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OGIER DE GOMBAULD, 1570-1666 *** - - - - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - LA SAINTONGE ET L'AUNIS - A L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - J. OGIER DE GOMBAULD - - 1570-1666 - - ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES - - PAR - RENÉ KERVILER - Ancien élève de l'École polytechnique. - Membre correspondant du Comité des Travaux historiques. - Auteur des _Études sur le groupe académique du chancelier Séguier_. - - [Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY] - - PARIS - AUG. AUBRY, ÉDITEUR - _Libraire de la Société des Bibliophiles françois_ - 18, rue Séguier, 18 - - MDCCCLXXVI - - - - -AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR: - - -_Les Académiciens bibliophiles._ Série d'études publiées dans le -_Bibliophile français_.--Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873. - -_La Bretagne à l'Académie française._ Série d'études en publication dans -la _Revue de Bretagne et de Vendée_ depuis 1873.--Nantes, V. Forest et -E. Grimaud. - -_Le Chancelier Pierre Séguier_, second protecteur de l'Académie -française, etc.--Paris, Didier, 1874, in-8º, et 1876, in-18. - -_Jean de Silhon_, l'un des quarante fondateurs de l'Académie -française.--Paris, Dumoulin, 1876, in-8º. - -_Un Évêque de Vannes à l'Académie française: Jean-François-Paul Lefebvre -de Caumartin_, etc.--Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8º. - -_La Presse politique sous Richelieu et l'Académicien Jean de Girmond_: -Étude publiée dans le _Correspondant_, livraisons des 10 et 25 mars -1876. - -_Étude critique sur la géographie de la presqu'île Armoricaine_ au -commencement et à la fin de l'occupation romaine.--Saint-Brieuc, -Prudhomme, 1874, in-8º. Cartes. - -_Esquisse d'un projet d'une bibliothèque historique de la -Bretagne._--Saint-Brieuc, Prudhomme, 1875, in-8º. - - -POUR PARAITRE PROCHAINEMENT: - -_Un Bourgeois lettré au XVIIe siècle: Valentin Conrart_.--1 vol. avec -lettres et poésies inédites (en collaboration avec M. Ed. de -Barthélemy). - -_Chapelain vengé._--1 vol. avec lettres et poésies inédites. - -_La Cour académique du Palais-Cardinal._--2 vol. - - - - -Extrait de la _Revue d'Aquitaine_ - -et - -tiré à cent exemplaires - - -Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest. - - - - -A MONSIEUR LOUIS AUDIAT - -Bibliothécaire de la ville de Saintes, - -Membre correspondant du Comité des Travaux historiques, - -Président de la Société des Archives historiques de la Saintonge - -HOMMAGE ET SOUVENIR - -de son tout dévoué, - -RENÉ KERVILER. - - - - - _L'unité du travail, la durée du zèle, la persévérance de la passion, - l'ardeur de la convoitise et l'honnêteté du but... voilà comme on - réussit quelquefois dans le monde._ - - CUVILLIER-FLEURY. - - (_Études historiques._) - - - - -LA SAINTONGE ET L'AUNIS - -A L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - - - -JEAN OGIER DE GOMBAULD - -(1570-1666) - - - On sait de cent auteurs l'aventure tragique - Et Gombauld tant loué garde encor la boutique. - -Telle est la courte oraison funèbre que Despréaux, dans le quatrième -chant de son _Art poétique_, consacre au poëte favori de Marie de -Médicis, et nous y saisissons cet aveu précieux à recueillir, que -Gombauld fut très-goûté et fort loué par ses contemporains. La verve -caustique du législateur du Parnasse laisse rarement échapper de ces -traits à double portée, qui frappent d'un côté, qui guérissent de -l'autre: on dirait qu'un remords l'a saisie au moment où elle allait -s'attaquer «au plus ancien des écrivains françois vivants en 1663[1]», -et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne fut point -passagère; car, une autre fois encore, Boileau crut devoir user de la -même arme envers le vieux poëte, quand, parlant des sonnets sans défaut, -il prononça cet arrêt: - - A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville - En peut-on admirer deux ou trois entre mille. - - [1] Chapelain.--_Mélanges_ tirés de ses Lettres manuscrites. - -Or, on sait qu'à ses yeux sévères - - Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme. - -On peut donc, même en suivant les règles du maître, ne point se montrer -trop dédaigneux du talent poétique de Gombauld, et le succès qu'eurent -ses ouvrages pendant la plus grande partie du XVIIe siècle suffirait, au -besoin, pour nous encourager à entreprendre l'étude de sa longue -carrière. On réimprime aujourd'hui les poésies de beaucoup d'anciens -auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison devant un choix -judicieux de celles du rival et ami de Maynard et de Racan: et ce qui -prouve que Boileau a eu tort devant la postérité, c'est qu'une édition -de luxe des _Épigrammes_ de Gombauld, imprimée à Lille en 1861, est déjà -épuisée, et que des maîtres en _l'art de bien dire_, parmi lesquels nous -citerons principalement M. St-Marc Girardin, s'étant donné la peine de -relire et d'analyser plusieurs des ouvrages du poëte saintongeois, n'ont -pas hésité à le ranger parmi les plus éminents des quarante fondateurs -de l'Académie française[2]. - - [2] Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur - les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc - Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale - d'_Amaranthe_, dans son _Cours de littérature dramatique_ (Paris, - Charpentier, 4 vol. in-12).--M. Pierre Barbier a consacré près de - cinquante pages à Gombauld et à la même pastorale dans ses _Études - sur notre ancienne poésie_ (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol. - in-8º).--M. Livet a parlé de lui fort avantageusement dans sa Notice - sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des _Précieux et Précieuses_ - (Paris, Didier, in-8º et in-18).--M. Paul de Musset l'a compris dans - sa galerie des _Originaux du XVIIe siècle_ (Paris, Charpentier, - 1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière - étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup - trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes - flagrants. Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de - Marie de Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que - la publication du roman allégorique d'_Endymion_. Or, Tallemant - affirme que Marie aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de - Louis XIII, et l'_Endymion_ ne parut qu'en 1624, etc. - - Au XVIIIe siècle, l'abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque française_; - les frères Parfaict, dans leur _Histoire du Théâtre-Français_; - Sabathier de Castres, dans ses _Trois Siècles littéraires_; Lefort - de la Morinière, dans sa _Bibliothèque poétique_; La Harpe, en - plusieurs chapitres de son _Cours de littérature_, ont diversement - apprécié les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle, - Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel, Conrart et Pellisson - avaient déjà loué sans réserve au XVIIe siècle. - - Les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux contiennent une foule de - détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du - chroniqueur, et nous les mettrons largement à contribution. - - - - -I - -JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.--MARIE DE MÉDICIS.--LES -BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.--SONNETS (1570-1620). - - -«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'_Éloge_ qu'il lui a -consacré en tête de ses _Traités et Lettres posthumes sur la religion_, -«étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme -il avoit coutume de le dire lui-même par raillerie, pour s'excuser de ce -qu'il n'étoit pas riche». On est à peu près certain qu'il naquit à -St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous -les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu -encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les écarts que l'on -rencontre à ce sujet dans les divers témoignages qui nous restent de -cette époque sont si considérables, qu'il est fort difficile de décider -la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à nous est -l'_Éloge_ de Conrart, qui connaissait Gombauld particulièrement. Or, cet -Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque tous les biographes se sont bornés -à reproduire, offre malheureusement des passages tout à fait -contradictoires. Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris -vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses études à -Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la naissance du jeune homme -une date antérieure à 1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente -ans révolus à l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de -Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si une date -écrite de sa main dans un des livres de son cabinet étoit le temps -véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à -quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort...» Il est vrai qu'il y a un -_si_: mais on a toujours dit et répété que Gombauld était mort âgé de -près de cent ans, et les _Dictionnaires_ de Bayle et de Moréri lui -donnent cet âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant -que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers -1566: il avait donc, d'après cette hypothèse, au moins quarante ans lors -de son arrivée à Paris; il aurait mis du temps à faire ses études. - - [3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et - arrondissement de Marennes (Charente-Inférieure).--Nos recherches - pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont - pas été couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible - de rien affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du - reste, son père était protestant, et l'acte de naissance est par - conséquent assez difficile à retrouver. - -Une des assertions de Conrart doit par conséquent se trouver fausse, et -nous pensons que ce doit être celle de la jeunesse de Gombauld, lors de -son apparition à la cour de Henri IV; à moins que le poëte ne soit -arrivé à Paris tout au commencement du règne du _bon Roi_. Les -témoignages qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet fort -nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement: «Il a confessé en -mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans;» ce qui fixerait la date de -sa naissance à l'année 1570. - -L'abbé Joly, dans ses _Notes au Dictionnaire de Bayle_, discute cette -question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld -a toujours fait un mystère de son grand âge; mais cela est fort naturel: -«Gombauld n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un -poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il avoit été -fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent il avoit -l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes, -il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les -encensoit. Le rôle de bel esprit et de galant homme étoit encore son -partage. Mais pour le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin -que l'on ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil -d'_Épigrammes_ en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si l'on venoit à -savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne trouvât fort étrange qu'il -demandât un Privilége pour un tel livre, et qu'il fît ses présens -d'Auteur? N'avoit-il pas à craindre que M. Daillé et les autres -ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore à de semblables -productions dans un âge si avancé?...» Sans discuter ici les motifs -allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous paraît probable que -Chapelain a eu raison d'écrire en 1663: «M. Gombauld est le plus ancien -des écrivains françois vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des -Réaux la date de 1570 pour celle de sa naissance. - -Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons comme -très-importants, parce que les premières productions de Gombauld ne -virent le jour que sous la régence de Marie de Médicis, et l'on ne -pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le -poëte avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman -d'_Endymion_, composé au plus tôt vers 1615 et publié seulement en 1624, -«un fruit du premier âge»; à moins que notre poëte ne fût doué d'une -éternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement -avancé. - -Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son père était -«d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en -vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire -bonne chère; enfin il s'acheva de ruiner en procez». Cet exemple devait -nécessairement influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de -Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens -de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et de Méré[4], le jeune -Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses -proches, des comparaisons peu favorables à son père. Ce père, chargé de -famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût -protestant, à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la -religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église[5],» exemple -d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer à jeter le -trouble dans les jeunes idées du futur poëte. Mais il paraît, si l'on en -croit Tallemant, que le sang huguenot avait été vigoureusement projeté -dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le -chroniqueur, car il est huguenot à brusler, que naturellement il avoit -de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa -de luy-mesme d'aller à la Messe, et revint à nous[6], sans pourtant -faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous -avoir quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.» -Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de -partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage que sous toutes -réserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les -soixante ans environ qu'il passa à Paris, fut toujours attaché au -protestantisme: il laissa même des Traités religieux et des Controverses -que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps après sa -mort. - - [4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux - et intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs - travailleurs intrépides pour retrouver la généalogie exacte et - complète du chevalier de Méré, qui appartenait à la nombreuse - famille des de Gombauld de Plassac, il serait étrange que le nom du - poëte n'eût pas été rencontré par l'un d'entre eux, si Jean Ogier - avait été parent rapproché des auteurs des _Lettres_. M. le comte de - Brémond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est - très-commun en Saintonge, et si le père du poëte ne fait pas partie - d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des - Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout - document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit _Ogier de - Gombauld_ comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien - un simple nom propre?... Autant de problèmes que, seuls, des actes - authentiques pourraient résoudre. - - [5] Balzac, dans ses _Lettres_ à Chapelain, publiées en 1873 par M. - Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4º), parle souvent, vers - 1644, de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes, - l'autre, jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les - donne, dans ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la - Table, comme ses frères. - - [6] Tallemant était aussi de la religion protestante. - -Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il acheva toutes ses -études, «en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus -excellents maîtres de son temps». Malheureusement, son bagage -scientifique et littéraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain -quotidien. Son père était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon -fut en outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et, -faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison». Sa bourse -était donc trop maigre pour qu'il pût vivre en gentilhomme. Il est -probable qu'il végéta quelque temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et -qu'en désespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de -développer des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour Paris, -le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne -savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a -départies la Providence. - -Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il était âgé de -trente-cinq ans environ, et n'avait plus par conséquent cette fleur de -jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant, -lorsqu'ils le représentent faisant son entrée dans la trop galante cour -du roi Henri IV. - -Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: «Gombauld, -raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles -_le Rousseau_. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien -faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou -de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela, -et luy entretenoit un cheval et un laquais.» - -En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles débuts pour un -futur académicien; et cependant, notre provincial était «grand, bien -fait, de bonne mine et sentant son homme de qualité... il avait le coeur -aussi noble que le corps... l'âme droite... l'esprit élevé...»; malgré -tous ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en règle -son apprentissage de courtisan. - -La cour était alors inondée de petits et de grands vers que les -poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe, déposaient aux -pieds des déesses du jour. - -La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et -c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre, avait commencé sa -réputation par ses _Désespoirs amoureux_. Gombauld prit modèle sur -Maynard, comme lui fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune -Toulousain, avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et le -sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces de -circonstance... «Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant, -et il dit que le Roy lui donnoit pension.» Conrart ne se contente pas -d'avancer que son ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld -«ne tarda pas à être connu et estimé».--«Henri IV, dit-il, ayant été -malheureusement assassiné, tous les François le pleurèrent comme le Père -de la patrie, et tous les poëtes semèrent son tombeau de fleurs -funèbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld, -quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres...» - -Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de _Jeune_ attribuée, en -1610, à un homme qui, d'après le même auteur, était centenaire en 1666! -Mais nous remarquerons, avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici -une seconde erreur de mémoire. En effet, dans le _Recueil de diverses -poésies sur le trépas de Henri le Grand_, publié in-4º à Paris en 1611, -par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pièce de Gombauld. On en -chercherait même en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de -notre auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646. La plus -ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et -fut composée sur la mort du duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de -Louis XIII. Nous pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait -chanté la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart, il -les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant, après avoir dit -qu'il «fit assez de vers pour Henri IV», ajoute «qu'il ne les a jamais -montrez». Si ce détail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous -sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de -quelle façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du Parnasse. - -C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les premiers temps -de la régence de Marie de Médicis, que commence la véritable carrière -littéraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien -qu'il devait avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'oeuvre. -Aussi bien, les documents biographiques à son sujet n'offrent une -certitude à peu près absolue qu'à partir de ce moment. - -L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez singulière. -On croirait plutôt lire une page de roman détachée des _Trois -Mousquetaires_ ou des _Mille et une nuits_. Mais cette aventure, s'il -faut en croire Tallemant, est revêtue de tous les caractères de -l'authenticité.--La scène se passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610, -pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le plus -pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains -sur la tête du Roi... Le moment, on le voit, est solennel, et la -situation prête aux incidents dramatiques. La Régente Marie de Médicis, -que la longueur du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire, -ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée, qui, -frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du -bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement vient animer les traits de -l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain -semble la préoccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le -portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé à -Florence... et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant Gombauld, -qui assiste à la fête à côté de son protecteur et maître, le marquis -d'Uxelles, aux cheveux roux. - -Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant: - -«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld, à ce qu'il dit, au -sacre du feu Roy, où il estoit avec son rousseau. Mademoiselle -Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M. -d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M. -d'Uxelles, et alla dire à la Reyne:--Il dit qu'il ne le connoit -point.--Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau -pour l'autre.--Enfin, elle en parla elle-mesme à M. d'Uxelles, et voulut -voir des ouvrages de nostre homme. - -»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire -l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le -faisoit.--Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter, -il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.--Il y fut mis pour douze cens -escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:--Vous aviez raison -de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois -être aussi bien avec elle.--La Reyne le cherchoit partout des yeux. La -princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de -l'affection pour luy.» - -Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge -devint en grande faveur à la Cour de la Régente, où il eut pendant -longtemps ses petites entrées; témoin certain passage des _Historiettes_ -que nous renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui -voudront le lire dans le style imagé de Tallemant... «Il nie cependant, -ajoute des Réaux, avoir jamais été amoureux de la Reyne, mais bien d'une -autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses -poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins convient-il -«que Catherine luy avoit avoué que la Reyne ne l'avoit jamais veû sans -esmotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à -Florence...» - -Le grave Conrart, dans l'_Éloge_ qu'il a fait de son ami, n'est pas -aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de -Gombauld, près de la Régente, et ce témoignage vient en quelque sorte -confirmer les malicieux récits de l'auteur des _Historiettes_. «Sous la -minorité de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de Marie de -Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus considérés de cette grande -et magnifique princesse; _et il n'y avoit point d'homme de sa condition -qui eût l'entrée plus libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur -oeil_. Comme elle était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer -envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions -considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de -Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de paroître -en fort bon équipage à la cour, soit à Paris ou dans les voyages qui -étoient fréquens en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des -dépenses superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit -un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance: ce -qui lui vint bien à propos pour celles de stérilité qui y succédèrent, -quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari -les sources d'où les premières avaient coulé.» - -L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion précise de -Conrart, sous prétexte que dans la liste des pensions payées en 1621 par -la Cour, on ne trouve ni un poëte ni un homme de lettres. On sait -cependant que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents écus à -Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la -Reine fut en disgrâce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils -depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrâce de la Régente entraîna -naturellement tout d'abord celle de ses protégés. Tallemant, du reste, -nous donne des renseignements précieux que ne connaissait pas l'abbé -Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent -importantes, surtout à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que -ce favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant les -sept années de la régence réelle de Marie de Médicis, il fut de toutes -les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Réaux, «en une -rencontre de voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre -sans argent. La Reyne luy dit:--Allez chez le trésorier, luy dire de ma -part que j'entends que vous soyez payé. Le trésorier dit:--Monsieur, -tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle -veut que je fasse; venez demain matin.--Il y alla.--Elle en a marqué -deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.--Il fut payé. Il dit que -cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust -rien refusé: mais, depuis, la religion lui nuisit.» Sa profession de -huguenot déclaré fut donc une des causes de sa future disette d'argent; -et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents écus -à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension. - -Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout les premières, -furent d'heureuses années pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conçut -plus d'audace littéraire, et se lança résolument dans la carrière -poétique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il fréquenta les -poëtes en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du Parnasse, -il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt ans plus tard, il le -défendait intrépidement avec Gomberville contre les critiques de -l'Académie. - -Les premiers essais poétiques de Gombauld ne sont pas à la hauteur de -ses modèles. On y rencontre cependant certains traits qui annoncent -l'auteur des Sonnets et des Épigrammes, et qui justifient ce passage de -l'Éloge de Conrart, où il dit que son ami avait l'esprit «moins fécond -que judicieux». Ces premières poésies se composent de stances, de -quelques élégies et de vers destinés à des ballets ou à des -divertissements, comme on en faisait tant à cette époque, et qu'on peut -lire dans le volume des _OEuvres poétiques_ publié par l'auteur en 1646. -Aucune de ces petites pièces n'est restée dans la mémoire de la -postérité: les contemporains ne les ont cependant pas dédaignées, et le -savant Ménage en cite des fragments avec éloge dans ses _Observations -sur Malherbe_. - -Voici, par exemple, des vers commandés expressément par Marie de -Médicis, pour le Ballet des Déesses, dont Scipion de Gramont avait réglé -la marche, tirée de la fable de Psyché. La musique était de l'organiste -de La Barre: - -POUR LA REYNE REPRÉSENTANT JUNON. - - Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers - Ne voyant rien d'esgal à mes appas divers, - Par son royal hymen les rendit plus augustes. - Peut-on rien désormais à ma gloire adjouster? - Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes, - Ou les yeux de Pâris, ou ceux de Jupiter? - -THÉMIS. - - France, à qui tous les dieux amis - Parlent aujourd'huy par Thémis, - Escoute mes devins oracles: - C'est un bruit connu dans les cieux - Que ton Roy fera des miracles - Et ta Reyne des demi-dieux. - -CÉRÈS. - - Ne vous flattez point d'espérance, - Amans, vostre persévérance, - Ne gaigne rien de m'assaillir; - Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe - Vous feroit enfin recueillir? - Votre moisson serait en herbe. - -FLORE. - - Dessous mes pas naissent les roses; - Mon lustre efface toutes choses, - Et mes yeux font le ciel plus doux. - Mon sort, par dessus les plus belles, - Me donnant un dieu pour époux, - M'a mise au rang des immortelles[7]. - - [7] _Discours du Ballet de la Reyne._ Paris, Jean Sara, 1619, - in-8º.--Reproduit dans les OEuvres poétiques de Gombauld, 1646, et - dans la Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix. - Genève, Gay, 1868, II (207-211). - -Ces strophes sont très-variées: il y en a de tous les styles, depuis le -plus majestueux jusqu'au plus léger (témoin le couplet de Pomonne que -nous n'osons point citer), en passant par l'épigrammatique et par le -gracieux. - -Ménage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la dernière rime -vicieuse en principe; on ne doit jamais, dit-il, en employer de cette -sorte, «si ce n'est, comme a fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle -pensée...» Ménage était déjà loin de la régence lorsqu'il écrivait ses -_Observations_. Théophile, au contraire, venait de la voir disparaître -quand il disait, dans sa _Prière_ aux poëtes de ce temps: - - Saint-Amand sçait polir la rime, - Avec une si douce lime - Que son luth n'est pas plus mignard, - Ny Gombauld dans une élégie, - Ny l'épigramme de Maynard, - Qui semble avoir de la magie[8]. - - [8] Théophile.--OEuvres, édit. 1636, 3e part., p. 42. - -Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette période, car il est -adressé à Philis, probablement à celle dont parle Tallemant des Réaux: - - Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde; - Et desjà les desmons menoient par l'univers - Les funestes oyseaux, les fantosmes divers, - Et des songes divers la troupe vagabonde, - - Quand Morphée emprunta la chevelure blonde, - Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers, - Et mille autres appas d'un long crespe couverts, - Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde. - - Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs, - Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs, - Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte. - - Qu'allez-vous entreprendre? ô dieux trop irritez! - Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte, - Et que vostre colère épargne ses beautés[9]. - - [9] Poésies de Gombauld, édit. 1646. - -M. Paul de Musset pense que le suivant fut composé pour Marie de Médicis -elle-même; l'allusion est, en effet, assez transparente: - - S'il est vrai que Philis ne regarde personne - Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour, - S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour - Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne; - - Amant, heureux amant, digne d'une couronne, - Dont ses augustes yeux demandent le retour, - Qui retarde tes pas? quel aimable séjour, - Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne? - - Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi; - Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi, - Et que chacun se plaint de son indifférence. - - Mais un secret effroi cause tes déplaisirs: - Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence; - Que son coeur est contraire à ses propres désirs. - -Ce sont là des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup plus -délicat, et la chute en devait plaire aux dames et damoiselles de la -brillante cour de Marie: - - Amour, dispense-moy de servir davantage; - Il est temps désormais de vivre en liberté. - Veux-tu qu'en ce dédale où je suis escarté, - Je rende à ton empire un éternel hommage? - - Va, triomphe à ton gré de la fleur de mon âge, - Et riche du butin que tu m'as emporté, - Laisse à la fin mon coeur comme un lieu déserté, - Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage. - - Ainsi, Daphnis, outré de peine et de soucy, - Consultait ce tyran qui respondit ainsi: - --Si ton sort te desplaît cherche qui te délivre. - - Esteindrois-je le feu qui te donne le jour? - Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre, - Et la vie a son terme en celuy de l'amour. - -On n'était pas habitué, vers 1613, à lire beaucoup de petites pièces -aussi remarquables, et d'une versification aussi noble et aussi -soutenue. Malherbe seul et ses deux meilleurs élèves, Maynard et Racan, -étaient capables d'en produire de pareils. C'est pourquoi la réputation -de Gombauld, comme poëte et comme courtisan, grandissant peu à peu, il -fut bientôt admis dans les cercles les plus illustres, et les ruelles -s'honorèrent de l'avoir pour habitué. Nous ne connaissons pas d'une -manière assez précise la date de son entrée à l'hôtel de Rambouillet, -pour trancher la question de savoir s'il y fut admis avant 1617, époque -de la disgrâce de sa protectrice, ou vers 1620, époque du retour de -Marie de Médicis, après ses quatre années de retraite et de guerres. Que -fit même Gombauld pendant ces quatre années, et quel fut son asile? Nous -ne pourrions le dire exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que -notre poëte fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs -lettrés de l'hôtel de Rambouillet. - -Catherine de Vivonne avait quitté la cour en 1608 pour se consacrer tout -entière aux soins de sa famille. Le spectacle de la licence des habitués -du Louvre était peu fait pour séduire cette femme aimable, chez qui le -sentiment de la dignité personnelle était aussi vif que celui des -convenances morales. Mais, en même temps qu'elle se séparait de la cour, -elle n'entendait point se séparer du monde, pourvu que ce fût un monde à -elle, poli, distingué, élégant, lettré. Son hôtel, qu'elle habitait en -1612, devint bientôt le rendez-vous d'une société nombreuse, que le -charme de sa conversation et de son caractère attirait à sa petite cour, -et qui «se dédommageait de ne la plus recevoir, dit M. Livet, en courant -auprès d'elle[10]». Ce fut, à proprement parler, le rendez-vous de la -bonne compagnie; «l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y -naquit, s'y développa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent à -respecter les écrivains et à les fréquenter sur un pied d'égalité»; et -M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractéristique quand -il a dit: «A l'hôtel de Rambouillet, tous les gens d'esprit étaient -reçus, quelle que fût leur condition: on ne leur demandait que d'avoir -de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était établi sans nul -effort, la plupart des hôtes de la maison étant de fort grands -seigneurs, et la maîtresse étant à la fois Rambouillet et Vivonne[11].» - - [10] Livet.--_Précieux et Précieuses._ - - [11] _V._ Cousin.--_Madame de Sablé._ - -Gentilhomme et poëte comme Malherbe et Racan, Gombauld, qui professa -toujours un culte véritable pour la société élégante et polie, ne -pouvait manquer de devenir, comme eux, un hôte assidu du salon de la -célèbre marquise. Malherbe visitait déjà Mme de Rambouillet dès 1613, -comme nous l'apprend une de ses Lettres à Peiresc, dans laquelle il -raconte au savant Provençal ce qui s'est passé dans une réunion à -laquelle il venait d'assister. Il est fort possible que Gombauld ait été -admis à l'hôtel vers cette époque, alors que sa faveur près de la -Régente et ses vers pour les ballets le mettaient en relief parmi les -courtisans. Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps après -la rentrée en grâce de Marie de Médicis, c'est-à-dire vers 1622, il -était l'un des visiteurs les plus aimés de Mme de Rambouillet, qui le -menait avec elle chez Mme de Clermont d'Entraigues, chez M. de -Montlouet, chez tous ceux de ses amis, en un mot, dont les salons -formaient comme des succursales de celui de son hôtel. Voiture, -Chapelain, Conrart et Godeau n'étaient pas encore, à cette époque, les -familiers du cénacle; et les trois gentilshommes poëtes, Gombauld, -Malherbe et Racan, y représentaient presque seuls, à l'origine, -l'élément littéraire. - - - - -II - -L'ENDYMION.--L'AMARANTHE.--MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.) - - -La période de dix années qui s'écoula de 1620 à 1630 jusqu'à la seconde -disgrâce de Marie de Médicis, après la Journée des Dupes, fut la plus -heureuse de toute la carrière de notre poëte. - -Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de celles de la reine -de la société polie à l'hôtel de Rambouillet, que pouvait-il désirer de -plus, sinon la réputation littéraire? Il l'acquit en effet, pendant -cette période, par deux oeuvres qui firent quelque bruit, et sur -lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles établirent -définitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la République des -Lettres. - -La première est un roman en prose, l'_Endymion_, tout rempli d'allusions -d'actualité, ce qui causa son succès, et ce qui explique son oubli. - -La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire, et doit -prendre rang dans un certain cycle d'oeuvres analogues, qui donnent la -note du goût de cette époque: c'est une pastorale en vers, intitulée -_Amaranthe_, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'_Astrée_ -de d'Urfé, des _Bergeries_ de Racan, et de la célèbre _Sylvie_ de -Mairet. - -Mais, avant de parler de ces deux oeuvres, il sera bon, pour mieux faire -connaître notre poëte, de tracer en quelques mots son portrait physique -et moral. - -En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante ans, et M. Livet -nous offre de sa personne un croquis aussi finement touché qu'original -et ressemblant: - -«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme -Timante du _Misanthrope_, cérémonieux comme Phédon de La Bruyère, -Gombauld visait toujours à rappeler les manières de la belle cour; homme -à refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du coeur et de -l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie; -noble caractère, plein de dignité et de fière délicatesse, en même temps -qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si, -comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne -de poëte, il l'eût surmontée de son blason[12]...» - - [12] Livet.--_Précieux et Précieuses._ - -Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et -sentant son homme de qualité; que sa piété étoit sincère, sa probité à -toute épreuve, ses moeurs sages et bien réglées; qu'il avoit le coeur -aussi noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse; -l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente et prompte, -fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concentré...» - -Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis, Gombauld «la -froide mine», comme dira Saint-Évremont dans la _Comédie des -Académistes_. - -L'_Endymion_ parut en 1624. - -Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque assez bien la -transition dans le genre héroïque, entre le roman de bergeries d'Honoré -d'Urfé, et les grands romans d'aventures ou de moeurs de Gomberville, de -La Calprenède et de Mlle de Scudéry, Gombauld chante, sous le couvert -des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour -la Reine-Mère, sa protectrice. - -Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du 26 octobre -1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de -Louis XIII, et, cependant, les allusions du poëme étaient si peu voilées -que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et -les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard, -n'avaient pas hésité à représenter les personnages sous des traits -connus de tout le monde! - -«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux. On disoit que -la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement, dans les -tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un croissant sur la teste. On -disoit que cette Iris qui apparoist à Endymion au bout d'un bois, -c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir -entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement -c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les autres -ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour, -et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de -satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire -imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que -la deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien et fait -bien valoir ce qu'il lit...» - -A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre Gombauld -lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui -montre quel soin méticuleux de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé -de naïve défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur -désirait apporter dans l'exposition de son oeuvre: - -«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet -honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours esté de ses -amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manière dont il -s'y devoit prendre. - -»--Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray -avec mon livre. - -»En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit -les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les -plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit: - -»--Cela sera-t-il bien ainsi? - -»--Ouy, Monsieur, fort bien. - -»Il s'approche et commence à lire. - -»--Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop -haut? Est-il assez respectueux? - -»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses. - -»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que, -pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust -veûs, et qu'elle l'eust sceû. - -»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout ce soing fut -inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu _Endymion_ à la Reyne-Mère...» - -Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition en 1626, est -devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les -quelques exemplaires, ordinairement reliés avec le plus grand luxe, qui -passent dans les ventes publiques à de longs intervalles; mais les -vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que -la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là le seul attrait -du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance -que Phébé représentait la reine et Endymion le poëte, cette fade -rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors très à la mode, -n'eût pas obtenu le moindre succès[13]. - - [13] Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui, - en trois lignes de ses _Jugements des savants_, commet à son sujet - deux graves erreurs: «Son _Endymion_, dit-il en parlant de Gombauld, - est le _fruit du premier âge_, et l'approbation qu'il en reçut du - public lui augmenta le courage que le succès de ses _autres poésies_ - entretint presque jusqu'à la fin de ses jours.--Un fruit du premier - âge, éclos à cinquante ans passés, nous semble fort aventuré; puis, - le roman de Gombauld est écrit en prose et non pas en vers! Beaucoup - de biographes ayant pillé, puis copié Baillet, nous avons cru devoir - relever spécialement ces deux erreurs. - - «Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un - furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de - Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais - d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le - tourneraient peut-être en dérision...»--M. de Musset n'a-t-il pas - une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans - doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers. - -La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse: - - «Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit - endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de - Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit - plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois - interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de - longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres, - j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément - subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout - asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui - l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses, - nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la - sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née - pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et - pour la félicité du monde... Puisqu'il est ainsy, Madame, que les - qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la - comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons - accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma - foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que - j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler - trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus - rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le - monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour - moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme - j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la - Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au - Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et - d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre - Majesté daigne gratifier,--Madame,--son très-humble, très-obéyssant et - très-fidelle suject et serviteur,--Gombauld.» - - [14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait - remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du - moins à l'illustrer magnifiquement! «... Nostre bien aymé Nicolas - Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége, - nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé - l'_Endymion_, composé par le sieur de Gombauld, pour - l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne, - nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs - belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu - faire de grandes dépenses, etc...»--Le magnifique frontispice gravé - porte pour titre: «L'_Endymion de Gombauld_.» Et au bas on lit: «A - Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à - l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.» - -Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations, -une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à -changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au -Lecteur». - - «... Il y a quelques années qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se - plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne - sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit - luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite - adventure, estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de - la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin - d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agréable, je me - résolus d'en desguiser quelque peu la vérité soubs la fable d'Endymion - et de la Lune. Mais il y a beaucoup de différence d'un livre qu'on - veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui - n'est faict à d'autre fin que pour estre leü seulement une fois d'une - personne qu'on respecte, et _pour luy représenter de meilleure grâce - ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sçauroit - comprendre_.--Si bien que je fus tout estonné de voir que l'amitié des - uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement de le mettre au - jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut - si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on n'en peut avoir - dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me - donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de - l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et sans - luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers: - - Je ne suis fait que pour Diane; - Et, mystérieux ou profane, - On me voit malgré mon autheur, - Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme, - Ny d'en obliger un seul homme, - Ny de s'excuser au lecteur. - - »Toutesfois, si tost que je l'eus considéré tant soit peu, moy, qui - pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour - moy-mesme, j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour - l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance - de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire - tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en - servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et - Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la - puissance absolue qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser - dormir éternellement...» - - [15] Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même. - - [16] Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de - ses hommages respectueux. - -Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs «envieux» lui -avaient faits, celui-ci par exemple: «... Vous faictes vostre Endymion -de complexion plus amoureuse qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et -plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point -surmonté de sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas -mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une Déesse et pour -fin principale que la vertu...», l'auteur s'adresse à son livre et à son -héros luy-mesme: - - «Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs - ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous n'avons - point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime nous - ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de ceux qui - se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous - accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle - ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux - misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas - besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes... Et si nous sommes dignes - d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils - nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les - faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un - advis qu'une louange!» - -Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte près -de la ville d'Héraclée, sur le sommet du mont Lathmos, où Endymion, -épris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en -regardant la Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour -une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties de son -rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse, ses voyages dans le bois -sacré, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les -étranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de -Sthénobée... «Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de son -récit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les -prendrois plustost pour des songes, que pour des véritez...--Depuis ce -temps-là, tousjours il continua de raconter à tout le monde les loüanges -de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses -peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie, -soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la contemplation de ses -beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict -dormir.» - -Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs allusions -assez directes à l'amour sans espoir du poëte pour la Reine. Voici -quelques autres passages qui furent très-remarqués. - -Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de Diane; puis -elle ajoute: - - «D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes, que - leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses - et si peu capables de conversation, que la présence des hommes - seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la - mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui - est de plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent - l'abord de la Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la - perdent non plus de veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en - garde. Une Doris, une Laomédée, nymphes ambitieuses, jalouses et - curieuses, la tiennent de si près, et l'assiégent de telle sorte, - qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi véritablement - captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout - sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient - point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes - aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel excès de bonté et - d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit de ceux - qu'ils ayment. _Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou - trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité - qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit - nombre est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en - pâtit, accuse en vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec - la vie et la lumière. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins - justes?_ Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses, - comme il plaist à la Destinée, selon l'innocence ou la corruption des - siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte, - afin que tu n'oublies rien à considérer...» - -Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour? -Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane: - - «Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je - devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir - toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien - que confusément. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte - stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre - les femmes, elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint - estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur - de la jeunesse mesme; estant meslé de certaines clartez qui sembloient - accorder les feux avec les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui - défendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui - l'exemptoit pour jamais de la juridiction des années.--Tantost - j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté, qui, comme elle a - des appas pour attirer à soy les plus généreux courages, ne manque - point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au - dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de s'en - approcher.--Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient sur - son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure - éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns - estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la - Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin - qu'on adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre. - Quelques-uns négligemment espars, et comme eschappez des liens et de - la captivité des autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur - ses espaules; et là, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en - se joüant, les Amours et les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche - vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grâces, qui tous - deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les - oeillets au milieu des lys et des roses.--De quelque costé qu'elle - tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en - un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en - estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont - véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font - renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle - est troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que - j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a - point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu, - sans en estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de - baisser la veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien - que c'estoit la détourner des feux et des esclairs, pour l'aller - perdre dans les neiges de son sein, etc...» - -Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante la situation -du poëte à la Cour, devant la froideur apparente de la Reine: - - «... C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne - menaçoit pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay - demeuré tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus - grande part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des - ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes - et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté - capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit réduit au - comble de mille peines.--Ce n'estoient que festins où je n'estois - traitté que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de - voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles - filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que délices. Si j'estois - accompagné, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les - exercices qui m'estoient les plus agréables, j'allois d'ordinaire - m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray Diane, dont - la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement - et le souvenir du passé me faisoient mourir.--Tantost je la voyois - passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des vingt autres - qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins et de - ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière et - glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit - terrassés.--Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule, - où je pouvois tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le - croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit - pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat où j'estois, portant la - chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas - moy-mesme, marque non-seulement de ma captivité, mais aussy de la fin - à laquelle j'estois destiné; quoy qu'elle sceut bien que je m'en - allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder - sans pitié, comme si elle eust esté changée en une autre, ou qu'elle - eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la - cognoissance et la parole...» - -Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont le sujet se -trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à Endymion: - - De l'Astre qui préside aux boix - Tu verras sur toy mille fois - Les rayons les plus favorables. - Mais enfin, les voyant cesser, - Tu seras contraint de penser - Que les Dieux mesmes sont muables[17]. - - [17] Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de - vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc... La - _Carithée_, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le - type de ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la - prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné - par les bibliographes pour un poëme en vers, ne contienne - absolument, en fait de poésie, que l'oracle précédent, composé de - deux strophes de six vers. - -et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut -figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose française de -cette époque: - - «Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus - puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition - que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste - encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent - si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et - de contraindre, que leur silence mesme est plus éloquent que toute - sorte de langage. Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans - trouble; et leur seule présence en un instant nous fait perdre le - jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de - leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon - leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous - tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune - contradiction et sans résistance. Un ris, un geste, un mouvement nous - ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que - dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcèle, nous - boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je - croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familière - conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne - prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion, quelle contrainte - ou quelle gesne est comparable à la force de leurs appas? O Jupiter! - toutes les offences, les malices, les propos décevans, les artifices, - les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels - elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois - et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le - service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle - Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher - d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif, - d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence pleine - d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme, mais - envers autruy pleine de violence, etc., etc...» - -Arrêtons-nous là.--Aussi bien préférons-nous étudier plus à loisir la -seconde oeuvre de Gombauld, qui, loin d'être éphémère, eut une renommée -durable, et marque une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en -France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la -Reine-Mère, car l'_Amaranthe_ parut en 1625, entre les deux éditions du -roman d'_Endymion_: et le poëte ne pouvait résister au désir d'afficher -bien haut sa faveur. - -Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares qualitez -d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles de Vostre Majesté,» dit -Gombauld dans la Dédicace; et il ajoute: «Si l'on peut représenter une -ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que -lumière...» On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un succès -remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents critiques lui ont -consacré quelques pages élogieuses, qui ne peuvent pas avoir le -caractère d'une réhabilitation, car voici un témoignage à peu près -contemporain et très-concluant: «Il s'étoit passé un long temps, dit -Sorel, dans sa _Bibliothèque française_, que les comédiens n'avoient eu -d'autre poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit fait -cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile eut fait joüer sa -_Thisbé_ (1617) et Mairet sa _Sylvie_ (1621), M. de Racan ses -_Bergeries_ (1618), et M. de Gombauld son _Amaranthe_ (1625), le théâtre -fut plus célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel -entretien. Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre -leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant, on n'y en avoit -jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pièces, et les -comédiens annonçoient seulement que leur autheur leur donnoit une -comédie nouvelle d'un tel nom[18].» - - [18] Sorel, _Bibl. franç._, p. 183. - -Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant: et ce n'est -pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succès de sa -pastorale, contribué pour sa part, avec Racan, Théophile et Mairet, à -vaincre le respect humain qui forçait les auteurs à ne pas reconnaître -sur les affiches la paternité de leurs oeuvres. L'_Arthénice_ de Racan, -en 1618, et la _Sylvie_ de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur -coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue -des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de -l'_Astrée_, accréditèrent en France pendant plus de quarante ans. Racan, -l'élève chéri de Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses -prédécesseurs, par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses -_Bergeries_ font-elles partie du domaine de la grande histoire -littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue -française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait guère de la -simplicité primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul -mérite d'avoir accompli au théâtre la révolution du style. - -Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa _Sylvie_, dont le -succès toujours croissant dura plus de vingt années, tellement que, lors -de l'apparition du _Cid_ en 1636, on la comparaît volontiers avec le -chef-d'oeuvre cornélien, la _Sylvie_, dis-je, présenta aux oreilles des -spectateurs ravis une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc -Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore, -sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble et passionné. Le sujet -de la _Sylvie_ s'y prêtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours -pastorales, et la scène se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple -bergère; mais Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de -Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver -Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau. C'est l'églogue -mêlée à l'épopée[19]». De là une élévation particulière de sentiments, -un mélange de scènes tantôt gracieuses, tantôt élevées, qui donne -nettement à Sylvie ce caractère particulier d'avoir servi de transition -entre la pastorale proprement dite et la tragédie. - - [19] Saint-Marc Girardin, _Cours de litt. dram._, III, 321. - -Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et -de l'imagination, et non pas du génie pour s'élever jusqu'aux sublimes -hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son -oeuvre, prépara de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa -pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités et -quelques-uns des défauts de la _Sylvie_. Elle a d'abord, comme la -_Sylvie_, le défaut de n'être presque pas une pastorale. Nous touchons -au roman à grandes aventures: les événements sont extraordinaires et -confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont -des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante. C'est par -là que le drame se soutient.» - -Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous frappe -particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y est trop -intéressée pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld -publia sa pastorale après le succès de la représentation, il la fit -précéder, non pas seulement d'une Dédicace à la Reine-Mère, mais encore -d'une longue Préface, assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle -il exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses idées -personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler devant le -lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publié pendant la première -moitié du XVIIe siècle, qui ne soit ainsi précédé d'une véritable -poétique. Dans la Préface de l'_Amaranthe_, Gombauld se montre -essentiellement novateur, et quelques mots d'explication préparatoire -sont ici nécessaires. - -Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et La Harpe en -particulier, dans son _Cours de littérature_, affirment très-nettement -que la _Sophonisbe_ de Mairet fut la première pièce de théâtre -française, dans laquelle fut respectée la règle des trois unités; on -ajoute même que cela parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent -pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation -préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop souvent -reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons -l'origine probable dans ce passage du _Segraisiana_ que nous citons -textuellement: - -«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença à faire observer la -règle des vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre: et parce qu'il -falloit premièrement la faire agréer aux comédiens qui imposoient alors -la loy aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit -infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur -en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet qui fit la -_Sophonisbe_, qui est la première pièce où cette règle est observée. M. -Desmarets fit ensuite les _Visionnaires_ sur la même règle, quoiqu'il -introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20].» - - [20] _Segraisiana_, éd. 1723, I (160-161). - -Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la _Sophonisbe_ de -Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait déjà donné, en -1625, une tragi-comédie intitulée _Sylvanire_, dans laquelle la règle -des unités se trouvait appliquée, et qu'il précéda d'une longue Préface -adressée au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public: -disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant -engagé à composer une pastorale en observant les règles pratiquées par -les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne -consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes dramatiques de -la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont laissés». Voici donc quatre -années de gagnées sur la date fixée par Segrais, et la _Sylvanire_ doit -avoir la priorité sur la _Sophonisbe_. Mais il y a plus: au moment même -où Mairet adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait une -profession de foi semblable dans la poétique placée en tête de -l'_Amaranthe_, et déclarait avoir observé, dans sa pastorale, les règles -d'Aristote,--nouveauté hardie dont il demandait grâce aux spectateurs, -mais qui avait été fort connue des anciens:--«C'est la vérité, dit -Gombauld dans sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en -ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté _que ce qui -pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin_.» Et plus loin: -«... La tromperie seroit bien grossière qui voudroit faire passer la -scène non pour une île, ou pour une province, mais pour tout l'univers.» -Rien de plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs -passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles de blâme et -de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur -d'avoir, l'un des premiers, planté sur le Parnasse français le drapeau -des règles classiques. - -Il y avait une certaine témérité à tenter l'aventure, car le poëte -Rayssiguer avouait naturellement, quelques années plus tard, dans la -Préface d'_Aminte_, «que la plus grande part de ceux qui portent le -teston à l'hostel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par -la diversité et le changement de la scène du théâtre, et que le grand -nombre des accidens et aventures extraordinaires leur ôtent la -connoissance du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et -l'avantage des Messieurs qui récitent leurs vers, sont obligés d'escrire -sans observer aucune règle[21]». Gombauld ne négligea point «les -accidens» dans son _Amaranthe_, et la fable de cette pastorale est assez -compliquée; mais, du moins, il sut plier son sujet à la poétique -nouvelle, et contribuer avec Mairet, par le succès de son ouvrage, à -rendre acceptables au public les chefs-d'oeuvre de Corneille, dont la -première pièce devait paraître en 1629. - - [21] Préface de l'_Aminte_, pastorale en cinq actes.--1631. - -Entrons maintenant au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, payons notre -«teston» et, d'abord, écoutons le Prologue que le poëte, suivant l'usage -de cette époque, a placé en tête de son ouvrage.--Nous ne le citerions -point, s'il n'y était fait une allusion directe à Marie de Médicis. -Gombauld représente l'Aurore venant faire aux spectateurs une -déclaration pompeuse en l'honneur des hôtes du Louvre. Cela s'adapte peu -au sujet, mais la mode est souveraine; et l'Aurore a beau s'écrier -qu'elle est - - L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil, - -on ne s'explique guère comment cette Aurore a la prétention de -représenter Marie de Médicis elle-même, ni à quel propos elle débite ses -tirades: - - Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent, - Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent, - Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux, - Qu'une beauté si jeune ayt un si vieil époux. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Voicy les bois sacrez, où, si plein de jeunesse, - Tithon fut autresfois digne d'une déesse; - Où, le ciel le comblant de ses dons infinis, - Je craignois que Vénus le print pour Adonis. - -On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois ans de plus que -Marie, et l'on peut se demander si ce rapprochement est des plus -flatteurs: mais voici des allusions encore plus transparentes au sujet -de Céphale, qui pourrait bien être le poëte lui-même: - - Pour le suivre aux forests, bien souvent on présume - Que j'amène le jour plus tost que de coustume. - Mais d'un plus grand esclat tous mes sens éblouys - Quitteroient volontiers Céphale pour Louis. - Toutesfois un bel Astre[22] allume son courage, - Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage... - - [22] Anne d'Autriche. - -Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de l'École -précieuse, est un sacrifice fait au goût du temps: on trouve peu de ces -taches dans l'oeuvre de Gombauld, dont la versification a, en général, -beaucoup de fermeté: il est vrai qu'elle n'est pas toujours également -soutenue. Mais laissons le Prologue. - -Amaranthe est une bergère d'une merveilleuse beauté, que tous les -bergers de Phrygie adorent, et qui les dédaigne tous; en sorte que sa -cruauté les réduit au désespoir, et que dans les campagnes désolées, -dont les échos retentissent de pleurs ou de soupirs, les autres bergères -ne trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une véritable -calamité publique, d'autant plus que le père de la belle, le berger -Daphnis, a jadis promis solennellement au riche Timandre de donner sa -fille à son fils, Polydamon, disparu depuis quelques années, et que, -pour ne point trahir sa promesse, il éconduit tous les soupirants. Mais -les Dieux consultés déclarent qu'Amaranthe doit faire un choix entre -tous les bergers; elle l'a déjà fait au fond de son coeur, car elle aime -le berger Alexis, qui, malheureusement sans parents et sans biens, -inconnu et jeté par un naufrage sur les côtes de Phrygie, ne peut pas -aspirer à l'honneur de sa main. Cependant le jour fatal arrive où -Amaranthe doit se prononcer; chacun des deux amants se désespère et -prend pour confident de sa douleur un autre berger ou une autre -bergère... On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe avec la nymphe -Delphise un passage fort curieux, tel qu'on en rencontra plus tard dans -les innombrables poëmes épiques du commencement du règne de Louis XIV, -et dans lequel Delphise, prédisant à la bergère le brillant avenir de sa -race future, représente un tableau frappant de la famille de Louis XIII. -Cette fois, Amaranthe elle-même n'est autre que Marie de Médicis: - - Diane te veut orner d'une race féconde - De bergers, qui de rois doivent peupler le monde. - Le premier de tes fils, le plus grand des bergers[23], - Sera l'amour des siens, la peur des étrangers: - Clément, victorieux, aux labeurs indomptable, - Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable, - Il aura pour compagne, en beautés, un soleil - Qui sans lui n'auroit sçeu rencontrer un pareil. - Du second la splendeur sera bientôt ravie[24], - Et les Dieux aux mortels en porteront envie. - Mais un autre en sa place ira de toutes parts - Faire esclater les dons de Minerve et de Mars[25] - Elle ajoute à tes fils trois filles, trois merveilles... - - [23] Louis XIII. - - [24] Un second fils, mort jeune. - - [25] Gaston d'Orléans. - -Et ce tribut d'hommages rendu publiquement à la famille royale par le -poëte courtisan, en reconnaissance de la faveur dont l'honorait la -Reine-Mère, était accueilli par les applaudissements unanimes d'un -public qui saisissait les moindres nuances de ses allusions. - -Cependant Alexis rencontre la bergère, et, sachant bien qu'il ne peut -être choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu'à mourir. La fière Amaranthe -qui ne veut pas lui faire encore l'aveu de son amour, mais ne veut pas -non plus qu'il croie qu'elle en aime un autre, lui répond par ce noble -discours: - - Qui t'oblige à tenir ce funeste langage? - Est-ce donc un effet d'un généreux courage - D'estre sans résistance à l'effort des malheurs, - Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs? - Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insensées? - Sçais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes pensées? - As-tu, par mes regards ou par mes actions, - Recogneu quelque objet de mes affections? - Es-tu de ces amans qui me portent envie, - Qui veulent, malgré moi, que je sois asservie? - Et viens-tu de si loin combler mal à propos - Le nombre des bergers qui troublent mon repos? - Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde, - Comme il plaist, à l'erreur qui déçoit tout le monde, - Et non pas au dessein de les esgaler tous - Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'époux? - -Elle finit par avertir Alexis de ne pas se présenter avec les autres -bergers, quand elle déclarera sa résolution: - - Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refusé! - -«Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin; c'est un aveu -fait avec une délicatesse ingénieuse, digne des romans de Mme de La -Fayette, mais qui ne se sent guère de la simplicité pastorale...» -Ajoutons que le contact de l'hôtel de Rambouillet ne lui est pas -étranger. - -Un autre personnage vient compliquer l'action et la dramatiser: c'est -celui d'Oronte, fille de Timandre, dont les passions ne sont guère de -l'idylle et se rapprochent beaucoup, comme ce qui précède le dénouement, -de la scène tragique. Bien qu'elle soit vouée au culte de Diane, Oronte -aime Alexis et se désespère de le voir épris d'Amaranthe: - - Je meurs pour un barbare insensible à mes charmes - Et qui n'est point troublé de soupirs ni de larmes... - Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible, - J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible, - Je n'ay rien espargné, luy montrant chaque jour - Sous le nom d'amitié tous les signes d'amour... - J'ay mesme bien souvent tasché de lui desplaire, - J'ay passé du mépris jusques à la colère, - J'ay condamné ses moeurs, contredit ses propos, - J'ay fait ce que j'ay peu pour troubler son repos. - Mais il mesprise, hélas! mon mespris et moi-mesme... - -Pour se venger, elle fait rendre un oracle qui le condamne à mort, comme -ayant tué un cerf consacré à Diane, que les bergers les plus agiles -n'avaient pu voir que de loin, et dont la tête avait été proposée par -Amaranthe, qui regardait pareil exploit comme impossible, pour prix de -son coeur et de sa main. - -Mais à peine Oronte a-t-elle exécuté sa vengeance, qu'elle s'en repent, -et ses remords sont violents comme ses passions: - - O Vengeance, d'abord douce et pleine de charmes, - Mais qui contre moi-mesme enfin tournes tes armes, - Et fais voir à celui qui s'est le mieux vengé - Qu'il est le plus coupable et le plus affligé! - -Le moment fatal arrive: et voyant qu'Alexis va périr, Amaranthe regrette -sa réserve d'autrefois, déclare qu'elle l'aime, et puisque les Dieux lui -ont ordonné de faire entre tous les bergers un choix qu'ils ont promis -de consacrer, elle le choisit malgré l'oracle qui veut l'immoler: - - Non! non! s'il doit mourir, je mourray la première! - -s'écrie-t-elle en changeant sa timidité en hardiesse devant le danger -qui menace son amant.--Pourquoi, dit Alexis, veux-tu défendre celui que -condamne la loi des cieux?... Alors s'engage entre tous les assistants -ce que M. Barbier[26], dans son langage pittoresque, appelle une -véritable lutte à coups de sentences philosophiques: - - [26] Pierre Barbier, _Études sur notre poésie ancienne_.--Bourg, 1873, - in-8º. - -PALÉMON. - - Mais les Divinités n'ont que de justes loix - Qui ne demandent pas les humains pour victimes... - -LE GRAND PRÊTRE. - - La volonté des Dieux nous tient lieu de raison... - -Les hommes, répond Amaranthe, par un vers qu'on pourrait croire détaché -d'une tragédie de Voltaire: - - Les hommes font des loix qu'ils imputent aux Dieux! - -Tout à coup arrive Timandre, de retour d'un long voyage sur mer: il -reconnaît dans Alexis, Polydomon, ce fils depuis longtemps perdu; Oronte -retrouvant un frère à la place de celui qu'elle aime, sent la jalousie -s'éloigner de son coeur, révoque l'arrêt de la Déesse... et l'on devine -l'heureux dénouement de ces longues péripéties. - -Tel est l'exposé succinct d'une pastorale présentant assez bien, par ses -côtés voisins de la tragédie, le type du genre dramatique de transition -qui se laissa bientôt, par une pente insensible, absorber dans le genre -cornélien. Il est certain qu'en 1625 on était peu habitué à entendre au -théâtre des vers aussi nobles et aussi soutenus: aussi ne saurait-on -trop insister sur l'honneur qui doit revenir à Mairet, à Gombauld et, -quelques années plus tard, à Rotrou, d'avoir, bien avant Corneille, -accentué un progrès véritable dans la poésie dramatique. _Le Cid_ fit -une nouvelle révolution, cela est vrai; mais depuis une quinzaine -d'années on comptait ses précurseurs. - -Après avoir insisté sur le côté romanesque et tragique de l'oeuvre de -Gombauld, il serait bon de dire un mot de son côté pastoral. Après le -roman, l'églogue. Nous n'hésiterons pas à dire qu'à ce point de vue -Gombauld se trouve bien inférieur à son ami Racan: l'affectation et la -recherche font quelquefois tort à l'aimable simplicité de ses bergers. -Ainsi ces deux vers: - - Je revoi ces rochers et ces bois solitaires - Qui de tous mes pensers furent les secrétaires, - -nous paraissent, quoiqu'ils soient défendus par Ménage, plus voisins de -l'hôtel de Rambouillet que des rives de la Phrygie. Gombauld, dit l'abbé -Goujet, a mis beaucoup trop d'esprit dans cette pastorale: il faut -convenir cependant que «l'on y trouve, dans quelques endroits, tout le -naturel qui convient à un genre bucolique. La versification n'en est pas -égale. C'est un défaut ordinaire à Gombauld dans tous ses ouvrages un -peu longs. Il ne se soutient que dans ses petites poésies: aussi n'en -a-t-on presque point d'autres...» - -Or, voici précisément dans l'_Amaranthe_ de petits poëmes complets et -bien détachés qui présentent les qualités vantées par le savant -bibliographe. Ce sont les morceaux récités par les choeurs; car il y -avait encore des choeurs à cette époque, et les strophes de rhythmes -très-divers, récitées par ceux de l'Amaranthe, méritent une sérieuse -attention. Telle cette ode sur les passions humaines que nous -reproduisons tout entière: - - Les passions humaines - Ont cet aveuglement - Que les plus grandes peines - Passent pour leur objet et pour leur élément. - - Toujours l'esprit de l'homme - S'expose à la merci - Du mal qui le consomme; - Et semble qu'il ayt peur de manquer de souci. - - Les ardeurs insensées - Des jeux et des amours - Et les vaines pensées - Luy viennent dérober les plus beaux de ses jours. - - La soif intolérable - D'acquérir plus de bien - Le rend si misérable - Qu'il veut tout posséder et ne jouir de rien. - - Enfin, la destinée - Par qui tout doit périr - Surprend l'âme estonnée - Qui sçait vivre à grand'peine, alors qu'il faut mourir. - -Nous voudrions citer encore les strophes sur la beauté des Nymphes, sur -l'Amour, sur la Jalousie...; mais il est temps de terminer cette longue -étude sur l'une des oeuvres principales du poëte saintongeois. - - * * * * * - -On a dû penser, en lisant les vers que nous avons cités de la pastorale -de Gombauld, que l'influence de Malherbe n'avait pas été tout à fait -étrangère au caractère sobre et châtié de sa poésie. Gombauld et -Malherbe étaient en effet grands amis; ils se voyaient constamment à -l'hôtel de Rambouillet et, parfois, ils avaient ensemble des entretiens -fort savants qui roulaient sur la grammaire ou sur la versification. -Pellisson nous a conservé le souvenir d'un de ces entretiens dans son -_Histoire de l'Académie française_; et nous citerons ce passage pour -montrer jusqu'à quel point le maître et le disciple poussaient la -minutie de leurs discussions littéraires. L'Académie ayant eu à faire -l'examen de quelques stances de Malherbe, on remarqua que dans le vers -suivant: - - L'infaillible refuge et l'assuré secours, - -le grand poëte péchait contre ses propres règles; «car il tenoit pour -maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont la terminaison en _é_ -masculin ne devoient jamais être mis devant le substantif, mais après; -au lieu que les autres qui ont la terminaison féminine, pouvoient être -mis avant ou après, suivant qu'on le jugeroit à propos: qu'on pouvoit -dire, par exemple, _ce redoutable monarque_, ou _ce monarque -redoutable_; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire _ce monarque -redouté_, mais non pas _ce redouté monarque_».--«Je n'ai pas pris cet -exemple sans raison et à l'aventure, ajoute-t-il, car j'ai souvent ouï -dire à M. de Gombauld qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M. -de Malherbe et lui se promenant ensemble, et parlant de certain vers de -Mlle Anne de Rohan, où il y avoit: - - Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque... - -M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit, sans -qu'il pût dire pourquoi; que cela l'obligea lui-même (Gombauld) d'y -penser avec attention, et que sur l'heure même en ayant découvert la -raison, il la dit à M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût -trouvé un trésor, et en forma depuis cette règle générale...» Ménage, -dans ses _Observations sur Malherbe_, donne une variante au récit de -Pellisson: «M. Gombauld, dit-il, m'a aussi souvent conté cet entretien -qu'il eut avec M. Malherbe; mais non pas tout à fait de la sorte que M. -Pellisson l'a rapporté: car il m'a dit que ce fut toujours luy qui -s'aperçut que _redouté monarque_ ne valoit rien.» Quoi qu'il en soit, -ajoute Ménage, cette règle ou de Malherbe ou de Gombauld est absolument -fausse; l'oreille seule est le véritable guide à ce sujet, et la plus -délicate admettra toujours qu'on puisse dire l'_infortuné Tyrsis_, ou -l'_infortuné Ménalque_. - -L'hôtel de Rambouillet n'était pas le seul cercle de Paris où Gombauld -se rencontrât avec Malherbe. L'un des plus renommés, après celui de la -marquise, était le salon de Mme des Loges, femme d'un gentilhomme -ordinaire de la chambre du Roi, _la dixième muse_, comme on l'appelait -souvent: rivale de Mlle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne. - -«Mme des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure à Paris et à la Cour, -durant vingt-trois et vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a été -honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus -considérables, sans en excepter les plus grands princes et les -princesses les plus illustres. Toutes les muses sembloient résider sous -sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie -d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des -plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier commerce, et -de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de même que de plusieurs -princes et princesses et autres grands. Il a été fait une infinité de -vers et autres pièces à sa louange...» - -Gombauld ne fut pas des moins ardents à célébrer les talents de cette -femme célèbre; il composa même plusieurs Épigrammes à sa demande, et -l'une de ces petites pièces de vers, connue sous le nom d'_Impromptu de -Madame des Loges_, a fait quelque bruit dans le monde littéraire. -C'était vers l'année 1621. Malherbe, raconte Balzac, dans le XXXVIIe de -ses Entretiens, estoit un des plus assidus courtisans de Mme des Loges, -«et la visitoit règlement de deux jours l'un». Se rendant à l'une de ces -visites, et ayant trouvé sur la table du cabinet de la Dixième Muse le -gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du Perron, -l'enthousiasme le saisit à la seule lecture du titre; il demanda une -plume et du papier, puis écrivit ces dix vers: - - Quoique l'auteur de ce gros livre - Semble n'avoir rien ignoré, - Le meilleur est toujours de suivre - Le prosne de nostre curé. - Toutes ces doctrines nouvelles - Ne plaisent qu'aux folles cervelles. - Pour moi, comme une humble brebis, - Sous la houlette je me range: - Il n'est permis d'aimer le change - Que des femmes et des habits... - -Mme des Loges ayant lu les vers de Malherbe, piquée d'honneur, prit la -même plume, et de l'autre côté du papier écrivit: - - C'est vous dont l'audace nouvelle - A rejeté l'antiquité; - Et du Moulin ne vous rappelle - Qu'à ce que vous avez quitté! - Vous aimez mieux croire à la mode: - C'est bien la foi la plus commode - Pour ceux que le monde a charmez! - Les femmes y sont vos idoles: - Mais à grand tort vous les aimez, - Vous qui n'avez que des paroles... - -Telle est l'histoire racontée par Balzac, et l'on peut se demander -comment Gombauld y joue le moindre rôle. C'est que Balzac, paraît-il, -s'est complétement trompé d'attribution de personnages. «Depuis cette -Note écrite et imprimée, dit Ménage, dans ses _Observations sur -Malherbe_, j'ay su de M. de Racan que c'étoit luy qui avoit fait ces -vers que M. de Balzac attribue à Malherbe, et que Gombauld avoit fait -ceux que donne Balzac à Mme des Loges; et que la chose s'étoit passée de -la manière que je vais la raconter. Mme des Loges, qui étoit de la -religion prétendue réformée, avoit presté à M. de Racan le livre de Du -Moulin, le Ministre, intitulé: _Le Bouclier de la foi_, et l'avoit -obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur ce livre cette -Épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs endroits: - - Bien que Du Moulin en son livre... - -»L'aïant communiquée à Malherbe qui l'étoit venu visiter dans ce -temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le livre de Du Moulin, -qu'il renvoya au mesme temps à Mme des Loges de la part de M. de Racan. - -»Mme des Loges, voyant ces vers écrits de la main de Malherbe, crut -qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit extraordinairement zélée -pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. -Elle pria Gombauld qui estoit de la mesme religion, et qui avoit le -mesme zèle, d'y répondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui -croyoit, comme Mme des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de ces vers, -y répondit par l'Épigramme que M. Balzac attribue à Mme des Loges, et -qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle à un homme...» Cet -épisode des moeurs littéraires de l'époque nous a paru assez intéressant -pour qu'il méritât d'être reproduit textuellement dans notre étude. - -Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de la société de Mme -des Loges et de celle de Racan et de Gombauld. Il mourut en 1629, et -quelques mois plus tard, Mme des Loges, qui s'était trouvée mêlée à -quelques intrigues politiques, craignit la colère de Richelieu, -tout-puissant depuis son élévation au ministère en 1624, et quitta la -capitale pour aller demeurer en province chez une de ses belles-filles. -Elle ne revint à Paris qu'en 1636. - -Gombauld se trouvait donc ainsi réduit aux seules réunions de l'hôtel de -Rambouillet, en dehors des petits cercles plus ou moins inconnus, qui se -tenaient alors sur tous les points de Paris, et dont la mansarde de Mlle -de Gournay peut présenter le type. Mais, à ce moment même, une nouvelle -société se forma, dont Gombauld fut l'un des premiers membres, et qui -devait plus tard donner naissance à l'Académie française. Nous voulons -parler des «réunions Conrart». - -Conrart, l'arbitre de la critique à cette époque, était, depuis 1620 -environ, l'hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet. Protestant comme -Gombauld, il devait tout naturellement se lier avec l'auteur -d'_Amaranthe_, et leur amitié dura jusqu'à la mort. On connaît assez, -par l'intéressant récit de Pellisson, ce qu'étaient ces réunions -intimes, dans lesquelles dix littérateurs de renom, Chapelain, Godeau, -Conrart, Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions -réciproques sur les événements littéraires d'alors, pour que nous -n'ayons pas besoin de nous étendre longuement sur ce sujet. Nous dirons -seulement qu'après trois années d'une tranquillité complète, le petit -cercle se trouva tout d'un coup lancé dans un courant d'idées tout à -fait imprévu. Le secret des réunions ayant été trahi par Malleville, -parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder, à celles de son -maître le cardinal de Richelieu. Celui-ci résolut d'en tirer parti pour -sa gloire, et l'Académie française fut fondée. - -Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves événements -s'étaient accomplis qui devaient avoir une influence considérable sur -les destinées de notre poëte. La Reine-Mère, après la Journée des Dupes, -vit son crédit complétement ruiné devant celui de son ancienne créature; -et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable -désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait été réduite -à huit cents écus, descendit à quatre cents, après le départ de Marie de -Médicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux -en particulier qu'il s'était faits dans le salon de Mme de Rambouillet; -sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler -dès lors _le pauvre gentilhomme_, sut cependant obtenir des entrées fort -libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son -ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie -très-distincte de la première. - - - - -III - -PORTRAIT DE GOMBAULD.--SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE -CHANCELIER SÉGUIER.--TRAVAUX ACADÉMIQUES.--LES DANAIDES (1630-1642). - - -Au début de cette seconde période de son existence, Gombauld avait -environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et détaillé que -Tallemant traçait du gentilhomme poëte, quelques années plus tard. Il -correspond à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente -très-exactement ce que devait être notre académicien dans les dernières -années du règne de Louis XIII: - - «Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a - encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne - porter qu'un fil de barbe... - - »C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes... Mme de - Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux... - - »Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement, - et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant que Pétrarque. - Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point: - quand il luy est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin, - il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a - fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais - commencer par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter son - homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour luy faire sauter le - poignard des mains; mais il ne le vous dira pas... - - »Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre l'homme du - monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du - commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui - n'a pas servy au débit de son livre; il l'entendait luy.--Et puis, - disait-il, je l'ay fait pour estre à la teste.--Il y avait je ne sçay - quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien - prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et - que cela ne luy fust point adressé... - - »Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu'à le - tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les moeurs et la - qualité des personnes à voir leurs portraits, parce que dans leurs - portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir leur personne, - qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses - jugemens. - - »J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. Mme de Rambouillet se repentit - bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs; - car il falloit livrer bataille à chaque fois qu'on se mettoit à table - ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est très-incommode sur ce - chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à - ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je - le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent.» - - »A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa cuiller que de - touscher le premier au potage. Je sçay toutes ses façons, car je l'ay - mené et le mesne encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point - se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient - pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie, - c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les - autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous - embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en - charger. - - »Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavez - et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant - que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il - veut la reconnoistre; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en - même temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait faire - une posture assez plaisante. - - »Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit - que de rage de ce que l'_Endymion_ réussissoit, un homme l'avoit jetté - dans le feu. - - »Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un - peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des - armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouvé - à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix, - sans l'avoir jamais courue... - - »Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et - parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit. - - »Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arrivé de - pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une - fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui - l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il luy - dit:--Passez à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une - épée.--Il fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy! - cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit - l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils - furent séparez. - - »Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme, si elle - n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris à jouer de la - mandore, et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais - comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là; - auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer... - - »Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que, - quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits - comme luy, et qu'il a tousjours esté unique en son espèce; j'entens - aux habits prés;--car, même à l'époque de sa plus grande misère, il - estoit habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point - d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu... - - »Pour moy, je le sers de tout mon coeur, car je sçay que toutes les - grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du - coeur et de l'honneur, et ne feroit pas une lascheté pour sa vie.» - -A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de faire la moindre -retouche; nous y ajouterons seulement un détail qui n'est point sans -valeur: c'est que Gombauld, malgré son caractère ténébreux, susceptible, -brusque, souvent affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens -de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés solides: -témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est là un éloge véritable -pour l'auteur de trois livres d'_Épigrammes_; et malgré ses duels, nous -pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractère, mais il -fallait le connaître. - -Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé dans l'intimité du -cardinal de Richelieu, aux «quelques personnes intelligentes» que le -tout-puissant Ministre avait prié le cardinal de la Valette de réunir -chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer. -Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld étaient -alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal. - -Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée pour -Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse. Lorsqu'il vit sa -protectrice prendre le chemin de l'exil, notre poëte comprit qu'il -devait tourner ses louanges d'un autre côté, pour conserver ses entrées -à la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans -aucune de ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un seul -vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis. Bien plus, il a -reproduit courageusement sa Dédicace de l'_Amaranthe_ dans une édition -datée de 1631, et la Reine-Mère était déjà en exil; mais nous avons dû -constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme -devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour être réduit, -malgré son caractère altier, à brûler de l'encens devant l'ennemi de son -ancienne protectrice. En effet, à peine Marie de Médicis avait-elle -quitté la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode -enthousiaste, intitulée le _Panégyrique du cardinal de Richelieu_, dans -laquelle «il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est -pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte, et nous nous -contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus désintéressé -que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au -coeur de Richelieu était celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld -lui plut, et le poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en -compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il recevait -une pension de quatre cents écus, moitié de celle que lui allouait la -Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas étrangers -à cette faveur[27]; mais il en coûta beaucoup au caractère de Gombauld -de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il -n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher à -sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que cette pension de -quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust esté bien -mieux payé du Cardinal.» Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais -d'un ministre, jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers -Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu, ainsi -que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui écrivit quelque temps -après: - - [27] Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte - Tallemant, se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en - témoignait rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son - ordinaire...; quand M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit - plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy - fist restablir la moitié de la pension, c'est-à-dire quatre cens - escus...» (II, 458.) - - «Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier. - C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices, - encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que - Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour - tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du - public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers... Quant à - vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de - vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de - serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à - cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant - d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire...» - -Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre, prendre le -change sur le caractère de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa -liberté d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis-à-vis de -ses bienfaiteurs. «Comme Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte -Tallemant, il monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout -d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir -esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit -cela comme il falloit, et en un endroit où Gombauld disoit:--Je n'y suis -pas accoustumé... (C'est une de ses façons de parler.)--Hé, mon cher -Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux, je vous en -prie, pour l'amour de moy...» Il paraît qu'il «s'y accoustuma», car, -lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en -tête du livre ces vers de Gombauld: - - Voici la muse à qui tout cède - En l'art de bien faire la cour, - Et Boisrobert qui la possède - Va mettre ses charmes au jour. - La Cour brille ici toute nue, - Ce beau livre en est le miroir, - Et ceux qui ne l'ont jamais vue - La verront même sans la voir... - -et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend à témoin «son amy Gombauld» -du tour galant, de l'air enjoué de ses vers et de sa conversation. On -savait que notre poëte avait le coeur excellent, et l'on excusait -facilement ses vives réparties. - -Richelieu lui-même ne s'en fâchait pas; le _Ménagiana_ nous en rapporte -un exemple presque incroyable. «M. Gombauld, dit Ménage par la plume de -Baudelot, présenta un jour à M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il -avoit faits. (L'abbé Goujet pense que ce fut précisément le Panégyrique -dont nous avons parlé plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit à -l'auteur:--«Voilà des choses que je n'entends point.»--A quoi l'auteur, -qui soutenoit bien par ses discours pleins de brusque franchise la -qualité d'un cadet de famille né près des bords de la Garonne, répondit -aussitôt:--«Ce n'est pas ma faute.»--Quoyque cela fut fort hardy, M. le -Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette manière de -parler passa longtemps en proverbe dans l'Académie. Il y a bien souvent -des choses obscures dans des ouvrages, qui viennent du côté du -lecteur[28].» - - [28] Une autre fois, Richelieu, qui, «pour l'ordinaire, traitoit les - gens de lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce - que Gombauld voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la - table, il dit:--Nous nous incommoderons l'un et l'autre.--Cependant, - regardez si cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une - comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui estoit sur la - table, car c'estoit la nuit, estoit plus basse que luy. Cela - s'appelle obliger et désobliger en mesme temps...»--Tallemant, I, - 438. - -Ce trait de brusque franchise prouve que, malgré une situation un peu -dépendante vis-à-vis du Cardinal, le vieil honneur chevaleresque se -réveillait souvent chez le poëte gentilhomme. - -Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brûlé devant le premier -ministre, il voulut en brûler devant le souverain; et voici quelques -_Stances_ «pour le roy Louis XIII après une grande maladie». - -Le poëte a saisi sa lyre épique, et cherche à s'élever aux dernières -hauteurs de l'enthousiasme. - -C'est le Roi qui parle: - - Les ombres de la Mort m'avoient environné. - J'augmentois son triomphe, et le monde estonné - Sentit croistre à l'instant ses douleurs et ses craintes. - Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin, - M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes - Et consentir à mon destin. - - J'allois, sans murmurer, où vont les plus grands rois; - Où ceux dont la valeur rangeoit tout à ses lois - Ont veu tomber leur gloire, et leurs dépouilles vaines; - Où sont faits si pareils tant d'humains si divers: - Au repos de toutes les peines, - Au rendez-vous de l'univers... - -Résigné, le Roi s'adresse alors au Très-Haut: - - Je sçay que mon offense et ton juste courroux - Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux, - Et me précipiter dedans la sépulture. - Je ne dispute point contre ta volonté: - Quand tu juges ta créature, - Tu prens conseil de ta bonté. - - A peine eus-je parlé, que mes yeux esclaircis - Virent avec le jour tous les maux adoucis - Dont la funeste ardeur m'alloit réduire en cendre. - Dieu seul en soit loué, qui, pour me visiter, - Me fait au sépulcre descendre - Et qui m'en a fait remonter! - -Ces stances un peu mystiques et dans le goût des paraphrases tirées de -l'ancienne Écriture, que Godeau, le nain de Julie, et futur évêque de -Grasse et de Vence, mettait alors en vogue, ont un caractère de vigueur -et de sobriété assez rare chez les poëtes de ce temps, et présentent -quelque ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de Suède, -Gustave-Adolphe, tué au mois de novembre 1633; sonnet que Ménage, dans -ses _Observations sur Malherbe_, comble d'éloges, en appelant Gombauld -l'un des plus grands poëtes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi: - - Mais son astre fatal le tire dans les cieux, - Quand, sa foudre écrasant les plus audacieux, - De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume. - -Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui permettait à -Gombauld de présager quelques succès dans le genre lyrique; mais la -période pendant laquelle il maintint sa muse à cette hauteur fut de -courte durée: l'ode à Séguier, qu'il composa vers cette époque, fut la -dernière, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents -écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point suffisante -pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis -se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui -persuadèrent de composer une ode à la louange du garde des sceaux, -Pierre Séguier, qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de se -faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on le sait, un -des Mécènes de cette époque; sa maison et sa bourse étaient toujours -ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc -son ode, et Séguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux -cents écus que le poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la -tenoit pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus par an, il -passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de Richelieu, sans avoir -trop à se plaindre de la fortune. Or, l'ode à Séguier est fort obscure, -dit Tallemant, et on la censura un peu à l'Académie quand Gombauld la -lut à ses confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy -dit, sur ce vers aux Muses, - - Allez sur les bords de Céphise... - -qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes Soeurs, ce ne fut que -pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours -les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal -leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de -l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de -charité...» - - [29] Voir notre histoire du _Chancelier Pierre Séguier et de son - groupe académique_.--Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8º, avec - blasons et autographe. - -Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être exagérées: elles -sont cependant confirmées par le passage suivant de Pellisson, cité dans -son _Histoire de l'Académie française_, et tiré des registres du lundi -12 novembre 1634: «Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la -Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité -trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient -pas rebutez, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre -d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence -s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre -langue: après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M. -le Cardinal seroit très-humblement supplié de trouver bon que la -Compagnie ne se relâchât en rien de la sévérité qui est nécessaire pour -mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son -approbation, le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en -expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit -rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement -sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit -exactement par ceux qui seroient nommés commissaires, et par toute la -Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des -pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur -seroient cotez, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld -ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien faisant -examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la -Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne -fussent pas entièrement conformes aux siens, il a été résolu que l'on -n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux -qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les -mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût -satisfaite de l'ordre de la pièce en général, de la justesse des parties -et de la pureté du langage.» - -Ce document, fort précieux pour l'histoire des moeurs littéraires, est -une nouvelle preuve du caractère inquiet et chatouilleux de Gombauld, et -l'_Historiette_ de Des Réaux montre qu'on s'amusait un peu du -susceptible gentilhomme à l'Académie. On lui jouait même de mauvais -tours, témoin certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer», qu'on -pourra lire dans la chronique même. On avait cependant confiance en ses -talents et dans ses lumières: et plus d'une fois ses confrères le -choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons -quelques mots en résumant les travaux académiques de notre poëte. - -L'Académie commença à tenir des séances régulières vers le mois de mars -1634, et, dès les premières réunions, l'on s'occupa de déterminer quels -seraient les travaux futurs de l'Assemblée. Chapelain ayant observé -qu'on devait surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que, -pour cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les -phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30]», on -nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport -détaillé. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld -(27 mars 1634). - - [30] Pellisson.--_Histoire de l'Académie._ - -Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le conseiller d'État du -Chastelet, l'un de ses membres, de rédiger un projet sur les statuts de -l'Académie, les trois mêmes commissaires durent en revoir la rédaction. -Mais, «depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés -à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.» Celui de Gombauld -fut un des premiers que reçut la nouvelle Commission, composée de MM. du -Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun de -ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur» (4 déc. 1634). «Je -crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un détail particulier -que j'ai lu dans le Mémoire de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans -les statuts. Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa -vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de -composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de -Dieu...» Après plusieurs conférences, le secrétaire perpétuel, Conrart, -qui avait été adjoint à la Commission, «digéra et coucha par écrit les -articles des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la -Compagnie». - -Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues, et, vers le -commencement de l'année 1635, on décida qu'à chaque séance un -Académicien prononçerait, à tour de rôle, un discours sur un sujet de -son choix. Colomby, l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort -le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et -prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le _Je ne sais quoi_! Il est -fâcheux que ce morceau ne nous ait pas été conservé; si l'on en juge par -le titre, il devait être original. - -Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de presque toutes les -commissions, dans la fameuse affaire des _Sentiments sur le Cid_[31]; et -l'un des plus jeunes Académiciens, Philippe Habert, poëte de talent et -d'avenir, ayant été tué au siége du château d'Émery, la Compagnie -désigna Chapelain pour composer son épitaphe en vers, et Gombauld pour -prononcer son éloge en prose[32]: mais nous regrettons qu'on n'ait pas -inséré cet Éloge dans le _Recueil des Harangues_, non plus que le -Discours sur le _Je ne sais quoi_. - - [31] Voir à ce sujet dans l'_Histoire de l'Académie_, par Pellisson, - une foule de détails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car - cette affaire est bien connue. - - [32] Nous avons publié l'Épigraphe, jusqu'alors inédite, composée par - Chapelain, dans notre histoire du _Chancelier Séguier_, au livre - III. - -Nous connaissons déjà Gombauld poëte et prosateur, nous connaîtrons -bientôt un Gombauld épistolier; nous aurions pu connaître encore un -Gombauld orateur. - -Notre Académicien n'était pas toujours d'accord avec ses collègues: -pendant l'année 1638, la Compagnie passa trois mois à faire l'examen des -stances de Malherbe _pour le Roi allant en Limousin_, et Pellisson fait -un long récit de cette discussion: «S'il y a rien, remarque-t-il, qui -fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais -achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance où, -sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose ou -plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en -conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse et cet inimitable -tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages...» -Malheureusement, Gombauld n'était point de cet avis; plein de respect -pour la mémoire de son vieux maître et ami, et malgré la modération -qu'on apportait dans cet examen, il protestait contre une censure qui -lui semblait presque un sacrilége. «Quelques-uns des Académiciens, avoue -Pellisson, et deux entre autres, M. de Gombauld et M. de Gomberville, -souffroient avec impatience que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages -d'un grand personnage après sa mort, en quoi ils trouvoient quelque -chose de cruel.» Gombauld était alors directeur; ce fut probablement sur -ses instances qu'on abandonna l'examen, pour se livrer à «d'autres -occupations plus pressantes». Ménage raconte même, dans ses -_Observations sur Malherbe_, un trait piquant qui donnera la note juste -des sentiments du poëte-gentilhomme à l'égard du réformateur du -Parnasse. «J'apprens de l'agréable _Relation_ de M. Pellisson, dit -Ménage, que ces Messieurs de l'Académie, au commencement de leur -établissement, employèrent près de trois mois à examiner une partie de -ce poëme, et que de toutes les stances qu'ils examinèrent, il ne s'en -trouva qu'une seule à l'épreuve de leur critique. Et, à ce propos, je me -souviens d'avoir ouï dire à M. Gombauld que, sous son Directorat, ces -Messieurs ayant opiné plusieurs jours avec apparat pour condamner une de -ces stances, quand il opina (et il opinoit le dernier en qualité de -Directeur), il ne dit autre chose, sinon: «Messieurs, je voudrois -l'avoir faite!» Ce trait final est bien de la même famille que la -réponse à Richelieu: «Ce n'est pas ma faute.» - -Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignités académiques: la charge de -directeur, aussi bien que celle de chancelier, lui pesait; et lorsque le -sort l'avait désigné, il avait peine quelquefois à dissimuler son -mécontentement. «Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers, -écrivait Chapelain à Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui -s'étoit opiniâtrément déposé du vicariat de la chancellerie, par une -justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant les billets, donné -celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous -aviez vu sa surprise[33]...» - - [33] _Lettre_ de Chapelain, publiée par M. Livet en appendice à son - édition de l'_Histoire de l'Académie_ par Pellisson, I, 387. - -Gombauld commençait à se faire vieux à cette époque, et l'on voit que -ses confrères aimaient assez à s'amuser du bonhomme. La satire ne -l'épargna pas. On retrouve quelques traits assez exacts du caractère de -«Gombauld la Froide Mine» dans _les Académistes_, de Saint-Évremont. -Ainsi, au deuxième acte de la première édition de cette comédie, -Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld, s'indignent -vivement des pièces satiriques composées par Sorel et du Bosc, contre la -Compagnie. Qui pourra, dit Chapelain. - - Qui pourra leur répondre en ce genre d'écrire? - Nous n'avons de nos gens un seul homme à satire! - -Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire: - - Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir, - Si le plus suffisant sçait l'art de discourir. - -Il finit cependant par se calmer, et, dans la même scène, il consent à -se rétracter, mais seulement en faveur de ses amis: - - Nous en avons beaucoup, de notre Académie, - Capables d'effacer toute cette infamie; - Et Balzac et Racan la pourroient bien venger. - -Au cinquième acte s'ouvre une séance présidée par le chancelier Séguier, -que chacun de ses obligés encense à sa façon. Saint-Évremont, se -rappelant l'ode de Gombauld, lui fait dire: - - Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrême; - Vous pouvez opposer le monde au monde même; - Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher, - Tantôt par le conseil et tantôt par le fer. - -On remarquera que cette dernière rime est précisément celle dont nous -avons plus haut rencontré la critique par Ménage. Cependant, la -discussion s'engage vivement sur les expressions qu'il faut réformer ou -bannir, et Gombauld n'est pas un des moins ardents à la dispute: - - Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte, - Fait dire impunément que l'on _ferme la porte_. - L'Usage tous les jours autorise les mots - Dont on se sert pourtant assez mal à propos. - Pour avoir moins de froid à la fin de décembre, - On va _pousser sa porte_, et l'on _ferme sa chambre_. - -Mais bientôt la querelle s'envenime au sujet de la suppression du mot -_car_, demandée par Gomberville. Desmarests, se rappelant la formule -habituelle des lettres patentes: «_car_ tel est notre plaisir,» s'écrie -aussitôt: - - Que deviendroit sans _car_ l'autorité du Roi?... - -GOMBAULD. - - Beau titre que le _car_, au suprême Pouvoir, - Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir! - -DESMARESTS. - - Je vous connois, Gombauld, vous estes hérétique, - Et partisan secret de toute république. - -GOMBAULD. - - Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours, - Prêt de mourir pour _car_, après un tel discours. - -DESMARESTS. - - De _car_ viennent les loix: sans _car_ point d'ordonnances, - Et ce ne seroit plus que désordre et licence. - -GOMBAULD. - - Je demande pardon, si, trop mal à propos, - J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos. - -Après avoir jeté feu et flamme, Gombauld finit toujours par se radoucir: -et c'est là l'un des traits qui caractérisent le mieux sa manière d'être -et sa conduite dans les discussions. - -Les travaux académiques, pendant la période qui s'écoula depuis la -fondation de la Compagnie jusqu'à la mort de Richelieu, n'absorbèrent -pas tellement Gombauld, qu'il ne trouvât le moyen de se livrer à -d'autres occupations littéraires. Il ne fit rien imprimer durant ces dix -années, mais il travailla beaucoup; malheureusement, le succès ne -répondit pas complétement à son attente. Encouragé par les louanges -qu'on avait données de toutes parts à sa pastorale d'_Amaranthe_, -Gombauld s'imagina que le théâtre devait lui apporter gloire et fortune; -il se mit donc à l'oeuvre, et le résultat d'un labeur impitoyable fut -d'abord une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée _les Danaïdes_, -imprimée longtemps plus tard, puis une tragi-comédie de _Cidippe_, qui -n'a jamais vu le jour. - - * * * * * - -Parlons d'abord des _Danaïdes_. - - * * * * * - -Gombauld, dans une de ses Épigrammes, dit d'un auteur obscur, qui ne -s'exprimait que d'une manière incompréhensible: - - _Ta muse en chimères féconde - Et fort confuse en ses propos, - Pensant représenter le monde, - A représenté le chaos._ - -On peut retourner très-exactement cette épigramme contre son auteur, au -sujet de sa tragédie, entassement de grands mots, de grands oracles, de -grandes périodes, de tirades ronflantes et d'emphatiques épithètes. «Je -veux demander la moitié de mon argent, disait madame Cornuel en sortant -de la représentation; je n'ay entendu tout au plus que la moitié de la -pièce[34].» C'est cependant cette tragédie que l'abbé de Marolles -appelait «les immortelles _Danaïdes_, où se lisent de si beaux -vers[35];» et le poëte de L'Estoile, qui «faisoit profession d'avoir -appris les règles du théâtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,» -disait un jour sérieusement à Pellisson, en sortant de l'hôtel de -Bourgogne, «qu'il eût mieux aimé avoir fait cette scène des _Danaïdes_, -où l'action de ces cruelles soeurs est décrite, que toutes les -meilleures pièces de théâtre qui avoient paru depuis vingt ans[36]...» -Pour être impartial, nous devons dire que l'abbé de Marolles et Claude -de L'Estoile étaient deux amis particuliers de Gombauld; les autres -contemporains n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'oeuvre de notre -poëte. «Ce qui l'a le plus rebuté, dit Tallemant des Réaux, ç'a esté de -voir que ses _Danaïdes_ eussent si mal réussy; elles eussent esté plus -propres à Athènes qu'à Paris...» Aussi résista-t-il fort longtemps aux -instances de ses quelques admirateurs, qui le pressaient de faire -imprimer sa tragédie. «Il n'a jamais voulu les imprimer,» écrivait -Tallemant en 1653. L'oeuvre fit cependant du bruit à son apparition, et -Richelieu voulut entendre Gombauld la lire devant lui; mais le -malheureux auteur était poursuivi par la mauvaise fortune: - - [34] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461. - - [35] _Mémoires_ de l'abbé de Marolles. - - [36] Pellisson.--_Histoire de l'Académie_, I, 312-313. - -«Boisrobert, rapporte des Réaux, avoit estourdiment donné rendez-vous à -Sérisay, qui avoit fait la moitié d'une tragi-comédie qu'il n'acheva -point, et à Gombauld tout ensemble; et quand ce vint à luy, le Cardinal -estoit las d'entendre lire[37]...» Ainsi la fatalité s'attachait à ses -lectures devant les grands de la terre. - - [37] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461. - -On connaît la tragique histoire de Danaüs, qui avait fiancé ses -cinquante filles aux cinquante fils de son frère; mais ayant appris par -un oracle qu'un de ses gendres devait le mettre à mort, il fit promettre -à ses filles de massacrer leurs époux pendant la première nuit des -noces. Quarante-neuf d'entre elles obéirent aux ordres paternels; seule, -Hypermnestre épargna Lyncée, son mari, qui, accomplissant les paroles de -l'oracle, tua son criminel beau-père, et lui succéda sur le trône -d'Argos. La célèbre tragédie d'_Hypermnestre_, par Lemierre, a rendu ce -sujet presque classique, en faisant oublier complétement les _Danaïdes_ -de Gombauld, dont on pourra juger le style par ce début: - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -_DANAUS_, roi d'Argos.--_AMARIE_, une des femmes de Danaüs. - -DANAÜS. - - Voici la nuit fatale et les noirs Hyménées, - Par qui l'ordre du Ciel presse mes destinées. - Le funeste moment qui menace mes jours, - S'il en faut croire aux Dieux, précipite son cours. - Mon esprit, qui consent aux célestes augures, - Se dispose à souffrir d'étranges aventures. - Les Oracles sacrés, dans leurs antres couverts, - En ont fait résonner les murmures divers. - Je ne sçai quels démons, à troupes vagabondes, - Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes: - Démons infortunés, qui me viennent priver - Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver. - La clarté me déplaît, tous les objets me troublent, - Durant l'obscurité, mes ennuis se redoublent. - Les ombres de la mort excitent mes tourmens, - Et pour m'épouventer sortent des monumens. - N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires, - Soupçons, craintes, remords et pensées téméraires? - Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher - Le Destin, que les Dieux ne sçauroient empêcher. - Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent défendre, - Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue exposition, sans -incident ni péripétie qui rompe ces interminables tirades, toujours -pleines d'horreur, de terreur, de Dieux inexorables, d'atteintes -mortelles, de funeste langage et d'oracles décevants... On rencontre -cependant quelques vers énergiques, au milieu de cet amas confus de -tragiques desseins et de funèbres discours. Quand Danaüs s'est décidé à -tout oser pour écarter de sa tête le danger qui le menace, il s'écrie: - - Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue... - -et dans cette scène odieuse où, cédant à l'idée qui l'obsède, il demande -à ses filles le meurtre de leurs cinquante époux, il leur dit, sans plus -de détours: - - Je vous dois des maris, vous me devez des gendres! - -Il est vrai qu'à côté de ces vers vigoureusement martelés, les fadeurs -précieuses se font quelquefois jour, d'autant plus remarquées qu'elles -sont plus rares au milieu de tant d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient -décrire au Grand Augure la merveilleuse fête des noces, il expose son -récit dans ce style pompeux et affecté: - - Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses, - On croit voir le festin des Dieux et des Déesses. - Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous côtés, - De gloire, de splendeur, de grâce, de beautés. - _Je ne sçai quels Zéphirs, parmi tant de merveilles, - Soufflent une sablée en odeur nompareilles._ - Les Nymphes à l'envi font valoir leurs couleurs: - Chacune veut passer pour la Reine des fleurs. - -Mais les Zéphyrs ne peuvent rester longtemps dans le repaire des furieux -Autans qui vont de nouveau se déchaîner. Obsédé par les remords qui lui -reprochent le meurtre du roi Sténelée, son prédécesseur, Danaüs sort -tout agité de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui apparaît -tout à coup. C'est le seul incident qui donne quelque faible intérêt à -ces trois premiers actes: tout le reste est monotone, languissant et -sans véritable action. Les deux derniers actes, au contraire, se -réveillent vigoureusement de cette torpeur qui glace, et ce sont eux, -probablement, qui ont excité l'enthousiasme de L'Estoile et de l'abbé de -Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mérite, mais l'épithète -d'«immortels» nous semble très-risquée. - -Après une scène beaucoup trop longue et sans grand mouvement, dans -laquelle Hypermnestre conseille la fuite à Lyncée, et lui dévoile le -secret terrible de cette fatale nuit, les diverses situations commencent -à prendre une véritable vie. - -Voici d'abord Alphite accourant tout éperdu, pour faire aux deux époux -le fameux récit du massacre, que L'Estoile met au-dessus de tout ce qui -avait paru jusqu'alors et, par conséquent, du _Cid_ lui-même, dont la -date est de 1637: - -ALPHITE. - - Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine. - Ai-je encore mes sens? Suis-je encore animé? - D'où vient que ces objets ne m'ont point transformé? - Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire, - Qui porteront l'horreur au temple de Mémoire, - Dont la postérité ne se taira jamais, - Font un antre infernal d'un superbe palais. - Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre, - Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre; - Et de tant de Fureurs les funestes exploits - M'ôtent incessamment le courage et la voix. - Par votre ordre, ô Princesse! une soigneuse veille - M'a rendu le témoin d'une horrible merveille. - Après avoir longtemps erré de tous côtés, - Les bruits avant-coureurs de tant de cruautés - Ont frappé sourdement mon oreille attentive, - Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive. - _J'ai commencé d'ouïr les mouvemens soudains - Qu'après un coup mortel font les pieds et les mains,_ - Les cris interrompus et les tristes murmures, - Tels que dans les enfers, au milieu des tortures, - S'entendent les sanglots et les gémissemens - Dont les plus criminels expriment leurs tourmens; - Si quelque plainte encore, où règne le silence, - D'une sensible mort fait voir la violence(?)... - -Nous épargnerons au lecteur la fin de ce récit, dans lequel les détails -horribles sont prodigués, jusqu'à nous représenter l'une des victimes, -le beau Polyctor, qui, blessé seulement et ne pouvant plus se soulever, - - Mordoit ses propres bras, tardifs à la défense. - -L'acte se termine par une scène fort dramatique, entre Hypermnestre et -Danaüs, qui reproche violemment à sa fille de n'avoir pas obéi à ses -ordres sanguinaires. Nous en détacherons seulement ce morceau, en -faisant remarquer combien une pareille situation nous semble contraire -aux règles de bienséance morale qui devraient régir le théâtre: un père -maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre un assassinat: - -DANAÜS. - - Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire - Que vous n'eûtes jamais le dessein de me plaire, - De tenir mon parti, ni de me conserver, - Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver; - Et votre feinte humeur fait toute ma colère! - -HYPERMNESTRE. - - Je ne veux offenser mon mari ni mon père. - J'en appelle à témoin les hommes et les Dieux: - La foi m'est agréable, et le meurtre odieux. - -DANAÜS. - - Vous sçavez mes ennuis, et par quelle insolence, - Malgré moi, l'on m'oblige à cette violence; - Vous sçavez les dangers dont je suis menacé; - Vous voyez les liens où je suis enlacé... - -HYPERMNESTRE. - - Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont véritables, - On ne peut les changer, ils sont inévitables. - Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empêcher, - Et, pensant à le fuir, nous allons le chercher; - Nous courons au devant, tout chemin nous y mène, - Pour nous en garantir notre prudence est vaine! - Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspiré, - Qui cherche, par un crime un remède assuré. - -Toute la scène est bien dialoguée, et les caractères y sont franchement -soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la résistance d'Hypermnestre, -Danaüs ordonne aux gardes de la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle -du quatrième au cinquième acte, Lyncée, qui ne respire que la vengeance, -a mis à mort Danaüs et, sans retard, il envoie des soldats pour délivrer -Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune héroïne qui, de sa propre -bouche, apprend le meurtre de son père, termine le cinquième acte, et -cette scène est certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que -la précédente. En apprenant la mort de son père, l'amour d'Hypermnestre -pour Lyncée s'est éteint, et la haine vient remplacer l'amour. - - Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon père! - Lassez jusques à moi, suivez votre colère, - Ou je sçai bien sans elle à quoi je me résous; - Et je mourrai plutôt que de vivre avec vous. - -Et comme Lyncée se hasarde à lui parler, pour calmer son exaltation, de -l'Aurore qui va se lever... - -HYPERMNESTRE. - - ... Vous me parlez encore? - Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour! - Parlez-moi de descendre au ténébreux séjour; - Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre éternelle, - De ces noires forêts où le Destin m'appelle, - Où d'un funeste effort mes yeux déjà mourrans - Pensent voir mille objets comme songes errans... - -Et le drame se termine par ces vers: - - La Mort dans l'univers est la plus absolue. - La terre ni les cieux ne lui refusent rien: - Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien. - -Malgré beaucoup de défauts et surtout d'obscurités, on avouera que les -deux derniers actes de cette tragédie présentent des situations fort -dramatiques; et le caractère d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait -eu un moment de faiblesse, plus apparente que sincère, en promettant ou -feignant de promettre d'obéir aux ordres paternels, se relève et se -soutient d'une manière très-sympathique. Mais l'intérêt et le dialogue -de ces deux derniers actes ne purent racheter, près des spectateurs, la -froide et obscure monotonie de l'exposition interminable des tableaux -d'oracles et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de -phrases entières incompréhensibles! et plusieurs scènes sont tellement -révoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne devaient pas -accompagner fort loin l'oeuvre du poëte. - -Aussi Gombauld, devant la réception faite par le public à la -représentation de sa tragédie, hésita-t-il fort longtemps à la livrer à -l'impression. Mais une quinzaine d'années plus tard, sur les instances -de ses amis qui ne voulaient pas laisser perdre les quelques scènes à -caractère des _Danaïdes_, et pressé aussi par sa triste situation -pécuniaire, il la livra aux éditeurs (1658). Elle a, depuis, trouvé -place dans le VIe volume du _Théâtre français_ ou _Recueil des -meilleures pièces de théâtre_, publié en 1737. - -Cet insuccès relatif ne découragea pas complétement le -poëte-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son _Amaranthe_ lui -mettait martel en tête, et la carrière dramatique ne lui semblait pas -devoir être complétement fermée pour lui, après un si brillant début. Il -travailla donc encore à une nouvelle pièce de théâtre, et cette fois -dans le genre des tragi-comédies qui se trouvèrent de mode après -l'éclatant succès du _Cid_. Mais sa pièce intitulée: _Cydippe_ ou -_Acante_, sujet qui avait déjà été traité en pastorale, en 1633, par de -Baussais, ne lui parut pas, après réflexion, avoir des chances de tenter -avantageusement la fortune de la rampe, ni même celle de l'impression. -Conrart signale cette tragi-comédie parmi les manuscrits qui devinrent -la propriété des héritiers de Gombauld, après la mort du poëte: mais -elle n'a jamais été, que nous sachions, ni représentée, ni imprimée. - -La dernière oeuvre que nous ayons à signaler de lui avant la mort de son -second protecteur, le cardinal de Richelieu, est sa collaboration à -cette fameuse _Guirlande de Julie_, que tous les poëtes de l'hôtel de -Rambouillet tressèrent avec amour, pour permettre au futur duc de -Montauzier de déposer aux pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de -la marquise, un tribut poétique digne de la précieuse réputation de -l'hôtel. Si bien reçu dans les salons d'Arthénice, Gombauld ne pouvait -refuser de contribuer à la réalisation du galant projet du soupirant, si -célèbre par sa constance; il choisit l'Amaranthe, et composa ce -madrigal: - - Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle, - Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux. - Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle! - Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux. - -Ce madrigal n'est pas un chef-d'oeuvre; mais il y en a de plus mauvais -dans la _Guirlande_. - - - - -IV - -DÉTRESSE DE GOMBAULD A LA MORT DE RICHELIEU (1642).--RECUEIL DE POÉSIES -(1646).--SES SONNETS ET SES LETTRES.--MADAME DE LONGUEVILLE ET -BENSERADE. - - -Le 4 décembre 1642, Richelieu mourut au Palais-Cardinal; Gombauld se -trouva tout à coup privé de son plus puissant protecteur, et sa -situation devint d'autant plus précaire, que les pensions accordées par -le Cardinal à beaucoup de gens de lettres furent supprimées presque -immédiatement après sa mort. Réduit aux expédients pour vivre, mais ne -voulant pas, avec son vieil honneur, être à charge à ses amis, il -cachait sa misère avec le plus grand soin; et, réunissant ses oeuvres -éparses de tous côtés, il se mit à éditer des livres. C'est en effet -pendant la période d'une vingtaine d'années qui s'écoula depuis la fin -du règne de Richelieu jusqu'à la mort de notre poëte, que Gombauld -publia presque toutes ses poésies, la plupart fort anciennes, puisqu'il -avait déjà bien près de soixante-dix ans, à la mort du Cardinal. - -«Une de ses plus grandes faiblesses, écrivait Tallemant vers cette -époque, c'est de craindre qu'on ne le traitte de gueux. Il n'a jamais -voulu que ses amys l'assistassent: et une fois depuis la Régence,--car -le feu Roi, après la mort du cardinal de Richelieu, raya de sa main -toutes les pensions,--on fut contraint de le quester, et après on luy -fit accroire qu'on avoit trouvé moyen de toucher cela de l'argent du -Roy. Ce n'est pas que je trouve estrange qu'il ne veuille pas recevoir -indifféremment de ses amys; je voudrois seulement qu'il choisît entre -tous et qu'il regardast s'il y en a quelqu'un à qui il veuille avoir une -si grande obligation; mais il n'en veut pas prendre le soin, et s'attend -un peu trop à la Providence... C'est un homme à sécher auprès d'un sac -d'argent qu'on luy auroit mis sous son chevet: il diroit qu'on le prend -pour un gueux[38]...» - - [38] Tallemant.--_Historiettes_, II, 468. - -Ce n'est pas le legs que fit au poëte la célèbre demoiselle de Gournay, -lorsqu'elle mourut le 13 juin 1645, qui aurait pu assurer le pain -quotidien au pauvre Gombauld. «En mourant, raconte des Réaux, elle -laissa, par testament, son _Ronsard_ à L'Estoile, comme si elle l'eust -jugé seul digne de le lire, et à Gombauld, une Carte de la vieille -Grèce, de Sophion, qui vaut bien cinq solts.» - -Ce fut probablement vers ce temps qu'il composa cette épigramme -désespérée: - - Ne me respondez plus, Muses, soyez muettes! - Nostre siècle de fer m'a rendu négligent. - Les vulgaires esprits n'ayment point les poëtes, - Et tant qu'on fait des vers, on n'a guères d'argent. - -Le même sentiment de sa misère lui avait déjà dicté, plusieurs années -auparavant, cette épitaphe de Malherbe: - - L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose; - Il a longtemps vécu sans beaucoup de support, - En quel siècle, passant? je n'en dis autre chose: - Il est mort pauvre, et moi je vis comme il est mort. - -Gombauld, à bout de ressources, dut bientôt se décider à publier ses -oeuvres; un volume de _Poésies_ parut chez Auguste Courbé en 1646 -(in-4º), suivi d'un volume de _Lettres_, chez le même libraire, en 1647 -(petit in-8º). - -Le volume de _Poésies_ de 1646 offre cette particularité remarquable, -que, dans le privilége de publication, Gombauld est qualifié de -«gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi»: nous n'avons pu trouver -nulle part la justification de ce titre. Sauf trois élégies et quelques -stances, débuts poétiques de l'auteur, l'ode au chancelier Séguier, le -panégyrique du cardinal de Richelieu, et quelques vers pour des ballets -ou autres divertissements du temps de la reine Marie de Médicis, ce -volume ne contient que des sonnets et des épigrammes. - -Les sonnets de Gombauld ne sont pas datés; il est donc difficile de -préciser à quelle époque ils ont été composés: mais nous sommes portés à -croire qu'ils l'ont été à des époques fort différentes, pendant toute la -carrière poétique de l'auteur. Ce sont presque tous des sonnets -amoureux, adressés à des Philis, des Amaranthes, ou des Carites, soit -imaginaires, soit réelles; mais l'ordre dans lequel nous venons de -placer ces pseudonymes, qui recouvrent les véritables noms des beautés -chères au poëte, n'est pas indifférent: nous pensons même que c'est un -ordre chronologique réel. Les sonnets à Philis doivent être les premiers -en date, et remonter à l'époque de la régence de Marie de Médicis. Un -passage des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux nous le fait penser, -car il dit en parlant de cette époque: «Je ne sçay si madame de La -Moussaye, soeur du feu comte de La Suze, et mère de La Moussaye, le -petit maistre, estoit cette petite Philis (des _Poésies_), mais on croit -qu'il a eu de grandes privautez avec elle, car il a tousjours affecté -d'en vouloir à des dames de qualité, et me faisoit excuse, une -fois, de ce que dans ses Poésies il y avoit des vers pour une -paysanne.--C'estoit, disoit-il, la fille d'un riche fermier de -Xaintonge, et elle avoit plus de dix mille escus en mariage[39]...» Qui -sait si Philis ne représente point Marie de Médicis elle-même? - - [39] Tallemant.--_Historiettes_, II. 458. - -Les sonnets à la belle Amaranthe seraient de la seconde époque, du temps -de la pastorale, et nous ne serions pas étonné que ce pseudonyme cachât -le nom de Madame ou de Mademoiselle de Rambouillet, car Gombauld choisit -la fleur d'Amaranthe pour son tribut à la _Guirlande de Julie_. Enfin -les sonnets à Carite seraient les derniers. Ce ne sont là que des -conjectures, et c'est pour cette raison que nous avons réservé les -sonnets pour l'époque de leur publication, au lieu d'en parler à leur -date présumée, alors qu'ils couraient les ruelles en feuilles volantes, -et faisaient les délices de la société précieuse; nous pensons, -néanmoins, que ces conjectures ont quelque apparence de réalité. - -Chapelain, Pellisson, Maynard, Guéret, Conrart, Ménage, et quantité -d'autres critiques contemporains, ont loué les sonnets de Gombauld, et -reconnaissent dans l'auteur un esprit vif et délicat. Aussi, remarque -l'abbé Goujet, «si M. Despréaux a dit, en parlant de ce genre de poésie: - - A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville, - En peut-on admirer deux ou trois entre mille... - -ce célèbre critique a seulement voulu dire que nous n'avions peut-être -point de sonnet sans défaut, et que les poëtes qu'il nommoit estoient -ceux qui avoient le mieux réussi[40]». - - [40] Goujet.--_Bibliothèque française_, XVII, 132. - -«Suivons toujours notre naturel, dit Guéret dans la _Guerre des -auteurs_; ne sortons jamais du genre qui nous est propre, et n'envions -point aux autres la gloire que nous ne sçaurions acquérir comme eux. -Laissons L'Élégie à Desportes, les Stances à Théophile, le Sonnet à -Gombauld, l'Épigramme à Maynard...» et Furetière, dans sa _Nouvelle -allégorique des troubles du royaume d'Éloquence_, n'hésite pas à -proclamer que «de l'Isle sonnante, ou Terre des Sonnets, Gombauld, le -grand casuiste et législateur du païs, en fit venir de bien propres et -de bien lestes...» - -Chapelain déclare «fort beaux» les sonnets de son ami[41], et Costar -proclame que «c'est le poëte de France qui fait le mieux les sonnets et -les épigrammes...» Ménage va plus loin encore: en plusieurs passages de -ses _Observations sur Malherbe_, il n'épargne point son enthousiasme -lorsqu'il parle des sonnets de Gombauld; il dira, par exemple: «M. -Gombauld a fait une faute toute semblable en ces beaux vers de cet -admirable sonnet qui commence par _Cette race de Mars_.» - - [41] Mélanges de littérature tirés des lettres manuscrites de M. - Chapelain. - -Tallemant est le seul qui jette une note discordante dans ce concert de -louanges: «Les vers de Gombauld, pour l'ordinaire, ne vous vont point au -coeur, dit-il; ils ne sont point naturels; plus: il y a grand nombre de -sonnets où, pour bien rimer, il tire souvent les choses par les -cheveux[42]...» - - [42] Tallemant.--_Historiettes_, II, 461. - -Nous regrettons de n'avoir pas le loisir de citer ici un grand nombre -des petits poëmes de Gombauld; nous en choisirons un de chacune de ses -trois périodes amoureuses, et l'on avouera que le dernier, surtout, -donne tort à Tallemant, car le sentiment qui y règne nous semble fort -délicat. - - -I - - Leve-toi, je te prie, amante de Céphale, - Je dois voir aujourd'huy l'Astre de mon amour; - Car, si tu ne le sçais, messagère du Jour, - J'ay _Philis_ pour maistresse, et la Cour pour rivale. - - Elle est toute parfaite, elle n'a point d'égale: - Les Grâces auprès d'elle ont choisy leur séjour, - Et, parmi tant de feux qui brillent à l'entour, - J'ay reçeu de ses yeux une atteinte fatale. - - Ils m'obligent pourtant, au lieu de m'affliger; - L'offence est favorable, et je ne puis juger - Comme un si doux effort me fait vivre et me tüe. - - Je me plais aux douleurs que mon âme en ressent, - Et pardonne à Philis le mal que fait sa veüe, - S'il est vray que son coeur n'en soit pas innocent. - - -II - - Si je vous suis fâcheux, je le suis à moy-mesme, - Sans trouver de remède à mon cruel tourment. - Mais je veux me résoudre à suivre constamment - Vostre humeur et vos loix, dont l'empire est supresme. - - Que ma peine s'augmente, et qu'elle soit extresme, - J'imposeray silence à mon ressentiment; - Et vous n'en verrez pas un signe seulement, - Si je ne suis trahy par mon visage blesme. - - Là finissoit ma plainte, et desjà ma palleur - Accusoit, malgré moy, l'excez de ma douleur, - Lorsqu'_Amaranthe_ ouvrit ses lèvres favorables, - - Pour appeler le Jeu, le Ris et le Désir, - Et mille autres Amours, dont les mains secourables - Repoussèrent la mort qui me venoit saisir. - - -III - - _Carite_ alloit partir, et ses tristes adieux - Donnoient à ses beautez une grâce nouvelle, - Quand, parmy tant d'amans qui souspiroient pour elle, - Daphnis, perdant l'espoir, accusa tous les Dieux. - - Elle changea d'humeur, preste à changer de lieux, - Et le voyant mourir luy parut moins cruelle; - Le baisa d'un baiser digne d'un coeur fidelle, - Et les larmes soudain troublèrent ses beaux yeux. - - Tesmoignages tardifs d'une amitié secrette, - Vous faites que Daphnis qui, sans fin, la regrette, - D'un aymable penser soulage ses tourmens. - - La peut-il désormais blasmer d'ingratitude; - Puisque par un baiser, qui dura trois momens, - Elle rescompensa trois ans de servitude... - -Le Recueil des Sonnets est suivi, dans le volume de 1646, d'un Recueil -d'Épigrammes, et tous les critiques sont d'accord pour reconnaître en -Gombauld le rival de Maynard. Tallemant lui-même, qui dit froidement des -oeuvres du poëte son ami: «C'est tout ce qu'il pourra faire que de -vivre...» avoue que ses Épigrammes ont une valeur réelle. «Gombauld, dit -Furetière dans sa _Nouvelle allégorique des troubles du royaume -d'Éloquence_, tira aussi des _montagnes épigrammatiques_ trois -compagnies de chevau-légers de petite taille, mais qui combattoient avec -une merveilleuse vivacité, et qui avoient des traits fort dangereux, -qu'ils lançoient avec une adresse non pareille. Il s'en étoit servi à -démembrer la principauté qu'y avoit auparavant usurpée le président -Maynard...» L'abbé de Marolles, qui traite d'_excellentes_ les petites -pièces de notre académicien, n'hésite pas à mettre «M. Maynard, M. -Bautru et M. de Gombauld, entre les poëtes françois à qui nos voisins ne -sçauroient contester les avantages de la primauté à l'égard de -l'épigramme, et qui n'en doivent guères aux anciens...» De Marolles -était ami de Gombauld, et nous citerons plus volontiers comme impartial -le jugement de l'auteur d'un _Traité de l'Épigramme_, Richelet, qui, -après avoir apprécié le talent de Maynard et de Brébeuf, s'exprime -ainsi: «Les Épigrammes de Gombauld valent mieux que tout ce qu'il a -fait. Les vers en sont naturels, et les pointes de la plupart fines et -ingénieuses. D'Aceilly est facile et éveillé. Il n'a pas tant -d'Épigrammes à la grecque que Gombauld, mais il n'est pas si juste, ni -si françois...»; enfin, dans la notice spéciale consacrée à Gombauld, en -tête de l'extrait de ses oeuvres, on assure que ses Épigrammes ont fait -beaucoup de tort à celles de Fr. Maynard: «elles roulent ordinairement -sur les moeurs corrompues de son siècle; elles ont beaucoup de naturel, -et ne manquent pas de finesse et de délicatesse de pensée...» - -Tel est l'avis des critiques contemporains. Parmi ceux du siècle -dernier, l'abbé Goujet se range volontiers à l'avis de ses devanciers; -il ajoute même que le fameux vers de Boileau ne s'applique pas aux -Épigrammes. «On les lit encore avec plaisir, dit-il, et on les lira -apparemment toujours.» L'abbé Sabathier, fort sévère pour le pauvre -Gombauld, accorde à plusieurs de ces petites pièces du naturel et de la -vivacité; mais La Harpe fait une charge à fond, dans son _Lycée_, contre -le Recueil de notre académicien. «Gombauld et Malleville, dit le célèbre -critique, furent plutôt des écrivains ingénieux que des poëtes, surtout -le premier, qui nous a laissé un Recueil d'Épigrammes ou plutôt de bons -mots. Il est bien vrai que Boileau a dit: - - L'épigramme plus libre, en son tour plus borné, - N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné. - -Mais, sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse, osons dire -que cette définition ne caractérise guère que l'Épigramme médiocre. -Celle dont Marot a donné modèle, surpassé depuis par Racine et Rousseau, -doit être piquante par l'expression comme par l'idée. L'épigramme a son -vers qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont fait de bonnes (ce -qui n'est pas extrêmement rare) le savent bien. Gombauld ne le savait -pas, et c'est ce qui fait que ses Épigrammes sont oubliées. - - Et Gombauld tant loué garde encor la boutique... - -disait Boileau, et, depuis ce temps, elles n'en sont pas sorties. -Celle-ci m'a paru une des meilleures: - - Gilles veut faire voir qu'il a bien des affaires. - On le trouve partout, dans la presse, à l'écart. - Mais ses voyages sont des erreurs volontaires, - Quoiqu'il aille toujours, il ne va nulle part[43].» - - [43] La Harpe.--_Cours de Littérature_, édit. stéréotype, IV, 248-249. - -Nous sommes loin de souscrire au jugement de La Harpe, qui nous semble -beaucoup trop exclusif en prenant pour type unique de l'épigramme celle -de Marot ou celle de J.-B. Rousseau. Il exclut absolument de ce genre de -poésie l'épigramme à la grecque, qui souvent ne manque ni de grâce ni de -finesse; et la prétention de vouloir exiger absolument pour ces petites -pièces la langue marotique nous paraît quelque peu draconienne. Pour -notre part, nous avons lu avec grand plaisir le _Recueil des Épigrammes_ -de Gombauld, et nous ne croyons pas abuser de la patience du lecteur en -citant quelques-uns de ces petits morceaux. - -Après la boutade suivante, qui ouvre le Recueil, et rappelle un peu le -style romantique de nos modernes: - - Damon, je ne veux point escrire - A ceux qui ne veulent point lire. - Dans un siècle dur comme un roc, - La Prose et les Vers sont au croc: - Car le monde leur fait la nique, - Et, selon la foy platonique, - On peut croire, sans croire mal, - Que le monde est un animal... - -voici plusieurs pièces un peu plus calmes, mais dont le style est -toujours énergique: - - -I - - Nos enfans, Messieurs et Mesdames, - A quinze ans passent nos souhaits: - Tous nos Fils sont des hommes faits, - Toutes nos Filles sont des femmes. - - -II - - Tu veux te défaire d'un homme, - Et jusqu'ici tes voeux ont été superflus. - Hazarde une petite somme: - Prête-luy trois loüys; tu ne le verras plus. - - -III - - Apprenez, sans que je vous nomme, - Le tort que le monde vous fait, - Car vous estes riche en effet, - Et l'on vous tient pour un pauvre homme. - -Le P. Bouhours, dans sa _Manière de bien penser des ouvrages d'esprit_, -cite comme un _chef-d'oeuvre de naïveté_ l'épigramme suivante: - - Colas est mort de maladie, - Tu veux que j'en plaigne le sort: - Que diable veux-tu que j'en die? - Colas vivoit, Colas est mort. - -«Après tout, reprit Philante, ces pensées, toutes naïves qu'elles sont, -ne laissent pas d'avoir un peu d'antithèse. Vivre, mourir, fait un petit -jeu qui égaye la chose.--La naïveté, dit Eudoxe, n'est pas ennemie d'une -certaine espèce d'antithèses qui ont de la simplicité selon Hermogène, -et qui plaisent mesme d'autant plus qu'elles sont plus simples: elle ne -hait que les antithèses brillantes et qui jouent trop...» - -Gombauld a mêlé à son Recueil quelques épigrammes à la grecque, qui ne -sont, à proprement parler, que des madrigaux: tels le quatrain destiné à -la _Guirlande de Julie_, et le suivant, qui date de la cour de Marie de -Médicis. - - * * * * * - -A Philis, parée pour aller au ballet des Déesses: - - Ces Déesses qui sont ornées - D'appas et de charmes si doux, - Seront tantôt bien étonnées - De se trouver toutes en vous. - -Gombauld avait fait peu d'épigrammes dans sa jeunesse: il les composa -surtout dans son âge mûr, et pendant sa vieillesse. Dix ans après cette -publication, il en donna un volume entier en 1656: nous en parlerons -bientôt, et nous aurons lieu de remarquer combien toutes celles qui -datent de cette époque sont violentes et misanthropiques. Les malheurs -de sa propre existence furent les sources de son inspiration. - -Nous dirons peu de choses du volume de _Lettres_, publié par Gombauld en -1647: sa prose est bien loin de valoir ses vers; et si ces quelques -pages, aujourd'hui complétement tombées dans l'oubli, ne nous -fournissaient un certain nombre de détails biographiques intéressants, -sur lui-même et sur plusieurs de ses contemporains, nous n'en parlerions -même pas. «Il n'y a ni sel ni sauge à ses Lettres imprimées, qu'il croit -autant de chefs-d'oeuvre,» dit Tallemant des Réaux; et le bibliographe -contemporain Sorel se borne à les citer avec celles de Plassac, de -Porchères, de Théophile..., en disant qu'elles traitent de sujets -très-divers, et que chacun de ces auteurs «a très-bien réussi selon sa -capacité[44]». Nous avons patiemment parcouru ce petit volume, dédié à -Monseigneur (sans aucune autre dénomination), et qui contient cent -quarante-huit Lettres «de sujets très-divers,» selon l'expression de -Sorel: les unes philosophiques, les autres littéraires, celles-ci -amoureuses, celles-là sans caractère déterminé; ici une simple -correspondance ordinaire, là des remerciements au sujet de -l'_Endymion_... Nous remercions Gombauld de les avoir publiés, parce que -c'est une mine de renseignements pour le chercheur curieux; mais on ne -pourrait en supporter longtemps la lecture suivie: on y fera quelques -recherches utiles; il ne faut leur demander rien davantage. Elles sont -cependant adressées à des personnages de renom: à Mme des Loges, à M. -d'Andilly, aux maréchaux de Bassompierre et d'Ornano, aux marquis -d'Uxelles, de Rambouillet, de Théobon ou de La Moussaye, à Mme de -Beringhen, à la maréchale de Thémines, à Conrart, à Boisrobert, à l'abbé -de Cérisy, à M. de Charleval, à l'abbé de Châtillon, etc. Mais «le sieur -de Gombauld,» malgré ses hautes relations, n'a pu réussir à nous charmer -en prose; et le fragment que nous avons cité plus haut d'une de ses -Lettres à Boisrobert suffit pour donner un spécimen de son style -épistolaire. - - [44] Sorel.--_Bibliothèque française_, p. 102. - -Les deux livres de Gombauld se vendirent assez bien, en particulier le -_Recueil des poésies_: mais, malgré le produit de cette vente, le pauvre -gentilhomme ne pouvait parvenir à soutenir son rang; et cela était dur -pour un amant des belles manières de l'ancienne Cour. Un peu avant le -blocus de Paris, vers la fin de l'année 1648, «Chapelain et Esprit, -raconte Tallemant, voyant que Mme de Longueville goustoit fort ses -ouvrages, firent en sorte que, du consentement de M. de Longueville, -elle offrît de luy donner six cens livres, je pense, de pension. Le -bonhomme, qui en avoit besoing, n'en vouloit pas pourtant, luy qui -n'avoit que les deux cens escus du Sceau; ce n'estoient point bienfaits -du Roy: on eut une peine enragée. Il appeloit cela une servitude; que -jusques-là il avoit pu se vanter qu'il avoit esté libre, qu'il estoit -l'homme libre du Roy, et que c'estoit, s'il l'osoit dire, en cette -qualité qu'il en recevoit pension[45]...» - - [45] Tallemant.--_Historiettes_, III, 468. - -Ce trait est caractéristique, et M. Pierre Barbier n'hésite pas, devant -un pareil témoignage, à appliquer à Gombauld ce que Sainte-Beuve dit -quelque part de l'un de ses plus illustres compatriotes, d'Aubigné, -calviniste et Saintongeois comme lui, «type accompli de la noblesse ou -plutôt de la gentilhommerie protestante française, brave, opiniâtre, -raisonneuse et lettrée, guerroyante de l'épée et de la parole, avec un -surcroît de point d'honneur et un certain air de bravade chevaleresque -ou même gasconne qui est à lui[46].» C'était en effet un gentilhomme de -race que notre Sonneur de sonnets, mettant au-dessus de tout son Dieu, -son Roi et sa Dame, et ne transigeant ni avec l'ambition ni avec -l'intérêt, pour chercher des accommodements avec sa foi. Aussi -devons-nous croire complétement le chroniqueur, quand il ajoute ce -correctif au trait précédent: «... On descouvrit que ce qui le fascha le -plus, c'estoit de n'avoir que six cens livres où M. Chapelain avoit deux -mille francs[47], et qu'il eust esté plus satisfait qu'on eust mis -quatre cens escus et qu'on ne luy en eust donné que deux cens...--Il fit -des vers à la femme et au mari, dit encore Tallemant, et il a bien du -mal au coeur d'avoir fait, ce luy semble, des laschetez ou des bassesses -pour rien.» - - [46] Sainte-Beuve.--_Causeries du Lundi_, t. X. - - [47] Pour composer à loisir le poëme de la _Pucelle_ en l'honneur de - la maison de Longueville et de Dunois. - -En effet, il ne toucha jamais un sou de cette pension, s'il faut en -croire le chroniqueur, «et durant le blocus, Madame de Longueville ne -s'informa pas seulement si ce pauvre homme avoit du pain; le chancelier -(Séguier), cette fois-là, fist l'honneste homme, car, de Saint-Germain, -il eut soing de luy faire payer sa pension. Gombauld l'en remercia en -vers, et c'est une des meilleures choses qu'il ait faites[48]»... - - [48] Tallemant, II, 469. - -La situation du vieux poëte s'empira encore bien davantage quelque temps -après, par suite des troubles politiques: - - Enfin je n'ay plus d'ordonnances, - La Guerre a mis tout à l'envers. - Ceux qui gouvernent les finances - Ne sont point touchez de nos vers. - Divines Soeurs, soyez muettes, - Puisqu'on ne vous escoutte pas, - Et ne faites plus de Poëtes, - Ou faites-leur des Mecenas![49] - - [49] Gombauld.--_Recueil des Épigrammes_ de 1656, p. 164. - -Les sceaux ayant été retirés au chancelier Séguier le 2 mars 1650, la -pension que Gombauld tenait de lui depuis 1634 se trouva supprimée par -là même, et il fallut employer près du nouveau garde des sceaux, -Châteauneuf, tout le crédit d'amis puissants pour arriver à la faire -rétablir. Tallemant raconte à ce sujet un trait fort à l'honneur du -poëte Benserade. «La plus raisonnable action que Benserade ait faitte en -sa vie, dit-il, ce fut que, M. de Chasteauneuf ayant esté fait garde des -Sceaux pour la seconde fois en 1650, il fist en sorte que la pension que -Gombauld avoit sur le Sceau fût continuée. Il estoit des amys de Madame -de Leuville, femme du nepveu du garde des sceaux, et il le fit agir -comme il fallut; après, il écrivit un billet à Gombauld, sans signer, -par lequel on l'avertissoit que l'affaire estoit faitte, et qu'il en -avoit l'obligation à Madame de Leuville, à Madame de Villarseaux, sa -belle-soeur, à Madame de Vaucelas et au président de Bellièvre, et ne -parloit point de luy[50].» Le chroniqueur cite encore ailleurs Mesdames -de Chaulnes-Villeroy, de Rodes, de Boisdauphin, comme ayant été, avec -Madame de Leuville, les intermédiaires qui obtinrent le rétablissement -de la pension du poëte; et il ajoute: «Gombauld fut fort empesché -comment les louer toutes quatre.--On dira, disoit-il, que c'est un -quatorze de dames[51].»--Et plus loin: «Ce fut Conrart qui l'avertit que -le trésorier du Sceau avoit de l'argent à luy donner de la part de M. de -Chasteauneuf. Il y fut. Conrart luy demanda.--Hé bien!--Ce trésorier -brutal, répondit-il, m'a voulu faire accroire que je ne sçavois pas -escrire. Il m'a dit...--Mais avez-vous touché?--Il n'y a que moy qu'on -traitte ainsy.--Mais avez-vous touché?--... On eut bien de la peine à -lui faire dire ouy...--J'ay honte, disoit-il, d'avoir receu seul; -d'autres qui le méritent mieux n'ont rien eu: il me semble que je leur -escroque.» - - [50] Tallemant, V, 13. - - [51] Tallemant, II, 470. - -Voilà un scrupule fort honorable, et Gombauld est très-heureux d'avoir -eu un ami tel que Tallemant, qui se soit chargé de rapporter tous les -traits nécessaires pour donner à son caractère une vigoureuse et haute -physionomie. - -Peu de temps après, vers 1653, on réussit à obtenir un nouveau subside -pour Gombauld, et, cette fois, ce fut le surintendant Servien, membre de -l'Académie, comme Séguier, qui devint le bienfaiteur du poëte. Qu'on -nous pardonne de citer encore Tallemant à ce sujet; son récit se termine -par un de ces traits dont nous venons de parler et qui sont fort -précieux pour un biographe: «Pour subsister, Ménage vendit une terre -qu'il avoit eue à partage, à M. Servien, qui luy fit la rente de -l'argent au denier 18. En ce temps-là, on le pria de faire quelque chose -pour le bonhomme Gombauld. Servien promit de luy faire toucher 1,500 -livres: mais il ne se hastoit pas autrement. Ménage luy déclara qu'il ne -signeroit point le contrat de vente de cette terre, qui estoit à la -bienséance de Sablé[52], qu'il ne luy tinst parole touchant M. de -Gombauld. Et cela fut fait: mais il l'a tant chanté, que Gombauld ne put -s'empescher de faire cette épigramme; car, quoiqu'il ne l'ayt point -monstrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis certain que c'est -ce qui luy en a fait venir la pensée. La voicy: - - [52] Dont Servien était marquis. - - Si Charles, par son crédit, - M'a fait un plaisir extresme, - J'en suis quitte; il l'a tant dit, - Qu'il s'en est payé lui-mesme[53].» - - [53] Tallemant, IV, 211. - -Il est vrai que Ménage s'appelait Gilles et non pas Charles; mais cela -déguise peut-être mieux le personnage. Du reste, les auteurs du _Recueil -des plus belles Épigrammes des poëtes français_, qui reproduisent cette -petite pièce, remarquent avec raison «qu'il semble que la pensée en soit -fausse: car, enfin, l'indiscrétion d'un homme qui nous aura fait un -plaisir n'empêche pas que nous n'ayons receu de luy ce plaisir, et que -nous ne luy en ayons l'obligation...» Quoi qu'il en soit, si Gombauld ne -montra pendant quelque temps cette épigramme qu'à de rares amis, comme -on peut le conclure du récit de Tallemant, il la trouva si piquante, -qu'il ne pût s'empêcher de l'insérer dans son _Recueil complet des -Épigrammes_ qu'il publia en 1656. Elle y figure, en effet, au nº 85 du -premier livre, et ceci nous amène à parler du nouvel ouvrage du poëte -saintongeois. - - - - -V - -RECUEIL DES ÉPIGRAMMES.--POÉSIES INÉDITES (1657). - - -Le _Recueil des Épigrammes_, dans le Privilége duquel Pellisson, alors -secrétaire du Roy en exercice, a fait insérer que Sa Majesté veut -«favoriser l'Exposant, et la publication de tout ce qui sort d'une plume -si célèbre,» est précédé d'une Préface que nous croyons devoir -reproduire; elle n'est pas longue, et contient pour une biographie des -renseignements précieux sur le caractère du poëte: - - «Ce n'est que pour passer par tous les genres d'escrire, dit Gombauld, - qu'après avoir fait d'autres diverses oeuvres, j'ay voulu faire aussi - des Épigrammes. On m'a persuadé de les mettre au jour; mais je n'ay - pas le courage de les dédier à personne, non pas mesme de les - accompagner de quelque Advertissement. Il semble que ceux qui dédient - si facilement leurs ouvrages ne cherchent pas tant des protecteurs que - des complices de leurs fautes. Ce n'est pas faire des offrandes, c'est - mendier des gratifications, c'est vendre ce qu'on ne doit jamais - acheter: je parle des louanges que plusieurs reçoivent avec plaisir, - et qu'ils ne payent guères qu'à regret. On veut que je donne des advis - à ceux qui ne se soucient pas d'en recevoir, et à qui mes excuses - donneroient, peut-estre, le moyen de m'accuser davantage. On veut que - je rende à la coustume ce que je ne croy point devoir à la nécessité. - Mais je n'ay rien à dire, sinon, ce que l'on eust bien jugé sans que - je l'eusse dit: Que ces Épigrammes ne sont pas toutes d'un âge, et que - les plus vieilles sont celles qui tiennent le plus de la jeunesse; que - les unes excusent les autres, et qu'elles ne sont faites, la pluspart, - que pour les bonnes moeurs, ou plustost contre les mauvaises; de telle - sorte pourtant que pas un n'en puisse murmurer, à moins que de se - déclarer coupable.» - -Cette déclaration de principes au sujet des dédicaces nous a paru -d'autant plus curieuse à noter, que deux ans après, en 1658, Gombauld, -pressé sans doute par la plus grande nécessité, se décida à faire -imprimer ses _Danaïdes_, avec une Dédicace au surintendant Fouquet. - -Il y a peu d'exemples, dit Rosteau, dans ses _Sentiments sur quelques -livres qu'il a lus_, «de poëtes qui ayent fini leurs travaux par des -épigrammes, qui, pour l'ordinaire, sont formées de pointes d'esprit et -d'un feu qui convient mieux à un jeune homme qu'à des poëtes usés et -avancés en âge». Mais il ajoute «qu'on peut excuser M. de Gombauld de -s'être appliqué à ce genre d'écrire, dans la dernière partie de sa vie, -sur ce que la plupart de ses épigrammes sont plutôt des censures des -vices et des moeurs corrompues de son temps, que de ces galanteries qui -se font ordinairement pour les dames». Gombauld avait en effet plus de -quatre-vingts ans, lorsque, en 1657, il publia son _Recueil_; nous ne -répéterons pas ici ce que nous avons dit de ces petites oeuvres, lors de -la publication des premières en 1646. - -Nous citerons seulement quelques-unes des nouvelles, celles surtout qui -peuvent donner une idée des principales préoccupations de l'esprit de -Gombauld pendant sa vieillesse: - - -I - - Royautez partout redoutées, - Mes pointes vous ont respectées, - Vous, et vos Ministres aussi. - Car vostre gloire est mon soucy, - Et je n'ay pour vous que des roses. - Mais vous pensez à tant de choses, - Que vous ne pensez point aux vers - Dont j'entretiens nostre univers. - Je me tais de mon aventure. - Peut-estre la race future - Ne s'en taira pas comme moy: - C'est la pointe que je vous doy. - -Gombauld se persuadait volontiers que ses vers devaient faire les -délices de la postérité la plus reculée. Il dira, par exemple, à une -Dame qui lui avait donné des roses: - - -II - - Nos affections sont escloses - Par des tesmoignages divers: - Beauté, vous me donnez des roses, - Et moy je vous donne des vers. - Rendez-moi des preuves plus fortes - De votre faveur désormais; - Car vos roses sont déjà mortes, - Et mes vers ne mourront jamais! - -C'est peut-être pour cela que son ami des Réaux prétend qu'il était «un -peu infatué du Parnasse,» et raconte que, répondant, en 1651, en qualité -de Directeur de l'Académie, à la harangue de l'abbé Tallemant, qu'on -recevait, il lui dit «qu'il pouvoit désormais regarder les autres hommes -comme les yeux du ciel regardent la terre!» - -L'ingratitude des hommes et la fragilité des biens temporels reviennent -souvent sous la plume de Gombauld, pendant ses dernières années: - - -III - - Viens, Seigneur, il n'est plus de foy, - Partout la perfidie abonde, - Et nul ne te veut pour son Roy, - Si ton règne n'est de ce monde. - - -IV - - Damon, la vie est mal nommée; - C'est une peine accoustumée, - Un mal que l'on ne peut guérir: - C'est une mort continuelle, - Et ce que mourir on appelle - Est plustost cesser de mourir. - -Puis, le souvenir de ses premières années lui revient à l'esprit: - - -V - - La vieille Cour, dont nul ne suit les traces, - Joignoit l'Amour avec les Grâces. - Mais la nouvelle Cour - A séparé les Grâces et l'Amour. - - -VI - - Quoy! sont-ce les fils de ces pères, - De ces ornemens de la Cour? - Sont-ce les filles de ces mères, - Pour qui l'on avoit tant d'amour? - Mes yeux, dans ce tumulte extrême, - Qu'on ne voit jamais achever, - Cherchent la Cour dans la Cour mesme, - Et ne la sçauroient plus trouver. - -«Il chante toujours de sa vieille Cour,» disait Tallemant des Réaux. - -Pour terminer, citons ce petit morceau, dans lequel le poëte «représente -son humeur»: - - -VII - - Timandre, une humeur douce et grave. - Qui ne peut rien faire en esclave, - Et qui joint l'honneur au devoir; - Des soins, qui ne sont pas vulgaires, - Font que, pour moy, je ne voy guères - Ceux qu'on a tant de peine à voir. - Je ne sçay point faire d'offrande, - Ny rien qui sente la demande. - Tu pers temps de t'en soucier: - Mes voeux n'importunent personne; - Mais, s'il arrive qu'on me donne, - Je sçay fort bien remercier. - -C'est une sorte de répétition en vers de la Préface que nous avons citée -plus haut. - -Le _Recueil des Épigrammes_ de Gombauld, publié en février 1657, à -Paris, chez Courbé, eut, dans la même année, une autre édition de -Hollande, «jouxte la copie de Paris», et il a été réimprimé en 1861, aux -frais et par les soins de M. J. V. F. Liber, en dépit des prédictions de -Boileau et de La Harpe[54]. - - [54] Lille, Typog. de A. Behague, et Paris, J. Tardieu.--Cette édition - contient en appendice une épigramme de Gombauld sur Antoine de - Bourbon Moret, fils naturel de Henri IV, tirée de Tallemant des - Réaux, historiette de la comtesse de Moret. - -La réimpression, dans l'année même de son apparition, prouve au moins -que le _Recueil_ eut un certain succès parmi ses contemporains: et, -d'après les quelques citations que nous en avons faites, on doit -reconnaître qu'il était mérité. - -Le dix-septième siècle n'a cependant pas connu toute l'oeuvre -épigrammatique de notre poëte. M. Prosper Blanchemain a découvert un -certain nombre d'épigrammes inédites de Gombauld dans un vieux cahier -relié à la suite de son Recueil de 1657, et qui présente toutes -probabilités d'avoir appartenu à Gombauld lui-même. Après avoir balancé -à les attribuer à notre académicien, parce qu'il en est trois, dans le -nombre, qu'on a coutume de donner à Regnier, le savant éditeur de -_Ronsard_ n'a pas hésité à les restituer au poëte saintongeois, en -remarquant que ces trois pièces n'avaient été mises sur le compte de -Regnier que longtemps après sa mort, et que Conrard, dans la notice -conservée par d'Olivet, parle d'un Recueil de vers manuscrits laissé par -Gombauld, «particulièrement de _Sonnets_ et d'_Épigrammes_, qui, pour -estre entre les mains de personnes peu intelligentes en ces sortes de -choses-là, n'ont pu encore estre mises en lumière». Une quarantaine de -ces petites pièces, y compris des vers de ballet, ont été publiées en -1874, à San Remo, dans la seconde livraison du _Fantaisiste_, et tirées -à part à cinquante exemplaires seulement sur grand papier vélin; mais -elles sont presque toutes du genre de celles qu'on avait jadis -attribuées à Regnier et, par conséquent, assez licencieuses pour être -fort déplacées dans ce Recueil: nous respecterons donc le motif qui -avait engagé Gombauld à ne pas les publier dans son volume, et nous nous -contenterons d'en citer une assez piquante, qui ne présente pas le même -caractère que ses voisines: - - De Lisle, ta fureur - Contre ton procureur - Injustement s'allume. - Cesse d'en mal parler: - Tout ce qui porte plume - Fut créé pour voler. - -M. Prosper Blanchemain n'avait pas envoyé tout son cahier manuscrit au -_Fantaisiste_ en 1874: il a bien voulu nous en communiquer quelques -autres feuillets et nous autoriser à reproduire les pièces suivantes, -qui auront pour nos lecteurs tout l'attrait de l'inédit: - - -I - -POUR LES ENDEBTÉS. - - Guillot se promenoit, triste, morne, resveur. - --Qu'as-tu donc, luy dit Jean? D'où vient cette langueur? - --Vrayment, luy dit Guillot, je n'ay pas l'âme en feste. - Ce qui me rend triste comme tu vois - Sont deux mille écus que je dois - Et qui me rongent fort la teste: - Tout mon argent se monte à beaucoup moins; - Je ne sçay d'où payer cette somme empruntée. - --Ah! pauvre fou, dit Jean; va! va! laisse ces soins - A celuy qui te l'a prestée. - - -II - -Épigramme. - - Je perds mon temps et mes discours - A vous raconter mes amours - Et la rigueur de mon martyre; - Rien ne sert de tant raisonner: - Je veux ce que je n'ose dire - Et que vous n'osez me donner. - - -III - -POUR METTRE DEVANT DES HEURES. - -Madrigal. - - En vain vous me jurez, dans vos humeurs cruelles, - De ne jamais rien faire en faveur de ma foy; - Priant Dieu pour tous les fidelles, - Sans doute, belle Iris, vous priez Dieu pour moy. - - -IV - -A UNE, EN JOUANT A COLIN-MAILLARD. - - En toutes les façons vous avez droit de plaire; - Mais surtout vous sçavez nous charmer en ce jour. - Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour, - Les voyant descouverts, on vous prend pour sa mère[55]. - - [55] On attribue ordinairement cette pièce à Montreuil, qui l'aurait - adressée à Mme de Sévigné. - - -V - -AUTRE. - - J'ay pris vostre esventail, Madame, - Mais n'en soyez point en courroux. - Songez à mon ardeur, considérez ma flamme, - Vous verrez que j'en ay plus de besoin que vous. - - -VI - -AUTRE. - - C'estoit assez de vos yeux pleins de charmes - Pour vaincre ma raison; - Mais vous chantez encore: O quelle trahison! - Doit-on blesser ceux qui rendent les armes? - Je voy bien que ma mort est tout vostre désir. - Eh bien! je meurs, Philis, mais je meurs de plaisir... - - - - -VI - -DERNIÈRES ANNÉES DE GOMBAULD.--PELLISSON ET FOUQUET.--MALADIES ET -MISÈRE.--TRAITÉS POSTHUMES SUR LA RELIGION.--MADAME MARIE.--CONCLUSION. - - -Les livres de Gombauld trouvèrent un prompt débit, et ce succès augmenta -encore son humeur altière. Il avait à cette époque quatre-vingts ans -bien passés: et, à cet âge, que de défauts sont permis ou doivent être -tolérés! Il devint à tel point épris de sa valeur personnelle, que la -reine Christine de Suède elle-même ne put trouver grâce devant lui. -L'avocat Patru, dans une lettre fort intéressante qu'il écrivait à son -ami d'Ablancourt, raconte avec de grands détails la célèbre visite que -cette reine à l'humeur bizarre voulut faire en personne à l'Académie -pour rendre un hommage éclatant aux beaux esprits de France. M. de -Gombauld, dit-il, vint à la réunion sans être averti; «mais aussi tost -qu'il sçut le dessein de la princesse, il s'en alla: car tu sçauras -qu'il est en colère contre elle, de ce qu'ayant fait quelques vers où il -a loué le grand Gustave[56], elle ne lui a point écrit, elle qui, comme -tu sçais, a écrit à cent impertinens. Le bonhomme, que tu connois, se -fasche de cela tout de bon, quoiqu'il soit bien vrai qu'elle ait demandé -de ses nouvelles plusieurs fois à ses deux voyages de Paris. J'aurois -bien plus sujet de m'en plaindre: mais quand rois, reines, princes et -princesses ne me feront que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai -jamais[57]...» - - [56] Père de la reine Christine. - - [57] OEuvres de Patru, édit. 1714, in-4º, p. 572. - -Le crime de la reine de la Suède était en effet irrémissible, de n'avoir -pas répondu plus efficacement à ces vers pompeux, loués si hautement par -Ménage: - - Mais son astre fatal le tire dans les cieux, - Quand sa foudre écrasant les plus audacieux, - De ses propres ardeurs lui-même il se consume. - -Malheureusement le bonhomme Gombauld n'avait pas les moyens de pouvoir -se draper pendant longtemps encore dans le manteau de sa dignité -chevaleresque: la misère était de garde à sa porte, et l'année 1658 ne -put s'écouler sans avoir vu notre poëte parjurer tous les serments qu'il -avait proférés dans la Préface de son _Recueil d'épigrammes_. Malgré les -bons offices de quelques amis puissants et généreux, parmi lesquels il -faut citer le duc et la duchesse de Montauzier, la pension du malheureux -gentilhomme se payait très-difficilement depuis la guerre de Paris. -«Pour le chancelier, écrivait Tallemant vers 1657, il y a cinq ans qu'il -lui fait dire qu'il aura soing de luy, mais qu'on a diverty les fonds du -Sceau[58]...» Gombauld dut se résoudre à porter un manuscrit chez le -libraire, et son choix tomba sur celui des _Danaïdes_. - - [58] Tallemant, _Historiettes_, II, 471. - -Or, depuis quelque temps, le vieux poëte s'était fort attaché à -Pellisson qui, jeune académicien, venait d'entrer chez le surintendant -des finances Nicolas Fouquet en qualité de secrétaire. Pellisson, par -son influence, obtint du libéral surintendant une pension de «quatre -cens escus» pour le bonhomme. Mais il fallait que l'amitié de Gombauld -pour lui fût bien vive, ou que le besoin le pressât au-delà des plus -extrêmes limites, pour accepter ce don qui ne venait pas du Roi; car, -chose extraordinaire, Pellisson parvint à persuader Gombauld que son -devoir était de dédier en retour les _Danaïdes_ au surintendant. Cette -dédicace valut cent louis d'or au poëte[59]. - - [59] _Ibid._, 472. - -La reconnaissance de Gombauld ne dépassa cependant pas les bornes de son -humeur vaniteuse. En récompense de ce service, rapporte Tallemant, -«Pellisson qui a fait peindre quasy tous ses amys, voulut avoir son -portrait: jamais on n'en put venir à bout. Mme de Rambouillet l'en -pressa en vain. Il dit que du Moustier en avoit eu un autrefois, qui -estoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant du Moustier disoit en le -montrant:--Voylà le divin Gombauld.--Et on disoit que du Moustier estoit -Pisandre dans _Endymion_... Il disoit que ce seroit la «descrépitude de -Gombauld», et dit à Mme de Rambouillet «qu'il n'avoit pas dormy depuis -qu'elle l'en avoit pressé,» et que, si elle continuoit, il se priveroit -plustost du plaisir de la voir, qui estoit la seule consolation qu'il -eust au monde[60]...» - - [60] Tallemant, _Historiettes_, II, 472. - -Cette boutade n'empêcha point Pellisson de rendre encore bien des -services au bonhomme; et Tallemant, le chroniqueur ordinaire de tous ces -détails intimes de la vie de ses contemporains, nous présente en cette -occasion le jeune historien de l'Académie sous un caractère fort -généreux. C'est ainsi que Gombauld ayant composé, après la maladie du -Roi, en 1658, «un Sonnet qu'il ne voulut jamais donner, quoy qu'il fust -beau à quelque chose près, disant qu'il ne vouloit pas que la première -chose que le Roy verroit de luy ne fust pas achevée (comme si le Roy s'y -connoissoit ou ceux qui l'approchent), Pellisson, qui le fait subsister -par le moyen du surintendant Fouquet à qui il est, ne put obtenir ce -sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent -qui valent moins. Je ne l'ay jamais veu si poëte, pour ne rien dire de -plus, qu'en cette rencontre[61]: il pesta contre tout le monde et contre -Pellisson même, ou peu s'en fallut. J'y descouvris de l'envie:--On paye -si mal, disoit-il, des vers immortels! Un sonnet immortel que je fis -pour M. Servien, que m'a-t-il valu?--Et pour toute raison, quand je le -pressois de donner de temps en temps quelque chose qui ne fust pas -imprimé à Pellisson pour entretenir le surintendant en belle humeur pour -luy, il me respondoit que ce mesme esprit qui luy faisoit faire -des sonnets immortels, l'empeschoit de faire ce que je luy -conseillois[62]...» - - [61] On sait qu'il ne faut pas ajouter grande créance aux jugements - littéraires de Tallemant. C'est lui qui trouvait que Corneille avait - gâté le théâtre en y introduisant la déclamation. - - [62] Tallemant, _Historiettes_, II, 472. - -C'est sans doute à cette époque qu'il faut attribuer les vers suivants, -dans lesquels le poëte a voulu peindre sa verte vieillesse: - - J'ay presque de mes jours achevé la carrière, - Dont je rends à mon Dieu ma loüange et mes voeux: - A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux, - Et mes yeux ont toujours leur clarté coustumière. - J'ay ma première force et ma santé première, - Et je me trouve propre à tout ce que je veux... - Si des autres humains j'écoute les discours, - Nul excès violent n'a troublé mes beaux jours. - -Cependant les dernières années de la vie du bonhomme Gombauld furent -tout à fait misérables, et surtout après la chute du surintendant -Fouquet, le besoin se fit plus que jamais sentir dans son pauvre -intérieur. Ce fut probablement pendant cette période de son existence -que, sentant ses idées religieuses s'exalter, il composa un certain -nombre d'écrits de polémique. Nous n'avons pas pu assigner de date -précise à ces divers Traités, dont les premiers doivent remonter vers -1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs années après la mort de -son ami et coreligionnaire; mais il nous semble naturel d'en attribuer -le plus grand nombre à cette époque: «J'ay déjà dit, rapporte Tallemant -au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit un _huguenost à -brusler_. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse et croit, -s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il -dit, à propos d'ouvrages chrestiens, à un de mes beaux-frères, qu'il -avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui -avoient esté inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui -en approchast.--Une nuict, disoit-il, que je n'avois point dormy, -j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict dans ma cheminée: -c'estoit l'esté, il n'y avait point de feu; je me lève, j'y trouve une -fort grosse et belle plume de pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces -prières.--Il vouloit qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part. -Après, il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garçon de -n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour sur -_Nostre Père_ avec cette mesme plume tomba dans le feu comme si ses -mains eussent esté de beurre et que ces papiers se consummèrent tous en -un instant. A propos de religion, il est si emporté sur cela, qu'il -trouve que Mme de Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique[63].» - - [63] Tallemant, _Historiettes_, II, 472-473. - -A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilité à -l'auteur des _Historiettes_, et qui prouvent que le vieux poëte -commençait, suivant l'expression populaire, à tomber en enfance, ces -traités sur la religion ne manquent pas d'un certain intérêt. Publiés en -1669 à Amsterdam par Conrart, ils furent réimprimés en 1676, et le -premier, le plus considérable de tout le volume, contient des -considérations fort judicieuses sur la religion chrétienne en général. -Les autres concernent plus spécialement le protestantisme, la Religion -prétendue Réformée, comme on disait alors. C'est d'abord un _Traité de -l'Eucharistie_, puis un _Discours_ contenant les raisons pour lesquelles -l'auteur préfère la religion réformée à la religion romaine; et -l'ouvrage se termine par cinq _Lettres_ sur ce même sujet. - -C'était de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld estimait le -plus. Il les avait composés par un motif de charité, dans le dessein de -faire connaître la vérité à ceux qu'il croyait dans l'erreur, et -d'affermir dans la bonne créance ceux qui y étaient nés ou qui l'avaient -embrassée. Il se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la -plupart de ceux qui écrivaient sur ces matières faisaient de trop gros -livres, entassant preuves sur preuves, autorités sur autorités, sans se -soucier ni de la clarté ni de l'ordre; et l'autre, qu'ils -s'imaginaient sans doute que la doctrine et l'élégance étaient -incompatibles[64].--«Pour faire voir qu'ils se trompoient en cela, il -composa ses _Considérations sur la Religion chrétienne_, lorsqu'il était -encore dans la vigueur de l'âge, et il fit voir véritablement qu'on peut -estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein, solide et -élégant. Ayant communiqué cette pièce à plusieurs de ses amis et mesme à -quelques-uns de la religion romaine, elle fut estimée de tous, et cela -lui donna courage de faire le _Traité de l'Eucharistie_ et un autre -qu'il adresse à un de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les -Lettres, il les a faites à un âge beaucoup plus avancé, excepté celle à -un Proposant, qui est presque de même date que les _Considérations_.» - - [64] Voici un curieux passage des _Mémoires_ de l'abbé de Marolles, - qui montre Gombauld en veine de controverse et d'études sur le - Nouveau Testament. L'abbé écrit ceci vers 1650: «M. le marquis de - Pompignan vint chez moi. Il se trouva cette journée-là dans mon - cabinet fort bonne compagnie: M. de Montmor, conseiller d'État et - maistre des Requestes, de qui les gens de lettres reçoivent si - souvent des marques de sa générosité; M. de Charleval, qui a le goût - si délicat pour toutes les belles choses; M. de Berville, de - Normandie, qui débite un grand sçavoir avec tant de facilité; M. de - Gombauld, si connu de toute la France pour sa rare modestie et par - ses nobles poésies, et quelques autres, qui se sont entretenus au - sujet de l'Escrit de la Magdeleine, du progrès de l'Évangile et de - la naissance et de l'accroissement du christianisme, sur quoy on dit - de fort bonnes choses; enfin, venant à parler des femmes illustres - du Nouveau Testament, M. de Gombauld ayant demandé d'où l'on avoit - appris que la mère de la Vierge avoit nom Anne, et son père Joachim, - parce que les saintes Écritures ne les nomment point, voicy à peu - près ce que j'en dis, etc.»--_Mém. de Marolles_, éd. in-fol., - 234-235. - -Sa plus grande passion, dit encore Conrart, était de publier ces écrits, -parce qu'il était persuadé qu'ils seraient utiles; «et peut-estre -n'a-t-on guères veu un homme séculier avoir autant de zèle pour la -gloire de Dieu et autant d'amour pour son prochain qu'il en avoit. Mais -quand on aura remarqué dans ses ouvrages la ferveur de ce zèle, et quand -on saura d'ailleurs que sa subsistance dépendoit presque -indispensablement de la Cour, on ne trouvera plus estrange qu'il ne les -ayt pas fait paroistre durant sa vie. Pour empescher que le public n'en -fust privé après sa mort, s'ils fussent tombés entre les mains de -quelques autres personnes d'autre religion que la sienne, il les mit, -sur ses dernières années, en celles d'un de ses amis dont il avoit -éprouvé la fidélité et l'affection, et luy fit promettre de ne point -s'en dessaisir, et de les mettre au jour dès que la commodité s'en -présenteroit[65]». - - [65] Préface des _Traités posthumes sur la religion_. - -Il fallait que le pauvre Gombauld fût bien pressé par le besoin pour -qu'il craignît de se voir privé, par un zèle religieux intempestif, des -subsides qu'il obtenait à grand'peine de la Cour. On connaît l'Épigramme -du poëte Gomès: - - Plaise au Roi me donner cent livres - Pour acheter livres et vivres. - De livres je m'en passerois, - Mais de vivres je ne sçaurois. - -C'étaient les vivres aussi qui dictaient la loi à l'infortuné -gentilhomme, à l'ancien poëte favori de Marie de Médicis, et voilà -comment ce que Tallemant des Réaux n'hésite pas à déclarer «le meilleur -ouvrage de Gombauld en vers et en prose» dut rester si longtemps, à son -grand regret, dans les cartons du poëte. - -Jusqu'en 1664, date de sa mort, Gombauld ne fit plus que végéter, et -Tallemant des Réaux nous fait un tableau navrant de la triste fin de son -ami. Sans le secours de cinquante pistoles que lui envoya de sa bourse -le comte de Saint-Aignan, après quelques vers pour le fameux carrousel -du Roi, et surtout sans l'ordonnance de quatre cents écus que signa -Colbert en sa faveur, à la suite des célèbres Rapports de Costar et de -Chapelain sur les gens de lettres, le pauvre Gombauld serait -littéralement mort de faim. - -Le _Rapport_ de Costar est de 1661, et celui de Chapelain[66] de 1662: -ce sont les deux monuments les plus précieux de la critique -contemporaine, et voici ce qu'elle pensait alors du talent et de la -situation de notre poëte: - - [66] Voir notre _Étude sur Chapelain_, publiée dans la _Revue de - Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875. - -«De Gombauld, écrivait Costar, n'a pas autant de rentes que Racan: il -n'a pas plus de deux cens écus de revenu. Il est huguenot, homme de -grande vertu, et qui mériteroit bien quelques bienfaits de Son -Excellence. Il est déjà fort vieux: _c'est le poëte de France qui fait -mieux des sonnets et des épigrammes; il entend merveilleusement l'art -poétique_[67]». - - [67] Publié par M. Taschereau, dans ses _Notes à la vie de Corneille_, - édit. 1829, p. 347. - -«Gombauld, disait Chapelain, est le plus ancien des écrivains françois -vivans. Il parle avec pureté, esprit, ornement en vers et en prose, et -n'est pas ignorant en la langue latine. Depuis plus de cinquante ans il -a roulé dans la Cour, avec une pension, tantôt bien, tantôt mal payée: -son fort est dans les vers, où il paroît soutenu et élevé. A force de -vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur: s'il étoit -guéri d'une grande maladie qui l'a abattu, il pourroit faire quelque -ode, quelque panégyrique, quelque sonnet fort beau, mais avec lenteur, -en y mettant un grand prix[68]». - - [68] _Mélanges de littérature_ tirés des Lettres mss. de Chapelain. - Paris, 1736, in-12, p. 230-231.--Voir au sujet du rapport de - Chapelain notre _Étude_ sur ce poëte, publiée dans la _Revue de - Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875. - -Il n'y a rien à ajouter au jugement des deux critiques. - -Cette grande maladie, qui avait abattu Gombauld, provenait d'une chute -qu'il avait faite quelques années auparavant. «Il s'estoit laissé tomber -dans sa chambre de sa hauteur, rapporte Tallemant, et s'estoit tout -froissé.»--«Il avoit toujours vécu fort sain, dit à son tour Conrart; à -quoi sa frugalité et son économie avaient extrêmement contribué: mais un -jour qu'il se promenoit dans sa chambre, ce qui lui étoit fort -ordinaire, le pied lui ayant tourné, il tomba et se blessa de telle -sorte à une hanche qu'il fut obligé de garder presque toujours le lit -depuis cet accident jusqu'à la fin de sa vie, qui a duré près d'un -siècle[69].» - - [69] Conrart, _Notice sur Gombauld_, en tête de ses _Traités posthumes - sur la religion_. - -«On ne croit pas qu'il relève de sa chute, ajoutait des Réaux vers cette -époque. On taschoit à luy faire avoir une subsistance en questant ses -amys; mais personne ne se pouvoit résoudre à remettre l'argent entre les -mains de Mme Marie, sa servante, que, depuis quelque temps, il appelle -luy-mesme _Madame Marie_. Elle le vole, luy a fait faire une déclaration -que ses meubles ont esté achestez de l'argent de cette fille, ce qui est -faux, et a tiré de luy quelques promesses. Elle est maistresse absolue; -on dit qu'elle preste sur gages... C'est une fille fière comme une -princesse, et qui a quelque chose de desmonté, ou je suis le plus trompé -du monde. Elle n'est pas trop mal faite. Je ne sçay pas ce qu'il y a, -mais le bonhomme a dit à Mme de Rambouillet qu'il connaissoit une pauvre -fille pour qui trois hommes estoient morts d'amour: il y a apparence que -c'est celle-là. Elle cause fort, et c'est quelque divertissement pour -luy. - -»... Or cette fille a la teste près du bonnet. Il deslogea de chez un -chirurgien, auprès des Beaubruns, peintres qui ont deux femmes -raisonnables et chez qui il est logé à présent, à cause d'elle... Elle -dit quelque chose de travers au chirurgien; le bonhomme, entendant du -bruit, descendit (c'étoit un peu avant son accident); il trouva que son -hoste avoit donné quelque horion à cette fille; cela le mit en colère, -il le frappa. Le chirurgien fut assez sage pour ne pas riposter. C'est -pour cela qu'il deslogea. - -»Bien des gens taschèrent de le désabuser de cette fille qui le pilloit; -mais on n'en put venir à bout: elle estoit maistresse absolue et -excluoit qui luy plaisoit. Une fois elle chassa La Mothe Le Vayer, le -prenant pour un ministre. Elle surprit une lettre de Conrart, où il la -deschiroit: elle la garda et dit qu'il estoit bien obligé à sa goutte, -car sans cela elle luy feroit donner le fouet par la main du bourreau. - -»On ne sçavoit mesme si le bonhomme ne l'avoit point espousée[70]. Enfin -il mourut après avoir esté longtemps incommodé de sa chute... Il a -confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans. - - [70] «Ménage, dit encore Tallemant, demanda un jour à cette fille si, - effectivement, elle estoit mariée à M. de Gombauld.--Moy, - respondit-elle, monsieur, hé! que voudriez-vous que je fisse de cet - homme-là? J'ay plus de biens que luy.--Elle avoit raison, car elle - luy avoit pris tout ce qu'il avoit.» - - De tout ceci et de bien d'autres passages des documents - contemporains, il résulte que Gombauld n'a jamais été marié, et - qu'il est mort célibataire sans héritiers directs. Nous avons donc - été fort surpris de rencontrer cette note dans le _Dictionnaire des - familles de l'ancien Poitou_, de M. Beauchet-Filleau. - - «La famille Augier, originaire de Marennes, prétendait que ses - auteurs étaient seigneurs d'une portion de cette terre conjointement - avec les comtes de Poitou. Augier ou Ogier (Jean) de Gombauld, un - des premiers académiciens de Paris, se rendit célèbre dans les - lettres et obtint de la reine mère de Louis XIII une pension de - 1,200 écus; comme il était de la religion protestante, _ses enfants_ - ayant suivi son exemple, furent obligés de s'expatrier à l'époque de - la révocation de l'Édit de Nantes. _Six d'entre eux_ passèrent alors - en pays étranger, emportant avec eux tous les titres de leur - famille. Le septième ayant abjuré demeura en France: mais ses - descendants ne connurent leur famille que par tradition. Augier - (Lucas), c'était son nom, eut un fils, Jean, lequel fut père de - trois garçons qui embrassèrent tous les trois la profession des - armes. Un d'eux fut tué à l'armée. L'aîné fut aide de camp du - Misdetesfeld en Espagne. L'autre servit dans la cavalerie et fut - réformé ainsi que son régiment vers le commencement du XVIIIe - siècle. Il épousa Jeanne Faure, alliée aux premières maisons de - l'Armagnac. De ce mariage sont issus deux garçons...» - - Tout cela est fort précis, mais nous n'avions jamais entendu parler - des sept enfants du poëte Gombauld, qui n'auraient pas manqué - d'empêcher dame Marie d'être sa légataire universelle. Il y a ici - quelque confusion. Nous ne contestons pas qu'il y ait eu six Augier, - frères de Lucas, émigrés, mais ils n'étaient certainement pas les - fils de l'académicien. - -»Mme Marie se garda bien de faire venir des prestres, car il luy eust -cousté à le faire enterrer, et elle estoit légataire universelle[71]...» - - [71] Tallemant, _Historiettes_, II, 473-476. - -Ainsi se termina misérablement, en 1666[72], l'existence de ce poëte, -que Ménage déclare, dans ses _Observations sur Malherbe_, «l'un de nos -meilleurs écrivains». Il laissa, en mourant, quelques manuscrits: une -tragi-comédie de Cydippe et «de quoi faire, dit Conrart, un nouveau -recueil de vers» qui n'ont pas vu le jour. - - [72] Un état des gratifications faites en 1664 et en 1665 aux savants - et gens de lettres porte cependant: «Au sieur de Gombauld bien versé - dans la poésie, et pour l'obliger de continuer son application aux - belles-lettres.--1,200 livres.» (Publié dans les _Mélanges_ de la - Société des bibliophiles français.) Mais dame Marie était un - véritable gouffre. - -A propos des pensions et des gratifications sans nombre reçues par -Gombauld pendant tout le cours de sa carrière, l'abbé Jolly, dans ses -_Remarques sur Bayle_, observe avec raison que notre poëte fut bien -moins à plaindre que beaucoup d'autres dont les pensions furent -supprimées complétement, soit après la mort de Richelieu, soit pendant -la guerre de Paris. «Gombauld, dit le savant chanoine de Dijon, mourut -pensionnaire jubilé, et plus que jubilé; car les gratifications qu'on -lui fit annuellement durèrent près d'un siècle. Circonstance bien -insigne, puisqu'autant la Cour de France accorde facilement des -pensions, et est ponctuelle à les payer pendant les premières années, -autant est-elle prompte à s'en décharger, et à convertir en d'autres -usages plus pressans les fonds sur quoi on les avoit assignées. Il se -présente incessamment de nouveaux venus, et l'on est bien aise de les -contenter sans une nouvelle dépense, c'est-à-dire, en leur appliquant ce -qui a déjà servi pour d'autres que l'on suppose avoir joui du bénéfice -assez longtemps. Les vieux pensionnaires sont les plus odieux, et ceux -qui sont obligés de postuler avec la plus grande et la plus humble -patience, et qui sont rebutez avec le moins de scrupule.» C'est en effet -l'une des particularités les plus curieuses de la vie de Gombauld et de -l'histoire littéraire de cette époque, de voir ce gentilhomme au -caractère altier, plein d'honneur et de délicatesse, qui ne veut rien -recevoir de ses amis, qui ne fait aucune démarche personnelle, et qui, -par les bons offices de ses protecteurs, reçoit durant sa longue -carrière tant de pensions et de gratifications successives, qu'on a pu -l'appeler _pensionnaire jubilé_. De fait, c'est peut-être le poëte qui a -le plus reçu de bienfaits de la munificence royale. Ses oeuvres et son -talent méritaient-ils du moins cette distinction particulière? - -Tous les contemporains de Gombauld ont chanté à l'envi ses louanges. -Nous venons de citer l'opinion de Costar et celle de Chapelain. Conrart -n'est pas moins explicite. «M. de Gombauld, dit-il, fut aimé et admiré -de tous ceux qui, comme lui, avoient sacrifié aux Muses et aux Grâces, -et je ne doute point que la postérité ne lui soit encore plus équitable -que le siècle où il a vécu, et que le mérite de ses ouvrages ne fasse -obtenir à son nom l'immortalité, qui est la récompense de tous les -hommes de lettres, quand ils ont pu parvenir au rang où celui-ci s'étoit -élevé.» Ménage est un de ceux qui exaltèrent le plus le talent poétique -de Gombauld. Dans une épître à Pellisson, ne dit-il pas avec un tour -galant à l'adresse de la maréchale de Clairembault? - - Que fait nostre mareschale - Aux divinités esgale? - L'adorable Clerembaud, - Que la muse de Gombauld - De mille attraits esclatante, - De mille beautez brillante, - Ne pourroit pas dignement - Chanter sur son luth charmant[73]? - - [73] _Ægidii Menagii poemata_.--Amst., Elzev. 1663, p. 267. - -Enfin l'abbé Tallemant disait, en 1666, dans son Discours de réception à -l'Académie: «Messieurs, si je ne sçavois me connoistre, la grâce que -vous me faites aujourd'huy pourroit me donner beaucoup de présomption. -Vous m'avez accordé la place de M. de Gombauld, dont le mérite est connu -de toute l'Europe, qui, durant plus d'un demi-siècle, a esté -l'admiration de toute la Cour, qui a mesme gardé dans une extresme -vieillesse cette première vigueur qui sied si bien et qui est si -nécessaire dans la Poésie[74]...» - - [74] _Recueil des Harangues_ de l'Académie, I, 129. - -Malheureusement la postérité n'a pas répondu avec enthousiasme à l'appel -de Ménage, de Conrart et de leurs amis. Nous avons cité un passage de La -Harpe qui décerne à Gombauld l'épithète de _versificateur_; l'abbé -Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, demande grâce au moins pour -les épigrammes. Mais écoutons l'arrêt de Sabathier de Castres aux _Trois -siècles littéraires_: «C'est un membre très-oublié de l'Académie -françoise, moins parce qu'il fut un peu des premiers reçus dans cette -Compagnie, que parce qu'il étoit peu fait pour conserver la moindre -réputation. Boileau a trouvé cependant quelques-uns de ses sonnets -passables; qu'on y joigne trois ou quatre épigrammes pleines de naturel -et de vivacité, et l'on aura en moins de trois pages tout l'esprit de -Gombauld[75].» Palissot parle de Robert Garnier, de l'abbé Genest, même -de l'auteur-comédien Legrand, mais il oublie complétement le poëte -saintongeois; enfin Voltaire se contente, dans sa nomenclature des -écrivains du _Siècle de Louis XIV_, d'indiquer la date de la mort de -Gombauld et d'ajouter: «Il y a de lui quelques bonnes épigrammes.» - - [75] _Trois siècles littéraires_, II, 420. - -Le XVIIe siècle avait exalté Gombauld; le XVIIIe l'oublia. De nos jours, -un revirement d'opinion s'est produit en faveur de nos vieux poëtes: on -les étudie non plus à leur valeur absolue, mais à leur valeur relative -par rapport au milieu et aux époques où ils ont écrit; et l'on a, de -préférence, cherché à remettre en honneur ceux que les arrêts de Boileau -avaient trop durement et quelquefois trop injustement frappés. Les -épigrammes de Gombauld ont été réimprimées en 1861: c'était justice, et -nous en félicitons M. Liber qui s'en est fait l'éditeur; mais nous -regrettons qu'on n'ait tiré ce petit ouvrage qu'à cent exemplaires, à -titre de rareté bibliographique. Ce livre ne doit pas craindre de se -présenter devant un public plus nombreux: entre toutes les oeuvres de -Gombauld, ce Recueil survivra, et les quelques extraits que nous en -avons donnés montrent que le poëte saintongeois savait réunir en ce -genre le naturel à la vivacité, et l'énergie ou la naïveté à une -certaine finesse. - -Dans les ouvrages de longue haleine, la versification de Gombauld est -inégale et ne se soutient pas: on rencontre, il est vrai, dans -l'_Amaranthe_ des passages nombreux où le naturel qui convient au genre -bucolique s'allie à la grâce et à l'esprit: mais souvent l'esprit domine -trop. Dans les _Danaïdes_, plusieurs scènes rappellent l'énergique -allure des tragédies de Crébillon: mais comme le remarque Chapelain, à -force de vouloir être noble, Gombauld devient obscur. Les vers de -Gombauld sont augustes, dit quelque part Loret, en sa _Galette rimée_. - -Aussi, en dehors de ses épigrammes, ses meilleurs ouvrages sont les -sonnets; et l'on en pourrait composer, en les choisissant bien, un petit -recueil de lecture encore agréable à notre époque, où le sonnet semble -revenir en honneur.--Pour nous résumer en un mot, Gombauld ferait bonne -figure dans une galerie hiérarchique du Parnasse, à côté de François -Maynard, mais assis à quelques degrés à ses pieds. - -Gombauld prosateur ne mérite pas autant d'attention que Gombauld poëte: -on doit cependant reconnaître en lui un soin extrême de la noblesse et -de la pureté du langage. Ayant un jour proposé à l'Académie que tous les -membres de la compagnie s'obligeassent par serment à n'employer que les -mots approuvés à la pluralité des voix dans l'assemblée, il s'était -imposé le devoir de rejeter toute locution vicieuse: mais ses ouvrages -en prose, presque tous d'actualité, n'offrent aujourd'hui qu'un assez -faible intérêt. - -Quant au portrait de l'homme, nous en avons esquissé assez de traits -dans le cours de cette Étude, pour qu'il ne soit pas nécessaire de les -rassembler encore une fois. Un dernier trait achèvera de mettre en -relief sa physionomie morale: c'est que, pendant sa longue carrière de -poëte, Gombauld se souvint toujours de sa noble origine; et qu'il -réalisa le type du personnage de Cour que son confrère Faret a -longuement décrit sous le titre de l'_Honneste homme_. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Introduction 1 - - I. Jeunesse et débuts littéraires de Gombauld (1570-1620) 3 - - II. L'Endymion et l'Amaranthe (1620-1630) 18 - - III. Portrait de Gombauld.--Relations avec Richelieu et le - chancelier Séguier.--Les Danaïdes (1630-1642) 44 - - IV. Détresse de Gombauld (1642).--Recueil de poésies - (1646).--Sonnets et lettres 67 - - V. Recueil des épigrammes.--Poésies inédites (1657) 81 - - VI. Dernières années de Gombauld.--Traités posthumes.-- - Conclusion (1657-1666) 89 - - - - -OBSERVATION - - -Nous avons reconnu, en parcourant le _Recueil de Sercy_, que plusieurs -des épigrammes signalées comme inédites par M. Blanchemain sont -imprimées dans ce Recueil, les unes anonymes, comme celle à de l'Isle -sur son procureur; les autres signées d'initiales, comme le nº II, S. F. -R. C.; le nº V, D. M. (De Montereul?); le nº VI, Sc. (Scudéry?). - - -Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest. - - - - - -End of Project Gutenberg's J. Ogier de Gombauld, 1570-1666, by René Kerviler - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK J. OGIER DE GOMBAULD, 1570-1666 *** - -***** This file should be named 61485-8.txt or 61485-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/4/8/61485/ - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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