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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Olivier Twist - Les voleurs de Londres - -Author: Charles Dickens - -Translator: Emile de La Bédollière - -Release Date: May 2, 2020 [EBook #61994] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVIER TWIST *** - - - - -Produced by Mohammad Aboomar for the QuantiQual Project; -Project ID: COALESCE/2017/117 (Irish Research Council) - - - - - - - -[Transcriber's Note: The table of contents was moved from the end of the -book to the beginning. Footnotes appearing throughtout the text were -collected at the end of the ebook under _Notes des Éditeurs_ as they are -marked in the book.] - - - - -OLIVIER TWIST - -2' SERIE IN-4'. - - - - -PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS. - - -AVIS IMPORTANT. - - -Tous les Ouvrages traduits de l'anglais que nous publions sont choisis -parmi les meilleurs de Walter Scott, Charles Dickens, Fenimore Cooper, -Miss Cumming, etc., etc. Les textes sont soigneusement revus, et -quelquefois annotés, sous le contrôle d'un comité d'une OEuvre -centrale des Bons Livres. - - - - -CHARLES DICKENS - -OLIVIER TWIST - -LES VOLEURS DE LONDRES - -TRADUCTION DE LA BÉDOLLIÈRE - -NOUVELLE ÉDITION REVUE. - -LIMOGES - -EUGÈNE ARDANT ET Cle, ÉDITEURS. - - - - -TABLE - - -I. --Du lieu où Olivier Twist reçut le jour, et des circonstances qui -accompagnèrent sa naissance. - -II. --De la manière dont fut élevé Olivier Twist, de sa croissance, de -son éducation. - -III. --Comment Olivier Twist fut sur le point d'accepter une place qui -n'était rien moins qu'une sinécure. - -IV. --Une autre place étant offerte à Olivier, il fait son entrée dans -le monde. - -V. --Olivier fait connaissance de nouveaux personnages. - -VI. --Olivier, poussé à bout par les railleries amères de Noé, entre -en fureur, et surprend ce dernier par son audace. - -VII. --Olivier est décidément réfractaire. - -VIII. --Olivier se rend à Londres, et rencontre en chemin un singulier -jeune homme. - -IX. --Quelques détails concernant le facétieux vieillard et ses -élèves intelligents. - -X. --Olivier connaît mieux le caractère de ses nouveaux compagnons et -acquiert de l'expérience à ses dépens. Importance des détails -contenus dans ce chapitre. - -XI. --De la manière dont M. Fang le magistrat rend la justice. - -XII. --Olivier est mieux traité qu'il ne l'a jamais été auparavant. ---Particularité concernant un portrait. - -XIII. --Comment, par le moyen du facétieux vieillard, lé lecteur -intelligent va faire la connaissance d'un nouveau personnage. ---Particularités et faits intéressants appartenant a cette histoire. - -XIV. --Détails concernant le séjour d'Oliver chez M. Brownlow. ---Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig au sujet d'un message -dont l'enfant est chargé. - -XV. --Montrant jusqu'à quel point le vieux juif et mademoiselle Nancy -aimaient Olivier. - -XVI. --De ce que devint Olivier, après avoir été réclamé par Nancy. - -XVII. --Arrivée à Londres d’un personnage illustre qui perd Olivier -de réputation. - -XVIII. --Comment Olivier passe Le temps en la société de ses estimables -amis. - -XIX. --Un grand projet est discuté, et l’on en détermine l'exécution. - -XX. --Olivier est remis entre les mains de Guillaume Sikes. - -XXI. --Expédition. - -XXII. --Le vol de nuit avec effraction. - -XXIII. --Entretien entre M. Bumble et madame Gorney. - -XXIV. --Détails obscurs en apparence, mais qui ne laissent pas que -d'être de quelque importance dans cette histoire. - -XXV. --Encore Fagin et compagnie. - -XXVI. --Un mystérieux personnage paraît sur la scène. ---Particularités inséparables de cette histoire. - -XXVII. --Amende honorable pour une impolitesse faite à une dame que nous -avons quittée de la manière la plus incivile dans le chapitre -précédent. - -XXVIII. --Suite des aventures d'Olivier. - -XXIX. --Caractère des commensaux de la maison où se trouve Olivier. ---Ce qu'ils pensent de lui. - -XXX. --Position critique. - -XXXI. --De la vie heureuse qu'Olivier mène avec ses amis. - -XXXII. --Un incident imprévu vient troubler le bonheur de nos trois amis. - -XXXIII. --Un nouveau personnage est introduit sur la scène. --Encore une -aventure qui survient à Olivier. - -XXXIV. --Résultat peu satisfaisant de l’aventure d'Olivier. ---Entretien de quelque importance entre Henri Maylie et mademoiselle Rose. - -XXXV. --Qui, bien qu’il soit court, n’en est pas moins d'une certaine -importance pour cette histoire, en ce qu’il fait suite au chapitre -précédent, et qu’il conduit nécessairement au chapitre suivant. - -XXXVI. --Dans lequel, en se reportant au chapitre XXVII de cet ouvrage, -on apercevra un contraste malheureusement trop commun dans le mariage. - -XXXVII. --De ce qui se passa entre Monks et les époux Bumble le soir de -leur entrevue. - -XXXVIII. --Le lecteur se retrouve avec d'anciennes connaissances. --Monks -et Fagin se concertent entre eux. - -XXXIX. --Singulière entrevue en conséquence de ce qui s’est passé -dans le chapitre précèdent. - -XL. --Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que -les malheurs, viennent rarement seules. - -XLI. --Une vieille connaissance d’Olivier, donnant des preuves d'un -génie supérieur, devient un personnage public dans la métropole. - -XLII. --Le Matois se fait de mauvaises affaires. - -XLIII. --Le temps est arrivé pour Nancy de tenir sa promesse envers -Rose. --Elle y manque. --Noé Claypole est employé par Fagin pour une -mission secrète. - -XLIV. --Nancy est exacte au rendez-vous. - -XLV. --Conséquence fatale. - -XLVI. --Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. --Entretien qu’ils -eurent ensemble, et de quelle manière il fut interrompu. - -XLVII. --Sikes est poursuivi. --Comment il échappe à la police. - -XLVIII. --Eclaircissement de plus d’un mystère. --Proposition de -mariage sans dot et sans épingles. - -XLIX. --Le dernier jour d’un condamné. - -L. --Conclusion. - -FIN DE LA TABLE. - -Limoges. -- Impr. Eugéne Ardant et Cle. - - - - -OLIVIER TWIST - - -I. --Du lieu où Olivier Twist reçut le jour, et des circonstances qui -accompagnèrent sa naissance. - - -Au nombre des établissements publics d'une certaine ville d'Angleterre -que, pour bien des raisons, je m'abstiendrai prudemment de désigner, et -à laquelle, pourtant, je ne prêterai aucun nom imaginaire, il en est -un, commun à presque toutes les villes, petites ou grandes, qu'elle se -fait gloire de posséder: un dépôt de mendicité; et dans cet asile -philanthropique, un certain jour et à une certaine époque que je ne -crois pas nécessaire de préciser, d'autant plus que cela ne serait -d'aucune utilité pour le lecteur, du moins pour le présent, naquit le -petit mortel dont le nom est placé en tête de ce chapitre. - -Il y avait déjà près de cinq minutes que le chirurgien des pauvres de -la paroisse l'avait introduit dans ce monde de misères et de -souffrances, qu'on doutait encore qu'il pût vivre pour porter un nom -quelconque. Il s'ensuivit que, après plusieurs efforts, il respira, -éternua, et, par un cri aussi perçant qu'on pouvait raisonnablement -l'attendre d'un enfant mâle qui ne possédait cet apanage si utile, le -don de la voix, que depuis cinq minutes et quelques secondes, il annonça -aux commensaux du dépôt de mendicité le fait d'une nouvelle charge que -son entrée dans le monde allait imposer à la paroisse. - -En même temps qu'Olivier donnait cette première preuve non équivoque -de la force et de la liberté de ses poumons, la courtepointe à mille -pièces qui recouvrait le lit de fer fit un léger bruissement, et laissa -voir le visage pâle et livide d'une jeune femme, qui, soulevant -péniblement sa tête, dit d'une voix languissante ces paroles qu'on -entendit à peine: - ---Que je voie mon enfant avant de mourir! - -Le chirurgien qui était assis devant la cheminée, présentant ses mains -au feu et les frottant alternativement, se leva à la voix de la jeune -femme, et, s'approchant du lit, dit avec douceur: - --- Oh! il ne faut pas encore parler de mourir! - --- Bien sûr que non, pauvre chère femme! que Dieu l'en préserve! -reprit la garde mettant précipitamment dans sa poche une bouteille dont -elle avait entamé le contenu, dans un coin, avec une évidente -satisfaction; que Dieu l'en préserve! Quand elle sera arrivée à mon -âge, mon cher Monsieur, qu'elle aura eu comme moi treize enfants à elle -en propre, dont que l'bon Dieu m'en a r'tiré onze, et qu'y n'm'en reste -pu qu'deux qui sont ici avec moi au dépôt, elle pensera bien autrement, -au lieur de s'laisser abattre comme ça par le chagrin. Et s'adressant à -l'accouchée: --Allons, mon p'tit chou, songez au bonheur qu'y a d'être -mère, et qu'faut vivre pour votr'enfant. Songez-y, là, comme une bonne -petite femme. - -Cette consolante perspective des joies d'une mère ne produisit pas -apparemment tout l'effet qu'elle devait: la malade secoua la tête en -signe de doute, et étendit les bras vers son enfant. Le chirurgien le -lui ayant présenté, elle imprima avec passion sur le front de -l'innocent ses lèvres froides et décolorées; puis, passant ses mains -sur son visage à elle-même, comme pour se rappeler une idée confuse, -elle jeta autour d'elle un regard fixe, égaré, tressaillit d'horreur, -retomba sur le lit et mourut . . . Ils lui frictionnèrent les mains et -les tempes pour tâcher de la rappeler à la vie, mais inutilement: le -sang s'était glacé pour toujours!!! - ---Tout est fini, la mère! dit alors le chirurgien. - ---Pauv'jeune femme! c'est pourtant vrai! reprit la garde ramassant le -bouchon de la bouteille, qui était tombé sur l'oreiller, comme elle se -baissait pour prendre l'enfant,-- pauv'jeunesse! c'que c'est que d'nous, -pourtant! - ---Vous n'avez pas besoin de m'envoyer chercher si l'enfant crie, -entendez-vous, la garde, dit le chirurgien mettant ses gants d'un air -délibéré. Il est bien probable qu'il sera méchant; vous lui donnerez -alors un peu de gruau. Disant cela, il prit son chapeau, et, s'arrêtent -près du lit, comme il se dirigeait vers la porte, il ajouta: D'où -venait-elle? - ---Ils l'ont amenée ici hier au soir par ordre de l'inspecteur, dit la -vieille. On l'a trouvée couchée au beau milieu de la rue. Y a tout lieu -d'croire qu'elle avait fait une longue route, car ses souliers sont tout -usés; mais d'où elle venait et où elle allait, c'est ce que personne -ne sait. - -Le chirurgien se pencha sur le lit, et soulevant la main gauche de la -morte: --Toujours même histoire! dit-il en branlant la tête; elle n'a -pas d'alliance, à ce que je vois. Allons, bonsoir! - -L'homme de la faculté s'en alla dîner; et la garde, ayant eu de nouveau -recours à la bouteille, s'assit sur une chaise basse devant le feu, et -se mit en devoir d'habiller l'enfant. - -Quel exemple frappant du pouvoir de la parure offrait dans cet état le -petit Olivier Twist! Enveloppé dans la couverture qui jusqu'alors avait -formé son seul vêtement, il eût pu être le fils d'un noble seigneur -tout aussi bien que celui d'un pauvre mendiant. L'homme le plus -présomptueux qui ne l'aurait pas connu eût été fort embarrassé de -lui assigner un rang dans la société. Mais à peine fut-il affublé de -la vieille robe de calicot, devenue jaune à force de servir, qu'il fut -pour ainsi dire marqué et étiqueté, et se trouva tout d'un coup à sa -place: le pauvre enfant de la paroisse, l'orphelin du dépôt de -mendicité; plus tard, l'humble goujat réduit à manquer du plus strict -nécessaire, destiné aux coups et aux mauvais traitements, méprisé de -tout le monde et plaint par personne. - -Olivier cria bien fort. S'il eût su qu'il était orphelin, abandonné à -la merci des marguilliers et des inspecteurs, il n'en eût crié -peut-être que plus fort. - - - - -II. --De la manière dont fut élevé Olivier Twist, de sa croissance, de -son éducation. - - -Pendant les huit ou dix premiers mois, Olivier fut victime d'un cours -systématique de tromperies et de déceptions: il fut élevé au biberon. -L'état chétif du petit orphelin, causé par la privation d'une -nourriture naturelle, fut rapporté fidèlement par les _autorités du -dépôt de mendicité_ aux _autorités de la paroisse_. Les _autorités -de la paroisse_ s'informèrent avec dignité auprès des _autorités du -dépôt de mendicité_ s'il n'y aurait pas dans ledit dépôt quelque -femme qui fut dans le cas de prodiguer à l'enfant le soulagement et la -nourriture dont il avait besoin; et, sur la réponse négative faite -humblement par les _autorités du dépôt de mendicité_, les _autorités -de la paroisse_, suivant l'impulsion de leur cœur en faveur de -l'humanité souffrante, résolurent d'un commun accord qu'Olivier Twist -serait _affermé_; c'est-à-dire, pour parler plus clairement, qu'il -serait envoyé à deux ou trois milles de là, dans une succursale du -dépôt, où vingt à trente jeunes _contrevenants_ à la loi sur la -mendicité se roulaient tout le jour sans courir le risque d'être -incommodés par l'excès de nourriture ou par le surcroît de vêtements. -La direction de cette succursale était confiée à la surveillance toute -maternelle d'une vieille femme qui recevait les _jeunes coupables_ à -raison de soixante-quinze centimes par semaine pour chaque enfant. - -Quinze sous par semaine pour la nourriture d'un petit enfant font une -somme encore assez ronde. On peut se procurer bien des douceurs avec -quinze sous, assez du moins pour se surcharger l'estomac à s'en rendre -malade. La vieille en question savait bien ce qui convenait aux enfants, -et encore mieux ce qui était bon pour elle-même; aussi elle -s'appropriait pour son propre usage la plus grande partie des revenus -hebdomadaires. - -Tout le monde connaît l'histoire de ce philosophe expérimenté qui, -ayant trouvé le moyen de faire vivre un cheval sans lui donner à -manger, en fit l'essai sur le sien, qu'il amena à ne plus manger qu'un -brin de paille par jour, et qu'il aurait rendu, sans aucun doute, -l'animal le plus vif et le plus fringant, en ne lui donnant plus rien du -tout, si la pauvre bête ne fut venue à mourir justement vingt-quatre -heures avant de recevoir sa première ration d'_air pur_. - -Malheureusement pour la philosophie expérimentale de la vieille aux -tendres soins de qui Olivier Twist fut confié, un résultat semblable -accompagnait ordinairement _son système d'opération_; car, au moment -où un enfant en était venu à ce point de pouvoir exister de la plus -petite portion de la plus maigre nourriture possible, il arrivait, par -une de ces fatalités perverses du sort, et cela huit fois et demie sur -dix, qu'il devenait malade de besoin et de froid ou qu'il tombait dans le -feu par défaut de surveillance, ou bien encore qu'il était étouffé -par accident; dans l'un ou l'autre desquels cas le pauvre petit être -allait presque toujours rejoindre dans l'autre monde ses parents qu'il -n'avait jamais connus dans celui-ci. - -On ne doit pas s'attendre à trouver un excès d'embonpoint chez de -jeunes enfants élevés d'après le système que je viens de décrire. -Olivier venait d'entrer dans sa neuvième année, et il était fluet, -chétif et petit pour son âge; mais il avait une âme forte et un -jugement sain qui s'était développé chez lui, grâce à la diète à -laquelle il était soumis; et peut-être est-ce à cette circonstance -qu'il dut d'avoir atteint pour la neuvième fois l'anniversaire de sa -naissance. Qu'il en soit ce qu'il voudra, le fait est que c'était -l'anniversaire de sa naissance, et il le célébrait tristement dans le -cellier, en compagnie de deux de ses petits camarades qui, après avoir -partagé avec lui une grêle de coups, y avaient été enfermés pour -avoir osé _prétendre_ qu'ils avaient faim, lorsque madame Mann, -l'aimable hôtesse du logis, aperçut tout à coup M. Bumble, le bedeau, -qui faisait tous ses efforts pour ouvrir la petite porte du jardin. - ---Dieu m'pardonne, je crois qu'c'est M. Bumble! dit-elle avec une joie -affectée en mettant la tête à la fenêtre; Suzanne, poursuivit-elle en -s'adressant à la bonne,-- courez ouvrir à Olivier et aux deux autres -petits vauriens et débarbouillez-les vite. Dieu! monsieur Bumble, que -j'suis donc contente de vous voir! - -Il faut savoir que M. Bumble était de ces hommes corpulents et -irascibles, qui, au lieu de répondre comme il le devait à cette -affectueuse réception, secoua le guichet avec force et donna dans la -porte un coup qui ne pouvait provenir que du pied d'un bedeau. - ---Là, voyez-vous ça! dit madame Mann courant ouvrir la porte (car les -trois petits marmots avaient été mis en liberté pendant ce temps). -A-t-on jamais vu! dire que j'oubliais que la porte était fermée -en-dedans à cause de ces chers petits! Voyez-vous ça! Donnez-vous la -peine d'entrer, monsieur Bumble, je vous en prie. - -Quoique cette invitation fût faite avec une courtoisie capable d'adoucir -le cœur d'un marguillier, elle ne toucha aucunement le bedeau. - ---Croyez-vous, madame Mann, dit M. Bumble en pressant fortement sa -canne,-- croyez-vous qu'il soit respectueux ou convenable de faire -attendre à la porte de votre jardin les _officiers paroissiaux_ quand -ils viennent pour des _affaires paroissiales_? Savez-vous bien, madame -Mann, que vous êtes, si je puis m'exprimer ainsi, une déléguée -paroissiale, salariée par la paroisse! - ---Cer . . . tai . . . ne . . . ment, monsieur Bumble, répondit madame -Mann d'un ton flatteur; c'est que j'étais allée dire à deux ou trois -de ces chers enfants qui vous aiment tant que c'était vous qui veniez, -monsieur Bumble. - -M. Bumble avait une haute idée de ses facultés oratoires et de son -importance. - ---C'est bien, c'est bien, madame Mann! reprit-il d'un ton plus calme, -c'est possible, je ne dis pas le contraire; mais entrons chez vous, j'ai -quelque chose à vous communiquer. - -Madame Mann fit entrer le bedeau dans une petite salle basse carrelée et -le débarrassa de sa canne, qu'elle plaça avec symétrie sur une table -qui était devant lui. - ---N'allez pas vous fâcher de c'que j'vas vous dire, monsieur Bumble, -hasarda madame Mann avec grâce, vous avez fait un bon bout d'chemin, -vous avez chaud, ça s'voit bien, monsieur Bumble, sans quoi je n'me -permettrais pas . . . Voulez-vous accepter un p'tit verre de -queuqu'chose, monsieur Bumble? - ---Merci bien! pas la moindre des choses, dit M. Bumble en agitant sa main -d'un air de bienveillante dignité. - ---Vous n'me r'fuserez pas, dit madame Mann, qui devinait un consentement -facile dans le ton du refus aussi bien que dans le geste qui -l'accompagnait, rien qu'une petite goutte avec un peu d'eau froide et un -morceau de suc . . . - -M. Bumble toussa. - ---Rien qu'une larme, ajouta-t-elle d'un petit air engageant. - ---Qu'allez-vous me donner? demanda le bedeau. - ---C'est ce que je suis obligée d'avoir quelquefois dans la maison pour -mettre dans le daffy d'ces chers enfants quand ils sont malades, dit -madame Mann ouvrant un petit buffet placé dans une encoignure et en -tirant une bouteille et un verre: c'est du genièvre, monsieur Bumble. - ---Est-ce que vous donnez du daffy aux enfants, madame Mann? demanda -celui-ci suivant des yeux l'attrayante action du mélange. [1] - ---Bien sûr que je leur z'en donne, malgré l'prix qu'ça m'coûte! -reprit la serveuse. J'n'aurais pas l'cœur d'les voir souffrir devant mes -yeux, savez-vous bien, monsieur Bumble! - ---Sans doute, fit l'autre avec un signe d'approbation. Je pense bien que -vous ne pourriez pas. Vous êtes une femme compatissante, madame Mann. -(Elle pose le verre sur la table). J'en glisserai un mot à ces messieurs -de l'administration, madame Mann. (Il approche le verre). Vous avez des -entrailles de mère, madame Mann. (Il tourne l'eau et le genièvre). J'ai -bien l'honneur de boire à votre santé, madame Mann. (Il en boit la -moitié). Ah! ça, pour en revenir au sujet de ma visite, dit le bedeau -tirant de sa poche un portefeuille de cuir, l'enfant qui a été ondoyé -sous le nom d'Olivier Twist a aujourd'hui neuf ans. - ---Que Dieu l'ait en sa sainte garde! s'écria madame Mann se frottant -l'œil gauche avec le coin de son tablier. - ---Cependant, poursuivit le bedeau, malgré la récompense promise de dix -livres sterling, laquelle a été depuis portée jusqu'à vingt, malgré -les recherches les plus _excessives_, et, si je puis m'exprimer ainsi, -les plus _surnaturelles_ de la part des administrateurs de cette -paroisse, nous n'avons jamais pu découvrir qui est son père, pas plus -que le nom et le pays de sa mère. - -Madame Mann joignit les mains en signe d'étonnement, et après un -instant de réflexion: - ---Comment se fait-il donc alors qu'il ait un nom? demanda-t-elle. Le -bedeau se redressant avec dignité: - ---C'est moi que j'l'ai inventé! répondit-il. - ---Vous, monsieur Bumble? - ---Moi-même, madame Mann; nous nommons nos enfants trouvés par ordre -alphabétique. Le dernier était à l'S, je l'ai nommé Swubble; celui-ci -en était à la lettre T, je lui ai donné le nom de Twist; le premier -qui nous arrivera s'appellera Unwin, le suivant Vilkins, et ainsi de -suite. Nous avons des noms tout prêts jusqu'à la concurrence du Z, à -charge par nous de recommencer quand nous aurons épuisé l'alphabet. - ---Vraiment, monsieur Bumble, c'est pas pour dire, mais faut avouer -qu'vous êtes fièrement instruit! - ---C'est bien possible, madame Mann, dit le bedeau évidemment satisfait -du compliment, c'est bien possible. (Il vide son verre). Or donc, Olivier -étant maintenant trop grand pour rester ici, l'administration a décidé -qu'il retournerait au dépôt, et je suis venu moi-même à cet effet -pour le chercher; ainsi, faites-le venir, que je le voie. - ---Je vais vous l'amener à l'instant, dit madame Mann en quittant la -salle. - -Olivier, qu'on avait débarrassé du plus gros d'une couche de crasse qui -formait croûte sur son visage et sur ses mains (autant du moins qu'on en -put ôter en une seule fois), entra dans la salle conduit par sa -bienveillante protectrice. - ---Saluez, monsieur Olivier, dit madame Mann. - -L'enfant fit un salut partagé entre le bedeau assis sur la chaise et le -tricorne posé sur la table. - ---Veux-tu venir avec moi, Olivier? dit avec majesté M. Bumble. - -Olivier allait répondre qu'il suivrait le premier venu avec le plus -grand plaisir, lorsque, levant les yeux, que par respect il avait tenus -baissés jusqu'alors, son regard rencontra celui de madame Mann, qui, -placée derrière la chaise du bedeau, lui montrait le poing d'un air -furieux. Il comprit parfaitement l'insinuation dès l'abord: ce poing-là -avait été trop souvent imprimé sur son dos pour ne pas être -profondément gravé dans sa mémoire. - ---Et elle, viendra-t-elle avec moi? demanda le pauvre Olivier. - ---Non, cela ne se peut pas; mais elle viendra te voir quelquefois -répondit M. Bumble. - -Ceci n'était pas très rassurant pour Olivier; mais, tout jeune qu'il -était, il eut assez de bon sens pour feindre un vif regret de s'en -aller. Ce ne fut pas d'ailleurs chose difficile pour lui d'appeler les -larmes dans ses yeux; la faim et des coups encore tout récents sont de -puissants motifs pour pleurer, aussi pleura-t-il naturellement. Madame -Mann lui donna mille baisers et ce dont il avait le plus besoin: une -tartine de pain et de beurre, dans la crainte qu'il ne parût trop -affamé en arrivant au dépôt. - -Sa tranche de pain d'une main, et de l'autre s'accrochant à la manche de -M. Bumble, Olivier suivait comme il pouvait en s'inquiétant _s'ils -allaient bientôt arriver_. M. Bumble répondait d'un ton bref et bourru; -car la douceur momentanée qu'inspire le _grog_ dans certaines âmes -s'était évaporée du cœur de M. Bumble, et il était redevenu bedeau. -À peine était-il arrivé depuis un quart d'heure au dépôt, que M. -Bumble vint lui annoncer que le _conseil_ était assemblé, et qu'on -l'attendait au _parquet_. Il lui ordonna de le suivre, en accompagnant -cette recommandation de deux coups de canne. Olivier arriva dans une -salle où dix messieurs gros et gras étaient assis autour d'une table. - ---Salue le parquet, dit Bumble. Olivier salua. - ---Comment t'appelles-tu, petit? - -Olivier n'ayant jamais vu tant de personnages, et d'ailleurs ayant reçu -de Bumble un vigoureux coup de canne en manière d'encouragement, se mit -à pleurer. Ces messieurs le déclarèrent idiot. Puis on lui apprit -qu'il était orphelin, à la charge de la paroisse, et qu'il était -destiné à apprendre un état, qui consistait à effiler de vieilles -cordes pour faire de l'étoupe. Et il fut emmené par le bedeau dans une -chambrée où il s'endormit sur un lit bien dur, car les douces lois de -ce bon pays permettent aux pauvres de dormir, peu il est vrai, mais enfin -quelquefois. - -Ce jour-là même, pendant qu'Olivier sommeillait dans son innocence, le -conseil prenait une décision qui devait influer sur son avenir. En -effet, l'administration trouva que les pauvres étaient trop bien, que le -dépôt était un rendez-vous de passe-temps agréable, où les -déjeuners, les dîners, les soupers pleuvaient tout le long de l'année, -un Elysée où tout était plaisir. Alors ils firent un règlement par -lequel les pauvres avaient leur libre arbitre, ou de mourir de -consomption et de faim dans le dépôt, ou plus promptement hors de la -maison. À cet effet, ils passèrent un marché avec l'administration des -eaux pour en avoir une provision illimitée, et un autre avec un marchand -de blé, qui devait fournir de temps en temps une petite quantité de -farine d'avoine dont ils composèrent trois repas d'un gruau clair par -jour, avec un oignon deux fois la semaine et la moitié d'un petit pain -le dimanche. - -Six mois après l'arrivée d'Olivier au dépôt, le nouveau système -était en pleine activité. Il devint coûteux tout d'abord à cause de -l'augmentation du mémoire de l'entrepreneur des pompes funèbres, mais -le nombre des pensionnaires diminuait considérablement, et -l'administration était ravie. À l'heure des repas chaque enfant -recevait un plein bol de gruau et _jamais plus_, à l'exception des jours -de fête, où il recevait en plus deux onces un quart de pain. Les bols -n'avaient jamais besoin d'être lavés, les enfants les polissaient avec -leurs cuillers jusqu'à ce qu'ils fussent redevenus brillants; et quand -ils avaient fini cette opération, qui ne demandait pas beaucoup de -temps, ils fixaient sur le chaudron des yeux si avides, qu'ils semblaient -vouloir dévorer jusqu'aux briques qui le soutenaient. Ces malheureux -mangeaient si peu, et ils étaient devenus si voraces et si sauvages, -qu'un d'entre eux donna à entendre à ses compagnons qu'à moins qu'on -ne lui accordât un autre bol de gruau par jour, il se verrait dans la -nécessité une belle nuit de dévorer son camarade de lit. Il avait les -yeux hagards en disant cela, et ils le crurent capable de le faire; c'est -pourquoi ils tirèrent à la courte paille pour savoir lequel d'entre eux -irait à souper demander au chef un second bol de gruau. Le sort tomba -sur Olivier. Tout enfant qu'il était, la faim l'avait exaspéré. Il se -leva donc de table, et, alarmé lui-même de sa témérité, il s'avança -vers le chef: - ---Voudriez-vous m'en donner encore, s'il vous plaît, Monsieur? - -Le chef devint pâle et tremblant. Il regarda le jeune _rebelle_ avec un -étonnement stupide. Les aides furent paralysés de surprise et les -enfants de terreur. - ---Que veux-tu? demanda-t-il d'une voix altérée. - ---J'en voudrais encore, Monsieur, s'il vous plaît, répondit Olivier. - -Le chef visa un coup de sa cuiller à pot à la tête, de l'enfant, lui -mit les mains derrière le dos, et appela à haute voix le bedeau. - -Les administrateurs étaient assemblés en _grand conclave_, lorsque M. -Bumble se précipita, tout hors d'haleine, dans la salle du conseil. - ---Monsieur Limbkins, dit-il en s'adressant au gros monsieur qui occupait -le fauteuil, pardon si je vous dérange, monsieur Limbkins, Olivier a -redemandé du gruau! - -Un murmure général s'éleva dans l'assemblée, une expression d'horreur -se peignit sur tous les visages. - ---Il en a redemandé! dit M. Limbkins. Calmez-vous, Bumble, et -répondez-moi distinctement. Ai-je bien compris qu'il en a redemandé, -après avoir mangé la ration que la règle de cette maison lui accorde? - ---Oui, Monsieur, répliqua Bumble. - ---Cet enfant se fera pendre un jour, dit l'homme au gilet blanc. J'en -suis certain. - -Personne ne contesta la prophétie de l'orateur. Une vive discussion eut -lieu, à la suite de laquelle Olivier fut condamné à être enfermé -sur-le-champ; et le lendemain une affiche fut posée sur la porte -extérieure du dépôt, promettant une récompense de cinq livres -sterling à quiconque débarrasserait la paroisse du jeune Olivier Twist: -en d'autres termes, cinq livres sterling avec Olivier Twist étaient -offerts à quiconque (homme ou femme) aurait besoin d'un apprenti pour le -commerce, les affaires ou quelque genre d'état que ce fut. - ---Jamais de ma vie je ne fus plus certain d'une chose, dit l'homme au -gilet blanc, le lendemain matin, comme il parcourait l'affiche en -frappant à la porte du dépôt de mendicité; jamais de ma vie je ne fus -plus certain d'une chose, c'est que cet enfant se fera pendre un jour. - -Comme je me propose de faire savoir par la suite si la prévision de -l'homme au gilet blanc était bien ou mal fondée, je croirais détruire -l'intérêt de ce récit, en supposant toutefois qu'il y en eût, si je -me hasardais de donner à entendre, dès à présent, que la vie -d'Olivier Twist eut cette fin tragique ou non. - - - - -III. --Comment Olivier Twist fut sur le point d'accepter une place qui -n'était rien moins qu'une sinécure. - - -Depuis huit jours qu'Olivier s'était rendu coupable du _crime affreux_ -de redemander du gruau, il habitait un réduit obscur, où, par la -_clémence_ et la _sagesse_ de l'administration, il était détenu -prisonnier. Il ne paraît pas déraisonnable dès l'abord de supposer -que, pour peu qu'il eût entretenu pour la prédiction de l'homme au -gilet blanc un sentiment convenable de respect, il aurait pu établir une -fois pour toujours la réputation prophétique de ce sage individu, en -attachant à un crochet dans la muraille un des coins de son mouchoir de -poche et se passant ensuite l'autre à son cou. Pour en venir là, -cependant, il y avait un obstacle: c'est que les mouchoirs, étant -considérés comme _articles de luxe_, avaient été prohibés pour tous -les temps et siècles à venir, et soustraits par conséquent du nez des -pauvres par un ordre exprès émané de l'administration assemblée en -grand conseil à cet effet; lequel ordre fut donné solennellement, -approuvé, signé et paraphé de chacun des membres du conseil, et -revêtu du sceau de l'administration. - -Un autre obstacle, encore plus grand pour Olivier, c'est sa jeunesse et -son inexpérience. Le pauvre enfant se contentait de pleurer amèrement -tout le jour; et lorsque la nuit arrivait lente et froide, il étendait -ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir l'obscurité, et se -tapissait dans un coin pour tâcher de s'y endormir. - -Que les ennemis du _nouveau système_ n'aillent pas supposer que, durant -le temps de sa réclusion, Olivier fut privé du bienfait de l'exercice, -du plaisir de la société et des avantages réels d'une consolation -religieuse. Quant à l'exercice, c'était par un froid piquant, mais -sain, qu'il lui était permis d'aller chaque matin dans une cour pavée -se laver sous la pompe en présence de M. Bumble, qui, pour l'empêcher -d'attraper un rhume, lui procurait une vive sensation par tout le corps -en lui distribuant quelques coups de canne avec une libéralité peu -commune. Quant à ce qui est de la société, on le faisait venir de deux -jours l'un dans le réfectoire pendant le dîner des enfants, pour y -être fouetté publiquement, afin de servir d'exemple et de leçon pour -l'avenir; et, bien loin de le priver des avantages d'une consolation -religieuse, on l'introduisait à coups de pied dans le même endroit à -l'heure de la prière du soir, pendant laquelle il pouvait à loisir -lénifier son âme en prêtant l'oreille à une _formule_ ajoutée à la -prière ordinaire par l'ordre exprès de l'administration. Par ce -surcroît de prière, les enfants demandaient à Dieu, avec instances, de -leur faire la grâce de devenir bons, vertueux, contents et obéissants, -et d'être préservés des fautes d'Olivier Twist, que la formule -signalait comme étant sous le patronage exclusif, la protection et la -puissance du démon, et comme étant lui-même sorti de la fabrique de -Satan. - -Tandis que les affaires d'Olivier étaient dans cet état favorable, et -se présentaient sous un aussi beau jour, il arriva que M. Gamfield, -ramoneur de cheminées, se dirigeait un matin vers la Grande-Rue, pensant -sérieusement aux moyens de payer plusieurs termes échus de loyer, pour -lesquels son propriétaire devenait un peu pressant. Malgré les -connaissances étendues de M. Gamfield en arithmétique, il ne pouvait -parvenir à réaliser cinq livres sterling (montant de sa dette); et, -dans une sorte de désespoir mathématique, il frappait alternativement -son front et son baudet, lorsque, venant à passer devant le dépôt, ses -yeux rencontrèrent l'affiche collée sur la porte. - ---Oh! . . . o . . . o . . . oh! fit le ramoneur s'adressant à son âne. - -Le _monsieur_ au gilet blanc se tenait sur le seuil de la porte, les -mains derrière le dos, venant sans doute de prononcer un superbe -discours dans la salle du conseil. Ayant été témoin du petit -différend entre M. Gamfield et son baudet, il sourit gracieusement en -voyant le premier lire l'affiche, car il pensa dès l'abord que c'était -justement le genre de maître qui convenait à Olivier. M. Gamfield -sourit aussi à part lui en parcourant l'affiche, car cinq livres -sterling faisaient justement la somme dont il avait besoin; et quant à -l'enfant dont il fallait se charger, le ramoneur pensa qu'avec le régime -de vie auquel il avait été soumis il devait être de taille à passer -dans les cheminées étroites. Il épela donc l'affiche pour la seconde -fois, depuis le premier mot jusqu'au dernier; et portant la main à sa -casquette de loutre avec le plus grand respect, il accosta le _monsieur_ -au gilet blanc en ces termes: - ---Pardon, excuse, Monsieur! Est-ce point ici qu'y n'ia un enfant que la -paroisse voudrait mettre en apprentissage? - ---Oui, mon brave homme, dit l'autre avec un sourire gracieux, que lui -voulez-vous? - ---Si la paroisse désire lui donner un état agréable et pas fatigant du -tout, dans l'art de ramoner les cheminées, par exemple, je le prendrais -assez volontiers; avec ça que j'ai besoin d'un apprenti. - ---Entrez, dit l'homme au gilet blanc. - -M. Gamfield ayant fait quelques pas rétrogrades pour donner à son âne -un autre coup sur la tête et une nouvelle secousse à la mâchoire, en -guise d'avertissement de ne pas bouger pendant son absence, suivit le -_monsieur_ au gilet blanc dans la salle où Olivier Twist l'avait vu pour -la première fois. - ---C'est un état bien sale! dit M. Limbkins lorsque Gamfield eut exprimé -de nouveau son désir. - ---Il paraît qu'il y a eu déjà de jeunes garçons étouffés dans les -cheminées, dit un autre. - ---C'est qu'on mouillait la paille avant d'y mettre le feu pour les en -faire descendre, dit Gamfield. C'n'est que d'la fumée sans flamme. Avec -ça qu'la fumée n'sert de rien du tout pour faire descendre un enfant -d'une cheminée, bien du contraire: c'n'est bon qu'à l'endormir, et -c'est c'qui d'mande. Les enfants, comme vous savez, Messieurs, sont -paresseux et obstinés comme l'diable, et n'y a rien de tell qu'une bonne -flamme bien vive pour les faire déguerpir. Bien plus, c'est un service -à leur z'y rendre parce que, voyez-vous, Messieurs, lorsqu'ils sont -engourdis dans la cheminée, d'leur z'y rôtir un peu la plante des -pieds, ça n'les en fait dégringoler que plus vite. - -L'homme au gilet blanc parut très satisfait de cette explication; mais -un coup d'œil de M. Limbkins réprima sur-le-champ sa gaieté. Les -membres du conseil continuèrent à causer entre eux pendant quelques -instants, mais si bas que ces mots: _Visons à l'économie, voyons le -livre de comptes, faisons imprimer un rapport_, furent seuls entendus, -parce qu'ils furent répétés souvent et avec beaucoup d'emphase. - -Enfin le chuchotement cessa et les membres du conseil ayant repris tout -à la fois leurs sièges et leur dignité, M. Limbkins prit la parole: - ---Nous avons considéré votre proposition et nous ne l'approuvons pas, -dit-il à Gamfield. - ---Pas le moins du monde, dit le _monsieur_ au gilet blanc. - ---Tout bien réfléchi, non! reprirent les autres membres. - -Comme M. Gamfield passait pour avoir roué de coups trois ou quatre -jeunes enfants qui en étaient morts, il lui vint en esprit que, sans -doute, les membres du conseil, par un caprice inconcevable, s'étaient -imaginé que cette circonstance qui leur était étrangère devait -influer sur leur conduite à cet égard. S'il en eût été ainsi, c'eût -été bien contraire à leur manière habituelle de penser et d'agir. -Néanmoins, comme il n'avait nullement envie de faire revivre la rumeur -publique, il s'éloigna lentement de la table en tournant sa casquette -dans ses mains. - ---De sorte que vous ne voulez pas me l'donner, Messieurs? dit-il en -s'arrêtant sur le seuil de la porte. - ---Non, dit M. Limbkins. Du moins, comme c'est un état sale, nous pensons -que vous devriez prendre quelque chose de moins que la somme offerte sur -l'affiche. - -Les yeux du ramoneur étincelèrent de joie comme il revint sur ses pas -en disant: - ---Voyons, Messieurs, que voulez-vous donner? Ne soyez pas si durs envers -un pauvre diable comme moi. Que voulez-vous donner? - ---Je pense que trois livres dix shillings, c'est bien raisonnable, dit M. -Limbkins. - ---Dix shillings de trop, dit l'homme au gilet blanc. - ---Voyons, dit Gamfield, dites quatre livres et vous en serez -débarrassés une bonne fois pour toujours. Voyons, Messieurs. - ---Trois livres dix shillings, répéta M. Limbkins avec fermeté. - ---Eh bien! partageons la différence, Messieurs, insista Gamfield. Disons -trois livres quinze shillings. - ---Pas un liard de plus! Telle fut la réponse de M. Limbkins. - ---Vous êtes d'une rigueur désespérante envers moi, Messieurs, dit le -ramoneur en hésitant. - -Cependant, après débat le marché fut conclu, et M. Bumble fut chargé -d'amener Olivier Twist avec un acte d'apprentissage qui devait être -signé et approuvé par le magistrat dans l'après-midi du même jour. - -En conséquence de cette détermination, le petit Olivier fut, à son -grand étonnement, délivré de sa captivité et reçut l'ordre de mettre -une chemise blanche. Il avait à peine achevé cet exercice gymnastique -(auquel il se livrait si rarement), que M. Bumble lui apporta de ses -propres mains un bol de gruau et la ration des jours de fête, -c'est-à-dire deux onces un quart de pain; ce que voyant Olivier, il se -prit à pleurer à chaudes larmes, pensant tout naturellement qu'il -fallait qu'on eût résolu de le tuer dans quelque vue avantageuse, sans -quoi on ne commencerait pas à l'engraisser ainsi. - ---Ne va pas te faire devenir les yeux rouges, dit M. Bumble affectant un -air de grandeur; mais mange et sois reconnaissant, Olivier. Tu vas entrer -en apprentissage, mon garçon. - ---En apprentissage, Monsieur! dit l'enfant d'une voix tremblante. - ---Oui, Olivier, reprit M. Bumble, les hommes _sensibles_ et _généreux_ -qui sont pour toi comme autant de parents, puisqu'il est vrai que tu en -es privé, vont te mettre en apprentissage, te lancer dans le monde et -faire un homme de toi, quoiqu'il en coûte à la paroisse trois livres -dix shillings! . . . Trois livres dix shillings, Olivier! Soixante-dix -shillings! Cent quarante pièces de six sous!!! . . . Et tout cela pour -qui? Pour un mauvais garnement, un méchant orphelin que tout le monde -déteste! - -Comme M. Bumble s'arrêta pour reprendre haleine après avoir débité -cette harangue d'un ton imposant, des larmes ruisselèrent le long des -joues du pauvre enfant et il sanglota amèrement. - ---Allons, dit M. Bumble d'un air un peu moins doctoral, car il était -flatté de l'effet qu'avait produit son éloquence; allons, Olivier, -essuie tes yeux avec la manche de ta veste et ne pleure pas comme ça -dans ton gruau, mon garçon. C'est une bêtise de pleurer ainsi dans ton -gruau. (Oui, certes, c'en était une: il y avait déjà assez d'eau dans -son gruau.) - -En se rendant chez les magistrats, M. Bumble donna à entendre à Olivier -que tout ce qu'il avait à faire était de paraître fort content et de -répondre, lorsque le _moniteur_ lui demanderait s'il voulait être mis -en apprentissage, qu'il le désirait de tout son cœur; à l'une et -l'autre desquelles recommandations Olivier promit de se conformer, -d'autant plus que le bedeau lui fit comprendre adroitement que s'il y -manquait on ne pouvait répondre de ce qui lui serait fait. Lorsqu'ils -furent arrivés au bureau du magistrat, l'enfant fut renfermé et livré -seul à lui-même dans un cabinet avec ordre d'attendre le retour de M. -Bumble. Il y resta le cœur palpitant de crainte pendant une demi-heure, -à l'expiration de laquelle ce dernier entrouvrit la porte; et passant sa -tête dégarnie de son tricorne, il dit de manière à être entendu: - ---Maintenant, mon petit ami, viens voir M. le magistrat. - -Après quoi, prenant un air menaçant, il ajouta à voix basse: - ---N'oublie pas ce que je viens de te dire, toi, petit drôle! - -Olivier fixa M. Bumble avec bonhomie, étonné qu'il était d'une façon -de parler si contradictoire. Mais ce digne homme ne lui donna pas le -temps de faire de commentaire à cet égard, car il l'introduisit dans -une pièce voisine dont la porte était ouverte. C'était une vaste salle -éclairée par une grande croisée. Derrière une balustrade, assis à un -bureau, étaient deux vieux messieurs à la tête poudrée, dont un -lisait le journal, et l'autre, à l'aide d'une paire de lunettes -d'écaille, parcourait une petite feuille de parchemin placée devant -lui. D'un côté, en avant du bureau, se tenait M. Limbkins, et de -l'autre M. Gamfield avec sa figure barbouillée de suie; tandis que deux -ou trois gros joufflus, en bottes à revers, se pavanaient au beau milieu -de la salle. - -Le vieux monsieur aux lunettes s'assoupit par degrés sur la feuille de -parchemin, et il y eut un moment d'intervalle après qu'Olivier eut été -placé par M. Bumble devant le bureau. - ---Voici l'enfant, monsieur le magistrat, dit Bumble. - -Le vieux monsieur qui lisait le journal se détourna un peu, et parvint -à éveiller l'autre en le tirant par la manche. - ---Ah! est-ce là l'enfant? dit celui-ci. - ---C'est lui-même, Monsieur, répondit le bedeau . . . Salue monsieur le -magistrat, mon ami. - -Olivier, s'armant de courage, fit un salut de son mieux. Les yeux fixés -tout le temps sur les têtes poudrées des magistrats, il se demandait à -lui-même si tous les membres des cours de justice naissaient avec cette -matière blanche sur les cheveux, et si ce n'était pas pour cela qu'ils -devenaient magistrats. - ---C'est bien, reprit le monsieur aux lunettes; je pense qu'il a du goût -pour ramoner les cheminées! - ---Il en raffole, monsieur le magistrat, répliqua Bumble pinçant -adroitement Olivier pour lui faire comprendre qu'il ferait bien de ne pas -dire le contraire. - ---Alors il veut être ramoneur, n'est-ce pas? demanda le magistrat. - ---Si nous fussions pour l'obliger à prendre un autre état, il s'en -sauverait simultanément dès demain, monsieur le magistrat, répondit -Bumble. - ---Et c'est cet homme qui va être son maître? . . . Vous, Monsieur? Vous -le traiterez bien, n'est-ce pas? vous le nourrirez bien? enfin vous en -aurez bien soin, n'est-il pas vrai? - ---Si on dit qu'on l'fera, c'est qu'on a intention de l'faire, reprit -Gamfield d'un air bourru. - ---Vous avez la parole vive et le ton brusque, mon ami, mais vous me -paraissez franc et honnête, dit le magistrat dirigeant ses lunettes vers -le prétendant à la prime annoncée sur l'affiche, dont les traits -ignobles portaient l'empreinte de la cruauté; mais le magistrat était -à moitié aveugle et à moitié en enfance, aussi on ne doit pas -s'étonner qu'il n'ait pas discerné ce que tout le monde pouvait -apercevoir dès l'abord. - ---Un peu qu'je l'suis et que j'm'en vante! dit le ramoneur avec un -sourire affreux. - ---Je n'en doute pas, dit le magistrat fixant ses lunettes plus avant sur -son nez et cherchant des yeux l'encrier. - -C'était le moment critique touchant le sort d'Olivier. Si l'encrier eût -été où le magistrat croyait qu'il devait être, il y aurait -indubitablement plongé sa plume, aurait signé l'acte, et Olivier eût -été emmené sans plus tarder; mais comme il se trouvait être justement -sous ses yeux, il s'ensuivit naturellement qu'il le chercha partout -autour de son pupitre sans pouvoir le trouver. Et, comme dans sa -recherche il lui arriva de regarder droit devant lui, son regard -rencontra le visage pâle et livide d'Olivier, qui, malgré les coups -d'œil significatifs et les avertissements touchants de M. Bumble, qui -continuait à le pincer, regardait la physionomie répulsive de son futur -patron avec une expression d'horreur mêlée d'effroi, trop évidente -pour qu'un magistrat, quelque aveugle qu'il fût, pût s'y méprendre. - -Le vieux monsieur cessa de chercher plus longtemps; il posa sa plume sur -la table et regarda alternativement Olivier et M. Limbkins, qui prit une -prise de tabac en affectant un air enjoué et indifférent tout à la -fois. - ---Mon enfant, dit le magistrat en se penchant sur son pupitre. - -Olivier tressaillit au son de sa voix. En cela, il était bien excusable; -ces paroles étaient dictées par la bienveillance, et des sons -étrangers nous effrayent ordinairement. Il trembla de tous ses membres -et fondit en larmes. - ---Mon enfant, poursuivit le magistrat, vous êtes pâle et vous paraissez -effrayé! Dites-moi, qu'avez-vous? - ---Eloignez-vous un peu de lui, bedeau! dit l'autre magistrat mettant le -journal de côté et se penchant avec un air d'intérêt . . . -Maintenant, mon garçon, dis-nous ce que tu as, ne crains rien. - -Olivier tomba à genoux, les mains jointes, et dit d'un ton suppliant: - ---Reconduisez-moi en prison dans la chambre noire, laissez-moi mourir de -faim; . . . battez-moi, tuez-moi, si vous voulez, plutôt que de -m'envoyer avec cet homme affreux! - ---C'est bien! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l'air le plus -mystique. De tous les orphelins trompeurs et rusés que j'aie jamais vu, -Olivier, tu es le plus effronté que je connaisse. - ---Taisez-vous, bedeau! dit le second magistrat lorsque celui-ci eut -lâché cette triple épithète. - ---Pardon, monsieur le magistrat, dit Bumble croyant avoir mal entendu, ne -m'avez-vous pas adressé la parole? - ---Oui, sans doute; je vous ai dit de vous taire. - -M. Bumble resta interdit. Imposer silence à un bedeau! Quelle -révolution morale!!! - -Le magistrat aux lunettes d'écaille regarda son collègue et lui fit un -signe de tête significatif. - ---Nous refusons de sanctionner cet acte! dit-il en agitant la feuille de -parchemin. - ---J'espère, balbutia M. Limbkins, que sur le simple témoignage d'un -enfant, messieurs les magistrats n'induiront pas de là que les -autorités se sont mal conduites en cette circonstance. - ---Les magistrats ne sont pas appelés à donner leur opinion sur ce -sujet, reprit le second magistrat . . . Reconduisez cet enfant au dépôt -et traitez-le avec douceur, il paraît en avoir besoin. - -Le même soir, l'homme au gilet blanc affirma, plus positivement que -jamais que non seulement Olivier serait pendu, mais encore qu'il serait -écartelé par-dessus le marché. M. Bumble secoua la tête d'un air -mystérieux et sombre, et dit qu'il souhaitait que l'enfant vînt à -bien, sur quoi M. Gamfield ajouta qu'il désirait qu'il vînt à lui, -désir qui semble d'une nature toute différente quoique, sur bien des -points, le ramoneur fût d'accord avec le bedeau. - -Le lendemain matin, le public fut de nouveau informé qu'Olivier Twist -était encore à louer, et que cinq livres sterling seraient comptées à -quiconque voudrait s'en charger. - - - - -IV. --Une autre place étant offerte à Olivier, il fait son entrée dans -le monde. - - -Dans les familles nombreuses, lorsque pour le jeune homme qui commence à -prendre de l'âge on n'a en vue aucune place avantageuse, soit par droit -de succession, de survivance ou au demeurant, c'est une coutume assez -commune de l'envoyer sur mer. Les administrateurs, à l'instar d'une -conduite si sage et si exemplaire, tinrent conseil entre eux, afin -d'aviser aux moyens de faire passer Olivier Twist à bord d'un petit -vaisseau marchand en charge pour quelque port malsain; et ils adoptèrent -ce parti comme étant ce qu'il y avait de mieux pour l'enfant. Car il -était probable que quelque jour, après son dîner, le patron du -bâtiment, pour se procurer quelque distraction ou quelque amusement -nécessaire à la digestion, le ferait périr sous les coups de garcette, -ou lui ferait sauter la cervelle avec une barre de fer (passe-temps qui, -nous le savons fort bien, sont très recherchés et fort prisés de -messieurs les marins). [2] - -M. Bumble avait été dépêché pour faire quelques recherches -préliminaires, à l'effet de trouver un capitaine quelconque ayant -besoin sur son bord d'un mousse sans parents ni amis, et il s'en revenait -au dépôt, pour y rendre compte du résultat de sa mission, lorsque, sur -le seuil de la porte, il se trouva face à face avec un personnage qui -n'était rien moins que M. Sowerberry, l'entrepreneur paroissial des -pompes funèbres. - ---Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la nuit -dernière, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur. - ---Vous ferez votre fortune, monsieur Sowerberry! dit le bedeau -introduisant avec dextérité le pouce et l'index dans la tabatière que -lui présenta l'entrepreneur, laquelle était un joli petit modèle de -cercueil patenté. Je vous dis que vous ferez votre fortune, -continua-t-il en donnant en signe d'amitié un petit coup de canne sur -l'épaule de ce dernier. - ---Vous croyez? dit l'autre d'un air qui semblait admettre et repousser en -même temps la probabilité du fait. Les prix qui me sont alloués par -l'administration du dépôt sont bien minces, monsieur Bumble! - ---Ainsi sont vos cercueils, répliqua le bedeau d'un air qui approchait -de la plaisanterie sans cependant dépasser les bornes de la gravité qui -convient si bien à un homme en place . . . - -M. Sowerberry fut pour ainsi dire chatouillé par cette réponse si à -propos de M. Bumble. Il ne fallait rien moins que cela pour provoquer sa -belle humeur, et il partit d'un éclat de rire qui paraissait ne pas -devoir finir de sitôt. - ---C'est juste, au fait, monsieur Bumble, dit-il lorsqu'il eut repris ses -sens, j'avouerai franchement que, depuis le système de nourriture -adopté nouvellement dans cette maison, les bières sont un peu plus -étroites et moins profondes qu'auparavant. Mais il faut avoir un petit -profit, monsieur Bumble. Le bois tel que nous l'employons est un article -très cher, savez-vous bien; et les poignées en fer nous viennent de -Birmingham par le canal. - ---Sans doute, sans doute, répliqua M. Bumble, chaque état a son bon et -son mauvais côté, et un profit honnête n'est pas à dédaigner. - ---Comme de raison, dit l'autre. Et si je ne gagne pas grand-chose sur tel -ou tel article, eh bien! je me retire sur la quantité, comme vous voyez, -hé! hé! hé! - ---Justement, fit M. Bumble. - ---Quoique je puisse dire, poursuivit l'entrepreneur reprenant le cours de -ses observations que le bedeau avait interrompues, quoique je puisse dire -que j'ai à lutter contre un grand désavantage; c'est que les gens -robustes partent toujours les premiers: je veux dire que les personnes -qui ont joui autrefois d'une certaine aisance, et qui ont payé leurs -contributions pendant nombre d'années, sont les premières à descendre -la garde, une fois qu'elles ont goûté du régime de cette maison. Et, -soit dit en passant, monsieur Bumble, trois ou quatre pouces en plus sur -le compte d'un individu font une fameuse brèche dans ses profits, -surtout quand il a une famille à soutenir. - -Comme M. Sowerberry disait cela de l'air d'indignation qui convient à un -homme trompé, et que M. Bumble sentait qu'en insistant sur ce point il -pourrait s'ensuivre quelque réflexion désagréable concernant l'honneur -de la paroisse, ce dernier jugea prudent de changer de sujet de -conversation, et Olivier lui en fournit la matière. - ---Quelquefois, par hasard, dit-il, vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui -aurait besoin d'un apprenti! C'est un enfant de la paroisse, qui est en -ce moment une charge monstrueuse, et, si je puis m'exprimer ainsi, une -meule à moulin pendue au cou de la paroisse. Des conditions -avantageuses, monsieur Sowerberry! des conditions très avantageuses! -Disant cela, il donna avec sa canne trois petits coups bien distincts sur -les mots: _cinq livres sterling_, imprimés sur l'affiche en romaines -capitales d'une taille gigantesque. - ---Hum! fit l'entrepreneur prenant M. Bumble par le pan de son habit -d'ordonnance, c'est justement ce dont je voulais vous parler. Vous savez -. . . quel joli genre de bouton vous avez là, monsieur Bumble! Il me -semble que je ne vous l'ai jamais vu auparavant? - ---Oui, il est assez bien, dit le bedeau flatté de la remarque. Le sujet -est le même que celui du sceau _paroissial (le bon Samaritain pansant -les plaies d'un pauvre blessé)_. L'administration m'en a fait présent -au premier jour de l'an, monsieur Sowerberry. Je l'ai porté pour la -première fois, si je me rappelle, pour assister à l'enquête de ce -marchand ruiné qui mourut sous une grande perte au milieu de la nuit. - ---Je me rappelle, dit l'autre. Le jury rendit son verdict en ces termes: -_Mort de faim et de froid_; n'est-ce pas? - -M. Bumble fit un signe affirmatif. - -Et il ajouta d'une manière spéciale que, si l'officier de surveillance -avait . . . - ---Ta, ta, ta, ta! fit le bedeau avec aigreur. Si l'administration voulait -prêter l'oreille à toutes les balivernes que débitent ces jurés -ignorants, elle aurait beaucoup à faire. - ---C'est vrai, dit Sowerberry. - ---Les jurés, poursuivit M. Bumble pressant sa canne fortement dans sa -main, habitude qu'il avait lorsqu'il était en colère, les jurés, -voyez-vous, sont des êtres vils, bas et rampants, au-delà de toute -expression. - ---C'est encore vrai, dit l'autre. - ---Ils n'ont pas plus de philosophie ni d'économie politique à eux tous -que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts en signe de mépris. - ---Non, sans doute, reprit l'autre. - ---Je les méprise! poursuivit le bedeau, à qui le rouge montait au -visage. - ---Et moi de même, ajouta Sowerberry. - ---Je voudrais seulement que nous eussions un de ces jurés si -présomptueux pendant une quinzaine de jours dans l'établissement: les -règles et les statuts de l'administration auraient bientôt dompté leur -esprit d'indépendance. - ---Il faut les laisser pour ce qu'ils sont, allez, monsieur Bumble, dit -Sowerberry souriant d'un air approbatif pour calmer le courroux croissant -du fonctionnaire indigné. - -M. Bumble, soulevant son chapeau, en ôta son mouchoir, essuya de son -front la sueur que l'indignation y avait provoquée, replaça son -tricorne sur sa tête, et, se tournant vers M. Sowerberry, il dit d'un -ton plus calme: - ---Eh bien! quoi, au sujet de cet enfant? - ---Eh bien! reprit l'autre, vous savez bien, monsieur Bumble, je paye une -forte taxe pour les pauvres. - ---Hem! fit le bedeau. Eh bien? - ---Eh bien! reprit Sowerberry, je pense que si je paye tant pour eux, il -est bien juste que j'en tire le plus que je peux. C'est pourquoi, tout -bien réfléchi, je crois que je prendrai cet enfant moi-même. - -M. Bumble prit le croque-mort par le bras et le fit entrer au dépôt. M. -Sowerberry resta enfermé avec les administrateurs environ cinq minutes, -pendant lequel temps il fut convenu qu'il prendrait Olivier à l'essai, -et que ce dernier irait chez lui à cet effet le soir même. - -Quand Olivier parut le même soir devant ces messieurs, qu'il eut appris -qu'il allait entrer en qualité d'apprenti chez un fabricant de -cercueils, et que, s'il se plaignait de sa condition, ou qu'il revint -jamais à la charge de la paroisse, on l'enverrait sur mer, où il -courrait la chance d'être assommé ou noyé, il fit paraître si peu -d'émotion, que chacun s'écria que c'était un petit vaurien, dont le -cœur était endurci; et M. Bumble reçut l'ordre de l'emmener -sur-le-champ. - -Puis M. Bumble fut chargé de conduire Olivier chez son nouveau patron; -ce qu'il fit non sans administrer au pauvre enfant quelques coups de -canne et pas mal de conseils, comme il convient à tout digne bedeau. -L'enfant pleurait, il se sentait si seul et si abandonné, qu'il ne put -s'empêcher de faire remarquer son isolement à M. Bumble. Tout autre -mortel eût peut-être été attendri de la naïve douleur du petit -malheureux, mais un bedeau! M. Bumble croyait la sensibilité indigne de -sa dignité paroissiale. - -L'entrepreneur venait de fermer les volets de sa boutique, et il était -en train d'inscrire quelques entrées sur son grand-livre, à la faveur -d'une chandelle dont la sombre clarté convenait fort bien à la -tristesse du lieu, quand M. Bumble entra. - ---Ah! ah! dit-il, levant les yeux de dessus son livre, et s'arrêtant au -milieu d'un mot; c'est vous, monsieur Bumble? - ---Personne autre, monsieur Sowerberry, répliqua celui-ci. Voici l'enfant -que je vous amène. (Olivier fit un salut.) - ---Ah! c'est là l'enfant, n'est-ce pas? dit l'autre levant la chandelle -au-dessus de sa tête pour mieux considérer Olivier. Madame Sowerberry! -. . . voulez-vous voir un instant, ma chère? - -Madame Sowerberry sortit de l'arrière-boutique, et présenta la forme -d'une petite femme maigrelette à la mine grondeuse et rechignée. - ---Ma chère, dit son mari avec déférence, voici le petit garçon du -dépôt de mendicité, dont je vous ai parlé. (Olivier salua de nouveau.) - ---Bon Dieu! qu'il est petit! dit celle-ci. - ---Il est un peu petit, c'est vrai, répliqua M. Bumble regardant Olivier -d'un air de reproche, comme si c'eût été la faute de cet enfant s'il -n'était pas plus grand; il est un peu petit, on ne peut pas dire le -contraire, mais il grandira, madame Sowerberry, il grandira, soyez-en -sûre. - ---Ah! sans doute, il grandira, reprit sèchement la dame, avec notre -boire et notre manger. La belle malice! n'y a rien à gagner sur les -enfants de la paroisse, y coûtent toujours plus cher qu'y n'valent. -Malgré ça, les hommes s'imaginent qu'y zont plus raison qu'leurs -femmes. Avance ici, toi, petit squelette! - -En même temps elle ouvrit une petite porte et poussa Olivier vers un -escalier rapide conduisant dans une petite pièce sombre et humide, -attenante au bûcher, et qu'on appelait la cuisine, où était assise une -fille malpropre ayant aux pieds des souliers éculés et aux jambes des -bas d'estame bleus hors d'état de servir. - ---Charlotte, dit madame Sowerberry, qui avait suivi Olivier, donnez à ce -garçon quelques-uns de ces morceaux de viande froide que vous avez mis -de côté ce matin pour Frip: puisqu'y n'est pas rentré à la maison de -la journée, y s'en passera. - ---J'pense bien qu'tu n's'ras pas dégoûté d'les manger, pas vrai? - -Olivier, dont les yeux brillèrent en entendant parler de viande, et qui -tremblait d'avance du désir de les dévorer, répondit aussitôt que -non; et un plat de viande, composé des morceaux les plus grossiers, fut -placé devant lui. - -En une minute Olivier avala tout ce qu'il y avait dans le plat, sans se -donner la peine de mâcher les bouchées. Madame Sowerberry le regardait -avec une silencieuse horreur, considérant cet appétit comme d'un -mauvais augure pour l'avenir. Puis elle le conduisit au milieu des -bières, et, avec sa gracieuseté ordinaire, elle le fourra sous le -comptoir, qui était la chambre à coucher du nouvel apprenti. - - - - -V. --Olivier fait connaissance de nouveaux personnages. - - -Olivier, livré seul à lui-même dans la boutique de l'entrepreneur de -funérailles, posa sa lampe sur le banc d'un ouvrier, et regarda -timidement autour de lui, saisi tout à la fois de terreur et de crainte -(ce que bien des gens plus âgés que lui comprendront facilement). Un -cercueil en train, placé sur deux tréteaux noirs, au milieu de la -boutique, ressemblait tellement à l'image de la mort, qu'un froid -glacial accompagné d'un tremblement convulsif parcourait tous ses -membres chaque fois que son regard se portait involontairement sur cet -affreux objet, d'où, à chaque instant, il s'attendait à voir un -spectre effrayant lever sa tête hideuse pour l'épouvanter à le faire -devenir fou de terreur. - -Il fut éveillé le lendemain matin par un bruit redoublé de coups de -pieds en-dehors de la porte de la boutique, lesquels, pendant qu'il -mettait ses habits à la hâte, se renouvelèrent jusqu'à vingt-cinq ou -trente fois environ; et quand il eut commencé à tirer les verrous, les -pieds cessèrent de frapper et une voix se fit entendre: - ---Ouvre la porte, veux-tu? dit la voix appartenant aux pieds qui avaient -frappé. - ---Je suis à vous à l'instant, Monsieur, répondit Olivier tirant les -verrous en tournant la clef. - ---Tu es sans doute l'apprenti qu'on attendait, n'est-ce pas? reprit la -voix à travers le trou de la serrure. - ---Oui, Monsieur, répliqua Olivier. - ---Quel âge as-tu? demanda la voix. - ---Dix ans, Monsieur, répondit Olivier. - ---Alors, j'm'en vas t'en ficher en entrant, poursuivit la voix, tu vas -voir si j'm'en passe, je n'te dis qu'ça, méchant orphelin! - -Après avoir fait cette promesse gracieuse, la voix se mit à siffler. - -Olivier avait été trop souvent assujetti aux effets d'une semblable -menace pour douter, en aucune manière, que le maître de la voix, quel -qu'il fût, ne tint fidèlement sa parole. Il tira les verrous d'une main -tremblante, et ouvrit la porte. Il regarda pendant quelque temps à -droite, à gauche et en face de lui, persuadé que l'inconnu qui lui -avait parlé par le trou de la serrure avait fait quelques pas de plus -pour se réchauffer; car il ne vit personne si ce n'est un gros garçon -de l'école de charité, assis sur une borne, en face de la boutique, et -occupé à manger une tartine de pain et de beurre qu'il coupait par -morceaux de la largeur de sa bouche, à l'aide d'un méchant eustache, et -qu'il avalait ensuite avec assez de voracité. - ---Je vous demande bien pardon, Monsieur, dit enfin Olivier, voyant que -personne autre ne paraissait, est-ce vous qui avez frappé? - ---J'ai donné des coups de pied, répondit l'autre. - ---Auriez-vous besoin d'un cercueil? dit Olivier ingénument. - -A cette question, le garçon de charité parut terriblement furieux, et -jura qu'Olivier en aurait besoin d'un avant peu s'il se permettait de -plaisanter ainsi avec ses supérieurs. - ---Tu ne sais pas, sans doute, qui je suis, méchant orphelin? dit-il -descendant de la borne sur laquelle il était assis et s'avançant, les -mains dans ses poches, avec une édifiante gravité, - ---Non, Monsieur, répondit Olivier. - ---Je suis le sieur Noé Claypole, poursuivit l'autre. Et tu es sous moi. -Allons! ouvre la boutique et descends les volets. En même temps le sieur -Claypole administra un coup de pied à Olivier, et entra dans la boutique -d'un air majestueux qui lui donna beaucoup d'importance. - -Ayant descendu les volets et cassé en même temps un carreau en faisant -ses efforts pour porter le premier volet dans une petite cour derrière -la maison, où on les mettait pendant le jour, Olivier fut gracieusement -assisté par Noé, qui, après l'avoir consolé en l'assurant qu'il le -paierait, consentait à lui donner un coup de main. M. Sowerberry -descendit peu de temps après et fut bientôt suivi de madame Sowerberry; -et Olivier, ayant payé pour le carreau, selon que Noé l'avait prédit, -suivit ce dernier à la cuisine pour y prendre son déjeuner. - ---Approchez-vous du feu, Noé, dit Charlotte. J'ai mis de côté pour -vous un p'tit morceau d'lard que j'ai r'tiré du déjeuner de Monsieur. ---Toi, Olivier, ferme cette porte derrière M. Noé, et prends ces p'tits -morceaux de pain qui sont là pour toi. Prends ton thé sur ce coffre, -là-bas dans l'coin, et mets les morceaux doubles car y faut qu't'aille -garder la boutique; tu m'entends? - ---Entends-tu, orphelin? dit Noé Claypole. - ---Quel drôle de corps vous êtes, allez, Noé! reprit Charlotte. -N'pouvez-vous laisser c't enfant tranquille. - ---Qu'je l'laisse tranquille! dit Noé. Y'm'semble qu'chacun l'laisse -assez tranquille comme ça! c'n'est pas là c'qui gêne. C'n'est ni son -père, ni sa mère qui viendront jamais l'contredire; n'y a pas d'danger! -Tous ses parents l'laissent bien faire comme il l'entend; hein, -Charlotte! hé! hé! hé! - ---Farceur que vous êtes, allez! répliqua Charlotte éclatant de rire, -ce en quoi elle fut imitée par Noé; et tous deux jetèrent un regard de -dédain sur le pauvre Olivier, qui, assis sur un coffre dans le coin le -plus froid de la cuisine, mangeait en grelottant les morceaux de pain dur -qui avaient été spécialement réservés pour lui. - -Noé était un enfant de charité, mais non pas un orphelin du dépôt de -mendicité. Il était encore moins l'enfant du hasard, car il pouvait -tracer sa généalogie en remontant jusqu'à ses parents, qui vivaient à -quelques pas de là: sa mère était blanchisseuse et son père un ancien -soldat, vieil ivrogne retiré du service avec une jambe de bois et une -pension de cinq sous trois deniers par jour. Les garçons de boutique du -voisinage avaient eu longtemps pour habitude d'insulter Noé en pleine -rue en lui donnant les épithètes les moins flatteuses, et il avait -souffert cela le plus patiemment du monde; mais maintenant que la fortune -avait jeté sur son chemin un pauvre orphelin, sans nom, que l'être le -plus abject pouvait montrer du doigt et insulter impunément, il lui fit -expier avec usure les torts dont les autres s'étaient rendus coupables -envers lui. - - - - -VI. --Olivier, poussé à bout par les railleries amères de Noé, entre -en fureur, et surprend ce dernier par son audace. - - -Le mois d'épreuves étant écoulé, l'acte d'apprentissage d'Olivier fut -signé dans toutes les formes voulues. On était alors dans une saison -très favorable aux décès, et, pour me servir d'une expression -commerciale, la vente des cercueils était à la hausse; de sorte qu'en -peu de temps Olivier eut acquis beaucoup d'expérience. Les succès de -l'ingénieuse industrie de M. Sowerberry allaient même au-delà de son -attente. De mémoire d'homme on n'avait vu la rougeole exercer ses -funestes ravages avec autant de force sur les jeunes enfants. Aussi -voyait-on maint et maint convoi, à la tête desquels, coiffé d'un -chapeau orné d'un large crêpe qui lui descendait jusqu'aux jarrets, -marchait le petit Olivier, à l'admiration indicible de toutes les -mères, émues par la nouveauté de ce spectacle. - -Comme Olivier accompagnait aussi son maître dans la plupart de ses -expéditions funèbres pour de grands corps, afin d'acquérir cette -fermeté de caractère et cet ascendant sur sa sensibilité qui -distinguent le croque-mort des autres classes de la société, il eut -plus d'une fois l'occasion d'observer avec quelle résignation et quel -noble courage certains esprits forts supportaient leurs épreuves et -leurs pertes. - -Une chose digne de remarque, c'est que les personnes de l'un et de -l'autre sexe qui, tout le temps que durait l'enterrement, se livraient au -plus violent désespoir, se trouvaient beaucoup mieux en arrivant au -logis et devenaient tout à fait calmes avant la fin du repas. Toutes ces -choses étaient tout à la fois plaisantes et instructives à voir, et -Olivier les observait avec beaucoup d'étonnement. - -Qu'Olivier Twist ait été porté à la résignation par l'exemple de ces -bonnes gens, c'est une chose que je ne puis entreprendre d'affirmer avec -confiance, bien que je sois son biographe. Tout ce que je puis dire, -c'est que, pendant plusieurs mois, il continua de se soumettre avec -douceur à la tyrannie et aux mauvais traitements de Noé Claypole, qui -en usait avec lui bien pis qu'auparavant, maintenant qu'il était jaloux -de voir le nouveau venu promu au bâton noir et au chapeau à crêpe, -tandis que lui, premier arrivé, en était resté à la casquette ronde -et à la calotte de peau. Charlotte, de son côté, le maltraitait parce -qu'ainsi faisait Noé, et madame Sowerberry était son ennemie déclarée -parce que M. Sowerberry était disposé à le protéger. De sorte que, -ayant à lutter d'un côté contre ces trois personnes, et, de l'autre, -contre un dégoût des funérailles, Olivier était loin d'être à son -aise. - -Mais me voilà arrivé à un passage important de son histoire; j'ai à -citer un fait qui, bien que léger en apparence et sans aucune importance -en soi, n'en produisit pas moins un changement total dans tout son avenir. - -Un jour qu'Olivier et Noé étaient descendus dans la cuisine, à l'heure -ordinaire du dîner, pour y prendre leur part d'une livre et demie de -mauvaise viande, Charlotte se trouvant absente pour le moment, il -s'ensuivit un court intervalle pendant lequel Noé Claypole, qui était -tout à la fois affamé et vicieux, ne crut mieux faire que de harceler -et de tourmenter le jeune Twist. À cet effet, il commença par mettre -les pieds sur la nappe, tira les cheveux d'Olivier, lui pinça les -oreilles, lui donna à entendre qu'il était un capon, et alla jusqu'à -manifester le plaisir qu'il aurait de le voir pendre un jour: en un mot, -il n'y eut pas de méchancetés qu'il n'exerçât sur ce pauvre enfant, -suivant en cela son mauvais naturel d'enfant de charité qu'il était. -Mais, voyant que tout cela ne produisait pas l'effet qu'il en attendait, -de faire pleurer Olivier, il changea ses batteries; et, pour se rendre -encore plus facétieux, il fit ce que font bien des petits esprits, gens -plus huppés que Noé, lorsqu'ils veulent faire les plaisants, il -l'attaqua personnellement. - ---Orphelin! dit-il, comment se porte madame ta mère? - ---Elle est morte, répondit Olivier. Ne m'en parlez pas, je vous en prie! - -Le rouge monta au visage de l'enfant; comme il disait cela, sa -respiration devint gênée, et il y eut, sur ses lèvres et dans ses -narines, un jeu étonnant que le sieur Claypole pensa être -l'avant-coureur l'une forte envie de pleurer. Dans cette pensée, il -revint à la charge. - ---De quoi est-elle morte, orphelin? demanda-t-il. - ---Elle est morte de chagrin! C'est du moins ce que m'ont dit quelques -vieilles femmes du dépôt, reprit Olivier paraissant plutôt s'adresser -à lui-même que répondre à Noé. Je devine bien ce que c'est que -mourir de chagrin. - ---La faridondaine, la faridondon! fredonna Noé voyant une larme rouler -sur la joue de l'enfant. Tiens, qu'est-ce qui te fait pleurnicher -maintenant? - ---Ce n'est pas vous, au moins! repartit Olivier, passant rapidement sa -main sur sa joue pour en essuyer une larme prête à tomber. Ne croyez -pas que ce soit vous! - ---Du plus souvent que ce n'est pas moi! reprit Noé d'un air goguenard. - ---Non, certainement! répliqua vivement Olivier. Allons! en voilà assez -là-dessus. Ne me parlez plus d'elle, c'est ce que vous pourrez faire de -mieux! - ---C'que j'pourrai faire de mieux! s'écria Noé. S'cusez du peu! C'que -j'pourrai faire de mieux! Pu qu'ça d'monnaie! Pas d'insolences, -orphelin, ou j'me fâche! Ta respectable mère, c'était un beau brin -d'femme, hein? - -Disant cela, Noé secoua la tête avec malice, et fronça son petit nez -rouge autant que ses muscles le lui permirent en cette occasion. - ---Tu sais bien, poursuivit-il enhardi par le silence d'Olivier et -affectant un air de pitié (de tous, le plus vexant), tu sais bien qu'on -n'peut rien y faire maintenant; toi-même tu n'y pourrais rien non plus; -alors, j'en suis vraiment fâché, je t'assure, et j'te plains de tout -mon cœur, ainsi que ceux qui te connaissent; mais, vois-tu, orphelin, -faut avouer que ta mère était une vraie coureuse. - ---Une vraie quoi? demanda Olivier levant promptement la tête. - ---Une vraie coureuse, orphelin, reprit froidement Noé, et vaut-il pas -mieux qu'elle soit morte comme ça que de s'faire enfermer à Bridewell, -ou transporter à Botany-Bay, ou bien (c'qu'est encore plus probable) de -s'faire pendre devant Newgate? - -Rouge de colère, Olivier s'élança de sa place, renversa table et -chaises, saisit Noé à la gorge, et, dans la violence de sa rage, le -secoua d'une telle force que ses dents claquèrent dans sa tête; puis, -rassemblant son courage, il lui porta un coup si violent qu'il l'étendit -à ses pieds. - -Il n'y avait pas une minute, ce même enfant, accablé par les mauvais -traitements, était la douceur même; mais son courage s'était -réveillé en lui, à la fin. L'affront sanglant fait à la mémoire de -sa mère avait fait bouillonner son sang dans ses veines, son cœur -palpitait fortement; son attitude était fière, son œil était vif et -brillant: ce n'était plus du tout le même enfant maintenant qu'il -regardait fièrement son lâche persécuteur étendu à ses pieds, et -qu'il le défiait avec une énergie qu'il ne s'était jamais connue -auparavant. - ---Au secours! cria Noé. Char . . . lotte! Ma . . . da . . . me! Olivier -m'assassine! Au secours! au secours! - -Les hurlements de Noé furent entendus de Charlotte, qui y répondit par -un cri perçant, et de madame Sowerberry, dont la voix se fit entendre -sur un diapason encore plus haut. La première s'élança dans la cuisine -par une porte latérale; et sa maîtresse s'arrêta sur l'escalier -jusqu'à ce qu'elle se fût assurée que ses jours n'étaient point en -danger. - ---Petit misérable! s'écria Charlotte secouant Olivier de toute sa -force, qui égalait, pour le moins, celle d'un homme robuste quand il est -bien disposé, ingrat! scélérat! assassin! et à chaque syllabe elle -assénait un fameux coup de poing qu'elle accompagnait d'un cri perçant -pour le bien de la société. - -Bien que le poing de Charlotte ne fût rien moins que léger, madame -Sowerberry, craignant, sans doute, qu'il ne produisît pas tout l'effet -nécessaire pour calmer le courroux d'Olivier, se précipita dans la -cuisine, le saisit d'une main au collet, et, de l'autre, lui déchira le -visage, tandis que Noé, profitant de cet avantage immense, se releva et -lui donna des coups par derrière. - -Cet exercice était trop violent pour pouvoir durer longtemps: lorsqu'ils -furent tous les deux épuisés de fatigue, à force de battre et de -déchirer, ils entraînèrent l'enfant criant et se débattant, mais -nullement intimidé, dans le cellier au charbon, et l'y enfermèrent à -clef, après quoi madame Sowerberry se laissa tomber sur une chaise, et -fondit en larmes. - ---Juste ciel! la v'là qui s'trouve mal! dit Charlotte. Noé! vite, mon -cher, un verre d'eau! - ---Hélas! mon Dieu! Charlotte, dit madame Sowerberry parlant du mieux -qu'elle put, c'est-à-dire autant que le lui permettaient un manque de -respiration et une quantité d'eau froide que Noé lui avait jetée sur -la tête et sur les épaules, oh! Charlotte! quel bonheur que nous -n'ayons pas tous été assassinés dans notre lit! - ---Ah! sans doute que c'en est un grand, Madame, repartit celle-ci, je -souhaite seulement qu'ça apprenne à Monsieur à n'plus avoir chez lui -d'ces êtres horribles qui sont nés voleurs et assassins dès leur -berceau. Pour Noé, y s'en fallait bien peu qu'y n'soit tué quand j'suis -entrée dans la cuisine. - ---Pauvre garçon! dit madame Sowerberry jetant un regard de compassion -sur son apprenti. - -Noé, qui était plus grand qu'Olivier de la tête et des épaules pour -le moins, se voyant l'objet de la commisération de ces dames, se frotta -les yeux avec les paumes de ses deux mains, faisant mine de pleurer. - ---Qu'allons-nous faire, s'écria madame Sowerberry, Monsieur n'est pas à -la maison, il n'y a personne ici, et il enfoncera la porte avant qu'il -soit dix minutes. - -Les violentes secousses qu'Olivier donnait à la porte en question -rendaient la crainte assez fondée. - ---Mon Dieu! mon Dieu! j'n'sais vraiment pas, Madame, dit Charlotte, à -moins que nous n'envoyions chercher les agents de la police! - ---Ou bien la garde, proposa le sieur Claypole. - ---Non, non, reprit madame Sowerberry pensant aussitôt au vieil ami -d'Olivier, va vite trouver M. Bumble, Noé; dis-lui de venir ici tout de -suite, sans perdre une minute. N'importe ta casquette, dépêche-toi et -mets une lame de couteau sur ton œil, tout le long du chemin, ça -calmera l'enflure. - -Noé, sans se donner le temps de répondre, s'élança hors de la maison -et courut aussi vite que ses jambes le lui permirent. Les personnes qu'il -rencontra sur son chemin ne furent pas peu surprises de voir un grand -garçon de l'école de charité courir à perdre haleine le long des -rues, sans casquette sur sa tête, et une lame de couteau sur son œil. - - - - -VII. --Olivier est décidément réfractaire. - - -Noé Claypole courut à toutes jambes le long des rues, et ne s'arrêta, -pour reprendre haleine, que quand il fut arrivé au dépôt de -mendicité. Ayant attendu là quelques minutes pour donner le temps aux -larmes et aux sanglots de venir à son aide, et pour prêter à sa -physionomie un air de terreur et d'effroi, il frappa rudement à la porte -et présenta une mine si piteuse au vieux pauvre qui la lui ouvrit, que -ce dernier, bien qu'accoutumé à ne voir autour de lui que des mines -piteuses, même aux plus beaux jours de l'année, recula d'étonnement. - ---Qu'est-il donc arrivé à ce garçon? demanda le vieux pauvre. - ---M. Bumble! M. Bumble! s'écria Noé feignant l'épouvante et -s'exprimant si haut, que non seulement ses accents parvinrent aux -oreilles de M. Bumble, qui était à quelques pas de là, mais qu'ils -effrayèrent tellement ce digne fonctionnaire, qu'il se précipita dans -la cour sans son fidèle tricorne (circonstance aussi rare que curieuse, -qui nous fait voir que, quand il est mu par une impulsion soudaine et -puissante, un bedeau même peut être atteint d'une Visitation -momentanée de l'oubli de soi-même en même temps que de sa dignité -personnelle). - ---Monsieur Bumble, dit Noé, si vous saviez, Monsieur . . . Olivier a . . -. - ---Eh bien! quoi? qu'a-t-il fait, Olivier? demanda le bedeau avec un rayon -de plaisir dans ses yeux métalliques. Il ne se serait pas sauvé, par -hasard? aurait-il fait ce coup-là, Noé? - ---Non, Monsieur, bien du contraire, y n's'a pas en sauvé; mais il est -devenu assassin, répliqua Noé. Il a voulu m'assassiner, Monsieur, et -puis Charlotte, et puis Madame. Oh! la, la, la, la, mon Dieu, que je -souffre! si vous saviez, Monsieur! (Et en même temps il se tortillait -dans tous les sens, se tenant le ventre à deux mains, et faisant des -contorsions et des grimaces horribles pour faire croire à M. Bumble que -de l'attaque violente qu'il avait soutenue, il avait eu quelque chose de -dérangé dans le corps, qui le faisait cruellement souffrir en ce -moment.) - -Voyant qu'il avait atteint le but qu'il s'était proposé, et que son -rapport avait entièrement paralysé le bedeau, il jugea à propos -d'ajouter à l'effet qu'il venait de produire en se lamentant sur une -octave et demie plus haut qu'auparavant, et ayant aperçu un monsieur en -gilet blanc, qui traversait la cour, il conçut l'heureuse idée -d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation du susdit monsieur en -criant plus fort que jamais. - -En effet, le monsieur n'eut pas fait deux pas, qu'il se retourna -brusquement, s'informant du motif qui faisait ainsi hurler ce jeune -dogue, et pourquoi M. Bumble ne lui administrait pas quelques bons coups -de canne, pour le faire pleurer pour quelque chose. - ---C'est un pauvre garçon de l'école de charité, dit Bumble, qui a -manqué d'être assassiné par le jeune Twist. - ---J'en étais sûr! dit l'homme au gilet blanc s'arrêtant tout court. Je -le savais bien! J'eus, dès le premier abord, un étrange pressentiment -que ce petit audacieux se ferait pendre un jour! - ---Il a voulu aussi assassiner la domestique, dit Bumble tout pâle de -frayeur. - ---Et puis sa maîtresse, reprit Noé. - ---Et son maître aussi, m'avez-vous dit, je crois, Noé? ajouta le bedeau. - ---Non, Monsieur, il est sorti, sans quoi il l'aurait assassiné, -répliqua Noé; il a dit qu'il voulait l'assassiner. - ---Ah! il a dit qu'il le voulait, n'est-ce pas, mon garçon? dit le -monsieur au gilet blanc. - ---Oui, repartit Noé. --Oh! à propos, Monsieur, ma maîtresse m'envoie -demander à M. Bumble s'il pourrait venir un moment à la maison pour -fouailler Olivier, vu que mon maître est sorti. - ---Certainement, mon garçon, certainement! dit le monsieur au gilet blanc -d'un air gracieux. Et, passant sa main sur la tête de Noé, qui était -plus grand que lui de trois pouces pour le moins: Tu es un bon garçon, -un bien bon garçon, ajouta-t-il. Tiens, voilà un sou pour toi. Bumble! -courez de ce pas avec votre canne chez Sowerberry, et voyez vous-même ce -qu'il y a de mieux à faire. Ne le ménagez pas, Bumble, entendez-vous? - ---Non, Monsieur, répliqua l'autre ajustant un fouet qui s'adaptait au -bout de sa canne, et dont il se servait pour infliger des corrections -paroissiales. - ---Dites à Sowerberry de ne pas l'épargner non plus. On n'en fera jamais -rien que par les coups, dit l'homme au gilet blanc. - ---Je n'y manquerai pas, Monsieur, reprit le bedeau. - -Pendant ce temps la canne et le tricorne ayant été ajustés chacun en -son lieu et place, à la satisfaction de leur commun maître, M. Bumble -et Noé Claypole se rendirent en toute hâte vers la demeure de -Sowerberry. - -La situation des affaires ne s'était pas améliorée. M. Sowerberry -n'était pas encore de retour, et Olivier continuait de donner des coups -de pied dans la porte du cellier avec une égale vigueur. Le rapport -fidèle que firent Charlotte et madame Sowerberry, au sujet de la -férocité de l'enfant, fut d'une nature si alarmante, que M. Bumble -jugea prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. En conséquence il -y donna lui-même un coup de pied, en manière d'exorde, et, appliquant -ses lèvres au trou de la serrure, il dit d'un ton grave et imposant: - ---Olivier! - ---Ouvrez-moi la porte, vous! répondit l'enfant. - ---Reconnais-tu bien cette voix, Olivier? demanda le bedeau. - ---Oui, reprit Olivier. - ---N'en avez-vous pas peur, Monsieur, ne tremblez-vous pas de tous vos -membres tandis que je vous parle? poursuivit le bedeau. - ---Non, répondit hardiment Olivier. - -Une réponse si différente de celle à laquelle il avait droit de -s'attendre, et qu'il était habitué à recevoir, n'ébranla pas peu M. -Bumble. Il fit trois pas en arrière, se redressa de toute sa hauteur, et -porta ses regards alternativement sur les trois spectateurs, sans pouvoir -proférer une parole. - ---Oh! vous voyez, monsieur Bumble, dit madame Sowerberry, il faut qu'il -soit fou! Un enfant qui ne posséderait que la moitié de sa raison -n'oserait pas vous parler ainsi. - ---Ce n'est pas de la folie, Madame, dit M. Bumble après quelques -instants d'une mûre réflexion, c'est la viande. - ---Qu'est-ce que vous dites que c'est? s'écria madame Sowerberry. - ---La viande, Madame, repartit le bedeau d'un ton emphatique, c'est tout -bonnement la viande. Vous l'avez surchargé de nourriture, vous avez -_érigé_ en lui une âme et un esprit artificiels qui ne conviennent -nullement à une personne de sa condition: comme les administrateurs, qui -sont des philosophes expérimentés vous le diront eux-mêmes, madame -Sowerberry. Quelle est la nécessité pour les pauvres d'avoir un esprit -et une âme? N'est-ce pas assez que nous les fassions vivre? Si vous ne -lui aviez donné que du gruau, Madame, ceci ne serait jamais arrivé. - ---Mon Dieu! mon Dieu! fit madame Sowerberry levant pieusement les yeux -vers le plafond de la cuisine, faut-il que cela vienne d'un excès de -libéralité! - -La libéralité de madame Sowerberry envers Olivier consistait en une -prodigalité confuse de rogatons que personne autre que lui n'aurait -voulu manger: aussi y avait-il beaucoup d'abnégation et de dévouement -à rester volontairement sous la lourde accusation de M. Bumble, dont (à -lui rendre justice) elle était innocente de pensée, de parole et -d'action. - ---Eh bien! dit le bedeau lorsque la dame, revenue de son extase, eut -ramené ses yeux vers la terre, la seule chose qu'il y ait à faire -maintenant, selon moi, est de le laisser là vingt-quatre heures, -jusqu'à ce que la faim se fasse un peu sentir chez lui; après quoi vous -le laisserez sortir, et vous le mettrez au gruau pendant tout le temps de -son apprentissage. Il provient de mauvaises gens, madame Sowrerberry; des -pas grand-choses, rien qu'ça. Le médecin et la garde m'ont dit que sa -mère est venue ici au milieu de difficultés et de peines qui auraient -tué une femme vertueuse longtemps auparavant. - -A ce point du discours du bedeau, Olivier, en ayant assez entendu pour -savoir qu'on faisait de nouveau allusion à sa mère, se remit à frapper -d'une telle force qu'on ne pouvait plus s'entendre. M. Sowerberry rentra -sur ces entrefaites, et le crime d'Olivier lui ayant été raconté avec -toute l'exagération que ces dames jugèrent la plus capable d'exciter -son courroux, il ouvrit en un clin d'œil la porte du cellier et en fit -sortir son apprenti rebelle en le prenant au collet. - -Les habits d'Olivier avaient été déchirés dans la lutte, son visage -était meurtri et égratigné, et ses cheveux étaient épars sur son -front. Le rouge de la colère n'avait pas encore disparu de ses joues; -et, lorsqu'il fut tiré de sa prison, loin de paraître intimidé, il -lança à Noé un regard menaçant. - ---Vous êtes un gentil garçon! dit Sowerberry secouant Olivier par le -collet, et lui appliquant un soufflet sur l'oreille. - ---Il a dit du mal de ma mère, reprit l'enfant. - ---Eh bien! quand même encore! dit madame Sowerberry, petit scélérat! - ---Il n'a pas encore dit tout c'qu'elle mérite. - ---Elle ne le mérite pas, dit Olivier. - ---Elle le mérite, dit madame Sowerberry. - ---C'est un mensonge! repartit Olivier. [3] - -Madame Sowerberry versa un torrent de larmes. Ce torrent de larmes ne -laissait à M. Sowerberry aucune alternative. Le lecteur avisé -comprendra facilement que, si ce dernier eût hésité un seul instant à -punir très sévèrement Olivier, il eût été, eu égard à tous ces -usages reçus en fait de disputes matrimoniales, une brute, un mari -dénaturé, une basse imitation de l'homme, et tant d'autres charmantes -épithètes, trop nombreuses pour être insérées dans ce chapitre. À -lui rendre justice, il était, autant que s'étendait son pouvoir qui -n'allait pas bien loin, assez bien disposé en faveur de l'enfant -peut-être bien parce qu'il y allait de son intérêt; peut-être encore -parce que sa femme ne pouvait le souffrir. Pourtant, comme je viens de le -dire, ce torrent de larmes ne lui laissait point d'alternative, il -l'étrilla de manière à satisfaire son épouse outragée, et à rendre -inutile l'usage de la canne paroissiale. Notre jeune héros fut enfermé -tout le reste du jour dans l'arrière-cuisine, en compagnie d'une pompe -et d'un morceau de pain sec. À la nuit, madame Sowerberry lui ouvrit, -non sans avoir fait auparavant quelques remarques peu flatteuses au sujet -de sa mère, et ce fut au milieu des railleries et des sarcasmes de Noé -et de Charlotte qu'il alla rejoindre son lit de douleur. - -Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul dans l'atelier du croquemort qu'il -donna un libre cours à l'émotion que le traitement de la journée avait -dû éveiller dans son cœur d'enfant. Il avait entendu leurs sarcasmes -avec mépris, il avait supporté les coups sans proférer une seule -plainte, car il avait senti naître en lui cette noble fierté capable -d'étouffer le moindre cri, quand même on l'aurait brûlé vif; mais -maintenant qu'il n'y avait personne qui pût le voir ou l'entendre, il se -laissa tomber à genoux sur le plancher, et, cachant son visage dans ses -mains, il répandit de telles larmes, que Dieu veuille que pour le bien -de notre esprit, peu d'enfants aussi jeunes aient jamais occasion d'en -répandre devant lui! - -Olivier resta longtemps immobile dans cette position, la chandelle était -près de finir dans sa bobèche lorsqu'il se releva; et ayant regardé -autour de lui avec précaution en écoutant attentivement, il tira les -verrous de la porte d'entrée et jeta un coup d'œil dans la rue. - -La nuit était sombre et froide, et les étoiles parurent aux yeux de -l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais vues -auparavant. Il ne faisait pas de vent; et les ombres noires des arbres, -par leur immobilité, avaient quelque chose de sépulcral comme la mort -même. Il referma doucement la porte, et ayant profité de la lumière -vacillante du bout de chandelle qui finissait pour envelopper dans un -mouchoir le peu de vêtements qu'il avait, il s'assit sur un banc en -attendant le jour. - -Aux premiers rayons de l'aurore qui commencèrent à poindre à travers -les fentes des volets de la boutique, Olivier se leva et ouvrit de -nouveau la porte. Un regard craintif autour de lui, un moment -d'hésitation . . . il l'a refermée sur lui et le voilà au milieu de la -rue . . . Il regarde à droite et à gauche, ne sachant trop de quel -côté fuir. Il se rappelle avoir vu les chariots, lorsqu'ils quittaient -le pays, gravir lentement la colline: il se dirige de ce côté; et -étant arrivé à un sentier qu'il savait rejoindre la route un peu plus -loin, il le prit et marcha bon train. - -Le long de ce même sentier, Olivier se ressouvint d'avoir trotté côte -à côte avec M. Bumble, lorsque ce dernier le ramenait de la succursale -au dépôt de mendicité. Ce chemin conduisait à la chaumière. Son -cœur battit bien fort en y pensant, et il lui prit envie de revenir sur -ses pas. Il avait cependant fait un bon bout de chemin et il perdrait -beaucoup de temps en agissant ainsi; et puis il était si matin, qu'il -n'y avait pas de danger qu'on l'aperçût. Il continua donc et arriva -devant la maison. Il n'y avait pas d'apparence que les commensaux fussent -levés à une heure si matinale. Il s'arrêta et regarda avec précaution -dans le jardin. Un enfant y était occupé à arracher les mauvaises -herbes d'un carré; et venant à lever la tête pour se reposer, Olivier -reconnut en lui un de ses camarades d'enfance. Il fut bien aise de le -voir avant de partir; car, quoique plus jeune que lui, cet enfant avait -été son ami et son compagnon de jeu; ils avaient été affamés, battus -et enfermés ensemble tant et tant de fois! - ---Chut, Richard! fit Olivier comme le petit garçon courut à la porte, -et passa ses petits bras au travers de la grille pour lui faire accueil. -Est-on levé ici? - ---Non, il n'y a que moi! repartit l'enfant. - ---N'faut pas dire que tu m'as vu, entends-tu, Richard, dit Olivier. Je me -sauve: on me battait et on me maltraitait, j'm'en vas chercher fortune -ailleurs, bien loin d'ici, je ne sais pas où. Comme tu es pâle! - ---J'ai entendu l'médecin leur dire que j'me mourais, reprit l'enfant -avec un sourire languissant. J'suis si content d'te voir, mon cher ami! -Mais, ne t'amuse pas; va-t'en bien vite! - ---Non, non, je veux te dire au revoir, poursuivit Olivier. Je te -reverrai, Richard, j'en suis sûr! Tu seras bien portant et plus heureux -alors. - ---Je l'espère bien, dit l'enfant, mais quand je serai mort, pas avant. -Je sais bien que le médecin a raison, Olivier, parce que je rêve si -souvent du ciel et des anges, et je vois des figures douces comme je n'en -ai jamais vu quand je suis éveillé. Embrasse-moi, continua-t-il en -grimpant sur la porte du jardin. Et passant ses petits bras autour du cou -d'Olivier: Au revoir, mon ami! que Dieu te bénisse! - -Quoique donnée par un enfant, cette bénédiction était la première -qu'Olivier eût jamais entendu invoquer sur sa tête; et au milieu des -souffrances et des vicissitudes de sa vie future, il ne l'oublia jamais -une seule fois. - - - - -VIII. --Olivier se rend à Londres, et rencontre en chemin un singulier -jeune homme. - - -Olivier, arrivé à la barrière où aboutissait le sentier, se trouva de -nouveau sur la grand-route. Il était alors huit heures; quoiqu'il eût -déjà fait cinq milles, il courut et se cacha tour à tour derrière les -haies jusqu'à midi, dans la crainte d'être rattrapé dans le cas où -l'on serait à sa poursuite. Alors il s'assit auprès d'une borne et se -mit à penser, pour la première fois, à l'endroit où il devait aller -pour tâcher de gagner sa vie. - -Ayant souvent entendu dire par les vieillards du dépôt de mendicité -qu'un garçon d'esprit ne pouvait manquer de réussir à Londres, et -qu'il y avait dans cette grande ville des ressources dont les habitants -de la province ne se faisaient aucune idée, c'était justement l'endroit -qui convenait à l'enfant sans asile, et qui pouvait mourir dans la rue -si personne ne venait à son secours. Il marcha donc avec courage, -couchant en plein champ, vivant tantôt d'aumônes, tantôt de débris -jetés à la borne, rebuté partout, chassé de partout. - -Le septième jour de son départ, il entra de très grand matin, -clopin-clopant, dans la petite ville de Barnet. Les contrevents des -maisons étaient fermés, les rues désertes; personne n'était encore -levé pour vaquer aux occupations de la journée. Le soleil se levait -tout radieux; mais sa lumière ne faisait que montrer à l'enfant, d'une -manière plus sensible, et sa tristesse et sa misère, en même temps -qu'il s'assit sur les marches froides d'un perron les pieds en sang et -couverts de poussière. - -Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores se levèrent et les gens -commencèrent à circuler dans les rues. Quelques personnes (un bien -petit nombre) s'arrêtèrent un moment pour le considérer, ou se -détournèrent seulement en passant rapidement; mais pas un ne le -secourut, on ne se donna même pas la peine de s'informer comment il se -trouvait en cet endroit. Le pauvre enfant n'avait pas le cœur de -mendier, et il était assis là sans savoir que devenir. - -Il y avait déjà quelque temps qu'il était sur les marches de ce -perron, s'étonnant du grand nombre de tavernes qu'il voyait (presque -toutes les maisons de Barnet étant des tavernes), et regardant avec -insouciance les voitures publiques qui passaient devant lui, surpris -cependant de la rapidité et de la légèreté avec laquelle elles -franchissaient en peu d'heures une distance qui lui avait demandé, à -lui, toute une semaine d'un courage et d'une résolution au-dessus de son -âge, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune -garçon qui quelques instants auparavant venait de passer, sans paraître -le remarquer, était revenu se placer de l'autre côté de la rue et le -considérait avec la plus grande attention. D'abord il n'y attacha aucune -importance; mais, voyant que ce garçon restait si longtemps dans la -même attitude, il leva la tête et le regarda de la même manière. -Alors celui-ci traversa la rue et venant droit à lui: - ---Eh bien! vieux, de quoi qu'il en r'tourne? dit-il en s'adressant à -Olivier. - -L'individu qui fit cette question à notre jeune voyageur était à peu -près de son âge; mais c'était bien le garçon le plus original -qu'Olivier eût jamais vu. - ---Eh bien! vieux, de quoi qu'il en r'tourne? - ---Je meurs de faim et je suis très fatigué, répondit Olivier les -larmes aux yeux; j'ai fait une longue trotte: j'ai marché pendant sept -jours. - ---Pendant sept jours! dit le jeune homme. Ah! je devine. Par ordre du -bec. Hein? --Mais, ajouta-t-il remarquant la surprise d'Olivier, je pense -que tu ne sais peut-être pas ce que c'est qu'un bec, mon jeune camarade? - -Olivier répondit ingénument qu'il avait toujours entendu dire qu'un bec -était la bouche d'un oiseau. - ---En v'là un _jobard_! s'écria le _jeune homme_: le _bec_, c'est le -magistrat. _Marcher par ordre du bec_, c'n'est pas aller tout droit, mais -toujours grimper, sans jamais redescendre. N'as-tu jamais été sur le -_moulin_? - ---Quel moulin? demanda Olivier. - ---Quel moulin! quel moulin! le moulin qui va cent fois plus vite quand -les eaux sont basses, c'est-à-dire quand la bourse est à sec, que quand -elles sont hautes, parce que, dans ce dernier cas, il y a toujours bien -moins d'ouvriers. Ça s'comprend facilement du reste. Viens avec moi, tu -n'as rien à mettre sous la dent, et faut que tu tortilles. N'y a pas -grand-chose à la poche, seulement un rond et un jacques, voilà tout, -mais aussi loin qu'ça ira, ça ira. Allons, en avant les cliquettes! - -Ayant aidé Olivier à se soulever, le jeune monsieur entraîna ce -dernier vers une boutique de regrattier, où il acheta un peu de jambon -et un petit pain de deux livres, dans lequel il fit un trou où il -introduisit le jambon pour le garantir de la poussière; puis, mettant le -tout sous son bras, il se dirigea vers un cabaret de chétive apparence, -et entra dans une salle sur le derrière. Là, un pot de bière ayant -été apporté par ordre du mystérieux jeune homme, Olivier donna dessus -à un signe de son nouvel ami, et fit un long et splendide repas, pendant -lequel l'étrange garçon l'observait de temps en temps avec la plus -grande attention. - ---Tu vas à Londres? dit le jeune monsieur quand Olivier eut fini. - ---Oui. - ---As-tu un logement? - ---Non. - ---De l'argent? - ---Non. - -L'étrange garçon siffla et mit les mains dans ses poches, aussi avant -toutefois que les manches de son habit le lui permirent. - ---Demeurez-vous à Londres? demanda Olivier. - ---Oui, quand je suis chez moi! répondit l'autre. Je pense que tu ne sais -pas où coucher cette nuit, hein? - ---Non, reprit Olivier. Je n'ai pas dormi à couvert depuis que j'ai -quitté mon pays. - ---Ne te fais pas de bile pour ça. T'as tort de te tourmenter ainsi les -paupières, répliqua le jeune monsieur. J'dois être moi-même à -Londres ce soir, et j'connais là un vieillard respectable qui te donnera -un logement pour rien, et y n'aura pas la peine de t'rendre la monnaie de -ta pièce; c'est-à-dire si tu es présenté par quelqu'un de ses amis, -bien entendu. Et avec ça qu'y n'me connaît pas du tout! Non, s'cusez! -pus qu'ça d'connaissance! - -Disant cela, le jeune monsieur sourit, pour donner à entendre que la -dernière partie de son soliloque était purement ironique, et il vida -son verre incontinent. - -Cette offre inattendue d'un logement était trop séduisante pour être -refusée, surtout lorsqu'elle fut immédiatement suivie de l'assurance -qu'une fois connu du vieux monsieur, ce dernier ne serait pas longtemps -sans procurer à Olivier quelque place bien avantageuse. Ceci conduisit -à un entretien plus confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son -ami, qui s'appelait Jack Dawkins, était l'ami intime et le protégé du -vieux monsieur en question. - -L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des -avantages que son patron obtenait pour ceux qu'il prenait sous sa -protection; mais comme il avait une manière de s'exprimer si prompte et -si obscure tout à la fois, et qu'en outre il avoua que, parmi ses -coteries, il était mieux connu sous le sobriquet de _fin Matois_, -Olivier conclut de là que son compagnon étant peut-être insouciant et -léger, la morale du vieux monsieur avait été perdue en lui. Dans cette -pensée, il résolut, à part lui, de la mettre à profit aussitôt que -possible, et que, s'il trouvait le Matois incorrigible, comme il avait -tout lieu de le croire, il renoncerait à l'honneur de le fréquenter. - -Comme Jack Dawkins déclara ne vouloir entrer dans Londres qu'à la nuit, -il était près de onze heures quand ils arrivèrent à la barrière -d'Islington. Ils passèrent devant la taverne de l'Ange, au coin de la -rue Saint-Jean, enfilèrent la petite rue qui conduit au théâtre -Sadlerswells, longèrent la rue d'Exmouth et Coppice-Row, descendirent la -petite cour près du dépôt de mendicité; et ayant traversé le terrain -classique nommé autrefois Hocley-in-the-Hole, ils gagnèrent -Little-Saffron-Hill et Great-Saffron-Hill, que le fin Matois arpenta au -pas de course, recommandant à Olivier de le suivre de près. - -Olivier réfléchissait justement s'il ne ferait pas mieux de se sauver, -lorsqu'ils atteignirent le bout de la rue. Son compagnon, le prenant -alors par le bras, poussa la porte d'une maison près de Field-Lane, et, -l'entraînant dans le passage, ferma la porte derrière eux. - ---Qui va là? cria une voix qui venait d'en dessous en réponse à un -coup de sifflet du Matois. - ---Plummy et Slam! telle fut la réponse. - -C'était apparemment le mot du guet ou le signal qu'il n'y avait rien à -craindre; car la faible lumière d'une chandelle se refléta sur la -muraille, à l'extrémité opposée du passage, et une tête se montra à -leur de terre, à l'endroit où était jadis la vieille rampe de -l'escalier de la cuisine. - ---Vous êtes deux? dit l'homme avançant un peu plus la chandelle et -mettant sa main sur ses yeux pour mieux voir; qui est l'autre? - ---Un pophyte, répondit Jack Dawkins poussant Olivier en avant. - ---D'où vient-il? - ---Du pays de la Jobardière. Fagin est-il en haut? - ---Oui, il assortit les blavins. Allons, montez. - -La lumière s'éloigna et la tête disparut. - -Olivier, cherchant son chemin à tâtons d'une main, et de l'autre tenant -les basques de l'habit de son compagnon, arriva non sans peine au haut de -l'escalier sombre et à moitié brisé que le fin Matois escalada avec -une assurance et une agilité qui prouvaient assez que le chemin lui -était connu. Celui-ci ouvrit la porte d'une chambre donnant sur le -derrière de la maison, et y fit entrer sa nouvelle connaissance. - ---C'est mon ami Olivier Twist, que je vous présente, Fagin, dit le -Matois. - -Le juif sourit, et, faisant un profond salut à Olivier, il le prit par -la main en lui disant qu'il espérait avoir l'honneur de faire sa -connaissance. [4] - ---Nous sommes charmés de te voir, assurément! dit le juif. _Le Matois_! -retire les saucisses de la poêle et approche du feu ce paquet pour -qu'Olivier s'asseye. --Ah! tu regardes les mouchoirs de poche, hein, mon -ami? N'y en a pas mal, n'est-ce pas? Nous venons justement de les compter -pour les envoyer au blanchissage; voilà tout, Olivier. Ha! ha! ha! - -Ces dernières paroles du juif excitèrent les applaudissements de ses -jeunes élèves, et ce fut au milieu des éclats de rire de la compagnie -qu'on se mit à table. - -Olivier prit sa part du souper; et le juif lui ayant versé un verre de -genièvre et d'eau chaude, en lui recommandant de le boire tout de suite, -afin de passer son gobelet à un autre, il ne l'eut pas plus tôt avalé -qu'il se sentit porter doucement sur l'un des sacs, où il s'endormit -d'un profond sommeil. - - - - -IX. --Quelques détails concernant le facétieux vieillard et ses -élèves intelligents. - - -Il était tard quand Olivier s'éveilla le lendemain matin. Il n'y avait -dans la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café en -sifflant tout bas, tandis qu'il le remuait avec une cuiller de fer. De -temps à autre, il s'arrêtait pour écouter, au moindre bruit qui se -faisait au-dessous, et, quand il avait satisfait sa curiosité, il se -remettait à tourner le café et à siffler de plus belle. - -Lorsque le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et, ne -sachant trop comment passer le temps, il se tourna machinalement vers -Olivier et l'appela par son nom; il y eut toute apparence que l'enfant -dormait, car il ne répondit pas. S'en étant assuré, il se dirigea -doucement vers la porte, qu'il ferma aux verrous, puis, selon qu'il parut -à Olivier, il tira, d'une trappe pratiquée dans le plancher, une petite -boîte et la plaça sur la table. Ses yeux brillèrent en même temps -qu'il leva le couvercle et qu'il y plongea son regard. Alors, approchant -une vieille chaise, il s'assit et tira de la boite une montre d'or -magnifique étincelante de diamants. - ---Ah! ah! dit-il haussant les épaules et faisant une grimace horrible, -de fameux lapins ceux-là! de vrais lurons! Fermes jusqu'à la fin! Pas -si bêtes que de dire au vieux prêtre où ça s'trouverait! Jamais ils -n'ont vendu le vieux Fagin! Et d'ailleurs, à quoi ça leur aurait-il -servi de manger le morceau? Ça n'aurait pas desserré le nœud coulant, -ni laissé l'échelle une minute de plus. Non! non! Ah! c'étaient de -bons vivants! de fameux lapins! - -Tout en faisant ces réflexions, ainsi que d'autres de même nature, le -juif remit encore fois la montre en son lieu de sûreté; cinq ou six -autres, pour le moins, furent tirées tour à tour de la même boîte et -passées en revue avec la même satisfaction, ainsi que des bagues, des -broches, des bracelets et d'autres articles de bijouterie d'une matière -si magnifique et d'un travail si précieux, qu'Olivier n'en savait même -pas le nom. - -Ayant replacé ces joyaux, le juif en prit un autre si petit, qu'il -tenait dans le creux de sa main. Une inscription très fine paraissait y -être gravée, car il le posa sur la table, et, le garantissant du faux -jour en mettant sa main devant, il l'examina longtemps avec la plus -grande attention. Enfin, renonçant à l'espoir d'en déchiffrer la -légende, il le remit dans la boîte, et se penchant sur le dos de sa -chaise: - ---Quelle belle chose que la peine capitale! murmura-t-il entre ses dents. -Les morts ne reviennent jamais pour jaser. Ah! c'est une bien grande -sécurité pour le commerce! cinq d'entre eux accrochés à la file l'un -de l'autre; et pas un n'a été assez capon pour manger l'morceau! - -Disant cela, le juif, qui jusqu'alors avait tenu ses yeux noirs et -perçants sur le bijou dans un état de fixité extatique, les reposa sur -Olivier, et, voyant que l'enfant le regardait avec une muette curiosité, -il comprit qu'il en avait été observé. Alors, fermant brusquement la -boîte, il s'empara d'un couteau qui était sur la table, et se leva d'un -air furieux. Il n'était pas rassuré cependant, car, malgré sa frayeur, -Olivier put s'apercevoir que le couteau tremblait dans la main du -vieillard. - ---Qu'est-ce que cela? dit le juif, m'espionnais-tu? Quoi donc! étais-tu -éveillé? Qu'as-tu vu? parle, enfant! réponds vite! Il y va de ta vie! - ---Je n'ai pas pu dormir plus longtemps, Monsieur, répondit Olivier, je -suis bien fâché de vous avoir interrompu, en vérité. - ---Tu n'étais pas éveillé il y a une heure? demanda le juif d'un air -égaré. - ---Non, Monsieur, bien sûr! reprit Olivier. - ---En es-tu bien sûr? s'écria le juif donnant à son regard une -expression encore plus farouche et prenant une attitude menaçante. - ---Oui, oui, Monsieur, ma parole d'honneur, répliqua l'enfant avec -empressement; je vous assure que je n'étais pas éveillé; bien vrai, -bien vrai! - ---Tais-toi, tais-toi, mon ami! dit le juif reprenant tout à coup ses -manières ordinaires et faisant semblant de jouer avec le couteau avant -de le remettre sur la table, pour donner à entendre qu'il ne l'avait -pris que par badinage. Sans doute, je savais bien cela, mon ami; aussi -c'était seulement pour te faire peur, histoire de rire. --Sais-tu que tu -es brave, mon garçon! Ah! ah! tu es un brave, Olivier! (Disant cela, il -frottait ses mains en ricanant, tout en regardant la boite avec -inquiétude cependant.) Alors, posant sa main sur le couvercle, il -ajouta, après un moment de silence:-- As-tu vu quelques-unes de ces -jolies choses, mon ami? - ---Oui, Monsieur, répondit Olivier. - ---Ah! fit le juif changeant de couleur, ce . . . sont . . . c'est . . . -mon petit avoir, Olivier; c'est ma propriété, c'est tout ce que j'ai -pour me retirer sur mes vieux jours. Le monde dit que je suis avare, oui, -mon ami, seulement avare, rien que cela. - -Olivier pensa que le _vieux monsieur_ devait être avare en effet pour -vivre dans un endroit si sale avec tant de montres; mais, s'imaginant que -sans doute sa tendresse pour le _fin Matois_ et les autres garçons lui -coûtait beaucoup d'argent, il n'en eut que plus d'estime pour lui, et -lui demanda respectueusement s'il pouvait se lever. - ---Certainement, mon ami! certainement! répondit le vieux _juif_, -attends! il y a une cruchée d'eau là, dans le coin, derrière la porte; -apporte-la ici, je m'en vais te donner une cuvette pour te laver. - -Olivier se leva, traversa la chambre et se baissa pour prendre la cruche; -quand il se retourna la boîte avait disparu. - -Il avait à peine fini de se laver et de remettre chaque chose à sa -place, après avoir conformément aux ordres du juif vidé la cuvette par -la fenêtre, lorsque le _fin Matois_ rentra accompagné d'un de ses amis, -jeune gaillard qu'Olivier avait vu la veille la pipe à la bouche, et qui -lui fut présenté avec toutes les formalités voulues comme étant le -sieur Charlot Bates. Chacun se mit à table et mangea avec le café des -petits pains tout chauds et du jambon, que le _Matois_ avait apportés -dans le fond de son chapeau. - ---Eh bien! dit le juif jetant sur Olivier un regard malin, en même temps -qu'il s'adressait au Matois, j'espère que vous avez été à l'_ouvrage_ -ce matin, les amis! - ---Un peu, mon neveu! répondit le Matois. - ---Hardis comme des pages! reprit Charlot. - ---Allons! allons! vous êtes de bons enfants! de bien bons enfants! dit -le juif. Qu'est-ce que tu as rapporté, toi, Jack? - ---Deux _agenda_, répondit celui-ci. - ---Garnis, hein? demanda le juif avec empressement. - ---Pas mal, répliqua le _Matois_, tirant de sa poche deux _agenda_ dont -un rouge et l'autre vert. - ---Pas aussi lourds qu'ils le devraient, dit le juif après avoir examiné -le dedans avec une scrupuleuse attention. Du reste, c'est très propre et -fait dans le soigné. - ---C'est d'un _habile ouvrier_, n'est-ce pas, Olivier? - ---Très _habile_ certainement, Monsieur, répondit Olivier. - -Là-dessus, le sieur Charlot partit d'un grand éclat de rire, au grand -étonnement de l'enfant, qui ne voyait rien de risible en cela. - ---Et toi, mon vieux! dit Fagin à Charlot, qu'est-ce que tu nous -rapportes? --Des _blavins_, reprit maître Bates proposant quatre -mouchoirs de poche. --C'est bien! repartit le juif après les avoir -passés en revue; ils ne sont pas mauvais. Oui, mais tu ne les as pas -bien marqués, Charlot, faudra en ôter la marque avec une aiguille, et -nous montrerons à Olivier comment il faut s'y prendre. - ---Ça va-t-il, Olivier? hein! ha! ha! ha! - ---Volontiers, Monsieur, répondit Olivier. - ---Tu voudrais bien savoir _faire le mouchoir_ aussi habilement que -Charlot Bates, n'est-il pas vrai, mon ami? demanda le juif. - ---Oh! oui, Monsieur, j'aimerais beaucoup cela. Si vous vouliez me -l'enseigner, reprit l'enfant. - -Maître Bates vit dans cette réponse quelque chose de si plaisant, qu'il -partit d'un nouvel éclat de rire qui, lui ayant fait avaler son café de -travers, il s'en fallut de bien peu qu'il ne suffoquât. - ---Il est vraiment si _neuf_! dit Charlot lorsqu'il fut remis, comme pour -excuser sa conduite incivile. - -Le _Matois_, passant sa main sur la tête d'Olivier en lui rabattant ses -cheveux sur le visage, dit qu'il en saurait bientôt assez; sur quoi le -vieux juif, voyant que le rouge montait au visage de l'enfant, changea de -conversation en demandant s'il y avait eu beaucoup de monde à -l'exécution qui avait dû avoir lieu le matin même. Cela surprit -d'autant plus Olivier, que par les réponses des deux jeunes _garçons_, -il était évident qu'ils y avaient assisté, et il ne comprenait pas -qu'ils eussent eu assez de temps pour être si laborieux. - -Quand on eut desservi, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens -jouèrent à un jeu aussi curieux qu'il était peu commun. Le premier mit -une tabatière dans un des goussets de son pantalon, et un portefeuille -dans l'autre; dans la poche de son gilet une montre à laquelle était -attachée une chaîne de sûreté, qu'il passa autour de son cou; et -fichant sur sa chemise une épingle montée en faux, il se boutonna -jusqu'en haut; puis plaçant son étui à lunettes et son mouchoir dans -les poches de sa redingote, il se promena de long en large dans la -chambre, une canne à la main: de même qu'on voit nos vieux messieurs -dans les rues à chaque instant du jour. Tantôt il s'arrêtait devant la -cheminée, et tantôt à la porte, feignant d'examiner les marchandises -aux fenêtres des boutiques. Parfois, il regardait autour de lui et -tâtait ses poches alternativement pour s'assurer si on ne l'avait point -volé; et il faisait cela si naturellement, qu'Olivier en riait jusqu'aux -larmes. Pendant tout ce temps, les deux jeunes _messieurs_ le suivaient -de près, évitant si adroitement ses regards chaque fois qu'il se -retournait, qu'il était impossible à l'œil de suivre leurs mouvements. -À la fin le _Matois_ lui marcha sur le pied, tandis que Charlot le -heurta (sans le faire exprès, bien entendu), et, en ce moment même, ils -lui soulevèrent en moins de rien et avec la plus étonnante dextérité -tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir -de poche, ainsi que l'étui à lunettes. Si le vieux _monsieur_ sentait -une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et le jeu -était à recommencer. - -Lorsqu'on eut joué à ce jeu un grand nombre de fois, deux jeunes -_demoiselles_ vinrent faire une visite aux deux jeunes _messieurs_. L'une -se nommait Betzy, et l'autre Nancy. Leur chevelure naturellement épaisse -n'était pas des mieux soignée; leurs souliers n'avaient point de -cordons, et leurs bas étaient négligemment tirés. Elles avaient de -grosses couleurs et paraissaient assez gaillardes. Comme elles avaient -des manières excessivement enjouées, Olivier pensa qu'elles étaient -fort aimables (comme elles l'étaient, à n'en point douter). - -Ces demoiselles restèrent assez longtemps, et des liqueurs ayant été -apportées par suite de la réflexion de l'une d'elles, qui se plaignit -d'avoir l'estomac _glacé_, la conversation devint vive et animée. À la -fin Charlot dit qu'il pensait qu'il était grandement temps de _battre la -semelle_, expression qu'Olivier crut être le français de sortir; car, -aussitôt après, le _Matois_ et Charlot et les deux jeunes _demoiselles_ -s'en allèrent ensemble, munis de quelque argent que leur donna le bon -vieux juif pour dépenser en chemin. - ---Eh bien! mon ami, n'est-ce pas une vie agréable que celle-ci, hein? -dit Fagin; les voilà partis pour toute la journée! - ---Ont-ils fini de travailler, Monsieur? demanda Olivier. - ---Oui, repartit le juif, à moins qu'ils ne trouvent de la besogne en -route; alors ils ne la négligeront pas, tu peux bien y compter. Prends -exemple sur eux, mon ami: prends exemple sur eux! continua-t-il en -frappant l'âtre de la cheminée avec la pelle à feu, comme pour donner -plus de force à ses paroles: fais tout ce qu'ils te diront, et -consulte-les en toutes choses, principalement le _Matois_. Il fera un -grand homme lui-même, et tu deviendras comme lui si tu le prends pour -modèle. Est-ce que mon mouchoir sort de ma poche, mon ami? demanda-t-il -en s'arrêtant tout court. - ---Oui, Monsieur, répondit Olivier. - ---Essaye donc un peu si tu pourrais le prendre sans que je m'en -aperçusse, de même que tu les as vus faire quand nous nous amusions ce -matin. - -Olivier souleva la poche d'une main, comme il l'avait vu faire au _fin -Matois_, et de l'autre tira légèrement le mouchoir. - ---Est-ce fait? demanda le juif. - ---Le voilà, Monsieur, dit Olivier en le lui montrant. - ---Tu es un garçon fort adroit, mon ami! dit le plaisant vieillard -passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je n'ai -jamais vu un garçon plus habile. Tiens, voilà un schelling pour toi. Si -tu continues de ce train-là, tu seras le plus grand homme de ton -siècle. Maintenant, viens ici que je te montre à ôter les marques des -mouchoirs. - -Olivier se demanda à lui-même ce qu'avait de commun l'action -d'escamoter, en plaisantant, le mouchoir du vieillard, avec la chance de -devenir un grand homme; mais pensant que le juif, étant beaucoup plus -âgé que lui, devait en savoir davantage, il s'approcha de la table et -fut bientôt livré profondément à sa nouvelle étude. - - - - -X. --Olivier connaît mieux le caractère de ses nouveaux compagnons et -acquiert de l'expérience à ses dépens. Importance des détails -contenus dans ce chapitre. - - -Pendant plusieurs jours Olivier resta dans la chambre du juif, -démarquant les mouchoirs, qui arrivaient en foule au logis, et -quelquefois aussi prenant part au susdit jeu auquel ce dernier et les -deux jeunes messieurs s'exerçaient régulièrement tous les matins. À -la fin, il commença à soupirer après le grand air, et chercha -plusieurs fois l'occasion de supplier le vieillard de le laisser sortir -pour _travailler_ avec ses deux camarades. - -Il désirait d'autant plus ardemment d'être mis en activité, qu'il -avait vu un échantillon de la morale austère du _vieux monsieur_. -Chaque fois que le _Matois_ ou Charlot Bates rentrait le soir les mains -vides, il leur faisait une longue mercuriale, s'étendant au long sur les -maux qu'engendrent la paresse et l'oisiveté, et, pour graver plus -fortement cette vérité dans leur mémoire, il les envoyait coucher sans -souper. Une fois entre autres il les précipita du haut en bas de -l'escalier. Mais cet excès de zèle chez ce _vertueux_ vieillard -n'était pas souvent porté à ce point. - -Enfin, un beau matin Olivier obtint la permission qu'il avait si -ardemment désirée. Il y avait déjà deux ou trois jours qu'il n'avait -plus de mouchoirs à démarquer, et les repas étaient un peu maigres. -Peut-être ce furent les motifs qui engagèrent Fagin à donner son -consentement. Que ce soit cela ou non, il dit à Olivier qu'il pouvait -sortir, et le plaça sous la sauvegarde de Charlot Bates et de son ami -_le Matois_. - -Les trois amis s'en allèrent: _le Matois_, les manches retroussées et -le chapeau sur l'oreille comme de coutume; maître Charlot, les mains -dans ses poches en se dandinant, et Olivier entre eux deux, s'étonnant -où ils pouvaient aller et dans quelle branche d'industrie on allait -d'abord le lancer. - -Ils marchaient si lentement et ils paraissaient si incertains quant au -chemin qu'ils devaient prendre, qu'Olivier pensa que ses compagnons -trompaient le vieux _monsieur_ en n'allant pas du tout à l'ouvrage. Le -_Matois_ avait un malin penchant aussi: c'était d'ôter les casquettes -des petits garçons et de les jeter ensuite dans les cours. Charlot, de -son côté, montrait des principes bien relâchés quant au respect qu'on -doit avoir pour le bien d'autrui, en escamotant aux échoppes des -fruitières des ognons et des pommes qu'il mettait dans ses poches, qui -étaient si grandes qu'elles semblaient envahir ses habits dans tous les -sens. Cela parut si inconvenant à Olivier, qu'il était sur le point de -leur déclarer son intention de les quitter pour s'en retourner à la -maison comme il pourrait, lorsque ses pensées furent dirigées tout à -coup vers un autre sujet par un changement mystérieux dans la conduite -du _Matois_. - -Ils venaient de sortir d'un étroit passage près de Clerkenwell, qu'on -appelle encore, par une étrange corruption de mots, le Boulingrin, -lorsque le _Matois_ s'arrêta tout à coup, et, posant son doigt sur ses -lèvres, fit rétrograder ses camarades avec la plus grande -circonspection. - ---Qu'est-ce que c'est? demanda Olivier. - ---Chut! fit le _Matois_, vois-tu ce vieux _pante_ devant l'étalage du -libraire? - ---Le vieux monsieur de l'autre côté de la rue? reprit l'enfant. Oui, je -le vois. - ---_Il y passera_, poursuivit le _Matois_. - ---_Il y a gras_, répliqua Charlot. - -Olivier les regarda alternativement l'un et l'autre avec la plus grande -surprise, mais il n'eut le temps de faire aucune question; car ses deux -compagnons traversèrent la rue sans faire semblant de rien, et se -glissèrent furtivement derrière le monsieur sur qui son attention -était fixée. Il fit quelques pas dans la même direction, et, ne -sachant s'il devait avancer ou reculer, il les regarda avec un silencieux -étonnement. - -Ce monsieur, qui avait la tête poudrée et des lunettes d'or, paraissait -être très respectable; il portait un habit vert-bouteille avec un -collet de velours noir et un pantalon blanc, et il avait sous le bras un -élégant bambou. Il venait de prendre un livre à l'étalage, et il -était là comme chez lui, lisant aussi tranquillement que s'il eût -été dans son fauteuil, et il est bien probable qu'il s'y croyait -réellement, car il était évident qu'absorbé comme il l'était dans sa -lecture, il ne voyait ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les deux -garçons, rien autre chose enfin que le livre qu'il parcourait en entier, -tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une page, recommençant -à la première ligne de la suivante, et ainsi de suite, avec le plus vif -intérêt et le plus grand empressement. - -Quelles furent la surprise et l'horreur d'Olivier quand, ouvrant des yeux -aussi grands que ses paupières le lui permettaient, il vit le _Matois_ -plonger sa main dans la poche du monsieur et en retirer un mouchoir qu'il -passa à Charlot, après quoi ils tournèrent le coin de la rue en se -sauvant à toutes jambes! - -En un instant tout le mystère des mouchoirs, des montres, des bijoux et -du juif lui-même fut dévoilé à ses yeux. Il resta là un moment -abasourdi; son sang bouillonnait dans ses veines avec une telle force, -qu'il se crut dans un brasier ardent; puis, confus et effrayé tout à la -fois, il s'en prit à ses jambes; et, sans savoir ce qu'il faisait ni où -il allait, il s'enfuit au plus vite. - -Tout ceci fut l'affaire d'un rien. Au même instant qu'Olivier se mit à -courir, il arriva que le monsieur, venant à fouiller dans sa poche et -n'y trouvant plus son mouchoir, se retourna brusquement, et, comme il -aperçut l'enfant se sauver aussi rapidement, il conclut de là que -c'était lui qui avait fait le larcin, et il le poursuivit le livre en -main, en criant de toutes ses forces: - ---Au voleur! au voleur! - -Il n'était pas le seul qui criât haro sur Olivier: le _fin Matois_ et -Charlot Bates, craignant d'attirer sur eux l'attention en courant, -s'étaient tout bonnement cachés sous la première porte-cochère qui -s'offrit à eux; mais ils n'eurent pas plus tôt entendu le cri et vu -courir l'enfant que, devinant ce que c'était, ils se mêlèrent aux -poursuivants (comme de bons citoyens qu'ils étaient) en criant comme les -autres: - ---Au voleur! au voleur! - -Olivier, élevé par des _philosophes_, ne connaissait pourtant pas par -théorie leur maxime sublime que _le soin de soi-même est la première -loi de la nature_. S'il l'eût connue, peut-être y eût-il été -préparé; mais, comme il ne l'était pas, il n'en fut que plus effrayé: -aussi il allait comme le vent, ayant le vieux monsieur et les deux -garçons à ses trousses. - ---Au voleur! au voleur! - -Il y a quelque chose de magnétique dans ce cri. Le marchand quitte son -comptoir et le charretier sa voiture; le boucher met là son panier, le -boulanger sa corbeille, le laitier ses brocs, le commissionnaire ses -paquets, l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa -raquette; chacun court pêle-mêle, criant, hurlant, se culbutant, -renversant les passants au détour des rues, agaçant les chiens, -effarouchant les poules et faisant retentir les rues, les places et les -carrefours de ce cri: - ---Au voleur! au voleur! - -Ce cri est répété par cent voix, et la foule grossit à chaque coin de -rue. Elle l'éloigne en pataugeant dans la boue et en faisant résonner -le bruit de ses pas sur les trottoirs. Les croisées s'ouvrent, le monde -sort des maisons, les gens se précipitent; toute une audience déserte -Polichinelle au moment le plus intéressant de la pièce, et, se joignant -à la presse, augmente le bruit en prêtant une nouvelle vigueur aux cris -répétés: _Au voleur_! _au voleur_! - ---Au voleur! au voleur! - -Il y a chez l'homme une passion fortement enracinée pour courir après -quelque chose. Un malheureux enfant hors d'haleine et épuisé de -fatigue, la terreur dans les yeux et l'agonie dans le cœur, ayant le -visage couvert de sueur, redouble d'efforts pour conserver l'avance sur -ceux qui le poursuivent et qui, à mesure qu'ils gagnent sur lui, saluent -ses forces défaillantes par des huées et des vociférations de joie: - ---Au voleur! au voleur! Arrêtez! arrêtez-le! Ne fût-ce que par pitié, -arrêtez-le! - ---Le voilà arrêté à la fin! C'est un fameux coup, ça! Il est étendu -sur le trottoir, et la foule empressée s'assemble autour de lui; chaque -nouveau venu coudoyant et se poussant pour l'entrevoir. Reculez-vous! ---Donnez-lui un peu d'air! --C'te bêtise! Il ne mérite pas . . . --Où -est le monsieur? --Le voilà qui vient. --Faites place au monsieur! ---Est-ce bien là le garçon, Monsieur? --Oui. - -Olivier était là, couvert de boue et de poussière, la bouche -ensanglantée et regardant d'un air égaré toutes ces figures qui -l'environnaient, lorsque le vieux monsieur fut introduit, pour ne pas -dire porté dans le cercle, par l'avant-garde des poursuivants, et qu'il -fit cette réponse. - ---Oui, dit-il avec un air de bonté, j'ai bien peur que ce ne soit lui. - ---Peur! murmura la foule. En v'là d'une bonne! - ---Pauvre petit diable! dit le monsieur, il s'est fait mal! - ---C'est moi qui l'ai arrangé comme ça, Monsieur, dit un grand flandrin -en s'avançant, et je me suis joliment coupé la main contre ses dents. -C'est moi qui l'ai arrêté, Monsieur. - -Disant cela, l'individu porta alors la main à son chapeau, souriant -bêtement et s'attendant sans doute à recevoir quelque chose pour sa -peine; mais le monsieur, l'examinant avec un air de mépris, jeta un -regard inquiet autour de lui comme s'il eût cherché à s'esquiver -lui-même: ce qu'il eût fait sans doute, et il eût donné lieu par-là -à une autre poursuite, si un agent de police (la dernière personne qui -arrive toujours en pareil cas) n'eût percé la foule en ce moment et -n'eût saisi Olivier au collet. - ---Ce n'est pas moi, Monsieur, bien sûr, bien sûr! C'est deux autres -garçons, dit Olivier joignant les mains d'un air suppliant et regardant -autour de lui; ils doivent être là, quelque part. - ---Oh! que non, ils ne sont pas là! reprit l'agent de police d'un air -moqueur. - -Il disait vrai sans le savoir. (Le _Matois_ et Charlot s'étaient -faufilés dans la première cour qu'ils avaient rencontrée sur leur -chemin.) - ---Allons, lève-toi! - -Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion. - ---Oh! je ne veux pas lui faire de mal, reprit l'autre arrachant la veste -de l'enfant, en le forçant à se relever, pour preuve de ce qu'il -avançait. Allons, viens! Je te connais; ça n'peut prendre avec moi, ces -couleurs-là! Veux-tu bien te tenir sur tes jambes, petit vaurien! - - - - -XI. --De la manière dont M. Fang le magistrat rend la justice. - - -Le vol avait été commis dans la juridiction, et, de fait, dans le -voisinage immédiat d'un bureau de police métropolitain très renommé. -Les curieux eurent seulement la satisfaction d'accompagner Olivier un -bout de chemin, c'est-à-dire jusqu'à un endroit nommé _Multon-Hill_, -où on le fit passer sous une voûte sombre et basse qui conduisait à -une cour malpropre sur le derrière de ce dispensaire de la prompte -justice. Ils y rencontrèrent un fort gaillard ayant d'énormes favoris -sur la figure et un gros trousseau de clefs à la main. - ---Qu'y a-t-il de neuf? demanda-t-il avec insouciance. - ---C'est un jeune _pègre_ (filou), reprit l'agent de police. - ---Est-ce vous qui avez été volé, Monsieur? demanda le geôlier. - ---Oui, dit le vieux monsieur, c'est moi, mais je ne suis pas sûr que ce -soit cet enfant qui ait pris le mouchoir; c'est pourquoi je . . . -j'aimerais mieux ne pas donner suite à l'affaire. - ---Il est trop tard! Il faut qu'il aille devant le magistrat, reprit le -geôlier. Il va être libre à l'instant. - -Et s'adressant à Olivier: - ---Voyons, toi, gibier de potence! à nous deux! - -C'était pour l'enfant une invitation d'entrer dans une cellule dont -l'homme ouvrit la porte et où il l'enferma, bien qu'après l'avoir -fouillé il n'eût rien trouvé sur lui. - -Le vieux monsieur parut presque aussi triste qu'Olivier, lorsque la clef -cria dans la serrure, et il jeta les yeux en soupirant sur le livre qui -était la cause innocente de tout ce tumulte. - ---Il y a quelque chose dans la figure de cet enfant, se dit-il à -lui-même en faisant quelques pas et en se frappant le menton avec le -livre, absorbé qu'il était dans ses réflexions, quelque chose qui me -touche et m'intéresse. Serait-il innocent? . . . Il ressemble . . . À -propos, s'écria-t-il s'arrêtant tout court et regardant fixement les -nuages, ou donc ai-je vu une figure semblable à la sienne? - -Après avoir réfléchi quelques instants, le vieux monsieur s'avança -d'un air pensif vers une petite salle qui donnait sur la cour; et là, -retiré à l'écart, il passa en revue dans son esprit un grand nombre de -visages qu'il avait perdus de vue depuis bien des années, et sur -lesquels un voile sombre s'était étendu. - -Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui, lui donnant un petit -coup sur l'épaule, lui fit signe de le suivre. Il ferma aussitôt son -livre et fut bientôt en la présence imposante du célèbre M. Fang. La -salle d'audience, qui donnait sur la rue, était lambrissée. M. Fang -était assis en-deçà d'une petite balustrade à l'extrémité; et d'un -côté de la porte, sur une sellette placée à cet effet, se tenait le -pauvre petit Olivier, effrayé de la gravité de cette scène. - -Le vieux monsieur s'inclina respectueusement, et, s'avançant vers le -bureau du magistrat, il dit en ajoutant l'action à la parole: - ---Voici mon adresse, Monsieur. Et, faisant trois pas en arrière, il -s'inclina de nouveau et attendit qu'on le questionnât. - -Il arriva que M. Fang était occupé à lire dans le _Morning Chronicle_ -un article concernant un jugement qu'il avait rendu, lequel article le -recommandait pour la mille et unième fois à l'attention particulière -du ministre de l'intérieur. Il était de mauvaise humeur et il leva la -tête d'un air rechigné. - ---Qui êtes-vous? demanda-t-il. - -Le vieux monsieur montra du doigt sa carte avec quelque surprise. - ---Officier de police! dit M. Fang secouant avec mépris la carte et le -journal, quel est cet individu? - ---Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec aisance, mon nom est -Brownlow. Qu'il me soit permis, à mon tour, de demander le nom du -magistrat qui, sous la protection de la loi, insulte gratuitement un -homme respectable sans y être provoqué. Disant cela, M. Brownlow jeta -un regard autour de lui comme pour chercher quelqu'un qui voulût bien -répondre à sa question. - ---Officier de police, dit M. Fang en jetant le journal de côté, de quoi -cet individu est-il accusé? - -Il n'est point accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit -l'officier de police, il comparaît contre ce garçon. - -Le magistrat savait bien cela; mais c'était un moyen tout comme un autre -de vexer, les gens impunément. - ---Ah! il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? répliqua M. Fang -examinant M. Brownlow de la tête aux pieds avec un air de dédain. -Recevez son serment. - ---Avant de prêter serment, dit M. Brownlow, je me permettrai de dire un -seul mot: c'est que, sans une preuve aussi convaincante, je n'aurais -jamais voulu croire que . . . - ---Taisez-vous, Monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire. - ---Je ne me tairai pas, Monsieur! répliqua M. Brownlow. - ---Taisez-vous à l'instant, si vous ne voulez que je vous fasse mettre à -la porte! dit M. Fang. Vous êtes un impertinent, un drôle, d'oser ainsi -braver un magistrat dans l'exercice de ses fonctions. - ---Quoi! s'écria le vieux monsieur en rougissant. - ---Faites prêter serment à cet homme, dit M. Fang au greffier: je n'en -entendrai pas davantage. Faites-lui prêter serment. - -L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais, réfléchissant -qu'en y donnant cours, il pourrait faire du tort à l'enfant, il se -retint et prêta serment sur-le-champ. - ---Maintenant, dit M. Fang, de quoi ce garçon est-il accusé? -Qu'avez-vous à déposer contre lui? - ---J'étais à l'étalage d'un libraire, commença M. Brownlow. - ---Taisez-vous, Monsieur, reprit M. Fang. Agent de police! Où est l'agent -de police? Approchez. Faites-lui prêter serment, greffier. Maintenant -parlez. Qu'avez-vous à dire? - -L'agent de police raconta avec une bienséante soumission comment il -avait arrêté l'enfant; comme quoi, l'ayant fouillé, il n'avait rien -trouvé sur lui, ajoutant que c'était tout ce qu'il avait à dire. - ---Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang. - ---Non, Monsieur le magistrat, répondit l'agent de police. - -M. Fang garda le silence pendant quelques instants; puis, se tournant -vers la partie civile, il dit d'un air courroucé: - -Voulez-vous expliquer le sujet de votre plainte contre ce garçon, ou ne -le voulez-vous pas? Si vous refusez de donner des preuves, je m'en vais -vous punir pour manquer de respect envers un _magistrat_. Je le ferai par -. . . - -Par qui ou par quoi, c'est ce que personne ne sait: car au même instant -le greffier et le geôlier toussèrent bien fort et très à propos sans -doute; et le premier ayant laissé tomber _par mégarde_ un gros livre -sur le parquet, le reste ne put être entendu. - -Au milieu des nombreuses interruptions et des insultes réitérées de M. -Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; observant que, dans la -surprise du moment, il avait couru après l'enfant, parce qu'il l'avait -vu se sauver. Et, ajouta-t-il, oserai-je espérer que, dans le cas où M. -le magistrat considérerait ce petit garçon, sinon comme voleur, du -moins comme étant lié avec des voleurs, il voudra bien en agir avec lui -aussi doucement que la justice le lui permet? D'ailleurs il est blessé, -et je crains bien, poursuivit-il d'un air de compassion en se tournant -vers la barre, je crains réellement qu'il ne soit pas bien du tout. - ---Oh! sans doute, cela se comprend, observa Fang d'un air moqueur. -Allons, toi, petit vagabond! Tes malices sont cousues de fil blanc. Ça -ne prendra pas avec moi. Comment t'appelles-tu? - -Olivier essaya de répondre, mais sa langue resta attachée à son -palais. Il était d'une pâleur effrayante et tout semblait tourner -autour de lui. - ---Comment t'appelles-tu, petit fripon? cria Fang d'une voix de tonnerre. -Officier! quel est son nom? - -Ceci s'adressait à un gros joufflu, au gilet rayé, qui se tenait près -de la barre. Il se pencha vers l'enfant et répéta la question; mais, -voyant qu'il était réellement incapable de comprendre, et sachant que -son silence ne ferait qu'accroître la colère du magistrat, et, par -conséquent, ajouter à la sévérité de la sentence, il répondit au -hasard: - ---Il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat. - ---Oh! il ne veut pas parler, n'est-ce pas? dit Fang. Fort bien! Où -demeure-t-il? - ---Où il peut, monsieur le magistrat, répondit ce brave homme feignant -de recevoir la réponse d'Olivier. - ---A-t-il des parents? demanda M. Fang. - ---Il dit qu'ils sont morts depuis son enfance, répliqua l'autre de la -même manière. - -A cet endroit de la question, Olivier leva la tête, et, jetant autour de -lui un regard suppliant, demanda, d'une voix mourante, qu'on voulût bien -lui donner un verre d'eau. - ---Grimaces que tout cela, dit Fang, ne pense pas me prendre pour dupe. - ---Je crois qu'il n'est vraiment pas bien, monsieur le magistrat, dit -l'officier de police. - ---J'en sais plus long que vous là-dessus, dit Fang. - ---Prenez garde, officier de police, dit le vieux monsieur levant les -mains instinctivement, prenez garde, il va tomber. - ---Retirez-vous de là, officier de police, s'écria Fang d'un air brutal, -et qu'il tombe si cela lui plaît. - -Olivier profita de l'obligeante permission, et tomba évanoui sur le -plancher. Les hommes de service, dans la salle, se regardèrent les uns -les autres, mais pas un seul n'osa bouger. - ---Je savais bien qu'il le faisait exprès, dit Fang (comme si cet -accident eût été pour lui la preuve incontestable de ce qu'il -avançait), il en sera bientôt las. - ---Qu'allez-vous prononcer, Monsieur? demanda à voix basse le greffier. - ---Le condamner sommairement, dit Fang, à trois mois de prison, et au -_tread-mill_, [5] bien entendu. Evacuez la salle! - -La porte était déjà ouverte à cet effet, et deux hommes se -préparaient à porter dans la prison le pauvre Olivier, qui n'avait pas -encore repris ses sens, lorsqu'un homme d'un certain âge et d'un -extérieur décent, quoique pauvre, à en juger par ses habits noirs un -tant soit peu râpés, se précipita dans la salle; et s'approchant de la -barre: - ---Arrêtez! dit-il tout hors d'haleine, et sans se donner le temps de -respirer, ne l'emmenez pas! suspendez le jugement! - -Malgré la mauvaise humeur et les grossièretés du juge Fang, il lui -fallut écouter le témoin. C'était le libraire; il avait tout vu, il -raconta le fait, et Olivier fut remis en liberté. M. Brownlow était -indigné de la conduite de Fang. Il voulut protester, mais on le jeta -hors de la salle. Une pâleur mortelle couvrait les joues d'Olivier; à -peine il pouvait se tenir. Le compatissant vieillard fit approcher un -fiacre, et, ayant déposé l'enfant sur l'un des coussins, ils partirent. - - - - -XII. --Olivier est mieux traité qu'il ne l'a jamais été auparavant. ---Particularité concernant un portrait. - - -Le fiacre roula le long de Mont-Plaisir, gagna la rue d'Exmouth, -parcourant à peu près le même chemin qu'Olivier avait dû prendre la -première fois qu'il entra à Londres en compagnie du _Matois_; et, -prenant une route différente quand il eut atteint la taverne de l'Ange, -à Islington, il s'arrêta enfin devant une petite maison de belle -apparence, dans une rue bourgeoise et retirée de Pentonville. Là, sans -perdre de temps, on prépara un lit dans lequel M. Brownlow fit placer le -pauvre enfant, qui fut gardé avec une sollicitude et une tendresse sans -égale. - -Pendant plusieurs jours, Olivier demeura sans connaissance entre la vie -et la mort. Il sortit enfin de cet état; il jeta un regard inquiet -autour de lui: - ---Quelle est cette chambre? Où m'a-t-on amené? dit Olivier. - -Il prononça ces mots d'une voix faible, étant épuisé lui-même; mais -ils furent entendus dès l'abord, car le rideau de son lit fut tiré -aussitôt, et une bonne dame âgée, décemment vêtue, se leva en même -temps d'un fauteuil qu'elle occupait près du lit, et dans lequel elle -tricotait. - ---Chut! mon ami, dit la vieille dame avec douceur. Il faut être bien -tranquille, ou vous retomberiez malade; et vous avez été bien mal,-- -aussi mal qu'on peut être. Là! recouchez-vous comme un bon petit -garçon. Disant cela, la bonne dame replaça doucement la tête d'Olivier -sur l'oreiller; et, écartant les mèches de cheveux qui tombaient sur -son front, elle le regarda d'un air si bon et si affectueux, qu'il ne put -s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur la sienne et de -l'attirer autour de son cou. - ---Dieu! dit la vieille dame les larmes aux yeux, quel bon petit cœur! -comme il est reconnaissant! Que dirait sa mère si, après l'avoir gardé -nuit et jour, comme je l'ai fait, elle pouvait le voir à présent? - ---Peut-être bien qu'elle me voit, chuchota Olivier en joignant les -mains, peut-être bien qu'elle était assise auprès de moi, Madame; il -me semble qu'elle était auprès de moi. - ---C'est l'effet de la fièvre, mon ami, dit la bonne dame. - ---C'est bien possible, reprit Olivier d'un air pensif, parce qu'il y a -bien loin d'ici au ciel, et on y est trop heureux pour descendre près du -lit d'un pauvre enfant. Pourtant, si elle a su que j'étais malade, elle -m'aura plaint de là-haut, car elle a tant souffert elle-même avant de -mourir! Elle ne peut rien savoir de ce qui m'arrive cependant, -ajouta-t-il après un moment de silence; car, si elle m'avait vu battre, -cela l'aurait rendue triste, et son visage était toujours si doux et si -riant chaque fois que j'ai rêvé d'elle! - -La vieille dame ne répondit rien; mais, essuyant ses yeux d'abord, puis -ses lunettes, qui étaient sur la courtepointe, elle donna à l'enfant -une boisson rafraîchissante, et, lui passant la main sur la joue, lui -recommanda de rester bien tranquillement dans son lit, sans quoi il -retomberait malade. - -Olivier se tint coi; d'abord parce qu'il voulait obéir en tout à la -bonne dame, et aussi, à dire le vrai, parce qu'il était tout à fait -épuisé par ce qu'il venait de dire. Il se laissa bien aller à un -sommeil réparateur dont il fut tiré par la lumière d'une chandelle -qui, approchée de son lit, lui laissa voir un monsieur qui, lui tâtant -le pouls tout en consultant une grosse montre d'or, à tic-tac fortement -prononcé, qu'il tenait à la main, dit qu'il le trouvait beaucoup mieux. - ---Vous êtes beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit ce dernier. - ---Oui, Monsieur, je vous remercie, répliqua Olivier. - ---Je sais bien que vous devez être mieux, reprit l'autre. Vous avez -faim, n'est-il pas vrai? - ---Non, Monsieur, répondit l'enfant. - ---Hein! fit le monsieur. Non, je sais bien que vous ne devez pas avoir -faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin, continua-t-il d'un air d'importance -en se tournant vers la vieille dame. - -Celle-ci fit un signe de tête respectueux qui semblait dire qu'elle -croyait le docteur un très habile homme: celui-ci, de son côté, parut -avoir de lui la même opinion. - ---Vous avez sommeil, n'est-il pas vrai, mon ami? poursuivit le docteur. - ---Non, Monsieur, répondit Olivier. - ---Non, reprit l'autre d'un air de connaisseur, vous n'avez pas sommeil. -Vous n'avez pas soif, non plus, n'est-ce pas? - ---Si, Monsieur, je suis un peu altéré, répliqua l'enfant. - ---C'est justement ce que je pensais, madame Bedwin, dit le docteur. C'est -tout naturel, au fait, qu'il soit altéré; c'est tout à fait naturel. -Vous pouvez lui donner un peu de thé et une rôtie sans beurre. Ne le -tenez pas trop chaudement, madame Bedwin; cependant ayez bien soin qu'il -n'ait pas trop froid. Vous comprenez, n'est-ce pas? - -La bonne dame fit une révérence, et le docteur, ayant goûté la potion -rafraîchissante et fait une signe d'approbation, s'éloigna en faisant -craquer ses bottes sur le parquet d'un air d'importance et de dignité. -Olivier se rendormit peu après, et il était près de minuit quand il -s'éveilla. Madame Bedwin alors lui souhaita une bonne nuit et le laissa -aux soins d'une grosse vieille femme qui venait d'entrer apportant dans -son ridicule un petit livre de prières et un large bonnet de nuit. - -Il y avait déjà longtemps qu'il faisait jour quand Olivier s'éveilla -frais et dispos. La crise du mal s'était passée sans danger, et il -appartenait encore à ce monde. En moins de trois jours il fut capable de -s'asseoir sur une chaise longue, appuyé sur des oreillers; et, comme il -était encore trop faible pour marcher, madame Bedwin l'avait descendu -dans sa propre chambre, où elle s'asseyait auprès de lui, au coin du -feu, et, enchantée qu'elle était de voir en lui un mieux si sensible, -elle versa des larmes d'attendrissement. - ---Ne faites pas attention, mon ami, mais ça part malgré moi, dit-elle; -là! voilà que c'est fini, maintenant, et je me sens tout à fait -soulagée! - ---Vous êtes bien bonne pour moi, Madame, en vérité, dit Olivier. - ---C'est bon! n'parlons pas de ça, mon ami, reprit la bonne dame. Ça n'a -rien à faire avec votre bouillon, et il est grandement temps que vous le -preniez; car le docteur dit que M. Brownlow pourrait venir vous voir ce -matin, et il faut que nous soyons sur notre _quarante-huit_: parce que -meilleure mine nous aurons, plus il sera content. - -Disant cela, la bonne dame fit chauffer dans une casserole un plein bol -de bouillon assez fort (s'il eût été réduit à la force requise dans -les dépôts de mendicité) pour fournir un copieux dîner à trois cent -cinquante pauvres pour le moins. - ---Aimez-vous les tableaux, mon ami? demanda la bonne dame voyant -qu'Olivier avait les yeux fixés avec une attention toute particulière -sur un portrait accroché à la muraille juste en face de lui. - ---Je ne saurais vous dire, Madame! répondit celui-ci sans quitter les -yeux de dessus le tableau. J'en ai vu si peu, que je ne sais vraiment pas -. . . Quelle figure douce et belle elle a, cette dame! - ---Ah! dit la bonne dame, les peintres font toujours les personnes plus -jolies qu'elles ne sont; sans quoi ils n'auraient pas de pratiques, mon -enfant. Celui qui a inventé la machine pour prendre des ressemblances -aurait bien dû savoir que ça ne réussirait jamais: c'est beaucoup trop -fidèle, beaucoup trop! reprit-elle en riant de tout son cœur de la -malice avec laquelle elle avait dit cela. - ---Est-ce que ça ressemble à quelqu'un, Madame? demanda Olivier. - ---Oui, répliqua la bonne dame levant les yeux un instant; c'est ce qu'on -appelle un portrait. - ---À qui ressemble-t-il? demanda l'enfant avec curiosité. - ---Ah! dame, je ne sais pas, mon ami, reprit-elle d'un air enjoué; ce -n'est probablement pas à quelqu'un que ni vous ni moi connaissions, du -moins que je sache. Vous avez l'air de prendre plaisir à le regarder, -mon ami? - ---Il est si joli! si beau! répliqua Olivier. - ---Je pense que vous n'en avez pas peur? dit la bonne dame observant avec -surprise l'air de respect avec lequel l'enfant regardait le portrait. - ---Oh! bien sûr que non, répondit promptement celui-ci; mais les yeux de -cette dame paraissent si tristes, et, d'où je suis, ils semblent fixés -sur moi . . . Cela me fait battre le cœur, comme s'il était vivant -(poursuivit-il d'un ton plus bas), et qu'il voulût me parler, mais qu'il -ne pût pas. - ---Que le bon Dieu vous bénisse! s'écria la bonne dame en tressaillant; -ne parlez pas comme ça, enfant! vous êtes faible et nerveux après la -maladie que vous venez de faire; laissez-moi tourner votre chaise de -l'autre côté, et, alors, vous ne la verrez pas; là! dit-elle en -joignant l'action à la parole; vous ne pouvez plus le voir maintenant, -du moins! - -Olivier le voyait en imagination aussi bien que si on ne l'eût pas -changé de place; mais il pensa qu'il ferait mieux de ne pas chagriner la -bonne dame, aussi il sourit gracieusement quand elle le regarda; et -madame Bedwin, de son côté, contente de voir qu'il se trouvait plus à -l'aise, sala son bouillon et y mit de petites croûtes de pain rôti avec -tout l'apparat qui convient à un apprêt si solennel. Il l'expédia avec -une promptitude extraordinaire; et il avait à peine avalé la dernière -cuillerée, qu'on frappa doucement à la porte. - ---Entrez! dit la bonne dame. - -M. Brownlow (car c'était lui) entra aussi lestement que possible; mais -il n'eut pas plus tôt haussé ses lunettes sur son front, et mis ses -mains derrière les pans de sa robe de chambre pour bien examiner -Olivier, que sa figure changea plusieurs fois d'expression, et qu'elle -fit des contorsions toutes plus grotesques les unes que les autres. -Olivier était affaibli par la maladie, et comme, par respect pour son -bienfaiteur, il faisait des efforts inutiles pour se tenir debout, il -finissait toujours par retomber en arrière sur sa chaise; de sorte que -M. Brownlow, qui, à dire vrai, avait à lui seul plus de sensibilité -qu'une demi-douzaine d'hommes comme lui, ne put retenir des larmes qui -s'échappèrent de ses yeux comme par un procédé hydraulique que nous -ne sommes pas assez philosophe pour pouvoir expliquer. - ---Pauvre enfant! pauvre enfant! dit-il en éclaircissant sa voix. Je suis -un peu enroué, ce matin, madame Bedwin, je crains d'avoir attrapé un -rhume. - ---Faut espérer que non, Monsieur, reprit celle-ci, tout le linge que je -vous ai donné était bien sec. - ---Je ne sais pas, Bedwin, je ne sais pas, poursuivit M. Brownlow, il me -semble que la serviette que vous m'avez donnée hier, à dîner, était -un peu humide. Mais n'importe! Comment vous trouvez-vous, mon ami? - ---Très heureux, Monsieur, répondit Olivier, et très reconnaissant de -vos bontés pour moi. - ---Charmant enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous -donné quelque nourriture, Bedwin? quelque bouillon, hein! - ---Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit madame -Bedwin se relevant de toute sa hauteur, et prononçant ces derniers mots -avec emphase pour faire comprendre qu'entre un bouillon et un consommé, -il n'y avait pas le moindre rapport. - ---Pouah! fit M. Brownlow haussant les épaules, deux ou trois verres de -vin de Porto lui auraient fait beaucoup plus de bien, n'est-il pas vrai, -Tom White, hein? - ---Je m'appelle Olivier, Monsieur, reprit le jeune convalescent d'un air -étonné. - ---Olivier! dit M. Brownlow; Olivier qui? Olivier White, hein? - ---Non, Monsieur, Twist; Olivier Twist. - ---Drôle de nom! dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au -magistrat que vous vous nommiez White? - ---Je ne lui ai jamais dit cela, Monsieur, répondit Olivier avec un -surcroît d'étonnement. - -Ceci ressemblait tellement à un mensonge, que le vieux monsieur regarda -fixement Olivier. Il était impossible de ne pas le croire: le caractère -de la vérité était empreint sur tous les traits fins et délicats de -son visage. - -C'est sans doute une erreur, dit M. Brownlow. Mais, quoique ce dernier -n'eût plus de motif pour considérer attentivement Olivier, l'idée de -ressemblance entre ses traits et quelque visage qui lui était connu le -travaillait si fortement, qu'il ne pouvait détourner les yeux de dessus -lui. - ---Vous n'êtes pas fâché contre moi, n'est-ce pas, Monsieur? dit -Olivier avec un regard suppliant. - ---Non, non, répondit M. Brownlow. Dieu! voyez donc, Bedwin! regardez -donc là! - ---En parlant ainsi, il comparait du doigt le portrait et le visage de -l'enfant. Il y avait une ressemblance parfaite. Les yeux, la bouche, les -traits, la forme de la tête étaient absolument les mêmes. L'expression -de la physionomie était tellement pareille en ce moment, que les -moindres lignes y semblaient copiées avec une exactitude qui n'avait -rien de terrestre. - -Olivier ignora la cause de cette exclamation subite, car il était si -faible, qu'il ne put supporter le tressaillement qu'elle lui causa, et il -s'évanouit. - - - - -XIII. --Comment, par le moyen du facétieux vieillard, le lecteur -intelligent va faire la connaissance d'un nouveau personnage. ---Particularités et faits intéressants appartenant à cette histoire. - - -Quand le _Matois_ et son digne ami, maître Bates, se joignirent à ceux -qui poursuivaient Olivier, en conséquence de leur attentat à la -propriété de M. Brownlow, ils agissaient dans leur propre intérêt; -car comme la liberté individuelle est la première chose dont se vante -un Anglais de vraie race, je n'ai pas besoin de faire remarquer au -lecteur que cette action doit les exalter aux yeux de tout bon patriote. - -Ce ne fut que lorsque nos deux garçons eurent parcouru un labyrinthe de -cours et de rues étroites qu'ils s'arrêtèrent d'un commun accord sous -une voûte basse et sombre. Y étant restés en silence le temps juste -qu'il leur fallait pour reprendre haleine, maître Bates poussa un cri de -satisfaction et de joie; et, partant d'un grand éclat de rire, il se -laissa tomber sur le seuil d'une porte et s'en donna à cœur joie. - ---Qu'est-ce qu'y a? demanda le _Matois_. - ---Ah! ah! ah! fit Charlot. - ---Tu vas te taire, dit le _Matois_, regardant autour de lui avec -précaution. As-tu envie de nous faire _pincer_, animal? - ---C'est plus fort que moi, dit Charlot; j'peux pas m'en empêcher, quoi! -Y m'semble encore le voir courir et s'rendre dans les poteaux au détour -des rues, puis, comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, de r'prendre -ses jambes à son cou comme de plus belle, et moi, avec l'_blavin_ dans -ma poche, criant après lui comme les autres; ah! Dieu, s'il est -possible! . . . - -L'imagination active de maître Bates lui représentait la scène sous -des couleurs trop fortes; quand il en fut à ce point de son discours, il -se roula sur le seuil de la porte, et se mit à rire encore plus fort -qu'auparavant. - ---Qu'est-ce que va dire Fagin? demanda le _Matois_, profitant pour cela -du moment où son ami, n'en pouvant plus, gardait le silence. - ---Quoi? reprit Charlot. - ---Oui, quoi? dit le _Matois_. - ---Eh bien! répliqua. Charlot un tant soit peu frappé de la manière -avec laquelle le _Matois_ fit cette remarque, qu'est-ce qu'y peut dire? - -Le _Matois_, en guise de réponse, s'amusa à siffler, puis il ôta son -chapeau et se gratta la tête en faisant deux ou trois grimaces. - ---Je n'te comprends pas, dit Charlot. - ---Tra de ri de ra . . . c'est la mère Michel qu'a perdu son . . . fit le -_Matois_ d'un air goguenard. - -Ceci était explicatif, mais non pas satisfaisant. Maître Bates le -sentit bien, et demanda à son ami ce qu'il voulait dire. - -Le _Matois_ ne répondit rien; mais, donnant un léger coup de tête pour -remettre son chapeau en place, et prenant sous ses bras les longs pans de -son habit, il se fit une bosse à la joue avec sa langue, se donna -quelques chiquenaudes sur le nez d'un air familier, mais expressif, et -faisant une pirouette, il s'élança dans la cour. Maître Bates le -suivit d'un air pensif. Le bruit de leurs pas sur les marches du vieil -escalier attira l'attention du juif assis en ce moment devant le feu, un -cervelas et un petit pain dans sa main gauche, un couteau dans sa droite -et un pot d'étain sur le trépied. On eût pu apercevoir un ignoble -sourire sur sa figure blême, quand il se détourna pour écouter -attentivement, penchant l'oreille vers la porte, et jetant un regard -fauve de dessous ses sourcils rouges. - ---Comment cela se fait-il? murmura-t-il changeant de contenance, ils ne -sont que deux maintenant! Où est le troisième? Leur serait-il arrivé -quelque chose? Ecoutons! - -Les pas se firent entendre plus distinctement. Les deux jeunes -_messieurs_ atteignirent le palier, la porte s'ouvrit lentement et elle -se referma derrière eux. - ---Où est Olivier? dit le juif d'un air furieux, qu'avez-vous fait de cet -enfant? - -Les jeunes filous se regardèrent l'un l'autre d'un air embarrassé, -comme s'ils redoutaient la colère du juif; mais ils gardèrent le -silence. - ---Qu'est devenu Olivier? dit le juif saisissant le Matois au collet et le -menaçant avec d'horribles imprécations. Parle, ou je t'étrangle! -Parleras-tu, dit-il d'une voix de tonnerre, et le secouant d'une telle -force qu'il était tout à fait surprenant qu'il pût tenir dans son -habit, qui, comme on le sait, n'était pas des plus étroits. - ---Eh bien! il _est pincé_ et voilà tout, dit enfin le Matois d'un air -bourru. Voyons, lâchez-moi, voulez-vous? Il dit, et, d'un seul élan se -dégageant de son habit qui resta entre les mains du juif, il saisit la -fourchette à faire rôtir, et visa au gilet du facétieux vieillard une -botte qui, si elle eût porté, l'aurait privé de sa gaieté pour six -semaines ou deux mois pour le moins. - -Le juif, en cette circonstance, recula avec plus d'agilité qu'on n'eût -pu l'attendre d'un homme de son âge, et s'emparant du pot d'étain, il -s'apprêtait à le lancer à la tête de son adversaire, quand Charlot -Bates, détournant en ce moment son attention par un hurlement affreux, -changea la destination du pot, et Fagin le jeta plein de bière à la -tête de ce dernier. - ---Allons, maintenant, que se passe-t-il ici? murmura une grosse voix: qui -est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est bien heureux que je n'aie -reçu que la bière et non pas le pot, sans quoi j'aurais fait l'affaire -à quelqu'un. Il ne me serait jamais venu à l'idée qu'un vieux voleur -de juif puisse jeter autre chose que de l'eau, et pas même encore ça, -à moins qu'il ne fraude la compagnie des eaux filtrées. Qu'est-ce que -tout ça, Fagin? Ma cravate pleine de bière! - ---Venez-vous-en ici, vous! Quéqu'vous avez à rester là à c'te porte? -Comme si vous aviez à rougir de vot'maître! - -L'homme qui gronda ces mots était un fort gaillard de trente-cinq ans à -peu près, portant une redingote de velours de coton noir, une culotte -courte de gros drap brun tout usée, des brodequins et des bas de coton -gris qui recouvraient des jambes massives surmontées de gros mollets; de -ces jambes auxquelles il semble toujours manquer quelque chose, si elles -ne sont garnies de chaînes. - ---Venez ici, m'entendez-vous? dit-il d'un air qui n'était rien moins -qu'engageant. - -Un chien blanc au poil long et sale, ayant la tête déchirée en vingt -endroits différents, entra en rampant dans la chambre. - ---Vous vous faites bien prier, dit l'homme. Vous êtes devenu trop fier -sans doute pour me reconnaître en compagnie, n'est-ce pas? . . . Couchez -là! - -Cet ordre fut accompagné d'un coup de pied qui envoya l'animal à -l'autre bout de la chambre. - ---Après qui en avez-vous donc? Vous maltraitez les garçons, vous, vieux -ladre que vous êtes, vieux recéleur? dit l'homme s'asseyant d'un air -délibéré. Je m'étonne qu'y n'vous assassinent pas. Si j'étais que -d'eux je l'ferais. Si j'avais été votre apprenti, y a longtemps qu'ça -s'rait fait, et que . . . mais non, j'aurais pas pu tirer un sou -d'vot'peau après tout, car vous n'êtes bon à rien qu'à mettre en -bouteille pour vous faire voir comme un phénomène de laideur; et -j'pense bien qu'on n'en souffle pas d'assez grandes pour vous contenir. - ---Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant. Ne parlez pas -si haut. - ---Pas tant de cérémonies s'il vous plaît, poursuivit le brigand, avec -vot'air de m'appeler _monsieur_. Je sais bien où vous voulez en venir -quand vous prenez c'ton-là; ça n'dénote rien de bon. Appelez-moi par -mon nom, vous le connaissez bien. --Je ne le déshonorerai pas, allez, -quand mon heure sera venue! - ---C'est bon, c'est bon, Guillaume! dit le juif avec une abjecte -humilité; vous me paraissez de mauvaise humeur, Guillaume? - ---Peut-être bien, répliqua Sikes; vous n'faites pas l'effet vous-même -d'être dans vos bons moments quand vous vous amusez à lancer des pots -d'étain à la tête des gens, à moins que votre intention n'soit pas -d'leur faire plus d'mal que quand vous les dénoncez, et que . . . - ---Avez-vous perdu la tête? dit le juif prenant l'autre par la manche et -lui montrant du doigt les enfants. - -Sikes pour toute réponse fit semblant de se passer un nœud coulant -autour du cou, et laissa tomber sa tête en la secouant sur l'épaule -droite, pantomime que le juif parut comprendre parfaitement; puis en -termes d'argot dont sa conversation était remplie, mais qu'il est -inutile de rapporter ici, puisqu'ils ne seraient pas compris, il demanda -un verre de liqueur. - ---Et n'allez pas y mettre du poison, au moins! dit Sikes posant son -chapeau sur la table. - -Ceci fut dit en plaisantant; mais s'il eût pu voir le sourire amer avec -lequel le juif se mordit la lèvre en se dirigeant vers le buffet, il -eût pensé que la précaution n'était pas tout à fait inutile, ou que -le désir en tout cas d'enchérir sur l'art du distillateur n'était pas -éloigné du cœur du facétieux vieillard. - -Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueurs, Sikes voulut bien -faire attention aux deux jeunes messieurs, condescendance de sa part qui -amena une conversation dans laquelle la cause de l'arrestation d'Olivier -fut racontée avec tels détails et changements que le Matois jugea plus -convenable de faire selon les circonstances. - ---J'ai bien peur, dit le juif, qu'il ne nous fasse de mauvaises affaires -s'il vient à _jaser_. - ---C'est encore possible, reprit Sikes avec un malin sourire; vous êtes -_flambé_, Fagin! - ---Et j'ai bien peur aussi, poursuivit le juif regardant l'autre fixement, -sans paraître faire attention à la remarque qu'il venait de faire, j'ai -bien peur que, si la mèche est découverte pour moi, elle ne le soit -aussi pour bien d'autres, et ça deviendrait du _vilain_ pour vous encore -plus que pour moi, mon cher Sikes. - ---Il faut que quelqu'un aille savoir ce qui s'est passé au bureau de -police, dit Sikes d'un ton plus bas que celui qu'il avait pris depuis -qu'il était entré. - -Le juif fit un signe d'approbation. - ---S'il n'a pas _jasé_ et qu'il soit en prison, n'y a pas d'danger -jusqu'à c'qu'y sorte, reprit Sikes, et alors y n'faut pas l'perdre de -vue. Faut mettre la main dessus d'une façon ou d'autre. - -Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif. - -La prudence de ce plan de conduite était évidente, sans aucun doute; -mais malheureusement il y avait un obstacle à surmonter pour le mettre -à exécution: c'est que le Matois, Charlot, Fagin et Sikes lui-même se -trouvaient avoir l'antipathie la plus grande pour approcher d'un bureau -de police, pour quelque cause et quelque prétexte que ce fût. - -Combien de temps ils auraient pu être là à se regarder les uns les -autres dans un état d'incertitude rien moins qu'agréable, c'est ce -qu'on ne peut savoir. Il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, de faire -aucune conjecture à ce sujet, car l'entrée subite de deux jeunes -demoiselles qu'Olivier avait déjà vues auparavant ranima la -conversation. - ---Voilà justement notre affaire! dit Fagin. Betty ira, n'est-ce pas, ma -chère? - ---Où donc? demanda celle-ci. - ---Seulement jusqu'au bureau de police, ma chère, dit le juif d'un ton -doucereux. - -C'est une justice à rendre à celle-ci de dire qu'elle ne refusa pas -positivement, mais qu'elle exprima simplement le désir _de se donner, au -diable_ plutôt que d'y aller: excuse honnête et délicate qui prouve -que la jeune _demoiselle_ était douée de cette politesse naturelle qui -fait qu'on ne peut affliger son semblable par un refus formel. - -Le juif, un tant soit peu décontenancé de la réponse de cette -_demoiselle_, qui était _gaiement_ (pour ne pas dire _magnifiquement_) -parée d'une robe rouge, avec des bottines vertes et des papillotes -jaunes, s'adressa à l'autre. - ---Nancy, ma chère, dit-il d'un air flatteur, qu'en dis-tu? - ---Que ça ne me va pas, Fagin, répondit Nancy. Ainsi ce n'est guère la -peine de m'en parler. - ---Que veux-tu dire par là? dit Sikes levant brusquement la tête. - ---C'est comme je l'dis, Guillaume, reprit la fille avec le plus grand -sang-froid. - ---Pourquoi cela? répliqua Sikes. Tu es justement la personne qui -convient; personne ne te connaît dans ce quartier. - ---Avec ça que j'n'ai pas envie non plus qu'on me connaisse, continua -Nancy sur le même ton; c'est plutôt _non_ que _oui_ avec moi, Guillaume. - ---Elle ira, Fagin, dit Sikes. - ---Non, elle n'ira pas, Fagin, s'écria Nancy. - ---Je vous dis qu'elle ira, Fagin, répliqua Sikes. - -Celui-ci avait raison: à force de menaces, de promesses et de présents -alternativement, la demoiselle en question se laissa enfin persuader. -Elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable -amie, ayant quitté récemment l'élégant faubourg de _Ratcliffe_ pour -venir habiter le quartier _de Field-Lane_, qui lui est tout opposé; elle -n'avait donc point la crainte d'être reconnue par aucune de ses -nombreuses connaissances. - -En conséquence, ayant mis un tablier blanc et enfoncé ses papillotes -sous un chapeau de paille (deux articles de parure tirés du magasin -inépuisable du juif), Nancy se disposa à remplir sa mission. - ---Attends un instant, ma chère, dit le juif apportant un petit panier -couvert. Prends cela, ça donne toujours un air plus respectable. - ---Donne-lui aussi une grosse clef, pour porter de l'autre main, Fagin, -dit Sikes, ça ressemble mieux à une cuisinière qui va au marché. - ---C'est vrai, reprit le juif passant une grosse clef à l'index de la -main droite de la jeune fille. Là! . . . c'est vraiment ça! -continua-t-il en se frottant les mains. - ---Oh! mon frère! mon frère bien-aimé! mon cher petit frère! s'écria -Nancy feignant le chagrin, et se tordant les mains en signe de -désespoir, qu'est-il devenu? Où l'a-t-on emmené? Ah! par pitié, -Messieurs, dites-moi ce qu'est devenu cet enfant; je vous en supplie, -Messieurs, dites-le-moi! - -Ayant dit ces paroles du ton le plus lamentable, à la satisfaction -indicible de ses auditeurs, Nancy se tut, jeta un regard à la compagnie, -fit un sourire d'intelligence à chacun et disparut. - ---Ah! c'est une fille bien adroite, mes enfants! dit le juif en secouant -la tête d'un air grave comme un muet avertissement de suivre -l'_illustre_ exemple qu'ils avaient devant les yeux. - ---Elle est la gloire et l'honneur de son _sesque_, dit Sikes remplissant -son verre et donnant un coup de son énorme poing sur la table. - ---A sa santé! Dieu veuille que toutes les femmes lui ressemblent! - -Tandis qu'en son absence on faisait ainsi son éloge, l'incomparable -jeunesse se dirigeait de son mieux vers le bureau de police, où, malgré -quelque peu de timidité naturelle à son sexe de marcher ainsi seule -dans les rues, elle arriva peu de temps après en toute sûreté. - -Prenant par les derrières du bâtiment, elle frappa doucement avec sa -clef à la porte d'une des cellules et prêta l'oreille; comme elle -n'entendit aucun bruit en-dedans, elle toussa et écouta encore, et, -voyant qu'on ne répondait pas, elle appela. - ---Olivier, dit Nancy d'une voix douce, Olivier! mon ami! - ---Qui est là? répondit-on d'une voix faible et languissante. - ---N'y a-t-il pas un petit garçon ici? demanda Nancy en soupirant. - ---Non, fut-il répondu que Dieu l'en préserve! - -Comme aucun de ces criminels ne répondit au nom d'Olivier et ne put en -donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de la police (le gros -joufflu au gilet rayé dont il a déjà été parlé), et, avec des -lamentations et des cris qu'elle rendit encore plus pitoyables en agitant -son panier et sa clef, elle demanda son frère chéri. - ---Il n'est pas ici, ma chère, dit ce dernier. - ---Où est-il? dit Nancy d'un air égaré. - ---Le monsieur l'a emmené, reprit l'autre. - ---Quel monsieur? oh! Dieu du ciel! quel monsieur? s'écria la fille. - -En réponse à ces questions incohérentes, l'agent de police raconta à -cette sœur affligée comme quoi Olivier s'était évanoui dans le bureau -du magistrat, et comment, sur la déposition d'un témoin qui avait -prouvé que le vol avait été commis par un autre enfant, qui s'était -sauvé, il avait été acquitté et emmené par le plaignant à la -demeure de ce dernier, quelque part du côté de Pentonville, d'après -l'adresse que le monsieur avait donnée au cocher en montant dans le -fiacre. - -Dans un état affreux de doute et d'incertitude, l'éplorée se retira en -chancelant; mais à peine eut-elle franchi le seuil de la porte, que, -reprenant sa démarche ferme et assurée, elle se rendit en toute hâte -à la demeure du juif par le chemin le plus long et le plus détourné. - -Guillaume Sikes n'eut pas plus tôt connu le résultat de la démarche de -Nancy, qu'appelant son chien brusquement et mettant son chapeau sur sa -tête, il s'en alla sans dire adieu à la compagnie. - ---Il faut que nous sachions où il est, mes enfants; il faut que nous le -trouvions, dit le juif grandement troublé. Charlot, ne fais rien autre -chose que d'aller à sa recherche, jusqu'à ce que tu nous aies rapporté -de ses nouvelles. Nancy, ma chère, il faut que je le trouve, n'y a pas -à dire. Je compte sur toi, ma chère; sur toi et sur le _Matois_, pour -tout cela. - ---Attendez! attendez! ajouta-t-il ouvrant un des tiroirs de la commode -d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai cette -_boutique_ ce soir. Vous savez où me trouver; ne vous arrêtez pas ici -un instant, pas un seul instant, mes amis. Disant cela, il les poussa -hors de la chambre, et, fermant soigneusement la porte aux verrous et à -la clef, il tira de sa cachette la boite qu'il avait, sans le vouloir, -découverte aux yeux d'Olivier, il se mit en devoir de cacher les montres -et les bijoux sous ses vêtements. - - - - -XIV. --Détails concernant le séjour d'Olivier chez M. Brownlow. ---Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig au sujet d'un message -dont l'enfant est chargé. - - -Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la -brusque exclamation de M. Brownlow; et, le sujet du tableau ayant été -évité avec soin, de même que ce qui pouvait avoir rapport à -l'histoire ou à l'avenir de l'enfant, la conversation roula sur des -choses capables de l'amuser sans exciter sa sensibilité. Il était -encore trop faible pour se lever à l'heure du déjeuner; mais le -lendemain, lorsqu'il descendit dans la chambre de la femme de charge, son -premier soin fut de jeter un coup d'œil sur la muraille dans l'espoir de -revoir la figure de la belle dame. - ---Ah! fit la femme de charge suivant des yeux le regard d'Olivier, il est -parti, comme vous le voyez. - ---Je vois bien, Madame, reprit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-t-on -ôté de là? - ---On l'a descendu dans le salon, mon enfant, parce que M. Brownlow dit -que, comme la vue de ce portrait paraît vous faire mal, cela pourrait -retarder votre guérison, poursuivit la bonne dame. - ---Oh! que non, Madame! répliqua Olivier; cela ne me faisait pas de mal, -je vous assure; j'avais tant de plaisir à le voir! - ---C'est bon, c'est bon! dit la dame d'un air enjoué; rétablissez-vous -le plus vite que vous pourrez, et on le remettra à sa place, c'est moi -qui vous le dis. Maintenant, parlons d'autre chose. - -Voilà tout ce qu'Olivier put savoir pour cette fois du tableau -mystérieux; et comme la vieille dame s'était montrée si bonne envers -lui pendant sa maladie, il essaya de porter son attention sur un autre -objet: c'est pourquoi il prêta une oreille attentive aux récits -nombreux qu'elle lui fit au sujet de sa fille, mariée à un grand bel -homme, habitant tous deux la province. - -M. Brownlow lui fit acheter un habillement neuf, et lui laissa la -liberté de disposer à son gré de ses vieilles hardes. Il les donna à -un domestique, qui les vendit le jour même à un juif. - -Un soir qu'il était à causer avec madame Bedwin, quelques jours après -l'aventure du portrait, M. Brownlow envoya dire que, si Olivier se -sentait bien, il le priait de venir dans son cabinet pour causer un -instant avec lui. - ---Bonne Vierge Marie! s'écria madame Bedwin, lavez-vous bien vite les -mains, et venez ensuite que je vous arrange un peu les cheveux. Si -j'avais pu prévoir ça, je vous aurais mis un col blanc et je vous -aurais fait propre comme un sou. - -Olivier se lava les mains, selon que la bonne dame le lui avait dit; et, -quoique celle-ci regrettât beaucoup de n'avoir seulement pas le temps de -plisser la petite collerette de son jeune protégé, il avait vraiment si -bonne mine qu'elle ne put s'empêcher de dire en le regardant des pieds -à la tête, qu'elle ne savait réellement pas s'il lui aurait été -possible, lors même qu'elle eût été prévenue longtemps d'avance, -d'opérer en lui un plus grand changement en mieux. - -Ainsi encouragé par ces paroles de la bonne dame, Olivier entra dans le -cabinet de Brownlow, après avoir frappé doucement à la porte. C'était -une jolie petite pièce remplie de livres, ayant vue sur des jardins -superbes. À une table auprès de la croisée était assis ce monsieur -avec un volume à la main. Il posa son livre sur la table à la vue -d'Olivier, et lui dit de venir s'asseoir auprès de lui. - ---Maintenant, dit M. Brownlow prenant un ton plus doux et plus sérieux -cependant, j'ai besoin que vous prêtiez une oreille attentive à ce que -je vais vous dire, mon ami. Je vous parlerai à cœur ouvert, persuadé -que je suis que vous êtes aussi capable de me comprendre que bien des -personnes plus âgées que vous. - ---Oh! ne me parlez pas de me renvoyer, Monsieur, je vous en conjure! -s'écria l'enfant effrayé du ton avec lequel M. Brownlow fit cet exorde. -Ne m'exposez pas à errer de nouveau dans les rues! Gardez-moi ici comme -domestique! Ne me renvoyez pas à l'affreux endroit d'où je viens! ayez -pitié d'un pauvre enfant, Monsieur, je vous en supplie! - ---Mon cher enfant, dit le vieux monsieur touché de l'accent avec lequel -Olivier fit cet appel soudain à sa sensibilité, vous n'avez pas besoin -de craindre que je vous abandonne, à moins que vous ne m'en donniez le -sujet. - ---Jamais, Monsieur! jamais, je vous assure! répliqua Olivier. - ---J'ai tout lieu de le croire, reprit à son tour le vieux monsieur; -j'espère bien que vous ne m'en donnerez jamais le sujet. J'ai déjà -été trompé auparavant par des gens à qui j'ai voulu faire du bien -malgré cela, je me sens tout disposé à vous accorder ma confiance, et -je suis plus intéressé en votre faveur que je ne puis m'en rendre -compte à moi-même. Les personnes qui ont possédé mon affection la -plus tendre reposent en paix dans la tombe; mais, quoique la joie et le -bonheur de ma vie les y aient suivies, je n'ai pas fait un cercueil de -mon cœur, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces -émotions. Une profonde affliction n'a fait que les rendre plus fortes, -et cela doit être, car elle épure notre cœur. C'est bien, c'est bien, -poursuivit-il d'un air enjoué; je dis cela, parce que vous avez un jeune -cœur, et que, sachant que j'ai eu de grands chagrins, vous éviterez -avec plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin, -sans un seul ami sur la terre; toutes les recherches que j'ai faites à -ce sujet confirment votre rapport; racontez-moi votre histoire, d'où -vous venez, qui vous a élevé, et comment vous vous êtes trouvé en -compagnie de ceux avec qui je vous ai vu. Dites-moi la vérité, et si je -vois que vous n'ayez commis aucun crime, vous ne serez jamais sans ami -tant que je vivrai. - -Les sanglots d'Olivier lui ôtèrent la parole pendant quelques instants, -et comme il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme, -et, de là emmené par M. Bumble au dépôt de mendicité, deux coups de -marteau qui partaient d'une main impatiente se firent entendre à la -porte de la rue, et presque aussitôt la domestique vint annoncer M. -Grimwig. - ---Monte-t-il? demanda M. Brownlow. - ---Oui, Monsieur, répondit celle-ci; il s'est informé s'il y avait des -_muffins_ à la maison, et comme je lui ai répondu que oui, il a dit -qu'il était venu pour prendre le thé avec vous. - -M. Brownlow sourit, et se tournant vers Olivier: - ---M. Grimwig, dit-il, est une vieille connaissance. Il ne faut pas faire -attention s'il a les manières un peu brusques, c'est un digne homme, du -reste, et que j'estime sincèrement. - ---Faut-il que je descende, Monsieur? demanda Olivier. - ---Non pas, reprit M. Brownlow, je préfère que vous restiez. - -En ce moment parut un gros individu boitant tout bas d'une jambe et -s'appuyant sur une canne énorme. Il avait l'habitude, en parlant, de -pencher sa tête d'un côté et de la tourner en manière de spirale, -comme le fait un perroquet. C'est dans cette attitude, qu'ayant à la -main un petit morceau d'écorce d'orange qu'il tenait à bras tendu, il -s'écria d'une voix rauque et chagrine: - ---Tenez! voyez-vous bien ceci? N'est-ce pas la chose la plus -extraordinaire et la plus surprenante, que je ne puisse entrer dans -aucune maison sans y trouver un morceau d'orange dans l'escalier! j'ai -déjà été estropié une fois avec de l'écorce d'orange, et je sais -que l'écorce d'orange sera ma mort; oui, j'en suis certain, l'écorce -d'orange causera ma mort. J'en _mangerais ma tête_, que l'écorce -d'orange sera ma mort! - -C'était l'offre avec laquelle M. Grimwig appuyait presque toutes les -assertions qu'il faisait. Ce qui rendait la chose d'autant plus -extraordinaire en ce cas, c'est que, en admettant même (en faveur de -l'argument) que les progrès scientifiques fussent portés à ce point de -donner à un homme la facilité de manger sa propre tête, s'il était -bien résolu à le faire, celle du susdit monsieur était tellement -grosse, que l'homme le plus ardent à prouver cette possibilité physique -n'eût jamais été assez téméraire pour espérer d'en venir à bout en -un seul repas, abstraction faite d'une couche épaisse de poudre dont -elle était garnie. - ---J'en mangerais ma tête! répéta M. Grimwig frappant de son bâton sur -le parquet en apercevant Olivier. Allons! qu'est-ce que c'est que ça? -ajouta-t-il, faisant deux ou trois pas en arrière. - ---C'est le petit Olivier Twist dont je vous ai parlé, dit M. Brownlow. - -Olivier fit un salut. - ---Vous ne voulez pas dire que c'est cet enfant qui a eu la fièvre, je -pense? dit M. Grimwig reculant encore. Attendez un peu! ne dites rien! -M'y voilà! ajouta-t-il brusquement, perdant toute crainte de la fièvre, -enchanté qu'il était de sa découverte; c'est cet enfant qui a mangé -une orange, et qui en aura jeté l'écorce dans l'escalier! Si ce n'est -pas lui, je veux manger ma tête et la sienne par-dessus le marché! - ---Non; vous vous trompez; il n'a pas mangé d'orange, dit en souriant M. -Brownlow. Allons, posez là votre chapeau, et parlez à mon jeune ami. - ---C'est là le garçon dont vous m'avez parlé, n'est-ce pas? dit enfin -M. Grimwig. - ---C'est lui-même, répondit M. Brownlow, faisant un signe de tête -amical à Olivier. - ---Eh bien! comment vous portez-vous, mon garçon? reprit Grimwig. - ---Beaucoup mieux, Monsieur, je vous remercie, répondit Olivier. - -M. Brownlow, craignant que son singulier ami ne dit quelque chose de -désagréable à son jeune protégé, pria celui-ci d'aller dire à -madame Bedwin qu'ils étaient prêts pour le thé, ce qui fit d'autant -plus de plaisir à l'enfant, que les manières du nouveau venu ne lui -revenaient qu'à moitié. - ---Ne trouvez-vous pas que cet enfant est intéressant? demanda M. -Brownlow. - ---Je ne sais pas trop, reprit sèchement Grimwig. - ---Vous ne savez pas? - ---Non, en vérité. Je ne vois pas de différence dans les enfants; ne -connais que deux espèces d'enfants: les uns pâles et fluets, et autres -colorés et joufflus. - ---Et dans quelle catégorie rangez-vous Olivier? - ---Dans celle des fluets. J'ai un de mes amis qui a un gros garçon bouffi -(un beau garçon qu'ils appellent ça), avec une tête comme une boule, -des joues rouges et des yeux étincelants, un enfant horrible, quoi? dont -le corps et les membres semblent forcer les coutures de ses habits, ayant -avec tout cela une voix de pilote et un appétit de loup. Je le connais, -le monstre! - ---Allons! dit M. Brownlow, ce n'est pas là le défaut d'Olivier; ainsi -il ne peut exciter votre courroux. - ---Sans doute, il n'a pas ce défaut-là, mais il peut en avoir de pires. - -En ce moment M. Brownlow toussa avec impatience; ce qui parut faire grand -plaisir à M. Grimwig. - ---Oui, je le répète, dit ce dernier, il peut en avoir de pires. D'où -vient-il? qui est-il? et quel est-il? . . . - -Il a eu la fièvre. Qu'est-ce que cela prouve? La fièvre n'est pas -particulière aux honnêtes gens, du moins que je sache. Les méchantes -gens n'ont-ils pas aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu, dans -la Jamaïque, un homme qui s'est fait pendre pour avoir assassiné son -maître; il avait eu six fois la fièvre. On ne l'a pas recommandé pour -cela à la clémence de la cour, pouah! c'te bêtise! - -Le fait est que, dans le fond de son cœur, M. Grimwig était fortement -disposé à convenir que l'air et les manières d'Olivier parlaient en sa -faveur, mais il était disposé plus que jamais à contredire, excité -qu'il était d'ailleurs par l'écorce d'orange; et comme il avait mis -dans sa tête que personne ne lui ferait avouer si un enfant était bien -ou non, il avait résolu dès l'abord de combattre l'opinion de son ami. - -Aussi, lorsque celui-ci eut avoué qu'il ne pouvait répondre d'une -manière satisfaisante à aucune de ses questions, et qu'il avait -attendu, pour interroger Olivier sur ses antécédents, que ce dernier -fût mieux portant, M. Grimwig ricana malicieusement, et demanda d'un air -moqueur si la femme de chambre avait coutume de compter l'argenterie -chaque soir; parce que si un de ces quatre matins il ne lui manquait pas -deux ou trois cuillers, il mangerait, etc., etc. - ---Et quand devez-vous entendre le récit fidèle et circonstancié de la -vie et des aventures d'Olivier Twist? demanda Grimwig à M. Brownlow vers -la fin du repas, lorgnant en même temps Olivier du coin de l'œil. - ---Demain matin, répondit M. Brownlow. Je préfère qu'il soit seul avec -moi pour cela. Venez me trouver demain matin à dix heures, mon ami, -continua-t-il en s'adressant à Olivier. - ---Oui, Monsieur, reprit l'enfant avec quelque hésitation, honteux de se -voir observé si attentivement par M. Grimwig. - ---Voulez-vous parier qu'il n'ira pas vous trouver demain matin? dit tout -bas ce dernier à l'oreille de M. Brownlow. Je l'ai vu hésiter; il vous -trompe, mon cher. - ---Je jurerais que non, dit M. Brownlow avec chaleur. - ---S'il ne vous trompe pas, reprit l'autre, je veux bien . . . (Et le -bâton de retentir sur le parquet.) - ---Je répondrais sur ma vie que cet enfant dit la vérité, dit M. -Brownlow frappant du poing sur la table. - ---Et moi, sur ma tête, qu'il vous trompe, reprit l'autre frappant aussi -sur la table. - ---Nous verrons bien, dit M. Brownlow cherchant à cacher son dépit. - ---Oui, c'est ce que nous verrons, repartit Grimwig avec un sourire -moqueur, c'est ce que nous verrons! - -Comme si le sort l'eût fait exprès, madame Bedwin entra sur ces -entrefaites, apportant un petit paquet de livres que M. Brownlow avait -achetés le matin même du bouquiniste qui a déjà figuré dans cette -histoire, et, l'ayant posé sur la table, elle se disposait à sortir de -la chambre. - ---Dites au garçon d'attendre, madame Bedwin, dit M. Brownlow, il y a -quelque chose à remporter. - ---Il est parti, Monsieur, reprit madame Bedwin. - ---Rappelez-le, c'est important, répliqua M. Brownlow. Cet homme n'est -pas riche, et ces livres ne sont pas payés: il y a aussi d'autres livres -à remporter. - -La porte de la rue fut ouverte; Olivier courut d'un côté et la bonne de -l'autre, tandis que, du perron, madame Bedwin appelait le garçon; mais -celui-ci était déjà bien loin, et Olivier, ainsi que la bonne, -revinrent tout essoufflés sans avoir pu le rejoindre. - ---J'en suis vraiment fâché, s'écria M. Brownlow; j'aurais désiré que -ces livres fussent reportés ce soir. - ---Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig avec malice; vous êtes sûr -qu'il les remettra fidèlement. - ---Oh! oui, Monsieur, laissez-moi les reporter, je vous en prie dit -Olivier; je courrai tout le long du chemin; j'aurai bientôt fait. - -M. Brownlow allait dire qu'Olivier ne devait sortir pour quelque cause -que ce fût, lorsqu'un coup d'œil malin de son vieil ami le détermina -à laisser partir l'enfant qui, par un prompt retour, prouverait -sur-le-champ à ce dernier l'injustice de ses soupçons, sur ce point du -moins. - ---Eh bien! oui, vous irez, mon ami, dit M. Brownlow. Les livres sont sur -une chaise près de mon bureau; montez les chercher. - -Olivier, enchanté de pouvoir se rendre utile, apporta les livres sous -son bras avec beaucoup d'empressement, et attendit, la casquette à la -main, qu'on lui expliquât ce qu'il avait à faire. - ---Vous direz, ajouta M. Brownlow regardant fixement M. Grimwig, vous -direz que vous venez porter ces livres et payer en même temps les quatre -livres dix shillings que je dois. Voici un billet de banque de cinq -livres; vous aurez dix shillings à me remettre. - ---Je ne serai pas dix minutes, dit Olivier tout joyeux. - -En même temps, il serra le billet de banque dans la poche de sa veste, -qu'il boutonna jusqu'en haut, mit les livres sous son bras, et, ayant -fait un salut respectueux, il sortit. Madame Bedwin le suivit jusqu'à la -porte de la rue, lui donnant des renseignements sur le plus court chemin, -sur le nom et l'adresse du libraire, toutes choses qu'Olivier dit très -bien comprendre; et, lui ayant recommandé en outre de bien prendre garde -de ne pas attraper un rhume, la bonne dame le laissa enfin partir. - ---Que Dieu le bénisse! dit-elle en le regardant s'éloigner. Je ne sais -pas pourquoi, mais je n'approuve pas qu'on le laisse ainsi partir. - -En ce moment, Olivier tourna gaiement la tête et fit un signe gracieux -avant que d'entrer dans une autre rue. Madame Bedwin lui rendit son salut -en souriant; et ayant fermé la porte, elle se retira dans sa chambre. - -Voyons un peu, dit M. Brownlow, tirant sa montre de son gousset et la -posant sur la table. Il sera de retour dans vingt minutes au plus tard. -Il fera nuit alors. - ---Comptez-vous vraiment qu'il reviendra? demanda M. Grimwig. - ---Et vous, ne le croyez-vous pas? dit en souriant M. Brownlow. M. -Grimwig, déjà porté à la contradiction, le fut encore bien davantage, -excité qu'il était par le sourire confiant de son ami. - ---Non, dit-il en donnant un coup de poing sur la table; je ne le crois -pas. Ce garçon a un habillement tout neuf sur le corps, un paquet de -livres précieux sous le bras, et un billet de banque de cinq livres dans -sa poche, il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de -vous. Si jamais il revient dans cette maison, je veux manger ma tête! -Disant cela, il approcha sa chaise de la table, et les deux amis -attendirent en silence, la montre devant eux. - - - - -XV. --Montrant jusqu'à quel point le vieux juif et mademoiselle Nancy -aimaient Olivier. - - -Cependant Fagin, Sikes et Nancy déguisée en cuisinière s'étaient -réunis dans un cabaret du plus sale quartier de Londres, et là ils -tenaient conseil en compagnie du chien au long poil blanc et sale. Sikes -toujours bourru, le juif plus obséquieux, et Nancy déterminée plus que -jamais à se mettre à l'_affût_ pour surprendre Olivier. - ---Allons, tu vas te mettre en chasse, n'est-ce pas, Nancy? dit Sikes en -lui présentant un verre. - ---Oui, Guillaume, répondit la fille après avoir avalé la liqueur d'un -seul trait; et j'en ai bien assez, Dieu merci! Le pauv'p'tit a été -malade et obligé de garder le lit; et . . . - ---Ah! chère Nancy! dit Fagin levant la tête. - -Soit qu'un coup d'œil significatif et un froncement des sourcils rouges -du juif avertirent Nancy qu'elle allait être trop communicative, c'est -ce qu'il nous importe peu de savoir; le fait seul est ce à quoi nous -attachons de l'importance: qu'elle se tut, et, souriant gracieusement à -Sikes, elle amena la conversation sur un autre sujet. Peu après, le -vieux Fagin fut pris d'une toux si violente, que Nancy, jetant son châle -sur ses épaules, déclara qu'il était temps de partir. Sikes, qui -allait du même côté une partie du chemin, exprima son intention de -l'accompagner; et ils sortirent ensemble, suivis, à peu de distance, du -chien qui sortit d'une petite cour aussitôt que son maître fut hors de -sa vue. Le vieux juif mit la tête à la porte de la salle aussitôt que -Sikes fut parti, et, le regardant longer l'allée obscure et étroite, il -lui montra le poing en proférant d'horribles imprécations et en -grinçant les dents; après quoi il se rassit à la table, où il fut -bientôt enseveli profondément dans les pages intéressantes de la -_Gazette des Tribunaux_. - -Pendant ce temps-là, Olivier, ne se doutant guère qu'il était si près -de la demeure du facétieux vieillard, se dirigeait vers la boutique du -libraire. Quand il fut dans Clerkenwell, il prit par mégarde une rue -qui, bien que parallèle, le détournait cependant un peu de son chemin; -mais, ne s'apercevant de sa méprise que quand il l'eut parcourue aux -deux tiers, et sachant d'ailleurs qu'elle le conduisait dans la même -direction, il ne jugea pas à propos de revenir sur ses pas, et il -avança bon train, avec ses livres sous son bras. - -Tout en marchant, il pensait en lui-même combien il devait se trouver -heureux et content, et ce qu'il ne donnerait pas pour voir: seulement le -petit Richard qui, battu et manquant de pain, était peut-être bien en -train de pleurer en ce moment même, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie -par la voix d'une femme, criant à tue-tête: - ---O mon cher frère! Et à peine eut-il tourné la tête pour voir qui -c'était, qu'il se sentit étroitement pressé par deux bras vigoureux -lourdement passés autour de son cou. - ---Laissez-moi tranquille! cria-t-il en se débattant. Laissez-moi aller! -Qui êtes-vous? Pourquoi m'arrêtez-vous? - -La réponse à ceci fut une foule de doléances et de lamentations de la -part de la jeune fille qui l'embrassait avec transport, et qui avait un -petit panier et une grosse clef à la main. - ---Ah! grâce à Dieu, dit-elle, je l'ai enfin trouvé! Olivier! Olivier! -méchant enfant que tu es de m'avoir rendue si malheureuse à ton sujet! -Viens, viens avec moi à la maison. Dieu! c'est donc bien lui! O bonheur! -je l'ai donc retrouvé! - -Au milieu de ces exclamations incohérentes, la jeune fille tomba dans un -accès qui fit tellement craindre pour ses jours, que quelques femmes, -attirées par ses cris, demandèrent à un garçon boucher, à la -chevelure luisante de suif, qui se trouvait là par hasard, s'il ne -ferait pas bien d'aller chercher le médecin; ce à quoi celui-ci, qui -était d'une nature assez lente (pour ne pas dire indolente), répondit -qu'il ne pensait pas que ce fût nécessaire. - ---Oh! non, non! Ne faites pas attention, dit Nancy saisissant la main -d'Olivier; je me sens bien mieux maintenant. Allons! viens-t'en vite à -la maison, toi, petit malheureux! - ---Quoi qu'y n'y a, mam'zelle? demanda une des femmes. - ---Oh! Madame, répondit la fille, il y a un mois qu'il s'est sauvé de -chez son père et sa mère (personnes très respectables et de bons -ouvriers), et il s'est joint à une bande de voleurs et de mauvais -sujets; au point que sa pauv'mère en est presque morte de chagrin! - ---Petit misérable! dit une femme. - ---Veux-tu bien vite t'en retourner chez vous, toi, petit sauvage! reprit -une autre. - ---Ce n'est pas vrai! s'écria Olivier grandement alarmé. Je ne la -connais pas! Je n'ai pas de sœur, ni de père, ni de mère! Je suis -orphelin! Je demeure à Pentonville! - ---Oh! faut-il être effronté pour soutenir des choses pareilles! dit -Nancy. - ---Quoi! c'est Nancy! s'écria Olivier, qui, la reconnaissant enfin, -recula d'étonnement. - ---Vous voyez bien qu'il me connaît! reprit Nancy, faisant un appel aux -assistants: il ne peut pas faire autrement! Aidez-moi à le ramener chez -nous, comme de braves gens que vous êtes, ou bien il tuera son père et -sa mère, et j'en mourrai de chagrin! - ---Qu'est-ce que c'est que ça? dit un homme sortant précipitamment d'un -cabaret, suivi d'un chien blanc tout crotté. Oh! c'est le petit Olivier! -Veux-tu bien vite retourner avec ta pauvre mère, toi, petit vaurien! et -plus vite que ça! - ---Je ne leur appartiens pas! Je ne les connais pas! Au secours! au -secours! cria l'enfant cherchant à se débarrasser des mains de l'homme. - ---Ah! tu cries au secours! reprit celui-ci. Je m'en vas t'en donner du -secours, petit drôle. Qu'est-ce que c'est que ces livres que tu as là? -Tu les auras volés, sans doute? Donne-moi ça bien vite! - -Disant cela, il lui arracha les volumes des mains, et lui donna un grand -coup de poing sur la tête. - ---C'est ça! dit un homme qui regardait par la fenêtre d'un grenier. -C'est le seul moyen de lui faire entendre raison. - -N'y a pas de doute! s'écria un menuisier à moitié endormi en jetant un -regard approbateur à celui qui venait de parler. - ---Ça lui fera du bien! dirent les deux femmes. - ---Et c'est justement pour ça qu'je n'veux pas qu'y s'en passe, reprit le -brigand saisissant Olivier au collet et lui assénant un autre coup de -poing. Veux-tu avancer, toi, petit vaurien! À moi, César, à moi! -poursuivit-il en s'adressant à son chien. - -Affaibli par la maladie qu'il venait de faire, interdit par les coups et -par une attaque si subite, épouvanté par l'affreux grognement du chien -et la brutalité de l'homme, et accablé par la conviction des assistants -qui le prenaient pour ce qu'il n'était pas, que pouvait ce pauvre enfant -en cette occurrence? L'obscurité de la nuit, dans un tel quartier, -rendait tout secours improbable et toute résistance inutile. En moins de -rien, il fut entraîné dans un labyrinthe de cours sombres et étroites, -avec une telle rapidité, que les quelques cris qu'il osa proférer ne -furent point entendus; et l'eussent-ils été, d'ailleurs, qu'il n'y -avait personne pour y faire attention . . . - -Les réverbères étaient allumés partout; madame Bedwin attendait avec -anxiété à la porte de la cour; la domestique avait couru vingt fois -jusqu'au bout de la rue pour voir si elle ne rencontrerait pas Olivier, -et les deux amis étaient dans le salon, sans lumière, ayant toujours la -montre devant eux. - - - - -XVI. --De ce que devint Olivier, après avoir été réclamé par Nancy. - - -Après avoir traversé un certain nombre de cours et de ruelles, ils se -trouvèrent enfin sur une grande place qui, à en juger par les claies et -les parcs dont elle se trouvait garnie, devait être un marché aux -bestiaux. Sikes alors ralentit le pas, la jeune fille étant incapable de -le suivre plus longtemps, au train dont il les avait entraînés, et se -tournant vers Olivier il lui ordonna brusquement de donner la main à -Nancy. - ---Entends-tu c'que j'te dis? gronda Sikes, s'apercevant que l'enfant -hésitait et regardait autour de lui. - -Ils étaient dans un endroit très sombre, tout à fait éloigné des -passants, et Olivier ne devina que trop bien que la résistance serait -inutile. Il tendit donc à Nancy sa main, que celle-ci tint étroitement -serrée dans la sienne. - ---Maintenant donne-moi celle-ci! continua Sikes, s'emparant de l'autre -main. - ---Ici, César! (Le chien leva la tête et se mit à grogner.) Tu vois -bien ce garçon? poursuivit-il montrant du doigt le gosier de l'enfant et -faisant d'horribles jurements, s'il a le malheur de remuer seulement les -lèvres, mords-moi ça! tu comprends? - -Le chien grogna de nouveau, et, léchant ses babines, il regarda Olivier -comme s'il se réjouissait à l'avance de lui sauter à la gorge. - ---Il le fera comme je le dis, reprit Sikes, jetant à l'animal un regard -féroce en signe d'approbation. Maintenant, mon jeune camarade, ça te -regarde, crie tant qu'y t'f'ra plaisir; le chien t'aura bientôt imposé -silence! Allons, marche donc, petit vaurien! - -César remua la queue, à ces paroles affectueuses de son maître, -auxquelles il n'était pas accoutumé; et faisant un grognement en signe -d'avertissement et dans l'intérêt d'Olivier, il prit les devants et -ouvrit la marche. - -C'était le marché de Smithfield qu'ils traversaient: c'eût été -Grosvenor-Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était -sombre et brumeuse, les lumières des boutiques avaient peine à se faire -jour à travers l'épais brouillard qui grossissait à chaque instant, et -qui ajoutait à la solitude et à la tristesse du lieu, en même temps -qu'il rendait l'incertitude d'Olivier plus affreuse et plus accablante. - -Ils parcoururent pendant près d'une heure de petites rues sales et peu -fréquentées, où les quelques personnes qu'ils rencontrèrent parurent, -aux yeux de l'enfant, occuper le même rang que M. Sikes dans la -société. À la fin, ils enfilèrent une rue plus étroite et plus sale -encore que les autres, habitée en grande partie par des fripiers; et le -chien alors courant en avant, comme s'il eût été certain que sa -vigilance était maintenant inutile, s'arrêta devant une boutique qui -était fermée et qui ne paraissait pas être occupée, car la maison -menaçait ruine, et un écriteau annonçant qu'elle était à louer -était cloué négligemment sur la porte comme s'il eût été là depuis -bien des années. - ---Nous y voilà! dit Sikes après avoir jeté un coup d'œil autour de -lui. - -Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit résonner une -sonnette de l'intérieur. Ils allèrent se placer près d'un réverbère -en face, et attendirent là quelques instants. Une fenêtre à châssis -fut levée doucement, et, peu après, la porte s'ouvrit avec la même -précaution. Sikes alors, sans plus de cérémonie, prit l'enfant par le -collet, et en moins de rien ils furent tous trois dans la maison. Ils -attendirent, dans l'obscurité la plus profonde, que la personne qui leur -avait ouvert eût refermé la porte aux verrous et à la clef. - ---Il n'y a personne ici? demanda Sikes. - ---Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître. - ---Le vieux y est-il? poursuivit le brigand. - ---Oui, répliqua la voix; et il a été joliment sur les épines en vous -attendant. Avec ça qu'y n's'ra pas content de vous voir! non, s'cusez! -pu qu'ça d'satisfaction! - -Le style de cette réponse et le ton avec lequel elle fut faite étaient -familiers aux oreilles d'Olivier; mais il ne put apercevoir la figure de -l'interlocuteur. - ---Eclaire-nous un peu, dit Sikes, si tu ne veux pas que nous nous -cassions l'cou, ou que nous marchions sur les pattes du chien. Prenez -garde à vos jambes, d'abord, si vous lui marchez sur les pattes, je -n'vous dis qu'ça! - ---Attendez un moment, je m'en vais chercher de la lumière, reprit la -voix. - -Le bruit des pas d'une personne qui s'éloignait se fit entendre, et -aussitôt après parut en personne M. Jack Dawkins, autrement le _fin -Matois_, tenant à la main une chandelle plantée dans un bâton fendu. -Il se contenta de faire une grimace à Olivier pour renouveler -connaissance avec lui, et fit signe aux visiteurs de le suivre. Ils -descendirent l'escalier, traversèrent une cuisine dépourvue -d'ustensiles, et ouvrant la porte d'une chambre basse, d'où s'exhalait -une odeur fétide, ils furent reçus au milieu d'éclats de rire et -d'acclamations de joie. - ---Oh! c'te bonne farce! s'écria maître Bates n'en pouvant plus de rire. -C'est pourtant lui! Mais voyez donc, Fagin! Fagin, regardez-le donc! Ah! -Dieu, quelle fameuse farce! Y a d'quoi en mourir de rire! Tenez-moi donc, -quelqu'un, que je rie tout à mon aise! - -Disant cela, maître Bates se laissa tomber à plat ventre par terre, et -pendant plus de cinq minutes, donnant un libre cours à sa folle gaieté, -il se frappait le dos avec ses talons; après quoi, se relevant, il prit -la chandelle des mains du Matois, et, s'approchant d'Olivier, il tourna -autour de lui pour l'examiner, tandis que le juif, ôtant son bonnet de -coton, salua respectueusement et à diverses reprises le pauvre enfant -qui les regardait d'un air effaré. Pendant ce temps-là, le Matois, qui -était d'un caractère plus posé et qui compromettait rarement sa -dignité quand il s'agissait d'_affaires sérieuses_ relatives à sa -_profession_, vidait les poches du petit malheureux avec la plus -scrupuleuse attention. - ---Voyez donc sa _pelure_, Fagin! dit Charlot approchant la chandelle si -près de l'habillement neuf d'Olivier, qu'il manqua y mettre le feu. -Voyez donc sa _pelure_! Du drap _coq_ et la coupe dans le _chique_! -S'cusez, pu qu'ça d'élégance! Et ses livres donc! ça lui donne tout -à fait l'air _monsieur_, n'est-ce pas, Fagin? - ---Charmé de vous voir si bien portant, mon cher! dit le juif saluant -Olivier avec une humilité affectée. Le Matois vous donnera d'autres -habits, mon cher, dans la crainte que vous ne gâtiez ceux-ci, qui sont -pour les dimanches. Pourquoi n'avez-vous pas écrit que vous veniez, mon -cher? Nous aurions eu quelque chose de chaud pour votre souper. - -À ces mots maître Bates partit d'un éclat de rire si grand, que Fagin -lui-même se dérida et que le Matois sourit. Mais comme ce dernier tira -en ce moment le billet de banque de la poche d'Olivier, on ne saurait -dire si c'est la bouffonnerie de Charlot, ou la découverte du billet, -qui excita son sourire. - ---Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? dit Sikes, s'avançant vers le juif -en même temps que celui-ci s'emparait de la bank-note. Cela -m'appartient, Fagin! - ---Non, non, Guillaume, c'est à moi, mon cher! Vous aurez les livres. - ---Si cela ne m'appartient pas, dit Sikes, mettant son chapeau d'un air -déterminé, à moi et à Nancy (ce qui est la même chose), je vas -remmener cet enfant! - -Le juif tressaillit: ainsi fit Olivier, quoique pour un motif bien -différent; car il espérait que sa liberté serait le résultat de la -dispute. - ---Allons! donnez-moi ça! voulez-vous? dit Sikes. - ---Ce n'est pas bien, Guillaume! Ce n'est pas bien du tout; n'est-ce pas, -Nancy? dit le juif. - ---Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, j'vous dis -encore une fois! Pensez-vous que Nancy et moi nous n'ayons rien autre -chose à faire que de passer un temps précieux à aller à la -découverte et à enlever tous les enfants qui se _feront pincer_ à -cause de vous? Donnez-moi ça, vous! vieil avare, vieux squelette, vieux -meuble! - -En parlant ainsi, Sikes s'empara du billet de banque, que le juif tenait -entre le pouce et l'index; et envisageant celui-ci avec le plus grand -sang-froid, il le plia en cinq ou six et l'enferma dans un nœud qu'il -fit au mouchoir qu'il portait autour de son cou. - ---C'est pour la peine que nous nous sommes donnée, dit Sikes rattachant -sa cravate; et c'n'est pas encore moitié de ce que ça vaut: et bien -sûr encore! Vous pouvez garder les livres, si vous aimez la lecture; -sinon, vous les vendrez. - ---Ils sont bien écrits! dit Charlot, qui parcourut un des volumes en -faisant mille grimaces. Beau style! Expressions élégantes! N'est-ce -pas, Olivier? Et voyant la mine piteuse que faisait l'enfant en regardant -ses persécuteurs, maître Bates, qui était doué d'un esprit caustique -et qui avait un goût décidé pour le _burlesque_, se mit à rire aux -éclats et à faire plus de bruit qu'auparavant. - ---Ils appartiennent au vieux monsieur! dit Olivier se tordant les mains; -à ce bon et respectable monsieur qui m'a emmené chez lui et qui a eu -soin de moi quand j'étais malade et que j'allais mourir. Oh! je vous en -supplie, envoyez-les-lui! Renvoyez-lui l'argent et les livres! Gardez-moi -ici toute ma vie; mais, pour l'amour de Dieu, renvoyez-lui ce qui lui -appartient! Il croira que je l'ai volé! La bonne dame et toutes les -personnes de la maison, qui ont eu tant de bontés pour moi, me prendront -pour un voleur! Oh! ayez pitié de moi! Renvoyez les livres et l'argent! - -Ayant dit ces paroles avec l'accent du plus violent désespoir, Olivier -se jeta aux pieds du juif en joignant les mains d'un air suppliant. - ---L'enfant a raison, dit Fagin jetant un regard furtif autour de lui et -fronçant ses sourcils rouges. Tu as raison, Olivier, tu as parfaitement -raison. Ils penseront que tu as volé l'argent et les livres. Ah! ah! -poursuivit-il en ricanant et en se frottant les mains, ça n'pouvait pas -mieux s'trouver, quand même nous aurions pris nos mesures pour ça. - ---Sans doute que ça n'pouvait pas mieux s'trouver, répliqua Sikes. -C'est ce qui m'est venu tout de suite à l'idée, quand je l'ai vu -traverser Clerkenwell avec ses livres sous le bras. Ce sont des gens -pieux, sans quoi ils n'l'auraient pas reçu chez eux; et ils ne le -réclameront pas, de peur d'être obligés de le poursuivre devant les -tribunaux et de l'faire enfermer. Il est assez en sûreté comme ça. - -Jusque-là Olivier les avait regardés l'un et l'autre alternativement -d'un air égaré, sans trop, comprendre ce qu'ils voulaient dire; mais -quand Sikes eut fini de parler, il se releva tout à coup, s'échappa de -la chambre, sans savoir où il allait, appelant à son secours et faisant -retentir toute la maison de ses cris. - ---Appelle ton chien, Guillaume! s'écria Nancy, courant se placer devant -la porte, et la refermant sur le juif et ses deux élèves qui s'étaient -élancés à la poursuite d'Olivier, appelle ton chien! il va dévorer ce -garçon! - ---Il le mérite bien! cria Sikes, faisant tous ses efforts pour se -dégager des mains de la fille. Ôte-toi de là, toi! Lâche-moi, j'te -dis, ou j'te vas briser le crâne contre la muraille! - ---Ça m'est égal, Guillaume! ça m'est bien égal! dit celle-ci se -débattant pour conserver son poste. Cet enfant ne sera pas déchiré par -le chien, que tu ne m'aies tuée auparavant! - ---Ah! c'est comme ça! dit Sikes, grinçant des dents. Ça n'va pas -tarder, si tu n'te r'tires pas! - -Disant cela, le brigand jeta la fille de toute sa force à l'autre bout -de la chambre, juste au moment où le juif et les deux garçons -rentrèrent ramenant Olivier. - ---Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Fagin. - ---Elle est devenue folle, je pense, dit Sikes d'un air farouche. - ---Non, elle ne l'est pas, dit Nancy pâle de colère et tout essoufflée -par la lutte qu'elle venait de soutenir. Non, ne croyez pas qu'elle le -soit, Fagin. - ---Alors, tais-toi, veux-tu, dit le juif d'un air menaçant. - ---Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy parlant très haut. Qu'est-ce -que vous avez à dire à cela? - -Le vieux Fagin connaissait trop bien Nancy, pour ne pas juger prudent de -laisser là la jeune fille. C'est pourquoi, pour détourner l'attention -de celle-ci, il s'adressa à Olivier. - ---Vous vouliez donc vous sauver, vous, hein? dit-il prenant un gros -gourdin, plein de nœuds, qui était dans un coin de la cheminée. - -Olivier ne répondit rien; mais il épia les mouvements du juif et son -cœur battit vivement. - ---Oui, vous appeliez du secours! Vous vouliez faire venir la garde, -n'est-ce pas? poursuivit l'autre ricanant et saisissant l'enfant par le -bras. Nous vous guérirons de cette manie-là, jeune homme! - -Disant cela, le juif lui appliqua un bon coup de son gourdin sur les -épaules; et il avait la main levée pour lui en donner un second, quand -la jeune fille, s'élançant avec la rapidité de l'éclair, lui arracha -le bâton des mains et le jeta dans le feu avec une telle force, qu'elle -fit voltiger des charbons ardents au milieu de la chambre. - ---Je ne le souffrirai pas, tant que je serai là, Fagin! s'écria-t-elle. -Vous avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Laissez-le -tranquille, ou je vous donne ma parole que j'me porterai, envers l'un de -vous, à des excès qui me conduiront à la potence avant le temps! (Et -elle frappa du pied en faisant cette menace, tandis que, les lèvres -serrées, les poings fermés et le visage pâle de colère, elle -regardait Fagin et Sikes alternativement.) - ---Comment donc, Nancy, dit le juif d'un air doucereux, après un moment -de silence pendant lequel Sikes et lui échangèrent un regard où il -était facile de deviner le trouble de leur âme, tu es plus sentimentale -que jamais, ce soir! Ah! ah! ma chère, tu agis noblement! - ---Vraiment, dit celle-ci. Prenez garde que je ne me surpasse! Vous n'en -seriez pas le bon marchand, Fagin. Ainsi je vous préviens pour la -dernière fois; laissez-moi en repos! - -Il y a chez une femme irritée (surtout lorsqu'elle est poussée à bout) -un certain sentiment que les hommes n'aiment pas provoquer. Le juif vit -bien qu'il serait inutile de feindre de se méprendre au sujet de la -colère de Nancy; c'est pourquoi, se retirant prudemment en arrière, il -regarda Sikes d'un air lâche et suppliant tout à la fois, comme pour -lui donner à entendre qu'il était plus capable que lui de poursuivre -l'entretien. - -Sikes, ainsi interpellé, et pensant peut-être aussi qu'il y allait de -son amour-propre à prouver l'ascendant qu'il avait sur Nancy en ramenant -celle-ci à la raison, proféra cinq ou six menaces avec une facilité -d'élocution qui fit honneur à sa fertilité d'invention. Mais comme -cela ne parut produire aucun effet visible sur la personne qui en était -l'objet, il eut recours à de plus solides arguments. - ---Que veux-tu dire par là? s'écria-t-il. Voyons, dis! Qu'entends-tu par -là? Sais-tu qui tu es et ce que tu es? - ---Oh! que oui, je sais tout cela, dit la fille avec un rire convulsif et -en secouant la tête d'un air d'indifférence. - ---Eh bien! donc, tiens-toi tranquille, reprit l'autre aussi brutalement -que s'il parlait à son chien; sans quoi je t'imposerais silence pour un -bon bout de temps! - -Celle-ci rit encore avec moins de retenue qu'auparavant; et lançant à -Sikes un regard furtif, elle détourna la tête et se mordit la lèvre -jusqu'au sang. - ---Ah! oui, tu es une bonne fille, c'n est pas là l'embarras, ajouta -Sikes la regardant avec un air de mépris, de te donner ainsi des airs de -beaux sentiments. C'est un bien beau sujet pour _cet enfant_ (comme tu -l'appelles) de se faire de toi _une amie_! - ---Sans compter que je l'suis, s'écria Nancy avec colère; et que -j'voudrais être à la place de ceux auprès de qui nous avons passé si -près ce soir, plutôt que d'vous avoir aidé à retrouver ce pauvre -petit malheureux! À partir d'aujourd'hui, c'est un menteur, un voleur, -un escroc; que sais-je, tout ce qu'il y a de plus abominable! N'est-ce -pas assez pour ce vieux brigand, sans qu'il lui donne encore des coups? - ---Allons, allons, dit le juif s'adressant à Sikes, et lui faisant -remarquer avec quelle attention ses jeunes élèves prêtaient l'oreille -à tout ce qui se passait; il faut en venir à des paroles de paix, -Guillaume, à des paroles de réconciliation. - ---Des paroles de paix, s'écria la fille, affreuse à voir en ce moment, -défigurée qu'elle était par la colère, des paroles de paix, vous, -vieux scélérat! Oui, vous les méritez bien! J'ai volé pour vous, que -je n'avais guère que la moitié de l'âge de cet enfant (dit-elle en -montrant Olivier); j'ai toujours fait le même commerce, et toujours pour -la même personne, depuis douze ans. N'est-ce pas vrai? dites! -Pouvez-vous dire le contraire? - ---Eh bien! eh bien! répliqua le juif cherchant à la calmer, si tu l'as -fait, c'est pour exister. - ---Oui, s'écria celle-ci de toute la force de ses poumons, c'est mon -existence, comme la gelée, le brouillard et la boue des rues sont mon -logis. Et vous êtes le vieux scélérat qui m'y avez exposée depuis mon -enfance, et qui m'y exposerez jour et nuit, jusqu'à ce que je meure. - ---Il t'arrivera malheur, reprit le juif excité par ces reproches. -Quelque chose pire que cela, si tu dis un mot de plus. - -La fille ne dit rien de plus; mais, s'arrachant les cheveux et déchirant -ses habits dans un accès de rage, elle se précipita sur Fagin et lui -aurait probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne se -fut interposé à temps en lui prenant les poignets. Elle fit quelques -efforts inutiles pour se dégager et s'évanouit. - ---La voilà bien, maintenant, dit Sikes la posant par terre dans un coin -de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras quand elle est -irritée à ce point! - -Le juif s'essuya le front et sourit de contentement de se voir délivré -de cette scène tragique; cependant ni lui, ni Sikes, ni les garçons, ni -le chien lui-même, ne parurent la considérer sous un autre point de vue -que comme une chose inséparable des affaires. - ---Je ne connais rien de pire que d'avoir à démêler avec les femmes, -dit le juif remettant le gourdin à sa place. Elles ont bien des -qualités aussi cependant, et elles nous sont bien utiles dans notre -_profession_. Charlot, conduis Olivier se coucher. - ---Je pense qu'il fera bien de ne pas mettre ses beaux habits demain, -n'est-ce pas, Fagin? demanda Charlot tirant la langue avec malice. - ---Comme de raison, repartit celui-ci faisant une grimace à son élève -en signe d'intelligence. - -Maître Bates, grandement satisfait en apparence de la mission dont il -était chargé, prit le bâton fendu qui servait de chandelier, et -conduisit Olivier dans une pièce voisine, où étaient deux ou trois -lits sur lesquels le pauvre enfant avait déjà dormi. Là, avec des -éclats de rire irrésistibles, il fit voir au jeune Twist les mêmes -guenilles que celui-ci s'était flatté de ne plus jamais remettre; et il -lui expliqua en même temps comment, par le juif qui les avait achetées, -le vieux Fagin avait découvert le lieu de sa retraite. - ---Ote ceux-ci, dit Charlot, que je les donne à Fagin pour qu'il en -prenne soin. Dieu! c'te bonne farce! - -Le malheureux orphelin se soumit de mauvaise grâce, et maître Bates, -ayant roulé et mis sous son bras l'habillement neuf de ce dernier, s'en -alla, emportant la chandelle et fermant la porte à clef. - -Le bruit des éclats de rire de Charlot et la voix de Betsy, qui arriva -fort à propos pour délacer son amie et lui jeter de l'eau sur les -tempes, afin de la faire revenir à elle, auraient pu tenir éveillés -bien des gens dans une position plus heureuse que celle dans laquelle se -trouvait Olivier; mais il était malade et accablé de lassitude, et il -s'endormit bientôt profondément. - - - - -XVII. --Arrivée à Londres d'un personnage illustre qui perd Olivier de -réputation. - - -Un matin de très bonne heure, M. Bumble sortit du dépôt de mendicité, -et monta la Grande-Rue d'un pas ferme et assuré. Il était dans toute la -gloire et l'orgueil de sa dignité de bedeau: les galons de son tricorne -et de son habit brillaient au soleil, et il serrait sa canne dans sa main -avec toute la force de la santé et du pouvoir. M. Bumble portait -toujours la tête haute, mais ce jour-là il la portait encore plus haut -que de coutume. Il y avait une distraction dans son regard et une -noblesse dans son maintien qui auraient pu faire présumer à -l'observateur intelligent que des pensées d'une nature peu commune -occupaient l'esprit du bedeau. Il ne daigna pas s'arrêter pour converser -avec les petits boutiquiers et les autres personnes qui lui adressèrent -la parole; il se contenta de répondre à leurs salutations par un signe -de la main, et ne ralentit sa marche que quand il fut arrivé à la -_ferme_, où madame Mann gardait les jeunes enfants du dépôt avec un -soin _paroissial_. - ---_Satané_ bedeau! n'est-ce pas lui qui nous arrive si matin, dit -celle-ci entendant secouer avec impatience la porte du jardin. Eh! -monsieur Bumble, je pensais bien que ce ne pouvait être que vous! C'est -un vrai plaisir et une surprise agréable de vous voir si matin! -Donnez-vous donc la peine d'entrer, je vous prie! - -Les premiers mots furent adressés à Suzanne, et les derniers à M. -Bumble, tout en lui ouvrant la porte et en l'introduisant dans la maison -avec les plus grandes marques d'attention et de respect. - ---Madame Mann! dit M. Bumble se laissant aller graduellement et lentement -sur une chaise, au lieu de s'asseoir brusquement, comme le ferait un -malotru; madame Mann, je vous souhaite le bonjour. - ---Bien l'bonjour, monsieur Bumble, reprit celle-ci avec maints sourires -gracieux. Comment va cette précieuse santé? - ---Couci, couci, madame Mann, répliqua le bedeau. Une vie _paroissiale_ -n'est pas un lit de roses, madame Mann! - ---Bien sûr que non, poursuivit la dame. (Tous les enfants confiés à -ses soins auraient pu répondre en chœur, s'ils l'eussent entendue.) - ---Une vie _paroissiale_, madame Mann, continua le bedeau frappant la -table avec sa canne, est une vie de travail, de vexations et de -tourments! Mais tous les _personnages publics_, si je puis m'exprimer -ainsi, doivent s'attendre à souffrir la persécution. - -Madame Mann, ne devinant pas trop ce que le bedeau voulait dire, leva les -mains au ciel avec un air de sympathie, et soupira. - ---Ah! vous pouvez bien soupirer, madame Mann! dit Bumble. - -Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci soupira de nouveau, à la grande -satisfaction du _fonctionnaire public_, qui réprima un gracieux sourire -en regardant fixement son tricorne. - ---Je vais à Londres, madame Mann, dit-il. - ---Vraiment, monsieur Bumble, reprit celle-ci, joignant les mains et -faisant trois pas en arrière en signe d'étonnement. - ---Oui, Madame, répliqua l'imperturbable bedeau, je vais à Londres par -la diligence, madame Mann . . . moi et deux pauvres du dépôt. Nous -avions un procès au sujet de ces deux pauvres, qui ne sont pas de notre -paroisse, et que nous ne voulons pas garder, comme de raison . . . et -c'est moi, madame Mann, que le conseil d'administration a choisi pour son -représentant, et qui dois répondre en son nom, aux prochaines sessions -de Clerkenwell [6] . . . Et je me demande à moi-même, continua-t-il en -se redressant de toute sa hauteur, si les sessions de _Clerkenwell_ -n'auront pas du fil à retordre, avant d'en avoir fini avec moi. - ---Oh! n'allez pas les traiter trop sévèrement, dit madame Mann d'un air -flatteur. - ---Les _sessions de Clerkenwell_ m'y auront contraint, madame Mann, reprit -M. Bumble; et si les sessions de Clerkenwell ne s'en retirent pas aussi -bien qu'elles le pensent, elles ne devront s'en prendre qu'à -elles-mêmes. - -Ces paroles furent dites avec une expression si chaleureuse et d'un air -si menaçant, que madame Mann en fut effrayée. - ---Vous allez donc par la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que -c'était l'habitude d'envoyer ces pauvres dans des charrettes? - ---C'est lorsqu'ils sont malades, madame Mann, reprit l'autre. Nous les -mettons dans des charrettes découvertes pour prévenir les vents coulis -. . . dans la crainte qu'ils ne s'enrhument. - ---Ah! c'est autre chose, reprit madame Mann. - ---La concurrence se charge de ceux-là pour peu de chose, continua le -bedeau. Ils sont tous deux dans un bien triste état; . . . et nous -trouvons qu'à les changer il nous en coûtera deux livres sterling moins -cher qu'à les enterrer; c'est-à-dire si nous parvenons à les faire -recevoir dans une autre paroisse, ce qui ne nous sera pas difficile, je -pense, à moins qu'en dépit de nous ils ne viennent à mourir en route; -ah! ah! ah! - -Quand M. Bumble eut bien ri, ses yeux rencontrèrent son tricorne, et il -reprit sa gravité. - ---Ah! ça, mais tout en causant nous oublions les affaires, dit-il. -Madame Mann, voici votre _salaire paroissial_ du mois. - -Disant cela, il tira de son portefeuille quelques pièces d'argent -roulées dans du papier, et demanda un reçu que madame Mann écrivit -aussitôt. - ---C'est bien griffonné, dit celle-ci, mais ça passera tout d'même. -Bien obligée, monsieur Bumble. - ---C'est moi qui vous remercie. - -Le bedeau fit un léger signe de tête en réponse à la courtoisie de la -dame, et s'informa de la santé des enfants. - ---Pauv'p'tits trésors, dit-elle avec émotion . . . ils sont aussi bien -qu'on peut l'être. Ces chers enfants! . . . excepté pourtant les deux -qui sont morts la semaine dernière . . . et puis l'petit Richard, qui -jette un mauvais coton. - ---Est-ce qu'il ne va pas mieux? demanda le bedeau. - -Madame Mann secoua la tête. - -Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, ayant changé son tricorne -contre un chapeau rond, et empaqueté son individu dans une redingote -bleue, prit place à l'extérieur de la diligence en compagnie des deux -_criminels_ dont l'administration cherchait à se défaire, et qui -étaient la cause bien innocente du procès qui appelait le bedeau à -Londres. Celui-ci arriva à la capitale sans avoir éprouvé en route -d'autre inconvénient que celui causé par la conduite _inconvenante_ des -deux pauvres, qui persistèrent à se plaindre du froid, et à grelotter -tout le temps que dura le voyage, d'une telle manière (à ce que dit M. -Bumble) que les dents lui en claquèrent dans la tête, et qu'il se -sentit tout à fait mal à son aise, quoiqu'il eût sa grosse redingote -sur le corps. - -S'étant débarrassé de ces _gens incommodes_ pour la nuit, le bedeau -s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et s'y fit -servir un dîner copieux, composé de tranches de bœuf à la sauce aux -huîtres avec une bouteille d'excellent _porter_. Lorsqu'il eut fini, il -se versa un verre de _grog_ qu'il mit sur la cheminée, approcha sa -chaise du feu, et, après quelques réflexions morales sur le -désagrément de voyager avec des gens qui grelottent et qui se -plaignent, il se disposa à lire le journal. - -Le premier article sur lequel ses yeux se portèrent fut l'insertion -suivante: - - CINQ GUINÉES DE RÉCOMPENSE. - -«Un jeune garçon de Pentonville, nommé Olivier Twist, que l'on retient -caché ou qui a été attiré hors de chez lui, a quitté sa demeure -jeudi dernier, dans la soirée; et n'a pas reparu depuis. - -La récompense ci-dessus sera accordée à quiconque donnera des -renseignements qui puissent amener à la découverte dudit Olivier Twist, -ou qui tendent à jeter un certain jour sur les particularités de son -histoire, que la personne qui fait paraître cet avis a le plus grand -intérêt à connaître.» - -Venait ensuite le détail exact de l'âge, du costume, de l'extérieur et -de toute la personne d'Olivier; la manière dont il avait disparu, ainsi -que le nom et l'adresse de M. Brownlow. - -M. Bumble ouvrit les yeux, lut l'article doucement et avec la plus -scrupuleuse attention à trois reprises différentes, et, cinq minutes -après, il était sur le chemin de Pentonville, ayant oublié, dans sa -précipitation, le verre de grog qu'il avait posé sur la cheminée. - ---M. Brownlow est-il à la maison? demanda-t-il à la fille qui lui -ouvrit la porte. - -A cette question, celle-ci fit la réponse aussi ordinaire qu'évasive: - ---Je ne sais pas. De quelle part venez-vous? - -M. Bumble n'eut pas plus tôt prononcé le nom d'Olivier, et expliqué le -motif de sa visite, que madame Bedwin, qui écoutait à la porte de la -salle, se précipita hors d'haleine dans le couloir. - ---Entrez, entrez, dit la vieille dame. Je savais bien que nous aurions de -ses nouvelles! Pauvre petit! Je savais bien que nous en aurions! . . . -J'en étais sûre! Cher enfant! . . . Je l'ai toujours dit! - -Disant cela, la bonne dame retourna dans la salle en toute hâte, et, -s'asseyant sur le sofa, elle fondit en larmes; tandis que la domestique, -qui n'avait pas tant de sensibilité, monta l'escalier quatre à quatre, -et revint bientôt dire à M. Bumble de la suivre. Elle l'introduisit -dans le cabinet d'étude, où M. Brownlow et son ami Grimwig étaient -assis à une table, avec un carafon et des verres devant eux. - ---Un bedeau! Un vrai bedeau de paroisse! . . . J'en mangerais ma tête -que c'est un bedeau! s'écria ce dernier. - ---Je vous en prie, mon cher ami, ne nous interrompez pas pour le moment, -dit M. Brownlow. - -Et s'adressant à Bumble: - ---Donnez-vous la peine de vous asseoir, Monsieur. - -M. Bumble s'assit, tout à fait interdit par l'originalité des manières -de M. Grimwig. M. Brownlow plaça la lampe de manière à mieux voir le -bedeau, et dit avec un peu d'impatience: - ---C'est sans doute au sujet de l'article que j'ai fait insérer dans le -journal que vous êtes venu? . . . - ---Oui, Monsieur, répondit Bumble. - ---Et vous êtes bedeau, n'est-ce pas? demanda M. Grimwig. - ---Je suis bedeau _paroissial_, Messieurs, répliqua l'autre avec orgueil. - ---Sans doute, reprit Grimwig à part à son ami; je savais bien que -c'était un bedeau. La coupe de sa redingote est _paroissiale_, et il -sent le bedeau à une lieue à la ronde. - -M. Brownlow fit un signe de tête à son ami pour lui imposer silence, -puis il reprit.: - ---Pouvez-vous nous dire où est ce pauvre enfant, maintenant? - ---Pas le moins du monde, repartit Bumble. - ---Eh bien! que savez-vous de lui? demanda M. Brownlow. Parlez, mon ami, -si vous avez quelque chose à dire . . . Que savez-vous de lui? - ---Rien de bon sans doute? dit M. Grimwig après avoir examiné -attentivement le bedeau. - -Celui-ci prit cette question à la lettre, et hocha la tête d'un air -capable. - ---Vous voyez! dit. M. Grimwig en fixant son ami d'un air triomphant. - -M. Brownlow chercha à lire dans les traits du bedeau la réponse qu'il -allait en recevoir, et le pressa de lui dire, aussi brièvement que -possible, ce qu'il savait sur le compte d'Olivier. M. Bumble ôta son -chapeau, déboutonna sa redingote, croisa les bras, pencha la tête un -peu en avant, et, après quelques moments de réflexion, il commença son -récit. - -Il serait ennuyeux de rapporter ici les paroles du bedeau, qui discourut -pendant près de vingt minutes. Il suffira de savoir qu'au résumé il -raconta qu'Olivier était un enfant trouvé, d'une basse extraction, qui -n'avait déployé d'autres qualités depuis sa naissance que la -_perfidie, l'ingratitude_ et la _méchanceté_; et qu'il avait terminé -sa courte carrière, dans le lieu de sa naissance, par un acte lâche et -_sanguinaire_ sur la personne d'un garçon de charité; après quoi il -s'était sauvé de chez son maître au milieu de la nuit. Puis, pour -prouver qu'il était réellement la personne pour laquelle il s'était -donné dès l'abord, il étala sur la table les papiers qu'il avait -apportés du dépôt de mendicité, et, croisant les bras de nouveau, il -attendit les observations de M. Brownlow. - ---Je crains bien que ce ne soit que trop vrai, dit tristement celui-ci -après avoir jeté un coup d'œil rapide sur les papiers. Cette somme est -bien minime pour les renseignements que vous venez de me donner; mais je -vous aurais volontiers donné le triple et même le quadruple s'ils -eussent été favorables à l'enfant. - -Il est bien probable que, si M. Bumble eût su cela un peu plus tôt, il -aurait donné une tout autre tournure à son récit; mais il n'était -plus temps: c'est pourquoi, secouant la tête gravement, il empocha les -cinq guinées et se retira. - -M. Brownlow se promena de long en large dans la chambre, tellement -troublé par le récit du bedeau, que M. Grimwig lui-même se garda bien -de le contrarier plus longtemps. Enfin il s'arrêta et tira le cordon de -la sonnette avec force. - ---Madame Bedwin, dit-il à la femme de charge qui vint pour recevoir ses -ordres, ce petit garçon . . . Olivier . . . est un imposteur! - ---Cela ne peut pas être, Monsieur, j'en suis sûre! dit énergiquement -la bonne dame. - ---Je vous dis qu'il l'est! reprit sèchement M. Brownlow. Que voulez-vous -dire par: _cela ne peut pas être?_ Nous venons d'en apprendre de belles -sur son compte! Il paraît que depuis sa naissance il n'a été jusqu'à -présent qu'un petit vaurien. - ---Je ne croirai jamais cela, Monsieur, répliqua la bonne dame avec -fermeté. - ---Vous autres, vieilles femmes, vous n'avez foi qu'aux charlatans et aux -contes de fées, reprit brusquement M. Grimwig. Pourquoi n'avez-vous pas -suivi mes conseils dès le commencement? Vous l'auriez fait s'il n'avait -pas eu la fièvre, hein? Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas? -Intéressant! c'te bêtise! Et en disant cela, il attisait le feu en -brandissant le fourgon. - ---Cet enfant est doux, aimable, reconnaissant, reprit madame Bedwin avec -indignation. Je sais bien ce que sont les enfants, peut-être . . . Il y -a plus de vingt ans que j'les connais . . . et les gens qui ne peuvent -pas en dire autant ne devraient rien dire; c'est du moins mon opinion. - -C'était une atteinte directe portée à Grimwig, qui était -célibataire; mais, comme cela ne fit qu'exciter le sourire du vieux -garçon, la bonne dame secoua la tête, et roulant machinalement entre -ses doigts le coin de son tablier, elle allait sans doute en dire -davantage. - ---Silence! dit M. Brownlow feignant une colère qu'il était loin de -ressentir. Ne prononcez jamais devant moi le nom de cet enfant! C'était -pour vous dire cela que je vous ai sonnée . . . Jamais, jamais! . . . -sous quelque prétexte que ce soit. Songez-y bien! C'est tout ce que -j'avais à vous dire, madame Bedwin. Rappelez-vous bien que je parle -sérieusement. - - - - -XVIII. --Comment Olivier passe le temps en la société de ses estimables -amis. - - -Le lendemain de ce jour, dans l'après-midi, Fagin, profitant de -l'absence du Matois et de maître Bates, qui étaient allés à leurs -_occupations_ ordinaires, fit une longue morale à Olivier sur l'affreux -pêché de l'ingratitude, dont ce dernier s'était rendu grandement -coupable en s'éloignant volontairement de ses amis, inquiets de son -absence; et, ce qui est bien pis, en cherchant à s'échapper, après -toute la peine qu'on s'était donnée et tous les frais qu'on avait faits -pour le retrouver. Il fit sentir à l'enfant qu'il l'avait reçu et -choyé chez lui dans un moment où, sans ce secours aussi à propos -qu'inopiné, lui, Olivier, serait mort de faim sans aucun doute. - -Olivier resta ce jour-là et la plupart des jours suivants sans voir âme -qui vive. Depuis le matin de très bonne heure jusqu'à minuit, seul à -lui-même, il pensa à ses dignes amis, et la crainte qu'ils n'eussent de -lui une opinion défavorable le rendit triste jusqu'à la mort. Huit -jours après, environ, le juif ne trouva plus nécessaire d'enfermer -Olivier dans la chambre, et celui-ci put aller en liberté par toute la -maison. - -Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée dehors, -celui-là se mit alors en tête d'être plus recherché dans sa toilette -que de coutume (faiblesse qui, à lui rendre justice, n'était pas -habituelle chez lui, tant s'en fallait). Il commanda _très poliment_ à -Olivier de l'aider à cet effet. Celui-ci était trop content d'avoir une -occasion de se rendre utile, il était trop heureux d'avoir de la -société, quelque mauvaise qu'elle fût d'ailleurs, et il avait un trop -grand désir de se concilier l'affection de tous ceux qui l'entouraient, -pour ne pas se prêter de bonne grâce à ce qu'on exigeait de lui. Il -mit donc un genou en terre de manière que le pied du Matois, qui était -assis sur la table, pût reposer sur l'autre, et il se mit en devoir de -_polir, _les trottins_ de ce dernier, ce qui veut dire en bon français -qu'il cira ses bottes. - -Soit que le Matois fût excité par ce sentiment de liberté et -d'indépendance qu'éprouve nécessairement tout être pensant quand il -est assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe tout à son aise, -balançant mollement une jambe et faisant en même temps nettoyer ses -bottes, qu'il n'a pas même la peine d'ôter et qu'il n'aura pas besoin -de remettre; soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou -que la qualité de la bière adoucît ses pensées, il se sentit, pour le -moment, porté au romantique et à l'enthousiasme (deux choses si -contraires à sa manière d'être). Il regarda Olivier d'un air pensif -pendant quelques instants, puis, avec un soupir et un balancement de -tête, il dit moitié à part lui, et moitié à Charlot: - ---Quel dommage qu'y n'soit pas _grinche_! - ---Ah! y n'sait pas ce qui lui convient, reprit celui-ci. - -Le Matois soupira de nouveau et reprit sa pipe. Charlot en fit autant, et -tous deux fumèrent quelque temps en silence. - ---J'pense bien qu'tu n'sais même pas c'que c'est qu'un _grinche_? dit le -Matois d'un air de pitié. - ---Je crois que si, répondit Olivier en levant la tête. C'est un vol . . . -c'est ce que vous êtes, n'est-ce pas? dit-il en se reprenant. - ---Je le suis, et j'm'en fais gloire, répliqua le Matois . . . Je m'en -voudrais d'être autre chose! (Disant cela, il mit son chapeau sur -l'oreille, et lança un coup d'œil à maître Bates pour lui faire -comprendre qu'il lui serait obligé de dire le contraire.) Oui, je -l'suis, poursuivit-il, et Charlot aussi, et puis Fagin, et puis Sikes, et -puis Nancy, et puis Betsy; nous le sommes tous, tous jusqu'au chien! . . . -sans compter qu'c'est lui qu'a l'plus d'cœur à la _besogne_. - ---Et qu'est l'moins porté à _trahir_, ajouta Charlot. - ---C'n'est pas lui qu'aboierait jamais dans l'banc des témoins pour se -compromettre! . . .. ah! ben oui, n'y a pas d'danger! encore bien même -qu'on l'y attacherait et qu'on l'laisserait là quinze jours sans manger, -dit le Matois. - ---Y s'respecte trop pour ça, répliqua Charlot. - ---C'est bon! c'est bon! dit le Matois reprenant le sujet dont ils -s'étaient écartés, et auquel le ramena le souvenir de sa _profession_, -qui influait sur toutes ses actions. Ceci n'a rien à faire avec ce jeune -_lophyte_ (néophyte). - ---C'est vrai, reprit Charlot. Que ne prends-tu du service sous Fagin, -Olivier? - ---Tu f'rais ta fortune tout d'un coup, répliqua le Matois en tirant la -langue. - ---Tu vivrais d'tes rentes et tu frais l'monsieur comme c'est bien mon -intention, vienne la Saint-Jamais ou le quarante-deuxième jeudi de la -Trinité. - ---Non, je ne veux pas, reprit timidement Olivier. Je voudrais qu'on me -laisse en aller. J'ai . . . me . . . rais mieux m'en aller. - ---Et Fagin préfère que tu restes, repartit Charlot. - -Olivier ne le savait que trop bien; mais, pensant qu'il serait peut-être -dangereux de s'exprimer trop franchement, il poussa un soupir et se remit -à frotter les bottes du Matois. - ---Allons donc! s'écria ce dernier, où est ton courage? N'y a-t-il pas -c'te fierté au-dedans de toi-même? Voudrais-tu vivre aux dépens des -amis, hein? - ---Fi donc! dit maître Bates tirant deux ou trois foulards de sa poche et -les jetant pêle-mêle dans une armoire. C'est trop vil! c'est trop -mesquin! - ---Je ne pourrais jamais faire ça! dit le Matois feignant la plus grande -aversion. - ---Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, et que vous les -laissez punir pour ce que vous avez fait vous-même, reprit Olivier en -souriant. - ---Ça c'est autre chose, répliqua le Matois ôtant sa pipe de sa bouche, -c'est par pure considération pour Fagin . . .. parce que les mouchards -savent que nous _travaillons_ ensemble, et il aurait pu lui arriver des -_désagréments_ si nous n'avions _joué des jambes_ . . . Et voilà le -pourquoi . . . n'est-ce pas, Charlot? - -Maître Bates fit un signe de tête affirmatif. Il allait parler, mais le -souvenir de la fuite d'Olivier se présenta si vivement à son -imagination que la fumée de sa pipe, qui se mêla avec un éclat de -rire, lui sortit par le nez, par les yeux, et lui revint à la gorge, ce -qui le fit tousser et frapper du pied pendant plus de cinq minutes. - ---Vois donc un peu, dit le Matois, montrant une poignée de _shillings_ -et de sous; c'est ça une vie joyeuse! Tiens, attrape! . . . Y en a bien -d'autres dans la tirelire de celui à qui j'les ai _soufflés_! . . . Tu -n'en veux pas, n'est-ce pas? . . . Imbécile, va! - ---C'est bien vilain, n'est-ce pas, Olivier, dit Charlot . . . y s'f'ra -_soulever_ un d'ces quatre matins, pas vrai? - ---Je ne sais pas ce que ça veut dire, répondit Olivier tournant la -tête. - ---Tiens, mon vieux! . . . quéqu'chose dans c'genre-là, reprit Charlot. -Disant cela, maître Bates prit un des bouts de sa cravate, et le tenant -en l'air, il laissa tomber sa tête sur son épaule et fit un certain -bruit avec ses dents, indiquant par cette joyeuse pantomime que -_soulever_ et pendre n'étaient qu'une seule et même chose. - ---Voilà c'que ça veut dire, poursuivit-il . . . Mais vois donc, -Jacques, comme y me r'garde! . . . Non, jamais d'ma vie j'n'ai vu un -garçon comme celui-là . . . c'est d'l'_innocence_ numéro 1, parole -d'honneur! Y m'f'ra mourir de rire d'abord . . . J'te dis, encore une -fois, qu'j'aurai ma mort à lui reprocher! Et maître Bates, ayant ri de -si bon cœur que des larmes lui en vinrent aux yeux, se remit à fumer. - ---Tu n'as pas été bien élevé, dit le Matois examinant ses bottes -après qu'Olivier eut fini de les cirer. Fagin fera quelque chose de toi, -cependant . . . ou bien alors tu s'ras l'premier qui n'aurait pas -profité entre ses mains . . . Tu frais bien mieux d'commencer tout -d'suite, car tu en viendras toujours là sans que tu t'en doutes, et tu -n'fais seulement qu'r'culer pour mieux sauter. - -Maître Bates appuya cet avis de plusieurs réflexions morales de son -cru, après quoi Dawkins et lui s'étendirent au long sur les plaisirs -nombreux qui accompagnent ordinairement la vie qu'ils menaient, donnant -à entendre à Olivier que ce qu'il avait de mieux à faire était de -chercher à gagner les bonnes grâces et l'amitié de Fagin en employant -les moyens qu'ils avaient mis; eux-mêmes en usage pour les mériter. - ---Et mets-toi bien ça dans l'toupet, dit le Matois entendant le juif -ouvrir la porte, si tu _n't'attaches_ pas aux _toquantes_ et aux -_blavins_ . . . - ---C'est comme si tu chantais de lui dire ça! observa Charlot; est-ce -qu'y t'comprend? - ---Si tu _n't'attaches_ pas aux montres et aux mouchoirs, poursuivit le -Matois réduisant son langage à la portée d'Olivier, d'autres le feront -. . . De sorte que ceux qui s'les laissent prendre, tant pis pour eux et -tant pis pour toi aussi . . . et personne ne s'en trouvera mieux pour ça -. . . excepté ceux qui posent _cinq_ et qui relèvent _six_, et tu as -autant de droit que les autres à la _profession_. - ---Sans doute, sans doute, dit le juif, qui était entré sans qu'Olivier -s'en fût aperçu. Tout cela est clair comme le jour, mon cher! . . . -rapporte-t'en à la parole du Matois . . . il entend le catéchisme de -_sa profession_, celui-là! - -Continuant en ces termes l'argument du Matois, le vieillard se frotta les -mains en signe de satisfaction et applaudit par un éclat de rire aux -talents de ce dernier. La conversation en resta là pour cette fois, car -le juif avait amené avec lui mademoiselle Betsy et un _jeune homme_ -qu'Olivier n'avait pas encore vu, mais qui fut accosté par le Matois -sous le nom de Tom Chitling, et qui, s'étant amusé à folâtrer dans -l'escalier, entra en ce moment. - -M. Chitling avait quelques années de plus que le Matois (ayant déjà -compté peut-être dix-huit printemps), cependant il y avait dans sa -manière d'agir envers ce dernier une certaine déférence qui indiquait -assez clairement qu'il se reconnaissait inférieur à lui sous le rapport -du _génie_ aussi bien que des ruses de leur _profession_. Il avait de -petits yeux qu'il faisait aller dans tous les sens et il était, en -outre, criblé de petite vérole. - -Son costume était dans un assez piteux état, mais ainsi qu'il le dit, -il venait de _finir son temps_; depuis vingt-deux _mortels_ jours il -n'avait vu âme qui vive et ne s'était rafraîchi le _cornet_ d'une -goutte de quoi _que ce soit_. Olivier était fort étonné de cette -conversation, dont il comprenait à peine quelques bribes. Ces -_messieurs_ riaient de tout cœur de la candide ignorance de l'enfant, et -la conversation devint générale. Fagin était en belle humeur; il conta -quelques petites farces de sa jeunesse d'une si drôle de manière, qu'en -dépit de ses bons sentiments Olivier riait de si bon cœur que les -larmes lui en venaient aux yeux. - -Enfin le vieux scélérat tenait l'enfant dans ses filets. Il l'avait -amené par la solitude et par la tristesse à préférer la société de -quelqu'un à celle de ses tristes pensées dans un chenil, et il -distillait dans son jeune cœur le poison qui devait le noircir et en -changer la bonté pour toujours. - - - - -XIX. --Un grand projet est discuté, et l'on en détermine l'exécution. - - -Par une nuit froide et sombre, le juif congédia tous ses élèves, et, -après s'être enveloppé d'une longue redingote et avoir pris toutes les -précautions nécessaires, il s'engagea dans un labyrinthe de petites -rues sales qui abondent dans le quartier populeux de Bethnal-Green. -Après une heure de marche à travers le brouillard sur un pavé couvert -d'une boue épaisse, il frappa à une porte où, ayant échangé quelques -mots à voix basse avec la personne qui lui ouvrit, il monta l'escalier. - -Un chien se mit à gronder comme il toucha le loquet de la porte, et une -voix d'homme demanda: - ---Qui va là? - ---C'est moi, Guillaume, c'est moi, dit le juif jetant un coup d'œil dans -la chambre. - ---Montrez votre carcasse! dit Sikes. Couchez là, vilaine bête! Ne -connaissez-vous pas le diable quand il a sa grande redingote? - -Apparemment l'animal avait été trompé par le costume de Fagin; car -lorsque celui-ci se fut déboutonné et qu'il eut posé sa longue -redingote sur le dos d'une chaise, il retourna dans son coin en remuant -la queue pour montrer qu'il était aussi content qu'il pouvait l'être. - ---Eh bien? dit Sikes. - ---Eh bien! mon cher? répliqua le juif . . . Ah! Nancy. - -Ces derniers mots furent prononcés avec quelque hésitation; car -c'était la première fois que Fagin et Nancy se rencontraient depuis le -jour où celle-ci avait pris si chaudement la défense d'Olivier. Tous -ses doutes à ce sujet, cependant (si toutefois il en avait), furent -bientôt dissipés par la conduite de la jeune fille envers lui. Elle -retira ses pieds du garde-cendres, recula sa chaise et pria le juif -d'approcher la sienne sans en dire davantage, car il faisait un froid -excessif. - ---Il fait froid, Nancy, dit le juif approchant du feu ses mains -décharnées. Ça vous pénètre jusqu'aux os, ajouta-t-il en portant la -main à son côté gauche. - ---Faudrait un fameux froid, hein, pour que ça vous _aille_ jusqu'au -cœur? dit Sikes. Donne-lui quéqu'chose à boire, Nancy. Dépêche-toi! -De voir sa vieille carcasse trembler comme celle d'un spectre hideux qui -sort de la tombe, y a d'quoi vous rendre malade! - -Nancy apporta aussitôt une bouteille qu'elle prit d'un buffet où il y -en avait beaucoup d'autres qui paraissaient contenir différentes sortes -de liqueurs; et Sikes ayant versé un verre d'eau-de-vie, dit au juif de -le boire tout d'un trait. - ---Non, merci, Sikes, j'en ai bien assez! répliqua Fagin remettant le -verre sur la table après y avoir posé seulement le bord de ses lèvres. - ---Avez-vous peur que ça vous rende meilleur que vous n'êtes? demanda -Sikes fixant le juif d'un air de mépris. - -Ayant jeté en même temps dans les cendres la liqueur qui restait dans -le verre de ce dernier, il le remplit aussitôt pour lui-même. - -Tandis qu'il avalait son eau-de-vie, le juif jeta un coup d'œil autour -de la chambre (non pas que ce fût par curiosité, car il connaissait -l'appartement, mais par un sentiment de crainte qui lui était naturel). -L'ameublement en était grossier et les seuls objets entassés dans -l'armoire eussent pu donner à penser que le maître du logis n'était -rien moins qu'un artisan. Deux ou trois _assommoirs_ placés dans un -coin, et un fléau accroché au-dessus du manteau de la cheminée -étaient du reste les seuls objets qui pussent inspirer du soupçon. - ---Eh bien! dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant je suis -prêt. - ---Pour la _besogne_, hein? demanda le juif. - ---Pour la _besogne_, répondit Sikes. Ainsi dites ce que vous avez à -dire. - ---Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume? dit l'autre -rapprochant sa chaise et parlant très bas. - ---Oui, après? demanda Sikes. - ---Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher? dit le juif. Il sait -bien ce que je veux dire, n'est-ce pas, Nancy? - ---Non, _y_ n'sait pas! dit en ricanant Sikes. Ou bien _y_ n'veut pas, -c'qu'est à peu près la même chose. Parlez franchement. Nommez les -choses par leur nom! Quand vous serez là à cligner de l'œil et à -tourner autour du pot, comme si vous n'étiez pas le premier qui a eu -l'idée de ce vol? Expliquez-vous! - ---Chut, Guillaume, parlez plus bas! dit le juif essayant en vain de -calmer son ami, on va nous entendre. - ---Eh bien! qu'on nous entende, reprit Sikes, j'm'en moque pas mal! - -Il paraît cependant qu'après réflexion il ne s'en _moquait plus_, car -il devint plus calme et parla bien moins haut. - ---Là là, dit Fagin, c'était seulement par prudence, et rien de plus, -mon cher. Maintenant, au sujet de cette maison à Chertsey, quand doit-on -se mettre à la _besogne_, hein, Guillaume? Quand doit-on s'y mettre? -Tant d'argenterie, mes enfants! tant d'argenterie? poursuivit-il se -frottant les mains et levant les yeux au plafond, transporté de joie à -l'avance, à l'idée du butin. - ---N'faut plus y penser, répondit froidement Sikes. - ---N'faut plus y penser! répéta le juif se laissant aller sur le dos de -sa chaise, - ---Non, n'faut plus y penser, reprit Sikes. Du moins ça n'est pas chose -facile que nous l'espérions. - ---Alors, on ne s'y est pas bien pris! répliqua le juif pâle de colère. -Ne nous dites pas . . . - ---Et moi, j'veux justement vous dire! s'écria l'autre. Qui êtes-vous -donc, qu'on n'puisse pas vous parler? J'vous dis qu'il y a quinze jours -que Toby Crackit _traîne ses guêtres_ autour de la place, et il ne peut -parvenir à mettre un des domestiques dans nos intérêts. - ---Voulez-vous dire, Guillaume, reprit le juif s'adoucissant à mesure que -l'autre s'échauffait, qu'aucun des deux domestiques ne puisse être -_persuadé_? - ---Sans doute que c'est c'que je veux dire, et c'est comme je l'dis, -repartit Sikes. Il y a vingt ans qu'y sont au service de la vieille, et -on leur donnerait cinq cents livres sterling qu'y r'fuseraient d'entrer -dans le complot. - ---Oui, mais voulez-vous dire aussi, Guillaume, qu'il n'y a pas moyen de -faire en sorte que les femmes soient des nôtres? demanda le juif. - ---Pas le moins du monde, répondit Sikes. - ---Pas même par le moyen du _flambant_ Toby Crackit? dit le juif d'un air -de doute. Vous n'ignorez pas ce que sont les femmes, Guillaume! - ---Eh bien! non; pas même par le moyen du _flambant_ Toby Crackit, -repartit Sikes. - ---Il dit qu'il a porté de faux favoris, qu'il a mis un gilet et des -gants _serin Canarie_, tout l'temps qu'il a été là, et qu'ça n'a -servi de rien. - ---Il aurait dû essayer de porter le costume militaire et des moustaches, -mon cher, répliqua le juif après un peu de réflexion. - ---C'est bien aussi ce qu'il a fait, reprit Sikes. Mais il paraît que ce -moyen n'a pas mieux pris que l'autre. - -Le juif parut déconcerté à cette nouvelle, et ayant réfléchi -quelques minutes, la tête penchée sur sa poitrine, il dit avec un -soupir: - ---Que si le _flambant_ Toby Crackit accusait vrai, il craignait bien -qu'il ne fallût y renoncer. Et cependant, ajouta-t-il laissant tomber -ses mains sur ses genoux, c'est bien dur, mon cher, de perdre ainsi une -chose sur laquelle nous avions fondé nos plus chères espérances et que -nous regardions déjà comme à nous! - ---C'est vrai, dit Sikes, c'est là le pis. - -Un long silence s'ensuivit pendant lequel le juif, le visage livide et -l'œil hagard, fut enseveli dans ses pensées. Sikes le regardait de -temps à autre; et Nancy, craignant sans doute d'irriter le brigand, -resta assise devant la cheminée, les yeux fixés sur le feu, avec -l'indifférence d'une sourde pour tout ce qui se disait devant elle. - ---Fagin, dit Sikes rompant tout à coup le silence, me reviendra-t-il -cinquante guinées en plus du partage si nous réussissons du dehors? - ---Oui, dit le juif s'éveillant aussitôt comme d'un rêve. - ---Est-ce convenu? demanda Sikes. - ---Oui, mon cher, oui, c'est bien entendu! répliqua le juif saisissant la -main de l'autre. - -Disant cela, ses yeux étincelaient et tous les muscles de son visage -rendaient l'impression que la question de Sikes avait produite en lui. - ---Alors, reprit celui-ci repoussant la main du juif avec un certain air -de dédain, ça s'fera quand vous voudrez. Nous étions, Toby et moi, -l'avant-dernière nuit, sur le mur du jardin, à sonder les volets et les -panneaux de la porte. La maison est fermée, la nuit, comme une prison; -mais il y a un endroit que nous pouvons briser avec assurance, sans faire -de bruit. - ---Lequel? demanda le juif avec empressement. - ---Vous savez bien, dit l'autre à voix basse, quand on a traversé la -pelouse? - ---Oui, oui, dit le juif penchant la tête pour mieux entendre et ouvrant -les yeux si grands qu'ils semblaient sortir de leurs orbites. - ---N'importe! dit Sikes s'arrêtant tout court à un signe de tête de la -jeune fille, qui lui faisait remarquer la figure du juif. Peu importe -l'endroit; vous ne pouvez rien faire sans moi, je l'sais bien; mais il -vaut mieux se mettre sur ses gardes, quand on a affaire à vous. - ---Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, reprit le juif se -mordant les lèvres. Croyez-vous que Toby Crackit et vous puissiez en -venir à bout sans le secours de personne? - ---Certainement, dit Sikes. Il ne nous faut qu'un vilebrequin et un -enfant. Le premier, nous l'avons déjà; quant à l'autre, il nous faudra -le trouver. - ---Un enfant! s'écria le juif. Oh! alors c'est pour un panneau, hein? - ---Peu vous importe, reprit l'autre. Il me faut un enfant, et n'faut pas -qu'il soit trop gros. Ah! si j'avais seulement le petit garçon de Ned, -le ramoneur de cheminées, ça f'rait bien mon affaire! Il l'empêchait -de grandir exprès pour ça, et il le louait à l'occasion; mais le père -s'est fait _pincer_, et alors v'là la _société des jeunes -délinquants_ qui s'en mêle, et qui, r'tirant cet enfant d'un _état_ -où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire, et, -par suite, le met en apprentissage. Et c'est ainsi _qu'y_ conduisent le -monde! continua-t-il avec indignation; c'est ainsi qu'y conduisent le -monde! Et s'ils avaient aussi bien assez d'argent comme ils n'en ont pas -(grâce à Dieu), il ne nous resterait pas, l'année prochaine, six -enfants dans le _commerce_ à notre disposition. - ---Ce n'est que trop vrai! répliqua le juif, qui, absorbé dans ses -réflexions tout le temps que parla Sikes, n'avait saisi que les derniers -mots de son discours. Guillaume! - ---Eh bien? demanda celui-ci. - -Le juif fit un signe de tête vers la jeune fille, qui avait les yeux -toujours fixés sur le feu pour donner à entendre à Sikes qu'elle -devait quitter la chambre. Celui-ci haussa les épaules d'un air -d'impatience, pensant que la précaution était inutile, et finit -cependant par dire à Nancy d'aller lui chercher un pot de bière. - ---Tu n'veux pas d'bière, dit Nancy croisant les bras et restant bien -tranquillement sur sa chaise. - ---J'te dis qu'j'en veux! reprit Sikes. - ---C'est d'la farce, répliqua froidement celle-ci: allez toujours, Fagin. -J'sais bien c'qu'y va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire -attention à moi. - -Le juif hésita encore, et Sikes les regarda tous les deux avec -étonnement. - ---Je pense bien que Nancy ne doit pas vous faire peur? dit à la fin -celui-ci; vous la connaissez depuis assez de temps pour avoir confiance -en elle. Ce n'est pas une fille _à manger l'morceau_; n'est-ce pas, -Nancy! - ---J'pense bien que non, reprit la fille s'approchant de la table et -posant ses deux coudes dessus. - ---Non, non, ma chère, je sais bien que tu en es incapable, dit le juif, -mais . . . Et le vieillard hésita de nouveau. - ---Mais quoi? demanda Sikes. - ---C'est que j'ignorais si elle n'était pas aussi mal disposée que -l'autre soir, vous savez, Guillaume? répondit le juif. - -Nancy partit d'un éclat de rire, et, avalant un verre d'eau-de-vie, elle -secoua la tête comme si elle eût voulu narguer Fagin; puis elle se mit -à crier à tue-tête: «_Allez toujours vot'p'tit bonhomme de chemin! -N'parlez jamais d'vous rendre!_» et autres choses semblables, qui -parurent tout à fait rassurer les deux hommes. - ---Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, faites-nous donc part de vos -intentions au sujet d'Olivier. - ---Ah! tu es une fine mouche, ma chère! . . . tu es la fille la plus -_subtile_ que je connaisse! dit le juif lui donnant de petites tapes sur -le cou. C'est en effet d'Olivier que je veux parler. Ah! ah! ah! - ---Que voulez-vous dire? demanda Sikes. - ---C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher! dit le juif d'un air de -mystère en posant son doigt sur son nez et faisant une affreuse grimace. - ---Lui! s'écria Sikes. - ---Prends-le, Guillaume, dit Nancy. Je le prendrais, moi, si j'étais que -d'toi. Il peut bien ne pas être aussi _espiègle_ que les autres; mais -qu'est-ce que ça t'fait, si ce n'est que pour t'ouvrir une porte? C'est -un enfant sur lequel tu peux compter, va, sois-en sûr, Guillaume. - ---Elle a raison, reprit Fagin, il est en bon chemin depuis quelques -semaines; et il est grandement temps qu'il commence à se rendre utile, -ne gagnerait-il que son pain. D'ailleurs, les autres sont trop gros. - ---Au fait, il est justement de la taille qu'il me le faut, dit Sikes -après un instant de réflexion. - ---Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, répliqua le juif . . . -Il ne pourra pas faire autrement, c'est-à-dire si vous l'effrayez -quelque peu. - ---L'effrayer, s'écria Sikes, ce ne sera pas une fausse peur, croyez-le -bien! S'il a l'malheur de m'faire des farces, une fois qu'y s'ra à la -_besogne_, vous n'le r'verrez pas vivant, Fagin. Pensez-y sérieusement -avant de me l'envoyer, d'abord! ajouta le brigand soulevant une énorme -pince qu'il tira de dessous le lit. - ---J'ai pensé à tout cela, dit l'autre avec force . . . je l'ai -surveillé de près, mes amis . . . de bien près. Qu'il comprenne une -bonne fois qu'il est un des nôtres, --qu'il ait la certitude d'_avoir -été voleur_, et il est à nous,-- à nous pour la vie! Ah! ah! ça ne -pouvait pas mieux se trouver! Disant cela, le vieillard croisa ses bras -sur sa poitrine, renfonça sa tête dans ses épaules, et poussa un cri -de joie. - ---A nous? dit Sikes. À vous, vous voulez dire? - ---Peut-être bien, mon cher! reprit le juif avec un affreux ricanement. -À moi, si vous voulez, Guillaume. - ---Et pourquoi, dit l'autre d'un ton rechigné, pourquoi ce méchant petit -blanc-bec vous occupe-t-il tant à lui tout seul? . . . quand vous -n'ignorez pas qu'il y en a cinquante pour un qui flânent chaque soir -autour de _Covent-Garden_ [7] et que vous pourriez choisir parmi eux? - ---Parce qu'ils ne me sont d'aucune utilité, repartit Fagin un peu -embarrassé. Ils ne valent pas la peine qu'on s'en occupe . . . Leur -physionomie parle contre eux, lorsqu'ils se font _pincer_, et je les -perds tous. Avec cet enfant, s'il était bien dirigé, mes enfants, je -ferais ce que je ne pourrais jamais faire avec vingt de ceux-là. Et -puis, continua-t-il se remettant un peu de son trouble, il nous tient, -s'il venait encore une fois à _nous brûler la politesse_; et il faut -qu'il soit absolument des nôtres, peu importe de quelle manière il s'y -trouve. Tout ce que je demande, c'est de l'amener à _pêcher avec les -grinches_ . . . Et vaut mieux que ça tourne comme ça que d'être -obligés de nous en _défaire_, ce qui ne laisserait pas que d'être -dangereux pour nous . . . sans compter que nous y perdrions. - ---Quand cela se fera-t-il? demanda Nancy arrêtant une exclamation prête -à échapper à Sikes, sur qui cette prétention d'humanité, de la part -de Fagin, avait produit le plus grand dégoût. - ---En effet, dit le juif, quand cela se fera-t-il, Guillaume? - ---Je suis convenu avec Toby pour après-demain, si d'ici là je ne lui -donnais point contre-ordre, reprit Sikes d'une voix sombre. - ---Bon, dit le juif; il n'y aura pas de lune. - ---Non, repartit Sikes. - ---Et vous avez pris vos mesures pour emporter le _magot_, n'est-ce pas? - -Sikes fit un signe de tête affirmatif. - ---Au sujet de? . . . - ---Oui, oui, tout cela est arrangé, reprit Sikes sans lui donner le temps -de finir sa phrase. Ne vous inquiétez pas des détails. Vous ferez bien -d'amener l'enfant ici demain soir . . . Je quitterai Londres une heure -avant le jour . . . Quant à vous, ne dites rien et tenez le creuset tout -prêt; c'est tout ce que vous avez à faire. - -Après une discussion il fut convenu que Nancy, qui avait pris tout -récemment le parti d'Olivier, serait chargée de conduire l'enfant -auprès de Sikes, et que celui-ci, dès l'entreprise commencée, aurait -tout pouvoir sur le pauvre Olivier. Sauf réserve à Toby Crackit -d'appuyer les résolutions dudit Sikes. - -Ces préliminaires ainsi réglés, Sikes avala quelques verres -d'eau-de-vie; et s'étant mis à brandir la pince de fer d'une manière -effrayante, il chanta ou plutôt il beugla quelques refrains. Ensuite, -dans un accès d'enthousiasme pour son _état_, il alla chercher sa -boîte à _outils_, qu'il posa sur la table, et qu'il ouvrit pour -expliquer la nature et l'usage de chacun des objets qui y étaient -renfermés. Il en avait à peine levé le couvercle, qu'il tomba -lourdement, avec elle sur le plancher, où il s'endormit presque -aussitôt. - ---Bonne nuit, Nancy! dit le juif endossant sa redingote. - ---Bonne nuit! - -Le vieillard, ayant donné en passant un coup de pied à l'ivrogne, -tandis que la fille avait le dos tourné, descendit l'escalier à tâtons. - ---C'est toujours comme ça, marmotta le juif entre ses dents quand il fut -seul dans la rue. Ce qu'il y a de mal chez ces femmes, c'est qu'un rien -suffit pour rappeler en elles des souvenirs du passé; et ce qu'il y a de -bon, c'est qu'ils ne durent pas. Ha! ha! L'homme contre l'enfant pour un -sac d'or! - -Avec ces agréables réflexions, Fagin regagna sa sombre demeure, où le -Matois veillait en attendant son retour avec impatience. - ---Olivier est-il couché? . . . J'ai besoin de lui parler, dit-il en -descendant l'escalier. - ---Il y a déjà longtemps, répondit le Matois ouvrant la porte d'une -chambre: le voilà! - -L'enfant était couché sur un mauvais matelas étendu par terre, et -dormait d'un profond sommeil. L'accablement, l'inquiétude et la -tristesse de sa prison l'avaient rendu si pâle qu'il ressemblait à la -mort. - ---Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant doucement. À demain, à -demain! - - - - -XX. --Olivier est remis entre les mains de Guillaume Sikes. - - -Le lendemain matin, à son réveil, Olivier fut bien surpris de trouver -au pied de son lit une paire de souliers neufs à fortes semelles, en -place des siens qui étaient tout usés. D'abord il fut charmé de la -découverte, pensant que ce pouvait bien être le précurseur de sa -délivrance; mais il eut bientôt acquis la certitude du contraire, lors -qu'en déjeunant tête à tête avec le juif ce dernier lui eut annoncé -d'une manière à redoubler ses alarmes qu'on devait le conduire le soir -même chez Guillaume Sikes. - ---Pour . . . y . . . res . . . ter, Monsieur? demanda l'enfant d'un air -inquiet. - ---Non, non, mon ami, pas pour y rester, reprit le juif. Nous ne voudrions -pas te perdre, ne crains pas cela, Olivier! Tu reviendras au milieu de -nous: ah! ah! ah! nous ne sommes pas assez cruels pour te renvoyer, mon -ami . . . certainement non! - -Disant cela, le facétieux vieillard, qui était accroupi devant le feu, -occupé à faire griller une tranche de pain, se mit à rire aux éclats, -comme pour donner à entendre qu'il n'ignorait pas qu'Olivier serait bien -content de se sauver s'il le pouvait. - ---Je pense bien, dit-il en le regardant fixement, que tu es curieux de -savoir ce que tu vas faire chez Guillaume, eh! mon ami! - -Olivier rougit involontairement à l'idée que le vieux recéleur avait -deviné sa pensée. Il répondit pourtant avec assez d'assurance que -_oui_. - ---Que penses-tu que tu vas y faire? demanda l'autre prévenant la -question. - ---Je ne sais pas trop, en vérité, Monsieur, répondit Olivier. - ---Bah! fit l'autre se détournant pour cacher son désappointement. -Attends alors que Guillaume te le dise. - -Le juif parut très contrarié de ce que l'enfant ne témoignait pas un -plus grand désir d'en savoir davantage. Le fait est que celui-ci aurait -bien voulu savoir à quoi on le destinait; mais, troublé qu'il était -par le regard scrutateur du juif et par ses propres pensées à lui, il -lui fut impossible de faire aucune question à ce sujet. L'occasion -d'ailleurs ne s'en présenta plus, car le juif resta sombre et silencieux -jusqu'au soir, qu'il se disposa à sortir. - ---Tu pourras allumer cette chandelle, dit Fagin en posant une sur la -table. Et voici un livre pour t'amuser à lire, jusqu'à ce qu'on vienne -te chercher. Allons, bonsoir! - ---Bonsoir, Monsieur! repartit doucement Olivier. - -Tout en se dirigeant vers la porte, le juif se retourna de temps en temps -pour regarder le jeune Twist; et, s'arrêtant tout à coup, il l'appela -par son nom. - -Olivier leva la tête; et, sur un signe de celui-là, il alluma la -chandelle. Comme il posait le chandelier sur la table, il s'aperçut que, -de l'extrémité obscure de la chambre, le vieillard le regardait -fixement en fronçant le sourcil. - ---Prends garde, Olivier! prends bien garde! dit-il en agitant la main -d'un air sentencieux . . . C'est un mauvais _gas_ qui ne se gêne guère -quand il est poussé à bout. Quoi qu'il arrive, ne dis rien, et fais -tout ce qu'il te dira. Fais-y bien attention d'abord! - -Ayant appuyé sur ces derniers mots avec beaucoup d'emphase, il sourit -d'une manière horrible, fit un signe de tête et sortit. - -Olivier, resté seul, repassa dans son esprit ce qu'il venait d'entendre. -Après avoir longtemps réfléchi, il conclut que le brigand le faisait -venir pour l'utiliser dans sa maison, jusqu'à ce qu'il eût trouvé -quelque autre garçon plus convenable à ses vues. Il était d'ailleurs -trop habitué à la souffrance pour regretter un changement quel qu'il -fût. Il resta enseveli dans ses pensées; puis: ayant pris le livre, il -le parcourut. Ce livre avait pour titre: _Vie, jugement, condamnation et -exécution des grands criminels._ Les pages en étaient souillées à -force d'avoir été lues. C'étaient des crimes, d'horribles assassinats, -des cadavres longtemps cachés qui apparaissaient à leurs meurtriers, et -ceux-ci, saisis de frayeur, venaient eux-mêmes réclamer l'échafaud qui -devait terminer leurs tourments. - -Il y avait tant de vérité dans la description de ces crimes et le -tableau en était si frappant, qu'Olivier crut voir les pages crasseuses -du livre se changer en sang caillé, et que les mots qu'il lisait lui -semblèrent sortir en sourds gémissements de la bouche même des -malheureuses victimes. Dans un accès de terreur, il ferma le livre et le -repoussa loin de lui; et se laissant tomber sur ses genoux, il pria Dieu -de lui épargner de pareilles pensées, et de le rappeler à lui plutôt -que de permettre qu'il se souillât jamais de crimes aussi affreux. - -Il avait fini sa prière, mais il était encore agenouillé, la tête -appuyée sur ses deux mains, lorsqu'un bruissement le fit sortir de sa -méditation. - ---Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il en se relevant . . . Et apercevant -une forme humaine debout près de la porte: Qui est là? reprit-il. - ---C'est moi . . . c'est moi! répondit une voix tremblante. - -Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête pour mieux voir: c'était -Nancy. - ---Mets cette chandelle de côté, dit la jeune fille en tournant la -tête, elle me fait mal aux yeux. - -Il s'aperçut qu'elle était très pâle, et lui demanda avec bonté si -elle était malade. Pour toute réponse elle lui tourna le dos, se jeta -sur une chaise et se tordit les mains. - ---Dieu! Dieu! s'écria-t-elle enfin, je n'avais pas songé à tout cela! - ---Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier. Puis-je vous être -de quelque secours? . . . Parlez . . . tout ce qui est en mon pouvoir, je -le ferai avec le plus grand plaisir. - -Elle s'agita sur sa chaise, porta ses mains à son cou, poussa un cri à -moitié étouffé par le râle et ouvrit la bouche toute grande pour -respirer. - ---Nancy, s'écria l'enfant effrayé, qu'avez-vous, dites? - -Celle-ci frappa des mains sur ses genoux et des pieds sur le parquet; -puis, s'arrêtant tout à coup, elle rajusta son châle sur ses épaules -en grelottant. - -Olivier attisa le feu. La jeune fille approcha sa chaise du foyer, y -resta assise quelque temps sans dire un mot, et, levant enfin la tête, -elle jeta un regard effaré autour d'elle. - ---Je ne sais pas ce qui me prend quelquefois, dit-elle affectant de -réparer le désordre de sa toilette. C'est cette chambre sale et humide -je crois. Maintenant, Olivier, es-tu prêt? - ---Est-ce que je vais avec vous? demanda l'enfant. - ---Oui, je viens de la part de Guillaume, répondit la jeune fille, c'est -pour te chercher. - ---Pourquoi faire? dit-il, faisant deux ou trois pas en arrière. - ---Pourquoi? reprit l'autre levant les yeux au plafond et les ramenant -aussitôt vers la terre à l'instant où son regard rencontra celui de -l'enfant; oh! pour rien de mal. - ---Je ne le pense pas, reprit Olivier, qui l'avait examinée avec -attention. - ---Eh bien! pense comme tu voudras, dit-elle avec un rire affecte; pour -rien de bon, alors. - -Olivier put bien s'apercevoir qu'il avait quelque pouvoir sur la -sensibilité de la jeune fille, et, dans sa détresse, il lui vint à -l'idée de faire un appel à sa compassion; mais, ayant réfléchi tout -à coup qu'il était à peine onze heures, et qu'il devait y avoir encore -dans les rues quelques personnes qui ajouteraient foi à ses paroles, il -se hâta de dire qu'il était prêt, et se disposa avec un tant soit peu -d'empressement à sortir. - -Ni cette réflexion, ni le dessein qui l'accompagnait n'échappèrent à -Nancy. Elle le considéra attentivement, tandis qu'il parlait, et lui -lança un coup d'œil qui lui fit comprendre assez clairement qu'elle -avait deviné ce qui se passait en lui. - ---Chut! dit-elle se penchant sur son épaule et lui montrant du doigt la -porte, tandis qu'elle regardait avec précaution autour d'elle. N'y a pas -moyen. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour toi, mais inutilement. Tu es -entouré de tous côtés, et, si tu es jamais pour t'échapper, ce n'est -pas ici le moment. - -Frappé de la manière avec laquelle elle disait cela, Olivier la regarda -avec étonnement. Elle parlait sérieusement, il n'y avait point à en -douter: elle était pâle à faire peur, les muscles de son visage -étaient contractés et un tremblement convulsif agitait tout son être. - ---Je t'ai sauvé bien des mauvais traitements déjà, et je le ferai -encore, continua-t-elle en élevant la voix; car ceux qui seraient venus -te chercher, si ce n'avait pas été moi, t'auraient mené bien plus -durement. J'ai promis que tu serais tranquille; et, si tu ne l'étais -pas, tu te ferais du tort à toi-même, ainsi qu'à moi, et peut-être -serais-tu la cause de ma mort! Tiens, regarde! j'ai déjà supporté tout -cela pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit. - -En même temps elle montra à Olivier les meurtrissures toutes noires -dont ses bras et son cou étaient couverts. - ---Rappelle-toi bien ceci, continua-t-elle avec une grande volubilité, et -fais en sorte maintenant que je n'en souffre pas d'autres à cause de toi -. . . Si je pouvais te rendre service, je le ferais bien volontiers; mais -je n'en ai pas le pouvoir . . . Ils n'ont pas l'intention de te faire du -mal, d'ailleurs. Eh! qu'importe ce qu'ils te feront faire, tu n'en es pas -responsable devant Dieu . . . Tais-toi! chacune de tes paroles est un -coup pour moi . . . Donne-moi ta main! allons, dépêche-toi; ta main! - -Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, et, ayant -soufflé la chandelle, elle entraîna l'enfant en haut de l'escalier. La -porte fut ouverte promptement par quelqu'un caché dans l'obscurité, et -elle fut refermée de même lorsqu'ils eurent franchi le seuil de la -porte. - -Nancy monta lestement, avec son jeune protégé, dans un cabriolet de -place qui les attendait. Elle en tira soigneusement les rideaux; et le -cocher, sans attendre qu'on lui donnât une direction quelconque, fouetta -son cheval, qui en moins de rien partit au grand galop. - -La jeune fille tenait la main d'Olivier étroitement serrée dans les -siennes, et lui répétait à l'oreille les mêmes assurances et les -mêmes avis qu'elle lui avait déjà donnés. Tout cela fut l'affaire de -si peu de temps, qu'il avait à peine eu le loisir de se rappeler où il -était et comment il y était venu, quand le cabriolet s'arrêta devant -la maison vers laquelle le juif avait dirigé ses pas, la veille. - -Pendant une seconde tout au plus, Olivier jeta un coup d'œil rapide le -long de la rue déserte, et il allait crier au secours; mais la voix -tremblante de la jeune fille était dans son oreille, le suppliant avec -tant d'instance d'avoir pitié d'elle, qu'il retint le cri qui allait lui -échapper. Tandis qu'il hésitait encore, il n'était déjà plus temps: -il se trouvait dans la maison et la porte s'était refermée sur lui. - ---Par ici! dit la fille lâchant enfin la main d'Olivier. Guillaume! - ---Voilà! voilà! reprit Sikes paraissant au haut de l'escalier avec une -chandelle. Voilà qui va bien! Allons, montez! - -Pour un homme du caractère de Sikes, c'était un bon accueil qu'il -faisait à nos deux jeunes gens. Nancy lui en sut gré, car elle le salua -cordialement. - ---Le chien est sorti avec Tom, dit Sikes avançant la chandelle pour les -éclairer. Nous n'avions pas besoin d'eux ici pour entendre ce que nous -avons à dire. - ---C'est bien, reprit Nancy. - ---De sorte, dit l'autre en fermant la porte de la chambre quand ils -furent tous entrés, que tu as amené le jeune _chevreau_? - ---Comme tu vois, répondit la fille. - ---A-t-il été tranquille? demanda Sikes. - ---Comme un agneau, reprit Nancy. - ---A la bonne heure! dit Sikes regardant malignement Olivier; autrement sa -jeune carcasse en aurait souffert. Avance ici, toi, petit, que je te -fasse ta leçon! . . . Autant maintenant que plus tard. - -Disant cela, il ôta la casquette de son jeune protégé, la jeta dans un -coin de la chambre, et, s'asseyant à une table, il le prit par l'épaule -et le plaça en face de lui. - ---Primo, d'abord, connais-tu cela? dit-il prenant un pistolet de poche -qui était sur la table. - -L'enfant répondit affirmativement. - ---Bien! regarde ici maintenant! Voici de la poudre . . . Ça c'est une -balle . . . et voilà un morceau de vieux chapeau pour bourrer. - -Olivier fit signe qu'il comprenait l'usage de chacune de ces choses, et -Sikes se mit à charger le pistolet avec une dextérité surprenante. -Maintenant le voilà chargé, dit ce dernier quand il eut fini. - ---Je vois bien, Monsieur, dit l'enfant tremblant de tous ses membres. - ---Tu vois bien, dit le brigand serrant fortement le bras d'Olivier et lui -mettant le canon du pistolet si près de la tempe que ce dernier ne put -retenir un cri perçant, si tu as le malheur de dire un seul mot quand -nous serons dehors, à moins que je ne t'adresse la parole, je t'envoie -cette décharge dans la tête sans te prévenir. Ainsi, dans le cas où -tu serais tenté de parler sans permission, tu peux dire tes prières -d'avance. - -Ayant accompagné cette menace d'un jurement affreux (pour en augmenter -l'effet, sans doute), il ajouta: - ---Comme, autant que je puis savoir, il n'y a personne qui s'enquêtera -beaucoup de toi après ta mort, je ne sache pas qu'il soit nécessaire de -me casser la tête à t'expliquer un tas de choses comme je le fais, si -ce n'était pour ton bien. Tu comprends? - ---Le court et le long de ce que tu veux dire (dit Nancy avec emphase pour -réclamer l'attention d'Olivier) est que, si, dans cette affaire qui -t'occupe maintenant, tu es le moins du monde retardé ou contrarié par -ce garçon, tu sauras bien l'empêcher de _jaser_ à l'avenir en lui -cassant la tête, et exposant ainsi la tienne comme tu le fais chaque -jour de ta vie. - ---C'est cela, dit Sikes d'un air approbateur. Les femmes ont le tact pour -raconter les choses en peu de mots . . . excepté pourtant quand elles -ont la tête montée . . . alors elles n'en finissent plus. Maintenant -qu'il sait ce que parler veut dire, si tu nous donnais quelque chose à -souper, que nous ayons le temps de faire un somme avant de partir? - -En conséquence de cette remarque, Nancy mit promptement le nappe; et, -s'étant absentée quelques instants, elle rentra avec un pot plein de -bière et un plat de tête de mouton, lequel donna lieu à quelques -réflexions plaisantes de la part de Sikes, qui, stimulé sans doute par -la riante perspective d'une _expédition_ nouvelle, avala toute la bière -d'un seul trait (histoire de rire, bien entendu). - -Le souper fini (on comprendra facilement qu'Olivier n'avait pas grand -appétit), Sikes avala deux verres de _grog_ et se jeta sur son lit, -ayant recommandé à Nancy de l'éveiller à cinq heures précises, dans -le cas où il dormirait encore. Olivier, d'après un ordre émané du -même chef, se jeta tout habillé sur un matelas étendu par terre; et la -jeune fille, ayant attisé le feu, s'assit devant la cheminée jusqu'à -ce qu'il fût temps de les éveiller. - -L'enfant resta longtemps les yeux tout grands ouverts, pensant qu'il ne -serait pas impossible que celle-ci cherchât l'occasion de lui parler -tout bas mais elle resta immobile sur sa chaise, et ne se tourna parfois -que pour moucher la chandelle. À la fin, épuisé de fatigue, il -s'endormit profondément. - -Lorsqu'il s'éveilla, la théière et les tasses étaient sur la table, -et Sikes était occupé à fourrer divers objets dans les poches de sa -redingote accrochée au dos d'une chaise, tandis que Nancy préparait le -déjeuner. Il ne faisait pas jour, car la chandelle brûlait encore. Une -pluie perçante battait contre les vitres, et le ciel était couvert de -nuages noirs et épais. - ---Allons donc! gronda Sikes, tandis qu'Olivier se levait, voilà qu'il -est cinq heures et demie! Dépêche-toi, si tu veux déjeuner. Nous -sommes en retard, sans qu'ça paraisse! - -Olivier ne fut pas longtemps à faire sa toilette, et, ayant déjeuné -quelque peu, il dit qu'il était prêt. Nancy, sans le regarder à peine, -lui mit un mouchoir autour du cou, et Sikes lui donna un vieux collet -pour lui tenir chaud aux épaules. - -L'enfant se retourna quand ils furent sur le seuil de la porte, dans -l'espoir de rencontrer le regard de la jeune fille; mais elle avait -repris sa place auprès du feu, ou elle était assise dans un état -d'immobilité complète. - - - - -XXI. --Expédition. - - -C'était par une sombre et froide matinée qu'ils sortirent. La pluie -tombait par torrents, il y avait de grandes flaques d'eau au milieu du -chemin. Il n'y avait personne de levé, les fenêtres étaient fermées, -et les rues étaient tristes et silencieuses. Quelques chariots de loin -en loin s'avançaient vers la ville. À mesure qu'ils approchaient de la -cité, le bruit augmenta. Et quand ils arrivèrent à Smithfield, -c'était un tumulte à ne plus s'y reconnaître; il faisait grand jour -alors, et la moitié de Londres était sur pied. C'était jour de -marché, la place était couverte de boue. Et la fumée qui s'élevait du -corps des bestiaux, se mêlant avec le brouillard, restait lourdement -suspendue en l'air. Paysans, bouchers, bouviers, enfants, voleurs, -fainéants confondus dans la presse offraient une scène capable de vous -faire perdre la raison. - -Sikes, traînant Olivier après lui, se frayait un chemin à travers la -foule, faisant fort peu d'attention à tout ce qui étonnait si fort -celui-ci. Il se contenta de faire un signe de tête en passant à maint -et maint ami, refusant de boire la goutte chaque fois que l'offre lui en -fut faite, et il s'avança rapidement jusqu'à ce qu'ils fussent hors du -tumulte et qu'ils eussent gagné _Holborn_ par _Hosier-Lane_. - ---Maintenant, mon jeune homme, dit-il d'un air bourru en regardant le -cadran de l'église Saint-André, voilà qu'il est près de sept heures? -Faut trotter un peu plus vite que ça! Ne va pas commencer par rester en -arrière, toi, méchant clampin! - -Disant cela il secouait le bras de l'enfant, qui, doublant le pas, régla -sa marche autant qu'il put sur les longues enjambées du brigand. - -Ils allèrent de ce train jusqu'à ce qu'ils eurent passé _Hyde-Park_ -sur la route de _Kensington_. Alors Sikes, ralentissant le pas pour -donner le temps à une charrette vide qui venait derrière eux de les -rattraper, et ayant vu sur la plaque Hounslow, demanda au charretier, -avec autant de politesse qu'il en était susceptible, s'il voulait leur -permettre de monter jusqu'à _Isleworth_. - ---Montez! dit l'homme. Est-ce là votre petit? - ---Oui . . . c'est mon garçon, répondit Sikes jetant un coup d'œil -menaçant à l'enfant et mettant la main par distraction dans la poche -où était le pistolet. - ---Ton père marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon petit? -dit le charretier, s'apercevant qu'Olivier était tout hors d'haleine. - ---Pas le moins du monde, reprit Sikes. Il y est accoutumé. Voyons! -donne-moi la main, Edouard! . . . monte vite! - -En parlant ainsi, il aida l'enfant à monter; et le charretier lui ayant -montré une pile de sacs, lui dit de se coucher dessus pour se reposer. - -Chaque fois qu'ils passaient devant une borne milliaire, Olivier -s'étonnait de plus en plus où son compagnon pouvait le mener. -_Kinsington_, _Hammersmith_, _Chiswick_, _Kewbridge_, _Brentford_ -étaient déjà bien loin derrière eux, et ils allaient toujours comme -s'ils n'eussent fait que se mettre en route. - -Ils arrivèrent enfin à une auberge ayant pour enseigne: _La diligence -et les chevaux_, au-delà de laquelle une autre route prenait son -embranchement; alors la charrette s'arrêta. Sikes en descendit -précipitamment, tenant la main d'Olivier pendant tout le temps; et -l'ayant fait descendre lui-même, il lui lança un regard furieux en -portant la main à sa poche de côté d'une manière très expressive. - ---Au revoir, mon garçon! dit l'homme. - ---Il est de mauvaise humeur, reprit Sikes rudoyant l'enfant. Il est de -mauvaise humeur, ce petit maussade! N'y faites pas attention, allez! - ---Oh! certainement non! dit l'autre montant dans sa voiture. Voilà le -temps qui se remet, ajouta-t-il en s'éloignant. - -Sikes attendit qu'il fût loin, et ils tournèrent à gauche, ils -marchèrent longtemps, passant devant un grand nombre de jardins, -jusqu'à ce qu'enfin ils furent arrivés à _Hampton_, qu'ils -traversèrent, et entrèrent dans un cabaret de chétive apparence, où -ils se firent servir à dîner devant le feu dans la cuisine. - -Il y avait devant le foyer quelques bancs à dossier, sur lesquels -étaient assis des hommes en blouse, occupés à boire et à fumer. Ils -firent peu d'attention à Sikes et encore moins à Olivier; et comme -celui-là ne fit guère plus d'attention à eux, il s'assit avec son -jeune camarade, dans un coin à part, sans être trop importuné par la -compagnie. - -On leur servit un plat de viande froide, et ils restèrent si longtemps -après avoir fini de manger, qu'Olivier, voyant que Sikes allait fumer sa -quatrième pipe, commença à croire qu'ils n'iraient probablement pas -plus loin. Fatigué d'avoir marché et de s'être levé si matin, il -roupilla d'abord; puis, accablé de fatigue, étourdi par la fumée du -tabac, il s'endormit profondément. - -Il faisait tout à fait nuit quand il fut éveillé par un coup de coude -de Sikes. Se frottant les yeux et regardant autour de lui, il vit ce -digne personnage en conférence intime avec un paysan en société duquel -il buvait une pinte de bière. - ---De sorte que vous allez au bas _Halliford_? demanda Sikes. - ---Oui, répondit l'homme . . . Sans compter que je n's'rai, pas vingt ans -en route. Mon cheval n'a pas la charge qu'il avait à ce matin, et il -aura bientôt arpenté la distance . . . Et qu'y n'en s'ra pas fâché! . -. . Ah! dame! c'est qu'c'est un'bonne bête! - ---Pouvez-vous nous prendre dans votre charrette, mon p'tit et moi? -demanda Sikes passant le pot de bière à sa nouvelle connaissance. - ---Oui, si vous partez de suite, reprit l'autre ôtant de ses lèvres la -pinte, qu'il posa sur la table, est-ce que vous allez à _Halliford_? - ---Je vais jusqu'à _Shepperton_, dit Sikes. - ---Je suis votre homme jusqu'aussi loin que je vais moi-même, repartit le -paysan. Tout est payé, Rebecca? - ---Qui, répondit la fille, c'est Monsieur qui a payé. - ---Dites: donc! poursuivit-il avec une gravité ridicule, ça n'peut pas -aller comme ça, savez-vous? - ---Pourquoi pas? reprit Sikes. Vous nous faites une honnêteté, je ne -vois pas ce qui m'empêcherait de vous régaler d'une ou deux pintes de -bière. - -L'homme parut réfléchir profondément; après quoi, prenant ce dernier -par la main, il lui déclara qu'il était un _bon enfant_; ce à quoi -Sikes lui dit qu'il plaisantait, sans doute (ce que chacun aurait été -tenté de croire, pour peu que l'homme eût été de sang-froid). - -Après quelques paroles civiles de part et d'autre, ils prirent congé de -la compagnie; et la servante ayant ramassé les pots et les verres qui -étaient sur la table, s'en vint, les mains pleines, sur le seuil de la -porte pour les voir partir. - -Le cheval, à la santé duquel on avait bu il n'y avait qu'un instant, -attendait patiemment à la porte. Olivier et Sikes, sans plus de -cérémonie, montèrent dans la charrette à laquelle il était attelé; -et l'homme, après avoir arrangé les guides et défié tous les -assistants de trouver une pareille bête dans le monde entier, monta à -son tour. - -Alors le garçon de l'auberge ayant conduit le cheval au milieu de la -route et ayant lâché la bride, celui-ci commença à faire un mauvais -usage de la liberté qu'on lui donnait, en courant à travers la rue et -en dansant sur ses pieds de derrière. À la fin cependant il partit au -galop. - -La nuit était venue, un brouillard humide s'élevait des marais -d'alentour et de la rivière, il faisait un froid glacial, tout était -morne et silencieux. Olivier, accroupi dans un coin, était travaillé -par la peur. Enfin ils quittèrent la charrette, et, ayant pris à -travers champs, ils se trouvèrent sur les bords de la rivière. - ---La rivière! (pensa Olivier malade de frayeur.) Il m'a sans doute -amené dans cet endroit écarté pour m'assassiner! - -Il allait se rouler par terre et faire un dernier effort pour défendre -ses jours, lorsqu'il s'aperçut qu'ils étaient devant une maison en -ruines. Il y avait une fenêtre de chaque côté de la porte, elle -n'avait qu'un seul étage, et, selon toute apparence, elle était -inhabitée, car on n'y voyait point de lumière. - -Sikes, tenant toujours Olivier par la main, s'avança doucement vers la -masure et porta la main au loquet, qui céda à la pression. La porte -s'ouvrit et ils entrèrent tous deux. - - - - -XXII. --Le vol de nuit avec effraction. - - ---Qui va là? s'écria une voix rauque aussitôt qu'ils eurent mis le -pied dans le couloir. - ---Ne fais pas tant de bruit! dit Sikes fermant la porte aux verrous. -Eclaire-moi, Toby! - ---Ah! c'est toi, vieux? reprit la même voix. Barney, allume donc la -chandelle! Entends-tu, Barney? Introduis donc monsieur, et éveille-toi -auparavant, s'il y a moyen! - -L'individu qui parlait ainsi jeta sans doute un tire-bottes à la tête -de celui à qui il s'adressait; car on entendit le bruit de quelque chose -en bois qui tomba lourdement sur le plancher, lequel bruit fut suivi d'un -grognement comme celui d'un homme à moitié endormi. - ---M'entends-tu? cria la même voix. Guillaume Sikes est là dans le -passage, et il n'y a personne pour le recevoir; tandis que tu es là à -dormir comme si tu avais pris du laudanum à ton repas et rien de plus -fort! Te trouves-tu mieux maintenant, ou faut-il que je te lance le -chandelier de fer aux oreilles pour t'éveiller entièrement? - -A peine ces mots furent-ils prononcés, qu'un frottement de savates sur -le parquet se fit entendre, et qu'on aperçut d'abord une faible lueur -provenant d'une porte à droite, puis le même individu qui nous a été -décrit auparavant, comme parlant du nez et remplissant l'emploi de -garçon, au cabaret de _Saffron-Hill_. - ---Bosieur Sikes, s'écria Barney avec une joie feinte ou réelle, -dodez-vous la peide d'endrer. - ---Allons, passe le premier! dit Sikes poussant Olivier devant lui. Plus -vite que ça, ou j'vas t'marcher sur les talons! - -Ayant murmuré contre la lenteur de l'enfant, il le poussa rudement, et -ils entrèrent dans une petite salle obscure et pleine de fumée, dont -l'ameublement consistait en deux ou trois chaises cassées, une mauvaise -table et un vieux sofa sur lequel, les pieds beaucoup plus haut que la -tête, un homme, ayant une pipe de terre à la bouche, était étendu de -son long. Il avait un habit couleur de tabac à priser, taillé dans le -dernier genre, avec de larges boutons de cuivre, un gilet à fleurs d'une -couleur vive, un pantalon de drap brun et une cravate jaune-orange. - -Le sieur Crackit (car c'était lui) n'avait pas une grande quantité de -tire-cheveux; mais ce qu'il en avait était d'une teinte rousse et frisé -en longs bouchons dans lesquels il passait de temps en temps ses doigts -malpropres ornés de grosses bagues communes. Il était au-dessus de la -taille moyenne et avait les jambes un peu faibles; mais cette -circonstance ne diminuait en rien son admiration pour ses bottes, qu'il -contemplait avec une vive satisfaction. - ---Eh bien! mon vieux! dit-il, tournant la tête vers la porte, je suis -content de te voir . . . Je commençais à craindre que tu n'eusses -renoncé à l'entreprise, et alors je me serais aventuré tout seul. - ---Eh bien! s'écria-t-il avec surprise en se remettant sur son séant à -la vue d'Olivier, qu'est-ce que c'est que ça? - ---C'est le petit, répliqua Sikes approchant sa chaise du feu. - ---Un des b'dits abbrendis de bosieur Fagin, s'écria Barney en ricanant. - ---De Fagin, eh? repartit Toby regardant Olivier. Quel crâne jeune homme -ça fera pour les poches des vieilles dames dans les églises. Il a une -_balle_ à faire fortune. - ---En v'là assez! en v'là assez! reprit Sikes avec impatience. Et se -penchant à l'oreille de son ami, il lui dit tout bas quelques mots qui -excitèrent l'hilarité de celui-ci, et lui firent regarder Olivier avec -une attention mêlée de curiosité. - ---Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous aviez quelque chose à -nous donner à manger et à boire en attendant, ça nous donnerait un peu -d'courage,-- à moi du moins. --Assis-toi là près du feu, petit, et -r'pose-toi . . . car tu as encore à sortir avec nous cette nuit . . . -quoique ce n'soit pas bien loin! - -Olivier jeta sur Sikes un regard craintif; et, approchant un tabouret du -feu, il s'assit, sa tête brûlante soutenue dans ses deux mains, sachant -à peine où il était et ce qui se passait autour de lui. - -Après un repas assez modeste, mais où l'on but beaucoup au succès de -l'entreprise, les brigands s'endormirent. Olivier, assoupi au coin de la -cheminée, croyait être encore rôdant dans les ruelles, lorsqu'il fut -réveillé par Toby Crackit, qui se leva en s'écriant qu'il était une -heure et demie. - -En un instant les deux autres furent debout, et chacun s'occupa des -préparatifs du départ. Sikes et son compagnon mirent chacun un grand -mouchoir autour de leur cou, et endossèrent leurs redingotes, tandis que -Barney, ouvrant une armoire, en tira plusieurs objets dont il emplit -leurs poches à la hâte. - ---Des _bavards_ pour moi, Barney! dit Toby Crackit. - ---Les voici! dit Barney montrant une paire de pistolets. Vous les avez -chargés vous-même. - ---C'est bon! poursuivit l'autre en les posant sur la table. Les -_persuadeurs_? - ---Je les ai, reprit Sikes. - ---Rossignols, ciseaux à froid, lanternes sourdes, masques, rien n'est -oublié? demanda Toby attachant, au moyen d'un crampon, une petite pince -de fer en-dedans des basques de son habit. - ---Nous avons tout ce qu'il nous faut, répliqua son compagnon. Prends ces -petites badines qui sont là, Barney! . . . Nous voilà maintenant à -notre affaire. - -Disant cela, il prit un énorme gourdin des mains de ce dernier, qui, -ayant donné l'autre à Toby, se mit à boutonner le collet d'Olivier. - ---Maintenant, dit Sikes, donne-moi la main! - -Olivier, étourdi tout à la fois par une marche inaccoutumée, par le -grand air et par la liqueur qu'on l'avait forcé de boire, donna -machinalement sa main à Sikes. - ---Prends-lui l'autre main, Toby! dit Sikes. Toi, Barney, aie un peu -l'œil au guet! - -Ce dernier alla entr'ouvrir la porte et revint dire que tout était -tranquille au-dehors. Les deux brigands sortirent avec Olivier au milieu -d'eux; et Barney, ayant refermé la porte aux verrous, s'enveloppa comme -auparavant et se rendormit bientôt. - -Il faisait très sombre; le brouillard était beaucoup plus épais qu'il -ne l'avait été au commencement de la nuit, et l'atmosphère était si -humide que, bien qu'il ne tombât pas de pluie, les cheveux et les -sourcils d'Olivier furent trempés en moins de rien. Ils passèrent le -pont et parurent se diriger vers les lumières qu'il avait aperçues -auparavant. Ils n'en étaient pas bien loin; et, comme ils marchaient -assez vite, ils arrivaient bientôt à Chertsey. - ---Traversons le pays! dit tout bas Sikes. N'y a personne dans les rues à -c'te heure-ci. - -Toby y consentit et ils enfilèrent la Grande-Rue, qui, à cette heure -avancée de la nuit, était tout à fait déserte. Une faible lumière se -montrait bien par-ci par-là à quelques fenêtres, et l'aboiement des -chiens rompait parfois le profond silence de la nuit; mais il n'y avait -personne dehors, et ils avaient passé les dernières maisons, quand deux -heures sonnèrent à l'horloge de l'église. Alors, doublant le pas, ils -prirent un chemin à droite, et, après cinq minutes de marche environ, -ils s'arrêtèrent devant une maison isolée, entourée d'un mur, au haut -duquel, sans se donner le temps de reprendre haleine, Toby Crackit grimpa -en un clin d'œil. - ---L'enfant ensuite! dit celui-ci. Hisse-le-moi, je le recevrai! - -Avant qu'Olivier eût le loisir de se reconnaître, Sikes l'avait pris -sous le bras, et au même instant Toby et lui étaient sur la pelouse -l'autre côté Sikes ne tarda pas à les suivre, et ils s'acheminèrent -vers la maison. - -Et maintenant, pour la première fois, Olivier, presque fou de chagrin et -de frayeur, devina que le vol et l'effraction (sinon le meurtre) étaient -le but de l'expédition. Il joignit les mains involontairement et jeta un -cri d'horreur; ses yeux se couvrirent d'un nuage, une sueur froide -parcourut tout son être, les jambes lui manquèrent et il tomba sur ses -genoux. - ---Lève-toi! gronda Sikes tremblant de colère et tirant le pistolet de -sa poche, lève-toi, ou j'te fais sauter la cervelle! - ---Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi aller! s'écria Olivier. -Laissez-moi me sauver et mourir dans les champs! Je n'approcherai jamais -de Londres; jamais, jamais! Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi, et -ne me forcez pas à voler! Pour l'amour de tous les saints qui sont au -ciel, ayez pitié de moi! - -L'homme à qui cet appel fut fait murmura un affreux jurement et il avait -armé son pistolet, quand Toby, le lui arrachant, mit sa main sur la -bouche de l'enfant et l'entraîna vers la maison. - ---Tais-toi! dit celui-ci, ça n'servirait de rien ici! Dis encore un seul -mot, et j'te ferai ton affaire moi-même avec un bon coup de ce gourdin -sur la tête! Ça n'fait pas d'bruit et ça a l'avantage d'être aussi -sûr et bien plus gentil. Allons, Guillaume, enfonce le volet . . . Il en -a assez de ça, j'en réponds. J'en ai vu de plus hardis que lui, de son -âge, faire la même chose, pendant une minute ou deux, par un froid -comme celui-ci. - -Sikes, maudissant Fagin d'avoir envoyé Olivier en une telle rencontre, -fit usage du levier avec toute la force dont il était susceptible, sans -pourtant faire trop de bruit: quelques secondes et un peu d'aide de la -part de Toby suffirent pour que le volet tournât sur ses gonds. - -C'était une petite fenêtre à cinq ou six pieds au-dessus du sol, -éclairant une espèce de cellier situé sur le derrière de la maison et -faisant face au passage d'entrée. L'ouverture en était si petite, que -les commensaux de la maison n'avaient pas jugé nécessaire de la -défendre plus sûrement; et pour tout le corps d'un enfant y pouvait -bien passer. Un peu d'adresse et de pratique dans la _profession_ du -sieur Sikes mirent ce dernier à même de forcer le volet, qui fut ouvert -en moins de rien. - ---Maintenant, écoute bien ce que je m'en vais te dire, murmura Sikes -tirant de sa poche une lanterne sourde et en dirigeant la lumière vers -le visage d'Olivier, je m'en vais te passer de l'autre côté . . . -Prends cette lanterne, monte les marches qui sont là devant toi . . .. -Tu traverseras le vestibule et tu nous ouvriras la porte de la rue. - ---Il y a les verrous du haut, que tu ne pourras pas atteindre, répliqua -Toby, tu monteras sur une des chaises du vestibule. Il y en a trois, -Guillaume, avec les armes de la vieille, au dos de chacune (une superbe -licorne bleue avec une fourche d'or.) - ---Tais ta langue, veux-tu! repartit Sikes d'un ton menaçant. La porte de -l'appartement est ouverte, n'est-ce pas? - ---Toute grande, reprit Toby après avoir regardé par la fenêtre pour -s'en assurer. Le plus beau de tout cela, c'est qu'on la laisse toujours -entrouverte, au moyen d'un crochet, pour que le chien, qui a son chenil -ici quelque part, puisse aller et venir quand il ne dort pas. --Ah! ah! -Barney vous l'a si joliment enjôlé cette nuit! - -Quoique M. Crackit eût fait cette remarque à voix basse, Sikes lui -ordonna impérieusement de se taire et de se mettre à la besogne. -Celui-ci commença par poser la lanterne à terre, s'appuya la tête -contre le mur au-dessous de la fenêtre, mit ses mains sur ses genoux; et -Sikes, montant aussitôt sur ses épaules, passa Olivier les pieds en -premier par la fenêtre, et le posa doucement à terre, sans cependant -lâcher le collet de sa veste. - ---Prends cette lanterne! dit Sikes mettant la tête à la fenêtre. Tu -vois cet escalier devant toi? - -Olivier, plus mort que vif, fit signe que oui, et Sikes, lui indiquant la -porte de la rue avec le canon du pistolet, l'avertit froidement qu'il -serait tout le temps à portée du coup, et que, s'il avait le malheur de -broncher, il était mort. - ---C'est l'affaire d'une seconde, poursuivit le brigand à voix basse. -Aussitôt que je t'aurai lâché, fais ton devoir. Ecoutez! - ---Qu'est-ce que c'est? demanda Toby. - -Ils prêtèrent l'oreille avec la plus grande attention. - ---Ce n'est rien, dit Sikes en lâchant Olivier. Allons, va! - -Pendant le court espace de temps qu'il avait eu pour se reconnaître, -l'enfant avait pris la ferme résolution (dût-il lui en coûter la vie) -de courir en haut de l'escalier pour éveiller les gens de la maison et -donner l'alarme. Plein de cette idée, il avança aussitôt, mais avec -précaution. - ---Viens ici! s'écria tout à coup Sikes, vite! vite! - -Effrayé par cette exclamation soudaine de Sikes, au milieu du silence -profond de la nuit, et par un cri perçant parti de l'intérieur, Olivier -laissa tomber sa lanterne et ne sut s'il devait avancer ou reculer. - -Le cri fut répété. Une lumière brilla sur le palier du vestibule. -L'apparition sur l'escalier de deux hommes à moitié habillés et pâles -de frayeur flotta devant ses yeux. Un éclair, une explosion, une fumée -épaisse, un craquement quelque part, dont il ne put se rendre compte, et -il chancela en arrière . . . - -Sikes, qui avait disparu un instant, remit la tête à la fenêtre et -reprit Olivier par le collet avant que la fumée ne se fût dissipée. Il -tira un coup de pistolet aux deux hommes, qui commençaient déjà à -battre en retraite, et enleva l'enfant. - ---Tiens-moi donc mieux que ça! dit-il en le tirant par la fenêtre . . . -Donne-moi un mouchoir, Toby! Ils l'ont atteint! Vite donc! Damnation! -Comme cet enfant saigne! - -Le carillon d'une sonnette se mêla au bruit des armes à feu et aux cris -des gens de la maison, et Olivier se sentit emporté rapidement à -travers la plaine. Alors les voix se perdirent dans le lointain. Un froid -mortel s'empara de ses sens et il s'évanouit. - - - - -XXIII. --Entretien entre M. Bumble et madame Corney. - - -Il faisait un froid piquant; une couche épaisse de neige couvrait la -terre et résistait au vent qui soufflait avec force, et qui, comme pour -se dédommager de l'obstacle qu'il rencontrait, en balayait les monceaux -qui s'étaient formés le long des murs et dans les coins, et, les -éparpillant dans l'air, les laissait retomber en des milliers de -papillotes. - -Tel était l'aspect des affaires du dehors quand madame Corney (la -matrone du dépôt de mendicité que nous avons fait connaître au -lecteur comme le lieu de naissance d'Olivier), assise auprès du feu dans -sa _petite_ chambre, jeta les yeux avec un certain air de contentement -sur une _petite_ table ronde supportant un _petit_ plateau garni de tous -les _petits_ objets nécessaires à la plus agréable collation que -puisse faire une matrone: en effet, madame Corney allait se régaler -d'une tasse de thé. Et comme, du coin de son feu (où la plus _petite_ -des bouilloires possibles chantait d'une _petite_ voix flûtée une toute -_petite_ chanson,) la bonne dame regardait sur la table, sa satisfaction -intérieure s'accrut visiblement: car elle sourit. - -Elle venait de prendre sa première tasse, lorsqu'elle fut interrompue -par quelqu'un qui frappa doucement à la porte de sa chambre. - ---Entrez! dit-elle sèchement. Quelque vieille femme qui se meurt, sans -doute? Elles choisissent toujours le moment où je suis à table, pour -mourir, et jamais d'autre. Entrez! voulez-vous? et ne restez pas là une -heure, la porte ouverte, pour me faire geler de froid! Voyons, qu'est-ce -qu'il y a, maintenant? - ---Rien, Madame, rien du tout, répliqua une voix d'homme. - ---Dieu? s'écria la matrone d'un ton plus doux, est-ce vous, monsieur -Bumble? - ---À votre service, Madame! reprit le bedeau, qui, s'étant arrêté à -la porte pour essuyer ses pieds et secouer la neige de dessus sa -redingote, entra, son chapeau d'une main et un petit paquet de l'autre. - ---Il fait bien froid, monsieur Bumble! dit la matrone. - ---C'est vrai, Madame, répliqua le bedeau, c'est ce que j'appelle un -temps _antiparoissial_. Nous avons distribué aujourd'hui, madame Corney, -nous avons distribué, cette bienheureuse journée, environ vingt pains -de quatre livres et un fromage et demi . . . et cependant ces _gueux_ de -pauvres ne sont pas encore contents! - ---Oh! sans doute, reprit la dame humant son thé. Qu'est-ce donc qu'il -faudrait pour les contenter? - ---Madame Corney, dit le bedeau souriant d'un air capable, comme un homme -qui a le sentiment de sa supériorité, les secours en-dehors du dépôt, ---_convenablement administrés_,-- vous comprenez, Madame, -_convenablement administrés_, sont la sauvegarde des paroisses. Le grand -principe de ce système que vous paraissez condamner est justement -d'accorder aux pauvres ce dont ils n'ont pas besoin, afin de leur ôter -l'envie de revenir à la charge. - ---C'est assez bien vu, s'écria madame Corney. La farce n'est pas -mauvaise, savez-vous! - ---C'est comme je vous l'assure, Madame, reprit M. Bumble. Entre nous soit -dit, voilà le grand principe . . . et c'est la raison pour laquelle vous -voyez quelquefois dans ces _bavards_ de journaux que des malades ont -reçu pour tout secours quelques tranches de fromage. C'est une règle -généralement adoptée par toute l'Angleterre au jour d'aujourd'hui. -Cependant (poursuivit-il en défaisant son paquet) ce sont des secrets du -métier qui ne sont connus que de nous autres _fonctionnaires -paroissiaux_. Voici deux bouteilles d'oporto, Madame, que -l'administration envoie pour l'infirmerie: c'est une bonne qualité de -vin naturel, pur et sans mélange, qui n'est en bouteille que -d'aujourd'hui, clair comme le son d'une cloche, et qui ne déposera pas, -je vous l'assure. - -Disant cela, il en prit une bouteille, qu'il présenta à la lumière, et -qu'il secoua en même temps pour en prouver la bonté; et, les ayant -posées toutes deux sur la commode, il plia le mouchoir qui les -enveloppait, le mit soigneusement dans sa poche, et prit son chapeau -comme pour s'en aller. - ---Vous n'allez pas avoir trop chaud pour vous en retourner, monsieur -Bumble! dit la matrone. - ---C'est vrai, Madame, répliqua celui-ci relevant le collet de sa -redingote, il fait un vent qui vous coupe les oreilles! - -Madame Corney, jetant les yeux sur la bouilloire, les reporta ensuite sur -le bedeau, qui se dirigeait vers la porte; et ce dernier s'étant mis à -tousser, comme pour se préparer à lui souhaiter le bonsoir, elle lui -demanda d'un air timide s'il ne voulait pas accepter une tasse de thé. - -M. Bumble rebattit aussitôt le collet de sa redingote, posa sa canne et -son chapeau sur une chaise, et approcha un siège de la table. En -s'asseyant, son regard rencontra celui de la dame, qui baissa aussitôt -les yeux. Il toussa de nouveau et sourit. - -Madame Corney se leva pour prendre une autre tasse et une soucoupe dans -le buffet, revint à sa place, et ce ne fut pas sans quelque émotion -qu'elle versa une tasse de thé à son convive. M. Bumble toussa -derechef, mais plus fort cette fois qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. - ---L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en prenant le -sucrier. - ---Vous avez un chat, Madame, à ce que je vois, dit M. Bumble apercevant -un de ces animaux qui prenait ses ébats devant le feu; . . . et des -petits aussi, si je ne me trompe? - ---Je les aime tant, monsieur Bumble! Vous ne pouvez vous imaginer, -repartit la matrone, ils sont si gais, si heureux, si drôles, que c'est -tout à fait une société pour moi. - ---Ce sont des animaux bien doux, Madame, répliqua le bedeau d'un air -approbatif, si casaniers aussi! - ---C'est bien vrai! poursuivit la dame avec enthousiasme. Ils sont si -attachés à la maison, que c'est un plaisir en vérité! - ---Madame Corney, dit M. Bumble d'un ton doctoral en marquant la mesure -avec sa cuiller, remarquez bien ceci, Madame, qu'un animal, quel qu'il -soit, qui vivrait avec vous, Madame, et qui ne serait pas attaché à la -maison, serait nécessairement un âne, Madame. - -Et là-dessus, il lui faisait une proposition de mariage, lorsqu'on -frappa vivement à la porte de la chambre: - ---Qui est là? - -Une chose digne de remarque, comme pouvant servir d'exemple du pouvoir -physique de la surprise sur la peur, c'est que la voix de madame Corney -retrouva tout à coup son aspérité ordinaire. - ---S'cusez, not'maîtresse, dit une vieille pauvresse entrouvrant la porte -et montrant sa tête hideuse la vieille Sally se meurt. - ---Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi! demanda brusquement la -matrone. Est-ce que j'y peux quelque chose? - ---Oh! non, not'maîtresse! bien sûr que non! répliqua la pauvresse; -personne n'y peut. N'y a plus d'espoir d'ailleurs. J'en ai tant vu mourir -(des petits et des grands), que je sais bien quand n'y a plus de remède -. . . Mais elle a quelque chose qui la tourmente; et, dans ses moments de -raison, qui sont bien rares (car elle finit comme une chandelle), elle -dit qu'elle a queuqu'chose à vous communiquer, et qu'il faut -nécessairement que vous sachiez. Elle ne mourra jamais tranquille que -vous ne soyez venue, not'maîtresse. - -A cette nouvelle, la digne matrone murmura une foule d'invectives contre -ces vieilles pauvresses qui ne pouvaient même pas mourir sans déranger, -à _dessein_, leurs _supérieures_, et, s'enveloppant d'un châle épais, -qu'elle jeta à la hâte sur ses épaules, elle pria M. Bumble d'attendre -qu'elle fût de retour, en cas qu'il arrivât quelque chose -d'extraordinaire. Alors, ayant dit à la vieille de marcher devant et de -ne pas lui faire passer la nuit dans les escaliers, elle la suivit -d'assez mauvaise grâce et en grondant tout le long du chemin. - -M. Bumble, livré seul à lui-même, se conduisit étrangement: il ouvrit -le buffet, compta les cuillers à thé, pesa les pinces du sucrier, -examina un petit pot au lait pour s'assurer s'il était bien en argent, -et quand il eut satisfait sa curiosité sur ce point, il mit son chapeau, -sens devant derrière, et fit quatre fois le tour de la table en dansant -gravement sur la pointe des pieds. - -Après s'être livré à un exercice aussi ridicule, il remit son -tricorne sur la chaise, et, se prélassant devant la cheminée, le dos -tourné vers le feu, il parut occupé mentalement à faire l'inventaire -du mobilier. - - - - -XXIV. --Détails obscurs en apparence, mais qui ne laissent pas que -d'être de quelque importance dans cette histoire. - - -C'était bien une vraie messagère de mort qui était venue troubler ce -calme et cette paix intérieure qui régnaient dans la chambre de la -matrone: son corps était courbé par l'âge, ses membres paralysés -tremblaient continuellement, sa démarche était lente; et la fixité de -ses yeux, l'horrible expression de ses traits et le mouvement convulsif -de ses lèvres lui donnaient plutôt l'apparence d'un portrait grotesque -que d'une œuvre de la création. - -La vieille femme monta l'escalier en chancelant et trotta, du mieux -qu'elle put, le long des corridors, marmottant quelques paroles -inintelligibles en réponse aux réprimandes de sa compagne. À la fin, -obligée de s'arrêter pour respirer, elle remit sa lumière à celle-ci -et suivit clopin-clopant, tandis que la matrone, plus alerte, alla droit -à la chambre de la mourante. - -C'était un misérable galetas sous la mansarde, éclairé par la lueur -blafarde d'une lampe. Une vieille femme du dépôt était assise au -chevet de la malade, et l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout -devant la cheminée, s'amusait, avec un tuyau de plume, à se faire un -cure-dents. - ---Il ne fait pas chaud, madame Corney! dit celui-ci voyant entrer la -matrone, - ---C'est vrai, Monsieur, qu'y n'fait pas chaud, répliqua la matrone du -ton le plus gracieux, en faisant la révérence. - ---Vos fournisseurs devraient bien vous envoyer de meilleur charbon, dit -l'apprenti pharmacien attisant le feu avec le fourgon; celui-ci ne -convient pas du tout pour un froid aussi rigoureux. - -En ce moment la conversation fut interrompue par un gémissement de la -malade. - ---Oh! fit le carabin se tournant aussitôt vers le lit, comme s'il eût -tout à fait oublié la patiente: N, I, ni, c'est fini, madame Corney. - ---C'est fini, n'est-ce pas? demanda la matrone. - ---Si elle avait encore deux heures à vivre, ça me surprendrait bien, -dit le jeune homme, actionné à finir la pointe de son cure-dents. Le -système moral aussi bien que le physique est usé chez elle. Est-elle -assoupie, ma bonne femme? - -La garde, à qui cette question s'adressait, se pencha sur le lit pour -s'en assurer, et répondit affirmativement par un signe de tête. - ---Il est bien possible alors qu'elle s'en aille comme ça, si vous ne -faites pas trop de bruit, dit le jeune homme . . . Posez la lumière à -terre . . . Elle ne pourra pas la voir là, du moins. - -La garde posa la lumière à terre en hochant la tête, donnant sans -doute à entendre que la malade ne mourrait pas si aisément qu'on le -pensait; et elle alla se rasseoir à côté de l'autre vieille, qui -était rentrée sur ces entrefaites. La matrone s'enveloppa dans son -châle avec un air d'impatience, et s'assit elle-même au pied du lit. - -Le carabin, qui avait enfin achevé son cure-dents, le promena dans sa -bouche pendant un bon quart d'heure qu'il resta planté devant le feu; -après quoi, paraissant s'ennuyer, il souhaita à madame Corney _beaucoup -de plaisir_, et s'en alla sur la pointe du pied. - -Après être restée un quart d'heure dans cette position, madame Corney -commença à s'ennuyer; et, voyant que la vieille s'obstinait à rester -assoupie, elle allait sortir tout d'un bond, lorsque les deux femmes -jetèrent un cri qui la fit se retourner. La malade s'était dressée sur -son séant et leur tendait les bras. - ---Qui est là? s'écria-t-elle d'une voix sourde. - ---Chut! chut! dit l'une des deux vieilles en s'approchant du lit. -Couchez-vous! couchez-vous! - ---Je ne me recoucherai pas vivante! dit la malade en se débattant. Je -veux qu'elle sache . . . Venez ici! plus près . . . que je vous dise -tout bas à l'oreille. - -Elle prit la matrone par le bras, et, l'attirant vers une chaise qui -était à son chevet, elle l'y fit asseoir. - -Elle allait parler, lorsque, jetant un regard autour d'elle, elle -aperçut les deux vieilles, qui, le cou tendu et le corps en avant, -prêtaient une oreille attentive à ce qu'elle allait dire. - ---Faites-les sortir! continua-t-elle d'une voix léthargique. Vite! vite! - -Les deux vieilles, s'écriant à qui mieux mieux et d'un commun accord, -se plaignirent amèrement d'être méconnues par leur ancienne camarade, -et protestèrent contre l'injustice qu'il y aurait à les en séparer à -ses derniers moments; mais la matrone les poussa hors de la chambre, -ferma la porte sur elles et vint se rasseoir au chevet de la malade. - ---Maintenant, écoutez bien! dit la mourante d'une voix plus forte, comme -pour exciter en elle une dernière lueur d'énergie. Dans cette chambre, ---dans ce lit,-- j'ai soigné, autrefois, une jeune créature qu'on avait -amenée dans cette maison. Ses pieds, meurtris et déchirés par la -marche, étaient couverts de sang et de poussière. Elle accoucha d'un -garçon, et mourut. Attendez donc! En quelle année, déjà? - ---Peu importe l'année! dit l'impatiente matrone. Eh bien! quoi, au sujet -de cette jeune femme? - ---Ah! murmura la malade retombant dans son premier assoupissement . . . -Au sujet de la jeune femme, n'est-ce pas? À . . . à . . . son . . . -sujet? --Ah! oui! (Elle pleura, jeta un cri perçant, et bondit sur son -lit d'un air furieux; son visage devint pourpre et ses yeux lui sortaient -de la tête.) --Je l'ai volée! . . . oui, c'est pourtant vrai . . . je -l'ai volée! . . . Elle n'était pas encore froide! . . . Oui . . . je le -répète . . . elle était encore tiède quand je l'ai volée!!! - ---Volé quoi? . . . Pour l'amour de Dieu, parlez donc! s'écria la -matrone faisant un mouvement, comme si elle eût voulu appeler du secours. - ---M'y voici! répliqua la mourante mettant sa main sur la bouche de -l'autre: la seule chose qu'elle avait. Elle manquait de tout . . .. de -vêtements pour se couvrir et de pain pour subsister; . . . mais elle -avait conservé précieusement dans son sein . . . C'était de l'or, je -vous dis! . . . de l'or magnifique qui aurait pu lui sauver la vie! - ---De l'or! répéta la matrone se penchant avidement sur le lit de la -moribonde, à mesure que celle-ci retombait sur l'oreiller. Eh bien! -quoi, après? Qui était la mère? En quel temps? À quelle époque? -Parlez! parlez! - ---Elle m'avait priée de le garder, poursuivit l'autre en poussant un -profond soupir. Elle me l'avait confié comme étant la seule personne -qui fût auprès d'elle à l'heure de son agonie. Je l'ai convoité dans -mon cœur . . . je l'ai volé en pensée, lorsque je le lui ai vu autour -du cou pour la première fois. --Et, qui pis est, j'ai peut-être la mort -de l'enfant à me reprocher. Ils l'auraient certainement mieux traité -s'ils avaient su tout cela. - ---Su quoi? demanda la matrone. Parlez! - ---Il ressemblait tant à sa mère, à mesure qu'il grandissait, ce cher -petit (continua l'autre, sans prendre garde à la question), que chaque -fois que je le voyais, je ne pouvais m'empêcher de penser à elle! -Pauvre jeune fille! . . . pauvre petite! Elle était si jeune aussi! . . -. Un si beau petit agneau! Attendez! . . . Je n'vous ai pas tout dit, -n'est-ce pas? . . . Il me semble que j'ai encore quelque chose à vous -dire! - ---Oui! oui! répliqua la matrone penchant l'oreille pour saisir les -paroles qui sortaient plus lentement de la bouche de la mourante. Dites -vite, ou bien il ne serait plus temps! - ---La mère (dit la mourante faisant un dernier effort pour donner à sa -voix un diapason plus élevé), la mère, sentant s'approcher l'instant -de son trépas, me dit à l'oreille que _si son enfant venait au monde -vivant, et qu'on pût l'élever, un jour viendrait où il pourrait, sans -rougir, entendre prononcer le nom de sa pauvre jeune mère_. Et _vous, ô -mon Dieu_, ajouta-t-elle enjoignant ses mains si maigres et si -délicates, _que ce soit un garçon ou une fille, suscitez-lui des amis -sur cette terre de douleur et d'exil; et prenez pitié d'un pauvre petit -orphelin abandonné à la merci des étrangers_! - ---Le nom de l'enfant? demanda la matrone. - ---On l'appelait Olivier, répondit la mourante d'une voix faible. L'or -que j'ai volé était . . . - ---Oh! oui, oui! qu'est-ce que c'était? s'écria vivement la matrone. - -Comme elle se penchait avec empressement pour recevoir la réponse de la -moribonde, celle-ci se remit lentement et avec roideur sur son séant, et -empoignant à deux mains sa couverture, elle marmotta, d'une voix -gutturale, quelques paroles inintelligibles et tomba sans vie sur -l'oreiller. - ---Roide morte! dit une des deux vieilles femmes, entrant précipitamment -aussitôt que la porte fut ouverte. - ---Et rien de rien, après tout! ajouta la matrone en s'en allant comme si -de rien n'était. - - - - -XXV. --Encore Fagin et compagnie. - - -Tandis que toutes ces choses se passaient dans le dépôt de mendicité -en question, M. Fagin était dans son vieux repaire (le même qu'Olivier -venait de quitter en compagnie de Nancy,) assis devant la cheminée, et -tenant sur ses genoux un soufflet avec lequel il avait essayé sans doute -de donner au feu, dont la fumée se répandait par toute la chambre, une -plus vive action. Ses coudes sur le soufflet et son menton appuyé sur -ses pouces, il regardait le foyer d'un air distrait, et paraissait -plongé dans une profonde rêverie. - -A une table derrière lui, le fin Matois, Charlot Bates et M. Chitling -faisaient une partie de _wist_: le Matois seul contre les deux autres. Sa -physionomie, expressive en tout temps, devint encore plus intéressante -par le sérieux avec lequel il étudiait la partie et par les coups -d'œil qu'il lançait de temps en temps, selon que l'occasion s'en -présentait, sur les cartes de M. Chitling, réglant sagement son jeu -d'après les remarques qu'il avait faites sur celui de ce dernier. Comme -il faisait froid, il avait (selon sa coutume) son chapeau sur la tête. -Il avait entre les dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il -jugeait nécessaire d'avoir recours à une mesure d'étain placée sur la -table, et qu'on avait remplie à l'avance de _grog_, pour le bien de la -compagnie. - -Maître Bates faisait aussi beaucoup d'attention à son jeu; mais, étant -d'un caractère beaucoup plus gai que son incomparable ami, il eut plus -souvent recours à la mesure d'étain, et il se permit en outre certaines -plaisanteries et certaines remarques tout à fait hors de saison, et qui -ne conviennent nullement à un bon joueur, surtout au jeu de _wist_, qui -exige du silence et de l'attention. En vain le Matois, usant du droit que -lui donnait son attachement pour ce dernier, lui fit remarquer plus d'une -fois l'inconvenance de sa conduite; maître Bates n'en fit que rire, et -(pour me servir de son expression) _l'envoya promener_; et par ses -reparties aussi vives que spirituelles, il excita au plus haut point -l'admiration de M. Chitling. - -Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce dernier et son partenaire -perdaient toujours, et que cette circonstance, loin de fâcher maître -Bates, paraissait l'amuser infiniment, puisqu'il riait aux éclats à la -fin de chaque partie, assurant que, _de sa vie ni de ses jours_, il ne -s'était autant diverti. - ---Ça nous fait deux manches et la belle, dit Chitling d'un air piteux en -tirant une demi-couronne de la poche de son gilet. Faut avouer que tu as -un bonheur insolent . . . Tu nous gagnerais jusqu'à notre dernier sou . -. . Même quand nous avions beau jeu, Charlot et moi, ça ne nous a pas -empêchés de perdre. - -Charlot Bates partit d'un tel éclat de rire à cette remarque, qui fut -faite d'un ton lamentable, que le juif sortit de sa rêverie et demanda -ce qu'il y avait. - ---Monsieur Fagin! s'écria Charlot, j'voudrais que vous eussiez pu voir -le jeu . . . Thomas Chitling n'a pas fait un seul point, et j'étais son -partenaire contre le Matois. - ---Ah! ah! dit le juif souriant d'une manière qui prouvait assez qu'il -n'en ignorait pas la cause, prends ta revanche, Tom, prends ta revanche! - ---Non, merci, Fagin, j'en ai assez comme ça, répliqua l'autre. Le -Matois vous a une chance contre laquelle on ne peut tenir! - ---Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever matin pour gagner -le Matois. - ---Se lever matin! s'écria Charlot Bates; y n'suffit pas de se lever -matin. Y vous faut mettre vos bottes la veille, avoir un double -télescope . . . et une lorgnette entre vos deux épaules si vous voulez -_faire_ celui-là. - -M. Dawkins reçut cet éloge flatteur avec beaucoup de modestie, et -offrit de dire au premier venu de la société, pour la simple bagatelle -d'un shilling chaque fois, la carte que celui-ci aurait pensée. Comme -personne n'acceptait le défi et que sa pipe était éteinte, il s'amusa -avec le morceau de craie qui lui avait servi à compter le jeu à tracer -le plan de la prison de Newgate, sifflant tout le temps d'une manière -toute particulière. - ---Tu m'as joliment l'air de t'amuser, Tom! dit le Matois rompant le -silence qui durait depuis plus de cinq minutes. Je parie que vous ne -devinez pas ce qui l'occupe, Fagin! - ---Comment veux-tu que je sache . . . mon cher? répliqua le juif levant -la tête et remettant le soufflet en place. Il pense peut-être à la -perte de son argent ou bien encore à la _retraite_ qu'il vient de faire -à la campagne, hein? Ah! ah! n'est-ce pas, Tom? - ---Vous n'y êtes pas, repartit le Matois au moment où Chitling allait -répondre. Qu'en dis-tu, toi, Charlot? - ---Moi, répondit celui-ci, je pense qu'il veut épouser Betsy. Voyez -plutôt comme il rougit! En v'là un heureux mortel! Est-il possible! . . -. Oh! Fagin, Fagin, c'te bonne farce! - ---Ne fais pas attention à eux, Tom! dit le juif faisant un signe -d'intelligence à Dawkins et donnant un petit coup à Charlot avec la -douille du soufflet. Ne les écoute pas, va! Betsy est aimable . . . -c'est une bien bonne fille! Attache-toi à elle, Tom. Va toujours ton -petit bonhomme de chemin. - ---Quand bien même encore, Fagin, répliqua Chitling rougissant encore -plus; quand même encore que ça s'rait; . . . c'est une chose qui ne -regarde personne. - -Le juif, voyant que Chitling prenait la mouche, s'empressa de l'assurer -que personne ne se moquait; et, pour preuve de ce qu'il avançait, il en -appela à maître Bates, le principal offenseur. Malheureusement, en -ouvrant la bouche pour répondre qu'il n'avait jamais été si sérieux -de sa vie, Charlot partit d'un tel éclat de rire que Chitling, se voyant -mystifié, s'élança aussitôt sur le rieur, et lui lança un coup de -poing que ce dernier évita heureusement, et qui, tombant lourdement sur -la poitrine du _facétieux_ vieillard, envoya ce dernier à l'autre bout -de la chambre, contre la muraille, où il ouvrit la bouche toute grande -pour respirer, tandis que Tom le regardait d'un air consterné. - ---Ecoutez! s'écria le Matois en ce moment; j'entends la _bavarde_. - -Disant cela, il prit la lumière et monta doucement l'escalier. - -La sonnette se fit entendre de nouveau avec quelque impatience, tandis -que la compagnie était dans l'obscurité. Un instant après le Matois -reparut et parla mystérieusement à l'oreille de Fagin. - ---Est-ce qu'il est seul? s'écria celui-ci. - -Le Matois fit un signe de tête affirmatif, et, mettant sa main devant la -lumière, il donna à entendre à Charlot qu'il ferait bien, pour le -quart d'heure, de réprimer sa folle gaieté; après quoi il fixa les -yeux sur le juif comme pour attendre ses ordres. - -Le vieillard porta ses doigts jaunes à sa bouche, et réfléchit un -instant, les traits de son visage paraissant visiblement contractés tout -le temps, comme s'il redoutait quelque malheur et qu'il craignit de -l'apprendre. Enfin il leva la tête. - ---Où est-il? demanda-t-il au Matois. - -Celui-ci montra du doigt l'étage au-dessus, et se préparait à quitter -la chambre. - ---Oui, dit le juif devinant la question; fais-le descendre. Chut! -tais-toi, Charlot! . . . Doucement, Tom! Passez de l'autre côté, mes -amis! laissez-nous seuls! . . . - -Charlot et Chitling se retirèrent sans faire le moindre bruit. Un -profond silence régnait dans la chambre, quand le Matois descendit -l'escalier, la lumière à la main, et suivi d'un homme en blouse, qui, -ayant jeté un coup d'œil rapide autour de lui, détacha une grosse -cravate de laine qui lui cachait le bas du visage, et laissa voir les -traits du _flambant_ Toby Crackit, pâle, hagard et horriblement fatigué. - ---Comment ça va-t-il, Fagin? dit l'élégant jeune homme faisant un -signe de tête au juif. Mets ce mouchoir dans mon castor, le Matois, afin -que j'le r'trouve quand je m'en irai . . . Là . . . c'est ça! Tu feras -un fameux _fameux_ un jour et tu vaudras mieux que les anciens. - -Disant cela, il releva sa blouse et la retroussa autour de sa ceinture; -ensuite il approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur le -garde-cendres. - ---Voyez donc, Fagin! dit-il d'un air piteux en montrant du doigt ses -bottes toutes crottées, pas seulement une seule goutte de cirage depuis -que vous savez! Mais ne me regardez pas comme ça, homme que vous êtes! -Chaque chose a son temps. Je ne puis parler affaires que je n'aie bu et -mangé quelque chose. Mettez donc la _pâtée_ sur la table, que je me -remplisse un peu . . . depuis trois jours qu'il ne m'est rien entré dans -l' _cornet_! - -Le juif fit signe au Matois d'apporter ce qu'il y avait de comestibles, -et, s'asseyant en face du brigand, il attendit son bon plaisir. - -A en juger par les apparences, Toby n'était nullement pressé d'entamer -la conversation. D'abord le juif se contenta d'observer sa physionomie, -pour tâcher d'y deviner la nouvelle qu'il apportait; mais ce fut -inutilement. - -Fagin épiait donc avec une anxiété indéfinissable chaque morceau que -ce dernier portait à sa bouche, se promenant de long en large dans la -chambre pour tuer le temps, qui lui paraissait si long; il n'en fut pas -plus avancé. Toby avala toujours jusqu'à ce qu'il lui fut impossible de -manger davantage; et alors, ayant dit au Matois de sortir, afin d'être -seul avec le juif, il alla lui-même fermer la porte, puis se fit un -verre de _grog_ et se disposa à parler. - ---Primo, d'abord, Fagin! dit-il. - ---Ah! oui, oui, reprit l'autre approchant sa chaise de la table. - -Le sieur Crackit s'arrêta pour avaler son verre de grog et pour -déclarer que le genièvre était excellent; ensuite, passant ses pieds -sur le manteau de la cheminée pour être plus à même de considérer -ses bottes, il poursuivit tranquillement: - ---Primo, d'abord, Fagin, comment va Guillaume? - ---Quoi! s'écria le juif se levant précipitamment de sa chaise. - ---Comment cela? dit Toby en pâlissant. Vous ne voulez pas dire? . . . - ---Je ne veux pas dire! s'écria le juif frappant du pied avec fureur sur -le plancher. Où sont-ils, Sikes et l'enfant? où sont-ils? . . . où -ont-ils été? où se cachent-ils? pourquoi ne sont-ils pas venus ici? - ---Le coup a manqué, dit Toby d'un air triste. - ---Je sais cela! repartit le juif tirant un journal de sa poche et lui -montrant du doigt l'article en question. Après? - ---Ils ont tiré et ont atteint le _moutard_. Nous avons joué des jambes -à travers les haies et les fossés avec le petit entre nous deux. Nous -allions aussi vite que le vent. Ils nous ont fait la chasse. Damnation! -tout le pays était sur pied et les chiens à nos trousses! . . . - ---L'enfant? dit le juif d'un air effaré. - ---Guillaume l'avait pris sur ses épaules et filait avec lui; nous nous -sommes arrêtés pour le prendre entre nous deux, sa tête penchait sur -sa poitrine et il était froid comme marbre. Ils étaient sur nos talons: -chacun pour soi et sauve qui peut! . . . Nous avons été chacun de notre -côté, et nous avons laissé là le _moutard_ couché dans un fossé. -Mort ou vivant, c'est tout ce que j'en sais. - -Sans laisser à Toby le temps de se reconnaître, le juif jeta un cri -perçant en s'arrachant les cheveux et s'élança de la chambre sur -l'escalier et de l'escalier dans la rue. - - - - -XXVI. --Un mystérieux personnage paraît sur la scène. ---Particularités inséparables de cette histoire. - - -Le vieillard avait gagné le coin de la rue, qu'il ne s'était point -encore remis de l'impression qu'avait produite sur lui le récit de Toby -Crackit. Contre son ordinaire, il marchait vite et sans paraître savoir -où il allait, lorsque le frôlement soudain d'une voiture qui faillit le -renverser et le cri des personnes qui virent le danger qu'il venait de -courir le ramenèrent sur le trottoir. Evitant autant que possible les -rues fréquentées et ne cherchant au contraire que les allées et les -passages, il se trouva enfin dans _Snow-Hill_. Là il marcha encore plus -vite, et ne ralentit sa marche que quand il fut entré dans une petite -ruelle où, comme s'il eût eu la conviction qu'il était dans son propre -élément, il reprit son pas ordinaire et sembla respirer plus librement. - -Près de l'endroit ou _Snow-Hill_ et _Holborn-Hill_ se joignent, vous -voyez sur la droite, en venant de la Cité, une allée sombre et étroite -qui conduit à _Saffron-Hill_, et dans les sales boutiques de laquelle -sont exposés en vente d'énormes paquets de mouchoirs d'occasion de -toutes grandeurs et de toutes couleurs; car c'est là que résident les -marchands qui les achètent des filous. - -C'est dans cet endroit que le juif venait d'entrer. Il était bien connu -des pâles habitants du passage; car quelques-uns d'entre eux, qui -étaient sur le pas de leur porte pour guetter les chalands, lui firent -un signe de tête amical, auquel il répondit semblablement sans -s'arrêter. Il alla ainsi jusqu'au bout du passage, où il adressa la -parole à un fripier, homme de petite taille, assis dans une petite -chaise d'enfant et fumant sa pipe devant la porte de sa boutique. - ---Comment donc, monsieur Fagin! vous devenez si rare que votre présence -suffirait pour guérir de l'ophtalmie! dit le respectable négociant en -réponse à la question du juif sur l'état de sa santé. - ---Il y faisait un peu trop chaud, dans votre quartier, Lively, repartit -Fagin levant les yeux et croisant les mains sur ses épaules. - ---C'est ce que je me suis laissé dire, répliqua l'autre, mais cela -s'apaisera; ne pensez-vous pas comme moi? - -Fagin fit un signe de tête affirmatif, et, montrant du doigt -_Saffron-Hill_, il s'informa s'il n'y avait pas là quelqu'un ce soir. - ---À l'enseigne des _Trois-Boiteux_? demanda le négociant. - -Le juif fit signe que oui. - ---Attendez donc! poursuivit le marchand cherchant à se rappeler; oui, il -y en a quelques-uns, autant que je puis me rappeler. Je ne pense pas que -votre ami y soit. - ---Sikes n'y est pas, je pense? demanda le juif d'un air désappointé. - ---_Non est ventus_, comme disent les hommes de loi, reprit le petit homme -secouant la tête d'un air tout à fait capable. Avez-vous quelque chose -qui puisse me convenir? - ---Non, je n'ai rien aujourd'hui, dit le juif en s'en allant. - ---Allez-vous à l'enseigne des _Trois-Boiteux_, dites donc, Fagin? cria -le petit homme. Je ne me ferai pas tirer l'oreille pour aller avec vous, -si vous vous sentez disposé à payer quelque chose. - -Mais, comme le juif, en se retournant, fit un signe de la main qu'il -préférait être seul, l'auberge des _Trois-Boiteux_ fut privée pour -cette fois de l'avantage de posséder M. Lively. - -L'auberge des _Trois-Boiteux_, ou simplement des _Boiteux_, ainsi connue -des habitués de l'établissement, était précisément celle où Sikes -et son chien ont déjà figuré. Faisant seulement un signe à l'homme -assis au comptoir, Fagin monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre, -s'y introduisit doucement et regarda d'un air inquiet autour de lui, -mettant sa main au-dessus de ses yeux comme s'il eût cherché quelqu'un. - -Cette chambre était éclairée par deux becs de gaz, dont l'éclatante -lumière était garantie du dehors par des volets assujettis par une -barre de fer et par des rideaux épais d'un rouge passé. L'endroit -était si plein d'une épaisse fumée de tabac, qu'il était presque -impossible de s'y voir. S'étant dissipée peu à peu cependant à -travers la porte, qu'on avait laissée entrouverte, elle laissa voir un -assemblage de têtes aussi confus que le bruit des voix, et, à mesure -que l'œil s'accoutumait à la scène, le spectateur eût été à même -de discerner une nombreuse société d'hommes et de femmes assis autour -d'une longue table au bout de laquelle se tenait le président, son -marteau d'office à la main, tandis qu'un artiste au nez bleuâtre, et -ayant la figure entortillée d'un mouchoir à cause d'un mal de dents, -était devant un mauvais piano placé dans le coin le plus retiré de la -chambre. - -Fagin, peu susceptible de fortes émotions, passa en revue toutes ces -figures l'une après l'autre sans rencontrer celle qu'il cherchait. Etant -parvenu enfin à attirer sur lui le regard de l'homme qui occupait le -fauteuil, il lui fit un léger signe de tête et se retira aussi -doucement qu'il était entré. - ---Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Fagin? demanda l'homme qui -l'avait suivi jusque sur le palier. Ne voulez-vous pas être des nôtres? -Ils seront tous charmés de vous avoir. - -Le juif secoua la tête d'un air d'impatience, et demanda tout bas: - ---Est-il ici? - ---Non, répondit l'homme. - ---Et-vous n'avez point de nouvelles de Barney? demanda Fagin. - ---Du tout, répliqua le maître de la taverne des _Trois-Boiteux_, car -c'était lui. Il ne bougera pas que tout ne soit bien tranquille. Soyez -sûr que la police est sur leurs traces là-bas, et que, s'il avait le -malheur de bouger, il se ferait _pincer_ du premier coup. Barney est en -sûreté où il est, il n'y a pas de doute, sans quoi j'aurais entendu -parler de lui. Je parierais tout ce qu'on voudra qu'il s'en retirera -_proprement_: vous pouvez bien y compter; je vous en donne mon billet. - ---Viendra-t-il ici ce soir? demanda le juif appuyant sur le pronom avec -la même emphase qu'auparavant. - ---Monks, vous voulez dire? demanda le maître de la taverne. - ---Chut! fit le juif; oui. - ---Certainement! reprit l'autre tirant de son gousset une montre d'or. Il -devrait déjà être arrivé. Si vous voulez attendre seulement dix -minutes, vous allez le voir. - ---Non, non, dit le juif d'un air qui laissait penser que, bien qu'il -désirât voir la personne en question, il n'était cependant pas fâché -de ne pas la rencontrer. - ---Dites-lui que je suis venu pour le voir, et qu'il vienne chez moi cette -nuit . . . Non . . . plutôt demain. Puisqu'il n'est pas ici, il sera -toujours assez temps demain. - ---C'est bien! dit l'homme. Il n'y a rien de plus à lui dire? - ---Non, dit le juif en descendant l'escalier. - ---Dites donc! fit l'autre à demi-voix en se penchant vers la rampe, quel -bon moment pour une _vente_? . . . Si vous vouliez, nous avons là -Philippe Barker . . . il est si soûl qu'un enfant pourrait le prendre. - ---Ah! ah! fit le juif en levant la tête; mais ce n'est pas encore -l'heure de Philippe Barker; il a encore quelque chose à faire avant que -nous nous séparions de lui. Allez rejoindre les amis, mon cher; et -dites-leur de bien s'amuser _tandis qu'ils sont de ce monde_, ah! ah! ah! - -Le maître de la taverne rit bien fort de la réflexion du vieillard et -alla rejoindre ses convives. Le juif ne fut pas plus tôt seul que ses -traits reprirent l'expression de l'inquiétude et de la crainte. Après -avoir réfléchi un instant, il monta dans un cabriolet de place et dit -au cocher de se diriger versBethnal-Green. Il descendit à un quart de -mille de la demeure de Sikes et fit le reste du chemin à pied. - ---Maintenant, marmotta-t-il entre ses dents tout en frappant à la porte, -s'il y a ici quelque anguille sous roche, je le saurai bien vite de vous, -ma jeune fille, toute maligne que vous êtes! - -La femme qui lui ouvrit lui ayant dit que Nancy était chez elle, il -monta doucement l'escalier et ouvrit la porte de la chambre sans plus de -cérémonie. - -La jeune fille était seule, la tête appuyée sur la table et ses -cheveux épars sur ses épaules. - ---Il faut qu'elle ait bu, dit à part soi le juif, ou bien elle a du -chagrin. - -Disant cela, il revint sur ses pas pour fermer la porte; et le bruit -qu'il fit ayant éveillé Nancy, elle s'informa s'il y avait du nouveau, -regardant fixement le rusé vieillard pendant qu'il lui racontait le -récit de Toby Crackit. Lorsqu'il eut fini elle reprit sa première -attitude sans dire un seul mot. Elle poussait le chandelier avec -impatience, frottait ses pieds sur le parquet chaque fois qu'elle -changeait de position; mais ce fut tout. - -Pendant tout ce temps le juif regardait autour de lui d'un air inquiet -comme s'il eût voulu s'assurer que Sikes n'était point rentré. - -Ayant satisfait sa curiosité sur ce point, il toussa deux ou trois fois -et fit tout ce qu'il put pour entamer la conversation; mais la fille ne -fit pas plus d'attention à lui et ne bougea non plus qu'une statue de -pierre. Enfin il fit un nouvel effort, et, se frottant les mains, il dit -du ton le plus affable: - ---Et où crois-tu que Guillaume puisse être maintenant, hein? - -Celle-ci répondit, d'une manière presque inintelligible et comme si -elle pleurait, qu'elle ne savait pas. - ---Et l'enfant? dit le juif regardant la fille entre les deux yeux pour -voir l'expression de son visage. Pauvre petit! abandonné dans un fossé! -vois donc un peu, Nancy? - ---L'enfant, dit celle-ci en levant la tête, est mieux où il est qu'avec -nous . . . Et, pourvu qu'il n'arrive rien à Sikes, je désire qu'il soit -mort dans le fossé et que ses os y pourrissent. - ---Quoi donc! s'écria le juif avec étonnement. - ---Sans doute, reprit la fille le regardant fixement à son tour; je -serais bien contente de ne plus l'avoir sous mes yeux, et de savoir qu'il -est affranchi de tout ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux. -C'était un fardeau que de l'avoir autour de moi . . . sa vue seule -était un reproche contre moi et contre vous tous. - ---Bah! fit le juif d'un ton de mépris, tu es soûle, ma fille. - ---Ah! sans doute, s'écria amèrement celle-ci; ce ne serait pas votre -faute si je ne l'étais pas. Vous n'aimeriez pas me voir autrement, -pourvu que je fasse comme vous voulez; excepté maintenant que ça ne -vous convient guère, n'est-ce pas? - ---Non, répliqua le juif d'un air furieux, ça ne me convient pas du tout! - ---Faut pourtant que ça vous convienne! reprit celle-ci par tant d'un -éclat de rire. - ---Que ça me convienne! s'écria le juif, on ne peut plus irrité de -l'opiniâtreté de la fille et du désappointement de la journée. Que -ça me convienne! Ecoute-moi bien, toi, pécore! écoute-moi bien, moi -qui, avec six mots, pourrais étrangler Sikes aussi sûrement que si je -tenais maintenant sa tête de taureau entre mes doigts. S'il revient sans -cet enfant . . . s'il a le bonheur de s'en retirer et qu'il ne le ramène -pas mort ou vif, assassine-le toi-même, si tu ne veux pas que Jack Ketch -(le bourreau) lui fasse son affaire . . . et expédie-le aussitôt qu'il -aura mis le pied dans cette chambre, sans quoi il pourrait bien être -trop tard. - ---Qu'est-ce que tout cela? s'écria la fille involontairement. - ---Ah! qu'est-ce que tout cela? poursuivit Fagin aveuglé par la colère, -le voici: lorsque cet enfant est pour moi une valeur de plusieurs -centaines de livres, dois-je perdre cela par la faute d'un tas d'ivrognes -dont je pourrais aisément me défaire, et devrais-je me soumettre à un -gueux à qui il ne manque que la volonté et qui a le pouvoir de . . . - -Tout hors d'haleine, le vieillard ne put achever sa pensée, et, -réprimant aussitôt son courroux, il devint un tout autre homme. - -Après un silence de quelques minutes, il risqua un regard sur sa -compagne, et se rassura bientôt en voyant qu'elle était dans le même -état d'insensibilité dont il l'avait tirée d'abord. - ---Nancy! ma chère! dit-il avec sa voix de corbeau, as-tu fait attention -à ce que je t'ai dit? - ---Ne me tourmentez pas, Fagin! répondit la fille levant nonchalamment la -tête. Ce que Guillaume n'a pas fait cette fois-ci, il le fera une autre. -Il a bien fait des choses pour vous, vous le savez bien; et il en fera -encore bien d'autres lorsqu'il le pourra . . . Et quand il ne le fait -pas, c'est qu'il ne le peut pas; ainsi, n'en parlons plus. - ---Oui; mais quant à cet enfant, ma chère? dit le juif en se frottant -les mains fortement. - ---L'enfant doit courir la même chance que les autres, reprit brusquement -Nancy. Et je le répète, j'espère qu'il est mort et qu'il est à l'abri -de tout danger; surtout de celui auquel il était exposé avec vous. - ---Et quant à ce que je disais il n'y a qu'un instant, ma chère? dit le -juif fixant sur elle ses yeux de lynx. - ---Vous n'avez qu'à le redire, reprit Nancy. Et si c'est quelque chose -que vous désirez que je fasse pour vous, vous feriez mieux d'attendre -jusqu'à demain. Je vous entends bien quand vous me parlez, et le moment -d'après je ne sais plus ce que vous venez de me dire. - -Le juif lui fit encore quelques questions, afin de s'assurer qu'elle -n'avait point retenu ses paroles indiscrètes; mais elle répondit avec -tant d'assurance, et elle soutint si bien le regard scrutateur du -vieillard, qu'il en revint à sa première idée que la fille était -_dans les vignes du Seigneur_. - -En effet, Nancy n'était pas exempte d'un défaut malheureusement trop -commun parmi les protégées du juif, et dans lequel dès leurs plus -tendres années elles avaient été encouragées plutôt que retenues. - -Rassuré par cette découverte, et ayant rempli le double but de -communiquer à Nancy ce qu'il avait appris le soir même de Toby, et de -s'assurer par ses propres yeux que Sikes n'était pas rentré, il s'en -alla laissant sa jeune amie endormie sur la table. - -Il était à peu près une heure du matin, et comme il faisait très -sombre et très froid, il ne fut guère tenté de s'amuser en route. - -Il avait atteint le coin de sa rue, et il fouillait dans sa poche pour -prendre sa clef, lorsqu'un personnage sortit d'un vestibule, à l'ombre -duquel il se tenait caché, et, traversant le ruisseau, se glissa auprès -de lui sans en être aperçu. - ---Fagin! dit une voix tout près de son oreille. - ---Ah! fit le juif se retournant vivement, est-ce vous? - ---Oui, répondit brusquement l'inconnu. Voilà deux heures que vous me -faites droguer là! Où avez-vous donc été? - ---À vos affaires, mon cher, dit le juif ralentissant le pas et regardant -son compagnon d'un air embarrassé, j'ai trotté pour vous toute la nuit. - ---Oh! sans doute, reprit l'inconnu d'un air moqueur. Eh bien! qu'y a-t-il -de nouveau? - ---Rien de bon, dit le juif. - ---Rien de mauvais, j'espère? dit l'autre s'arrêtant tout court et -regardant son compagnon d'un air surpris. - -Fagin eût bien voulu se dispenser de recevoir un visiteur à une heure -aussi indue, et s'excusa en disant qu'il n'y avait pas de feu chez lui; -mais son compagnon réitérant sa question d'un ton d'autorité, il -ouvrit la porte et pria celui-ci de la refermer doucement tandis qu'il -irait chercher de la lumière. - ---Il fait aussi noir que dans un four, dit l'inconnu faisant quelques pas -à tâtons. Dépêchez-vous! Il n'y a rien que je déteste autant que de -rester dans l'obscurité. - ---Fermez la porte, murmura Fagin de l'extrémité du passage. - -Au même instant elle se ferma avec un grand bruit. - ---Ce n'est pas moi qui ai fait cela, dit l'homme en cherchant son chemin. -Le vent l'a poussée, ou bien elle s'est fermée d'elle-même; c'est l'un -ou l'autre . . . Dépêchez-vous d'apporter de la lumière, que je -n'aille pas me casser la tête contre quelque chose dans cette maudite -cassine! - -Fagin descendit à la dérobée dans la cuisine et revint bientôt avec -une chandelle allumée, après s'être assuré que Toby Crackit dormait -au-dessous dans la pièce du fond, et que ses dignes élèves en -faisaient autant dans celle de devant. Ayant fait signe à son compagnon -de le suivre, il monta l'escalier devant lui. - ---Nous pouvons dire ici le peu de mots que nous avons à nous -communiquer, mon cher, dit le juif ouvrant une porte au premier étage. -Et comme il y a des trous dans les volets, et que nous ne montrons jamais -de lumière à nos voisins, nous laisserons la chandelle sur l'escalier . -. . Là! - -Disant cela, le juif posa la chandelle sur le palier vis-à-vis de la -chambre dans laquelle ils entrèrent, et où il n'y avait pour tout -ameublement qu'un fauteuil cassé et un vieux sofa sans couverture placé -derrière la porte. L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de -fatigue, et le juif, approchant le fauteuil, s'assit en face de lui. - -Ils y voyaient un peu, car la porte était entrouverte, et la chandelle -répandait une faible clarté sur la muraille en face d'eux. - -Ils parlèrent pendant quelque temps à voix basse; et, quoique, à -l'exception de quelques mots çà et là, il fût impossible d'entendre -leur conversation, un tiers qui les eût écoutés aurait pu aisément -deviner que Fagin se défendait contre les remarques de l'étranger, et -que celui-ci était grandement irrité. - -Il y avait bien un quart d'heure ou vingt minutes environ qu'ils -s'entretenaient de la sorte, lorsque Monks (sous lequel nom Fagin -désigna plusieurs fois l'étranger pendant le cours de leur colloque) -dit en élevant un peu la voix: - ---Je vous dis encore une fois que ça a été mal combiné! Pourquoi ne -pas l'avoir gardé ici avec les autres, et en avoir fait tout de suite un -voleur? - ---S'il n'y a pas de quoi se fâcher! s'écria le juif haussant les -épaules. - ---N'allez-vous pas me faire croire que vous n'auriez pas pu en venir à -bout si vous aviez voulu? demanda Monks avec colère. Ne l'avez-vous pas -fait des centaines de fois avec d'autres enfants? Si vous aviez eu la -patience d'attendre encore un an tout au plus, n'auriez-vous pas pu -trouver moyen de le faire juger et condamner à la déportation, -peut-être pour la vie? - ---Et à qui ça aurait-il rendu service, mon cher? demanda humblement le -juif. - ---À moi, donc! répliqua Monks. - ---Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis. Il eût pu m'être utile -. . . Lorsqu'il y a deux parties intéressées à un marché, il est bien -juste que l'intérêt commun soit consulté, n'est-il pas vrai, mon cher? - ---Quoi donc? demanda Monks d'un air bourru. - ---J'ai vu qu'il n'était pas facile de le former à notre _genre de -commerce_, repartit le juif. Il n'était pas dans les mêmes -circonstances que les autres enfants. - ---Malheureusement non! murmura l'autre entre ses dents, sans quoi il y a -déjà longtemps qu'il serait _voleur_. - ---Je n'avais pas de prise sur lui pour le rendre pire, reprit le juif -observant le visage de son compagnon. Il ne s'y prêtait nullement . . . -Je n'avais pour l'effrayer aucun de ces moyens que nous employons -toujours au commencement, et sans lesquels tous nos efforts sont inutiles -. . . Que pouvais-je faire? L'envoyer avec le Matois et Charlot? Nous en -avons eu assez de la première fois, mon cher. J'ai tremblé pour nous -tous! - ---Je n'y pouvais rien, observa Monks. - ---Non, sans doute, mon cher, répliqua le juif; . . . aussi bien je ne -vous en fais pas de reproche; . . . parce que, si cela n'était pas -arrivé, vous auriez bien pu ne jamais le rencontrer, et par conséquent -perdre la chance de découvrir que c'était lui que vous cherchiez. Je -l'ai donc repris pour vous, comme vous savez, par l'entremise de Nancy; -et voilà maintenant qu'elle le protège! - ---Etranglez cette fille! dit Monks avec impatience. - ---Nous ne pouvons guère faire cela maintenant, mon cher, reprit le juif -en souriant . . . Et d'ailleurs ces sortes de choses ne sont pas de notre -ressort, sans quoi je l'aurais fait un de ces jours avec le plus grand -plaisir. Je sais fort bien ce que sont ces filles, voyez-vous, Monks. Le -petit garçon n'aura pas plus tôt commencé à s'endurcir, qu'elle ne -s'occupera pas plus de lui que si c'était un morceau de bois. Vous -voulez qu'il soit _voleur_? S'il est vivant, je puis le rendre tel à -compter d'aujourd'hui. Et si . . . si . . . ce qui n'est pas probable, -dit le juif se rapprochant de l'autre; mais, au pis-aller, s'il était -mort? - ---Je n'y suis pour rien, d'abord, s'il en est ainsi! répliqua Monks -frappé de terreur et saisissant en tremblant, le bras du juif. Faites -bien attention, Fagin, je m'en lave les mains. Je vous ai prévenu dès -le commencement: _Tout ce que vous voudrez, excepté sa mort_. Je ne veux -pas répandre de sang . . . ça se découvre toujours; . . . et -d'ailleurs votre crime vous poursuit partout. S'ils l'ont tué, je n'en -suis pas la cause, entendez-vous, Fagin? . . . Que le diable soit de -cette infernale cassine! Qu'est-ce que cela? - ---Quoi donc? s'écria le juif saisissant le poltron à bras-le-corps au -moment où celui-ci se leva brusquement du sofa. Où? - ---Là! dit Monks montrant du doigt la muraille. Une ombre! une ombre! -J'ai vu l'ombre d'une femme en manteau et en chapeau passer le long de la -boiserie aussi rapidement que l'éclair! - -Le juif lâcha son compagnon, et ils s'élancèrent tous deux hors de la -chambre. - -La chandelle, presque entièrement usée par le courant d'air, était à -la même place, et leur montra la solitude profonde de l'escalier ainsi -que la pâleur affreuse de leurs visages. Ils prêtèrent une oreille -attentive, mais le plus grand silence régnait dans toute la maison. - ---C'est une idée, mon cher! Vous vous être trompé, il n'y a pas de -doute! dit le juif prenant la chandelle et se tournant vers son compagnon. - ---Je jurerais que je l'ai vue! répliqua Monks tremblant de tous ses -membres. Elle était penchée quand je l'ai vue; et aussitôt que j'ai eu -parlé, elle a disparu. - -Le juif jeta un regard de mépris sur le visage pâle de son compagnon; -et lui ayant dit qu'il pouvait le suivre s'il voulait, ils montèrent -jusqu'au haut de l'escalier. Ils regardèrent dans toutes les chambres: -elles étaient froides et vides. Ils descendirent dans le passage, et de -là dans les caves: mais tout était tranquille comme la mort. - ---Que pensez-vous, maintenant? dit le juif lorsqu'ils eurent regagné le -passage. Excepté nous, il n'y a pas une seule âme dans la maison, si ce -n'est Toby et les enfants . . . Et ils sont en sûreté . . . voyez -plutôt! - -Et, pour preuve de ce qu'il avançait, le juif tirade sa poche deux -clefs, expliquant comment, lorsqu'il était descendu la première fois -dans la cuisine, il avait enfermé ses jeunes pupilles pour empêcher -qu'ils ne troublassent leur entretien. - -Cette nouvelle preuve détruisit entièrement la conviction dans l'esprit -de Monks: ses protestations avaient insensiblement perdu de leur énergie -à mesure que leurs recherches devenaient de plus en plus infructueuses, -et il finit par rire de lui-même et par convenir que ce n'avait pu être -qu'un rêve de son imagination. - - - - -XXVII. --Amende honorable pour une impolitesse faite à une dame que nous -avons quittée de la manière la plus incivile dans le chapitre -précédent. - - -Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de faire -attendre, le dos au feu et les mains sous les pans de sa redingote, un -personnage aussi distingué que l'est un bedeau, et qu'il serait en outre -peu galant de sa part de comprendre dans cet oubli des convenances une -dame sur qui ce bedeau avait jeté l'espoir d'un mariage, l'historien -fidèle dont la plume retrace cette histoire, sachant à quoi son devoir -l'engage et ayant la plus grande vénération pour les personnes -élevées aux plus hautes dignités, se hâte de leur rendre les honneurs -qui leur sont dus et de les traiter avec tous les égards que leur rang -dans le monde, et par conséquent leurs _sublimes vertus_ réclament de -lui. - -M. Bumble avait recompté les cuillers à thé, pesé de nouveau les -pinces à sucre, examiné plus attentivement le pot au lait et fait -l'inventaire exact du mobilier, jusqu'à s'assurer de la qualité du crin -qui recouvrait les chaises; et il avait recommencé ce manège jusqu'à -cinq ou six fois avant de songer qu'il était temps que madame Corney -rentrât. Une pensée en amène une autre; et comme on n'entendait pas le -moindre bruit qui annonçât le retour de madame Corney, il vint à -l'esprit de M. Bumble qu'il pourrait bien sans scrupule, et seulement -pour passer le temps, satisfaire amplement sa curiosité en jetant un -coup d'œil rapide dans la commode de la matrone. - -Ayant mis l'oreille au trou de la serrure pour écouter si personne -n'approchait, M. Bumble, commençant par le bas, prit connaissance des -objets contenus dans trois grands tiroirs remplis de linge et de -vêtements du dernier goût serrés bien précieusement entre deux -couches de journaux parsemés de fleur de lavande sèche; ce qui parut -lui causer une grande satisfaction. - -Arrivé au petit tiroir de droite du haut, sur lequel était la clef, et -ayant vu une petite boîte fermée au cadenas, il la secoua; et comme il -en sortit un son agréable, comme celui d'argent monnayé, M. Bumble -retourna gravement autour du feu, où, ayant repris sa première -attitude, il se dit, à part lui, d'un air déterminé: - ---Allons! c'en est fait, je lui demanderai d'être mon épouse. - -A ce moment, madame Corney rentra précipitamment dans la chambre, se -jeta sur une chaise auprès du feu et parut respirer à peine. - ---Madame Corney! dit M. Bumble se penchant sur l'épaule de la matrone. -Qu'avez-vous, Madame! . . . Vous est-il arrivé quelque chose, Madame? -répondez-moi, je vous prie! . . . Je suis sur . . . sur . . . Et comme -dans son trouble il ne put trouver sur-le-champ le mot _épines_: sur des -_bouteilles cassées_ ajouta-t-il. - ---Oh! monsieur Bumble! s'écria la dame; j'ai été horriblement -bouleversée! - ---Bouleversée, Madame! s'écria à son tour M. Bumble. Et qui a été -assez hardi pour? . . . Je m'en doute, dit-il se reprenant avec dignité. -C'est sans doute ces _audacieuses pauvresses_? - ---C'est affreux d'y penser! dit la dame frissonnant d'horreur. - ---Alors, n'y pensez plus, Madame! reprit M. Bumble. - ---Je ne puis pas m'en empêcher, dit celle-ci d'une voix entrecoupée par -les sanglots. - ---Prenez quelque chose, Madame, dit le bedeau, un peu de ce vin! - ---Je n'en prendrais pas pour tout l'or du monde! répliqua madame Corney. -O Dieu! Dieu! La tablette du haut . . . dans le coin à droite. O Dieu! -(En même temps la bonne dame montrant du doigt le buffet d'un air -distrait paraissait en proie à des convulsions intérieures.) - -M. Bumble courut au buffet; et saisissant sur la tablette en question la -bouteille qui lui avait été indiquée d'une manière si vague, il -remplit une tasse à thé de la liqueur qu'elle contenait et la porta aux -lèvres de la matrone. - ---Je me sens mieux, maintenant, dit celle-ci se laissant aller sur le dos -de sa chaise après avoir vidé la tasse à moitié. - ---C'est de la menthe, dit madame Corney d'une voix languissante, en -souriant agréablement au bedeau. Goûtez-y. Il n'y a pas que de la -menthe, il y a encore autre chose avec. - -M. Bumble goûta le breuvage d'un air douteux, fit claquer ses lèvres, -le porta de nouveau à sa bouche et vida entièrement la tasse. - ---C'est très fortifiant, dit madame Corney. - ---C'est très bon, Madame! reprit le bedeau. (Disant cela, il s'assit -auprès de la matrone et lui demanda avec un air d'intérêt ce qui lui -était arrivé.) - ---Rien du tout, répondit madame Corney. Je suis une simple et faible -créature! - ---Vous n'êtes pas faible, Madame! reprit M. Bumble approchant sa chaise -de celle de la matrone. Êtes-vous une _faible créature_, madame Corney? - ---Nous sommes tous, tant que nous sommes, de _faibles créatures_! dit -madame Corney avançant une maxime générale. - ---C'est vrai, dit le bedeau. - -Cette réponse fut suivie d'un silence de quelques minutes. - ---Cette chambre est _très confortable_, Madame! dit M. Bumble jetant un -regard autour de lui. Une seule autre pièce avec celle-ci ferait un joli -petit logement! - ---Ce serait trop pour une personne seule, répliqua la dame. - ---Oui, mais pas pour deux, repartit M. Bumble. Hein! madame Corney? - -A ces paroles du bedeau, madame Corney baissa la tête, et M. Bumble en -fit autant pour voir le visage de la matrone. - ---L'administration vous alloue le charbon, n'est-ce pas, madame Corney? -demanda M. Bumble. - ---Ainsi que la chandelle, reprit madame Corney. - ---Le charbon, la chandelle et le loyer, qui plus est? dit M. Bumble. Oh! -madame Corney, quel ange vous êtes! - -Celle-ci ne put résister à un transport si doux. - ---Une perfection si _paroissiale_! s'écria M. Bumble avec ravissement. -Vous savez, que M. Slout est plus mal ce soir? - ---Je sais cela, répondit la dame d'un air timide. - ---Le médecin dit qu'il ne passera pas la semaine, poursuivit M. Bumble. -Il est le maître de cet établissement . . . Sa mort va laisser une -place vacante . . . cette place doit être remplie . . . Oh! madame -Corney, quelle brillante perspective! . . . Quelle occasion favorable -d'unir deux cœurs qui s'aiment et de se mettre en ménage! - -Madame Corney sanglota. - ---Le petit mot, voyons! dit M. Bumble. - ---Ou . . . ou . . . oui! dit en soupirant la matrone. - ---Encore un autre mot! poursuivit le bedeau. Remettez-vous de vos douces -émotions pour un seul mot de plus! À quand le mariage? - -Madame Corney essaya deux fois de parler, et deux fois la parole expira -sur ses lèvres. Enfin, s'armant de courage, elle dit que ce serait -aussitôt qu'il le voudrait, et qu'il était un _être irrésistible_. - -Les choses ainsi arrangées à l'amiable et à la satisfaction des deux -parties, l'accord fut solennellement ratifié dans une autre tasse de -menthe, que l'agitation et le trouble de la dame avaient rendue -nécessaire. Pendant ce temps-là, celle-ci apprit à M. Bumble la mort -de la vieille femme. - ---Fort bien! dit le bedeau humant sa liqueur. Je vais aller chez -Sowerberry en m'en retournant, et je lui dirai de passer ici demain -matin. Est-ce là ce qui vous a effrayée? - ---Ce n'était rien d'extraordinaire, cher ami, dit la dame d'un air -évasif. - ---Il faut pourtant bien qu'il y ait eu quelque chose, ma bonne, répliqua -le bedeau. Ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble? - ---Pas maintenant, reprit la dame; un de ces jours . . . quand nous serons -mariés. - ---Quand nous serons mariés s'écria M. Bumble. Serait-ce quelque -impudence de la part d'un de ces _audacieux_ pauvres? - ---Non, non, repartit aussitôt la matrone. - -Alors M. Bumble retroussa le collet de son habit, il brava de nouveau le -vent froid de la nuit, non pas toutefois sans s'être arrêté quelques -instants dans la cour des pauvres (celle des hommes, bien entendu), pour -les brutaliser un peu, dans le but seulement d'essayer s'il pourrait -remplir, avec toute la sévérité voulue, la place de maître du dépôt -de mendicité. - -Ayant acquis la certitude qu'il en avait toutes les qualités requises, -il quitta l'établissement le cœur joyeux et plein d'espoir; et la -brillante perspective de sa future promotion occupa son esprit jusqu'à -ce qu'il fut arrivé devant la boutique de l'entrepreneur des -funérailles. - -Comme M. et madame Sowerberry étaient allés passer la soirée quelque -part, Noé Claypole, qui n'était jamais disposé à se donner plus -d'exercice qu'il n'en faut pour boire et pour manger, n'avait pas encore -fermé la boutique quoique l'heure à laquelle on la fermait -ordinairement fût passée depuis longtemps. M. Bumble frappa sur le -comptoir avec sa canne à plusieurs reprises; mais, n'obtenant point de -réponse et apercevant de la lumière à travers la croisée de la petite -salle, il prit la liberté de regarder pour _voir ce qui se passait_, et -quand il eut vu _ce qui se passait_ il ne fut pas peu surpris. - -La nappe était mise pour le souper, et la table était couverte de pain, -de beurre, d'assiettes, de verres, d'un pot rempli de _porter_ et d'une -bouteille de vin. À un bout de la table, Noé Claypole se prélassait -dans un fauteuil. À son côté était Charlotte prenant d'un petit baril -des huîtres qu'elle ouvrait et que le susdit jeune homme avalait avec -une avidité remarquable. Une rougeur un peu plus qu'ordinaire dans la -région de son nez, et une sorte de clignotement dans son œil droit -annonçaient assez clairement qu'il était un tant soit peu _loriole_. - ---En voici une bien grasse et qui paraît bien délicieuse, dit -Charlotte. Goûtez-y, Noé! . . . Allons, plus que celle-ci! - ---Quelle chose délicieuse qu'une huître! dit le sieur Claypole après -l'avoir avalée. Quel dommage que d'en manger trop, ça pourrait faire du -mal! . . . n'est-ce pas, Charlotte? - ---C'est une _chose inouïe_! dit celle-ci. - ---Sans doute; c'est une _vraie cruauté_! reprit M. Claypole. Est-ce que -vous n'aimez pas les huîtres, vous, Charlotte? - ---Je n'en suis pas folle, répondit Charlotte; j'aime mieux vous les voir -manger, Noé, que de les manger moi-même, mon cher. - ---Que c'est drôle! reprit Noé d'un air pensif. - ---Encore une? dit Charlotte. Celle-ci a une si belle barbe! - ---Je n'en prendrai pas davantage! . . . Ça m's'rait impossible -d'ailleurs! . . . dit Noé. J'en suis vraiment fâché. - ---Eh bien! dit M. Bumble entrant brusquement dans la salle. - -Charlotte jeta un cri et se cacha le visage dans son tablier, tandis que -le sieur Claypole, se contentant seulement de retirer ses jambes de -dessus les bras du fauteuil, regarda le bedeau avec une terreur bachique. - ---Silence! cria le bedeau d'un air sévère. Descendez à votre cuisine, -Mademoiselle! . . . et vous, Noé, fermez la boutique et ne soufflez mot -jusqu'à ce que votre maître revienne! . . . Et lorsqu'il sera de -retour, dites-lui d'envoyer demain matin une bière pour une vieille -femme du dépôt! Vous comprenez, Monsieur? - -Disant cela, le bedeau sortit gravement de la boutique de l'entrepreneur. - - - - -XXVIII. --Suite des aventures d'Olivier. - - ---Que les cinq cent millions de loups vous déchirent le gosier! murmura -Sikes grinçant des dents. Si j'en tenais quelques-uns d'entre vous, vous -n'en hurleriez que plus fort! - -En faisant cette imprécation avec toute la fureur dont il était -susceptible, il s'arrêta un instant pour poser le pauvre blessé sur son -genou, et il tourna en même temps la tête pour voir à quelle distance -il était de ceux qui le poursuivaient. - -C'était chose assez difficile au milieu de la nuit et d'un épais -brouillard; mais les cris confus des hommes qui étaient à sa poursuite -et l'aboiement des chiens du voisinage, éveillés par le tocsin, -retentissaient de tous côtés. - ---Arrête-toi, vil poltron! cria le brigand à Toby Crackit, qui, faisant -le meilleur usage qu'il pouvait de ses jambes, avait déjà beaucoup -d'avance sur lui: arrête! - -Toby ne se le fit pas répéter une troisième fois. Peu certain d'être -hors de la portée du coup de pistolet, et sachant d'ailleurs que Sikes -n'était pas d'humeur à plaisanter, il s'arrêta tout court. - ---Viens donner la main à cet enfant! gronda-t-il d'un air furieux à son -acolyte. Allons donc! - -Toby fit mine de revenir sur ses pas, tout en témoignant d'une voix -basse et étouffée par la peur l'extrême répugnance avec laquelle il -se rendait à l'injonction de son ami. - ---Plus vite que ça! murmura Sikes déposant l'enfant sur le bord d'un -fossé qui était à ses pieds et dans lequel il n'y avait point d'eau. -Ne va pas t'amuser à faire le _nigaud_ avec moi! - -Au même instant le bruit s'accrut; et Sikes, regardant de nouveau autour -de lui, s'aperçut que les hommes qui s'étaient mis à leur poursuite -escaladaient la barrière du champ dans lequel il était lui-même, et -qu'une couple de chiens les devançait. - ---Nous sommes flambés, Guillaume! s'écria Toby. Laisse-là la _moutard_ -et montrons-leur nos talons! - -Ayant dit cela, le sieur Crackit, préférant courir la chance d'être -tué par son ami à la certitude d'être pris par l'ennemi, partit tout -d'un trait et courut à toutes jambes. - -Sikes frappa du pied de colère, jeta un coup d'œil rapide autour de -lui, étendit sur Olivier le collet dont il l'avait affublé à la hâte, -et, courant le long du fossé pour donner le change à ceux qui le -poursuivaient en détournant leur attention de l'endroit où était -Olivier, il s'arrêta au coin de la haie, déchargea son pistolet en -l'air et s'enfuit. - ---Ohé! ohé! cria une voix tremblante dans le lointain. _Pincher_! -_Neptune_! ici! ici! - -Les chiens, qui avaient cela de commun avec leurs maîtres, qu'ils ne -semblaient avoir aucun goût pour le genre d'amusement auquel ils se -livraient, obéirent volontiers à la voix qui les rappelait, et trois -hommes qui, pendant ce temps, avaient fait quelques pas dans la prairie, -s'arrêtèrent pour tenir conseil entre eux. - ---Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, est (dit le plus gros des -trois) que nous retournions tout de suite à la maison. - ---Je me conforme volontiers à tout ce qui peut faire plaisir à M. -Giles, dit un autre plus petit et encore plus joufflu que le premier, et -qui était tout à la fois très pâle et très poli (comme le sont -ordinairement les gens qui ont peur). - ---Je ne voudrais pas passer pour être incivil, Messieurs, dit le -troisième (celui-là même qui avait appelé les chiens). M. Giles doit -savoir que . . . - ---Certainement, reprit le gros joufflu; et, quoi que puisse dire M. -Giles, ce n'est pas à nous à le contredire. Non, sans doute, je connais -ma _position_, Dieu merci, je connais ma _position_. - -À dire le vrai, le petit joufflu semblait connaître sa _position_, et -savait fort bien qu'elle n'était nullement à envier, car les dents lui -claquaient en parlant. - ---Vous avez peur, Brittles? dit M. Giles. - ---Bien sûr que non! répondit l'autre. - ---Je vous dis que vous avez peur! reprit Giles. - ---Ça n'est pas vrai, monsieur Giles! répliqua Brittles. - ---Vous en avez menti, Brittles, dit à son tour M. Giles. - -Les compagnons s'arrêtèrent et se mirent à discuter; ils sentaient -qu'ils avaient peur; ils s'accusaient mutuellement de poltronnerie; mais -personne ne voulait avouer ce qu'il éprouvait. Ils se regardèrent, et, -d'un commun accord, sans se rien dire, ils coururent en toute hâte vers -la maison, jusqu'à ce que M. Giles, qui était le plus poussif et qui -s'était armé d'une fourche, eut insisté sur la nécessité de -s'arrêter. - ---C'est étonnant, dit-il, lorsqu'il se fut justifié à leurs yeux, tout -ce qu'un homme peut faire quand il a la tête montée! J'aurais commis un -meurtre, j'en suis sûr, si j'avais tenu un de ces brigands! . . . - -Comme les deux autres pensaient de même, et qu'à son instar ils -s'étaient apaisés tout à coup, ils firent des réflexions -philosophiques sur la cause de ce changement soudain dans leur caractère. - ---Je sais bien ce que c'est! dit M. Giles, c'est la barrière! - ---Cela pourrait bien être! s'écria Brittles saisissant l'idée. - ---Vous pouvez en être sûrs, reprit Giles, que c'est la barrière qui a -produit ce changement en nous. J'ai senti tout mon courage s'en aller, -tandis que je l'escaladais. - -Par une de ces coïncidences extraordinaires, il se trouva que les deux -autres avaient éprouvé la même sensation dans le même moment; de -sorte qu'il n'y eut plus à douter que c'était la barrière, surtout -lorsqu'ils se furent rappelé que ce fut au moment de l'escalader qu'ils -aperçurent les voleurs. - -Le colloque avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris les -brigands, et un chaudronnier ambulant qui avait couché sous un hangar, -et qui, éveillé par le bruit, s'était joint, de concert avec ses deux -chiens, au nombre des poursuivants. M. Giles était à la maison en la -double qualité de sommelier et de maître d'hôtel; et Brittles était -un homme de peine qui, entré tout jeune au service de la vieille dame, -était traité comme un enfant qui promet beaucoup, bien qu'il eût -passé la trentaine. - -S'encourageant ainsi réciproquement par leurs paroles, tout en se -serrant cependant le plus près possible l'un de l'autre, tremblant de -tous leurs membres et jetant un regard effrayé autour d'eux chaque fois -qu'une bouffée de vent agitait le feuillage, nos trois hommes coururent -chercher leur lanterne, qu'ils avaient laissée au pied d'un arbre dans -la crainte qu'elle n'indiquât aux voleurs la direction dans laquelle ils -devaient tirer, et ils regagnèrent la maison au pas de course. Ils -étaient déjà bien loin qu'on eût pu voir encore leurs ombres -vacillantes se projeter dans la distance et se balancer légèrement, de -même qu'une vapeur qui s'exhale d'un terrain humide. - -Enfin un léger cri de douleur rompit le silence qui durait depuis si -longtemps, et en même temps l'enfant s'éveilla. Son bras gauche pendait -nonchalamment à son côté, et le mouchoir qui l'enveloppait était -teint de sang. Il était si faible qu'il eut beaucoup de peine à se -mettre sur son séant; et lorsqu'il en fut venu à bout, il jeta autour -de lui un regard languissant, comme pour implorer du secours, et il -sanglota amèrement. Transi de froid et épuisé de fatigue, il essaya de -se lever; mais il retomba sur le gazon. - -Lorsqu'il fut revenu de l'état de stupeur dans lequel il avait été si -longtemps plongé, Olivier, sentant une faiblesse mortelle le gagner -jusqu'au cœur, comprit qu'il mourrait indubitablement là s'il ne -cherchait les moyens d'en sortir; en conséquence, il fit un nouvel -effort pour se remettre sur pied et essaya de marcher. D'abord il -chancela comme un homme pris de vin; puis, rassemblant le peu de forces -qui lui restaient, il avança machinalement, sa tête penchée sur sa -poitrine et ses jambes fléchissant sous le poids de son corps. - -Alors une foule d'idées confuses et bizarres vint assiéger son esprit. -Il lui sembla être encore entre Sikes et Crackit, qui se disputaient à -son sujet; leurs propres paroles résonnaient à ses oreilles, et les -efforts qu'il fit pour ne pas tomber ayant forcé son attention, il se -surprit à leur parler. - -Il avança ainsi clopin-clopant, se traînant du mieux qu'il put et comme -par instinct entre les barreaux des barrières et à travers les trouées -des haies, jusqu'à ce qu'il eût rejoint la grande route, et alors la -pluie commença à tomber si fort qu'elle le fit sortir de sa rêverie. - -Il regarda autour de lui, et vit qu'à peu de distance il y avait une -maison qu'il pourrait peut-être atteindre. L'état déplorable dans -lequel il était exciterait sans doute la compassion; et quand bien même -il en serait autrement (pensait-il en lui-même), il vaut mieux mourir -tout près d'êtres humains qu'au milieu des champs. Il réveilla tout -son courage et dirigea ses pas chancelants vers la maison. - -A mesure qu'il en approchait, il eut un pressentiment qu'il l'avait -déjà vue auparavant: il ne s'en rappelait aucunement les détails; mais -la forme et l'ensemble ne lui étaient pas inconnus. - -Ce mur de clôture! . . . sur le gazon, de l'autre côté, dans le -jardin, il s'était jeté à genoux pour implorer la pitié des deux -brigands! . . . C'était bien la même maison qu'ils avaient tenté de -piller! - -Olivier fut si effrayé lorsqu'il eut reconnu l'endroit, qu'oubliant un -instant la douleur que lui causait sa blessure, il ne songea plus qu'à -fuir. Fuir, il pouvait à peine se soutenir sur ses jambes; et eut-il -joui d'ailleurs de toute la vigueur et de la légèreté qu'on a -ordinairement à son âge, où aurait-il pu fuir? Il poussa la porte du -jardin, qui tourna sur ses gonds, marcha sur la pelouse, monta les -marches du perron, frappa doucement à la porte, et, ses forces -l'abandonnant tout à coup, il tomba contre un des piliers du portique. - -Il se trouva que, dans le même temps, M. Giles, Brittles et le -chaudronnier, après toutes les fatigues et les terreurs de la nuit, se -restauraient dans la cuisine avec une tasse de thé et quelques -friandises. Non pas qu'il fût dans l'habitude de M. Giles de souffrir -une trop grande familiarité chez ses inférieurs, envers lesquels, au -contraire, il se comportait ordinairement avec une fierté bienveillante -qui ne pouvait manquer de leur rappeler sa supériorité sur eux dans le -monde; mais les voleurs, les coups de pistolet et la crainte de la mort -rapprochent les distances et rendent tous les hommes égaux: aussi M. -Giles, assis devant le feu, les pieds posés sur le cendrier et le bras -gauche appuyé sur la table, racontait minutieusement toutes les -circonstances de l'attentat, tandis que ses auditeurs (et principalement -la servante et la cuisinière) écoutaient avec le plus vif intérêt. - ---Je disais donc que je crus entendre du bruit, poursuivit Giles. Je me -dis comme ça, d'abord: _C'est une illusion_; et je me disposais à me -rendormir, quand j'entendis de nouveau le même bruit, mais plus -distinctement. - ---Quelle sorte de bruit? demanda la cuisinière. - ---Comme qui dirait une espèce de bruit sourd, dit M. Giles regardant -autour de lui d'un air effaré; comme quelque chose que l'on brise. - ---Ou plutôt comme une barre de fer qu'on limerait avec une râpe à noix -muscade, dit Brittles. - ---Je ne dis pas, peut-être bien quand vous avez entendu; mais au moment -que je veux dire, moi, c'était un bruit de quelque chose que l'on brise, -reprit M. Giles. Je soulève ma couverture (continua-t-il en repoussant -la nappe), je me mets sur mon séant et je prête l'oreille. - ---Dieu! s'écrièrent simultanément la cuisinière et la servante se -rapprochant l'une de l'autre. - ---J'entends le même bruit, mieux que jamais, reprit M. Giles, et je me -dis comme ça en moi-même: Bien sûr qu'on force une porte ou une -fenêtre. Que faire? Je m'en vais appeler Brittles et empêcher ce pauvre -garçon d'être assassiné dans son lit; sans quoi (que j'me dis en -moi-même) il serait bien dans le cas de se laisser couper la gorge, -d'une oreille à l'autre, sans seulement s'en apercevoir. - -Tous les yeux se tournèrent vers Brittles qui, la bouche béante, fixa -les siens sur Giles avec une expression de terreur. - ---Je rabaisse ma couverture, dit ce dernier rejetant la nappe, et -regardant fixement la cuisinière et la servante, je sors doucement du -lit, j'enfile mes pantoufles, je m'empare du pistolet chargé que je -monte tous les soirs avec moi dans le panier à l'argenterie, et je vais -tout doucement sur la pointe du pied à la chambre de ce pauvre Brittles. -Brittles! que je lui dis en l'éveillant, n'ayez pas peur! - -Et M. Giles, joignant l'action à la parole, s'était levé de sa chaise -et avait déjà fait deux ou trois pas les yeux fermés, quand, -tressaillant tout à coup, aussi bien que toute la compagnie, il revint -bien vite à sa place. La cuisinière et la servante jetèrent un cri -perçant. - ---On a frappé, dit Giles prenant un air tout à fait calme . . . Allez -ouvrir, quelqu'un de vous! - -Personne ne bougea. - ---Il me semble bien étonnant qu'on frappe à la porte à une telle -heure, dit M. Giles observant l'extrême pâleur qui régnait sur tous -les visages et paraissant lui-même en butte aux effets d'une frayeur peu -commune; mais il faut ouvrir cependant quelqu'un de vous! . . . Vous -m'entendez? - -En parlant ainsi, M. Giles regardait Brittles; mais ce jeune homme, -naturellement modeste, ne se considérant pas comme quelqu'un, pensa avec -raison que la remarque de son supérieur ne pouvait s'adresser à lui, et -il garda le silence. M. Giles voulut faire un appel au chaudronnier; mais -celui-ci s'était soudainement endormi. Quant aux deux femmes, il ne -fallait pas y penser. - ---Si Brittles voulait seulement entr'ouvrir la porte en présence de -témoins, dit M. Giles après un moment de silence, j'en serais un, pour -ma part. - ---Et moi aussi, dit le chaudronnier s'éveillant aussi subitement qu'il -s'était endormi. - -Brittles se rendit à ces conditions; et nos trois amis, après que les -volets furent ouverts, s'étant un peu rassurés en voyant qu'il faisait -grand jour, s'acheminèrent vers la porte d'entrée, précédés des deux -chiens et accompagnés des deux femmes, qui, n'osant pas rester seules -dans la cuisine, formaient l'arrière-garde. - -Ces précautions une fois prises, M. Giles s'empara du bras du -chaudronnier, _afin de l'empêcher de se sauver_ (à ce qu'il dit, du -moins en plaisantant) et donna ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit; -et nos gens, se pressant les uns contre les autres et regardant avec une -avide curiosité chacun par-dessus l'épaule de son voisin, ne virent -d'autre objet plus formidable que le pauvre petit Olivier, qui, épuisé -de fatigue et interdit à la vue de tant de personnes, leva les yeux -langoureusement et implora du regard leur compassion. - ---Un petit garçon! s'écria M. Giles repoussant vaillamment le -chaudronnier au fond du vestibule. Qu'est-ce que tu veux, toi, hein? -Regarde donc un peu, Brittles! . . . ne vois-tu pas? - -Brittles, qui s'était tenu derrière la porte pour l'ouvrir, n'eut pas -plus tôt aperçu Olivier, qu'il poussa un grand cri. M. Giles, -saisissant l'enfant par une jambe et par un bras (fort heureusement celui -qui n'était pas fracassé), l'entraîna dans le vestibule et le coucha -tout de son long sur le parquet. - ---Le voici! cria Giles de toutes ses forces en se penchant sur la rampe -de l'escalier. Voici un des voleurs, Madame! - -Les deux servantes montèrent l'escalier quatre à quatre pour porter -cette heureuse nouvelle à leurs maîtresses; et le chaudronnier fit tous -ses efforts pour rappeler Olivier à la vie, de peur qu'il ne vint à -mourir avant d'être pendu. Au milieu de tout ce remue-ménage, on -entendit une douce voix de femme qui apaisa le bruit en un instant. - ---Giles! murmura la voix du haut de l'escalier. - ---Me voici, Mademoiselle, répliqua celui-ci; ne craignez rien, -Mademoiselle, je n'ai pas beaucoup de mal! . . . - ---Chut! reprit la jeune demoiselle, vous effrayez ma tante autant que les -voleurs eux-mêmes. Le pauvre homme est-il dangereusement blessé? - ---Furieusement, Mademoiselle, repartit Giles avec un air de complaisance -et de satisfaction intérieure. - ---On dirait qu'il se meurt, Mademoiselle, cria Brittles de la même -manière qu'auparavant. Ne voulez-vous pas le voir, Mademoiselle, avant -qu'il ne? . . . - ---Chut! ne faites pas de bruit, mon ami, dit la demoiselle. Attendez un -instant, que je parle à ma tante. - -D'un pas aussi doux que sa voix, la jeune fille s'éloigna légèrement, -et revint bientôt donner l'ordre de transporter le blessé dans la -chambre de M. Giles, avec tous les soins possibles. Elle dit en même -temps à Brittles de seller le bidet et de se rendre sur-le-champ à -Chertsey, d'où il devait envoyer en toute hâte un constable et un -médecin. - ---Mais ne voulez-vous pas le voir auparavant, Mademoiselle demanda M. -Giles avec autant d'orgueil que si Olivier eût été quelque oiseau d'un -rare plumage qu'il aurait abattu adroitement. Ne désirez-vous pas -seulement l'entrevoir? - ---Non, pas maintenant, pour tout au monde, répondit la jeune fille. -Pauvre malheureux! Oh! traitez-le avec bonté, Giles . . . ne fût-ce que -pour l'amour de moi! - -Comme la demoiselle se retira après avoir dit ces mots, le vieux -serviteur leva les yeux sur elle avec autant d'orgueil et d'admiration -que si c'eût été sa propre fille; et se penchant sur Olivier, il -l'aida à se relever, et le porta à sa chambre avec tout le soin et la -sollicitude d'une femme. - - - - -XXIX. --Caractère des commensaux de la maison où se trouve Olivier. ---Ce qu'ils pensent de lui. - - -Dans une jolie salle, dont l'ameublement toutefois annonçait la mode et -le confort du bon vieux temps, plutôt que le luxe et l'élégance de nos -jours, deux dames, assises à une table, prenaient leur déjeuner. M. -Giles, habillé tout en noir, les servait, et s'était placé à une -distance à peu près égale de la table et du buffet, le corps droit, la -tête haute et penchée un tant soit peu sur une épaule. La jambe gauche -en avant et la main droite dans la poche de son gilet, tandis que la -gauche tenant un plateau pendait à son côté, il avait l'air d'un homme -confiant en son propre mérite, et ayant le sentiment intérieur de son -importance. - -L'une des deux dames était déjà fort avancée en âge, et pourtant -elle était aussi droite que le dossier élevé de sa chaise de chêne. -Un air de bienveillante dignité régnait dans sa personne. Les mains -jointes et posées sur le bord de la table, elle fixa sur sa jeune -compagne des yeux qui conservaient encore toute la vivacité du jeune -âge. - -L'autre (la plus jeune) était à la fleur du printemps de la vie. Elle -n'avait pas plus de dix-sept ans. - -Levant les yeux par hasard, au moment où la vieille dame la contemplait -en silence, elle rejeta en arrière ses cheveux, qui étaient simplement -tressés sur son front, et il y avait dans son regard tant de douceur et -d'affection qu'on n'eût pu s'empêcher de l'aimer en la voyant. - -La vieille dame sourit; mais son cœur était plein, et elle essuya une -larme en même temps. - ---Il y a plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas? -demanda-t-elle après un moment de silence. - ---Une heure et douze minutes, Madame, répondit Giles tirant de son -gousset une montre d'argent assujettie par un ruban noir passé autour du -cou. - ---Il va toujours si lentement! observa la vieille dame. - ---Brittles a toujours été un garçon très lent, Madame, répliqua le -serviteur, comme s'il eût voulu faire observer que, puisqu'il y avait -plus de trente ans que Brittles était ainsi, il n'y avait pas de raison -pour qu'il devint jamais vif. - ---Il va de pis en pis, je pense, dit la dame. - ---Il n'est pas du tout excusable, s'il s'arrête pour jouer avec d'autres -garçons, dit en riant la jeune demoiselle. - -M. Giles réfléchissait s'il devait se permettre un sourire approbateur, -lorsqu'un _gig_ s'arrêta devant la porte du jardin, et il en descendit -un gros monsieur qui, entrant tout droit sans se faire annoncer, faillit, -dans sa précipitation, culbuter M. Giles et la table du déjeuner. - ---A-t-on jamais vu! s'écria le gros monsieur. Ma chère madame Maylie! -Est-il possible! Et au milieu de la nuit, encore! . . . Je n'ai jamais vu -chose pareille! - -Disant cela, il tendit affectueusement sa main aux deux dames; et -s'étant assis auprès d'elles, il s'informa de leur santé. - ---Je suis étonné que vous ne soyez pas mortes de frayeur, -poursuivit-il. Pourquoi n'avez-vous pas envoyé me prévenir? Mon -domestique fût venu aussitôt . . . et moi-même avec mon jeune homme ou -toute autre personne, nous nous serions fait un plaisir en pareille -circonstance . . . Quand j'y pense! . . . chose si imprévue! Et au -milieu de la nuit, qui pis est? - -Ce qui surprenait le plus le docteur, c'est que l'attentat eût été -imprévu, et que les voleurs eussent choisi la nuit pour le mettre à -exécution; comme si ces messieurs avaient l'habitude de travailler en -plein midi, et d'écrire par la petite poste trois jours d'avance pour -annoncer leur arrivée! - ---Et vous, mademoiselle Rose? dit le docteur s'adressant à la jeune -fille. Je . . . - ---Oh! certainement, dit celle-ci en l'interrompant: mais il y a ici, en -haut, un pauvre malheureux que ma tante désire bien que vous voyiez. - ---Bien volontiers! reprit le docteur. C'est un de vos coups de main, -Giles, d'après ce qu'on m'a dit? - -M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses à thé, rougit jusqu'au -blanc des yeux, et répondit qu'il avait eu cet honneur. - ---Vous appelez cela de l'honneur, repartit le gros monsieur. Je ne sais -pas trop! Peut-être est-il aussi honorable de tirer à bout portant sur -un voleur, dans un cellier, que de blesser votre homme à douze pas de -distance . . . Imaginez-vous qu'il a tiré en l'air, et que vous vous -êtes battu en duel. - -M. Giles, peu satisfait de voir qu'en traitant si légèrement cette -matière on diminuait de beaucoup le mérite de son action, répondit -avec respect qu'il ne se croyait pas en droit de juger de cela, mais -qu'il avait tout lieu de croire que ce n'était pas une plaisanterie pour -son adversaire. - ---C'est vrai! dit le docteur. Où est-il? . . . Montrez-moi le chemin! -. . . Je vous reverrai en descendant, madame Maylie. C'est là la petite -fenêtre par - -laquelle il s'est introduit, hé! . . . En vérité, je n'aurais jamais -pu croire cela! Et en parlant ainsi, il suivit M. Giles en haut de -l'escalier. - -M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu à dix milles à la ronde -tous le nom de docteur, était le plus gai, le plus franc des -célibataires des environs. Il fut longtemps auprès du malade, on sortit -du coffre de sa voiture une grande boîte plate, les domestiques furent -continuellement en mouvement; ce qui fit présumer qu'il se passait -quelque chose d'extraordinaire. - -A la fin cependant il descendit; et pour toute réponse aux questions -empressées de madame Maylie, il ferma la porte avec un air de mystère -et s'y adossa comme pour empêcher d'entrer. - ---Voilà qui est bien surprenant, madame Maylie! dit le docteur. - ---Il n'est pas en danger, j'espère? dit la vieille dame. - ---Il n'y aurait rien d'étonnant, répondit-il, au point où en sont les -choses. Cependant je ne pense pas qu'il le soit. Avez-vous vu ce voleur? - ---Non, répliqua la vieille dame. - ---Et vous ne savez rien de lui? - ---Du tout. - ---Pardon, Madame, dit M. Giles, mais j'allais vous en parler quand le -docteur Losberne est entré. - -Le fait est que M. Giles n'avait pu se décider, dès l'abord, à avouer -que c'était sur un enfant qu'il avait tiré. On avait tant vanté sa -bravoure, qu'il voulait jouir le plus longtemps possible de la -réputation colossale qu'il s'était récemment acquise. - ---Rose désirait voir cet homme, dit madame Maylie; mais je n'ai pas -voulu. - ---Son aspect n'a rien de bien effrayant, je vous assure, repartit le -docteur. Consentiriez-vous à le voir en ma présence? - ---Oui, si vous pensez que ce soit nécessaire, répondit la dame. - ---C'est parce que je crois que c'est nécessaire que je-vous fais cette -question, répliqua le docteur. En tout cas, je sais surtout que vous -regretteriez vivement de ne pas l'avoir vu, si vous différiez davantage. -Il est mieux maintenant . . . Mademoiselle Rose, voulez-vous me -permettre? Il n'y a pas la moindre crainte à avoir, je vous le jure. - -Tout en assurant ces dames qu'elles seraient agréablement surprises à -la vue du criminel, M. Losberne prit le bras: de la jeune demoiselle, et -présentant la main à madame Maylie, il les conduisit avec beaucoup de -cérémonie à la chambre du malade. - ---Maintenant, dit-il à voix basse en ouvrant doucement la porte de la -chambre, voyons un peu ce que vous allez en penser . . . Quoique sa barbe -ne soit pas fraîchement faite, il n'en a pas pour cela l'air plus -farouche . . . Attendez cependant! . . .. que je sache s'il est visible. - -Le docteur entra le premier, et, après avoir jeté un coup d'œil dans -la chambre, il fit signe aux deux dames d'approcher. Ensuite il ferma la -porte derrière elles; et ayant fait quelques pas vers le lit, il en -écarta les rideaux avec précaution. - -Au lieu d'un bandit à la mine rébarbative qu'elles s'attendaient à -voir, ce fut un pauvre enfant épuisé de douleur et de fatigue et -dormant d'un profond sommeil, un bras en écharpe, posé sur sa poitrine, -tandis que l'autre soutenait sa tête cachée en partie par ses cheveux -épars. - -Comme le bon docteur observait ainsi son malade, la jeune demoiselle se -glissa légèrement auprès de lui, et, s'étant assise au chevet du lit, -elle sépara les cheveux d'Olivier et quelques larmes, s'échappant de -ses yeux, tombèrent sur le front de l'enfant. - -Celui-ci se remua un peu et sourit dans son sommeil, comme si ces marques -de compassion eussent produit en lui un rêve agréable d'amour et -d'affection qu'il n'avait jamais connu. - ---Que veut dire ceci? s'écria la vieille dame. Cet enfant n'a jamais pu -être le complice des voleurs! - ---Le vice, dit le chirurgien avec un soupir en laissant retomber le -rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples! . . . Eh! qui peut -dire qu'un bel extérieur ne le renferme pas? - ---Mais à un âge si tendre! observa Rose. - ---Ma chère demoiselle, répliqua gravement le chirurgien, le crime, de -même que la mort, ne s'attache pas seulement aux vieillards et aux gens -difformes; les plus jeunes et les plus beaux ne sont que trop souvent ses -victimes de prédilection. - ---Mais pouvez-vous penser, monsieur Losberne, dit Rose, pouvez-vous -réellement penser que cet enfant, si délicat, ait été l'associé -volontaire de ces brigands? - -Le chirurgien branla la tête de manière à donner à entendre qu'il -craignait bien que cela ne fût possible; et observant qu'ils pouvaient -troubler le repos du malade, ils passèrent tous trois dans une chambre -voisine. - ---Mais quand même il serait ce que vous pensez, poursuivit Rose, songez -qu'il est si jeune! . . . que peut-être il n'a jamais connu ce que c'est -que l'amour ou les soins d'une mère . . . que les coups, les mauvais -traitements et le manque de pain l'auront réduit à s'associer avec les -hommes qui l'ont forcé au crime! . . . Ma tante! ma bonne tante! . . . -pour l'amour de Dieu, réfléchissez bien à tout ceci avant de laisser -emmener ce pauvre enfant dans une prison où, à coup sûr, il perdra la -chance de devenir meilleur! Oh! par l'affection toute maternelle que vous -me portez et sans laquelle, privée moi-même de parents, j'aurais pu -être abandonnée, ainsi que ce pauvre enfant, ayez pitié de lui avant -qu'il ne soit trop tard! - ---Chère enfant, dit la vieille dame pressant Rose sur son cœur, -crois-tu donc que je voudrais lui ôter un seul cheveu de la tête? - ---Oh! non, repartit vivement Rose, non, bonne tante, vous en êtes -incapable! - ---Sans doute, répliqua madame Maylie. Mes jours touchent à leur fin . . . -Puisse le ciel avoir pitié de moi, comme j'ai pitié des autres! . . . -Que puis-je faire pour le sauver, monsieur Losberne? - ---Attendez donc un peu, dit celui-ci, que je voie s'il y a moyen. - -Le docteur alors, mettant ses mains dans ses poches, se promena de long -en large dans la chambre, tantôt s'arrêtant et se balançant sur la -pointe des pieds en s'écriant: _J'y suis!_ tantôt en fronçant le -sourcil d'une manière effroyable en disant: _Je n'y suis pas!_ Enfin, -après bien des allées et venues, il s'arrêta tout court et parla ainsi: - ---Je pense que si vous m'accordez plein pouvoir de brusquer un peu Giles -et ce gamin de Brittles, je puis en venir à bout . . . C'est un brave -garçon et un fidèle serviteur, j'en conviens; mais vous avez mille -moyens de le dédommager et de récompenser son adresse au pistolet. Vous -n'avez aucune objection à faire? - ---À moins qu'il n'y ait d'autre moyen de sauver cet enfant, répondit -madame Maylie. - ---Je n'en vois point d'autre, reprit le docteur; et il n'y en a -réellement pas d'autre, vous pouvez m'en croire. - ---Eh bien! ma tante vous donne liberté pleine et entière de faire comme -vous voudrez, dit Rose souriant et pleurant tout à la fois -d'attendrissement; pourvu que vous n'usiez de sévérité envers ces -pauvres diables qu'autant qu'il sera nécessaire. - ---Il semble, dit le docteur, que vous pensiez qu'excepté vous tout le -monde aujourd'hui doive avoir le cœur dur. Mais, pour en revenir à -notre malade, il me reste à vous dire le point principal de nos -conventions. Il s'éveillera d'ici à une heure, je pense; et quoique -j'aie dit à ce gros butor de constable qui est en bas dans la cuisine -que cet enfant ne doit remuer ni parler, au péril de sa vie, je suis -fondé à croire que nous pouvons sans danger nous entretenir un instant -avec lui. J'y mets une condition: c'est que, si, après l'avoir -questionné en votre présence, nous jugeons qu'il est vraiment mauvais -sujet (ce qui est très probable), nous l'abandonnerons à son malheureux -sort, sans que je m'en mêle davantage, en tout cas? - ---Oh! non, ma tante! dit Rose d'un ton suppliant. - ---Oh! si, ma tante! dit le docteur. Est-ce convenu? - ---Il ne peut être endurci dans le vice, dit Rose; c'est impossible! - ---Tant mieux! repartit le docteur: raison de plus pour accéder à ma -proposition. - -Finalement le traité fut conclu, et nos amis s'assirent en attendant le -réveil d'Olivier. - -La patience des deux dames dut subir une plus longue épreuve qu'elles ne -s'y attendaient, d'après ce que leur avait dit M. Losberne. Plusieurs -heures s'écoulèrent successivement, et Olivier dormait toujours. - -Il était déjà presque nuit quand le bon docteur annonça que l'enfant -était assez éveillé pour qu'on pût lui parler. Il n'est pas bien du -tout, et le sang qu'il a perdu a totalement épuisé ses forces, dit-il; -mais il paraît éprouver un tel besoin de révéler quelque chose, qu'il -vaut mieux lui en fournir l'occasion plutôt que de l'engager à rester -tranquille jusqu'au lendemain. - -L'entretien fut long, car Olivier raconta toute son histoire; mais la -souffrance et la faiblesse l'obligèrent plusieurs fois de s'arrêter. Il -y avait quelque chose de solennel à entendre, dans cette chambre sombre, -la voix douce et languissante de ce pauvre enfant faisant l'énumération -des malheurs que des méchants avaient attirés sur lui. - -Comme Olivier avait fini de parler, et qu'il se disposait à se -rendormir, le docteur, tout ému de ce qu'il venait d'apprendre, se -retira en s'essuyant les yeux et chercha M. Giles pour commencer les -hostilités avec lui. Ne trouvant personne en bas, ni dans le parloir, ni -dans les salles, il poussa ses recherches jusqu'à la cuisine, dans -l'espoir d'un meilleur succès. Il vit en effet, dans ce _salon de -réception_ de la _gent domestique_, une société nombreuse, composée -des deux servantes, de M. Brittles, de M. Giles, du chaudronnier, qui (en -considération de ses services) avait été invité à passer la journée -à la maison, et du constable. Ce dernier avait un gros bâton, une -grosse tête, de gros traits, et paraissait avoir bu autant de bière que -son gros ventre pouvait en contenir. - ---Ne vous dérangez pas, dit le docteur faisant un signe de la main. - ---Vous êtes bien honnête, Monsieur, répliqua Giles. Madame m'a chargé -de distribuer de la bière; et comme je ne me sentais pas du tout -disposé à rester seul dans ma chambre, et que d'ailleurs je voulais -jouir de l'avantage de la société, je bois mon _ale_ en compagnie de -ces messieurs et de ces dames, comme vous voyez. - -Brittles marmotta quelques paroles flatteuses; et un murmure approbateur -s'éleva dans l'assemblée, qui exprima tout le plaisir qu'elle -ressentait d'une telle preuve de condescendance de la part de M. Giles. - ---Comment va le malade ce soir, monsieur Losberne? demanda-t-il. - ---Comme ci comme ça, répondit le docteur. Je crains bien que vous ne -vous soyez mis dans l'embarras, monsieur Giles! - ---Il n'est pas possible! s'écria celui-ci tout tremblant. Voulez-vous -dire qu'il en mourra? . . . Si je le pensais, je ne serais plus jamais -heureux de ma vie. Je ne voudrais pas pour tout l'or du monde être la -cause de la mort d'un enfant. - ---Ce n'est pas là ce que je veux dire, reprit le docteur d'un air -mystérieux. Êtes-vous protestant, monsieur Giles? - ---Si je le suis, Monsieur! bégaya ce dernier, qui était pâle à faire -peur, il n'y a pas à en douter. - ---Et vous, jeune homme? demanda le docteur, se tournant brusquement vers -Brittles. - ---Mon Dieu! Monsieur, répondit celui-ci en tressaillant, je suis -absolument de même que M. Giles. - ---Dites-moi donc maintenant, chacun de vous, reprît le docteur d'un air -furieux, pourriez-vous affirmer par serment que l'enfant qui est en haut -est bien celui qu'on a introduit par la fenêtre la nuit dernière? -Voyons, répondez. Nous sommes tout prêts à vous entendre. - -Le docteur, qui était généralement connu pour l'homme le plus -débonnaire qui fut jamais, fit cette question d'un ton si bref, que -Giles et Brittles, étourdis par la bière et par l'agitation où les -mettait cet examen, se regardèrent fixement l'un l'autre, dans un état -complet de stupéfaction. - ---Faites bien attention à ce qu'ils vont répondre, constable! -poursuivit le docteur agitant l'index de sa main droite avec beaucoup de -gravité, et s'en donnant de petits coups sur le nez pour forcer -l'attention de ce fonctionnaire. Nous allons savoir avant peu de quoi il -retourne. - -Celui-ci, se donnant les airs d'un homme _capable_, prit son bâton -l'office, qu'il avait posé dans un coin de la cheminée. - ---Observez que c'est simplement une question d'identité, dit le docteur. - ---Comme vous dites, Monsieur, repartit le constable mettant sa main -devant sa bouche pour tousser (car, en vidant son verre à la hâte, il -avait avalé de travers). - ---Voici une maison que l'on force, continua le docteur. Dans l'obscurité -la plus profonde . . . au milieu du tumulte et de la confusion . . . à -travers la fumée épaisse de la pondre . . . deux hommes croient avoir -entrevu un enfant. Il se trouve par hasard que le lendemain matin un -enfant vient frapper à la porte de cette même maison; et, parce qu'il a -le bras enveloppé d'un mouchoir, ces deux hommes se saisissent de lui, -l'entraînent dans le vestibule, et, non contents de mettre ainsi sa vie -dans le plus grand danger, ils vont jusqu'à affirmer par serment que -c'est le voleur . . . Maintenant il s'agit de savoir s'ils ont eu raison -d'agir comme ils l'ont fait; et, si leurs soupçons ne sont pas fondés, -dans quelle situation ils se trouvent placés. - -Le constable fit un signe de tête respectueux, et dit que, si ce -n'était pas là la loi, il serait bien curieux de savoir ce que c'était. - ---Je vous le demande encore une fois, dit le docteur d'une voix de -tonnerre, pouvez-vous jurer que ce soit le même enfant? - -Brittles regardait Giles avec un air de doute, et Giles regardait -Brittles de la même manière; le constable avait mis sa main à son -oreille, pour mieux saisir leur réponse; les deux femmes et le -chaudronnier se penchaient en avant pour écouter, et le docteur jetait -un regard pénétrant autour de lui, quand un bruit de roues se fit -entendre et en même temps on sonna à la porte du jardin. - ---Ce sont les officiers de police! s'écria Brittles, qui ne s'en -trouvait pas plus à son aise. - ---Les quoi? demanda le docteur stupéfait à son tour. - ---Les officiers de police de _Bow-Street_, répliqua Brittles en prenant -une chandelle. Nous les avons fait prévenir ce matin, M. Giles et moi. - ---Comment! s'écria le docteur. - ---Sans doute, repartit Brittles. J'ai envoyé un mot par le conducteur de -la diligence, et je m'étonne qu'ils ne soient pas arrivés plus tôt. - ---Ah! vous avez envoyé un exprès, n'est-ce pas? Lambins de conducteurs! -s'écria le docteur en s'en allant. - - - - -XXX. --Position critique. - - ---Qui est là? demanda Brittles entrouvrant la porte et mettant sa main -devant la chandelle pour mieux voir. - ---Ouvrez! répondit un homme. Ce sont les officiers de police qu'on a -envoyé chercher ce matin. - -Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande et se -trouva face à face avec un homme en redingote longue, qui entra -majestueusement sans rien dire et essuya ses pieds sur le paillasson avec -autant de sang-froid que s'il eût été chez lui. - ---Envoyez quelqu'un donner un coup de main à mon camarade, voulez-vous, -jeune homme, dit l'officier de police. Il est dans le _gig_ pour garder -le cheval. Avez-vous une remise où l'on pourrait mettre ce dernier à -couvert pour quelques minutes? - -Brittles répondit affirmativement en montrant du doigt un petit -bâtiment destiné à cet usage. - ---Voulez-vous prévenir votre maître que messieurs _Blathers_ et _Duff_ -sont ici? dit le premier, passant la main dans ses cheveux et posant une -paire de menottes sur la table. Ah! bonsoir, notr'bourgeois! . . . -Puis-je vous dire deux mots en particulier, s'il vous plaît? - -Ces paroles s'adressaient à M. Losberne, qui parut en ce moment, et qui, -ayant fait signe à Brittles de se retirer, fit entrer les deux dames et -ferma la porte. - ---Voici la maîtresse du logis, dit-il en se tournant vers madame Maylie. - -M. Blathers s'inclina respectueusement; et, ayant été invité à -s'asseoir, il posa son chapeau à terre, prit un siège et fit signe à -Duff de faire de même. Puis ils demandèrent les renseignements les plus -minutieux sur l'évènement. Le docteur, qui désirait gagner du temps, -leur raconta les détails aussi longuement qu'il lui fut possible. Ils -écoutaient avec l'air du plus vif intérêt, comme des gens qui s'y -entendent. - ---Mais qu'est-ce que c'est donc que ce petit garçon dont parlent les -domestiques? demanda Blathers. - ---Il est vrai qu'un des domestiques s'est mis dans la tête que cet -enfant était pour quelque chose dans l'affaire . . . mais c'est une -absurdité . . . il n'y a rien de tout cela. - ---C'est bien facile à dire! remarqua Duff. - ---Il a raison, dit Blathers faisant un signe de tête approbatif et -jouant machinalement avec les menottes comme on le ferait avec des -castagnettes. Qui est cet enfant? . . . Que dit-il de lui-même? D'où -vient-il? . . . Il ne tombe pas des nues! . . . N'est-ce pas, -notr'bourgeois? - ---Sans doute, reprit le docteur jetant un coup d'œil significatif aux -deux dames. Je connais toute son histoire. Mais nous parlerons de cela -tout à l'heure . . . Peut-être ne serez-vous pas fâchés de voir -auparavant la fenêtre que les voleurs ont brisée? - ---Certainement, répondit Blathers. Nous ferons mieux de visiter les -lieux d'abord! . . . ensuite nous interrogerons les domestiques: c'est -ainsi que nous avons l'habitude de procéder. - -On apporta des lumières et MM. Blathers et Duff, accompagnés du -constable du lieu, de Brittles, de Giles et de tous les commensaux de la -maison, enfin, se rendirent dans le petit cellier, au bout du passage. - -Après en avoir examiné la fenêtre, ils firent le tour par la pelouse, -examinèrent de nouveau la fenêtre, puis le volet; et, à l'aide d'une -lanterne, suivirent la trace des pas et battirent les buissons avec une -fourche. - -Ceci fait en présence de tous les assistants, qui observèrent tout le -temps un religieux silence, on rentra dans la salle, où MM. Giles et -Brittles furent requis de donner la représentation dramatique du rôle -qu'ils avaient joué la nuit précédente; et il se trouva qu'après -avoir répété cette scène jusqu'à six fois, ils ne s'étaient -contredits que sur un seul fait important dans la première, et sur une -douzaine, tout au plus, dans les autres. - -Lorsque la volubilité de nos deux acteurs fut épuisée, Blathers et -Duff se retirèrent dans la pièce voisine et tinrent conseil entre eux. -La nature et l'importance de leur colloque furent telles, qu'une -consultation des plus habiles docteurs de la faculté, sur le cas le plus -épineux en matière de médecine, n'eût été qu'un jeu d'enfants en -comparaison. - -Pendant ce temps-là, le docteur, resté seul avec les deux dames, se -promenait de long en large dans la salle, extrêmement agité, tandis que -Rose et madame Maylie se regardaient d'un air inquiet. - ---Ma parole, dit-il en s'arrêtant tout court, je ne sais vraiment que -faire! - ---Je suis sûre, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant racontée -franchement à ces hommes suffirait pour le disculper à leurs yeux. - ---J'en doute fort, ma chère demoiselle, dit le docteur en branlant la -tête, je ne pense pas qu'elle doive produire un bon effet sur l'esprit -de ces gens . . . pas plus que sur ceux d'un grade supérieur. Qu'est-il -après tout (objecteront-ils)? Un vagabond . . . rien autre chose . . . -À en juger par les apparences et les considérations du monde, son -histoire est bien douteuse. - ---Vous y ajoutez foi, vous, n'est-ce pas? reprit vivement la jeune fille. - ---Oui, sans doute, j'y ajoute foi, quelque étrange qu'elle soit, -d'ailleurs, et je peux bien être un grand fou, à cause de cela, -repartit le docteur. Mais je ne crois pas (comme je vous l'ai dit tout à -l'heure) que ce soit là le genre d'histoire qui puisse intéresser un -officier de police un tant soit peu exercé dans l'art de sa profession. - ---Pourquoi non? demanda Rose. - ---Pourquoi, ma belle enfant? répliqua le docteur. Parce que, -considérée sous certains rapports et par ces gens-là surtout, il y a -bien du louche. Cet enfant ne peut prouver que les circonstances qui sont -contre lui et pas une de celles qui pourraient être en sa faveur. Les -agents de police voudront avoir les _si_ et les _pourquoi_ et ne nous -feront aucune concession, d'abord! . . .. D'après ce qu'il nous a dit -lui-même, vous voyez qu'il a été avec des voleurs depuis quelque temps -déjà! Il a été conduit à un bureau de police comme ayant volé le -mouchoir d'un monsieur; puis, en faisant une commission pour ce même -monsieur, qui l'a traité avec tous les égards possibles, il est -entraîné dans un endroit qu'il ne peut décrire et dont il n'a pas la -moindre idée . . . Maintenant, voilà qu'il prend fantaisie à des -hommes de l'emmener à Chertsey, malgré lui; on le fait passer par une -fenêtre, dans l'intention de piller la maison, et, juste au moment où -il veut donner l'alarme (la seule chose qui eût pu prouver en sa faveur -s'il l'eût mise à exécution), le sommelier arrive et lui tire un coup -de pistolet, comme pour l'empêcher d'agir dans son propre intérêt . . -. A-t-on jamais vu chose pareille? - ---Je ne dis pas non, reprit Rose souriant de la vivacité du docteur. -Mais je ne vois en tout cela rien qui démontre que ce pauvre enfant soit -coupable. - ---Non, sans doute, repartit le docteur. Grâce à votre sexe, vous ne -verrez jamais qu'un côté de la question, qu'il soit bien ou mal, et -c'est toujours celui qui se présente le premier. - -Disant cela, le docteur mit ses mains dans ses poches et se promena de -nouveau de long en large avec plus d'agitation qu'auparavant. - ---Plus j'y réfléchis, dit-il, et plus j'entrevois les obstacles et les -difficultés sans nombre que nous aurons à surmonter. Si nous racontons -à ces hommes la chose telle qu'elle est, je suis certain qu'ils n'y -ajouteront pas foi; . . . et en supposant même qu'ils finissent plus -tard par acquitter cet enfant, la publicité qu'ils donneront à cette -affaire et le doute qui l'enveloppera détruiront tout l'effet de la -bonne action que vous vous proposez en le tirant de ce mauvais pas. - ---Comment faire, alors? s'écria Rose. Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi -a-t-on fait dire à ces hommes de venir? - ---C'est vrai! dit madame Maylie. Je donnerais tout au monde pour qu'ils -ne fussent pas venus! - ---Tout ce qu'il y a de mieux à faire, selon moi, dit M. Losberne se -laissant tomber sur une chaise de l'air d'un homme qui a perdu tout -espoir, c'est de payer d'audace, je ne vois plus que ce moyen . . . Notre -intention est louable, et c'est là une excuse . . . Cet enfant a de -forts symptômes de fièvre, et n'est pas en état de pouvoir parler, -voilà déjà une bonne chose. Nous ferons de notre mieux; et si nous ne -réussissons pas, ce ne sera pas de notre faute! . . . Entrez! - ---Eh bien! notr'bourgeois, dit Blathers entrant suivi de son compagnon et -fermant la porte, ceci n'était pas un _coup monté_? - ---Eh! qu'appelez-vous un _coup monté_? demanda le docteur avec -impatience. - ---Nous disons que c'est un _coup monté_, répondit Blathers (s'adressant -de préférence aux dames, comme s'il eût eu pitié de leur ignorance, -en même temps qu'il méprisait celle du docteur), quand les domestiques -de la maison y sont pour quelque chose. - ---Personne n'a eu le moindre soupçon sur eux en cette circonstance, dit -madame Maylie. - ---Je ne dis pas le contraire, répliqua Blathers. Il n'en est pas moins -vrai qu'ils auraient bien pu en être, cependant. - --- . . . A plus forte raison, sachant qu'ils ont la confiance de leurs -maîtres, reprit Duff. - ---Nous avons lieu de croire que le coup a été fait par des _pègres de -la haute_, poursuivit Blathers; nous reconnaissons cela tout de suite au -genre de travail, qui est de main de maître. - ---Et un peu soigné, que je dis, ajouta Duff à demi-voix. - ---Ils étaient deux, continua Blathers; et il n'y a pas de doute qu'ils -avaient un enfant avec eux . . . C'est bien facile à deviner en voyant -la fenêtre . . . C'est tout ce que nous pouvons dire pour le présent . -. . Il nous reste à voir ce petit garçon que vous avez en haut. Si vous -voulez bien nous y conduire. - ---Ils prendront bien auparavant un verre de quelque chose? dit le docteur -enchanté d'avoir trouvé ce moyen de les retarder un peu. - ---Certainement, dit Rose devinant l'intention de ce dernier. Tout de -suite, si vous voulez! - ---Volontiers, Mademoiselle, dit Blathers passant sa main sur ses lèvres. -Cette sorte de besogne ne laisse pas que d'être fatigante. Ne vous -dérangez pas pour nous, Mademoiselle. Donnez-nous ce que vous aurez sous -la main. - ---Que voulez-vous prendre? demanda le docteur se dirigeant avec Rose vers -le buffet. Dites votre goût, Messieurs! - ---Une petite goutte de liqueur, si cela vous est égal, notr'bourgeois, -dit Blathers. Il ne faisait pas chaud, Madame, quand nous sommes partis -de Londres, ce matin; et je trouve qu'il n'y a rien de tel qu'un petit -verre de liqueur pour vous ranimer. - -Profitant du moment où madame Maylie disait quelque chose de gracieux en -réponse à la remarque de ce dernier, le docteur s'esquiva adroitement. - -MM. Duff et Blathers se mirent à conter des tours de voleurs et à faire -valoir leur adresse pour se relever aux yeux de ces dames, qui les -écoutaient avec complaisance, afin de donner le temps au docteur de tout -préparer. Enfin M. Losberne parut. - ---Maintenant, Messieurs, si vous voiliez venir avec moi? - ---Certainement, dit Blathers. Et les deux officiers de police suivirent -M. Losberne, qui les conduisit à la chambre d'Olivier, précédés de -Giles, qui les éclairait. - -Olivier avait dormi, mais il avait un redoublement de fièvre et -paraissait plus mal. Le docteur l'aida à se mettre sur son séant; et -quand il y fut il regarda les deux étrangers sans paraître savoir où -il était, ni ce qui se passait autour de lui. - ---Voici, dit M. Losberne parlant doucement, mais avec assurance -cependant, voici le jeune garçon qui ayant été blessé par mégarde -par un fusil à vent en passant sur la propriété de monsieur . . . -(comment l'appelez-vous donc? . . . qui demeure ici derrière?) est venu -frapper ici, ce matin, pour demander du secours, et a été indignement -rudoyé et maltraité par cet individu que vous voyez qui tient la -chandelle, et qui est cause que la vie de cet enfant est dans le plus -grand danger, comme je puis l'affirmer en ma qualité de médecin. - -MM. Blathers et Duff jetèrent les yeux sur M. Giles, qui, à son tour, -regarda alternativement les deux officiers de police, le jeune malade et -le docteur avec l'expression la plus comique d'inquiétude et de crainte. - ---Vous ne pouvez pas dire le contraire, je pense? poursuivit le docteur -recouchant doucement Olivier. - ---Tout ce que j'ai fait a été pour . . . pour le mieux, répondit -Giles. Je ne suis pas méchant par caractère, je vous assure . . . Et si -je n'avais pas cru que c'était . . . l'enfant de . . . du . . . des . . -. je me serais bien gardé de . . . - ---L'enfant de qui croyez-vous que c'était? demanda M. Duff. - ---L'enfant d'un des voleurs, répliqua Giles. Ils avaient cer . . . tai -. . . ne . . . ment un enfant avec eux. - ---Et maintenant pensez-vous que ce soit le même? demanda Blathers. - ---Que ce soit le même, quoi? reprit Giles regardant Blathers d'un air -effaré. - ---Le même enfant, imbécile! dit Blathers perdant patience. - ---Je ne saurais vous dire . . . Je ne sais vraiment pas, répondit Giles -tout décontenancé . . . Je ne pourrais pas l'affirmer. - ---Que pensez-vous? demanda Blathers. - ---Je ne sais que penser, répliqua le pauvre Giles. Je ne pense pas que -ce soit le même enfant, en vérité. Je suis presque certain que ce -n'est pas lui . . . Vous savez bien vous-même que ça ne peut pas être -lui. - ---Est-ce que cet homme a bu? dit Blathers s'adressant au docteur. - ---Quel fameux butor vous faites, allez! reprit Duff s'adressant à Giles -de l'air du plus profond dédain. - -M. Losberne, qui pendant ce dialogue avait tâté le pouls du malade, se -leva de sa chaise et dit à ces messieurs de la police que, pour peu -qu'ils eussent quelque doute à ce sujet, ils ne seraient peut-être pas -fâchés de passer dans la chambre voisine pour questionner Brittles à -son tour. - -La proposition ayant été goûtée, on fit monter Brittles, qui, par ses -contradictions sans nombre, ne fit qu'embrouiller davantage l'affaire au -lieu de l'éclaircir, et qu'ajouter à sa propre mystification. Il dit -entre autres choses qu'il lui serait impossible de reconnaître l'enfant, -lors même qu'il serait devant lui en ce moment . . . qu'il avait pensé -que c'était Olivier, parce que M. Giles l'avait cru lui-même; mais que -ce dernier venait d'avouer dans la cuisine, il n'y avait pas cinq -minutes, qu'il commençait à craindre qu'il n'eût été trop prompt. - -D'après cette déposition, la question fut de savoir si M. Giles avait -réellement blessé quelqu'un; et, après examen du second pistolet, il -se trouva qu'il n'était chargé qu'à poudre avec un peu de bourre, ce -qui surprit considérablement tout le monde: excepté le docteur, qui en -avait extrait la balle dix minutes auparavant. Mais celui sur l'esprit de -qui cette découverte fit le plus d'impression fut M. Giles, qui, après -avoir été pendant quelques heures tourmenté par la crainte d'avoir -mortellement blessé un de ses semblables, mordit le mieux du monde à la -grappe. - -Enfin, sans s'occuper davantage d'Olivier, les officiers de police -laissèrent à la maison le constable de Chertsey et s'en allèrent -coucher en ville, après avoir promis de revenir le lendemain matin. - -Le lendemain matin le bruit courut qu'il y avait, dans la prison de -Kingston, deux hommes et un petit garçon qu'on avait arrêtés la nuit -précédente comme étant suspects. En conséquence, MM. Blathers et Duff -firent route pour Kingston. - -Le crime de ces hommes était d'avoir été trouvés endormis contre une -meule de foin, crime qui, bien qu'il soit énorme sans doute, n'est -seulement punissable que d'emprisonnement; en ce qu'aux yeux de la loi -anglaise (cette loi si douce et si bonne pour tous les sujets du roi) il -n'y a point, dans cette action de _dormir à la belle étoile_, de preuve -suffisante que ceux qui s'en sont rendus coupables aient pour cela commis -un vol avec escalade et effraction, et aient, par là même, encouru la -peine de mort. MM. Blathers et Duff revinrent donc chez madame Maylie -aussi savants qu'ils en étaient partis. - -Enfin, après une conférence assez longue au sujet d'Olivier, il fut -convenu que madame Maylie et M. Losberne répondraient pour lui dans le -cas où la justice reviendrait sur cette affaire, et un magistrat des -environs fut appelé à cet effet pour recevoir leur caution. - -Nos deux officiers de police, ayant reçu une couple de guinées pour la -peine qu'ils s'étaient donnée, s'en retournèrent à Londres, chacun -avec des opinions toutes différentes au sujet de leur expédition: l'un -(Duff), après de mûres réflexions, soutenant que la bande de Pett -était pour quelque chose dans la tentative de vol; et l'autre -(Blathers), en attribuant tout le mérite au fameux Conkey Chickweed. - -Grâce aux soins de madame Maylie, de Rose et du bienveillant M. -Losberne, Olivier se rétablit peu à peu. - - - - -XXXI. --De la vie heureuse qu'Olivier mène avec ses amis. - - -La maladie d'Olivier ayant été d'une nature sérieuse, sa convalescence -fut longue. Les souffrances que lui causait sa blessure, jointes à une -fièvre ardente qui dura plus d'un mois, l'avaient épuisé totalement. -Pénétré des attentions délicates que ses deux hôtesses avaient pour -lui, il leur en témoignait sa reconnaissance les larmes aux yeux, et il -leur disait souvent combien il lui tardait d'être rétabli pour faire -quelque chose pour elles, ne fût-ce que pour leur prouver que leurs -bienfaits n'étaient point perdus, mais que le pauvre enfant qu'elles -avaient sauvé de la misère, et peut-être bien de la mort, était tout -dévoué à leur service. - -Et cependant, malgré les bontés de madame Maylie et de Rose, Olivier -était souvent inquiet. Il semblait éprouver un remords, c'est qu'il -pensait à M. Brownlow et à cette vieille dame qui l'avaient si bien -traité pendant sa maladie. Il craignait de passer pour un ingrat aux -yeux de ses généreux protecteurs: aussi ne fut-il tranquille que -lorsque M. Losberne lui eut formellement promis de le mener les voir -aussitôt qu'il serait en état de supporter le voyage. [8] - -Olivier fut bientôt rétabli. Il partit en conséquence un beau matin, -avec M. Losberne, dans la calèche de madame Maylie. Arrivés au pont de -Chertsey, il devint pâle et jeta un cri perçant. - ---Eh bien! qu'est-ce qu'il a donc, cet enfant? s'écria le docteur d'un -ton brusque comme à son ordinaire. Que vois-tu? Que ressens-tu? -Qu'entends-tu? Voyons, parle! - ---Cette maison, Monsieur! dit Olivier. - ---Eh bien! après? Arrêtez, cocher! cria le docteur. Qu'est-ce qu'elle -a, cette maison, hein! mon garçon? - ---Les voleurs! . . . La maison où ils m'ont amené! dit tout bas Olivier. - -Sans donner le temps au cocher de descendre de son siège, le docteur -parvint (je ne sais comment) à sertir de la calèche, et courut droit à -la masure, à la porte de laquelle il frappa à coups redoublés, comme -un enragé. - ---Allons! dit un vilain petit bossu ouvrant si brusquement la porte que -le docteur, qui venait de donner son dernier coup de pied, perdit -l'équilibre et faillit tomber tout de son long dans le passage, -qu'est-ce qu'il y a donc? - ---Ce qu'il y a! s'écria l'autre le prenant au collet sans lui donner le -temps de se reconnaître; ce qu'il y a! . . . c'est au sujet d'un vol -avec escalade et effraction: voilà ce qu'il y a! . . . - ---Alors il y aura un meurtre aussi si vous ne me lâchez pas, reprit -froidement le petit bossu, entendez-vous. - ---Oui, je vous entends! répliqua le docteur serrant celui-ci fortement. -Où est . . . (allons, voilà le nom qui m'échappe maintenant!) où est -ce coquin de Sikes, vous, voleur? - -Le petit bossu regarda le docteur d'un air étonné et indigné tout à -la fois; et se dégageant adroitement des mains de ce dernier, il se -retira au fond de la maison en proférant une kyrielle de jurements -affreux M. Losberne le suivit jusque dans une petite salle obscure sans -dire une seule parole. Il regarda autour de lui avec quelque inquiétude; -aucun meuble, aucun objet animé ou inanimé, pas même la place des -armoires, rien enfin ne répondait à la description qu'Olivier en avait -faite. - ---Maintenant, dit le petit bossu, qui avait étudié tous ses mouvements, -quelle est votre intention en entrant chez moi de cette manière? -Venez-vous pour me voler ou pour m'assassiner? Lequel des deux? - ---Avez-vous jamais vu un voleur ou un assassin descendre de calèche pour -faire son coup, vous, vieux vampire? demanda l'irritable docteur. - ---Que voulez-vous, alors? demanda le bossu d'un air furieux. Je vous -engage à sortir au plus vite si vous ne voulez pas qu'il vous arrive -malheur! - ---Je m'en irai quand bon me semblera! dit M. Losberne jetant un coup -d'œil rapide dans une autre petite salle, qui, de même que la -première, n'avait rien qui ressemblât à la description qu'Olivier -avait donnée. Je saurai vous retrouver un de ces jours, mon ami! - ---En vérité! dit en ricanant l'affreux bossu, si jamais vous avez -besoin de moi, je suis toujours ici. Je n'ai pas vécu ici seul dans cet -état de folie, depuis plus de vingt-cinq ans, pour que vous veniez -m'effrayer ainsi. Vous me payerez cela, soyez-en sûr! - -Ayant dit ces mots, le hideux petit monstre poussa un cri affreux et se -mit à danser avec une fureur frénétique. - ---Ceci est assez drôle! se dit le docteur en lui-même. Il faut que -l'enfant se soit trompé. Tenez, prenez cela! - -En même temps, il tira une pièce de monnaie de sa poche, qu'il jeta au -bossu, et s'en revint à la calèche. Celui-ci le suivit jusqu'à la -portière en faisant des imprécations tout le long du chemin; et tandis -que M. Losberne parlait au cocher, il lança à Olivier un regard si -furieux que, de nuit aussi bien que de jour, le pauvre enfant y passa -pendant des mois entiers. Il continua ses imprécations jusqu'à ce que -le cocher fut remonté sur son siège; et quand la voiture se fut -éloignée, on eût pu le voir encore d'une certaine distance frapper du -pied contre terre et s'arracher les cheveux dans un transport de rage. - ---Je suis un âne! dit le docteur après un long silence. Savais-tu cela, -Olivier? - ---Non, Monsieur. - ---Eh bien! ne l'oublie pas une autre fois! - ---Oui, je suis un âne! reprit le docteur après un moment de réflexion. -En supposant que c'eût été la même maison et les mêmes individus, -que pouvais-je faire seul? . . . Et quand même encore j'aurais eu -main-forte, je n'aurais fait que me vendre moi-même en divulguant la -ruse que j'ai dû employer pour étouffer cette affaire. Et cependant -c'eût été bien fait . . . Je m'enfonce toujours dans quelque bourbier -en agissant ainsi d'après ma première impulsion, et je n'en retire -aucun bien. - -Le fait est que cet excellent homme n'avait jamais de sa vie agi -autrement; et que, loin de s'enfoncer dans un bourbier comme il le disait -lui-même, la nature de l'impulsion qu'il suivait était telle, qu'il -s'était acquis le respect et l'estime de tous ceux qui le connaissaient. - -Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait M. Brownlow, ils -y allèrent tout droit, sans chercher, et quand la calèche tourna le -coin de la rue, le cœur de l'enfant battit si fort qu'il pouvait à -peine respirer. - ---Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda M. Losberne. - ---Là! . . . là! Celle-ci! . . . La maison blanche! s'écria Olivier -mettant vivement la tête à la portière de la voiture. Oh! vite, vite, -je vous prie! . . . Je sens que j'en mourrai de joie. J'en suis tout -tremblant. - ---Patience! patience! dit le bon docteur lui donnant un petit coup sur -l'épaule. Tu les verras tout à l'heure, et ils seront ravis de te voir -sain et sauf. - ---Oh! je crois bien, répliqua Olivier, ils ont été si bons pour moi, -si vous saviez, Monsieur! - -La voiture s'arrêta: car ce n'était point cette maison. Elle avança -quelques pas et s'arrêta encore. Des larmes de joie s'échappèrent des -yeux de l'enfant comme il regardait aux fenêtres. Hélas! la maison -blanche était déserte, et un écriteau portant ces mots: _A louer_, -était appendu au-dessus de la porte. - ---Frappez à l'autre porte, cocher! dit M. Losberne passant son bras dans -celui d'Olivier. - ---Qu'est devenu M. Brownlow, qui habitait la maison voisine, savez-vous? -demanda-t-il à la domestique qui vint ouvrir. - ---Je ne sais pas, répondit celle-ci; mais je vais m'en informer. Elle -vint bientôt dire que M. Brownlow avait vendu son mobilier, il y avait -à peu près dix semaines, et qu'il était ensuite parti pour les Indes -occidentales. - ---A-t-il emmené avec lui sa femme de charge? demanda M. Losberne après -avoir réfléchi un instant. - ---Oui, Monsieur, répondit le domestique. Il a emmené sa femme de charge -et un monsieur de ses amis . . . Ils sont partis tous trois le même jour. - ---Alors, droit à la maison, cocher! dit M. Losberne, et ne vous arrêtez -pour faire rafraîchir vos chevaux que quand nous serons hors de ce -maudit Londres. - ---Et le libraire, Monsieur? dit Olivier. Je sais où il demeure . . . -Allons-y, je vous en prie! - ---Mon pauvre enfant, reprit le docteur, c'est assez de désappointements -en un jour. Assez comme cela pour toi et pour moi. Si nous allons chez le -libraire, je ne doute pas qu'il ne soit mort, ou que sa maison n'ait -été incendiée, ou bien qu'il n'ait pris la fuite. Non, tout droit au -logis! Et, conformément à la _première impulsion_ du docteur, ils s'en -retournèrent à la maison. - -Cette circonstance ne produisit pourtant aucun changement dans la -conduite de ses bienfaiteurs envers lui. Une quinzaine s'était passée -depuis, et, avec elle les beaux jours étant venus, on se disposa à -quitter pour quelques mois la maison de Chertsey. En conséquence, ayant -envoyé chez leur banquier l'argenterie qui avait excité si fort la -cupidité du juif, et ayant laissé Giles et un autre domestique à la -maison pour en prendre soin pendant leur absence, nos deux dames -partirent pour leur maison de campagne, à quelques lieues de là, -emmenant Olivier avec elles. - -C'était une campagne charmante que celle où ils s'étaient retirés; et -Olivier, peu accoutumé à un séjour aussi délicieux, semblait -commencer une nouvelle vie. - -Chaque matin, il se rendait près de l'église chez un vieillard en -cheveux blancs, qui lui apprenait à lire et à écrire, et qui se -donnait vraiment tant de peine qu'Olivier ne pouvait jamais trop faire -pour le contenter. Ensuite il faisait un tour de promenade avec ses -bienfaitrices; et si l'on s'asseyait pour faire une lecture, il écoutait -avec une si grande attention, que la nuit eût pu venir qu'il ne s'en -serait pas aperçu. Après cela, c'était sa leçon qu'il fallait -préparer pour le lendemain; et alors il s'enfermait dans une petite -salle qui donnait sur le jardin, et il étudiait jusqu'au soir, où on -faisait une seconde promenade. - -Tous les jours, dès six heures du matin, il était sur pied, parcourant -les champs et cueillant des fleurs dont il faisait des bouquets qu'il -mettait sur la table, à l'heure du déjeuner. Il rapportait aussi du -mouron pour les oiseaux de mademoiselle Maylie, et en décorait les cages -avec un soin tout particulier. Quand il avait fini, il y avait -ordinairement quelque petite commission à faire dans le village, quelque -acte de charité à exécuter de la part de ces dames. Ou bien il -s'amusait dans le jardin à cultiver les plantes que le clerc du village, -qui était jardinier, lui avait appris à connaître; et sur ces -entrefaites, arrivait mademoiselle Rose, qui ne manquait jamais de le -complimenter sur tout ce qu'il avait fait, et qui l'en récompensait -toujours par un gracieux sourire. - -C'est ainsi que trois mois se passèrent: trois mois de félicité pour -Olivier, dont la vie n'avait été jusqu'alors qu'une suite continuelle -de chagrins et de tourments. - - - - -XXXII. --Un incident imprévu vient troubler le bonheur de nos trois amis. - - -L'été succéda bientôt au printemps; et la campagne, qu'Olivier avait -trouvée si belle à son arrivée au village, déployait alors ses -richesses et se montrait dans toute sa beauté. La terre avait revêtu -son manteau de verdure et exhalait ses plus doux parfums. - -Un soir qu'ils venaient de faire une promenade plus longue que de -coutume, Rose, qui avait été enjouée tout le long du chemin, s'assit -à son piano. Après avoir promené machinalement ses doigts sur le -clavier pendant quelque temps, elle joua un air langoureux, et madame -Maylie crut l'entendre sangloter. - ---Rose! . . . ma bonne amie! dit cette dame. - -La jeune fille garda le silence, mais joua un peu plus vite, comme si la -voix de la bonne dame l'eût tirée d'une pénible rêverie. - ---Rose! ma bien-aimée! s'écria celle-ci se levant précipitamment de sa -chaise et s'approchant de la jeune fille: qu'as-tu? Ton visage est -baigné de pleurs! . . . Dis-moi, qui a pu te faire de la peine? - ---Rien, ma tante, je vous assure, dit Rose. Je ne sais pas en vérité ce -que j'ai; mais je me sens si abattue ce soir! - ---Serais-tu malade, mon ange? demanda madame Maylie. - ---Oh! non, je ne suis pas malade? répondit Rose en frissonnant somme si -un froid mortel l'eût saisie tout à coup. Du moins ce ne sera rien. Je -serai mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie. - -Olivier ferma bien vite la croisée; et la jeune fille, faisant tous ses -efforts pour surmonter le sentiment qui l'agitait, essaya de jouer un air -plus gai. Mais à peine ses doigts eurent-ils effleuré les touches, -qu'elle ne put se contenir, et se couvrant le visage de ses deux mains, -elle alla s'asseoir sur le sofa et donna un libre cours à ses larmes. - ---Ma chère enfant! s'écria madame Maylie, je ne t'ai jamais vue ainsi! - ---J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne pas vous alarmer, dit Rose; mais -c'est plus fort que moi, ma tante; je crois vraiment que je suis malade. - -Elle l'était en effet; car, lorsqu'on eut apporté de la lumière, ils -s'aperçurent qu'elle était pâle comme la mort. Il y avait dans ses -traits si doux et si réguliers quelque chose de hagard qu'on n'y avait -jamais vu auparavant. En moins de rien, son visage devint pourpre et ses -yeux bleus se couvrirent d'un nuage. Quelques minutes encore et elle -était pâle à faire peur. - -Olivier, qui, pendant tout ce temps, avait observé madame Maylie avec la -plus scrupuleuse attention, remarqua que ces étranges symptômes -l'avaient alarmée, et il en fut lui-même effrayé. Mais, voyant qu'elle -cherchait à cacher son trouble, en affectant un air calme, il fit de -même; de sorte que, lorsqu'à l'instigation de sa tante, Rose les quitta -pour aller se coucher, elle était plus gaie et paraissait être beaucoup -mieux. Elle leur dit même qu'elle était certaine de s'éveiller le -lendemain matin en parfaite santé. - ---J'espère qu'il n'y a rien de sérieux, n'est-ce pas, Madame? dit -Olivier quand madame Maylie rentra dans la salle, Mademoiselle Maylie n'a -pas l'air de se bien porter, ce soir; mais . . . - -La bonne dame lui fit signe de ne point parler; et, s'asseyant dans un -coin, elle demeura silencieuse pendant quelque temps. Enfin elle dit -d'une voix tremblante: - ---J'espère que non, Olivier. J'ai été très heureuse avec elle depuis -quelques années . . . trop heureuse peut-être, et il se pourrait bien -qu'il m'arrivât quelque malheur . . . Non pas que je veuille dire que ce -soit ici le cas! - ---Quel malheur, Madame? demanda Olivier. - ---Celui de perdre cette chère enfant, qui a fait si longtemps ma joie et -mon bonheur, dit celle-ci d'une voix entrecoupée. - ---A Dieu ne plaise! s'écria vivement Olivier. - ---Que sa sainte volonté soit faite! reprit la dame en se tordant les -mains. - ---Assurément nous ne sommes pas menacés d'un si grand malheur! dit -Olivier. Il n'y a pas encore deux heures qu'elle était si bien portante! - -Les craintes de madame Maylie n'étaient que trop fondées, et ce qu'elle -avait prédit arriva. Le lendemain matin les premiers symptômes d'une -maladie dangereuse s'étaient déclarés chez Rose. - ---Il faut nous dépêcher, Olivier, et ne pas perdre notre temps à nous -affliger inutilement, dit madame Maylie passant son doigt sur ses -lèvres. M. Losberne doit recevoir cette lettre le plus tôt possible. Il -faut donc la porter au bourg voisin, à quatre milles d'ici tout au plus, -par la traverse; et de là, l'envoyer à Chertsey par un exprès à qui -vous recommanderez d'aller à franc étrier. Les gens de l'auberge s'en -chargeront, et je m'en rapporte à vous du soin de la voir partir. - -Olivier ne put répondre, tant il était impatient de s'éloigner au plus -vite. - ---En voici une autre, reprit madame Maylie d'un air pensif; mais je ne -sais vraiment pas si je ne ferais pas mieux d'attendre que le docteur -m'ait dit ce qu'il pense de Rose . . . Je ne voudrais l'envoyer que dans -le cas où il y aurait du danger. - ---Est-ce aussi pour Chertsey, Madame? demanda Olivier tendant sa main -tremblante pour recevoir la lettre, impatient qu'il était de s'acquitter -de sa commission. - ---Non, reprit la dame en la lui donnant machinalement. - -Olivier jeta un coup d'œil sur l'adresse, et vit qu'elle était pour M. -Henri Maylie, chez un monsieur dont il ne put déchiffrer ni le nom ni la -demeure. - ---Voulez-vous qu'elle parte, Madame? demanda Olivier plus impatient que -jamais. - ---Je pense que je ferai mieux d'attendre jusqu'à demain, dit madame -Maylie en la reprenant. - -Ayant dit cela, elle donna sa bourse à Olivier; il s'élança hors de la -salle sans prendre congé de sa bienfaitrice. - -Courant à travers champs autant que ses forces le lui permirent, tantôt -caché par le blé à haute tige qui s'élevait des deux côtés du -chemin, tantôt au milieu d'une plaine où des hommes étaient occupés -à faucher et à faner, et ne s'arrêtant que pour reprendre haleine, il -arriva enfin couvert de sueur et de poussière sur la place du marché de -l'endroit. - -Son premier soin fut de chercher l'auberge dont madame Maylie lui avait -parlé. Il regarda de tous côtés. Une brasserie peinte en rouge se -présenta d'abord à ses regards, puis l'Hôtel-de-Ville peint en jaune, -puis enfin une auberge ayant pour enseigne: _Au roi Georges_. Il y entra -incontinent. - -Il s'adressa à un postillon qui flânait sous la porte-cochère, et qui, -après s'être fait expliquer la nature du message qui amenait Olivier, -le renvoya au garçon d'écurie, qui, après même explication, le -renvoya au maître de poste, qui, adossé contre la pompe, près de la -porte de l'écurie, s'amusait à promener dans sa bouche un cure-dents -d'argent. Ce dernier prit la lettre des mains de l'enfant, et se dirigea -nonchalamment vers le bureau pour prendre connaissance de l'adresse (ce -qui exigea encore assez de temps). Ensuite, quand il en fut venu à bout -et qu'il se fut fait payer d'avance, il fit seller un cheval et donna -ordre à un postillon de s'apprêter, ce qui fut l'affaire de près d'un -quart d'heure, pendant lequel temps Olivier, qui était sur les épines, -fut tenté vingt fois de sauter sur le cheval et de courir à bride -abattue jusqu'au prochain relais. - -A la fin cependant tout fut prêt; et Olivier ayant bien recommandé au -postillon de faire le plus de diligence qu'il lui serait possible, -celui-ci partit d'un seul trait et fut en moins de rien à l'extrémité -opposée du bourg. - -Ce n'était pas peu de chose pour Olivier d'avoir la certitude que la -jeune fille allait recevoir de prompts secours, et qu'il n'y avait point -eu de temps de perdu. Il venait de quitter la cour de l'auberge, le cœur -moins oppressé, et il tournait le coin de la porte-cochère en courant, -lorsqu'il se jeta dans les jambes d'un homme en manteau qui entrait dans -l'auberge. - ---Qu'est-ce là? dit l'homme reculant tout à coup à la vue de l'enfant. - ---Je vous demande pardon, Monsieur, dit celui-ci, j'étais pressé de -m'en retourner à la maison et je ne vous voyais pas. - ---Malédiction! murmura l'homme entre ses dents en lançant à Olivier un -regard furieux. Est-il possible! . . . Je crois que, s'il était mort, il -sortirait exprès de la tombe pour se trouver sur mon chemin! - ---Je suis bien fâché, Monsieur, en vérité, balbutia Olivier effrayé -de la manière avec laquelle l'étranger le regardait. Vous ai-je fait -mal? - ---Malédiction! murmura de nouveau celui-ci entre ses dents. Si j'avais -seulement eu le courage de dire un mot, il y a longtemps que j'en serais -débarrassé? Que l'enfer te confonde, toi, petit diable! Que fais-tu ici? - -Disant cela, il grinça des dents, ferma les poings, et avançant sur -Olivier, comme pour le frapper, il tomba à la renverse, écumant de rage -et se débattant comme un furieux. - -Il l'eut bientôt oublié cependant; car lorsqu'il fut arrivé à la -maison, des choses plus sérieuses occupèrent son esprit et -détournèrent son attention de ce qui lui était personnel. - -Rose était plus mal; la fièvre avait redoublé, et, avant la nuit, elle -eut le délire. Le chirurgien de l'endroit ne la quitta pas d'un seul -instant. À peine l'eut-il vue que, prenant madame Maylie en particulier, -il lui avait déclaré que sa maladie était des plus graves, et que ce -serait un miracle si sa nièce en réchappait. - -Le lendemain matin, tout se passa en silence dans l'intérieur de la -maison. On se parlait tout bas; des femmes et des enfants se montraient -de temps en temps à la grille, et s'en retournaient les larmes aux yeux. -Toute la journée, et même assez longtemps après le coucher du soleil, -Olivier se promena dans le jardin, levant les yeux à chaque instant vers -la fenêtre de la chambre de la malade. Il lui semblait, d'après la -tristesse du lieu, que la mort devait être là, et il en frissonnait -d'horreur. - -Il était tard le soir quand M. Losberne arriva. - ---C'est un grand malheur, dit-il en se tournant de côté. Si jeune et si -aimable! . . . Mais il y a bien peu d'espoir! - -Pendant plusieurs jours, la mort semblait habiter cette maison, tant elle -était triste et morne; le silence le plus profond y régnait; la douleur -se peignait sur tous les visages. Un soir madame Maylie et Olivier -étaient assis dans le salon, lorsqu'ils furent tirés de leur rêverie -par le bruit des pas d'une personne qui approchait. Ils se -précipitèrent involontairement vers la porte, au moment où M. Losberne -entra. - ---Et Rose? s'écria madame Maylie. Dites-moi, je vous en supplie! . . . -Je suis préparée à tout! Je ne puis vivre plus longtemps dans cette -affreuse incertitude! Parlez! . . . au nom du ciel, parlez! - ---Calmez-vous, ma chère dame, dit le docteur la prenant par le bras, -calmez-vous, je vous prie. - ---Pour l'amour de Dieu, laissez-moi! dit madame Maylie d'une voix -étouffée. Rose! . . . ma chère enfant! elle est morte! Elle se meurt! - ---Non! s'écria le docteur avec force. Dieu, qui est la bonté même, -permet qu'elle vive encore de longues années, pour notre bonheur à tous. - -La bonne dame tomba à genoux, et essaya de joindre les mains en signe -d'actions de grâces; mais le courage qui l'avait soutenue si longtemps -l'ayant abandonnée, elle s'évanouit entre les bras de son vieil ami. - - - - -XXXIII. --Un nouveau personnage est introduit sur la scène. --Encore une -aventure qui survient à Olivier. - - -C'était vraiment plus de bonheur qu'Olivier n'en pouvait supporter. -Etourdi et stupéfait à cette nouvelle inattendue, il ne pouvait ni -pleurer, ni parler, ni même se tenir en place. À peine s'il pouvait se -rendre compte à lui-même de ce qui s'était passé. Ce ne fut qu'après -avoir fait une longue course dans les champs, que l'air frais du soir le -rappela à ses sens et qu'il versa un torrent de larmes. - -La nuit était déjà avancée et il s'en revenait à la maison, chargé -de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin particulier pour orner la -chambre de la malade, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture qui -s'avançait rapidement derrière lui. Il se retourna, et vit une chaise -de poste attelée de deux chevaux qui couraient au galop. Comme la route -en cet endroit était étroite, il se rangea de côté pour laisser -passer la voiture. - -Quand elle fut en face de lui, il entrevit un homme en bonnet de coton, -dont les traits ne lui étaient pas inconnus, bien qu'il n'eût pas eu le -temps de le reconnaître. En moins d'une seconde, l'homme au bonnet de -coton mit la tête à la portière, et d'une voix de stentor cria au -postillon d'arrêter (ce qui n'était pas chose facile de la manière -dont les chevaux étaient lancés). À la fin cependant, ce dernier en -étant venu à bout non sans peine, l'homme au bonnet de coton mit de -nouveau la tête à la portière et appela Olivier par son nom. - ---Ohé! monsieur Olivier! monsieur Olivier! mademoiselle Rose comment -va-t-elle? - ---Est-ce vous, Giles? cria Olivier courant à la voiture. - -Giles se préparait à répondre, car le gland du bonnet de coton se -montra derechef à la portière; mais il en fut empêché par un jeune -homme qui le fit rasseoir brusquement, et qui, adressant à son tour la -parole à Olivier: - ---En un mot, lui dit-il, mieux ou pire? - ---Mieux! . . . beaucoup mieux! répondit vivement Olivier. - ---Dieu soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes bien sûr? - ---Oui, Monsieur, répliqua Olivier. Le changement s'est opéré il y a -quelques heures . . . M. Losberne affirme qu'elle est hors de danger. - -Sans en dire davantage, le jeune homme ouvrit la portière, s'élança -hors de la voiture, et prenant brusquement Olivier par le _bras_, il le -tira en particulier. - ---Vous êtes certain de ce que vous dites, n'est-ce pas, mon ami? -demanda-t-il d'une voix tremblante. Vous ne voudriez pas me tromper en me -donnant un espoir qui ne devrait pas se réaliser, n'est-il pas vrai? - ---Oh! certainement non, Monsieur! répliqua Olivier. Je ne le ferais pas -pour tout au monde, vous pouvez m'en croire! . . .. Voici les propres -paroles de M. Losberne: _Elle vivra encore longtemps pour notre bonheur -à tous!_ . . . J'étais présent quand il a dit cela à madame Maylie. - -Des larmes d'attendrissement s'échappèrent des yeux de l'enfant au -souvenir de cette scène touchante (le commencement de tant de bonheur), -et le jeune homme lui-même, se tournant de côté pour cacher son -émotion, garda quelque temps le silence. - -Pendant tout ce temps, Giles, assis sur le marchepied de la voiture, ses -coudes appuyés sur ses genoux, essuyait ses larmes avec un mouchoir de -coton bleu parsemé de points blancs. À en juger par les yeux rouges de -ce fidèle serviteur, son émotion n'était rien moins que feinte. - ---Vous n'avez qu'à remonter dans la chaise de poste, Giles, et aller -tout droit chez ma mère, dit le jeune homme; . . . je préfère marcher -un peu pour me préparer à la voir . . .. Vous lui direz que je viens -tout doucement. - ---Je vous serais obligé, monsieur Henri, dit Giles donnant le dernier -poli à son visage avec son mouchoir, je vous . . . serais . . . bien -obligé si vous vouliez charger le postillon de ce message . . . Je pense -qu'il n'est pas _convenable_ que je paraisse ainsi devant les servantes. -Si elles me voyaient en cet état, je perdrais toute mon autorité sur -elles. - ---Eh bien! reprit Henri Maylie en souriant, faites comme il vous plaira. -Qu'il aille devant avec les valises . . . et vous, suivez-nous, si vous -voulez . . . Seulement je vous engage à changer de coiffure, si vous ne -voulez pas qu'on vous prenne pour un fou. - -Giles, se rappelant qu'il avait son bonnet de coton sur la tête, le -fourra bien vite dans sa poche, et prenant son chapeau, qui était dans -la voiture, il s'en alla aussitôt. Le postillon se remit en route, et M. -Maylie, Olivier, ainsi que Giles, suivirent tout doucement. - -Tout en marchant, Olivier jetait de temps en temps un coup d'œil sur le -nouveau venu. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il était -de moyenne taille; il y avait un air de franchise et de bonté sur son -visage, qui d'ailleurs était noble et régulier; ses manières étaient -aisées et prévenantes tout à la fois. Malgré la différence qui -existe entre la jeunesse et la vieillesse, il ressemblait tellement à -madame Maylie, qu'Olivier eût pu aisément deviner qu'il était le fils -de cette dame, lors même que celui-ci n'aurait point parlé d'elle en -cette qualité. - -Il tardait à madame Maylie de voir son fils, au moment où celui-ci -ouvrit la porte de la salle; et l'entrevue fut des plus touchantes. - ---Bonne mère! dit le jeune homme, pourquoi ne m'avoir pas écrit plus -tôt? - ---J'avais écrit, reprit madame Maylie; mais, réflexion faite, j'ai cru -qu'il serait plus prudent de n'envoyer la lettre qu'après avoir vu M. -Losberne. - ---Mais pourquoi, dit le jeune homme, pourquoi attendre au dernier moment? -Si Rose fût . . . (je n'ose prononcer ce mot), si cette maladie s'était -terminée différemment, ne vous seriez-vous pas reproché toute la vie -votre silence? . . . Et moi, aurais-je jamais pu être heureux à -l'avenir? - ---S'il en eût été ainsi, répliqua madame Maylie, vos espérances -eussent été entièrement détruites; et je ne sache pas que votre -arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard eût été de bien -grande importance. - ---Qui peut en douter, ma mère? reprit le jeune homme . . . Vous savez -combien je l'aime . . . Vous devez le savoir. - ---Sans doute, repartit madame Maylie. Je sais fort bien qu'elle mérite -l'amour le plus pur et le plus constant, un amour durable, cimenté par -la plus solide amitié. Si je ne savais pas qu'un changement de conduite, -de la part de celui qu'elle aimerait, dût briser son cœur, je ne -trouverais pas ma tâche si difficile à remplir, et je n'éprouverais -pas ce combat intérieur, quand je fais en sorte d'agir le plus -consciencieusement possible en cette circonstance. - ---Ceci n'est pas bien, ma mère! répliqua Henri. Supposez-vous donc que -je sois si enfant, que je ne connaisse pas mon propre cœur, ou que je -puisse me méprendre sur la nature de mes sentiments? - ---Je pense, mon cher Henri, dit la bonne dame posant sa main sur -l'épaule de son fils, que la jeunesse est sujette à des impulsions -généreuses du cœur qui ne durent pas, et qu'il est certains sentiments -qui, pour être partagés, n'en deviennent que plus passagers. Je sais en -outre, poursuivit-elle en regardant fixement le jeune homme, qu'une femme -qui peut rougir de sa naissance (bien qu'il n'y ait rien de sa faute) est -exposée, ainsi que ses enfants, aux sarcasmes des sots; que son mari, -quelque généreux qu'il soit d'ailleurs, peut un jour se repentir de -l'avoir épousée dans un moment d'enthousiasme, et elle s'apercevoir de -son indifférence et en mourir de douleur. - ---Celui qui se conduirait ainsi serait indigne de porter le nom d'homme! -s'écria Henri. Ce serait un brutal. - ---C'est ainsi que vous pensez maintenant, Henri? dit la dame. - ---Et que je penserai toujours, reprit le jeune homme. Tout ce que j'ai -souffert depuis deux jours m'arrache l'aveu sincère d'une passion qui ne -date pas d'hier, et que je n'ai pas conçue légèrement, vous le savez -vous-même. Mes pensées, mes espérances, mon avenir, tout est en elle . -. . Je ne vois rien au-delà de Rose. Si vous mettez un obstacle à mes -désirs, vous m'ôtez la paix et le bonheur. Pensez-y sérieusement, ma -mère, et connaissez mieux mes sentiments. - ---Henri, reprit madame Maylie, c'est justement parce que je les connais -que je ne voudrais pas qu'ils fussent froissés. Mais nous en avons assez -dit sur ce sujet. - ---Que Rose se prononce elle-même! dit Henri. Votre intention n'est pas -de vous opposer à mes vœux, n'est-ce pas? - ---Non, sans doute, repartit la bonne dame; mais réfléchissez-y -vous-même. - ---J'y ai réfléchi depuis des années, mes sentiments seront toujours -les mêmes, répliqua Henri avec impatience, et pourquoi tarderais-je à -me déclarer? Quel avantage en retirerais-je? Je n'en vois aucun. Non, -avant que je quitte cette maison il faut que Rose m'entende! - ---Elle vous entendra, dit madame Maylie se disposant à quitter la place. - ---Où allez-vous donc, ma mère? - ---Je m'en vais rejoindre Rose. Au revoir! - ---Je vous reverrai ce soir? demanda vivement Henri. - ---Tout à l'heure, répondit sa mère, quand j'aurai parlé à notre -jeune malade. - ---Vous lui direz que je suis ici? dit Henri. - ---Sans doute, reprit la bonne dame. - ---Dites-lui aussi combien j'ai été inquiet . . . combien j'ai souffert -de la savoir malade . . . et comme il me tarde de la voir. Vous ferez -cela pour l'amour de moi, n'est-ce pas, bonne mère? - ---Oui, dit madame Maylie; je lui dirai tout cela. Ayant dit ces mots, -elle pressa tendrement la main de son fils et disparut. - -Pendant ce dialogue entre le fils et la mère; M. Losberne et Olivier -s'étaient tenus à l'écart, à l'extrémité opposée de la salle. Le -premier alors s'avançant vers Henri, lui tendit la main, et après -maintes salutations de part et d'autre, le docteur, en réponse aux -questions multipliées du jeune homme, lui donna un détail exact des -progrès de la maladie de Rose et de l'heureux changement qui s'était -opéré dans la soirée; ce qui s'accordait parfaitement avec ce -qu'Olivier lui avait dit en chemin. - ---Avez-vous tiré quelque chose d'extraordinaire depuis peu, Giles? -demanda le docteur se tournant vers ce dernier, qui, tout en s'occupant -de défaire des malles, prêtait une oreille attentive à ce qu'on disait -de sa jeune maîtresse. - ---Non, Monsieur, répondit Giles rougissant jusque dans le blanc des yeux. - ---Et n'avez-vous mis la main sur aucun voleur? ajouta le docteur avec -malice. - ---Du tout, Monsieur, reprit Giles avec beaucoup de gravité. - ---J'en suis vraiment fâché, repartit le docteur. Vous vous acquittez si -bien de ces sortes de choses! . . . Et Brittles, comment va-t-il? - ---Le jeune homme se porte très bien, Dieu merci! répliqua Giles -reprenant son air de protecteur. Il m'a chargé de vous présenter ses -civilités respectueuses. - ---Fort bien! dit M. Losberne. À propos, Giles! en vous voyant cela me -rappelle que la veille du jour où l'on m'a dépêché un courrier pour -venir en toute hâte auprès de mademoiselle Rose, je me suis acquitté -pour votre maîtresse d'une petite commission en votre faveur. -Voulez-vous venir ici un instant, que je vous dise un mot en particulier? - -Giles s'avança vers l'embrasure de la fenêtre d'un air important et -étonné tout à la fois, et, après avoir eu avec le docteur une petite -conférence à voix basse qu'il termina par un grand nombre de -courbettes, il se retira avec une aisance peu commune. Le sujet de cette -conférence ne fut point connu au salon, mais on en fut instruit à la -cuisine; car M. Giles s'y rendit tout droit, et s'étant fait apporter un -pot de bière et des verres, il annonça avec un air de bienveillante -dignité qui produisit le plus grand effet, qu'en considération de sa -belle conduite lors de la tentative de vol, il avait plu à sa maîtresse -de déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq livres -sterling en son nom à lui et pour son propre compte. - -Le reste de la soirée se passa gaiement au salon, car M. Losberne était -de bonne humeur; et, bien que Henri Maylie fût pensif et en même temps -très fatigué, il ne put tenir contre les saillies et les bons mots du -docteur, qui raconta plusieurs anecdotes au sujet de sa profession, et -qui fit des plaisanteries sans nombre, toutes plus drôles les unes que -les autres: de sorte qu'Olivier, qui n'avait jamais entendu rien de -semblable, ne put s'empêcher de rire aux éclats, à la grande -satisfaction du docteur, qui riait lui-même à gorge déployée des -farces qu'il débitait, et que cette folle gaieté gagna bientôt Henri -Maylie, qui suivit leur exemple. - -Le lendemain matin, Olivier se leva plus frais et plus dispos, et il -vaqua à ses occupations ordinaires avec plus de plaisir et de courage -qu'il ne l'avait fait les jours précédents. - -Une chose digne de remarque et qui n'échappa point à Olivier, c'est -qu'il n'était plus seul dans ses excursions matinales. Dès la première -fois qu'Henri Maylie l'eut vu revenir à la maison chargé de bouquets, -il s'était pris tout à coup d'une telle passion pour les fleurs, et il -les assemblait avec tant de goût, qu'il eut bientôt surpassé dans cet -art son jeune compagnon. Mais, si Olivier était en arrière quant à -cela, il savait mieux où trouver les plus belles, et chaque matin nos -deux amis parcouraient la plaine et ne revenaient jamais les mains vides -à la maison. Quand parfois, pour respirer un air plus pur, Rose laissait -sa fenêtre entrouverte, on eût pu apercevoir à l'intérieur, dans un -vase rempli d'eau, un joli petit bouquet dont les fleurs étaient -artistement mélangées. Un bouquet nouveau succédait chaque jour à -celui de la veille, qu'on gardait bien précieusement, quoiqu'il fût -fané, et Olivier remarqua que chaque fois que M. Losberne se promenait -dans le jardin, il ne manquait jamais de lever les yeux vers la fenêtre -sur laquelle était le petit vase, et qu'alors il branlait la tête de la -manière la plus expressive. Cependant Rose se rétablissait et -recouvrait ses forces de jour en jour. - -Quoique la jeune convalescente ne fût pas encore en état de quitter la -chambre, et que les promenades accoutumées du soir n'eussent plus lieu -que très rarement, Olivier n'en trouvait pas pour cela le temps long. Il -redoubla d'assiduité auprès du bon vieillard, qui lui donnait des -leçons, et il travailla avec tant d'ardeur qu'il fut lui-même étonné -des progrès rapides qu'il fit. C'est pendant qu'il poursuivait ainsi le -cours de ces études, qu'il fut grandement alarmé par un incident -imprévu. - -La petite salle qui lui servait de cabinet d'étude était située au -rez-de-chaussée, sur le derrière de la maison. Elle était éclairée -par une fenêtre à treillage autour de laquelle s'entrelaçaient le -chèvrefeuille et le jasmin, qui répandaient à l'intérieur un parfum -délicieux. Elle avait vue sur un jardin correspondant par un guichet -avec un petit clos au bout duquel étaient de verts bocages et des -prairies émaillées de fleurs. Comme il n'y avait point d'habitation -tout près dans cette direction, la perspective en était immense. - -Un soir que les premières ombres de la nuit commençaient à couvrir la -terre, Olivier était assis à une table auprès de la fenêtre de son -cabinet, les yeux fixés sur ses livres. Comme il avait fait ce jour-là -une chaleur excessive, et qu'il avait lui-même beaucoup travaillé, il -s'assoupit par degrés et s'endormit insensiblement. - -Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite salle d'étude -avec ses livres posés sur une table devant lui, et qu'un doux zéphyr -agitait le feuillage au-dehors; cependant il dormait. Tout à coup la -scène changea, l'air devint plus épais, et il se crut de nouveau dans -la maison du juif, où le hideux vieillard, de sa place accoutumée, au -coin de la cheminée, le montrait du doigt en parlant tout bas à un -autre individu assis à côté de lui, et qui tournait le dos à l'enfant. - ---Chut! disait Fagin; c'est bien lui! allons-nous-en! - ---Lui! répliqua l'autre, pensez-vous que je ne le reconnaisse pas? S'il -se trouvait au milieu d'une foule de démons qui prissent la même forme -et la même figure, il y aurait quelque chose qui me le ferait découvrir -parmi eux tous. S'il était à cinquante pieds sous terre et que le -hasard me conduisît sur sa tombe, je saurais bien qu'il est enterré -là, bien qu'il n'y eût rien pour me l'indiquer. Que la foudre l'écrase! - -Il semblait y avoir tant de haine dans les paroles de cet homme, -qu'Olivier s'éveilla en sursaut et tressaillit d'épouvante. - -Grand Dieu! là, là . . . à sa fenêtre, tout près de lui . . . si -près qu'ils auraient pu le toucher avant qu'il eût eu le temps de se -sauver, il aperçut le juif qui le regardait! . . . Son regard perçant -rencontra le sien . . . et à côté de l'affreux vieillard . . . à -cette même fenêtre, pâle de rage ou de frayeur, ou peut-être des -deux, était ce même homme qui lui avait parlé si brusquement à la -porte de l'auberge. - -En moins de rien ils disparurent aussi vite que l'éclair; mais ils -l'avaient reconnu et lui de même, et leurs regards étaient restés -gravés dans sa mémoire aussi profondément que sur la pierre. D'abord -il resta pétrifié un instant; puis, sautant par la fenêtre dans le -jardin, il donna l'alarme en jetant de grands cris. - - - - -XXXIV. --Résultat peu satisfaisant de l'aventure d'Olivier. --Entretien -de quelque importance entre Henri Maylie et mademoiselle Rose. - - -Lorsque les commensaux du logis, attirés par les cris d'Olivier, furent -arrivés en toute hâte dans le jardin, ils trouvèrent ce pauvre enfant -pâle et agité montrant du doigt la prairie, derrière la maison, et -ayant à peine la force d'articuler ces mots: - ---Le juif! le juif! - -Giles ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire; mais Henri Maylie, -à qui sa mère avait raconté l'histoire d'Olivier, fut bien vite au -fait. - ---Quel chemin a-t-il pris? demanda-t-il, s'armant d'un gros bâton qui -était dans un coin. - ---Par là! dit Olivier montrant du doigt la direction que les deux hommes -avaient prise. Je les ai perdus de vue à l'instant. - ---Alors, ils sont dans le fossé, reprit Henri. Suivez-moi d'aussi près -que vous pourrez. Ayant dit cela, il sauta par-dessus la haie, et courant -d'une telle vitesse que les autres eurent beaucoup de peine à marcher -sur ses traces. - -Giles suivit du mieux qu'il put, ainsi fit Olivier; et M. Losberne, qui -était allé faire une promenade dans les champs, venant à rentrer sur -ces entrefaites, sauta par-dessus la haie comme avaient fait les trois -autres, et, se relevant avec plus d'agilité qu'on ne l'aurait cru, les -suivit d'assez près les appelant tout le long du chemin pour savoir la -cause de leur excursion. - -Ils coururent ainsi d'un seul trait jusqu'à l'angle d'un champ indiqué -par Olivier. Alors Henri Maylie, qui était arrivé le premier, s'étant -mis à visiter le fossé et la haie, les autres le rejoignirent pendant -ce temps, et Olivier put expliquer à M. Losberne le motif de cette -poursuite. - -Leurs recherches furent inutiles; ils n'aperçurent même pas les traces -des pas des deux fugitifs. Ils se trouvaient alors sur le sommet d'une -colline qui dominait la plaine à trois ou quatre milles à la ronde. Le -village était dans le fond à gauche; mais en supposant que les deux -hommes eussent voulu s'y réfugier, il leur eût fallu faire en rase -campagne un circuit qu'il leur avait été impossible de parcourir en si -peu de temps. Il y avait bien un petit bois qui bordait la prairie dans -une autre direction; mais ils n'avaient pu y arriver par la même raison. - ---Il faut que ce soit un rêve; Olivier! dit Henri Maylie prenant -celui-ci à part. - ---Oh! non, bien sûr, Monsieur! répliqua Olivier, que le souvenir de -l'affreux vieillard fit tressaillir involontairement, je l'ai trop bien -vu pour cela . . . Je les ai vus tous deux comme je vous vois maintenant. - ---Qui était l'autre? demandèrent en même temps le jeune homme et M. -Losberne. - ---Celui dont je vous ai parlé, qui m'a brusqué si fort à la porte de -l'auberge, dit Olivier. Nous nous sommes trop bien regardés l'un l'autre -pour que je puisse m'y tromper . . . Je jurerais que c'est lui. - ---Vous êtes sûr que c'est bien de ce côté qu'ils se sont sauvés? -demanda Henri. - ---J'en suis aussi certain qu'il est vrai qu'ils étaient à ma fenêtre, -reprit Olivier montrant du doigt la haie qui sépare le jardin de la -prairie. Le plus grand a sauté à cet endroit même, et le juif a passé -par cette trouée que voici à droite. - -Henri Maylie et M. Losberne se regardèrent et parurent satisfaits des -réponses d'Olivier. Cependant aucun indice de personnes qui s'enfuient -précipitamment ne s'offrit à leurs yeux: l'herbe haute n'était foulée -nulle part, excepté dans les endroits où ils avaient marché -eux-mêmes; le bord des fossés n'était que boue; mais en aucun lieu -cette houe ne portait l'empreinte de souliers d'homme. - ---Voilà qui est bien étrange! dit Henri. - ---Etrange! répéta le docteur; Blathers et Duff eux-mêmes y perdraient -leur latin. - -Malgré le peu de succès qu'ils obtinrent de leurs recherches, ils n'y -renoncèrent que lorsque la nuit qui s'avançait les eut rendues tout à -fait inutiles; encore ne le firent-ils qu'à regret. Giles, muni du -signalement des deux hommes, fut envoyé dans les cabarets du village où -ils auraient pu être à boire ou à s'amuser; mais il ne rapporta aucune -nouvelle qui servît à éclaircir ou à dissiper ce mystère. - -Le lendemain on fit de nouvelles perquisitions sans obtenir un meilleur -résultat. Le jour suivant, M. Maylie et Olivier se rendirent au bourg -voisin dans l'espoir d'apprendre quelque chose relativement aux deux -hommes; mais ils ne revinrent pas plus savants qu'ils n'étaient partis. -On finit bientôt par oublier cette affaire, à l'exemple de tant -d'autres qui meurent d'elles-mêmes quand le merveilleux en est passé. - -Cependant Rose se rétablissait à vue d'œil. En peu de jours elle fut -en état de sortir, et, se mêlant de nouveau avec la famille, elle -ramena la joie dans tous les cœurs. - -Mais, quoique cet heureux changement produisit un effet visible sur le -petit cercle d'amis, et que le bonheur et la gaieté régnassent encore -une fois dans la maison, il existait parfois chez certains d'entre eux -(et Rose était du nombre) une contrainte inaccoutumée qu'Olivier ne put -s'empêcher de remarquer. Madame Maylie s'enfermait souvent avec son fils -pendant des heures entières, et la jeune fille parut plus d'une fois -dans la salle les yeux encore tout humides de larmes. Après que M. -Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, cette contrainte -redoubla: il était donc évident qu'il se passait quelque chose qui -affectait visiblement la jeune demoiselle et une autre personne encore. - -Un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henri Maylie -entra et lui demanda en hésitant la permission de l'entretenir un -instant. - ---Quelques minutes, Rose! . . . seulement quelques minutes! dit Henri -approchant sa chaise de celle de la jeune fille. Ce que j'ai à vous dire -s'est déjà présenté de soi-même à votre esprit. Vous n'ignorez pas -mes plus chères espérances; mes sentiments vous sont connus, bien que -je ne vous les aie pas déclarés moi-même. - -Rose, qui était restée très pâle depuis le moment où Henri Maylie -était entré, fit seulement un signe de tête, et, s'amusant à -effeuiller quelques fleurs qu'elle tenait à la main, elle attendit en -silence qu'il continuât. - ---Il y a longtemps que je devrais être parti, dit Henri. - ---En effet, reprit Rose. Pardonnez-moi de parler ainsi, mais je -désirerais que vous le fussiez. - ---Je suis venu ici entraîné par la plus affreuse de toutes les -craintes, reprit le jeune homme: celle de perdre l'objet de toutes mes -affections . . . l'être qui m'est plus cher que la vie . . . celle enfin -sur qui je fonde mes désirs et mon espoir. - -Des larmes s'échappèrent en ce moment des yeux de la jeune fille. - ---Un ange! poursuivit Henri, une créature aussi pure que les anges du -ciel flottait entre la vie et la mort. Oh! qui pouvait penser, lorsque le -séjour des bienheureux dont elle était si digne allait lui être -ouvert, qu'elle dût connaître encore les misères et les chagrins de ce -monde! Rose! . . . Rose! Vous vous rétablîtes de jour en jour, je dirai -presque d'heure en heure, et j'épiai ce changement de la mort à la vie -avec la plus vive anxiété . . . Et si l'affection que je vous porte m'a -fait répandre des larmes d'attendrissement et de joie, ne m'en faites -point un reproche, car elles ont adouci mes peines et rendu le calme à -mes sens. - ---Ce n'était point mon intention, dit Rose avec une émotion visible. -J'aurais seulement désiré, dans votre intérêt, vous voir reprendre -des occupations plus sérieuses et plus dignes de vous. - ---Et quelle occupation plus digne de moi que de m'efforcer de gagner un -cœur comme le vôtre? dit Henri. Depuis longtemps je ne cherche à me -faire un nom que pour vous l'offrir. Bien que ce temps ne soit pas encore -arrivé, acceptez ce cœur qui vous appartient depuis si longtemps . . . -De votre réponse dépend mon avenir. - ---Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose -cherchant à maîtriser son émotion. - ---Dois-je faire tous mes efforts pour vous mériter? dites, Rose! - ---Au contraire, reprit Rose, vous devez chercher à m'oublier, non pas -comme la compagne et l'amie de votre enfance, cela me ferait trop de -peine, mais comme l'objet de votre amour. - -Il s'ensuivit un instant de silence, pendant lequel Rose, portant la main -à ses yeux, donna un libre cours à ses larmes. - ---Et quelles sont vos raisons, Rose, pour agir ainsi? dit enfin Henri -d'un air chagrin. Puis-je les savoir? - ---Sans doute, répliqua Rose, vous avez droit de les connaître. Tout ce -que vous pourriez dire ne me fera pas changer de résolution . . . - ---Pour vous? - ---Oui, Henri. Je me dois à moi-même, pauvre jeune fille sans parents, -sans fortune et sans nom, de ne pas donner à penser au monde que, par un -motif d'intérêt, j'aurais encouragé une première passion de jeune -homme et que j'aie été un obstacle à ses projets futurs. - ---Si votre inclination s'accorde avec ce que vous croyez votre devoir! -dit Henri. - ---Non, répliqua Rose rougissant extrêmement. Ne le croyez pas! - ---Alors vous partagez mon amour? répliqua Henri. Dites, Rose, dites -seulement cela, et vous adoucirez l'amertume de ce cruel désappointement. - ---Si je l'avais pu sans faire tort à celui que j'aime, dit Rose, -j'aurais peut-être . . . - ---Reçu cette déclaration bien différemment? reprit vivement Henri. -Dites, Rose, avouez-moi cela du moins! - ---C'est vrai, répliqua la jeune fille dégageant sa main de celle -d'Henri. Mais pourquoi prolonger un entretien qui m'est si pénible, bien -qu'il me procure le bonheur de savoir qu'un jour j'aurai occupé la -meilleure place dans votre cœur? Adieu, Henri; jamais pareil entretien -ne sera renouvelé entre nous. Qu'une franche et pure amitié nous unisse -comme par le passé. - ---Encore un mot! dit Henri: que j'entende vos raisons de votre propre -bouche. Faites-moi connaître le motif de votre refus. - ---L'avenir qui se prépare pour vous est brillant, dit Rose avec -fermeté; tous les honneurs attachés aux grands talents vous sont -préparés; . . . vous avez des amis puissants qui vous aideront de tout -leur pouvoir; . . . mais ces amis sont fiers, et je ne me mêlerai jamais -avec des gens qui pourraient mépriser ma mère; encore moins voudrais-je -envelopper dans ma disgrâce le fils de celle qui m'en a tenu lieu. En un -mot, poursuivit la jeune fille en détournant la tête, mon nom porte une -tache que le monde ferait retomber sur des innocents: je la garderai pour -moi, et la honte en sera pour moi seule. - ---Un dernier mot, Rose! plus qu'un mot! s'écria Henri se mettant devant -elle comme elle allait se retirer. Si j'avais été moins heureux (selon -que le monde considère le bonheur), si ma vie eût été simple et -obscure; . . . si j'avais été pauvre, malade et abandonné de tout le -monde, auriez-vous rejeté mes offres? - ---Ne me forcez pas à répondre, dit Rose. Il n'en est pas ainsi, et -jamais ce ne sera. Ce n'est pas bien à vous de me presser ainsi. - ---Si votre réponse doit être ce que j'ose presque espérer, repartie -Henri, elle jettera un rayon de bonheur sur ma triste destinée, Rose! au -nom de l'affection que je vous porte, au nom de tout ce que j'ai souffert -et de ce que je suis condamné à souffrir à cause de vous, répondez à -cette seule question! - ---Si votre destinée eût été tout autre, répliqua la jeune fille, -s'il n'y eût pas eu une si grande différence entre votre sort et le -mien, si j'avais pu vous rendre l'existence plus douce et que je ne dusse -pas être un obstacle à votre avancement dans le monde, cet entretien -eût été moins pénible. J'ai bien sujet d'être heureuse . . . très -heureuse, maintenant; mais alors, Henri, je l'eusse été encore bien -davantage! Je ne puis empêcher cette faiblesse; mais ma résolution n'en -sera que plus forte, dit-elle tendant la main à Henri. Il faut vraiment -que je vous quitte. - ---Je ne vous demande qu'une chose, dit Henri. Permettez-moi (dans un an -ou peut-être plus tôt) de vous entretenir une seule et dernière fois -à ce sujet. - ---Non pas pour me presser de changer ma détermination, reprit Rose avec -un sourire mélancolique, ce serait inutile. - ---Non, répliqua Henri, mais pour vous l'entendre répéter, si vous -voulez. Je déposerai alors à vos pieds mon état et ma fortune; et si -vous persistez dans votre résolution, je vous promets de ne rien faire -pour la changer. - ---Eh bien! soit, reprit Rose, ce ne sont que des chagrins de plus que je -me prépare; mais à cette époque je serai peut-être plus en état de -les supporter. - -Elle tendit de nouveau sa main à Henri, et ils se séparèrent. - - - - -XXXV. --Qui, bien qu'il soit court, n'en est pas moins d'une certaine -importance pour cette histoire, en ce qu'il fait suite au chapitre -précédent, et qu'il conduit nécessairement au chapitre suivant. - - ---Ainsi vous êtes bien décidé à m'accompagner, ce matin? dit le -docteur à Henri Maylie au moment où celui-ci entra dans la salle à -manger, où M. Losberne et Olivier l'attendaient pour déjeuner. Vous -n'êtes pas dans les mêmes dispositions une heure de suite. - ---Vous me direz tout le contraire un de ces jours, répondit Henri en -rougissant. - ---Je désire en avoir le sujet, reprit le docteur, quoiqu'à vous parler -franchement je ne le pense pas du tout. Hier matin, vous aviez tout à -coup résolu de rester ici, et, comme un bon fils, d'accompagner madame -Maylie au bord de la mer; l'après-midi, vous annoncez que vous me ferez -l'honneur de venir avec moi, aussi loin que je vais moi-même, sur la -route de Londres; et le soir vous me pressez avec beaucoup de mystère de -partir avant que ces dames soient levées; ce qui fait qu'Olivier est -cloué là, sur sa chaise, à vous attendre, au lieu de parcourir les -champs et de s'occuper de botanique comme il fait tous les matins. C'est -très mal! n'est-ce pas, Olivier? - ---J'aurais été au désespoir de ne pas m'être trouvé à la maison, au -moment de votre départ, croyez-le bien, Monsieur! répondit Olivier. - ---Voilà ce qui s'appelle un charmant garçon! reprit le docteur. Mais, -plaisanterie à part, Henri, auriez-vous reçu quelque lettre des gens de -la _haute volée_, que vous êtes si impatient de partir? - ---Les gens de la _haute volée_ ne m'ont pas écrit une seule fois depuis -que je suis ici; et il n'est guère probable non plus qu'à cette saison -de l'année il arrive rien qui nécessite ma présence parmi eux. - ---Alors, répliqua le docteur, vous êtes bien étonnant! . . . Mais ils -vous auront au parlement, il n'y a pas de doute. - -Henri Maylie parut un instant sur le point de faire quelques remarques -qui n'eussent pas peu étonné le docteur; mais il se contenta de dire: - ---Nous verrons plus tard; et la conversation finit là. Peu de temps -après, la chaise de poste arriva devant la maison, Giles entra pour -prendre le bagage, et M. Losberne le suivit jusqu'à la porte de la rue -pour le voir charger. - ---Olivier! dit Henri à demi-voix, j'ai quelque chose à vous dire. - -Olivier suivit M. Maylie vers l'embrasure d'une fenêtre, étrangement -surpris du contraste frappant qu'offrait la conduite du jeune homme, -triste et gai tour à tour. - ---Vous commencez à bien écrire, maintenant, n'est-ce pas? - ---Mais . . . assez bien, Monsieur, répondit celui-ci. - ---Je ne reviendrai pas à la maison de quelque temps peut-être; je -désirerais que vous m'écrivissiez . . . voyons un peu, disons une fois -tous les quinze jours; le lundi. - ---Avec le plus grand plaisir, Monsieur! s'écria Olivier enchanté de -cette marque de confiance de la part du fils de sa bienfaitrice. - ---J'aimerais apprendre de vous comment . . . ma mère . . . et . . . -mademoiselle Maylie se portent, poursuivit le jeune homme. Ecrivez-moi au -long et parlez-moi des promenades que vous faites le soir, du sujet de -vos entretiens; et dites-moi surtout si ces dames paraissent heureuses -. . . Vous comprenez bien, n'est-ce pas? - ---Oh! certainement, Monsieur! répliqua Olivier. - ---Il n'est pas nécessaire de leur en parler, ajouta Henri affectant un -air indifférent. Cela obligerait sans doute ma mère à m'écrire plus -souvent; et je voudrais, autant, que possible, lui éviter cette peine. - -Olivier promit d'écrire de longues lettres et de garder fidèlement le -secret; et M. Maylie prit congé de lui après l'avoir assuré de son -estime et de sa protection. - -Le docteur était déjà dans la chaise de poste. Henri jeta un coup -d'œil furtif vers la fenêtre de Rose, et s'élança dans la voiture. - ---En route! s'écria-t-il. Ventre à terre, postillon! - ---Pas si vite, postillon! s'écria le docteur baissant vivement le -châssis de devant. - -La chaise de poste s'éloigna aussitôt et les roues tournaient avec une -telle vitesse qu'il eût été impossible à l'œil de les suivre. - -Mais la chaise de poste était déjà à trois ou quatre milles de la -demeure de nos amis, qu'une autre personne était encore là, les yeux -fixés sur l'endroit où elle avait disparu: car à cette même fenêtre -vers laquelle Henri avait jeté un coup d'œil furtif avant de monter en -voiture, derrière le rideau blanc qui l'avait dérobée aux regards du -jeune homme, était Rose elle-même. - ---Il semble être heureux! se dit-elle enfin. J'ai craint un moment le -contraire . . . Je me trompais . . . J'en suis contente . . . très -contente! - - - - -XXXVI. --Dans lequel, en se reportant au chapitre XXVII de cet ouvrage, -on apercevra un contraste malheureusement trop commun dans le mariage. - - -M. Bumble était assis dans le parloir du dépôt de mendicité, les yeux -tristement fixés vers le foyer, où, à cause de la belle saison, il n'y -avait point de feu. - -La tristesse de M. Bumble n'était pas la seule chose qui dût exciter la -compassion. Tout en sa personne annonçait qu'un grand changement avait -eu lieu dans sa position sociale. Qu'étaient devenus le tricorne et -l'habit galonné? . . . Il portait bien, comme auparavant, une culotte -courte et des bas de coton noirs; mais ce n'était plus la _culotte de -drap peluché_. L'habit avait bien de larges basques, de même que -l'autre; mais qu'il était différent de ce dernier! L'élégant tricorne -était remplacé par un modeste chapeau rond: M. Bumble enfin n'était -plus bedeau. - -M. Bumble avait épousé madame Corney, et il était devenu maître du -dépôt de mendicité. - ---Dire qu'il y aura demain deux mois que nous sommes mariés! - -On eût pu croire, d'après ce que venait de dire M. Bumble, que ce court -espace de temps avait compris toute une existence de bonheur; mais le -soupir prouvait assez le contraire. - ---Je me suis vendu pour six cuillers à thé, une paire de pinces à -sucre, un pot au lait, quelques méchants meubles d'occasion et vingt -livres sterling. Je puis bien dire que j'ai été raisonnable! Faut -avouer que c'est bon marché! - ---Bon marché! bon marché! cria une voix aigre à l'oreille de M. -Bumble. Moins que cela eût été encore plus que vous ne valez. - -M. Bumble se retourna et se trouva face à face avec son intéressante -moitié, qui avait saisi imparfaitement je sens de ces quelques paroles. - ---Madame Bumble! dit celui-ci d'un air sévère et sentimental. - ---Eh bien? reprit la dame. - ---Ayez un peu la bonté de me regarder, si vous voulez bien! Si elle -soutient mon regard, se dit M. Bumble en lui-même, elle peut tout -braver. Jamais (du moins que je sache) il n'a manqué de produire le plus -grand effet sur les pauvres . . . Si elle peut le supporter, mon -autorité est perdue à tout jamais. - -Le fait est que la matrone ne fut nullement déconcertée par celui que -lui lança M. Bumble. Bien loin de là, elle affecta la plus grande -indifférence, et poussa le mépris jusqu'à rire au nez de son mari -d'aussi bon cœur, en apparence, et avec autant de bruit que si c'eût -été naturel. - -Etonné d'une chose à laquelle il s'attendait si peu, M. Bumble ne sut -s'il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Il redevint pensif et ne -fut tiré de sa rêverie que par la voix de sa moitié. - ---Allez-vous rester là toute la journée à ronfler? demanda celle-ci. - ---Je resterai là aussi longtemps qu'il me semblera convenable, -entendez-vous, Madame! reprit M. Bumble. Et, quoique je ne ronfle pas, je -ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je chanterai, je -crierai selon que l'idée m'en prendra et en conséquence de mes -prérogatives. - ---Vos prérogatives! s'écria madame Bumble. - ---J'ai dit le mot, Madame! observa le ci-devant bedeau. Les prérogatives -de l'homme . . . c'est de commander. - ---Et quelles sont les prérogatives de la femme, s'il vous plaît? - ---C'est d'obéir, Madame! répondit M. Bumble d'une voix de tonnerre. Feu -votre premier mari (l'infortuné Corney) aurait dû vous l'apprendre; et -peut-être bien que, s'il l'avait fait, il serait encore de ce monde . . -. Je le souhaiterais de tout mon cœur, pauvre cher homme! - -Madame Bumble vit d'un coup d'œil que le moment décisif était venu, et -qu'il fallait porter un grand coup pour assurer la maîtrise en faveur de -l'un ou de l'autre. Aussi, à peine eut-elle entendu l'allusion faite à -la mémoire du défunt, que se laissant tomber sur une chaise, elle -s'écria que M. Bumble n'était qu'un brutal, et elle versa un torrent de -larmes. - -Mais les larmes n'étaient pas choses qui dussent trouver accès auprès -du cœur de M. Bumble, lequel était à l'épreuve de l'eau. - ---Cela dégage les poumons, lave le visage, exerce les yeux et adoucit le -caractère, ajouta-t-il; ainsi pleurez, pleurez, ma chère! - -En même temps, M. Bumble prit son chapeau, qui était accroché à une -_patère_, et se coiffant un tant soit peu de côté _(en vrai luron)_, -et comme le doit tout homme qui a établi sa supériorité d'une manière -convenable, il mit ses deux mains dans ses poches et se dirigea, en -sautillant, vers la porte, se donnant les airs d'un _franc vaurien_. - -La ci-devant madame Corney avait essuyé ses pleurs, parce que c'était -moins fatigant que d'en venir aux mains; mais elle était toute prête à -employer ce dernier moyen, ainsi que M. Bumble fut bientôt à même de -s'en apercevoir. Un bruit sourd frappa son oreille, et au même instant -son chapeau vola à l'extrémité de la salle. Cette action préliminaire -laissant son chef à nu, la bonne dame le prit d'une main par la gorge, -et de l'autre lui asséna une volée de coups de poings sur la tête avec -une vigueur et une dextérité peu communes. - -En ce moment, madame Bumble fit quelques pas en avant pour replacer le -tapis, qui avait été foulé aux pieds dans la lutte, et M. Bumble -s'échappa aussitôt de la salle. - -M. Bumble fut grandement surpris et joliment battu. Il avait une -propension décidée à faire le fanfaron; et cette propension lui -faisait trouver un certain plaisir à exercer une petite tyrannie sur -ceux qui lui étaient subordonnés: il n'est pas besoin de dire qu'il -était poltron. - -Mais la mesure de sa dégradation n'était pas encore remplie, et un -autre affront lui était réservé. Après avoir parcouru -l'établissement dans tous les sens, pensant pour la première fois que -la loi concernant les pauvres était trop sévère, et que ceux qui -abandonnaient leurs femmes en les laissant aux frais de la paroisse -étaient plus à plaindre qu'à blâmer, en ce qu'ils avaient dû -nécessairement beaucoup souffrir, M. Bumble se trouva près de la -buanderie où les femmes du dépôt lavaient ordinairement le linge de la -paroisse, et la conversation lui sembla sur un diapason plus haut que de -coutume. - ---Hom! fit le digne homme reprenant cet air de dignité qui lui était -naturel, ces pauvresses, du moins, continueront de respecter mes -prérogatives. Eh bien! que signifie ce bruit! Allez-vous bientôt vous -taire, vous, vieilles sorcières! - -Disant cela, M. Bumble ouvrit la porte et s'avança d'un air courroucé; -mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il se radoucit en apercevant -son épouse, qu'il ne s'attendait pas à rencontrer là. - ---Ma chère amie, dit-il, je ne vous savais pas ici. - ---Vous ne saviez pas! reprit l'aimable dame; et qu'y venez-vous faire -vous-même? - ---Je pensais qu'elles parlaient trop pour bien faire leur ouvrage, ma -chère amie, répondit M. Bumble regardant d'un air effaré deux vieilles -femmes occupées à savonner dans un baquet et se communiquant leur -étonnement au sujet de l'humilité du maître du dépôt. - ---Vous pensiez qu'elles parlaient trop, n'est-ce pas? dit la matrone. Et -de quoi vous mêlez-vous? - ---Mais, ma chère amie! . . . reprit humblement M. Bumble. - ---Encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? demanda la matrone. - ---Il est vrai que vous êtes la maîtresse ici, répondit celui-ci du -même ton; mais je pensais que vous pouviez bien ne pas y être en ce -moment. - ---Voulez-vous que je vous dise, monsieur Bumble, reprit la dame, nous -n'avons nullement besoin de vous ici, et vous aimez trop à fourrer votre -nez dans les choses qui ne vous regardent pas. Il n'y a pas une seule -personne dans cette maison qui ne se moque de vous aussitôt que vous -avez le dos tourné; et par vos niaiseries vous vous rendez si ridicule -que vous êtes la risée de tout le monde à chaque instant du jour. -Allons, sortez d'ici! - -A la vue des deux vieilles pauvresses qui ricanaient entre elles, M. -Bumble éprouva un serrement de cœur et il hésita un instant; mais son -épouse, dont l'impatience ne souffrait point de retard, saisit une -cuiller à pot, la plongea dans l'eau de savon, et, lui montrant du doigt -la porte, elle lui ordonna de sortir, sous peine de recevoir le liquide -sur sa noble personne. - -Que pouvait faire M. Bumble? Il regarda autour de lui d'un air contrit et -fila bien vite. À peine avait-il passé le seuil de la porte que les -éclats de rire des deux vieilles redoublèrent avec plus de force -qu'auparavant. Il les entendit et en fut pénétré jusqu'au fond du -cœur. Il ne manquait plus que cela. Il était dégradé à leurs yeux; -il avait perdu son aplomb et son autorité sur les pauvres de -l'établissement; il était tombé du faîte des grandeurs et de la -splendeur du _bedléisme_ à l'état le plus avilissant de _mari mené -par sa femme_. - ---Et tout cela dans l'espace de deux mois! dit M. Bumble l'esprit plein -de ces tristes pensées. Deux mois! - -C'en était trop: M. Bumble donna un soufflet au petit garçon qui lui -ouvrit la grande porte, car au milieu de ses rêveries il était arrivé -sous le portail, et il s'élança dans la rue. - -Il marcha comme un fou, prenant tantôt à gauche, tantôt à droite, -jusqu'à ce que l'air et l'exercice l'eussent un peu calmé: alors il se -sentit altéré. Il passa devant plusieurs tavernes sans qu'elles -attirassent son attention; et en apercevant une entre autres située dans -un enfoncement, il s'y arrêta. - -Un homme y était assis à une table: il était brun et d'assez belle -taille; un long manteau couvrait ses épaules et lui cachait une partie -du visage. Il avait l'air étranger en ces lieux, et, à voir -l'égarement de ses yeux et la poussière de sa chaussure, il était -facile de deviner qu'il venait de loin. Il jeta un regard oblique sur M. -Bumble; mais à peine s'il daigna rendre le salut que lui fit ce dernier. - -Il arriva cependant (ce qui arrive assez souvent quand des hommes se -rencontrent en de telles circonstances) que M. Bumble ne put s'empêcher -de jeter, de temps à autre, un regard furtif sur l'inconnu; et chaque -fois que cela lui arrivait, il ramenait bien vite ses yeux sur le -journal: confus de voir que, dans le même moment, celui-ci le regardait -de la même manière. - -Lorsque leurs yeux se furent ainsi rencontrés plusieurs fois, l'inconnu -rompit enfin le silence. - ---Est-ce moi que vous cherchiez, dit-il d'une voix sombre, lorsque vous -avez mis la tête à la fenêtre? - ---Non pas que je sache, à moins que vous ne soyez M . . ... - -Ici M. Bumble s'arrêta tout court; car il aurait voulu savoir le nom de -l'inconnu, et il pensait que, dans son impatience, celui-ci finirait la -phrase en se nommant. - ---Je vois maintenant que ce n'est pas moi que vous cherchiez, reprit -l'autre avec un air de dédain; sans quoi vous sauriez mon nom. - ---Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, jeune homme! observa M. -Bumble avec dignité. - ---Et je ne m'en offense pas non plus, repartit l'autre. - -Il s'ensuivit un court silence, que l'étranger rompit de nouveau. - ---Il me semble vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez un autre costume -alors. J'ai seulement passé près de vous dans la rue, mais je crois -bien vous reconnaître . . . N'avez-vous pas été autrefois bedeau de -cette paroisse? - ---Oui, répondit M. Bumble un peu surpris, bedeau _paroissial_. - ---Justement, reprit l'autre en branlant la tête. C'est bien sous ce -costume que je vous ai vu . . . Qu'êtes-vous maintenant? - ---_Maître_ du dépôt de mendicité, jeune homme! répliqua M. Bumble -appuyant avec emphase sur chaque mot. - ---Vous avez toujours le même œil à vos intérêts que jadis, à n'en -pas douter? demanda l'inconnu regardant fixement M. Bumble. Ne craignez -pas de répondre franchement. Vous voyez que je vous connais passablement -bien. - ---Un homme marié peut, aussi bien qu'un célibataire, ce me semble, -détourner un sou à son profit, surtout quand c'est par des moyens -honnêtes, repartit M. Bumble regardant l'autre de la tête aux pieds -avec une évidente perplexité. Les _officiers paroissiaux_ ne sont pas -assez bien salariés pour refuser quelques petits profits quand ils se -présentent à eux d'une manière convenable. - -L'inconnu sourit en branlant de nouveau la tête, comme pour dire qu'il -avait bien deviné son homme, et il tira le cordon de la sonnette. - ---Remplissez cela! dit-il donnant au garçon le verre de M. Bumble. Fort -et chaud! C'est ainsi que vous l'aimez, je crois? - ---Pas trop fort, dit M. Bumble affectant de tousser avec peine. - ---Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon? reprit sèchement -l'inconnu. - -Celui-ci sortit en souriant et reparut bientôt avec un verre de _grog_ -d'où s'élevait une vapeur épaisse qui fit venir les larmes aux yeux de -M. Bumble aussitôt qu'il y eut porté les lèvres. - ---Maintenant écoutez-moi, dit l'inconnu après avoir fermé avec soin la -porte, puis la fenêtre de la salle. Je suis venu aujourd'hui dans ce -pays dans l'intention de vous trouver; et, par une de ces chances que le -hasard jette quelquefois sur les pas de ses amis, vous entrez -précisément dans la salle où je suis et au moment même où je pensais -le plus à vous . . . J'ai besoin de quelques renseignements, et, bien -qu'ils soient de peu d'importance, je ne vous les demande pas pour rien. - -En même temps il posa sur la table deux souverains; et lorsque, après -avoir examiné chaque pièce l'une après l'autre pour s'assurer si elles -étaient de bon aloi, M. Bumble les eut mises, avec une satisfaction -évidente, dans la poche de son gilet, il continua ainsi: - -Tâchez de vous rappeler. Attendez un peu . . . il y a eu douze ans -l'hiver dernier; le lieu de la scène, le dépôt de mendicité; -l'instant . . . la nuit; et l'endroit, le sale trou, quelque part qu'il -soit, où de misérables procurent la vie à de petits braillards . . . - ---Vous voulez dire, je pense, la salle d'accouchement? demanda M. Bumble, -qui avait peine à suivre la description de l'inconnu. - ---Oui, dit l'autre; un garçon y est né? - ---Plusieurs garçons, observa M. Bumble secouant la tête d'un air grave. - ---Je parle d'un petit gamin, pâle et chétif . . . qui avait l'air d'une -_sainte n'y touche_ . . . qu'on avait mis en apprentissage ici chez un -fabricant de cercueils, et qui s'est sauvé à Londres, à ce qu'on croit. - ---Ah! vous voulez parler d'Olivier . . . du jeune Twist? - ---Ce n'est pas de lui que je veux parler, j'en sais déjà assez comme -ça sur son compte, reprit l'inconnu arrêtant M. Bumble au commencement -d'une tirade dans laquelle il allait relater tous les vices d'Olivier, -c'est d'une femme . . . vous savez, la vieille sorcière qui a enseveli -la mère de cet enfant et qui a assisté à ses derniers moments . . . ou -est-elle? - ---Il me serait assez difficile de vous dire où elle est maintenant! -répondit M. Bumble, que le _grog_ avait rendu facétieux. En quelque -endroit qu'elle soit allée, d'une manière ou d'autre, il y a gros à -parier qu'elle est sans emploi. - ---Que voulez-vous dire? demanda l'autre d'un air sévère. - ---Qu'elle est morte l'hiver dernier, répliqua M. Bumble. - -L'inconnu le regarda fixement à cette nouvelle. Il sembla douter pendant -quelque temps s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce qu'il venait -d'apprendre. - -M. Bumble, qui était assez rusé, vit tout d'abord qu'il s'agissait d'un -secret dont son épouse était dépositaire, et qu'une occasion se -présentait pour elle de gagner de l'argent en le révélant. Il se -rappelait fort bien le soir que la vieille Sally était morte, et il -avait une bonne raison pour s'en souvenir, c'était ce même soir qu'il -s'était déclaré à madame Corney; et, bien que cette dame ne lui eût -jamais confié ce secret, dont elle seule avait connaissance, il en -savait assez pour deviner qu'il avait rapport à quelque chose qui se -serait passé entre la jeune mère d'Olivier et la vieille qui, en -qualité de garde-malade du dépôt, avait assisté à ses derniers -moments. Cette circonstance lui étant revenue tout à coup à l'esprit, -il informa l'inconnu avec un air de mystère qu'une femme avait eu un -entretien avec la vieille garde-malade un quart d'heure avant que -celle-ci mourût; et qu'elle pourrait, comme il avait raison de le -croire, satisfaire sa curiosité au sujet de ses recherches. - ---Et comment la trouverai-je? demanda celui-ci se trahissant lui-même en -laissant voir clairement ses craintes. - ---Seulement par moi, répondit ce dernier. - ---Quand cela? s'écria vivement l'inconnu. - ---Demain, repartit M. Bumble. - ---À neuf heures du soir, reprit l'autre tirant de sa poche un petit -morceau de papier sur lequel il écrivit une adresse. - -Disant cela, il se dirigea vers la porte après s'être arrêté un -instant au comptoir pour payer ce qu'ils devaient. - -En jetant un coup d'œil sur l'adresse, le _fonctionnaire paroissial_ -remarqua que le nom de l'inconnu n'y était point. Il courut après lui -pour le lui demander. - ---Eh bien! qu'est-ce que c'est que cela? s'écria celui-ci se retournant -subitement au moment où M. Bumble lui toucha le bras; vous me suivez, je -crois! - ---C'est seulement pour vous faire une question, reprit l'autre montrant -du doigt le petit morceau de papier. Quel nom dois-je demander? - ---Monks! répliqua l'inconnu, et il s'éloigna rapidement. - - - - -XXXVII. --De ce qui se passa entre Monks et les époux Bumble le soir de -leur entrevue. - - -Il faisait une chaleur étouffante, le ciel était couvert de nuages -d'où s'échappaient déjà de larges gouttes d'eau, quand M. et madame -Bumble dirigèrent leurs pas vers la maison du bord de l'eau, distante -d'environ une demi-lieue de la ville. - -Ils s'étaient affublés tous deux de vieux manteaux. Ils avancèrent -ainsi en silence: de temps en temps M. Bumble ralentissant sa marche et -tournant la tête pour s'assurer si sa compagne le suivait; et, -s'apercevant que celle-ci était sur ses talons, il redoublait de vitesse -pour gagner au plus tôt le lieu du rendez-vous. - -Ce n'était qu'un assemblage confus de misérables cabanes situées pour -la plupart à quelques pas du bord de l'eau: les unes bâties en briques -mal jointes, les autres de planches de bateau pourries ou vermoulues. -Quelques barques trouées, couchées sur la vase et amarrées au petit -mur bordant le quai, une rame et des cordages étendus çà et là sur le -rivage, semblaient indiquer, dès l'abord, que les habitants de ces -pauvres demeures avaient quelque occupation sur la rivière; mais un seul -coup d'œil suffisait au passant pour deviner que ces objets, inutiles et -hors d'état de servir, étaient déposés là plutôt pour sauver les -apparences que dans un but d'utilité quelconque. - -Au beau milieu de cet amas de bicoques, et si près de la berge que les -étages supérieurs dominaient la rivière, était un grand bâtiment -ayant servi autrefois de manufacture, et qui avait dû, dans le temps, -fournir de l'occupation aux habitants des maisons circonvoisines; mais -depuis longtemps il était tombé en ruines. Les rats, les vers, ainsi -que l'humidité, avaient affaibli et pourri les pieux qui le soutenaient, -et une grande partie avait croulé dans l'eau; tandis que l'autre, -affaissée sous son poids, semblait épier une occasion favorable pour en -faire autant. - -Ce fut devant cette maison que le digne couple s'arrêta comme les -premiers roulements du tonnerre se faisaient entendre au loin, et que la -pluie commençait à tomber par torrents. - ---Ce doit être ici quelque part, dit M. Bumble consultant un petit -morceau de papier qu'il tenait à la main. - ---Ohé! s'écria une voix au-dessus de lui. - -M. Bumble leva la tête et aperçut, au second étage, un homme regardant -par une porte à hauteur d'appui. - ---Attendez un instant, s'écria de nouveau la voix; je suis à vous dans -la minute. Disant cela, il disparut et la porte se referma aussitôt. - ---Est-ce lui? demanda la femme. - -M. Bumble fit un signe de tête affirmatif. - ---Alors, rappelez-vous ce que je vous ai dit, observa la matrone, et -faites attention de parler le moins possible si vous ne voulez nous -trahir tout d'un coup. - -M. Bumble, qui avait considéré la maison d'un œil pitoyable, allait -sans doute exprimer quelque doute sur la nécessité d'aller plus loin, -lorsqu'il en fut empêché par la présence de Monks, qui ouvrit une -petite porte près de laquelle ils se trouvaient, et leur fit signe -d'entrer. - ---Allons! s'écria-t-il d'un ton d'impatience en frappant du pied contre -terre, ne me faites pas attendre là une heure! - -La femme, qui d'abord avait hésité, entra hardiment, sans se faire -prier davantage; et M. Bumble, qui eût été honteux ou qui eût craint -de rester en arrière, suivit son aimable moitié d'un pas incertain, qui -prouvait assez qu'il était très mal à son aise, ayant perdu pour le -quart d'heure cette assurance et cette dignité qui le caractérisaient -si bien en toute autre circonstance. - ---Qu'aviez-vous donc à rester ainsi à la pluie? dit Monks se tournant -vers Bumble après avoir fermé la porte aux verrous derrière lui. - ---Nous nous . . . rafraîchissions, balbutia celui-ci en jetant un regard -inquiet autour de lui. - ---Vous vous rafraîchissiez! répliqua Monks. Jamais toutes les pluies -qui sont tombées depuis la création du monde (quand vous y joindriez -celles qui doivent tomber jusqu'à la fin des siècles) ne seraient -capables d'éteindre une parcelle du feu qui vous consumera dans l'enfer. - -Ayant dit ces paroles gracieuses, Monks se tourna brusquement vers la -matrone et la regarda fixement; de sorte que celle-ci, qui pourtant ne se -laissait pas facilement intimider, fut obligée de baisser les yeux. - ---C'est bien la femme dont vous m'avez parlé? demanda Monks. - ---Hum! fit Bumble se souvenant des recommandations de son épouse. C'est -elle-même. - ---Vous pensez peut-être que les femmes ne peuvent pas garder un secret? -dit la matrone s'adressant à Monks, qu'elle regarda fixement à son tour. - ---Je sais qu'il en est un qu'elles sauront toujours garder jusqu'à ce -qu'on le découvre, dit Monks d'un air de mépris. - ---Et quel est-il, s'il vous plaît? demanda la matrone. - ---La perte de leur réputation, reprit Monks, vous comprenez . . . - ---Non, repartit la matrone rougissant tant soit peu. - ---Il n'y a pas de doute à cela, répliqua Monks d'un air moqueur, -comment pourriez-vous comprendre? - -Et leur ayant de nouveau fait signe de le suivre, il traversa -précipitamment plusieurs grandes pièces dont le plafond était fort -bas; et il allait monter un escalier rapide, ou plutôt une échelle -conduisant à l'étage au-dessus, lorsqu'un éclair en sillonna -l'entrée, et fut aussitôt suivi d'un coup de tonnerre qui ébranla la -vieille masure jusque dans ses fondements. - ---Ecoutez! s'écria-t-il reculant d'horreur. Ce bruit me fait mal! . . . - -Il garda le silence pendant quelques minutes, et, ôtant tout à coup ses -mains de devant ses yeux, M. Bumble vit avec une surprise et une frayeur -indicibles que son visage était décomposé et presque noir. - ---Ces accès me prennent de temps en temps, dit Monks remarquant la -frayeur de Bumble; et bien souvent c'est le tonnerre qui en est cause. - -Disant cela, il monta le premier à l'échelle; et lorsqu'il fut dans la -chambre où elle conduisait, il en ferma aussitôt les volets et baissa -une lanterne qui pendait au bout d'une corde par le moyen d'une poulie -assujettie à une des énormes poutres du plafond. - ---Maintenant, dit Monks lorsqu'ils se furent assis tous trois, plus tôt -nous parlerons affaires et mieux cela vaudra pour nous tous. Cette femme -sait ce qui l'amène ici, n'est-ce pas? - -La question s'adressait à Bumble, mais la femme s'empressa de répondre -qu'elle en était instruite. - ---Vous étiez avec la vieille sorcière en question, le soir qu'elle est -morte, et . . . elle vous a dit quelque chose? . . . - ---Au sujet de la mère de cet enfant que vous connaissez? interrompit la -matrone. Oui, c'est la vérité. - ---La première question est de savoir de quelle nature était sa -confidence, dit Monks. - ---Non pas! observa la matrone d'un air délibéré; ce n'est que la -seconde. La première question est de savoir ce que vous donnerez pour en -avoir connaissance. - -Mais madame Bumble n'était pas femme à se démonter facilement; elle -aimait mieux un _tiens_ quelconque que tous les _tu l'auras_ du monde. -Aussi joua-t-elle serré avec son adversaire; celui-ci eut beau -marchander, faire l'indifférent, paraître ne se soucier que -médiocrement du secret, la matrone ne voulut point démordre des -vingt-cinq livres sterling en or qu'elle demandait. Enfin, il fallut se -soumettre, faire contre fortune bon cœur. - ---A quoi cela m'avancera-t-il, si je paye pour rien? dit Monks avec -quelque hésitation. - ---Vous pourrez reprendre votre argent, répondit la matrone. Je ne suis -qu'une faible femme, seule, sans appui. - -M. Bumble voulut ici placer son mot. - ---Taisez-vous, dit Monks d'un ton d'autorité. - -Disant cela, il tira de sa poche un sac de toile, et compta sur la table -vingt-cinq souverains, qu'il donna ensuite à la matrone. - ---Maintenant, dit-il, empochez cela! et lorsque ce maudit coup de -tonnerre que je sens approcher aura éclaté sur l'exécrable cassine, -racontez-nous ce que vous savez. - -Le tonnerre, qui se faisait entendre avec plus de force qu'auparavant, et -qui semblait vouloir éclater sur la maison et la réduire en poudre, -ayant enfin cessé, Monks, qui pendant ce temps s'était couvert la -figure de ses deux mains et avait la tête appuyée sur la table se -releva quand le danger fut passé et se pencha en avant pour écouter ce -que la femme allait dire. - ---Lorsque la vieille Sally mourut, c'est ainsi que s'appelait cette -femme, dit la matrone, j'étais seule avec elle. - ---N'y avait-il point quelqu'un tout près, demanda Monks à voix basse, -quelque autre malade ou quelque idiote couchée dans la même chambre, -laquelle aurait pu entendre, et, par conséquent, comprendre? . . . - ---Il n'y avait pas une âme, répliqua la matrone. Nous étions tout à -fait seules. J'étais à son chevet quand elle rendit le dernier soupir. - ---Bien, dit Monks regardant fixement la matrone. - ---Elle m'a parlé d'une jeune fille, poursuivit la matrone, qui accoucha, -quelques années auparavant, non seulement dans la même chambre, mais -encore dans le même lit. - ---Comme les choses se découvrent pourtant, à la fin! dit Monks -visiblement agité. N'est-ce pas étonnant? - ---L'enfant à qui cette jeune fille donna le jour est le petit garçon -dont vous lui avez parlé hier, reprit la matrone tournant la tête vers -son mari. La mère de cet enfant (la jeune fille en question) a été -volée par la vieille Sally la garde-malade. - ---Lorsqu'elle vivait? demanda Monks. - ---Non, après sa mort! répliqua l'autre frémissant involontairement. -Cette jeune fille était encore tiède quand la garde détacha du cadavre -de la jeune mère ce que celle-ci, jusqu'à son dernier moment, l'avait -priée de garder pour le bien de son enfant. - ---Elle l'aura vendu, sans doute! s'écria Monks hors de lui. L'a-t-elle -vendu? . . . Où? . . . Quand? . . . À qui? . . . Y a-t-il longtemps? -. . . - ---Comme elle pouvait à peine articuler ces mots, quand elle m'a confié -cela, dit la matrone, elle est morte sans m'en dire davantage. - ---Sans en dire davantage! s'écria Monks d'un air furieux. C'est un -mensonge! Je ne souffrirai pas que vous me trompiez! Elle en a dit -davantage! Je vous arracherai la vie à tous deux, si vous ne me dites ce -que c'était! - ---Je vous assure encore une fois qu'elle ne m'a pas dit un seul mot de -plus, reprit celle-ci avec un sang-froid que M. Bumble était loin de -partager; mais, d'une main à moitié fermée, elle me prit par ma robe -et m'attira près d'elle, et lorsque je vis qu'elle était morte, je -m'aperçus, en retirant ma robe d'entre ses doigts, qu'elle tenait un -morceau de papier tout crasseux. - ---Qui contenait? . . . interrompit brusquement Monks. - ---Rien du tout, répliqua la matrone, c'était une reconnaissance du -Mont-de-Piété. - ---Pour quel objet? . . . demanda Monks. - ---Vous le saurez tout à l'heure, répondit la femme. J'ai tout lieu de -croire qu'elle avait d'abord gardé l'objet pendant quelque temps, dans -l'espoir, sans doute, d'en tirer un plus grand profit, et qu'elle le mit -ensuite en gage, ayant soin, sur l'argent qu'elle en aura reçu, -d'épargner de quoi payer, chaque année, les intérêts, afin de pouvoir -le retirer en cas de besoin. Elle est donc morte, comme je viens de vous -le dire, tenant fortement serré dans sa main ce morceau de papier tout -sale et tout déchiré. Comme il ne s'en fallait que de trois jours pour -que l'année fût écoulée, j'ai pensé que je pourrais moi-même un -jour en tirer avantage et j'ai dégagé l'objet. - ---Où est-il maintenant? demanda Monks avec impatience. - ---Le voici, répliqua la matrone. Et comme s'il lui eût tardé d'en -être débarrassée, elle jeta vivement sur la table un petit sac de peau -à peine assez grand pour contenir une montre de femme. Monks s'en empara -aussitôt, et, l'ouvrant d'une main tremblante, il en tira un petit -médaillon en or contenant deux boucles de cheveux et une alliance toute -simple. - ---Le mot _Agnès_ est gravé à l'intérieur de la bague, dit la matrone. -Le nom de famille est laissé en blanc: mais il y a la date, qui est, je -crois, un an avant l'époque de la naissance de l'enfant. J'ai découvert -cela. - -Est-ce là tout? dit Monks après avoir examiné attentivement les objets. - ---C'est tout, répondit la femme . . . Je ne sais rien de cette histoire, -au-delà de ce que je puis deviner, dit la dame s'adressant à Monks -après un instant de silence. Je ne désire pas non plus en savoir -davantage, car ce ne serait peut-être pas prudent, et je crains bien -qu'il n'y ait rien à gagner . . . mais il m'est bien permis de vous -faire deux questions, n'est-ce pas? - ---Sans doute, répliqua Monks un tant soit peu surpris; mais que j'y -réponde ou non, c'est une autre question. - ---Ce qui fait trois questions, observa M. Bumble voulant faire le -plaisant. --Est-ce là tout ce que vous désiriez de moi? demanda la -matrone. - ---C'est tout, répondit Monks. Et puis quoi, encore? - ---Ce que vous vous proposez d'en faire peut-il me porter préjudice? - ---Jamais, reprit Monks, pas plus qu'à moi . . . Regardez! mais ne faites -pas un seul pas en avant, ou c'en serait fait de vous pour toujours! - -Disant ces mots, il poussa la table de côté, et passant sa main dans un -anneau de fer fixé dans le plancher, lâcha une trappe qui s'ouvrit -justement aux pieds de M. Bumble; ce qui effraya tellement ce dernier, -qu'il recula précipitamment. - ---Jetez un coup d'œil au fond, dit Monks baissant la lanterne dans le -gouffre. N'ayez pas peur de moi! J'aurais pu vous faire descendre la -garde bien tranquillement, quand vous étiez tous deux assis dessus, si -telle avait été mon intention. - -Rassurée par ces paroles, la matrone approcha jusque sur le bord du -précipice; et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, en fit -autant. L'eau bourbeuse, grossie par la pluie, coulait rapidement -au-dessous et faisait un tel bruit en se brisant contre les piliers -verdâtres qui soutenaient l'édifice, qu'il était impossible de -s'entendre. - ---Si l'on précipitait un homme au fond de ce gouffre, où pensez-vous -qu'on doive retrouver son cadavre demain matin? dit Monks secouant la -corde au bout de laquelle était attachée la lanterne. - ---A douze milles d'ici, et coupé en morceaux, qui plus est, répliqua -Bumble reculant d'horreur à cette seule pensée. - -Monks tira de sa poche le petit sachet qu'il y avait mis à la hâte, et -l'attachant solidement avec une ficelle à un morceau de plomb qui était -par terre, dans un coin de la chambre, il le jeta dans la rivière. - -Ils se regardèrent tous trois, et parurent soulagés d'un poids énorme. - ---Voilà ce que c'est! dit Monks fermant la trappe. Si la mer rejette ses -cadavres sur le rivage, comme certains écrivains le prétendent, elle -garde au moins l'or et l'argent; et je ne doute pas que cette bagatelle -n'y reste ensevelie pour toujours . . . Nous n'avons rien de plus à nous -dire, ainsi nous pouvons nous séparer. - ---Comme de raison! s'empressa de dire M. Bumble. - ---Vous saurez retenir votre langue, j'espère? dit Monks lançant à ce -dernier un regard menaçant; je n'ai pas besoin de faire cette -recommandation à votre femme, je suis sûr qu'elle gardera le secret. - ---Vous pouvez compter sur moi, jeune homme! répliqua M. Bumble. - -Ce fut fort heureux pour M. Bumble que la conversation finît là, car il -se trouvait en ce moment si près de l'échelle qu'il s'en fallait de -bien peu qu'il ne tombât, la tête la première, dans la pièce -au-dessous. Il alluma sa lanterne à celle que Monks détacha de la -corde; et, ne cherchant nullement à prolonger l'entretien, il descendit -en silence, suivi de sa femme. Monks descendit le dernier. - -A peine furent-ils dehors, que Monks, qui n'aimait point sans doute à -rester seul, appela un petit garçon qui s'était tenu caché quelque -part dans le bas de la maison; et lui ayant dit de prendre de la lumière -et de marcher le premier, il retourna à la chambre qu'il venait de -quitter. - - - - -XXXVIII. --Le lecteur se retrouve avec d'anciennes connaissances. --Monks -et Fagin se concertent entre eux. - - -Il pouvait être environ sept heures du soir, le lendemain même du jour -où les trois dignes personnages dont il est fait mention dans le -chapitre précédent réglèrent ensemble leurs petites affaires, quand -Guillaume Sikes, s'éveillant tout à coup, demanda d'un ton bourru -quelle heure il était. - -Coiffé d'un sale bonnet de coton et enveloppé dans sa grande-redingote -blanche, à défaut de robe de chambre, le brigand reposait -tranquillement sur son lit. Une barbe dure et épaisse, qui n'avait pas -été faite depuis huit jours, jointe à la teinte cadavéreuse de son -visage, ajoutait à la férocité de ses traits. Le chien était couché -au chevet du lit, tantôt regardant son maître d'un œil pensif, et -tantôt dressant les oreilles ou grognant sourdement, selon que quelque -bruit attirait son attention. Auprès de la fenêtre était une jeune -femme occupée à raccommoder un vieux gilet qui formait une partie de -l'habillement du voleur. Elle était si pâle et si défaite, à force de -veilles et de privations, que, sans le son de sa voix, au moment où elle -répondit à la question de Sikes, on eût eu beaucoup de peine à -reconnaître en elle cette même Nancy qui a déjà figuré dans le cours -de cette histoire. - ---Sept heures viennent de sonner à l'instant, dit la jeune fille; -comment te trouves-tu ce soir, Guillaume? - ---Aussi faible que de l'eau, répliqua Sikes. Voyons, donne-moi la main -et aide-moi à sortir de cet infernal lit, d'une manière ou d'autre! - -La maladie de Sikes n'avait pas adouci son caractère; car, au moment où -Nancy, l'ayant aidé à se lever, le conduisait vers une chaise, il fit -des imprécations contre sa maladresse, et il la frappa. - ---Ne vas-tu pas pleurnicher? dit-il; ôte-toi de là, si tu veux -r'nifler! Si tu n'peux rien faire de mieux, décampe au plus vite! -Entends-tu? - ---Pourquoi donc, Guillaume? demanda celle-ci posant sa main sur l'épaule -de Sikes; tu n'as pas l'intention de me maltraiter ce soir, je pense? - ---Non! . . . Et pourquoi pas? s'écria Sikes. - ---Tant de nuits, reprit la fille avec une expression de tendresse qui -donnait de la douceur même à sa voix, tant de nuits que j'ai passées -près de toi à te soigner, comme si tu étais un enfant! . . . Et pour -la première fois aujourd'hui que je te vois un peu toi-même, je suis -sûre que tu ne m'aurais pas traitée comme tu viens de le faire, si tu -avais pensé à cela, n'est-ce pas? Voyons, Guillaume, parle franchement! - ---Eh bien! je ne dis pas non, répliqua Sikes, certainement je ne -l'aurais pas fait . . . Allons, peste soit la fille, la voilà qui -pleurniche encore! - ---Ce n'est rien, dit celle-ci se laissant tomber sur une chaise, ne fais -pas attention à moi; . . . c'est l'affaire d'un rien . . . ce sera -bientôt passé. - ---Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda Sikes d'un air furieux; -qu'est-ce qui te prend maintenant? Lève-toi, voyons! promène-toi par la -chambre, et ne viens pas _m'emberlificoter_ avec tes niaiseries de femme! - -En toute autre circonstance, cette remontrance faite d'un ton si -péremptoire eût sans doute produit son effet; mais la jeune fille, -affaiblie par les veilles et épuisée de fatigue, laissa tomber sa tête -sur le dos de sa chaise avant que Sikes eût eu le temps de débiter le -chapelet de jurons qu'il avait tout prêts en pareil cas. Ne sachant que -faire en cette occurrence, car les convulsions de mademoiselle Nancy -étaient de telle nature que tout secours était superflu, Sikes essaya -un blasphème; et, voyant que ce genre de traitement n'était rien moins -qu'efficace, il appela du secours. - ---Qu'y a-t-il donc, mon cher? dit le juif ouvrant la porte de la chambre. - ---Ne pouvez-vous porter secours à cette fille? dit Sikes d'un air -impatient . . . au lieu d'être là à babiller et à me regarder comme -un évènement! - -Fagin s'approcha aussitôt de Nancy avec une exclamation de surprise, -tandis que Jack Dawkins, autrement le fin Matois, qui avait suivi son -vénérable ami, posa promptement à terre un paquet dont il était -chargé, et prenant une bouteille des mains de maître Bates, qui entra -derrière lui, il la déboucha en un clin d'œil avec ses dents, et versa -une partie de la liqueur qu'elle contenait dans le gosier de la jeune -fille; après y avoir toutefois goûté lui-même, de peur de méprise. - ---Donnez-lui une bouffée d'air avec le soufflet, Charlot! dit Dawkins; -et vous, Fagin, tapez-lui dans la main, tandis que Guillaume la délacera! - -Ces secours, administrés à propos et avec zèle, surtout ceux qui -étaient du ressort de maître Bates, qui paraissait prendre un plaisir -tout particulier à s'acquitter consciencieusement de son devoir, ne -furent pas longtemps à produire l'effet qu'on en attendait: Nancy -recouvra peu à peu ses sens, et, se traînant sur une chaise qui était -au chevet du lit, elle se cacha le visage sur l'oreiller, laissant -entièrement le soin de confronter les nouveaux venus à Sikes, un peu -étonné de leur visite inattendue. - ---Comment se fait-il que vous soyez venus? demanda-t-il à Fagin. Quel -mauvais vent vous a soufflés ici? - ---Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif, car un -mauvais vent ne souffle jamais rien de bon pour qui que ce soit, et je -vous ai apporté quelque chose de bon qui vous réjouira la vue. Matois, -mon ami, défais ce paquet, et donne à Guillaume ces petites friandises -pour lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin. - -A la demande de Fagin, le Matois, dénouant le paquet, qui formait un -assez gros volume et qui était enveloppé d'une vieille nappe, passa les -objets qu'il contenait, un par un, à Charlot Bates, qui en fit l'éloge -en même temps qu'il les posa sur la table. - ---Ah! fit le juif se frottant les mains avec un air de satisfaction, -voilà, j'espère, de quoi vous remettre! Ça va vous rétablir, ça, -Guillaume! - ---Tout cela est bel et bon, dit celui-ci; mais il me faut de la _bille_ -ce soir même! - ---Je n'ai pas une seule pièce de monnaie sur moi, reprit le juif. - ---Vous en avez chez vous à remuer à la pelle, répliqua Sikes, et c'est -de là qu'il m'en faut! - ---A remuer à la pelle! y pensez-vous? s'écria le juif levant les mains -au ciel. Le peu que j'ai ne pourrait pas suffire à . . ... - ---Je ne sais pas combien vous avez, et je pense bien que vous auriez de -la peine à le savoir vous-même, d'autant plus que ça vous demanderait -du temps à compter, dit Sikes. Tout ce que je sais, c'est qu'il m'en -faut ce soir: c'est positif, cela! - ---C'est bien, cela suffit, dit le juif avec un soupir; j'enverrai le -Matois tout à l'heure. - ---Vous n'en ferez rien du tout, reprit Sikes; le _Matois_ est beaucoup -trop _matois_, et il oublierait peut-être de venir. Il pourrait se faire -d'ailleurs qu'il perdit son chemin, ou qu'il fût pris au _traquenard_, -ou toute autre excuse de ce genre, si vous lui en suggérez l'idée. -Nancy fera mieux d'aller avec vous le chercher; ce sera bien plus sûr. -Je me coucherai et je ferai un somme pendant ce temps-là. - -Après avoir bien contesté et marchandé de part et d'autre, le juif -réduisit la somme exigée par Sikes de cinq livres à trois livres -quatre schellings six pence, protestant avec serment qu'il ne lui -resterait qu'un schelling six pence pour vivre à la maison. Sur quoi -Sikes ayant répliqué d'un ton bourru que, s'il n'y avait pas moyen -d'avoir davantage, il fallait bien s'en contenter, Nancy se prépara à -sortir avec Fagin, tandis que le Matois et maître Bates rangèrent les -comestibles dans le buffet. - -Le juif alors, prenant congé de son intime ami, s'en retourna chez lui -accompagné de ses élèves et de Nancy; et Sikes, resté seul, se jeta -sur son lit et se disposa à dormir pour passer le temps jusqu'au retour -de la jeune fille. - -Ils arrivèrent à temps à la demeure du juif, où ils trouvèrent Toby -Crackit et le sieur Chitling en train de faire leur quinzième partie de -piquet. - ---Est-il venu quelqu'un, Toby? demanda le juif. - ---Je n'ai vu âme qui vive, répondit le sieur Crackit tirant le col de -sa chemise. C'était aussi triste que de la piquette. - -Le juif ayant fait remarquer à ses amis qu'il était grandement temps -d'aller à la besogne, car il était dix heures, et il n'y avait encore -rien de fait, ils partirent pour se distribuer leurs quartiers respectifs. - ---Maintenant, dit le juif quand ils eurent quitté la chambre, je m'en -vais te chercher cet argent, Nancy. Ceci est la clef de la petite armoire -où je serre toutes les choses que mes jeunes gens m'apportent. Je -n'enferme jamais mon argent à clef, ma chère; car je n'en ai jamais -assez pour cela, ah! ah! ah! . . . Non certes, ma chère, je n'en ai pas -du tout même . . . C'est un pauvre commerce que le nôtre, Nancy! il n'y -a pas à s'en louer, tant s'en faut! Et si ce n'était que j'aime les -jeunes gens comme je le fais, il y a déjà longtemps que j'y aurais -renoncé . . . Mais je les aide, ma chère, je les soutiens, Nancy; j'en -ai toute la charge, ma fille. Chut! dit-il fourrant précipitamment la -clef dans son sein, qui ce peut-il être? écoute! - -La jeune fille, qui était assise les bras croisés et les coudes -appuyés sur le bord de la table, affecta la plus grande indifférence -quant à l'arrivée d'un tiers, et parut se soucier fort peu de savoir -quelle était la personne qui venait à cette heure, quand, le -chuchotement d'une voix d'homme ayant frappé son oreille, elle ôta -sur-le-champ son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, -les jeta sous la table, se plaignant de la chaleur d'un ton langoureux -qui contrastait singulièrement avec la promptitude de ses mouvements, -mais ce dont le juif ne put s'apercevoir, ayant le dos tourné en ce -moment. - ---Ah! ah! dit-il comme s'il eût été contrarié de la visite de -l'importun, c'est l'homme que j'attendais . . . Il va descendre ici, -Nancy. Tu n'as pas besoin de parler de cet argent en sa présence, -entends-tu? . . . Il ne restera pas longtemps, ma chère . . . dix -minutes tout au plus. - -Le juif prit la chandelle et alla ouvrir la porte au visiteur. - ---C'est une de mes petites jeunesses, dit le juif voyant Monks (car -c'était lui-même) reculer à l'aspect de la jeune fille. Reste là, -Nancy! - -Cette dernière se rapprochant de la table regarda Monks d'un air -insouciant et baissa aussitôt les yeux; mais, comme il se fut tourné -vers le juif pour lui adresser la parole, elle lui lança à la dérobée -un nouveau regard, si différent du premier, si vif et si pénétrant -que, s'il y avait eu là quelqu'un pour en remarquer la différence, il -eût eu beaucoup de peine à croire qu'ils provinssent de la même -personne. - ---Avez-vous quelque nouvelle à m'apprendre? demanda le juif. - ---Oui, une bien grande! répondit Monks. - ---Et . . . bonne, sans doute? demanda le juif en hésitant comme s'il -eût craint de déplaire à l'autre par un excès de curiosité. - ---Pas mauvaise, tant s'en faut! répliqua Monks en souriant. J'ai été -assez heureux cette fois. Je voudrais vous dire deux mots en particulier. - -Nancy s'approcha de nouveau de la table et n'offrit point de se retirer, -bien qu'elle s'aperçût que Monks la montrait du doigt en s'adressant -ainsi au juif. Celui-ci craignant sans doute qu'elle ne vînt à parler -d'argent s'il essayait de la renvoyer, fit un signe de tête pour -désigner l'appartement supérieur, et sortit avec son ami. - -Le bruit de leurs pas n'avait pas encore cessé, que la jeune fille avait -déjà ôté ses souliers, retroussé sa robe par-dessus sa tête, et -écoutait attentivement à la porte. Lorsqu'elle n'entendit plus rien, -elle sortit tout doucement, et, montant l'escalier sans faire le moindre -bruit, elle fut bientôt perdue dans l'obscurité. - -Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes environ, elle descendit aussi -légèrement qu'elle était montée et fut bientôt suivie des deux -hommes. Monks ne tarda pas à sortir, et le juif remonta l'escalier pour -aller chercher l'argent. Au moment où il rentra, la jeune fille mettait -son châle et son chapeau pour se préparer à sortir. - ---Qu'as-tu donc, Nancy? s'écria le juif reculant d'étonnement aussitôt -qu'il eut posé la chandelle sur la table, comme tu es pâle! - ---Pâle! s'écria à son tour la jeune fille mettant sa main devant ses -yeux, afin de supporter le regard du juif avec plus d'assurance. - ---Tu es pâle comme la mort, reprit celui-ci. Que t'est-il donc arrivé? - ---Rien du tout . . .. À moins que ce ne soit d'avoir été renfermée -pendant tout ce temps dans cette pièce où il fait une chaleur -étouffante, repartit nonchalamment la fille. Allons! finissons-en, que -je m'en aille! - -Fagin remit à Nancy la somme convenue, poussant un soupir à chaque -pièce de monnaie qu'il lui mettait dans la main; et, après s'être -souhaité réciproquement une bonne nuit, ils se séparèrent. - -A peine la jeune fille fut-elle dans la rue, qu'elle se vit obligée de -s'asseoir sur le pas d'une porte, incapable qu'elle était de poursuivre -son chemin. Tout à coup elle se leva et courut dans une direction tout -à fait opposée à la demeure de Sikes, jusqu'à ce qu'épuisée de -fatigue et couverte de sueur elle s'arrêta enfin pour reprendre haleine. -Alors, comme si elle fût revenue à elle-même, et qu'après s'être -remise de son trouble elle eût déploré l'impossibilité d'exécuter un -projet qu'elle avait en tête, elle se tordit les bras et pleura -amèrement. - - - - -XXXIX. --Singulière entrevue en conséquence de ce qui s'est passé dans -le chapitre précédent. - - -Fort heureusement pour Nancy, Sikes, une fois en possession de l'argent, -passa toute la journée du lendemain à boire et à manger; ce qui lui -adoucit tellement le caractère, qu'il n'eut ni le temps ni l'envie de -trouver à redire à la conduite de la jeune fille. - -A mesure que le jour s'avançait, le trouble de la jeune fille augmenta; -et quand, vers le soir, elle s'assit au chevet du brigand, attendant avec -impatience que le sommeil et la boisson eussent appesanti ses paupières, -son visage était si pâle et ses yeux si brillants, que Sikes même -l'observa avec étonnement. - -Ce dernier, que la fièvre avait affaibli, était couché sur son lit, -buvant force _grog_, afin de l'apaiser, et il tendait son verre à Nancy, -pour qu'elle le lui remplît pour la troisième ou quatrième fois, -lorsque ces symptômes le frappèrent. - ---Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il se mettant sur son séant -pour la considérer de plus près. Tu as l'air d'un revenant! Qu'est-ce -que cela signifie? - ---Ce que cela signifie! reprit la fille. Rien . . . Pourquoi me -regardes-tu ainsi entre les deux yeux? - ---Qu'est-ce que c'est que toutes ces bêtises-là? demanda Sikes la -prenant par le bras et la secouant rudement. Qu'y a-t-il? . . . que veut -dire cela? A quoi penses-tu? Voyons, parle! - ---A bien des choses, Guillaume! répondit celle-ci passant ses mains sur -ses yeux pour cacher son trouble et frissonnant involontairement. Mais, -qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela? - -Le ton enjoué qu'elle affecta en prononçant ces dernières paroles -sembla produire sur Sikes une plus forte impression que ne l'avait fait -la pâleur excessive de la jeune fille. - -Rassuré par cette pensée que Nancy pouvait bien avoir la fièvre, Sikes -vida son verre jusqu'à la dernière goutte; et alors, tout en continuant -de gronder, il demanda sa potion. La fille ne se le fit pas dire deux -fois; elle se leva aussitôt de sa chaise, versa le breuvage dans une -tasse (ayant eu soin pour cela de se détourner un tant soit peu), et -elle porta elle-même le vase à ses lèvres, jusqu'à ce qu'il eût tout -bu. - ---Maintenant, dit le brigand, viens t'asseoir près de moi, et reprends -ta mine accoutumée si tu ne veux pas que je te la change moi-même de -telle manière que tu ne te reconnaîtras pas quand il te prendra envie -de te regarder dans la glace. - -Celle-ci obéit et Sikes, lui prenant la main, la tint étroitement -serrée dans la sienne, et quand il retomba sur l'oreiller, il n'en -continua pas moins de la considérer attentivement. Ses yeux se -fermèrent, puis se rouvrirent; ils se refermèrent et se rouvrirent de -nouveau. Il se remua dans son lit et changea plusieurs fois de position, -comme s'il eût été mal à son aise; et après s'être assoupi à -différentes reprises pendant l'espace de quelques minutes, tressaillant -de temps à autre et regardant d'un air effaré autour de lui, il resta -tout à coup immobile dans la position d'une personne prête à se lever, -et dormit bientôt d'un sommeil léthargique. Sa main lâcha celle de -Nancy et retomba nonchalamment sur le lit. - ---Le laudanum a produit enfin son effet! murmura Nancy s'éloignant -aussitôt du lit. Il se pourrait bien même qu'il fût trop tard. - -Disant ces mots, elle mit bien vite son chapeau et son châle en -regardant avec frayeur autour d'elle comme si, malgré le breuvage -qu'elle avait administré au brigand, elle se fût attendue à chaque -instant à sentir sur son épaule la pression de sa lourde main; ensuite, -se penchant doucement sur le lit, elle déposa un baiser sur les lèvres -de Sikes et disparut aussi vite que l'éclair. - -Au bout d'un passage qu'elle devait traverser pour gagner une des rues -principales de Londres, un _watchman_ cria neuf heures et demie. - ---Y a-t-il longtemps que la demie est sonnée? demanda Nancy. - ---Dix heures sonneront dans un quart d'heure, répondit le crieur de nuit -levant sa lanterne pour voir le visage de la fille. - ---Déjà dix heures moins un quart! . . . et il me faut une bonne heure -au moins pour arriver là! se dit à part soi Nancy continuant son chemin -avec une rapidité sans égale. - ---Cette femme est folle! disait-on en la regardant courir ainsi à -travers la chaussée. - -C'était un superbe hôtel, situé dans une rue élégante et tranquille -aux environs de _Hyde-Park_. Au moment où elle aperçut la brillante -clarté du réverbère placé devant la porte, onze heures sonnèrent à -l'horloge d'une église voisine. Elle avait ralenti sa marche, incertaine -si elle devait avancer ou s'en retourner, mais le son de la cloche -l'ayant déterminée, elle entra dans le vestibule. Ayant trouvé le -fauteuil du portier vacant, elle regarda d'un air inquiet autour d'elle -et se dirigea vers l'escalier. - ---Que voulez-vous, jeune fille, demanda une femme de chambre élégamment -vêtue entrouvrant une porte derrière Nancy, qui demandez-vous ici? - ---Une demoiselle qui est dans cette maison, répondit la fille. - ---Une demoiselle! reprit l'autre avec dédain. Quelle demoiselle, s'il -vous plaît? - ---Mademoiselle Maylie, dit Nancy. - -La jeune femme, qui, pendant ce court dialogue, avait remarqué la mise -de cette dernière, se contenta de la regarder de toute sa hauteur, et -fit signe à un laquais de venir lui parler. Nancy exposa à ce dernier -le motif de sa visite. - ---De quelle part? demanda le domestique, quel nom faut-il que je dise? - ---Ce n'est pas nécessaire, répliqua Nancy. - ---Ni ce qui vous amène ici? demanda l'homme. - ---Non, ce n'est pas la peine, répondit la fille, il faut que je voie -cette demoiselle. - ---Allons donc! reprit l'homme en la poussant vers la porte. Nous -connaissons ces couleurs-là. Sortez d'ici! - ---Si je sors d'ici, il faudra que vous me portiez dehors, dit vivement -Nancy, et je vous jure que ce ne sera pas une petite affaire pour deux -d'entre vous. N'y a-t-il donc personne ici, poursuivit-elle en promenant -ses regards autour de la salle, qui veuille se charger d'un message pour -une pauvre fille comme moi? - -Nancy eut bien des difficultés à vaincre pour arriver jusqu'à Rose, -car les domestiques de grande maison croyaient se déshonorer en faisant -sa commission. Les servantes l'insultaient, les valets la regardaient -d'un air de pitié, la prenant pour une mendiante. Enfin, une bonne pâte -de cuisinier vint à son secours et finit par déterminer le valet de -chambre à daigner aller prévenir mademoiselle Maylie; et, quoique -l'orgueil de celui-ci se trouvât froissé, il voulut bien faire quelque -chose à la recommandation d'un confrère. - -Enfin elle entendit un léger bruit. - -Elle leva les yeux suffisamment pour remarquer que la personne qui se -présentait à elle était jeune. - ---On a assez de peine à parvenir jusqu'à vous, Mademoiselle! dit-elle -secouant la tête d'un air d'indifférence. Si je m'étais offensée et -que je fusse partie (comme toute autre à ma place l'aurait fait), vous -en auriez été bien fâchée un jour à venir; et il y aurait eu de quoi. - ---Je suis désolée qu'on se soit mal conduit envers vous, reprit Rose, -oubliez cela et dites-moi quelle est la cause qui vous a fait désirer me -voir: je suis la personne que vous demandez. - -Le ton obligeant avec lequel cette réponse fut faite, la douce voix de -Rose, ses manières affables, exemptes de hauteur, frappèrent -d'étonnement la jeune fille, qui fondit en larmes. - ---Oh! Mademoiselle, dit Nancy joignant les mains d'un air suppliant, s'il -y avait plus de personnes comme vous, il y en aurait moins comme moi; -c'est bien certain! - ---Asseyez-vous, dit Rose avec empressement: vous me serrez le cœur. Si -vous êtes dans la misère ou l'affliction, je me ferai un vrai plaisir -de vous soulager si c'est en mon pouvoir. Asseyez-vous . . . - ---Permettez-moi de rester debout, Mademoiselle, dit la fille, et ne me -parlez pas avec tant de bonté jusqu'à ce que vous me connaissiez mieux -. . . Il commence à se faire tard . . . Cette porte est-elle fermée? - ---Oui, dit Rose reculant quelques pas, afin de se trouver plus à portée -d'appeler du secours en cas de besoin. Pourquoi me faites-vous cette -question? - ---Parce que, dit la fille, je suis sur le point de mettre ma vie et celle -de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai ramené le petit -Olivier à la maison du vieux Fagin, le juif, le soir même que cet -enfant a disparu de Pentonville. - ---Vous! dit Rose. - ---Moi-même, reprit la fille. Je suis l'infâme créature dont vous avez -entendu parler; qui vis parmi les voleurs, et qui, depuis que je me -connais (c'est-à-dire dès ma plus tendre enfance), n'ai jamais connu -d'existence préférable à celle qu'ils m'ont procurée, ni de paroles -plus douces que celles qu'ils m'ont adressées: ainsi, que Dieu ait -pitié de moi! . . . Vous n'avez pas besoin de déguiser l'horreur que je -vous inspire . . . Je suis plus jeune qu'on ne le penserait à me voir; -mais je sais bien l'effet que produit ma présence: les femmes les plus -misérables s'éloignent de moi quand je passe près d'elles dans la rue. - ---De quelles horribles choses venez-vous m'entretenir! dit Rose reculant -involontairement. - ---Rendez grâces au ciel, ma bonne demoiselle, s'écria Nancy, de ce -qu'il vous a accordé des amis qui ont eu soin de vous dans votre enfance -et qu'il n'a pas permis que vous soyez exposée au froid, à la faim, à -l'ivrognerie et à quelque chose encore de pire que tout cela, comme je -l'ai été moi-même dès mon berceau pour ainsi dire: car les allées et -les ruisseaux ont été mon partage, et j'y mourrai comme j'y ai vécu. - ---Je vous plains! dit Rose d'une voix émue. Vos paroles me déchirent le -cœur! - ---Que Dieu vous bénisse pour votre bonté! reprit la fille. Si vous -saviez ce que j'éprouve quelquefois, vous me plaindriez bien -certainement. Mais j'ai échappé à la vigilance de ceux qui -m'assassineraient, j'en suis sûre, s'ils savaient que je suis venue ici -pour vous dire ce que j'ai entendu. Connaissez-vous un individu appelé -Monks? - ---Non, dit Rose. - ---Il vous connaît bien, lui, répliqua la fille, et il savait que vous -étiez ici; car c'est par lui que j'ai découvert votre adresse. - ---Je ne connais personne de ce nom, dit Rose. - ---Alors probablement que c'est un nom d'emprunt, poursuivit la fille. -C'est ce qui m'est venu plus d'une fois à l'idée. Il y a quelque temps -(peu de jours après qu'Olivier fut introduit par cette petite fenêtre -dans la maison que vous habitez à Chertsey, le jour qu'ils devaient vous -voler), comme j'avais des soupçons sur cet homme, j'écoutai une -conversation qu'il eut avec Fagin, dans l'obscurité. D'après ce que -j'entendis, j'appris donc que Monks, l'homme que je croyais que vous -connaissiez, vous savez? . . . - ---Oui, oui, dit Rose, je comprends. - ---J'appris donc que Monks, poursuivit la fille, avait vu par hasard -Olivier avec deux de nos petits jeunes gens le jour même que nous -l'avons perdu pour la première fois, et qu'il l'avait tout de suite -reconnu pour être l'enfant qu'il cherchait (quoique je ne puisse pas me -rendre compte pourquoi). Un marché fut conclu entre eux que, si Fagin -pouvait ravoir Olivier, il recevrait une certaine somme d'argent, et -qu'il recevrait davantage s'il parvenait à faire de cet enfant un -voleur; ce que (pour des raisons que j'ignore) Monks paraissait désirer -vivement. - ---Dans quel but? demanda Rose. - ---C'est ce que je ne sais pas, reprit la fille. Comme je me penchais pour -mieux entendre, il aperçut mon ombre sur le mur (et il n'y en a pas -beaucoup à ma place qui auraient pu s'esquiver aussi adroitement sans -être découvertes); mais, fort heureusement, je me suis retirée -inaperçue, et depuis je ne l'ai plus revu si ce n'est hier au soir. - ---Et que se passa-t-il, alors? - ---Je m'en vais vous le dire, Mademoiselle. La nuit dernière il revint, -et Fagin l'emmena à l'étage au-dessus comme la première fois. Comme la -première fois aussi, j'écoutai à la porte et j'entendis Monks qui -disait: - ---Ainsi, les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité -de cet enfant sont au fond de la rivière; et la vieille sibylle qui les -a reçues de la mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris -dans sa bière. Alors ils se mirent à rire en s'entretenant du succès -de cette affaire; et chaque fois que Monks parlait d'Olivier, il devenait -furieux et disait que, quoiqu'il se fût assuré de l'argent de ce petit -diable, il aurait préféré s'en emparer d'une autre manière. Car -(disait-il) quelle bonne farce c'eût été d'annuler le testament du -père en traînant celui qui en est l'objet et qui faisait sa gloire dans -toutes les prisons de Londres, et en le conduisant ensuite à la potence -pour quelque crime capital! . . . ce que vous pouvez encore faire, Fagin, -après avoir tiré avantage de lui par-dessus le marché. - ---Qu'est-ce que tout cela, mon Dieu! s'écria Rose. - ---La vérité, Mademoiselle, quoiqu'elle sorte de mes lèvres, répliqua -Nancy. Alors il ajouta avec d'horribles jurements (familiers à mes -oreilles, mais tout à fait étrangers aux vôtres) que, s'il pouvait -satisfaire à sa haine en prenant la vie de cet enfant sans mettre la -sienne en danger, il le ferait sans hésiter; mais que, puisque cela -était impossible, il ferait en sorte de mettre des entraves dans toutes -ses actions et de lui nuire dans plus d'une circonstance; et que, si -Olivier voulait jamais un jour tirer avantage de sa naissance et de son -histoire, il saurait bien l'en empêcher; enfin, Fagin (ajouta-t-il), -tout juif que vous êtes, vous n'avez jamais employé de moyens -semblables à ceux que je vais mettre en usage pour attirer dans le -piège mon frère Olivier. - ---Son frère! s'écria Rose joignant les mains de surprise. - ---Voilà ses propres paroles, dit Nancy regardant d'un air inquiet autour -d'elle (ce qu'elle n'avait cessé de faire depuis le moment où elle -avait commencé à parler, car l'image de Sikes la tourmentait -continuellement). Il a même dit plus lorsqu'il est venu à parler de -vous et de l'autre dame, il a dit qu'il fallait que le ciel ou l'enfer -s'en fût mêlé pour avoir fait tomber Olivier entre vos mains; puis il -se prit à rire et observa que le hasard l'avait encore assez bien servi -en cela: car, ajouta-t-il en vous nommant, que de milliers de livres -sterling ne donnerait-elle pas elle-même, si elle les avait, pour savoir -qui est _ce petit épagneul à deux pattes qui la suit partout_! - ---Est-il possible! dit Rose en pâlissant, il n'a pas pu dire cela -sérieusement, n'est-ce pas? - ---Si jamais homme a parlé sérieusement, ce fut lui en cette -circonstance, répliqua Nancy. Il n'est pas homme à plaisanter lorsqu'il -est excité par la haine. J'en connais qui font pis que lui, mais -j'aimerais mieux les entendre douze fois que lui une . . . Il se fait -tard et je veux arriver à la maison sans qu'on se doute que je suis -venue ici: il faut donc que je m'en retourne au plus vite. - ---Mais comment m'y prendre? dit Rose. Comment, sans vous, pourrai-je -tirer avantage de la révélation que vous venez de me faire? . . . Vous -en retourner! . . . comment pouvez-vous désirer rejoindre des compagnons -que vous peignez sous des couleurs si affreuses? Si vous voulez répéter -ce que vous venez de me dire à un monsieur qui est là, dans la chambre -voisine, - -il vous conduira en moins d'une demi-heure dans un endroit où vous serez -en sûreté. - ---Je désire m'en aller, dit la fille. Il faut que je m'en aille; parce -que . . . (comment pourrai-je avouer de telles choses à une vertueuse -demoiselle comme vous!) parce que, parmi ces hommes dont je vous ai -parlé, il en est un (le plus méchant et le plus déterminé d'eux tous -peut-être), que je ne puis quitter . . . non, pas même pour m'arracher -à la vie que je mène maintenant! - ---La sensibilité que vous avez déjà montrée une fois auparavant en -prenant le parti de ce cher enfant, dit Rose, la générosité dont vous -faites preuve maintenant en venant, au risque de votre vie, me dire ce -que vous avez entendu, vos manières, qui me sont un sur garant de la -vérité de vos paroles, le repentir évident et le sentiment intérieur -de votre honte, tout me porte à croire que vous pourriez encore vous -réformer. Oh! continua Rose joignant les mains, tandis que des larmes -coulaient de ses joues, ne rejetez pas les sollicitations d'une personne -de votre sexe, la première, la seule, je pense, qui vous ait jamais -parlé avec douceur et compassion! . . . Ne refusez pas de m'entendre et -laissez-vous ramener dans le sentier de l'honneur et de la vertu! - ---Ma bonne demoiselle! s'écria Nancy se jetant aux genoux de Rose, ange -de douceur et de bonté! vous êtes, en effet, la première qui m'ait -fait entendre ces paroles de consolation qui me pénètrent le cœur, et -si je les avais entendues longtemps auparavant elles auraient pu me tirer -du vice dans lequel je suis plongée; mais maintenant il est trop tard! . -. . il est trop tard! - ---Il n'est jamais trop tard pour le repentir, dit Rose. - ---Il est trop tard! s'écria Nancy se tordant les bras dans l'agonie du -désespoir. Je ne puis l'abandonner maintenant! Je ne veux pas être la -cause de sa mort! - ---Comment seriez-vous la cause de sa mort? demanda Rose. - ---Rien ne pourrait le sauver, s'écria la fille, si je déclarais à -d'autres ce que je viens de vous dire, et qu'on les prît tous, il n'en -réchapperait pas. C'est le plus hardi et le plus intrépide de la bande. -Et il a commis des actions si atroces! - ---Est-il possible, dit Rose, que pour un tel homme vous renonciez à une -délivrance certaine et à l'espoir d'un meilleur avenir? C'est de la -vraie folie! - ---J'ignore moi-même ce que c'est, reprit la fille. Tout ce que je sais, -c'est qu'il n'en est pas ainsi qu'avec moi, et qu'il y en a beaucoup -d'autres aussi vicieuses et aussi misérables que moi qui pensent de -même. Il faut que je m'en retourne. Que ce soit la volonté du ciel ou -punition du mal que j'ai fait, c'est ce dont je ne puis me rendre compte -à moi-même; mais je suis ramenée vers cet homme malgré sa brutalité -envers moi, et je crois que je le serais encore si je savais que je dusse -périr de sa main. - ---Que faire? dit Rose. Je ne devrais pas vous laisser partir ainsi. - ---Vous ne me retiendrez pas, j'en suis sûre, repartit la fille, vous ne -le ferez pas, parce que je me suis fiée à votre bonté et que je n'ai -exigé aucune promesse de vous, comme j'aurais pu le faire. - ---Alors, à quoi me servira la révélation que vous m'avez faite? -demanda Rose. Dans l'intérêt d'Olivier que vous désirez servir, ce -mystère doit être éclairci. - ---Il me semble que vous devriez raconter cela, sous le sceau du secret, -à quelque monsieur de vos amis qui vous dira ce que vous avez à faire, -repartit Nancy. - ---Mais où vous trouverai-je quand il en sera nécessaire? demanda Rose. -Je ne cherche pas à savoir où demeurent ces gens affreux; mais encore -ai-je besoin de vous revoir. - ---Me promettez-vous de garder fidèlement le secret et de venir seule ou, -du moins, accompagnée seulement de la personne qui sera dans la -confidence? demanda la fille. Puis-je compter que je ne serai pas épiée -ou suivie? - ---Je vous le jure! répondit Rose. - ---Tous les dimanches, depuis onze heures jusqu'à minuit, dit la fille -sans hésiter, je me promènerai sur le pont de Londres . . . si j'existe! - ---Encore un mot! dit Rose comme Nancy se préparait à se retirer. -Réfléchissez encore une fois à l'horreur de votre position et à -l'occasion qui se présente de vous en affranchir. Vous avez des droits -à l'intérêt que je vous porte, non seulement pour être venue ici -volontairement me faire cette révélation, mais parce que vous êtes, -pour ainsi dire, perdue au-delà de toute espérance. Retournerez-vous -vers cette bande de voleurs et avec cet homme qui vous maltraite si -cruellement, lorsqu'une seule parole suffit pour vous sauver? Quel est -donc ce charme qui vous entraîne malgré vous, et qui vous attache au -malheur et au crime? N'est-il pas dans votre cœur une corde que je -puisse toucher? N'y reste-t-il donc aucun sentiment auquel je puisse en -appeler contre ce fatal prestige? - ---Quand de jeunes demoiselles aussi belles et aussi bonnes que vous -livrent leur cœur, reprit avec fermeté la jeune fille, l'amour les -entraîne quelquefois bien loin, celles mêmes qui ont, comme vous, des -parents, des amis et des admirateurs pour les distraire. Mais quand de -malheureuses filles, qui, comme moi, n'ont d'autre demeura que la tombe -et d'autre ami pour les visiter dans leurs maladies, ou à l'heure de la -mort, que le servant d'hôpital, donnent leur cœur à un homme qui leur -tient lieu de parents et d'amis qu'elles ont perdus ou qui leur ont -manqué pendant tout le cours de leur misérable existence, qui peut -espérer de les guérir? . . . Plaignez-nous, Mademoiselle, d'entretenir -en notre cœur un sentiment que la justice divine condamne et que les -hommes réprouvent! - ---Vous accepterez de moi quelque argent qui vous mette à même de vivre -sans déshonneur, jusqu'à ce que nous nous revoyions du moins? dit Rose -après un instant de silence. - ---Pas un sou! reprit la fille. - ---Ne rejetez pas l'offre que je fais de vous aider, dit Rose avec bonté; -je désire vous être utile, je vous assure. - ---Vous me rendriez un plus grand service, repartit Nancy avec l'accent du -plus grand désespoir, si vous pouviez m'arracher la vie d'un seul coup; -car jamais, plus que ce soir, je n'ai senti l'horreur de ma position, et -il me serait si agréable de ne pas mourir dans le même enfer que celui -dans lequel j'ai vécu! . . . Que Dieu vous bénisse, bonne demoiselle, -et qu'il répande sur votre tête autant de bonheur qu'il a répandu de -honte et d'opprobre sur la mienne! - -Ayant prononcé ces paroles entrecoupées par ses sanglots, la -malheureuse créature s'en alla. - - - - -XL. --Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que -les malheurs, viennent rarement seules. - - -La situation de Rose n'était pas des moins embarrassantes; car, tandis -qu'elle désirait vivement pénétrer le mystère qui enveloppait la -naissance d'Olivier, elle se voyait obligée, en conscience, de garder le -secret qui lui avait été confié par la malheureuse fille avec qui elle -venait d'avoir un si pénible entretien. - -Elle n'avait plus que trois jours à rester à Londres avant de partir, -avec madame Maylie et son jeune protégé, pour un port de mer assez -éloigné. On touchait déjà à la fin du premier jour (minuit venait -justement de sonner à l'instant où Nancy quitta la chambre). Quel -projet pouvait-elle former qui pût être mis à exécution en -vingt-quatre heures? ou quel moyen devait-elle employer pour retarder le -voyage sans exciter le soupçon? - -M. Losberne était à l'hôtel avec ces dames, et il devait y passer les -deux dernières journées de leur séjour à Londres; mais Rose -connaissait trop bien le caractère impétueux du docteur, et elle -prévoyait trop clairement le courroux que, dans un premier moment -d'indignation, il ferait éclater contre la jeune fille, pour lui confier -le secret. C'était encore une des raisons pour lesquelles Rose craignait -de s'ouvrir à madame Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en parler au -docteur . . . Avoir recours à un homme de loi, en supposant qu'elle eût -su comment s'y prendre, était chose à laquelle elle devait renoncer -pour la même raison . . . Elle eut bien un moment la pensée d'écrire -à Henri; mais elle se souvint de leur dernière entrevue . . . Elle -était dans cette perplexité, lorsque Olivier, qui venait de se promener -dans la ville, escorté de Giles, qui lui tenait lieu de garde du corps, -entra brusquement dans la chambre hors d'haleine et tout ému. - ---Qu'avez-vous donc, que vous paraissez si agité? demanda Rose en -s'avançant vers lui; répondez-moi, Olivier. - ---Je puis à peine parler, reprit l'enfant. Il me semble que j'étouffe -. . . Quel bonheur de penser que je le reverrai enfin, et que vous aurez la -certitude que tout ce que je vous ai dit est l'exacte vérité! - ---Je n'ai jamais supposé qu'il en fût autrement, mon ami, dit Rose, -mais pourquoi dites-vous cela? . . . De qui parlez-vous? - ---J'ai revu ce bon monsieur qui m'a témoigné tant d'amitié! répliqua -Olivier pouvant à peine articuler ses mots . . . Vous savez, M. -Brownlow, dont je vous ai si souvent parlé? - ---Où donc? demanda Rose. - ---Il descendait de voiture et il entrait dans une maison, répondit -Olivier pleurant de joie. Je ne lui ai pas parlé . . . je ne pouvais pas -lui parler, car il ne m'a pas aperçu, et j'étais si tremblant, qu'il -m'a été impossible de courir vers lui; mais Giles s'est informé s'il -demeurait dans la maison où nous l'avons vu entrer, et on lui a répondu -que oui. Tenez, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, voici son -adresse: c'est là qu'il demeure . . . j'y vais de ce pas . . . Oh! mon -Dieu, mon Dieu! que deviendrai-je quand je le reverrai et qu'il me -parlera! - ---Vite! dit Rose. Envoyez chercher un fiacre, et tenez-vous prêt à -partir; je vais vous y conduire sur-le-champ. Il n'y a pas une minute à -perdre! Le temps seulement de prévenir ma tante que nous sortons pour -une heure, et je vous emmène. Ainsi soyez prêt! - -Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de dix minutes ils -étaient en route pour _Craven Street_ dans le _Strand_. Lorsqu'ils y -furent arrivés, Rose descendit du fiacre pour préparer le vieux -monsieur à recevoir Olivier; et remettant sa carte au domestique, elle -le pria de dire à M. Brownlow qu'elle désirait le voir pour affaires de -la plus grande importance. Celui-là reparut bientôt, il avait reçu -l'ordre de faire monter la jeune demoiselle; il l'introduisit dans une -chambre du premier étage, où elle fut présentée à un monsieur d'un -certain âge, à l'air affable, et ayant un habit vert-bouteille. Non -loin de lui était un autre vieux monsieur en culotte courte et en -guêtres de nankin, lequel vieux monsieur (qui ne paraissait point -extrêmement affable) était assis les mains jointes, appuyées sur la -pomme de sa canne, et son menton par-dessus. - ---Mille pardons, ma jeune demoiselle! dit le monsieur à l'habit vert se -levant précipitamment de sa chaise et faisant un salut gracieux à -mademoiselle Maylie. Je pensais que ce pouvait être quelque personne -importune qui . . . Je vous prie en grâce de m'excuser . . . Donnez-vous -la peine de vous asseoir. - ---C'est à M. Brownlow que j'ai l'honneur de parler? dit Rose s'adressant -à ce dernier. - ---Oui, Mademoiselle, répondit le vieux monsieur, et voici mon ami M. -Grimwig. Grimwig, voulez-vous bien nous laisser pour quelques minutes? - ---Je crois, observa Rose, qu'à ce point de notre entrevue Monsieur peut -fort bien rester avec nous. Si je suis bien informée, il n'est pas -étranger à l'affaire qui m'amène près de vous. - -M. Brownlow fit une inclination de tête; et M. Grimwig, qui avait fait -un salut très roide, s'étant levé de sa chaise, fit un autre salut -très roide et se rassit. - ---Je vais bien vous surprendre, sans doute, dit Rose un peu embarrassée; -mais vous avez jadis témoigné beaucoup d'intérêt et d'affection à un -de mes jeunes amis, et je suis sûre que vous ne serez pas fâché d'en -avoir des nouvelles. - ---Vraiment! dit M. Brownlow. Puis-je savoir son nom? - ---Olivier Twist, répliqua Rose. - -A peine eut-elle prononcé ce nom, que M. Grimwig, qui s'était mis à -parcourir un gros livre qui était sur la table, le referma brusquement; -et se laissant retomber sur le dos de sa chaise, il laissa voir sur son -visage les signes de la plus grande surprise. - -L'étonnement de M. Brownlow ne fut pas moins grand, quoiqu'il ne le fit -pas paraître d'une manière aussi excentrique. Il approcha sa chaise de -celle de Rose, et dit: - ---Faites-moi la grâce, ma chère demoiselle, de passer sous silence -cette bienveillance et cette bonté dont vous parlez et dont personne -autre ne se doute; et s'il est en votre pouvoir de me désabuser quant à -l'opinion défavorable que j'ai dû concevoir de ce pauvre enfant, au nom -du ciel faites-le sur-le-champ! - ---C'est un petit vaurien! j'en mangerais ma tête que c'est un petit -vaurien! dit M. Grimwig sans remuer aucun muscle de son visage, comme le -ferait un ventriloque. - ---Cet enfant a le cœur noble et généreux, reprit Rose en rougissant; -et l'Être suprême, qui a jugé à propos de lui envoyer des peines et -de le faire passer par des épreuves au-dessus de ses forces, lui a -donné des qualités et des sentiments qui feraient honneur à bien des -gens qui ont six fois son âge. - ---Je n'ai que soixante et un ans! repartit M. Grimwig sur le même ton; -et comme cet Olivier dont vous parlez doit avoir douze ans, s'il n'a pas -davantage, je ne vois pas l'application de cette remarque. - ---Ne faites pas attention à mon ami, Mademoiselle, dit M. Brownlow, il -ne pense pas ce qu'il dit. - ---Si, gronda M. Grimwig. - ---Non, il ne le pense pas, je vous assure! reprit M. Brownlow, qui -commençait visiblement à s'impatienter. - ---Il en mangera sa tête si ce n'est pas vrai! gronda M. Grimwig. - ---Il mériterait plutôt qu'on la lui cassât! répliqua M. Brownlow. - ---Il voudrait bien voir quelqu'un le lui proposer! repartit M. Grimwig -frappant avec sa canne sur le plancher. - -Après s'être ainsi excités l'un l'autre, les deux amis prirent -séparément chacun une prise et se donnèrent ensuite une poignée de -main, selon leur invariable coutume. - -Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses idées, raconta en peu de -mots ce qui était arrivé à Olivier depuis le jour où il avait quitté -la maison de M. Brownlow, réservant pour le moment où elle serait seule -avec ce monsieur la révélation de Nancy. Elle ajouta que le seul -chagrin de cet enfant, pendant plusieurs mois, avait été de ne pouvoir -retrouver son bienfaiteur. - ---Dieu soit loué! dit le vieux monsieur. Voilà qui me rassure! . . . -Mais vous ne m'avez pas dit où il est maintenant, mademoiselle Maylie -. . . Vous m'excuserez si je vous fais cette remarque; mais pourquoi ne -l'avoir pas amené? - ---Il est en bas qui m'attend dans la voiture qui est à la porte, -répliqua Rose. - ---Ici, à ma porte! s'écria le vieux monsieur. Et, sans en dire -davantage, il s'élança hors de la chambre, descendit l'escalier quatre -à quatre, sauta sur le marchepied, et de là dans la voiture. - -A peine la porte de la chambre fut-elle refermée sur lui, que M. Grimwig -leva la tête, et, convertissant en pivot un des pieds de derrière de sa -chaise, il décrivit, à l'aide de son bâton et de la table, trois -cercles distincts; après quoi, se remettant sur ses jambes, il marcha -clopin-clopant à travers la chambre, et, s'approchant tout à coup de -Rose, il l'embrassa sans autre préambule. - ---Chut! dit-il voyant que celle-ci se levait précipitamment, alarmée -qu'elle était de son audace, ne craignez rien! je suis assez vieux pour -être votre grand-père . . . Vous êtes une bonne fille, je vous aime -bien! Les voici qui montent! - -En effet, comme il s'était jeté d'un seul bond sur une chaise, M. -Brownlow rentra accompagné d'Olivier, que Grimwig reçut fort -gracieusement; et cette satisfaction du moment eût-elle été pour Rose -la seule récompense de ses soins et de ses inquiétudes pour son jeune -protégé, qu'elle s'en fut trouvée bien payée. - ---A propos! il y a quelqu'un qui ne doit pas être oublié, dit M. -Brownlow tirant le cordon de la sonnette. Dites à madame Bedwin de -monter, s'il vous plaît! - -La vieille femme de charge monta aussitôt, et, ayant fait une -révérence, elle attendit à la porte que M. Brownlow lui donnât ses -ordres. - ---Je crois que votre vue s'affaiblit de jour en jour, Bedwin! dit -celui-ci d'un air à moitié fâché. - ---A mon âge, Monsieur, il n'y a rien d'étonnant, répliqua la bonne -dame. Les yeux des gens ne s'améliorent pas avec les années. - ---Je pourrais bien vous en dire autant, repartit M. Brownlow; mais mettez -vos lunettes et voyons un peu si vous devinerez pourquoi je vous ai fait -demander. - -Madame Bedwin se mit à fouiller dans ses poches pour chercher ses -lunettes, mais la patience d'Olivier n'était pas à l'épreuve contre ce -nouveau retard, c'est pourquoi, cédant à la première impulsion de son -cœur, il se précipita dans les bras de la bonne dame. - ---Dieu me pardonne! s'écria celle-ci en l'embrassant, c'est mon cher -petit garçon! - ---Ma bonne madame Bedwin! s'écria Olivier. - ---Je savais bien qu'il reviendrait! reprit la vieille dame le pressant -dans ses bras. Comme il a bonne mine . . . et qu'il est bien mis! Il a -l'air d'un petit monsieur! Où avez-vous été pendant tout ce temps qui -m'a semblé si long? . . . Ah! toujours son joli petit visage . . . mais -plus si pâle cependant . . . Toujours ses yeux si doux, mais plus si -tristes. Je ne les ai jamais oubliés, ni son agréable sourire non plus. -Laissant madame Bedwin et Olivier converser à loisir, M. Brownlow fit -passer Rose dans une autre chambre et celle-ci lui raconta tout au long -l'entrevue qu'elle avait eue avec Nancy; ce qui le surprit et l'inquiéta -étrangement. Comme elle lui eut expliqué les raisons qui l'avaient -empêchée d'en parler dès l'abord à Losberne, il approuva fort sa -prudence et résolut aussitôt d'avoir, à cet effet, une conférence -avec le docteur. Pour se procurer plus tôt l'occasion d'exécuter ce -dessein, il fut convenu qu'il irait à l'hôtel le soir même, à huit -heures, et que, pendant ce temps, madame Maylie serait instruite de tout -ce qui s'était passé. - -Mademoiselle Maylie n'avait point exagéré le courroux du docteur; car -à peine eut-il eu connaissance de la révélation de Nancy, qu'il se -répandit en imprécations contre elle et qu'il menaça de la livrer à -MM. Blathers et Duff. Il avait déjà pris son chapeau et se préparait -à aller trouver ces dignes personnes, sans considérer quelles -pourraient être les suites de cette folle démarche, si M. Brownlow, qui -était lui-même très irascible, ne l'eût empêché de sortir et n'eût -employé tous les arguments possibles pour lui faire entendre raison. - ---Que nous reste-t-il donc à faire? Ne faut-il pas encore remercier tous -ces vagabonds, et les prier d'accepter chacun une centaine de livres -sterling comme une légère preuve de notre estime et un faible gage de -notre gratitude! - ---Je ne dis pas précisément cela, reprit en souriant M. Brownlow, mais -il faut agir avec douceur et avec prudence. - ---De la douceur et de la prudence! s'écria le docteur. Je vous les -enverrai tous aux . . . - ---Je ne dis pas le contraire, répliqua M. Brownlow, et sans doute ils -l'ont bien mérité. - -Il fut très difficile de faire entendre raison au docteur, qui, depuis -qu'il avait vu MM. Duff et Blathers, semblait avoir une confiance sans -bornes en leurs talents. Mais M. Brownlow lui ayant fait comprendre que -de leur prudence dépendait le sort d'Olivier, et qu'une seule démarche -inconsidérée pouvait tout compromettre et le priver à la fois de -l'héritage de ses parents et de tout espoir de retrouver sa famille, le -docteur finit par convenir que ses emportements pouvaient tout gâter et -qu'à l'avenir il serait plus calme. En conséquence il fut convenu que -MM. Grimwig et Henri Maylie feraient partie du comité, et que M. -Brownlow accompagnerait Rose au pont de Londres, où elle devait revoir -Nancy; que tout serait fait de façon à ne pas compromettre cette -malheureuse, et que la justice ne serait pas avertie, de peur qu'en -donnant l'éveil Nancy ne voulût plus faire connaître ce Monks. - - - - -XLI-- Une vieille connaissance d'Olivier, donnant des preuves d'un génie -supérieur, devient un personnage public dans la métropole. - - -Le même soir que Nancy vint trouver Rose Maylie, après avoir donné à -Sikes un breuvage soporifique, deux personnes que le lecteur connaît -déjà, mais avec lesquelles (pour l'intelligence de cette histoire) il -doit renouer connaissance, s'acheminaient vers Londres par la grande -route du Nord. - -Ces deux voyageurs étaient un homme et une femme (peut-être serait-il -mieux de dire un mâle et une femelle). Le premier, au corps long et -fluet, était monté très haut sur jambes et avait une de ces figures -osseuses auxquelles il est difficile d'assigner aucun âge exact: -c'était de ces êtres enfin qui paraissent déjà vieux quand ils sont -encore jeunes, et qui paraissent enfants quand ils commencent à prendre -de l'âge. La femme pouvait avoir dix-huit ou vingt ans; mais elle était -solidement construite et il fallait qu'elle le fût en effet, à en juger -par l'énorme paquet qu'elle portait sur son dos au moyen de bretelles. -Celui de son compagnon, enveloppé d'un mouchoir bleu et pendant au bout -d'un bâton, formait un très petit volume. - ---Avance donc, veux-tu? Que tu es lente, va, Charlotte! - ---Ce paquet est bien lourd. - ---Lourd! c'te bêtise! À quoi es-tu propre donc? reprit celui-là -changeant d'épaule son petit paquet. Oh! te voilà encore arrêtée! . . . - ---Y a-t-il encore bien loin? demanda la femme. - ---S'il y a encore loin? Tu es encore bonne, toi, de me demander ça! dit -l'homme aux longues jambes. Ne vois-tu pas d'ici les lumières de Londres? - ---Il y a encore au moins deux bons milles d'ici. - ---Eh bien! après? Qu'il y en ait deux ou qu'il y en ait vingt, répliqua -Noé Claypole (car c'était lui-même). Allons! lève-toi, et en route, -si tu ne veux que je te donne un coup de pied pour te faire déguerpir! - -Comme le nez naturellement rouge du sieur Noé était devenu pourpre de -colère, et qu'il s'avançait vers Charlotte d'un air furieux, celle-ci -se leva sans mot dire, et se remit en marche. - -Charlotte, fatiguée, harassée, ne pensait plus qu'à s'arrêter. À -chaque instant, elle s'informait si Noé s'arrêterait bientôt pour -passer la nuit. Mais le sieur Claypole était avant tout un homme -prudent; il avait fait ses plans, il craignait les logements que pouvait -lui fournir si généreusement Sa très gracieuse Majesté Britannique: -aussi se défiait-il de toute auberge située trop près de la grande -route; il avait une préférence tout à fait marquée pour les quartiers -les plus retirés. Sowerberry lui apparaissait comme l'ombre de Banco. Au -milieu de toutes ses peurs, il ne manquait cependant jamais l'occasion de -faire sentir sa supériorité à Charlotte. Celle-ci la reconnaissait et -le remerciait de la confiance grande qu'il lui avait témoignée en lui -laissant l'argent qu'ils avaient emporté de chez Sowerberry! Mais cette -confiance n'était qu'une conséquence du système de prudence du sieur -Claypole; il avait craint de se compromettre dans le cas où on les -aurait poursuivis, et l'argent se trouvant sur elle seule, il aurait pu -protester de son innocence et échapper peut-être à la justice. - -Noé, traînant Charlotte après lui, tantôt ralentissait le pas au coin -d'une de ces rues qu'il parcourait des yeux dans toute sa longueur pour -voir s'il ne découvrirait point l'enseigne de quelque modeste auberge, -et tantôt se remettait à marcher comme de plus belle s'il craignait que -l'endroit ne fût trop public pour lui. Il s'arrêta enfin devant un -cabaret plus sale et plus chétif en apparence que tous ceux qu'il avait -vus jusqu'alors; et après en avoir examiné scrupuleusement -l'extérieur, il annonça gracieusement à Charlotte son intention d'y -passer la nuit. - ---Ainsi, donne-moi ce paquet, dit-il défaisant les bretelles passées -autour des bras de Charlotte et s'en chargeant lui-même, et ne t'avise -pas d'ouvrir la bouche à moins que je ne t'adresse la parole! Quelle est -l'enseigne de la maison? A . . . u . . . x . . . aux, t . . . r . . . o -. . . i . . . s . . . trois, aux trois . . . aux trois . . . aux trois -quoi? demanda-t-il. - ---Aux _Trois-Boiteux_, dit Charlotte. - ---Aux _Trois-Boiteux_? répéta Noé. Elle n'est déjà pas si bête, -c'te enseigne-là! Toi, suis-moi . . . et fais bien attention à ce que -je t'ai recommandé! Ayant dit ces mots, il poussa la porte avec son -épaule et entra, suivi de Charlotte. - -Il n'y avait au comptoir qu'un jeune juif qui, les deux coudes appuyés -sur la table, était occupé à lire un journal crasseux. Il regarda -fixement Noé, et celui-ci le considéra de même. - -Si Noé avait eu son costume de l'école de charité, l'air d'étonnement -avec lequel le juif le regardait n'eût pas paru extraordinaire; mais -comme il avait une blouse par-dessus ses vêtements, il n'y avait rien en -lui, ce semble, qui dût attirer à ce point l'attention dans un cabaret. - ---N'est-ce pas ici l'auberge des _Trois-Boiteux_? demanda Noé. - ---C'est l'enseigne de cette baison, répondit le juif. - ---Un monsieur que nous avons rencontré sur la route nous a recommandé -votre maison, dit Noé faisant signe de l'œil à Charlotte autant pour -lui faire remarquer la subtilité de son esprit que pour l'avertir de ne -laisser paraître aucun signe de surprise. Pouvons-nous y avoir un lit -pour cette nuit? - ---Je d'sais bas s'il y a boyen, reprit Barney, qui était garçon dans -cette maison, j'b'en vais b'inforber. - ---Conduisez-nous dans la salle et servez-nous un plat de viande froide et -une pinte de bière en attendant, dit Noé. - -Barney, les ayant introduits dans une petite salle basse, leur apporta -bientôt après ce qu'ils avaient demandé, les informant en même temps -qu'ils pourraient passer la nuit et qu'on allait leur préparer un lit; -après quoi il se retira. - -Cette salle était située de manière que quelqu'un qui connaissait la -maison pouvait, au moyen d'un petit carreau placé dans un angle, voir de -la salle d'entrée tout ce qui s'y passait sans courir le risque d'être -vu, et qu'en appliquant son oreille au susdit endroit, il était facile -d'entendre ce qui s'y disait. Le maître de la maison avait l'œil collé -à cet endroit depuis plus de cinq minutes, prêtant l'oreille en même -temps à la conversation de nos deux voyageurs, et Barney venait -justement de leur rendre la réponse ci-dessus, quand Fagin entra pour -s'informer si on n'avait point vu quelques-uns de ses jeunes élèves. - ---Chut! fit Barney mettant son doigt sur ses lèvres, il y a deux -bersodes dans la bedite salle. - ---Deux personnes! répéta le vieillard à voix basse. - ---Oui, et de drôles de corps, allez! ajouta Barney. Ils arrivent de la -gambagne; bais c'est queuqu'chose dans votr'genre, ou bien j'be -dromberais fort. - -Cette nouvelle parut intéresser vivement Fagin: il monta sur un -tabouret, appliqua son œil au carreau et fut à même de distinguer le -sieur Claypole mangeant sa viande et buvant sa bière en compagnie de -Charlotte. - ---Ah! ah! dit tout bas Fagin se tournant vers Barney, l'air de ce -gaillard-là me plaît assez! . . . Il nous serait utile, j'en suis -certain! . . . Il comprend à merveille la manière de vous mener la -donzelle! Ne fais pas de bruit, Barney, que j'entende ce qu'ils disent! - -Le juif appliqua de rechef son œil au carreau, retenant son haleine pour -mieux entendre, et l'expression de son visage en ce moment était tout à -fait satanique. - ---Décidément je veux être un monsieur! dit le sieur Claypole -allongeant ses jambes et finissant une conversation commencée avant -l'arrivée de Fagin. Je ne veux plus faire de cercueils; j'en ai assez de -ça! mais je veux mener une joyeuse vie, et si tu veux, Charlotte, tu -seras une dame! - ---Je ne demanderais pas mieux, Noé, reprit celle-ci, mais on ne trouve -pas tous les jours des tirelires à vider. - ---Bah! dit Noé. Il y a bien autre chose que des tirelires à vider! - ---Que veux-tu dire? demanda Charlotte. - ---Il y a des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses, la Banque -même . . . est-ce que je sais, moi! dit Noé excité par le _porter_. - ---Mais tu ne peux pas faire tout cela, Noé? dit Charlotte. - ---Je verrai à m'associer avec d'autres, s'il y a moyen, reprit le sieur -Claypole, ils ne seront pas embarrassés de nous employer d'une manière -ou d'autre. Toi-même tu vaux cinquante femmes comme toi! . . . - ---Oh! comme ça me fait plaisir de t'entendre dire cela! s'écria la -fille, imprimant un gros baiser sur la figure hideuse de son compagnon. - ---C'est bon, en voilà assez comme ça! Ne sois pas trop affectionnée, -de crainte de me déplaire, dit Noé la repoussant avec gravité. -J'aimerais être le capitaine de quelque bande . . . J'vous les mènerais -rondement et j'me déguiserais pour les guetter . . . Oui, cela me -conviendrait assez! . . . Et si je pouvais seulement rencontrer quelques -messieurs de ce genre, je dis que ça vaudrait bien la _banknote_ de -vingt livres que tu as soufflée à Sowerberry; d'autant plus que nous ne -savons pas trop, ni l'un ni l'autre, comment nous en défaire. - -Ayant ainsi déclaré son opinion, le sieur Claypole regarda dans le pot -à bière d'un air avisé; et; en ayant bien secoué le contenu, il fit -un signe d'intelligence à Charlotte, et en but une gorgée qui parut le -rafraîchir extrêmement. Il se disposait à en boire une autre lorsqu'il -fut interrompu par l'arrivée subite d'un étranger. Cet étranger -n'était autre que M. Fagin, qui, faisant un salut gracieux accompagné -d'un sourire aimable en passant devant nos deux voyageurs, s'assit à une -table près d'eux, et ordonna au rusé Barney de lui servir quelque chose -à boire. - ---Une belle soirée, un peu froide pour la saison, cependant, dit Fagin -en se frottant les mains . . . vous arrivez de la campagne, à ce qu'il -paraît, Monsieur? - ---Comment pouvez-vous le savoir? demanda Noé. - ---Nous n'avons pas tant de poussière que cela dans Londres, reprit le -juif montrant du doigt les souliers de Noé. - ---Vous m'avez l'air d'un _finaud_, dit Noé. Ha! ha! - ---On ne saurait trop l'être dans une ville comme celle-ci. - -Il accompagna cette remarque d'un petit coup sur son nez avec l'index de -sa main droite; geste que Noé voulut imiter, mais qu'il manqua -complètement, à cause du peu d'étoffe que le sien offrait en cette -partie de son visage. Fagin, satisfait de l'intention, partagea -libéralement avec nos deux amis la liqueur que Barney avait apportée. - ---C'est du chenu, cela! observa Noé faisant claquer ses lèvres. - ---Oui; mais c'est cher! dit Fagin. Un homme ne peut faire autrement que -de vider des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses et même -la Banque, s'il veut en boire à tous ses repas. - -A ces paroles, Noé se laissa retomber sur le dos de sa chaise, et -regarda alternativement Fagin et Charlotte. - ---Que cela ne vous effraie pas, mon cher! dit Fagin se rapprochant de -Noé. Ha! ha! c'est bien heureux que je sois le seul qui vous ait entendu -par le plus grand des hasards. - ---Ce n'est pas moi qui ai pris la _banknote_! balbutia Noé n'allongeant -plus ses jambes comme un homme indépendant, mais les fourrant du mieux -qu'il put sous sa chaise c'est elle qui a fait le coup. Tu l'as encore -sur toi, Charlotte; tu ne peux pas dire le contraire. - ---Peu importe qui a fait le coup ou qui a l'argent, mon cher, reprit le -juif fixant cependant ses yeux de faucon sur la jeune fille et sur les -deux paquets. Je suis moi-même dans la partie, et je ne vous en aime que -plus pour cela. - ---Dans quelle partie voulez-vous dire? demanda le sieur Claypole un peu -plus rassuré. - ---Dans la même _branche de commerce_, repartit Fagin. Ainsi sont les -gens de cette maison. Vous êtes tombé ici comme _Mars en carême_, mon -cher! . . . Il n'y a pas dans Londres un endroit plus sûr que les -_Trois-Boiteux_; . . . surtout si je vous prends sous ma protection . . . -Et comme vous et cette jeune femme m'inspirez de l'intérêt, vous pouvez -vous tranquilliser; je puis vous assurer qu'il n'y a rien à craindre. - -Noé Claypole eût dû en effet se tranquilliser d'après cette -assurance; mais si son esprit était plus à l'aise, son corps ne -l'était certainement pas: car il se tordit de mille manières sur sa -chaise et il prit différentes positions toutes plus bizarres les unes -que les autres, regardant tout le temps son nouvel ami avec un air de -défiance et de crainte tout à la fois. - ---Je vous dirai plus, repartit le juif après être parvenu à rassurer -la fille à force de signes de tête et de protestations d'amitié: j'ai -un mien ami qui pourra satisfaire le désir que vous venez d'exprimer en -vous lançant dans la bonne voie; vous laissant le maître, bien entendu, -de choisir d'abord la partie qui vous conviendra le mieux, et se -réservant le soin de vous enseigner les autres. - ---Vous dites cela comme si vous parliez sérieusement, reprit Noé. - ---Je ne vois pas pourquoi je plaisanterais, dit le juif haussant les -épaules. Venez avec moi à la porte, que je vous dise un mot en -particulier. - ---Ce n'est pas nécessaire de nous déranger, dit Noé allongeant ses -jambes de nouveau; vous pouvez me dire cela, tandis qu'elle va porter les -paquets en haut. Charlotte! vois un peu à ce que ces paquets soient -placés dans la chambre où nous devons coucher. - -Charlotte se mit en devoir d'obéir, et Noé tint la porte ouverte pour -lui faciliter le passage et pour la voir sortir; après quoi il vint se -rasseoir. - ---Comme je vous la fais marcher, hein! dit-il du ton d'un directeur de -ménagerie qui aurait apprivoisé une bête féroce. - ---A merveille! dit Fagin lui donnant un petit coup sur l'épaule; vous -êtes un génie, mon cher! - ---C'est bien pour cela que je suis venu à Londres, reprit Noé. Mais -nous ferons bien de ne pas perdre notre temps, car elle ne va pas tarder -à revenir. - ---Vous avez raison, au fait, dit le juif. Eh bien! voyons, si mon ami -vous plaît, pensez-vous que vous puissiez mieux faire que de vous -associer avec lui? - ---Fait-il de bonnes affaires? . . . c'est là le grand point! demanda -Noé en clignant ses petits yeux. - ---Il en fait d'excellentes, répondit le juif; il occupe une foule de -_mains_, et il a à son service les _travailleurs_ les plus _habiles_ et -les plus _distingués de la profession_. - ---Comme qui dirait alors des _ouvriers bourgeois_? demanda le sieur -Claypole. - -Puis le juif et son nouvel associé se mirent à passer en revue toutes -les façons de voler connues et inconnues. À chaque proposition, le -sieur Claypole trouvait toujours l'objection: tantôt le genre de -commerce était trop dangereux, car, nous l'avons dit, la bravoure -n'était pas dans les qualités dominantes de ce héros; tantôt il ne -rapportait pas assez, et la rapacité de Noé ne se trouvait pas -satisfaite; et, s'il y avait quelque chose de difficile à satisfaire, -c'était bien cette rapacité; car, si le sieur Claypole eût été -partagé en deux, nous croyons que la gourmandise se serait emparée du -côté droit et l'avarice du côté gauche, côté du cœur. Enfin il -trouva un genre d'_occupation_ à sa fantaisie, il fut convenu qu'_il -ferait les moutards_. - ---Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il. - ---Les _moutards_ sont les jeunes enfants qui vont faire les commissions. -Ils ont presque toujours un shilling ou une pièce de six sous à la -main, on les culbute, on prend leur argent et on passe son chemin. - ---Ah! ah! voilà mon affaire. - ---Eh bien! c'est convenu! dit Noé voyant que Charlotte était rentrée -sur ces entrefaites. À quelle heure demain? - ---A dix heures, cela vous va-t-il? demanda le juif. Et quand le sieur -Claypole eut fait un signe de tête affirmatif, il ajouta: - ---Sous quel nom faudra-t-il que je parle de vous à mon ami? - ---M. Bolter, répondit Noé, qui avait prévu la question et qui s'était -préparé à y répondre, M. Maurice Bolter. Voici madame Bolter, -poursuivit-il en montrant Charlotte. - ---Serviteur à madame Bolter! dit Fagin faisant un salut grotesque. -J'espère avant peu avoir l'avantage de la mieux connaître. - ---Entends-tu ce que dit Monsieur, Charlotte? - ---Oui, Noé! reprit madame Bolter tendant sa main à Fagin. - ---Elle m'appelle Noé comme par manière d'amitié, dit M. Maurice Bolter -(ci-devant Noé Claypole) s'adressant à Fagin. Vous comprenez? - ---Oui, oui, je comprends . . . parfaitement, reprit le juif disant la -vérité pour cette fois. Bonsoir! bonsoir! - - - - -XLII. --Le Matois se fait de mauvaises affaires. - - ---Ainsi c'était vous-même qui étiez votre ami? dit le sieur Claypole, -autrement Bolter, quand, par suite de leurs conventions, il fut allé le -lendemain demeurer chez le juif; je m'en serais presque douté hier. - ---Tout homme est son propre ami à lui-même, reprit le juif avec un -sourire insinuant; il ne peut nulle part en trouver de meilleur. - ---Excepté quelquefois, pourtant, dit Maurice Bolter se donnant des airs -d'un homme du monde. Il y a des gens, vous savez, qui sont leurs ennemis -à eux-mêmes. - ---Ne croyez pas cela, dit le juif. Lorsqu'un homme est son propre ennemi, -c'est seulement parce qu'il est beaucoup trop son ami, et non parce qu'il -prend plus les intérêts des autres que le sien propre. Bah! c'te -bêtise! ce ne serait pas naturel d'ailleurs. - ---C'est encore vrai, reprit M. Bolter d'un air pensif; oh! vous êtes un -vieux malin! - -M. Fagin vit avec un certain plaisir l'impression qu'il avait produite -sur le sieur Bolter. Pour en augmenter l'effet, il l'instruisit de -l'état de ses affaires et de ses opérations de commerce, mêlant si -bien la fiction à la vérité, que le respect et la crainte qu'il avait -inspirés à ce digne jeune homme s'accrurent visiblement. - ---C'est la confiance mutuelle que nous avons l'un envers l'autre qui me -console et me dédommage pour ainsi dire des pertes douloureuses que je -fais quelquefois, poursuivit Fagin. Mon meilleur sujet . . . mon bras -droit m'a été ravi hier matin. - ---Vous voulez dire qu'il est mort sans doute? reprit le sieur Bolter. - ---Non pas, reprit Fagin, pas si mal que cela . . . pas tout à fait si -mal. - ---Que peut-il donc lui être arrivé? - ---Ils ont eu besoin de lui, répliqua le juif; ils ont jugé à propos de -le retenir. - ---Pour affaires importantes peut-être? demanda le sieur Bolter. - ---Non, reprit le juif; ils prétendent qu'ils l'ont vu mettre la main -dans la poche d'un monsieur. Ils l'ont fouillé comme de raison, et ils -ont trouvé sur lui une tabatière d'argent . . . la sienne, mon cher, la -sienne à lui, car il adorait le tabac en poudre et il en prenait -habituellement. Ils l'ont gardé jusqu'aujourd'hui, prétendant -connaître l'individu à qui appartient cette bagatelle . . .. Ah! il -valait bien cinquante tabatières comme celle-là; et j'en donnerais, -s'il était en mon pouvoir, la valeur avec le plus grand plaisir pour le -ravoir auprès de moi! Je voudrais que vous eussiez connu le Matois, mon -cher; je voudrais que vous l'eussiez connu! - ---Faut espérer que je le connaîtrai, dit le sieur Bolter. - ---Ah! j'en doute fort, répliqua le juif avec un soupir. S'ils -n'obtiennent point de nouvelles preuves à l'appui de cette accusation, -ce ne sera pas grand-chose et il reviendra dans six semaines ou deux mois -au plus tard; sans quoi ils sont dans le cas de l'envoyer au _pré_ comme -_pensionnaire_. Ils connaissent bien tout ce qu'il vaut, et ils en feront -un _pensionnaire_. - ---Qu'entendez-vous par pré et pensionnaire? demanda le sieur Bolter. A -quoi bon me parler de cette manière, puisque je ne comprends pas! - -Fagin allait traduire en langage vulgaire ces expressions mystérieuses -et recherchées, et le sieur Bolter eût su alors que la combinaison de -ces mots _pré_ et _pensionnaire_ signifiait condamné à perpétuité, -quand le dialogue fut interrompu par l'arrivée de maître Bates, qui -entra d'un air contrit, les deux mains dans ses poches. - ---C'est fini, Fagin! dit Charlot. - ---Que veux-tu dire? demanda celui-ci d'une voix tremblante. - ---Ils ont trouvé le monsieur à qui appartient la boîte. Deux ou trois -témoins, qui plus est, sont venus grossir l'accusation, et le pauvre -Matois est enregistré pour un _passage au loin_. Il me faut un costume -de deuil et un crêpe à mon chapeau, Fagin, pour l'aller visiter avant -son départ. De penser que Jacques Dawkins, le _Matois_, le _fin Matois_, -sera déporté pour une méchante tabatière de deux sous et demi! . . . -Je n'aurais jamais cru qu'il dût faire ce voyage à moins d'une montre -d'or avec sa chaîne et les breloques. Oh! pourquoi n'a-t-il pas -dévalisé quelque vieux richard! Il aurait fait parler de lui et serait -du moins parti comme un monsieur, au lieu de nous quitter sans honneur et -sans gloire comme un misérable _grinche_! - -Donnant ainsi un libre cours à sa douleur, maître Bates se laissa -tomber sur une chaise et garda quelque temps le silence. - ---Qu'entends-tu par là quand tu dis qu'il nous quitte sans honneur et -sans gloire? demanda Fagin d'un ton courroucé. N'a-t-il pas toujours -été le premier d'entre vous tous? . . . y en a-t-il un seul, dis-je, -qui soit digne de décrotter ses bottes, hein? - ---Non, certainement! répondit maître Bates d'une voix piteuse, je n'en -connais pas un seul qui puisse se vanter de cela. - ---Eh bien! alors, que nous chantes-tu là, dit le juif avec aigreur. À -quoi bon ces jérémiades? - ---Parce qu'on n'en dit rien dans les journaux, vous le savez bien -vous-même! s'écria Charlot s'irritant en dépit de son vénérable ami. -Parce que l'affaire n'aura point de publicité, et que personne ne saura -jamais ce qu'il était. Comment figurera-t-il dans le calendrier de -Newgate? Peut-être bien son nom n'y sera-t-il pas inscrit, seulement. -Ah! mon Dieu, mon Dieu! quel malheur! . . . Si ce n'est pas désolant! - ---Ha! ha! fit le juif étendant la main et se tournant vers le sieur -Bolter, voyez un peu comme ils sont fiers de leur profession, mon cher! -N'est-ce pas édifiant? - ---Il ne manquera de rien, reprit le juif. Il sera dans sa cellule comme -un seigneur, Charlot, comme un jeune prince. Il aura tout ce qu'il -désire . . . tout. Je veux qu'il ait, comme d'habitude, sa bière à -tous ses repas et de l'argent dans sa poche pour jouer à pile ou face, -s'il ne peut le dépenser. - ---Vraiment! s'écria Charlot. - ---Sans doute, repartit le juif. Et nous lui trouverons un défenseur, -Charlot. Nous choisirons celui qui passe pour avoir la meilleure -_platine_. Il prendra son parti avec chaleur dans un superbe discours qui -touchera l'audience. Notre jeune ami parlera aussi à son tour, s'il le -juge convenable, et nous verrons cela dans tous les journaux. Le _fin -Matois_ . . . (éclats de rire parmi l'auditoire). Plus loin . . . -(agitation au banc de MM. les jurés) . . . Et, quelques lignes plus bas -encore . . . (hilarité générale). Hein, Charlot! - ---Ah! ah! s'écria maître Bates en riant, c'te besogne qu'il va vous -leur tailler à tous, dites donc, Fagin! . . . Comme le Matois va vous -les r'tourner! Je ne les vois pas _blancs_ avec lui, s'cusez du peu! - ---Et qu'il fera bien de ne pas les ménager! reprit le juif. - ---Il n'y a pas de doute, reprit Charlot se frottant les mains. - ---Il me semble le voir maintenant, dit le juif fixant ses regards sur son -jeune élève. - ---Et moi aussi, s'écria Charlot. Ah! ah! ah! Il me semble que j'y suis. -Parole d'honneur, Fagin, si je ne crois pas y être! Je me le représente -comme si ça se passait sous mes yeux. Quelle bonne farce! Ces vieilles -têtes à perruque, faisant tout leur possible pour garder leur sérieux, -et Jacques Dawkins ne se gênant pas plus pour leur dire sa façon de -penser que s'il était leur camarade, et leur parlant avec autant -d'aisance que le ferait le fils du président lui-même après un bon -repas, ah! ah! ah! - -Le fait est que le juif avait si bien réussi à exciter la belle humeur -de son jeune élève, que maître Bates, qui avait d'abord considéré -l'emprisonnement de son ami comme un malheur, et le Matois lui-même -comme une victime, regardait maintenant cet illustre jeune homme comme le -principal acteur d'une scène comique, et il lui tardait de voir arriver -le moment où son jeune ami aurait une occasion si favorable de déployer -ses talents. - ---Il faudrait aviser aux moyens d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui -d'une manière ou d'autre, dit Fagin, voyons un peu? - ---Si j'y allais? demanda Charlot. - ---Ne t'avise pas de cela! reprit le juif. Es-tu fou, mon cher? En -vérité, il faut que tu sois archifou, pour penser à t'aller fourrer -dans la gueule du loup! . . . Non, non, mon cher! c'est assez pour moi -d'en avoir perdu un, sans encore m'exposer à perdre l'autre. C'est même -déjà trop pour cette fois. - ---Vous ne voulez pas y aller vous-même, je pense? dit Charlot d'un ton -goguenard. - ---Cela ne m'irait pas du tout, reprit Fagin en secouant la tête. - ---Alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce nouveau venu? demanda maître -Baies posant sa main sur le bras de Noé. Personne ne le connaît. - ---S'il veut bien y aller, je ne demande pas mieux, observa Fagin. - ---Pourquoi ne voudrait-il pas? répliqua Charlot. - ---Je ne sais pas, mon cher, dit Fagin se tournant vers Bolter, je ne sais -réellement pas! - ---Oh! que si, vous savez bien, observa Noé faisant quelques pas -rétrogrades vers la porte. Que si, que si, vous savez bien, ajouta-t-il -en branlant la tête, un tant soit peu alarmé de la proposition de -Charlot. Pas de ça, Lisette! ça n'entre pas dans mon département, ce -genre de _besogne-là_. Vous ne l'ignorez pas, d'ailleurs! - ---Pour quel genre de _travail_ l'avez-vous donc embauché, Fagin? demanda -maître Bates toisant Noé de la tête aux pieds avec un air de dédain; -pour jouer des jambes quand il y aura quelque chose de _louche_, et pour -_tortiller_, à lui seul, tout ce qu'il y aura sur la table quand tout -ira bien, sans doute? - ---Ceci ne vous regarde pas, mon jeune homme, répliqua le sieur Bolter, -et si vous vous permettez ces libertés avec vos _supérieurs_, nous -pourrons bien nous fâcher: je ne vous dis que ça! - -Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette menace, que Fagin -fut longtemps avant de pouvoir interposer son autorité et faire -comprendre au sieur Bolter qu'il ne courait aucun risque à visiter le -bureau de police, d'autant plus que, comme la petite affaire qui -l'amenait à Londres n'avait pas encore transpiré dans cette ville, et -que son signalement n'y était pas encore parvenu, il était plus que -probable qu'on ne le soupçonnerait pas de s'y être réfugié; qu'en -conséquence, s'il changeait de costume, il n'y avait pas plus de danger -pour lui à aller au bureau de police, qu'il n'y en aurait partout -ailleurs, puisque, de tous les endroits de la capitale, c'est, sans -contredit, celui qu'on penserait le moins qu'il dut visiter de son plein -gré. - -Persuadé par ces paroles de Fagin, aussi bien que par la crainte que ce -dernier lui avait inspirée, le sieur Bolter consentit, d'assez mauvaise -grâce, à faire cette démarche. Par le conseil du juif, il revêtit un -costume de charretier. - -Lorsque tous ces arrangements furent pris, on lui fit le portrait du -Matois de manière qu'il pût facilement le reconnaître; et Charlot -l'ayant accompagné jusqu'à l'entrée de la rue dans laquelle se -trouvait le bureau de police, lui promit de l'attendre au même endroit. - -Noé Claypole, ou plutôt Maurice Bolter (comme il plaira au lecteur de -l'appeler), suivant la direction que lui avait donnée Charlot Bates, qui -avait lui-même une connaissance exacte des lieux, arriva sans obstacle -dans le sanctuaire de la justice. - -Noé chercha des yeux le Matois; mais, quoiqu'il vît plusieurs femmes -qui auraient bien pu passer, les unes pour la mère, les autres pour les -sœurs de cet estimable jeune homme, et que, parmi les hommes qui -parurent au banc des prévenus, il y en eût plus d'un qui lui -ressemblât assez pour qu'on le prît pour son frère ou pour son père, -il n'aperçut pourtant, parmi les jeunes gens de son âge, personne qui -répondît au signalement qu'on lui avait donné. Il attendait avec -impatience, lorsque parut un jeune prisonnier qu'il reconnut aussitôt -pour Jacques Dawkins. - -C'était en effet le Matois, qui, les manches retroussées comme de -coutume, la main gauche dans son gousset, et de l'autre tenant son -chapeau, entra délibérément, suivi du geôlier. Ayant pris place au -banc des accusés, il demanda d'un ton semi-sérieux et semi-comique la -raison pour laquelle on le traitait d'une manière aussi indigne. - ---Silence! cria le geôlier. - ---Je suis Anglais, n'est-ce pas? dit le Matois. Où sont mes privilèges? - ---Vous les aurez assez tôt, vos privilèges, et ils _seront poivrés_, -que je dis, reprit le geôlier. - ---Nous verrons un peu ce que l'ministre de l'intérieur aura à dire aux -_becs_ si on me r'tire mes privilèges, répliqua Jacques Dawkins. -Maintenant, voulez-vous bien m'faire le plaisir de m'expliquer de quoi -qu'il en r'tour ne? J'vous s'rai obligé, poursuivit-il s'adressant aux -magistrats, de terminer cette petite affaire au plus vite, et de ne pas -m'tenir là en suspens, au lieu d'vous amuser à lire le journal, car -j'ai rendez-vous avec un monsieur, dans la Cité, et comme il sait que je -suis très exact, pour ce qui est des _affaires_, et que je n'ai jamais -manqué à ma parole, il s'en ira d'abord, je vous préviens, si je -n'arrive pas à l'heure dite. Avec ça qu'je ne r'clamerai point des -dommages et intérêts contre ceux qui m'auront fait perdre mon temps; -non, s'cusez! du plus souvent! - -Ayant dit ces paroles avec une volubilité extraordinaire, il pria le -geôlier de lui faire connaître les noms de ces _deux vieux rococos_ -(désignant les magistrats) qui étaient assis au comptoir: ce qui excita -tellement l'hilarité des spectateurs, qu'ils rirent d'aussi bon cœur -que l'eût fait maître Bates lui-même, s'il se fut trouvé là. - ---Silence! cria le geôlier. - ---De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges. - ---Il s'agit d'un vol, monsieur le président, répondit le geôlier. - ---Ce garçon a-t-il déjà comparu ici? - ---Il n'a pas comparu devant ce tribunal, monsieur le président, -répliqua le geôlier, quoiqu'il l'ait mérité plus d'une fois; mais je -réponds qu'il a été _plus d'une fois_ autre part. Je le connais de -long temps. - ---Ah! vous me connaissez! dit le Matois prenant note de la déclaration -du geôlier; c'est bon à savoir. Je me rappellerai ça! Ce n'est rien -autre chose qu'une diffamation; rien qu'ça, s'cusez! - -Ces paroles furent suivies de nouveaux éclats de rire parmi la foule, et -d'un autre: _Silence!_ de la part du geôlier. - ---Où sont les témoins? demanda le greffier. - ---C'est juste, au fait! reprit le Matois. Où sont-ils? Je serais bien -curieux de les connaître. - -Il fut bientôt satisfait sur ce point; car un _policeman_ s'étant -avancé, déclara qu'il avait vu dans la foule le prisonnier introduire -sa main dans la poche d'un inconnu et en retirer un mouchoir qu'il -examina attentivement, et que, ne l'ayant pas trouvé sans doute assez -bon pour lui, il le remit de la même manière après s'être mouché -dedans; qu'en conséquence il l'avait arrêté pour ce fait; et qu'ayant -été fouillé au _violon_, on avait trouvé sur lui une tabatière -d'argent, sur le couvercle de laquelle était gravé le nom du monsieur -à qui elle appartenait, et qui était même présent à l'audience. - -Ce monsieur, dont on avait découvert la demeure au moyen de l'almanach -du commerce, jura que la tabatière était réellement à lui, et qu'il -l'avait perdue la veille au moment où il se dégageait de la foule. Il -ajouta qu'il avait remarqué un jeune homme empressé se frayer un chemin -à travers la presse, et que ce jeune homme était bien le prisonnier -qu'il voyait devant lui. - ---Avez-vous quelque question à faire, au témoin ici présent, jeune -homme? dit le magistrat. - ---Je n'voudrais pas m'abaisser à tenir conversation avec lui, répondit -le Matois. - ---Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense? - ---N'entendez-vous pas M. le président qui vous demande si vous avez -quelque chose à dire pour votre défense? dit le geôlier donnant un -coup de coude au Matois, qui s'obstinait à garder le silence. - ---J'vous demande bien pardon, dit celui-ci levant la tête d'un air -distrait et s'adressant au magistrat. Est-ce à moi qu'vous parliez, mon -vieux? - ---Je n'ai jamais vu un petit vagabond aussi effronté que celui-là, -monsieur le président! observa le geôlier. N'avez-vous rien à dire, -vous, petit filou? - ---Non pas ici, répliqua le Matois, car ce n'est pas ici la _boutique_ à -la justice. D'ailleurs mon défenseur est maintenant à déjeuner avec le -vice-président de la chambre des communes; mais j'aurai quelque chose à -dire autre part et lui aussi, ainsi que mes amis, qui sont en grand -nombre et très respectables. - ---Reconduisez-le en prison, cria le greffier il sera jugé aux prochaines -assises. - ---Allons! dit le geôlier. - ---Me v'là! reprit le Matois brossant son chapeau avec la paume de sa -main. Ah! poursuivit-il s'adressant aux magistrats, ça n'vous sert de -rien de paraître effrayés, allez! J'n'aurai pas de pitié de vous pour -un liard, soyez-en sûrs! . . . C'n'est pas mon intention de vous -ménager, prenez garde de l'perdre! . . . Il vous en cuira pour ça, mes -camarades, soyez tranquilles! . . . Je r'fuserais maintenant ma -liberté, voyez-vous bien, quand même vous vous mettriez à mes genoux -pour me la faire accepter! Allons, vous! dit-il au geôlier, -r'conduisez-moi en prison, j'suis prêt à vous suivre! - -Ayant dit cela, le Matois se laissa prendre au collet et suivit ou -plutôt marcha côte à côte avec le geôlier, ne cessant de menacer les -juges jusqu'à ce qu'il fut hors de la salle; ensuite il tira la langue -à son gardien avec un air de satisfaction intérieure, et se retrouva de -nouveau sous les verrous. Après que le Matois eut quitté la salle, Noé -s'en retourna du mieux qu'il put à l'endroit où il avait laissé -maître Bates. - -Ils se hâtèrent donc d'apporter à Fagin l'heureuse nouvelle que le -Matois faisait honneur aux _principes_ qu'il avait reçus, et qu'il -travaillait à s'établir une glorieuse réputation. - - - - -XLIII. --Le temps est arrivé pour Nancy de tenir sa promesse envers -Rose. --Elle y manque. --Noé Claypole est employé par Fagin pour une -mission secrète. - - -On était au dimanche soir: l'horloge de l'église voisine annonça -l'heure. Fagin et Sikes, qui causaient ensemble, se turent un instant -pour écouter. Nancy leva la tête et prêta une oreille attentive. - ---Onze heures, dit Sikes se levant de sa chaise et écartant le rideau de -la fenêtre pour regarder dans la rue. Il fait noir comme dans un four. -Un fameux temps pour les _affaires_! - ---Ah! reprit le juif, n'est-ce pas dommage, hein, Guillaume, qu'il n'y -ait rien de prêt pour cette nuit? - ---Vous avez raison cette fois, repartit brusquement Sikes; c'est d'autant -plus dommage que je me sens tout à fait en train ce soir. - -Le juif poussa un soupir et secoua tristement la tête. - ---Aussi, à la première occasion qui se présentera, faudra prendre la -balle au bond et réparer le temps perdu, il n'y a pas à dire, continua -Sikes. - ---Voilà ce qui s'appelle parler! dit le juif lui donnant un petit coup -sur l'épaule; j'aime à vous entendre parler ainsi, Guillaume. - ---Vraiment! reprit Sikes, ça m'fait plaisir! - ---Ah! ah! ah! fit le juif encouragé par cette remarque, vous êtes dans -votre assiette ce soir, Guillaume, vous êtes tout à fait dans votre -assiette! - ---Je ne suis pas dans mon assiette, quand vous posez vos griffes sur mon -épaule, dit Sikes repoussant la main du juif. Ainsi, à bas les pattes! - -Fagin ne répondit rien à ce compliment flatteur; mais, tirant Sikes par -la manche, il lui montra du doigt Nancy, qui, ayant profité du moment -où ils étaient à causer pour mettre son chapeau, se disposait à -sortir. - ---Eh bien! Nancy, cria Sikes, que fais-tu donc là! où as-tu l'intention -d'aller à l'heure qu'il est? - ---Pas bien loin. - ---Est-ce que c'est une réponse ça, _Pas bien loin_! reprit Sikes. Où -vas-tu? - ---Pas loin, te dis-je. - ---Mais encore! veux-tu répondre, demanda Sikes, qui commençait à -s'échauffer, je te demande où tu vas? - ---Je ne sais pas, répondit la fille. - ---Eh bien! donc, dit Sikes plutôt par esprit de contradiction que parce -qu'il n'avait aucune raison pour l'empêcher de sortir, assieds-toi et ne -bouge pas de là! - ---Je ne me porte pas bien, je te l'ai déjà dit, observa Nancy; j'ai -besoin de prendre l'air. - ---Passe la tête par la fenêtre et prends-en à discrétion, reprit -Sikes. - ---Il n'y en a pas assez là, repartit la fille: j'ai besoin de prendre -l'air dans la rue. - ---Tu n'iras pas dans la rue! répliqua Sikes. Disant cela, il alla fermer -la porte, mit la clef dans sa poche, et arrachant le chapeau de la tête -de Nancy, il le jeta sur le haut d'une vieille armoire. Maintenant, -ajouta le brigand, je te dis encore une fois de t'asseoir et de rester -tranquille, tu m'entends! - ---Ce n'est pas un chapeau qui m'empêcherait de sortir, dit la fille en -pâlissant. Que signifie cela, Guillaume! Sais-tu ce que tu fais? - ---C'est un peu fort! s'écria Sikes se tournant vers Fagin. Il faut -qu'elle ait perdu l'esprit, sans quoi elle n'oserait pas me parler ainsi. - ---Tu me feras faire un coup de tête! murmura Nancy mettant ses deux -mains sur sa poitrine comme pour retenir un cri qui allait lui échapper, -laisse-moi sortir, je te dis! tout de suite! . . . à l'instant même! - ---Non! s'écria Sikes. - ---Dites-lui qu'il ferait mieux de me laisser sortir, Fagin! Il ferait -beaucoup mieux . . . M'entends-tu? cria Nancy frappant du pied sur le -plancher. - ---Si je t'entends! reprit Sikes se retournant brusquement pour la -regarder en face; je ne t'ai déjà que trop entendue! Si tu dis encore -un seul mot, je te ferai étrangler par mon chien ça fait que tu crieras -pour quelque chose. Qu'est-ce lui prend? a-t-on jamais vu! - ---Laisse-moi sortir, dit Nancy d'un ton suppliant. Laisse-moi sortir, -Guillaume, je t'en prie! ajouta-t-elle en s'asseyant par terre près de -la porte. Tu ne sais pas ce que tu fais. Non, tu ne le sais pas . . . -Seulement une heure, dis; je t'en supplie! - ---Cette fille est devenue folle! s'écria Sikes l'empoignant par le bras. -Allons, lève-toi! - ---Non! non! cria Nancy, je ne me lèverai pas à moins que tu ne me -laisses sortir. - -Sikes l'examina quelque temps en silence; et, profitant du moment où -elle ne faisait plus de résistance, il lui mit les mains derrière le -dos et l'entraîna avec beaucoup de peine dans la chambre voisine, où, -l'ayant assise de force sur une chaise, il l'y tint en respect. - ---A-t-on jamais vu! dit-il en essuyant son visage couvert de sueur. -Est-elle étonnante, cette fille, avec ses volontés! - ---C'est vrai, dit le juif d'un air pensif, c'est une fille étonnante. - ---Pour quelle raison pensez-vous qu'elle voulait sortir ce soir, dites? -demanda Sikes. Vous devez la connaître mieux que moi. Qu'est-ce que -c'est que cette idée qu'elle s'est mise dans la tête? - ---Entêtement de femme, je pense, mon cher, répliqua le juif haussant -les épaules. - ---Peut-être bien, gronda Sikes. Je croyais l'avoir soumise, mais elle -est pire que jamais. - ---Certainement qu'elle est pire, reprit le juif d'un air distrait. Je ne -l'ai jamais vue s'emporter pour un rien, comme aujourd'hui. - ---Ni moi non plus, repartit Sikes. Je crois bien qu'elle a attrapé un -peu de cette coquine de fièvre qui m'a mis sur les dents. Ça n'peut -être que ça; qu'en pensez-vous? - ---C'est possible, répliqua le juif. - ---Je me charge de lui tirer un peu de sang, si ça lui prend encore, ces -lubies-là, dit Sikes. J'éviterai au médecin la peine de venir. - -Le juif fit un signe expressif de tête, donnant à entendre qu'il -approuvait fort ce genre de traitement. - ---Elle ne m'a pas quitté d'un seul instant pendant cette maladie; elle -rôdait nuit et jour autour, de mon lit, tout le temps que j'ai été sur -le dos; tandis que vous, vieux crocodile que vous êtes, vous m'avez -laissé là; vous m'avez abandonné, vous vous êtes tenu à l'écart, -dit Sikes. Nous n'avions pas le sou à la maison, et c'est probablement -ce qui l'aura tourmentée. D'avoir été enfermée si longtemps, aussi, -ça peut bien lui avoir aigri le caractère, hein? - ---C'est très probable, mon cher! dit le juif à voix basse. Chut! la -voici! - -A peine avait-il dit ces mots, que Nancy reparut dans la chambre, et -revint s'asseoir à sa place. Elle avait dû pleurer, car ses yeux -étaient rouges et gonflés. Elle s'agita d'abord sur sa chaise, et, un -instant après, elle partit d'un éclat de rire. - ---La voilà qui rit maintenant! s'écria Sikes se tournant d'un air -surpris vers son compagnon. - -Le juif lui fit signe de ne pas y faire attention, et Nancy devint -bientôt plus calme. Ayant dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas à -craindre maintenant qu'elle retombât, et qu'il pensait bien que c'était -fini, Fagin prit son chapeau et souhaita le bonsoir à ses deux amis. -Arrivé près de la porte, il s'arrêta, et jetant un regard autour de -lui, il demanda si quelqu'un ne voulait pas l'éclairer pour descendre. - ---Eclaire-le, Nancy, dit Sikes bourrant sa pipe, ce serait dommage s'il -venait à s'casser l'cou; il priverait les assistants du plaisir de le -voir pendre. - -Nancy prit la chandelle et accompagna le vieillard jusqu'au bas de -l'escalier. Lorsqu'ils eurent atteint le passage d'entrée, le juif, -posant son doigt sur ses lèvres, dit tout bas à l'oreille de la jeune -fille: - ---Qu'y a-t-il donc, Nancy, hein? - ---Que voulez-vous dire? reprit celle-ci sur le même ton. - ---Quelle est la cause de tout ceci? demanda Fagin. Si ce gros brutal se -conduit indignement envers toi, ajouta-t-il en montrant du doigt l'étage -supérieur, pourquoi ne pas? . . . - ---Quoi donc? dit celle-ci voyant que Fagin n'achevait point sa phrase et -qu'il la regardait attentivement. - ---N'importe! reprit celui-ci. Nous reparlerons de cela une autre fois. Tu -as en moi un ami, Nancy, un véritable ami. J'ai les moyens de faire bien -des choses! Quand tu voudras te venger de celui qui te traite comme un -chien, quand je dis comme un chien, pis qu'un chien, car il flatte le -sien quelquefois, viens me trouver, entends-tu, Nancy? ce n'est qu'un -oiseau de passage, _lui_; tandis que moi, Nancy, tu me connais depuis -longtemps . . . depuis bien longtemps. - ---Je vous connais bien, dit la fille sans faire paraître la moindre -émotion. Bonsoir! - -Tout en regagnant sa demeure, Fagin donna un libre cours aux pensées qui -occupaient son esprit. Depuis quelque temps il avait conçu l'idée que -Nancy, lassée de la brutalité du brigand, voulait le laisser. L'objet -de cette nouvelle affection n'était point parmi ses mirmidons à lui . . -. Ce serait une bonne acquisition à faire avec un tel partenaire que -Nancy, pensait Fagin; il fallait donc se les assurer tous deux au plus -tôt. - ---Avec un peu de persuasion, pensait Fagin, quel motif plus puissant -pourrait déterminer cette fille à empoisonner Sikes? . . . D'autres -l'ont fait avant elle, et ont même fait pis . . . - -Il se leva de bonne heure le lendemain et attendit avec impatience -l'arrivée de son nouveau compagnon, qui, après un certain laps de -temps, se présenta enfin et commença par attaquer furieusement les -vivres. - ---Bolter! dit le juif prenant une chaise et s'asseyant en face de Noé. - ---Eh bien! me voilà! qu'est-ce que vous me voulez? reprit celui-ci. Ne -me donnez rien à faire avant que j'aie fini de déjeuner; c'est assez -l'habitude dans cette maison: on n'a jamais le temps de manger! - ---Vous pouvez parler en mangeant, n'est-ce pas? - ---Oh! sans doute, je n'en mange que mieux quand je parle, reprit Noé -coupant une énorme tranche de pain. Où est Charlotte? - ---Elle est sortie, dit Fagin, je l'ai envoyée dehors ce matin avec -l'autre jeune fille, parce que j'avais besoin d'être seul avec vous. - ---Vous auriez dû lui dire de me faire des rôties au beurre auparavant, -repartit Noé . . . Eh bien! parlez toujours, parlez, vous ne -m'interromprez pas. - -Il n'y avait pas de danger que quoi que ce fût pût l'interrompre; car -il s'était attablé avec la ferme intention d'_abattre de la besogne_, -et il y allait en effet de si bon cœur, qu'il faisait sauter les miettes -par-dessus sa tête. - ---Vous avez joliment travaillé hier, savez-vous bien! dit le juif, six -shillings neuf pence et demie. Le _vol aux moutards_ fera votre fortune, -mon cher. - ---N'oubliez pas d'ajouter trois pintes à bière et une mesure à lait. - ---Non, certainement, mon cher, reprit le juif, l'escamotage des trois -pots d'étain est sans doute quelque chose de très adroit; mais celui de -la boîte à lait est tout à fait un chef-d'œuvre. - ---Pas mal, je dis, pour un débutant! repartit le sieur Bolter avec un -air de complaisance; j'ai décroché les pintes d'une grille en fer -devant une maison bourgeoise, et comme la boîte à lait était sur le -seuil d'une porte, en-dehors d'un cabaret, je l'ai ramassée, de crainte -qu'elle ne se rouillât ou qu'elle n'attrapât un rhume; c'est trop -juste, n'est-ce pas! ha! ha! ha! - -Le juif affecta de rire aux éclats, et M. Bolter, ayant fait de même, -mordit à belles dents dans sa première tranche de pain et de beurre; et -à peine l'eut-il expédiée, qu'il s'en coupa une seconde. - ---J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin s'accoudant sur la table, pour -un coup de main qui exige beaucoup de prudence. - ---Dites donc! reprit Bolter, n'allez pas m'exposer à quelque danger ou -m'envoyer encore dans un bureau de police! Je vous préviens que ça ne -me convient pas du tout! . . . Ça ne peut vraiment pas m'aller! - ---Il n'y a pas le moindre danger à courir, mon cher, repartit le juif; -pas le moindre, mon cher. Il s'agit seulement de suivre une femme et -d'épier ses actions. - ---Une vieille femme? demanda le sieur Bolter. - ---Non, une jeune femme, répliqua Fagin. - ---Je puis faire cela à merveille, dit le sieur Bolter. À l'école -j'étais un fameux rapporteur, allez. Pourquoi faut-il que je la suive? -Ce n'est pas pour . . . - ---Non, interrompit Fagin. Il n'y a rien autre chose à faire qu'à me -dire où elle va, qui elle voit, et, s'il est possible, ce qu'elle fait; -se rappeler le nom de la rue, si c'est une rue, ou bien de la maison, si -c'est une maison, et me donner enfin tous les renseignements que vous -pourrez vous-même recueillir. - ---Que me donnerez-vous pour cela? - ---Je vous donnerai une livre sterling. Et c'est ce que je n'ai jamais -donné jusqu'alors pour une corvée de ce genre, dont je ne tire -moi-même aucun profit. - ---Qui est cette femme? demanda Noé. - ---Une des nôtres, répondit le juif. - ---Je vois ce que c'est, s'écria Bolter en fronçant le nez: vous avez -des soupçons sur elle, n'est-ce pas? - -Elle a fait de nouvelles connaissances, mon cher, répliqua le juif, et -il faut que je sache ce qu'elles sont. - ---Je devine, reprit Noé. Seulement pour avoir le plaisir de les -connaître, afin de savoir si ce sont des gens respectables, hein? ha! -ha! ha! Je suis votre homme. - ---Je savais bien que vous ne demanderiez pas mieux, s'écria Fagin. - ---Il n'y a pas de doute à cela, repartit Noé. Où est-elle, où et -quand devrai-je la suivre? - ---Je vous dirai tout cela, mon cher . . . je vous la ferai connaître -quand il sera temps, dit Fagin, ayez soin de vous tenir prêt; le reste -me regarde. - -Ce soir-là, le lendemain et le jour suivant, l'espion, botté et -accoutré de ses habits de charretier, se tint prêt à partir au signal -de Fagin. Six nuits se passèrent ainsi; six mortelles nuits à chacune -desquelles le juif rentra désappointé, donnant à entendre en peu de -mots qu'il n'était pas encore temps. Le soir du septième jour, il -rentra plus tôt que les jours précédents, et un air de satisfaction -brillait sur son visage: c'était un dimanche. - ---Elle sort ce soir, dit Fagin, et c'est pour aller voir ses nouvelles -connaissances, j'en suis sûr; car elle a été seule toute la journée, -et celui qu'elle redoute ne reviendra guère avant le jour. Partons vite, -il est temps! - -Noé se leva sans dire un seul mot; car l'extrême joie que ressentait le -juif s'était communiquée à lui. Ils sortirent à la dérobée, et, -ayant traversé un labyrinthe de rues, ils arrivèrent enfin devant un -cabaret. - -Il était onze heures et un quart, et la porte en était fermée. Elle -tourna doucement sur ses gonds à un léger sifflement que fit le juif. - -Osant à peine chuchoter, mais substituant les gestes aux paroles, Fagin -et le jeune juif qui leur avait ouvert montrèrent à Noé le carreau de -verre, et lui firent signe de monter pour voir la personne qui était -dans la salle voisine. - ---Est-ce là la femme en question? demanda celui-ci à voix basse. Le -juif fit un signe de tête affirmatif. - -L'espion échangea un coup d'œil avec Fagin et partit comme un trait. - - - - -XLIV. --Nancy est exacte au rendez-vous. - - -Onze heures trois quarts sonnaient à l'horloge de plusieurs églises, -quand deux personnes parurent à l'entrée du pont de Londres. La -première, qui était une femme, s'avançait d'un pas vif et léger, -regardant avidement autour d'elle comme si elle cherchait quelqu'un; -l'autre, qui était un homme, suivait à quelque distance dans l'ombre et -réglait son pas sur celui de la femme, s'arrêtant lorsqu'elle -s'arrêtait, et se glissant de nouveau à la dérobée le long du parapet -quand elle repartait. - -Il faisait une nuit sombre, le ciel avait été couvert toute la -journée, et, à cette heure, dans ce lieu surtout, il n'y avait pas -beaucoup de monde. - -Un brouillard épais qui couvrait la rivière donnait une teinte blafarde -à la flamme rougeâtre des falots qui brûlaient sur les chaloupes. - -Minuit sonnait; le douzième coup vibrait encore dans l'air quand une -jeune demoiselle et un monsieur en cheveux blancs, descendant d'un fiacre -à quelque distance, se dirigèrent vers le pont après avoir renvoyé le -cocher. À peine avaient-ils fait quelques pas, que Nancy tressaillit et -alla aussitôt à leur rencontre. - -Ils marchaient comme des gens qui s'attendent peu à rencontrer la -personne qu'ils cherchent, lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec la -jeune fille. Ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise qu'ils -réprimèrent aussitôt, car un homme en costume de paysan passa -rapidement auprès d'eux au même instant. - ---Par ici! dit vivement Nancy. Je crains de vous parler en cet endroit, -suivez-moi en bas de cet escalier. - -Comme elle disait ces mots, le paysan tourna la tête, et demandant -brusquement pourquoi ils occupaient ainsi tout le trottoir à eux seuls, -il poursuivit son chemin. - -L'escalier dont parlait Nancy est à l'extrémité du pont sur la rive du -comté de Surrey. - -Ces marches, qui forment une partie du pont, consistent en trois -échappées ou paliers. En bas du second palier, le mur de gauche se -termine par un pilastre faisant face à la Tamise. Arrivé au bas de ce -second palier, le paysan jeta un regard autour de lui; et, voyant qu'il -n'y avait point d'autre endroit pour se cacher et que, d'ailleurs, la -marée étant alors très basse, il y avait beaucoup de place, il se -rangea de côté, le dos contre le pilastre, et attendit là nos trois -amis, presque sûr qu'ils ne descendraient pas plus bas, et que, s'il ne -pouvait entendre leur entretien, il pourrait du moins les suivre de -nouveau en toute sûreté. - -Il était sur le point de sortir de sa cachette et il pensait à -remonter, quand il entendit un bruit de pas résonner sur la pierre, et -bientôt après les voix de plusieurs personnes frappèrent son oreille; -il se dressa contre le mur, et respirant à peine, il écouta -attentivement. - ---Il me semble que c'est assez loin comme cela, dit le monsieur. Je ne -souffrirai pas que cette jeune demoiselle descende une marche de plus; il -y a bien des gens qui auraient eu trop peu de confiance en vous pour -consentir même à venir jusqu'ici! Mais je suis encore complaisant, -comme vous voyez. - ---Vraiment! vous appelez cela être complaisant! repartit Nancy, vous -êtes vraiment sensé! . . . complaisant! Bah! c'est égal. - ---Non, mais dites-moi, reprit le monsieur d'un ton plus doux, pourquoi -nous avoir amenés dans cet étrange endroit! Pourquoi pas là-haut, où -l'on y voit du moins, et où il y a du monde qui passe, plutôt que dans -cet affreux coupe-gorge? - ---Je vous ai déjà dit que je n'aime pas vous parler là-haut, répliqua -la fille frémissant involontairement; je ne sais pas ce que j'ai, mais -j'éprouve une telle frayeur, ce soir, que je puis à peine me soutenir. -Je ne puis m'en rendre compte, je voudrais le savoir. J'ai été -tourmentée tout le jour par de si horribles pensées de mort et de -linceuls couverts de sang, j'en ai eu la fièvre. J'ai voulu m'amuser à -lire ce soir pour passer le temps, et j'ai vu les mêmes choses dans le -livre . . . - ---C'est l'effet de l'imagination, dit le monsieur. - ---Je n'ai pas pu venir dimanche dernier, répondit la fille; j'ai été -retenue par force. - ---Par qui donc? - ---Par Guillaume, l'homme dont j'ai parlé à Mademoiselle. - ---Vous n'étiez point soupçonnée d'avoir eu un entretien avec quelqu'un -au sujet de ce qui vous amène ici, je pense? - ---Non, reprit la fille en secouant la tête. Il ne m'est point facile de -le quitter, à moins qu'il ne sache pourquoi. Je n'aurais pas pu voir -Mademoiselle quand je suis venue la trouver, si, pour le faire dormir, je -n'avais mis du _laudanum_ dans la potion que je lui ai donnée. - ---Dormait-il encore quand vous êtes rentrée? demanda le monsieur. - ---Oui, répondit la fille, et ni lui ni aucun d'eux n'ont le moindre -soupçon. - ---C'est bien, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi. - ---Je suis prête à vous entendre, dit la fille. - ---Cette jeune demoiselle que voici, dit le monsieur, m'a communiqué, -ainsi qu'à quelques amis sur la discrétion desquels on peut se reposer -en toute confiance, ce que vous lui avez dit il y a environ quinze jours. -Pour vous prouver que je me fie à vous, je vous dirai franchement que -nous nous proposons d'extorquer de ce Monks son secret (quel qu'il soit), -et que pour cela nous tirerons avantage, s'il le faut, des terreurs -paniques auxquelles vous dites qu'il est sujet. Mais si cependant nous ne -pouvons nous en rendre maîtres, ou qu'une fois entre nos mains il ne -veuille rien avouer, il faudrait pourtant consentir à nous livrer le -juif. - ---Fagin! s'écria Nancy faisant un pas en arrière. - ---Sans doute, poursuivit le monsieur. Il faut que vous nous livriez cet -homme. - ---N'y comptez pas! repartit la fille. Quelque affreuse qu'ait été sa -conduite envers moi, je ne ferai jamais ce que vous me demandez là! . . . - ---Vous êtes bien résolue! dit le vieux monsieur. - ---Jamais! reprit Nancy. - ---Dites-moi pourquoi. - ---Pour une bonne raison, répondit avec fermeté celle-ci. Pour une seule -raison que Mademoiselle connaît et pour laquelle elle se rangera de mon -côté, j'en suis sûre, puisqu'elle m'en a donné sa parole; et puis -encore par cela même que, si sa conduite est mauvaise, la mienne n'est -pas non plus exempte de reproches. - ---Alors, repartit le monsieur comme s'il avait atteint le but qu'il se -proposait, livrez-moi Monks et laissez-le s'arranger avec moi. - ---Et s'il vient à dénoncer les autres? demanda Nancy. - ---Je vous promets que, dans tous les cas où nous pourrons obtenir de lui -la vérité en lui arrachant son secret, il n'en sera que cela. Il peut y -avoir, dans l'histoire du petit Olivier, des particularités qu'il serait -pénible de soumettre aux yeux du public; et pourvu (comme je vous l'ai -dit) que la vérité nous soit connue, c'est tout ce que nous demandons, -vos amis ne courront aucun danger. - ---Et s'il ne veut pas avouer la vérité? dit la fille. - ---Alors, repartit le monsieur, le juif ne sera traîné en justice -qu'autant que vous y consentirez. - ---Mademoiselle s'engage-t-elle à me donner sa parole en cela? - ---Je vous la donne, répliqua Rose. Vous pouvez y compter. - ---Monks ne saura jamais par qui vous avez appris ce que vous savez? dit -la fille après un instant de silence. - ---Jamais! répliqua le monsieur. Je vous assure que nous nous prendrons -de telle manière qu'il ne pourra même pas s'en douter. - ---Quoique depuis mon jeune âge j'aie vécu parmi les menteurs et que par -conséquent le mensonge me soit devenu familier, dit Nancy après un -autre moment de silence, j'accepte votre parole et je m'en rapporte -entièrement à vous. - -Après avoir reçu l'assurance de Rose et du monsieur qu'elle pouvait -être parfaitement tranquille, elle commença (d'une voix si basse que -l'espion pouvait à peine entendre) par donner l'adresse du cabaret d'où -elle avait été suivie ce soir-là. À la manière dont elle s'arrêtait -en parlant, on eût pu croire que le monsieur prenait note des -renseignements qu'elle lui donnait. Lorsqu'elle eut bien expliqué les -localités de la place ainsi que l'endroit d'où, sans exciter les -regards, on pouvait très bien voir; qu'elle eut dit l'heure de la nuit -et quels étaient à peu près les jours où Monks fréquentait le plus -ordinairement ce repaire, elle sembla réfléchir un instant comme pour -se rappeler les traits de l'homme en question et être plus capable de -donner le signalement. - ---Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas gros. À le voir marcher -on croirait qu'il va faire un mauvais coup, car il regarde constamment de -côté et d'autre. Il a les yeux tellement renfoncés dans la tête que, -par cela seul, vous pourriez aisément le reconnaître. Il est très brun -de peau, et, bien qu'il n'ait que vingt-six ou vingt-huit ans tout au -plus, ses yeux sont secs et hagards. Ses lèvres sont souvent flétries -et décolorées par les marques de ses dents, car il est sujet à de -terribles convulsions, et souvent même il se mord les mains jusqu'au -sang . . . Pourquoi tressaillez-vous? dit la fille s'arrêtant tout court. - -Le monsieur se hâta de répondre qu'il ne savait pas qu'il eût -tressailli, et il la pria de continuer. - ---J'ai su cela en partie des gens de la maison dont je vous ai parlé, -poursuivit la fille; car je ne l'ai vu que deux fois, et encore il était -enveloppé d'un grand manteau. Je crois que voilà tout ce que je puis -vous en dire . . . À propos, attendez! . . . Quand il tourne la tête, -en aperçoit sur son cou, un peu au-dessus de sa cravate . . . - ---Une grande marque rouge comme une brûlure! s'écria le monsieur. - ---Comment cela se fait-il, dit la fille; vous le connaissez donc? - -La jeune demoiselle jeta un cri de surprise et ils gardèrent tous trois, -pendant quelques instants, un si profond silence, que l'espion eût pu -les entendre respirer. - ---Je crois le connaître, dit le monsieur: je le reconnaîtrais du moins, -d'après le signalement que vous m'en donnez . . . Nous verrons . . . - -Disant cela d'un air d'indifférence, il se tourna du côté de l'espion -et murmura entre ses dents: - ---Ce ne peut être que lui! - ---Maintenant, reprit-il en s'adressant à Nancy, vous venez de nous -rendre un grand service, jeune fille, et je vous en remercie. Que puis-je -faire pour vous? - ---Rien, répliqua Nancy. - ---Ne persistez pas dans ce refus, voyons, réfléchissez un peu, reprit -le monsieur avec un air de douceur et de bonté qui eût pu toucher un -cœur plus dur et plus insensible. - ---Non, rien, Monsieur, je vous assure, repartit la jeune fille en versant -des larmes, vous ne pouvez rien pour changer mon sort. - ---Elle va se laisser persuader, s'écria Rose, elle va se rendre, j'en -suis sûre; elle hésite. - ---Je crains bien que non, ma chère demoiselle! dit le monsieur. - ---Non, Monsieur, reprit Nancy après un moment de réflexion, je suis -enchaînée à ma première existence: j'en ai horreur, il est vrai; mais -je ne puis la quitter. Adieu! peut-être bien que j'aurai été aperçue -et suivie. Partez, partez les premiers! Si vous croyez que je vous ai -rendu quelque service, tout ce que je demande de vous en retour est de me -quitter à l'instant même et de me laisser m'en retourner seule. - ---Il est inutile d'insister davantage, dit en soupirant le monsieur; -peut-être bien qu'en restant ici nous compromettons sa sûreté. - ---Oui, oui, repartit la fille, vous avez bien raison! - ---Comment peut donc se terminer la misérable existence de cette pauvre -fille? s'écria Rose. - ---Comment! reprit la fille; regardez devant vous, Mademoiselle! jetez les -yeux sur cette eau qui bouillonne à vos pieds! Combien de fois -n'avez-vous pas entendu parler de pauvres malheureuses comme moi qui s'y -sont précipitées, fatiguées qu'elles étaient de la vie! - ---Ne parlez pas ainsi, je vous en supplie! dit Rose en sanglotant. - ---Vous n'en entendrez jamais parler, bonne demoiselle, repartit Nancy; à -Dieu ne plaise que de telles horreurs viennent jamais souiller vos -chastes oreilles! Bonne nuit! Adieu! - -Le monsieur se retourna comme pour se disposer à partir. - ---Prenez cette bourse, s'écria Rose; gardez-la pour l'amour de moi, que -vous ayez quelque ressource au besoin. - ---Non, non, reprit la fille, l'argent ne me tente pas, ce n'est pas -l'intérêt qui m'a fait agir en cette circonstance, croyez-le bien . . . -cependant donnez-moi quelque chose, quelque chose que vous ayez porté -. . . J'aimerais avoir quelque chose de vous . . . Non, non, pas une bague -. . . Vos gants ou votre mouchoir . . . Merci, merci! Dieu vous bénisse! -Adieu! - -L'extrême agitation dans laquelle était la fille, et la crainte qu'elle -avait d'être maltraitée à son retour, dans le cas où elle viendrait -à être découverte, semblèrent déterminer le monsieur à partir. - -Rose et son compagnon parurent bientôt sur le pont, et s'arrêtèrent un -instant sur la dernière marche de l'escalier. - -Rose Maylie attendit encore, mais le vieux monsieur la prit par le bras -et l'entraîna doucement vers lui. À l'instant où ils disparurent, -Nancy se laissa tomber tout de son long sur l'une des marches, et donna -un libre cours à ses larmes. - -Arrivé en haut de l'escalier, Noé Claypole tourna la tête à droite et -à gauche, et, n'apercevant âme qui vive, il prit ses jambes à son cou. - - - - -XLV. --Conséquence fatale. - - -C'était environ deux heures avant le point du jour: le juif veillait -dans son grabat, paraissant attendre quelqu'un avec la plus vive -impatience. Près de lui, sur un matelas étendu à terre, gisait Noé -Claypole dormant d'un profond sommeil. Il était depuis longtemps dans -cette attitude, lorsque enfin le bruit des pas d'une personne qu'il crut -reconnaître vint frapper son oreille. - ---Enfin ce n'est pas dommage! murmura-t-il. - -Comme il disait ces mots, la sonnette se fit entendre: il grimpa -l'escalier quatre à quatre et revint bientôt accompagné de Sikes -portant un paquet sous son bras. - ---Tenez, serrez cela, dit celui-ci, et tirez-en le plus que vous pourrez; -j'ai eu assez de peine à l'avoir, Dieu merci! . . . Il y a plus de deux -heures que je devrais être ici. - -Fagin, ayant pris le paquet, le serra à clef dans l'armoire, revint -s'asseoir à sa place sans dire un seul mot, et regarda fixement le -brigand: ses lèvres pâles tremblaient si fortement, ses traits étaient -si bouleversés par les différentes émotions qui le maîtrisaient, que -Sikes recula involontairement. - ---Qu'est-ce qu'il y a donc, maintenant, s'écria ce dernier, pourquoi -envisager ainsi les gens, hein! voulez-vous répondre? - -Le juif leva la main, et agita son doigt d'un air mystérieux. - ---Malédiction! dit Sikes passant vivement sa main dans sa poche de -côté, il est devenu enragé! Il faut que je fasse attention à moi, ici! - ---Non! non! dit Fagin recouvrant enfin l'usage de la voix. Il n'y a pas -de danger, Guillaume . . . Ce n'est pas à vous que j'en veux . . . Je -n'ai rien à vous reprocher, à vous. - ---Ah! c'est fort heureux! reprit Sikes le regardant entre deux yeux et -mettant, avec un air d'ostentation, son pistolet dans une autre poche. -Fort heureusement pour l'un de nous deux . . . - ---Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, repartit le juif approchant sa -chaise de celle du brigand, vous fera encore plus d'effet qu'à moi. - ---J'en doute fort, répliqua Sikes d'un air d'incrédulité. Parlez vite, -ou Nancy va croire que je suis perdu. - ---Perdu! s'écria Fagin, ça ne la surprendrait pas. Elle a assez -travaillé comme cela à votre perte. - -Sikes interdit chercha à lire dans les yeux du vieillard; mais, n'y -pouvant deviner le sens de cette énigme, il le saisit au collet, et le -secouant de toutes ses forces: - ---Encore une fois, parlez! dit-il, ou, si vous ne parlez pas, c'est que -vous n'en aurez plus la force! Ouvrez la bouche et expliquez-vous -clairement, entendez-vous, vieux scélérat! - ---Je suppose, dit Fagin, que ce garçon qui est couché là . . . - ---Eh bien! après? dit-il reprenant sa première position. - ---Je suppose que ce garçon, poursuivit le juif, vienne à nous trahir -. . . qu'il nous vende tous . . . qu'il découvre les gens qui ont -intérêt à nous connaître . . . qu'il leur donne notre signalement -jusqu'à la moindre petite marque, et qu'il leur dise l'endroit où on -peut aisément nous _pincer_? - ---Ce que je ferais! reprit Sikes. S'il était encore en vie à mon -retour, je lui briserais le crâne avec le talon de ma botte. - ---Et si c'était moi? cria le juif à tue-tête. _Moi_ qui en sais tant -et qui pourrais en faire pendre tant d'autres avec moi! - ---Je n'sais pas, repartit Sikes grinçant des dents et pâlissant de -colère à la seule idée que ce pût être. Je ferais quelque chose dans -la prison qui me ferait mettre la camisole, j'en suis sûr; ou, si -j'étais pour être jugé en même temps que vous, j'en dirais plus à -moi seul, contre vous, que tous les témoins à charge, et j'vous ferais -sauter la cervelle devant tout le monde . . . Ce n'est ni la force ni le -courage qui me manqueraient, allez! murmura le brigand brandissant son -poing comme s'il allait réellement commencer l'action. J'irais de si bon -cœur que vous n'y verriez que du feu! - ---Vraiment? fit le juif. - ---Aussi vrai que je vous le dis, repartit le brigand. Essayez un peu, -vous verrez si je me gêne. - ---Si c'était Charlot, ou le Matois, ou Betsy . . . ou bien? . . . - ---Peu m'importe à moi qui ce soit! reprit Sikes avec impatience. Je lui -ferais son affaire tout de même. - -Fagin fixa de nouveau le brigand, et, lui faisant signe de garder le -silence, il se pencha sur le matelas où reposait Noé, et secoua -celui-ci par le bras pour l'éveiller. - ---Bolter! Bolter! . . . _Pauvre garçon!_ dit le juif appuyant avec -emphase sur l'épithète, il est fatigué, Guillaume, il est harassé -d'avoir guetté si longtemps la jeune fille! - ---Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Sikes. - -Le juif ne répondit rien; mais, se penchant de nouveau vers Noé, il le -tira par le bras et parvint à le faire mettre sur son séant. - ---Répétez-moi donc cela encore une fois, afin qu'il l'entende! dit le -juif montrant du doigt Sikes. Encore une fois, Bolter, plus qu'une fois, -mon garçon! - ---Que je vous répète quoi? demanda Noé d'assez mauvaise humeur. - ---Ce que vous savez au sujet de Nancy, dit le juif, tenant Sikes par le -poignet comme s'il eût craint que celui-ci ne sortît avant d'avoir tout -entendu. Vous l'avez suivie, n'est-ce pas? - ---Oui. - ---Au pont de Londres? - ---Oui. - ---Où elle a rencontré deux personnes? - ---Justement. - ---Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver auparavant de -son plein gré. Ils lui ont demandé de leur livrer tous ses compagnons -et Monks le premier, ce qu'elle a fait; de leur dépeindre son -signalement, ce qu'elle a fait; de leur donner le nom et l'adresse de la -maison que nous fréquentons le plus habituellement, et où nous nous -réunissons, ainsi que l'endroit d'où l'on peut le mieux voir sans être -aperçu, ce qu'elle a fait; ils lui ont demandé le jour et l'heure où -nous nous rendions ordinairement dans cette maison, et elle le leur a -dit: voilà tout ce qu'elle a fait. On n'a pas eu besoin d'employer la -menace pour lui faire dire toutes ces choses; elle les a dites de son -plein gré, n'est-il pas vrai? s'écria le juif presque fou de colère. - ---C'est vrai, répliqua Noé se grattant la tête. Voilà justement comme -cela s'est passé! - ---Qu'ont-ils dit au sujet de dimanche dernier? demanda le juif. - ---Au sujet de dimanche dernier? reprit Noé cherchant à se rappeler, il -me semble que je vous l'ai déjà dit. - ---Cela ne fait rien, dites-le encore une fois! s'écria Fagin serrant -encore plus fort le bras de Sikes, et agitant son autre main, tandis que -l'écume lui sortait de la bouche. - ---Ils lui ont demandé, dit Noé (qui, à mesure qu'il s'éveillait, -semblait avoir une idée de ce qu'était Sikes), ils lui ont demandé -pourquoi elle n'était pas venue dimanche dernier, comme elle l'avait -promis; et elle a répondu que cela lui avait été impossible. - ---Pourquoi, pourquoi? interrompit le juif d'un air triomphant. Dites-lui -pour quelle raison. - ---Parce que Guillaume n'a pas voulu la laisser sortir et qu'il l'a -retenue de force. Et comme le monsieur ne paraissait pas connaître -Guillaume, elle a ajouté que c'était l'homme dont elle avait parlé à -la demoiselle auparavant. - ---Qu'a-t-elle dit de plus au sujet de Guillaume? cria le juif. -Qu'a-t-elle ajouté à propos de l'homme dont elle avait parlé à la -demoiselle auparavant? Dites-lui cela, dites-lui cela. - ---Elle a dit qu'elle ne pouvait pas sortir aisément, à moins qu'il ne -sût où elle allait, dit Noé, et que, la première fois qu'elle est -venue trouver cette demoiselle (ha! ha! ha! je n'ai pu m'empêcher, de -rire quand elle a dit cela), elle lui avait mis du _laudanum_ dans la -potion qu'elle lui a fait boire avant qu'elle sortît. - ---Damnation! s'écria Sikes faisant lâcher prise au juif. Laissez-moi! - -Repoussant loin de lui le vieillard, il s'élança hors de la chambre et -se précipita dans l'escalier comme un furieux. - ---Guillaume! Guillaume! cria le juif courant après lui, un mot! un seul -mot! - -Ce mot n'eût pas été échangé si le brigand, qui ne pouvait ouvrir la -porte, n'eût donné le temps au juif d'arriver tout haletant. - ---Ouvrez-moi cette porte, dit Sikes, ne m'amusez pas là une heure avec -votre bavardage, je ne suis pas d'humeur à vous entendre! laissez-moi -sortir sans m'adresser la parole, il n'y ferait pas bon, je vous assure! - ---Un instant, un seul instant! dit le juif posant la main sur la serrure; -ne soyez pas trop . . . - ---Trop quoi? reprit l'autre. - ---Ne soyez pas . . . trop . . . violent, Guillaume! dit le juif d'un air -patelin. - -Il commençait à faire assez jour pour que chacun d'eux pût lire sur le -visage de l'autre ce qui se passait en son âme. Ils échangèrent un -regard; leurs yeux étincelaient. On ne pouvait se tromper sur la nature -de leurs sentiments à tous deux. - ---Ah! çà, Guillaume! dit Fagin voyant que toute feinte était -désormais inutile: je voulais dire, ne soyez pas trop violent (du moins -pour votre sûreté à vous). N'allez pas vous compromettre, surtout -soyez prudent! - -Disant cela, le juif tourna deux fois la clef dans la serrure; et Sikes, -pour toute réponse, ouvrit la porte toute grande et partit comme un -trait. - -Sans se donner le temps de réfléchir, sans tourner la tête d'aucun -côté, sans jeter un regard à droite ou à gauche, mais les yeux fixes -devant lui, il allait à grands pas, ses dents serrées si fortement les -unes contre les autres, que sa mâchoire inférieure semblait rentrer -dans sa peau. Plein de farouches pensées et ayant un affreux projet en -tête, il marchait tête baissée; et, sans avoir dit une seule parole ni -remué un seul muscle de son visage, il se trouva devant sa maison. Il -entra sans faire de bruit, monta doucement l'escalier, ouvrit la porte de -sa chambre avec la même précaution, la ferma à doute tour; et ayant -porté une table derrière, il s'approcha du lit et en tira les rideaux. - -Nancy, qui était couchée à moitié habillée, s'éveilla en sursaut. - ---Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec un air de satisfaction de le -savoir de retour. - ---Oui, c'est moi, répondit le brigand, lève-toi! - -Il y avait une chandelle qui brûlait en attendant Sikes, celui-ci l'ôta -du chandelier et la jeta dans la cheminée. La jeune fille, voyant qu'il -faisait petit jour, se leva pour tirer les rideaux de la fenêtre. - ---Ce n'est pas nécessaire, dit Sikes mettant son bras devant elle pour -l'en empêcher: j'y verrai toujours assez pour ce que j'ai à faire. - ---Guillaume! s'écria Nancy d'une voix étouffée par la peur, pourquoi -me regardes-tu ainsi? - -L'œil hagard, la respiration courte et les narines gonflées, le brigand -la considéra un instant en silence; puis, la prenant par la tête et par -le cou, il la traîna au milieu de la chambre et lui mit la main sur la -bouche après avoir jeté un regard vers la porte. - ---Guillaume! Guillaume! s'écria la fille se débattant avec une force -que peut donner seule la crainte de la mort, je ne ferai point de bruit, -je ne crierai pas . . . je te le promets! Ecoute-moi! . . . parle-moi! -. . . dis-moi ce que j'ai fait! - ---Ah! tu le sais bien, ce que tu as fait, infâme! reprit Sikes avec un -rire infernal! tu le sais bien, ce que tu as fait! . . . On t'a guettée -cette nuit . . . Chacune de tes paroles a été entendue. - ---Epargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, je t'en supplie, -Guillaume! au nom du ciel, épargne ma vie! s'écria Nancy se cramponnant -après lui. Guillaume! mon cher Guillaume! . . . tu n'auras pas le cœur -de me tuer! Ah! pense à tout: ce que j'ai refusé cette nuit pour toi! -. . . réfléchis un peu et épargne-toi ce crime! Je ne te lâcherai pas; -tu ne peux pas me faire lâcher prise, Guillaume. Pour l'amour de Dieu, -réfléchis avant de verser mon sang! C'est moi qui supplie! . . . moi -qui t'aime tant! . . . Je t'ai toujours été fidèle, Guillaume. Aussi -vrai que je suis une indigne créature. - -Le brigand se débattit violemment pour lui faire lâcher prise; mais les -bras de la fille étaient entrelacés dans les siens d'une telle sorte, -qu'il ne put en venir à bout. - ---Guillaume, dit Nancy cherchant à poser sa tête sur le sein du -brigand, ce vieux monsieur et cette bonne demoiselle m'ont offert cette -nuit un asile dans quelque pays étranger, où je pourrai finir mes jours -en paix; laisse-les-moi voir encore une fois, je les supplierai à genoux -de t'accorder la même faveur, et, s'ils y consentent, comme je n'en -doute pas, nous quitterons cet horrible lieu, nous irons chacun de notre -côté vivre dans la retraite, où nous tâcherons d'oublier la vie -affreuse que nous avons menée ensemble, et nous ne nous reverrons jamais -plus. Il n'est jamais trop tard pour se repentir: ils me l'ont dit, et je -comprends maintenant qu'ils ont raison . . . mais il faut le temps . . . -Faut-il encore avoir le temps, Guillaume . . . un peu de temps! - -Sikes saisit son pistolet. L'idée qu'il serait découvert et arrêté -sur-le-champ s'il en lâchait la détente se présenta comme un éclair -à son esprit au milieu même de sa fureur, et il en asséna deux ou -trois coups de crosse sur le visage suppliant de la jeune fille. - -Elle chancela d'abord et tomba ensuite presque aveuglée par le sang qui -ruisselait d'un trou énorme qu'il lui avait fait à la tête; mais se -relevant sur ses genoux, avec quelque difficulté toutefois, elle tira de -son sein un mouchoir blanc (celui de Rose Maylie), et l'élevant entre -ses deux mains jointes, aussi haut que ses forces le lui permirent, elle -murmura une courte prière pour implorer la pitié du Seigneur. - -C'était un spectacle horrible. L'assassin épouvanté recula jusqu'à la -muraille en portant la main devant ses yeux; puis s'emparant d'un énorme -bâton, il en porta un coup sur le crâne de la fille et l'étendit roide -à ses pieds. - - - - -XLVI. --Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. Entretien qu'ils -eurent ensemble, et de quelle manière il fut interrompu. - - -Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow, descendant d'une -voiture de place, frappa doucement à la porte de sa maison. À peine -eut-on ouvert, qu'un fort gaillard descendit à son tour et se mit en -faction d'un côté du perron, tandis qu'un autre de même stature sauta -lestement de dessus le siège où il avait pris place à côté du -cocher, et vint se poster vis-à-vis du premier. À un signe de M. -Brownlow, ils firent sortir du fiacre un troisième individu, qu'ils -introduisirent dans la maison: cet individu n'était autre que Monks. - -Ils marchèrent tous trois sans dire mot, et suivirent M. Brownlow dans -une petite salle à la porte de laquelle Monks, qui n'était monté -qu'avec répugnance, s'arrêta tout court; et les deux hommes -regardèrent M. Brownlow comme pour lui demander ce qu'ils avaient à -faire. - ---Il connaît l'alternative, dit M. Brownlow. S'il hésite ou qu'il -veuille s'enfuir, emmenez-le dehors et faites-le arrêter en mon nom. - ---Et de quel droit agissez-vous ainsi envers moi? demanda Monks. - ---Pourquoi m'y forcez-vous, jeune homme? répliqua M. Brownlow en le -regardant fixement. Seriez-vous assez fou pour vous enfuir? Lâchez-le! -poursuivit-il, s'adressant aux deux hommes. Maintenant, jeune homme, vous -êtes libre d'aller où vous voudrez, et nous de vous suivre; mais je -vous jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, qu'aussitôt que vous -aurez mis le pied dans la rue, je vous fais arrêter comme faussaire et -voleur. Ma résolution est prise! . . . - -Monks murmura quelques mots inintelligibles, et parut irrésolu. - ---Je vous engage à vous décider promptement, ajouta M. Brownlow. Un -seul mot de ma bouche, et l'alternative est perdue pour toujours. - -Monks hésita encore. - ---Je n'en dirai pas davantage, continua M. Brownlow. - ---N'y a-t-il point d'autre alternative? demanda Monks. - ---Non, certainement! - -Monks regarda le vieux monsieur d'un air inquiet; mais, ne voyant sur son -visage que l'expression de la sévérité et de la détermination, il fit -quelques pas dans la salle en haussant les épaules, et finit par -s'asseoir. - ---Fermez la porte en-dehors, dit M. Brownlow aux deux hommes. - -Ceux-ci obéirent, et M. Brownlow resta seul avec Monks. - ---Voilà de jolis procédés, Monsieur, en vérité, de la part d'un -ancien ami de mon père! dit Monks. - ---C'est justement parce que j'étais l'intime ami de votre père, reprit -M. Brownlow; c'est justement parce que l'espoir de mes jeunes années -m'attachait à lui, et que sa sœur, qui est morte le jour même que je -devais l'épouser, m'a laissé seul sur cette terre; c'est parce que, -encore enfant, il s'est agenouillé avec moi auprès du lit de mort de -cet ange de douceur et de bonté qu'il a plu à Dieu de retirer de ce -monde à la fleur de son âge; c'est parce que, depuis ce moment, j'ai -voué à votre père une amitié que ni ses chagrins ni ses malheurs, -n'ont jamais refroidie et qui a duré jusqu'à sa mort; c'est parce que -ces souvenirs du passé remplissent mon cœur, que je me sens disposé à -vous traiter avec égards. - ---Et qu'a de commun mon nom avec ce que vous avez à me dire? - ---Rien pour vous, jeune homme, repartit celui-ci, rien pour vous, sans -doute; mais beaucoup pour moi, et je suis charmé que vous en ayez pris -un autre. - ---Tout cela est bel et bon, dit Monks d'un air effronté, tout cela est -fort beau, mais où voulez-vous en venir? - ---Vous avez un frère, dit avec chaleur M. Brownlow, un frère dont le -nom seul, prononcé tout bas à votre oreille quand j'étais derrière -vous dans la rue, a suffi pour me faire: suivre de vous malgré la -répugnance que vous aviez à le faire. - ---Je n'ai point de frère! reprit Monks. Vous n'ignorez pas que je suis -fils unique. - ---Ecoutez ce que j'ai à vous dire, continua M. Brownlow; cela ne -laissera pas que de vous intéresser. Je sais fort bien que vous êtes le -seul et l'indigne fruit d'une fatale union qu'un orgueil de famille et un -intérêt sordide ont forcé votre père, jeune encore, à contracter. - ---Je me soucie fort peu de vos épithètes, interrompit Monks avec un -sourire forcé. Vous avouez le fait, et c'est assez. - ---Mais je sais aussi quels furent les maux causés par cette fatale -union, poursuivit M. Brownlow. Je sais combien fut lourde, pour tous -deux, cette chaîne qu'ils durent porter dans le monde, aux yeux de ce -monde qui n'avait plus de charme pour eux. Je sais que les froides -formalités de l'étiquette furent remplacées par les reproches, que -l'indifférence fit place au mépris, le mépris au dégoût, et le -dégoût à la haine, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus se supporter -l'un l'autre, ils furent obligés de se séparer. - ---Eh bien! ils furent séparés, dit Monks. Qu'est-ce que cela prouve? - ---Après quelque temps de séparation, reprit M. Brownlow, et quand votre -mère, lancée dans le tourbillon du grand monde, eut entièrement -oublié l'homme qui lui avait été donné pour mari, et qui était plus -jeune qu'elle de onze ans pour moins, celui-ci, qui jusqu'alors avait -mené une vie retirée, fit de nouvelles connaissances. Vous savez déjà -cela, j'en suis sûr. - ---Non pas! dit Monks. Je ne sais rien du tout. - ---Votre contenance prouve le contraire, repartit M. Brownlow. Je parle de -cela, il y a quinze ans à peu près: vous aviez alors dix ou onze ans, -et votre père n'en avait que trente, car, je le répète, il n'était -qu'un enfant quand son père le força de se marier. Dois-je rappeler un -évènement que, par respect: pour la mémoire de votre père, je -voudrais passer sous silence, ou voulez-vous m'en épargner la peine en -m'avouant la vérité? - ---Comme je ne sais rien, je n'ai rien à dire! répliqua Monks. - ---Parmi ces nouvelles connaissances que fit votre père, poursuivit M. -Brownlow, était un officier de marine, veuf depuis six mois et restant -seul avec deux enfants. Il en avait eu plusieurs, mais heureusement il -avait perdu les autres. C'étaient deux filles: l'une, un ange de -beauté, qui pouvait avoir dix-neuf ans à cette époque, et l'autre une -enfant de deux ou trois ans. - ---Qu'est-ce que cela peut me faire, à moi? demanda Monks. - ---Cet officier de marine, ajouta M. Brownlow sans paraître faire -attention à l'observation de Monks, occupait une maison dans cette -partie de l'Angleterre que votre père parcourut à l'époque de ses -malheurs, et dans laquelle maison il prit un logement. Peu de temps leur -suffit pour se lier d'une étroite amitié. Votre père avait des -avantages qu'ont peu d'hommes: il était joli garçon, et avait un cœur -franc et généreux comme sa sœur. Plus le vieil officier le connut, et -plus il l'aima. Malheureusement il en fut de même avec sa fille. Avant -qu'un an se fût écoulé, reprit M. Brownlow, il était lié par serment -à cette jeune vierge, victime d'une passion vive et sincère . . . d'un -premier amour, enfin. - ---Votre conte est des plus longs, observa Monks évidemment mal à son -aise. - ---C'est un récit de malheurs, de chagrins et de misères, jeune homme, -répliqua M. Brownlow; et de tels contes (comme vous voulez bien dire) -sont toujours longs. Enfin, un de ses parents pour l'amour duquel votre -père avait été sacrifié, comme le sont tant d'autres, vint à mourir; -et, comme s'il eût voulu réparer le malheur dont il avait été la -cause, il lui légua toute sa fortune, qui était considérable. Votre -père dut se rendre à Rome, où ce parent était allé pour sa santé, -et où il mourut sans avoir mis ordre à ses affaires. Il y alla donc et -y tomba dangereusement malade. Votre mère, qui en reçut la nouvelle à -Paris, qu'elle habitait alors, partit avec vous sur-le-champ pour l'aller -trouver. Il mourut le jour de votre arrivée, sans avoir fait son -testament: de sorte que sa fortune vous échut en partage à tous deux. - -A cet endroit de ce récit, Monks prêta une oreille plus attentive, sans -cependant regarder M. Brownlow. - ---Avant de s'embarquer et en passant par Londres, poursuivit M. Brownlow -regardant fixement celui-ci, il vint me voir. - ---Je n'ai jamais eu connaissance de cela, reprit Monks. - ---Oui, jeune homme, reprit M. Brownlow, il vint me voir, et me laissa -entre autres choses un portrait peint par lui-même . . . le portrait de -cette pauvre fille qu'il ne pouvait emporter . . . Il paraissait accablé -par le remords, s'accusait d'avoir causé la ruine et le déshonneur -d'une famille, et me confia l'intention qu'il avait de convertir tout son -bien en argent (_quoi qu'il dût lui en coûter_), et, après vous avoir -laissé à votre mère et à vous une partie de cet argent, s'enfuir en -pays étranger. Je devinai bien qu'il ne s'enfuirait pas seul . . . Il ne -m'en dit pas davantage, il me cacha le reste, à moi son vieil ami, son -ami d'enfance! Il promit de m'écrire, de me dire tout et de me revoir -une seule et dernière fois avant de quitter définitivement -l'Angleterre. Hélas! je ne devais plus le revoir, et je ne reçus même -pas de lettre de lui . . . Quelque temps après sa mort, continua M. -Brownlow, j'allai moi-même à la demeure du père de la jeune fille, -résolu, dans le cas où mes craintes ne se trouveraient que trop -fondées, d'offrir asile et protection à une pauvre jeune fille errante -qu'un amour coupable . . . (selon le monde) aurait entraînée à sa -perte. Il y avait huit jours qu'ils avaient quitté le pays. Après avoir -payé quelques petites dettes criardes, ils étaient partis pendant la -nuit. Où et pourquoi, c'est ce que personne ne put me dire. - -Monks parut se trouver plus à l'aise, et jeta autour de lui un regard de -triomphe. - ---Lorsque votre frère, poursuivit M. Brownlow en se rapprochant de -Monks, pauvre et opprimé, tomba entre mes mains (je ne dirai pas par le -plus grand des hasards, mais par les soins de la Providence), et que je -le sauvai du vice et de l'opprobre . . . - ---Quoi! s'écria Monks tressaillant d'étonnement. - ---Oui, jeune homme, moi-même, reprit M. Brownlow. Je vous ai dit que je -finirais par vous intéresser. Je vois bien que votre rusé compagnon ne -vous a pas dit le nom de celui qui avait reçu le petit Olivier: il avait -sans doute ses raisons pour cela. Lors donc que ce pauvre enfant eut -été reçu par moi, et qu'il y eut passé tout le temps de sa -convalescence, sa ressemblance parfaite avec le portrait dont je vous ai -parlé me frappa d'étonnement. Lors même que je le vis pour la -première fois couvert de haillons, je remarquai de suite sur son visage -une expression langoureuse qui me rappela les traits d'une personne qui -me fut bien chère . . . Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il fut repris -par vos associés avant que je connusse son histoire. - ---Pourquoi non? demanda vivement l'autre. - ---Parce que c'est ce que vous savez fort bien. - ---Moi! - ---Il est inutile de nier, dit M. Brownlow. Je vais vous prouver que j'en -sais plus que vous ne croyez. - ---Vous ne pouvez rien prouver contre moi! balbutia Monks. Je vous défie -de prouver que j'y sois pour quelque chose! - ---C'est ce que nous allons voir, reprit M. Brownlow lançant à Monks un -regard scrutateur. Je perdis donc Olivier, et tout ce que je pus faire -pour le retrouver fut inutile. Votre mère étant morte, je savais qu'il -n'y avait que vous qui pussiez résoudre ce mystère; et, comme vous -étiez alors aux Grandes-Indes, où, à cause de certains méfaits, vous -aviez dû vous réfugier pour éviter ici des démêlés avec la justice, -j'en fis le voyage. Vous étiez retourné à Londres depuis quelques -mois; j'y revins aussi. Aucun de vos correspondants ne put me dire où -vous demeuriez: vous alliez et veniez, me dirent-ils, sans résider -positivement à tel ou tel endroit, menant le même genre de vie qu'avant -votre départ pour les Grandes-Indes. Je battis le pavé nuit et jour -dans l'espoir de vous rencontrer, et ce n'est, comme vous voyez, -qu'aujourd'hui même que j'y suis parvenu. - ---Et me voilà! dit Monks effrontément en se levant de sa chaise, que me -voulez-vous enfin? La fraude et le vol sont deux fort jolis mots -justifiés (selon vous) par une ressemblance imaginaire entre un petit -diablotin et un homme qui n'est plus depuis des années . . . Mon frère! -. . . Vous ignorez même que de cette liaison criminelle, il est -résulté un enfant . . . vous ne savez même pas cela! - ---Il est vrai que je l'ai ignoré longtemps, reprit M. Brownlow se levant -à son tour, mais depuis quinze jours je sais tout. Vous avez un frère, -vous n'en ignorez pas, et vous le connaissez, qui plus est. Il existait -un testament que votre mère a détruit. Vous étiez vous-même dans le -secret et vous deviez en profiter après sa mort. Ce testament était en -faveur de l'enfant qui devait probablement naître de cette liaison -coupable; cet enfant naquit, et sa ressemblance frappante avec son père -fit que vous le reconnûtes quand le hasard l'amena sur vos pas. Vous -vous rendîtes au lieu de sa naissance; vous fîtes supprimer ou plutôt -vous supprimâtes vous-même les preuves qui eussent pu justifier de sa -parenté. Je puis même, au besoin, vous rappeler vos propres paroles: -_Ainsi les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité de -cet enfant sont au fond de la rivière. La vieille sibylle qui les a -reçues de sa mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris -dans sa bière_. Indigne fils que vous êtes! lâche! menteur! Vous qui -fréquentez des voleurs et des assassins, et qui avez avec eux des -entretiens secrets au milieu de la nuit dans des lieux retirés; vous -dont les trames et les complots ont causé la mort de tant de gens comme -vous; vous qui dès votre enfance n'avez fait que de la peine à votre -malheureux père, et dont les excès en tous genres de vices sont peints -sur votre visage, qu'on peut regarder avec juste raison comme le miroir -de votre âme; vous, Edouard Leeford, me bravez-vous encore? - ---Non! non! s'écria Monks atterré par ces paroles. - ---Chaque mot qui s'est dit entre vous et Fagin (le juif) m'est connu, dit -M. Brownlow. Les ombres que vous avez vues vous-même sur la muraille ont -retenu vos chuchotements et me les ont rapportés. La vue de l'enfant -persécuté a changé le vice en courage, et je dirai même en vertu. Un -assassinat vient d'être commis, assassinat que vous avez commis -moralement, sinon réellement . . . - ---Non! non! s'écria Monks, j'en suis innocent, je vous assure! j'entrais -pour prendre des informations à ce sujet quand vous m'avez arrêté. Je -n'en connaissais pas la cause; j'attribuais cela à toute autre chose. - ---La révélation d'une partie de vos secrets en est la seule cause, dit -M. Brownlow. Voulez-vous révéler le reste? - ---Oui, oui, certainement! - ---Avouer la vérité devant témoins? - ---Je le promets aussi. - ---Rester tranquille jusqu'à ce que j'aie pris d'autres renseignements, -et venir avec moi en tel lieu qu'il sera nécessaire? - ---Si vous insistez sur ce point, j'y consens encore, répliqua Monks. - ---J'exige de vous plus que cela, ajouta M. Brownlow: il faut que vous -fassiez restitution à votre frère. Bien que ce pauvre enfant soit le -fruit d'un amour coupable, il n'en est pas moins votre frère. Vous -connaissez les clauses du testament; exécutez-les quant à ce qui -regarde le petit Olivier, et allez ensuite où vous voudrez. - -Tandis que Monks se promenait de long en large dans la salle, -réfléchissant aux conditions expresses que lui dictait M. Brownlow, M. -Losberne entra tout ému. - ---Il ne peut manquer d'être pris, s'écria-t-il. - ---L'assassin, vous voulez dire? demanda M. Brownlow. - ---Oui, oui, reprit le docteur, on a vu son chien aux environs d'une -maison qu'il fréquente ordinairement: son maître y est sans doute, -sinon il y entrera probablement à la nuit. La police est sur pied; j'ai -parlé aux hommes qui sont chargés de l'arrêter, et ils m'ont assuré -qu'il ne peut leur échapper. Le gouvernement a fait proclamer une -récompense de cent livres sterling à quiconque mettra la main dessus. - ---J'en donnerai cinquante autres, dit M. Brownlow, et j'en ferai l'offre -moi-même sur les lieux, si je puis m'y transporter. Où est M. Maylie? - ---Henri? Aussitôt qu'il vous a su ici en sûreté avec cet inconnu, -répondit le docteur, il a fait seller son cheval et est allé voir ce -qui se passe. - ---Et le juif? demanda M. Brownlow. - ---Il n'était pas encore pris quand je me suis informé de tout cela, -répliqua M. Losberne, mais il le sera bientôt. - ---Etes-vous bien décidé? dit tout bas M. Brownlow. - ---Oui, répondit celui-ci, vous me promettez le secret? - ---Restez ici jusqu'à mon retour. - -Disant cela, M. Brownlow sortit avec M. Losberne et ferma à clef la -porte de la chambre. - ---Quel est le résultat de votre entretien? demanda le docteur. - ---Tout ce que j'en espérais et même plus, répondit M. Brownlow. Je lui -ai prouvé qu'il n'y avait pour lui aucun espoir de salut. Faites-moi le -plaisir d'écrire, et assignez rendez-vous pour après-demain au soir à -sept heures. - -Les deux amis se séparèrent extrêmement agités. - - - - -XLVII. --Sikes est poursuivi. --Comment il échappe à la police. - - -Près de cet endroit de la Tamise où est située l'église de -_Rotherhithe_, existe de nos jours le plus sale, le plus étrange et le -plus extraordinaire de tous les recoins qui se trouvent dans Londres; -recoin inconnu, même de nom, à la plupart de ceux qui l'habitent. - -Dans l'île de Jacob, les maisons qui servaient anciennement de magasins -sont sans toits, les murailles sont en ruines, les fenêtres manquent de -châssis, les portes ne tiennent plus à rien et sont prêtes à tomber -dans la rue; les cheminées sont noires, mais il n'en sort pas de fumée. -Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier commerçant, tandis -que maintenant c'est une île déserte. Les bâtiments sont sans -propriétaires, et sont occupés seulement par ceux qui ont le courage -d'y vivre et d'y mourir. - -Dans une chambre supérieure de l'une de ces maisons se trouvaient trois -hommes se regardant l'un l'autre en silence; l'un était Toby Crackit, -l'autre le sieur Chitling, et le troisième, nommé Kags, homme d'une -cinquantaine d'années, dont le visage était couvert de meurtrissures et -de cicatrices, était un forçat évadé. - ---Tu m'aurais joliment fait plaisir, mon cher, dit Toby s'adressant à -Chitling, d'aller te réfugier partout ailleurs. - ---Est-il borné! reprit Kags, comme s'il n'y avait pas plusieurs -_cassines_, sans venir ici nous compromettre! - ---Je m'attendais peu à cet accueil flatteur de votre part, répliqua -Chitling d'un air déconcerté. - ---Crois-tu, répondit Toby, qu'il soit agréable pour un jeune homme -comme moi, qui se tient aussi à l'écart que possible, et qui a su se -conserver son _chez soi_ sans exciter le moindre soupçon, de recevoir à -l'improviste la visite d'un particulier qui, bien qu'il soit aimable et -même plaisant au jeu de cartes, n'en est pas moins dans une position -équivoque? - ---Surtout quand ce jeune homme a chez lui un ami revenu des pays -lointains plus tôt qu'on ne l'attendait, et qui est tout à la fois trop -modeste et trop circonspect pour se présenter devant les juges à son -retour! reprit Kags. - ---Quand donc Fagin a-t-il été pris? demanda Toby Crackit. - ---Il a été pris à deux heures après midi, juste au moment de son -dîner, répondit le sieur Chitling. Charlot et moi nous avons été -assez heureux pour nous sauver par la cheminée de la cuisine; quant à -Maurice Bolter, il s'était caché dans le cuvier, qu'il avait eu soin de -mettre sens dessus dessous, mais ses longues guibolles qui dépassaient -l'ont fait découvrir, et il a été pincé aussi. - ---Et Betsy? - ---Pauvre Betsy! dit Chitling d'un air piteux; elle est venue pour voir le -cadavre, et la révolution que cela lui a fait l'a rendue folle. - ---Qu'est devenu le petit Charlot? demanda Kags. - ---Il est quelque part aux environs, attendant sans doute qu'il fasse nuit -pour venir ici, répondit Chitling: il ne peut pas tarder maintenant. Il -n'y a pas à dire qu'on puisse aller ailleurs; _la Rousse_ a commencé -par arrêter tous ceux qui se trouvaient aux _Trois-Boiteux_. -Heureusement pour moi que j'étais dehors, sans quoi j'y aurais passé -comme les autres. La salle du fond et celle d'entrée sont pleines de -_loustics_: il y fait chaud, je vous assure! - ---Voilà qui est vexant! dit Toby Crackit se mordant les lèvres. Il y en -a plus d'un qui la sautera dans cette affaire. - ---Les assises sont commencées, dit Kags; s'ils chauffent l'affaire, si -Bolter se porte dénonciateur et témoin à charge contre Fagin (ce dont -on ne doit pas douter d'après ce qu'il a déjà dit), le pauvre vieux -juif sera convaincu de complicité du meurtre, et il la dansera dans six -jours à compter d'aujourd'hui. - ---Il aurait fallu entendre le monde crier après lui! dit Chitling. Sans -_la Rousse_, ils l'auraient déchiré en morceaux. Ils l'ont renversé -par terre une fois, et ils l'auraient tué, j'en suis sûr, si les -_loustics_ n'avaient formé aussitôt un cercle autour de lui; mais il -peut dire qu'il l'a échappée belle. - -Tandis que, les yeux baissés, l'oreille au guet, ils paraissaient tous -trois ensevelis dans une rêverie profonde, un piétinement se fit -entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes entra d'un seul bond dans -la chambre. Ils regardèrent aussitôt par la fenêtre, mais ils ne -virent personne; ils descendirent l'escalier, personne; dans la rue, -personne. - ---Que signifie cela? dit Toby. Est-ce qu'il s'aviserait de venir ici, par -exemple? J'espère bien que non! - ---S'il était pour venir ici, nous l'aurions vu avec son chien. - ---D'où peuvent-ils venir? dit Toby. Il aura été aux autres _cassines_, -sans doute, et ayant vu là un tas de gens qu'il ne connaît pas, il sera -accouru ici, où il est venu tant de fois. Mais comment se fait-il qu'il -soit seul? - ---Il ne se serait pas détruit, pensez-vous? dit Chitling. - -Toby secoua la tête en signe de doute. - ---Si cela était, reprit Kags, le chien nous tourmenterait pour que nous -l'accompagnions sur les lieux. Non, je ne pense pas. Je crois plutôt -qu'il sera passé en pays étranger, et qu'il aura perdu son chien. - -Chacun fut de l'avis du forçat, et le chien, se fourrant sous une -chaise, se mit à dormir. - -Comme il faisait nuit, on ferma les volets et on mit une chandelle sur la -table. Les évènements des deux jours précédents avaient fait une -telle impression sur eux, qu'ils tressaillaient au moindre bruit. Ils se -rapprochèrent l'un de l'autre et se parlèrent à voix basse, comme si -le cadavre de la femme eût été dans la chambre voisine. - -Ils étaient depuis quelque temps dans cette position quand on frappa -tout à coup à la porte de la rue. - ---C'est le petit Charlot, dit Kags. - -On frappa de nouveau à coups redoublés. - ---Non, ce n'est pas Charlot! il ne frappe jamais comme ça. - -Toby Crackit se hasarda d'aller voir à la fenêtre; mais il se retira -tout tremblant: sa pâleur en disait assez. Le chien fut sur pattes en un -instant, et courut vers la porte en jappant. - ---Il faut pourtant lui ouvrir, dit Toby prenant la chandelle. - ---Est-ce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement? - ---Non, il n'y a pas de milieu; il faut lui ouvrir, répliqua Toby. - ---Ne va pas nous laisser sans lumière, dit Kags. - -Crackit descendit ouvrir, et revint accompagné d'un homme ayant la tête -enveloppée d'un mouchoir. Cet homme n'était autre que Sikes. Il posa sa -main sur le dos d'une chaise; puis, venant à tourner la tête, il -tressaillit tout à coup et alla s'asseoir sur un autre siège adossé -contre le mur. - ---Comment se fait-il que ce chien soit ici? demanda-t-il. - ---Il est venu seul, il y a deux ou trois heures. - ---Le journal de ce soir annonce que Fagin est pris, est-ce vrai? - ---C'est vrai. - ---N'avez-vous rien à me dire l'un ou l'autre? dit Sikes passant sa main -sur son front. - -Ils se regardèrent les uns les autres d'un air embarrassé; mais pas un -n'ouvrit la bouche. - ---Toi qui es le patron ici, as-tu envie de me vendre ou m'y laisseras-tu -cacher jusqu'à ce qu'ils soient las de chercher? voyons, parle! demanda -Sikes s'adressant à Toby Crackit. - ---Tu peux y rester si tu t'y crois en sûreté, répondit celui-ci. Sikes -tourna lentement la tête vers la muraille contre laquelle il était -adossé, et dit d'une voix creuse: - ---Est-elle . . . l'ont-ils enterrée? - -Ils se contentèrent de faire un signe de tête négatif. - ---Pourquoi ne l'ont-ils pas enterrée? Qui vient de frapper là? - -Toby Crackit fit signe de la main qu'il n'y avait rien à craindre, et, -étant allé ouvrir la porte, il revint bientôt après avec Charlot -Bates. - -Aussitôt qu'il eut aperçu l'assassin, ce dernier recula d'horreur. - ---Toby, dit-il, pourquoi ne m'avoir pas dit cela en bas? - -Les trois autres pâlirent à cette question de l'enfant, et Sikes, qui -s'en aperçut, chercha à l'amadouer. - -Charlot fit trois pas en arrière, et posa la main sur le loquet de la -porte, comme s'il eût voulu sortir. - ---Est-ce que tu ne me reconnais pas, Charlot? - ---N'approchez pas de moi, monstre que vous êtes! s'écria Charlot fixant -l'assassin avec une expression de terreur et d'effroi. - -Sikes s'arrêta: leurs yeux se rencontrèrent, mais il baissa aussitôt -les siens. - ---Remarquez bien, tous trois, ce que je vous dis, s'écria Charlot -fermant les poings et s'irritant de plus en plus à mesure qu'il parlait: -je ne le crains pas! S'ils viennent ici pour le chercher, je le livrerai -moi-même! Je le ferai, aussi vrai que je vous le dis! Il peut me tuer -s'il veut ou s'il l'ose; mais je vous déclare que je le livrerai à la -police si je suis ici quand ils viendront pour le prendre. Dût-il être -brûlé vif, je le livrerai! Assassin! . . . Au secours! au secours! à -l'assassin! - -Disant cela, il se précipita sur Sikes, qui, étourdi par les cris de -Charlot, et surpris de trouver tant d'énergie et de courage dans un -enfant, se laissa terrasser par lui avant d'avoir eu le temps de songer -à se défendre. - -Le combat cependant était trop inégal pour durer plus longtemps. Déjà -Sikes, ayant pris le dessus, avait un genou sur la poitrine de l'enfant -quand Crackit, se levant précipitamment de sa place, s'élança vers -lui, et, le tirant par le collet, lui montra du doigt la fenêtre. - -Il y avait une foule de gens à la porte de la rue: on se parlait tout -haut; le bruit des pas et celui des voix arrivèrent jusqu'à eux et les -frappèrent d'épouvante. On frappait à coups redoublés à la porte de -la rue, comme si on eût voulu l'enfoncer. - ---Au secours! à l'assassin! criait Charlot. - ---Au nom de la loi, ouvrez! criaient à leur tour les gens du dehors. - ---Enfoncez la porte, répétait Charlot. Ils ne vous ouvriront pas. Venez -droit à la chambre où vous voyez de la lumière, c'est là qu'est -l'assassin. - -La porte et les volets commençaient à céder aux efforts des -assaillants, et les cris de joie de la multitude donnèrent à Sikes une -juste idée du danger qu'il courait. - ---N'avez-vous pas quelque endroit ici où je puisse enfermer cet infernal -braillard? demanda-t-il marchant dans la chambre. - -La porte d'un petit cabinet se trouvant sous sa main, il l'ouvrit et y -enferma l'enfant. - ---Maintenant, dit-il, la porte d'en bas est-elle bien fermée? - ---Au verrou et à la clef, répliqua Toby. - ---Les panneaux sont solides? - ---Doublés en fer. - ---Et les volets? - ---Les volets aussi. - ---Que le tonnerre vous confonde! s'écria l'assassin levant le châssis -de la fenêtre et bravant la foule. - -A ce défi, des huées se firent entendre parmi la populace effrénée: -les uns criaient à ceux qui étaient plus près de mettre le feu à la -maison, les autres faisaient signe aux officiers de police de tirer sur -lui; mais parmi les acharnés était un monsieur à cheval, qui, étant -parvenu à fendre la presse, criait sous les fenêtres de la maison: -_Vingt guinées à celui qui apportera une échelle!_ - ---Ils vont envahir la maison! s'écria l'assassin regardant par la -fenêtre! donnez-moi une corde! une longue corde à l'aide de laquelle je -puisse me glisser dans le fossé et ensuite jouer des jambes. - -Toby lui montra du doigt où se trouvaient ces objets; et l'assassin, -ayant choisi, parmi plusieurs cordes, la plus longue et la plus forte, -monta précipitamment au grenier. - -Toutes les fenêtres donnant sur le derrière de la maison et ayant vue -par conséquent sur le fossé, avaient été murées depuis longtemps; à -l'exception pourtant d'une petite ouverture éclairant le cabinet où -était enfermé Charlot, encore était-elle si étroite qu'il ne pouvait -y passer la tête. De cette ouverture, il ne cessait de crier aux gens du -dehors de se porter sur ce point; de sorte que, lorsque l'assassin se -montra sur le bord du toit pour regarder au-dessous de lui, une foule de -voix en donnèrent avis à ceux qui étaient sur le devant de la maison, -et ceux-ci se refoulèrent en masse vers le fossé. - -Ayant barricadé la porte du grenier avec un morceau de bois qu'il avait -pris à cet effet, il sortit par la lucarne et grimpa sur les tuiles. - -Il regarda encore une fois au-dessous de lui: le fossé était à sec. - ---Cinquante livres sterling à celui qui le prendra vivant! s'écria à -son tour un vieux monsieur tout près de là. Cinquante livres à celui -qui le prendra vivant! . . . Je resterai ici jusqu'à ce qu'il vienne les -chercher. - -Rassemblant toutes ses forces et toute son énergie à l'aspect du -danger, et stimulé par le bruit qui se faisait à l'intérieur de la -maison, dont la porte venait effectivement d'être enfoncée, il passa un -bout de sa corde autour d'une souche de cheminée et l'y attacha -solidement; puis, à l'aide de ses mains et de ses dents, il fit en moins -de rien un nœud coulant avec l'autre bout. De cette manière il pouvait, -au moyen de la corde, se laisser descendre jusqu'à quelques pieds de -terre et couper ensuite la corde avec son couteau, qu'il tenait tout -ouvert dans sa main. - -Au moment où il tenait le nœud coulant au-dessus de sa tête pour le -passer sous ses bras, et comme le vieux monsieur en question, celui qui -avait promis cinquante livres sterling à quiconque arrêterait -l'assassin, avertissait ceux qui l'entouraient d'un dessein de ce -dernier, Sikes regarda derrière lui, et se couvrant le visage avec ses -deux mains, il jeta un cri de terreur. - ---Encore ces vilains yeux! s'écria-t-il. - -Chancelant comme s'il eût été frappé par la foudre, il perdit -l'équilibre et tomba à la renverse, d'une hauteur de trente-cinq pieds, -avec le nœud coulant passé autour du cou. La corde s'était roidie -comme celle d'un are, et l'effet en fut aussi prompt que la flèche qu'il -lance. Il y eut une rude secousse, puis un mouvement convulsif du corps, -et l'assassin resta suspendu, tenant fortement serré dans sa main son -couteau ouvert. - -La vieille cheminée en fut ébranlée, mais elle résista cependant; le -cadavre du brigand se trouvait contre la muraille. - -Un chien, qu'on n'avait pas aperçu jusqu'alors, se mit à courir de -droite et de gauche sur le bord du toit en poussant d'affreux hurlements, -et, prenant son élan, il sauta tout à coup sur les épaules du pendu. -Ayant manqué son coup, il tomba dans le fossé, la tête contre une -pierre, et se brisa le crâne. - - - - -XLVIII. --Eclaircissement de plus d'un mystère. --Proposition de mariage -sans dot et sans épingles. - - -Il n'y avait guère plus de deux jours qu'avaient eu lieu les -évènements que nous avons lus dans le chapitre précédent, quand, vers -les trois heures de l'après-midi, Olivier se trouva dans une chaise de -poste en compagnie de madame Maylie, de Rose, de madame Bedwin et du bon -docteur, tous faisant route pour sa ville natale: dans une autre chaise, -à quelque distance derrière, venaient M. Brownlow et un individu dont -ils ignoraient le nom. - -A mesure qu'ils approchaient de la ville, il fut impossible à Olivier de -maîtriser ses transports. - -Ils descendirent à la porte d'un des plus beaux hôtels. Ils furent -reçus par M. Grimwig, qui les y attendait et qui les embrassa tous quand -ils descendirent de voiture. - -Enfin, comme neuf heures venaient de sonner, M. Losberne et M. Grimwig -entrèrent suivis de M. Brownlow et d'un étranger à la vue duquel -Olivier fit une exclamation de surprise, car on lui dit que c'était son -frère, et il le reconnut pour le même individu qu'il avait rencontré -en sortant du bourg, où il était allé porter une lettre pour madame -Maylie, et qu'il avait vu avec Fagin à la fenêtre de son petit cabinet -d'étude. - ---Dépêchons-nous, dit l'étranger se tournant de côté. - ---Ce petit garçon est votre frère, dit M. Brownlow, attirant Olivier. -C'est le fils naturel de mon meilleur ami, Edwin Leeford, votre père, et -de la jeune et malheureuse Agnès Fleming. - ---Oui, répliqua Monks. Mon père étant tombé dangereusement malade à -Rome, où il était allé pour affaires, comme vous savez, ma mère, dont -il était séparé depuis longtemps, et qui habitait Paris à cette -époque, se rendit bien vite avec moi auprès de lui, dans son intérêt -à elle-même. Il n'en sut rien, car, lorsque nous arrivâmes, il avait -perdu connaissance et il resta dans cet état jusqu'au lendemain matin -qu'il mourut. Parmi ses papiers se trouvait un paquet sous enveloppe, -lequel était daté du premier jour de sa maladie et adressé à -vous-même avec recommandation expresse, écrite de sa main sur le revers -de l'enveloppe, de ne l'envoyer qu'après sa mort. Ce paquet renfermait -une lettre assez insignifiante pour Agnès Fleming, ainsi qu'un testament -en faveur de cette fille. - ---Que contenait cette lettre? demanda M. Brownlow. - ---L'aveu de sa faute et des vœux pour la jeune fille, répondit Monks, -rien autre chose. Elle était enceinte de quelques mois à cette époque. -Il lui disait dans cette lettre tout ce qu'il avait fait pour cacher son -déshonneur; et il la priait, dans le cas où il viendrait à mourir, de -ne pas maudire sa mémoire ou de ne pas croire que son enfant et -elle-même dussent être les victimes de sa faute, car lui seul était la -cause de tout le mal. Il lui rappelait le jour où il lui avait donné le -médaillon et la bague sur laquelle il avait fait graver son nom de -baptême à elle, se réservant d'y joindre le sien, qu'il espérait lui -faire porter un jour. Il lui recommandait de garder soigneusement ce -médaillon et de le porter sur son cœur, comme auparavant. - ---Quant au testament, dit M. Brownlow, je me charge de vous en dire la -teneur. Il était dicté dans le même esprit que la lettre. Votre père -s'y plaignait des chagrins que sa femme lui avait causés. Il vous -laissait, à votre mère et à chacun, une pension viagère de huit cents -livres. Le reste de son bien était divisé en deux portions égales, -l'une pour Agnès Fleming, l'autre pour l'enfant auquel elle devait -donner le jour, dans le cas où il naîtrait et qu'il parvînt à l'âge -de majorité. Si c'était une fille, elle devait jouir de sa part, sans -aucune condition; mais si, au contraire, c'était un garçon, il ne -devrait recueillir cet héritage qu'à condition que, pendant sa -minorité, il ne déshonorerait jamais son nom par quelque acte de -lâcheté ou de félonie. Dans le cas contraire, l'argent devait vous -revenir. - ---Ma mère, dit à son tour Monks d'un ton plus haut, fit ce que toute -femme à sa place aurait fait: elle brûla le testament. La lettre ne -parvint jamais à son adresse, mais elle resta entre les mains de ma -mère, ainsi que d'autres preuves, dans le cas où la jeune Agnès -viendrait à nier son déshonneur. Le père de cette jeune fille connut -toute la vérité par ma mère. Accablé de chagrin, ce brave homme -s'enfuit avec ses enfants dans un village retiré du pays de Galles et -changea de nom, afin que ses amis ne connussent point le lieu de sa -retraite. Après quelques mois de séjour d'ans cet endroit, on le trouva -mort dans son lit. Sa fille ayant quitté le pays une quinzaine -auparavant, il avait parcouru tout le voisinage à pied, marchant nuit et -jour pour la chercher. - ---Quelques années après, la mère d'Edouard Leeford ici présent vint -me trouver. Cette femme avait une maladie incurable, qui devait la -conduire lentement au tombeau. - ---Elle mourut au bout de quelques mois, reprit Monks, après m'avoir -confié tous ses secrets et m'avoir légué la haine qu'elle portait à -cette Agnès. Elle ne voulut jamais croire que cette fille se fût -détruite; mais elle pensa, au contraire, qu'elle avait dû accoucher. Je -jurai la perte de cet enfant, si jamais le hasard me le faisait -rencontrer. Ma mère ne s'était pas trompée: j'eus l'occasion de le -voir, et sa ressemblance avec mon père me fit deviner que c'était lui. -Je tins fidèlement ma promesse: j'avais déjà bien commencé, il eût -été à souhaiter que j'eusse fini de même! . . . - ---Le médaillon et la bague? demanda M. Brownlow s'adressant à Monks. - ---Je les ai achetés de ces gens dont je vous ai parlé, répondit Monks. - -M. Brownlow fit signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et revint -incontinent accompagné des époux Bumble. - ---Mes yeux ne me trompent-ils pas! s'écria M. Bumble avec un -enthousiasme affecté. Est-ce bien là le petit Olivier! . . . - ---Taisez-vous, vieux fou! dit tout bas madame Bumble. - ---C'est plus fort que moi, madame Bumble. Moi qui l'ai élevé d'une -manière toute _paroissiale_; quand je le revois entouré de dames et de -messieurs de la haute volée, ne dois-je pas être surpris -superlativement? J'ai toujours eu autant d'affection pour cet enfant que -s'il eût été mon . . . mon grand-père, dit M. Bumble cherchant dans -sa tête une juste comparaison. Cher petit Olivier! - ---Voyons! interrompit M. Grimwig, trêve de sentiments! - ---Je m'en vais faire mon possible pour me contenir, répliqua M. Bumble. -Comment vous portez-vous, Monsieur? - -Ce salut amical s'adressait à M. Brownlow, qui, s'étant approché du -respectable couple, demanda en montrant du doigt Monks: - ---Connaissez-vous Monsieur? - ---Non, répondit sèchement madame Bumble. - ---Vous ne le connaissez sans doute pas non plus? dit M. Brownlow. --Je ne -l'ai jamais vu de ma vie ni de mon vivant, répliqua M. Bumble. --Vous ne -lui avez jamais rien vendu, peut-être? - ---Non, jamais! répondit la dame. - ---Vous n'avez point eu non plus en votre possession certain médaillon et -certaine bague, n'est-ce pas? poursuivit M. Brownlow. - ---Non, certainement! reprit la matrone. M. Brownlow fit signe de nouveau -à M. Grimwig, qui disparut lestement et reparut de même, accompagné -cette fois de deux vieilles femmes à demi paralytiques, qui le suivaient -d'un pas chancelant. - ---Vous avez eu bien soin de fermer la porte la nuit que la vieille Sally -est morte, dit l'une des deux femmes levant sa main tremblante; mais nous -n'en avons pas moins entendu votre conversation au travers des fentes de -la porte. - ---Ah! ah! vous ne vous doutiez guère de cela! - ---Nous regardions par le trou de la serrure, et nous vous avons vue lui -prendre un papier qu'elle tenait à la main! reprit la première. Et le -lendemain nous vous guettions quand vous avez été au Mont-de-Piété. - ---Et nous en savons même plus, que vous là-dessus, repartit la -première; car la vieille Sally nous a souvent répété que cette jeune -fille lui avait dit que, sentant qu'elle ne pourrait jamais surmonter son -chagrin, elle se rendrait à Rome (lorsque les premières douleurs de -l'enfantement la forcèrent de s'arrêter ici), résolue de s'y laisser -mourir sur la tombe de son enfant. - ---Désirez-vous voir le commis du Mont-de-Piété? demanda M. Grimwig se -dirigeant vers la porte. - ---Ce n'est pas la peine, répondit la matrone. Puisque monsieur a été -assez lâche pour avouer, et que vous avez su tirer les vers du nez de -ces vieilles sorcières, je n'ai plus rien à dire. - ---Non, reprit M. Brownlow. Vous pouvez vous retirer. - ---J'espère, dit M. Bumble regardant d'un air piteux autour de lui, -j'espère que cette fâcheuse circonstance, qui n'est rien en elle-même, -ne me privera pas de ma charge _paroissiale_? - ---Détrompez-vous, répliqua M. Brownlow. Il faut vous y attendre. - ---Je n'y suis pour rien, je vous le jure! reprit M. Bumble après s'être -assuré que la matrone avait quitté la salle. - ---Ceci n'est pas une excuse, vous êtes aux yeux de la loi plus coupable -que votre femme; car elle est censée avoir agi d'après vos ordres. - ---Si la _loi_ suppose des choses pareilles, dit M. Bumble pressant -fortement son chapeau entre ses mains, la _loi_ est une sotte . . . - -Ayant dit ces mots d'un ton emphatique, il enfonça son chapeau sur sa -tête, mit ses mains dans les poches de sa redingote et se retira. - ---Vous, ma belle enfant, donnez-moi votre main, dit M. Brownlow se -tournant vers Rose. Ne tremblez pas ainsi! vous n'avez pas besoin de -craindre pour le peu de mots qu'il nous reste à dire. - ---S'ils ont rapport à moi (bien que je ne sache pas en quoi ils -pourraient me concerner), dit Rose, dispensez-moi pour aujourd'hui de les -entendre; je n'en ai maintenant ni la force ni le courage. - ---Vous avez plus de fermeté que cela, j'en suis sûr! repartit M. -Brownlow la prenant par le bras. Connaissez-vous cette jeune demoiselle? -poursuivit-il en s'adressant à Monks. - ---Oui, répondit celui-ci. - ---Je ne vous ai jamais vu auparavant, dit Rose d'une voix faible. - ---Je vous ai vue souvent, moi! reprit Monks. - ---Le père de la malheureuse Agnès avait deux filles, poursuivit M. -Brownlow, qu'est devenue la plus jeune? - ---Lorsque le père mourut sous un nom supposé sans laisser aucun papier -qui pût faire connaître ses amis, répliqua Monks, la plus jeune, qui -n'était qu'une enfant, fut adoptée par de pauvres gens du village, qui -l'élevèrent comme la leur. - ---Poursuivez, dit M. Brownlow faisant signe à madame Maylie d'approcher. - ---Vous ne pûtes trouver l'endroit où cet homme s'était retiré, reprit -Monks; mais là où l'amitié échoue, souvent la haine réussit: ma -mère finit par découvrir l'enfant après un an de recherches. - ---Elle la prit, n'est-ce pas? - ---Non. Ces braves gens étaient fort pauvres, et cette action d'humanité -les mit encore plus à la gêne. L'homme finit par tomber malade, ce que -voyant ma mère, elle leur laissa la petite fille, leur remettant une -modique somme d'argent qui ne devait pas durer longtemps, et leur en -promettant une plus forte, qu'elle n'avait pas l'intention de leur -envoyer. Ne trouvant pas que l'état de misère dans lequel ils étaient -fût une cause assez grande pour les indisposer contre cette enfant, elle -leur raconta à sa manière l'histoire de la sœur, leur disant que s'ils -n'y faisaient attention, la petite qu'ils élevaient deviendrait -certainement comme elle; car elle provenait de parents sans principes et -était elle-même une enfant illégitime. Ces bonnes gens ajoutèrent foi -à tout ce que leur dit ma mère, et l'enfant traîna une misérable -existence jusqu'à ce qu'une dame veuve qui demeurait à Chertsey, ayant -vu par hasard cette petite, en eut pitié et l'adopta. Il faut qu'il y -ait un sort contre nous; car, en dépit de tous nos efforts, elle resta -chez cette dame et fut heureuse. Je l'avais perdue de vue depuis deux ou -trois ans, et je ne l'ai revue qu'il y a quelques mois. - ---Vous la voyez, maintenant. - ---Oui, appuyée sur votre bras. - ---Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria madame Maylie pressant -la jeune fille sur son cœur; elle n'en est pas moins ma chère enfant. -Je ne voudrais pas la perdre maintenant pour tous les trésors du monde. -Ma douce compagne! ma fille d'adoption! mes plus chères espérances! - ---Vous êtes la seule amie que j'aie dans ce monde! s'écria Rose passant -ses bras autour du cou de la dame. Vous fûtes pour moi la meilleure des -amies, la plus tendre des mères. - ---Rassurez-vous, mon ange, dit madame Maylie l'embrassant tendrement, et -rappelez-vous qu'il en est d'autres à qui vous êtes chère. - ---Rose, ma chère Rose, s'écria Olivier, vous fûtes pour moi une bonne -sœur, je veux vous considérer désormais comme une sœur chérie. - -Ils restèrent seuls bien longtemps. Un léger coup à la porte de la -chambre annonça que quelqu'un désirait entrer. Olivier courut ouvrir et -s'esquiva aussitôt pour faire place à Henri Maylie. - ---Je sais tout! dit-il en s'asseyant auprès de la jeune fille. - -Ce n'est pas le hasard qui m'amène en ce lieu, ajouta-t-il après un -silence prolongé, et ce n'est seulement que d'hier que j'ai connaissance -de tout ce qui vous concerne. Vous n'ignorez pas sans doute que je suis -venu pour vous rappeler votre promesse? - ---Un moment, dit Rose; vous savez tout? - ---Vous endurcissez votre cœur contre moi, Rose! - ---O Henri! Henri! dit Rose fondant en larmes, je voudrais le pouvoir et -m'épargner cette peine! - ---Eh bien! alors, dit Henri, réfléchissez à ce que vous avez appris ce -soir. - ---Et qu'ai-je appris, mon Dieu! s'écria Rose: que le sentiment de sa -honte et de son déshonneur a tellement agi sur mon malheureux père, -qu'il n'a pu supporter son malheur . . . - ---Non pas, reprit le jeune homme retenant Rose par le bras comme elle se -disposait à se retirer. Mes désirs, mon espoir, mon avenir, tout enfin, -excepté mon amour pour vous, a subi un changement. Je ne vous offre plus -maintenant un rang distingué dans le monde, où certains préjugés font -rougir même l'innocence . . . - ---Que signifie cela? dit Rose d'une voix mal assurée. - ---Cela signifie, poursuivit Henri, que, dans un des plus beaux comtés de -l'Angleterre, au milieu de riants coteaux et de vertes prairies, il est -une petite église de village qui m'appartient, Rose, et dont je suis le -pasteur; près de cette église est le presbytère, habitation rustique -que vous embellirez par votre présence, et que vous me ferez préférer -mille fois à toutes les dignités auxquelles j'ai renoncé: tel est le -rang que j'occupe dans le monde et que je me trouverais si heureux de -partager avec vous. [9] - - - - -XLIX. --Le dernier jour d'un condamné. - - -La cour d'assises était tapissée de figures humaines depuis le parquet -jusqu'au plafond. Le moindre espace, le plus petit recoin était occupé. - -Au milieu de tout ce monde, il était là, une main appuyée sur la rampe -de bois qui était devant lui, l'autre à son oreille et la tête -penchée en avant pour mieux entendre l'acte d'accusation que l'avocat -général lisait à messieurs les jurés. De temps en temps il portait -sur eux des regards avides pour voir s'il ne découvrirait point sur -leurs traits la moindre chance en sa faveur; et quand les charges -portées contre lui étaient prouvées par trop clairement, il regardait -d'un œil inquiet son conseil. - -Un léger bruit dans la salle le rappela à lui-même. Il tourna la tête -et s'aperçut que les jurés s'étaient assemblés pour délibérer. - -Comme il comprit cela d'un seul coup d'œil, l'image de la mort se -présenta à son esprit; et ramenant ses regards vers la cour, il -s'aperçut que le chef des jurés adressait la parole au président. Chut! - -C'était seulement pour demander la permission de se retirer. - -Il les envisagea les uns après les autres, afin de deviner, s'il lui -était possible, pour quel parti penchait le plus grand nombre; mais -inutilement. Le geôlier lui ayant donné un petit coup sur l'épaule, il -le suivit machinalement jusqu'à l'extrémité du banc des accusés pour -y attendre le retour du jury. - -Tout à coup le silence se rétablit, et tous les regards se portèrent -vers la porte latérale par laquelle étaient sortis les jurés. Ils -passèrent tout près de lui en rentrant dans la salle; mais il lui fut -impossible de rien distinguer sur leurs traits: ils étaient impassibles: -«Oui, l'accusé est coupable!» - -La salle retentit par trois fois des acclamations de la multitude, et -ceux du dehors y répondirent par des cris de joie en apprenant qu'il -serait exécuté le lundi suivant. - -Quand le bruit se fut apaisé peu à peu, on lui demanda s'il n'avait -rien à dire contre la peine de mort. Il avait repris sa première -attitude, et regardait attentivement le président mais on fut obligé de -lui répéter par deux fois cette question avant qu'il parût comprendre, -et il marmotta seulement entre ses dents qu'il était un vieillard,-- -pauvre vieillard,-- un malheureux vieillard. Puis il garda le silence. - -Les juges prirent le bonnet noir; le prisonnier resta dans la même -position, la bouche béante, le cou tendu. Il y eut une femme, dans la -galerie, qui jeta un cri perçant, et le juif se retourna vivement comme -s'il eût été contrarié d'être interrompu. Le président prononça -d'une voix émue la fatale sentence, et l'accusé resta tout le temps -aussi immobile qu'une statue. - -On le conduisit le long d'un passage carrelé dans lequel il y avait -quelques prisonniers qui attendaient leur tour; et d'autres qui parlaient -à leurs amis à travers une grille donnant sur la cour. Quoiqu'il n'y -eût la personne pour lui parler, ces derniers reculèrent à son -approche, afin de laisser aux gens du dehors qui grimpaient sur la grille -pour le voir passer le loisir de le considérer tout à leur aise; et ils -le huèrent, le sifflèrent et l'accablèrent d'injures. - -Il s'assit sur un banc de pierre qui servait tout à la fois de siège et -de lit, et, baissant les yeux vers la terre, il chercha à rassembler ses -idées. Il arriva par degrés à ce terrible dénouement: _Condamné à -être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive._ Telle avait été -la fatale sentence: _Condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que -mort s'ensuive!!!_ - -Il n'avait plus qu'un jour à vivre; et à peine eut-il eu le temps d'y -penser, que le dimanche était arrivé! - -Ce ne fut que lorsque le soir fut venu qu'il commença à sentir -l'horreur de sa position; non pas qu'il eût conçu auparavant l'espoir -d'obtenir sa grâce, mais parce qu'il n'avait jamais pu s'imaginer qu'il -dût mourir sitôt. - -Il se coucha sur le banc de pierre et chercha à se rappeler le passé. -Ayant été blessé par la populace le jour qu'il avait été pris par la -police, il avait un bandeau autour de la tête; ses cheveux roux -pendaient sur son front ridé; sa barbe, pleine de poussière et de -crasse, était mêlée en petits nœuds; son teint livide, ses yeux -étincelants, ses joues creuses faisaient horreur à voir. Huit! neuf! -dix! Si ce n'était pas un tour qu'on lui jouât, et que ces trois heures -se fussent réellement succédé aussi rapidement, où sera-t-il -lorsqu'elles sonneront de nouveau? Onze heures! minuit sonna que le -dernier coup de onze heures vibrait encore à ses oreilles. - -Des barrières peintes en noir étaient déjà placées tout autour de la -place de la prison pour contenir l'affluence de la foule que la -curiosité ne manquerait pas d'attirer en ce lieu, quand M. Brownlow, -accompagné d'Olivier, se présenta au guichet; ayant fait voir au -concierge un permis d'entrée signé de l'un des shérifs, ils furent -aussitôt introduits dans la loge. - ---Ce petit jeune homme va-t-il avec vous au cachot du condamné? dit -l'homme qui devait les y conduire. Ce n'est pas un beau spectacle pour -des enfants. - ---Sans doute, mon ami, vous avez parfaitement raison, reprit M. Brownlow; -mais sa présence est indispensable, et je ne puis faire autrement que de -l'emmener. - -L'homme les conduisit sans mot dire. - ---Voici l'endroit par lequel il va passer, dit-il lorsqu'ils furent -arrivés à une petite cour carrelée dans laquelle plusieurs -charpentiers travaillaient. - -De là ils passèrent par plusieurs grilles qui leur furent ouvertes de -l'intérieur par d'autres guichetiers. Ayant dit à M. Brownlow -d'attendre un instant, le geôlier frappa avec son trousseau de clefs à -l'une des portes garnies de fer; et les deux gardiens ayant ouvert, -après avoir échangé avec lui quelques paroles à voix basse, ils -firent signe à nos visiteurs de suivre le geôlier dans la cellule. - -Le criminel était assis sur son banc, s'agitant de côté et d'autre -comme une bête farouche prise au piège. - -Le geôlier prit Olivier par la main; et lui ayant dit tout bas de ne pas -avoir peur, il regarda le juif en silence. - ---Fagin! dit le geôlier. - ---Me voilà! c'est moi! s'écria le juif prenant la même attitude qu'il -avait pendant le cours des débats; je suis un vieillard, milords! - ---Voici quelqu'un qui demande à vous parler, Fagin! dit le geôlier lui -posant la main sur l'épaule pour le faire rasseoir. Voyons, Fagin! -n'êtes-vous pas un homme? - ---Je ne le serai pas longtemps! reprit le juif levant la tête et -regardant le geôlier avec une expression de rage et de terreur. - -En parlant ainsi, il aperçut Olivier et M. Brownlow; et se reculant -jusqu'à l'extrémité du banc, il leur demanda ce qu'ils lui voulaient. - ---Allons, Fagin, restez tranquille, dit le geôlier. Maintenant, -Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à M. Brownlow, si vous avez -quelque chose à lui dire, faites-le au plus vite, car il devient plus -furieux à mesure que l'heure approche. - ---Vous avez des papiers, dit M. Brownlow, qui vous ont été remis, pour -plus de sûreté, par un certain homme appelé Monks? - ---Il n'y a rien de si faux! répliqua le juif. - ---Pour l'amour de Dieu! dit M. Brownlow, ne dites pas cela, maintenant -que vous touchez à vos derniers moments; avouez plutôt où ils sont. -Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout déclaré, et qu'il ne -vous reste plus d'espoir. Dites-moi, où sont ces papiers? - ---Olivier! s'écria le juif en lui faisant signe de la main, viens ici -que je te dise un mot à l'oreille. - ---Je n'ai pas peur, dit tout bas Olivier lâchant la main de M. Brownlow. - ---Les papiers en question, dit le juif attirant l'enfant vers lui, sont -dans un sac de toile, au fond d'un trou pratiqué un peu avant dans le -tuyau de cheminée. J'ai quelque chose à te dire, mon ami; quelque chose -d'important à te dire . . . Dehors! dehors! ajouta-t-il poussant -celui-ci vers la porte, et regardant d'un air égaré autour de lui. Dis -que je me suis endormi et ils te croiront. Je ne parviendrai jamais à -sortir si tu t'y prends de cette manière . . . Avance! avance! C'est -cela! c'est bien cela! Nous réussirons ainsi! . . . Cette porte d'abord. -Si je tremble en passant devant l'échafaud, n'y fais pas attention et va -toujours comme si de rien n'était . . . - ---N'avez-vous rien autre chose à lui demander? dit le geôlier -s'adressant à M. Brownlow. - ---Non, répondit celui-ci. Si je pensais qu'on pût le ramener au -sentiment de sa position! - ---Ne croyez pas cela, dit l'homme en branlant la tête. - ---Avance! avance! s'écria de nouveau le juif . . . Doucement! doucement! -. . . un peu plus vite! Là . . . comme cela! . . . c'est bien! . . . - -Les gardiens le séparèrent enfin d'Olivier et le repoussèrent au fond -de la cellule. - -Nos visiteurs furent quelque temps à sortir de la prison, car Olivier -sentit son cœur défaillir après cette scène affreuse, et le jour -commençait à paraître quand ils en franchirent le seuil. Une multitude -de personnes étaient déjà rassemblées sur la place de l'exécution. - - - - -L. --Conclusion. - - -Les destinées de ceux qui ont figuré dans cet ouvrage sont presque -fixées, et il ne reste à l'historien que peu de chose à dire. - -En moins de trois mois Rose Fleming et Henri Maylie furent mariés dans -la petite église dont celui-ci devint le pasteur, et dans le presbytère -de laquelle ils s'établirent le même jour. - -Madame Maylie vint demeurer avec ses enfants pour jouir, pendant ses -dernières années, de la félicité la plus pure que la vieillesse et la -vertu puissent connaître: celle d'être témoin du bonheur de ceux qui -avaient été constamment les objets de ses soins. - -Il paraît, d'après un sérieux examen, qu'en partageant également -entre Olivier et Monks les débris de l'immense fortune dont celui-ci -était seul possesseur (laquelle n'avait jamais profité entre ses mains, -pas plus que dans celles de sa mère), il leur revenait à chacun un peu -plus de trois mille livres sterling. - -Monks ayant jugé à propos de garder ce nom d'emprunt, se retira dans -une partie éloignée du Nouveau-Monde avec la portion que voulut bien -lui accorder M. Brownlow, et qu'il dissipa promptement. Il reprit -bientôt ses mauvaises habitudes et retomba dans ses anciens vices. - -M. Brownlow adopta Olivier comme son propre fils; et étant venu, à la -grande satisfaction de ce dernier, demeurer avec sa femme de charge à un -mille environ du presbytère qu'habitaient les nouveaux époux, ils -composèrent une petite société de vrais amis, dont le bonheur fut -aussi parfait qu'on peut l'espérer en ce monde. - -Peu après le mariage de nos jeunes gens, le bon docteur retourna à -Chertsey, où, privé de la société de ses dignes amis, il ne tarda pas -à s'ennuyer et serait bientôt devenu maussade pour peu qu'il y eût -été disposé par caractère. Pendant deux ou trois mois, il se contenta -de donner à entendre qu'il craignait bien que l'air de Chertsey ne fût -contraire à sa santé; puis, voyant qu'il ne s'y plaisait plus comme -auparavant, il céda sa clientèle à son associé, et loua une petite -maison à l'entrée du village dont son jeune ami était pasteur. - -Avant de venir s'installer dans sa nouvelle demeure, il avait contracté -une forte amitié pour M. Grimwig, qui lui rendait le réciproque. En -conséquence, il reçoit bien souvent la visite de cet excentrique -monsieur, qui, en ces occasions, jardine, pêche et charpente avec une -activité sans égale; faisant chacune de ces choses à rebours de tous -les autres, et affirmant (avec sa proposition favorite) que sa manière -de s'y prendre est infiniment préférable à toute autre. - -Le sieur Noé Claypole, ayant obtenu sa grâce de la couronne pour avoir -témoigné contre le juif, et ayant considéré que sa profession -n'était pas tout à fait aussi sûre qu'il le désirait, avisa -nécessairement aux moyens de gagner sa vie sans être par trop -surchargé de besogne. Il fut d'abord assez embarrassé sur le parti -qu'il avait à prendre; mais, après quelque réflexion, il se fit -mouchard, partie dans laquelle il réussit assez bien. Il se promène -régulièrement tous les dimanches, pendant l'heure de l'office, en -compagnie de Charlotte, décemment vêtue. Celle-ci s'évanouit à la -porte des charitables cabaretiers; Noé s'étant fait servir pour trois -sous d'eau-de-vie, afin de la faire revenir à elle, fait sa déposition -le lendemain contre tel ou tel cabaretier qui a contrevenu à la loi en -ouvrant sa boutique pendant l'office: alors il empoche la moitié de -l'amende. - -Les époux Bumble, privés tous deux de leur emploi, furent réduits -graduellement à la plus affreuse misère, et finirent par être reçus -comme pauvres dans le dépôt de mendicité où ils avaient jadis -gouverné en despotes. - -Quant à Giles et à Brittles, ils sont toujours à leurs anciens postes. - -Charles Bates, épouvanté par le crime de Sikes, fit de sérieuses -réflexions sur son inconduite passée, et, persuadé qu'après tout une -vie honnête vaut mieux, il résolut de s'amender et de vivre désormais -de son travail. - - -FIN. - - - - -Notes des Éditeurs: - - -[1] Ceux-là seuls qui ont étudié de près en Angleterre le -fonctionnement de la charité légale, peuvent dire ce que le -protestantisme a fait pour les pauvres en leur enlevant les sœurs de -chanté et les religieux hospitaliers. A eux de contrôler le tableau que -présente ici Dickens; fût-il chargé, il en reste assez pour juger la -philanthropie. - -[2] Soulignons ce passage pour remarquer que Dickens était un de ces -penseurs mécontents de tout le monde, chez lesquels le jugement n’est -pas à la hauteur de l'imagination et de I’esprit. Critiquer, -ridiculiser à peu près tout sans réfléchir sur les conséquences de -leurs railleries, voilà leur préoccupation exclusive. Il prend ici à -part les marins; mais pour empêcher ces sortes de _digestion qu’ils -aiment_, qu’oppose-t-il de sérieux remède, en admettant que cela soit -vrai? Le lecteur donc ne se ferait que des idées fausses sur les hommes -et sur les choses, s’il s’en rapportait à ces exagérations, qui -n’ont pour premier but que celui de l’amuser par leur spirituel -agencement. - -[3] Ainsi qu’en sera aisément convaincu le lecteur par la suite de ce -récit, Dickens tombe encore ici dans l'exagération. Qu'un enfant soit -maltraité, méprisé, persécuté parce qu'il est né de parents -indignes et dans des conditions malheureuses, assurément cela est de -toute injustice, puisque lui est innocent. Mais de ce que, par suite de -cette circonstance, il trouve dans ce monde des obstacles qu’un enfant -né d'une véritable famille honnête n’a pas à vaincre, en conclure -contre l'inhumanité des hommes et leurs institutions et leurs lois, -c’est de la déraison, c’est le renversement de tout ordre social, -c’est la démoralisation décrétée en 1793. - -[4] Quelque fondée que puisse être particuliérement en Angleterre la -défaveur attachée au nom de _juif_, nous ne saurions approuver cette -qualification continuellement appliquée ici à un type de -scélératesse. Il n’y a pas seulement que des juifs dans les tavernes -de bandits et les bagnes. Le fils d’Israël croit à Dieu, à -l’immortalité de l'àme etc. Donc, englober tous les juifs dans la -même accusation à cause de quelques exceptions, c’est exagérer, plus -que cela, c’est manquer de justice. Fagin est étranger a toute -croyance; mieux valait par conséquent, et ce n’eût été calomnier -aucune croyance, simplement l'appeler l'_Apostat_ ou le _Rénégat_, etc. -Pareil être doit s’attendre à tout. - -[5] Moulin mis en action par des hommes. - -[6] Assises qui se tiennent quatre fois l’année pour juger certaines -causes civiles ou criminelles. - -[7] Un des principaux marchés de Londres. - -[8] Dickens omet toujours d’indiquer une condition première, pourtant -un moyen indispensable pour arriver à la perfection d’Olivier. Que -quoique né d’une mère coupable, cet enfant aime et pratique cependant -la vertu dans un certain degré, cela se peut, cela se voit quelquefois. -Mais que la nature seule produise cet effet sans l’aide d'aucune -espèce de religion (Dickens est muet sur ce point), que ce fruit -particulier et divin de la prière et de la grâce naisse et grandisse -ainsi de lui-même, comme une production spontanée de la nature, c’est -faux, c’est contraire à l'expérience de chaque jour. - -[9] Pour peu que le lecteur connaisse de romans protestants, il ne -s’étonnera pas que toujours le beau rôle, la vertu la plus pure, -soient le lot des pasteurs ou ministres. Cette façon de soutenir -l’erreur est une sorte de calomnie qui n’est pas sans effet. Heureuse -encore cette Eglise abhorrée qu’ils appellent _papisme_, si -quelques-uns de ses prêtres ou religieux n’y figurent pas comme -d’hypocrites scélérats. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Olivier Twist, by Charles Dickens - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVIER TWIST *** - -***** This file should be named 61994-0.txt or 61994-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/9/9/61994/ - -Produced by Mohammad Aboomar for the QuantiQual Project; -Project ID: COALESCE/2017/117 (Irish Research Council) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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