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-The Project Gutenberg EBook of La poudre aux yeux, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La poudre aux yeux
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: April 7, 2020 [EBook #61768]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
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-
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-
-
- LA
-
- POUDRE AUX YEUX
-
-
- DU MÊME AUTEUR:
-
-
- _CONTES_
-
- LES BAINS DE BADE (épuisé).
- LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC.
-
-
- _ROMANS_
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS.
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES.
- MADEMOISELLE CLOQUE.
- LA BECQUÉE.
- L’ENFANT A LA BALUSTRADE.
- LE BEL AVENIR.
- LE MEILLEUR AMI.
-
-
- A PARAITRE EN MAI 1909:
-
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE.
-
-
-
-
- RENÉ BOYLESVE
-
-
- LA POUDRE
-
- AUX YEUX
-
- [Illustration: colophon]
-
-
- PARIS
-
- LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES
-
- 1909
-
- _Ce volume a été tiré à
- cinq cents exemplaires
- numérotés à la presse._
-
- _Justification du tirage_: 90
-
-
-
-
- LA
-
- POUDRE AUX YEUX
-
- Cette nouvelle a déjà paru en librairie sous le titre: _Petits
- Bateaux pour Seringapatam_. Nous la donnons ici avec une fin
- différente et un texte entièrement revu.
-
- R. B.
-
-
-
-
-
-
-I
-
-
-J’ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d’années, du temps
-que j’allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M.
-Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau,
-et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette
-maison, d’immenses placards qu’ouvrait une certaine bonne à tout faire,
-nommée Mᵐᵉ Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de
-ces placards contenait un portrait à l’huile, dépourvu de cadre et
-représentant un homme blond avec une barbiche et un œil inspiré. On
-disait que c’était «le portrait du poète». On ne lui faisait point
-d’honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris
-pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on
-pas à le savoir.
-
-M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la
-confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où
-passait un de ces innombrables petits cours d’eau qui baignent si
-gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d’une voûte
-obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des
-objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand
-on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les
-lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l’autre,
-mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l’effectuais en
-courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s’embarquer
-pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des
-télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d’une banque
-imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il
-s’arrêtait au premier poirier qui représentait pour lui la mer Rouge, et
-tombait exténué sur un banc rustique qui n’était ni plus ni moins que la
-station au nom splendide de Seringapatam! Vous pensez bien que j’étais
-arrivé depuis longtemps et que j’avais déchargé mes vaisseaux quand
-Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam.
-
---Qu’est-ce que c’est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr,
-au moins, que ça soit sur un fleuve navigable?
-
---Seringapatam! s’écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon
-dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout.
-
-M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C’était un doux homme,
-veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l’un
-ni l’autre, et cherchait un terrain d’entente avec l’expérience que
-pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d’une grande
-impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l’un
-voulait surtout que l’autre eût tort.
-
---Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier?
-
---C’est vous, Francis.
-
---Mais, papa! répliquait Prosper, c’est idiot. Il court sur ses deux
-jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé!
-
---Qui est-ce qui t’empêche d’en faire autant?
-
---Ah! bien, alors, si on ne peut plus s’amuser!...
-
---Mon enfant, me disait M. Quinqueton, vous n’avez donc pas de plaisir à
-naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes?
-
---Mais, sacristi, monsieur! il n’y a pas d’océans ni d’Indes, puisqu’il
-n’y a qu’un poirier et un banc.
-
---Il n’y a pas d’océans ni d’Indes! s’écriait Prosper; mais, mon pauvre
-vieux, regarde donc comme je suis fatigué!...
-
-En effet, il suait à grosses gouttes, à force d’avoir piétiné. M.
-Quinqueton appelait Mᵐᵉ Pacaud, afin qu’elle épongeât le front du
-voyageur. Et Mᵐᵉ Pacaud, la serviette à la main, disait avec admiration:
-
---Parlez-moi d’un enfant aussi intrépide!
-
-M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le
-taquinait parce qu’il n’entendait pas malice et parce qu’il faisait
-volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment,
-un ami commun, qui avait la prétention qu’on ne lui en fît point
-accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec
-exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J’en
-tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie
-de transports maritimes.
-
---Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu’à Seringapatam, lui
-disais-je; pourquoi ne t’arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du
-Saumurois?
-
---Pourquoi je ne m’arrête pas dans mes propriétés du Saumurois?
-
---Oui! C’est parce que tu n’en as pas!
-
-Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l’an dans le
-Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à
-Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable
-d’exagérer l’importance des «propriétés», mais c’était pour donner plus
-de valeur à son cru.
-
---Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du
-Saumurois?
-
---Si j’y ai été!...
-
---Fais voir combien c’est grand.
-
-Nous étions sur une promenade publique que l’on nomme à Vendôme «la
-Montagne» parce qu’elle est située sur une éminence d’où l’on domine
-agréablement la ville et les environs.
-
-Prosper embrassait l’horizon du regard et faisait la girouette avec son
-bras tendu:
-
---C’est plus grand que tout ça!
-
---Oh! mais tu es archimillionnaire?
-
---Pourquoi?
-
---Parce que ton père dit que c’est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa
-en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il
-en tire, «bon an, mal an», deux mille francs. Calcule!... Et puis,
-écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n’est pas possible, parce
-que la vigne, c’est sur des coteaux, c’est penché: il peut y en avoir
-long, mais il n’y en a jamais si large que ça.
-
---Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont.
-Tu es assommant!
-
-
-
-
-II
-
-
-Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et
-lorsque nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de
-suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M.
-Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des
-«cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots
-«cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les
-«propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton
-à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les
-journaux disaient merveilles, mais qui n’avaient, en somme, jamais
-encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle
-jusqu’à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaquées, sous
-le prétexte qu’ils ne sauraient manquer d’être phylloxérés l’an prochain
-et que mieux valait faire dès aujourd’hui peau neuve.
-
-Le fait donna raison à l’initiative de M. Quinqueton, puisque ses
-compatriotes durent l’imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M.
-Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage,
-c’est-à-dire muni d’informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou
-bien avec la témérité d’un homme épris de ressources paradoxales et
-crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à
-prudente distance, il est vrai, n’eurent qu’à s’en louer, M. Quinqueton
-jouit à Vendôme du prestige de l’initiateur heureux, sans que l’on sût
-d’ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans
-«ses propriétés du Saumurois».
-
-A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux
-potaches:
-
---Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?
-
-Et il me regardait entre les deux yeux, de l’air d’un profond penseur.
-Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’il disait:
-
---Prosper, lui, oh!... oh!...
-
---Ah! ah!... Et qu’est-ce qu’il veut faire, Prosper?
-
---Je n’en suis pas embarrassé. C’est un garçon qui fera son chemin!
-
-Je répétais à Prosper:
-
---Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin.
-
---Eh bien?
-
---Quel chemin?
-
---Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais,
-d’abord, le chemin qu’il me plaira.
-
---Tu as de la chance!
-
---Je suis fils unique, n’est-ce pas?
-
---Ça, c’est exact. Et ton père ne mendie pas son pain.
-
---Et je compte me la couler douce.
-
---Est-ce que tu resteras à Vendôme?
-
---Cette farce!... Tu ne m’as pas regardé!...
-
---Et où est-ce que tu iras?
-
---Mais à Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu
-l’heure?...
-
-L’exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un
-chronomètre.
-
---Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi...
-
---Moi, papa est un amour.
-
-
-
-
-III
-
-
-J’avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils,
-par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme,
-et j’avais oublié, je l’avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa,
-lorsqu’un de ces hasards que l’on s’obstine à dire extraordinaires, et
-qui sont ce qu’il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les
-propriétés du Saumurois».
-
-Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous
-avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France.
-Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d’Arc
-a passé et qu’ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où,
-un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la
-plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des
-vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le
-bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon
-sens, simplicité et belle humeur, c’est ce que nous chantent toutes ces
-chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au
-réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux
-veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies
-par l’incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle
-et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et
-des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et
-vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans
-une pièce obscure d’une maison penchée sur le côté, dans la rue
-Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en
-chantant:
-
- «Pan, pan, pan!
- Je vous mets vos gants.
- Pan, pan, pan!
- Quelqu’un vous attend.
- Pan, pan, pan!
- Rue du Puits-des-Bancs!»
-
-Oui, c’est vous, grand’mère et petit enfant de Chinon, plaisante image
-se présentant à la suite de quelques séductions confuses, qui nous avez
-arraché le cri: «Restons dans ce pays!»
-
-Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui
-longe la Vienne jusqu’à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et
-nous arrêtions là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de
-moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d’un
-fleuve de sable et d’eaux languides, pour visiter une maison du temps
-d’Henri IV: «_La Gloriette_, à vendre ou à louer, avec clos et cellier.»
-
-La maison nous ravit; le prix qu’on en demandait était modeste. Nous
-revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir Mᵉ Camus, le notaire. Il
-nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à
-l’est, Arnault, (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l’ouest,
-Quinqueton (Pierre-Prosper).
-
---Quinqueton, Pierre-Prosper?
-
---Oui, Monsieur.
-
---N’est-ce pas M. Quinqueton, de Vendôme?
-
---Lui-même, le juge de paix.
-
---C’est bien cela... Ah! par exemple! c’est comique... Ce bon M.
-Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous
-sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il?
-
-Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question
-familière.
-
---Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.
-
---Ah! pardon! vous n’êtes peut-être pas le notaire de M. Quinqueton?
-
---Si fait; mais M. Quinqueton ne m’entretient pas de sa santé.
-
---Il ne vient donc pas ici?
-
-Le notaire se tourna vers son maître clerc:
-
---Depuis combien d’années le sieur Quinqueton n’a-t-il pas comparu?
-
-Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les
-yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire.
-
---Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton
-(Pierre-Prosper), Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur
-hypothèque... 88... 89? 89, c’est l’année de l’Exposition. Je le vois
-encore ici. Ça fait sept ans.
-
---Il n’est pas venu ici depuis sept ans!
-
---Exactement.
-
---Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?
-
---Deux fois par an, ponctuellement.
-
---C’est curieux! Et depuis ce prêt...
-
---Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.
-
---Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau
-dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J’ai beaucoup
-connu M. Quinqueton, vous comprenez!
-
---Passons-nous aux servitudes de l’immeuble dit _la Gloriette_?
-
---Mais certainement, maître Camus.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l’acquisition
-de la Gloriette. Je m’informai de lui dans le pays. Beaucoup de
-cultivateurs l’avaient vu autrefois.
-
---Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!
-
---Il a ici un beau domaine?
-
---Eh! pardi! c’est selon...
-
---Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher...
-
---Cher? c’est comme on l’entend; les années sont «traîtres»... Et son
-fils à m’sieu’ Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?...
-
-C’était à moi de répondre. J’interrogeais un autre:
-
---M’sieu’ Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;... de
-l’amour-propre, par exemple!
-
---Il a du bien?
-
---Il en a.
-
---Mais il paraît qu’il n’y met plus les pieds?
-
---Ça, c’est la pure vérité.
-
---Comment expliquez-vous?...
-
---Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J’avons seulement pas été
-deux ans à l’école!...
-
-A un autre!
-
---M’sieu’ Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera:
-il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché!
-en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en
-voilà! sous prétexte que l’«américain» allait décupler la récolte!
-
---Et le résultat de l’«américain» a été trompeur?
-
---Il a été trompeur et il ne l’a pas été...
-
---Mais dans le cas de M. Quinqueton?
-
---Eh! pardi, le cas de M. Quinqueton est pareil aux autres, allez...
-
---Le pays n’est pas endetté?
-
---Endetté? c’est-il donc qu’il l’est, endetté, m’sieu’ Quinqueton, que
-vous voulez dire?
-
---Ce n’est pas moi qui le prétends.
-
---C’est des on-dit! rapport à ce qu’il se cache. On ne le voit plus. Il
-était faraud!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son
-garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l’eau qui lui montait à la
-vue; il vous regardait au travers d’une ondée, parole d’honneur! Tenez!
-quand il disait comme ça: «C’est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!»
-y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.
-
---Dites-moi, les affaires de M. Quinqueton sont mauvaises?
-
---Oh! oh! c’est selon...
-
---On m’a dit que son bien était hypothéqué.
-
---Oh! alors, si on vous l’a dit, vous en savez autant que ceux-là qui
-vous l’ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j’en sais aussi
-long comme vous...
-
-Je fus pris du remords de n’avoir pas conservé de relations avec ce
-pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage?
-Aussitôt mon retour à Paris, j’envoyai une lettre de faire part au juge
-de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat de la Gloriette, ce
-qui eût été l’aveu que je connaissais ses déboires.
-
-Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d’un énigmatique
-assemblage de mots dont l’un était pour le moins étrange. Sous le nom de
-M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait
-écrit:
-
-«_Heureux et fier de tout ce qui peut rappeler_ TRISTAN DE MÉLISANDE,
-_adresse ses compliments au jeune couple_.»
-
-Je me livrai à des supputations afin d’établir approximativement l’âge
-que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient
-à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l’hypothèse de la
-sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la
-mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des
-vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d’ailleurs, un
-notaire aussi méticuleux que Mᵉ Camus ne m’eût point dit «juge de paix»
-si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.
-
-«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir
-rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces
-syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil
-n’avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel
-rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en
-vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du
-pouvoir d’évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si
-elle n’avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande?... Elle
-n’en avait point, mais elle eut une inspiration:
-
---C’est un nom de toqué, dit-elle; pour moi, le fils de votre M.
-Quinqueton doit faire de la littérature...
-
---Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d’arabesques
-gracieuses l’humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux
-pseudonyme et un métier d’imagination sont la conséquence logique des
-embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de
-Seringapatam!
-
-Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de
-l’acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa
-en suspens notre dernière hypothèse.
-
-Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton,» et ne faisait
-allusion à rien moins qu’à Tristan de Mélisande. Prosper m’appelait:
-«Mon vieux Francis,» me complimentait de l’heureux événement que son
-papa venait de lui apprendre, puis s’égayait au souvenir de nos jeunes
-années et m’appelait «sa vieille branche», puis m’entretenait «d’une
-large entreprise de vulgarisation» qu’il avait faite récemment, qui lui
-avait coûté les «yeux de la tête», puis s’assombrissait et confessait
-qu’il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis
-entonnait un hymne en l’honneur de l’esprit positif et ordonné qu’il
-m’avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une
-«brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs.
-
-En post-scriptum: «Motus à papa!»
-
-Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma
-lettre de faire part! Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes
-négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu’il y fût contraint par
-la nécessité. Ma femme, qui s’intéressait à son voisin de campagne, fut
-touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l’énigme du «Tristan de
-Mélisande». Nous délibérâmes: enverrais-je le secours demandé, ou
-irais-je moi-même à l’adresse indiquée par Prosper: «53, rue
-Hégésippe-Moreau»? Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq
-ans... garçon... Paris... embarras d’argent prolongés, sans doute,
-depuis le premier emprunt de son père--affaire Quinqueton
-(Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne.--J’allais tomber
-dans un faux ménage sous les toits, avec enfants, c’était probable.
-Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa
-misère... Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n’était pas venu,
-honteux sans doute d’être mis comme un pauvre.
-
---Allez toujours jusque chez le concierge, me dit ma femme.
-
---C’est juste.
-
---Ah! Et puis, qui est-ce qui vous empêche de demander: «Vous n’auriez
-pas ici, par hasard, un M. Tristan de...»
-
---Parfait! Entendu.
-
-Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une
-forte odeur d’ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à
-l’entrée, un tapis à l’escalier.
-
-Je préparais mon: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un M. Tristan
-de...» mais un instinct de convenances, plus profond que nos volontés,
-guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:
-
---M. Prosper Quinqueton, s’il vous plaît?
-
-Une voix du Midi, joyeuse, résonna.
-
---Hé! à l’entresol-_e_ donc-_que_!
-
---A l’entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous
-que je puisse le déranger?
-
---Hé! pourquoi donc-_que_?
-
---C’est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu’il est seul?
-
---_Mé_ oui!
-
-Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau
-aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s’offrait à mon service. Je
-crus devoir en profiter pour être agréable à ma femme:
-
---Et M. Tristan de Mélisande?
-
-La face de la concierge s’arrondit comme une lune; dans cette lune, une
-autre s’ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu’à la luette.
-Et il sortit de là, comme un jet d’air comprimé:
-
---_Cé_ le m_é_me!
-
-Je fis l’étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put
-articuler à nouveau, elle dit:
-
---C_é_ d_é_ fan_n_tésies!
-
-Je pressai, à l’entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle
-une sonnerie électrique. Un pas d’homme se fit entendre. Mon cœur
-palpitait un peu, je l’avoue, à l’idée de retrouver tout à coup mon
-camarade Prosper, que je n’avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la
-vérité j’avais aussi une crainte, que venaient de m’inspirer la maison
-d’aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l’entresol au lieu
-de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un
-intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.
-
-Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu’il me rappelât le jeune
-Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son
-papa et d’aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs
-dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des
-palmes académiques.
-
-Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s’écria, me
-prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m’appelait:
-«Mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux!... ah! sacré bougre!» Il
-me scrutait le poil et l’habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c’est que
-tu n’as pas changé, non!»
-
---Cependant tu ne me reconnaissais pas.
-
---Depuis le temps!
-
---Comment va ton père?
-
---Papa? Très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n’est plus de la
-classe!...
-
---Et toi?
-
---Eh bien!... moi...
-
---Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta position?
-
-Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je
-compris qu’il n’avait jamais eu de position.
-
---Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même
-très convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il
-m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu
-arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien;
-je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au
-lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que,
-Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il
-ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant,
-avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te
-confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père:
-«Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté»,--eh
-bien! ce jour-là, je serai content de toi.»
-
---Et qu’as-tu fait, une fois à Paris?
-
---Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!
-
---On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...
-
---Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans
-le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça!
-qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait?
-Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour
-Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il
-n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un
-mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire
-plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les
-camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien
-le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver
-quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans
-dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai
-demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre
-auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et Un Tel;
-coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et
-d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans
-l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un
-d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis,
-parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par
-rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés
-obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui
-m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de
-quarante-huit heures... Et voilà!...
-
---Les mois s’écoulent...
-
---Et les années!... un ouragan qui passe!
-
---Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction
-déterminée?
-
---Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait
-que c’était le droit; aujourd’hui, c’est le journalisme.
-
---Tristan de Mélisande!...
-
---Tu as vu mon pseudonyme?
-
---Heu... heu...
-
---Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit... Oh!
-ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de
-moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est
-si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le
-flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est
-à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t’a dit que
-Tristan...?
-
---C’est ton père... un mot sur une carte.
-
---Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son
-fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte
-seulement que tu connais mon pseudonyme?
-
---Je lis si peu!
-
---Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!... Ils sont là un
-tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon
-qu’il faudrait pour les déloger!
-
---Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande?
-
---Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible.
-Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier,
-c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je
-serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre
-civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu
-veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?...
-Publier!... non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient la
-place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est
-pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des
-poings...
-
---Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une
-certaine compétence?...
-
---Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et
-encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar
-qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des
-relations,» ce qui facilite la montée à l’assaut.
-
---Tu t’es fait des relations?
-
---Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était
-tout baba. Il est venu ici, il faut le dire, pendant l’Exposition. Le
-nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des
-directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des
-cabots, et des actrices de la Comédie française, des gens du monde,
-même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je
-n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au
-milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais
-la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer,
-chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit
-tant pour cent: il était superbe! Tous les soirs au théâtre, à l’œil!
-comme de juste, et aux répétitions générales! et des coups de chapeau,
-et des clins d’œil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?--C’est Un
-Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le
-bouquet: au 14 Juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes.
-
---Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup.
-
---Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa?
-
---Pauvre papa!
-
---Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le
-vieillard Siméon, son _Nunc dimittis_, et s’en est allé à Vendôme, où il
-repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.
-
---Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras
-bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon
-avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à
-Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu
-y étais allé.
-
---Tout est illusion.
-
---Non! pas ton état présent.
-
---Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout
-simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer
-à Paris...
-
---Ah! ce n’est pas créé!
-
---Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas
-créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il
-y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées
-sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par
-le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un
-journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un
-journal...
-
---Passons.
-
---Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité,
-bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse
-l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par
-des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à
-la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes;
-ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour
-la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos,
-puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en
-te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux
-souscripteurs...
-
---Je te remercie, Prosper.
-
---Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette
-grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et,
-tu m’entends bien, je me considère comme _y étant déjà assis_, et les
-pieds dans ma chancelière...
-
---Sinon les coudes au guichet de la caisse!...
-
---Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est
-ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces
-messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser
-assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous
-laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une
-certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas
-pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les
-droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta
-vieille amitié la petite avance...
-
---N’en parlons pas.
-
---Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est
-interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite
-histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller
-à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la
-dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de
-l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera
-content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un
-jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme...
-c’était après l’Exposition... mon pauvre papa était si glorieux
-d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait
-recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte
-Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne
-sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre
-préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand
-plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à
-son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue
-depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas
-soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il
-se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin
-d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de
-triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une
-minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien!
-tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.
-
---En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?
-
---D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture;
-je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai
-été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux
-Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux.
-
---Tu as dû perdre bien des amis?
-
---Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez
-les gens de lettres, pour les pauvres bougres...
-
---Mais tes amis influents?
-
---Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place,
-c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.
-
---Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...
-
---Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non!
-non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les
-apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne
-sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces _leitmotiv_
-qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le
-représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle,
-mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou
-davantage!
-
---Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?
-
---C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la
-difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir
-manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je
-meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j’y vais. Y
-demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château
-de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te
-moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu
-du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour
-l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes
-intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je
-t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près...
-
---Et qui voit-on encore à Vendôme?
-
---Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.
-
---Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à
-s’en laisser conter?
-
---Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille
-est fort intelligente...
-
---Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?
-
---Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.
-
---Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère
-avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à
-chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?
-
---Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution
-pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de
-t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à cent mille
-exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta
-complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! si tu veux bien
-abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme
-arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir
-la première émission...
-
---Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais,
-dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal?
-
---Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne
-désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si
-j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père;
-que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler
-dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!...
-
---Eh bien! adieu, Prosper.
-
---Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...
-
-
-
-
-V
-
-
-Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans
-cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus
-haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est
-un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la Revue
-qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms
-pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et
-Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait
-d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de
-«membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs,
-auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.
-
-Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner,
-moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».
-
-La Gloriette se trouva aménagée au mois d’août, non pas d’une manière
-très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière
-à y jouir paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est
-le propre caractère du pays.
-
-Les pièces étaient carrelées en briques, les cheminées étaient de taille
-à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le
-plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de
-loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à
-meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des
-lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des
-girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats
-dans la nuit.
-
-Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires,
-les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées,
-brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin
-creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa
-paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les
-peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau
-plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre
-semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la
-Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les
-saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé
-couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.
-
-Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des
-pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou
-bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!
-
-Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arôme des fruits mûrs, et
-aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on
-cuit le pain.
-
-Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la
-calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme
-insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous
-nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare,
-l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous
-rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un
-dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor,
-mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes
-bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre
-les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme.
-
---Brrr! faisait ma femme à côté de moi.
-
---Quoi donc?
-
---Ce pauvre monsieur!...
-
---Eh bien?
-
---L’Hypothèque le mangera!
-
-Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des
-vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés
-d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient
-des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des
-caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque
-hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du
-pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce
-et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de
-l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du
-vin nouveau.
-
-Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.
-
-On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.
-
-Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était
-dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles
-brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les
-ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure
-aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de
-vigne. C’était une femme. La clarté incertaine trompait sa marche et
-nous la voyions enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de
-terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous
-fûmes très intrigués. Qui était cette femme?
-
-C’était Mme Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui
-me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange
-Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de
-justice.
-
---C’est fait! dis-je à ma femme; vous savez, la grande bête au clair de
-lune, l’Hypothèque?... Elle mange le pauvre monsieur!...
-
-Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, Mme Pacaud dans les vignes.
-Elle n’était déjà plus très jeune, il y a vingt ans; elle n’avait pas
-changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.
-
-J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui
-dis:
-
---Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.
-
-Ma rencontre ne lui plaisait point: je vis l’embarras de sa figure. Tout
-un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen
-attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me
-reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment
-j’étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui
-interdisait sans doute de parler.
-
---Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement
-l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des
-nouvelles de M. Quinqueton...
-
---Il va bien.
-
---C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je
-l’ai vu à Paris.
-
---Nous savons ça, M. Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me
-trouver nez à nez avec M. Francis dans le Saumurois!...
-
-Elle était émue, Mme Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le
-poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la
-suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux
-traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme
-et était vêtue avec une extrême propreté.
-
---Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde
-est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées
-de chez moi?...
-
---A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son
-effroi.
-
---J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.
-
---Un Parisien! vous voulez rire, M. Francis!...
-
---Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres
-de propriété.
-
-Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers
-retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre
-la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire
-la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard
-affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.
-
-Son premier cri fut:
-
---Vous ne direz rien à M. Prosper!
-
---Je vous le promets, madame Pacaud.
-
---Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et
-d’abord M. Quinqueton ne va pas bien.
-
---Sa santé?
-
---Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.
-
---Ah!
-
---Faut être juste, c’est de sa faute!
-
---Comment! de sa faute?
-
---Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas
-arrivé.
-
---Expliquez-vous!
-
---Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une
-fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut
-fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit
-péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!...
-M. Quinqueton est ruiné!
-
-Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard
-tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil
-de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:
-
---Je m’aperçois que je commence par la fin!... C’est parce que c’est le
-principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit
-encore à personne. Vous ne le répéterez pas à M. Prosper, au moins!...
-
---Comment! Prosper ne sait pas?...
-
---Il ne faut pas que M. Prosper le sache: monsieur en mourrait.
-
---Bah!
-
---Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous
-le dire: ça n’est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C’est
-de ce que j’ai découvert le pot aux roses.
-
---Cependant, il me semble qu’il est de toute nécessité que Prosper, qui
-peut compter sur l’héritage de son père... qui peut l’escompter,
-même...
-
---Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j’ai eu la langue
-trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus
-pour vous empêcher de parler...
-
---Soyez convaincue, madame Pacaud, que c’est dans l’intérêt de Prosper,
-uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que
-personne, attendu que...
-
---Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que
-personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie
-bien: vous n’avez pas entendu parler d’un mariage?... Vous voyez!... Eh
-bien! oui, là, il y a un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter
-depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque
-j’ai tant fait que d’être bavarde, avez-vous entendu parler de Mlle
-Potu? Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté, non; ce n’est pas
-comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du
-côté de Lavardin, et il dit comme ça qu’il veut un gendre qui ne soit
-pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu’on ne
-connaissait ni d’Ève ni d’Adam, leur aurait causé des surprises... Ce
-serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui
-dirait promise, à cette heure, à M. Prosper.
-
---Prosper ne m’a pas parlé.
-
---Il est discret! L’occasion où je m’en suis aperçue, ça été pour sa
-décoration: il n’en avait pas soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non,
-pas même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein?
-Quand on pense que M. Foureau, le principal du collège, qui pétitionne
-depuis dix-huit ans pour l’avoir, lui, la décoration, ne la tient pas
-encore!... Faut-il donc qu’il en ait fait, dans ce Paris, le cher
-mignon! On dit qu’il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu’au
-jour d’aujourd’hui, par exemple, ça n’est pas à moi de vous l’apprendre;
-mais il faut tenir compte de l’honneur. A présent, pour le reste, une
-fois marié à Mlle Potu!...
-
---«Une fois marié à Mlle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu,
-madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de
-Mlle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de M.
-Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme
-possédant des propriétés dans le Saumurois.
-
---J’entends bien, mais M. Potu, voyez-vous, ça n’est pas ça qui lui fera
-ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.
-
---Cela n’est pas une raison!
-
---Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous
-ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur
-qui se fend.
-
---Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a
-qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de M. Quinqueton serait
-sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons:
-le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente,
-est d’avertir Prosper.
-
---Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! M.
-Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de
-s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui
-pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui
-payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il
-aurait mieux aimé engager les balances de la justice--c’est sa manière
-de parler que je vous rapporte--plutôt que d’enrayer l’avancement de son
-fils.
-
---L’avancement de son fils?...
-
---Vous n’êtes pas sans savoir que M. Prosper a à Paris une haute
-situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être
-distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition;
-son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les
-propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc,
-M. Prosper, ces derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose
-comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage,
-c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!... Mais
-voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris,
-vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit
-l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, M.
-Prosper passait haut la main par dessus les épaules aux camarades. Ah!
-aujourd’hui, à ce qu’il paraît que c’est l’assaut: l’honneur et la
-victoire à celui qui arrivera le premier. Dix mille francs! c’est que ça
-ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin,
-monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il
-m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et,
-depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de
-francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de
-main; c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait
-au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»--«Qui
-sait, que je lui ai fait observer, si M. Prosper ne va pas nous sortir
-de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner
-à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...»--«Vous avez raison,
-ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»
-
-Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce
-pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible
-qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe!--Il les prenait, ces dix
-mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à
-ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs?
-c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il
-arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le
-dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que M.
-Prosper soit tout à fait établi!
-
---Avant que Prosper soit tout à fait établi!
-
---C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis!
-
---Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi?
-
---Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de
-lui avancer à son tour.
-
---Oh!
-
---M. Prosper lui avait affirmé qu’il se ferait dans les vingt mille
-avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!...
-Ajoutez à ça la dot de Mlle Potu: tout s’arrange et finit bien, comme
-dans les pièces de théâtre.
-
---Oh!
-
---Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite
-question. Allons! Vous qui connaissez M. Prosper à Paris, c’est-il votre
-avis qu’il sera bientôt en état d’aider son père?
-
---... D’aider son père?
-
---Voyons! c’est-il vrai qu’il y a à Paris des positions qui rapportent
-des cent mille?
-
---Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.
-
---Oui, mais là, selon vous, M. Prosper est-il un homme à s’avancer à ces
-grades-là?
-
---Tout est possible, madame Pacaud.
-
---Oh! je vois bien, allez, que vous n’y croyez point!
-
-
-
-
-VI
-
-
-Mme Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de
-Prosper. Plus que l’accident de son vieux maître et sa ruine, cette
-chute de rêve menaçait de la démoraliser.
-
-J’emmenai Mme Pacaud déjeuner à la Gloriette. Nous essayions de la
-distraire pour qu’au moins elle mangeât.
-
---Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous
-n’y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.
-
-Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance
-correspondît à la réalité, et par le désir--plus fort que tout--que ses
-chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me
-boudait un peu, parce que j’avais molesté ses chimères.
-
---Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!
-
---Ça ne se peut pas!
-
---Alors, que M. Quinqueton lui-même l’avertisse!
-
---Il aimerait mieux se faire périr!
-
---Donc, que Prosper reste dans l’ignorance.
-
---Ça ne se peut pas non plus, s’il faut aider à présent son père!
-
---Avertissez Prosper.
-
---Non!
-
---Allez au diable, ma chère madame Pacaud!
-
-Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.
-
---Écoutez!
-
-D’un bond, elle fut debout.
-
---Oh! tout beau!... tout beau!... Je n’ai pas trouvé le moyen d’aplanir
-les difficultés. J’examine simplement ce qu’il est en mon pouvoir de
-faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il est
-inadmissible que Prosper ne soit pas informé que son père a eu une
-congestion.
-
---Mais, monsieur...
-
---Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur
-l’heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre
-papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa
-santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»
-
---Mais, monsieur!...
-
---Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes
-morales qui ont altéré la santé de M. Quinqueton...
-
---Monsieur Francis, laissez-moi parler!
-
---Parlez, madame Pacaud.
-
---Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c’est que je n’ai pas tout
-de suite envoyé une dépêche à M. Prosper: je n’aurais pas pu tenir ma
-langue de lui tout raconter.
-
---Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n’avez rien
-raconté.
-
---Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...
-
---Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je
-serai sur le point d’arriver par le premier train: vous pourrez bien
-tenir votre langue une heure!
-
---Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?
-
---Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne
-ces jours-ci, et je serai heureux de revoir M. Quinqueton. Mais ce n’est
-pas cela: il est indispensable que quelqu’un ici surveille la vente des
-vendanges et s’occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame
-Pacaud, laisser plus longtemps seul M. Quinqueton; vous retournerez à
-Vendôme et direz à votre maître que je m’acquitterai du soin de ses
-affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec toute la
-discrétion que l’on ne serait peut-être pas en droit d’attendre d’un
-homme d’affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d’ailleurs moins
-suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous déciderons avec
-M. Quinqueton s’il convient ou non de lui parler.
-
---Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr,
-n’en sera point jalouse? Et dire que j’ai failli ne point vous causer ce
-matin!... Ah mais! c’est qu’un peu de plus, vous ne m’auriez pas fait
-desserrer les dents!
-
-
-
-
-VII
-
-
-Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour
-Vendôme. Je n’avais point de fort bonnes nouvelles à donner à M.
-Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois,
-j’avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l’aliénation d’une
-partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s’en défaire
-plus avantageusement à l’amiable; mais, tous comptes faits
-approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties
-par hypothèque. Ah! s’il pouvait être temps encore de sauver les dix
-mille francs confiés à Prosper!...
-
-Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme,
-d’apercevoir Prosper, tout jovial, l’œil animé, la joue heureuse et
-venant au-devant de moi les deux bras tendus! N’avait-il pas encore vu
-l’état de son père? Il en ignorait, en tous cas, la cause.
-
---C’est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son
-patelin!... c’est gentil!...
-
---Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d’accourir au-devant de moi à
-la gare.
-
---Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j’ai eu
-tout juste le temps d’embrasser mon père. Hein! quel coup!
-
---Comment va-t-il?
-
---Très bien! Il est sauvé. D’abord je lui ai remonté le moral. Ne se
-faisait-il pas du mauvais sang!...
-
---C’est que, sans doute, il avait ses raisons...
-
---Tu sais le mystère qu’il me tenait caché?
-
---J’arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?...
-
---Mᵐᵉ Pacaud m’a tout dit.
-
---Ah! parfait.
-
---J’ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais
-pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant:
-«Mon garçon, j’attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent
-arpents de vignes...» Alors j’ai dit: «Papa, vous avez bien fait!»
-
---En effet!... si tu es de taille!
-
---Cette bêtise! Tu n’as donc pas vu le lancement de _l’Intégral_?
-
---Ah! c’est le fameux journal?
-
---Affaire magnifique, mon ami!... dépasse toutes prévisions!... Nous
-pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En
-attendant, nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir
-notre feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains;
-je vais avoir l’honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que
-je te dise: Mᵐᵉ Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour
-apporter triomphalement mon effigie à la maison.
-
---C’est la gloire.
-
---Pour qui n’exagère pas, c’est l’aisance, ou, si tu préfères, une
-prospérité honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n’as pas eu de nez.
-
---Qui ça?... moi?...
-
---Toi, malin! Est-ce que je ne t’ai pas mis à même d’avoir part au
-magot? La confiance t’a manqué: tant pis pour toi!... Oh! je ne t’en
-veux pas; d’ailleurs, tu t’es montré avec moi d’une correction dont je
-te saurai gré.
-
---Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète;
-mais je sais que ton père t’a confié dernièrement une certaine somme.
-L’as-tu tout entière employée?
-
---Parbleu!
-
---Aïe! aïe!
-
---Qu’en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux
-parler, Francis.
-
---Il s’agit des créanciers de ton père... La vente ne couvrira pas...
-Enfin, on calcule qu’il restera bien sept à huit mille francs impayés.
-
---Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!... Comment
-s’appelle-t-il?... Il n’y a qu’à ouvrir le Bottin... Et je fais fermer
-la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd’hui la
-seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus
-jeune, et si des liens--dont j’aurai à te faire part--ne nous retenaient
-à Vendôme, je l’aurais, en quinze jours, fait nommer où il m’eût plu.
-
---Ta position au journal est solide, cela va sans dire?
-
---Je suis assis sur les dix mille francs de papa.
-
---Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j’espère?
-
---Ecoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de
-Mélisande, à quinze louis l’une: c’est déjà de quoi caler les joues d’un
-être humain, même pubère? A l’office des annonces, maintenant, et pour
-débuter seulement--en six mois on estime que le chiffre d’affaires
-centuplera--la ration m’est doublée. Mais, que vois-je?... Ne te
-pâmes-tu point? Ajoute qu’il ne m’est pas interdit de faire passer au
-rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les
-prisons.
-
---Le traitement d’un préfet.
-
---De première classe.
-
---... Mais, il est vrai, révocable...
-
---J’ai un contrat en bonne forme. L’essentiel, toutefois, dans nos
-boîtes, est, je l’avoue, de s’imposer...
-
---J’approuve ta prudence.
-
-En passant le long d’un grand mur bariolé d’affiches, Prosper me dit:
-
---Regarde.
-
-Et, de la canne, il m’indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux
-et agglomérés comme les yeux d’un bouillon. Le médaillon, de taille
-moyenne, contenait des traits que j’eus du mal à reconnaître, mais une
-banderole portait le nom de Tristan de Mélisande.
-
---Tu vois, dit Prosper, je ne te mens pas.
-
-Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Mᵐᵉ Pacaud vint nous ouvrir.
-Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme au temps
-où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut qu’elle ne
-m’envisageait pas d’un bon œil. Était-ce qu’elle avait honte de n’avoir
-pu tenir sa langue?
-
---Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?
-
---Mais... tout va très bien! me dit-elle.
-
-Le ton m’en disait plus que n’eussent fait de nombreuses paroles: elle
-me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son
-voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d’une heure,
-avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison
-l’optimisme et l’espérance.
-
-On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un
-peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j’ose dire, après
-extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et
-sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en
-dessous par un nouvel élixir.
-
-J’avais dessein de l’entretenir des opérations effectuées, en partie par
-mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu
-curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que,
-décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me
-fis l’effet d’un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et
-comment j’étais là. Boudé par Mᵐᵉ Pacaud, qui m’avait fait venir,
-porteur de faits précis qui jamais n’agréèrent à M. Quinqueton, et
-continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident
-sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de
-prendre le premier train?
-
-J’avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à
-Vendôme qu’un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même
-sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un
-petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête;
-et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s’en va pas comme cela!
-
-M. Quinqueton m’attira à lui.
-
---Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la
-connaissance de quelqu’un.
-
-Et Prosper eut un large rire.
-
---Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!
-
---Il y a du mystère.
-
-Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l’on en
-annonce une bien bonne.
-
---Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu’il n’y a
-point de bonheur qui n’ait son revers; mais il est peut-être juste de
-soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine
-compensation. Pour ma part, j’ai été secoué, ces derniers temps, comme
-on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n’est pas
-mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l’arbre. Si ce n’était que
-moi, mon Dieu, à mon âge on n’a ni coquetterie ni grand appétit; mais
-mon dénuement n’est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le
-confier, caressait un joli projet de mariage.
-
-Je m’inclinai.
-
---Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j’ai eu la bouche amère quand
-il m’a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du
-Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids
-d’un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa
-faiblesse: j’aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma
-paillasse et mon bois de lit.
-
-On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n’avait pas remis
-le pied dans le Saumurois du jour où il eût été exposé à rencontrer un
-créancier.
-
---Notez, dit-il, qu’aucune parole n’avait encore été prononcée qui pût
-engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c’est qu’il
-s’agit d’un contrat qui fera date dans l’étude du notaire! L’avenir
-glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j’attendais pour oser la
-demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que
-c’est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire
-dans la main! Vous me direz que c’est donc qu’elle était mûre. Ah mais!
-c’est qu’elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--«Sacrédié,
-mon cher Quinqueton,» m’a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous
-le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de le voir entrer
-ici, car nous l’attendons. C’est un homme carré en affaires et qui n’y
-va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton,» m’a dit
-monsieur...--Ah! le bout de la langue me démange...--«voici cinq ans et
-trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l’état de votre fortune et
-que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de
-fils.» Il le savait, monsieur!... «Je n’attendais que votre confidence,»
-m’a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à cœur
-ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc!
-Et pourquoi est-ce que j’ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à
-cause de l’intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d’un certain
-sentiment qui unit nos enfants.»--«Oh! oh! lui ai-je fait, c’est donc
-vrai, Potu, vous y pensez donc?»... Tant pis! le nom m’a échappé!--«Si
-j’y pense! et vous, vieux gredin?»--«Oh! moi... Mais mes
-vignobles...?»--«Je donne cinq cent mille francs à ma fille, c’est-il
-assez pour deux personnes?»--«Bonté du ciel!»--«Ne me remerciez pas,» me
-dit Potu, «ma fille n’est pas taillée pour épouser un marquis»...
-Attrape ça, Prosper! «D’ailleurs,» dit-il, «je suis moi-même plus
-autoritaire qu’un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne
-dans le creux de la main.»
-
---Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement
-mes mesures!
-
---Qu’est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.
-
-Je ne disais rien de tout cela.
-
---Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va
-s’emballer!...
-
-M. Quinqueton reprit:
-
---Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage
-entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c’est le
-fait d’un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où
-Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de
-demander, pour la première fois et le front haut, la main d’une
-héritière, voilà ce que j’appelle une rencontre providentielle.
-
-Mᵐᵉ Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:
-
---Voilà M. Potu!
-
-Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de
-M. Potu plein la bouche.
-
-M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui
-semble ouvrir de l’espace devant un personnage important. D’instinct, je
-les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s’écarte devant les
-pas d’un potentat.
-
-La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que
-venait de m’évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d’un
-homme, à n’en pas douter, «carré en affaires,» c’était un de ses angles
-tranchants qu’il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant
-lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos
-bouches en cœur.
-
---Bonjour, Potu!
-
---Bonjour, monsieur Potu!
-
---Bonjour.
-
-A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des
-chiens, qu’il montait à cheval et qu’il aimait, le matin, faire le tour
-de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je
-jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.
-
---Charmé, monsieur, dit-il. Vous n’êtes pas de trop. Je regrette de ne
-pouvoir dire sur la place publique ce que j’ai à dire.
-
-Il n’accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il
-avait le menton rasé, le teint d’un fruit superbe qui garde, sous la
-peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des
-favoris d’un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets
-d’acier.
-
-Il se tourna soudain vers Prosper et dit:
-
---Mais vous êtes fou, mon garçon!
-
-Les Quinqueton s’affaissèrent. Une demi-minute s’écoula. M. Potu dit:
-
---Sacrédié!
-
-Puis on sentit qu’il allait parler; mais il préférait encore recourir à
-son juron, qu’il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa
-colère et le regret qu’il avait de ce qui arrivait.
-
---Sacrédié de sacrédié de sacrédié!...
-
-C’était le mot qui ouvrait l’écluse; le flot s’épancha.
-
-M. Potu croisa les bras et s’adressa à Prosper:
-
---Alors, vous êtes sérieusement journaliste?
-
-Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut
-parler. On le coupa.
-
---Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un
-cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse,
-et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma
-grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans
-me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a
-passé devant le jury sous l’inculpation d’attentat aux mœurs! Et vous
-allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j’ai
-lue avant-hier dans un journal qu’un aboyeur m’a mis de force dans la
-main, où vous refaites le plan de l’Europe et celui de la société, où
-vous traitez de Dieu, du Pape, de l’Enfant, de la Femme, du Capital et
-du Salariat, avec l’assurance d’un pilier de taverne et l’ignorance de
-mon garçon d’écurie! Et vous êtes payé pour ça!
-
---Mais, monsieur!... fit Prosper.
-
---Vous voudriez bien me le faire croire!
-
---Je le prouverai.
-
---Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me
-prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j’ai doublé la
-fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez
-que je m’appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en
-bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m’intéresse à vous dans
-l’espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce!
-Oh oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas
-réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu’on
-dise, une certaine capacité est nécessaire. Qu’avez-vous fait pour vous
-préparer à parler au public, à le diriger, à l’instruire? N’essayez pas
-de me donner le change: vous n’avez rien fait, rien. Mais, mon fiston,
-un maître d’école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu’à
-des marmots. Vous n’avez pas ouvert un livre; vous n’avez pas cherché à
-fréquenter des hommes de valeur; vous n’avez pas tenté un effort pour
-réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne
-bâté, un âne. Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu’il se
-trouve quelque part une place vacante. Qu’est-ce que je dis? Vous l’avez
-achetée, cette place, à beaux deniers comptants, les derniers de votre
-malheureux père. Vous l’avez payée le prix d’une charge de greffier de
-la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de
-quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France en
-affichant vos traits sur nos murailles! Sabre de bois! Autrefois on
-publiait le nom des hommes célèbres; aujourd’hui, on se rend célèbre en
-publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!
-
-Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt
-tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève
-orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop
-courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans
-sa vanité, écartelé par l’envie de sauter à la gorge de M. Potu et par
-le désir, ancien comme une habitude, d’être un jour uni à Mˡˡᵉ Potu.
-
---Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos
-feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était
-excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d’abord
-personne ne sait ce que c’est; et ça vous donne du luisant près des
-dames! Enfin, ça n’est pas compromettant!...
-
---Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.
-
---Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n’est pas
-moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c’est pour lui
-permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos
-propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon
-brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne
-fichait rien, parce qu’il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui
-se ruinait en escomptant l’avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!
-
---Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez
-pas...
-
---«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!... Oh!
-oh! ce n’est pas à moi, Potu, que l’on fera prendre des vessies pour des
-lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!... Eh!
-pardieu! j’étais là. J’avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi,
-de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en
-buvant de l’eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase.
-Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux,
-nous opérions le sauvetage. Bonne action. J’ai de la fortune et j’aime
-à en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris
-date. Pan! Qu’est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer,
-s’avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah!
-mais! c’est que je n’y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon
-bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un
-malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je
-ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la
-hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du
-tambour, devant les populations assemblées!
-
---Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne
-vous avons tendu la main.
-
---Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq
-jours, aveugle, qu’on a flanqué dans le canal, et vous criez!...
-
---La plaisanterie n’est pas de mise. Vous prétendez m’exécuter aux yeux
-de mon père, et chez nous; c’est une violation de domicile, un
-assassinat moral!
-
---A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!...
-
---J’appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!...
-
-Voici la vanité qui remontait à l’épiderme de Prosper. Je jugeai que,
-pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son
-avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un
-homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine,
-où je trouvai Mᵐᵉ Pacaud, qui m’accueillit d’une manière maussade:
-
---C’est de votre faute, aussi! me dit-elle.
-
---S’il vous plaît?
-
---Vous voyez tout en noir!... Je m’en suis bien aperçue, dans le
-Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout
-va se gâter.»
-
---Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons
-qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément?
-
---Je n’ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d’être venu à Vendôme;
-mais n’empêche qu’avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras
-les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste...
-
---Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j’ai le mauvais
-œil?
-
---Il y en a qui l’ont sans qu’on s’en doute.
-
-J’allai prendre l’air dans le petit jardin. Presque rien n’y était
-changé. Le cours d’eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte
-obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le
-poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m’y assis et
-regardai l’eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!
-
-«Seringapatam!...» J’entends encore Prosper époumoné, piétinant,
-transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que Mᵐᵉ Pacaud vient lui
-éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend le
-pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes
-bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud vient lui
-éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend la
-pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes
-bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud ne
-croyaient-ils pas qu’effectivement Prosper revenait du bout du monde?
-Quant à Prosper lui-même, il n’en doutait pas, et sa fatigue, pour lui,
-égalait l’évidence. Serait-ce donc, par hasard, une force réelle que
-cette étrange faculté de produire indéfiniment l’illusion? Ah!
-cependant, M. Potu regimbait: M. Potu refusait de monter dans les petits
-bateaux pour Seringapatam!...
-
-La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi.
-Je lui dis:
-
---Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps...
-
-Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule.
-
---Je t’avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m’a l’air d’un bonhomme
-qui ne s’en laisse pas conter.»
-
---Qu’il ne s’en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit;
-mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu’il la touche.
-
---Après ce qu’il t’a dit, tu espérerais?...
-
---Je n’espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis!
-
-J’allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient
-suffi à panser les contusions reçues au cours de l’algarade Potu. M.
-Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l’espérance.
-Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au
-portrait du poète inspiré, jadis enclos dans le placard aux confitures.
-Nous devisâmes un petit quart d’heure. Quant à lui parler de ses
-affaires du Saumurois, ce pourquoi j’étais venu, la seule pensée, triste
-et mesquine, m’en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la
-grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.
-
-Mᵐᵉ Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et,
-d’un œil malin et satisfait:
-
---Vous voyez bien! dit-elle.
-
-Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, la
-main au gousset, il bredouilla:
-
---Je ne te rembourse pas aujourd’hui, bien entendu. Parti de Paris...
-argent de poche... n’est-ce pas?
-
---Ne parlons pas de cela!...
-
---Et s’il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d’avoir des
-places de théâtre, n’allez pas vous gêner, au moins!...
-
---C’est moi qui serai ton obligé, Prosper.
-
- * * * * *
-
-Depuis lors je n’ai plus cherché à revoir les Quinqueton: qu’eussé-je pu
-apprendre sur eux de nouveau?
-
-
-
-
-GRENOUILLEAU
-
-
---J’ai déjà composé mon menu, dit Mᵐᵉ Bullion, pour le déjeuner que les
-Peaussier nous ont fait l’honneur d’accepter...
-
---Prends l’habitude, dit M. Bullion, de dire «le comte et la comtesse
-Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas
-manquer de leur fournir leur titre.
-
---J’aurai de la peine à m’y habituer; j’ai toujours dit «les Peaussier»;
-toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien
-camarade...
-
---Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille
-avec les monarchies! Cela ne l’empêche pas d’être radicale
-intérieurement, et même quelque chose de plus... Donnons du comte aux
-Peaussier, d’autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma
-façon, et que, entre parenthèses, je te prie d’ajouter à ton menu!...
-
---Une bouillabaisse, je suis sûre?...
-
---Non! je les fais déjeuner côte à côte avec le fils d’un de mes
-ouvriers, d’un simple petit ouvrier: Grenouilleau!
-
---Quelle singulière idée!
-
---C’est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je
-pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance utile au
-polo, au tennis ou au bridge: j’invite Grenouilleau. Je pouvais, comme
-les Peaussier, m’orner le front d’une couronne de papier pour pénétrer
-dans une classe de la société qui n’est pas la mienne et qui se fût
-moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite
-inférieure...
-
---Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!
-
---Est-ce là toute l’objection que tu as à me présenter?
-
---Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n’est pas une mauvaise
-action... Je n’en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos
-idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l’exagération. En
-tout cas, je te conseille de ne pas mettre d’ostentation dans
-l’hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau... car quelque chose me
-dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c’est plus
-pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...
-
- * * * * *
-
-Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant
-passé vingt-quatre heures dans son compartiment de seconde classe, y
-compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la
-gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau
-connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron», qui le
-poussait à l’intérieur:
-
---Si ça ne vous fait rien, m’sieu Bullion, j’vas monter à côté de
-Pfister... C’est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays
-de connaissance!...
-
---Ah?... bon!... très bien, mon garçon. Si je t’ai fait venir, c’est
-pour que tu sois à ton aise...
-
---Vous tourmentez pas, m’sieu Bullion!
-
-Et Grenouilleau d’entamer la conversation avec Pfister, qui répond par
-monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M.
-Bullion, condescendant, n’ose interrompre l’exubérance du voyageur, muet
-sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l’intérieur, il lui frappe sur
-l’épaule:
-
---Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...
-
-Grenouilleau fait signe qu’il n’est pas fatigué; et il dit au
-mécanicien:
-
---Oh! ce que j’ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n’ai tant
-dormi.
-
-A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, Mᵐᵉ
-Bullion demande à son mari:
-
---Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...
-
---Grenouilleau?... ce qu’il dit?... Ah!... il connaît Pfister.
-
---As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le
-déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu’il se croie obligé de faire
-toilette!...
-
---Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.
-
-Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l’attendait
-pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n’obtint pas de réponse;
-on le cherchait dans la maison: ne s’y était-il pas égaré? Mais non!
-Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait,
-à son ami Pfister! Il fallut l’arracher de là:
-
---Vous n’avez donc pas faim, mon brave ami?
-
---Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n’ai
-pas mangé!
-
-Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour M. et Mᵐᵉ Bullion
-de voir ce garçon se remettre si allègrement d’un long voyage. On
-comprenait très bien qu’il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche
-pleine.
-
-On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et
-le mécanicien était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à
-l’intérieur avec Mᵐᵉ Bullion qui le comblait de prévenances et
-l’interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d’abord
-«_Madame_ votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte
-mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à
-ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s’informait de la date de «la
-première communion»; elle touchait à tous les points de repère
-importants dans la famille bourgeoise, et peu s’en fallut qu’elle ne
-parlât «des alliances». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des
-réponses ambiguës à des questions qui l’effaraient un peu, et, parmi ces
-réponses, un mot souvent répété apprenait à Mᵐᵉ Bullion que, dans sa
-famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui
-correspondaient aux périodes où l’on était entré dans la «purée» et à
-celles où l’on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait
-donc! Et l’excellente Mᵐᵉ Bullion de lui faire observer: «Jeune homme,
-vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et elle
-ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements,
-de petits soins: «M. Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter
-quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par exemple, amena le
-sourire sur les lèvres de Grenouilleau.
-
-On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M.
-Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à
-ses amis:
-
---Un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je
-vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...
-
-Et il leur glissait à l’oreille:
-
---Le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier...
-
---Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...
-
---Un beau pays, oui, m’sieu...
-
-Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays,
-reluquant toute voiture au passage.
-
-On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que
-la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l’œil si, des fois,
-je ne connaîtrais pas quelqu’un.»
-
---Mais vous êtes en bonne compagnie, j’imagine?...
-
---Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d’une
-oreille à l’autre.
-
-Et l’excursion en automobile continua jusqu’à Cannes, où Mᵐᵉ Bullion
-avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture,
-Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un
-petit enfant. On n’osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la
-Croisette. M. et Mᵐᵉ Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au
-mécanicien: «S’il s’éveille, menez-le visiter la rue d’Antibes et le
-port; nous irons à pied vous rejoindre là».
-
-Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après,
-environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où
-Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d’une famille
-anglaise, un nommé Robiot, dont Mᵐᵉ Bullion entendit parler, pendant le
-trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi,
-à la fin.
-
---Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous
-satisfait de votre première journée dans le Midi?
-
-Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père:
-qu’est-ce qu’il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce
-«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des
-«Engliches»!
-
-Et M. Bullion, lui aussi, connut l’histoire de ce «sacré Robiot» qui, à
-lui seul, semblait valoir tout l’azur de la Méditerranée.
-
-Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt,
-pourtant, un fameux somme! Mᵐᵉ Bullion dit à son mari que c’est une
-manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il
-boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne
-profite point de son déplacement.»
-
-En quoi Mᵐᵉ Bullion se trompait fort.
-
-Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf
-heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit
-déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu’il
-arpentait depuis l’aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les
-coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et
-jusqu’à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe
-riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé
-avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les
-matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les
-pauvres. Grenouilleau s’intéressait à tout, à condition qu’on le laissât
-faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin
-appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances
-sur le Midi qu’il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son
-automobile, et dont profita et s’émerveilla M. Bullion, un moment, en
-passant par là pour donner des ordres.
-
---Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le
-savais bien que ce «populo» n’est pas si bête, et qu’en plus d’une
-occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d’hier, et
-qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire
-parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse
-Peaussier. C’est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait
-à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous
-n’interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de
-seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie
-matinale d’une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si
-justes, avec des expressions... non pas académiques--tant pis!--mais de
-poète, oui, de poète, ma parole d’honneur!... Et je leur dirai, au comte
-et à la comtesse Peaussier: «C’est un pauvre petit gars, le fils d’un
-ouvrier, d’un simple ouvrier...»
-
- * * * * *
-
-A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent
-dans une victoria bien attelée et d’une élégante simplicité. C’étaient,
-d’ailleurs, des gens fort bien. D’autres personnes étaient là déjà, et,
-quoiqu’on n’eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça
-qu’il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se
-présentait point. M. Bullion dit un mot à l’oreille d’un domestique. Le
-domestique revint et dit un mot à l’oreille de son maître. M. Bullion
-commanda d’attendre. Mᵐᵉ Bullion, plus avisée et qui s’impatientait,
-commanda qu’on allât voir aux écuries, au garage. L’anxiété des
-convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage ou des
-écuries? On hasardait cent hypothèses; enfin, l’on s’énervait un peu. M.
-Bullion leur dit alors:
-
---Voilà: j’aurai l’honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit
-gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d’un ouvrier,
-d’un simple petit ouvrier...
-
---Bravo!... bravo!...
-
-La surprise fut accueillie à merveille; et l’on parla, en attendant
-Grenouilleau, de l’opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux
-gens du peuple, et l’on félicita chaleureusement M. Bullion de son
-intéressante initiative. Mais l’enfant du peuple, à qui une société
-aussi élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours
-pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était agité, mécontent.
-
-A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître
-d’hôtel et l’interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux,
-étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère, et
-l’on entendit distinctement la réponse du maître d’hôtel:
-
---M. Grenouilleau est bien là, mais M. Grenouilleau a dit qu’il
-préférait manger à la cuisine.
-
-
-
-
-CE BON MONSIEUR...
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-Nous avons enterré aujourd’hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps
-gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit:
-sa présence en ce monde n’a eu à peu près aucune importance. Il a vécu
-de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une
-excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon ni mauvais pour sa
-famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent,
-négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas
-qu’il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu’il éprouvait à jouer
-aux cartes.
-
-On le voyait si heureux, lorsqu’il tenait les cartes à la main,
-qu’autour de lui chacun s’épanouissait, par contagion; et on lui sut gré
-bien plus d’avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s’il eût été
-effectivement un homme de bien. Tout le monde l’appelait: ce _bon_ M.
-Ménétrier.
-
-Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts
-vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la
-perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand’peine
-pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une
-maison de retraite tenue par des religieuses.
-
-Pour l’aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au
-poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche
-lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte
-s’ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d’avoir aperçu un être
-humain, étiez frappé par la propreté d’un bout de jardin. Après quoi
-paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la
-vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et,
-en vous adressant la parole, vous regardait à l’endroit des genoux.
-
---Ah! ces messieurs et dames demandent M. Ménétrier... Attendez donc!
-Voyons un peu voir s’il n’est pas sorti...
-
-Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque
-pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la
-présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout
-d’un fil.
-
-M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique
-militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les
-vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l’y trouvait installé, les
-coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles.
-A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La
-réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout
-son contentement, et les bonnes Sœurs, la tête penchée de côté, vous
-confiaient que c’était bien dommage.
-
---Il est si bon! disaient-elles.
-
-Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi,
-s’employaient-elles de tout leur cœur à trouver des partenaires à M.
-Ménétrier. Ce n’était pas toujours facile. Il n’y eut, toute une époque,
-à la pension, qu’un vieux podagre si incapable qu’il ne fallait pas
-songer à l’utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or,
-aucune d’elles ne jugeait décent de s’enfermer avec un monsieur, fût-il
-septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M.
-Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par
-semaine! Les Sœurs prétendaient qu’il allait s’en laisser mourir. Sœur
-Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:
-
---Oh!... s’il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...
-
-On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt
-sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le
-bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de
-dix francs par mois la petite rente du vieux papa.
-
-Cependant ces dames essayaient de dériver l’esprit de M. Ménétrier. Le
-bonhomme se prêtait à ce qu’on voulait, allait à la messe, au sermon, au
-triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait
-Sœur Apolline, à l’issue de ces exercices, en lui affirmant que tout
-cela n’était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.
-
-Un beau jour, la famille fut avisée qu’un ancien magistrat venait
-d’entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M.
-Ménétrier. Que l’on ne s’inquiétât donc plus! le vieux papa aurait
-désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie
-d’un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se
-disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le
-vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort
-déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l’avait
-tiré pendant huit mois de l’ennui mortel: arracher, du moins si
-brusquement, à la pauvresse l’espoir d’un subside sans doute escompté
-serait peut-être un acte inhumain... On continua l’envoi du subside
-mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d’un. Ses
-dernières années se présentaient souriantes; on pouvait croire qu’elles
-seraient nombreuses.
-
-Cependant un télégramme alarmant prévenait l’autre jour ses amis. La
-supérieure, que j’attendis sous le porche, arriva par un long corridor
-dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable.
-Elle dit:
-
---Dieu a pris l’âme du juste... Si vous voulez venir jusqu’à la chapelle
-ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a
-l’air d’un saint...
-
-Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:
-
---Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine
-d’huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un
-hoquet... Sœur Apolline l’a trouvé le nez sur la table.
-
-Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie,
-mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un
-crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames
-priaient. En me reconnaissant, Sœur Apolline me désigna des yeux le
-cadavre, et sanglota. Je m’agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de
-quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu’un de larmoyant, et je
-vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit
-paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la
-reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de
-conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Sœur Apolline se leva et
-me dit: «C’est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de
-ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta le magistrat. Elle poussait
-de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s’adressant à
-moi:
-
---Oh! monsieur! oh! monsieur!
-
---Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un
-ange...
-
-Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus
-belle.
-
---Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le
-dise à quelqu’un!... Oui, je m’en confesse publiquement!... Il était si
-bon! il était si bon!...
-
-On commençait à s’émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s’était-il passé
-entre Sœur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:
-
---Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!
-
-En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses
-derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il
-jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec Sœur
-Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On
-l’admirait et on l’aimait pour la faculté qu’il avait d’être heureux. On
-disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et
-le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.
-
-
-
-
-LE
-
-GARDIEN DE CHANTIERS
-
-
-Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la
-lampe, je n’avais qu’à mettre le nez à la fenêtre: j’étais sûr de voir
-poindre, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil, le vieux
-gardien de chantiers et son chien. Il ne passe presque personne dans
-cette petite rue, et ce vieux bonhomme et son chien, réguliers comme la
-marche du jour, avançant doucement avec l’ombre dans la ruelle
-silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir
-qui vient à pas de loup, on ne sait pas d’où.
-
-Je savais bien où ils allaient. A trente mètres au-delà de chez moi, un
-immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les
-ouvriers vont quitter le chantier; c’est lui qui pose sur la palissade
-la porte mobile, facile à enlever d’un coup d’épaule, mais qui
-constitue, en vertu d’une fiction, l’inviolable clôture et communique à
-toute tentative d’ouverture par le dehors la qualité d’effraction. Le
-gardien est muni d’un revolver, et il doit posséder un chien capable
-d’avertir d’une tentative d’escalade et de la réprimer: dans les limites
-du domaine confié à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent
-les droits d’un propriétaire. Ce sont de pauvres bougres généralement
-incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont
-procuré l’avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et
-des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.
-
-La construction avait commencé à l’automne; les jours étant assez longs
-encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à
-claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu’une lueur
-crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses
-imprimées. J’avais envie de faire sa connaissance. Un soir, en flânant,
-je me permis d’interrompre sa lecture:
-
---Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux...
-
-Le chien bondit, hérissa son échine et m’assourdit de ses aboiements.
-C’était un grand braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son
-maître l’apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une
-tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi
-«Baladin!... Allons, tout beau, Baladin!»
-
---Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s’appelle Baladin?
-
-Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce
-premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux
-ans et demi, de bonne garde,--j’en avais bien la preuve!--et «amical»,
-avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l’avoir à l’œil en passant
-devant chez les restaurateurs. Il le tenait d’une fruitière de la rue
-Lepic qui l’allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans
-un arrosoir. Il l’avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant;
-mais le lait que le bout de cabot lui avait coûté, pour remplacer la
-mère, c’était un prix; il l’avait payé, son chien, en somme, disait-il,
-et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui.
-
-La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m’adressai tout
-d’abord:
-
---Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin?
-
-Et je dis au gardien:
-
---C’est un ami, n’est-ce pas? Avec un bon chien, on est moins seul...
-
-Le vieux abandonna lentement ses paperasses, qu’il lisait sans lunettes,
-et me dit:
-
---Sans lui, c’est sûr, la vie me serait moins gentille.
-
-Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à
-la vie d’un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans
-les plâtras. Mais il sortait de l’hôpital, où il avait bien cru laisser
-sa peau, et la lumière du jour et la «belle étoile», comme il disait,
-et qu’il devait, en effet, connaître, lui faisaient prendre tout en
-beau. Il avait redouté, en outre, d’être obligé d’aller garder un
-chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire
-feu, une nuit. «Ce n’est pas pour moi que je crains», disait-il; et,
-regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m’en ont
-étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy,
-tranquille, son air «salubre» et son eau «excellente»; depuis six
-semaines qu’il y passait les nuits, sa santé s’était rétablie.
-
---Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?
-
-Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux
-fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il
-s’agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu’il y a la
-chaussure... Mais jusqu’ici, pour être juste, je n’en ai pas manqué.»
-
---Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit
-fricot...
-
-Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des
-«brindilles» qui l’éclairaient bien suffisamment en faisant chauffer sa
-soupe, mais il utilisait le jour, jusqu’à la dernière lueur, à la
-lecture. Il s’instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux.
-Sa logeuse lui donnait _L’Humanité_; une certaine comtesse, dont il
-avait gardé l’hôtel pendant qu’on l’édifiait, lui faisait remettre _La
-Croix_ par son concierge; les contradictions de ces feuilles lui
-échappaient totalement, semblait-il; il y cherchait des faits-divers et
-leur préférait de beaucoup les fascicules d’une publication sur
-l’astronomie. L’astronomie était son fait; voilà un sujet qui lui
-plaisait. Il me dit, à propos de son astronomie, ces mots frappants: «Au
-moins, ça n’est pas mesquin, et puis ça invite l’homme à penser...» Il
-choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, une
-coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s’écourtaient; il
-ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J’avais remarqué
-qu’il avait une petite lampe:
-
---Par économie, me dit-il, je ne l’allume que le moins possible;
-d’ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d’air...
-
-Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n’avoir pas l’air ému, je lui
-adressai une question banale:
-
---Comment vous appelez-vous?
-
---Loriot, Henri-Théodore-Auguste...
-
-Et, selon l’habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche
-intérieure de sa veste, afin d’«exhiber ses papiers». Je protestai: je
-ne demandais son nom que pour savoir comment l’appeler tant qu’il
-serait mon voisin; mais il n’était pas homme à interrompre un geste
-commencé; je dus lire.
-
---Tiens! vous êtes médaillé militaire?
-
-Il secoua la tête:
-
---Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas!
-
-Pour me raconter son histoire, il donna le coup d’épaule à la porte
-mobile, car il n’était pas à l’aise pour me parler à travers la
-claire-voie, et il s’avança dans la rue encore obscure, jusque sous le
-quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez
-fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec
-je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux
-choses me gênaient en lui, qui n’en faisaient peut-être qu’une: ce
-regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l’idée
-d’une plante fraîche brisée par un grand coup de vent, et une
-obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence hors de
-propos. J’avais remarqué aussi qu’il cirait les chaussures du maître
-compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le
-traitait de haut. Cependant tout en lui marquait qu’il n’avait pas passé
-sa vie dans une situation inférieure.
-
-En effet il m’apprit qu’il avait eu de beaux jours: il avait été
-entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C’était un temps,
-disait-il, où l’on ne brassait pas les affaires aussi en grand
-qu’aujourd’hui, mais où il y avait plus d’honneur dans les traités...»
-Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait
-son défaut: il manquait de méfiance, il ne se tenait pas sur le «qui
-vive»! On avait dû l’étriller ferme. Il disait tout à coup «mes
-malheurs» sans les spécifier davantage. «C’était un temps, disait-il
-encore, où l’on ne se relevait pas aussi effrontément qu’aujourd’hui...»
-
-Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien
-battu qu’on abusât de sa confidence. Bien des soirs, il me parla de «ses
-malheurs» avant de me confesser qu’il avait fait faillite. Et la sueur
-lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait
-autour de nous comme un animal aux abois, comme s’il eût craint que
-Baladin lui-même n’allât aboyer le déshonneur de son maître.
-
-Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent qu’il
-traînait depuis lors son existence comme un galérien marqué au fer; il
-acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore
-«gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la
-nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de
-chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d’un chien
-«amical».
-
- * * * * *
-
-Un soir d’hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n’arriva pas à
-l’heure. De ma fenêtre, j’explorai la rue, et de droite et de gauche;
-l’apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me
-manquait; les becs de gaz s’allumaient; les maçons quittaient le
-chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en
-lunette d’approche, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil. La
-curiosité me prit, un peu d’inquiétude aussi, et je descendis dans la
-rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître
-compagnon:
-
---Le gardien est en retard...
-
---Sacré vieux traînard! dit le maître en voilà un qui ne se soucie pas
-que je manque mon train des Moulineaux!...
-
---Ah! osai-je observer, c’est qu’il ne prend pas le train, lui...
-
-Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu
-«rigolo» parce que je m’intéressais à son gardien de nuit. Il dit,
-haussant l’épaule:
-
---C’est quelqu’un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces,
-histoire de plaisanter: le vieux est sans défense...
-
---C’est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point
-sot, ma foi: j’ai plaisir à bavarder avec lui...
-
-Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me
-regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.
-
-Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père
-Loriot arriver, clopin-clopant tricotant des guiboles et tirant au bout
-d’une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d’haleine; il
-n’avait point son Baladin avec lui: ce qu’il tirait était un sale chien
-barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas,
-balbutiant des paroles d’excuses, tout en se précipitant à l’intérieur
-du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci
-l’arrêta rudement:
-
---Inutile, j’ai fait votre ouvrage. Qu’est-ce qu’est donc arrivé avec
-votre chien?
-
-Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course
-vers la gare afin d’essayer d’attraper son train.
-
-Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde
-l’affreux barbet qui voulait s’enfuir, et tenant son chapeau à la main.
-
---Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort!
-
-Le froid piquait et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la
-sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le
-chantier pour qu’il se mît au moins à l’abri. Aussitôt sous un toit, il
-ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l’émotion, la
-fatigue l’étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence
-excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis:
-
---On vous a volé votre chien?
-
---Je n’accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi...
-
---Plus pauvre, ce n’est pas une raison pour vous prendre votre chien,
-que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s’est-il
-pas défendu?
-
---L’animal a son faible, comme l’homme: Baladin, monsieur, c’était un
-chien à se laisser séduire par la gourmandise...
-
---Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire
-une enquête dans les gargotes?
-
---Ce n’est pas les traiteurs qui m’ont pris Baladin.
-
---Mais on dirait que vous savez qui c’est?...
-
---Je n’accuse personne... Ah! si j’avais seulement vingt années de
-moins, et si je n’avais pas eu mes malheurs!...
-
---Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!
-
-Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu’il
-était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du
-barbet qu’il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs;
-encore le chien avait-il la gale.
-
-Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s’étendre.
-
-Cela, c’était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se
-laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien
-Baladin! Ah! c’est à moi que la moutarde montait au nez! C’est moi qui
-voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher: j’offrais au père
-Loriot de prendre l’affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son
-chien. Et puis, sacré mille tonnerres, je l’aimais, moi, ce Baladin, et
-si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c’est qu’il
-n’était qu’un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot
-se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: il y avait beau
-temps qu’il savait qu’il n’était qu’un rien du tout!
-
-Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on
-traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de
-roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux
-encore jeunes, et je devinais qu’une douleur muette, un regret
-inconsolable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre
-vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige.
-Tout ce qui lui restait d’innocent et de puéril se fanait. Jamais il
-n’atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre
-ses fascicules d’astronomie! Sans doute, les courants d’air étaient
-moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l’immeuble avançait,
-mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et,
-pis que cela, je crois qu’il n’avait plus envie de lire!
-
- * * * * *
-
-Il disparut, lui aussi, comme Baladin. Un soir, je vis apparaître, au
-bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils
-s’arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la
-rue; j’interroge le maître compagnon, qui n’avait jamais compris que je
-pusse avoir du goût pour le père Loriot.
-
---Eh bien, quoi? on n’est pas éternel! En rentrant chez lui, ce matin,
-le père Loriot avait piqué son attaque.
-
-Je me tus pour n’avoir pas l’air ridicule; j’avais envie de dire: «Le
-pauvre vieux!... le pauvre vieux!...»
-
-Le maître compagnon parlait:
-
---Heureusement que la logeuse a eu le nez de m’avertir à temps sur le
-chantier; sans quoi, qui c’est qu’aurait été de faction, cette nuit?
-C’est Bibi!
-
-Et il riait bruyamment d’avoir échappé à une telle corvée. Je voulus
-tout de même dire un mot du père Loriot:
-
---Pour moi, le bonhomme s’est rongé du regret de son chien... sans
-compter que sous ce vol il y a un mystère...
-
-Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant
-prendre son train des Moulineaux:
-
---Celui-là qu’a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait
-bien qui c’est, et son adresse, et tout: seulement, c’est quelqu’un qu’a
-sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architectes et
-entrepreneurs que le vieux, autrefois, avait fait de mauvaises
-affaires...
-
-
-
-
-L’INDIVIDU
-
-
- Prouville-sur-Mer, 3 septembre.
-
-«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours,
-bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis
-l’hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous
-ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces
-maisons normandes, c’est-à-dire celle des Escroignard et celle des
-Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la
-colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de
-reconstituer un de ces magnifiques séjours d’été que les riches Romains
-se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre
-villa romaine et celle de la baronne d’Escroignard, un espace d’environ
-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes
-sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière
-ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches,
-flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s’intitule «Buvette» et
-«Bains de Prouville». Elle est habitée par le «baigneur» à la chemise de
-flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s’y adosser
-quand souffle le vent d’ouest.
-
-»L’autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux
-gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le
-douanier. L’un d’eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la
-porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son
-camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine,
-semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre,
-selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois
-bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de
-drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras
-nu, couleur pelure d’oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos
-environs. Le bruit s’en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des
-sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les
-corridors. Moi-même, le menton aux trois quarts savonneux, je me
-surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions
-été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore,
-sinon que «Madame a vu les gendarmes, Madame a fait réveiller Monsieur,
-Madame a une peur!...»
-
-»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et
-l’autre gendarme à faire de faux bonds vers l’est, vers le sud-est,
-vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du
-tout d’accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des
-propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement
-indistincts, jusqu’ici. Quant à la femme, d’abord incertaine ou
-prudente, c’est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus
-affirmative, la plus haussée de ton: son bras pelure d’oignon abat
-successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui,
-lui seul, avec la rigidité d’un poteau indicateur, dans une direction
-que j’estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs
-s’enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être
-affirme-t-elle qu’il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à
-vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi,
-qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les
-cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les
-chevaux au moins avaient de l’impatience, eux; ils piaffaient, ils
-invitaient la police à sévir!...
-
-»Je m’habille en hâte, je descends. Toute la villa est informée, du
-moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu’ils se renseignent, et
-cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités
-sont debout et s’enquièrent, chacun, au fond, charmé qu’un événement
-vienne secouer la torpeur d’un séjour au bord de la mer, si monotone
-aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus
-d’une semaine, il ne s’est rien fait ici que du _bridge_!...
-
-»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes
-de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce
-concierge, où est-il?» On apprend par lui que l’enquête est fondée sur
-une plainte de la baronne d’Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait
-remarqué, toute la journée d’hier, un individu de fort mauvaise mine se
-dissimulant entre les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en
-effet, avait aussi parfaitement vu l’individu; le baigneur, la femme du
-baigneur, le douanier aussi l’avaient vu. Mᵐᵉ Vauvillier, notre
-gracieuse hôtesse, affirma aussitôt qu’elle avait bien cru le voir. Le
-maître d’hôtel déclara que ce n’était pas d’aujourd’hui que le terrain
-en question servait d’asile à «toute une clique de propr’ à rien». Eh
-bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent
-à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons
-deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont
-nerveuses à l’excès; l’une d’elles--c’est la plus blonde--dit: «Moi, je
-sais quelqu’un qui ne fermera pas l’œil de la nuit!» Son mari, pas assez
-amoureux, soupire: «C’est moi!» On fait des projets pour la nuit
-prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de
-l’«individu».
-
-»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n’est pas au _golf_? Non,
-Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que
-l’imbécile municipalité n’aura pas balayé la commune de la horde de
-repris de justice qui en sont la honte et qui en feront la ruine à bref
-délai.
-
-»Avez-vous vu l’individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien,
-dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs
-propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches...
-Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l’on
-fasse main basse sur nos demeures...
-
-»Vauvillier, cependant, n’a pas perdu son sang-froid; il fait observer
-au bouillant Brodeau:
-
---Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s’agit-il, en somme? Avez-vous
-été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l’ont-ils
-été? Quelqu’un de la commune l’a-t-il été?... Un individu, oui, a été
-signalé dans le terrain à vendre? Après?
-
---Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l’appui de mon cher hôte,
-passons en revue, s’il vous plaît, les forces que sont en mesure
-d’opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées:
-chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois
-domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici même, ce
-matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a
-autant, paraît-il, à l’office... Huit et sept, quinze, et sept,
-vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant,
-nous mobilisons la maison de la baronne...
-
-»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort
-sérieux. Brodeau n’admettait pas qu’il se fût privé de son golf pour
-venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu’il n’eût obtenu de
-lui le serment de l’accompagner chez «qui de droit». Il s’agissait
-d’amalgamer un bloc de propriétaires en vue d’une protestation
-collective, véhémente!
-
-»La baronne d’Escroignard, qui ne met pas les pieds chez les Vauvillier,
-récemment enrichis, vint en personne, après déjeuner, à la villa
-romaine--le danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la
-vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu,
-elle, l’individu, elle donna de lui un signalement peu ragoûtant; il
-avait couché sous ses fenêtres; elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit;
-elle était harassée; elle excita une grande pitié.
-
-»Mᵐᵉ Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne,
-essayait en vain de donner à l’entrevue un certain air de visite
-mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la
-défense commune, et n’abandonnait pas l’individu redoutable. Tout à
-coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur
-la mer et s’écria:
-
-»--Le voici!
-
-»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent plus qu’un cri.
-L’individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.
-
-»Aussitôt, une réflexion, unanime, comme le cri d’effroi: «Et la
-gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s’il vous plaît? Elle
-déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s’était
-transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à
-bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes
-quand il n’y avait qu’à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et
-à présent, elle déjeunait! elle s’adonnait à la sieste, peut-être! et
-l’individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous
-nargue!... Ah! la police et les autorités locales eurent un fichu quart
-d’heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la
-hautaine baronne et Mᵐᵉ Vauvillier se trouvèrent unies par une commune
-oppression. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis
-sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes,
-peuplées de plus de cinquante âmes. Il leur devait sembler énorme et
-nombreux, quoique seul et misérable; Mᵐᵉ Vauvillier eut un mot:
-
-»--Voilà nos maîtres!...
-
-»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la
-même servitude.
-
-»Et, l’après-midi entier, l’individu demeura sur la dune, assis sur son
-derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les
-chardons bleus et l’herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires,
-longue-vue puissante de l’illustre fabrique d’Iéna étaient braqués
-tantôt sur lui, tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes de
-nous guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort
-grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances,
-était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot
-troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l’eau du
-déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de
-bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à
-Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L’une d’elles ne se
-plaignit-elle pas que l’individu lui gâtât le paysage? alors que la
-vérité était qu’il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu’est-ce que
-nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à
-jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l’amour, comme à Paris, où nous
-serions tout aussi bien!...
-
-»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus
-en plus énervées, se préparant à passer la nuit blanche, et l’individu
-se prélassant impunément sur la dune, j’annonçai à ces dames ma
-résolution d’aller un peu le regarder sous le nez. On m’y encouragea
-comme à une expédition héroïque:
-
-»--C’est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu’il
-comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...
-
-»J’enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui
-sont de la couleur d’une eau de savon et font, dans leur ensemble, un
-tapis aux nuances roses et bleuâtres, d’une délicatesse exquise, que je
-ne connaissais point, car il est superflu de vous dire que, non plus que
-les autres, je ne m’étais jamais autant avancé vers la plage. Notre
-homme était étendu sur la pente sablonneuse; il ne dormait pas; son œil,
-que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l’horizon, où des
-nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer
-était d’un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes,
-laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel
-en immenses tessons de grès flammés ou en débris d’émaux anciens d’une
-richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du
-sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient
-et s’allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment
-compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu’on
-entend par un vent faible, à la lisière d’un champ de seigle ou de blé,
-provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des
-bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant,
-puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...
-
-»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me
-demandais comment j’allais l’aborder, lorsque lui, tout bonnement, me
-dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:
-
-»--C’est beau...
-
-»--Ah fis-je, étonné, ça vous plaît?
-
-»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de
-Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble.
-
-»--De Guerchy?...
-
-»--... Canton de Joigny; c’est dans l’Yonne... C’est pas ici, tonnerre
-de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v’là quarante ans que
-ça me démangeait... une idée, qu’est-ce que vous voulez?... Ah bougre,
-si j’avais attendu que j’aie fait des économies, j’aurais bien crevé
-avant de voir la mer...
-
-»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...
-
-»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s’est logée là, comme la teigne,
-dans le temps que j’étais moutard: «Y a du beau, que je m’étais dit,
-faudra voir!...» J’y ai mis le temps, comme c’est visible: le loisir et
-l’argent m’ont manqué...
-
-»Et il riait dans sa barbe de trois semaines...
-
-»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre
-fantaisie?
-
-»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchottements de la
-mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:
-
-»--L’homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les
-pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien,
-je suis satisfait: c’est beau!...»
-
- [Illustration: colophon]
-
- _Achevé d’imprimer
- le 1ᵉʳ février 1909._
-
- CE VOLUME EST MIS DANS LE COMMERCE AU PRIX DE 10 FRANCS
-
- * * * * *
-
- LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES
-
-
-Dans l’état actuel de la librairie, les éditeurs français se refusent à
-publier tout ouvrage qui n’entre pas dans les dimensions du volume
-courant à 3 fr. 50 ou qui ne respecte pas les conventions les plus
-plates et les préjugés à la mode.
-
-Or _le Rouge et le Noir_ de Stendhal dépasse les dimensions du 3.50, _le
-Hasard du Coin du Feu_ de Crébillon le fils les atteint difficilement,
-et _Tribulat Bonhomet_ de Villiers de l’Isle-Adam ferait tomber en
-convulsions un très grand nombre d’éditeurs. Il semble donc que l’on
-puisse, avec quelque apparence de raison, offrir au public des ouvrages
-en dehors des séries auxquelles nous sommes habitués.
-
-En conséquence, les Bibliophiles fantaisistes se proposent, à la manière
-des éditeurs anglais ou américains, de publier des ouvrages de formats
-et de genres les plus divers.
-
-Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un
-certain nombre d’auteurs déjà célèbres: MM. Marcel et Jacques
-Boulenger, René Boylesve, François de Curel, Louis Laloy, Nozière, Henri
-de Régnier, Laurent Tailhade, Jérome et Jean Tharaud, dont nous
-publierons des œuvres dès notre première année.
-
-Chacun de nos volumes sera imprimé avec les caractères, le format et le
-papier qui nous sembleront le mieux convenir au sujet. Nous arriverons
-ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière
-seule dont ils seront présentés, constitueront déjà des ouvrages de
-bibliophile.
-
-Ils seront toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse.
-
-Les souscripteurs s’engagent à verser une somme de 5 francs pour chaque
-volume qui leur sera remis par la poste contre remboursement. La
-souscription annuelle ne s’élèvera jamais au-dessus de 50 francs et la
-Société se réserve, s’il est publié plus de dix volumes par an, de les
-offrir aux membres souscripteurs.
-
-Les exemplaires non souscrits seront mis dans le commerce à un prix
-variable, mais qui ne s’abaissera jamais au-dessous de 7 francs 50.
-
-Les souscriptions pour la première année courront du 1ᵉʳ octobre 1908.
-M. Eugène Marsan, administrateur de la Société (11ᵇⁱˢ, rue Poussin,
-Paris, XVIᵉ), est chargé de les recevoir.
-
- * * * * *
-
- OUVRAGE
-
- DÉJA PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ
-
-
- MARCEL BOULENGER: _Nos Élégances_.
-
-Ce recueil de chroniques est tout à fait le contraire du volume à grand
-tirage: il semble avoir été composé pour les délicats et les lettrés,
-ceux que l’on appelait autrefois des dilettantes; et nos sottes gens de
-contemporains y trouveront la peinture de leurs ridicules, que l’auteur
-caresse au passage d’une main dédaigneuse, à la cavalière, pour ainsi
-dire.
-
- * * * * *
-
- A PARAITRE
-
- AVANT LE 1ᵉʳ. OCTOBRE 1909:
-
-
-Jacques BOULENGER: _Candidature au Stendhal-Club_.
-
-François de CUREL: _Le Solitaire de la Lune_.
-
-Louis LALOY: _Claude Debussy_.
-
-NOZIÈRE: _La Belle et la Bête_.
-
-Henri de RÉGNIER: _Les dépenses de Madame de Chasans_ (documents sur la
-vie de famille au XVIIIᵉ siècle).
-
-Laurent TAILHADE: _Au pays de l’Alcool et de la Foi_.
-
-Jérome et Jean THARAUD: _La Tragédie de Ravaillac_.
-
-Louis THOMAS: _L’Esprit de Monsieur de Talleyrand_.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La poudre aux yeux, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
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- The Project Gutenberg eBook of
-La poudre aux yeux, par René Boylesve.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La poudre aux yeux, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La poudre aux yeux
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: April 7, 2020 [EBook #61768]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-</pre>
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-
-<p class="c">
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-</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
-style="border:4px double #887646;padding:.25em;
-margin:2em auto 2em auto;max-width:25em;">
-<tr class="c"><td><span class="smcap">La poudre aux yeux</span>:
-<a href="#I">I, </a>
-<a href="#II">II, </a>
-<a href="#III">III, </a>
-<a href="#IV">IV, </a>
-<a href="#V">V, </a>
-<a href="#VI">VI, </a>
-<a href="#VII">VII.</a></td></tr>
-<tr class="c"><td class="smcap">
-<a href="#GRENOUILLEAU">Grenouilleau</a><br />
-<a href="#CE_BON_MONSIEUR">Ce bon monsieur...</a><br />
-<a href="#LE_GARDIEN_DE_CHANTIERS">Le gardien de chantiers</a><br />
-<a href="#LINDIVIDU">L’individu</a>
-</td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">LA<br /><br />
-POUDRE AUX YEUX</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""
-style="margin:2em auto 2em auto;font-size:.8em;">
-<tr><td class="c">DU MÊME AUTEUR:</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="c"><i>CONTES</i></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>LES BAINS DE BADE (épuisé).</td></tr>
-<tr><td>LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="c"><i>ROMANS</i></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS.</td></tr>
-<tr><td>SAINTE-MARIE-DES-FLEURS.</td></tr>
-<tr><td>LE PARFUM DES ILES BORROMÉES.</td></tr>
-<tr><td>MADEMOISELLE CLOQUE.</td></tr>
-<tr><td>LA BECQUÉE.</td></tr>
-<tr><td>L’ENFANT A LA BALUSTRADE.</td></tr>
-<tr><td>LE BEL AVENIR.</td></tr>
-<tr><td>LE MEILLEUR AMI.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="c">A PARAITRE EN MAI 1909:</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE.</td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">
-<span class="smcap">René Boylesve</span></p>
-
-<h1>LA POUDRE<br />
-<br />
-AUX YEUX</h1>
-
-<p class="c">
-<img src="images/illu-bf.png"
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-alt="colophon"
-/>
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span>
-1909<br />
-</p>
-
-<div class="blockquot1"><p class="nind">
-<i>Ce volume a été tiré à
-cinq cents exemplaires
-numérotés à la presse.</i><br />
-<br /></p>
-<p class="c">
-<i>Justification du tirage</i>:
-90<br /></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">
-LA<br />
-<br />
-POUDRE AUX YEUX<br /></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p>
-
-<div class="blockquot1"><p>Cette nouvelle a déjà paru en librairie sous le titre: <i>Petits
-Bateaux pour Seringapatam</i>. Nous la donnons ici avec une fin
-différente et un texte entièrement revu.</p>
-
-<p class="r">
-R. B.<br />
-</p></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra">J</span>’AI bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d’années, du temps
-que j’allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M.
-Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau,
-et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette
-maison, d’immenses placards qu’ouvrait une certaine bonne à tout faire,
-nommée Mᵐᵉ Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de
-ces placards contenait un portrait à l’huile, dépourvu de cadre et
-représentant un homme blond avec une barbiche et un œil inspiré. On
-disait que c’était «le portrait du poète». On ne lui faisait point
-d’honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris
-pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on
-pas à le savoir.</p>
-
-<p>M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la
-confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où
-passait un de ces innombrables petits cours d’eau qui baignent si<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>
-gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d’une voûte
-obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des
-objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand
-on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les
-lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l’autre,
-mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l’effectuais en
-courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s’embarquer
-pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des
-télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d’une banque
-imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il
-s’arrêtait au premier poirier qui représentait pour lui la mer Rouge, et
-tombait exténué sur un banc rustique qui n’était ni plus ni moins que la
-station au nom splendide de Seringapatam! Vous pensez bien que j’étais
-arrivé depuis longtemps et que j’avais déchargé mes vaisseaux quand
-Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que c’est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr,
-au moins, que ça soit sur un fleuve navigable?</p>
-
-<p>&mdash;Seringapatam! s’écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon
-dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout.<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span></p>
-
-<p>M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C’était un doux homme,
-veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l’un
-ni l’autre, et cherchait un terrain d’entente avec l’expérience que
-pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d’une grande
-impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l’un
-voulait surtout que l’autre eût tort.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier?</p>
-
-<p>&mdash;C’est vous, Francis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, papa! répliquait Prosper, c’est idiot. Il court sur ses deux
-jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé!</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui t’empêche d’en faire autant?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, alors, si on ne peut plus s’amuser!...</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, me disait M. Quinqueton, vous n’avez donc pas de plaisir à
-naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, sacristi, monsieur! il n’y a pas d’océans ni d’Indes, puisqu’il
-n’y a qu’un poirier et un banc.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a pas d’océans ni d’Indes! s’écriait Prosper; mais, mon pauvre
-vieux, regarde donc comme je suis fatigué!...</p>
-
-<p>En effet, il suait à grosses gouttes, à force d’avoir piétiné. M.
-Quinqueton appelait Mᵐᵉ Pacaud, afin<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> qu’elle épongeât le front du
-voyageur. Et Mᵐᵉ Pacaud, la serviette à la main, disait avec admiration:</p>
-
-<p>&mdash;Parlez-moi d’un enfant aussi intrépide!</p>
-
-<p>M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le
-taquinait parce qu’il n’entendait pas malice et parce qu’il faisait
-volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment,
-un ami commun, qui avait la prétention qu’on ne lui en fît point
-accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec
-exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J’en
-tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie
-de transports maritimes.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu’à Seringapatam, lui
-disais-je; pourquoi ne t’arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du
-Saumurois?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi je ne m’arrête pas dans mes propriétés du Saumurois?</p>
-
-<p>&mdash;Oui! C’est parce que tu n’en as pas!</p>
-
-<p>Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l’an dans le
-Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à
-Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable
-d’exagérer l’importance des «propriétés», mais c’était pour donner plus
-de valeur à son cru.<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du
-Saumurois?</p>
-
-<p>&mdash;Si j’y ai été!...</p>
-
-<p>&mdash;Fais voir combien c’est grand.</p>
-
-<p>Nous étions sur une promenade publique que l’on nomme à Vendôme «la
-Montagne» parce qu’elle est située sur une éminence d’où l’on domine
-agréablement la ville et les environs.</p>
-
-<p>Prosper embrassait l’horizon du regard et faisait la girouette avec son
-bras tendu:</p>
-
-<p>&mdash;C’est plus grand que tout ça!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais tu es archimillionnaire?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que ton père dit que c’est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa
-en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il
-en tire, «bon an, mal an», deux mille francs. Calcule!... Et puis,
-écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n’est pas possible, parce
-que la vigne, c’est sur des coteaux, c’est penché: il peut y en avoir
-long, mais il n’y en a jamais si large que ça.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont.
-Tu es assommant!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
-
-<p>Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et
-lorsque nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de
-suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M.
-Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des
-«cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots
-«cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les
-«propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton
-à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les
-journaux disaient merveilles, mais qui n’avaient, en somme, jamais
-encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle
-jusqu’à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaquées, sous
-le prétexte qu’ils ne sauraient manquer d’être phylloxérés l’an prochain
-et que mieux valait faire dès aujourd’hui peau neuve.<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span></p>
-
-<p>Le fait donna raison à l’initiative de M. Quinqueton, puisque ses
-compatriotes durent l’imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M.
-Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage,
-c’est-à-dire muni d’informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou
-bien avec la témérité d’un homme épris de ressources paradoxales et
-crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à
-prudente distance, il est vrai, n’eurent qu’à s’en louer, M. Quinqueton
-jouit à Vendôme du prestige de l’initiateur heureux, sans que l’on sût
-d’ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans
-«ses propriétés du Saumurois».</p>
-
-<p>A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux
-potaches:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?</p>
-
-<p>Et il me regardait entre les deux yeux, de l’air d’un profond penseur.
-Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Prosper, lui, oh!... oh!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... Et qu’est-ce qu’il veut faire, Prosper?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en suis pas embarrassé. C’est un garçon qui fera son chemin!</p>
-
-<p>Je répétais à Prosper:<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Quel chemin?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais,
-d’abord, le chemin qu’il me plaira.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as de la chance!</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fils unique, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c’est exact. Et ton père ne mendie pas son pain.</p>
-
-<p>&mdash;Et je compte me la couler douce.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu resteras à Vendôme?</p>
-
-<p>&mdash;Cette farce!... Tu ne m’as pas regardé!...</p>
-
-<p>&mdash;Et où est-ce que tu iras?</p>
-
-<p>&mdash;Mais à Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu
-l’heure?...</p>
-
-<p>L’exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un
-chronomètre.</p>
-
-<p>&mdash;Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, papa est un amour.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
-
-<p>J’avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils,
-par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme,
-et j’avais oublié, je l’avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa,
-lorsqu’un de ces hasards que l’on s’obstine à dire extraordinaires, et
-qui sont ce qu’il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les
-propriétés du Saumurois».</p>
-
-<p>Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous
-avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France.
-Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d’Arc
-a passé et qu’ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où,
-un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la
-plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des
-vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le
-bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon
-sens, simplicité<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> et belle humeur, c’est ce que nous chantent toutes ces
-chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au
-réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux
-veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies
-par l’incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle
-et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et
-des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et
-vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans
-une pièce obscure d’une maison penchée sur le côté, dans la rue
-Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en
-chantant:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">«Pan, pan, pan!<br /></span>
-<span class="i0">Je vous mets vos gants.<br /></span>
-<span class="i2">Pan, pan, pan!<br /></span>
-<span class="i0">Quelqu’un vous attend.<br /></span>
-<span class="i2">Pan, pan, pan!<br /></span>
-<span class="i0">Rue du Puits-des-Bancs!»<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Oui, c’est vous, grand’mère et petit enfant de Chinon, plaisante image
-se présentant à la suite de quelques séductions confuses, qui nous avez
-arraché le cri: «Restons dans ce pays!»</p>
-
-<p>Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui
-longe la Vienne jusqu’à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et
-nous arrêtions<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de
-moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d’un
-fleuve de sable et d’eaux languides, pour visiter une maison du temps
-d’Henri IV: «<i>La Gloriette</i>, à vendre ou à louer, avec clos et cellier.»</p>
-
-<p>La maison nous ravit; le prix qu’on en demandait était modeste. Nous
-revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir Mᵉ Camus, le notaire. Il
-nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à
-l’est, Arnault, (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l’ouest,
-Quinqueton (Pierre-Prosper).</p>
-
-<p>&mdash;Quinqueton, Pierre-Prosper?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas M. Quinqueton, de Vendôme?</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même, le juge de paix.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien cela... Ah! par exemple! c’est comique... Ce bon M.
-Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous
-sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il?</p>
-
-<p>Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question
-familière.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pardon! vous n’êtes peut-être pas le notaire de M. Quinqueton?</p>
-
-<p>&mdash;Si fait; mais M. Quinqueton ne m’entretient pas de sa santé.<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il ne vient donc pas ici?</p>
-
-<p>Le notaire se tourna vers son maître clerc:</p>
-
-<p>&mdash;Depuis combien d’années le sieur Quinqueton n’a-t-il pas comparu?</p>
-
-<p>Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les
-yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire.</p>
-
-<p>&mdash;Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton
-(Pierre-Prosper), Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur
-hypothèque... 88... 89? 89, c’est l’année de l’Exposition. Je le vois
-encore ici. Ça fait sept ans.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’est pas venu ici depuis sept ans!</p>
-
-<p>&mdash;Exactement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?</p>
-
-<p>&mdash;Deux fois par an, ponctuellement.</p>
-
-<p>&mdash;C’est curieux! Et depuis ce prêt...</p>
-
-<p>&mdash;Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau
-dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J’ai beaucoup
-connu M. Quinqueton, vous comprenez!</p>
-
-<p>&mdash;Passons-nous aux servitudes de l’immeuble dit <i>la Gloriette</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement, maître Camus.<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
-
-<p>Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l’acquisition
-de la Gloriette. Je m’informai de lui dans le pays. Beaucoup de
-cultivateurs l’avaient vu autrefois.</p>
-
-<p>&mdash;Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Il a ici un beau domaine?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pardi! c’est selon...</p>
-
-<p>&mdash;Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher...</p>
-
-<p>&mdash;Cher? c’est comme on l’entend; les années sont «traîtres»... Et son
-fils à m’sieu’ Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?...</p>
-
-<p>C’était à moi de répondre. J’interrogeais un autre:</p>
-
-<p>&mdash;M’sieu’ Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;... de
-l’amour-propre, par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Il a du bien?</p>
-
-<p>&mdash;Il en a.<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais il paraît qu’il n’y met plus les pieds?</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c’est la pure vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Comment expliquez-vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J’avons seulement pas été
-deux ans à l’école!...</p>
-
-<p>A un autre!</p>
-
-<p>&mdash;M’sieu’ Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera:
-il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché!
-en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en
-voilà! sous prétexte que l’«américain» allait décupler la récolte!</p>
-
-<p>&mdash;Et le résultat de l’«américain» a été trompeur?</p>
-
-<p>&mdash;Il a été trompeur et il ne l’a pas été...</p>
-
-<p>&mdash;Mais dans le cas de M. Quinqueton?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pardi, le cas de M. Quinqueton est pareil aux autres, allez...</p>
-
-<p>&mdash;Le pays n’est pas endetté?</p>
-
-<p>&mdash;Endetté? c’est-il donc qu’il l’est, endetté, m’sieu’ Quinqueton, que
-vous voulez dire?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas moi qui le prétends.</p>
-
-<p>&mdash;C’est des on-dit! rapport à ce qu’il se cache. On ne le voit plus. Il
-était faraud!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son
-garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l’eau qui lui montait à la
-vue;<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> il vous regardait au travers d’une ondée, parole d’honneur! Tenez!
-quand il disait comme ça: «C’est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!»
-y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, les affaires de M. Quinqueton sont mauvaises?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! c’est selon...</p>
-
-<p>&mdash;On m’a dit que son bien était hypothéqué.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! alors, si on vous l’a dit, vous en savez autant que ceux-là qui
-vous l’ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j’en sais aussi
-long comme vous...</p>
-
-<p>Je fus pris du remords de n’avoir pas conservé de relations avec ce
-pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage?
-Aussitôt mon retour à Paris, j’envoyai une lettre de faire part au juge
-de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat de la Gloriette, ce
-qui eût été l’aveu que je connaissais ses déboires.</p>
-
-<p>Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d’un énigmatique
-assemblage de mots dont l’un était pour le moins étrange. Sous le nom de
-M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait
-écrit:</p>
-
-<p>«<i>Heureux et fier de tout ce qui peut rappeler</i> <span class="smcap">Tristan de Mélisande</span>,
-<i>adresse ses compliments au jeune couple</i>.»<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>Je me livrai à des supputations afin d’établir approximativement l’âge
-que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient
-à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l’hypothèse de la
-sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la
-mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des
-vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d’ailleurs, un
-notaire aussi méticuleux que Mᵉ Camus ne m’eût point dit «juge de paix»
-si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.</p>
-
-<p>«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir
-rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces
-syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil
-n’avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel
-rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en
-vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du
-pouvoir d’évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si
-elle n’avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande?... Elle
-n’en avait point, mais elle eut une inspiration:</p>
-
-<p>&mdash;C’est un nom de toqué, dit-elle; pour moi, le fils de votre M.
-Quinqueton doit faire de la littérature...<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d’arabesques
-gracieuses l’humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux
-pseudonyme et un métier d’imagination sont la conséquence logique des
-embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de
-Seringapatam!</p>
-
-<p>Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de
-l’acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa
-en suspens notre dernière hypothèse.</p>
-
-<p>Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton,» et ne faisait
-allusion à rien moins qu’à Tristan de Mélisande. Prosper m’appelait:
-«Mon vieux Francis,» me complimentait de l’heureux événement que son
-papa venait de lui apprendre, puis s’égayait au souvenir de nos jeunes
-années et m’appelait «sa vieille branche», puis m’entretenait «d’une
-large entreprise de vulgarisation» qu’il avait faite récemment, qui lui
-avait coûté les «yeux de la tête», puis s’assombrissait et confessait
-qu’il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis
-entonnait un hymne en l’honneur de l’esprit positif et ordonné qu’il
-m’avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une
-«brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs.</p>
-
-<p>En post-scriptum: «Motus à papa!»<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p>Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma
-lettre de faire part! Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes
-négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu’il y fût contraint par
-la nécessité. Ma femme, qui s’intéressait à son voisin de campagne, fut
-touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l’énigme du «Tristan de
-Mélisande». Nous délibérâmes: enverrais-je le secours demandé, ou
-irais-je moi-même à l’adresse indiquée par Prosper: «53, rue
-Hégésippe-Moreau»? Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq
-ans... garçon... Paris... embarras d’argent prolongés, sans doute,
-depuis le premier emprunt de son père&mdash;affaire Quinqueton
-(Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne.&mdash;J’allais tomber
-dans un faux ménage sous les toits, avec enfants, c’était probable.
-Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa
-misère... Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n’était pas venu,
-honteux sans doute d’être mis comme un pauvre.</p>
-
-<p>&mdash;Allez toujours jusque chez le concierge, me dit ma femme.</p>
-
-<p>&mdash;C’est juste.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Et puis, qui est-ce qui vous empêche de demander: «Vous n’auriez
-pas ici, par hasard, un M. Tristan de...»</p>
-
-<p>&mdash;Parfait! Entendu.<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span></p>
-
-<p>Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une
-forte odeur d’ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à
-l’entrée, un tapis à l’escalier.</p>
-
-<p>Je préparais mon: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un M. Tristan
-de...» mais un instinct de convenances, plus profond que nos volontés,
-guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:</p>
-
-<p>&mdash;M. Prosper Quinqueton, s’il vous plaît?</p>
-
-<p>Une voix du Midi, joyeuse, résonna.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! à l’entresol-<i>e</i> donc-<i>que</i>!</p>
-
-<p>&mdash;A l’entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous
-que je puisse le déranger?</p>
-
-<p>&mdash;Hé! pourquoi donc-<i>que</i>?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu’il est seul?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Mé</i> oui!</p>
-
-<p>Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau
-aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s’offrait à mon service. Je
-crus devoir en profiter pour être agréable à ma femme:</p>
-
-<p>&mdash;Et M. Tristan de Mélisande?</p>
-
-<p>La face de la concierge s’arrondit comme une lune; dans cette lune, une
-autre s’ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu’à la luette.
-Et il sortit de là, comme un jet d’air comprimé:<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Cé</i> le m<i>é</i>me!</p>
-
-<p>Je fis l’étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put
-articuler à nouveau, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;C<i>é</i> d<i>é</i> fan<i>n</i>tésies!</p>
-
-<p>Je pressai, à l’entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle
-une sonnerie électrique. Un pas d’homme se fit entendre. Mon cœur
-palpitait un peu, je l’avoue, à l’idée de retrouver tout à coup mon
-camarade Prosper, que je n’avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la
-vérité j’avais aussi une crainte, que venaient de m’inspirer la maison
-d’aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l’entresol au lieu
-de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un
-intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.</p>
-
-<p>Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu’il me rappelât le jeune
-Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son
-papa et d’aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs
-dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des
-palmes académiques.</p>
-
-<p>Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s’écria, me
-prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m’appelait:
-«Mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux!... ah! sacré bougre!»<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> Il
-me scrutait le poil et l’habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c’est que
-tu n’as pas changé, non!»</p>
-
-<p>&mdash;Cependant tu ne me reconnaissais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis le temps!</p>
-
-<p>&mdash;Comment va ton père?</p>
-
-<p>&mdash;Papa? Très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n’est plus de la
-classe!...</p>
-
-<p>&mdash;Et toi?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... moi...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta position?</p>
-
-<p>Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je
-compris qu’il n’avait jamais eu de position.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même
-très convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il
-m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu
-arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien;
-je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au
-lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que,
-Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il
-ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant,
-avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te
-confier une chose: le jour<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> où tu viendras dire à ton bonhomme de père:
-«Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté»,&mdash;eh
-bien! ce jour-là, je serai content de toi.»</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’as-tu fait, une fois à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!</p>
-
-<p>&mdash;On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans
-le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça!
-qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait?
-Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour
-Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il
-n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un
-mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire
-plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les
-camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien
-le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver
-quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans
-dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai
-demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre
-auparavant, afin de savoir par quel bout prendre<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> Un Tel et Un Tel;
-coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et
-d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans
-l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un
-d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis,
-parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par
-rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés
-obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui
-m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de
-quarante-huit heures... Et voilà!...</p>
-
-<p>&mdash;Les mois s’écoulent...</p>
-
-<p>&mdash;Et les années!... un ouragan qui passe!</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction
-déterminée?</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait
-que c’était le droit; aujourd’hui, c’est le journalisme.</p>
-
-<p>&mdash;Tristan de Mélisande!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu as vu mon pseudonyme?</p>
-
-<p>&mdash;Heu... heu...</p>
-
-<p>&mdash;Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit... Oh!
-ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de
-moi, je le lui envoie<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> avec le passage souligné au crayon bleu; il est
-si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le
-flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est
-à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t’a dit que
-Tristan...?</p>
-
-<p>&mdash;C’est ton père... un mot sur une carte.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son
-fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte
-seulement que tu connais mon pseudonyme?</p>
-
-<p>&mdash;Je lis si peu!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!... Ils sont là un
-tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon
-qu’il faudrait pour les déloger!</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande?</p>
-
-<p>&mdash;Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible.
-Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier,
-c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je
-serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre
-civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu
-veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?...
-Publier!... non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> la
-place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est
-pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des
-poings...</p>
-
-<p>&mdash;Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une
-certaine compétence?...</p>
-
-<p>&mdash;Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et
-encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar
-qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des
-relations,» ce qui facilite la montée à l’assaut.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t’es fait des relations?</p>
-
-<p>&mdash;Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était
-tout baba. Il est venu ici, il faut le dire, pendant l’Exposition. Le
-nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des
-directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des
-cabots, et des actrices de la Comédie française, des gens du monde,
-même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je
-n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au
-milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais
-la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer,
-chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit
-tant pour cent: il était superbe! Tous les soirs au théâtre, à l’œil!
-comme de juste, et aux répétitions générales! et des coups de<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> chapeau,
-et des clins d’œil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?&mdash;C’est Un
-Tel!&mdash;Tu le connais?&mdash;Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le
-bouquet: au 14 Juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes.</p>
-
-<p>&mdash;Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa?</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre papa!</p>
-
-<p>&mdash;Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le
-vieillard Siméon, son <i>Nunc dimittis</i>, et s’en est allé à Vendôme, où il
-repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.</p>
-
-<p>&mdash;Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras
-bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon
-avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à
-Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu
-y étais allé.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est illusion.</p>
-
-<p>&mdash;Non! pas ton état présent.</p>
-
-<p>&mdash;Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout
-simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer
-à Paris...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n’est pas créé!<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas
-créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il
-y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées
-sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par
-le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un
-journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un
-journal...</p>
-
-<p>&mdash;Passons.</p>
-
-<p>&mdash;Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité,
-bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse
-l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par
-des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à
-la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes;
-ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour
-la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos,
-puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en
-te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux
-souscripteurs...</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie, Prosper.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette
-grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et,
-tu m’entends<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> bien, je me considère comme <i>y étant déjà assis</i>, et les
-pieds dans ma chancelière...</p>
-
-<p>&mdash;Sinon les coudes au guichet de la caisse!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est
-ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces
-messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser
-assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous
-laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une
-certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas
-pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les
-droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta
-vieille amitié la petite avance...</p>
-
-<p>&mdash;N’en parlons pas.</p>
-
-<p>&mdash;Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est
-interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite
-histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller
-à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la
-dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de
-l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera
-content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un
-jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme...
-c’était après l’Exposition... mon pauvre<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> papa était si glorieux
-d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait
-recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte
-Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne
-sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre
-préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand
-plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à
-son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue
-depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas
-soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il
-se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin
-d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de
-triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une
-minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien!
-tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture;
-je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai
-été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux
-Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu as dû perdre bien des amis?</p>
-
-<p>&mdash;Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez
-les gens de lettres, pour les pauvres bougres...</p>
-
-<p>&mdash;Mais tes amis influents?</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place,
-c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.</p>
-
-<p>&mdash;Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...</p>
-
-<p>&mdash;Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non!
-non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les
-apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne
-sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces <i>leitmotiv</i>
-qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le
-représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle,
-mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou
-davantage!</p>
-
-<p>&mdash;Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?</p>
-
-<p>&mdash;C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la
-difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir
-manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je
-meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> quand j’y vais. Y
-demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château
-de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te
-moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu
-du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour
-l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes
-intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je
-t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près...</p>
-
-<p>&mdash;Et qui voit-on encore à Vendôme?</p>
-
-<p>&mdash;Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.</p>
-
-<p>&mdash;Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à
-s’en laisser conter?</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille
-est fort intelligente...</p>
-
-<p>&mdash;Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.</p>
-
-<p>&mdash;Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère
-avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à
-chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution
-pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de
-t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à cent mille
-exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta
-complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! si tu veux bien
-abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme
-arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir
-la première émission...</p>
-
-<p>&mdash;Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais,
-dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal?</p>
-
-<p>&mdash;Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne
-désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si
-j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père;
-que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler
-dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! adieu, Prosper.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
-
-<p>Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans
-cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus
-haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est
-un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la Revue
-qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms
-pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et
-Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait
-d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de
-«membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs,
-auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.</p>
-
-<p>Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner,
-moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».</p>
-
-<p>La Gloriette se trouva aménagée au mois d’août, non pas d’une manière
-très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière
-à y jouir<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est
-le propre caractère du pays.</p>
-
-<p>Les pièces étaient carrelées en briques, les cheminées étaient de taille
-à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le
-plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de
-loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à
-meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des
-lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des
-girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats
-dans la nuit.</p>
-
-<p>Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires,
-les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées,
-brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin
-creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa
-paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les
-peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau
-plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre
-semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la
-Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les
-saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé
-couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p>Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des
-pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou
-bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!</p>
-
-<p>Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arôme des fruits mûrs, et
-aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on
-cuit le pain.</p>
-
-<p>Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la
-calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme
-insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous
-nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare,
-l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous
-rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un
-dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor,
-mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes
-bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre
-les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme.</p>
-
-<p>&mdash;Brrr! faisait ma femme à côté de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Ce pauvre monsieur!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;L’Hypothèque le mangera!</p>
-
-<p>Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des
-vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés
-d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient
-des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des
-caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque
-hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du
-pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce
-et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de
-l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du
-vin nouveau.</p>
-
-<p>Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.</p>
-
-<p>On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.</p>
-
-<p>Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était
-dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles
-brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les
-ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure
-aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de
-vigne. C’était une femme. La clarté incertaine trompait sa marche et
-nous la voyions<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de
-terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous
-fûmes très intrigués. Qui était cette femme?</p>
-
-<p>C’était Mme Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui
-me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange
-Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de
-justice.</p>
-
-<p>&mdash;C’est fait! dis-je à ma femme; vous savez, la grande bête au clair de
-lune, l’Hypothèque?... Elle mange le pauvre monsieur!...</p>
-
-<p>Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, Mme Pacaud dans les vignes.
-Elle n’était déjà plus très jeune, il y a vingt ans; elle n’avait pas
-changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.</p>
-
-<p>J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui
-dis:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.</p>
-
-<p>Ma rencontre ne lui plaisait point: je vis l’embarras de sa figure. Tout
-un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen
-attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me
-reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment
-j’étais là, puis le rappel de quelque<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> nécessité supérieure qui lui
-interdisait sans doute de parler.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement
-l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des
-nouvelles de M. Quinqueton...</p>
-
-<p>&mdash;Il va bien.</p>
-
-<p>&mdash;C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je
-l’ai vu à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Nous savons ça, M. Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me
-trouver nez à nez avec M. Francis dans le Saumurois!...</p>
-
-<p>Elle était émue, Mme Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le
-poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la
-suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux
-traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme
-et était vêtue avec une extrême propreté.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde
-est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées
-de chez moi?...</p>
-
-<p>&mdash;A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son
-effroi.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.</p>
-
-<p>&mdash;Un Parisien! vous voulez rire, M. Francis!...</p>
-
-<p>&mdash;Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres
-de propriété.</p>
-
-<p>Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers
-retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre
-la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire
-la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard
-affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.</p>
-
-<p>Son premier cri fut:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne direz rien à M. Prosper!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le promets, madame Pacaud.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et
-d’abord M. Quinqueton ne va pas bien.</p>
-
-<p>&mdash;Sa santé?</p>
-
-<p>&mdash;Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Faut être juste, c’est de sa faute!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! de sa faute?</p>
-
-<p>&mdash;Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas
-arrivé.<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une
-fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut
-fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit
-péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!...
-M. Quinqueton est ruiné!</p>
-
-<p>Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard
-tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil
-de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je m’aperçois que je commence par la fin!... C’est parce que c’est le
-principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit
-encore à personne. Vous ne le répéterez pas à M. Prosper, au moins!...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Prosper ne sait pas?...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas que M. Prosper le sache: monsieur en mourrait.</p>
-
-<p>&mdash;Bah!</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous
-le dire: ça n’est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C’est
-de ce que j’ai découvert le pot aux roses.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, il me semble qu’il est de toute nécessité que Prosper, qui
-peut compter sur l’héritage de son père... qui peut l’escompter,
-même...<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j’ai eu la langue
-trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus
-pour vous empêcher de parler...</p>
-
-<p>&mdash;Soyez convaincue, madame Pacaud, que c’est dans l’intérêt de Prosper,
-uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que
-personne, attendu que...</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que
-personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie
-bien: vous n’avez pas entendu parler d’un mariage?... Vous voyez!... Eh
-bien! oui, là, il y a un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter
-depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque
-j’ai tant fait que d’être bavarde, avez-vous entendu parler de Mlle
-Potu? Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté, non; ce n’est pas
-comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du
-côté de Lavardin, et il dit comme ça qu’il veut un gendre qui ne soit
-pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu’on ne
-connaissait ni d’Ève ni d’Adam, leur aurait causé des surprises... Ce
-serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui
-dirait promise, à cette heure, à M. Prosper.</p>
-
-<p>&mdash;Prosper ne m’a pas parlé.<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il est discret! L’occasion où je m’en suis aperçue, ça été pour sa
-décoration: il n’en avait pas soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non,
-pas même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein?
-Quand on pense que M. Foureau, le principal du collège, qui pétitionne
-depuis dix-huit ans pour l’avoir, lui, la décoration, ne la tient pas
-encore!... Faut-il donc qu’il en ait fait, dans ce Paris, le cher
-mignon! On dit qu’il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu’au
-jour d’aujourd’hui, par exemple, ça n’est pas à moi de vous l’apprendre;
-mais il faut tenir compte de l’honneur. A présent, pour le reste, une
-fois marié à Mlle Potu!...</p>
-
-<p>&mdash;«Une fois marié à Mlle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu,
-madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de
-Mlle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de M.
-Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme
-possédant des propriétés dans le Saumurois.</p>
-
-<p>&mdash;J’entends bien, mais M. Potu, voyez-vous, ça n’est pas ça qui lui fera
-ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n’est pas une raison!</p>
-
-<p>&mdash;Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous
-ne voudriez pas les séparer?<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur
-qui se fend.</p>
-
-<p>&mdash;Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a
-qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de M. Quinqueton serait
-sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons:
-le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente,
-est d’avertir Prosper.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! M.
-Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de
-s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui
-pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui
-payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il
-aurait mieux aimé engager les balances de la justice&mdash;c’est sa manière
-de parler que je vous rapporte&mdash;plutôt que d’enrayer l’avancement de son
-fils.</p>
-
-<p>&mdash;L’avancement de son fils?...</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’êtes pas sans savoir que M. Prosper a à Paris une haute
-situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être
-distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition;
-son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les
-propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc,
-M. Prosper, ces<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose
-comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage,
-c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!... Mais
-voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris,
-vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit
-l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, M.
-Prosper passait haut la main par dessus les épaules aux camarades. Ah!
-aujourd’hui, à ce qu’il paraît que c’est l’assaut: l’honneur et la
-victoire à celui qui arrivera le premier. Dix mille francs! c’est que ça
-ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin,
-monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il
-m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et,
-depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de
-francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de
-main; c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait
-au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»&mdash;«Qui
-sait, que je lui ai fait observer, si M. Prosper ne va pas nous sortir
-de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner
-à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...»&mdash;«Vous avez raison,
-ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p>
-
-<p>Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce
-pauvre monsieur les prenait!...&mdash;Dieu de Dieu! est-il bien possible
-qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe!&mdash;Il les prenait, ces dix
-mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à
-ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs?
-c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il
-arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le
-dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que M.
-Prosper soit tout à fait établi!</p>
-
-<p>&mdash;Avant que Prosper soit tout à fait établi!</p>
-
-<p>&mdash;C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi?</p>
-
-<p>&mdash;Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de
-lui avancer à son tour.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;M. Prosper lui avait affirmé qu’il se ferait dans les vingt mille
-avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!...
-Ajoutez à ça la dot de Mlle Potu: tout s’arrange et finit bien, comme
-dans les pièces de théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite
-question. Allons! Vous qui connaissez M. Prosper à Paris, c’est-il votre
-avis qu’il sera bientôt en état d’aider son père?</p>
-
-<p>&mdash;... D’aider son père?</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! c’est-il vrai qu’il y a à Paris des positions qui rapportent
-des cent mille?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais là, selon vous, M. Prosper est-il un homme à s’avancer à ces
-grades-là?</p>
-
-<p>&mdash;Tout est possible, madame Pacaud.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je vois bien, allez, que vous n’y croyez point!<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
-
-<p>Mme Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de
-Prosper. Plus que l’accident de son vieux maître et sa ruine, cette
-chute de rêve menaçait de la démoraliser.</p>
-
-<p>J’emmenai Mme Pacaud déjeuner à la Gloriette. Nous essayions de la
-distraire pour qu’au moins elle mangeât.</p>
-
-<p>&mdash;Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous
-n’y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.</p>
-
-<p>Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance
-correspondît à la réalité, et par le désir&mdash;plus fort que tout&mdash;que ses
-chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me
-boudait un peu, parce que j’avais molesté ses chimères.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne se peut pas!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, que M. Quinqueton lui-même l’avertisse!</p>
-
-<p>&mdash;Il aimerait mieux se faire périr!</p>
-
-<p>&mdash;Donc, que Prosper reste dans l’ignorance.<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ça ne se peut pas non plus, s’il faut aider à présent son père!</p>
-
-<p>&mdash;Avertissez Prosper.</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>&mdash;Allez au diable, ma chère madame Pacaud!</p>
-
-<p>Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez!</p>
-
-<p>D’un bond, elle fut debout.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tout beau!... tout beau!... Je n’ai pas trouvé le moyen d’aplanir
-les difficultés. J’examine simplement ce qu’il est en mon pouvoir de
-faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il est
-inadmissible que Prosper ne soit pas informé que son père a eu une
-congestion.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur...</p>
-
-<p>&mdash;Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur
-l’heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre
-papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa
-santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur!...</p>
-
-<p>&mdash;Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes
-morales qui ont altéré la santé de M. Quinqueton...<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Francis, laissez-moi parler!</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, madame Pacaud.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c’est que je n’ai pas tout
-de suite envoyé une dépêche à M. Prosper: je n’aurais pas pu tenir ma
-langue de lui tout raconter.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n’avez rien
-raconté.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je
-serai sur le point d’arriver par le premier train: vous pourrez bien
-tenir votre langue une heure!</p>
-
-<p>&mdash;Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?</p>
-
-<p>&mdash;Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne
-ces jours-ci, et je serai heureux de revoir M. Quinqueton. Mais ce n’est
-pas cela: il est indispensable que quelqu’un ici surveille la vente des
-vendanges et s’occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame
-Pacaud, laisser plus longtemps seul M. Quinqueton; vous retournerez à
-Vendôme et direz à votre maître que je m’acquitterai du soin de ses
-affaires du Saumurois, et que je lui<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> en rendrai compte avec toute la
-discrétion que l’on ne serait peut-être pas en droit d’attendre d’un
-homme d’affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d’ailleurs moins
-suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous déciderons avec
-M. Quinqueton s’il convient ou non de lui parler.</p>
-
-<p>&mdash;Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr,
-n’en sera point jalouse? Et dire que j’ai failli ne point vous causer ce
-matin!... Ah mais! c’est qu’un peu de plus, vous ne m’auriez pas fait
-desserrer les dents!<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span>&nbsp; </p>
-<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
-
-<p>Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour
-Vendôme. Je n’avais point de fort bonnes nouvelles à donner à M.
-Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois,
-j’avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l’aliénation d’une
-partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s’en défaire
-plus avantageusement à l’amiable; mais, tous comptes faits
-approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties
-par hypothèque. Ah! s’il pouvait être temps encore de sauver les dix
-mille francs confiés à Prosper!...</p>
-
-<p>Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme,
-d’apercevoir Prosper, tout jovial, l’œil animé, la joue heureuse et
-venant au-devant de moi les deux bras tendus! N’avait-il pas encore vu
-l’état de son père? Il en ignorait, en tous cas, la cause.</p>
-
-<p>&mdash;C’est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son
-patelin!... c’est gentil!...<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d’accourir au-devant de moi à
-la gare.</p>
-
-<p>&mdash;Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j’ai eu
-tout juste le temps d’embrasser mon père. Hein! quel coup!</p>
-
-<p>&mdash;Comment va-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! Il est sauvé. D’abord je lui ai remonté le moral. Ne se
-faisait-il pas du mauvais sang!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est que, sans doute, il avait ses raisons...</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais le mystère qu’il me tenait caché?</p>
-
-<p>&mdash;J’arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?...</p>
-
-<p>&mdash;Mᵐᵉ Pacaud m’a tout dit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! parfait.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais
-pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant:
-«Mon garçon, j’attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent
-arpents de vignes...» Alors j’ai dit: «Papa, vous avez bien fait!»</p>
-
-<p>&mdash;En effet!... si tu es de taille!</p>
-
-<p>&mdash;Cette bêtise! Tu n’as donc pas vu le lancement de <i>l’Intégral</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est le fameux journal?</p>
-
-<p>&mdash;Affaire magnifique, mon ami!... dépasse toutes prévisions!... Nous
-pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En
-attendant,<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir
-notre feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains;
-je vais avoir l’honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que
-je te dise: Mᵐᵉ Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour
-apporter triomphalement mon effigie à la maison.</p>
-
-<p>&mdash;C’est la gloire.</p>
-
-<p>&mdash;Pour qui n’exagère pas, c’est l’aisance, ou, si tu préfères, une
-prospérité honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n’as pas eu de nez.</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça?... moi?...</p>
-
-<p>&mdash;Toi, malin! Est-ce que je ne t’ai pas mis à même d’avoir part au
-magot? La confiance t’a manqué: tant pis pour toi!... Oh! je ne t’en
-veux pas; d’ailleurs, tu t’es montré avec moi d’une correction dont je
-te saurai gré.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète;
-mais je sais que ton père t’a confié dernièrement une certaine somme.
-L’as-tu tout entière employée?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Aïe! aïe!</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux
-parler, Francis.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il s’agit des créanciers de ton père... La vente ne couvrira pas...
-Enfin, on calcule qu’il restera bien sept à huit mille francs impayés.</p>
-
-<p>&mdash;Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!... Comment
-s’appelle-t-il?... Il n’y a qu’à ouvrir le Bottin... Et je fais fermer
-la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd’hui la
-seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus
-jeune, et si des liens&mdash;dont j’aurai à te faire part&mdash;ne nous retenaient
-à Vendôme, je l’aurais, en quinze jours, fait nommer où il m’eût plu.</p>
-
-<p>&mdash;Ta position au journal est solide, cela va sans dire?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis assis sur les dix mille francs de papa.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j’espère?</p>
-
-<p>&mdash;Ecoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de
-Mélisande, à quinze louis l’une: c’est déjà de quoi caler les joues d’un
-être humain, même pubère? A l’office des annonces, maintenant, et pour
-débuter seulement&mdash;en six mois on estime que le chiffre d’affaires
-centuplera&mdash;la ration m’est doublée. Mais, que vois-je?... Ne te
-pâmes-tu point? Ajoute qu’il ne m’est pas interdit<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> de faire passer au
-rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les
-prisons.</p>
-
-<p>&mdash;Le traitement d’un préfet.</p>
-
-<p>&mdash;De première classe.</p>
-
-<p>&mdash;... Mais, il est vrai, révocable...</p>
-
-<p>&mdash;J’ai un contrat en bonne forme. L’essentiel, toutefois, dans nos
-boîtes, est, je l’avoue, de s’imposer...</p>
-
-<p>&mdash;J’approuve ta prudence.</p>
-
-<p>En passant le long d’un grand mur bariolé d’affiches, Prosper me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Regarde.</p>
-
-<p>Et, de la canne, il m’indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux
-et agglomérés comme les yeux d’un bouillon. Le médaillon, de taille
-moyenne, contenait des traits que j’eus du mal à reconnaître, mais une
-banderole portait le nom de Tristan de Mélisande.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, dit Prosper, je ne te mens pas.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Mᵐᵉ Pacaud vint nous ouvrir.
-Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme au temps
-où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut qu’elle ne
-m’envisageait pas d’un bon œil. Était-ce qu’elle avait honte de n’avoir
-pu tenir sa langue?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais... tout va très bien! me dit-elle.</p>
-
-<p>Le ton m’en disait plus que n’eussent fait de nombreuses paroles: elle
-me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son
-voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d’une heure,
-avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison
-l’optimisme et l’espérance.</p>
-
-<p>On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un
-peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j’ose dire, après
-extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et
-sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en
-dessous par un nouvel élixir.</p>
-
-<p>J’avais dessein de l’entretenir des opérations effectuées, en partie par
-mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu
-curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que,
-décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me
-fis l’effet d’un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et
-comment j’étais là. Boudé par Mᵐᵉ Pacaud, qui m’avait fait venir,
-porteur de faits précis qui jamais n’agréèrent à M. Quinqueton, et
-continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident
-sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de
-prendre le premier train?<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p>
-
-<p>J’avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à
-Vendôme qu’un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même
-sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un
-petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête;
-et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s’en va pas comme cela!</p>
-
-<p>M. Quinqueton m’attira à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la
-connaissance de quelqu’un.</p>
-
-<p>Et Prosper eut un large rire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!</p>
-
-<p>&mdash;Il y a du mystère.</p>
-
-<p>Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l’on en
-annonce une bien bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu’il n’y a
-point de bonheur qui n’ait son revers; mais il est peut-être juste de
-soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine
-compensation. Pour ma part, j’ai été secoué, ces derniers temps, comme
-on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n’est pas
-mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l’arbre. Si ce n’était que
-moi, mon Dieu, à mon âge on n’a ni coquetterie ni grand appétit; mais
-mon dénuement n’est pas flatteur pour mon fils,<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> qui, je puis vous le
-confier, caressait un joli projet de mariage.</p>
-
-<p>Je m’inclinai.</p>
-
-<p>&mdash;Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j’ai eu la bouche amère quand
-il m’a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du
-Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids
-d’un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa
-faiblesse: j’aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma
-paillasse et mon bois de lit.</p>
-
-<p>On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n’avait pas remis
-le pied dans le Saumurois du jour où il eût été exposé à rencontrer un
-créancier.</p>
-
-<p>&mdash;Notez, dit-il, qu’aucune parole n’avait encore été prononcée qui pût
-engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c’est qu’il
-s’agit d’un contrat qui fera date dans l’étude du notaire! L’avenir
-glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j’attendais pour oser la
-demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que
-c’est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire
-dans la main! Vous me direz que c’est donc qu’elle était mûre. Ah mais!
-c’est qu’elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.&mdash;«Sacrédié,
-mon cher Quinqueton,»<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> m’a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous
-le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de le voir entrer
-ici, car nous l’attendons. C’est un homme carré en affaires et qui n’y
-va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton,» m’a dit
-monsieur...&mdash;Ah! le bout de la langue me démange...&mdash;«voici cinq ans et
-trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l’état de votre fortune et
-que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de
-fils.» Il le savait, monsieur!... «Je n’attendais que votre confidence,»
-m’a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à cœur
-ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc!
-Et pourquoi est-ce que j’ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à
-cause de l’intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d’un certain
-sentiment qui unit nos enfants.»&mdash;«Oh! oh! lui ai-je fait, c’est donc
-vrai, Potu, vous y pensez donc?»... Tant pis! le nom m’a échappé!&mdash;«Si
-j’y pense! et vous, vieux gredin?»&mdash;«Oh! moi... Mais mes
-vignobles...?»&mdash;«Je donne cinq cent mille francs à ma fille, c’est-il
-assez pour deux personnes?»&mdash;«Bonté du ciel!»&mdash;«Ne me remerciez pas,» me
-dit Potu, «ma fille n’est pas taillée pour épouser un marquis»...
-Attrape ça, Prosper! «D’ailleurs,» dit-il, «je suis moi-même plus
-autoritaire qu’un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne
-dans le creux de la main.»<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement
-mes mesures!</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.</p>
-
-<p>Je ne disais rien de tout cela.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va
-s’emballer!...</p>
-
-<p>M. Quinqueton reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage
-entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c’est le
-fait d’un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où
-Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de
-demander, pour la première fois et le front haut, la main d’une
-héritière, voilà ce que j’appelle une rencontre providentielle.</p>
-
-<p>Mᵐᵉ Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà M. Potu!</p>
-
-<p>Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de
-M. Potu plein la bouche.</p>
-
-<p>M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui
-semble ouvrir de l’espace devant un personnage important. D’instinct, je
-les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s’écarte devant les
-pas d’un potentat.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<p>La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que
-venait de m’évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d’un
-homme, à n’en pas douter, «carré en affaires,» c’était un de ses angles
-tranchants qu’il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant
-lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos
-bouches en cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Potu!</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, monsieur Potu!</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour.</p>
-
-<p>A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des
-chiens, qu’il montait à cheval et qu’il aimait, le matin, faire le tour
-de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je
-jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.</p>
-
-<p>&mdash;Charmé, monsieur, dit-il. Vous n’êtes pas de trop. Je regrette de ne
-pouvoir dire sur la place publique ce que j’ai à dire.</p>
-
-<p>Il n’accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il
-avait le menton rasé, le teint d’un fruit superbe qui garde, sous la
-peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des
-favoris d’un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets
-d’acier.</p>
-
-<p>Il se tourna soudain vers Prosper et dit:<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes fou, mon garçon!</p>
-
-<p>Les Quinqueton s’affaissèrent. Une demi-minute s’écoula. M. Potu dit:</p>
-
-<p>&mdash;Sacrédié!</p>
-
-<p>Puis on sentit qu’il allait parler; mais il préférait encore recourir à
-son juron, qu’il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa
-colère et le regret qu’il avait de ce qui arrivait.</p>
-
-<p>&mdash;Sacrédié de sacrédié de sacrédié!...</p>
-
-<p>C’était le mot qui ouvrait l’écluse; le flot s’épancha.</p>
-
-<p>M. Potu croisa les bras et s’adressa à Prosper:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous êtes sérieusement journaliste?</p>
-
-<p>Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut
-parler. On le coupa.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un
-cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse,
-et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma
-grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans
-me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a
-passé devant le jury sous l’inculpation d’attentat aux mœurs! Et vous
-allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j’ai
-lue avant-hier dans un journal qu’un aboyeur m’a mis de force dans la
-main, où vous refaites le plan de l’Europe et celui de la société, où<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span>
-vous traitez de Dieu, du Pape, de l’Enfant, de la Femme, du Capital et
-du Salariat, avec l’assurance d’un pilier de taverne et l’ignorance de
-mon garçon d’écurie! Et vous êtes payé pour ça!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur!... fit Prosper.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voudriez bien me le faire croire!</p>
-
-<p>&mdash;Je le prouverai.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me
-prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j’ai doublé la
-fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez
-que je m’appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en
-bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m’intéresse à vous dans
-l’espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce!
-Oh oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas
-réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu’on
-dise, une certaine capacité est nécessaire. Qu’avez-vous fait pour vous
-préparer à parler au public, à le diriger, à l’instruire? N’essayez pas
-de me donner le change: vous n’avez rien fait, rien. Mais, mon fiston,
-un maître d’école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu’à
-des marmots. Vous n’avez pas ouvert un livre; vous n’avez pas cherché à
-fréquenter des hommes de valeur; vous n’avez pas<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> tenté un effort pour
-réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne
-bâté, un âne. Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu’il se
-trouve quelque part une place vacante. Qu’est-ce que je dis? Vous l’avez
-achetée, cette place, à beaux deniers comptants, les derniers de votre
-malheureux père. Vous l’avez payée le prix d’une charge de greffier de
-la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de
-quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France en
-affichant vos traits sur nos murailles! Sabre de bois! Autrefois on
-publiait le nom des hommes célèbres; aujourd’hui, on se rend célèbre en
-publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!</p>
-
-<p>Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt
-tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève
-orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop
-courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans
-sa vanité, écartelé par l’envie de sauter à la gorge de M. Potu et par
-le désir, ancien comme une habitude, d’être un jour uni à Mˡˡᵉ Potu.</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos
-feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était
-excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d’abord
-personne<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> ne sait ce que c’est; et ça vous donne du luisant près des
-dames! Enfin, ça n’est pas compromettant!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n’est pas
-moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c’est pour lui
-permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos
-propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon
-brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne
-fichait rien, parce qu’il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui
-se ruinait en escomptant l’avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!</p>
-
-<p>&mdash;Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez
-pas...</p>
-
-<p>&mdash;«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!... Oh!
-oh! ce n’est pas à moi, Potu, que l’on fera prendre des vessies pour des
-lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!... Eh!
-pardieu! j’étais là. J’avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi,
-de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en
-buvant de l’eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase.
-Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux,
-nous opérions le sauvetage. Bonne action.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> J’ai de la fortune et j’aime
-à en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris
-date. Pan! Qu’est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer,
-s’avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah!
-mais! c’est que je n’y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon
-bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un
-malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je
-ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la
-hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du
-tambour, devant les populations assemblées!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne
-vous avons tendu la main.</p>
-
-<p>&mdash;Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq
-jours, aveugle, qu’on a flanqué dans le canal, et vous criez!...</p>
-
-<p>&mdash;La plaisanterie n’est pas de mise. Vous prétendez m’exécuter aux yeux
-de mon père, et chez nous; c’est une violation de domicile, un
-assassinat moral!</p>
-
-<p>&mdash;A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!...</p>
-
-<p>&mdash;J’appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!...<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<p>Voici la vanité qui remontait à l’épiderme de Prosper. Je jugeai que,
-pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son
-avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un
-homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine,
-où je trouvai Mᵐᵉ Pacaud, qui m’accueillit d’une manière maussade:</p>
-
-<p>&mdash;C’est de votre faute, aussi! me dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;S’il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez tout en noir!... Je m’en suis bien aperçue, dans le
-Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout
-va se gâter.»</p>
-
-<p>&mdash;Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons
-qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d’être venu à Vendôme;
-mais n’empêche qu’avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras
-les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j’ai le mauvais
-œil?</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a qui l’ont sans qu’on s’en doute.</p>
-
-<p>J’allai prendre l’air dans le petit jardin. Presque rien n’y était
-changé. Le cours d’eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte
-obscure en brisant<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> contre le grillage des brindilles de paille. Le
-poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m’y assis et
-regardai l’eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!</p>
-
-<p>«Seringapatam!...» J’entends encore Prosper époumoné, piétinant,
-transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que Mᵐᵉ Pacaud vient lui
-éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend le
-pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes
-bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud vient lui
-éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend la
-pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes
-bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud ne
-croyaient-ils pas qu’effectivement Prosper revenait du bout du monde?
-Quant à Prosper lui-même, il n’en doutait pas, et sa fatigue, pour lui,
-égalait l’évidence. Serait-ce donc, par hasard, une force réelle que
-cette étrange faculté de produire indéfiniment l’illusion? Ah!
-cependant, M. Potu regimbait: M. Potu refusait de monter dans les petits
-bateaux pour Seringapatam!...</p>
-
-<p>La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi.
-Je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps...</p>
-
-<p>Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m’a l’air d’un bonhomme
-qui ne s’en laisse pas conter.»<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’il ne s’en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit;
-mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu’il la touche.</p>
-
-<p>&mdash;Après ce qu’il t’a dit, tu espérerais?...</p>
-
-<p>&mdash;Je n’espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis!</p>
-
-<p>J’allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient
-suffi à panser les contusions reçues au cours de l’algarade Potu. M.
-Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l’espérance.
-Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au
-portrait du poète inspiré, jadis enclos dans le placard aux confitures.
-Nous devisâmes un petit quart d’heure. Quant à lui parler de ses
-affaires du Saumurois, ce pourquoi j’étais venu, la seule pensée, triste
-et mesquine, m’en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la
-grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.</p>
-
-<p>Mᵐᵉ Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et,
-d’un œil malin et satisfait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien! dit-elle.</p>
-
-<p>Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, la
-main au gousset, il bredouilla:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te rembourse pas aujourd’hui, bien entendu. Parti de Paris...
-argent de poche... n’est-ce pas?<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons pas de cela!...</p>
-
-<p>&mdash;Et s’il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d’avoir des
-places de théâtre, n’allez pas vous gêner, au moins!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est moi qui serai ton obligé, Prosper.</p>
-
-<p class="sast">*<br />* *</p>
-
-<p>Depuis lors je n’ai plus cherché à revoir les Quinqueton: qu’eussé-je pu
-apprendre sur eux de nouveau?<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="GRENOUILLEAU" id="GRENOUILLEAU"></a>GRENOUILLEAU</h2>
-
-<p>&mdash;J’ai déjà composé mon menu, dit Mᵐᵉ Bullion, pour le déjeuner que les
-Peaussier nous ont fait l’honneur d’accepter...</p>
-
-<p>&mdash;Prends l’habitude, dit M. Bullion, de dire «le comte et la comtesse
-Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas
-manquer de leur fournir leur titre.</p>
-
-<p>&mdash;J’aurai de la peine à m’y habituer; j’ai toujours dit «les Peaussier»;
-toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien
-camarade...</p>
-
-<p>&mdash;Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille
-avec les monarchies! Cela ne l’empêche pas d’être radicale
-intérieurement, et même quelque chose de plus... Donnons du comte aux
-Peaussier, d’autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma
-façon, et que, entre parenthèses, je te prie d’ajouter à ton menu!...</p>
-
-<p>&mdash;Une bouillabaisse, je suis sûre?...</p>
-
-<p>&mdash;Non! je les fais déjeuner côte à côte avec le fils d’un de mes
-ouvriers, d’un simple petit ouvrier: Grenouilleau!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle singulière idée!<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je
-pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance utile au
-polo, au tennis ou au bridge: j’invite Grenouilleau. Je pouvais, comme
-les Peaussier, m’orner le front d’une couronne de papier pour pénétrer
-dans une classe de la société qui n’est pas la mienne et qui se fût
-moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite
-inférieure...</p>
-
-<p>&mdash;Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là toute l’objection que tu as à me présenter?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n’est pas une mauvaise
-action... Je n’en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos
-idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l’exagération. En
-tout cas, je te conseille de ne pas mettre d’ostentation dans
-l’hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau... car quelque chose me
-dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c’est plus
-pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...</p>
-
-<p class="sast">*<br />* *</p>
-
-<p>Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant
-passé vingt-quatre heures dans son compartiment de seconde classe, y
-compris le<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la
-gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau
-connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron», qui le
-poussait à l’intérieur:</p>
-
-<p>&mdash;Si ça ne vous fait rien, m’sieu Bullion, j’vas monter à côté de
-Pfister... C’est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays
-de connaissance!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah?... bon!... très bien, mon garçon. Si je t’ai fait venir, c’est
-pour que tu sois à ton aise...</p>
-
-<p>&mdash;Vous tourmentez pas, m’sieu Bullion!</p>
-
-<p>Et Grenouilleau d’entamer la conversation avec Pfister, qui répond par
-monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M.
-Bullion, condescendant, n’ose interrompre l’exubérance du voyageur, muet
-sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l’intérieur, il lui frappe sur
-l’épaule:</p>
-
-<p>&mdash;Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...</p>
-
-<p>Grenouilleau fait signe qu’il n’est pas fatigué; et il dit au
-mécanicien:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce que j’ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n’ai tant
-dormi.</p>
-
-<p>A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, Mᵐᵉ
-Bullion demande à son mari:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Grenouilleau?... ce qu’il dit?... Ah!... il connaît Pfister.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le
-déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu’il se croie obligé de faire
-toilette!...</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.</p>
-
-<p>Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l’attendait
-pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n’obtint pas de réponse;
-on le cherchait dans la maison: ne s’y était-il pas égaré? Mais non!
-Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait,
-à son ami Pfister! Il fallut l’arracher de là:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez donc pas faim, mon brave ami?</p>
-
-<p>&mdash;Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n’ai
-pas mangé!</p>
-
-<p>Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour M. et Mᵐᵉ Bullion
-de voir ce garçon se remettre si allègrement d’un long voyage. On
-comprenait très bien qu’il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche
-pleine.</p>
-
-<p>On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et
-le mécanicien était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à
-l’intérieur avec Mᵐᵉ Bullion qui le comblait de prévenances et<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span>
-l’interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d’abord
-«<i>Madame</i> votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte
-mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à
-ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s’informait de la date de «la
-première communion»; elle touchait à tous les points de repère
-importants dans la famille bourgeoise, et peu s’en fallut qu’elle ne
-parlât «des alliances». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des
-réponses ambiguës à des questions qui l’effaraient un peu, et, parmi ces
-réponses, un mot souvent répété apprenait à Mᵐᵉ Bullion que, dans sa
-famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui
-correspondaient aux périodes où l’on était entré dans la «purée» et à
-celles où l’on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait
-donc! Et l’excellente Mᵐᵉ Bullion de lui faire observer: «Jeune homme,
-vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et elle
-ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements,
-de petits soins: «M. Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter
-quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par exemple, amena le
-sourire sur les lèvres de Grenouilleau.</p>
-
-<p>On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M.
-Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à
-ses amis:<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je
-vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...</p>
-
-<p>Et il leur glissait à l’oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...</p>
-
-<p>&mdash;Un beau pays, oui, m’sieu...</p>
-
-<p>Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays,
-reluquant toute voiture au passage.</p>
-
-<p>On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que
-la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l’œil si, des fois,
-je ne connaîtrais pas quelqu’un.»</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes en bonne compagnie, j’imagine?...</p>
-
-<p>&mdash;Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d’une
-oreille à l’autre.</p>
-
-<p>Et l’excursion en automobile continua jusqu’à Cannes, où Mᵐᵉ Bullion
-avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture,
-Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un
-petit enfant. On n’osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la
-Croisette. M. et Mᵐᵉ Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au
-mécanicien: «S’il s’éveille,<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> menez-le visiter la rue d’Antibes et le
-port; nous irons à pied vous rejoindre là».</p>
-
-<p>Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après,
-environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où
-Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d’une famille
-anglaise, un nommé Robiot, dont Mᵐᵉ Bullion entendit parler, pendant le
-trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi,
-à la fin.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous
-satisfait de votre première journée dans le Midi?</p>
-
-<p>Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père:
-qu’est-ce qu’il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce
-«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des
-«Engliches»!</p>
-
-<p>Et M. Bullion, lui aussi, connut l’histoire de ce «sacré Robiot» qui, à
-lui seul, semblait valoir tout l’azur de la Méditerranée.</p>
-
-<p>Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt,
-pourtant, un fameux somme! Mᵐᵉ Bullion dit à son mari que c’est une
-manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il
-boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne
-profite point de son déplacement.»<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span></p>
-
-<p>En quoi Mᵐᵉ Bullion se trompait fort.</p>
-
-<p>Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf
-heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit
-déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu’il
-arpentait depuis l’aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les
-coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et
-jusqu’à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe
-riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé
-avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les
-matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les
-pauvres. Grenouilleau s’intéressait à tout, à condition qu’on le laissât
-faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin
-appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances
-sur le Midi qu’il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son
-automobile, et dont profita et s’émerveilla M. Bullion, un moment, en
-passant par là pour donner des ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le
-savais bien que ce «populo» n’est pas si bête, et qu’en plus d’une
-occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d’hier, et
-qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire
-parler au déjeuner, va en donner à<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> rabattre au comte et à la comtesse
-Peaussier. C’est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait
-à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous
-n’interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de
-seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie
-matinale d’une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si
-justes, avec des expressions... non pas académiques&mdash;tant pis!&mdash;mais de
-poète, oui, de poète, ma parole d’honneur!... Et je leur dirai, au comte
-et à la comtesse Peaussier: «C’est un pauvre petit gars, le fils d’un
-ouvrier, d’un simple ouvrier...»</p>
-
-<p class="sast">*<br />* *</p>
-
-<p>A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent
-dans une victoria bien attelée et d’une élégante simplicité. C’étaient,
-d’ailleurs, des gens fort bien. D’autres personnes étaient là déjà, et,
-quoiqu’on n’eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça
-qu’il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se
-présentait point. M. Bullion dit un mot à l’oreille d’un domestique. Le
-domestique revint et dit un mot à l’oreille de son maître. M. Bullion
-commanda d’attendre. Mᵐᵉ Bullion, plus avisée et qui s’impatientait,
-commanda qu’on allât voir aux écuries, au garage. L’anxiété des
-convives<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage ou des
-écuries? On hasardait cent hypothèses; enfin, l’on s’énervait un peu. M.
-Bullion leur dit alors:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà: j’aurai l’honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit
-gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d’un ouvrier,
-d’un simple petit ouvrier...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!... bravo!...</p>
-
-<p>La surprise fut accueillie à merveille; et l’on parla, en attendant
-Grenouilleau, de l’opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux
-gens du peuple, et l’on félicita chaleureusement M. Bullion de son
-intéressante initiative. Mais l’enfant du peuple, à qui une société
-aussi élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours
-pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était agité, mécontent.</p>
-
-<p>A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître
-d’hôtel et l’interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux,
-étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère, et
-l’on entendit distinctement la réponse du maître d’hôtel:</p>
-
-<p>&mdash;M. Grenouilleau est bien là, mais M. Grenouilleau a dit qu’il
-préférait manger à la cuisine.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>&nbsp; </p>
-<h2><a name="CE_BON_MONSIEUR" id="CE_BON_MONSIEUR"></a>CE BON MONSIEUR...</h2>
-
-<p>Nous avons enterré aujourd’hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps
-gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit:
-sa présence en ce monde n’a eu à peu près aucune importance. Il a vécu
-de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une
-excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon ni mauvais pour sa
-famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent,
-négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas
-qu’il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu’il éprouvait à jouer
-aux cartes.</p>
-
-<p>On le voyait si heureux, lorsqu’il tenait les cartes à la main,
-qu’autour de lui chacun s’épanouissait, par contagion; et on lui sut gré
-bien plus d’avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s’il eût été
-effectivement un homme de bien. Tout le monde l’appelait: ce <i>bon</i> M.
-Ménétrier.</p>
-
-<p>Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts
-vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la
-perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand’peine
-pour lui<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une
-maison de retraite tenue par des religieuses.</p>
-
-<p>Pour l’aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au
-poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche
-lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte
-s’ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d’avoir aperçu un être
-humain, étiez frappé par la propreté d’un bout de jardin. Après quoi
-paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la
-vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et,
-en vous adressant la parole, vous regardait à l’endroit des genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ces messieurs et dames demandent M. Ménétrier... Attendez donc!
-Voyons un peu voir s’il n’est pas sorti...</p>
-
-<p>Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque
-pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la
-présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout
-d’un fil.</p>
-
-<p>M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique
-militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les
-vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l’y trouvait installé, les
-coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles.<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span>
-A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La
-réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout
-son contentement, et les bonnes Sœurs, la tête penchée de côté, vous
-confiaient que c’était bien dommage.</p>
-
-<p>&mdash;Il est si bon! disaient-elles.</p>
-
-<p>Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi,
-s’employaient-elles de tout leur cœur à trouver des partenaires à M.
-Ménétrier. Ce n’était pas toujours facile. Il n’y eut, toute une époque,
-à la pension, qu’un vieux podagre si incapable qu’il ne fallait pas
-songer à l’utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or,
-aucune d’elles ne jugeait décent de s’enfermer avec un monsieur, fût-il
-septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M.
-Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par
-semaine! Les Sœurs prétendaient qu’il allait s’en laisser mourir. Sœur
-Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... s’il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...</p>
-
-<p>On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt
-sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le
-bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de
-dix francs par mois la petite rente du vieux papa.<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<p>Cependant ces dames essayaient de dériver l’esprit de M. Ménétrier. Le
-bonhomme se prêtait à ce qu’on voulait, allait à la messe, au sermon, au
-triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait
-Sœur Apolline, à l’issue de ces exercices, en lui affirmant que tout
-cela n’était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.</p>
-
-<p>Un beau jour, la famille fut avisée qu’un ancien magistrat venait
-d’entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M.
-Ménétrier. Que l’on ne s’inquiétât donc plus! le vieux papa aurait
-désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie
-d’un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se
-disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le
-vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort
-déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l’avait
-tiré pendant huit mois de l’ennui mortel: arracher, du moins si
-brusquement, à la pauvresse l’espoir d’un subside sans doute escompté
-serait peut-être un acte inhumain... On continua l’envoi du subside
-mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d’un. Ses
-dernières années se présentaient souriantes; on pouvait croire qu’elles
-seraient nombreuses.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<p>Cependant un télégramme alarmant prévenait l’autre jour ses amis. La
-supérieure, que j’attendis sous le porche, arriva par un long corridor
-dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable.
-Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu a pris l’âme du juste... Si vous voulez venir jusqu’à la chapelle
-ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a
-l’air d’un saint...</p>
-
-<p>Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:</p>
-
-<p>&mdash;Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine
-d’huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un
-hoquet... Sœur Apolline l’a trouvé le nez sur la table.</p>
-
-<p>Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie,
-mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un
-crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames
-priaient. En me reconnaissant, Sœur Apolline me désigna des yeux le
-cadavre, et sanglota. Je m’agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de
-quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu’un de larmoyant, et je
-vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit
-paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la
-reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de
-conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Sœur Apolline se leva et<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span>
-me dit: «C’est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de
-ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta le magistrat. Elle poussait
-de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s’adressant à
-moi:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monsieur! oh! monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un
-ange...</p>
-
-<p>Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus
-belle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le
-dise à quelqu’un!... Oui, je m’en confesse publiquement!... Il était si
-bon! il était si bon!...</p>
-
-<p>On commençait à s’émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s’était-il passé
-entre Sœur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:</p>
-
-<p>&mdash;Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!</p>
-
-<p>En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses
-derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il
-jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec Sœur
-Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On
-l’admirait et on l’aimait pour la faculté qu’il avait d’être heureux. On
-disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et
-le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_GARDIEN_DE_CHANTIERS" id="LE_GARDIEN_DE_CHANTIERS"></a>LE<br /><br />
-GARDIEN DE CHANTIERS<br /><br />
-</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p>Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la
-lampe, je n’avais qu’à mettre le nez à la fenêtre: j’étais sûr de voir
-poindre, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil, le vieux
-gardien de chantiers et son chien. Il ne passe presque personne dans
-cette petite rue, et ce vieux bonhomme et son chien, réguliers comme la
-marche du jour, avançant doucement avec l’ombre dans la ruelle
-silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir
-qui vient à pas de loup, on ne sait pas d’où.</p>
-
-<p>Je savais bien où ils allaient. A trente mètres au-delà de chez moi, un
-immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les
-ouvriers vont quitter le chantier; c’est lui qui pose sur la palissade
-la porte mobile, facile à enlever d’un coup d’épaule, mais qui
-constitue, en vertu d’une fiction, l’inviolable clôture et communique à
-toute tentative d’ouverture par le dehors la qualité d’effraction. Le
-gardien est muni d’un revolver, et il doit posséder un chien capable
-d’avertir d’une tentative d’escalade et de la réprimer: dans les limites
-du domaine confié<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent
-les droits d’un propriétaire. Ce sont de pauvres bougres généralement
-incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont
-procuré l’avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et
-des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.</p>
-
-<p>La construction avait commencé à l’automne; les jours étant assez longs
-encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à
-claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu’une lueur
-crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses
-imprimées. J’avais envie de faire sa connaissance. Un soir, en flânant,
-je me permis d’interrompre sa lecture:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux...</p>
-
-<p>Le chien bondit, hérissa son échine et m’assourdit de ses aboiements.
-C’était un grand braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son
-maître l’apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une
-tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi
-«Baladin!... Allons, tout beau, Baladin!»</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s’appelle Baladin?</p>
-
-<p>Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce
-premier entretien, il ne fut<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span> question que de Baladin. Un chien de deux
-ans et demi, de bonne garde,&mdash;j’en avais bien la preuve!&mdash;et «amical»,
-avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l’avoir à l’œil en passant
-devant chez les restaurateurs. Il le tenait d’une fruitière de la rue
-Lepic qui l’allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans
-un arrosoir. Il l’avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant;
-mais le lait que le bout de cabot lui avait coûté, pour remplacer la
-mère, c’était un prix; il l’avait payé, son chien, en somme, disait-il,
-et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui.</p>
-
-<p>La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m’adressai tout
-d’abord:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin?</p>
-
-<p>Et je dis au gardien:</p>
-
-<p>&mdash;C’est un ami, n’est-ce pas? Avec un bon chien, on est moins seul...</p>
-
-<p>Le vieux abandonna lentement ses paperasses, qu’il lisait sans lunettes,
-et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Sans lui, c’est sûr, la vie me serait moins gentille.</p>
-
-<p>Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à
-la vie d’un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans
-les plâtras. Mais il sortait de l’hôpital, où il avait bien cru laisser
-sa peau,<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> et la lumière du jour et la «belle étoile», comme il disait,
-et qu’il devait, en effet, connaître, lui faisaient prendre tout en
-beau. Il avait redouté, en outre, d’être obligé d’aller garder un
-chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire
-feu, une nuit. «Ce n’est pas pour moi que je crains», disait-il; et,
-regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m’en ont
-étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy,
-tranquille, son air «salubre» et son eau «excellente»; depuis six
-semaines qu’il y passait les nuits, sa santé s’était rétablie.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?</p>
-
-<p>Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux
-fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il
-s’agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu’il y a la
-chaussure... Mais jusqu’ici, pour être juste, je n’en ai pas manqué.»</p>
-
-<p>&mdash;Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit
-fricot...</p>
-
-<p>Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des
-«brindilles» qui l’éclairaient bien suffisamment en faisant chauffer sa
-soupe, mais il utilisait le jour, jusqu’à la dernière lueur, à la
-lecture. Il s’instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux.
-Sa logeuse lui donnait <i>L’Humanité</i>; une certaine<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> comtesse, dont il
-avait gardé l’hôtel pendant qu’on l’édifiait, lui faisait remettre <i>La
-Croix</i> par son concierge; les contradictions de ces feuilles lui
-échappaient totalement, semblait-il; il y cherchait des faits-divers et
-leur préférait de beaucoup les fascicules d’une publication sur
-l’astronomie. L’astronomie était son fait; voilà un sujet qui lui
-plaisait. Il me dit, à propos de son astronomie, ces mots frappants: «Au
-moins, ça n’est pas mesquin, et puis ça invite l’homme à penser...» Il
-choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, une
-coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s’écourtaient; il
-ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J’avais remarqué
-qu’il avait une petite lampe:</p>
-
-<p>&mdash;Par économie, me dit-il, je ne l’allume que le moins possible;
-d’ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d’air...</p>
-
-<p>Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n’avoir pas l’air ému, je lui
-adressai une question banale:</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Loriot, Henri-Théodore-Auguste...</p>
-
-<p>Et, selon l’habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche
-intérieure de sa veste, afin d’«exhiber ses papiers». Je protestai: je
-ne demandais son nom que pour savoir comment l’appeler tant qu’il
-serait<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> mon voisin; mais il n’était pas homme à interrompre un geste
-commencé; je dus lire.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! vous êtes médaillé militaire?</p>
-
-<p>Il secoua la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas!</p>
-
-<p>Pour me raconter son histoire, il donna le coup d’épaule à la porte
-mobile, car il n’était pas à l’aise pour me parler à travers la
-claire-voie, et il s’avança dans la rue encore obscure, jusque sous le
-quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez
-fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec
-je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux
-choses me gênaient en lui, qui n’en faisaient peut-être qu’une: ce
-regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l’idée
-d’une plante fraîche brisée par un grand coup de vent, et une
-obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence hors de
-propos. J’avais remarqué aussi qu’il cirait les chaussures du maître
-compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le
-traitait de haut. Cependant tout en lui marquait qu’il n’avait pas passé
-sa vie dans une situation inférieure.</p>
-
-<p>En effet il m’apprit qu’il avait eu de beaux jours: il avait été
-entrepreneur, concessionnaire de la Ville.<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> «C’était un temps,
-disait-il, où l’on ne brassait pas les affaires aussi en grand
-qu’aujourd’hui, mais où il y avait plus d’honneur dans les traités...»
-Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait
-son défaut: il manquait de méfiance, il ne se tenait pas sur le «qui
-vive»! On avait dû l’étriller ferme. Il disait tout à coup «mes
-malheurs» sans les spécifier davantage. «C’était un temps, disait-il
-encore, où l’on ne se relevait pas aussi effrontément qu’aujourd’hui...»</p>
-
-<p>Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien
-battu qu’on abusât de sa confidence. Bien des soirs, il me parla de «ses
-malheurs» avant de me confesser qu’il avait fait faillite. Et la sueur
-lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait
-autour de nous comme un animal aux abois, comme s’il eût craint que
-Baladin lui-même n’allât aboyer le déshonneur de son maître.</p>
-
-<p>Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent qu’il
-traînait depuis lors son existence comme un galérien marqué au fer; il
-acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore
-«gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la
-nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de
-chaussures, le trajet de<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> Ménilmontant à Passy, en compagnie d’un chien
-«amical».</p>
-
-<p class="sast">*<br />* *</p>
-
-<p>Un soir d’hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n’arriva pas à
-l’heure. De ma fenêtre, j’explorai la rue, et de droite et de gauche;
-l’apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me
-manquait; les becs de gaz s’allumaient; les maçons quittaient le
-chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en
-lunette d’approche, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil. La
-curiosité me prit, un peu d’inquiétude aussi, et je descendis dans la
-rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître
-compagnon:</p>
-
-<p>&mdash;Le gardien est en retard...</p>
-
-<p>&mdash;Sacré vieux traînard! dit le maître en voilà un qui ne se soucie pas
-que je manque mon train des Moulineaux!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! osai-je observer, c’est qu’il ne prend pas le train, lui...</p>
-
-<p>Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu
-«rigolo» parce que je m’intéressais à son gardien de nuit. Il dit,
-haussant l’épaule:</p>
-
-<p>&mdash;C’est quelqu’un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces,
-histoire de plaisanter: le vieux est sans défense...<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point
-sot, ma foi: j’ai plaisir à bavarder avec lui...</p>
-
-<p>Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me
-regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.</p>
-
-<p>Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père
-Loriot arriver, clopin-clopant tricotant des guiboles et tirant au bout
-d’une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d’haleine; il
-n’avait point son Baladin avec lui: ce qu’il tirait était un sale chien
-barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas,
-balbutiant des paroles d’excuses, tout en se précipitant à l’intérieur
-du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci
-l’arrêta rudement:</p>
-
-<p>&mdash;Inutile, j’ai fait votre ouvrage. Qu’est-ce qu’est donc arrivé avec
-votre chien?</p>
-
-<p>Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course
-vers la gare afin d’essayer d’attraper son train.</p>
-
-<p>Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde
-l’affreux barbet qui voulait s’enfuir, et tenant son chapeau à la main.</p>
-
-<p>&mdash;Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort!<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p>
-
-<p>Le froid piquait et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la
-sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le
-chantier pour qu’il se mît au moins à l’abri. Aussitôt sous un toit, il
-ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l’émotion, la
-fatigue l’étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence
-excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;On vous a volé votre chien?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi...</p>
-
-<p>&mdash;Plus pauvre, ce n’est pas une raison pour vous prendre votre chien,
-que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s’est-il
-pas défendu?</p>
-
-<p>&mdash;L’animal a son faible, comme l’homme: Baladin, monsieur, c’était un
-chien à se laisser séduire par la gourmandise...</p>
-
-<p>&mdash;Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire
-une enquête dans les gargotes?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas les traiteurs qui m’ont pris Baladin.</p>
-
-<p>&mdash;Mais on dirait que vous savez qui c’est?...</p>
-
-<p>&mdash;Je n’accuse personne... Ah! si j’avais seulement vingt années de
-moins, et si je n’avais pas eu mes malheurs!...</p>
-
-<p>&mdash;Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p>
-
-<p>Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu’il
-était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du
-barbet qu’il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs;
-encore le chien avait-il la gale.</p>
-
-<p>Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s’étendre.</p>
-
-<p>Cela, c’était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se
-laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien
-Baladin! Ah! c’est à moi que la moutarde montait au nez! C’est moi qui
-voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher: j’offrais au père
-Loriot de prendre l’affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son
-chien. Et puis, sacré mille tonnerres, je l’aimais, moi, ce Baladin, et
-si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c’est qu’il
-n’était qu’un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot
-se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: il y avait beau
-temps qu’il savait qu’il n’était qu’un rien du tout!</p>
-
-<p>Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on
-traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de
-roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux
-encore jeunes, et je devinais qu’une douleur muette, un regret
-inconsolable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre
-vieux gardien. Il dépérissait et<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> fondait comme un bonhomme de neige.
-Tout ce qui lui restait d’innocent et de puéril se fanait. Jamais il
-n’atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre
-ses fascicules d’astronomie! Sans doute, les courants d’air étaient
-moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l’immeuble avançait,
-mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et,
-pis que cela, je crois qu’il n’avait plus envie de lire!</p>
-
-<p>Il disparut, lui aussi, comme Baladin. Un soir, je vis apparaître, au
-bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils
-s’arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la
-rue; j’interroge le maître compagnon, qui n’avait jamais compris que je
-pusse avoir du goût pour le père Loriot.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi? on n’est pas éternel! En rentrant chez lui, ce matin,
-le père Loriot avait piqué son attaque.</p>
-
-<p>Je me tus pour n’avoir pas l’air ridicule; j’avais envie de dire: «Le
-pauvre vieux!... le pauvre vieux!...»</p>
-
-<p>Le maître compagnon parlait:</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement que la logeuse a eu le nez de m’avertir à temps sur le
-chantier; sans quoi, qui c’est qu’aurait été de faction, cette nuit?
-C’est Bibi!<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>Et il riait bruyamment d’avoir échappé à une telle corvée. Je voulus
-tout de même dire un mot du père Loriot:</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, le bonhomme s’est rongé du regret de son chien... sans
-compter que sous ce vol il y a un mystère...</p>
-
-<p>Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant
-prendre son train des Moulineaux:</p>
-
-<p>&mdash;Celui-là qu’a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait
-bien qui c’est, et son adresse, et tout: seulement, c’est quelqu’un qu’a
-sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architectes et
-entrepreneurs que le vieux, autrefois, avait fait de mauvaises
-affaires...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="LINDIVIDU" id="LINDIVIDU"></a>L’INDIVIDU</h2>
-
-<p class="r">
-Prouville-sur-Mer, 3 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours,
-bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis
-l’hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous
-ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces
-maisons normandes, c’est-à-dire celle des Escroignard et celle des
-Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la
-colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de
-reconstituer un de ces magnifiques séjours d’été que les riches Romains
-se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre
-villa romaine et celle de la baronne d’Escroignard, un espace d’environ
-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes
-sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière
-ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches,
-flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s’intitule «Buvette» et
-«Bains de Prouville». Elle est habitée par le «baigneur» à la chemise de
-flanelle rouge, et sert<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> surtout au douanier, qui vient s’y adosser
-quand souffle le vent d’ouest.</p>
-
-<p>»L’autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux
-gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le
-douanier. L’un d’eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la
-porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son
-camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine,
-semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre,
-selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois
-bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de
-drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras
-nu, couleur pelure d’oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos
-environs. Le bruit s’en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des
-sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les
-corridors. Moi-même, le menton aux trois quarts savonneux, je me
-surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions
-été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore,
-sinon que «Madame a vu les gendarmes, Madame a fait réveiller Monsieur,
-Madame a une peur!...»</p>
-
-<p>»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et
-l’autre gendarme à faire de faux<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> bonds vers l’est, vers le sud-est,
-vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du
-tout d’accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des
-propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement
-indistincts, jusqu’ici. Quant à la femme, d’abord incertaine ou
-prudente, c’est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus
-affirmative, la plus haussée de ton: son bras pelure d’oignon abat
-successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui,
-lui seul, avec la rigidité d’un poteau indicateur, dans une direction
-que j’estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs
-s’enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être
-affirme-t-elle qu’il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à
-vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi,
-qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les
-cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les
-chevaux au moins avaient de l’impatience, eux; ils piaffaient, ils
-invitaient la police à sévir!...</p>
-
-<p>»Je m’habille en hâte, je descends. Toute la villa est informée, du
-moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu’ils se renseignent, et
-cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités
-sont debout et s’enquièrent, chacun, au fond, charmé qu’un événement
-vienne secouer la torpeur d’un séjour au<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> bord de la mer, si monotone
-aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus
-d’une semaine, il ne s’est rien fait ici que du <i>bridge</i>!...</p>
-
-<p>»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes
-de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce
-concierge, où est-il?» On apprend par lui que l’enquête est fondée sur
-une plainte de la baronne d’Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait
-remarqué, toute la journée d’hier, un individu de fort mauvaise mine se
-dissimulant entre les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en
-effet, avait aussi parfaitement vu l’individu; le baigneur, la femme du
-baigneur, le douanier aussi l’avaient vu. Mᵐᵉ Vauvillier, notre
-gracieuse hôtesse, affirma aussitôt qu’elle avait bien cru le voir. Le
-maître d’hôtel déclara que ce n’était pas d’aujourd’hui que le terrain
-en question servait d’asile à «toute une clique de propr’ à rien». Eh
-bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent
-à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons
-deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont
-nerveuses à l’excès; l’une d’elles&mdash;c’est la plus blonde&mdash;dit: «Moi, je
-sais quelqu’un qui ne fermera pas l’œil de la nuit!» Son mari, pas assez
-amoureux, soupire: «C’est moi!» On fait des projets pour la nuit
-prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de
-l’«individu».<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p>
-
-<p>»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n’est pas au <i>golf</i>? Non,
-Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que
-l’imbécile municipalité n’aura pas balayé la commune de la horde de
-repris de justice qui en sont la honte et qui en feront la ruine à bref
-délai.</p>
-
-<p>»Avez-vous vu l’individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien,
-dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs
-propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches...
-Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l’on
-fasse main basse sur nos demeures...</p>
-
-<p>»Vauvillier, cependant, n’a pas perdu son sang-froid; il fait observer
-au bouillant Brodeau:</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s’agit-il, en somme? Avez-vous
-été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l’ont-ils
-été? Quelqu’un de la commune l’a-t-il été?... Un individu, oui, a été
-signalé dans le terrain à vendre? Après?</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l’appui de mon cher hôte,
-passons en revue, s’il vous plaît, les forces que sont en mesure
-d’opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées:
-chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois
-domestiques mâles,&mdash;quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici même, ce
-matin, au petit déjeuner, nous étions sept<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> mâles à table; il y en a
-autant, paraît-il, à l’office... Huit et sept, quinze, et sept,
-vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant,
-nous mobilisons la maison de la baronne...</p>
-
-<p>»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort
-sérieux. Brodeau n’admettait pas qu’il se fût privé de son golf pour
-venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu’il n’eût obtenu de
-lui le serment de l’accompagner chez «qui de droit». Il s’agissait
-d’amalgamer un bloc de propriétaires en vue d’une protestation
-collective, véhémente!</p>
-
-<p>»La baronne d’Escroignard, qui ne met pas les pieds chez les Vauvillier,
-récemment enrichis, vint en personne, après déjeuner, à la villa
-romaine&mdash;le danger raccourcit les distances&mdash;et elle donna un corps à la
-vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu,
-elle, l’individu, elle donna de lui un signalement peu ragoûtant; il
-avait couché sous ses fenêtres; elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit;
-elle était harassée; elle excita une grande pitié.</p>
-
-<p>»Mᵐᵉ Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne,
-essayait en vain de donner à l’entrevue un certain air de visite
-mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la
-défense commune, et n’abandonnait pas l’individu redoutable. Tout à
-coup, ajustant son face-à-main,<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> elle se dressa vers la baie ouverte sur
-la mer et s’écria:</p>
-
-<p>»&mdash;Le voici!</p>
-
-<p>»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent plus qu’un cri.
-L’individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.</p>
-
-<p>»Aussitôt, une réflexion, unanime, comme le cri d’effroi: «Et la
-gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s’il vous plaît? Elle
-déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s’était
-transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à
-bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes
-quand il n’y avait qu’à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et
-à présent, elle déjeunait! elle s’adonnait à la sieste, peut-être! et
-l’individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous
-nargue!... Ah! la police et les autorités locales eurent un fichu quart
-d’heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la
-hautaine baronne et Mᵐᵉ Vauvillier se trouvèrent unies par une commune
-oppression. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis
-sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes,
-peuplées de plus de cinquante âmes. Il leur devait sembler énorme et
-nombreux, quoique seul et misérable; Mᵐᵉ Vauvillier eut un mot:<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p>
-
-<p>»&mdash;Voilà nos maîtres!...</p>
-
-<p>»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la
-même servitude.</p>
-
-<p>»Et, l’après-midi entier, l’individu demeura sur la dune, assis sur son
-derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les
-chardons bleus et l’herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires,
-longue-vue puissante de l’illustre fabrique d’Iéna étaient braqués
-tantôt sur lui, tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes de
-nous guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort
-grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances,
-était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot
-troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l’eau du
-déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de
-bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à
-Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L’une d’elles ne se
-plaignit-elle pas que l’individu lui gâtât le paysage? alors que la
-vérité était qu’il le lui faisait découvrir;&mdash;car, enfin, qu’est-ce que
-nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à
-jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l’amour, comme à Paris, où nous
-serions tout aussi bien!...</p>
-
-<p>»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus
-en plus énervées, se préparant à<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> passer la nuit blanche, et l’individu
-se prélassant impunément sur la dune, j’annonçai à ces dames ma
-résolution d’aller un peu le regarder sous le nez. On m’y encouragea
-comme à une expédition héroïque:</p>
-
-<p>»&mdash;C’est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu’il
-comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...</p>
-
-<p>»J’enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui
-sont de la couleur d’une eau de savon et font, dans leur ensemble, un
-tapis aux nuances roses et bleuâtres, d’une délicatesse exquise, que je
-ne connaissais point, car il est superflu de vous dire que, non plus que
-les autres, je ne m’étais jamais autant avancé vers la plage. Notre
-homme était étendu sur la pente sablonneuse; il ne dormait pas; son œil,
-que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l’horizon, où des
-nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer
-était d’un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes,
-laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel
-en immenses tessons de grès flammés ou en débris d’émaux anciens d’une
-richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du
-sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient
-et s’allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment
-compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu,<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> comme celui qu’on
-entend par un vent faible, à la lisière d’un champ de seigle ou de blé,
-provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des
-bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant,
-puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...</p>
-
-<p>»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me
-demandais comment j’allais l’aborder, lorsque lui, tout bonnement, me
-dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:</p>
-
-<p>»&mdash;C’est beau...</p>
-
-<p>»&mdash;Ah fis-je, étonné, ça vous plaît?</p>
-
-<p>»&mdash;Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de
-Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble.</p>
-
-<p>»&mdash;De Guerchy?...</p>
-
-<p>»&mdash;... Canton de Joigny; c’est dans l’Yonne... C’est pas ici, tonnerre
-de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v’là quarante ans que
-ça me démangeait... une idée, qu’est-ce que vous voulez?... Ah bougre,
-si j’avais attendu que j’aie fait des économies, j’aurais bien crevé
-avant de voir la mer...</p>
-
-<p>»&mdash;Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...</p>
-
-<p>»&mdash;Peut-être bien plus!... Une idée qui s’est logée là, comme la teigne,
-dans le temps que j’étais<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> moutard: «Y a du beau, que je m’étais dit,
-faudra voir!...» J’y ai mis le temps, comme c’est visible: le loisir et
-l’argent m’ont manqué...</p>
-
-<p>»Et il riait dans sa barbe de trois semaines...</p>
-
-<p>»&mdash;Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre
-fantaisie?</p>
-
-<p>»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchottements de la
-mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:</p>
-
-<p>»&mdash;L’homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les
-pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien,
-je suis satisfait: c’est beau!...»<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span></p>
-
-<p class="fint">
-<img src="images/illu2.png"
-width="75"
-alt="colophon"
-/>
-<br />
-<i>Achevé d’imprimer<br />
-le 1ᵉʳ février 1909.</i><br />
-</p>
-
-<p class="nind"><small>CE VOLUME EST MIS DANS LE<br />
-COMMERCE AU PRIX DE 10 FRANCS</small></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p>
-
-<hr />
-
-<h2>LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES</h2>
-
-<p>Dans l’état actuel de la librairie, les éditeurs français se refusent à
-publier tout ouvrage qui n’entre pas dans les dimensions du volume
-courant à 3 fr. 50 ou qui ne respecte pas les conventions les plus
-plates et les préjugés à la mode.</p>
-
-<p>Or <i>le Rouge et le Noir</i> de Stendhal dépasse les dimensions du 3.50, <i>le
-Hasard du Coin du Feu</i> de Crébillon le fils les atteint difficilement,
-et <i>Tribulat Bonhomet</i> de Villiers de l’Isle-Adam ferait tomber en
-convulsions un très grand nombre d’éditeurs. Il semble donc que l’on
-puisse, avec quelque apparence de raison, offrir au public des ouvrages
-en dehors des séries auxquelles nous sommes habitués.</p>
-
-<p>En conséquence, les Bibliophiles fantaisistes se proposent, à la manière
-des éditeurs anglais ou américains, de publier des ouvrages de formats
-et de genres les plus divers.</p>
-
-<p>Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un
-certain nombre d’auteurs<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> déjà célèbres: MM. Marcel et Jacques
-Boulenger, René Boylesve, François de Curel, Louis Laloy, Nozière, Henri
-de Régnier, Laurent Tailhade, Jérome et Jean Tharaud, dont nous
-publierons des œuvres dès notre première année.</p>
-
-<p>Chacun de nos volumes sera imprimé avec les caractères, le format et le
-papier qui nous sembleront le mieux convenir au sujet. Nous arriverons
-ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière
-seule dont ils seront présentés, constitueront déjà des ouvrages de
-bibliophile.</p>
-
-<p>Ils seront toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse.</p>
-
-<p>Les souscripteurs s’engagent à verser une somme de 5 francs pour chaque
-volume qui leur sera remis par la poste contre remboursement. La
-souscription annuelle ne s’élèvera jamais au-dessus de 50 francs et la
-Société se réserve, s’il est publié plus de dix volumes par an, de les
-offrir aux membres souscripteurs.</p>
-
-<p>Les exemplaires non souscrits seront mis dans le commerce à un prix
-variable, mais qui ne s’abaissera jamais au-dessous de 7 francs 50.</p>
-
-<p>Les souscriptions pour la première année courront du 1ᵉʳ octobre 1908.
-M. Eugène Marsan, administrateur de la Société (11ᵇⁱˢ, rue Poussin,
-Paris, XVIᵉ), est chargé de les recevoir.<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span></p>
-
-<h2>OUVRAGE</h2>
-
-<p class="c"><small>DÉJA PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ</small></p>
-
-<p class="c"><span class="smcap">Marcel Boulenger</span>: <i>Nos Élégances</i>.</p>
-
-<p>Ce recueil de chroniques est tout à fait le contraire du volume à grand
-tirage: il semble avoir été composé pour les délicats et les lettrés,
-ceux que l’on appelait autrefois des dilettantes; et nos sottes gens de
-contemporains y trouveront la peinture de leurs ridicules, que l’auteur
-caresse au passage d’une main dédaigneuse, à la cavalière, pour ainsi
-dire.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<h2>A PARAITRE<br /><br />
-AVANT LE 1ᵉʳ. OCTOBRE 1909:</h2>
-
-<p class="hang">Jacques <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Candidature au Stendhal-Club</i>.</p>
-
-<p class="hang">François de <span class="smcap">Curel</span>: <i>Le Solitaire de la Lune</i>.</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Laloy</span>: <i>Claude Debussy</i>.</p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Nozière</span>: <i>La Belle et la Bête</i>.</p>
-
-<p class="hang">Henri de <span class="smcap">Régnier</span>: <i>Les dépenses de Madame de Chasans</i> (documents sur la
-vie de famille au <small>XVIII</small>ᵉ siècle).</p>
-
-<p class="hang">Laurent <span class="smcap">Tailhade</span>: <i>Au pays de l’Alcool et de la Foi</i>.</p>
-
-<p class="hang">Jérome et Jean <span class="smcap">Tharaud</span>: <i>La Tragédie de Ravaillac</i>.</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>L’Esprit de Monsieur de Talleyrand</i>.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La poudre aux yeux, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POUDRE AUX YEUX ***
-
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
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-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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