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-Project Gutenberg's J. Ogier de Gombauld, 1570-1666, by René Kerviler
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: J. Ogier de Gombauld, 1570-1666
- étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages
-
-Author: René Kerviler
-
-Release Date: February 22, 2020 [EBook #61485]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK J. OGIER DE GOMBAULD, 1570-1666 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
-
- LA SAINTONGE ET L'AUNIS
- A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- J. OGIER DE GOMBAULD
-
- 1570-1666
-
- ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES
-
- PAR
- RENÉ KERVILER
- Ancien élève de l'École polytechnique.
- Membre correspondant du Comité des Travaux historiques.
- Auteur des _Études sur le groupe académique du chancelier Séguier_.
-
- [Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY]
-
- PARIS
- AUG. AUBRY, ÉDITEUR
- _Libraire de la Société des Bibliophiles françois_
- 18, rue Séguier, 18
-
- MDCCCLXXVI
-
-
-
-
-AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
-
-
-_Les Académiciens bibliophiles._ Série d'études publiées dans le
-_Bibliophile français_.--Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873.
-
-_La Bretagne à l'Académie française._ Série d'études en publication dans
-la _Revue de Bretagne et de Vendée_ depuis 1873.--Nantes, V. Forest et
-E. Grimaud.
-
-_Le Chancelier Pierre Séguier_, second protecteur de l'Académie
-française, etc.--Paris, Didier, 1874, in-8º, et 1876, in-18.
-
-_Jean de Silhon_, l'un des quarante fondateurs de l'Académie
-française.--Paris, Dumoulin, 1876, in-8º.
-
-_Un Évêque de Vannes à l'Académie française: Jean-François-Paul Lefebvre
-de Caumartin_, etc.--Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8º.
-
-_La Presse politique sous Richelieu et l'Académicien Jean de Girmond_:
-Étude publiée dans le _Correspondant_, livraisons des 10 et 25 mars
-1876.
-
-_Étude critique sur la géographie de la presqu'île Armoricaine_ au
-commencement et à la fin de l'occupation romaine.--Saint-Brieuc,
-Prudhomme, 1874, in-8º. Cartes.
-
-_Esquisse d'un projet d'une bibliothèque historique de la
-Bretagne._--Saint-Brieuc, Prudhomme, 1875, in-8º.
-
-
-POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
-
-_Un Bourgeois lettré au XVIIe siècle: Valentin Conrart_.--1 vol. avec
-lettres et poésies inédites (en collaboration avec M. Ed. de
-Barthélemy).
-
-_Chapelain vengé._--1 vol. avec lettres et poésies inédites.
-
-_La Cour académique du Palais-Cardinal._--2 vol.
-
-
-
-
-Extrait de la _Revue d'Aquitaine_
-
-et
-
-tiré à cent exemplaires
-
-
-Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest.
-
-
-
-
-A MONSIEUR LOUIS AUDIAT
-
-Bibliothécaire de la ville de Saintes,
-
-Membre correspondant du Comité des Travaux historiques,
-
-Président de la Société des Archives historiques de la Saintonge
-
-HOMMAGE ET SOUVENIR
-
-de son tout dévoué,
-
-RENÉ KERVILER.
-
-
-
-
- _L'unité du travail, la durée du zèle, la persévérance de la passion,
- l'ardeur de la convoitise et l'honnêteté du but... voilà comme on
- réussit quelquefois dans le monde._
-
- CUVILLIER-FLEURY.
-
- (_Études historiques._)
-
-
-
-
-LA SAINTONGE ET L'AUNIS
-
-A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
-
-
-JEAN OGIER DE GOMBAULD
-
-(1570-1666)
-
-
- On sait de cent auteurs l'aventure tragique
- Et Gombauld tant loué garde encor la boutique.
-
-Telle est la courte oraison funèbre que Despréaux, dans le quatrième
-chant de son _Art poétique_, consacre au poëte favori de Marie de
-Médicis, et nous y saisissons cet aveu précieux à recueillir, que
-Gombauld fut très-goûté et fort loué par ses contemporains. La verve
-caustique du législateur du Parnasse laisse rarement échapper de ces
-traits à double portée, qui frappent d'un côté, qui guérissent de
-l'autre: on dirait qu'un remords l'a saisie au moment où elle allait
-s'attaquer «au plus ancien des écrivains françois vivants en 1663[1]»,
-et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne fut point
-passagère; car, une autre fois encore, Boileau crut devoir user de la
-même arme envers le vieux poëte, quand, parlant des sonnets sans défaut,
-il prononça cet arrêt:
-
- A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville
- En peut-on admirer deux ou trois entre mille.
-
- [1] Chapelain.--_Mélanges_ tirés de ses Lettres manuscrites.
-
-Or, on sait qu'à ses yeux sévères
-
- Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.
-
-On peut donc, même en suivant les règles du maître, ne point se montrer
-trop dédaigneux du talent poétique de Gombauld, et le succès qu'eurent
-ses ouvrages pendant la plus grande partie du XVIIe siècle suffirait, au
-besoin, pour nous encourager à entreprendre l'étude de sa longue
-carrière. On réimprime aujourd'hui les poésies de beaucoup d'anciens
-auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison devant un choix
-judicieux de celles du rival et ami de Maynard et de Racan: et ce qui
-prouve que Boileau a eu tort devant la postérité, c'est qu'une édition
-de luxe des _Épigrammes_ de Gombauld, imprimée à Lille en 1861, est déjà
-épuisée, et que des maîtres en _l'art de bien dire_, parmi lesquels nous
-citerons principalement M. St-Marc Girardin, s'étant donné la peine de
-relire et d'analyser plusieurs des ouvrages du poëte saintongeois, n'ont
-pas hésité à le ranger parmi les plus éminents des quarante fondateurs
-de l'Académie française[2].
-
- [2] Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur
- les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc
- Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale
- d'_Amaranthe_, dans son _Cours de littérature dramatique_ (Paris,
- Charpentier, 4 vol. in-12).--M. Pierre Barbier a consacré près de
- cinquante pages à Gombauld et à la même pastorale dans ses _Études
- sur notre ancienne poésie_ (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol.
- in-8º).--M. Livet a parlé de lui fort avantageusement dans sa Notice
- sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des _Précieux et Précieuses_
- (Paris, Didier, in-8º et in-18).--M. Paul de Musset l'a compris dans
- sa galerie des _Originaux du XVIIe siècle_ (Paris, Charpentier,
- 1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière
- étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup
- trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes
- flagrants. Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de
- Marie de Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que
- la publication du roman allégorique d'_Endymion_. Or, Tallemant
- affirme que Marie aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de
- Louis XIII, et l'_Endymion_ ne parut qu'en 1624, etc.
-
- Au XVIIIe siècle, l'abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque française_;
- les frères Parfaict, dans leur _Histoire du Théâtre-Français_;
- Sabathier de Castres, dans ses _Trois Siècles littéraires_; Lefort
- de la Morinière, dans sa _Bibliothèque poétique_; La Harpe, en
- plusieurs chapitres de son _Cours de littérature_, ont diversement
- apprécié les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle,
- Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel, Conrart et Pellisson
- avaient déjà loué sans réserve au XVIIe siècle.
-
- Les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux contiennent une foule de
- détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du
- chroniqueur, et nous les mettrons largement à contribution.
-
-
-
-
-I
-
-JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.--MARIE DE MÉDICIS.--LES
-BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.--SONNETS (1570-1620).
-
-
-«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'_Éloge_ qu'il lui a
-consacré en tête de ses _Traités et Lettres posthumes sur la religion_,
-«étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme
-il avoit coutume de le dire lui-même par raillerie, pour s'excuser de ce
-qu'il n'étoit pas riche». On est à peu près certain qu'il naquit à
-St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous
-les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu
-encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les écarts que l'on
-rencontre à ce sujet dans les divers témoignages qui nous restent de
-cette époque sont si considérables, qu'il est fort difficile de décider
-la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à nous est
-l'_Éloge_ de Conrart, qui connaissait Gombauld particulièrement. Or, cet
-Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque tous les biographes se sont bornés
-à reproduire, offre malheureusement des passages tout à fait
-contradictoires. Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris
-vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses études à
-Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la naissance du jeune homme
-une date antérieure à 1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente
-ans révolus à l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de
-Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si une date
-écrite de sa main dans un des livres de son cabinet étoit le temps
-véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à
-quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort...» Il est vrai qu'il y a un
-_si_: mais on a toujours dit et répété que Gombauld était mort âgé de
-près de cent ans, et les _Dictionnaires_ de Bayle et de Moréri lui
-donnent cet âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant
-que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers
-1566: il avait donc, d'après cette hypothèse, au moins quarante ans lors
-de son arrivée à Paris; il aurait mis du temps à faire ses études.
-
- [3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et
- arrondissement de Marennes (Charente-Inférieure).--Nos recherches
- pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont
- pas été couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible
- de rien affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du
- reste, son père était protestant, et l'acte de naissance est par
- conséquent assez difficile à retrouver.
-
-Une des assertions de Conrart doit par conséquent se trouver fausse, et
-nous pensons que ce doit être celle de la jeunesse de Gombauld, lors de
-son apparition à la cour de Henri IV; à moins que le poëte ne soit
-arrivé à Paris tout au commencement du règne du _bon Roi_. Les
-témoignages qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet fort
-nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement: «Il a confessé en
-mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans;» ce qui fixerait la date de
-sa naissance à l'année 1570.
-
-L'abbé Joly, dans ses _Notes au Dictionnaire de Bayle_, discute cette
-question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld
-a toujours fait un mystère de son grand âge; mais cela est fort naturel:
-«Gombauld n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un
-poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il avoit été
-fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent il avoit
-l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes,
-il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les
-encensoit. Le rôle de bel esprit et de galant homme étoit encore son
-partage. Mais pour le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin
-que l'on ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil
-d'_Épigrammes_ en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si l'on venoit à
-savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne trouvât fort étrange qu'il
-demandât un Privilége pour un tel livre, et qu'il fît ses présens
-d'Auteur? N'avoit-il pas à craindre que M. Daillé et les autres
-ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore à de semblables
-productions dans un âge si avancé?...» Sans discuter ici les motifs
-allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous paraît probable que
-Chapelain a eu raison d'écrire en 1663: «M. Gombauld est le plus ancien
-des écrivains françois vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des
-Réaux la date de 1570 pour celle de sa naissance.
-
-Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons comme
-très-importants, parce que les premières productions de Gombauld ne
-virent le jour que sous la régence de Marie de Médicis, et l'on ne
-pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le
-poëte avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman
-d'_Endymion_, composé au plus tôt vers 1615 et publié seulement en 1624,
-«un fruit du premier âge»; à moins que notre poëte ne fût doué d'une
-éternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement
-avancé.
-
-Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son père était
-«d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en
-vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire
-bonne chère; enfin il s'acheva de ruiner en procez». Cet exemple devait
-nécessairement influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de
-Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens
-de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et de Méré[4], le jeune
-Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses
-proches, des comparaisons peu favorables à son père. Ce père, chargé de
-famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût
-protestant, à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la
-religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église[5],» exemple
-d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer à jeter le
-trouble dans les jeunes idées du futur poëte. Mais il paraît, si l'on en
-croit Tallemant, que le sang huguenot avait été vigoureusement projeté
-dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le
-chroniqueur, car il est huguenot à brusler, que naturellement il avoit
-de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa
-de luy-mesme d'aller à la Messe, et revint à nous[6], sans pourtant
-faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous
-avoir quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.»
-Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de
-partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage que sous toutes
-réserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les
-soixante ans environ qu'il passa à Paris, fut toujours attaché au
-protestantisme: il laissa même des Traités religieux et des Controverses
-que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps après sa
-mort.
-
- [4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux
- et intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs
- travailleurs intrépides pour retrouver la généalogie exacte et
- complète du chevalier de Méré, qui appartenait à la nombreuse
- famille des de Gombauld de Plassac, il serait étrange que le nom du
- poëte n'eût pas été rencontré par l'un d'entre eux, si Jean Ogier
- avait été parent rapproché des auteurs des _Lettres_. M. le comte de
- Brémond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est
- très-commun en Saintonge, et si le père du poëte ne fait pas partie
- d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des
- Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout
- document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit _Ogier de
- Gombauld_ comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien
- un simple nom propre?... Autant de problèmes que, seuls, des actes
- authentiques pourraient résoudre.
-
- [5] Balzac, dans ses _Lettres_ à Chapelain, publiées en 1873 par M.
- Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4º), parle souvent, vers
- 1644, de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes,
- l'autre, jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les
- donne, dans ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la
- Table, comme ses frères.
-
- [6] Tallemant était aussi de la religion protestante.
-
-Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il acheva toutes ses
-études, «en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus
-excellents maîtres de son temps». Malheureusement, son bagage
-scientifique et littéraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain
-quotidien. Son père était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon
-fut en outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et,
-faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison». Sa bourse
-était donc trop maigre pour qu'il pût vivre en gentilhomme. Il est
-probable qu'il végéta quelque temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et
-qu'en désespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de
-développer des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour Paris,
-le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne
-savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a
-départies la Providence.
-
-Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il était âgé de
-trente-cinq ans environ, et n'avait plus par conséquent cette fleur de
-jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant,
-lorsqu'ils le représentent faisant son entrée dans la trop galante cour
-du roi Henri IV.
-
-Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: «Gombauld,
-raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles
-_le Rousseau_. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien
-faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou
-de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela,
-et luy entretenoit un cheval et un laquais.»
-
-En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles débuts pour un
-futur académicien; et cependant, notre provincial était «grand, bien
-fait, de bonne mine et sentant son homme de qualité... il avait le coeur
-aussi noble que le corps... l'âme droite... l'esprit élevé...»; malgré
-tous ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en règle
-son apprentissage de courtisan.
-
-La cour était alors inondée de petits et de grands vers que les
-poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe, déposaient aux
-pieds des déesses du jour.
-
-La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et
-c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre, avait commencé sa
-réputation par ses _Désespoirs amoureux_. Gombauld prit modèle sur
-Maynard, comme lui fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune
-Toulousain, avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et le
-sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces de
-circonstance... «Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant,
-et il dit que le Roy lui donnoit pension.» Conrart ne se contente pas
-d'avancer que son ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld
-«ne tarda pas à être connu et estimé».--«Henri IV, dit-il, ayant été
-malheureusement assassiné, tous les François le pleurèrent comme le Père
-de la patrie, et tous les poëtes semèrent son tombeau de fleurs
-funèbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld,
-quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres...»
-
-Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de _Jeune_ attribuée, en
-1610, à un homme qui, d'après le même auteur, était centenaire en 1666!
-Mais nous remarquerons, avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici
-une seconde erreur de mémoire. En effet, dans le _Recueil de diverses
-poésies sur le trépas de Henri le Grand_, publié in-4º à Paris en 1611,
-par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pièce de Gombauld. On en
-chercherait même en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de
-notre auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646. La plus
-ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et
-fut composée sur la mort du duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de
-Louis XIII. Nous pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait
-chanté la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart, il
-les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant, après avoir dit
-qu'il «fit assez de vers pour Henri IV», ajoute «qu'il ne les a jamais
-montrez». Si ce détail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous
-sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de
-quelle façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du Parnasse.
-
-C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les premiers temps
-de la régence de Marie de Médicis, que commence la véritable carrière
-littéraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien
-qu'il devait avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'oeuvre.
-Aussi bien, les documents biographiques à son sujet n'offrent une
-certitude à peu près absolue qu'à partir de ce moment.
-
-L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez singulière.
-On croirait plutôt lire une page de roman détachée des _Trois
-Mousquetaires_ ou des _Mille et une nuits_. Mais cette aventure, s'il
-faut en croire Tallemant, est revêtue de tous les caractères de
-l'authenticité.--La scène se passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610,
-pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le plus
-pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains
-sur la tête du Roi... Le moment, on le voit, est solennel, et la
-situation prête aux incidents dramatiques. La Régente Marie de Médicis,
-que la longueur du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire,
-ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée, qui,
-frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du
-bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement vient animer les traits de
-l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain
-semble la préoccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le
-portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé à
-Florence... et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant Gombauld,
-qui assiste à la fête à côté de son protecteur et maître, le marquis
-d'Uxelles, aux cheveux roux.
-
-Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant:
-
-«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld, à ce qu'il dit, au
-sacre du feu Roy, où il estoit avec son rousseau. Mademoiselle
-Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M.
-d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M.
-d'Uxelles, et alla dire à la Reyne:--Il dit qu'il ne le connoit
-point.--Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau
-pour l'autre.--Enfin, elle en parla elle-mesme à M. d'Uxelles, et voulut
-voir des ouvrages de nostre homme.
-
-»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire
-l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le
-faisoit.--Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter,
-il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.--Il y fut mis pour douze cens
-escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:--Vous aviez raison
-de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois
-être aussi bien avec elle.--La Reyne le cherchoit partout des yeux. La
-princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de
-l'affection pour luy.»
-
-Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge
-devint en grande faveur à la Cour de la Régente, où il eut pendant
-longtemps ses petites entrées; témoin certain passage des _Historiettes_
-que nous renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui
-voudront le lire dans le style imagé de Tallemant... «Il nie cependant,
-ajoute des Réaux, avoir jamais été amoureux de la Reyne, mais bien d'une
-autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses
-poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins convient-il
-«que Catherine luy avoit avoué que la Reyne ne l'avoit jamais veû sans
-esmotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à
-Florence...»
-
-Le grave Conrart, dans l'_Éloge_ qu'il a fait de son ami, n'est pas
-aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de
-Gombauld, près de la Régente, et ce témoignage vient en quelque sorte
-confirmer les malicieux récits de l'auteur des _Historiettes_. «Sous la
-minorité de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de Marie de
-Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus considérés de cette grande
-et magnifique princesse; _et il n'y avoit point d'homme de sa condition
-qui eût l'entrée plus libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur
-oeil_. Comme elle était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer
-envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions
-considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de
-Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de paroître
-en fort bon équipage à la cour, soit à Paris ou dans les voyages qui
-étoient fréquens en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des
-dépenses superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit
-un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance: ce
-qui lui vint bien à propos pour celles de stérilité qui y succédèrent,
-quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari
-les sources d'où les premières avaient coulé.»
-
-L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion précise de
-Conrart, sous prétexte que dans la liste des pensions payées en 1621 par
-la Cour, on ne trouve ni un poëte ni un homme de lettres. On sait
-cependant que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents écus à
-Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la
-Reine fut en disgrâce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils
-depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrâce de la Régente entraîna
-naturellement tout d'abord celle de ses protégés. Tallemant, du reste,
-nous donne des renseignements précieux que ne connaissait pas l'abbé
-Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent
-importantes, surtout à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que
-ce favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant les
-sept années de la régence réelle de Marie de Médicis, il fut de toutes
-les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Réaux, «en une
-rencontre de voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre
-sans argent. La Reyne luy dit:--Allez chez le trésorier, luy dire de ma
-part que j'entends que vous soyez payé. Le trésorier dit:--Monsieur,
-tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle
-veut que je fasse; venez demain matin.--Il y alla.--Elle en a marqué
-deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.--Il fut payé. Il dit que
-cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust
-rien refusé: mais, depuis, la religion lui nuisit.» Sa profession de
-huguenot déclaré fut donc une des causes de sa future disette d'argent;
-et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents écus
-à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension.
-
-Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout les premières,
-furent d'heureuses années pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conçut
-plus d'audace littéraire, et se lança résolument dans la carrière
-poétique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il fréquenta les
-poëtes en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du Parnasse,
-il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt ans plus tard, il le
-défendait intrépidement avec Gomberville contre les critiques de
-l'Académie.
-
-Les premiers essais poétiques de Gombauld ne sont pas à la hauteur de
-ses modèles. On y rencontre cependant certains traits qui annoncent
-l'auteur des Sonnets et des Épigrammes, et qui justifient ce passage de
-l'Éloge de Conrart, où il dit que son ami avait l'esprit «moins fécond
-que judicieux». Ces premières poésies se composent de stances, de
-quelques élégies et de vers destinés à des ballets ou à des
-divertissements, comme on en faisait tant à cette époque, et qu'on peut
-lire dans le volume des _OEuvres poétiques_ publié par l'auteur en 1646.
-Aucune de ces petites pièces n'est restée dans la mémoire de la
-postérité: les contemporains ne les ont cependant pas dédaignées, et le
-savant Ménage en cite des fragments avec éloge dans ses _Observations
-sur Malherbe_.
-
-Voici, par exemple, des vers commandés expressément par Marie de
-Médicis, pour le Ballet des Déesses, dont Scipion de Gramont avait réglé
-la marche, tirée de la fable de Psyché. La musique était de l'organiste
-de La Barre:
-
-POUR LA REYNE REPRÉSENTANT JUNON.
-
- Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers
- Ne voyant rien d'esgal à mes appas divers,
- Par son royal hymen les rendit plus augustes.
- Peut-on rien désormais à ma gloire adjouster?
- Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes,
- Ou les yeux de Pâris, ou ceux de Jupiter?
-
-THÉMIS.
-
- France, à qui tous les dieux amis
- Parlent aujourd'huy par Thémis,
- Escoute mes devins oracles:
- C'est un bruit connu dans les cieux
- Que ton Roy fera des miracles
- Et ta Reyne des demi-dieux.
-
-CÉRÈS.
-
- Ne vous flattez point d'espérance,
- Amans, vostre persévérance,
- Ne gaigne rien de m'assaillir;
- Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe
- Vous feroit enfin recueillir?
- Votre moisson serait en herbe.
-
-FLORE.
-
- Dessous mes pas naissent les roses;
- Mon lustre efface toutes choses,
- Et mes yeux font le ciel plus doux.
- Mon sort, par dessus les plus belles,
- Me donnant un dieu pour époux,
- M'a mise au rang des immortelles[7].
-
- [7] _Discours du Ballet de la Reyne._ Paris, Jean Sara, 1619,
- in-8º.--Reproduit dans les OEuvres poétiques de Gombauld, 1646, et
- dans la Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix.
- Genève, Gay, 1868, II (207-211).
-
-Ces strophes sont très-variées: il y en a de tous les styles, depuis le
-plus majestueux jusqu'au plus léger (témoin le couplet de Pomonne que
-nous n'osons point citer), en passant par l'épigrammatique et par le
-gracieux.
-
-Ménage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la dernière rime
-vicieuse en principe; on ne doit jamais, dit-il, en employer de cette
-sorte, «si ce n'est, comme a fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle
-pensée...» Ménage était déjà loin de la régence lorsqu'il écrivait ses
-_Observations_. Théophile, au contraire, venait de la voir disparaître
-quand il disait, dans sa _Prière_ aux poëtes de ce temps:
-
- Saint-Amand sçait polir la rime,
- Avec une si douce lime
- Que son luth n'est pas plus mignard,
- Ny Gombauld dans une élégie,
- Ny l'épigramme de Maynard,
- Qui semble avoir de la magie[8].
-
- [8] Théophile.--OEuvres, édit. 1636, 3e part., p. 42.
-
-Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette période, car il est
-adressé à Philis, probablement à celle dont parle Tallemant des Réaux:
-
- Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde;
- Et desjà les desmons menoient par l'univers
- Les funestes oyseaux, les fantosmes divers,
- Et des songes divers la troupe vagabonde,
-
- Quand Morphée emprunta la chevelure blonde,
- Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers,
- Et mille autres appas d'un long crespe couverts,
- Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde.
-
- Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs,
- Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs,
- Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte.
-
- Qu'allez-vous entreprendre? ô dieux trop irritez!
- Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte,
- Et que vostre colère épargne ses beautés[9].
-
- [9] Poésies de Gombauld, édit. 1646.
-
-M. Paul de Musset pense que le suivant fut composé pour Marie de Médicis
-elle-même; l'allusion est, en effet, assez transparente:
-
- S'il est vrai que Philis ne regarde personne
- Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour,
- S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour
- Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne;
-
- Amant, heureux amant, digne d'une couronne,
- Dont ses augustes yeux demandent le retour,
- Qui retarde tes pas? quel aimable séjour,
- Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne?
-
- Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi;
- Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi,
- Et que chacun se plaint de son indifférence.
-
- Mais un secret effroi cause tes déplaisirs:
- Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence;
- Que son coeur est contraire à ses propres désirs.
-
-Ce sont là des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup plus
-délicat, et la chute en devait plaire aux dames et damoiselles de la
-brillante cour de Marie:
-
- Amour, dispense-moy de servir davantage;
- Il est temps désormais de vivre en liberté.
- Veux-tu qu'en ce dédale où je suis escarté,
- Je rende à ton empire un éternel hommage?
-
- Va, triomphe à ton gré de la fleur de mon âge,
- Et riche du butin que tu m'as emporté,
- Laisse à la fin mon coeur comme un lieu déserté,
- Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage.
-
- Ainsi, Daphnis, outré de peine et de soucy,
- Consultait ce tyran qui respondit ainsi:
- --Si ton sort te desplaît cherche qui te délivre.
-
- Esteindrois-je le feu qui te donne le jour?
- Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre,
- Et la vie a son terme en celuy de l'amour.
-
-On n'était pas habitué, vers 1613, à lire beaucoup de petites pièces
-aussi remarquables, et d'une versification aussi noble et aussi
-soutenue. Malherbe seul et ses deux meilleurs élèves, Maynard et Racan,
-étaient capables d'en produire de pareils. C'est pourquoi la réputation
-de Gombauld, comme poëte et comme courtisan, grandissant peu à peu, il
-fut bientôt admis dans les cercles les plus illustres, et les ruelles
-s'honorèrent de l'avoir pour habitué. Nous ne connaissons pas d'une
-manière assez précise la date de son entrée à l'hôtel de Rambouillet,
-pour trancher la question de savoir s'il y fut admis avant 1617, époque
-de la disgrâce de sa protectrice, ou vers 1620, époque du retour de
-Marie de Médicis, après ses quatre années de retraite et de guerres. Que
-fit même Gombauld pendant ces quatre années, et quel fut son asile? Nous
-ne pourrions le dire exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que
-notre poëte fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs
-lettrés de l'hôtel de Rambouillet.
-
-Catherine de Vivonne avait quitté la cour en 1608 pour se consacrer tout
-entière aux soins de sa famille. Le spectacle de la licence des habitués
-du Louvre était peu fait pour séduire cette femme aimable, chez qui le
-sentiment de la dignité personnelle était aussi vif que celui des
-convenances morales. Mais, en même temps qu'elle se séparait de la cour,
-elle n'entendait point se séparer du monde, pourvu que ce fût un monde à
-elle, poli, distingué, élégant, lettré. Son hôtel, qu'elle habitait en
-1612, devint bientôt le rendez-vous d'une société nombreuse, que le
-charme de sa conversation et de son caractère attirait à sa petite cour,
-et qui «se dédommageait de ne la plus recevoir, dit M. Livet, en courant
-auprès d'elle[10]». Ce fut, à proprement parler, le rendez-vous de la
-bonne compagnie; «l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y
-naquit, s'y développa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent à
-respecter les écrivains et à les fréquenter sur un pied d'égalité»; et
-M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractéristique quand
-il a dit: «A l'hôtel de Rambouillet, tous les gens d'esprit étaient
-reçus, quelle que fût leur condition: on ne leur demandait que d'avoir
-de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était établi sans nul
-effort, la plupart des hôtes de la maison étant de fort grands
-seigneurs, et la maîtresse étant à la fois Rambouillet et Vivonne[11].»
-
- [10] Livet.--_Précieux et Précieuses._
-
- [11] _V._ Cousin.--_Madame de Sablé._
-
-Gentilhomme et poëte comme Malherbe et Racan, Gombauld, qui professa
-toujours un culte véritable pour la société élégante et polie, ne
-pouvait manquer de devenir, comme eux, un hôte assidu du salon de la
-célèbre marquise. Malherbe visitait déjà Mme de Rambouillet dès 1613,
-comme nous l'apprend une de ses Lettres à Peiresc, dans laquelle il
-raconte au savant Provençal ce qui s'est passé dans une réunion à
-laquelle il venait d'assister. Il est fort possible que Gombauld ait été
-admis à l'hôtel vers cette époque, alors que sa faveur près de la
-Régente et ses vers pour les ballets le mettaient en relief parmi les
-courtisans. Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps après
-la rentrée en grâce de Marie de Médicis, c'est-à-dire vers 1622, il
-était l'un des visiteurs les plus aimés de Mme de Rambouillet, qui le
-menait avec elle chez Mme de Clermont d'Entraigues, chez M. de
-Montlouet, chez tous ceux de ses amis, en un mot, dont les salons
-formaient comme des succursales de celui de son hôtel. Voiture,
-Chapelain, Conrart et Godeau n'étaient pas encore, à cette époque, les
-familiers du cénacle; et les trois gentilshommes poëtes, Gombauld,
-Malherbe et Racan, y représentaient presque seuls, à l'origine,
-l'élément littéraire.
-
-
-
-
-II
-
-L'ENDYMION.--L'AMARANTHE.--MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.)
-
-
-La période de dix années qui s'écoula de 1620 à 1630 jusqu'à la seconde
-disgrâce de Marie de Médicis, après la Journée des Dupes, fut la plus
-heureuse de toute la carrière de notre poëte.
-
-Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de celles de la reine
-de la société polie à l'hôtel de Rambouillet, que pouvait-il désirer de
-plus, sinon la réputation littéraire? Il l'acquit en effet, pendant
-cette période, par deux oeuvres qui firent quelque bruit, et sur
-lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles établirent
-définitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la République des
-Lettres.
-
-La première est un roman en prose, l'_Endymion_, tout rempli d'allusions
-d'actualité, ce qui causa son succès, et ce qui explique son oubli.
-
-La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire, et doit
-prendre rang dans un certain cycle d'oeuvres analogues, qui donnent la
-note du goût de cette époque: c'est une pastorale en vers, intitulée
-_Amaranthe_, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'_Astrée_
-de d'Urfé, des _Bergeries_ de Racan, et de la célèbre _Sylvie_ de
-Mairet.
-
-Mais, avant de parler de ces deux oeuvres, il sera bon, pour mieux faire
-connaître notre poëte, de tracer en quelques mots son portrait physique
-et moral.
-
-En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante ans, et M. Livet
-nous offre de sa personne un croquis aussi finement touché qu'original
-et ressemblant:
-
-«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme
-Timante du _Misanthrope_, cérémonieux comme Phédon de La Bruyère,
-Gombauld visait toujours à rappeler les manières de la belle cour; homme
-à refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du coeur et de
-l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie;
-noble caractère, plein de dignité et de fière délicatesse, en même temps
-qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si,
-comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne
-de poëte, il l'eût surmontée de son blason[12]...»
-
- [12] Livet.--_Précieux et Précieuses._
-
-Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et
-sentant son homme de qualité; que sa piété étoit sincère, sa probité à
-toute épreuve, ses moeurs sages et bien réglées; qu'il avoit le coeur
-aussi noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse;
-l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente et prompte,
-fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concentré...»
-
-Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis, Gombauld «la
-froide mine», comme dira Saint-Évremont dans la _Comédie des
-Académistes_.
-
-L'_Endymion_ parut en 1624.
-
-Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque assez bien la
-transition dans le genre héroïque, entre le roman de bergeries d'Honoré
-d'Urfé, et les grands romans d'aventures ou de moeurs de Gomberville, de
-La Calprenède et de Mlle de Scudéry, Gombauld chante, sous le couvert
-des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour
-la Reine-Mère, sa protectrice.
-
-Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du 26 octobre
-1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de
-Louis XIII, et, cependant, les allusions du poëme étaient si peu voilées
-que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et
-les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard,
-n'avaient pas hésité à représenter les personnages sous des traits
-connus de tout le monde!
-
-«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux. On disoit que
-la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement, dans les
-tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un croissant sur la teste. On
-disoit que cette Iris qui apparoist à Endymion au bout d'un bois,
-c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir
-entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement
-c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les autres
-ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour,
-et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de
-satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire
-imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que
-la deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien et fait
-bien valoir ce qu'il lit...»
-
-A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre Gombauld
-lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui
-montre quel soin méticuleux de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé
-de naïve défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur
-désirait apporter dans l'exposition de son oeuvre:
-
-«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet
-honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours esté de ses
-amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manière dont il
-s'y devoit prendre.
-
-»--Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray
-avec mon livre.
-
-»En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit
-les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les
-plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit:
-
-»--Cela sera-t-il bien ainsi?
-
-»--Ouy, Monsieur, fort bien.
-
-»Il s'approche et commence à lire.
-
-»--Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop
-haut? Est-il assez respectueux?
-
-»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.
-
-»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que,
-pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust
-veûs, et qu'elle l'eust sceû.
-
-»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout ce soing fut
-inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu _Endymion_ à la Reyne-Mère...»
-
-Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition en 1626, est
-devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les
-quelques exemplaires, ordinairement reliés avec le plus grand luxe, qui
-passent dans les ventes publiques à de longs intervalles; mais les
-vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que
-la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là le seul attrait
-du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance
-que Phébé représentait la reine et Endymion le poëte, cette fade
-rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors très à la mode,
-n'eût pas obtenu le moindre succès[13].
-
- [13] Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui,
- en trois lignes de ses _Jugements des savants_, commet à son sujet
- deux graves erreurs: «Son _Endymion_, dit-il en parlant de Gombauld,
- est le _fruit du premier âge_, et l'approbation qu'il en reçut du
- public lui augmenta le courage que le succès de ses _autres poésies_
- entretint presque jusqu'à la fin de ses jours.--Un fruit du premier
- âge, éclos à cinquante ans passés, nous semble fort aventuré; puis,
- le roman de Gombauld est écrit en prose et non pas en vers! Beaucoup
- de biographes ayant pillé, puis copié Baillet, nous avons cru devoir
- relever spécialement ces deux erreurs.
-
- «Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un
- furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de
- Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais
- d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le
- tourneraient peut-être en dérision...»--M. de Musset n'a-t-il pas
- une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans
- doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers.
-
-La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:
-
- «Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit
- endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de
- Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit
- plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois
- interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de
- longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres,
- j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément
- subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout
- asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui
- l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses,
- nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la
- sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née
- pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et
- pour la félicité du monde... Puisqu'il est ainsy, Madame, que les
- qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la
- comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons
- accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma
- foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que
- j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler
- trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus
- rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le
- monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour
- moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme
- j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la
- Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au
- Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et
- d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre
- Majesté daigne gratifier,--Madame,--son très-humble, très-obéyssant et
- très-fidelle suject et serviteur,--Gombauld.»
-
- [14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait
- remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du
- moins à l'illustrer magnifiquement! «... Nostre bien aymé Nicolas
- Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége,
- nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé
- l'_Endymion_, composé par le sieur de Gombauld, pour
- l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne,
- nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs
- belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu
- faire de grandes dépenses, etc...»--Le magnifique frontispice gravé
- porte pour titre: «L'_Endymion de Gombauld_.» Et au bas on lit: «A
- Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à
- l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.»
-
-Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations,
-une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à
-changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au
-Lecteur».
-
- «... Il y a quelques années qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se
- plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne
- sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit
- luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite
- adventure, estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de
- la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin
- d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agréable, je me
- résolus d'en desguiser quelque peu la vérité soubs la fable d'Endymion
- et de la Lune. Mais il y a beaucoup de différence d'un livre qu'on
- veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui
- n'est faict à d'autre fin que pour estre leü seulement une fois d'une
- personne qu'on respecte, et _pour luy représenter de meilleure grâce
- ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sçauroit
- comprendre_.--Si bien que je fus tout estonné de voir que l'amitié des
- uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement de le mettre au
- jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut
- si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on n'en peut avoir
- dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me
- donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de
- l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et sans
- luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:
-
- Je ne suis fait que pour Diane;
- Et, mystérieux ou profane,
- On me voit malgré mon autheur,
- Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,
- Ny d'en obliger un seul homme,
- Ny de s'excuser au lecteur.
-
- »Toutesfois, si tost que je l'eus considéré tant soit peu, moy, qui
- pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour
- moy-mesme, j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour
- l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance
- de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire
- tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en
- servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et
- Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la
- puissance absolue qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser
- dormir éternellement...»
-
- [15] Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même.
-
- [16] Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de
- ses hommages respectueux.
-
-Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs «envieux» lui
-avaient faits, celui-ci par exemple: «... Vous faictes vostre Endymion
-de complexion plus amoureuse qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et
-plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point
-surmonté de sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas
-mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une Déesse et pour
-fin principale que la vertu...», l'auteur s'adresse à son livre et à son
-héros luy-mesme:
-
- «Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs
- ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous n'avons
- point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime nous
- ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de ceux qui
- se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous
- accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle
- ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux
- misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas
- besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes... Et si nous sommes dignes
- d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils
- nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les
- faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un
- advis qu'une louange!»
-
-Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte près
-de la ville d'Héraclée, sur le sommet du mont Lathmos, où Endymion,
-épris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en
-regardant la Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour
-une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties de son
-rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse, ses voyages dans le bois
-sacré, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les
-étranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de
-Sthénobée... «Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de son
-récit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les
-prendrois plustost pour des songes, que pour des véritez...--Depuis ce
-temps-là, tousjours il continua de raconter à tout le monde les loüanges
-de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses
-peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie,
-soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la contemplation de ses
-beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict
-dormir.»
-
-Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs allusions
-assez directes à l'amour sans espoir du poëte pour la Reine. Voici
-quelques autres passages qui furent très-remarqués.
-
-Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de Diane; puis
-elle ajoute:
-
- «D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes, que
- leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses
- et si peu capables de conversation, que la présence des hommes
- seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la
- mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui
- est de plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent
- l'abord de la Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la
- perdent non plus de veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en
- garde. Une Doris, une Laomédée, nymphes ambitieuses, jalouses et
- curieuses, la tiennent de si près, et l'assiégent de telle sorte,
- qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi véritablement
- captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout
- sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient
- point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes
- aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel excès de bonté et
- d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit de ceux
- qu'ils ayment. _Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou
- trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité
- qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit
- nombre est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en
- pâtit, accuse en vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec
- la vie et la lumière. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins
- justes?_ Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses,
- comme il plaist à la Destinée, selon l'innocence ou la corruption des
- siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte,
- afin que tu n'oublies rien à considérer...»
-
-Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour?
-Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane:
-
- «Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je
- devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir
- toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien
- que confusément. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte
- stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre
- les femmes, elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint
- estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur
- de la jeunesse mesme; estant meslé de certaines clartez qui sembloient
- accorder les feux avec les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui
- défendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui
- l'exemptoit pour jamais de la juridiction des années.--Tantost
- j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté, qui, comme elle a
- des appas pour attirer à soy les plus généreux courages, ne manque
- point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au
- dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de s'en
- approcher.--Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient sur
- son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure
- éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns
- estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la
- Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin
- qu'on adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre.
- Quelques-uns négligemment espars, et comme eschappez des liens et de
- la captivité des autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur
- ses espaules; et là, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en
- se joüant, les Amours et les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche
- vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grâces, qui tous
- deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les
- oeillets au milieu des lys et des roses.--De quelque costé qu'elle
- tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en
- un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en
- estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont
- véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font
- renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle
- est troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que
- j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a
- point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu,
- sans en estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de
- baisser la veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien
- que c'estoit la détourner des feux et des esclairs, pour l'aller
- perdre dans les neiges de son sein, etc...»
-
-Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante la situation
-du poëte à la Cour, devant la froideur apparente de la Reine:
-
- «... C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne
- menaçoit pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay
- demeuré tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus
- grande part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des
- ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes
- et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté
- capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit réduit au
- comble de mille peines.--Ce n'estoient que festins où je n'estois
- traitté que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de
- voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles
- filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que délices. Si j'estois
- accompagné, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les
- exercices qui m'estoient les plus agréables, j'allois d'ordinaire
- m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray Diane, dont
- la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement
- et le souvenir du passé me faisoient mourir.--Tantost je la voyois
- passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des vingt autres
- qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins et de
- ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière et
- glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit
- terrassés.--Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule,
- où je pouvois tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le
- croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit
- pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat où j'estois, portant la
- chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas
- moy-mesme, marque non-seulement de ma captivité, mais aussy de la fin
- à laquelle j'estois destiné; quoy qu'elle sceut bien que je m'en
- allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder
- sans pitié, comme si elle eust esté changée en une autre, ou qu'elle
- eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la
- cognoissance et la parole...»
-
-Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont le sujet se
-trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à Endymion:
-
- De l'Astre qui préside aux boix
- Tu verras sur toy mille fois
- Les rayons les plus favorables.
- Mais enfin, les voyant cesser,
- Tu seras contraint de penser
- Que les Dieux mesmes sont muables[17].
-
- [17] Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de
- vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc... La
- _Carithée_, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le
- type de ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la
- prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné
- par les bibliographes pour un poëme en vers, ne contienne
- absolument, en fait de poésie, que l'oracle précédent, composé de
- deux strophes de six vers.
-
-et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut
-figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose française de
-cette époque:
-
- «Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus
- puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition
- que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste
- encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent
- si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et
- de contraindre, que leur silence mesme est plus éloquent que toute
- sorte de langage. Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans
- trouble; et leur seule présence en un instant nous fait perdre le
- jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de
- leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon
- leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous
- tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune
- contradiction et sans résistance. Un ris, un geste, un mouvement nous
- ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que
- dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcèle, nous
- boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je
- croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familière
- conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne
- prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion, quelle contrainte
- ou quelle gesne est comparable à la force de leurs appas? O Jupiter!
- toutes les offences, les malices, les propos décevans, les artifices,
- les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels
- elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois
- et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le
- service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle
- Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher
- d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif,
- d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence pleine
- d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme, mais
- envers autruy pleine de violence, etc., etc...»
-
-Arrêtons-nous là.--Aussi bien préférons-nous étudier plus à loisir la
-seconde oeuvre de Gombauld, qui, loin d'être éphémère, eut une renommée
-durable, et marque une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en
-France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la
-Reine-Mère, car l'_Amaranthe_ parut en 1625, entre les deux éditions du
-roman d'_Endymion_: et le poëte ne pouvait résister au désir d'afficher
-bien haut sa faveur.
-
-Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares qualitez
-d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles de Vostre Majesté,» dit
-Gombauld dans la Dédicace; et il ajoute: «Si l'on peut représenter une
-ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que
-lumière...» On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un succès
-remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents critiques lui ont
-consacré quelques pages élogieuses, qui ne peuvent pas avoir le
-caractère d'une réhabilitation, car voici un témoignage à peu près
-contemporain et très-concluant: «Il s'étoit passé un long temps, dit
-Sorel, dans sa _Bibliothèque française_, que les comédiens n'avoient eu
-d'autre poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit fait
-cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile eut fait joüer sa
-_Thisbé_ (1617) et Mairet sa _Sylvie_ (1621), M. de Racan ses
-_Bergeries_ (1618), et M. de Gombauld son _Amaranthe_ (1625), le théâtre
-fut plus célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel
-entretien. Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre
-leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant, on n'y en avoit
-jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pièces, et les
-comédiens annonçoient seulement que leur autheur leur donnoit une
-comédie nouvelle d'un tel nom[18].»
-
- [18] Sorel, _Bibl. franç._, p. 183.
-
-Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant: et ce n'est
-pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succès de sa
-pastorale, contribué pour sa part, avec Racan, Théophile et Mairet, à
-vaincre le respect humain qui forçait les auteurs à ne pas reconnaître
-sur les affiches la paternité de leurs oeuvres. L'_Arthénice_ de Racan,
-en 1618, et la _Sylvie_ de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur
-coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue
-des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de
-l'_Astrée_, accréditèrent en France pendant plus de quarante ans. Racan,
-l'élève chéri de Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses
-prédécesseurs, par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses
-_Bergeries_ font-elles partie du domaine de la grande histoire
-littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue
-française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait guère de la
-simplicité primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul
-mérite d'avoir accompli au théâtre la révolution du style.
-
-Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa _Sylvie_, dont le
-succès toujours croissant dura plus de vingt années, tellement que, lors
-de l'apparition du _Cid_ en 1636, on la comparaît volontiers avec le
-chef-d'oeuvre cornélien, la _Sylvie_, dis-je, présenta aux oreilles des
-spectateurs ravis une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc
-Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore,
-sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble et passionné. Le sujet
-de la _Sylvie_ s'y prêtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours
-pastorales, et la scène se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple
-bergère; mais Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de
-Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver
-Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau. C'est l'églogue
-mêlée à l'épopée[19]». De là une élévation particulière de sentiments,
-un mélange de scènes tantôt gracieuses, tantôt élevées, qui donne
-nettement à Sylvie ce caractère particulier d'avoir servi de transition
-entre la pastorale proprement dite et la tragédie.
-
- [19] Saint-Marc Girardin, _Cours de litt. dram._, III, 321.
-
-Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et
-de l'imagination, et non pas du génie pour s'élever jusqu'aux sublimes
-hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son
-oeuvre, prépara de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa
-pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités et
-quelques-uns des défauts de la _Sylvie_. Elle a d'abord, comme la
-_Sylvie_, le défaut de n'être presque pas une pastorale. Nous touchons
-au roman à grandes aventures: les événements sont extraordinaires et
-confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont
-des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante. C'est par
-là que le drame se soutient.»
-
-Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous frappe
-particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y est trop
-intéressée pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld
-publia sa pastorale après le succès de la représentation, il la fit
-précéder, non pas seulement d'une Dédicace à la Reine-Mère, mais encore
-d'une longue Préface, assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle
-il exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses idées
-personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler devant le
-lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publié pendant la première
-moitié du XVIIe siècle, qui ne soit ainsi précédé d'une véritable
-poétique. Dans la Préface de l'_Amaranthe_, Gombauld se montre
-essentiellement novateur, et quelques mots d'explication préparatoire
-sont ici nécessaires.
-
-Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et La Harpe en
-particulier, dans son _Cours de littérature_, affirment très-nettement
-que la _Sophonisbe_ de Mairet fut la première pièce de théâtre
-française, dans laquelle fut respectée la règle des trois unités; on
-ajoute même que cela parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent
-pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation
-préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop souvent
-reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons
-l'origine probable dans ce passage du _Segraisiana_ que nous citons
-textuellement:
-
-«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença à faire observer la
-règle des vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre: et parce qu'il
-falloit premièrement la faire agréer aux comédiens qui imposoient alors
-la loy aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit
-infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur
-en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet qui fit la
-_Sophonisbe_, qui est la première pièce où cette règle est observée. M.
-Desmarets fit ensuite les _Visionnaires_ sur la même règle, quoiqu'il
-introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20].»
-
- [20] _Segraisiana_, éd. 1723, I (160-161).
-
-Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la _Sophonisbe_ de
-Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait déjà donné, en
-1625, une tragi-comédie intitulée _Sylvanire_, dans laquelle la règle
-des unités se trouvait appliquée, et qu'il précéda d'une longue Préface
-adressée au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public:
-disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant
-engagé à composer une pastorale en observant les règles pratiquées par
-les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne
-consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes dramatiques de
-la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont laissés». Voici donc quatre
-années de gagnées sur la date fixée par Segrais, et la _Sylvanire_ doit
-avoir la priorité sur la _Sophonisbe_. Mais il y a plus: au moment même
-où Mairet adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait une
-profession de foi semblable dans la poétique placée en tête de
-l'_Amaranthe_, et déclarait avoir observé, dans sa pastorale, les règles
-d'Aristote,--nouveauté hardie dont il demandait grâce aux spectateurs,
-mais qui avait été fort connue des anciens:--«C'est la vérité, dit
-Gombauld dans sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en
-ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté _que ce qui
-pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin_.» Et plus loin:
-«... La tromperie seroit bien grossière qui voudroit faire passer la
-scène non pour une île, ou pour une province, mais pour tout l'univers.»
-Rien de plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs
-passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles de blâme et
-de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur
-d'avoir, l'un des premiers, planté sur le Parnasse français le drapeau
-des règles classiques.
-
-Il y avait une certaine témérité à tenter l'aventure, car le poëte
-Rayssiguer avouait naturellement, quelques années plus tard, dans la
-Préface d'_Aminte_, «que la plus grande part de ceux qui portent le
-teston à l'hostel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par
-la diversité et le changement de la scène du théâtre, et que le grand
-nombre des accidens et aventures extraordinaires leur ôtent la
-connoissance du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et
-l'avantage des Messieurs qui récitent leurs vers, sont obligés d'escrire
-sans observer aucune règle[21]». Gombauld ne négligea point «les
-accidens» dans son _Amaranthe_, et la fable de cette pastorale est assez
-compliquée; mais, du moins, il sut plier son sujet à la poétique
-nouvelle, et contribuer avec Mairet, par le succès de son ouvrage, à
-rendre acceptables au public les chefs-d'oeuvre de Corneille, dont la
-première pièce devait paraître en 1629.
-
- [21] Préface de l'_Aminte_, pastorale en cinq actes.--1631.
-
-Entrons maintenant au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, payons notre
-«teston» et, d'abord, écoutons le Prologue que le poëte, suivant l'usage
-de cette époque, a placé en tête de son ouvrage.--Nous ne le citerions
-point, s'il n'y était fait une allusion directe à Marie de Médicis.
-Gombauld représente l'Aurore venant faire aux spectateurs une
-déclaration pompeuse en l'honneur des hôtes du Louvre. Cela s'adapte peu
-au sujet, mais la mode est souveraine; et l'Aurore a beau s'écrier
-qu'elle est
-
- L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil,
-
-on ne s'explique guère comment cette Aurore a la prétention de
-représenter Marie de Médicis elle-même, ni à quel propos elle débite ses
-tirades:
-
- Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent,
- Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent,
- Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux,
- Qu'une beauté si jeune ayt un si vieil époux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Voicy les bois sacrez, où, si plein de jeunesse,
- Tithon fut autresfois digne d'une déesse;
- Où, le ciel le comblant de ses dons infinis,
- Je craignois que Vénus le print pour Adonis.
-
-On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois ans de plus que
-Marie, et l'on peut se demander si ce rapprochement est des plus
-flatteurs: mais voici des allusions encore plus transparentes au sujet
-de Céphale, qui pourrait bien être le poëte lui-même:
-
- Pour le suivre aux forests, bien souvent on présume
- Que j'amène le jour plus tost que de coustume.
- Mais d'un plus grand esclat tous mes sens éblouys
- Quitteroient volontiers Céphale pour Louis.
- Toutesfois un bel Astre[22] allume son courage,
- Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage...
-
- [22] Anne d'Autriche.
-
-Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de l'École
-précieuse, est un sacrifice fait au goût du temps: on trouve peu de ces
-taches dans l'oeuvre de Gombauld, dont la versification a, en général,
-beaucoup de fermeté: il est vrai qu'elle n'est pas toujours également
-soutenue. Mais laissons le Prologue.
-
-Amaranthe est une bergère d'une merveilleuse beauté, que tous les
-bergers de Phrygie adorent, et qui les dédaigne tous; en sorte que sa
-cruauté les réduit au désespoir, et que dans les campagnes désolées,
-dont les échos retentissent de pleurs ou de soupirs, les autres bergères
-ne trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une véritable
-calamité publique, d'autant plus que le père de la belle, le berger
-Daphnis, a jadis promis solennellement au riche Timandre de donner sa
-fille à son fils, Polydamon, disparu depuis quelques années, et que,
-pour ne point trahir sa promesse, il éconduit tous les soupirants. Mais
-les Dieux consultés déclarent qu'Amaranthe doit faire un choix entre
-tous les bergers; elle l'a déjà fait au fond de son coeur, car elle aime
-le berger Alexis, qui, malheureusement sans parents et sans biens,
-inconnu et jeté par un naufrage sur les côtes de Phrygie, ne peut pas
-aspirer à l'honneur de sa main. Cependant le jour fatal arrive où
-Amaranthe doit se prononcer; chacun des deux amants se désespère et
-prend pour confident de sa douleur un autre berger ou une autre
-bergère... On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe avec la nymphe
-Delphise un passage fort curieux, tel qu'on en rencontra plus tard dans
-les innombrables poëmes épiques du commencement du règne de Louis XIV,
-et dans lequel Delphise, prédisant à la bergère le brillant avenir de sa
-race future, représente un tableau frappant de la famille de Louis XIII.
-Cette fois, Amaranthe elle-même n'est autre que Marie de Médicis:
-
- Diane te veut orner d'une race féconde
- De bergers, qui de rois doivent peupler le monde.
- Le premier de tes fils, le plus grand des bergers[23],
- Sera l'amour des siens, la peur des étrangers:
- Clément, victorieux, aux labeurs indomptable,
- Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable,
- Il aura pour compagne, en beautés, un soleil
- Qui sans lui n'auroit sçeu rencontrer un pareil.
- Du second la splendeur sera bientôt ravie[24],
- Et les Dieux aux mortels en porteront envie.
- Mais un autre en sa place ira de toutes parts
- Faire esclater les dons de Minerve et de Mars[25]
- Elle ajoute à tes fils trois filles, trois merveilles...
-
- [23] Louis XIII.
-
- [24] Un second fils, mort jeune.
-
- [25] Gaston d'Orléans.
-
-Et ce tribut d'hommages rendu publiquement à la famille royale par le
-poëte courtisan, en reconnaissance de la faveur dont l'honorait la
-Reine-Mère, était accueilli par les applaudissements unanimes d'un
-public qui saisissait les moindres nuances de ses allusions.
-
-Cependant Alexis rencontre la bergère, et, sachant bien qu'il ne peut
-être choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu'à mourir. La fière Amaranthe
-qui ne veut pas lui faire encore l'aveu de son amour, mais ne veut pas
-non plus qu'il croie qu'elle en aime un autre, lui répond par ce noble
-discours:
-
- Qui t'oblige à tenir ce funeste langage?
- Est-ce donc un effet d'un généreux courage
- D'estre sans résistance à l'effort des malheurs,
- Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs?
- Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insensées?
- Sçais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes pensées?
- As-tu, par mes regards ou par mes actions,
- Recogneu quelque objet de mes affections?
- Es-tu de ces amans qui me portent envie,
- Qui veulent, malgré moi, que je sois asservie?
- Et viens-tu de si loin combler mal à propos
- Le nombre des bergers qui troublent mon repos?
- Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde,
- Comme il plaist, à l'erreur qui déçoit tout le monde,
- Et non pas au dessein de les esgaler tous
- Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'époux?
-
-Elle finit par avertir Alexis de ne pas se présenter avec les autres
-bergers, quand elle déclarera sa résolution:
-
- Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refusé!
-
-«Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin; c'est un aveu
-fait avec une délicatesse ingénieuse, digne des romans de Mme de La
-Fayette, mais qui ne se sent guère de la simplicité pastorale...»
-Ajoutons que le contact de l'hôtel de Rambouillet ne lui est pas
-étranger.
-
-Un autre personnage vient compliquer l'action et la dramatiser: c'est
-celui d'Oronte, fille de Timandre, dont les passions ne sont guère de
-l'idylle et se rapprochent beaucoup, comme ce qui précède le dénouement,
-de la scène tragique. Bien qu'elle soit vouée au culte de Diane, Oronte
-aime Alexis et se désespère de le voir épris d'Amaranthe:
-
- Je meurs pour un barbare insensible à mes charmes
- Et qui n'est point troublé de soupirs ni de larmes...
- Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible,
- J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible,
- Je n'ay rien espargné, luy montrant chaque jour
- Sous le nom d'amitié tous les signes d'amour...
- J'ay mesme bien souvent tasché de lui desplaire,
- J'ay passé du mépris jusques à la colère,
- J'ay condamné ses moeurs, contredit ses propos,
- J'ay fait ce que j'ay peu pour troubler son repos.
- Mais il mesprise, hélas! mon mespris et moi-mesme...
-
-Pour se venger, elle fait rendre un oracle qui le condamne à mort, comme
-ayant tué un cerf consacré à Diane, que les bergers les plus agiles
-n'avaient pu voir que de loin, et dont la tête avait été proposée par
-Amaranthe, qui regardait pareil exploit comme impossible, pour prix de
-son coeur et de sa main.
-
-Mais à peine Oronte a-t-elle exécuté sa vengeance, qu'elle s'en repent,
-et ses remords sont violents comme ses passions:
-
- O Vengeance, d'abord douce et pleine de charmes,
- Mais qui contre moi-mesme enfin tournes tes armes,
- Et fais voir à celui qui s'est le mieux vengé
- Qu'il est le plus coupable et le plus affligé!
-
-Le moment fatal arrive: et voyant qu'Alexis va périr, Amaranthe regrette
-sa réserve d'autrefois, déclare qu'elle l'aime, et puisque les Dieux lui
-ont ordonné de faire entre tous les bergers un choix qu'ils ont promis
-de consacrer, elle le choisit malgré l'oracle qui veut l'immoler:
-
- Non! non! s'il doit mourir, je mourray la première!
-
-s'écrie-t-elle en changeant sa timidité en hardiesse devant le danger
-qui menace son amant.--Pourquoi, dit Alexis, veux-tu défendre celui que
-condamne la loi des cieux?... Alors s'engage entre tous les assistants
-ce que M. Barbier[26], dans son langage pittoresque, appelle une
-véritable lutte à coups de sentences philosophiques:
-
- [26] Pierre Barbier, _Études sur notre poésie ancienne_.--Bourg, 1873,
- in-8º.
-
-PALÉMON.
-
- Mais les Divinités n'ont que de justes loix
- Qui ne demandent pas les humains pour victimes...
-
-LE GRAND PRÊTRE.
-
- La volonté des Dieux nous tient lieu de raison...
-
-Les hommes, répond Amaranthe, par un vers qu'on pourrait croire détaché
-d'une tragédie de Voltaire:
-
- Les hommes font des loix qu'ils imputent aux Dieux!
-
-Tout à coup arrive Timandre, de retour d'un long voyage sur mer: il
-reconnaît dans Alexis, Polydomon, ce fils depuis longtemps perdu; Oronte
-retrouvant un frère à la place de celui qu'elle aime, sent la jalousie
-s'éloigner de son coeur, révoque l'arrêt de la Déesse... et l'on devine
-l'heureux dénouement de ces longues péripéties.
-
-Tel est l'exposé succinct d'une pastorale présentant assez bien, par ses
-côtés voisins de la tragédie, le type du genre dramatique de transition
-qui se laissa bientôt, par une pente insensible, absorber dans le genre
-cornélien. Il est certain qu'en 1625 on était peu habitué à entendre au
-théâtre des vers aussi nobles et aussi soutenus: aussi ne saurait-on
-trop insister sur l'honneur qui doit revenir à Mairet, à Gombauld et,
-quelques années plus tard, à Rotrou, d'avoir, bien avant Corneille,
-accentué un progrès véritable dans la poésie dramatique. _Le Cid_ fit
-une nouvelle révolution, cela est vrai; mais depuis une quinzaine
-d'années on comptait ses précurseurs.
-
-Après avoir insisté sur le côté romanesque et tragique de l'oeuvre de
-Gombauld, il serait bon de dire un mot de son côté pastoral. Après le
-roman, l'églogue. Nous n'hésiterons pas à dire qu'à ce point de vue
-Gombauld se trouve bien inférieur à son ami Racan: l'affectation et la
-recherche font quelquefois tort à l'aimable simplicité de ses bergers.
-Ainsi ces deux vers:
-
- Je revoi ces rochers et ces bois solitaires
- Qui de tous mes pensers furent les secrétaires,
-
-nous paraissent, quoiqu'ils soient défendus par Ménage, plus voisins de
-l'hôtel de Rambouillet que des rives de la Phrygie. Gombauld, dit l'abbé
-Goujet, a mis beaucoup trop d'esprit dans cette pastorale: il faut
-convenir cependant que «l'on y trouve, dans quelques endroits, tout le
-naturel qui convient à un genre bucolique. La versification n'en est pas
-égale. C'est un défaut ordinaire à Gombauld dans tous ses ouvrages un
-peu longs. Il ne se soutient que dans ses petites poésies: aussi n'en
-a-t-on presque point d'autres...»
-
-Or, voici précisément dans l'_Amaranthe_ de petits poëmes complets et
-bien détachés qui présentent les qualités vantées par le savant
-bibliographe. Ce sont les morceaux récités par les choeurs; car il y
-avait encore des choeurs à cette époque, et les strophes de rhythmes
-très-divers, récitées par ceux de l'Amaranthe, méritent une sérieuse
-attention. Telle cette ode sur les passions humaines que nous
-reproduisons tout entière:
-
- Les passions humaines
- Ont cet aveuglement
- Que les plus grandes peines
- Passent pour leur objet et pour leur élément.
-
- Toujours l'esprit de l'homme
- S'expose à la merci
- Du mal qui le consomme;
- Et semble qu'il ayt peur de manquer de souci.
-
- Les ardeurs insensées
- Des jeux et des amours
- Et les vaines pensées
- Luy viennent dérober les plus beaux de ses jours.
-
- La soif intolérable
- D'acquérir plus de bien
- Le rend si misérable
- Qu'il veut tout posséder et ne jouir de rien.
-
- Enfin, la destinée
- Par qui tout doit périr
- Surprend l'âme estonnée
- Qui sçait vivre à grand'peine, alors qu'il faut mourir.
-
-Nous voudrions citer encore les strophes sur la beauté des Nymphes, sur
-l'Amour, sur la Jalousie...; mais il est temps de terminer cette longue
-étude sur l'une des oeuvres principales du poëte saintongeois.
-
- * * * * *
-
-On a dû penser, en lisant les vers que nous avons cités de la pastorale
-de Gombauld, que l'influence de Malherbe n'avait pas été tout à fait
-étrangère au caractère sobre et châtié de sa poésie. Gombauld et
-Malherbe étaient en effet grands amis; ils se voyaient constamment à
-l'hôtel de Rambouillet et, parfois, ils avaient ensemble des entretiens
-fort savants qui roulaient sur la grammaire ou sur la versification.
-Pellisson nous a conservé le souvenir d'un de ces entretiens dans son
-_Histoire de l'Académie française_; et nous citerons ce passage pour
-montrer jusqu'à quel point le maître et le disciple poussaient la
-minutie de leurs discussions littéraires. L'Académie ayant eu à faire
-l'examen de quelques stances de Malherbe, on remarqua que dans le vers
-suivant:
-
- L'infaillible refuge et l'assuré secours,
-
-le grand poëte péchait contre ses propres règles; «car il tenoit pour
-maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont la terminaison en _é_
-masculin ne devoient jamais être mis devant le substantif, mais après;
-au lieu que les autres qui ont la terminaison féminine, pouvoient être
-mis avant ou après, suivant qu'on le jugeroit à propos: qu'on pouvoit
-dire, par exemple, _ce redoutable monarque_, ou _ce monarque
-redoutable_; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire _ce monarque
-redouté_, mais non pas _ce redouté monarque_».--«Je n'ai pas pris cet
-exemple sans raison et à l'aventure, ajoute-t-il, car j'ai souvent ouï
-dire à M. de Gombauld qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M.
-de Malherbe et lui se promenant ensemble, et parlant de certain vers de
-Mlle Anne de Rohan, où il y avoit:
-
- Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque...
-
-M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit, sans
-qu'il pût dire pourquoi; que cela l'obligea lui-même (Gombauld) d'y
-penser avec attention, et que sur l'heure même en ayant découvert la
-raison, il la dit à M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût
-trouvé un trésor, et en forma depuis cette règle générale...» Ménage,
-dans ses _Observations sur Malherbe_, donne une variante au récit de
-Pellisson: «M. Gombauld, dit-il, m'a aussi souvent conté cet entretien
-qu'il eut avec M. Malherbe; mais non pas tout à fait de la sorte que M.
-Pellisson l'a rapporté: car il m'a dit que ce fut toujours luy qui
-s'aperçut que _redouté monarque_ ne valoit rien.» Quoi qu'il en soit,
-ajoute Ménage, cette règle ou de Malherbe ou de Gombauld est absolument
-fausse; l'oreille seule est le véritable guide à ce sujet, et la plus
-délicate admettra toujours qu'on puisse dire l'_infortuné Tyrsis_, ou
-l'_infortuné Ménalque_.
-
-L'hôtel de Rambouillet n'était pas le seul cercle de Paris où Gombauld
-se rencontrât avec Malherbe. L'un des plus renommés, après celui de la
-marquise, était le salon de Mme des Loges, femme d'un gentilhomme
-ordinaire de la chambre du Roi, _la dixième muse_, comme on l'appelait
-souvent: rivale de Mlle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne.
-
-«Mme des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure à Paris et à la Cour,
-durant vingt-trois et vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a été
-honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus
-considérables, sans en excepter les plus grands princes et les
-princesses les plus illustres. Toutes les muses sembloient résider sous
-sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie
-d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des
-plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier commerce, et
-de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de même que de plusieurs
-princes et princesses et autres grands. Il a été fait une infinité de
-vers et autres pièces à sa louange...»
-
-Gombauld ne fut pas des moins ardents à célébrer les talents de cette
-femme célèbre; il composa même plusieurs Épigrammes à sa demande, et
-l'une de ces petites pièces de vers, connue sous le nom d'_Impromptu de
-Madame des Loges_, a fait quelque bruit dans le monde littéraire.
-C'était vers l'année 1621. Malherbe, raconte Balzac, dans le XXXVIIe de
-ses Entretiens, estoit un des plus assidus courtisans de Mme des Loges,
-«et la visitoit règlement de deux jours l'un». Se rendant à l'une de ces
-visites, et ayant trouvé sur la table du cabinet de la Dixième Muse le
-gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du Perron,
-l'enthousiasme le saisit à la seule lecture du titre; il demanda une
-plume et du papier, puis écrivit ces dix vers:
-
- Quoique l'auteur de ce gros livre
- Semble n'avoir rien ignoré,
- Le meilleur est toujours de suivre
- Le prosne de nostre curé.
- Toutes ces doctrines nouvelles
- Ne plaisent qu'aux folles cervelles.
- Pour moi, comme une humble brebis,
- Sous la houlette je me range:
- Il n'est permis d'aimer le change
- Que des femmes et des habits...
-
-Mme des Loges ayant lu les vers de Malherbe, piquée d'honneur, prit la
-même plume, et de l'autre côté du papier écrivit:
-
- C'est vous dont l'audace nouvelle
- A rejeté l'antiquité;
- Et du Moulin ne vous rappelle
- Qu'à ce que vous avez quitté!
- Vous aimez mieux croire à la mode:
- C'est bien la foi la plus commode
- Pour ceux que le monde a charmez!
- Les femmes y sont vos idoles:
- Mais à grand tort vous les aimez,
- Vous qui n'avez que des paroles...
-
-Telle est l'histoire racontée par Balzac, et l'on peut se demander
-comment Gombauld y joue le moindre rôle. C'est que Balzac, paraît-il,
-s'est complétement trompé d'attribution de personnages. «Depuis cette
-Note écrite et imprimée, dit Ménage, dans ses _Observations sur
-Malherbe_, j'ay su de M. de Racan que c'étoit luy qui avoit fait ces
-vers que M. de Balzac attribue à Malherbe, et que Gombauld avoit fait
-ceux que donne Balzac à Mme des Loges; et que la chose s'étoit passée de
-la manière que je vais la raconter. Mme des Loges, qui étoit de la
-religion prétendue réformée, avoit presté à M. de Racan le livre de Du
-Moulin, le Ministre, intitulé: _Le Bouclier de la foi_, et l'avoit
-obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur ce livre cette
-Épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs endroits:
-
- Bien que Du Moulin en son livre...
-
-»L'aïant communiquée à Malherbe qui l'étoit venu visiter dans ce
-temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le livre de Du Moulin,
-qu'il renvoya au mesme temps à Mme des Loges de la part de M. de Racan.
-
-»Mme des Loges, voyant ces vers écrits de la main de Malherbe, crut
-qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit extraordinairement zélée
-pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse.
-Elle pria Gombauld qui estoit de la mesme religion, et qui avoit le
-mesme zèle, d'y répondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui
-croyoit, comme Mme des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de ces vers,
-y répondit par l'Épigramme que M. Balzac attribue à Mme des Loges, et
-qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle à un homme...» Cet
-épisode des moeurs littéraires de l'époque nous a paru assez intéressant
-pour qu'il méritât d'être reproduit textuellement dans notre étude.
-
-Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de la société de Mme
-des Loges et de celle de Racan et de Gombauld. Il mourut en 1629, et
-quelques mois plus tard, Mme des Loges, qui s'était trouvée mêlée à
-quelques intrigues politiques, craignit la colère de Richelieu,
-tout-puissant depuis son élévation au ministère en 1624, et quitta la
-capitale pour aller demeurer en province chez une de ses belles-filles.
-Elle ne revint à Paris qu'en 1636.
-
-Gombauld se trouvait donc ainsi réduit aux seules réunions de l'hôtel de
-Rambouillet, en dehors des petits cercles plus ou moins inconnus, qui se
-tenaient alors sur tous les points de Paris, et dont la mansarde de Mlle
-de Gournay peut présenter le type. Mais, à ce moment même, une nouvelle
-société se forma, dont Gombauld fut l'un des premiers membres, et qui
-devait plus tard donner naissance à l'Académie française. Nous voulons
-parler des «réunions Conrart».
-
-Conrart, l'arbitre de la critique à cette époque, était, depuis 1620
-environ, l'hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet. Protestant comme
-Gombauld, il devait tout naturellement se lier avec l'auteur
-d'_Amaranthe_, et leur amitié dura jusqu'à la mort. On connaît assez,
-par l'intéressant récit de Pellisson, ce qu'étaient ces réunions
-intimes, dans lesquelles dix littérateurs de renom, Chapelain, Godeau,
-Conrart, Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions
-réciproques sur les événements littéraires d'alors, pour que nous
-n'ayons pas besoin de nous étendre longuement sur ce sujet. Nous dirons
-seulement qu'après trois années d'une tranquillité complète, le petit
-cercle se trouva tout d'un coup lancé dans un courant d'idées tout à
-fait imprévu. Le secret des réunions ayant été trahi par Malleville,
-parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder, à celles de son
-maître le cardinal de Richelieu. Celui-ci résolut d'en tirer parti pour
-sa gloire, et l'Académie française fut fondée.
-
-Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves événements
-s'étaient accomplis qui devaient avoir une influence considérable sur
-les destinées de notre poëte. La Reine-Mère, après la Journée des Dupes,
-vit son crédit complétement ruiné devant celui de son ancienne créature;
-et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable
-désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait été réduite
-à huit cents écus, descendit à quatre cents, après le départ de Marie de
-Médicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux
-en particulier qu'il s'était faits dans le salon de Mme de Rambouillet;
-sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler
-dès lors _le pauvre gentilhomme_, sut cependant obtenir des entrées fort
-libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son
-ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie
-très-distincte de la première.
-
-
-
-
-III
-
-PORTRAIT DE GOMBAULD.--SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE
-CHANCELIER SÉGUIER.--TRAVAUX ACADÉMIQUES.--LES DANAIDES (1630-1642).
-
-
-Au début de cette seconde période de son existence, Gombauld avait
-environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et détaillé que
-Tallemant traçait du gentilhomme poëte, quelques années plus tard. Il
-correspond à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente
-très-exactement ce que devait être notre académicien dans les dernières
-années du règne de Louis XIII:
-
- «Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a
- encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne
- porter qu'un fil de barbe...
-
- »C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes... Mme de
- Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux...
-
- »Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement,
- et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant que Pétrarque.
- Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point:
- quand il luy est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin,
- il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a
- fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais
- commencer par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter son
- homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour luy faire sauter le
- poignard des mains; mais il ne le vous dira pas...
-
- »Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre l'homme du
- monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du
- commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui
- n'a pas servy au débit de son livre; il l'entendait luy.--Et puis,
- disait-il, je l'ay fait pour estre à la teste.--Il y avait je ne sçay
- quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien
- prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et
- que cela ne luy fust point adressé...
-
- »Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu'à le
- tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les moeurs et la
- qualité des personnes à voir leurs portraits, parce que dans leurs
- portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir leur personne,
- qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses
- jugemens.
-
- »J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. Mme de Rambouillet se repentit
- bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs;
- car il falloit livrer bataille à chaque fois qu'on se mettoit à table
- ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est très-incommode sur ce
- chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à
- ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je
- le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent.»
-
- »A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa cuiller que de
- touscher le premier au potage. Je sçay toutes ses façons, car je l'ay
- mené et le mesne encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point
- se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient
- pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie,
- c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les
- autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous
- embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en
- charger.
-
- »Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavez
- et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant
- que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il
- veut la reconnoistre; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en
- même temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait faire
- une posture assez plaisante.
-
- »Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit
- que de rage de ce que l'_Endymion_ réussissoit, un homme l'avoit jetté
- dans le feu.
-
- »Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un
- peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des
- armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouvé
- à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix,
- sans l'avoir jamais courue...
-
- »Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et
- parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.
-
- »Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arrivé de
- pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une
- fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui
- l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il luy
- dit:--Passez à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une
- épée.--Il fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy!
- cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit
- l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils
- furent séparez.
-
- »Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme, si elle
- n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris à jouer de la
- mandore, et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais
- comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là;
- auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer...
-
- »Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que,
- quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits
- comme luy, et qu'il a tousjours esté unique en son espèce; j'entens
- aux habits prés;--car, même à l'époque de sa plus grande misère, il
- estoit habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point
- d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu...
-
- »Pour moy, je le sers de tout mon coeur, car je sçay que toutes les
- grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du
- coeur et de l'honneur, et ne feroit pas une lascheté pour sa vie.»
-
-A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de faire la moindre
-retouche; nous y ajouterons seulement un détail qui n'est point sans
-valeur: c'est que Gombauld, malgré son caractère ténébreux, susceptible,
-brusque, souvent affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens
-de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés solides:
-témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est là un éloge véritable
-pour l'auteur de trois livres d'_Épigrammes_; et malgré ses duels, nous
-pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractère, mais il
-fallait le connaître.
-
-Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé dans l'intimité du
-cardinal de Richelieu, aux «quelques personnes intelligentes» que le
-tout-puissant Ministre avait prié le cardinal de la Valette de réunir
-chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer.
-Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld étaient
-alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal.
-
-Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée pour
-Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse. Lorsqu'il vit sa
-protectrice prendre le chemin de l'exil, notre poëte comprit qu'il
-devait tourner ses louanges d'un autre côté, pour conserver ses entrées
-à la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans
-aucune de ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un seul
-vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis. Bien plus, il a
-reproduit courageusement sa Dédicace de l'_Amaranthe_ dans une édition
-datée de 1631, et la Reine-Mère était déjà en exil; mais nous avons dû
-constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme
-devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour être réduit,
-malgré son caractère altier, à brûler de l'encens devant l'ennemi de son
-ancienne protectrice. En effet, à peine Marie de Médicis avait-elle
-quitté la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode
-enthousiaste, intitulée le _Panégyrique du cardinal de Richelieu_, dans
-laquelle «il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est
-pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte, et nous nous
-contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus désintéressé
-que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au
-coeur de Richelieu était celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld
-lui plut, et le poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en
-compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il recevait
-une pension de quatre cents écus, moitié de celle que lui allouait la
-Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas étrangers
-à cette faveur[27]; mais il en coûta beaucoup au caractère de Gombauld
-de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il
-n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher à
-sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que cette pension de
-quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust esté bien
-mieux payé du Cardinal.» Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais
-d'un ministre, jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers
-Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu, ainsi
-que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui écrivit quelque temps
-après:
-
- [27] Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte
- Tallemant, se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en
- témoignait rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son
- ordinaire...; quand M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit
- plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy
- fist restablir la moitié de la pension, c'est-à-dire quatre cens
- escus...» (II, 458.)
-
- «Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier.
- C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices,
- encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que
- Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour
- tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du
- public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers... Quant à
- vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de
- vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de
- serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à
- cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant
- d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire...»
-
-Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre, prendre le
-change sur le caractère de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa
-liberté d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis-à-vis de
-ses bienfaiteurs. «Comme Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte
-Tallemant, il monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout
-d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir
-esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit
-cela comme il falloit, et en un endroit où Gombauld disoit:--Je n'y suis
-pas accoustumé... (C'est une de ses façons de parler.)--Hé, mon cher
-Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux, je vous en
-prie, pour l'amour de moy...» Il paraît qu'il «s'y accoustuma», car,
-lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en
-tête du livre ces vers de Gombauld:
-
- Voici la muse à qui tout cède
- En l'art de bien faire la cour,
- Et Boisrobert qui la possède
- Va mettre ses charmes au jour.
- La Cour brille ici toute nue,
- Ce beau livre en est le miroir,
- Et ceux qui ne l'ont jamais vue
- La verront même sans la voir...
-
-et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend à témoin «son amy Gombauld»
-du tour galant, de l'air enjoué de ses vers et de sa conversation. On
-savait que notre poëte avait le coeur excellent, et l'on excusait
-facilement ses vives réparties.
-
-Richelieu lui-même ne s'en fâchait pas; le _Ménagiana_ nous en rapporte
-un exemple presque incroyable. «M. Gombauld, dit Ménage par la plume de
-Baudelot, présenta un jour à M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il
-avoit faits. (L'abbé Goujet pense que ce fut précisément le Panégyrique
-dont nous avons parlé plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit à
-l'auteur:--«Voilà des choses que je n'entends point.»--A quoi l'auteur,
-qui soutenoit bien par ses discours pleins de brusque franchise la
-qualité d'un cadet de famille né près des bords de la Garonne, répondit
-aussitôt:--«Ce n'est pas ma faute.»--Quoyque cela fut fort hardy, M. le
-Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette manière de
-parler passa longtemps en proverbe dans l'Académie. Il y a bien souvent
-des choses obscures dans des ouvrages, qui viennent du côté du
-lecteur[28].»
-
- [28] Une autre fois, Richelieu, qui, «pour l'ordinaire, traitoit les
- gens de lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce
- que Gombauld voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la
- table, il dit:--Nous nous incommoderons l'un et l'autre.--Cependant,
- regardez si cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une
- comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui estoit sur la
- table, car c'estoit la nuit, estoit plus basse que luy. Cela
- s'appelle obliger et désobliger en mesme temps...»--Tallemant, I,
- 438.
-
-Ce trait de brusque franchise prouve que, malgré une situation un peu
-dépendante vis-à-vis du Cardinal, le vieil honneur chevaleresque se
-réveillait souvent chez le poëte gentilhomme.
-
-Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brûlé devant le premier
-ministre, il voulut en brûler devant le souverain; et voici quelques
-_Stances_ «pour le roy Louis XIII après une grande maladie».
-
-Le poëte a saisi sa lyre épique, et cherche à s'élever aux dernières
-hauteurs de l'enthousiasme.
-
-C'est le Roi qui parle:
-
- Les ombres de la Mort m'avoient environné.
- J'augmentois son triomphe, et le monde estonné
- Sentit croistre à l'instant ses douleurs et ses craintes.
- Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin,
- M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes
- Et consentir à mon destin.
-
- J'allois, sans murmurer, où vont les plus grands rois;
- Où ceux dont la valeur rangeoit tout à ses lois
- Ont veu tomber leur gloire, et leurs dépouilles vaines;
- Où sont faits si pareils tant d'humains si divers:
- Au repos de toutes les peines,
- Au rendez-vous de l'univers...
-
-Résigné, le Roi s'adresse alors au Très-Haut:
-
- Je sçay que mon offense et ton juste courroux
- Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux,
- Et me précipiter dedans la sépulture.
- Je ne dispute point contre ta volonté:
- Quand tu juges ta créature,
- Tu prens conseil de ta bonté.
-
- A peine eus-je parlé, que mes yeux esclaircis
- Virent avec le jour tous les maux adoucis
- Dont la funeste ardeur m'alloit réduire en cendre.
- Dieu seul en soit loué, qui, pour me visiter,
- Me fait au sépulcre descendre
- Et qui m'en a fait remonter!
-
-Ces stances un peu mystiques et dans le goût des paraphrases tirées de
-l'ancienne Écriture, que Godeau, le nain de Julie, et futur évêque de
-Grasse et de Vence, mettait alors en vogue, ont un caractère de vigueur
-et de sobriété assez rare chez les poëtes de ce temps, et présentent
-quelque ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de Suède,
-Gustave-Adolphe, tué au mois de novembre 1633; sonnet que Ménage, dans
-ses _Observations sur Malherbe_, comble d'éloges, en appelant Gombauld
-l'un des plus grands poëtes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi:
-
- Mais son astre fatal le tire dans les cieux,
- Quand, sa foudre écrasant les plus audacieux,
- De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume.
-
-Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui permettait à
-Gombauld de présager quelques succès dans le genre lyrique; mais la
-période pendant laquelle il maintint sa muse à cette hauteur fut de
-courte durée: l'ode à Séguier, qu'il composa vers cette époque, fut la
-dernière, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents
-écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point suffisante
-pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis
-se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui
-persuadèrent de composer une ode à la louange du garde des sceaux,
-Pierre Séguier, qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de se
-faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on le sait, un
-des Mécènes de cette époque; sa maison et sa bourse étaient toujours
-ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc
-son ode, et Séguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux
-cents écus que le poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la
-tenoit pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus par an, il
-passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de Richelieu, sans avoir
-trop à se plaindre de la fortune. Or, l'ode à Séguier est fort obscure,
-dit Tallemant, et on la censura un peu à l'Académie quand Gombauld la
-lut à ses confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy
-dit, sur ce vers aux Muses,
-
- Allez sur les bords de Céphise...
-
-qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes Soeurs, ce ne fut que
-pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours
-les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal
-leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de
-l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de
-charité...»
-
- [29] Voir notre histoire du _Chancelier Pierre Séguier et de son
- groupe académique_.--Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8º, avec
- blasons et autographe.
-
-Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être exagérées: elles
-sont cependant confirmées par le passage suivant de Pellisson, cité dans
-son _Histoire de l'Académie française_, et tiré des registres du lundi
-12 novembre 1634: «Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la
-Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité
-trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient
-pas rebutez, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre
-d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence
-s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre
-langue: après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M.
-le Cardinal seroit très-humblement supplié de trouver bon que la
-Compagnie ne se relâchât en rien de la sévérité qui est nécessaire pour
-mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son
-approbation, le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en
-expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit
-rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement
-sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit
-exactement par ceux qui seroient nommés commissaires, et par toute la
-Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des
-pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur
-seroient cotez, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld
-ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien faisant
-examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la
-Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne
-fussent pas entièrement conformes aux siens, il a été résolu que l'on
-n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux
-qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les
-mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût
-satisfaite de l'ordre de la pièce en général, de la justesse des parties
-et de la pureté du langage.»
-
-Ce document, fort précieux pour l'histoire des moeurs littéraires, est
-une nouvelle preuve du caractère inquiet et chatouilleux de Gombauld, et
-l'_Historiette_ de Des Réaux montre qu'on s'amusait un peu du
-susceptible gentilhomme à l'Académie. On lui jouait même de mauvais
-tours, témoin certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer», qu'on
-pourra lire dans la chronique même. On avait cependant confiance en ses
-talents et dans ses lumières: et plus d'une fois ses confrères le
-choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons
-quelques mots en résumant les travaux académiques de notre poëte.
-
-L'Académie commença à tenir des séances régulières vers le mois de mars
-1634, et, dès les premières réunions, l'on s'occupa de déterminer quels
-seraient les travaux futurs de l'Assemblée. Chapelain ayant observé
-qu'on devait surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que,
-pour cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les
-phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30]», on
-nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport
-détaillé. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld
-(27 mars 1634).
-
- [30] Pellisson.--_Histoire de l'Académie._
-
-Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le conseiller d'État du
-Chastelet, l'un de ses membres, de rédiger un projet sur les statuts de
-l'Académie, les trois mêmes commissaires durent en revoir la rédaction.
-Mais, «depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés
-à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.» Celui de Gombauld
-fut un des premiers que reçut la nouvelle Commission, composée de MM. du
-Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun de
-ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur» (4 déc. 1634). «Je
-crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un détail particulier
-que j'ai lu dans le Mémoire de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans
-les statuts. Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa
-vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de
-composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de
-Dieu...» Après plusieurs conférences, le secrétaire perpétuel, Conrart,
-qui avait été adjoint à la Commission, «digéra et coucha par écrit les
-articles des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la
-Compagnie».
-
-Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues, et, vers le
-commencement de l'année 1635, on décida qu'à chaque séance un
-Académicien prononçerait, à tour de rôle, un discours sur un sujet de
-son choix. Colomby, l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort
-le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et
-prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le _Je ne sais quoi_! Il est
-fâcheux que ce morceau ne nous ait pas été conservé; si l'on en juge par
-le titre, il devait être original.
-
-Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de presque toutes les
-commissions, dans la fameuse affaire des _Sentiments sur le Cid_[31]; et
-l'un des plus jeunes Académiciens, Philippe Habert, poëte de talent et
-d'avenir, ayant été tué au siége du château d'Émery, la Compagnie
-désigna Chapelain pour composer son épitaphe en vers, et Gombauld pour
-prononcer son éloge en prose[32]: mais nous regrettons qu'on n'ait pas
-inséré cet Éloge dans le _Recueil des Harangues_, non plus que le
-Discours sur le _Je ne sais quoi_.
-
- [31] Voir à ce sujet dans l'_Histoire de l'Académie_, par Pellisson,
- une foule de détails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car
- cette affaire est bien connue.
-
- [32] Nous avons publié l'Épigraphe, jusqu'alors inédite, composée par
- Chapelain, dans notre histoire du _Chancelier Séguier_, au livre
- III.
-
-Nous connaissons déjà Gombauld poëte et prosateur, nous connaîtrons
-bientôt un Gombauld épistolier; nous aurions pu connaître encore un
-Gombauld orateur.
-
-Notre Académicien n'était pas toujours d'accord avec ses collègues:
-pendant l'année 1638, la Compagnie passa trois mois à faire l'examen des
-stances de Malherbe _pour le Roi allant en Limousin_, et Pellisson fait
-un long récit de cette discussion: «S'il y a rien, remarque-t-il, qui
-fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais
-achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance où,
-sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose ou
-plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en
-conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse et cet inimitable
-tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages...»
-Malheureusement, Gombauld n'était point de cet avis; plein de respect
-pour la mémoire de son vieux maître et ami, et malgré la modération
-qu'on apportait dans cet examen, il protestait contre une censure qui
-lui semblait presque un sacrilége. «Quelques-uns des Académiciens, avoue
-Pellisson, et deux entre autres, M. de Gombauld et M. de Gomberville,
-souffroient avec impatience que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages
-d'un grand personnage après sa mort, en quoi ils trouvoient quelque
-chose de cruel.» Gombauld était alors directeur; ce fut probablement sur
-ses instances qu'on abandonna l'examen, pour se livrer à «d'autres
-occupations plus pressantes». Ménage raconte même, dans ses
-_Observations sur Malherbe_, un trait piquant qui donnera la note juste
-des sentiments du poëte-gentilhomme à l'égard du réformateur du
-Parnasse. «J'apprens de l'agréable _Relation_ de M. Pellisson, dit
-Ménage, que ces Messieurs de l'Académie, au commencement de leur
-établissement, employèrent près de trois mois à examiner une partie de
-ce poëme, et que de toutes les stances qu'ils examinèrent, il ne s'en
-trouva qu'une seule à l'épreuve de leur critique. Et, à ce propos, je me
-souviens d'avoir ouï dire à M. Gombauld que, sous son Directorat, ces
-Messieurs ayant opiné plusieurs jours avec apparat pour condamner une de
-ces stances, quand il opina (et il opinoit le dernier en qualité de
-Directeur), il ne dit autre chose, sinon: «Messieurs, je voudrois
-l'avoir faite!» Ce trait final est bien de la même famille que la
-réponse à Richelieu: «Ce n'est pas ma faute.»
-
-Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignités académiques: la charge de
-directeur, aussi bien que celle de chancelier, lui pesait; et lorsque le
-sort l'avait désigné, il avait peine quelquefois à dissimuler son
-mécontentement. «Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers,
-écrivait Chapelain à Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui
-s'étoit opiniâtrément déposé du vicariat de la chancellerie, par une
-justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant les billets, donné
-celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous
-aviez vu sa surprise[33]...»
-
- [33] _Lettre_ de Chapelain, publiée par M. Livet en appendice à son
- édition de l'_Histoire de l'Académie_ par Pellisson, I, 387.
-
-Gombauld commençait à se faire vieux à cette époque, et l'on voit que
-ses confrères aimaient assez à s'amuser du bonhomme. La satire ne
-l'épargna pas. On retrouve quelques traits assez exacts du caractère de
-«Gombauld la Froide Mine» dans _les Académistes_, de Saint-Évremont.
-Ainsi, au deuxième acte de la première édition de cette comédie,
-Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld, s'indignent
-vivement des pièces satiriques composées par Sorel et du Bosc, contre la
-Compagnie. Qui pourra, dit Chapelain.
-
- Qui pourra leur répondre en ce genre d'écrire?
- Nous n'avons de nos gens un seul homme à satire!
-
-Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire:
-
- Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir,
- Si le plus suffisant sçait l'art de discourir.
-
-Il finit cependant par se calmer, et, dans la même scène, il consent à
-se rétracter, mais seulement en faveur de ses amis:
-
- Nous en avons beaucoup, de notre Académie,
- Capables d'effacer toute cette infamie;
- Et Balzac et Racan la pourroient bien venger.
-
-Au cinquième acte s'ouvre une séance présidée par le chancelier Séguier,
-que chacun de ses obligés encense à sa façon. Saint-Évremont, se
-rappelant l'ode de Gombauld, lui fait dire:
-
- Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrême;
- Vous pouvez opposer le monde au monde même;
- Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher,
- Tantôt par le conseil et tantôt par le fer.
-
-On remarquera que cette dernière rime est précisément celle dont nous
-avons plus haut rencontré la critique par Ménage. Cependant, la
-discussion s'engage vivement sur les expressions qu'il faut réformer ou
-bannir, et Gombauld n'est pas un des moins ardents à la dispute:
-
- Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte,
- Fait dire impunément que l'on _ferme la porte_.
- L'Usage tous les jours autorise les mots
- Dont on se sert pourtant assez mal à propos.
- Pour avoir moins de froid à la fin de décembre,
- On va _pousser sa porte_, et l'on _ferme sa chambre_.
-
-Mais bientôt la querelle s'envenime au sujet de la suppression du mot
-_car_, demandée par Gomberville. Desmarests, se rappelant la formule
-habituelle des lettres patentes: «_car_ tel est notre plaisir,» s'écrie
-aussitôt:
-
- Que deviendroit sans _car_ l'autorité du Roi?...
-
-GOMBAULD.
-
- Beau titre que le _car_, au suprême Pouvoir,
- Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir!
-
-DESMARESTS.
-
- Je vous connois, Gombauld, vous estes hérétique,
- Et partisan secret de toute république.
-
-GOMBAULD.
-
- Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours,
- Prêt de mourir pour _car_, après un tel discours.
-
-DESMARESTS.
-
- De _car_ viennent les loix: sans _car_ point d'ordonnances,
- Et ce ne seroit plus que désordre et licence.
-
-GOMBAULD.
-
- Je demande pardon, si, trop mal à propos,
- J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos.
-
-Après avoir jeté feu et flamme, Gombauld finit toujours par se radoucir:
-et c'est là l'un des traits qui caractérisent le mieux sa manière d'être
-et sa conduite dans les discussions.
-
-Les travaux académiques, pendant la période qui s'écoula depuis la
-fondation de la Compagnie jusqu'à la mort de Richelieu, n'absorbèrent
-pas tellement Gombauld, qu'il ne trouvât le moyen de se livrer à
-d'autres occupations littéraires. Il ne fit rien imprimer durant ces dix
-années, mais il travailla beaucoup; malheureusement, le succès ne
-répondit pas complétement à son attente. Encouragé par les louanges
-qu'on avait données de toutes parts à sa pastorale d'_Amaranthe_,
-Gombauld s'imagina que le théâtre devait lui apporter gloire et fortune;
-il se mit donc à l'oeuvre, et le résultat d'un labeur impitoyable fut
-d'abord une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée _les Danaïdes_,
-imprimée longtemps plus tard, puis une tragi-comédie de _Cidippe_, qui
-n'a jamais vu le jour.
-
- * * * * *
-
-Parlons d'abord des _Danaïdes_.
-
- * * * * *
-
-Gombauld, dans une de ses Épigrammes, dit d'un auteur obscur, qui ne
-s'exprimait que d'une manière incompréhensible:
-
- _Ta muse en chimères féconde
- Et fort confuse en ses propos,
- Pensant représenter le monde,
- A représenté le chaos._
-
-On peut retourner très-exactement cette épigramme contre son auteur, au
-sujet de sa tragédie, entassement de grands mots, de grands oracles, de
-grandes périodes, de tirades ronflantes et d'emphatiques épithètes. «Je
-veux demander la moitié de mon argent, disait madame Cornuel en sortant
-de la représentation; je n'ay entendu tout au plus que la moitié de la
-pièce[34].» C'est cependant cette tragédie que l'abbé de Marolles
-appelait «les immortelles _Danaïdes_, où se lisent de si beaux
-vers[35];» et le poëte de L'Estoile, qui «faisoit profession d'avoir
-appris les règles du théâtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,»
-disait un jour sérieusement à Pellisson, en sortant de l'hôtel de
-Bourgogne, «qu'il eût mieux aimé avoir fait cette scène des _Danaïdes_,
-où l'action de ces cruelles soeurs est décrite, que toutes les
-meilleures pièces de théâtre qui avoient paru depuis vingt ans[36]...»
-Pour être impartial, nous devons dire que l'abbé de Marolles et Claude
-de L'Estoile étaient deux amis particuliers de Gombauld; les autres
-contemporains n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'oeuvre de notre
-poëte. «Ce qui l'a le plus rebuté, dit Tallemant des Réaux, ç'a esté de
-voir que ses _Danaïdes_ eussent si mal réussy; elles eussent esté plus
-propres à Athènes qu'à Paris...» Aussi résista-t-il fort longtemps aux
-instances de ses quelques admirateurs, qui le pressaient de faire
-imprimer sa tragédie. «Il n'a jamais voulu les imprimer,» écrivait
-Tallemant en 1653. L'oeuvre fit cependant du bruit à son apparition, et
-Richelieu voulut entendre Gombauld la lire devant lui; mais le
-malheureux auteur était poursuivi par la mauvaise fortune:
-
- [34] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.
-
- [35] _Mémoires_ de l'abbé de Marolles.
-
- [36] Pellisson.--_Histoire de l'Académie_, I, 312-313.
-
-«Boisrobert, rapporte des Réaux, avoit estourdiment donné rendez-vous à
-Sérisay, qui avoit fait la moitié d'une tragi-comédie qu'il n'acheva
-point, et à Gombauld tout ensemble; et quand ce vint à luy, le Cardinal
-estoit las d'entendre lire[37]...» Ainsi la fatalité s'attachait à ses
-lectures devant les grands de la terre.
-
- [37] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.
-
-On connaît la tragique histoire de Danaüs, qui avait fiancé ses
-cinquante filles aux cinquante fils de son frère; mais ayant appris par
-un oracle qu'un de ses gendres devait le mettre à mort, il fit promettre
-à ses filles de massacrer leurs époux pendant la première nuit des
-noces. Quarante-neuf d'entre elles obéirent aux ordres paternels; seule,
-Hypermnestre épargna Lyncée, son mari, qui, accomplissant les paroles de
-l'oracle, tua son criminel beau-père, et lui succéda sur le trône
-d'Argos. La célèbre tragédie d'_Hypermnestre_, par Lemierre, a rendu ce
-sujet presque classique, en faisant oublier complétement les _Danaïdes_
-de Gombauld, dont on pourra juger le style par ce début:
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-_DANAUS_, roi d'Argos.--_AMARIE_, une des femmes de Danaüs.
-
-DANAÜS.
-
- Voici la nuit fatale et les noirs Hyménées,
- Par qui l'ordre du Ciel presse mes destinées.
- Le funeste moment qui menace mes jours,
- S'il en faut croire aux Dieux, précipite son cours.
- Mon esprit, qui consent aux célestes augures,
- Se dispose à souffrir d'étranges aventures.
- Les Oracles sacrés, dans leurs antres couverts,
- En ont fait résonner les murmures divers.
- Je ne sçai quels démons, à troupes vagabondes,
- Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes:
- Démons infortunés, qui me viennent priver
- Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver.
- La clarté me déplaît, tous les objets me troublent,
- Durant l'obscurité, mes ennuis se redoublent.
- Les ombres de la mort excitent mes tourmens,
- Et pour m'épouventer sortent des monumens.
- N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires,
- Soupçons, craintes, remords et pensées téméraires?
- Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher
- Le Destin, que les Dieux ne sçauroient empêcher.
- Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent défendre,
- Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue exposition, sans
-incident ni péripétie qui rompe ces interminables tirades, toujours
-pleines d'horreur, de terreur, de Dieux inexorables, d'atteintes
-mortelles, de funeste langage et d'oracles décevants... On rencontre
-cependant quelques vers énergiques, au milieu de cet amas confus de
-tragiques desseins et de funèbres discours. Quand Danaüs s'est décidé à
-tout oser pour écarter de sa tête le danger qui le menace, il s'écrie:
-
- Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue...
-
-et dans cette scène odieuse où, cédant à l'idée qui l'obsède, il demande
-à ses filles le meurtre de leurs cinquante époux, il leur dit, sans plus
-de détours:
-
- Je vous dois des maris, vous me devez des gendres!
-
-Il est vrai qu'à côté de ces vers vigoureusement martelés, les fadeurs
-précieuses se font quelquefois jour, d'autant plus remarquées qu'elles
-sont plus rares au milieu de tant d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient
-décrire au Grand Augure la merveilleuse fête des noces, il expose son
-récit dans ce style pompeux et affecté:
-
- Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses,
- On croit voir le festin des Dieux et des Déesses.
- Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous côtés,
- De gloire, de splendeur, de grâce, de beautés.
- _Je ne sçai quels Zéphirs, parmi tant de merveilles,
- Soufflent une sablée en odeur nompareilles._
- Les Nymphes à l'envi font valoir leurs couleurs:
- Chacune veut passer pour la Reine des fleurs.
-
-Mais les Zéphyrs ne peuvent rester longtemps dans le repaire des furieux
-Autans qui vont de nouveau se déchaîner. Obsédé par les remords qui lui
-reprochent le meurtre du roi Sténelée, son prédécesseur, Danaüs sort
-tout agité de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui apparaît
-tout à coup. C'est le seul incident qui donne quelque faible intérêt à
-ces trois premiers actes: tout le reste est monotone, languissant et
-sans véritable action. Les deux derniers actes, au contraire, se
-réveillent vigoureusement de cette torpeur qui glace, et ce sont eux,
-probablement, qui ont excité l'enthousiasme de L'Estoile et de l'abbé de
-Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mérite, mais l'épithète
-d'«immortels» nous semble très-risquée.
-
-Après une scène beaucoup trop longue et sans grand mouvement, dans
-laquelle Hypermnestre conseille la fuite à Lyncée, et lui dévoile le
-secret terrible de cette fatale nuit, les diverses situations commencent
-à prendre une véritable vie.
-
-Voici d'abord Alphite accourant tout éperdu, pour faire aux deux époux
-le fameux récit du massacre, que L'Estoile met au-dessus de tout ce qui
-avait paru jusqu'alors et, par conséquent, du _Cid_ lui-même, dont la
-date est de 1637:
-
-ALPHITE.
-
- Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine.
- Ai-je encore mes sens? Suis-je encore animé?
- D'où vient que ces objets ne m'ont point transformé?
- Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire,
- Qui porteront l'horreur au temple de Mémoire,
- Dont la postérité ne se taira jamais,
- Font un antre infernal d'un superbe palais.
- Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre,
- Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre;
- Et de tant de Fureurs les funestes exploits
- M'ôtent incessamment le courage et la voix.
- Par votre ordre, ô Princesse! une soigneuse veille
- M'a rendu le témoin d'une horrible merveille.
- Après avoir longtemps erré de tous côtés,
- Les bruits avant-coureurs de tant de cruautés
- Ont frappé sourdement mon oreille attentive,
- Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive.
- _J'ai commencé d'ouïr les mouvemens soudains
- Qu'après un coup mortel font les pieds et les mains,_
- Les cris interrompus et les tristes murmures,
- Tels que dans les enfers, au milieu des tortures,
- S'entendent les sanglots et les gémissemens
- Dont les plus criminels expriment leurs tourmens;
- Si quelque plainte encore, où règne le silence,
- D'une sensible mort fait voir la violence(?)...
-
-Nous épargnerons au lecteur la fin de ce récit, dans lequel les détails
-horribles sont prodigués, jusqu'à nous représenter l'une des victimes,
-le beau Polyctor, qui, blessé seulement et ne pouvant plus se soulever,
-
- Mordoit ses propres bras, tardifs à la défense.
-
-L'acte se termine par une scène fort dramatique, entre Hypermnestre et
-Danaüs, qui reproche violemment à sa fille de n'avoir pas obéi à ses
-ordres sanguinaires. Nous en détacherons seulement ce morceau, en
-faisant remarquer combien une pareille situation nous semble contraire
-aux règles de bienséance morale qui devraient régir le théâtre: un père
-maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre un assassinat:
-
-DANAÜS.
-
- Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire
- Que vous n'eûtes jamais le dessein de me plaire,
- De tenir mon parti, ni de me conserver,
- Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver;
- Et votre feinte humeur fait toute ma colère!
-
-HYPERMNESTRE.
-
- Je ne veux offenser mon mari ni mon père.
- J'en appelle à témoin les hommes et les Dieux:
- La foi m'est agréable, et le meurtre odieux.
-
-DANAÜS.
-
- Vous sçavez mes ennuis, et par quelle insolence,
- Malgré moi, l'on m'oblige à cette violence;
- Vous sçavez les dangers dont je suis menacé;
- Vous voyez les liens où je suis enlacé...
-
-HYPERMNESTRE.
-
- Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont véritables,
- On ne peut les changer, ils sont inévitables.
- Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empêcher,
- Et, pensant à le fuir, nous allons le chercher;
- Nous courons au devant, tout chemin nous y mène,
- Pour nous en garantir notre prudence est vaine!
- Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspiré,
- Qui cherche, par un crime un remède assuré.
-
-Toute la scène est bien dialoguée, et les caractères y sont franchement
-soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la résistance d'Hypermnestre,
-Danaüs ordonne aux gardes de la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle
-du quatrième au cinquième acte, Lyncée, qui ne respire que la vengeance,
-a mis à mort Danaüs et, sans retard, il envoie des soldats pour délivrer
-Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune héroïne qui, de sa propre
-bouche, apprend le meurtre de son père, termine le cinquième acte, et
-cette scène est certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que
-la précédente. En apprenant la mort de son père, l'amour d'Hypermnestre
-pour Lyncée s'est éteint, et la haine vient remplacer l'amour.
-
- Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon père!
- Lassez jusques à moi, suivez votre colère,
- Ou je sçai bien sans elle à quoi je me résous;
- Et je mourrai plutôt que de vivre avec vous.
-
-Et comme Lyncée se hasarde à lui parler, pour calmer son exaltation, de
-l'Aurore qui va se lever...
-
-HYPERMNESTRE.
-
- ... Vous me parlez encore?
- Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour!
- Parlez-moi de descendre au ténébreux séjour;
- Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre éternelle,
- De ces noires forêts où le Destin m'appelle,
- Où d'un funeste effort mes yeux déjà mourrans
- Pensent voir mille objets comme songes errans...
-
-Et le drame se termine par ces vers:
-
- La Mort dans l'univers est la plus absolue.
- La terre ni les cieux ne lui refusent rien:
- Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien.
-
-Malgré beaucoup de défauts et surtout d'obscurités, on avouera que les
-deux derniers actes de cette tragédie présentent des situations fort
-dramatiques; et le caractère d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait
-eu un moment de faiblesse, plus apparente que sincère, en promettant ou
-feignant de promettre d'obéir aux ordres paternels, se relève et se
-soutient d'une manière très-sympathique. Mais l'intérêt et le dialogue
-de ces deux derniers actes ne purent racheter, près des spectateurs, la
-froide et obscure monotonie de l'exposition interminable des tableaux
-d'oracles et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de
-phrases entières incompréhensibles! et plusieurs scènes sont tellement
-révoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne devaient pas
-accompagner fort loin l'oeuvre du poëte.
-
-Aussi Gombauld, devant la réception faite par le public à la
-représentation de sa tragédie, hésita-t-il fort longtemps à la livrer à
-l'impression. Mais une quinzaine d'années plus tard, sur les instances
-de ses amis qui ne voulaient pas laisser perdre les quelques scènes à
-caractère des _Danaïdes_, et pressé aussi par sa triste situation
-pécuniaire, il la livra aux éditeurs (1658). Elle a, depuis, trouvé
-place dans le VIe volume du _Théâtre français_ ou _Recueil des
-meilleures pièces de théâtre_, publié en 1737.
-
-Cet insuccès relatif ne découragea pas complétement le
-poëte-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son _Amaranthe_ lui
-mettait martel en tête, et la carrière dramatique ne lui semblait pas
-devoir être complétement fermée pour lui, après un si brillant début. Il
-travailla donc encore à une nouvelle pièce de théâtre, et cette fois
-dans le genre des tragi-comédies qui se trouvèrent de mode après
-l'éclatant succès du _Cid_. Mais sa pièce intitulée: _Cydippe_ ou
-_Acante_, sujet qui avait déjà été traité en pastorale, en 1633, par de
-Baussais, ne lui parut pas, après réflexion, avoir des chances de tenter
-avantageusement la fortune de la rampe, ni même celle de l'impression.
-Conrart signale cette tragi-comédie parmi les manuscrits qui devinrent
-la propriété des héritiers de Gombauld, après la mort du poëte: mais
-elle n'a jamais été, que nous sachions, ni représentée, ni imprimée.
-
-La dernière oeuvre que nous ayons à signaler de lui avant la mort de son
-second protecteur, le cardinal de Richelieu, est sa collaboration à
-cette fameuse _Guirlande de Julie_, que tous les poëtes de l'hôtel de
-Rambouillet tressèrent avec amour, pour permettre au futur duc de
-Montauzier de déposer aux pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de
-la marquise, un tribut poétique digne de la précieuse réputation de
-l'hôtel. Si bien reçu dans les salons d'Arthénice, Gombauld ne pouvait
-refuser de contribuer à la réalisation du galant projet du soupirant, si
-célèbre par sa constance; il choisit l'Amaranthe, et composa ce
-madrigal:
-
- Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle,
- Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux.
- Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle!
- Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux.
-
-Ce madrigal n'est pas un chef-d'oeuvre; mais il y en a de plus mauvais
-dans la _Guirlande_.
-
-
-
-
-IV
-
-DÉTRESSE DE GOMBAULD A LA MORT DE RICHELIEU (1642).--RECUEIL DE POÉSIES
-(1646).--SES SONNETS ET SES LETTRES.--MADAME DE LONGUEVILLE ET
-BENSERADE.
-
-
-Le 4 décembre 1642, Richelieu mourut au Palais-Cardinal; Gombauld se
-trouva tout à coup privé de son plus puissant protecteur, et sa
-situation devint d'autant plus précaire, que les pensions accordées par
-le Cardinal à beaucoup de gens de lettres furent supprimées presque
-immédiatement après sa mort. Réduit aux expédients pour vivre, mais ne
-voulant pas, avec son vieil honneur, être à charge à ses amis, il
-cachait sa misère avec le plus grand soin; et, réunissant ses oeuvres
-éparses de tous côtés, il se mit à éditer des livres. C'est en effet
-pendant la période d'une vingtaine d'années qui s'écoula depuis la fin
-du règne de Richelieu jusqu'à la mort de notre poëte, que Gombauld
-publia presque toutes ses poésies, la plupart fort anciennes, puisqu'il
-avait déjà bien près de soixante-dix ans, à la mort du Cardinal.
-
-«Une de ses plus grandes faiblesses, écrivait Tallemant vers cette
-époque, c'est de craindre qu'on ne le traitte de gueux. Il n'a jamais
-voulu que ses amys l'assistassent: et une fois depuis la Régence,--car
-le feu Roi, après la mort du cardinal de Richelieu, raya de sa main
-toutes les pensions,--on fut contraint de le quester, et après on luy
-fit accroire qu'on avoit trouvé moyen de toucher cela de l'argent du
-Roy. Ce n'est pas que je trouve estrange qu'il ne veuille pas recevoir
-indifféremment de ses amys; je voudrois seulement qu'il choisît entre
-tous et qu'il regardast s'il y en a quelqu'un à qui il veuille avoir une
-si grande obligation; mais il n'en veut pas prendre le soin, et s'attend
-un peu trop à la Providence... C'est un homme à sécher auprès d'un sac
-d'argent qu'on luy auroit mis sous son chevet: il diroit qu'on le prend
-pour un gueux[38]...»
-
- [38] Tallemant.--_Historiettes_, II, 468.
-
-Ce n'est pas le legs que fit au poëte la célèbre demoiselle de Gournay,
-lorsqu'elle mourut le 13 juin 1645, qui aurait pu assurer le pain
-quotidien au pauvre Gombauld. «En mourant, raconte des Réaux, elle
-laissa, par testament, son _Ronsard_ à L'Estoile, comme si elle l'eust
-jugé seul digne de le lire, et à Gombauld, une Carte de la vieille
-Grèce, de Sophion, qui vaut bien cinq solts.»
-
-Ce fut probablement vers ce temps qu'il composa cette épigramme
-désespérée:
-
- Ne me respondez plus, Muses, soyez muettes!
- Nostre siècle de fer m'a rendu négligent.
- Les vulgaires esprits n'ayment point les poëtes,
- Et tant qu'on fait des vers, on n'a guères d'argent.
-
-Le même sentiment de sa misère lui avait déjà dicté, plusieurs années
-auparavant, cette épitaphe de Malherbe:
-
- L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose;
- Il a longtemps vécu sans beaucoup de support,
- En quel siècle, passant? je n'en dis autre chose:
- Il est mort pauvre, et moi je vis comme il est mort.
-
-Gombauld, à bout de ressources, dut bientôt se décider à publier ses
-oeuvres; un volume de _Poésies_ parut chez Auguste Courbé en 1646
-(in-4º), suivi d'un volume de _Lettres_, chez le même libraire, en 1647
-(petit in-8º).
-
-Le volume de _Poésies_ de 1646 offre cette particularité remarquable,
-que, dans le privilége de publication, Gombauld est qualifié de
-«gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi»: nous n'avons pu trouver
-nulle part la justification de ce titre. Sauf trois élégies et quelques
-stances, débuts poétiques de l'auteur, l'ode au chancelier Séguier, le
-panégyrique du cardinal de Richelieu, et quelques vers pour des ballets
-ou autres divertissements du temps de la reine Marie de Médicis, ce
-volume ne contient que des sonnets et des épigrammes.
-
-Les sonnets de Gombauld ne sont pas datés; il est donc difficile de
-préciser à quelle époque ils ont été composés: mais nous sommes portés à
-croire qu'ils l'ont été à des époques fort différentes, pendant toute la
-carrière poétique de l'auteur. Ce sont presque tous des sonnets
-amoureux, adressés à des Philis, des Amaranthes, ou des Carites, soit
-imaginaires, soit réelles; mais l'ordre dans lequel nous venons de
-placer ces pseudonymes, qui recouvrent les véritables noms des beautés
-chères au poëte, n'est pas indifférent: nous pensons même que c'est un
-ordre chronologique réel. Les sonnets à Philis doivent être les premiers
-en date, et remonter à l'époque de la régence de Marie de Médicis. Un
-passage des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux nous le fait penser,
-car il dit en parlant de cette époque: «Je ne sçay si madame de La
-Moussaye, soeur du feu comte de La Suze, et mère de La Moussaye, le
-petit maistre, estoit cette petite Philis (des _Poésies_), mais on croit
-qu'il a eu de grandes privautez avec elle, car il a tousjours affecté
-d'en vouloir à des dames de qualité, et me faisoit excuse, une
-fois, de ce que dans ses Poésies il y avoit des vers pour une
-paysanne.--C'estoit, disoit-il, la fille d'un riche fermier de
-Xaintonge, et elle avoit plus de dix mille escus en mariage[39]...» Qui
-sait si Philis ne représente point Marie de Médicis elle-même?
-
- [39] Tallemant.--_Historiettes_, II. 458.
-
-Les sonnets à la belle Amaranthe seraient de la seconde époque, du temps
-de la pastorale, et nous ne serions pas étonné que ce pseudonyme cachât
-le nom de Madame ou de Mademoiselle de Rambouillet, car Gombauld choisit
-la fleur d'Amaranthe pour son tribut à la _Guirlande de Julie_. Enfin
-les sonnets à Carite seraient les derniers. Ce ne sont là que des
-conjectures, et c'est pour cette raison que nous avons réservé les
-sonnets pour l'époque de leur publication, au lieu d'en parler à leur
-date présumée, alors qu'ils couraient les ruelles en feuilles volantes,
-et faisaient les délices de la société précieuse; nous pensons,
-néanmoins, que ces conjectures ont quelque apparence de réalité.
-
-Chapelain, Pellisson, Maynard, Guéret, Conrart, Ménage, et quantité
-d'autres critiques contemporains, ont loué les sonnets de Gombauld, et
-reconnaissent dans l'auteur un esprit vif et délicat. Aussi, remarque
-l'abbé Goujet, «si M. Despréaux a dit, en parlant de ce genre de poésie:
-
- A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville,
- En peut-on admirer deux ou trois entre mille...
-
-ce célèbre critique a seulement voulu dire que nous n'avions peut-être
-point de sonnet sans défaut, et que les poëtes qu'il nommoit estoient
-ceux qui avoient le mieux réussi[40]».
-
- [40] Goujet.--_Bibliothèque française_, XVII, 132.
-
-«Suivons toujours notre naturel, dit Guéret dans la _Guerre des
-auteurs_; ne sortons jamais du genre qui nous est propre, et n'envions
-point aux autres la gloire que nous ne sçaurions acquérir comme eux.
-Laissons L'Élégie à Desportes, les Stances à Théophile, le Sonnet à
-Gombauld, l'Épigramme à Maynard...» et Furetière, dans sa _Nouvelle
-allégorique des troubles du royaume d'Éloquence_, n'hésite pas à
-proclamer que «de l'Isle sonnante, ou Terre des Sonnets, Gombauld, le
-grand casuiste et législateur du païs, en fit venir de bien propres et
-de bien lestes...»
-
-Chapelain déclare «fort beaux» les sonnets de son ami[41], et Costar
-proclame que «c'est le poëte de France qui fait le mieux les sonnets et
-les épigrammes...» Ménage va plus loin encore: en plusieurs passages de
-ses _Observations sur Malherbe_, il n'épargne point son enthousiasme
-lorsqu'il parle des sonnets de Gombauld; il dira, par exemple: «M.
-Gombauld a fait une faute toute semblable en ces beaux vers de cet
-admirable sonnet qui commence par _Cette race de Mars_.»
-
- [41] Mélanges de littérature tirés des lettres manuscrites de M.
- Chapelain.
-
-Tallemant est le seul qui jette une note discordante dans ce concert de
-louanges: «Les vers de Gombauld, pour l'ordinaire, ne vous vont point au
-coeur, dit-il; ils ne sont point naturels; plus: il y a grand nombre de
-sonnets où, pour bien rimer, il tire souvent les choses par les
-cheveux[42]...»
-
- [42] Tallemant.--_Historiettes_, II, 461.
-
-Nous regrettons de n'avoir pas le loisir de citer ici un grand nombre
-des petits poëmes de Gombauld; nous en choisirons un de chacune de ses
-trois périodes amoureuses, et l'on avouera que le dernier, surtout,
-donne tort à Tallemant, car le sentiment qui y règne nous semble fort
-délicat.
-
-
-I
-
- Leve-toi, je te prie, amante de Céphale,
- Je dois voir aujourd'huy l'Astre de mon amour;
- Car, si tu ne le sçais, messagère du Jour,
- J'ay _Philis_ pour maistresse, et la Cour pour rivale.
-
- Elle est toute parfaite, elle n'a point d'égale:
- Les Grâces auprès d'elle ont choisy leur séjour,
- Et, parmi tant de feux qui brillent à l'entour,
- J'ay reçeu de ses yeux une atteinte fatale.
-
- Ils m'obligent pourtant, au lieu de m'affliger;
- L'offence est favorable, et je ne puis juger
- Comme un si doux effort me fait vivre et me tüe.
-
- Je me plais aux douleurs que mon âme en ressent,
- Et pardonne à Philis le mal que fait sa veüe,
- S'il est vray que son coeur n'en soit pas innocent.
-
-
-II
-
- Si je vous suis fâcheux, je le suis à moy-mesme,
- Sans trouver de remède à mon cruel tourment.
- Mais je veux me résoudre à suivre constamment
- Vostre humeur et vos loix, dont l'empire est supresme.
-
- Que ma peine s'augmente, et qu'elle soit extresme,
- J'imposeray silence à mon ressentiment;
- Et vous n'en verrez pas un signe seulement,
- Si je ne suis trahy par mon visage blesme.
-
- Là finissoit ma plainte, et desjà ma palleur
- Accusoit, malgré moy, l'excez de ma douleur,
- Lorsqu'_Amaranthe_ ouvrit ses lèvres favorables,
-
- Pour appeler le Jeu, le Ris et le Désir,
- Et mille autres Amours, dont les mains secourables
- Repoussèrent la mort qui me venoit saisir.
-
-
-III
-
- _Carite_ alloit partir, et ses tristes adieux
- Donnoient à ses beautez une grâce nouvelle,
- Quand, parmy tant d'amans qui souspiroient pour elle,
- Daphnis, perdant l'espoir, accusa tous les Dieux.
-
- Elle changea d'humeur, preste à changer de lieux,
- Et le voyant mourir luy parut moins cruelle;
- Le baisa d'un baiser digne d'un coeur fidelle,
- Et les larmes soudain troublèrent ses beaux yeux.
-
- Tesmoignages tardifs d'une amitié secrette,
- Vous faites que Daphnis qui, sans fin, la regrette,
- D'un aymable penser soulage ses tourmens.
-
- La peut-il désormais blasmer d'ingratitude;
- Puisque par un baiser, qui dura trois momens,
- Elle rescompensa trois ans de servitude...
-
-Le Recueil des Sonnets est suivi, dans le volume de 1646, d'un Recueil
-d'Épigrammes, et tous les critiques sont d'accord pour reconnaître en
-Gombauld le rival de Maynard. Tallemant lui-même, qui dit froidement des
-oeuvres du poëte son ami: «C'est tout ce qu'il pourra faire que de
-vivre...» avoue que ses Épigrammes ont une valeur réelle. «Gombauld, dit
-Furetière dans sa _Nouvelle allégorique des troubles du royaume
-d'Éloquence_, tira aussi des _montagnes épigrammatiques_ trois
-compagnies de chevau-légers de petite taille, mais qui combattoient avec
-une merveilleuse vivacité, et qui avoient des traits fort dangereux,
-qu'ils lançoient avec une adresse non pareille. Il s'en étoit servi à
-démembrer la principauté qu'y avoit auparavant usurpée le président
-Maynard...» L'abbé de Marolles, qui traite d'_excellentes_ les petites
-pièces de notre académicien, n'hésite pas à mettre «M. Maynard, M.
-Bautru et M. de Gombauld, entre les poëtes françois à qui nos voisins ne
-sçauroient contester les avantages de la primauté à l'égard de
-l'épigramme, et qui n'en doivent guères aux anciens...» De Marolles
-était ami de Gombauld, et nous citerons plus volontiers comme impartial
-le jugement de l'auteur d'un _Traité de l'Épigramme_, Richelet, qui,
-après avoir apprécié le talent de Maynard et de Brébeuf, s'exprime
-ainsi: «Les Épigrammes de Gombauld valent mieux que tout ce qu'il a
-fait. Les vers en sont naturels, et les pointes de la plupart fines et
-ingénieuses. D'Aceilly est facile et éveillé. Il n'a pas tant
-d'Épigrammes à la grecque que Gombauld, mais il n'est pas si juste, ni
-si françois...»; enfin, dans la notice spéciale consacrée à Gombauld, en
-tête de l'extrait de ses oeuvres, on assure que ses Épigrammes ont fait
-beaucoup de tort à celles de Fr. Maynard: «elles roulent ordinairement
-sur les moeurs corrompues de son siècle; elles ont beaucoup de naturel,
-et ne manquent pas de finesse et de délicatesse de pensée...»
-
-Tel est l'avis des critiques contemporains. Parmi ceux du siècle
-dernier, l'abbé Goujet se range volontiers à l'avis de ses devanciers;
-il ajoute même que le fameux vers de Boileau ne s'applique pas aux
-Épigrammes. «On les lit encore avec plaisir, dit-il, et on les lira
-apparemment toujours.» L'abbé Sabathier, fort sévère pour le pauvre
-Gombauld, accorde à plusieurs de ces petites pièces du naturel et de la
-vivacité; mais La Harpe fait une charge à fond, dans son _Lycée_, contre
-le Recueil de notre académicien. «Gombauld et Malleville, dit le célèbre
-critique, furent plutôt des écrivains ingénieux que des poëtes, surtout
-le premier, qui nous a laissé un Recueil d'Épigrammes ou plutôt de bons
-mots. Il est bien vrai que Boileau a dit:
-
- L'épigramme plus libre, en son tour plus borné,
- N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
-
-Mais, sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse, osons dire
-que cette définition ne caractérise guère que l'Épigramme médiocre.
-Celle dont Marot a donné modèle, surpassé depuis par Racine et Rousseau,
-doit être piquante par l'expression comme par l'idée. L'épigramme a son
-vers qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont fait de bonnes (ce
-qui n'est pas extrêmement rare) le savent bien. Gombauld ne le savait
-pas, et c'est ce qui fait que ses Épigrammes sont oubliées.
-
- Et Gombauld tant loué garde encor la boutique...
-
-disait Boileau, et, depuis ce temps, elles n'en sont pas sorties.
-Celle-ci m'a paru une des meilleures:
-
- Gilles veut faire voir qu'il a bien des affaires.
- On le trouve partout, dans la presse, à l'écart.
- Mais ses voyages sont des erreurs volontaires,
- Quoiqu'il aille toujours, il ne va nulle part[43].»
-
- [43] La Harpe.--_Cours de Littérature_, édit. stéréotype, IV, 248-249.
-
-Nous sommes loin de souscrire au jugement de La Harpe, qui nous semble
-beaucoup trop exclusif en prenant pour type unique de l'épigramme celle
-de Marot ou celle de J.-B. Rousseau. Il exclut absolument de ce genre de
-poésie l'épigramme à la grecque, qui souvent ne manque ni de grâce ni de
-finesse; et la prétention de vouloir exiger absolument pour ces petites
-pièces la langue marotique nous paraît quelque peu draconienne. Pour
-notre part, nous avons lu avec grand plaisir le _Recueil des Épigrammes_
-de Gombauld, et nous ne croyons pas abuser de la patience du lecteur en
-citant quelques-uns de ces petits morceaux.
-
-Après la boutade suivante, qui ouvre le Recueil, et rappelle un peu le
-style romantique de nos modernes:
-
- Damon, je ne veux point escrire
- A ceux qui ne veulent point lire.
- Dans un siècle dur comme un roc,
- La Prose et les Vers sont au croc:
- Car le monde leur fait la nique,
- Et, selon la foy platonique,
- On peut croire, sans croire mal,
- Que le monde est un animal...
-
-voici plusieurs pièces un peu plus calmes, mais dont le style est
-toujours énergique:
-
-
-I
-
- Nos enfans, Messieurs et Mesdames,
- A quinze ans passent nos souhaits:
- Tous nos Fils sont des hommes faits,
- Toutes nos Filles sont des femmes.
-
-
-II
-
- Tu veux te défaire d'un homme,
- Et jusqu'ici tes voeux ont été superflus.
- Hazarde une petite somme:
- Prête-luy trois loüys; tu ne le verras plus.
-
-
-III
-
- Apprenez, sans que je vous nomme,
- Le tort que le monde vous fait,
- Car vous estes riche en effet,
- Et l'on vous tient pour un pauvre homme.
-
-Le P. Bouhours, dans sa _Manière de bien penser des ouvrages d'esprit_,
-cite comme un _chef-d'oeuvre de naïveté_ l'épigramme suivante:
-
- Colas est mort de maladie,
- Tu veux que j'en plaigne le sort:
- Que diable veux-tu que j'en die?
- Colas vivoit, Colas est mort.
-
-«Après tout, reprit Philante, ces pensées, toutes naïves qu'elles sont,
-ne laissent pas d'avoir un peu d'antithèse. Vivre, mourir, fait un petit
-jeu qui égaye la chose.--La naïveté, dit Eudoxe, n'est pas ennemie d'une
-certaine espèce d'antithèses qui ont de la simplicité selon Hermogène,
-et qui plaisent mesme d'autant plus qu'elles sont plus simples: elle ne
-hait que les antithèses brillantes et qui jouent trop...»
-
-Gombauld a mêlé à son Recueil quelques épigrammes à la grecque, qui ne
-sont, à proprement parler, que des madrigaux: tels le quatrain destiné à
-la _Guirlande de Julie_, et le suivant, qui date de la cour de Marie de
-Médicis.
-
- * * * * *
-
-A Philis, parée pour aller au ballet des Déesses:
-
- Ces Déesses qui sont ornées
- D'appas et de charmes si doux,
- Seront tantôt bien étonnées
- De se trouver toutes en vous.
-
-Gombauld avait fait peu d'épigrammes dans sa jeunesse: il les composa
-surtout dans son âge mûr, et pendant sa vieillesse. Dix ans après cette
-publication, il en donna un volume entier en 1656: nous en parlerons
-bientôt, et nous aurons lieu de remarquer combien toutes celles qui
-datent de cette époque sont violentes et misanthropiques. Les malheurs
-de sa propre existence furent les sources de son inspiration.
-
-Nous dirons peu de choses du volume de _Lettres_, publié par Gombauld en
-1647: sa prose est bien loin de valoir ses vers; et si ces quelques
-pages, aujourd'hui complétement tombées dans l'oubli, ne nous
-fournissaient un certain nombre de détails biographiques intéressants,
-sur lui-même et sur plusieurs de ses contemporains, nous n'en parlerions
-même pas. «Il n'y a ni sel ni sauge à ses Lettres imprimées, qu'il croit
-autant de chefs-d'oeuvre,» dit Tallemant des Réaux; et le bibliographe
-contemporain Sorel se borne à les citer avec celles de Plassac, de
-Porchères, de Théophile..., en disant qu'elles traitent de sujets
-très-divers, et que chacun de ces auteurs «a très-bien réussi selon sa
-capacité[44]». Nous avons patiemment parcouru ce petit volume, dédié à
-Monseigneur (sans aucune autre dénomination), et qui contient cent
-quarante-huit Lettres «de sujets très-divers,» selon l'expression de
-Sorel: les unes philosophiques, les autres littéraires, celles-ci
-amoureuses, celles-là sans caractère déterminé; ici une simple
-correspondance ordinaire, là des remerciements au sujet de
-l'_Endymion_... Nous remercions Gombauld de les avoir publiés, parce que
-c'est une mine de renseignements pour le chercheur curieux; mais on ne
-pourrait en supporter longtemps la lecture suivie: on y fera quelques
-recherches utiles; il ne faut leur demander rien davantage. Elles sont
-cependant adressées à des personnages de renom: à Mme des Loges, à M.
-d'Andilly, aux maréchaux de Bassompierre et d'Ornano, aux marquis
-d'Uxelles, de Rambouillet, de Théobon ou de La Moussaye, à Mme de
-Beringhen, à la maréchale de Thémines, à Conrart, à Boisrobert, à l'abbé
-de Cérisy, à M. de Charleval, à l'abbé de Châtillon, etc. Mais «le sieur
-de Gombauld,» malgré ses hautes relations, n'a pu réussir à nous charmer
-en prose; et le fragment que nous avons cité plus haut d'une de ses
-Lettres à Boisrobert suffit pour donner un spécimen de son style
-épistolaire.
-
- [44] Sorel.--_Bibliothèque française_, p. 102.
-
-Les deux livres de Gombauld se vendirent assez bien, en particulier le
-_Recueil des poésies_: mais, malgré le produit de cette vente, le pauvre
-gentilhomme ne pouvait parvenir à soutenir son rang; et cela était dur
-pour un amant des belles manières de l'ancienne Cour. Un peu avant le
-blocus de Paris, vers la fin de l'année 1648, «Chapelain et Esprit,
-raconte Tallemant, voyant que Mme de Longueville goustoit fort ses
-ouvrages, firent en sorte que, du consentement de M. de Longueville,
-elle offrît de luy donner six cens livres, je pense, de pension. Le
-bonhomme, qui en avoit besoing, n'en vouloit pas pourtant, luy qui
-n'avoit que les deux cens escus du Sceau; ce n'estoient point bienfaits
-du Roy: on eut une peine enragée. Il appeloit cela une servitude; que
-jusques-là il avoit pu se vanter qu'il avoit esté libre, qu'il estoit
-l'homme libre du Roy, et que c'estoit, s'il l'osoit dire, en cette
-qualité qu'il en recevoit pension[45]...»
-
- [45] Tallemant.--_Historiettes_, III, 468.
-
-Ce trait est caractéristique, et M. Pierre Barbier n'hésite pas, devant
-un pareil témoignage, à appliquer à Gombauld ce que Sainte-Beuve dit
-quelque part de l'un de ses plus illustres compatriotes, d'Aubigné,
-calviniste et Saintongeois comme lui, «type accompli de la noblesse ou
-plutôt de la gentilhommerie protestante française, brave, opiniâtre,
-raisonneuse et lettrée, guerroyante de l'épée et de la parole, avec un
-surcroît de point d'honneur et un certain air de bravade chevaleresque
-ou même gasconne qui est à lui[46].» C'était en effet un gentilhomme de
-race que notre Sonneur de sonnets, mettant au-dessus de tout son Dieu,
-son Roi et sa Dame, et ne transigeant ni avec l'ambition ni avec
-l'intérêt, pour chercher des accommodements avec sa foi. Aussi
-devons-nous croire complétement le chroniqueur, quand il ajoute ce
-correctif au trait précédent: «... On descouvrit que ce qui le fascha le
-plus, c'estoit de n'avoir que six cens livres où M. Chapelain avoit deux
-mille francs[47], et qu'il eust esté plus satisfait qu'on eust mis
-quatre cens escus et qu'on ne luy en eust donné que deux cens...--Il fit
-des vers à la femme et au mari, dit encore Tallemant, et il a bien du
-mal au coeur d'avoir fait, ce luy semble, des laschetez ou des bassesses
-pour rien.»
-
- [46] Sainte-Beuve.--_Causeries du Lundi_, t. X.
-
- [47] Pour composer à loisir le poëme de la _Pucelle_ en l'honneur de
- la maison de Longueville et de Dunois.
-
-En effet, il ne toucha jamais un sou de cette pension, s'il faut en
-croire le chroniqueur, «et durant le blocus, Madame de Longueville ne
-s'informa pas seulement si ce pauvre homme avoit du pain; le chancelier
-(Séguier), cette fois-là, fist l'honneste homme, car, de Saint-Germain,
-il eut soing de luy faire payer sa pension. Gombauld l'en remercia en
-vers, et c'est une des meilleures choses qu'il ait faites[48]»...
-
- [48] Tallemant, II, 469.
-
-La situation du vieux poëte s'empira encore bien davantage quelque temps
-après, par suite des troubles politiques:
-
- Enfin je n'ay plus d'ordonnances,
- La Guerre a mis tout à l'envers.
- Ceux qui gouvernent les finances
- Ne sont point touchez de nos vers.
- Divines Soeurs, soyez muettes,
- Puisqu'on ne vous escoutte pas,
- Et ne faites plus de Poëtes,
- Ou faites-leur des Mecenas![49]
-
- [49] Gombauld.--_Recueil des Épigrammes_ de 1656, p. 164.
-
-Les sceaux ayant été retirés au chancelier Séguier le 2 mars 1650, la
-pension que Gombauld tenait de lui depuis 1634 se trouva supprimée par
-là même, et il fallut employer près du nouveau garde des sceaux,
-Châteauneuf, tout le crédit d'amis puissants pour arriver à la faire
-rétablir. Tallemant raconte à ce sujet un trait fort à l'honneur du
-poëte Benserade. «La plus raisonnable action que Benserade ait faitte en
-sa vie, dit-il, ce fut que, M. de Chasteauneuf ayant esté fait garde des
-Sceaux pour la seconde fois en 1650, il fist en sorte que la pension que
-Gombauld avoit sur le Sceau fût continuée. Il estoit des amys de Madame
-de Leuville, femme du nepveu du garde des sceaux, et il le fit agir
-comme il fallut; après, il écrivit un billet à Gombauld, sans signer,
-par lequel on l'avertissoit que l'affaire estoit faitte, et qu'il en
-avoit l'obligation à Madame de Leuville, à Madame de Villarseaux, sa
-belle-soeur, à Madame de Vaucelas et au président de Bellièvre, et ne
-parloit point de luy[50].» Le chroniqueur cite encore ailleurs Mesdames
-de Chaulnes-Villeroy, de Rodes, de Boisdauphin, comme ayant été, avec
-Madame de Leuville, les intermédiaires qui obtinrent le rétablissement
-de la pension du poëte; et il ajoute: «Gombauld fut fort empesché
-comment les louer toutes quatre.--On dira, disoit-il, que c'est un
-quatorze de dames[51].»--Et plus loin: «Ce fut Conrart qui l'avertit que
-le trésorier du Sceau avoit de l'argent à luy donner de la part de M. de
-Chasteauneuf. Il y fut. Conrart luy demanda.--Hé bien!--Ce trésorier
-brutal, répondit-il, m'a voulu faire accroire que je ne sçavois pas
-escrire. Il m'a dit...--Mais avez-vous touché?--Il n'y a que moy qu'on
-traitte ainsy.--Mais avez-vous touché?--... On eut bien de la peine à
-lui faire dire ouy...--J'ay honte, disoit-il, d'avoir receu seul;
-d'autres qui le méritent mieux n'ont rien eu: il me semble que je leur
-escroque.»
-
- [50] Tallemant, V, 13.
-
- [51] Tallemant, II, 470.
-
-Voilà un scrupule fort honorable, et Gombauld est très-heureux d'avoir
-eu un ami tel que Tallemant, qui se soit chargé de rapporter tous les
-traits nécessaires pour donner à son caractère une vigoureuse et haute
-physionomie.
-
-Peu de temps après, vers 1653, on réussit à obtenir un nouveau subside
-pour Gombauld, et, cette fois, ce fut le surintendant Servien, membre de
-l'Académie, comme Séguier, qui devint le bienfaiteur du poëte. Qu'on
-nous pardonne de citer encore Tallemant à ce sujet; son récit se termine
-par un de ces traits dont nous venons de parler et qui sont fort
-précieux pour un biographe: «Pour subsister, Ménage vendit une terre
-qu'il avoit eue à partage, à M. Servien, qui luy fit la rente de
-l'argent au denier 18. En ce temps-là, on le pria de faire quelque chose
-pour le bonhomme Gombauld. Servien promit de luy faire toucher 1,500
-livres: mais il ne se hastoit pas autrement. Ménage luy déclara qu'il ne
-signeroit point le contrat de vente de cette terre, qui estoit à la
-bienséance de Sablé[52], qu'il ne luy tinst parole touchant M. de
-Gombauld. Et cela fut fait: mais il l'a tant chanté, que Gombauld ne put
-s'empescher de faire cette épigramme; car, quoiqu'il ne l'ayt point
-monstrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis certain que c'est
-ce qui luy en a fait venir la pensée. La voicy:
-
- [52] Dont Servien était marquis.
-
- Si Charles, par son crédit,
- M'a fait un plaisir extresme,
- J'en suis quitte; il l'a tant dit,
- Qu'il s'en est payé lui-mesme[53].»
-
- [53] Tallemant, IV, 211.
-
-Il est vrai que Ménage s'appelait Gilles et non pas Charles; mais cela
-déguise peut-être mieux le personnage. Du reste, les auteurs du _Recueil
-des plus belles Épigrammes des poëtes français_, qui reproduisent cette
-petite pièce, remarquent avec raison «qu'il semble que la pensée en soit
-fausse: car, enfin, l'indiscrétion d'un homme qui nous aura fait un
-plaisir n'empêche pas que nous n'ayons receu de luy ce plaisir, et que
-nous ne luy en ayons l'obligation...» Quoi qu'il en soit, si Gombauld ne
-montra pendant quelque temps cette épigramme qu'à de rares amis, comme
-on peut le conclure du récit de Tallemant, il la trouva si piquante,
-qu'il ne pût s'empêcher de l'insérer dans son _Recueil complet des
-Épigrammes_ qu'il publia en 1656. Elle y figure, en effet, au nº 85 du
-premier livre, et ceci nous amène à parler du nouvel ouvrage du poëte
-saintongeois.
-
-
-
-
-V
-
-RECUEIL DES ÉPIGRAMMES.--POÉSIES INÉDITES (1657).
-
-
-Le _Recueil des Épigrammes_, dans le Privilége duquel Pellisson, alors
-secrétaire du Roy en exercice, a fait insérer que Sa Majesté veut
-«favoriser l'Exposant, et la publication de tout ce qui sort d'une plume
-si célèbre,» est précédé d'une Préface que nous croyons devoir
-reproduire; elle n'est pas longue, et contient pour une biographie des
-renseignements précieux sur le caractère du poëte:
-
- «Ce n'est que pour passer par tous les genres d'escrire, dit Gombauld,
- qu'après avoir fait d'autres diverses oeuvres, j'ay voulu faire aussi
- des Épigrammes. On m'a persuadé de les mettre au jour; mais je n'ay
- pas le courage de les dédier à personne, non pas mesme de les
- accompagner de quelque Advertissement. Il semble que ceux qui dédient
- si facilement leurs ouvrages ne cherchent pas tant des protecteurs que
- des complices de leurs fautes. Ce n'est pas faire des offrandes, c'est
- mendier des gratifications, c'est vendre ce qu'on ne doit jamais
- acheter: je parle des louanges que plusieurs reçoivent avec plaisir,
- et qu'ils ne payent guères qu'à regret. On veut que je donne des advis
- à ceux qui ne se soucient pas d'en recevoir, et à qui mes excuses
- donneroient, peut-estre, le moyen de m'accuser davantage. On veut que
- je rende à la coustume ce que je ne croy point devoir à la nécessité.
- Mais je n'ay rien à dire, sinon, ce que l'on eust bien jugé sans que
- je l'eusse dit: Que ces Épigrammes ne sont pas toutes d'un âge, et que
- les plus vieilles sont celles qui tiennent le plus de la jeunesse; que
- les unes excusent les autres, et qu'elles ne sont faites, la pluspart,
- que pour les bonnes moeurs, ou plustost contre les mauvaises; de telle
- sorte pourtant que pas un n'en puisse murmurer, à moins que de se
- déclarer coupable.»
-
-Cette déclaration de principes au sujet des dédicaces nous a paru
-d'autant plus curieuse à noter, que deux ans après, en 1658, Gombauld,
-pressé sans doute par la plus grande nécessité, se décida à faire
-imprimer ses _Danaïdes_, avec une Dédicace au surintendant Fouquet.
-
-Il y a peu d'exemples, dit Rosteau, dans ses _Sentiments sur quelques
-livres qu'il a lus_, «de poëtes qui ayent fini leurs travaux par des
-épigrammes, qui, pour l'ordinaire, sont formées de pointes d'esprit et
-d'un feu qui convient mieux à un jeune homme qu'à des poëtes usés et
-avancés en âge». Mais il ajoute «qu'on peut excuser M. de Gombauld de
-s'être appliqué à ce genre d'écrire, dans la dernière partie de sa vie,
-sur ce que la plupart de ses épigrammes sont plutôt des censures des
-vices et des moeurs corrompues de son temps, que de ces galanteries qui
-se font ordinairement pour les dames». Gombauld avait en effet plus de
-quatre-vingts ans, lorsque, en 1657, il publia son _Recueil_; nous ne
-répéterons pas ici ce que nous avons dit de ces petites oeuvres, lors de
-la publication des premières en 1646.
-
-Nous citerons seulement quelques-unes des nouvelles, celles surtout qui
-peuvent donner une idée des principales préoccupations de l'esprit de
-Gombauld pendant sa vieillesse:
-
-
-I
-
- Royautez partout redoutées,
- Mes pointes vous ont respectées,
- Vous, et vos Ministres aussi.
- Car vostre gloire est mon soucy,
- Et je n'ay pour vous que des roses.
- Mais vous pensez à tant de choses,
- Que vous ne pensez point aux vers
- Dont j'entretiens nostre univers.
- Je me tais de mon aventure.
- Peut-estre la race future
- Ne s'en taira pas comme moy:
- C'est la pointe que je vous doy.
-
-Gombauld se persuadait volontiers que ses vers devaient faire les
-délices de la postérité la plus reculée. Il dira, par exemple, à une
-Dame qui lui avait donné des roses:
-
-
-II
-
- Nos affections sont escloses
- Par des tesmoignages divers:
- Beauté, vous me donnez des roses,
- Et moy je vous donne des vers.
- Rendez-moi des preuves plus fortes
- De votre faveur désormais;
- Car vos roses sont déjà mortes,
- Et mes vers ne mourront jamais!
-
-C'est peut-être pour cela que son ami des Réaux prétend qu'il était «un
-peu infatué du Parnasse,» et raconte que, répondant, en 1651, en qualité
-de Directeur de l'Académie, à la harangue de l'abbé Tallemant, qu'on
-recevait, il lui dit «qu'il pouvoit désormais regarder les autres hommes
-comme les yeux du ciel regardent la terre!»
-
-L'ingratitude des hommes et la fragilité des biens temporels reviennent
-souvent sous la plume de Gombauld, pendant ses dernières années:
-
-
-III
-
- Viens, Seigneur, il n'est plus de foy,
- Partout la perfidie abonde,
- Et nul ne te veut pour son Roy,
- Si ton règne n'est de ce monde.
-
-
-IV
-
- Damon, la vie est mal nommée;
- C'est une peine accoustumée,
- Un mal que l'on ne peut guérir:
- C'est une mort continuelle,
- Et ce que mourir on appelle
- Est plustost cesser de mourir.
-
-Puis, le souvenir de ses premières années lui revient à l'esprit:
-
-
-V
-
- La vieille Cour, dont nul ne suit les traces,
- Joignoit l'Amour avec les Grâces.
- Mais la nouvelle Cour
- A séparé les Grâces et l'Amour.
-
-
-VI
-
- Quoy! sont-ce les fils de ces pères,
- De ces ornemens de la Cour?
- Sont-ce les filles de ces mères,
- Pour qui l'on avoit tant d'amour?
- Mes yeux, dans ce tumulte extrême,
- Qu'on ne voit jamais achever,
- Cherchent la Cour dans la Cour mesme,
- Et ne la sçauroient plus trouver.
-
-«Il chante toujours de sa vieille Cour,» disait Tallemant des Réaux.
-
-Pour terminer, citons ce petit morceau, dans lequel le poëte «représente
-son humeur»:
-
-
-VII
-
- Timandre, une humeur douce et grave.
- Qui ne peut rien faire en esclave,
- Et qui joint l'honneur au devoir;
- Des soins, qui ne sont pas vulgaires,
- Font que, pour moy, je ne voy guères
- Ceux qu'on a tant de peine à voir.
- Je ne sçay point faire d'offrande,
- Ny rien qui sente la demande.
- Tu pers temps de t'en soucier:
- Mes voeux n'importunent personne;
- Mais, s'il arrive qu'on me donne,
- Je sçay fort bien remercier.
-
-C'est une sorte de répétition en vers de la Préface que nous avons citée
-plus haut.
-
-Le _Recueil des Épigrammes_ de Gombauld, publié en février 1657, à
-Paris, chez Courbé, eut, dans la même année, une autre édition de
-Hollande, «jouxte la copie de Paris», et il a été réimprimé en 1861, aux
-frais et par les soins de M. J. V. F. Liber, en dépit des prédictions de
-Boileau et de La Harpe[54].
-
- [54] Lille, Typog. de A. Behague, et Paris, J. Tardieu.--Cette édition
- contient en appendice une épigramme de Gombauld sur Antoine de
- Bourbon Moret, fils naturel de Henri IV, tirée de Tallemant des
- Réaux, historiette de la comtesse de Moret.
-
-La réimpression, dans l'année même de son apparition, prouve au moins
-que le _Recueil_ eut un certain succès parmi ses contemporains: et,
-d'après les quelques citations que nous en avons faites, on doit
-reconnaître qu'il était mérité.
-
-Le dix-septième siècle n'a cependant pas connu toute l'oeuvre
-épigrammatique de notre poëte. M. Prosper Blanchemain a découvert un
-certain nombre d'épigrammes inédites de Gombauld dans un vieux cahier
-relié à la suite de son Recueil de 1657, et qui présente toutes
-probabilités d'avoir appartenu à Gombauld lui-même. Après avoir balancé
-à les attribuer à notre académicien, parce qu'il en est trois, dans le
-nombre, qu'on a coutume de donner à Regnier, le savant éditeur de
-_Ronsard_ n'a pas hésité à les restituer au poëte saintongeois, en
-remarquant que ces trois pièces n'avaient été mises sur le compte de
-Regnier que longtemps après sa mort, et que Conrard, dans la notice
-conservée par d'Olivet, parle d'un Recueil de vers manuscrits laissé par
-Gombauld, «particulièrement de _Sonnets_ et d'_Épigrammes_, qui, pour
-estre entre les mains de personnes peu intelligentes en ces sortes de
-choses-là, n'ont pu encore estre mises en lumière». Une quarantaine de
-ces petites pièces, y compris des vers de ballet, ont été publiées en
-1874, à San Remo, dans la seconde livraison du _Fantaisiste_, et tirées
-à part à cinquante exemplaires seulement sur grand papier vélin; mais
-elles sont presque toutes du genre de celles qu'on avait jadis
-attribuées à Regnier et, par conséquent, assez licencieuses pour être
-fort déplacées dans ce Recueil: nous respecterons donc le motif qui
-avait engagé Gombauld à ne pas les publier dans son volume, et nous nous
-contenterons d'en citer une assez piquante, qui ne présente pas le même
-caractère que ses voisines:
-
- De Lisle, ta fureur
- Contre ton procureur
- Injustement s'allume.
- Cesse d'en mal parler:
- Tout ce qui porte plume
- Fut créé pour voler.
-
-M. Prosper Blanchemain n'avait pas envoyé tout son cahier manuscrit au
-_Fantaisiste_ en 1874: il a bien voulu nous en communiquer quelques
-autres feuillets et nous autoriser à reproduire les pièces suivantes,
-qui auront pour nos lecteurs tout l'attrait de l'inédit:
-
-
-I
-
-POUR LES ENDEBTÉS.
-
- Guillot se promenoit, triste, morne, resveur.
- --Qu'as-tu donc, luy dit Jean? D'où vient cette langueur?
- --Vrayment, luy dit Guillot, je n'ay pas l'âme en feste.
- Ce qui me rend triste comme tu vois
- Sont deux mille écus que je dois
- Et qui me rongent fort la teste:
- Tout mon argent se monte à beaucoup moins;
- Je ne sçay d'où payer cette somme empruntée.
- --Ah! pauvre fou, dit Jean; va! va! laisse ces soins
- A celuy qui te l'a prestée.
-
-
-II
-
-Épigramme.
-
- Je perds mon temps et mes discours
- A vous raconter mes amours
- Et la rigueur de mon martyre;
- Rien ne sert de tant raisonner:
- Je veux ce que je n'ose dire
- Et que vous n'osez me donner.
-
-
-III
-
-POUR METTRE DEVANT DES HEURES.
-
-Madrigal.
-
- En vain vous me jurez, dans vos humeurs cruelles,
- De ne jamais rien faire en faveur de ma foy;
- Priant Dieu pour tous les fidelles,
- Sans doute, belle Iris, vous priez Dieu pour moy.
-
-
-IV
-
-A UNE, EN JOUANT A COLIN-MAILLARD.
-
- En toutes les façons vous avez droit de plaire;
- Mais surtout vous sçavez nous charmer en ce jour.
- Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour,
- Les voyant descouverts, on vous prend pour sa mère[55].
-
- [55] On attribue ordinairement cette pièce à Montreuil, qui l'aurait
- adressée à Mme de Sévigné.
-
-
-V
-
-AUTRE.
-
- J'ay pris vostre esventail, Madame,
- Mais n'en soyez point en courroux.
- Songez à mon ardeur, considérez ma flamme,
- Vous verrez que j'en ay plus de besoin que vous.
-
-
-VI
-
-AUTRE.
-
- C'estoit assez de vos yeux pleins de charmes
- Pour vaincre ma raison;
- Mais vous chantez encore: O quelle trahison!
- Doit-on blesser ceux qui rendent les armes?
- Je voy bien que ma mort est tout vostre désir.
- Eh bien! je meurs, Philis, mais je meurs de plaisir...
-
-
-
-
-VI
-
-DERNIÈRES ANNÉES DE GOMBAULD.--PELLISSON ET FOUQUET.--MALADIES ET
-MISÈRE.--TRAITÉS POSTHUMES SUR LA RELIGION.--MADAME MARIE.--CONCLUSION.
-
-
-Les livres de Gombauld trouvèrent un prompt débit, et ce succès augmenta
-encore son humeur altière. Il avait à cette époque quatre-vingts ans
-bien passés: et, à cet âge, que de défauts sont permis ou doivent être
-tolérés! Il devint à tel point épris de sa valeur personnelle, que la
-reine Christine de Suède elle-même ne put trouver grâce devant lui.
-L'avocat Patru, dans une lettre fort intéressante qu'il écrivait à son
-ami d'Ablancourt, raconte avec de grands détails la célèbre visite que
-cette reine à l'humeur bizarre voulut faire en personne à l'Académie
-pour rendre un hommage éclatant aux beaux esprits de France. M. de
-Gombauld, dit-il, vint à la réunion sans être averti; «mais aussi tost
-qu'il sçut le dessein de la princesse, il s'en alla: car tu sçauras
-qu'il est en colère contre elle, de ce qu'ayant fait quelques vers où il
-a loué le grand Gustave[56], elle ne lui a point écrit, elle qui, comme
-tu sçais, a écrit à cent impertinens. Le bonhomme, que tu connois, se
-fasche de cela tout de bon, quoiqu'il soit bien vrai qu'elle ait demandé
-de ses nouvelles plusieurs fois à ses deux voyages de Paris. J'aurois
-bien plus sujet de m'en plaindre: mais quand rois, reines, princes et
-princesses ne me feront que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai
-jamais[57]...»
-
- [56] Père de la reine Christine.
-
- [57] OEuvres de Patru, édit. 1714, in-4º, p. 572.
-
-Le crime de la reine de la Suède était en effet irrémissible, de n'avoir
-pas répondu plus efficacement à ces vers pompeux, loués si hautement par
-Ménage:
-
- Mais son astre fatal le tire dans les cieux,
- Quand sa foudre écrasant les plus audacieux,
- De ses propres ardeurs lui-même il se consume.
-
-Malheureusement le bonhomme Gombauld n'avait pas les moyens de pouvoir
-se draper pendant longtemps encore dans le manteau de sa dignité
-chevaleresque: la misère était de garde à sa porte, et l'année 1658 ne
-put s'écouler sans avoir vu notre poëte parjurer tous les serments qu'il
-avait proférés dans la Préface de son _Recueil d'épigrammes_. Malgré les
-bons offices de quelques amis puissants et généreux, parmi lesquels il
-faut citer le duc et la duchesse de Montauzier, la pension du malheureux
-gentilhomme se payait très-difficilement depuis la guerre de Paris.
-«Pour le chancelier, écrivait Tallemant vers 1657, il y a cinq ans qu'il
-lui fait dire qu'il aura soing de luy, mais qu'on a diverty les fonds du
-Sceau[58]...» Gombauld dut se résoudre à porter un manuscrit chez le
-libraire, et son choix tomba sur celui des _Danaïdes_.
-
- [58] Tallemant, _Historiettes_, II, 471.
-
-Or, depuis quelque temps, le vieux poëte s'était fort attaché à
-Pellisson qui, jeune académicien, venait d'entrer chez le surintendant
-des finances Nicolas Fouquet en qualité de secrétaire. Pellisson, par
-son influence, obtint du libéral surintendant une pension de «quatre
-cens escus» pour le bonhomme. Mais il fallait que l'amitié de Gombauld
-pour lui fût bien vive, ou que le besoin le pressât au-delà des plus
-extrêmes limites, pour accepter ce don qui ne venait pas du Roi; car,
-chose extraordinaire, Pellisson parvint à persuader Gombauld que son
-devoir était de dédier en retour les _Danaïdes_ au surintendant. Cette
-dédicace valut cent louis d'or au poëte[59].
-
- [59] _Ibid._, 472.
-
-La reconnaissance de Gombauld ne dépassa cependant pas les bornes de son
-humeur vaniteuse. En récompense de ce service, rapporte Tallemant,
-«Pellisson qui a fait peindre quasy tous ses amys, voulut avoir son
-portrait: jamais on n'en put venir à bout. Mme de Rambouillet l'en
-pressa en vain. Il dit que du Moustier en avoit eu un autrefois, qui
-estoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant du Moustier disoit en le
-montrant:--Voylà le divin Gombauld.--Et on disoit que du Moustier estoit
-Pisandre dans _Endymion_... Il disoit que ce seroit la «descrépitude de
-Gombauld», et dit à Mme de Rambouillet «qu'il n'avoit pas dormy depuis
-qu'elle l'en avoit pressé,» et que, si elle continuoit, il se priveroit
-plustost du plaisir de la voir, qui estoit la seule consolation qu'il
-eust au monde[60]...»
-
- [60] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
-
-Cette boutade n'empêcha point Pellisson de rendre encore bien des
-services au bonhomme; et Tallemant, le chroniqueur ordinaire de tous ces
-détails intimes de la vie de ses contemporains, nous présente en cette
-occasion le jeune historien de l'Académie sous un caractère fort
-généreux. C'est ainsi que Gombauld ayant composé, après la maladie du
-Roi, en 1658, «un Sonnet qu'il ne voulut jamais donner, quoy qu'il fust
-beau à quelque chose près, disant qu'il ne vouloit pas que la première
-chose que le Roy verroit de luy ne fust pas achevée (comme si le Roy s'y
-connoissoit ou ceux qui l'approchent), Pellisson, qui le fait subsister
-par le moyen du surintendant Fouquet à qui il est, ne put obtenir ce
-sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent
-qui valent moins. Je ne l'ay jamais veu si poëte, pour ne rien dire de
-plus, qu'en cette rencontre[61]: il pesta contre tout le monde et contre
-Pellisson même, ou peu s'en fallut. J'y descouvris de l'envie:--On paye
-si mal, disoit-il, des vers immortels! Un sonnet immortel que je fis
-pour M. Servien, que m'a-t-il valu?--Et pour toute raison, quand je le
-pressois de donner de temps en temps quelque chose qui ne fust pas
-imprimé à Pellisson pour entretenir le surintendant en belle humeur pour
-luy, il me respondoit que ce mesme esprit qui luy faisoit faire
-des sonnets immortels, l'empeschoit de faire ce que je luy
-conseillois[62]...»
-
- [61] On sait qu'il ne faut pas ajouter grande créance aux jugements
- littéraires de Tallemant. C'est lui qui trouvait que Corneille avait
- gâté le théâtre en y introduisant la déclamation.
-
- [62] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
-
-C'est sans doute à cette époque qu'il faut attribuer les vers suivants,
-dans lesquels le poëte a voulu peindre sa verte vieillesse:
-
- J'ay presque de mes jours achevé la carrière,
- Dont je rends à mon Dieu ma loüange et mes voeux:
- A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux,
- Et mes yeux ont toujours leur clarté coustumière.
- J'ay ma première force et ma santé première,
- Et je me trouve propre à tout ce que je veux...
- Si des autres humains j'écoute les discours,
- Nul excès violent n'a troublé mes beaux jours.
-
-Cependant les dernières années de la vie du bonhomme Gombauld furent
-tout à fait misérables, et surtout après la chute du surintendant
-Fouquet, le besoin se fit plus que jamais sentir dans son pauvre
-intérieur. Ce fut probablement pendant cette période de son existence
-que, sentant ses idées religieuses s'exalter, il composa un certain
-nombre d'écrits de polémique. Nous n'avons pas pu assigner de date
-précise à ces divers Traités, dont les premiers doivent remonter vers
-1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs années après la mort de
-son ami et coreligionnaire; mais il nous semble naturel d'en attribuer
-le plus grand nombre à cette époque: «J'ay déjà dit, rapporte Tallemant
-au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit un _huguenost à
-brusler_. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse et croit,
-s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il
-dit, à propos d'ouvrages chrestiens, à un de mes beaux-frères, qu'il
-avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui
-avoient esté inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui
-en approchast.--Une nuict, disoit-il, que je n'avois point dormy,
-j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict dans ma cheminée:
-c'estoit l'esté, il n'y avait point de feu; je me lève, j'y trouve une
-fort grosse et belle plume de pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces
-prières.--Il vouloit qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part.
-Après, il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garçon de
-n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour sur
-_Nostre Père_ avec cette mesme plume tomba dans le feu comme si ses
-mains eussent esté de beurre et que ces papiers se consummèrent tous en
-un instant. A propos de religion, il est si emporté sur cela, qu'il
-trouve que Mme de Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique[63].»
-
- [63] Tallemant, _Historiettes_, II, 472-473.
-
-A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilité à
-l'auteur des _Historiettes_, et qui prouvent que le vieux poëte
-commençait, suivant l'expression populaire, à tomber en enfance, ces
-traités sur la religion ne manquent pas d'un certain intérêt. Publiés en
-1669 à Amsterdam par Conrart, ils furent réimprimés en 1676, et le
-premier, le plus considérable de tout le volume, contient des
-considérations fort judicieuses sur la religion chrétienne en général.
-Les autres concernent plus spécialement le protestantisme, la Religion
-prétendue Réformée, comme on disait alors. C'est d'abord un _Traité de
-l'Eucharistie_, puis un _Discours_ contenant les raisons pour lesquelles
-l'auteur préfère la religion réformée à la religion romaine; et
-l'ouvrage se termine par cinq _Lettres_ sur ce même sujet.
-
-C'était de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld estimait le
-plus. Il les avait composés par un motif de charité, dans le dessein de
-faire connaître la vérité à ceux qu'il croyait dans l'erreur, et
-d'affermir dans la bonne créance ceux qui y étaient nés ou qui l'avaient
-embrassée. Il se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la
-plupart de ceux qui écrivaient sur ces matières faisaient de trop gros
-livres, entassant preuves sur preuves, autorités sur autorités, sans se
-soucier ni de la clarté ni de l'ordre; et l'autre, qu'ils
-s'imaginaient sans doute que la doctrine et l'élégance étaient
-incompatibles[64].--«Pour faire voir qu'ils se trompoient en cela, il
-composa ses _Considérations sur la Religion chrétienne_, lorsqu'il était
-encore dans la vigueur de l'âge, et il fit voir véritablement qu'on peut
-estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein, solide et
-élégant. Ayant communiqué cette pièce à plusieurs de ses amis et mesme à
-quelques-uns de la religion romaine, elle fut estimée de tous, et cela
-lui donna courage de faire le _Traité de l'Eucharistie_ et un autre
-qu'il adresse à un de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les
-Lettres, il les a faites à un âge beaucoup plus avancé, excepté celle à
-un Proposant, qui est presque de même date que les _Considérations_.»
-
- [64] Voici un curieux passage des _Mémoires_ de l'abbé de Marolles,
- qui montre Gombauld en veine de controverse et d'études sur le
- Nouveau Testament. L'abbé écrit ceci vers 1650: «M. le marquis de
- Pompignan vint chez moi. Il se trouva cette journée-là dans mon
- cabinet fort bonne compagnie: M. de Montmor, conseiller d'État et
- maistre des Requestes, de qui les gens de lettres reçoivent si
- souvent des marques de sa générosité; M. de Charleval, qui a le goût
- si délicat pour toutes les belles choses; M. de Berville, de
- Normandie, qui débite un grand sçavoir avec tant de facilité; M. de
- Gombauld, si connu de toute la France pour sa rare modestie et par
- ses nobles poésies, et quelques autres, qui se sont entretenus au
- sujet de l'Escrit de la Magdeleine, du progrès de l'Évangile et de
- la naissance et de l'accroissement du christianisme, sur quoy on dit
- de fort bonnes choses; enfin, venant à parler des femmes illustres
- du Nouveau Testament, M. de Gombauld ayant demandé d'où l'on avoit
- appris que la mère de la Vierge avoit nom Anne, et son père Joachim,
- parce que les saintes Écritures ne les nomment point, voicy à peu
- près ce que j'en dis, etc.»--_Mém. de Marolles_, éd. in-fol.,
- 234-235.
-
-Sa plus grande passion, dit encore Conrart, était de publier ces écrits,
-parce qu'il était persuadé qu'ils seraient utiles; «et peut-estre
-n'a-t-on guères veu un homme séculier avoir autant de zèle pour la
-gloire de Dieu et autant d'amour pour son prochain qu'il en avoit. Mais
-quand on aura remarqué dans ses ouvrages la ferveur de ce zèle, et quand
-on saura d'ailleurs que sa subsistance dépendoit presque
-indispensablement de la Cour, on ne trouvera plus estrange qu'il ne les
-ayt pas fait paroistre durant sa vie. Pour empescher que le public n'en
-fust privé après sa mort, s'ils fussent tombés entre les mains de
-quelques autres personnes d'autre religion que la sienne, il les mit,
-sur ses dernières années, en celles d'un de ses amis dont il avoit
-éprouvé la fidélité et l'affection, et luy fit promettre de ne point
-s'en dessaisir, et de les mettre au jour dès que la commodité s'en
-présenteroit[65]».
-
- [65] Préface des _Traités posthumes sur la religion_.
-
-Il fallait que le pauvre Gombauld fût bien pressé par le besoin pour
-qu'il craignît de se voir privé, par un zèle religieux intempestif, des
-subsides qu'il obtenait à grand'peine de la Cour. On connaît l'Épigramme
-du poëte Gomès:
-
- Plaise au Roi me donner cent livres
- Pour acheter livres et vivres.
- De livres je m'en passerois,
- Mais de vivres je ne sçaurois.
-
-C'étaient les vivres aussi qui dictaient la loi à l'infortuné
-gentilhomme, à l'ancien poëte favori de Marie de Médicis, et voilà
-comment ce que Tallemant des Réaux n'hésite pas à déclarer «le meilleur
-ouvrage de Gombauld en vers et en prose» dut rester si longtemps, à son
-grand regret, dans les cartons du poëte.
-
-Jusqu'en 1664, date de sa mort, Gombauld ne fit plus que végéter, et
-Tallemant des Réaux nous fait un tableau navrant de la triste fin de son
-ami. Sans le secours de cinquante pistoles que lui envoya de sa bourse
-le comte de Saint-Aignan, après quelques vers pour le fameux carrousel
-du Roi, et surtout sans l'ordonnance de quatre cents écus que signa
-Colbert en sa faveur, à la suite des célèbres Rapports de Costar et de
-Chapelain sur les gens de lettres, le pauvre Gombauld serait
-littéralement mort de faim.
-
-Le _Rapport_ de Costar est de 1661, et celui de Chapelain[66] de 1662:
-ce sont les deux monuments les plus précieux de la critique
-contemporaine, et voici ce qu'elle pensait alors du talent et de la
-situation de notre poëte:
-
- [66] Voir notre _Étude sur Chapelain_, publiée dans la _Revue de
- Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875.
-
-«De Gombauld, écrivait Costar, n'a pas autant de rentes que Racan: il
-n'a pas plus de deux cens écus de revenu. Il est huguenot, homme de
-grande vertu, et qui mériteroit bien quelques bienfaits de Son
-Excellence. Il est déjà fort vieux: _c'est le poëte de France qui fait
-mieux des sonnets et des épigrammes; il entend merveilleusement l'art
-poétique_[67]».
-
- [67] Publié par M. Taschereau, dans ses _Notes à la vie de Corneille_,
- édit. 1829, p. 347.
-
-«Gombauld, disait Chapelain, est le plus ancien des écrivains françois
-vivans. Il parle avec pureté, esprit, ornement en vers et en prose, et
-n'est pas ignorant en la langue latine. Depuis plus de cinquante ans il
-a roulé dans la Cour, avec une pension, tantôt bien, tantôt mal payée:
-son fort est dans les vers, où il paroît soutenu et élevé. A force de
-vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur: s'il étoit
-guéri d'une grande maladie qui l'a abattu, il pourroit faire quelque
-ode, quelque panégyrique, quelque sonnet fort beau, mais avec lenteur,
-en y mettant un grand prix[68]».
-
- [68] _Mélanges de littérature_ tirés des Lettres mss. de Chapelain.
- Paris, 1736, in-12, p. 230-231.--Voir au sujet du rapport de
- Chapelain notre _Étude_ sur ce poëte, publiée dans la _Revue de
- Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875.
-
-Il n'y a rien à ajouter au jugement des deux critiques.
-
-Cette grande maladie, qui avait abattu Gombauld, provenait d'une chute
-qu'il avait faite quelques années auparavant. «Il s'estoit laissé tomber
-dans sa chambre de sa hauteur, rapporte Tallemant, et s'estoit tout
-froissé.»--«Il avoit toujours vécu fort sain, dit à son tour Conrart; à
-quoi sa frugalité et son économie avaient extrêmement contribué: mais un
-jour qu'il se promenoit dans sa chambre, ce qui lui étoit fort
-ordinaire, le pied lui ayant tourné, il tomba et se blessa de telle
-sorte à une hanche qu'il fut obligé de garder presque toujours le lit
-depuis cet accident jusqu'à la fin de sa vie, qui a duré près d'un
-siècle[69].»
-
- [69] Conrart, _Notice sur Gombauld_, en tête de ses _Traités posthumes
- sur la religion_.
-
-«On ne croit pas qu'il relève de sa chute, ajoutait des Réaux vers cette
-époque. On taschoit à luy faire avoir une subsistance en questant ses
-amys; mais personne ne se pouvoit résoudre à remettre l'argent entre les
-mains de Mme Marie, sa servante, que, depuis quelque temps, il appelle
-luy-mesme _Madame Marie_. Elle le vole, luy a fait faire une déclaration
-que ses meubles ont esté achestez de l'argent de cette fille, ce qui est
-faux, et a tiré de luy quelques promesses. Elle est maistresse absolue;
-on dit qu'elle preste sur gages... C'est une fille fière comme une
-princesse, et qui a quelque chose de desmonté, ou je suis le plus trompé
-du monde. Elle n'est pas trop mal faite. Je ne sçay pas ce qu'il y a,
-mais le bonhomme a dit à Mme de Rambouillet qu'il connaissoit une pauvre
-fille pour qui trois hommes estoient morts d'amour: il y a apparence que
-c'est celle-là. Elle cause fort, et c'est quelque divertissement pour
-luy.
-
-»... Or cette fille a la teste près du bonnet. Il deslogea de chez un
-chirurgien, auprès des Beaubruns, peintres qui ont deux femmes
-raisonnables et chez qui il est logé à présent, à cause d'elle... Elle
-dit quelque chose de travers au chirurgien; le bonhomme, entendant du
-bruit, descendit (c'étoit un peu avant son accident); il trouva que son
-hoste avoit donné quelque horion à cette fille; cela le mit en colère,
-il le frappa. Le chirurgien fut assez sage pour ne pas riposter. C'est
-pour cela qu'il deslogea.
-
-»Bien des gens taschèrent de le désabuser de cette fille qui le pilloit;
-mais on n'en put venir à bout: elle estoit maistresse absolue et
-excluoit qui luy plaisoit. Une fois elle chassa La Mothe Le Vayer, le
-prenant pour un ministre. Elle surprit une lettre de Conrart, où il la
-deschiroit: elle la garda et dit qu'il estoit bien obligé à sa goutte,
-car sans cela elle luy feroit donner le fouet par la main du bourreau.
-
-»On ne sçavoit mesme si le bonhomme ne l'avoit point espousée[70]. Enfin
-il mourut après avoir esté longtemps incommodé de sa chute... Il a
-confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans.
-
- [70] «Ménage, dit encore Tallemant, demanda un jour à cette fille si,
- effectivement, elle estoit mariée à M. de Gombauld.--Moy,
- respondit-elle, monsieur, hé! que voudriez-vous que je fisse de cet
- homme-là? J'ay plus de biens que luy.--Elle avoit raison, car elle
- luy avoit pris tout ce qu'il avoit.»
-
- De tout ceci et de bien d'autres passages des documents
- contemporains, il résulte que Gombauld n'a jamais été marié, et
- qu'il est mort célibataire sans héritiers directs. Nous avons donc
- été fort surpris de rencontrer cette note dans le _Dictionnaire des
- familles de l'ancien Poitou_, de M. Beauchet-Filleau.
-
- «La famille Augier, originaire de Marennes, prétendait que ses
- auteurs étaient seigneurs d'une portion de cette terre conjointement
- avec les comtes de Poitou. Augier ou Ogier (Jean) de Gombauld, un
- des premiers académiciens de Paris, se rendit célèbre dans les
- lettres et obtint de la reine mère de Louis XIII une pension de
- 1,200 écus; comme il était de la religion protestante, _ses enfants_
- ayant suivi son exemple, furent obligés de s'expatrier à l'époque de
- la révocation de l'Édit de Nantes. _Six d'entre eux_ passèrent alors
- en pays étranger, emportant avec eux tous les titres de leur
- famille. Le septième ayant abjuré demeura en France: mais ses
- descendants ne connurent leur famille que par tradition. Augier
- (Lucas), c'était son nom, eut un fils, Jean, lequel fut père de
- trois garçons qui embrassèrent tous les trois la profession des
- armes. Un d'eux fut tué à l'armée. L'aîné fut aide de camp du
- Misdetesfeld en Espagne. L'autre servit dans la cavalerie et fut
- réformé ainsi que son régiment vers le commencement du XVIIIe
- siècle. Il épousa Jeanne Faure, alliée aux premières maisons de
- l'Armagnac. De ce mariage sont issus deux garçons...»
-
- Tout cela est fort précis, mais nous n'avions jamais entendu parler
- des sept enfants du poëte Gombauld, qui n'auraient pas manqué
- d'empêcher dame Marie d'être sa légataire universelle. Il y a ici
- quelque confusion. Nous ne contestons pas qu'il y ait eu six Augier,
- frères de Lucas, émigrés, mais ils n'étaient certainement pas les
- fils de l'académicien.
-
-»Mme Marie se garda bien de faire venir des prestres, car il luy eust
-cousté à le faire enterrer, et elle estoit légataire universelle[71]...»
-
- [71] Tallemant, _Historiettes_, II, 473-476.
-
-Ainsi se termina misérablement, en 1666[72], l'existence de ce poëte,
-que Ménage déclare, dans ses _Observations sur Malherbe_, «l'un de nos
-meilleurs écrivains». Il laissa, en mourant, quelques manuscrits: une
-tragi-comédie de Cydippe et «de quoi faire, dit Conrart, un nouveau
-recueil de vers» qui n'ont pas vu le jour.
-
- [72] Un état des gratifications faites en 1664 et en 1665 aux savants
- et gens de lettres porte cependant: «Au sieur de Gombauld bien versé
- dans la poésie, et pour l'obliger de continuer son application aux
- belles-lettres.--1,200 livres.» (Publié dans les _Mélanges_ de la
- Société des bibliophiles français.) Mais dame Marie était un
- véritable gouffre.
-
-A propos des pensions et des gratifications sans nombre reçues par
-Gombauld pendant tout le cours de sa carrière, l'abbé Jolly, dans ses
-_Remarques sur Bayle_, observe avec raison que notre poëte fut bien
-moins à plaindre que beaucoup d'autres dont les pensions furent
-supprimées complétement, soit après la mort de Richelieu, soit pendant
-la guerre de Paris. «Gombauld, dit le savant chanoine de Dijon, mourut
-pensionnaire jubilé, et plus que jubilé; car les gratifications qu'on
-lui fit annuellement durèrent près d'un siècle. Circonstance bien
-insigne, puisqu'autant la Cour de France accorde facilement des
-pensions, et est ponctuelle à les payer pendant les premières années,
-autant est-elle prompte à s'en décharger, et à convertir en d'autres
-usages plus pressans les fonds sur quoi on les avoit assignées. Il se
-présente incessamment de nouveaux venus, et l'on est bien aise de les
-contenter sans une nouvelle dépense, c'est-à-dire, en leur appliquant ce
-qui a déjà servi pour d'autres que l'on suppose avoir joui du bénéfice
-assez longtemps. Les vieux pensionnaires sont les plus odieux, et ceux
-qui sont obligés de postuler avec la plus grande et la plus humble
-patience, et qui sont rebutez avec le moins de scrupule.» C'est en effet
-l'une des particularités les plus curieuses de la vie de Gombauld et de
-l'histoire littéraire de cette époque, de voir ce gentilhomme au
-caractère altier, plein d'honneur et de délicatesse, qui ne veut rien
-recevoir de ses amis, qui ne fait aucune démarche personnelle, et qui,
-par les bons offices de ses protecteurs, reçoit durant sa longue
-carrière tant de pensions et de gratifications successives, qu'on a pu
-l'appeler _pensionnaire jubilé_. De fait, c'est peut-être le poëte qui a
-le plus reçu de bienfaits de la munificence royale. Ses oeuvres et son
-talent méritaient-ils du moins cette distinction particulière?
-
-Tous les contemporains de Gombauld ont chanté à l'envi ses louanges.
-Nous venons de citer l'opinion de Costar et celle de Chapelain. Conrart
-n'est pas moins explicite. «M. de Gombauld, dit-il, fut aimé et admiré
-de tous ceux qui, comme lui, avoient sacrifié aux Muses et aux Grâces,
-et je ne doute point que la postérité ne lui soit encore plus équitable
-que le siècle où il a vécu, et que le mérite de ses ouvrages ne fasse
-obtenir à son nom l'immortalité, qui est la récompense de tous les
-hommes de lettres, quand ils ont pu parvenir au rang où celui-ci s'étoit
-élevé.» Ménage est un de ceux qui exaltèrent le plus le talent poétique
-de Gombauld. Dans une épître à Pellisson, ne dit-il pas avec un tour
-galant à l'adresse de la maréchale de Clairembault?
-
- Que fait nostre mareschale
- Aux divinités esgale?
- L'adorable Clerembaud,
- Que la muse de Gombauld
- De mille attraits esclatante,
- De mille beautez brillante,
- Ne pourroit pas dignement
- Chanter sur son luth charmant[73]?
-
- [73] _Ægidii Menagii poemata_.--Amst., Elzev. 1663, p. 267.
-
-Enfin l'abbé Tallemant disait, en 1666, dans son Discours de réception à
-l'Académie: «Messieurs, si je ne sçavois me connoistre, la grâce que
-vous me faites aujourd'huy pourroit me donner beaucoup de présomption.
-Vous m'avez accordé la place de M. de Gombauld, dont le mérite est connu
-de toute l'Europe, qui, durant plus d'un demi-siècle, a esté
-l'admiration de toute la Cour, qui a mesme gardé dans une extresme
-vieillesse cette première vigueur qui sied si bien et qui est si
-nécessaire dans la Poésie[74]...»
-
- [74] _Recueil des Harangues_ de l'Académie, I, 129.
-
-Malheureusement la postérité n'a pas répondu avec enthousiasme à l'appel
-de Ménage, de Conrart et de leurs amis. Nous avons cité un passage de La
-Harpe qui décerne à Gombauld l'épithète de _versificateur_; l'abbé
-Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, demande grâce au moins pour
-les épigrammes. Mais écoutons l'arrêt de Sabathier de Castres aux _Trois
-siècles littéraires_: «C'est un membre très-oublié de l'Académie
-françoise, moins parce qu'il fut un peu des premiers reçus dans cette
-Compagnie, que parce qu'il étoit peu fait pour conserver la moindre
-réputation. Boileau a trouvé cependant quelques-uns de ses sonnets
-passables; qu'on y joigne trois ou quatre épigrammes pleines de naturel
-et de vivacité, et l'on aura en moins de trois pages tout l'esprit de
-Gombauld[75].» Palissot parle de Robert Garnier, de l'abbé Genest, même
-de l'auteur-comédien Legrand, mais il oublie complétement le poëte
-saintongeois; enfin Voltaire se contente, dans sa nomenclature des
-écrivains du _Siècle de Louis XIV_, d'indiquer la date de la mort de
-Gombauld et d'ajouter: «Il y a de lui quelques bonnes épigrammes.»
-
- [75] _Trois siècles littéraires_, II, 420.
-
-Le XVIIe siècle avait exalté Gombauld; le XVIIIe l'oublia. De nos jours,
-un revirement d'opinion s'est produit en faveur de nos vieux poëtes: on
-les étudie non plus à leur valeur absolue, mais à leur valeur relative
-par rapport au milieu et aux époques où ils ont écrit; et l'on a, de
-préférence, cherché à remettre en honneur ceux que les arrêts de Boileau
-avaient trop durement et quelquefois trop injustement frappés. Les
-épigrammes de Gombauld ont été réimprimées en 1861: c'était justice, et
-nous en félicitons M. Liber qui s'en est fait l'éditeur; mais nous
-regrettons qu'on n'ait tiré ce petit ouvrage qu'à cent exemplaires, à
-titre de rareté bibliographique. Ce livre ne doit pas craindre de se
-présenter devant un public plus nombreux: entre toutes les oeuvres de
-Gombauld, ce Recueil survivra, et les quelques extraits que nous en
-avons donnés montrent que le poëte saintongeois savait réunir en ce
-genre le naturel à la vivacité, et l'énergie ou la naïveté à une
-certaine finesse.
-
-Dans les ouvrages de longue haleine, la versification de Gombauld est
-inégale et ne se soutient pas: on rencontre, il est vrai, dans
-l'_Amaranthe_ des passages nombreux où le naturel qui convient au genre
-bucolique s'allie à la grâce et à l'esprit: mais souvent l'esprit domine
-trop. Dans les _Danaïdes_, plusieurs scènes rappellent l'énergique
-allure des tragédies de Crébillon: mais comme le remarque Chapelain, à
-force de vouloir être noble, Gombauld devient obscur. Les vers de
-Gombauld sont augustes, dit quelque part Loret, en sa _Galette rimée_.
-
-Aussi, en dehors de ses épigrammes, ses meilleurs ouvrages sont les
-sonnets; et l'on en pourrait composer, en les choisissant bien, un petit
-recueil de lecture encore agréable à notre époque, où le sonnet semble
-revenir en honneur.--Pour nous résumer en un mot, Gombauld ferait bonne
-figure dans une galerie hiérarchique du Parnasse, à côté de François
-Maynard, mais assis à quelques degrés à ses pieds.
-
-Gombauld prosateur ne mérite pas autant d'attention que Gombauld poëte:
-on doit cependant reconnaître en lui un soin extrême de la noblesse et
-de la pureté du langage. Ayant un jour proposé à l'Académie que tous les
-membres de la compagnie s'obligeassent par serment à n'employer que les
-mots approuvés à la pluralité des voix dans l'assemblée, il s'était
-imposé le devoir de rejeter toute locution vicieuse: mais ses ouvrages
-en prose, presque tous d'actualité, n'offrent aujourd'hui qu'un assez
-faible intérêt.
-
-Quant au portrait de l'homme, nous en avons esquissé assez de traits
-dans le cours de cette Étude, pour qu'il ne soit pas nécessaire de les
-rassembler encore une fois. Un dernier trait achèvera de mettre en
-relief sa physionomie morale: c'est que, pendant sa longue carrière de
-poëte, Gombauld se souvint toujours de sa noble origine; et qu'il
-réalisa le type du personnage de Cour que son confrère Faret a
-longuement décrit sous le titre de l'_Honneste homme_.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Introduction 1
-
- I. Jeunesse et débuts littéraires de Gombauld (1570-1620) 3
-
- II. L'Endymion et l'Amaranthe (1620-1630) 18
-
- III. Portrait de Gombauld.--Relations avec Richelieu et le
- chancelier Séguier.--Les Danaïdes (1630-1642) 44
-
- IV. Détresse de Gombauld (1642).--Recueil de poésies
- (1646).--Sonnets et lettres 67
-
- V. Recueil des épigrammes.--Poésies inédites (1657) 81
-
- VI. Dernières années de Gombauld.--Traités posthumes.--
- Conclusion (1657-1666) 89
-
-
-
-
-OBSERVATION
-
-
-Nous avons reconnu, en parcourant le _Recueil de Sercy_, que plusieurs
-des épigrammes signalées comme inédites par M. Blanchemain sont
-imprimées dans ce Recueil, les unes anonymes, comme celle à de l'Isle
-sur son procureur; les autres signées d'initiales, comme le nº II, S. F.
-R. C.; le nº V, D. M. (De Montereul?); le nº VI, Sc. (Scudéry?).
-
-
-Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest.
-
-
-
-
-
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-works. See paragraph 1.E below.
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- The Project Gutenberg eBook of Jean Ogier de Gombauld, by René Kerviler.
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's J. Ogier de Gombauld, 1570-1666, by René Kerviler
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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-
-
-Title: J. Ogier de Gombauld, 1570-1666
- étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages
-
-Author: René Kerviler
-
-Release Date: February 22, 2020 [EBook #61485]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK J. OGIER DE GOMBAULD, 1570-1666 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c">LA SAINTONGE ET L'AUNIS<br />
-A L'ACADÉMIE FRANÇAISE</p>
-
-<h1>J. OGIER DE GOMBAULD</h1>
-
-<p class="c">1570-1666</p>
-
-<p class="c small">ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES</p>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">RENÉ KERVILER</span><br />
-Ancien élève de l'École polytechnique.<br />
-Membre correspondant du Comité des Travaux historiques.<br />
-Auteur des <i>Études sur le groupe académique du chancelier Séguier</i>.</p>
-
-<div class="c"><img src="images/aubry.png" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-AUG. AUBRY, ÉDITEUR<br />
-<i>Libraire de la Société des Bibliophiles françois</i><br />
-18, rue Séguier, 18</p>
-
-<p class="c small">MDCCCLXXVI</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:</h2>
-
-
-<p class="drap"><i>Les Académiciens bibliophiles.</i> Série d'études publiées dans le <i>Bibliophile
-français</i>.&mdash;Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873.</p>
-
-<p class="drap"><i>La Bretagne à l'Académie française.</i> Série d'études en publication dans la
-<i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> depuis 1873.&mdash;Nantes, V. Forest et
-E. Grimaud.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Chancelier Pierre Séguier</i>, second protecteur de l'Académie française,
-etc.&mdash;Paris, Didier, 1874, in-8<sup>o</sup>, et 1876, in-18.</p>
-
-<p class="drap"><i>Jean de Silhon</i>, l'un des quarante fondateurs de l'Académie française.&mdash;Paris,
-Dumoulin, 1876, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Un Évêque de Vannes à l'Académie française: Jean-François-Paul Lefebvre
-de Caumartin</i>, etc.&mdash;Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="drap"><i>La Presse politique sous Richelieu et l'Académicien Jean de Girmond</i>: Étude
-publiée dans le <i>Correspondant</i>, livraisons des 10 et 25 mars 1876.</p>
-
-<p class="drap"><i>Étude critique sur la géographie de la presqu'île Armoricaine</i> au commencement
-et à la fin de l'occupation romaine.&mdash;Saint-Brieuc,
-Prudhomme, 1874, in-8<sup>o</sup>. Cartes.</p>
-
-<p class="drap"><i>Esquisse d'un projet d'une bibliothèque historique de la Bretagne.</i>&mdash;Saint-Brieuc,
-Prudhomme, 1875, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-
-<p class="c">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:</p>
-
-<p class="drap"><i>Un Bourgeois lettré au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle: Valentin Conrart</i>.&mdash;1 vol. avec lettres
-et poésies inédites (en collaboration avec M. Ed. de Barthélemy).</p>
-
-<p class="drap"><i>Chapelain vengé.</i>&mdash;1 vol. avec lettres et poésies inédites.</p>
-
-<p class="drap"><i>La Cour académique du Palais-Cardinal.</i>&mdash;2 vol.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">Extrait de la <i>Revue d'Aquitaine</i><br />
-et<br />
-tiré à cent exemplaires</p>
-
-
-<p class="c gap">Poitiers.&mdash;Imprimerie générale de l'Ouest.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">A MONSIEUR LOUIS AUDIAT</p>
-
-<p class="c">Bibliothécaire de la ville de Saintes,<br />
-Membre correspondant du Comité des Travaux historiques,<br />
-Président de la Société des Archives historiques de la Saintonge</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Hommage et Souvenir</span></p>
-
-<p class="s2">de son tout dévoué,</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">René</span> KERVILER.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<blockquote>
-<p class="drap top4em"><i>L'unité du travail, la durée du zèle,
-la persévérance de la passion, l'ardeur
-de la convoitise et l'honnêteté
-du but&hellip; voilà comme on réussit
-quelquefois dans le monde.</i></p>
-
-<p class="s2"><span class="sc">Cuvillier-Fleury.</span></p>
-
-<p class="sign">(<i>Études historiques.</i>)</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><span class="large">LA SAINTONGE ET L'AUNIS</span><br />
-<span class="small">A L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">JEAN OGIER DE GOMBAULD<br />
-(1570-1666)</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On sait de cent auteurs l'aventure tragique</div>
-<div class="verse">Et Gombauld tant loué garde encor la boutique.</div>
-</div>
-
-<p>Telle est la courte oraison funèbre que Despréaux,
-dans le quatrième chant de son <i>Art
-poétique</i>, consacre au poëte favori de Marie
-de Médicis, et nous y saisissons cet aveu
-précieux à recueillir, que Gombauld fut
-très-goûté et fort loué par ses contemporains.
-La verve caustique du législateur du Parnasse
-laisse rarement échapper de ces traits à double portée, qui
-frappent d'un côté, qui guérissent de l'autre: on dirait
-qu'un remords l'a saisie au moment où elle allait s'attaquer
-«au plus ancien des écrivains françois vivants en 1663<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>»,
-et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne
-<span class="pagenum" id="pg_2">-2-</span>fut point passagère; car, une autre fois encore, Boileau
-crut devoir user de la même arme envers le vieux poëte,
-quand, parlant des sonnets sans défaut, il prononça cet
-arrêt:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville</div>
-<div class="verse">En peut-on admirer deux ou trois entre mille.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Chapelain.&mdash;<i>Mélanges</i> tirés de ses Lettres manuscrites.</p>
-</div>
-<p>Or, on sait qu'à ses yeux sévères</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.</div>
-</div>
-
-<p>On peut donc, même en suivant les règles du maître, ne
-point se montrer trop dédaigneux du talent poétique de
-Gombauld, et le succès qu'eurent ses ouvrages pendant la
-plus grande partie du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle suffirait, au besoin, pour
-nous encourager à entreprendre l'étude de sa longue carrière.
-On réimprime aujourd'hui les poésies de beaucoup
-d'anciens auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison
-devant un choix judicieux de celles du rival et ami
-de Maynard et de Racan: et ce qui prouve que Boileau a
-eu tort devant la postérité, c'est qu'une édition de luxe des
-<i>Épigrammes</i> de Gombauld, imprimée à Lille en 1861, est
-déjà épuisée, et que des maîtres en <i>l'art de bien dire</i>, parmi
-lesquels nous citerons principalement M. S<sup>t</sup>-Marc Girardin,
-s'étant donné la peine de relire et d'analyser plusieurs des
-ouvrages du poëte saintongeois, n'ont pas hésité à le ranger
-parmi les plus éminents des quarante fondateurs de l'Académie
-française<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur
-les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc
-Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale d'<i>Amaranthe</i>,
-dans son <i>Cours de littérature dramatique</i> (Paris, Charpentier, 4 vol. in-12).&mdash;M.
-Pierre Barbier a consacré près de cinquante pages à Gombauld
-et à la même pastorale dans ses <i>Études sur notre ancienne poésie</i> (Bourg,
-Ad. Dufour, 1873, 1 vol. in-8<sup>o</sup>).&mdash;M. Livet a parlé de lui fort avantageusement
-dans sa Notice sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des <i>Précieux
-et Précieuses</i> (Paris, Didier, in-8<sup>o</sup> et in-18).&mdash;M. Paul de Musset l'a
-compris dans sa galerie des <i>Originaux du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle</i> (Paris, Charpentier,
-1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière
-étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup trop
-riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes flagrants.
-Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de Marie de
-Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que la publication
-du roman allégorique d'<i>Endymion</i>. Or, Tallemant affirme que Marie
-aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de Louis XIII, et
-l'<i>Endymion</i> ne parut qu'en 1624, etc.</p>
-
-<p>Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, l'abbé Goujet, dans sa <i>Bibliothèque française</i>; les
-frères Parfaict, dans leur <i>Histoire du Théâtre-Français</i>; Sabathier de
-Castres, dans ses <i>Trois Siècles littéraires</i>; Lefort de la Morinière, dans
-sa <i>Bibliothèque poétique</i>; La Harpe, en plusieurs chapitres de son <i>Cours de
-littérature</i>, ont diversement apprécié les talents de Gombauld, que Richelet,
-Fontenelle, Bayle, Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel,
-Conrart et Pellisson avaient déjà loué sans réserve au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Les <i>Historiettes</i> de Tallemant des Réaux contiennent une foule de
-détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du chroniqueur, et
-nous les mettrons largement à contribution.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg_3">-3-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I</h2>
-
-<p class="d">JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.&mdash;MARIE
-DE MÉDICIS.&mdash;LES BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.&mdash;SONNETS
-(1570-1620).</p>
-
-
-<p>«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'<i>Éloge</i> qu'il
-lui a consacré en tête de ses <i>Traités et Lettres posthumes sur la
-religion</i>, «étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un
-quatrième mariage, comme il avoit coutume de le dire lui-même
-par raillerie, pour s'excuser de ce qu'il n'étoit pas
-riche». On est à peu près certain qu'il naquit à S<sup>t</sup>-Just-de-Lussac,
-en Brouage<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; car son compatriote Tallemant et
-tous les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce
-que personne n'a pu encore fixer, c'est la date de sa naissance;
-<span class="pagenum" id="pg_4">-4-</span>et les écarts que l'on rencontre à ce sujet dans les
-divers témoignages qui nous restent de cette époque sont
-si considérables, qu'il est fort difficile de décider la question.
-Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à
-nous est l'<i>Éloge</i> de Conrart, qui connaissait Gombauld
-particulièrement. Or, cet Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque
-tous les biographes se sont bornés à reproduire, offre
-malheureusement des passages tout à fait contradictoires.
-Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris
-vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses
-études à Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la
-naissance du jeune homme une date antérieure à 1580,
-puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente ans révolus à
-l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de
-Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si
-une date écrite de sa main dans un des livres de son cabinet
-étoit le temps véritable de sa naissance, comme il l'avoit
-dit en confidence à quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa
-mort&hellip;» Il est vrai qu'il y a un <i>si</i>: mais on a toujours dit
-et répété que Gombauld était mort âgé de près de cent ans,
-et les <i>Dictionnaires</i> de Bayle et de Moréri lui donnent cet
-âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant
-que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa
-naissance vers 1566: il avait donc, d'après cette hypothèse,
-au moins quarante ans lors de son arrivée à Paris;
-il aurait mis du temps à faire ses études.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et arrondissement
-de Marennes (Charente-Inférieure).&mdash;Nos recherches pour
-retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont pas été
-couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible de rien
-affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du reste, son père
-était protestant, et l'acte de naissance est par conséquent assez difficile
-à retrouver.</p>
-</div>
-<p>Une des assertions de Conrart doit par conséquent se
-trouver fausse, et nous pensons que ce doit être celle de la
-jeunesse de Gombauld, lors de son apparition à la cour
-de Henri IV; à moins que le poëte ne soit arrivé à Paris
-tout au commencement du règne du <i>bon Roi</i>. Les témoignages
-qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet
-fort nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement:
-«Il a confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize
-ans;» ce qui fixerait la date de sa naissance à l'année 1570.</p>
-
-<p>L'abbé Joly, dans ses <i>Notes au Dictionnaire de Bayle</i>,
-discute cette question et conclut pour le centenaire. On
-objecte, dit-il, que Gombauld a toujours fait un mystère
-de son grand âge; mais cela est fort naturel: «Gombauld
-<span class="pagenum" id="pg_5">-5-</span>n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un
-poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il
-avoit été fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent
-il avoit l'habitude des conversations galantes. S'il
-se trouvoit avec des femmes, il se souvenoit du style de sa
-jeunesse, il les louoit, il les encensoit. Le rôle de bel esprit
-et de galant homme étoit encore son partage. Mais pour
-le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin que l'on
-ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil
-d'<i>Épigrammes</i> en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si
-l'on venoit à savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne
-trouvât fort étrange qu'il demandât un Privilége pour un
-tel livre, et qu'il fît ses présens d'Auteur? N'avoit-il pas
-à craindre que M. Daillé et les autres ministres de Paris
-ne le censurassent de vaquer encore à de semblables productions
-dans un âge si avancé?&hellip;» Sans discuter ici les
-motifs allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous
-paraît probable que Chapelain a eu raison d'écrire en 1663:
-«M. Gombauld est le plus ancien des écrivains françois
-vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des Réaux
-la date de 1570 pour celle de sa naissance.</p>
-
-<p>Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons
-comme très-importants, parce que les premières
-productions de Gombauld ne virent le jour que sous la
-régence de Marie de Médicis, et l'on ne pourra plus dire
-que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le poëte
-avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son
-roman d'<i>Endymion</i>, composé au plus tôt vers 1615 et
-publié seulement en 1624, «un fruit du premier âge»; à
-moins que notre poëte ne fût doué d'une éternelle jeunesse,
-le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement avancé.</p>
-
-<p>Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son
-père était «d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit
-de ses rentes, et il en vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il
-ne faisoit que chasser et faire bonne chère; enfin il s'acheva
-de ruiner en procez». Cet exemple devait nécessairement
-influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de Gombauld,
-dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait
-des liens de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et
-<span class="pagenum" id="pg_6">-6-</span>de Méré<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, le jeune Jean Ogier put faire, en portant ses
-regards sur la situation de ses proches, des comparaisons
-peu favorables à son père. Ce père, chargé de famille et peu
-soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût protestant,
-à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la
-religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,»
-exemple d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer
-à jeter le trouble dans les jeunes idées du futur poëte.
-Mais il paraît, si l'on en croit Tallemant, que le sang
-huguenot avait été vigoureusement projeté dans les veines
-de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le chroniqueur,
-car il est huguenot à brusler, que naturellement
-il avoit de l'aversion pour la religion catholique, et que
-dez seize ans il cessa de luy-mesme d'aller à la Messe, et
-revint à nous<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, sans pourtant faire d'abjuration ny de
-reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous avoir
-quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.»
-Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire
-d'un peu de partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage
-que sous toutes réserves. Ce qu'il y a de certain,
-<span class="pagenum" id="pg_7">-7-</span>c'est que Gombauld, pendant les soixante ans environ qu'il
-passa à Paris, fut toujours attaché au protestantisme: il
-laissa même des Traités religieux et des Controverses que
-son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque
-temps après sa mort.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux et
-intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs travailleurs
-intrépides pour retrouver la généalogie exacte et complète du chevalier
-de Méré, qui appartenait à la nombreuse famille des de Gombauld de
-Plassac, il serait étrange que le nom du poëte n'eût pas été rencontré
-par l'un d'entre eux, si Jean Ogier avait été parent rapproché des auteurs
-des <i>Lettres</i>. M. le comte de Brémond d'Ars nous assure, du reste, que
-le nom de Gombauld est très-commun en Saintonge, et si le père du
-poëte ne fait pas partie d'un rameau se rattachant de longue date au
-tronc commun des Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence
-de tout document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit
-<i>Ogier de Gombauld</i> comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas
-aussi bien un simple nom propre?&hellip; Autant de problèmes que, seuls, des
-actes authentiques pourraient résoudre.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Balzac, dans ses <i>Lettres</i> à Chapelain, publiées en 1873 par M. Tamizey
-de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4<sup>o</sup>), parle souvent, vers 1644,
-de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes, l'autre,
-jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les donne, dans
-ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la Table, comme ses
-frères.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Tallemant était aussi de la religion protestante.</p>
-</div>
-<p>Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il
-acheva toutes ses études, «en la pluspart des sciences, dit
-Conrart, et sous les plus excellents maîtres de son temps».
-Malheureusement, son bagage scientifique et littéraire ne
-suffisait pas pour lui assurer le pain quotidien. Son père
-était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon fut en
-outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et,
-faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison».
-Sa bourse était donc trop maigre pour qu'il pût
-vivre en gentilhomme. Il est probable qu'il végéta quelque
-temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et qu'en désespoir de
-cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de développer
-des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour
-Paris, le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui
-ne peuvent ou ne savent pas tirer parti, chez eux, des ressources
-d'esprit que leur a départies la Providence.</p>
-
-<p>Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il
-était âgé de trente-cinq ans environ, et n'avait plus par
-conséquent cette fleur de jeunesse que veulent bien lui
-attribuer ses amis Conrart et Tallemant, lorsqu'ils le représentent
-faisant son entrée dans la trop galante cour du roi
-Henri IV.</p>
-
-<p>Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs:
-«Gombauld, raconte Tallemant, fit d'abord connoissance
-avec le marquis d'Uxelles <i>le Rousseau</i>. Cet homme
-avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien faire les lettres
-dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou de
-galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld
-pour cela, et luy entretenoit un cheval et un laquais.»</p>
-
-<p>En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles
-débuts pour un futur académicien; et cependant, notre provincial
-était «grand, bien fait, de bonne mine et sentant
-son homme de qualité&hellip; il avait le c&oelig;ur aussi noble que
-le corps&hellip; l'âme droite&hellip; l'esprit élevé&hellip;»; malgré tous
-<span class="pagenum" id="pg_8">-8-</span>ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en
-règle son apprentissage de courtisan.</p>
-
-<p>La cour était alors inondée de petits et de grands vers
-que les poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe,
-déposaient aux pieds des déesses du jour.</p>
-
-<p>La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible,
-et c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre,
-avait commencé sa réputation par ses <i>Désespoirs amoureux</i>.
-Gombauld prit modèle sur Maynard, comme lui
-fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune Toulousain,
-avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et
-le sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces
-de circonstance&hellip; «Il fit assez de vers pour Henri IV,
-rapporte Tallemant, et il dit que le Roy lui donnoit pension.»
-Conrart ne se contente pas d'avancer que son
-ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld
-«ne tarda pas à être connu et estimé».&mdash;«Henri IV, dit-il,
-ayant été malheureusement assassiné, tous les François
-le pleurèrent comme le Père de la patrie, et tous les
-poëtes semèrent son tombeau de fleurs funèbres, qu'ils
-avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld, quoique
-jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres&hellip;»</p>
-
-<p>Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de <i>Jeune</i>
-attribuée, en 1610, à un homme qui, d'après le même
-auteur, était centenaire en 1666! Mais nous remarquerons,
-avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici une seconde
-erreur de mémoire. En effet, dans le <i>Recueil de diverses
-poésies sur le trépas de Henri le Grand</i>, publié in-4<sup>o</sup> à
-Paris en 1611, par Guillaume Peyrat, on ne rencontre
-aucune pièce de Gombauld. On en chercherait même en
-vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de notre
-auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646.
-La plus ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil
-porte la date de 1611, et fut composée sur la mort du
-duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de Louis XIII. Nous
-pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait chanté
-la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart,
-il les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant,
-après avoir dit qu'il «fit assez de vers pour Henri IV»,
-<span class="pagenum" id="pg_9">-9-</span>ajoute «qu'il ne les a jamais montrez». Si ce détail est vrai,
-cela est regrettable, car ils ne nous sont pas parvenus dans
-ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de quelle
-façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du
-Parnasse.</p>
-
-<p>C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les
-premiers temps de la régence de Marie de Médicis, que
-commence la véritable carrière littéraire de Gombauld;
-c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien qu'il devait
-avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'&oelig;uvre.
-Aussi bien, les documents biographiques à son sujet
-n'offrent une certitude à peu près absolue qu'à partir de ce
-moment.</p>
-
-<p>L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez
-singulière. On croirait plutôt lire une page de roman détachée
-des <i>Trois Mousquetaires</i> ou des <i>Mille et une nuits</i>. Mais
-cette aventure, s'il faut en croire Tallemant, est revêtue
-de tous les caractères de l'authenticité.&mdash;La scène se
-passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610, pendant le
-sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le
-plus pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse,
-qui impose les mains sur la tête du Roi&hellip; Le moment, on
-le voit, est solennel, et la situation prête aux incidents dramatiques.
-La Régente Marie de Médicis, que la longueur
-du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire, ses
-regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée,
-qui, frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer
-le successeur du bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement
-vient animer les traits de l'Italienne, et, pendant
-tout le reste du sacre, un souvenir lointain semble la préoccuper:
-au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le
-portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé
-à Florence&hellip; et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant
-Gombauld, qui assiste à la fête à côté de son protecteur
-et maître, le marquis d'Uxelles, aux cheveux roux.</p>
-
-<p>Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant:</p>
-
-<p>«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld,
-à ce qu'il dit, au sacre du feu Roy, où il estoit avec
-son rousseau. Mademoiselle Catherine, femme de chambre
-<span class="pagenum" id="pg_10">-10-</span>de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M. d'Uxelles qui il
-estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M. d'Uxelles,
-et alla dire à la Reyne:&mdash;Il dit qu'il ne le connoit point.&mdash;Cela
-ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un
-rousseau pour l'autre.&mdash;Enfin, elle en parla elle-mesme
-à M. d'Uxelles, et voulut voir des ouvrages de nostre
-homme.</p>
-
-<p>»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld
-qu'on alloit faire l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit
-la Reyne elle-mesme qui le faisoit.&mdash;Si cela est, dit
-Gombauld, je ne m'en veux point inquietter, il en arrivera
-ce qu'il plaira à Dieu.&mdash;Il y fut mis pour douze cens
-escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:&mdash;Vous
-aviez raison de ne vous pas tourmenter, la Reyne
-a assez de soin de vous: je voudrois être aussi bien avec
-elle.&mdash;La Reyne le cherchoit partout des yeux. La princesse
-de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit
-de l'affection pour luy.»</p>
-
-<p>Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme
-de Xaintonge devint en grande faveur à la Cour
-de la Régente, où il eut pendant longtemps ses petites entrées;
-témoin certain passage des <i>Historiettes</i> que nous
-renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons
-ceux qui voudront le lire dans le style imagé de Tallemant&hellip;
-«Il nie cependant, ajoute des Réaux, avoir jamais
-été amoureux de la Reyne, mais bien d'une autre personne
-de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses
-poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins
-convient-il «que Catherine luy avoit avoué que la Reyne
-ne l'avoit jamais veû sans esmotion, parce qu'il ressembloit
-à un homme qu'elle avoit aimé à Florence&hellip;»</p>
-
-<p>Le grave Conrart, dans l'<i>Éloge</i> qu'il a fait de son ami,
-n'est pas aussi cru que Tallemant, mais il parle assez
-longuement de la faveur de Gombauld, près de la Régente,
-et ce témoignage vient en quelque sorte confirmer les malicieux
-récits de l'auteur des <i>Historiettes</i>. «Sous la minorité
-de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de
-Marie de Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus
-considérés de cette grande et magnifique princesse; <i>et il
-<span class="pagenum" id="pg_11">-11-</span>n'y avoit point d'homme de sa condition qui eût l'entrée plus
-libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur &oelig;il</i>. Comme elle
-était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer envers
-ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions
-considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit.
-Celle de M. de Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui
-lui donnoit moyen de paroître en fort bon équipage à la
-cour, soit à Paris ou dans les voyages qui étoient fréquens
-en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des dépenses
-superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires,
-il fit un fonds assez considérable de l'épargne de ces
-années d'abondance: ce qui lui vint bien à propos pour
-celles de stérilité qui y succédèrent, quand les guerres
-civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari les
-sources d'où les premières avaient coulé.»</p>
-
-<p>L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion
-précise de Conrart, sous prétexte que dans la
-liste des pensions payées en 1621 par la Cour, on ne trouve
-ni un poëte ni un homme de lettres. On sait cependant
-que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents
-écus à Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit
-se rappeler que la Reine fut en disgrâce, puis en fuite,
-puis en guerre contre son fils depuis 1617 jusqu'en 1620:
-la disgrâce de la Régente entraîna naturellement tout d'abord
-celle de ses protégés. Tallemant, du reste, nous
-donne des renseignements précieux que ne connaissait
-pas l'abbé Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait
-souvent des sommes d'argent importantes, surtout
-à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que ce
-favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant
-les sept années de la régence réelle de Marie de
-Médicis, il fut de toutes les promenades royales. Donc,
-raconte l'intarissable des Réaux, «en une rencontre de
-voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre
-sans argent. La Reyne luy dit:&mdash;Allez chez le trésorier,
-luy dire de ma part que j'entends que vous soyez payé. Le
-trésorier dit:&mdash;Monsieur, tout le monde dit de mesme.
-Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle veut que je
-fasse; venez demain matin.&mdash;Il y alla.&mdash;Elle en a
-<span class="pagenum" id="pg_12">-12-</span>marqué deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.&mdash;Il fut
-payé. Il dit que cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust
-eu des amys, on ne luy eust rien refusé: mais, depuis, la
-religion lui nuisit.» Sa profession de huguenot déclaré fut
-donc une des causes de sa future disette d'argent; et ce fut
-elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents
-écus à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de
-sa pension.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout
-les premières, furent d'heureuses années pour Gombauld.
-Se voyant en faveur, il conçut plus d'audace littéraire, et
-se lança résolument dans la carrière poétique. Il fit connaissance
-avec Malherbe et Racan; il fréquenta les poëtes
-en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du
-Parnasse, il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt
-ans plus tard, il le défendait intrépidement avec Gomberville
-contre les critiques de l'Académie.</p>
-
-<p>Les premiers essais poétiques de Gombauld ne sont pas
-à la hauteur de ses modèles. On y rencontre cependant
-certains traits qui annoncent l'auteur des Sonnets et des
-Épigrammes, et qui justifient ce passage de l'Éloge de Conrart,
-où il dit que son ami avait l'esprit «moins fécond
-que judicieux». Ces premières poésies se composent de
-stances, de quelques élégies et de vers destinés à des
-ballets ou à des divertissements, comme on en faisait tant
-à cette époque, et qu'on peut lire dans le volume des
-<i>&OElig;uvres poétiques</i> publié par l'auteur en 1646. Aucune de ces
-petites pièces n'est restée dans la mémoire de la postérité:
-les contemporains ne les ont cependant pas dédaignées, et
-le savant Ménage en cite des fragments avec éloge dans
-ses <i>Observations sur Malherbe</i>.</p>
-
-<p>Voici, par exemple, des vers commandés expressément
-par Marie de Médicis, pour le Ballet des Déesses, dont
-Scipion de Gramont avait réglé la marche, tirée de la
-fable de Psyché. La musique était de l'organiste de La
-Barre:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_13">-13-</span></p>
-
-<p class="c small">POUR LA REYNE REPRÉSENTANT JUNON.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers</div>
-<div class="verse">Ne voyant rien d'esgal à mes appas divers,</div>
-<div class="verse">Par son royal hymen les rendit plus augustes.</div>
-<div class="verse">Peut-on rien désormais à ma gloire adjouster?</div>
-<div class="verse">Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes,</div>
-<div class="verse">Ou les yeux de Pâris, ou ceux de Jupiter?</div>
-</div>
-
-<p class="c small">THÉMIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">France, à qui tous les dieux amis</div>
-<div class="verse i2">Parlent aujourd'huy par Thémis,</div>
-<div class="verse i2">Escoute mes devins oracles:</div>
-<div class="verse i2">C'est un bruit connu dans les cieux</div>
-<div class="verse i2">Que ton Roy fera des miracles</div>
-<div class="verse i2">Et ta Reyne des demi-dieux.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">CÉRÈS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ne vous flattez point d'espérance,</div>
-<div class="verse i2">Amans, vostre persévérance,</div>
-<div class="verse i2">Ne gaigne rien de m'assaillir;</div>
-<div class="verse i2">Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe</div>
-<div class="verse i2">Vous feroit enfin recueillir?</div>
-<div class="verse i2">Votre moisson serait en herbe.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">FLORE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dessous mes pas naissent les roses;</div>
-<div class="verse i2">Mon lustre efface toutes choses,</div>
-<div class="verse i2">Et mes yeux font le ciel plus doux.</div>
-<div class="verse i2">Mon sort, par dessus les plus belles,</div>
-<div class="verse i2">Me donnant un dieu pour époux,</div>
-<div class="verse i2">M'a mise au rang des immortelles<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Discours du Ballet de la Reyne.</i> Paris, Jean Sara, 1619, in-8<sup>o</sup>.&mdash;Reproduit
-dans les &OElig;uvres poétiques de Gombauld, 1646, et dans la
-Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix. Genève,
-Gay, 1868, II (207-211).</p>
-</div>
-<p>Ces strophes sont très-variées: il y en a de tous les
-styles, depuis le plus majestueux jusqu'au plus léger (témoin
-<span class="pagenum" id="pg_14">-14-</span>le couplet de Pomonne que nous n'osons point citer), en
-passant par l'épigrammatique et par le gracieux.</p>
-
-<p>Ménage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la
-dernière rime vicieuse en principe; on ne doit jamais,
-dit-il, en employer de cette sorte, «si ce n'est, comme a
-fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle pensée&hellip;»
-Ménage était déjà loin de la régence lorsqu'il écrivait ses
-<i>Observations</i>. Théophile, au contraire, venait de la voir
-disparaître quand il disait, dans sa <i>Prière</i> aux poëtes de ce
-temps:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Saint-Amand sçait polir la rime,</div>
-<div class="verse i2">Avec une si douce lime</div>
-<div class="verse i2">Que son luth n'est pas plus mignard,</div>
-<div class="verse i2">Ny Gombauld dans une élégie,</div>
-<div class="verse i2">Ny l'épigramme de Maynard,</div>
-<div class="verse i2">Qui semble avoir de la magie<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Théophile.&mdash;&OElig;uvres, édit. 1636, 3<sup>e</sup> part., p. 42.</p>
-</div>
-<p>Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette période,
-car il est adressé à Philis, probablement à celle dont
-parle Tallemant des Réaux:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde;</div>
-<div class="verse">Et desjà les desmons menoient par l'univers</div>
-<div class="verse">Les funestes oyseaux, les fantosmes divers,</div>
-<div class="verse">Et des songes divers la troupe vagabonde,</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand Morphée emprunta la chevelure blonde,</div>
-<div class="verse">Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers,</div>
-<div class="verse">Et mille autres appas d'un long crespe couverts,</div>
-<div class="verse">Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs,</div>
-<div class="verse">Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs,</div>
-<div class="verse">Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte.</div>
-
-<div class="verse stanza">Qu'allez-vous entreprendre? ô dieux trop irritez!</div>
-<div class="verse">Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte,</div>
-<div class="verse">Et que vostre colère épargne ses beautés<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Poésies de Gombauld, édit. 1646.</p>
-</div>
-<p>M. Paul de Musset pense que le suivant fut composé
-<span class="pagenum" id="pg_15">-15-</span>pour Marie de Médicis elle-même; l'allusion est, en effet,
-assez transparente:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">S'il est vrai que Philis ne regarde personne</div>
-<div class="verse">Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour,</div>
-<div class="verse">S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour</div>
-<div class="verse">Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne;</div>
-
-<div class="verse stanza">Amant, heureux amant, digne d'une couronne,</div>
-<div class="verse">Dont ses augustes yeux demandent le retour,</div>
-<div class="verse">Qui retarde tes pas? quel aimable séjour,</div>
-<div class="verse">Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne?</div>
-
-<div class="verse stanza">Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi;</div>
-<div class="verse">Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi,</div>
-<div class="verse">Et que chacun se plaint de son indifférence.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais un secret effroi cause tes déplaisirs:</div>
-<div class="verse">Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence;</div>
-<div class="verse">Que son c&oelig;ur est contraire à ses propres désirs.</div>
-</div>
-
-<p>Ce sont là des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup
-plus délicat, et la chute en devait plaire aux dames et
-damoiselles de la brillante cour de Marie:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Amour, dispense-moy de servir davantage;</div>
-<div class="verse">Il est temps désormais de vivre en liberté.</div>
-<div class="verse">Veux-tu qu'en ce dédale où je suis escarté,</div>
-<div class="verse">Je rende à ton empire un éternel hommage?</div>
-
-<div class="verse stanza">Va, triomphe à ton gré de la fleur de mon âge,</div>
-<div class="verse">Et riche du butin que tu m'as emporté,</div>
-<div class="verse">Laisse à la fin mon c&oelig;ur comme un lieu déserté,</div>
-<div class="verse">Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ainsi, Daphnis, outré de peine et de soucy,</div>
-<div class="verse">Consultait ce tyran qui respondit ainsi:</div>
-<div class="verse">&mdash;Si ton sort te desplaît cherche qui te délivre.</div>
-
-<div class="verse stanza">Esteindrois-je le feu qui te donne le jour?</div>
-<div class="verse">Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre,</div>
-<div class="verse">Et la vie a son terme en celuy de l'amour.</div>
-</div>
-
-<p>On n'était pas habitué, vers 1613, à lire beaucoup de
-petites pièces aussi remarquables, et d'une versification
-aussi noble et aussi soutenue. Malherbe seul et ses deux
-meilleurs élèves, Maynard et Racan, étaient capables d'en
-<span class="pagenum" id="pg_16">-16-</span>produire de pareils. C'est pourquoi la réputation de Gombauld,
-comme poëte et comme courtisan, grandissant peu
-à peu, il fut bientôt admis dans les cercles les plus illustres,
-et les ruelles s'honorèrent de l'avoir pour habitué. Nous
-ne connaissons pas d'une manière assez précise la date de
-son entrée à l'hôtel de Rambouillet, pour trancher la question
-de savoir s'il y fut admis avant 1617, époque de la
-disgrâce de sa protectrice, ou vers 1620, époque du retour
-de Marie de Médicis, après ses quatre années de retraite et
-de guerres. Que fit même Gombauld pendant ces quatre
-années, et quel fut son asile? Nous ne pourrions le dire
-exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que notre poëte
-fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs
-lettrés de l'hôtel de Rambouillet.</p>
-
-<p>Catherine de Vivonne avait quitté la cour en 1608 pour
-se consacrer tout entière aux soins de sa famille. Le spectacle
-de la licence des habitués du Louvre était peu fait
-pour séduire cette femme aimable, chez qui le sentiment
-de la dignité personnelle était aussi vif que celui des convenances
-morales. Mais, en même temps qu'elle se séparait de
-la cour, elle n'entendait point se séparer du monde, pourvu
-que ce fût un monde à elle, poli, distingué, élégant, lettré.
-Son hôtel, qu'elle habitait en 1612, devint bientôt le
-rendez-vous d'une société nombreuse, que le charme de
-sa conversation et de son caractère attirait à sa petite cour,
-et qui «se dédommageait de ne la plus recevoir, dit
-M. Livet, en courant auprès d'elle<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>». Ce fut, à proprement
-parler, le rendez-vous de la bonne compagnie;
-«l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y naquit,
-s'y développa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent
-à respecter les écrivains et à les fréquenter sur un
-pied d'égalité»; et M. Cousin a parfaitement fait ressortir
-ce point caractéristique quand il a dit: «A l'hôtel de
-Rambouillet, tous les gens d'esprit étaient reçus, quelle
-que fût leur condition: on ne leur demandait que d'avoir
-de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était
-établi sans nul effort, la plupart des hôtes de la maison
-<span class="pagenum" id="pg_17">-17-</span>étant de fort grands seigneurs, et la maîtresse étant à la
-fois Rambouillet et Vivonne<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Livet.&mdash;<i>Précieux et Précieuses.</i></p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>V.</i> Cousin.&mdash;<i>Madame de Sablé.</i></p>
-</div>
-<p>Gentilhomme et poëte comme Malherbe et Racan, Gombauld,
-qui professa toujours un culte véritable pour la
-société élégante et polie, ne pouvait manquer de devenir,
-comme eux, un hôte assidu du salon de la célèbre marquise.
-Malherbe visitait déjà M<sup>me</sup> de Rambouillet dès 1613,
-comme nous l'apprend une de ses Lettres à Peiresc, dans
-laquelle il raconte au savant Provençal ce qui s'est passé
-dans une réunion à laquelle il venait d'assister. Il est fort
-possible que Gombauld ait été admis à l'hôtel vers cette
-époque, alors que sa faveur près de la Régente et ses vers
-pour les ballets le mettaient en relief parmi les courtisans.
-Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps
-après la rentrée en grâce de Marie de Médicis, c'est-à-dire
-vers 1622, il était l'un des visiteurs les plus aimés de
-M<sup>me</sup> de Rambouillet, qui le menait avec elle chez M<sup>me</sup> de
-Clermont d'Entraigues, chez M. de Montlouet, chez tous
-ceux de ses amis, en un mot, dont les salons formaient
-comme des succursales de celui de son hôtel. Voiture,
-Chapelain, Conrart et Godeau n'étaient pas encore, à cette
-époque, les familiers du cénacle; et les trois gentilshommes
-poëtes, Gombauld, Malherbe et Racan, y représentaient
-presque seuls, à l'origine, l'élément littéraire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg_18">-18-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II</h2>
-
-<p class="d">L'ENDYMION.&mdash;L'AMARANTHE.&mdash;MALHERBE ET MADAME DES LOGES.
-(1620-1630.)</p>
-
-
-<p>La période de dix années qui s'écoula de 1620 à
-1630 jusqu'à la seconde disgrâce de Marie de Médicis,
-après la Journée des Dupes, fut la plus heureuse de toute
-la carrière de notre poëte.</p>
-
-<p>Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de
-celles de la reine de la société polie à l'hôtel de Rambouillet,
-que pouvait-il désirer de plus, sinon la réputation
-littéraire? Il l'acquit en effet, pendant cette période, par
-deux &oelig;uvres qui firent quelque bruit, et sur lesquelles nous
-insisterons un peu, parce qu'elles établirent définitivement
-le nom de Gombauld sur les fastes de la République des
-Lettres.</p>
-
-<p>La première est un roman en prose, l'<i>Endymion</i>, tout
-rempli d'allusions d'actualité, ce qui causa son succès, et
-ce qui explique son oubli.</p>
-
-<p>La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire,
-et doit prendre rang dans un certain cycle d'&oelig;uvres
-analogues, qui donnent la note du goût de cette époque:
-c'est une pastorale en vers, intitulée <i>Amaranthe</i>, qui peut
-figurer honorablement en compagnie de l'<i>Astrée</i> de d'Urfé,
-des <i>Bergeries</i> de Racan, et de la célèbre <i>Sylvie</i> de Mairet.</p>
-
-<p>Mais, avant de parler de ces deux &oelig;uvres, il sera bon,
-pour mieux faire connaître notre poëte, de tracer en quelques
-mots son portrait physique et moral.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_19">-19-</span>En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante
-ans, et M. Livet nous offre de sa personne un croquis
-aussi finement touché qu'original et ressemblant:</p>
-
-<p>«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet,
-mystérieux comme Timante du <i>Misanthrope</i>, cérémonieux
-comme Phédon de La Bruyère, Gombauld visait toujours
-à rappeler les manières de la belle cour; homme à refuser
-une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du
-c&oelig;ur et de l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait
-une lâcheté pour sa vie; noble caractère, plein de dignité
-et de fière délicatesse, en même temps qu'il maniait la
-plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si, comme
-tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris
-une enseigne de poëte, il l'eût surmontée de son
-blason<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Livet.&mdash;<i>Précieux et Précieuses.</i></p>
-</div>
-<p>Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait,
-de bonne mine, et sentant son homme de qualité; que
-sa piété étoit sincère, sa probité à toute épreuve, ses
-m&oelig;urs sages et bien réglées; qu'il avoit le c&oelig;ur aussi
-noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse;
-l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente
-et prompte, fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air
-grave et concentré&hellip;»</p>
-
-<p>Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis,
-Gombauld «la froide mine», comme dira Saint-Évremont
-dans la <i>Comédie des Académistes</i>.</p>
-
-<p>L'<i>Endymion</i> parut en 1624.</p>
-
-<p>Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque
-assez bien la transition dans le genre héroïque, entre le
-roman de bergeries d'Honoré d'Urfé, et les grands romans
-d'aventures ou de m&oelig;urs de Gomberville, de La Calprenède
-et de M<sup>lle</sup> de Scudéry, Gombauld chante, sous le
-couvert des amours mythologiques d'Endymion et de la
-Lune, son propre amour pour la Reine-Mère, sa protectrice.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du
-<span class="pagenum" id="pg_20">-20-</span>26 octobre 1624, mentionne ouvertement l'approbation
-d'Anne d'Autriche, la femme de Louis XIII, et, cependant,
-les allusions du poëme étaient si peu voilées que,
-dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs
-et les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas
-et J. Picard, n'avaient pas hésité à représenter les personnages
-sous des traits connus de tout le monde!</p>
-
-<p>«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux.
-On disoit que la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement,
-dans les tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un
-croissant sur la teste. On disoit que cette Iris qui apparoist
-à Endymion au bout d'un bois, c'estoit Mademoiselle
-Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir entendre lire,
-car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement c'est
-un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les
-autres ne comprennent pas; car il dit que c'est une image
-de la vie de la Cour, et que qui le lira avec cet esprit y
-trouvera beaucoup plus de satisfaction. Il en avoit tant
-fait de lectures avant que de le faire imprimer, que M. de
-Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que la
-deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien
-et fait bien valoir ce qu'il lit&hellip;»</p>
-
-<p>A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre
-Gombauld lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant
-raconte une anecdote, qui montre quel soin méticuleux
-de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé de naïve
-défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur
-désirait apporter dans l'exposition de son &oelig;uvre:</p>
-
-<p>«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy
-vouloit faire cet honneur, il alla trouver M<sup>me</sup> de Rambouillet,
-qui a toujours esté de ses amies, et la pria de luy
-vouloir dire son avis sur la manière dont il s'y devoit
-prendre.</p>
-
-<p>»&mdash;Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la
-Reyne, et j'entreray avec mon livre.</p>
-
-<p>»En disant cela, il va dans l'antichambre; M<sup>me</sup> de
-Rambouillet se mordoit les lèvres de peur de rire. Il
-rentre un peu après avec des grimaces les plus plaisantes
-du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_21">-21-</span>»&mdash;Cela sera-t-il bien ainsi?</p>
-
-<p>»&mdash;Ouy, Monsieur, fort bien.</p>
-
-<p>»Il s'approche et commence à lire.</p>
-
-<p>»&mdash;Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut?
-N'est-il point trop haut? Est-il assez respectueux?</p>
-
-<p>»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.</p>
-
-<p>»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en
-sa vie; mais que, pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu
-que quelqu'un les eust veûs, et qu'elle l'eust sceû.</p>
-
-<p>»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout
-ce soing fut inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu <i>Endymion</i>
-à la Reyne-Mère&hellip;»</p>
-
-<p>Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition
-en 1626, est devenu fort rare, et les bibliophiles s'en
-arrachent avec passion les quelques exemplaires, ordinairement
-reliés avec le plus grand luxe, qui passent dans les
-ventes publiques à de longs intervalles; mais les vignettes
-de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus
-que la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là
-le seul attrait du livre; car, si les lecteurs contemporains
-n'avaient point su d'avance que Phébé représentait la reine
-et Endymion le poëte, cette fade rapsodie mythologique,
-quoique les dieux fussent alors très à la mode, n'eût pas
-obtenu le moindre succès<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui, en
-trois lignes de ses <i>Jugements des savants</i>, commet à son sujet deux graves
-erreurs: «Son <i>Endymion</i>, dit-il en parlant de Gombauld, est le <i>fruit
-du premier âge</i>, et l'approbation qu'il en reçut du public lui augmenta le
-courage que le succès de ses <i>autres poésies</i> entretint presque jusqu'à la
-fin de ses jours.&mdash;Un fruit du premier âge, éclos à cinquante ans passés,
-nous semble fort aventuré; puis, le roman de Gombauld est écrit
-en prose et non pas en vers! Beaucoup de biographes ayant pillé, puis
-copié Baillet, nous avons cru devoir relever spécialement ces deux erreurs.</p>
-
-<p>«Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un furieux
-bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de Musset.
-Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais d'avance que les
-gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en
-dérision&hellip;»&mdash;M. de Musset n'a-t-il pas une autre raison bien meilleure
-pour n'en rien citer? Il ne l'a sans doute jamais vu, puisqu'il croit que
-c'est un poëme en vers.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg_22">-22-</span>La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit
-endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de
-Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, et qu'il n'y avoit plus désormais
-pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois interrompu
-du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de longtemps
-accoustumez à la contemplation des plus beaux astres, j'aurois tout sujet
-de craindre qu'il ne peust que fort malaisément subsister devant vostre
-lumière, si je n'estois d'ailleurs tout asseuré que la vertu n'offense jamais
-ceux qui la servent et qui l'adorent, et que Vostre Majesté qui la
-représente en toutes choses, nous faict aussi bien voir, toutes les fois
-que nous luy rendons la sousmission et la révérence qui luy est deüe,
-qu'elle n'est point née pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais
-pour le bonheur et pour la félicité du monde&hellip; Puisqu'il est ainsy,
-Madame, que les qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout
-esloignées de la comparaison des choses mortelles et des termes que
-nous avons accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser
-ma foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir
-que j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler
-trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus
-rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le
-monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour
-moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse
-comme j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir
-que la Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au
-Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et d'industrie,
-pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre
-Majesté daigne gratifier,&mdash;Madame,&mdash;son très-humble, très-obéyssant
-et très-fidelle suject et serviteur,&mdash;Gombauld.»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait remarquer
-plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du
-moins à l'illustrer magnifiquement! «&hellip; Nostre bien aymé Nicolas
-Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége, nous
-a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé l'<i>Endymion</i>, composé
-par le sieur de Gombauld, pour l'embellissement duquel, et pour satisfaire
-au désir de la Reyne, nostre très-honorée compagne et espouse, il
-a fait tailler plusieurs belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy
-a convenu faire de grandes dépenses, etc&hellip;»&mdash;Le magnifique frontispice
-gravé porte pour titre: «L'<i>Endymion de Gombauld</i>.» Et au bas
-on lit: «A Paris, <small>M.D.C.XXIIII</small>. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à
-l'Enseigne S<sup>t</sup>-Claude et de l'Homme-Sauvage.»</p>
-</div>
-<p>Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là
-nos citations, une idée peu avantageuse de la prose de
-<span class="pagenum" id="pg_23">-23-</span>Gombauld: mais il ne tarde pas à changer d'allure. Voici
-d'abord quelques confidences adressées «au Lecteur».</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&hellip; Il y a quelques années qu'un de mes amis<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> ayant sujet de se
-plaindre d'une des plus grandes beautez du monde<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, en qui l'on ne
-sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit luy
-reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite adventure,
-estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de la faire voir, et
-de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin d'en faire mieux lire la
-plainte, et de la rendre plus agréable, je me résolus d'en desguiser quelque
-peu la vérité soubs la fable d'Endymion et de la Lune. Mais il y a
-beaucoup de différence d'un livre qu'on veut exposer au jugement de
-tout le monde, et d'un petit discours qui n'est faict à d'autre fin que
-pour estre leü seulement une fois d'une personne qu'on respecte, et
-<i>pour luy représenter de meilleure grâce ce que la bouche n'oseroit dire, et ce
-qu'une lettre ne sçauroit comprendre</i>.&mdash;Si bien que je fus tout estonné de
-voir que l'amitié des uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement
-de le mettre au jour, et ne se lassoient jamais de me le faire
-lire: et puis, il faut si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on
-n'en peut avoir dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes
-ces choses me donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie
-de l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et
-sans luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je ne suis fait que pour Diane;</div>
-<div class="verse i2">Et, mystérieux ou profane,</div>
-<div class="verse i2">On me voit malgré mon autheur,</div>
-<div class="verse i2">Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,</div>
-<div class="verse i2">Ny d'en obliger un seul homme,</div>
-<div class="verse i2">Ny de s'excuser au lecteur.</div>
-</div>
-
-<p>»Toutesfois, si tost que je l'eus considéré tant soit peu, moy, qui
-pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour moy-mesme,
-j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour l'avoir
-fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance de le rendre
-meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire tout entier que
-d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en servir estoit
-perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et Diane encore
-moins que personne du monde: tellement que sans la puissance absolue
-qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser dormir éternellement&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de
-ses hommages respectueux.</p>
-</div>
-<p>Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs
-«envieux» lui avaient faits, celui-ci par exemple: «&hellip; Vous
-<span class="pagenum" id="pg_24">-24-</span>faictes vostre Endymion de complexion plus amoureuse
-qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et plus retenu qu'un
-Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point surmonté de
-sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas
-mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une
-Déesse et pour fin principale que la vertu&hellip;», l'auteur
-s'adresse à son livre et à son héros luy-mesme:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez:
-plusieurs ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous
-n'avons point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime
-nous ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de
-ceux qui se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate
-ne nous accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir?
-Qu'on parle ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux
-misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas besoin
-d'autres ennemys que d'eux-mesmes&hellip; Et si nous sommes dignes
-d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils
-nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les
-faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un
-advis qu'une louange!»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld
-nous transporte près de la ville d'Héraclée, sur le sommet
-du mont Lathmos, où Endymion, épris d'une respectueuse
-passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en regardant la
-Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour
-une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties
-de son rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse,
-ses voyages dans le bois sacré, ses combats contre les
-monstres qui en gardent les abords, les étranges aventures
-d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de Sthénobée&hellip;
-«Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de
-son récit, que mes aventures te sembleroient si estranges,
-que tu les prendrois plustost pour des songes, que pour
-des véritez&hellip;&mdash;Depuis ce temps-là, tousjours il continua
-de raconter à tout le monde les loüanges de Diane, bien
-qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses peines,
-et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de
-sa vie, soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la
-contemplation de ses beautez et de sa gloire, soit au long
-sommeil qu'elle l'avoit faict dormir.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_25">-25-</span>Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs
-allusions assez directes à l'amour sans espoir du poëte
-pour la Reine. Voici quelques autres passages qui furent
-très-remarqués.</p>
-
-<p>Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de
-Diane; puis elle ajoute:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes,
-que leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses
-et si peu capables de conversation, que la présence des hommes seulement
-les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la mesme
-guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui est de
-plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent l'abord de la
-Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la perdent non plus de
-veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en garde. Une Doris, une Laomédée,
-nymphes ambitieuses, jalouses et curieuses, la tiennent de si
-près, et l'assiégent de telle sorte, qu'elle n'est pas seulement inaccessible,
-mais aussi véritablement captive. Encore seroit-ce peu de chose
-qu'elles voulussent tout sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si
-elles ne vouloient point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme
-les Dieux mesmes aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel
-excès de bonté et d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit
-de ceux qu'ils ayment. <i>Si bien que pour trop gratifier une seule, ou
-deux, ou trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité
-qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit nombre
-est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en pâtit, accuse en
-vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec la vie et la lumière. Dirons-nous
-pourtant que les Dieux en sont moins justes?</i> Non; mais disons plustost
-qu'ils gouvernent toutes choses, comme il plaist à la Destinée, selon
-l'innocence ou la corruption des siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour
-l'affection que je te porte, afin que tu n'oublies rien à considérer&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau
-de la Cour? Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je
-devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir toutes
-faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien que confusément.
-Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte stature,
-en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre les femmes,
-elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint estoit plus jeune
-et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur de la jeunesse mesme;
-estant meslé de certaines clartez qui sembloient accorder les feux avec
-les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui défendoit aux Saisons de ne
-luy faire point d'injure, et qui l'exemptoit pour jamais de la juridiction
-des années.&mdash;Tantost j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté,
-<span class="pagenum" id="pg_26">-26-</span>qui, comme elle a des appas pour attirer à soy les plus généreux courages,
-ne manque point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la
-crainte accuse au dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de
-s'en approcher.&mdash;Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient
-sur son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure
-éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les
-uns estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la
-Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin qu'on
-adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre. Quelques-uns
-négligemment espars, et comme eschappez des liens et de la captivité des
-autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur ses espaules; et là,
-pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en se joüant, les Amours et
-les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche vermeille le Ris et la plus mignarde
-de toutes les Grâces, qui tous deux ensemble, parmy leurs appas et
-leurs caresses, en cultivoient les &oelig;illets au milieu des lys et des roses.&mdash;De
-quelque costé qu'elle tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns
-et si clairs, l'air en un instant en estoit rendu si doux et si serein, que
-toutes choses en estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces.
-Ce sont véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font
-renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle est
-troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que j'entreprens?
-de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a point
-d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu, sans en
-estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de baisser la
-veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien que c'estoit la
-détourner des feux et des esclairs, pour l'aller perdre dans les neiges de
-son sein, etc&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante
-la situation du poëte à la Cour, devant la froideur apparente
-de la Reine:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&hellip; C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne menaçoit
-pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay demeuré
-tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus grande
-part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des ruisseaux, parmy
-les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes et les Sireines, au
-comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté capable de les ressentir,
-estant d'ailleurs comme il estoit réduit au comble de mille peines.&mdash;Ce
-n'estoient que festins où je n'estois traitté que des viandes les plus
-exquises; ce n'estoit que musique de voix et d'instruments, que danses
-de jeunes hommes et de belles filles. Enfin, ce n'estoient que jeux
-et que délices. Si j'estois accompagné, aussi estois-je seul quand je
-voulois: et, choisissant les exercices qui m'estoient les plus agréables,
-j'allois d'ordinaire m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray
-Diane, dont la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son
-changement et le souvenir du passé me faisoient mourir.&mdash;Tantost je
-la voyois passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des
-<span class="pagenum" id="pg_27">-27-</span>vingt autres qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins
-et de ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière
-et glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit terrassés.&mdash;Parfois
-aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule, où je pouvois
-tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le croirois-tu bien?
-Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit pas croyable! Quoiqu'elle
-me vist en l'estat où j'estois, portant la chaisne qu'elle cognoissoit
-bien et que je ne cognoissois pas moy-mesme, marque non-seulement
-de ma captivité, mais aussy de la fin à laquelle j'estois destiné; quoy
-qu'elle sceut bien que je m'en allois mourir pour elle, cependant elle eust
-le courage de me regarder sans pitié, comme si elle eust esté changée
-en une autre, ou qu'elle eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment,
-le souvenir, la cognoissance et la parole&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont
-le sujet se trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à
-Endymion:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">De l'Astre qui préside aux boix</div>
-<div class="verse i2">Tu verras sur toy mille fois</div>
-<div class="verse i2">Les rayons les plus favorables.</div>
-<div class="verse i2">Mais enfin, les voyant cesser,</div>
-<div class="verse i2">Tu seras contraint de penser</div>
-<div class="verse i2">Que les Dieux mesmes sont muables<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de
-vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc&hellip; La <i>Carithée</i>,
-de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le type de
-ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la prose. Il est
-remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné par les bibliographes
-pour un poëme en vers, ne contienne absolument, en fait de
-poésie, que l'oracle précédent, composé de deux strophes de six vers.</p>
-</div>
-<p class="noindent">et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable,
-qui peut figurer honorablement parmi les meilleurs
-morceaux de prose française de cette époque:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus
-puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition que
-nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste encore de
-nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent si naturellement,
-et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et de contraindre,
-que leur silence mesme est plus éloquent que toute sorte de langage.
-Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans trouble; et leur
-seule présence en un instant nous fait perdre le jugement, la force et le
-courage. Car il sort de certains esprits de leurs yeux qui nous donnent
-telle inspiration et tel mouvement que bon leur semble, et par des
-chaisnes invisibles nous forcent et nous tirent si doucement, qu'ils nous
-<span class="pagenum" id="pg_28">-28-</span>obligent de les suivre sans aucune contradiction et sans résistance. Un
-ris, un geste, un mouvement nous ravit en admiration, nous faict souspirer,
-et nous transporte. Que dirai-je davantage? Un seul regard nous
-charme, nous ensorcèle, nous boit le sang, nous transforme et nous rend
-insensez. Non, Pysandre, je croy que si le monde estoit sans femmes,
-nous aurions une familière conversation avec les Dieux. Car, en effect,
-qu'est-ce qu'elles ne prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion,
-quelle contrainte ou quelle gesne est comparable à la force de leurs
-appas? O Jupiter! toutes les offences, les malices, les propos décevans,
-les artifices, les faux serments, la perte du temps et les vains travaux
-auxquels elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui
-ne devois et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois
-que le service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle
-Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher
-d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif,
-d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence
-pleine d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme,
-mais envers autruy pleine de violence, etc., etc&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Arrêtons-nous là.&mdash;Aussi bien préférons-nous étudier
-plus à loisir la seconde &oelig;uvre de Gombauld, qui, loin
-d'être éphémère, eut une renommée durable, et marque
-une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en France.
-Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la
-Reine-Mère, car l'<i>Amaranthe</i> parut en 1625, entre les deux
-éditions du roman d'<i>Endymion</i>: et le poëte ne pouvait
-résister au désir d'afficher bien haut sa faveur.</p>
-
-<p>Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares
-qualitez d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles
-de Vostre Majesté,» dit Gombauld dans la Dédicace; et il
-ajoute: «Si l'on peut représenter une ombre des choses qui
-n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que lumière&hellip;»
-On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un
-succès remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents
-critiques lui ont consacré quelques pages élogieuses, qui ne
-peuvent pas avoir le caractère d'une réhabilitation, car voici
-un témoignage à peu près contemporain et très-concluant:
-«Il s'étoit passé un long temps, dit Sorel, dans sa <i>Bibliothèque
-française</i>, que les comédiens n'avoient eu d'autre
-poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit
-fait cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile
-eut fait joüer sa <i>Thisbé</i> (1617) et Mairet sa <i>Sylvie</i> (1621),
-<span class="pagenum" id="pg_29">-29-</span>M. de Racan ses <i>Bergeries</i> (1618), et M. de Gombauld
-son <i>Amaranthe</i> (1625), le théâtre fut plus célèbre, et
-plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel entretien.
-Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre
-leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant,
-on n'y en avoit jamais vu aucun: on y mettoit seulement
-le nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement
-que leur autheur leur donnoit une comédie nouvelle
-d'un tel nom<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Sorel, <i>Bibl. franç.</i>, p. 183.</p>
-</div>
-<p>Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant:
-et ce n'est pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir,
-par le succès de sa pastorale, contribué pour sa part, avec
-Racan, Théophile et Mairet, à vaincre le respect humain qui
-forçait les auteurs à ne pas reconnaître sur les affiches la
-paternité de leurs &oelig;uvres. L'<i>Arthénice</i> de Racan, en 1618,
-et la <i>Sylvie</i> de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur
-coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique
-que la vogue des fictions romanesques italiennes et espagnoles,
-ainsi que celle de l'<i>Astrée</i>, accréditèrent en France
-pendant plus de quarante ans. Racan, l'élève chéri de
-Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses prédécesseurs,
-par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses
-<i>Bergeries</i> font-elles partie du domaine de la grande histoire
-littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue
-française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait
-guère de la simplicité primitive de ceux de Hardy ou de
-ses pairs. Racan a le seul mérite d'avoir accompli au théâtre
-la révolution du style.</p>
-
-<p>Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa
-<i>Sylvie</i>, dont le succès toujours croissant dura plus de vingt
-années, tellement que, lors de l'apparition du <i>Cid</i> en 1636,
-on la comparaît volontiers avec le chef-d'&oelig;uvre cornélien,
-la <i>Sylvie</i>, dis-je, présenta aux oreilles des spectateurs ravis
-une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc
-Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait
-pas encore, sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble
-et passionné. Le sujet de la <i>Sylvie</i> s'y prêtait. Ce sont bien
-<span class="pagenum" id="pg_30">-30-</span>encore, il est vrai, des amours pastorales, et la scène se passe
-aux champs; Sylvie n'est qu'une simple bergère; mais
-Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de
-Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir
-trouver Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau.
-C'est l'églogue mêlée à l'épopée<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>». De là une élévation
-particulière de sentiments, un mélange de scènes tantôt
-gracieuses, tantôt élevées, qui donne nettement à Sylvie ce
-caractère particulier d'avoir servi de transition entre la
-pastorale proprement dite et la tragédie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Saint-Marc Girardin, <i>Cours de litt. dram.</i>, III, 321.</p>
-</div>
-<p>Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait
-que du talent et de l'imagination, et non pas du génie pour
-s'élever jusqu'aux sublimes hauteurs de l'art, marcha sur
-les traces de Mairet et, continuant son &oelig;uvre, prépara
-de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa pastorale,
-dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités
-et quelques-uns des défauts de la <i>Sylvie</i>. Elle a d'abord,
-comme la <i>Sylvie</i>, le défaut de n'être presque pas une
-pastorale. Nous touchons au roman à grandes aventures:
-les événements sont extraordinaires et confus; mais les
-personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont
-des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante.
-C'est par là que le drame se soutient.»</p>
-
-<p>Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous
-frappe particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y
-est trop intéressée pour que nous la passions sous silence.
-Lorsque Gombauld publia sa pastorale après le succès de la
-représentation, il la fit précéder, non pas seulement d'une
-Dédicace à la Reine-Mère, mais encore d'une longue Préface,
-assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle il
-exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses
-idées personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler
-devant le lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important,
-publié pendant la première moitié du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, qui ne
-soit ainsi précédé d'une véritable poétique. Dans la Préface
-de l'<i>Amaranthe</i>, Gombauld se montre essentiellement novateur,
-et quelques mots d'explication préparatoire sont ici
-nécessaires.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_31">-31-</span>Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et
-La Harpe en particulier, dans son <i>Cours de littérature</i>,
-affirment très-nettement que la <i>Sophonisbe</i> de Mairet fut la
-première pièce de théâtre française, dans laquelle fut respectée
-la règle des trois unités; on ajoute même que cela
-parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent pendant
-quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation
-préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop
-souvent reproduite, est devenue en quelque sorte classique,
-et nous en trouvons l'origine probable dans ce passage du
-<i>Segraisiana</i> que nous citons textuellement:</p>
-
-<p>«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença
-à faire observer la règle des vingt-quatre heures dans les
-pièces de théâtre: et parce qu'il falloit premièrement la faire
-agréer aux comédiens qui imposoient alors la loy aux
-auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit
-infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le
-pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la
-chose à M. Mairet qui fit la <i>Sophonisbe</i>, qui est la première
-pièce où cette règle est observée. M. Desmarets fit ensuite
-les <i>Visionnaires</i> sur la même règle, quoiqu'il introduise un
-auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Segraisiana</i>, éd. 1723, I (160-161).</p>
-</div>
-<p>Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la <i>Sophonisbe</i>
-de Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait
-déjà donné, en 1625, une tragi-comédie intitulée <i>Sylvanire</i>,
-dans laquelle la règle des unités se trouvait appliquée, et
-qu'il précéda d'une longue Préface adressée au comte de Cramail,
-pour se justifier aux yeux du public: disant que le comte
-de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant engagé à composer
-une pastorale en observant les règles pratiquées par
-les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers
-ne consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes
-dramatiques de la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont
-laissés». Voici donc quatre années de gagnées sur la date
-fixée par Segrais, et la <i>Sylvanire</i> doit avoir la priorité sur la
-<i>Sophonisbe</i>. Mais il y a plus: au moment même où Mairet
-adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait
-<span class="pagenum" id="pg_32">-32-</span>une profession de foi semblable dans la poétique placée en
-tête de l'<i>Amaranthe</i>, et déclarait avoir observé, dans sa
-pastorale, les règles d'Aristote,&mdash;nouveauté hardie dont il
-demandait grâce aux spectateurs, mais qui avait été fort
-connue des anciens:&mdash;«C'est la vérité, dit Gombauld dans
-sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en
-ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté
-<i>que ce qui pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au
-matin</i>.» Et plus loin: «&hellip; La tromperie seroit bien grossière
-qui voudroit faire passer la scène non pour une île, ou
-pour une province, mais pour tout l'univers.» Rien de
-plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs
-passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles
-de blâme et de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne
-peut lui refuser l'honneur d'avoir, l'un des premiers, planté
-sur le Parnasse français le drapeau des règles classiques.</p>
-
-<p>Il y avait une certaine témérité à tenter l'aventure, car
-le poëte Rayssiguer avouait naturellement, quelques années
-plus tard, dans la Préface d'<i>Aminte</i>, «que la plus grande
-part de ceux qui portent le teston à l'hostel de Bourgogne,
-veulent que l'on contente leurs yeux par la diversité et le
-changement de la scène du théâtre, et que le grand nombre
-des accidens et aventures extraordinaires leur ôtent la connoissance
-du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et
-l'avantage des Messieurs qui récitent leurs vers, sont obligés
-d'escrire sans observer aucune règle<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>». Gombauld ne
-négligea point «les accidens» dans son <i>Amaranthe</i>, et la
-fable de cette pastorale est assez compliquée; mais, du
-moins, il sut plier son sujet à la poétique nouvelle, et contribuer
-avec Mairet, par le succès de son ouvrage, à rendre
-acceptables au public les chefs-d'&oelig;uvre de Corneille, dont
-la première pièce devait paraître en 1629.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Préface de l'<i>Aminte</i>, pastorale en cinq actes.&mdash;1631.</p>
-</div>
-<div class="section"></div>
-<p>Entrons maintenant au théâtre de l'hôtel de Bourgogne,
-payons notre «teston» et, d'abord, écoutons le Prologue
-que le poëte, suivant l'usage de cette époque, a placé en
-tête de son ouvrage.&mdash;Nous ne le citerions point, s'il n'y
-était fait une allusion directe à Marie de Médicis. Gombauld
-<span class="pagenum" id="pg_33">-33-</span>représente l'Aurore venant faire aux spectateurs une déclaration
-pompeuse en l'honneur des hôtes du Louvre. Cela
-s'adapte peu au sujet, mais la mode est souveraine; et
-l'Aurore a beau s'écrier qu'elle est</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">on ne s'explique guère comment cette Aurore a la prétention
-de représenter Marie de Médicis elle-même, ni à
-quel propos elle débite ses tirades:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent,</div>
-<div class="verse">Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent,</div>
-<div class="verse">Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux,</div>
-<div class="verse">Qu'une beauté si jeune ayt un si vieil époux.</div>
-<div class="verse dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="verse">Voicy les bois sacrez, où, si plein de jeunesse,</div>
-<div class="verse">Tithon fut autresfois digne d'une déesse;</div>
-<div class="verse">Où, le ciel le comblant de ses dons infinis,</div>
-<div class="verse">Je craignois que Vénus le print pour Adonis.</div>
-</div>
-
-<p>On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois
-ans de plus que Marie, et l'on peut se demander si ce
-rapprochement est des plus flatteurs: mais voici des allusions
-encore plus transparentes au sujet de Céphale, qui
-pourrait bien être le poëte lui-même:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour le suivre aux forests, bien souvent on présume</div>
-<div class="verse">Que j'amène le jour plus tost que de coustume.</div>
-<div class="verse">Mais d'un plus grand esclat tous mes sens éblouys</div>
-<div class="verse">Quitteroient volontiers Céphale pour Louis.</div>
-<div class="verse">Toutesfois un bel Astre<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> allume son courage,</div>
-<div class="verse">Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage&hellip;</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Anne d'Autriche.</p>
-</div>
-<p>Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de
-l'École précieuse, est un sacrifice fait au goût du temps: on
-trouve peu de ces taches dans l'&oelig;uvre de Gombauld, dont
-la versification a, en général, beaucoup de fermeté: il est
-vrai qu'elle n'est pas toujours également soutenue. Mais
-laissons le Prologue.</p>
-
-<p>Amaranthe est une bergère d'une merveilleuse beauté,
-que tous les bergers de Phrygie adorent, et qui les dédaigne
-<span class="pagenum" id="pg_34">-34-</span>tous; en sorte que sa cruauté les réduit au désespoir, et
-que dans les campagnes désolées, dont les échos retentissent
-de pleurs ou de soupirs, les autres bergères ne
-trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une véritable
-calamité publique, d'autant plus que le père de la
-belle, le berger Daphnis, a jadis promis solennellement au
-riche Timandre de donner sa fille à son fils, Polydamon,
-disparu depuis quelques années, et que, pour ne point
-trahir sa promesse, il éconduit tous les soupirants. Mais les
-Dieux consultés déclarent qu'Amaranthe doit faire un choix
-entre tous les bergers; elle l'a déjà fait au fond de son
-c&oelig;ur, car elle aime le berger Alexis, qui, malheureusement
-sans parents et sans biens, inconnu et jeté par un naufrage
-sur les côtes de Phrygie, ne peut pas aspirer à l'honneur de
-sa main. Cependant le jour fatal arrive où Amaranthe doit
-se prononcer; chacun des deux amants se désespère et
-prend pour confident de sa douleur un autre berger ou
-une autre bergère&hellip; On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe
-avec la nymphe Delphise un passage fort curieux,
-tel qu'on en rencontra plus tard dans les innombrables
-poëmes épiques du commencement du règne de Louis XIV,
-et dans lequel Delphise, prédisant à la bergère le brillant
-avenir de sa race future, représente un tableau frappant de
-la famille de Louis XIII. Cette fois, Amaranthe elle-même
-n'est autre que Marie de Médicis:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Diane te veut orner d'une race féconde</div>
-<div class="verse">De bergers, qui de rois doivent peupler le monde.</div>
-<div class="verse">Le premier de tes fils, le plus grand des bergers<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>,</div>
-<div class="verse">Sera l'amour des siens, la peur des étrangers:</div>
-<div class="verse">Clément, victorieux, aux labeurs indomptable,</div>
-<div class="verse">Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable,</div>
-<div class="verse">Il aura pour compagne, en beautés, un soleil</div>
-<div class="verse">Qui sans lui n'auroit sçeu rencontrer un pareil.</div>
-<div class="verse">Du second la splendeur sera bientôt ravie<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>,</div>
-<div class="verse">Et les Dieux aux mortels en porteront envie.</div>
-<div class="verse">Mais un autre en sa place ira de toutes parts</div>
-<div class="verse">Faire esclater les dons de Minerve et de Mars<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a></div>
-<div class="verse">Elle ajoute à tes fils trois filles, trois merveilles&hellip;</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Louis XIII.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Un second fils, mort jeune.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Gaston d'Orléans.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg_35">-35-</span>Et ce tribut d'hommages rendu publiquement à la famille
-royale par le poëte courtisan, en reconnaissance de la faveur
-dont l'honorait la Reine-Mère, était accueilli par les applaudissements
-unanimes d'un public qui saisissait les moindres
-nuances de ses allusions.</p>
-
-<p>Cependant Alexis rencontre la bergère, et, sachant bien
-qu'il ne peut être choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu'à mourir.
-La fière Amaranthe qui ne veut pas lui faire encore l'aveu
-de son amour, mais ne veut pas non plus qu'il croie qu'elle
-en aime un autre, lui répond par ce noble discours:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui t'oblige à tenir ce funeste langage?</div>
-<div class="verse">Est-ce donc un effet d'un généreux courage</div>
-<div class="verse">D'estre sans résistance à l'effort des malheurs,</div>
-<div class="verse">Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs?</div>
-<div class="verse">Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insensées?</div>
-<div class="verse">Sçais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes pensées?</div>
-<div class="verse">As-tu, par mes regards ou par mes actions,</div>
-<div class="verse">Recogneu quelque objet de mes affections?</div>
-<div class="verse">Es-tu de ces amans qui me portent envie,</div>
-<div class="verse">Qui veulent, malgré moi, que je sois asservie?</div>
-<div class="verse">Et viens-tu de si loin combler mal à propos</div>
-<div class="verse">Le nombre des bergers qui troublent mon repos?</div>
-<div class="verse">Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde,</div>
-<div class="verse">Comme il plaist, à l'erreur qui déçoit tout le monde,</div>
-<div class="verse">Et non pas au dessein de les esgaler tous</div>
-<div class="verse">Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'époux?</div>
-</div>
-
-<p>Elle finit par avertir Alexis de ne pas se présenter avec
-les autres bergers, quand elle déclarera sa résolution:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refusé!</div>
-</div>
-
-<p>«Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin;
-c'est un aveu fait avec une délicatesse ingénieuse, digne des
-romans de M<sup>me</sup> de La Fayette, mais qui ne se sent guère
-de la simplicité pastorale&hellip;» Ajoutons que le contact de
-l'hôtel de Rambouillet ne lui est pas étranger.</p>
-
-<p>Un autre personnage vient compliquer l'action et la
-dramatiser: c'est celui d'Oronte, fille de Timandre, dont
-les passions ne sont guère de l'idylle et se rapprochent
-<span class="pagenum" id="pg_36">-36-</span>beaucoup, comme ce qui précède le dénouement, de la
-scène tragique. Bien qu'elle soit vouée au culte de Diane,
-Oronte aime Alexis et se désespère de le voir épris d'Amaranthe:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je meurs pour un barbare insensible à mes charmes</div>
-<div class="verse">Et qui n'est point troublé de soupirs ni de larmes&hellip;</div>
-<div class="verse">Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible,</div>
-<div class="verse">J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible,</div>
-<div class="verse">Je n'ay rien espargné, luy montrant chaque jour</div>
-<div class="verse">Sous le nom d'amitié tous les signes d'amour&hellip;</div>
-<div class="verse">J'ay mesme bien souvent tasché de lui desplaire,</div>
-<div class="verse">J'ay passé du mépris jusques à la colère,</div>
-<div class="verse">J'ay condamné ses m&oelig;urs, contredit ses propos,</div>
-<div class="verse">J'ay fait ce que j'ay peu pour troubler son repos.</div>
-<div class="verse">Mais il mesprise, hélas! mon mespris et moi-mesme&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Pour se venger, elle fait rendre un oracle qui le condamne
-à mort, comme ayant tué un cerf consacré à Diane, que
-les bergers les plus agiles n'avaient pu voir que de loin, et
-dont la tête avait été proposée par Amaranthe, qui regardait
-pareil exploit comme impossible, pour prix de son c&oelig;ur
-et de sa main.</p>
-
-<p>Mais à peine Oronte a-t-elle exécuté sa vengeance,
-qu'elle s'en repent, et ses remords sont violents comme
-ses passions:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O Vengeance, d'abord douce et pleine de charmes,</div>
-<div class="verse">Mais qui contre moi-mesme enfin tournes tes armes,</div>
-<div class="verse">Et fais voir à celui qui s'est le mieux vengé</div>
-<div class="verse">Qu'il est le plus coupable et le plus affligé!</div>
-</div>
-
-<p>Le moment fatal arrive: et voyant qu'Alexis va périr,
-Amaranthe regrette sa réserve d'autrefois, déclare qu'elle
-l'aime, et puisque les Dieux lui ont ordonné de faire entre
-tous les bergers un choix qu'ils ont promis de consacrer,
-elle le choisit malgré l'oracle qui veut l'immoler:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non! non! s'il doit mourir, je mourray la première!</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">s'écrie-t-elle en changeant sa timidité en hardiesse devant
-le danger qui menace son amant.&mdash;Pourquoi, dit Alexis,
-veux-tu défendre celui que condamne la loi des cieux?&hellip;
-<span class="pagenum" id="pg_37">-37-</span>Alors s'engage entre tous les assistants ce que M. Barbier<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>,
-dans son langage pittoresque, appelle une véritable lutte à
-coups de sentences philosophiques:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Pierre Barbier, <i>Études sur notre poésie ancienne</i>.&mdash;Bourg, 1873, in-8<sup>o</sup>.</p>
-</div>
-<p class="c small">PALÉMON.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais les Divinités n'ont que de justes loix</div>
-<div class="verse">Qui ne demandent pas les humains pour victimes&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="c small">LE GRAND PRÊTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La volonté des Dieux nous tient lieu de raison&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Les hommes, répond Amaranthe, par un vers qu'on
-pourrait croire détaché d'une tragédie de Voltaire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les hommes font des loix qu'ils imputent aux Dieux!</div>
-</div>
-
-<p>Tout à coup arrive Timandre, de retour d'un long
-voyage sur mer: il reconnaît dans Alexis, Polydomon, ce
-fils depuis longtemps perdu; Oronte retrouvant un frère à
-la place de celui qu'elle aime, sent la jalousie s'éloigner de
-son c&oelig;ur, révoque l'arrêt de la Déesse&hellip; et l'on devine
-l'heureux dénouement de ces longues péripéties.</p>
-
-<p>Tel est l'exposé succinct d'une pastorale présentant
-assez bien, par ses côtés voisins de la tragédie, le type du
-genre dramatique de transition qui se laissa bientôt, par
-une pente insensible, absorber dans le genre cornélien. Il
-est certain qu'en 1625 on était peu habitué à entendre au
-théâtre des vers aussi nobles et aussi soutenus: aussi ne
-saurait-on trop insister sur l'honneur qui doit revenir à
-Mairet, à Gombauld et, quelques années plus tard, à Rotrou,
-d'avoir, bien avant Corneille, accentué un progrès
-véritable dans la poésie dramatique. <i>Le Cid</i> fit une nouvelle
-révolution, cela est vrai; mais depuis une quinzaine
-d'années on comptait ses précurseurs.</p>
-
-<p>Après avoir insisté sur le côté romanesque et tragique
-de l'&oelig;uvre de Gombauld, il serait bon de dire un mot de
-son côté pastoral. Après le roman, l'églogue. Nous n'hésiterons
-pas à dire qu'à ce point de vue Gombauld se trouve
-<span class="pagenum" id="pg_38">-38-</span>bien inférieur à son ami Racan: l'affectation et la recherche
-font quelquefois tort à l'aimable simplicité de ses
-bergers. Ainsi ces deux vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je revoi ces rochers et ces bois solitaires</div>
-<div class="verse">Qui de tous mes pensers furent les secrétaires,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">nous paraissent, quoiqu'ils soient défendus par Ménage,
-plus voisins de l'hôtel de Rambouillet que des rives de la
-Phrygie. Gombauld, dit l'abbé Goujet, a mis beaucoup trop
-d'esprit dans cette pastorale: il faut convenir cependant
-que «l'on y trouve, dans quelques endroits, tout le naturel
-qui convient à un genre bucolique. La versification n'en
-est pas égale. C'est un défaut ordinaire à Gombauld dans
-tous ses ouvrages un peu longs. Il ne se soutient que dans
-ses petites poésies: aussi n'en a-t-on presque point
-d'autres&hellip;»</p>
-
-<p>Or, voici précisément dans l'<i>Amaranthe</i> de petits poëmes
-complets et bien détachés qui présentent les qualités vantées
-par le savant bibliographe. Ce sont les morceaux récités
-par les ch&oelig;urs; car il y avait encore des ch&oelig;urs à cette
-époque, et les strophes de rhythmes très-divers, récitées par
-ceux de l'Amaranthe, méritent une sérieuse attention.
-Telle cette ode sur les passions humaines que nous reproduisons
-tout entière:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Les passions humaines</div>
-<div class="verse i3">Ont cet aveuglement</div>
-<div class="verse i3">Que les plus grandes peines</div>
-<div class="verse">Passent pour leur objet et pour leur élément.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Toujours l'esprit de l'homme</div>
-<div class="verse i3">S'expose à la merci</div>
-<div class="verse i3">Du mal qui le consomme;</div>
-<div class="verse">Et semble qu'il ayt peur de manquer de souci.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Les ardeurs insensées</div>
-<div class="verse i3">Des jeux et des amours</div>
-<div class="verse i3">Et les vaines pensées</div>
-<div class="verse">Luy viennent dérober les plus beaux de ses jours.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza"><span class="pagenum" id="pg_39">-39-</span>La soif intolérable</div>
-<div class="verse i3">D'acquérir plus de bien</div>
-<div class="verse i3">Le rend si misérable</div>
-<div class="verse">Qu'il veut tout posséder et ne jouir de rien.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Enfin, la destinée</div>
-<div class="verse i3">Par qui tout doit périr</div>
-<div class="verse i3">Surprend l'âme estonnée</div>
-<div class="verse">Qui sçait vivre à grand'peine, alors qu'il faut mourir.</div>
-</div>
-
-<p>Nous voudrions citer encore les strophes sur la beauté
-des Nymphes, sur l'Amour, sur la Jalousie&hellip;; mais il est
-temps de terminer cette longue étude sur l'une des &oelig;uvres
-principales du poëte saintongeois.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a dû penser, en lisant les vers que nous avons cités
-de la pastorale de Gombauld, que l'influence de Malherbe
-n'avait pas été tout à fait étrangère au caractère sobre et
-châtié de sa poésie. Gombauld et Malherbe étaient en effet
-grands amis; ils se voyaient constamment à l'hôtel de Rambouillet
-et, parfois, ils avaient ensemble des entretiens fort
-savants qui roulaient sur la grammaire ou sur la versification.
-Pellisson nous a conservé le souvenir d'un de ces
-entretiens dans son <i>Histoire de l'Académie française</i>; et nous
-citerons ce passage pour montrer jusqu'à quel point le maître
-et le disciple poussaient la minutie de leurs discussions littéraires.
-L'Académie ayant eu à faire l'examen de quelques
-stances de Malherbe, on remarqua que dans le vers
-suivant:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'infaillible refuge et l'assuré secours,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">le grand poëte péchait contre ses propres règles; «car il
-tenoit pour maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont
-la terminaison en <i>é</i> masculin ne devoient jamais être mis
-devant le substantif, mais après; au lieu que les autres qui
-ont la terminaison féminine, pouvoient être mis avant ou
-après, suivant qu'on le jugeroit à propos: qu'on pouvoit
-dire, par exemple, <i>ce redoutable monarque</i>, ou <i>ce monarque
-redoutable</i>; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire
-<span class="pagenum" id="pg_40">-40-</span><i>ce monarque redouté</i>, mais non pas <i>ce redouté monarque</i>».&mdash;«Je
-n'ai pas pris cet exemple sans raison et à l'aventure,
-ajoute-t-il, car j'ai souvent ouï dire à M. de Gombauld
-qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M. de Malherbe
-et lui se promenant ensemble, et parlant de certain
-vers de M<sup>lle</sup> Anne de Rohan, où il y avoit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit,
-sans qu'il pût dire pourquoi; que cela l'obligea
-lui-même (Gombauld) d'y penser avec attention, et que
-sur l'heure même en ayant découvert la raison, il la dit à
-M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût trouvé
-un trésor, et en forma depuis cette règle générale&hellip;»
-Ménage, dans ses <i>Observations sur Malherbe</i>, donne une
-variante au récit de Pellisson: «M. Gombauld, dit-il, m'a
-aussi souvent conté cet entretien qu'il eut avec M. Malherbe;
-mais non pas tout à fait de la sorte que M. Pellisson
-l'a rapporté: car il m'a dit que ce fut toujours
-luy qui s'aperçut que <i>redouté monarque</i> ne valoit rien.»
-Quoi qu'il en soit, ajoute Ménage, cette règle ou de
-Malherbe ou de Gombauld est absolument fausse; l'oreille
-seule est le véritable guide à ce sujet, et la plus délicate
-admettra toujours qu'on puisse dire l'<i>infortuné Tyrsis</i>, ou
-l'<i>infortuné Ménalque</i>.</p>
-
-<p>L'hôtel de Rambouillet n'était pas le seul cercle de Paris
-où Gombauld se rencontrât avec Malherbe. L'un des plus
-renommés, après celui de la marquise, était le salon de
-M<sup>me</sup> des Loges, femme d'un gentilhomme ordinaire de la
-chambre du Roi, <i>la dixième muse</i>, comme on l'appelait
-souvent: rivale de M<sup>lle</sup> de Gournay, la fille d'alliance de
-Montaigne.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure à
-Paris et à la Cour, durant vingt-trois et vingt-quatre ans,
-pendant lesquels elle a été honorée, visitée et régalée de
-toutes les personnes les plus considérables, sans en excepter
-les plus grands princes et les princesses les plus
-illustres. Toutes les muses sembloient résider sous sa
-<span class="pagenum" id="pg_41">-41-</span>protection ou lui rendre hommage, et sa maison étoit une
-académie d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs
-de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec qui elle n'ait
-eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu mille
-belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses
-et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et
-autres pièces à sa louange&hellip;»</p>
-
-<p>Gombauld ne fut pas des moins ardents à célébrer les
-talents de cette femme célèbre; il composa même plusieurs
-Épigrammes à sa demande, et l'une de ces petites
-pièces de vers, connue sous le nom d'<i>Impromptu de
-Madame des Loges</i>, a fait quelque bruit dans le monde littéraire.
-C'était vers l'année 1621. Malherbe, raconte Balzac,
-dans le XXXVII<sup>e</sup> de ses Entretiens, estoit un des plus
-assidus courtisans de M<sup>me</sup> des Loges, «et la visitoit règlement
-de deux jours l'un». Se rendant à l'une de ces visites,
-et ayant trouvé sur la table du cabinet de la Dixième Muse
-le gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du
-Perron, l'enthousiasme le saisit à la seule lecture du titre;
-il demanda une plume et du papier, puis écrivit ces dix
-vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoique l'auteur de ce gros livre</div>
-<div class="verse">Semble n'avoir rien ignoré,</div>
-<div class="verse">Le meilleur est toujours de suivre</div>
-<div class="verse">Le prosne de nostre curé.</div>
-<div class="verse">Toutes ces doctrines nouvelles</div>
-<div class="verse">Ne plaisent qu'aux folles cervelles.</div>
-<div class="verse">Pour moi, comme une humble brebis,</div>
-<div class="verse">Sous la houlette je me range:</div>
-<div class="verse">Il n'est permis d'aimer le change</div>
-<div class="verse">Que des femmes et des habits&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>M<sup>me</sup> des Loges ayant lu les vers de Malherbe, piquée
-d'honneur, prit la même plume, et de l'autre côté du papier
-écrivit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C'est vous dont l'audace nouvelle</div>
-<div class="verse">A rejeté l'antiquité;</div>
-<div class="verse">Et du Moulin ne vous rappelle</div>
-<div class="verse">Qu'à ce que vous avez quitté!</div>
-<div class="verse"><span class="pagenum" id="pg_42">-42-</span>Vous aimez mieux croire à la mode:</div>
-<div class="verse">C'est bien la foi la plus commode</div>
-<div class="verse">Pour ceux que le monde a charmez!</div>
-<div class="verse">Les femmes y sont vos idoles:</div>
-<div class="verse">Mais à grand tort vous les aimez,</div>
-<div class="verse">Vous qui n'avez que des paroles&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Telle est l'histoire racontée par Balzac, et l'on peut se
-demander comment Gombauld y joue le moindre rôle.
-C'est que Balzac, paraît-il, s'est complétement trompé d'attribution
-de personnages. «Depuis cette Note écrite et
-imprimée, dit Ménage, dans ses <i>Observations sur Malherbe</i>,
-j'ay su de M. de Racan que c'étoit luy qui avoit fait ces
-vers que M. de Balzac attribue à Malherbe, et que Gombauld
-avoit fait ceux que donne Balzac à M<sup>me</sup> des Loges;
-et que la chose s'étoit passée de la manière que je vais la
-raconter. M<sup>me</sup> des Loges, qui étoit de la religion prétendue
-réformée, avoit presté à M. de Racan le livre de Du Moulin,
-le Ministre, intitulé: <i>Le Bouclier de la foi</i>, et l'avoit obligé
-de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur ce livre
-cette Épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs
-endroits:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bien que Du Moulin en son livre&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>»L'aïant communiquée à Malherbe qui l'étoit venu visiter
-dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le
-livre de Du Moulin, qu'il renvoya au mesme temps à
-M<sup>me</sup> des Loges de la part de M. de Racan.</p>
-
-<p>»M<sup>me</sup> des Loges, voyant ces vers écrits de la main de
-Malherbe, crut qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit
-extraordinairement zélée pour sa religion, elle ne voulut pas
-qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria Gombauld qui
-estoit de la mesme religion, et qui avoit le mesme zèle, d'y
-répondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui croyoit,
-comme M<sup>me</sup> des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de
-ces vers, y répondit par l'Épigramme que M. Balzac attribue
-à M<sup>me</sup> des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour
-une femme qui parle à un homme&hellip;» Cet épisode des
-m&oelig;urs littéraires de l'époque nous a paru assez intéressant
-<span class="pagenum" id="pg_43">-43-</span>pour qu'il méritât d'être reproduit textuellement
-dans notre étude.</p>
-
-<p>Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de
-la société de M<sup>me</sup> des Loges et de celle de Racan et de
-Gombauld. Il mourut en 1629, et quelques mois plus
-tard, M<sup>me</sup> des Loges, qui s'était trouvée mêlée à quelques
-intrigues politiques, craignit la colère de Richelieu, tout-puissant
-depuis son élévation au ministère en 1624, et
-quitta la capitale pour aller demeurer en province chez une
-de ses belles-filles. Elle ne revint à Paris qu'en 1636.</p>
-
-<p>Gombauld se trouvait donc ainsi réduit aux seules
-réunions de l'hôtel de Rambouillet, en dehors des petits
-cercles plus ou moins inconnus, qui se tenaient alors sur
-tous les points de Paris, et dont la mansarde de M<sup>lle</sup> de
-Gournay peut présenter le type. Mais, à ce moment même,
-une nouvelle société se forma, dont Gombauld fut l'un des
-premiers membres, et qui devait plus tard donner naissance
-à l'Académie française. Nous voulons parler des
-«réunions Conrart».</p>
-
-<p>Conrart, l'arbitre de la critique à cette époque, était, depuis
-1620 environ, l'hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet.
-Protestant comme Gombauld, il devait tout naturellement
-se lier avec l'auteur d'<i>Amaranthe</i>, et leur amitié dura jusqu'à
-la mort. On connaît assez, par l'intéressant récit de Pellisson,
-ce qu'étaient ces réunions intimes, dans lesquelles
-dix littérateurs de renom, Chapelain, Godeau, Conrart,
-Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions
-réciproques sur les événements littéraires d'alors,
-pour que nous n'ayons pas besoin de nous étendre longuement
-sur ce sujet. Nous dirons seulement qu'après trois
-années d'une tranquillité complète, le petit cercle se trouva
-tout d'un coup lancé dans un courant d'idées tout à fait
-imprévu. Le secret des réunions ayant été trahi par Malleville,
-parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder,
-à celles de son maître le cardinal de Richelieu. Celui-ci
-résolut d'en tirer parti pour sa gloire, et l'Académie française
-fut fondée.</p>
-
-<p>Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de
-graves événements s'étaient accomplis qui devaient avoir
-<span class="pagenum" id="pg_44">-44-</span>une influence considérable sur les destinées de notre poëte.
-La Reine-Mère, après la Journée des Dupes, vit son crédit
-complétement ruiné devant celui de son ancienne créature;
-et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable
-désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension,
-qui avait été réduite à huit cents écus, descendit à quatre
-cents, après le départ de Marie de Médicis. Heureusement
-pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux en particulier
-qu'il s'était faits dans le salon de M<sup>me</sup> de Rambouillet;
-sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui
-qu'on put appeler dès lors <i>le pauvre gentilhomme</i>, sut cependant
-obtenir des entrées fort libres au palais du Cardinal,
-et gagner les faveurs de l'ennemi de son ancienne
-protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de
-sa vie très-distincte de la première.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III</h2>
-
-<p class="d">PORTRAIT DE GOMBAULD.&mdash;SES RELATIONS AVEC RICHELIEU,
-BOISROBERT ET LE CHANCELIER SÉGUIER.&mdash;TRAVAUX ACADÉMIQUES.&mdash;LES
-DANAIDES (1630-1642).</p>
-
-
-<p>Au début de cette seconde période de son existence,
-Gombauld avait environ soixante ans, et voici le portrait
-minutieux et détaillé que Tallemant traçait du gentilhomme
-poëte, quelques années plus tard. Il correspond
-à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente
-très-exactement ce que devait être notre académicien
-dans les dernières années du règne de Louis XIII:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque
-vieux, il a encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu
-ridé, il a tort de ne porter qu'un fil de barbe&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_45">-45-</span>»C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des
-hommes&hellip; M<sup>me</sup> de Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux&hellip;</p>
-
-<p>»Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets
-facilement, et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant
-que Pétrarque. Il n'a garde de le dire ce secret, car
-je croy qu'il n'en a point: quand il luy est arrivé de faire
-un sonnet en commençant par la fin, il dit que c'est ainsy
-qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a fait la fin qu'après
-tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais commencer
-par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter
-son homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour
-luy faire sauter le poignard des mains; mais il ne le vous
-dira pas&hellip;</p>
-
-<p>»Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre
-l'homme du monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne
-voulut jamais oster du commencement de ses poésies un
-sonnet que l'on n'entend pas, et qui n'a pas servy au
-débit de son livre; il l'entendait luy.&mdash;Et puis, disait-il,
-je l'ay fait pour estre à la teste.&mdash;Il y avait je ne sçay
-quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist
-que M. d'Anguien prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il
-ne le nommast point, et que cela ne luy fust point
-adressé&hellip;</p>
-
-<p>»Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent
-qu'à le tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit
-les m&oelig;urs et la qualité des personnes à voir leurs portraits,
-parce que dans leurs portraits leurs traits se voient
-bien mieux qu'à voir leur personne, qui peut souvent changer
-de posture. Il cite plusieurs exemples de ses jugemens.</p>
-
-<p>»J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. M<sup>me</sup> de Rambouillet
-se repentit bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy,
-à Monceaux et ailleurs; car il falloit livrer bataille à chaque
-fois qu'on se mettoit à table ou qu'on montoit en carrosse.
-En effect, il est très-incommode sur ce chapitre-là,
-et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à
-ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est
-pas que je le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à
-présent.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_46">-46-</span>»A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa
-cuiller que de touscher le premier au potage. Je sçay toutes
-ses façons, car je l'ay mené et le mesne encore quand je
-puis à Charenton. Il ne vouloit point se mettre dans le
-fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient pour le
-maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie,
-c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si
-peu comme les autres gens, et il vous embarrasse tellement
-par la peur de vous embarrasser, qu'il faut avoir de la
-charité de reste pour s'en charger.</p>
-
-<p>»Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut
-choisir les pavez et aller seul. M<sup>me</sup> de Rambouillet dit qu'il
-n'y a rien de plus amusant que de voir son embarras quand
-quelque dame le salue par la ville. Il veut la reconnoistre;
-il veut faire la révérence de bonne grâce, et en même
-temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait
-faire une posture assez plaisante.</p>
-
-<p>»Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point.
-Il m'a dit que de rage de ce que l'<i>Endymion</i> réussissoit,
-un homme l'avoit jetté dans le feu.</p>
-
-<p>»Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a
-toujours voulu un peu de mal depuis qu'aux champs il luy
-donna une botte en faisant des armes. Il s'est battu, dit-il,
-quatre fois en duel, et s'estant trouvé à la campagne, en
-lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix, sans l'avoir
-jamais courue&hellip;</p>
-
-<p>»Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une
-heure, et parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.</p>
-
-<p>»Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est
-arrivé de pantalonner et de se mettre en garde devant ses
-plus familiers. Une fois mesme il se battit dans sa rue;
-c'estoit contre un homme qui l'avoit querellé sur un logement
-qu'ils prétendoient tous deux; il luy dit:&mdash;Passez
-à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une épée.&mdash;Il
-fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy!
-cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement,
-il poussoit l'autre dans les boues et ne se soucioit
-pas de se crotter.» Ils furent séparez.</p>
-
-<p>»Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme,
-<span class="pagenum" id="pg_47">-47-</span>si elle n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris
-à jouer de la mandore, et en jouoit admirablement
-bien, à ce qu'on m'a dit; mais comme cet instrument
-n'est plus guère en usage, il l'a laissé là; auparavant même
-il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer&hellip;</p>
-
-<p>»Je ne luy trouve rien de naturel; et M<sup>me</sup> de Rambouillet
-dit que, quoyqu'il chante de sa vieille cour, les
-gens n'estoient point faits comme luy, et qu'il a tousjours
-esté unique en son espèce; j'entens aux habits prés;&mdash;car,
-même à l'époque de sa plus grande misère, il estoit
-habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point d'honneur,
-et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu&hellip;</p>
-
-<p>»Pour moy, je le sers de tout mon c&oelig;ur, car je sçay
-que toutes les grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon
-principe, qu'il a du c&oelig;ur et de l'honneur, et ne feroit pas
-une lascheté pour sa vie.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de
-faire la moindre retouche; nous y ajouterons seulement un
-détail qui n'est point sans valeur: c'est que Gombauld,
-malgré son caractère ténébreux, susceptible, brusque, souvent
-affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens
-de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés
-solides: témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est
-là un éloge véritable pour l'auteur de trois livres d'<i>Épigrammes</i>;
-et malgré ses duels, nous pensons qu'il n'avait
-pas en somme trop mauvais caractère, mais il fallait le
-connaître.</p>
-
-<p>Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé
-dans l'intimité du cardinal de Richelieu, aux «quelques
-personnes intelligentes» que le tout-puissant Ministre avait
-prié le cardinal de la Valette de réunir chez Bautru pour
-revoir ses harangues avant de les faire imprimer. Godeau,
-Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld
-étaient alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal.</p>
-
-<p>Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée
-pour Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse.
-Lorsqu'il vit sa protectrice prendre le chemin de
-l'exil, notre poëte comprit qu'il devait tourner ses louanges
-<span class="pagenum" id="pg_48">-48-</span>d'un autre côté, pour conserver ses entrées à la cour. Nous
-ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans aucune de
-ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un
-seul vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis.
-Bien plus, il a reproduit courageusement sa Dédicace de
-l'<i>Amaranthe</i> dans une édition datée de 1631, et la Reine-Mère
-était déjà en exil; mais nous avons dû constater un
-fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme
-devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour
-être réduit, malgré son caractère altier, à brûler de l'encens
-devant l'ennemi de son ancienne protectrice. En effet, à
-peine Marie de Médicis avait-elle quitté la France, que
-Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode enthousiaste,
-intitulée le <i>Panégyrique du cardinal de Richelieu</i>, dans laquelle
-«il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en
-est pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte,
-et nous nous contenterons du jugement du chroniqueur,
-plus froid et plus désintéressé que celui du Cardinal. On sait
-que la louange qui allait le plus au c&oelig;ur de Richelieu était
-celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld lui plut, et le
-poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en compagnie
-de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il
-recevait une pension de quatre cents écus, moitié de celle
-que lui allouait la Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et
-Chapelain ne furent pas étrangers à cette faveur<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>; mais il en
-coûta beaucoup au caractère de Gombauld de se laisser
-faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il
-n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher
-à sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que
-cette pension de quatre cens escus fust sur l'estat du Roy,
-quoiqu'il eust esté bien mieux payé du Cardinal.» Recevoir
-une pension du Roi, passe encore, mais d'un ministre,
-<span class="pagenum" id="pg_49">-49-</span>jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers
-Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu,
-ainsi que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il
-lui écrivit quelque temps après:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte Tallemant,
-se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en témoignait
-rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son ordinaire&hellip;; quand
-M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit plus de quel bois faire
-flesches, et par le moyen de Boisrobert luy fist restablir la moitié de la
-pension, c'est-à-dire quatre cens escus&hellip;» (II, 458.)</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p>«Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier.
-C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices,
-encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que
-Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour
-tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du
-public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers&hellip; Quant à
-vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de
-vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de
-serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à
-cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant
-d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre,
-prendre le change sur le caractère de Gombauld: il n'en
-conservait pas moins sa liberté d'allure, sa franchise et sa
-brusquerie apparente vis-à-vis de ses bienfaiteurs. «Comme
-Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte Tallemant, il
-monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout
-d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas
-bon, sans avoir esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur
-du personnage, prit cela comme il falloit, et en un
-endroit où Gombauld disoit:&mdash;Je n'y suis pas accoustumé&hellip;
-(C'est une de ses façons de parler.)&mdash;Hé, mon cher
-Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux,
-je vous en prie, pour l'amour de moy&hellip;» Il paraît qu'il
-«s'y accoustuma», car, lorsqu'en 1647 parurent les Epistres
-de Boisrobert, on pouvait lire en tête du livre ces vers de
-Gombauld:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici la muse à qui tout cède</div>
-<div class="verse">En l'art de bien faire la cour,</div>
-<div class="verse">Et Boisrobert qui la possède</div>
-<div class="verse">Va mettre ses charmes au jour.</div>
-<div class="verse">La Cour brille ici toute nue,</div>
-<div class="verse">Ce beau livre en est le miroir,</div>
-<div class="verse">Et ceux qui ne l'ont jamais vue</div>
-<div class="verse">La verront même sans la voir&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent"><span class="pagenum" id="pg_50">-50-</span>et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend à témoin «son
-amy Gombauld» du tour galant, de l'air enjoué de ses vers
-et de sa conversation. On savait que notre poëte avait
-le c&oelig;ur excellent, et l'on excusait facilement ses vives
-réparties.</p>
-
-<p>Richelieu lui-même ne s'en fâchait pas; le <i>Ménagiana</i> nous
-en rapporte un exemple presque incroyable. «M. Gombauld,
-dit Ménage par la plume de Baudelot, présenta un jour à
-M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il avoit faits. (L'abbé
-Goujet pense que ce fut précisément le Panégyrique dont
-nous avons parlé plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit
-à l'auteur:&mdash;«Voilà des choses que je n'entends point.»&mdash;A
-quoi l'auteur, qui soutenoit bien par ses discours pleins
-de brusque franchise la qualité d'un cadet de famille né près
-des bords de la Garonne, répondit aussitôt:&mdash;«Ce n'est
-pas ma faute.»&mdash;Quoyque cela fut fort hardy, M. le
-Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette
-manière de parler passa longtemps en proverbe dans l'Académie.
-Il y a bien souvent des choses obscures dans des
-ouvrages, qui viennent du côté du lecteur<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Une autre fois, Richelieu, qui, «pour l'ordinaire, traitoit les gens de
-lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld
-voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la table, il dit:&mdash;Nous
-nous incommoderons l'un et l'autre.&mdash;Cependant, regardez si
-cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une comédie tout debout, sans
-considérer que la bougie qui estoit sur la table, car c'estoit la nuit,
-estoit plus basse que luy. Cela s'appelle obliger et désobliger en mesme
-temps&hellip;»&mdash;Tallemant, I, 438.</p>
-</div>
-<p>Ce trait de brusque franchise prouve que, malgré une
-situation un peu dépendante vis-à-vis du Cardinal, le vieil
-honneur chevaleresque se réveillait souvent chez le poëte
-gentilhomme.</p>
-
-<p>Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brûlé devant
-le premier ministre, il voulut en brûler devant le souverain;
-et voici quelques <i>Stances</i> «pour le roy Louis XIII
-après une grande maladie».</p>
-
-<p>Le poëte a saisi sa lyre épique, et cherche à s'élever aux
-dernières hauteurs de l'enthousiasme.</p>
-
-<p>C'est le Roi qui parle:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><span class="pagenum" id="pg_51">-51-</span>Les ombres de la Mort m'avoient environné.</div>
-<div class="verse">J'augmentois son triomphe, et le monde estonné</div>
-<div class="verse">Sentit croistre à l'instant ses douleurs et ses craintes.</div>
-<div class="verse">Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin,</div>
-<div class="verse i2">M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes</div>
-<div class="verse i2">Et consentir à mon destin.</div>
-
-<div class="verse stanza">J'allois, sans murmurer, où vont les plus grands rois;</div>
-<div class="verse">Où ceux dont la valeur rangeoit tout à ses lois</div>
-<div class="verse">Ont veu tomber leur gloire, et leurs dépouilles vaines;</div>
-<div class="verse">Où sont faits si pareils tant d'humains si divers:</div>
-<div class="verse i2">Au repos de toutes les peines,</div>
-<div class="verse i2">Au rendez-vous de l'univers&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Résigné, le Roi s'adresse alors au Très-Haut:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je sçay que mon offense et ton juste courroux</div>
-<div class="verse">Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux,</div>
-<div class="verse">Et me précipiter dedans la sépulture.</div>
-<div class="verse">Je ne dispute point contre ta volonté:</div>
-<div class="verse i2">Quand tu juges ta créature,</div>
-<div class="verse i2">Tu prens conseil de ta bonté.</div>
-
-<div class="verse stanza">A peine eus-je parlé, que mes yeux esclaircis</div>
-<div class="verse">Virent avec le jour tous les maux adoucis</div>
-<div class="verse">Dont la funeste ardeur m'alloit réduire en cendre.</div>
-<div class="verse">Dieu seul en soit loué, qui, pour me visiter,</div>
-<div class="verse i2">Me fait au sépulcre descendre</div>
-<div class="verse i2">Et qui m'en a fait remonter!</div>
-</div>
-
-<p>Ces stances un peu mystiques et dans le goût des paraphrases
-tirées de l'ancienne Écriture, que Godeau, le nain
-de Julie, et futur évêque de Grasse et de Vence, mettait
-alors en vogue, ont un caractère de vigueur et de sobriété
-assez rare chez les poëtes de ce temps, et présentent quelque
-ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de
-Suède, Gustave-Adolphe, tué au mois de novembre 1633;
-sonnet que Ménage, dans ses <i>Observations sur Malherbe</i>,
-comble d'éloges, en appelant Gombauld l'un des plus grands
-poëtes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais son astre fatal le tire dans les cieux,</div>
-<div class="verse">Quand, sa foudre écrasant les plus audacieux,</div>
-<div class="verse">De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_52">-52-</span>Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui
-permettait à Gombauld de présager quelques succès dans le
-genre lyrique; mais la période pendant laquelle il maintint
-sa muse à cette hauteur fut de courte durée: l'ode à Séguier,
-qu'il composa vers cette époque, fut la dernière, et
-causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents
-écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point
-suffisante pour lui permettre de continuer son train de vie
-d'autrefois, ses amis se mirent en campagne pour lui en
-faire obtenir une seconde, et lui persuadèrent de composer
-une ode à la louange du garde des sceaux, Pierre Séguier,
-qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de
-se faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on
-le sait, un des Mécènes de cette époque; sa maison et sa
-bourse étaient toujours ouvertes aux gens de lettres et aux
-savants<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Gombauld composa donc son ode, et Séguier lui
-alloua, sur les sceaux, une pension de deux cents écus que le
-poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la tenoit
-pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus
-par an, il passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de
-Richelieu, sans avoir trop à se plaindre de la fortune. Or,
-l'ode à Séguier est fort obscure, dit Tallemant, et on la
-censura un peu à l'Académie quand Gombauld la lut à ses
-confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on
-luy dit, sur ce vers aux Muses,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allez sur les bords de Céphise&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes S&oelig;urs, ce
-ne fut que pour rire et pour le faire donner dans le panneau.
-Luy qui met tousjours les choses au pis, dit tout franc
-que c'estoit envie, et M. le Cardinal leur fit dire que cela
-n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de l'aigreur, et qu'il
-falloit reprendre avec un esprit de douceur et de charité&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Voir notre histoire du <i>Chancelier Pierre Séguier et de son groupe académique</i>.&mdash;Paris,
-Didier, 1873. 1 fort vol. in-8<sup>o</sup>, avec blasons et autographe.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg_53">-53-</span>Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être
-exagérées: elles sont cependant confirmées par le passage
-suivant de Pellisson, cité dans son <i>Histoire de l'Académie
-française</i>, et tiré des registres du lundi 12 novembre 1634:
-«Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la Compagnie
-que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité
-trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez
-ne soient pas rebutez, par un travail trop long et
-trop pénible, d'en entreprendre d'autres, et que l'Académie
-puisse produire le fruit que Son Éminence s'en est
-promis pour l'embellissement et le perfectionnement de
-notre langue: après que les voix ont été recueillies, il a
-été arrêté que M. le Cardinal seroit très-humblement supplié
-de trouver bon que la Compagnie ne se relâchât en rien
-de la sévérité qui est nécessaire pour mettre les choses qui
-doivent porter son nom ou recevoir son approbation, le
-plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en expliquant
-la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit rien
-d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement
-sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages
-se feroit exactement par ceux qui seroient nommés commissaires,
-et par toute la Compagnie, lorsqu'elle jugeroit
-leurs observations. Que les auteurs des pièces examinées
-seroient obligés de corriger les lieux qui leur seroient cotez,
-suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld
-ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien
-faisant examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours
-les sentiments de la Compagnie, dans toutes les corrections
-qu'elle feroit, bien qu'elles ne fussent pas entièrement conformes
-aux siens, il a été résolu que l'on n'obligeroit personne
-à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux qui
-auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables
-de les mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu
-que l'Académie fût satisfaite de l'ordre de la pièce en général,
-de la justesse des parties et de la pureté du langage.»</p>
-
-<p>Ce document, fort précieux pour l'histoire des m&oelig;urs
-littéraires, est une nouvelle preuve du caractère inquiet et
-chatouilleux de Gombauld, et l'<i>Historiette</i> de Des Réaux
-montre qu'on s'amusait un peu du susceptible gentilhomme
-<span class="pagenum" id="pg_54">-54-</span>à l'Académie. On lui jouait même de mauvais tours, témoin
-certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer»,
-qu'on pourra lire dans la chronique même. On avait cependant
-confiance en ses talents et dans ses lumières: et
-plus d'une fois ses confrères le choisirent pour faire partie
-de commissions importantes. Nous en dirons quelques mots
-en résumant les travaux académiques de notre poëte.</p>
-
-<p>L'Académie commença à tenir des séances régulières
-vers le mois de mars 1634, et, dès les premières réunions,
-l'on s'occupa de déterminer quels seraient les travaux futurs
-de l'Assemblée. Chapelain ayant observé qu'on devait
-surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que, pour
-cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les
-phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort
-exacte<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>», on nomma trois commissaires pour examiner son
-projet et en faire un rapport détaillé. Ces commissaires furent
-de Bourzeys, Gomberville et Gombauld (27 mars 1634).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Pellisson.&mdash;<i>Histoire de l'Académie.</i></p>
-</div>
-<p>Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le
-conseiller d'État du Chastelet, l'un de ses membres, de
-rédiger un projet sur les statuts de l'Académie, les trois
-mêmes commissaires durent en revoir la rédaction. Mais,
-«depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient
-exhortés à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.»
-Celui de Gombauld fut un des premiers que reçut la
-nouvelle Commission, composée de MM. du Chastelet,
-Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun
-de ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur»
-(4 déc. 1634). «Je crois pouvoir remarquer en passant,
-dit Pellisson, un détail particulier que j'ai lu dans le Mémoire
-de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans les statuts.
-Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de
-sa vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens
-fût tenu de composer tous les ans une pièce, ou petite ou
-grande, à la louange de Dieu&hellip;» Après plusieurs conférences,
-le secrétaire perpétuel, Conrart, qui avait été adjoint
-à la Commission, «digéra et coucha par écrit les articles
-<span class="pagenum" id="pg_55">-55-</span>des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la
-Compagnie».</p>
-
-<p>Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues,
-et, vers le commencement de l'année 1635, on
-décida qu'à chaque séance un Académicien prononçerait, à
-tour de rôle, un discours sur un sujet de son choix. Colomby,
-l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort
-le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa
-place, et prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le
-<i>Je ne sais quoi</i>! Il est fâcheux que ce morceau ne nous ait
-pas été conservé; si l'on en juge par le titre, il devait
-être original.</p>
-
-<p>Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de
-presque toutes les commissions, dans la fameuse affaire des
-<i>Sentiments sur le Cid</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>; et l'un des plus jeunes Académiciens,
-Philippe Habert, poëte de talent et d'avenir, ayant été tué
-au siége du château d'Émery, la Compagnie désigna Chapelain
-pour composer son épitaphe en vers, et Gombauld
-pour prononcer son éloge en prose<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>: mais nous regrettons
-qu'on n'ait pas inséré cet Éloge dans le <i>Recueil des Harangues</i>,
-non plus que le Discours sur le <i>Je ne sais quoi</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Voir à ce sujet dans l'<i>Histoire de l'Académie</i>, par Pellisson, une
-foule de détails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car cette affaire est
-bien connue.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Nous avons publié l'Épigraphe, jusqu'alors inédite, composée par
-Chapelain, dans notre histoire du <i>Chancelier Séguier</i>, au livre III.</p>
-</div>
-<p>Nous connaissons déjà Gombauld poëte et prosateur,
-nous connaîtrons bientôt un Gombauld épistolier; nous
-aurions pu connaître encore un Gombauld orateur.</p>
-
-<p>Notre Académicien n'était pas toujours d'accord avec
-ses collègues: pendant l'année 1638, la Compagnie passa
-trois mois à faire l'examen des stances de Malherbe <i>pour le
-Roi allant en Limousin</i>, et Pellisson fait un long récit de
-cette discussion: «S'il y a rien, remarque-t-il, qui fasse
-voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient
-jamais achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y
-a-t-il une stance où, sans user d'une critique trop sévère,
-on ne rencontre quelque chose ou plusieurs qu'on
-<span class="pagenum" id="pg_56">-56-</span>souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en conservant ce
-beau sens, cette élégance merveilleuse et cet inimitable
-tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages&hellip;»
-Malheureusement, Gombauld n'était point de
-cet avis; plein de respect pour la mémoire de son vieux
-maître et ami, et malgré la modération qu'on apportait
-dans cet examen, il protestait contre une censure qui lui
-semblait presque un sacrilége. «Quelques-uns des Académiciens,
-avoue Pellisson, et deux entre autres, M. de
-Gombauld et M. de Gomberville, souffroient avec impatience
-que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages d'un
-grand personnage après sa mort, en quoi ils trouvoient
-quelque chose de cruel.» Gombauld était alors directeur;
-ce fut probablement sur ses instances qu'on abandonna
-l'examen, pour se livrer à «d'autres occupations plus
-pressantes». Ménage raconte même, dans ses <i>Observations
-sur Malherbe</i>, un trait piquant qui donnera la note juste des
-sentiments du poëte-gentilhomme à l'égard du réformateur
-du Parnasse. «J'apprens de l'agréable <i>Relation</i> de M. Pellisson,
-dit Ménage, que ces Messieurs de l'Académie, au
-commencement de leur établissement, employèrent près
-de trois mois à examiner une partie de ce poëme, et que
-de toutes les stances qu'ils examinèrent, il ne s'en trouva
-qu'une seule à l'épreuve de leur critique. Et, à ce propos,
-je me souviens d'avoir ouï dire à M. Gombauld que, sous
-son Directorat, ces Messieurs ayant opiné plusieurs jours
-avec apparat pour condamner une de ces stances, quand il
-opina (et il opinoit le dernier en qualité de Directeur), il
-ne dit autre chose, sinon: «Messieurs, je voudrois l'avoir
-faite!» Ce trait final est bien de la même famille que la réponse
-à Richelieu: «Ce n'est pas ma faute.»</p>
-
-<p>Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignités académiques:
-la charge de directeur, aussi bien que celle de chancelier,
-lui pesait; et lorsque le sort l'avait désigné, il avait
-peine quelquefois à dissimuler son mécontentement. «Nous
-avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers, écrivait Chapelain
-à Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui
-s'étoit opiniâtrément déposé du vicariat de la chancellerie,
-par une justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant
-<span class="pagenum" id="pg_57">-57-</span>les billets, donné celui qui portoit le nom de chancelier,
-dont vous auriez ri si vous aviez vu sa surprise<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Lettre</i> de Chapelain, publiée par M. Livet en appendice à son édition
-de l'<i>Histoire de l'Académie</i> par Pellisson, I, 387.</p>
-</div>
-<p>Gombauld commençait à se faire vieux à cette époque,
-et l'on voit que ses confrères aimaient assez à s'amuser du
-bonhomme. La satire ne l'épargna pas. On retrouve quelques
-traits assez exacts du caractère de «Gombauld la Froide
-Mine» dans <i>les Académistes</i>, de Saint-Évremont. Ainsi, au
-deuxième acte de la première édition de cette comédie,
-Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld,
-s'indignent vivement des pièces satiriques composées par
-Sorel et du Bosc, contre la Compagnie. Qui pourra, dit
-Chapelain.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui pourra leur répondre en ce genre d'écrire?</div>
-<div class="verse">Nous n'avons de nos gens un seul homme à satire!</div>
-</div>
-
-<p>Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir,</div>
-<div class="verse">Si le plus suffisant sçait l'art de discourir.</div>
-</div>
-
-<p>Il finit cependant par se calmer, et, dans la même scène,
-il consent à se rétracter, mais seulement en faveur de ses
-amis:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous en avons beaucoup, de notre Académie,</div>
-<div class="verse">Capables d'effacer toute cette infamie;</div>
-<div class="verse">Et Balzac et Racan la pourroient bien venger.</div>
-</div>
-
-<p>Au cinquième acte s'ouvre une séance présidée par le
-chancelier Séguier, que chacun de ses obligés encense à sa
-façon. Saint-Évremont, se rappelant l'ode de Gombauld,
-lui fait dire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrême;</div>
-<div class="verse">Vous pouvez opposer le monde au monde même;</div>
-<div class="verse">Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher,</div>
-<div class="verse">Tantôt par le conseil et tantôt par le fer.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_58">-58-</span>On remarquera que cette dernière rime est précisément
-celle dont nous avons plus haut rencontré la critique par
-Ménage. Cependant, la discussion s'engage vivement sur
-les expressions qu'il faut réformer ou bannir, et Gombauld
-n'est pas un des moins ardents à la dispute:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte,</div>
-<div class="verse">Fait dire impunément que l'on <i>ferme la porte</i>.</div>
-<div class="verse">L'Usage tous les jours autorise les mots</div>
-<div class="verse">Dont on se sert pourtant assez mal à propos.</div>
-<div class="verse">Pour avoir moins de froid à la fin de décembre,</div>
-<div class="verse">On va <i>pousser sa porte</i>, et l'on <i>ferme sa chambre</i>.</div>
-</div>
-
-<p>Mais bientôt la querelle s'envenime au sujet de la suppression
-du mot <i>car</i>, demandée par Gomberville. Desmarests,
-se rappelant la formule habituelle des lettres patentes:
-«<i>car</i> tel est notre plaisir,» s'écrie aussitôt:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que deviendroit sans <i>car</i> l'autorité du Roi?&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="c small">GOMBAULD.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Beau titre que le <i>car</i>, au suprême Pouvoir,</div>
-<div class="verse">Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir!</div>
-</div>
-
-<p class="c small">DESMARESTS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous connois, Gombauld, vous estes hérétique,</div>
-<div class="verse">Et partisan secret de toute république.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">GOMBAULD.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours,</div>
-<div class="verse">Prêt de mourir pour <i>car</i>, après un tel discours.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">DESMARESTS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De <i>car</i> viennent les loix: sans <i>car</i> point d'ordonnances,</div>
-<div class="verse">Et ce ne seroit plus que désordre et licence.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">GOMBAULD.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je demande pardon, si, trop mal à propos,</div>
-<div class="verse">J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_59">-59-</span>Après avoir jeté feu et flamme, Gombauld finit toujours
-par se radoucir: et c'est là l'un des traits qui caractérisent
-le mieux sa manière d'être et sa conduite dans les discussions.</p>
-
-<p>Les travaux académiques, pendant la période qui s'écoula
-depuis la fondation de la Compagnie jusqu'à la mort de
-Richelieu, n'absorbèrent pas tellement Gombauld, qu'il ne
-trouvât le moyen de se livrer à d'autres occupations littéraires.
-Il ne fit rien imprimer durant ces dix années, mais
-il travailla beaucoup; malheureusement, le succès ne répondit
-pas complétement à son attente. Encouragé par les
-louanges qu'on avait données de toutes parts à sa pastorale
-d'<i>Amaranthe</i>, Gombauld s'imagina que le théâtre devait lui
-apporter gloire et fortune; il se mit donc à l'&oelig;uvre, et le
-résultat d'un labeur impitoyable fut d'abord une tragédie
-en cinq actes et en vers, intitulée <i>les Danaïdes</i>, imprimée
-longtemps plus tard, puis une tragi-comédie de <i>Cidippe</i>,
-qui n'a jamais vu le jour.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="section"></div>
-<p>Parlons d'abord des <i>Danaïdes</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Gombauld, dans une de ses Épigrammes, dit d'un auteur
-obscur, qui ne s'exprimait que d'une manière incompréhensible:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i>Ta muse en chimères féconde</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Et fort confuse en ses propos,</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Pensant représenter le monde,</i></div>
-<div class="verse i2"><i>A représenté le chaos.</i></div>
-</div>
-
-<p>On peut retourner très-exactement cette épigramme
-contre son auteur, au sujet de sa tragédie, entassement de
-grands mots, de grands oracles, de grandes périodes, de
-tirades ronflantes et d'emphatiques épithètes. «Je veux
-demander la moitié de mon argent, disait madame Cornuel
-en sortant de la représentation; je n'ay entendu tout au
-plus que la moitié de la pièce<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.» C'est cependant cette tragédie
-que l'abbé de Marolles appelait «les immortelles
-<span class="pagenum" id="pg_60">-60-</span><i>Danaïdes</i>, où se lisent de si beaux vers<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>;» et le poëte de
-L'Estoile, qui «faisoit profession d'avoir appris les règles
-du théâtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,» disait
-un jour sérieusement à Pellisson, en sortant de l'hôtel de
-Bourgogne, «qu'il eût mieux aimé avoir fait cette scène
-des <i>Danaïdes</i>, où l'action de ces cruelles s&oelig;urs est décrite,
-que toutes les meilleures pièces de théâtre qui avoient paru
-depuis vingt ans<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>&hellip;» Pour être impartial, nous devons dire
-que l'abbé de Marolles et Claude de L'Estoile étaient deux
-amis particuliers de Gombauld; les autres contemporains
-n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'&oelig;uvre de notre
-poëte. «Ce qui l'a le plus rebuté, dit Tallemant des Réaux,
-ç'a esté de voir que ses <i>Danaïdes</i> eussent si mal réussy; elles
-eussent esté plus propres à Athènes qu'à Paris&hellip;» Aussi
-résista-t-il fort longtemps aux instances de ses quelques
-admirateurs, qui le pressaient de faire imprimer sa tragédie.
-«Il n'a jamais voulu les imprimer,» écrivait Tallemant
-en 1653. L'&oelig;uvre fit cependant du bruit à son apparition,
-et Richelieu voulut entendre Gombauld la lire
-devant lui; mais le malheureux auteur était poursuivi par
-la mauvaise fortune:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Tallemant des Réaux.&mdash;<i>Historiettes</i>, II, 461.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Mémoires</i> de l'abbé de Marolles.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Pellisson.&mdash;<i>Histoire de l'Académie</i>, I, 312-313.</p>
-</div>
-<p>«Boisrobert, rapporte des Réaux, avoit estourdiment
-donné rendez-vous à Sérisay, qui avoit fait la moitié d'une
-tragi-comédie qu'il n'acheva point, et à Gombauld tout
-ensemble; et quand ce vint à luy, le Cardinal estoit las d'entendre
-lire<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>&hellip;» Ainsi la fatalité s'attachait à ses lectures
-devant les grands de la terre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Tallemant des Réaux.&mdash;<i>Historiettes</i>, II, 461.</p>
-</div>
-<p>On connaît la tragique histoire de Danaüs, qui avait fiancé
-ses cinquante filles aux cinquante fils de son frère; mais
-ayant appris par un oracle qu'un de ses gendres devait le
-mettre à mort, il fit promettre à ses filles de massacrer leurs
-époux pendant la première nuit des noces. Quarante-neuf
-d'entre elles obéirent aux ordres paternels; seule, Hypermnestre
-épargna Lyncée, son mari, qui, accomplissant les
-paroles de l'oracle, tua son criminel beau-père, et lui succéda
-<span class="pagenum" id="pg_61">-61-</span>sur le trône d'Argos. La célèbre tragédie d'<i>Hypermnestre</i>,
-par Lemierre, a rendu ce sujet presque classique, en
-faisant oublier complétement les <i>Danaïdes</i> de Gombauld,
-dont on pourra juger le style par ce début:</p>
-
-
-<p class="c">SCÈNE PREMIÈRE.</p>
-
-<p class="c"><i>DANAUS</i>, roi d'Argos.&mdash;<i>AMARIE</i>, une des femmes de Danaüs.</p>
-
-<p class="c small">DANAÜS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici la nuit fatale et les noirs Hyménées,</div>
-<div class="verse">Par qui l'ordre du Ciel presse mes destinées.</div>
-<div class="verse">Le funeste moment qui menace mes jours,</div>
-<div class="verse">S'il en faut croire aux Dieux, précipite son cours.</div>
-<div class="verse">Mon esprit, qui consent aux célestes augures,</div>
-<div class="verse">Se dispose à souffrir d'étranges aventures.</div>
-<div class="verse">Les Oracles sacrés, dans leurs antres couverts,</div>
-<div class="verse">En ont fait résonner les murmures divers.</div>
-<div class="verse">Je ne sçai quels démons, à troupes vagabondes,</div>
-<div class="verse">Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes:</div>
-<div class="verse">Démons infortunés, qui me viennent priver</div>
-<div class="verse">Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver.</div>
-<div class="verse">La clarté me déplaît, tous les objets me troublent,</div>
-<div class="verse">Durant l'obscurité, mes ennuis se redoublent.</div>
-<div class="verse">Les ombres de la mort excitent mes tourmens,</div>
-<div class="verse">Et pour m'épouventer sortent des monumens.</div>
-<div class="verse">N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires,</div>
-<div class="verse">Soupçons, craintes, remords et pensées téméraires?</div>
-<div class="verse">Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher</div>
-<div class="verse">Le Destin, que les Dieux ne sçauroient empêcher.</div>
-<div class="verse">Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent défendre,</div>
-<div class="verse">Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre.</div>
-<div class="verse dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-</div>
-
-<p>Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue
-exposition, sans incident ni péripétie qui rompe ces interminables
-tirades, toujours pleines d'horreur, de terreur, de
-Dieux inexorables, d'atteintes mortelles, de funeste langage
-et d'oracles décevants&hellip; On rencontre cependant quelques
-vers énergiques, au milieu de cet amas confus de tragiques
-desseins et de funèbres discours. Quand Danaüs s'est
-<span class="pagenum" id="pg_62">-62-</span>décidé à tout oser pour écarter de sa tête le danger qui le
-menace, il s'écrie:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">et dans cette scène odieuse où, cédant à l'idée qui l'obsède,
-il demande à ses filles le meurtre de leurs cinquante
-époux, il leur dit, sans plus de détours:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous dois des maris, vous me devez des gendres!</div>
-</div>
-
-<p>Il est vrai qu'à côté de ces vers vigoureusement martelés,
-les fadeurs précieuses se font quelquefois jour, d'autant
-plus remarquées qu'elles sont plus rares au milieu de tant
-d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient décrire au Grand
-Augure la merveilleuse fête des noces, il expose son récit
-dans ce style pompeux et affecté:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses,</div>
-<div class="verse">On croit voir le festin des Dieux et des Déesses.</div>
-<div class="verse">Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous côtés,</div>
-<div class="verse">De gloire, de splendeur, de grâce, de beautés.</div>
-<div class="verse"><i>Je ne sçai quels Zéphirs, parmi tant de merveilles,</i></div>
-<div class="verse"><i>Soufflent une sablée en odeur nompareilles.</i></div>
-<div class="verse">Les Nymphes à l'envi font valoir leurs couleurs:</div>
-<div class="verse">Chacune veut passer pour la Reine des fleurs.</div>
-</div>
-
-<p>Mais les Zéphyrs ne peuvent rester longtemps dans le
-repaire des furieux Autans qui vont de nouveau se déchaîner.
-Obsédé par les remords qui lui reprochent le
-meurtre du roi Sténelée, son prédécesseur, Danaüs sort
-tout agité de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui
-apparaît tout à coup. C'est le seul incident qui donne quelque
-faible intérêt à ces trois premiers actes: tout le reste
-est monotone, languissant et sans véritable action. Les
-deux derniers actes, au contraire, se réveillent vigoureusement
-de cette torpeur qui glace, et ce sont eux, probablement,
-qui ont excité l'enthousiasme de L'Estoile et de
-<span class="pagenum" id="pg_63">-63-</span>l'abbé de Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mérite,
-mais l'épithète d'«immortels» nous semble très-risquée.</p>
-
-<p>Après une scène beaucoup trop longue et sans grand
-mouvement, dans laquelle Hypermnestre conseille la fuite
-à Lyncée, et lui dévoile le secret terrible de cette fatale
-nuit, les diverses situations commencent à prendre une
-véritable vie.</p>
-
-<p>Voici d'abord Alphite accourant tout éperdu, pour faire
-aux deux époux le fameux récit du massacre, que L'Estoile
-met au-dessus de tout ce qui avait paru jusqu'alors et, par
-conséquent, du <i>Cid</i> lui-même, dont la date est de 1637:</p>
-
-<p class="c small">ALPHITE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine.</div>
-<div class="verse">Ai-je encore mes sens? Suis-je encore animé?</div>
-<div class="verse">D'où vient que ces objets ne m'ont point transformé?</div>
-<div class="verse">Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire,</div>
-<div class="verse">Qui porteront l'horreur au temple de Mémoire,</div>
-<div class="verse">Dont la postérité ne se taira jamais,</div>
-<div class="verse">Font un antre infernal d'un superbe palais.</div>
-<div class="verse">Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre,</div>
-<div class="verse">Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre;</div>
-<div class="verse">Et de tant de Fureurs les funestes exploits</div>
-<div class="verse">M'ôtent incessamment le courage et la voix.</div>
-<div class="verse">Par votre ordre, ô Princesse! une soigneuse veille</div>
-<div class="verse">M'a rendu le témoin d'une horrible merveille.</div>
-<div class="verse">Après avoir longtemps erré de tous côtés,</div>
-<div class="verse">Les bruits avant-coureurs de tant de cruautés</div>
-<div class="verse">Ont frappé sourdement mon oreille attentive,</div>
-<div class="verse">Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive.</div>
-<div class="verse"><i>J'ai commencé d'ouïr les mouvemens soudains</i></div>
-<div class="verse"><i>Qu'après un coup mortel font les pieds et les mains,</i></div>
-<div class="verse">Les cris interrompus et les tristes murmures,</div>
-<div class="verse">Tels que dans les enfers, au milieu des tortures,</div>
-<div class="verse">S'entendent les sanglots et les gémissemens</div>
-<div class="verse">Dont les plus criminels expriment leurs tourmens;</div>
-<div class="verse">Si quelque plainte encore, où règne le silence,</div>
-<div class="verse">D'une sensible mort fait voir la violence(?)&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Nous épargnerons au lecteur la fin de ce récit, dans
-lequel les détails horribles sont prodigués, jusqu'à nous représenter
-<span class="pagenum" id="pg_64">-64-</span>l'une des victimes, le beau Polyctor, qui, blessé
-seulement et ne pouvant plus se soulever,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mordoit ses propres bras, tardifs à la défense.</div>
-</div>
-
-<p>L'acte se termine par une scène fort dramatique, entre
-Hypermnestre et Danaüs, qui reproche violemment à sa
-fille de n'avoir pas obéi à ses ordres sanguinaires. Nous en
-détacherons seulement ce morceau, en faisant remarquer
-combien une pareille situation nous semble contraire aux
-règles de bienséance morale qui devraient régir le théâtre:
-un père maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre
-un assassinat:</p>
-
-<p class="c small">DANAÜS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire</div>
-<div class="verse">Que vous n'eûtes jamais le dessein de me plaire,</div>
-<div class="verse">De tenir mon parti, ni de me conserver,</div>
-<div class="verse">Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver;</div>
-<div class="verse">Et votre feinte humeur fait toute ma colère!</div>
-</div>
-
-<p class="c small">HYPERMNESTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne veux offenser mon mari ni mon père.</div>
-<div class="verse">J'en appelle à témoin les hommes et les Dieux:</div>
-<div class="verse">La foi m'est agréable, et le meurtre odieux.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">DANAÜS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous sçavez mes ennuis, et par quelle insolence,</div>
-<div class="verse">Malgré moi, l'on m'oblige à cette violence;</div>
-<div class="verse">Vous sçavez les dangers dont je suis menacé;</div>
-<div class="verse">Vous voyez les liens où je suis enlacé&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="c small">HYPERMNESTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont véritables,</div>
-<div class="verse">On ne peut les changer, ils sont inévitables.</div>
-<div class="verse">Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empêcher,</div>
-<div class="verse">Et, pensant à le fuir, nous allons le chercher;</div>
-<div class="verse">Nous courons au devant, tout chemin nous y mène,</div>
-<div class="verse">Pour nous en garantir notre prudence est vaine!</div>
-<div class="verse">Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspiré,</div>
-<div class="verse">Qui cherche, par un crime un remède assuré.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_65">-65-</span>Toute la scène est bien dialoguée, et les caractères y sont
-franchement soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la
-résistance d'Hypermnestre, Danaüs ordonne aux gardes de
-la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle du quatrième au
-cinquième acte, Lyncée, qui ne respire que la vengeance,
-a mis à mort Danaüs et, sans retard, il envoie des soldats
-pour délivrer Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune
-héroïne qui, de sa propre bouche, apprend le meurtre de
-son père, termine le cinquième acte, et cette scène est
-certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que la
-précédente. En apprenant la mort de son père, l'amour
-d'Hypermnestre pour Lyncée s'est éteint, et la haine vient
-remplacer l'amour.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon père!</div>
-<div class="verse">Lassez jusques à moi, suivez votre colère,</div>
-<div class="verse">Ou je sçai bien sans elle à quoi je me résous;</div>
-<div class="verse">Et je mourrai plutôt que de vivre avec vous.</div>
-</div>
-
-<p>Et comme Lyncée se hasarde à lui parler, pour calmer
-son exaltation, de l'Aurore qui va se lever&hellip;</p>
-
-<p class="c small">HYPERMNESTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">&hellip; Vous me parlez encore?</div>
-<div class="verse">Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour!</div>
-<div class="verse">Parlez-moi de descendre au ténébreux séjour;</div>
-<div class="verse">Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre éternelle,</div>
-<div class="verse">De ces noires forêts où le Destin m'appelle,</div>
-<div class="verse">Où d'un funeste effort mes yeux déjà mourrans</div>
-<div class="verse">Pensent voir mille objets comme songes errans&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Et le drame se termine par ces vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Mort dans l'univers est la plus absolue.</div>
-<div class="verse">La terre ni les cieux ne lui refusent rien:</div>
-<div class="verse">Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien.</div>
-</div>
-
-<p>Malgré beaucoup de défauts et surtout d'obscurités, on
-avouera que les deux derniers actes de cette tragédie présentent
-des situations fort dramatiques; et le caractère
-d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait eu un moment
-<span class="pagenum" id="pg_66">-66-</span>de faiblesse, plus apparente que sincère, en promettant ou
-feignant de promettre d'obéir aux ordres paternels, se relève
-et se soutient d'une manière très-sympathique. Mais
-l'intérêt et le dialogue de ces deux derniers actes ne purent
-racheter, près des spectateurs, la froide et obscure monotonie
-de l'exposition interminable des tableaux d'oracles
-et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de
-phrases entières incompréhensibles! et plusieurs scènes sont
-tellement révoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne
-devaient pas accompagner fort loin l'&oelig;uvre du poëte.</p>
-
-<p>Aussi Gombauld, devant la réception faite par le public
-à la représentation de sa tragédie, hésita-t-il fort longtemps
-à la livrer à l'impression. Mais une quinzaine d'années plus
-tard, sur les instances de ses amis qui ne voulaient pas
-laisser perdre les quelques scènes à caractère des <i>Danaïdes</i>, et
-pressé aussi par sa triste situation pécuniaire, il la livra aux
-éditeurs (1658). Elle a, depuis, trouvé place dans le VI<sup>e</sup> volume
-du <i>Théâtre français</i> ou <i>Recueil des meilleures pièces de
-théâtre</i>, publié en 1737.</p>
-
-<p>Cet insuccès relatif ne découragea pas complétement
-le poëte-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son
-<i>Amaranthe</i> lui mettait martel en tête, et la carrière dramatique
-ne lui semblait pas devoir être complétement fermée
-pour lui, après un si brillant début. Il travailla donc encore
-à une nouvelle pièce de théâtre, et cette fois dans le genre
-des tragi-comédies qui se trouvèrent de mode après l'éclatant
-succès du <i>Cid</i>. Mais sa pièce intitulée: <i>Cydippe</i> ou
-<i>Acante</i>, sujet qui avait déjà été traité en pastorale, en 1633,
-par de Baussais, ne lui parut pas, après réflexion, avoir des
-chances de tenter avantageusement la fortune de la rampe,
-ni même celle de l'impression. Conrart signale cette tragi-comédie
-parmi les manuscrits qui devinrent la propriété des
-héritiers de Gombauld, après la mort du poëte: mais elle n'a
-jamais été, que nous sachions, ni représentée, ni imprimée.</p>
-
-<p>La dernière &oelig;uvre que nous ayons à signaler de lui avant
-la mort de son second protecteur, le cardinal de Richelieu, est
-sa collaboration à cette fameuse <i>Guirlande de Julie</i>, que tous
-les poëtes de l'hôtel de Rambouillet tressèrent avec amour,
-pour permettre au futur duc de Montauzier de déposer aux
-<span class="pagenum" id="pg_67">-67-</span>pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de la marquise, un
-tribut poétique digne de la précieuse réputation de l'hôtel.
-Si bien reçu dans les salons d'Arthénice, Gombauld ne
-pouvait refuser de contribuer à la réalisation du galant
-projet du soupirant, si célèbre par sa constance; il choisit
-l'Amaranthe, et composa ce madrigal:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle,</div>
-<div class="verse">Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux.</div>
-<div class="verse">Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle!</div>
-<div class="verse">Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux.</div>
-</div>
-
-<p>Ce madrigal n'est pas un chef-d'&oelig;uvre; mais il y en a
-de plus mauvais dans la <i>Guirlande</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV</h2>
-
-<p class="d">DÉTRESSE DE GOMBAULD A LA MORT DE RICHELIEU (1642).&mdash;RECUEIL
-DE POÉSIES (1646).&mdash;SES SONNETS ET SES LETTRES.&mdash;MADAME
-DE LONGUEVILLE ET BENSERADE.</p>
-
-
-<p>Le 4 décembre 1642, Richelieu mourut au Palais-Cardinal;
-Gombauld se trouva tout à coup privé de son plus
-puissant protecteur, et sa situation devint d'autant plus précaire,
-que les pensions accordées par le Cardinal à beaucoup
-de gens de lettres furent supprimées presque immédiatement
-après sa mort. Réduit aux expédients pour vivre, mais ne
-voulant pas, avec son vieil honneur, être à charge à ses
-amis, il cachait sa misère avec le plus grand soin; et, réunissant
-ses &oelig;uvres éparses de tous côtés, il se mit à éditer
-des livres. C'est en effet pendant la période d'une vingtaine
-d'années qui s'écoula depuis la fin du règne de Richelieu
-jusqu'à la mort de notre poëte, que Gombauld publia presque
-toutes ses poésies, la plupart fort anciennes, puisqu'il avait
-déjà bien près de soixante-dix ans, à la mort du Cardinal.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_68">-68-</span>«Une de ses plus grandes faiblesses, écrivait Tallemant
-vers cette époque, c'est de craindre qu'on ne le traitte de
-gueux. Il n'a jamais voulu que ses amys l'assistassent: et une
-fois depuis la Régence,&mdash;car le feu Roi, après la mort du
-cardinal de Richelieu, raya de sa main toutes les pensions,&mdash;on
-fut contraint de le quester, et après on luy fit accroire
-qu'on avoit trouvé moyen de toucher cela de l'argent du
-Roy. Ce n'est pas que je trouve estrange qu'il ne veuille
-pas recevoir indifféremment de ses amys; je voudrois seulement
-qu'il choisît entre tous et qu'il regardast s'il y en a
-quelqu'un à qui il veuille avoir une si grande obligation;
-mais il n'en veut pas prendre le soin, et s'attend un peu
-trop à la Providence&hellip; C'est un homme à sécher auprès
-d'un sac d'argent qu'on luy auroit mis sous son chevet: il
-diroit qu'on le prend pour un gueux<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Tallemant.&mdash;<i>Historiettes</i>, II, 468.</p>
-</div>
-<p>Ce n'est pas le legs que fit au poëte la célèbre demoiselle
-de Gournay, lorsqu'elle mourut le 13 juin 1645, qui
-aurait pu assurer le pain quotidien au pauvre Gombauld.
-«En mourant, raconte des Réaux, elle laissa, par testament,
-son <i>Ronsard</i> à L'Estoile, comme si elle l'eust jugé
-seul digne de le lire, et à Gombauld, une Carte de la
-vieille Grèce, de Sophion, qui vaut bien cinq solts.»</p>
-
-<p>Ce fut probablement vers ce temps qu'il composa cette
-épigramme désespérée:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne me respondez plus, Muses, soyez muettes!</div>
-<div class="verse">Nostre siècle de fer m'a rendu négligent.</div>
-<div class="verse">Les vulgaires esprits n'ayment point les poëtes,</div>
-<div class="verse">Et tant qu'on fait des vers, on n'a guères d'argent.</div>
-</div>
-
-<p>Le même sentiment de sa misère lui avait déjà dicté, plusieurs
-années auparavant, cette épitaphe de Malherbe:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose;</div>
-<div class="verse">Il a longtemps vécu sans beaucoup de support,</div>
-<div class="verse">En quel siècle, passant? je n'en dis autre chose:</div>
-<div class="verse">Il est mort pauvre, et moi je vis comme il est mort.</div>
-</div>
-
-<p>Gombauld, à bout de ressources, dut bientôt se décider à
-publier ses &oelig;uvres; un volume de <i>Poésies</i> parut chez Auguste
-<span class="pagenum" id="pg_69">-69-</span>Courbé en 1646 (in-4<sup>o</sup>), suivi d'un volume de <i>Lettres</i>,
-chez le même libraire, en 1647 (petit in-8<sup>o</sup>).</p>
-
-<p>Le volume de <i>Poésies</i> de 1646 offre cette particularité
-remarquable, que, dans le privilége de publication, Gombauld
-est qualifié de «gentilhomme ordinaire de la chambre
-du Roi»: nous n'avons pu trouver nulle part la justification
-de ce titre. Sauf trois élégies et quelques stances, débuts
-poétiques de l'auteur, l'ode au chancelier Séguier, le panégyrique
-du cardinal de Richelieu, et quelques vers pour
-des ballets ou autres divertissements du temps de la reine
-Marie de Médicis, ce volume ne contient que des sonnets
-et des épigrammes.</p>
-
-<p>Les sonnets de Gombauld ne sont pas datés; il est donc
-difficile de préciser à quelle époque ils ont été composés:
-mais nous sommes portés à croire qu'ils l'ont été à des époques
-fort différentes, pendant toute la carrière poétique de
-l'auteur. Ce sont presque tous des sonnets amoureux,
-adressés à des Philis, des Amaranthes, ou des Carites, soit
-imaginaires, soit réelles; mais l'ordre dans lequel nous
-venons de placer ces pseudonymes, qui recouvrent les véritables
-noms des beautés chères au poëte, n'est pas indifférent:
-nous pensons même que c'est un ordre chronologique
-réel. Les sonnets à Philis doivent être les premiers
-en date, et remonter à l'époque de la régence de Marie de
-Médicis. Un passage des <i>Historiettes</i> de Tallemant des Réaux
-nous le fait penser, car il dit en parlant de cette époque:
-«Je ne sçay si madame de La Moussaye, s&oelig;ur du feu comte
-de La Suze, et mère de La Moussaye, le petit maistre,
-estoit cette petite Philis (des <i>Poésies</i>), mais on croit qu'il
-a eu de grandes privautez avec elle, car il a tousjours affecté
-d'en vouloir à des dames de qualité, et me faisoit
-excuse, une fois, de ce que dans ses Poésies il y avoit des
-vers pour une paysanne.&mdash;C'estoit, disoit-il, la fille d'un riche
-fermier de Xaintonge, et elle avoit plus de dix mille escus
-en mariage<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>&hellip;» Qui sait si Philis ne représente point
-Marie de Médicis elle-même?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Tallemant.&mdash;<i>Historiettes</i>, II. 458.</p>
-</div>
-<p>Les sonnets à la belle Amaranthe seraient de la seconde
-<span class="pagenum" id="pg_70">-70-</span>époque, du temps de la pastorale, et nous ne serions pas
-étonné que ce pseudonyme cachât le nom de Madame ou
-de Mademoiselle de Rambouillet, car Gombauld choisit
-la fleur d'Amaranthe pour son tribut à la <i>Guirlande de Julie</i>.
-Enfin les sonnets à Carite seraient les derniers. Ce ne sont
-là que des conjectures, et c'est pour cette raison que nous
-avons réservé les sonnets pour l'époque de leur publication,
-au lieu d'en parler à leur date présumée, alors qu'ils couraient
-les ruelles en feuilles volantes, et faisaient les délices
-de la société précieuse; nous pensons, néanmoins, que ces
-conjectures ont quelque apparence de réalité.</p>
-
-<p>Chapelain, Pellisson, Maynard, Guéret, Conrart, Ménage,
-et quantité d'autres critiques contemporains, ont loué les
-sonnets de Gombauld, et reconnaissent dans l'auteur un
-esprit vif et délicat. Aussi, remarque l'abbé Goujet, «si
-M. Despréaux a dit, en parlant de ce genre de poésie:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville,</div>
-<div class="verse">En peut-on admirer deux ou trois entre mille&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">ce célèbre critique a seulement voulu dire que nous n'avions
-peut-être point de sonnet sans défaut, et que les
-poëtes qu'il nommoit estoient ceux qui avoient le mieux
-réussi<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Goujet.&mdash;<i>Bibliothèque française</i>, XVII, 132.</p>
-</div>
-<p>«Suivons toujours notre naturel, dit Guéret dans la
-<i>Guerre des auteurs</i>; ne sortons jamais du genre qui nous est
-propre, et n'envions point aux autres la gloire que nous ne
-sçaurions acquérir comme eux. Laissons L'Élégie à Desportes,
-les Stances à Théophile, le Sonnet à Gombauld,
-l'Épigramme à Maynard&hellip;» et Furetière, dans sa <i>Nouvelle
-allégorique des troubles du royaume d'Éloquence</i>, n'hésite pas
-à proclamer que «de l'Isle sonnante, ou Terre des Sonnets,
-Gombauld, le grand casuiste et législateur du païs, en fit
-venir de bien propres et de bien lestes&hellip;»</p>
-
-<p>Chapelain déclare «fort beaux» les sonnets de son ami<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>,
-<span class="pagenum" id="pg_71">-71-</span>et Costar proclame que «c'est le poëte de France qui fait
-le mieux les sonnets et les épigrammes&hellip;» Ménage va
-plus loin encore: en plusieurs passages de ses <i>Observations
-sur Malherbe</i>, il n'épargne point son enthousiasme lorsqu'il
-parle des sonnets de Gombauld; il dira, par exemple:
-«M. Gombauld a fait une faute toute semblable en ces
-beaux vers de cet admirable sonnet qui commence par <i>Cette
-race de Mars</i>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Mélanges de littérature tirés des lettres manuscrites de M. Chapelain.</p>
-</div>
-<p>Tallemant est le seul qui jette une note discordante
-dans ce concert de louanges: «Les vers de Gombauld,
-pour l'ordinaire, ne vous vont point au c&oelig;ur, dit-il; ils ne
-sont point naturels; plus: il y a grand nombre de sonnets
-où, pour bien rimer, il tire souvent les choses par les cheveux<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Tallemant.&mdash;<i>Historiettes</i>, II, 461.</p>
-</div>
-<p>Nous regrettons de n'avoir pas le loisir de citer ici un grand
-nombre des petits poëmes de Gombauld; nous en choisirons
-un de chacune de ses trois périodes amoureuses, et l'on
-avouera que le dernier, surtout, donne tort à Tallemant,
-car le sentiment qui y règne nous semble fort délicat.</p>
-
-
-<p class="t3">I</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Leve-toi, je te prie, amante de Céphale,</div>
-<div class="verse">Je dois voir aujourd'huy l'Astre de mon amour;</div>
-<div class="verse">Car, si tu ne le sçais, messagère du Jour,</div>
-<div class="verse">J'ay <i>Philis</i> pour maistresse, et la Cour pour rivale.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle est toute parfaite, elle n'a point d'égale:</div>
-<div class="verse">Les Grâces auprès d'elle ont choisy leur séjour,</div>
-<div class="verse">Et, parmi tant de feux qui brillent à l'entour,</div>
-<div class="verse">J'ay reçeu de ses yeux une atteinte fatale.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ils m'obligent pourtant, au lieu de m'affliger;</div>
-<div class="verse">L'offence est favorable, et je ne puis juger</div>
-<div class="verse">Comme un si doux effort me fait vivre et me tüe.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je me plais aux douleurs que mon âme en ressent,</div>
-<div class="verse">Et pardonne à Philis le mal que fait sa veüe,</div>
-<div class="verse">S'il est vray que son c&oelig;ur n'en soit pas innocent.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_72">-72-</span></p>
-
-<p class="t3">II</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si je vous suis fâcheux, je le suis à moy-mesme,</div>
-<div class="verse">Sans trouver de remède à mon cruel tourment.</div>
-<div class="verse">Mais je veux me résoudre à suivre constamment</div>
-<div class="verse">Vostre humeur et vos loix, dont l'empire est supresme.</div>
-
-<div class="verse stanza">Que ma peine s'augmente, et qu'elle soit extresme,</div>
-<div class="verse">J'imposeray silence à mon ressentiment;</div>
-<div class="verse">Et vous n'en verrez pas un signe seulement,</div>
-<div class="verse">Si je ne suis trahy par mon visage blesme.</div>
-
-<div class="verse stanza">Là finissoit ma plainte, et desjà ma palleur</div>
-<div class="verse">Accusoit, malgré moy, l'excez de ma douleur,</div>
-<div class="verse">Lorsqu'<i>Amaranthe</i> ouvrit ses lèvres favorables,</div>
-
-<div class="verse stanza">Pour appeler le Jeu, le Ris et le Désir,</div>
-<div class="verse">Et mille autres Amours, dont les mains secourables</div>
-<div class="verse">Repoussèrent la mort qui me venoit saisir.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">III</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Carite</i> alloit partir, et ses tristes adieux</div>
-<div class="verse">Donnoient à ses beautez une grâce nouvelle,</div>
-<div class="verse">Quand, parmy tant d'amans qui souspiroient pour elle,</div>
-<div class="verse">Daphnis, perdant l'espoir, accusa tous les Dieux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle changea d'humeur, preste à changer de lieux,</div>
-<div class="verse">Et le voyant mourir luy parut moins cruelle;</div>
-<div class="verse">Le baisa d'un baiser digne d'un c&oelig;ur fidelle,</div>
-<div class="verse">Et les larmes soudain troublèrent ses beaux yeux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Tesmoignages tardifs d'une amitié secrette,</div>
-<div class="verse">Vous faites que Daphnis qui, sans fin, la regrette,</div>
-<div class="verse">D'un aymable penser soulage ses tourmens.</div>
-
-<div class="verse stanza">La peut-il désormais blasmer d'ingratitude;</div>
-<div class="verse">Puisque par un baiser, qui dura trois momens,</div>
-<div class="verse">Elle rescompensa trois ans de servitude&hellip;</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_73">-73-</span>Le Recueil des Sonnets est suivi, dans le volume de 1646,
-d'un Recueil d'Épigrammes, et tous les critiques sont d'accord
-pour reconnaître en Gombauld le rival de Maynard.
-Tallemant lui-même, qui dit froidement des &oelig;uvres du
-poëte son ami: «C'est tout ce qu'il pourra faire que de
-vivre&hellip;» avoue que ses Épigrammes ont une valeur réelle.
-«Gombauld, dit Furetière dans sa <i>Nouvelle allégorique des
-troubles du royaume d'Éloquence</i>, tira aussi des <i>montagnes
-épigrammatiques</i> trois compagnies de chevau-légers de
-petite taille, mais qui combattoient avec une merveilleuse
-vivacité, et qui avoient des traits fort dangereux, qu'ils
-lançoient avec une adresse non pareille. Il s'en étoit servi
-à démembrer la principauté qu'y avoit auparavant usurpée
-le président Maynard&hellip;» L'abbé de Marolles, qui traite
-d'<i>excellentes</i> les petites pièces de notre académicien, n'hésite
-pas à mettre «M. Maynard, M. Bautru et M. de Gombauld,
-entre les poëtes françois à qui nos voisins ne sçauroient
-contester les avantages de la primauté à l'égard de
-l'épigramme, et qui n'en doivent guères aux anciens&hellip;»
-De Marolles était ami de Gombauld, et nous citerons plus
-volontiers comme impartial le jugement de l'auteur d'un
-<i>Traité de l'Épigramme</i>, Richelet, qui, après avoir apprécié
-le talent de Maynard et de Brébeuf, s'exprime ainsi: «Les
-Épigrammes de Gombauld valent mieux que tout ce qu'il
-a fait. Les vers en sont naturels, et les pointes de la plupart
-fines et ingénieuses. D'Aceilly est facile et éveillé. Il
-n'a pas tant d'Épigrammes à la grecque que Gombauld,
-mais il n'est pas si juste, ni si françois&hellip;»; enfin, dans la
-notice spéciale consacrée à Gombauld, en tête de l'extrait
-de ses &oelig;uvres, on assure que ses Épigrammes ont fait beaucoup
-de tort à celles de Fr. Maynard: «elles roulent ordinairement
-sur les m&oelig;urs corrompues de son siècle;
-elles ont beaucoup de naturel, et ne manquent pas de
-finesse et de délicatesse de pensée&hellip;»</p>
-
-<p>Tel est l'avis des critiques contemporains. Parmi ceux
-du siècle dernier, l'abbé Goujet se range volontiers à l'avis
-de ses devanciers; il ajoute même que le fameux vers de
-Boileau ne s'applique pas aux Épigrammes. «On les lit
-encore avec plaisir, dit-il, et on les lira apparemment toujours.»
-<span class="pagenum" id="pg_74">-74-</span>L'abbé Sabathier, fort sévère pour le pauvre Gombauld,
-accorde à plusieurs de ces petites pièces du naturel et
-de la vivacité; mais La Harpe fait une charge à fond, dans
-son <i>Lycée</i>, contre le Recueil de notre académicien. «Gombauld
-et Malleville, dit le célèbre critique, furent plutôt des
-écrivains ingénieux que des poëtes, surtout le premier, qui
-nous a laissé un Recueil d'Épigrammes ou plutôt de bons
-mots. Il est bien vrai que Boileau a dit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'épigramme plus libre, en son tour plus borné,</div>
-<div class="verse">N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Mais, sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse,
-osons dire que cette définition ne caractérise guère que
-l'Épigramme médiocre. Celle dont Marot a donné modèle,
-surpassé depuis par Racine et Rousseau, doit être piquante
-par l'expression comme par l'idée. L'épigramme a son vers
-qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont fait de
-bonnes (ce qui n'est pas extrêmement rare) le savent
-bien. Gombauld ne le savait pas, et c'est ce qui fait que
-ses Épigrammes sont oubliées.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et Gombauld tant loué garde encor la boutique&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">disait Boileau, et, depuis ce temps, elles n'en sont pas
-sorties. Celle-ci m'a paru une des meilleures:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Gilles veut faire voir qu'il a bien des affaires.</div>
-<div class="verse">On le trouve partout, dans la presse, à l'écart.</div>
-<div class="verse">Mais ses voyages sont des erreurs volontaires,</div>
-<div class="verse">Quoiqu'il aille toujours, il ne va nulle part<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> La Harpe.&mdash;<i>Cours de Littérature</i>, édit. stéréotype, IV, 248-249.</p>
-</div>
-<p>Nous sommes loin de souscrire au jugement de La
-Harpe, qui nous semble beaucoup trop exclusif en prenant
-pour type unique de l'épigramme celle de Marot ou celle
-de J.-B. Rousseau. Il exclut absolument de ce genre de
-poésie l'épigramme à la grecque, qui souvent ne manque
-<span class="pagenum" id="pg_75">-75-</span>ni de grâce ni de finesse; et la prétention de vouloir
-exiger absolument pour ces petites pièces la langue marotique
-nous paraît quelque peu draconienne. Pour notre
-part, nous avons lu avec grand plaisir le <i>Recueil des Épigrammes</i>
-de Gombauld, et nous ne croyons pas abuser de
-la patience du lecteur en citant quelques-uns de ces petits
-morceaux.</p>
-
-<p>Après la boutade suivante, qui ouvre le Recueil, et rappelle
-un peu le style romantique de nos modernes:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Damon, je ne veux point escrire</div>
-<div class="verse i2">A ceux qui ne veulent point lire.</div>
-<div class="verse i2">Dans un siècle dur comme un roc,</div>
-<div class="verse i2">La Prose et les Vers sont au croc:</div>
-<div class="verse i2">Car le monde leur fait la nique,</div>
-<div class="verse i2">Et, selon la foy platonique,</div>
-<div class="verse i2">On peut croire, sans croire mal,</div>
-<div class="verse i2">Que le monde est un animal&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">voici plusieurs pièces un peu plus calmes, mais dont le
-style est toujours énergique:</p>
-
-
-<p class="t3">I</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nos enfans, Messieurs et Mesdames,</div>
-<div class="verse i2">A quinze ans passent nos souhaits:</div>
-<div class="verse i2">Tous nos Fils sont des hommes faits,</div>
-<div class="verse i2">Toutes nos Filles sont des femmes.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">II</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Tu veux te défaire d'un homme,</div>
-<div class="verse">Et jusqu'ici tes v&oelig;ux ont été superflus.</div>
-<div class="verse i2">Hazarde une petite somme:</div>
-<div class="verse">Prête-luy trois loüys; tu ne le verras plus.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">III</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Apprenez, sans que je vous nomme,</div>
-<div class="verse i2">Le tort que le monde vous fait,</div>
-<div class="verse i2">Car vous estes riche en effet,</div>
-<div class="verse i2">Et l'on vous tient pour un pauvre homme.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_76">-76-</span>Le P. Bouhours, dans sa <i>Manière de bien penser des ouvrages
-d'esprit</i>, cite comme un <i>chef-d'&oelig;uvre de naïveté</i> l'épigramme
-suivante:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Colas est mort de maladie,</div>
-<div class="verse i2">Tu veux que j'en plaigne le sort:</div>
-<div class="verse i2">Que diable veux-tu que j'en die?</div>
-<div class="verse i2">Colas vivoit, Colas est mort.</div>
-</div>
-
-<p>«Après tout, reprit Philante, ces pensées, toutes naïves
-qu'elles sont, ne laissent pas d'avoir un peu d'antithèse.
-Vivre, mourir, fait un petit jeu qui égaye la chose.&mdash;La
-naïveté, dit Eudoxe, n'est pas ennemie d'une certaine espèce
-d'antithèses qui ont de la simplicité selon Hermogène,
-et qui plaisent mesme d'autant plus qu'elles sont plus simples:
-elle ne hait que les antithèses brillantes et qui jouent
-trop&hellip;»</p>
-
-<p>Gombauld a mêlé à son Recueil quelques épigrammes à
-la grecque, qui ne sont, à proprement parler, que des madrigaux:
-tels le quatrain destiné à la <i>Guirlande de Julie</i>, et
-le suivant, qui date de la cour de Marie de Médicis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A Philis, parée pour aller au ballet des Déesses:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ces Déesses qui sont ornées</div>
-<div class="verse i2">D'appas et de charmes si doux,</div>
-<div class="verse i2">Seront tantôt bien étonnées</div>
-<div class="verse i2">De se trouver toutes en vous.</div>
-</div>
-
-<p>Gombauld avait fait peu d'épigrammes dans sa jeunesse:
-il les composa surtout dans son âge mûr, et pendant sa
-vieillesse. Dix ans après cette publication, il en donna un
-volume entier en 1656: nous en parlerons bientôt, et nous
-aurons lieu de remarquer combien toutes celles qui datent
-de cette époque sont violentes et misanthropiques. Les
-malheurs de sa propre existence furent les sources de son
-inspiration.</p>
-
-<p>Nous dirons peu de choses du volume de <i>Lettres</i>, publié
-par Gombauld en 1647: sa prose est bien loin de valoir
-<span class="pagenum" id="pg_77">-77-</span>ses vers; et si ces quelques pages, aujourd'hui complétement
-tombées dans l'oubli, ne nous fournissaient un certain
-nombre de détails biographiques intéressants, sur lui-même
-et sur plusieurs de ses contemporains, nous n'en parlerions
-même pas. «Il n'y a ni sel ni sauge à ses Lettres
-imprimées, qu'il croit autant de chefs-d'&oelig;uvre,» dit Tallemant
-des Réaux; et le bibliographe contemporain Sorel
-se borne à les citer avec celles de Plassac, de Porchères,
-de Théophile&hellip;, en disant qu'elles traitent de sujets très-divers,
-et que chacun de ces auteurs «a très-bien réussi
-selon sa capacité<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>». Nous avons patiemment parcouru ce
-petit volume, dédié à Monseigneur (sans aucune autre
-dénomination), et qui contient cent quarante-huit Lettres
-«de sujets très-divers,» selon l'expression de Sorel: les
-unes philosophiques, les autres littéraires, celles-ci amoureuses,
-celles-là sans caractère déterminé; ici une simple
-correspondance ordinaire, là des remerciements au sujet de
-l'<i>Endymion</i>&hellip; Nous remercions Gombauld de les avoir publiés,
-parce que c'est une mine de renseignements pour le
-chercheur curieux; mais on ne pourrait en supporter longtemps
-la lecture suivie: on y fera quelques recherches
-utiles; il ne faut leur demander rien davantage. Elles sont
-cependant adressées à des personnages de renom: à M<sup>me</sup> des
-Loges, à M. d'Andilly, aux maréchaux de Bassompierre
-et d'Ornano, aux marquis d'Uxelles, de Rambouillet, de
-Théobon ou de La Moussaye, à M<sup>me</sup> de Beringhen, à la
-maréchale de Thémines, à Conrart, à Boisrobert, à l'abbé
-de Cérisy, à M. de Charleval, à l'abbé de Châtillon, etc.
-Mais «le sieur de Gombauld,» malgré ses hautes relations,
-n'a pu réussir à nous charmer en prose; et le fragment
-que nous avons cité plus haut d'une de ses Lettres à
-Boisrobert suffit pour donner un spécimen de son style épistolaire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Sorel.&mdash;<i>Bibliothèque française</i>, p. 102.</p>
-</div>
-<p>Les deux livres de Gombauld se vendirent assez bien, en
-particulier le <i>Recueil des poésies</i>: mais, malgré le produit
-de cette vente, le pauvre gentilhomme ne pouvait parvenir
-à soutenir son rang; et cela était dur pour un amant
-<span class="pagenum" id="pg_78">-78-</span>des belles manières de l'ancienne Cour. Un peu avant le
-blocus de Paris, vers la fin de l'année 1648, «Chapelain et
-Esprit, raconte Tallemant, voyant que M<sup>me</sup> de Longueville
-goustoit fort ses ouvrages, firent en sorte que, du consentement
-de M. de Longueville, elle offrît de luy donner
-six cens livres, je pense, de pension. Le bonhomme, qui
-en avoit besoing, n'en vouloit pas pourtant, luy qui n'avoit
-que les deux cens escus du Sceau; ce n'estoient point bienfaits
-du Roy: on eut une peine enragée. Il appeloit cela
-une servitude; que jusques-là il avoit pu se vanter qu'il
-avoit esté libre, qu'il estoit l'homme libre du Roy, et que
-c'estoit, s'il l'osoit dire, en cette qualité qu'il en recevoit
-pension<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Tallemant.&mdash;<i>Historiettes</i>, III, 468.</p>
-</div>
-<p>Ce trait est caractéristique, et M. Pierre Barbier n'hésite pas,
-devant un pareil témoignage, à appliquer à Gombauld ce
-que Sainte-Beuve dit quelque part de l'un de ses plus illustres
-compatriotes, d'Aubigné, calviniste et Saintongeois comme
-lui, «type accompli de la noblesse ou plutôt de la gentilhommerie
-protestante française, brave, opiniâtre, raisonneuse
-et lettrée, guerroyante de l'épée et de la parole,
-avec un surcroît de point d'honneur et un certain air de
-bravade chevaleresque ou même gasconne qui est à lui<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.»
-C'était en effet un gentilhomme de race que notre Sonneur
-de sonnets, mettant au-dessus de tout son Dieu, son Roi et
-sa Dame, et ne transigeant ni avec l'ambition ni avec l'intérêt,
-pour chercher des accommodements avec sa foi. Aussi
-devons-nous croire complétement le chroniqueur, quand il
-ajoute ce correctif au trait précédent: «&hellip; On descouvrit
-que ce qui le fascha le plus, c'estoit de n'avoir que six
-cens livres où M. Chapelain avoit deux mille francs<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, et
-qu'il eust esté plus satisfait qu'on eust mis quatre cens escus
-et qu'on ne luy en eust donné que deux cens&hellip;&mdash;Il fit
-des vers à la femme et au mari, dit encore Tallemant, et
-il a bien du mal au c&oelig;ur d'avoir fait, ce luy semble, des
-laschetez ou des bassesses pour rien.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Sainte-Beuve.&mdash;<i>Causeries du Lundi</i>, t. X.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Pour composer à loisir le poëme de la <i>Pucelle</i> en l'honneur de la
-maison de Longueville et de Dunois.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg_79">-79-</span>En effet, il ne toucha jamais un sou de cette pension,
-s'il faut en croire le chroniqueur, «et durant le blocus,
-Madame de Longueville ne s'informa pas seulement si ce
-pauvre homme avoit du pain; le chancelier (Séguier), cette
-fois-là, fist l'honneste homme, car, de Saint-Germain, il eut
-soing de luy faire payer sa pension. Gombauld l'en remercia
-en vers, et c'est une des meilleures choses qu'il ait faites<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>»&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Tallemant, II, 469.</p>
-</div>
-<p>La situation du vieux poëte s'empira encore bien davantage
-quelque temps après, par suite des troubles politiques:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Enfin je n'ay plus d'ordonnances,</div>
-<div class="verse i2">La Guerre a mis tout à l'envers.</div>
-<div class="verse i2">Ceux qui gouvernent les finances</div>
-<div class="verse i2">Ne sont point touchez de nos vers.</div>
-<div class="verse i2">Divines S&oelig;urs, soyez muettes,</div>
-<div class="verse i2">Puisqu'on ne vous escoutte pas,</div>
-<div class="verse i2">Et ne faites plus de Poëtes,</div>
-<div class="verse i2">Ou faites-leur des Mecenas!<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Gombauld.&mdash;<i>Recueil des Épigrammes</i> de 1656, p. 164.</p>
-</div>
-<p>Les sceaux ayant été retirés au chancelier Séguier le
-2 mars 1650, la pension que Gombauld tenait de lui depuis
-1634 se trouva supprimée par là même, et il fallut employer
-près du nouveau garde des sceaux, Châteauneuf, tout
-le crédit d'amis puissants pour arriver à la faire rétablir.
-Tallemant raconte à ce sujet un trait fort à l'honneur du
-poëte Benserade. «La plus raisonnable action que Benserade
-ait faitte en sa vie, dit-il, ce fut que, M. de Chasteauneuf
-ayant esté fait garde des Sceaux pour la seconde fois
-en 1650, il fist en sorte que la pension que Gombauld avoit
-sur le Sceau fût continuée. Il estoit des amys de Madame
-de Leuville, femme du nepveu du garde des sceaux, et il le
-fit agir comme il fallut; après, il écrivit un billet à Gombauld,
-sans signer, par lequel on l'avertissoit que l'affaire
-estoit faitte, et qu'il en avoit l'obligation à Madame de
-Leuville, à Madame de Villarseaux, sa belle-s&oelig;ur, à Madame
-de Vaucelas et au président de Bellièvre, et ne parloit
-<span class="pagenum" id="pg_80">-80-</span>point de luy<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.» Le chroniqueur cite encore ailleurs
-Mesdames de Chaulnes-Villeroy, de Rodes, de Boisdauphin,
-comme ayant été, avec Madame de Leuville, les intermédiaires
-qui obtinrent le rétablissement de la pension du
-poëte; et il ajoute: «Gombauld fut fort empesché comment
-les louer toutes quatre.&mdash;On dira, disoit-il, que c'est un
-quatorze de dames<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.»&mdash;Et plus loin: «Ce fut Conrart qui
-l'avertit que le trésorier du Sceau avoit de l'argent à luy
-donner de la part de M. de Chasteauneuf. Il y fut. Conrart
-luy demanda.&mdash;Hé bien!&mdash;Ce trésorier brutal,
-répondit-il, m'a voulu faire accroire que je ne sçavois pas
-escrire. Il m'a dit&hellip;&mdash;Mais avez-vous touché?&mdash;Il n'y
-a que moy qu'on traitte ainsy.&mdash;Mais avez-vous touché?&mdash;&hellip; On
-eut bien de la peine à lui faire dire ouy&hellip;&mdash;J'ay
-honte, disoit-il, d'avoir receu seul; d'autres qui le
-méritent mieux n'ont rien eu: il me semble que je leur
-escroque.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Tallemant, V, 13.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Tallemant, II, 470.</p>
-</div>
-<p>Voilà un scrupule fort honorable, et Gombauld est très-heureux
-d'avoir eu un ami tel que Tallemant, qui se soit
-chargé de rapporter tous les traits nécessaires pour donner
-à son caractère une vigoureuse et haute physionomie.</p>
-
-<p>Peu de temps après, vers 1653, on réussit à obtenir un
-nouveau subside pour Gombauld, et, cette fois, ce fut le
-surintendant Servien, membre de l'Académie, comme Séguier,
-qui devint le bienfaiteur du poëte. Qu'on nous pardonne
-de citer encore Tallemant à ce sujet; son récit se
-termine par un de ces traits dont nous venons de parler et
-qui sont fort précieux pour un biographe: «Pour subsister,
-Ménage vendit une terre qu'il avoit eue à partage, à
-M. Servien, qui luy fit la rente de l'argent au denier 18. En
-ce temps-là, on le pria de faire quelque chose pour le bonhomme
-Gombauld. Servien promit de luy faire toucher
-1,500 livres: mais il ne se hastoit pas autrement. Ménage
-luy déclara qu'il ne signeroit point le contrat de vente de
-cette terre, qui estoit à la bienséance de Sablé<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, qu'il ne luy
-<span class="pagenum" id="pg_81">-81-</span>tinst parole touchant M. de Gombauld. Et cela fut fait: mais
-il l'a tant chanté, que Gombauld ne put s'empescher de
-faire cette épigramme; car, quoiqu'il ne l'ayt point monstrée,
-et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis certain que
-c'est ce qui luy en a fait venir la pensée. La voicy:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Dont Servien était marquis.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Si Charles, par son crédit,</div>
-<div class="verse i2">M'a fait un plaisir extresme,</div>
-<div class="verse i2">J'en suis quitte; il l'a tant dit,</div>
-<div class="verse i2">Qu'il s'en est payé lui-mesme<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.»</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Tallemant, IV, 211.</p>
-</div>
-<p>Il est vrai que Ménage s'appelait Gilles et non pas Charles;
-mais cela déguise peut-être mieux le personnage. Du reste,
-les auteurs du <i>Recueil des plus belles Épigrammes des
-poëtes français</i>, qui reproduisent cette petite pièce, remarquent
-avec raison «qu'il semble que la pensée en soit
-fausse: car, enfin, l'indiscrétion d'un homme qui nous aura
-fait un plaisir n'empêche pas que nous n'ayons receu de
-luy ce plaisir, et que nous ne luy en ayons l'obligation&hellip;»
-Quoi qu'il en soit, si Gombauld ne montra pendant quelque
-temps cette épigramme qu'à de rares amis, comme on
-peut le conclure du récit de Tallemant, il la trouva si piquante,
-qu'il ne pût s'empêcher de l'insérer dans son
-<i>Recueil complet des Épigrammes</i> qu'il publia en 1656. Elle y
-figure, en effet, au n<sup>o</sup> 85 du premier livre, et ceci nous
-amène à parler du nouvel ouvrage du poëte saintongeois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V</h2>
-
-<p class="d">RECUEIL DES ÉPIGRAMMES.&mdash;POÉSIES INÉDITES (1657).</p>
-
-
-<p>Le <i>Recueil des Épigrammes</i>, dans le Privilége duquel
-Pellisson, alors secrétaire du Roy en exercice, a fait insérer
-que Sa Majesté veut «favoriser l'Exposant, et la publication
-<span class="pagenum" id="pg_82">-82-</span>de tout ce qui sort d'une plume si célèbre,» est
-précédé d'une Préface que nous croyons devoir reproduire;
-elle n'est pas longue, et contient pour une biographie des
-renseignements précieux sur le caractère du poëte:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Ce n'est que pour passer par tous les genres d'escrire, dit Gombauld,
-qu'après avoir fait d'autres diverses &oelig;uvres, j'ay voulu faire
-aussi des Épigrammes. On m'a persuadé de les mettre au jour; mais
-je n'ay pas le courage de les dédier à personne, non pas mesme de les
-accompagner de quelque Advertissement. Il semble que ceux qui dédient
-si facilement leurs ouvrages ne cherchent pas tant des protecteurs que
-des complices de leurs fautes. Ce n'est pas faire des offrandes, c'est
-mendier des gratifications, c'est vendre ce qu'on ne doit jamais acheter:
-je parle des louanges que plusieurs reçoivent avec plaisir, et qu'ils ne
-payent guères qu'à regret. On veut que je donne des advis à ceux qui
-ne se soucient pas d'en recevoir, et à qui mes excuses donneroient, peut-estre,
-le moyen de m'accuser davantage. On veut que je rende à la
-coustume ce que je ne croy point devoir à la nécessité. Mais je n'ay
-rien à dire, sinon, ce que l'on eust bien jugé sans que je l'eusse dit:
-Que ces Épigrammes ne sont pas toutes d'un âge, et que les plus vieilles
-sont celles qui tiennent le plus de la jeunesse; que les unes excusent les
-autres, et qu'elles ne sont faites, la pluspart, que pour les bonnes m&oelig;urs,
-ou plustost contre les mauvaises; de telle sorte pourtant que pas un
-n'en puisse murmurer, à moins que de se déclarer coupable.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Cette déclaration de principes au sujet des dédicaces nous
-a paru d'autant plus curieuse à noter, que deux ans après,
-en 1658, Gombauld, pressé sans doute par la plus grande
-nécessité, se décida à faire imprimer ses <i>Danaïdes</i>, avec une
-Dédicace au surintendant Fouquet.</p>
-
-<p>Il y a peu d'exemples, dit Rosteau, dans ses <i>Sentiments sur
-quelques livres qu'il a lus</i>, «de poëtes qui ayent fini leurs
-travaux par des épigrammes, qui, pour l'ordinaire, sont formées
-de pointes d'esprit et d'un feu qui convient mieux à
-un jeune homme qu'à des poëtes usés et avancés en âge».
-Mais il ajoute «qu'on peut excuser M. de Gombauld de
-s'être appliqué à ce genre d'écrire, dans la dernière partie
-de sa vie, sur ce que la plupart de ses épigrammes sont
-plutôt des censures des vices et des m&oelig;urs corrompues de
-son temps, que de ces galanteries qui se font ordinairement
-pour les dames». Gombauld avait en effet plus de quatre-vingts
-<span class="pagenum" id="pg_83">-83-</span>ans, lorsque, en 1657, il publia son <i>Recueil</i>; nous ne
-répéterons pas ici ce que nous avons dit de ces petites &oelig;uvres,
-lors de la publication des premières en 1646.</p>
-
-<p>Nous citerons seulement quelques-unes des nouvelles,
-celles surtout qui peuvent donner une idée des principales
-préoccupations de l'esprit de Gombauld pendant sa vieillesse:</p>
-
-
-<p class="t3">I</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Royautez partout redoutées,</div>
-<div class="verse i2">Mes pointes vous ont respectées,</div>
-<div class="verse i2">Vous, et vos Ministres aussi.</div>
-<div class="verse i2">Car vostre gloire est mon soucy,</div>
-<div class="verse i2">Et je n'ay pour vous que des roses.</div>
-<div class="verse i2">Mais vous pensez à tant de choses,</div>
-<div class="verse i2">Que vous ne pensez point aux vers</div>
-<div class="verse i2">Dont j'entretiens nostre univers.</div>
-<div class="verse i2">Je me tais de mon aventure.</div>
-<div class="verse i2">Peut-estre la race future</div>
-<div class="verse i2">Ne s'en taira pas comme moy:</div>
-<div class="verse i2">C'est la pointe que je vous doy.</div>
-</div>
-
-<p>Gombauld se persuadait volontiers que ses vers devaient
-faire les délices de la postérité la plus reculée. Il dira, par
-exemple, à une Dame qui lui avait donné des roses:</p>
-
-
-<p class="t3">II</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nos affections sont escloses</div>
-<div class="verse i2">Par des tesmoignages divers:</div>
-<div class="verse i2">Beauté, vous me donnez des roses,</div>
-<div class="verse i2">Et moy je vous donne des vers.</div>
-<div class="verse i2">Rendez-moi des preuves plus fortes</div>
-<div class="verse i2">De votre faveur désormais;</div>
-<div class="verse i2">Car vos roses sont déjà mortes,</div>
-<div class="verse i2">Et mes vers ne mourront jamais!</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_84">-84-</span>C'est peut-être pour cela que son ami des Réaux prétend
-qu'il était «un peu infatué du Parnasse,» et raconte que,
-répondant, en 1651, en qualité de Directeur de l'Académie,
-à la harangue de l'abbé Tallemant, qu'on recevait, il lui
-dit «qu'il pouvoit désormais regarder les autres hommes
-comme les yeux du ciel regardent la terre!»</p>
-
-<p>L'ingratitude des hommes et la fragilité des biens temporels
-reviennent souvent sous la plume de Gombauld,
-pendant ses dernières années:</p>
-
-
-<p class="t3">III</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Viens, Seigneur, il n'est plus de foy,</div>
-<div class="verse i2">Partout la perfidie abonde,</div>
-<div class="verse i2">Et nul ne te veut pour son Roy,</div>
-<div class="verse i2">Si ton règne n'est de ce monde.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">IV</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Damon, la vie est mal nommée;</div>
-<div class="verse i2">C'est une peine accoustumée,</div>
-<div class="verse i2">Un mal que l'on ne peut guérir:</div>
-<div class="verse i2">C'est une mort continuelle,</div>
-<div class="verse i2">Et ce que mourir on appelle</div>
-<div class="verse i2">Est plustost cesser de mourir.</div>
-</div>
-
-<p>Puis, le souvenir de ses premières années lui revient à
-l'esprit:</p>
-
-
-<p class="t3">V</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">La vieille Cour, dont nul ne suit les traces,</div>
-<div class="verse i2">Joignoit l'Amour avec les Grâces.</div>
-<div class="verse i4">Mais la nouvelle Cour</div>
-<div class="verse i1">A séparé les Grâces et l'Amour.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">VI</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Quoy! sont-ce les fils de ces pères,</div>
-<div class="verse i2">De ces ornemens de la Cour?</div>
-<div class="verse i2">Sont-ce les filles de ces mères,</div>
-<div class="verse i2">Pour qui l'on avoit tant d'amour?</div>
-<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="pg_85">-85-</span>Mes yeux, dans ce tumulte extrême,</div>
-<div class="verse i2">Qu'on ne voit jamais achever,</div>
-<div class="verse i2">Cherchent la Cour dans la Cour mesme,</div>
-<div class="verse i2">Et ne la sçauroient plus trouver.</div>
-</div>
-
-<p>«Il chante toujours de sa vieille Cour,» disait Tallemant
-des Réaux.</p>
-
-<p>Pour terminer, citons ce petit morceau, dans lequel le
-poëte «représente son humeur»:</p>
-
-
-<p class="t3">VII</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Timandre, une humeur douce et grave.</div>
-<div class="verse i2">Qui ne peut rien faire en esclave,</div>
-<div class="verse i2">Et qui joint l'honneur au devoir;</div>
-<div class="verse i2">Des soins, qui ne sont pas vulgaires,</div>
-<div class="verse i2">Font que, pour moy, je ne voy guères</div>
-<div class="verse i2">Ceux qu'on a tant de peine à voir.</div>
-<div class="verse i2">Je ne sçay point faire d'offrande,</div>
-<div class="verse i2">Ny rien qui sente la demande.</div>
-<div class="verse i2">Tu pers temps de t'en soucier:</div>
-<div class="verse i2">Mes v&oelig;ux n'importunent personne;</div>
-<div class="verse i2">Mais, s'il arrive qu'on me donne,</div>
-<div class="verse i2">Je sçay fort bien remercier.</div>
-</div>
-
-<p>C'est une sorte de répétition en vers de la Préface que
-nous avons citée plus haut.</p>
-
-<p>Le <i>Recueil des Épigrammes</i> de Gombauld, publié en février
-1657, à Paris, chez Courbé, eut, dans la même année,
-une autre édition de Hollande, «jouxte la copie de Paris»,
-et il a été réimprimé en 1861, aux frais et par les soins de
-M. J. V. F. Liber, en dépit des prédictions de Boileau et de
-La Harpe<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Lille, Typog. de A. Behague, et Paris, J. Tardieu.&mdash;Cette édition
-contient en appendice une épigramme de Gombauld sur Antoine de
-Bourbon Moret, fils naturel de Henri IV, tirée de Tallemant des Réaux,
-historiette de la comtesse de Moret.</p>
-</div>
-<p>La réimpression, dans l'année même de son apparition,
-<span class="pagenum" id="pg_86">-86-</span>prouve au moins que le <i>Recueil</i> eut un certain succès
-parmi ses contemporains: et, d'après les quelques
-citations que nous en avons faites, on doit reconnaître qu'il
-était mérité.</p>
-
-<p>Le dix-septième siècle n'a cependant pas connu toute
-l'&oelig;uvre épigrammatique de notre poëte. M. Prosper Blanchemain
-a découvert un certain nombre d'épigrammes
-inédites de Gombauld dans un vieux cahier relié à la suite
-de son Recueil de 1657, et qui présente toutes probabilités
-d'avoir appartenu à Gombauld lui-même. Après avoir
-balancé à les attribuer à notre académicien, parce qu'il en
-est trois, dans le nombre, qu'on a coutume de donner à
-Regnier, le savant éditeur de <i>Ronsard</i> n'a pas hésité à les
-restituer au poëte saintongeois, en remarquant que ces trois
-pièces n'avaient été mises sur le compte de Regnier que
-longtemps après sa mort, et que Conrard, dans la notice
-conservée par d'Olivet, parle d'un Recueil de vers manuscrits
-laissé par Gombauld, «particulièrement de <i>Sonnets</i> et
-d'<i>Épigrammes</i>, qui, pour estre entre les mains de personnes
-peu intelligentes en ces sortes de choses-là, n'ont pu encore
-estre mises en lumière». Une quarantaine de ces petites
-pièces, y compris des vers de ballet, ont été publiées en 1874,
-à San Remo, dans la seconde livraison du <i>Fantaisiste</i>, et
-tirées à part à cinquante exemplaires seulement sur grand
-papier vélin; mais elles sont presque toutes du genre de
-celles qu'on avait jadis attribuées à Regnier et, par conséquent,
-assez licencieuses pour être fort déplacées dans ce
-Recueil: nous respecterons donc le motif qui avait engagé
-Gombauld à ne pas les publier dans son volume, et nous
-nous contenterons d'en citer une assez piquante, qui ne
-présente pas le même caractère que ses voisines:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">De Lisle, ta fureur</div>
-<div class="verse i3">Contre ton procureur</div>
-<div class="verse i3">Injustement s'allume.</div>
-<div class="verse i3">Cesse d'en mal parler:</div>
-<div class="verse i3">Tout ce qui porte plume</div>
-<div class="verse i3">Fut créé pour voler.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_87">-87-</span>M. Prosper Blanchemain n'avait pas envoyé tout son cahier
-manuscrit au <i>Fantaisiste</i> en 1874: il a bien voulu nous en
-communiquer quelques autres feuillets et nous autoriser à
-reproduire les pièces suivantes, qui auront pour nos lecteurs
-tout l'attrait de l'inédit:</p>
-
-
-<p class="t3">I</p>
-
-<p class="c small">POUR LES ENDEBTÉS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Guillot se promenoit, triste, morne, resveur.</div>
-<div class="verse">&mdash;Qu'as-tu donc, luy dit Jean? D'où vient cette langueur?</div>
-<div class="verse">&mdash;Vrayment, luy dit Guillot, je n'ay pas l'âme en feste.</div>
-<div class="verse i1">Ce qui me rend triste comme tu vois</div>
-<div class="verse i2">Sont deux mille écus que je dois</div>
-<div class="verse i2">Et qui me rongent fort la teste:</div>
-<div class="verse i1">Tout mon argent se monte à beaucoup moins;</div>
-<div class="verse">Je ne sçay d'où payer cette somme empruntée.</div>
-<div class="verse">&mdash;Ah! pauvre fou, dit Jean; va! va! laisse ces soins</div>
-<div class="verse i2">A celuy qui te l'a prestée.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">II</p>
-
-<p class="c">Épigramme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je perds mon temps et mes discours</div>
-<div class="verse i2">A vous raconter mes amours</div>
-<div class="verse i2">Et la rigueur de mon martyre;</div>
-<div class="verse i2">Rien ne sert de tant raisonner:</div>
-<div class="verse i2">Je veux ce que je n'ose dire</div>
-<div class="verse i2">Et que vous n'osez me donner.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">III</p>
-
-<p class="c small">POUR METTRE DEVANT DES HEURES.</p>
-
-<p class="c">Madrigal.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En vain vous me jurez, dans vos humeurs cruelles,</div>
-<div class="verse">De ne jamais rien faire en faveur de ma foy;</div>
-<div class="verse i2">Priant Dieu pour tous les fidelles,</div>
-<div class="verse">Sans doute, belle Iris, vous priez Dieu pour moy.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_88">-88-</span></p>
-
-<p class="t3">IV</p>
-
-<p class="c small">A UNE, EN JOUANT A COLIN-MAILLARD.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En toutes les façons vous avez droit de plaire;</div>
-<div class="verse">Mais surtout vous sçavez nous charmer en ce jour.</div>
-<div class="verse">Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour,</div>
-<div class="verse">Les voyant descouverts, on vous prend pour sa mère<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> On attribue ordinairement cette pièce à Montreuil, qui l'aurait
-adressée à M<sup>me</sup> de Sévigné.</p>
-</div>
-
-<p class="t3">V</p>
-
-<p class="c small">AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">J'ay pris vostre esventail, Madame,</div>
-<div class="verse i2">Mais n'en soyez point en courroux.</div>
-<div class="verse">Songez à mon ardeur, considérez ma flamme,</div>
-<div class="verse">Vous verrez que j'en ay plus de besoin que vous.</div>
-</div>
-
-
-<p class="t3">VI</p>
-
-<p class="c small">AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">C'estoit assez de vos yeux pleins de charmes</div>
-<div class="verse i3">Pour vaincre ma raison;</div>
-<div class="verse">Mais vous chantez encore: O quelle trahison!</div>
-<div class="verse i1">Doit-on blesser ceux qui rendent les armes?</div>
-<div class="verse">Je voy bien que ma mort est tout vostre désir.</div>
-<div class="verse">Eh bien! je meurs, Philis, mais je meurs de plaisir&hellip;</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg_89">-89-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI</h2>
-
-<p class="d">DERNIÈRES ANNÉES DE GOMBAULD.&mdash;PELLISSON ET FOUQUET.&mdash;MALADIES
-ET MISÈRE.&mdash;TRAITÉS POSTHUMES SUR LA RELIGION.&mdash;MADAME
-MARIE.&mdash;CONCLUSION.</p>
-
-
-<p>Les livres de Gombauld trouvèrent un prompt débit, et ce
-succès augmenta encore son humeur altière. Il avait à cette
-époque quatre-vingts ans bien passés: et, à cet âge, que de
-défauts sont permis ou doivent être tolérés! Il devint à tel
-point épris de sa valeur personnelle, que la reine Christine
-de Suède elle-même ne put trouver grâce devant lui. L'avocat
-Patru, dans une lettre fort intéressante qu'il écrivait à
-son ami d'Ablancourt, raconte avec de grands détails la célèbre
-visite que cette reine à l'humeur bizarre voulut faire
-en personne à l'Académie pour rendre un hommage éclatant
-aux beaux esprits de France. M. de Gombauld, dit-il, vint à
-la réunion sans être averti; «mais aussi tost qu'il sçut le dessein
-de la princesse, il s'en alla: car tu sçauras qu'il est en
-colère contre elle, de ce qu'ayant fait quelques vers où il a
-loué le grand Gustave<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, elle ne lui a point écrit, elle qui,
-comme tu sçais, a écrit à cent impertinens. Le bonhomme,
-que tu connois, se fasche de cela tout de bon, quoiqu'il soit
-bien vrai qu'elle ait demandé de ses nouvelles plusieurs fois à
-ses deux voyages de Paris. J'aurois bien plus sujet de m'en
-plaindre: mais quand rois, reines, princes et princesses
-ne me feront que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai
-jamais<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Père de la reine Christine.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> &OElig;uvres de Patru, édit. 1714, in-4<sup>o</sup>, p. 572.</p>
-</div>
-<p>Le crime de la reine de la Suède était en effet irrémissible,
-<span class="pagenum" id="pg_90">-90-</span>de n'avoir pas répondu plus efficacement à ces vers pompeux,
-loués si hautement par Ménage:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais son astre fatal le tire dans les cieux,</div>
-<div class="verse">Quand sa foudre écrasant les plus audacieux,</div>
-<div class="verse">De ses propres ardeurs lui-même il se consume.</div>
-</div>
-
-<p>Malheureusement le bonhomme Gombauld n'avait pas
-les moyens de pouvoir se draper pendant longtemps encore
-dans le manteau de sa dignité chevaleresque: la misère
-était de garde à sa porte, et l'année 1658 ne put s'écouler
-sans avoir vu notre poëte parjurer tous les serments qu'il
-avait proférés dans la Préface de son <i>Recueil d'épigrammes</i>.
-Malgré les bons offices de quelques amis puissants et généreux,
-parmi lesquels il faut citer le duc et la duchesse de
-Montauzier, la pension du malheureux gentilhomme se
-payait très-difficilement depuis la guerre de Paris. «Pour le
-chancelier, écrivait Tallemant vers 1657, il y a cinq ans
-qu'il lui fait dire qu'il aura soing de luy, mais qu'on a diverty
-les fonds du Sceau<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>&hellip;» Gombauld dut se résoudre à
-porter un manuscrit chez le libraire, et son choix tomba sur
-celui des <i>Danaïdes</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Tallemant, <i>Historiettes</i>, II, 471.</p>
-</div>
-<p>Or, depuis quelque temps, le vieux poëte s'était fort attaché
-à Pellisson qui, jeune académicien, venait d'entrer
-chez le surintendant des finances Nicolas Fouquet en qualité
-de secrétaire. Pellisson, par son influence, obtint du
-libéral surintendant une pension de «quatre cens escus»
-pour le bonhomme. Mais il fallait que l'amitié de Gombauld
-pour lui fût bien vive, ou que le besoin le pressât
-au-delà des plus extrêmes limites, pour accepter ce don qui
-ne venait pas du Roi; car, chose extraordinaire, Pellisson parvint
-à persuader Gombauld que son devoir était de dédier en
-retour les <i>Danaïdes</i> au surintendant. Cette dédicace valut
-cent louis d'or au poëte<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Ibid.</i>, 472.</p>
-</div>
-<p>La reconnaissance de Gombauld ne dépassa cependant
-pas les bornes de son humeur vaniteuse. En récompense
-<span class="pagenum" id="pg_91">-91-</span>de ce service, rapporte Tallemant, «Pellisson qui a
-fait peindre quasy tous ses amys, voulut avoir son portrait:
-jamais on n'en put venir à bout. M<sup>me</sup> de Rambouillet l'en
-pressa en vain. Il dit que du Moustier en avoit eu un autrefois,
-qui estoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant
-du Moustier disoit en le montrant:&mdash;Voylà le divin Gombauld.&mdash;Et
-on disoit que du Moustier estoit Pisandre dans
-<i>Endymion</i>&hellip; Il disoit que ce seroit la «descrépitude de Gombauld»,
-et dit à M<sup>me</sup> de Rambouillet «qu'il n'avoit pas
-dormy depuis qu'elle l'en avoit pressé,» et que, si elle
-continuoit, il se priveroit plustost du plaisir de la voir, qui
-estoit la seule consolation qu'il eust au monde<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Tallemant, <i>Historiettes</i>, II, 472.</p>
-</div>
-<p>Cette boutade n'empêcha point Pellisson de rendre
-encore bien des services au bonhomme; et Tallemant, le
-chroniqueur ordinaire de tous ces détails intimes de la vie
-de ses contemporains, nous présente en cette occasion le
-jeune historien de l'Académie sous un caractère fort généreux.
-C'est ainsi que Gombauld ayant composé, après la
-maladie du Roi, en 1658, «un Sonnet qu'il ne voulut jamais
-donner, quoy qu'il fust beau à quelque chose près, disant
-qu'il ne vouloit pas que la première chose que le Roy verroit
-de luy ne fust pas achevée (comme si le Roy s'y connoissoit
-ou ceux qui l'approchent), Pellisson, qui le fait
-subsister par le moyen du surintendant Fouquet à qui il
-est, ne put obtenir ce sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant
-il en a fait imprimer cent qui valent moins. Je ne
-l'ay jamais veu si poëte, pour ne rien dire de plus, qu'en
-cette rencontre<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>: il pesta contre tout le monde et contre
-Pellisson même, ou peu s'en fallut. J'y descouvris de l'envie:&mdash;On
-paye si mal, disoit-il, des vers immortels! Un
-sonnet immortel que je fis pour M. Servien, que m'a-t-il
-valu?&mdash;Et pour toute raison, quand je le pressois de donner
-de temps en temps quelque chose qui ne fust pas imprimé
-à Pellisson pour entretenir le surintendant en belle humeur
-<span class="pagenum" id="pg_92">-92-</span>pour luy, il me respondoit que ce mesme esprit qui luy faisoit
-faire des sonnets immortels, l'empeschoit de faire ce que
-je luy conseillois<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> On sait qu'il ne faut pas ajouter grande créance aux jugements littéraires
-de Tallemant. C'est lui qui trouvait que Corneille avait gâté le
-théâtre en y introduisant la déclamation.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Tallemant, <i>Historiettes</i>, II, 472.</p>
-</div>
-<p>C'est sans doute à cette époque qu'il faut attribuer les
-vers suivants, dans lesquels le poëte a voulu peindre sa verte
-vieillesse:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J'ay presque de mes jours achevé la carrière,</div>
-<div class="verse">Dont je rends à mon Dieu ma loüange et mes v&oelig;ux:</div>
-<div class="verse">A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux,</div>
-<div class="verse">Et mes yeux ont toujours leur clarté coustumière.</div>
-<div class="verse">J'ay ma première force et ma santé première,</div>
-<div class="verse">Et je me trouve propre à tout ce que je veux&hellip;</div>
-<div class="verse">Si des autres humains j'écoute les discours,</div>
-<div class="verse">Nul excès violent n'a troublé mes beaux jours.</div>
-</div>
-
-<p>Cependant les dernières années de la vie du bonhomme
-Gombauld furent tout à fait misérables, et surtout après la
-chute du surintendant Fouquet, le besoin se fit plus que
-jamais sentir dans son pauvre intérieur. Ce fut probablement
-pendant cette période de son existence que, sentant
-ses idées religieuses s'exalter, il composa un certain nombre
-d'écrits de polémique. Nous n'avons pas pu assigner de
-date précise à ces divers Traités, dont les premiers doivent
-remonter vers 1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs
-années après la mort de son ami et coreligionnaire;
-mais il nous semble naturel d'en attribuer le plus grand
-nombre à cette époque: «J'ay déjà dit, rapporte Tallemant
-au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit
-un <i>huguenost à brusler</i>. Il a écrit plusieurs petites pièces de
-controverse et croit, s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit
-tout le monde. Un jour il dit, à propos d'ouvrages
-chrestiens, à un de mes beaux-frères, qu'il avoit fait une fois
-des prières assez belles pour croire qu'elles lui avoient
-esté inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui
-en approchast.&mdash;Une nuict, disoit-il, que je n'avois point
-dormy, j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict
-dans ma cheminée: c'estoit l'esté, il n'y avait point de feu;
-<span class="pagenum" id="pg_93">-93-</span>je me lève, j'y trouve une fort grosse et belle plume de
-pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces prières.&mdash;Il vouloit
-qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part. Après,
-il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garçon de
-n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour
-sur <i>Nostre Père</i> avec cette mesme plume tomba dans le feu
-comme si ses mains eussent esté de beurre et que ces
-papiers se consummèrent tous en un instant. A propos de
-religion, il est si emporté sur cela, qu'il trouve que M<sup>me</sup> de
-Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Tallemant, <i>Historiettes</i>, II, 472-473.</p>
-</div>
-<p>A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilité
-à l'auteur des <i>Historiettes</i>, et qui prouvent que le vieux
-poëte commençait, suivant l'expression populaire, à tomber
-en enfance, ces traités sur la religion ne manquent pas d'un
-certain intérêt. Publiés en 1669 à Amsterdam par Conrart,
-ils furent réimprimés en 1676, et le premier, le plus considérable
-de tout le volume, contient des considérations fort
-judicieuses sur la religion chrétienne en général. Les autres
-concernent plus spécialement le protestantisme, la Religion
-prétendue Réformée, comme on disait alors. C'est d'abord
-un <i>Traité de l'Eucharistie</i>, puis un <i>Discours</i> contenant les
-raisons pour lesquelles l'auteur préfère la religion réformée
-à la religion romaine; et l'ouvrage se termine par cinq
-<i>Lettres</i> sur ce même sujet.</p>
-
-<p>C'était de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld
-estimait le plus. Il les avait composés par un motif de
-charité, dans le dessein de faire connaître la vérité à ceux
-qu'il croyait dans l'erreur, et d'affermir dans la bonne
-créance ceux qui y étaient nés ou qui l'avaient embrassée. Il
-se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la
-plupart de ceux qui écrivaient sur ces matières faisaient
-de trop gros livres, entassant preuves sur preuves, autorités
-sur autorités, sans se soucier ni de la clarté ni de l'ordre;
-et l'autre, qu'ils s'imaginaient sans doute que la doctrine
-et l'élégance étaient incompatibles<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.&mdash;«Pour faire voir
-<span class="pagenum" id="pg_94">-94-</span>qu'ils se trompoient en cela, il composa ses <i>Considérations
-sur la Religion chrétienne</i>, lorsqu'il était encore dans la
-vigueur de l'âge, et il fit voir véritablement qu'on peut
-estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein,
-solide et élégant. Ayant communiqué cette pièce à plusieurs
-de ses amis et mesme à quelques-uns de la religion romaine,
-elle fut estimée de tous, et cela lui donna courage de faire
-le <i>Traité de l'Eucharistie</i> et un autre qu'il adresse à un
-de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les Lettres, il les
-a faites à un âge beaucoup plus avancé, excepté celle à
-un Proposant, qui est presque de même date que les
-<i>Considérations</i>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Voici un curieux passage des <i>Mémoires</i> de l'abbé de Marolles, qui
-montre Gombauld en veine de controverse et d'études sur le Nouveau
-Testament. L'abbé écrit ceci vers 1650: «M. le marquis de Pompignan
-vint chez moi. Il se trouva cette journée-là dans mon cabinet fort bonne
-compagnie: M. de Montmor, conseiller d'État et maistre des Requestes,
-de qui les gens de lettres reçoivent si souvent des marques de sa générosité;
-M. de Charleval, qui a le goût si délicat pour toutes les belles
-choses; M. de Berville, de Normandie, qui débite un grand sçavoir
-avec tant de facilité; M. de Gombauld, si connu de toute la France pour
-sa rare modestie et par ses nobles poésies, et quelques autres, qui se
-sont entretenus au sujet de l'Escrit de la Magdeleine, du progrès de
-l'Évangile et de la naissance et de l'accroissement du christianisme, sur
-quoy on dit de fort bonnes choses; enfin, venant à parler des femmes
-illustres du Nouveau Testament, M. de Gombauld ayant demandé d'où
-l'on avoit appris que la mère de la Vierge avoit nom Anne, et son père
-Joachim, parce que les saintes Écritures ne les nomment point, voicy à
-peu près ce que j'en dis, etc.»&mdash;<i>Mém. de Marolles</i>, éd. in-fol., 234-235.</p>
-</div>
-<p>Sa plus grande passion, dit encore Conrart, était de publier
-ces écrits, parce qu'il était persuadé qu'ils seraient
-utiles; «et peut-estre n'a-t-on guères veu un homme séculier
-avoir autant de zèle pour la gloire de Dieu et autant
-d'amour pour son prochain qu'il en avoit. Mais quand on
-aura remarqué dans ses ouvrages la ferveur de ce zèle, et
-quand on saura d'ailleurs que sa subsistance dépendoit presque
-indispensablement de la Cour, on ne trouvera plus
-estrange qu'il ne les ayt pas fait paroistre durant sa vie.
-Pour empescher que le public n'en fust privé après sa
-mort, s'ils fussent tombés entre les mains de quelques
-autres personnes d'autre religion que la sienne, il les mit,
-sur ses dernières années, en celles d'un de ses amis dont il
-<span class="pagenum" id="pg_95">-95-</span>avoit éprouvé la fidélité et l'affection, et luy fit promettre de
-ne point s'en dessaisir, et de les mettre au jour dès que la
-commodité s'en présenteroit<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Préface des <i>Traités posthumes sur la religion</i>.</p>
-</div>
-<p>Il fallait que le pauvre Gombauld fût bien pressé par le
-besoin pour qu'il craignît de se voir privé, par un zèle religieux
-intempestif, des subsides qu'il obtenait à grand'peine
-de la Cour. On connaît l'Épigramme du poëte Gomès:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Plaise au Roi me donner cent livres</div>
-<div class="verse i2">Pour acheter livres et vivres.</div>
-<div class="verse i2">De livres je m'en passerois,</div>
-<div class="verse i2">Mais de vivres je ne sçaurois.</div>
-</div>
-
-<p>C'étaient les vivres aussi qui dictaient la loi à l'infortuné
-gentilhomme, à l'ancien poëte favori de Marie de Médicis,
-et voilà comment ce que Tallemant des Réaux n'hésite pas à
-déclarer «le meilleur ouvrage de Gombauld en vers et en
-prose» dut rester si longtemps, à son grand regret, dans les
-cartons du poëte.</p>
-
-<p>Jusqu'en 1664, date de sa mort, Gombauld ne fit plus que
-végéter, et Tallemant des Réaux nous fait un tableau navrant
-de la triste fin de son ami. Sans le secours de cinquante
-pistoles que lui envoya de sa bourse le comte de
-Saint-Aignan, après quelques vers pour le fameux carrousel
-du Roi, et surtout sans l'ordonnance de quatre cents écus
-que signa Colbert en sa faveur, à la suite des célèbres Rapports
-de Costar et de Chapelain sur les gens de lettres, le
-pauvre Gombauld serait littéralement mort de faim.</p>
-
-<p>Le <i>Rapport</i> de Costar est de 1661, et celui de Chapelain<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>
-de 1662: ce sont les deux monuments les plus précieux de
-la critique contemporaine, et voici ce qu'elle pensait alors
-du talent et de la situation de notre poëte:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Voir notre <i>Étude sur Chapelain</i>, publiée dans la <i>Revue de Bretagne
-et de Vendée</i> de mars à décembre 1875.</p>
-</div>
-<p>«De Gombauld, écrivait Costar, n'a pas autant de rentes
-que Racan: il n'a pas plus de deux cens écus de revenu. Il
-est huguenot, homme de grande vertu, et qui mériteroit
-<span class="pagenum" id="pg_96">-96-</span>bien quelques bienfaits de Son Excellence. Il est déjà fort
-vieux: <i>c'est le poëte de France qui fait mieux des sonnets et
-des épigrammes; il entend merveilleusement l'art poétique</i><a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Publié par M. Taschereau, dans ses <i>Notes à la vie de Corneille</i>,
-édit. 1829, p. 347.</p>
-</div>
-<p>«Gombauld, disait Chapelain, est le plus ancien des
-écrivains françois vivans. Il parle avec pureté, esprit, ornement
-en vers et en prose, et n'est pas ignorant en la langue
-latine. Depuis plus de cinquante ans il a roulé dans la Cour,
-avec une pension, tantôt bien, tantôt mal payée: son fort
-est dans les vers, où il paroît soutenu et élevé. A force de
-vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur:
-s'il étoit guéri d'une grande maladie qui l'a abattu, il
-pourroit faire quelque ode, quelque panégyrique, quelque
-sonnet fort beau, mais avec lenteur, en y mettant un grand
-prix<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Mélanges de littérature</i> tirés des Lettres mss. de Chapelain. Paris,
-1736, in-12, p. 230-231.&mdash;Voir au sujet du rapport de Chapelain notre
-<i>Étude</i> sur ce poëte, publiée dans la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> de
-mars à décembre 1875.</p>
-</div>
-<p>Il n'y a rien à ajouter au jugement des deux critiques.</p>
-
-<p>Cette grande maladie, qui avait abattu Gombauld, provenait
-d'une chute qu'il avait faite quelques années auparavant.
-«Il s'estoit laissé tomber dans sa chambre de sa
-hauteur, rapporte Tallemant, et s'estoit tout froissé.»&mdash;«Il
-avoit toujours vécu fort sain, dit à son tour Conrart;
-à quoi sa frugalité et son économie avaient extrêmement
-contribué: mais un jour qu'il se promenoit dans sa
-chambre, ce qui lui étoit fort ordinaire, le pied lui ayant
-tourné, il tomba et se blessa de telle sorte à une hanche
-qu'il fut obligé de garder presque toujours le lit depuis
-cet accident jusqu'à la fin de sa vie, qui a duré près d'un
-siècle<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Conrart, <i>Notice sur Gombauld</i>, en tête de ses <i>Traités posthumes sur
-la religion</i>.</p>
-</div>
-<p>«On ne croit pas qu'il relève de sa chute, ajoutait des
-Réaux vers cette époque. On taschoit à luy faire avoir une
-subsistance en questant ses amys; mais personne ne se
-pouvoit résoudre à remettre l'argent entre les mains de
-<span class="pagenum" id="pg_97">-97-</span>M<sup>me</sup> Marie, sa servante, que, depuis quelque temps, il
-appelle luy-mesme <i>Madame Marie</i>. Elle le vole, luy a fait
-faire une déclaration que ses meubles ont esté achestez de
-l'argent de cette fille, ce qui est faux, et a tiré de luy quelques
-promesses. Elle est maistresse absolue; on dit qu'elle
-preste sur gages&hellip; C'est une fille fière comme une princesse,
-et qui a quelque chose de desmonté, ou je suis le plus
-trompé du monde. Elle n'est pas trop mal faite. Je ne
-sçay pas ce qu'il y a, mais le bonhomme a dit à M<sup>me</sup> de
-Rambouillet qu'il connaissoit une pauvre fille pour qui trois
-hommes estoient morts d'amour: il y a apparence que
-c'est celle-là. Elle cause fort, et c'est quelque divertissement
-pour luy.</p>
-
-<p>»&hellip; Or cette fille a la teste près du bonnet. Il deslogea
-de chez un chirurgien, auprès des Beaubruns, peintres qui
-ont deux femmes raisonnables et chez qui il est logé à
-présent, à cause d'elle&hellip; Elle dit quelque chose de travers
-au chirurgien; le bonhomme, entendant du bruit, descendit
-(c'étoit un peu avant son accident); il trouva que son
-hoste avoit donné quelque horion à cette fille; cela le mit
-en colère, il le frappa. Le chirurgien fut assez sage pour ne
-pas riposter. C'est pour cela qu'il deslogea.</p>
-
-<p>»Bien des gens taschèrent de le désabuser de cette
-fille qui le pilloit; mais on n'en put venir à bout: elle
-estoit maistresse absolue et excluoit qui luy plaisoit. Une
-fois elle chassa La Mothe Le Vayer, le prenant pour un
-ministre. Elle surprit une lettre de Conrart, où il la deschiroit:
-elle la garda et dit qu'il estoit bien obligé à sa goutte,
-car sans cela elle luy feroit donner le fouet par la main du
-bourreau.</p>
-
-<p>»On ne sçavoit mesme si le bonhomme ne l'avoit point
-espousée<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. Enfin il mourut après avoir esté longtemps incommodé
-<span class="pagenum" id="pg_98">-98-</span>de sa chute&hellip; Il a confessé en mourant qu'il
-avoit quatre-vingt-seize ans.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> «Ménage, dit encore Tallemant, demanda un jour à cette fille si,
-effectivement, elle estoit mariée à M. de Gombauld.&mdash;Moy, respondit-elle,
-monsieur, hé! que voudriez-vous que je fisse de cet homme-là?
-J'ay plus de biens que luy.&mdash;Elle avoit raison, car elle luy avoit pris
-tout ce qu'il avoit.»</p>
-
-<p>De tout ceci et de bien d'autres passages des documents contemporains,
-il résulte que Gombauld n'a jamais été marié, et qu'il est mort
-célibataire sans héritiers directs. Nous avons donc été fort surpris de
-rencontrer cette note dans le <i>Dictionnaire des familles de l'ancien Poitou</i>,
-de M. Beauchet-Filleau.</p>
-
-<p>«La famille Augier, originaire de Marennes, prétendait que ses
-auteurs étaient seigneurs d'une portion de cette terre conjointement
-avec les comtes de Poitou. Augier ou Ogier (Jean) de Gombauld, un
-des premiers académiciens de Paris, se rendit célèbre dans les lettres et
-obtint de la reine mère de Louis XIII une pension de 1,200 écus;
-comme il était de la religion protestante, <i>ses enfants</i> ayant suivi son
-exemple, furent obligés de s'expatrier à l'époque de la révocation de
-l'Édit de Nantes. <i>Six d'entre eux</i> passèrent alors en pays étranger, emportant
-avec eux tous les titres de leur famille. Le septième ayant abjuré
-demeura en France: mais ses descendants ne connurent leur famille
-que par tradition. Augier (Lucas), c'était son nom, eut un fils, Jean,
-lequel fut père de trois garçons qui embrassèrent tous les trois la profession
-des armes. Un d'eux fut tué à l'armée. L'aîné fut aide de camp
-du Misdetesfeld en Espagne. L'autre servit dans la cavalerie et fut réformé
-ainsi que son régiment vers le commencement du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Il
-épousa Jeanne Faure, alliée aux premières maisons de l'Armagnac. De
-ce mariage sont issus deux garçons&hellip;»</p>
-
-<p>Tout cela est fort précis, mais nous n'avions jamais entendu parler
-des sept enfants du poëte Gombauld, qui n'auraient pas manqué d'empêcher
-dame Marie d'être sa légataire universelle. Il y a ici quelque confusion.
-Nous ne contestons pas qu'il y ait eu six Augier, frères de
-Lucas, émigrés, mais ils n'étaient certainement pas les fils de l'académicien.</p>
-</div>
-<p>»M<sup>me</sup> Marie se garda bien de faire venir des prestres,
-car il luy eust cousté à le faire enterrer, et elle estoit légataire
-universelle<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Tallemant, <i>Historiettes</i>, II, 473-476.</p>
-</div>
-<p>Ainsi se termina misérablement, en 1666<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, l'existence
-de ce poëte, que Ménage déclare, dans ses <i>Observations sur
-Malherbe</i>, «l'un de nos meilleurs écrivains». Il laissa,
-en mourant, quelques manuscrits: une tragi-comédie de
-Cydippe et «de quoi faire, dit Conrart, un nouveau recueil
-de vers» qui n'ont pas vu le jour.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Un état des gratifications faites en 1664 et en 1665 aux savants et
-gens de lettres porte cependant: «Au sieur de Gombauld bien versé
-dans la poésie, et pour l'obliger de continuer son application aux belles-lettres.&mdash;1,200
-livres.» (Publié dans les <i>Mélanges</i> de la Société des
-bibliophiles français.) Mais dame Marie était un véritable gouffre.</p>
-</div>
-<p>A propos des pensions et des gratifications sans nombre
-<span class="pagenum" id="pg_99">-99-</span>reçues par Gombauld pendant tout le cours de sa carrière,
-l'abbé Jolly, dans ses <i>Remarques sur Bayle</i>, observe avec
-raison que notre poëte fut bien moins à plaindre que beaucoup
-d'autres dont les pensions furent supprimées complétement,
-soit après la mort de Richelieu, soit pendant la
-guerre de Paris. «Gombauld, dit le savant chanoine de Dijon,
-mourut pensionnaire jubilé, et plus que jubilé; car les
-gratifications qu'on lui fit annuellement durèrent près d'un
-siècle. Circonstance bien insigne, puisqu'autant la Cour de
-France accorde facilement des pensions, et est ponctuelle à
-les payer pendant les premières années, autant est-elle
-prompte à s'en décharger, et à convertir en d'autres usages
-plus pressans les fonds sur quoi on les avoit assignées. Il se
-présente incessamment de nouveaux venus, et l'on est bien
-aise de les contenter sans une nouvelle dépense, c'est-à-dire,
-en leur appliquant ce qui a déjà servi pour d'autres que l'on
-suppose avoir joui du bénéfice assez longtemps. Les vieux
-pensionnaires sont les plus odieux, et ceux qui sont obligés
-de postuler avec la plus grande et la plus humble patience,
-et qui sont rebutez avec le moins de scrupule.» C'est en
-effet l'une des particularités les plus curieuses de la vie de
-Gombauld et de l'histoire littéraire de cette époque, de voir
-ce gentilhomme au caractère altier, plein d'honneur et de
-délicatesse, qui ne veut rien recevoir de ses amis, qui ne fait
-aucune démarche personnelle, et qui, par les bons offices de
-ses protecteurs, reçoit durant sa longue carrière tant de
-pensions et de gratifications successives, qu'on a pu l'appeler
-<i>pensionnaire jubilé</i>. De fait, c'est peut-être le poëte qui a le
-plus reçu de bienfaits de la munificence royale. Ses &oelig;uvres
-et son talent méritaient-ils du moins cette distinction particulière?</p>
-
-<p>Tous les contemporains de Gombauld ont chanté à
-l'envi ses louanges. Nous venons de citer l'opinion de Costar
-et celle de Chapelain. Conrart n'est pas moins explicite.
-«M. de Gombauld, dit-il, fut aimé et admiré de tous
-ceux qui, comme lui, avoient sacrifié aux Muses et aux
-Grâces, et je ne doute point que la postérité ne lui soit
-encore plus équitable que le siècle où il a vécu, et que le
-mérite de ses ouvrages ne fasse obtenir à son nom l'immortalité,
-<span class="pagenum" id="pg_100">-100-</span>qui est la récompense de tous les hommes de
-lettres, quand ils ont pu parvenir au rang où celui-ci s'étoit
-élevé.» Ménage est un de ceux qui exaltèrent le plus le
-talent poétique de Gombauld. Dans une épître à Pellisson,
-ne dit-il pas avec un tour galant à l'adresse de la maréchale
-de Clairembault?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Que fait nostre mareschale</div>
-<div class="verse i2">Aux divinités esgale?</div>
-<div class="verse i2">L'adorable Clerembaud,</div>
-<div class="verse i2">Que la muse de Gombauld</div>
-<div class="verse i2">De mille attraits esclatante,</div>
-<div class="verse i2">De mille beautez brillante,</div>
-<div class="verse i2">Ne pourroit pas dignement</div>
-<div class="verse i2">Chanter sur son luth charmant<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>?</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ægidii Menagii poemata</i>.&mdash;Amst., Elzev. 1663, p. 267.</p>
-</div>
-<p>Enfin l'abbé Tallemant disait, en 1666, dans son Discours
-de réception à l'Académie: «Messieurs, si je ne sçavois
-me connoistre, la grâce que vous me faites aujourd'huy
-pourroit me donner beaucoup de présomption. Vous
-m'avez accordé la place de M. de Gombauld, dont le
-mérite est connu de toute l'Europe, qui, durant plus d'un
-demi-siècle, a esté l'admiration de toute la Cour, qui a
-mesme gardé dans une extresme vieillesse cette première
-vigueur qui sied si bien et qui est si nécessaire dans la
-Poésie<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Recueil des Harangues</i> de l'Académie, I, 129.</p>
-</div>
-<p>Malheureusement la postérité n'a pas répondu avec enthousiasme
-à l'appel de Ménage, de Conrart et de leurs
-amis. Nous avons cité un passage de La Harpe qui décerne
-à Gombauld l'épithète de <i>versificateur</i>; l'abbé Goujet, dans
-sa <i>Bibliothèque françoise</i>, demande grâce au moins pour les
-épigrammes. Mais écoutons l'arrêt de Sabathier de Castres
-aux <i>Trois siècles littéraires</i>: «C'est un membre très-oublié de
-l'Académie françoise, moins parce qu'il fut un peu des premiers
-reçus dans cette Compagnie, que parce qu'il étoit peu
-fait pour conserver la moindre réputation. Boileau a trouvé
-cependant quelques-uns de ses sonnets passables; qu'on y
-<span class="pagenum" id="pg_101">-101-</span>joigne trois ou quatre épigrammes pleines de naturel et de
-vivacité, et l'on aura en moins de trois pages tout l'esprit
-de Gombauld<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.» Palissot parle de Robert Garnier, de l'abbé
-Genest, même de l'auteur-comédien Legrand, mais il oublie
-complétement le poëte saintongeois; enfin Voltaire se
-contente, dans sa nomenclature des écrivains du <i>Siècle de
-Louis XIV</i>, d'indiquer la date de la mort de Gombauld et
-d'ajouter: «Il y a de lui quelques bonnes épigrammes.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Trois siècles littéraires</i>, II, 420.</p>
-</div>
-<p>Le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle avait exalté Gombauld; le <small>XVIII</small><sup>e</sup> l'oublia.
-De nos jours, un revirement d'opinion s'est produit
-en faveur de nos vieux poëtes: on les étudie non plus
-à leur valeur absolue, mais à leur valeur relative par rapport
-au milieu et aux époques où ils ont écrit; et l'on a, de
-préférence, cherché à remettre en honneur ceux que les
-arrêts de Boileau avaient trop durement et quelquefois trop
-injustement frappés. Les épigrammes de Gombauld ont été
-réimprimées en 1861: c'était justice, et nous en félicitons
-M. Liber qui s'en est fait l'éditeur; mais nous regrettons
-qu'on n'ait tiré ce petit ouvrage qu'à cent exemplaires, à
-titre de rareté bibliographique. Ce livre ne doit pas craindre
-de se présenter devant un public plus nombreux: entre
-toutes les &oelig;uvres de Gombauld, ce Recueil survivra, et les
-quelques extraits que nous en avons donnés montrent que
-le poëte saintongeois savait réunir en ce genre le naturel
-à la vivacité, et l'énergie ou la naïveté à une certaine
-finesse.</p>
-
-<p>Dans les ouvrages de longue haleine, la versification de
-Gombauld est inégale et ne se soutient pas: on rencontre,
-il est vrai, dans l'<i>Amaranthe</i> des passages nombreux où le
-naturel qui convient au genre bucolique s'allie à la grâce et
-à l'esprit: mais souvent l'esprit domine trop. Dans les
-<i>Danaïdes</i>, plusieurs scènes rappellent l'énergique allure des
-tragédies de Crébillon: mais comme le remarque Chapelain,
-à force de vouloir être noble, Gombauld devient
-obscur. Les vers de Gombauld sont augustes, dit quelque
-part Loret, en sa <i>Galette rimée</i>.</p>
-
-<p>Aussi, en dehors de ses épigrammes, ses meilleurs ouvrages
-<span class="pagenum" id="pg_102">-102-</span>sont les sonnets; et l'on en pourrait composer, en
-les choisissant bien, un petit recueil de lecture encore
-agréable à notre époque, où le sonnet semble revenir en
-honneur.&mdash;Pour nous résumer en un mot, Gombauld
-ferait bonne figure dans une galerie hiérarchique du Parnasse,
-à côté de François Maynard, mais assis à quelques degrés
-à ses pieds.</p>
-
-<p>Gombauld prosateur ne mérite pas autant d'attention
-que Gombauld poëte: on doit cependant reconnaître en lui
-un soin extrême de la noblesse et de la pureté du langage.
-Ayant un jour proposé à l'Académie que tous les membres
-de la compagnie s'obligeassent par serment à n'employer
-que les mots approuvés à la pluralité des voix dans l'assemblée,
-il s'était imposé le devoir de rejeter toute
-locution vicieuse: mais ses ouvrages en prose, presque
-tous d'actualité, n'offrent aujourd'hui qu'un assez faible
-intérêt.</p>
-
-<p>Quant au portrait de l'homme, nous en avons esquissé
-assez de traits dans le cours de cette Étude, pour qu'il ne
-soit pas nécessaire de les rassembler encore une fois. Un
-dernier trait achèvera de mettre en relief sa physionomie
-morale: c'est que, pendant sa longue carrière de poëte,
-Gombauld se souvint toujours de sa noble origine; et qu'il
-réalisa le type du personnage de Cour que son confrère
-Faret a longuement décrit sous le titre de l'<i>Honneste
-homme</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap"><span class="sc">Introduction</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch0">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>I.</td>
-<td class="drap">Jeunesse et débuts littéraires de Gombauld (1570-1620)</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">3</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>II.</td>
-<td class="drap">L'Endymion et l'Amaranthe (1620-1630)</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">18</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>III.</td>
-<td class="drap">Portrait de Gombauld.&mdash;Relations avec Richelieu et le
-chancelier Séguier.&mdash;Les Danaïdes (1630-1642)</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">44</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>IV.</td>
-<td class="drap">Détresse de Gombauld (1642).&mdash;Recueil de poésies
-(1646).&mdash;Sonnets et lettres</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">67</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>V.</td>
-<td class="drap">Recueil des épigrammes.&mdash;Poésies inédites (1657)</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">81</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VI.</td>
-<td class="drap">Dernières années de Gombauld.&mdash;Traités posthumes.&mdash;Conclusion
-(1657-1666)</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">89</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-
-
-<h2 class="nobreak">OBSERVATION</h2>
-
-
-<p>Nous avons reconnu, en parcourant le <i>Recueil de Sercy</i>, que plusieurs
-des épigrammes signalées comme inédites par M. Blanchemain sont imprimées
-dans ce Recueil, les unes anonymes, comme celle à de l'Isle sur
-son procureur; les autres signées d'initiales, comme le n<sup>o</sup> II, S. F. R. C.;
-le n<sup>o</sup> V, D. M. (De Montereul?); le n<sup>o</sup> VI, Sc. (Scudéry?).</p>
-
-
-<p class="c gap small">Poitiers.&mdash;Imprimerie générale de l'Ouest.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's J. Ogier de Gombauld, 1570-1666, by René Kerviler
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-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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