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-The Project Gutenberg EBook of Jehan de Paris, by Jules Renouvier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Jehan de Paris
- varlet de chambre et peintre ordinaire des rois Charles
- VIII et Louis XII
-
-Author: Jules Renouvier
-
-Release Date: February 20, 2020 [EBook #61458]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEHAN DE PARIS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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-JEHAN DE PARIS.
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- TIRE A 214 EXEMPLAIRES:
-
- 200, papier teinté à l'antique.
- 10, papier vergé de Hollande.
- 4, peau de vélin.
-
-LYON,
-
-IMPRIMERIE DE LOUIS PERRIN.
-
-
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-
-[Illustration: MARIE D'ANGLETERRE (page 25.)]
-
-
-
-
- JEHAN DE PARIS
-
- VARLET DE CHAMBRE ET PEINTRE ORDINAIRE
- DES ROIS CHARLES VIII ET LOUIS XII.
-
- PAR
- J. RENOUVIER
-
- Précédé
- d'une notice biographique sur la vie & les ouvrages
- & de la bibliographie complète des oeuvres de M. Renouvier.
-
- PAR
- GEORGES DUPLESSIS.
-
- [Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY]
-
- PARIS,
- Chez AUGUSTE AUBRY,
- L'un des libraires de la Société des Bibliophiles françois,
- RUE DAUPHINE, 16.
-
- 1861.
-
-
-
-
-_NOTICE_
-
-SUR
-
-M. JULES RENOUVIER.
-
-
-C'est une tâche difficile & douce tout à la fois d'avoir à parler d'un
-savant auquel des goûts communs vous unissaient, & qui voulut bien vous
-témoigner une affectueuse bienveillance. M. Jules Renouvier, que la mort
-vient de ravir, avait une de ces organisations solides pour lesquelles
-le travail est en même temps la plus grande joie & la plus agréable
-occupation; ses études concouraient d'ailleurs toutes à un même but, la
-recherche du beau & du vrai. Né le 13 décembre 1804, M. J. Renouvier
-avait fait d'excellentes études à Montpellier, & loin de s'empresser de
-produire, il passa sa jeunesse à s'instruire, & ne songea à publier que
-lorsqu'il fut certain que ses travaux pourraient être de quelque
-utilité. Il mit au jour bien timidement, en 1835 seulement, deux
-brochures, _Des vieilles maisons de Montpellier_, & _Notice sur les
-manuscrits de la commune de Montpellier_. Brochures qui, sans avoir une
-importance considérable, ne laissaient pas que faire pressentir un
-esprit étendu & des vues élevées.
-
-C'était vers l'étude de l'archéologie que les premiers travaux de M.
-Renouvier se portèrent de préférence, & c'est l'architecture qui attira
-tout d'abord son attention. Les époques de lutte étaient celles que M.
-Renouvier semblait affectionner; il pensait, & en cela il nous paraît
-être absolument dans le vrai, qu'après une commotion violente, en même
-temps que les hommes se renouvellent, en même temps que les idées
-changent ou se modifient, l'art, lui aussi, trouve une force nouvelle &
-inaugure volontiers une renaissance. A ces époques tourmentées de
-l'existence, l'artiste possède une audace que les temps de calme & de
-paix ne sauraient faire naître en lui. L'architecture gothique marque
-précisément une de ces époques révolutionnaires, elle naît à la suite de
-dissensions politiques, & tente avec succès de venir remplacer la
-barbarie dans laquelle l'art était plongé depuis plusieurs siècles[1].
-Après des considérations générales sur l'architecture gothique,
-considérations dans lesquelles les connaissances approfondies de M.
-Renouvier apparaissent pleinement, l'auteur envisage spécialement le
-progrès de cet art dans le midi de la France, & publie le résultat de
-ses observations dans _Les Anciennes Eglises du département de
-l'Hérault_, dans _Les Monuments de quelques anciens diocèses du
-Bas-Languedoc_, dans _Les Maîtres tailleurs de pierre & autres artistes
-de Montpellier_[2] & même dans un ouvrage où la France n'est plus en
-jeu, _Notes sur les monuments gothiques de quelques villes d'Italie_
-(Pise, Florence, Rome & Naples), 1841.
-
- [1] M. Renouvier allait encore publier un autre ouvrage relatif
- également à une époque de transition: _l'Art pendant l'époque
- révolutionnaire_. Ce soin est dévolu à sa famille.
-
- [2] Cet ouvrage fut publié en collaboration de M. Ricard.
-
-La révolution de 1848 détourna pour quelques instants M. Renouvier de
-ses chères études; les devoirs du citoyen passèrent avant les goûts de
-l'homme privé, & le savant archéologue accepta la place de Commissaire
-du Gouvernement provisoire qui lui fut offerte. Les hautes qualités du
-fonctionnaire public se firent jour immédiatement, & le Département de
-l'Hérault envoya M. Renouvier le représenter à l'Assemblée Constituante.
-Même au milieu des travaux que ses nouvelles fonctions lui imposaient,
-M. J. Renouvier n'oublia pas ses études antérieures; il fut chargé par
-la Commission de faire un _Rapport sur le chapitre du Ministère de
-l'intérieur relatif aux Musées nationaux_, rapport que nous n'avons pas
-eu l'occasion de lire, mais dans lequel, au dire de personnes bien
-informées, le goût éclairé de M. J. Renouvier se faisait toujours
-remarquer.
-
-Rendu bientôt à la vie civile, M. Renouvier se mit en devoir de
-continuer ses études de prédilection, & l'histoire mal connue encore de
-l'art de la gravure attira ses instincts curieux. Il se mit à l'oeuvre
-avec l'ardeur d'un néophyte, poursuivit ses recherches avec passion, &
-composa le meilleur ouvrage qui ait paru jusqu'à ce jour sur les
-graveurs & sur les gravures, _Des Types & des manières des maîtres
-graveurs, depuis l'origine de cet art jusqu'en 1648 (1853-1856)_.
-
-Doué d'un esprit investigateur & possesseur d'une érudition variée, M.
-J. Renouvier rassembla tous les documents qui pouvaient concourir à son
-oeuvre. Il mit à contribution toutes les Bibliothèques de l'Europe,
-examina avec soin les collections particulières, qu'on était toujours
-heureux de lui ouvrir, &, fort de ces notes prises dans un but sagement
-conçu & bien défini, il sut se prémunir contre le désir trop commun de
-paraître érudit. Plus que personne, cependant, il possédait une
-érudition complète, mais il sut précisément se servir de cette érudition
-pour en tirer un jugement net sur les types & les manières des maîtres
-graveurs. Il faut un peu avoir étudié les mêmes questions que M. J.
-Renouvier pour se rendre un compte exact du savoir nécessité pour
-rédiger ces quatre volumes in-4º; au premier abord, ils pourraient
-paraître composés facilement & presque sans labeur, tant l'érudition est
-cachée à l'ombre d'une critique sage & mesurée. Quiconque a tenté
-d'élucider un point de l'histoire, si minime qu'il soit, connaît les
-difficultés immenses qui se présentent à chaque pas: les documents
-absolument contradictoires, les renseignements faux dont fourmillent
-tous les ouvrages parus antérieurement, paraissent destinés à rebuter
-les plus courageux; M. Renouvier semble s'être roidi contre tous ces
-obstacles: il a demandé aux oeuvres elles-mêmes leur nationalité & leur
-origine, & guidé par son goût, il a su assigner à chaque artiste le rang
-qu'il mérite réellement; il a comparé la _manière_ de l'un avec la
-_manière_ de l'autre, & a établi un ordre, une classification qui
-restera comme un monument.
-
-Depuis la publication de ce précieux ouvrage, chaque année M. Renouvier
-mettait au jour quelque opuscule intéressant: _Une Passion de 1446_,
-_Gérard de saint Jean de Harlem_, _des gravures sur bois dans les livres
-d'Antoine Vérard_ & quelques autres brochures furent publiées à
-Montpellier ou à Paris. Il y a deux mois à peine, il apportait avec lui
-à Paris un nouveau volume qui devait, hélas! être le dernier. C'était
-une _Histoire de l'origine & des progrès de la Gravure dans les Pays-Bas
-& en Allemagne, jusqu'à la fin du quinzième siècle_. Que de recherches
-il a fallu pour découvrir tous ces documents épars en France & en
-Angleterre, à Leipsic, à Amsterdam, à Vienne, à Cologne & à Bale! Quelle
-science d'assimilation il avait fallu déployer pour grouper, pour ainsi
-dire de mémoire, les artistes d'un même terroir, les graveurs d'une même
-contrée. M. Renouvier se tira à son grand honneur de cette tâche
-difficile[3]; il sut attribuer à chacun une part d'éloges & une part de
-blâme convenable; il sut tenir compte des obstacles surmontés & des
-victoires remportées, & il se disposait à nous donner un travail
-analogue sur la France & sur l'Italie, lorsque la mort est venue le
-ravir à sa famille, à ses amis & à la science. Perte fatale &
-irréparable! Arrivé à tout l'épanouissement de son savoir, M. Jules
-Renouvier, que son abord bienveillant avait rendu sympathique à tous,
-eût pu continuer longtemps encore à faire profiter de son érudition les
-amis de l'art; il eût pu mettre à exécution les nombreux travaux qu'il
-préparait de longue date, &, grâce à lui, la Gravure longtemps délaissée
-par les historiens de l'art, eût pris dans l'histoire la place
-importante qu'elle est digne d'y occuper.
-
- [3] Ce mémoire fut couronné par l'Académie royale de Belgique, dans sa
- séance du 23 septembre 1859.
-
-
-
-
-BIBLIOGRAPHIE
-
-_des ouvrages & opuscules de J. Renouvier._
-
-
-Des vieilles maisons de Montpellier. Montpellier, 1835, in-8º de 24
-pag., 2 planches.
-
-
-Notice sur les manuscrits de la commune de Montpellier, 1835, in-8º de
-32 p. Publication anonyme.
-
-
-Monuments de quelques anciens diocèses du Bas-Languedoc, expliqués dans
-leur histoire & leur architecture par J. Renouvier, dessinés d'après
-nature & lithographiés par J.-B. Laurens. Montpellier. Castel, 1840, 1
-vol. in-4º tiré à 100 exemplaires.
-
-Cet ouvrage a commencé à paraître en 1835.
-
-
-Monuments divers pris dans quelques diocèses du Bas-Languedoc, expliqués
-dans leur histoire & leur architecture par J. Renouvier, dessinés
-d'après nature & lithographiés par J.-B. Laurens. Montpellier. Castel,
-1841, broch. in-4º.
-
-
-Notes sur les monuments gothiques de quelques villes d'Italie: Pise,
-Florence, Rome, Naples (août, septembre & octobre 1839). Caen. Hardel,
-1841, in-8º de 18 feuilles. (Extrait du _Bulletin Monumental_, t. VII.)
-
-
-Notice sur Philippe de Saint-Paul. Montpellier, 1841, in-8º.
-
-
-Avec la collaboration de Ricard: Des maîtres Tailleurs de pierre & des
-autres Artistes gothiques de Montpellier. Montpellier & Paris. Dumoulin,
-1844, in-4º, fig.
-
-
-Idées pour une classification générale des monuments par M. J.
-Renouvier. Montpellier. Bohem, 1847, in-4º. (Extrait des _Mémoires de
-l'Académie des Sciences & Lettres de Montpellier_.)
-
-
-Rapport sur le chapitre du Ministère de l'intérieur relatif aux Musées
-nationaux. Paris, de l'imprimerie de l'Assemblée constituante, 1848,
-in-4º de 20 pages.
-
-
-Les Grisettes de race. Montpellier, L. Christin, s. d., 1851, in-8º de 8
-pag. Publication anonyme. (Tiré à 50 exemplaires.)
-
-
-Des Types & des Manières des maîtres graveurs. Montpellier. Bohem.
-1853-1856. 4 vol. in-4º.
-
-
-De Lyon à la Méditerranée, par J.-B. Laurens, avec la collaboration de
-plusieurs hommes de lettres. 2e livraison.--Le musée de Montpellier,
-texte par M. Jules Renouvier. Paris. Martinon, 1855, in-8º de 24 p. fig.
-
-Cette brochure a été réimprimée, avec de nombreux changements, dans la
-_Gazette des Beaux-Arts_.
-
-
-Les peintres & les enlumineurs du roi René.--Une Passion de 1446, suite
-de gravures au burin, les premières avec date. Montpellier. Jean Martel,
-1857, in-4º (Extrait des _Publications de la Société Archéologique de
-Montpellier_, nºs 24 & 25).
-
-
-Les Peintres de l'ancienne école hollandaise.--Gérard de Saint-Jean de
-Harlem & le tableau de la Résurrection de Lazare. Paris. Rapilly, 1857,
-in-8º.
-
-
-Des gravures en bois dans les livres d'Anthoine Vérard, maître libraire,
-imprimeur, enlumineur & tailleur sur bois de Paris. Aubry, impr. de L.
-Perrin, 1859, in-8º. 2 planches grav. sur bois. (La Mort & l'Amoureux.
-La Mort & l'Usurier.)
-
-
-Histoire de l'origine & des progrès de la gravure dans les Pays-Bas & en
-Allemagne jusqu'à la fin du quinzième siècle, par Jules Renouvier.
-(Mémoire couronné par l'Académie royale de Belgique, le 23 septembre
-1859.) Bruxelles. Hayez, 1860. Planche de monogrammes.
-
-
-Notices archéologiques, extraites du _Bulletin monumental_ de M. de
-Caumont:
-
-1. Du Style ogival & de son introduction dans le Sud-Est de la France.
-
-2. Excursion monumentale dans les Pyrénées.
-
-3. Essai de classification des Eglises d'Auvergne. Caen. Hardel, 1837,
-in-8º de 24 pag.
-
-4. Notice sur la peinture sur verre & sur mur dans le Midi de la France.
-Caen, 1839, in-8º.
-
-
-Notices archéologiques extraites des publications de la _Société
-Archéologique de Montpellier_:
-
-1. Des anciennes Eglises du département de l'Hérault, 1re & 2e partie.
-
-2. Sur les fenêtres de la rue des Rayles.
-
-3. Des Fonts de Vias.
-
-4. Sur une figurine en terre cuite du Cabinet archéologique de
-Montpellier, par M. J. Renouvier. In-4º s. d.
-
-
-Notices publiées dans la _Revue du Midi_:
-
-1. Raphaël ou Ghirlandaio (p. 82-89, 2e série, 1843).
-
-2. Etudes, moeurs & modes archéologiques (p. 181-199, même série & même
-année).
-
-
-Articles publiés dans la _Gazette des Beaux-Arts_:
-
-1. Les Origines de la Gravure en France, 1er avril 1859.
-
-2. La Tête en cire du Musée Wicar, à Lille, 15 septembre 1859.
-
-3. Le Musée de Montpellier, 1er janvier 1860.
-
-4. Sous le pseudonyme de Xavier Nogaret. Exposition de Montpellier, 1er
-juin 1860.
-
-5. Des découvertes nouvelles d'Estampes sur bois & sur métal de
-l'Allemagne (le peintre graveur de M. Passavant), 15 septembre 1860.
-
-
-Notice publiée dans les _Archives de l'Art français_:
-
-Jean Troy, directeur de l'Académie de peinture de Montpellier.
-
-
-Article paru dans la _Revue universelle des Arts_:
-
-Les Estampes de Geoffroy Tory & sa marque de graveur. Tome 5, p. 510.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS.
-
-
-Nous publions la notice de Jehan de Paris, telle que M. Renouvier l'a
-écrite; il nous eût été fort difficile, d'ailleurs, d'en agir autrement,
-car les meilleures sources avaient été consultées & mises à profit. Nous
-avons pensé utile seulement d'ajouter comme appendice à ce travail,
-l'intéressante dissertation que M. J. Renouvier publia dans le _Journal
-des Beaux-Arts_ (Anvers 1859), sur le portrait d'Agnès Sorel, attribué à
-Jean Fouquet, & exposé au musée d'Anvers. Peu de personnes ont été à
-même de lire ce travail, dans lequel se remarque à un haut degré la
-critique sûre & toujours clairvoyante de M. Renouvier.
-
-Après cette étude sur Jehan de Paris, qui vient elle-même à la suite
-d'une notice sur Antoine Vérard, deux autres brochures sur des sujets
-analogues seront successivement publiées: _Les Gravures sur bois dans
-les livres d'Heures de Simon Vostre_, & _des Portraits d'auteurs dans
-les livres du quinzième siècle_. Nous sommes heureux d'annoncer que
-l'important travail que M. Jules Renouvier préparait depuis longtemps
-sur _l'Art & ses institutions pendant la période révolutionnaire_ verra
-le jour. Tous les véritables amis de l'art se réjouiront avec nous de
-cette bonne nouvelle, & se joindront également à nous, nous en avons
-l'assurance, pour remercier la famille de M. Renouvier de cette pensée
-généreuse.
-
-G. D.
-
-
-
-
-JEHAN DE PARIS,
-
-_varlet de chambre
-
-& peintre ordinaire des rois Charles VIII & Louis XII._
-
-
-Entre les poètes & les peintres qui nous vinrent des Pays-Bas au moment
-de la décadence de la maison de Bourgogne, la gloire a fait d'étranges
-méprises. Les uns obtinrent facilement une célébrité qui nous semble
-usurpée; les autres tombèrent aussitôt dans un oubli que nous avons à
-coeur de racheter. Jehan Lemaire de Belges, disciple de Molinet, clerc
-de finances, secrétaire indiciaire & historiographe des trois plus
-puissantes dames de son temps, Madame Anne de France, Marguerite
-d'Autriche & Anne de Bretagne, est l'un des plus assommants
-versificateurs de complaintes historiques & allégoriques qui chantèrent
-les règnes de Charles VIII & de Louis XII; ni l'amitié de Guillaume
-Cretin, ni le témoignage de Pasquier, d'après lequel il est «le premier
-qui à bonnes enseignes donna vogue à notre poésie,» ni les éloges de
-Clément Marot[4] qui confesse avoir appris de lui _la couppe féminine_,
-c'est-à-dire l'élision, ne lui feront pardonner les hyperboles dont il
-fait sa prose aussi bien que ses vers. Mais, au nombre des allégories
-évoquées par sa muse, sont la Peinture & l'Orfévrerie; parmi les
-personnes dont il a gardé mémoire, sont des artistes; le patron le plus
-cher qu'il nomme dans ses épîtres est un peintre, l'un des plus
-excellents de notre école primitive, Jehan de Paris: ces mérites,
-uniques dans un auteur gothique, recommandent suffisamment son nom
-auprès des éplucheurs d'histoire & d'esthétique. Je ne suis pas le
-premier qui le prenne pour texte à ses gloses.
-
- [4]
-
- Adieu la main qui de Flandre en la France
- Tira jadis Jean Lemaire belgeois
- Qui l'âme avait d'Homère le gregeois.
-
- (Epître à Madame de Soubise. _OEuvres de Clément Marot_. La Haye,
- 1731, 6 vol. in-12, t. II, p. 183.)
-
-Dans le plus ancien de ses ouvrages, _le Temple d'honneur & de
-vertu_[5], qui est une déploration de la mort du sire de Beaujeu
-adressée à Madame Anne de France, l'auteur parle des encouragements
-qu'il avait reçus de Jehan de Paris «qui par le bénéfice de sa main
-heureuse, dit-il, a mérité envers les roys & princes estre estimé un
-second Appelles en paincture.» Vers le même temps, en composant une
-autre complainte sur la mort de Louis de Luxembourg, comte de Ligny, qui
-eut lieu en 1503, sous le titre de _la Plainte du désiré_[6], il mit en
-scène la Peinture & la Rhétorique pour chanter alternativement les
-louanges du prince. Au milieu du fatras qui sert de discours à la
-Peinture, on a remarqué une tirade[7] où passent les noms des peintres
-les plus célèbres que peut trouver le poète: d'abord ceux qui étaient
-déjà morts, mais dont la réputation était encore entière, puis ceux qui
-vivaient en Flandre, en Italie & en France:
-
- _J'ay pinceaux mille & brosses & ostils
- Et si se nay Parrhase ou Appelles
- Dont le nom bruyt par mémoires anciennes
- J'ay des esprits récents & nouvellets
- Plus ennoblis par leurs beaux pincelets
- Que Marmion iadis de Valenciennes
- Ou que Fouquet qui tant eut gloires siennes,
- Ne que Poyer, Rogier, Hugues de Gand
- Ou Johannes qui fut tant élégant._
-
- [5] Paris, Michel Lenoir, 1504, très-petit in-fol. goth.
-
- [6] Publiée avec la _Légende des Vénitiens_. Lyon, Jean de Vingle,
- 1509, & Paris, Geoffroy de Marnef, 1512.
-
- [7] Mariette l'avait déjà transcrite dans son _Abecedario_, en notant
- soigneusement les détails donnés par Lemaire sur Jehan Perreal.
- _Abecedario_, t. IV, p. 113. Elle a été reproduite depuis par M. de
- Laborde.--_La Renaissance_, t. I, p. 161.
-
-Le premier qui est invoqué ici après les anciens est Simon Marmion, de
-Valenciennes, peintre, miniaturiste & écrivain, que nous connaissons
-déjà par quelques comptes, qui, en 1453, fit un tableau pour le plaidoir
-de l'Hôtel-de-Ville d'Amiens[8], &, en 1466, fut occupé à «ystorier &
-mettre en fourme» un bréviaire pour le duc de Bourgogne[9]. Il mourut en
-1489, à Valenciennes, où Molinet composa son épitaphe. Après viennent
-deux Français: Jehan Fouquet, le plus connu maintenant de tous nos
-peintres gothiques[10], & Jehan Poyer ou Poyet, enlumineur & historieur
-des Heures d'Anne de Bretagne[11]; les trois autres sont des Flamands
-bien connus: Rogier Van der Weyden, de Bruges ou de Bruxelles, Hugo Van
-der Goes, de Gand, & Hans Memling. Le nom de Johannes conviendrait aussi
-à Jean Van Eyck, qui souvent n'a pas d'autre désignation que ce prénom
-latin, ainsi qu'on le voit sur ses tableaux, sur sa tombe dans l'église
-de Saint-Donat, à Bruges, dans les comptes des ducs de Bourgogne & dans
-les inventaires de Marguerite d'Autriche. Mais ici nous croyons qu'il
-peut s'appliquer à Jean Memling, qui venait de mourir en 1499, & dont la
-réputation avait même éclipsé celle de son maître. Il se pourrait aussi
-que l'auteur les confondît tous deux; il y en eut bien d'autres
-confondus sous ce nom de Jean, le plus commun parmi les peintres du
-quinzième siècle, parce que saint Jean était, après saint Luc, le patron
-le plus fréquenté de leur confrérie.
-
- [8] _Recherches historiques sur les ouvrages exécutés dans la ville
- d'Amiens pendant les XIVe, XVe & XVIe siècles_, par H. Dusevel.
- Amiens, 1858, in-8, p. 25.
-
- [9] _Les ducs de Bourgogne_, par M. de Laborde, t. I, p. 496.
-
- [10] M. le C. de Bastard. _Peintures & ornements des manuscrits_,
- Paris, 1835, gr. in-fol., & les _Manuscrits français_ de la
- bibliothèque du roi, par M. P. Paris. Paris, 1838, in-8, t. II, p.
- 265.--De Laborde, _la Renaissance des Arts_, t. Ier. Paris, 1850,
- in-8, p. 155.--Vallet de Viriville, _Revue de Paris_, 1er août 1857,
- t. XXXVIII, p. 409.
-
- [11] De Laborde, _les ducs de Bourgogne_, t. I, p. 24. _La
- Renaissance_, t. I, p. 273.--Leroux de Lincy, _Gazette des
- Beaux-Arts_, 1er mai 1850, in-8.
-
-Voici maintenant les artistes vivants interpellés par la Peinture:
-
- _Besoignez donc, mes alumpnes modernes
- Mes blancs enfans nourris de ma mamelle:
- Toy, Léonard qui a graces supernes
- Gentil Bellin dont les los sont éternes
- Et Perrusin qui si bien couleurs mesle.
- Et toi, Jehan Hay, ta noble main chome elle
- Vien voir nature avec Jehan de Paris
- Pour lui donner umbraige & esperits._
-
-Ne regardons pas aux rimes, admirons la sûreté de goût de Lemaire qui,
-entre tous les Italiens arrivés de son temps à la gloire, désigne dans
-les trois écoles capitales ceux que la postérité a si bien acceptés:
-Léonard de Vinci, Bellini & Pérugin. Ce ne peut pas être un petit
-honneur que la place qu'il va donner à côté d'eux à un Flamand & à un
-Français. Ce Jehan Hay, que personne n'a révélé, ne peut être en effet
-que Jehannet, le père de François Clouet, dit aussi Jehannet, le second
-des quatre Clouet ou Jehannet aujourd'hui connus. Les supputations
-ingénieuses de MM. de Laborde & de Freville[12] ont établi sa résidence
-à Tours en 1522, & sa mort en 1541. La plus ancienne mention que l'on
-ait trouvée de lui est de 1518, mais depuis longtemps déjà il était venu
-de Belgique avec son père, & Jehan Lemaire devait être en rapport avec
-lui. Il était, à la dernière date que nous avons donnée, peintre en
-titre d'office à côté de Jehan de Paris. Pourquoi donne-t-on ici une
-orthographe différente d'un nom aussi connu? Parce que la variété
-d'orthographe dans les noms propres n'est pas seulement licite dans la
-grammaire gothique, elle est de bon ton & comme un agrément de plus du
-discours, toujours porté à l'amphibologie. Le nom de Jehannet est écrit
-dans les documents: Jehannot, Janet, Jainet & Jennet; une variation de
-plus marquée de l'accent belge n'a pas de quoi surprendre. L'auteur
-lui-même se nomme dans ses livres Jean Le Maire & Jehan Le Maistre.
-Vainement on chercherait quelque application plus sortable parmi les
-peintres du nom de Hay, Haie & de La Haye[13]; en s'arrêtant à celle-ci,
-on obéit, non pas seulement à la lettre, mais à l'esprit même du poète
-qui, dans cette invitation à l'étude de la nature, n'a pu associer à
-Jehan de Paris qu'un peintre tel que Jehannet. Ses vers ne valent pas
-sans doute ceux des poètes de la grande pléiade qui célébrèrent François
-Clouet; ils ne manquent pas pourtant de quelque sentiment au milieu de
-leurs grands mots. Je ne sais si l'auteur comprenait comme nous ceux
-d'_ombraige_ & d'_esperits_ par lesquels il termine; mais ne sont-ils
-pas les deux termes auxquels viennent aboutir toutes les doctrines de la
-peinture: la lumière & l'expression?
-
- [12] _La Renaissance_, t. I, p. 13.--_Additions_, p. 367.--_Archives
- de l'Art français_, t. III, p. 97, 287.
-
- [13] On le trouve écrit Jehan Jay, dans le texte donné dans
- l'_Abecedario_ de Mariette, mais c'est une faute de copie ou
- d'impression.
-
-Au service de Marguerite d'Autriche, Jean Lemaire, qui avait su inspirer
-à sa maîtresse assez de goût poétique pour qu'elle voulût s'essayer à
-rimer, donna carrière à sa verve. Il chanta Marguerite Auguste dans deux
-épîtres joyeuses qui avaient compromis sa réputation de chasteté auprès
-des savants, qui ne s'étaient pas aperçus que l'_Amant verd_, objet des
-privautés de la princesse, n'était pas le pauvre poète, mais un
-perroquet. Il la célébra encore dans une suite de poésies intitulées _la
-Couronne margaritique_, où l'orfévrerie & les artistes ont un rôle
-important. Cette pièce n'a été publiée qu'après la mort de l'auteur[14],
-mais, par sa composition, elle se rapporte à une date qui ne peut pas
-être éloignée des précédentes, ni très-postérieure à l'année 1504 où
-Marguerite perdit son mari, Philibert de Savoie. Elle est comme
-l'inauguration de son illustre veuvage.
-
- [14] Dans l'édition des _Illustrations de Gaule & singularités de
- Troyes_.--Lyon, Jean de Tournes, 1549, in-fol.
-
-Par _Couronne margaritique_, l'auteur entend un ouvrage d'orfévrerie
-allégorique, dont la déesse Vertu fait le plan, dont le portrait ou
-dessin est tracé par la peintresse antique Marcia, & qui est exécuté par
-Mérite, orfèvre des dieux. Les peintres les plus fameux des Pays-Bas &
-de la France viennent admirer le dessin entre les mains de Mérite, un
-orfèvre de Valenciennes, Gilles Steclin, se présente pour y travailler;
-Mérite convie également à son oeuvre le père de celui-ci, Hans Steclin,
-de Cologne, & les orfèvres les plus en renom de tous pays.
-
-Je me dispenserai de citer ici ce long morceau qui a été plusieurs fois
-reproduit[15], je veux seulement faire la liste des artistes qui y sont
-énumérés, en ajoutant l'interprétation des noms adoptés par l'écrivain
-qui ne sont pas tous connus. Voici d'abord les peintres qui sont, pour
-les premiers seulement, les mêmes que dans la _Plainte du désiré_:
-maistre Roger; Fouquet; Hugues de Gand; Johannes; Marmion; Dierick de
-Louvain, il est connu aussi sous le nom de Dierick, de Harlem & de
-Stuerbout; maistre Hans de Bruges. Ici Lemaire ne confond plus Jean Van
-Eyck & Jean Memling; par Hans de Bruges, il ne peut entendre, en effet,
-que Memling, longtemps appelé Hemling, & désigné autrefois par le nom de
-maistre Hans dans les registres des confréries de Bruges, & dans
-l'inventaire des tableaux de Marguerite d'Autriche. Maistre Hugues
-Martin, de Francfort, nous voyons ici Martin Schongauer, ou le beau
-Martin, qui eut tant d'appellations différentes: Hipsch, Hubsch, Bel &
-Bellus, Schoen & Schongauer, de Colmar, de Kalemback & d'ailleurs.
-Damiens Nicolas, c'est Colin d'Amiens, peintre de Louis XI, en 1482[16];
-maistre Loys de Tournay, celui-ci est resté parmi les inconnus d'une
-ville qui fournit quelques peintres à des travaux de commande
-locale[17]. Baudouyn de Bailleul, c'est encore un Flamand, mais on ne
-trouve un nom pareil dans les comptes des ducs de Bourgogne que, vers
-1420[18]. Lemaire le désigne comme _faisant patrons_, c'est-à-dire
-dessinateur. Jacques Lombard de Mons, je n'ai rien trouvé sur son
-compte; Lieven d'Anvers, celui-ci est connu comme peintre d'architecture
-& de vitraux, dessinateur de gravures sur bois & miniaturiste; il
-travaillait vers 1460. On l'appela aussi Lievin de Witt & Lievin de
-Gand, si toutefois il n'y a pas là deux artistes, point qui n'est point
-encore éclairci[19].
-
- [15] De Laborde, _les Ducs de Bourgogne_, t. I, p. 25.--Crowe &
- Cavalcaselle, _The early flemish painters_. London, 1857, in-12, p.
- 330.--Haizen, _Archiv. für die zeichnenden Künste_, t. XVI, 1859,
- in-8.--Alvin, _Revue universelle des Arts_, 1859, t. IX, p. 204.
-
- [16] _La Renaissance_, t. I, p. 59.
-
- [17] _The early flemish painters_, London, 1857, in-12, p. 232.--Je ne
- sais sur quel fondement M. Wauters l'interprète par le nom de
- Daret.--_Revue universelle des Arts_, t. II, 1855, in-8, p. 6. On
- trouve un peintre de ce nom employé par Charles-le-Téméraire & venu
- de Tournay à Bruges, mais il a pour prénom Jacques. Document publié
- par M. Michiels, _Histoire de la peinture flamande_. Bruxelles,
- 1845, t. II, p. 412.
-
- [18] _Les Ducs de Bourgogne_, t. I, p. 164, 172.
-
- [19] Passavant, _Recherches sur l'ancienne école de peinture
- flamande_.--_Messager des sciences historiques de Gand_, 1841, in-8,
- p. 324, & 1842, p. 247.--_Des types & des manières des maîtres
- graveurs_, XVIe siècle, 1854, in-4, p. 152.
-
-L'orfèvre principal, chargé du travail de la _Couronne margaritique_,
-est le Vallencelois Gilles Steclin, auquel est adjoint son père Hans
-Steclin de Colongne. Les noms de ces artistes ont été relevés par M. de
-Laborde dans les comptes des ducs de Bourgogne, Hance Steclin en 1438,
-Gilles Steclin en 1482[20]. M. Harzen a conjecturé que ce dernier
-pouvait être le graveur connu sous le nom du maître de 1466, qui
-marquait ses estampes de cette date & des lettres E & G S, qui
-s'appliqueraient au prénom latin ou vulgaire Egidius ou Gilles, & au nom
-de l'artiste Stechin ou Steclin, corruption de Stecher, orfèvre[21]. Si
-cette ingénieuse conjecture, à laquelle, pour ma part, je ne fais pas
-d'objection, était vérifiée, notre historiographe aurait doublement
-mérité de l'histoire de l'art en signalant, entre les orfèvres des
-Pays-Bas, celui qui devait, par ses estampes, vivre plus longtemps
-qu'aucun autre, bien qu'il ne fût alors plus connu par ses orfévreries.
-Voici les noms des autres orfèvres à l'approbation desquels Mérite
-soumet ensuite le portrait de sa couronne. On y voit des artistes de
-provinces fort diverses; un seul est célèbre, les autres n'auront pas
-d'autre souvenir que celui qu'a bien voulu leur octroyer le poète:
-Adrien Mangot, de Tours[22]; Romain Christophe Hiérémie; il ne faut pas
-voir là trois noms, comme l'indiquent quelques commentateurs, mais un
-seul artiste, Cristoforo Geremia ou Hieremia, qui était de Rome,
-orfèvre-ciseleur, & qui travaillait vers 1470[23]; Donatel de Florence;
-Petit Antoine de Bourdeaux; Jean de Nimègue; Robert Lenoble,
-Bourguignon[24]; Margeric d'Avignon; Corneille, Gantois; Jean de Rouen.
-
- [20] _Les Ducs de Bourgogne_, t. I, p. 360, 534.
-
- [21] Einige Worte über den sogenannten «Meister von 1466». _Archiv.
- für die zeichnenden Künste_, V. 1859, in-8.--Quelques notes sur le
- maître de 1466, trad. & annot. par M. Alvin, _Revue universelle des
- Arts_, t. IX, 1859, in-8.
-
- [22] Il était orfèvre de Louis XI en 1474, & travailla par l'ordre du
- roi à une châsse de Saint-Martin de Tours. _La Renaissance_, t. I,
- p. 58.
-
- [23] Zani, _Enciclopedia delle belle arti_, P. 1, t. IX, p. 349.
-
- [24] _La Renaissance_, t. I, p. 60.
-
-La fiction de la _Couronne margaritique_, toute d'apothéose, ne
-mentionne que des artistes morts à l'époque où écrivait le poète. C'est
-pour cela qu'il n'y a pas nommé Jehan de Paris, & non pas par
-ingratitude, comme on l'en a accusé[25]: On va voir que celui-ci tint
-toujours une place considérable dans ses ouvrages; mais rassemblons
-d'abord nos renseignements historiques sur le peintre.
-
- [25] _La Renaissance_, t. I, p. 186.
-
-On rencontre le nom de Jehan de Paris, en 1483, dans la fourrière de la
-reine Charlotte, femme de Louis XI. Il a le titre de varlet de chambre,
-& il est là en compagnie de plusieurs artistes: Martin Lailly, libraire;
-Anthoine Legru, joueur de luth; Lambert Dufey, orfèvre, tous aux gages
-de six vingts livres[26].
-
- [26] Godefroy, _Histoire de Charles VIII_. Paris, 1684, in-fol., page
- 366.
-
-Cependant il n'est pas certain que ce soit là notre artiste. Le nom de
-Jehan de Paris a été porté par d'autres avant lui, sans compter le héros
-de la _Bibliothèque bleue_, & celui dont Rabelais a fait dans son Enfer
-un gresseur de bottes. En 1455, il était déjà parmi les gens & officiers
-du duc d'Orléans[27]. D'un autre côté, on ne le trouve pas sur les
-listes que nous avons des officiers de la maison de Charles VIII en
-1490. M. de Laborde ne l'a pas trouvé non plus dans les comptes de cette
-époque[28]. Bien que Jehan de Paris soit considéré avec raison comme
-l'un des quatre grands peintres primitifs, & mis en parallèle avec
-Fouquet, Lichtemon & Bourdichon; bien qu'il soit qualifié du titre de
-peintre de Charles VIII, & cité comme tel dans les _Contes de la reine
-de Navarre_, ce n'est qu'à Lyon qu'on voit commencer sa carrière.
-
- [27] _Les Ducs de Bourgogne_, t. III, page 372.
-
- [28] _La Renaissance_, t. I, page 183.
-
-Maistre Jehan de Paris fut, en 1489, le peintre principal chargé par la
-ville de Lyon des travaux de décoration & de représentation pour
-l'entrée de Charles VIII; on en a récemment trouvé, dans les archives de
-la ville[29], les comptes écrits & signés de sa main. On voit par ces
-comptes que Jehan de Paris avait fait les patrons & rhétorique des
-histoires qui furent représentées, & que d'autres peintres nommés
-Dominique, Jacques le Catelan & Philipeaux y avaient aussi besogné à des
-ouvrages qui ne seraient pas aujourd'hui du ressort des peintres. Ils
-reçoivent salaire pour avoir monté un lion dans un grand tupin de terre,
-& avoir ensuite assorti le poil & les peaux dudit lion; pour avoir fait
-des costumes: une robe pour le Soleil, deux habits pour le berger &
-France; & même pour avoir rempli des rôles: saint Michel, le Serpent, le
-Diable; «celui qui fit le Diable & qui cuida brûler,» Jacques le Catelan
-besongna à la cité de Jérusalem & peignit l'eschaffaut de la place de
-l'Herberie.
-
- [29] M. Rolle, archiviste-adjoint, qui se propose de les publier, a
- bien voulu m'en communiquer des extraits & me donner le fac-simile
- de la signature du peintre, que l'on trouvera ici.
-
-[Illustration]
-
-En 1493, Jehan de Paris fut encore l'ordonnateur principal de l'entrée
-du roi & de la reine Anne de Bretagne à Lyon. Les comptes en existent
-encore dans les archives de la ville.
-
-Dans les histoires ou mystères représentés à cette occasion, c'est un
-auteur, maître Anthoine Chevalet, qui avait composé la poésie &
-versification[30]; M. Péricaud a conjecturé que le sujet de ces mystères
-était l'histoire de saint Christophe, parce que Chevalet composa un
-mystère sous ce titre, qui fut représenté & imprimé plus tard à
-Grenoble. Mais les mystères dont il s'agit ici ne sont, selon toute
-apparence, que des suites de tableaux peints sur des rouleaux de toile
-ou de papier, & accompagnés de légendes versifiées, que l'on dressait à
-certaines places, dans les entrées solennelles, & qui sont appelés par
-les chroniqueurs mystères sur échaffauts. Ils étaient mêlés aussi de
-représentations plus réelles, où des personnes vivantes, de belles
-demoiselles de la ville venaient représenter des personnages
-allégoriques, & réciter aux royaux assistants les dictons versifiés en
-leur honneur. Le peintre intervenait même pour ordonner leurs
-habillements. Mais il ne s'agit point encore ici de mystères joués sur
-une scène par des acteurs. C'est après ces travaux que Jehan de Paris
-paraît attaché au service du roi comme varlet de chambre & compris dans
-sa chirurgie[31]. A ce titre, il fut exempté de toutes tailles &
-subsides dans la ville. Il voyagea avec la cour en Italie; il séjourna à
-Amboise, en revenant souvent à Lyon, où le roi était fort attiré, comme
-on sait, par la bonne grâce des dames lyonnaises[32].
-
- [30] _Bibliographie lyonnaise du quinzième siècle_, par M. Péricaud.
- Lyon, 1851, in-8, p. 9.--3e partie, Lyon, 1853, in-8, p.
- 20.--_Notice sur Jehan Perreal_. Lyon 1858, in-8.
-
- [31] L'état des officiers de la maison de Charles VIII en 1495 porte
- au nombre des chirurgiens Jean Bricet, dit de Paris. _Histoire de
- Charles VIII_, p. 705.
-
- [32] _Histoire veritable de la ville de Lyon_, par Claude de Rubys.
- Lyon, 1604, in-fol., p. 348.
-
-En 1496, Jehan de Paris est le premier signataire des statuts de la
-corporation des peintres, tailleurs d'images & verriers de Lyon, qui
-furent confirmés par ordonnance royale[33], & qui sont le document de ce
-genre le plus explicite que nous ayons pour le quinzième siècle. Nous
-verrons qu'il n'est pas le seul artiste distingué qui figurât dans cette
-corporation.
-
- [33] _Ordonnances des rois de France_, t. XX, p. 570.--_Histoire des
- anciennes corporations d'arts & métiers_, par Ouin Lacroix. Rouen,
- 1850, in-8, p. 741.
-
-Anne de Bretagne fit une seconde entrée à Lyon en avril 1499. Les
-comptes de cette entrée, qui ont été conservés dans le recueil des
-manuscrits de Guichenon[34], nous donnent d'abord les noms des artistes
-qui firent la belle médaille à l'effigie du roi & de la reine:
-_Lugdunensi Republica gaudente bis Anna regnante benigne sic fui
-conflata 1499_; ils s'y montrent les rivaux de Pisano & de Sperandro. Ce
-sont maistre Nicolas Leclerc, tailleur d'Ymages, & Jean de
-Saint-Priest[35] «pour la taille & façon des pourtraicts & molles faits
-pour la médaille,» & Jehan Lepère, orfèvre, pour les pièces en or, en
-argent, en cuivre & en plomb qui en furent fondues. Ils nous donnent
-ensuite le poète qui fit la rhétorique des personnages & mystères de
-l'entrée, Jenin de Beaujeu; les ouvriers qui dressèrent les échafauds &
-les tapisseries & arrangèrent les chapelles; ceux qui habillèrent les
-jeunes filles chargées d'y représenter les sibylles; le carrier Pierre
-Gayen & l'écrivain maistre Yvonnet, qui avaient fait sur des feuilles de
-papier collé les _chappeaux de buys_, les _roleaux_ ou _rollets_ ornés
-de devises & d'hermines que portaient ces sibylles, & qu'elles
-débitaient au passage de la reine.
-
- [34] _Recueil de pièces curieuses pour servir à l'histoire_, 1661, 34
- vol. in-fol., t. XXXI, nº 85; Bibliothèque de la Faculté de médecine
- de Montpellier. Cette liasse de 34 pièces est en grande partie
- publiée par M. G. de Soultrait,--_Revue numismatique_, année 1855,
- in-8, p. 48, & _Revue du Lyonnais_, année 1857, in-8, p. 105 à 129.
-
- [35] Ces noms, que M. de Soultrait a vainement cherchés dans les
- ouvrages sur les médaillistes du moyen-âge, se trouvent dans les
- statuts des peintres de Lyon de 1496.
-
-Ils donnent enfin le nom du peintre qui avait donné le dessin de ces
-rollets des sibylles & qui en acheva l'ornementation: «Maistre Jehan, le
-peintre, & son vallet, pour les avoir arrondis de coleurs trassez &
-coppez.»
-
-Beaucoup mieux que dans les relations officielles des Entrées royales
-imprimées au seizième siècle, on voit dans ces menus devis de costumiers
-la mise en scène des mystères sur échafauds par l'intervention
-enchevêtrée des artistes gothiques. La part y est bien faite au cartier,
-à l'écrivain, au peintre.
-
-Celui-ci, qui ne peut être que Jehan de Paris, a de plus signalé sa
-présence par une circonstance rare qui n'a point encore été remarquée:
-au dos d'un de ses comptes, il a griffonné à la plume deux petites têtes
-& un mascaron, distraction d'artiste qui reste précieuse pour sa
-promptitude; on en jugera par ce fac-simile:
-
-[Illustration]
-
-Ces griffonnages étaient si bien dans les habitudes du peintre, qu'on en
-a trouvé un autre exemple dans les comptes de 1493, où M.
-l'archiviste-adjoint a relevé le dessin d'une botte dans son étrier &
-ses éperons.
-
-Nous n'avons pas de documents sur les travaux que put faire Jehan de
-Paris à la suite de Charles VIII en Italie; mais les livres gros &
-petits imprimés sur cette campagne, depuis le _Vergier d'honneur_,
-d'André Delavigne, jusqu'aux _Nouvelles du Roy en sa ville de Naples_,
-contiennent des gravures sur bois, où plusieurs sujets ont assez
-d'actualité pour qu'on puisse les croire faits sur ses dessins.
-J'essaierai ailleurs d'en donner une indication plus précise; on doit
-encore lui faire une part dans les planches qui accompagnent les petits
-livres publiés sur la mort de Charles VIII, l'avénement de Louis XII,
-son sacre à Reims, son entrée à Paris, & ses _Nouvelles de Milan_. Le
-chroniqueur «qui suivoit la cour de Louis XII pour savoir des nouvelles
-& icelles rediger par écrit,» nous a parlé d'un de ses ouvrages[36]. On
-racontait à Milan, en 1501, qu'il était né un enfant monstrueux qui
-avait deux visages avec un membre viril au front & au menton. On avait
-voulu étouffer le fait avec l'enfant, mais les matrones l'ébruitèrent;
-les grands clercs, consultés, en donnèrent une explication plus morale
-que congrue: «Or, avoit Jehan de Paris pourtrait la figure du dit
-monstre après le naturel, laquelle montra au roi & à plusieurs autres,
-desquels je fus.» Nos anciens artistes saisissaient volontiers les
-occasions d'étudier la nature, même dans ses écarts, & de servir la
-curiosité publique. On connaît de ces monstres plusieurs gravures
-italiennes & allemandes. Notre Français se rencontra ici avec un peintre
-de grand nom. Léonard de Vinci, selon le témoignage de Lomazzo[37], fit
-aussi à Milan le dessin d'un enfant monstrueux. La description qu'il en
-donne se rapporte trop bien à celle de Jean d'Auton pour qu'on ne puisse
-douter que ce ne soit le même que dessina Jehan de Paris.
-
- [36] _Chroniques de Jean d'Auton_, publiées par M. P. Lacroix. Paris,
- Techener, 4 vol. in-8, t. I, p. 326.
-
- [37] _Tractato dell' arte della pittura_. Milano, 1585, in-4, p. 637.
-
-Jehan de Paris suivit en Italie Louis XII comme il avait suivi Charles
-VIII, & il y a lieu de lui faire une grande part dans les gravures qui
-accompagnèrent les livrets publiés sur cette campagne. On en signale
-dans les _Lettres nouvelles de Milan_[38], imprimées vers 1500 avec des
-vers de Pierre Gringore.
-
- [38] _Manuel du Libraire_, t. II, p. 462 &. t. III, p. 114.
-
-Mais les meilleurs renseignements nous viendront encore ici de Jean
-Lemaire. Il avait commencé, étant encore au service de Marguerite
-d'Autriche, la publication de son livre fabuleux, historique & poétique,
-intitulé _les Illustrations de Gaule & singularités de Troye_[39], & il
-le poursuivit quand il passa au service d'Anne de Bretagne, avec les
-mêmes qualités de secrétaire indiciaire & historiographe. C'est là
-qu'avec les dédicaces aux deux princesses & avec les poésies en leur
-honneur, se trouvent les épîtres à maistre Jehan Perreal de Paris,
-painctre & varlet de chambre ordinaire du roi, qu'il appelle son
-singulier patron & protecteur, son chier ami, le bon ami du roi, & notre
-second Zeuxis en paincture. L'auteur n'y fait aucune allusion aux
-figures qui décorent son livre, si ce n'est pour dire qu'elles sont bien
-nécessaires à son propos, mais on peut bien soupçonner que le cher
-artiste n'y fut pas tout à fait étranger; leur publication, presque
-simultanée à Lyon & à Paris, vient confirmer la conjecture. Ces figures
-consistent en sept planches, dont deux ne sont qu'une répétition
-agrandie, auxquelles viennent s'ajouter les marques des imprimeurs dans
-les diverses éditions.
-
- [39] La première édition fut donnée à Lyon par Etienne Baland, avec un
- privilége du roi daté de Lyon 1509, une dédicace à Marguerite
- d'Autriche, & une épître à Jehan Perreal datée de 1510. La seconde
- fut imprimée à Paris pour maistre Jean Lemaire, indiciaire &
- historiographe de la royne, par Geoffroy de Marnef, 1512 & 1513. Il
- y en eut d'autres en 1525, 1528 & 1529 avec les mêmes planches
- reproduites ou copiées.
-
-Les _armoiries de l'auteur_ fort compliquées avec sa devise: _De peu
-assez_.
-
-Les _armoiries d'Anne de Bretagne_, écus accolés de France & de Bretagne
-au-dessus d'un pré où broutent des vaches, avec la devise: _Vivite
-felices_.
-
-_Noé ou Janus & Titea sa femme, réparateurs du genre humain_, dans un
-navire.
-
-_Hercules, premier roi de Gaule, Galatea sa femme, & Araxa, reine de
-Scythie, demi-femme & demi-serpent_, représentations appropriées aux
-premiers chapitres du texte.
-
-Les _armoiries de Marguerite d'Autriche_ avec sa devise: _Fortune
-infortune fors une_.
-
-Ces planches sont gravées avec régularité & fermeté sans trop de
-pesanteur, bien que les détails y soient crument exprimés. Le dessin
-indique une manière sage, où le plus gros des façons italiennes est déjà
-imité. La plus remarquable par la composition & par la taille, est celle
-qui fut ajoutée à l'édition de Marnef. On y voit représentée la reine
-Anne sur son trône, à l'angle d'une enceinte formée de panneaux & d'un
-terrain fleuri; devant la reine, s'ébattent trois demoiselles, &, à ses
-pieds, est la figure de la Puissance accompagnée d'un ange qui lui
-présente un livre. La reine est accoutrée à l'antique, avec les cheveux
-épars & la couronne sur la tête. Le caractère tout païen de la
-composition est encore marqué par le Mercure gaulois qui figure dans le
-fond, & par l'inscription au devant du trône DIVE IVNONI ARMORICE
-SACRVM. Les miniaturistes n'avaient guère représenté la reine Anne que
-devant son prie-dieu; les graveurs sur bois la représentèrent en Junon.
-C'est sous son règne que la Renaissance avait fait son plus grand
-mouvement, & Jehan de Paris en avait été l'un des plus actifs
-promoteurs; ce ne peut être que lui, attaché plus particulièrement à la
-reine comme valet de chambre & garde de la vaisselle[40], ami & patron
-de son historiographe, qui a donné le dessin de cette apothéose. Nous
-verrons que ce n'est pas le seul portrait d'elle qu'il eut à faire.
-
- [40] _La Renaissance des Arts_. Additions au t. I, p. 748.
-
-A la suite des _Illustrations de Gaule_ parurent chez Geoffroy de Marnef
-d'autres opuscules, en prose & en vers, de Jehan Lemaire, & c'est dans
-l'épître qui accompagne l'un de ces opuscules, _la Légende des
-Vénitiens_, factum en faveur de la ligue de Cambrai, que ce lisent les
-détails les plus intéressants sur notre peintre, dont l'auteur raconte
-les travaux en Italie à la suite du roi. «De sa main mercuriale il a
-satisfait par grant industrie à la curiosité de son office & à la
-récréation des yeux de sa très chrétienne Majesté, en paignant &
-représentant à la propre existence, tant artificielle comme naturelle,
-dont il surpasse aujourd'hui tous les citramountains, les cités, les
-villes, chasteaux de la conqueste & l'assiette d'iceulx, la volubilité
-des fleuves, l'inégalité des montaignes, la planure du territoire,
-l'ordre & le désordre de la bataille, l'horreur des gisans en occision
-sanguinolente, la misérableté des mutilés nagans entre mort & vie,
-l'effroy des fuyans, l'ardeur & impétuosité des vainqueurs, &
-l'exaltation & hilarité des triomphans; & se les ymaiges & painctures
-sont muettes, il les fera parler ou par la sienne propre langue bien
-exprimant & suaviloquente. Par quoy à son prochain retour, nous envoyant
-ses belles oeuvres, ou escoutant sa vive voix, ferons accroire à nous
-mêmes avoir été présens à tout.»
-
-En rapportant cette description des tableaux & des dessins de Jehan de
-Paris, M. de Laborde a pensé qu'ils avaient été sans doute utilisés par
-les sculpteurs du tombeau de Louis XII[41]. On sait, en effet, que Jehan
-Juste en exécutant ce monument, en 1518, avait placé au soubassement des
-bas-reliefs représentant l'entrée de Louis XII à Milan, le passage des
-montagnes de Gênes & la bataille d'Aignadel. On sait aussi que ces
-sculptures étaient traitées à la façon des peintres, avec des plans
-successifs, des fonds, des ciels & des paysages. Nous avons indiqué,
-d'un autre côté, les livres d'histoire & de nouvelles où se trouvent des
-planches de batailles & de siéges, qui, dans leurs petites proportions,
-se rapportent à peu près aux descriptions de l'auteur. Il ne nous manque
-qu'un fil pour en faire une attribution plus précise.
-
- [41] _La Renaissance_, t. I, p. 186.
-
-L'entreprise la plus considérable à laquelle Jehan de Paris fut appelé à
-prendre part, est l'église de Brou. Il résulte de lettres & de documents
-récemment découverts[42], qu'il fut le premier architecte de cet
-édifice, l'un des derniers bijoux de l'art gothique. Recommandé par
-Lemaire à Marguerite d'Autriche lorsqu'elle voulut honorer la sépulture
-de son mari par un monument somptueux, il fournit, de 1506 à 1511, les
-plans de l'église, les modèles des statues, les ordonnances, portraits &
-tableaux d'après lesquels travaillèrent les plus habiles artistes:
-Michiel Coulombe, tailleur d'ymaiges du roi Louis XII, & ses neveux,
-Guillaume Regnault, aussi tailleur d'ymaiges; François Coulombe,
-enlumineur, son disciple; Jehan de Chartres, tailleur d'ymaiges de la
-duchesse de Bourbon, & d'autres tels que maistre Henriet, maistre Jehan
-de Lorraine[43].
-
- [42] Lettres trouvées par M. Leglay dans les archives du département
- du Nord, _Analectes historiques_. Paris & Lille, 1838, in-8. Lettre
- mentionnée par M. Bernard: _Geoffroy Tory_. Paris, 1857, in-8, p.
- 35.
-
- [43] Marché publié, par M. de Laborde. _La Renaissance_, t. I, p. 187.
-
-Dans un écrit de Michiel Coulombe lui-même, daté de 1511, accusant
-divers reçus de Jehan Lemaire, & donnant des détails précieux sur la
-sépulture du duc Philibert de Savoie, mari de Marguerite, duchesse de
-Bourgogne, on voit que cet artiste se servait des belles ordonnances,
-des portraits & des tableaux faits de la main de Jehan Perreal de Paris,
-d'après lesquels il travaillait lui & ses neveux à ses ouvrages de
-sculpture[44].
-
- [44] Ecrit publié par M. Leglay, _Analectes historiques_, p. 13.
-
-Malheureusement il perdit ensuite la faveur de Marguerite, auprès de qui
-Lemaire ne pouvait plus l'appuyer, & il fut supplanté, en 1513, dans la
-direction des travaux de Brou par un architecte belge, Louis Van Bughen.
-Celui-ci apporta beaucoup de modifications aux plans primitifs, & y
-employa beaucoup d'ouvriers de son pays[45]. Le monument aurait été
-certainement d'un style plus italianisé si les projets de l'architecte
-français avaient été suivis.
-
- [45] _Histoire de l'église de Brou_, par M. Jules Baux. Lyon, 1854,
- in-8, p. 188.
-
-A la mort d'Anne de Bretagne, en 1513, Jehan de Paris fut chargé des
-travaux de peinture usités en ces circonstances. Dans la _Commémoration_
-& la complaincte publiées sur cette mort par le hérault d'armes
-Bretaigne[46], il est cité deux fois: d'abord comme l'un de ceux qui, à
-Blois, assistèrent à la mise au cercueil du corps de la reine, &,
-ensuite, pour avoir besoingné à la saincte & remembrance faicte près du
-vif après la face de la reine, qui à Paris fut portée sur un drap d'or
-par les quatre présidents de la cour. Chaque fois le narrateur ajoute
-qu'il ouvra moult à toutes les affaires de la conduite de la reine
-défunte, de Blois, à Paris. Les manuscrits qui ont été conservés de
-cette _Commémoration_ contiennent une dizaine de miniatures, où l'on
-peut prendre une idée de ces représentations funéraires. On y voit le
-corps de la reine exposé en son lit de parement, la face découverte,
-dans la salle d'honneur du château de Blois, entourée des principaux
-assistants, sa mise au cercueil, le lit posé dans la salle de deuil &
-dans l'église Saint-Sauveur hors du château; puis le corps de la reine
-porté en l'église de Paris par les quatre présidents, & le coeur d'or
-émaillé contenant son coeur, exposé dans la chapelle ardente. Il n'y a
-pour tout mérite dans ces miniatures qu'une certaine vérité de
-physionomie & de costume; elles sont d'une pratique trop dégradée pour
-qu'on y reconnaisse la main du peintre en titre de ces funérailles; on
-peut y reconnaître cependant des réductions faites à la grosse des
-patrons qu'il avait exécutés.
-
- [46] Commémoration & advertissement de la mort de très-chrétienne...
- Madame Anne, deux fois reine de France... & complaincte que fait
- Bretaigne son premier hérault. Manuscrits de la Bibliothèque nat. Il
- y en a six exemplaires (nºs 9709, 9710, 9711, 9712, 9713, 1 & 2) qui
- reproduisent avec peu de différences d'exécution dans leurs
- miniatures, au nombre d'une dizaine, les mêmes représentations. Les
- plus soignés sont les numéros 9709 & 9711; le texte de cette
- relation a été publié par MM. Merlet & de Gombert. Paris, Aubry,
- 1858, pet. in-8. (_Trésor des p. rares & inéd._)
-
-D'après les comptes de la cour qui nous restent, le peintre du roi
-paraît employé à des travaux fort divers & plus humbles que ceux que
-nous venons de voir. Au second mariage de Louis XII, en 1514, il eut la
-direction des cousturiers chargés d'accoutrer à la mode de France la
-nouvelle reine, Marie d'Angleterre. Aux obsèques du roi, qui vinrent
-l'année d'après, il fit «la peinterie & l'armoirie des écussons avec
-ordre, couronne & timbre[47].» Nous pouvons prendre quelque idée de la
-manière dont ces costumes & ces peinteries étaient arrangés, dans les
-planches qui accompagnent les livrets des _Entrées de Marie
-d'Angleterre_[48] & de l'_Obsèque du feu roy Loys douzième_[49]. Dans
-une _Epître consolatoire_ sur la mort du roi, adressée à Marie
-d'Angleterre par le révérend docteur Moncetto de Castillione[50],
-imprimée par Henri Estienne en 1515, se trouve un portrait de la reine
-qui sort de la routine des bois d'imprimeur. Le peintre qui avait fait
-l'original s'était inspiré de ces portraits de Milanaises que l'on
-trouve gravés dans l'école de Léonard de Vinci. La tête, bien que
-dessinée avec trop de sécheresse, & une pratique éloignée du naturel,
-n'est pas sans agrément; les lisses de la chevelure relevés de
-passefillons, la coiffe & le chaperon jetés en arrière & arrondis en
-diadème de passementerie & de joyaux, le buste décolleté jusqu'à la
-moitié du sein, orné d'un collier; n'est-ce point la mode que Jehan
-Perreal était allé donner aux cousturiers de la reine? En plaçant son
-portrait ainsi arrangé dans un livre qui célèbre sa douleur de veuve, le
-graveur s'excuse de lui laisser un air aussi mondain. Marie, la reine
-blanche de France, n'est point ainsi, dit-il; elle aurait dû être peinte
-en habits de deuil, mais le peintre ne l'avait pas vue en noir.
-
- [47] _La Renaissance_, t. I, p. 188, 190, 191.
-
- [48] _Entrées de Marie d'Angleterre à Abbeville & à Paris_, publiées
- par M. Cocheris. Paris, Aubry, 1859, in-12.
-
- [49] _Obsèques du feu roi Loys douzième de ce nom_, petit
- in-8.--Brunet, _Manuel du libraire_, t. III, p. 544.
-
- [50] _Epistola consolatoria de morte Ludovici XII per modum dyalogi,
- edita a magistro Joanne Benedicto Moncetto de Castellione aretino...
- in ædibus Henrici Stephani, chalcographiæ artis peritissimi regione
- schole decretorum moram trahentis_. M.D.XV. Pet. in-4, 16 f.
-
-_Maria Francorum alba regina non sic. Sed pullata depingenda veniebat
-verum hanc atratam pictor non viderat._ Ces mots sont écrits en deux
-lignes en marge de la planche, dont la taille décèle dans sa sobriété
-beaucoup d'habitude de main. On l'a suivie d'aussi près qu'on l'a pu
-dans la copie qui en est donnée en tête de cette brochure.
-
-En voyant ce portrait dans un livre d'Henri Estienne, je me suis demandé
-si cet imprimeur, le chef de l'illustre famille des Estienne, qui se
-qualifie de très-habile dans l'art chalcographique, n'employa pas dans
-d'autres livres des planches dont le dessin viendrait de la même source,
-& j'en ai trouvé quelques-unes qui se rapprochent de celles des Heures,
-& d'autres qui méritent d'être remarquées[51]. Ce sont des titres à
-encadrements qui ne sont pas sans analogie avec ce qui précède. Des
-entrelacements de méandres compliqués de couronnes & de fleurons, où
-jouent des enfants & des anges, & que surmonte l'écu de l'Université,
-des portiques historiés des figures du pape & de l'empereur dessinées
-avec sûreté & gravées d'une taille très-sobre, ressortant sur un fond
-criblé. Ces titres sont nouveaux dans l'imprimerie française, & imités
-de ceux des livres de Milan & de Venise; la composition en est encore
-assez distinguée pour faire supposer la main d'un maître. On n'en
-pourrait dire autant des titres dans le genre italien, qui
-s'installèrent bientôt dans les in-folios de tant d'autres libraires.
-
- [51] _De Puritate conceptionis B. M. Virginis libri duo, a Josse
- Chlictone_. Parisiis, 1513, in-4.--_Eusebii Cesariensis episcopi
- chronicon_. Parisiis, 1518, in-4.--_Promptuarium divini juris &
- utriusque humani a Joanne Montholonio_. Parisiis, 1520, in-fol.
-
-Jehan Perreal, dit de Paris, est porté sur les comptes, pour la dernière
-fois, en 1522, mais nous apprenons par d'autres documents qu'il eut une
-commission à Lyon en 1525, & qu'il vivait encore en 1527[52]; il mourut
-bientôt après cette époque. D'autres poètes que Lemaire cite avaient été
-les amis de notre peintre & l'ont invoqué dans leurs vers. Guillaume
-Cretin le met en compagnie des célébrités qu'il appelle, après les
-muses, au secours de sa verve en défaut[53]. Marot a honoré sa mort dans
-un rondeau, où nous apprenons qu'il avait des soeurs adonnées aussi à la
-peinture:
-
- Pleurez l'amy Perreal qui est mort...
- Et vous ses soeurs dont maint beau tableau sort
- Praindre vous faut pleurantes son grief sort[54].
-
- [52] Bréghot du Lut. _Mélanges biographiques & littéraires_. Lyon,
- 1828, in-8, p. 335.--Péricaud, _Notice sur Jehan Perreal_, p. 6.
-
- [53]
-
- Secourez-moi & Bigne & Villebresme
- Jehan de Paris, Marot & de La Vigne
- Je ne puis plus à peine escryre ligne.
-
- (Complainte sur la mort de Guillaume Bissipat.)
-
- [54] _OEuvres de Clément Marot_. t. II, p. 385. La Haye, 1731, 6 vol.
- in-12. On ne connaît pas précisément l'époque de ce vingt-sixième
- rondeau: Aux amys & soeurs de feu Claude Perreal, Lyonnois. Il est
- placé, par les éditeurs, de 1525 à 1529. M. de Laborde, qui l'a cité
- dans la _Renaissance_, a déjà remarqué qu'il ne pouvait s'appliquer
- qu'à Jehan Perreal, & que le prénom de Claude n'était qu'une faute
- de copiste.
-
-A-t-il pu être oublié dans la liste rimée que le chanoine Pelerin donna
-en 1521 dans sa _Perspective artificielle_? Pour ne pas le croire, je me
-décide à l'y trouver sous le nom altéré de Jehan Joly. Quelque éloignée
-que soit cette interprétation, on n'en trouve pas de meilleure; elle n'a
-rien d'extraordinaire dans une nomenclature d'artistes beaucoup plus
-fantasque que celles que nous avons vues, & dont personne n'a donné
-encore la restitution[55].
-
- [55] La dernière mention qui est faite de cette liste dans les
- _Archives de l'Art français_, t. VI, p. 65, indique les auteurs qui
- l'avaient déjà reproduite, MM. Paul Lacroix, de Chennevieres, de
- Laborde, sans en aborder le commentaire. Je l'essaierai ailleurs en
- traitant des livres à gravures sur bois de la Lorraine.
-
-Un dernier témoignage, le plus glorieux, est venu de Geoffroy Tory.
-Quand cet excellent artiste composa son _Champfleury_, parmi ses lettres
-à imitation du corps humain, il plaça un I & un K, avec des jambages
-figurés par un homme les bras & les jambes écartés, dont le dessin lui
-avait été donné par Perreal. «Figure que j'ay faicte, dit-il, après
-celle que ung mien seigneur & bon amy Jehan Perreal autrement dit Jehan
-de Paris, varlet de chambre & excellent peintre des rois Charles
-huitiesme, Louis douziesme & François premier, m'a communiquée & baillée
-moult bien pourtraicte de sa main[56].» Comme ces lettres ressemblent à
-plusieurs autres qui se trouvent dans l'ouvrage, notamment au deuxième
-livre, M. Bernard a pensé que Perreal avait fourni la majeure partie de
-ces dessins, &, partant, qu'il avait été le maître de Tory[57]. Le
-graveur emprunta des dessins à d'autres, tels que Simon du Mans, qu'il
-nomme au commencement de son livre, & auquel il paraît autant attaché
-qu'à Perreal, mais il était lui-même bon dessinateur & il ne fit pour
-son livre que des emprunts très-partiels. A les regarder de près, les
-figures de Perreal que nous avons citées se distinguent de la plupart
-des autres par un dessin plus modéré. En les prenant pour terme de
-comparaison, il n'est pas aussi facile que l'a cru M. Bernard de lui
-attribuer certaines planches des Henry de Vostre & de Tory[58]. Ici,
-plus encore que pour les livrets d'histoire, les jalons manquent.
-
- [56] _Champfleury_, à Paris, sur le Petit-Pont, à l'enseigne du
- _Pot-Cassé_, in-fol. (1529), p. XXXVIII, vº.
-
- [57] _Geoffroy Tory_, par M. Bernard. Paris, 1857, in-8, p. 11, 20,
- 34.
-
- [58] _Ibid._, p. 114.
-
-Les Heures de Simon Vostre, dans les éditions à calendrier de 1507,
-montrent, par les grands sujets de leurs planches comme par leurs
-encadrements, un changement de manière qui est, m'a-t-il semblé, le
-troisième dans le développement compliqué de leur ornementation. Ce
-changement est surtout indiqué par une imitation italienne dans les
-édifices & dans les figures. Jehan de Paris ne fut certainement pas
-étranger à cette évolution de nos graveurs d'Heures; j'y reconnaîtrais
-d'autant plus sa main, que la manière en est encore modérée. Elle fut
-remplacée bientôt par une manière d'imitation italienne beaucoup plus
-intense. On en juge par les mêmes Heures où les trois planches signées
-d'un G & attribuées avec raison à Geoffroy Tory, sont d'un dessin qui
-diffère des précédentes & innove encore sur toutes celles qu'on
-rencontre dans les Heures de Vostre. Il nous paraît donc impossible de
-suivre plus loin M. Bernard[59], lorsqu'il attribue à Perreal des
-vignettes qui sont prises dans les Heures de Geoffroy Tory de 1527, qui
-sont d'une façon tout à fait différente. Dans l'histoire des anciens
-artistes, que nous réédifions avec peine mais avec passion, il y a
-quelque chose de plus triste que l'ignorance où nous sommes réduits
-souvent des oeuvres véritables: c'est la méprise à laquelle nous sommes
-exposés des oeuvres apocryphes.
-
- [59] _Geoffroy Tory_, p. 139.
-
-Les ambiguités où nous restons touchant les oeuvres de Jehan de Paris
-seraient fort réduites, si l'on pouvait fixer sa manière d'après quelque
-tableau. On lui attribue quelquefois un tableau du musée de Cluny, la
-_Messe de saint Grégoire_, dyptique avec trois donateurs sous la
-protection de saint Jean-Baptiste & trois donatrices sous la protection
-de sainte Geneviève, dans les volets de gauche & de droite. Cette
-peinture, avec des types ronds & vulgaires, des tons peu harmonieux, des
-édifices italianisés, des murs de briques & des toits d'ardoises très
-inclinés, appartient, en effet, à l'école française de la fin du
-quinzième siècle.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-SUR
-
-UN TABLEAU DU MUSEE D'ANVERS REPRESENTANT LA VIERGE SOUS LES TRAITS
-D'AGNES SOREL, PEINT PAR FOUQUET.
-
-
-Le musée d'Anvers possède, parmi les trésors de la salle Van Ertborn, un
-tableau de Jehan Fouquet de Tours. La chance est assez rare & assez
-enviée par nous, qui n'en avons pas tout à fait autant au Louvre, pour
-qu'on veuille appeler sur ce sujet un peu plus de curiosité. Distraits
-par toutes les beautés qui garnissent cette salle & les autres, les
-curieux ont dû passer souvent devant celle-ci sans lui rendre l'hommage
-dont elle est digne. C'est _la Vierge & l'Enfant-Jésus_, du dyptique de
-Notre-Dame de Melun, dont l'autre partie, le portrait d'Etienne
-Chevalier, est à Francfort. La première fois que je vis ce tableau, en
-1852, il n'avait été porté dans l'excellent Catalogue publié par le
-Conseil d'administration de l'Académie royale des Beaux-Arts, que sous
-le titre d'Ecole inconnue[60], & il se trouvait placé à cette élévation
-où l'on dérobe ordinairement à la vue les pauvres honteux des musées. Ce
-n'est qu'au bout de ma lorgnette que j'y reconnus un maître gothique &
-une de nos beautés françaises. Mieux informée depuis, l'Administration a
-donné au tableau sa véritable attribution & une meilleure place[61].
-C'est là que revoyant, en 1852, _la Madone Sorelle_, & distinguant bien
-Jehan Fouquet, qui m'était alors un peu moins inconnu, j'ai fait voeu
-d'un article que je ne saurais mieux placer que dans le _Journal des
-Beaux-Arts_.
-
- [60] _Catalogue du musée d'Anvers_, nº 106.
-
- [61] _Cat._ 2e édition. 1857, nº 154.
-
-Mon but n'est pas de revenir sur les recherches faites à propos de Jehan
-Fouquet & de ses tableaux, ni sur les discussions soulevées par
-l'attribution & par le sujet de celui-ci; les titres du dyptique de
-Melun, contestés d'abord par M. Waagen & par M. Niel, ont été établis
-par MM. Eugène Grésy[62], Léon de Laborde[63] & Vallet de Viriville[64].
-
- [62] _Recherches sur les sépultures de Notre-Dame de Melun_, 1845,
- in-8.
-
- [63] _La Renaissance des Arts à la cour de France, 1855_, in-8, p. 699
- & suiv.
-
- [64] _Revue de Paris_, t. XXXVIII.--_Illustration_, 3 mai 1856.
-
-Les _Recherches_ de M. Grésy, publiées dès 1845, sont d'autant plus
-probantes, qu'il ne connaissait pas le tableau d'Anvers. Il a puisé dans
-une ancienne estampe une reproduction du dyptique qui se trouve
-parfaitement conforme au tableau, & qui ne donne pas seulement la figure
-principale, comme toutes les autres reproductions peintes ou gravées qui
-en ont été faites pour répandre le portrait d'Agnès Sorel, mais la
-composition entière avec l'Enfant-Jésus & avec l'entourage d'anges.
-
-Les discussions me paraissent épuisées aussi par la critique de M. de
-Laborde, qui a pu comparer le tableau d'Anvers avec les autres ouvrages
-de Fouquet, avec les crayons que l'on a du portrait d'Agnès Sorel & avec
-les textes qui ont gardé un si vif souvenir de cette beauté célèbre.
-C'est donc hors de propos qu'en acceptant les conditions de M. de
-Laborde, le rédacteur du Catalogue d'Anvers s'est fait un scrupule
-d'admettre la véracité de la tradition quant au fait du portrait, &
-s'est refusé à accuser Fouquet de cette grave inconvenance;
-l'inconvenance n'est que pour ceux qui veulent bien s'en scandaliser;
-l'habitude des préraphaélites était de prendre leurs modèles dans la
-réalité même, que les moeurs leur donnaient très-crument; l'idéal ne
-venait qu'après, & souvent si peu intense, qu'il ne dissimulait rien de
-ces modèles réels. Aux faits qui ont été cités pour justifier Fouquet,
-j'ajouterai quelques exemples pris, en Italie & en France, parmi des
-peintres venus avant & après lui. Fra Filippo Lippi, chargé de peindre
-une _Nativité_ pour les religieuses de Sainte-Catherine, à Prato, avait
-pris pour modèle une de leurs novices, Lucrezia Buti, que, par cette
-occasion, il arracha à ses devoirs[65]. Botticello, dans un tableau
-peint pour l'église Sainte-Marie-Nouvelle, à Florence, a représenté les
-trois Mages sous les traits des trois Médicis: Côme l'Ancien, Laurent &
-Julien[66]. Pinturrichio avait peint, dans une salle du Vatican, une
-Madone devant laquelle Alexandre VI se tenait en adoration, & qui
-n'était autre que la signora Giulia Farnèse[67]; enfin, il y a en
-Angleterre une peinture qui représente François Ier à vingt-trois ans,
-en Jésus-Christ, avec le nimbe & la croix de roseau. On n'a pas craint
-de l'attribuer à Léonard de Vinci[68], mais elle est sans doute de
-quelque peintre français placé sous l'influence de ce maître.
-
- [65] Vasari, édit. de la _Société des Amateurs des Beaux-Arts_.
- Florence, 1848, t. IV, p. 14. Ce tableau est aujourd'hui au Louvre.
-
- [66] Vasari, t. V, p. 116.
-
- [67] Vasari, t. V, p. 269.
-
- [68] Lithographiée par Day & Haghée: _Taken from the original picture
- by Leonard de Vinci in the possession of S. Lewis Pocock esq._
-
-Cependant M. Vallet de Viriville, qui est revenu sur cette discussion en
-recherchant tout l'oeuvre de Fouquet, n'a pas voulu reconnaître
-l'originalité du tableau d'Anvers; l'exécution lui semble trop lourde,
-trop vulgaire & de tout point trop médiocre pour qu'il lui paraisse
-permis d'y reconnaître la touche si distinguée de Jehan Fouquet; ce ne
-peut être, suivant lui, qu'une copie remontant au seizième siècle. C'est
-ce jugement, trop accrédité peut-être par les journaux où il a été
-inséré, que je tiendrais à redresser. L'auteur nous informe qu'il a dans
-son cabinet une copie peinte à l'huile, d'après laquelle a été faite la
-chromolithographie publiée dans _le Moyen-Age & la Renaissance_; ne
-serait-ce pas sur cette copie, plutôt que sur le tableau même qu'il
-aurait formé son opinion? Pour toute personne habituée à regarder les
-tableaux gothiques, à les aimer, jamais ouvrage ne fut mieux que celui
-d'Anvers, marqué des qualités d'un peintre original & des façons du
-quinzième siècle.
-
-On remarquera d'abord le système de cette peinture en grisaille dans les
-chairs & les draperies, à peine nuancée de quelques taches, rouges aux
-lèvres & aux joues, blanches dans les rehauts des plis, mais relevées
-par les corps bleus & rouges des anges, les dorures de la chaise & des
-joyaux; ce système rappelle l'exécution de certaines miniatures fort
-connues dans l'école des miniaturistes français, & porte un caractère
-hiératique qui corrige ce que la nudité du buste présenterait
-d'inconvenant. On voudra bien ensuite concéder au peintre sa façon de
-traiter les enfants, dont les corps & les membres paraissent bourrés
-comme des poupées, & lorsqu'on se sera familiarisé enfin avec le type de
-femme dont il était ici préoccupé, un front bombé, une ligne de nez
-concave, une bouche mignonne & lippue, un menton petit, type qui a plus
-de réalité que de beauté, & une réalité aussi éloignée de la nature
-italienne que de la nature flamande, la manière du peintre apparaîtra
-avec toutes ses qualités: finesse du contour, élégance des formes du
-corps, modelé des mains, résolution des étoffes dans les plis épais de
-la robe & dans le voile léger qui recouvre la partie inférieure du front
-& vient retomber sur le manteau d'hermine détaché des épaules. Cette
-manière, aussi sûre qu'originale, ne convient qu'à un peintre de premier
-ordre pour son temps & pour son pays, tel que fut Jehan Fouquet;
-d'autres temps & d'autres pays ont eu mieux, mais à chacun son lot; le
-plus heureux résultat de l'esthétique historique est de le reconnaître,
-dans le musée même où sont réunis tant de chefs-d'oeuvre différents. A
-côté du _Calvaire_ d'Antonello de Messine, & des _Sept Sacrements_ de
-Roger Van der Weyden; à quelques pas de l'_Ensevelissement du Christ_ de
-Quentin Mathys & de l'_Adoration des Mages_ de Bernard Van Orley, de la
-_Présentation à saint Pierre_ de Titien, & du _Christ entre les deux
-larrons_ de Rubens, il y a encore dans la _Madone_ du peintre gothique
-de Tours une parcelle de ce secret que l'art & le génie tiennent en
-réserve sous tant de formes & à tant de degrés.
-
-
-
-
-EN VENTE CHEZ LE MEME LIBRAIRE:
-
-
- Des Gravures en bois dans les livres d'ANTHOINE VERARD, maître
- Libraire, Imprimeur, Enlumineur & Tailleur sur bois, de Paris.
- 1485-1512. Par J. Renouvier, in-8, 2 planches. (_Il n'en reste
- que quelques exemplaires._) 5 fr.
- Papier de Hollande 8
-
-
-
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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-facility: www.gutenberg.org
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