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-Project Gutenberg's J. Ogier de Gombauld, 1570-1666, by René Kerviler
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: J. Ogier de Gombauld, 1570-1666
- étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages
-
-Author: René Kerviler
-
-Release Date: February 22, 2020 [EBook #61485]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK J. OGIER DE GOMBAULD, 1570-1666 ***
-
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-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- LA SAINTONGE ET L'AUNIS
- A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- J. OGIER DE GOMBAULD
-
- 1570-1666
-
- ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES
-
- PAR
- RENÉ KERVILER
- Ancien élève de l'École polytechnique.
- Membre correspondant du Comité des Travaux historiques.
- Auteur des _Études sur le groupe académique du chancelier Séguier_.
-
- [Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY]
-
- PARIS
- AUG. AUBRY, ÉDITEUR
- _Libraire de la Société des Bibliophiles françois_
- 18, rue Séguier, 18
-
- MDCCCLXXVI
-
-
-
-
-AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
-
-
-_Les Académiciens bibliophiles._ Série d'études publiées dans le
-_Bibliophile français_.--Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873.
-
-_La Bretagne à l'Académie française._ Série d'études en publication dans
-la _Revue de Bretagne et de Vendée_ depuis 1873.--Nantes, V. Forest et
-E. Grimaud.
-
-_Le Chancelier Pierre Séguier_, second protecteur de l'Académie
-française, etc.--Paris, Didier, 1874, in-8º, et 1876, in-18.
-
-_Jean de Silhon_, l'un des quarante fondateurs de l'Académie
-française.--Paris, Dumoulin, 1876, in-8º.
-
-_Un Évêque de Vannes à l'Académie française: Jean-François-Paul Lefebvre
-de Caumartin_, etc.--Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8º.
-
-_La Presse politique sous Richelieu et l'Académicien Jean de Girmond_:
-Étude publiée dans le _Correspondant_, livraisons des 10 et 25 mars
-1876.
-
-_Étude critique sur la géographie de la presqu'île Armoricaine_ au
-commencement et à la fin de l'occupation romaine.--Saint-Brieuc,
-Prudhomme, 1874, in-8º. Cartes.
-
-_Esquisse d'un projet d'une bibliothèque historique de la
-Bretagne._--Saint-Brieuc, Prudhomme, 1875, in-8º.
-
-
-POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
-
-_Un Bourgeois lettré au XVIIe siècle: Valentin Conrart_.--1 vol. avec
-lettres et poésies inédites (en collaboration avec M. Ed. de
-Barthélemy).
-
-_Chapelain vengé._--1 vol. avec lettres et poésies inédites.
-
-_La Cour académique du Palais-Cardinal._--2 vol.
-
-
-
-
-Extrait de la _Revue d'Aquitaine_
-
-et
-
-tiré à cent exemplaires
-
-
-Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest.
-
-
-
-
-A MONSIEUR LOUIS AUDIAT
-
-Bibliothécaire de la ville de Saintes,
-
-Membre correspondant du Comité des Travaux historiques,
-
-Président de la Société des Archives historiques de la Saintonge
-
-HOMMAGE ET SOUVENIR
-
-de son tout dévoué,
-
-RENÉ KERVILER.
-
-
-
-
- _L'unité du travail, la durée du zèle, la persévérance de la passion,
- l'ardeur de la convoitise et l'honnêteté du but... voilà comme on
- réussit quelquefois dans le monde._
-
- CUVILLIER-FLEURY.
-
- (_Études historiques._)
-
-
-
-
-LA SAINTONGE ET L'AUNIS
-
-A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
-
-
-JEAN OGIER DE GOMBAULD
-
-(1570-1666)
-
-
- On sait de cent auteurs l'aventure tragique
- Et Gombauld tant loué garde encor la boutique.
-
-Telle est la courte oraison funèbre que Despréaux, dans le quatrième
-chant de son _Art poétique_, consacre au poëte favori de Marie de
-Médicis, et nous y saisissons cet aveu précieux à recueillir, que
-Gombauld fut très-goûté et fort loué par ses contemporains. La verve
-caustique du législateur du Parnasse laisse rarement échapper de ces
-traits à double portée, qui frappent d'un côté, qui guérissent de
-l'autre: on dirait qu'un remords l'a saisie au moment où elle allait
-s'attaquer «au plus ancien des écrivains françois vivants en 1663[1]»,
-et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne fut point
-passagère; car, une autre fois encore, Boileau crut devoir user de la
-même arme envers le vieux poëte, quand, parlant des sonnets sans défaut,
-il prononça cet arrêt:
-
- A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville
- En peut-on admirer deux ou trois entre mille.
-
- [1] Chapelain.--_Mélanges_ tirés de ses Lettres manuscrites.
-
-Or, on sait qu'à ses yeux sévères
-
- Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.
-
-On peut donc, même en suivant les règles du maître, ne point se montrer
-trop dédaigneux du talent poétique de Gombauld, et le succès qu'eurent
-ses ouvrages pendant la plus grande partie du XVIIe siècle suffirait, au
-besoin, pour nous encourager à entreprendre l'étude de sa longue
-carrière. On réimprime aujourd'hui les poésies de beaucoup d'anciens
-auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison devant un choix
-judicieux de celles du rival et ami de Maynard et de Racan: et ce qui
-prouve que Boileau a eu tort devant la postérité, c'est qu'une édition
-de luxe des _Épigrammes_ de Gombauld, imprimée à Lille en 1861, est déjà
-épuisée, et que des maîtres en _l'art de bien dire_, parmi lesquels nous
-citerons principalement M. St-Marc Girardin, s'étant donné la peine de
-relire et d'analyser plusieurs des ouvrages du poëte saintongeois, n'ont
-pas hésité à le ranger parmi les plus éminents des quarante fondateurs
-de l'Académie française[2].
-
- [2] Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur
- les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc
- Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale
- d'_Amaranthe_, dans son _Cours de littérature dramatique_ (Paris,
- Charpentier, 4 vol. in-12).--M. Pierre Barbier a consacré près de
- cinquante pages à Gombauld et à la même pastorale dans ses _Études
- sur notre ancienne poésie_ (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol.
- in-8º).--M. Livet a parlé de lui fort avantageusement dans sa Notice
- sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des _Précieux et Précieuses_
- (Paris, Didier, in-8º et in-18).--M. Paul de Musset l'a compris dans
- sa galerie des _Originaux du XVIIe siècle_ (Paris, Charpentier,
- 1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière
- étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup
- trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes
- flagrants. Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de
- Marie de Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que
- la publication du roman allégorique d'_Endymion_. Or, Tallemant
- affirme que Marie aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de
- Louis XIII, et l'_Endymion_ ne parut qu'en 1624, etc.
-
- Au XVIIIe siècle, l'abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque française_;
- les frères Parfaict, dans leur _Histoire du Théâtre-Français_;
- Sabathier de Castres, dans ses _Trois Siècles littéraires_; Lefort
- de la Morinière, dans sa _Bibliothèque poétique_; La Harpe, en
- plusieurs chapitres de son _Cours de littérature_, ont diversement
- apprécié les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle,
- Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel, Conrart et Pellisson
- avaient déjà loué sans réserve au XVIIe siècle.
-
- Les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux contiennent une foule de
- détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du
- chroniqueur, et nous les mettrons largement à contribution.
-
-
-
-
-I
-
-JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.--MARIE DE MÉDICIS.--LES
-BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.--SONNETS (1570-1620).
-
-
-«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'_Éloge_ qu'il lui a
-consacré en tête de ses _Traités et Lettres posthumes sur la religion_,
-«étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme
-il avoit coutume de le dire lui-même par raillerie, pour s'excuser de ce
-qu'il n'étoit pas riche». On est à peu près certain qu'il naquit à
-St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous
-les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu
-encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les écarts que l'on
-rencontre à ce sujet dans les divers témoignages qui nous restent de
-cette époque sont si considérables, qu'il est fort difficile de décider
-la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à nous est
-l'_Éloge_ de Conrart, qui connaissait Gombauld particulièrement. Or, cet
-Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque tous les biographes se sont bornés
-à reproduire, offre malheureusement des passages tout à fait
-contradictoires. Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris
-vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses études à
-Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la naissance du jeune homme
-une date antérieure à 1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente
-ans révolus à l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de
-Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si une date
-écrite de sa main dans un des livres de son cabinet étoit le temps
-véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à
-quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort...» Il est vrai qu'il y a un
-_si_: mais on a toujours dit et répété que Gombauld était mort âgé de
-près de cent ans, et les _Dictionnaires_ de Bayle et de Moréri lui
-donnent cet âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant
-que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers
-1566: il avait donc, d'après cette hypothèse, au moins quarante ans lors
-de son arrivée à Paris; il aurait mis du temps à faire ses études.
-
- [3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et
- arrondissement de Marennes (Charente-Inférieure).--Nos recherches
- pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont
- pas été couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible
- de rien affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du
- reste, son père était protestant, et l'acte de naissance est par
- conséquent assez difficile à retrouver.
-
-Une des assertions de Conrart doit par conséquent se trouver fausse, et
-nous pensons que ce doit être celle de la jeunesse de Gombauld, lors de
-son apparition à la cour de Henri IV; à moins que le poëte ne soit
-arrivé à Paris tout au commencement du règne du _bon Roi_. Les
-témoignages qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet fort
-nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement: «Il a confessé en
-mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans;» ce qui fixerait la date de
-sa naissance à l'année 1570.
-
-L'abbé Joly, dans ses _Notes au Dictionnaire de Bayle_, discute cette
-question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld
-a toujours fait un mystère de son grand âge; mais cela est fort naturel:
-«Gombauld n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un
-poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il avoit été
-fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent il avoit
-l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes,
-il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les
-encensoit. Le rôle de bel esprit et de galant homme étoit encore son
-partage. Mais pour le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin
-que l'on ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil
-d'_Épigrammes_ en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si l'on venoit à
-savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne trouvât fort étrange qu'il
-demandât un Privilége pour un tel livre, et qu'il fît ses présens
-d'Auteur? N'avoit-il pas à craindre que M. Daillé et les autres
-ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore à de semblables
-productions dans un âge si avancé?...» Sans discuter ici les motifs
-allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous paraît probable que
-Chapelain a eu raison d'écrire en 1663: «M. Gombauld est le plus ancien
-des écrivains françois vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des
-Réaux la date de 1570 pour celle de sa naissance.
-
-Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons comme
-très-importants, parce que les premières productions de Gombauld ne
-virent le jour que sous la régence de Marie de Médicis, et l'on ne
-pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le
-poëte avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman
-d'_Endymion_, composé au plus tôt vers 1615 et publié seulement en 1624,
-«un fruit du premier âge»; à moins que notre poëte ne fût doué d'une
-éternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement
-avancé.
-
-Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son père était
-«d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en
-vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire
-bonne chère; enfin il s'acheva de ruiner en procez». Cet exemple devait
-nécessairement influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de
-Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens
-de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et de Méré[4], le jeune
-Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses
-proches, des comparaisons peu favorables à son père. Ce père, chargé de
-famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût
-protestant, à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la
-religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église[5],» exemple
-d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer à jeter le
-trouble dans les jeunes idées du futur poëte. Mais il paraît, si l'on en
-croit Tallemant, que le sang huguenot avait été vigoureusement projeté
-dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le
-chroniqueur, car il est huguenot à brusler, que naturellement il avoit
-de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa
-de luy-mesme d'aller à la Messe, et revint à nous[6], sans pourtant
-faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous
-avoir quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.»
-Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de
-partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage que sous toutes
-réserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les
-soixante ans environ qu'il passa à Paris, fut toujours attaché au
-protestantisme: il laissa même des Traités religieux et des Controverses
-que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps après sa
-mort.
-
- [4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux
- et intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs
- travailleurs intrépides pour retrouver la généalogie exacte et
- complète du chevalier de Méré, qui appartenait à la nombreuse
- famille des de Gombauld de Plassac, il serait étrange que le nom du
- poëte n'eût pas été rencontré par l'un d'entre eux, si Jean Ogier
- avait été parent rapproché des auteurs des _Lettres_. M. le comte de
- Brémond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est
- très-commun en Saintonge, et si le père du poëte ne fait pas partie
- d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des
- Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout
- document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit _Ogier de
- Gombauld_ comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien
- un simple nom propre?... Autant de problèmes que, seuls, des actes
- authentiques pourraient résoudre.
-
- [5] Balzac, dans ses _Lettres_ à Chapelain, publiées en 1873 par M.
- Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4º), parle souvent, vers
- 1644, de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes,
- l'autre, jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les
- donne, dans ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la
- Table, comme ses frères.
-
- [6] Tallemant était aussi de la religion protestante.
-
-Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il acheva toutes ses
-études, «en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus
-excellents maîtres de son temps». Malheureusement, son bagage
-scientifique et littéraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain
-quotidien. Son père était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon
-fut en outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et,
-faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison». Sa bourse
-était donc trop maigre pour qu'il pût vivre en gentilhomme. Il est
-probable qu'il végéta quelque temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et
-qu'en désespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de
-développer des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour Paris,
-le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne
-savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a
-départies la Providence.
-
-Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il était âgé de
-trente-cinq ans environ, et n'avait plus par conséquent cette fleur de
-jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant,
-lorsqu'ils le représentent faisant son entrée dans la trop galante cour
-du roi Henri IV.
-
-Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: «Gombauld,
-raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles
-_le Rousseau_. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien
-faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou
-de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela,
-et luy entretenoit un cheval et un laquais.»
-
-En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles débuts pour un
-futur académicien; et cependant, notre provincial était «grand, bien
-fait, de bonne mine et sentant son homme de qualité... il avait le coeur
-aussi noble que le corps... l'âme droite... l'esprit élevé...»; malgré
-tous ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en règle
-son apprentissage de courtisan.
-
-La cour était alors inondée de petits et de grands vers que les
-poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe, déposaient aux
-pieds des déesses du jour.
-
-La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et
-c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre, avait commencé sa
-réputation par ses _Désespoirs amoureux_. Gombauld prit modèle sur
-Maynard, comme lui fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune
-Toulousain, avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et le
-sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces de
-circonstance... «Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant,
-et il dit que le Roy lui donnoit pension.» Conrart ne se contente pas
-d'avancer que son ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld
-«ne tarda pas à être connu et estimé».--«Henri IV, dit-il, ayant été
-malheureusement assassiné, tous les François le pleurèrent comme le Père
-de la patrie, et tous les poëtes semèrent son tombeau de fleurs
-funèbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld,
-quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres...»
-
-Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de _Jeune_ attribuée, en
-1610, à un homme qui, d'après le même auteur, était centenaire en 1666!
-Mais nous remarquerons, avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici
-une seconde erreur de mémoire. En effet, dans le _Recueil de diverses
-poésies sur le trépas de Henri le Grand_, publié in-4º à Paris en 1611,
-par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pièce de Gombauld. On en
-chercherait même en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de
-notre auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646. La plus
-ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et
-fut composée sur la mort du duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de
-Louis XIII. Nous pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait
-chanté la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart, il
-les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant, après avoir dit
-qu'il «fit assez de vers pour Henri IV», ajoute «qu'il ne les a jamais
-montrez». Si ce détail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous
-sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de
-quelle façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du Parnasse.
-
-C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les premiers temps
-de la régence de Marie de Médicis, que commence la véritable carrière
-littéraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien
-qu'il devait avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'oeuvre.
-Aussi bien, les documents biographiques à son sujet n'offrent une
-certitude à peu près absolue qu'à partir de ce moment.
-
-L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez singulière.
-On croirait plutôt lire une page de roman détachée des _Trois
-Mousquetaires_ ou des _Mille et une nuits_. Mais cette aventure, s'il
-faut en croire Tallemant, est revêtue de tous les caractères de
-l'authenticité.--La scène se passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610,
-pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le plus
-pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains
-sur la tête du Roi... Le moment, on le voit, est solennel, et la
-situation prête aux incidents dramatiques. La Régente Marie de Médicis,
-que la longueur du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire,
-ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée, qui,
-frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du
-bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement vient animer les traits de
-l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain
-semble la préoccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le
-portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé à
-Florence... et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant Gombauld,
-qui assiste à la fête à côté de son protecteur et maître, le marquis
-d'Uxelles, aux cheveux roux.
-
-Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant:
-
-«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld, à ce qu'il dit, au
-sacre du feu Roy, où il estoit avec son rousseau. Mademoiselle
-Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M.
-d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M.
-d'Uxelles, et alla dire à la Reyne:--Il dit qu'il ne le connoit
-point.--Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau
-pour l'autre.--Enfin, elle en parla elle-mesme à M. d'Uxelles, et voulut
-voir des ouvrages de nostre homme.
-
-»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire
-l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le
-faisoit.--Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter,
-il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.--Il y fut mis pour douze cens
-escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:--Vous aviez raison
-de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois
-être aussi bien avec elle.--La Reyne le cherchoit partout des yeux. La
-princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de
-l'affection pour luy.»
-
-Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge
-devint en grande faveur à la Cour de la Régente, où il eut pendant
-longtemps ses petites entrées; témoin certain passage des _Historiettes_
-que nous renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui
-voudront le lire dans le style imagé de Tallemant... «Il nie cependant,
-ajoute des Réaux, avoir jamais été amoureux de la Reyne, mais bien d'une
-autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses
-poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins convient-il
-«que Catherine luy avoit avoué que la Reyne ne l'avoit jamais veû sans
-esmotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à
-Florence...»
-
-Le grave Conrart, dans l'_Éloge_ qu'il a fait de son ami, n'est pas
-aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de
-Gombauld, près de la Régente, et ce témoignage vient en quelque sorte
-confirmer les malicieux récits de l'auteur des _Historiettes_. «Sous la
-minorité de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de Marie de
-Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus considérés de cette grande
-et magnifique princesse; _et il n'y avoit point d'homme de sa condition
-qui eût l'entrée plus libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur
-oeil_. Comme elle était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer
-envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions
-considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de
-Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de paroître
-en fort bon équipage à la cour, soit à Paris ou dans les voyages qui
-étoient fréquens en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des
-dépenses superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit
-un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance: ce
-qui lui vint bien à propos pour celles de stérilité qui y succédèrent,
-quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari
-les sources d'où les premières avaient coulé.»
-
-L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion précise de
-Conrart, sous prétexte que dans la liste des pensions payées en 1621 par
-la Cour, on ne trouve ni un poëte ni un homme de lettres. On sait
-cependant que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents écus à
-Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la
-Reine fut en disgrâce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils
-depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrâce de la Régente entraîna
-naturellement tout d'abord celle de ses protégés. Tallemant, du reste,
-nous donne des renseignements précieux que ne connaissait pas l'abbé
-Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent
-importantes, surtout à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que
-ce favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant les
-sept années de la régence réelle de Marie de Médicis, il fut de toutes
-les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Réaux, «en une
-rencontre de voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre
-sans argent. La Reyne luy dit:--Allez chez le trésorier, luy dire de ma
-part que j'entends que vous soyez payé. Le trésorier dit:--Monsieur,
-tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle
-veut que je fasse; venez demain matin.--Il y alla.--Elle en a marqué
-deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.--Il fut payé. Il dit que
-cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust
-rien refusé: mais, depuis, la religion lui nuisit.» Sa profession de
-huguenot déclaré fut donc une des causes de sa future disette d'argent;
-et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents écus
-à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension.
-
-Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout les premières,
-furent d'heureuses années pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conçut
-plus d'audace littéraire, et se lança résolument dans la carrière
-poétique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il fréquenta les
-poëtes en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du Parnasse,
-il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt ans plus tard, il le
-défendait intrépidement avec Gomberville contre les critiques de
-l'Académie.
-
-Les premiers essais poétiques de Gombauld ne sont pas à la hauteur de
-ses modèles. On y rencontre cependant certains traits qui annoncent
-l'auteur des Sonnets et des Épigrammes, et qui justifient ce passage de
-l'Éloge de Conrart, où il dit que son ami avait l'esprit «moins fécond
-que judicieux». Ces premières poésies se composent de stances, de
-quelques élégies et de vers destinés à des ballets ou à des
-divertissements, comme on en faisait tant à cette époque, et qu'on peut
-lire dans le volume des _OEuvres poétiques_ publié par l'auteur en 1646.
-Aucune de ces petites pièces n'est restée dans la mémoire de la
-postérité: les contemporains ne les ont cependant pas dédaignées, et le
-savant Ménage en cite des fragments avec éloge dans ses _Observations
-sur Malherbe_.
-
-Voici, par exemple, des vers commandés expressément par Marie de
-Médicis, pour le Ballet des Déesses, dont Scipion de Gramont avait réglé
-la marche, tirée de la fable de Psyché. La musique était de l'organiste
-de La Barre:
-
-POUR LA REYNE REPRÉSENTANT JUNON.
-
- Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers
- Ne voyant rien d'esgal à mes appas divers,
- Par son royal hymen les rendit plus augustes.
- Peut-on rien désormais à ma gloire adjouster?
- Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes,
- Ou les yeux de Pâris, ou ceux de Jupiter?
-
-THÉMIS.
-
- France, à qui tous les dieux amis
- Parlent aujourd'huy par Thémis,
- Escoute mes devins oracles:
- C'est un bruit connu dans les cieux
- Que ton Roy fera des miracles
- Et ta Reyne des demi-dieux.
-
-CÉRÈS.
-
- Ne vous flattez point d'espérance,
- Amans, vostre persévérance,
- Ne gaigne rien de m'assaillir;
- Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe
- Vous feroit enfin recueillir?
- Votre moisson serait en herbe.
-
-FLORE.
-
- Dessous mes pas naissent les roses;
- Mon lustre efface toutes choses,
- Et mes yeux font le ciel plus doux.
- Mon sort, par dessus les plus belles,
- Me donnant un dieu pour époux,
- M'a mise au rang des immortelles[7].
-
- [7] _Discours du Ballet de la Reyne._ Paris, Jean Sara, 1619,
- in-8º.--Reproduit dans les OEuvres poétiques de Gombauld, 1646, et
- dans la Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix.
- Genève, Gay, 1868, II (207-211).
-
-Ces strophes sont très-variées: il y en a de tous les styles, depuis le
-plus majestueux jusqu'au plus léger (témoin le couplet de Pomonne que
-nous n'osons point citer), en passant par l'épigrammatique et par le
-gracieux.
-
-Ménage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la dernière rime
-vicieuse en principe; on ne doit jamais, dit-il, en employer de cette
-sorte, «si ce n'est, comme a fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle
-pensée...» Ménage était déjà loin de la régence lorsqu'il écrivait ses
-_Observations_. Théophile, au contraire, venait de la voir disparaître
-quand il disait, dans sa _Prière_ aux poëtes de ce temps:
-
- Saint-Amand sçait polir la rime,
- Avec une si douce lime
- Que son luth n'est pas plus mignard,
- Ny Gombauld dans une élégie,
- Ny l'épigramme de Maynard,
- Qui semble avoir de la magie[8].
-
- [8] Théophile.--OEuvres, édit. 1636, 3e part., p. 42.
-
-Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette période, car il est
-adressé à Philis, probablement à celle dont parle Tallemant des Réaux:
-
- Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde;
- Et desjà les desmons menoient par l'univers
- Les funestes oyseaux, les fantosmes divers,
- Et des songes divers la troupe vagabonde,
-
- Quand Morphée emprunta la chevelure blonde,
- Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers,
- Et mille autres appas d'un long crespe couverts,
- Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde.
-
- Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs,
- Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs,
- Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte.
-
- Qu'allez-vous entreprendre? ô dieux trop irritez!
- Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte,
- Et que vostre colère épargne ses beautés[9].
-
- [9] Poésies de Gombauld, édit. 1646.
-
-M. Paul de Musset pense que le suivant fut composé pour Marie de Médicis
-elle-même; l'allusion est, en effet, assez transparente:
-
- S'il est vrai que Philis ne regarde personne
- Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour,
- S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour
- Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne;
-
- Amant, heureux amant, digne d'une couronne,
- Dont ses augustes yeux demandent le retour,
- Qui retarde tes pas? quel aimable séjour,
- Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne?
-
- Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi;
- Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi,
- Et que chacun se plaint de son indifférence.
-
- Mais un secret effroi cause tes déplaisirs:
- Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence;
- Que son coeur est contraire à ses propres désirs.
-
-Ce sont là des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup plus
-délicat, et la chute en devait plaire aux dames et damoiselles de la
-brillante cour de Marie:
-
- Amour, dispense-moy de servir davantage;
- Il est temps désormais de vivre en liberté.
- Veux-tu qu'en ce dédale où je suis escarté,
- Je rende à ton empire un éternel hommage?
-
- Va, triomphe à ton gré de la fleur de mon âge,
- Et riche du butin que tu m'as emporté,
- Laisse à la fin mon coeur comme un lieu déserté,
- Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage.
-
- Ainsi, Daphnis, outré de peine et de soucy,
- Consultait ce tyran qui respondit ainsi:
- --Si ton sort te desplaît cherche qui te délivre.
-
- Esteindrois-je le feu qui te donne le jour?
- Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre,
- Et la vie a son terme en celuy de l'amour.
-
-On n'était pas habitué, vers 1613, à lire beaucoup de petites pièces
-aussi remarquables, et d'une versification aussi noble et aussi
-soutenue. Malherbe seul et ses deux meilleurs élèves, Maynard et Racan,
-étaient capables d'en produire de pareils. C'est pourquoi la réputation
-de Gombauld, comme poëte et comme courtisan, grandissant peu à peu, il
-fut bientôt admis dans les cercles les plus illustres, et les ruelles
-s'honorèrent de l'avoir pour habitué. Nous ne connaissons pas d'une
-manière assez précise la date de son entrée à l'hôtel de Rambouillet,
-pour trancher la question de savoir s'il y fut admis avant 1617, époque
-de la disgrâce de sa protectrice, ou vers 1620, époque du retour de
-Marie de Médicis, après ses quatre années de retraite et de guerres. Que
-fit même Gombauld pendant ces quatre années, et quel fut son asile? Nous
-ne pourrions le dire exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que
-notre poëte fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs
-lettrés de l'hôtel de Rambouillet.
-
-Catherine de Vivonne avait quitté la cour en 1608 pour se consacrer tout
-entière aux soins de sa famille. Le spectacle de la licence des habitués
-du Louvre était peu fait pour séduire cette femme aimable, chez qui le
-sentiment de la dignité personnelle était aussi vif que celui des
-convenances morales. Mais, en même temps qu'elle se séparait de la cour,
-elle n'entendait point se séparer du monde, pourvu que ce fût un monde à
-elle, poli, distingué, élégant, lettré. Son hôtel, qu'elle habitait en
-1612, devint bientôt le rendez-vous d'une société nombreuse, que le
-charme de sa conversation et de son caractère attirait à sa petite cour,
-et qui «se dédommageait de ne la plus recevoir, dit M. Livet, en courant
-auprès d'elle[10]». Ce fut, à proprement parler, le rendez-vous de la
-bonne compagnie; «l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y
-naquit, s'y développa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent à
-respecter les écrivains et à les fréquenter sur un pied d'égalité»; et
-M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractéristique quand
-il a dit: «A l'hôtel de Rambouillet, tous les gens d'esprit étaient
-reçus, quelle que fût leur condition: on ne leur demandait que d'avoir
-de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était établi sans nul
-effort, la plupart des hôtes de la maison étant de fort grands
-seigneurs, et la maîtresse étant à la fois Rambouillet et Vivonne[11].»
-
- [10] Livet.--_Précieux et Précieuses._
-
- [11] _V._ Cousin.--_Madame de Sablé._
-
-Gentilhomme et poëte comme Malherbe et Racan, Gombauld, qui professa
-toujours un culte véritable pour la société élégante et polie, ne
-pouvait manquer de devenir, comme eux, un hôte assidu du salon de la
-célèbre marquise. Malherbe visitait déjà Mme de Rambouillet dès 1613,
-comme nous l'apprend une de ses Lettres à Peiresc, dans laquelle il
-raconte au savant Provençal ce qui s'est passé dans une réunion à
-laquelle il venait d'assister. Il est fort possible que Gombauld ait été
-admis à l'hôtel vers cette époque, alors que sa faveur près de la
-Régente et ses vers pour les ballets le mettaient en relief parmi les
-courtisans. Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps après
-la rentrée en grâce de Marie de Médicis, c'est-à-dire vers 1622, il
-était l'un des visiteurs les plus aimés de Mme de Rambouillet, qui le
-menait avec elle chez Mme de Clermont d'Entraigues, chez M. de
-Montlouet, chez tous ceux de ses amis, en un mot, dont les salons
-formaient comme des succursales de celui de son hôtel. Voiture,
-Chapelain, Conrart et Godeau n'étaient pas encore, à cette époque, les
-familiers du cénacle; et les trois gentilshommes poëtes, Gombauld,
-Malherbe et Racan, y représentaient presque seuls, à l'origine,
-l'élément littéraire.
-
-
-
-
-II
-
-L'ENDYMION.--L'AMARANTHE.--MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.)
-
-
-La période de dix années qui s'écoula de 1620 à 1630 jusqu'à la seconde
-disgrâce de Marie de Médicis, après la Journée des Dupes, fut la plus
-heureuse de toute la carrière de notre poëte.
-
-Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de celles de la reine
-de la société polie à l'hôtel de Rambouillet, que pouvait-il désirer de
-plus, sinon la réputation littéraire? Il l'acquit en effet, pendant
-cette période, par deux oeuvres qui firent quelque bruit, et sur
-lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles établirent
-définitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la République des
-Lettres.
-
-La première est un roman en prose, l'_Endymion_, tout rempli d'allusions
-d'actualité, ce qui causa son succès, et ce qui explique son oubli.
-
-La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire, et doit
-prendre rang dans un certain cycle d'oeuvres analogues, qui donnent la
-note du goût de cette époque: c'est une pastorale en vers, intitulée
-_Amaranthe_, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'_Astrée_
-de d'Urfé, des _Bergeries_ de Racan, et de la célèbre _Sylvie_ de
-Mairet.
-
-Mais, avant de parler de ces deux oeuvres, il sera bon, pour mieux faire
-connaître notre poëte, de tracer en quelques mots son portrait physique
-et moral.
-
-En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante ans, et M. Livet
-nous offre de sa personne un croquis aussi finement touché qu'original
-et ressemblant:
-
-«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme
-Timante du _Misanthrope_, cérémonieux comme Phédon de La Bruyère,
-Gombauld visait toujours à rappeler les manières de la belle cour; homme
-à refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du coeur et de
-l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie;
-noble caractère, plein de dignité et de fière délicatesse, en même temps
-qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si,
-comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne
-de poëte, il l'eût surmontée de son blason[12]...»
-
- [12] Livet.--_Précieux et Précieuses._
-
-Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et
-sentant son homme de qualité; que sa piété étoit sincère, sa probité à
-toute épreuve, ses moeurs sages et bien réglées; qu'il avoit le coeur
-aussi noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse;
-l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente et prompte,
-fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concentré...»
-
-Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis, Gombauld «la
-froide mine», comme dira Saint-Évremont dans la _Comédie des
-Académistes_.
-
-L'_Endymion_ parut en 1624.
-
-Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque assez bien la
-transition dans le genre héroïque, entre le roman de bergeries d'Honoré
-d'Urfé, et les grands romans d'aventures ou de moeurs de Gomberville, de
-La Calprenède et de Mlle de Scudéry, Gombauld chante, sous le couvert
-des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour
-la Reine-Mère, sa protectrice.
-
-Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du 26 octobre
-1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de
-Louis XIII, et, cependant, les allusions du poëme étaient si peu voilées
-que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et
-les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard,
-n'avaient pas hésité à représenter les personnages sous des traits
-connus de tout le monde!
-
-«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux. On disoit que
-la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement, dans les
-tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un croissant sur la teste. On
-disoit que cette Iris qui apparoist à Endymion au bout d'un bois,
-c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir
-entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement
-c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les autres
-ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour,
-et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de
-satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire
-imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que
-la deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien et fait
-bien valoir ce qu'il lit...»
-
-A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre Gombauld
-lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui
-montre quel soin méticuleux de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé
-de naïve défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur
-désirait apporter dans l'exposition de son oeuvre:
-
-«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet
-honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours esté de ses
-amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manière dont il
-s'y devoit prendre.
-
-»--Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray
-avec mon livre.
-
-»En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit
-les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les
-plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit:
-
-»--Cela sera-t-il bien ainsi?
-
-»--Ouy, Monsieur, fort bien.
-
-»Il s'approche et commence à lire.
-
-»--Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop
-haut? Est-il assez respectueux?
-
-»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.
-
-»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que,
-pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust
-veûs, et qu'elle l'eust sceû.
-
-»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout ce soing fut
-inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu _Endymion_ à la Reyne-Mère...»
-
-Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition en 1626, est
-devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les
-quelques exemplaires, ordinairement reliés avec le plus grand luxe, qui
-passent dans les ventes publiques à de longs intervalles; mais les
-vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que
-la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là le seul attrait
-du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance
-que Phébé représentait la reine et Endymion le poëte, cette fade
-rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors très à la mode,
-n'eût pas obtenu le moindre succès[13].
-
- [13] Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui,
- en trois lignes de ses _Jugements des savants_, commet à son sujet
- deux graves erreurs: «Son _Endymion_, dit-il en parlant de Gombauld,
- est le _fruit du premier âge_, et l'approbation qu'il en reçut du
- public lui augmenta le courage que le succès de ses _autres poésies_
- entretint presque jusqu'à la fin de ses jours.--Un fruit du premier
- âge, éclos à cinquante ans passés, nous semble fort aventuré; puis,
- le roman de Gombauld est écrit en prose et non pas en vers! Beaucoup
- de biographes ayant pillé, puis copié Baillet, nous avons cru devoir
- relever spécialement ces deux erreurs.
-
- «Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un
- furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de
- Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais
- d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le
- tourneraient peut-être en dérision...»--M. de Musset n'a-t-il pas
- une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans
- doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers.
-
-La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:
-
- «Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit
- endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de
- Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit
- plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois
- interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de
- longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres,
- j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément
- subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout
- asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui
- l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses,
- nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la
- sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née
- pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et
- pour la félicité du monde... Puisqu'il est ainsy, Madame, que les
- qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la
- comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons
- accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma
- foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que
- j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler
- trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus
- rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le
- monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour
- moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme
- j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la
- Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au
- Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et
- d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre
- Majesté daigne gratifier,--Madame,--son très-humble, très-obéyssant et
- très-fidelle suject et serviteur,--Gombauld.»
-
- [14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait
- remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du
- moins à l'illustrer magnifiquement! «... Nostre bien aymé Nicolas
- Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége,
- nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé
- l'_Endymion_, composé par le sieur de Gombauld, pour
- l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne,
- nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs
- belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu
- faire de grandes dépenses, etc...»--Le magnifique frontispice gravé
- porte pour titre: «L'_Endymion de Gombauld_.» Et au bas on lit: «A
- Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à
- l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.»
-
-Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations,
-une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à
-changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au
-Lecteur».
-
- «... Il y a quelques années qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se
- plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne
- sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit
- luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite
- adventure, estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de
- la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin
- d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agréable, je me
- résolus d'en desguiser quelque peu la vérité soubs la fable d'Endymion
- et de la Lune. Mais il y a beaucoup de différence d'un livre qu'on
- veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui
- n'est faict à d'autre fin que pour estre leü seulement une fois d'une
- personne qu'on respecte, et _pour luy représenter de meilleure grâce
- ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sçauroit
- comprendre_.--Si bien que je fus tout estonné de voir que l'amitié des
- uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement de le mettre au
- jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut
- si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on n'en peut avoir
- dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me
- donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de
- l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et sans
- luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:
-
- Je ne suis fait que pour Diane;
- Et, mystérieux ou profane,
- On me voit malgré mon autheur,
- Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,
- Ny d'en obliger un seul homme,
- Ny de s'excuser au lecteur.
-
- »Toutesfois, si tost que je l'eus considéré tant soit peu, moy, qui
- pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour
- moy-mesme, j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour
- l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance
- de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire
- tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en
- servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et
- Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la
- puissance absolue qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser
- dormir éternellement...»
-
- [15] Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même.
-
- [16] Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de
- ses hommages respectueux.
-
-Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs «envieux» lui
-avaient faits, celui-ci par exemple: «... Vous faictes vostre Endymion
-de complexion plus amoureuse qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et
-plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point
-surmonté de sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas
-mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une Déesse et pour
-fin principale que la vertu...», l'auteur s'adresse à son livre et à son
-héros luy-mesme:
-
- «Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs
- ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous n'avons
- point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime nous
- ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de ceux qui
- se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous
- accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle
- ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux
- misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas
- besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes... Et si nous sommes dignes
- d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils
- nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les
- faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un
- advis qu'une louange!»
-
-Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte près
-de la ville d'Héraclée, sur le sommet du mont Lathmos, où Endymion,
-épris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en
-regardant la Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour
-une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties de son
-rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse, ses voyages dans le bois
-sacré, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les
-étranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de
-Sthénobée... «Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de son
-récit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les
-prendrois plustost pour des songes, que pour des véritez...--Depuis ce
-temps-là, tousjours il continua de raconter à tout le monde les loüanges
-de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses
-peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie,
-soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la contemplation de ses
-beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict
-dormir.»
-
-Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs allusions
-assez directes à l'amour sans espoir du poëte pour la Reine. Voici
-quelques autres passages qui furent très-remarqués.
-
-Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de Diane; puis
-elle ajoute:
-
- «D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes, que
- leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses
- et si peu capables de conversation, que la présence des hommes
- seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la
- mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui
- est de plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent
- l'abord de la Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la
- perdent non plus de veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en
- garde. Une Doris, une Laomédée, nymphes ambitieuses, jalouses et
- curieuses, la tiennent de si près, et l'assiégent de telle sorte,
- qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi véritablement
- captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout
- sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient
- point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes
- aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel excès de bonté et
- d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit de ceux
- qu'ils ayment. _Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou
- trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité
- qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit
- nombre est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en
- pâtit, accuse en vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec
- la vie et la lumière. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins
- justes?_ Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses,
- comme il plaist à la Destinée, selon l'innocence ou la corruption des
- siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte,
- afin que tu n'oublies rien à considérer...»
-
-Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour?
-Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane:
-
- «Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je
- devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir
- toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien
- que confusément. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte
- stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre
- les femmes, elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint
- estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur
- de la jeunesse mesme; estant meslé de certaines clartez qui sembloient
- accorder les feux avec les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui
- défendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui
- l'exemptoit pour jamais de la juridiction des années.--Tantost
- j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté, qui, comme elle a
- des appas pour attirer à soy les plus généreux courages, ne manque
- point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au
- dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de s'en
- approcher.--Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient sur
- son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure
- éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns
- estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la
- Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin
- qu'on adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre.
- Quelques-uns négligemment espars, et comme eschappez des liens et de
- la captivité des autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur
- ses espaules; et là, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en
- se joüant, les Amours et les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche
- vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grâces, qui tous
- deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les
- oeillets au milieu des lys et des roses.--De quelque costé qu'elle
- tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en
- un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en
- estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont
- véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font
- renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle
- est troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que
- j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a
- point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu,
- sans en estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de
- baisser la veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien
- que c'estoit la détourner des feux et des esclairs, pour l'aller
- perdre dans les neiges de son sein, etc...»
-
-Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante la situation
-du poëte à la Cour, devant la froideur apparente de la Reine:
-
- «... C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne
- menaçoit pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay
- demeuré tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus
- grande part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des
- ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes
- et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté
- capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit réduit au
- comble de mille peines.--Ce n'estoient que festins où je n'estois
- traitté que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de
- voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles
- filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que délices. Si j'estois
- accompagné, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les
- exercices qui m'estoient les plus agréables, j'allois d'ordinaire
- m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray Diane, dont
- la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement
- et le souvenir du passé me faisoient mourir.--Tantost je la voyois
- passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des vingt autres
- qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins et de
- ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière et
- glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit
- terrassés.--Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule,
- où je pouvois tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le
- croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit
- pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat où j'estois, portant la
- chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas
- moy-mesme, marque non-seulement de ma captivité, mais aussy de la fin
- à laquelle j'estois destiné; quoy qu'elle sceut bien que je m'en
- allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder
- sans pitié, comme si elle eust esté changée en une autre, ou qu'elle
- eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la
- cognoissance et la parole...»
-
-Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont le sujet se
-trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à Endymion:
-
- De l'Astre qui préside aux boix
- Tu verras sur toy mille fois
- Les rayons les plus favorables.
- Mais enfin, les voyant cesser,
- Tu seras contraint de penser
- Que les Dieux mesmes sont muables[17].
-
- [17] Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de
- vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc... La
- _Carithée_, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le
- type de ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la
- prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné
- par les bibliographes pour un poëme en vers, ne contienne
- absolument, en fait de poésie, que l'oracle précédent, composé de
- deux strophes de six vers.
-
-et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut
-figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose française de
-cette époque:
-
- «Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus
- puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition
- que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste
- encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent
- si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et
- de contraindre, que leur silence mesme est plus éloquent que toute
- sorte de langage. Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans
- trouble; et leur seule présence en un instant nous fait perdre le
- jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de
- leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon
- leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous
- tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune
- contradiction et sans résistance. Un ris, un geste, un mouvement nous
- ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que
- dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcèle, nous
- boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je
- croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familière
- conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne
- prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion, quelle contrainte
- ou quelle gesne est comparable à la force de leurs appas? O Jupiter!
- toutes les offences, les malices, les propos décevans, les artifices,
- les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels
- elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois
- et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le
- service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle
- Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher
- d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif,
- d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence pleine
- d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme, mais
- envers autruy pleine de violence, etc., etc...»
-
-Arrêtons-nous là.--Aussi bien préférons-nous étudier plus à loisir la
-seconde oeuvre de Gombauld, qui, loin d'être éphémère, eut une renommée
-durable, et marque une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en
-France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la
-Reine-Mère, car l'_Amaranthe_ parut en 1625, entre les deux éditions du
-roman d'_Endymion_: et le poëte ne pouvait résister au désir d'afficher
-bien haut sa faveur.
-
-Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares qualitez
-d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles de Vostre Majesté,» dit
-Gombauld dans la Dédicace; et il ajoute: «Si l'on peut représenter une
-ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que
-lumière...» On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un succès
-remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents critiques lui ont
-consacré quelques pages élogieuses, qui ne peuvent pas avoir le
-caractère d'une réhabilitation, car voici un témoignage à peu près
-contemporain et très-concluant: «Il s'étoit passé un long temps, dit
-Sorel, dans sa _Bibliothèque française_, que les comédiens n'avoient eu
-d'autre poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit fait
-cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile eut fait joüer sa
-_Thisbé_ (1617) et Mairet sa _Sylvie_ (1621), M. de Racan ses
-_Bergeries_ (1618), et M. de Gombauld son _Amaranthe_ (1625), le théâtre
-fut plus célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel
-entretien. Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre
-leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant, on n'y en avoit
-jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pièces, et les
-comédiens annonçoient seulement que leur autheur leur donnoit une
-comédie nouvelle d'un tel nom[18].»
-
- [18] Sorel, _Bibl. franç._, p. 183.
-
-Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant: et ce n'est
-pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succès de sa
-pastorale, contribué pour sa part, avec Racan, Théophile et Mairet, à
-vaincre le respect humain qui forçait les auteurs à ne pas reconnaître
-sur les affiches la paternité de leurs oeuvres. L'_Arthénice_ de Racan,
-en 1618, et la _Sylvie_ de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur
-coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue
-des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de
-l'_Astrée_, accréditèrent en France pendant plus de quarante ans. Racan,
-l'élève chéri de Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses
-prédécesseurs, par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses
-_Bergeries_ font-elles partie du domaine de la grande histoire
-littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue
-française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait guère de la
-simplicité primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul
-mérite d'avoir accompli au théâtre la révolution du style.
-
-Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa _Sylvie_, dont le
-succès toujours croissant dura plus de vingt années, tellement que, lors
-de l'apparition du _Cid_ en 1636, on la comparaît volontiers avec le
-chef-d'oeuvre cornélien, la _Sylvie_, dis-je, présenta aux oreilles des
-spectateurs ravis une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc
-Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore,
-sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble et passionné. Le sujet
-de la _Sylvie_ s'y prêtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours
-pastorales, et la scène se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple
-bergère; mais Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de
-Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver
-Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau. C'est l'églogue
-mêlée à l'épopée[19]». De là une élévation particulière de sentiments,
-un mélange de scènes tantôt gracieuses, tantôt élevées, qui donne
-nettement à Sylvie ce caractère particulier d'avoir servi de transition
-entre la pastorale proprement dite et la tragédie.
-
- [19] Saint-Marc Girardin, _Cours de litt. dram._, III, 321.
-
-Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et
-de l'imagination, et non pas du génie pour s'élever jusqu'aux sublimes
-hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son
-oeuvre, prépara de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa
-pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités et
-quelques-uns des défauts de la _Sylvie_. Elle a d'abord, comme la
-_Sylvie_, le défaut de n'être presque pas une pastorale. Nous touchons
-au roman à grandes aventures: les événements sont extraordinaires et
-confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont
-des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante. C'est par
-là que le drame se soutient.»
-
-Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous frappe
-particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y est trop
-intéressée pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld
-publia sa pastorale après le succès de la représentation, il la fit
-précéder, non pas seulement d'une Dédicace à la Reine-Mère, mais encore
-d'une longue Préface, assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle
-il exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses idées
-personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler devant le
-lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publié pendant la première
-moitié du XVIIe siècle, qui ne soit ainsi précédé d'une véritable
-poétique. Dans la Préface de l'_Amaranthe_, Gombauld se montre
-essentiellement novateur, et quelques mots d'explication préparatoire
-sont ici nécessaires.
-
-Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et La Harpe en
-particulier, dans son _Cours de littérature_, affirment très-nettement
-que la _Sophonisbe_ de Mairet fut la première pièce de théâtre
-française, dans laquelle fut respectée la règle des trois unités; on
-ajoute même que cela parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent
-pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation
-préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop souvent
-reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons
-l'origine probable dans ce passage du _Segraisiana_ que nous citons
-textuellement:
-
-«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença à faire observer la
-règle des vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre: et parce qu'il
-falloit premièrement la faire agréer aux comédiens qui imposoient alors
-la loy aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit
-infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur
-en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet qui fit la
-_Sophonisbe_, qui est la première pièce où cette règle est observée. M.
-Desmarets fit ensuite les _Visionnaires_ sur la même règle, quoiqu'il
-introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20].»
-
- [20] _Segraisiana_, éd. 1723, I (160-161).
-
-Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la _Sophonisbe_ de
-Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait déjà donné, en
-1625, une tragi-comédie intitulée _Sylvanire_, dans laquelle la règle
-des unités se trouvait appliquée, et qu'il précéda d'une longue Préface
-adressée au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public:
-disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant
-engagé à composer une pastorale en observant les règles pratiquées par
-les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne
-consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes dramatiques de
-la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont laissés». Voici donc quatre
-années de gagnées sur la date fixée par Segrais, et la _Sylvanire_ doit
-avoir la priorité sur la _Sophonisbe_. Mais il y a plus: au moment même
-où Mairet adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait une
-profession de foi semblable dans la poétique placée en tête de
-l'_Amaranthe_, et déclarait avoir observé, dans sa pastorale, les règles
-d'Aristote,--nouveauté hardie dont il demandait grâce aux spectateurs,
-mais qui avait été fort connue des anciens:--«C'est la vérité, dit
-Gombauld dans sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en
-ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté _que ce qui
-pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin_.» Et plus loin:
-«... La tromperie seroit bien grossière qui voudroit faire passer la
-scène non pour une île, ou pour une province, mais pour tout l'univers.»
-Rien de plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs
-passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles de blâme et
-de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur
-d'avoir, l'un des premiers, planté sur le Parnasse français le drapeau
-des règles classiques.
-
-Il y avait une certaine témérité à tenter l'aventure, car le poëte
-Rayssiguer avouait naturellement, quelques années plus tard, dans la
-Préface d'_Aminte_, «que la plus grande part de ceux qui portent le
-teston à l'hostel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par
-la diversité et le changement de la scène du théâtre, et que le grand
-nombre des accidens et aventures extraordinaires leur ôtent la
-connoissance du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et
-l'avantage des Messieurs qui récitent leurs vers, sont obligés d'escrire
-sans observer aucune règle[21]». Gombauld ne négligea point «les
-accidens» dans son _Amaranthe_, et la fable de cette pastorale est assez
-compliquée; mais, du moins, il sut plier son sujet à la poétique
-nouvelle, et contribuer avec Mairet, par le succès de son ouvrage, à
-rendre acceptables au public les chefs-d'oeuvre de Corneille, dont la
-première pièce devait paraître en 1629.
-
- [21] Préface de l'_Aminte_, pastorale en cinq actes.--1631.
-
-Entrons maintenant au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, payons notre
-«teston» et, d'abord, écoutons le Prologue que le poëte, suivant l'usage
-de cette époque, a placé en tête de son ouvrage.--Nous ne le citerions
-point, s'il n'y était fait une allusion directe à Marie de Médicis.
-Gombauld représente l'Aurore venant faire aux spectateurs une
-déclaration pompeuse en l'honneur des hôtes du Louvre. Cela s'adapte peu
-au sujet, mais la mode est souveraine; et l'Aurore a beau s'écrier
-qu'elle est
-
- L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil,
-
-on ne s'explique guère comment cette Aurore a la prétention de
-représenter Marie de Médicis elle-même, ni à quel propos elle débite ses
-tirades:
-
- Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent,
- Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent,
- Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux,
- Qu'une beauté si jeune ayt un si vieil époux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Voicy les bois sacrez, où, si plein de jeunesse,
- Tithon fut autresfois digne d'une déesse;
- Où, le ciel le comblant de ses dons infinis,
- Je craignois que Vénus le print pour Adonis.
-
-On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois ans de plus que
-Marie, et l'on peut se demander si ce rapprochement est des plus
-flatteurs: mais voici des allusions encore plus transparentes au sujet
-de Céphale, qui pourrait bien être le poëte lui-même:
-
- Pour le suivre aux forests, bien souvent on présume
- Que j'amène le jour plus tost que de coustume.
- Mais d'un plus grand esclat tous mes sens éblouys
- Quitteroient volontiers Céphale pour Louis.
- Toutesfois un bel Astre[22] allume son courage,
- Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage...
-
- [22] Anne d'Autriche.
-
-Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de l'École
-précieuse, est un sacrifice fait au goût du temps: on trouve peu de ces
-taches dans l'oeuvre de Gombauld, dont la versification a, en général,
-beaucoup de fermeté: il est vrai qu'elle n'est pas toujours également
-soutenue. Mais laissons le Prologue.
-
-Amaranthe est une bergère d'une merveilleuse beauté, que tous les
-bergers de Phrygie adorent, et qui les dédaigne tous; en sorte que sa
-cruauté les réduit au désespoir, et que dans les campagnes désolées,
-dont les échos retentissent de pleurs ou de soupirs, les autres bergères
-ne trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une véritable
-calamité publique, d'autant plus que le père de la belle, le berger
-Daphnis, a jadis promis solennellement au riche Timandre de donner sa
-fille à son fils, Polydamon, disparu depuis quelques années, et que,
-pour ne point trahir sa promesse, il éconduit tous les soupirants. Mais
-les Dieux consultés déclarent qu'Amaranthe doit faire un choix entre
-tous les bergers; elle l'a déjà fait au fond de son coeur, car elle aime
-le berger Alexis, qui, malheureusement sans parents et sans biens,
-inconnu et jeté par un naufrage sur les côtes de Phrygie, ne peut pas
-aspirer à l'honneur de sa main. Cependant le jour fatal arrive où
-Amaranthe doit se prononcer; chacun des deux amants se désespère et
-prend pour confident de sa douleur un autre berger ou une autre
-bergère... On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe avec la nymphe
-Delphise un passage fort curieux, tel qu'on en rencontra plus tard dans
-les innombrables poëmes épiques du commencement du règne de Louis XIV,
-et dans lequel Delphise, prédisant à la bergère le brillant avenir de sa
-race future, représente un tableau frappant de la famille de Louis XIII.
-Cette fois, Amaranthe elle-même n'est autre que Marie de Médicis:
-
- Diane te veut orner d'une race féconde
- De bergers, qui de rois doivent peupler le monde.
- Le premier de tes fils, le plus grand des bergers[23],
- Sera l'amour des siens, la peur des étrangers:
- Clément, victorieux, aux labeurs indomptable,
- Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable,
- Il aura pour compagne, en beautés, un soleil
- Qui sans lui n'auroit sçeu rencontrer un pareil.
- Du second la splendeur sera bientôt ravie[24],
- Et les Dieux aux mortels en porteront envie.
- Mais un autre en sa place ira de toutes parts
- Faire esclater les dons de Minerve et de Mars[25]
- Elle ajoute à tes fils trois filles, trois merveilles...
-
- [23] Louis XIII.
-
- [24] Un second fils, mort jeune.
-
- [25] Gaston d'Orléans.
-
-Et ce tribut d'hommages rendu publiquement à la famille royale par le
-poëte courtisan, en reconnaissance de la faveur dont l'honorait la
-Reine-Mère, était accueilli par les applaudissements unanimes d'un
-public qui saisissait les moindres nuances de ses allusions.
-
-Cependant Alexis rencontre la bergère, et, sachant bien qu'il ne peut
-être choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu'à mourir. La fière Amaranthe
-qui ne veut pas lui faire encore l'aveu de son amour, mais ne veut pas
-non plus qu'il croie qu'elle en aime un autre, lui répond par ce noble
-discours:
-
- Qui t'oblige à tenir ce funeste langage?
- Est-ce donc un effet d'un généreux courage
- D'estre sans résistance à l'effort des malheurs,
- Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs?
- Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insensées?
- Sçais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes pensées?
- As-tu, par mes regards ou par mes actions,
- Recogneu quelque objet de mes affections?
- Es-tu de ces amans qui me portent envie,
- Qui veulent, malgré moi, que je sois asservie?
- Et viens-tu de si loin combler mal à propos
- Le nombre des bergers qui troublent mon repos?
- Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde,
- Comme il plaist, à l'erreur qui déçoit tout le monde,
- Et non pas au dessein de les esgaler tous
- Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'époux?
-
-Elle finit par avertir Alexis de ne pas se présenter avec les autres
-bergers, quand elle déclarera sa résolution:
-
- Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refusé!
-
-«Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin; c'est un aveu
-fait avec une délicatesse ingénieuse, digne des romans de Mme de La
-Fayette, mais qui ne se sent guère de la simplicité pastorale...»
-Ajoutons que le contact de l'hôtel de Rambouillet ne lui est pas
-étranger.
-
-Un autre personnage vient compliquer l'action et la dramatiser: c'est
-celui d'Oronte, fille de Timandre, dont les passions ne sont guère de
-l'idylle et se rapprochent beaucoup, comme ce qui précède le dénouement,
-de la scène tragique. Bien qu'elle soit vouée au culte de Diane, Oronte
-aime Alexis et se désespère de le voir épris d'Amaranthe:
-
- Je meurs pour un barbare insensible à mes charmes
- Et qui n'est point troublé de soupirs ni de larmes...
- Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible,
- J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible,
- Je n'ay rien espargné, luy montrant chaque jour
- Sous le nom d'amitié tous les signes d'amour...
- J'ay mesme bien souvent tasché de lui desplaire,
- J'ay passé du mépris jusques à la colère,
- J'ay condamné ses moeurs, contredit ses propos,
- J'ay fait ce que j'ay peu pour troubler son repos.
- Mais il mesprise, hélas! mon mespris et moi-mesme...
-
-Pour se venger, elle fait rendre un oracle qui le condamne à mort, comme
-ayant tué un cerf consacré à Diane, que les bergers les plus agiles
-n'avaient pu voir que de loin, et dont la tête avait été proposée par
-Amaranthe, qui regardait pareil exploit comme impossible, pour prix de
-son coeur et de sa main.
-
-Mais à peine Oronte a-t-elle exécuté sa vengeance, qu'elle s'en repent,
-et ses remords sont violents comme ses passions:
-
- O Vengeance, d'abord douce et pleine de charmes,
- Mais qui contre moi-mesme enfin tournes tes armes,
- Et fais voir à celui qui s'est le mieux vengé
- Qu'il est le plus coupable et le plus affligé!
-
-Le moment fatal arrive: et voyant qu'Alexis va périr, Amaranthe regrette
-sa réserve d'autrefois, déclare qu'elle l'aime, et puisque les Dieux lui
-ont ordonné de faire entre tous les bergers un choix qu'ils ont promis
-de consacrer, elle le choisit malgré l'oracle qui veut l'immoler:
-
- Non! non! s'il doit mourir, je mourray la première!
-
-s'écrie-t-elle en changeant sa timidité en hardiesse devant le danger
-qui menace son amant.--Pourquoi, dit Alexis, veux-tu défendre celui que
-condamne la loi des cieux?... Alors s'engage entre tous les assistants
-ce que M. Barbier[26], dans son langage pittoresque, appelle une
-véritable lutte à coups de sentences philosophiques:
-
- [26] Pierre Barbier, _Études sur notre poésie ancienne_.--Bourg, 1873,
- in-8º.
-
-PALÉMON.
-
- Mais les Divinités n'ont que de justes loix
- Qui ne demandent pas les humains pour victimes...
-
-LE GRAND PRÊTRE.
-
- La volonté des Dieux nous tient lieu de raison...
-
-Les hommes, répond Amaranthe, par un vers qu'on pourrait croire détaché
-d'une tragédie de Voltaire:
-
- Les hommes font des loix qu'ils imputent aux Dieux!
-
-Tout à coup arrive Timandre, de retour d'un long voyage sur mer: il
-reconnaît dans Alexis, Polydomon, ce fils depuis longtemps perdu; Oronte
-retrouvant un frère à la place de celui qu'elle aime, sent la jalousie
-s'éloigner de son coeur, révoque l'arrêt de la Déesse... et l'on devine
-l'heureux dénouement de ces longues péripéties.
-
-Tel est l'exposé succinct d'une pastorale présentant assez bien, par ses
-côtés voisins de la tragédie, le type du genre dramatique de transition
-qui se laissa bientôt, par une pente insensible, absorber dans le genre
-cornélien. Il est certain qu'en 1625 on était peu habitué à entendre au
-théâtre des vers aussi nobles et aussi soutenus: aussi ne saurait-on
-trop insister sur l'honneur qui doit revenir à Mairet, à Gombauld et,
-quelques années plus tard, à Rotrou, d'avoir, bien avant Corneille,
-accentué un progrès véritable dans la poésie dramatique. _Le Cid_ fit
-une nouvelle révolution, cela est vrai; mais depuis une quinzaine
-d'années on comptait ses précurseurs.
-
-Après avoir insisté sur le côté romanesque et tragique de l'oeuvre de
-Gombauld, il serait bon de dire un mot de son côté pastoral. Après le
-roman, l'églogue. Nous n'hésiterons pas à dire qu'à ce point de vue
-Gombauld se trouve bien inférieur à son ami Racan: l'affectation et la
-recherche font quelquefois tort à l'aimable simplicité de ses bergers.
-Ainsi ces deux vers:
-
- Je revoi ces rochers et ces bois solitaires
- Qui de tous mes pensers furent les secrétaires,
-
-nous paraissent, quoiqu'ils soient défendus par Ménage, plus voisins de
-l'hôtel de Rambouillet que des rives de la Phrygie. Gombauld, dit l'abbé
-Goujet, a mis beaucoup trop d'esprit dans cette pastorale: il faut
-convenir cependant que «l'on y trouve, dans quelques endroits, tout le
-naturel qui convient à un genre bucolique. La versification n'en est pas
-égale. C'est un défaut ordinaire à Gombauld dans tous ses ouvrages un
-peu longs. Il ne se soutient que dans ses petites poésies: aussi n'en
-a-t-on presque point d'autres...»
-
-Or, voici précisément dans l'_Amaranthe_ de petits poëmes complets et
-bien détachés qui présentent les qualités vantées par le savant
-bibliographe. Ce sont les morceaux récités par les choeurs; car il y
-avait encore des choeurs à cette époque, et les strophes de rhythmes
-très-divers, récitées par ceux de l'Amaranthe, méritent une sérieuse
-attention. Telle cette ode sur les passions humaines que nous
-reproduisons tout entière:
-
- Les passions humaines
- Ont cet aveuglement
- Que les plus grandes peines
- Passent pour leur objet et pour leur élément.
-
- Toujours l'esprit de l'homme
- S'expose à la merci
- Du mal qui le consomme;
- Et semble qu'il ayt peur de manquer de souci.
-
- Les ardeurs insensées
- Des jeux et des amours
- Et les vaines pensées
- Luy viennent dérober les plus beaux de ses jours.
-
- La soif intolérable
- D'acquérir plus de bien
- Le rend si misérable
- Qu'il veut tout posséder et ne jouir de rien.
-
- Enfin, la destinée
- Par qui tout doit périr
- Surprend l'âme estonnée
- Qui sçait vivre à grand'peine, alors qu'il faut mourir.
-
-Nous voudrions citer encore les strophes sur la beauté des Nymphes, sur
-l'Amour, sur la Jalousie...; mais il est temps de terminer cette longue
-étude sur l'une des oeuvres principales du poëte saintongeois.
-
- * * * * *
-
-On a dû penser, en lisant les vers que nous avons cités de la pastorale
-de Gombauld, que l'influence de Malherbe n'avait pas été tout à fait
-étrangère au caractère sobre et châtié de sa poésie. Gombauld et
-Malherbe étaient en effet grands amis; ils se voyaient constamment à
-l'hôtel de Rambouillet et, parfois, ils avaient ensemble des entretiens
-fort savants qui roulaient sur la grammaire ou sur la versification.
-Pellisson nous a conservé le souvenir d'un de ces entretiens dans son
-_Histoire de l'Académie française_; et nous citerons ce passage pour
-montrer jusqu'à quel point le maître et le disciple poussaient la
-minutie de leurs discussions littéraires. L'Académie ayant eu à faire
-l'examen de quelques stances de Malherbe, on remarqua que dans le vers
-suivant:
-
- L'infaillible refuge et l'assuré secours,
-
-le grand poëte péchait contre ses propres règles; «car il tenoit pour
-maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont la terminaison en _é_
-masculin ne devoient jamais être mis devant le substantif, mais après;
-au lieu que les autres qui ont la terminaison féminine, pouvoient être
-mis avant ou après, suivant qu'on le jugeroit à propos: qu'on pouvoit
-dire, par exemple, _ce redoutable monarque_, ou _ce monarque
-redoutable_; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire _ce monarque
-redouté_, mais non pas _ce redouté monarque_».--«Je n'ai pas pris cet
-exemple sans raison et à l'aventure, ajoute-t-il, car j'ai souvent ouï
-dire à M. de Gombauld qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M.
-de Malherbe et lui se promenant ensemble, et parlant de certain vers de
-Mlle Anne de Rohan, où il y avoit:
-
- Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque...
-
-M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit, sans
-qu'il pût dire pourquoi; que cela l'obligea lui-même (Gombauld) d'y
-penser avec attention, et que sur l'heure même en ayant découvert la
-raison, il la dit à M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût
-trouvé un trésor, et en forma depuis cette règle générale...» Ménage,
-dans ses _Observations sur Malherbe_, donne une variante au récit de
-Pellisson: «M. Gombauld, dit-il, m'a aussi souvent conté cet entretien
-qu'il eut avec M. Malherbe; mais non pas tout à fait de la sorte que M.
-Pellisson l'a rapporté: car il m'a dit que ce fut toujours luy qui
-s'aperçut que _redouté monarque_ ne valoit rien.» Quoi qu'il en soit,
-ajoute Ménage, cette règle ou de Malherbe ou de Gombauld est absolument
-fausse; l'oreille seule est le véritable guide à ce sujet, et la plus
-délicate admettra toujours qu'on puisse dire l'_infortuné Tyrsis_, ou
-l'_infortuné Ménalque_.
-
-L'hôtel de Rambouillet n'était pas le seul cercle de Paris où Gombauld
-se rencontrât avec Malherbe. L'un des plus renommés, après celui de la
-marquise, était le salon de Mme des Loges, femme d'un gentilhomme
-ordinaire de la chambre du Roi, _la dixième muse_, comme on l'appelait
-souvent: rivale de Mlle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne.
-
-«Mme des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure à Paris et à la Cour,
-durant vingt-trois et vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a été
-honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus
-considérables, sans en excepter les plus grands princes et les
-princesses les plus illustres. Toutes les muses sembloient résider sous
-sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie
-d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des
-plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier commerce, et
-de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de même que de plusieurs
-princes et princesses et autres grands. Il a été fait une infinité de
-vers et autres pièces à sa louange...»
-
-Gombauld ne fut pas des moins ardents à célébrer les talents de cette
-femme célèbre; il composa même plusieurs Épigrammes à sa demande, et
-l'une de ces petites pièces de vers, connue sous le nom d'_Impromptu de
-Madame des Loges_, a fait quelque bruit dans le monde littéraire.
-C'était vers l'année 1621. Malherbe, raconte Balzac, dans le XXXVIIe de
-ses Entretiens, estoit un des plus assidus courtisans de Mme des Loges,
-«et la visitoit règlement de deux jours l'un». Se rendant à l'une de ces
-visites, et ayant trouvé sur la table du cabinet de la Dixième Muse le
-gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du Perron,
-l'enthousiasme le saisit à la seule lecture du titre; il demanda une
-plume et du papier, puis écrivit ces dix vers:
-
- Quoique l'auteur de ce gros livre
- Semble n'avoir rien ignoré,
- Le meilleur est toujours de suivre
- Le prosne de nostre curé.
- Toutes ces doctrines nouvelles
- Ne plaisent qu'aux folles cervelles.
- Pour moi, comme une humble brebis,
- Sous la houlette je me range:
- Il n'est permis d'aimer le change
- Que des femmes et des habits...
-
-Mme des Loges ayant lu les vers de Malherbe, piquée d'honneur, prit la
-même plume, et de l'autre côté du papier écrivit:
-
- C'est vous dont l'audace nouvelle
- A rejeté l'antiquité;
- Et du Moulin ne vous rappelle
- Qu'à ce que vous avez quitté!
- Vous aimez mieux croire à la mode:
- C'est bien la foi la plus commode
- Pour ceux que le monde a charmez!
- Les femmes y sont vos idoles:
- Mais à grand tort vous les aimez,
- Vous qui n'avez que des paroles...
-
-Telle est l'histoire racontée par Balzac, et l'on peut se demander
-comment Gombauld y joue le moindre rôle. C'est que Balzac, paraît-il,
-s'est complétement trompé d'attribution de personnages. «Depuis cette
-Note écrite et imprimée, dit Ménage, dans ses _Observations sur
-Malherbe_, j'ay su de M. de Racan que c'étoit luy qui avoit fait ces
-vers que M. de Balzac attribue à Malherbe, et que Gombauld avoit fait
-ceux que donne Balzac à Mme des Loges; et que la chose s'étoit passée de
-la manière que je vais la raconter. Mme des Loges, qui étoit de la
-religion prétendue réformée, avoit presté à M. de Racan le livre de Du
-Moulin, le Ministre, intitulé: _Le Bouclier de la foi_, et l'avoit
-obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur ce livre cette
-Épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs endroits:
-
- Bien que Du Moulin en son livre...
-
-»L'aïant communiquée à Malherbe qui l'étoit venu visiter dans ce
-temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le livre de Du Moulin,
-qu'il renvoya au mesme temps à Mme des Loges de la part de M. de Racan.
-
-»Mme des Loges, voyant ces vers écrits de la main de Malherbe, crut
-qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit extraordinairement zélée
-pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse.
-Elle pria Gombauld qui estoit de la mesme religion, et qui avoit le
-mesme zèle, d'y répondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui
-croyoit, comme Mme des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de ces vers,
-y répondit par l'Épigramme que M. Balzac attribue à Mme des Loges, et
-qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle à un homme...» Cet
-épisode des moeurs littéraires de l'époque nous a paru assez intéressant
-pour qu'il méritât d'être reproduit textuellement dans notre étude.
-
-Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de la société de Mme
-des Loges et de celle de Racan et de Gombauld. Il mourut en 1629, et
-quelques mois plus tard, Mme des Loges, qui s'était trouvée mêlée à
-quelques intrigues politiques, craignit la colère de Richelieu,
-tout-puissant depuis son élévation au ministère en 1624, et quitta la
-capitale pour aller demeurer en province chez une de ses belles-filles.
-Elle ne revint à Paris qu'en 1636.
-
-Gombauld se trouvait donc ainsi réduit aux seules réunions de l'hôtel de
-Rambouillet, en dehors des petits cercles plus ou moins inconnus, qui se
-tenaient alors sur tous les points de Paris, et dont la mansarde de Mlle
-de Gournay peut présenter le type. Mais, à ce moment même, une nouvelle
-société se forma, dont Gombauld fut l'un des premiers membres, et qui
-devait plus tard donner naissance à l'Académie française. Nous voulons
-parler des «réunions Conrart».
-
-Conrart, l'arbitre de la critique à cette époque, était, depuis 1620
-environ, l'hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet. Protestant comme
-Gombauld, il devait tout naturellement se lier avec l'auteur
-d'_Amaranthe_, et leur amitié dura jusqu'à la mort. On connaît assez,
-par l'intéressant récit de Pellisson, ce qu'étaient ces réunions
-intimes, dans lesquelles dix littérateurs de renom, Chapelain, Godeau,
-Conrart, Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions
-réciproques sur les événements littéraires d'alors, pour que nous
-n'ayons pas besoin de nous étendre longuement sur ce sujet. Nous dirons
-seulement qu'après trois années d'une tranquillité complète, le petit
-cercle se trouva tout d'un coup lancé dans un courant d'idées tout à
-fait imprévu. Le secret des réunions ayant été trahi par Malleville,
-parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder, à celles de son
-maître le cardinal de Richelieu. Celui-ci résolut d'en tirer parti pour
-sa gloire, et l'Académie française fut fondée.
-
-Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves événements
-s'étaient accomplis qui devaient avoir une influence considérable sur
-les destinées de notre poëte. La Reine-Mère, après la Journée des Dupes,
-vit son crédit complétement ruiné devant celui de son ancienne créature;
-et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable
-désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait été réduite
-à huit cents écus, descendit à quatre cents, après le départ de Marie de
-Médicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux
-en particulier qu'il s'était faits dans le salon de Mme de Rambouillet;
-sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler
-dès lors _le pauvre gentilhomme_, sut cependant obtenir des entrées fort
-libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son
-ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie
-très-distincte de la première.
-
-
-
-
-III
-
-PORTRAIT DE GOMBAULD.--SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE
-CHANCELIER SÉGUIER.--TRAVAUX ACADÉMIQUES.--LES DANAIDES (1630-1642).
-
-
-Au début de cette seconde période de son existence, Gombauld avait
-environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et détaillé que
-Tallemant traçait du gentilhomme poëte, quelques années plus tard. Il
-correspond à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente
-très-exactement ce que devait être notre académicien dans les dernières
-années du règne de Louis XIII:
-
- «Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a
- encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne
- porter qu'un fil de barbe...
-
- »C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes... Mme de
- Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux...
-
- »Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement,
- et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant que Pétrarque.
- Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point:
- quand il luy est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin,
- il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a
- fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais
- commencer par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter son
- homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour luy faire sauter le
- poignard des mains; mais il ne le vous dira pas...
-
- »Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre l'homme du
- monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du
- commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui
- n'a pas servy au débit de son livre; il l'entendait luy.--Et puis,
- disait-il, je l'ay fait pour estre à la teste.--Il y avait je ne sçay
- quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien
- prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et
- que cela ne luy fust point adressé...
-
- »Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu'à le
- tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les moeurs et la
- qualité des personnes à voir leurs portraits, parce que dans leurs
- portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir leur personne,
- qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses
- jugemens.
-
- »J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. Mme de Rambouillet se repentit
- bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs;
- car il falloit livrer bataille à chaque fois qu'on se mettoit à table
- ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est très-incommode sur ce
- chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à
- ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je
- le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent.»
-
- »A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa cuiller que de
- touscher le premier au potage. Je sçay toutes ses façons, car je l'ay
- mené et le mesne encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point
- se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient
- pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie,
- c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les
- autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous
- embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en
- charger.
-
- »Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavez
- et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant
- que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il
- veut la reconnoistre; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en
- même temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait faire
- une posture assez plaisante.
-
- »Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit
- que de rage de ce que l'_Endymion_ réussissoit, un homme l'avoit jetté
- dans le feu.
-
- »Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un
- peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des
- armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouvé
- à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix,
- sans l'avoir jamais courue...
-
- »Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et
- parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.
-
- »Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arrivé de
- pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une
- fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui
- l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il luy
- dit:--Passez à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une
- épée.--Il fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy!
- cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit
- l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils
- furent séparez.
-
- »Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme, si elle
- n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris à jouer de la
- mandore, et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais
- comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là;
- auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer...
-
- »Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que,
- quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits
- comme luy, et qu'il a tousjours esté unique en son espèce; j'entens
- aux habits prés;--car, même à l'époque de sa plus grande misère, il
- estoit habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point
- d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu...
-
- »Pour moy, je le sers de tout mon coeur, car je sçay que toutes les
- grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du
- coeur et de l'honneur, et ne feroit pas une lascheté pour sa vie.»
-
-A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de faire la moindre
-retouche; nous y ajouterons seulement un détail qui n'est point sans
-valeur: c'est que Gombauld, malgré son caractère ténébreux, susceptible,
-brusque, souvent affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens
-de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés solides:
-témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est là un éloge véritable
-pour l'auteur de trois livres d'_Épigrammes_; et malgré ses duels, nous
-pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractère, mais il
-fallait le connaître.
-
-Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé dans l'intimité du
-cardinal de Richelieu, aux «quelques personnes intelligentes» que le
-tout-puissant Ministre avait prié le cardinal de la Valette de réunir
-chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer.
-Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld étaient
-alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal.
-
-Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée pour
-Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse. Lorsqu'il vit sa
-protectrice prendre le chemin de l'exil, notre poëte comprit qu'il
-devait tourner ses louanges d'un autre côté, pour conserver ses entrées
-à la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans
-aucune de ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un seul
-vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis. Bien plus, il a
-reproduit courageusement sa Dédicace de l'_Amaranthe_ dans une édition
-datée de 1631, et la Reine-Mère était déjà en exil; mais nous avons dû
-constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme
-devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour être réduit,
-malgré son caractère altier, à brûler de l'encens devant l'ennemi de son
-ancienne protectrice. En effet, à peine Marie de Médicis avait-elle
-quitté la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode
-enthousiaste, intitulée le _Panégyrique du cardinal de Richelieu_, dans
-laquelle «il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est
-pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte, et nous nous
-contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus désintéressé
-que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au
-coeur de Richelieu était celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld
-lui plut, et le poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en
-compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il recevait
-une pension de quatre cents écus, moitié de celle que lui allouait la
-Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas étrangers
-à cette faveur[27]; mais il en coûta beaucoup au caractère de Gombauld
-de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il
-n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher à
-sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que cette pension de
-quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust esté bien
-mieux payé du Cardinal.» Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais
-d'un ministre, jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers
-Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu, ainsi
-que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui écrivit quelque temps
-après:
-
- [27] Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte
- Tallemant, se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en
- témoignait rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son
- ordinaire...; quand M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit
- plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy
- fist restablir la moitié de la pension, c'est-à-dire quatre cens
- escus...» (II, 458.)
-
- «Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier.
- C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices,
- encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que
- Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour
- tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du
- public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers... Quant à
- vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de
- vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de
- serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à
- cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant
- d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire...»
-
-Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre, prendre le
-change sur le caractère de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa
-liberté d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis-à-vis de
-ses bienfaiteurs. «Comme Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte
-Tallemant, il monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout
-d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir
-esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit
-cela comme il falloit, et en un endroit où Gombauld disoit:--Je n'y suis
-pas accoustumé... (C'est une de ses façons de parler.)--Hé, mon cher
-Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux, je vous en
-prie, pour l'amour de moy...» Il paraît qu'il «s'y accoustuma», car,
-lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en
-tête du livre ces vers de Gombauld:
-
- Voici la muse à qui tout cède
- En l'art de bien faire la cour,
- Et Boisrobert qui la possède
- Va mettre ses charmes au jour.
- La Cour brille ici toute nue,
- Ce beau livre en est le miroir,
- Et ceux qui ne l'ont jamais vue
- La verront même sans la voir...
-
-et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend à témoin «son amy Gombauld»
-du tour galant, de l'air enjoué de ses vers et de sa conversation. On
-savait que notre poëte avait le coeur excellent, et l'on excusait
-facilement ses vives réparties.
-
-Richelieu lui-même ne s'en fâchait pas; le _Ménagiana_ nous en rapporte
-un exemple presque incroyable. «M. Gombauld, dit Ménage par la plume de
-Baudelot, présenta un jour à M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il
-avoit faits. (L'abbé Goujet pense que ce fut précisément le Panégyrique
-dont nous avons parlé plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit à
-l'auteur:--«Voilà des choses que je n'entends point.»--A quoi l'auteur,
-qui soutenoit bien par ses discours pleins de brusque franchise la
-qualité d'un cadet de famille né près des bords de la Garonne, répondit
-aussitôt:--«Ce n'est pas ma faute.»--Quoyque cela fut fort hardy, M. le
-Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette manière de
-parler passa longtemps en proverbe dans l'Académie. Il y a bien souvent
-des choses obscures dans des ouvrages, qui viennent du côté du
-lecteur[28].»
-
- [28] Une autre fois, Richelieu, qui, «pour l'ordinaire, traitoit les
- gens de lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce
- que Gombauld voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la
- table, il dit:--Nous nous incommoderons l'un et l'autre.--Cependant,
- regardez si cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une
- comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui estoit sur la
- table, car c'estoit la nuit, estoit plus basse que luy. Cela
- s'appelle obliger et désobliger en mesme temps...»--Tallemant, I,
- 438.
-
-Ce trait de brusque franchise prouve que, malgré une situation un peu
-dépendante vis-à-vis du Cardinal, le vieil honneur chevaleresque se
-réveillait souvent chez le poëte gentilhomme.
-
-Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brûlé devant le premier
-ministre, il voulut en brûler devant le souverain; et voici quelques
-_Stances_ «pour le roy Louis XIII après une grande maladie».
-
-Le poëte a saisi sa lyre épique, et cherche à s'élever aux dernières
-hauteurs de l'enthousiasme.
-
-C'est le Roi qui parle:
-
- Les ombres de la Mort m'avoient environné.
- J'augmentois son triomphe, et le monde estonné
- Sentit croistre à l'instant ses douleurs et ses craintes.
- Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin,
- M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes
- Et consentir à mon destin.
-
- J'allois, sans murmurer, où vont les plus grands rois;
- Où ceux dont la valeur rangeoit tout à ses lois
- Ont veu tomber leur gloire, et leurs dépouilles vaines;
- Où sont faits si pareils tant d'humains si divers:
- Au repos de toutes les peines,
- Au rendez-vous de l'univers...
-
-Résigné, le Roi s'adresse alors au Très-Haut:
-
- Je sçay que mon offense et ton juste courroux
- Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux,
- Et me précipiter dedans la sépulture.
- Je ne dispute point contre ta volonté:
- Quand tu juges ta créature,
- Tu prens conseil de ta bonté.
-
- A peine eus-je parlé, que mes yeux esclaircis
- Virent avec le jour tous les maux adoucis
- Dont la funeste ardeur m'alloit réduire en cendre.
- Dieu seul en soit loué, qui, pour me visiter,
- Me fait au sépulcre descendre
- Et qui m'en a fait remonter!
-
-Ces stances un peu mystiques et dans le goût des paraphrases tirées de
-l'ancienne Écriture, que Godeau, le nain de Julie, et futur évêque de
-Grasse et de Vence, mettait alors en vogue, ont un caractère de vigueur
-et de sobriété assez rare chez les poëtes de ce temps, et présentent
-quelque ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de Suède,
-Gustave-Adolphe, tué au mois de novembre 1633; sonnet que Ménage, dans
-ses _Observations sur Malherbe_, comble d'éloges, en appelant Gombauld
-l'un des plus grands poëtes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi:
-
- Mais son astre fatal le tire dans les cieux,
- Quand, sa foudre écrasant les plus audacieux,
- De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume.
-
-Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui permettait à
-Gombauld de présager quelques succès dans le genre lyrique; mais la
-période pendant laquelle il maintint sa muse à cette hauteur fut de
-courte durée: l'ode à Séguier, qu'il composa vers cette époque, fut la
-dernière, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents
-écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point suffisante
-pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis
-se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui
-persuadèrent de composer une ode à la louange du garde des sceaux,
-Pierre Séguier, qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de se
-faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on le sait, un
-des Mécènes de cette époque; sa maison et sa bourse étaient toujours
-ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc
-son ode, et Séguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux
-cents écus que le poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la
-tenoit pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus par an, il
-passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de Richelieu, sans avoir
-trop à se plaindre de la fortune. Or, l'ode à Séguier est fort obscure,
-dit Tallemant, et on la censura un peu à l'Académie quand Gombauld la
-lut à ses confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy
-dit, sur ce vers aux Muses,
-
- Allez sur les bords de Céphise...
-
-qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes Soeurs, ce ne fut que
-pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours
-les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal
-leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de
-l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de
-charité...»
-
- [29] Voir notre histoire du _Chancelier Pierre Séguier et de son
- groupe académique_.--Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8º, avec
- blasons et autographe.
-
-Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être exagérées: elles
-sont cependant confirmées par le passage suivant de Pellisson, cité dans
-son _Histoire de l'Académie française_, et tiré des registres du lundi
-12 novembre 1634: «Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la
-Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité
-trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient
-pas rebutez, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre
-d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence
-s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre
-langue: après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M.
-le Cardinal seroit très-humblement supplié de trouver bon que la
-Compagnie ne se relâchât en rien de la sévérité qui est nécessaire pour
-mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son
-approbation, le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en
-expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit
-rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement
-sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit
-exactement par ceux qui seroient nommés commissaires, et par toute la
-Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des
-pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur
-seroient cotez, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld
-ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien faisant
-examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la
-Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne
-fussent pas entièrement conformes aux siens, il a été résolu que l'on
-n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux
-qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les
-mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût
-satisfaite de l'ordre de la pièce en général, de la justesse des parties
-et de la pureté du langage.»
-
-Ce document, fort précieux pour l'histoire des moeurs littéraires, est
-une nouvelle preuve du caractère inquiet et chatouilleux de Gombauld, et
-l'_Historiette_ de Des Réaux montre qu'on s'amusait un peu du
-susceptible gentilhomme à l'Académie. On lui jouait même de mauvais
-tours, témoin certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer», qu'on
-pourra lire dans la chronique même. On avait cependant confiance en ses
-talents et dans ses lumières: et plus d'une fois ses confrères le
-choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons
-quelques mots en résumant les travaux académiques de notre poëte.
-
-L'Académie commença à tenir des séances régulières vers le mois de mars
-1634, et, dès les premières réunions, l'on s'occupa de déterminer quels
-seraient les travaux futurs de l'Assemblée. Chapelain ayant observé
-qu'on devait surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que,
-pour cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les
-phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30]», on
-nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport
-détaillé. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld
-(27 mars 1634).
-
- [30] Pellisson.--_Histoire de l'Académie._
-
-Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le conseiller d'État du
-Chastelet, l'un de ses membres, de rédiger un projet sur les statuts de
-l'Académie, les trois mêmes commissaires durent en revoir la rédaction.
-Mais, «depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés
-à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.» Celui de Gombauld
-fut un des premiers que reçut la nouvelle Commission, composée de MM. du
-Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun de
-ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur» (4 déc. 1634). «Je
-crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un détail particulier
-que j'ai lu dans le Mémoire de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans
-les statuts. Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa
-vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de
-composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de
-Dieu...» Après plusieurs conférences, le secrétaire perpétuel, Conrart,
-qui avait été adjoint à la Commission, «digéra et coucha par écrit les
-articles des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la
-Compagnie».
-
-Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues, et, vers le
-commencement de l'année 1635, on décida qu'à chaque séance un
-Académicien prononçerait, à tour de rôle, un discours sur un sujet de
-son choix. Colomby, l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort
-le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et
-prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le _Je ne sais quoi_! Il est
-fâcheux que ce morceau ne nous ait pas été conservé; si l'on en juge par
-le titre, il devait être original.
-
-Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de presque toutes les
-commissions, dans la fameuse affaire des _Sentiments sur le Cid_[31]; et
-l'un des plus jeunes Académiciens, Philippe Habert, poëte de talent et
-d'avenir, ayant été tué au siége du château d'Émery, la Compagnie
-désigna Chapelain pour composer son épitaphe en vers, et Gombauld pour
-prononcer son éloge en prose[32]: mais nous regrettons qu'on n'ait pas
-inséré cet Éloge dans le _Recueil des Harangues_, non plus que le
-Discours sur le _Je ne sais quoi_.
-
- [31] Voir à ce sujet dans l'_Histoire de l'Académie_, par Pellisson,
- une foule de détails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car
- cette affaire est bien connue.
-
- [32] Nous avons publié l'Épigraphe, jusqu'alors inédite, composée par
- Chapelain, dans notre histoire du _Chancelier Séguier_, au livre
- III.
-
-Nous connaissons déjà Gombauld poëte et prosateur, nous connaîtrons
-bientôt un Gombauld épistolier; nous aurions pu connaître encore un
-Gombauld orateur.
-
-Notre Académicien n'était pas toujours d'accord avec ses collègues:
-pendant l'année 1638, la Compagnie passa trois mois à faire l'examen des
-stances de Malherbe _pour le Roi allant en Limousin_, et Pellisson fait
-un long récit de cette discussion: «S'il y a rien, remarque-t-il, qui
-fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais
-achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance où,
-sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose ou
-plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en
-conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse et cet inimitable
-tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages...»
-Malheureusement, Gombauld n'était point de cet avis; plein de respect
-pour la mémoire de son vieux maître et ami, et malgré la modération
-qu'on apportait dans cet examen, il protestait contre une censure qui
-lui semblait presque un sacrilége. «Quelques-uns des Académiciens, avoue
-Pellisson, et deux entre autres, M. de Gombauld et M. de Gomberville,
-souffroient avec impatience que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages
-d'un grand personnage après sa mort, en quoi ils trouvoient quelque
-chose de cruel.» Gombauld était alors directeur; ce fut probablement sur
-ses instances qu'on abandonna l'examen, pour se livrer à «d'autres
-occupations plus pressantes». Ménage raconte même, dans ses
-_Observations sur Malherbe_, un trait piquant qui donnera la note juste
-des sentiments du poëte-gentilhomme à l'égard du réformateur du
-Parnasse. «J'apprens de l'agréable _Relation_ de M. Pellisson, dit
-Ménage, que ces Messieurs de l'Académie, au commencement de leur
-établissement, employèrent près de trois mois à examiner une partie de
-ce poëme, et que de toutes les stances qu'ils examinèrent, il ne s'en
-trouva qu'une seule à l'épreuve de leur critique. Et, à ce propos, je me
-souviens d'avoir ouï dire à M. Gombauld que, sous son Directorat, ces
-Messieurs ayant opiné plusieurs jours avec apparat pour condamner une de
-ces stances, quand il opina (et il opinoit le dernier en qualité de
-Directeur), il ne dit autre chose, sinon: «Messieurs, je voudrois
-l'avoir faite!» Ce trait final est bien de la même famille que la
-réponse à Richelieu: «Ce n'est pas ma faute.»
-
-Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignités académiques: la charge de
-directeur, aussi bien que celle de chancelier, lui pesait; et lorsque le
-sort l'avait désigné, il avait peine quelquefois à dissimuler son
-mécontentement. «Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers,
-écrivait Chapelain à Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui
-s'étoit opiniâtrément déposé du vicariat de la chancellerie, par une
-justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant les billets, donné
-celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous
-aviez vu sa surprise[33]...»
-
- [33] _Lettre_ de Chapelain, publiée par M. Livet en appendice à son
- édition de l'_Histoire de l'Académie_ par Pellisson, I, 387.
-
-Gombauld commençait à se faire vieux à cette époque, et l'on voit que
-ses confrères aimaient assez à s'amuser du bonhomme. La satire ne
-l'épargna pas. On retrouve quelques traits assez exacts du caractère de
-«Gombauld la Froide Mine» dans _les Académistes_, de Saint-Évremont.
-Ainsi, au deuxième acte de la première édition de cette comédie,
-Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld, s'indignent
-vivement des pièces satiriques composées par Sorel et du Bosc, contre la
-Compagnie. Qui pourra, dit Chapelain.
-
- Qui pourra leur répondre en ce genre d'écrire?
- Nous n'avons de nos gens un seul homme à satire!
-
-Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire:
-
- Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir,
- Si le plus suffisant sçait l'art de discourir.
-
-Il finit cependant par se calmer, et, dans la même scène, il consent à
-se rétracter, mais seulement en faveur de ses amis:
-
- Nous en avons beaucoup, de notre Académie,
- Capables d'effacer toute cette infamie;
- Et Balzac et Racan la pourroient bien venger.
-
-Au cinquième acte s'ouvre une séance présidée par le chancelier Séguier,
-que chacun de ses obligés encense à sa façon. Saint-Évremont, se
-rappelant l'ode de Gombauld, lui fait dire:
-
- Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrême;
- Vous pouvez opposer le monde au monde même;
- Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher,
- Tantôt par le conseil et tantôt par le fer.
-
-On remarquera que cette dernière rime est précisément celle dont nous
-avons plus haut rencontré la critique par Ménage. Cependant, la
-discussion s'engage vivement sur les expressions qu'il faut réformer ou
-bannir, et Gombauld n'est pas un des moins ardents à la dispute:
-
- Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte,
- Fait dire impunément que l'on _ferme la porte_.
- L'Usage tous les jours autorise les mots
- Dont on se sert pourtant assez mal à propos.
- Pour avoir moins de froid à la fin de décembre,
- On va _pousser sa porte_, et l'on _ferme sa chambre_.
-
-Mais bientôt la querelle s'envenime au sujet de la suppression du mot
-_car_, demandée par Gomberville. Desmarests, se rappelant la formule
-habituelle des lettres patentes: «_car_ tel est notre plaisir,» s'écrie
-aussitôt:
-
- Que deviendroit sans _car_ l'autorité du Roi?...
-
-GOMBAULD.
-
- Beau titre que le _car_, au suprême Pouvoir,
- Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir!
-
-DESMARESTS.
-
- Je vous connois, Gombauld, vous estes hérétique,
- Et partisan secret de toute république.
-
-GOMBAULD.
-
- Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours,
- Prêt de mourir pour _car_, après un tel discours.
-
-DESMARESTS.
-
- De _car_ viennent les loix: sans _car_ point d'ordonnances,
- Et ce ne seroit plus que désordre et licence.
-
-GOMBAULD.
-
- Je demande pardon, si, trop mal à propos,
- J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos.
-
-Après avoir jeté feu et flamme, Gombauld finit toujours par se radoucir:
-et c'est là l'un des traits qui caractérisent le mieux sa manière d'être
-et sa conduite dans les discussions.
-
-Les travaux académiques, pendant la période qui s'écoula depuis la
-fondation de la Compagnie jusqu'à la mort de Richelieu, n'absorbèrent
-pas tellement Gombauld, qu'il ne trouvât le moyen de se livrer à
-d'autres occupations littéraires. Il ne fit rien imprimer durant ces dix
-années, mais il travailla beaucoup; malheureusement, le succès ne
-répondit pas complétement à son attente. Encouragé par les louanges
-qu'on avait données de toutes parts à sa pastorale d'_Amaranthe_,
-Gombauld s'imagina que le théâtre devait lui apporter gloire et fortune;
-il se mit donc à l'oeuvre, et le résultat d'un labeur impitoyable fut
-d'abord une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée _les Danaïdes_,
-imprimée longtemps plus tard, puis une tragi-comédie de _Cidippe_, qui
-n'a jamais vu le jour.
-
- * * * * *
-
-Parlons d'abord des _Danaïdes_.
-
- * * * * *
-
-Gombauld, dans une de ses Épigrammes, dit d'un auteur obscur, qui ne
-s'exprimait que d'une manière incompréhensible:
-
- _Ta muse en chimères féconde
- Et fort confuse en ses propos,
- Pensant représenter le monde,
- A représenté le chaos._
-
-On peut retourner très-exactement cette épigramme contre son auteur, au
-sujet de sa tragédie, entassement de grands mots, de grands oracles, de
-grandes périodes, de tirades ronflantes et d'emphatiques épithètes. «Je
-veux demander la moitié de mon argent, disait madame Cornuel en sortant
-de la représentation; je n'ay entendu tout au plus que la moitié de la
-pièce[34].» C'est cependant cette tragédie que l'abbé de Marolles
-appelait «les immortelles _Danaïdes_, où se lisent de si beaux
-vers[35];» et le poëte de L'Estoile, qui «faisoit profession d'avoir
-appris les règles du théâtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,»
-disait un jour sérieusement à Pellisson, en sortant de l'hôtel de
-Bourgogne, «qu'il eût mieux aimé avoir fait cette scène des _Danaïdes_,
-où l'action de ces cruelles soeurs est décrite, que toutes les
-meilleures pièces de théâtre qui avoient paru depuis vingt ans[36]...»
-Pour être impartial, nous devons dire que l'abbé de Marolles et Claude
-de L'Estoile étaient deux amis particuliers de Gombauld; les autres
-contemporains n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'oeuvre de notre
-poëte. «Ce qui l'a le plus rebuté, dit Tallemant des Réaux, ç'a esté de
-voir que ses _Danaïdes_ eussent si mal réussy; elles eussent esté plus
-propres à Athènes qu'à Paris...» Aussi résista-t-il fort longtemps aux
-instances de ses quelques admirateurs, qui le pressaient de faire
-imprimer sa tragédie. «Il n'a jamais voulu les imprimer,» écrivait
-Tallemant en 1653. L'oeuvre fit cependant du bruit à son apparition, et
-Richelieu voulut entendre Gombauld la lire devant lui; mais le
-malheureux auteur était poursuivi par la mauvaise fortune:
-
- [34] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.
-
- [35] _Mémoires_ de l'abbé de Marolles.
-
- [36] Pellisson.--_Histoire de l'Académie_, I, 312-313.
-
-«Boisrobert, rapporte des Réaux, avoit estourdiment donné rendez-vous à
-Sérisay, qui avoit fait la moitié d'une tragi-comédie qu'il n'acheva
-point, et à Gombauld tout ensemble; et quand ce vint à luy, le Cardinal
-estoit las d'entendre lire[37]...» Ainsi la fatalité s'attachait à ses
-lectures devant les grands de la terre.
-
- [37] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.
-
-On connaît la tragique histoire de Danaüs, qui avait fiancé ses
-cinquante filles aux cinquante fils de son frère; mais ayant appris par
-un oracle qu'un de ses gendres devait le mettre à mort, il fit promettre
-à ses filles de massacrer leurs époux pendant la première nuit des
-noces. Quarante-neuf d'entre elles obéirent aux ordres paternels; seule,
-Hypermnestre épargna Lyncée, son mari, qui, accomplissant les paroles de
-l'oracle, tua son criminel beau-père, et lui succéda sur le trône
-d'Argos. La célèbre tragédie d'_Hypermnestre_, par Lemierre, a rendu ce
-sujet presque classique, en faisant oublier complétement les _Danaïdes_
-de Gombauld, dont on pourra juger le style par ce début:
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-_DANAUS_, roi d'Argos.--_AMARIE_, une des femmes de Danaüs.
-
-DANAÜS.
-
- Voici la nuit fatale et les noirs Hyménées,
- Par qui l'ordre du Ciel presse mes destinées.
- Le funeste moment qui menace mes jours,
- S'il en faut croire aux Dieux, précipite son cours.
- Mon esprit, qui consent aux célestes augures,
- Se dispose à souffrir d'étranges aventures.
- Les Oracles sacrés, dans leurs antres couverts,
- En ont fait résonner les murmures divers.
- Je ne sçai quels démons, à troupes vagabondes,
- Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes:
- Démons infortunés, qui me viennent priver
- Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver.
- La clarté me déplaît, tous les objets me troublent,
- Durant l'obscurité, mes ennuis se redoublent.
- Les ombres de la mort excitent mes tourmens,
- Et pour m'épouventer sortent des monumens.
- N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires,
- Soupçons, craintes, remords et pensées téméraires?
- Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher
- Le Destin, que les Dieux ne sçauroient empêcher.
- Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent défendre,
- Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue exposition, sans
-incident ni péripétie qui rompe ces interminables tirades, toujours
-pleines d'horreur, de terreur, de Dieux inexorables, d'atteintes
-mortelles, de funeste langage et d'oracles décevants... On rencontre
-cependant quelques vers énergiques, au milieu de cet amas confus de
-tragiques desseins et de funèbres discours. Quand Danaüs s'est décidé à
-tout oser pour écarter de sa tête le danger qui le menace, il s'écrie:
-
- Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue...
-
-et dans cette scène odieuse où, cédant à l'idée qui l'obsède, il demande
-à ses filles le meurtre de leurs cinquante époux, il leur dit, sans plus
-de détours:
-
- Je vous dois des maris, vous me devez des gendres!
-
-Il est vrai qu'à côté de ces vers vigoureusement martelés, les fadeurs
-précieuses se font quelquefois jour, d'autant plus remarquées qu'elles
-sont plus rares au milieu de tant d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient
-décrire au Grand Augure la merveilleuse fête des noces, il expose son
-récit dans ce style pompeux et affecté:
-
- Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses,
- On croit voir le festin des Dieux et des Déesses.
- Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous côtés,
- De gloire, de splendeur, de grâce, de beautés.
- _Je ne sçai quels Zéphirs, parmi tant de merveilles,
- Soufflent une sablée en odeur nompareilles._
- Les Nymphes à l'envi font valoir leurs couleurs:
- Chacune veut passer pour la Reine des fleurs.
-
-Mais les Zéphyrs ne peuvent rester longtemps dans le repaire des furieux
-Autans qui vont de nouveau se déchaîner. Obsédé par les remords qui lui
-reprochent le meurtre du roi Sténelée, son prédécesseur, Danaüs sort
-tout agité de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui apparaît
-tout à coup. C'est le seul incident qui donne quelque faible intérêt à
-ces trois premiers actes: tout le reste est monotone, languissant et
-sans véritable action. Les deux derniers actes, au contraire, se
-réveillent vigoureusement de cette torpeur qui glace, et ce sont eux,
-probablement, qui ont excité l'enthousiasme de L'Estoile et de l'abbé de
-Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mérite, mais l'épithète
-d'«immortels» nous semble très-risquée.
-
-Après une scène beaucoup trop longue et sans grand mouvement, dans
-laquelle Hypermnestre conseille la fuite à Lyncée, et lui dévoile le
-secret terrible de cette fatale nuit, les diverses situations commencent
-à prendre une véritable vie.
-
-Voici d'abord Alphite accourant tout éperdu, pour faire aux deux époux
-le fameux récit du massacre, que L'Estoile met au-dessus de tout ce qui
-avait paru jusqu'alors et, par conséquent, du _Cid_ lui-même, dont la
-date est de 1637:
-
-ALPHITE.
-
- Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine.
- Ai-je encore mes sens? Suis-je encore animé?
- D'où vient que ces objets ne m'ont point transformé?
- Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire,
- Qui porteront l'horreur au temple de Mémoire,
- Dont la postérité ne se taira jamais,
- Font un antre infernal d'un superbe palais.
- Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre,
- Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre;
- Et de tant de Fureurs les funestes exploits
- M'ôtent incessamment le courage et la voix.
- Par votre ordre, ô Princesse! une soigneuse veille
- M'a rendu le témoin d'une horrible merveille.
- Après avoir longtemps erré de tous côtés,
- Les bruits avant-coureurs de tant de cruautés
- Ont frappé sourdement mon oreille attentive,
- Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive.
- _J'ai commencé d'ouïr les mouvemens soudains
- Qu'après un coup mortel font les pieds et les mains,_
- Les cris interrompus et les tristes murmures,
- Tels que dans les enfers, au milieu des tortures,
- S'entendent les sanglots et les gémissemens
- Dont les plus criminels expriment leurs tourmens;
- Si quelque plainte encore, où règne le silence,
- D'une sensible mort fait voir la violence(?)...
-
-Nous épargnerons au lecteur la fin de ce récit, dans lequel les détails
-horribles sont prodigués, jusqu'à nous représenter l'une des victimes,
-le beau Polyctor, qui, blessé seulement et ne pouvant plus se soulever,
-
- Mordoit ses propres bras, tardifs à la défense.
-
-L'acte se termine par une scène fort dramatique, entre Hypermnestre et
-Danaüs, qui reproche violemment à sa fille de n'avoir pas obéi à ses
-ordres sanguinaires. Nous en détacherons seulement ce morceau, en
-faisant remarquer combien une pareille situation nous semble contraire
-aux règles de bienséance morale qui devraient régir le théâtre: un père
-maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre un assassinat:
-
-DANAÜS.
-
- Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire
- Que vous n'eûtes jamais le dessein de me plaire,
- De tenir mon parti, ni de me conserver,
- Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver;
- Et votre feinte humeur fait toute ma colère!
-
-HYPERMNESTRE.
-
- Je ne veux offenser mon mari ni mon père.
- J'en appelle à témoin les hommes et les Dieux:
- La foi m'est agréable, et le meurtre odieux.
-
-DANAÜS.
-
- Vous sçavez mes ennuis, et par quelle insolence,
- Malgré moi, l'on m'oblige à cette violence;
- Vous sçavez les dangers dont je suis menacé;
- Vous voyez les liens où je suis enlacé...
-
-HYPERMNESTRE.
-
- Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont véritables,
- On ne peut les changer, ils sont inévitables.
- Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empêcher,
- Et, pensant à le fuir, nous allons le chercher;
- Nous courons au devant, tout chemin nous y mène,
- Pour nous en garantir notre prudence est vaine!
- Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspiré,
- Qui cherche, par un crime un remède assuré.
-
-Toute la scène est bien dialoguée, et les caractères y sont franchement
-soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la résistance d'Hypermnestre,
-Danaüs ordonne aux gardes de la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle
-du quatrième au cinquième acte, Lyncée, qui ne respire que la vengeance,
-a mis à mort Danaüs et, sans retard, il envoie des soldats pour délivrer
-Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune héroïne qui, de sa propre
-bouche, apprend le meurtre de son père, termine le cinquième acte, et
-cette scène est certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que
-la précédente. En apprenant la mort de son père, l'amour d'Hypermnestre
-pour Lyncée s'est éteint, et la haine vient remplacer l'amour.
-
- Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon père!
- Lassez jusques à moi, suivez votre colère,
- Ou je sçai bien sans elle à quoi je me résous;
- Et je mourrai plutôt que de vivre avec vous.
-
-Et comme Lyncée se hasarde à lui parler, pour calmer son exaltation, de
-l'Aurore qui va se lever...
-
-HYPERMNESTRE.
-
- ... Vous me parlez encore?
- Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour!
- Parlez-moi de descendre au ténébreux séjour;
- Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre éternelle,
- De ces noires forêts où le Destin m'appelle,
- Où d'un funeste effort mes yeux déjà mourrans
- Pensent voir mille objets comme songes errans...
-
-Et le drame se termine par ces vers:
-
- La Mort dans l'univers est la plus absolue.
- La terre ni les cieux ne lui refusent rien:
- Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien.
-
-Malgré beaucoup de défauts et surtout d'obscurités, on avouera que les
-deux derniers actes de cette tragédie présentent des situations fort
-dramatiques; et le caractère d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait
-eu un moment de faiblesse, plus apparente que sincère, en promettant ou
-feignant de promettre d'obéir aux ordres paternels, se relève et se
-soutient d'une manière très-sympathique. Mais l'intérêt et le dialogue
-de ces deux derniers actes ne purent racheter, près des spectateurs, la
-froide et obscure monotonie de l'exposition interminable des tableaux
-d'oracles et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de
-phrases entières incompréhensibles! et plusieurs scènes sont tellement
-révoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne devaient pas
-accompagner fort loin l'oeuvre du poëte.
-
-Aussi Gombauld, devant la réception faite par le public à la
-représentation de sa tragédie, hésita-t-il fort longtemps à la livrer à
-l'impression. Mais une quinzaine d'années plus tard, sur les instances
-de ses amis qui ne voulaient pas laisser perdre les quelques scènes à
-caractère des _Danaïdes_, et pressé aussi par sa triste situation
-pécuniaire, il la livra aux éditeurs (1658). Elle a, depuis, trouvé
-place dans le VIe volume du _Théâtre français_ ou _Recueil des
-meilleures pièces de théâtre_, publié en 1737.
-
-Cet insuccès relatif ne découragea pas complétement le
-poëte-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son _Amaranthe_ lui
-mettait martel en tête, et la carrière dramatique ne lui semblait pas
-devoir être complétement fermée pour lui, après un si brillant début. Il
-travailla donc encore à une nouvelle pièce de théâtre, et cette fois
-dans le genre des tragi-comédies qui se trouvèrent de mode après
-l'éclatant succès du _Cid_. Mais sa pièce intitulée: _Cydippe_ ou
-_Acante_, sujet qui avait déjà été traité en pastorale, en 1633, par de
-Baussais, ne lui parut pas, après réflexion, avoir des chances de tenter
-avantageusement la fortune de la rampe, ni même celle de l'impression.
-Conrart signale cette tragi-comédie parmi les manuscrits qui devinrent
-la propriété des héritiers de Gombauld, après la mort du poëte: mais
-elle n'a jamais été, que nous sachions, ni représentée, ni imprimée.
-
-La dernière oeuvre que nous ayons à signaler de lui avant la mort de son
-second protecteur, le cardinal de Richelieu, est sa collaboration à
-cette fameuse _Guirlande de Julie_, que tous les poëtes de l'hôtel de
-Rambouillet tressèrent avec amour, pour permettre au futur duc de
-Montauzier de déposer aux pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de
-la marquise, un tribut poétique digne de la précieuse réputation de
-l'hôtel. Si bien reçu dans les salons d'Arthénice, Gombauld ne pouvait
-refuser de contribuer à la réalisation du galant projet du soupirant, si
-célèbre par sa constance; il choisit l'Amaranthe, et composa ce
-madrigal:
-
- Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle,
- Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux.
- Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle!
- Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux.
-
-Ce madrigal n'est pas un chef-d'oeuvre; mais il y en a de plus mauvais
-dans la _Guirlande_.
-
-
-
-
-IV
-
-DÉTRESSE DE GOMBAULD A LA MORT DE RICHELIEU (1642).--RECUEIL DE POÉSIES
-(1646).--SES SONNETS ET SES LETTRES.--MADAME DE LONGUEVILLE ET
-BENSERADE.
-
-
-Le 4 décembre 1642, Richelieu mourut au Palais-Cardinal; Gombauld se
-trouva tout à coup privé de son plus puissant protecteur, et sa
-situation devint d'autant plus précaire, que les pensions accordées par
-le Cardinal à beaucoup de gens de lettres furent supprimées presque
-immédiatement après sa mort. Réduit aux expédients pour vivre, mais ne
-voulant pas, avec son vieil honneur, être à charge à ses amis, il
-cachait sa misère avec le plus grand soin; et, réunissant ses oeuvres
-éparses de tous côtés, il se mit à éditer des livres. C'est en effet
-pendant la période d'une vingtaine d'années qui s'écoula depuis la fin
-du règne de Richelieu jusqu'à la mort de notre poëte, que Gombauld
-publia presque toutes ses poésies, la plupart fort anciennes, puisqu'il
-avait déjà bien près de soixante-dix ans, à la mort du Cardinal.
-
-«Une de ses plus grandes faiblesses, écrivait Tallemant vers cette
-époque, c'est de craindre qu'on ne le traitte de gueux. Il n'a jamais
-voulu que ses amys l'assistassent: et une fois depuis la Régence,--car
-le feu Roi, après la mort du cardinal de Richelieu, raya de sa main
-toutes les pensions,--on fut contraint de le quester, et après on luy
-fit accroire qu'on avoit trouvé moyen de toucher cela de l'argent du
-Roy. Ce n'est pas que je trouve estrange qu'il ne veuille pas recevoir
-indifféremment de ses amys; je voudrois seulement qu'il choisît entre
-tous et qu'il regardast s'il y en a quelqu'un à qui il veuille avoir une
-si grande obligation; mais il n'en veut pas prendre le soin, et s'attend
-un peu trop à la Providence... C'est un homme à sécher auprès d'un sac
-d'argent qu'on luy auroit mis sous son chevet: il diroit qu'on le prend
-pour un gueux[38]...»
-
- [38] Tallemant.--_Historiettes_, II, 468.
-
-Ce n'est pas le legs que fit au poëte la célèbre demoiselle de Gournay,
-lorsqu'elle mourut le 13 juin 1645, qui aurait pu assurer le pain
-quotidien au pauvre Gombauld. «En mourant, raconte des Réaux, elle
-laissa, par testament, son _Ronsard_ à L'Estoile, comme si elle l'eust
-jugé seul digne de le lire, et à Gombauld, une Carte de la vieille
-Grèce, de Sophion, qui vaut bien cinq solts.»
-
-Ce fut probablement vers ce temps qu'il composa cette épigramme
-désespérée:
-
- Ne me respondez plus, Muses, soyez muettes!
- Nostre siècle de fer m'a rendu négligent.
- Les vulgaires esprits n'ayment point les poëtes,
- Et tant qu'on fait des vers, on n'a guères d'argent.
-
-Le même sentiment de sa misère lui avait déjà dicté, plusieurs années
-auparavant, cette épitaphe de Malherbe:
-
- L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose;
- Il a longtemps vécu sans beaucoup de support,
- En quel siècle, passant? je n'en dis autre chose:
- Il est mort pauvre, et moi je vis comme il est mort.
-
-Gombauld, à bout de ressources, dut bientôt se décider à publier ses
-oeuvres; un volume de _Poésies_ parut chez Auguste Courbé en 1646
-(in-4º), suivi d'un volume de _Lettres_, chez le même libraire, en 1647
-(petit in-8º).
-
-Le volume de _Poésies_ de 1646 offre cette particularité remarquable,
-que, dans le privilége de publication, Gombauld est qualifié de
-«gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi»: nous n'avons pu trouver
-nulle part la justification de ce titre. Sauf trois élégies et quelques
-stances, débuts poétiques de l'auteur, l'ode au chancelier Séguier, le
-panégyrique du cardinal de Richelieu, et quelques vers pour des ballets
-ou autres divertissements du temps de la reine Marie de Médicis, ce
-volume ne contient que des sonnets et des épigrammes.
-
-Les sonnets de Gombauld ne sont pas datés; il est donc difficile de
-préciser à quelle époque ils ont été composés: mais nous sommes portés à
-croire qu'ils l'ont été à des époques fort différentes, pendant toute la
-carrière poétique de l'auteur. Ce sont presque tous des sonnets
-amoureux, adressés à des Philis, des Amaranthes, ou des Carites, soit
-imaginaires, soit réelles; mais l'ordre dans lequel nous venons de
-placer ces pseudonymes, qui recouvrent les véritables noms des beautés
-chères au poëte, n'est pas indifférent: nous pensons même que c'est un
-ordre chronologique réel. Les sonnets à Philis doivent être les premiers
-en date, et remonter à l'époque de la régence de Marie de Médicis. Un
-passage des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux nous le fait penser,
-car il dit en parlant de cette époque: «Je ne sçay si madame de La
-Moussaye, soeur du feu comte de La Suze, et mère de La Moussaye, le
-petit maistre, estoit cette petite Philis (des _Poésies_), mais on croit
-qu'il a eu de grandes privautez avec elle, car il a tousjours affecté
-d'en vouloir à des dames de qualité, et me faisoit excuse, une
-fois, de ce que dans ses Poésies il y avoit des vers pour une
-paysanne.--C'estoit, disoit-il, la fille d'un riche fermier de
-Xaintonge, et elle avoit plus de dix mille escus en mariage[39]...» Qui
-sait si Philis ne représente point Marie de Médicis elle-même?
-
- [39] Tallemant.--_Historiettes_, II. 458.
-
-Les sonnets à la belle Amaranthe seraient de la seconde époque, du temps
-de la pastorale, et nous ne serions pas étonné que ce pseudonyme cachât
-le nom de Madame ou de Mademoiselle de Rambouillet, car Gombauld choisit
-la fleur d'Amaranthe pour son tribut à la _Guirlande de Julie_. Enfin
-les sonnets à Carite seraient les derniers. Ce ne sont là que des
-conjectures, et c'est pour cette raison que nous avons réservé les
-sonnets pour l'époque de leur publication, au lieu d'en parler à leur
-date présumée, alors qu'ils couraient les ruelles en feuilles volantes,
-et faisaient les délices de la société précieuse; nous pensons,
-néanmoins, que ces conjectures ont quelque apparence de réalité.
-
-Chapelain, Pellisson, Maynard, Guéret, Conrart, Ménage, et quantité
-d'autres critiques contemporains, ont loué les sonnets de Gombauld, et
-reconnaissent dans l'auteur un esprit vif et délicat. Aussi, remarque
-l'abbé Goujet, «si M. Despréaux a dit, en parlant de ce genre de poésie:
-
- A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville,
- En peut-on admirer deux ou trois entre mille...
-
-ce célèbre critique a seulement voulu dire que nous n'avions peut-être
-point de sonnet sans défaut, et que les poëtes qu'il nommoit estoient
-ceux qui avoient le mieux réussi[40]».
-
- [40] Goujet.--_Bibliothèque française_, XVII, 132.
-
-«Suivons toujours notre naturel, dit Guéret dans la _Guerre des
-auteurs_; ne sortons jamais du genre qui nous est propre, et n'envions
-point aux autres la gloire que nous ne sçaurions acquérir comme eux.
-Laissons L'Élégie à Desportes, les Stances à Théophile, le Sonnet à
-Gombauld, l'Épigramme à Maynard...» et Furetière, dans sa _Nouvelle
-allégorique des troubles du royaume d'Éloquence_, n'hésite pas à
-proclamer que «de l'Isle sonnante, ou Terre des Sonnets, Gombauld, le
-grand casuiste et législateur du païs, en fit venir de bien propres et
-de bien lestes...»
-
-Chapelain déclare «fort beaux» les sonnets de son ami[41], et Costar
-proclame que «c'est le poëte de France qui fait le mieux les sonnets et
-les épigrammes...» Ménage va plus loin encore: en plusieurs passages de
-ses _Observations sur Malherbe_, il n'épargne point son enthousiasme
-lorsqu'il parle des sonnets de Gombauld; il dira, par exemple: «M.
-Gombauld a fait une faute toute semblable en ces beaux vers de cet
-admirable sonnet qui commence par _Cette race de Mars_.»
-
- [41] Mélanges de littérature tirés des lettres manuscrites de M.
- Chapelain.
-
-Tallemant est le seul qui jette une note discordante dans ce concert de
-louanges: «Les vers de Gombauld, pour l'ordinaire, ne vous vont point au
-coeur, dit-il; ils ne sont point naturels; plus: il y a grand nombre de
-sonnets où, pour bien rimer, il tire souvent les choses par les
-cheveux[42]...»
-
- [42] Tallemant.--_Historiettes_, II, 461.
-
-Nous regrettons de n'avoir pas le loisir de citer ici un grand nombre
-des petits poëmes de Gombauld; nous en choisirons un de chacune de ses
-trois périodes amoureuses, et l'on avouera que le dernier, surtout,
-donne tort à Tallemant, car le sentiment qui y règne nous semble fort
-délicat.
-
-
-I
-
- Leve-toi, je te prie, amante de Céphale,
- Je dois voir aujourd'huy l'Astre de mon amour;
- Car, si tu ne le sçais, messagère du Jour,
- J'ay _Philis_ pour maistresse, et la Cour pour rivale.
-
- Elle est toute parfaite, elle n'a point d'égale:
- Les Grâces auprès d'elle ont choisy leur séjour,
- Et, parmi tant de feux qui brillent à l'entour,
- J'ay reçeu de ses yeux une atteinte fatale.
-
- Ils m'obligent pourtant, au lieu de m'affliger;
- L'offence est favorable, et je ne puis juger
- Comme un si doux effort me fait vivre et me tüe.
-
- Je me plais aux douleurs que mon âme en ressent,
- Et pardonne à Philis le mal que fait sa veüe,
- S'il est vray que son coeur n'en soit pas innocent.
-
-
-II
-
- Si je vous suis fâcheux, je le suis à moy-mesme,
- Sans trouver de remède à mon cruel tourment.
- Mais je veux me résoudre à suivre constamment
- Vostre humeur et vos loix, dont l'empire est supresme.
-
- Que ma peine s'augmente, et qu'elle soit extresme,
- J'imposeray silence à mon ressentiment;
- Et vous n'en verrez pas un signe seulement,
- Si je ne suis trahy par mon visage blesme.
-
- Là finissoit ma plainte, et desjà ma palleur
- Accusoit, malgré moy, l'excez de ma douleur,
- Lorsqu'_Amaranthe_ ouvrit ses lèvres favorables,
-
- Pour appeler le Jeu, le Ris et le Désir,
- Et mille autres Amours, dont les mains secourables
- Repoussèrent la mort qui me venoit saisir.
-
-
-III
-
- _Carite_ alloit partir, et ses tristes adieux
- Donnoient à ses beautez une grâce nouvelle,
- Quand, parmy tant d'amans qui souspiroient pour elle,
- Daphnis, perdant l'espoir, accusa tous les Dieux.
-
- Elle changea d'humeur, preste à changer de lieux,
- Et le voyant mourir luy parut moins cruelle;
- Le baisa d'un baiser digne d'un coeur fidelle,
- Et les larmes soudain troublèrent ses beaux yeux.
-
- Tesmoignages tardifs d'une amitié secrette,
- Vous faites que Daphnis qui, sans fin, la regrette,
- D'un aymable penser soulage ses tourmens.
-
- La peut-il désormais blasmer d'ingratitude;
- Puisque par un baiser, qui dura trois momens,
- Elle rescompensa trois ans de servitude...
-
-Le Recueil des Sonnets est suivi, dans le volume de 1646, d'un Recueil
-d'Épigrammes, et tous les critiques sont d'accord pour reconnaître en
-Gombauld le rival de Maynard. Tallemant lui-même, qui dit froidement des
-oeuvres du poëte son ami: «C'est tout ce qu'il pourra faire que de
-vivre...» avoue que ses Épigrammes ont une valeur réelle. «Gombauld, dit
-Furetière dans sa _Nouvelle allégorique des troubles du royaume
-d'Éloquence_, tira aussi des _montagnes épigrammatiques_ trois
-compagnies de chevau-légers de petite taille, mais qui combattoient avec
-une merveilleuse vivacité, et qui avoient des traits fort dangereux,
-qu'ils lançoient avec une adresse non pareille. Il s'en étoit servi à
-démembrer la principauté qu'y avoit auparavant usurpée le président
-Maynard...» L'abbé de Marolles, qui traite d'_excellentes_ les petites
-pièces de notre académicien, n'hésite pas à mettre «M. Maynard, M.
-Bautru et M. de Gombauld, entre les poëtes françois à qui nos voisins ne
-sçauroient contester les avantages de la primauté à l'égard de
-l'épigramme, et qui n'en doivent guères aux anciens...» De Marolles
-était ami de Gombauld, et nous citerons plus volontiers comme impartial
-le jugement de l'auteur d'un _Traité de l'Épigramme_, Richelet, qui,
-après avoir apprécié le talent de Maynard et de Brébeuf, s'exprime
-ainsi: «Les Épigrammes de Gombauld valent mieux que tout ce qu'il a
-fait. Les vers en sont naturels, et les pointes de la plupart fines et
-ingénieuses. D'Aceilly est facile et éveillé. Il n'a pas tant
-d'Épigrammes à la grecque que Gombauld, mais il n'est pas si juste, ni
-si françois...»; enfin, dans la notice spéciale consacrée à Gombauld, en
-tête de l'extrait de ses oeuvres, on assure que ses Épigrammes ont fait
-beaucoup de tort à celles de Fr. Maynard: «elles roulent ordinairement
-sur les moeurs corrompues de son siècle; elles ont beaucoup de naturel,
-et ne manquent pas de finesse et de délicatesse de pensée...»
-
-Tel est l'avis des critiques contemporains. Parmi ceux du siècle
-dernier, l'abbé Goujet se range volontiers à l'avis de ses devanciers;
-il ajoute même que le fameux vers de Boileau ne s'applique pas aux
-Épigrammes. «On les lit encore avec plaisir, dit-il, et on les lira
-apparemment toujours.» L'abbé Sabathier, fort sévère pour le pauvre
-Gombauld, accorde à plusieurs de ces petites pièces du naturel et de la
-vivacité; mais La Harpe fait une charge à fond, dans son _Lycée_, contre
-le Recueil de notre académicien. «Gombauld et Malleville, dit le célèbre
-critique, furent plutôt des écrivains ingénieux que des poëtes, surtout
-le premier, qui nous a laissé un Recueil d'Épigrammes ou plutôt de bons
-mots. Il est bien vrai que Boileau a dit:
-
- L'épigramme plus libre, en son tour plus borné,
- N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
-
-Mais, sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse, osons dire
-que cette définition ne caractérise guère que l'Épigramme médiocre.
-Celle dont Marot a donné modèle, surpassé depuis par Racine et Rousseau,
-doit être piquante par l'expression comme par l'idée. L'épigramme a son
-vers qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont fait de bonnes (ce
-qui n'est pas extrêmement rare) le savent bien. Gombauld ne le savait
-pas, et c'est ce qui fait que ses Épigrammes sont oubliées.
-
- Et Gombauld tant loué garde encor la boutique...
-
-disait Boileau, et, depuis ce temps, elles n'en sont pas sorties.
-Celle-ci m'a paru une des meilleures:
-
- Gilles veut faire voir qu'il a bien des affaires.
- On le trouve partout, dans la presse, à l'écart.
- Mais ses voyages sont des erreurs volontaires,
- Quoiqu'il aille toujours, il ne va nulle part[43].»
-
- [43] La Harpe.--_Cours de Littérature_, édit. stéréotype, IV, 248-249.
-
-Nous sommes loin de souscrire au jugement de La Harpe, qui nous semble
-beaucoup trop exclusif en prenant pour type unique de l'épigramme celle
-de Marot ou celle de J.-B. Rousseau. Il exclut absolument de ce genre de
-poésie l'épigramme à la grecque, qui souvent ne manque ni de grâce ni de
-finesse; et la prétention de vouloir exiger absolument pour ces petites
-pièces la langue marotique nous paraît quelque peu draconienne. Pour
-notre part, nous avons lu avec grand plaisir le _Recueil des Épigrammes_
-de Gombauld, et nous ne croyons pas abuser de la patience du lecteur en
-citant quelques-uns de ces petits morceaux.
-
-Après la boutade suivante, qui ouvre le Recueil, et rappelle un peu le
-style romantique de nos modernes:
-
- Damon, je ne veux point escrire
- A ceux qui ne veulent point lire.
- Dans un siècle dur comme un roc,
- La Prose et les Vers sont au croc:
- Car le monde leur fait la nique,
- Et, selon la foy platonique,
- On peut croire, sans croire mal,
- Que le monde est un animal...
-
-voici plusieurs pièces un peu plus calmes, mais dont le style est
-toujours énergique:
-
-
-I
-
- Nos enfans, Messieurs et Mesdames,
- A quinze ans passent nos souhaits:
- Tous nos Fils sont des hommes faits,
- Toutes nos Filles sont des femmes.
-
-
-II
-
- Tu veux te défaire d'un homme,
- Et jusqu'ici tes voeux ont été superflus.
- Hazarde une petite somme:
- Prête-luy trois loüys; tu ne le verras plus.
-
-
-III
-
- Apprenez, sans que je vous nomme,
- Le tort que le monde vous fait,
- Car vous estes riche en effet,
- Et l'on vous tient pour un pauvre homme.
-
-Le P. Bouhours, dans sa _Manière de bien penser des ouvrages d'esprit_,
-cite comme un _chef-d'oeuvre de naïveté_ l'épigramme suivante:
-
- Colas est mort de maladie,
- Tu veux que j'en plaigne le sort:
- Que diable veux-tu que j'en die?
- Colas vivoit, Colas est mort.
-
-«Après tout, reprit Philante, ces pensées, toutes naïves qu'elles sont,
-ne laissent pas d'avoir un peu d'antithèse. Vivre, mourir, fait un petit
-jeu qui égaye la chose.--La naïveté, dit Eudoxe, n'est pas ennemie d'une
-certaine espèce d'antithèses qui ont de la simplicité selon Hermogène,
-et qui plaisent mesme d'autant plus qu'elles sont plus simples: elle ne
-hait que les antithèses brillantes et qui jouent trop...»
-
-Gombauld a mêlé à son Recueil quelques épigrammes à la grecque, qui ne
-sont, à proprement parler, que des madrigaux: tels le quatrain destiné à
-la _Guirlande de Julie_, et le suivant, qui date de la cour de Marie de
-Médicis.
-
- * * * * *
-
-A Philis, parée pour aller au ballet des Déesses:
-
- Ces Déesses qui sont ornées
- D'appas et de charmes si doux,
- Seront tantôt bien étonnées
- De se trouver toutes en vous.
-
-Gombauld avait fait peu d'épigrammes dans sa jeunesse: il les composa
-surtout dans son âge mûr, et pendant sa vieillesse. Dix ans après cette
-publication, il en donna un volume entier en 1656: nous en parlerons
-bientôt, et nous aurons lieu de remarquer combien toutes celles qui
-datent de cette époque sont violentes et misanthropiques. Les malheurs
-de sa propre existence furent les sources de son inspiration.
-
-Nous dirons peu de choses du volume de _Lettres_, publié par Gombauld en
-1647: sa prose est bien loin de valoir ses vers; et si ces quelques
-pages, aujourd'hui complétement tombées dans l'oubli, ne nous
-fournissaient un certain nombre de détails biographiques intéressants,
-sur lui-même et sur plusieurs de ses contemporains, nous n'en parlerions
-même pas. «Il n'y a ni sel ni sauge à ses Lettres imprimées, qu'il croit
-autant de chefs-d'oeuvre,» dit Tallemant des Réaux; et le bibliographe
-contemporain Sorel se borne à les citer avec celles de Plassac, de
-Porchères, de Théophile..., en disant qu'elles traitent de sujets
-très-divers, et que chacun de ces auteurs «a très-bien réussi selon sa
-capacité[44]». Nous avons patiemment parcouru ce petit volume, dédié à
-Monseigneur (sans aucune autre dénomination), et qui contient cent
-quarante-huit Lettres «de sujets très-divers,» selon l'expression de
-Sorel: les unes philosophiques, les autres littéraires, celles-ci
-amoureuses, celles-là sans caractère déterminé; ici une simple
-correspondance ordinaire, là des remerciements au sujet de
-l'_Endymion_... Nous remercions Gombauld de les avoir publiés, parce que
-c'est une mine de renseignements pour le chercheur curieux; mais on ne
-pourrait en supporter longtemps la lecture suivie: on y fera quelques
-recherches utiles; il ne faut leur demander rien davantage. Elles sont
-cependant adressées à des personnages de renom: à Mme des Loges, à M.
-d'Andilly, aux maréchaux de Bassompierre et d'Ornano, aux marquis
-d'Uxelles, de Rambouillet, de Théobon ou de La Moussaye, à Mme de
-Beringhen, à la maréchale de Thémines, à Conrart, à Boisrobert, à l'abbé
-de Cérisy, à M. de Charleval, à l'abbé de Châtillon, etc. Mais «le sieur
-de Gombauld,» malgré ses hautes relations, n'a pu réussir à nous charmer
-en prose; et le fragment que nous avons cité plus haut d'une de ses
-Lettres à Boisrobert suffit pour donner un spécimen de son style
-épistolaire.
-
- [44] Sorel.--_Bibliothèque française_, p. 102.
-
-Les deux livres de Gombauld se vendirent assez bien, en particulier le
-_Recueil des poésies_: mais, malgré le produit de cette vente, le pauvre
-gentilhomme ne pouvait parvenir à soutenir son rang; et cela était dur
-pour un amant des belles manières de l'ancienne Cour. Un peu avant le
-blocus de Paris, vers la fin de l'année 1648, «Chapelain et Esprit,
-raconte Tallemant, voyant que Mme de Longueville goustoit fort ses
-ouvrages, firent en sorte que, du consentement de M. de Longueville,
-elle offrît de luy donner six cens livres, je pense, de pension. Le
-bonhomme, qui en avoit besoing, n'en vouloit pas pourtant, luy qui
-n'avoit que les deux cens escus du Sceau; ce n'estoient point bienfaits
-du Roy: on eut une peine enragée. Il appeloit cela une servitude; que
-jusques-là il avoit pu se vanter qu'il avoit esté libre, qu'il estoit
-l'homme libre du Roy, et que c'estoit, s'il l'osoit dire, en cette
-qualité qu'il en recevoit pension[45]...»
-
- [45] Tallemant.--_Historiettes_, III, 468.
-
-Ce trait est caractéristique, et M. Pierre Barbier n'hésite pas, devant
-un pareil témoignage, à appliquer à Gombauld ce que Sainte-Beuve dit
-quelque part de l'un de ses plus illustres compatriotes, d'Aubigné,
-calviniste et Saintongeois comme lui, «type accompli de la noblesse ou
-plutôt de la gentilhommerie protestante française, brave, opiniâtre,
-raisonneuse et lettrée, guerroyante de l'épée et de la parole, avec un
-surcroît de point d'honneur et un certain air de bravade chevaleresque
-ou même gasconne qui est à lui[46].» C'était en effet un gentilhomme de
-race que notre Sonneur de sonnets, mettant au-dessus de tout son Dieu,
-son Roi et sa Dame, et ne transigeant ni avec l'ambition ni avec
-l'intérêt, pour chercher des accommodements avec sa foi. Aussi
-devons-nous croire complétement le chroniqueur, quand il ajoute ce
-correctif au trait précédent: «... On descouvrit que ce qui le fascha le
-plus, c'estoit de n'avoir que six cens livres où M. Chapelain avoit deux
-mille francs[47], et qu'il eust esté plus satisfait qu'on eust mis
-quatre cens escus et qu'on ne luy en eust donné que deux cens...--Il fit
-des vers à la femme et au mari, dit encore Tallemant, et il a bien du
-mal au coeur d'avoir fait, ce luy semble, des laschetez ou des bassesses
-pour rien.»
-
- [46] Sainte-Beuve.--_Causeries du Lundi_, t. X.
-
- [47] Pour composer à loisir le poëme de la _Pucelle_ en l'honneur de
- la maison de Longueville et de Dunois.
-
-En effet, il ne toucha jamais un sou de cette pension, s'il faut en
-croire le chroniqueur, «et durant le blocus, Madame de Longueville ne
-s'informa pas seulement si ce pauvre homme avoit du pain; le chancelier
-(Séguier), cette fois-là, fist l'honneste homme, car, de Saint-Germain,
-il eut soing de luy faire payer sa pension. Gombauld l'en remercia en
-vers, et c'est une des meilleures choses qu'il ait faites[48]»...
-
- [48] Tallemant, II, 469.
-
-La situation du vieux poëte s'empira encore bien davantage quelque temps
-après, par suite des troubles politiques:
-
- Enfin je n'ay plus d'ordonnances,
- La Guerre a mis tout à l'envers.
- Ceux qui gouvernent les finances
- Ne sont point touchez de nos vers.
- Divines Soeurs, soyez muettes,
- Puisqu'on ne vous escoutte pas,
- Et ne faites plus de Poëtes,
- Ou faites-leur des Mecenas![49]
-
- [49] Gombauld.--_Recueil des Épigrammes_ de 1656, p. 164.
-
-Les sceaux ayant été retirés au chancelier Séguier le 2 mars 1650, la
-pension que Gombauld tenait de lui depuis 1634 se trouva supprimée par
-là même, et il fallut employer près du nouveau garde des sceaux,
-Châteauneuf, tout le crédit d'amis puissants pour arriver à la faire
-rétablir. Tallemant raconte à ce sujet un trait fort à l'honneur du
-poëte Benserade. «La plus raisonnable action que Benserade ait faitte en
-sa vie, dit-il, ce fut que, M. de Chasteauneuf ayant esté fait garde des
-Sceaux pour la seconde fois en 1650, il fist en sorte que la pension que
-Gombauld avoit sur le Sceau fût continuée. Il estoit des amys de Madame
-de Leuville, femme du nepveu du garde des sceaux, et il le fit agir
-comme il fallut; après, il écrivit un billet à Gombauld, sans signer,
-par lequel on l'avertissoit que l'affaire estoit faitte, et qu'il en
-avoit l'obligation à Madame de Leuville, à Madame de Villarseaux, sa
-belle-soeur, à Madame de Vaucelas et au président de Bellièvre, et ne
-parloit point de luy[50].» Le chroniqueur cite encore ailleurs Mesdames
-de Chaulnes-Villeroy, de Rodes, de Boisdauphin, comme ayant été, avec
-Madame de Leuville, les intermédiaires qui obtinrent le rétablissement
-de la pension du poëte; et il ajoute: «Gombauld fut fort empesché
-comment les louer toutes quatre.--On dira, disoit-il, que c'est un
-quatorze de dames[51].»--Et plus loin: «Ce fut Conrart qui l'avertit que
-le trésorier du Sceau avoit de l'argent à luy donner de la part de M. de
-Chasteauneuf. Il y fut. Conrart luy demanda.--Hé bien!--Ce trésorier
-brutal, répondit-il, m'a voulu faire accroire que je ne sçavois pas
-escrire. Il m'a dit...--Mais avez-vous touché?--Il n'y a que moy qu'on
-traitte ainsy.--Mais avez-vous touché?--... On eut bien de la peine à
-lui faire dire ouy...--J'ay honte, disoit-il, d'avoir receu seul;
-d'autres qui le méritent mieux n'ont rien eu: il me semble que je leur
-escroque.»
-
- [50] Tallemant, V, 13.
-
- [51] Tallemant, II, 470.
-
-Voilà un scrupule fort honorable, et Gombauld est très-heureux d'avoir
-eu un ami tel que Tallemant, qui se soit chargé de rapporter tous les
-traits nécessaires pour donner à son caractère une vigoureuse et haute
-physionomie.
-
-Peu de temps après, vers 1653, on réussit à obtenir un nouveau subside
-pour Gombauld, et, cette fois, ce fut le surintendant Servien, membre de
-l'Académie, comme Séguier, qui devint le bienfaiteur du poëte. Qu'on
-nous pardonne de citer encore Tallemant à ce sujet; son récit se termine
-par un de ces traits dont nous venons de parler et qui sont fort
-précieux pour un biographe: «Pour subsister, Ménage vendit une terre
-qu'il avoit eue à partage, à M. Servien, qui luy fit la rente de
-l'argent au denier 18. En ce temps-là, on le pria de faire quelque chose
-pour le bonhomme Gombauld. Servien promit de luy faire toucher 1,500
-livres: mais il ne se hastoit pas autrement. Ménage luy déclara qu'il ne
-signeroit point le contrat de vente de cette terre, qui estoit à la
-bienséance de Sablé[52], qu'il ne luy tinst parole touchant M. de
-Gombauld. Et cela fut fait: mais il l'a tant chanté, que Gombauld ne put
-s'empescher de faire cette épigramme; car, quoiqu'il ne l'ayt point
-monstrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis certain que c'est
-ce qui luy en a fait venir la pensée. La voicy:
-
- [52] Dont Servien était marquis.
-
- Si Charles, par son crédit,
- M'a fait un plaisir extresme,
- J'en suis quitte; il l'a tant dit,
- Qu'il s'en est payé lui-mesme[53].»
-
- [53] Tallemant, IV, 211.
-
-Il est vrai que Ménage s'appelait Gilles et non pas Charles; mais cela
-déguise peut-être mieux le personnage. Du reste, les auteurs du _Recueil
-des plus belles Épigrammes des poëtes français_, qui reproduisent cette
-petite pièce, remarquent avec raison «qu'il semble que la pensée en soit
-fausse: car, enfin, l'indiscrétion d'un homme qui nous aura fait un
-plaisir n'empêche pas que nous n'ayons receu de luy ce plaisir, et que
-nous ne luy en ayons l'obligation...» Quoi qu'il en soit, si Gombauld ne
-montra pendant quelque temps cette épigramme qu'à de rares amis, comme
-on peut le conclure du récit de Tallemant, il la trouva si piquante,
-qu'il ne pût s'empêcher de l'insérer dans son _Recueil complet des
-Épigrammes_ qu'il publia en 1656. Elle y figure, en effet, au nº 85 du
-premier livre, et ceci nous amène à parler du nouvel ouvrage du poëte
-saintongeois.
-
-
-
-
-V
-
-RECUEIL DES ÉPIGRAMMES.--POÉSIES INÉDITES (1657).
-
-
-Le _Recueil des Épigrammes_, dans le Privilége duquel Pellisson, alors
-secrétaire du Roy en exercice, a fait insérer que Sa Majesté veut
-«favoriser l'Exposant, et la publication de tout ce qui sort d'une plume
-si célèbre,» est précédé d'une Préface que nous croyons devoir
-reproduire; elle n'est pas longue, et contient pour une biographie des
-renseignements précieux sur le caractère du poëte:
-
- «Ce n'est que pour passer par tous les genres d'escrire, dit Gombauld,
- qu'après avoir fait d'autres diverses oeuvres, j'ay voulu faire aussi
- des Épigrammes. On m'a persuadé de les mettre au jour; mais je n'ay
- pas le courage de les dédier à personne, non pas mesme de les
- accompagner de quelque Advertissement. Il semble que ceux qui dédient
- si facilement leurs ouvrages ne cherchent pas tant des protecteurs que
- des complices de leurs fautes. Ce n'est pas faire des offrandes, c'est
- mendier des gratifications, c'est vendre ce qu'on ne doit jamais
- acheter: je parle des louanges que plusieurs reçoivent avec plaisir,
- et qu'ils ne payent guères qu'à regret. On veut que je donne des advis
- à ceux qui ne se soucient pas d'en recevoir, et à qui mes excuses
- donneroient, peut-estre, le moyen de m'accuser davantage. On veut que
- je rende à la coustume ce que je ne croy point devoir à la nécessité.
- Mais je n'ay rien à dire, sinon, ce que l'on eust bien jugé sans que
- je l'eusse dit: Que ces Épigrammes ne sont pas toutes d'un âge, et que
- les plus vieilles sont celles qui tiennent le plus de la jeunesse; que
- les unes excusent les autres, et qu'elles ne sont faites, la pluspart,
- que pour les bonnes moeurs, ou plustost contre les mauvaises; de telle
- sorte pourtant que pas un n'en puisse murmurer, à moins que de se
- déclarer coupable.»
-
-Cette déclaration de principes au sujet des dédicaces nous a paru
-d'autant plus curieuse à noter, que deux ans après, en 1658, Gombauld,
-pressé sans doute par la plus grande nécessité, se décida à faire
-imprimer ses _Danaïdes_, avec une Dédicace au surintendant Fouquet.
-
-Il y a peu d'exemples, dit Rosteau, dans ses _Sentiments sur quelques
-livres qu'il a lus_, «de poëtes qui ayent fini leurs travaux par des
-épigrammes, qui, pour l'ordinaire, sont formées de pointes d'esprit et
-d'un feu qui convient mieux à un jeune homme qu'à des poëtes usés et
-avancés en âge». Mais il ajoute «qu'on peut excuser M. de Gombauld de
-s'être appliqué à ce genre d'écrire, dans la dernière partie de sa vie,
-sur ce que la plupart de ses épigrammes sont plutôt des censures des
-vices et des moeurs corrompues de son temps, que de ces galanteries qui
-se font ordinairement pour les dames». Gombauld avait en effet plus de
-quatre-vingts ans, lorsque, en 1657, il publia son _Recueil_; nous ne
-répéterons pas ici ce que nous avons dit de ces petites oeuvres, lors de
-la publication des premières en 1646.
-
-Nous citerons seulement quelques-unes des nouvelles, celles surtout qui
-peuvent donner une idée des principales préoccupations de l'esprit de
-Gombauld pendant sa vieillesse:
-
-
-I
-
- Royautez partout redoutées,
- Mes pointes vous ont respectées,
- Vous, et vos Ministres aussi.
- Car vostre gloire est mon soucy,
- Et je n'ay pour vous que des roses.
- Mais vous pensez à tant de choses,
- Que vous ne pensez point aux vers
- Dont j'entretiens nostre univers.
- Je me tais de mon aventure.
- Peut-estre la race future
- Ne s'en taira pas comme moy:
- C'est la pointe que je vous doy.
-
-Gombauld se persuadait volontiers que ses vers devaient faire les
-délices de la postérité la plus reculée. Il dira, par exemple, à une
-Dame qui lui avait donné des roses:
-
-
-II
-
- Nos affections sont escloses
- Par des tesmoignages divers:
- Beauté, vous me donnez des roses,
- Et moy je vous donne des vers.
- Rendez-moi des preuves plus fortes
- De votre faveur désormais;
- Car vos roses sont déjà mortes,
- Et mes vers ne mourront jamais!
-
-C'est peut-être pour cela que son ami des Réaux prétend qu'il était «un
-peu infatué du Parnasse,» et raconte que, répondant, en 1651, en qualité
-de Directeur de l'Académie, à la harangue de l'abbé Tallemant, qu'on
-recevait, il lui dit «qu'il pouvoit désormais regarder les autres hommes
-comme les yeux du ciel regardent la terre!»
-
-L'ingratitude des hommes et la fragilité des biens temporels reviennent
-souvent sous la plume de Gombauld, pendant ses dernières années:
-
-
-III
-
- Viens, Seigneur, il n'est plus de foy,
- Partout la perfidie abonde,
- Et nul ne te veut pour son Roy,
- Si ton règne n'est de ce monde.
-
-
-IV
-
- Damon, la vie est mal nommée;
- C'est une peine accoustumée,
- Un mal que l'on ne peut guérir:
- C'est une mort continuelle,
- Et ce que mourir on appelle
- Est plustost cesser de mourir.
-
-Puis, le souvenir de ses premières années lui revient à l'esprit:
-
-
-V
-
- La vieille Cour, dont nul ne suit les traces,
- Joignoit l'Amour avec les Grâces.
- Mais la nouvelle Cour
- A séparé les Grâces et l'Amour.
-
-
-VI
-
- Quoy! sont-ce les fils de ces pères,
- De ces ornemens de la Cour?
- Sont-ce les filles de ces mères,
- Pour qui l'on avoit tant d'amour?
- Mes yeux, dans ce tumulte extrême,
- Qu'on ne voit jamais achever,
- Cherchent la Cour dans la Cour mesme,
- Et ne la sçauroient plus trouver.
-
-«Il chante toujours de sa vieille Cour,» disait Tallemant des Réaux.
-
-Pour terminer, citons ce petit morceau, dans lequel le poëte «représente
-son humeur»:
-
-
-VII
-
- Timandre, une humeur douce et grave.
- Qui ne peut rien faire en esclave,
- Et qui joint l'honneur au devoir;
- Des soins, qui ne sont pas vulgaires,
- Font que, pour moy, je ne voy guères
- Ceux qu'on a tant de peine à voir.
- Je ne sçay point faire d'offrande,
- Ny rien qui sente la demande.
- Tu pers temps de t'en soucier:
- Mes voeux n'importunent personne;
- Mais, s'il arrive qu'on me donne,
- Je sçay fort bien remercier.
-
-C'est une sorte de répétition en vers de la Préface que nous avons citée
-plus haut.
-
-Le _Recueil des Épigrammes_ de Gombauld, publié en février 1657, à
-Paris, chez Courbé, eut, dans la même année, une autre édition de
-Hollande, «jouxte la copie de Paris», et il a été réimprimé en 1861, aux
-frais et par les soins de M. J. V. F. Liber, en dépit des prédictions de
-Boileau et de La Harpe[54].
-
- [54] Lille, Typog. de A. Behague, et Paris, J. Tardieu.--Cette édition
- contient en appendice une épigramme de Gombauld sur Antoine de
- Bourbon Moret, fils naturel de Henri IV, tirée de Tallemant des
- Réaux, historiette de la comtesse de Moret.
-
-La réimpression, dans l'année même de son apparition, prouve au moins
-que le _Recueil_ eut un certain succès parmi ses contemporains: et,
-d'après les quelques citations que nous en avons faites, on doit
-reconnaître qu'il était mérité.
-
-Le dix-septième siècle n'a cependant pas connu toute l'oeuvre
-épigrammatique de notre poëte. M. Prosper Blanchemain a découvert un
-certain nombre d'épigrammes inédites de Gombauld dans un vieux cahier
-relié à la suite de son Recueil de 1657, et qui présente toutes
-probabilités d'avoir appartenu à Gombauld lui-même. Après avoir balancé
-à les attribuer à notre académicien, parce qu'il en est trois, dans le
-nombre, qu'on a coutume de donner à Regnier, le savant éditeur de
-_Ronsard_ n'a pas hésité à les restituer au poëte saintongeois, en
-remarquant que ces trois pièces n'avaient été mises sur le compte de
-Regnier que longtemps après sa mort, et que Conrard, dans la notice
-conservée par d'Olivet, parle d'un Recueil de vers manuscrits laissé par
-Gombauld, «particulièrement de _Sonnets_ et d'_Épigrammes_, qui, pour
-estre entre les mains de personnes peu intelligentes en ces sortes de
-choses-là, n'ont pu encore estre mises en lumière». Une quarantaine de
-ces petites pièces, y compris des vers de ballet, ont été publiées en
-1874, à San Remo, dans la seconde livraison du _Fantaisiste_, et tirées
-à part à cinquante exemplaires seulement sur grand papier vélin; mais
-elles sont presque toutes du genre de celles qu'on avait jadis
-attribuées à Regnier et, par conséquent, assez licencieuses pour être
-fort déplacées dans ce Recueil: nous respecterons donc le motif qui
-avait engagé Gombauld à ne pas les publier dans son volume, et nous nous
-contenterons d'en citer une assez piquante, qui ne présente pas le même
-caractère que ses voisines:
-
- De Lisle, ta fureur
- Contre ton procureur
- Injustement s'allume.
- Cesse d'en mal parler:
- Tout ce qui porte plume
- Fut créé pour voler.
-
-M. Prosper Blanchemain n'avait pas envoyé tout son cahier manuscrit au
-_Fantaisiste_ en 1874: il a bien voulu nous en communiquer quelques
-autres feuillets et nous autoriser à reproduire les pièces suivantes,
-qui auront pour nos lecteurs tout l'attrait de l'inédit:
-
-
-I
-
-POUR LES ENDEBTÉS.
-
- Guillot se promenoit, triste, morne, resveur.
- --Qu'as-tu donc, luy dit Jean? D'où vient cette langueur?
- --Vrayment, luy dit Guillot, je n'ay pas l'âme en feste.
- Ce qui me rend triste comme tu vois
- Sont deux mille écus que je dois
- Et qui me rongent fort la teste:
- Tout mon argent se monte à beaucoup moins;
- Je ne sçay d'où payer cette somme empruntée.
- --Ah! pauvre fou, dit Jean; va! va! laisse ces soins
- A celuy qui te l'a prestée.
-
-
-II
-
-Épigramme.
-
- Je perds mon temps et mes discours
- A vous raconter mes amours
- Et la rigueur de mon martyre;
- Rien ne sert de tant raisonner:
- Je veux ce que je n'ose dire
- Et que vous n'osez me donner.
-
-
-III
-
-POUR METTRE DEVANT DES HEURES.
-
-Madrigal.
-
- En vain vous me jurez, dans vos humeurs cruelles,
- De ne jamais rien faire en faveur de ma foy;
- Priant Dieu pour tous les fidelles,
- Sans doute, belle Iris, vous priez Dieu pour moy.
-
-
-IV
-
-A UNE, EN JOUANT A COLIN-MAILLARD.
-
- En toutes les façons vous avez droit de plaire;
- Mais surtout vous sçavez nous charmer en ce jour.
- Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour,
- Les voyant descouverts, on vous prend pour sa mère[55].
-
- [55] On attribue ordinairement cette pièce à Montreuil, qui l'aurait
- adressée à Mme de Sévigné.
-
-
-V
-
-AUTRE.
-
- J'ay pris vostre esventail, Madame,
- Mais n'en soyez point en courroux.
- Songez à mon ardeur, considérez ma flamme,
- Vous verrez que j'en ay plus de besoin que vous.
-
-
-VI
-
-AUTRE.
-
- C'estoit assez de vos yeux pleins de charmes
- Pour vaincre ma raison;
- Mais vous chantez encore: O quelle trahison!
- Doit-on blesser ceux qui rendent les armes?
- Je voy bien que ma mort est tout vostre désir.
- Eh bien! je meurs, Philis, mais je meurs de plaisir...
-
-
-
-
-VI
-
-DERNIÈRES ANNÉES DE GOMBAULD.--PELLISSON ET FOUQUET.--MALADIES ET
-MISÈRE.--TRAITÉS POSTHUMES SUR LA RELIGION.--MADAME MARIE.--CONCLUSION.
-
-
-Les livres de Gombauld trouvèrent un prompt débit, et ce succès augmenta
-encore son humeur altière. Il avait à cette époque quatre-vingts ans
-bien passés: et, à cet âge, que de défauts sont permis ou doivent être
-tolérés! Il devint à tel point épris de sa valeur personnelle, que la
-reine Christine de Suède elle-même ne put trouver grâce devant lui.
-L'avocat Patru, dans une lettre fort intéressante qu'il écrivait à son
-ami d'Ablancourt, raconte avec de grands détails la célèbre visite que
-cette reine à l'humeur bizarre voulut faire en personne à l'Académie
-pour rendre un hommage éclatant aux beaux esprits de France. M. de
-Gombauld, dit-il, vint à la réunion sans être averti; «mais aussi tost
-qu'il sçut le dessein de la princesse, il s'en alla: car tu sçauras
-qu'il est en colère contre elle, de ce qu'ayant fait quelques vers où il
-a loué le grand Gustave[56], elle ne lui a point écrit, elle qui, comme
-tu sçais, a écrit à cent impertinens. Le bonhomme, que tu connois, se
-fasche de cela tout de bon, quoiqu'il soit bien vrai qu'elle ait demandé
-de ses nouvelles plusieurs fois à ses deux voyages de Paris. J'aurois
-bien plus sujet de m'en plaindre: mais quand rois, reines, princes et
-princesses ne me feront que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai
-jamais[57]...»
-
- [56] Père de la reine Christine.
-
- [57] OEuvres de Patru, édit. 1714, in-4º, p. 572.
-
-Le crime de la reine de la Suède était en effet irrémissible, de n'avoir
-pas répondu plus efficacement à ces vers pompeux, loués si hautement par
-Ménage:
-
- Mais son astre fatal le tire dans les cieux,
- Quand sa foudre écrasant les plus audacieux,
- De ses propres ardeurs lui-même il se consume.
-
-Malheureusement le bonhomme Gombauld n'avait pas les moyens de pouvoir
-se draper pendant longtemps encore dans le manteau de sa dignité
-chevaleresque: la misère était de garde à sa porte, et l'année 1658 ne
-put s'écouler sans avoir vu notre poëte parjurer tous les serments qu'il
-avait proférés dans la Préface de son _Recueil d'épigrammes_. Malgré les
-bons offices de quelques amis puissants et généreux, parmi lesquels il
-faut citer le duc et la duchesse de Montauzier, la pension du malheureux
-gentilhomme se payait très-difficilement depuis la guerre de Paris.
-«Pour le chancelier, écrivait Tallemant vers 1657, il y a cinq ans qu'il
-lui fait dire qu'il aura soing de luy, mais qu'on a diverty les fonds du
-Sceau[58]...» Gombauld dut se résoudre à porter un manuscrit chez le
-libraire, et son choix tomba sur celui des _Danaïdes_.
-
- [58] Tallemant, _Historiettes_, II, 471.
-
-Or, depuis quelque temps, le vieux poëte s'était fort attaché à
-Pellisson qui, jeune académicien, venait d'entrer chez le surintendant
-des finances Nicolas Fouquet en qualité de secrétaire. Pellisson, par
-son influence, obtint du libéral surintendant une pension de «quatre
-cens escus» pour le bonhomme. Mais il fallait que l'amitié de Gombauld
-pour lui fût bien vive, ou que le besoin le pressât au-delà des plus
-extrêmes limites, pour accepter ce don qui ne venait pas du Roi; car,
-chose extraordinaire, Pellisson parvint à persuader Gombauld que son
-devoir était de dédier en retour les _Danaïdes_ au surintendant. Cette
-dédicace valut cent louis d'or au poëte[59].
-
- [59] _Ibid._, 472.
-
-La reconnaissance de Gombauld ne dépassa cependant pas les bornes de son
-humeur vaniteuse. En récompense de ce service, rapporte Tallemant,
-«Pellisson qui a fait peindre quasy tous ses amys, voulut avoir son
-portrait: jamais on n'en put venir à bout. Mme de Rambouillet l'en
-pressa en vain. Il dit que du Moustier en avoit eu un autrefois, qui
-estoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant du Moustier disoit en le
-montrant:--Voylà le divin Gombauld.--Et on disoit que du Moustier estoit
-Pisandre dans _Endymion_... Il disoit que ce seroit la «descrépitude de
-Gombauld», et dit à Mme de Rambouillet «qu'il n'avoit pas dormy depuis
-qu'elle l'en avoit pressé,» et que, si elle continuoit, il se priveroit
-plustost du plaisir de la voir, qui estoit la seule consolation qu'il
-eust au monde[60]...»
-
- [60] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
-
-Cette boutade n'empêcha point Pellisson de rendre encore bien des
-services au bonhomme; et Tallemant, le chroniqueur ordinaire de tous ces
-détails intimes de la vie de ses contemporains, nous présente en cette
-occasion le jeune historien de l'Académie sous un caractère fort
-généreux. C'est ainsi que Gombauld ayant composé, après la maladie du
-Roi, en 1658, «un Sonnet qu'il ne voulut jamais donner, quoy qu'il fust
-beau à quelque chose près, disant qu'il ne vouloit pas que la première
-chose que le Roy verroit de luy ne fust pas achevée (comme si le Roy s'y
-connoissoit ou ceux qui l'approchent), Pellisson, qui le fait subsister
-par le moyen du surintendant Fouquet à qui il est, ne put obtenir ce
-sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent
-qui valent moins. Je ne l'ay jamais veu si poëte, pour ne rien dire de
-plus, qu'en cette rencontre[61]: il pesta contre tout le monde et contre
-Pellisson même, ou peu s'en fallut. J'y descouvris de l'envie:--On paye
-si mal, disoit-il, des vers immortels! Un sonnet immortel que je fis
-pour M. Servien, que m'a-t-il valu?--Et pour toute raison, quand je le
-pressois de donner de temps en temps quelque chose qui ne fust pas
-imprimé à Pellisson pour entretenir le surintendant en belle humeur pour
-luy, il me respondoit que ce mesme esprit qui luy faisoit faire
-des sonnets immortels, l'empeschoit de faire ce que je luy
-conseillois[62]...»
-
- [61] On sait qu'il ne faut pas ajouter grande créance aux jugements
- littéraires de Tallemant. C'est lui qui trouvait que Corneille avait
- gâté le théâtre en y introduisant la déclamation.
-
- [62] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
-
-C'est sans doute à cette époque qu'il faut attribuer les vers suivants,
-dans lesquels le poëte a voulu peindre sa verte vieillesse:
-
- J'ay presque de mes jours achevé la carrière,
- Dont je rends à mon Dieu ma loüange et mes voeux:
- A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux,
- Et mes yeux ont toujours leur clarté coustumière.
- J'ay ma première force et ma santé première,
- Et je me trouve propre à tout ce que je veux...
- Si des autres humains j'écoute les discours,
- Nul excès violent n'a troublé mes beaux jours.
-
-Cependant les dernières années de la vie du bonhomme Gombauld furent
-tout à fait misérables, et surtout après la chute du surintendant
-Fouquet, le besoin se fit plus que jamais sentir dans son pauvre
-intérieur. Ce fut probablement pendant cette période de son existence
-que, sentant ses idées religieuses s'exalter, il composa un certain
-nombre d'écrits de polémique. Nous n'avons pas pu assigner de date
-précise à ces divers Traités, dont les premiers doivent remonter vers
-1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs années après la mort de
-son ami et coreligionnaire; mais il nous semble naturel d'en attribuer
-le plus grand nombre à cette époque: «J'ay déjà dit, rapporte Tallemant
-au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit un _huguenost à
-brusler_. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse et croit,
-s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il
-dit, à propos d'ouvrages chrestiens, à un de mes beaux-frères, qu'il
-avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui
-avoient esté inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui
-en approchast.--Une nuict, disoit-il, que je n'avois point dormy,
-j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict dans ma cheminée:
-c'estoit l'esté, il n'y avait point de feu; je me lève, j'y trouve une
-fort grosse et belle plume de pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces
-prières.--Il vouloit qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part.
-Après, il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garçon de
-n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour sur
-_Nostre Père_ avec cette mesme plume tomba dans le feu comme si ses
-mains eussent esté de beurre et que ces papiers se consummèrent tous en
-un instant. A propos de religion, il est si emporté sur cela, qu'il
-trouve que Mme de Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique[63].»
-
- [63] Tallemant, _Historiettes_, II, 472-473.
-
-A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilité à
-l'auteur des _Historiettes_, et qui prouvent que le vieux poëte
-commençait, suivant l'expression populaire, à tomber en enfance, ces
-traités sur la religion ne manquent pas d'un certain intérêt. Publiés en
-1669 à Amsterdam par Conrart, ils furent réimprimés en 1676, et le
-premier, le plus considérable de tout le volume, contient des
-considérations fort judicieuses sur la religion chrétienne en général.
-Les autres concernent plus spécialement le protestantisme, la Religion
-prétendue Réformée, comme on disait alors. C'est d'abord un _Traité de
-l'Eucharistie_, puis un _Discours_ contenant les raisons pour lesquelles
-l'auteur préfère la religion réformée à la religion romaine; et
-l'ouvrage se termine par cinq _Lettres_ sur ce même sujet.
-
-C'était de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld estimait le
-plus. Il les avait composés par un motif de charité, dans le dessein de
-faire connaître la vérité à ceux qu'il croyait dans l'erreur, et
-d'affermir dans la bonne créance ceux qui y étaient nés ou qui l'avaient
-embrassée. Il se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la
-plupart de ceux qui écrivaient sur ces matières faisaient de trop gros
-livres, entassant preuves sur preuves, autorités sur autorités, sans se
-soucier ni de la clarté ni de l'ordre; et l'autre, qu'ils
-s'imaginaient sans doute que la doctrine et l'élégance étaient
-incompatibles[64].--«Pour faire voir qu'ils se trompoient en cela, il
-composa ses _Considérations sur la Religion chrétienne_, lorsqu'il était
-encore dans la vigueur de l'âge, et il fit voir véritablement qu'on peut
-estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein, solide et
-élégant. Ayant communiqué cette pièce à plusieurs de ses amis et mesme à
-quelques-uns de la religion romaine, elle fut estimée de tous, et cela
-lui donna courage de faire le _Traité de l'Eucharistie_ et un autre
-qu'il adresse à un de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les
-Lettres, il les a faites à un âge beaucoup plus avancé, excepté celle à
-un Proposant, qui est presque de même date que les _Considérations_.»
-
- [64] Voici un curieux passage des _Mémoires_ de l'abbé de Marolles,
- qui montre Gombauld en veine de controverse et d'études sur le
- Nouveau Testament. L'abbé écrit ceci vers 1650: «M. le marquis de
- Pompignan vint chez moi. Il se trouva cette journée-là dans mon
- cabinet fort bonne compagnie: M. de Montmor, conseiller d'État et
- maistre des Requestes, de qui les gens de lettres reçoivent si
- souvent des marques de sa générosité; M. de Charleval, qui a le goût
- si délicat pour toutes les belles choses; M. de Berville, de
- Normandie, qui débite un grand sçavoir avec tant de facilité; M. de
- Gombauld, si connu de toute la France pour sa rare modestie et par
- ses nobles poésies, et quelques autres, qui se sont entretenus au
- sujet de l'Escrit de la Magdeleine, du progrès de l'Évangile et de
- la naissance et de l'accroissement du christianisme, sur quoy on dit
- de fort bonnes choses; enfin, venant à parler des femmes illustres
- du Nouveau Testament, M. de Gombauld ayant demandé d'où l'on avoit
- appris que la mère de la Vierge avoit nom Anne, et son père Joachim,
- parce que les saintes Écritures ne les nomment point, voicy à peu
- près ce que j'en dis, etc.»--_Mém. de Marolles_, éd. in-fol.,
- 234-235.
-
-Sa plus grande passion, dit encore Conrart, était de publier ces écrits,
-parce qu'il était persuadé qu'ils seraient utiles; «et peut-estre
-n'a-t-on guères veu un homme séculier avoir autant de zèle pour la
-gloire de Dieu et autant d'amour pour son prochain qu'il en avoit. Mais
-quand on aura remarqué dans ses ouvrages la ferveur de ce zèle, et quand
-on saura d'ailleurs que sa subsistance dépendoit presque
-indispensablement de la Cour, on ne trouvera plus estrange qu'il ne les
-ayt pas fait paroistre durant sa vie. Pour empescher que le public n'en
-fust privé après sa mort, s'ils fussent tombés entre les mains de
-quelques autres personnes d'autre religion que la sienne, il les mit,
-sur ses dernières années, en celles d'un de ses amis dont il avoit
-éprouvé la fidélité et l'affection, et luy fit promettre de ne point
-s'en dessaisir, et de les mettre au jour dès que la commodité s'en
-présenteroit[65]».
-
- [65] Préface des _Traités posthumes sur la religion_.
-
-Il fallait que le pauvre Gombauld fût bien pressé par le besoin pour
-qu'il craignît de se voir privé, par un zèle religieux intempestif, des
-subsides qu'il obtenait à grand'peine de la Cour. On connaît l'Épigramme
-du poëte Gomès:
-
- Plaise au Roi me donner cent livres
- Pour acheter livres et vivres.
- De livres je m'en passerois,
- Mais de vivres je ne sçaurois.
-
-C'étaient les vivres aussi qui dictaient la loi à l'infortuné
-gentilhomme, à l'ancien poëte favori de Marie de Médicis, et voilà
-comment ce que Tallemant des Réaux n'hésite pas à déclarer «le meilleur
-ouvrage de Gombauld en vers et en prose» dut rester si longtemps, à son
-grand regret, dans les cartons du poëte.
-
-Jusqu'en 1664, date de sa mort, Gombauld ne fit plus que végéter, et
-Tallemant des Réaux nous fait un tableau navrant de la triste fin de son
-ami. Sans le secours de cinquante pistoles que lui envoya de sa bourse
-le comte de Saint-Aignan, après quelques vers pour le fameux carrousel
-du Roi, et surtout sans l'ordonnance de quatre cents écus que signa
-Colbert en sa faveur, à la suite des célèbres Rapports de Costar et de
-Chapelain sur les gens de lettres, le pauvre Gombauld serait
-littéralement mort de faim.
-
-Le _Rapport_ de Costar est de 1661, et celui de Chapelain[66] de 1662:
-ce sont les deux monuments les plus précieux de la critique
-contemporaine, et voici ce qu'elle pensait alors du talent et de la
-situation de notre poëte:
-
- [66] Voir notre _Étude sur Chapelain_, publiée dans la _Revue de
- Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875.
-
-«De Gombauld, écrivait Costar, n'a pas autant de rentes que Racan: il
-n'a pas plus de deux cens écus de revenu. Il est huguenot, homme de
-grande vertu, et qui mériteroit bien quelques bienfaits de Son
-Excellence. Il est déjà fort vieux: _c'est le poëte de France qui fait
-mieux des sonnets et des épigrammes; il entend merveilleusement l'art
-poétique_[67]».
-
- [67] Publié par M. Taschereau, dans ses _Notes à la vie de Corneille_,
- édit. 1829, p. 347.
-
-«Gombauld, disait Chapelain, est le plus ancien des écrivains françois
-vivans. Il parle avec pureté, esprit, ornement en vers et en prose, et
-n'est pas ignorant en la langue latine. Depuis plus de cinquante ans il
-a roulé dans la Cour, avec une pension, tantôt bien, tantôt mal payée:
-son fort est dans les vers, où il paroît soutenu et élevé. A force de
-vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur: s'il étoit
-guéri d'une grande maladie qui l'a abattu, il pourroit faire quelque
-ode, quelque panégyrique, quelque sonnet fort beau, mais avec lenteur,
-en y mettant un grand prix[68]».
-
- [68] _Mélanges de littérature_ tirés des Lettres mss. de Chapelain.
- Paris, 1736, in-12, p. 230-231.--Voir au sujet du rapport de
- Chapelain notre _Étude_ sur ce poëte, publiée dans la _Revue de
- Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875.
-
-Il n'y a rien à ajouter au jugement des deux critiques.
-
-Cette grande maladie, qui avait abattu Gombauld, provenait d'une chute
-qu'il avait faite quelques années auparavant. «Il s'estoit laissé tomber
-dans sa chambre de sa hauteur, rapporte Tallemant, et s'estoit tout
-froissé.»--«Il avoit toujours vécu fort sain, dit à son tour Conrart; à
-quoi sa frugalité et son économie avaient extrêmement contribué: mais un
-jour qu'il se promenoit dans sa chambre, ce qui lui étoit fort
-ordinaire, le pied lui ayant tourné, il tomba et se blessa de telle
-sorte à une hanche qu'il fut obligé de garder presque toujours le lit
-depuis cet accident jusqu'à la fin de sa vie, qui a duré près d'un
-siècle[69].»
-
- [69] Conrart, _Notice sur Gombauld_, en tête de ses _Traités posthumes
- sur la religion_.
-
-«On ne croit pas qu'il relève de sa chute, ajoutait des Réaux vers cette
-époque. On taschoit à luy faire avoir une subsistance en questant ses
-amys; mais personne ne se pouvoit résoudre à remettre l'argent entre les
-mains de Mme Marie, sa servante, que, depuis quelque temps, il appelle
-luy-mesme _Madame Marie_. Elle le vole, luy a fait faire une déclaration
-que ses meubles ont esté achestez de l'argent de cette fille, ce qui est
-faux, et a tiré de luy quelques promesses. Elle est maistresse absolue;
-on dit qu'elle preste sur gages... C'est une fille fière comme une
-princesse, et qui a quelque chose de desmonté, ou je suis le plus trompé
-du monde. Elle n'est pas trop mal faite. Je ne sçay pas ce qu'il y a,
-mais le bonhomme a dit à Mme de Rambouillet qu'il connaissoit une pauvre
-fille pour qui trois hommes estoient morts d'amour: il y a apparence que
-c'est celle-là. Elle cause fort, et c'est quelque divertissement pour
-luy.
-
-»... Or cette fille a la teste près du bonnet. Il deslogea de chez un
-chirurgien, auprès des Beaubruns, peintres qui ont deux femmes
-raisonnables et chez qui il est logé à présent, à cause d'elle... Elle
-dit quelque chose de travers au chirurgien; le bonhomme, entendant du
-bruit, descendit (c'étoit un peu avant son accident); il trouva que son
-hoste avoit donné quelque horion à cette fille; cela le mit en colère,
-il le frappa. Le chirurgien fut assez sage pour ne pas riposter. C'est
-pour cela qu'il deslogea.
-
-»Bien des gens taschèrent de le désabuser de cette fille qui le pilloit;
-mais on n'en put venir à bout: elle estoit maistresse absolue et
-excluoit qui luy plaisoit. Une fois elle chassa La Mothe Le Vayer, le
-prenant pour un ministre. Elle surprit une lettre de Conrart, où il la
-deschiroit: elle la garda et dit qu'il estoit bien obligé à sa goutte,
-car sans cela elle luy feroit donner le fouet par la main du bourreau.
-
-»On ne sçavoit mesme si le bonhomme ne l'avoit point espousée[70]. Enfin
-il mourut après avoir esté longtemps incommodé de sa chute... Il a
-confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans.
-
- [70] «Ménage, dit encore Tallemant, demanda un jour à cette fille si,
- effectivement, elle estoit mariée à M. de Gombauld.--Moy,
- respondit-elle, monsieur, hé! que voudriez-vous que je fisse de cet
- homme-là? J'ay plus de biens que luy.--Elle avoit raison, car elle
- luy avoit pris tout ce qu'il avoit.»
-
- De tout ceci et de bien d'autres passages des documents
- contemporains, il résulte que Gombauld n'a jamais été marié, et
- qu'il est mort célibataire sans héritiers directs. Nous avons donc
- été fort surpris de rencontrer cette note dans le _Dictionnaire des
- familles de l'ancien Poitou_, de M. Beauchet-Filleau.
-
- «La famille Augier, originaire de Marennes, prétendait que ses
- auteurs étaient seigneurs d'une portion de cette terre conjointement
- avec les comtes de Poitou. Augier ou Ogier (Jean) de Gombauld, un
- des premiers académiciens de Paris, se rendit célèbre dans les
- lettres et obtint de la reine mère de Louis XIII une pension de
- 1,200 écus; comme il était de la religion protestante, _ses enfants_
- ayant suivi son exemple, furent obligés de s'expatrier à l'époque de
- la révocation de l'Édit de Nantes. _Six d'entre eux_ passèrent alors
- en pays étranger, emportant avec eux tous les titres de leur
- famille. Le septième ayant abjuré demeura en France: mais ses
- descendants ne connurent leur famille que par tradition. Augier
- (Lucas), c'était son nom, eut un fils, Jean, lequel fut père de
- trois garçons qui embrassèrent tous les trois la profession des
- armes. Un d'eux fut tué à l'armée. L'aîné fut aide de camp du
- Misdetesfeld en Espagne. L'autre servit dans la cavalerie et fut
- réformé ainsi que son régiment vers le commencement du XVIIIe
- siècle. Il épousa Jeanne Faure, alliée aux premières maisons de
- l'Armagnac. De ce mariage sont issus deux garçons...»
-
- Tout cela est fort précis, mais nous n'avions jamais entendu parler
- des sept enfants du poëte Gombauld, qui n'auraient pas manqué
- d'empêcher dame Marie d'être sa légataire universelle. Il y a ici
- quelque confusion. Nous ne contestons pas qu'il y ait eu six Augier,
- frères de Lucas, émigrés, mais ils n'étaient certainement pas les
- fils de l'académicien.
-
-»Mme Marie se garda bien de faire venir des prestres, car il luy eust
-cousté à le faire enterrer, et elle estoit légataire universelle[71]...»
-
- [71] Tallemant, _Historiettes_, II, 473-476.
-
-Ainsi se termina misérablement, en 1666[72], l'existence de ce poëte,
-que Ménage déclare, dans ses _Observations sur Malherbe_, «l'un de nos
-meilleurs écrivains». Il laissa, en mourant, quelques manuscrits: une
-tragi-comédie de Cydippe et «de quoi faire, dit Conrart, un nouveau
-recueil de vers» qui n'ont pas vu le jour.
-
- [72] Un état des gratifications faites en 1664 et en 1665 aux savants
- et gens de lettres porte cependant: «Au sieur de Gombauld bien versé
- dans la poésie, et pour l'obliger de continuer son application aux
- belles-lettres.--1,200 livres.» (Publié dans les _Mélanges_ de la
- Société des bibliophiles français.) Mais dame Marie était un
- véritable gouffre.
-
-A propos des pensions et des gratifications sans nombre reçues par
-Gombauld pendant tout le cours de sa carrière, l'abbé Jolly, dans ses
-_Remarques sur Bayle_, observe avec raison que notre poëte fut bien
-moins à plaindre que beaucoup d'autres dont les pensions furent
-supprimées complétement, soit après la mort de Richelieu, soit pendant
-la guerre de Paris. «Gombauld, dit le savant chanoine de Dijon, mourut
-pensionnaire jubilé, et plus que jubilé; car les gratifications qu'on
-lui fit annuellement durèrent près d'un siècle. Circonstance bien
-insigne, puisqu'autant la Cour de France accorde facilement des
-pensions, et est ponctuelle à les payer pendant les premières années,
-autant est-elle prompte à s'en décharger, et à convertir en d'autres
-usages plus pressans les fonds sur quoi on les avoit assignées. Il se
-présente incessamment de nouveaux venus, et l'on est bien aise de les
-contenter sans une nouvelle dépense, c'est-à-dire, en leur appliquant ce
-qui a déjà servi pour d'autres que l'on suppose avoir joui du bénéfice
-assez longtemps. Les vieux pensionnaires sont les plus odieux, et ceux
-qui sont obligés de postuler avec la plus grande et la plus humble
-patience, et qui sont rebutez avec le moins de scrupule.» C'est en effet
-l'une des particularités les plus curieuses de la vie de Gombauld et de
-l'histoire littéraire de cette époque, de voir ce gentilhomme au
-caractère altier, plein d'honneur et de délicatesse, qui ne veut rien
-recevoir de ses amis, qui ne fait aucune démarche personnelle, et qui,
-par les bons offices de ses protecteurs, reçoit durant sa longue
-carrière tant de pensions et de gratifications successives, qu'on a pu
-l'appeler _pensionnaire jubilé_. De fait, c'est peut-être le poëte qui a
-le plus reçu de bienfaits de la munificence royale. Ses oeuvres et son
-talent méritaient-ils du moins cette distinction particulière?
-
-Tous les contemporains de Gombauld ont chanté à l'envi ses louanges.
-Nous venons de citer l'opinion de Costar et celle de Chapelain. Conrart
-n'est pas moins explicite. «M. de Gombauld, dit-il, fut aimé et admiré
-de tous ceux qui, comme lui, avoient sacrifié aux Muses et aux Grâces,
-et je ne doute point que la postérité ne lui soit encore plus équitable
-que le siècle où il a vécu, et que le mérite de ses ouvrages ne fasse
-obtenir à son nom l'immortalité, qui est la récompense de tous les
-hommes de lettres, quand ils ont pu parvenir au rang où celui-ci s'étoit
-élevé.» Ménage est un de ceux qui exaltèrent le plus le talent poétique
-de Gombauld. Dans une épître à Pellisson, ne dit-il pas avec un tour
-galant à l'adresse de la maréchale de Clairembault?
-
- Que fait nostre mareschale
- Aux divinités esgale?
- L'adorable Clerembaud,
- Que la muse de Gombauld
- De mille attraits esclatante,
- De mille beautez brillante,
- Ne pourroit pas dignement
- Chanter sur son luth charmant[73]?
-
- [73] _Ægidii Menagii poemata_.--Amst., Elzev. 1663, p. 267.
-
-Enfin l'abbé Tallemant disait, en 1666, dans son Discours de réception à
-l'Académie: «Messieurs, si je ne sçavois me connoistre, la grâce que
-vous me faites aujourd'huy pourroit me donner beaucoup de présomption.
-Vous m'avez accordé la place de M. de Gombauld, dont le mérite est connu
-de toute l'Europe, qui, durant plus d'un demi-siècle, a esté
-l'admiration de toute la Cour, qui a mesme gardé dans une extresme
-vieillesse cette première vigueur qui sied si bien et qui est si
-nécessaire dans la Poésie[74]...»
-
- [74] _Recueil des Harangues_ de l'Académie, I, 129.
-
-Malheureusement la postérité n'a pas répondu avec enthousiasme à l'appel
-de Ménage, de Conrart et de leurs amis. Nous avons cité un passage de La
-Harpe qui décerne à Gombauld l'épithète de _versificateur_; l'abbé
-Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, demande grâce au moins pour
-les épigrammes. Mais écoutons l'arrêt de Sabathier de Castres aux _Trois
-siècles littéraires_: «C'est un membre très-oublié de l'Académie
-françoise, moins parce qu'il fut un peu des premiers reçus dans cette
-Compagnie, que parce qu'il étoit peu fait pour conserver la moindre
-réputation. Boileau a trouvé cependant quelques-uns de ses sonnets
-passables; qu'on y joigne trois ou quatre épigrammes pleines de naturel
-et de vivacité, et l'on aura en moins de trois pages tout l'esprit de
-Gombauld[75].» Palissot parle de Robert Garnier, de l'abbé Genest, même
-de l'auteur-comédien Legrand, mais il oublie complétement le poëte
-saintongeois; enfin Voltaire se contente, dans sa nomenclature des
-écrivains du _Siècle de Louis XIV_, d'indiquer la date de la mort de
-Gombauld et d'ajouter: «Il y a de lui quelques bonnes épigrammes.»
-
- [75] _Trois siècles littéraires_, II, 420.
-
-Le XVIIe siècle avait exalté Gombauld; le XVIIIe l'oublia. De nos jours,
-un revirement d'opinion s'est produit en faveur de nos vieux poëtes: on
-les étudie non plus à leur valeur absolue, mais à leur valeur relative
-par rapport au milieu et aux époques où ils ont écrit; et l'on a, de
-préférence, cherché à remettre en honneur ceux que les arrêts de Boileau
-avaient trop durement et quelquefois trop injustement frappés. Les
-épigrammes de Gombauld ont été réimprimées en 1861: c'était justice, et
-nous en félicitons M. Liber qui s'en est fait l'éditeur; mais nous
-regrettons qu'on n'ait tiré ce petit ouvrage qu'à cent exemplaires, à
-titre de rareté bibliographique. Ce livre ne doit pas craindre de se
-présenter devant un public plus nombreux: entre toutes les oeuvres de
-Gombauld, ce Recueil survivra, et les quelques extraits que nous en
-avons donnés montrent que le poëte saintongeois savait réunir en ce
-genre le naturel à la vivacité, et l'énergie ou la naïveté à une
-certaine finesse.
-
-Dans les ouvrages de longue haleine, la versification de Gombauld est
-inégale et ne se soutient pas: on rencontre, il est vrai, dans
-l'_Amaranthe_ des passages nombreux où le naturel qui convient au genre
-bucolique s'allie à la grâce et à l'esprit: mais souvent l'esprit domine
-trop. Dans les _Danaïdes_, plusieurs scènes rappellent l'énergique
-allure des tragédies de Crébillon: mais comme le remarque Chapelain, à
-force de vouloir être noble, Gombauld devient obscur. Les vers de
-Gombauld sont augustes, dit quelque part Loret, en sa _Galette rimée_.
-
-Aussi, en dehors de ses épigrammes, ses meilleurs ouvrages sont les
-sonnets; et l'on en pourrait composer, en les choisissant bien, un petit
-recueil de lecture encore agréable à notre époque, où le sonnet semble
-revenir en honneur.--Pour nous résumer en un mot, Gombauld ferait bonne
-figure dans une galerie hiérarchique du Parnasse, à côté de François
-Maynard, mais assis à quelques degrés à ses pieds.
-
-Gombauld prosateur ne mérite pas autant d'attention que Gombauld poëte:
-on doit cependant reconnaître en lui un soin extrême de la noblesse et
-de la pureté du langage. Ayant un jour proposé à l'Académie que tous les
-membres de la compagnie s'obligeassent par serment à n'employer que les
-mots approuvés à la pluralité des voix dans l'assemblée, il s'était
-imposé le devoir de rejeter toute locution vicieuse: mais ses ouvrages
-en prose, presque tous d'actualité, n'offrent aujourd'hui qu'un assez
-faible intérêt.
-
-Quant au portrait de l'homme, nous en avons esquissé assez de traits
-dans le cours de cette Étude, pour qu'il ne soit pas nécessaire de les
-rassembler encore une fois. Un dernier trait achèvera de mettre en
-relief sa physionomie morale: c'est que, pendant sa longue carrière de
-poëte, Gombauld se souvint toujours de sa noble origine; et qu'il
-réalisa le type du personnage de Cour que son confrère Faret a
-longuement décrit sous le titre de l'_Honneste homme_.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Introduction 1
-
- I. Jeunesse et débuts littéraires de Gombauld (1570-1620) 3
-
- II. L'Endymion et l'Amaranthe (1620-1630) 18
-
- III. Portrait de Gombauld.--Relations avec Richelieu et le
- chancelier Séguier.--Les Danaïdes (1630-1642) 44
-
- IV. Détresse de Gombauld (1642).--Recueil de poésies
- (1646).--Sonnets et lettres 67
-
- V. Recueil des épigrammes.--Poésies inédites (1657) 81
-
- VI. Dernières années de Gombauld.--Traités posthumes.--
- Conclusion (1657-1666) 89
-
-
-
-
-OBSERVATION
-
-
-Nous avons reconnu, en parcourant le _Recueil de Sercy_, que plusieurs
-des épigrammes signalées comme inédites par M. Blanchemain sont
-imprimées dans ce Recueil, les unes anonymes, comme celle à de l'Isle
-sur son procureur; les autres signées d'initiales, comme le nº II, S. F.
-R. C.; le nº V, D. M. (De Montereul?); le nº VI, Sc. (Scudéry?).
-
-
-Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest.
-
-
-
-
-
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-
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
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-1.E.9.
-
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