribles jurements, s'il a le malheur de remuer seulement les
-lèvres, mords-moi ça! tu comprends?
-
-Le chien grogna de nouveau, et, léchant ses babines, il regarda Olivier
-comme s'il se réjouissait à l'avance de lui sauter à la gorge.
-
---Il le fera comme je le dis, reprit Sikes, jetant à l'animal un regard
-féroce en signe d'approbation. Maintenant, mon jeune camarade, ça te
-regarde, crie tant qu'y t'f'ra plaisir; le chien t'aura bientôt imposé
-silence! Allons, marche donc, petit vaurien!
-
-César remua la queue, à ces paroles affectueuses de son maître,
-auxquelles il n'était pas accoutumé; et faisant un grognement en signe
-d'avertissement et dans l'intérêt d'Olivier, il prit les devants et
-ouvrit la marche.
-
-C'était le marché de Smithfield qu'ils traversaient: c'eût été
-Grosvenor-Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était
-sombre et brumeuse, les lumières des boutiques avaient peine à se faire
-jour à travers l'épais brouillard qui grossissait à chaque instant, et
-qui ajoutait à la solitude et à la tristesse du lieu, en même temps
-qu'il rendait l'incertitude d'Olivier plus affreuse et plus accablante.
-
-Ils parcoururent pendant près d'une heure de petites rues sales et peu
-fréquentées, où les quelques personnes qu'ils rencontrèrent parurent,
-aux yeux de l'enfant, occuper le même rang que M. Sikes dans la
-société. À la fin, ils enfilèrent une rue plus étroite et plus sale
-encore que les autres, habitée en grande partie par des fripiers; et le
-chien alors courant en avant, comme s'il eût été certain que sa
-vigilance était maintenant inutile, s'arrêta devant une boutique qui
-était fermée et qui ne paraissait pas être occupée, car la maison
-menaçait ruine, et un écriteau annonçant qu'elle était à louer
-était cloué négligemment sur la porte comme s'il eût été là depuis
-bien des années.
-
---Nous y voilà! dit Sikes après avoir jeté un coup d'œil autour de
-lui.
-
-Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit résonner une
-sonnette de l'intérieur. Ils allèrent se placer près d'un réverbère
-en face, et attendirent là quelques instants. Une fenêtre à châssis
-fut levée doucement, et, peu après, la porte s'ouvrit avec la même
-précaution. Sikes alors, sans plus de cérémonie, prit l'enfant par le
-collet, et en moins de rien ils furent tous trois dans la maison. Ils
-attendirent, dans l'obscurité la plus profonde, que la personne qui leur
-avait ouvert eût refermé la porte aux verrous et à la clef.
-
---Il n'y a personne ici? demanda Sikes.
-
---Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître.
-
---Le vieux y est-il? poursuivit le brigand.
-
---Oui, répliqua la voix; et il a été joliment sur les épines en vous
-attendant. Avec ça qu'y n's'ra pas content de vous voir! non, s'cusez!
-pu qu'ça d'satisfaction!
-
-Le style de cette réponse et le ton avec lequel elle fut faite étaient
-familiers aux oreilles d'Olivier; mais il ne put apercevoir la figure de
-l'interlocuteur.
-
---Eclaire-nous un peu, dit Sikes, si tu ne veux pas que nous nous
-cassions l'cou, ou que nous marchions sur les pattes du chien. Prenez
-garde à vos jambes, d'abord, si vous lui marchez sur les pattes, je
-n'vous dis qu'ça!
-
---Attendez un moment, je m'en vais chercher de la lumière, reprit la
-voix.
-
-Le bruit des pas d'une personne qui s'éloignait se fit entendre, et
-aussitôt après parut en personne M. Jack Dawkins, autrement le _fin
-Matois_, tenant à la main une chandelle plantée dans un bâton fendu.
-Il se contenta de faire une grimace à Olivier pour renouveler
-connaissance avec lui, et fit signe aux visiteurs de le suivre. Ils
-descendirent l'escalier, traversèrent une cuisine dépourvue
-d'ustensiles, et ouvrant la porte d'une chambre basse, d'où s'exhalait
-une odeur fétide, ils furent reçus au milieu d'éclats de rire et
-d'acclamations de joie.
-
---Oh! c'te bonne farce! s'écria maître Bates n'en pouvant plus de rire.
-C'est pourtant lui! Mais voyez donc, Fagin! Fagin, regardez-le donc! Ah!
-Dieu, quelle fameuse farce! Y a d'quoi en mourir de rire! Tenez-moi donc,
-quelqu'un, que je rie tout à mon aise!
-
-Disant cela, maître Bates se laissa tomber à plat ventre par terre, et
-pendant plus de cinq minutes, donnant un libre cours à sa folle gaieté,
-il se frappait le dos avec ses talons; après quoi, se relevant, il prit
-la chandelle des mains du Matois, et, s'approchant d'Olivier, il tourna
-autour de lui pour l'examiner, tandis que le juif, ôtant son bonnet de
-coton, salua respectueusement et à diverses reprises le pauvre enfant
-qui les regardait d'un air effaré. Pendant ce temps-là, le Matois, qui
-était d'un caractère plus posé et qui compromettait rarement sa
-dignité quand il s'agissait d'_affaires sérieuses_ relatives à sa
-_profession_, vidait les poches du petit malheureux avec la plus
-scrupuleuse attention.
-
---Voyez donc sa _pelure_, Fagin! dit Charlot approchant la chandelle si
-près de l'habillement neuf d'Olivier, qu'il manqua y mettre le feu.
-Voyez donc sa _pelure_! Du drap _coq_ et la coupe dans le _chique_!
-S'cusez, pu qu'ça d'élégance! Et ses livres donc! ça lui donne tout
-à fait l'air _monsieur_, n'est-ce pas, Fagin?
-
---Charmé de vous voir si bien portant, mon cher! dit le juif saluant
-Olivier avec une humilité affectée. Le Matois vous donnera d'autres
-habits, mon cher, dans la crainte que vous ne gâtiez ceux-ci, qui sont
-pour les dimanches. Pourquoi n'avez-vous pas écrit que vous veniez, mon
-cher? Nous aurions eu quelque chose de chaud pour votre souper.
-
-À ces mots maître Bates partit d'un éclat de rire si grand, que Fagin
-lui-même se dérida et que le Matois sourit. Mais comme ce dernier tira
-en ce moment le billet de banque de la poche d'Olivier, on ne saurait
-dire si c'est la bouffonnerie de Charlot, ou la découverte du billet,
-qui excita son sourire.
-
---Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? dit Sikes, s'avançant vers le juif
-en même temps que celui-ci s'emparait de la bank-note. Cela
-m'appartient, Fagin!
-
---Non, non, Guillaume, c'est à moi, mon cher! Vous aurez les livres.
-
---Si cela ne m'appartient pas, dit Sikes, mettant son chapeau d'un air
-déterminé, à moi et à Nancy (ce qui est la même chose), je vas
-remmener cet enfant!
-
-Le juif tressaillit: ainsi fit Olivier, quoique pour un motif bien
-différent; car il espérait que sa liberté serait le résultat de la
-dispute.
-
---Allons! donnez-moi ça! voulez-vous? dit Sikes.
-
---Ce n'est pas bien, Guillaume! Ce n'est pas bien du tout; n'est-ce pas,
-Nancy? dit le juif.
-
---Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, j'vous dis
-encore une fois! Pensez-vous que Nancy et moi nous n'ayons rien autre
-chose à faire que de passer un temps précieux à aller à la
-découverte et à enlever tous les enfants qui se _feront pincer_ à
-cause de vous? Donnez-moi ça, vous! vieil avare, vieux squelette, vieux
-meuble!
-
-En parlant ainsi, Sikes s'empara du billet de banque, que le juif tenait
-entre le pouce et l'index; et envisageant celui-ci avec le plus grand
-sang-froid, il le plia en cinq ou six et l'enferma dans un nœud qu'il
-fit au mouchoir qu'il portait autour de son cou.
-
---C'est pour la peine que nous nous sommes donnée, dit Sikes rattachant
-sa cravate; et c'n'est pas encore moitié de ce que ça vaut: et bien
-sûr encore! Vous pouvez garder les livres, si vous aimez la lecture;
-sinon, vous les vendrez.
-
---Ils sont bien écrits! dit Charlot, qui parcourut un des volumes en
-faisant mille grimaces. Beau style! Expressions élégantes! N'est-ce
-pas, Olivier? Et voyant la mine piteuse que faisait l'enfant en regardant
-ses persécuteurs, maître Bates, qui était doué d'un esprit caustique
-et qui avait un goût décidé pour le _burlesque_, se mit à rire aux
-éclats et à faire plus de bruit qu'auparavant.
-
---Ils appartiennent au vieux monsieur! dit Olivier se tordant les mains;
-à ce bon et respectable monsieur qui m'a emmené chez lui et qui a eu
-soin de moi quand j'étais malade et que j'allais mourir. Oh! je vous en
-supplie, envoyez-les-lui! Renvoyez-lui l'argent et les livres! Gardez-moi
-ici toute ma vie; mais, pour l'amour de Dieu, renvoyez-lui ce qui lui
-appartient! Il croira que je l'ai volé! La bonne dame et toutes les
-personnes de la maison, qui ont eu tant de bontés pour moi, me prendront
-pour un voleur! Oh! ayez pitié de moi! Renvoyez les livres et l'argent!
-
-Ayant dit ces paroles avec l'accent du plus violent désespoir, Olivier
-se jeta aux pieds du juif en joignant les mains d'un air suppliant.
-
---L'enfant a raison, dit Fagin jetant un regard furtif autour de lui et
-fronçant ses sourcils rouges. Tu as raison, Olivier, tu as parfaitement
-raison. Ils penseront que tu as volé l'argent et les livres. Ah! ah!
-poursuivit-il en ricanant et en se frottant les mains, ça n'pouvait pas
-mieux s'trouver, quand même nous aurions pris nos mesures pour ça.
-
---Sans doute que ça n'pouvait pas mieux s'trouver, répliqua Sikes.
-C'est ce qui m'est venu tout de suite à l'idée, quand je l'ai vu
-traverser Clerkenwell avec ses livres sous le bras. Ce sont des gens
-pieux, sans quoi ils n'l'auraient pas reçu chez eux; et ils ne le
-réclameront pas, de peur d'être obligés de le poursuivre devant les
-tribunaux et de l'faire enfermer. Il est assez en sûreté comme ça.
-
-Jusque-là Olivier les avait regardés l'un et l'autre alternativement
-d'un air égaré, sans trop, comprendre ce qu'ils voulaient dire; mais
-quand Sikes eut fini de parler, il se releva tout à coup, s'échappa de
-la chambre, sans savoir où il allait, appelant à son secours et faisant
-retentir toute la maison de ses cris.
-
---Appelle ton chien, Guillaume! s'écria Nancy, courant se placer devant
-la porte, et la refermant sur le juif et ses deux élèves qui s'étaient
-élancés à la poursuite d'Olivier, appelle ton chien! il va dévorer ce
-garçon!
-
---Il le mérite bien! cria Sikes, faisant tous ses efforts pour se
-dégager des mains de la fille. Ôte-toi de là, toi! Lâche-moi, j'te
-dis, ou j'te vas briser le crâne contre la muraille!
-
---Ça m'est égal, Guillaume! ça m'est bien égal! dit celle-ci se
-débattant pour conserver son poste. Cet enfant ne sera pas déchiré par
-le chien, que tu ne m'aies tuée auparavant!
-
---Ah! c'est comme ça! dit Sikes, grinçant des dents. Ça n'va pas
-tarder, si tu n'te r'tires pas!
-
-Disant cela, le brigand jeta la fille de toute sa force à l'autre bout
-de la chambre, juste au moment où le juif et les deux garçons
-rentrèrent ramenant Olivier.
-
---Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Fagin.
-
---Elle est devenue folle, je pense, dit Sikes d'un air farouche.
-
---Non, elle ne l'est pas, dit Nancy pâle de colère et tout essoufflée
-par la lutte qu'elle venait de soutenir. Non, ne croyez pas qu'elle le
-soit, Fagin.
-
---Alors, tais-toi, veux-tu, dit le juif d'un air menaçant.
-
---Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy parlant très haut. Qu'est-ce
-que vous avez à dire à cela?
-
-Le vieux Fagin connaissait trop bien Nancy, pour ne pas juger prudent de
-laisser là la jeune fille. C'est pourquoi, pour détourner l'attention
-de celle-ci, il s'adressa à Olivier.
-
---Vous vouliez donc vous sauver, vous, hein? dit-il prenant un gros
-gourdin, plein de nœuds, qui était dans un coin de la cheminée.
-
-Olivier ne répondit rien; mais il épia les mouvements du juif et son
-cœur battit vivement.
-
---Oui, vous appeliez du secours! Vous vouliez faire venir la garde,
-n'est-ce pas? poursuivit l'autre ricanant et saisissant l'enfant par le
-bras. Nous vous guérirons de cette manie-là, jeune homme!
-
-Disant cela, le juif lui appliqua un bon coup de son gourdin sur les
-épaules; et il avait la main levée pour lui en donner un second, quand
-la jeune fille, s'élançant avec la rapidité de l'éclair, lui arracha
-le bâton des mains et le jeta dans le feu avec une telle force, qu'elle
-fit voltiger des charbons ardents au milieu de la chambre.
-
---Je ne le souffrirai pas, tant que je serai là, Fagin! s'écria-t-elle.
-Vous avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Laissez-le
-tranquille, ou je vous donne ma parole que j'me porterai, envers l'un de
-vous, à des excès qui me conduiront à la potence avant le temps! (Et
-elle frappa du pied en faisant cette menace, tandis que, les lèvres
-serrées, les poings fermés et le visage pâle de colère, elle
-regardait Fagin et Sikes alternativement.)
-
---Comment donc, Nancy, dit le juif d'un air doucereux, après un moment
-de silence pendant lequel Sikes et lui échangèrent un regard où il
-était facile de deviner le trouble de leur âme, tu es plus sentimentale
-que jamais, ce soir! Ah! ah! ma chère, tu agis noblement!
-
---Vraiment, dit celle-ci. Prenez garde que je ne me surpasse! Vous n'en
-seriez pas le bon marchand, Fagin. Ainsi je vous préviens pour la
-dernière fois; laissez-moi en repos!
-
-Il y a chez une femme irritée (surtout lorsqu'elle est poussée à bout)
-un certain sentiment que les hommes n'aiment pas provoquer. Le juif vit
-bien qu'il serait inutile de feindre de se méprendre au sujet de la
-colère de Nancy; c'est pourquoi, se retirant prudemment en arrière, il
-regarda Sikes d'un air lâche et suppliant tout à la fois, comme pour
-lui donner à entendre qu'il était plus capable que lui de poursuivre
-l'entretien.
-
-Sikes, ainsi interpellé, et pensant peut-être aussi qu'il y allait de
-son amour-propre à prouver l'ascendant qu'il avait sur Nancy en ramenant
-celle-ci à la raison, proféra cinq ou six menaces avec une facilité
-d'élocution qui fit honneur à sa fertilité d'invention. Mais comme
-cela ne parut produire aucun effet visible sur la personne qui en était
-l'objet, il eut recours à de plus solides arguments.
-
---Que veux-tu dire par là? s'écria-t-il. Voyons, dis! Qu'entends-tu par
-là? Sais-tu qui tu es et ce que tu es?
-
---Oh! que oui, je sais tout cela, dit la fille avec un rire convulsif et
-en secouant la tête d'un air d'indifférence.
-
---Eh bien! donc, tiens-toi tranquille, reprit l'autre aussi brutalement
-que s'il parlait à son chien; sans quoi je t'imposerais silence pour un
-bon bout de temps!
-
-Celle-ci rit encore avec moins de retenue qu'auparavant; et lançant à
-Sikes un regard furtif, elle détourna la tête et se mordit la lèvre
-jusqu'au sang.
-
---Ah! oui, tu es une bonne fille, c'n est pas là l'embarras, ajouta
-Sikes la regardant avec un air de mépris, de te donner ainsi des airs de
-beaux sentiments. C'est un bien beau sujet pour _cet enfant_ (comme tu
-l'appelles) de se faire de toi _une amie_!
-
---Sans compter que je l'suis, s'écria Nancy avec colère; et que
-j'voudrais être à la place de ceux auprès de qui nous avons passé si
-près ce soir, plutôt que d'vous avoir aidé à retrouver ce pauvre
-petit malheureux! À partir d'aujourd'hui, c'est un menteur, un voleur,
-un escroc; que sais-je, tout ce qu'il y a de plus abominable! N'est-ce
-pas assez pour ce vieux brigand, sans qu'il lui donne encore des coups?
-
---Allons, allons, dit le juif s'adressant à Sikes, et lui faisant
-remarquer avec quelle attention ses jeunes élèves prêtaient l'oreille
-à tout ce qui se passait; il faut en venir à des paroles de paix,
-Guillaume, à des paroles de réconciliation.
-
---Des paroles de paix, s'écria la fille, affreuse à voir en ce moment,
-défigurée qu'elle était par la colère, des paroles de paix, vous,
-vieux scélérat! Oui, vous les méritez bien! J'ai volé pour vous, que
-je n'avais guère que la moitié de l'âge de cet enfant (dit-elle en
-montrant Olivier); j'ai toujours fait le même commerce, et toujours pour
-la même personne, depuis douze ans. N'est-ce pas vrai? dites!
-Pouvez-vous dire le contraire?
-
---Eh bien! eh bien! répliqua le juif cherchant à la calmer, si tu l'as
-fait, c'est pour exister.
-
---Oui, s'écria celle-ci de toute la force de ses poumons, c'est mon
-existence, comme la gelée, le brouillard et la boue des rues sont mon
-logis. Et vous êtes le vieux scélérat qui m'y avez exposée depuis mon
-enfance, et qui m'y exposerez jour et nuit, jusqu'à ce que je meure.
-
---Il t'arrivera malheur, reprit le juif excité par ces reproches.
-Quelque chose pire que cela, si tu dis un mot de plus.
-
-La fille ne dit rien de plus; mais, s'arrachant les cheveux et déchirant
-ses habits dans un accès de rage, elle se précipita sur Fagin et lui
-aurait probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne se
-fut interposé à temps en lui prenant les poignets. Elle fit quelques
-efforts inutiles pour se dégager et s'évanouit.
-
---La voilà bien, maintenant, dit Sikes la posant par terre dans un coin
-de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras quand elle est
-irritée à ce point!
-
-Le juif s'essuya le front et sourit de contentement de se voir délivré
-de cette scène tragique; cependant ni lui, ni Sikes, ni les garçons, ni
-le chien lui-même, ne parurent la considérer sous un autre point de vue
-que comme une chose inséparable des affaires.
-
---Je ne connais rien de pire que d'avoir à démêler avec les femmes,
-dit le juif remettant le gourdin à sa place. Elles ont bien des
-qualités aussi cependant, et elles nous sont bien utiles dans notre
-_profession_. Charlot, conduis Olivier se coucher.
-
---Je pense qu'il fera bien de ne pas mettre ses beaux habits demain,
-n'est-ce pas, Fagin? demanda Charlot tirant la langue avec malice.
-
---Comme de raison, repartit celui-ci faisant une grimace à son élève
-en signe d'intelligence.
-
-Maître Bates, grandement satisfait en apparence de la mission dont il
-était chargé, prit le bâton fendu qui servait de chandelier, et
-conduisit Olivier dans une pièce voisine, où étaient deux ou trois
-lits sur lesquels le pauvre enfant avait déjà dormi. Là, avec des
-éclats de rire irrésistibles, il fit voir au jeune Twist les mêmes
-guenilles que celui-ci s'était flatté de ne plus jamais remettre; et il
-lui expliqua en même temps comment, par le juif qui les avait achetées,
-le vieux Fagin avait découvert le lieu de sa retraite.
-
---Ote ceux-ci, dit Charlot, que je les donne à Fagin pour qu'il en
-prenne soin. Dieu! c'te bonne farce!
-
-Le malheureux orphelin se soumit de mauvaise grâce, et maître Bates,
-ayant roulé et mis sous son bras l'habillement neuf de ce dernier, s'en
-alla, emportant la chandelle et fermant la porte à clef.
-
-Le bruit des éclats de rire de Charlot et la voix de Betsy, qui arriva
-fort à propos pour délacer son amie et lui jeter de l'eau sur les
-tempes, afin de la faire revenir à elle, auraient pu tenir éveillés
-bien des gens dans une position plus heureuse que celle dans laquelle se
-trouvait Olivier; mais il était malade et accablé de lassitude, et il
-s'endormit bientôt profondément.
-
-
-
-
-XVII. --Arrivée à Londres d'un personnage illustre qui perd Olivier de
-réputation.
-
-
-Un matin de très bonne heure, M. Bumble sortit du dépôt de mendicité,
-et monta la Grande-Rue d'un pas ferme et assuré. Il était dans toute la
-gloire et l'orgueil de sa dignité de bedeau: les galons de son tricorne
-et de son habit brillaient au soleil, et il serrait sa canne dans sa main
-avec toute la force de la santé et du pouvoir. M. Bumble portait
-toujours la tête haute, mais ce jour-là il la portait encore plus haut
-que de coutume. Il y avait une distraction dans son regard et une
-noblesse dans son maintien qui auraient pu faire présumer à
-l'observateur intelligent que des pensées d'une nature peu commune
-occupaient l'esprit du bedeau. Il ne daigna pas s'arrêter pour converser
-avec les petits boutiquiers et les autres personnes qui lui adressèrent
-la parole; il se contenta de répondre à leurs salutations par un signe
-de la main, et ne ralentit sa marche que quand il fut arrivé à la
-_ferme_, où madame Mann gardait les jeunes enfants du dépôt avec un
-soin _paroissial_.
-
---_Satané_ bedeau! n'est-ce pas lui qui nous arrive si matin, dit
-celle-ci entendant secouer avec impatience la porte du jardin. Eh!
-monsieur Bumble, je pensais bien que ce ne pouvait être que vous! C'est
-un vrai plaisir et une surprise agréable de vous voir si matin!
-Donnez-vous donc la peine d'entrer, je vous prie!
-
-Les premiers mots furent adressés à Suzanne, et les derniers à M.
-Bumble, tout en lui ouvrant la porte et en l'introduisant dans la maison
-avec les plus grandes marques d'attention et de respect.
-
---Madame Mann! dit M. Bumble se laissant aller graduellement et lentement
-sur une chaise, au lieu de s'asseoir brusquement, comme le ferait un
-malotru; madame Mann, je vous souhaite le bonjour.
-
---Bien l'bonjour, monsieur Bumble, reprit celle-ci avec maints sourires
-gracieux. Comment va cette précieuse santé?
-
---Couci, couci, madame Mann, répliqua le bedeau. Une vie _paroissiale_
-n'est pas un lit de roses, madame Mann!
-
---Bien sûr que non, poursuivit la dame. (Tous les enfants confiés à
-ses soins auraient pu répondre en chœur, s'ils l'eussent entendue.)
-
---Une vie _paroissiale_, madame Mann, continua le bedeau frappant la
-table avec sa canne, est une vie de travail, de vexations et de
-tourments! Mais tous les _personnages publics_, si je puis m'exprimer
-ainsi, doivent s'attendre à souffrir la persécution.
-
-Madame Mann, ne devinant pas trop ce que le bedeau voulait dire, leva les
-mains au ciel avec un air de sympathie, et soupira.
-
---Ah! vous pouvez bien soupirer, madame Mann! dit Bumble.
-
-Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci soupira de nouveau, à la grande
-satisfaction du _fonctionnaire public_, qui réprima un gracieux sourire
-en regardant fixement son tricorne.
-
---Je vais à Londres, madame Mann, dit-il.
-
---Vraiment, monsieur Bumble, reprit celle-ci, joignant les mains et
-faisant trois pas en arrière en signe d'étonnement.
-
---Oui, Madame, répliqua l'imperturbable bedeau, je vais à Londres par
-la diligence, madame Mann . . . moi et deux pauvres du dépôt. Nous
-avions un procès au sujet de ces deux pauvres, qui ne sont pas de notre
-paroisse, et que nous ne voulons pas garder, comme de raison . . . et
-c'est moi, madame Mann, que le conseil d'administration a choisi pour son
-représentant, et qui dois répondre en son nom, aux prochaines sessions
-de Clerkenwell [6] . . . Et je me demande à moi-même, continua-t-il en
-se redressant de toute sa hauteur, si les sessions de _Clerkenwell_
-n'auront pas du fil à retordre, avant d'en avoir fini avec moi.
-
---Oh! n'allez pas les traiter trop sévèrement, dit madame Mann d'un air
-flatteur.
-
---Les _sessions de Clerkenwell_ m'y auront contraint, madame Mann, reprit
-M. Bumble; et si les sessions de Clerkenwell ne s'en retirent pas aussi
-bien qu'elles le pensent, elles ne devront s'en prendre qu'à
-elles-mêmes.
-
-Ces paroles furent dites avec une expression si chaleureuse et d'un air
-si menaçant, que madame Mann en fut effrayée.
-
---Vous allez donc par la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que
-c'était l'habitude d'envoyer ces pauvres dans des charrettes?
-
---C'est lorsqu'ils sont malades, madame Mann, reprit l'autre. Nous les
-mettons dans des charrettes découvertes pour prévenir les vents coulis
-. . . dans la crainte qu'ils ne s'enrhument.
-
---Ah! c'est autre chose, reprit madame Mann.
-
---La concurrence se charge de ceux-là pour peu de chose, continua le
-bedeau. Ils sont tous deux dans un bien triste état; . . . et nous
-trouvons qu'à les changer il nous en coûtera deux livres sterling moins
-cher qu'à les enterrer; c'est-à-dire si nous parvenons à les faire
-recevoir dans une autre paroisse, ce qui ne nous sera pas difficile, je
-pense, à moins qu'en dépit de nous ils ne viennent à mourir en route;
-ah! ah! ah!
-
-Quand M. Bumble eut bien ri, ses yeux rencontrèrent son tricorne, et il
-reprit sa gravité.
-
---Ah! ça, mais tout en causant nous oublions les affaires, dit-il.
-Madame Mann, voici votre _salaire paroissial_ du mois.
-
-Disant cela, il tira de son portefeuille quelques pièces d'argent
-roulées dans du papier, et demanda un reçu que madame Mann écrivit
-aussitôt.
-
---C'est bien griffonné, dit celle-ci, mais ça passera tout d'même.
-Bien obligée, monsieur Bumble.
-
---C'est moi qui vous remercie.
-
-Le bedeau fit un léger signe de tête en réponse à la courtoisie de la
-dame, et s'informa de la santé des enfants.
-
---Pauv'p'tits trésors, dit-elle avec émotion . . . ils sont aussi bien
-qu'on peut l'être. Ces chers enfants! . . . excepté pourtant les deux
-qui sont morts la semaine dernière . . . et puis l'petit Richard, qui
-jette un mauvais coton.
-
---Est-ce qu'il ne va pas mieux? demanda le bedeau.
-
-Madame Mann secoua la tête.
-
-Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, ayant changé son tricorne
-contre un chapeau rond, et empaqueté son individu dans une redingote
-bleue, prit place à l'extérieur de la diligence en compagnie des deux
-_criminels_ dont l'administration cherchait à se défaire, et qui
-étaient la cause bien innocente du procès qui appelait le bedeau à
-Londres. Celui-ci arriva à la capitale sans avoir éprouvé en route
-d'autre inconvénient que celui causé par la conduite _inconvenante_ des
-deux pauvres, qui persistèrent à se plaindre du froid, et à grelotter
-tout le temps que dura le voyage, d'une telle manière (à ce que dit M.
-Bumble) que les dents lui en claquèrent dans la tête, et qu'il se
-sentit tout à fait mal à son aise, quoiqu'il eût sa grosse redingote
-sur le corps.
-
-S'étant débarrassé de ces _gens incommodes_ pour la nuit, le bedeau
-s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et s'y fit
-servir un dîner copieux, composé de tranches de bœuf à la sauce aux
-huîtres avec une bouteille d'excellent _porter_. Lorsqu'il eut fini, il
-se versa un verre de _grog_ qu'il mit sur la cheminée, approcha sa
-chaise du feu, et, après quelques réflexions morales sur le
-désagrément de voyager avec des gens qui grelottent et qui se
-plaignent, il se disposa à lire le journal.
-
-Le premier article sur lequel ses yeux se portèrent fut l'insertion
-suivante:
-
- CINQ GUINÉES DE RÉCOMPENSE.
-
-«Un jeune garçon de Pentonville, nommé Olivier Twist, que l'on retient
-caché ou qui a été attiré hors de chez lui, a quitté sa demeure
-jeudi dernier, dans la soirée; et n'a pas reparu depuis.
-
-La récompense ci-dessus sera accordée à quiconque donnera des
-renseignements qui puissent amener à la découverte dudit Olivier Twist,
-ou qui tendent à jeter un certain jour sur les particularités de son
-histoire, que la personne qui fait paraître cet avis a le plus grand
-intérêt à connaître.»
-
-Venait ensuite le détail exact de l'âge, du costume, de l'extérieur et
-de toute la personne d'Olivier; la manière dont il avait disparu, ainsi
-que le nom et l'adresse de M. Brownlow.
-
-M. Bumble ouvrit les yeux, lut l'article doucement et avec la plus
-scrupuleuse attention à trois reprises différentes, et, cinq minutes
-après, il était sur le chemin de Pentonville, ayant oublié, dans sa
-précipitation, le verre de grog qu'il avait posé sur la cheminée.
-
---M. Brownlow est-il à la maison? demanda-t-il à la fille qui lui
-ouvrit la porte.
-
-A cette question, celle-ci fit la réponse aussi ordinaire qu'évasive:
-
---Je ne sais pas. De quelle part venez-vous?
-
-M. Bumble n'eut pas plus tôt prononcé le nom d'Olivier, et expliqué le
-motif de sa visite, que madame Bedwin, qui écoutait à la porte de la
-salle, se précipita hors d'haleine dans le couloir.
-
---Entrez, entrez, dit la vieille dame. Je savais bien que nous aurions de
-ses nouvelles! Pauvre petit! Je savais bien que nous en aurions! . . .
-J'en étais sûre! Cher enfant! . . . Je l'ai toujours dit!
-
-Disant cela, la bonne dame retourna dans la salle en toute hâte, et,
-s'asseyant sur le sofa, elle fondit en larmes; tandis que la domestique,
-qui n'avait pas tant de sensibilité, monta l'escalier quatre à quatre,
-et revint bientôt dire à M. Bumble de la suivre. Elle l'introduisit
-dans le cabinet d'étude, où M. Brownlow et son ami Grimwig étaient
-assis à une table, avec un carafon et des verres devant eux.
-
---Un bedeau! Un vrai bedeau de paroisse! . . . J'en mangerais ma tête
-que c'est un bedeau! s'écria ce dernier.
-
---Je vous en prie, mon cher ami, ne nous interrompez pas pour le moment,
-dit M. Brownlow.
-
-Et s'adressant à Bumble:
-
---Donnez-vous la peine de vous asseoir, Monsieur.
-
-M. Bumble s'assit, tout à fait interdit par l'originalité des manières
-de M. Grimwig. M. Brownlow plaça la lampe de manière à mieux voir le
-bedeau, et dit avec un peu d'impatience:
-
---C'est sans doute au sujet de l'article que j'ai fait insérer dans le
-journal que vous êtes venu? . . .
-
---Oui, Monsieur, répondit Bumble.
-
---Et vous êtes bedeau, n'est-ce pas? demanda M. Grimwig.
-
---Je suis bedeau _paroissial_, Messieurs, répliqua l'autre avec orgueil.
-
---Sans doute, reprit Grimwig à part à son ami; je savais bien que
-c'était un bedeau. La coupe de sa redingote est _paroissiale_, et il
-sent le bedeau à une lieue à la ronde.
-
-M. Brownlow fit un signe de tête à son ami pour lui imposer silence,
-puis il reprit.:
-
---Pouvez-vous nous dire où est ce pauvre enfant, maintenant?
-
---Pas le moins du monde, repartit Bumble.
-
---Eh bien! que savez-vous de lui? demanda M. Brownlow. Parlez, mon ami,
-si vous avez quelque chose à dire . . . Que savez-vous de lui?
-
---Rien de bon sans doute? dit M. Grimwig après avoir examiné
-attentivement le bedeau.
-
-Celui-ci prit cette question à la lettre, et hocha la tête d'un air
-capable.
-
---Vous voyez! dit. M. Grimwig en fixant son ami d'un air triomphant.
-
-M. Brownlow chercha à lire dans les traits du bedeau la réponse qu'il
-allait en recevoir, et le pressa de lui dire, aussi brièvement que
-possible, ce qu'il savait sur le compte d'Olivier. M. Bumble ôta son
-chapeau, déboutonna sa redingote, croisa les bras, pencha la tête un
-peu en avant, et, après quelques moments de réflexion, il commença son
-récit.
-
-Il serait ennuyeux de rapporter ici les paroles du bedeau, qui discourut
-pendant près de vingt minutes. Il suffira de savoir qu'au résumé il
-raconta qu'Olivier était un enfant trouvé, d'une basse extraction, qui
-n'avait déployé d'autres qualités depuis sa naissance que la
-_perfidie, l'ingratitude_ et la _méchanceté_; et qu'il avait terminé
-sa courte carrière, dans le lieu de sa naissance, par un acte lâche et
-_sanguinaire_ sur la personne d'un garçon de charité; après quoi il
-s'était sauvé de chez son maître au milieu de la nuit. Puis, pour
-prouver qu'il était réellement la personne pour laquelle il s'était
-donné dès l'abord, il étala sur la table les papiers qu'il avait
-apportés du dépôt de mendicité, et, croisant les bras de nouveau, il
-attendit les observations de M. Brownlow.
-
---Je crains bien que ce ne soit que trop vrai, dit tristement celui-ci
-après avoir jeté un coup d'œil rapide sur les papiers. Cette somme est
-bien minime pour les renseignements que vous venez de me donner; mais je
-vous aurais volontiers donné le triple et même le quadruple s'ils
-eussent été favorables à l'enfant.
-
-Il est bien probable que, si M. Bumble eût su cela un peu plus tôt, il
-aurait donné une tout autre tournure à son récit; mais il n'était
-plus temps: c'est pourquoi, secouant la tête gravement, il empocha les
-cinq guinées et se retira.
-
-M. Brownlow se promena de long en large dans la chambre, tellement
-troublé par le récit du bedeau, que M. Grimwig lui-même se garda bien
-de le contrarier plus longtemps. Enfin il s'arrêta et tira le cordon de
-la sonnette avec force.
-
---Madame Bedwin, dit-il à la femme de charge qui vint pour recevoir ses
-ordres, ce petit garçon . . . Olivier . . . est un imposteur!
-
---Cela ne peut pas être, Monsieur, j'en suis sûre! dit énergiquement
-la bonne dame.
-
---Je vous dis qu'il l'est! reprit sèchement M. Brownlow. Que voulez-vous
-dire par: _cela ne peut pas être?_ Nous venons d'en apprendre de belles
-sur son compte! Il paraît que depuis sa naissance il n'a été jusqu'à
-présent qu'un petit vaurien.
-
---Je ne croirai jamais cela, Monsieur, répliqua la bonne dame avec
-fermeté.
-
---Vous autres, vieilles femmes, vous n'avez foi qu'aux charlatans et aux
-contes de fées, reprit brusquement M. Grimwig. Pourquoi n'avez-vous pas
-suivi mes conseils dès le commencement? Vous l'auriez fait s'il n'avait
-pas eu la fièvre, hein? Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas?
-Intéressant! c'te bêtise! Et en disant cela, il attisait le feu en
-brandissant le fourgon.
-
---Cet enfant est doux, aimable, reconnaissant, reprit madame Bedwin avec
-indignation. Je sais bien ce que sont les enfants, peut-être . . . Il y
-a plus de vingt ans que j'les connais . . . et les gens qui ne peuvent
-pas en dire autant ne devraient rien dire; c'est du moins mon opinion.
-
-C'était une atteinte directe portée à Grimwig, qui était
-célibataire; mais, comme cela ne fit qu'exciter le sourire du vieux
-garçon, la bonne dame secoua la tête, et roulant machinalement entre
-ses doigts le coin de son tablier, elle allait sans doute en dire
-davantage.
-
---Silence! dit M. Brownlow feignant une colère qu'il était loin de
-ressentir. Ne prononcez jamais devant moi le nom de cet enfant! C'était
-pour vous dire cela que je vous ai sonnée . . . Jamais, jamais! . . .
-sous quelque prétexte que ce soit. Songez-y bien! C'est tout ce que
-j'avais à vous dire, madame Bedwin. Rappelez-vous bien que je parle
-sérieusement.
-
-
-
-
-XVIII. --Comment Olivier passe le temps en la société de ses estimables
-amis.
-
-
-Le lendemain de ce jour, dans l'après-midi, Fagin, profitant de
-l'absence du Matois et de maître Bates, qui étaient allés à leurs
-_occupations_ ordinaires, fit une longue morale à Olivier sur l'affreux
-pêché de l'ingratitude, dont ce dernier s'était rendu grandement
-coupable en s'éloignant volontairement de ses amis, inquiets de son
-absence; et, ce qui est bien pis, en cherchant à s'échapper, après
-toute la peine qu'on s'était donnée et tous les frais qu'on avait faits
-pour le retrouver. Il fit sentir à l'enfant qu'il l'avait reçu et
-choyé chez lui dans un moment où, sans ce secours aussi à propos
-qu'inopiné, lui, Olivier, serait mort de faim sans aucun doute.
-
-Olivier resta ce jour-là et la plupart des jours suivants sans voir âme
-qui vive. Depuis le matin de très bonne heure jusqu'à minuit, seul à
-lui-même, il pensa à ses dignes amis, et la crainte qu'ils n'eussent de
-lui une opinion défavorable le rendit triste jusqu'à la mort. Huit
-jours après, environ, le juif ne trouva plus nécessaire d'enfermer
-Olivier dans la chambre, et celui-ci put aller en liberté par toute la
-maison.
-
-Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée dehors,
-celui-là se mit alors en tête d'être plus recherché dans sa toilette
-que de coutume (faiblesse qui, à lui rendre justice, n'était pas
-habituelle chez lui, tant s'en fallait). Il commanda _très poliment_ à
-Olivier de l'aider à cet effet. Celui-ci était trop content d'avoir une
-occasion de se rendre utile, il était trop heureux d'avoir de la
-société, quelque mauvaise qu'elle fût d'ailleurs, et il avait un trop
-grand désir de se concilier l'affection de tous ceux qui l'entouraient,
-pour ne pas se prêter de bonne grâce à ce qu'on exigeait de lui. Il
-mit donc un genou en terre de manière que le pied du Matois, qui était
-assis sur la table, pût reposer sur l'autre, et il se mit en devoir de
-_polir, _les trottins_ de ce dernier, ce qui veut dire en bon français
-qu'il cira ses bottes.
-
-Soit que le Matois fût excité par ce sentiment de liberté et
-d'indépendance qu'éprouve nécessairement tout être pensant quand il
-est assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe tout à son aise,
-balançant mollement une jambe et faisant en même temps nettoyer ses
-bottes, qu'il n'a pas même la peine d'ôter et qu'il n'aura pas besoin
-de remettre; soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou
-que la qualité de la bière adoucît ses pensées, il se sentit, pour le
-moment, porté au romantique et à l'enthousiasme (deux choses si
-contraires à sa manière d'être). Il regarda Olivier d'un air pensif
-pendant quelques instants, puis, avec un soupir et un balancement de
-tête, il dit moitié à part lui, et moitié à Charlot:
-
---Quel dommage qu'y n'soit pas _grinche_!
-
---Ah! y n'sait pas ce qui lui convient, reprit celui-ci.
-
-Le Matois soupira de nouveau et reprit sa pipe. Charlot en fit autant, et
-tous deux fumèrent quelque temps en silence.
-
---J'pense bien qu'tu n'sais même pas c'que c'est qu'un _grinche_? dit le
-Matois d'un air de pitié.
-
---Je crois que si, répondit Olivier en levant la tête. C'est un vol . . .
-c'est ce que vous êtes, n'est-ce pas? dit-il en se reprenant.
-
---Je le suis, et j'm'en fais gloire, répliqua le Matois . . . Je m'en
-voudrais d'être autre chose! (Disant cela, il mit son chapeau sur
-l'oreille, et lança un coup d'œil à maître Bates pour lui faire
-comprendre qu'il lui serait obligé de dire le contraire.) Oui, je
-l'suis, poursuivit-il, et Charlot aussi, et puis Fagin, et puis Sikes, et
-puis Nancy, et puis Betsy; nous le sommes tous, tous jusqu'au chien! . . .
-sans compter qu'c'est lui qu'a l'plus d'cœur à la _besogne_.
-
---Et qu'est l'moins porté à _trahir_, ajouta Charlot.
-
---C'n'est pas lui qu'aboierait jamais dans l'banc des témoins pour se
-compromettre! . . .. ah! ben oui, n'y a pas d'danger! encore bien même
-qu'on l'y attacherait et qu'on l'laisserait là quinze jours sans manger,
-dit le Matois.
-
---Y s'respecte trop pour ça, répliqua Charlot.
-
---C'est bon! c'est bon! dit le Matois reprenant le sujet dont ils
-s'étaient écartés, et auquel le ramena le souvenir de sa _profession_,
-qui influait sur toutes ses actions. Ceci n'a rien à faire avec ce jeune
-_lophyte_ (néophyte).
-
---C'est vrai, reprit Charlot. Que ne prends-tu du service sous Fagin,
-Olivier?
-
---Tu f'rais ta fortune tout d'un coup, répliqua le Matois en tirant la
-langue.
-
---Tu vivrais d'tes rentes et tu frais l'monsieur comme c'est bien mon
-intention, vienne la Saint-Jamais ou le quarante-deuxième jeudi de la
-Trinité.
-
---Non, je ne veux pas, reprit timidement Olivier. Je voudrais qu'on me
-laisse en aller. J'ai . . . me . . . rais mieux m'en aller.
-
---Et Fagin préfère que tu restes, repartit Charlot.
-
-Olivier ne le savait que trop bien; mais, pensant qu'il serait peut-être
-dangereux de s'exprimer trop franchement, il poussa un soupir et se remit
-à frotter les bottes du Matois.
-
---Allons donc! s'écria ce dernier, où est ton courage? N'y a-t-il pas
-c'te fierté au-dedans de toi-même? Voudrais-tu vivre aux dépens des
-amis, hein?
-
---Fi donc! dit maître Bates tirant deux ou trois foulards de sa poche et
-les jetant pêle-mêle dans une armoire. C'est trop vil! c'est trop
-mesquin!
-
---Je ne pourrais jamais faire ça! dit le Matois feignant la plus grande
-aversion.
-
---Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, et que vous les
-laissez punir pour ce que vous avez fait vous-même, reprit Olivier en
-souriant.
-
---Ça c'est autre chose, répliqua le Matois ôtant sa pipe de sa bouche,
-c'est par pure considération pour Fagin . . .. parce que les mouchards
-savent que nous _travaillons_ ensemble, et il aurait pu lui arriver des
-_désagréments_ si nous n'avions _joué des jambes_ . . . Et voilà le
-pourquoi . . . n'est-ce pas, Charlot?
-
-Maître Bates fit un signe de tête affirmatif. Il allait parler, mais le
-souvenir de la fuite d'Olivier se présenta si vivement à son
-imagination que la fumée de sa pipe, qui se mêla avec un éclat de
-rire, lui sortit par le nez, par les yeux, et lui revint à la gorge, ce
-qui le fit tousser et frapper du pied pendant plus de cinq minutes.
-
---Vois donc un peu, dit le Matois, montrant une poignée de _shillings_
-et de sous; c'est ça une vie joyeuse! Tiens, attrape! . . . Y en a bien
-d'autres dans la tirelire de celui à qui j'les ai _soufflés_! . . . Tu
-n'en veux pas, n'est-ce pas? . . . Imbécile, va!
-
---C'est bien vilain, n'est-ce pas, Olivier, dit Charlot . . . y s'f'ra
-_soulever_ un d'ces quatre matins, pas vrai?
-
---Je ne sais pas ce que ça veut dire, répondit Olivier tournant la
-tête.
-
---Tiens, mon vieux! . . . quéqu'chose dans c'genre-là, reprit Charlot.
-Disant cela, maître Bates prit un des bouts de sa cravate, et le tenant
-en l'air, il laissa tomber sa tête sur son épaule et fit un certain
-bruit avec ses dents, indiquant par cette joyeuse pantomime que
-_soulever_ et pendre n'étaient qu'une seule et même chose.
-
---Voilà c'que ça veut dire, poursuivit-il . . . Mais vois donc,
-Jacques, comme y me r'garde! . . . Non, jamais d'ma vie j'n'ai vu un
-garçon comme celui-là . . . c'est d'l'_innocence_ numéro 1, parole
-d'honneur! Y m'f'ra mourir de rire d'abord . . . J'te dis, encore une
-fois, qu'j'aurai ma mort à lui reprocher! Et maître Bates, ayant ri de
-si bon cœur que des larmes lui en vinrent aux yeux, se remit à fumer.
-
---Tu n'as pas été bien élevé, dit le Matois examinant ses bottes
-après qu'Olivier eut fini de les cirer. Fagin fera quelque chose de toi,
-cependant . . . ou bien alors tu s'ras l'premier qui n'aurait pas
-profité entre ses mains . . . Tu frais bien mieux d'commencer tout
-d'suite, car tu en viendras toujours là sans que tu t'en doutes, et tu
-n'fais seulement qu'r'culer pour mieux sauter.
-
-Maître Bates appuya cet avis de plusieurs réflexions morales de son
-cru, après quoi Dawkins et lui s'étendirent au long sur les plaisirs
-nombreux qui accompagnent ordinairement la vie qu'ils menaient, donnant
-à entendre à Olivier que ce qu'il avait de mieux à faire était de
-chercher à gagner les bonnes grâces et l'amitié de Fagin en employant
-les moyens qu'ils avaient mis; eux-mêmes en usage pour les mériter.
-
---Et mets-toi bien ça dans l'toupet, dit le Matois entendant le juif
-ouvrir la porte, si tu _n't'attaches_ pas aux _toquantes_ et aux
-_blavins_ . . .
-
---C'est comme si tu chantais de lui dire ça! observa Charlot; est-ce
-qu'y t'comprend?
-
---Si tu _n't'attaches_ pas aux montres et aux mouchoirs, poursuivit le
-Matois réduisant son langage à la portée d'Olivier, d'autres le feront
-. . . De sorte que ceux qui s'les laissent prendre, tant pis pour eux et
-tant pis pour toi aussi . . . et personne ne s'en trouvera mieux pour ça
-. . . excepté ceux qui posent _cinq_ et qui relèvent _six_, et tu as
-autant de droit que les autres à la _profession_.
-
---Sans doute, sans doute, dit le juif, qui était entré sans qu'Olivier
-s'en fût aperçu. Tout cela est clair comme le jour, mon cher! . . .
-rapporte-t'en à la parole du Matois . . . il entend le catéchisme de
-_sa profession_, celui-là!
-
-Continuant en ces termes l'argument du Matois, le vieillard se frotta les
-mains en signe de satisfaction et applaudit par un éclat de rire aux
-talents de ce dernier. La conversation en resta là pour cette fois, car
-le juif avait amené avec lui mademoiselle Betsy et un _jeune homme_
-qu'Olivier n'avait pas encore vu, mais qui fut accosté par le Matois
-sous le nom de Tom Chitling, et qui, s'étant amusé à folâtrer dans
-l'escalier, entra en ce moment.
-
-M. Chitling avait quelques années de plus que le Matois (ayant déjà
-compté peut-être dix-huit printemps), cependant il y avait dans sa
-manière d'agir envers ce dernier une certaine déférence qui indiquait
-assez clairement qu'il se reconnaissait inférieur à lui sous le rapport
-du _génie_ aussi bien que des ruses de leur _profession_. Il avait de
-petits yeux qu'il faisait aller dans tous les sens et il était, en
-outre, criblé de petite vérole.
-
-Son costume était dans un assez piteux état, mais ainsi qu'il le dit,
-il venait de _finir son temps_; depuis vingt-deux _mortels_ jours il
-n'avait vu âme qui vive et ne s'était rafraîchi le _cornet_ d'une
-goutte de quoi _que ce soit_. Olivier était fort étonné de cette
-conversation, dont il comprenait à peine quelques bribes. Ces
-_messieurs_ riaient de tout cœur de la candide ignorance de l'enfant, et
-la conversation devint générale. Fagin était en belle humeur; il conta
-quelques petites farces de sa jeunesse d'une si drôle de manière, qu'en
-dépit de ses bons sentiments Olivier riait de si bon cœur que les
-larmes lui en venaient aux yeux.
-
-Enfin le vieux scélérat tenait l'enfant dans ses filets. Il l'avait
-amené par la solitude et par la tristesse à préférer la société de
-quelqu'un à celle de ses tristes pensées dans un chenil, et il
-distillait dans son jeune cœur le poison qui devait le noircir et en
-changer la bonté pour toujours.
-
-
-
-
-XIX. --Un grand projet est discuté, et l'on en détermine l'exécution.
-
-
-Par une nuit froide et sombre, le juif congédia tous ses élèves, et,
-après s'être enveloppé d'une longue redingote et avoir pris toutes les
-précautions nécessaires, il s'engagea dans un labyrinthe de petites
-rues sales qui abondent dans le quartier populeux de Bethnal-Green.
-Après une heure de marche à travers le brouillard sur un pavé couvert
-d'une boue épaisse, il frappa à une porte où, ayant échangé quelques
-mots à voix basse avec la personne qui lui ouvrit, il monta l'escalier.
-
-Un chien se mit à gronder comme il toucha le loquet de la porte, et une
-voix d'homme demanda:
-
---Qui va là?
-
---C'est moi, Guillaume, c'est moi, dit le juif jetant un coup d'œil dans
-la chambre.
-
---Montrez votre carcasse! dit Sikes. Couchez là, vilaine bête! Ne
-connaissez-vous pas le diable quand il a sa grande redingote?
-
-Apparemment l'animal avait été trompé par le costume de Fagin; car
-lorsque celui-ci se fut déboutonné et qu'il eut posé sa longue
-redingote sur le dos d'une chaise, il retourna dans son coin en remuant
-la queue pour montrer qu'il était aussi content qu'il pouvait l'être.
-
---Eh bien? dit Sikes.
-
---Eh bien! mon cher? répliqua le juif . . . Ah! Nancy.
-
-Ces derniers mots furent prononcés avec quelque hésitation; car
-c'était la première fois que Fagin et Nancy se rencontraient depuis le
-jour où celle-ci avait pris si chaudement la défense d'Olivier. Tous
-ses doutes à ce sujet, cependant (si toutefois il en avait), furent
-bientôt dissipés par la conduite de la jeune fille envers lui. Elle
-retira ses pieds du garde-cendres, recula sa chaise et pria le juif
-d'approcher la sienne sans en dire davantage, car il faisait un froid
-excessif.
-
---Il fait froid, Nancy, dit le juif approchant du feu ses mains
-décharnées. Ça vous pénètre jusqu'aux os, ajouta-t-il en portant la
-main à son côté gauche.
-
---Faudrait un fameux froid, hein, pour que ça vous _aille_ jusqu'au
-cœur? dit Sikes. Donne-lui quéqu'chose à boire, Nancy. Dépêche-toi!
-De voir sa vieille carcasse trembler comme celle d'un spectre hideux qui
-sort de la tombe, y a d'quoi vous rendre malade!
-
-Nancy apporta aussitôt une bouteille qu'elle prit d'un buffet où il y
-en avait beaucoup d'autres qui paraissaient contenir différentes sortes
-de liqueurs; et Sikes ayant versé un verre d'eau-de-vie, dit au juif de
-le boire tout d'un trait.
-
---Non, merci, Sikes, j'en ai bien assez! répliqua Fagin remettant le
-verre sur la table après y avoir posé seulement le bord de ses lèvres.
-
---Avez-vous peur que ça vous rende meilleur que vous n'êtes? demanda
-Sikes fixant le juif d'un air de mépris.
-
-Ayant jeté en même temps dans les cendres la liqueur qui restait dans
-le verre de ce dernier, il le remplit aussitôt pour lui-même.
-
-Tandis qu'il avalait son eau-de-vie, le juif jeta un coup d'œil autour
-de la chambre (non pas que ce fût par curiosité, car il connaissait
-l'appartement, mais par un sentiment de crainte qui lui était naturel).
-L'ameublement en était grossier et les seuls objets entassés dans
-l'armoire eussent pu donner à penser que le maître du logis n'était
-rien moins qu'un artisan. Deux ou trois _assommoirs_ placés dans un
-coin, et un fléau accroché au-dessus du manteau de la cheminée
-étaient du reste les seuls objets qui pussent inspirer du soupçon.
-
---Eh bien! dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant je suis
-prêt.
-
---Pour la _besogne_, hein? demanda le juif.
-
---Pour la _besogne_, répondit Sikes. Ainsi dites ce que vous avez à
-dire.
-
---Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume? dit l'autre
-rapprochant sa chaise et parlant très bas.
-
---Oui, après? demanda Sikes.
-
---Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher? dit le juif. Il sait
-bien ce que je veux dire, n'est-ce pas, Nancy?
-
---Non, _y_ n'sait pas! dit en ricanant Sikes. Ou bien _y_ n'veut pas,
-c'qu'est à peu près la même chose. Parlez franchement. Nommez les
-choses par leur nom! Quand vous serez là à cligner de l'œil et à
-tourner autour du pot, comme si vous n'étiez pas le premier qui a eu
-l'idée de ce vol? Expliquez-vous!
-
---Chut, Guillaume, parlez plus bas! dit le juif essayant en vain de
-calmer son ami, on va nous entendre.
-
---Eh bien! qu'on nous entende, reprit Sikes, j'm'en moque pas mal!
-
-Il paraît cependant qu'après réflexion il ne s'en _moquait plus_, car
-il devint plus calme et parla bien moins haut.
-
---Là là, dit Fagin, c'était seulement par prudence, et rien de plus,
-mon cher. Maintenant, au sujet de cette maison à Chertsey, quand doit-on
-se mettre à la _besogne_, hein, Guillaume? Quand doit-on s'y mettre?
-Tant d'argenterie, mes enfants! tant d'argenterie? poursuivit-il se
-frottant les mains et levant les yeux au plafond, transporté de joie à
-l'avance, à l'idée du butin.
-
---N'faut plus y penser, répondit froidement Sikes.
-
---N'faut plus y penser! répéta le juif se laissant aller sur le dos de
-sa chaise,
-
---Non, n'faut plus y penser, reprit Sikes. Du moins ça n'est pas chose
-facile que nous l'espérions.
-
---Alors, on ne s'y est pas bien pris! répliqua le juif pâle de colère.
-Ne nous dites pas . . .
-
---Et moi, j'veux justement vous dire! s'écria l'autre. Qui êtes-vous
-donc, qu'on n'puisse pas vous parler? J'vous dis qu'il y a quinze jours
-que Toby Crackit _traîne ses guêtres_ autour de la place, et il ne peut
-parvenir à mettre un des domestiques dans nos intérêts.
-
---Voulez-vous dire, Guillaume, reprit le juif s'adoucissant à mesure que
-l'autre s'échauffait, qu'aucun des deux domestiques ne puisse être
-_persuadé_?
-
---Sans doute que c'est c'que je veux dire, et c'est comme je l'dis,
-repartit Sikes. Il y a vingt ans qu'y sont au service de la vieille, et
-on leur donnerait cinq cents livres sterling qu'y r'fuseraient d'entrer
-dans le complot.
-
---Oui, mais voulez-vous dire aussi, Guillaume, qu'il n'y a pas moyen de
-faire en sorte que les femmes soient des nôtres? demanda le juif.
-
---Pas le moins du monde, répondit Sikes.
-
---Pas même par le moyen du _flambant_ Toby Crackit? dit le juif d'un air
-de doute. Vous n'ignorez pas ce que sont les femmes, Guillaume!
-
---Eh bien! non; pas même par le moyen du _flambant_ Toby Crackit,
-repartit Sikes.
-
---Il dit qu'il a porté de faux favoris, qu'il a mis un gilet et des
-gants _serin Canarie_, tout l'temps qu'il a été là, et qu'ça n'a
-servi de rien.
-
---Il aurait dû essayer de porter le costume militaire et des moustaches,
-mon cher, répliqua le juif après un peu de réflexion.
-
---C'est bien aussi ce qu'il a fait, reprit Sikes. Mais il paraît que ce
-moyen n'a pas mieux pris que l'autre.
-
-Le juif parut déconcerté à cette nouvelle, et ayant réfléchi
-quelques minutes, la tête penchée sur sa poitrine, il dit avec un
-soupir:
-
---Que si le _flambant_ Toby Crackit accusait vrai, il craignait bien
-qu'il ne fallût y renoncer. Et cependant, ajouta-t-il laissant tomber
-ses mains sur ses genoux, c'est bien dur, mon cher, de perdre ainsi une
-chose sur laquelle nous avions fondé nos plus chères espérances et que
-nous regardions déjà comme à nous!
-
---C'est vrai, dit Sikes, c'est là le pis.
-
-Un long silence s'ensuivit pendant lequel le juif, le visage livide et
-l'œil hagard, fut enseveli dans ses pensées. Sikes le regardait de
-temps à autre; et Nancy, craignant sans doute d'irriter le brigand,
-resta assise devant la cheminée, les yeux fixés sur le feu, avec
-l'indifférence d'une sourde pour tout ce qui se disait devant elle.
-
---Fagin, dit Sikes rompant tout à coup le silence, me reviendra-t-il
-cinquante guinées en plus du partage si nous réussissons du dehors?
-
---Oui, dit le juif s'éveillant aussitôt comme d'un rêve.
-
---Est-ce convenu? demanda Sikes.
-
---Oui, mon cher, oui, c'est bien entendu! répliqua le juif saisissant la
-main de l'autre.
-
-Disant cela, ses yeux étincelaient et tous les muscles de son visage
-rendaient l'impression que la question de Sikes avait produite en lui.
-
---Alors, reprit celui-ci repoussant la main du juif avec un certain air
-de dédain, ça s'fera quand vous voudrez. Nous étions, Toby et moi,
-l'avant-dernière nuit, sur le mur du jardin, à sonder les volets et les
-panneaux de la porte. La maison est fermée, la nuit, comme une prison;
-mais il y a un endroit que nous pouvons briser avec assurance, sans faire
-de bruit.
-
---Lequel? demanda le juif avec empressement.
-
---Vous savez bien, dit l'autre à voix basse, quand on a traversé la
-pelouse?
-
---Oui, oui, dit le juif penchant la tête pour mieux entendre et ouvrant
-les yeux si grands qu'ils semblaient sortir de leurs orbites.
-
---N'importe! dit Sikes s'arrêtant tout court à un signe de tête de la
-jeune fille, qui lui faisait remarquer la figure du juif. Peu importe
-l'endroit; vous ne pouvez rien faire sans moi, je l'sais bien; mais il
-vaut mieux se mettre sur ses gardes, quand on a affaire à vous.
-
---Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, reprit le juif se
-mordant les lèvres. Croyez-vous que Toby Crackit et vous puissiez en
-venir à bout sans le secours de personne?
-
---Certainement, dit Sikes. Il ne nous faut qu'un vilebrequin et un
-enfant. Le premier, nous l'avons déjà; quant à l'autre, il nous faudra
-le trouver.
-
---Un enfant! s'écria le juif. Oh! alors c'est pour un panneau, hein?
-
---Peu vous importe, reprit l'autre. Il me faut un enfant, et n'faut pas
-qu'il soit trop gros. Ah! si j'avais seulement le petit garçon de Ned,
-le ramoneur de cheminées, ça f'rait bien mon affaire! Il l'empêchait
-de grandir exprès pour ça, et il le louait à l'occasion; mais le père
-s'est fait _pincer_, et alors v'là la _société des jeunes
-délinquants_ qui s'en mêle, et qui, r'tirant cet enfant d'un _état_
-où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire, et,
-par suite, le met en apprentissage. Et c'est ainsi _qu'y_ conduisent le
-monde! continua-t-il avec indignation; c'est ainsi qu'y conduisent le
-monde! Et s'ils avaient aussi bien assez d'argent comme ils n'en ont pas
-(grâce à Dieu), il ne nous resterait pas, l'année prochaine, six
-enfants dans le _commerce_ à notre disposition.
-
---Ce n'est que trop vrai! répliqua le juif, qui, absorbé dans ses
-réflexions tout le temps que parla Sikes, n'avait saisi que les derniers
-mots de son discours. Guillaume!
-
---Eh bien? demanda celui-ci.
-
-Le juif fit un signe de tête vers la jeune fille, qui avait les yeux
-toujours fixés sur le feu pour donner à entendre à Sikes qu'elle
-devait quitter la chambre. Celui-ci haussa les épaules d'un air
-d'impatience, pensant que la précaution était inutile, et finit
-cependant par dire à Nancy d'aller lui chercher un pot de bière.
-
---Tu n'veux pas d'bière, dit Nancy croisant les bras et restant bien
-tranquillement sur sa chaise.
-
---J'te dis qu'j'en veux! reprit Sikes.
-
---C'est d'la farce, répliqua froidement celle-ci: allez toujours, Fagin.
-J'sais bien c'qu'y va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire
-attention à moi.
-
-Le juif hésita encore, et Sikes les regarda tous les deux avec
-étonnement.
-
---Je pense bien que Nancy ne doit pas vous faire peur? dit à la fin
-celui-ci; vous la connaissez depuis assez de temps pour avoir confiance
-en elle. Ce n'est pas une fille _à manger l'morceau_; n'est-ce pas,
-Nancy!
-
---J'pense bien que non, reprit la fille s'approchant de la table et
-posant ses deux coudes dessus.
-
---Non, non, ma chère, je sais bien que tu en es incapable, dit le juif,
-mais . . . Et le vieillard hésita de nouveau.
-
---Mais quoi? demanda Sikes.
-
---C'est que j'ignorais si elle n'était pas aussi mal disposée que
-l'autre soir, vous savez, Guillaume? répondit le juif.
-
-Nancy partit d'un éclat de rire, et, avalant un verre d'eau-de-vie, elle
-secoua la tête comme si elle eût voulu narguer Fagin; puis elle se mit
-à crier à tue-tête: «_Allez toujours vot'p'tit bonhomme de chemin!
-N'parlez jamais d'vous rendre!_» et autres choses semblables, qui
-parurent tout à fait rassurer les deux hommes.
-
---Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, faites-nous donc part de vos
-intentions au sujet d'Olivier.
-
---Ah! tu es une fine mouche, ma chère! . . . tu es la fille la plus
-_subtile_ que je connaisse! dit le juif lui donnant de petites tapes sur
-le cou. C'est en effet d'Olivier que je veux parler. Ah! ah! ah!
-
---Que voulez-vous dire? demanda Sikes.
-
---C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher! dit le juif d'un air de
-mystère en posant son doigt sur son nez et faisant une affreuse grimace.
-
---Lui! s'écria Sikes.
-
---Prends-le, Guillaume, dit Nancy. Je le prendrais, moi, si j'étais que
-d'toi. Il peut bien ne pas être aussi _espiègle_ que les autres; mais
-qu'est-ce que ça t'fait, si ce n'est que pour t'ouvrir une porte? C'est
-un enfant sur lequel tu peux compter, va, sois-en sûr, Guillaume.
-
---Elle a raison, reprit Fagin, il est en bon chemin depuis quelques
-semaines; et il est grandement temps qu'il commence à se rendre utile,
-ne gagnerait-il que son pain. D'ailleurs, les autres sont trop gros.
-
---Au fait, il est justement de la taille qu'il me le faut, dit Sikes
-après un instant de réflexion.
-
---Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, répliqua le juif . . .
-Il ne pourra pas faire autrement, c'est-à-dire si vous l'effrayez
-quelque peu.
-
---L'effrayer, s'écria Sikes, ce ne sera pas une fausse peur, croyez-le
-bien! S'il a l'malheur de m'faire des farces, une fois qu'y s'ra à la
-_besogne_, vous n'le r'verrez pas vivant, Fagin. Pensez-y sérieusement
-avant de me l'envoyer, d'abord! ajouta le brigand soulevant une énorme
-pince qu'il tira de dessous le lit.
-
---J'ai pensé à tout cela, dit l'autre avec force . . . je l'ai
-surveillé de près, mes amis . . . de bien près. Qu'il comprenne une
-bonne fois qu'il est un des nôtres, --qu'il ait la certitude d'_avoir
-été voleur_, et il est à nous,-- à nous pour la vie! Ah! ah! ça ne
-pouvait pas mieux se trouver! Disant cela, le vieillard croisa ses bras
-sur sa poitrine, renfonça sa tête dans ses épaules, et poussa un cri
-de joie.
-
---A nous? dit Sikes. À vous, vous voulez dire?
-
---Peut-être bien, mon cher! reprit le juif avec un affreux ricanement.
-À moi, si vous voulez, Guillaume.
-
---Et pourquoi, dit l'autre d'un ton rechigné, pourquoi ce méchant petit
-blanc-bec vous occupe-t-il tant à lui tout seul? . . . quand vous
-n'ignorez pas qu'il y en a cinquante pour un qui flânent chaque soir
-autour de _Covent-Garden_ [7] et que vous pourriez choisir parmi eux?
-
---Parce qu'ils ne me sont d'aucune utilité, repartit Fagin un peu
-embarrassé. Ils ne valent pas la peine qu'on s'en occupe . . . Leur
-physionomie parle contre eux, lorsqu'ils se font _pincer_, et je les
-perds tous. Avec cet enfant, s'il était bien dirigé, mes enfants, je
-ferais ce que je ne pourrais jamais faire avec vingt de ceux-là. Et
-puis, continua-t-il se remettant un peu de son trouble, il nous tient,
-s'il venait encore une fois à _nous brûler la politesse_; et il faut
-qu'il soit absolument des nôtres, peu importe de quelle manière il s'y
-trouve. Tout ce que je demande, c'est de l'amener à _pêcher avec les
-grinches_ . . . Et vaut mieux que ça tourne comme ça que d'être
-obligés de nous en _défaire_, ce qui ne laisserait pas que d'être
-dangereux pour nous . . . sans compter que nous y perdrions.
-
---Quand cela se fera-t-il? demanda Nancy arrêtant une exclamation prête
-à échapper à Sikes, sur qui cette prétention d'humanité, de la part
-de Fagin, avait produit le plus grand dégoût.
-
---En effet, dit le juif, quand cela se fera-t-il, Guillaume?
-
---Je suis convenu avec Toby pour après-demain, si d'ici là je ne lui
-donnais point contre-ordre, reprit Sikes d'une voix sombre.
-
---Bon, dit le juif; il n'y aura pas de lune.
-
---Non, repartit Sikes.
-
---Et vous avez pris vos mesures pour emporter le _magot_, n'est-ce pas?
-
-Sikes fit un signe de tête affirmatif.
-
---Au sujet de? . . .
-
---Oui, oui, tout cela est arrangé, reprit Sikes sans lui donner le temps
-de finir sa phrase. Ne vous inquiétez pas des détails. Vous ferez bien
-d'amener l'enfant ici demain soir . . . Je quitterai Londres une heure
-avant le jour . . . Quant à vous, ne dites rien et tenez le creuset tout
-prêt; c'est tout ce que vous avez à faire.
-
-Après une discussion il fut convenu que Nancy, qui avait pris tout
-récemment le parti d'Olivier, serait chargée de conduire l'enfant
-auprès de Sikes, et que celui-ci, dès l'entreprise commencée, aurait
-tout pouvoir sur le pauvre Olivier. Sauf réserve à Toby Crackit
-d'appuyer les résolutions dudit Sikes.
-
-Ces préliminaires ainsi réglés, Sikes avala quelques verres
-d'eau-de-vie; et s'étant mis à brandir la pince de fer d'une manière
-effrayante, il chanta ou plutôt il beugla quelques refrains. Ensuite,
-dans un accès d'enthousiasme pour son _état_, il alla chercher sa
-boîte à _outils_, qu'il posa sur la table, et qu'il ouvrit pour
-expliquer la nature et l'usage de chacun des objets qui y étaient
-renfermés. Il en avait à peine levé le couvercle, qu'il tomba
-lourdement, avec elle sur le plancher, où il s'endormit presque
-aussitôt.
-
---Bonne nuit, Nancy! dit le juif endossant sa redingote.
-
---Bonne nuit!
-
-Le vieillard, ayant donné en passant un coup de pied à l'ivrogne,
-tandis que la fille avait le dos tourné, descendit l'escalier à tâtons.
-
---C'est toujours comme ça, marmotta le juif entre ses dents quand il fut
-seul dans la rue. Ce qu'il y a de mal chez ces femmes, c'est qu'un rien
-suffit pour rappeler en elles des souvenirs du passé; et ce qu'il y a de
-bon, c'est qu'ils ne durent pas. Ha! ha! L'homme contre l'enfant pour un
-sac d'or!
-
-Avec ces agréables réflexions, Fagin regagna sa sombre demeure, où le
-Matois veillait en attendant son retour avec impatience.
-
---Olivier est-il couché? . . . J'ai besoin de lui parler, dit-il en
-descendant l'escalier.
-
---Il y a déjà longtemps, répondit le Matois ouvrant la porte d'une
-chambre: le voilà!
-
-L'enfant était couché sur un mauvais matelas étendu par terre, et
-dormait d'un profond sommeil. L'accablement, l'inquiétude et la
-tristesse de sa prison l'avaient rendu si pâle qu'il ressemblait à la
-mort.
-
---Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant doucement. À demain, à
-demain!
-
-
-
-
-XX. --Olivier est remis entre les mains de Guillaume Sikes.
-
-
-Le lendemain matin, à son réveil, Olivier fut bien surpris de trouver
-au pied de son lit une paire de souliers neufs à fortes semelles, en
-place des siens qui étaient tout usés. D'abord il fut charmé de la
-découverte, pensant que ce pouvait bien être le précurseur de sa
-délivrance; mais il eut bientôt acquis la certitude du contraire, lors
-qu'en déjeunant tête à tête avec le juif ce dernier lui eut annoncé
-d'une manière à redoubler ses alarmes qu'on devait le conduire le soir
-même chez Guillaume Sikes.
-
---Pour . . . y . . . res . . . ter, Monsieur? demanda l'enfant d'un air
-inquiet.
-
---Non, non, mon ami, pas pour y rester, reprit le juif. Nous ne voudrions
-pas te perdre, ne crains pas cela, Olivier! Tu reviendras au milieu de
-nous: ah! ah! ah! nous ne sommes pas assez cruels pour te renvoyer, mon
-ami . . . certainement non!
-
-Disant cela, le facétieux vieillard, qui était accroupi devant le feu,
-occupé à faire griller une tranche de pain, se mit à rire aux éclats,
-comme pour donner à entendre qu'il n'ignorait pas qu'Olivier serait bien
-content de se sauver s'il le pouvait.
-
---Je pense bien, dit-il en le regardant fixement, que tu es curieux de
-savoir ce que tu vas faire chez Guillaume, eh! mon ami!
-
-Olivier rougit involontairement à l'idée que le vieux recéleur avait
-deviné sa pensée. Il répondit pourtant avec assez d'assurance que
-_oui_.
-
---Que penses-tu que tu vas y faire? demanda l'autre prévenant la
-question.
-
---Je ne sais pas trop, en vérité, Monsieur, répondit Olivier.
-
---Bah! fit l'autre se détournant pour cacher son désappointement.
-Attends alors que Guillaume te le dise.
-
-Le juif parut très contrarié de ce que l'enfant ne témoignait pas un
-plus grand désir d'en savoir davantage. Le fait est que celui-ci aurait
-bien voulu savoir à quoi on le destinait; mais, troublé qu'il était
-par le regard scrutateur du juif et par ses propres pensées à lui, il
-lui fut impossible de faire aucune question à ce sujet. L'occasion
-d'ailleurs ne s'en présenta plus, car le juif resta sombre et silencieux
-jusqu'au soir, qu'il se disposa à sortir.
-
---Tu pourras allumer cette chandelle, dit Fagin en posant une sur la
-table. Et voici un livre pour t'amuser à lire, jusqu'à ce qu'on vienne
-te chercher. Allons, bonsoir!
-
---Bonsoir, Monsieur! repartit doucement Olivier.
-
-Tout en se dirigeant vers la porte, le juif se retourna de temps en temps
-pour regarder le jeune Twist; et, s'arrêtant tout à coup, il l'appela
-par son nom.
-
-Olivier leva la tête; et, sur un signe de celui-là, il alluma la
-chandelle. Comme il posait le chandelier sur la table, il s'aperçut que,
-de l'extrémité obscure de la chambre, le vieillard le regardait
-fixement en fronçant le sourcil.
-
---Prends garde, Olivier! prends bien garde! dit-il en agitant la main
-d'un air sentencieux . . . C'est un mauvais _gas_ qui ne se gêne guère
-quand il est poussé à bout. Quoi qu'il arrive, ne dis rien, et fais
-tout ce qu'il te dira. Fais-y bien attention d'abord!
-
-Ayant appuyé sur ces derniers mots avec beaucoup d'emphase, il sourit
-d'une manière horrible, fit un signe de tête et sortit.
-
-Olivier, resté seul, repassa dans son esprit ce qu'il venait d'entendre.
-Après avoir longtemps réfléchi, il conclut que le brigand le faisait
-venir pour l'utiliser dans sa maison, jusqu'à ce qu'il eût trouvé
-quelque autre garçon plus convenable à ses vues. Il était d'ailleurs
-trop habitué à la souffrance pour regretter un changement quel qu'il
-fût. Il resta enseveli dans ses pensées; puis: ayant pris le livre, il
-le parcourut. Ce livre avait pour titre: _Vie, jugement, condamnation et
-exécution des grands criminels._ Les pages en étaient souillées à
-force d'avoir été lues. C'étaient des crimes, d'horribles assassinats,
-des cadavres longtemps cachés qui apparaissaient à leurs meurtriers, et
-ceux-ci, saisis de frayeur, venaient eux-mêmes réclamer l'échafaud qui
-devait terminer leurs tourments.
-
-Il y avait tant de vérité dans la description de ces crimes et le
-tableau en était si frappant, qu'Olivier crut voir les pages crasseuses
-du livre se changer en sang caillé, et que les mots qu'il lisait lui
-semblèrent sortir en sourds gémissements de la bouche même des
-malheureuses victimes. Dans un accès de terreur, il ferma le livre et le
-repoussa loin de lui; et se laissant tomber sur ses genoux, il pria Dieu
-de lui épargner de pareilles pensées, et de le rappeler à lui plutôt
-que de permettre qu'il se souillât jamais de crimes aussi affreux.
-
-Il avait fini sa prière, mais il était encore agenouillé, la tête
-appuyée sur ses deux mains, lorsqu'un bruissement le fit sortir de sa
-méditation.
-
---Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il en se relevant . . . Et apercevant
-une forme humaine debout près de la porte: Qui est là? reprit-il.
-
---C'est moi . . . c'est moi! répondit une voix tremblante.
-
-Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête pour mieux voir: c'était
-Nancy.
-
---Mets cette chandelle de côté, dit la jeune fille en tournant la
-tête, elle me fait mal aux yeux.
-
-Il s'aperçut qu'elle était très pâle, et lui demanda avec bonté si
-elle était malade. Pour toute réponse elle lui tourna le dos, se jeta
-sur une chaise et se tordit les mains.
-
---Dieu! Dieu! s'écria-t-elle enfin, je n'avais pas songé à tout cela!
-
---Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier. Puis-je vous être
-de quelque secours? . . . Parlez . . . tout ce qui est en mon pouvoir, je
-le ferai avec le plus grand plaisir.
-
-Elle s'agita sur sa chaise, porta ses mains à son cou, poussa un cri à
-moitié étouffé par le râle et ouvrit la bouche toute grande pour
-respirer.
-
---Nancy, s'écria l'enfant effrayé, qu'avez-vous, dites?
-
-Celle-ci frappa des mains sur ses genoux et des pieds sur le parquet;
-puis, s'arrêtant tout à coup, elle rajusta son châle sur ses épaules
-en grelottant.
-
-Olivier attisa le feu. La jeune fille approcha sa chaise du foyer, y
-resta assise quelque temps sans dire un mot, et, levant enfin la tête,
-elle jeta un regard effaré autour d'elle.
-
---Je ne sais pas ce qui me prend quelquefois, dit-elle affectant de
-réparer le désordre de sa toilette. C'est cette chambre sale et humide
-je crois. Maintenant, Olivier, es-tu prêt?
-
---Est-ce que je vais avec vous? demanda l'enfant.
-
---Oui, je viens de la part de Guillaume, répondit la jeune fille, c'est
-pour te chercher.
-
---Pourquoi faire? dit-il, faisant deux ou trois pas en arrière.
-
---Pourquoi? reprit l'autre levant les yeux au plafond et les ramenant
-aussitôt vers la terre à l'instant où son regard rencontra celui de
-l'enfant; oh! pour rien de mal.
-
---Je ne le pense pas, reprit Olivier, qui l'avait examinée avec
-attention.
-
---Eh bien! pense comme tu voudras, dit-elle avec un rire affecte; pour
-rien de bon, alors.
-
-Olivier put bien s'apercevoir qu'il avait quelque pouvoir sur la
-sensibilité de la jeune fille, et, dans sa détresse, il lui vint à
-l'idée de faire un appel à sa compassion; mais, ayant réfléchi tout
-à coup qu'il était à peine onze heures, et qu'il devait y avoir encore
-dans les rues quelques personnes qui ajouteraient foi à ses paroles, il
-se hâta de dire qu'il était prêt, et se disposa avec un tant soit peu
-d'empressement à sortir.
-
-Ni cette réflexion, ni le dessein qui l'accompagnait n'échappèrent à
-Nancy. Elle le considéra attentivement, tandis qu'il parlait, et lui
-lança un coup d'œil qui lui fit comprendre assez clairement qu'elle
-avait deviné ce qui se passait en lui.
-
---Chut! dit-elle se penchant sur son épaule et lui montrant du doigt la
-porte, tandis qu'elle regardait avec précaution autour d'elle. N'y a pas
-moyen. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour toi, mais inutilement. Tu es
-entouré de tous côtés, et, si tu es jamais pour t'échapper, ce n'est
-pas ici le moment.
-
-Frappé de la manière avec laquelle elle disait cela, Olivier la regarda
-avec étonnement. Elle parlait sérieusement, il n'y avait point à en
-douter: elle était pâle à faire peur, les muscles de son visage
-étaient contractés et un tremblement convulsif agitait tout son être.
-
---Je t'ai sauvé bien des mauvais traitements déjà, et je le ferai
-encore, continua-t-elle en élevant la voix; car ceux qui seraient venus
-te chercher, si ce n'avait pas été moi, t'auraient mené bien plus
-durement. J'ai promis que tu serais tranquille; et, si tu ne l'étais
-pas, tu te ferais du tort à toi-même, ainsi qu'à moi, et peut-être
-serais-tu la cause de ma mort! Tiens, regarde! j'ai déjà supporté tout
-cela pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.
-
-En même temps elle montra à Olivier les meurtrissures toutes noires
-dont ses bras et son cou étaient couverts.
-
---Rappelle-toi bien ceci, continua-t-elle avec une grande volubilité, et
-fais en sorte maintenant que je n'en souffre pas d'autres à cause de toi
-. . . Si je pouvais te rendre service, je le ferais bien volontiers; mais
-je n'en ai pas le pouvoir . . . Ils n'ont pas l'intention de te faire du
-mal, d'ailleurs. Eh! qu'importe ce qu'ils te feront faire, tu n'en es pas
-responsable devant Dieu . . . Tais-toi! chacune de tes paroles est un
-coup pour moi . . . Donne-moi ta main! allons, dépêche-toi; ta main!
-
-Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, et, ayant
-soufflé la chandelle, elle entraîna l'enfant en haut de l'escalier. La
-porte fut ouverte promptement par quelqu'un caché dans l'obscurité, et
-elle fut refermée de même lorsqu'ils eurent franchi le seuil de la
-porte.
-
-Nancy monta lestement, avec son jeune protégé, dans un cabriolet de
-place qui les attendait. Elle en tira soigneusement les rideaux; et le
-cocher, sans attendre qu'on lui donnât une direction quelconque, fouetta
-son cheval, qui en moins de rien partit au grand galop.
-
-La jeune fille tenait la main d'Olivier étroitement serrée dans les
-siennes, et lui répétait à l'oreille les mêmes assurances et les
-mêmes avis qu'elle lui avait déjà donnés. Tout cela fut l'affaire de
-si peu de temps, qu'il avait à peine eu le loisir de se rappeler où il
-était et comment il y était venu, quand le cabriolet s'arrêta devant
-la maison vers laquelle le juif avait dirigé ses pas, la veille.
-
-Pendant une seconde tout au plus, Olivier jeta un coup d'œil rapide le
-long de la rue déserte, et il allait crier au secours; mais la voix
-tremblante de la jeune fille était dans son oreille, le suppliant avec
-tant d'instance d'avoir pitié d'elle, qu'il retint le cri qui allait lui
-échapper. Tandis qu'il hésitait encore, il n'était déjà plus temps:
-il se trouvait dans la maison et la porte s'était refermée sur lui.
-
---Par ici! dit la fille lâchant enfin la main d'Olivier. Guillaume!
-
---Voilà! voilà! reprit Sikes paraissant au haut de l'escalier avec une
-chandelle. Voilà qui va bien! Allons, montez!
-
-Pour un homme du caractère de Sikes, c'était un bon accueil qu'il
-faisait à nos deux jeunes gens. Nancy lui en sut gré, car elle le salua
-cordialement.
-
---Le chien est sorti avec Tom, dit Sikes avançant la chandelle pour les
-éclairer. Nous n'avions pas besoin d'eux ici pour entendre ce que nous
-avons à dire.
-
---C'est bien, reprit Nancy.
-
---De sorte, dit l'autre en fermant la porte de la chambre quand ils
-furent tous entrés, que tu as amené le jeune _chevreau_?
-
---Comme tu vois, répondit la fille.
-
---A-t-il été tranquille? demanda Sikes.
-
---Comme un agneau, reprit Nancy.
-
---A la bonne heure! dit Sikes regardant malignement Olivier; autrement sa
-jeune carcasse en aurait souffert. Avance ici, toi, petit, que je te
-fasse ta leçon! . . . Autant maintenant que plus tard.
-
-Disant cela, il ôta la casquette de son jeune protégé, la jeta dans un
-coin de la chambre, et, s'asseyant à une table, il le prit par l'épaule
-et le plaça en face de lui.
-
---Primo, d'abord, connais-tu cela? dit-il prenant un pistolet de poche
-qui était sur la table.
-
-L'enfant répondit affirmativement.
-
---Bien! regarde ici maintenant! Voici de la poudre . . . Ça c'est une
-balle . . . et voilà un morceau de vieux chapeau pour bourrer.
-
-Olivier fit signe qu'il comprenait l'usage de chacune de ces choses, et
-Sikes se mit à charger le pistolet avec une dextérité surprenante.
-Maintenant le voilà chargé, dit ce dernier quand il eut fini.
-
---Je vois bien, Monsieur, dit l'enfant tremblant de tous ses membres.
-
---Tu vois bien, dit le brigand serrant fortement le bras d'Olivier et lui
-mettant le canon du pistolet si près de la tempe que ce dernier ne put
-retenir un cri perçant, si tu as le malheur de dire un seul mot quand
-nous serons dehors, à moins que je ne t'adresse la parole, je t'envoie
-cette décharge dans la tête sans te prévenir. Ainsi, dans le cas où
-tu serais tenté de parler sans permission, tu peux dire tes prières
-d'avance.
-
-Ayant accompagné cette menace d'un jurement affreux (pour en augmenter
-l'effet, sans doute), il ajouta:
-
---Comme, autant que je puis savoir, il n'y a personne qui s'enquêtera
-beaucoup de toi après ta mort, je ne sache pas qu'il soit nécessaire de
-me casser la tête à t'expliquer un tas de choses comme je le fais, si
-ce n'était pour ton bien. Tu comprends?
-
---Le court et le long de ce que tu veux dire (dit Nancy avec emphase pour
-réclamer l'attention d'Olivier) est que, si, dans cette affaire qui
-t'occupe maintenant, tu es le moins du monde retardé ou contrarié par
-ce garçon, tu sauras bien l'empêcher de _jaser_ à l'avenir en lui
-cassant la tête, et exposant ainsi la tienne comme tu le fais chaque
-jour de ta vie.
-
---C'est cela, dit Sikes d'un air approbateur. Les femmes ont le tact pour
-raconter les choses en peu de mots . . . excepté pourtant quand elles
-ont la tête montée . . . alors elles n'en finissent plus. Maintenant
-qu'il sait ce que parler veut dire, si tu nous donnais quelque chose à
-souper, que nous ayons le temps de faire un somme avant de partir?
-
-En conséquence de cette remarque, Nancy mit promptement le nappe; et,
-s'étant absentée quelques instants, elle rentra avec un pot plein de
-bière et un plat de tête de mouton, lequel donna lieu à quelques
-réflexions plaisantes de la part de Sikes, qui, stimulé sans doute par
-la riante perspective d'une _expédition_ nouvelle, avala toute la bière
-d'un seul trait (histoire de rire, bien entendu).
-
-Le souper fini (on comprendra facilement qu'Olivier n'avait pas grand
-appétit), Sikes avala deux verres de _grog_ et se jeta sur son lit,
-ayant recommandé à Nancy de l'éveiller à cinq heures précises, dans
-le cas où il dormirait encore. Olivier, d'après un ordre émané du
-même chef, se jeta tout habillé sur un matelas étendu par terre; et la
-jeune fille, ayant attisé le feu, s'assit devant la cheminée jusqu'à
-ce qu'il fût temps de les éveiller.
-
-L'enfant resta longtemps les yeux tout grands ouverts, pensant qu'il ne
-serait pas impossible que celle-ci cherchât l'occasion de lui parler
-tout bas mais elle resta immobile sur sa chaise, et ne se tourna parfois
-que pour moucher la chandelle. À la fin, épuisé de fatigue, il
-s'endormit profondément.
-
-Lorsqu'il s'éveilla, la théière et les tasses étaient sur la table,
-et Sikes était occupé à fourrer divers objets dans les poches de sa
-redingote accrochée au dos d'une chaise, tandis que Nancy préparait le
-déjeuner. Il ne faisait pas jour, car la chandelle brûlait encore. Une
-pluie perçante battait contre les vitres, et le ciel était couvert de
-nuages noirs et épais.
-
---Allons donc! gronda Sikes, tandis qu'Olivier se levait, voilà qu'il
-est cinq heures et demie! Dépêche-toi, si tu veux déjeuner. Nous
-sommes en retard, sans qu'ça paraisse!
-
-Olivier ne fut pas longtemps à faire sa toilette, et, ayant déjeuné
-quelque peu, il dit qu'il était prêt. Nancy, sans le regarder à peine,
-lui mit un mouchoir autour du cou, et Sikes lui donna un vieux collet
-pour lui tenir chaud aux épaules.
-
-L'enfant se retourna quand ils furent sur le seuil de la porte, dans
-l'espoir de rencontrer le regard de la jeune fille; mais elle avait
-repris sa place auprès du feu, ou elle était assise dans un état
-d'immobilité complète.
-
-
-
-
-XXI. --Expédition.
-
-
-C'était par une sombre et froide matinée qu'ils sortirent. La pluie
-tombait par torrents, il y avait de grandes flaques d'eau au milieu du
-chemin. Il n'y avait personne de levé, les fenêtres étaient fermées,
-et les rues étaient tristes et silencieuses. Quelques chariots de loin
-en loin s'avançaient vers la ville. À mesure qu'ils approchaient de la
-cité, le bruit augmenta. Et quand ils arrivèrent à Smithfield,
-c'était un tumulte à ne plus s'y reconnaître; il faisait grand jour
-alors, et la moitié de Londres était sur pied. C'était jour de
-marché, la place était couverte de boue. Et la fumée qui s'élevait du
-corps des bestiaux, se mêlant avec le brouillard, restait lourdement
-suspendue en l'air. Paysans, bouchers, bouviers, enfants, voleurs,
-fainéants confondus dans la presse offraient une scène capable de vous
-faire perdre la raison.
-
-Sikes, traînant Olivier après lui, se frayait un chemin à travers la
-foule, faisant fort peu d'attention à tout ce qui étonnait si fort
-celui-ci. Il se contenta de faire un signe de tête en passant à maint
-et maint ami, refusant de boire la goutte chaque fois que l'offre lui en
-fut faite, et il s'avança rapidement jusqu'à ce qu'ils fussent hors du
-tumulte et qu'ils eussent gagné _Holborn_ par _Hosier-Lane_.
-
---Maintenant, mon jeune homme, dit-il d'un air bourru en regardant le
-cadran de l'église Saint-André, voilà qu'il est près de sept heures?
-Faut trotter un peu plus vite que ça! Ne va pas commencer par rester en
-arrière, toi, méchant clampin!
-
-Disant cela il secouait le bras de l'enfant, qui, doublant le pas, régla
-sa marche autant qu'il put sur les longues enjambées du brigand.
-
-Ils allèrent de ce train jusqu'à ce qu'ils eurent passé _Hyde-Park_
-sur la route de _Kensington_. Alors Sikes, ralentissant le pas pour
-donner le temps à une charrette vide qui venait derrière eux de les
-rattraper, et ayant vu sur la plaque Hounslow, demanda au charretier,
-avec autant de politesse qu'il en était susceptible, s'il voulait leur
-permettre de monter jusqu'à _Isleworth_.
-
---Montez! dit l'homme. Est-ce là votre petit?
-
---Oui . . . c'est mon garçon, répondit Sikes jetant un coup d'œil
-menaçant à l'enfant et mettant la main par distraction dans la poche
-où était le pistolet.
-
---Ton père marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon petit?
-dit le charretier, s'apercevant qu'Olivier était tout hors d'haleine.
-
---Pas le moins du monde, reprit Sikes. Il y est accoutumé. Voyons!
-donne-moi la main, Edouard! . . . monte vite!
-
-En parlant ainsi, il aida l'enfant à monter; et le charretier lui ayant
-montré une pile de sacs, lui dit de se coucher dessus pour se reposer.
-
-Chaque fois qu'ils passaient devant une borne milliaire, Olivier
-s'étonnait de plus en plus où son compagnon pouvait le mener.
-_Kinsington_, _Hammersmith_, _Chiswick_, _Kewbridge_, _Brentford_
-étaient déjà bien loin derrière eux, et ils allaient toujours comme
-s'ils n'eussent fait que se mettre en route.
-
-Ils arrivèrent enfin à une auberge ayant pour enseigne: _La diligence
-et les chevaux_, au-delà de laquelle une autre route prenait son
-embranchement; alors la charrette s'arrêta. Sikes en descendit
-précipitamment, tenant la main d'Olivier pendant tout le temps; et
-l'ayant fait descendre lui-même, il lui lança un regard furieux en
-portant la main à sa poche de côté d'une manière très expressive.
-
---Au revoir, mon garçon! dit l'homme.
-
---Il est de mauvaise humeur, reprit Sikes rudoyant l'enfant. Il est de
-mauvaise humeur, ce petit maussade! N'y faites pas attention, allez!
-
---Oh! certainement non! dit l'autre montant dans sa voiture. Voilà le
-temps qui se remet, ajouta-t-il en s'éloignant.
-
-Sikes attendit qu'il fût loin, et ils tournèrent à gauche, ils
-marchèrent longtemps, passant devant un grand nombre de jardins,
-jusqu'à ce qu'enfin ils furent arrivés à _Hampton_, qu'ils
-traversèrent, et entrèrent dans un cabaret de chétive apparence, où
-ils se firent servir à dîner devant le feu dans la cuisine.
-
-Il y avait devant le foyer quelques bancs à dossier, sur lesquels
-étaient assis des hommes en blouse, occupés à boire et à fumer. Ils
-firent peu d'attention à Sikes et encore moins à Olivier; et comme
-celui-là ne fit guère plus d'attention à eux, il s'assit avec son
-jeune camarade, dans un coin à part, sans être trop importuné par la
-compagnie.
-
-On leur servit un plat de viande froide, et ils restèrent si longtemps
-après avoir fini de manger, qu'Olivier, voyant que Sikes allait fumer sa
-quatrième pipe, commença à croire qu'ils n'iraient probablement pas
-plus loin. Fatigué d'avoir marché et de s'être levé si matin, il
-roupilla d'abord; puis, accablé de fatigue, étourdi par la fumée du
-tabac, il s'endormit profondément.
-
-Il faisait tout à fait nuit quand il fut éveillé par un coup de coude
-de Sikes. Se frottant les yeux et regardant autour de lui, il vit ce
-digne personnage en conférence intime avec un paysan en société duquel
-il buvait une pinte de bière.
-
---De sorte que vous allez au bas _Halliford_? demanda Sikes.
-
---Oui, répondit l'homme . . . Sans compter que je n's'rai, pas vingt ans
-en route. Mon cheval n'a pas la charge qu'il avait à ce matin, et il
-aura bientôt arpenté la distance . . . Et qu'y n'en s'ra pas fâché! .
-. . Ah! dame! c'est qu'c'est un'bonne bête!
-
---Pouvez-vous nous prendre dans votre charrette, mon p'tit et moi?
-demanda Sikes passant le pot de bière à sa nouvelle connaissance.
-
---Oui, si vous partez de suite, reprit l'autre ôtant de ses lèvres la
-pinte, qu'il posa sur la table, est-ce que vous allez à _Halliford_?
-
---Je vais jusqu'à _Shepperton_, dit Sikes.
-
---Je suis votre homme jusqu'aussi loin que je vais moi-même, repartit le
-paysan. Tout est payé, Rebecca?
-
---Qui, répondit la fille, c'est Monsieur qui a payé.
-
---Dites: donc! poursuivit-il avec une gravité ridicule, ça n'peut pas
-aller comme ça, savez-vous?
-
---Pourquoi pas? reprit Sikes. Vous nous faites une honnêteté, je ne
-vois pas ce qui m'empêcherait de vous régaler d'une ou deux pintes de
-bière.
-
-L'homme parut réfléchir profondément; après quoi, prenant ce dernier
-par la main, il lui déclara qu'il était un _bon enfant_; ce à quoi
-Sikes lui dit qu'il plaisantait, sans doute (ce que chacun aurait été
-tenté de croire, pour peu que l'homme eût été de sang-froid).
-
-Après quelques paroles civiles de part et d'autre, ils prirent congé de
-la compagnie; et la servante ayant ramassé les pots et les verres qui
-étaient sur la table, s'en vint, les mains pleines, sur le seuil de la
-porte pour les voir partir.
-
-Le cheval, à la santé duquel on avait bu il n'y avait qu'un instant,
-attendait patiemment à la porte. Olivier et Sikes, sans plus de
-cérémonie, montèrent dans la charrette à laquelle il était attelé;
-et l'homme, après avoir arrangé les guides et défié tous les
-assistants de trouver une pareille bête dans le monde entier, monta à
-son tour.
-
-Alors le garçon de l'auberge ayant conduit le cheval au milieu de la
-route et ayant lâché la bride, celui-ci commença à faire un mauvais
-usage de la liberté qu'on lui donnait, en courant à travers la rue et
-en dansant sur ses pieds de derrière. À la fin cependant il partit au
-galop.
-
-La nuit était venue, un brouillard humide s'élevait des marais
-d'alentour et de la rivière, il faisait un froid glacial, tout était
-morne et silencieux. Olivier, accroupi dans un coin, était travaillé
-par la peur. Enfin ils quittèrent la charrette, et, ayant pris à
-travers champs, ils se trouvèrent sur les bords de la rivière.
-
---La rivière! (pensa Olivier malade de frayeur.) Il m'a sans doute
-amené dans cet endroit écarté pour m'assassiner!
-
-Il allait se rouler par terre et faire un dernier effort pour défendre
-ses jours, lorsqu'il s'aperçut qu'ils étaient devant une maison en
-ruines. Il y avait une fenêtre de chaque côté de la porte, elle
-n'avait qu'un seul étage, et, selon toute apparence, elle était
-inhabitée, car on n'y voyait point de lumière.
-
-Sikes, tenant toujours Olivier par la main, s'avança doucement vers la
-masure et porta la main au loquet, qui céda à la pression. La porte
-s'ouvrit et ils entrèrent tous deux.
-
-
-
-
-XXII. --Le vol de nuit avec effraction.
-
-
---Qui va là? s'écria une voix rauque aussitôt qu'ils eurent mis le
-pied dans le couloir.
-
---Ne fais pas tant de bruit! dit Sikes fermant la porte aux verrous.
-Eclaire-moi, Toby!
-
---Ah! c'est toi, vieux? reprit la même voix. Barney, allume donc la
-chandelle! Entends-tu, Barney? Introduis donc monsieur, et éveille-toi
-auparavant, s'il y a moyen!
-
-L'individu qui parlait ainsi jeta sans doute un tire-bottes à la tête
-de celui à qui il s'adressait; car on entendit le bruit de quelque chose
-en bois qui tomba lourdement sur le plancher, lequel bruit fut suivi d'un
-grognement comme celui d'un homme à moitié endormi.
-
---M'entends-tu? cria la même voix. Guillaume Sikes est là dans le
-passage, et il n'y a personne pour le recevoir; tandis que tu es là à
-dormir comme si tu avais pris du laudanum à ton repas et rien de plus
-fort! Te trouves-tu mieux maintenant, ou faut-il que je te lance le
-chandelier de fer aux oreilles pour t'éveiller entièrement?
-
-A peine ces mots furent-ils prononcés, qu'un frottement de savates sur
-le parquet se fit entendre, et qu'on aperçut d'abord une faible lueur
-provenant d'une porte à droite, puis le même individu qui nous a été
-décrit auparavant, comme parlant du nez et remplissant l'emploi de
-garçon, au cabaret de _Saffron-Hill_.
-
---Bosieur Sikes, s'écria Barney avec une joie feinte ou réelle,
-dodez-vous la peide d'endrer.
-
---Allons, passe le premier! dit Sikes poussant Olivier devant lui. Plus
-vite que ça, ou j'vas t'marcher sur les talons!
-
-Ayant murmuré contre la lenteur de l'enfant, il le poussa rudement, et
-ils entrèrent dans une petite salle obscure et pleine de fumée, dont
-l'ameublement consistait en deux ou trois chaises cassées, une mauvaise
-table et un vieux sofa sur lequel, les pieds beaucoup plus haut que la
-tête, un homme, ayant une pipe de terre à la bouche, était étendu de
-son long. Il avait un habit couleur de tabac à priser, taillé dans le
-dernier genre, avec de larges boutons de cuivre, un gilet à fleurs d'une
-couleur vive, un pantalon de drap brun et une cravate jaune-orange.
-
-Le sieur Crackit (car c'était lui) n'avait pas une grande quantité de
-tire-cheveux; mais ce qu'il en avait était d'une teinte rousse et frisé
-en longs bouchons dans lesquels il passait de temps en temps ses doigts
-malpropres ornés de grosses bagues communes. Il était au-dessus de la
-taille moyenne et avait les jambes un peu faibles; mais cette
-circonstance ne diminuait en rien son admiration pour ses bottes, qu'il
-contemplait avec une vive satisfaction.
-
---Eh bien! mon vieux! dit-il, tournant la tête vers la porte, je suis
-content de te voir . . . Je commençais à craindre que tu n'eusses
-renoncé à l'entreprise, et alors je me serais aventuré tout seul.
-
---Eh bien! s'écria-t-il avec surprise en se remettant sur son séant à
-la vue d'Olivier, qu'est-ce que c'est que ça?
-
---C'est le petit, répliqua Sikes approchant sa chaise du feu.
-
---Un des b'dits abbrendis de bosieur Fagin, s'écria Barney en ricanant.
-
---De Fagin, eh? repartit Toby regardant Olivier. Quel crâne jeune homme
-ça fera pour les poches des vieilles dames dans les églises. Il a une
-_balle_ à faire fortune.
-
---En v'là assez! en v'là assez! reprit Sikes avec impatience. Et se
-penchant à l'oreille de son ami, il lui dit tout bas quelques mots qui
-excitèrent l'hilarité de celui-ci, et lui firent regarder Olivier avec
-une attention mêlée de curiosité.
-
---Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous aviez quelque chose à
-nous donner à manger et à boire en attendant, ça nous donnerait un peu
-d'courage,-- à moi du moins. --Assis-toi là près du feu, petit, et
-r'pose-toi . . . car tu as encore à sortir avec nous cette nuit . . .
-quoique ce n'soit pas bien loin!
-
-Olivier jeta sur Sikes un regard craintif; et, approchant un tabouret du
-feu, il s'assit, sa tête brûlante soutenue dans ses deux mains, sachant
-à peine où il était et ce qui se passait autour de lui.
-
-Après un repas assez modeste, mais où l'on but beaucoup au succès de
-l'entreprise, les brigands s'endormirent. Olivier, assoupi au coin de la
-cheminée, croyait être encore rôdant dans les ruelles, lorsqu'il fut
-réveillé par Toby Crackit, qui se leva en s'écriant qu'il était une
-heure et demie.
-
-En un instant les deux autres furent debout, et chacun s'occupa des
-préparatifs du départ. Sikes et son compagnon mirent chacun un grand
-mouchoir autour de leur cou, et endossèrent leurs redingotes, tandis que
-Barney, ouvrant une armoire, en tira plusieurs objets dont il emplit
-leurs poches à la hâte.
-
---Des _bavards_ pour moi, Barney! dit Toby Crackit.
-
---Les voici! dit Barney montrant une paire de pistolets. Vous les avez
-chargés vous-même.
-
---C'est bon! poursuivit l'autre en les posant sur la table. Les
-_persuadeurs_?
-
---Je les ai, reprit Sikes.
-
---Rossignols, ciseaux à froid, lanternes sourdes, masques, rien n'est
-oublié? demanda Toby attachant, au moyen d'un crampon, une petite pince
-de fer en-dedans des basques de son habit.
-
---Nous avons tout ce qu'il nous faut, répliqua son compagnon. Prends ces
-petites badines qui sont là, Barney! . . . Nous voilà maintenant à
-notre affaire.
-
-Disant cela, il prit un énorme gourdin des mains de ce dernier, qui,
-ayant donné l'autre à Toby, se mit à boutonner le collet d'Olivier.
-
---Maintenant, dit Sikes, donne-moi la main!
-
-Olivier, étourdi tout à la fois par une marche inaccoutumée, par le
-grand air et par la liqueur qu'on l'avait forcé de boire, donna
-machinalement sa main à Sikes.
-
---Prends-lui l'autre main, Toby! dit Sikes. Toi, Barney, aie un peu
-l'œil au guet!
-
-Ce dernier alla entr'ouvrir la porte et revint dire que tout était
-tranquille au-dehors. Les deux brigands sortirent avec Olivier au milieu
-d'eux; et Barney, ayant refermé la porte aux verrous, s'enveloppa comme
-auparavant et se rendormit bientôt.
-
-Il faisait très sombre; le brouillard était beaucoup plus épais qu'il
-ne l'avait été au commencement de la nuit, et l'atmosphère était si
-humide que, bien qu'il ne tombât pas de pluie, les cheveux et les
-sourcils d'Olivier furent trempés en moins de rien. Ils passèrent le
-pont et parurent se diriger vers les lumières qu'il avait aperçues
-auparavant. Ils n'en étaient pas bien loin; et, comme ils marchaient
-assez vite, ils arrivaient bientôt à Chertsey.
-
---Traversons le pays! dit tout bas Sikes. N'y a personne dans les rues à
-c'te heure-ci.
-
-Toby y consentit et ils enfilèrent la Grande-Rue, qui, à cette heure
-avancée de la nuit, était tout à fait déserte. Une faible lumière se
-montrait bien par-ci par-là à quelques fenêtres, et l'aboiement des
-chiens rompait parfois le profond silence de la nuit; mais il n'y avait
-personne dehors, et ils avaient passé les dernières maisons, quand deux
-heures sonnèrent à l'horloge de l'église. Alors, doublant le pas, ils
-prirent un chemin à droite, et, après cinq minutes de marche environ,
-ils s'arrêtèrent devant une maison isolée, entourée d'un mur, au haut
-duquel, sans se donner le temps de reprendre haleine, Toby Crackit grimpa
-en un clin d'œil.
-
---L'enfant ensuite! dit celui-ci. Hisse-le-moi, je le recevrai!
-
-Avant qu'Olivier eût le loisir de se reconnaître, Sikes l'avait pris
-sous le bras, et au même instant Toby et lui étaient sur la pelouse
-l'autre côté Sikes ne tarda pas à les suivre, et ils s'acheminèrent
-vers la maison.
-
-Et maintenant, pour la première fois, Olivier, presque fou de chagrin et
-de frayeur, devina que le vol et l'effraction (sinon le meurtre) étaient
-le but de l'expédition. Il joignit les mains involontairement et jeta un
-cri d'horreur; ses yeux se couvrirent d'un nuage, une sueur froide
-parcourut tout son être, les jambes lui manquèrent et il tomba sur ses
-genoux.
-
---Lève-toi! gronda Sikes tremblant de colère et tirant le pistolet de
-sa poche, lève-toi, ou j'te fais sauter la cervelle!
-
---Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi aller! s'écria Olivier.
-Laissez-moi me sauver et mourir dans les champs! Je n'approcherai jamais
-de Londres; jamais, jamais! Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi, et
-ne me forcez pas à voler! Pour l'amour de tous les saints qui sont au
-ciel, ayez pitié de moi!
-
-L'homme à qui cet appel fut fait murmura un affreux jurement et il avait
-armé son pistolet, quand Toby, le lui arrachant, mit sa main sur la
-bouche de l'enfant et l'entraîna vers la maison.
-
---Tais-toi! dit celui-ci, ça n'servirait de rien ici! Dis encore un seul
-mot, et j'te ferai ton affaire moi-même avec un bon coup de ce gourdin
-sur la tête! Ça n'fait pas d'bruit et ça a l'avantage d'être aussi
-sûr et bien plus gentil. Allons, Guillaume, enfonce le volet . . . Il en
-a assez de ça, j'en réponds. J'en ai vu de plus hardis que lui, de son
-âge, faire la même chose, pendant une minute ou deux, par un froid
-comme celui-ci.
-
-Sikes, maudissant Fagin d'avoir envoyé Olivier en une telle rencontre,
-fit usage du levier avec toute la force dont il était susceptible, sans
-pourtant faire trop de bruit: quelques secondes et un peu d'aide de la
-part de Toby suffirent pour que le volet tournât sur ses gonds.
-
-C'était une petite fenêtre à cinq ou six pieds au-dessus du sol,
-éclairant une espèce de cellier situé sur le derrière de la maison et
-faisant face au passage d'entrée. L'ouverture en était si petite, que
-les commensaux de la maison n'avaient pas jugé nécessaire de la
-défendre plus sûrement; et pour tout le corps d'un enfant y pouvait
-bien passer. Un peu d'adresse et de pratique dans la _profession_ du
-sieur Sikes mirent ce dernier à même de forcer le volet, qui fut ouvert
-en moins de rien.
-
---Maintenant, écoute bien ce que je m'en vais te dire, murmura Sikes
-tirant de sa poche une lanterne sourde et en dirigeant la lumière vers
-le visage d'Olivier, je m'en vais te passer de l'autre côté . . .
-Prends cette lanterne, monte les marches qui sont là devant toi . . ..
-Tu traverseras le vestibule et tu nous ouvriras la porte de la rue.
-
---Il y a les verrous du haut, que tu ne pourras pas atteindre, répliqua
-Toby, tu monteras sur une des chaises du vestibule. Il y en a trois,
-Guillaume, avec les armes de la vieille, au dos de chacune (une superbe
-licorne bleue avec une fourche d'or.)
-
---Tais ta langue, veux-tu! repartit Sikes d'un ton menaçant. La porte de
-l'appartement est ouverte, n'est-ce pas?
-
---Toute grande, reprit Toby après avoir regardé par la fenêtre pour
-s'en assurer. Le plus beau de tout cela, c'est qu'on la laisse toujours
-entrouverte, au moyen d'un crochet, pour que le chien, qui a son chenil
-ici quelque part, puisse aller et venir quand il ne dort pas. --Ah! ah!
-Barney vous l'a si joliment enjôlé cette nuit!
-
-Quoique M. Crackit eût fait cette remarque à voix basse, Sikes lui
-ordonna impérieusement de se taire et de se mettre à la besogne.
-Celui-ci commença par poser la lanterne à terre, s'appuya la tête
-contre le mur au-dessous de la fenêtre, mit ses mains sur ses genoux; et
-Sikes, montant aussitôt sur ses épaules, passa Olivier les pieds en
-premier par la fenêtre, et le posa doucement à terre, sans cependant
-lâcher le collet de sa veste.
-
---Prends cette lanterne! dit Sikes mettant la tête à la fenêtre. Tu
-vois cet escalier devant toi?
-
-Olivier, plus mort que vif, fit signe que oui, et Sikes, lui indiquant la
-porte de la rue avec le canon du pistolet, l'avertit froidement qu'il
-serait tout le temps à portée du coup, et que, s'il avait le malheur de
-broncher, il était mort.
-
---C'est l'affaire d'une seconde, poursuivit le brigand à voix basse.
-Aussitôt que je t'aurai lâché, fais ton devoir. Ecoutez!
-
---Qu'est-ce que c'est? demanda Toby.
-
-Ils prêtèrent l'oreille avec la plus grande attention.
-
---Ce n'est rien, dit Sikes en lâchant Olivier. Allons, va!
-
-Pendant le court espace de temps qu'il avait eu pour se reconnaître,
-l'enfant avait pris la ferme résolution (dût-il lui en coûter la vie)
-de courir en haut de l'escalier pour éveiller les gens de la maison et
-donner l'alarme. Plein de cette idée, il avança aussitôt, mais avec
-précaution.
-
---Viens ici! s'écria tout à coup Sikes, vite! vite!
-
-Effrayé par cette exclamation soudaine de Sikes, au milieu du silence
-profond de la nuit, et par un cri perçant parti de l'intérieur, Olivier
-laissa tomber sa lanterne et ne sut s'il devait avancer ou reculer.
-
-Le cri fut répété. Une lumière brilla sur le palier du vestibule.
-L'apparition sur l'escalier de deux hommes à moitié habillés et pâles
-de frayeur flotta devant ses yeux. Un éclair, une explosion, une fumée
-épaisse, un craquement quelque part, dont il ne put se rendre compte, et
-il chancela en arrière . . .
-
-Sikes, qui avait disparu un instant, remit la tête à la fenêtre et
-reprit Olivier par le collet avant que la fumée ne se fût dissipée. Il
-tira un coup de pistolet aux deux hommes, qui commençaient déjà à
-battre en retraite, et enleva l'enfant.
-
---Tiens-moi donc mieux que ça! dit-il en le tirant par la fenêtre . . .
-Donne-moi un mouchoir, Toby! Ils l'ont atteint! Vite donc! Damnation!
-Comme cet enfant saigne!
-
-Le carillon d'une sonnette se mêla au bruit des armes à feu et aux cris
-des gens de la maison, et Olivier se sentit emporté rapidement à
-travers la plaine. Alors les voix se perdirent dans le lointain. Un froid
-mortel s'empara de ses sens et il s'évanouit.
-
-
-
-
-XXIII. --Entretien entre M. Bumble et madame Corney.
-
-
-Il faisait un froid piquant; une couche épaisse de neige couvrait la
-terre et résistait au vent qui soufflait avec force, et qui, comme pour
-se dédommager de l'obstacle qu'il rencontrait, en balayait les monceaux
-qui s'étaient formés le long des murs et dans les coins, et, les
-éparpillant dans l'air, les laissait retomber en des milliers de
-papillotes.
-
-Tel était l'aspect des affaires du dehors quand madame Corney (la
-matrone du dépôt de mendicité que nous avons fait connaître au
-lecteur comme le lieu de naissance d'Olivier), assise auprès du feu dans
-sa _petite_ chambre, jeta les yeux avec un certain air de contentement
-sur une _petite_ table ronde supportant un _petit_ plateau garni de tous
-les _petits_ objets nécessaires à la plus agréable collation que
-puisse faire une matrone: en effet, madame Corney allait se régaler
-d'une tasse de thé. Et comme, du coin de son feu (où la plus _petite_
-des bouilloires possibles chantait d'une _petite_ voix flûtée une toute
-_petite_ chanson,) la bonne dame regardait sur la table, sa satisfaction
-intérieure s'accrut visiblement: car elle sourit.
-
-Elle venait de prendre sa première tasse, lorsqu'elle fut interrompue
-par quelqu'un qui frappa doucement à la porte de sa chambre.
-
---Entrez! dit-elle sèchement. Quelque vieille femme qui se meurt, sans
-doute? Elles choisissent toujours le moment où je suis à table, pour
-mourir, et jamais d'autre. Entrez! voulez-vous? et ne restez pas là une
-heure, la porte ouverte, pour me faire geler de froid! Voyons, qu'est-ce
-qu'il y a, maintenant?
-
---Rien, Madame, rien du tout, répliqua une voix d'homme.
-
---Dieu? s'écria la matrone d'un ton plus doux, est-ce vous, monsieur
-Bumble?
-
---À votre service, Madame! reprit le bedeau, qui, s'étant arrêté à
-la porte pour essuyer ses pieds et secouer la neige de dessus sa
-redingote, entra, son chapeau d'une main et un petit paquet de l'autre.
-
---Il fait bien froid, monsieur Bumble! dit la matrone.
-
---C'est vrai, Madame, répliqua le bedeau, c'est ce que j'appelle un
-temps _antiparoissial_. Nous avons distribué aujourd'hui, madame Corney,
-nous avons distribué, cette bienheureuse journée, environ vingt pains
-de quatre livres et un fromage et demi . . . et cependant ces _gueux_ de
-pauvres ne sont pas encore contents!
-
---Oh! sans doute, reprit la dame humant son thé. Qu'est-ce donc qu'il
-faudrait pour les contenter?
-
---Madame Corney, dit le bedeau souriant d'un air capable, comme un homme
-qui a le sentiment de sa supériorité, les secours en-dehors du dépôt,
---_convenablement administrés_,-- vous comprenez, Madame,
-_convenablement administrés_, sont la sauvegarde des paroisses. Le grand
-principe de ce système que vous paraissez condamner est justement
-d'accorder aux pauvres ce dont ils n'ont pas besoin, afin de leur ôter
-l'envie de revenir à la charge.
-
---C'est assez bien vu, s'écria madame Corney. La farce n'est pas
-mauvaise, savez-vous!
-
---C'est comme je vous l'assure, Madame, reprit M. Bumble. Entre nous soit
-dit, voilà le grand principe . . . et c'est la raison pour laquelle vous
-voyez quelquefois dans ces _bavards_ de journaux que des malades ont
-reçu pour tout secours quelques tranches de fromage. C'est une règle
-généralement adoptée par toute l'Angleterre au jour d'aujourd'hui.
-Cependant (poursuivit-il en défaisant son paquet) ce sont des secrets du
-métier qui ne sont connus que de nous autres _fonctionnaires
-paroissiaux_. Voici deux bouteilles d'oporto, Madame, que
-l'administration envoie pour l'infirmerie: c'est une bonne qualité de
-vin naturel, pur et sans mélange, qui n'est en bouteille que
-d'aujourd'hui, clair comme le son d'une cloche, et qui ne déposera pas,
-je vous l'assure.
-
-Disant cela, il en prit une bouteille, qu'il présenta à la lumière, et
-qu'il secoua en même temps pour en prouver la bonté; et, les ayant
-posées toutes deux sur la commode, il plia le mouchoir qui les
-enveloppait, le mit soigneusement dans sa poche, et prit son chapeau
-comme pour s'en aller.
-
---Vous n'allez pas avoir trop chaud pour vous en retourner, monsieur
-Bumble! dit la matrone.
-
---C'est vrai, Madame, répliqua celui-ci relevant le collet de sa
-redingote, il fait un vent qui vous coupe les oreilles!
-
-Madame Corney, jetant les yeux sur la bouilloire, les reporta ensuite sur
-le bedeau, qui se dirigeait vers la porte; et ce dernier s'étant mis à
-tousser, comme pour se préparer à lui souhaiter le bonsoir, elle lui
-demanda d'un air timide s'il ne voulait pas accepter une tasse de thé.
-
-M. Bumble rebattit aussitôt le collet de sa redingote, posa sa canne et
-son chapeau sur une chaise, et approcha un siège de la table. En
-s'asseyant, son regard rencontra celui de la dame, qui baissa aussitôt
-les yeux. Il toussa de nouveau et sourit.
-
-Madame Corney se leva pour prendre une autre tasse et une soucoupe dans
-le buffet, revint à sa place, et ce ne fut pas sans quelque émotion
-qu'elle versa une tasse de thé à son convive. M. Bumble toussa
-derechef, mais plus fort cette fois qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.
-
---L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en prenant le
-sucrier.
-
---Vous avez un chat, Madame, à ce que je vois, dit M. Bumble apercevant
-un de ces animaux qui prenait ses ébats devant le feu; . . . et des
-petits aussi, si je ne me trompe?
-
---Je les aime tant, monsieur Bumble! Vous ne pouvez vous imaginer,
-repartit la matrone, ils sont si gais, si heureux, si drôles, que c'est
-tout à fait une société pour moi.
-
---Ce sont des animaux bien doux, Madame, répliqua le bedeau d'un air
-approbatif, si casaniers aussi!
-
---C'est bien vrai! poursuivit la dame avec enthousiasme. Ils sont si
-attachés à la maison, que c'est un plaisir en vérité!
-
---Madame Corney, dit M. Bumble d'un ton doctoral en marquant la mesure
-avec sa cuiller, remarquez bien ceci, Madame, qu'un animal, quel qu'il
-soit, qui vivrait avec vous, Madame, et qui ne serait pas attaché à la
-maison, serait nécessairement un âne, Madame.
-
-Et là-dessus, il lui faisait une proposition de mariage, lorsqu'on
-frappa vivement à la porte de la chambre:
-
---Qui est là?
-
-Une chose digne de remarque, comme pouvant servir d'exemple du pouvoir
-physique de la surprise sur la peur, c'est que la voix de madame Corney
-retrouva tout à coup son aspérité ordinaire.
-
---S'cusez, not'maîtresse, dit une vieille pauvresse entrouvrant la porte
-et montrant sa tête hideuse la vieille Sally se meurt.
-
---Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi! demanda brusquement la
-matrone. Est-ce que j'y peux quelque chose?
-
---Oh! non, not'maîtresse! bien sûr que non! répliqua la pauvresse;
-personne n'y peut. N'y a plus d'espoir d'ailleurs. J'en ai tant vu mourir
-(des petits et des grands), que je sais bien quand n'y a plus de remède
-. . . Mais elle a quelque chose qui la tourmente; et, dans ses moments de
-raison, qui sont bien rares (car elle finit comme une chandelle), elle
-dit qu'elle a queuqu'chose à vous communiquer, et qu'il faut
-nécessairement que vous sachiez. Elle ne mourra jamais tranquille que
-vous ne soyez venue, not'maîtresse.
-
-A cette nouvelle, la digne matrone murmura une foule d'invectives contre
-ces vieilles pauvresses qui ne pouvaient même pas mourir sans déranger,
-à _dessein_, leurs _supérieures_, et, s'enveloppant d'un châle épais,
-qu'elle jeta à la hâte sur ses épaules, elle pria M. Bumble d'attendre
-qu'elle fût de retour, en cas qu'il arrivât quelque chose
-d'extraordinaire. Alors, ayant dit à la vieille de marcher devant et de
-ne pas lui faire passer la nuit dans les escaliers, elle la suivit
-d'assez mauvaise grâce et en grondant tout le long du chemin.
-
-M. Bumble, livré seul à lui-même, se conduisit étrangement: il ouvrit
-le buffet, compta les cuillers à thé, pesa les pinces du sucrier,
-examina un petit pot au lait pour s'assurer s'il était bien en argent,
-et quand il eut satisfait sa curiosité sur ce point, il mit son chapeau,
-sens devant derrière, et fit quatre fois le tour de la table en dansant
-gravement sur la pointe des pieds.
-
-Après s'être livré à un exercice aussi ridicule, il remit son
-tricorne sur la chaise, et, se prélassant devant la cheminée, le dos
-tourné vers le feu, il parut occupé mentalement à faire l'inventaire
-du mobilier.
-
-
-
-
-XXIV. --Détails obscurs en apparence, mais qui ne laissent pas que
-d'être de quelque importance dans cette histoire.
-
-
-C'était bien une vraie messagère de mort qui était venue troubler ce
-calme et cette paix intérieure qui régnaient dans la chambre de la
-matrone: son corps était courbé par l'âge, ses membres paralysés
-tremblaient continuellement, sa démarche était lente; et la fixité de
-ses yeux, l'horrible expression de ses traits et le mouvement convulsif
-de ses lèvres lui donnaient plutôt l'apparence d'un portrait grotesque
-que d'une œuvre de la création.
-
-La vieille femme monta l'escalier en chancelant et trotta, du mieux
-qu'elle put, le long des corridors, marmottant quelques paroles
-inintelligibles en réponse aux réprimandes de sa compagne. À la fin,
-obligée de s'arrêter pour respirer, elle remit sa lumière à celle-ci
-et suivit clopin-clopant, tandis que la matrone, plus alerte, alla droit
-à la chambre de la mourante.
-
-C'était un misérable galetas sous la mansarde, éclairé par la lueur
-blafarde d'une lampe. Une vieille femme du dépôt était assise au
-chevet de la malade, et l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout
-devant la cheminée, s'amusait, avec un tuyau de plume, à se faire un
-cure-dents.
-
---Il ne fait pas chaud, madame Corney! dit celui-ci voyant entrer la
-matrone,
-
---C'est vrai, Monsieur, qu'y n'fait pas chaud, répliqua la matrone du
-ton le plus gracieux, en faisant la révérence.
-
---Vos fournisseurs devraient bien vous envoyer de meilleur charbon, dit
-l'apprenti pharmacien attisant le feu avec le fourgon; celui-ci ne
-convient pas du tout pour un froid aussi rigoureux.
-
-En ce moment la conversation fut interrompue par un gémissement de la
-malade.
-
---Oh! fit le carabin se tournant aussitôt vers le lit, comme s'il eût
-tout à fait oublié la patiente: N, I, ni, c'est fini, madame Corney.
-
---C'est fini, n'est-ce pas? demanda la matrone.
-
---Si elle avait encore deux heures à vivre, ça me surprendrait bien,
-dit le jeune homme, actionné à finir la pointe de son cure-dents. Le
-système moral aussi bien que le physique est usé chez elle. Est-elle
-assoupie, ma bonne femme?
-
-La garde, à qui cette question s'adressait, se pencha sur le lit pour
-s'en assurer, et répondit affirmativement par un signe de tête.
-
---Il est bien possible alors qu'elle s'en aille comme ça, si vous ne
-faites pas trop de bruit, dit le jeune homme . . . Posez la lumière à
-terre . . . Elle ne pourra pas la voir là, du moins.
-
-La garde posa la lumière à terre en hochant la tête, donnant sans
-doute à entendre que la malade ne mourrait pas si aisément qu'on le
-pensait; et elle alla se rasseoir à côté de l'autre vieille, qui
-était rentrée sur ces entrefaites. La matrone s'enveloppa dans son
-châle avec un air d'impatience, et s'assit elle-même au pied du lit.
-
-Le carabin, qui avait enfin achevé son cure-dents, le promena dans sa
-bouche pendant un bon quart d'heure qu'il resta planté devant le feu;
-après quoi, paraissant s'ennuyer, il souhaita à madame Corney _beaucoup
-de plaisir_, et s'en alla sur la pointe du pied.
-
-Après être restée un quart d'heure dans cette position, madame Corney
-commença à s'ennuyer; et, voyant que la vieille s'obstinait à rester
-assoupie, elle allait sortir tout d'un bond, lorsque les deux femmes
-jetèrent un cri qui la fit se retourner. La malade s'était dressée sur
-son séant et leur tendait les bras.
-
---Qui est là? s'écria-t-elle d'une voix sourde.
-
---Chut! chut! dit l'une des deux vieilles en s'approchant du lit.
-Couchez-vous! couchez-vous!
-
---Je ne me recoucherai pas vivante! dit la malade en se débattant. Je
-veux qu'elle sache . . . Venez ici! plus près . . . que je vous dise
-tout bas à l'oreille.
-
-Elle prit la matrone par le bras, et, l'attirant vers une chaise qui
-était à son chevet, elle l'y fit asseoir.
-
-Elle allait parler, lorsque, jetant un regard autour d'elle, elle
-aperçut les deux vieilles, qui, le cou tendu et le corps en avant,
-prêtaient une oreille attentive à ce qu'elle allait dire.
-
---Faites-les sortir! continua-t-elle d'une voix léthargique. Vite! vite!
-
-Les deux vieilles, s'écriant à qui mieux mieux et d'un commun accord,
-se plaignirent amèrement d'être méconnues par leur ancienne camarade,
-et protestèrent contre l'injustice qu'il y aurait à les en séparer à
-ses derniers moments; mais la matrone les poussa hors de la chambre,
-ferma la porte sur elles et vint se rasseoir au chevet de la malade.
-
---Maintenant, écoutez bien! dit la mourante d'une voix plus forte, comme
-pour exciter en elle une dernière lueur d'énergie. Dans cette chambre,
---dans ce lit,-- j'ai soigné, autrefois, une jeune créature qu'on avait
-amenée dans cette maison. Ses pieds, meurtris et déchirés par la
-marche, étaient couverts de sang et de poussière. Elle accoucha d'un
-garçon, et mourut. Attendez donc! En quelle année, déjà?
-
---Peu importe l'année! dit l'impatiente matrone. Eh bien! quoi, au sujet
-de cette jeune femme?
-
---Ah! murmura la malade retombant dans son premier assoupissement . . .
-Au sujet de la jeune femme, n'est-ce pas? À . . . à . . . son . . .
-sujet? --Ah! oui! (Elle pleura, jeta un cri perçant, et bondit sur son
-lit d'un air furieux; son visage devint pourpre et ses yeux lui sortaient
-de la tête.) --Je l'ai volée! . . . oui, c'est pourtant vrai . . . je
-l'ai volée! . . . Elle n'était pas encore froide! . . . Oui . . . je le
-répète . . . elle était encore tiède quand je l'ai volée!!!
-
---Volé quoi? . . . Pour l'amour de Dieu, parlez donc! s'écria la
-matrone faisant un mouvement, comme si elle eût voulu appeler du secours.
-
---M'y voici! répliqua la mourante mettant sa main sur la bouche de
-l'autre: la seule chose qu'elle avait. Elle manquait de tout . . .. de
-vêtements pour se couvrir et de pain pour subsister; . . . mais elle
-avait conservé précieusement dans son sein . . . C'était de l'or, je
-vous dis! . . . de l'or magnifique qui aurait pu lui sauver la vie!
-
---De l'or! répéta la matrone se penchant avidement sur le lit de la
-moribonde, à mesure que celle-ci retombait sur l'oreiller. Eh bien!
-quoi, après? Qui était la mère? En quel temps? À quelle époque?
-Parlez! parlez!
-
---Elle m'avait priée de le garder, poursuivit l'autre en poussant un
-profond soupir. Elle me l'avait confié comme étant la seule personne
-qui fût auprès d'elle à l'heure de son agonie. Je l'ai convoité dans
-mon cœur . . . je l'ai volé en pensée, lorsque je le lui ai vu autour
-du cou pour la première fois. --Et, qui pis est, j'ai peut-être la mort
-de l'enfant à me reprocher. Ils l'auraient certainement mieux traité
-s'ils avaient su tout cela.
-
---Su quoi? demanda la matrone. Parlez!
-
---Il ressemblait tant à sa mère, à mesure qu'il grandissait, ce cher
-petit (continua l'autre, sans prendre garde à la question), que chaque
-fois que je le voyais, je ne pouvais m'empêcher de penser à elle!
-Pauvre jeune fille! . . . pauvre petite! Elle était si jeune aussi! . .
-. Un si beau petit agneau! Attendez! . . . Je n'vous ai pas tout dit,
-n'est-ce pas? . . . Il me semble que j'ai encore quelque chose à vous
-dire!
-
---Oui! oui! répliqua la matrone penchant l'oreille pour saisir les
-paroles qui sortaient plus lentement de la bouche de la mourante. Dites
-vite, ou bien il ne serait plus temps!
-
---La mère (dit la mourante faisant un dernier effort pour donner à sa
-voix un diapason plus élevé), la mère, sentant s'approcher l'instant
-de son trépas, me dit à l'oreille que _si son enfant venait au monde
-vivant, et qu'on pût l'élever, un jour viendrait où il pourrait, sans
-rougir, entendre prononcer le nom de sa pauvre jeune mère_. Et _vous, ô
-mon Dieu_, ajouta-t-elle enjoignant ses mains si maigres et si
-délicates, _que ce soit un garçon ou une fille, suscitez-lui des amis
-sur cette terre de douleur et d'exil; et prenez pitié d'un pauvre petit
-orphelin abandonné à la merci des étrangers_!
-
---Le nom de l'enfant? demanda la matrone.
-
---On l'appelait Olivier, répondit la mourante d'une voix faible. L'or
-que j'ai volé était . . .
-
---Oh! oui, oui! qu'est-ce que c'était? s'écria vivement la matrone.
-
-Comme elle se penchait avec empressement pour recevoir la réponse de la
-moribonde, celle-ci se remit lentement et avec roideur sur son séant, et
-empoignant à deux mains sa couverture, elle marmotta, d'une voix
-gutturale, quelques paroles inintelligibles et tomba sans vie sur
-l'oreiller.
-
---Roide morte! dit une des deux vieilles femmes, entrant précipitamment
-aussitôt que la porte fut ouverte.
-
---Et rien de rien, après tout! ajouta la matrone en s'en allant comme si
-de rien n'était.
-
-
-
-
-XXV. --Encore Fagin et compagnie.
-
-
-Tandis que toutes ces choses se passaient dans le dépôt de mendicité
-en question, M. Fagin était dans son vieux repaire (le même qu'Olivier
-venait de quitter en compagnie de Nancy,) assis devant la cheminée, et
-tenant sur ses genoux un soufflet avec lequel il avait essayé sans doute
-de donner au feu, dont la fumée se répandait par toute la chambre, une
-plus vive action. Ses coudes sur le soufflet et son menton appuyé sur
-ses pouces, il regardait le foyer d'un air distrait, et paraissait
-plongé dans une profonde rêverie.
-
-A une table derrière lui, le fin Matois, Charlot Bates et M. Chitling
-faisaient une partie de _wist_: le Matois seul contre les deux autres. Sa
-physionomie, expressive en tout temps, devint encore plus intéressante
-par le sérieux avec lequel il étudiait la partie et par les coups
-d'œil qu'il lançait de temps en temps, selon que l'occasion s'en
-présentait, sur les cartes de M. Chitling, réglant sagement son jeu
-d'après les remarques qu'il avait faites sur celui de ce dernier. Comme
-il faisait froid, il avait (selon sa coutume) son chapeau sur la tête.
-Il avait entre les dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il
-jugeait nécessaire d'avoir recours à une mesure d'étain placée sur la
-table, et qu'on avait remplie à l'avance de _grog_, pour le bien de la
-compagnie.
-
-Maître Bates faisait aussi beaucoup d'attention à son jeu; mais, étant
-d'un caractère beaucoup plus gai que son incomparable ami, il eut plus
-souvent recours à la mesure d'étain, et il se permit en outre certaines
-plaisanteries et certaines remarques tout à fait hors de saison, et qui
-ne conviennent nullement à un bon joueur, surtout au jeu de _wist_, qui
-exige du silence et de l'attention. En vain le Matois, usant du droit que
-lui donnait son attachement pour ce dernier, lui fit remarquer plus d'une
-fois l'inconvenance de sa conduite; maître Bates n'en fit que rire, et
-(pour me servir de son expression) _l'envoya promener_; et par ses
-reparties aussi vives que spirituelles, il excita au plus haut point
-l'admiration de M. Chitling.
-
-Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce dernier et son partenaire
-perdaient toujours, et que cette circonstance, loin de fâcher maître
-Bates, paraissait l'amuser infiniment, puisqu'il riait aux éclats à la
-fin de chaque partie, assurant que, _de sa vie ni de ses jours_, il ne
-s'était autant diverti.
-
---Ça nous fait deux manches et la belle, dit Chitling d'un air piteux en
-tirant une demi-couronne de la poche de son gilet. Faut avouer que tu as
-un bonheur insolent . . . Tu nous gagnerais jusqu'à notre dernier sou .
-. . Même quand nous avions beau jeu, Charlot et moi, ça ne nous a pas
-empêchés de perdre.
-
-Charlot Bates partit d'un tel éclat de rire à cette remarque, qui fut
-faite d'un ton lamentable, que le juif sortit de sa rêverie et demanda
-ce qu'il y avait.
-
---Monsieur Fagin! s'écria Charlot, j'voudrais que vous eussiez pu voir
-le jeu . . . Thomas Chitling n'a pas fait un seul point, et j'étais son
-partenaire contre le Matois.
-
---Ah! ah! dit le juif souriant d'une manière qui prouvait assez qu'il
-n'en ignorait pas la cause, prends ta revanche, Tom, prends ta revanche!
-
---Non, merci, Fagin, j'en ai assez comme ça, répliqua l'autre. Le
-Matois vous a une chance contre laquelle on ne peut tenir!
-
---Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever matin pour gagner
-le Matois.
-
---Se lever matin! s'écria Charlot Bates; y n'suffit pas de se lever
-matin. Y vous faut mettre vos bottes la veille, avoir un double
-télescope . . . et une lorgnette entre vos deux épaules si vous voulez
-_faire_ celui-là.
-
-M. Dawkins reçut cet éloge flatteur avec beaucoup de modestie, et
-offrit de dire au premier venu de la société, pour la simple bagatelle
-d'un shilling chaque fois, la carte que celui-ci aurait pensée. Comme
-personne n'acceptait le défi et que sa pipe était éteinte, il s'amusa
-avec le morceau de craie qui lui avait servi à compter le jeu à tracer
-le plan de la prison de Newgate, sifflant tout le temps d'une manière
-toute particulière.
-
---Tu m'as joliment l'air de t'amuser, Tom! dit le Matois rompant le
-silence qui durait depuis plus de cinq minutes. Je parie que vous ne
-devinez pas ce qui l'occupe, Fagin!
-
---Comment veux-tu que je sache . . . mon cher? répliqua le juif levant
-la tête et remettant le soufflet en place. Il pense peut-être à la
-perte de son argent ou bien encore à la _retraite_ qu'il vient de faire
-à la campagne, hein? Ah! ah! n'est-ce pas, Tom?
-
---Vous n'y êtes pas, repartit le Matois au moment où Chitling allait
-répondre. Qu'en dis-tu, toi, Charlot?
-
---Moi, répondit celui-ci, je pense qu'il veut épouser Betsy. Voyez
-plutôt comme il rougit! En v'là un heureux mortel! Est-il possible! . .
-. Oh! Fagin, Fagin, c'te bonne farce!
-
---Ne fais pas attention à eux, Tom! dit le juif faisant un signe
-d'intelligence à Dawkins et donnant un petit coup à Charlot avec la
-douille du soufflet. Ne les écoute pas, va! Betsy est aimable . . .
-c'est une bien bonne fille! Attache-toi à elle, Tom. Va toujours ton
-petit bonhomme de chemin.
-
---Quand bien même encore, Fagin, répliqua Chitling rougissant encore
-plus; quand même encore que ça s'rait; . . . c'est une chose qui ne
-regarde personne.
-
-Le juif, voyant que Chitling prenait la mouche, s'empressa de l'assurer
-que personne ne se moquait; et, pour preuve de ce qu'il avançait, il en
-appela à maître Bates, le principal offenseur. Malheureusement, en
-ouvrant la bouche pour répondre qu'il n'avait jamais été si sérieux
-de sa vie, Charlot partit d'un tel éclat de rire que Chitling, se voyant
-mystifié, s'élança aussitôt sur le rieur, et lui lança un coup de
-poing que ce dernier évita heureusement, et qui, tombant lourdement sur
-la poitrine du _facétieux_ vieillard, envoya ce dernier à l'autre bout
-de la chambre, contre la muraille, où il ouvrit la bouche toute grande
-pour respirer, tandis que Tom le regardait d'un air consterné.
-
---Ecoutez! s'écria le Matois en ce moment; j'entends la _bavarde_.
-
-Disant cela, il prit la lumière et monta doucement l'escalier.
-
-La sonnette se fit entendre de nouveau avec quelque impatience, tandis
-que la compagnie était dans l'obscurité. Un instant après le Matois
-reparut et parla mystérieusement à l'oreille de Fagin.
-
---Est-ce qu'il est seul? s'écria celui-ci.
-
-Le Matois fit un signe de tête affirmatif, et, mettant sa main devant la
-lumière, il donna à entendre à Charlot qu'il ferait bien, pour le
-quart d'heure, de réprimer sa folle gaieté; après quoi il fixa les
-yeux sur le juif comme pour attendre ses ordres.
-
-Le vieillard porta ses doigts jaunes à sa bouche, et réfléchit un
-instant, les traits de son visage paraissant visiblement contractés tout
-le temps, comme s'il redoutait quelque malheur et qu'il craignit de
-l'apprendre. Enfin il leva la tête.
-
---Où est-il? demanda-t-il au Matois.
-
-Celui-ci montra du doigt l'étage au-dessus, et se préparait à quitter
-la chambre.
-
---Oui, dit le juif devinant la question; fais-le descendre. Chut!
-tais-toi, Charlot! . . . Doucement, Tom! Passez de l'autre côté, mes
-amis! laissez-nous seuls! . . .
-
-Charlot et Chitling se retirèrent sans faire le moindre bruit. Un
-profond silence régnait dans la chambre, quand le Matois descendit
-l'escalier, la lumière à la main, et suivi d'un homme en blouse, qui,
-ayant jeté un coup d'œil rapide autour de lui, détacha une grosse
-cravate de laine qui lui cachait le bas du visage, et laissa voir les
-traits du _flambant_ Toby Crackit, pâle, hagard et horriblement fatigué.
-
---Comment ça va-t-il, Fagin? dit l'élégant jeune homme faisant un
-signe de tête au juif. Mets ce mouchoir dans mon castor, le Matois, afin
-que j'le r'trouve quand je m'en irai . . . Là . . . c'est ça! Tu feras
-un fameux _fameux_ un jour et tu vaudras mieux que les anciens.
-
-Disant cela, il releva sa blouse et la retroussa autour de sa ceinture;
-ensuite il approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur le
-garde-cendres.
-
---Voyez donc, Fagin! dit-il d'un air piteux en montrant du doigt ses
-bottes toutes crottées, pas seulement une seule goutte de cirage depuis
-que vous savez! Mais ne me regardez pas comme ça, homme que vous êtes!
-Chaque chose a son temps. Je ne puis parler affaires que je n'aie bu et
-mangé quelque chose. Mettez donc la _pâtée_ sur la table, que je me
-remplisse un peu . . . depuis trois jours qu'il ne m'est rien entré dans
-l' _cornet_!
-
-Le juif fit signe au Matois d'apporter ce qu'il y avait de comestibles,
-et, s'asseyant en face du brigand, il attendit son bon plaisir.
-
-A en juger par les apparences, Toby n'était nullement pressé d'entamer
-la conversation. D'abord le juif se contenta d'observer sa physionomie,
-pour tâcher d'y deviner la nouvelle qu'il apportait; mais ce fut
-inutilement.
-
-Fagin épiait donc avec une anxiété indéfinissable chaque morceau que
-ce dernier portait à sa bouche, se promenant de long en large dans la
-chambre pour tuer le temps, qui lui paraissait si long; il n'en fut pas
-plus avancé. Toby avala toujours jusqu'à ce qu'il lui fut impossible de
-manger davantage; et alors, ayant dit au Matois de sortir, afin d'être
-seul avec le juif, il alla lui-même fermer la porte, puis se fit un
-verre de _grog_ et se disposa à parler.
-
---Primo, d'abord, Fagin! dit-il.
-
---Ah! oui, oui, reprit l'autre approchant sa chaise de la table.
-
-Le sieur Crackit s'arrêta pour avaler son verre de grog et pour
-déclarer que le genièvre était excellent; ensuite, passant ses pieds
-sur le manteau de la cheminée pour être plus à même de considérer
-ses bottes, il poursuivit tranquillement:
-
---Primo, d'abord, Fagin, comment va Guillaume?
-
---Quoi! s'écria le juif se levant précipitamment de sa chaise.
-
---Comment cela? dit Toby en pâlissant. Vous ne voulez pas dire? . . .
-
---Je ne veux pas dire! s'écria le juif frappant du pied avec fureur sur
-le plancher. Où sont-ils, Sikes et l'enfant? où sont-ils? . . . où
-ont-ils été? où se cachent-ils? pourquoi ne sont-ils pas venus ici?
-
---Le coup a manqué, dit Toby d'un air triste.
-
---Je sais cela! repartit le juif tirant un journal de sa poche et lui
-montrant du doigt l'article en question. Après?
-
---Ils ont tiré et ont atteint le _moutard_. Nous avons joué des jambes
-à travers les haies et les fossés avec le petit entre nous deux. Nous
-allions aussi vite que le vent. Ils nous ont fait la chasse. Damnation!
-tout le pays était sur pied et les chiens à nos trousses! . . .
-
---L'enfant? dit le juif d'un air effaré.
-
---Guillaume l'avait pris sur ses épaules et filait avec lui; nous nous
-sommes arrêtés pour le prendre entre nous deux, sa tête penchait sur
-sa poitrine et il était froid comme marbre. Ils étaient sur nos talons:
-chacun pour soi et sauve qui peut! . . . Nous avons été chacun de notre
-côté, et nous avons laissé là le _moutard_ couché dans un fossé.
-Mort ou vivant, c'est tout ce que j'en sais.
-
-Sans laisser à Toby le temps de se reconnaître, le juif jeta un cri
-perçant en s'arrachant les cheveux et s'élança de la chambre sur
-l'escalier et de l'escalier dans la rue.
-
-
-
-
-XXVI. --Un mystérieux personnage paraît sur la scène.
---Particularités inséparables de cette histoire.
-
-
-Le vieillard avait gagné le coin de la rue, qu'il ne s'était point
-encore remis de l'impression qu'avait produite sur lui le récit de Toby
-Crackit. Contre son ordinaire, il marchait vite et sans paraître savoir
-où il allait, lorsque le frôlement soudain d'une voiture qui faillit le
-renverser et le cri des personnes qui virent le danger qu'il venait de
-courir le ramenèrent sur le trottoir. Evitant autant que possible les
-rues fréquentées et ne cherchant au contraire que les allées et les
-passages, il se trouva enfin dans _Snow-Hill_. Là il marcha encore plus
-vite, et ne ralentit sa marche que quand il fut entré dans une petite
-ruelle où, comme s'il eût eu la conviction qu'il était dans son propre
-élément, il reprit son pas ordinaire et sembla respirer plus librement.
-
-Près de l'endroit ou _Snow-Hill_ et _Holborn-Hill_ se joignent, vous
-voyez sur la droite, en venant de la Cité, une allée sombre et étroite
-qui conduit à _Saffron-Hill_, et dans les sales boutiques de laquelle
-sont exposés en vente d'énormes paquets de mouchoirs d'occasion de
-toutes grandeurs et de toutes couleurs; car c'est là que résident les
-marchands qui les achètent des filous.
-
-C'est dans cet endroit que le juif venait d'entrer. Il était bien connu
-des pâles habitants du passage; car quelques-uns d'entre eux, qui
-étaient sur le pas de leur porte pour guetter les chalands, lui firent
-un signe de tête amical, auquel il répondit semblablement sans
-s'arrêter. Il alla ainsi jusqu'au bout du passage, où il adressa la
-parole à un fripier, homme de petite taille, assis dans une petite
-chaise d'enfant et fumant sa pipe devant la porte de sa boutique.
-
---Comment donc, monsieur Fagin! vous devenez si rare que votre présence
-suffirait pour guérir de l'ophtalmie! dit le respectable négociant en
-réponse à la question du juif sur l'état de sa santé.
-
---Il y faisait un peu trop chaud, dans votre quartier, Lively, repartit
-Fagin levant les yeux et croisant les mains sur ses épaules.
-
---C'est ce que je me suis laissé dire, répliqua l'autre, mais cela
-s'apaisera; ne pensez-vous pas comme moi?
-
-Fagin fit un signe de tête affirmatif, et, montrant du doigt
-_Saffron-Hill_, il s'informa s'il n'y avait pas là quelqu'un ce soir.
-
---À l'enseigne des _Trois-Boiteux_? demanda le négociant.
-
-Le juif fit signe que oui.
-
---Attendez donc! poursuivit le marchand cherchant à se rappeler; oui, il
-y en a quelques-uns, autant que je puis me rappeler. Je ne pense pas que
-votre ami y soit.
-
---Sikes n'y est pas, je pense? demanda le juif d'un air désappointé.
-
---_Non est ventus_, comme disent les hommes de loi, reprit le petit homme
-secouant la tête d'un air tout à fait capable. Avez-vous quelque chose
-qui puisse me convenir?
-
---Non, je n'ai rien aujourd'hui, dit le juif en s'en allant.
-
---Allez-vous à l'enseigne des _Trois-Boiteux_, dites donc, Fagin? cria
-le petit homme. Je ne me ferai pas tirer l'oreille pour aller avec vous,
-si vous vous sentez disposé à payer quelque chose.
-
-Mais, comme le juif, en se retournant, fit un signe de la main qu'il
-préférait être seul, l'auberge des _Trois-Boiteux_ fut privée pour
-cette fois de l'avantage de posséder M. Lively.
-
-L'auberge des _Trois-Boiteux_, ou simplement des _Boiteux_, ainsi connue
-des habitués de l'établissement, était précisément celle où Sikes
-et son chien ont déjà figuré. Faisant seulement un signe à l'homme
-assis au comptoir, Fagin monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre,
-s'y introduisit doucement et regarda d'un air inquiet autour de lui,
-mettant sa main au-dessus de ses yeux comme s'il eût cherché quelqu'un.
-
-Cette chambre était éclairée par deux becs de gaz, dont l'éclatante
-lumière était garantie du dehors par des volets assujettis par une
-barre de fer et par des rideaux épais d'un rouge passé. L'endroit
-était si plein d'une épaisse fumée de tabac, qu'il était presque
-impossible de s'y voir. S'étant dissipée peu à peu cependant à
-travers la porte, qu'on avait laissée entrouverte, elle laissa voir un
-assemblage de têtes aussi confus que le bruit des voix, et, à mesure
-que l'œil s'accoutumait à la scène, le spectateur eût été à même
-de discerner une nombreuse société d'hommes et de femmes assis autour
-d'une longue table au bout de laquelle se tenait le président, son
-marteau d'office à la main, tandis qu'un artiste au nez bleuâtre, et
-ayant la figure entortillée d'un mouchoir à cause d'un mal de dents,
-était devant un mauvais piano placé dans le coin le plus retiré de la
-chambre.
-
-Fagin, peu susceptible de fortes émotions, passa en revue toutes ces
-figures l'une après l'autre sans rencontrer celle qu'il cherchait. Etant
-parvenu enfin à attirer sur lui le regard de l'homme qui occupait le
-fauteuil, il lui fit un léger signe de tête et se retira aussi
-doucement qu'il était entré.
-
---Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Fagin? demanda l'homme qui
-l'avait suivi jusque sur le palier. Ne voulez-vous pas être des nôtres?
-Ils seront tous charmés de vous avoir.
-
-Le juif secoua la tête d'un air d'impatience, et demanda tout bas:
-
---Est-il ici?
-
---Non, répondit l'homme.
-
---Et-vous n'avez point de nouvelles de Barney? demanda Fagin.
-
---Du tout, répliqua le maître de la taverne des _Trois-Boiteux_, car
-c'était lui. Il ne bougera pas que tout ne soit bien tranquille. Soyez
-sûr que la police est sur leurs traces là-bas, et que, s'il avait le
-malheur de bouger, il se ferait _pincer_ du premier coup. Barney est en
-sûreté où il est, il n'y a pas de doute, sans quoi j'aurais entendu
-parler de lui. Je parierais tout ce qu'on voudra qu'il s'en retirera
-_proprement_: vous pouvez bien y compter; je vous en donne mon billet.
-
---Viendra-t-il ici ce soir? demanda le juif appuyant sur le pronom avec
-la même emphase qu'auparavant.
-
---Monks, vous voulez dire? demanda le maître de la taverne.
-
---Chut! fit le juif; oui.
-
---Certainement! reprit l'autre tirant de son gousset une montre d'or. Il
-devrait déjà être arrivé. Si vous voulez attendre seulement dix
-minutes, vous allez le voir.
-
---Non, non, dit le juif d'un air qui laissait penser que, bien qu'il
-désirât voir la personne en question, il n'était cependant pas fâché
-de ne pas la rencontrer.
-
---Dites-lui que je suis venu pour le voir, et qu'il vienne chez moi cette
-nuit . . . Non . . . plutôt demain. Puisqu'il n'est pas ici, il sera
-toujours assez temps demain.
-
---C'est bien! dit l'homme. Il n'y a rien de plus à lui dire?
-
---Non, dit le juif en descendant l'escalier.
-
---Dites donc! fit l'autre à demi-voix en se penchant vers la rampe, quel
-bon moment pour une _vente_? . . . Si vous vouliez, nous avons là
-Philippe Barker . . . il est si soûl qu'un enfant pourrait le prendre.
-
---Ah! ah! fit le juif en levant la tête; mais ce n'est pas encore
-l'heure de Philippe Barker; il a encore quelque chose à faire avant que
-nous nous séparions de lui. Allez rejoindre les amis, mon cher; et
-dites-leur de bien s'amuser _tandis qu'ils sont de ce monde_, ah! ah! ah!
-
-Le maître de la taverne rit bien fort de la réflexion du vieillard et
-alla rejoindre ses convives. Le juif ne fut pas plus tôt seul que ses
-traits reprirent l'expression de l'inquiétude et de la crainte. Après
-avoir réfléchi un instant, il monta dans un cabriolet de place et dit
-au cocher de se diriger versBethnal-Green. Il descendit à un quart de
-mille de la demeure de Sikes et fit le reste du chemin à pied.
-
---Maintenant, marmotta-t-il entre ses dents tout en frappant à la porte,
-s'il y a ici quelque anguille sous roche, je le saurai bien vite de vous,
-ma jeune fille, toute maligne que vous êtes!
-
-La femme qui lui ouvrit lui ayant dit que Nancy était chez elle, il
-monta doucement l'escalier et ouvrit la porte de la chambre sans plus de
-cérémonie.
-
-La jeune fille était seule, la tête appuyée sur la table et ses
-cheveux épars sur ses épaules.
-
---Il faut qu'elle ait bu, dit à part soi le juif, ou bien elle a du
-chagrin.
-
-Disant cela, il revint sur ses pas pour fermer la porte; et le bruit
-qu'il fit ayant éveillé Nancy, elle s'informa s'il y avait du nouveau,
-regardant fixement le rusé vieillard pendant qu'il lui racontait le
-récit de Toby Crackit. Lorsqu'il eut fini elle reprit sa première
-attitude sans dire un seul mot. Elle poussait le chandelier avec
-impatience, frottait ses pieds sur le parquet chaque fois qu'elle
-changeait de position; mais ce fut tout.
-
-Pendant tout ce temps le juif regardait autour de lui d'un air inquiet
-comme s'il eût voulu s'assurer que Sikes n'était point rentré.
-
-Ayant satisfait sa curiosité sur ce point, il toussa deux ou trois fois
-et fit tout ce qu'il put pour entamer la conversation; mais la fille ne
-fit pas plus d'attention à lui et ne bougea non plus qu'une statue de
-pierre. Enfin il fit un nouvel effort, et, se frottant les mains, il dit
-du ton le plus affable:
-
---Et où crois-tu que Guillaume puisse être maintenant, hein?
-
-Celle-ci répondit, d'une manière presque inintelligible et comme si
-elle pleurait, qu'elle ne savait pas.
-
---Et l'enfant? dit le juif regardant la fille entre les deux yeux pour
-voir l'expression de son visage. Pauvre petit! abandonné dans un fossé!
-vois donc un peu, Nancy?
-
---L'enfant, dit celle-ci en levant la tête, est mieux où il est qu'avec
-nous . . . Et, pourvu qu'il n'arrive rien à Sikes, je désire qu'il soit
-mort dans le fossé et que ses os y pourrissent.
-
---Quoi donc! s'écria le juif avec étonnement.
-
---Sans doute, reprit la fille le regardant fixement à son tour; je
-serais bien contente de ne plus l'avoir sous mes yeux, et de savoir qu'il
-est affranchi de tout ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux.
-C'était un fardeau que de l'avoir autour de moi . . . sa vue seule
-était un reproche contre moi et contre vous tous.
-
---Bah! fit le juif d'un ton de mépris, tu es soûle, ma fille.
-
---Ah! sans doute, s'écria amèrement celle-ci; ce ne serait pas votre
-faute si je ne l'étais pas. Vous n'aimeriez pas me voir autrement,
-pourvu que je fasse comme vous voulez; excepté maintenant que ça ne
-vous convient guère, n'est-ce pas?
-
---Non, répliqua le juif d'un air furieux, ça ne me convient pas du tout!
-
---Faut pourtant que ça vous convienne! reprit celle-ci par tant d'un
-éclat de rire.
-
---Que ça me convienne! s'écria le juif, on ne peut plus irrité de
-l'opiniâtreté de la fille et du désappointement de la journée. Que
-ça me convienne! Ecoute-moi bien, toi, pécore! écoute-moi bien, moi
-qui, avec six mots, pourrais étrangler Sikes aussi sûrement que si je
-tenais maintenant sa tête de taureau entre mes doigts. S'il revient sans
-cet enfant . . . s'il a le bonheur de s'en retirer et qu'il ne le ramène
-pas mort ou vif, assassine-le toi-même, si tu ne veux pas que Jack Ketch
-(le bourreau) lui fasse son affaire . . . et expédie-le aussitôt qu'il
-aura mis le pied dans cette chambre, sans quoi il pourrait bien être
-trop tard.
-
---Qu'est-ce que tout cela? s'écria la fille involontairement.
-
---Ah! qu'est-ce que tout cela? poursuivit Fagin aveuglé par la colère,
-le voici: lorsque cet enfant est pour moi une valeur de plusieurs
-centaines de livres, dois-je perdre cela par la faute d'un tas d'ivrognes
-dont je pourrais aisément me défaire, et devrais-je me soumettre à un
-gueux à qui il ne manque que la volonté et qui a le pouvoir de . . .
-
-Tout hors d'haleine, le vieillard ne put achever sa pensée, et,
-réprimant aussitôt son courroux, il devint un tout autre homme.
-
-Après un silence de quelques minutes, il risqua un regard sur sa
-compagne, et se rassura bientôt en voyant qu'elle était dans le même
-état d'insensibilité dont il l'avait tirée d'abord.
-
---Nancy! ma chère! dit-il avec sa voix de corbeau, as-tu fait attention
-à ce que je t'ai dit?
-
---Ne me tourmentez pas, Fagin! répondit la fille levant nonchalamment la
-tête. Ce que Guillaume n'a pas fait cette fois-ci, il le fera une autre.
-Il a bien fait des choses pour vous, vous le savez bien; et il en fera
-encore bien d'autres lorsqu'il le pourra . . . Et quand il ne le fait
-pas, c'est qu'il ne le peut pas; ainsi, n'en parlons plus.
-
---Oui; mais quant à cet enfant, ma chère? dit le juif en se frottant
-les mains fortement.
-
---L'enfant doit courir la même chance que les autres, reprit brusquement
-Nancy. Et je le répète, j'espère qu'il est mort et qu'il est à l'abri
-de tout danger; surtout de celui auquel il était exposé avec vous.
-
---Et quant à ce que je disais il n'y a qu'un instant, ma chère? dit le
-juif fixant sur elle ses yeux de lynx.
-
---Vous n'avez qu'à le redire, reprit Nancy. Et si c'est quelque chose
-que vous désirez que je fasse pour vous, vous feriez mieux d'attendre
-jusqu'à demain. Je vous entends bien quand vous me parlez, et le moment
-d'après je ne sais plus ce que vous venez de me dire.
-
-Le juif lui fit encore quelques questions, afin de s'assurer qu'elle
-n'avait point retenu ses paroles indiscrètes; mais elle répondit avec
-tant d'assurance, et elle soutint si bien le regard scrutateur du
-vieillard, qu'il en revint à sa première idée que la fille était
-_dans les vignes du Seigneur_.
-
-En effet, Nancy n'était pas exempte d'un défaut malheureusement trop
-commun parmi les protégées du juif, et dans lequel dès leurs plus
-tendres années elles avaient été encouragées plutôt que retenues.
-
-Rassuré par cette découverte, et ayant rempli le double but de
-communiquer à Nancy ce qu'il avait appris le soir même de Toby, et de
-s'assurer par ses propres yeux que Sikes n'était pas rentré, il s'en
-alla laissant sa jeune amie endormie sur la table.
-
-Il était à peu près une heure du matin, et comme il faisait très
-sombre et très froid, il ne fut guère tenté de s'amuser en route.
-
-Il avait atteint le coin de sa rue, et il fouillait dans sa poche pour
-prendre sa clef, lorsqu'un personnage sortit d'un vestibule, à l'ombre
-duquel il se tenait caché, et, traversant le ruisseau, se glissa auprès
-de lui sans en être aperçu.
-
---Fagin! dit une voix tout près de son oreille.
-
---Ah! fit le juif se retournant vivement, est-ce vous?
-
---Oui, répondit brusquement l'inconnu. Voilà deux heures que vous me
-faites droguer là! Où avez-vous donc été?
-
---À vos affaires, mon cher, dit le juif ralentissant le pas et regardant
-son compagnon d'un air embarrassé, j'ai trotté pour vous toute la nuit.
-
---Oh! sans doute, reprit l'inconnu d'un air moqueur. Eh bien! qu'y a-t-il
-de nouveau?
-
---Rien de bon, dit le juif.
-
---Rien de mauvais, j'espère? dit l'autre s'arrêtant tout court et
-regardant son compagnon d'un air surpris.
-
-Fagin eût bien voulu se dispenser de recevoir un visiteur à une heure
-aussi indue, et s'excusa en disant qu'il n'y avait pas de feu chez lui;
-mais son compagnon réitérant sa question d'un ton d'autorité, il
-ouvrit la porte et pria celui-ci de la refermer doucement tandis qu'il
-irait chercher de la lumière.
-
---Il fait aussi noir que dans un four, dit l'inconnu faisant quelques pas
-à tâtons. Dépêchez-vous! Il n'y a rien que je déteste autant que de
-rester dans l'obscurité.
-
---Fermez la porte, murmura Fagin de l'extrémité du passage.
-
-Au même instant elle se ferma avec un grand bruit.
-
---Ce n'est pas moi qui ai fait cela, dit l'homme en cherchant son chemin.
-Le vent l'a poussée, ou bien elle s'est fermée d'elle-même; c'est l'un
-ou l'autre . . . Dépêchez-vous d'apporter de la lumière, que je
-n'aille pas me casser la tête contre quelque chose dans cette maudite
-cassine!
-
-Fagin descendit à la dérobée dans la cuisine et revint bientôt avec
-une chandelle allumée, après s'être assuré que Toby Crackit dormait
-au-dessous dans la pièce du fond, et que ses dignes élèves en
-faisaient autant dans celle de devant. Ayant fait signe à son compagnon
-de le suivre, il monta l'escalier devant lui.
-
---Nous pouvons dire ici le peu de mots que nous avons à nous
-communiquer, mon cher, dit le juif ouvrant une porte au premier étage.
-Et comme il y a des trous dans les volets, et que nous ne montrons jamais
-de lumière à nos voisins, nous laisserons la chandelle sur l'escalier .
-. . Là!
-
-Disant cela, le juif posa la chandelle sur le palier vis-à-vis de la
-chambre dans laquelle ils entrèrent, et où il n'y avait pour tout
-ameublement qu'un fauteuil cassé et un vieux sofa sans couverture placé
-derrière la porte. L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de
-fatigue, et le juif, approchant le fauteuil, s'assit en face de lui.
-
-Ils y voyaient un peu, car la porte était entrouverte, et la chandelle
-répandait une faible clarté sur la muraille en face d'eux.
-
-Ils parlèrent pendant quelque temps à voix basse; et, quoique, à
-l'exception de quelques mots çà et là, il fût impossible d'entendre
-leur conversation, un tiers qui les eût écoutés aurait pu aisément
-deviner que Fagin se défendait contre les remarques de l'étranger, et
-que celui-ci était grandement irrité.
-
-Il y avait bien un quart d'heure ou vingt minutes environ qu'ils
-s'entretenaient de la sorte, lorsque Monks (sous lequel nom Fagin
-désigna plusieurs fois l'étranger pendant le cours de leur colloque)
-dit en élevant un peu la voix:
-
---Je vous dis encore une fois que ça a été mal combiné! Pourquoi ne
-pas l'avoir gardé ici avec les autres, et en avoir fait tout de suite un
-voleur?
-
---S'il n'y a pas de quoi se fâcher! s'écria le juif haussant les
-épaules.
-
---N'allez-vous pas me faire croire que vous n'auriez pas pu en venir à
-bout si vous aviez voulu? demanda Monks avec colère. Ne l'avez-vous pas
-fait des centaines de fois avec d'autres enfants? Si vous aviez eu la
-patience d'attendre encore un an tout au plus, n'auriez-vous pas pu
-trouver moyen de le faire juger et condamner à la déportation,
-peut-être pour la vie?
-
---Et à qui ça aurait-il rendu service, mon cher? demanda humblement le
-juif.
-
---À moi, donc! répliqua Monks.
-
---Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis. Il eût pu m'être utile
-. . . Lorsqu'il y a deux parties intéressées à un marché, il est bien
-juste que l'intérêt commun soit consulté, n'est-il pas vrai, mon cher?
-
---Quoi donc? demanda Monks d'un air bourru.
-
---J'ai vu qu'il n'était pas facile de le former à notre _genre de
-commerce_, repartit le juif. Il n'était pas dans les mêmes
-circonstances que les autres enfants.
-
---Malheureusement non! murmura l'autre entre ses dents, sans quoi il y a
-déjà longtemps qu'il serait _voleur_.
-
---Je n'avais pas de prise sur lui pour le rendre pire, reprit le juif
-observant le visage de son compagnon. Il ne s'y prêtait nullement . . .
-Je n'avais pour l'effrayer aucun de ces moyens que nous employons
-toujours au commencement, et sans lesquels tous nos efforts sont inutiles
-. . . Que pouvais-je faire? L'envoyer avec le Matois et Charlot? Nous en
-avons eu assez de la première fois, mon cher. J'ai tremblé pour nous
-tous!
-
---Je n'y pouvais rien, observa Monks.
-
---Non, sans doute, mon cher, répliqua le juif; . . . aussi bien je ne
-vous en fais pas de reproche; . . . parce que, si cela n'était pas
-arrivé, vous auriez bien pu ne jamais le rencontrer, et par conséquent
-perdre la chance de découvrir que c'était lui que vous cherchiez. Je
-l'ai donc repris pour vous, comme vous savez, par l'entremise de Nancy;
-et voilà maintenant qu'elle le protège!
-
---Etranglez cette fille! dit Monks avec impatience.
-
---Nous ne pouvons guère faire cela maintenant, mon cher, reprit le juif
-en souriant . . . Et d'ailleurs ces sortes de choses ne sont pas de notre
-ressort, sans quoi je l'aurais fait un de ces jours avec le plus grand
-plaisir. Je sais fort bien ce que sont ces filles, voyez-vous, Monks. Le
-petit garçon n'aura pas plus tôt commencé à s'endurcir, qu'elle ne
-s'occupera pas plus de lui que si c'était un morceau de bois. Vous
-voulez qu'il soit _voleur_? S'il est vivant, je puis le rendre tel à
-compter d'aujourd'hui. Et si . . . si . . . ce qui n'est pas probable,
-dit le juif se rapprochant de l'autre; mais, au pis-aller, s'il était
-mort?
-
---Je n'y suis pour rien, d'abord, s'il en est ainsi! répliqua Monks
-frappé de terreur et saisissant en tremblant, le bras du juif. Faites
-bien attention, Fagin, je m'en lave les mains. Je vous ai prévenu dès
-le commencement: _Tout ce que vous voudrez, excepté sa mort_. Je ne veux
-pas répandre de sang . . . ça se découvre toujours; . . . et
-d'ailleurs votre crime vous poursuit partout. S'ils l'ont tué, je n'en
-suis pas la cause, entendez-vous, Fagin? . . . Que le diable soit de
-cette infernale cassine! Qu'est-ce que cela?
-
---Quoi donc? s'écria le juif saisissant le poltron à bras-le-corps au
-moment où celui-ci se leva brusquement du sofa. Où?
-
---Là! dit Monks montrant du doigt la muraille. Une ombre! une ombre!
-J'ai vu l'ombre d'une femme en manteau et en chapeau passer le long de la
-boiserie aussi rapidement que l'éclair!
-
-Le juif lâcha son compagnon, et ils s'élancèrent tous deux hors de la
-chambre.
-
-La chandelle, presque entièrement usée par le courant d'air, était à
-la même place, et leur montra la solitude profonde de l'escalier ainsi
-que la pâleur affreuse de leurs visages. Ils prêtèrent une oreille
-attentive, mais le plus grand silence régnait dans toute la maison.
-
---C'est une idée, mon cher! Vous vous être trompé, il n'y a pas de
-doute! dit le juif prenant la chandelle et se tournant vers son compagnon.
-
---Je jurerais que je l'ai vue! répliqua Monks tremblant de tous ses
-membres. Elle était penchée quand je l'ai vue; et aussitôt que j'ai eu
-parlé, elle a disparu.
-
-Le juif jeta un regard de mépris sur le visage pâle de son compagnon;
-et lui ayant dit qu'il pouvait le suivre s'il voulait, ils montèrent
-jusqu'au haut de l'escalier. Ils regardèrent dans toutes les chambres:
-elles étaient froides et vides. Ils descendirent dans le passage, et de
-là dans les caves: mais tout était tranquille comme la mort.
-
---Que pensez-vous, maintenant? dit le juif lorsqu'ils eurent regagné le
-passage. Excepté nous, il n'y a pas une seule âme dans la maison, si ce
-n'est Toby et les enfants . . . Et ils sont en sûreté . . . voyez
-plutôt!
-
-Et, pour preuve de ce qu'il avançait, le juif tirade sa poche deux
-clefs, expliquant comment, lorsqu'il était descendu la première fois
-dans la cuisine, il avait enfermé ses jeunes pupilles pour empêcher
-qu'ils ne troublassent leur entretien.
-
-Cette nouvelle preuve détruisit entièrement la conviction dans l'esprit
-de Monks: ses protestations avaient insensiblement perdu de leur énergie
-à mesure que leurs recherches devenaient de plus en plus infructueuses,
-et il finit par rire de lui-même et par convenir que ce n'avait pu être
-qu'un rêve de son imagination.
-
-
-
-
-XXVII. --Amende honorable pour une impolitesse faite à une dame que nous
-avons quittée de la manière la plus incivile dans le chapitre
-précédent.
-
-
-Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de faire
-attendre, le dos au feu et les mains sous les pans de sa redingote, un
-personnage aussi distingué que l'est un bedeau, et qu'il serait en outre
-peu galant de sa part de comprendre dans cet oubli des convenances une
-dame sur qui ce bedeau avait jeté l'espoir d'un mariage, l'historien
-fidèle dont la plume retrace cette histoire, sachant à quoi son devoir
-l'engage et ayant la plus grande vénération pour les personnes
-élevées aux plus hautes dignités, se hâte de leur rendre les honneurs
-qui leur sont dus et de les traiter avec tous les égards que leur rang
-dans le monde, et par conséquent leurs _sublimes vertus_ réclament de
-lui.
-
-M. Bumble avait recompté les cuillers à thé, pesé de nouveau les
-pinces à sucre, examiné plus attentivement le pot au lait et fait
-l'inventaire exact du mobilier, jusqu'à s'assurer de la qualité du crin
-qui recouvrait les chaises; et il avait recommencé ce manège jusqu'à
-cinq ou six fois avant de songer qu'il était temps que madame Corney
-rentrât. Une pensée en amène une autre; et comme on n'entendait pas le
-moindre bruit qui annonçât le retour de madame Corney, il vint à
-l'esprit de M. Bumble qu'il pourrait bien sans scrupule, et seulement
-pour passer le temps, satisfaire amplement sa curiosité en jetant un
-coup d'œil rapide dans la commode de la matrone.
-
-Ayant mis l'oreille au trou de la serrure pour écouter si personne
-n'approchait, M. Bumble, commençant par le bas, prit connaissance des
-objets contenus dans trois grands tiroirs remplis de linge et de
-vêtements du dernier goût serrés bien précieusement entre deux
-couches de journaux parsemés de fleur de lavande sèche; ce qui parut
-lui causer une grande satisfaction.
-
-Arrivé au petit tiroir de droite du haut, sur lequel était la clef, et
-ayant vu une petite boîte fermée au cadenas, il la secoua; et comme il
-en sortit un son agréable, comme celui d'argent monnayé, M. Bumble
-retourna gravement autour du feu, où, ayant repris sa première
-attitude, il se dit, à part lui, d'un air déterminé:
-
---Allons! c'en est fait, je lui demanderai d'être mon épouse.
-
-A ce moment, madame Corney rentra précipitamment dans la chambre, se
-jeta sur une chaise auprès du feu et parut respirer à peine.
-
---Madame Corney! dit M. Bumble se penchant sur l'épaule de la matrone.
-Qu'avez-vous, Madame! . . . Vous est-il arrivé quelque chose, Madame?
-répondez-moi, je vous prie! . . . Je suis sur . . . sur . . . Et comme
-dans son trouble il ne put trouver sur-le-champ le mot _épines_: sur des
-_bouteilles cassées_ ajouta-t-il.
-
---Oh! monsieur Bumble! s'écria la dame; j'ai été horriblement
-bouleversée!
-
---Bouleversée, Madame! s'écria à son tour M. Bumble. Et qui a été
-assez hardi pour? . . . Je m'en doute, dit-il se reprenant avec dignité.
-C'est sans doute ces _audacieuses pauvresses_?
-
---C'est affreux d'y penser! dit la dame frissonnant d'horreur.
-
---Alors, n'y pensez plus, Madame! reprit M. Bumble.
-
---Je ne puis pas m'en empêcher, dit celle-ci d'une voix entrecoupée par
-les sanglots.
-
---Prenez quelque chose, Madame, dit le bedeau, un peu de ce vin!
-
---Je n'en prendrais pas pour tout l'or du monde! répliqua madame Corney.
-O Dieu! Dieu! La tablette du haut . . . dans le coin à droite. O Dieu!
-(En même temps la bonne dame montrant du doigt le buffet d'un air
-distrait paraissait en proie à des convulsions intérieures.)
-
-M. Bumble courut au buffet; et saisissant sur la tablette en question la
-bouteille qui lui avait été indiquée d'une manière si vague, il
-remplit une tasse à thé de la liqueur qu'elle contenait et la porta aux
-lèvres de la matrone.
-
---Je me sens mieux, maintenant, dit celle-ci se laissant aller sur le dos
-de sa chaise après avoir vidé la tasse à moitié.
-
---C'est de la menthe, dit madame Corney d'une voix languissante, en
-souriant agréablement au bedeau. Goûtez-y. Il n'y a pas que de la
-menthe, il y a encore autre chose avec.
-
-M. Bumble goûta le breuvage d'un air douteux, fit claquer ses lèvres,
-le porta de nouveau à sa bouche et vida entièrement la tasse.
-
---C'est très fortifiant, dit madame Corney.
-
---C'est très bon, Madame! reprit le bedeau. (Disant cela, il s'assit
-auprès de la matrone et lui demanda avec un air d'intérêt ce qui lui
-était arrivé.)
-
---Rien du tout, répondit madame Corney. Je suis une simple et faible
-créature!
-
---Vous n'êtes pas faible, Madame! reprit M. Bumble approchant sa chaise
-de celle de la matrone. Êtes-vous une _faible créature_, madame Corney?
-
---Nous sommes tous, tant que nous sommes, de _faibles créatures_! dit
-madame Corney avançant une maxime générale.
-
---C'est vrai, dit le bedeau.
-
-Cette réponse fut suivie d'un silence de quelques minutes.
-
---Cette chambre est _très confortable_, Madame! dit M. Bumble jetant un
-regard autour de lui. Une seule autre pièce avec celle-ci ferait un joli
-petit logement!
-
---Ce serait trop pour une personne seule, répliqua la dame.
-
---Oui, mais pas pour deux, repartit M. Bumble. Hein! madame Corney?
-
-A ces paroles du bedeau, madame Corney baissa la tête, et M. Bumble en
-fit autant pour voir le visage de la matrone.
-
---L'administration vous alloue le charbon, n'est-ce pas, madame Corney?
-demanda M. Bumble.
-
---Ainsi que la chandelle, reprit madame Corney.
-
---Le charbon, la chandelle et le loyer, qui plus est? dit M. Bumble. Oh!
-madame Corney, quel ange vous êtes!
-
-Celle-ci ne put résister à un transport si doux.
-
---Une perfection si _paroissiale_! s'écria M. Bumble avec ravissement.
-Vous savez, que M. Slout est plus mal ce soir?
-
---Je sais cela, répondit la dame d'un air timide.
-
---Le médecin dit qu'il ne passera pas la semaine, poursuivit M. Bumble.
-Il est le maître de cet établissement . . . Sa mort va laisser une
-place vacante . . . cette place doit être remplie . . . Oh! madame
-Corney, quelle brillante perspective! . . . Quelle occasion favorable
-d'unir deux cœurs qui s'aiment et de se mettre en ménage!
-
-Madame Corney sanglota.
-
---Le petit mot, voyons! dit M. Bumble.
-
---Ou . . . ou . . . oui! dit en soupirant la matrone.
-
---Encore un autre mot! poursuivit le bedeau. Remettez-vous de vos douces
-émotions pour un seul mot de plus! À quand le mariage?
-
-Madame Corney essaya deux fois de parler, et deux fois la parole expira
-sur ses lèvres. Enfin, s'armant de courage, elle dit que ce serait
-aussitôt qu'il le voudrait, et qu'il était un _être irrésistible_.
-
-Les choses ainsi arrangées à l'amiable et à la satisfaction des deux
-parties, l'accord fut solennellement ratifié dans une autre tasse de
-menthe, que l'agitation et le trouble de la dame avaient rendue
-nécessaire. Pendant ce temps-là, celle-ci apprit à M. Bumble la mort
-de la vieille femme.
-
---Fort bien! dit le bedeau humant sa liqueur. Je vais aller chez
-Sowerberry en m'en retournant, et je lui dirai de passer ici demain
-matin. Est-ce là ce qui vous a effrayée?
-
---Ce n'était rien d'extraordinaire, cher ami, dit la dame d'un air
-évasif.
-
---Il faut pourtant bien qu'il y ait eu quelque chose, ma bonne, répliqua
-le bedeau. Ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble?
-
---Pas maintenant, reprit la dame; un de ces jours . . . quand nous serons
-mariés.
-
---Quand nous serons mariés s'écria M. Bumble. Serait-ce quelque
-impudence de la part d'un de ces _audacieux_ pauvres?
-
---Non, non, repartit aussitôt la matrone.
-
-Alors M. Bumble retroussa le collet de son habit, il brava de nouveau le
-vent froid de la nuit, non pas toutefois sans s'être arrêté quelques
-instants dans la cour des pauvres (celle des hommes, bien entendu), pour
-les brutaliser un peu, dans le but seulement d'essayer s'il pourrait
-remplir, avec toute la sévérité voulue, la place de maître du dépôt
-de mendicité.
-
-Ayant acquis la certitude qu'il en avait toutes les qualités requises,
-il quitta l'établissement le cœur joyeux et plein d'espoir; et la
-brillante perspective de sa future promotion occupa son esprit jusqu'à
-ce qu'il fut arrivé devant la boutique de l'entrepreneur des
-funérailles.
-
-Comme M. et madame Sowerberry étaient allés passer la soirée quelque
-part, Noé Claypole, qui n'était jamais disposé à se donner plus
-d'exercice qu'il n'en faut pour boire et pour manger, n'avait pas encore
-fermé la boutique quoique l'heure à laquelle on la fermait
-ordinairement fût passée depuis longtemps. M. Bumble frappa sur le
-comptoir avec sa canne à plusieurs reprises; mais, n'obtenant point de
-réponse et apercevant de la lumière à travers la croisée de la petite
-salle, il prit la liberté de regarder pour _voir ce qui se passait_, et
-quand il eut vu _ce qui se passait_ il ne fut pas peu surpris.
-
-La nappe était mise pour le souper, et la table était couverte de pain,
-de beurre, d'assiettes, de verres, d'un pot rempli de _porter_ et d'une
-bouteille de vin. À un bout de la table, Noé Claypole se prélassait
-dans un fauteuil. À son côté était Charlotte prenant d'un petit baril
-des huîtres qu'elle ouvrait et que le susdit jeune homme avalait avec
-une avidité remarquable. Une rougeur un peu plus qu'ordinaire dans la
-région de son nez, et une sorte de clignotement dans son œil droit
-annonçaient assez clairement qu'il était un tant soit peu _loriole_.
-
---En voici une bien grasse et qui paraît bien délicieuse, dit
-Charlotte. Goûtez-y, Noé! . . . Allons, plus que celle-ci!
-
---Quelle chose délicieuse qu'une huître! dit le sieur Claypole après
-l'avoir avalée. Quel dommage que d'en manger trop, ça pourrait faire du
-mal! . . . n'est-ce pas, Charlotte?
-
---C'est une _chose inouïe_! dit celle-ci.
-
---Sans doute; c'est une _vraie cruauté_! reprit M. Claypole. Est-ce que
-vous n'aimez pas les huîtres, vous, Charlotte?
-
---Je n'en suis pas folle, répondit Charlotte; j'aime mieux vous les voir
-manger, Noé, que de les manger moi-même, mon cher.
-
---Que c'est drôle! reprit Noé d'un air pensif.
-
---Encore une? dit Charlotte. Celle-ci a une si belle barbe!
-
---Je n'en prendrai pas davantage! . . . Ça m's'rait impossible
-d'ailleurs! . . . dit Noé. J'en suis vraiment fâché.
-
---Eh bien! dit M. Bumble entrant brusquement dans la salle.
-
-Charlotte jeta un cri et se cacha le visage dans son tablier, tandis que
-le sieur Claypole, se contentant seulement de retirer ses jambes de
-dessus les bras du fauteuil, regarda le bedeau avec une terreur bachique.
-
---Silence! cria le bedeau d'un air sévère. Descendez à votre cuisine,
-Mademoiselle! . . . et vous, Noé, fermez la boutique et ne soufflez mot
-jusqu'à ce que votre maître revienne! . . . Et lorsqu'il sera de
-retour, dites-lui d'envoyer demain matin une bière pour une vieille
-femme du dépôt! Vous comprenez, Monsieur?
-
-Disant cela, le bedeau sortit gravement de la boutique de l'entrepreneur.
-
-
-
-
-XXVIII. --Suite des aventures d'Olivier.
-
-
---Que les cinq cent millions de loups vous déchirent le gosier! murmura
-Sikes grinçant des dents. Si j'en tenais quelques-uns d'entre vous, vous
-n'en hurleriez que plus fort!
-
-En faisant cette imprécation avec toute la fureur dont il était
-susceptible, il s'arrêta un instant pour poser le pauvre blessé sur son
-genou, et il tourna en même temps la tête pour voir à quelle distance
-il était de ceux qui le poursuivaient.
-
-C'était chose assez difficile au milieu de la nuit et d'un épais
-brouillard; mais les cris confus des hommes qui étaient à sa poursuite
-et l'aboiement des chiens du voisinage, éveillés par le tocsin,
-retentissaient de tous côtés.
-
---Arrête-toi, vil poltron! cria le brigand à Toby Crackit, qui, faisant
-le meilleur usage qu'il pouvait de ses jambes, avait déjà beaucoup
-d'avance sur lui: arrête!
-
-Toby ne se le fit pas répéter une troisième fois. Peu certain d'être
-hors de la portée du coup de pistolet, et sachant d'ailleurs que Sikes
-n'était pas d'humeur à plaisanter, il s'arrêta tout court.
-
---Viens donner la main à cet enfant! gronda-t-il d'un air furieux à son
-acolyte. Allons donc!
-
-Toby fit mine de revenir sur ses pas, tout en témoignant d'une voix
-basse et étouffée par la peur l'extrême répugnance avec laquelle il
-se rendait à l'injonction de son ami.
-
---Plus vite que ça! murmura Sikes déposant l'enfant sur le bord d'un
-fossé qui était à ses pieds et dans lequel il n'y avait point d'eau.
-Ne va pas t'amuser à faire le _nigaud_ avec moi!
-
-Au même instant le bruit s'accrut; et Sikes, regardant de nouveau autour
-de lui, s'aperçut que les hommes qui s'étaient mis à leur poursuite
-escaladaient la barrière du champ dans lequel il était lui-même, et
-qu'une couple de chiens les devançait.
-
---Nous sommes flambés, Guillaume! s'écria Toby. Laisse-là la _moutard_
-et montrons-leur nos talons!
-
-Ayant dit cela, le sieur Crackit, préférant courir la chance d'être
-tué par son ami à la certitude d'être pris par l'ennemi, partit tout
-d'un trait et courut à toutes jambes.
-
-Sikes frappa du pied de colère, jeta un coup d'œil rapide autour de
-lui, étendit sur Olivier le collet dont il l'avait affublé à la hâte,
-et, courant le long du fossé pour donner le change à ceux qui le
-poursuivaient en détournant leur attention de l'endroit où était
-Olivier, il s'arrêta au coin de la haie, déchargea son pistolet en
-l'air et s'enfuit.
-
---Ohé! ohé! cria une voix tremblante dans le lointain. _Pincher_!
-_Neptune_! ici! ici!
-
-Les chiens, qui avaient cela de commun avec leurs maîtres, qu'ils ne
-semblaient avoir aucun goût pour le genre d'amusement auquel ils se
-livraient, obéirent volontiers à la voix qui les rappelait, et trois
-hommes qui, pendant ce temps, avaient fait quelques pas dans la prairie,
-s'arrêtèrent pour tenir conseil entre eux.
-
---Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, est (dit le plus gros des
-trois) que nous retournions tout de suite à la maison.
-
---Je me conforme volontiers à tout ce qui peut faire plaisir à M.
-Giles, dit un autre plus petit et encore plus joufflu que le premier, et
-qui était tout à la fois très pâle et très poli (comme le sont
-ordinairement les gens qui ont peur).
-
---Je ne voudrais pas passer pour être incivil, Messieurs, dit le
-troisième (celui-là même qui avait appelé les chiens). M. Giles doit
-savoir que . . .
-
---Certainement, reprit le gros joufflu; et, quoi que puisse dire M.
-Giles, ce n'est pas à nous à le contredire. Non, sans doute, je connais
-ma _position_, Dieu merci, je connais ma _position_.
-
-À dire le vrai, le petit joufflu semblait connaître sa _position_, et
-savait fort bien qu'elle n'était nullement à envier, car les dents lui
-claquaient en parlant.
-
---Vous avez peur, Brittles? dit M. Giles.
-
---Bien sûr que non! répondit l'autre.
-
---Je vous dis que vous avez peur! reprit Giles.
-
---Ça n'est pas vrai, monsieur Giles! répliqua Brittles.
-
---Vous en avez menti, Brittles, dit à son tour M. Giles.
-
-Les compagnons s'arrêtèrent et se mirent à discuter; ils sentaient
-qu'ils avaient peur; ils s'accusaient mutuellement de poltronnerie; mais
-personne ne voulait avouer ce qu'il éprouvait. Ils se regardèrent, et,
-d'un commun accord, sans se rien dire, ils coururent en toute hâte vers
-la maison, jusqu'à ce que M. Giles, qui était le plus poussif et qui
-s'était armé d'une fourche, eut insisté sur la nécessité de
-s'arrêter.
-
---C'est étonnant, dit-il, lorsqu'il se fut justifié à leurs yeux, tout
-ce qu'un homme peut faire quand il a la tête montée! J'aurais commis un
-meurtre, j'en suis sûr, si j'avais tenu un de ces brigands! . . .
-
-Comme les deux autres pensaient de même, et qu'à son instar ils
-s'étaient apaisés tout à coup, ils firent des réflexions
-philosophiques sur la cause de ce changement soudain dans leur caractère.
-
---Je sais bien ce que c'est! dit M. Giles, c'est la barrière!
-
---Cela pourrait bien être! s'écria Brittles saisissant l'idée.
-
---Vous pouvez en être sûrs, reprit Giles, que c'est la barrière qui a
-produit ce changement en nous. J'ai senti tout mon courage s'en aller,
-tandis que je l'escaladais.
-
-Par une de ces coïncidences extraordinaires, il se trouva que les deux
-autres avaient éprouvé la même sensation dans le même moment; de
-sorte qu'il n'y eut plus à douter que c'était la barrière, surtout
-lorsqu'ils se furent rappelé que ce fut au moment de l'escalader qu'ils
-aperçurent les voleurs.
-
-Le colloque avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris les
-brigands, et un chaudronnier ambulant qui avait couché sous un hangar,
-et qui, éveillé par le bruit, s'était joint, de concert avec ses deux
-chiens, au nombre des poursuivants. M. Giles était à la maison en la
-double qualité de sommelier et de maître d'hôtel; et Brittles était
-un homme de peine qui, entré tout jeune au service de la vieille dame,
-était traité comme un enfant qui promet beaucoup, bien qu'il eût
-passé la trentaine.
-
-S'encourageant ainsi réciproquement par leurs paroles, tout en se
-serrant cependant le plus près possible l'un de l'autre, tremblant de
-tous leurs membres et jetant un regard effrayé autour d'eux chaque fois
-qu'une bouffée de vent agitait le feuillage, nos trois hommes coururent
-chercher leur lanterne, qu'ils avaient laissée au pied d'un arbre dans
-la crainte qu'elle n'indiquât aux voleurs la direction dans laquelle ils
-devaient tirer, et ils regagnèrent la maison au pas de course. Ils
-étaient déjà bien loin qu'on eût pu voir encore leurs ombres
-vacillantes se projeter dans la distance et se balancer légèrement, de
-même qu'une vapeur qui s'exhale d'un terrain humide.
-
-Enfin un léger cri de douleur rompit le silence qui durait depuis si
-longtemps, et en même temps l'enfant s'éveilla. Son bras gauche pendait
-nonchalamment à son côté, et le mouchoir qui l'enveloppait était
-teint de sang. Il était si faible qu'il eut beaucoup de peine à se
-mettre sur son séant; et lorsqu'il en fut venu à bout, il jeta autour
-de lui un regard languissant, comme pour implorer du secours, et il
-sanglota amèrement. Transi de froid et épuisé de fatigue, il essaya de
-se lever; mais il retomba sur le gazon.
-
-Lorsqu'il fut revenu de l'état de stupeur dans lequel il avait été si
-longtemps plongé, Olivier, sentant une faiblesse mortelle le gagner
-jusqu'au cœur, comprit qu'il mourrait indubitablement là s'il ne
-cherchait les moyens d'en sortir; en conséquence, il fit un nouvel
-effort pour se remettre sur pied et essaya de marcher. D'abord il
-chancela comme un homme pris de vin; puis, rassemblant le peu de forces
-qui lui restaient, il avança machinalement, sa tête penchée sur sa
-poitrine et ses jambes fléchissant sous le poids de son corps.
-
-Alors une foule d'idées confuses et bizarres vint assiéger son esprit.
-Il lui sembla être encore entre Sikes et Crackit, qui se disputaient à
-son sujet; leurs propres paroles résonnaient à ses oreilles, et les
-efforts qu'il fit pour ne pas tomber ayant forcé son attention, il se
-surprit à leur parler.
-
-Il avança ainsi clopin-clopant, se traînant du mieux qu'il put et comme
-par instinct entre les barreaux des barrières et à travers les trouées
-des haies, jusqu'à ce qu'il eût rejoint la grande route, et alors la
-pluie commença à tomber si fort qu'elle le fit sortir de sa rêverie.
-
-Il regarda autour de lui, et vit qu'à peu de distance il y avait une
-maison qu'il pourrait peut-être atteindre. L'état déplorable dans
-lequel il était exciterait sans doute la compassion; et quand bien même
-il en serait autrement (pensait-il en lui-même), il vaut mieux mourir
-tout près d'êtres humains qu'au milieu des champs. Il réveilla tout
-son courage et dirigea ses pas chancelants vers la maison.
-
-A mesure qu'il en approchait, il eut un pressentiment qu'il l'avait
-déjà vue auparavant: il ne s'en rappelait aucunement les détails; mais
-la forme et l'ensemble ne lui étaient pas inconnus.
-
-Ce mur de clôture! . . . sur le gazon, de l'autre côté, dans le
-jardin, il s'était jeté à genoux pour implorer la pitié des deux
-brigands! . . . C'était bien la même maison qu'ils avaient tenté de
-piller!
-
-Olivier fut si effrayé lorsqu'il eut reconnu l'endroit, qu'oubliant un
-instant la douleur que lui causait sa blessure, il ne songea plus qu'à
-fuir. Fuir, il pouvait à peine se soutenir sur ses jambes; et eut-il
-joui d'ailleurs de toute la vigueur et de la légèreté qu'on a
-ordinairement à son âge, où aurait-il pu fuir? Il poussa la porte du
-jardin, qui tourna sur ses gonds, marcha sur la pelouse, monta les
-marches du perron, frappa doucement à la porte, et, ses forces
-l'abandonnant tout à coup, il tomba contre un des piliers du portique.
-
-Il se trouva que, dans le même temps, M. Giles, Brittles et le
-chaudronnier, après toutes les fatigues et les terreurs de la nuit, se
-restauraient dans la cuisine avec une tasse de thé et quelques
-friandises. Non pas qu'il fût dans l'habitude de M. Giles de souffrir
-une trop grande familiarité chez ses inférieurs, envers lesquels, au
-contraire, il se comportait ordinairement avec une fierté bienveillante
-qui ne pouvait manquer de leur rappeler sa supériorité sur eux dans le
-monde; mais les voleurs, les coups de pistolet et la crainte de la mort
-rapprochent les distances et rendent tous les hommes égaux: aussi M.
-Giles, assis devant le feu, les pieds posés sur le cendrier et le bras
-gauche appuyé sur la table, racontait minutieusement toutes les
-circonstances de l'attentat, tandis que ses auditeurs (et principalement
-la servante et la cuisinière) écoutaient avec le plus vif intérêt.
-
---Je disais donc que je crus entendre du bruit, poursuivit Giles. Je me
-dis comme ça, d'abord: _C'est une illusion_; et je me disposais à me
-rendormir, quand j'entendis de nouveau le même bruit, mais plus
-distinctement.
-
---Quelle sorte de bruit? demanda la cuisinière.
-
---Comme qui dirait une espèce de bruit sourd, dit M. Giles regardant
-autour de lui d'un air effaré; comme quelque chose que l'on brise.
-
---Ou plutôt comme une barre de fer qu'on limerait avec une râpe à noix
-muscade, dit Brittles.
-
---Je ne dis pas, peut-être bien quand vous avez entendu; mais au moment
-que je veux dire, moi, c'était un bruit de quelque chose que l'on brise,
-reprit M. Giles. Je soulève ma couverture (continua-t-il en repoussant
-la nappe), je me mets sur mon séant et je prête l'oreille.
-
---Dieu! s'écrièrent simultanément la cuisinière et la servante se
-rapprochant l'une de l'autre.
-
---J'entends le même bruit, mieux que jamais, reprit M. Giles, et je me
-dis comme ça en moi-même: Bien sûr qu'on force une porte ou une
-fenêtre. Que faire? Je m'en vais appeler Brittles et empêcher ce pauvre
-garçon d'être assassiné dans son lit; sans quoi (que j'me dis en
-moi-même) il serait bien dans le cas de se laisser couper la gorge,
-d'une oreille à l'autre, sans seulement s'en apercevoir.
-
-Tous les yeux se tournèrent vers Brittles qui, la bouche béante, fixa
-les siens sur Giles avec une expression de terreur.
-
---Je rabaisse ma couverture, dit ce dernier rejetant la nappe, et
-regardant fixement la cuisinière et la servante, je sors doucement du
-lit, j'enfile mes pantoufles, je m'empare du pistolet chargé que je
-monte tous les soirs avec moi dans le panier à l'argenterie, et je vais
-tout doucement sur la pointe du pied à la chambre de ce pauvre Brittles.
-Brittles! que je lui dis en l'éveillant, n'ayez pas peur!
-
-Et M. Giles, joignant l'action à la parole, s'était levé de sa chaise
-et avait déjà fait deux ou trois pas les yeux fermés, quand,
-tressaillant tout à coup, aussi bien que toute la compagnie, il revint
-bien vite à sa place. La cuisinière et la servante jetèrent un cri
-perçant.
-
---On a frappé, dit Giles prenant un air tout à fait calme . . . Allez
-ouvrir, quelqu'un de vous!
-
-Personne ne bougea.
-
---Il me semble bien étonnant qu'on frappe à la porte à une telle
-heure, dit M. Giles observant l'extrême pâleur qui régnait sur tous
-les visages et paraissant lui-même en butte aux effets d'une frayeur peu
-commune; mais il faut ouvrir cependant quelqu'un de vous! . . . Vous
-m'entendez?
-
-En parlant ainsi, M. Giles regardait Brittles; mais ce jeune homme,
-naturellement modeste, ne se considérant pas comme quelqu'un, pensa avec
-raison que la remarque de son supérieur ne pouvait s'adresser à lui, et
-il garda le silence. M. Giles voulut faire un appel au chaudronnier; mais
-celui-ci s'était soudainement endormi. Quant aux deux femmes, il ne
-fallait pas y penser.
-
---Si Brittles voulait seulement entr'ouvrir la porte en présence de
-témoins, dit M. Giles après un moment de silence, j'en serais un, pour
-ma part.
-
---Et moi aussi, dit le chaudronnier s'éveillant aussi subitement qu'il
-s'était endormi.
-
-Brittles se rendit à ces conditions; et nos trois amis, après que les
-volets furent ouverts, s'étant un peu rassurés en voyant qu'il faisait
-grand jour, s'acheminèrent vers la porte d'entrée, précédés des deux
-chiens et accompagnés des deux femmes, qui, n'osant pas rester seules
-dans la cuisine, formaient l'arrière-garde.
-
-Ces précautions une fois prises, M. Giles s'empara du bras du
-chaudronnier, _afin de l'empêcher de se sauver_ (à ce qu'il dit, du
-moins en plaisantant) et donna ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit;
-et nos gens, se pressant les uns contre les autres et regardant avec une
-avide curiosité chacun par-dessus l'épaule de son voisin, ne virent
-d'autre objet plus formidable que le pauvre petit Olivier, qui, épuisé
-de fatigue et interdit à la vue de tant de personnes, leva les yeux
-langoureusement et implora du regard leur compassion.
-
---Un petit garçon! s'écria M. Giles repoussant vaillamment le
-chaudronnier au fond du vestibule. Qu'est-ce que tu veux, toi, hein?
-Regarde donc un peu, Brittles! . . . ne vois-tu pas?
-
-Brittles, qui s'était tenu derrière la porte pour l'ouvrir, n'eut pas
-plus tôt aperçu Olivier, qu'il poussa un grand cri. M. Giles,
-saisissant l'enfant par une jambe et par un bras (fort heureusement celui
-qui n'était pas fracassé), l'entraîna dans le vestibule et le coucha
-tout de son long sur le parquet.
-
---Le voici! cria Giles de toutes ses forces en se penchant sur la rampe
-de l'escalier. Voici un des voleurs, Madame!
-
-Les deux servantes montèrent l'escalier quatre à quatre pour porter
-cette heureuse nouvelle à leurs maîtresses; et le chaudronnier fit tous
-ses efforts pour rappeler Olivier à la vie, de peur qu'il ne vint à
-mourir avant d'être pendu. Au milieu de tout ce remue-ménage, on
-entendit une douce voix de femme qui apaisa le bruit en un instant.
-
---Giles! murmura la voix du haut de l'escalier.
-
---Me voici, Mademoiselle, répliqua celui-ci; ne craignez rien,
-Mademoiselle, je n'ai pas beaucoup de mal! . . .
-
---Chut! reprit la jeune demoiselle, vous effrayez ma tante autant que les
-voleurs eux-mêmes. Le pauvre homme est-il dangereusement blessé?
-
---Furieusement, Mademoiselle, repartit Giles avec un air de complaisance
-et de satisfaction intérieure.
-
---On dirait qu'il se meurt, Mademoiselle, cria Brittles de la même
-manière qu'auparavant. Ne voulez-vous pas le voir, Mademoiselle, avant
-qu'il ne? . . .
-
---Chut! ne faites pas de bruit, mon ami, dit la demoiselle. Attendez un
-instant, que je parle à ma tante.
-
-D'un pas aussi doux que sa voix, la jeune fille s'éloigna légèrement,
-et revint bientôt donner l'ordre de transporter le blessé dans la
-chambre de M. Giles, avec tous les soins possibles. Elle dit en même
-temps à Brittles de seller le bidet et de se rendre sur-le-champ à
-Chertsey, d'où il devait envoyer en toute hâte un constable et un
-médecin.
-
---Mais ne voulez-vous pas le voir auparavant, Mademoiselle demanda M.
-Giles avec autant d'orgueil que si Olivier eût été quelque oiseau d'un
-rare plumage qu'il aurait abattu adroitement. Ne désirez-vous pas
-seulement l'entrevoir?
-
---Non, pas maintenant, pour tout au monde, répondit la jeune fille.
-Pauvre malheureux! Oh! traitez-le avec bonté, Giles . . . ne fût-ce que
-pour l'amour de moi!
-
-Comme la demoiselle se retira après avoir dit ces mots, le vieux
-serviteur leva les yeux sur elle avec autant d'orgueil et d'admiration
-que si c'eût été sa propre fille; et se penchant sur Olivier, il
-l'aida à se relever, et le porta à sa chambre avec tout le soin et la
-sollicitude d'une femme.
-
-
-
-
-XXIX. --Caractère des commensaux de la maison où se trouve Olivier.
---Ce qu'ils pensent de lui.
-
-
-Dans une jolie salle, dont l'ameublement toutefois annonçait la mode et
-le confort du bon vieux temps, plutôt que le luxe et l'élégance de nos
-jours, deux dames, assises à une table, prenaient leur déjeuner. M.
-Giles, habillé tout en noir, les servait, et s'était placé à une
-distance à peu près égale de la table et du buffet, le corps droit, la
-tête haute et penchée un tant soit peu sur une épaule. La jambe gauche
-en avant et la main droite dans la poche de son gilet, tandis que la
-gauche tenant un plateau pendait à son côté, il avait l'air d'un homme
-confiant en son propre mérite, et ayant le sentiment intérieur de son
-importance.
-
-L'une des deux dames était déjà fort avancée en âge, et pourtant
-elle était aussi droite que le dossier élevé de sa chaise de chêne.
-Un air de bienveillante dignité régnait dans sa personne. Les mains
-jointes et posées sur le bord de la table, elle fixa sur sa jeune
-compagne des yeux qui conservaient encore toute la vivacité du jeune
-âge.
-
-L'autre (la plus jeune) était à la fleur du printemps de la vie. Elle
-n'avait pas plus de dix-sept ans.
-
-Levant les yeux par hasard, au moment où la vieille dame la contemplait
-en silence, elle rejeta en arrière ses cheveux, qui étaient simplement
-tressés sur son front, et il y avait dans son regard tant de douceur et
-d'affection qu'on n'eût pu s'empêcher de l'aimer en la voyant.
-
-La vieille dame sourit; mais son cœur était plein, et elle essuya une
-larme en même temps.
-
---Il y a plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas?
-demanda-t-elle après un moment de silence.
-
---Une heure et douze minutes, Madame, répondit Giles tirant de son
-gousset une montre d'argent assujettie par un ruban noir passé autour du
-cou.
-
---Il va toujours si lentement! observa la vieille dame.
-
---Brittles a toujours été un garçon très lent, Madame, répliqua le
-serviteur, comme s'il eût voulu faire observer que, puisqu'il y avait
-plus de trente ans que Brittles était ainsi, il n'y avait pas de raison
-pour qu'il devint jamais vif.
-
---Il va de pis en pis, je pense, dit la dame.
-
---Il n'est pas du tout excusable, s'il s'arrête pour jouer avec d'autres
-garçons, dit en riant la jeune demoiselle.
-
-M. Giles réfléchissait s'il devait se permettre un sourire approbateur,
-lorsqu'un _gig_ s'arrêta devant la porte du jardin, et il en descendit
-un gros monsieur qui, entrant tout droit sans se faire annoncer, faillit,
-dans sa précipitation, culbuter M. Giles et la table du déjeuner.
-
---A-t-on jamais vu! s'écria le gros monsieur. Ma chère madame Maylie!
-Est-il possible! Et au milieu de la nuit, encore! . . . Je n'ai jamais vu
-chose pareille!
-
-Disant cela, il tendit affectueusement sa main aux deux dames; et
-s'étant assis auprès d'elles, il s'informa de leur santé.
-
---Je suis étonné que vous ne soyez pas mortes de frayeur,
-poursuivit-il. Pourquoi n'avez-vous pas envoyé me prévenir? Mon
-domestique fût venu aussitôt . . . et moi-même avec mon jeune homme ou
-toute autre personne, nous nous serions fait un plaisir en pareille
-circonstance . . . Quand j'y pense! . . . chose si imprévue! Et au
-milieu de la nuit, qui pis est?
-
-Ce qui surprenait le plus le docteur, c'est que l'attentat eût été
-imprévu, et que les voleurs eussent choisi la nuit pour le mettre à
-exécution; comme si ces messieurs avaient l'habitude de travailler en
-plein midi, et d'écrire par la petite poste trois jours d'avance pour
-annoncer leur arrivée!
-
---Et vous, mademoiselle Rose? dit le docteur s'adressant à la jeune
-fille. Je . . .
-
---Oh! certainement, dit celle-ci en l'interrompant: mais il y a ici, en
-haut, un pauvre malheureux que ma tante désire bien que vous voyiez.
-
---Bien volontiers! reprit le docteur. C'est un de vos coups de main,
-Giles, d'après ce qu'on m'a dit?
-
-M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses à thé, rougit jusqu'au
-blanc des yeux, et répondit qu'il avait eu cet honneur.
-
---Vous appelez cela de l'honneur, repartit le gros monsieur. Je ne sais
-pas trop! Peut-être est-il aussi honorable de tirer à bout portant sur
-un voleur, dans un cellier, que de blesser votre homme à douze pas de
-distance . . . Imaginez-vous qu'il a tiré en l'air, et que vous vous
-êtes battu en duel.
-
-M. Giles, peu satisfait de voir qu'en traitant si légèrement cette
-matière on diminuait de beaucoup le mérite de son action, répondit
-avec respect qu'il ne se croyait pas en droit de juger de cela, mais
-qu'il avait tout lieu de croire que ce n'était pas une plaisanterie pour
-son adversaire.
-
---C'est vrai! dit le docteur. Où est-il? . . . Montrez-moi le chemin!
-. . . Je vous reverrai en descendant, madame Maylie. C'est là la petite
-fenêtre par
-
-laquelle il s'est introduit, hé! . . . En vérité, je n'aurais jamais
-pu croire cela! Et en parlant ainsi, il suivit M. Giles en haut de
-l'escalier.
-
-M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu à dix milles à la ronde
-tous le nom de docteur, était le plus gai, le plus franc des
-célibataires des environs. Il fut longtemps auprès du malade, on sortit
-du coffre de sa voiture une grande boîte plate, les domestiques furent
-continuellement en mouvement; ce qui fit présumer qu'il se passait
-quelque chose d'extraordinaire.
-
-A la fin cependant il descendit; et pour toute réponse aux questions
-empressées de madame Maylie, il ferma la porte avec un air de mystère
-et s'y adossa comme pour empêcher d'entrer.
-
---Voilà qui est bien surprenant, madame Maylie! dit le docteur.
-
---Il n'est pas en danger, j'espère? dit la vieille dame.
-
---Il n'y aurait rien d'étonnant, répondit-il, au point où en sont les
-choses. Cependant je ne pense pas qu'il le soit. Avez-vous vu ce voleur?
-
---Non, répliqua la vieille dame.
-
---Et vous ne savez rien de lui?
-
---Du tout.
-
---Pardon, Madame, dit M. Giles, mais j'allais vous en parler quand le
-docteur Losberne est entré.
-
-Le fait est que M. Giles n'avait pu se décider, dès l'abord, à avouer
-que c'était sur un enfant qu'il avait tiré. On avait tant vanté sa
-bravoure, qu'il voulait jouir le plus longtemps possible de la
-réputation colossale qu'il s'était récemment acquise.
-
---Rose désirait voir cet homme, dit madame Maylie; mais je n'ai pas
-voulu.
-
---Son aspect n'a rien de bien effrayant, je vous assure, repartit le
-docteur. Consentiriez-vous à le voir en ma présence?
-
---Oui, si vous pensez que ce soit nécessaire, répondit la dame.
-
---C'est parce que je crois que c'est nécessaire que je-vous fais cette
-question, répliqua le docteur. En tout cas, je sais surtout que vous
-regretteriez vivement de ne pas l'avoir vu, si vous différiez davantage.
-Il est mieux maintenant . . . Mademoiselle Rose, voulez-vous me
-permettre? Il n'y a pas la moindre crainte à avoir, je vous le jure.
-
-Tout en assurant ces dames qu'elles seraient agréablement surprises à
-la vue du criminel, M. Losberne prit le bras: de la jeune demoiselle, et
-présentant la main à madame Maylie, il les conduisit avec beaucoup de
-cérémonie à la chambre du malade.
-
---Maintenant, dit-il à voix basse en ouvrant doucement la porte de la
-chambre, voyons un peu ce que vous allez en penser . . . Quoique sa barbe
-ne soit pas fraîchement faite, il n'en a pas pour cela l'air plus
-farouche . . . Attendez cependant! . . .. que je sache s'il est visible.
-
-Le docteur entra le premier, et, après avoir jeté un coup d'œil dans
-la chambre, il fit signe aux deux dames d'approcher. Ensuite il ferma la
-porte derrière elles; et ayant fait quelques pas vers le lit, il en
-écarta les rideaux avec précaution.
-
-Au lieu d'un bandit à la mine rébarbative qu'elles s'attendaient à
-voir, ce fut un pauvre enfant épuisé de douleur et de fatigue et
-dormant d'un profond sommeil, un bras en écharpe, posé sur sa poitrine,
-tandis que l'autre soutenait sa tête cachée en partie par ses cheveux
-épars.
-
-Comme le bon docteur observait ainsi son malade, la jeune demoiselle se
-glissa légèrement auprès de lui, et, s'étant assise au chevet du lit,
-elle sépara les cheveux d'Olivier et quelques larmes, s'échappant de
-ses yeux, tombèrent sur le front de l'enfant.
-
-Celui-ci se remua un peu et sourit dans son sommeil, comme si ces marques
-de compassion eussent produit en lui un rêve agréable d'amour et
-d'affection qu'il n'avait jamais connu.
-
---Que veut dire ceci? s'écria la vieille dame. Cet enfant n'a jamais pu
-être le complice des voleurs!
-
---Le vice, dit le chirurgien avec un soupir en laissant retomber le
-rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples! . . . Eh! qui peut
-dire qu'un bel extérieur ne le renferme pas?
-
---Mais à un âge si tendre! observa Rose.
-
---Ma chère demoiselle, répliqua gravement le chirurgien, le crime, de
-même que la mort, ne s'attache pas seulement aux vieillards et aux gens
-difformes; les plus jeunes et les plus beaux ne sont que trop souvent ses
-victimes de prédilection.
-
---Mais pouvez-vous penser, monsieur Losberne, dit Rose, pouvez-vous
-réellement penser que cet enfant, si délicat, ait été l'associé
-volontaire de ces brigands?
-
-Le chirurgien branla la tête de manière à donner à entendre qu'il
-craignait bien que cela ne fût possible; et observant qu'ils pouvaient
-troubler le repos du malade, ils passèrent tous trois dans une chambre
-voisine.
-
---Mais quand même il serait ce que vous pensez, poursuivit Rose, songez
-qu'il est si jeune! . . . que peut-être il n'a jamais connu ce que c'est
-que l'amour ou les soins d'une mère . . . que les coups, les mauvais
-traitements et le manque de pain l'auront réduit à s'associer avec les
-hommes qui l'ont forcé au crime! . . . Ma tante! ma bonne tante! . . .
-pour l'amour de Dieu, réfléchissez bien à tout ceci avant de laisser
-emmener ce pauvre enfant dans une prison où, à coup sûr, il perdra la
-chance de devenir meilleur! Oh! par l'affection toute maternelle que vous
-me portez et sans laquelle, privée moi-même de parents, j'aurais pu
-être abandonnée, ainsi que ce pauvre enfant, ayez pitié de lui avant
-qu'il ne soit trop tard!
-
---Chère enfant, dit la vieille dame pressant Rose sur son cœur,
-crois-tu donc que je voudrais lui ôter un seul cheveu de la tête?
-
---Oh! non, repartit vivement Rose, non, bonne tante, vous en êtes
-incapable!
-
---Sans doute, répliqua madame Maylie. Mes jours touchent à leur fin . . .
-Puisse le ciel avoir pitié de moi, comme j'ai pitié des autres! . . .
-Que puis-je faire pour le sauver, monsieur Losberne?
-
---Attendez donc un peu, dit celui-ci, que je voie s'il y a moyen.
-
-Le docteur alors, mettant ses mains dans ses poches, se promena de long
-en large dans la chambre, tantôt s'arrêtant et se balançant sur la
-pointe des pieds en s'écriant: _J'y suis!_ tantôt en fronçant le
-sourcil d'une manière effroyable en disant: _Je n'y suis pas!_ Enfin,
-après bien des allées et venues, il s'arrêta tout court et parla ainsi:
-
---Je pense que si vous m'accordez plein pouvoir de brusquer un peu Giles
-et ce gamin de Brittles, je puis en venir à bout . . . C'est un brave
-garçon et un fidèle serviteur, j'en conviens; mais vous avez mille
-moyens de le dédommager et de récompenser son adresse au pistolet. Vous
-n'avez aucune objection à faire?
-
---À moins qu'il n'y ait d'autre moyen de sauver cet enfant, répondit
-madame Maylie.
-
---Je n'en vois point d'autre, reprit le docteur; et il n'y en a
-réellement pas d'autre, vous pouvez m'en croire.
-
---Eh bien! ma tante vous donne liberté pleine et entière de faire comme
-vous voudrez, dit Rose souriant et pleurant tout à la fois
-d'attendrissement; pourvu que vous n'usiez de sévérité envers ces
-pauvres diables qu'autant qu'il sera nécessaire.
-
---Il semble, dit le docteur, que vous pensiez qu'excepté vous tout le
-monde aujourd'hui doive avoir le cœur dur. Mais, pour en revenir à
-notre malade, il me reste à vous dire le point principal de nos
-conventions. Il s'éveillera d'ici à une heure, je pense; et quoique
-j'aie dit à ce gros butor de constable qui est en bas dans la cuisine
-que cet enfant ne doit remuer ni parler, au péril de sa vie, je suis
-fondé à croire que nous pouvons sans danger nous entretenir un instant
-avec lui. J'y mets une condition: c'est que, si, après l'avoir
-questionné en votre présence, nous jugeons qu'il est vraiment mauvais
-sujet (ce qui est très probable), nous l'abandonnerons à son malheureux
-sort, sans que je m'en mêle davantage, en tout cas?
-
---Oh! non, ma tante! dit Rose d'un ton suppliant.
-
---Oh! si, ma tante! dit le docteur. Est-ce convenu?
-
---Il ne peut être endurci dans le vice, dit Rose; c'est impossible!
-
---Tant mieux! repartit le docteur: raison de plus pour accéder à ma
-proposition.
-
-Finalement le traité fut conclu, et nos amis s'assirent en attendant le
-réveil d'Olivier.
-
-La patience des deux dames dut subir une plus longue épreuve qu'elles ne
-s'y attendaient, d'après ce que leur avait dit M. Losberne. Plusieurs
-heures s'écoulèrent successivement, et Olivier dormait toujours.
-
-Il était déjà presque nuit quand le bon docteur annonça que l'enfant
-était assez éveillé pour qu'on pût lui parler. Il n'est pas bien du
-tout, et le sang qu'il a perdu a totalement épuisé ses forces, dit-il;
-mais il paraît éprouver un tel besoin de révéler quelque chose, qu'il
-vaut mieux lui en fournir l'occasion plutôt que de l'engager à rester
-tranquille jusqu'au lendemain.
-
-L'entretien fut long, car Olivier raconta toute son histoire; mais la
-souffrance et la faiblesse l'obligèrent plusieurs fois de s'arrêter. Il
-y avait quelque chose de solennel à entendre, dans cette chambre sombre,
-la voix douce et languissante de ce pauvre enfant faisant l'énumération
-des malheurs que des méchants avaient attirés sur lui.
-
-Comme Olivier avait fini de parler, et qu'il se disposait à se
-rendormir, le docteur, tout ému de ce qu'il venait d'apprendre, se
-retira en s'essuyant les yeux et chercha M. Giles pour commencer les
-hostilités avec lui. Ne trouvant personne en bas, ni dans le parloir, ni
-dans les salles, il poussa ses recherches jusqu'à la cuisine, dans
-l'espoir d'un meilleur succès. Il vit en effet, dans ce _salon de
-réception_ de la _gent domestique_, une société nombreuse, composée
-des deux servantes, de M. Brittles, de M. Giles, du chaudronnier, qui (en
-considération de ses services) avait été invité à passer la journée
-à la maison, et du constable. Ce dernier avait un gros bâton, une
-grosse tête, de gros traits, et paraissait avoir bu autant de bière que
-son gros ventre pouvait en contenir.
-
---Ne vous dérangez pas, dit le docteur faisant un signe de la main.
-
---Vous êtes bien honnête, Monsieur, répliqua Giles. Madame m'a chargé
-de distribuer de la bière; et comme je ne me sentais pas du tout
-disposé à rester seul dans ma chambre, et que d'ailleurs je voulais
-jouir de l'avantage de la société, je bois mon _ale_ en compagnie de
-ces messieurs et de ces dames, comme vous voyez.
-
-Brittles marmotta quelques paroles flatteuses; et un murmure approbateur
-s'éleva dans l'assemblée, qui exprima tout le plaisir qu'elle
-ressentait d'une telle preuve de condescendance de la part de M. Giles.
-
---Comment va le malade ce soir, monsieur Losberne? demanda-t-il.
-
---Comme ci comme ça, répondit le docteur. Je crains bien que vous ne
-vous soyez mis dans l'embarras, monsieur Giles!
-
---Il n'est pas possible! s'écria celui-ci tout tremblant. Voulez-vous
-dire qu'il en mourra? . . . Si je le pensais, je ne serais plus jamais
-heureux de ma vie. Je ne voudrais pas pour tout l'or du monde être la
-cause de la mort d'un enfant.
-
---Ce n'est pas là ce que je veux dire, reprit le docteur d'un air
-mystérieux. Êtes-vous protestant, monsieur Giles?
-
---Si je le suis, Monsieur! bégaya ce dernier, qui était pâle à faire
-peur, il n'y a pas à en douter.
-
---Et vous, jeune homme? demanda le docteur, se tournant brusquement vers
-Brittles.
-
---Mon Dieu! Monsieur, répondit celui-ci en tressaillant, je suis
-absolument de même que M. Giles.
-
---Dites-moi donc maintenant, chacun de vous, reprît le docteur d'un air
-furieux, pourriez-vous affirmer par serment que l'enfant qui est en haut
-est bien celui qu'on a introduit par la fenêtre la nuit dernière?
-Voyons, répondez. Nous sommes tout prêts à vous entendre.
-
-Le docteur, qui était généralement connu pour l'homme le plus
-débonnaire qui fut jamais, fit cette question d'un ton si bref, que
-Giles et Brittles, étourdis par la bière et par l'agitation où les
-mettait cet examen, se regardèrent fixement l'un l'autre, dans un état
-complet de stupéfaction.
-
---Faites bien attention à ce qu'ils vont répondre, constable!
-poursuivit le docteur agitant l'index de sa main droite avec beaucoup de
-gravité, et s'en donnant de petits coups sur le nez pour forcer
-l'attention de ce fonctionnaire. Nous allons savoir avant peu de quoi il
-retourne.
-
-Celui-ci, se donnant les airs d'un homme _capable_, prit son bâton
-l'office, qu'il avait posé dans un coin de la cheminée.
-
---Observez que c'est simplement une question d'identité, dit le docteur.
-
---Comme vous dites, Monsieur, repartit le constable mettant sa main
-devant sa bouche pour tousser (car, en vidant son verre à la hâte, il
-avait avalé de travers).
-
---Voici une maison que l'on force, continua le docteur. Dans l'obscurité
-la plus profonde . . . au milieu du tumulte et de la confusion . . . à
-travers la fumée épaisse de la pondre . . . deux hommes croient avoir
-entrevu un enfant. Il se trouve par hasard que le lendemain matin un
-enfant vient frapper à la porte de cette même maison; et, parce qu'il a
-le bras enveloppé d'un mouchoir, ces deux hommes se saisissent de lui,
-l'entraînent dans le vestibule, et, non contents de mettre ainsi sa vie
-dans le plus grand danger, ils vont jusqu'à affirmer par serment que
-c'est le voleur . . . Maintenant il s'agit de savoir s'ils ont eu raison
-d'agir comme ils l'ont fait; et, si leurs soupçons ne sont pas fondés,
-dans quelle situation ils se trouvent placés.
-
-Le constable fit un signe de tête respectueux, et dit que, si ce
-n'était pas là la loi, il serait bien curieux de savoir ce que c'était.
-
---Je vous le demande encore une fois, dit le docteur d'une voix de
-tonnerre, pouvez-vous jurer que ce soit le même enfant?
-
-Brittles regardait Giles avec un air de doute, et Giles regardait
-Brittles de la même manière; le constable avait mis sa main à son
-oreille, pour mieux saisir leur réponse; les deux femmes et le
-chaudronnier se penchaient en avant pour écouter, et le docteur jetait
-un regard pénétrant autour de lui, quand un bruit de roues se fit
-entendre et en même temps on sonna à la porte du jardin.
-
---Ce sont les officiers de police! s'écria Brittles, qui ne s'en
-trouvait pas plus à son aise.
-
---Les quoi? demanda le docteur stupéfait à son tour.
-
---Les officiers de police de _Bow-Street_, répliqua Brittles en prenant
-une chandelle. Nous les avons fait prévenir ce matin, M. Giles et moi.
-
---Comment! s'écria le docteur.
-
---Sans doute, repartit Brittles. J'ai envoyé un mot par le conducteur de
-la diligence, et je m'étonne qu'ils ne soient pas arrivés plus tôt.
-
---Ah! vous avez envoyé un exprès, n'est-ce pas? Lambins de conducteurs!
-s'écria le docteur en s'en allant.
-
-
-
-
-XXX. --Position critique.
-
-
---Qui est là? demanda Brittles entrouvrant la porte et mettant sa main
-devant la chandelle pour mieux voir.
-
---Ouvrez! répondit un homme. Ce sont les officiers de police qu'on a
-envoyé chercher ce matin.
-
-Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande et se
-trouva face à face avec un homme en redingote longue, qui entra
-majestueusement sans rien dire et essuya ses pieds sur le paillasson avec
-autant de sang-froid que s'il eût été chez lui.
-
---Envoyez quelqu'un donner un coup de main à mon camarade, voulez-vous,
-jeune homme, dit l'officier de police. Il est dans le _gig_ pour garder
-le cheval. Avez-vous une remise où l'on pourrait mettre ce dernier à
-couvert pour quelques minutes?
-
-Brittles répondit affirmativement en montrant du doigt un petit
-bâtiment destiné à cet usage.
-
---Voulez-vous prévenir votre maître que messieurs _Blathers_ et _Duff_
-sont ici? dit le premier, passant la main dans ses cheveux et posant une
-paire de menottes sur la table. Ah! bonsoir, notr'bourgeois! . . .
-Puis-je vous dire deux mots en particulier, s'il vous plaît?
-
-Ces paroles s'adressaient à M. Losberne, qui parut en ce moment, et qui,
-ayant fait signe à Brittles de se retirer, fit entrer les deux dames et
-ferma la porte.
-
---Voici la maîtresse du logis, dit-il en se tournant vers madame Maylie.
-
-M. Blathers s'inclina respectueusement; et, ayant été invité à
-s'asseoir, il posa son chapeau à terre, prit un siège et fit signe à
-Duff de faire de même. Puis ils demandèrent les renseignements les plus
-minutieux sur l'évènement. Le docteur, qui désirait gagner du temps,
-leur raconta les détails aussi longuement qu'il lui fut possible. Ils
-écoutaient avec l'air du plus vif intérêt, comme des gens qui s'y
-entendent.
-
---Mais qu'est-ce que c'est donc que ce petit garçon dont parlent les
-domestiques? demanda Blathers.
-
---Il est vrai qu'un des domestiques s'est mis dans la tête que cet
-enfant était pour quelque chose dans l'affaire . . . mais c'est une
-absurdité . . . il n'y a rien de tout cela.
-
---C'est bien facile à dire! remarqua Duff.
-
---Il a raison, dit Blathers faisant un signe de tête approbatif et
-jouant machinalement avec les menottes comme on le ferait avec des
-castagnettes. Qui est cet enfant? . . . Que dit-il de lui-même? D'où
-vient-il? . . . Il ne tombe pas des nues! . . . N'est-ce pas,
-notr'bourgeois?
-
---Sans doute, reprit le docteur jetant un coup d'œil significatif aux
-deux dames. Je connais toute son histoire. Mais nous parlerons de cela
-tout à l'heure . . . Peut-être ne serez-vous pas fâchés de voir
-auparavant la fenêtre que les voleurs ont brisée?
-
---Certainement, répondit Blathers. Nous ferons mieux de visiter les
-lieux d'abord! . . . ensuite nous interrogerons les domestiques: c'est
-ainsi que nous avons l'habitude de procéder.
-
-On apporta des lumières et MM. Blathers et Duff, accompagnés du
-constable du lieu, de Brittles, de Giles et de tous les commensaux de la
-maison, enfin, se rendirent dans le petit cellier, au bout du passage.
-
-Après en avoir examiné la fenêtre, ils firent le tour par la pelouse,
-examinèrent de nouveau la fenêtre, puis le volet; et, à l'aide d'une
-lanterne, suivirent la trace des pas et battirent les buissons avec une
-fourche.
-
-Ceci fait en présence de tous les assistants, qui observèrent tout le
-temps un religieux silence, on rentra dans la salle, où MM. Giles et
-Brittles furent requis de donner la représentation dramatique du rôle
-qu'ils avaient joué la nuit précédente; et il se trouva qu'après
-avoir répété cette scène jusqu'à six fois, ils ne s'étaient
-contredits que sur un seul fait important dans la première, et sur une
-douzaine, tout au plus, dans les autres.
-
-Lorsque la volubilité de nos deux acteurs fut épuisée, Blathers et
-Duff se retirèrent dans la pièce voisine et tinrent conseil entre eux.
-La nature et l'importance de leur colloque furent telles, qu'une
-consultation des plus habiles docteurs de la faculté, sur le cas le plus
-épineux en matière de médecine, n'eût été qu'un jeu d'enfants en
-comparaison.
-
-Pendant ce temps-là, le docteur, resté seul avec les deux dames, se
-promenait de long en large dans la salle, extrêmement agité, tandis que
-Rose et madame Maylie se regardaient d'un air inquiet.
-
---Ma parole, dit-il en s'arrêtant tout court, je ne sais vraiment que
-faire!
-
---Je suis sûre, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant racontée
-franchement à ces hommes suffirait pour le disculper à leurs yeux.
-
---J'en doute fort, ma chère demoiselle, dit le docteur en branlant la
-tête, je ne pense pas qu'elle doive produire un bon effet sur l'esprit
-de ces gens . . . pas plus que sur ceux d'un grade supérieur. Qu'est-il
-après tout (objecteront-ils)? Un vagabond . . . rien autre chose . . .
-À en juger par les apparences et les considérations du monde, son
-histoire est bien douteuse.
-
---Vous y ajoutez foi, vous, n'est-ce pas? reprit vivement la jeune fille.
-
---Oui, sans doute, j'y ajoute foi, quelque étrange qu'elle soit,
-d'ailleurs, et je peux bien être un grand fou, à cause de cela,
-repartit le docteur. Mais je ne crois pas (comme je vous l'ai dit tout à
-l'heure) que ce soit là le genre d'histoire qui puisse intéresser un
-officier de police un tant soit peu exercé dans l'art de sa profession.
-
---Pourquoi non? demanda Rose.
-
---Pourquoi, ma belle enfant? répliqua le docteur. Parce que,
-considérée sous certains rapports et par ces gens-là surtout, il y a
-bien du louche. Cet enfant ne peut prouver que les circonstances qui sont
-contre lui et pas une de celles qui pourraient être en sa faveur. Les
-agents de police voudront avoir les _si_ et les _pourquoi_ et ne nous
-feront aucune concession, d'abord! . . .. D'après ce qu'il nous a dit
-lui-même, vous voyez qu'il a été avec des voleurs depuis quelque temps
-déjà! Il a été conduit à un bureau de police comme ayant volé le
-mouchoir d'un monsieur; puis, en faisant une commission pour ce même
-monsieur, qui l'a traité avec tous les égards possibles, il est
-entraîné dans un endroit qu'il ne peut décrire et dont il n'a pas la
-moindre idée . . . Maintenant, voilà qu'il prend fantaisie à des
-hommes de l'emmener à Chertsey, malgré lui; on le fait passer par une
-fenêtre, dans l'intention de piller la maison, et, juste au moment où
-il veut donner l'alarme (la seule chose qui eût pu prouver en sa faveur
-s'il l'eût mise à exécution), le sommelier arrive et lui tire un coup
-de pistolet, comme pour l'empêcher d'agir dans son propre intérêt . .
-. A-t-on jamais vu chose pareille?
-
---Je ne dis pas non, reprit Rose souriant de la vivacité du docteur.
-Mais je ne vois en tout cela rien qui démontre que ce pauvre enfant soit
-coupable.
-
---Non, sans doute, repartit le docteur. Grâce à votre sexe, vous ne
-verrez jamais qu'un côté de la question, qu'il soit bien ou mal, et
-c'est toujours celui qui se présente le premier.
-
-Disant cela, le docteur mit ses mains dans ses poches et se promena de
-nouveau de long en large avec plus d'agitation qu'auparavant.
-
---Plus j'y réfléchis, dit-il, et plus j'entrevois les obstacles et les
-difficultés sans nombre que nous aurons à surmonter. Si nous racontons
-à ces hommes la chose telle qu'elle est, je suis certain qu'ils n'y
-ajouteront pas foi; . . . et en supposant même qu'ils finissent plus
-tard par acquitter cet enfant, la publicité qu'ils donneront à cette
-affaire et le doute qui l'enveloppera détruiront tout l'effet de la
-bonne action que vous vous proposez en le tirant de ce mauvais pas.
-
---Comment faire, alors? s'écria Rose. Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi
-a-t-on fait dire à ces hommes de venir?
-
---C'est vrai! dit madame Maylie. Je donnerais tout au monde pour qu'ils
-ne fussent pas venus!
-
---Tout ce qu'il y a de mieux à faire, selon moi, dit M. Losberne se
-laissant tomber sur une chaise de l'air d'un homme qui a perdu tout
-espoir, c'est de payer d'audace, je ne vois plus que ce moyen . . . Notre
-intention est louable, et c'est là une excuse . . . Cet enfant a de
-forts symptômes de fièvre, et n'est pas en état de pouvoir parler,
-voilà déjà une bonne chose. Nous ferons de notre mieux; et si nous ne
-réussissons pas, ce ne sera pas de notre faute! . . . Entrez!
-
---Eh bien! notr'bourgeois, dit Blathers entrant suivi de son compagnon et
-fermant la porte, ceci n'était pas un _coup monté_?
-
---Eh! qu'appelez-vous un _coup monté_? demanda le docteur avec
-impatience.
-
---Nous disons que c'est un _coup monté_, répondit Blathers (s'adressant
-de préférence aux dames, comme s'il eût eu pitié de leur ignorance,
-en même temps qu'il méprisait celle du docteur), quand les domestiques
-de la maison y sont pour quelque chose.
-
---Personne n'a eu le moindre soupçon sur eux en cette circonstance, dit
-madame Maylie.
-
---Je ne dis pas le contraire, répliqua Blathers. Il n'en est pas moins
-vrai qu'ils auraient bien pu en être, cependant.
-
--- . . . A plus forte raison, sachant qu'ils ont la confiance de leurs
-maîtres, reprit Duff.
-
---Nous avons lieu de croire que le coup a été fait par des _pègres de
-la haute_, poursuivit Blathers; nous reconnaissons cela tout de suite au
-genre de travail, qui est de main de maître.
-
---Et un peu soigné, que je dis, ajouta Duff à demi-voix.
-
---Ils étaient deux, continua Blathers; et il n'y a pas de doute qu'ils
-avaient un enfant avec eux . . . C'est bien facile à deviner en voyant
-la fenêtre . . . C'est tout ce que nous pouvons dire pour le présent .
-. . Il nous reste à voir ce petit garçon que vous avez en haut. Si vous
-voulez bien nous y conduire.
-
---Ils prendront bien auparavant un verre de quelque chose? dit le docteur
-enchanté d'avoir trouvé ce moyen de les retarder un peu.
-
---Certainement, dit Rose devinant l'intention de ce dernier. Tout de
-suite, si vous voulez!
-
---Volontiers, Mademoiselle, dit Blathers passant sa main sur ses lèvres.
-Cette sorte de besogne ne laisse pas que d'être fatigante. Ne vous
-dérangez pas pour nous, Mademoiselle. Donnez-nous ce que vous aurez sous
-la main.
-
---Que voulez-vous prendre? demanda le docteur se dirigeant avec Rose vers
-le buffet. Dites votre goût, Messieurs!
-
---Une petite goutte de liqueur, si cela vous est égal, notr'bourgeois,
-dit Blathers. Il ne faisait pas chaud, Madame, quand nous sommes partis
-de Londres, ce matin; et je trouve qu'il n'y a rien de tel qu'un petit
-verre de liqueur pour vous ranimer.
-
-Profitant du moment où madame Maylie disait quelque chose de gracieux en
-réponse à la remarque de ce dernier, le docteur s'esquiva adroitement.
-
-MM. Duff et Blathers se mirent à conter des tours de voleurs et à faire
-valoir leur adresse pour se relever aux yeux de ces dames, qui les
-écoutaient avec complaisance, afin de donner le temps au docteur de tout
-préparer. Enfin M. Losberne parut.
-
---Maintenant, Messieurs, si vous voiliez venir avec moi?
-
---Certainement, dit Blathers. Et les deux officiers de police suivirent
-M. Losberne, qui les conduisit à la chambre d'Olivier, précédés de
-Giles, qui les éclairait.
-
-Olivier avait dormi, mais il avait un redoublement de fièvre et
-paraissait plus mal. Le docteur l'aida à se mettre sur son séant; et
-quand il y fut il regarda les deux étrangers sans paraître savoir où
-il était, ni ce qui se passait autour de lui.
-
---Voici, dit M. Losberne parlant doucement, mais avec assurance
-cependant, voici le jeune garçon qui ayant été blessé par mégarde
-par un fusil à vent en passant sur la propriété de monsieur . . .
-(comment l'appelez-vous donc? . . . qui demeure ici derrière?) est venu
-frapper ici, ce matin, pour demander du secours, et a été indignement
-rudoyé et maltraité par cet individu que vous voyez qui tient la
-chandelle, et qui est cause que la vie de cet enfant est dans le plus
-grand danger, comme je puis l'affirmer en ma qualité de médecin.
-
-MM. Blathers et Duff jetèrent les yeux sur M. Giles, qui, à son tour,
-regarda alternativement les deux officiers de police, le jeune malade et
-le docteur avec l'expression la plus comique d'inquiétude et de crainte.
-
---Vous ne pouvez pas dire le contraire, je pense? poursuivit le docteur
-recouchant doucement Olivier.
-
---Tout ce que j'ai fait a été pour . . . pour le mieux, répondit
-Giles. Je ne suis pas méchant par caractère, je vous assure . . . Et si
-je n'avais pas cru que c'était . . . l'enfant de . . . du . . . des . .
-. je me serais bien gardé de . . .
-
---L'enfant de qui croyez-vous que c'était? demanda M. Duff.
-
---L'enfant d'un des voleurs, répliqua Giles. Ils avaient cer . . . tai
-. . . ne . . . ment un enfant avec eux.
-
---Et maintenant pensez-vous que ce soit le même? demanda Blathers.
-
---Que ce soit le même, quoi? reprit Giles regardant Blathers d'un air
-effaré.
-
---Le même enfant, imbécile! dit Blathers perdant patience.
-
---Je ne saurais vous dire . . . Je ne sais vraiment pas, répondit Giles
-tout décontenancé . . . Je ne pourrais pas l'affirmer.
-
---Que pensez-vous? demanda Blathers.
-
---Je ne sais que penser, répliqua le pauvre Giles. Je ne pense pas que
-ce soit le même enfant, en vérité. Je suis presque certain que ce
-n'est pas lui . . . Vous savez bien vous-même que ça ne peut pas être
-lui.
-
---Est-ce que cet homme a bu? dit Blathers s'adressant au docteur.
-
---Quel fameux butor vous faites, allez! reprit Duff s'adressant à Giles
-de l'air du plus profond dédain.
-
-M. Losberne, qui pendant ce dialogue avait tâté le pouls du malade, se
-leva de sa chaise et dit à ces messieurs de la police que, pour peu
-qu'ils eussent quelque doute à ce sujet, ils ne seraient peut-être pas
-fâchés de passer dans la chambre voisine pour questionner Brittles à
-son tour.
-
-La proposition ayant été goûtée, on fit monter Brittles, qui, par ses
-contradictions sans nombre, ne fit qu'embrouiller davantage l'affaire au
-lieu de l'éclaircir, et qu'ajouter à sa propre mystification. Il dit
-entre autres choses qu'il lui serait impossible de reconnaître l'enfant,
-lors même qu'il serait devant lui en ce moment . . . qu'il avait pensé
-que c'était Olivier, parce que M. Giles l'avait cru lui-même; mais que
-ce dernier venait d'avouer dans la cuisine, il n'y avait pas cinq
-minutes, qu'il commençait à craindre qu'il n'eût été trop prompt.
-
-D'après cette déposition, la question fut de savoir si M. Giles avait
-réellement blessé quelqu'un; et, après examen du second pistolet, il
-se trouva qu'il n'était chargé qu'à poudre avec un peu de bourre, ce
-qui surprit considérablement tout le monde: excepté le docteur, qui en
-avait extrait la balle dix minutes auparavant. Mais celui sur l'esprit de
-qui cette découverte fit le plus d'impression fut M. Giles, qui, après
-avoir été pendant quelques heures tourmenté par la crainte d'avoir
-mortellement blessé un de ses semblables, mordit le mieux du monde à la
-grappe.
-
-Enfin, sans s'occuper davantage d'Olivier, les officiers de police
-laissèrent à la maison le constable de Chertsey et s'en allèrent
-coucher en ville, après avoir promis de revenir le lendemain matin.
-
-Le lendemain matin le bruit courut qu'il y avait, dans la prison de
-Kingston, deux hommes et un petit garçon qu'on avait arrêtés la nuit
-précédente comme étant suspects. En conséquence, MM. Blathers et Duff
-firent route pour Kingston.
-
-Le crime de ces hommes était d'avoir été trouvés endormis contre une
-meule de foin, crime qui, bien qu'il soit énorme sans doute, n'est
-seulement punissable que d'emprisonnement; en ce qu'aux yeux de la loi
-anglaise (cette loi si douce et si bonne pour tous les sujets du roi) il
-n'y a point, dans cette action de _dormir à la belle étoile_, de preuve
-suffisante que ceux qui s'en sont rendus coupables aient pour cela commis
-un vol avec escalade et effraction, et aient, par là même, encouru la
-peine de mort. MM. Blathers et Duff revinrent donc chez madame Maylie
-aussi savants qu'ils en étaient partis.
-
-Enfin, après une conférence assez longue au sujet d'Olivier, il fut
-convenu que madame Maylie et M. Losberne répondraient pour lui dans le
-cas où la justice reviendrait sur cette affaire, et un magistrat des
-environs fut appelé à cet effet pour recevoir leur caution.
-
-Nos deux officiers de police, ayant reçu une couple de guinées pour la
-peine qu'ils s'étaient donnée, s'en retournèrent à Londres, chacun
-avec des opinions toutes différentes au sujet de leur expédition: l'un
-(Duff), après de mûres réflexions, soutenant que la bande de Pett
-était pour quelque chose dans la tentative de vol; et l'autre
-(Blathers), en attribuant tout le mérite au fameux Conkey Chickweed.
-
-Grâce aux soins de madame Maylie, de Rose et du bienveillant M.
-Losberne, Olivier se rétablit peu à peu.
-
-
-
-
-XXXI. --De la vie heureuse qu'Olivier mène avec ses amis.
-
-
-La maladie d'Olivier ayant été d'une nature sérieuse, sa convalescence
-fut longue. Les souffrances que lui causait sa blessure, jointes à une
-fièvre ardente qui dura plus d'un mois, l'avaient épuisé totalement.
-Pénétré des attentions délicates que ses deux hôtesses avaient pour
-lui, il leur en témoignait sa reconnaissance les larmes aux yeux, et il
-leur disait souvent combien il lui tardait d'être rétabli pour faire
-quelque chose pour elles, ne fût-ce que pour leur prouver que leurs
-bienfaits n'étaient point perdus, mais que le pauvre enfant qu'elles
-avaient sauvé de la misère, et peut-être bien de la mort, était tout
-dévoué à leur service.
-
-Et cependant, malgré les bontés de madame Maylie et de Rose, Olivier
-était souvent inquiet. Il semblait éprouver un remords, c'est qu'il
-pensait à M. Brownlow et à cette vieille dame qui l'avaient si bien
-traité pendant sa maladie. Il craignait de passer pour un ingrat aux
-yeux de ses généreux protecteurs: aussi ne fut-il tranquille que
-lorsque M. Losberne lui eut formellement promis de le mener les voir
-aussitôt qu'il serait en état de supporter le voyage. [8]
-
-Olivier fut bientôt rétabli. Il partit en conséquence un beau matin,
-avec M. Losberne, dans la calèche de madame Maylie. Arrivés au pont de
-Chertsey, il devint pâle et jeta un cri perçant.
-
---Eh bien! qu'est-ce qu'il a donc, cet enfant? s'écria le docteur d'un
-ton brusque comme à son ordinaire. Que vois-tu? Que ressens-tu?
-Qu'entends-tu? Voyons, parle!
-
---Cette maison, Monsieur! dit Olivier.
-
---Eh bien! après? Arrêtez, cocher! cria le docteur. Qu'est-ce qu'elle
-a, cette maison, hein! mon garçon?
-
---Les voleurs! . . . La maison où ils m'ont amené! dit tout bas Olivier.
-
-Sans donner le temps au cocher de descendre de son siège, le docteur
-parvint (je ne sais comment) à sertir de la calèche, et courut droit à
-la masure, à la porte de laquelle il frappa à coups redoublés, comme
-un enragé.
-
---Allons! dit un vilain petit bossu ouvrant si brusquement la porte que
-le docteur, qui venait de donner son dernier coup de pied, perdit
-l'équilibre et faillit tomber tout de son long dans le passage,
-qu'est-ce qu'il y a donc?
-
---Ce qu'il y a! s'écria l'autre le prenant au collet sans lui donner le
-temps de se reconnaître; ce qu'il y a! . . . c'est au sujet d'un vol
-avec escalade et effraction: voilà ce qu'il y a! . . .
-
---Alors il y aura un meurtre aussi si vous ne me lâchez pas, reprit
-froidement le petit bossu, entendez-vous.
-
---Oui, je vous entends! répliqua le docteur serrant celui-ci fortement.
-Où est . . . (allons, voilà le nom qui m'échappe maintenant!) où est
-ce coquin de Sikes, vous, voleur?
-
-Le petit bossu regarda le docteur d'un air étonné et indigné tout à
-la fois; et se dégageant adroitement des mains de ce dernier, il se
-retira au fond de la maison en proférant une kyrielle de jurements
-affreux M. Losberne le suivit jusque dans une petite salle obscure sans
-dire une seule parole. Il regarda autour de lui avec quelque inquiétude;
-aucun meuble, aucun objet animé ou inanimé, pas même la place des
-armoires, rien enfin ne répondait à la description qu'Olivier en avait
-faite.
-
---Maintenant, dit le petit bossu, qui avait étudié tous ses mouvements,
-quelle est votre intention en entrant chez moi de cette manière?
-Venez-vous pour me voler ou pour m'assassiner? Lequel des deux?
-
---Avez-vous jamais vu un voleur ou un assassin descendre de calèche pour
-faire son coup, vous, vieux vampire? demanda l'irritable docteur.
-
---Que voulez-vous, alors? demanda le bossu d'un air furieux. Je vous
-engage à sortir au plus vite si vous ne voulez pas qu'il vous arrive
-malheur!
-
---Je m'en irai quand bon me semblera! dit M. Losberne jetant un coup
-d'œil rapide dans une autre petite salle, qui, de même que la
-première, n'avait rien qui ressemblât à la description qu'Olivier
-avait donnée. Je saurai vous retrouver un de ces jours, mon ami!
-
---En vérité! dit en ricanant l'affreux bossu, si jamais vous avez
-besoin de moi, je suis toujours ici. Je n'ai pas vécu ici seul dans cet
-état de folie, depuis plus de vingt-cinq ans, pour que vous veniez
-m'effrayer ainsi. Vous me payerez cela, soyez-en sûr!
-
-Ayant dit ces mots, le hideux petit monstre poussa un cri affreux et se
-mit à danser avec une fureur frénétique.
-
---Ceci est assez drôle! se dit le docteur en lui-même. Il faut que
-l'enfant se soit trompé. Tenez, prenez cela!
-
-En même temps, il tira une pièce de monnaie de sa poche, qu'il jeta au
-bossu, et s'en revint à la calèche. Celui-ci le suivit jusqu'à la
-portière en faisant des imprécations tout le long du chemin; et tandis
-que M. Losberne parlait au cocher, il lança à Olivier un regard si
-furieux que, de nuit aussi bien que de jour, le pauvre enfant y passa
-pendant des mois entiers. Il continua ses imprécations jusqu'à ce que
-le cocher fut remonté sur son siège; et quand la voiture se fut
-éloignée, on eût pu le voir encore d'une certaine distance frapper du
-pied contre terre et s'arracher les cheveux dans un transport de rage.
-
---Je suis un âne! dit le docteur après un long silence. Savais-tu cela,
-Olivier?
-
---Non, Monsieur.
-
---Eh bien! ne l'oublie pas une autre fois!
-
---Oui, je suis un âne! reprit le docteur après un moment de réflexion.
-En supposant que c'eût été la même maison et les mêmes individus,
-que pouvais-je faire seul? . . . Et quand même encore j'aurais eu
-main-forte, je n'aurais fait que me vendre moi-même en divulguant la
-ruse que j'ai dû employer pour étouffer cette affaire. Et cependant
-c'eût été bien fait . . . Je m'enfonce toujours dans quelque bourbier
-en agissant ainsi d'après ma première impulsion, et je n'en retire
-aucun bien.
-
-Le fait est que cet excellent homme n'avait jamais de sa vie agi
-autrement; et que, loin de s'enfoncer dans un bourbier comme il le disait
-lui-même, la nature de l'impulsion qu'il suivait était telle, qu'il
-s'était acquis le respect et l'estime de tous ceux qui le connaissaient.
-
-Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait M. Brownlow, ils
-y allèrent tout droit, sans chercher, et quand la calèche tourna le
-coin de la rue, le cœur de l'enfant battit si fort qu'il pouvait à
-peine respirer.
-
---Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda M. Losberne.
-
---Là! . . . là! Celle-ci! . . . La maison blanche! s'écria Olivier
-mettant vivement la tête à la portière de la voiture. Oh! vite, vite,
-je vous prie! . . . Je sens que j'en mourrai de joie. J'en suis tout
-tremblant.
-
---Patience! patience! dit le bon docteur lui donnant un petit coup sur
-l'épaule. Tu les verras tout à l'heure, et ils seront ravis de te voir
-sain et sauf.
-
---Oh! je crois bien, répliqua Olivier, ils ont été si bons pour moi,
-si vous saviez, Monsieur!
-
-La voiture s'arrêta: car ce n'était point cette maison. Elle avança
-quelques pas et s'arrêta encore. Des larmes de joie s'échappèrent des
-yeux de l'enfant comme il regardait aux fenêtres. Hélas! la maison
-blanche était déserte, et un écriteau portant ces mots: _A louer_,
-était appendu au-dessus de la porte.
-
---Frappez à l'autre porte, cocher! dit M. Losberne passant son bras dans
-celui d'Olivier.
-
---Qu'est devenu M. Brownlow, qui habitait la maison voisine, savez-vous?
-demanda-t-il à la domestique qui vint ouvrir.
-
---Je ne sais pas, répondit celle-ci; mais je vais m'en informer. Elle
-vint bientôt dire que M. Brownlow avait vendu son mobilier, il y avait
-à peu près dix semaines, et qu'il était ensuite parti pour les Indes
-occidentales.
-
---A-t-il emmené avec lui sa femme de charge? demanda M. Losberne après
-avoir réfléchi un instant.
-
---Oui, Monsieur, répondit le domestique. Il a emmené sa femme de charge
-et un monsieur de ses amis . . . Ils sont partis tous trois le même jour.
-
---Alors, droit à la maison, cocher! dit M. Losberne, et ne vous arrêtez
-pour faire rafraîchir vos chevaux que quand nous serons hors de ce
-maudit Londres.
-
---Et le libraire, Monsieur? dit Olivier. Je sais où il demeure . . .
-Allons-y, je vous en prie!
-
---Mon pauvre enfant, reprit le docteur, c'est assez de désappointements
-en un jour. Assez comme cela pour toi et pour moi. Si nous allons chez le
-libraire, je ne doute pas qu'il ne soit mort, ou que sa maison n'ait
-été incendiée, ou bien qu'il n'ait pris la fuite. Non, tout droit au
-logis! Et, conformément à la _première impulsion_ du docteur, ils s'en
-retournèrent à la maison.
-
-Cette circonstance ne produisit pourtant aucun changement dans la
-conduite de ses bienfaiteurs envers lui. Une quinzaine s'était passée
-depuis, et, avec elle les beaux jours étant venus, on se disposa à
-quitter pour quelques mois la maison de Chertsey. En conséquence, ayant
-envoyé chez leur banquier l'argenterie qui avait excité si fort la
-cupidité du juif, et ayant laissé Giles et un autre domestique à la
-maison pour en prendre soin pendant leur absence, nos deux dames
-partirent pour leur maison de campagne, à quelques lieues de là,
-emmenant Olivier avec elles.
-
-C'était une campagne charmante que celle où ils s'étaient retirés; et
-Olivier, peu accoutumé à un séjour aussi délicieux, semblait
-commencer une nouvelle vie.
-
-Chaque matin, il se rendait près de l'église chez un vieillard en
-cheveux blancs, qui lui apprenait à lire et à écrire, et qui se
-donnait vraiment tant de peine qu'Olivier ne pouvait jamais trop faire
-pour le contenter. Ensuite il faisait un tour de promenade avec ses
-bienfaitrices; et si l'on s'asseyait pour faire une lecture, il écoutait
-avec une si grande attention, que la nuit eût pu venir qu'il ne s'en
-serait pas aperçu. Après cela, c'était sa leçon qu'il fallait
-préparer pour le lendemain; et alors il s'enfermait dans une petite
-salle qui donnait sur le jardin, et il étudiait jusqu'au soir, où on
-faisait une seconde promenade.
-
-Tous les jours, dès six heures du matin, il était sur pied, parcourant
-les champs et cueillant des fleurs dont il faisait des bouquets qu'il
-mettait sur la table, à l'heure du déjeuner. Il rapportait aussi du
-mouron pour les oiseaux de mademoiselle Maylie, et en décorait les cages
-avec un soin tout particulier. Quand il avait fini, il y avait
-ordinairement quelque petite commission à faire dans le village, quelque
-acte de charité à exécuter de la part de ces dames. Ou bien il
-s'amusait dans le jardin à cultiver les plantes que le clerc du village,
-qui était jardinier, lui avait appris à connaître; et sur ces
-entrefaites, arrivait mademoiselle Rose, qui ne manquait jamais de le
-complimenter sur tout ce qu'il avait fait, et qui l'en récompensait
-toujours par un gracieux sourire.
-
-C'est ainsi que trois mois se passèrent: trois mois de félicité pour
-Olivier, dont la vie n'avait été jusqu'alors qu'une suite continuelle
-de chagrins et de tourments.
-
-
-
-
-XXXII. --Un incident imprévu vient troubler le bonheur de nos trois amis.
-
-
-L'été succéda bientôt au printemps; et la campagne, qu'Olivier avait
-trouvée si belle à son arrivée au village, déployait alors ses
-richesses et se montrait dans toute sa beauté. La terre avait revêtu
-son manteau de verdure et exhalait ses plus doux parfums.
-
-Un soir qu'ils venaient de faire une promenade plus longue que de
-coutume, Rose, qui avait été enjouée tout le long du chemin, s'assit
-à son piano. Après avoir promené machinalement ses doigts sur le
-clavier pendant quelque temps, elle joua un air langoureux, et madame
-Maylie crut l'entendre sangloter.
-
---Rose! . . . ma bonne amie! dit cette dame.
-
-La jeune fille garda le silence, mais joua un peu plus vite, comme si la
-voix de la bonne dame l'eût tirée d'une pénible rêverie.
-
---Rose! ma bien-aimée! s'écria celle-ci se levant précipitamment de sa
-chaise et s'approchant de la jeune fille: qu'as-tu? Ton visage est
-baigné de pleurs! . . . Dis-moi, qui a pu te faire de la peine?
-
---Rien, ma tante, je vous assure, dit Rose. Je ne sais pas en vérité ce
-que j'ai; mais je me sens si abattue ce soir!
-
---Serais-tu malade, mon ange? demanda madame Maylie.
-
---Oh! non, je ne suis pas malade? répondit Rose en frissonnant somme si
-un froid mortel l'eût saisie tout à coup. Du moins ce ne sera rien. Je
-serai mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.
-
-Olivier ferma bien vite la croisée; et la jeune fille, faisant tous ses
-efforts pour surmonter le sentiment qui l'agitait, essaya de jouer un air
-plus gai. Mais à peine ses doigts eurent-ils effleuré les touches,
-qu'elle ne put se contenir, et se couvrant le visage de ses deux mains,
-elle alla s'asseoir sur le sofa et donna un libre cours à ses larmes.
-
---Ma chère enfant! s'écria madame Maylie, je ne t'ai jamais vue ainsi!
-
---J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne pas vous alarmer, dit Rose; mais
-c'est plus fort que moi, ma tante; je crois vraiment que je suis malade.
-
-Elle l'était en effet; car, lorsqu'on eut apporté de la lumière, ils
-s'aperçurent qu'elle était pâle comme la mort. Il y avait dans ses
-traits si doux et si réguliers quelque chose de hagard qu'on n'y avait
-jamais vu auparavant. En moins de rien, son visage devint pourpre et ses
-yeux bleus se couvrirent d'un nuage. Quelques minutes encore et elle
-était pâle à faire peur.
-
-Olivier, qui, pendant tout ce temps, avait observé madame Maylie avec la
-plus scrupuleuse attention, remarqua que ces étranges symptômes
-l'avaient alarmée, et il en fut lui-même effrayé. Mais, voyant qu'elle
-cherchait à cacher son trouble, en affectant un air calme, il fit de
-même; de sorte que, lorsqu'à l'instigation de sa tante, Rose les quitta
-pour aller se coucher, elle était plus gaie et paraissait être beaucoup
-mieux. Elle leur dit même qu'elle était certaine de s'éveiller le
-lendemain matin en parfaite santé.
-
---J'espère qu'il n'y a rien de sérieux, n'est-ce pas, Madame? dit
-Olivier quand madame Maylie rentra dans la salle, Mademoiselle Maylie n'a
-pas l'air de se bien porter, ce soir; mais . . .
-
-La bonne dame lui fit signe de ne point parler; et, s'asseyant dans un
-coin, elle demeura silencieuse pendant quelque temps. Enfin elle dit
-d'une voix tremblante:
-
---J'espère que non, Olivier. J'ai été très heureuse avec elle depuis
-quelques années . . . trop heureuse peut-être, et il se pourrait bien
-qu'il m'arrivât quelque malheur . . . Non pas que je veuille dire que ce
-soit ici le cas!
-
---Quel malheur, Madame? demanda Olivier.
-
---Celui de perdre cette chère enfant, qui a fait si longtemps ma joie et
-mon bonheur, dit celle-ci d'une voix entrecoupée.
-
---A Dieu ne plaise! s'écria vivement Olivier.
-
---Que sa sainte volonté soit faite! reprit la dame en se tordant les
-mains.
-
---Assurément nous ne sommes pas menacés d'un si grand malheur! dit
-Olivier. Il n'y a pas encore deux heures qu'elle était si bien portante!
-
-Les craintes de madame Maylie n'étaient que trop fondées, et ce qu'elle
-avait prédit arriva. Le lendemain matin les premiers symptômes d'une
-maladie dangereuse s'étaient déclarés chez Rose.
-
---Il faut nous dépêcher, Olivier, et ne pas perdre notre temps à nous
-affliger inutilement, dit madame Maylie passant son doigt sur ses
-lèvres. M. Losberne doit recevoir cette lettre le plus tôt possible. Il
-faut donc la porter au bourg voisin, à quatre milles d'ici tout au plus,
-par la traverse; et de là, l'envoyer à Chertsey par un exprès à qui
-vous recommanderez d'aller à franc étrier. Les gens de l'auberge s'en
-chargeront, et je m'en rapporte à vous du soin de la voir partir.
-
-Olivier ne put répondre, tant il était impatient de s'éloigner au plus
-vite.
-
---En voici une autre, reprit madame Maylie d'un air pensif; mais je ne
-sais vraiment pas si je ne ferais pas mieux d'attendre que le docteur
-m'ait dit ce qu'il pense de Rose . . . Je ne voudrais l'envoyer que dans
-le cas où il y aurait du danger.
-
---Est-ce aussi pour Chertsey, Madame? demanda Olivier tendant sa main
-tremblante pour recevoir la lettre, impatient qu'il était de s'acquitter
-de sa commission.
-
---Non, reprit la dame en la lui donnant machinalement.
-
-Olivier jeta un coup d'œil sur l'adresse, et vit qu'elle était pour M.
-Henri Maylie, chez un monsieur dont il ne put déchiffrer ni le nom ni la
-demeure.
-
---Voulez-vous qu'elle parte, Madame? demanda Olivier plus impatient que
-jamais.
-
---Je pense que je ferai mieux d'attendre jusqu'à demain, dit madame
-Maylie en la reprenant.
-
-Ayant dit cela, elle donna sa bourse à Olivier; il s'élança hors de la
-salle sans prendre congé de sa bienfaitrice.
-
-Courant à travers champs autant que ses forces le lui permirent, tantôt
-caché par le blé à haute tige qui s'élevait des deux côtés du
-chemin, tantôt au milieu d'une plaine où des hommes étaient occupés
-à faucher et à faner, et ne s'arrêtant que pour reprendre haleine, il
-arriva enfin couvert de sueur et de poussière sur la place du marché de
-l'endroit.
-
-Son premier soin fut de chercher l'auberge dont madame Maylie lui avait
-parlé. Il regarda de tous côtés. Une brasserie peinte en rouge se
-présenta d'abord à ses regards, puis l'Hôtel-de-Ville peint en jaune,
-puis enfin une auberge ayant pour enseigne: _Au roi Georges_. Il y entra
-incontinent.
-
-Il s'adressa à un postillon qui flânait sous la porte-cochère, et qui,
-après s'être fait expliquer la nature du message qui amenait Olivier,
-le renvoya au garçon d'écurie, qui, après même explication, le
-renvoya au maître de poste, qui, adossé contre la pompe, près de la
-porte de l'écurie, s'amusait à promener dans sa bouche un cure-dents
-d'argent. Ce dernier prit la lettre des mains de l'enfant, et se dirigea
-nonchalamment vers le bureau pour prendre connaissance de l'adresse (ce
-qui exigea encore assez de temps). Ensuite, quand il en fut venu à bout
-et qu'il se fut fait payer d'avance, il fit seller un cheval et donna
-ordre à un postillon de s'apprêter, ce qui fut l'affaire de près d'un
-quart d'heure, pendant lequel temps Olivier, qui était sur les épines,
-fut tenté vingt fois de sauter sur le cheval et de courir à bride
-abattue jusqu'au prochain relais.
-
-A la fin cependant tout fut prêt; et Olivier ayant bien recommandé au
-postillon de faire le plus de diligence qu'il lui serait possible,
-celui-ci partit d'un seul trait et fut en moins de rien à l'extrémité
-opposée du bourg.
-
-Ce n'était pas peu de chose pour Olivier d'avoir la certitude que la
-jeune fille allait recevoir de prompts secours, et qu'il n'y avait point
-eu de temps de perdu. Il venait de quitter la cour de l'auberge, le cœur
-moins oppressé, et il tournait le coin de la porte-cochère en courant,
-lorsqu'il se jeta dans les jambes d'un homme en manteau qui entrait dans
-l'auberge.
-
---Qu'est-ce là? dit l'homme reculant tout à coup à la vue de l'enfant.
-
---Je vous demande pardon, Monsieur, dit celui-ci, j'étais pressé de
-m'en retourner à la maison et je ne vous voyais pas.
-
---Malédiction! murmura l'homme entre ses dents en lançant à Olivier un
-regard furieux. Est-il possible! . . . Je crois que, s'il était mort, il
-sortirait exprès de la tombe pour se trouver sur mon chemin!
-
---Je suis bien fâché, Monsieur, en vérité, balbutia Olivier effrayé
-de la manière avec laquelle l'étranger le regardait. Vous ai-je fait
-mal?
-
---Malédiction! murmura de nouveau celui-ci entre ses dents. Si j'avais
-seulement eu le courage de dire un mot, il y a longtemps que j'en serais
-débarrassé? Que l'enfer te confonde, toi, petit diable! Que fais-tu ici?
-
-Disant cela, il grinça des dents, ferma les poings, et avançant sur
-Olivier, comme pour le frapper, il tomba à la renverse, écumant de rage
-et se débattant comme un furieux.
-
-Il l'eut bientôt oublié cependant; car lorsqu'il fut arrivé à la
-maison, des choses plus sérieuses occupèrent son esprit et
-détournèrent son attention de ce qui lui était personnel.
-
-Rose était plus mal; la fièvre avait redoublé, et, avant la nuit, elle
-eut le délire. Le chirurgien de l'endroit ne la quitta pas d'un seul
-instant. À peine l'eut-il vue que, prenant madame Maylie en particulier,
-il lui avait déclaré que sa maladie était des plus graves, et que ce
-serait un miracle si sa nièce en réchappait.
-
-Le lendemain matin, tout se passa en silence dans l'intérieur de la
-maison. On se parlait tout bas; des femmes et des enfants se montraient
-de temps en temps à la grille, et s'en retournaient les larmes aux yeux.
-Toute la journée, et même assez longtemps après le coucher du soleil,
-Olivier se promena dans le jardin, levant les yeux à chaque instant vers
-la fenêtre de la chambre de la malade. Il lui semblait, d'après la
-tristesse du lieu, que la mort devait être là, et il en frissonnait
-d'horreur.
-
-Il était tard le soir quand M. Losberne arriva.
-
---C'est un grand malheur, dit-il en se tournant de côté. Si jeune et si
-aimable! . . . Mais il y a bien peu d'espoir!
-
-Pendant plusieurs jours, la mort semblait habiter cette maison, tant elle
-était triste et morne; le silence le plus profond y régnait; la douleur
-se peignait sur tous les visages. Un soir madame Maylie et Olivier
-étaient assis dans le salon, lorsqu'ils furent tirés de leur rêverie
-par le bruit des pas d'une personne qui approchait. Ils se
-précipitèrent involontairement vers la porte, au moment où M. Losberne
-entra.
-
---Et Rose? s'écria madame Maylie. Dites-moi, je vous en supplie! . . .
-Je suis préparée à tout! Je ne puis vivre plus longtemps dans cette
-affreuse incertitude! Parlez! . . . au nom du ciel, parlez!
-
---Calmez-vous, ma chère dame, dit le docteur la prenant par le bras,
-calmez-vous, je vous prie.
-
---Pour l'amour de Dieu, laissez-moi! dit madame Maylie d'une voix
-étouffée. Rose! . . . ma chère enfant! elle est morte! Elle se meurt!
-
---Non! s'écria le docteur avec force. Dieu, qui est la bonté même,
-permet qu'elle vive encore de longues années, pour notre bonheur à tous.
-
-La bonne dame tomba à genoux, et essaya de joindre les mains en signe
-d'actions de grâces; mais le courage qui l'avait soutenue si longtemps
-l'ayant abandonnée, elle s'évanouit entre les bras de son vieil ami.
-
-
-
-
-XXXIII. --Un nouveau personnage est introduit sur la scène. --Encore une
-aventure qui survient à Olivier.
-
-
-C'était vraiment plus de bonheur qu'Olivier n'en pouvait supporter.
-Etourdi et stupéfait à cette nouvelle inattendue, il ne pouvait ni
-pleurer, ni parler, ni même se tenir en place. À peine s'il pouvait se
-rendre compte à lui-même de ce qui s'était passé. Ce ne fut qu'après
-avoir fait une longue course dans les champs, que l'air frais du soir le
-rappela à ses sens et qu'il versa un torrent de larmes.
-
-La nuit était déjà avancée et il s'en revenait à la maison, chargé
-de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin particulier pour orner la
-chambre de la malade, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture qui
-s'avançait rapidement derrière lui. Il se retourna, et vit une chaise
-de poste attelée de deux chevaux qui couraient au galop. Comme la route
-en cet endroit était étroite, il se rangea de côté pour laisser
-passer la voiture.
-
-Quand elle fut en face de lui, il entrevit un homme en bonnet de coton,
-dont les traits ne lui étaient pas inconnus, bien qu'il n'eût pas eu le
-temps de le reconnaître. En moins d'une seconde, l'homme au bonnet de
-coton mit la tête à la portière, et d'une voix de stentor cria au
-postillon d'arrêter (ce qui n'était pas chose facile de la manière
-dont les chevaux étaient lancés). À la fin cependant, ce dernier en
-étant venu à bout non sans peine, l'homme au bonnet de coton mit de
-nouveau la tête à la portière et appela Olivier par son nom.
-
---Ohé! monsieur Olivier! monsieur Olivier! mademoiselle Rose comment
-va-t-elle?
-
---Est-ce vous, Giles? cria Olivier courant à la voiture.
-
-Giles se préparait à répondre, car le gland du bonnet de coton se
-montra derechef à la portière; mais il en fut empêché par un jeune
-homme qui le fit rasseoir brusquement, et qui, adressant à son tour la
-parole à Olivier:
-
---En un mot, lui dit-il, mieux ou pire?
-
---Mieux! . . . beaucoup mieux! répondit vivement Olivier.
-
---Dieu soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes bien sûr?
-
---Oui, Monsieur, répliqua Olivier. Le changement s'est opéré il y a
-quelques heures . . . M. Losberne affirme qu'elle est hors de danger.
-
-Sans en dire davantage, le jeune homme ouvrit la portière, s'élança
-hors de la voiture, et prenant brusquement Olivier par le _bras_, il le
-tira en particulier.
-
---Vous êtes certain de ce que vous dites, n'est-ce pas, mon ami?
-demanda-t-il d'une voix tremblante. Vous ne voudriez pas me tromper en me
-donnant un espoir qui ne devrait pas se réaliser, n'est-il pas vrai?
-
---Oh! certainement non, Monsieur! répliqua Olivier. Je ne le ferais pas
-pour tout au monde, vous pouvez m'en croire! . . .. Voici les propres
-paroles de M. Losberne: _Elle vivra encore longtemps pour notre bonheur
-à tous!_ . . . J'étais présent quand il a dit cela à madame Maylie.
-
-Des larmes d'attendrissement s'échappèrent des yeux de l'enfant au
-souvenir de cette scène touchante (le commencement de tant de bonheur),
-et le jeune homme lui-même, se tournant de côté pour cacher son
-émotion, garda quelque temps le silence.
-
-Pendant tout ce temps, Giles, assis sur le marchepied de la voiture, ses
-coudes appuyés sur ses genoux, essuyait ses larmes avec un mouchoir de
-coton bleu parsemé de points blancs. À en juger par les yeux rouges de
-ce fidèle serviteur, son émotion n'était rien moins que feinte.
-
---Vous n'avez qu'à remonter dans la chaise de poste, Giles, et aller
-tout droit chez ma mère, dit le jeune homme; . . . je préfère marcher
-un peu pour me préparer à la voir . . .. Vous lui direz que je viens
-tout doucement.
-
---Je vous serais obligé, monsieur Henri, dit Giles donnant le dernier
-poli à son visage avec son mouchoir, je vous . . . serais . . . bien
-obligé si vous vouliez charger le postillon de ce message . . . Je pense
-qu'il n'est pas _convenable_ que je paraisse ainsi devant les servantes.
-Si elles me voyaient en cet état, je perdrais toute mon autorité sur
-elles.
-
---Eh bien! reprit Henri Maylie en souriant, faites comme il vous plaira.
-Qu'il aille devant avec les valises . . . et vous, suivez-nous, si vous
-voulez . . . Seulement je vous engage à changer de coiffure, si vous ne
-voulez pas qu'on vous prenne pour un fou.
-
-Giles, se rappelant qu'il avait son bonnet de coton sur la tête, le
-fourra bien vite dans sa poche, et prenant son chapeau, qui était dans
-la voiture, il s'en alla aussitôt. Le postillon se remit en route, et M.
-Maylie, Olivier, ainsi que Giles, suivirent tout doucement.
-
-Tout en marchant, Olivier jetait de temps en temps un coup d'œil sur le
-nouveau venu. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il était
-de moyenne taille; il y avait un air de franchise et de bonté sur son
-visage, qui d'ailleurs était noble et régulier; ses manières étaient
-aisées et prévenantes tout à la fois. Malgré la différence qui
-existe entre la jeunesse et la vieillesse, il ressemblait tellement à
-madame Maylie, qu'Olivier eût pu aisément deviner qu'il était le fils
-de cette dame, lors même que celui-ci n'aurait point parlé d'elle en
-cette qualité.
-
-Il tardait à madame Maylie de voir son fils, au moment où celui-ci
-ouvrit la porte de la salle; et l'entrevue fut des plus touchantes.
-
---Bonne mère! dit le jeune homme, pourquoi ne m'avoir pas écrit plus
-tôt?
-
---J'avais écrit, reprit madame Maylie; mais, réflexion faite, j'ai cru
-qu'il serait plus prudent de n'envoyer la lettre qu'après avoir vu M.
-Losberne.
-
---Mais pourquoi, dit le jeune homme, pourquoi attendre au dernier moment?
-Si Rose fût . . . (je n'ose prononcer ce mot), si cette maladie s'était
-terminée différemment, ne vous seriez-vous pas reproché toute la vie
-votre silence? . . . Et moi, aurais-je jamais pu être heureux à
-l'avenir?
-
---S'il en eût été ainsi, répliqua madame Maylie, vos espérances
-eussent été entièrement détruites; et je ne sache pas que votre
-arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard eût été de bien
-grande importance.
-
---Qui peut en douter, ma mère? reprit le jeune homme . . . Vous savez
-combien je l'aime . . . Vous devez le savoir.
-
---Sans doute, repartit madame Maylie. Je sais fort bien qu'elle mérite
-l'amour le plus pur et le plus constant, un amour durable, cimenté par
-la plus solide amitié. Si je ne savais pas qu'un changement de conduite,
-de la part de celui qu'elle aimerait, dût briser son cœur, je ne
-trouverais pas ma tâche si difficile à remplir, et je n'éprouverais
-pas ce combat intérieur, quand je fais en sorte d'agir le plus
-consciencieusement possible en cette circonstance.
-
---Ceci n'est pas bien, ma mère! répliqua Henri. Supposez-vous donc que
-je sois si enfant, que je ne connaisse pas mon propre cœur, ou que je
-puisse me méprendre sur la nature de mes sentiments?
-
---Je pense, mon cher Henri, dit la bonne dame posant sa main sur
-l'épaule de son fils, que la jeunesse est sujette à des impulsions
-généreuses du cœur qui ne durent pas, et qu'il est certains sentiments
-qui, pour être partagés, n'en deviennent que plus passagers. Je sais en
-outre, poursuivit-elle en regardant fixement le jeune homme, qu'une femme
-qui peut rougir de sa naissance (bien qu'il n'y ait rien de sa faute) est
-exposée, ainsi que ses enfants, aux sarcasmes des sots; que son mari,
-quelque généreux qu'il soit d'ailleurs, peut un jour se repentir de
-l'avoir épousée dans un moment d'enthousiasme, et elle s'apercevoir de
-son indifférence et en mourir de douleur.
-
---Celui qui se conduirait ainsi serait indigne de porter le nom d'homme!
-s'écria Henri. Ce serait un brutal.
-
---C'est ainsi que vous pensez maintenant, Henri? dit la dame.
-
---Et que je penserai toujours, reprit le jeune homme. Tout ce que j'ai
-souffert depuis deux jours m'arrache l'aveu sincère d'une passion qui ne
-date pas d'hier, et que je n'ai pas conçue légèrement, vous le savez
-vous-même. Mes pensées, mes espérances, mon avenir, tout est en elle .
-. . Je ne vois rien au-delà de Rose. Si vous mettez un obstacle à mes
-désirs, vous m'ôtez la paix et le bonheur. Pensez-y sérieusement, ma
-mère, et connaissez mieux mes sentiments.
-
---Henri, reprit madame Maylie, c'est justement parce que je les connais
-que je ne voudrais pas qu'ils fussent froissés. Mais nous en avons assez
-dit sur ce sujet.
-
---Que Rose se prononce elle-même! dit Henri. Votre intention n'est pas
-de vous opposer à mes vœux, n'est-ce pas?
-
---Non, sans doute, repartit la bonne dame; mais réfléchissez-y
-vous-même.
-
---J'y ai réfléchi depuis des années, mes sentiments seront toujours
-les mêmes, répliqua Henri avec impatience, et pourquoi tarderais-je à
-me déclarer? Quel avantage en retirerais-je? Je n'en vois aucun. Non,
-avant que je quitte cette maison il faut que Rose m'entende!
-
---Elle vous entendra, dit madame Maylie se disposant à quitter la place.
-
---Où allez-vous donc, ma mère?
-
---Je m'en vais rejoindre Rose. Au revoir!
-
---Je vous reverrai ce soir? demanda vivement Henri.
-
---Tout à l'heure, répondit sa mère, quand j'aurai parlé à notre
-jeune malade.
-
---Vous lui direz que je suis ici? dit Henri.
-
---Sans doute, reprit la bonne dame.
-
---Dites-lui aussi combien j'ai été inquiet . . . combien j'ai souffert
-de la savoir malade . . . et comme il me tarde de la voir. Vous ferez
-cela pour l'amour de moi, n'est-ce pas, bonne mère?
-
---Oui, dit madame Maylie; je lui dirai tout cela. Ayant dit ces mots,
-elle pressa tendrement la main de son fils et disparut.
-
-Pendant ce dialogue entre le fils et la mère; M. Losberne et Olivier
-s'étaient tenus à l'écart, à l'extrémité opposée de la salle. Le
-premier alors s'avançant vers Henri, lui tendit la main, et après
-maintes salutations de part et d'autre, le docteur, en réponse aux
-questions multipliées du jeune homme, lui donna un détail exact des
-progrès de la maladie de Rose et de l'heureux changement qui s'était
-opéré dans la soirée; ce qui s'accordait parfaitement avec ce
-qu'Olivier lui avait dit en chemin.
-
---Avez-vous tiré quelque chose d'extraordinaire depuis peu, Giles?
-demanda le docteur se tournant vers ce dernier, qui, tout en s'occupant
-de défaire des malles, prêtait une oreille attentive à ce qu'on disait
-de sa jeune maîtresse.
-
---Non, Monsieur, répondit Giles rougissant jusque dans le blanc des yeux.
-
---Et n'avez-vous mis la main sur aucun voleur? ajouta le docteur avec
-malice.
-
---Du tout, Monsieur, reprit Giles avec beaucoup de gravité.
-
---J'en suis vraiment fâché, repartit le docteur. Vous vous acquittez si
-bien de ces sortes de choses! . . . Et Brittles, comment va-t-il?
-
---Le jeune homme se porte très bien, Dieu merci! répliqua Giles
-reprenant son air de protecteur. Il m'a chargé de vous présenter ses
-civilités respectueuses.
-
---Fort bien! dit M. Losberne. À propos, Giles! en vous voyant cela me
-rappelle que la veille du jour où l'on m'a dépêché un courrier pour
-venir en toute hâte auprès de mademoiselle Rose, je me suis acquitté
-pour votre maîtresse d'une petite commission en votre faveur.
-Voulez-vous venir ici un instant, que je vous dise un mot en particulier?
-
-Giles s'avança vers l'embrasure de la fenêtre d'un air important et
-étonné tout à la fois, et, après avoir eu avec le docteur une petite
-conférence à voix basse qu'il termina par un grand nombre de
-courbettes, il se retira avec une aisance peu commune. Le sujet de cette
-conférence ne fut point connu au salon, mais on en fut instruit à la
-cuisine; car M. Giles s'y rendit tout droit, et s'étant fait apporter un
-pot de bière et des verres, il annonça avec un air de bienveillante
-dignité qui produisit le plus grand effet, qu'en considération de sa
-belle conduite lors de la tentative de vol, il avait plu à sa maîtresse
-de déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq livres
-sterling en son nom à lui et pour son propre compte.
-
-Le reste de la soirée se passa gaiement au salon, car M. Losberne était
-de bonne humeur; et, bien que Henri Maylie fût pensif et en même temps
-très fatigué, il ne put tenir contre les saillies et les bons mots du
-docteur, qui raconta plusieurs anecdotes au sujet de sa profession, et
-qui fit des plaisanteries sans nombre, toutes plus drôles les unes que
-les autres: de sorte qu'Olivier, qui n'avait jamais entendu rien de
-semblable, ne put s'empêcher de rire aux éclats, à la grande
-satisfaction du docteur, qui riait lui-même à gorge déployée des
-farces qu'il débitait, et que cette folle gaieté gagna bientôt Henri
-Maylie, qui suivit leur exemple.
-
-Le lendemain matin, Olivier se leva plus frais et plus dispos, et il
-vaqua à ses occupations ordinaires avec plus de plaisir et de courage
-qu'il ne l'avait fait les jours précédents.
-
-Une chose digne de remarque et qui n'échappa point à Olivier, c'est
-qu'il n'était plus seul dans ses excursions matinales. Dès la première
-fois qu'Henri Maylie l'eut vu revenir à la maison chargé de bouquets,
-il s'était pris tout à coup d'une telle passion pour les fleurs, et il
-les assemblait avec tant de goût, qu'il eut bientôt surpassé dans cet
-art son jeune compagnon. Mais, si Olivier était en arrière quant à
-cela, il savait mieux où trouver les plus belles, et chaque matin nos
-deux amis parcouraient la plaine et ne revenaient jamais les mains vides
-à la maison. Quand parfois, pour respirer un air plus pur, Rose laissait
-sa fenêtre entrouverte, on eût pu apercevoir à l'intérieur, dans un
-vase rempli d'eau, un joli petit bouquet dont les fleurs étaient
-artistement mélangées. Un bouquet nouveau succédait chaque jour à
-celui de la veille, qu'on gardait bien précieusement, quoiqu'il fût
-fané, et Olivier remarqua que chaque fois que M. Losberne se promenait
-dans le jardin, il ne manquait jamais de lever les yeux vers la fenêtre
-sur laquelle était le petit vase, et qu'alors il branlait la tête de la
-manière la plus expressive. Cependant Rose se rétablissait et
-recouvrait ses forces de jour en jour.
-
-Quoique la jeune convalescente ne fût pas encore en état de quitter la
-chambre, et que les promenades accoutumées du soir n'eussent plus lieu
-que très rarement, Olivier n'en trouvait pas pour cela le temps long. Il
-redoubla d'assiduité auprès du bon vieillard, qui lui donnait des
-leçons, et il travailla avec tant d'ardeur qu'il fut lui-même étonné
-des progrès rapides qu'il fit. C'est pendant qu'il poursuivait ainsi le
-cours de ces études, qu'il fut grandement alarmé par un incident
-imprévu.
-
-La petite salle qui lui servait de cabinet d'étude était située au
-rez-de-chaussée, sur le derrière de la maison. Elle était éclairée
-par une fenêtre à treillage autour de laquelle s'entrelaçaient le
-chèvrefeuille et le jasmin, qui répandaient à l'intérieur un parfum
-délicieux. Elle avait vue sur un jardin correspondant par un guichet
-avec un petit clos au bout duquel étaient de verts bocages et des
-prairies émaillées de fleurs. Comme il n'y avait point d'habitation
-tout près dans cette direction, la perspective en était immense.
-
-Un soir que les premières ombres de la nuit commençaient à couvrir la
-terre, Olivier était assis à une table auprès de la fenêtre de son
-cabinet, les yeux fixés sur ses livres. Comme il avait fait ce jour-là
-une chaleur excessive, et qu'il avait lui-même beaucoup travaillé, il
-s'assoupit par degrés et s'endormit insensiblement.
-
-Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite salle d'étude
-avec ses livres posés sur une table devant lui, et qu'un doux zéphyr
-agitait le feuillage au-dehors; cependant il dormait. Tout à coup la
-scène changea, l'air devint plus épais, et il se crut de nouveau dans
-la maison du juif, où le hideux vieillard, de sa place accoutumée, au
-coin de la cheminée, le montrait du doigt en parlant tout bas à un
-autre individu assis à côté de lui, et qui tournait le dos à l'enfant.
-
---Chut! disait Fagin; c'est bien lui! allons-nous-en!
-
---Lui! répliqua l'autre, pensez-vous que je ne le reconnaisse pas? S'il
-se trouvait au milieu d'une foule de démons qui prissent la même forme
-et la même figure, il y aurait quelque chose qui me le ferait découvrir
-parmi eux tous. S'il était à cinquante pieds sous terre et que le
-hasard me conduisît sur sa tombe, je saurais bien qu'il est enterré
-là, bien qu'il n'y eût rien pour me l'indiquer. Que la foudre l'écrase!
-
-Il semblait y avoir tant de haine dans les paroles de cet homme,
-qu'Olivier s'éveilla en sursaut et tressaillit d'épouvante.
-
-Grand Dieu! là, là . . . à sa fenêtre, tout près de lui . . . si
-près qu'ils auraient pu le toucher avant qu'il eût eu le temps de se
-sauver, il aperçut le juif qui le regardait! . . . Son regard perçant
-rencontra le sien . . . et à côté de l'affreux vieillard . . . à
-cette même fenêtre, pâle de rage ou de frayeur, ou peut-être des
-deux, était ce même homme qui lui avait parlé si brusquement à la
-porte de l'auberge.
-
-En moins de rien ils disparurent aussi vite que l'éclair; mais ils
-l'avaient reconnu et lui de même, et leurs regards étaient restés
-gravés dans sa mémoire aussi profondément que sur la pierre. D'abord
-il resta pétrifié un instant; puis, sautant par la fenêtre dans le
-jardin, il donna l'alarme en jetant de grands cris.
-
-
-
-
-XXXIV. --Résultat peu satisfaisant de l'aventure d'Olivier. --Entretien
-de quelque importance entre Henri Maylie et mademoiselle Rose.
-
-
-Lorsque les commensaux du logis, attirés par les cris d'Olivier, furent
-arrivés en toute hâte dans le jardin, ils trouvèrent ce pauvre enfant
-pâle et agité montrant du doigt la prairie, derrière la maison, et
-ayant à peine la force d'articuler ces mots:
-
---Le juif! le juif!
-
-Giles ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire; mais Henri Maylie,
-à qui sa mère avait raconté l'histoire d'Olivier, fut bien vite au
-fait.
-
---Quel chemin a-t-il pris? demanda-t-il, s'armant d'un gros bâton qui
-était dans un coin.
-
---Par là! dit Olivier montrant du doigt la direction que les deux hommes
-avaient prise. Je les ai perdus de vue à l'instant.
-
---Alors, ils sont dans le fossé, reprit Henri. Suivez-moi d'aussi près
-que vous pourrez. Ayant dit cela, il sauta par-dessus la haie, et courant
-d'une telle vitesse que les autres eurent beaucoup de peine à marcher
-sur ses traces.
-
-Giles suivit du mieux qu'il put, ainsi fit Olivier; et M. Losberne, qui
-était allé faire une promenade dans les champs, venant à rentrer sur
-ces entrefaites, sauta par-dessus la haie comme avaient fait les trois
-autres, et, se relevant avec plus d'agilité qu'on ne l'aurait cru, les
-suivit d'assez près les appelant tout le long du chemin pour savoir la
-cause de leur excursion.
-
-Ils coururent ainsi d'un seul trait jusqu'à l'angle d'un champ indiqué
-par Olivier. Alors Henri Maylie, qui était arrivé le premier, s'étant
-mis à visiter le fossé et la haie, les autres le rejoignirent pendant
-ce temps, et Olivier put expliquer à M. Losberne le motif de cette
-poursuite.
-
-Leurs recherches furent inutiles; ils n'aperçurent même pas les traces
-des pas des deux fugitifs. Ils se trouvaient alors sur le sommet d'une
-colline qui dominait la plaine à trois ou quatre milles à la ronde. Le
-village était dans le fond à gauche; mais en supposant que les deux
-hommes eussent voulu s'y réfugier, il leur eût fallu faire en rase
-campagne un circuit qu'il leur avait été impossible de parcourir en si
-peu de temps. Il y avait bien un petit bois qui bordait la prairie dans
-une autre direction; mais ils n'avaient pu y arriver par la même raison.
-
---Il faut que ce soit un rêve; Olivier! dit Henri Maylie prenant
-celui-ci à part.
-
---Oh! non, bien sûr, Monsieur! répliqua Olivier, que le souvenir de
-l'affreux vieillard fit tressaillir involontairement, je l'ai trop bien
-vu pour cela . . . Je les ai vus tous deux comme je vous vois maintenant.
-
---Qui était l'autre? demandèrent en même temps le jeune homme et M.
-Losberne.
-
---Celui dont je vous ai parlé, qui m'a brusqué si fort à la porte de
-l'auberge, dit Olivier. Nous nous sommes trop bien regardés l'un l'autre
-pour que je puisse m'y tromper . . . Je jurerais que c'est lui.
-
---Vous êtes sûr que c'est bien de ce côté qu'ils se sont sauvés?
-demanda Henri.
-
---J'en suis aussi certain qu'il est vrai qu'ils étaient à ma fenêtre,
-reprit Olivier montrant du doigt la haie qui sépare le jardin de la
-prairie. Le plus grand a sauté à cet endroit même, et le juif a passé
-par cette trouée que voici à droite.
-
-Henri Maylie et M. Losberne se regardèrent et parurent satisfaits des
-réponses d'Olivier. Cependant aucun indice de personnes qui s'enfuient
-précipitamment ne s'offrit à leurs yeux: l'herbe haute n'était foulée
-nulle part, excepté dans les endroits où ils avaient marché
-eux-mêmes; le bord des fossés n'était que boue; mais en aucun lieu
-cette houe ne portait l'empreinte de souliers d'homme.
-
---Voilà qui est bien étrange! dit Henri.
-
---Etrange! répéta le docteur; Blathers et Duff eux-mêmes y perdraient
-leur latin.
-
-Malgré le peu de succès qu'ils obtinrent de leurs recherches, ils n'y
-renoncèrent que lorsque la nuit qui s'avançait les eut rendues tout à
-fait inutiles; encore ne le firent-ils qu'à regret. Giles, muni du
-signalement des deux hommes, fut envoyé dans les cabarets du village où
-ils auraient pu être à boire ou à s'amuser; mais il ne rapporta aucune
-nouvelle qui servît à éclaircir ou à dissiper ce mystère.
-
-Le lendemain on fit de nouvelles perquisitions sans obtenir un meilleur
-résultat. Le jour suivant, M. Maylie et Olivier se rendirent au bourg
-voisin dans l'espoir d'apprendre quelque chose relativement aux deux
-hommes; mais ils ne revinrent pas plus savants qu'ils n'étaient partis.
-On finit bientôt par oublier cette affaire, à l'exemple de tant
-d'autres qui meurent d'elles-mêmes quand le merveilleux en est passé.
-
-Cependant Rose se rétablissait à vue d'œil. En peu de jours elle fut
-en état de sortir, et, se mêlant de nouveau avec la famille, elle
-ramena la joie dans tous les cœurs.
-
-Mais, quoique cet heureux changement produisit un effet visible sur le
-petit cercle d'amis, et que le bonheur et la gaieté régnassent encore
-une fois dans la maison, il existait parfois chez certains d'entre eux
-(et Rose était du nombre) une contrainte inaccoutumée qu'Olivier ne put
-s'empêcher de remarquer. Madame Maylie s'enfermait souvent avec son fils
-pendant des heures entières, et la jeune fille parut plus d'une fois
-dans la salle les yeux encore tout humides de larmes. Après que M.
-Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, cette contrainte
-redoubla: il était donc évident qu'il se passait quelque chose qui
-affectait visiblement la jeune demoiselle et une autre personne encore.
-
-Un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henri Maylie
-entra et lui demanda en hésitant la permission de l'entretenir un
-instant.
-
---Quelques minutes, Rose! . . . seulement quelques minutes! dit Henri
-approchant sa chaise de celle de la jeune fille. Ce que j'ai à vous dire
-s'est déjà présenté de soi-même à votre esprit. Vous n'ignorez pas
-mes plus chères espérances; mes sentiments vous sont connus, bien que
-je ne vous les aie pas déclarés moi-même.
-
-Rose, qui était restée très pâle depuis le moment où Henri Maylie
-était entré, fit seulement un signe de tête, et, s'amusant à
-effeuiller quelques fleurs qu'elle tenait à la main, elle attendit en
-silence qu'il continuât.
-
---Il y a longtemps que je devrais être parti, dit Henri.
-
---En effet, reprit Rose. Pardonnez-moi de parler ainsi, mais je
-désirerais que vous le fussiez.
-
---Je suis venu ici entraîné par la plus affreuse de toutes les
-craintes, reprit le jeune homme: celle de perdre l'objet de toutes mes
-affections . . . l'être qui m'est plus cher que la vie . . . celle enfin
-sur qui je fonde mes désirs et mon espoir.
-
-Des larmes s'échappèrent en ce moment des yeux de la jeune fille.
-
---Un ange! poursuivit Henri, une créature aussi pure que les anges du
-ciel flottait entre la vie et la mort. Oh! qui pouvait penser, lorsque le
-séjour des bienheureux dont elle était si digne allait lui être
-ouvert, qu'elle dût connaître encore les misères et les chagrins de ce
-monde! Rose! . . . Rose! Vous vous rétablîtes de jour en jour, je dirai
-presque d'heure en heure, et j'épiai ce changement de la mort à la vie
-avec la plus vive anxiété . . . Et si l'affection que je vous porte m'a
-fait répandre des larmes d'attendrissement et de joie, ne m'en faites
-point un reproche, car elles ont adouci mes peines et rendu le calme à
-mes sens.
-
---Ce n'était point mon intention, dit Rose avec une émotion visible.
-J'aurais seulement désiré, dans votre intérêt, vous voir reprendre
-des occupations plus sérieuses et plus dignes de vous.
-
---Et quelle occupation plus digne de moi que de m'efforcer de gagner un
-cœur comme le vôtre? dit Henri. Depuis longtemps je ne cherche à me
-faire un nom que pour vous l'offrir. Bien que ce temps ne soit pas encore
-arrivé, acceptez ce cœur qui vous appartient depuis si longtemps . . .
-De votre réponse dépend mon avenir.
-
---Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose
-cherchant à maîtriser son émotion.
-
---Dois-je faire tous mes efforts pour vous mériter? dites, Rose!
-
---Au contraire, reprit Rose, vous devez chercher à m'oublier, non pas
-comme la compagne et l'amie de votre enfance, cela me ferait trop de
-peine, mais comme l'objet de votre amour.
-
-Il s'ensuivit un instant de silence, pendant lequel Rose, portant la main
-à ses yeux, donna un libre cours à ses larmes.
-
---Et quelles sont vos raisons, Rose, pour agir ainsi? dit enfin Henri
-d'un air chagrin. Puis-je les savoir?
-
---Sans doute, répliqua Rose, vous avez droit de les connaître. Tout ce
-que vous pourriez dire ne me fera pas changer de résolution . . .
-
---Pour vous?
-
---Oui, Henri. Je me dois à moi-même, pauvre jeune fille sans parents,
-sans fortune et sans nom, de ne pas donner à penser au monde que, par un
-motif d'intérêt, j'aurais encouragé une première passion de jeune
-homme et que j'aie été un obstacle à ses projets futurs.
-
---Si votre inclination s'accorde avec ce que vous croyez votre devoir!
-dit Henri.
-
---Non, répliqua Rose rougissant extrêmement. Ne le croyez pas!
-
---Alors vous partagez mon amour? répliqua Henri. Dites, Rose, dites
-seulement cela, et vous adoucirez l'amertume de ce cruel désappointement.
-
---Si je l'avais pu sans faire tort à celui que j'aime, dit Rose,
-j'aurais peut-être . . .
-
---Reçu cette déclaration bien différemment? reprit vivement Henri.
-Dites, Rose, avouez-moi cela du moins!
-
---C'est vrai, répliqua la jeune fille dégageant sa main de celle
-d'Henri. Mais pourquoi prolonger un entretien qui m'est si pénible, bien
-qu'il me procure le bonheur de savoir qu'un jour j'aurai occupé la
-meilleure place dans votre cœur? Adieu, Henri; jamais pareil entretien
-ne sera renouvelé entre nous. Qu'une franche et pure amitié nous unisse
-comme par le passé.
-
---Encore un mot! dit Henri: que j'entende vos raisons de votre propre
-bouche. Faites-moi connaître le motif de votre refus.
-
---L'avenir qui se prépare pour vous est brillant, dit Rose avec
-fermeté; tous les honneurs attachés aux grands talents vous sont
-préparés; . . . vous avez des amis puissants qui vous aideront de tout
-leur pouvoir; . . . mais ces amis sont fiers, et je ne me mêlerai jamais
-avec des gens qui pourraient mépriser ma mère; encore moins voudrais-je
-envelopper dans ma disgrâce le fils de celle qui m'en a tenu lieu. En un
-mot, poursuivit la jeune fille en détournant la tête, mon nom porte une
-tache que le monde ferait retomber sur des innocents: je la garderai pour
-moi, et la honte en sera pour moi seule.
-
---Un dernier mot, Rose! plus qu'un mot! s'écria Henri se mettant devant
-elle comme elle allait se retirer. Si j'avais été moins heureux (selon
-que le monde considère le bonheur), si ma vie eût été simple et
-obscure; . . . si j'avais été pauvre, malade et abandonné de tout le
-monde, auriez-vous rejeté mes offres?
-
---Ne me forcez pas à répondre, dit Rose. Il n'en est pas ainsi, et
-jamais ce ne sera. Ce n'est pas bien à vous de me presser ainsi.
-
---Si votre réponse doit être ce que j'ose presque espérer, repartie
-Henri, elle jettera un rayon de bonheur sur ma triste destinée, Rose! au
-nom de l'affection que je vous porte, au nom de tout ce que j'ai souffert
-et de ce que je suis condamné à souffrir à cause de vous, répondez à
-cette seule question!
-
---Si votre destinée eût été tout autre, répliqua la jeune fille,
-s'il n'y eût pas eu une si grande différence entre votre sort et le
-mien, si j'avais pu vous rendre l'existence plus douce et que je ne dusse
-pas être un obstacle à votre avancement dans le monde, cet entretien
-eût été moins pénible. J'ai bien sujet d'être heureuse . . . très
-heureuse, maintenant; mais alors, Henri, je l'eusse été encore bien
-davantage! Je ne puis empêcher cette faiblesse; mais ma résolution n'en
-sera que plus forte, dit-elle tendant la main à Henri. Il faut vraiment
-que je vous quitte.
-
---Je ne vous demande qu'une chose, dit Henri. Permettez-moi (dans un an
-ou peut-être plus tôt) de vous entretenir une seule et dernière fois
-à ce sujet.
-
---Non pas pour me presser de changer ma détermination, reprit Rose avec
-un sourire mélancolique, ce serait inutile.
-
---Non, répliqua Henri, mais pour vous l'entendre répéter, si vous
-voulez. Je déposerai alors à vos pieds mon état et ma fortune; et si
-vous persistez dans votre résolution, je vous promets de ne rien faire
-pour la changer.
-
---Eh bien! soit, reprit Rose, ce ne sont que des chagrins de plus que je
-me prépare; mais à cette époque je serai peut-être plus en état de
-les supporter.
-
-Elle tendit de nouveau sa main à Henri, et ils se séparèrent.
-
-
-
-
-XXXV. --Qui, bien qu'il soit court, n'en est pas moins d'une certaine
-importance pour cette histoire, en ce qu'il fait suite au chapitre
-précédent, et qu'il conduit nécessairement au chapitre suivant.
-
-
---Ainsi vous êtes bien décidé à m'accompagner, ce matin? dit le
-docteur à Henri Maylie au moment où celui-ci entra dans la salle à
-manger, où M. Losberne et Olivier l'attendaient pour déjeuner. Vous
-n'êtes pas dans les mêmes dispositions une heure de suite.
-
---Vous me direz tout le contraire un de ces jours, répondit Henri en
-rougissant.
-
---Je désire en avoir le sujet, reprit le docteur, quoiqu'à vous parler
-franchement je ne le pense pas du tout. Hier matin, vous aviez tout à
-coup résolu de rester ici, et, comme un bon fils, d'accompagner madame
-Maylie au bord de la mer; l'après-midi, vous annoncez que vous me ferez
-l'honneur de venir avec moi, aussi loin que je vais moi-même, sur la
-route de Londres; et le soir vous me pressez avec beaucoup de mystère de
-partir avant que ces dames soient levées; ce qui fait qu'Olivier est
-cloué là, sur sa chaise, à vous attendre, au lieu de parcourir les
-champs et de s'occuper de botanique comme il fait tous les matins. C'est
-très mal! n'est-ce pas, Olivier?
-
---J'aurais été au désespoir de ne pas m'être trouvé à la maison, au
-moment de votre départ, croyez-le bien, Monsieur! répondit Olivier.
-
---Voilà ce qui s'appelle un charmant garçon! reprit le docteur. Mais,
-plaisanterie à part, Henri, auriez-vous reçu quelque lettre des gens de
-la _haute volée_, que vous êtes si impatient de partir?
-
---Les gens de la _haute volée_ ne m'ont pas écrit une seule fois depuis
-que je suis ici; et il n'est guère probable non plus qu'à cette saison
-de l'année il arrive rien qui nécessite ma présence parmi eux.
-
---Alors, répliqua le docteur, vous êtes bien étonnant! . . . Mais ils
-vous auront au parlement, il n'y a pas de doute.
-
-Henri Maylie parut un instant sur le point de faire quelques remarques
-qui n'eussent pas peu étonné le docteur; mais il se contenta de dire:
-
---Nous verrons plus tard; et la conversation finit là. Peu de temps
-après, la chaise de poste arriva devant la maison, Giles entra pour
-prendre le bagage, et M. Losberne le suivit jusqu'à la porte de la rue
-pour le voir charger.
-
---Olivier! dit Henri à demi-voix, j'ai quelque chose à vous dire.
-
-Olivier suivit M. Maylie vers l'embrasure d'une fenêtre, étrangement
-surpris du contraste frappant qu'offrait la conduite du jeune homme,
-triste et gai tour à tour.
-
---Vous commencez à bien écrire, maintenant, n'est-ce pas?
-
---Mais . . . assez bien, Monsieur, répondit celui-ci.
-
---Je ne reviendrai pas à la maison de quelque temps peut-être; je
-désirerais que vous m'écrivissiez . . . voyons un peu, disons une fois
-tous les quinze jours; le lundi.
-
---Avec le plus grand plaisir, Monsieur! s'écria Olivier enchanté de
-cette marque de confiance de la part du fils de sa bienfaitrice.
-
---J'aimerais apprendre de vous comment . . . ma mère . . . et . . .
-mademoiselle Maylie se portent, poursuivit le jeune homme. Ecrivez-moi au
-long et parlez-moi des promenades que vous faites le soir, du sujet de
-vos entretiens; et dites-moi surtout si ces dames paraissent heureuses
-. . . Vous comprenez bien, n'est-ce pas?
-
---Oh! certainement, Monsieur! répliqua Olivier.
-
---Il n'est pas nécessaire de leur en parler, ajouta Henri affectant un
-air indifférent. Cela obligerait sans doute ma mère à m'écrire plus
-souvent; et je voudrais, autant, que possible, lui éviter cette peine.
-
-Olivier promit d'écrire de longues lettres et de garder fidèlement le
-secret; et M. Maylie prit congé de lui après l'avoir assuré de son
-estime et de sa protection.
-
-Le docteur était déjà dans la chaise de poste. Henri jeta un coup
-d'œil furtif vers la fenêtre de Rose, et s'élança dans la voiture.
-
---En route! s'écria-t-il. Ventre à terre, postillon!
-
---Pas si vite, postillon! s'écria le docteur baissant vivement le
-châssis de devant.
-
-La chaise de poste s'éloigna aussitôt et les roues tournaient avec une
-telle vitesse qu'il eût été impossible à l'œil de les suivre.
-
-Mais la chaise de poste était déjà à trois ou quatre milles de la
-demeure de nos amis, qu'une autre personne était encore là, les yeux
-fixés sur l'endroit où elle avait disparu: car à cette même fenêtre
-vers laquelle Henri avait jeté un coup d'œil furtif avant de monter en
-voiture, derrière le rideau blanc qui l'avait dérobée aux regards du
-jeune homme, était Rose elle-même.
-
---Il semble être heureux! se dit-elle enfin. J'ai craint un moment le
-contraire . . . Je me trompais . . . J'en suis contente . . . très
-contente!
-
-
-
-
-XXXVI. --Dans lequel, en se reportant au chapitre XXVII de cet ouvrage,
-on apercevra un contraste malheureusement trop commun dans le mariage.
-
-
-M. Bumble était assis dans le parloir du dépôt de mendicité, les yeux
-tristement fixés vers le foyer, où, à cause de la belle saison, il n'y
-avait point de feu.
-
-La tristesse de M. Bumble n'était pas la seule chose qui dût exciter la
-compassion. Tout en sa personne annonçait qu'un grand changement avait
-eu lieu dans sa position sociale. Qu'étaient devenus le tricorne et
-l'habit galonné? . . . Il portait bien, comme auparavant, une culotte
-courte et des bas de coton noirs; mais ce n'était plus la _culotte de
-drap peluché_. L'habit avait bien de larges basques, de même que
-l'autre; mais qu'il était différent de ce dernier! L'élégant tricorne
-était remplacé par un modeste chapeau rond: M. Bumble enfin n'était
-plus bedeau.
-
-M. Bumble avait épousé madame Corney, et il était devenu maître du
-dépôt de mendicité.
-
---Dire qu'il y aura demain deux mois que nous sommes mariés!
-
-On eût pu croire, d'après ce que venait de dire M. Bumble, que ce court
-espace de temps avait compris toute une existence de bonheur; mais le
-soupir prouvait assez le contraire.
-
---Je me suis vendu pour six cuillers à thé, une paire de pinces à
-sucre, un pot au lait, quelques méchants meubles d'occasion et vingt
-livres sterling. Je puis bien dire que j'ai été raisonnable! Faut
-avouer que c'est bon marché!
-
---Bon marché! bon marché! cria une voix aigre à l'oreille de M.
-Bumble. Moins que cela eût été encore plus que vous ne valez.
-
-M. Bumble se retourna et se trouva face à face avec son intéressante
-moitié, qui avait saisi imparfaitement je sens de ces quelques paroles.
-
---Madame Bumble! dit celui-ci d'un air sévère et sentimental.
-
---Eh bien? reprit la dame.
-
---Ayez un peu la bonté de me regarder, si vous voulez bien! Si elle
-soutient mon regard, se dit M. Bumble en lui-même, elle peut tout
-braver. Jamais (du moins que je sache) il n'a manqué de produire le plus
-grand effet sur les pauvres . . . Si elle peut le supporter, mon
-autorité est perdue à tout jamais.
-
-Le fait est que la matrone ne fut nullement déconcertée par celui que
-lui lança M. Bumble. Bien loin de là, elle affecta la plus grande
-indifférence, et poussa le mépris jusqu'à rire au nez de son mari
-d'aussi bon cœur, en apparence, et avec autant de bruit que si c'eût
-été naturel.
-
-Etonné d'une chose à laquelle il s'attendait si peu, M. Bumble ne sut
-s'il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Il redevint pensif et ne
-fut tiré de sa rêverie que par la voix de sa moitié.
-
---Allez-vous rester là toute la journée à ronfler? demanda celle-ci.
-
---Je resterai là aussi longtemps qu'il me semblera convenable,
-entendez-vous, Madame! reprit M. Bumble. Et, quoique je ne ronfle pas, je
-ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je chanterai, je
-crierai selon que l'idée m'en prendra et en conséquence de mes
-prérogatives.
-
---Vos prérogatives! s'écria madame Bumble.
-
---J'ai dit le mot, Madame! observa le ci-devant bedeau. Les prérogatives
-de l'homme . . . c'est de commander.
-
---Et quelles sont les prérogatives de la femme, s'il vous plaît?
-
---C'est d'obéir, Madame! répondit M. Bumble d'une voix de tonnerre. Feu
-votre premier mari (l'infortuné Corney) aurait dû vous l'apprendre; et
-peut-être bien que, s'il l'avait fait, il serait encore de ce monde . .
-. Je le souhaiterais de tout mon cœur, pauvre cher homme!
-
-Madame Bumble vit d'un coup d'œil que le moment décisif était venu, et
-qu'il fallait porter un grand coup pour assurer la maîtrise en faveur de
-l'un ou de l'autre. Aussi, à peine eut-elle entendu l'allusion faite à
-la mémoire du défunt, que se laissant tomber sur une chaise, elle
-s'écria que M. Bumble n'était qu'un brutal, et elle versa un torrent de
-larmes.
-
-Mais les larmes n'étaient pas choses qui dussent trouver accès auprès
-du cœur de M. Bumble, lequel était à l'épreuve de l'eau.
-
---Cela dégage les poumons, lave le visage, exerce les yeux et adoucit le
-caractère, ajouta-t-il; ainsi pleurez, pleurez, ma chère!
-
-En même temps, M. Bumble prit son chapeau, qui était accroché à une
-_patère_, et se coiffant un tant soit peu de côté _(en vrai luron)_,
-et comme le doit tout homme qui a établi sa supériorité d'une manière
-convenable, il mit ses deux mains dans ses poches et se dirigea, en
-sautillant, vers la porte, se donnant les airs d'un _franc vaurien_.
-
-La ci-devant madame Corney avait essuyé ses pleurs, parce que c'était
-moins fatigant que d'en venir aux mains; mais elle était toute prête à
-employer ce dernier moyen, ainsi que M. Bumble fut bientôt à même de
-s'en apercevoir. Un bruit sourd frappa son oreille, et au même instant
-son chapeau vola à l'extrémité de la salle. Cette action préliminaire
-laissant son chef à nu, la bonne dame le prit d'une main par la gorge,
-et de l'autre lui asséna une volée de coups de poings sur la tête avec
-une vigueur et une dextérité peu communes.
-
-En ce moment, madame Bumble fit quelques pas en avant pour replacer le
-tapis, qui avait été foulé aux pieds dans la lutte, et M. Bumble
-s'échappa aussitôt de la salle.
-
-M. Bumble fut grandement surpris et joliment battu. Il avait une
-propension décidée à faire le fanfaron; et cette propension lui
-faisait trouver un certain plaisir à exercer une petite tyrannie sur
-ceux qui lui étaient subordonnés: il n'est pas besoin de dire qu'il
-était poltron.
-
-Mais la mesure de sa dégradation n'était pas encore remplie, et un
-autre affront lui était réservé. Après avoir parcouru
-l'établissement dans tous les sens, pensant pour la première fois que
-la loi concernant les pauvres était trop sévère, et que ceux qui
-abandonnaient leurs femmes en les laissant aux frais de la paroisse
-étaient plus à plaindre qu'à blâmer, en ce qu'ils avaient dû
-nécessairement beaucoup souffrir, M. Bumble se trouva près de la
-buanderie où les femmes du dépôt lavaient ordinairement le linge de la
-paroisse, et la conversation lui sembla sur un diapason plus haut que de
-coutume.
-
---Hom! fit le digne homme reprenant cet air de dignité qui lui était
-naturel, ces pauvresses, du moins, continueront de respecter mes
-prérogatives. Eh bien! que signifie ce bruit! Allez-vous bientôt vous
-taire, vous, vieilles sorcières!
-
-Disant cela, M. Bumble ouvrit la porte et s'avança d'un air courroucé;
-mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il se radoucit en apercevant
-son épouse, qu'il ne s'attendait pas à rencontrer là.
-
---Ma chère amie, dit-il, je ne vous savais pas ici.
-
---Vous ne saviez pas! reprit l'aimable dame; et qu'y venez-vous faire
-vous-même?
-
---Je pensais qu'elles parlaient trop pour bien faire leur ouvrage, ma
-chère amie, répondit M. Bumble regardant d'un air effaré deux vieilles
-femmes occupées à savonner dans un baquet et se communiquant leur
-étonnement au sujet de l'humilité du maître du dépôt.
-
---Vous pensiez qu'elles parlaient trop, n'est-ce pas? dit la matrone. Et
-de quoi vous mêlez-vous?
-
---Mais, ma chère amie! . . . reprit humblement M. Bumble.
-
---Encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? demanda la matrone.
-
---Il est vrai que vous êtes la maîtresse ici, répondit celui-ci du
-même ton; mais je pensais que vous pouviez bien ne pas y être en ce
-moment.
-
---Voulez-vous que je vous dise, monsieur Bumble, reprit la dame, nous
-n'avons nullement besoin de vous ici, et vous aimez trop à fourrer votre
-nez dans les choses qui ne vous regardent pas. Il n'y a pas une seule
-personne dans cette maison qui ne se moque de vous aussitôt que vous
-avez le dos tourné; et par vos niaiseries vous vous rendez si ridicule
-que vous êtes la risée de tout le monde à chaque instant du jour.
-Allons, sortez d'ici!
-
-A la vue des deux vieilles pauvresses qui ricanaient entre elles, M.
-Bumble éprouva un serrement de cœur et il hésita un instant; mais son
-épouse, dont l'impatience ne souffrait point de retard, saisit une
-cuiller à pot, la plongea dans l'eau de savon, et, lui montrant du doigt
-la porte, elle lui ordonna de sortir, sous peine de recevoir le liquide
-sur sa noble personne.
-
-Que pouvait faire M. Bumble? Il regarda autour de lui d'un air contrit et
-fila bien vite. À peine avait-il passé le seuil de la porte que les
-éclats de rire des deux vieilles redoublèrent avec plus de force
-qu'auparavant. Il les entendit et en fut pénétré jusqu'au fond du
-cœur. Il ne manquait plus que cela. Il était dégradé à leurs yeux;
-il avait perdu son aplomb et son autorité sur les pauvres de
-l'établissement; il était tombé du faîte des grandeurs et de la
-splendeur du _bedléisme_ à l'état le plus avilissant de _mari mené
-par sa femme_.
-
---Et tout cela dans l'espace de deux mois! dit M. Bumble l'esprit plein
-de ces tristes pensées. Deux mois!
-
-C'en était trop: M. Bumble donna un soufflet au petit garçon qui lui
-ouvrit la grande porte, car au milieu de ses rêveries il était arrivé
-sous le portail, et il s'élança dans la rue.
-
-Il marcha comme un fou, prenant tantôt à gauche, tantôt à droite,
-jusqu'à ce que l'air et l'exercice l'eussent un peu calmé: alors il se
-sentit altéré. Il passa devant plusieurs tavernes sans qu'elles
-attirassent son attention; et en apercevant une entre autres située dans
-un enfoncement, il s'y arrêta.
-
-Un homme y était assis à une table: il était brun et d'assez belle
-taille; un long manteau couvrait ses épaules et lui cachait une partie
-du visage. Il avait l'air étranger en ces lieux, et, à voir
-l'égarement de ses yeux et la poussière de sa chaussure, il était
-facile de deviner qu'il venait de loin. Il jeta un regard oblique sur M.
-Bumble; mais à peine s'il daigna rendre le salut que lui fit ce dernier.
-
-Il arriva cependant (ce qui arrive assez souvent quand des hommes se
-rencontrent en de telles circonstances) que M. Bumble ne put s'empêcher
-de jeter, de temps à autre, un regard furtif sur l'inconnu; et chaque
-fois que cela lui arrivait, il ramenait bien vite ses yeux sur le
-journal: confus de voir que, dans le même moment, celui-ci le regardait
-de la même manière.
-
-Lorsque leurs yeux se furent ainsi rencontrés plusieurs fois, l'inconnu
-rompit enfin le silence.
-
---Est-ce moi que vous cherchiez, dit-il d'une voix sombre, lorsque vous
-avez mis la tête à la fenêtre?
-
---Non pas que je sache, à moins que vous ne soyez M . . ...
-
-Ici M. Bumble s'arrêta tout court; car il aurait voulu savoir le nom de
-l'inconnu, et il pensait que, dans son impatience, celui-ci finirait la
-phrase en se nommant.
-
---Je vois maintenant que ce n'est pas moi que vous cherchiez, reprit
-l'autre avec un air de dédain; sans quoi vous sauriez mon nom.
-
---Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, jeune homme! observa M.
-Bumble avec dignité.
-
---Et je ne m'en offense pas non plus, repartit l'autre.
-
-Il s'ensuivit un court silence, que l'étranger rompit de nouveau.
-
---Il me semble vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez un autre costume
-alors. J'ai seulement passé près de vous dans la rue, mais je crois
-bien vous reconnaître . . . N'avez-vous pas été autrefois bedeau de
-cette paroisse?
-
---Oui, répondit M. Bumble un peu surpris, bedeau _paroissial_.
-
---Justement, reprit l'autre en branlant la tête. C'est bien sous ce
-costume que je vous ai vu . . . Qu'êtes-vous maintenant?
-
---_Maître_ du dépôt de mendicité, jeune homme! répliqua M. Bumble
-appuyant avec emphase sur chaque mot.
-
---Vous avez toujours le même œil à vos intérêts que jadis, à n'en
-pas douter? demanda l'inconnu regardant fixement M. Bumble. Ne craignez
-pas de répondre franchement. Vous voyez que je vous connais passablement
-bien.
-
---Un homme marié peut, aussi bien qu'un célibataire, ce me semble,
-détourner un sou à son profit, surtout quand c'est par des moyens
-honnêtes, repartit M. Bumble regardant l'autre de la tête aux pieds
-avec une évidente perplexité. Les _officiers paroissiaux_ ne sont pas
-assez bien salariés pour refuser quelques petits profits quand ils se
-présentent à eux d'une manière convenable.
-
-L'inconnu sourit en branlant de nouveau la tête, comme pour dire qu'il
-avait bien deviné son homme, et il tira le cordon de la sonnette.
-
---Remplissez cela! dit-il donnant au garçon le verre de M. Bumble. Fort
-et chaud! C'est ainsi que vous l'aimez, je crois?
-
---Pas trop fort, dit M. Bumble affectant de tousser avec peine.
-
---Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon? reprit sèchement
-l'inconnu.
-
-Celui-ci sortit en souriant et reparut bientôt avec un verre de _grog_
-d'où s'élevait une vapeur épaisse qui fit venir les larmes aux yeux de
-M. Bumble aussitôt qu'il y eut porté les lèvres.
-
---Maintenant écoutez-moi, dit l'inconnu après avoir fermé avec soin la
-porte, puis la fenêtre de la salle. Je suis venu aujourd'hui dans ce
-pays dans l'intention de vous trouver; et, par une de ces chances que le
-hasard jette quelquefois sur les pas de ses amis, vous entrez
-précisément dans la salle où je suis et au moment même où je pensais
-le plus à vous . . . J'ai besoin de quelques renseignements, et, bien
-qu'ils soient de peu d'importance, je ne vous les demande pas pour rien.
-
-En même temps il posa sur la table deux souverains; et lorsque, après
-avoir examiné chaque pièce l'une après l'autre pour s'assurer si elles
-étaient de bon aloi, M. Bumble les eut mises, avec une satisfaction
-évidente, dans la poche de son gilet, il continua ainsi:
-
-Tâchez de vous rappeler. Attendez un peu . . . il y a eu douze ans
-l'hiver dernier; le lieu de la scène, le dépôt de mendicité;
-l'instant . . . la nuit; et l'endroit, le sale trou, quelque part qu'il
-soit, où de misérables procurent la vie à de petits braillards . . .
-
---Vous voulez dire, je pense, la salle d'accouchement? demanda M. Bumble,
-qui avait peine à suivre la description de l'inconnu.
-
---Oui, dit l'autre; un garçon y est né?
-
---Plusieurs garçons, observa M. Bumble secouant la tête d'un air grave.
-
---Je parle d'un petit gamin, pâle et chétif . . . qui avait l'air d'une
-_sainte n'y touche_ . . . qu'on avait mis en apprentissage ici chez un
-fabricant de cercueils, et qui s'est sauvé à Londres, à ce qu'on croit.
-
---Ah! vous voulez parler d'Olivier . . . du jeune Twist?
-
---Ce n'est pas de lui que je veux parler, j'en sais déjà assez comme
-ça sur son compte, reprit l'inconnu arrêtant M. Bumble au commencement
-d'une tirade dans laquelle il allait relater tous les vices d'Olivier,
-c'est d'une femme . . . vous savez, la vieille sorcière qui a enseveli
-la mère de cet enfant et qui a assisté à ses derniers moments . . . ou
-est-elle?
-
---Il me serait assez difficile de vous dire où elle est maintenant!
-répondit M. Bumble, que le _grog_ avait rendu facétieux. En quelque
-endroit qu'elle soit allée, d'une manière ou d'autre, il y a gros à
-parier qu'elle est sans emploi.
-
---Que voulez-vous dire? demanda l'autre d'un air sévère.
-
---Qu'elle est morte l'hiver dernier, répliqua M. Bumble.
-
-L'inconnu le regarda fixement à cette nouvelle. Il sembla douter pendant
-quelque temps s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce qu'il venait
-d'apprendre.
-
-M. Bumble, qui était assez rusé, vit tout d'abord qu'il s'agissait d'un
-secret dont son épouse était dépositaire, et qu'une occasion se
-présentait pour elle de gagner de l'argent en le révélant. Il se
-rappelait fort bien le soir que la vieille Sally était morte, et il
-avait une bonne raison pour s'en souvenir, c'était ce même soir qu'il
-s'était déclaré à madame Corney; et, bien que cette dame ne lui eût
-jamais confié ce secret, dont elle seule avait connaissance, il en
-savait assez pour deviner qu'il avait rapport à quelque chose qui se
-serait passé entre la jeune mère d'Olivier et la vieille qui, en
-qualité de garde-malade du dépôt, avait assisté à ses derniers
-moments. Cette circonstance lui étant revenue tout à coup à l'esprit,
-il informa l'inconnu avec un air de mystère qu'une femme avait eu un
-entretien avec la vieille garde-malade un quart d'heure avant que
-celle-ci mourût; et qu'elle pourrait, comme il avait raison de le
-croire, satisfaire sa curiosité au sujet de ses recherches.
-
---Et comment la trouverai-je? demanda celui-ci se trahissant lui-même en
-laissant voir clairement ses craintes.
-
---Seulement par moi, répondit ce dernier.
-
---Quand cela? s'écria vivement l'inconnu.
-
---Demain, repartit M. Bumble.
-
---À neuf heures du soir, reprit l'autre tirant de sa poche un petit
-morceau de papier sur lequel il écrivit une adresse.
-
-Disant cela, il se dirigea vers la porte après s'être arrêté un
-instant au comptoir pour payer ce qu'ils devaient.
-
-En jetant un coup d'œil sur l'adresse, le _fonctionnaire paroissial_
-remarqua que le nom de l'inconnu n'y était point. Il courut après lui
-pour le lui demander.
-
---Eh bien! qu'est-ce que c'est que cela? s'écria celui-ci se retournant
-subitement au moment où M. Bumble lui toucha le bras; vous me suivez, je
-crois!
-
---C'est seulement pour vous faire une question, reprit l'autre montrant
-du doigt le petit morceau de papier. Quel nom dois-je demander?
-
---Monks! répliqua l'inconnu, et il s'éloigna rapidement.
-
-
-
-
-XXXVII. --De ce qui se passa entre Monks et les époux Bumble le soir de
-leur entrevue.
-
-
-Il faisait une chaleur étouffante, le ciel était couvert de nuages
-d'où s'échappaient déjà de larges gouttes d'eau, quand M. et madame
-Bumble dirigèrent leurs pas vers la maison du bord de l'eau, distante
-d'environ une demi-lieue de la ville.
-
-Ils s'étaient affublés tous deux de vieux manteaux. Ils avancèrent
-ainsi en silence: de temps en temps M. Bumble ralentissant sa marche et
-tournant la tête pour s'assurer si sa compagne le suivait; et,
-s'apercevant que celle-ci était sur ses talons, il redoublait de vitesse
-pour gagner au plus tôt le lieu du rendez-vous.
-
-Ce n'était qu'un assemblage confus de misérables cabanes situées pour
-la plupart à quelques pas du bord de l'eau: les unes bâties en briques
-mal jointes, les autres de planches de bateau pourries ou vermoulues.
-Quelques barques trouées, couchées sur la vase et amarrées au petit
-mur bordant le quai, une rame et des cordages étendus çà et là sur le
-rivage, semblaient indiquer, dès l'abord, que les habitants de ces
-pauvres demeures avaient quelque occupation sur la rivière; mais un seul
-coup d'œil suffisait au passant pour deviner que ces objets, inutiles et
-hors d'état de servir, étaient déposés là plutôt pour sauver les
-apparences que dans un but d'utilité quelconque.
-
-Au beau milieu de cet amas de bicoques, et si près de la berge que les
-étages supérieurs dominaient la rivière, était un grand bâtiment
-ayant servi autrefois de manufacture, et qui avait dû, dans le temps,
-fournir de l'occupation aux habitants des maisons circonvoisines; mais
-depuis longtemps il était tombé en ruines. Les rats, les vers, ainsi
-que l'humidité, avaient affaibli et pourri les pieux qui le soutenaient,
-et une grande partie avait croulé dans l'eau; tandis que l'autre,
-affaissée sous son poids, semblait épier une occasion favorable pour en
-faire autant.
-
-Ce fut devant cette maison que le digne couple s'arrêta comme les
-premiers roulements du tonnerre se faisaient entendre au loin, et que la
-pluie commençait à tomber par torrents.
-
---Ce doit être ici quelque part, dit M. Bumble consultant un petit
-morceau de papier qu'il tenait à la main.
-
---Ohé! s'écria une voix au-dessus de lui.
-
-M. Bumble leva la tête et aperçut, au second étage, un homme regardant
-par une porte à hauteur d'appui.
-
---Attendez un instant, s'écria de nouveau la voix; je suis à vous dans
-la minute. Disant cela, il disparut et la porte se referma aussitôt.
-
---Est-ce lui? demanda la femme.
-
-M. Bumble fit un signe de tête affirmatif.
-
---Alors, rappelez-vous ce que je vous ai dit, observa la matrone, et
-faites attention de parler le moins possible si vous ne voulez nous
-trahir tout d'un coup.
-
-M. Bumble, qui avait considéré la maison d'un œil pitoyable, allait
-sans doute exprimer quelque doute sur la nécessité d'aller plus loin,
-lorsqu'il en fut empêché par la présence de Monks, qui ouvrit une
-petite porte près de laquelle ils se trouvaient, et leur fit signe
-d'entrer.
-
---Allons! s'écria-t-il d'un ton d'impatience en frappant du pied contre
-terre, ne me faites pas attendre là une heure!
-
-La femme, qui d'abord avait hésité, entra hardiment, sans se faire
-prier davantage; et M. Bumble, qui eût été honteux ou qui eût craint
-de rester en arrière, suivit son aimable moitié d'un pas incertain, qui
-prouvait assez qu'il était très mal à son aise, ayant perdu pour le
-quart d'heure cette assurance et cette dignité qui le caractérisaient
-si bien en toute autre circonstance.
-
---Qu'aviez-vous donc à rester ainsi à la pluie? dit Monks se tournant
-vers Bumble après avoir fermé la porte aux verrous derrière lui.
-
---Nous nous . . . rafraîchissions, balbutia celui-ci en jetant un regard
-inquiet autour de lui.
-
---Vous vous rafraîchissiez! répliqua Monks. Jamais toutes les pluies
-qui sont tombées depuis la création du monde (quand vous y joindriez
-celles qui doivent tomber jusqu'à la fin des siècles) ne seraient
-capables d'éteindre une parcelle du feu qui vous consumera dans l'enfer.
-
-Ayant dit ces paroles gracieuses, Monks se tourna brusquement vers la
-matrone et la regarda fixement; de sorte que celle-ci, qui pourtant ne se
-laissait pas facilement intimider, fut obligée de baisser les yeux.
-
---C'est bien la femme dont vous m'avez parlé? demanda Monks.
-
---Hum! fit Bumble se souvenant des recommandations de son épouse. C'est
-elle-même.
-
---Vous pensez peut-être que les femmes ne peuvent pas garder un secret?
-dit la matrone s'adressant à Monks, qu'elle regarda fixement à son tour.
-
---Je sais qu'il en est un qu'elles sauront toujours garder jusqu'à ce
-qu'on le découvre, dit Monks d'un air de mépris.
-
---Et quel est-il, s'il vous plaît? demanda la matrone.
-
---La perte de leur réputation, reprit Monks, vous comprenez . . .
-
---Non, repartit la matrone rougissant tant soit peu.
-
---Il n'y a pas de doute à cela, répliqua Monks d'un air moqueur,
-comment pourriez-vous comprendre?
-
-Et leur ayant de nouveau fait signe de le suivre, il traversa
-précipitamment plusieurs grandes pièces dont le plafond était fort
-bas; et il allait monter un escalier rapide, ou plutôt une échelle
-conduisant à l'étage au-dessus, lorsqu'un éclair en sillonna
-l'entrée, et fut aussitôt suivi d'un coup de tonnerre qui ébranla la
-vieille masure jusque dans ses fondements.
-
---Ecoutez! s'écria-t-il reculant d'horreur. Ce bruit me fait mal! . . .
-
-Il garda le silence pendant quelques minutes, et, ôtant tout à coup ses
-mains de devant ses yeux, M. Bumble vit avec une surprise et une frayeur
-indicibles que son visage était décomposé et presque noir.
-
---Ces accès me prennent de temps en temps, dit Monks remarquant la
-frayeur de Bumble; et bien souvent c'est le tonnerre qui en est cause.
-
-Disant cela, il monta le premier à l'échelle; et lorsqu'il fut dans la
-chambre où elle conduisait, il en ferma aussitôt les volets et baissa
-une lanterne qui pendait au bout d'une corde par le moyen d'une poulie
-assujettie à une des énormes poutres du plafond.
-
---Maintenant, dit Monks lorsqu'ils se furent assis tous trois, plus tôt
-nous parlerons affaires et mieux cela vaudra pour nous tous. Cette femme
-sait ce qui l'amène ici, n'est-ce pas?
-
-La question s'adressait à Bumble, mais la femme s'empressa de répondre
-qu'elle en était instruite.
-
---Vous étiez avec la vieille sorcière en question, le soir qu'elle est
-morte, et . . . elle vous a dit quelque chose? . . .
-
---Au sujet de la mère de cet enfant que vous connaissez? interrompit la
-matrone. Oui, c'est la vérité.
-
---La première question est de savoir de quelle nature était sa
-confidence, dit Monks.
-
---Non pas! observa la matrone d'un air délibéré; ce n'est que la
-seconde. La première question est de savoir ce que vous donnerez pour en
-avoir connaissance.
-
-Mais madame Bumble n'était pas femme à se démonter facilement; elle
-aimait mieux un _tiens_ quelconque que tous les _tu l'auras_ du monde.
-Aussi joua-t-elle serré avec son adversaire; celui-ci eut beau
-marchander, faire l'indifférent, paraître ne se soucier que
-médiocrement du secret, la matrone ne voulut point démordre des
-vingt-cinq livres sterling en or qu'elle demandait. Enfin, il fallut se
-soumettre, faire contre fortune bon cœur.
-
---A quoi cela m'avancera-t-il, si je paye pour rien? dit Monks avec
-quelque hésitation.
-
---Vous pourrez reprendre votre argent, répondit la matrone. Je ne suis
-qu'une faible femme, seule, sans appui.
-
-M. Bumble voulut ici placer son mot.
-
---Taisez-vous, dit Monks d'un ton d'autorité.
-
-Disant cela, il tira de sa poche un sac de toile, et compta sur la table
-vingt-cinq souverains, qu'il donna ensuite à la matrone.
-
---Maintenant, dit-il, empochez cela! et lorsque ce maudit coup de
-tonnerre que je sens approcher aura éclaté sur l'exécrable cassine,
-racontez-nous ce que vous savez.
-
-Le tonnerre, qui se faisait entendre avec plus de force qu'auparavant, et
-qui semblait vouloir éclater sur la maison et la réduire en poudre,
-ayant enfin cessé, Monks, qui pendant ce temps s'était couvert la
-figure de ses deux mains et avait la tête appuyée sur la table se
-releva quand le danger fut passé et se pencha en avant pour écouter ce
-que la femme allait dire.
-
---Lorsque la vieille Sally mourut, c'est ainsi que s'appelait cette
-femme, dit la matrone, j'étais seule avec elle.
-
---N'y avait-il point quelqu'un tout près, demanda Monks à voix basse,
-quelque autre malade ou quelque idiote couchée dans la même chambre,
-laquelle aurait pu entendre, et, par conséquent, comprendre? . . .
-
---Il n'y avait pas une âme, répliqua la matrone. Nous étions tout à
-fait seules. J'étais à son chevet quand elle rendit le dernier soupir.
-
---Bien, dit Monks regardant fixement la matrone.
-
---Elle m'a parlé d'une jeune fille, poursuivit la matrone, qui accoucha,
-quelques années auparavant, non seulement dans la même chambre, mais
-encore dans le même lit.
-
---Comme les choses se découvrent pourtant, à la fin! dit Monks
-visiblement agité. N'est-ce pas étonnant?
-
---L'enfant à qui cette jeune fille donna le jour est le petit garçon
-dont vous lui avez parlé hier, reprit la matrone tournant la tête vers
-son mari. La mère de cet enfant (la jeune fille en question) a été
-volée par la vieille Sally la garde-malade.
-
---Lorsqu'elle vivait? demanda Monks.
-
---Non, après sa mort! répliqua l'autre frémissant involontairement.
-Cette jeune fille était encore tiède quand la garde détacha du cadavre
-de la jeune mère ce que celle-ci, jusqu'à son dernier moment, l'avait
-priée de garder pour le bien de son enfant.
-
---Elle l'aura vendu, sans doute! s'écria Monks hors de lui. L'a-t-elle
-vendu? . . . Où? . . . Quand? . . . À qui? . . . Y a-t-il longtemps?
-. . .
-
---Comme elle pouvait à peine articuler ces mots, quand elle m'a confié
-cela, dit la matrone, elle est morte sans m'en dire davantage.
-
---Sans en dire davantage! s'écria Monks d'un air furieux. C'est un
-mensonge! Je ne souffrirai pas que vous me trompiez! Elle en a dit
-davantage! Je vous arracherai la vie à tous deux, si vous ne me dites ce
-que c'était!
-
---Je vous assure encore une fois qu'elle ne m'a pas dit un seul mot de
-plus, reprit celle-ci avec un sang-froid que M. Bumble était loin de
-partager; mais, d'une main à moitié fermée, elle me prit par ma robe
-et m'attira près d'elle, et lorsque je vis qu'elle était morte, je
-m'aperçus, en retirant ma robe d'entre ses doigts, qu'elle tenait un
-morceau de papier tout crasseux.
-
---Qui contenait? . . . interrompit brusquement Monks.
-
---Rien du tout, répliqua la matrone, c'était une reconnaissance du
-Mont-de-Piété.
-
---Pour quel objet? . . . demanda Monks.
-
---Vous le saurez tout à l'heure, répondit la femme. J'ai tout lieu de
-croire qu'elle avait d'abord gardé l'objet pendant quelque temps, dans
-l'espoir, sans doute, d'en tirer un plus grand profit, et qu'elle le mit
-ensuite en gage, ayant soin, sur l'argent qu'elle en aura reçu,
-d'épargner de quoi payer, chaque année, les intérêts, afin de pouvoir
-le retirer en cas de besoin. Elle est donc morte, comme je viens de vous
-le dire, tenant fortement serré dans sa main ce morceau de papier tout
-sale et tout déchiré. Comme il ne s'en fallait que de trois jours pour
-que l'année fût écoulée, j'ai pensé que je pourrais moi-même un
-jour en tirer avantage et j'ai dégagé l'objet.
-
---Où est-il maintenant? demanda Monks avec impatience.
-
---Le voici, répliqua la matrone. Et comme s'il lui eût tardé d'en
-être débarrassée, elle jeta vivement sur la table un petit sac de peau
-à peine assez grand pour contenir une montre de femme. Monks s'en empara
-aussitôt, et, l'ouvrant d'une main tremblante, il en tira un petit
-médaillon en or contenant deux boucles de cheveux et une alliance toute
-simple.
-
---Le mot _Agnès_ est gravé à l'intérieur de la bague, dit la matrone.
-Le nom de famille est laissé en blanc: mais il y a la date, qui est, je
-crois, un an avant l'époque de la naissance de l'enfant. J'ai découvert
-cela.
-
-Est-ce là tout? dit Monks après avoir examiné attentivement les objets.
-
---C'est tout, répondit la femme . . . Je ne sais rien de cette histoire,
-au-delà de ce que je puis deviner, dit la dame s'adressant à Monks
-après un instant de silence. Je ne désire pas non plus en savoir
-davantage, car ce ne serait peut-être pas prudent, et je crains bien
-qu'il n'y ait rien à gagner . . . mais il m'est bien permis de vous
-faire deux questions, n'est-ce pas?
-
---Sans doute, répliqua Monks un tant soit peu surpris; mais que j'y
-réponde ou non, c'est une autre question.
-
---Ce qui fait trois questions, observa M. Bumble voulant faire le
-plaisant. --Est-ce là tout ce que vous désiriez de moi? demanda la
-matrone.
-
---C'est tout, répondit Monks. Et puis quoi, encore?
-
---Ce que vous vous proposez d'en faire peut-il me porter préjudice?
-
---Jamais, reprit Monks, pas plus qu'à moi . . . Regardez! mais ne faites
-pas un seul pas en avant, ou c'en serait fait de vous pour toujours!
-
-Disant ces mots, il poussa la table de côté, et passant sa main dans un
-anneau de fer fixé dans le plancher, lâcha une trappe qui s'ouvrit
-justement aux pieds de M. Bumble; ce qui effraya tellement ce dernier,
-qu'il recula précipitamment.
-
---Jetez un coup d'œil au fond, dit Monks baissant la lanterne dans le
-gouffre. N'ayez pas peur de moi! J'aurais pu vous faire descendre la
-garde bien tranquillement, quand vous étiez tous deux assis dessus, si
-telle avait été mon intention.
-
-Rassurée par ces paroles, la matrone approcha jusque sur le bord du
-précipice; et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, en fit
-autant. L'eau bourbeuse, grossie par la pluie, coulait rapidement
-au-dessous et faisait un tel bruit en se brisant contre les piliers
-verdâtres qui soutenaient l'édifice, qu'il était impossible de
-s'entendre.
-
---Si l'on précipitait un homme au fond de ce gouffre, où pensez-vous
-qu'on doive retrouver son cadavre demain matin? dit Monks secouant la
-corde au bout de laquelle était attachée la lanterne.
-
---A douze milles d'ici, et coupé en morceaux, qui plus est, répliqua
-Bumble reculant d'horreur à cette seule pensée.
-
-Monks tira de sa poche le petit sachet qu'il y avait mis à la hâte, et
-l'attachant solidement avec une ficelle à un morceau de plomb qui était
-par terre, dans un coin de la chambre, il le jeta dans la rivière.
-
-Ils se regardèrent tous trois, et parurent soulagés d'un poids énorme.
-
---Voilà ce que c'est! dit Monks fermant la trappe. Si la mer rejette ses
-cadavres sur le rivage, comme certains écrivains le prétendent, elle
-garde au moins l'or et l'argent; et je ne doute pas que cette bagatelle
-n'y reste ensevelie pour toujours . . . Nous n'avons rien de plus à nous
-dire, ainsi nous pouvons nous séparer.
-
---Comme de raison! s'empressa de dire M. Bumble.
-
---Vous saurez retenir votre langue, j'espère? dit Monks lançant à ce
-dernier un regard menaçant; je n'ai pas besoin de faire cette
-recommandation à votre femme, je suis sûr qu'elle gardera le secret.
-
---Vous pouvez compter sur moi, jeune homme! répliqua M. Bumble.
-
-Ce fut fort heureux pour M. Bumble que la conversation finît là, car il
-se trouvait en ce moment si près de l'échelle qu'il s'en fallait de
-bien peu qu'il ne tombât, la tête la première, dans la pièce
-au-dessous. Il alluma sa lanterne à celle que Monks détacha de la
-corde; et, ne cherchant nullement à prolonger l'entretien, il descendit
-en silence, suivi de sa femme. Monks descendit le dernier.
-
-A peine furent-ils dehors, que Monks, qui n'aimait point sans doute à
-rester seul, appela un petit garçon qui s'était tenu caché quelque
-part dans le bas de la maison; et lui ayant dit de prendre de la lumière
-et de marcher le premier, il retourna à la chambre qu'il venait de
-quitter.
-
-
-
-
-XXXVIII. --Le lecteur se retrouve avec d'anciennes connaissances. --Monks
-et Fagin se concertent entre eux.
-
-
-Il pouvait être environ sept heures du soir, le lendemain même du jour
-où les trois dignes personnages dont il est fait mention dans le
-chapitre précédent réglèrent ensemble leurs petites affaires, quand
-Guillaume Sikes, s'éveillant tout à coup, demanda d'un ton bourru
-quelle heure il était.
-
-Coiffé d'un sale bonnet de coton et enveloppé dans sa grande-redingote
-blanche, à défaut de robe de chambre, le brigand reposait
-tranquillement sur son lit. Une barbe dure et épaisse, qui n'avait pas
-été faite depuis huit jours, jointe à la teinte cadavéreuse de son
-visage, ajoutait à la férocité de ses traits. Le chien était couché
-au chevet du lit, tantôt regardant son maître d'un œil pensif, et
-tantôt dressant les oreilles ou grognant sourdement, selon que quelque
-bruit attirait son attention. Auprès de la fenêtre était une jeune
-femme occupée à raccommoder un vieux gilet qui formait une partie de
-l'habillement du voleur. Elle était si pâle et si défaite, à force de
-veilles et de privations, que, sans le son de sa voix, au moment où elle
-répondit à la question de Sikes, on eût eu beaucoup de peine à
-reconnaître en elle cette même Nancy qui a déjà figuré dans le cours
-de cette histoire.
-
---Sept heures viennent de sonner à l'instant, dit la jeune fille;
-comment te trouves-tu ce soir, Guillaume?
-
---Aussi faible que de l'eau, répliqua Sikes. Voyons, donne-moi la main
-et aide-moi à sortir de cet infernal lit, d'une manière ou d'autre!
-
-La maladie de Sikes n'avait pas adouci son caractère; car, au moment où
-Nancy, l'ayant aidé à se lever, le conduisait vers une chaise, il fit
-des imprécations contre sa maladresse, et il la frappa.
-
---Ne vas-tu pas pleurnicher? dit-il; ôte-toi de là, si tu veux
-r'nifler! Si tu n'peux rien faire de mieux, décampe au plus vite!
-Entends-tu?
-
---Pourquoi donc, Guillaume? demanda celle-ci posant sa main sur l'épaule
-de Sikes; tu n'as pas l'intention de me maltraiter ce soir, je pense?
-
---Non! . . . Et pourquoi pas? s'écria Sikes.
-
---Tant de nuits, reprit la fille avec une expression de tendresse qui
-donnait de la douceur même à sa voix, tant de nuits que j'ai passées
-près de toi à te soigner, comme si tu étais un enfant! . . . Et pour
-la première fois aujourd'hui que je te vois un peu toi-même, je suis
-sûre que tu ne m'aurais pas traitée comme tu viens de le faire, si tu
-avais pensé à cela, n'est-ce pas? Voyons, Guillaume, parle franchement!
-
---Eh bien! je ne dis pas non, répliqua Sikes, certainement je ne
-l'aurais pas fait . . . Allons, peste soit la fille, la voilà qui
-pleurniche encore!
-
---Ce n'est rien, dit celle-ci se laissant tomber sur une chaise, ne fais
-pas attention à moi; . . . c'est l'affaire d'un rien . . . ce sera
-bientôt passé.
-
---Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda Sikes d'un air furieux;
-qu'est-ce qui te prend maintenant? Lève-toi, voyons! promène-toi par la
-chambre, et ne viens pas _m'emberlificoter_ avec tes niaiseries de femme!
-
-En toute autre circonstance, cette remontrance faite d'un ton si
-péremptoire eût sans doute produit son effet; mais la jeune fille,
-affaiblie par les veilles et épuisée de fatigue, laissa tomber sa tête
-sur le dos de sa chaise avant que Sikes eût eu le temps de débiter le
-chapelet de jurons qu'il avait tout prêts en pareil cas. Ne sachant que
-faire en cette occurrence, car les convulsions de mademoiselle Nancy
-étaient de telle nature que tout secours était superflu, Sikes essaya
-un blasphème; et, voyant que ce genre de traitement n'était rien moins
-qu'efficace, il appela du secours.
-
---Qu'y a-t-il donc, mon cher? dit le juif ouvrant la porte de la chambre.
-
---Ne pouvez-vous porter secours à cette fille? dit Sikes d'un air
-impatient . . . au lieu d'être là à babiller et à me regarder comme
-un évènement!
-
-Fagin s'approcha aussitôt de Nancy avec une exclamation de surprise,
-tandis que Jack Dawkins, autrement le fin Matois, qui avait suivi son
-vénérable ami, posa promptement à terre un paquet dont il était
-chargé, et prenant une bouteille des mains de maître Bates, qui entra
-derrière lui, il la déboucha en un clin d'œil avec ses dents, et versa
-une partie de la liqueur qu'elle contenait dans le gosier de la jeune
-fille; après y avoir toutefois goûté lui-même, de peur de méprise.
-
---Donnez-lui une bouffée d'air avec le soufflet, Charlot! dit Dawkins;
-et vous, Fagin, tapez-lui dans la main, tandis que Guillaume la délacera!
-
-Ces secours, administrés à propos et avec zèle, surtout ceux qui
-étaient du ressort de maître Bates, qui paraissait prendre un plaisir
-tout particulier à s'acquitter consciencieusement de son devoir, ne
-furent pas longtemps à produire l'effet qu'on en attendait: Nancy
-recouvra peu à peu ses sens, et, se traînant sur une chaise qui était
-au chevet du lit, elle se cacha le visage sur l'oreiller, laissant
-entièrement le soin de confronter les nouveaux venus à Sikes, un peu
-étonné de leur visite inattendue.
-
---Comment se fait-il que vous soyez venus? demanda-t-il à Fagin. Quel
-mauvais vent vous a soufflés ici?
-
---Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif, car un
-mauvais vent ne souffle jamais rien de bon pour qui que ce soit, et je
-vous ai apporté quelque chose de bon qui vous réjouira la vue. Matois,
-mon ami, défais ce paquet, et donne à Guillaume ces petites friandises
-pour lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.
-
-A la demande de Fagin, le Matois, dénouant le paquet, qui formait un
-assez gros volume et qui était enveloppé d'une vieille nappe, passa les
-objets qu'il contenait, un par un, à Charlot Bates, qui en fit l'éloge
-en même temps qu'il les posa sur la table.
-
---Ah! fit le juif se frottant les mains avec un air de satisfaction,
-voilà, j'espère, de quoi vous remettre! Ça va vous rétablir, ça,
-Guillaume!
-
---Tout cela est bel et bon, dit celui-ci; mais il me faut de la _bille_
-ce soir même!
-
---Je n'ai pas une seule pièce de monnaie sur moi, reprit le juif.
-
---Vous en avez chez vous à remuer à la pelle, répliqua Sikes, et c'est
-de là qu'il m'en faut!
-
---A remuer à la pelle! y pensez-vous? s'écria le juif levant les mains
-au ciel. Le peu que j'ai ne pourrait pas suffire à . . ...
-
---Je ne sais pas combien vous avez, et je pense bien que vous auriez de
-la peine à le savoir vous-même, d'autant plus que ça vous demanderait
-du temps à compter, dit Sikes. Tout ce que je sais, c'est qu'il m'en
-faut ce soir: c'est positif, cela!
-
---C'est bien, cela suffit, dit le juif avec un soupir; j'enverrai le
-Matois tout à l'heure.
-
---Vous n'en ferez rien du tout, reprit Sikes; le _Matois_ est beaucoup
-trop _matois_, et il oublierait peut-être de venir. Il pourrait se faire
-d'ailleurs qu'il perdit son chemin, ou qu'il fût pris au _traquenard_,
-ou toute autre excuse de ce genre, si vous lui en suggérez l'idée.
-Nancy fera mieux d'aller avec vous le chercher; ce sera bien plus sûr.
-Je me coucherai et je ferai un somme pendant ce temps-là.
-
-Après avoir bien contesté et marchandé de part et d'autre, le juif
-réduisit la somme exigée par Sikes de cinq livres à trois livres
-quatre schellings six pence, protestant avec serment qu'il ne lui
-resterait qu'un schelling six pence pour vivre à la maison. Sur quoi
-Sikes ayant répliqué d'un ton bourru que, s'il n'y avait pas moyen
-d'avoir davantage, il fallait bien s'en contenter, Nancy se prépara à
-sortir avec Fagin, tandis que le Matois et maître Bates rangèrent les
-comestibles dans le buffet.
-
-Le juif alors, prenant congé de son intime ami, s'en retourna chez lui
-accompagné de ses élèves et de Nancy; et Sikes, resté seul, se jeta
-sur son lit et se disposa à dormir pour passer le temps jusqu'au retour
-de la jeune fille.
-
-Ils arrivèrent à temps à la demeure du juif, où ils trouvèrent Toby
-Crackit et le sieur Chitling en train de faire leur quinzième partie de
-piquet.
-
---Est-il venu quelqu'un, Toby? demanda le juif.
-
---Je n'ai vu âme qui vive, répondit le sieur Crackit tirant le col de
-sa chemise. C'était aussi triste que de la piquette.
-
-Le juif ayant fait remarquer à ses amis qu'il était grandement temps
-d'aller à la besogne, car il était dix heures, et il n'y avait encore
-rien de fait, ils partirent pour se distribuer leurs quartiers respectifs.
-
---Maintenant, dit le juif quand ils eurent quitté la chambre, je m'en
-vais te chercher cet argent, Nancy. Ceci est la clef de la petite armoire
-où je serre toutes les choses que mes jeunes gens m'apportent. Je
-n'enferme jamais mon argent à clef, ma chère; car je n'en ai jamais
-assez pour cela, ah! ah! ah! . . . Non certes, ma chère, je n'en ai pas
-du tout même . . . C'est un pauvre commerce que le nôtre, Nancy! il n'y
-a pas à s'en louer, tant s'en faut! Et si ce n'était que j'aime les
-jeunes gens comme je le fais, il y a déjà longtemps que j'y aurais
-renoncé . . . Mais je les aide, ma chère, je les soutiens, Nancy; j'en
-ai toute la charge, ma fille. Chut! dit-il fourrant précipitamment la
-clef dans son sein, qui ce peut-il être? écoute!
-
-La jeune fille, qui était assise les bras croisés et les coudes
-appuyés sur le bord de la table, affecta la plus grande indifférence
-quant à l'arrivée d'un tiers, et parut se soucier fort peu de savoir
-quelle était la personne qui venait à cette heure, quand, le
-chuchotement d'une voix d'homme ayant frappé son oreille, elle ôta
-sur-le-champ son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair,
-les jeta sous la table, se plaignant de la chaleur d'un ton langoureux
-qui contrastait singulièrement avec la promptitude de ses mouvements,
-mais ce dont le juif ne put s'apercevoir, ayant le dos tourné en ce
-moment.
-
---Ah! ah! dit-il comme s'il eût été contrarié de la visite de
-l'importun, c'est l'homme que j'attendais . . . Il va descendre ici,
-Nancy. Tu n'as pas besoin de parler de cet argent en sa présence,
-entends-tu? . . . Il ne restera pas longtemps, ma chère . . . dix
-minutes tout au plus.
-
-Le juif prit la chandelle et alla ouvrir la porte au visiteur.
-
---C'est une de mes petites jeunesses, dit le juif voyant Monks (car
-c'était lui-même) reculer à l'aspect de la jeune fille. Reste là,
-Nancy!
-
-Cette dernière se rapprochant de la table regarda Monks d'un air
-insouciant et baissa aussitôt les yeux; mais, comme il se fut tourné
-vers le juif pour lui adresser la parole, elle lui lança à la dérobée
-un nouveau regard, si différent du premier, si vif et si pénétrant
-que, s'il y avait eu là quelqu'un pour en remarquer la différence, il
-eût eu beaucoup de peine à croire qu'ils provinssent de la même
-personne.
-
---Avez-vous quelque nouvelle à m'apprendre? demanda le juif.
-
---Oui, une bien grande! répondit Monks.
-
---Et . . . bonne, sans doute? demanda le juif en hésitant comme s'il
-eût craint de déplaire à l'autre par un excès de curiosité.
-
---Pas mauvaise, tant s'en faut! répliqua Monks en souriant. J'ai été
-assez heureux cette fois. Je voudrais vous dire deux mots en particulier.
-
-Nancy s'approcha de nouveau de la table et n'offrit point de se retirer,
-bien qu'elle s'aperçût que Monks la montrait du doigt en s'adressant
-ainsi au juif. Celui-ci craignant sans doute qu'elle ne vînt à parler
-d'argent s'il essayait de la renvoyer, fit un signe de tête pour
-désigner l'appartement supérieur, et sortit avec son ami.
-
-Le bruit de leurs pas n'avait pas encore cessé, que la jeune fille avait
-déjà ôté ses souliers, retroussé sa robe par-dessus sa tête, et
-écoutait attentivement à la porte. Lorsqu'elle n'entendit plus rien,
-elle sortit tout doucement, et, montant l'escalier sans faire le moindre
-bruit, elle fut bientôt perdue dans l'obscurité.
-
-Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes environ, elle descendit aussi
-légèrement qu'elle était montée et fut bientôt suivie des deux
-hommes. Monks ne tarda pas à sortir, et le juif remonta l'escalier pour
-aller chercher l'argent. Au moment où il rentra, la jeune fille mettait
-son châle et son chapeau pour se préparer à sortir.
-
---Qu'as-tu donc, Nancy? s'écria le juif reculant d'étonnement aussitôt
-qu'il eut posé la chandelle sur la table, comme tu es pâle!
-
---Pâle! s'écria à son tour la jeune fille mettant sa main devant ses
-yeux, afin de supporter le regard du juif avec plus d'assurance.
-
---Tu es pâle comme la mort, reprit celui-ci. Que t'est-il donc arrivé?
-
---Rien du tout . . .. À moins que ce ne soit d'avoir été renfermée
-pendant tout ce temps dans cette pièce où il fait une chaleur
-étouffante, repartit nonchalamment la fille. Allons! finissons-en, que
-je m'en aille!
-
-Fagin remit à Nancy la somme convenue, poussant un soupir à chaque
-pièce de monnaie qu'il lui mettait dans la main; et, après s'être
-souhaité réciproquement une bonne nuit, ils se séparèrent.
-
-A peine la jeune fille fut-elle dans la rue, qu'elle se vit obligée de
-s'asseoir sur le pas d'une porte, incapable qu'elle était de poursuivre
-son chemin. Tout à coup elle se leva et courut dans une direction tout
-à fait opposée à la demeure de Sikes, jusqu'à ce qu'épuisée de
-fatigue et couverte de sueur elle s'arrêta enfin pour reprendre haleine.
-Alors, comme si elle fût revenue à elle-même, et qu'après s'être
-remise de son trouble elle eût déploré l'impossibilité d'exécuter un
-projet qu'elle avait en tête, elle se tordit les bras et pleura
-amèrement.
-
-
-
-
-XXXIX. --Singulière entrevue en conséquence de ce qui s'est passé dans
-le chapitre précédent.
-
-
-Fort heureusement pour Nancy, Sikes, une fois en possession de l'argent,
-passa toute la journée du lendemain à boire et à manger; ce qui lui
-adoucit tellement le caractère, qu'il n'eut ni le temps ni l'envie de
-trouver à redire à la conduite de la jeune fille.
-
-A mesure que le jour s'avançait, le trouble de la jeune fille augmenta;
-et quand, vers le soir, elle s'assit au chevet du brigand, attendant avec
-impatience que le sommeil et la boisson eussent appesanti ses paupières,
-son visage était si pâle et ses yeux si brillants, que Sikes même
-l'observa avec étonnement.
-
-Ce dernier, que la fièvre avait affaibli, était couché sur son lit,
-buvant force _grog_, afin de l'apaiser, et il tendait son verre à Nancy,
-pour qu'elle le lui remplît pour la troisième ou quatrième fois,
-lorsque ces symptômes le frappèrent.
-
---Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il se mettant sur son séant
-pour la considérer de plus près. Tu as l'air d'un revenant! Qu'est-ce
-que cela signifie?
-
---Ce que cela signifie! reprit la fille. Rien . . . Pourquoi me
-regardes-tu ainsi entre les deux yeux?
-
---Qu'est-ce que c'est que toutes ces bêtises-là? demanda Sikes la
-prenant par le bras et la secouant rudement. Qu'y a-t-il? . . . que veut
-dire cela? A quoi penses-tu? Voyons, parle!
-
---A bien des choses, Guillaume! répondit celle-ci passant ses mains sur
-ses yeux pour cacher son trouble et frissonnant involontairement. Mais,
-qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?
-
-Le ton enjoué qu'elle affecta en prononçant ces dernières paroles
-sembla produire sur Sikes une plus forte impression que ne l'avait fait
-la pâleur excessive de la jeune fille.
-
-Rassuré par cette pensée que Nancy pouvait bien avoir la fièvre, Sikes
-vida son verre jusqu'à la dernière goutte; et alors, tout en continuant
-de gronder, il demanda sa potion. La fille ne se le fit pas dire deux
-fois; elle se leva aussitôt de sa chaise, versa le breuvage dans une
-tasse (ayant eu soin pour cela de se détourner un tant soit peu), et
-elle porta elle-même le vase à ses lèvres, jusqu'à ce qu'il eût tout
-bu.
-
---Maintenant, dit le brigand, viens t'asseoir près de moi, et reprends
-ta mine accoutumée si tu ne veux pas que je te la change moi-même de
-telle manière que tu ne te reconnaîtras pas quand il te prendra envie
-de te regarder dans la glace.
-
-Celle-ci obéit et Sikes, lui prenant la main, la tint étroitement
-serrée dans la sienne, et quand il retomba sur l'oreiller, il n'en
-continua pas moins de la considérer attentivement. Ses yeux se
-fermèrent, puis se rouvrirent; ils se refermèrent et se rouvrirent de
-nouveau. Il se remua dans son lit et changea plusieurs fois de position,
-comme s'il eût été mal à son aise; et après s'être assoupi à
-différentes reprises pendant l'espace de quelques minutes, tressaillant
-de temps à autre et regardant d'un air effaré autour de lui, il resta
-tout à coup immobile dans la position d'une personne prête à se lever,
-et dormit bientôt d'un sommeil léthargique. Sa main lâcha celle de
-Nancy et retomba nonchalamment sur le lit.
-
---Le laudanum a produit enfin son effet! murmura Nancy s'éloignant
-aussitôt du lit. Il se pourrait bien même qu'il fût trop tard.
-
-Disant ces mots, elle mit bien vite son chapeau et son châle en
-regardant avec frayeur autour d'elle comme si, malgré le breuvage
-qu'elle avait administré au brigand, elle se fût attendue à chaque
-instant à sentir sur son épaule la pression de sa lourde main; ensuite,
-se penchant doucement sur le lit, elle déposa un baiser sur les lèvres
-de Sikes et disparut aussi vite que l'éclair.
-
-Au bout d'un passage qu'elle devait traverser pour gagner une des rues
-principales de Londres, un _watchman_ cria neuf heures et demie.
-
---Y a-t-il longtemps que la demie est sonnée? demanda Nancy.
-
---Dix heures sonneront dans un quart d'heure, répondit le crieur de nuit
-levant sa lanterne pour voir le visage de la fille.
-
---Déjà dix heures moins un quart! . . . et il me faut une bonne heure
-au moins pour arriver là! se dit à part soi Nancy continuant son chemin
-avec une rapidité sans égale.
-
---Cette femme est folle! disait-on en la regardant courir ainsi à
-travers la chaussée.
-
-C'était un superbe hôtel, situé dans une rue élégante et tranquille
-aux environs de _Hyde-Park_. Au moment où elle aperçut la brillante
-clarté du réverbère placé devant la porte, onze heures sonnèrent à
-l'horloge d'une église voisine. Elle avait ralenti sa marche, incertaine
-si elle devait avancer ou s'en retourner, mais le son de la cloche
-l'ayant déterminée, elle entra dans le vestibule. Ayant trouvé le
-fauteuil du portier vacant, elle regarda d'un air inquiet autour d'elle
-et se dirigea vers l'escalier.
-
---Que voulez-vous, jeune fille, demanda une femme de chambre élégamment
-vêtue entrouvrant une porte derrière Nancy, qui demandez-vous ici?
-
---Une demoiselle qui est dans cette maison, répondit la fille.
-
---Une demoiselle! reprit l'autre avec dédain. Quelle demoiselle, s'il
-vous plaît?
-
---Mademoiselle Maylie, dit Nancy.
-
-La jeune femme, qui, pendant ce court dialogue, avait remarqué la mise
-de cette dernière, se contenta de la regarder de toute sa hauteur, et
-fit signe à un laquais de venir lui parler. Nancy exposa à ce dernier
-le motif de sa visite.
-
---De quelle part? demanda le domestique, quel nom faut-il que je dise?
-
---Ce n'est pas nécessaire, répliqua Nancy.
-
---Ni ce qui vous amène ici? demanda l'homme.
-
---Non, ce n'est pas la peine, répondit la fille, il faut que je voie
-cette demoiselle.
-
---Allons donc! reprit l'homme en la poussant vers la porte. Nous
-connaissons ces couleurs-là. Sortez d'ici!
-
---Si je sors d'ici, il faudra que vous me portiez dehors, dit vivement
-Nancy, et je vous jure que ce ne sera pas une petite affaire pour deux
-d'entre vous. N'y a-t-il donc personne ici, poursuivit-elle en promenant
-ses regards autour de la salle, qui veuille se charger d'un message pour
-une pauvre fille comme moi?
-
-Nancy eut bien des difficultés à vaincre pour arriver jusqu'à Rose,
-car les domestiques de grande maison croyaient se déshonorer en faisant
-sa commission. Les servantes l'insultaient, les valets la regardaient
-d'un air de pitié, la prenant pour une mendiante. Enfin, une bonne pâte
-de cuisinier vint à son secours et finit par déterminer le valet de
-chambre à daigner aller prévenir mademoiselle Maylie; et, quoique
-l'orgueil de celui-ci se trouvât froissé, il voulut bien faire quelque
-chose à la recommandation d'un confrère.
-
-Enfin elle entendit un léger bruit.
-
-Elle leva les yeux suffisamment pour remarquer que la personne qui se
-présentait à elle était jeune.
-
---On a assez de peine à parvenir jusqu'à vous, Mademoiselle! dit-elle
-secouant la tête d'un air d'indifférence. Si je m'étais offensée et
-que je fusse partie (comme toute autre à ma place l'aurait fait), vous
-en auriez été bien fâchée un jour à venir; et il y aurait eu de quoi.
-
---Je suis désolée qu'on se soit mal conduit envers vous, reprit Rose,
-oubliez cela et dites-moi quelle est la cause qui vous a fait désirer me
-voir: je suis la personne que vous demandez.
-
-Le ton obligeant avec lequel cette réponse fut faite, la douce voix de
-Rose, ses manières affables, exemptes de hauteur, frappèrent
-d'étonnement la jeune fille, qui fondit en larmes.
-
---Oh! Mademoiselle, dit Nancy joignant les mains d'un air suppliant, s'il
-y avait plus de personnes comme vous, il y en aurait moins comme moi;
-c'est bien certain!
-
---Asseyez-vous, dit Rose avec empressement: vous me serrez le cœur. Si
-vous êtes dans la misère ou l'affliction, je me ferai un vrai plaisir
-de vous soulager si c'est en mon pouvoir. Asseyez-vous . . .
-
---Permettez-moi de rester debout, Mademoiselle, dit la fille, et ne me
-parlez pas avec tant de bonté jusqu'à ce que vous me connaissiez mieux
-. . . Il commence à se faire tard . . . Cette porte est-elle fermée?
-
---Oui, dit Rose reculant quelques pas, afin de se trouver plus à portée
-d'appeler du secours en cas de besoin. Pourquoi me faites-vous cette
-question?
-
---Parce que, dit la fille, je suis sur le point de mettre ma vie et celle
-de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai ramené le petit
-Olivier à la maison du vieux Fagin, le juif, le soir même que cet
-enfant a disparu de Pentonville.
-
---Vous! dit Rose.
-
---Moi-même, reprit la fille. Je suis l'infâme créature dont vous avez
-entendu parler; qui vis parmi les voleurs, et qui, depuis que je me
-connais (c'est-à-dire dès ma plus tendre enfance), n'ai jamais connu
-d'existence préférable à celle qu'ils m'ont procurée, ni de paroles
-plus douces que celles qu'ils m'ont adressées: ainsi, que Dieu ait
-pitié de moi! . . . Vous n'avez pas besoin de déguiser l'horreur que je
-vous inspire . . . Je suis plus jeune qu'on ne le penserait à me voir;
-mais je sais bien l'effet que produit ma présence: les femmes les plus
-misérables s'éloignent de moi quand je passe près d'elles dans la rue.
-
---De quelles horribles choses venez-vous m'entretenir! dit Rose reculant
-involontairement.
-
---Rendez grâces au ciel, ma bonne demoiselle, s'écria Nancy, de ce
-qu'il vous a accordé des amis qui ont eu soin de vous dans votre enfance
-et qu'il n'a pas permis que vous soyez exposée au froid, à la faim, à
-l'ivrognerie et à quelque chose encore de pire que tout cela, comme je
-l'ai été moi-même dès mon berceau pour ainsi dire: car les allées et
-les ruisseaux ont été mon partage, et j'y mourrai comme j'y ai vécu.
-
---Je vous plains! dit Rose d'une voix émue. Vos paroles me déchirent le
-cœur!
-
---Que Dieu vous bénisse pour votre bonté! reprit la fille. Si vous
-saviez ce que j'éprouve quelquefois, vous me plaindriez bien
-certainement. Mais j'ai échappé à la vigilance de ceux qui
-m'assassineraient, j'en suis sûre, s'ils savaient que je suis venue ici
-pour vous dire ce que j'ai entendu. Connaissez-vous un individu appelé
-Monks?
-
---Non, dit Rose.
-
---Il vous connaît bien, lui, répliqua la fille, et il savait que vous
-étiez ici; car c'est par lui que j'ai découvert votre adresse.
-
---Je ne connais personne de ce nom, dit Rose.
-
---Alors probablement que c'est un nom d'emprunt, poursuivit la fille.
-C'est ce qui m'est venu plus d'une fois à l'idée. Il y a quelque temps
-(peu de jours après qu'Olivier fut introduit par cette petite fenêtre
-dans la maison que vous habitez à Chertsey, le jour qu'ils devaient vous
-voler), comme j'avais des soupçons sur cet homme, j'écoutai une
-conversation qu'il eut avec Fagin, dans l'obscurité. D'après ce que
-j'entendis, j'appris donc que Monks, l'homme que je croyais que vous
-connaissiez, vous savez? . . .
-
---Oui, oui, dit Rose, je comprends.
-
---J'appris donc que Monks, poursuivit la fille, avait vu par hasard
-Olivier avec deux de nos petits jeunes gens le jour même que nous
-l'avons perdu pour la première fois, et qu'il l'avait tout de suite
-reconnu pour être l'enfant qu'il cherchait (quoique je ne puisse pas me
-rendre compte pourquoi). Un marché fut conclu entre eux que, si Fagin
-pouvait ravoir Olivier, il recevrait une certaine somme d'argent, et
-qu'il recevrait davantage s'il parvenait à faire de cet enfant un
-voleur; ce que (pour des raisons que j'ignore) Monks paraissait désirer
-vivement.
-
---Dans quel but? demanda Rose.
-
---C'est ce que je ne sais pas, reprit la fille. Comme je me penchais pour
-mieux entendre, il aperçut mon ombre sur le mur (et il n'y en a pas
-beaucoup à ma place qui auraient pu s'esquiver aussi adroitement sans
-être découvertes); mais, fort heureusement, je me suis retirée
-inaperçue, et depuis je ne l'ai plus revu si ce n'est hier au soir.
-
---Et que se passa-t-il, alors?
-
---Je m'en vais vous le dire, Mademoiselle. La nuit dernière il revint,
-et Fagin l'emmena à l'étage au-dessus comme la première fois. Comme la
-première fois aussi, j'écoutai à la porte et j'entendis Monks qui
-disait:
-
---Ainsi, les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité
-de cet enfant sont au fond de la rivière; et la vieille sibylle qui les
-a reçues de la mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris
-dans sa bière. Alors ils se mirent à rire en s'entretenant du succès
-de cette affaire; et chaque fois que Monks parlait d'Olivier, il devenait
-furieux et disait que, quoiqu'il se fût assuré de l'argent de ce petit
-diable, il aurait préféré s'en emparer d'une autre manière. Car
-(disait-il) quelle bonne farce c'eût été d'annuler le testament du
-père en traînant celui qui en est l'objet et qui faisait sa gloire dans
-toutes les prisons de Londres, et en le conduisant ensuite à la potence
-pour quelque crime capital! . . . ce que vous pouvez encore faire, Fagin,
-après avoir tiré avantage de lui par-dessus le marché.
-
---Qu'est-ce que tout cela, mon Dieu! s'écria Rose.
-
---La vérité, Mademoiselle, quoiqu'elle sorte de mes lèvres, répliqua
-Nancy. Alors il ajouta avec d'horribles jurements (familiers à mes
-oreilles, mais tout à fait étrangers aux vôtres) que, s'il pouvait
-satisfaire à sa haine en prenant la vie de cet enfant sans mettre la
-sienne en danger, il le ferait sans hésiter; mais que, puisque cela
-était impossible, il ferait en sorte de mettre des entraves dans toutes
-ses actions et de lui nuire dans plus d'une circonstance; et que, si
-Olivier voulait jamais un jour tirer avantage de sa naissance et de son
-histoire, il saurait bien l'en empêcher; enfin, Fagin (ajouta-t-il),
-tout juif que vous êtes, vous n'avez jamais employé de moyens
-semblables à ceux que je vais mettre en usage pour attirer dans le
-piège mon frère Olivier.
-
---Son frère! s'écria Rose joignant les mains de surprise.
-
---Voilà ses propres paroles, dit Nancy regardant d'un air inquiet autour
-d'elle (ce qu'elle n'avait cessé de faire depuis le moment où elle
-avait commencé à parler, car l'image de Sikes la tourmentait
-continuellement). Il a même dit plus lorsqu'il est venu à parler de
-vous et de l'autre dame, il a dit qu'il fallait que le ciel ou l'enfer
-s'en fût mêlé pour avoir fait tomber Olivier entre vos mains; puis il
-se prit à rire et observa que le hasard l'avait encore assez bien servi
-en cela: car, ajouta-t-il en vous nommant, que de milliers de livres
-sterling ne donnerait-elle pas elle-même, si elle les avait, pour savoir
-qui est _ce petit épagneul à deux pattes qui la suit partout_!
-
---Est-il possible! dit Rose en pâlissant, il n'a pas pu dire cela
-sérieusement, n'est-ce pas?
-
---Si jamais homme a parlé sérieusement, ce fut lui en cette
-circonstance, répliqua Nancy. Il n'est pas homme à plaisanter lorsqu'il
-est excité par la haine. J'en connais qui font pis que lui, mais
-j'aimerais mieux les entendre douze fois que lui une . . . Il se fait
-tard et je veux arriver à la maison sans qu'on se doute que je suis
-venue ici: il faut donc que je m'en retourne au plus vite.
-
---Mais comment m'y prendre? dit Rose. Comment, sans vous, pourrai-je
-tirer avantage de la révélation que vous venez de me faire? . . . Vous
-en retourner! . . . comment pouvez-vous désirer rejoindre des compagnons
-que vous peignez sous des couleurs si affreuses? Si vous voulez répéter
-ce que vous venez de me dire à un monsieur qui est là, dans la chambre
-voisine,
-
-il vous conduira en moins d'une demi-heure dans un endroit où vous serez
-en sûreté.
-
---Je désire m'en aller, dit la fille. Il faut que je m'en aille; parce
-que . . . (comment pourrai-je avouer de telles choses à une vertueuse
-demoiselle comme vous!) parce que, parmi ces hommes dont je vous ai
-parlé, il en est un (le plus méchant et le plus déterminé d'eux tous
-peut-être), que je ne puis quitter . . . non, pas même pour m'arracher
-à la vie que je mène maintenant!
-
---La sensibilité que vous avez déjà montrée une fois auparavant en
-prenant le parti de ce cher enfant, dit Rose, la générosité dont vous
-faites preuve maintenant en venant, au risque de votre vie, me dire ce
-que vous avez entendu, vos manières, qui me sont un sur garant de la
-vérité de vos paroles, le repentir évident et le sentiment intérieur
-de votre honte, tout me porte à croire que vous pourriez encore vous
-réformer. Oh! continua Rose joignant les mains, tandis que des larmes
-coulaient de ses joues, ne rejetez pas les sollicitations d'une personne
-de votre sexe, la première, la seule, je pense, qui vous ait jamais
-parlé avec douceur et compassion! . . . Ne refusez pas de m'entendre et
-laissez-vous ramener dans le sentier de l'honneur et de la vertu!
-
---Ma bonne demoiselle! s'écria Nancy se jetant aux genoux de Rose, ange
-de douceur et de bonté! vous êtes, en effet, la première qui m'ait
-fait entendre ces paroles de consolation qui me pénètrent le cœur, et
-si je les avais entendues longtemps auparavant elles auraient pu me tirer
-du vice dans lequel je suis plongée; mais maintenant il est trop tard! .
-. . il est trop tard!
-
---Il n'est jamais trop tard pour le repentir, dit Rose.
-
---Il est trop tard! s'écria Nancy se tordant les bras dans l'agonie du
-désespoir. Je ne puis l'abandonner maintenant! Je ne veux pas être la
-cause de sa mort!
-
---Comment seriez-vous la cause de sa mort? demanda Rose.
-
---Rien ne pourrait le sauver, s'écria la fille, si je déclarais à
-d'autres ce que je viens de vous dire, et qu'on les prît tous, il n'en
-réchapperait pas. C'est le plus hardi et le plus intrépide de la bande.
-Et il a commis des actions si atroces!
-
---Est-il possible, dit Rose, que pour un tel homme vous renonciez à une
-délivrance certaine et à l'espoir d'un meilleur avenir? C'est de la
-vraie folie!
-
---J'ignore moi-même ce que c'est, reprit la fille. Tout ce que je sais,
-c'est qu'il n'en est pas ainsi qu'avec moi, et qu'il y en a beaucoup
-d'autres aussi vicieuses et aussi misérables que moi qui pensent de
-même. Il faut que je m'en retourne. Que ce soit la volonté du ciel ou
-punition du mal que j'ai fait, c'est ce dont je ne puis me rendre compte
-à moi-même; mais je suis ramenée vers cet homme malgré sa brutalité
-envers moi, et je crois que je le serais encore si je savais que je dusse
-périr de sa main.
-
---Que faire? dit Rose. Je ne devrais pas vous laisser partir ainsi.
-
---Vous ne me retiendrez pas, j'en suis sûre, repartit la fille, vous ne
-le ferez pas, parce que je me suis fiée à votre bonté et que je n'ai
-exigé aucune promesse de vous, comme j'aurais pu le faire.
-
---Alors, à quoi me servira la révélation que vous m'avez faite?
-demanda Rose. Dans l'intérêt d'Olivier que vous désirez servir, ce
-mystère doit être éclairci.
-
---Il me semble que vous devriez raconter cela, sous le sceau du secret,
-à quelque monsieur de vos amis qui vous dira ce que vous avez à faire,
-repartit Nancy.
-
---Mais où vous trouverai-je quand il en sera nécessaire? demanda Rose.
-Je ne cherche pas à savoir où demeurent ces gens affreux; mais encore
-ai-je besoin de vous revoir.
-
---Me promettez-vous de garder fidèlement le secret et de venir seule ou,
-du moins, accompagnée seulement de la personne qui sera dans la
-confidence? demanda la fille. Puis-je compter que je ne serai pas épiée
-ou suivie?
-
---Je vous le jure! répondit Rose.
-
---Tous les dimanches, depuis onze heures jusqu'à minuit, dit la fille
-sans hésiter, je me promènerai sur le pont de Londres . . . si j'existe!
-
---Encore un mot! dit Rose comme Nancy se préparait à se retirer.
-Réfléchissez encore une fois à l'horreur de votre position et à
-l'occasion qui se présente de vous en affranchir. Vous avez des droits
-à l'intérêt que je vous porte, non seulement pour être venue ici
-volontairement me faire cette révélation, mais parce que vous êtes,
-pour ainsi dire, perdue au-delà de toute espérance. Retournerez-vous
-vers cette bande de voleurs et avec cet homme qui vous maltraite si
-cruellement, lorsqu'une seule parole suffit pour vous sauver? Quel est
-donc ce charme qui vous entraîne malgré vous, et qui vous attache au
-malheur et au crime? N'est-il pas dans votre cœur une corde que je
-puisse toucher? N'y reste-t-il donc aucun sentiment auquel je puisse en
-appeler contre ce fatal prestige?
-
---Quand de jeunes demoiselles aussi belles et aussi bonnes que vous
-livrent leur cœur, reprit avec fermeté la jeune fille, l'amour les
-entraîne quelquefois bien loin, celles mêmes qui ont, comme vous, des
-parents, des amis et des admirateurs pour les distraire. Mais quand de
-malheureuses filles, qui, comme moi, n'ont d'autre demeura que la tombe
-et d'autre ami pour les visiter dans leurs maladies, ou à l'heure de la
-mort, que le servant d'hôpital, donnent leur cœur à un homme qui leur
-tient lieu de parents et d'amis qu'elles ont perdus ou qui leur ont
-manqué pendant tout le cours de leur misérable existence, qui peut
-espérer de les guérir? . . . Plaignez-nous, Mademoiselle, d'entretenir
-en notre cœur un sentiment que la justice divine condamne et que les
-hommes réprouvent!
-
---Vous accepterez de moi quelque argent qui vous mette à même de vivre
-sans déshonneur, jusqu'à ce que nous nous revoyions du moins? dit Rose
-après un instant de silence.
-
---Pas un sou! reprit la fille.
-
---Ne rejetez pas l'offre que je fais de vous aider, dit Rose avec bonté;
-je désire vous être utile, je vous assure.
-
---Vous me rendriez un plus grand service, repartit Nancy avec l'accent du
-plus grand désespoir, si vous pouviez m'arracher la vie d'un seul coup;
-car jamais, plus que ce soir, je n'ai senti l'horreur de ma position, et
-il me serait si agréable de ne pas mourir dans le même enfer que celui
-dans lequel j'ai vécu! . . . Que Dieu vous bénisse, bonne demoiselle,
-et qu'il répande sur votre tête autant de bonheur qu'il a répandu de
-honte et d'opprobre sur la mienne!
-
-Ayant prononcé ces paroles entrecoupées par ses sanglots, la
-malheureuse créature s'en alla.
-
-
-
-
-XL. --Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que
-les malheurs, viennent rarement seules.
-
-
-La situation de Rose n'était pas des moins embarrassantes; car, tandis
-qu'elle désirait vivement pénétrer le mystère qui enveloppait la
-naissance d'Olivier, elle se voyait obligée, en conscience, de garder le
-secret qui lui avait été confié par la malheureuse fille avec qui elle
-venait d'avoir un si pénible entretien.
-
-Elle n'avait plus que trois jours à rester à Londres avant de partir,
-avec madame Maylie et son jeune protégé, pour un port de mer assez
-éloigné. On touchait déjà à la fin du premier jour (minuit venait
-justement de sonner à l'instant où Nancy quitta la chambre). Quel
-projet pouvait-elle former qui pût être mis à exécution en
-vingt-quatre heures? ou quel moyen devait-elle employer pour retarder le
-voyage sans exciter le soupçon?
-
-M. Losberne était à l'hôtel avec ces dames, et il devait y passer les
-deux dernières journées de leur séjour à Londres; mais Rose
-connaissait trop bien le caractère impétueux du docteur, et elle
-prévoyait trop clairement le courroux que, dans un premier moment
-d'indignation, il ferait éclater contre la jeune fille, pour lui confier
-le secret. C'était encore une des raisons pour lesquelles Rose craignait
-de s'ouvrir à madame Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en parler au
-docteur . . . Avoir recours à un homme de loi, en supposant qu'elle eût
-su comment s'y prendre, était chose à laquelle elle devait renoncer
-pour la même raison . . . Elle eut bien un moment la pensée d'écrire
-à Henri; mais elle se souvint de leur dernière entrevue . . . Elle
-était dans cette perplexité, lorsque Olivier, qui venait de se promener
-dans la ville, escorté de Giles, qui lui tenait lieu de garde du corps,
-entra brusquement dans la chambre hors d'haleine et tout ému.
-
---Qu'avez-vous donc, que vous paraissez si agité? demanda Rose en
-s'avançant vers lui; répondez-moi, Olivier.
-
---Je puis à peine parler, reprit l'enfant. Il me semble que j'étouffe
-. . . Quel bonheur de penser que je le reverrai enfin, et que vous aurez la
-certitude que tout ce que je vous ai dit est l'exacte vérité!
-
---Je n'ai jamais supposé qu'il en fût autrement, mon ami, dit Rose,
-mais pourquoi dites-vous cela? . . . De qui parlez-vous?
-
---J'ai revu ce bon monsieur qui m'a témoigné tant d'amitié! répliqua
-Olivier pouvant à peine articuler ses mots . . . Vous savez, M.
-Brownlow, dont je vous ai si souvent parlé?
-
---Où donc? demanda Rose.
-
---Il descendait de voiture et il entrait dans une maison, répondit
-Olivier pleurant de joie. Je ne lui ai pas parlé . . . je ne pouvais pas
-lui parler, car il ne m'a pas aperçu, et j'étais si tremblant, qu'il
-m'a été impossible de courir vers lui; mais Giles s'est informé s'il
-demeurait dans la maison où nous l'avons vu entrer, et on lui a répondu
-que oui. Tenez, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, voici son
-adresse: c'est là qu'il demeure . . . j'y vais de ce pas . . . Oh! mon
-Dieu, mon Dieu! que deviendrai-je quand je le reverrai et qu'il me
-parlera!
-
---Vite! dit Rose. Envoyez chercher un fiacre, et tenez-vous prêt à
-partir; je vais vous y conduire sur-le-champ. Il n'y a pas une minute à
-perdre! Le temps seulement de prévenir ma tante que nous sortons pour
-une heure, et je vous emmène. Ainsi soyez prêt!
-
-Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de dix minutes ils
-étaient en route pour _Craven Street_ dans le _Strand_. Lorsqu'ils y
-furent arrivés, Rose descendit du fiacre pour préparer le vieux
-monsieur à recevoir Olivier; et remettant sa carte au domestique, elle
-le pria de dire à M. Brownlow qu'elle désirait le voir pour affaires de
-la plus grande importance. Celui-là reparut bientôt, il avait reçu
-l'ordre de faire monter la jeune demoiselle; il l'introduisit dans une
-chambre du premier étage, où elle fut présentée à un monsieur d'un
-certain âge, à l'air affable, et ayant un habit vert-bouteille. Non
-loin de lui était un autre vieux monsieur en culotte courte et en
-guêtres de nankin, lequel vieux monsieur (qui ne paraissait point
-extrêmement affable) était assis les mains jointes, appuyées sur la
-pomme de sa canne, et son menton par-dessus.
-
---Mille pardons, ma jeune demoiselle! dit le monsieur à l'habit vert se
-levant précipitamment de sa chaise et faisant un salut gracieux à
-mademoiselle Maylie. Je pensais que ce pouvait être quelque personne
-importune qui . . . Je vous prie en grâce de m'excuser . . . Donnez-vous
-la peine de vous asseoir.
-
---C'est à M. Brownlow que j'ai l'honneur de parler? dit Rose s'adressant
-à ce dernier.
-
---Oui, Mademoiselle, répondit le vieux monsieur, et voici mon ami M.
-Grimwig. Grimwig, voulez-vous bien nous laisser pour quelques minutes?
-
---Je crois, observa Rose, qu'à ce point de notre entrevue Monsieur peut
-fort bien rester avec nous. Si je suis bien informée, il n'est pas
-étranger à l'affaire qui m'amène près de vous.
-
-M. Brownlow fit une inclination de tête; et M. Grimwig, qui avait fait
-un salut très roide, s'étant levé de sa chaise, fit un autre salut
-très roide et se rassit.
-
---Je vais bien vous surprendre, sans doute, dit Rose un peu embarrassée;
-mais vous avez jadis témoigné beaucoup d'intérêt et d'affection à un
-de mes jeunes amis, et je suis sûre que vous ne serez pas fâché d'en
-avoir des nouvelles.
-
---Vraiment! dit M. Brownlow. Puis-je savoir son nom?
-
---Olivier Twist, répliqua Rose.
-
-A peine eut-elle prononcé ce nom, que M. Grimwig, qui s'était mis à
-parcourir un gros livre qui était sur la table, le referma brusquement;
-et se laissant retomber sur le dos de sa chaise, il laissa voir sur son
-visage les signes de la plus grande surprise.
-
-L'étonnement de M. Brownlow ne fut pas moins grand, quoiqu'il ne le fit
-pas paraître d'une manière aussi excentrique. Il approcha sa chaise de
-celle de Rose, et dit:
-
---Faites-moi la grâce, ma chère demoiselle, de passer sous silence
-cette bienveillance et cette bonté dont vous parlez et dont personne
-autre ne se doute; et s'il est en votre pouvoir de me désabuser quant à
-l'opinion défavorable que j'ai dû concevoir de ce pauvre enfant, au nom
-du ciel faites-le sur-le-champ!
-
---C'est un petit vaurien! j'en mangerais ma tête que c'est un petit
-vaurien! dit M. Grimwig sans remuer aucun muscle de son visage, comme le
-ferait un ventriloque.
-
---Cet enfant a le cœur noble et généreux, reprit Rose en rougissant;
-et l'Être suprême, qui a jugé à propos de lui envoyer des peines et
-de le faire passer par des épreuves au-dessus de ses forces, lui a
-donné des qualités et des sentiments qui feraient honneur à bien des
-gens qui ont six fois son âge.
-
---Je n'ai que soixante et un ans! repartit M. Grimwig sur le même ton;
-et comme cet Olivier dont vous parlez doit avoir douze ans, s'il n'a pas
-davantage, je ne vois pas l'application de cette remarque.
-
---Ne faites pas attention à mon ami, Mademoiselle, dit M. Brownlow, il
-ne pense pas ce qu'il dit.
-
---Si, gronda M. Grimwig.
-
---Non, il ne le pense pas, je vous assure! reprit M. Brownlow, qui
-commençait visiblement à s'impatienter.
-
---Il en mangera sa tête si ce n'est pas vrai! gronda M. Grimwig.
-
---Il mériterait plutôt qu'on la lui cassât! répliqua M. Brownlow.
-
---Il voudrait bien voir quelqu'un le lui proposer! repartit M. Grimwig
-frappant avec sa canne sur le plancher.
-
-Après s'être ainsi excités l'un l'autre, les deux amis prirent
-séparément chacun une prise et se donnèrent ensuite une poignée de
-main, selon leur invariable coutume.
-
-Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses idées, raconta en peu de
-mots ce qui était arrivé à Olivier depuis le jour où il avait quitté
-la maison de M. Brownlow, réservant pour le moment où elle serait seule
-avec ce monsieur la révélation de Nancy. Elle ajouta que le seul
-chagrin de cet enfant, pendant plusieurs mois, avait été de ne pouvoir
-retrouver son bienfaiteur.
-
---Dieu soit loué! dit le vieux monsieur. Voilà qui me rassure! . . .
-Mais vous ne m'avez pas dit où il est maintenant, mademoiselle Maylie
-. . . Vous m'excuserez si je vous fais cette remarque; mais pourquoi ne
-l'avoir pas amené?
-
---Il est en bas qui m'attend dans la voiture qui est à la porte,
-répliqua Rose.
-
---Ici, à ma porte! s'écria le vieux monsieur. Et, sans en dire
-davantage, il s'élança hors de la chambre, descendit l'escalier quatre
-à quatre, sauta sur le marchepied, et de là dans la voiture.
-
-A peine la porte de la chambre fut-elle refermée sur lui, que M. Grimwig
-leva la tête, et, convertissant en pivot un des pieds de derrière de sa
-chaise, il décrivit, à l'aide de son bâton et de la table, trois
-cercles distincts; après quoi, se remettant sur ses jambes, il marcha
-clopin-clopant à travers la chambre, et, s'approchant tout à coup de
-Rose, il l'embrassa sans autre préambule.
-
---Chut! dit-il voyant que celle-ci se levait précipitamment, alarmée
-qu'elle était de son audace, ne craignez rien! je suis assez vieux pour
-être votre grand-père . . . Vous êtes une bonne fille, je vous aime
-bien! Les voici qui montent!
-
-En effet, comme il s'était jeté d'un seul bond sur une chaise, M.
-Brownlow rentra accompagné d'Olivier, que Grimwig reçut fort
-gracieusement; et cette satisfaction du moment eût-elle été pour Rose
-la seule récompense de ses soins et de ses inquiétudes pour son jeune
-protégé, qu'elle s'en fut trouvée bien payée.
-
---A propos! il y a quelqu'un qui ne doit pas être oublié, dit M.
-Brownlow tirant le cordon de la sonnette. Dites à madame Bedwin de
-monter, s'il vous plaît!
-
-La vieille femme de charge monta aussitôt, et, ayant fait une
-révérence, elle attendit à la porte que M. Brownlow lui donnât ses
-ordres.
-
---Je crois que votre vue s'affaiblit de jour en jour, Bedwin! dit
-celui-ci d'un air à moitié fâché.
-
---A mon âge, Monsieur, il n'y a rien d'étonnant, répliqua la bonne
-dame. Les yeux des gens ne s'améliorent pas avec les années.
-
---Je pourrais bien vous en dire autant, repartit M. Brownlow; mais mettez
-vos lunettes et voyons un peu si vous devinerez pourquoi je vous ai fait
-demander.
-
-Madame Bedwin se mit à fouiller dans ses poches pour chercher ses
-lunettes, mais la patience d'Olivier n'était pas à l'épreuve contre ce
-nouveau retard, c'est pourquoi, cédant à la première impulsion de son
-cœur, il se précipita dans les bras de la bonne dame.
-
---Dieu me pardonne! s'écria celle-ci en l'embrassant, c'est mon cher
-petit garçon!
-
---Ma bonne madame Bedwin! s'écria Olivier.
-
---Je savais bien qu'il reviendrait! reprit la vieille dame le pressant
-dans ses bras. Comme il a bonne mine . . . et qu'il est bien mis! Il a
-l'air d'un petit monsieur! Où avez-vous été pendant tout ce temps qui
-m'a semblé si long? . . . Ah! toujours son joli petit visage . . . mais
-plus si pâle cependant . . . Toujours ses yeux si doux, mais plus si
-tristes. Je ne les ai jamais oubliés, ni son agréable sourire non plus.
-Laissant madame Bedwin et Olivier converser à loisir, M. Brownlow fit
-passer Rose dans une autre chambre et celle-ci lui raconta tout au long
-l'entrevue qu'elle avait eue avec Nancy; ce qui le surprit et l'inquiéta
-étrangement. Comme elle lui eut expliqué les raisons qui l'avaient
-empêchée d'en parler dès l'abord à Losberne, il approuva fort sa
-prudence et résolut aussitôt d'avoir, à cet effet, une conférence
-avec le docteur. Pour se procurer plus tôt l'occasion d'exécuter ce
-dessein, il fut convenu qu'il irait à l'hôtel le soir même, à huit
-heures, et que, pendant ce temps, madame Maylie serait instruite de tout
-ce qui s'était passé.
-
-Mademoiselle Maylie n'avait point exagéré le courroux du docteur; car
-à peine eut-il eu connaissance de la révélation de Nancy, qu'il se
-répandit en imprécations contre elle et qu'il menaça de la livrer à
-MM. Blathers et Duff. Il avait déjà pris son chapeau et se préparait
-à aller trouver ces dignes personnes, sans considérer quelles
-pourraient être les suites de cette folle démarche, si M. Brownlow, qui
-était lui-même très irascible, ne l'eût empêché de sortir et n'eût
-employé tous les arguments possibles pour lui faire entendre raison.
-
---Que nous reste-t-il donc à faire? Ne faut-il pas encore remercier tous
-ces vagabonds, et les prier d'accepter chacun une centaine de livres
-sterling comme une légère preuve de notre estime et un faible gage de
-notre gratitude!
-
---Je ne dis pas précisément cela, reprit en souriant M. Brownlow, mais
-il faut agir avec douceur et avec prudence.
-
---De la douceur et de la prudence! s'écria le docteur. Je vous les
-enverrai tous aux . . .
-
---Je ne dis pas le contraire, répliqua M. Brownlow, et sans doute ils
-l'ont bien mérité.
-
-Il fut très difficile de faire entendre raison au docteur, qui, depuis
-qu'il avait vu MM. Duff et Blathers, semblait avoir une confiance sans
-bornes en leurs talents. Mais M. Brownlow lui ayant fait comprendre que
-de leur prudence dépendait le sort d'Olivier, et qu'une seule démarche
-inconsidérée pouvait tout compromettre et le priver à la fois de
-l'héritage de ses parents et de tout espoir de retrouver sa famille, le
-docteur finit par convenir que ses emportements pouvaient tout gâter et
-qu'à l'avenir il serait plus calme. En conséquence il fut convenu que
-MM. Grimwig et Henri Maylie feraient partie du comité, et que M.
-Brownlow accompagnerait Rose au pont de Londres, où elle devait revoir
-Nancy; que tout serait fait de façon à ne pas compromettre cette
-malheureuse, et que la justice ne serait pas avertie, de peur qu'en
-donnant l'éveil Nancy ne voulût plus faire connaître ce Monks.
-
-
-
-
-XLI-- Une vieille connaissance d'Olivier, donnant des preuves d'un génie
-supérieur, devient un personnage public dans la métropole.
-
-
-Le même soir que Nancy vint trouver Rose Maylie, après avoir donné à
-Sikes un breuvage soporifique, deux personnes que le lecteur connaît
-déjà, mais avec lesquelles (pour l'intelligence de cette histoire) il
-doit renouer connaissance, s'acheminaient vers Londres par la grande
-route du Nord.
-
-Ces deux voyageurs étaient un homme et une femme (peut-être serait-il
-mieux de dire un mâle et une femelle). Le premier, au corps long et
-fluet, était monté très haut sur jambes et avait une de ces figures
-osseuses auxquelles il est difficile d'assigner aucun âge exact:
-c'était de ces êtres enfin qui paraissent déjà vieux quand ils sont
-encore jeunes, et qui paraissent enfants quand ils commencent à prendre
-de l'âge. La femme pouvait avoir dix-huit ou vingt ans; mais elle était
-solidement construite et il fallait qu'elle le fût en effet, à en juger
-par l'énorme paquet qu'elle portait sur son dos au moyen de bretelles.
-Celui de son compagnon, enveloppé d'un mouchoir bleu et pendant au bout
-d'un bâton, formait un très petit volume.
-
---Avance donc, veux-tu? Que tu es lente, va, Charlotte!
-
---Ce paquet est bien lourd.
-
---Lourd! c'te bêtise! À quoi es-tu propre donc? reprit celui-là
-changeant d'épaule son petit paquet. Oh! te voilà encore arrêtée! . . .
-
---Y a-t-il encore bien loin? demanda la femme.
-
---S'il y a encore loin? Tu es encore bonne, toi, de me demander ça! dit
-l'homme aux longues jambes. Ne vois-tu pas d'ici les lumières de Londres?
-
---Il y a encore au moins deux bons milles d'ici.
-
---Eh bien! après? Qu'il y en ait deux ou qu'il y en ait vingt, répliqua
-Noé Claypole (car c'était lui-même). Allons! lève-toi, et en route,
-si tu ne veux que je te donne un coup de pied pour te faire déguerpir!
-
-Comme le nez naturellement rouge du sieur Noé était devenu pourpre de
-colère, et qu'il s'avançait vers Charlotte d'un air furieux, celle-ci
-se leva sans mot dire, et se remit en marche.
-
-Charlotte, fatiguée, harassée, ne pensait plus qu'à s'arrêter. À
-chaque instant, elle s'informait si Noé s'arrêterait bientôt pour
-passer la nuit. Mais le sieur Claypole était avant tout un homme
-prudent; il avait fait ses plans, il craignait les logements que pouvait
-lui fournir si généreusement Sa très gracieuse Majesté Britannique:
-aussi se défiait-il de toute auberge située trop près de la grande
-route; il avait une préférence tout à fait marquée pour les quartiers
-les plus retirés. Sowerberry lui apparaissait comme l'ombre de Banco. Au
-milieu de toutes ses peurs, il ne manquait cependant jamais l'occasion de
-faire sentir sa supériorité à Charlotte. Celle-ci la reconnaissait et
-le remerciait de la confiance grande qu'il lui avait témoignée en lui
-laissant l'argent qu'ils avaient emporté de chez Sowerberry! Mais cette
-confiance n'était qu'une conséquence du système de prudence du sieur
-Claypole; il avait craint de se compromettre dans le cas où on les
-aurait poursuivis, et l'argent se trouvant sur elle seule, il aurait pu
-protester de son innocence et échapper peut-être à la justice.
-
-Noé, traînant Charlotte après lui, tantôt ralentissait le pas au coin
-d'une de ces rues qu'il parcourait des yeux dans toute sa longueur pour
-voir s'il ne découvrirait point l'enseigne de quelque modeste auberge,
-et tantôt se remettait à marcher comme de plus belle s'il craignait que
-l'endroit ne fût trop public pour lui. Il s'arrêta enfin devant un
-cabaret plus sale et plus chétif en apparence que tous ceux qu'il avait
-vus jusqu'alors; et après en avoir examiné scrupuleusement
-l'extérieur, il annonça gracieusement à Charlotte son intention d'y
-passer la nuit.
-
---Ainsi, donne-moi ce paquet, dit-il défaisant les bretelles passées
-autour des bras de Charlotte et s'en chargeant lui-même, et ne t'avise
-pas d'ouvrir la bouche à moins que je ne t'adresse la parole! Quelle est
-l'enseigne de la maison? A . . . u . . . x . . . aux, t . . . r . . . o
-. . . i . . . s . . . trois, aux trois . . . aux trois . . . aux trois
-quoi? demanda-t-il.
-
---Aux _Trois-Boiteux_, dit Charlotte.
-
---Aux _Trois-Boiteux_? répéta Noé. Elle n'est déjà pas si bête,
-c'te enseigne-là! Toi, suis-moi . . . et fais bien attention à ce que
-je t'ai recommandé! Ayant dit ces mots, il poussa la porte avec son
-épaule et entra, suivi de Charlotte.
-
-Il n'y avait au comptoir qu'un jeune juif qui, les deux coudes appuyés
-sur la table, était occupé à lire un journal crasseux. Il regarda
-fixement Noé, et celui-ci le considéra de même.
-
-Si Noé avait eu son costume de l'école de charité, l'air d'étonnement
-avec lequel le juif le regardait n'eût pas paru extraordinaire; mais
-comme il avait une blouse par-dessus ses vêtements, il n'y avait rien en
-lui, ce semble, qui dût attirer à ce point l'attention dans un cabaret.
-
---N'est-ce pas ici l'auberge des _Trois-Boiteux_? demanda Noé.
-
---C'est l'enseigne de cette baison, répondit le juif.
-
---Un monsieur que nous avons rencontré sur la route nous a recommandé
-votre maison, dit Noé faisant signe de l'œil à Charlotte autant pour
-lui faire remarquer la subtilité de son esprit que pour l'avertir de ne
-laisser paraître aucun signe de surprise. Pouvons-nous y avoir un lit
-pour cette nuit?
-
---Je d'sais bas s'il y a boyen, reprit Barney, qui était garçon dans
-cette maison, j'b'en vais b'inforber.
-
---Conduisez-nous dans la salle et servez-nous un plat de viande froide et
-une pinte de bière en attendant, dit Noé.
-
-Barney, les ayant introduits dans une petite salle basse, leur apporta
-bientôt après ce qu'ils avaient demandé, les informant en même temps
-qu'ils pourraient passer la nuit et qu'on allait leur préparer un lit;
-après quoi il se retira.
-
-Cette salle était située de manière que quelqu'un qui connaissait la
-maison pouvait, au moyen d'un petit carreau placé dans un angle, voir de
-la salle d'entrée tout ce qui s'y passait sans courir le risque d'être
-vu, et qu'en appliquant son oreille au susdit endroit, il était facile
-d'entendre ce qui s'y disait. Le maître de la maison avait l'œil collé
-à cet endroit depuis plus de cinq minutes, prêtant l'oreille en même
-temps à la conversation de nos deux voyageurs, et Barney venait
-justement de leur rendre la réponse ci-dessus, quand Fagin entra pour
-s'informer si on n'avait point vu quelques-uns de ses jeunes élèves.
-
---Chut! fit Barney mettant son doigt sur ses lèvres, il y a deux
-bersodes dans la bedite salle.
-
---Deux personnes! répéta le vieillard à voix basse.
-
---Oui, et de drôles de corps, allez! ajouta Barney. Ils arrivent de la
-gambagne; bais c'est queuqu'chose dans votr'genre, ou bien j'be
-dromberais fort.
-
-Cette nouvelle parut intéresser vivement Fagin: il monta sur un
-tabouret, appliqua son œil au carreau et fut à même de distinguer le
-sieur Claypole mangeant sa viande et buvant sa bière en compagnie de
-Charlotte.
-
---Ah! ah! dit tout bas Fagin se tournant vers Barney, l'air de ce
-gaillard-là me plaît assez! . . . Il nous serait utile, j'en suis
-certain! . . . Il comprend à merveille la manière de vous mener la
-donzelle! Ne fais pas de bruit, Barney, que j'entende ce qu'ils disent!
-
-Le juif appliqua de rechef son œil au carreau, retenant son haleine pour
-mieux entendre, et l'expression de son visage en ce moment était tout à
-fait satanique.
-
---Décidément je veux être un monsieur! dit le sieur Claypole
-allongeant ses jambes et finissant une conversation commencée avant
-l'arrivée de Fagin. Je ne veux plus faire de cercueils; j'en ai assez de
-ça! mais je veux mener une joyeuse vie, et si tu veux, Charlotte, tu
-seras une dame!
-
---Je ne demanderais pas mieux, Noé, reprit celle-ci, mais on ne trouve
-pas tous les jours des tirelires à vider.
-
---Bah! dit Noé. Il y a bien autre chose que des tirelires à vider!
-
---Que veux-tu dire? demanda Charlotte.
-
---Il y a des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses, la Banque
-même . . . est-ce que je sais, moi! dit Noé excité par le _porter_.
-
---Mais tu ne peux pas faire tout cela, Noé? dit Charlotte.
-
---Je verrai à m'associer avec d'autres, s'il y a moyen, reprit le sieur
-Claypole, ils ne seront pas embarrassés de nous employer d'une manière
-ou d'autre. Toi-même tu vaux cinquante femmes comme toi! . . .
-
---Oh! comme ça me fait plaisir de t'entendre dire cela! s'écria la
-fille, imprimant un gros baiser sur la figure hideuse de son compagnon.
-
---C'est bon, en voilà assez comme ça! Ne sois pas trop affectionnée,
-de crainte de me déplaire, dit Noé la repoussant avec gravité.
-J'aimerais être le capitaine de quelque bande . . . J'vous les mènerais
-rondement et j'me déguiserais pour les guetter . . . Oui, cela me
-conviendrait assez! . . . Et si je pouvais seulement rencontrer quelques
-messieurs de ce genre, je dis que ça vaudrait bien la _banknote_ de
-vingt livres que tu as soufflée à Sowerberry; d'autant plus que nous ne
-savons pas trop, ni l'un ni l'autre, comment nous en défaire.
-
-Ayant ainsi déclaré son opinion, le sieur Claypole regarda dans le pot
-à bière d'un air avisé; et; en ayant bien secoué le contenu, il fit
-un signe d'intelligence à Charlotte, et en but une gorgée qui parut le
-rafraîchir extrêmement. Il se disposait à en boire une autre lorsqu'il
-fut interrompu par l'arrivée subite d'un étranger. Cet étranger
-n'était autre que M. Fagin, qui, faisant un salut gracieux accompagné
-d'un sourire aimable en passant devant nos deux voyageurs, s'assit à une
-table près d'eux, et ordonna au rusé Barney de lui servir quelque chose
-à boire.
-
---Une belle soirée, un peu froide pour la saison, cependant, dit Fagin
-en se frottant les mains . . . vous arrivez de la campagne, à ce qu'il
-paraît, Monsieur?
-
---Comment pouvez-vous le savoir? demanda Noé.
-
---Nous n'avons pas tant de poussière que cela dans Londres, reprit le
-juif montrant du doigt les souliers de Noé.
-
---Vous m'avez l'air d'un _finaud_, dit Noé. Ha! ha!
-
---On ne saurait trop l'être dans une ville comme celle-ci.
-
-Il accompagna cette remarque d'un petit coup sur son nez avec l'index de
-sa main droite; geste que Noé voulut imiter, mais qu'il manqua
-complètement, à cause du peu d'étoffe que le sien offrait en cette
-partie de son visage. Fagin, satisfait de l'intention, partagea
-libéralement avec nos deux amis la liqueur que Barney avait apportée.
-
---C'est du chenu, cela! observa Noé faisant claquer ses lèvres.
-
---Oui; mais c'est cher! dit Fagin. Un homme ne peut faire autrement que
-de vider des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses et même
-la Banque, s'il veut en boire à tous ses repas.
-
-A ces paroles, Noé se laissa retomber sur le dos de sa chaise, et
-regarda alternativement Fagin et Charlotte.
-
---Que cela ne vous effraie pas, mon cher! dit Fagin se rapprochant de
-Noé. Ha! ha! c'est bien heureux que je sois le seul qui vous ait entendu
-par le plus grand des hasards.
-
---Ce n'est pas moi qui ai pris la _banknote_! balbutia Noé n'allongeant
-plus ses jambes comme un homme indépendant, mais les fourrant du mieux
-qu'il put sous sa chaise c'est elle qui a fait le coup. Tu l'as encore
-sur toi, Charlotte; tu ne peux pas dire le contraire.
-
---Peu importe qui a fait le coup ou qui a l'argent, mon cher, reprit le
-juif fixant cependant ses yeux de faucon sur la jeune fille et sur les
-deux paquets. Je suis moi-même dans la partie, et je ne vous en aime que
-plus pour cela.
-
---Dans quelle partie voulez-vous dire? demanda le sieur Claypole un peu
-plus rassuré.
-
---Dans la même _branche de commerce_, repartit Fagin. Ainsi sont les
-gens de cette maison. Vous êtes tombé ici comme _Mars en carême_, mon
-cher! . . . Il n'y a pas dans Londres un endroit plus sûr que les
-_Trois-Boiteux_; . . . surtout si je vous prends sous ma protection . . .
-Et comme vous et cette jeune femme m'inspirez de l'intérêt, vous pouvez
-vous tranquilliser; je puis vous assurer qu'il n'y a rien à craindre.
-
-Noé Claypole eût dû en effet se tranquilliser d'après cette
-assurance; mais si son esprit était plus à l'aise, son corps ne
-l'était certainement pas: car il se tordit de mille manières sur sa
-chaise et il prit différentes positions toutes plus bizarres les unes
-que les autres, regardant tout le temps son nouvel ami avec un air de
-défiance et de crainte tout à la fois.
-
---Je vous dirai plus, repartit le juif après être parvenu à rassurer
-la fille à force de signes de tête et de protestations d'amitié: j'ai
-un mien ami qui pourra satisfaire le désir que vous venez d'exprimer en
-vous lançant dans la bonne voie; vous laissant le maître, bien entendu,
-de choisir d'abord la partie qui vous conviendra le mieux, et se
-réservant le soin de vous enseigner les autres.
-
---Vous dites cela comme si vous parliez sérieusement, reprit Noé.
-
---Je ne vois pas pourquoi je plaisanterais, dit le juif haussant les
-épaules. Venez avec moi à la porte, que je vous dise un mot en
-particulier.
-
---Ce n'est pas nécessaire de nous déranger, dit Noé allongeant ses
-jambes de nouveau; vous pouvez me dire cela, tandis qu'elle va porter les
-paquets en haut. Charlotte! vois un peu à ce que ces paquets soient
-placés dans la chambre où nous devons coucher.
-
-Charlotte se mit en devoir d'obéir, et Noé tint la porte ouverte pour
-lui faciliter le passage et pour la voir sortir; après quoi il vint se
-rasseoir.
-
---Comme je vous la fais marcher, hein! dit-il du ton d'un directeur de
-ménagerie qui aurait apprivoisé une bête féroce.
-
---A merveille! dit Fagin lui donnant un petit coup sur l'épaule; vous
-êtes un génie, mon cher!
-
---C'est bien pour cela que je suis venu à Londres, reprit Noé. Mais
-nous ferons bien de ne pas perdre notre temps, car elle ne va pas tarder
-à revenir.
-
---Vous avez raison, au fait, dit le juif. Eh bien! voyons, si mon ami
-vous plaît, pensez-vous que vous puissiez mieux faire que de vous
-associer avec lui?
-
---Fait-il de bonnes affaires? . . . c'est là le grand point! demanda
-Noé en clignant ses petits yeux.
-
---Il en fait d'excellentes, répondit le juif; il occupe une foule de
-_mains_, et il a à son service les _travailleurs_ les plus _habiles_ et
-les plus _distingués de la profession_.
-
---Comme qui dirait alors des _ouvriers bourgeois_? demanda le sieur
-Claypole.
-
-Puis le juif et son nouvel associé se mirent à passer en revue toutes
-les façons de voler connues et inconnues. À chaque proposition, le
-sieur Claypole trouvait toujours l'objection: tantôt le genre de
-commerce était trop dangereux, car, nous l'avons dit, la bravoure
-n'était pas dans les qualités dominantes de ce héros; tantôt il ne
-rapportait pas assez, et la rapacité de Noé ne se trouvait pas
-satisfaite; et, s'il y avait quelque chose de difficile à satisfaire,
-c'était bien cette rapacité; car, si le sieur Claypole eût été
-partagé en deux, nous croyons que la gourmandise se serait emparée du
-côté droit et l'avarice du côté gauche, côté du cœur. Enfin il
-trouva un genre d'_occupation_ à sa fantaisie, il fut convenu qu'_il
-ferait les moutards_.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il.
-
---Les _moutards_ sont les jeunes enfants qui vont faire les commissions.
-Ils ont presque toujours un shilling ou une pièce de six sous à la
-main, on les culbute, on prend leur argent et on passe son chemin.
-
---Ah! ah! voilà mon affaire.
-
---Eh bien! c'est convenu! dit Noé voyant que Charlotte était rentrée
-sur ces entrefaites. À quelle heure demain?
-
---A dix heures, cela vous va-t-il? demanda le juif. Et quand le sieur
-Claypole eut fait un signe de tête affirmatif, il ajouta:
-
---Sous quel nom faudra-t-il que je parle de vous à mon ami?
-
---M. Bolter, répondit Noé, qui avait prévu la question et qui s'était
-préparé à y répondre, M. Maurice Bolter. Voici madame Bolter,
-poursuivit-il en montrant Charlotte.
-
---Serviteur à madame Bolter! dit Fagin faisant un salut grotesque.
-J'espère avant peu avoir l'avantage de la mieux connaître.
-
---Entends-tu ce que dit Monsieur, Charlotte?
-
---Oui, Noé! reprit madame Bolter tendant sa main à Fagin.
-
---Elle m'appelle Noé comme par manière d'amitié, dit M. Maurice Bolter
-(ci-devant Noé Claypole) s'adressant à Fagin. Vous comprenez?
-
---Oui, oui, je comprends . . . parfaitement, reprit le juif disant la
-vérité pour cette fois. Bonsoir! bonsoir!
-
-
-
-
-XLII. --Le Matois se fait de mauvaises affaires.
-
-
---Ainsi c'était vous-même qui étiez votre ami? dit le sieur Claypole,
-autrement Bolter, quand, par suite de leurs conventions, il fut allé le
-lendemain demeurer chez le juif; je m'en serais presque douté hier.
-
---Tout homme est son propre ami à lui-même, reprit le juif avec un
-sourire insinuant; il ne peut nulle part en trouver de meilleur.
-
---Excepté quelquefois, pourtant, dit Maurice Bolter se donnant des airs
-d'un homme du monde. Il y a des gens, vous savez, qui sont leurs ennemis
-à eux-mêmes.
-
---Ne croyez pas cela, dit le juif. Lorsqu'un homme est son propre ennemi,
-c'est seulement parce qu'il est beaucoup trop son ami, et non parce qu'il
-prend plus les intérêts des autres que le sien propre. Bah! c'te
-bêtise! ce ne serait pas naturel d'ailleurs.
-
---C'est encore vrai, reprit M. Bolter d'un air pensif; oh! vous êtes un
-vieux malin!
-
-M. Fagin vit avec un certain plaisir l'impression qu'il avait produite
-sur le sieur Bolter. Pour en augmenter l'effet, il l'instruisit de
-l'état de ses affaires et de ses opérations de commerce, mêlant si
-bien la fiction à la vérité, que le respect et la crainte qu'il avait
-inspirés à ce digne jeune homme s'accrurent visiblement.
-
---C'est la confiance mutuelle que nous avons l'un envers l'autre qui me
-console et me dédommage pour ainsi dire des pertes douloureuses que je
-fais quelquefois, poursuivit Fagin. Mon meilleur sujet . . . mon bras
-droit m'a été ravi hier matin.
-
---Vous voulez dire qu'il est mort sans doute? reprit le sieur Bolter.
-
---Non pas, reprit Fagin, pas si mal que cela . . . pas tout à fait si
-mal.
-
---Que peut-il donc lui être arrivé?
-
---Ils ont eu besoin de lui, répliqua le juif; ils ont jugé à propos de
-le retenir.
-
---Pour affaires importantes peut-être? demanda le sieur Bolter.
-
---Non, reprit le juif; ils prétendent qu'ils l'ont vu mettre la main
-dans la poche d'un monsieur. Ils l'ont fouillé comme de raison, et ils
-ont trouvé sur lui une tabatière d'argent . . . la sienne, mon cher, la
-sienne à lui, car il adorait le tabac en poudre et il en prenait
-habituellement. Ils l'ont gardé jusqu'aujourd'hui, prétendant
-connaître l'individu à qui appartient cette bagatelle . . .. Ah! il
-valait bien cinquante tabatières comme celle-là; et j'en donnerais,
-s'il était en mon pouvoir, la valeur avec le plus grand plaisir pour le
-ravoir auprès de moi! Je voudrais que vous eussiez connu le Matois, mon
-cher; je voudrais que vous l'eussiez connu!
-
---Faut espérer que je le connaîtrai, dit le sieur Bolter.
-
---Ah! j'en doute fort, répliqua le juif avec un soupir. S'ils
-n'obtiennent point de nouvelles preuves à l'appui de cette accusation,
-ce ne sera pas grand-chose et il reviendra dans six semaines ou deux mois
-au plus tard; sans quoi ils sont dans le cas de l'envoyer au _pré_ comme
-_pensionnaire_. Ils connaissent bien tout ce qu'il vaut, et ils en feront
-un _pensionnaire_.
-
---Qu'entendez-vous par pré et pensionnaire? demanda le sieur Bolter. A
-quoi bon me parler de cette manière, puisque je ne comprends pas!
-
-Fagin allait traduire en langage vulgaire ces expressions mystérieuses
-et recherchées, et le sieur Bolter eût su alors que la combinaison de
-ces mots _pré_ et _pensionnaire_ signifiait condamné à perpétuité,
-quand le dialogue fut interrompu par l'arrivée de maître Bates, qui
-entra d'un air contrit, les deux mains dans ses poches.
-
---C'est fini, Fagin! dit Charlot.
-
---Que veux-tu dire? demanda celui-ci d'une voix tremblante.
-
---Ils ont trouvé le monsieur à qui appartient la boîte. Deux ou trois
-témoins, qui plus est, sont venus grossir l'accusation, et le pauvre
-Matois est enregistré pour un _passage au loin_. Il me faut un costume
-de deuil et un crêpe à mon chapeau, Fagin, pour l'aller visiter avant
-son départ. De penser que Jacques Dawkins, le _Matois_, le _fin Matois_,
-sera déporté pour une méchante tabatière de deux sous et demi! . . .
-Je n'aurais jamais cru qu'il dût faire ce voyage à moins d'une montre
-d'or avec sa chaîne et les breloques. Oh! pourquoi n'a-t-il pas
-dévalisé quelque vieux richard! Il aurait fait parler de lui et serait
-du moins parti comme un monsieur, au lieu de nous quitter sans honneur et
-sans gloire comme un misérable _grinche_!
-
-Donnant ainsi un libre cours à sa douleur, maître Bates se laissa
-tomber sur une chaise et garda quelque temps le silence.
-
---Qu'entends-tu par là quand tu dis qu'il nous quitte sans honneur et
-sans gloire? demanda Fagin d'un ton courroucé. N'a-t-il pas toujours
-été le premier d'entre vous tous? . . . y en a-t-il un seul, dis-je,
-qui soit digne de décrotter ses bottes, hein?
-
---Non, certainement! répondit maître Bates d'une voix piteuse, je n'en
-connais pas un seul qui puisse se vanter de cela.
-
---Eh bien! alors, que nous chantes-tu là, dit le juif avec aigreur. À
-quoi bon ces jérémiades?
-
---Parce qu'on n'en dit rien dans les journaux, vous le savez bien
-vous-même! s'écria Charlot s'irritant en dépit de son vénérable ami.
-Parce que l'affaire n'aura point de publicité, et que personne ne saura
-jamais ce qu'il était. Comment figurera-t-il dans le calendrier de
-Newgate? Peut-être bien son nom n'y sera-t-il pas inscrit, seulement.
-Ah! mon Dieu, mon Dieu! quel malheur! . . . Si ce n'est pas désolant!
-
---Ha! ha! fit le juif étendant la main et se tournant vers le sieur
-Bolter, voyez un peu comme ils sont fiers de leur profession, mon cher!
-N'est-ce pas édifiant?
-
---Il ne manquera de rien, reprit le juif. Il sera dans sa cellule comme
-un seigneur, Charlot, comme un jeune prince. Il aura tout ce qu'il
-désire . . . tout. Je veux qu'il ait, comme d'habitude, sa bière à
-tous ses repas et de l'argent dans sa poche pour jouer à pile ou face,
-s'il ne peut le dépenser.
-
---Vraiment! s'écria Charlot.
-
---Sans doute, repartit le juif. Et nous lui trouverons un défenseur,
-Charlot. Nous choisirons celui qui passe pour avoir la meilleure
-_platine_. Il prendra son parti avec chaleur dans un superbe discours qui
-touchera l'audience. Notre jeune ami parlera aussi à son tour, s'il le
-juge convenable, et nous verrons cela dans tous les journaux. Le _fin
-Matois_ . . . (éclats de rire parmi l'auditoire). Plus loin . . .
-(agitation au banc de MM. les jurés) . . . Et, quelques lignes plus bas
-encore . . . (hilarité générale). Hein, Charlot!
-
---Ah! ah! s'écria maître Bates en riant, c'te besogne qu'il va vous
-leur tailler à tous, dites donc, Fagin! . . . Comme le Matois va vous
-les r'tourner! Je ne les vois pas _blancs_ avec lui, s'cusez du peu!
-
---Et qu'il fera bien de ne pas les ménager! reprit le juif.
-
---Il n'y a pas de doute, reprit Charlot se frottant les mains.
-
---Il me semble le voir maintenant, dit le juif fixant ses regards sur son
-jeune élève.
-
---Et moi aussi, s'écria Charlot. Ah! ah! ah! Il me semble que j'y suis.
-Parole d'honneur, Fagin, si je ne crois pas y être! Je me le représente
-comme si ça se passait sous mes yeux. Quelle bonne farce! Ces vieilles
-têtes à perruque, faisant tout leur possible pour garder leur sérieux,
-et Jacques Dawkins ne se gênant pas plus pour leur dire sa façon de
-penser que s'il était leur camarade, et leur parlant avec autant
-d'aisance que le ferait le fils du président lui-même après un bon
-repas, ah! ah! ah!
-
-Le fait est que le juif avait si bien réussi à exciter la belle humeur
-de son jeune élève, que maître Bates, qui avait d'abord considéré
-l'emprisonnement de son ami comme un malheur, et le Matois lui-même
-comme une victime, regardait maintenant cet illustre jeune homme comme le
-principal acteur d'une scène comique, et il lui tardait de voir arriver
-le moment où son jeune ami aurait une occasion si favorable de déployer
-ses talents.
-
---Il faudrait aviser aux moyens d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui
-d'une manière ou d'autre, dit Fagin, voyons un peu?
-
---Si j'y allais? demanda Charlot.
-
---Ne t'avise pas de cela! reprit le juif. Es-tu fou, mon cher? En
-vérité, il faut que tu sois archifou, pour penser à t'aller fourrer
-dans la gueule du loup! . . . Non, non, mon cher! c'est assez pour moi
-d'en avoir perdu un, sans encore m'exposer à perdre l'autre. C'est même
-déjà trop pour cette fois.
-
---Vous ne voulez pas y aller vous-même, je pense? dit Charlot d'un ton
-goguenard.
-
---Cela ne m'irait pas du tout, reprit Fagin en secouant la tête.
-
---Alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce nouveau venu? demanda maître
-Baies posant sa main sur le bras de Noé. Personne ne le connaît.
-
---S'il veut bien y aller, je ne demande pas mieux, observa Fagin.
-
---Pourquoi ne voudrait-il pas? répliqua Charlot.
-
---Je ne sais pas, mon cher, dit Fagin se tournant vers Bolter, je ne sais
-réellement pas!
-
---Oh! que si, vous savez bien, observa Noé faisant quelques pas
-rétrogrades vers la porte. Que si, que si, vous savez bien, ajouta-t-il
-en branlant la tête, un tant soit peu alarmé de la proposition de
-Charlot. Pas de ça, Lisette! ça n'entre pas dans mon département, ce
-genre de _besogne-là_. Vous ne l'ignorez pas, d'ailleurs!
-
---Pour quel genre de _travail_ l'avez-vous donc embauché, Fagin? demanda
-maître Bates toisant Noé de la tête aux pieds avec un air de dédain;
-pour jouer des jambes quand il y aura quelque chose de _louche_, et pour
-_tortiller_, à lui seul, tout ce qu'il y aura sur la table quand tout
-ira bien, sans doute?
-
---Ceci ne vous regarde pas, mon jeune homme, répliqua le sieur Bolter,
-et si vous vous permettez ces libertés avec vos _supérieurs_, nous
-pourrons bien nous fâcher: je ne vous dis que ça!
-
-Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette menace, que Fagin
-fut longtemps avant de pouvoir interposer son autorité et faire
-comprendre au sieur Bolter qu'il ne courait aucun risque à visiter le
-bureau de police, d'autant plus que, comme la petite affaire qui
-l'amenait à Londres n'avait pas encore transpiré dans cette ville, et
-que son signalement n'y était pas encore parvenu, il était plus que
-probable qu'on ne le soupçonnerait pas de s'y être réfugié; qu'en
-conséquence, s'il changeait de costume, il n'y avait pas plus de danger
-pour lui à aller au bureau de police, qu'il n'y en aurait partout
-ailleurs, puisque, de tous les endroits de la capitale, c'est, sans
-contredit, celui qu'on penserait le moins qu'il dut visiter de son plein
-gré.
-
-Persuadé par ces paroles de Fagin, aussi bien que par la crainte que ce
-dernier lui avait inspirée, le sieur Bolter consentit, d'assez mauvaise
-grâce, à faire cette démarche. Par le conseil du juif, il revêtit un
-costume de charretier.
-
-Lorsque tous ces arrangements furent pris, on lui fit le portrait du
-Matois de manière qu'il pût facilement le reconnaître; et Charlot
-l'ayant accompagné jusqu'à l'entrée de la rue dans laquelle se
-trouvait le bureau de police, lui promit de l'attendre au même endroit.
-
-Noé Claypole, ou plutôt Maurice Bolter (comme il plaira au lecteur de
-l'appeler), suivant la direction que lui avait donnée Charlot Bates, qui
-avait lui-même une connaissance exacte des lieux, arriva sans obstacle
-dans le sanctuaire de la justice.
-
-Noé chercha des yeux le Matois; mais, quoiqu'il vît plusieurs femmes
-qui auraient bien pu passer, les unes pour la mère, les autres pour les
-sœurs de cet estimable jeune homme, et que, parmi les hommes qui
-parurent au banc des prévenus, il y en eût plus d'un qui lui
-ressemblât assez pour qu'on le prît pour son frère ou pour son père,
-il n'aperçut pourtant, parmi les jeunes gens de son âge, personne qui
-répondît au signalement qu'on lui avait donné. Il attendait avec
-impatience, lorsque parut un jeune prisonnier qu'il reconnut aussitôt
-pour Jacques Dawkins.
-
-C'était en effet le Matois, qui, les manches retroussées comme de
-coutume, la main gauche dans son gousset, et de l'autre tenant son
-chapeau, entra délibérément, suivi du geôlier. Ayant pris place au
-banc des accusés, il demanda d'un ton semi-sérieux et semi-comique la
-raison pour laquelle on le traitait d'une manière aussi indigne.
-
---Silence! cria le geôlier.
-
---Je suis Anglais, n'est-ce pas? dit le Matois. Où sont mes privilèges?
-
---Vous les aurez assez tôt, vos privilèges, et ils _seront poivrés_,
-que je dis, reprit le geôlier.
-
---Nous verrons un peu ce que l'ministre de l'intérieur aura à dire aux
-_becs_ si on me r'tire mes privilèges, répliqua Jacques Dawkins.
-Maintenant, voulez-vous bien m'faire le plaisir de m'expliquer de quoi
-qu'il en r'tour ne? J'vous s'rai obligé, poursuivit-il s'adressant aux
-magistrats, de terminer cette petite affaire au plus vite, et de ne pas
-m'tenir là en suspens, au lieu d'vous amuser à lire le journal, car
-j'ai rendez-vous avec un monsieur, dans la Cité, et comme il sait que je
-suis très exact, pour ce qui est des _affaires_, et que je n'ai jamais
-manqué à ma parole, il s'en ira d'abord, je vous préviens, si je
-n'arrive pas à l'heure dite. Avec ça qu'je ne r'clamerai point des
-dommages et intérêts contre ceux qui m'auront fait perdre mon temps;
-non, s'cusez! du plus souvent!
-
-Ayant dit ces paroles avec une volubilité extraordinaire, il pria le
-geôlier de lui faire connaître les noms de ces _deux vieux rococos_
-(désignant les magistrats) qui étaient assis au comptoir: ce qui excita
-tellement l'hilarité des spectateurs, qu'ils rirent d'aussi bon cœur
-que l'eût fait maître Bates lui-même, s'il se fut trouvé là.
-
---Silence! cria le geôlier.
-
---De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.
-
---Il s'agit d'un vol, monsieur le président, répondit le geôlier.
-
---Ce garçon a-t-il déjà comparu ici?
-
---Il n'a pas comparu devant ce tribunal, monsieur le président,
-répliqua le geôlier, quoiqu'il l'ait mérité plus d'une fois; mais je
-réponds qu'il a été _plus d'une fois_ autre part. Je le connais de
-long temps.
-
---Ah! vous me connaissez! dit le Matois prenant note de la déclaration
-du geôlier; c'est bon à savoir. Je me rappellerai ça! Ce n'est rien
-autre chose qu'une diffamation; rien qu'ça, s'cusez!
-
-Ces paroles furent suivies de nouveaux éclats de rire parmi la foule, et
-d'un autre: _Silence!_ de la part du geôlier.
-
---Où sont les témoins? demanda le greffier.
-
---C'est juste, au fait! reprit le Matois. Où sont-ils? Je serais bien
-curieux de les connaître.
-
-Il fut bientôt satisfait sur ce point; car un _policeman_ s'étant
-avancé, déclara qu'il avait vu dans la foule le prisonnier introduire
-sa main dans la poche d'un inconnu et en retirer un mouchoir qu'il
-examina attentivement, et que, ne l'ayant pas trouvé sans doute assez
-bon pour lui, il le remit de la même manière après s'être mouché
-dedans; qu'en conséquence il l'avait arrêté pour ce fait; et qu'ayant
-été fouillé au _violon_, on avait trouvé sur lui une tabatière
-d'argent, sur le couvercle de laquelle était gravé le nom du monsieur
-à qui elle appartenait, et qui était même présent à l'audience.
-
-Ce monsieur, dont on avait découvert la demeure au moyen de l'almanach
-du commerce, jura que la tabatière était réellement à lui, et qu'il
-l'avait perdue la veille au moment où il se dégageait de la foule. Il
-ajouta qu'il avait remarqué un jeune homme empressé se frayer un chemin
-à travers la presse, et que ce jeune homme était bien le prisonnier
-qu'il voyait devant lui.
-
---Avez-vous quelque question à faire, au témoin ici présent, jeune
-homme? dit le magistrat.
-
---Je n'voudrais pas m'abaisser à tenir conversation avec lui, répondit
-le Matois.
-
---Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?
-
---N'entendez-vous pas M. le président qui vous demande si vous avez
-quelque chose à dire pour votre défense? dit le geôlier donnant un
-coup de coude au Matois, qui s'obstinait à garder le silence.
-
---J'vous demande bien pardon, dit celui-ci levant la tête d'un air
-distrait et s'adressant au magistrat. Est-ce à moi qu'vous parliez, mon
-vieux?
-
---Je n'ai jamais vu un petit vagabond aussi effronté que celui-là,
-monsieur le président! observa le geôlier. N'avez-vous rien à dire,
-vous, petit filou?
-
---Non pas ici, répliqua le Matois, car ce n'est pas ici la _boutique_ à
-la justice. D'ailleurs mon défenseur est maintenant à déjeuner avec le
-vice-président de la chambre des communes; mais j'aurai quelque chose à
-dire autre part et lui aussi, ainsi que mes amis, qui sont en grand
-nombre et très respectables.
-
---Reconduisez-le en prison, cria le greffier il sera jugé aux prochaines
-assises.
-
---Allons! dit le geôlier.
-
---Me v'là! reprit le Matois brossant son chapeau avec la paume de sa
-main. Ah! poursuivit-il s'adressant aux magistrats, ça n'vous sert de
-rien de paraître effrayés, allez! J'n'aurai pas de pitié de vous pour
-un liard, soyez-en sûrs! . . . C'n'est pas mon intention de vous
-ménager, prenez garde de l'perdre! . . . Il vous en cuira pour ça, mes
-camarades, soyez tranquilles! . . . Je r'fuserais maintenant ma
-liberté, voyez-vous bien, quand même vous vous mettriez à mes genoux
-pour me la faire accepter! Allons, vous! dit-il au geôlier,
-r'conduisez-moi en prison, j'suis prêt à vous suivre!
-
-Ayant dit cela, le Matois se laissa prendre au collet et suivit ou
-plutôt marcha côte à côte avec le geôlier, ne cessant de menacer les
-juges jusqu'à ce qu'il fut hors de la salle; ensuite il tira la langue
-à son gardien avec un air de satisfaction intérieure, et se retrouva de
-nouveau sous les verrous. Après que le Matois eut quitté la salle, Noé
-s'en retourna du mieux qu'il put à l'endroit où il avait laissé
-maître Bates.
-
-Ils se hâtèrent donc d'apporter à Fagin l'heureuse nouvelle que le
-Matois faisait honneur aux _principes_ qu'il avait reçus, et qu'il
-travaillait à s'établir une glorieuse réputation.
-
-
-
-
-XLIII. --Le temps est arrivé pour Nancy de tenir sa promesse envers
-Rose. --Elle y manque. --Noé Claypole est employé par Fagin pour une
-mission secrète.
-
-
-On était au dimanche soir: l'horloge de l'église voisine annonça
-l'heure. Fagin et Sikes, qui causaient ensemble, se turent un instant
-pour écouter. Nancy leva la tête et prêta une oreille attentive.
-
---Onze heures, dit Sikes se levant de sa chaise et écartant le rideau de
-la fenêtre pour regarder dans la rue. Il fait noir comme dans un four.
-Un fameux temps pour les _affaires_!
-
---Ah! reprit le juif, n'est-ce pas dommage, hein, Guillaume, qu'il n'y
-ait rien de prêt pour cette nuit?
-
---Vous avez raison cette fois, repartit brusquement Sikes; c'est d'autant
-plus dommage que je me sens tout à fait en train ce soir.
-
-Le juif poussa un soupir et secoua tristement la tête.
-
---Aussi, à la première occasion qui se présentera, faudra prendre la
-balle au bond et réparer le temps perdu, il n'y a pas à dire, continua
-Sikes.
-
---Voilà ce qui s'appelle parler! dit le juif lui donnant un petit coup
-sur l'épaule; j'aime à vous entendre parler ainsi, Guillaume.
-
---Vraiment! reprit Sikes, ça m'fait plaisir!
-
---Ah! ah! ah! fit le juif encouragé par cette remarque, vous êtes dans
-votre assiette ce soir, Guillaume, vous êtes tout à fait dans votre
-assiette!
-
---Je ne suis pas dans mon assiette, quand vous posez vos griffes sur mon
-épaule, dit Sikes repoussant la main du juif. Ainsi, à bas les pattes!
-
-Fagin ne répondit rien à ce compliment flatteur; mais, tirant Sikes par
-la manche, il lui montra du doigt Nancy, qui, ayant profité du moment
-où ils étaient à causer pour mettre son chapeau, se disposait à
-sortir.
-
---Eh bien! Nancy, cria Sikes, que fais-tu donc là! où as-tu l'intention
-d'aller à l'heure qu'il est?
-
---Pas bien loin.
-
---Est-ce que c'est une réponse ça, _Pas bien loin_! reprit Sikes. Où
-vas-tu?
-
---Pas loin, te dis-je.
-
---Mais encore! veux-tu répondre, demanda Sikes, qui commençait à
-s'échauffer, je te demande où tu vas?
-
---Je ne sais pas, répondit la fille.
-
---Eh bien! donc, dit Sikes plutôt par esprit de contradiction que parce
-qu'il n'avait aucune raison pour l'empêcher de sortir, assieds-toi et ne
-bouge pas de là!
-
---Je ne me porte pas bien, je te l'ai déjà dit, observa Nancy; j'ai
-besoin de prendre l'air.
-
---Passe la tête par la fenêtre et prends-en à discrétion, reprit
-Sikes.
-
---Il n'y en a pas assez là, repartit la fille: j'ai besoin de prendre
-l'air dans la rue.
-
---Tu n'iras pas dans la rue! répliqua Sikes. Disant cela, il alla fermer
-la porte, mit la clef dans sa poche, et arrachant le chapeau de la tête
-de Nancy, il le jeta sur le haut d'une vieille armoire. Maintenant,
-ajouta le brigand, je te dis encore une fois de t'asseoir et de rester
-tranquille, tu m'entends!
-
---Ce n'est pas un chapeau qui m'empêcherait de sortir, dit la fille en
-pâlissant. Que signifie cela, Guillaume! Sais-tu ce que tu fais?
-
---C'est un peu fort! s'écria Sikes se tournant vers Fagin. Il faut
-qu'elle ait perdu l'esprit, sans quoi elle n'oserait pas me parler ainsi.
-
---Tu me feras faire un coup de tête! murmura Nancy mettant ses deux
-mains sur sa poitrine comme pour retenir un cri qui allait lui échapper,
-laisse-moi sortir, je te dis! tout de suite! . . . à l'instant même!
-
---Non! s'écria Sikes.
-
---Dites-lui qu'il ferait mieux de me laisser sortir, Fagin! Il ferait
-beaucoup mieux . . . M'entends-tu? cria Nancy frappant du pied sur le
-plancher.
-
---Si je t'entends! reprit Sikes se retournant brusquement pour la
-regarder en face; je ne t'ai déjà que trop entendue! Si tu dis encore
-un seul mot, je te ferai étrangler par mon chien ça fait que tu crieras
-pour quelque chose. Qu'est-ce lui prend? a-t-on jamais vu!
-
---Laisse-moi sortir, dit Nancy d'un ton suppliant. Laisse-moi sortir,
-Guillaume, je t'en prie! ajouta-t-elle en s'asseyant par terre près de
-la porte. Tu ne sais pas ce que tu fais. Non, tu ne le sais pas . . .
-Seulement une heure, dis; je t'en supplie!
-
---Cette fille est devenue folle! s'écria Sikes l'empoignant par le bras.
-Allons, lève-toi!
-
---Non! non! cria Nancy, je ne me lèverai pas à moins que tu ne me
-laisses sortir.
-
-Sikes l'examina quelque temps en silence; et, profitant du moment où
-elle ne faisait plus de résistance, il lui mit les mains derrière le
-dos et l'entraîna avec beaucoup de peine dans la chambre voisine, où,
-l'ayant assise de force sur une chaise, il l'y tint en respect.
-
---A-t-on jamais vu! dit-il en essuyant son visage couvert de sueur.
-Est-elle étonnante, cette fille, avec ses volontés!
-
---C'est vrai, dit le juif d'un air pensif, c'est une fille étonnante.
-
---Pour quelle raison pensez-vous qu'elle voulait sortir ce soir, dites?
-demanda Sikes. Vous devez la connaître mieux que moi. Qu'est-ce que
-c'est que cette idée qu'elle s'est mise dans la tête?
-
---Entêtement de femme, je pense, mon cher, répliqua le juif haussant
-les épaules.
-
---Peut-être bien, gronda Sikes. Je croyais l'avoir soumise, mais elle
-est pire que jamais.
-
---Certainement qu'elle est pire, reprit le juif d'un air distrait. Je ne
-l'ai jamais vue s'emporter pour un rien, comme aujourd'hui.
-
---Ni moi non plus, repartit Sikes. Je crois bien qu'elle a attrapé un
-peu de cette coquine de fièvre qui m'a mis sur les dents. Ça n'peut
-être que ça; qu'en pensez-vous?
-
---C'est possible, répliqua le juif.
-
---Je me charge de lui tirer un peu de sang, si ça lui prend encore, ces
-lubies-là, dit Sikes. J'éviterai au médecin la peine de venir.
-
-Le juif fit un signe expressif de tête, donnant à entendre qu'il
-approuvait fort ce genre de traitement.
-
---Elle ne m'a pas quitté d'un seul instant pendant cette maladie; elle
-rôdait nuit et jour autour, de mon lit, tout le temps que j'ai été sur
-le dos; tandis que vous, vieux crocodile que vous êtes, vous m'avez
-laissé là; vous m'avez abandonné, vous vous êtes tenu à l'écart,
-dit Sikes. Nous n'avions pas le sou à la maison, et c'est probablement
-ce qui l'aura tourmentée. D'avoir été enfermée si longtemps, aussi,
-ça peut bien lui avoir aigri le caractère, hein?
-
---C'est très probable, mon cher! dit le juif à voix basse. Chut! la
-voici!
-
-A peine avait-il dit ces mots, que Nancy reparut dans la chambre, et
-revint s'asseoir à sa place. Elle avait dû pleurer, car ses yeux
-étaient rouges et gonflés. Elle s'agita d'abord sur sa chaise, et, un
-instant après, elle partit d'un éclat de rire.
-
---La voilà qui rit maintenant! s'écria Sikes se tournant d'un air
-surpris vers son compagnon.
-
-Le juif lui fit signe de ne pas y faire attention, et Nancy devint
-bientôt plus calme. Ayant dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas à
-craindre maintenant qu'elle retombât, et qu'il pensait bien que c'était
-fini, Fagin prit son chapeau et souhaita le bonsoir à ses deux amis.
-Arrivé près de la porte, il s'arrêta, et jetant un regard autour de
-lui, il demanda si quelqu'un ne voulait pas l'éclairer pour descendre.
-
---Eclaire-le, Nancy, dit Sikes bourrant sa pipe, ce serait dommage s'il
-venait à s'casser l'cou; il priverait les assistants du plaisir de le
-voir pendre.
-
-Nancy prit la chandelle et accompagna le vieillard jusqu'au bas de
-l'escalier. Lorsqu'ils eurent atteint le passage d'entrée, le juif,
-posant son doigt sur ses lèvres, dit tout bas à l'oreille de la jeune
-fille:
-
---Qu'y a-t-il donc, Nancy, hein?
-
---Que voulez-vous dire? reprit celle-ci sur le même ton.
-
---Quelle est la cause de tout ceci? demanda Fagin. Si ce gros brutal se
-conduit indignement envers toi, ajouta-t-il en montrant du doigt l'étage
-supérieur, pourquoi ne pas? . . .
-
---Quoi donc? dit celle-ci voyant que Fagin n'achevait point sa phrase et
-qu'il la regardait attentivement.
-
---N'importe! reprit celui-ci. Nous reparlerons de cela une autre fois. Tu
-as en moi un ami, Nancy, un véritable ami. J'ai les moyens de faire bien
-des choses! Quand tu voudras te venger de celui qui te traite comme un
-chien, quand je dis comme un chien, pis qu'un chien, car il flatte le
-sien quelquefois, viens me trouver, entends-tu, Nancy? ce n'est qu'un
-oiseau de passage, _lui_; tandis que moi, Nancy, tu me connais depuis
-longtemps . . . depuis bien longtemps.
-
---Je vous connais bien, dit la fille sans faire paraître la moindre
-émotion. Bonsoir!
-
-Tout en regagnant sa demeure, Fagin donna un libre cours aux pensées qui
-occupaient son esprit. Depuis quelque temps il avait conçu l'idée que
-Nancy, lassée de la brutalité du brigand, voulait le laisser. L'objet
-de cette nouvelle affection n'était point parmi ses mirmidons à lui . .
-. Ce serait une bonne acquisition à faire avec un tel partenaire que
-Nancy, pensait Fagin; il fallait donc se les assurer tous deux au plus
-tôt.
-
---Avec un peu de persuasion, pensait Fagin, quel motif plus puissant
-pourrait déterminer cette fille à empoisonner Sikes? . . . D'autres
-l'ont fait avant elle, et ont même fait pis . . .
-
-Il se leva de bonne heure le lendemain et attendit avec impatience
-l'arrivée de son nouveau compagnon, qui, après un certain laps de
-temps, se présenta enfin et commença par attaquer furieusement les
-vivres.
-
---Bolter! dit le juif prenant une chaise et s'asseyant en face de Noé.
-
---Eh bien! me voilà! qu'est-ce que vous me voulez? reprit celui-ci. Ne
-me donnez rien à faire avant que j'aie fini de déjeuner; c'est assez
-l'habitude dans cette maison: on n'a jamais le temps de manger!
-
---Vous pouvez parler en mangeant, n'est-ce pas?
-
---Oh! sans doute, je n'en mange que mieux quand je parle, reprit Noé
-coupant une énorme tranche de pain. Où est Charlotte?
-
---Elle est sortie, dit Fagin, je l'ai envoyée dehors ce matin avec
-l'autre jeune fille, parce que j'avais besoin d'être seul avec vous.
-
---Vous auriez dû lui dire de me faire des rôties au beurre auparavant,
-repartit Noé . . . Eh bien! parlez toujours, parlez, vous ne
-m'interromprez pas.
-
-Il n'y avait pas de danger que quoi que ce fût pût l'interrompre; car
-il s'était attablé avec la ferme intention d'_abattre de la besogne_,
-et il y allait en effet de si bon cœur, qu'il faisait sauter les miettes
-par-dessus sa tête.
-
---Vous avez joliment travaillé hier, savez-vous bien! dit le juif, six
-shillings neuf pence et demie. Le _vol aux moutards_ fera votre fortune,
-mon cher.
-
---N'oubliez pas d'ajouter trois pintes à bière et une mesure à lait.
-
---Non, certainement, mon cher, reprit le juif, l'escamotage des trois
-pots d'étain est sans doute quelque chose de très adroit; mais celui de
-la boîte à lait est tout à fait un chef-d'œuvre.
-
---Pas mal, je dis, pour un débutant! repartit le sieur Bolter avec un
-air de complaisance; j'ai décroché les pintes d'une grille en fer
-devant une maison bourgeoise, et comme la boîte à lait était sur le
-seuil d'une porte, en-dehors d'un cabaret, je l'ai ramassée, de crainte
-qu'elle ne se rouillât ou qu'elle n'attrapât un rhume; c'est trop
-juste, n'est-ce pas! ha! ha! ha!
-
-Le juif affecta de rire aux éclats, et M. Bolter, ayant fait de même,
-mordit à belles dents dans sa première tranche de pain et de beurre; et
-à peine l'eut-il expédiée, qu'il s'en coupa une seconde.
-
---J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin s'accoudant sur la table, pour
-un coup de main qui exige beaucoup de prudence.
-
---Dites donc! reprit Bolter, n'allez pas m'exposer à quelque danger ou
-m'envoyer encore dans un bureau de police! Je vous préviens que ça ne
-me convient pas du tout! . . . Ça ne peut vraiment pas m'aller!
-
---Il n'y a pas le moindre danger à courir, mon cher, repartit le juif;
-pas le moindre, mon cher. Il s'agit seulement de suivre une femme et
-d'épier ses actions.
-
---Une vieille femme? demanda le sieur Bolter.
-
---Non, une jeune femme, répliqua Fagin.
-
---Je puis faire cela à merveille, dit le sieur Bolter. À l'école
-j'étais un fameux rapporteur, allez. Pourquoi faut-il que je la suive?
-Ce n'est pas pour . . .
-
---Non, interrompit Fagin. Il n'y a rien autre chose à faire qu'à me
-dire où elle va, qui elle voit, et, s'il est possible, ce qu'elle fait;
-se rappeler le nom de la rue, si c'est une rue, ou bien de la maison, si
-c'est une maison, et me donner enfin tous les renseignements que vous
-pourrez vous-même recueillir.
-
---Que me donnerez-vous pour cela?
-
---Je vous donnerai une livre sterling. Et c'est ce que je n'ai jamais
-donné jusqu'alors pour une corvée de ce genre, dont je ne tire
-moi-même aucun profit.
-
---Qui est cette femme? demanda Noé.
-
---Une des nôtres, répondit le juif.
-
---Je vois ce que c'est, s'écria Bolter en fronçant le nez: vous avez
-des soupçons sur elle, n'est-ce pas?
-
-Elle a fait de nouvelles connaissances, mon cher, répliqua le juif, et
-il faut que je sache ce qu'elles sont.
-
---Je devine, reprit Noé. Seulement pour avoir le plaisir de les
-connaître, afin de savoir si ce sont des gens respectables, hein? ha!
-ha! ha! Je suis votre homme.
-
---Je savais bien que vous ne demanderiez pas mieux, s'écria Fagin.
-
---Il n'y a pas de doute à cela, repartit Noé. Où est-elle, où et
-quand devrai-je la suivre?
-
---Je vous dirai tout cela, mon cher . . . je vous la ferai connaître
-quand il sera temps, dit Fagin, ayez soin de vous tenir prêt; le reste
-me regarde.
-
-Ce soir-là, le lendemain et le jour suivant, l'espion, botté et
-accoutré de ses habits de charretier, se tint prêt à partir au signal
-de Fagin. Six nuits se passèrent ainsi; six mortelles nuits à chacune
-desquelles le juif rentra désappointé, donnant à entendre en peu de
-mots qu'il n'était pas encore temps. Le soir du septième jour, il
-rentra plus tôt que les jours précédents, et un air de satisfaction
-brillait sur son visage: c'était un dimanche.
-
---Elle sort ce soir, dit Fagin, et c'est pour aller voir ses nouvelles
-connaissances, j'en suis sûr; car elle a été seule toute la journée,
-et celui qu'elle redoute ne reviendra guère avant le jour. Partons vite,
-il est temps!
-
-Noé se leva sans dire un seul mot; car l'extrême joie que ressentait le
-juif s'était communiquée à lui. Ils sortirent à la dérobée, et,
-ayant traversé un labyrinthe de rues, ils arrivèrent enfin devant un
-cabaret.
-
-Il était onze heures et un quart, et la porte en était fermée. Elle
-tourna doucement sur ses gonds à un léger sifflement que fit le juif.
-
-Osant à peine chuchoter, mais substituant les gestes aux paroles, Fagin
-et le jeune juif qui leur avait ouvert montrèrent à Noé le carreau de
-verre, et lui firent signe de monter pour voir la personne qui était
-dans la salle voisine.
-
---Est-ce là la femme en question? demanda celui-ci à voix basse. Le
-juif fit un signe de tête affirmatif.
-
-L'espion échangea un coup d'œil avec Fagin et partit comme un trait.
-
-
-
-
-XLIV. --Nancy est exacte au rendez-vous.
-
-
-Onze heures trois quarts sonnaient à l'horloge de plusieurs églises,
-quand deux personnes parurent à l'entrée du pont de Londres. La
-première, qui était une femme, s'avançait d'un pas vif et léger,
-regardant avidement autour d'elle comme si elle cherchait quelqu'un;
-l'autre, qui était un homme, suivait à quelque distance dans l'ombre et
-réglait son pas sur celui de la femme, s'arrêtant lorsqu'elle
-s'arrêtait, et se glissant de nouveau à la dérobée le long du parapet
-quand elle repartait.
-
-Il faisait une nuit sombre, le ciel avait été couvert toute la
-journée, et, à cette heure, dans ce lieu surtout, il n'y avait pas
-beaucoup de monde.
-
-Un brouillard épais qui couvrait la rivière donnait une teinte blafarde
-à la flamme rougeâtre des falots qui brûlaient sur les chaloupes.
-
-Minuit sonnait; le douzième coup vibrait encore dans l'air quand une
-jeune demoiselle et un monsieur en cheveux blancs, descendant d'un fiacre
-à quelque distance, se dirigèrent vers le pont après avoir renvoyé le
-cocher. À peine avaient-ils fait quelques pas, que Nancy tressaillit et
-alla aussitôt à leur rencontre.
-
-Ils marchaient comme des gens qui s'attendent peu à rencontrer la
-personne qu'ils cherchent, lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec la
-jeune fille. Ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise qu'ils
-réprimèrent aussitôt, car un homme en costume de paysan passa
-rapidement auprès d'eux au même instant.
-
---Par ici! dit vivement Nancy. Je crains de vous parler en cet endroit,
-suivez-moi en bas de cet escalier.
-
-Comme elle disait ces mots, le paysan tourna la tête, et demandant
-brusquement pourquoi ils occupaient ainsi tout le trottoir à eux seuls,
-il poursuivit son chemin.
-
-L'escalier dont parlait Nancy est à l'extrémité du pont sur la rive du
-comté de Surrey.
-
-Ces marches, qui forment une partie du pont, consistent en trois
-échappées ou paliers. En bas du second palier, le mur de gauche se
-termine par un pilastre faisant face à la Tamise. Arrivé au bas de ce
-second palier, le paysan jeta un regard autour de lui; et, voyant qu'il
-n'y avait point d'autre endroit pour se cacher et que, d'ailleurs, la
-marée étant alors très basse, il y avait beaucoup de place, il se
-rangea de côté, le dos contre le pilastre, et attendit là nos trois
-amis, presque sûr qu'ils ne descendraient pas plus bas, et que, s'il ne
-pouvait entendre leur entretien, il pourrait du moins les suivre de
-nouveau en toute sûreté.
-
-Il était sur le point de sortir de sa cachette et il pensait à
-remonter, quand il entendit un bruit de pas résonner sur la pierre, et
-bientôt après les voix de plusieurs personnes frappèrent son oreille;
-il se dressa contre le mur, et respirant à peine, il écouta
-attentivement.
-
---Il me semble que c'est assez loin comme cela, dit le monsieur. Je ne
-souffrirai pas que cette jeune demoiselle descende une marche de plus; il
-y a bien des gens qui auraient eu trop peu de confiance en vous pour
-consentir même à venir jusqu'ici! Mais je suis encore complaisant,
-comme vous voyez.
-
---Vraiment! vous appelez cela être complaisant! repartit Nancy, vous
-êtes vraiment sensé! . . . complaisant! Bah! c'est égal.
-
---Non, mais dites-moi, reprit le monsieur d'un ton plus doux, pourquoi
-nous avoir amenés dans cet étrange endroit! Pourquoi pas là-haut, où
-l'on y voit du moins, et où il y a du monde qui passe, plutôt que dans
-cet affreux coupe-gorge?
-
---Je vous ai déjà dit que je n'aime pas vous parler là-haut, répliqua
-la fille frémissant involontairement; je ne sais pas ce que j'ai, mais
-j'éprouve une telle frayeur, ce soir, que je puis à peine me soutenir.
-Je ne puis m'en rendre compte, je voudrais le savoir. J'ai été
-tourmentée tout le jour par de si horribles pensées de mort et de
-linceuls couverts de sang, j'en ai eu la fièvre. J'ai voulu m'amuser à
-lire ce soir pour passer le temps, et j'ai vu les mêmes choses dans le
-livre . . .
-
---C'est l'effet de l'imagination, dit le monsieur.
-
---Je n'ai pas pu venir dimanche dernier, répondit la fille; j'ai été
-retenue par force.
-
---Par qui donc?
-
---Par Guillaume, l'homme dont j'ai parlé à Mademoiselle.
-
---Vous n'étiez point soupçonnée d'avoir eu un entretien avec quelqu'un
-au sujet de ce qui vous amène ici, je pense?
-
---Non, reprit la fille en secouant la tête. Il ne m'est point facile de
-le quitter, à moins qu'il ne sache pourquoi. Je n'aurais pas pu voir
-Mademoiselle quand je suis venue la trouver, si, pour le faire dormir, je
-n'avais mis du _laudanum_ dans la potion que je lui ai donnée.
-
---Dormait-il encore quand vous êtes rentrée? demanda le monsieur.
-
---Oui, répondit la fille, et ni lui ni aucun d'eux n'ont le moindre
-soupçon.
-
---C'est bien, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi.
-
---Je suis prête à vous entendre, dit la fille.
-
---Cette jeune demoiselle que voici, dit le monsieur, m'a communiqué,
-ainsi qu'à quelques amis sur la discrétion desquels on peut se reposer
-en toute confiance, ce que vous lui avez dit il y a environ quinze jours.
-Pour vous prouver que je me fie à vous, je vous dirai franchement que
-nous nous proposons d'extorquer de ce Monks son secret (quel qu'il soit),
-et que pour cela nous tirerons avantage, s'il le faut, des terreurs
-paniques auxquelles vous dites qu'il est sujet. Mais si cependant nous ne
-pouvons nous en rendre maîtres, ou qu'une fois entre nos mains il ne
-veuille rien avouer, il faudrait pourtant consentir à nous livrer le
-juif.
-
---Fagin! s'écria Nancy faisant un pas en arrière.
-
---Sans doute, poursuivit le monsieur. Il faut que vous nous livriez cet
-homme.
-
---N'y comptez pas! repartit la fille. Quelque affreuse qu'ait été sa
-conduite envers moi, je ne ferai jamais ce que vous me demandez là! . . .
-
---Vous êtes bien résolue! dit le vieux monsieur.
-
---Jamais! reprit Nancy.
-
---Dites-moi pourquoi.
-
---Pour une bonne raison, répondit avec fermeté celle-ci. Pour une seule
-raison que Mademoiselle connaît et pour laquelle elle se rangera de mon
-côté, j'en suis sûre, puisqu'elle m'en a donné sa parole; et puis
-encore par cela même que, si sa conduite est mauvaise, la mienne n'est
-pas non plus exempte de reproches.
-
---Alors, repartit le monsieur comme s'il avait atteint le but qu'il se
-proposait, livrez-moi Monks et laissez-le s'arranger avec moi.
-
---Et s'il vient à dénoncer les autres? demanda Nancy.
-
---Je vous promets que, dans tous les cas où nous pourrons obtenir de lui
-la vérité en lui arrachant son secret, il n'en sera que cela. Il peut y
-avoir, dans l'histoire du petit Olivier, des particularités qu'il serait
-pénible de soumettre aux yeux du public; et pourvu (comme je vous l'ai
-dit) que la vérité nous soit connue, c'est tout ce que nous demandons,
-vos amis ne courront aucun danger.
-
---Et s'il ne veut pas avouer la vérité? dit la fille.
-
---Alors, repartit le monsieur, le juif ne sera traîné en justice
-qu'autant que vous y consentirez.
-
---Mademoiselle s'engage-t-elle à me donner sa parole en cela?
-
---Je vous la donne, répliqua Rose. Vous pouvez y compter.
-
---Monks ne saura jamais par qui vous avez appris ce que vous savez? dit
-la fille après un instant de silence.
-
---Jamais! répliqua le monsieur. Je vous assure que nous nous prendrons
-de telle manière qu'il ne pourra même pas s'en douter.
-
---Quoique depuis mon jeune âge j'aie vécu parmi les menteurs et que par
-conséquent le mensonge me soit devenu familier, dit Nancy après un
-autre moment de silence, j'accepte votre parole et je m'en rapporte
-entièrement à vous.
-
-Après avoir reçu l'assurance de Rose et du monsieur qu'elle pouvait
-être parfaitement tranquille, elle commença (d'une voix si basse que
-l'espion pouvait à peine entendre) par donner l'adresse du cabaret d'où
-elle avait été suivie ce soir-là. À la manière dont elle s'arrêtait
-en parlant, on eût pu croire que le monsieur prenait note des
-renseignements qu'elle lui donnait. Lorsqu'elle eut bien expliqué les
-localités de la place ainsi que l'endroit d'où, sans exciter les
-regards, on pouvait très bien voir; qu'elle eut dit l'heure de la nuit
-et quels étaient à peu près les jours où Monks fréquentait le plus
-ordinairement ce repaire, elle sembla réfléchir un instant comme pour
-se rappeler les traits de l'homme en question et être plus capable de
-donner le signalement.
-
---Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas gros. À le voir marcher
-on croirait qu'il va faire un mauvais coup, car il regarde constamment de
-côté et d'autre. Il a les yeux tellement renfoncés dans la tête que,
-par cela seul, vous pourriez aisément le reconnaître. Il est très brun
-de peau, et, bien qu'il n'ait que vingt-six ou vingt-huit ans tout au
-plus, ses yeux sont secs et hagards. Ses lèvres sont souvent flétries
-et décolorées par les marques de ses dents, car il est sujet à de
-terribles convulsions, et souvent même il se mord les mains jusqu'au
-sang . . . Pourquoi tressaillez-vous? dit la fille s'arrêtant tout court.
-
-Le monsieur se hâta de répondre qu'il ne savait pas qu'il eût
-tressailli, et il la pria de continuer.
-
---J'ai su cela en partie des gens de la maison dont je vous ai parlé,
-poursuivit la fille; car je ne l'ai vu que deux fois, et encore il était
-enveloppé d'un grand manteau. Je crois que voilà tout ce que je puis
-vous en dire . . . À propos, attendez! . . . Quand il tourne la tête,
-en aperçoit sur son cou, un peu au-dessus de sa cravate . . .
-
---Une grande marque rouge comme une brûlure! s'écria le monsieur.
-
---Comment cela se fait-il, dit la fille; vous le connaissez donc?
-
-La jeune demoiselle jeta un cri de surprise et ils gardèrent tous trois,
-pendant quelques instants, un si profond silence, que l'espion eût pu
-les entendre respirer.
-
---Je crois le connaître, dit le monsieur: je le reconnaîtrais du moins,
-d'après le signalement que vous m'en donnez . . . Nous verrons . . .
-
-Disant cela d'un air d'indifférence, il se tourna du côté de l'espion
-et murmura entre ses dents:
-
---Ce ne peut être que lui!
-
---Maintenant, reprit-il en s'adressant à Nancy, vous venez de nous
-rendre un grand service, jeune fille, et je vous en remercie. Que puis-je
-faire pour vous?
-
---Rien, répliqua Nancy.
-
---Ne persistez pas dans ce refus, voyons, réfléchissez un peu, reprit
-le monsieur avec un air de douceur et de bonté qui eût pu toucher un
-cœur plus dur et plus insensible.
-
---Non, rien, Monsieur, je vous assure, repartit la jeune fille en versant
-des larmes, vous ne pouvez rien pour changer mon sort.
-
---Elle va se laisser persuader, s'écria Rose, elle va se rendre, j'en
-suis sûre; elle hésite.
-
---Je crains bien que non, ma chère demoiselle! dit le monsieur.
-
---Non, Monsieur, reprit Nancy après un moment de réflexion, je suis
-enchaînée à ma première existence: j'en ai horreur, il est vrai; mais
-je ne puis la quitter. Adieu! peut-être bien que j'aurai été aperçue
-et suivie. Partez, partez les premiers! Si vous croyez que je vous ai
-rendu quelque service, tout ce que je demande de vous en retour est de me
-quitter à l'instant même et de me laisser m'en retourner seule.
-
---Il est inutile d'insister davantage, dit en soupirant le monsieur;
-peut-être bien qu'en restant ici nous compromettons sa sûreté.
-
---Oui, oui, repartit la fille, vous avez bien raison!
-
---Comment peut donc se terminer la misérable existence de cette pauvre
-fille? s'écria Rose.
-
---Comment! reprit la fille; regardez devant vous, Mademoiselle! jetez les
-yeux sur cette eau qui bouillonne à vos pieds! Combien de fois
-n'avez-vous pas entendu parler de pauvres malheureuses comme moi qui s'y
-sont précipitées, fatiguées qu'elles étaient de la vie!
-
---Ne parlez pas ainsi, je vous en supplie! dit Rose en sanglotant.
-
---Vous n'en entendrez jamais parler, bonne demoiselle, repartit Nancy; à
-Dieu ne plaise que de telles horreurs viennent jamais souiller vos
-chastes oreilles! Bonne nuit! Adieu!
-
-Le monsieur se retourna comme pour se disposer à partir.
-
---Prenez cette bourse, s'écria Rose; gardez-la pour l'amour de moi, que
-vous ayez quelque ressource au besoin.
-
---Non, non, reprit la fille, l'argent ne me tente pas, ce n'est pas
-l'intérêt qui m'a fait agir en cette circonstance, croyez-le bien . . .
-cependant donnez-moi quelque chose, quelque chose que vous ayez porté
-. . . J'aimerais avoir quelque chose de vous . . . Non, non, pas une bague
-. . . Vos gants ou votre mouchoir . . . Merci, merci! Dieu vous bénisse!
-Adieu!
-
-L'extrême agitation dans laquelle était la fille, et la crainte qu'elle
-avait d'être maltraitée à son retour, dans le cas où elle viendrait
-à être découverte, semblèrent déterminer le monsieur à partir.
-
-Rose et son compagnon parurent bientôt sur le pont, et s'arrêtèrent un
-instant sur la dernière marche de l'escalier.
-
-Rose Maylie attendit encore, mais le vieux monsieur la prit par le bras
-et l'entraîna doucement vers lui. À l'instant où ils disparurent,
-Nancy se laissa tomber tout de son long sur l'une des marches, et donna
-un libre cours à ses larmes.
-
-Arrivé en haut de l'escalier, Noé Claypole tourna la tête à droite et
-à gauche, et, n'apercevant âme qui vive, il prit ses jambes à son cou.
-
-
-
-
-XLV. --Conséquence fatale.
-
-
-C'était environ deux heures avant le point du jour: le juif veillait
-dans son grabat, paraissant attendre quelqu'un avec la plus vive
-impatience. Près de lui, sur un matelas étendu à terre, gisait Noé
-Claypole dormant d'un profond sommeil. Il était depuis longtemps dans
-cette attitude, lorsque enfin le bruit des pas d'une personne qu'il crut
-reconnaître vint frapper son oreille.
-
---Enfin ce n'est pas dommage! murmura-t-il.
-
-Comme il disait ces mots, la sonnette se fit entendre: il grimpa
-l'escalier quatre à quatre et revint bientôt accompagné de Sikes
-portant un paquet sous son bras.
-
---Tenez, serrez cela, dit celui-ci, et tirez-en le plus que vous pourrez;
-j'ai eu assez de peine à l'avoir, Dieu merci! . . . Il y a plus de deux
-heures que je devrais être ici.
-
-Fagin, ayant pris le paquet, le serra à clef dans l'armoire, revint
-s'asseoir à sa place sans dire un seul mot, et regarda fixement le
-brigand: ses lèvres pâles tremblaient si fortement, ses traits étaient
-si bouleversés par les différentes émotions qui le maîtrisaient, que
-Sikes recula involontairement.
-
---Qu'est-ce qu'il y a donc, maintenant, s'écria ce dernier, pourquoi
-envisager ainsi les gens, hein! voulez-vous répondre?
-
-Le juif leva la main, et agita son doigt d'un air mystérieux.
-
---Malédiction! dit Sikes passant vivement sa main dans sa poche de
-côté, il est devenu enragé! Il faut que je fasse attention à moi, ici!
-
---Non! non! dit Fagin recouvrant enfin l'usage de la voix. Il n'y a pas
-de danger, Guillaume . . . Ce n'est pas à vous que j'en veux . . . Je
-n'ai rien à vous reprocher, à vous.
-
---Ah! c'est fort heureux! reprit Sikes le regardant entre deux yeux et
-mettant, avec un air d'ostentation, son pistolet dans une autre poche.
-Fort heureusement pour l'un de nous deux . . .
-
---Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, repartit le juif approchant sa
-chaise de celle du brigand, vous fera encore plus d'effet qu'à moi.
-
---J'en doute fort, répliqua Sikes d'un air d'incrédulité. Parlez vite,
-ou Nancy va croire que je suis perdu.
-
---Perdu! s'écria Fagin, ça ne la surprendrait pas. Elle a assez
-travaillé comme cela à votre perte.
-
-Sikes interdit chercha à lire dans les yeux du vieillard; mais, n'y
-pouvant deviner le sens de cette énigme, il le saisit au collet, et le
-secouant de toutes ses forces:
-
---Encore une fois, parlez! dit-il, ou, si vous ne parlez pas, c'est que
-vous n'en aurez plus la force! Ouvrez la bouche et expliquez-vous
-clairement, entendez-vous, vieux scélérat!
-
---Je suppose, dit Fagin, que ce garçon qui est couché là . . .
-
---Eh bien! après? dit-il reprenant sa première position.
-
---Je suppose que ce garçon, poursuivit le juif, vienne à nous trahir
-. . . qu'il nous vende tous . . . qu'il découvre les gens qui ont
-intérêt à nous connaître . . . qu'il leur donne notre signalement
-jusqu'à la moindre petite marque, et qu'il leur dise l'endroit où on
-peut aisément nous _pincer_?
-
---Ce que je ferais! reprit Sikes. S'il était encore en vie à mon
-retour, je lui briserais le crâne avec le talon de ma botte.
-
---Et si c'était moi? cria le juif à tue-tête. _Moi_ qui en sais tant
-et qui pourrais en faire pendre tant d'autres avec moi!
-
---Je n'sais pas, repartit Sikes grinçant des dents et pâlissant de
-colère à la seule idée que ce pût être. Je ferais quelque chose dans
-la prison qui me ferait mettre la camisole, j'en suis sûr; ou, si
-j'étais pour être jugé en même temps que vous, j'en dirais plus à
-moi seul, contre vous, que tous les témoins à charge, et j'vous ferais
-sauter la cervelle devant tout le monde . . . Ce n'est ni la force ni le
-courage qui me manqueraient, allez! murmura le brigand brandissant son
-poing comme s'il allait réellement commencer l'action. J'irais de si bon
-cœur que vous n'y verriez que du feu!
-
---Vraiment? fit le juif.
-
---Aussi vrai que je vous le dis, repartit le brigand. Essayez un peu,
-vous verrez si je me gêne.
-
---Si c'était Charlot, ou le Matois, ou Betsy . . . ou bien? . . .
-
---Peu m'importe à moi qui ce soit! reprit Sikes avec impatience. Je lui
-ferais son affaire tout de même.
-
-Fagin fixa de nouveau le brigand, et, lui faisant signe de garder le
-silence, il se pencha sur le matelas où reposait Noé, et secoua
-celui-ci par le bras pour l'éveiller.
-
---Bolter! Bolter! . . . _Pauvre garçon!_ dit le juif appuyant avec
-emphase sur l'épithète, il est fatigué, Guillaume, il est harassé
-d'avoir guetté si longtemps la jeune fille!
-
---Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Sikes.
-
-Le juif ne répondit rien; mais, se penchant de nouveau vers Noé, il le
-tira par le bras et parvint à le faire mettre sur son séant.
-
---Répétez-moi donc cela encore une fois, afin qu'il l'entende! dit le
-juif montrant du doigt Sikes. Encore une fois, Bolter, plus qu'une fois,
-mon garçon!
-
---Que je vous répète quoi? demanda Noé d'assez mauvaise humeur.
-
---Ce que vous savez au sujet de Nancy, dit le juif, tenant Sikes par le
-poignet comme s'il eût craint que celui-ci ne sortît avant d'avoir tout
-entendu. Vous l'avez suivie, n'est-ce pas?
-
---Oui.
-
---Au pont de Londres?
-
---Oui.
-
---Où elle a rencontré deux personnes?
-
---Justement.
-
---Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver auparavant de
-son plein gré. Ils lui ont demandé de leur livrer tous ses compagnons
-et Monks le premier, ce qu'elle a fait; de leur dépeindre son
-signalement, ce qu'elle a fait; de leur donner le nom et l'adresse de la
-maison que nous fréquentons le plus habituellement, et où nous nous
-réunissons, ainsi que l'endroit d'où l'on peut le mieux voir sans être
-aperçu, ce qu'elle a fait; ils lui ont demandé le jour et l'heure où
-nous nous rendions ordinairement dans cette maison, et elle le leur a
-dit: voilà tout ce qu'elle a fait. On n'a pas eu besoin d'employer la
-menace pour lui faire dire toutes ces choses; elle les a dites de son
-plein gré, n'est-il pas vrai? s'écria le juif presque fou de colère.
-
---C'est vrai, répliqua Noé se grattant la tête. Voilà justement comme
-cela s'est passé!
-
---Qu'ont-ils dit au sujet de dimanche dernier? demanda le juif.
-
---Au sujet de dimanche dernier? reprit Noé cherchant à se rappeler, il
-me semble que je vous l'ai déjà dit.
-
---Cela ne fait rien, dites-le encore une fois! s'écria Fagin serrant
-encore plus fort le bras de Sikes, et agitant son autre main, tandis que
-l'écume lui sortait de la bouche.
-
---Ils lui ont demandé, dit Noé (qui, à mesure qu'il s'éveillait,
-semblait avoir une idée de ce qu'était Sikes), ils lui ont demandé
-pourquoi elle n'était pas venue dimanche dernier, comme elle l'avait
-promis; et elle a répondu que cela lui avait été impossible.
-
---Pourquoi, pourquoi? interrompit le juif d'un air triomphant. Dites-lui
-pour quelle raison.
-
---Parce que Guillaume n'a pas voulu la laisser sortir et qu'il l'a
-retenue de force. Et comme le monsieur ne paraissait pas connaître
-Guillaume, elle a ajouté que c'était l'homme dont elle avait parlé à
-la demoiselle auparavant.
-
---Qu'a-t-elle dit de plus au sujet de Guillaume? cria le juif.
-Qu'a-t-elle ajouté à propos de l'homme dont elle avait parlé à la
-demoiselle auparavant? Dites-lui cela, dites-lui cela.
-
---Elle a dit qu'elle ne pouvait pas sortir aisément, à moins qu'il ne
-sût où elle allait, dit Noé, et que, la première fois qu'elle est
-venue trouver cette demoiselle (ha! ha! ha! je n'ai pu m'empêcher, de
-rire quand elle a dit cela), elle lui avait mis du _laudanum_ dans la
-potion qu'elle lui a fait boire avant qu'elle sortît.
-
---Damnation! s'écria Sikes faisant lâcher prise au juif. Laissez-moi!
-
-Repoussant loin de lui le vieillard, il s'élança hors de la chambre et
-se précipita dans l'escalier comme un furieux.
-
---Guillaume! Guillaume! cria le juif courant après lui, un mot! un seul
-mot!
-
-Ce mot n'eût pas été échangé si le brigand, qui ne pouvait ouvrir la
-porte, n'eût donné le temps au juif d'arriver tout haletant.
-
---Ouvrez-moi cette porte, dit Sikes, ne m'amusez pas là une heure avec
-votre bavardage, je ne suis pas d'humeur à vous entendre! laissez-moi
-sortir sans m'adresser la parole, il n'y ferait pas bon, je vous assure!
-
---Un instant, un seul instant! dit le juif posant la main sur la serrure;
-ne soyez pas trop . . .
-
---Trop quoi? reprit l'autre.
-
---Ne soyez pas . . . trop . . . violent, Guillaume! dit le juif d'un air
-patelin.
-
-Il commençait à faire assez jour pour que chacun d'eux pût lire sur le
-visage de l'autre ce qui se passait en son âme. Ils échangèrent un
-regard; leurs yeux étincelaient. On ne pouvait se tromper sur la nature
-de leurs sentiments à tous deux.
-
---Ah! çà, Guillaume! dit Fagin voyant que toute feinte était
-désormais inutile: je voulais dire, ne soyez pas trop violent (du moins
-pour votre sûreté à vous). N'allez pas vous compromettre, surtout
-soyez prudent!
-
-Disant cela, le juif tourna deux fois la clef dans la serrure; et Sikes,
-pour toute réponse, ouvrit la porte toute grande et partit comme un
-trait.
-
-Sans se donner le temps de réfléchir, sans tourner la tête d'aucun
-côté, sans jeter un regard à droite ou à gauche, mais les yeux fixes
-devant lui, il allait à grands pas, ses dents serrées si fortement les
-unes contre les autres, que sa mâchoire inférieure semblait rentrer
-dans sa peau. Plein de farouches pensées et ayant un affreux projet en
-tête, il marchait tête baissée; et, sans avoir dit une seule parole ni
-remué un seul muscle de son visage, il se trouva devant sa maison. Il
-entra sans faire de bruit, monta doucement l'escalier, ouvrit la porte de
-sa chambre avec la même précaution, la ferma à doute tour; et ayant
-porté une table derrière, il s'approcha du lit et en tira les rideaux.
-
-Nancy, qui était couchée à moitié habillée, s'éveilla en sursaut.
-
---Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec un air de satisfaction de le
-savoir de retour.
-
---Oui, c'est moi, répondit le brigand, lève-toi!
-
-Il y avait une chandelle qui brûlait en attendant Sikes, celui-ci l'ôta
-du chandelier et la jeta dans la cheminée. La jeune fille, voyant qu'il
-faisait petit jour, se leva pour tirer les rideaux de la fenêtre.
-
---Ce n'est pas nécessaire, dit Sikes mettant son bras devant elle pour
-l'en empêcher: j'y verrai toujours assez pour ce que j'ai à faire.
-
---Guillaume! s'écria Nancy d'une voix étouffée par la peur, pourquoi
-me regardes-tu ainsi?
-
-L'œil hagard, la respiration courte et les narines gonflées, le brigand
-la considéra un instant en silence; puis, la prenant par la tête et par
-le cou, il la traîna au milieu de la chambre et lui mit la main sur la
-bouche après avoir jeté un regard vers la porte.
-
---Guillaume! Guillaume! s'écria la fille se débattant avec une force
-que peut donner seule la crainte de la mort, je ne ferai point de bruit,
-je ne crierai pas . . . je te le promets! Ecoute-moi! . . . parle-moi!
-. . . dis-moi ce que j'ai fait!
-
---Ah! tu le sais bien, ce que tu as fait, infâme! reprit Sikes avec un
-rire infernal! tu le sais bien, ce que tu as fait! . . . On t'a guettée
-cette nuit . . . Chacune de tes paroles a été entendue.
-
---Epargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, je t'en supplie,
-Guillaume! au nom du ciel, épargne ma vie! s'écria Nancy se cramponnant
-après lui. Guillaume! mon cher Guillaume! . . . tu n'auras pas le cœur
-de me tuer! Ah! pense à tout: ce que j'ai refusé cette nuit pour toi!
-. . . réfléchis un peu et épargne-toi ce crime! Je ne te lâcherai pas;
-tu ne peux pas me faire lâcher prise, Guillaume. Pour l'amour de Dieu,
-réfléchis avant de verser mon sang! C'est moi qui supplie! . . . moi
-qui t'aime tant! . . . Je t'ai toujours été fidèle, Guillaume. Aussi
-vrai que je suis une indigne créature.
-
-Le brigand se débattit violemment pour lui faire lâcher prise; mais les
-bras de la fille étaient entrelacés dans les siens d'une telle sorte,
-qu'il ne put en venir à bout.
-
---Guillaume, dit Nancy cherchant à poser sa tête sur le sein du
-brigand, ce vieux monsieur et cette bonne demoiselle m'ont offert cette
-nuit un asile dans quelque pays étranger, où je pourrai finir mes jours
-en paix; laisse-les-moi voir encore une fois, je les supplierai à genoux
-de t'accorder la même faveur, et, s'ils y consentent, comme je n'en
-doute pas, nous quitterons cet horrible lieu, nous irons chacun de notre
-côté vivre dans la retraite, où nous tâcherons d'oublier la vie
-affreuse que nous avons menée ensemble, et nous ne nous reverrons jamais
-plus. Il n'est jamais trop tard pour se repentir: ils me l'ont dit, et je
-comprends maintenant qu'ils ont raison . . . mais il faut le temps . . .
-Faut-il encore avoir le temps, Guillaume . . . un peu de temps!
-
-Sikes saisit son pistolet. L'idée qu'il serait découvert et arrêté
-sur-le-champ s'il en lâchait la détente se présenta comme un éclair
-à son esprit au milieu même de sa fureur, et il en asséna deux ou
-trois coups de crosse sur le visage suppliant de la jeune fille.
-
-Elle chancela d'abord et tomba ensuite presque aveuglée par le sang qui
-ruisselait d'un trou énorme qu'il lui avait fait à la tête; mais se
-relevant sur ses genoux, avec quelque difficulté toutefois, elle tira de
-son sein un mouchoir blanc (celui de Rose Maylie), et l'élevant entre
-ses deux mains jointes, aussi haut que ses forces le lui permirent, elle
-murmura une courte prière pour implorer la pitié du Seigneur.
-
-C'était un spectacle horrible. L'assassin épouvanté recula jusqu'à la
-muraille en portant la main devant ses yeux; puis s'emparant d'un énorme
-bâton, il en porta un coup sur le crâne de la fille et l'étendit roide
-à ses pieds.
-
-
-
-
-XLVI. --Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. Entretien qu'ils
-eurent ensemble, et de quelle manière il fut interrompu.
-
-
-Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow, descendant d'une
-voiture de place, frappa doucement à la porte de sa maison. À peine
-eut-on ouvert, qu'un fort gaillard descendit à son tour et se mit en
-faction d'un côté du perron, tandis qu'un autre de même stature sauta
-lestement de dessus le siège où il avait pris place à côté du
-cocher, et vint se poster vis-à-vis du premier. À un signe de M.
-Brownlow, ils firent sortir du fiacre un troisième individu, qu'ils
-introduisirent dans la maison: cet individu n'était autre que Monks.
-
-Ils marchèrent tous trois sans dire mot, et suivirent M. Brownlow dans
-une petite salle à la porte de laquelle Monks, qui n'était monté
-qu'avec répugnance, s'arrêta tout court; et les deux hommes
-regardèrent M. Brownlow comme pour lui demander ce qu'ils avaient à
-faire.
-
---Il connaît l'alternative, dit M. Brownlow. S'il hésite ou qu'il
-veuille s'enfuir, emmenez-le dehors et faites-le arrêter en mon nom.
-
---Et de quel droit agissez-vous ainsi envers moi? demanda Monks.
-
---Pourquoi m'y forcez-vous, jeune homme? répliqua M. Brownlow en le
-regardant fixement. Seriez-vous assez fou pour vous enfuir? Lâchez-le!
-poursuivit-il, s'adressant aux deux hommes. Maintenant, jeune homme, vous
-êtes libre d'aller où vous voudrez, et nous de vous suivre; mais je
-vous jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, qu'aussitôt que vous
-aurez mis le pied dans la rue, je vous fais arrêter comme faussaire et
-voleur. Ma résolution est prise! . . .
-
-Monks murmura quelques mots inintelligibles, et parut irrésolu.
-
---Je vous engage à vous décider promptement, ajouta M. Brownlow. Un
-seul mot de ma bouche, et l'alternative est perdue pour toujours.
-
-Monks hésita encore.
-
---Je n'en dirai pas davantage, continua M. Brownlow.
-
---N'y a-t-il point d'autre alternative? demanda Monks.
-
---Non, certainement!
-
-Monks regarda le vieux monsieur d'un air inquiet; mais, ne voyant sur son
-visage que l'expression de la sévérité et de la détermination, il fit
-quelques pas dans la salle en haussant les épaules, et finit par
-s'asseoir.
-
---Fermez la porte en-dehors, dit M. Brownlow aux deux hommes.
-
-Ceux-ci obéirent, et M. Brownlow resta seul avec Monks.
-
---Voilà de jolis procédés, Monsieur, en vérité, de la part d'un
-ancien ami de mon père! dit Monks.
-
---C'est justement parce que j'étais l'intime ami de votre père, reprit
-M. Brownlow; c'est justement parce que l'espoir de mes jeunes années
-m'attachait à lui, et que sa sœur, qui est morte le jour même que je
-devais l'épouser, m'a laissé seul sur cette terre; c'est parce que,
-encore enfant, il s'est agenouillé avec moi auprès du lit de mort de
-cet ange de douceur et de bonté qu'il a plu à Dieu de retirer de ce
-monde à la fleur de son âge; c'est parce que, depuis ce moment, j'ai
-voué à votre père une amitié que ni ses chagrins ni ses malheurs,
-n'ont jamais refroidie et qui a duré jusqu'à sa mort; c'est parce que
-ces souvenirs du passé remplissent mon cœur, que je me sens disposé à
-vous traiter avec égards.
-
---Et qu'a de commun mon nom avec ce que vous avez à me dire?
-
---Rien pour vous, jeune homme, repartit celui-ci, rien pour vous, sans
-doute; mais beaucoup pour moi, et je suis charmé que vous en ayez pris
-un autre.
-
---Tout cela est bel et bon, dit Monks d'un air effronté, tout cela est
-fort beau, mais où voulez-vous en venir?
-
---Vous avez un frère, dit avec chaleur M. Brownlow, un frère dont le
-nom seul, prononcé tout bas à votre oreille quand j'étais derrière
-vous dans la rue, a suffi pour me faire: suivre de vous malgré la
-répugnance que vous aviez à le faire.
-
---Je n'ai point de frère! reprit Monks. Vous n'ignorez pas que je suis
-fils unique.
-
---Ecoutez ce que j'ai à vous dire, continua M. Brownlow; cela ne
-laissera pas que de vous intéresser. Je sais fort bien que vous êtes le
-seul et l'indigne fruit d'une fatale union qu'un orgueil de famille et un
-intérêt sordide ont forcé votre père, jeune encore, à contracter.
-
---Je me soucie fort peu de vos épithètes, interrompit Monks avec un
-sourire forcé. Vous avouez le fait, et c'est assez.
-
---Mais je sais aussi quels furent les maux causés par cette fatale
-union, poursuivit M. Brownlow. Je sais combien fut lourde, pour tous
-deux, cette chaîne qu'ils durent porter dans le monde, aux yeux de ce
-monde qui n'avait plus de charme pour eux. Je sais que les froides
-formalités de l'étiquette furent remplacées par les reproches, que
-l'indifférence fit place au mépris, le mépris au dégoût, et le
-dégoût à la haine, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus se supporter
-l'un l'autre, ils furent obligés de se séparer.
-
---Eh bien! ils furent séparés, dit Monks. Qu'est-ce que cela prouve?
-
---Après quelque temps de séparation, reprit M. Brownlow, et quand votre
-mère, lancée dans le tourbillon du grand monde, eut entièrement
-oublié l'homme qui lui avait été donné pour mari, et qui était plus
-jeune qu'elle de onze ans pour moins, celui-ci, qui jusqu'alors avait
-mené une vie retirée, fit de nouvelles connaissances. Vous savez déjà
-cela, j'en suis sûr.
-
---Non pas! dit Monks. Je ne sais rien du tout.
-
---Votre contenance prouve le contraire, repartit M. Brownlow. Je parle de
-cela, il y a quinze ans à peu près: vous aviez alors dix ou onze ans,
-et votre père n'en avait que trente, car, je le répète, il n'était
-qu'un enfant quand son père le força de se marier. Dois-je rappeler un
-évènement que, par respect: pour la mémoire de votre père, je
-voudrais passer sous silence, ou voulez-vous m'en épargner la peine en
-m'avouant la vérité?
-
---Comme je ne sais rien, je n'ai rien à dire! répliqua Monks.
-
---Parmi ces nouvelles connaissances que fit votre père, poursuivit M.
-Brownlow, était un officier de marine, veuf depuis six mois et restant
-seul avec deux enfants. Il en avait eu plusieurs, mais heureusement il
-avait perdu les autres. C'étaient deux filles: l'une, un ange de
-beauté, qui pouvait avoir dix-neuf ans à cette époque, et l'autre une
-enfant de deux ou trois ans.
-
---Qu'est-ce que cela peut me faire, à moi? demanda Monks.
-
---Cet officier de marine, ajouta M. Brownlow sans paraître faire
-attention à l'observation de Monks, occupait une maison dans cette
-partie de l'Angleterre que votre père parcourut à l'époque de ses
-malheurs, et dans laquelle maison il prit un logement. Peu de temps leur
-suffit pour se lier d'une étroite amitié. Votre père avait des
-avantages qu'ont peu d'hommes: il était joli garçon, et avait un cœur
-franc et généreux comme sa sœur. Plus le vieil officier le connut, et
-plus il l'aima. Malheureusement il en fut de même avec sa fille. Avant
-qu'un an se fût écoulé, reprit M. Brownlow, il était lié par serment
-à cette jeune vierge, victime d'une passion vive et sincère . . . d'un
-premier amour, enfin.
-
---Votre conte est des plus longs, observa Monks évidemment mal à son
-aise.
-
---C'est un récit de malheurs, de chagrins et de misères, jeune homme,
-répliqua M. Brownlow; et de tels contes (comme vous voulez bien dire)
-sont toujours longs. Enfin, un de ses parents pour l'amour duquel votre
-père avait été sacrifié, comme le sont tant d'autres, vint à mourir;
-et, comme s'il eût voulu réparer le malheur dont il avait été la
-cause, il lui légua toute sa fortune, qui était considérable. Votre
-père dut se rendre à Rome, où ce parent était allé pour sa santé,
-et où il mourut sans avoir mis ordre à ses affaires. Il y alla donc et
-y tomba dangereusement malade. Votre mère, qui en reçut la nouvelle à
-Paris, qu'elle habitait alors, partit avec vous sur-le-champ pour l'aller
-trouver. Il mourut le jour de votre arrivée, sans avoir fait son
-testament: de sorte que sa fortune vous échut en partage à tous deux.
-
-A cet endroit de ce récit, Monks prêta une oreille plus attentive, sans
-cependant regarder M. Brownlow.
-
---Avant de s'embarquer et en passant par Londres, poursuivit M. Brownlow
-regardant fixement celui-ci, il vint me voir.
-
---Je n'ai jamais eu connaissance de cela, reprit Monks.
-
---Oui, jeune homme, reprit M. Brownlow, il vint me voir, et me laissa
-entre autres choses un portrait peint par lui-même . . . le portrait de
-cette pauvre fille qu'il ne pouvait emporter . . . Il paraissait accablé
-par le remords, s'accusait d'avoir causé la ruine et le déshonneur
-d'une famille, et me confia l'intention qu'il avait de convertir tout son
-bien en argent (_quoi qu'il dût lui en coûter_), et, après vous avoir
-laissé à votre mère et à vous une partie de cet argent, s'enfuir en
-pays étranger. Je devinai bien qu'il ne s'enfuirait pas seul . . . Il ne
-m'en dit pas davantage, il me cacha le reste, à moi son vieil ami, son
-ami d'enfance! Il promit de m'écrire, de me dire tout et de me revoir
-une seule et dernière fois avant de quitter définitivement
-l'Angleterre. Hélas! je ne devais plus le revoir, et je ne reçus même
-pas de lettre de lui . . . Quelque temps après sa mort, continua M.
-Brownlow, j'allai moi-même à la demeure du père de la jeune fille,
-résolu, dans le cas où mes craintes ne se trouveraient que trop
-fondées, d'offrir asile et protection à une pauvre jeune fille errante
-qu'un amour coupable . . . (selon le monde) aurait entraînée à sa
-perte. Il y avait huit jours qu'ils avaient quitté le pays. Après avoir
-payé quelques petites dettes criardes, ils étaient partis pendant la
-nuit. Où et pourquoi, c'est ce que personne ne put me dire.
-
-Monks parut se trouver plus à l'aise, et jeta autour de lui un regard de
-triomphe.
-
---Lorsque votre frère, poursuivit M. Brownlow en se rapprochant de
-Monks, pauvre et opprimé, tomba entre mes mains (je ne dirai pas par le
-plus grand des hasards, mais par les soins de la Providence), et que je
-le sauvai du vice et de l'opprobre . . .
-
---Quoi! s'écria Monks tressaillant d'étonnement.
-
---Oui, jeune homme, moi-même, reprit M. Brownlow. Je vous ai dit que je
-finirais par vous intéresser. Je vois bien que votre rusé compagnon ne
-vous a pas dit le nom de celui qui avait reçu le petit Olivier: il avait
-sans doute ses raisons pour cela. Lors donc que ce pauvre enfant eut
-été reçu par moi, et qu'il y eut passé tout le temps de sa
-convalescence, sa ressemblance parfaite avec le portrait dont je vous ai
-parlé me frappa d'étonnement. Lors même que je le vis pour la
-première fois couvert de haillons, je remarquai de suite sur son visage
-une expression langoureuse qui me rappela les traits d'une personne qui
-me fut bien chère . . . Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il fut repris
-par vos associés avant que je connusse son histoire.
-
---Pourquoi non? demanda vivement l'autre.
-
---Parce que c'est ce que vous savez fort bien.
-
---Moi!
-
---Il est inutile de nier, dit M. Brownlow. Je vais vous prouver que j'en
-sais plus que vous ne croyez.
-
---Vous ne pouvez rien prouver contre moi! balbutia Monks. Je vous défie
-de prouver que j'y sois pour quelque chose!
-
---C'est ce que nous allons voir, reprit M. Brownlow lançant à Monks un
-regard scrutateur. Je perdis donc Olivier, et tout ce que je pus faire
-pour le retrouver fut inutile. Votre mère étant morte, je savais qu'il
-n'y avait que vous qui pussiez résoudre ce mystère; et, comme vous
-étiez alors aux Grandes-Indes, où, à cause de certains méfaits, vous
-aviez dû vous réfugier pour éviter ici des démêlés avec la justice,
-j'en fis le voyage. Vous étiez retourné à Londres depuis quelques
-mois; j'y revins aussi. Aucun de vos correspondants ne put me dire où
-vous demeuriez: vous alliez et veniez, me dirent-ils, sans résider
-positivement à tel ou tel endroit, menant le même genre de vie qu'avant
-votre départ pour les Grandes-Indes. Je battis le pavé nuit et jour
-dans l'espoir de vous rencontrer, et ce n'est, comme vous voyez,
-qu'aujourd'hui même que j'y suis parvenu.
-
---Et me voilà! dit Monks effrontément en se levant de sa chaise, que me
-voulez-vous enfin? La fraude et le vol sont deux fort jolis mots
-justifiés (selon vous) par une ressemblance imaginaire entre un petit
-diablotin et un homme qui n'est plus depuis des années . . . Mon frère!
-. . . Vous ignorez même que de cette liaison criminelle, il est
-résulté un enfant . . . vous ne savez même pas cela!
-
---Il est vrai que je l'ai ignoré longtemps, reprit M. Brownlow se levant
-à son tour, mais depuis quinze jours je sais tout. Vous avez un frère,
-vous n'en ignorez pas, et vous le connaissez, qui plus est. Il existait
-un testament que votre mère a détruit. Vous étiez vous-même dans le
-secret et vous deviez en profiter après sa mort. Ce testament était en
-faveur de l'enfant qui devait probablement naître de cette liaison
-coupable; cet enfant naquit, et sa ressemblance frappante avec son père
-fit que vous le reconnûtes quand le hasard l'amena sur vos pas. Vous
-vous rendîtes au lieu de sa naissance; vous fîtes supprimer ou plutôt
-vous supprimâtes vous-même les preuves qui eussent pu justifier de sa
-parenté. Je puis même, au besoin, vous rappeler vos propres paroles:
-_Ainsi les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité de
-cet enfant sont au fond de la rivière. La vieille sibylle qui les a
-reçues de sa mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris
-dans sa bière_. Indigne fils que vous êtes! lâche! menteur! Vous qui
-fréquentez des voleurs et des assassins, et qui avez avec eux des
-entretiens secrets au milieu de la nuit dans des lieux retirés; vous
-dont les trames et les complots ont causé la mort de tant de gens comme
-vous; vous qui dès votre enfance n'avez fait que de la peine à votre
-malheureux père, et dont les excès en tous genres de vices sont peints
-sur votre visage, qu'on peut regarder avec juste raison comme le miroir
-de votre âme; vous, Edouard Leeford, me bravez-vous encore?
-
---Non! non! s'écria Monks atterré par ces paroles.
-
---Chaque mot qui s'est dit entre vous et Fagin (le juif) m'est connu, dit
-M. Brownlow. Les ombres que vous avez vues vous-même sur la muraille ont
-retenu vos chuchotements et me les ont rapportés. La vue de l'enfant
-persécuté a changé le vice en courage, et je dirai même en vertu. Un
-assassinat vient d'être commis, assassinat que vous avez commis
-moralement, sinon réellement . . .
-
---Non! non! s'écria Monks, j'en suis innocent, je vous assure! j'entrais
-pour prendre des informations à ce sujet quand vous m'avez arrêté. Je
-n'en connaissais pas la cause; j'attribuais cela à toute autre chose.
-
---La révélation d'une partie de vos secrets en est la seule cause, dit
-M. Brownlow. Voulez-vous révéler le reste?
-
---Oui, oui, certainement!
-
---Avouer la vérité devant témoins?
-
---Je le promets aussi.
-
---Rester tranquille jusqu'à ce que j'aie pris d'autres renseignements,
-et venir avec moi en tel lieu qu'il sera nécessaire?
-
---Si vous insistez sur ce point, j'y consens encore, répliqua Monks.
-
---J'exige de vous plus que cela, ajouta M. Brownlow: il faut que vous
-fassiez restitution à votre frère. Bien que ce pauvre enfant soit le
-fruit d'un amour coupable, il n'en est pas moins votre frère. Vous
-connaissez les clauses du testament; exécutez-les quant à ce qui
-regarde le petit Olivier, et allez ensuite où vous voudrez.
-
-Tandis que Monks se promenait de long en large dans la salle,
-réfléchissant aux conditions expresses que lui dictait M. Brownlow, M.
-Losberne entra tout ému.
-
---Il ne peut manquer d'être pris, s'écria-t-il.
-
---L'assassin, vous voulez dire? demanda M. Brownlow.
-
---Oui, oui, reprit le docteur, on a vu son chien aux environs d'une
-maison qu'il fréquente ordinairement: son maître y est sans doute,
-sinon il y entrera probablement à la nuit. La police est sur pied; j'ai
-parlé aux hommes qui sont chargés de l'arrêter, et ils m'ont assuré
-qu'il ne peut leur échapper. Le gouvernement a fait proclamer une
-récompense de cent livres sterling à quiconque mettra la main dessus.
-
---J'en donnerai cinquante autres, dit M. Brownlow, et j'en ferai l'offre
-moi-même sur les lieux, si je puis m'y transporter. Où est M. Maylie?
-
---Henri? Aussitôt qu'il vous a su ici en sûreté avec cet inconnu,
-répondit le docteur, il a fait seller son cheval et est allé voir ce
-qui se passe.
-
---Et le juif? demanda M. Brownlow.
-
---Il n'était pas encore pris quand je me suis informé de tout cela,
-répliqua M. Losberne, mais il le sera bientôt.
-
---Etes-vous bien décidé? dit tout bas M. Brownlow.
-
---Oui, répondit celui-ci, vous me promettez le secret?
-
---Restez ici jusqu'à mon retour.
-
-Disant cela, M. Brownlow sortit avec M. Losberne et ferma à clef la
-porte de la chambre.
-
---Quel est le résultat de votre entretien? demanda le docteur.
-
---Tout ce que j'en espérais et même plus, répondit M. Brownlow. Je lui
-ai prouvé qu'il n'y avait pour lui aucun espoir de salut. Faites-moi le
-plaisir d'écrire, et assignez rendez-vous pour après-demain au soir à
-sept heures.
-
-Les deux amis se séparèrent extrêmement agités.
-
-
-
-
-XLVII. --Sikes est poursuivi. --Comment il échappe à la police.
-
-
-Près de cet endroit de la Tamise où est située l'église de
-_Rotherhithe_, existe de nos jours le plus sale, le plus étrange et le
-plus extraordinaire de tous les recoins qui se trouvent dans Londres;
-recoin inconnu, même de nom, à la plupart de ceux qui l'habitent.
-
-Dans l'île de Jacob, les maisons qui servaient anciennement de magasins
-sont sans toits, les murailles sont en ruines, les fenêtres manquent de
-châssis, les portes ne tiennent plus à rien et sont prêtes à tomber
-dans la rue; les cheminées sont noires, mais il n'en sort pas de fumée.
-Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier commerçant, tandis
-que maintenant c'est une île déserte. Les bâtiments sont sans
-propriétaires, et sont occupés seulement par ceux qui ont le courage
-d'y vivre et d'y mourir.
-
-Dans une chambre supérieure de l'une de ces maisons se trouvaient trois
-hommes se regardant l'un l'autre en silence; l'un était Toby Crackit,
-l'autre le sieur Chitling, et le troisième, nommé Kags, homme d'une
-cinquantaine d'années, dont le visage était couvert de meurtrissures et
-de cicatrices, était un forçat évadé.
-
---Tu m'aurais joliment fait plaisir, mon cher, dit Toby s'adressant à
-Chitling, d'aller te réfugier partout ailleurs.
-
---Est-il borné! reprit Kags, comme s'il n'y avait pas plusieurs
-_cassines_, sans venir ici nous compromettre!
-
---Je m'attendais peu à cet accueil flatteur de votre part, répliqua
-Chitling d'un air déconcerté.
-
---Crois-tu, répondit Toby, qu'il soit agréable pour un jeune homme
-comme moi, qui se tient aussi à l'écart que possible, et qui a su se
-conserver son _chez soi_ sans exciter le moindre soupçon, de recevoir à
-l'improviste la visite d'un particulier qui, bien qu'il soit aimable et
-même plaisant au jeu de cartes, n'en est pas moins dans une position
-équivoque?
-
---Surtout quand ce jeune homme a chez lui un ami revenu des pays
-lointains plus tôt qu'on ne l'attendait, et qui est tout à la fois trop
-modeste et trop circonspect pour se présenter devant les juges à son
-retour! reprit Kags.
-
---Quand donc Fagin a-t-il été pris? demanda Toby Crackit.
-
---Il a été pris à deux heures après midi, juste au moment de son
-dîner, répondit le sieur Chitling. Charlot et moi nous avons été
-assez heureux pour nous sauver par la cheminée de la cuisine; quant à
-Maurice Bolter, il s'était caché dans le cuvier, qu'il avait eu soin de
-mettre sens dessus dessous, mais ses longues guibolles qui dépassaient
-l'ont fait découvrir, et il a été pincé aussi.
-
---Et Betsy?
-
---Pauvre Betsy! dit Chitling d'un air piteux; elle est venue pour voir le
-cadavre, et la révolution que cela lui a fait l'a rendue folle.
-
---Qu'est devenu le petit Charlot? demanda Kags.
-
---Il est quelque part aux environs, attendant sans doute qu'il fasse nuit
-pour venir ici, répondit Chitling: il ne peut pas tarder maintenant. Il
-n'y a pas à dire qu'on puisse aller ailleurs; _la Rousse_ a commencé
-par arrêter tous ceux qui se trouvaient aux _Trois-Boiteux_.
-Heureusement pour moi que j'étais dehors, sans quoi j'y aurais passé
-comme les autres. La salle du fond et celle d'entrée sont pleines de
-_loustics_: il y fait chaud, je vous assure!
-
---Voilà qui est vexant! dit Toby Crackit se mordant les lèvres. Il y en
-a plus d'un qui la sautera dans cette affaire.
-
---Les assises sont commencées, dit Kags; s'ils chauffent l'affaire, si
-Bolter se porte dénonciateur et témoin à charge contre Fagin (ce dont
-on ne doit pas douter d'après ce qu'il a déjà dit), le pauvre vieux
-juif sera convaincu de complicité du meurtre, et il la dansera dans six
-jours à compter d'aujourd'hui.
-
---Il aurait fallu entendre le monde crier après lui! dit Chitling. Sans
-_la Rousse_, ils l'auraient déchiré en morceaux. Ils l'ont renversé
-par terre une fois, et ils l'auraient tué, j'en suis sûr, si les
-_loustics_ n'avaient formé aussitôt un cercle autour de lui; mais il
-peut dire qu'il l'a échappée belle.
-
-Tandis que, les yeux baissés, l'oreille au guet, ils paraissaient tous
-trois ensevelis dans une rêverie profonde, un piétinement se fit
-entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes entra d'un seul bond dans
-la chambre. Ils regardèrent aussitôt par la fenêtre, mais ils ne
-virent personne; ils descendirent l'escalier, personne; dans la rue,
-personne.
-
---Que signifie cela? dit Toby. Est-ce qu'il s'aviserait de venir ici, par
-exemple? J'espère bien que non!
-
---S'il était pour venir ici, nous l'aurions vu avec son chien.
-
---D'où peuvent-ils venir? dit Toby. Il aura été aux autres _cassines_,
-sans doute, et ayant vu là un tas de gens qu'il ne connaît pas, il sera
-accouru ici, où il est venu tant de fois. Mais comment se fait-il qu'il
-soit seul?
-
---Il ne se serait pas détruit, pensez-vous? dit Chitling.
-
-Toby secoua la tête en signe de doute.
-
---Si cela était, reprit Kags, le chien nous tourmenterait pour que nous
-l'accompagnions sur les lieux. Non, je ne pense pas. Je crois plutôt
-qu'il sera passé en pays étranger, et qu'il aura perdu son chien.
-
-Chacun fut de l'avis du forçat, et le chien, se fourrant sous une
-chaise, se mit à dormir.
-
-Comme il faisait nuit, on ferma les volets et on mit une chandelle sur la
-table. Les évènements des deux jours précédents avaient fait une
-telle impression sur eux, qu'ils tressaillaient au moindre bruit. Ils se
-rapprochèrent l'un de l'autre et se parlèrent à voix basse, comme si
-le cadavre de la femme eût été dans la chambre voisine.
-
-Ils étaient depuis quelque temps dans cette position quand on frappa
-tout à coup à la porte de la rue.
-
---C'est le petit Charlot, dit Kags.
-
-On frappa de nouveau à coups redoublés.
-
---Non, ce n'est pas Charlot! il ne frappe jamais comme ça.
-
-Toby Crackit se hasarda d'aller voir à la fenêtre; mais il se retira
-tout tremblant: sa pâleur en disait assez. Le chien fut sur pattes en un
-instant, et courut vers la porte en jappant.
-
---Il faut pourtant lui ouvrir, dit Toby prenant la chandelle.
-
---Est-ce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement?
-
---Non, il n'y a pas de milieu; il faut lui ouvrir, répliqua Toby.
-
---Ne va pas nous laisser sans lumière, dit Kags.
-
-Crackit descendit ouvrir, et revint accompagné d'un homme ayant la tête
-enveloppée d'un mouchoir. Cet homme n'était autre que Sikes. Il posa sa
-main sur le dos d'une chaise; puis, venant à tourner la tête, il
-tressaillit tout à coup et alla s'asseoir sur un autre siège adossé
-contre le mur.
-
---Comment se fait-il que ce chien soit ici? demanda-t-il.
-
---Il est venu seul, il y a deux ou trois heures.
-
---Le journal de ce soir annonce que Fagin est pris, est-ce vrai?
-
---C'est vrai.
-
---N'avez-vous rien à me dire l'un ou l'autre? dit Sikes passant sa main
-sur son front.
-
-Ils se regardèrent les uns les autres d'un air embarrassé; mais pas un
-n'ouvrit la bouche.
-
---Toi qui es le patron ici, as-tu envie de me vendre ou m'y laisseras-tu
-cacher jusqu'à ce qu'ils soient las de chercher? voyons, parle! demanda
-Sikes s'adressant à Toby Crackit.
-
---Tu peux y rester si tu t'y crois en sûreté, répondit celui-ci. Sikes
-tourna lentement la tête vers la muraille contre laquelle il était
-adossé, et dit d'une voix creuse:
-
---Est-elle . . . l'ont-ils enterrée?
-
-Ils se contentèrent de faire un signe de tête négatif.
-
---Pourquoi ne l'ont-ils pas enterrée? Qui vient de frapper là?
-
-Toby Crackit fit signe de la main qu'il n'y avait rien à craindre, et,
-étant allé ouvrir la porte, il revint bientôt après avec Charlot
-Bates.
-
-Aussitôt qu'il eut aperçu l'assassin, ce dernier recula d'horreur.
-
---Toby, dit-il, pourquoi ne m'avoir pas dit cela en bas?
-
-Les trois autres pâlirent à cette question de l'enfant, et Sikes, qui
-s'en aperçut, chercha à l'amadouer.
-
-Charlot fit trois pas en arrière, et posa la main sur le loquet de la
-porte, comme s'il eût voulu sortir.
-
---Est-ce que tu ne me reconnais pas, Charlot?
-
---N'approchez pas de moi, monstre que vous êtes! s'écria Charlot fixant
-l'assassin avec une expression de terreur et d'effroi.
-
-Sikes s'arrêta: leurs yeux se rencontrèrent, mais il baissa aussitôt
-les siens.
-
---Remarquez bien, tous trois, ce que je vous dis, s'écria Charlot
-fermant les poings et s'irritant de plus en plus à mesure qu'il parlait:
-je ne le crains pas! S'ils viennent ici pour le chercher, je le livrerai
-moi-même! Je le ferai, aussi vrai que je vous le dis! Il peut me tuer
-s'il veut ou s'il l'ose; mais je vous déclare que je le livrerai à la
-police si je suis ici quand ils viendront pour le prendre. Dût-il être
-brûlé vif, je le livrerai! Assassin! . . . Au secours! au secours! à
-l'assassin!
-
-Disant cela, il se précipita sur Sikes, qui, étourdi par les cris de
-Charlot, et surpris de trouver tant d'énergie et de courage dans un
-enfant, se laissa terrasser par lui avant d'avoir eu le temps de songer
-à se défendre.
-
-Le combat cependant était trop inégal pour durer plus longtemps. Déjà
-Sikes, ayant pris le dessus, avait un genou sur la poitrine de l'enfant
-quand Crackit, se levant précipitamment de sa place, s'élança vers
-lui, et, le tirant par le collet, lui montra du doigt la fenêtre.
-
-Il y avait une foule de gens à la porte de la rue: on se parlait tout
-haut; le bruit des pas et celui des voix arrivèrent jusqu'à eux et les
-frappèrent d'épouvante. On frappait à coups redoublés à la porte de
-la rue, comme si on eût voulu l'enfoncer.
-
---Au secours! à l'assassin! criait Charlot.
-
---Au nom de la loi, ouvrez! criaient à leur tour les gens du dehors.
-
---Enfoncez la porte, répétait Charlot. Ils ne vous ouvriront pas. Venez
-droit à la chambre où vous voyez de la lumière, c'est là qu'est
-l'assassin.
-
-La porte et les volets commençaient à céder aux efforts des
-assaillants, et les cris de joie de la multitude donnèrent à Sikes une
-juste idée du danger qu'il courait.
-
---N'avez-vous pas quelque endroit ici où je puisse enfermer cet infernal
-braillard? demanda-t-il marchant dans la chambre.
-
-La porte d'un petit cabinet se trouvant sous sa main, il l'ouvrit et y
-enferma l'enfant.
-
---Maintenant, dit-il, la porte d'en bas est-elle bien fermée?
-
---Au verrou et à la clef, répliqua Toby.
-
---Les panneaux sont solides?
-
---Doublés en fer.
-
---Et les volets?
-
---Les volets aussi.
-
---Que le tonnerre vous confonde! s'écria l'assassin levant le châssis
-de la fenêtre et bravant la foule.
-
-A ce défi, des huées se firent entendre parmi la populace effrénée:
-les uns criaient à ceux qui étaient plus près de mettre le feu à la
-maison, les autres faisaient signe aux officiers de police de tirer sur
-lui; mais parmi les acharnés était un monsieur à cheval, qui, étant
-parvenu à fendre la presse, criait sous les fenêtres de la maison:
-_Vingt guinées à celui qui apportera une échelle!_
-
---Ils vont envahir la maison! s'écria l'assassin regardant par la
-fenêtre! donnez-moi une corde! une longue corde à l'aide de laquelle je
-puisse me glisser dans le fossé et ensuite jouer des jambes.
-
-Toby lui montra du doigt où se trouvaient ces objets; et l'assassin,
-ayant choisi, parmi plusieurs cordes, la plus longue et la plus forte,
-monta précipitamment au grenier.
-
-Toutes les fenêtres donnant sur le derrière de la maison et ayant vue
-par conséquent sur le fossé, avaient été murées depuis longtemps; à
-l'exception pourtant d'une petite ouverture éclairant le cabinet où
-était enfermé Charlot, encore était-elle si étroite qu'il ne pouvait
-y passer la tête. De cette ouverture, il ne cessait de crier aux gens du
-dehors de se porter sur ce point; de sorte que, lorsque l'assassin se
-montra sur le bord du toit pour regarder au-dessous de lui, une foule de
-voix en donnèrent avis à ceux qui étaient sur le devant de la maison,
-et ceux-ci se refoulèrent en masse vers le fossé.
-
-Ayant barricadé la porte du grenier avec un morceau de bois qu'il avait
-pris à cet effet, il sortit par la lucarne et grimpa sur les tuiles.
-
-Il regarda encore une fois au-dessous de lui: le fossé était à sec.
-
---Cinquante livres sterling à celui qui le prendra vivant! s'écria à
-son tour un vieux monsieur tout près de là. Cinquante livres à celui
-qui le prendra vivant! . . . Je resterai ici jusqu'à ce qu'il vienne les
-chercher.
-
-Rassemblant toutes ses forces et toute son énergie à l'aspect du
-danger, et stimulé par le bruit qui se faisait à l'intérieur de la
-maison, dont la porte venait effectivement d'être enfoncée, il passa un
-bout de sa corde autour d'une souche de cheminée et l'y attacha
-solidement; puis, à l'aide de ses mains et de ses dents, il fit en moins
-de rien un nœud coulant avec l'autre bout. De cette manière il pouvait,
-au moyen de la corde, se laisser descendre jusqu'à quelques pieds de
-terre et couper ensuite la corde avec son couteau, qu'il tenait tout
-ouvert dans sa main.
-
-Au moment où il tenait le nœud coulant au-dessus de sa tête pour le
-passer sous ses bras, et comme le vieux monsieur en question, celui qui
-avait promis cinquante livres sterling à quiconque arrêterait
-l'assassin, avertissait ceux qui l'entouraient d'un dessein de ce
-dernier, Sikes regarda derrière lui, et se couvrant le visage avec ses
-deux mains, il jeta un cri de terreur.
-
---Encore ces vilains yeux! s'écria-t-il.
-
-Chancelant comme s'il eût été frappé par la foudre, il perdit
-l'équilibre et tomba à la renverse, d'une hauteur de trente-cinq pieds,
-avec le nœud coulant passé autour du cou. La corde s'était roidie
-comme celle d'un are, et l'effet en fut aussi prompt que la flèche qu'il
-lance. Il y eut une rude secousse, puis un mouvement convulsif du corps,
-et l'assassin resta suspendu, tenant fortement serré dans sa main son
-couteau ouvert.
-
-La vieille cheminée en fut ébranlée, mais elle résista cependant; le
-cadavre du brigand se trouvait contre la muraille.
-
-Un chien, qu'on n'avait pas aperçu jusqu'alors, se mit à courir de
-droite et de gauche sur le bord du toit en poussant d'affreux hurlements,
-et, prenant son élan, il sauta tout à coup sur les épaules du pendu.
-Ayant manqué son coup, il tomba dans le fossé, la tête contre une
-pierre, et se brisa le crâne.
-
-
-
-
-XLVIII. --Eclaircissement de plus d'un mystère. --Proposition de mariage
-sans dot et sans épingles.
-
-
-Il n'y avait guère plus de deux jours qu'avaient eu lieu les
-évènements que nous avons lus dans le chapitre précédent, quand, vers
-les trois heures de l'après-midi, Olivier se trouva dans une chaise de
-poste en compagnie de madame Maylie, de Rose, de madame Bedwin et du bon
-docteur, tous faisant route pour sa ville natale: dans une autre chaise,
-à quelque distance derrière, venaient M. Brownlow et un individu dont
-ils ignoraient le nom.
-
-A mesure qu'ils approchaient de la ville, il fut impossible à Olivier de
-maîtriser ses transports.
-
-Ils descendirent à la porte d'un des plus beaux hôtels. Ils furent
-reçus par M. Grimwig, qui les y attendait et qui les embrassa tous quand
-ils descendirent de voiture.
-
-Enfin, comme neuf heures venaient de sonner, M. Losberne et M. Grimwig
-entrèrent suivis de M. Brownlow et d'un étranger à la vue duquel
-Olivier fit une exclamation de surprise, car on lui dit que c'était son
-frère, et il le reconnut pour le même individu qu'il avait rencontré
-en sortant du bourg, où il était allé porter une lettre pour madame
-Maylie, et qu'il avait vu avec Fagin à la fenêtre de son petit cabinet
-d'étude.
-
---Dépêchons-nous, dit l'étranger se tournant de côté.
-
---Ce petit garçon est votre frère, dit M. Brownlow, attirant Olivier.
-C'est le fils naturel de mon meilleur ami, Edwin Leeford, votre père, et
-de la jeune et malheureuse Agnès Fleming.
-
---Oui, répliqua Monks. Mon père étant tombé dangereusement malade à
-Rome, où il était allé pour affaires, comme vous savez, ma mère, dont
-il était séparé depuis longtemps, et qui habitait Paris à cette
-époque, se rendit bien vite avec moi auprès de lui, dans son intérêt
-à elle-même. Il n'en sut rien, car, lorsque nous arrivâmes, il avait
-perdu connaissance et il resta dans cet état jusqu'au lendemain matin
-qu'il mourut. Parmi ses papiers se trouvait un paquet sous enveloppe,
-lequel était daté du premier jour de sa maladie et adressé à
-vous-même avec recommandation expresse, écrite de sa main sur le revers
-de l'enveloppe, de ne l'envoyer qu'après sa mort. Ce paquet renfermait
-une lettre assez insignifiante pour Agnès Fleming, ainsi qu'un testament
-en faveur de cette fille.
-
---Que contenait cette lettre? demanda M. Brownlow.
-
---L'aveu de sa faute et des vœux pour la jeune fille, répondit Monks,
-rien autre chose. Elle était enceinte de quelques mois à cette époque.
-Il lui disait dans cette lettre tout ce qu'il avait fait pour cacher son
-déshonneur; et il la priait, dans le cas où il viendrait à mourir, de
-ne pas maudire sa mémoire ou de ne pas croire que son enfant et
-elle-même dussent être les victimes de sa faute, car lui seul était la
-cause de tout le mal. Il lui rappelait le jour où il lui avait donné le
-médaillon et la bague sur laquelle il avait fait graver son nom de
-baptême à elle, se réservant d'y joindre le sien, qu'il espérait lui
-faire porter un jour. Il lui recommandait de garder soigneusement ce
-médaillon et de le porter sur son cœur, comme auparavant.
-
---Quant au testament, dit M. Brownlow, je me charge de vous en dire la
-teneur. Il était dicté dans le même esprit que la lettre. Votre père
-s'y plaignait des chagrins que sa femme lui avait causés. Il vous
-laissait, à votre mère et à chacun, une pension viagère de huit cents
-livres. Le reste de son bien était divisé en deux portions égales,
-l'une pour Agnès Fleming, l'autre pour l'enfant auquel elle devait
-donner le jour, dans le cas où il naîtrait et qu'il parvînt à l'âge
-de majorité. Si c'était une fille, elle devait jouir de sa part, sans
-aucune condition; mais si, au contraire, c'était un garçon, il ne
-devrait recueillir cet héritage qu'à condition que, pendant sa
-minorité, il ne déshonorerait jamais son nom par quelque acte de
-lâcheté ou de félonie. Dans le cas contraire, l'argent devait vous
-revenir.
-
---Ma mère, dit à son tour Monks d'un ton plus haut, fit ce que toute
-femme à sa place aurait fait: elle brûla le testament. La lettre ne
-parvint jamais à son adresse, mais elle resta entre les mains de ma
-mère, ainsi que d'autres preuves, dans le cas où la jeune Agnès
-viendrait à nier son déshonneur. Le père de cette jeune fille connut
-toute la vérité par ma mère. Accablé de chagrin, ce brave homme
-s'enfuit avec ses enfants dans un village retiré du pays de Galles et
-changea de nom, afin que ses amis ne connussent point le lieu de sa
-retraite. Après quelques mois de séjour d'ans cet endroit, on le trouva
-mort dans son lit. Sa fille ayant quitté le pays une quinzaine
-auparavant, il avait parcouru tout le voisinage à pied, marchant nuit et
-jour pour la chercher.
-
---Quelques années après, la mère d'Edouard Leeford ici présent vint
-me trouver. Cette femme avait une maladie incurable, qui devait la
-conduire lentement au tombeau.
-
---Elle mourut au bout de quelques mois, reprit Monks, après m'avoir
-confié tous ses secrets et m'avoir légué la haine qu'elle portait à
-cette Agnès. Elle ne voulut jamais croire que cette fille se fût
-détruite; mais elle pensa, au contraire, qu'elle avait dû accoucher. Je
-jurai la perte de cet enfant, si jamais le hasard me le faisait
-rencontrer. Ma mère ne s'était pas trompée: j'eus l'occasion de le
-voir, et sa ressemblance avec mon père me fit deviner que c'était lui.
-Je tins fidèlement ma promesse: j'avais déjà bien commencé, il eût
-été à souhaiter que j'eusse fini de même! . . .
-
---Le médaillon et la bague? demanda M. Brownlow s'adressant à Monks.
-
---Je les ai achetés de ces gens dont je vous ai parlé, répondit Monks.
-
-M. Brownlow fit signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et revint
-incontinent accompagné des époux Bumble.
-
---Mes yeux ne me trompent-ils pas! s'écria M. Bumble avec un
-enthousiasme affecté. Est-ce bien là le petit Olivier! . . .
-
---Taisez-vous, vieux fou! dit tout bas madame Bumble.
-
---C'est plus fort que moi, madame Bumble. Moi qui l'ai élevé d'une
-manière toute _paroissiale_; quand je le revois entouré de dames et de
-messieurs de la haute volée, ne dois-je pas être surpris
-superlativement? J'ai toujours eu autant d'affection pour cet enfant que
-s'il eût été mon . . . mon grand-père, dit M. Bumble cherchant dans
-sa tête une juste comparaison. Cher petit Olivier!
-
---Voyons! interrompit M. Grimwig, trêve de sentiments!
-
---Je m'en vais faire mon possible pour me contenir, répliqua M. Bumble.
-Comment vous portez-vous, Monsieur?
-
-Ce salut amical s'adressait à M. Brownlow, qui, s'étant approché du
-respectable couple, demanda en montrant du doigt Monks:
-
---Connaissez-vous Monsieur?
-
---Non, répondit sèchement madame Bumble.
-
---Vous ne le connaissez sans doute pas non plus? dit M. Brownlow. --Je ne
-l'ai jamais vu de ma vie ni de mon vivant, répliqua M. Bumble. --Vous ne
-lui avez jamais rien vendu, peut-être?
-
---Non, jamais! répondit la dame.
-
---Vous n'avez point eu non plus en votre possession certain médaillon et
-certaine bague, n'est-ce pas? poursuivit M. Brownlow.
-
---Non, certainement! reprit la matrone. M. Brownlow fit signe de nouveau
-à M. Grimwig, qui disparut lestement et reparut de même, accompagné
-cette fois de deux vieilles femmes à demi paralytiques, qui le suivaient
-d'un pas chancelant.
-
---Vous avez eu bien soin de fermer la porte la nuit que la vieille Sally
-est morte, dit l'une des deux femmes levant sa main tremblante; mais nous
-n'en avons pas moins entendu votre conversation au travers des fentes de
-la porte.
-
---Ah! ah! vous ne vous doutiez guère de cela!
-
---Nous regardions par le trou de la serrure, et nous vous avons vue lui
-prendre un papier qu'elle tenait à la main! reprit la première. Et le
-lendemain nous vous guettions quand vous avez été au Mont-de-Piété.
-
---Et nous en savons même plus, que vous là-dessus, repartit la
-première; car la vieille Sally nous a souvent répété que cette jeune
-fille lui avait dit que, sentant qu'elle ne pourrait jamais surmonter son
-chagrin, elle se rendrait à Rome (lorsque les premières douleurs de
-l'enfantement la forcèrent de s'arrêter ici), résolue de s'y laisser
-mourir sur la tombe de son enfant.
-
---Désirez-vous voir le commis du Mont-de-Piété? demanda M. Grimwig se
-dirigeant vers la porte.
-
---Ce n'est pas la peine, répondit la matrone. Puisque monsieur a été
-assez lâche pour avouer, et que vous avez su tirer les vers du nez de
-ces vieilles sorcières, je n'ai plus rien à dire.
-
---Non, reprit M. Brownlow. Vous pouvez vous retirer.
-
---J'espère, dit M. Bumble regardant d'un air piteux autour de lui,
-j'espère que cette fâcheuse circonstance, qui n'est rien en elle-même,
-ne me privera pas de ma charge _paroissiale_?
-
---Détrompez-vous, répliqua M. Brownlow. Il faut vous y attendre.
-
---Je n'y suis pour rien, je vous le jure! reprit M. Bumble après s'être
-assuré que la matrone avait quitté la salle.
-
---Ceci n'est pas une excuse, vous êtes aux yeux de la loi plus coupable
-que votre femme; car elle est censée avoir agi d'après vos ordres.
-
---Si la _loi_ suppose des choses pareilles, dit M. Bumble pressant
-fortement son chapeau entre ses mains, la _loi_ est une sotte . . .
-
-Ayant dit ces mots d'un ton emphatique, il enfonça son chapeau sur sa
-tête, mit ses mains dans les poches de sa redingote et se retira.
-
---Vous, ma belle enfant, donnez-moi votre main, dit M. Brownlow se
-tournant vers Rose. Ne tremblez pas ainsi! vous n'avez pas besoin de
-craindre pour le peu de mots qu'il nous reste à dire.
-
---S'ils ont rapport à moi (bien que je ne sache pas en quoi ils
-pourraient me concerner), dit Rose, dispensez-moi pour aujourd'hui de les
-entendre; je n'en ai maintenant ni la force ni le courage.
-
---Vous avez plus de fermeté que cela, j'en suis sûr! repartit M.
-Brownlow la prenant par le bras. Connaissez-vous cette jeune demoiselle?
-poursuivit-il en s'adressant à Monks.
-
---Oui, répondit celui-ci.
-
---Je ne vous ai jamais vu auparavant, dit Rose d'une voix faible.
-
---Je vous ai vue souvent, moi! reprit Monks.
-
---Le père de la malheureuse Agnès avait deux filles, poursuivit M.
-Brownlow, qu'est devenue la plus jeune?
-
---Lorsque le père mourut sous un nom supposé sans laisser aucun papier
-qui pût faire connaître ses amis, répliqua Monks, la plus jeune, qui
-n'était qu'une enfant, fut adoptée par de pauvres gens du village, qui
-l'élevèrent comme la leur.
-
---Poursuivez, dit M. Brownlow faisant signe à madame Maylie d'approcher.
-
---Vous ne pûtes trouver l'endroit où cet homme s'était retiré, reprit
-Monks; mais là où l'amitié échoue, souvent la haine réussit: ma
-mère finit par découvrir l'enfant après un an de recherches.
-
---Elle la prit, n'est-ce pas?
-
---Non. Ces braves gens étaient fort pauvres, et cette action d'humanité
-les mit encore plus à la gêne. L'homme finit par tomber malade, ce que
-voyant ma mère, elle leur laissa la petite fille, leur remettant une
-modique somme d'argent qui ne devait pas durer longtemps, et leur en
-promettant une plus forte, qu'elle n'avait pas l'intention de leur
-envoyer. Ne trouvant pas que l'état de misère dans lequel ils étaient
-fût une cause assez grande pour les indisposer contre cette enfant, elle
-leur raconta à sa manière l'histoire de la sœur, leur disant que s'ils
-n'y faisaient attention, la petite qu'ils élevaient deviendrait
-certainement comme elle; car elle provenait de parents sans principes et
-était elle-même une enfant illégitime. Ces bonnes gens ajoutèrent foi
-à tout ce que leur dit ma mère, et l'enfant traîna une misérable
-existence jusqu'à ce qu'une dame veuve qui demeurait à Chertsey, ayant
-vu par hasard cette petite, en eut pitié et l'adopta. Il faut qu'il y
-ait un sort contre nous; car, en dépit de tous nos efforts, elle resta
-chez cette dame et fut heureuse. Je l'avais perdue de vue depuis deux ou
-trois ans, et je ne l'ai revue qu'il y a quelques mois.
-
---Vous la voyez, maintenant.
-
---Oui, appuyée sur votre bras.
-
---Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria madame Maylie pressant
-la jeune fille sur son cœur; elle n'en est pas moins ma chère enfant.
-Je ne voudrais pas la perdre maintenant pour tous les trésors du monde.
-Ma douce compagne! ma fille d'adoption! mes plus chères espérances!
-
---Vous êtes la seule amie que j'aie dans ce monde! s'écria Rose passant
-ses bras autour du cou de la dame. Vous fûtes pour moi la meilleure des
-amies, la plus tendre des mères.
-
---Rassurez-vous, mon ange, dit madame Maylie l'embrassant tendrement, et
-rappelez-vous qu'il en est d'autres à qui vous êtes chère.
-
---Rose, ma chère Rose, s'écria Olivier, vous fûtes pour moi une bonne
-sœur, je veux vous considérer désormais comme une sœur chérie.
-
-Ils restèrent seuls bien longtemps. Un léger coup à la porte de la
-chambre annonça que quelqu'un désirait entrer. Olivier courut ouvrir et
-s'esquiva aussitôt pour faire place à Henri Maylie.
-
---Je sais tout! dit-il en s'asseyant auprès de la jeune fille.
-
-Ce n'est pas le hasard qui m'amène en ce lieu, ajouta-t-il après un
-silence prolongé, et ce n'est seulement que d'hier que j'ai connaissance
-de tout ce qui vous concerne. Vous n'ignorez pas sans doute que je suis
-venu pour vous rappeler votre promesse?
-
---Un moment, dit Rose; vous savez tout?
-
---Vous endurcissez votre cœur contre moi, Rose!
-
---O Henri! Henri! dit Rose fondant en larmes, je voudrais le pouvoir et
-m'épargner cette peine!
-
---Eh bien! alors, dit Henri, réfléchissez à ce que vous avez appris ce
-soir.
-
---Et qu'ai-je appris, mon Dieu! s'écria Rose: que le sentiment de sa
-honte et de son déshonneur a tellement agi sur mon malheureux père,
-qu'il n'a pu supporter son malheur . . .
-
---Non pas, reprit le jeune homme retenant Rose par le bras comme elle se
-disposait à se retirer. Mes désirs, mon espoir, mon avenir, tout enfin,
-excepté mon amour pour vous, a subi un changement. Je ne vous offre plus
-maintenant un rang distingué dans le monde, où certains préjugés font
-rougir même l'innocence . . .
-
---Que signifie cela? dit Rose d'une voix mal assurée.
-
---Cela signifie, poursuivit Henri, que, dans un des plus beaux comtés de
-l'Angleterre, au milieu de riants coteaux et de vertes prairies, il est
-une petite église de village qui m'appartient, Rose, et dont je suis le
-pasteur; près de cette église est le presbytère, habitation rustique
-que vous embellirez par votre présence, et que vous me ferez préférer
-mille fois à toutes les dignités auxquelles j'ai renoncé: tel est le
-rang que j'occupe dans le monde et que je me trouverais si heureux de
-partager avec vous. [9]
-
-
-
-
-XLIX. --Le dernier jour d'un condamné.
-
-
-La cour d'assises était tapissée de figures humaines depuis le parquet
-jusqu'au plafond. Le moindre espace, le plus petit recoin était occupé.
-
-Au milieu de tout ce monde, il était là, une main appuyée sur la rampe
-de bois qui était devant lui, l'autre à son oreille et la tête
-penchée en avant pour mieux entendre l'acte d'accusation que l'avocat
-général lisait à messieurs les jurés. De temps en temps il portait
-sur eux des regards avides pour voir s'il ne découvrirait point sur
-leurs traits la moindre chance en sa faveur; et quand les charges
-portées contre lui étaient prouvées par trop clairement, il regardait
-d'un œil inquiet son conseil.
-
-Un léger bruit dans la salle le rappela à lui-même. Il tourna la tête
-et s'aperçut que les jurés s'étaient assemblés pour délibérer.
-
-Comme il comprit cela d'un seul coup d'œil, l'image de la mort se
-présenta à son esprit; et ramenant ses regards vers la cour, il
-s'aperçut que le chef des jurés adressait la parole au président. Chut!
-
-C'était seulement pour demander la permission de se retirer.
-
-Il les envisagea les uns après les autres, afin de deviner, s'il lui
-était possible, pour quel parti penchait le plus grand nombre; mais
-inutilement. Le geôlier lui ayant donné un petit coup sur l'épaule, il
-le suivit machinalement jusqu'à l'extrémité du banc des accusés pour
-y attendre le retour du jury.
-
-Tout à coup le silence se rétablit, et tous les regards se portèrent
-vers la porte latérale par laquelle étaient sortis les jurés. Ils
-passèrent tout près de lui en rentrant dans la salle; mais il lui fut
-impossible de rien distinguer sur leurs traits: ils étaient impassibles:
-«Oui, l'accusé est coupable!»
-
-La salle retentit par trois fois des acclamations de la multitude, et
-ceux du dehors y répondirent par des cris de joie en apprenant qu'il
-serait exécuté le lundi suivant.
-
-Quand le bruit se fut apaisé peu à peu, on lui demanda s'il n'avait
-rien à dire contre la peine de mort. Il avait repris sa première
-attitude, et regardait attentivement le président mais on fut obligé de
-lui répéter par deux fois cette question avant qu'il parût comprendre,
-et il marmotta seulement entre ses dents qu'il était un vieillard,--
-pauvre vieillard,-- un malheureux vieillard. Puis il garda le silence.
-
-Les juges prirent le bonnet noir; le prisonnier resta dans la même
-position, la bouche béante, le cou tendu. Il y eut une femme, dans la
-galerie, qui jeta un cri perçant, et le juif se retourna vivement comme
-s'il eût été contrarié d'être interrompu. Le président prononça
-d'une voix émue la fatale sentence, et l'accusé resta tout le temps
-aussi immobile qu'une statue.
-
-On le conduisit le long d'un passage carrelé dans lequel il y avait
-quelques prisonniers qui attendaient leur tour; et d'autres qui parlaient
-à leurs amis à travers une grille donnant sur la cour. Quoiqu'il n'y
-eût la personne pour lui parler, ces derniers reculèrent à son
-approche, afin de laisser aux gens du dehors qui grimpaient sur la grille
-pour le voir passer le loisir de le considérer tout à leur aise; et ils
-le huèrent, le sifflèrent et l'accablèrent d'injures.
-
-Il s'assit sur un banc de pierre qui servait tout à la fois de siège et
-de lit, et, baissant les yeux vers la terre, il chercha à rassembler ses
-idées. Il arriva par degrés à ce terrible dénouement: _Condamné à
-être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive._ Telle avait été
-la fatale sentence: _Condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que
-mort s'ensuive!!!_
-
-Il n'avait plus qu'un jour à vivre; et à peine eut-il eu le temps d'y
-penser, que le dimanche était arrivé!
-
-Ce ne fut que lorsque le soir fut venu qu'il commença à sentir
-l'horreur de sa position; non pas qu'il eût conçu auparavant l'espoir
-d'obtenir sa grâce, mais parce qu'il n'avait jamais pu s'imaginer qu'il
-dût mourir sitôt.
-
-Il se coucha sur le banc de pierre et chercha à se rappeler le passé.
-Ayant été blessé par la populace le jour qu'il avait été pris par la
-police, il avait un bandeau autour de la tête; ses cheveux roux
-pendaient sur son front ridé; sa barbe, pleine de poussière et de
-crasse, était mêlée en petits nœuds; son teint livide, ses yeux
-étincelants, ses joues creuses faisaient horreur à voir. Huit! neuf!
-dix! Si ce n'était pas un tour qu'on lui jouât, et que ces trois heures
-se fussent réellement succédé aussi rapidement, où sera-t-il
-lorsqu'elles sonneront de nouveau? Onze heures! minuit sonna que le
-dernier coup de onze heures vibrait encore à ses oreilles.
-
-Des barrières peintes en noir étaient déjà placées tout autour de la
-place de la prison pour contenir l'affluence de la foule que la
-curiosité ne manquerait pas d'attirer en ce lieu, quand M. Brownlow,
-accompagné d'Olivier, se présenta au guichet; ayant fait voir au
-concierge un permis d'entrée signé de l'un des shérifs, ils furent
-aussitôt introduits dans la loge.
-
---Ce petit jeune homme va-t-il avec vous au cachot du condamné? dit
-l'homme qui devait les y conduire. Ce n'est pas un beau spectacle pour
-des enfants.
-
---Sans doute, mon ami, vous avez parfaitement raison, reprit M. Brownlow;
-mais sa présence est indispensable, et je ne puis faire autrement que de
-l'emmener.
-
-L'homme les conduisit sans mot dire.
-
---Voici l'endroit par lequel il va passer, dit-il lorsqu'ils furent
-arrivés à une petite cour carrelée dans laquelle plusieurs
-charpentiers travaillaient.
-
-De là ils passèrent par plusieurs grilles qui leur furent ouvertes de
-l'intérieur par d'autres guichetiers. Ayant dit à M. Brownlow
-d'attendre un instant, le geôlier frappa avec son trousseau de clefs à
-l'une des portes garnies de fer; et les deux gardiens ayant ouvert,
-après avoir échangé avec lui quelques paroles à voix basse, ils
-firent signe à nos visiteurs de suivre le geôlier dans la cellule.
-
-Le criminel était assis sur son banc, s'agitant de côté et d'autre
-comme une bête farouche prise au piège.
-
-Le geôlier prit Olivier par la main; et lui ayant dit tout bas de ne pas
-avoir peur, il regarda le juif en silence.
-
---Fagin! dit le geôlier.
-
---Me voilà! c'est moi! s'écria le juif prenant la même attitude qu'il
-avait pendant le cours des débats; je suis un vieillard, milords!
-
---Voici quelqu'un qui demande à vous parler, Fagin! dit le geôlier lui
-posant la main sur l'épaule pour le faire rasseoir. Voyons, Fagin!
-n'êtes-vous pas un homme?
-
---Je ne le serai pas longtemps! reprit le juif levant la tête et
-regardant le geôlier avec une expression de rage et de terreur.
-
-En parlant ainsi, il aperçut Olivier et M. Brownlow; et se reculant
-jusqu'à l'extrémité du banc, il leur demanda ce qu'ils lui voulaient.
-
---Allons, Fagin, restez tranquille, dit le geôlier. Maintenant,
-Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à M. Brownlow, si vous avez
-quelque chose à lui dire, faites-le au plus vite, car il devient plus
-furieux à mesure que l'heure approche.
-
---Vous avez des papiers, dit M. Brownlow, qui vous ont été remis, pour
-plus de sûreté, par un certain homme appelé Monks?
-
---Il n'y a rien de si faux! répliqua le juif.
-
---Pour l'amour de Dieu! dit M. Brownlow, ne dites pas cela, maintenant
-que vous touchez à vos derniers moments; avouez plutôt où ils sont.
-Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout déclaré, et qu'il ne
-vous reste plus d'espoir. Dites-moi, où sont ces papiers?
-
---Olivier! s'écria le juif en lui faisant signe de la main, viens ici
-que je te dise un mot à l'oreille.
-
---Je n'ai pas peur, dit tout bas Olivier lâchant la main de M. Brownlow.
-
---Les papiers en question, dit le juif attirant l'enfant vers lui, sont
-dans un sac de toile, au fond d'un trou pratiqué un peu avant dans le
-tuyau de cheminée. J'ai quelque chose à te dire, mon ami; quelque chose
-d'important à te dire . . . Dehors! dehors! ajouta-t-il poussant
-celui-ci vers la porte, et regardant d'un air égaré autour de lui. Dis
-que je me suis endormi et ils te croiront. Je ne parviendrai jamais à
-sortir si tu t'y prends de cette manière . . . Avance! avance! C'est
-cela! c'est bien cela! Nous réussirons ainsi! . . . Cette porte d'abord.
-Si je tremble en passant devant l'échafaud, n'y fais pas attention et va
-toujours comme si de rien n'était . . .
-
---N'avez-vous rien autre chose à lui demander? dit le geôlier
-s'adressant à M. Brownlow.
-
---Non, répondit celui-ci. Si je pensais qu'on pût le ramener au
-sentiment de sa position!
-
---Ne croyez pas cela, dit l'homme en branlant la tête.
-
---Avance! avance! s'écria de nouveau le juif . . . Doucement! doucement!
-. . . un peu plus vite! Là . . . comme cela! . . . c'est bien! . . .
-
-Les gardiens le séparèrent enfin d'Olivier et le repoussèrent au fond
-de la cellule.
-
-Nos visiteurs furent quelque temps à sortir de la prison, car Olivier
-sentit son cœur défaillir après cette scène affreuse, et le jour
-commençait à paraître quand ils en franchirent le seuil. Une multitude
-de personnes étaient déjà rassemblées sur la place de l'exécution.
-
-
-
-
-L. --Conclusion.
-
-
-Les destinées de ceux qui ont figuré dans cet ouvrage sont presque
-fixées, et il ne reste à l'historien que peu de chose à dire.
-
-En moins de trois mois Rose Fleming et Henri Maylie furent mariés dans
-la petite église dont celui-ci devint le pasteur, et dans le presbytère
-de laquelle ils s'établirent le même jour.
-
-Madame Maylie vint demeurer avec ses enfants pour jouir, pendant ses
-dernières années, de la félicité la plus pure que la vieillesse et la
-vertu puissent connaître: celle d'être témoin du bonheur de ceux qui
-avaient été constamment les objets de ses soins.
-
-Il paraît, d'après un sérieux examen, qu'en partageant également
-entre Olivier et Monks les débris de l'immense fortune dont celui-ci
-était seul possesseur (laquelle n'avait jamais profité entre ses mains,
-pas plus que dans celles de sa mère), il leur revenait à chacun un peu
-plus de trois mille livres sterling.
-
-Monks ayant jugé à propos de garder ce nom d'emprunt, se retira dans
-une partie éloignée du Nouveau-Monde avec la portion que voulut bien
-lui accorder M. Brownlow, et qu'il dissipa promptement. Il reprit
-bientôt ses mauvaises habitudes et retomba dans ses anciens vices.
-
-M. Brownlow adopta Olivier comme son propre fils; et étant venu, à la
-grande satisfaction de ce dernier, demeurer avec sa femme de charge à un
-mille environ du presbytère qu'habitaient les nouveaux époux, ils
-composèrent une petite société de vrais amis, dont le bonheur fut
-aussi parfait qu'on peut l'espérer en ce monde.
-
-Peu après le mariage de nos jeunes gens, le bon docteur retourna à
-Chertsey, où, privé de la société de ses dignes amis, il ne tarda pas
-à s'ennuyer et serait bientôt devenu maussade pour peu qu'il y eût
-été disposé par caractère. Pendant deux ou trois mois, il se contenta
-de donner à entendre qu'il craignait bien que l'air de Chertsey ne fût
-contraire à sa santé; puis, voyant qu'il ne s'y plaisait plus comme
-auparavant, il céda sa clientèle à son associé, et loua une petite
-maison à l'entrée du village dont son jeune ami était pasteur.
-
-Avant de venir s'installer dans sa nouvelle demeure, il avait contracté
-une forte amitié pour M. Grimwig, qui lui rendait le réciproque. En
-conséquence, il reçoit bien souvent la visite de cet excentrique
-monsieur, qui, en ces occasions, jardine, pêche et charpente avec une
-activité sans égale; faisant chacune de ces choses à rebours de tous
-les autres, et affirmant (avec sa proposition favorite) que sa manière
-de s'y prendre est infiniment préférable à toute autre.
-
-Le sieur Noé Claypole, ayant obtenu sa grâce de la couronne pour avoir
-témoigné contre le juif, et ayant considéré que sa profession
-n'était pas tout à fait aussi sûre qu'il le désirait, avisa
-nécessairement aux moyens de gagner sa vie sans être par trop
-surchargé de besogne. Il fut d'abord assez embarrassé sur le parti
-qu'il avait à prendre; mais, après quelque réflexion, il se fit
-mouchard, partie dans laquelle il réussit assez bien. Il se promène
-régulièrement tous les dimanches, pendant l'heure de l'office, en
-compagnie de Charlotte, décemment vêtue. Celle-ci s'évanouit à la
-porte des charitables cabaretiers; Noé s'étant fait servir pour trois
-sous d'eau-de-vie, afin de la faire revenir à elle, fait sa déposition
-le lendemain contre tel ou tel cabaretier qui a contrevenu à la loi en
-ouvrant sa boutique pendant l'office: alors il empoche la moitié de
-l'amende.
-
-Les époux Bumble, privés tous deux de leur emploi, furent réduits
-graduellement à la plus affreuse misère, et finirent par être reçus
-comme pauvres dans le dépôt de mendicité où ils avaient jadis
-gouverné en despotes.
-
-Quant à Giles et à Brittles, ils sont toujours à leurs anciens postes.
-
-Charles Bates, épouvanté par le crime de Sikes, fit de sérieuses
-réflexions sur son inconduite passée, et, persuadé qu'après tout une
-vie honnête vaut mieux, il résolut de s'amender et de vivre désormais
-de son travail.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-Notes des Éditeurs:
-
-
-[1] Ceux-là seuls qui ont étudié de près en Angleterre le
-fonctionnement de la charité légale, peuvent dire ce que le
-protestantisme a fait pour les pauvres en leur enlevant les sœurs de
-chanté et les religieux hospitaliers. A eux de contrôler le tableau que
-présente ici Dickens; fût-il chargé, il en reste assez pour juger la
-philanthropie.
-
-[2] Soulignons ce passage pour remarquer que Dickens était un de ces
-penseurs mécontents de tout le monde, chez lesquels le jugement n’est
-pas à la hauteur de l'imagination et de I’esprit. Critiquer,
-ridiculiser à peu près tout sans réfléchir sur les conséquences de
-leurs railleries, voilà leur préoccupation exclusive. Il prend ici à
-part les marins; mais pour empêcher ces sortes de _digestion qu’ils
-aiment_, qu’oppose-t-il de sérieux remède, en admettant que cela soit
-vrai? Le lecteur donc ne se ferait que des idées fausses sur les hommes
-et sur les choses, s’il s’en rapportait à ces exagérations, qui
-n’ont pour premier but que celui de l’amuser par leur spirituel
-agencement.
-
-[3] Ainsi qu’en sera aisément convaincu le lecteur par la suite de ce
-récit, Dickens tombe encore ici dans l'exagération. Qu'un enfant soit
-maltraité, méprisé, persécuté parce qu'il est né de parents
-indignes et dans des conditions malheureuses, assurément cela est de
-toute injustice, puisque lui est innocent. Mais de ce que, par suite de
-cette circonstance, il trouve dans ce monde des obstacles qu’un enfant
-né d'une véritable famille honnête n’a pas à vaincre, en conclure
-contre l'inhumanité des hommes et leurs institutions et leurs lois,
-c’est de la déraison, c’est le renversement de tout ordre social,
-c’est la démoralisation décrétée en 1793.
-
-[4] Quelque fondée que puisse être particuliérement en Angleterre la
-défaveur attachée au nom de _juif_, nous ne saurions approuver cette
-qualification continuellement appliquée ici à un type de
-scélératesse. Il n’y a pas seulement que des juifs dans les tavernes
-de bandits et les bagnes. Le fils d’Israël croit à Dieu, à
-l’immortalité de l'àme etc. Donc, englober tous les juifs dans la
-même accusation à cause de quelques exceptions, c’est exagérer, plus
-que cela, c’est manquer de justice. Fagin est étranger a toute
-croyance; mieux valait par conséquent, et ce n’eût été calomnier
-aucune croyance, simplement l'appeler l'_Apostat_ ou le _Rénégat_, etc.
-Pareil être doit s’attendre à tout.
-
-[5] Moulin mis en action par des hommes.
-
-[6] Assises qui se tiennent quatre fois l’année pour juger certaines
-causes civiles ou criminelles.
-
-[7] Un des principaux marchés de Londres.
-
-[8] Dickens omet toujours d’indiquer une condition première, pourtant
-un moyen indispensable pour arriver à la perfection d’Olivier. Que
-quoique né d’une mère coupable, cet enfant aime et pratique cependant
-la vertu dans un certain degré, cela se peut, cela se voit quelquefois.
-Mais que la nature seule produise cet effet sans l’aide d'aucune
-espèce de religion (Dickens est muet sur ce point), que ce fruit
-particulier et divin de la prière et de la grâce naisse et grandisse
-ainsi de lui-même, comme une production spontanée de la nature, c’est
-faux, c’est contraire à l'expérience de chaque jour.
-
-[9] Pour peu que le lecteur connaisse de romans protestants, il ne
-s’étonnera pas que toujours le beau rôle, la vertu la plus pure,
-soient le lot des pasteurs ou ministres. Cette façon de soutenir
-l’erreur est une sorte de calomnie qui n’est pas sans effet. Heureuse
-encore cette Eglise abhorrée qu’ils appellent _papisme_, si
-quelques-uns de ses prêtres ou religieux n’y figurent pas comme
-d’hypocrites scélérats.
-
-
-
-
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of Olivier Twist, by Charles Dickens
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVIER TWIST ***
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