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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La poudre aux yeux - -Author: René Boylesve - -Release Date: April 7, 2020 [EBook #61768] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - LA - - POUDRE AUX YEUX - - - DU MÊME AUTEUR: - - - _CONTES_ - - LES BAINS DE BADE (épuisé). - LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC. - - - _ROMANS_ - - LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS. - SAINTE-MARIE-DES-FLEURS. - LE PARFUM DES ILES BORROMÉES. - MADEMOISELLE CLOQUE. - LA BECQUÉE. - L’ENFANT A LA BALUSTRADE. - LE BEL AVENIR. - LE MEILLEUR AMI. - - - A PARAITRE EN MAI 1909: - - LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE. - - - - - RENÉ BOYLESVE - - - LA POUDRE - - AUX YEUX - - [Illustration: colophon] - - - PARIS - - LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES - - 1909 - - _Ce volume a été tiré à - cinq cents exemplaires - numérotés à la presse._ - - _Justification du tirage_: 90 - - - - - LA - - POUDRE AUX YEUX - - Cette nouvelle a déjà paru en librairie sous le titre: _Petits - Bateaux pour Seringapatam_. Nous la donnons ici avec une fin - différente et un texte entièrement revu. - - R. B. - - - - - - -I - - -J’ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d’années, du temps -que j’allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M. -Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau, -et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette -maison, d’immenses placards qu’ouvrait une certaine bonne à tout faire, -nommée Mᵐᵉ Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de -ces placards contenait un portrait à l’huile, dépourvu de cadre et -représentant un homme blond avec une barbiche et un œil inspiré. On -disait que c’était «le portrait du poète». On ne lui faisait point -d’honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris -pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on -pas à le savoir. - -M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la -confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où -passait un de ces innombrables petits cours d’eau qui baignent si -gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d’une voûte -obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des -objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand -on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les -lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l’autre, -mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l’effectuais en -courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s’embarquer -pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des -télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d’une banque -imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il -s’arrêtait au premier poirier qui représentait pour lui la mer Rouge, et -tombait exténué sur un banc rustique qui n’était ni plus ni moins que la -station au nom splendide de Seringapatam! Vous pensez bien que j’étais -arrivé depuis longtemps et que j’avais déchargé mes vaisseaux quand -Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam. - ---Qu’est-ce que c’est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr, -au moins, que ça soit sur un fleuve navigable? - ---Seringapatam! s’écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon -dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout. - -M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C’était un doux homme, -veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l’un -ni l’autre, et cherchait un terrain d’entente avec l’expérience que -pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d’une grande -impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l’un -voulait surtout que l’autre eût tort. - ---Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier? - ---C’est vous, Francis. - ---Mais, papa! répliquait Prosper, c’est idiot. Il court sur ses deux -jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé! - ---Qui est-ce qui t’empêche d’en faire autant? - ---Ah! bien, alors, si on ne peut plus s’amuser!... - ---Mon enfant, me disait M. Quinqueton, vous n’avez donc pas de plaisir à -naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes? - ---Mais, sacristi, monsieur! il n’y a pas d’océans ni d’Indes, puisqu’il -n’y a qu’un poirier et un banc. - ---Il n’y a pas d’océans ni d’Indes! s’écriait Prosper; mais, mon pauvre -vieux, regarde donc comme je suis fatigué!... - -En effet, il suait à grosses gouttes, à force d’avoir piétiné. M. -Quinqueton appelait Mᵐᵉ Pacaud, afin qu’elle épongeât le front du -voyageur. Et Mᵐᵉ Pacaud, la serviette à la main, disait avec admiration: - ---Parlez-moi d’un enfant aussi intrépide! - -M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le -taquinait parce qu’il n’entendait pas malice et parce qu’il faisait -volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment, -un ami commun, qui avait la prétention qu’on ne lui en fît point -accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec -exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J’en -tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie -de transports maritimes. - ---Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu’à Seringapatam, lui -disais-je; pourquoi ne t’arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du -Saumurois? - ---Pourquoi je ne m’arrête pas dans mes propriétés du Saumurois? - ---Oui! C’est parce que tu n’en as pas! - -Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l’an dans le -Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à -Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable -d’exagérer l’importance des «propriétés», mais c’était pour donner plus -de valeur à son cru. - ---Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du -Saumurois? - ---Si j’y ai été!... - ---Fais voir combien c’est grand. - -Nous étions sur une promenade publique que l’on nomme à Vendôme «la -Montagne» parce qu’elle est située sur une éminence d’où l’on domine -agréablement la ville et les environs. - -Prosper embrassait l’horizon du regard et faisait la girouette avec son -bras tendu: - ---C’est plus grand que tout ça! - ---Oh! mais tu es archimillionnaire? - ---Pourquoi? - ---Parce que ton père dit que c’est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa -en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il -en tire, «bon an, mal an», deux mille francs. Calcule!... Et puis, -écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n’est pas possible, parce -que la vigne, c’est sur des coteaux, c’est penché: il peut y en avoir -long, mais il n’y en a jamais si large que ça. - ---Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont. -Tu es assommant! - - - - -II - - -Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et -lorsque nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de -suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M. -Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des -«cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots -«cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les -«propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton -à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les -journaux disaient merveilles, mais qui n’avaient, en somme, jamais -encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle -jusqu’à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaquées, sous -le prétexte qu’ils ne sauraient manquer d’être phylloxérés l’an prochain -et que mieux valait faire dès aujourd’hui peau neuve. - -Le fait donna raison à l’initiative de M. Quinqueton, puisque ses -compatriotes durent l’imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M. -Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage, -c’est-à-dire muni d’informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou -bien avec la témérité d’un homme épris de ressources paradoxales et -crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à -prudente distance, il est vrai, n’eurent qu’à s’en louer, M. Quinqueton -jouit à Vendôme du prestige de l’initiateur heureux, sans que l’on sût -d’ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans -«ses propriétés du Saumurois». - -A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux -potaches: - ---Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous? - -Et il me regardait entre les deux yeux, de l’air d’un profond penseur. -Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’il disait: - ---Prosper, lui, oh!... oh!... - ---Ah! ah!... Et qu’est-ce qu’il veut faire, Prosper? - ---Je n’en suis pas embarrassé. C’est un garçon qui fera son chemin! - -Je répétais à Prosper: - ---Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin. - ---Eh bien? - ---Quel chemin? - ---Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais, -d’abord, le chemin qu’il me plaira. - ---Tu as de la chance! - ---Je suis fils unique, n’est-ce pas? - ---Ça, c’est exact. Et ton père ne mendie pas son pain. - ---Et je compte me la couler douce. - ---Est-ce que tu resteras à Vendôme? - ---Cette farce!... Tu ne m’as pas regardé!... - ---Et où est-ce que tu iras? - ---Mais à Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu -l’heure?... - -L’exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un -chronomètre. - ---Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi... - ---Moi, papa est un amour. - - - - -III - - -J’avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils, -par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme, -et j’avais oublié, je l’avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa, -lorsqu’un de ces hasards que l’on s’obstine à dire extraordinaires, et -qui sont ce qu’il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les -propriétés du Saumurois». - -Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous -avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France. -Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d’Arc -a passé et qu’ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où, -un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la -plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des -vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le -bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon -sens, simplicité et belle humeur, c’est ce que nous chantent toutes ces -chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au -réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux -veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies -par l’incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle -et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et -des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et -vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans -une pièce obscure d’une maison penchée sur le côté, dans la rue -Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en -chantant: - - «Pan, pan, pan! - Je vous mets vos gants. - Pan, pan, pan! - Quelqu’un vous attend. - Pan, pan, pan! - Rue du Puits-des-Bancs!» - -Oui, c’est vous, grand’mère et petit enfant de Chinon, plaisante image -se présentant à la suite de quelques séductions confuses, qui nous avez -arraché le cri: «Restons dans ce pays!» - -Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui -longe la Vienne jusqu’à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et -nous arrêtions là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de -moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d’un -fleuve de sable et d’eaux languides, pour visiter une maison du temps -d’Henri IV: «_La Gloriette_, à vendre ou à louer, avec clos et cellier.» - -La maison nous ravit; le prix qu’on en demandait était modeste. Nous -revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir Mᵉ Camus, le notaire. Il -nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à -l’est, Arnault, (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l’ouest, -Quinqueton (Pierre-Prosper). - ---Quinqueton, Pierre-Prosper? - ---Oui, Monsieur. - ---N’est-ce pas M. Quinqueton, de Vendôme? - ---Lui-même, le juge de paix. - ---C’est bien cela... Ah! par exemple! c’est comique... Ce bon M. -Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous -sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il? - -Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question -familière. - ---Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire. - ---Ah! pardon! vous n’êtes peut-être pas le notaire de M. Quinqueton? - ---Si fait; mais M. Quinqueton ne m’entretient pas de sa santé. - ---Il ne vient donc pas ici? - -Le notaire se tourna vers son maître clerc: - ---Depuis combien d’années le sieur Quinqueton n’a-t-il pas comparu? - -Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les -yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire. - ---Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton -(Pierre-Prosper), Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur -hypothèque... 88... 89? 89, c’est l’année de l’Exposition. Je le vois -encore ici. Ça fait sept ans. - ---Il n’est pas venu ici depuis sept ans! - ---Exactement. - ---Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent? - ---Deux fois par an, ponctuellement. - ---C’est curieux! Et depuis ce prêt... - ---Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne. - ---Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau -dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J’ai beaucoup -connu M. Quinqueton, vous comprenez! - ---Passons-nous aux servitudes de l’immeuble dit _la Gloriette_? - ---Mais certainement, maître Camus. - - - - -IV - - -Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l’acquisition -de la Gloriette. Je m’informai de lui dans le pays. Beaucoup de -cultivateurs l’avaient vu autrefois. - ---Un bien bon et bien excellent homme, monsieur! - ---Il a ici un beau domaine? - ---Eh! pardi! c’est selon... - ---Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher... - ---Cher? c’est comme on l’entend; les années sont «traîtres»... Et son -fils à m’sieu’ Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?... - -C’était à moi de répondre. J’interrogeais un autre: - ---M’sieu’ Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;... de -l’amour-propre, par exemple! - ---Il a du bien? - ---Il en a. - ---Mais il paraît qu’il n’y met plus les pieds? - ---Ça, c’est la pure vérité. - ---Comment expliquez-vous?... - ---Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J’avons seulement pas été -deux ans à l’école!... - -A un autre! - ---M’sieu’ Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera: -il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché! -en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en -voilà! sous prétexte que l’«américain» allait décupler la récolte! - ---Et le résultat de l’«américain» a été trompeur? - ---Il a été trompeur et il ne l’a pas été... - ---Mais dans le cas de M. Quinqueton? - ---Eh! pardi, le cas de M. Quinqueton est pareil aux autres, allez... - ---Le pays n’est pas endetté? - ---Endetté? c’est-il donc qu’il l’est, endetté, m’sieu’ Quinqueton, que -vous voulez dire? - ---Ce n’est pas moi qui le prétends. - ---C’est des on-dit! rapport à ce qu’il se cache. On ne le voit plus. Il -était faraud!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son -garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l’eau qui lui montait à la -vue; il vous regardait au travers d’une ondée, parole d’honneur! Tenez! -quand il disait comme ça: «C’est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!» -y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier. - ---Dites-moi, les affaires de M. Quinqueton sont mauvaises? - ---Oh! oh! c’est selon... - ---On m’a dit que son bien était hypothéqué. - ---Oh! alors, si on vous l’a dit, vous en savez autant que ceux-là qui -vous l’ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j’en sais aussi -long comme vous... - -Je fus pris du remords de n’avoir pas conservé de relations avec ce -pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage? -Aussitôt mon retour à Paris, j’envoyai une lettre de faire part au juge -de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat de la Gloriette, ce -qui eût été l’aveu que je connaissais ses déboires. - -Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d’un énigmatique -assemblage de mots dont l’un était pour le moins étrange. Sous le nom de -M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait -écrit: - -«_Heureux et fier de tout ce qui peut rappeler_ TRISTAN DE MÉLISANDE, -_adresse ses compliments au jeune couple_.» - -Je me livrai à des supputations afin d’établir approximativement l’âge -que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient -à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l’hypothèse de la -sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la -mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des -vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d’ailleurs, un -notaire aussi méticuleux que Mᵉ Camus ne m’eût point dit «juge de paix» -si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire. - -«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir -rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces -syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil -n’avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel -rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en -vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du -pouvoir d’évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si -elle n’avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande?... Elle -n’en avait point, mais elle eut une inspiration: - ---C’est un nom de toqué, dit-elle; pour moi, le fils de votre M. -Quinqueton doit faire de la littérature... - ---Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d’arabesques -gracieuses l’humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux -pseudonyme et un métier d’imagination sont la conséquence logique des -embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de -Seringapatam! - -Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de -l’acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa -en suspens notre dernière hypothèse. - -Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton,» et ne faisait -allusion à rien moins qu’à Tristan de Mélisande. Prosper m’appelait: -«Mon vieux Francis,» me complimentait de l’heureux événement que son -papa venait de lui apprendre, puis s’égayait au souvenir de nos jeunes -années et m’appelait «sa vieille branche», puis m’entretenait «d’une -large entreprise de vulgarisation» qu’il avait faite récemment, qui lui -avait coûté les «yeux de la tête», puis s’assombrissait et confessait -qu’il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis -entonnait un hymne en l’honneur de l’esprit positif et ordonné qu’il -m’avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une -«brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs. - -En post-scriptum: «Motus à papa!» - -Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma -lettre de faire part! Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes -négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu’il y fût contraint par -la nécessité. Ma femme, qui s’intéressait à son voisin de campagne, fut -touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l’énigme du «Tristan de -Mélisande». Nous délibérâmes: enverrais-je le secours demandé, ou -irais-je moi-même à l’adresse indiquée par Prosper: «53, rue -Hégésippe-Moreau»? Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq -ans... garçon... Paris... embarras d’argent prolongés, sans doute, -depuis le premier emprunt de son père--affaire Quinqueton -(Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne.--J’allais tomber -dans un faux ménage sous les toits, avec enfants, c’était probable. -Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa -misère... Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n’était pas venu, -honteux sans doute d’être mis comme un pauvre. - ---Allez toujours jusque chez le concierge, me dit ma femme. - ---C’est juste. - ---Ah! Et puis, qui est-ce qui vous empêche de demander: «Vous n’auriez -pas ici, par hasard, un M. Tristan de...» - ---Parfait! Entendu. - -Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une -forte odeur d’ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à -l’entrée, un tapis à l’escalier. - -Je préparais mon: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un M. Tristan -de...» mais un instinct de convenances, plus profond que nos volontés, -guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge: - ---M. Prosper Quinqueton, s’il vous plaît? - -Une voix du Midi, joyeuse, résonna. - ---Hé! à l’entresol-_e_ donc-_que_! - ---A l’entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous -que je puisse le déranger? - ---Hé! pourquoi donc-_que_? - ---C’est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu’il est seul? - ---_Mé_ oui! - -Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau -aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s’offrait à mon service. Je -crus devoir en profiter pour être agréable à ma femme: - ---Et M. Tristan de Mélisande? - -La face de la concierge s’arrondit comme une lune; dans cette lune, une -autre s’ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu’à la luette. -Et il sortit de là, comme un jet d’air comprimé: - ---_Cé_ le m_é_me! - -Je fis l’étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put -articuler à nouveau, elle dit: - ---C_é_ d_é_ fan_n_tésies! - -Je pressai, à l’entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle -une sonnerie électrique. Un pas d’homme se fit entendre. Mon cœur -palpitait un peu, je l’avoue, à l’idée de retrouver tout à coup mon -camarade Prosper, que je n’avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la -vérité j’avais aussi une crainte, que venaient de m’inspirer la maison -d’aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l’entresol au lieu -de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un -intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante. - -Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu’il me rappelât le jeune -Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son -papa et d’aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs -dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des -palmes académiques. - -Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s’écria, me -prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m’appelait: -«Mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux!... ah! sacré bougre!» Il -me scrutait le poil et l’habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c’est que -tu n’as pas changé, non!» - ---Cependant tu ne me reconnaissais pas. - ---Depuis le temps! - ---Comment va ton père? - ---Papa? Très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n’est plus de la -classe!... - ---Et toi? - ---Eh bien!... moi... - ---Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta position? - -Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je -compris qu’il n’avait jamais eu de position. - ---Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même -très convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il -m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu -arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien; -je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au -lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, -Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il -ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant, -avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te -confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père: -«Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté»,--eh -bien! ce jour-là, je serai content de toi.» - ---Et qu’as-tu fait, une fois à Paris? - ---Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse! - ---On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!... - ---Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans -le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça! -qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait? -Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour -Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il -n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un -mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire -plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les -camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien -le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver -quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans -dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai -demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre -auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et Un Tel; -coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et -d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans -l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un -d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, -parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par -rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés -obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui -m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de -quarante-huit heures... Et voilà!... - ---Les mois s’écoulent... - ---Et les années!... un ouragan qui passe! - ---Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction -déterminée? - ---Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait -que c’était le droit; aujourd’hui, c’est le journalisme. - ---Tristan de Mélisande!... - ---Tu as vu mon pseudonyme? - ---Heu... heu... - ---Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit... Oh! -ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de -moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est -si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le -flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est -à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t’a dit que -Tristan...? - ---C’est ton père... un mot sur une carte. - ---Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son -fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte -seulement que tu connais mon pseudonyme? - ---Je lis si peu! - ---Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!... Ils sont là un -tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon -qu’il faudrait pour les déloger! - ---Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande? - ---Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. -Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier, -c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je -serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre -civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu -veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?... -Publier!... non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient la -place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est -pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des -poings... - ---Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une -certaine compétence?... - ---Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et -encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar -qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des -relations,» ce qui facilite la montée à l’assaut. - ---Tu t’es fait des relations? - ---Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était -tout baba. Il est venu ici, il faut le dire, pendant l’Exposition. Le -nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des -directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des -cabots, et des actrices de la Comédie française, des gens du monde, -même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je -n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au -milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais -la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer, -chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit -tant pour cent: il était superbe! Tous les soirs au théâtre, à l’œil! -comme de juste, et aux répétitions générales! et des coups de chapeau, -et des clins d’œil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?--C’est Un -Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le -bouquet: au 14 Juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes. - ---Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup. - ---Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa? - ---Pauvre papa! - ---Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le -vieillard Siméon, son _Nunc dimittis_, et s’en est allé à Vendôme, où il -repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête. - ---Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras -bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon -avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à -Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu -y étais allé. - ---Tout est illusion. - ---Non! pas ton état présent. - ---Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout -simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer -à Paris... - ---Ah! ce n’est pas créé! - ---Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas -créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il -y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées -sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par -le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un -journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un -journal... - ---Passons. - ---Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité, -bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse -l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par -des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à -la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; -ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour -la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos, -puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en -te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux -souscripteurs... - ---Je te remercie, Prosper. - ---Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette -grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, -tu m’entends bien, je me considère comme _y étant déjà assis_, et les -pieds dans ma chancelière... - ---Sinon les coudes au guichet de la caisse!... - ---Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est -ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces -messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser -assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous -laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une -certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas -pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les -droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta -vieille amitié la petite avance... - ---N’en parlons pas. - ---Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est -interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite -histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller -à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la -dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de -l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera -content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un -jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme... -c’était après l’Exposition... mon pauvre papa était si glorieux -d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait -recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte -Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne -sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre -préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand -plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à -son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue -depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas -soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il -se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin -d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de -triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une -minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien! -tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement. - ---En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu? - ---D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture; -je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai -été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux -Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux. - ---Tu as dû perdre bien des amis? - ---Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez -les gens de lettres, pour les pauvres bougres... - ---Mais tes amis influents? - ---Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place, -c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû. - ---Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer... - ---Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non! -non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les -apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne -sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces _leitmotiv_ -qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le -représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, -mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou -davantage! - ---Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé? - ---C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la -difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir -manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je -meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j’y vais. Y -demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château -de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te -moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu -du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour -l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes -intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je -t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près... - ---Et qui voit-on encore à Vendôme? - ---Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle. - ---Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à -s’en laisser conter? - ---Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille -est fort intelligente... - ---Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu? - ---Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser. - ---Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère -avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à -chercher aux embarras de ta situation une solution pratique? - ---Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution -pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de -t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à cent mille -exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta -complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! si tu veux bien -abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme -arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir -la première émission... - ---Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais, -dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal? - ---Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne -désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si -j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père; -que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler -dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!... - ---Eh bien! adieu, Prosper. - ---Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!... - - - - -V - - -Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans -cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus -haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est -un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la Revue -qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms -pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et -Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait -d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de -«membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs, -auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page. - -Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, -moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois». - -La Gloriette se trouva aménagée au mois d’août, non pas d’une manière -très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière -à y jouir paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est -le propre caractère du pays. - -Les pièces étaient carrelées en briques, les cheminées étaient de taille -à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le -plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de -loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à -meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des -lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des -girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats -dans la nuit. - -Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires, -les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées, -brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin -creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa -paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les -peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau -plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre -semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la -Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les -saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé -couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin. - -Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des -pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou -bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire! - -Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arôme des fruits mûrs, et -aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on -cuit le pain. - -Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la -calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme -insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous -nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare, -l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous -rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un -dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor, -mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes -bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre -les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme. - ---Brrr! faisait ma femme à côté de moi. - ---Quoi donc? - ---Ce pauvre monsieur!... - ---Eh bien? - ---L’Hypothèque le mangera! - -Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des -vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés -d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient -des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des -caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque -hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du -pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce -et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de -l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du -vin nouveau. - -Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton. - -On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte. - -Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était -dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles -brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les -ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure -aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de -vigne. C’était une femme. La clarté incertaine trompait sa marche et -nous la voyions enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de -terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous -fûmes très intrigués. Qui était cette femme? - -C’était Mme Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui -me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange -Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de -justice. - ---C’est fait! dis-je à ma femme; vous savez, la grande bête au clair de -lune, l’Hypothèque?... Elle mange le pauvre monsieur!... - -Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, Mme Pacaud dans les vignes. -Elle n’était déjà plus très jeune, il y a vingt ans; elle n’avait pas -changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien. - -J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui -dis: - ---Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper. - -Ma rencontre ne lui plaisait point: je vis l’embarras de sa figure. Tout -un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen -attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me -reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment -j’étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui -interdisait sans doute de parler. - ---Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement -l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des -nouvelles de M. Quinqueton... - ---Il va bien. - ---C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je -l’ai vu à Paris. - ---Nous savons ça, M. Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me -trouver nez à nez avec M. Francis dans le Saumurois!... - -Elle était émue, Mme Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le -poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la -suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux -traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme -et était vêtue avec une extrême propreté. - ---Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde -est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées -de chez moi?... - ---A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son -effroi. - ---J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là. - ---Un Parisien! vous voulez rire, M. Francis!... - ---Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres -de propriété. - -Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers -retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre -la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire -la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard -affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même. - -Son premier cri fut: - ---Vous ne direz rien à M. Prosper! - ---Je vous le promets, madame Pacaud. - ---Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et -d’abord M. Quinqueton ne va pas bien. - ---Sa santé? - ---Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion. - ---Ah! - ---Faut être juste, c’est de sa faute! - ---Comment! de sa faute? - ---Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas -arrivé. - ---Expliquez-vous! - ---Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une -fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut -fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit -péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!... -M. Quinqueton est ruiné! - -Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard -tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil -de son petit dans la fosse. Mais elle reprit: - ---Je m’aperçois que je commence par la fin!... C’est parce que c’est le -principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit -encore à personne. Vous ne le répéterez pas à M. Prosper, au moins!... - ---Comment! Prosper ne sait pas?... - ---Il ne faut pas que M. Prosper le sache: monsieur en mourrait. - ---Bah! - ---Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous -le dire: ça n’est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C’est -de ce que j’ai découvert le pot aux roses. - ---Cependant, il me semble qu’il est de toute nécessité que Prosper, qui -peut compter sur l’héritage de son père... qui peut l’escompter, -même... - ---Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j’ai eu la langue -trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus -pour vous empêcher de parler... - ---Soyez convaincue, madame Pacaud, que c’est dans l’intérêt de Prosper, -uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que -personne, attendu que... - ---Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que -personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie -bien: vous n’avez pas entendu parler d’un mariage?... Vous voyez!... Eh -bien! oui, là, il y a un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter -depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque -j’ai tant fait que d’être bavarde, avez-vous entendu parler de Mlle -Potu? Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté, non; ce n’est pas -comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du -côté de Lavardin, et il dit comme ça qu’il veut un gendre qui ne soit -pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu’on ne -connaissait ni d’Ève ni d’Adam, leur aurait causé des surprises... Ce -serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui -dirait promise, à cette heure, à M. Prosper. - ---Prosper ne m’a pas parlé. - ---Il est discret! L’occasion où je m’en suis aperçue, ça été pour sa -décoration: il n’en avait pas soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, -pas même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? -Quand on pense que M. Foureau, le principal du collège, qui pétitionne -depuis dix-huit ans pour l’avoir, lui, la décoration, ne la tient pas -encore!... Faut-il donc qu’il en ait fait, dans ce Paris, le cher -mignon! On dit qu’il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu’au -jour d’aujourd’hui, par exemple, ça n’est pas à moi de vous l’apprendre; -mais il faut tenir compte de l’honneur. A présent, pour le reste, une -fois marié à Mlle Potu!... - ---«Une fois marié à Mlle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu, -madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de -Mlle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de M. -Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme -possédant des propriétés dans le Saumurois. - ---J’entends bien, mais M. Potu, voyez-vous, ça n’est pas ça qui lui fera -ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus. - ---Cela n’est pas une raison! - ---Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous -ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur -qui se fend. - ---Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a -qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de M. Quinqueton serait -sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons: -le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente, -est d’avertir Prosper. - ---Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! M. -Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de -s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui -pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui -payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il -aurait mieux aimé engager les balances de la justice--c’est sa manière -de parler que je vous rapporte--plutôt que d’enrayer l’avancement de son -fils. - ---L’avancement de son fils?... - ---Vous n’êtes pas sans savoir que M. Prosper a à Paris une haute -situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être -distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition; -son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les -propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc, -M. Prosper, ces derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose -comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage, -c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!... Mais -voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris, -vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit -l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, M. -Prosper passait haut la main par dessus les épaules aux camarades. Ah! -aujourd’hui, à ce qu’il paraît que c’est l’assaut: l’honneur et la -victoire à celui qui arrivera le premier. Dix mille francs! c’est que ça -ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin, -monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il -m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et, -depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de -francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de -main; c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait -au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»--«Qui -sait, que je lui ai fait observer, si M. Prosper ne va pas nous sortir -de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner -à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...»--«Vous avez raison, -ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.» - -Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce -pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible -qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe!--Il les prenait, ces dix -mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à -ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs? -c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il -arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le -dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que M. -Prosper soit tout à fait établi! - ---Avant que Prosper soit tout à fait établi! - ---C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis! - ---Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi? - ---Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de -lui avancer à son tour. - ---Oh! - ---M. Prosper lui avait affirmé qu’il se ferait dans les vingt mille -avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!... -Ajoutez à ça la dot de Mlle Potu: tout s’arrange et finit bien, comme -dans les pièces de théâtre. - ---Oh! - ---Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite -question. Allons! Vous qui connaissez M. Prosper à Paris, c’est-il votre -avis qu’il sera bientôt en état d’aider son père? - ---... D’aider son père? - ---Voyons! c’est-il vrai qu’il y a à Paris des positions qui rapportent -des cent mille? - ---Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud. - ---Oui, mais là, selon vous, M. Prosper est-il un homme à s’avancer à ces -grades-là? - ---Tout est possible, madame Pacaud. - ---Oh! je vois bien, allez, que vous n’y croyez point! - - - - -VI - - -Mme Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de -Prosper. Plus que l’accident de son vieux maître et sa ruine, cette -chute de rêve menaçait de la démoraliser. - -J’emmenai Mme Pacaud déjeuner à la Gloriette. Nous essayions de la -distraire pour qu’au moins elle mangeât. - ---Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous -n’y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux. - -Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance -correspondît à la réalité, et par le désir--plus fort que tout--que ses -chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me -boudait un peu, parce que j’avais molesté ses chimères. - ---Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper! - ---Ça ne se peut pas! - ---Alors, que M. Quinqueton lui-même l’avertisse! - ---Il aimerait mieux se faire périr! - ---Donc, que Prosper reste dans l’ignorance. - ---Ça ne se peut pas non plus, s’il faut aider à présent son père! - ---Avertissez Prosper. - ---Non! - ---Allez au diable, ma chère madame Pacaud! - -Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir. - ---Écoutez! - -D’un bond, elle fut debout. - ---Oh! tout beau!... tout beau!... Je n’ai pas trouvé le moyen d’aplanir -les difficultés. J’examine simplement ce qu’il est en mon pouvoir de -faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il est -inadmissible que Prosper ne soit pas informé que son père a eu une -congestion. - ---Mais, monsieur... - ---Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur -l’heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre -papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa -santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.» - ---Mais, monsieur!... - ---Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes -morales qui ont altéré la santé de M. Quinqueton... - ---Monsieur Francis, laissez-moi parler! - ---Parlez, madame Pacaud. - ---Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c’est que je n’ai pas tout -de suite envoyé une dépêche à M. Prosper: je n’aurais pas pu tenir ma -langue de lui tout raconter. - ---Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n’avez rien -raconté. - ---Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera... - ---Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je -serai sur le point d’arriver par le premier train: vous pourrez bien -tenir votre langue une heure! - ---Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous? - ---Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne -ces jours-ci, et je serai heureux de revoir M. Quinqueton. Mais ce n’est -pas cela: il est indispensable que quelqu’un ici surveille la vente des -vendanges et s’occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame -Pacaud, laisser plus longtemps seul M. Quinqueton; vous retournerez à -Vendôme et direz à votre maître que je m’acquitterai du soin de ses -affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec toute la -discrétion que l’on ne serait peut-être pas en droit d’attendre d’un -homme d’affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d’ailleurs moins -suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous déciderons avec -M. Quinqueton s’il convient ou non de lui parler. - ---Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr, -n’en sera point jalouse? Et dire que j’ai failli ne point vous causer ce -matin!... Ah mais! c’est qu’un peu de plus, vous ne m’auriez pas fait -desserrer les dents! - - - - -VII - - -Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour -Vendôme. Je n’avais point de fort bonnes nouvelles à donner à M. -Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois, -j’avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l’aliénation d’une -partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s’en défaire -plus avantageusement à l’amiable; mais, tous comptes faits -approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties -par hypothèque. Ah! s’il pouvait être temps encore de sauver les dix -mille francs confiés à Prosper!... - -Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme, -d’apercevoir Prosper, tout jovial, l’œil animé, la joue heureuse et -venant au-devant de moi les deux bras tendus! N’avait-il pas encore vu -l’état de son père? Il en ignorait, en tous cas, la cause. - ---C’est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son -patelin!... c’est gentil!... - ---Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d’accourir au-devant de moi à -la gare. - ---Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j’ai eu -tout juste le temps d’embrasser mon père. Hein! quel coup! - ---Comment va-t-il? - ---Très bien! Il est sauvé. D’abord je lui ai remonté le moral. Ne se -faisait-il pas du mauvais sang!... - ---C’est que, sans doute, il avait ses raisons... - ---Tu sais le mystère qu’il me tenait caché? - ---J’arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?... - ---Mᵐᵉ Pacaud m’a tout dit. - ---Ah! parfait. - ---J’ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais -pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant: -«Mon garçon, j’attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent -arpents de vignes...» Alors j’ai dit: «Papa, vous avez bien fait!» - ---En effet!... si tu es de taille! - ---Cette bêtise! Tu n’as donc pas vu le lancement de _l’Intégral_? - ---Ah! c’est le fameux journal? - ---Affaire magnifique, mon ami!... dépasse toutes prévisions!... Nous -pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En -attendant, nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir -notre feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains; -je vais avoir l’honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que -je te dise: Mᵐᵉ Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour -apporter triomphalement mon effigie à la maison. - ---C’est la gloire. - ---Pour qui n’exagère pas, c’est l’aisance, ou, si tu préfères, une -prospérité honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n’as pas eu de nez. - ---Qui ça?... moi?... - ---Toi, malin! Est-ce que je ne t’ai pas mis à même d’avoir part au -magot? La confiance t’a manqué: tant pis pour toi!... Oh! je ne t’en -veux pas; d’ailleurs, tu t’es montré avec moi d’une correction dont je -te saurai gré. - ---Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète; -mais je sais que ton père t’a confié dernièrement une certaine somme. -L’as-tu tout entière employée? - ---Parbleu! - ---Aïe! aïe! - ---Qu’en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux -parler, Francis. - ---Il s’agit des créanciers de ton père... La vente ne couvrira pas... -Enfin, on calcule qu’il restera bien sept à huit mille francs impayés. - ---Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!... Comment -s’appelle-t-il?... Il n’y a qu’à ouvrir le Bottin... Et je fais fermer -la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd’hui la -seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus -jeune, et si des liens--dont j’aurai à te faire part--ne nous retenaient -à Vendôme, je l’aurais, en quinze jours, fait nommer où il m’eût plu. - ---Ta position au journal est solide, cela va sans dire? - ---Je suis assis sur les dix mille francs de papa. - ---Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j’espère? - ---Ecoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de -Mélisande, à quinze louis l’une: c’est déjà de quoi caler les joues d’un -être humain, même pubère? A l’office des annonces, maintenant, et pour -débuter seulement--en six mois on estime que le chiffre d’affaires -centuplera--la ration m’est doublée. Mais, que vois-je?... Ne te -pâmes-tu point? Ajoute qu’il ne m’est pas interdit de faire passer au -rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les -prisons. - ---Le traitement d’un préfet. - ---De première classe. - ---... Mais, il est vrai, révocable... - ---J’ai un contrat en bonne forme. L’essentiel, toutefois, dans nos -boîtes, est, je l’avoue, de s’imposer... - ---J’approuve ta prudence. - -En passant le long d’un grand mur bariolé d’affiches, Prosper me dit: - ---Regarde. - -Et, de la canne, il m’indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux -et agglomérés comme les yeux d’un bouillon. Le médaillon, de taille -moyenne, contenait des traits que j’eus du mal à reconnaître, mais une -banderole portait le nom de Tristan de Mélisande. - ---Tu vois, dit Prosper, je ne te mens pas. - -Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Mᵐᵉ Pacaud vint nous ouvrir. -Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme au temps -où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut qu’elle ne -m’envisageait pas d’un bon œil. Était-ce qu’elle avait honte de n’avoir -pu tenir sa langue? - ---Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il? - ---Mais... tout va très bien! me dit-elle. - -Le ton m’en disait plus que n’eussent fait de nombreuses paroles: elle -me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son -voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d’une heure, -avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison -l’optimisme et l’espérance. - -On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un -peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j’ose dire, après -extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et -sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en -dessous par un nouvel élixir. - -J’avais dessein de l’entretenir des opérations effectuées, en partie par -mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu -curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que, -décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me -fis l’effet d’un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et -comment j’étais là. Boudé par Mᵐᵉ Pacaud, qui m’avait fait venir, -porteur de faits précis qui jamais n’agréèrent à M. Quinqueton, et -continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident -sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de -prendre le premier train? - -J’avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à -Vendôme qu’un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même -sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un -petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête; -et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s’en va pas comme cela! - -M. Quinqueton m’attira à lui. - ---Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la -connaissance de quelqu’un. - -Et Prosper eut un large rire. - ---Ah! ah! fis-je, il y a du mystère! - ---Il y a du mystère. - -Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l’on en -annonce une bien bonne. - ---Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu’il n’y a -point de bonheur qui n’ait son revers; mais il est peut-être juste de -soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine -compensation. Pour ma part, j’ai été secoué, ces derniers temps, comme -on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n’est pas -mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l’arbre. Si ce n’était que -moi, mon Dieu, à mon âge on n’a ni coquetterie ni grand appétit; mais -mon dénuement n’est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le -confier, caressait un joli projet de mariage. - -Je m’inclinai. - ---Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j’ai eu la bouche amère quand -il m’a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du -Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids -d’un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa -faiblesse: j’aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma -paillasse et mon bois de lit. - -On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n’avait pas remis -le pied dans le Saumurois du jour où il eût été exposé à rencontrer un -créancier. - ---Notez, dit-il, qu’aucune parole n’avait encore été prononcée qui pût -engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c’est qu’il -s’agit d’un contrat qui fera date dans l’étude du notaire! L’avenir -glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j’attendais pour oser la -demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que -c’est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire -dans la main! Vous me direz que c’est donc qu’elle était mûre. Ah mais! -c’est qu’elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--«Sacrédié, -mon cher Quinqueton,» m’a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous -le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de le voir entrer -ici, car nous l’attendons. C’est un homme carré en affaires et qui n’y -va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton,» m’a dit -monsieur...--Ah! le bout de la langue me démange...--«voici cinq ans et -trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l’état de votre fortune et -que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de -fils.» Il le savait, monsieur!... «Je n’attendais que votre confidence,» -m’a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à cœur -ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc! -Et pourquoi est-ce que j’ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à -cause de l’intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d’un certain -sentiment qui unit nos enfants.»--«Oh! oh! lui ai-je fait, c’est donc -vrai, Potu, vous y pensez donc?»... Tant pis! le nom m’a échappé!--«Si -j’y pense! et vous, vieux gredin?»--«Oh! moi... Mais mes -vignobles...?»--«Je donne cinq cent mille francs à ma fille, c’est-il -assez pour deux personnes?»--«Bonté du ciel!»--«Ne me remerciez pas,» me -dit Potu, «ma fille n’est pas taillée pour épouser un marquis»... -Attrape ça, Prosper! «D’ailleurs,» dit-il, «je suis moi-même plus -autoritaire qu’un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne -dans le creux de la main.» - ---Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement -mes mesures! - ---Qu’est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton. - -Je ne disais rien de tout cela. - ---Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va -s’emballer!... - -M. Quinqueton reprit: - ---Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage -entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c’est le -fait d’un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où -Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de -demander, pour la première fois et le front haut, la main d’une -héritière, voilà ce que j’appelle une rencontre providentielle. - -Mᵐᵉ Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança: - ---Voilà M. Potu! - -Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de -M. Potu plein la bouche. - -M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui -semble ouvrir de l’espace devant un personnage important. D’instinct, je -les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s’écarte devant les -pas d’un potentat. - -La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que -venait de m’évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d’un -homme, à n’en pas douter, «carré en affaires,» c’était un de ses angles -tranchants qu’il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant -lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos -bouches en cœur. - ---Bonjour, Potu! - ---Bonjour, monsieur Potu! - ---Bonjour. - -A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des -chiens, qu’il montait à cheval et qu’il aimait, le matin, faire le tour -de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je -jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas. - ---Charmé, monsieur, dit-il. Vous n’êtes pas de trop. Je regrette de ne -pouvoir dire sur la place publique ce que j’ai à dire. - -Il n’accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il -avait le menton rasé, le teint d’un fruit superbe qui garde, sous la -peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des -favoris d’un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets -d’acier. - -Il se tourna soudain vers Prosper et dit: - ---Mais vous êtes fou, mon garçon! - -Les Quinqueton s’affaissèrent. Une demi-minute s’écoula. M. Potu dit: - ---Sacrédié! - -Puis on sentit qu’il allait parler; mais il préférait encore recourir à -son juron, qu’il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa -colère et le regret qu’il avait de ce qui arrivait. - ---Sacrédié de sacrédié de sacrédié!... - -C’était le mot qui ouvrait l’écluse; le flot s’épancha. - -M. Potu croisa les bras et s’adressa à Prosper: - ---Alors, vous êtes sérieusement journaliste? - -Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut -parler. On le coupa. - ---Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un -cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse, -et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma -grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans -me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a -passé devant le jury sous l’inculpation d’attentat aux mœurs! Et vous -allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j’ai -lue avant-hier dans un journal qu’un aboyeur m’a mis de force dans la -main, où vous refaites le plan de l’Europe et celui de la société, où -vous traitez de Dieu, du Pape, de l’Enfant, de la Femme, du Capital et -du Salariat, avec l’assurance d’un pilier de taverne et l’ignorance de -mon garçon d’écurie! Et vous êtes payé pour ça! - ---Mais, monsieur!... fit Prosper. - ---Vous voudriez bien me le faire croire! - ---Je le prouverai. - ---Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me -prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j’ai doublé la -fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez -que je m’appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en -bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m’intéresse à vous dans -l’espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! -Oh oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas -réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu’on -dise, une certaine capacité est nécessaire. Qu’avez-vous fait pour vous -préparer à parler au public, à le diriger, à l’instruire? N’essayez pas -de me donner le change: vous n’avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, -un maître d’école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu’à -des marmots. Vous n’avez pas ouvert un livre; vous n’avez pas cherché à -fréquenter des hommes de valeur; vous n’avez pas tenté un effort pour -réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne -bâté, un âne. Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu’il se -trouve quelque part une place vacante. Qu’est-ce que je dis? Vous l’avez -achetée, cette place, à beaux deniers comptants, les derniers de votre -malheureux père. Vous l’avez payée le prix d’une charge de greffier de -la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de -quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France en -affichant vos traits sur nos murailles! Sabre de bois! Autrefois on -publiait le nom des hommes célèbres; aujourd’hui, on se rend célèbre en -publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié! - -Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt -tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève -orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop -courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans -sa vanité, écartelé par l’envie de sauter à la gorge de M. Potu et par -le désir, ancien comme une habitude, d’être un jour uni à Mˡˡᵉ Potu. - ---Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos -feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était -excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d’abord -personne ne sait ce que c’est; et ça vous donne du luisant près des -dames! Enfin, ça n’est pas compromettant!... - ---Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper. - ---Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n’est pas -moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c’est pour lui -permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos -propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon -brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne -fichait rien, parce qu’il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui -se ruinait en escomptant l’avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié! - ---Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez -pas... - ---«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!... Oh! -oh! ce n’est pas à moi, Potu, que l’on fera prendre des vessies pour des -lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!... Eh! -pardieu! j’étais là. J’avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi, -de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en -buvant de l’eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase. -Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux, -nous opérions le sauvetage. Bonne action. J’ai de la fortune et j’aime -à en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris -date. Pan! Qu’est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer, -s’avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah! -mais! c’est que je n’y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon -bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un -malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je -ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la -hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du -tambour, devant les populations assemblées! - ---Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne -vous avons tendu la main. - ---Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq -jours, aveugle, qu’on a flanqué dans le canal, et vous criez!... - ---La plaisanterie n’est pas de mise. Vous prétendez m’exécuter aux yeux -de mon père, et chez nous; c’est une violation de domicile, un -assassinat moral! - ---A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!... - ---J’appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!... - -Voici la vanité qui remontait à l’épiderme de Prosper. Je jugeai que, -pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son -avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un -homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, -où je trouvai Mᵐᵉ Pacaud, qui m’accueillit d’une manière maussade: - ---C’est de votre faute, aussi! me dit-elle. - ---S’il vous plaît? - ---Vous voyez tout en noir!... Je m’en suis bien aperçue, dans le -Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout -va se gâter.» - ---Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons -qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément? - ---Je n’ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d’être venu à Vendôme; -mais n’empêche qu’avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras -les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste... - ---Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j’ai le mauvais -œil? - ---Il y en a qui l’ont sans qu’on s’en doute. - -J’allai prendre l’air dans le petit jardin. Presque rien n’y était -changé. Le cours d’eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte -obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le -poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m’y assis et -regardai l’eau. Quel miroir pour trente ans écoulés! - -«Seringapatam!...» J’entends encore Prosper époumoné, piétinant, -transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que Mᵐᵉ Pacaud vient lui -éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend le -pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes -bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud vient lui -éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend la -pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes -bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud ne -croyaient-ils pas qu’effectivement Prosper revenait du bout du monde? -Quant à Prosper lui-même, il n’en doutait pas, et sa fatigue, pour lui, -égalait l’évidence. Serait-ce donc, par hasard, une force réelle que -cette étrange faculté de produire indéfiniment l’illusion? Ah! -cependant, M. Potu regimbait: M. Potu refusait de monter dans les petits -bateaux pour Seringapatam!... - -La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi. -Je lui dis: - ---Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps... - -Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule. - ---Je t’avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m’a l’air d’un bonhomme -qui ne s’en laisse pas conter.» - ---Qu’il ne s’en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit; -mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu’il la touche. - ---Après ce qu’il t’a dit, tu espérerais?... - ---Je n’espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis! - -J’allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient -suffi à panser les contusions reçues au cours de l’algarade Potu. M. -Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l’espérance. -Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au -portrait du poète inspiré, jadis enclos dans le placard aux confitures. -Nous devisâmes un petit quart d’heure. Quant à lui parler de ses -affaires du Saumurois, ce pourquoi j’étais venu, la seule pensée, triste -et mesquine, m’en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la -grandeur des projets que roulaient ici les cervelles. - -Mᵐᵉ Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et, -d’un œil malin et satisfait: - ---Vous voyez bien! dit-elle. - -Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, la -main au gousset, il bredouilla: - ---Je ne te rembourse pas aujourd’hui, bien entendu. Parti de Paris... -argent de poche... n’est-ce pas? - ---Ne parlons pas de cela!... - ---Et s’il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d’avoir des -places de théâtre, n’allez pas vous gêner, au moins!... - ---C’est moi qui serai ton obligé, Prosper. - - * * * * * - -Depuis lors je n’ai plus cherché à revoir les Quinqueton: qu’eussé-je pu -apprendre sur eux de nouveau? - - - - -GRENOUILLEAU - - ---J’ai déjà composé mon menu, dit Mᵐᵉ Bullion, pour le déjeuner que les -Peaussier nous ont fait l’honneur d’accepter... - ---Prends l’habitude, dit M. Bullion, de dire «le comte et la comtesse -Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas -manquer de leur fournir leur titre. - ---J’aurai de la peine à m’y habituer; j’ai toujours dit «les Peaussier»; -toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien -camarade... - ---Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille -avec les monarchies! Cela ne l’empêche pas d’être radicale -intérieurement, et même quelque chose de plus... Donnons du comte aux -Peaussier, d’autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma -façon, et que, entre parenthèses, je te prie d’ajouter à ton menu!... - ---Une bouillabaisse, je suis sûre?... - ---Non! je les fais déjeuner côte à côte avec le fils d’un de mes -ouvriers, d’un simple petit ouvrier: Grenouilleau! - ---Quelle singulière idée! - ---C’est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je -pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance utile au -polo, au tennis ou au bridge: j’invite Grenouilleau. Je pouvais, comme -les Peaussier, m’orner le front d’une couronne de papier pour pénétrer -dans une classe de la société qui n’est pas la mienne et qui se fût -moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite -inférieure... - ---Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure! - ---Est-ce là toute l’objection que tu as à me présenter? - ---Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n’est pas une mauvaise -action... Je n’en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos -idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l’exagération. En -tout cas, je te conseille de ne pas mettre d’ostentation dans -l’hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau... car quelque chose me -dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c’est plus -pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais... - - * * * * * - -Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant -passé vingt-quatre heures dans son compartiment de seconde classe, y -compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la -gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau -connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron», qui le -poussait à l’intérieur: - ---Si ça ne vous fait rien, m’sieu Bullion, j’vas monter à côté de -Pfister... C’est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays -de connaissance!... - ---Ah?... bon!... très bien, mon garçon. Si je t’ai fait venir, c’est -pour que tu sois à ton aise... - ---Vous tourmentez pas, m’sieu Bullion! - -Et Grenouilleau d’entamer la conversation avec Pfister, qui répond par -monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M. -Bullion, condescendant, n’ose interrompre l’exubérance du voyageur, muet -sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l’intérieur, il lui frappe sur -l’épaule: - ---Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?... - -Grenouilleau fait signe qu’il n’est pas fatigué; et il dit au -mécanicien: - ---Oh! ce que j’ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n’ai tant -dormi. - -A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, Mᵐᵉ -Bullion demande à son mari: - ---Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?... - ---Grenouilleau?... ce qu’il dit?... Ah!... il connaît Pfister. - ---As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le -déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu’il se croie obligé de faire -toilette!... - ---Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir. - -Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l’attendait -pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n’obtint pas de réponse; -on le cherchait dans la maison: ne s’y était-il pas égaré? Mais non! -Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, -à son ami Pfister! Il fallut l’arracher de là: - ---Vous n’avez donc pas faim, mon brave ami? - ---Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n’ai -pas mangé! - -Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour M. et Mᵐᵉ Bullion -de voir ce garçon se remettre si allègrement d’un long voyage. On -comprenait très bien qu’il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche -pleine. - -On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et -le mécanicien était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à -l’intérieur avec Mᵐᵉ Bullion qui le comblait de prévenances et -l’interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d’abord -«_Madame_ votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte -mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à -ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s’informait de la date de «la -première communion»; elle touchait à tous les points de repère -importants dans la famille bourgeoise, et peu s’en fallut qu’elle ne -parlât «des alliances». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des -réponses ambiguës à des questions qui l’effaraient un peu, et, parmi ces -réponses, un mot souvent répété apprenait à Mᵐᵉ Bullion que, dans sa -famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui -correspondaient aux périodes où l’on était entré dans la «purée» et à -celles où l’on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait -donc! Et l’excellente Mᵐᵉ Bullion de lui faire observer: «Jeune homme, -vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et elle -ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements, -de petits soins: «M. Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter -quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par exemple, amena le -sourire sur les lèvres de Grenouilleau. - -On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. -Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à -ses amis: - ---Un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je -vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi... - -Et il leur glissait à l’oreille: - ---Le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier... - ---Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?... - ---Un beau pays, oui, m’sieu... - -Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, -reluquant toute voiture au passage. - -On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que -la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l’œil si, des fois, -je ne connaîtrais pas quelqu’un.» - ---Mais vous êtes en bonne compagnie, j’imagine?... - ---Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d’une -oreille à l’autre. - -Et l’excursion en automobile continua jusqu’à Cannes, où Mᵐᵉ Bullion -avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, -Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un -petit enfant. On n’osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la -Croisette. M. et Mᵐᵉ Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au -mécanicien: «S’il s’éveille, menez-le visiter la rue d’Antibes et le -port; nous irons à pied vous rejoindre là». - -Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après, -environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où -Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d’une famille -anglaise, un nommé Robiot, dont Mᵐᵉ Bullion entendit parler, pendant le -trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi, -à la fin. - ---Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous -satisfait de votre première journée dans le Midi? - -Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père: -qu’est-ce qu’il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce -«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des -«Engliches»! - -Et M. Bullion, lui aussi, connut l’histoire de ce «sacré Robiot» qui, à -lui seul, semblait valoir tout l’azur de la Méditerranée. - -Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, -pourtant, un fameux somme! Mᵐᵉ Bullion dit à son mari que c’est une -manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il -boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne -profite point de son déplacement.» - -En quoi Mᵐᵉ Bullion se trompait fort. - -Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf -heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit -déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu’il -arpentait depuis l’aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les -coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et -jusqu’à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe -riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé -avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les -matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les -pauvres. Grenouilleau s’intéressait à tout, à condition qu’on le laissât -faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin -appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances -sur le Midi qu’il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son -automobile, et dont profita et s’émerveilla M. Bullion, un moment, en -passant par là pour donner des ordres. - ---Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le -savais bien que ce «populo» n’est pas si bête, et qu’en plus d’une -occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d’hier, et -qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire -parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse -Peaussier. C’est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait -à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous -n’interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de -seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie -matinale d’une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si -justes, avec des expressions... non pas académiques--tant pis!--mais de -poète, oui, de poète, ma parole d’honneur!... Et je leur dirai, au comte -et à la comtesse Peaussier: «C’est un pauvre petit gars, le fils d’un -ouvrier, d’un simple ouvrier...» - - * * * * * - -A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent -dans une victoria bien attelée et d’une élégante simplicité. C’étaient, -d’ailleurs, des gens fort bien. D’autres personnes étaient là déjà, et, -quoiqu’on n’eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça -qu’il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se -présentait point. M. Bullion dit un mot à l’oreille d’un domestique. Le -domestique revint et dit un mot à l’oreille de son maître. M. Bullion -commanda d’attendre. Mᵐᵉ Bullion, plus avisée et qui s’impatientait, -commanda qu’on allât voir aux écuries, au garage. L’anxiété des -convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage ou des -écuries? On hasardait cent hypothèses; enfin, l’on s’énervait un peu. M. -Bullion leur dit alors: - ---Voilà: j’aurai l’honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit -gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d’un ouvrier, -d’un simple petit ouvrier... - ---Bravo!... bravo!... - -La surprise fut accueillie à merveille; et l’on parla, en attendant -Grenouilleau, de l’opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux -gens du peuple, et l’on félicita chaleureusement M. Bullion de son -intéressante initiative. Mais l’enfant du peuple, à qui une société -aussi élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours -pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était agité, mécontent. - -A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître -d’hôtel et l’interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux, -étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère, et -l’on entendit distinctement la réponse du maître d’hôtel: - ---M. Grenouilleau est bien là, mais M. Grenouilleau a dit qu’il -préférait manger à la cuisine. - - - - -CE BON MONSIEUR... - - -Nous avons enterré aujourd’hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps -gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit: -sa présence en ce monde n’a eu à peu près aucune importance. Il a vécu -de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une -excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon ni mauvais pour sa -famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent, -négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas -qu’il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu’il éprouvait à jouer -aux cartes. - -On le voyait si heureux, lorsqu’il tenait les cartes à la main, -qu’autour de lui chacun s’épanouissait, par contagion; et on lui sut gré -bien plus d’avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s’il eût été -effectivement un homme de bien. Tout le monde l’appelait: ce _bon_ M. -Ménétrier. - -Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts -vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la -perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand’peine -pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une -maison de retraite tenue par des religieuses. - -Pour l’aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au -poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche -lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte -s’ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d’avoir aperçu un être -humain, étiez frappé par la propreté d’un bout de jardin. Après quoi -paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la -vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, -en vous adressant la parole, vous regardait à l’endroit des genoux. - ---Ah! ces messieurs et dames demandent M. Ménétrier... Attendez donc! -Voyons un peu voir s’il n’est pas sorti... - -Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque -pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la -présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout -d’un fil. - -M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique -militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les -vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l’y trouvait installé, les -coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. -A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La -réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout -son contentement, et les bonnes Sœurs, la tête penchée de côté, vous -confiaient que c’était bien dommage. - ---Il est si bon! disaient-elles. - -Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi, -s’employaient-elles de tout leur cœur à trouver des partenaires à M. -Ménétrier. Ce n’était pas toujours facile. Il n’y eut, toute une époque, -à la pension, qu’un vieux podagre si incapable qu’il ne fallait pas -songer à l’utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or, -aucune d’elles ne jugeait décent de s’enfermer avec un monsieur, fût-il -septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. -Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par -semaine! Les Sœurs prétendaient qu’il allait s’en laisser mourir. Sœur -Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette: - ---Oh!... s’il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!... - -On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt -sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le -bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de -dix francs par mois la petite rente du vieux papa. - -Cependant ces dames essayaient de dériver l’esprit de M. Ménétrier. Le -bonhomme se prêtait à ce qu’on voulait, allait à la messe, au sermon, au -triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait -Sœur Apolline, à l’issue de ces exercices, en lui affirmant que tout -cela n’était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas. - -Un beau jour, la famille fut avisée qu’un ancien magistrat venait -d’entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M. -Ménétrier. Que l’on ne s’inquiétât donc plus! le vieux papa aurait -désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie -d’un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se -disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le -vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort -déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l’avait -tiré pendant huit mois de l’ennui mortel: arracher, du moins si -brusquement, à la pauvresse l’espoir d’un subside sans doute escompté -serait peut-être un acte inhumain... On continua l’envoi du subside -mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d’un. Ses -dernières années se présentaient souriantes; on pouvait croire qu’elles -seraient nombreuses. - -Cependant un télégramme alarmant prévenait l’autre jour ses amis. La -supérieure, que j’attendis sous le porche, arriva par un long corridor -dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable. -Elle dit: - ---Dieu a pris l’âme du juste... Si vous voulez venir jusqu’à la chapelle -ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a -l’air d’un saint... - -Je la suivis. Elle continua, sur le même ton: - ---Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine -d’huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un -hoquet... Sœur Apolline l’a trouvé le nez sur la table. - -Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie, -mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un -crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames -priaient. En me reconnaissant, Sœur Apolline me désigna des yeux le -cadavre, et sanglota. Je m’agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de -quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu’un de larmoyant, et je -vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit -paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la -reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de -conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Sœur Apolline se leva et -me dit: «C’est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de -ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta le magistrat. Elle poussait -de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s’adressant à -moi: - ---Oh! monsieur! oh! monsieur! - ---Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un -ange... - -Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus -belle. - ---Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le -dise à quelqu’un!... Oui, je m’en confesse publiquement!... Il était si -bon! il était si bon!... - -On commençait à s’émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s’était-il passé -entre Sœur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime: - ---Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette! - -En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses -derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il -jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec Sœur -Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On -l’admirait et on l’aimait pour la faculté qu’il avait d’être heureux. On -disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et -le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes. - - - - -LE - -GARDIEN DE CHANTIERS - - -Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la -lampe, je n’avais qu’à mettre le nez à la fenêtre: j’étais sûr de voir -poindre, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil, le vieux -gardien de chantiers et son chien. Il ne passe presque personne dans -cette petite rue, et ce vieux bonhomme et son chien, réguliers comme la -marche du jour, avançant doucement avec l’ombre dans la ruelle -silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir -qui vient à pas de loup, on ne sait pas d’où. - -Je savais bien où ils allaient. A trente mètres au-delà de chez moi, un -immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les -ouvriers vont quitter le chantier; c’est lui qui pose sur la palissade -la porte mobile, facile à enlever d’un coup d’épaule, mais qui -constitue, en vertu d’une fiction, l’inviolable clôture et communique à -toute tentative d’ouverture par le dehors la qualité d’effraction. Le -gardien est muni d’un revolver, et il doit posséder un chien capable -d’avertir d’une tentative d’escalade et de la réprimer: dans les limites -du domaine confié à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent -les droits d’un propriétaire. Ce sont de pauvres bougres généralement -incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont -procuré l’avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et -des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs. - -La construction avait commencé à l’automne; les jours étant assez longs -encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à -claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu’une lueur -crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses -imprimées. J’avais envie de faire sa connaissance. Un soir, en flânant, -je me permis d’interrompre sa lecture: - ---Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux... - -Le chien bondit, hérissa son échine et m’assourdit de ses aboiements. -C’était un grand braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son -maître l’apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une -tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi -«Baladin!... Allons, tout beau, Baladin!» - ---Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s’appelle Baladin? - -Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce -premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux -ans et demi, de bonne garde,--j’en avais bien la preuve!--et «amical», -avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l’avoir à l’œil en passant -devant chez les restaurateurs. Il le tenait d’une fruitière de la rue -Lepic qui l’allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans -un arrosoir. Il l’avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; -mais le lait que le bout de cabot lui avait coûté, pour remplacer la -mère, c’était un prix; il l’avait payé, son chien, en somme, disait-il, -et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui. - -La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m’adressai tout -d’abord: - ---Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin? - -Et je dis au gardien: - ---C’est un ami, n’est-ce pas? Avec un bon chien, on est moins seul... - -Le vieux abandonna lentement ses paperasses, qu’il lisait sans lunettes, -et me dit: - ---Sans lui, c’est sûr, la vie me serait moins gentille. - -Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à -la vie d’un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans -les plâtras. Mais il sortait de l’hôpital, où il avait bien cru laisser -sa peau, et la lumière du jour et la «belle étoile», comme il disait, -et qu’il devait, en effet, connaître, lui faisaient prendre tout en -beau. Il avait redouté, en outre, d’être obligé d’aller garder un -chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire -feu, une nuit. «Ce n’est pas pour moi que je crains», disait-il; et, -regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m’en ont -étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy, -tranquille, son air «salubre» et son eau «excellente»; depuis six -semaines qu’il y passait les nuits, sa santé s’était rétablie. - ---Et puis, vous habitez sans doute le voisinage? - -Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux -fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il -s’agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu’il y a la -chaussure... Mais jusqu’ici, pour être juste, je n’en ai pas manqué.» - ---Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit -fricot... - -Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des -«brindilles» qui l’éclairaient bien suffisamment en faisant chauffer sa -soupe, mais il utilisait le jour, jusqu’à la dernière lueur, à la -lecture. Il s’instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. -Sa logeuse lui donnait _L’Humanité_; une certaine comtesse, dont il -avait gardé l’hôtel pendant qu’on l’édifiait, lui faisait remettre _La -Croix_ par son concierge; les contradictions de ces feuilles lui -échappaient totalement, semblait-il; il y cherchait des faits-divers et -leur préférait de beaucoup les fascicules d’une publication sur -l’astronomie. L’astronomie était son fait; voilà un sujet qui lui -plaisait. Il me dit, à propos de son astronomie, ces mots frappants: «Au -moins, ça n’est pas mesquin, et puis ça invite l’homme à penser...» Il -choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, une -coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s’écourtaient; il -ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J’avais remarqué -qu’il avait une petite lampe: - ---Par économie, me dit-il, je ne l’allume que le moins possible; -d’ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d’air... - -Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n’avoir pas l’air ému, je lui -adressai une question banale: - ---Comment vous appelez-vous? - ---Loriot, Henri-Théodore-Auguste... - -Et, selon l’habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche -intérieure de sa veste, afin d’«exhiber ses papiers». Je protestai: je -ne demandais son nom que pour savoir comment l’appeler tant qu’il -serait mon voisin; mais il n’était pas homme à interrompre un geste -commencé; je dus lire. - ---Tiens! vous êtes médaillé militaire? - -Il secoua la tête: - ---Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas! - -Pour me raconter son histoire, il donna le coup d’épaule à la porte -mobile, car il n’était pas à l’aise pour me parler à travers la -claire-voie, et il s’avança dans la rue encore obscure, jusque sous le -quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez -fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec -je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux -choses me gênaient en lui, qui n’en faisaient peut-être qu’une: ce -regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l’idée -d’une plante fraîche brisée par un grand coup de vent, et une -obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence hors de -propos. J’avais remarqué aussi qu’il cirait les chaussures du maître -compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le -traitait de haut. Cependant tout en lui marquait qu’il n’avait pas passé -sa vie dans une situation inférieure. - -En effet il m’apprit qu’il avait eu de beaux jours: il avait été -entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C’était un temps, -disait-il, où l’on ne brassait pas les affaires aussi en grand -qu’aujourd’hui, mais où il y avait plus d’honneur dans les traités...» -Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait -son défaut: il manquait de méfiance, il ne se tenait pas sur le «qui -vive»! On avait dû l’étriller ferme. Il disait tout à coup «mes -malheurs» sans les spécifier davantage. «C’était un temps, disait-il -encore, où l’on ne se relevait pas aussi effrontément qu’aujourd’hui...» - -Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien -battu qu’on abusât de sa confidence. Bien des soirs, il me parla de «ses -malheurs» avant de me confesser qu’il avait fait faillite. Et la sueur -lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait -autour de nous comme un animal aux abois, comme s’il eût craint que -Baladin lui-même n’allât aboyer le déshonneur de son maître. - -Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent qu’il -traînait depuis lors son existence comme un galérien marqué au fer; il -acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore -«gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la -nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de -chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d’un chien -«amical». - - * * * * * - -Un soir d’hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n’arriva pas à -l’heure. De ma fenêtre, j’explorai la rue, et de droite et de gauche; -l’apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me -manquait; les becs de gaz s’allumaient; les maçons quittaient le -chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en -lunette d’approche, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil. La -curiosité me prit, un peu d’inquiétude aussi, et je descendis dans la -rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître -compagnon: - ---Le gardien est en retard... - ---Sacré vieux traînard! dit le maître en voilà un qui ne se soucie pas -que je manque mon train des Moulineaux!... - ---Ah! osai-je observer, c’est qu’il ne prend pas le train, lui... - -Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu -«rigolo» parce que je m’intéressais à son gardien de nuit. Il dit, -haussant l’épaule: - ---C’est quelqu’un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces, -histoire de plaisanter: le vieux est sans défense... - ---C’est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point -sot, ma foi: j’ai plaisir à bavarder avec lui... - -Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me -regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui. - -Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père -Loriot arriver, clopin-clopant tricotant des guiboles et tirant au bout -d’une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d’haleine; il -n’avait point son Baladin avec lui: ce qu’il tirait était un sale chien -barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas, -balbutiant des paroles d’excuses, tout en se précipitant à l’intérieur -du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci -l’arrêta rudement: - ---Inutile, j’ai fait votre ouvrage. Qu’est-ce qu’est donc arrivé avec -votre chien? - -Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course -vers la gare afin d’essayer d’attraper son train. - -Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde -l’affreux barbet qui voulait s’enfuir, et tenant son chapeau à la main. - ---Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort! - -Le froid piquait et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la -sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le -chantier pour qu’il se mît au moins à l’abri. Aussitôt sous un toit, il -ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l’émotion, la -fatigue l’étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence -excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis: - ---On vous a volé votre chien? - ---Je n’accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi... - ---Plus pauvre, ce n’est pas une raison pour vous prendre votre chien, -que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s’est-il -pas défendu? - ---L’animal a son faible, comme l’homme: Baladin, monsieur, c’était un -chien à se laisser séduire par la gourmandise... - ---Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire -une enquête dans les gargotes? - ---Ce n’est pas les traiteurs qui m’ont pris Baladin. - ---Mais on dirait que vous savez qui c’est?... - ---Je n’accuse personne... Ah! si j’avais seulement vingt années de -moins, et si je n’avais pas eu mes malheurs!... - ---Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin! - -Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu’il -était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du -barbet qu’il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; -encore le chien avait-il la gale. - -Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s’étendre. - -Cela, c’était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se -laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien -Baladin! Ah! c’est à moi que la moutarde montait au nez! C’est moi qui -voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher: j’offrais au père -Loriot de prendre l’affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son -chien. Et puis, sacré mille tonnerres, je l’aimais, moi, ce Baladin, et -si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c’est qu’il -n’était qu’un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot -se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: il y avait beau -temps qu’il savait qu’il n’était qu’un rien du tout! - -Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on -traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de -roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux -encore jeunes, et je devinais qu’une douleur muette, un regret -inconsolable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre -vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige. -Tout ce qui lui restait d’innocent et de puéril se fanait. Jamais il -n’atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre -ses fascicules d’astronomie! Sans doute, les courants d’air étaient -moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l’immeuble avançait, -mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, -pis que cela, je crois qu’il n’avait plus envie de lire! - - * * * * * - -Il disparut, lui aussi, comme Baladin. Un soir, je vis apparaître, au -bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils -s’arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la -rue; j’interroge le maître compagnon, qui n’avait jamais compris que je -pusse avoir du goût pour le père Loriot. - ---Eh bien, quoi? on n’est pas éternel! En rentrant chez lui, ce matin, -le père Loriot avait piqué son attaque. - -Je me tus pour n’avoir pas l’air ridicule; j’avais envie de dire: «Le -pauvre vieux!... le pauvre vieux!...» - -Le maître compagnon parlait: - ---Heureusement que la logeuse a eu le nez de m’avertir à temps sur le -chantier; sans quoi, qui c’est qu’aurait été de faction, cette nuit? -C’est Bibi! - -Et il riait bruyamment d’avoir échappé à une telle corvée. Je voulus -tout de même dire un mot du père Loriot: - ---Pour moi, le bonhomme s’est rongé du regret de son chien... sans -compter que sous ce vol il y a un mystère... - -Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant -prendre son train des Moulineaux: - ---Celui-là qu’a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait -bien qui c’est, et son adresse, et tout: seulement, c’est quelqu’un qu’a -sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architectes et -entrepreneurs que le vieux, autrefois, avait fait de mauvaises -affaires... - - - - -L’INDIVIDU - - - Prouville-sur-Mer, 3 septembre. - -«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, -bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis -l’hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous -ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces -maisons normandes, c’est-à-dire celle des Escroignard et celle des -Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la -colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de -reconstituer un de ces magnifiques séjours d’été que les riches Romains -se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre -villa romaine et celle de la baronne d’Escroignard, un espace d’environ -huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes -sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière -ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, -flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s’intitule «Buvette» et -«Bains de Prouville». Elle est habitée par le «baigneur» à la chemise de -flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s’y adosser -quand souffle le vent d’ouest. - -»L’autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux -gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le -douanier. L’un d’eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la -porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son -camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, -semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, -selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois -bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de -drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras -nu, couleur pelure d’oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos -environs. Le bruit s’en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des -sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les -corridors. Moi-même, le menton aux trois quarts savonneux, je me -surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions -été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, -sinon que «Madame a vu les gendarmes, Madame a fait réveiller Monsieur, -Madame a une peur!...» - -»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et -l’autre gendarme à faire de faux bonds vers l’est, vers le sud-est, -vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du -tout d’accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des -propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement -indistincts, jusqu’ici. Quant à la femme, d’abord incertaine ou -prudente, c’est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus -affirmative, la plus haussée de ton: son bras pelure d’oignon abat -successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, -lui seul, avec la rigidité d’un poteau indicateur, dans une direction -que j’estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs -s’enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être -affirme-t-elle qu’il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à -vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, -qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les -cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les -chevaux au moins avaient de l’impatience, eux; ils piaffaient, ils -invitaient la police à sévir!... - -»Je m’habille en hâte, je descends. Toute la villa est informée, du -moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu’ils se renseignent, et -cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités -sont debout et s’enquièrent, chacun, au fond, charmé qu’un événement -vienne secouer la torpeur d’un séjour au bord de la mer, si monotone -aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus -d’une semaine, il ne s’est rien fait ici que du _bridge_!... - -»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes -de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce -concierge, où est-il?» On apprend par lui que l’enquête est fondée sur -une plainte de la baronne d’Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait -remarqué, toute la journée d’hier, un individu de fort mauvaise mine se -dissimulant entre les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en -effet, avait aussi parfaitement vu l’individu; le baigneur, la femme du -baigneur, le douanier aussi l’avaient vu. Mᵐᵉ Vauvillier, notre -gracieuse hôtesse, affirma aussitôt qu’elle avait bien cru le voir. Le -maître d’hôtel déclara que ce n’était pas d’aujourd’hui que le terrain -en question servait d’asile à «toute une clique de propr’ à rien». Eh -bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent -à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons -deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont -nerveuses à l’excès; l’une d’elles--c’est la plus blonde--dit: «Moi, je -sais quelqu’un qui ne fermera pas l’œil de la nuit!» Son mari, pas assez -amoureux, soupire: «C’est moi!» On fait des projets pour la nuit -prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de -l’«individu». - -»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n’est pas au _golf_? Non, -Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que -l’imbécile municipalité n’aura pas balayé la commune de la horde de -repris de justice qui en sont la honte et qui en feront la ruine à bref -délai. - -»Avez-vous vu l’individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien, -dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs -propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches... -Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l’on -fasse main basse sur nos demeures... - -»Vauvillier, cependant, n’a pas perdu son sang-froid; il fait observer -au bouillant Brodeau: - ---Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s’agit-il, en somme? Avez-vous -été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l’ont-ils -été? Quelqu’un de la commune l’a-t-il été?... Un individu, oui, a été -signalé dans le terrain à vendre? Après? - ---Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l’appui de mon cher hôte, -passons en revue, s’il vous plaît, les forces que sont en mesure -d’opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées: -chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois -domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici même, ce -matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a -autant, paraît-il, à l’office... Huit et sept, quinze, et sept, -vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, -nous mobilisons la maison de la baronne... - -»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort -sérieux. Brodeau n’admettait pas qu’il se fût privé de son golf pour -venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu’il n’eût obtenu de -lui le serment de l’accompagner chez «qui de droit». Il s’agissait -d’amalgamer un bloc de propriétaires en vue d’une protestation -collective, véhémente! - -»La baronne d’Escroignard, qui ne met pas les pieds chez les Vauvillier, -récemment enrichis, vint en personne, après déjeuner, à la villa -romaine--le danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la -vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, -elle, l’individu, elle donna de lui un signalement peu ragoûtant; il -avait couché sous ses fenêtres; elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit; -elle était harassée; elle excita une grande pitié. - -»Mᵐᵉ Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, -essayait en vain de donner à l’entrevue un certain air de visite -mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la -défense commune, et n’abandonnait pas l’individu redoutable. Tout à -coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur -la mer et s’écria: - -»--Le voici! - -»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent plus qu’un cri. -L’individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer. - -»Aussitôt, une réflexion, unanime, comme le cri d’effroi: «Et la -gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s’il vous plaît? Elle -déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s’était -transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à -bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes -quand il n’y avait qu’à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et -à présent, elle déjeunait! elle s’adonnait à la sieste, peut-être! et -l’individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous -nargue!... Ah! la police et les autorités locales eurent un fichu quart -d’heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la -hautaine baronne et Mᵐᵉ Vauvillier se trouvèrent unies par une commune -oppression. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis -sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes, -peuplées de plus de cinquante âmes. Il leur devait sembler énorme et -nombreux, quoique seul et misérable; Mᵐᵉ Vauvillier eut un mot: - -»--Voilà nos maîtres!... - -»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la -même servitude. - -»Et, l’après-midi entier, l’individu demeura sur la dune, assis sur son -derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les -chardons bleus et l’herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, -longue-vue puissante de l’illustre fabrique d’Iéna étaient braqués -tantôt sur lui, tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes de -nous guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort -grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, -était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot -troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l’eau du -déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de -bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à -Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L’une d’elles ne se -plaignit-elle pas que l’individu lui gâtât le paysage? alors que la -vérité était qu’il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu’est-ce que -nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à -jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l’amour, comme à Paris, où nous -serions tout aussi bien!... - -»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus -en plus énervées, se préparant à passer la nuit blanche, et l’individu -se prélassant impunément sur la dune, j’annonçai à ces dames ma -résolution d’aller un peu le regarder sous le nez. On m’y encouragea -comme à une expédition héroïque: - -»--C’est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu’il -comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue... - -»J’enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui -sont de la couleur d’une eau de savon et font, dans leur ensemble, un -tapis aux nuances roses et bleuâtres, d’une délicatesse exquise, que je -ne connaissais point, car il est superflu de vous dire que, non plus que -les autres, je ne m’étais jamais autant avancé vers la plage. Notre -homme était étendu sur la pente sablonneuse; il ne dormait pas; son œil, -que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l’horizon, où des -nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer -était d’un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, -laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel -en immenses tessons de grès flammés ou en débris d’émaux anciens d’une -richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du -sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient -et s’allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment -compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu’on -entend par un vent faible, à la lisière d’un champ de seigle ou de blé, -provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des -bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant, -puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?... - -»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me -demandais comment j’allais l’aborder, lorsque lui, tout bonnement, me -dit, avec une simplicité et une conviction touchantes: - -»--C’est beau... - -»--Ah fis-je, étonné, ça vous plaît? - -»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de -Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble. - -»--De Guerchy?... - -»--... Canton de Joigny; c’est dans l’Yonne... C’est pas ici, tonnerre -de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v’là quarante ans que -ça me démangeait... une idée, qu’est-ce que vous voulez?... Ah bougre, -si j’avais attendu que j’aie fait des économies, j’aurais bien crevé -avant de voir la mer... - -»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?... - -»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s’est logée là, comme la teigne, -dans le temps que j’étais moutard: «Y a du beau, que je m’étais dit, -faudra voir!...» J’y ai mis le temps, comme c’est visible: le loisir et -l’argent m’ont manqué... - -»Et il riait dans sa barbe de trois semaines... - -»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre -fantaisie? - -»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchottements de la -mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit: - -»--L’homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les -pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien, -je suis satisfait: c’est beau!...» - - [Illustration: colophon] - - _Achevé d’imprimer - le 1ᵉʳ février 1909._ - - CE VOLUME EST MIS DANS LE COMMERCE AU PRIX DE 10 FRANCS - - * * * * * - - LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES - - -Dans l’état actuel de la librairie, les éditeurs français se refusent à -publier tout ouvrage qui n’entre pas dans les dimensions du volume -courant à 3 fr. 50 ou qui ne respecte pas les conventions les plus -plates et les préjugés à la mode. - -Or _le Rouge et le Noir_ de Stendhal dépasse les dimensions du 3.50, _le -Hasard du Coin du Feu_ de Crébillon le fils les atteint difficilement, -et _Tribulat Bonhomet_ de Villiers de l’Isle-Adam ferait tomber en -convulsions un très grand nombre d’éditeurs. Il semble donc que l’on -puisse, avec quelque apparence de raison, offrir au public des ouvrages -en dehors des séries auxquelles nous sommes habitués. - -En conséquence, les Bibliophiles fantaisistes se proposent, à la manière -des éditeurs anglais ou américains, de publier des ouvrages de formats -et de genres les plus divers. - -Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un -certain nombre d’auteurs déjà célèbres: MM. Marcel et Jacques -Boulenger, René Boylesve, François de Curel, Louis Laloy, Nozière, Henri -de Régnier, Laurent Tailhade, Jérome et Jean Tharaud, dont nous -publierons des œuvres dès notre première année. - -Chacun de nos volumes sera imprimé avec les caractères, le format et le -papier qui nous sembleront le mieux convenir au sujet. Nous arriverons -ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière -seule dont ils seront présentés, constitueront déjà des ouvrages de -bibliophile. - -Ils seront toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse. - -Les souscripteurs s’engagent à verser une somme de 5 francs pour chaque -volume qui leur sera remis par la poste contre remboursement. La -souscription annuelle ne s’élèvera jamais au-dessus de 50 francs et la -Société se réserve, s’il est publié plus de dix volumes par an, de les -offrir aux membres souscripteurs. - -Les exemplaires non souscrits seront mis dans le commerce à un prix -variable, mais qui ne s’abaissera jamais au-dessous de 7 francs 50. - -Les souscriptions pour la première année courront du 1ᵉʳ octobre 1908. -M. Eugène Marsan, administrateur de la Société (11ᵇⁱˢ, rue Poussin, -Paris, XVIᵉ), est chargé de les recevoir. - - * * * * * - - OUVRAGE - - DÉJA PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ - - - MARCEL BOULENGER: _Nos Élégances_. - -Ce recueil de chroniques est tout à fait le contraire du volume à grand -tirage: il semble avoir été composé pour les délicats et les lettrés, -ceux que l’on appelait autrefois des dilettantes; et nos sottes gens de -contemporains y trouveront la peinture de leurs ridicules, que l’auteur -caresse au passage d’une main dédaigneuse, à la cavalière, pour ainsi -dire. - - * * * * * - - A PARAITRE - - AVANT LE 1ᵉʳ. OCTOBRE 1909: - - -Jacques BOULENGER: _Candidature au Stendhal-Club_. - -François de CUREL: _Le Solitaire de la Lune_. - -Louis LALOY: _Claude Debussy_. - -NOZIÈRE: _La Belle et la Bête_. - -Henri de RÉGNIER: _Les dépenses de Madame de Chasans_ (documents sur la -vie de famille au XVIIIᵉ siècle). - -Laurent TAILHADE: _Au pays de l’Alcool et de la Foi_. - -Jérome et Jean THARAUD: _La Tragédie de Ravaillac_. - -Louis THOMAS: _L’Esprit de Monsieur de Talleyrand_. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La poudre aux yeux, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX *** - -***** This file should be named 61768-0.txt or 61768-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/7/6/61768/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La poudre aux yeux - -Author: René Boylesve - -Release Date: April 7, 2020 [EBook #61768] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<p class="c"> -<img src="images/cover.jpg" width="338" height="500" alt="" /> -</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" -style="border:4px double #887646;padding:.25em; -margin:2em auto 2em auto;max-width:25em;"> -<tr class="c"><td><span class="smcap">La poudre aux yeux</span>: -<a href="#I">I, </a> -<a href="#II">II, </a> -<a href="#III">III, </a> -<a href="#IV">IV, </a> -<a href="#V">V, </a> -<a href="#VI">VI, </a> -<a href="#VII">VII.</a></td></tr> -<tr class="c"><td class="smcap"> -<a href="#GRENOUILLEAU">Grenouilleau</a><br /> -<a href="#CE_BON_MONSIEUR">Ce bon monsieur...</a><br /> -<a href="#LE_GARDIEN_DE_CHANTIERS">Le gardien de chantiers</a><br /> -<a href="#LINDIVIDU">L’individu</a> -</td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span> </p> - -<p class="c">LA<br /><br /> -POUDRE AUX YEUX</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span> </p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" -style="margin:2em auto 2em auto;font-size:.8em;"> -<tr><td class="c">DU MÊME AUTEUR:</td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td class="c"><i>CONTES</i></td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td>LES BAINS DE BADE (épuisé).</td></tr> -<tr><td>LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC.</td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td class="c"><i>ROMANS</i></td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td>LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS.</td></tr> -<tr><td>SAINTE-MARIE-DES-FLEURS.</td></tr> -<tr><td>LE PARFUM DES ILES BORROMÉES.</td></tr> -<tr><td>MADEMOISELLE CLOQUE.</td></tr> -<tr><td>LA BECQUÉE.</td></tr> -<tr><td>L’ENFANT A LA BALUSTRADE.</td></tr> -<tr><td>LE BEL AVENIR.</td></tr> -<tr><td>LE MEILLEUR AMI.</td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td class="c">A PARAITRE EN MAI 1909:</td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td>LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE.</td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> </p> - -<p class="c"> -<span class="smcap">René Boylesve</span></p> - -<h1>LA POUDRE<br /> -<br /> -AUX YEUX</h1> - -<p class="c"> -<img src="images/illu-bf.png" -width="110" -alt="colophon" -/> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> -1909<br /> -</p> - -<div class="blockquot1"><p class="nind"> -<i>Ce volume a été tiré à -cinq cents exemplaires -numérotés à la presse.</i><br /> -<br /></p> -<p class="c"> -<i>Justification du tirage</i>: -90<br /></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> </p> - -<p class="c"> -LA<br /> -<br /> -POUDRE AUX YEUX<br /></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p> - -<div class="blockquot1"><p>Cette nouvelle a déjà paru en librairie sous le titre: <i>Petits -Bateaux pour Seringapatam</i>. Nous la donnons ici avec une fin -différente et un texte entièrement revu.</p> - -<p class="r"> -R. B.<br /> -</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> - -<p class="nind"><span class="letra">J</span>’AI bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d’années, du temps -que j’allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M. -Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau, -et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette -maison, d’immenses placards qu’ouvrait une certaine bonne à tout faire, -nommée Mᵐᵉ Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de -ces placards contenait un portrait à l’huile, dépourvu de cadre et -représentant un homme blond avec une barbiche et un œil inspiré. On -disait que c’était «le portrait du poète». On ne lui faisait point -d’honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris -pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on -pas à le savoir.</p> - -<p>M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la -confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où -passait un de ces innombrables petits cours d’eau qui baignent si<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> -gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d’une voûte -obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des -objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand -on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les -lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l’autre, -mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l’effectuais en -courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s’embarquer -pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des -télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d’une banque -imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il -s’arrêtait au premier poirier qui représentait pour lui la mer Rouge, et -tombait exténué sur un banc rustique qui n’était ni plus ni moins que la -station au nom splendide de Seringapatam! Vous pensez bien que j’étais -arrivé depuis longtemps et que j’avais déchargé mes vaisseaux quand -Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr, -au moins, que ça soit sur un fleuve navigable?</p> - -<p>—Seringapatam! s’écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon -dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout.<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span></p> - -<p>M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C’était un doux homme, -veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l’un -ni l’autre, et cherchait un terrain d’entente avec l’expérience que -pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d’une grande -impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l’un -voulait surtout que l’autre eût tort.</p> - -<p>—Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier?</p> - -<p>—C’est vous, Francis.</p> - -<p>—Mais, papa! répliquait Prosper, c’est idiot. Il court sur ses deux -jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé!</p> - -<p>—Qui est-ce qui t’empêche d’en faire autant?</p> - -<p>—Ah! bien, alors, si on ne peut plus s’amuser!...</p> - -<p>—Mon enfant, me disait M. Quinqueton, vous n’avez donc pas de plaisir à -naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes?</p> - -<p>—Mais, sacristi, monsieur! il n’y a pas d’océans ni d’Indes, puisqu’il -n’y a qu’un poirier et un banc.</p> - -<p>—Il n’y a pas d’océans ni d’Indes! s’écriait Prosper; mais, mon pauvre -vieux, regarde donc comme je suis fatigué!...</p> - -<p>En effet, il suait à grosses gouttes, à force d’avoir piétiné. M. -Quinqueton appelait Mᵐᵉ Pacaud, afin<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> qu’elle épongeât le front du -voyageur. Et Mᵐᵉ Pacaud, la serviette à la main, disait avec admiration:</p> - -<p>—Parlez-moi d’un enfant aussi intrépide!</p> - -<p>M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le -taquinait parce qu’il n’entendait pas malice et parce qu’il faisait -volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment, -un ami commun, qui avait la prétention qu’on ne lui en fît point -accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec -exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J’en -tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie -de transports maritimes.</p> - -<p>—Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu’à Seringapatam, lui -disais-je; pourquoi ne t’arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du -Saumurois?</p> - -<p>—Pourquoi je ne m’arrête pas dans mes propriétés du Saumurois?</p> - -<p>—Oui! C’est parce que tu n’en as pas!</p> - -<p>Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l’an dans le -Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à -Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable -d’exagérer l’importance des «propriétés», mais c’était pour donner plus -de valeur à son cru.<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span></p> - -<p>—Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du -Saumurois?</p> - -<p>—Si j’y ai été!...</p> - -<p>—Fais voir combien c’est grand.</p> - -<p>Nous étions sur une promenade publique que l’on nomme à Vendôme «la -Montagne» parce qu’elle est située sur une éminence d’où l’on domine -agréablement la ville et les environs.</p> - -<p>Prosper embrassait l’horizon du regard et faisait la girouette avec son -bras tendu:</p> - -<p>—C’est plus grand que tout ça!</p> - -<p>—Oh! mais tu es archimillionnaire?</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que ton père dit que c’est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa -en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il -en tire, «bon an, mal an», deux mille francs. Calcule!... Et puis, -écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n’est pas possible, parce -que la vigne, c’est sur des coteaux, c’est penché: il peut y en avoir -long, mais il n’y en a jamais si large que ça.</p> - -<p>—Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont. -Tu es assommant!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> </p> - -<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> - -<p>Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et -lorsque nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de -suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M. -Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des -«cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots -«cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les -«propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton -à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les -journaux disaient merveilles, mais qui n’avaient, en somme, jamais -encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle -jusqu’à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaquées, sous -le prétexte qu’ils ne sauraient manquer d’être phylloxérés l’an prochain -et que mieux valait faire dès aujourd’hui peau neuve.<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span></p> - -<p>Le fait donna raison à l’initiative de M. Quinqueton, puisque ses -compatriotes durent l’imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M. -Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage, -c’est-à-dire muni d’informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou -bien avec la témérité d’un homme épris de ressources paradoxales et -crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à -prudente distance, il est vrai, n’eurent qu’à s’en louer, M. Quinqueton -jouit à Vendôme du prestige de l’initiateur heureux, sans que l’on sût -d’ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans -«ses propriétés du Saumurois».</p> - -<p>A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux -potaches:</p> - -<p>—Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?</p> - -<p>Et il me regardait entre les deux yeux, de l’air d’un profond penseur. -Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’il disait:</p> - -<p>—Prosper, lui, oh!... oh!...</p> - -<p>—Ah! ah!... Et qu’est-ce qu’il veut faire, Prosper?</p> - -<p>—Je n’en suis pas embarrassé. C’est un garçon qui fera son chemin!</p> - -<p>Je répétais à Prosper:<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p> - -<p>—Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin.</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Quel chemin?</p> - -<p>—Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais, -d’abord, le chemin qu’il me plaira.</p> - -<p>—Tu as de la chance!</p> - -<p>—Je suis fils unique, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Ça, c’est exact. Et ton père ne mendie pas son pain.</p> - -<p>—Et je compte me la couler douce.</p> - -<p>—Est-ce que tu resteras à Vendôme?</p> - -<p>—Cette farce!... Tu ne m’as pas regardé!...</p> - -<p>—Et où est-ce que tu iras?</p> - -<p>—Mais à Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu -l’heure?...</p> - -<p>L’exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un -chronomètre.</p> - -<p>—Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi...</p> - -<p>—Moi, papa est un amour.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> </p> - -<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> - -<p>J’avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils, -par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme, -et j’avais oublié, je l’avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa, -lorsqu’un de ces hasards que l’on s’obstine à dire extraordinaires, et -qui sont ce qu’il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les -propriétés du Saumurois».</p> - -<p>Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous -avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France. -Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d’Arc -a passé et qu’ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où, -un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la -plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des -vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le -bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon -sens, simplicité<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> et belle humeur, c’est ce que nous chantent toutes ces -chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au -réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux -veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies -par l’incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle -et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et -des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et -vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans -une pièce obscure d’une maison penchée sur le côté, dans la rue -Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en -chantant:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">«Pan, pan, pan!<br /></span> -<span class="i0">Je vous mets vos gants.<br /></span> -<span class="i2">Pan, pan, pan!<br /></span> -<span class="i0">Quelqu’un vous attend.<br /></span> -<span class="i2">Pan, pan, pan!<br /></span> -<span class="i0">Rue du Puits-des-Bancs!»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Oui, c’est vous, grand’mère et petit enfant de Chinon, plaisante image -se présentant à la suite de quelques séductions confuses, qui nous avez -arraché le cri: «Restons dans ce pays!»</p> - -<p>Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui -longe la Vienne jusqu’à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et -nous arrêtions<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de -moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d’un -fleuve de sable et d’eaux languides, pour visiter une maison du temps -d’Henri IV: «<i>La Gloriette</i>, à vendre ou à louer, avec clos et cellier.»</p> - -<p>La maison nous ravit; le prix qu’on en demandait était modeste. Nous -revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir Mᵉ Camus, le notaire. Il -nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à -l’est, Arnault, (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l’ouest, -Quinqueton (Pierre-Prosper).</p> - -<p>—Quinqueton, Pierre-Prosper?</p> - -<p>—Oui, Monsieur.</p> - -<p>—N’est-ce pas M. Quinqueton, de Vendôme?</p> - -<p>—Lui-même, le juge de paix.</p> - -<p>—C’est bien cela... Ah! par exemple! c’est comique... Ce bon M. -Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous -sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il?</p> - -<p>Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question -familière.</p> - -<p>—Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.</p> - -<p>—Ah! pardon! vous n’êtes peut-être pas le notaire de M. Quinqueton?</p> - -<p>—Si fait; mais M. Quinqueton ne m’entretient pas de sa santé.<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p> - -<p>—Il ne vient donc pas ici?</p> - -<p>Le notaire se tourna vers son maître clerc:</p> - -<p>—Depuis combien d’années le sieur Quinqueton n’a-t-il pas comparu?</p> - -<p>Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les -yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire.</p> - -<p>—Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton -(Pierre-Prosper), Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur -hypothèque... 88... 89? 89, c’est l’année de l’Exposition. Je le vois -encore ici. Ça fait sept ans.</p> - -<p>—Il n’est pas venu ici depuis sept ans!</p> - -<p>—Exactement.</p> - -<p>—Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?</p> - -<p>—Deux fois par an, ponctuellement.</p> - -<p>—C’est curieux! Et depuis ce prêt...</p> - -<p>—Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.</p> - -<p>—Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau -dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J’ai beaucoup -connu M. Quinqueton, vous comprenez!</p> - -<p>—Passons-nous aux servitudes de l’immeuble dit <i>la Gloriette</i>?</p> - -<p>—Mais certainement, maître Camus.<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> </p> - -<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> - -<p>Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l’acquisition -de la Gloriette. Je m’informai de lui dans le pays. Beaucoup de -cultivateurs l’avaient vu autrefois.</p> - -<p>—Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!</p> - -<p>—Il a ici un beau domaine?</p> - -<p>—Eh! pardi! c’est selon...</p> - -<p>—Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher...</p> - -<p>—Cher? c’est comme on l’entend; les années sont «traîtres»... Et son -fils à m’sieu’ Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?...</p> - -<p>C’était à moi de répondre. J’interrogeais un autre:</p> - -<p>—M’sieu’ Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;... de -l’amour-propre, par exemple!</p> - -<p>—Il a du bien?</p> - -<p>—Il en a.<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>—Mais il paraît qu’il n’y met plus les pieds?</p> - -<p>—Ça, c’est la pure vérité.</p> - -<p>—Comment expliquez-vous?...</p> - -<p>—Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J’avons seulement pas été -deux ans à l’école!...</p> - -<p>A un autre!</p> - -<p>—M’sieu’ Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera: -il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché! -en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en -voilà! sous prétexte que l’«américain» allait décupler la récolte!</p> - -<p>—Et le résultat de l’«américain» a été trompeur?</p> - -<p>—Il a été trompeur et il ne l’a pas été...</p> - -<p>—Mais dans le cas de M. Quinqueton?</p> - -<p>—Eh! pardi, le cas de M. Quinqueton est pareil aux autres, allez...</p> - -<p>—Le pays n’est pas endetté?</p> - -<p>—Endetté? c’est-il donc qu’il l’est, endetté, m’sieu’ Quinqueton, que -vous voulez dire?</p> - -<p>—Ce n’est pas moi qui le prétends.</p> - -<p>—C’est des on-dit! rapport à ce qu’il se cache. On ne le voit plus. Il -était faraud!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son -garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l’eau qui lui montait à la -vue;<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> il vous regardait au travers d’une ondée, parole d’honneur! Tenez! -quand il disait comme ça: «C’est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!» -y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.</p> - -<p>—Dites-moi, les affaires de M. Quinqueton sont mauvaises?</p> - -<p>—Oh! oh! c’est selon...</p> - -<p>—On m’a dit que son bien était hypothéqué.</p> - -<p>—Oh! alors, si on vous l’a dit, vous en savez autant que ceux-là qui -vous l’ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j’en sais aussi -long comme vous...</p> - -<p>Je fus pris du remords de n’avoir pas conservé de relations avec ce -pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage? -Aussitôt mon retour à Paris, j’envoyai une lettre de faire part au juge -de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat de la Gloriette, ce -qui eût été l’aveu que je connaissais ses déboires.</p> - -<p>Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d’un énigmatique -assemblage de mots dont l’un était pour le moins étrange. Sous le nom de -M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait -écrit:</p> - -<p>«<i>Heureux et fier de tout ce qui peut rappeler</i> <span class="smcap">Tristan de Mélisande</span>, -<i>adresse ses compliments au jeune couple</i>.»<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p> - -<p>Je me livrai à des supputations afin d’établir approximativement l’âge -que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient -à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l’hypothèse de la -sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la -mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des -vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d’ailleurs, un -notaire aussi méticuleux que Mᵉ Camus ne m’eût point dit «juge de paix» -si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.</p> - -<p>«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir -rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces -syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil -n’avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel -rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en -vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du -pouvoir d’évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si -elle n’avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande?... Elle -n’en avait point, mais elle eut une inspiration:</p> - -<p>—C’est un nom de toqué, dit-elle; pour moi, le fils de votre M. -Quinqueton doit faire de la littérature...<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span></p> - -<p>—Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d’arabesques -gracieuses l’humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux -pseudonyme et un métier d’imagination sont la conséquence logique des -embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de -Seringapatam!</p> - -<p>Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de -l’acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa -en suspens notre dernière hypothèse.</p> - -<p>Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton,» et ne faisait -allusion à rien moins qu’à Tristan de Mélisande. Prosper m’appelait: -«Mon vieux Francis,» me complimentait de l’heureux événement que son -papa venait de lui apprendre, puis s’égayait au souvenir de nos jeunes -années et m’appelait «sa vieille branche», puis m’entretenait «d’une -large entreprise de vulgarisation» qu’il avait faite récemment, qui lui -avait coûté les «yeux de la tête», puis s’assombrissait et confessait -qu’il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis -entonnait un hymne en l’honneur de l’esprit positif et ordonné qu’il -m’avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une -«brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs.</p> - -<p>En post-scriptum: «Motus à papa!»<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p>Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma -lettre de faire part! Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes -négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu’il y fût contraint par -la nécessité. Ma femme, qui s’intéressait à son voisin de campagne, fut -touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l’énigme du «Tristan de -Mélisande». Nous délibérâmes: enverrais-je le secours demandé, ou -irais-je moi-même à l’adresse indiquée par Prosper: «53, rue -Hégésippe-Moreau»? Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq -ans... garçon... Paris... embarras d’argent prolongés, sans doute, -depuis le premier emprunt de son père—affaire Quinqueton -(Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne.—J’allais tomber -dans un faux ménage sous les toits, avec enfants, c’était probable. -Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa -misère... Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n’était pas venu, -honteux sans doute d’être mis comme un pauvre.</p> - -<p>—Allez toujours jusque chez le concierge, me dit ma femme.</p> - -<p>—C’est juste.</p> - -<p>—Ah! Et puis, qui est-ce qui vous empêche de demander: «Vous n’auriez -pas ici, par hasard, un M. Tristan de...»</p> - -<p>—Parfait! Entendu.<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span></p> - -<p>Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une -forte odeur d’ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à -l’entrée, un tapis à l’escalier.</p> - -<p>Je préparais mon: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un M. Tristan -de...» mais un instinct de convenances, plus profond que nos volontés, -guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:</p> - -<p>—M. Prosper Quinqueton, s’il vous plaît?</p> - -<p>Une voix du Midi, joyeuse, résonna.</p> - -<p>—Hé! à l’entresol-<i>e</i> donc-<i>que</i>!</p> - -<p>—A l’entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous -que je puisse le déranger?</p> - -<p>—Hé! pourquoi donc-<i>que</i>?</p> - -<p>—C’est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu’il est seul?</p> - -<p>—<i>Mé</i> oui!</p> - -<p>Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau -aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s’offrait à mon service. Je -crus devoir en profiter pour être agréable à ma femme:</p> - -<p>—Et M. Tristan de Mélisande?</p> - -<p>La face de la concierge s’arrondit comme une lune; dans cette lune, une -autre s’ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu’à la luette. -Et il sortit de là, comme un jet d’air comprimé:<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p> - -<p>—<i>Cé</i> le m<i>é</i>me!</p> - -<p>Je fis l’étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put -articuler à nouveau, elle dit:</p> - -<p>—C<i>é</i> d<i>é</i> fan<i>n</i>tésies!</p> - -<p>Je pressai, à l’entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle -une sonnerie électrique. Un pas d’homme se fit entendre. Mon cœur -palpitait un peu, je l’avoue, à l’idée de retrouver tout à coup mon -camarade Prosper, que je n’avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la -vérité j’avais aussi une crainte, que venaient de m’inspirer la maison -d’aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l’entresol au lieu -de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un -intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.</p> - -<p>Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu’il me rappelât le jeune -Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son -papa et d’aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs -dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des -palmes académiques.</p> - -<p>Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s’écria, me -prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m’appelait: -«Mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux!... ah! sacré bougre!»<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> Il -me scrutait le poil et l’habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c’est que -tu n’as pas changé, non!»</p> - -<p>—Cependant tu ne me reconnaissais pas.</p> - -<p>—Depuis le temps!</p> - -<p>—Comment va ton père?</p> - -<p>—Papa? Très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n’est plus de la -classe!...</p> - -<p>—Et toi?</p> - -<p>—Eh bien!... moi...</p> - -<p>—Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta position?</p> - -<p>Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je -compris qu’il n’avait jamais eu de position.</p> - -<p>—Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même -très convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il -m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu -arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien; -je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au -lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, -Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il -ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant, -avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te -confier une chose: le jour<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> où tu viendras dire à ton bonhomme de père: -«Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté»,—eh -bien! ce jour-là, je serai content de toi.»</p> - -<p>—Et qu’as-tu fait, une fois à Paris?</p> - -<p>—Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!</p> - -<p>—On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...</p> - -<p>—Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans -le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça! -qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait? -Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour -Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il -n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un -mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire -plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les -camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien -le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver -quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans -dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai -demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre -auparavant, afin de savoir par quel bout prendre<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> Un Tel et Un Tel; -coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et -d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans -l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un -d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, -parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par -rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés -obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui -m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de -quarante-huit heures... Et voilà!...</p> - -<p>—Les mois s’écoulent...</p> - -<p>—Et les années!... un ouragan qui passe!</p> - -<p>—Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction -déterminée?</p> - -<p>—Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait -que c’était le droit; aujourd’hui, c’est le journalisme.</p> - -<p>—Tristan de Mélisande!...</p> - -<p>—Tu as vu mon pseudonyme?</p> - -<p>—Heu... heu...</p> - -<p>—Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit... Oh! -ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de -moi, je le lui envoie<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> avec le passage souligné au crayon bleu; il est -si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le -flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est -à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t’a dit que -Tristan...?</p> - -<p>—C’est ton père... un mot sur une carte.</p> - -<p>—Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son -fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte -seulement que tu connais mon pseudonyme?</p> - -<p>—Je lis si peu!</p> - -<p>—Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!... Ils sont là un -tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon -qu’il faudrait pour les déloger!</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande?</p> - -<p>—Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. -Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier, -c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je -serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre -civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu -veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?... -Publier!... non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> la -place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est -pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des -poings...</p> - -<p>—Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une -certaine compétence?...</p> - -<p>—Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et -encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar -qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des -relations,» ce qui facilite la montée à l’assaut.</p> - -<p>—Tu t’es fait des relations?</p> - -<p>—Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était -tout baba. Il est venu ici, il faut le dire, pendant l’Exposition. Le -nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des -directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des -cabots, et des actrices de la Comédie française, des gens du monde, -même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je -n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au -milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais -la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer, -chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit -tant pour cent: il était superbe! Tous les soirs au théâtre, à l’œil! -comme de juste, et aux répétitions générales! et des coups de<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> chapeau, -et des clins d’œil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?—C’est Un -Tel!—Tu le connais?—Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le -bouquet: au 14 Juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes.</p> - -<p>—Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup.</p> - -<p>—Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa?</p> - -<p>—Pauvre papa!</p> - -<p>—Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le -vieillard Siméon, son <i>Nunc dimittis</i>, et s’en est allé à Vendôme, où il -repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.</p> - -<p>—Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras -bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon -avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à -Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu -y étais allé.</p> - -<p>—Tout est illusion.</p> - -<p>—Non! pas ton état présent.</p> - -<p>—Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout -simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer -à Paris...</p> - -<p>—Ah! ce n’est pas créé!<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p> - -<p>—Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas -créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il -y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées -sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par -le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un -journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un -journal...</p> - -<p>—Passons.</p> - -<p>—Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité, -bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse -l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par -des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à -la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; -ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour -la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos, -puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en -te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux -souscripteurs...</p> - -<p>—Je te remercie, Prosper.</p> - -<p>—Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette -grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, -tu m’entends<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> bien, je me considère comme <i>y étant déjà assis</i>, et les -pieds dans ma chancelière...</p> - -<p>—Sinon les coudes au guichet de la caisse!...</p> - -<p>—Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est -ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces -messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser -assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous -laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une -certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas -pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les -droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta -vieille amitié la petite avance...</p> - -<p>—N’en parlons pas.</p> - -<p>—Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est -interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite -histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller -à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la -dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de -l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera -content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un -jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme... -c’était après l’Exposition... mon pauvre<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> papa était si glorieux -d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait -recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte -Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne -sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre -préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand -plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à -son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue -depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas -soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il -se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin -d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de -triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une -minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien! -tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.</p> - -<p>—En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?</p> - -<p>—D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture; -je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai -été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux -Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p>—Tu as dû perdre bien des amis?</p> - -<p>—Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez -les gens de lettres, pour les pauvres bougres...</p> - -<p>—Mais tes amis influents?</p> - -<p>—Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place, -c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.</p> - -<p>—Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...</p> - -<p>—Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non! -non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les -apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne -sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces <i>leitmotiv</i> -qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le -représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, -mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou -davantage!</p> - -<p>—Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?</p> - -<p>—C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la -difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir -manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je -meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> quand j’y vais. Y -demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château -de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te -moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu -du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour -l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes -intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je -t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près...</p> - -<p>—Et qui voit-on encore à Vendôme?</p> - -<p>—Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.</p> - -<p>—Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à -s’en laisser conter?</p> - -<p>—Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille -est fort intelligente...</p> - -<p>—Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?</p> - -<p>—Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.</p> - -<p>—Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère -avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à -chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p> - -<p>—Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution -pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de -t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à cent mille -exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta -complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! si tu veux bien -abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme -arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir -la première émission...</p> - -<p>—Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais, -dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal?</p> - -<p>—Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne -désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si -j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père; -que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler -dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!...</p> - -<p>—Eh bien! adieu, Prosper.</p> - -<p>—Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span> </p> - -<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> - -<p>Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans -cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus -haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est -un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la Revue -qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms -pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et -Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait -d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de -«membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs, -auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.</p> - -<p>Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, -moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».</p> - -<p>La Gloriette se trouva aménagée au mois d’août, non pas d’une manière -très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière -à y jouir<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est -le propre caractère du pays.</p> - -<p>Les pièces étaient carrelées en briques, les cheminées étaient de taille -à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le -plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de -loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à -meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des -lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des -girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats -dans la nuit.</p> - -<p>Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires, -les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées, -brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin -creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa -paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les -peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau -plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre -semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la -Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les -saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé -couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p>Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des -pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou -bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!</p> - -<p>Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arôme des fruits mûrs, et -aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on -cuit le pain.</p> - -<p>Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la -calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme -insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous -nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare, -l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous -rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un -dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor, -mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes -bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre -les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme.</p> - -<p>—Brrr! faisait ma femme à côté de moi.</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Ce pauvre monsieur!...</p> - -<p>—Eh bien?<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span></p> - -<p>—L’Hypothèque le mangera!</p> - -<p>Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des -vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés -d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient -des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des -caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque -hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du -pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce -et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de -l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du -vin nouveau.</p> - -<p>Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.</p> - -<p>On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.</p> - -<p>Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était -dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles -brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les -ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure -aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de -vigne. C’était une femme. La clarté incertaine trompait sa marche et -nous la voyions<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de -terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous -fûmes très intrigués. Qui était cette femme?</p> - -<p>C’était Mme Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui -me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange -Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de -justice.</p> - -<p>—C’est fait! dis-je à ma femme; vous savez, la grande bête au clair de -lune, l’Hypothèque?... Elle mange le pauvre monsieur!...</p> - -<p>Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, Mme Pacaud dans les vignes. -Elle n’était déjà plus très jeune, il y a vingt ans; elle n’avait pas -changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.</p> - -<p>J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui -dis:</p> - -<p>—Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.</p> - -<p>Ma rencontre ne lui plaisait point: je vis l’embarras de sa figure. Tout -un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen -attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me -reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment -j’étais là, puis le rappel de quelque<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> nécessité supérieure qui lui -interdisait sans doute de parler.</p> - -<p>—Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement -l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des -nouvelles de M. Quinqueton...</p> - -<p>—Il va bien.</p> - -<p>—C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je -l’ai vu à Paris.</p> - -<p>—Nous savons ça, M. Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me -trouver nez à nez avec M. Francis dans le Saumurois!...</p> - -<p>Elle était émue, Mme Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le -poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la -suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux -traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme -et était vêtue avec une extrême propreté.</p> - -<p>—Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde -est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées -de chez moi?...</p> - -<p>—A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son -effroi.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p> - -<p>—J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.</p> - -<p>—Un Parisien! vous voulez rire, M. Francis!...</p> - -<p>—Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres -de propriété.</p> - -<p>Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers -retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre -la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire -la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard -affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.</p> - -<p>Son premier cri fut:</p> - -<p>—Vous ne direz rien à M. Prosper!</p> - -<p>—Je vous le promets, madame Pacaud.</p> - -<p>—Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et -d’abord M. Quinqueton ne va pas bien.</p> - -<p>—Sa santé?</p> - -<p>—Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Faut être juste, c’est de sa faute!</p> - -<p>—Comment! de sa faute?</p> - -<p>—Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas -arrivé.<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span></p> - -<p>—Expliquez-vous!</p> - -<p>—Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une -fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut -fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit -péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!... -M. Quinqueton est ruiné!</p> - -<p>Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard -tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil -de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:</p> - -<p>—Je m’aperçois que je commence par la fin!... C’est parce que c’est le -principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit -encore à personne. Vous ne le répéterez pas à M. Prosper, au moins!...</p> - -<p>—Comment! Prosper ne sait pas?...</p> - -<p>—Il ne faut pas que M. Prosper le sache: monsieur en mourrait.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous -le dire: ça n’est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C’est -de ce que j’ai découvert le pot aux roses.</p> - -<p>—Cependant, il me semble qu’il est de toute nécessité que Prosper, qui -peut compter sur l’héritage de son père... qui peut l’escompter, -même...<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span></p> - -<p>—Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j’ai eu la langue -trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus -pour vous empêcher de parler...</p> - -<p>—Soyez convaincue, madame Pacaud, que c’est dans l’intérêt de Prosper, -uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que -personne, attendu que...</p> - -<p>—Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que -personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie -bien: vous n’avez pas entendu parler d’un mariage?... Vous voyez!... Eh -bien! oui, là, il y a un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter -depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque -j’ai tant fait que d’être bavarde, avez-vous entendu parler de Mlle -Potu? Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté, non; ce n’est pas -comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du -côté de Lavardin, et il dit comme ça qu’il veut un gendre qui ne soit -pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu’on ne -connaissait ni d’Ève ni d’Adam, leur aurait causé des surprises... Ce -serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui -dirait promise, à cette heure, à M. Prosper.</p> - -<p>—Prosper ne m’a pas parlé.<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p> - -<p>—Il est discret! L’occasion où je m’en suis aperçue, ça été pour sa -décoration: il n’en avait pas soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, -pas même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? -Quand on pense que M. Foureau, le principal du collège, qui pétitionne -depuis dix-huit ans pour l’avoir, lui, la décoration, ne la tient pas -encore!... Faut-il donc qu’il en ait fait, dans ce Paris, le cher -mignon! On dit qu’il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu’au -jour d’aujourd’hui, par exemple, ça n’est pas à moi de vous l’apprendre; -mais il faut tenir compte de l’honneur. A présent, pour le reste, une -fois marié à Mlle Potu!...</p> - -<p>—«Une fois marié à Mlle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu, -madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de -Mlle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de M. -Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme -possédant des propriétés dans le Saumurois.</p> - -<p>—J’entends bien, mais M. Potu, voyez-vous, ça n’est pas ça qui lui fera -ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.</p> - -<p>—Cela n’est pas une raison!</p> - -<p>—Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous -ne voudriez pas les séparer?<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur -qui se fend.</p> - -<p>—Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a -qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de M. Quinqueton serait -sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons: -le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente, -est d’avertir Prosper.</p> - -<p>—Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! M. -Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de -s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui -pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui -payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il -aurait mieux aimé engager les balances de la justice—c’est sa manière -de parler que je vous rapporte—plutôt que d’enrayer l’avancement de son -fils.</p> - -<p>—L’avancement de son fils?...</p> - -<p>—Vous n’êtes pas sans savoir que M. Prosper a à Paris une haute -situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être -distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition; -son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les -propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc, -M. Prosper, ces<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose -comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage, -c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!... Mais -voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris, -vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit -l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, M. -Prosper passait haut la main par dessus les épaules aux camarades. Ah! -aujourd’hui, à ce qu’il paraît que c’est l’assaut: l’honneur et la -victoire à celui qui arrivera le premier. Dix mille francs! c’est que ça -ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin, -monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il -m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et, -depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de -francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de -main; c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait -au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»—«Qui -sait, que je lui ai fait observer, si M. Prosper ne va pas nous sortir -de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner -à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...»—«Vous avez raison, -ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p> - -<p>Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce -pauvre monsieur les prenait!...—Dieu de Dieu! est-il bien possible -qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe!—Il les prenait, ces dix -mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à -ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs? -c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il -arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le -dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que M. -Prosper soit tout à fait établi!</p> - -<p>—Avant que Prosper soit tout à fait établi!</p> - -<p>—C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis!</p> - -<p>—Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi?</p> - -<p>—Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de -lui avancer à son tour.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—M. Prosper lui avait affirmé qu’il se ferait dans les vingt mille -avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!... -Ajoutez à ça la dot de Mlle Potu: tout s’arrange et finit bien, comme -dans les pièces de théâtre.</p> - -<p>—Oh!<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>—Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite -question. Allons! Vous qui connaissez M. Prosper à Paris, c’est-il votre -avis qu’il sera bientôt en état d’aider son père?</p> - -<p>—... D’aider son père?</p> - -<p>—Voyons! c’est-il vrai qu’il y a à Paris des positions qui rapportent -des cent mille?</p> - -<p>—Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.</p> - -<p>—Oui, mais là, selon vous, M. Prosper est-il un homme à s’avancer à ces -grades-là?</p> - -<p>—Tout est possible, madame Pacaud.</p> - -<p>—Oh! je vois bien, allez, que vous n’y croyez point!<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> </p> - -<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> - -<p>Mme Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de -Prosper. Plus que l’accident de son vieux maître et sa ruine, cette -chute de rêve menaçait de la démoraliser.</p> - -<p>J’emmenai Mme Pacaud déjeuner à la Gloriette. Nous essayions de la -distraire pour qu’au moins elle mangeât.</p> - -<p>—Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous -n’y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.</p> - -<p>Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance -correspondît à la réalité, et par le désir—plus fort que tout—que ses -chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me -boudait un peu, parce que j’avais molesté ses chimères.</p> - -<p>—Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!</p> - -<p>—Ça ne se peut pas!</p> - -<p>—Alors, que M. Quinqueton lui-même l’avertisse!</p> - -<p>—Il aimerait mieux se faire périr!</p> - -<p>—Donc, que Prosper reste dans l’ignorance.<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span></p> - -<p>—Ça ne se peut pas non plus, s’il faut aider à présent son père!</p> - -<p>—Avertissez Prosper.</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Allez au diable, ma chère madame Pacaud!</p> - -<p>Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.</p> - -<p>—Écoutez!</p> - -<p>D’un bond, elle fut debout.</p> - -<p>—Oh! tout beau!... tout beau!... Je n’ai pas trouvé le moyen d’aplanir -les difficultés. J’examine simplement ce qu’il est en mon pouvoir de -faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il est -inadmissible que Prosper ne soit pas informé que son père a eu une -congestion.</p> - -<p>—Mais, monsieur...</p> - -<p>—Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur -l’heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre -papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa -santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»</p> - -<p>—Mais, monsieur!...</p> - -<p>—Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes -morales qui ont altéré la santé de M. Quinqueton...<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>—Monsieur Francis, laissez-moi parler!</p> - -<p>—Parlez, madame Pacaud.</p> - -<p>—Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c’est que je n’ai pas tout -de suite envoyé une dépêche à M. Prosper: je n’aurais pas pu tenir ma -langue de lui tout raconter.</p> - -<p>—Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n’avez rien -raconté.</p> - -<p>—Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...</p> - -<p>—Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je -serai sur le point d’arriver par le premier train: vous pourrez bien -tenir votre langue une heure!</p> - -<p>—Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?</p> - -<p>—Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne -ces jours-ci, et je serai heureux de revoir M. Quinqueton. Mais ce n’est -pas cela: il est indispensable que quelqu’un ici surveille la vente des -vendanges et s’occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame -Pacaud, laisser plus longtemps seul M. Quinqueton; vous retournerez à -Vendôme et direz à votre maître que je m’acquitterai du soin de ses -affaires du Saumurois, et que je lui<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> en rendrai compte avec toute la -discrétion que l’on ne serait peut-être pas en droit d’attendre d’un -homme d’affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d’ailleurs moins -suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous déciderons avec -M. Quinqueton s’il convient ou non de lui parler.</p> - -<p>—Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr, -n’en sera point jalouse? Et dire que j’ai failli ne point vous causer ce -matin!... Ah mais! c’est qu’un peu de plus, vous ne m’auriez pas fait -desserrer les dents!<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> </p> -<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> - -<p>Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour -Vendôme. Je n’avais point de fort bonnes nouvelles à donner à M. -Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois, -j’avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l’aliénation d’une -partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s’en défaire -plus avantageusement à l’amiable; mais, tous comptes faits -approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties -par hypothèque. Ah! s’il pouvait être temps encore de sauver les dix -mille francs confiés à Prosper!...</p> - -<p>Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme, -d’apercevoir Prosper, tout jovial, l’œil animé, la joue heureuse et -venant au-devant de moi les deux bras tendus! N’avait-il pas encore vu -l’état de son père? Il en ignorait, en tous cas, la cause.</p> - -<p>—C’est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son -patelin!... c’est gentil!...<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p> - -<p>—Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d’accourir au-devant de moi à -la gare.</p> - -<p>—Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j’ai eu -tout juste le temps d’embrasser mon père. Hein! quel coup!</p> - -<p>—Comment va-t-il?</p> - -<p>—Très bien! Il est sauvé. D’abord je lui ai remonté le moral. Ne se -faisait-il pas du mauvais sang!...</p> - -<p>—C’est que, sans doute, il avait ses raisons...</p> - -<p>—Tu sais le mystère qu’il me tenait caché?</p> - -<p>—J’arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?...</p> - -<p>—Mᵐᵉ Pacaud m’a tout dit.</p> - -<p>—Ah! parfait.</p> - -<p>—J’ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais -pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant: -«Mon garçon, j’attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent -arpents de vignes...» Alors j’ai dit: «Papa, vous avez bien fait!»</p> - -<p>—En effet!... si tu es de taille!</p> - -<p>—Cette bêtise! Tu n’as donc pas vu le lancement de <i>l’Intégral</i>?</p> - -<p>—Ah! c’est le fameux journal?</p> - -<p>—Affaire magnifique, mon ami!... dépasse toutes prévisions!... Nous -pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En -attendant,<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir -notre feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains; -je vais avoir l’honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que -je te dise: Mᵐᵉ Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour -apporter triomphalement mon effigie à la maison.</p> - -<p>—C’est la gloire.</p> - -<p>—Pour qui n’exagère pas, c’est l’aisance, ou, si tu préfères, une -prospérité honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n’as pas eu de nez.</p> - -<p>—Qui ça?... moi?...</p> - -<p>—Toi, malin! Est-ce que je ne t’ai pas mis à même d’avoir part au -magot? La confiance t’a manqué: tant pis pour toi!... Oh! je ne t’en -veux pas; d’ailleurs, tu t’es montré avec moi d’une correction dont je -te saurai gré.</p> - -<p>—Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète; -mais je sais que ton père t’a confié dernièrement une certaine somme. -L’as-tu tout entière employée?</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Aïe! aïe!</p> - -<p>—Qu’en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux -parler, Francis.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p>—Il s’agit des créanciers de ton père... La vente ne couvrira pas... -Enfin, on calcule qu’il restera bien sept à huit mille francs impayés.</p> - -<p>—Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!... Comment -s’appelle-t-il?... Il n’y a qu’à ouvrir le Bottin... Et je fais fermer -la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd’hui la -seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus -jeune, et si des liens—dont j’aurai à te faire part—ne nous retenaient -à Vendôme, je l’aurais, en quinze jours, fait nommer où il m’eût plu.</p> - -<p>—Ta position au journal est solide, cela va sans dire?</p> - -<p>—Je suis assis sur les dix mille francs de papa.</p> - -<p>—Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j’espère?</p> - -<p>—Ecoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de -Mélisande, à quinze louis l’une: c’est déjà de quoi caler les joues d’un -être humain, même pubère? A l’office des annonces, maintenant, et pour -débuter seulement—en six mois on estime que le chiffre d’affaires -centuplera—la ration m’est doublée. Mais, que vois-je?... Ne te -pâmes-tu point? Ajoute qu’il ne m’est pas interdit<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> de faire passer au -rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les -prisons.</p> - -<p>—Le traitement d’un préfet.</p> - -<p>—De première classe.</p> - -<p>—... Mais, il est vrai, révocable...</p> - -<p>—J’ai un contrat en bonne forme. L’essentiel, toutefois, dans nos -boîtes, est, je l’avoue, de s’imposer...</p> - -<p>—J’approuve ta prudence.</p> - -<p>En passant le long d’un grand mur bariolé d’affiches, Prosper me dit:</p> - -<p>—Regarde.</p> - -<p>Et, de la canne, il m’indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux -et agglomérés comme les yeux d’un bouillon. Le médaillon, de taille -moyenne, contenait des traits que j’eus du mal à reconnaître, mais une -banderole portait le nom de Tristan de Mélisande.</p> - -<p>—Tu vois, dit Prosper, je ne te mens pas.</p> - -<p>Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Mᵐᵉ Pacaud vint nous ouvrir. -Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme au temps -où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut qu’elle ne -m’envisageait pas d’un bon œil. Était-ce qu’elle avait honte de n’avoir -pu tenir sa langue?</p> - -<p>—Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p>—Mais... tout va très bien! me dit-elle.</p> - -<p>Le ton m’en disait plus que n’eussent fait de nombreuses paroles: elle -me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son -voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d’une heure, -avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison -l’optimisme et l’espérance.</p> - -<p>On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un -peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j’ose dire, après -extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et -sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en -dessous par un nouvel élixir.</p> - -<p>J’avais dessein de l’entretenir des opérations effectuées, en partie par -mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu -curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que, -décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me -fis l’effet d’un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et -comment j’étais là. Boudé par Mᵐᵉ Pacaud, qui m’avait fait venir, -porteur de faits précis qui jamais n’agréèrent à M. Quinqueton, et -continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident -sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de -prendre le premier train?<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p> - -<p>J’avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à -Vendôme qu’un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même -sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un -petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête; -et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s’en va pas comme cela!</p> - -<p>M. Quinqueton m’attira à lui.</p> - -<p>—Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la -connaissance de quelqu’un.</p> - -<p>Et Prosper eut un large rire.</p> - -<p>—Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!</p> - -<p>—Il y a du mystère.</p> - -<p>Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l’on en -annonce une bien bonne.</p> - -<p>—Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu’il n’y a -point de bonheur qui n’ait son revers; mais il est peut-être juste de -soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine -compensation. Pour ma part, j’ai été secoué, ces derniers temps, comme -on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n’est pas -mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l’arbre. Si ce n’était que -moi, mon Dieu, à mon âge on n’a ni coquetterie ni grand appétit; mais -mon dénuement n’est pas flatteur pour mon fils,<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> qui, je puis vous le -confier, caressait un joli projet de mariage.</p> - -<p>Je m’inclinai.</p> - -<p>—Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j’ai eu la bouche amère quand -il m’a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du -Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids -d’un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa -faiblesse: j’aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma -paillasse et mon bois de lit.</p> - -<p>On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n’avait pas remis -le pied dans le Saumurois du jour où il eût été exposé à rencontrer un -créancier.</p> - -<p>—Notez, dit-il, qu’aucune parole n’avait encore été prononcée qui pût -engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c’est qu’il -s’agit d’un contrat qui fera date dans l’étude du notaire! L’avenir -glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j’attendais pour oser la -demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que -c’est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire -dans la main! Vous me direz que c’est donc qu’elle était mûre. Ah mais! -c’est qu’elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.—«Sacrédié, -mon cher Quinqueton,»<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> m’a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous -le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de le voir entrer -ici, car nous l’attendons. C’est un homme carré en affaires et qui n’y -va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton,» m’a dit -monsieur...—Ah! le bout de la langue me démange...—«voici cinq ans et -trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l’état de votre fortune et -que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de -fils.» Il le savait, monsieur!... «Je n’attendais que votre confidence,» -m’a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à cœur -ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc! -Et pourquoi est-ce que j’ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à -cause de l’intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d’un certain -sentiment qui unit nos enfants.»—«Oh! oh! lui ai-je fait, c’est donc -vrai, Potu, vous y pensez donc?»... Tant pis! le nom m’a échappé!—«Si -j’y pense! et vous, vieux gredin?»—«Oh! moi... Mais mes -vignobles...?»—«Je donne cinq cent mille francs à ma fille, c’est-il -assez pour deux personnes?»—«Bonté du ciel!»—«Ne me remerciez pas,» me -dit Potu, «ma fille n’est pas taillée pour épouser un marquis»... -Attrape ça, Prosper! «D’ailleurs,» dit-il, «je suis moi-même plus -autoritaire qu’un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne -dans le creux de la main.»<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span></p> - -<p>—Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement -mes mesures!</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.</p> - -<p>Je ne disais rien de tout cela.</p> - -<p>—Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va -s’emballer!...</p> - -<p>M. Quinqueton reprit:</p> - -<p>—Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage -entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c’est le -fait d’un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où -Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de -demander, pour la première fois et le front haut, la main d’une -héritière, voilà ce que j’appelle une rencontre providentielle.</p> - -<p>Mᵐᵉ Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:</p> - -<p>—Voilà M. Potu!</p> - -<p>Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de -M. Potu plein la bouche.</p> - -<p>M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui -semble ouvrir de l’espace devant un personnage important. D’instinct, je -les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s’écarte devant les -pas d’un potentat.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p> - -<p>La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que -venait de m’évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d’un -homme, à n’en pas douter, «carré en affaires,» c’était un de ses angles -tranchants qu’il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant -lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos -bouches en cœur.</p> - -<p>—Bonjour, Potu!</p> - -<p>—Bonjour, monsieur Potu!</p> - -<p>—Bonjour.</p> - -<p>A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des -chiens, qu’il montait à cheval et qu’il aimait, le matin, faire le tour -de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je -jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.</p> - -<p>—Charmé, monsieur, dit-il. Vous n’êtes pas de trop. Je regrette de ne -pouvoir dire sur la place publique ce que j’ai à dire.</p> - -<p>Il n’accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il -avait le menton rasé, le teint d’un fruit superbe qui garde, sous la -peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des -favoris d’un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets -d’acier.</p> - -<p>Il se tourna soudain vers Prosper et dit:<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span></p> - -<p>—Mais vous êtes fou, mon garçon!</p> - -<p>Les Quinqueton s’affaissèrent. Une demi-minute s’écoula. M. Potu dit:</p> - -<p>—Sacrédié!</p> - -<p>Puis on sentit qu’il allait parler; mais il préférait encore recourir à -son juron, qu’il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa -colère et le regret qu’il avait de ce qui arrivait.</p> - -<p>—Sacrédié de sacrédié de sacrédié!...</p> - -<p>C’était le mot qui ouvrait l’écluse; le flot s’épancha.</p> - -<p>M. Potu croisa les bras et s’adressa à Prosper:</p> - -<p>—Alors, vous êtes sérieusement journaliste?</p> - -<p>Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut -parler. On le coupa.</p> - -<p>—Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un -cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse, -et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma -grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans -me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a -passé devant le jury sous l’inculpation d’attentat aux mœurs! Et vous -allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j’ai -lue avant-hier dans un journal qu’un aboyeur m’a mis de force dans la -main, où vous refaites le plan de l’Europe et celui de la société, où<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> -vous traitez de Dieu, du Pape, de l’Enfant, de la Femme, du Capital et -du Salariat, avec l’assurance d’un pilier de taverne et l’ignorance de -mon garçon d’écurie! Et vous êtes payé pour ça!</p> - -<p>—Mais, monsieur!... fit Prosper.</p> - -<p>—Vous voudriez bien me le faire croire!</p> - -<p>—Je le prouverai.</p> - -<p>—Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me -prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j’ai doublé la -fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez -que je m’appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en -bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m’intéresse à vous dans -l’espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! -Oh oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas -réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu’on -dise, une certaine capacité est nécessaire. Qu’avez-vous fait pour vous -préparer à parler au public, à le diriger, à l’instruire? N’essayez pas -de me donner le change: vous n’avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, -un maître d’école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu’à -des marmots. Vous n’avez pas ouvert un livre; vous n’avez pas cherché à -fréquenter des hommes de valeur; vous n’avez pas<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> tenté un effort pour -réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne -bâté, un âne. Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu’il se -trouve quelque part une place vacante. Qu’est-ce que je dis? Vous l’avez -achetée, cette place, à beaux deniers comptants, les derniers de votre -malheureux père. Vous l’avez payée le prix d’une charge de greffier de -la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de -quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France en -affichant vos traits sur nos murailles! Sabre de bois! Autrefois on -publiait le nom des hommes célèbres; aujourd’hui, on se rend célèbre en -publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!</p> - -<p>Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt -tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève -orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop -courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans -sa vanité, écartelé par l’envie de sauter à la gorge de M. Potu et par -le désir, ancien comme une habitude, d’être un jour uni à Mˡˡᵉ Potu.</p> - -<p>—Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos -feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était -excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d’abord -personne<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> ne sait ce que c’est; et ça vous donne du luisant près des -dames! Enfin, ça n’est pas compromettant!...</p> - -<p>—Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.</p> - -<p>—Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n’est pas -moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c’est pour lui -permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos -propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon -brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne -fichait rien, parce qu’il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui -se ruinait en escomptant l’avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!</p> - -<p>—Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez -pas...</p> - -<p>—«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!... Oh! -oh! ce n’est pas à moi, Potu, que l’on fera prendre des vessies pour des -lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!... Eh! -pardieu! j’étais là. J’avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi, -de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en -buvant de l’eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase. -Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux, -nous opérions le sauvetage. Bonne action.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> J’ai de la fortune et j’aime -à en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris -date. Pan! Qu’est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer, -s’avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah! -mais! c’est que je n’y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon -bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un -malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je -ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la -hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du -tambour, devant les populations assemblées!</p> - -<p>—Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne -vous avons tendu la main.</p> - -<p>—Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq -jours, aveugle, qu’on a flanqué dans le canal, et vous criez!...</p> - -<p>—La plaisanterie n’est pas de mise. Vous prétendez m’exécuter aux yeux -de mon père, et chez nous; c’est une violation de domicile, un -assassinat moral!</p> - -<p>—A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!...</p> - -<p>—J’appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!...<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span></p> - -<p>Voici la vanité qui remontait à l’épiderme de Prosper. Je jugeai que, -pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son -avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un -homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, -où je trouvai Mᵐᵉ Pacaud, qui m’accueillit d’une manière maussade:</p> - -<p>—C’est de votre faute, aussi! me dit-elle.</p> - -<p>—S’il vous plaît?</p> - -<p>—Vous voyez tout en noir!... Je m’en suis bien aperçue, dans le -Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout -va se gâter.»</p> - -<p>—Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons -qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément?</p> - -<p>—Je n’ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d’être venu à Vendôme; -mais n’empêche qu’avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras -les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste...</p> - -<p>—Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j’ai le mauvais -œil?</p> - -<p>—Il y en a qui l’ont sans qu’on s’en doute.</p> - -<p>J’allai prendre l’air dans le petit jardin. Presque rien n’y était -changé. Le cours d’eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte -obscure en brisant<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> contre le grillage des brindilles de paille. Le -poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m’y assis et -regardai l’eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!</p> - -<p>«Seringapatam!...» J’entends encore Prosper époumoné, piétinant, -transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que Mᵐᵉ Pacaud vient lui -éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend le -pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes -bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud vient lui -éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend la -pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes -bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud ne -croyaient-ils pas qu’effectivement Prosper revenait du bout du monde? -Quant à Prosper lui-même, il n’en doutait pas, et sa fatigue, pour lui, -égalait l’évidence. Serait-ce donc, par hasard, une force réelle que -cette étrange faculté de produire indéfiniment l’illusion? Ah! -cependant, M. Potu regimbait: M. Potu refusait de monter dans les petits -bateaux pour Seringapatam!...</p> - -<p>La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi. -Je lui dis:</p> - -<p>—Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps...</p> - -<p>Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule.</p> - -<p>—Je t’avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m’a l’air d’un bonhomme -qui ne s’en laisse pas conter.»<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p> - -<p>—Qu’il ne s’en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit; -mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu’il la touche.</p> - -<p>—Après ce qu’il t’a dit, tu espérerais?...</p> - -<p>—Je n’espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis!</p> - -<p>J’allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient -suffi à panser les contusions reçues au cours de l’algarade Potu. M. -Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l’espérance. -Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au -portrait du poète inspiré, jadis enclos dans le placard aux confitures. -Nous devisâmes un petit quart d’heure. Quant à lui parler de ses -affaires du Saumurois, ce pourquoi j’étais venu, la seule pensée, triste -et mesquine, m’en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la -grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.</p> - -<p>Mᵐᵉ Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et, -d’un œil malin et satisfait:</p> - -<p>—Vous voyez bien! dit-elle.</p> - -<p>Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, la -main au gousset, il bredouilla:</p> - -<p>—Je ne te rembourse pas aujourd’hui, bien entendu. Parti de Paris... -argent de poche... n’est-ce pas?<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p> - -<p>—Ne parlons pas de cela!...</p> - -<p>—Et s’il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d’avoir des -places de théâtre, n’allez pas vous gêner, au moins!...</p> - -<p>—C’est moi qui serai ton obligé, Prosper.</p> - -<p class="sast">*<br />* *</p> - -<p>Depuis lors je n’ai plus cherché à revoir les Quinqueton: qu’eussé-je pu -apprendre sur eux de nouveau?<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> </p> - -<h2><a name="GRENOUILLEAU" id="GRENOUILLEAU"></a>GRENOUILLEAU</h2> - -<p>—J’ai déjà composé mon menu, dit Mᵐᵉ Bullion, pour le déjeuner que les -Peaussier nous ont fait l’honneur d’accepter...</p> - -<p>—Prends l’habitude, dit M. Bullion, de dire «le comte et la comtesse -Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas -manquer de leur fournir leur titre.</p> - -<p>—J’aurai de la peine à m’y habituer; j’ai toujours dit «les Peaussier»; -toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien -camarade...</p> - -<p>—Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille -avec les monarchies! Cela ne l’empêche pas d’être radicale -intérieurement, et même quelque chose de plus... Donnons du comte aux -Peaussier, d’autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma -façon, et que, entre parenthèses, je te prie d’ajouter à ton menu!...</p> - -<p>—Une bouillabaisse, je suis sûre?...</p> - -<p>—Non! je les fais déjeuner côte à côte avec le fils d’un de mes -ouvriers, d’un simple petit ouvrier: Grenouilleau!</p> - -<p>—Quelle singulière idée!<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p> - -<p>—C’est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je -pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance utile au -polo, au tennis ou au bridge: j’invite Grenouilleau. Je pouvais, comme -les Peaussier, m’orner le front d’une couronne de papier pour pénétrer -dans une classe de la société qui n’est pas la mienne et qui se fût -moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite -inférieure...</p> - -<p>—Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!</p> - -<p>—Est-ce là toute l’objection que tu as à me présenter?</p> - -<p>—Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n’est pas une mauvaise -action... Je n’en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos -idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l’exagération. En -tout cas, je te conseille de ne pas mettre d’ostentation dans -l’hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau... car quelque chose me -dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c’est plus -pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...</p> - -<p class="sast">*<br />* *</p> - -<p>Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant -passé vingt-quatre heures dans son compartiment de seconde classe, y -compris le<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la -gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau -connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron», qui le -poussait à l’intérieur:</p> - -<p>—Si ça ne vous fait rien, m’sieu Bullion, j’vas monter à côté de -Pfister... C’est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays -de connaissance!...</p> - -<p>—Ah?... bon!... très bien, mon garçon. Si je t’ai fait venir, c’est -pour que tu sois à ton aise...</p> - -<p>—Vous tourmentez pas, m’sieu Bullion!</p> - -<p>Et Grenouilleau d’entamer la conversation avec Pfister, qui répond par -monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M. -Bullion, condescendant, n’ose interrompre l’exubérance du voyageur, muet -sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l’intérieur, il lui frappe sur -l’épaule:</p> - -<p>—Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...</p> - -<p>Grenouilleau fait signe qu’il n’est pas fatigué; et il dit au -mécanicien:</p> - -<p>—Oh! ce que j’ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n’ai tant -dormi.</p> - -<p>A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, Mᵐᵉ -Bullion demande à son mari:</p> - -<p>—Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p> - -<p>—Grenouilleau?... ce qu’il dit?... Ah!... il connaît Pfister.</p> - -<p>—As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le -déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu’il se croie obligé de faire -toilette!...</p> - -<p>—Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.</p> - -<p>Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l’attendait -pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n’obtint pas de réponse; -on le cherchait dans la maison: ne s’y était-il pas égaré? Mais non! -Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, -à son ami Pfister! Il fallut l’arracher de là:</p> - -<p>—Vous n’avez donc pas faim, mon brave ami?</p> - -<p>—Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n’ai -pas mangé!</p> - -<p>Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour M. et Mᵐᵉ Bullion -de voir ce garçon se remettre si allègrement d’un long voyage. On -comprenait très bien qu’il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche -pleine.</p> - -<p>On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et -le mécanicien était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à -l’intérieur avec Mᵐᵉ Bullion qui le comblait de prévenances et<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> -l’interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d’abord -«<i>Madame</i> votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte -mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à -ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s’informait de la date de «la -première communion»; elle touchait à tous les points de repère -importants dans la famille bourgeoise, et peu s’en fallut qu’elle ne -parlât «des alliances». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des -réponses ambiguës à des questions qui l’effaraient un peu, et, parmi ces -réponses, un mot souvent répété apprenait à Mᵐᵉ Bullion que, dans sa -famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui -correspondaient aux périodes où l’on était entré dans la «purée» et à -celles où l’on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait -donc! Et l’excellente Mᵐᵉ Bullion de lui faire observer: «Jeune homme, -vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et elle -ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements, -de petits soins: «M. Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter -quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par exemple, amena le -sourire sur les lèvres de Grenouilleau.</p> - -<p>On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. -Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à -ses amis:<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>—Un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je -vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...</p> - -<p>Et il leur glissait à l’oreille:</p> - -<p>—Le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier...</p> - -<p>—Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...</p> - -<p>—Un beau pays, oui, m’sieu...</p> - -<p>Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, -reluquant toute voiture au passage.</p> - -<p>On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que -la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l’œil si, des fois, -je ne connaîtrais pas quelqu’un.»</p> - -<p>—Mais vous êtes en bonne compagnie, j’imagine?...</p> - -<p>—Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d’une -oreille à l’autre.</p> - -<p>Et l’excursion en automobile continua jusqu’à Cannes, où Mᵐᵉ Bullion -avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, -Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un -petit enfant. On n’osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la -Croisette. M. et Mᵐᵉ Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au -mécanicien: «S’il s’éveille,<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> menez-le visiter la rue d’Antibes et le -port; nous irons à pied vous rejoindre là».</p> - -<p>Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après, -environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où -Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d’une famille -anglaise, un nommé Robiot, dont Mᵐᵉ Bullion entendit parler, pendant le -trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi, -à la fin.</p> - -<p>—Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous -satisfait de votre première journée dans le Midi?</p> - -<p>Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père: -qu’est-ce qu’il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce -«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des -«Engliches»!</p> - -<p>Et M. Bullion, lui aussi, connut l’histoire de ce «sacré Robiot» qui, à -lui seul, semblait valoir tout l’azur de la Méditerranée.</p> - -<p>Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, -pourtant, un fameux somme! Mᵐᵉ Bullion dit à son mari que c’est une -manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il -boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne -profite point de son déplacement.»<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span></p> - -<p>En quoi Mᵐᵉ Bullion se trompait fort.</p> - -<p>Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf -heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit -déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu’il -arpentait depuis l’aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les -coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et -jusqu’à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe -riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé -avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les -matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les -pauvres. Grenouilleau s’intéressait à tout, à condition qu’on le laissât -faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin -appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances -sur le Midi qu’il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son -automobile, et dont profita et s’émerveilla M. Bullion, un moment, en -passant par là pour donner des ordres.</p> - -<p>—Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le -savais bien que ce «populo» n’est pas si bête, et qu’en plus d’une -occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d’hier, et -qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire -parler au déjeuner, va en donner à<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> rabattre au comte et à la comtesse -Peaussier. C’est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait -à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous -n’interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de -seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie -matinale d’une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si -justes, avec des expressions... non pas académiques—tant pis!—mais de -poète, oui, de poète, ma parole d’honneur!... Et je leur dirai, au comte -et à la comtesse Peaussier: «C’est un pauvre petit gars, le fils d’un -ouvrier, d’un simple ouvrier...»</p> - -<p class="sast">*<br />* *</p> - -<p>A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent -dans une victoria bien attelée et d’une élégante simplicité. C’étaient, -d’ailleurs, des gens fort bien. D’autres personnes étaient là déjà, et, -quoiqu’on n’eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça -qu’il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se -présentait point. M. Bullion dit un mot à l’oreille d’un domestique. Le -domestique revint et dit un mot à l’oreille de son maître. M. Bullion -commanda d’attendre. Mᵐᵉ Bullion, plus avisée et qui s’impatientait, -commanda qu’on allât voir aux écuries, au garage. L’anxiété des -convives<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage ou des -écuries? On hasardait cent hypothèses; enfin, l’on s’énervait un peu. M. -Bullion leur dit alors:</p> - -<p>—Voilà: j’aurai l’honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit -gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d’un ouvrier, -d’un simple petit ouvrier...</p> - -<p>—Bravo!... bravo!...</p> - -<p>La surprise fut accueillie à merveille; et l’on parla, en attendant -Grenouilleau, de l’opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux -gens du peuple, et l’on félicita chaleureusement M. Bullion de son -intéressante initiative. Mais l’enfant du peuple, à qui une société -aussi élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours -pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était agité, mécontent.</p> - -<p>A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître -d’hôtel et l’interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux, -étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère, et -l’on entendit distinctement la réponse du maître d’hôtel:</p> - -<p>—M. Grenouilleau est bien là, mais M. Grenouilleau a dit qu’il -préférait manger à la cuisine.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> </p> -<h2><a name="CE_BON_MONSIEUR" id="CE_BON_MONSIEUR"></a>CE BON MONSIEUR...</h2> - -<p>Nous avons enterré aujourd’hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps -gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit: -sa présence en ce monde n’a eu à peu près aucune importance. Il a vécu -de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une -excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon ni mauvais pour sa -famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent, -négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas -qu’il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu’il éprouvait à jouer -aux cartes.</p> - -<p>On le voyait si heureux, lorsqu’il tenait les cartes à la main, -qu’autour de lui chacun s’épanouissait, par contagion; et on lui sut gré -bien plus d’avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s’il eût été -effectivement un homme de bien. Tout le monde l’appelait: ce <i>bon</i> M. -Ménétrier.</p> - -<p>Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts -vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la -perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand’peine -pour lui<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une -maison de retraite tenue par des religieuses.</p> - -<p>Pour l’aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au -poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche -lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte -s’ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d’avoir aperçu un être -humain, étiez frappé par la propreté d’un bout de jardin. Après quoi -paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la -vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, -en vous adressant la parole, vous regardait à l’endroit des genoux.</p> - -<p>—Ah! ces messieurs et dames demandent M. Ménétrier... Attendez donc! -Voyons un peu voir s’il n’est pas sorti...</p> - -<p>Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque -pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la -présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout -d’un fil.</p> - -<p>M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique -militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les -vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l’y trouvait installé, les -coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles.<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> -A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La -réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout -son contentement, et les bonnes Sœurs, la tête penchée de côté, vous -confiaient que c’était bien dommage.</p> - -<p>—Il est si bon! disaient-elles.</p> - -<p>Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi, -s’employaient-elles de tout leur cœur à trouver des partenaires à M. -Ménétrier. Ce n’était pas toujours facile. Il n’y eut, toute une époque, -à la pension, qu’un vieux podagre si incapable qu’il ne fallait pas -songer à l’utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or, -aucune d’elles ne jugeait décent de s’enfermer avec un monsieur, fût-il -septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. -Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par -semaine! Les Sœurs prétendaient qu’il allait s’en laisser mourir. Sœur -Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:</p> - -<p>—Oh!... s’il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...</p> - -<p>On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt -sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le -bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de -dix francs par mois la petite rente du vieux papa.<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p> - -<p>Cependant ces dames essayaient de dériver l’esprit de M. Ménétrier. Le -bonhomme se prêtait à ce qu’on voulait, allait à la messe, au sermon, au -triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait -Sœur Apolline, à l’issue de ces exercices, en lui affirmant que tout -cela n’était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.</p> - -<p>Un beau jour, la famille fut avisée qu’un ancien magistrat venait -d’entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M. -Ménétrier. Que l’on ne s’inquiétât donc plus! le vieux papa aurait -désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie -d’un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se -disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le -vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort -déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l’avait -tiré pendant huit mois de l’ennui mortel: arracher, du moins si -brusquement, à la pauvresse l’espoir d’un subside sans doute escompté -serait peut-être un acte inhumain... On continua l’envoi du subside -mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d’un. Ses -dernières années se présentaient souriantes; on pouvait croire qu’elles -seraient nombreuses.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p> - -<p>Cependant un télégramme alarmant prévenait l’autre jour ses amis. La -supérieure, que j’attendis sous le porche, arriva par un long corridor -dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable. -Elle dit:</p> - -<p>—Dieu a pris l’âme du juste... Si vous voulez venir jusqu’à la chapelle -ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a -l’air d’un saint...</p> - -<p>Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:</p> - -<p>—Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine -d’huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un -hoquet... Sœur Apolline l’a trouvé le nez sur la table.</p> - -<p>Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie, -mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un -crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames -priaient. En me reconnaissant, Sœur Apolline me désigna des yeux le -cadavre, et sanglota. Je m’agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de -quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu’un de larmoyant, et je -vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit -paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la -reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de -conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Sœur Apolline se leva et<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> -me dit: «C’est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de -ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta le magistrat. Elle poussait -de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s’adressant à -moi:</p> - -<p>—Oh! monsieur! oh! monsieur!</p> - -<p>—Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un -ange...</p> - -<p>Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus -belle.</p> - -<p>—Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le -dise à quelqu’un!... Oui, je m’en confesse publiquement!... Il était si -bon! il était si bon!...</p> - -<p>On commençait à s’émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s’était-il passé -entre Sœur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:</p> - -<p>—Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!</p> - -<p>En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses -derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il -jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec Sœur -Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On -l’admirait et on l’aimait pour la faculté qu’il avait d’être heureux. On -disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et -le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_GARDIEN_DE_CHANTIERS" id="LE_GARDIEN_DE_CHANTIERS"></a>LE<br /><br /> -GARDIEN DE CHANTIERS<br /><br /> -</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> </p> - -<p>Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la -lampe, je n’avais qu’à mettre le nez à la fenêtre: j’étais sûr de voir -poindre, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil, le vieux -gardien de chantiers et son chien. Il ne passe presque personne dans -cette petite rue, et ce vieux bonhomme et son chien, réguliers comme la -marche du jour, avançant doucement avec l’ombre dans la ruelle -silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir -qui vient à pas de loup, on ne sait pas d’où.</p> - -<p>Je savais bien où ils allaient. A trente mètres au-delà de chez moi, un -immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les -ouvriers vont quitter le chantier; c’est lui qui pose sur la palissade -la porte mobile, facile à enlever d’un coup d’épaule, mais qui -constitue, en vertu d’une fiction, l’inviolable clôture et communique à -toute tentative d’ouverture par le dehors la qualité d’effraction. Le -gardien est muni d’un revolver, et il doit posséder un chien capable -d’avertir d’une tentative d’escalade et de la réprimer: dans les limites -du domaine confié<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent -les droits d’un propriétaire. Ce sont de pauvres bougres généralement -incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont -procuré l’avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et -des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.</p> - -<p>La construction avait commencé à l’automne; les jours étant assez longs -encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à -claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu’une lueur -crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses -imprimées. J’avais envie de faire sa connaissance. Un soir, en flânant, -je me permis d’interrompre sa lecture:</p> - -<p>—Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux...</p> - -<p>Le chien bondit, hérissa son échine et m’assourdit de ses aboiements. -C’était un grand braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son -maître l’apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une -tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi -«Baladin!... Allons, tout beau, Baladin!»</p> - -<p>—Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s’appelle Baladin?</p> - -<p>Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce -premier entretien, il ne fut<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span> question que de Baladin. Un chien de deux -ans et demi, de bonne garde,—j’en avais bien la preuve!—et «amical», -avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l’avoir à l’œil en passant -devant chez les restaurateurs. Il le tenait d’une fruitière de la rue -Lepic qui l’allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans -un arrosoir. Il l’avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; -mais le lait que le bout de cabot lui avait coûté, pour remplacer la -mère, c’était un prix; il l’avait payé, son chien, en somme, disait-il, -et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui.</p> - -<p>La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m’adressai tout -d’abord:</p> - -<p>—Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin?</p> - -<p>Et je dis au gardien:</p> - -<p>—C’est un ami, n’est-ce pas? Avec un bon chien, on est moins seul...</p> - -<p>Le vieux abandonna lentement ses paperasses, qu’il lisait sans lunettes, -et me dit:</p> - -<p>—Sans lui, c’est sûr, la vie me serait moins gentille.</p> - -<p>Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à -la vie d’un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans -les plâtras. Mais il sortait de l’hôpital, où il avait bien cru laisser -sa peau,<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> et la lumière du jour et la «belle étoile», comme il disait, -et qu’il devait, en effet, connaître, lui faisaient prendre tout en -beau. Il avait redouté, en outre, d’être obligé d’aller garder un -chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire -feu, une nuit. «Ce n’est pas pour moi que je crains», disait-il; et, -regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m’en ont -étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy, -tranquille, son air «salubre» et son eau «excellente»; depuis six -semaines qu’il y passait les nuits, sa santé s’était rétablie.</p> - -<p>—Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?</p> - -<p>Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux -fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il -s’agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu’il y a la -chaussure... Mais jusqu’ici, pour être juste, je n’en ai pas manqué.»</p> - -<p>—Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit -fricot...</p> - -<p>Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des -«brindilles» qui l’éclairaient bien suffisamment en faisant chauffer sa -soupe, mais il utilisait le jour, jusqu’à la dernière lueur, à la -lecture. Il s’instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. -Sa logeuse lui donnait <i>L’Humanité</i>; une certaine<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> comtesse, dont il -avait gardé l’hôtel pendant qu’on l’édifiait, lui faisait remettre <i>La -Croix</i> par son concierge; les contradictions de ces feuilles lui -échappaient totalement, semblait-il; il y cherchait des faits-divers et -leur préférait de beaucoup les fascicules d’une publication sur -l’astronomie. L’astronomie était son fait; voilà un sujet qui lui -plaisait. Il me dit, à propos de son astronomie, ces mots frappants: «Au -moins, ça n’est pas mesquin, et puis ça invite l’homme à penser...» Il -choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, une -coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s’écourtaient; il -ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J’avais remarqué -qu’il avait une petite lampe:</p> - -<p>—Par économie, me dit-il, je ne l’allume que le moins possible; -d’ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d’air...</p> - -<p>Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n’avoir pas l’air ému, je lui -adressai une question banale:</p> - -<p>—Comment vous appelez-vous?</p> - -<p>—Loriot, Henri-Théodore-Auguste...</p> - -<p>Et, selon l’habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche -intérieure de sa veste, afin d’«exhiber ses papiers». Je protestai: je -ne demandais son nom que pour savoir comment l’appeler tant qu’il -serait<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> mon voisin; mais il n’était pas homme à interrompre un geste -commencé; je dus lire.</p> - -<p>—Tiens! vous êtes médaillé militaire?</p> - -<p>Il secoua la tête:</p> - -<p>—Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas!</p> - -<p>Pour me raconter son histoire, il donna le coup d’épaule à la porte -mobile, car il n’était pas à l’aise pour me parler à travers la -claire-voie, et il s’avança dans la rue encore obscure, jusque sous le -quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez -fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec -je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux -choses me gênaient en lui, qui n’en faisaient peut-être qu’une: ce -regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l’idée -d’une plante fraîche brisée par un grand coup de vent, et une -obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence hors de -propos. J’avais remarqué aussi qu’il cirait les chaussures du maître -compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le -traitait de haut. Cependant tout en lui marquait qu’il n’avait pas passé -sa vie dans une situation inférieure.</p> - -<p>En effet il m’apprit qu’il avait eu de beaux jours: il avait été -entrepreneur, concessionnaire de la Ville.<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> «C’était un temps, -disait-il, où l’on ne brassait pas les affaires aussi en grand -qu’aujourd’hui, mais où il y avait plus d’honneur dans les traités...» -Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait -son défaut: il manquait de méfiance, il ne se tenait pas sur le «qui -vive»! On avait dû l’étriller ferme. Il disait tout à coup «mes -malheurs» sans les spécifier davantage. «C’était un temps, disait-il -encore, où l’on ne se relevait pas aussi effrontément qu’aujourd’hui...»</p> - -<p>Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien -battu qu’on abusât de sa confidence. Bien des soirs, il me parla de «ses -malheurs» avant de me confesser qu’il avait fait faillite. Et la sueur -lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait -autour de nous comme un animal aux abois, comme s’il eût craint que -Baladin lui-même n’allât aboyer le déshonneur de son maître.</p> - -<p>Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent qu’il -traînait depuis lors son existence comme un galérien marqué au fer; il -acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore -«gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la -nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de -chaussures, le trajet de<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> Ménilmontant à Passy, en compagnie d’un chien -«amical».</p> - -<p class="sast">*<br />* *</p> - -<p>Un soir d’hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n’arriva pas à -l’heure. De ma fenêtre, j’explorai la rue, et de droite et de gauche; -l’apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me -manquait; les becs de gaz s’allumaient; les maçons quittaient le -chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en -lunette d’approche, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil. La -curiosité me prit, un peu d’inquiétude aussi, et je descendis dans la -rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître -compagnon:</p> - -<p>—Le gardien est en retard...</p> - -<p>—Sacré vieux traînard! dit le maître en voilà un qui ne se soucie pas -que je manque mon train des Moulineaux!...</p> - -<p>—Ah! osai-je observer, c’est qu’il ne prend pas le train, lui...</p> - -<p>Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu -«rigolo» parce que je m’intéressais à son gardien de nuit. Il dit, -haussant l’épaule:</p> - -<p>—C’est quelqu’un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces, -histoire de plaisanter: le vieux est sans défense...<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span></p> - -<p>—C’est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point -sot, ma foi: j’ai plaisir à bavarder avec lui...</p> - -<p>Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me -regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.</p> - -<p>Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père -Loriot arriver, clopin-clopant tricotant des guiboles et tirant au bout -d’une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d’haleine; il -n’avait point son Baladin avec lui: ce qu’il tirait était un sale chien -barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas, -balbutiant des paroles d’excuses, tout en se précipitant à l’intérieur -du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci -l’arrêta rudement:</p> - -<p>—Inutile, j’ai fait votre ouvrage. Qu’est-ce qu’est donc arrivé avec -votre chien?</p> - -<p>Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course -vers la gare afin d’essayer d’attraper son train.</p> - -<p>Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde -l’affreux barbet qui voulait s’enfuir, et tenant son chapeau à la main.</p> - -<p>—Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort!<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p> - -<p>Le froid piquait et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la -sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le -chantier pour qu’il se mît au moins à l’abri. Aussitôt sous un toit, il -ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l’émotion, la -fatigue l’étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence -excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis:</p> - -<p>—On vous a volé votre chien?</p> - -<p>—Je n’accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi...</p> - -<p>—Plus pauvre, ce n’est pas une raison pour vous prendre votre chien, -que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s’est-il -pas défendu?</p> - -<p>—L’animal a son faible, comme l’homme: Baladin, monsieur, c’était un -chien à se laisser séduire par la gourmandise...</p> - -<p>—Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire -une enquête dans les gargotes?</p> - -<p>—Ce n’est pas les traiteurs qui m’ont pris Baladin.</p> - -<p>—Mais on dirait que vous savez qui c’est?...</p> - -<p>—Je n’accuse personne... Ah! si j’avais seulement vingt années de -moins, et si je n’avais pas eu mes malheurs!...</p> - -<p>—Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p> - -<p>Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu’il -était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du -barbet qu’il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; -encore le chien avait-il la gale.</p> - -<p>Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s’étendre.</p> - -<p>Cela, c’était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se -laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien -Baladin! Ah! c’est à moi que la moutarde montait au nez! C’est moi qui -voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher: j’offrais au père -Loriot de prendre l’affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son -chien. Et puis, sacré mille tonnerres, je l’aimais, moi, ce Baladin, et -si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c’est qu’il -n’était qu’un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot -se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: il y avait beau -temps qu’il savait qu’il n’était qu’un rien du tout!</p> - -<p>Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on -traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de -roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux -encore jeunes, et je devinais qu’une douleur muette, un regret -inconsolable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre -vieux gardien. Il dépérissait et<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> fondait comme un bonhomme de neige. -Tout ce qui lui restait d’innocent et de puéril se fanait. Jamais il -n’atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre -ses fascicules d’astronomie! Sans doute, les courants d’air étaient -moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l’immeuble avançait, -mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, -pis que cela, je crois qu’il n’avait plus envie de lire!</p> - -<p>Il disparut, lui aussi, comme Baladin. Un soir, je vis apparaître, au -bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils -s’arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la -rue; j’interroge le maître compagnon, qui n’avait jamais compris que je -pusse avoir du goût pour le père Loriot.</p> - -<p>—Eh bien, quoi? on n’est pas éternel! En rentrant chez lui, ce matin, -le père Loriot avait piqué son attaque.</p> - -<p>Je me tus pour n’avoir pas l’air ridicule; j’avais envie de dire: «Le -pauvre vieux!... le pauvre vieux!...»</p> - -<p>Le maître compagnon parlait:</p> - -<p>—Heureusement que la logeuse a eu le nez de m’avertir à temps sur le -chantier; sans quoi, qui c’est qu’aurait été de faction, cette nuit? -C’est Bibi!<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>Et il riait bruyamment d’avoir échappé à une telle corvée. Je voulus -tout de même dire un mot du père Loriot:</p> - -<p>—Pour moi, le bonhomme s’est rongé du regret de son chien... sans -compter que sous ce vol il y a un mystère...</p> - -<p>Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant -prendre son train des Moulineaux:</p> - -<p>—Celui-là qu’a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait -bien qui c’est, et son adresse, et tout: seulement, c’est quelqu’un qu’a -sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architectes et -entrepreneurs que le vieux, autrefois, avait fait de mauvaises -affaires...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> </p> - -<h2><a name="LINDIVIDU" id="LINDIVIDU"></a>L’INDIVIDU</h2> - -<p class="r"> -Prouville-sur-Mer, 3 septembre.<br /> -</p> - -<p>«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, -bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis -l’hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous -ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces -maisons normandes, c’est-à-dire celle des Escroignard et celle des -Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la -colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de -reconstituer un de ces magnifiques séjours d’été que les riches Romains -se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre -villa romaine et celle de la baronne d’Escroignard, un espace d’environ -huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes -sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière -ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, -flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s’intitule «Buvette» et -«Bains de Prouville». Elle est habitée par le «baigneur» à la chemise de -flanelle rouge, et sert<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> surtout au douanier, qui vient s’y adosser -quand souffle le vent d’ouest.</p> - -<p>»L’autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux -gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le -douanier. L’un d’eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la -porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son -camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, -semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, -selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois -bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de -drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras -nu, couleur pelure d’oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos -environs. Le bruit s’en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des -sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les -corridors. Moi-même, le menton aux trois quarts savonneux, je me -surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions -été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, -sinon que «Madame a vu les gendarmes, Madame a fait réveiller Monsieur, -Madame a une peur!...»</p> - -<p>»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et -l’autre gendarme à faire de faux<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> bonds vers l’est, vers le sud-est, -vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du -tout d’accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des -propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement -indistincts, jusqu’ici. Quant à la femme, d’abord incertaine ou -prudente, c’est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus -affirmative, la plus haussée de ton: son bras pelure d’oignon abat -successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, -lui seul, avec la rigidité d’un poteau indicateur, dans une direction -que j’estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs -s’enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être -affirme-t-elle qu’il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à -vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, -qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les -cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les -chevaux au moins avaient de l’impatience, eux; ils piaffaient, ils -invitaient la police à sévir!...</p> - -<p>»Je m’habille en hâte, je descends. Toute la villa est informée, du -moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu’ils se renseignent, et -cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités -sont debout et s’enquièrent, chacun, au fond, charmé qu’un événement -vienne secouer la torpeur d’un séjour au<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> bord de la mer, si monotone -aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus -d’une semaine, il ne s’est rien fait ici que du <i>bridge</i>!...</p> - -<p>»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes -de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce -concierge, où est-il?» On apprend par lui que l’enquête est fondée sur -une plainte de la baronne d’Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait -remarqué, toute la journée d’hier, un individu de fort mauvaise mine se -dissimulant entre les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en -effet, avait aussi parfaitement vu l’individu; le baigneur, la femme du -baigneur, le douanier aussi l’avaient vu. Mᵐᵉ Vauvillier, notre -gracieuse hôtesse, affirma aussitôt qu’elle avait bien cru le voir. Le -maître d’hôtel déclara que ce n’était pas d’aujourd’hui que le terrain -en question servait d’asile à «toute une clique de propr’ à rien». Eh -bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent -à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons -deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont -nerveuses à l’excès; l’une d’elles—c’est la plus blonde—dit: «Moi, je -sais quelqu’un qui ne fermera pas l’œil de la nuit!» Son mari, pas assez -amoureux, soupire: «C’est moi!» On fait des projets pour la nuit -prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de -l’«individu».<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p> - -<p>»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n’est pas au <i>golf</i>? Non, -Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que -l’imbécile municipalité n’aura pas balayé la commune de la horde de -repris de justice qui en sont la honte et qui en feront la ruine à bref -délai.</p> - -<p>»Avez-vous vu l’individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien, -dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs -propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches... -Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l’on -fasse main basse sur nos demeures...</p> - -<p>»Vauvillier, cependant, n’a pas perdu son sang-froid; il fait observer -au bouillant Brodeau:</p> - -<p>—Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s’agit-il, en somme? Avez-vous -été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l’ont-ils -été? Quelqu’un de la commune l’a-t-il été?... Un individu, oui, a été -signalé dans le terrain à vendre? Après?</p> - -<p>—Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l’appui de mon cher hôte, -passons en revue, s’il vous plaît, les forces que sont en mesure -d’opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées: -chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois -domestiques mâles,—quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici même, ce -matin, au petit déjeuner, nous étions sept<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> mâles à table; il y en a -autant, paraît-il, à l’office... Huit et sept, quinze, et sept, -vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, -nous mobilisons la maison de la baronne...</p> - -<p>»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort -sérieux. Brodeau n’admettait pas qu’il se fût privé de son golf pour -venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu’il n’eût obtenu de -lui le serment de l’accompagner chez «qui de droit». Il s’agissait -d’amalgamer un bloc de propriétaires en vue d’une protestation -collective, véhémente!</p> - -<p>»La baronne d’Escroignard, qui ne met pas les pieds chez les Vauvillier, -récemment enrichis, vint en personne, après déjeuner, à la villa -romaine—le danger raccourcit les distances—et elle donna un corps à la -vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, -elle, l’individu, elle donna de lui un signalement peu ragoûtant; il -avait couché sous ses fenêtres; elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit; -elle était harassée; elle excita une grande pitié.</p> - -<p>»Mᵐᵉ Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, -essayait en vain de donner à l’entrevue un certain air de visite -mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la -défense commune, et n’abandonnait pas l’individu redoutable. Tout à -coup, ajustant son face-à-main,<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> elle se dressa vers la baie ouverte sur -la mer et s’écria:</p> - -<p>»—Le voici!</p> - -<p>»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent plus qu’un cri. -L’individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.</p> - -<p>»Aussitôt, une réflexion, unanime, comme le cri d’effroi: «Et la -gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s’il vous plaît? Elle -déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s’était -transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à -bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes -quand il n’y avait qu’à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et -à présent, elle déjeunait! elle s’adonnait à la sieste, peut-être! et -l’individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous -nargue!... Ah! la police et les autorités locales eurent un fichu quart -d’heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la -hautaine baronne et Mᵐᵉ Vauvillier se trouvèrent unies par une commune -oppression. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis -sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes, -peuplées de plus de cinquante âmes. Il leur devait sembler énorme et -nombreux, quoique seul et misérable; Mᵐᵉ Vauvillier eut un mot:<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p> - -<p>»—Voilà nos maîtres!...</p> - -<p>»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la -même servitude.</p> - -<p>»Et, l’après-midi entier, l’individu demeura sur la dune, assis sur son -derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les -chardons bleus et l’herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, -longue-vue puissante de l’illustre fabrique d’Iéna étaient braqués -tantôt sur lui, tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes de -nous guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort -grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, -était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot -troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l’eau du -déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de -bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à -Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L’une d’elles ne se -plaignit-elle pas que l’individu lui gâtât le paysage? alors que la -vérité était qu’il le lui faisait découvrir;—car, enfin, qu’est-ce que -nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à -jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l’amour, comme à Paris, où nous -serions tout aussi bien!...</p> - -<p>»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus -en plus énervées, se préparant à<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> passer la nuit blanche, et l’individu -se prélassant impunément sur la dune, j’annonçai à ces dames ma -résolution d’aller un peu le regarder sous le nez. On m’y encouragea -comme à une expédition héroïque:</p> - -<p>»—C’est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu’il -comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...</p> - -<p>»J’enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui -sont de la couleur d’une eau de savon et font, dans leur ensemble, un -tapis aux nuances roses et bleuâtres, d’une délicatesse exquise, que je -ne connaissais point, car il est superflu de vous dire que, non plus que -les autres, je ne m’étais jamais autant avancé vers la plage. Notre -homme était étendu sur la pente sablonneuse; il ne dormait pas; son œil, -que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l’horizon, où des -nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer -était d’un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, -laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel -en immenses tessons de grès flammés ou en débris d’émaux anciens d’une -richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du -sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient -et s’allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment -compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu,<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> comme celui qu’on -entend par un vent faible, à la lisière d’un champ de seigle ou de blé, -provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des -bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant, -puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...</p> - -<p>»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me -demandais comment j’allais l’aborder, lorsque lui, tout bonnement, me -dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:</p> - -<p>»—C’est beau...</p> - -<p>»—Ah fis-je, étonné, ça vous plaît?</p> - -<p>»—Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de -Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble.</p> - -<p>»—De Guerchy?...</p> - -<p>»—... Canton de Joigny; c’est dans l’Yonne... C’est pas ici, tonnerre -de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v’là quarante ans que -ça me démangeait... une idée, qu’est-ce que vous voulez?... Ah bougre, -si j’avais attendu que j’aie fait des économies, j’aurais bien crevé -avant de voir la mer...</p> - -<p>»—Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...</p> - -<p>»—Peut-être bien plus!... Une idée qui s’est logée là, comme la teigne, -dans le temps que j’étais<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> moutard: «Y a du beau, que je m’étais dit, -faudra voir!...» J’y ai mis le temps, comme c’est visible: le loisir et -l’argent m’ont manqué...</p> - -<p>»Et il riait dans sa barbe de trois semaines...</p> - -<p>»—Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre -fantaisie?</p> - -<p>»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchottements de la -mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:</p> - -<p>»—L’homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les -pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien, -je suis satisfait: c’est beau!...»<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span></p> - -<p class="fint"> -<img src="images/illu2.png" -width="75" -alt="colophon" -/> -<br /> -<i>Achevé d’imprimer<br /> -le 1ᵉʳ février 1909.</i><br /> -</p> - -<p class="nind"><small>CE VOLUME EST MIS DANS LE<br /> -COMMERCE AU PRIX DE 10 FRANCS</small></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p> - -<hr /> - -<h2>LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES</h2> - -<p>Dans l’état actuel de la librairie, les éditeurs français se refusent à -publier tout ouvrage qui n’entre pas dans les dimensions du volume -courant à 3 fr. 50 ou qui ne respecte pas les conventions les plus -plates et les préjugés à la mode.</p> - -<p>Or <i>le Rouge et le Noir</i> de Stendhal dépasse les dimensions du 3.50, <i>le -Hasard du Coin du Feu</i> de Crébillon le fils les atteint difficilement, -et <i>Tribulat Bonhomet</i> de Villiers de l’Isle-Adam ferait tomber en -convulsions un très grand nombre d’éditeurs. Il semble donc que l’on -puisse, avec quelque apparence de raison, offrir au public des ouvrages -en dehors des séries auxquelles nous sommes habitués.</p> - -<p>En conséquence, les Bibliophiles fantaisistes se proposent, à la manière -des éditeurs anglais ou américains, de publier des ouvrages de formats -et de genres les plus divers.</p> - -<p>Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un -certain nombre d’auteurs<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> déjà célèbres: MM. Marcel et Jacques -Boulenger, René Boylesve, François de Curel, Louis Laloy, Nozière, Henri -de Régnier, Laurent Tailhade, Jérome et Jean Tharaud, dont nous -publierons des œuvres dès notre première année.</p> - -<p>Chacun de nos volumes sera imprimé avec les caractères, le format et le -papier qui nous sembleront le mieux convenir au sujet. Nous arriverons -ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière -seule dont ils seront présentés, constitueront déjà des ouvrages de -bibliophile.</p> - -<p>Ils seront toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse.</p> - -<p>Les souscripteurs s’engagent à verser une somme de 5 francs pour chaque -volume qui leur sera remis par la poste contre remboursement. La -souscription annuelle ne s’élèvera jamais au-dessus de 50 francs et la -Société se réserve, s’il est publié plus de dix volumes par an, de les -offrir aux membres souscripteurs.</p> - -<p>Les exemplaires non souscrits seront mis dans le commerce à un prix -variable, mais qui ne s’abaissera jamais au-dessous de 7 francs 50.</p> - -<p>Les souscriptions pour la première année courront du 1ᵉʳ octobre 1908. -M. Eugène Marsan, administrateur de la Société (11ᵇⁱˢ, rue Poussin, -Paris, XVIᵉ), est chargé de les recevoir.<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span></p> - -<h2>OUVRAGE</h2> - -<p class="c"><small>DÉJA PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ</small></p> - -<p class="c"><span class="smcap">Marcel Boulenger</span>: <i>Nos Élégances</i>.</p> - -<p>Ce recueil de chroniques est tout à fait le contraire du volume à grand -tirage: il semble avoir été composé pour les délicats et les lettrés, -ceux que l’on appelait autrefois des dilettantes; et nos sottes gens de -contemporains y trouveront la peinture de leurs ridicules, que l’auteur -caresse au passage d’une main dédaigneuse, à la cavalière, pour ainsi -dire.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p> - -<h2>A PARAITRE<br /><br /> -AVANT LE 1ᵉʳ. OCTOBRE 1909:</h2> - -<p class="hang">Jacques <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Candidature au Stendhal-Club</i>.</p> - -<p class="hang">François de <span class="smcap">Curel</span>: <i>Le Solitaire de la Lune</i>.</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Laloy</span>: <i>Claude Debussy</i>.</p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Nozière</span>: <i>La Belle et la Bête</i>.</p> - -<p class="hang">Henri de <span class="smcap">Régnier</span>: <i>Les dépenses de Madame de Chasans</i> (documents sur la -vie de famille au <small>XVIII</small>ᵉ siècle).</p> - -<p class="hang">Laurent <span class="smcap">Tailhade</span>: <i>Au pays de l’Alcool et de la Foi</i>.</p> - -<p class="hang">Jérome et Jean <span class="smcap">Tharaud</span>: <i>La Tragédie de Ravaillac</i>.</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>L’Esprit de Monsieur de Talleyrand</i>.</p> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La poudre aux yeux, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX *** - -***** This file should be named 61768-h.htm or 61768-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/7/6/61768/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/61768-h/images/cover.jpg b/old/61768-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e54a9dc..0000000 --- a/old/61768-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/61768-h/images/illu-bf.png b/old/61768-h/images/illu-bf.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 1f07b90..0000000 --- a/old/61768-h/images/illu-bf.png +++ /dev/null diff --git a/old/61768-h/images/illu2.png b/old/61768-h/images/illu2.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 5c243ea..0000000 --- a/old/61768-h/images/illu2.png +++ /dev/null |
